PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 26/02/2021

 

 

Macron au G7: une faute morale et une aberration en santé publique

 

 

Communiqué de presse de l'Observatoire de la Transparence dans les politiques du Médicament (OTMEDs) paru sur blogs.mediapart.fr

 

 

Le droit à la santé est un principe qui doit être universel et effectif, et nous avons besoin pour cela de politiques ambitieuses. En refusant les réformes politiques, économiques et industrielles, et en privilégiant le caritatif, Emmanuel Macron empêche toute réponse mondiale à la pandémie.

 

 

Le président de la République a proposé aux pays riches de donner de 3 à 5 % des doses de vaccins aux pays les plus pauvres. L'accès aux vaccins est aujourd'hui entravé par l'insuffisance de la production mondiale des multinationales, par les barrières de propriété intellectuelle, par une chaine privée et opaque des produits pharmaceutiques qui répond aux besoins des actionnaires, et non à l'intérêt général des populations.

 

C'est donc tout un système qu'il faut changer, mais le président de la République Emmanuel Macron refuse de le faire. Depuis le 2 octobre 2020, la France s'oppose encore à une proposition de l’Inde et de l’Afrique du Sud à l'Organisation Mondiale du Commerce, qui demande à ce que les droits de propriété intellectuelle soient levés sur les technologies développées contre le COVID, comme les vaccins, les tests et les candidats traitements.

 

Les ONG estiment que fin 2021, 9 personnes sur 10 en Afrique n'auront pas été vaccinées. Comme l'a rappelé le 9 décembre la coalition d’ONGs People’s Vaccine Alliance, la totalité des doses du vaccin Moderna et 96 % de celles de Pfizer BioNTech ont été acquises par les pays riches. Dans ce contexte, la proposition d'Emmanuel Macron est en même temps ridicule et indécente.

 

Cette proposition est une faute morale. La défense du droit à la santé par un des dirigeants des pays riches ne peut pas passer par de la charité. Le droit à la santé est un principe qui doit être universel et effectif, et nous avons besoin pour cela de politiques ambitieuses. C'est aussi l'éthique qui est piétinée. Nombre des essais cliniques sur les candidats vaccins sont pratiqués sur le continent africain, qui remplit donc sa part d'effort pour la recherche en exposant une partie de sa population aux risques inhérents à des essais sans pouvoir ensuite faire bénéficier l'ensemble des pays.

 

Cette proposition est aussi une aberration en terme de santé publique. En refusant les réformes politiques, économiques et industrielles, Emmanuel Macron empêche toute réponse mondiale à la pandémie. Cette menace est globale, elle ne peut être jugulée que si l’ensemble de la population mondiale peut avoir accès aux vaccins - et ce en espérant qu’ils stoppent la transmission et donc qu’ils soient efficaces au niveau populationnel, y compris contre les différents variants. En l'oubliant ou en l'ignorant, Emmanuel Macron ne piétine pas seulement le droit à la santé et l'éthique. Il fait preuve d'un manque de pragmatisme aberrant qui va permettre à la pandémie de se maintenir.

 

Si jusqu'ici les multinationales ont été incapables de produire les vaccins dont nous avons besoin, alors que leur développement ont été en grande partie financé par de l'argent public, alors les pays en développement doivent pouvoir produire eux-mêmes les vaccins dont ils ont besoin pour répondre à la pandémie.

 

 

Le 12 mars 2020, Emmanuel Macron déclarait : « Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d'autres est une folie. »

 

 

Le président de la République doit tenir sa promesse. La France doit maintenant soutenir de tout son poids les propositions des pays en développement à l'OMC demandant de lever les droits de propriété intellectuelle sur les technologies développées contre le COVID-19.

Publié le 10/02/2021

 

Palestine. La justice internationale va enquêter sur les crimes de guerre d’Israël

 

Par Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

 

 

La Cour pénale internationale s’est dite compétente, le 05 février 2021, pour instruire les affaires d’exactions commises dans les territoires occupés et pourra cibler la colonisation. La reconnaissance de la Palestine comme État non membre de l’ONU porte ses fruits.

 

 

Fatou Bensouda, la procureure de la Cour pénale internationale (CPI), créée en 2002 pour juger les crimes les plus terribles commis sur la planète, avait prévenu : elle voulait se pencher sur ceux commis lors de la guerre de l’été 2014 menée par Israël contre Gaza. Une offensive terrible contre des populations prisonnières d’un territoire minuscule et fermé, comme nous avions alors pu le constater sur place comme envoyé spécial de l’Humanité en pleine période de ramadan.

 

Un mois de bombardements incessants, de destructions de quartiers habités par des civils. Des familles entières forcées de fuir leurs maisons comme Madjid Djindiya, sa femme et leurs cinq enfants, dont nous avions publié le témoignage le 24 juillet 2014 : « Nous habitions près de la frontière, racontait-il. Nous avons vu les chars se positionner mais ils n’avançaient pas. Soudain, ça a été pire qu’en 2008-2009. Les missiles ont commencé à tomber, sans arrêt, et s’écrasaient sur les maisons. Nous ne pouvions plus rester. Nous sommes partis pieds nus. Pour sortir de Chudjaiya, nous avons dû marcher sur les corps des morts. J’ai même vu le cadavre d’un enfant sans tête. »

 

 

Première enquête indépendante

 

Cette guerre a fait 2 251 morts côté palestinien – en majorité des civils – et 74 du côté israélien, essentiellement des soldats. Un rapport officiel israélien publié en juin 2015 affirme que les soldats n’ont « pas intentionnellement visé des civils ou des cibles civiles » pendant la guerre de 2014 et que leurs actions étaient « légitimes » et « légales ». La justice militaire israélienne a mené ses propres enquêtes sur les agissements des soldats israéliens pendant la guerre et avait annoncé en avril 2015 l’inculpation de trois d’entre eux pour pillage. Tel-Aviv a affirmé n’avoir pas besoin d’autres investigations.

 

Mais, jusqu’à présent, Israël n’a jamais été inquiété malgré les suspicions de crimes de guerre. Aucune enquête indépendante n’avait jamais réellement été diligentée, ni à Gaza ni en Cisjordanie. L’Autorité palestinienne (AP) avait bien saisi la Cour pénale internationale en 2009 après la guerre menée déjà contre la bande de Gaza. Mais elle avait été déboutée. Il lui aura fallu attendre 2012 sa reconnaissance en tant qu’État observateur de l’ONU pour adhérer, en 2015, à la CPI, malgré les menaces israéliennes et états-uniennes. L’AP saisit alors, en 2018, la Cour internationale pour « crimes de guerre » et « crimes contre l’humanité » commis sur son territoire.

 

 

La colère de Netanyahou

 

En dépit des pressions exercées par le gouvernement de Donald Trump notamment contre Fatou Bensouda, les juges de la chambre préliminaire ont enfin décidé vendredi que la compétence de la CPI « s’étend aux territoires occupés par Israël depuis 1967, à savoir Gaza et la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est ». Tout en prenant bien soin de préciser que cette cour « n’était pas constitutionnellement compétente pour statuer sur les questions de statut d’État qui lieraient la communauté internationale » et que « la chambre ne se prononce pas sur un différend frontalier en vertu du droit international ni ne préjuge de la question d’éventuelles futures frontières ».

 

Benyamin Netanyahou, le premier ministre israélien, a bien compris la portée d’une telle décision de la Cour pénale internationale. Celle-ci peut enquêter sur les crimes de guerre mais également sur la colonisation elle-même, le cœur du projet sioniste. « Quand la CPI enquête sur Israël pour de faux crimes de guerre, c’est purement et simplement de l’antisémitisme », affirme Netanyahou. En droite ligne de sa campagne visant à faire de toute critique contre Israël une parole antisémite. Ce faisant, il place de nombreux dirigeants européens dans une contradiction entre leur adhésion à la CPI (ce qui n’est pas le cas d’Israël ni des États-Unis) et leur acceptation de l’idée que derrière la critique de la politique israélienne se cacherait en réalité un antisémitisme débridé. L’Union européenne est d’ailleurs bien silencieuse depuis l’annonce de la CPI. Ce qui n’est pas le cas de Washington, qui s’est dit « sérieusement préoccupé par les tentatives de la CPI d’exercer une juridiction sur les militaires israéliens », a expliqué le porte-parole du département d’État américain, Ned Price, de la nouvelle administration Biden.

 

 

Le fruit de plusieurs années de lutte

 

À l’inverse, le premier ministre palestinien, Mohammed Shtayyeh, s’est félicité de « cette décision (qui) est une victoire pour la justice et l’humanité, pour les valeurs de vérité, d’équité et de liberté, et pour le sang des victimes et de leurs familles ». Même le Hamas, qui pourrait pourtant être visé par les enquêtes de la CPI, a salué une « étape importante ». De son côté, Riyad Mansour, représentant permanent palestinien à l’ONU, fait remarquer que la décision de la CPI est le fruit d’années de combats sur la scène internationale. « Pendant longtemps, les gens étaient sceptiques quant à l’importance de ces efforts internationaux, mais, sans le fait que la Palestine devienne un État observateur non membre de l’ONU, qu’elle se qualifie pour le Statut de Rome et qu’elle rejoigne la CPI, nous n’aurions pas eu cette décision. » Dans ce cadre, la reconnaissance de la Palestine par la France ne peut être qu’un pas de plus pour le respect du droit international et de la justice.

Publié le 05/01/2021

 

 

Après un an, les gauches espagnoles font le bilan d’une cohabitation chahutée

 

 

Par Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr

 

 

Malgré la pandémie, les socialistes et leurs alliés d’Unidas Podemos, au pouvoir depuis un an, ont appliqué une partie de leur programme social et négocié un budget 2021 en nette hausse. Mais l’équilibre reste fragile, et les errements de la monarchie pourraient tendre la coalition.

 

Le gouvernement espagnol, investi il y a presque un an, le 13 janvier 2020, constitue une exception, à bien des égards. Dans l’histoire récente du pays d’abord, puisqu’il s’agit de la première expérience de coalition tentée depuis le retour de la démocratie au début des années 1980, après des décennies marquées par une alternance binaire entre conservateurs (PP) et socialistes (PSOE). À l’échelle européenne aussi, parce que c’est l’un des rares exécutifs, avec le Portugal voisin, marqués à gauche, sur un continent où les droites dominent et les extrêmes droites prolifèrent.

 

Quel premier bilan dresser de cette cohabitation entre le PSOE socialiste et la coalition Unidas Podemos, emmenée par Pedro Sánchez ? Le surgissement de la pandémie a bien sûr bousculé tous les plans, l’Espagne étant l’un des pays les plus touchés d’Europe. Mais ceux qui pronostiquaient un effondrement rapide de ce gouvernement minoritaire au Congrès des députés (il lui manque 20 sièges pour la majorité absolue) ont eu tort. Sánchez a assuré, lors d’une conférence de presse le 29 décembre, que l’exécutif avait réalisé 23 % du programme de la coalition présenté en janvier, et au moins enclenché le chantier de 90 % des promesses de départ.

 

La coalition n’a perdu que trois votes, à ce stade, au Congrès. Et à deux reprises, elle a prouvé sa – relative – solidité : elle a d’abord écarté, en octobre, une motion de censure déclenchée par le parti d’extrême droite Vox, qui n’a réuni que 52 voix (sur un total de 350 élus). Des cinq motions de censure déclenchées depuis les années de la Transition, c’est celle qui a obtenu le score le plus modeste.

 

Surtout, le gouvernement PSOE-Unidas Podemos est parvenu le 3 décembre à faire adopter un budget pour l’an prochain par une majorité bien plus large que celle qui l’avait soutenu, 11 mois plus tôt, pour l’investiture : 188 voix sur 350, grâce au soutien de la plupart des partis régionalistes ou indépendantistes (basques, catalans, etc.). Ce budget est en hausse de 10 % par rapport à 2019, pour soutenir la santé, la recherche et le social. En plus de l’enveloppe du plan de relance de l’UE, cet effort se trouve financé par des hausses d’impôts sur les revenus, le patrimoine et les sociétés, pour les tranches les plus hautes (mais dans des proportions inférieures à ce qui avait été prévu dans l’accord de gouvernement du 30 décembre 2019).

 

C’est à souligner : le gouvernement a obtenu le soutien des indépendantistes d’ERC (Gauche républicaine de Catalogne) sur ce texte, en reprenant l’une de leurs revendications phares : une harmonisation des fiscalités régionales (sur le patrimoine et les successions), ce qui va obliger la région de Madrid (tenue par la droite du PP) à relever ses taux, mettant un terme à ce qu’ERC nomme un « paradis fiscal construit par la droite madrilène » au sein de l’Espagne.

 

Des batailles internes parfois épiques, entre PSOE et Unidas Podemos, ont rythmé l’année écoulée. Certains observateurs y ont vu la preuve d’un gouvernement fragile, sur le point de tomber, d’autant que Pedro Sánchez a tenté un rapprochement l’été dernier avec Ciudadanos (libéraux), relançant les spéculations sur une majorité alternative qui ferait l’impasse sur Podemos. D’autres, moins impressionnés, rappellent que ces désaccords font partie du jeu, pour n’importe quelle coalition. À la tête de Podemos, Pablo Iglesias, par ailleurs l’un des trois vice-présidents de l’exécutif, a plaidé mi-décembre pour « normaliser » ces « tensions », qu’il juge saines, parce qu’elles permettent souvent, d’après lui, d’en revenir à l’application stricte du programme de la coalition.

