PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 20/11/2019

« L’Équateur, un pays détruit en deux ans »

Avant le Chili, l’Équateur a connu au mois d’octobre une explosion sociale déclenchée par l’augmentation subite du prix des carburants. Une partie de la population s’estime trahie par le virage néolibéral du président Lenín Moreno, qui avait promis de poursuivre la « révolution citoyenne » de son prédécesseur Rafael Correa. Ce dernier présente ici son analyse de la crise que traverse le pays.

par Rafael Correa (site lemonde-diplomatique.fr)

   

Au mois de mars dernier, le conseil exécutif du Fonds monétaire international (FMI) valide son quatorzième accord avec l’Équateur. Le document impose une série de conditions et de réformes en échange du versement à Quito de 4,2 milliards de dollars (3,8 milliards d’euros) au cours des prochaines années, ainsi que de 6 milliards (5,4 milliards d’euros) en provenance d’autres institutions.

Conformément à ses engagements avec le Fonds, le président équatorien Lenín Moreno adopte, le 2 octobre 2019, le décret 883, qui libéralise le prix des carburants. La mesure déclenche les plus importantes manifestations de l’histoire contemporaine du pays. Le jour suivant, le chef de l’État décrète l’état d’urgence, qui lève diverses garanties constitutionnelles et autorise les forces armées à réprimer les mobilisations. La mesure ne suffit pas : le 12 octobre, M. Moreno impose à la capitale un couvre-feu d’une ampleur jamais vue depuis la dictature militaire des années 1970.

Dans le cadre de l’état d’urgence, le président décide de déplacer le siège du gouvernement dans la ville de Guayaquil, sous le contrôle de ses alliés politiques. Dans une déclaration retransmise par l’ensemble des chaînes de télévision, il m’accuse d’avoir orchestré les manifestations afin de le renverser. M. Moreno apparaît à l’écran entouré des plus hautes autorités militaires. Il en appelle à l’ancienne Constitution (1), qui désigne les forces armées comme garantes de la démocratie. Sans doute ne mesure-t-il pas la fragilité politique que révèle une telle mise en scène.

Des mesures économiques absurdes

Moins d’un an avant de décréter l’augmentation du prix des carburants, M. Moreno avait promis qu’il s’y refuserait toujours, puisque la mesure toucherait les plus pauvres. En octobre, son discours a changé : il assure que les manifestations ne le feront pas revenir sur sa décision, qu’il décrit comme « courageuse », et confirme souhaiter en finir avec des subventions assimilées à une « incitation à la flemmardise ».

C’était avant que l’ampleur du soulèvement ne le contraigne à négocier avec la Confédération des nationalités indigènes d’Équateur (Conaie), le fer de lance des manifestations, et à annoncer l’abrogation du décret 883, le 13 octobre. Selon les chiffres officiels, l’épisode se solde par 8 morts, 1 340 blessés et près de 1 200 arrestations.

Pour justifier l’accord avec le FMI, le pouvoir avait suggéré que le pays était en crise, notamment à cause du surendettement dont il aurait hérité. Or les chiffres sont manipulés : on explique que la dette publique atteignait 60 milliards de dollars (2) (environ 54 milliards d’euros) lors de la passation des pouvoirs, alors que les documents officiels du ministère des finances donnent la dette publique agrégée à 43,54 milliards de dollars en juin 2017, soit 41,7 % du produit intérieur brut (PIB). En outre, la dette publique externe n’atteignait que 28,55 milliards de dollars — 21,4 % du PIB —, dans un contexte où l’investissement public pour la période de 2007 à mai 2017 atteignait le record historique de 100 milliards de dollars.

En 2016, l’économie avait reculé de 1,2 % du fait de la chute des prix du pétrole, de la forte appréciation du dollar, de verdicts internationaux contre l’État qui lui avaient imposé des sanctions d’un montant supérieur à 1 % du PIB (3) et d’un tremblement de terre dévastateur dont le coût économique avoisinait 3 milliards de dollars. En dépit de ces graves chocs externes, l’économie avait entamé sa reprise à partir du quatrième trimestre 2016 : en 2017, la croissance avait atteint 2,4 %, puis 1,4 % en 2018.

Le gouvernement Moreno fait également grand cas des déficits budgétaires dont il aurait hérité. Or, après s’être établi à 5,34 % du PIB, et 5,39 % en 2016 et 2017 (principalement du fait de la chute des revenus pétroliers), le déficit est revenu à 2,4 % en 2018, soit un niveau inférieur à celui exigé des pays de l’Union européenne par le traité de Maastricht.

Résumons : pas de surendettement, pas de creusement du déficit budgétaire… De quelle crise parlait alors le président Moreno ? La situation s’explique moins par un héritage empoisonné que par le pilotage économique actuel du pays. Dès son arrivée aux affaires, le président a réduit ou éliminé les tarifs douaniers appliqués à 372 types de produits. On estime que cette décision a amputé les recettes publiques d’environ 400 millions de dollars et gonflé le montant des importations non indispensables d’environ 800 millions de dollars. Parmi d’autres mesures absurdes, le gouvernement s’est privé de deux sources de financement internes : l’Institut équatorien de sécurité sociale (IESS) et la Banque centrale, des entités publiques qui envoient désormais leurs excédents et leurs réserves à l’étranger.

Depuis longtemps, l’Équateur se caractérise par son instabilité. Entre 1996 et 2006, aucun gouvernement n’est parvenu à terminer son mandat. Le plus souvent, les crises n’ont trouvé de solution qu’en dehors du cadre institutionnel. Afin de répondre aux tensions politiques permanentes de façon démocratique, les articles 130 et 148 de la Constitution de 2008 prévoient que, « en cas de grave crise politique et de tension sociale », l’Assemblée ou le président peuvent demander des élections générales anticipées.

Entre 2007 et 2017, l’instabilité chronique s’évanouit : l’auteur de ces lignes est élu trois fois, dont deux au premier tour, une situation inédite dans notre histoire. Et notre projet, connu sous le nom de « révolution citoyenne », nous permet de remporter toutes les élections, y compris lorsque M. Moreno se présente à la présidence avec la promesse d’en reprendre le flambeau.

Une fois parvenu au pouvoir, cependant, il opère une volte-face. Il s’aligne sur la doxa néolibérale et opte pour la défense des grands intérêts privés du pays (4). Débute alors une période de persécution de ses anciens camarades par tous les moyens possibles, y compris judiciaires, et de fragilisation des institutions. En moins de deux ans, M. Moreno a eu trois vice-présidents.

Néanmoins, le peuple équatorien patiente jusqu’à ce que le président tienne, enfin, sa promesse d’une meilleure gestion du pays. Mais les piètres résultats économiques et sociaux, l’absence de grands travaux publics et les nombreux scandales de corruption qui touchent jusqu’au président lui-même provoquent l’effondrement de la popularité du pouvoir. Le décret 883 est l’étincelle qui embrase une plaine asséchée depuis des mois. Les chauffeurs de bus privés se mettent en grève, avant que les bases indigènes ne se soulèvent, bientôt suivies par une grande partie de la population.

D’emblée, les élites tentent de délégitimer les manifestations. La maire de Guayaquil, Mme Cynthia Viteri, ferme le pont qui donne accès à la ville pour la protéger contre de supposés saccages liés à la marche des indigènes. Son prédécesseur, M. Jaime Nebot, trahit son racisme en invitant ceux-ci à « rester dans leurs montagnes ».

Le gouvernement et ses alliés des médias privés s’efforcent de travestir la signification des manifestations, notamment en les présentant comme une tentative de coup d’État. Le président vénézuélien Nicolás Maduro et moi-même aurions payé des agents pour qu’ils s’infiltrent dans les rassemblements et déclenchent des violences. Soucieuses d’étayer ces allégations, les forces de l’ordre appréhendent dix-sept Vénézuéliens présentés comme des agents étrangers ; il s’agissait en fait de chauffeurs Uber.

Le discours officiel ne s’en trouve pas modifié pour autant : le pays serait soumis à une opération pilotée par Rafael Correa et ses partisans », qui souhaitent entraver la tentative du pouvoir d’éradiquer la corruption. « Pas le moindre doute, explique ainsi le président Moreno, le fou [entendre : Rafael Correa] pilote tout ceci à partir du Venezuela car il sait bien qu’il est dans le viseur de la justice. »

En dépit d’un niveau de répression inédit dans l’histoire récente du pays, et du fait que le pouvoir ferme les rares médias qui informent sur la réalité du terrain (comme Pichincha Universal), la presse privée s’emploie à défendre le gouvernement. Indignés, les protestataires finissent par expulser des journalistes de leurs cortèges ; malheureusement, certains sont agressés physiquement.

Pendant toute la durée des manifestations, le président de l’Assemblée nationale César Litardo, un allié de M. Moreno, empêche l’institution de siéger. La gravité des événements justifiait pourtant qu’elle se déclare en session permanente, de façon à prendre des décisions qui auraient pu éviter un tel déploiement de violence, dont la destitution des ministres de l’intérieur et de la défense, responsables directs de la répression. On laisse au contraire le second, M. Oswaldo Jarrín, déclarer : « Les actes criminels ou terroristes seront réprimés par la force. (…) Que nul n’oublie que les forces armées peuvent se prévaloir d’une expérience concrète de la guerre. »

Tête de pont de Washington

Désespéré, le gouvernement accepte la médiation de la représentation des Nations unies à Quito et de la Conférence épiscopale équatorienne. Il ne tolère qu’un unique interlocuteur, la Conaie, dont la direction soutient le pouvoir depuis l’entrée en fonctions de M. Moreno. Ainsi, jusqu’au début des manifestations, l’ancien président de la confédération, M. Humberto Cholango, pilotait l’autorité responsable de la gestion de l’eau ; le parti indigène Pachakutik fait partie de la majorité gouvernementale à l’Assemblée ; et de nombreux dirigeants indigènes ont été placés à des postes importants par le président.

Mais la direction de la Conaie a été débordée par sa base. Le régime a donc organisé un dialogue (dont rien n’indique toutefois qu’il aboutira) avec ses alliés de façon à parvenir à démobiliser la rue. Son unique concession : l’abrogation du décret 883. Les manifestants exigeaient également le départ du FMI, sans parler de celui de M. Moreno.

La tentative de neutralisation du mouvement indigène s’est accompagnée d’une nouvelle phase de persécutions à l’encontre des tenants du « corréisme ». Le 14 octobre, les forces de l’ordre ont perquisitionné les domiciles de Mme Paola Pabón, la préfète de Pichincha, de M. Virgilio Hernández, le secrétaire exécutif du parti Révolution citoyenne (du nom du processus engagé à partir de 2007), et de cinq autres personnes, dont l’ancienne présidente de l’Assemblée nationale, Mme Gabriela Rivadeneira, qui, avec trois autres députés, a sollicité la protection de l’ambassade du Mexique. Mme Pabón se trouve aujourd’hui en prison, tout comme le député de Sucumbíos Yofre Poma, l’ancienne maire de Durán Alexandra Arce, etc.

Notre force politique est la seule à avoir demandé l’application des articles 130 et 148 de la Constitution pour répondre à la crise de manière pacifique, démocratique et constitutionnelle. Une telle démarche nous a valu d’être qualifiés de putschistes.

De façon inédite, le FMI a déclaré qu’il soutenait l’abrogation de la hausse du prix des carburants : une claire illustration du fait qu’il préfère défendre le gouvernement plutôt que l’accord qu’il a signé avec lui. Sa priorité : maintenir M. Moreno au pouvoir, coûte que coûte. Car, depuis mai 2017, l’Équateur s’est transformé en tête de pont des États-Unis dans la région, et Washington entend ne pas se priver de ce nouvel allié. Quito s’est en effet récemment aligné sur le groupe de Lima pour soutenir une tentative de renversement de M. Maduro au Venezuela. Le pouvoir a livré M. Julian Assange à la police britannique, quitté l’Union des nations sud-américaines (Unasur), autorisé l’ouverture d’une nouvelle base militaire américaine dans les Galápagos et trahi la « révolution citoyenne » avant de persécuter ses militants.

Pendant ce temps, l’Équateur part à la dérive. La situation économique, sociale et politique se détériore alors que, dans les faits, le pays n’a plus de gouvernement légitime.

Rafael Correa

Économiste, président de la République de l’Équateur de 2007 à 2017.

(1) En 2008, l’Équateur s’est doté d’une nouvelle Constitution, qui a remplacé celle de 1998.

(2) L’Équateur a abandonné sa monnaie nationale, le sucre, le 9 septembre 2000, pour adopter le dollar américain, une politique orthodoxe censée faciliter la lutte contre l’inflation.

(3) Lire Hernando Calvo Ospina, « Chevron, pollueur mais pas payeur en Équateur », Le Monde diplomatique, mars 2014.

(4) Lire Franklin Ramírez Gallegos, « En Équateur, le néolibéralisme par surprise », Le Monde diplomatique, décembre 2018.

Toutes les notes sont de la rédaction.

Publié le 17/11/2019

Chili. Le gouvernement annonce une nouvelle constitution, les Chiliens répondent par la grève générale

Les médias présentent ça comme une éclatante victoire des manifestants au Chili. La nouvelle constitution annoncé par le ministre de l'Intérieur chilien est un piège dans lequel ne doivent pas tomber et ne sont pas tombés les Chiliens.

 

Sadek Basnacki (site revolutionpermanente.fr)

 

Dimanche le gouvernement chilien a annoncé la rédaction d’une nouvelle constitution. Présentée comme une victoire pour les manifestants par les éditorialistes, cette annonce n’a rien à voir avec les aspirations des milliers de Chiliens qui bravent la répression féroce de Piñera.
Le ministre de l’intérieur chilien a déclaré dimanche dernier « que le débat autour d’une nouvelle Constitution est légitime ».

En effet, la constitution chilienne date de 1980, c’est à dire qu’elle a été écrite en pleine dictature de Pinochet par des idéologues putschistes comme Jaime Guzman, assassiné en 1991 par le Frente Patriótico Manuel Rodrígue. Ils ont blindé la Constitution afin d’empêcher sa réforme et ainsi protéger la mise en place de la politique néolibérale de la junte militaire. En effet, dans l’état actuelle des choses il faut qu’une réforme de la Constitution soit approuvée par les deux tiers du Congrès, chose quasiment impossible à avoir. De plus, la privatisation de nombreux services comme l’accès à l’eau, l’éducation, l’accès au soin ou encore les retraites sont inscrit dans la Constitution, autrement dit elle représente tout contre quoi se battent les chiliens.

Interrogé par Le Monde Claudio Fuentes, professeur de sciences politiques à l’université Diego Portales à Santiago du Chili, explique que « C’est la première fois depuis le retour à la démocratie que la droite s’ouvre à l’idée de changer de Constitution ».

Visiblement ça serait le Congrès qui mènerait le projet d’écriture avant d’être soumis à un référendum.

Une mesure qui n’a donc strictement rien à voir avec la revendication de la révolte populaire qui secoue le pays. Les manifestants réclament la formation d’une Assemblée constituante rassemblant des citoyens élues afin d’écrire une nouvelle constitution. Malheureusement pour Piñera, les Chiliens ne sont pas tombés dans le panneau. Ils ont rejeté catégoriquement cette annonce en se mobilisant de plus bel. Ils ne font pas confiance aux politiques pour en finir avec l’héritage de la dictature, comme le montre un récent sondage relayé par Le Figaro. « 3,4 % des Chiliens disent faire confiance aux deux Chambres pour écrire une nouvelle Constitution. À l’inverse, ils sont 75,7 % à soutenir la tenue d’une Assemblée constituante où des citoyens seraient élus pour mener à bien ce projet ».

Le piège était grossier est semble être l’une des dernières cartes possibles de Piñera. L’objectif de cette annonce est d’éviter la chute de Piñera et de détourner les manifestations dans les rues vers les anciennes institutions du régime héritier de la dictature, en particulier le Sénat. Les partis traditionnels qui ont permis de garder précieusement l’héritage de Pinochet commence à le lâcher. Certains vont jusqu’à souhaiter une forme hybride 50 % du parlement et 50 % de citoyens élus pour écrire la nouvelle constitution. Mais c’est également un piège puisque de toute façon elle devra passer devant le Sénat. Surtout, les Chiliens veulent écrire eux même leur Constitution, avec une constituante 100 % élus de citoyens.

L’opposition de gauche montre plus sont vrais visage, allant vers des négociations. Le Parti socialiste a participé à des discussions avec le parti Renovación Nacional qui soutien l’idée que le putsch de Pinochet était une bonne chose, surtout d’un point de vue économique et politique. Le but étant de dialoguer pour une sortie de crise institutionnelle alors même que l’armée et la police continue a tuer, blesser, mutiler, violer les manifestants.
Depuis 3 semaines de mobilisation, la police et l’armée ont tué plus d’une vingtaine de personnes. Le Chili détient le record mondial de manifestants ayant perdu l’usage d’un œil (plus de 200 personnes en 3 semaines). Selon l’Institut national des droits humains, ces blessures sont dues « surtout de tirs de plombs, mais aussi d’autres armes, comme les bombes lacrymogènes ». Plus de 10 000 personnes ont été arrêtées dont plus de 700 en détention provisoire. Des centaines de cas de torture ont été rapportés. On rapporte également la création de centres clandestins de rétention où des exactions ont lieu. Il y a un nombre impressionnant de plaintes pour agression sexuelle et viol, certaines femmes auraient disparu. Des exactions dignes du régime de Pinochet.

Le Frente Amplio et le Parti communiste veulent un plébiscite afin de déterminer le mode d’élaboration de la nouvelle constitution. Ce qui est très en deçà de la volonté populaire qui a déjà fait son choix ! Pour eux c’est la seule "manière institutionnelle" de valider une Assemblée constituante. Mais un plébiscite ne peut être contraignant que si une partie de la droite approuve cette idée au Sénat. La bourgeoisie et la droite ont déjà déclaré que l’Assemblée constituante était une "ligne rouge" qu’elles ne franchiraient pas.

Les Chiliens ont répondu par la rue, par la grève générale. Mardi, 95 % des ports étaient à l’arrêt, le secteurs miniers et la santé quasiment paralysé. De nombreux barrages ont été érigé bloquant les flux. Rien qu’à Santiago du Chili, ils étaient plus de 300 000 à défier les forces de répression.
Devant l’échec de sa fausse ouverture Piñera a annoncé le rappel de policiers retraités pour réprimer encore plus. Les oscillations du gouvernement, entre semblant d’ouverture et répression terrible montre l’isolement grandissant du pouvoir, qui ne sait plus quelle carte jouer.

Nous sommes à un moment crucial de la mobilisation. L’énorme manifestation de masses de la semaine dernière et la grève générale de mardi sont des défaites cuisantes pour le gouvernement.
La rue veut décider et tout changer. Une Assemblée constituante véritablement démocratique doit élire des représentants tous les 10 000 électeurs au moins, des élus qui gagnent le même salaire qu’un enseignant et qui sont révocables s’ils trahissent le mandat populaire. Une assemblée qui est libre de tout discuter et qui est vraiment souveraine, c’est-à-dire qu’aucune institution ne la domine. Il est clair que pour parvenir à une sortie vraiment démocratique comme celle-ci, ce ne sera pas dans le cadre de ce régime et encore moins avec Piñera et son gouvernement.

Pour reprendre les propos de nos camarades chiliens de L’Izquierda Diario Chile, « En tant que marxistes, nous sommes conscients que les constitutions et les lois ne sont qu’une expression de la corrélation des forces entre les classes. C’est pourquoi le discours de la bourgeoisie pour la défense de son régime et de ses institutions n’est rien d’autre que la manière voilée de défendre sa domination sur la classe, par l’exploitation et l’oppression. Et comme nous le voyons en Bolivie, lorsque la situation l’exige, ils n’ont aucun problème à passer-outre leurs propres institutions et à peser de leur pouvoir économique et militaire pour défendre leurs propre intérêts ».

C’est pourquoi une assemblée constituante véritablement démocratique, libre et souveraine ne peut être convoquée et organisée que par les instances de coordination et d’organisation qui naissent au cœur de la lutte. En aucun cas, cela peut et doit être décidé et organisé par la bourgeoisie via le parlement ou le Sénat.

Publiéle 16/11/2019

 

Victime d’un coup d’État, le président bolivien Evo Morales a accepté la proposition de protection du Mexique, qui vient de l’accueillir. Au pouvoir depuis 2006, cette figure de la gauche latino-américaine avait gagné l’élection présidentielle en octobre dernier. La marge avec laquelle il l’avait emporté — dix points d’avance, selon le décompte officiel, lui garantissant une réélection dès le premier tour — a fait l’objet de suspicions de fraude, déclenchant des manifestations de l’opposition, dont certaines franges avaient déjà cherché à le renverser sans succès en 2008. À l’époque, Morales avait pu compter sur une puissante mobilisation populaire (lire aussi « En Amérique latine, l’ère des coups d’Etat en douce »).

En 2019, lâché par la Centrale ouvrière bolivienne, il a finalement accepté l’idée d’un nouveau scrutin, avant que les forces de sécurité ne le renversent. En septembre dernier, notre envoyée spéciale Maëlle Mariette s’intéressait à l’effritement de la base sociale de Morales, sous l’effet de sa propre politique.

La politique d’Evo Morales a créé une classe moyenne florissante

La gauche bolivienne a-t-elle enfanté ses fossoyeurs ?

 

(site monde-diplomatique.fr)

 

Arrivé au pouvoir en 2006, le président bolivien Evo Morales briguera un quatrième mandat en octobre. Les politiques de redistribution qu’il a mises en œuvre ont permis l’émergence d’une classe moyenne diverse et parfois très prospère, à l’image des « cholos », les indigènes urbanisés. Moins militantes qu’autrefois, ces franges de la population ne partagent pas forcément les valeurs des dirigeants auxquels elles doivent leur ascension.

Un reportage de Maëlle Mariette 

 

Les photographies qui accompagnent ce reportage sont de Delphine Blast. Elles font partie de la série « Cholitas », 2017

© Delphine Blast / Hans Lucas

Derrière le comptoir de leur cuisine à l’américaine, MM. Juan Pablo Reyes Aguilar et Diego Lionel Rodas Zurita mettent au point le menu du jour de leur restaurant : lawa de chuño, une soupe de pommes de terre déshydratées, et charque frito, de la viande de lama séchée et salée. Deux plats inspirés de l’alimentation ordinaire des hauts plateaux andins, à base d’ingrédients que les Incas utilisaient déjà. À grand renfort de quinoa et de fines herbes, les deux chefs se proposent de « revisiter » ces saveurs ancestrales en faisant de chaque plat « une mise en scène ».

Situé dans la rue Murillo, une artère passante qui mène vers les marchés de La Paz, en Bolivie, le restaurant Popular (« Populaire ») occupe le premier étage d’une maison dotée d’une cour intérieure qui abritait auparavant des habitations modestes. On y trouve désormais un torréfacteur de cafés boliviens et une boutique d’artisanat textile. Depuis son ouverture, en 2018, le restaurant connaît un succès fulgurant avec sa cuisine fusion, proposée dans un unique menu du jour (incluant sa variante végétarienne) servi par un personnel en tee-shirt noir et foulard en aguayo, un tissu traditionnel andin. On se presse chaque jour devant les portes de l’établissement, où, à moins d’avoir réservé, seuls quelques chanceux pourront pénétrer. Avec un menu à 65 bolivianos (près de 10 euros, alors que le salaire mensuel moyen équivaut à 450 euros), la clientèle s’avère moins populaire que ne le suggère le nom de l’endroit : des cadres en costume-cravate, de jeunes avocats, des employés des administrations environnantes, ainsi que des touristes, que les recommandations lues sur Internet font converger ici.

Le Popular incarne le phénomène qu’on observe dans toute la région depuis une quinzaine d’années, y compris en Bolivie, le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud : l’émergence d’une nouvelle classe moyenne, qui bouleverse les perspectives électorales. Bien qu’engendrée par les politiques de redistribution sociale de dirigeants progressistes, celle-ci ravit les commentateurs conservateurs : « Après un temps, les classes moyennes émergentes tendent à préférer l’économie de marché aux politiques étatiques et protectionnistes », s’enthousiasmait en 2010 le responsable des pages « Amérique latine » de l’hebdomadaire The Economist (1).

L’accroissement du niveau de vie s’accompagne le plus souvent d’un désir de ne plus modifier l’ordre des choses, une « pulsion sociale de conservatisme », résume presque dix ans plus tard M. Raúl García Linera, conseiller de la vice-présidence occupée par son frère Álvaro. Lequel concède : « Si le processus révolutionnaire ne parvient pas à répondre à cela, il court à sa perte. » La gauche serait-elle condamnée à être chassée du pouvoir par les populations auxquelles ses politiques ont profité — en somme, à enfanter ses fossoyeurs ? La question s’avère d’autant plus brûlante en Bolivie que le président Evo Morales, en fonctions depuis 2006, briguera un quatrième mandat en octobre.

La redistribution « sert de carburant à la dynamique interne »

« Le plus important, c’est de produire, martèle le ministre de l’économie Luis Alberto Arce Catacora quand nous l’interrogeons sur les potentiels effets indésirables de ses politiques économiques. Le mot “productif” est si important que nous avons intégré dans la nouvelle loi éducative l’idée que l’éducation doit être productive ; nous voulons mettre cette idée dans la tête des enfants dès le plus jeune âge. » Selon MM. Arce Catacora et Álvaro García Linera, toute redistribution doit être précédée d’une phase de production, laquelle requiert, d’une part, un niveau minimum de paix sociale et, de l’autre, un marché intérieur dynamique.

Côté paix sociale, les choses n’étaient pas gagnées. Deux ans après son élection, M. Morales essuyait une tentative de coup d’État fomentée par l’oligarchie foncière de la région de Santa Cruz (2). Le pouvoir doit donc composer avec une opposition que les principes démocratiques ne préoccupent pas outre mesure, et trouver le moyen de parvenir à ses fins sans trop froisser. Un exemple. Plutôt que de s’opposer directement au secteur puissant de l’agro-industrie pour venir en aide aux petits producteurs, le pouvoir a créé en 2007 l’Entreprise d’aide à la production d’aliments (Emapa). L’institution rachète aux petits exploitants leur riz, leur blé, leur soja ou leur maïs à des prix supérieurs à ceux du marché quand ils sont trop bas. L’agro-industrie se trouve alors contrainte d’aligner ses prix sur ceux d’Emapa, voire de surenchérir. « Le marché n’est que pure spéculation, résume M. Jorge Guillén, qui dirige Emapa pour la région de Santa Cruz. La fonction d’Emapa consiste à le réguler, même en n’achetant que 15 % de la production totale. » « Le rôle d’Emapa, c’est de contribuer à empêcher l’agro-industrie de fixer seule les prix, complète le vice-président Álvaro García Linera. Bref, à renforcer la position des petits producteurs. L’intervention de l’État équilibre une lutte inégale entre deux secteurs très inégaux économiquement. »

Une logique gagnant-gagnant que l’on retrouve dans les mesures prises pour stimuler le marché intérieur. Dans les rues des centres-villes, les yeux du promeneur sont attirés par de petits panneaux indiquant « Esfuerzo por Bolivia » (Effort pour la Bolivie). Ils signalent les échoppes qui participent à un programme inauguré en 2018 (et reposant sur une loi de 2013) pour favoriser la production locale : lorsque la croissance du produit intérieur brut (PIB) dépasse 4,5 %, les employeurs de personnes dont le revenu est inférieur à un seuil fixé par la loi (15 000 bolivianos par mois en 2018, environ 2 000 euros, soit plus de sept fois le salaire minimum) doivent leur verser un doble aguinaldo, ou double treizième mois. Pour la première fois cette année, les fonctionnaires perçoivent 15 % de la somme à travers une application mobile qui en limite l’utilisation aux produits fabriqués en Bolivie et au règlement d’artisans locaux préalablement enregistrés.

Alors que la mesure avait initialement provoqué l’ire des petits commerçants, qui allaient devoir payer un mois de salaire supplémentaire à leurs employés, les voilà désormais convaincus : « Marchands de chaussures, de ponchos, de glaces… Tout le monde est allé s’enregistrer, nous explique une cliente d’un stand de la rue Max Paredes, l’une des principales artères commerçantes de La Paz. L’application est bien faite : tu peux entrer le nom du produit que tu cherches, et Google Maps t’indique les endroits où tu peux le trouver. Ensuite, tu donnes un code au vendeur pour payer avec son application. L’opération rencontre un tel succès que les petits entrepreneurs racontent n’avoir jamais gagné autant. »

« Redistribuer relève de la justice sociale, mais cela sert également de carburant à la dynamique interne », justifie le vice-président García Linera. Redistribution, consommation, production, croissance : sur le plan économique, le schéma bolivien ressemble à un cercle vertueux. Mais stimuler la consommation conduit parfois à encourager le consumérisme, aux conséquences politiques moins favorables.

Succès récent des « malls » à l’américaine

Depuis son ouverture, en 2010, le centre commercial Megacenter — situé dans le quartier résidentiel et aisé d’Irpavi — s’est rapidement élevé au rang de destination obligée des fins de journée et de semaine, avec ses dix-huit salles de cinéma (dont certaines en 3D, qui diffusent les dernières grosses productions hollywoodiennes), ses nombreuses franchises internationales, comme Burger King ou Hard Rock Café, son pub irlandais, ses boutiques, son bowling, sa salle de sport, ses salons VIP, son terrain de paintball, sa patinoire et… son parking sur trois niveaux. D’autres bourgeonnent dans les grandes villes du pays, suggérant que la culture des malls à l’américaine — à laquelle nul n’avait goûté ici il y a encore quelques années — s’est désormais installée en Bolivie.