 

Le gouvernement a augmenté en début d’année le salaire minimum de 50 euros (à 950 euros) et relevé les barèmes pour les aides sociales et les retraites. Mais le PSOE bloquait ces jours-ci la perspective d’une nouvelle hausse, dès 2021, sur fond d’affrontement entre Yolanda Díaz, la ministre du travail (alliée de Podemos et très populaire), et la vice-présidente Nadia Calviño, aux affaires économiques (aile « réaliste » du PSOE, qui insiste sur la nouvelle équation budgétaire provoquée par la pandémie). Sous la pression d’Unidas Podemos, l’exécutif a adopté en septembre un « revenu minimum vital », une aide censée profiter aux 850 000 ménages les plus pauvres du pays – mais qui s’avère, à ce stade, très peu distribuée.

 

À la demande de Podemos et d’autres partis régionalistes de gauche, le gouvernement a fini par adopter un décret empêchant les expulsions durant la période de l’état d’alarme sanitaire, tout comme les interruptions dans l’approvisionnement en lumière, eau et gaz, pour les ménages les plus précaires. PSOE et Podemos se sont divisés en septembre, lors du vote sur la régularisation massive des travailleurs en situation irrégulière, à l’aune de la pandémie (le texte a été rejeté, à cause de l’opposition du PSOE). L’Espagne est aussi devenue, le 18 décembre, le sixième pays du monde à autoriser l’euthanasie, lors d’un vote assez large au Congrès (opposition uniquement du PP et de Vox, soit 138 voix contre et 198 pour).

 

Sur le front des droits des femmes, l’examen du texte le plus emblématique du mandat en la matière, que la ministre Irene Montero a présenté à Mediapart en novembre, n’a toujours pas commencé au Congrès des députés. Quant à la loi sur les droits des personnes transgenres, elle semble, au mieux, retardée, en raison de vifs désaccords entre Unidas Podemos – qui la soutient ardemment – et certaines ministres PSOE, qui ne veulent pas en entendre parler (opposées à « l’autodétermination sexuelle »).

 

Impossible de dire à ce stade quelle sera l’issue de la bataille en cours sur la réforme de la justice, alors que la proposition du PSOE et Podemos est accusée de tous les côtés, et notamment depuis Bruxelles, de politiser encore plus l’institution judiciaire. Symbole des errements de la gestion du Parti populaire (PP), la « loi de protection de la sécurité citoyenne » entrée en vigueur en 2015, surnommée la loi bâillon par ses adversaires, et qui encadre notamment les relations entre manifestants et forces de l’ordre, n’a pas encore été abandonnée ni réformée, contrairement aux promesses répétées des deux formations au pouvoir.

 

« Qu’il y ait des désaccords ? Bien sûr. Parce que ce sont les patrons, les industries de l’énergie, les maisons mères des salles de jeu et Bruxelles qui appellent au téléphone [la vice-présidente socialiste] Nadia Calviño. Nous, ce sont les retraités, les expulsés, les marées blanche et verte [le nom des mouvements anti-austérité dans les secteurs de la santé et de l’éducation – ndlr] qui nous appellent », juge, dans un entretien récent à El Diario, Juan Carlos Monedero, l’un des cofondateurs de Podemos, et proche de Pablo Iglesias, un temps éclipsé à cause d’accusations de fraude fiscale.

 

 La ministre socialiste du budget María Jesús Montero, elle, met en garde contre un effet de loupe, dans un entretien récent à El País : « Les conseils des ministres sont bien plus pacifiques que l’apparence que certains en donnent, qui laissent penser que l’on n’est d’accord sur rien. Pas du tout… » Le spectacle des divisions sert l’opposition, du PP comme de Vox, deux formations engagées dans une surenchère et multipliant les attaques délétères contre un gouvernement vendu aux « Vénézuéliens ».

 

Si beaucoup des compromis obtenus au fil de l’année penchaient plutôt du côté de la ligne de Podemos, l’année 2021 pourrait s’annoncer plus difficile pour le mouvement d’Iglesias. Au-delà des élections en Catalogne le 14 février, où les résultats des deux partenaires de la coalition seront bien sûr scrutés de près, deux dossiers sont explosifs. D’abord, le projet défendu par le ministre socialiste de la sécurité sociale, qui vise à augmenter le nombre d’années prises en compte pour le calcul de la retraite – une réforme inattendue, qui ne figure pas dans le projet de coalition et pourrait braquer Unidas Podemos.

 

Mais c’est surtout l’avenir de la monarchie qui divise profondément les deux bords. Alors que l’ancien roi Juan Carlos a quitté l’Espagne en août, pour éviter la justice de son pays, et reste accusé de plusieurs fraudes fiscales de grande ampleur, le PSOE vient d’annoncer un projet de loi qui entend rénover le fonctionnement de l’institution, avec le soutien d’ores et déjà affiché du PP. La coalition Unidas Podemos, elle, se définit comme républicaine et n’a cessé de critiquer l’attitude de Juan Carlos. Pablo Iglesias a déjà prévenu qu’il ne voterait pas un texte destiné à renforcer la couronne.


 

Publié le 31/12/2020

Historique. La « marée verte » a gagné, l’IVG est légalisée en Argentine

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

[MAJ 30 décembre. 8h47] Le Congrès argentin a adopté le 30 décembre la loi légalisant l'avortement, après un vote des sénateurs en faveur du texte, après plus de douze heures de débat, a annoncé la présidente du Sénat Cristina Kirchner.

Déjà approuvé par les députés le 11 décembre, le texte, a été adopté avec 38 voix pour, 29 contre et une abstention, tandis que des milliers de partisans du "oui" ont manifesté leur joie devant le Sénat à l'issue du vote.

Les mêmes protagonistes semblent rejouer, à deux ans d’intervalle, la même scène. Le souverain pontife lui-même répète, à l’intention de sa terre natale, ses violents propos de 2018 : avorter, ce serait comme « engager un tueur à gages pour résoudre un problème ». En ­Argentine, après trois mois de houleux débats, un projet de loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse avait déjà été approuvé, le 13 juin 2018, par la Chambre des députés. Mais le Sénat l’avait finalement rejeté deux mois plus tard, par quelques voix seulement.

Remis sur le métier dès son élection par le président Alberto Fernandez, le projet de loi, modifié à la marge, a été adopté par les députés, le 11 décembre. Les sénateurs en entament l’examen en séance plénière ce mardi. Mais l’épilogue, cette fois, pourrait être tout autre : le contexte politique a radicalement changé, avec le soutien clair de l’exécutif et le poids d’un mouvement féministe qui s’est élargi, ancré, jusqu’à faire voler en éclats les tabous et bousculer les conservatismes d’une société toujours sous influence de l’Église catholique. Après les immenses « marées vertes » de l’an dernier et du début de l’année, la mobilisation ne s’est jamais relâchée, même en temps de pandémie. Créatives, joyeuses et plus déterminées que jamais, les féministes ont multiplié, ces derniers jours, les rassemblements locaux, les conférences à distance, les fresques murales. Elles font circuler des chansons, des mots d’ordre et des argumentaires, mettent en scène les messages de solidarité venus de toute l’Amérique latine et du monde entier, font entendre partout la parole de plusieurs générations de femmes décidées à conquérir le droit pour toutes à disposer de leur corps.

« Le 29, nous devons être dans la rue, nous devons continuer à lutter, lançait la semaine dernière Nora Cortiñas, une figure des Mères de la place de Mai. Avec cette loi, nous allons sauver les vies de femmes pauvres qui n’ont pas la possibilité d’être assistées comme il faut, et qui mettent leur vie en danger. » Une façon de retourner contre les opposants à la loi leur argument du « droit à la vie » : plus de 400 000 avortements clandestins sont pratiqués chaque année en Argentine et leurs complications entraînent une cinquantaine de décès chaque année, sans parler des séquelles qui mutilent les corps, parfois jusqu’au handicap. Depuis la chute de la dictature, en 1983, au moins 3 200 femmes sont ainsi mortes des conséquences d’un avortement clandestin, une lourde « dette de la démocratie » envers les femmes, estiment les féministes. « C’est un projet de loi pour la vie des femmes, plaide le ministre de la Santé, Gines Gonzalez García. Les femmes qui n’ont pas accès à l’IVG recourent à des moyens extrêmes, cela cause la mort. La sanction ne sert qu’à stigmatiser les femmes. »

Des statistiques terrifiantes de vies brisées

Bien sûr, les plus exposées au danger sont les femmes des classes populaires, qui avortent dans les conditions les plus précaires ; les moins déshéritées se tournent, elles, vers des cliniques privées offrant une prise en charge médicale. D’un monde social à l’autre, la criminalisation de l’IVG a encouragé le développement, sur le dos des femmes, d’un très lucratif marché parallèle.

Tourmentés par le grave problème de santé publique créé par une législation rétrograde, vieille d’un siècle, qui fait peser sur eux un lourd climat de suspicion, de nombreux médecins se sont joints à la mobilisation en cours. « Nous devons respecter les décisions des femmes car elles sont fondées sur des raisons fortes. L’avortement ne se fait pas à la légère, insiste Daniel Teppaz, gynécologue et coordinateur du Réseau pour la santé sexuelle et reproductive. Des milliers de professionnels de santé exigent une loi qui accompagne les femmes enceintes et qui nous protège. » Gynécologue et obstétricienne, Yolanda Bertazzo assume elle aussi publiquement son « engagement à défendre les droits en pariant sur le bien-être des personnes » : « L’interruption de grossesse est une pratique ancestrale. Cela s’est produit, cela arrive et cela arrivera. Nous demandons le droit de décider dans le cadre de la loi. »

De la rue aux bancs du Sénat, le débat est vif, dense, souvent tendu. Le contraste est saisissant entre les arguments affûtés des féministes, leur stratégie d’éducation populaire et les sermons, les anathèmes et les mensonges des détracteurs de la loi, qui comparent l’avortement au génocide perpétré par les nazis ou prétendent que l’IVG sera autorisée jusqu’à huit mois de grossesse – 14 semaines, en réalité. À la fin du mois de novembre, la conférence épiscopale argentine, toujours prompte à s’immiscer dans les affaires politiques, appelait encore à des manifestations « pour demander la protection de la vie humaine ». Les évêques argentins s’étaient férocement opposés, en 1987, à la loi légalisant le divorce ; ils avaient déclaré la guerre, en 2010, à celle qui reconnaissait le mariage homosexuel. Ils sonnent aujourd’hui le tocsin contre la légalisation de l’IVG. Le 8 mars dernier, dans une lettre ouverte, l’ex-archevêque de La Plata Hector Aguer, l’une des figures les plus réactionnaires et les plus vindicatives de l’Église argentine, appelait ainsi à « résister à cette nouvelle tentative avortiste (sic) de l’État, qui, si elle était menée à bien, entraînerait les pires malheurs pour la société argentine ».

Les pires malheurs, pourtant, se lisent plutôt dans les terrifiantes statistiques mises au jour par le débat en cours. La criminalisation de l’IVG rend impossibles des vies parfois déjà brisées : 2 350 filles et adolescentes entre 10 et 14 ans ont eu un enfant en 2018, soit en moyenne 6 par jour. Plus de 80 % d’entre elles ont été victimes de viols dans leur contexte intrafamilial… La loi autorise bien, jusque-là, l’IVG en cas de viol ou de danger pour la santé des femmes, mais la peur des médecins, la pression sociale et le manque d’infrastructures de santé adaptées laissent dans le désarroi des milliers de femmes, de filles et d’adolescentes. « Nous débattons du droit à la vie. Et je ne peux pas m’arrêter de penser à ces filles forcées d’être mères, à la manière dont une fille violée est encore victimisée par l’État lui-même, qui l’empêche d’interrompre sa grossesse », s’émeut la sénatrice Maria de los Angeles Sacnun.

La fin du contrôle patriarcal sur les corps : un enjeu démocratique

Pour de nombreuses Argentines, la légalisation de l’IVG est une question de vie ou de mort, d’intégrité physique, de santé mentale. Mais dans le débat en cours, elle s’est aussi imposée comme un enjeu démocratique crucial. « Le contrôle patriarcal sur nos corps existe depuis l’Inquisition. Que l’avortement soit légal n’est pas seulement une dette démocratique. C’est la conquête de l’autonomie, pour disposer librement de nos corps », résume l’avocate Melisa Garcia. « La stratégie de criminalisation est incompatible avec la volonté des femmes. Le droit pénal ne peut pas criminaliser le droit de décider de son propre corps. Avec une telle politique, l’État persécute les femmes », fait aussi valoir Paula Livachky, directrice du Centre d’études légales et sociales.

Au Sénat, le vote final sera sans nul doute serré. Mais quelle que soit l’issue de ce processus parlementaire, un mouvement historique, irrépressible et irréversible a pris corps en Argentine, avec une puissante résonance dans toute l’Amérique latine. Dans un communiqué publié samedi, la Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit, qui rassemble plus de 700 organisations politiques, sociales, féministes, féminines, LGBTQ+, syndicales et étudiantes, se réjouit de « la pratique démocratique, collective, plurielle » née de cette lutte : « Ce 29 décembre, nous avons l’opportunité en tant que société de progresser vers l’élargissement des droits. Nous avons besoin de cette loi pour résoudre un problème de santé publique, de justice sociale et de droits humains. » Dans le même esprit, la ministre des Droits des femmes, Eli Gomez Alcorta, résumait, à la veille de cette échéance parlementaire, le sentiment qui règne en Argentine : « Nous sommes confrontés à l’opportunité de faire l’Histoire. »

« si l’Argentine avance, nous avancerons toutes »

Toute la semaine dernière, avec la campagne « Le monde regarde l’Argentine », les messages ont afflué du monde entier pour soutenir la lutte pour le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Dans de courtes vidéos publiées sur les réseaux sociaux, des féministes ont exprimé leur appui aux Argentines depuis Paris, New York, Lisbonne, Bruxelles, Madrid… En Amérique latine, tous les yeux sont rivés sur Buenos Aires. « Si l’Argentine avance, nous avancerons toutes », résume l’Équatorienne Zoila Menendez Vélez. Pour Veronica Avila, militante engagée pour le droit à l’IVG au Chili, « c’est une question de droits humains, d’autonomie de nos corps, de droit à décider ». « Merci pour votre force, merci pour votre lutte pour que l’avortement soit libre, légal, sûr et gratuit partout, dit encore Adriana Guzman, du réseau féministe communautaire bolivien. Nous accompagnons cette lutte avec émotion et reconnaissance. »

Publié le 27/12/2020

Israël en urnes out, l’OLP en quête d’avenir

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

L’annonce de nouvelles élections anticipées, les quatrièmes en deux ans, ne devrait guère changer la donne. Les Palestiniens veulent une conférence internationale pour la paix.

Le Parlement israélien s’est donc dissous sur le coup de minuit, mercredi, faute d’accord sur le budget au sein même du gouvernement « d’union et d’urgence » formé en avril, entraînant ainsi, de fait, la convocation de nouvelles élections en Israël. Les quatrièmes en deux ans. Une situation qui met surtout en lumière le jeu de dupes entre Benyamin Netanyahou, patron du Likoud, d’un côté, et Benny Gantz, à la tête de la formation Bleu-Blanc de l’autre.

Au printemps dernier, arrivés au coude-à-coude, et sous prétexte d’un accord visant à rassembler les principales forces politiques du pays pour affronter la pandémie de Covid-19, les deux hommes s’étaient entendus pour se partager le pouvoir. Un accord qui prévoyait notamment une rotation pour le poste de premier ministre et l’adoption d’un budget unique pour les années 2020 et 2021. Ça, c’était pour la galerie, Netanyahou et Gantz ne cessant de s’observer pour tenter de faire tomber l’autre du bateau, le premier ministre cherchant par tous les moyens à éviter un procès en corruption qui était censé démarrer en 2021.

Car les choses auraient pu se passer autrement, en avril, si Benny Gantz s’était tourné vers les députés de la Liste unie, dirigée par Ayman Odeh, pour former une majorité à la Knesset. Il aurait fallu pour cela que le leader de Bleu-Blanc daigne prendre en compte les revendications des Arabes israéliens d’égalité des droits, d’abrogation de la loi État-nation consacrant la suprématie juive, ou encore accepte de relancer les discussions pour la création d’un État palestinien sur les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale. Un refus de Gantz qui s’inscrit dans le fonds commun qui le rattache à Netanyahou, dont il a été le chef d’état-major notamment pendant la guerre à Gaza à l’été 2014.

Un sionisme toujours plus dur

Depuis mercredi, la presse israélienne se perd en conjectures. Multiples sondages à l’appui, elle évalue les chances de réélection de Netanyahou, envisage la montée de plusieurs concurrents tous plus à droite que lui (notamment un transfuge du Likoud, Gideon Saar) et aux prétentions sérieuses, constate la déperdition d’un Gantz. Bref, l’image d’une société israélienne en perdition, dont le seul point de repère serait un sionisme toujours plus dur et toujours plus religieux. Pas étonnant dans ces conditions que personne ne cherche à savoir ce qui se passe de l’autre côté du mur de séparation, chez l’occupé.

Si, a priori, le résultat des élections israéliennes ne devrait guère changer les choses pour les Palestiniens, le scrutin pourrait néanmoins perturber les plans élaborés par Mahmoud Abbas. Le président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) entend bien profiter de l’arrivée de Joe Biden à la tête des États-Unis pour redonner une visibilité à la cause palestinienne. En octobre, Abbas a envoyé une lettre au secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, l’exhortant à tenir des consultations urgentes en coordination avec le quartet pour le Moyen-Orient (États-Unis, ONU, Russie et Union européenne) et le Conseil de sécurité de l’ONU sur la convocation d’une conférence internationale « avec les pleins pouvoirs et avec la participation de toutes les parties concernées ». Un moyen, selon les responsables palestiniens, de relancer l’option de la solution à deux États alors que la normalisation d’Israël avec plusieurs pays arabes n’a apporté aucun changement. Ils craignent maintenant que de nouvelles élections en Israël ne retardent ou détournent l’attention du projet d’Abbas d’une conférence internationale de paix. Avec sans doute un peu de naïveté ou une candeur et une confiance aveugle dans la nouvelle donne américaine, un responsable palestinien a indiqué à la presse israélienne : « Si Netanyahou gagne à nouveau, nous attendons de l’administration Biden et de la conférence internationale qu’elle prenne des mesures réelles et sérieuses pour contraindre Israël à adhérer aux résolutions internationales relatives au conflit israélo-palestinien, en particulier la résolution 2334 du Conseil de sécurité, qui appelle à la fin des activités de colonisation israéliennes. »

Publié le 18/12/2020

Notre ami le dictateur

 

(site politis.fr)

 

Égypte, Turquie, Libye… Derrière ces affaires croisées, il y a notre dépendance à l’industrie d’armement et une culture officielle crispée dans un monde qui bouge.

À l’occasion de la visite du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, le protocole élyséen a inventé un genre nouveau de cérémonie : la remise clandestine de Légion d’honneur. Ou, si l’on préfère, la Légion d’honneur honteuse. Finalement révélé, l’événement a été particulièrement mal reçu en Italie, où l’on n’a pas oublié l’assassinat en 2016 du jeune sociologue Giulio Regeni, qui travaillait sur les syndicats égyptiens, et dont le corps mutilé a été retrouvé près du Caire une semaine après son enlèvement. Un cas parmi des dizaines d’autres, opposants au régime, journalistes, démocrates, militants des droits humains. Les geôles du maréchal Sissi comptent plus de soixante mille prisonniers politiques. Amnesty International parle aussi d’une « frénésie d’exécutions » : 57 pour les seuls mois d’octobre et de novembre. Tel est l’homme auquel Emmanuel Macron adressait de fraternelles tapes dans le dos. On a beau savoir depuis Saint-Just qu’« on ne gouverne pas innocemment », on est pris de nausée. Mais pourquoi cette Légion d’honneur et ces gestes empressés ? La première réponse qui vient est évidemment le juteux commerce des armes. L’Égypte possède le catalogue complet de la maison Dassault. On parle de sept milliards d’euros depuis 2009. Des avions de chasse Rafale et des missiles Crotale que l’Égypte n’a pas manqué d’utiliser pour tenter d’écraser la rébellion au Yémen et les populations alentour. Face à cela, que pèse le beau geste symbolique du journaliste et écrivain italien Corrado Augias, qui est allé à l’ambassade de France à Rome rendre sa Légion d’honneur ?

Mais, me direz-vous, rien de tout ça n’est très nouveau. Il y a donc autre chose qui nous ramène à des débats qui sont hélas dans notre actualité. La France entretient avec le monde musulman des relations conflictuelles, comme jamais peut-être depuis la guerre d’Algérie. Le projet de loi « antiséparatiste » est perçu, non sans raison, comme hostile à l’islam. Avec opportunisme, l’autocrate populiste turc Erdogan s’est empressé de prendre la tête de la fronde anti-française faisant ainsi coup double. Il se pose en héraut du monde musulman contre une France qui attire à elle tous les griefs, et il transfère sur un terrain idéologique un conflit dont l’enjeu est la possession de zones maritimes qu’il dispute à la Grèce en Méditerranée orientale. Avec, à la clé, d’importantes ressources gazières. Emmanuel Macron et son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian (« la gauche » de la macronie…) sont donc en quête de soutiens. Le maréchal Sissi fait l’affaire. Et ne soyons pas trop regardants ! Pire que les tapes dans le dos, il y eut même cet hallucinant échange pseudo-philosophique entre le président français et le dictateur égyptien devant la presse. Quoi de plus flatteur pour Sissi qu’une aimable conversation au pays des Lumières sur Dieu, l’Homme et l’organisation des sociétés humaines ? C’est peu dire que Macron est « égypto-dépendant ». Sans compter que le président français et le dictateur égyptien font cause commune dans un autre dossier, à haut risque. Ils soutiennent l’un et l’autre l’aspirant dictateur libyen Khalifa Haftar – un ami de Bachar Al-Assad – dans son entreprise militaire contre le gouvernement de Tripoli reconnu par l’ONU. Le soutien de Sissi à Haftar est officiel. Celui de Macron est plus discret, puisque la France a, « en même temps », reconnu le gouvernement de Tripoli. Et l’affaire est plutôt mal engagée depuis que… la Turquie a volé au secours de Tripoli. Cela fait beaucoup de zones de friction avec la Turquie. Au cours de l’été dernier, les navires français et turcs ont même joué à se faire peur en Méditerranée orientale, frôlant parfois l’incident.

Aujourd’hui, la France milite pour le renforcement des sanctions économiques. Sans grand succès, parce que l’Allemagne redoute qu’Erdogan pousse vers l’Europe, comme il l’a déjà fait, des dizaines de milliers de réfugiés syriens qu’il retient dans ses camps depuis le cynique pacte migratoire signé avec l’Union européenne en 2016. Nous voilà donc bien seuls ! Il n’y avait pourtant pas de fatalité pour que la France soit en première ligne face à l’ambitieux et belliqueux Erdogan. Pas de fatalité pour qu’elle s’isole de l’Union européenne. Derrière ces affaires croisées, il y a notre dépendance à l’industrie d’armement et une culture officielle crispée dans un monde qui bouge. Reconnaissons que tout, aujourd’hui, est plus compliqué. La Turquie est l’exemple même de ces nationalismes qui font et défont leurs alliances au gré de leurs intérêts immédiats. Membre de l’Otan, elle est désormais avec la Russie en Syrie ou dans le Caucase, mais s’oppose à elle en Libye où Poutine soutient Haftar… Quant à Erdogan, il emprisonne lui aussi ses opposants, et prête la main en toutes circonstances au massacre des Kurdes ou des Arméniens. S’il n’est donc pas question de le soutenir, il n’est pas utile non plus de lui fournir des prétextes. Enfin, on ne peut parler du Moyen-Orient sans dire un mot de la Palestine. Voilà que la France prend le parti d’ignorer la décision de la Cour européenne des droits de l’homme qui lui enjoint de reconnaître le droit au boycott des produits israéliens comme une liberté d’expression. La France choisit mal ses amis.

 

par Denis Sieffert

Publié le 15/12/2020

Al-Sissi reçu à l'Elysée : l'écrivain italien Corrado Augias rend sa Légion d'honneur à la France

 

Par Eric Jozsef, correspondant à Rome — (site liberation.fr)

 

Le journaliste de 85 ans refuse de «partager cet honneur» avec le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, dont les services sont fortement soupçonnés d'être responsables de l'enlèvement et de l'assassinat au Caire, en 2016, de l'étudiant italien Giulio Regeni.

  • Al-Sissi reçu à l'Elysée : l'écrivain italien Corrado Augias rend sa Légion d'honneur à la France

Il ira personnellement restituer lundi sa légion d’honneur au Palais Farnèse, siège de l’ambassade de France en Italie. A 85 ans, l’écrivain et journaliste Corrado Augias refuse de «partager cet honneur» avec le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, décoré lundi de la grand-croix, à l’occasion de sa visite d’Etat en France. «A mon avis, le président Macron n’aurait pas dû concéder la Légion d’honneur à un chef d’Etat qui s’est objectivement rendu complice d’atroces criminels», détaille Corrado Augias, sorte de Bernard Pivot transalpin, dans une lettre publiée par le quotidien la Repubblica.

Le geste symbolique témoigne de l’indignation d’une grande partie de la presse et de l’opinion publique italiennes devant le tapis rouge déployé à Paris sous les pieds de l’ancien général, qui a jeté en prison près de 60 000 opposants politiques, et dont les services sont fortement soupçonnés d’être les responsables de l’enlèvement et de l’assassinat au Caire, en 2016, de Giulio Regeni. Le corps de cet étudiant italien de 28 ans avait été retrouvé sur une autoroute avec des signes évidents de torture : les os des pieds et des mains broyés, cinq dents disparues, les côtes, les bras et les jambes fracturées. Sa mère dira n’avoir reconnu son fils que grâce à la pointe de son nez.

 «La mesure du juste a été outragée»

Malgré les tentatives pour brouiller les pistes et le manque de collaboration des autorités du Caire, le parquet de Rome a demandé jeudi le renvoi devant les tribunaux de quatre officiers égyptiens dont un général. Le jour même où la presse italienne reprenait l’information de la «cérémonie cachée par l’Elysée» pour remettre la légion d’honneur à Al-Sissi, révélée la veille par le Quotidien.

«La mesure du juste a été dépassée voire outragée, dénonce Corrado Augias. L’assassinat de Giulio Regeni représente pour nous, les Italiens, une blessure sanglante, un affront, et j’aurais attendu de la part du président Macron un geste de compréhension sinon de fraternité, au nom de l’Europe qu’ensemble nous essayons si durement de construire.»

«Noble geste»

En 2016, après la découverte du corps de Giulio Regeni, l’Italie avait rappelé temporairement son ambassadeur en Egypte. Mais elle était restée isolée et, depuis, Rome a progressivement rétabli ses rapports avec Le Caire malgré les protestations de la famille de l’étudiant.

«La décision de Corrado Augias de rendre la Légion d’honneur est appréciable et significative», a commenté hier le président (Mouvement 5 étoiles) de la Chambre des députés, Roberto Fico, qui a ajouté : «L’Europe doit être unie et solidaire […] surtout lorsque sont en jeu les droits fondamentaux.» «La liste des personnalités italiennes décorées de la Légion d'honneur est longue. […] J’espère qu’à partir de demain, une longue queue se formera à l’extérieur de l’ambassade de France pour imiter le noble geste de Corrado Augias», a de son côté twitté Riccardo Noury, le porte-parole d’Amnesty International en Italie. L’ONG est très active pour demander en particulier la vérité pour Giulio Regeni et la libération de Patrick Zaky, un étudiant égyptien de l’université de Bologne emprisonné au Caire depuis février.