Les choses ne se sont pas faites sans heurts. L’inauguration d’une ligne de téléphérique connectant la banlieue populaire d’El Alto à Irpavi, en 2014, a facilité l’arrivée de familles populaires, reconnaissables aux polleras, ces jupes traditionnellement portées par les femmes indigènes. Peu familières de l’étiquette propre à ce type d’environnement, elles s’asseyaient par terre pour partager une bouteille de soda ou des friandises, ou profitaient des jardins environnants en s’allongeant sur l’herbe. Puis leur présence a provoqué un afflux de marchands ambulants de nourriture bon marché... « Ces Indiens polluent le Megacenter, s’offusquèrent alors certains riverains et clients sur les réseaux sociaux. Il y a des déchets partout depuis qu’ils viennent. » D’autres tentèrent une défense maladroite : « C’est culturel. Ils s’asseyent par terre pour être en contact avec la Terre mère (3).  » L’installation de pancartes « Interdiction de pique-niquer » permit au temple de la consommation de redevenir un lieu « agréable », où chacun peut désormais visionner un film américain en mangeant du pop-corn, réaliser ses photographies de mariage ou profiter de « super démarques » et de « prix déments », comme lors du Black Friday, cet événement de novembre tout droit venu des États-Unis qui marque le coup d’envoi des achats de fin d’année.

« Les gens qui fréquentent ces lieux en ressortent rarement communistes », soupire M. Manuel Canelas, ministre de la communication, chargé de travailler à la reconquête des classes moyennes avant le scrutin d’octobre. À ses yeux, le discours du pouvoir a péché en élevant la consommation au rang de vertu en soi, au risque d’effacer la dimension politique de son projet. « Ces dernières années, on a observé une explosion des clubs de gym et de fitness en Bolivie, à La Paz en particulier. Cela en dit beaucoup sur la transformation de la société : avec de meilleures conditions de vie, on a plus de temps pour se soucier de son corps, de son apparence. »

Les « cholos » affichent leur réussite

M. Canelas imagine devant nous le parcours typique d’un « Bolivien de 25 ans ». N’ayant pas grandi dans le quartier périphérique populaire d’où sont issus ses parents, il s’est « socialisé dans d’autres espaces », se construisant une identité « dans des lieux où les codes sont un peu moins collectifs ». Pas plus égoïste que son père ou sa mère, ce jeune homme sera toutefois moins enclin « à militer toute sa vie dans un syndicat » : « Son rapport à l’intérêt général sera différent. » Tout comme ses préférences politiques. La solution ? « Il nous faut améliorer l’offre de services publics et leur qualité », nous dit M. Canelas, pour qu’on « n’associe plus le bien-être et la qualité de vie à l’individuel et au privé. C’est le seul moyen de développer une forme de conscience politique compatible avec les idées de notre révolution au sein de cette population ». Dans cette perspective, M. Canelas recommande de construire « des parcs, des espaces publics où l’on puisse faire du sport, où l’on puisse venir en famille, parler avec ses voisins, interagir et faire communauté. On acquiert une autre idée de la citoyenneté quand on peut accéder à ce genre d’endroits, au lieu de cultiver son apparence dans un club privé ».

Fonctionnaire du ministère des affaires étrangères, Mme Raquel Lara identifie une autre difficulté : « Ma fille, qui a 24 ans, ne sait rien des conquêtes passées, de la “guerre du gaz”, par exemple (4). La jeunesse actuelle est dépolitisée ; elle n’a pas été informée, ni formée. Il n’y a plus de dictature contre laquelle lutter, le combat politique intéresse moins. » L’argument ne convainc pas Mme Jazmin Valdivieso, qui fait partie de cette jeunesse de moins de 30 ans : « Il faut vendre autre chose aux jeunes. Le discours selon lequel “les choses vont mieux qu’à l’époque de la dictature” ne leur suffit pas. » À ses yeux, ils ne sont pas désinvestis, mais engagés ailleurs. Les luttes actuelles sont « celles de la jeunesse urbaine, issue de la classe moyenne », ce qui s’explique d’après elle par des évolutions démographiques : « Il y a beaucoup moins de jeunes dans les campagnes. Ils y restent jusqu’à 14 ou 15 ans, puis ils déménagent pour aller étudier ou travailler, et alors ils deviennent citadins. » Les luttes qui les mobilisent ? « Celles pour les droits des animaux, des femmes, des personnes LGBT [lesbiennes, gays, bisexuelles et trans], etc. Elles sont menées hors des partis, par des jeunes qui ne sont pas des militants mais des activistes. Pour beaucoup d’entre eux, la politique est salie par la corruption ; un sentiment répandu au sein de la classe moyenne. »

Mais peut-on vraiment parler d’« une » classe moyenne, surtout en Bolivie ? Dans cette catégorie, on trouve les franges cultivées de beaux quartiers, comme ceux de San Miguel et Sopocachi à La Paz, les salariés d’un secteur public renforcé par les nouvelles entreprises d’État, des jeunes dont les ambitions ont bénéficié de la généralisation de l’accès à l’éducation sans que le marché du travail produise encore assez d’emplois qualifiés. On trouve également les commerçants, artisans et microentrepreneurs issus des classes populaires et à la peau souvent plus mate, dont les conditions d’existence et le niveau de vie se sont sensiblement améliorés : ceux qu’on appelle ici cholos, des populations indigènes urbanisées, moins attachées aux valeurs traditionnelles encore prépondérantes à la campagne qu’à des formes d’activité économique et commerciale souvent peu qualifiées (5). Or rien n’indique que la stratégie de M. Canelas (et de tous ceux qui entendent renforcer la conscience politique d’une classe dont le gouvernement aurait trop cajolé le penchant consumériste) porte les fruits attendus du côté des cholos.

Ces derniers ont initialement soutenu M. Morales. D’abord par identification ethnique : « Les choses ont changé ici, nous avons connu une révolution. Avec l’élection de notre président Evo Morales, notre culture est désormais sur le devant de la scène », déclarait en 2014 un résident d’El Alto à un journaliste du Financial Times (6). Leur enthousiasme a également été alimenté par le volontarisme de l’État. Celui-ci a largement profité à une population qui contrôle désormais l’essentiel du commerce de distribution à l’échelle nationale et qui est devenue un acteur économique central. La « révolution » qu’évoquait l’homme interrogé par le Financial Times comportait en effet un second volet : « Maintenant, je peux dire : “J’ai de l’argent, je fais ce que je veux.” » Comme se faire construire un cholet, terme fabriqué à partir des mots cholo et chalet, en référence aux maisons suisses, qui symboliserait la réussite. Dans les rues d’El Alto, impossible de manquer ces édifices étranges. Pour la frange la plus aisée des cholos, afficher sa réussite économique implique de se doter d’un cholet encore plus extravagant que celui du voisin : cinq, six, parfois sept étages ; des murs peints de couleurs vives ; une architecture où le kitsch le dispute à l’ostentatoire ; d’immenses baies vitrées ; une superficie dépassant parfois cinq cents mètres carrés…

Mais, entre les cholos et le gouvernement, la rupture est désormais consommée, nous explique Nico Tassi, anthropologue spécialiste de l’économie populaire : « Le premier conflit avec le gouvernement est survenu au moment où le pouvoir a engagé la lutte contre l’économie informelle » — qui représente 60 % du PIB et concerne 70 % de la population active (7) —, au tournant des années 2010. Lorsque l’État a renforcé les contrôles, les cholos ont interprété sa démarche « comme une forme de défiance à leur égard ». Outre la classique résistance à l’impôt apparaît alors un phénomène inattendu : l’amélioration des services publics ne fait pas figure de priorité pour une population qui, les ayant découverts avec l’arrivée au pouvoir de M. Morales, se satisfait de leur niveau de fonctionnement actuel.

Chez les cholos, la priorité demeure la communauté locale, qui devient d’autant plus importante qu’elle connaît une réussite collective associée à une identité culturelle forte. Pour Tassi, les populations cholas constituent à l’origine des secteurs populaires qui ne dépendent pas d’« entités civilisatrices externes, comme l’État, le capital, l’école, les ONG [organisations non gouvernementales]  ». Avec son discours sur le respect des différences identitaires, la révolution plurinationale de M. Morales les invite à « s’affirmer de façon autonome, à renforcer leurs institutions propres et leur culture, hier dénigrée ». Dans ce cas de figure, l’accession à la classe moyenne ne s’accompagne pas d’une rupture avec le mode de vie antérieur, mais de son renforcement. On affiche sa richesse non pas à travers les modes de consommation et de vie européens, mais à la mode chola.

Une population « plus consumériste et individualiste »

C’est ainsi, par exemple, que les prestes, ces fêtes particulièrement onéreuses qu’organise la nouvelle bourgeoisie chola d’origine aymara, jouent un rôle déterminant au sein de cette partie de la population. Les vêtements et bijoux dont on se pare alors (si coûteux qu’il arrive qu’on embauche un service de sécurité) manifestent une réussite économique et un statut social rarement mis en avant le reste du temps. Cette nouvelle fierté d’Indios con plata Indiens parvenus ») suscite d’ailleurs un regain de haine raciale de la part de l’ancienne élite et de la classe moyenne blanche bousculées dans leurs privilèges.

Enracinement et fonctionnement communautaires ne signifient pas ici fermeture au monde, bien au contraire. Agriculteur d’une soixantaine d’années, le visage buriné et le sourire édenté, Don Paulino Santos nous déclare fièrement qu’il gagne « beaucoup d’argent ». Outre le champ dont il s’occupe, il gère un atelier de confection avec sa fille et s’apprête à partir en Chine pour y trouver de nouveaux débouchés. Les liens des commerçants cholos avec la Chine ont atteint un tel niveau que, quand M. Morales a nommé son premier ambassadeur dans l’empire du Milieu, ce dernier s’est naturellement tourné vers la communauté chola pour s’informer. Lorsqu’il s’agit d’engager des pourparlers avec des multinationales, là encore, les commerçants de La Paz se passent de l’État. Ainsi de leurs négociations avec le géant Samsung, auquel ils sont parvenus à imposer de ne distribuer ses produits que dans des magasins indépendants. Si l’entreprise sud-coréenne possède bien une boutique officielle dans la rue Eloy Salmon, elle ne peut y vendre ses produits.

Lorsqu’il nous explique comment il voit l’avenir pour le processus politique auquel il œuvre depuis 2006, M. Álvaro Garcia Linera affirme que « la chance de la Bolivie est d’avoir cette classe moyenne indigène chola, avec son fonctionnement communautaire et associatif très spécifique ». Elle permet « de penser la perpétuation du processus de transformation sociale instauré avec l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, même si cette classe est plus consumériste et individualiste que ne l’était auparavant la population dont elle est issue ». Pour le vice-président, la classe moyenne émergente chola constituerait la colonne vertébrale de l’économie du pays, du fait de sa maîtrise du marché intérieur : mêlant efficacité et éthique communautaire, elle offrirait « des outils de réflexion nouveaux pour penser et prolonger le processus de changement ».

S’ils sont réélus, M. Morales et son équipe devront néanmoins faire preuve d’adresse tactique et de souplesse stratégique pour arrimer l’avenir de leur « révolution démocratique et culturelle » à un groupe social dont tout indique, pour l’heure, qu’il se construit en marge de ce processus.

Maëlle Mariette

Journaliste.

(1) « Democracy, Latino-style », The Economist, Londres, 11 septembre 2010.

(2) Lire Hernando Calvo Ospina, « Petit précis de déstabilisation en Bolivie », Le Monde diplomatique, juin 2010.

(3) Lire « À la recherche de la Pachamama », Le Monde diplomatique, mars 2018.

(4) Conflit social important ayant conduit en octobre 2003 au départ du président Gonzalo Sánchez de Lozada et contribué au renom de l’actuel président Evo Morales.

(5) La porosité des frontières entre économie rurale et économie urbaine a conduit à étendre le terme à l’ensemble des populations métisses qui, sans adopter le style de vie et les activités des bourgeoisies blanches issues de la colonisation, s’inscrivent dans le développement d’une économie locale marquée par l’informalité et les réseaux de proximité.

(6) Andres Schipani, « Bolivia’s indigenous people flaunt their new-found wealth », Financial Times, Londres, 4 décembre 2014.

(7) « Mujeres y hombres en la economía informal : un panorama estadístico », Organisation internationale du travail (OIT), Genève, 2018 ; Leandro Medina et Friedrich Schneider, « Shadow economies around the world : What did we learn over the last 20 years ? », Fonds monétaire international (FMI), Washington, DC, 2018.

Publié le 14/11/2019

 

Bolivie. Putsch à La Paz, Washington à la barre

Marc de Miramon (site humanite.fr)

Soutien inconditionnel à l’opposition, financement de militants « pro-démocratie », validation d’un scénario de fraude électorale écrit à l’avance, service après-vente : les États-Unis ont accompagné toutes les étapes de la déstabilisation de la Bolivie afin d’obtenir un « changement de régime ».

«Être indien et être de gauche anti-impérialiste est notre péché », estimait Evo Morales lors de l’annonce de son retrait. Avec l’administration américaine la plus viscéralement anticommuniste depuis la chute de la maison néoconservatrice en 2006, symbolisée par le départ du ministre de la Défense Donald Rumsfeld, Evo Morales constituait en effet une cible prioritaire pour les faucons de Washington. Et le communiqué de la Maison-Blanche, une fois la sale besogne accomplie, prenait des allures de célébration victorieuse, Donald Trump qualifiant la démission d’Evo Morales de « moment significatif pour la démocratie dans l’hémisphère Ouest (le continent américain – NDLR) » et applaudissant l’armée bolivienne, « qui s’est conformée à protéger non pas un seul homme mais la Constitution de la Bolivie ». Même enthousiasme chez le secrétaire d’État, Mike Pompeo, exprimant son « plein soutien aux conclusions de l’étude de l’Organisation des États américains (OEA) » publiée le 10 novembre, « recommandant de nouvelles élections en Bolivie pour assurer un processus véritablement démocratique représentatif de la volonté du peuple ».

Qualifiée par le Forum de Sao Paulo (1) de « ministère des colonies » du gouvernement des États-Unis, l’OEA a joué un rôle central dans le putsch fomenté contre le gouvernement progressiste d’Evo Morales. Fidèle à sa mission proclamée dès sa création en 1948 d’endiguer la pénétration communiste, l’organisation, qui se targue de défendre la « démocratie » et les « droits de l’homme », a bien réclamé l’annulation de la présidentielle – tout en confirmant qu’Evo Morales avait remporté le premier tour – sur des bases hautement contestables.

Une fraude imaginaire

Le 8 novembre, une équipe de chercheurs et d’analystes du Center for Economic and Policy Research, think tank basé à Washington, publiait une étude au vitriol sur le « travail » bâclé de l’OEA. « L’analyse statistique des résultats des élections et des feuilles de dépouillement des élections du 20 octobre en Bolivie ne montre pas que des irrégularités ou des fraudes ont affecté le résultat officiel procurant au président Evo Morales une victoire au premier tour », affirment-ils, avant de mettre publiquement en accusation les méthodes comme les objectifs de l’OEA : « Le communiqué de presse de l’OEA du 21 octobre et son rapport préliminaire sur les élections en Bolivie soulèvent des questions troublantes quant à l’engagement de l’organisation en faveur d’une observation électorale impartiale et professionnelle. L’OEA devrait enquêter pour savoir comment de telles déclarations, qui (peuvent) contribuer au conflit politique en Bolivie, ont été faites sans aucune preuve. »

C’est pourtant ce rapport frauduleux que les États-Unis de Trump, le Brésil de Bolsonaro ou l’Argentine de Macri ont brandi pour discréditer la victoire de Morales et fournir des munitions idéologiques à son opposition. Et c’est ce même rapport que des « militants des droits de l’homme » formés grâce aux subsides du département d’État (2), à l’image de l’activiste bolivienne Jhanisse Vaca-Daza, ont exhibé sur les chaînes d’information étrangères pour convaincre l’opinion publique d’une triche pourtant largement imaginaire.

Plutôt mort que rouge

Mais le « golpe », le coup d’État, vient de beaucoup plus loin, même si les avancées sociales comme la popularité d’Evo Morales ont considérablement ralenti son exécution. « L’opposition de droite n’a aucune chance pour l’élection présidentielle de décembre 2009 », notait un câble du département d’État (daté du 29 octobre 2008) révélé par WikiLeaks. Rendant compte de ses intenses contacts avec Carlos Mesa, principal opposant d’Evo Morales, l’administration Obama donne la mesure du futur « putschiste » : « Mesa pense que la dégradation de l’économie et l’incapacité d’Evo à améliorer la vie des Boliviens vont l’affaiblir. (…) Il nous dit que son parti ressemblerait idéologiquement à un parti social-démocrate et qu’il espérait renforcer ses liens avec le Parti démocrate. » Puis le « centriste » précise qu’il « n’a rien contre le Parti républicain ». Il joindra le geste à la parole en se rendant à Washington en 2017, déclarant vouloir rétablir les relations diplomatiques au plus haut niveau avec les États-Unis de Donald Trump, que la Bolivie avait rompues en 2009, déjà à la suite d’une tentative de coup d’État.

Le 25 janvier 2019, le secrétaire d’État, Mike Pompeo, annonçait la nomination d’Elliott Abrams au poste d’envoyé spécial au Venezuela, avec pour objectif clairement affiché d’obtenir le renversement de Nicolas Maduro. Le retour de ce « spécialiste » de l’Amérique du Sud symbolisait également celui du slogan « better dead than red » (plutôt mort que rouge), et de dirigeants nord-américains prêts à financer des escadrons de la mort au Salvador ou une junte militaire massacrant les populations indigènes au Guatemala. « Être indien et être de gauche anti-impérialiste est notre péché », dixit Evo Morales.

(1) Créé en 1990, le Forum de Sao Paulo rassemble les partis politiques et organisations de gauche en Amérique latine.(2) Des militants boliviens formés par l’ONG Canvas et le département d’État américain accusaient déjà cet été Evo Morales d’être responsable des incendies en Amazonie, en lieu et place du président brésilien, Jair Bolsonaro.

 

Marc de Miramon

Publié le 13/11/2019

La mort vue d’en bas dans le pays le plus bombardé du monde

 

Rosita BOLAND (site legrandsoir.info)

 

Les États-Unis ont largué 270 millions de bombes sur le Laos pendant la guerre du Vietnam. Plus de 40 ans plus tard, les appareils continuent de tuer des gens.

Je me trouve dans une rizière du nord du Laos, à quelques kilomètres de la grande ville la plus proche, Phonsavan. C’est tôt le matin mais il fait déjà chaud. À midi, il fera plus de 32 degrés et près de 40 degrés dans la capitale, Vientiane.

J’ai suivi un homme appelé Mark Whiteside dans ce champ. On m’a dit de ne pas m’éloigner, de rester près de lui en tout temps. Maintenant, nous nous tenons l’un à côté de l’autre, et Whiteside pointe du doigt quelque chose de très proche de nous qui fait battre mon cœur.

Il s’agit d’un objet partiellement révélé de la taille et de la forme d’une balle de tennis. C’est une bombe en grappes Blu-26. Que se passerait-il si elle explosait maintenant ?

Whiteside, qui a travaillé dans le déminage en Angola pendant une décennie avant de venir au Laos, il y a environ 18 mois, répond en toute franchise. « Il y aurait des morts, dit-il. Parce que nous sommes tout près« .

Ma collègue Brenda Fitzsimons, la photographe, est encore plus proche de l’objet que nous. Nous serions les victimes. La panique m’envahit soudainement. Je n’ai jamais été aussi près de la mort.

La Blu-26 que nous regardons est l’une des quelque 80 millions de munitions non explosées qui restent au Laos, larguées par les États-Unis entre 1964 et 1973. C’était l’une des 670 bombes similaires à l’intérieur de l’obus d’une bombe à sous-munitions, appelée CBU-24, qui s’ouvrait en plein vol pour laisser tomber son contenu. La plupart des bombes à sous-munitions explosait à l’impact. Celle que nous examinons à présent ne l’a pas fait.

Cette région, Xieng Khouang, est la zone la plus bombardée du Laos. La piste Ho Chi Minh y passait, cette zone a été bombardée pour empêcher les ravitaillements au Vietnam pendant la guerre entre le Nord communiste et le Sud soutenu par les États-Unis.

Whiteside est le directeur technique sur le terrain d’une organisation appelée MAG, ou Mines Advisory Group. C’est l’une des six organisations qui travaillent au Laos. Lentement et minutieusement, mètre carré par mètre carré, ces groupes éliminent des munitions non explosées, ou UXO, vieilles de plusieurs décennies. Un nombre stupéfiant de 270 millions de bombes ont été larguées sur le Laos, au cours de ce que l’on a appelé la guerre secrète, parce que les États-Unis ignoraient ce qu’il s’y passait. Les 80 millions de bombes qui n’ont jamais explosé restent actives, enterrées dans tout le pays.

Il y a eu plus de 580 000 missions de bombardement au Laos entre 1964 et 1973. Une toutes les huit minutes, tous les jours, pendant neuf ans.

Yeyang Yang, 31 ans, avec sa fille Syya (6 ans) chez eux dans le village de Banxang, Phonsavan, Laos. Il brûlait des ordures lorsque la chaleur de l’incendie a enflammé une UXO dans le sol et l’a faite exploser.

Quarante-quatre ans après la dernière mission, les bombes larguées par les États-Unis font encore des morts et des blessés. Parmi les survivants, un tiers a perdu un membre ou la vue, et parfois plusieurs membres et la vue. Chaque année, des centaines de personnes sont mutilées, ce qui change leur vie à jamais.

Dans ce pays en développement, où la plupart des gens vivent de la terre, la capacité de faire du travail manuel est essentielle.

Yeyang Yang vit dans une simple maison en bois dans le village de Ban Xang. Yang a 31 ans, mais vous ne pourrez jamais deviner son âge : il ne reste que très peu de son visage d’origine, qui, comme son torse, a été brûlé de façon grotesque en février 2008. C’était un fermier ; à l’époque, il faisait son deuxième travail qui consistait à brûler les ordures de la ville quand une bombe a explosé sous la pile.

Regarder Yang est bouleversant, non seulement parce qu’il est gravement défiguré, mais aussi parce qu’il est clair qu’il a terriblement souffert.

Il n’a plus d’oreille droite, juste un trou sur le côté de la tête. Sa main droite est un amas d’os et de muscles endommagés sans doigts. Son visage semble recouvert d’un masque de plastique fondu de couleur chair. Ses yeux rouges pleurent constamment et ne se ferment pas entièrement.

S’il m’est difficile de regarder Yang en face, je ne peux pas imaginer ce que c’est pour lui de vivre avec une telle défiguration. Il a passé huit mois à l’hôpital et a subi des greffes de peau si douloureuses qu’il a refusé d’en avoir d’autres. « J’avais vraiment peur » , dit-il doucement.

L’association caritative World Education a payé son transport, son séjour à l’hôpital et ses médicaments, ainsi que la présence d’un membre de sa famille à Vientiane. Sa femme et son frère sont restés tout le temps. Son cerveau a également été affecté par l’explosion et il a maintenant des difficultés à se concentrer.

« Je suis vraiment, vraiment désolé et triste de ce qui m’est arrivé, dit Yang. J’étais seulement au travail, en train de faire mon travail. Je ne peux plus travailler maintenant ».

Yang n’a pas quitté sa maison, et encore moins son village, pendant des années après l’explosion. Il était gêné, déprimé et isolé de sa famille et de sa communauté. Le système de santé laotien ne fournit pas systématiquement un soutien en matière de santé mentale.

Ce qui a fait la différence pour Yang, c’est le soutien entre pairs offert par World Education. L’organisation l’a mis en contact avec un homme qui avait également survécu à une horrible explosion. Il est venu chez Yang, et ils ont parlé ensemble de leurs expériences.

Maintenant, Yang se rend dans d’autres communautés pour partager son histoire et soutenir d’autres survivants. Il y a quelques années, il n’aurait jamais accepté de parler à un journaliste, encore moins d’être photographié. Son courage et sa capacité d’adaptation sont héroïques.

Pendant que nous parlons, sa fille de six ans, Syva, entre dans la hutte et se blottit entre ses genoux, en le serrant fort dans ses bras. Pour elle, il est simplement le père qu’elle aime, peu importe à quoi il ressemble.

« Ma vie est mieux maintenant », dit Yang quand je demande, par l’intermédiaire d’un traducteur, à la fin de l’entretien s’il y a autre chose qu’il aimerait dire. « J’ai l’impression d’avoir un rôle important à jouer dans la vie, en aidant les autres survivants à se sentir mieux. Je ne peux plus travailler à la ferme, mais je peux être utile ».

La raison principale du nombre stupéfiant de missions de bombardement était l’emplacement du pays : une partie de la piste Ho Chi Minh, une route qui fournissait les approvisionnements et la main-d’œuvre pour la guerre du Nord Vietnam avec les États-Unis, traversait le pays. La région la plus bombardée du Laos était la province de Xiang Khouang. Il ne pensait pas qu’elle était encore active.

Khammeung Phommalein, qui vit dans le village de Leng, a 25 ans et ne peut plus travailler. Le 5 octobre de l’année dernière, il a vu un petit morceau d’obus dans le champ où il travaillait. Il pensait pouvoir utiliser le métal pour faire un couteau, alors il l’a ramené à la maison. Alors qu’il essayait de l’ouvrir ce soir-là, elle a explosé, l’aveuglant. « Il ne pensait pas qu’elle était encore active », dit le traducteur.

Phommalein est assis en face de nous, devant la maison qu’il partage avec sa femme, sa fille et trois générations de beaux-parents.

Il y a des poulets qui picorent des feuilles de maïs et des marmites de maïs qui bouillent sur un feu. Des bulbes d’ail sèchent dans un panier, des piments dans un autre. Quatre générations de la famille sont réunies autour de lui, dont sa femme, Toui, enceinte de leur deuxième fille.

Jusqu’à son accident, Phommalein était le chef de famille et la principale source de ses revenus.

Khammeung Phommalein, 25 ans, à son domicile dans le quartier Kham de Phonsavan, au Laos. Khammeung a été aveuglé par une UXO quand il l’a ramenée à la maison et qu’elle a explosé.

World Education, qui éduque également les enfants et les sensibilise aux dangers des engins non explosés, aide Phommalein à explorer la possibilité de se former pour devenir masseur.

Ce que World Education ne peut pas faire, c’est changer les faits : Phommalein est maintenant aveugle et ne peut plus faire de travail physique. Il est devenu, de l’avis de ses beaux-parents, un fardeau. Un membre de la famille de Phommalein a demandé en privé à World Education si elle pouvait l’emmener et lui fournir des soins permanents.

« Il fait des cauchemars parce qu’on lui a dit qu’il n’est plus utile à la famille », me dit un membre du personnel.

Une dizaine de personnes écoutent la conversation que j’essaie d’avoir avec Phommalein, y compris celles qui, bien qu’elles ne lui aient pas dit, ne veulent plus qu’il vive sous leur toit. Phommalein indique cependant clairement qu’il est pleinement conscient de la façon dont ses beaux-parents voient le changement de circonstances économiques depuis qu’il a été aveuglé.

Il dit tristement : « Comment puis-je aider la famille quand je ne vois rien ? Je ne vois ni les poulets ni les cochons pour les nourrir. Je ne peux pas travailler dans les rizières. Ma femme doit travailler à la ferme maintenant. Nous ne devons plus avoir d’enfants, parce que je ne peux pas subvenir à leurs besoins ».

Je demande ce qui manque le plus à Phommalein, à part les visages de sa famille, dont sa fille d’un an. Le ciel, peut-être, ou le lever du soleil, ou même son propre visage ? « Cela me manque de ne pas pouvoir travailler dans les rizières », dit-il avec pragmatisme.

Le jour où nous sortons avec Mines Advisory Group (MAG) pour voir le travail qu’ils font, nous nous asseyons d’abord dans une classe pour un briefing d’une demi-heure. Whiteside nous montre une carte du Laos couverte de points rouges, qui montrent où les bombes ont été larguées. Une grande partie de la carte est composée uniquement de points rouges – les zones dites contaminées.

Après le briefing, nous sommes conduits dans une zone où l’une des 12 équipes de MAG travaille. L’organisation compte 16 équipes dans cette seule province, alors ce que nous voyons aujourd’hui se répète 15 fois dans d’autres rizières de la province, sous l’égide d’une seule compagnie d’UXO.

Au centre de contrôle temporaire situé à côté de la rizière, nous recevons un deuxième briefing sur la sécurité. L’équipe que nous observons est composée de femmes, tout comme de nombreuses équipes employées par les sociétés de déminage.

Chaque équipe a un médecin, et à chaque nouveau site, ils font un test dans les hôpitaux les plus proches. Aujourd’hui, si une blessure grave survient, il faudra plus de 45 minutes pour se rendre à l’hôpital le plus proche équipé pour faire face à la situation.

Avant ce voyage, il y avait un long processus administratif entre l’Irlande et le Laos, qui comprenait la demande surprenante de mon groupe sanguin. Ici, à l’arrivée dans une tente le long de la rizière, nous signons d’autres formulaires.

Un homme arrive au centre Cope à Vientiane, au Laos. Le Cope a été créé en 1997 pour répondre au besoin de fournir aux survivants des munitions non explosées (UXO) des soins et un soutien, ainsi que des orthèses et des prothèses qui sont fabriquées sur place au centre.

Les rizières sur lesquelles travaillent les sociétés de déminage des UXO sont toutes des propriétés privées. Les compagnies discutent à l’avance avec les agriculteurs du moment où ils viendront inspecter et déminer la terre. Ce n’était pas encore la saison du semis de riz, donc le travail de déminage n’interférait pas avec l’agriculture.