• Voici le verbatim de la lettre que remettra Corrado Augias à l’ambassade de France le 14 décembre :

«Monsieur l’Ambassadeur, je vous rends les insignes de la Légion d’honneur. Quand elle me fut accordée, le geste m’émut profondément. Ça donnait une sorte de consécration à mon amour pour la France, pour sa culture. J’ai toujours considéré votre pays comme une sœur aînée de l’Italie et comme ma seconde patrie, j’y ai vécu longtemps, je compte bien continuer à le faire. En juin 1940, mon père souffrit jusqu’aux larmes de l’agression de l’Italie fasciste contre une France déjà presque vaincue.

«Je vous remets donc ces enseignes avec douleur, j’étais fier de montrer le ruban rouge à la boutonnière de ma veste. Mais je ne partage pas cet honneur avec un chef d’Etat qui s’est fait objectivement complice de criminels.

«L’assassinat de Giulio Regeni représente pour nous, les Italiens, une blessure sanglante, un affront, et j’aurais attendu de la part du président Macron un geste de compréhension sinon de fraternité, au nom de l’Europe que – ensemble – nous essayons si durement de construire.

«Je ne veux pas vous paraître trop naïf. Je connais bien les mécanismes des affaires et de la diplomatie – mais je sais aussi qu’il y a une mesure et que, comme l’écrit le poète latin Horatio : "Sunt certi denique fines, quos ultra citraque nequit consistere rectum." Je crois que dans ce cas, la mesure du juste a été bien dépassée, voire outragée.

«Avec mes regrets les plus profonds.»

Eric Jozsef correspondant à Rome

Publié le 14/12/2020

 

Trump, Netanyahou et Mohammed VI marchandent sur le dos des Palestiniens et des Sahraouis

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Après les Émirats arabes Unis, Bahreïn et le Soudan, le Maroc opte pour la normalisation de ses relations diplomatiques avec Israël. En échange, les États-Unis reconnaissent, au mépris des résolutions de l’ONU, la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, l’ex-colonie espagnole annexée par Rabat en 1975.

L’accord était en cours de marchandage depuis un moment ; en février, une visite à Rabat du secrétaire d’État Mike Pompeo en avait précisé les contours : après Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Soudan, le Maroc choisit de normaliser ses relations diplomatiques avec Israël. C’est Donald Trump, par un tweet, qui a dévoilé jeudi la teneur de la transaction : en contrepartie, Washington reconnaît la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, ex-colonie espagnole annexée par le Maroc en 1975.

Coopération sécuritaire

Le président américain battu aux élections s’est bruyamment réjoui de ce coup de dernière minute : « Une autre avancée HISTORIQUE aujourd’hui ! Nos deux GRANDS amis, Israël et le Royaume du Maroc, ont accepté de normaliser complètement leurs relations diplomatiques - un grand pas en avant pour la paix au Moyen-Orient ! ». À Rabat, le Palais royal a aussitôt confirmé cette annonce. Insistant non sans cynisme sur « le rôle historique que le Maroc a toujours joué dans le rapprochement des peuples de la région », Mohammed VI a indiqué dans un communiqué que son pays allait « reprendre les contacts officiels (…) et les relations diplomatiques dans les meilleurs délais » avec Israël, tout en assurant pour la forme le président palestinien Mahmoud Abbas de « l’engagement permanent et soutenu du Maroc en faveur de la cause palestinienne juste ».

En fait, Rabat n’a jamais vraiment coupé les ponts avec Tel Aviv : le Maroc a reconnu Israël en 1994, et des bureaux de liaison diplomatiques existaient jusqu’en 2002, date de la seconde Intifada. Leur fermeture n’a pas mis fin aux coopérations, en particulier sur le plan sécuritaire et sur le terrain du renseignement, et les deux pays n’ont jamais cessé d’entretenir de discrètes mais florissantes relations commerciales. Dans l’immédiat, cette normalisation devrait se traduire par la réouverture des bureaux de liaison et par la reprise des vols directs. Sa portée symbolique est sensible, puisque le roi du Maroc préside le « Comité Al-Qods » créé par l’Organisation de la coopération islamique pour veiller à la préservation du patrimoine religieux, culturel et urbanistique de la ville de Jérusalem.

Secousses internes

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a salué « un accord historique » promettant selon lui « une paix très chaleureuse ». Tout comme le dictateur égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui voit dans cette décision marocaine un « pas important vers davantage de stabilité et de coopération » dans la région. Quant à la direction palestinienne, qui tient les précédents accords entre Israël et des pays arabes pour des « coups de poignard dans le dos », elle s’est abstenue jusqu’ici de tout commentaire. En brandissant la compensation que représenterait de la reconnaissance états-unienne de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, Mohammed VI espère atténuer les effets de cette normalisation diplomatique sur une opinion publique très sensible au conflit au Proche Orient et profondément attachée à la défense des droits des Palestiniens, dans un contexte d’accélération de la colonisation, alors que se précisent les projets d’annexion de la Cisjordanie.

Pari risqué : le Palais, dans cette affaire, pourrait s’exposer à des secousses internes, dans un climat social et politique déjà tendu. Dans une conférence de presse, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a d’ailleurs mis en garde contre toute velléité de protestation : « Ceux qui critiquent cet accord sont contre la souveraineté du Maroc sur le Sahara », une ligne rouge propre à déchaîner la fureur répressive du Palais. À un an des élections législatives, cette décision royale place aussi dans une position délicate les islamistes associés au gouvernement : au début de l’année, le Premier ministre Saad Dine El Otmani, chef du PJD, assurait que Rabat rejetait « toute normalisation des liens » avec Israël.

Un référendum d’autodétermination

Après la confrontation armée de Guerguerat, dans la zone tampon frontalière de la Mauritanie placée sous le contrôle de passifs casques bleus de la Minurso, qui a fait voler en éclat, le 13 novembre dernier, le cessez-le-feu de 1991 (lire notre article sur le sujet), les indépendantistes sahraouis du Front Polisario « condamnent dans les termes les plus forts le fait que (…) Donald Trump attribue au Maroc ce qui ne lui appartient pas ». « La décision de Trump ne change rien à la nature juridique de la question sahraouie car la communauté internationale ne reconnaît pas la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental », font-ils valoir. Position appuyée par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui pense qu’une issue à ce conflit de décolonisation « peut toujours être trouvée sur la base des résolutions du Conseil de sécurité » prévoyant un référendum d’autodétermination dans ce « territoire non autonome ». Les négociations restent pourtant au point mort depuis mars 2019…

Dans ce dossier, l’ex-puissance coloniale espagnole cultive, elle, une position ambiguë : elle se « réjouit » de la normalisation diplomatique entre Rabat et Tel Aviv, tout en affirmant « respecter les résolutions des Nations unies pour trouver une voie de sortie » aux conflits au Proche Orient comme au Sahara Occidental. « Maintenant, il reste à résoudre le problème de la paix entre les Israéliens et les Palestiniens et il reste à résoudre la position sur le Sahara occidental », a réagi la ministre des Affaires étrangères Arancha Gonzalez. Au sein du gouvernement espagnol, la question sahraouie nourrit en fait de vives tensions : le chef de Podemos, Pablo Iglesias, ministre des Droits sociaux, a été évincé, cette semaine, de la délégation espagnole qui devait prendre part à la réunion de haut niveau prévue le 17 décembre à Rabat. Jeudi, le Maroc et l’Espagne annonçaient finalement le report de ce sommet. Officiellement pour cause de pandémie de Covid-19.

De futures tensions entre le Maroc et l’Algérie ?

Indéfectible appui du Maroc, acquise au « plan d’autonomie » que Rabat veut substituer, au mépris du droit international, à la perspective d’un référendum d’autodétermination, hostile à toute extension du mandat de la Minurso pour surveiller et prévenir les violations des droits humains au Sahara occidental, la France, de son côté, avait imputé la responsabilité de la confrontation de Guerguerat au Front Polisario. Toute en appelant évasivement à la « relance du processus politique dans le cadre des Nations Unies ».

En Afrique du nord, cette nouvelle donne pourrait être source de nouvelles tensions entre le Maroc et l’Algérie, principal soutien politique et militaire des indépendantistes sahraouis, hostile au mouvement de normalisation des relations diplomatiques entre Israël et les pays arabes. Au Sahara Occidental, une page de trente ans de fragile statu quo se tourne. Avec la menace d’un nouveau foyer de crise dans une région sahélo-saharienne instable. Loin de la « paix chaleureuse » exaltée par Benjamin Netanyahou.

 

Rosa Moussaoui

Publié le 09/12/2020

Amérique latine. Les Vénézuéliens veulent tourner la page du blocus

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Reportage. Le Parti socialiste unifié du Venezuela du président Nicolas Maduro remporte une majorité absolue au Parlement au terme d’élections législatives boycottées par une partie de l’opposition et marquées par une forte abstention.

Caracas (Venezuela), envoyée spéciale.

Avec le vote électronique et la transmission automatisée des résultats, le verdict des urnes était attendu tôt dans la soirée. C’est finalement bien tard, dans la nuit de dimanche à lundi, que la présidente du Conseil national électoral, Indira Alfonso, a annoncé les résultats des élections législatives au Venezuela. Sans surprise, le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) et ses alliés du Grand Pôle patriotique sortent vainqueurs de cette consultation électorale, avec 67,6 % des suffrages exprimés et une majorité absolue des sièges. Parmi les coalitions de l’opposition qui rejetaient la ligne du boycott, l’Alliance démocratique obtient 17,95 % des voix, suivie de Venezuela Unida (4,19 %). Le Parti communiste vénézuélien, qui dénonce un « ajustement libéral », une politique de « reprivatisations » et des atteintes aux libertés, est crédité de 2,73 %, au terme d’une campagne marquée par des pressions politiques, une invisibilisation médiatique et même par l’arrestation qu’il déplorait, dimanche soir, de certains de ses militants dans l’État de Zulia.

Le scrutin est marqué par une forte abstention : 31 % des électeurs se sont déplacés, une participation en baisse par rapport aux élections législatives de 2015 (74,17 %) et de 2010 (66,45 %), caractérisées par l’unité de l’opposition et par une forte polarisation. En 2005, dans un scrutin boycotté par l’opposition, la participation avait toutefois déjà plafonné à 25 %. Épuisés par la crise économique et politique, l’hyperinflation, les pénuries, les cruels effets du blocus américain, les Vénézuéliens se sont peu déplacés, même dans des bastions du chavisme ordinairement très mobilisés. Conséquence : le PSUV perd deux millions de voix par rapport à la dernière élection présidentielle.

Des bureaux de vote désertés par les jeunes générations

Dans le quartier du 23-de-Enero, au pied des barres de béton, à l’ombre des fresques célébrant le « Comandante » disparu, l’affluence était faible dans les bureaux de vote désertés par les jeunes générations. Au lycée Andrés-Bello, un grand centre de vote de la capitale, les électeurs patientaient dans les files d’attente plutôt fluides, sous l’œil des cadets de la Garde nationale bolivarienne qui veillaient au maintien des distances sanitaires. Yogleidy Alvarez, 34 ans, était venue là « voter pour que les choses changent ». « L’économie est par terre, nous ne travaillons plus. J’ai des enfants en bas âge, je peine à les nourrir, ils se plaignent de la faim. Il faut une Assemblée qui travaille, que les choses reviennent à la normale, que nous puissions vivre enfin en paix », expliquait cette vendeuse qui a perdu son travail. Son suffrage s’est porté sur l’opposition. Au sud de Caracas, à Caricuao, les « chefs de rue du PSUV » battaient le rappel des troupes pour encourager les électeurs à rejoindre les bureaux de vote. Sur les hauteurs de cette paroisse civile du district capitale, les petits immeubles blancs de logements sociaux construits par la mission Vivienda ont donné corps à un quartier neuf, encore en chantier. Sur la colline d’en face, les masures de briques creuses d’un « barrio » baptisé par ses habitants la Fortaleza, la forteresse, dégringolent jusqu’à la route. Le contraste est frappant. Ici, la machine à voter a été installée dans une cahute ; les opérations électorales sont supervisées par des femmes, pour l’essentiel. Dehors, à l’ombre d’un container abandonné, des militantes déjeunent sur le pouce ; cachés dans les herbes hautes, des enfants allument des pétards.

Gustavo Borges est un organisateur communautaire qui a écumé bien des quartiers populaires. « Traditionnellement, les élections parlementaires mobilisent moins que l’élection présidentielle, remarque-t-il. L’enjeu, aujourd’hui, c’est le retour, dans le processus révolutionnaire, de l’Assemblée transformée en 2015, après la victoire de l’opposition, en plateforme pour renverser le président et encourager l’agression américaine. » Ce travailleur social décrit un quotidien « très dur », fait de coupures d’eau, d’électricité, de privations, de vivres qui manquent. « Nos vies mêmes sont prises pour cible. Les Vénézuéliens savent qui sont les responsables de cette situation, assure-t-il. Beaucoup de choses peuvent changer désormais pour aller vers une levée du blocus. »

Alexander Pereira ne partage pas cet optimisme. À 41 ans, cet habitant du quartier populaire de Cano Amarillo a vu les siens quitter le pays un à un, « une saignée terrible pour le Venezuela ». De sa fratrie et de son cercle d’amis, lui seul est resté au pays. Architecte de métier, il vivote aujourd’hui de cours de musique ou de missions de traduction, cultive des légumes sur le toit de sa maison, se nourrit grâce aux colis alimentaires mensuellement distribués par le Clap, le conseil local d’approvisionnement et de production. « Avant, le vote, c’était un acte important : il fallait appuyer Chavez et la révolution. Ce sentiment s’est perdu. Les gens n’ont pas l’impression que les élections sont utiles, alors que les enjeux sont énormes : il faut protéger le pays de l’agression américaine. » Pour lui, la corruption, le délitement de la participation populaire, la vue de « riches qui s’enrichissent encore au pire de la crise alors que des travailleurs gagnent deux dollars par mois » sont aussi vénéneux que les sanctions de Washington qui asphyxient le Venezuela.