Les agriculteurs laotiens labourent les terres non déminées avec prudence : ils ne veulent pas aller trop loin. Frapper une bombe avec une pelle ou une charrue, tomber sur une bombe ou allumer involontairement un feu au-dessus d’une zone où une bombe est enterrée sont les principales causes d’explosion.

Le processus de déminage est laborieusement lent. Chaque mètre carré de terrain doit être méticuleusement parcouru.

La zone est d’abord sectionnée avec de la ficelle. Deux personnes sortent avec un détecteur de métaux qui ressemble un peu à un cadre de lit. S’il vibre – et il vibre toujours – un morceau de bois peint en rouge est placé à côté de l’endroit.

Plus tard, quelqu’un d’autre vient avec un détecteur plus petit, pour identifier plus précisément l’emplacement du métal. Lorsque la vibration s’intensifie, la personne creuse soigneusement le sol jusqu’à ce qu’elle trouve l’objet.

« Dans 95 % des cas, il s’agira d’un éclat d’obus », dit Whiteside. « Le reste du temps, c’est une UXO ».

Il nous montre un seau en métal tordu – des éclats d’obus provenant des dispositifs qui ont explosé lorsqu’ils ont été lâchés. Lorsqu’une UXO comme le Blu-26 qu’il nous montre est découverte, des piquets de bambou sont placés autour d’elle, avec du ruban avertisseur. À la fin de la journée, chaque UXO découverte explose d’elle-même dans une explosion contrôlée.

Chaque jour, l’équipe du MAG enregistre la zone qu’elle a arpentée et déminée, et compte le nombre et la nature de ce qu’elle a découvert. À la deuxième des deux rizières que nous visitons ce jour-là, le décompte, après avoir déminé 63 800 m2 en quatre semaines, est le suivant :

24 bombes en grappe Blu-63.
14 bombes en grappe Blu-26.
Huit grenades à fusil.
Quatre grenades à main.
Un projectile.
Une bombe de mortier.
L’un de ces engins est-il plus dangereux que les autres, je demande.

Whiteside rit. « Ils sont tous extrêmement dangereux », répond-il.

Aujourd’hui, deux bombes Blu-26, qui ont été trouvées l’une à côté de l’autre dans un banc de la rizière, vont exploser. L’équipe du MAG se déploie, chassant le bétail et les autres animaux hors du site.

L’un des membres de l’équipe, Kong Kham Khamphavong, sort avec un mégaphone pour avertir la population locale de l’explosion imminente. « S’il vous plaît, rentrez chez vous et restez à l’intérieur de vos maisons ! Nous sommes sur le point de détruire la contamination », crie-t-elle.

Les bombes sont entourées de bancs de sable et un câble attaché à des explosifs est déroulé jusqu’à l’endroit où nous nous trouvons, à 300 mètres. Lorsqu’elles explosent, elles font une grosse et forte explosion. Je ne peux pas imaginer que 668 autres explosent en même temps.

Il est stupéfiant de constater que le travail du MAG se répète sur une si grande partie du Laos, jour après jour. Les entreprises de munitions non explosées comptent parmi les plus gros employeurs du Laos.

Il s’agit de terres civiles sur lesquelles nous nous trouvons, sur lesquelles le fermier a planté son riz pendant des décennies au dessus de ces engins mortels – des terres sur lesquelles ses enfants ont marché jusqu’à l’école, des terres près de sa maison.

Quand le MAG aura fini de déminer ses rizières, il labourera plus profondément, son rendement augmentera et lui et sa famille n’auront plus peur du sol sous leurs pieds.

Le Laos est avant tout un pays rural et agricole, de sorte que des centaines de milliers de personnes vivent dans la peur de ce qui est enfoui dans le sol sur lequel elles marchent tous les jours. Mais les Laotiens sont aussi tellement habitués à voir des UXO qu’ils appellent ces engins des « bombies ». C’est un mot qui sonne inconfortablement affectueux pour un morceau de munition non explosée.

Il existe d’autres exemples de domestication d’objets de guerre : des caisses vides ont été transformées en jardinières de fleurs, en bateaux de fortune ou en clôtures, ou utilisées dans la construction de maisons. La plupart des bars et restaurants de Phonsavan, notamment le restaurant dont le nom brutal est Craters (cratères), ont des étalages saisissants à l’extérieur d’obus, de missiles, de roquettes et de grenades.

« Tout ce que vous voyez sur les étalages n’a pas été désamorcé », dit Whiteside. Sa maison louée à l’extérieur de Phonsavan avait un jardin avec un obus non explosé, mis là pour la décoration, comme un nain de jardin surréaliste, qu’il devait avoir mis en sécurité. « Les gens sont habitués à voir des munitions partout, même quand ils ne sont pas en sécurité ».

Son propriétaire n’a accepté qu’à contrecœur que l’on lui enlève l’obus. « J’ai dû lui dire que je travaillais pour une compagnie d’enlèvement des UXO et qu’il ne pouvait pas louer une maison avec un obus non explosé dans le jardin » .

La statistique qui se démarque le plus durant la semaine est le chiffre de 14. Une semaine avant notre arrivée, une fillette de 10 ans du district de Paek, dans la province de Xieng Khouang, a ramassé une de ces bombes à sous-munitions de la taille d’une balle de tennis alors qu’elle rentrait de l’école.

Elle l’a mis dans sa poche pour jouer à la maison, pensant que c’était une boule de pétanque, un jeu populaire au Laos. Quand La Lee est arrivée dans son village, non loin de l’endroit où nous nous tenions ce matin-là dans la rizière, elle a sorti la bombe de sa poche pour la montrer à son cousin. Une réunion de famille avait été planifiée et une foule de personnes se tenait à proximité. La bombe a explosé et La Lee est morte sur le coup. Treize autres, dont beaucoup d’enfants, ont été grièvement blessés.

À Phonsavan, la veille de sortir avec le MAG, je suis allé au centre d’information Quality of Life, dans sa rue principale poussiéreuse. Le Quality of Life travaille avec les survivants de telles explosions. J’ai vu les noms des victimes les plus récentes inscrites au tableau noir, ainsi que la nature de leurs blessures. Un enfant de sept ans a été décrit comme « blessé à l’estomac, au foie, à l’intestin, au pied, à la main et au bras ».

Plus de trois décennies se sont écoulées entre le largage de la bombe qui a tué La Lee, en mars de cette année, et sa naissance, en 2007. Pourtant, elle est morte des suites directes de cette guerre secrète entre 1964 et 1973, une guerre qui n’avait rien à voir avec elle. Les 13 personnes qui ont été blessées avec elle ce jour-là ne sont pas mortes, mais leur vie a changé à jamais. Quatorze personnes d’un village ; un mort, 13 blessés.

Chaque année, des centaines d’autres Laotiens meurent, sont mutilés ou défigurés à cause des munitions non explosées qui se trouvent souvent juste sous la surface des rizières, des villages et même des cours d’école.

C’est l’ampleur de cet héritage de guerre qui est si difficile à traiter. A lui seul, le MAG a déminé 57,8 millions de mètres carrés de terrain depuis qu’il a commencé à travailler au Laos, en 1994. Chaque organisation de déminage travaille dans une région différente du pays. Chaque jour, 3 000 personnes procèdent à l’arpentage et au déminage de munitions non explosées.

Les responsables que nous rencontrons prennent soin de ne pas critiquer, ni même d’exprimer leurs opinions sur la manière dont le pays est gouverné et comment l’argent de l’aide qu’il reçoit est dépensé.

C’est en partie parce que nous sommes accompagnés partout par une attachée de presse du gouvernement, qui prend des notes et nous photographie en travaillant. (Il est étonnamment coûteux de faire un reportage au Laos. Nos frais de visa, d’accréditation et de presse journaliers s’élèvent à environ 410 €. Nous devons également payer une accompagnatrice 50 $ par jour et couvrir le coût de son vol et de son hébergement.) Elle ne nous accompagne pas aux repas, mais elle est une présence silencieuse pour chaque partie de notre reportage.

Pourquoi avons-nous besoin d’être accompagnées et pourquoi les gens sont-ils si réticents à parler publiquement de ce qui semble être une simple histoire humanitaire de l’héritage de la guerre ?

« L’argent », suggère une personne à qui nous parlons.

« La corruption », dit un autre.

Les gens à qui nous parlons en privé, quand notre accompagnatrice n’est pas là, ne peuvent pas offrir de preuves concrètes, mais ils sont sûrs qu’ils sont suivis de temps à autre et que leurs mouvements sont surveillés.

Quelqu’un dit avec regret que leur bureau possède le système de climatisation le mieux entretenu du Laos. Qu’est-ce que ça veut dire ? « Nous pensons que le bureau est sur écoute. Le gouvernement n’arrête pas d’intervenir pour réparer la climatisation quand elle n’en a pas besoin ».

Lorsque Barack Obama s’est rendu au Laos, en tant que président des EU, en septembre 2016, il a promis 90 millions de dollars d’aide au Laos pour le déminage. Il semble que cette aide n’ait pas encore été payée, en raison d’un désaccord entre les États-Unis et le Laos sur la manière de la dépenser. De plus, 90 millions de dollars n’est pas si impressionnant quand on sait que les États-Unis payaient déjà 15 millions de dollars par an au Laos pour le déminage.

« Ce qu’Obama s’est engagé à faire, c’est de doubler ce montant pendant trois ans », nous a-t-on dit. « Mais, bien sûr, nous ne sommes pas sûrs d’obtenir ces paiements avant trois ans, étant donné que le président va changer ».

Les États-Unis veulent inspecter le pays afin de déterminer les terres qu’il reste à déminer des UXO, et ils veulent une aide supplémentaire pour financer ce projet. Le gouvernement laotien semble croire qu’une enquête prendra en fait de nombreuses années et que le déminage se poursuivra pendant plusieurs décénies.

Il est suggéré que le gouvernement laotien profite de la présence continue d’organisations d’UXO dans le pays. Ils reçoivent des fonds d’un certain nombre de pays, dont l’Irlande : Irish Aid est l’une des nombreuses organisations internationales qui font des dons à une société appelée UXO Lao. Il est également suggéré que la totalité de cette aide étrangère ne va pas directement aux organisations qu’elle est censée financer, qu’une partie de cette aide est détournée à des fins personnelles. Ce ne serait pas la première fois qu’un pays en développement détournerait de l’argent de l’aide étrangère pour d’autres usages.

Ensuite, il y a le coût des explosifs utilisés pour faire exploser des UXO chaque jour. Toutes les entreprises doivent acheter leurs explosifs au gouvernement laotien, qui facture un prix très élevé.

« Diriez-vous que c’est cynique ? ». Une personne demande : « Exploitation inappropriée ? ». « Le gouvernement d’un pays fait payer le prix fort aux organisations qui éliminent les UXO, un déminage qui est censé être pour le bien du pays tout entier ».

Si les gens qui travaillent au Laos hésitent à partager leurs points de vue sur le dossier, les touristes étrangers au centre Cope à Vientiane n’ont pas cette réticence. Le Cope, un centre de réadaptation qui fabrique des prothèses de membres, tente également d’expliquer aux touristes les UXO non déminés du pays.

Il y a des cartes, des courts métrages et des enregistrements audio avec des survivants. Une installation d’une bombe à sous-munitions est suspendue au plafond, des « bombies » en tombent. Il existe également de nombreux exemples désamorcés du type d’UXO larguées sur le pays.

Les personnes qui ont écrit dans le livre d’or cette année n’ont pas hésité.

« Rendre l’Amérique grande à nouveau ? Pourquoi ne pas rendre le Laos encore meilleur, et nettoyer le désordre que VOUS avez causé ! Dégoûtant, déchirant et frustrant » – Fiona, UK 11.02.17

« J’ai profondément honte du gouvernement des EU. Je suis désolé pour ce que les États-Unis ont fait à votre beau pays, et ce que les États-Unis ont fait à votre peuple » – Sheila, USA 02-02-17

« En tant qu’Étasunien, j’ai profondément honte de voir la violence que mon pays a infligée à d’innocents Laotiens. Ce sont des crimes contre l’humanité qui sont restés impunis » – Elias, Maryland, EU

« Venir au Laos m’a vraiment ouvert les yeux. Nous n’avions aucune idée des atrocités qui ont eu lieu dans ce beau pays » – Gillian et Simon, 10-02-17

Avant de quitter le centre d’accueil du Cope, j’ai une dernière promenade à faire. Je regarde les touristes qui regardent les expositions : la carte désormais familière du Laos avec les points rouges, l’installation de bombes à sous-munitions, les roquettes désamorcées et les mortiers et grenades. Peu importe où ils se trouvent dans la pièce, chacun d’entre eux a une expression identique : l’incrédulité totale.

source : Death from below in the world’s most bombed country

traduit par Réseau International

»» http://RéseauInternational

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https://www.legrandsoir.info/la-mort-vue-d-en-bas-dans-le-pays-le-plus-bombarde-du-monde.html

Publié le 12/11/2019

Cuba a été victime du système de sanctions le plus injuste, le plus sévère et le plus long jamais appliqué contre un pays

 

Bruno Rodriguez Parrilla (site legrandsoir.info)

 

Intervention du ministre des Relations extérieures de Cuba, Bruno Rodriguez Parrilla, lors de la présentation du projet de Résolution « Nécessité de lever le blocus économique, commercial et financier imposé par les États-Unis d’Amérique à Cuba », à New York, le 7 novembre 2019, « Année 61 de la Révolution » (Traduction de la version sténographique de Présidence de la République)

MONSIEUR le Président,

Excellences, mesdames et messieurs les représentants permanents,

Mesdames et messieurs les délégués,

Ces derniers mois, le gouvernement du président Donald Trump s’est lancé dans une escalade de son agression contre Cuba, avec l’application de mesures non conventionnelles pour empêcher l’approvisionnement en carburant de notre pays à partir de divers marchés par le biais de sanctions et de menaces à l’encontre des navires, des compagnies maritimes et des compagnies d’assurance. Son objectif, en plus de porter préjudice à l’économie, est de nuire au niveau de vie des familles cubaines. Oui, le gouvernement des États-Unis est responsable.

En avril de cette année, l’introduction d’actions en justice devant les tribunaux étasuniens contre des entités cubaines, étasuniennes et de pays tiers a été autorisée en vertu du Titre III de la Loi Helms-Burton.

La traque de nos relations bancaires et financières avec le reste du monde a été renforcée.

Les envois de d’argent aux citoyens cubains ont été restreints ; l’octroi de visas a été réduit et les services consulaires limités ; un accord entre les Fédérations de baseball a été résilié ; les voyages individuels de citoyens étasuniens ont été annulés ; les voyages de croisières et les vols directs vers les aéroports cubains ont été interdits, sauf à La Havane ; la location d’avions ayant plus de 10% de composants étasuniens a été interdite, de même que l’acquisition de technologie et d’équipement dans des conditions similaires ; les activités commerciales et de promotion, et les échanges culturels et éducatifs ont été supprimés. Oui, le gouvernement des États-Unis est responsable.

Il a renforcé agressivement l’application extraterritoriale de son blocus imposé à Cuba contre des États tiers, leurs entreprises et leurs citoyens.

Il ne cache pas son objectif d’asphyxier économiquement Cuba et d’accroître les dommages, les pénuries et les souffrances de notre peuple.

Le gouvernement des États-Unis a également entrepris de saboter la coopération internationale de Cuba dans le domaine de la santé. À travers une campagne de diffamation, les responsables politiques et les fonctionnaires étasuniens s’attaquent directement à un programme fondé sur d’authentiques conceptions de la coopération Sud-Sud qui, par ailleurs, bénéficie de la reconnaissance de la communauté internationale.

Monsieur le Président,

L’ambassadrice des États-Unis manipule grossièrement la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

Article 3 : Droit à la vie.

Le blocus cause des dommages humanitaires incalculables, constitue une violation flagrante, massive et systématique des droits humains et est considéré comme un acte de génocide au sens des alinéas b) et c) de l’Article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948. Il n’existe pas de famille cubaine qui n’en subisse pas les conséquences.

Un enfant cubain atteint d’insuffisance cardiaque sévère ne peut pas disposer du système le plus avancé d’assistance circulatoire à usage pédiatrique parce qu’il est d’origine étasunienne, et bien que nous ayons demandé de l’acheter à plusieurs reprises, les entreprises étasuniennes qui le commercialisent n’ont donné aucune réponse.

En raison des interdictions imposées à Cuba, une personne souffrant d’insuffisance cardiaque sévère ne peut pas disposer du dispositif d’assistance ventriculaire, qui permet de prolonger la vie du patient dans un état critique jusqu’à ce qu’il soit possible d’effectuer la greffe ou, dans d’autres cas, jusqu’à la récupération de la fonction cardiovasculaire.

À cause du blocus, Bryan Gomez Santiesteban, âgé de 16 ans, et Leydis Posada Cañizares, de 19 ans, qui sont en pleine croissance, n’ont pas accès à des prothèses internes extensibles, mais fixes, si bien qu’ils doivent subir de fréquentes opérations pour les remplacer. Les prothèses extensibles sont fabriquées par l’entreprise étasunienne Stryker. Oui, votre gouvernement est responsable.

Le blocus rend également impossible l’accès à de nouveaux médicaments pour le traitement du cancer, lesquels sont produits uniquement par les compagnies pharmaceutiques étasuniennes.

Mayra Lazus Roque, 57 ans, est une patiente atteinte d’un cancer du rein qui n’a pu être traitée avec le médicament de nouvelle génération, le Sunitinib, produit uniquement par l’entreprise étasunienne Pfizer. Grâce au traitement qu’elle a reçu avec des produits de l’industrie biotechnologique cubaine, elle se trouve en bonne santé générale.

Eduardo Hernandez Hernandez, âgé de 49 ans, souffre d’un mélanome métastatique. Le meilleur traitement pour ce type de cancer est le Nivolumab, un médicament uniquement produit par la société étasunienne Bristol Myers Squibb, auquel nous n’avons pas accès, si bien que le patient est traité avec d’autres alternatives. Oui, votre gouvernement est responsable.

Année après année, à ce siège de l’ONU, la délégation des États-Unis, comme vient de le faire son ambassadrice, a déclaré, avec le plus grand cynisme, que son gouvernement soutient le peuple cubain : peut-on croire une telle affirmation ?

Le gouvernement des États-Unis ment et falsifie les données sur les de prétendues licences de vente de médicaments et d’aliments à Cuba, lesquelles ne parviennent à se concrétiser qu’avec de grandes difficultés.

La délégation des États-Unis, présente à ce siège, devrait expliquer à cette Assemblée les conditions qu’elle impose aux achats cubains : nous n’avons pas accès à des crédits publics ou privés ; nous devons payer en espèces lorsque les marchandises arrivent au port ; les banques qui traitent nos transactions sont traquées ; il est interdit d’utiliser des navires cubains. Oui, il est responsable. Qui fait du commerce dans le monde dans de telles conditions ?

Le modèle cubain, efficace et réussi, a assuré et assure aux Cubains l’égalité des chances, l’équité et la justice sociale, en dépit de l’hostilité et de la coercition.

Monsieur le Président,

Le gouvernement des États-Unis n’a aucune autorité morale pour critiquer Cuba ou quiconque en matière de droits de l’Homme humains. Nous rejetons la manipulation répétée de ces droits à des fins politiques et la double morale qui les caractérise.

L’ambassadrice a déclaré que son objectif est de révéler la vérité, mais la conscience coupable a trahi ses paroles et elle a dit qu’elle n’était pas venue pour l’avouer.

Article 3 : Droit à la vie, de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

La mort de civils infligée par leurs troupes sous diverses latitudes et le recours à la torture ; les meurtres d’Afro-Américains par la police et de migrants par des patrouilles frontalières ; la mort de mineurs non accompagnés en détention migratoire et le recours abusif et différencié sur le plan racial à la peine de mort, applicable à des mineurs et à des personnes handicapées mentales, méritent d’être condamnés.

Article 5 : Droit de ne pas être torturé.

L’impunité du lobby des armes est coupable de l’augmentation des homicides, y compris d’adolescents. Au cours des huit premiers mois de 2019, il y a eu environ 250 attaques multiples à l’arme à feu, faisant près d’un millier de victimes, dont près d’un quart ont été mortelles. En 2018, 100 Étasuniens sont morts chaque jour et 274 ont été blessés par arme à feu.

Aux États-Unis, il y a 2,3 millions de personnes en prison, soit le quart de la population carcérale mondiale, et 10,5 millions d’arrestations chaque année. Article 9 : Ne pas être détenu arbitrairement.

137 Étasuniens meurent chaque jour d’overdose d’opiacées, et par faute de traitement adéquat, 251 de maladies cardiaques et 231, prématurément, de cancer. 170 amputations évitables associées au diabète sont effectuées chaque jour. Article 25 : Droit à la santé.

La répression et la surveillance policière des immigrés, la séparation des familles, la séparation des parents et la détention indéfinie de plus de 2 500 enfants, l’expulsion de 21 000 d’entre eux et les mesures brutales qui menacent les enfants d’immigrés clandestins qui ont grandi et reçu une éducation aux États-Unis sont odieuses. Article 1 : Droit à la dignité et à la liberté.

Article 11 : Droit à un procès équitable

Ce gouvernement maintient indéfiniment des détenus dans un vide juridique, sans défense, sans tribunal ni procès équitable, à la prison de la base navale de Guantanamo qui usurpe notre territoire.

Article 25 : Droit au bien-être personnel.

Dans le pays le plus riche, 40 millions d’Étasuniens vivent dans des conditions de pauvreté, dont 18,5 millions dans l’extrême pauvreté. 25,7% des personnes handicapées vivaient dans la pauvreté à la fin de l’année dernière. Plus d’un demi-million de ses citoyens dorment dans la rue.

Article 23 : Droit au travail.

À la fin de 2018, on comptait 6,6 millions de chômeurs aux États-Unis.

Article 25 : Droit à la santé.

28,5 millions de citoyens n’ont pas d’assurance maladie et les mesures annoncées en priveront des millions de personnes à faible revenu.

Article 26 : Droit à l’éducation.

L’éducation de qualité n’est pas accessible à la majorité de la population. La moitié des adultes ne peut pas lire un livre écrit pour le niveau de 4e. L’égalité des chances aux États-Unis est une chimère. Les adolescents et les jeunes protestent à juste titre car leur gouvernement les prive de leurs droits environnementaux.

Article 2 : Non-discrimination.

Les femmes gagnent environ 85 % du revenu des hommes aux États-Unis et elles devraient travailler 39 jours de plus par an pour les égaler. Les accusations de harcèlement sexuel se multiplient.

La richesse moyenne des familles blanches est sept fois supérieure à celle des familles d’ascendance africaine. Le taux de mortalité des enfants de moins d’un an et des mères en couches est deux fois plus élevé que celui des Blancs.

Il existe une tendance raciale différenciée dans la population carcérale étasunienne et dans la durée des peines d’emprisonnement.

La corruption prévaut dans le système politique et dans le modèle électoral contre les postulats de l’article 21 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, relatif au droit de participer à la conduite des affaires publiques. Il existe un écart croissant entre les décisions du gouvernement et la volonté du peuple. Des minorités puissantes et exclusives, en particulier les groupes d’entreprises, décident de la nature et de la composition du gouvernement, du Congrès et des institutions de l’administration de la justice et de l’application de la loi.

Les États-Unis sont un pays où les droits humains sont violés de façon systématique, et souvent massive et flagrante. Ils ne font partie que de 30 % des instruments internationaux relatifs aux droits humains et ne reconnaissent pas en tant que tel le droit à la vie, le droit à la paix, le droit au développement, à la sécurité, à l’alimentation, ni les droits des enfants.

Article 13 : Liberté de voyager.

Le blocus viole également les droits humains et les libertés civiles des citoyens étasuniens, à qui il limite injustement et arbitrairement la liberté de voyager à Cuba, la seule destination qui leur est interdite dans le monde. Oui, le gouvernement des États-Unis est responsable.

Monsieur le Président,

Au cours de cette dernière année, le Bureau du contrôle des avoirs étrangers du Département du Trésor et d’autres organismes étasuniens ont imposé des amendes à des groupes financiers de pays tiers, tels que le groupe italien Unicredit et la Société Générale, une banque française, pour avoir violé le système de sanctions contre Cuba. Des dizaines de banques étrangères ont été intimidées et ont limité ou interrompu leurs liens financiers avec notre pays.

Des personnes physiques morales, c’est-à-dire des personnes tout simplement, sont également victimes du blocus. Une citoyenne allemande en poste à l’ambassade de Cuba à Berlin a été informée de la fermeture de son compte sur Amazone, alléguant l’existence des réglementations du blocus.

L’illégale Loi Helms-Burton guide le comportement agressif des États-Unis contre Cuba. Son essence est la prétention flagrante de violer le droit à l’autodétermination et à l’indépendance de la nation cubaine. Elle impose également l’autorité juridique des États-Unis sur les relations commerciales et financières de tout pays avec Cuba et établit la soi-disant primauté du droit et de la juridiction des États-Unis sur des pays tiers. Le blocus, dans son ensemble, constitue une violation grave du Droit international, de la Charte des Nations Unies et des postulats de la Proclamation de l’Amérique latine et des Caraïbes comme Zone de paix.

Tout le monde ne se soumet pas l’application extraterritoriale illégale des restrictions imposées par la loi étasunienne. En juin 2019, un juge de première instance de la Cour de La Haye a rendu un jugement positif en faveur de PAM International, basée à Curaçao, dans son procès contre la société néerlandaise EXACT Software Delft, désormais filiale de la société étasunienne KKR, pour l’application de dispositions du blocus des États-Unis contre Cuba, un verdict qui l’oblige à continuer à offrir ses services à PAM International, pour la fourniture de logiciels aux entreprises et organisations cubaines.

Des exemples comme celui-ci montrent qu’il existe des lois antidote, des instances de l’Organisation mondiale du commerce et des moyens de faire face à l’application extraterritoriale du blocus exercé contre Cuba.

Monsieur le Président,

Les dommages accumulés par l’application du blocus pendant près 60 ans s’élèvent à 922 milliards de dollars, compte tenu de la dévaluation du dollar par rapport à la valeur de l’or. Aux prix actuels, il a causé des pertes quantifiables estimées à plus de 138 milliards de dollars.

Au fil des ans, le blocus a constitué un obstacle essentiel aux aspirations au bien-être et à la prospérité de plusieurs générations de Cubains et demeure l’obstacle fondamental au développement économique du pays. Il constitue un frein à la mise à jour du Modèle de développement économique et social et à la mise en œuvre du Plan national 2030, à l’application de l’Agenda 2030 et à la réalisation de ses Objectifs de développement durable.

Les effets du blocus, en particulier les mesures contre les voyages, touchent avec une force particulière le secteur non étatique de l’économie.

Sans la perte de revenus provenant des exportations de biens et de services et les coûts associés au repositionnement géographique du commerce, le Produit intérieur brut de Cuba aurait augmenté aux prix actuels au cours de la dernière décennie, à un taux annuel moyen d’environ 10 %.

Les dommages annuels infligés par le blocus dépassent de loin le niveau des investissements étrangers directs nécessaires au développement national.

Depuis près de six décennies, Cuba est victime du système de sanctions le plus injuste, le plus sévère et le plus long jamais appliqué contre un pays : oui, le gouvernement des États-Unis responsable.

Malgré toutes les restrictions et les difficultés rencontrées par notre peuple, Cuba a réussi à contrecarrer les intentions manifestes du blocus, son effet écrasant depuis six décennies et son impact incontestable sur les potentialités du pays.

C’est l’efficacité du système socialiste cubain, de l’État et le patriotisme, les convictions révolutionnaires, la solidarité, le consensus et l’unité de notre peuple qui, malgré leurs pénuries, ont permis à Cuba de surmonter les graves défis qui nous ont été imposés.

On pourrait même se demander si certains pays industrialisés et technologiquement avancés seraient capables de résister à un assaut aussi long et aussi écrasant, d’assurer une croissance discrète mais durable de leur économie, de préserver leurs programmes de développement, d’avancer vers une économie de services et de savoir et garantir l’exercice des droits humains, dans des conditions d’équité, à tous leurs citoyen comme c’est le cas à Cuba.

Monsieur le Président,

Cette Assemblée a confirmé à plusieurs reprises son rejet de l’application de mesures coercitives unilatérales par le fait qu’elles sont contraires au Droit international et à la Charte des Nations Unies.

Les États-Unis appliquent des systèmes de mesures coercitives à l’encontre de plus d’une vingtaine de pays et des mesures unilatérales spécifiques à l’encontre de dizaines de pays, une tendance qui s’accentue sous leur gouvernement actuel.

Comme l’a souligné le Commandant en chef de la Révolution cubaine, Fidel Castro Ruz, à l’occasion du 50e anniversaire des Nations Unies, à cette même tribune, nous devons aspirer à un monde « sans blocus cruels qui tuent hommes, femmes et enfants, jeunes et vieillards, telles des bombes atomiques silencieuses ».

Monsieur le Président,

Le gouvernement des États-Unis prétend exercer une domination impérialiste dans Notre Amérique, invoquant une fois de plus la vieille et agressive Doctrine Monroe et la « Diplomatie des canonnières ». Il redéploie sa 4e Flotte et accroît la présence et la puissance de ses bases militaires dans la région.

La définition de la politique de blocus s’exprime on ne peut mieux dans le tristement célèbre mémorandum rédigé par le Sous-secrétaire d’État Lester Mallory en avril 1960, que je cite : « (...) Il n’existe pas d’opposition politique réelle (…) Le seul moyen possible de faire perdre son appui interne au gouvernement, c’est de provoquer le désenchantement et le découragement par l’insatisfaction économique et les pénuries (…) Il faut mettre en œuvre au plus vite tous les moyens possibles pour miner la vie économique (…) en refusant à Cuba argent et fournitures afin de réduire les salaires nominaux et réels, dans le but de provoquer la faim, le désespoir et finalement le renversement du gouvernement. »

La représentante des États-Unis offense cette Assemblée par le langage inacceptable d’ingérence qu’elle utilise pour parler de l’héroïque peuple vénézuélien, de son union civique et militaire et du gouvernement bolivarien et chaviste, dirigé par le Président Nicolas Maduro Moros, à qui nous exprimons notre solidarité invariable.

Le gouvernement des États-Unis utilise des mensonges et des calomnies comme prétexte pour intensifier son agression contre Cuba. Je répète que ni les menaces ni le chantage ne nous arracheront la moindre concession politique. Nous ne renonçons pas non plus à la volonté d’établir, avec ce même gouvernement, une relation civilisée, fondée sur le respect mutuel et la reconnaissance de nos profondes divergences.

Comme l’a souligné le général d’armée Raul Castro le 10 avril dernier devant l’Assemblée nationale du Pouvoir populaire : « Malgré son immense pouvoir, l’impérialisme n’a pas la capacité de briser la dignité d’un peuple uni, fier de son histoire et de la liberté conquise au prix de tant de sacrifices. »

Cuba est consciente de l’abîme éthique et politique qui existe entre le peuple des États-Unis et son gouvernement, et fera tout son possible pour développer les liens profonds et larges qui les unissent à leurs citoyens.

Monsieur le Président,

Illustres représentants permanents ; Mesdames et Messieurs les délégué(e)s.

Nous sommes profondément reconnaissants à tous ceux qui ont exprimé leur rejet du blocus exercé contre notre pays et à ceux qui nous ont toujours accompagnés dans notre lutte sans relâche pour mettre fin à cette politique.

Comme l’a déclaré le président de la République de Cuba, Miguel Diaz-Canel, le 10 octobre dernier : « Des journées intenses et difficiles nous attendent, mais personne ne nous enlèvera la confiance en l’avenir que nous devons à nos enfants dans la Patrie que nos pères ont gagné pour nous debout. »

Au nom du peuple héroïque, dévoué et solidaire de Cuba, je vous demande une fois encore de voter en faveur le projet de résolution contenu dans le document A/74/L.6 « Nécessité de lever le blocus économique, commercial et financier imposé à Cuba par les États-Unis d’Amérique ».

Je vous remercie (Applaudissements).

»» http://fr.granma.cu/mundo/2019-11-08/cuba-a-ete-victime-du-systeme-de-...

Publié le 05/11/2019

Liban. « C’est la première fois que je descends dans la rue »

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

Grand dimanche de mobilisation au pays du Cèdre. Les manifestants veulent aller jusqu’au bout. Les revendications s’expriment malgré des tentatives de manipulation sectaire.

Beyrouth (Liban), envoyé spécial. La place des Martyrs, à Beyrouth, semblait hier une fête populaire avec ses allées serpentant autour des tentes dressées là pour l’occasion où, comme une lente coulée de lave, se répandaient des milliers (et des milliers) de personnes. En ce nouveau dimanche de protestation, doublement baptisé « de pression » et « d’unité » au gré des idées qui fusent sur les réseaux sociaux – le partage faisant fonction d’approbation –, drapeaux ­libanais brandis, des filles finement maquillées, jeans moulants et tee-shirt trop courts pour recouvrir le nombril flanqué d’un piercing, les cheveux au vent, ­côtoient des jeunes femmes du même âge, voilées avec charme et élégance, sans que cela ne gêne quiconque. « Je n’étais pas politisée et c’est la première fois que je descends dans la rue pour manifester, ­témoigne l’une d’entre elles. Mais c’est un véritable rêve que tous les Libanais soient unis autour des mêmes revendications. » Unies, elles le sont dans une même joie, celle de se retrouver pour exprimer cette volonté de vivre. Auparavant, d’ailleurs, un cortège s’était formé devant le musée national pour se rendre sur la place Riad el-Solh au cri de « la révolution est féministe », alors que des banderoles étaient déployées sur lesquelles on pouvait lire : « Le patriarcat est mortel ».

Colère face à la corruption

Les revendications proprement sociales, si elles ne sont pas directement visibles, s’expriment chez chacun. Comme un besoin. « Moi je n’ai pas les moyens d’avoir un générateur, alors je passe des longues heures sans électricité. Pour les enfants, c’est difficile », souligne Omar, un quadragénaire venu d’une banlieue de Beyrouth. Et de dénoncer immédiatement : « Non seulement c’est insupportable, mais tout le monde n’est pas dans ce cas. Il y en a qui ont des millions sur leur compte en banque. » Après lui, des dizaines de Libanais viennent dire à l’Humanité les privations quotidiennes, l’eau qu’il faut payer beaucoup plus cher, le coût de la vie qui n’en finit pas d’augmenter, les difficultés à trouver un travail…

On sent, ici et là, la gravité des manifestants, toutes générations confondues qui savent bien, pour autant, que tout n’est pas réglé, même si tous veulent y croire. Ce n’est pas pour rien que, sur l’un des ­carrefours de la capitale, des manifestants ont érigé une potence avec des « pendus » vêtus de tuniques blanches sur ­lesquelles avaient été inscrits : « Sectarisme » et « 1975 », soit l’année du déclenchement de la guerre civile libanaise, interconfessionnelle, qui a si durement marqué cette société et dont l’ombre plane toujours, y compris sur le mouvement de protestation.

Car, au-delà de la colère qui s’exprime face à la corruption, à la crise économique, la tentation est grande parmi les partis confessionnels de réactiver les vieux ­réflexes sectaires alors que le premier ­ministre, Saad Hariri (qui n’est même plus dominant parmi les sunnites), a démissionné, mardi, entraînant dans sa chute tout le gouvernement, mettant ainsi à mal l’équilibre du pouvoir.

Le mirage d’un gouvernement de « technocrates»

« C’est peut-être ce que cherchait Hariri, affirme Walid, enseignant en histoire. Il a profité des manifestations pour tenter de changer la donne dans un gouvernement et un Parlement dominés par le Courant ­patriotique libre (CPL) du président Aoun et ses alliés, dont le Hezbollah. » Comme en écho à cette réflexion, un groupe de jeunes gens se disant « apolitiques » et ayant créé une liste « Beyrouth c’est ma ville » lors des dernières élections municipales (réalisant un score non négligeable) organisait, samedi soir, sur la place des Martyrs, un débat. Maazen, l’un des animateurs, expliquait en substance qu’il fallait nommer rapidement un premier ministre et mettre en place un gouver­nement de transition composé de techno­crates avant l’organisation rapide d’élections. Outre la naïveté de penser que lesdits technocrates seraient sans lien avec toute représentation confessionnelle, il est hasardeux de vouloir écarter les responsables de ce système vérolé, sans garde-fous. Et puis, comme le rappelle Walid, « l’an dernier, ce sont ces mêmes Libanais qui ont élu ces gens qu’ils ­dénoncent maintenant ».

Les Libanais aspirent à un état civil

Dimanche matin, d’ailleurs, des dizaines de milliers de partisans du président Michel Aoun sont venus lui manifester leur soutien devant le palais de Baabda. L’occasion pour lui de déclarer : « Les Libanais ont perdu confiance en l’État. Nous devons restaurer cette confiance. (…) Certains essaient de pousser à un affrontement des rues. Ceci ne doit pas se produire. La lutte contre la corruption, l’amélioration de l’économie et la construction d’un État civil demandent l’effort de tous ceux qui ont des revendications légitimes. » Il a appelé « tout le monde à l’union ». Il devrait lancer aujourd’hui des consultations en vue de la nomination d’un premier ministre.

Le président, chiite, du Parlement, Nabih Berri, soutient déjà la candidature de Saad Hariri. De son côté, le Hezbollah, par la voix de Nabil Kaouk, membre du conseil central, a fait savoir qu’il ne permettrait pas « aux ordres américains d’infiltrer le nouveau gouvernement ».

Hier, en fin d’après-midi, les manifestants toujours massés sur la place des Martyrs s’apprêtaient à écouter le DJ Madi Karimeh, surnommé « Revolution DJ » depuis sa performance à Tripoli il y a quelques jours. Au pays du Cèdre, le feu ne semble pas près de s’éteindre.

 

Pierre Barbancey

Publié le 29/10/2019

Syrie. Derrière la mort du Calife, la vraie stratégie américaine

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

Le chef de Daech, Al Baghdadi, a été tué par un commando états-unien. Il était près d’une base militaire turque en Syrie. Le président Trump veut redorer son blason après avoir lâché les Kurdes et prendre la main sur l’or noir du Nord-Est.

Le chef de l’organisation dite de l’« État islamique » (EI ou Daech selon son acronyme arabe) Abou Bakr Al Baghdadi a été tué dans la nuit du 26 au 27 octobre, lors d’une opération militaire américaine dans le nord-ouest de la Syrie. La nouvelle, qui avait d’abord été révélée par certains médias américains, a été officialisée, dimanche, par Donald Trump. « Il n’est pas mort comme un héros, il est mort comme un lâche », a-t-il martelé, précisant qu’il s’était fait exploser avec sa « veste » chargée d’explosifs, alors qu’il s’était réfugié dans un tunnel creusé pour sa protection. Trois de ses enfants sont morts avec lui. « C’était comme regarder un film », a-t-il raconté, relatant comment il avait visionné en temps réel le raid américain grâce à des caméras embarquées par les forces spéciales. « Capturer ou tuer Baghdadi était la priorité absolue de mon administration », a-t-il ajouté.

« Les cellules dormantes vont vouloir le venger»

Si cette mission a été accomplie uniquement par des militaires américains, elle a bénéficié, selon l’aveu même du locataire de la Maison-Blanche, de l’aide d’un certain nombre de pays. « Merci à la Russie, à la Turquie, à la Syrie, à l’Irak et aux Kurdes syriens », a-t-il précisé. Les uns, les Kurdes et les Irakiens dans le domaine du renseignement, les autres pour avoir laissé les huit hélicoptères emmenant les commandos survoler les zones qu’ils contrôlent. Et puis, au détour d’une phrase, cette information très révélatrice : « La Turquie savait où on allait. » Le village où se trouvait Al Baghdadi depuis moins de 48 heures, Baricha, ne se trouve pas dans la zone frontalière irako-syrienne, à l’est, mais au contraire à 5 kilomètres à peine de la frontière turque, à quelques encablures de la ville d’Idleb toujours sous domination islamiste et djihadiste. Un village chrétien dont la signification est « saint Jésus ». Et puis, étrangement, près de Baricha, a été établie une base militaire turque…

Ce qui est sans doute plus important est de constater d’abord qu’Al Baghdadi a été purement et simplement livré. Il n’était plus d’aucune utilité, notamment pour la Turquie. Il devenait même gênant, y compris pour d’autres groupes djihadistes comme Hayat Tahrir al-Cham dirigé par Abou Mohammed Al Joulani, qui, auparavant avait fondé le Front al-Nosra (al-Qaida en Syrie). Un groupe qui n’a rien à envier à Daech quant aux exactions et à la violence à l’encontre de tous ceux et tout ce qui n’est pas eux. On peut penser qu’un deal a été passé entre la ­Turquie et les États-Unis. Notamment lors du déplacement du secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Ankara, alors que se déroulait l’offensive Source de paix, déclenchée par le président Recep Tayyip Erdogan avec le feu vert implicite de Washington, qui venait d’annoncer le retrait de ses troupes. Cet été, déjà, des pourparlers américano-turcs avaient abouti à des accords secrets.

Sans aucun doute, l’annonce de la disparition d’Abou Bakr Al Baghdadi permet au président américain de redorer son blason, bien écorné avec notamment ce lâchage en rase campagne des Forces démocratiques syriennes (FDS), obligées de se désengager des principales positions qu’elles tenaient depuis 2012. Des FDS qui ne sont pas au bout de leurs peines et s’attendent à des représailles de la part de Daech. « Les cellules dormantes vont venger Baghdadi. Donc, on s’attend à tout, y compris à des attaques contre les prisons » gérées par les forces kurdes où sont détenus des milliers de djihadistes, a indiqué à l’AFP Mazloum Abdi, commandant des FDS. Dans un communiqué, ces dernières alertent d’ailleurs sur le fait que des combattants de Daech et certains hauts dignitaires de cette organisation ont déjà trouvé refuge dans ces zones occidentales de la Syrie contrôlées par l’armée turque.

Maintien des soldats américains sur le sol syrien

Évidemment, la concomitance de cette opération contre Al Baghdadi avec l’annonce du maintien – contrairement à ce qui a été dit – de soldats américains sur le sol syrien ne peut que susciter de nombreuses questions. Vendredi, le chef du Pentagone, Mark Esper, déclarait : « Nous prenons maintenant des mesures pour renforcer notre position à Deir ez-Zor, et cela inclura des forces mécanisées pour nous assurer que le groupe “État islamique” n’aura pas accès à une source de revenus qui lui permettrait de frapper dans la région, en Europe, aux États-Unis. » Les champs pétroliers de la province de Deir ez-Zor (est de la Syrie), non loin de la frontière irakienne, sont les plus grands du pays. Quelque 200 soldats américains y sont stationnés. « Nous examinons ­comment nous pourrions repositionner nos forces dans la région afin d’assurer la sécurité des champs pétroliers », a ajouté Esper, tout en réaffirmant que « la mission en Syrie reste ce qu’elle était au départ : vaincre ­l’“État islamique” » De son côté, le ministère russe de la Défense a dénoncé « ce que Washington fait actuellement – saisir et placer sous contrôle armé les champs de pétrole de l’est de la Syrie – (qui) relève tout simplement du banditisme international ».

En réalité, Donald Trump, probablement emporté par son élan lors de la conférence de presse donnée hier matin, a vendu la mèche. « Le pétrole, ça vaut beaucoup pour de nombreuses raisons », a-t-il dit. ­Notamment : « Ça peut nous aider parce qu’on devrait pouvoir (en) récupérer une partie. J’ai l’intention peut-être de faire appel à Aramco (la compagnie nationale saoudienne d’hydrocarbures – NDLR) ou à une autre de ces sociétés pour qu’elles investissent là-bas. Il y a beaucoup de réserves, mais ce n’est pas suffisamment exploité. »

Quelques minutes auparavant, il avait déjà affirmé, à propos de cet or noir situé dans les sous-sols du territoire syrien, que « peut-être il faudra se battre pour sécuriser le pétrole. Peut-être que quelqu’un d’autre voudra le pétrole, il faudra qu’il se batte avec nous (…) Nous sommes prêts à négocier de manière équitable ou bien on l’arrêtera avec nos soldats ». Et de relever que « les Turcs se sont bien battus » et qu’ensuite « cela a été plus facile de discuter avec les Kurdes, de leur dire de se pousser de quelques kilomètres (…) Les Turcs voulaient une zone de sécurité, on est contents de les avoir aidés ».

L’élimination d’Al Baghdadi, pour importante qu’elle soit, ne règle pas grand-chose. D’autant que le jeu trouble de la Turquie, comme relevé plus haut, pourrait avoir des conséquences dramatiques pour les populations du Nord-Est syrien. Avec l’armée turque, y sont entrés des supplétifs, dont beaucoup d’anciens membres d’al-Qaida et de Daech. Depuis la suspension de l’offensive, le 17 octobre –, dans le cadre d’un accord entre Moscou et Ankara –, émaillée de bombardements et de combats sporadiques, 46 civils ont été tués et 40 membres des FDS ont péri, contre 26 combattants pro-Turcs. Loin de respecter le cessez-le-feu, les supplétifs de l’armée turque tentent de conquérir de nouveaux villages à l’est de Ras al-Aïn et aux alentours de la ville de Manbij.

Al Baghdadi est mort, mais depuis de longs mois maintenant, son poids dans l’Organisation n’était plus le même. Et, comme l’Hydre de Lerne, pour vaincre Daech il ne suffit pas de couper les têtes qui repoussent, mais en finir avec la bête en arrêtant de la nourrir.

 

Pierre Barbancey

Publié le 23/10/2019

Chili. À Santiago, les militaires dans les rues pour mater la révolte sociale

Cathy Dos Santos (site humanite.fr)

Face au soulèvement contre la hausse du prix des transports, le président, Sebastian Pinera, impose un couvre-feu et décrète l’état d’urgence. Ces mesures rappellent les heures noires de la dictature, alors que le modèle néolibéral hérité de Pinochet est contesté.

Les images et la sémantique sont bouleversantes de sens. La scène se passe au Chili, en 2019, mais renvoie aux heures sombres de la dictature du général Augusto Pinochet qui, après le coup d’État de 1973, a plongé la nation australe dans les ténèbres d’un modèle néolibéral imposé dans le sang. Ce 20 octobre, c’est depuis la garnison militaire de Santiago du Chili, la capitale, que le président Sebastian Pinera s’est adressé à ses concitoyens, quatre jours après le début d’une explosion sociale contre la hausse des tarifs des transports, la seconde en moins d’un an. Contraint de revenir sur sa décision, le chef de l’État et multimillionnaire n’a pourtant rien cédé sur la forme et sur le fond. La veille, il avait décrété l’état d’urgence et imposé un couvre-feu. Du jamais-vu depuis le retour de la démocratie. Des vidéos amateurs – dont la fiabilité reste à confirmer – montrent des arrestations de citoyens en pleine nuit, ravivant le douloureux souvenir des agissements des sbires de Dina, la police politique du dictateur défunt.

Pour mater la révolte sociale qui a gagné d’autres villes chiliennes, Sebastian Pinera a demandé à l’armée de prêter main-forte à la police, avec la mobilisation de 10 500 agents tous corps confondus. Là encore, la réponse militaire au soulèvement populaire a choqué la société civile, qui n’avait plus vu les treillis quadriller les rues depuis le pinochétisme. « Nous, les plus jeunes, nous ne connaissions cette époque qu’en images. Les gens sont choqués, peinés. On assiste à une spectacularisation des événements, avec des scènes de pillages qui passent en boucle à la télé, mais on montre avec beaucoup moins de force et d’intensité les mouvements de protestation spontanés et massifs qui ont lieu tous les jours », soutient Javiera Olivares, ancienne présidente du Collège des journalistes du Chili.

Pinera use de la rhétorique de « l’ennemi de l’intérieur »

Le locataire du palais de la Moneda s’est livré à un réquisitoire contre les manifestants, dans leur majorité des jeunes, en les assimilant à des délinquants, responsables de vandalisme et de pillages. Depuis jeudi, onze victimes mortelles ont été recensées, la majorité d’entre elles étant décédées dans des incendies de supermarchés et d’une fabrique de textile. Selon des sources croisées de la presse et du Collège des médecins, on compte douze blessés graves, dont huit par balles. Le ministère de l’Intérieur fait, quant à lui, état de 1 906 arrestations parmi les acteurs de ces mobilisations, dont nombre d’entre elles ont consisté en une « fraude tarifaire » depuis deux semaines, à savoir sauter par-dessus les tourniquets du métro sans oblitérer son titre de transport.

Qu’importe. Pour dénigrer le mouvement, le président Pinera use désormais de la rhétorique surannée de « l’ennemi de l’intérieur », cher au satrape Pinochet. « Nous sommes en guerre contre un ennemi puissant, qui est disposé à recourir à la violence, qui est disposé à brûler nos hôpitaux, le métro, les supermarchés, avec pour seul but d’engendrer le plus de dommages possible », a-t-il osé déclarer. Flanqué de militaires et de hauts gradés, le chef de file de la droite conservatrice a exhorté ses compatriotes – « ceux qui ont le droit de protester », a-t-il distingué on ne sait trop comment – de « s’unir dans cette bataille. (…) Nous ne permettrons pas que les délinquants se sentent maîtres de ce pays ». Ces propos ont soulevé un tollé à gauche et jusque dans les rangs de la démocratie chrétienne, pourtant responsable du maintien en l’état du système politico-économique hérité de Pinochet.

Aux premières heures de la matinée d’hier, Santiago affichait un calme relatif, contrastant avec les déclarations belliqueuses du chef de l’État. Certains tentaient de rejoindre leur lieu de travail. D’autres encore suivaient le mot d’ordre de grève lancé par la Table d’unité sociale, composée de plusieurs syndicats et associations, qui appelle à une nouvelle journée d’action ce 23 octobre. « La première des responsabilités des manifestations survenues à Santiago incombe au gouvernement », rappelait, le 19 octobre, la présidente de la Centrale unitaire des travailleurs, Barbara Figueroa. « Le débat de fond – à savoir les abus, la peur des citoyens de perdre leur emploi et l’incapacité des politiques publiques à répondre aux besoins – ne se résoudra pas avec des états d’exception », a-t-elle tancé au micro de Radio Universidad de Chile.

Le réveil d’une société tétanisée par les années de plomb

Depuis une décennie, le Chili est ébranlé par de puissantes mobilisations qui dénoncent la marchandisation des droits basiques tels que la santé, l’éducation publique, et le système de retraites. La révolution des pingouins en 2006, la révolte des étudiants en 2011, ou encore les marches contre les fonds de pension privés ont bousculé une société tétanisée par les années de plomb. Elles ont mis en accusation un modèle économique aux fractures sociales, qui se mesurent en taux de surendettement des foyers. La Constitution de Pinochet, qui a sanctifié le néolibéralisme et qui est toujours en vigueur, est elle aussi un catalyseur d’indignation.

« Ce mouvement n’est pas près de s’achever, estime Javiera Olivares. Il n’y aura pas d’issue à cette situation tant qu’il n’y aura pas de changements structurels dans beaucoup de domaines, et à juste titre, car la démocratie souffre de légitimité. » Pour les manifestants, la démission de Pinera est désormais l’une des premières étapes.

 

Cathy Dos Santos

Publié le 20/10/2019

Peuple kurde, la tragédie sans fin

Après l’abandon des Américains, les Kurdes sont en guerre contre la Turquie. Et c’est tout l’échiquier international qui est impacté : l’UE, la Russie, Bachar el-Assad... Explications.

Par Alexandre Luca | (site regards.fr)

Mercredi 9 octobre, le Nord-Est syrien s’est rappelé à son triste sort. Celui des bombes tombant du ciel et des morts qui se comptent par centaine dans un pays en guerre depuis huit ans. L’opération « source de paix » lancée par le président turc Recep Tayyip Erdogan ne fait que commencer. Et elle vise les Kurdes, principaux alliés des puissances occidentales dans la lutte contre l’Etat islamique. En décidant quelques jours plus tôt de retirer ses troupes de la région – par un simple tweet de Donald Trump – malgré les pressions de la communauté internationale, le président américain a fait le choix d’abandonner son allié, ouvrant ainsi la porte à une intervention turque.

Erdogan n’en demandait pas tant. Le président turc a désormais le champ libre pour réaliser la zone de sécurité qu’il prône depuis des mois et ainsi repousser les Kurdes et sa faction armée, les Unités de protection du peuple qualifiées par Ankara de « terroristes », loin de sa frontière. La perspective pour le président turc d’y installer les millions de réfugiés syriens présents sur son sol est également un argument non négligeable.

Les appels de l’Union européenne et les menaces de Trump n’y feront rien. « Erdogan est un élément incontournable de la région que personne ne peut sous-estimer. Trump peut évidemment faire des menaces, mais en réalité, il ne peut se passer de la Turquie comme acteur important de l’Otan, abonde Dominique Vidal, historien spécialiste du Moyen-Orient. La Turquie a également un "gentleman’s agreement" avec la Russie, et elle est l’un des rares pays qui ne participent pas aux sanctions de l’Iran. Quoique fasse Erdogan, il bénéficie d’alliances qui vont au-delà des réactions épidermiques liées à l’intervention militaire actuelle. » Sûr de sa force, le président turc a promis qu’il irait jusqu’au bout lors d’un discours à Istanbul vendredi 11 octobre. « Nous continuerons notre combat », a-t-il martelé, n’en déplaise à la communauté internationale. Sur le plan intérieur, Erdogan est également plus fragile qu’il n’y paraît. Cette intervention militaire, il en a aussi besoin pour redorer son blason après ses défaites aux élections municipales à Istanbul et Ankara de juin dernier.

Poutine, le grand gagnant ?

Abandonnés sur le terrain et en grandes difficultés face à l’armada turque et ses alliés de l’armée nationale syrienne issue de la rébellion et de factions islamistes, les Kurdes, eux, ont décidé de se tourner vers Bachar el-Assad. « Nous savons que nous devrons faire des compromis douloureux », mais « entre les compromis et le génocide de notre peuple, nous choisirons la vie », s’est justifié Mazloum Abdi, haut commandant des Forces démocratiques syriennes (FDS), majoritairement composées de Kurde, auprès de Foreign Policy.

De quoi remettre le régime, et son allié russe, au centre du jeu. « L’objectif pour Bachar el-Assad est de regagner le maximum de territoire, même s’il ne fait pas le poids contre l’armée turque », résume Dominique Vidal. Pour Adel Bakawan, chercheur associé à l’Institut Français des Relations Internationales, le grand gagnant n’est autre que Vladimir Poutine : « Au moment où les Etats-Unis se retirent et perdent toute crédibilité, le président russe apparaît comme celui qui tient sa parole. Nous sommes là, à vos côtés et nous ne vous lâcherons pas ». Et l’Etat islamique dans tout ça, alors que de nombreux djihadistes ont profité de l’intervention turque pour s’évader des geôles tenues par les Kurdes ? « Une chance inespérée pour les dirigeants de l’organisation, selon Adel Bakawan, alors que les Forces démocratiques syriennes ont abandonné Raqqa », ancienne capitale du califat autoproclamé. Un constat que nuance pourtant Dominique Vidal : « Je pense que l’Etat islamique est avant tout un problème irakien, né de l’invasion américaine et de la chute de Saddam Hussein. Le terreau se situe en Irak, et tant que les Sunnites resteront marginalisés, que la corruption demeurera au sein du pouvoir, l’Etat islamique représentera toujours une menace ».

« Les Kurdes ont toujours été seuls contre tous »

La trahison diplomatique des Etats-Unis envers les Kurdes, l’histoire en a été maintes fois témoin. Et les Kurdes en ont toujours fait les frais. « Les Kurdes ont toujours été seuls contre tous. Ça n’a rien de nouveau. Cela fait un siècle que ça dure, souligne Dominique Vidal. Après la Première guerre mondiale, un état kurde était même prévu, avant d’être finalement oublié dans les négociations. Les Kurdes sont en quelque sorte les cocus de l’Histoire. »

Pour autant, sont-ils exempts de tout reproche, notamment dans le conflit qui gangrène la Syrie depuis huit ans ? « Il y a un élément très important, c’est qu’ils ont toujours fricoté avec le régime de Bachar el-Assad depuis le début du conflit, ce qui a passablement fâché beaucoup de gens et notamment les tribus arabes qui peuplent la région, confirme Dominique Vidal. Quand Alep a été assiégée, on ne les a pas vus, ce qui est une erreur majeure à mon sens. »

Alliés précieux des pays occidentaux sur le terrain, les Kurdes n’ont jamais vu leurs aspirations étatiques se réaliser. L’imaginaire collectif d’un Rojava souverain et indépendant est encore loin selon Dominique Vidal : « Quel que soit leur rôle d’allié, les revendications des Kurdes vont à l’encontre de leurs voisins, qu’il s’agisse de la Turquie, du gouvernement syrien, des intérêts irakiens et même iraniens ». Leur alliance récente avec Bachar el-Assad et les Russes pourrait-elle changer la donne ? « J’ai pu consulter un document rédigé entre les Russes, Damas et les Kurdes, révèle Adel Bakawan. Il y a une mention qui précise que la Russie donne la garantie d’une autonomie des Kurdes à l’avenir. » Pour Dominique Vidal, « il n’y a jamais d’expérience démocratique qui soit perdue. Les Kurdes de Syrie ont une base de reconstruction pour le futur ». L’Histoire en est témoin.

 

Alexandre Luca

Publié le 18/10/2019

Algérie. « Mettez-nous tous en prison, le peuple ne s’arrêtera pas ! »

Vendredi, 18 Octobre, 2019

Le régime accentue la répression et multiplie les arrestations ciblées de militants, de responsables politiques et de figures du hirak. Sans parvenir à faire refluer le mouvement populaire, à quelques semaines d’un scrutin présidentiel rejeté par la rue.

« Surveillez le pétrole, pas les étudiants ! » Sur la place des Martyrs envahie, mardi, à Alger, par une foule joyeuse et déterminée, l’atmosphère tranchait avec celle de la semaine précédente. Pas de pluie de coups de matraque, cette fois-ci, pas de rafles parmi les manifestants et un dispositif policier moins oppressant. La violence déployée contre les étudiants, le 8 octobre, avec des dizaines d’arrestations, n’a pas eu l’effet d’intimidation escompté : au contraire, elle a suscité la colère et l’indignation jusque dans les rangs des indifférents et des indécis, provoquant un net regain de mobilisation. Rejoint par des milliers de citoyens révoltés par la pression répressive qui va crescendo depuis la fin du mois de juin, ce défilé estudiantin avait des allures de vendredi. « Emmenez-nous tous en prison, le peuple ne s’arrêtera pas ! » chantaient les jeunes protestataires, exigeant la libération des leurs arrêtés au fil des marches et celle de tous les prisonniers politiques. Parmi les portraits brandis par la foule, un visage se détachait : celui de Yasmine Dahmani, 22 ans, étudiante en droit, incarcérée depuis un mois à la prison d’El-Harrach. Arrêtée le 17 septembre, toujours en attente de son procès, elle est devenue une icône de la révolte. Comme Jawad Belkacem, un jeune activiste d’Oran interpellé dans la marche de vendredi dernier, jugé en comparution immédiate et condamné à une année de prison ferme, assortie d’une amende de 220 000 dinars (1 650 euros). Dans sa ville, les étudiants ont choisi le ton de l’humour pour défendre leur camarade : « Talgou Jawad, ma baach el cocaïne ! » (« Relâchez Jawad, il n’a pas vendu de cocaïne ! ») Référence sarcastique au scandale consécutif à la saisie l’an dernier, en rade d’Oran, de 700 kg de cocaïne, avec la mise en cause d’innombrables officiels, jusqu’au sommet de l’appareil sécuritaire.