Un scrutin décrié et boycotté par des figures de l’opposition

Au sommet de l’État, le président Nicolas Maduro s’est félicité de la tenue, sans heurts, d’un scrutin décrié et boycotté par des figures de l’opposition, comme Juan Guaido, qui s’était autoproclamé « président par intérim » au début de l’année 2019, et Henrique Capriles, deux fois candidat à l’élection présidentielle. Le premier, bien qu’isolé dans son propre camp, se crispe dans sa posture, tient cette consultation pour une opération de « fraude », appelle à des manifestations ce 12 décembre. Le second estime, au contraire, que « la réponse des secteurs démocratiques ne peut pas être la surveillance d’un échec ou des appels à la mobilisation sans solutions tangibles ».

En fait, c’est l’ouverture de nouveaux canaux de discussion entre le pouvoir et l’opposition qui se joue, désormais, pour tenter de dégager une issue à la crise politique et donner corps à un consensus utile à la levée des sanctions américaines. Impliqué, avec le Vatican et d’autres acteurs, dans les pourparlers de Montevideo, de la Barbade et de Saint-Domingue, l’ancien premier ministre espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, présent à Caracas, a invité l’Union européenne, dimanche, à « évaluer les conséquences de la politique de sanctions contre le Venezuela » conduite par Donald Trump. Sans grandes illusions sur les fondamentaux de la politique américaine en Amérique latine, le pouvoir chaviste compte toutefois sur l’arrivée d’une nouvelle administration à Washington pour renouer le dialogue et sortir, à terme, du régime de sanctions.

À Caricuao, à la sortie de son bureau de vote, dimanche, Charlie Rodriguez, 32 ans, sans travail, n’avait qu’un souhait : « Que le blocus soit levé, que le Venezuela cesse d’être coupé du monde et redevienne un pays normal. »

Publié le 26/11/2020

États-Unis. Une équipe Biden chevronnée, sans le moindre flair de gauche

 

Bruno Odent (site humanite.fr)

 

Le président élu a présenté les piliers de sa future administration, dont un secrétaire d’État dépeint comme multilatéraliste et interventionniste.

Joe Biden avance dans la préparation de son arrivée au pouvoir après son entrée à la Maison-Blanche le 20 janvier 2021. En même temps que le président en exercice donnait finalement, lundi 23 novembre, son feu vert au processus de transfert du pouvoir, tout en se refusant toujours à reconnaître sa défaite, le président élu présentait les principales figures de sa future administration.

Recherche de consensus sur le front intérieur

Après un blocage de plus de deux semaines, unique dans l’histoire du pays, l’agence gouvernementale chargée de la transmission des dossiers sensibles à la nouvelle administration va pouvoir fonctionner. Et Joe Biden, qui a dévoilé quels en seront les piliers, va donc pouvoir plancher immédiatement avec son équipe sur l’entrée en fonction de son gouvernement. Les nominés du président élu révèlent une orientation privilégiant davantage de « multilatéralisme », mais alliée de façon préoccupante à une appétence « interventionniste » en politique extérieure. Quand le pedigree des nouveaux ministres illustre prudence et recherche de consensus sur le front de la politique intérieure. Sans surprise, les vieux briscards de l’administration Obama s’y taillent la part du lion.

Anthony Blinken, pressenti pour le secrétariat d’État, s’est prononcé en 2002 en faveur de l’invasion de l’Irak, puis en 2011 pour le bombardement de la Libye de Kadhafi.

Antony Blinken, pressenti pour le secrétariat d’État, fut numéro 2 au ministère des Affaires étrangères de Barack Obama. Il ne cache pas un certain goût pour les interventions militaires extérieures sous couvert de « défense des droits humains ». Comme le président élu, il s’est prononcé en 2002 en faveur de l’invasion de l’Irak, puis en 2011 pour le bombardement de la Libye de Kadhafi. Deux aventures militaires dont on ne cesse de mesurer les conséquences désastreuses. Surtout, le même futur secrétaire d’État a regretté ouvertement les réticences du président Obama à intervenir en Syrie. « Les superpuissances ne bluffent pas », avait-il alors lancé, affichant encore aujourd’hui, dans un entretien à la chaîne CBS, son amertume et ses regrets de ne pas avoir empêché « une terrible tragédie humaine ». Sur le dossier de l’Iran, le haut diplomate semble cependant porteur d’un retour états-unien à une démarche plus « négociée » avec Téhéran.

Au Trésor, une dévouée à Wall Street

Dans un registre plus réjouissant, c’est le très chevronné et francophile John Kerry (76 ans), lui-même ex-secrétaire d’État de Barack Obama, qui devrait être chargé de faire revenir immédiatement les États-Unis dans les accords de Paris sur le climat.

Une autre nominée de poids pour le département du Trésor, Janet Yellen, ne contribue pas à rassurer sur les intentions économiques et sociales de la nouvelle administration, une aile gauche démocrate qui flirta, un temps, avec l’espoir de voir arriver Elizabeth Warren à ce poste. Yellen (74 ans) fut à la tête de la Réserve fédérale, la banque centrale des États-Unis, entre 2014 et 2018. Elle y imprima une politique monétaire marquée par des compromis « bipartisans » et particulièrement dévouée sur le fond à Wall Street.

Une ancienne de la CIA au Renseignement

Parmi les autres futurs membres de l’administration, on ne trouve guère plus de fulgurances progressistes. Alejandro Mayorkas, ex-procureur fédéral, très prolixe sur sa qualité de réfugié cubain, doit prendre la tête du ministère de la Sécurité intérieure. Une femme, Avril Haines, ancienne cheffe adjointe de la CIA, accéderait pour la première fois au poste de directrice du Renseignement national.

Une diplomate africaine-américaine, Linda Thomas-Greenfield, représentera les États-Unis à l’ONU. Enfin, Jake Sullivan, benjamin à 43 ans de cette équipe chenue et ex-bras droit d’Hillary Clinton, est promu comme conseiller à la Sécurité nationale.

 Publié le 25/11/2020

Irene Montero, ministre espagnole: «La lutte féministe est le socle des batailles pour la démocratie»

 

Par Ludovic Lamant (site mediapart.fr)

 

Dans un entretien à Mediapart, la ministre de l’égalité du gouvernement espagnol, numéro deux de Unidas Podemos, détaille son projet de loi sur la liberté sexuelle, bientôt en débat à Madrid, et assure que le féminisme est devenu « le mouvement de transformation le plus puissant qui existe » dans le monde.

Madrid (Espagne).– Trois ans après un procès retentissant, l’Espagne est en train de tirer les leçons de l’affaire de « la Manada » (« la Meute »), du nom que s’étaient donné cinq Sévillans, depuis reconnus coupables d’avoir violé une femme âgée de 18 ans, lors des fêtes de la San Fermin, à Pampelune, au Pays basque, à l’été 2016. Deux tribunaux avaient d’abord considéré qu’il y avait eu simplement « abus sexuel », déclenchant d’intenses mobilisations féministes dans tout le pays. Le Tribunal suprême, en 2019, a fini par reconnaître qu’il y avait bien eu « viol » – une bataille juridique qui n’est pas sans échos dans les débats français actuels sur la qualification exacte des agressions sexuelles.

À l’approche du 25 novembre, Journée pour l’élimination des violences faites aux femmes, la ministre de l’égalité Irene Montero, numéro deux de Unidas Podemos, a accordé un entretien à Mediapart, pour présenter les axes de son projet de loi sur la liberté sexuelle, bientôt en débat au Congrès des députés à Madrid, et qui reprend certaines des revendications portées par les mouvements sociaux dans la foulée de l’affaire de « la Manada ». Elle évoque aussi les manières de s’opposer à l’extrême droite de Vox, très bruyante contre les luttes féministes, ou encore un autre projet de loi dans les tuyaux, pour les droits des personnes transgenres, qui crispe des responsables socialistes.

Votre projet de loi met en avant le concept d’agression sexuelle et abandonne celui d’abus sexuel. En quoi s’agit-il d’un changement important ?

Irene Montero : C’est un axe essentiel de notre texte : placer le consentement des femmes au cœur de la législation. Jusqu’à présent, en Espagne, on distingue entre abus et agression sexuelle. Et comme c’est le cas dans beaucoup de pays, il revient à la victime de démontrer qu’il y a eu soit violence, soit intimidation. Cet aspect de la loi, qui suppose une forme de « re-victimisation », a été très critiqué par les mouvements sociaux en Espagne ces dernières années.

C’est ce que l’on a vu lors du cas paradigmatique de « la Manada » : il a été discuté pendant tout le procès si la victime « prenait du plaisir » ou pas, pour reprendre l’expression utilisée par l’un des juges. Il disait entendre, dans ses gémissements, quelque chose de festif, de joyeux… Alors que c’est évident, dans ce cas précis, qu’elle avait été agressée.

Mettre le consentement au centre signifie : si je dis « oui », la relation sexuelle est consentie. Si la femme ne dit pas « oui », il y a agression sexuelle. Quant à la distinction entre abus et agression sexuelle, elle disparaît [d’où le surnom de la loi, la « loi “seul le oui est un oui” », où tout acte qui porte atteinte à la liberté sexuelle sans consentement explicite est directement considéré comme agression – ndlr]. Partout en Europe, nos gouvernements sont confrontés au défi de placer le consentement au centre de la loi.

Que prévoit encore le texte ?

Les femmes victimes de violences au sein du couple, ou en lien avec leur ancien partenaire, bénéficient en Espagne de protections qui n’existent pas pour d’autres formes de violences machistes, comme l’exploitation sexuelle ou le harcèlement. Notre ambition, avec ce texte, est d’élargir le spectre, de protéger les femmes victimes de toutes les formes de violences sexuelles, en renforçant par exemple les charges contre le proxénétisme.

Cela implique aussi un important travail de prévention, avec des mesures de sensibilisation et de formation, auprès des médias ou encore du personnel judiciaire. Nous créons non seulement les conditions d’une écoute intégrale pour ces femmes (centres de crise, assistance psychologique, assistance d’urgence 24 heures/24), mais nous défendons aussi un travail de réparation, en accompagnant ces femmes pour qu’elles puissent mener à bien leurs projets personnels.

Formation, réparation : cela veut dire de l’argent. En 2017, un « pacte d’État contre la violence machiste » promettait un milliard d’euros d’investissements sur cinq ans. Qu’avez-vous obtenu pour l’an prochain ?

On est en train d’appliquer ce « pacte d’État » : nous avons prévu 258 millions d’euros pour lutter contre les violences machistes l’an prochain. Parallèlement, dans le cadre du projet de « récupération et résilience » [le nom donné par le gouvernement espagnol aux aides européennes du plan de relance, à partir de 2021 – ndlr], une partie de l’argent versé doit servir à renforcer l’attention aux victimes, par exemple via la création de centres d’urgence dans toutes les communautés autonomes [les régions d’Espagne]. Si l’on approuve la loi sur les libertés sexuelles, les budgets devront logiquement croître au fil des années. Si l’on veut lutter contre les violences faites aux femmes, il faut investir.

Des sceptiques font valoir qu’une modification des termes de la loi sur les agressions sexuelles ne mettra pas un terme à des décennies de pratiques culturelles conservatrices, par exemple au sein de la justice…

C’est vrai que les changements législatifs ne provoquent pas à eux seuls des changements culturels. Mais ils y participent. Regardez la loi de 2004, qui est la première, en Espagne, à dire que les pouvoirs publics doivent se pencher sur les violences de genre. Elle a permis, par la suite, d’accélérer des changements que le mouvement social réclamait depuis longtemps.

Les lois n’arrivent qu’après des décennies de luttes, par des femmes qui se sont battues pour ces avancées. Et elles ne suffisent pas, mais elles contribuent à changer la société, parfois de manière décisive. J’ajoute que les textes internationaux, à commencer par la Convention d’Istanbul [signée par les membres du Conseil de l’Europe en 2011 – ndlr], précisent que les États ont désormais l’obligation d’adopter des lois, et des budgets, qui permettent d’éliminer ces violences.

Comment faire pour que le débat qui s’annonce, sans doute très agité, au Congrès des députés, ne permette pas à Vox, la formation d’extrême droite, qui s’en prend aux « féminazies » et veut couper dans les budgets des associations de lutte contre les violences de genre, d’alimenter sa bataille culturelle, et de consolider son ancrage dans le pays ?

L’extrême droite a fait du féminisme, et de la lutte contre les violences faites aux femmes, l’une de ses principales cibles. C’est le cas aux États-Unis, en Amérique latine comme en Europe. Cela parce que le féminisme est aujourd’hui le mouvement de transformation le plus puissant qui existe, peut-être comparable uniquement avec la lutte contre le changement climatique.

Le modèle de société que le féminisme prévoit – une nouvelle répartition des richesses, du temps [consacré au travail, notamment – ndlr] ou encore des soins [portés aux enfants du foyer, aux personnes dépendantes ou encore aux tâches ménagères – ndlr] – témoigne d’une conception radicale de la justice sociale. Il menace les modèles de société défendus par l’extrême droite. Si vous regardez bien, beaucoup des leaders d’extrême droite dans le monde sont des hommes multimillionnaires, qui entrent en politique avec l’objectif de maintenir l’ordre des choses, ce capitalisme néolibéral sauvage où l’absence de règles permet d’accroître les bénéfices à l’infini.