De marches hebdomadaires en mobilisations motivées par la contestation de projets de loi, comme celui qui prévoit de livrer le secteur des hydrocarbures aux multinationales étrangères (voir ci-contre), le mouvement populaire, loin de refluer sous l’effet de la répression, prend désormais un rythme quasi quotidien et une empreinte sociale plus affirmée. Avec, toujours, une claire détermination à libérer le peuple algérien des lois et choix liberticides du pouvoir. Hier encore, les familles des détenus politiques et d’opinion manifestaient devant le tribunal de Sidi M’Hamed, au centre d’Alger, aux cris de « Libérez les otages ! »

Chaque jour apporte son lot de procès et de condamnations

Depuis sa cellule, cette semaine, le vieux Lakhdar Bouregaâ, héros de la guerre d’indépendance et fondateur du Front des forces socialistes (FFS), faisait savoir à ses avocats qu’il refuserait toute démarche en faveur de sa libération tant que de jeunes protestataires resteraient derrière les barreaux. Arrêté le 29 juin dernier devant son domicile, cet ancien officier de l’Armée de libération nationale est poursuivi pour « participation, en temps de paix, à une entreprise de démoralisation de l’armée »… Même chef d’inculpation pour Karim Tabbou, porte-parole de l’Union démocratique et sociale (UDS) et figure du hirak, placé une première fois en détention le 12 septembre, relâché la semaine suivante avant d’être aussitôt réexpédié en prison. Mais, quand elle est aux ordres, la justice sait varier les motifs pour couvrir l’arbitraire. Hakim Addad, Djalal Mokrani, Ahmed Bouider, Kamel Ouldouali et Massinissa Aissous, des militants du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ) arrêtés le 4 octobre, sont ainsi poursuivis pour « incitation à attroupement et atteinte à la sécurité de l’État ». Leurs camarades Karim Boutata et Ahcene Kadi, interpellés quelques jours plus tôt, sont accusés d’« incitation à l’atteinte à l’intégrité territoriale par diffusion des vidéos sur Facebook » et de « port de pancartes et slogans attentatoires à l’unité nationale ».

Combien d’opposants, de révoltés dans les geôles du régime ? La Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH) a recensé 111 incarcérations de militants et marcheurs depuis le 21 juin, date à laquelle le pouvoir s’est engagé dans une stratégie d’arrestations ciblées visant d’abord les porteurs de drapeaux amazighs (berbères), puis les responsables politiques et finalement tous les visages connus du hirak. « C’est un décompte approximatif : chaque jour apporte son lot d’arrestations, de procès, de condamnations. La capitale est la plus touchée, mais aucune région n’est épargnée et, dans les zones les plus reculées, des arrestations passent inaperçues, avec, parfois, des motifs d’inculpation maquillés », résume Saïd Salhi, président de la LADDH. Pour ce militant, cette stratégie est vouée à l’échec : « Un travail de profilage et de fichage est engagé depuis huit mois. En ciblant les têtes qui émergent, le pouvoir espère semer la peur et décapiter le hirak. Mais les Algériens se sont définitivement libérés de la peur le 22 février et il est impossible de décapiter un mouvement horizontal et pacifique, sans chefs, sans représentants, sans appels ni mots d’ordre centralisés. »

Aucun opposant de poids ne semble prêt à jouer le jeu

En dépit de ce rapport de forces conforté chaque semaine depuis huit mois par la rue, les hommes du pouvoir s’accrochent, signent des contrats de gré à gré, tentent de passer en contrebande des lois stratégiques. Ils s’obstinent, invectivent les protestataires et menacent encore. À commencer par le chef d’état-major des armées, Ahmed Gaïd Salah, qui enchaîne, au fil de sa tournée des casernes, des discours de politique générale dignes d’un chef d’État ou de gouvernement. Le vieux général affecte des postures toujours plus martiales, à mesure qu’approche le 12 décembre, date supposée d’un scrutin présidentiel contesté. En visite, mardi, au siège du commandement des forces navales, à Alger, il s’en est pris sur un ton furieux à ceux qui tentent « d’entraver ce processus électoral décisif ou d’influencer la conscience du peuple algérien ». Fidèle à sa rhétorique de la main étrangère, il a fustigé une « minorité dépourvue de patriotisme » faisant « usage de mensonges ». Sur le ton de la paranoïa, il a mis en garde ceux « qui font des marches pacifiques (contre) la présence de certaines parties insidieuses qui s’efforcent de surfer sur la vague de ces manifestations ». Des « entités inconnues » aux « objectifs malveillants » mobilisent « de l’argent sale afin d’amplifier le nombre de ces manifestations », a-t-il encore assuré.

Les inflexions belliqueuses de ce discours trahissent pourtant une certaine fébrilité, alors que la feuille de route établie par le pouvoir semble chaque jour plus compromise. À une semaine du dépôt des candidatures à l’élection présidentielle, aucun opposant de poids ne semble prêt à jouer le jeu. D’abord pressé de concourir, Ali Benflis s’est fait discret, ces dernières semaines. Quant à Abdelmadjid Tebboune, l’autre « candidat à la candidature », il tente de convaincre, en vain, qu’il n’est pas le « candidat du pouvoir ». « Il n’y a que des anciens premiers ministres de Bouteflika comme candidats », ironisent les Algériens, à propos de ces deux aspirants. Dans le camp islamiste, les chefs du MSP, Abderrazak Makri, et du FJD, Abdallah Djaballah, après avoir laissé entrevoir la possibilité d’une alliance avec les nationalistes, ont finalement entériné leur retrait de la course.

Quant à l’opposition rassemblée autour du pacte de l’alternative démocratique, elle plaide pour une transition ouvrant sur un processus constituant et rejette sans appel la perspective d’un scrutin propre à recycler le système. Même ceux qui voyaient dans ce scrutin verrouillé l’opportunité d’une « sortie de crise » commencent à faire défection. Cette semaine, une vingtaine de personnalités, dont Ahmed Taleb Ibrahimi, Ahmed Benbitour, Ali Yahia Abdennour et Abdelaziz Rahabi, ont lancé un appel à un « dialogue sérieux », jugeant « inconcevable d’envisager la tenue de la présidentielle du 12 décembre dans de pareilles circonstances ». La rue, elle, reste catégorique : « Makanch intikhabat maâ l’îssabat », scandent les protestataires. « Pas d’élections avec les bandits ».

Rosa Moussaoui

Publié le 14/10/2019

Syrie. Les rêves démoniaques du sultan d’Ankara

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

Le président turc poursuit sa stratégie qui s’apparente à une volonté de renaissance d’un Empire ottoman du XXIe siècle. Son but : faire de la Turquie la grande puissance régionale, incontournable pour toute solution.

Lorsque, le 20 janvier 2018, la Turquie a lancé son offensive sur la ville d’Afrin, il était évident qu’elle n’en resterait pas là. D’ailleurs, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n’a jamais caché ses véritables intentions : éradiquer totalement la résistance dirigée par les Kurdes, d’abord regroupés au sein des Forces de protection (YPG), puis dans les Forces démocratiques syriennes (FDS) dans lesquelles on trouve également des milices arabes. Déjà, à cette époque, Ankara n’avait pas eu à s’inquiéter. Membre de l’Otan où elle est une des forces militaires dominantes, elle n’a subi aucune rétorsion de la part des pays occidentaux. Plus paradoxalement, cette offensive de janvier 2018 a également été permise par l’attitude de la Russie qui, bien que contrôlant l’espace aérien de cette zone, n’a pas empêché l’aviation turque de bombarder la ville d’Afrin et les villages environnants. La stratégie d’Erdogan se dessinait ainsi petit à petit. Elle éclate au grand jour avec l’attaque massive lancée depuis lundi.

La masse des réfugiés syriens en Turquie a été instrumentalisée

L’un des buts majeurs officiellement annoncés est d’éviter que le Nord-Est syrien, le Rojava pour les Kurdes, ne devienne une base arrière permanente du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), contre lequel la Turquie mène une guerre sans merci. Ce qui cache en réalité un refus de toute solution à la question kurde. Le PKK est accusé de terrorisme, mais les dirigeants kurdes élus sont pour la plupart en prison. Selahattin Demirtas, du Parti démocratique des peuples (HDP), est passible de plusieurs dizaines d’années de prison. Sans parler de la répression féroce qui s’est abattue sur les populations du Kurdistan turc soumises à des blocus inhumains.

La rhétorique d’Erdogan est simple : les Kurdes qui défendent leurs droits et portent des revendications culturelles et progressistes, notamment celle d’une autonomie démocratique où toutes les populations – turque, kurde, arménienne – vivraient ensemble et codirigeraient l’administration, sont des bandits. Cerise sur le gâteau, cette égalité concernerait également les femmes. Un projet que combat le mal nommé Parti de la justice et du développement (AKP), qui dirige le pays mais a perdu les villes d’Ankara et d’Istanbul à l’issue des récentes élections municipales en Turquie. Quoi de mieux qu’un nationalisme mâtiné de religion pour tenter de regagner du terrain ?

Installées à Afrin et poussant vers l’est, les troupes turques ont ainsi obéré l’unification des trois cantons kurdes du Nord syrien – Afrin, Kobané et Qamichli – sous l’égide du Parti de l’union démocratique (PYD). C’était une première étape. La ville de Manbij posait un autre problème puisque, outre les combattants des FDS, se trouvaient également des militaires états-uniens, français et britanniques qu’il fallait préserver sous peine de faire capoter toute l’opération. De discussions en tractations, un compromis bancal était trouvé avec la mise sur pied de patrouilles mixtes incluant FDS et soldats étrangers. Les dirigeants kurdes, soucieux de ne donner aucun prétexte aux Turcs, acceptaient bon gré mal gré cet « accord ». Mais, comme le renard qui s’immobilise soudainement dans le poulailler, Erdogan attendait son heure, évoquant la création d’une zone tampon – idée acceptée et défendue par les États-Unis – le long de la frontière mais… côté syrien. Profitant de l’avantage que lui procure sa place au sein de l’Otan, le président turc poussait alors ses pions. Et pour bien montrer sa détermination, il annonçait l’achat prochain des redoutables missiles antiaériens russes, les S-400. Ce qui, depuis, a été fait, sans représailles aucune de la part de ses alliés !

Au milieu de la querelle entre l’Arabie saoudite et l’Iran, la Turquie d’Erdogan ambitionne d’être la puissance régionale sans laquelle rien ne peut se faire ou se défaire. D’où cette volonté de sortir du rang et d’agir de telle manière qu’elle se trouve incontournable, particulièrement dans le marécage syrien où les affrontements ne concernent plus, et depuis bien longtemps maintenant, les Syriens eux-mêmes, sauf pour mourir. Ankara l’avait bien compris, qui avait facilité le passage des djihadistes de tout poil sur son sol pour aller combattre et le pouvoir de Damas et les Kurdes. La victoire de ces derniers à Kobané au début de l’année 2015 n’était pas qu’héroïque. Elle avait montré que l’organisation dite de l’« État islamique » (EI) pouvait être vaincue. À bien des égards la victoire de Kobané a été non seulement le début de la fin pour Daech (acronyme arabe de l’EI), mais a forcé Erdogan à abandonner une tactique qui ne lui rapportait plus de gain géopolitique.

En revanche, la masse des réfugiés syriens en Turquie a été instrumentalisée pour obtenir toutes les concessions possibles de l’Union européenne, empêtrée dans une stratégie perdante en Syrie. Aujourd’hui encore, l’opération déclenchée mercredi viserait à réinstaller les 3,6 millions de réfugiés syriens actuellement sur le sol turc. Donald Trump vient ainsi, en pleine offensive, de louer l’attitude de la Turquie, sans laquelle, selon lui, des millions de personnes seraient éparpillées dans le monde. « Il veut les rapatrier », a affirmé le président américain, le 9 octobre. C’est faire d’une pierre deux coups puisque la Turquie entend ainsi rendre minoritaires les Kurdes au Rojava.

Des zones de désescalade ont été mises en place

Parallèlement, fort de son soutien aux groupes armés islamistes et djihadistes, Ankara est devenu l’interlocuteur privilégié des deux puissances soutenant Damas : la Russie et l’Iran. Le processus d’Astana, qui regroupe les trois pays, a été lancé sans l’aval des États-Unis, des Européens et des pays du Golfe. Des zones de désescalade ont été mises en place. Et on remarquera que le canton d’Afrin jouxte la région d’Idleb, dernière place forte des djihadistes en Syrie qui permet aux Turcs de jouer les juges de paix à égalité avec la Russie.

Pour que sa stratégie réussisse, Recep Tayyip Erdogan sait qu’il doit maintenir un savant équilibre dans ses relations tant avec Moscou qu’avec Washington, s’appuyant sur leurs antagonismes et leurs contradictions, aboutissant au final à ce que, au-delà des paroles, aucun pays ne mette un holà aux opérations militaires turques. Au contraire, tous tentent de saisir l’occasion pour avancer sur leur propre chemin. « Nous allons désormais défendre la nécessité d’établir un dialogue entre la Turquie et la Syrie », a ainsi précisé le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, depuis le Turkménistan.

Enfin, l’offensive turque a et aura des conséquences certaines sur le sort des prisonniers ex-combattants de Daech qu’aucun pays ou presque ne veut récupérer. Les FDS, pris sur le front, ne pourront plus les surveiller. Deux prisonniers de nationalité britannique ont été placés sous contrôle de l’armée américaine. Mais les autres ? Les rumeurs commencent déjà à circuler sur des évasions, les femmes de Daech se révoltent et on parle de bombardements des prisons (accréditant l’idée qu’Ankara règle le problème à sa manière au grand soulagement de certains États). La Turquie pourrait utiliser ce levier dans le cadre de négociations qui s’instaureront inévitablement, mais après de terribles destructions et des massacres de civils : l’aviation turque se déchaîne et, au sol, les supplétifs islamistes, anciens de l’Armée syrienne libre pour beaucoup, ne sont pas en reste.

Dans ce Moyen-Orient plus que jamais déchiré, Erdogan, celui qu’on surnomme le nouveau sultan, veut revenir à son vieux rêve d’un Empire ottoman du XXIe siècle où les minorités ne sont que des dhimmi, des populations tolérées mais sans droits, soumises aux lois du pouvoir central. Il y a un siècle, les Arméniens gênant ce projet avaient été éliminés. Sera-ce le tour des Kurdes ?

Pierre Barbancey

Publié le 11/10/2019

Ankara veut anéantir la révolution au Rojava

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Syrie. Les bombes turques s’abattaient hier sur le nord-est de la Syrie. Erdogan entend annexer la région et détruire l’administration autonome qu’y font vivre Kurdes et Arabes.

Fort de l’appui de la Maison-Blanche, il n’a pas tardé à mettre ses menaces à exécution. Hier, Recep Tayyip Erdogan a annoncé le début d’une opération militaire planifiée de longue date dans le nord-est de la Syrie contre les Forces démocratiques syriennes (FDS) fédérant les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) et leurs alliés arabes. À l’esprit de revanche, le président turc ajoute le cynisme : cette offensive, la troisième depuis 2016, est baptisée « Sources de la paix ». Objectif affiché par Ankara : débarrasser la région des YPG, désignées comme des « terroristes » ; annexer, à l’est de l’Euphrate, une bande de territoire longue de 120 km et profonde d’une trentaine de kilomètres, entre les villes de Tal Abyad et Ras al-Aïn, cibles, dès hier, des bombardements aériens et des tirs de l’artillerie turque.

Un vivier de mercenaires islamistes

Dans ces zones, des milliers d’habitants fuyaient comme ils le pouvaient, en voiture, à moto et même à pied, les villages pilonnés. « Les avions de guerre turcs ont commencé à mener des frappes aériennes sur des zones civiles, il y a une forte panique parmi les gens », alertait dans l’après-midi Mustafa Bali, un porte-parole des FDS.

Cette agression est la conséquence directe du feu vert donné lundi par le président Donald Trump à son homologue turc, qui le pressait d’ouvrir la voie à l’annexion d’une partie du territoire syrien, au prétexte de créer une « zone de sécurité » frontalière. La Maison-Blanche ne s’est pas contentée d’annoncer le retrait des troupes américaines déployées dans le cadre de la Coalition internationale anti-Daech en appui aux FDS, qui ont joué un rôle décisif dans le démantèlement du « califat » territorial de l’« État islamique » (EI). Elle confiait à Ankara, dans le même mouvement, la responsabilité des 12 000 terroristes (dont 2 000 étrangers) capturés par les FDS dans les combats contre l’EI et détenus sous leur garde dans les prisons du nord-est de la Syrie. Un dangereux vivier de mercenaires pour Erdogan, prêt à mettre ces djihadistes, qui ont longtemps bénéficié de ses complicités, dans la balance de sa politique de chantage vis-à-vis de l’Occident, de l’Europe en particulier (voir ci-contre). « Un jour, lorsque la Turquie utilisera ces combattants de l’EI comme une menace pour l’Europe et le monde (…), nous rappellerons à ceux qui ont fait confiance à la Turquie pour gérer leur détention que leur silence en était la principale raison », a prévenu Mustafa Bali.

Erdogan assume l’usage de supplétifs islamistes, chargés des basses besognes dans les zones que l’armée turque occupe déjà à l’ouest de l’Euphrate. Il se flatte de bénéficier, pour cette incursion, d’une « Armée nationale syrienne » recyclant en fait des milliers de « rebelles » islamistes. Le Front al Nosra, la branche syrienne d’al-Qaida, se félicitait d’ailleurs hier, par la voix de l’un de ses chefs, Abu Mohammad Al Jolani, de cette invasion turque.

Les brusques annonces de Trump, lundi, ont suscité la stupéfaction. Elles ont pris de court le département d’État comme le Pentagone, où l’on redoute les conséquences potentiellement incendiaires, pour toute la région, du retrait américain et de l’incursion turque. « Nous ne soutiendrons pas d’opération turque dans le nord de la Syrie », a prévenu le porte-parole du département de la Défense, Jonathan Hoffman, en mettant en garde contre les « risques » induits par une « action unilatérale ». Empêtré dans la procédure de destitution qui le vise, Donald Trump affectait entre-temps de manœuvrer en recul, en se disant prêt à « détruire complètement l’économie turque » si Ankara devait « dépasser les limites ». De quoi semer la consternation parmi les alliés des forces kurdes qu’Erdogan promet de détruire…

Ambiguïtés russes

Hier soir, alors que s’égrenait déjà le macabre décompte des victimes civiles, Paris condamnait « très fermement » l’offensive turque, tout en annonçant son intention de saisir le Conseil de sécurité des Nations unies avec l’appui de « la plus grande coalition » possible. Même ton à Bruxelles : « La Turquie doit cesser l’opération militaire en cours. Elle ne donnera pas de résultat. Et si le plan de la Turquie est la création d’une zone de sécurité, n’attendez pas de financement de l’Union européenne », a prévenu le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

Plus ambiguë, la Russie dénonçait par la voix de son chef de la diplomatie, Serguei Lavrov, les « contradictions » et le « jeu dangereux » de Washington. Lors d’un entretien téléphonique, Vladimir Poutine invitait son homologue turc, avant les premiers raids aériens, à « bien réfléchir » aux conséquences de ses menées en Syrie. Le rapprochement mis en scène par les deux hommes explique cette prudence : Ankara et Moscou cultivent depuis deux ans des relations politiques, commerciales et militaires de plus en plus étroites, avec des répercussions équivoques sur le complexe échiquier syrien. Chacun joue sa partie. Erdogan, lui, table sur une occupation durable, voire définitive du nord-est syrien, qui lui offrirait le contrôle de l’ensemble des régions kurdes (turque, syrienne, irakienne), tout en gardant l’œil sur le Kurdistan iranien. Il est décidé à anéantir, au passage, une expérience politique révolutionnaire et les espoirs de paix qu’elle porte : celle de l’administration autonome du nord et de l’est de la Syrie. Au Rojava, Kurdes et Arabes, tournant le dos aux divisions confessionnelles et communautaires, tentent de donner corps à un projet de société laïque, démocratique, égalitaire. Aux antipodes de la dictature islamo-conservatrice qui sème la terreur en Turquie.

 

Rosa Moussaoui

Publié le 28/09/2019

Maroc. Hajar Raïssouni, plume libre et cœur brisé

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

Journaliste au quotidien Akhbar Al Yaoum, la jeune femme est poursuivie pour « avortement illégal ». Le Palais lui fait payer ses sympathies pour les révoltés du Rif.

C’est l’un des procédés favoris du Palais, l’un des plus exécrables aussi : étaler sur la place publique et dans les prétoires l’intimité supposée des opposants pour les salir et les discréditer aux yeux d’une société réputée conservatrice. Entre manigances policières, instrumentalisation de la justice et répression politique, l’affaire Hajar Raïssouni en est encore une lamentable illustration. Cette journaliste de 28 ans comparaissait, lundi, devant le tribunal de première instance de Rabat : elle est poursuivie pour « relations sexuelles hors mariage » et « avortement illégal », des délits passibles de prison ferme dans le Maroc de Mohammed VI.

Un « traitement inhumain » relevant de la « torture » !

Sa vie a basculé le 31 août 2019, lorsque, sortant d’une consultation de gynécologie à Rabat, elle était brutalement interpellée par six policiers en civil, avec son compagnon, un Soudanais, militant de la défense des droits humains. Unis religieusement, tous deux devaient officialiser cette semaine leur mariage civil… Pris comme le couple dans l’engrenage de cette machination policière et judiciaire, le médecin qui a ausculté et soigné la jeune femme, ainsi que deux membres du personnel médical qui l’assistaient. Tous démentent avoir pratiqué une IVG et parlent d’une intervention chirurgicale urgente pour stopper une hémorragie. La jeune femme, elle, a été soumise contre son gré, sur ordre de la police, à un examen médical long et douloureux, sans anesthésie, au motif d’une expertise confiée à un hôpital, après son arrestation. Un « traitement inhumain » relevant de la « torture ! » s’insurgent ses avocats, qui n’excluent pas le dépôt d’une plainte.

Depuis, Hajar Raïssouni est incarcérée à la prison d’El Arjat, près de Salé, et son sort suscite un exceptionnel élan de solidarité au Maroc, où la question des libertés individuelles nourrit depuis 2011 de vifs débats. Le jour de sa comparution, paraissait même un manifeste par lequel 490 signataires, en référence à l’article 490 criminalisant les relations sexuelles hors mariage, affirmaient avoir enfreint la loi. « La culture du mensonge et de l’hypocrisie sociale génère la violence, l’arbitraire, l’intolérance. Ces lois, liberticides et inapplicables, sont devenues des outils de vengeance politique ou personnelle », affirme cette pétition ouverte aux hommes. Démarche inédite, à maints égards salutaire, mais ambiguë : signé par certaines personnalités proches du roi, ce texte tend à diluer la responsabilité du Palais dans le maintien d’une législation rétrograde. Mais surtout, il minore la dimension proprement politique de l’attaque orchestrée contre Hajar Raissouni, prise pour cible pour ses écrits et pour sa parenté avec des opposants déclarés à la monarchie.

« Elle travaille pour le quotidien arabophone Akhbar Al Yaoum, un des rares journaux indépendants au Maroc. C’est une journaliste politique qui couvre des sujets épineux, portant sur les violations des droits humains. Elle a suivi le mouvement du hirak dans le nord du Maroc, qui a fait l’objet d’une répression féroce. Elle était surveillée de très près. Ce n’est d’ailleurs pas la première journaliste à être jugée pour des faits sans rapport apparent avec son travail : Ali Anouzla pour “terrorisme”, Hicham Mansouri pour “adultère”, Taoufik Bouachrine pour “viol aggravé” », résume la journaliste Aida Alami.

C’est un fait : Hajar Raïssouni n’a jamais dissimulé ses sympathies pour le mouvement populaire qui a embrasé, il y a trois ans, le Rif, sa région d’origine. Elle a d’ailleurs récemment signé une série d’entretiens avec le père de Nasser Zefzafi, porte-voix du hirak injustement condamné à vingt ans de prison. Par-delà ses articles, elle n’hésitait pas à commenter librement, sur les réseaux sociaux, l’actualité politique.

Cible lui aussi de harcèlement judiciaire, poursuivi, avec six autres journalistes, pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État », l’historien Maati Monjib, fondateur de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation, insiste sur les usages politiques de ces affaires supposées de « mœurs » qui ont déjà brisé des vies et des carrières politiques. « Ces attaques atteignent plus durement les femmes dans une société patriarcale où elles sont tenues pour des gardiennes de la tradition, dépositaires de l’honneur familial », résume-t-il.

Régler son compte à toute cette famille d’opposants

En garde à vue, elle en témoigne dans un texte adressé à son journal, Hajar Raïssouni a été longuement interrogée sur ses oncles. Le premier, Ahmed Raïssouni, est un prédicateur islamiste hostile au pouvoir royal, qui a pris l’an dernier la tête de l’influente Union internationale des oulémas musulmans (UIOM). Le second, Souleymane Raïssouni, est un éditorialiste à la plume aiguisée, aux convictions ancrées à gauche, rédacteur en chef d’Akhbar Al Yaoum. Quant au cousin de la jeune journaliste, Youssef Raïssouni, il est secrétaire général de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH).

« Avec cette affaire montée de toutes pièces par son cabinet noir, le makhzen veut régler son compte à cette famille d’opposants, analyse Maati Monjib. La diffamation est devenue la première arme de ce régime, mais c’est une arme à double tranchant. En recourant à des procédés aussi immoraux, le régime prend le risque d’attiser contre lui une colère latente. » Hajar Raïssouni se savait menacée. Dans sa geôle, la jeune femme aux traits doux, aux airs encore adolescents, attend le verdict prévu lundi. À ses proches qui lui rendent visite, elle fait cette déchirante confidence : « Je vais vers mon destin le cœur brisé et la tête haute. »

 

Rosa Moussaoui

Publié le 24/09/2019

Algérie : les discours du général

par Akram Belkaïd, (site mondediplo.net)

Les Algériennes et les Algériens connaissent avec exactitude le nombre de fois où la population est sortie dans la rue en fin de semaine pour « vendredire » (1), c’est-à-dire participer à la grande manifestation hebdomadaire contre le régime. Depuis le 22 février, chaque vendredi — jour de week-end en Algérie —, ils sont ainsi des dizaines de milliers à défiler à travers le pays pour clamer, entre autres, « un État civil, pas un État militaire ! » et pour exiger un vrai changement de système politique. Le 13 septembre, le seuil symbolique des trente vendredis d’affilée était atteint. Trente fois aussi pour les étudiants qui, eux, « mardisent », autrement dit qui battent le goudron tous les mardis. Par contre, le décompte n’est guère aisé en ce qui concerne les innombrables discours officiels et autres « allocutions d’orientation » prononcés par M. Ahmed Gaïd Salah (AGS), général de corps d’armée, chef d’état-major, vice-ministre de la défense et, ceci expliquant cela, véritable homme fort du pays depuis la démission forcée (par l’armée) de M. Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril.

L’officier supérieur ne cesse de prendre la parole, une à trois fois par semaine, et ses interventions sont toujours très médiatisées, notamment par les médias étatiques. Une logorrhée jamais entendue dans un pays où l’armée détient certes le pouvoir depuis l’indépendance, mais en préférant, d’ordinaire, le silence. Et quand le général parle, on l’écoute. Le 2 septembre, « en visite de travail et d’inspection dans la quatrième région militaire » (Ouargla, est du pays), il estimait « opportun de convoquer le corps électoral le 15 du mois de septembre afin que l’élection [présidentielle] se tiennent dans les délais fixés par la loi (2). » Une suggestion appliquée immédiatement par le président post-intérimaire Abdelkader Bensalah, dont le mandat a été prolongé de fait après l’annulation du scrutin du 4 juillet. Comme suggéré par le chef d’état-major, le corps électoral a été convoqué et la date de l’élection présidentielle fixée au jeudi 12 décembre 2019…

Ce scrutin, dont ne veulent pourtant pas une grande partie des Algériens, car pour eux cela signifierait une reconduction pure et simple « du système », est le cheval de bataille du général. Pour lui, « ces élections seront une véritable opportunité pour accomplir la volonté populaire et la traduire concrètement à travers l’élection d’un président de la République qui jouira de la légitimité requise et de la confiance du peuple » (26 août). Chaque discours est l’occasion de fustiger les demandes « irrationnelles et irréalisables » (20 mai) des réfractaires. Pour AGS, il n’est donc pas question de bouleverser le système puisque « le peuple a obtenu ce qu’il voulait lorsque le président de la République [Abdelaziz Bouteflika] a présenté sa démission » (10 avril). D’où le refus de toute autre proposition de sortie de crise car cela ne constituerait, selon lui, qu’une « propagande et des idées sournoises » (2 septembre) ainsi qu’une « alternative nihiliste, stérile et sans perspective, qui expose la sécurité et la stabilité de l’Algérie à d’innombrables périls » (11 septembre).

Le message est clair et celles et ceux qui revendiquent autre chose, notamment l’élection d’une Assemblée constituante ou la mise en place d’une période de transition destinée à réformer en profondeur les institutions, en prennent pour leur grade : « des voix fourbes dont les intentions malveillantes sont bien connues et qui n’ont d’autres objectifs que l’aboutissement de leurs intérêts étroits et ceux de leurs maîtres » ou bien « des conspirateurs aventuriers »,« des égoïstes (...) qui excellent dans la diffamation et la médisance et tentent vainement d’induire en erreur l’opinion publique » (3 septembre), ou encore des « promoteurs d’une période de transition (…) qui tentent d’imposer des conditions irréalisables en faisant la promotion de l’idée de la négociation au lieu du dialogue et de la désignation plutôt que l’élection » (26 août).

Le chef d’état-major en veut particulièrement à celles et ceux qui appellent à une négociation directe entre la société civile et l’armée, comme cela s’est passé au Soudan, engagé désormais dans une transition. Il rejette donc « l’appel lancé par certains partis politiques pour dialoguer voire négocier directement avec l’institution militaire en s’inspirant des expériences de certains pays de la région dans la gestion des crises » (2 septembre). L’Algérie imitant le Soudan ? Impossible pour le général. Son pays « avec son illustre histoire, son vaillant peuple et ses positions leaders et immuables, est l’exemple à suivre et non pas le contraire » (idem). Les manifestants qui brandissent le drapeau amazigh (berbère) sont, eux aussi, pointés du bâton, l’Algérie n’ayant, selon le premier des officiers supérieurs, « qu’un seul drapeau pour lequel sont morts des millions de martyrs (…) et qui représente sa souveraineté, son indépendance et son intégrité territoriale et populaire » (19 juin).

Un mot revient sans cesse dans les diatribes de M. Gaïd Salah. Il s’agit de la « ‘içaba » (bande, clique ou coterie). Employé dès le mois de mars, il a d’abord désigné l’entourage de l’ex-président Bouteflika qui œuvrait en coulisses à empêcher sa démission réclamée par la population puis, après un retournement d’alliance spectaculaire, par le chef d’état-major lui-même. Cette bande continuerait de « conspirer secrètement et en public (…) en s’appuyant sur ses acolytes disséminés dans les structures des différentes institutions de l’État » (2 septembre). La ‘içaba, où figurent des officiers supérieurs, d’anciens ministres et hauts-responsables, désormais pour la plupart derrière les barreaux, est accusée de tous les maux du pays à commencer par la corruption. Mais, se félicite le général, la justice algérienne a « recouvert ses pleines prérogatives » et agit « en toute liberté, sans contraintes aucunes, sans pressions ni ordres, pour entamer des poursuite judiciaires contre la bande impliquée dans les affaires de détournement de fonds publics et d’abus de pouvoir pour s’enrichir illégalement » (10 avril). Quant aux mandats de dépôts et détentions préventives infligés aux prévenus soupçonnés de corruption, il s’agit d’une « sanction équitable qui leur a été infligée par la force de la loi, du droit et de l’équité » (4 juillet). À l’inverse, les discours du vice-ministre de la défense n’évoquent guère les manifestants et encore moins les militants et personnalités politiques arrêtés pour leurs opinions et dont certains sont accusées par la justice « d’atteinte au moral de l’armée ». Quant aux étudiants protestataires, le général leur a simplement souhaité une « rentrée universitaire réussie et prometteuse, leur permettant d’acquérir le savoir, d’élever leur niveau cognitif et scientifique et de mettre les jalons d’un avenir professionnel prometteur » (12 septembre).

Au fil des semaines, la bande est accusée de manipuler les manifestants, AGS appelant les Algériens à « se prémunir contre les mensonges répétés et continus qu’adopte, avec impertinence, cette horde égarée qui veut imposer sa vision altérée à la majorité du peuple algérien » (2 septembre). Le terme « chardhima » ou « chirdhima » qui signifie groupe, groupuscule ou section mais que la traduction officielle désigne par « horde », est devenu lui aussi incontournable. À Alger, de mauvais esprits relèvent d’ailleurs que, dans le Coran, ce mot est employé par Pharaon pour désigner les Juifs qu’il entend persécuter (3).

Bien entendu, et pour ne pas déroger au registre habituel du pouvoir algérien toujours prompt à dénoncer « la main de l’étranger », les manifestants opposés au scrutin présidentiel sont accusés d’être autant manipulés par la bande et la horde que par des intérêts extérieurs. Lesquels ? Le général ne les nomme jamais mais dénonce les tentatives d’ingérences « de certaines parties étrangères, partant de leurs antécédents historiques » avec l’Algérie (10 avril). Une mise en cause à peine voilée de la France, ancienne puissance coloniale que M. Gaïd Salah, ancien maquisard de l’Armée de libération nationale (ALN) est d’autant moins enclin à porter dans son cœur qu’il suspecte ses dirigeants de sympathies pour l’ancienne équipe au pouvoir. Quoi qu’il en soit, les Algériens sont avertis que leur pays « a été et restera visé par ses ennemis qui ne veulent pas de sa prospérité économique, sociale, scientifique et technologique » (2 septembre).

Toutes ces mises en garde n’ayant eu guère d’effet sur le Hirak (mouvement populaire de contestation), le vice-ministre de la défense a finalement demandé à la gendarmerie d’empêcher les manifestants de converger vers la capitale pour vendredire. Verbatim : « Nous avons constaté sur le terrain que certaines parties, parmi les relais de la bande, aux intentions malveillantes, font de la liberté de déplacement un prétexte, pour justifier leur dangereux comportement, qui consiste à créer tous les facteurs qui perturbent la quiétude des citoyens, en drainant chaque semaine des citoyens issus de différentes wilayas [départements] du pays vers la capitale, afin d’amplifier les flux humains, dans les places publiques, avec des slogans tendancieux qui n’ont rien d’innocent » (18 septembre).

Pour nombre d’Algériens, ces propos annoncent une répression accrue, notamment sur le plan judiciaire, contre la contestation populaire. Et d’aucuns de rappeler que le général n’a jamais fait corps avec l’exigence démocratique. En février, alors que débutaient les premières protestations, il avait menacé de représailles les manifestants qui s’opposaient à un cinquième mandat de M. Bouteflika en les qualifiant d’ « ingrats et d’ennemis de l’intérieur » (15 février). Il jugeait alors inacceptable « que des Algériens soient poussés vers l’inconnu à travers des appels douteux chantant en apparence la démocratie mais qui, en vérité, poussent des égarés vers des sentiers peu sûrs qui ne servent pas l’intérêt du pays ni son avenir prospère » (26 février). C’était l’époque où M. Gaïd Salah était encore loyal vis-à-vis de celui qui lui avait évité une mise à la retraite en 2002 pour en faire un obligé et un allié. Un temps révolu où le général expliquait qu’il n’y avait pas d’autre tuteur pour l’armée « que les orientations de son excellence le moudjahid, le président de la République » (27 juillet 2018). Depuis, la donne a changé et le chef d’état-major qui a poussé « fakhamatouhou » (son excellence) vers la sortie et qui assure n’avoir « aucune ambition politique mis à part servir [son] pays » (22 mai) est devenu, comme la première composante de son nom l’indique, le commandant (ou meneur) du pays.

 

Akram Belkaïd

Publié le 16/09/2019

En Tunisie, une démocratisation bien réelle et si fragile

Dans un scrutin très incertain, sept millions de Tunisiens doivent choisir, dimanche 15 septembre, entre 26 candidats pour le premier tour de l’élection présidentielle.

  • Thierry Brésillon (à Tunis), (site la-croix.com)

 

Une atmosphère de liberté égaye la Tunisie à la veille du premier tour de l’élection présidentielle qui se tiendra dimanche 15 septembre. Depuis le début du mois, les 26 candidats prétendant à la succession du président Beji Caïd Essebsi, décédé le 25 juillet dernier, défendent leur choix et exposent leurs doutes sans crainte de représailles.

Cette atmosphère particulière demeure une conquête du printemps arabe de 2011, qui ne souffle plus désormais que sur la Tunisie. Le week-end dernier, près de trois millions de téléspectateurs – dans un pays qui compte sept millions d’électeurs – ont suivi les trois débats successifs réunissant les candidats.

Certains cafés avaient même sorti les grands écrans devant un public captivé comme pour un match de foot. « C’est une première en Tunisie, j’ai éprouvé la même émotion qu’au soir des premières élections démocratiques en octobre 2011, se réjouit Larbi Chouikha, professeur à l’Institut de presse et membre, en 2011, de l’instance chargée de la réforme des médias. Mis sur un pied d’égalité, les candidats ont dévoilé leurs limites, leur tendance à la langue de bois ou leur connaissance du sujet. »

Les candidats interdits d’affiche

Placé en détention provisoire, le candidat Nabil Karoui manquait toutefois à l’affiche (lire ci-contre). Depuis qu’un sondage, en juin 2019, l’a placé en tête des intentions de vote, le premier ministre sortant et candidat Youssef Chahed le considère comme le plus gros obstacle dressé sur sa route vers le Palais de Carthage. Le 18 juin, le gouvernement avait déjà fait voter des amendements à la loi électorale visant à l’exclure ; en vain, le président défunt ne les ayant pas promulgués.

Également absent des débats, Slim Riahi, autre homme d’affaires en politique, lui aussi en délicatesse avec la justice pour blanchiment d’argent. Candidat depuis la France, il a expliqué dans un entretien télévisé, la semaine dernière, comment le chef du gouvernement avait dicté des décisions de justice pour obtenir son soutien politique.

C’est que Youssef Chahed s’est fait beaucoup d’ennemis depuis qu’il s’est affranchi de la tutelle de Béji Caïd Essebsi, au printemps 2017. Y compris son propre ministre de la défense, Abdelkrim Zbidi. Lui-même candidat, intronisé par l’entourage du président comme son successeur, ce dernier accuse le chef du gouvernement non seulement d’utiliser les moyens de l’État pour faire campagne, mais aussi d’avoir tenté un coup d’État médical avec la complicité du Parlement, le 27 juin, alors que Béji Caïd Essebsi était hospitalisé suite à un grave malaise.

« J’aurais placé deux chars devant l’entrée du Parlement pour empêcher ce coup d’État institutionnel », s’est vanté Abdelkrim Zbidi. L’utilisation d’images des généraux lors de son meeting à Monastir, dimanche 8 septembre, et la présence à ses côtés de l’ancien chef d’état-major Rachid Ammar – qui a contribué à faire fuir le président Ben Ali en 2011 – ont renforcé l’impression qu’il était le candidat implicite de l’institution militaire. Une immixtion inédite dans la vie politique tunisienne.

Un climat de soupçons

L’enjeu de cette guerre au sommet ? Le contrôle de l’appareil d’État, avec à la clé la protection des clans d’affairistes concurrents et l’influence sur la justice. « Pour certains, l’élection est une lutte existentielle. Dans un tel climat de soupçons réciproques, ils pourraient ne pas reconnaître les résultats s’ils ne figurent pas au second tour et provoquer une crise politique », s’inquiète Michael Ayari, analyste pour International Crisis Group.

Le spectacle déroute les Tunisiens. « Personne ne nous explique dans quelle situation nous sommes », se désespère Souad Ayari, qui vit de petits métiers dans la banlieue de Tunis et s’apprête à voter Nabil Karoui considéré, avec ses largesses, comme un homme de bien. « Mais nous allons voter sans être convaincus », ajoute-t-elle.

« J’ai d’abord pensé boycotter, confie un militant écologiste à Gabès, déjà engagé à gauche avant la révolution, mais finalement je vais voter pour le candidat Kais Saied, le seul à proposer d’inverser la pyramide du pouvoir pour remonter la volonté populaire de la démocratie locale jusqu’au pouvoir central, alors que la démocratie représentative a éliminé le rôle du peuple. » Sans affiche ni coup d’éclat, ce professeur de droit constitutionnel à la fois conservateur et révolutionnaire séduit un public jeune, en quête de rupture politique. Il figure aussi parmi les favoris.

« J’ai peur d’un recul démocratique »

Héritière assumée de l’ancien régime de Ben Ali, farouchement anti-islamiste, Abir Moussi capitalise, elle, sur la dégradation du niveau de vie dont souffrent les plus modestes. « C’est vrai que le départ du RCD [parti dissout du président Ben Ali, NDLR] est la meilleure chose de cette révolution. Pourtant, si Abir Moussi le ramène mais que nous retrouvons la vie d’avant, je vote pour ! », clame Mohsen Ayari, gardien dans une carrière.

« J’ai peur d’un recul démocratique, confie enfin Selim Kharrat, président d’Al Bawsala, une association œuvrant pour la transparence de la vie politique. Beaucoup de candidats veulent réviser la Constitution pour renforcer le rôle du président, restreindre la liberté des associations, abandonner la décentralisation. La Tunisie est en convalescence, elle a besoin de renforcer son système immunitaire pour consolider sa démocratie. Malheureusement, les contre-pouvoirs ne sont pas encore assez forts… »

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Le calendrier électoral bousculé

La Tunisie compte 11,5 millions d’habitants et 7 millions d’électeurs.

La mort du président Béji Caïd Essebsi, le 25 juillet 2019, a obligé à avancer le premier tour de l’élection présidentielle au 15 septembre au lieu du 17 novembre.

Les élections législatives du 6 octobre se trouvent prises en sandwich entre le 1er et le 2e tour de la présidentielle qui devra se tenir avant le 25 octobre.

L’inflation a été de 6,8 % au premier semestre 2019

Le dinar a perdu 45 % de sa valeur par rapport à l’euro en cinq ans.

Le PIB par habitant a chuté de 20 % entre 2014 et 2018.

Le taux de chômage est de 15,3 %. Pour les diplômés de l’enseignement supérieur, il est de 16,5 % pour les hommes et 38,3 % pour les femmes.

Publié le 12/09/2019

Espagne : à quoi jouent Podemos et les socialistes ?

Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Trois ans que les gouvernements espagnols tombent les uns après les autres. Quatre mois que la gauche cherche une solution à cette question : une coalition PSOE/Podemos ou pas ?

Regards. Depuis 2015, les Espagnols se sont rendus trois fois aux urnes pour des élections générales (l’équivalent des législatives), n’offrant jamais de majorité absolue à aucun parti. Et à chaque fois, les fragiles coalitions de droite ou de gauche ont fini par tomber. L’Espagne est-elle devenue ingouvernable ?

Héloïse Nez. Une des grandes différences du système politique espagnol par rapport au français, c’est qu’il n’y a pas de second tour. Depuis le retour de la démocratie, deux grands partis alternaient au pouvoir, le PP à droite et le PSOE à gauche, soit en ayant obtenu la majorité absolue soit en faisant alliance avec un petit parti nationaliste. Depuis 2014, de nouveaux partis ont émergé – Ciudadanos, Podemos, Vox – et plus aucun parti n’arrive à avoir de majorité absolue. Cela suppose de faire des alliances pour gouverner, et c’est là que le bât blesse, car ces alliances sont devenues plus difficiles, notamment parce que ces nouveaux partis ont émergé pour contester le bipartisme.

Les dernières élections générales ont eu lieu en avril dernier. Depuis, le socialiste Pedro Sanchez n’arrive pas à former un gouvernement. Il a jusqu’au 23 septembre pour être investi, faute de quoi de nouvelles élections seront organisées. Que se passe-t-il ?

Si on regarde le panorama politique qui est sorti des urnes en avril, les socialistes sont arrivés en tête, sans possibilité de gouverner seuls. Il leur faudrait donc le soutien de Podemos et l’abstention des nationalistes basques (PNV) et de la gauche indépendantiste catalane ERC (abstention que ces derniers sont prêts à lui accorder). De leur côté, les « trois droites » – le PP, Ciudadanos et Vox – n’ont pas les moyens de former une majorité. Pourquoi ça coince à gauche ? D’abord parce qu’en mai, il y avait des élections municipales, régionales et européennes, et que le chef de file des socialistes Pedro Sanchez ne voulait pas trop se mouiller avant. Ensuite, la difficulté est venue principalement des alliances possibles. Le PSOE aurait pu gouverner avec Ciudadanos, et c’était probablement la préférence des socialistes, mais Ciudadanos a grandement changé sa stratégie politique pour s’ancrer vraiment à droite. La deuxième option, c’était l’alliance avec Podemos, alliance qui ne se fait pas. La stratégie du PSOE, c’est d’avoir un gouvernement socialiste avec un appui extérieur de Podemos sur un accord programmatique (un peu comme au Portugal). Mais Podemos demande un gouvernement de coalition, en disant que la voix portugaise avait déjà été tentée avant les élections d’avril et que ça n’avait pas fonctionné. Podemos met en avant le fait que s’ils n’entrent pas au gouvernement, ils ne pourront pas avoir d’impact sur la politique. Il ne faut pas oublier que Podemos s’est créé pour gouverner, pas pour être une sorte de partenaire annexe du PSOE comme furent les communistes d’Izquierda Unida pendant longtemps. Il y a aussi une question de légitimité qui se joue-là. Sauf surprise, je ne vois pas comment la situation pourrait évoluer. Les deux partis négocient, mais on s’oriente plutôt vers de nouvelles élections.

« Pedro Sanchez montre qu’il n’est pas capable de faire les alliances nécessaires à son investiture et Podemos montre qu’il n’est pas capable de négocier avec le PSOE, ni d’avoir une influence sur les socialistes. »

Podemos n’aurait-il pas intérêt à ne pas entrer au gouvernement, tout en étant un partenaire des socialistes au niveau parlementaire, afin de ne pas finir comptable de l’échec de cette hypothétique coalition ?

Depuis avril, le gros enjeu, c’est la « batalla del relato », la bataille du récit, pour savoir qui sera responsable de l’échec des négociations. Les deux partis font beaucoup de communication pour essayer de gagner cette bataille. Ce qui est sûr, c’est que cette situation est très décevante pour tous les électeurs qui souhaitaient un gouvernement progressiste. Pedro Sanchez montre qu’il n’est pas capable de faire les alliances nécessaires à son investiture et Podemos montre qu’il n’est pas capable de négocier avec le PSOE, ni d’avoir une influence sur les socialistes. Si on regarde les sondages, Podemos perdrait plus de voix que le PSOE, mais les deux vont sortir affaiblis. Ce qui se dessine, c’est que beaucoup de gens s’abstiennent aux prochaines élections, et ce sera probablement leurs électeurs.

La crise de gouvernabilité de l’Espagne a surtout permis l’essor de l’extrême droite, après celui de Ciudadanos et de Podemos. La Constitution espagnole de 1978 est-elle dépassée en dehors du bipartisme ?

Si on regarde la situation italienne, on voit des partis très différents réussir à faire un gouvernement de coalition sur un accord programmatique, comme le M5S et le Parti démocrate. En Espagne, le PSOE et Podemos n’y arrivent pas. Certes, il y a des différences importantes entre les deux partis, mais si on regarde la proposition programmatique faite par les socialistes, il y a quand même des points sur lesquels ils sont d’accord. Aussi, le fait que les socialistes exigent un gouvernement en solitaire, alors même qu’ils n’ont pas la majorité absolue, c’est un peu en décalage par rapport au panorama politique actuel. Est-ce que c‘est la constitution qui n’est pas adaptée ou bien est-ce que ce sont les acteurs politiques qui ne se sont pas adaptés à la nouvelle configuration politique ? Les « indignés » avaient remis en cause cette scène politique, mais il n’y a pas eu de rupture totale avec le bipartisme : le PSOE et le PP restent les deux premiers partis. Du coup, on arrive dans un entre-deux avec des acteurs qui ne bougent pas.

L’échec de la gauche peut-elle amener la droite, voire l’extrême droite, à prendre le pouvoir ?

Les sondages indiquent à peu près les mêmes équilibres en cas de nouvelles élections, avec plus d’abstention. Mais oui, il y a une possibilité que la droite gouverne. Pour le coup, les trois partis de droite n’auront pas de problème à faire des coalitions ensemble. Dans presque tous les gouvernements régionaux et municipaux, ils en ont fait, avec Vox sans problème. Les sondages indiquent plutôt une perte de voix de l’extrême droite, donc il est sûr qu’ils n’arriveront pas au pouvoir comme force majoritaire. Mais ils ont déjà réussi à imprégner de leurs idées le reste de la droite, sur les violences machistes par exemple. Quoi qu’il en soit, une victoire de la droite (des droites) serait vraiment un échec de la gauche.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Publié le 09/09/2019

La «guerre hybride» des États-Unis contre la Chine est entrée dans une nouvelle phase

La Chine et les zombies du passé

Par Christopher Black (Site mondialisation.ca)

La guerre hybride menée contre la Chine par les États-Unis et leur troupeau d’États marionnettes, du Royaume-Uni au Canada en passant par l’Australie, est entrée dans une nouvelle phase.

La première étape impliquait le transfert massif de forces aériennes et navales américaines dans le Pacifique, ainsi que des provocations constantes contre la Chine dans la mer de Chine méridionale et dans le détroit de Taïwan.

La deuxième étape a été une campagne de désinformation sur le traitement de ses groupes minoritaires par la Chine, en particulier au Tibet et en Chine occidentale.

Le fait que cette campagne de propagande ait été menée par des pays comme les États-Unis, le Canada et l’Australie, qui ont les pires bilans au monde en matière de droits de l’homme à l’égard de leurs minorités autochtones –  soumises à des siècles de génocide culturel et physique par ces gouvernements -, et qui refusent de protéger leurs peuples minoritaires contre les attaques physiques et la discrimination dont ils sont l’objet, malgré leurs lois sur les droits de l’homme, a de quoi bouleverser tout observateur objectif.

Mais non contents de cela, la propagande a été étendue au développement économique de la Chine, à son commerce international, à l’Organisation de coopération de Shanghai, à son Initiative Belt and Road (nouvelle Route de la soie), à sa banque de développement et à d’autres installations et initiatives commerciales à travers lesquelles la Chine est accusée de vouloir contrôler le monde ; une accusation portée par la nation même qui menace de sanctions économiques ou pire, de destruction nucléaire quiconque, ami ou ennemi, s’oppose à ses tentatives de contrôler le monde.

La quatrième phase est la tentative américaine de dégrader l’économie chinoise via des « tarifs » douaniers punitifs, ce qui revient essentiellement à un embargo sur les produits chinois. La preuve que l’objectif de Washington n’est pas d’obtenir de nouveaux accords commerciaux plus profitables aux USA, mais de mettre la Chine à genoux est que l’effet négatif de ces taxes douanières sur les consommateurs, les agriculteurs et les fabricants américains soit considéré comme secondaire par rapport au principal objectif.

L’année dernière, la guerre larvée est passée à une cinquième phase, avec l’enlèvement et de la détention illégale de Meng Wanzhou, directrice financière de la société technologique chinoise Huawei, synchronisés avec une campagne massive menée par les États-Unis pour forcer leurs alliés-marionnettes à abandonner toute relation avec cette société. Meng Wanzhou est toujours détenue contre son gré au Canada sur ordre des États-Unis. Des Chinois ont été harcelés aux États-Unis, en Australie et au Canada.

La dernière phase en date de cette guerre hybride est l’insurrection provoquée par les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et autres à Hong Kong, en utilisant des tactiques visant à inciter la Chine à réprimer les émeutiers pour amplifier la propagande anti-chinoise, ou à pousser les « protestataires » à déclarer l’indépendance de Hong Kong envers la Chine et ensuite à la soutenir.

Mitch McConnell, un sénateur américain, a implicitement menacé d’un tel scénario dans une déclaration du 12 août, en déclarant que les États-Unis avertissaient la Chine de ne pas bloquer les manifestations et que si elles étaient réprimées, des troubles suivraient. En d’autres termes, les États-Unis affirment leur soutien envers les voyous en chemises noires, les chemises des fascistes. Cette nouvelle phase est très dangereuse, comme le gouvernement chinois l’a déclaré à maintes reprises, et doit être gérée avec toute l’intelligence et la détermination du peuple chinois.

De nombreux éléments démontrent aujourd’hui que le Royaume-Uni et les États-Unis sont à l’origine des événements de Hong Kong. Lorsque l’ordre des avocats de Hong Kong s’est joint aux protestations, l’Occident a prétendu que même les avocats soutenaient les protestations dans le but de rendre justice au peuple. Mais les dirigeants de cette association sont tous soit des avocats britanniques, soit des membres de cabinets d’avocats basés à Londres, comme Jimmy Chan, chef du Human Civil Rights Front créé en 2002 dans le but de séparer Honk Kong de la Chine, comme Kevin Lam, associé dans un autre cabinet basé à Londres, et Steve Kwok et Alvin Yeung, membres du parti anti-Chine Civic qui vont rencontrer la semaine prochaine des responsables américains.

Kwok a appelé à l’indépendance de Hong Kong lors d’autres visites, certaines parrainées par le Conseil national de sécurité des États-Unis, et a demandé aux États-Unis d’invoquer leur Hong Kong Policy Act, qui, entre autres choses, charge le président américain de prendre une ordonnance suspendant son traitement de Hong Kong comme un territoire distinct en matière commerciale. Cela aurait pour effet de nuire au commerce global de la Chine, car une grande partie de ses revenus provient de Hong Kong. Le président peut invoquer la loi s’il décide que Hong Kong « n’est pas suffisamment autonome pour justifier de la traiter séparément de la Chine ».

Parallèlement à l’appel de Kwok en faveur de l’application de cette loi, le sénateur américain Ted Cruz a déposé un projet de loi intitulé Loi de réévaluation de Hong Kong, et demandé au président de rapporter « la manière dont la Chine exploite Hong Kong pour contourner les lois des États-Unis ».

Mais il semble que la campagne de propagande anti-chinoise n’ait pas l’effet escompté. Le New York Times a publié un article le 13 août intitulé : « La Chine mène une guerre de désinformation contre les manifestants. » Embarrassés par le fait que des fonctionnaires consulaires américains aient été pris en flagrant délit de collusion avec des dirigeants protestataires dans un hôtel de Hong Kong, et par des déclarations ouvertes de soutien aux manifestants de la part des États-Unis, du Canada et du Royaume-Uni, ainsi que par des tentatives un peu trop visibles de traiter Hong Kong comme un État indépendant, les services secrets américains ont dû tenter de contrer les comptes rendus chinois des faits en déclarant que tout ce que dit la Chine est de la désinformation.

Les objectifs des États-Unis et du Royaume-Uni ont été révélés dans ce passage de l’article,

Hong Kong, que la Grande-Bretagne a rendue à la domination chinoise en 1997, reste en dehors du grand firewall de la Chine, et se trouve donc sur l’une des plus grandes lignes de faille de l’Internet mondial. Préserver sa liberté de vivre sans contrôle de la Chine continentale est devenu l’une des causes qui motivent maintenant les protestations. »

Cette déclaration va à l’encontre de l’accord entre le Royaume-Uni et la Chine passé lorsque le Royaume-Uni a finalement accepté de quitter Hong Kong. Nous devons être conscients de ce que dit l’Accord. Promulgué le 4 avril 1990 mais entré en vigueur le 1er juillet 1997, date de la rétrocession du territoire à la Chine, son préambule stipule : *

Hong Kong fait partie du territoire de la Chine depuis l’Antiquité ; elle a été occupée par la Grande-Bretagne au cours des Guerres de l’opium, en 1840. Le 19 décembre 1984, les Gouvernements chinois et britannique ont signé une Déclaration commune sur la question de Hong Kong, affirmant que le Gouvernement de la République populaire de Chine reprendra l’exercice de sa souveraineté sur Hong Kong avec effet au 1er juillet 1997, répondant ainsi à l’aspiration commune, chère au peuple chinois depuis longtemps, du retour de Hong Kong dans le giron de sa mère patrie.

Défendant l’unité nationale et l’intégrité territoriale, préservant la prospérité et la stabilité de Hong Kong et tenant compte de son histoire et de ses réalités, la République populaire de Chine a décidé qu’une Région administrative spéciale de Hong Kong serait établie conformément aux dispositions de l’article 31 de la Constitution de la République populaire de Chine et que, selon le principe « un pays, deux systèmes », le système et les politiques socialistes ne seraient pas appliqués à Hong Kong lorsque la Chine reprendra la souveraineté sur Hong Kong. Les politiques fondamentales de la République populaire de Chine concernant Hong Kong ont été développées par le gouvernement chinois dans la Déclaration conjointe sino-britannique.

Conformément à la Constitution de la République populaire de Chine, l’Assemblée nationale populaire adopte la Loi fondamentale de la Région administrative spéciale de Hong Kong de la République populaire de Chine, qui prescrit les systèmes à appliquer dans la Région administrative spéciale de Hong Kong, afin d’assurer la mise en œuvre des politiques fondamentales de la République populaire de Chine concernant Hong Kong. »

Hong Kong fait partie de la Chine. C’est le fait essentiel énoncé dans la Loi fondamentale approuvée par le Royaume-Uni et la Chine. C’est une région administrative de la Chine. Ce n’est pas un État indépendant et ne l’était pas lorsque la Grande-Bretagne l’a pris et  occupé par la force.

L’affirmation selon laquelle les manifestants tentent de préserver quelque chose qui n’a jamais existé – de se soustraire au contrôle de la Chine, puisque Hong Kong serait soumis au contrôle de la Chine – est donc nulle et non avenue. Le fait que la Chine ait permis à Hong Kong de conserver son système capitaliste le confirme. Le fait que la Chine puisse lui imposer le socialisme 50 ans après la signature du traité de rétrocession, ou plus tôt si certaines conditions sont remplies, le confirme également [La Chine a accepté de laisser le système capitaliste en place à Hong Kong pour une durée de 50 ans après la rétrocession, NdT].

Les prétextes aux émeutes, le premier étant un projet de loi sur l’extradition entre la Chine continentale et Hong Kong semblable à ceux qui existent entre certaines provinces du Canada et des États des États-Unis, le second étant l’affirmation selon laquelle l’insistance de la Chine sur sa souveraineté sur le territoire l’emporterait, en quelque sorte, sur l’autonomie limitée qui lui est accordée et menacerait cette autonomie, sont sans aucun fondement.