En Espagne, l’extrême droite dit que la violence n’a pas de genre. Ses élues expliquent qu’elles en sont arrivées là par elles-mêmes, et qu’au fond, il suffit de faire des efforts pour s’en sortir. Ce type de discours, pour la majorité des femmes, peut faire penser que si mon mari me frappe, c’est que j’ai fait quelque chose de mal. Ou que si je ne trouve pas d’emploi à plus de 1 000 euros par mois pour vivre dignement, c’est que je ne le mérite pas. Ce discours culpabilise les femmes et leur fait croire que leur situation n’a rien à voir avec les inégalités aux fondements de la société, avec le patriarcat.

Plutôt que de répondre à l’extrême droite, nous devons donc nous adresser directement à ces femmes. Leur expliquer que les femmes sont victimes de davantage de discriminations, de violence, de précarité. Et que les gouvernements ont la responsabilité de contrer ces inégalités.

Pourquoi l’Espagne est-elle devenue une référence en matière de féminisme ?

C’est un motif de fierté mais aussi une source d’humilité, parce que les défis restent importants, et les violences persistent. Cela s’explique d’abord par la force du mouvement féministe espagnol [le « 8-M », en référence au 8 mars, Journée internationale des femmes, et à ses déclinaisons associatives – ndlr].

On peut également compter, au niveau institutionnel, sur un ministère de plein exercice, le ministère de l’égalité. Tous les organismes internationaux le disent : ce type de structure ne suffit pas, mais il s’avère nécessaire pour s’assurer de l’élaboration de politiques spécifiques contre les violences, et aussi d’une prise en compte transversale de ces questions, dans toutes les politiques menées par le gouvernement. Enfin, nous pouvons nous appuyer sur un acquis législatif important, depuis la première loi en 2004 jusqu’à aujourd’hui.

« Féminisme et républicanisme sont des luttes parallèles »

Au Chili, le récent triomphe du « oui » à une nouvelle constitution est aussi la victoire des mouvements féministes. Comment analysez-vous ce lien entre féminisme et changement institutionnel, depuis l’Espagne ? Faites-vous encore le lien avec la nécessité d’une « seconde Transition », que Podemos a défendue un temps ?

Le mouvement féministe est un acteur fondamental des transformations progressistes, y compris démocratiques. Il ne bénéficie pas seulement aux femmes, il défend des sociétés meilleures aussi pour les hommes. L’élément central de la quatrième vague à laquelle nous assistons, et c’est pour cela que l’extrême droite en fait sa cible, c’est que les femmes ne combattent pas seulement contre les violences mais aussi pour intégrer des espaces de décision – des conseils d’administration, des parlements, des gouvernements.

Mais ces revendications peuvent-elles aboutir dans le cadre des institutions actuelles ?

Cette lutte renvoie au respect strict des valeurs et des principes au fondement de l’UE : les droits de l’homme, la lutte antifasciste, les droits sociaux. Le droit de tous et toutes de participer à égalité à la vie publique. Depuis la Révolution française, la lutte du mouvement féministe est le socle des batailles pour plus de démocratie en Europe.

Être féministe en Espagne signifie-t-il aussi que l’on défend la République?

Je suis républicaine. Je suis féministe. Ce sont des luttes parallèles, qui avancent toutes deux pour plus de démocratie, de laïcité, pour la construction d’un pays plus juste et plus libre. Mais je respecte qu’il y ait des féministes en Espagne qui se déclarent monarchistes. Il se trouve que je partage un gouvernement avec des femmes qui sont féministes et monarchistes. Le débat est très vif en Espagne ces jours-ci sur l’utilité de la monarchie. J’ai l’impression qu’à terme, cela va tendre vers un horizon plus républicain, mais ce n’est que mon avis.

Les désaccords sont importants entre Unidas Podemos et le PSOE sur les conceptions du féminisme, en particulier en lien avec le projet de loi sur les personnes transgenres. Les socialistes ont publié en juin un argumentaire critiquant le droit à « l’autodétermination sexuelle ».

Le mouvement féministe a toujours débattu, de manière très passionnelle. Le débat est constructif. Nous sommes dans un gouvernement de coalition : vous pouvez imaginer que l’on a beaucoup de débats. Le PSOE et Unidas Podemos ont des points d’accord, qui ont permis de former cette coalition, mais aussi des désaccords – notamment sur la manière de concrétiser les accords de gouvernement [signés en décembre 2019 – ndlr], et sur le rythme. Nos désaccords peuvent porter sur le féminisme, mais aussi sur la nécessité d’interdire les expulsions immobilières, ou encore d’élargir notre « bouclier social » face à la crise. La mise en place d’un revenu minimum vital [une aide approuvée en septembre, en direction des 850 000 ménages les plus pauvres – ndlr] a demandé beaucoup d’efforts.

Où en est exactement le projet de loi sur les droits des personnes transgenres ?

L’accord gouvernemental le dit clairement : notre pays doit revenir sur cette injustice et réparer les dommages causés aux personnes transgenres, qui durant des décennies, à cause d’une dictature très longue, ont été persécutées, attaquées, emprisonnées, pour le fait d’être des personnes trans. Aujourd’hui encore, elles souffrent d’énormes discriminations : 80 % des femmes trans sont au chômage, par exemple. Sans parler du harcèlement en milieu scolaire, de la peur de se rendre dans des centres de santé ou du fait de devoir cacher, parfois, sa condition de transgenre en public.

Tout cela, qu’il est nécessaire de réparer cette dette historique, le gouvernement l’a compris. Je dis ce gouvernement, et pas seulement une partie du gouvernement. Et qu’il faut le faire aussi pour répondre aux standards internationaux, et appliquer notre propre jurisprudence. Alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a retiré l’an dernier la transidentité de la classification des troubles mentaux, notre législation ne peut pas continuer, elle, à exiger un diagnostic psychologique…

Vous êtes arrivés au pouvoir en janvier 2020, en mettant sur pied une coalition « historique » pour les gauches du pays. Mais la pandémie a tout bousculé. Vos marges d’action sont limitées. Qu’en pensez-vous ?

Avec ce gouvernement, nous avons brisé une règle non écrite en Espagne, qui voulait qu’une certaine gauche ne puisse pas gouverner. Ce fut un long débat, qui a accompagné tout le processus politique ouvert par le 15-M [le mouvement indigné né le 15 mai 2011 en Espagne – ndlr]. La formation de ce gouvernement est donc bien historique.

L’urgence sanitaire, économique et sociale provoquée par la pandémie a permis de mettre en évidence que les propositions politiques venues du 15-M, comme celles que le mouvement féministe défend avec force aujourd’hui, ne sont pas une simple option de plus dans le paysage politique, mais la seule manière possible de s’assurer que notre société puisse garantir à tout le monde de vivre avec dignité.

Face à l’urgence du moment, l’Europe reconnaît avoir fait une erreur en imposant des politiques d’austérité à partir de 2008. C’est implicitement ce qui est dit lorsque l’UE nous fait à présent cette exhortation : investissez pour permettre aux gens de vivre dignement. Ce n’est pas juste une question de justice sociale mais aussi d’efficacité économique. La pandémie nous a également montré à quel point il fallait placer au cœur les politiques de soins.

Cette situation créée par la pandémie n’est pas une opportunité, parce qu’elle suscite de la peur, de la souffrance, de l’incertitude chez beaucoup de personnes. J’aurais préféré que tout cela n’existe pas. Mais elle met en évidence à quel point les politiques défendues par la droite et l’extrême droite – le « sauve qui peut », la conviction que le marché régulera tout, que les politiques de redistribution ne sont pas nécessaires – ne sont plus une option. Elle prouve qu’il faut, comme le réclame le mouvement féministe, « élargir les communs » [« el comun tiene que hacerse grande »].

 Publié le 17/11/2020

Chili. Les cerveaux du putsch étaient à Washington

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Une ONG états-unienne publie une nouvelle collection de documents inédits qui éclairent la stratégie de Richard Nixon et Henry Kissinger pour renverser Salvador Allende.

Les menées de la CIA au Chili pour déstabiliser le gouvernement de l’Unité populaire et l’appui apporté par Washington aux hommes d’Augusto Pinochet pour renverser le président socialiste Salvador Allende, le 11 septembre 1973, sont connues depuis longtemps. Un an après le coup d’État, le New York Times publiait à la une l’enquête du journaliste d’investigation Seymour Hersh sur le rôle de l’administration Nixon dans l’instauration d’une dictature qui allait perpétuer son joug pendant dix-sept ans, au prix de milliers de morts et « disparus », de dizaines de milliers de torturés, de centaines de milliers d’exilés.

Le rôle clandestin des États-Unis au Chili

Le scandale provoqué par ces révélations devait ouvrir la voie à la première enquête du Congrès sur le rôle clandestin des États-Unis au Chili, le sénateur Frank Church, à la tête d’une commission spéciale, estimant à l’époque que « la nature et l’étendue du rôle américain dans le renversement d’un gouvernement chilien démocratiquement élu sont des sujets de préoccupation publique profonde et continue ». À l’origine d ’un rapport nourri d’auditions et de documents déclassifiés, «Covert Action in Chile, 1963-1973», la commission Church s’était pourtant heurtée au « privilège exécutif », l’administration de Gerald Ford ayant choisi de retenir une partie des documents de la Maison-Blanche relatifs à l’intervention américaine au Chili.

À l’occasion du 50 e anniversaire de l’investiture de Salvador Allende, la National Security Archive (Archive de la sécurité nationale), une ONG dédiée à la défense de la liberté d’informer, publie une nouvelle collection de documents inédits qui éclairent les détails des délibérations et des décisions prises à Washington dans les jours qui ont précédé et suivi l’entrée en fonction de Salvador Allende. Ces archives, issues des dossiers déclassifiés par les États-Unis après l’arrestation d’Augusto Pinochet à Londres, en 1998, finissent de ruiner le récit officiel réduisant le rôle de Washington à un soutien à l’opposition au nom de la «  préservation de la démocratie ».

Si (Allende) montre qu’il peut mettre en place une politique marxiste anti-américaine, d’autres feront de même. Nixon, Président des États-Unis

Washington redoutait l’écho du socialisme démocratique incarné par Allende

Au cœur des conversations et réunions dont les minutes sont rendues publiques ici : la hantise de la contagion. Richard Nixon et son conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger, redoutent plus que tout de voir le socialisme démocratique incarné par Allende et ses alliés faire des émules en Amérique latine… et partout dans le monde. « Si (Allende) montre qu’il peut mettre en place une politique marxiste anti-américaine, d’autres feront de même », s’alarme le président américain dans une conversation téléphonique, en novembre 1970. Kissinger acquiesce : « Cela aura un effet même en Europe. Pas seulement en Amérique latine. »

Nixon sous l’influence de Kissinger 

Deux lignes s’affrontent toutefois dans un premier temps, Nixon penchant d’abord pour la stratégie du modus vivendi. Le département d’État craint un scandale international si les efforts pour renverser Allende sont révélés : il défend une politique prudente, consistant à soutenir les partis d’opposition en vue des élections de 1976. Le Bureau des affaires interaméricaines prédit de son côté une réaction patriotique favorable à Allende si les États-Unis venaient à violer au grand jour « le résultat des élections démocratiques ».

Le Chili pourrait finir par être le pire échec de notre administration : notre Cuba en 1972. Henry Kissinger, Conseiller à la sécurité nationale

Kissinger, lui, défend une approche beaucoup plus agressive, une stratégie d’hostilité et de pression visant le renversement du gouvernement d’Unité populaire. Décidé à faire valoir ses vues, il manœuvre pour faire reporter une réunion du Conseil de sécurité nationale consacrée au Chili. Objectif : rencontrer seul le président dans le bureau ovale pour le rallier à sa ligne dure. « Le Chili pourrait finir par être le pire échec de notre administration : notre Cuba en 1972 », prévient-il, en désignant l’éventuelle « réussite d’un gouvernement marxiste élu au Chili » comme une grave « menace pour l’équilibre global » et les intérêts américains. Son influence sera décisive.

Objectif : «démolir» Allende

Le Conseil de sécurité nationale se réunit finalement le lendemain de cette entrevue, le 6 novembre 1970. Peu de participants savent que Nixon a ordonné à la CIA de promouvoir secrètement – et sans succès – un « coup d’État préventif » pour empêcher Allende d’entrer au palais de la Moneda. Le secrétaire d’État William Rogers s’oppose au choix de l’agression pure et simple : « Nous pouvons peut-être le faire tomber sans être contre-productif », suggère-t-il. Le secrétaire à la Défense, Melvin Laird, estime au contraire qu’il ne faut reculer devant aucun procédé pour « démolir » Allende. Le directeur de la CIA, Richard Helms, attire, lui, l’attention sur l’équipe formée par Allende, « un cabinet militant » annonçant « la politique la plus radicale ». Nixon tranche : « S’il existe un moyen de renverser Allende, vous feriez mieux de le faire. »

Mémorandum secret et carte blanche à la CIA

Trois jours plus tard, Kissinger fait distribuer un mémorandum secret détaillant les méthodes qui seront utilisées pour anéantir une expérience démocratique de transformation sociale : Washington collaborera avec d’autres gouvernements de la région – en particulier le Brésil et l’Argentine – pour coordonner les efforts contre Allende ; les prêts bancaires multilatéraux au Chili seront discrètement bloqués ; des entreprises seront invitées à quitter le pays ; les cours du cuivre seront manipulés pour nuire à l’économie chilienne. La CIA, elle, a carte blanche pour élaborer des « plans d’action » préparant la chute de Salvador Allende. Dès l’automne 1970, dans les conclaves de Washington, la « préservation de la démocratie » prenait le visage d’une dictature militaire prête à semer la terreur et la mort.

Publié le 15/11/2020

Sahara occidental. Les forces marocaines rallument le conflit

 

Gaël De Santis (site humanite.fr)

 

Le Front polisario, le mouvement de libération nationale sahraoui, a annoncé la rupture du cessez-le-feu avec le Maroc, en vigueur depuis 1991. Cette déclaration fait suite à l’invasion de la zone tampon démilitarisée de Guerguerat par Rabat.

L’armée marocaine a fait irruption vendredi 13 novembre dans la zone tampon de Guerguerat, en réponse à ce qu’elle appelle les «  provocations du Polisario », le mouvement qui se bat pour l’indépendance du Sahara occidental, envahi par le Maroc en 1976. Depuis le 21 octobre, des militants sahraouis bloquaient pacifiquement la route qui relie les territoires sahraouis occupés par le Maroc et la Mauritanie, empêchant le passage à deux cents poids lourds, bloqués de part et d’autre du poste-frontière. Cette protestation est qualifiée d’«  acte de banditisme » par Rabat qui dit vouloir rétablir «  la libre circulation civile et commerciale » entre le Maroc et la Mauritanie.

Cette attaque contre les zones tenues par le Front polisario par le Maroc vient mettre le feu aux poudres. Lundi dernier, le mouvement de libération nationale avait prévenu qu’en cas d’introduction de militaires ou civils dans la zone tampon appartenant à la République arabe sahraouie démocratique (RASD), l’accord de cessez-le-feu, conclu en 1991 prendrait fin. L’Armée de libération populaire sahraouie a riposté à l’invasion marocaine pour «  faire respecter la souveraineté de la République arabe sahraouie démocratique », faisait valoir hier le représentant en France du Front Polisario. «  La guerre a commencé. Le Maroc a liquidé le cessez-le-feu », a annoncé à l’AFP, le ministre des Affaires étrangères de la RASD, Mohamed Salem Ould Salek.

La question de la brèche du Guerguerat, à savoir la construction d’une route entre les territoires occupés par le Maroc et la Mauritanie, ne cesse de menacer la paix au Sahara occidental, ancienne colonie espagnole et territoire déclaré «  non autonome en attente de décolonisation » selon l’Organisation des Nations Unies. Un rapport de 2001, remis au secrétaire général des Nations Unies souligne déjà que «  la construction envisagée posait des problèmes délicats et que certaines des activités entreprises pourraient contrevenir à l’accord de cessez-le-feu ». Cela n’avait pas empêché Rabat d’édifier une route en 2016. Cela avait conduit, dans cette zone officiellement démilitarisée, à un face-à-face entre forces armées marocaines et indépendantistes sahraouies, contraignant la Minurso, la force de maintien de la paix, à être présente sur place, jusqu’à ce qu’en 2017, les forces marocaines ne quittent les lieux.

Le Maroc refuse un référendum d’autodétermination

Ce nouvel affrontement met en lumière le blocage sur le dossier sahraoui. Le Maroc se refuse toujours à organiser un référendum permettant aux Sahraouis de s’autodéterminer, sans faire l’objet de pression des chancelleries européennes pourtant toujours prêtes à donner des leçons en d’autres endroits d’Afrique. Son gouvernement, qui contrôle 80 % du territoire sahraoui, privilégie la création d’un territoire autonome «  sous contrôle » afin de conserver sa mainmise sur les ressources naturelles. Par ailleurs, le poste de représentant des Nations Unies au Sahara occidental est vacant depuis l’an dernier. De plus, ces derniers mois, plusieurs pays africains ont ouvert des représentations diplomatiques dans les territoires occupés par le Maroc, suscitant les critiques de la République arabe sahraouie démocratique, membre de l’Union africaine.

Publié le 05/11/2020

États-Unis : l’art d’empêcher les Noirs de voter

 

 Par Laura Raim (site regards.fr)

 

Faute de proposer un programme susceptible de convaincre une majorité d’Américains de voter pour Trump, les Républicains ont plus que jamais misé sur l’art de décourager les minorités – majoritairement Démocrates – de voter. Des tactiques de « voter suppression » qui pourraient toutefois s’avérer insuffisantes pour les dissuader de se déplacer.

 « Bonjour. Ceci est un appel-test. Restez chez vous. Restez chez vous, en sécurité ». De mystérieux appels invitant les gens à rester à la maison en cette journée électorale ont été signalés mardi matin. Ce message automatique prononcé par une voix artificielle féminine (« robocall ») serait-il une tentative d’intimidation visant à empêcher les gens de se rendre aux urnes ? La Procureure Générale du Michigan, Dana Nessel, a pour sa part alerté sur Twitter au sujet de coups de fils reçus par des habitants de Flint, une ville pauvre et noire du Michigan, leur recommandant de voter mercredi 4 afin de s’épargner les longues files d’attente du mardi. En ce jour d’élection présidentielle, la question décisive n’est pas seulement de savoir pour qui les gens vont voter mais qui aura réussi à voter.

Le problème ne date pas d’hier. Les Noirs et les Hispaniques ayant tendance à soutenir les démocrates, les Républicains ont depuis longtemps recours à une double stratégie pour limiter leur poids : d’une part les dissuader ou les empêcher de voter (la « voter suppression »), d’autre part redessiner les frontières des circonscriptions électorales (« gerrymandering ») afin de concentrer les minorités dans une poignée de districts pour mieux les diluer dans des majorités blanches ailleurs.

La « voter suppression » se joue d’abord sur le terrain juridique. D’après l’avocat (pourtant républicain) Ben Ginsberg, la campagne de Trump a initié une quarantaine d’actions en justice pour tenter de dresser des obstacles réglementaires au vote, souvent avec succès.

En Floride, les Républicains ont par exemple fait passer une loi exigeant des anciens criminels qu’ils s’acquittent de leurs dette judiciaire ou de leur amende avant de pouvoir voter. Une mesure qui concerne 774.000 personnes, soit bien plus que les 115.000 voix qui avaient manqué à Hillary Clinton dans cet État en 2016… Dans l’Iowa républicain, des dizaines de milliers de bulletins de vote par correspondance ont été déclarés invalides sous prétexte qu’il étaient pré-remplis avec le nom et la date de naissance des électeurs. Au Wisconsin, les Républicains ont écourté la période légale de vote anticipé.

Ces tentatives ne sont pas toujours couronnées de succès : en Pennsylvanie, État que Trump avait remporté de justesse en 2016, les Républicains ont finalement échoué à empêcher la prise en compte des votes par correspondance qui arriveraient trois jours après le 3 novembre. Ils n’ont pas non plus réussi à interdire la possibilité de déposer les bulletins dans des urnes électorales mises à disposition à travers l’État. Un moyen de voter en avance qui permettait d’éviter les risques de retard liés au vote par correspondance dans un contexte de sous-financement délibéré du service public postal.

L’alibi de la fraude

La justification derrière ce durcissement des exigences administratives est toujours la même : il s’agirait de lutter contre la fraude électorale. Le secrétaire d’État du Texas David Whitley affirmait par exemple de manière totalement infondée l’année dernière que 95.000 non citoyens étaient inscrits sur les listes électorales de son État et que 58.000 d’entre eux avaient voté entre 1996 et 2018. La tricherie électorale constitue l’un des thèmes favoris de Trump, qui assure avoir perdu le vote populaire en 2016 à cause de 3 à 5 millions de bulletins frauduleux. « Les bulletins de vote par correspondance sont très dangereux pour ce pays à cause des tricheurs. Ils vont les chercher. Ils sont frauduleux dans de nombreux cas », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche fin août. « Des millions de bulletins de vote seront imprimés par des pays étrangers. Ce sera le scandale de notre temps ! », a-t-il encore twitté. Les commissions d’enquête lancées sur le sujet n’ont pourtant jamais trouvé la moindre preuve pour étayer l’hypothèse d’un phénomène significatif de fraude.

Il faut dire toutefois que les Démocrates et commentateurs libéraux n’ont pas arrangé les choses, en alimentant à leur façon le récit de l’illégitimité du scrutin, ayant préféré attribuer la défaite de Hillary Clinton aux complots de Poutine plutôt que de s’interroger sur leurs propres défaillances.

L’héritage Jim Crow

La voter suppression a une longue histoire aux États-Unis. On pourrait dire qu’elle commence en 1787 avec la décision des Pères fondateurs de laisser à chaque Etat le soin de définir ses propres règles en la matière. Ce qui traduit assez rapidement par l’exclusion des Noirs dans quasiment tous les États, mais aussi des femmes et des Juifs dans certains endroits. Après la Guerre civile, le gouvernement fédéral garantit théoriquement en 1870 le droit de vote des anciens esclaves, mais en pratique, de nombreux États se débrouillent pour réduire leur taux de participation. En 1875, l’État du Mississippi est le premier à instaurer des tests de langue ainsi qu’une taxe de vote ( la « poll tax » ). Les autres États du sud suivront, faisant passer leurs propres lois « Jim Crow ». Avec une efficacité redoutable : au Mississippi, la part des Noirs pouvant voter passe sous la barre des 6% en 1892.

Il faut attendre le mouvements des droits civiques pour que le Voting rights Act de Lyndon Johnson interdise les barrières à la participation des minorités ethniques en 1965. Cette loi n’empêche pas le retour – sous de nouvelles formes – de ces tactiques à partir du début des années 2000, notamment dans l’État crucial de Floride. Juste avant la présidentielle de novembre 2000, des milliers d’habitants majoritairement noirs et hispaniques se sont vus éliminés des listes électorales, au prétexte de condamnations pénales parfaitement fictives. Cette purge contribuera à la victoire de George Bush, qui devancera Al Gore de seulement 537 voix. Peu avant le scrutin présidentiel de 2012, le gouverneur républicain raye de nouveau des listes 2700 noms, dont environ 85% d’Hispaniques et d’Haïtiens, accusés à tort de ne pas être citoyens américains. Dix-huit mois après le scrutin, la Cour fédérale déclarera la manœuvre illégale.

Mais le véritable tournant remonte à la décision de la Cour suprême d’abroger en 2013 le cinquième article du Voting Rights Act de 1965 – lequel obligeait les États avec un passif de législation raciste à obtenir l’approbation du gouvernement fédéral avant de pouvoir modifier leur code électoral. La Cour a en effet estimé qu’il n’y avait plus de problème de discrimination raciale justifiant cette supervision fédérale, ouvrant aussitôt la voie à la multiplication de nouvelles lois électorales anti-noires.

Carte d’étudiant refusée, permis de port d’arme accepté

Depuis, les États s’en donnent à cœur joie dans l’élaboration de nouvelles règles conçues pour tenir les minorités à distance des bureaux de vote. Certains ont raccourci la période légale de vote anticipé, ou réservé le vote par correspondance aux personnes âgées, d’autres ont éliminé automatiquement des listes ceux qui n’ont pas voté récemment, ou qui n’ont pas répondu à un courrier relatif à leur inscription. En Géorgie, plus de 100.000 électeurs ont ainsi été retirés des listes l’année dernière du fait de cette loi « use it or lose it » (« exercez votre droit de vote ou perdez-le »). De nombreux États ont également interdit aux criminels ou anciens criminels de voter, ce qui a permis d’écarter six millions d’électeurs en 2016, majoritairement noirs.

Mais la mesure la plus répandue consiste à durcir la procédure d’identification des électeurs. Le Texas a par exemple réduit la liste des documents recevables, interdisant les cartes d’étudiants, ces derniers étant plus susceptibles de voter démocrate, et autorisant seulement les permis de port d’arme, dont les détenteurs sont souvent plutôt républicains, et les cartes d’identité fournies par les autorités publiques, document non obligatoire aux Etats-Unis et dont beaucoup sont par conséquent dépourvus. De son côté, la Caroline du Nord a également restreint la liste des papiers recevables aux seuls passeports, permis de conduire et cartes d’identité, sachant que 300.000 citoyens de l’Etat ne détiennent pas ces documents. Une mesure ciblant clairement les Noirs, qui représentent 23% des électeurs mais 38% des personnes dépourvues de carte d’identité. Ces mesures ont porté leurs fruits en 2016 : 9% des sondés noirs et hispaniques ont indiqué avoir été refusés au bureau de vote faute de pièce d’identité conforme, contre 3% pour les blancs.

7 heures, 45 minutes et 13 secondes pour voter

Dans certains cas, posséder le bon document ne suffit pas. En Géorgie, avec la « Exact Match Law » de 2017, encore fallait-il qu’il n’y ait pas la moindre erreur orthographique, un tréma en trop, ou une initiale de deuxième prénom manquante. Une exigence qui pénalise le plus souvent les noms « ethniques ». Lors des midterms de 2018, les bulletins de 53.000 Géorgiens, dont 70% de Noirs, ont ainsi été disqualifiés.

Certains États républicains ont également réduit le nombre de bureaux de vote dans les comtés noirs, obligeant les citoyens à parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver leur bureau et à patienter des heures devant des centres en sous effectifs bondés. Lors des élections de midterm de 2018, à Fulton County en Géorgie, un électeur a chronométré la durée de son attente dans la queue : 7 heures, 45 minutes et 13 secondes. Selon un rapport du Brennnan Center for Justice, les Noirs ont attendu 45% plus longtemps que les Blancs pour voter lors des dernières midterms. Or comme le fait remarquer une chroniqueuse du Times, obliger un électeur précaire à patienter des heures en pleine semaine équivaut à imposer une sorte de « poll tax », puisque cela le prive d’heures travaillées.

Une stratégie qui pourrait toutefois se retourner contre Trump, incitant de nombreux Américains à voter de manière anticipée, une pratique facilitée dans le contexte de la pandémie. La veille du scrutin, plus de 100 millions d’Américains avaient déjà voté, un record.

 

Laura Raim

Publié le 28/10/2020

Référendum au Chili : un grand oui pour enterrer Pinochet

 

Thomas Lemahieu (site humanite.fr)

 

Avec près de 80 % des suffrages, le peuple chilien abandonne la Constitution léguée par la dictature et entend se doter d’une nouvelle Loi fondamentale par le biais le plus démocratique. Mais la droite n’a pas dit son dernier mot.

Une page se tourne, mais la suite est loin d’être écrite au Chili. Dimanche, avec une participation plus élevée que lors des derniers scrutins, le peuple chilien a, avec plus de 78 % des suffrages exprimés, plébiscité l’enterrement de la Constitution héritée de Pinochet et des Chicago Boys, garantissant la perpétuelle reproduction au pouvoir des élites conservatrices et le transfert vers le privé de services publics aussi essentiels que l’éducation, la santé ou la protection sociale. Pour la remplacer, plutôt qu’une convention « mixte » faisant une large place aux parlementaires, donc aux partis dominants, les Chiliens ont approuvé, avec la même majorité écrasante (79 %), la création d’une réelle Assemblée constituante, composée exclusivement de citoyennes et de citoyens à parité qui devront être élus dans six mois, en parallèle d’élections déjà programmées dans les collectivités territoriales. « C’est absolument historique, analyse Franck Gaudichaud, politologue spécialiste du Chili, enseignant à l’université de Toulouse-Jean-Jaurès et président de France Amérique latine (FAL). Plus encore quand on remet les choses en perspective : il n’y avait jamais eu d’Assemblée constituante au Chili depuis deux siècles. »

Dans la capitale, Santiago, cette éclatante victoire a donné lieu à des scènes de liesse et d’euphorie sur la plaza Italia, rebaptisée pour l’occasion « place de la Dignité » après avoir été l’un des théâtres de la mobilisation sociale sans précédent de l’automne 2019. Déclenchée, au départ, par la hausse du prix du ticket de métro, la contestation s’était vite étendue aux politiques néolibérales et, plus globalement, au legs empoisonné de la dictature. Après avoir réprimé dans le sang cette explosion sociale, c’est pour finir de l’étouffer que Sebastian Pinera, le président conservateur, avec l’aval d’une bonne partie de la droite mais aussi du centre gauche, avait fini par proposer un référendum sur la Constitution.

Dans ce contexte, il s’agit, pour lui et les formations dominantes du Chili, de contrôler étroitement le processus. « Cet objectif demeure car si les mouvements sociaux ont imposé, au sein de l’Assemblée constituante, les principes de la parité ou encore de la représentation des peuples originels, le règlement reste dans les mains des partis représentés au Parlement, estime Franck Gaudichaud. La règle des deux tiers nécessaire pour adopter chaque article de la future Constitution risque d’avoir les effets mécaniques d’un véritable verrou face aux aspirations sociales. »

« Ce triomphe devrait obliger toute l’opposition à s’unir »

Divisée lors de la campagne, la gauche chilienne n’a pas réussi à se rassembler pour célébrer cette victoire, mais pour la suite, et en particulier pour la désignation des membres de l’Assemblée constituante, les appels à l’unité retentissent de toutes parts. Président du Parti communiste du Chili, Guillermo Teillier lance ainsi : « Ce triomphe devrait obliger toute l’opposition à s’unir. » Selon lui, ce vote trahit d’abord le rejet d’un « système qui a entraîné tant d’années d’inégalités, d’abus, de bas salaires, de retraites de misère, d’inégalités entre les hommes et les femmes, de mépris des droits des peuples autochtones ». « C’est le rejet d’une élite qui peut profiter de tous les atouts de ce pays et qui en prive la grande majorité de la population », insiste-t-il.

Ex-candidate du Front large (Frente Amplio) à la présidentielle, Beatriz Sanchez salue, elle, d’abord une victoire des forces sociales engagées sur le terrain : « Nous devons l’ouverture de ce processus à celles et ceux qui se battent depuis longtemps pour les changements dans notre pays. » Selon Franck Gaudichaud, le véritable défi est là, désormais : « Quelle place vont pouvoir occuper les indépendants, les acteurs des mouvements sociaux et de la société civile à qui l’on doit cette avancée dans le processus constituant ? Vont-ils pouvoir se présenter directement en démissionnant de leurs mandats dans leurs organisations ? Rien n’est garanti à ce stade car les partis détiennent toujours toutes les clés, même si certains, à gauche, s’engagent d éjà à laisser des places sur leurs listes… »

De l’espoir en Amérique latine

Pour l’ex-président bolivien Evo Morales, « un nouveau pacte social construira une société plus juste » qui passe notamment « par le bien-être et l’intégration de nos peuples ». Pour ses félicitations, le Vénézuélien Nicolas Maduro emprunte les mots de Salvador Allende, lors de son message radiodiffusé pendant l’assaut putschiste du 11 septembre 1973 : « Que les grandes avenues s’ouvrent pour construire une société meilleure ! »

Publié le 18/10/2020

Cuba est élu au Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU (pour la 5° fois)


de : joclaude (site bellaciao.org)
 

Source : Association France-Cuba-Paris Cuba a été élu au Conseil des Droits de l’Homme des Nations unies, composé de 47 États membres et chargé de la promotion et de la protection des droits de l’homme dans le monde. Malgré les campagnes et les pressions des États-Unis, l’île détient un siège au sein de ce conseil, parmi les huit réservés aux États d’Amérique latine et des Caraïbes.

Cuba a été élu avec 170 voix, soit 88 % des membres de l’ONU, a déclaré le ministre des Affaires Etrangères Bruno Rodríguez Parrilla dans un message sur Twitter.

"Malgré la campagne de diffamation, les réalisations de Cuba ne peuvent être occultées", a déclaré le ministre des Affaires Étrangères.

Membre fondateur du Conseil des Droits de l’Homme, qui a remplacé l’ancienne Commission des droits de l’homme, Cuba est élu pour la cinquième fois membre de ce conseil intergouvernemental.

Dans son rapport sur l’élection, le ministère des Affaires Étrangères a noté que "fermement engagé dans la construction d’une société de plus en plus juste, avec le bien-être de l’être humain et la justice sociale, notre pays a obtenu le vote secret, direct et individuel de 170 membres de l’Assemblée générale des Nations Unies, en raison du respect et de l’admiration pour l’œuvre humaniste de la Révolution cubaine, principale garantie de la jouissance et de la protection des droits de l’homme sur l’île".

Le Ministère des Affaires Etrangères de Cuba a déclaré que cette mesure "honore l’autodétermination et la résistance du peuple cubain face aux graves obstacles et menaces causés par la politique unilatérale d’hostilité et d’agression ainsi que le blocus économique, commercial et financier imposé par les États-Unis, qui constitue une violation flagrante, massive et systématique des droits de l’homme et le principal obstacle à la réalisation d’objectifs plus élevés dans ce domaine".

Il s’agit également d’une reconnaissance - a ajouté le ministère des Affaires Etrangères dans une note - "des progrès significatifs que les Cubains et les Cubaines ont réalisés dans la jouissance de tous leurs droits et du bilan très complet du pays en matière de coopération internationale dans le domaine des Droits de l’Homme, démontrant par des faits concrets sa volonté sans équivoque d’engager un dialogue respectueux, franc et ouvert".

"Cuba entre au Conseil des Droits de l’Homme d’une manière constructive, avec son expérience de pays en développement qui défend le dialogue et la coopération, contrairement aux approches punitives et à la sélectivité, en faveur de la promotion et de la protection de tous les Droits de l’Homme pour tous", a souligné le ministère.

Source : Cuba Debate - Traduction : Romain Migus

<< Nouvelle zone ublié le 02/10/2020

Le diplomate Macron, entre cynisme et naïveté

 

(site politis.fr)

 

Si j’osais être iconoclaste, je dirais que si « l’ingérence » macronienne pouvait atténuer les souffrances de ce pays en proie à tous les colonialismes, il faudrait passer par-dessus nos préventions. Il y a peu de chance hélas pour que ce soit le cas.

Avouons-le : quand on entend Emmanuel Macron dénoncer le « système crapuleux » qui règne sur le Liban, et les « jeux mortifères de la corruption » qui agitent sa classe politique, on a envie d’applaudir. Ce ne sont là que vérités. Et la diplomatie – si l’on peut encore employer ce mot ici – est peu coutumière d’une telle franchise. De même, on a tendance à approuver quand il dénonce les ambiguïtés du Hezbollah, à la fois « milice, groupement terroriste et force politique » en quête de respectabilité. Ces mots font du bien. Ils sont ceux que l’on entend dans Beyrouth ou Tripoli, la grande ville du nord du pays, depuis près d’un an qu’a commencé un mouvement de rue aux allures de révolution. C’est l’expression d’une colère populaire qui n’épargne plus personne, pas même le puissant parti chiite, et qui a redoublé depuis la terrible explosion du port de Beyrouth, le 4 août dernier. La catastrophe, après avoir éveillé tous les soupçons complotistes, avait fini par mettre simplement et tragiquement en évidence l’incurie criminelle du régime, incapable de sécuriser un entrepôt à haut risque. Voilà pour le soupir libératoire et pour la catharsis. Mais après ? L’engagement personnel, physique, du président français dans la crise libanaise pose de nombreuses questions qui freinent sérieusement le premier élan. On évitera ici le réflexe pavlovien qui consiste à dénoncer « l’ingérence coloniale ».

Entre la France et le Liban, le mot ingérence est en deçà de la vérité. N’oublions pas que c’est la France qui a « hérité » en 1920 de ce bout d’empire ottoman. Elle en a fait un bastion chrétien placé sous mandat jusqu’en 1943, et jalousement « protégé » ensuite, jusqu’à ce que la démographie rende anachronique l’organisation confessionnelle que Paris, « la laïque », avait parrainée. L’ironie veut que Macron semble aujourd’hui vouloir remettre en cause ce partage à la fois clanique et confessionnel du pouvoir, non sans rendre visite prioritairement aux écoles catholiques. Notre Président n’a pas oublié que les élites maronites ont longtemps servi de relais à la puissance mandataire. Mais la dénonciation coloniale est une tartufferie si elle ne vise que la France, dans un pays qui ne s’est jamais vraiment appartenu. La Syrie n’a pas cessé de revendiquer ce précieux littoral comme une partie d’elle-même, jusqu’à l’occuper militairement pendant près de trente ans. Le Hezbollah apparaît comme une dépendance iranienne avec tous les attributs afférents, politiques et militaires. Enfin, l’Arabie saoudite, avec laquelle nous faisons un juteux commerce d’armes, est omniprésente derrière le bout de pouvoir sunnite. Si j’osais être iconoclaste, je dirais que si « l’ingérence » macronienne pouvait atténuer les souffrances de ce peuple, dans ce pays en proie à tous les colonialismes, il faudrait passer par-dessus nos préventions. Il y a peu de chance hélas pour que ce soit le cas.

Certes, la présence du président français sur les lieux de l’explosion a momentanément fait du bien, alors que pas un seul ministre libanais n’osait se montrer. Mais sa tentative « dégagiste » contre la vieille classe politique a d’ores et déjà échoué. Le Premier ministre pressenti pour former un « gouvernement de mission », un certain Mustapha Adib, a jeté l’éponge. Et les indéboulonnables caciques du régime (Nabih Berri est président de la Chambre depuis bientôt trente ans…) se régalent toujours (voir l’excellent dessin d’Aurel page 12). On ne sait si, dans cette affaire, Macron est naïf ou cynique. Les deux, sans doute. Naïf, parce qu’une vraie révolution supposerait l’accord de tous les grands parrains régionaux qui sont derrière chaque communauté : Iran, Syrie, Arabie saoudite et, un peu plus loin, dans l’ombre, la Russie. Cynique, parce que le président français se livre à un calcul politique à notre attention, nous autres, pauvres électeurs français. Aux prises avec tant d’échecs ici, il est en quête de stature internationale. C’est du classique ! Et, accessoirement, il plaira à un électorat chrétien très attaché au sort du Liban. Après le Puy du Fou, Beyrouth…

Son interpellation violente du très illégitime président biélorusse Loukachenko, pour que celui-ci quitte le pouvoir, répond à la même préoccupation franco-française. Avec les mêmes chances de succès. Mais, au Liban, il fait surtout l’impasse sur la plus délicate des questions. Depuis au moins 1975, le pays est victime de l’onde de choc du conflit israélo-palestinien. Le premier chef spirituel du Hezbollah, Hussein Fadlallah, a avoué un jour que jamais le Hezbollah n’aurait existé si Israël n’avait pas envahi le Liban en 1982. Une invasion qui s’est répétée plusieurs fois par la suite, et dont la menace pèse perpétuellement sur le pays. La fameuse ambiguïté dénoncée par Macron réside en cela que le « parti de Dieu » joue à la fois les fantassins sanguinaires en Syrie, au profit d’Assad et de l’Iran, et les résistants face à Israël, en substitut d’une armée totalement défaillante. La paix du Liban est donc dépendante de la résolution de ce vieux conflit que l’on tente aujourd’hui d’oublier. Il semble que le président français soit moins fringant quand on aborde ce sujet. Emmanuel Macron constate donc une impuissance programmée. Il prend, de surcroît, le risque d’être recruté dans le camp israélo-états-unien contre l’Iran. Et, pire que tout, il va décevoir les Libanais, auxquels il a tant promis.

 

par Denis Sieffert

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