On pourrait facilement diviser le Canada en États séparés sur la base de ces arguments, ou encore diviser les États-Unis, ou même le Royaume-Uni, alors que Londres voit son pouvoir contesté en Irlande, dans le Pays de Galles et en l’Écosse par des groupes nationalistes. Et nous savons très bien que des manifestations violentes entraîneraient une rapide répression de ces séparatistes si les gouvernements centraux se sentaient menacés, en particulier si elles étaient aussi violentes que celles des chemises noires de Hong Kong. Nous avons vu ce qui s’est passé en Espagne, lorsque les Catalans ont tenté de se séparer de l’Espagne. Les dirigeants du mouvement sont maintenant en exil. Nous avons vu ce dont les États-Unis sont capables contre les manifestants lorsqu’ils ont ouvert le feu, à Kent State en 1970, sur des étudiants qui manifestaient pacifiquement. Ces choses ne sont pas oubliées. Nous savons comment les Britanniques réagiraient à de nouvelles tentatives en faveur d’une Irlande unie.

La Chine fait face à des attaques sur plusieurs fronts à la fois et il faudra de la sagesse, de l’endurance et la détermination du peuple chinois pour défendre sa révolution et se débarrasser une fois pour toutes de la domination coloniale et impérialiste. Ceux qui portent des drapeaux britanniques et américains lors des manifestations à Hong Kong, révèlent qui ils sont. Ils ne sont pas l’avenir de la Chine. Ils sont l’incarnation vivante d’une histoire morte et d’idées mortes, des zombies du passé.

Christopher Black

Publié le 03/09/2019

 

Frustration de la jeunesse, montée de la religiosité

Mauritanie, une société obsédée par la couleur de peau

Pays pauvre, la Mauritanie se distingue de ses voisins du Sahel confrontés à la violence de groupes armés djihadistes, mais elle reste minée par les divisions ethniques et la hiérarchie selon la couleur de peau. Dans un contexte social tendu, la jeunesse trouve refuge dans la foi et dans la musique.

par Pierre Daum  (site monde-diplomatique.fr)

   

 «La Mauritanie, c’est du pur racisme ! Tout le monde le sait, mais personne n’en parle, c’est interdit ! » Ibrahim, Abdallah, Mohamed, Amadou et Ahmed, à peine 20 ans, sont assis en rond sur des chaises bancales installées dans la rue devant la maison de la tante d’Ibrahim, autour d’une petite bouteille de gaz posée sur la terre battue. Amis depuis l’enfance, ils ont donné un nom à leur joyeuse bande : Free like a bird (« libres comme un oiseau »). Ici, à Basra, quartier périphérique de Nouakchott, loin des avenues cossues du centre-ville de la capitale, aucune rue n’est goudronnée, et toutes les habitations semblent bâties sur du sable. L’électricité subit des coupures fréquentes, et l’eau s’achète à des gamins qui l’apportent sur des charrettes tirées par des ânes. C’est Ahmed qui fait le thé et Abdallah qui parle, alternant le français et le peul (appelé pulaar en Mauritanie). À quelques mètres, des enfants jouent au football, pieds nus dans la poussière. « En haut, il y a les Beïdhane, les Maures blancs. C’est eux qui ont tout. Ensuite, nous, les Négro-Africains [il montre avec son index la peau de son avant-bras]. Et, encore en dessous, il y a les Haratine. Ils sont maures eux aussi, ils parlent la même langue que les Beïdhane, mais ils sont noirs comme nous [il refait le geste de l’index]. En fait, ce sont les anciens esclaves des Beïdhane, et aujourd’hui ils sont encore plus méprisés que nous. »

Tandis qu’Ahmed s’applique à lever très haut la théière, afin d’oxygéner le liquide brûlant en le versant dans de minuscules verres, Amadou poursuit : « Les Maures, blancs ou noirs, parlent le hassanya [l’arabe de cette partie du Sahara]. Nous, on parle le wolof, le pulaar et le soninké. Et, en plus, le français. Tu as compris ? » Oui, nous avons compris, d’autant que, depuis trois jours, c’est au moins la dixième fois que nous avons droit à la même explication. Avec toujours ce même geste de l’index confirmant que la pigmentation de la peau et, au-delà, l’appartenance à l’un de ces trois groupes tournent ici à l’obsession.

Étrange pays que la Mauritanie ! Un territoire vaste — presque deux fois la France —, à cheval entre le Maghreb — le pays fait d’ailleurs partie de l’Union du Maghreb arabe (UMA) — et l’Afrique subsaharienne, désertique à 95 % — c’est surtout cette image de dunes à l’infini et de méharées qui circule en Occident —, avec à peine quatre millions d’habitants, dont les deux tiers ont moins de 26 ans. Une population très réduite, et pourtant tellement fractionnée ! Fractionnée par la langue et la couleur de peau, mais aussi, à l’intérieur du groupe dominant des Maures blancs, hiérarchisée entre descendants de grandes familles de guerriers ou de marabouts (saints et savants locaux) et de tribus moins prestigieuses, voire de castes « honteuses », comme celles des maallemine (forgerons) ou des griots. Le nombre de mariages mixtes est très faible, et certaines histoires d’amour pourraient servir de scénario aux films sentimentalo-larmoyants de Bollywood — un cinéma dont les Mauritaniens sont très friands.

Quelle est la proportion des uns et des autres ? Impossible de le savoir, aucune étude statistique n’ayant été effectuée depuis les années 1960. En 2011, à la faveur de la mise en place du passeport biométrique, tous les citoyens durent se présenter à l’administration afin de prouver leur « mauritanité ». Cela déclencha d’importantes protestations, les Négro-Africains accusant le pouvoir de chercher à leur dénier leur nationalité (1). Le sujet demeure extrêmement délicat dans ce pays où, depuis l’indépendance, en 1960, la quasi-totalité des pouvoirs politiques, militaires, économiques et même intellectuels sont détenus par les Maures blancs. Pour tenter de masquer cette iniquité, le pouvoir disqualifie comme « raciste » toute distinction entre Beïdhane et Haratine, faisant ainsi apparaître la proportion de Maures dans la population bien supérieure à celle des Négro-Africains — ce qui est assurément vrai, sauf que, parmi les Maures, les Haratine sont beaucoup plus nombreux.

Première tournée du thé à la menthe d’Ahmed, avalée en une gorgée comme un verre de vodka. « En fait, les Haratine et nous vivons la même discrimination, déclare Ibrahim. On peut avoir tous les diplômes qu’on veut, quand on passe les concours [ceux de la fonction publique, les plus prisés, car ils garantissent un emploi stable], ce n’est jamais nous qui avons le poste, c’est toujours un Beïdhani [singulier de Beïdhane]. » Silence. Nous n’insistons pas sur le fait que ces jeunes des quartiers pauvres de Nouakchott possèdent en réalité peu de diplômes. La plupart sont passés par l’école publique, dans des classes de soixante-dix à cent élèves, ce qui produit un pourcentage d’échecs scolaires faramineux. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), en 2012, le taux d’alphabétisation ne dépassait pas 60 %, et le nombre de bacheliers reste inférieur à 5 % chez les 20 ans et plus. Les familles beïdhane, elles, envoient leurs enfants dans l’enseignement privé, d’un coût élevé : entre 800 et 4 000 ouguiyas (entre 20 et 100 euros) par mois et par enfant, quand les masses mauritaniennes survivent tant bien que mal avec l’équivalent de 100 ou 200 euros mensuels.

« Nous vivons un nouvel esclavage »

Malgré cette réserve, et en dépit de l’interdiction faite aux chercheurs d’étudier ce sujet, une constatation visuelle s’impose : dans chaque administration, une fois dépassé le niveau des subalternes, seuls demeurent des Beïdhane. Quant aux nombreuses boutiques du centre-ville, elles appartiennent presque exclusivement à des Beïdhane, de même que toutes les banques et toutes les entreprises. « Et, dans l’armée, institution qui constitue l’ossature du régime, les postes de généraux sont détenus en quasi-totalité par des Maures blancs », complète la sociologue Amel Daddah.

Cette inégalité serait-elle particulièrement marquée à Nouakchott, qui rassemble un quart de la population et où se concentrent tous les maux du pays — analphabétisme, chômage des jeunes, inégalités, pauvreté ? Pas du tout. À Aleg, ville de dix mille habitants située à 250 kilomètres à l’est de la capitale, sur la « route de l’espoir », qui mène au Mali, le gérant d’une auberge nous confie, après nous avoir fait jurer de ne révéler ni son nom ni même son prénom, par « peur de représailles » : « Moi, je suis un Maure noir, un Hartani [singulier de Haratine]. Ici, l’esclavage à l’ancienne a peut-être à peu près disparu, mais nous vivons un nouvel esclavage ! Vous voyez les terres alentours ? Elles appartiennent toutes à des Beïdhane, mais ils ne les travaillent jamais. Ceux qui travaillent, ce sont les Noirs. Et le patron rémunère son employé quand ça lui plaît. » Criminalisé en 2007, l’esclavage est ici un phénomène très ancien. Il continue d’exister, principalement dans les campements de brousse. Selon le Global Slavery Index 2018 (2), il concerne 90 000 personnes, ce qui place la Mauritanie en sixième position des pays où le problème est le plus grave (3).

À Kaédi, petite ville encore plus à l’est, Hossein, Mokhtar et Salem font tourner un modeste atelier de réparation d’automobiles. Les deux premiers sont haalpulaaren (pulaarophones), le troisième hartani (arabophone). Ils tiennent le même discours : « Ici, la justice, c’est zéro virgule zéro ! Toute la justice, c’est pour les Maures blancs. Si tu rencontres le moindre problème avec un Maure blanc et que vous allez au commissariat, c’est toi qui as des problèmes. Le Maure blanc rentre tranquillement chez lui, et toi tu restes au poste. »

Retour chez les « oiseaux libres » de Nouakchott. Deuxième tournée de thé, encore plus sucrée. Mohamed, qui n’avait rien dit jusqu’à présent, s’emporte brusquement. « La police, elle nous terrorise ! À partir de 22 heures, si tu traînes un peu dehors, tu as toutes les chances de te faire embarquer, juste parce que tu es noir. Ils disent que c’est pour lutter contre les étrangers sans papiers, mais, en fait, ils ne visent que nous ! Et si tu parles de tes droits de citoyen, ils te tabassent direct. » Amadou ajoute : « La seule façon de t’en sortir, c’est de leur filer de l’argent. Pour 4 000 ouguiyas (4) [10 euros], ils te relâchent. Mais où je les trouve, les 4 000 ? Alors je passe la nuit en cellule. » Ont-ils vraiment l’occasion de sortir, ces jeunes des quartiers périphériques, alors que la ville — comme le reste du pays — ne compte aucun bar, aucun cinéma, aucun théâtre, aucune salle de concert et aucune bibliothèque ? Quelque soixante ans après le départ du colonisateur français, le seul lieu en Mauritanie à proposer une offre culturelle régulière est l’Institut français, à Nouakchott. Quelques stades, parcs et anciens cinémas sont parfois mis à disposition pour des concerts de musique traditionnelle ou de hip-hop.

« De temps en temps, on loue un appartement à plusieurs pour la nuit, raconte Abdallah. On installe une sono, on fait un peu de pub sur Facebook, et là, c’est la grosse fête ! Tu peux être sûr que plein de Beïdhane rappliquent, et plein de filles aussi. À peine entrées, elles retirent leur voile, et tout le monde s’éclate. » Avec, comme boissons, seulement du thé et des sodas ?, demandons-nous naïvement. L’alcool est en effet rigoureusement interdit dans cette République islamique de Mauritanie (de son nom officiel) dont la Constitution proclame dans son préambule que l’islam est la seule source du droit. Abdallah éclate de rire. Mais, avant même qu’il nous révèle ce qu’il en est réellement, tout le monde s’est déjà levé. « Ne bouge pas, on revient ! » Il est 17 heures ; c’est l’heure du asr, la troisième prière de la journée, et tous se précipitent à la mosquée. Moins de dix minutes plus tard, les voilà de retour. « Bon, maintenant, je t’explique. Ici, tout est interdit, mais si tu as de l’argent, tout est possible : l’alcool, les prostituées, le hash, tout. Sans que ça empêche personne d’aller à la mosquée ! »

De tous les pays de l’UMA, la Mauritanie est celui où la pratique de l’islam est la plus poussée. « L’islam est présent dans notre vie comme l’eau que nous buvons ou l’air que nous respirons », affirme Mohamed Fall Ould Bah, directeur du Centre d’études et de recherches sur l’Ouest saharien (Ceros). Le rituel des cinq prières rythme la vie quotidienne des hommes, qui, dès l’appel du muezzin, descendent de leur véhicule et s’agenouillent sur les trottoirs ou se dirigent vers la mosquée la plus proche. Depuis une vingtaine d’années, le nombre de lieux de culte a augmenté de façon vertigineuse grâce aux pétrodollars des monarchies du Golfe. Selon le politiste Zekeria Ould Ahmed Salem, il y en avait 7 650 en 2010 dans tout le pays, dont 4 000 à Nouakchott (5). Ce chiffre doit être bien plus important aujourd’hui, même si aucune donnée n’est disponible non plus sur ce sujet.

« Il s’agit d’opérations commerciales, souligne Ould Bah. Des hommes d’affaires mauritaniens prennent contact avec des musulmans du Golfe qui ont de mauvaises actions sur la conscience. Pour se faire pardonner devant Dieu, ces milliardaires font l’aumône de quelques milliers de dollars destinés à la construction d’une mosquée pour les pauvres de Mauritanie. » Sur place, personne n’est dupe des arnaques auxquelles donnent lieu ces repentirs. « Vous voyez cette mosquée ?, lance Mamadou de la vitrine de sa boutique de couture, dans le quartier Arafat, l’un des plus importants de Nouakchott. Elle a coûté 5 millions d’ouguiyas [12 500 euros]. Mais l’homme qui l’a fait construire a récolté au moins 10 millions aux Émirats... »

La plupart des enfants mauritaniens, garçons et filles, commencent leur scolarité par l’apprentissage par cœur du Coran, dans une des très nombreuses mahadir (écoles religieuses traditionnelles) qui font la fierté du pays. Pour beaucoup, il s’agit d’un des rares livres qu’ils liront de leur vie. « Je peux vous assurer qu’aucun de mes élèves de licence n’a jamais lu un seul roman en entier ! », se lamente Idoumou Mohamed Lemine Abass, professeur de littérature à l’université de Nouakchott. Dans les discussions, deux expressions reviennent sans cesse : « Nous sommes tous des musulmans » et « Dans le Coran, il est dit que... ». Elles servent en général à donner une explication « rationnelle » à chacun de vos actes, ainsi qu’à tout ce qui vous arrive.

Remarquable absence du terrorisme

Ahmed, 25 ans, vit à Dar Naïm, un autre quartier misérable de Nouakchott. Malgré un « niveau bac + 3 », il désespère de trouver un emploi. En attendant, il survit en donnant des cours à domicile, payés 150 ouguiyas (3,75 euros) l’heure : « Comme je n’ai pas d’appui, je ne trouve aucun emploi. Mais j’ai la conviction que si Dieu le voulait, personne ne pourrait m’empêcher d’obtenir un poste. En Mauritanie, nous sommes musulmans, nous pensons que c’est Dieu qui décide de notre sort. Si on ne pensait pas cela, ce serait la guerre ! Dieu nous aide à nous calmer. » Son sentiment religieux — sa plainte — répond à celui de Mokhtar, mécanicien à Kaédi : « Ici, on voit tous les jours des fils de Beïdhane au volant d’une Toyota V8 à 18 millions [45 000 euros]. Alors que nous, on peut travailler trente ans, on n’arrivera même pas à se payer un pneu de cette voiture ! Mais je me dis : “C’est Dieu qui me donne ce que je mange, il m’aide à supporter ce que je vois, il m’aide à supporter ma condition misérable.” Pourquoi est-ce que je ne vais pas moi-même voler ? À cause de la religion. »

Arrosée par l’argent du Qatar, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, qui, en plus de financer des mosquées, offrent des bourses aux jeunes imams pour qu’ils viennent se former chez eux, la Mauritanie est, aux yeux de certains, en train de s’enfoncer dans une inquiétante régression. « Dans les quartiers périphériques, les associations financées par les pays du Golfe viennent en aide aux pauvres et, en échange, elles demandent aux femmes de porter le niqab [voile intégral] ! », s’insurge l’éditorialiste Mariem Mint Derwich, l’une des rares personnalités, de même que sa cousine Mekfoula Mint Brahim, à oser contester publiquement cette « bigoterie ostentatoire » à l’œuvre dans leur pays. Très actives sur Facebook, toutes deux sont issues d’une grande famille de guerriers, ce qui les rend plus visibles et leur fournit en même temps une forme de protection. « L’Arabie saoudite est en train de s’ouvrir, pendant que nous devenons le musée du wahhabisme canal historique ! », ironise Mint Derwich. Le journaliste Moussa Ould Ahmed ajoute que, « dans le même temps, on assiste à une démission totale des intellectuels devant ce populisme religieux encouragé par les hommes au pouvoir, malgré leurs discours vantant un islam modéré ».

C’est dans ce contexte qu’un ingénieur de 31 ans, Mohamed Ould Mkhaïtir, a été condamné à mort en 2014 pour apostasie (article 306 du code pénal). Son crime ? Avoir proposé sur son mur Facebook une comparaison entre le racisme subi aujourd’hui en Mauritanie par la caste des maallemine — dont il est issu — et d’éventuelles positions discriminantes du prophète Muhammad, qui pardonnait à certains de ses ennemis et refusait le pardon à d’autres. Quelques semaines après la publication de ces réflexions, fin 2013, l’affaire s’emballe. Des dizaines de milliers de manifestants emplissent les rues de Nouakchott et de Nouadhibou aux cris de « À mort Mkhaïtir ! ». La peine est finalement commuée en deux années de prison, sans pour autant que l’ingénieur, qui en a déjà effectué trois, soit libéré. Il croupit toujours dans une geôle secrète de Nouadhibou, totalement coupé du monde.

Aujourd’hui, alors que la tension est retombée, nombreux sont ceux qui continuent de réclamer sa tête. « Il a insulté le prophète, il doit mourir ! », affirme ainsi d’un ton serein Mme Fatimatou Hamady, présidente d’une association nationale de parents d’élèves, qui admet, comme tous nos interlocuteurs, ne jamais avoir lu le texte incriminé. M. Salek Ba, vieil avocat au barreau de Nouakchott, s’enflamme : « Jamais je ne pourrais être l’avocat d’un type comme Mkhaïtir ! Avant d’être juriste, je suis musulman ! Je crois plus à l’islam qu’à la justice. » À l’époque, seuls deux avocats, Mme Fatimata MBaye et M. Mohamed Ould Moine, avaient osé prendre la défense de l’ingénieur, ce qui leur avait valu insultes et menaces de mort. Dans les quartiers pauvres, certains font remarquer : « C’est parce qu’il est un maallem [singulier de maallemine] qu’il a subi tout cela. Beaucoup de Beïdhane des grandes familles disent bien pire [sur la religion musulmane], et il ne leur arrive rien. » D’autres, et ils sont nombreux, s’indignent au contraire de la non-application de la loi : « Ici, on nous dit que la Constitution est basée sur la charia, mais on ne l’applique pas ! », déplore Salem, le mécanicien de Kaédi, en faisant référence au recours à l’amputation en guise de châtiment. « Parce que, si on l’appliquait, les Maures blancs perdraient tous leurs mains ! Les gens de l’État, c’est tous des voleurs qui volent le peuple. Moi, je suis pour couper la main des voleurs ! Comme ça, plus personne ne volera. » Reconnu en 2007, le Rassemblement national pour la réforme et le développement (RNRD-Tawassoul, mot qui désigne le fait de se rapprocher de Dieu par divers moyens), parti islamiste affilié aux Frères musulmans égyptiens et considéré comme modéré, peine cependant à mobiliser les masses dans ce pays où aucun parti, même ceux issus des mouvements marxistes des années 1970, ne se prononce pour l’abolition de la charia comme source du droit.

Obsession de la religion, wahhabisme rampant, revendication de la charia, inégalités sociales exacerbées... À première vue, tous les ingrédients semblent réunis pour faire de la Mauritanie un creuset du terrorisme islamiste. Or il n’en est rien, et ce cas force à réexaminer toute représentation schématique des pays musulmans. Depuis 2014, le G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) lutte contre les groupes djihadistes de la région avec le soutien de l’armée française et l’aide financière de l’Union européenne, des États-Unis et de l’Arabie saoudite ; la Mauritanie y apparaît comme le pays le plus paisible. Entre 2007 et 2009, quelques attentats, revendiqués par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), y ont été perpétrés — notamment l’assassinat de quatre touristes français près d’Aleg, en décembre 2007, qui avait provoqué l’annulation du rallye Paris-Dakar. Mais ensuite, plus rien, ou presque.

Comment expliquer ce calme qui règne depuis dix ans, d’autant que la Mauritanie partage plus de deux mille kilomètres de frontière avec le dangereux Mali ? À cette question chacun apporte sa réponse, sans qu’il soit vraiment possible d’en juger la pertinence. Pour certains, l’armée aurait fourni d’énormes efforts de modernisation, aidée financièrement par l’Union européenne — certains suggèrent d’ailleurs que le gouvernement a exagéré la menace islamiste afin d’obtenir des fonds de Bruxelles, toujours prêt à de grosses dépenses dès qu’il s’agit de « lutte contre le terrorisme » ou de « programme de déradicalisation ». D’autres, plus nombreux, évoquent des accords secrets entre le gouvernement et les djihadistes installés au Mali, qui recevraient des valises de dollars en échange de leur non-ingérence. « J’ai du mal à croire à un tel accord financier, rétorque Ould Bah. Pour moi, il s’agit plutôt de moutaraka, sorte de pacte de non-agression qui existe dans l’islam : vous nous laissez tranquilles, on vous laisse tranquilles. »

La présence à Nouakchott de l’ancien mufti d’Oussama Ben Laden, M. Abou Hafs, confortablement installé dans une belle villa du centre-ville, pourrait aussi constituer un élément d’explication. Pour l’avocat Ould Moine, « la séquestration de Mkhaïtir fait peut-être partie du deal entre Al-Qaida et le gouvernement. En tous les cas, pour Al-Qaida, la Mauritanie est une terre amie ». D’autres, enfin, font remarquer que de nombreux responsables mauritaniens possèdent des liens de sang, par leur tribu, avec des combattants maliens, et même algériens. « Nous appartenons avant tout à une tribu, pas à un État, nous explique un notable maure. La frontière entre le Mali et la Mauritanie est une création coloniale, elle ne nous concerne pas. Les gens d’Al-Qaida, c’est ma tribu, ce sont mes cousins. » Parmi ces tribus, celle des Reguibat, d’origine berbère, mais aujourd’hui arabophones, illustre bien la complexité des rapports de solidarité entre les populations de l’ouest du Sahara et du Sahel.

Retour à Basra, avec les « oiseaux libres ». Troisième et dernière tournée de thé, la plus douce au palais, afin de « favoriser les échanges ». La pratique religieuse et cette tradition du thé à la menthe servi en trois fois constituent les deux plus importants éléments partagés par l’ensemble des Mauritaniens. Abdallah reprend : « En vérité, nous ne sommes pas libres du tout. Notre seule liberté, c’est le rap. » Depuis une bonne quinzaine d’années, le hip-hop a en effet pris une importance considérable au sein de la jeunesse. Aujourd’hui, chaque quartier de Nouakchott possède plusieurs studios d’enregistrement, certains constitués en labels avec des musiciens sous contrat. « Le rap permet de véhiculer un message, de parler de la misère de ta vie. C’est le seul moyen de te libérer du poids qui est en toi », explique M. El Hajj Adama Fall, directeur de Zik Melo, un studio réputé de Basra. « Pour 5 000 ouguiyas [12,50 euros], tu payes deux heures de studio, et tu ajoutes à nouveau 5 000 pour le beatmaker [concepteur rythmique], explique Lola Eva, une des rares rappeuses mauritaniennes. Pour 10 000 [25 euros], tu peux enregistrer un titre. »

Dans la vie de tous les jours, Lola Eva travaille sous son vrai nom, Hawa Malam Coma, à former des adultes à l’informatique pour le compte d’une société koweïtienne. Jeune mère de famille, elle gagne 5 000 ouguiyas (125 euros) par mois. « Avant, je travaillais comme secrétaire dans une petite entreprise tenue par un Maure blanc. Mais eux, quand ils te donnent un emploi, ils pensent que tu leur appartiens. Très vite, mon directeur m’a fait comprendre que, si je voulais garder ma place, il fallait que je couche avec lui. Alors j’ai démissionné. » Être femme et, en plus, rappeuse : un vrai combat pour cette artiste, qui ne s’en sort que parce que son mari la soutient « à 100 % ». « Ici, quand tu dis “rappeuse”, les gens pensent : fille ratée, qui se drogue, qui n’est pas présentable, qui couche avec n’importe qui. Les garçons, eux, c’est l’image du voyou... »

Ce que confirme Señor CHK, jeune Beïdhani issu d’une famille modeste ayant grandi à Dar Naïm : « Quand ma mère a appris que je faisais du rap, elle m’a fait jurer d’arrêter ! Alors, j’ai changé mon blase [nom d’artiste] et j’ai retiré ma photo de ma chaîne YouTube. Ici, y a grave d’injustice ! Tous les postes élevés sont réservés aux gens des grandes familles. Mes idoles, c’est le groupe Ewlad Leblad. Eux, ce sont des vrais ! Ils clashent le président. » Ewlad Leblad (« les enfants du pays », en arabe) a été le premier groupe rap à succès composé de Maures blancs. Peut-être justement parce que maures et chantant en hassanya, ils se sont vite attiré les foudres du régime, qui les a poussés à l’exil.

Pas le droit de prononcer le mot « racisme »

« Avec le rap, on peut à peu près tout dire, explique Monza (Limam Kane de son vrai nom), ancien rappeur aujourd’hui directeur de studio et organisateur depuis treize ans du festival Assalamalekoum. Mais il existe cependant quelques interdits. Par exemple, tu n’as pas le droit de prononcer le mot “racisme”, ni de parler de l’esclavage, puisque, officiellement, ça n’existe plus en Mauritanie [il rit]. Si tu veux dénoncer l’accaparement des richesses du pays par une poignée de corrompus, tu peux le faire, mais sans désigner précisément le président de la République. » Une limite, justement, qu’Ewlad Leblad a osé franchir. En mars 2019, deux blogueurs réputés ont été arrêtés pour avoir fait écho à une information circulant dans les médias émiratis selon laquelle la police avait saisi dans une banque de Dubaï 2 milliards de dollars appartenant au président mauritanien.

Les chanteurs maures, blancs ou noirs, sont relativement rares sur cette scène hip-hop largement dominée par les Négro-Africains. Car, là encore, la société est divisée, et chacun a sa musique. Pour les Maures blancs, celle des griots, une musique traditionnelle écoutée sous la tente par les grandes familles, dont chacune, il y a quelques années encore, « possédait » son propre griot ; pour les Haratine, le medh, chant religieux, ou le redh, plus dansant. Et pour les Négro-Africains, donc, le rap. Chez les griots comme chez les musiciens haratine, on reste très prudent dans les sujets abordés. « Dans mes chansons, explique en français Noura Mint Seymali, la chanteuse griotte la plus connue internationalement, je parle parfois de l’amour, ce qui peut être un peu choquant. J’ai même un texte sur le cancer du sein, qui est un sujet tabou ici, de sorte que beaucoup de femmes en meurent. Mais il y a d’autres sujets, par exemple le mariage entre une Mauresque [femme maure blanche] et un griot ou un Hartani. C’est un sujet qui me touche, mais, si je chante là-dessus, ça va provoquer un grand scandale, et je risque d’avoir des problèmes. Alors je préfère ne pas en parler. »

Chez les « oiseaux » de Basra, c’est Abdallah le vrai artiste, et lui n’a peur de rien. « Mon nom de scène est AB. J’ai déjà une dizaine de morceaux. Ils sont tous là [il montre son téléphone portable à l’écran fendillé]. Je dois monter les images, et après je mets tout sur YouTube ! » La nuit tombe. Avant que l’on se quitte, le jeune rappeur entonne devant ses amis un de ses textes, écrit en français : « Ils nous mentent / Ils nous tuent / Ils nous haïssent en faisant semblant qu’ils nous aiment / Ils disent être des musulmans / Mais ils continuent d’verser le sang / Ils coffrent des innocents / Ils nous interdisent de vivre notre vie / Mais qui sont-ils... ? / Mais qui sont ces Maures blancs... ? »

Pierre Daum

Journaliste.

(1Cf. Rémi Carayol, « Mauritanie : la colère noire », Jeune Afrique, Paris, 25 novembre 2011.

(2Index publié par la fondation Walk Free, en coopération avec l’Organisation internationale du travail (OIT) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Nedlands (Australie) - Genève - Le Grand-Saconnex (Suisse).

(3) Lire Amel Daddah, « Mauritanie, les héritiers de l’esclavage », Le Monde diplomatique, novembre 1998.

(4) Il parle en anciens ouguiyas, comme tout le monde dans les conversations. Les nouveaux ouguiyas ont été mis en circulation le 1er janvier 2018, au taux de un pour dix.

(5) Zekeria Ould Ahmed Salem, « Les mutations paradoxales de l’islamisme en Mauritanie », Cahiers d’études africaines, no 206-207, Paris, 2012.

Publié le 29/08/2019

G7 : « L’inégalité est le problème de demain, beaucoup plus que les missiles iraniens ou coréens »

Le G7 s’achève ce lundi 26 août à Biarritz. Que faut-il en retenir ? Est-ce que ça a servi à quelque chose ? Et Macron dans tout ça ? On en parle avec Bertrand Badie.

Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

Bertrand Badie est professeur émérite à Sciences Po et spécialiste des relations internationales.

Regards. Que retenez-vous de ce G7 ?

Bertrand Badie. On a du mal à retenir quelque chose d’un G7, dans la mesure où on est la plupart du temps dans l’informel, dans l’écume des choses. Ces réunions n’aboutissement pas traditionnellement à des décisions majeures et spectaculaires, elles laissent des traces par des contacts discrets voire secrets entre chefs d’Etat. Cette année, on a été servis en matière d’images fortes. Le problème quand on est face à un spectacle, c’est qu’on se demande ce qu’il va en rester dans les mois et les années à venir. Tout cela conduit à la prudence dans l’évaluation de ce qu’il s’est produit.

« Le G7, c’est la nostalgie de l’époque où les vieilles puissances s’accordaient pour régir le monde. »

À quoi ça sert un G7 ?

Au départ, on le savait de manière assez précise. Quand Valéry Giscard d’Estaing l’a créé en 1975, c’était pour réguler les économies occidentales qui étaient en crise du fait du choc pétrolier et de la crise du dollar. Aujourd’hui, le contexte est complètement changé. Avant, le G7 faisait sens comme instance de l’hémisphère occidental et expression d’une hégémonie économique, aujourd’hui il disparaît dans la mondialisation. Non seulement le G7 n’a plus d’efficacité dans la régulation de l’économie mondiale, mais il peut être contre-productif dans la mesure où l’exclusion des émergents et des économies du Sud viennent déséquilibrer l’édifice. En réalité, le G7, c’est la nostalgie de l’époque où les vieilles puissances s’accordaient pour régir le monde au-delà de leur rivalité.

Quel impact peut avoir la démarche d’Emmanuel Macron sur ses homologues du G7 ?

Sur la critique du G7, qu’il a lui-même amorcé à travers sa représentativité, je ne crois pas que le périmètre de cette institution puisse être modifié à terme. Je crois qu’il ne s’agit que d’un constat lucide et formel mais qui ne peut déboucher sur rien. Sur l’Iran, qui a été la partie émergée de l’iceberg, il faut être prudent parce que l’Iran est paru être l’invité de la France et non celui du G7, parce que l’Iran n’est pas entré dans la concertation du G7, ses représentantes ont simplement rencontré des membres de délégations allemandes et britanniques. C’est un peu léger pour parler d’un effet d’entraînement global sur le G7. Mais il faut quand même être lucide, ce qu’il s’est passé avec l’Iran a d’ores et déjà un double effet : premièrement, il donne une nouvelle dimension au contentieux américano-iranien dans la mesure où pour la première fois clairement d’autres acteurs internationaux s’en sont emparés, alors qu’on était dans une situation de léthargie depuis un an. Deuxièmement, c’est un échec pour l’hégémonie américaine. Démonstration a été faite à monsieur Trump que l’hégémonie ne s’accomplissait pas de la manière aussi automatique et consensuelle qu’il avait crue au départ.

Pourquoi les grandes puissances nucléaires refusent que l’Iran possède aussi la bombe ?

J’ai un collègue allemand qui disait du TNT que c’était un club d’ivrognes qui voulaient interdire à tous les autres de boire de l’alcool. On en est là. En terme de légitimité et d’éthique, cette interdiction n’est fondée sur rien. Il n’y a aucune raison de penser que l’Iran serait moins habilité que les Etats-Unis ou la Chine à détenir l’arme nucléaire. N’oublions jamais que dans l’histoire, le seul état qui ait fait usage de l’arme nucléaire, ce sont les Etats-Unis. Considérer que le fait que des régimes non-démocratiques disposent de l’arme nucléaire soit une menace, c’est revenir à lire l’histoire de manière quelque peu simplifiée. En réalité, le club des Etats dotés de l’arme nucléaire est un club ultra-protectionniste qui, certes, peut toujours avancer l’argument logique du danger de la prolifération, mais qui ne pourra jamais expliquer pourquoi certains ont le droit d’entrer dans cette prolifération – je pense en particulier à Israël, à l’Inde ou au Pakistan – et pourquoi d’autres ne l’auraient pas. Il ne faut pas se demander pourquoi l’Iran ne devrait pas avoir l’arme nucléaire, mais quelles sont les raisons stratégiques et politiques qui font craindre cette détention de l’arme nucléaire par l’Iran ? La réponse est assez claire : le grand Moyen-Orient se caractérise par le monopole de l’arme nucléaire par Israël. Si d’autres venaient à l’obtenir, et notamment l’Iran, ce serait une recomposition totale de la donne moyen-orientale. La puissance israélienne serait équilibrée par la puissance iranienne et Israël devrait partager la tutelle politico-militaire sur la région. Ce qui est considéré par les Etats-Unis comme quelque chose de totalement inadmissible.

Inégalités sociales et économiques, égalité entre les femmes et les hommes, écologie, etc. Le G7 est-il le bon endroit pour évoquer ces sujets ?

Il n’y a pas de mauvais endroit pour poser la clé des relations internationales de demain. Je me félicite que ce thème – les grandes inégalités mondiales – ait été mis à l’ordre du jour du G7, parce que c’est le problème de demain, beaucoup plus que les missiles iraniens ou coréens. La mondialisation a engendré le système social le plus inégalitaire de l’histoire. Dans un temps d’extrême visibilité, ces inégalités risquent de généraliser la violence. Je ne me fais aucune illusion, rien ne sera décider dans ce domaine au G7, mais le fait qu’on alerte certains gouvernements qui ne veulent pas en entendre parler, c’est un point positif.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Publié le 28/08/2019

Le gouvernement impérial étasunien de Donald Trump : Une menace pour la démocratie américaine et un facteur de chaos pour le monde?

Par Prof Rodrigue Tremblay

(site mondialisation.ca)

 « Pour conquérir et conserver le pouvoir, un homme doit d’abord l’aimer. Ainsi, l’effort pour l’obtenir n’est pas susceptible d’être associé à la bonté, mais avec les qualités opposées de l’orgueil, de la ruse et de la cruauté. Sans l’auto exaltation et l’abaissement des autres, sans hypocrisie, mensonge, prisons, forteresses, punitions, meurtres, —aucun pouvoir ne peut s’imposer ou perdurer. » Léon Tolstoï  (1828-1910), (dans Le Royaume de Dieu est en vous, mai 1893)

« Le mégalomane diffère du narcissiste par le fait qu’il souhaite être puissant, plutôt qu’être charmant et il veut se faire craindre plutôt que d’être aimé. De nombreux lunatiques font parties de ce genre, y compris la plupart des grands hommes de l’histoire. » Bertrand Russell (1872-1970), (dans La conquête du bonheur, ch. 1, 1930)

« Presque tous les hommes peuvent résister à l’adversité, mais si vous voulez tester le caractère d’un homme, donnez-lui le pouvoir. » Abraham Lincoln (1809-1865), (citation attribuée à Lincoln dans une biographie intitulée “Abraham Lincoln, the Backwoods Boy” by Horatio Alger Jr., pub. en 1883)

« Peut-être est-ce une vérité universelle que la perte de la liberté dans un pays doit se faire en prétextant un danger réel ou prétendu venant de l’étranger. » James Madison (1751-1836), 4ème président américain, (dans une lettre adressée à Thomas Jefferson, le 13 mai, 1798)

« Quand le fascisme viendra aux États-Unis, il s’enveloppera dans le drapeau et portera la croix. » Sinclair Lewis (1885-1951), (dans Cela ne peut arriver ici, 1935, un roman au sujet de l’élection d’un candidat fasciste à la présidence américaine)

 

Le 8 novembre 2016, 46,1% des électeurs Américains votèrent en faveur d’un magnat de l’immobilier, Donald Trump (1946- ), pour devenir président des États-Unis. Ce faisant, ils ne savaient pas exactement ce à quoi ils s’engageaient, car, comme la citation ci-dessus le dit bien, on ne sait vraiment pas à quoi s’entendre d’un politicien avant que ce dernier ne prenne le pouvoir. Les Américains ne s’attendaient certainement pas à ce que le « changement » promis par le candidat républicain à la présidence soit si chaotique.

C’est que Donald Trump s’est entouré de trois conseillers inexpérimentés, sorte de Rasputine. Le premier est son jeune gendre Jared Kushner (1981- ), un homme d’affaires sans expérience gouvernementale et un judaïste orthodoxe fervent qui, en plus, écrit des discours pour le président. Son deuxième proche conseiller et son principal stratège politique est Stephen Bannon (1953- ), un partisan du mouvement américain d’extrême droite Tea Party, qu’on accuse d’avoir une vision apocalyptique du monde. Fait rare, Bannon a aussi été nommé membre permanent du Conseil de la sécurité nationale (NSC). Le troisième membre de l’entourage rapproché de Donald Trump est Stephen Miller  (1985-), âgé de seulement 31 ans, lequel occupe le poste de conseiller principal de la Maison-Blanche, en collaboration avec Jared Kushner pour les affaires intérieures. Il agit aussi comme rédacteur de discours de Donald Trump.

 Tout compte fait, le nouveau président américain Donald Trump (1946- ) s’est avéré, jusqu’ici, être un politicien beaucoup plus erratique que ce à quoi on aurait pu s’attendre, malgré toutes les inepties qu’il a proférées au cours de la campagne présidentielle américaine. Pour ma part, je croyais qu’une fois élu et installé à la Maison-Blanche, Donald Trump abandonnerait ses excentricités, notamment ses messages nocturnes sur Tweeter. —J’ai eu tort.

En réalité, au cours des quelques semaines qui ont suivi la cérémonie d’investiture, le 20 janvier 2017, et avant que les ministres nommés aux différents ministères ne soient confirmés dans leurs fonctions, et soucieux de « prendre le contrôle des évènements », le personnel de la Maison-Blanche du Président Donald Trump s’est comporté comme une sorte de junte impériale, en émettant des dizaines de décrets en rafale. L’objectif était de forcer la main aux ministères responsables et aux élus du Congrès, et de faire en sorte de soumettre l’ensemble de la bureaucratie à l’ordre du jour plus ou moins extrémiste de la nouvelle administration.

Cependant, lorsque les ministres de la Défense (James Mattis) ou du Département d’État (Rex Tillerson) sont entrés en fonction après leur confirmation par le Sénat américain, le Président Trump a du changer d’avis sur de nombreuses questions concernant, en autres, Israël, la Chine, l’accord nucléaire iranien, …etc.

Les tribunaux étasuniens ont également jeté du sable dans l’engrenage, notamment en ce qui concerne l’ordonnance générale fermant la frontière américaine aux ressortissants de sept pays musulmans (Iraq, Syrie, Iran, Soudan, Libye, Somalie et Yémen).

Revoyons comment la Maison-Blanche de Donald Trump  s’est montrée chaotique pendant les premières semaines suivant le jour d’inauguration du nouveau président.

• Le président Donald Trump a montré jusqu’ici une dangereuse tendance à gouverner par décret, avec des contributions minimales du Congrès élu

Il est toujours dangereux, et potentiellement désastreux dans une démocratie, quand un chef d’État décide de s’approprier les pleins pouvoirs et de gouverner par décret ou par ordonnance, sans passer par le traditionnel processus parlementaire, outrepassant souvent ainsi les ministères responsables et les représentants élus du parlement. Un tel procédé autocratique ressemble davantage à une gouvernance impériale qu’à celle d’un gouvernement démocratique responsable.

Le premier à faire une telle référence a été l’historien américain Arthur Schlesinger Jr., dans son livre publié en langue anglaise en 1973, La présidence impériale. Le livre se voulait une réponse aux tentatives du président Richard Nixon (1913-1994) d’étendre les pouvoirs du président américain, quand ce dernier déclara : « quand c’est le président qui le fait, cela n’est pas illégal. » Dans mon propre ouvrage de 2003, Le nouvel empire américain, j’ai abordé la question de la tendance chez les présidents américains de lancer à leur guise des interventions militaires à travers la Planète, avec un minimum de consultations auprès des membres élus du Congrès.

Sur ce point, le président Trump semble vouloir surpasser le président Nixon en considérant la Maison-Blanche comme le principal centre du pouvoir politique aux États-Unis, contrairement à ce que dit la Constitution américaine sur la séparation des pouvoirs.

Il est vrai que d’autres présidents américains ont émis des décrets exécutoires et des memoranda présidentiels au début de leur administration, mais il s’agissait la plupart du temps de rétablir des procédures qu’une administration précédente avait abandonnées. Ces mesures d’exception traitaient rarement de politiques fondamentales et complexes, même si certaines d’entre elles portaient sur des questions fort importantes, notamment en temps de guerre.

Dans le cas du président Trump, ses ordonnances exécutoires et ses memoranda présidentiels ont non seulement été multiples, mais ils ont aussi porté sur des politiques fondamentales, et cela, sans consultation préalable et sans l’apport technique des ministères concernés, qu’il s’agisse de questions traitant des soins de santé, du droit à l’avortement ou du commerce extérieur, de l’immigration, de l’exploration pétrolière, de questions judiciaires, etc. De plus, aucun document explicatif des fondements et des objectifs de telles ordonnances n’a été produit à l’appui de ces mesures d’urgence.

Quand une telle dérive de gouvernance s’est produite dans d’autres pays, la démocratie fut perdante, et les conséquences pour le leader et son pays furent désastreuses.

• Le président Donald Trump cherche des prétextes de provoquer d’autres pays : son slogan « l’Amérique d’abord » semble signifier les « États-Unis contre le monde entier »

Dans un entretien sur la chaîne CNN, en mars 2007, le futur aspirant à la Maison-Blanche, Donald Trump, a déclaré que le président George W. Bush avait été un désastre dans ses relations extérieures et qu’il avait été « le pire président américain de toute l’histoire américaine », et, il avait ajouté que ce dernier « aurait dû être destitué » parce qu’il avait lancé son pays dans une guerre d’agression contre l’Irak et qu’il avait causé la mort de milliers de personnes. C’est une accusation qu’il a répétée, par la suite, à de nombreuses occasions.

Néanmoins, il est quand même ironique que le président Donald Trump veuille emprunter la même voie que George W. Bush en ce qui concerne l’Iran, recourant à des mensonges et à de fausses allégations pour provoquer ce dernier pays.

Il s’est aussi permis d’insulter les chefs d’État d’une demi-douzaine de pays, allant même jusqu’à menacer le Président mexicain d’envahir son pays. Quant à sa critique du président George W. Bush, il semble que dans son cas, c’est une preuve « qu’on donne aux autres ce que l’on a de trop »!

Il serait bon de rappeler au Président Trump les propos qu’il a tenus, le 27 avril 2016, lors d’un important discours de politique étrangère :

« Contrairement aux autres candidats [à la présidence américaine], je ne considère pas que la guerre et l’agression sont des moyens de première ligne. On ne peut pas avoir une politique étrangère sans diplomatie. Pour une superpuissance, la prudence et la retenue sont vraiment des signes de force. Même si je ne faisais pas partie du gouvernement, j’étais totalement contre la guerre en Irak, et j’ai dit sans hésitation, à de multiples occasions, qu’elle aller déstabiliser tout le Moyen-Orient. »

• Il est permis de douter de la sincérité du Président Donald Trump quant à sa volonté de mettre fin à l’influence des milieux financiers américains sur les politiciens étasuniens

Au cours de la campagne présidentielle de 2016, le candidat Donald Trump a sévèrement accusé ses rivaux d’être des porteurs de valises pour les financiers de Wall Street. Il a souvent répété que les milieux de Wall Street étaient le symbole d’une élite corrompue, laquelle a spolié l’Amérique et volé la classe ouvrière pour s’enrichir. Il s’est servi des médias sociaux pour lancer les pires accusations contre la candidate démocrate Hillary Clinton, allant jusqu’à dire, le 28 juillet 2016, que cette dernière n’était rien de moins qu’une « marionnette de Wall Street », et, le 19 octobre 2016, que les méga-banques avaient la haute main et un « contrôle absolu » sur ses rivaux Hillary Clinton et Ted Cruz, insinuant par le fait même que ces derniers étaient inaptes à occuper le fauteuil du Président américain, tandis que lui se voulait être le défenseur de la classe ouvrière.

Mais qu’à cela ne tienne ! Une des premières mesures du Président Trump a été d’annoncer le retrait de la réglementation bancaire connue sous le nom de loi Dodd-Frank, adoptée en 2010, dans la foulée de la crise financière des prêts subprime de 2008. Il est quand même surprenant que le président Trump réponde si rapidement aux souhaits de déréglementation des méga-banques américaines, alors même qu’il dénonçait avec force, il n’y a pas si longtemps, la corruption des milieux d’affaires de Wall Street.

Dans un deuxième temps, le Président Trump a recruté un ancien banquier de la grande banque Goldman Sachs, M. Steven Mnuchin, pour le poste de ministre des Finances.

En outre, M. Trump a fait appel à la méga-banque d’affaires Goldman Sachs pour le conseiller et l’appuyer dans l’élaboration de sa politique économique. En effet, il a nommé M. Gary Cohn (1960-), le président de Goldman Sachs, au poste de président du Conseil économique national du président. Ce faisant, il s’est assuré que les banquiers de Wall Street aient un important mot à dire dans les politiques économiques et financières de son administration.

On peut certes s’interroger si ses attaques contre les milieux bancaires de Wall Street, et sur la prétendue influence indue qu’ils exerçaient sur les politiciens américains, étaient sincères, ou si elles n’étaient que de simples boutades de politicien pour se faire élire.

• Les attaques répétées du président Donald Trump contre les milieux journalistiques et contre les juges qui se prononcent sur la constitutionalité de ses politiques relèvent d’un autoritarisme et sont en soi une violation de la séparation des pouvoirs

Le 6 février dernier, le président Donald Trump s’est lancé dans un barrage d’accusations contre la presse américaine, l’accusant « de passer sous silence de nombreuses attaques terroristes », sans apporter la moindre preuve d’appui à ses graves accusations. Il s’est aussi employé à intimider et à insulter les juges qui ont à se prononcer sur la constitutionnalité de certaines de ses ordonnances, ce qui de toute évidence est une attaque contre l’indépendance judiciaire.

Il s’agit là d’un mépris et d’une violation du principe de la séparation des pouvoirs contenu dans la constitution américaine, en plus d’être une attaque frontale contre la liberté de la presse.

On ne peut pas banaliser de telles attaques, venant d’une personne en autorité. En effet, quand un régime autoritaire veut s’établir et manquer à ses devoirs et à responsabilités, il s’attaque généralement aux systèmes législatif et judiciaire du pays, afin de les assujettir au pouvoir exécutif et, il s’efforce d’intimider les institutions qui sont en mesure de relever ses mensonges et ses fausses représentations.

• Le président Donald Trump a une vision mercantiliste du commerce international, laquelle est rejetée par presque tous les économistes

Le Président Donald Trump semble penser que son pays devrait enregistrer des excédents commerciaux sur le commerce des biens et des services avec les autres pays, ces derniers étant acculés à des déficits commerciaux, quelle que soit la balance des paiements globale des États-Unis, et quelle que soit la conjoncture économique nationale et étrangère. Une telle vision des choses ne tient pas la route. Ce n’est pas ainsi que la balance des paiements d’un pays s’ajuste aux relations économiques multilatérales.

Lorsque M. Trump met l’emphase sur une seule composante de la balance des paiements, la balance commerciale, il est dans l’erreur. Par exemple, si un pays vit au-dessus de ses moyens et emprunte de l’argent à l’étranger, cet emprunt étranger apparaît comme un afflux de capitaux étrangers dans le pays. Cet afflux de capitaux étrangers entraîne un excès de dépenses intérieures par rapport à sa production et contribue à financer un excédent des importations par rapport aux exportations de biens et de services avec le reste du monde. Le compte capital du pays affiche un excédent, alors que la balance commerciale (plus précisément la balance courante) indique un déficit, les deux s’équilibrant ainsi plus ou moins l’un l’autre.

La raison principale pour laquelle les États-Unis enregistrent des déficits commerciaux, année après année, c’est parce qu’ils empruntent trop à l’étranger.

Cela s’explique en partie par le fait que le gouvernement étasunien enregistre d’énormes déficits budgétaires, en dépensant davantage que ses rentrées fiscales et qu’il emprunte de l’argent tant au secteur privé intérieur qu’aux étrangers, ce qui accroit la dette publique. Ces déficits sont souvent causés par des baisses d’impôts et par des dépenses militaires en croissance. Le fait que l’économie mondiale utilise le dollar américain en tant que monnaie de réserve internationale représente un prêt sans intérêt que le reste du monde avance aux États-Unis, ce qui permet à ce dernier pays d’enregistrer un déficit commercial chronique. M. Trump et ses conseillers seraient bien avisés de comprendre ces vérités de la finance internationale.

Si son gouvernement veut réduire le déficit commercial des États-Unis avec le reste du monde, le gouvernement américain devrait équilibrer ses livres et réduire ses emprunts à l’étranger. Les guerres commerciales n’amélioreront pas la balance commerciale des États-Unis si le pays continue à dépenser au-delà de ses rentrées fiscales et s’il maintient ses emprunts à l’étranger. Elles ne feraient qu’empirer les choses.

Depuis plusieurs décennies, le gouvernement étasunien a accumulé dette sur dette, en enregistrant année après année des déficits budgétaires, causés principalement par les guerres ruineuses que le pays mène à l’étranger, et en finançant ces interventions par des emprunts à étranger. C’est un problème que les politiciens américains doivent comprendre s’ils ne veulent pas que leur pays en vienne un jour à faire faillite.

Cela est arrivé dans le passé avec la montée et la chute d’autres empires, et il n’y a aucune raison pour que cela ne puisse se reproduire de nos jours quand un pays impérial dépense continuellement plus qu’il ne produit. Et les guerres ne produisent rien; au contraire, elles sont un facteur de mort et de destruction.

• Les espoirs de mettre fin au chaos au Moyen-Orient sont en baisse

L’élection de Donald Trump aux États-Unis avait fait naître l’espoir de la possibilité de mettre fin au chaos meurtrier au Moyen-Orient. Cependant, une fois pendant la campagne présidentielle et une autre fois après son arrivée au pouvoir, M. Trump a jeté une douche froide sur de tels espoirs.

Dans un premier temps, lors d’un discours électoral, le 21 mars 2016, devant le lobby sioniste américain (l’AIPAC), il a courtisé de riches donateurs avec l’annonce de son intention de rompre avec la politique de la plupart des pays occidentaux du dernier demi-siècle de considérer la ville de Jérusalem en tant que zone protégée des Nations Unies, soit une ville internationale occupée par les Arabes, les chrétiens et les juifs. Plus précisément, il a déclaré : « Nous allons déplacer l’ambassade américaine [de Tel Aviv] vers la capitale éternelle du peuple juif, Jérusalem. »

En deuxième lieu, le jeudi 15 décembre 2016, afin de s’assurer que tous comprennent bien qu’il était du côté d’Israël dans le conflit israélo-palestinien, le président élu Donald Trump fit connaître son choix pour le poste d’ambassadeur américain en Israël. Il annonça la nomination d’un farouche partisan des colonies israéliennes en terres privées palestiniennes, David Friedman, son avocat personnel en matière de faillite. Le nouvel ambassadeur ne perdit guère de temps à déclarer qu’il brûlait du désir de « commencer son travail d’ambassadeur des États-Unis dans la capitale éternelle d’Israël, Jérusalem. »

Et, troisièmement, oubliant semble-t-il qu’il avait critiqué son adversaire Mme Hillary Clinton pour avoir proposé une politique dangereusement téméraire, le président Trump annonça, le 25 janvier dernier, qu’il envisageait de « créer des zones de sécurité en Syrie », apparemment sans considérer si c’était légal, et aussi sans s’assurer de l’accord du gouvernement syrien et sans consulter les trois principaux pays (Russie, Turquie et Iran) qui venaient tout juste de conclure un projet de paix pour la Syrie. Il préféra s’entretenir avec les dirigeants de l’Arabie saoudite et ceux des Émirats arabes unis, deux pays qui sont connus pour leur appui au terrorisme islamiste en Syrie.

• Le monde craint le président Donald Trump : les scientifiques responsables de l’Horloge de l’Apocalypse ont établi que l’humanité est à seulement deux minutes et demie de la fin du monde

En janvier dernier, les scientifiques chargés de l’Horloge de la fin du monde ont avancé l’horloge à seulement deux minutes et demie de l’apocalypse, en grande partie à cause de l’arrivée de Donald Trump à la tête des États-Unis. Ils ont affirmé que l’homme d’affaires devenu politicien, compte tenu de ses dangereuses déclarations et de ses politiques irréfléchies, pourrait conduire la Planète à sa perte. Cela signifie qu’ils considèrent que la Terre est maintenant plus proche de l’hécatombe qu’elle ne l’a jamais été depuis 1953, soit au plus fort de la confrontation nucléaire entre les États-Unis et l’Union soviétique.

Les menaces existentielles qui menacent la Terre viennent aujourd’hui de fréquentes déclarations concernant l’utilisation des armes nucléaires et la prolifération de ces armes, ainsi que l’accélération des changements climatiques.

• Conclusion

Tout compte fait, la tournure des événements depuis l’élection de Donald Trump a soulevé un certain nombre de craintes que beaucoup de choses pourraient changer pour le pire dans les années à venir. Bon nombre des politiques mises de l’avant par l’administration Trump sont des remèdes inappropriés pour les problèmes auxquels font face les États-Unis et le monde. En fait, beaucoup de ces politiques peuvent aggraver les choses, plutôt que les améliorer.

Les choses semblent avoir commencé à changer pour le mieux avec l’arrivée de nouveaux ministres expérimentés et compétents dans le processus décisionnel américain, en dehors du petit cercle fermé de la Maison-Blanche. Il était temps.

Professeur Rodrigue Tremblay

 

 

Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d’économie à l’Université de Montréal. Auteur du livre « Le nouvel empire américain » et du livre « Le Code pour une éthique globale ».

On peut le contacter à l’adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com.

Prière de visiter son blogue en plusieurs langues à l’adresse suivante : http://www.thenewamericanempire.com/blog.htm.

Site Internet de l’auteur : http://www.thenewamericanempire.com/

Publié le 25/08/2019

Le baillon sioniste transformera-t-il des rescapés du génocide juif en antisémites? #OpenGaza

anne marie OUDRER (pétition sur le site change.org)

Juvisy-sur-orge, France

Faut-il traiter d’antisémites et condamner ces huit rescapés des camps d’extermination pour leurs comparaisons entre les politiques sionistes et celles des Nazis ? Chris Knight, anthropologiste et militant britannique pose la question, en publiant les citation ci-dessous. 

Marika Sherwood, survivante du ghetto de Budapest.
« (...) Peu de temps après (en 1956), j’ai appris que les Israéliens rassemblaient les Palestiniens dans des camps de concentration. Je ne pouvais pas y croire. Les Israéliens n’étaient-ils pas des Juifs ? Ne venions-nous/ne venaient-ils pas de survivre au plus grand pogrom de notre histoire ? Les camps de concentration – souvent appelés par euphémisme, « colonies de peuplement » - n’étaient-ils pas la principale caractéristique de ce pogrom ? Comment ces Juifs israéliens pouvaient-ils opprimer d’autres gens ? Dans mon imagination de romantique, les Juifs d’Israël étaient des socialistes, des gens qui discernaient le bien du mal. C’était manifestement inacceptable. J’avais l’impression qu’on m’avait laissé tomber, comme si on m’avait volé une partie de ce que je pensais être mon héritage. …
Il me faut dire au gouvernement israélien qui prétend parler au nom de tous les Juifs, qu’il ne parle pas en mon nom. Je ne garderai pas le silence face à la tentative d’annihilation des Palestiniens, la vente d’armes aux régimes répressifs partout dans le monde et la tentative d’étouffer la critique d’Israël dans les médias au niveau mondial, quand on voit ce gouvernement remuer le couteau dans la plaie - traduisons ‘culpabilité’ - afin d’obtenir des concessions économiques de la part des pays occidentaux. Naturellement, la position géopolitique d’Israël a une incidence grandissante en ce moment. J’empêche Israël de confondre les termes « antisémite » et « antisioniste » : On ne peut pas laisser passer ça."
Dr. Marika Sherwood, ‘How I became an anti-Israel Jew’ (Voilà comment je suis devenue une Juive anti-Israël), Middle East Monitor, 7/3/18. 

Israël Shahak, survivant du ghetto de Varsovie et du camp de concentration de Bergen-Belsen.
« Pour survivre, Isra­­­ël doit renoncer au désir de domination. Il deviendra alors un bien meilleur pays pour les Juifs eux-mêmes. En Israël, beaucoup comparent aisément le pays avec l’Allemagne. Non seulement l’Allemagne d’Hitler et des Nazis, mais aussi l’ancien Empire germanique voulait dominer l’Europe. Ce qui s’est passé au Japon, après l’attaque contre la Chine, c’est qu’ils voulaient dominer une vaste zone de l’Asie. Lorsque l’Allemagne et le Japon renoncèrent à leur souhait de domination, ils devinrent des sociétés bien plus sympathiques pour les Japonais et les Allemands eux-mêmes. "
Dr. Israel Shahak, Middle East Policy Journal, été 1989, no.29.

Hajo Meyer, était un survivant d’Auschwitz.
« Ça me fait mal d’observer les parallèles entre mes expériences dans l’Allemagne d’avant 1939 et celles que souffrent les Palestiniens de nos jours. Je ne peux pas m’empêcher d’entendre les échos nazis de « sang et sol », dans la rhétorique des colons fondamentalistes, qui revendiquent le droit sacré à toutes les terres de la Judée-Samarie biblique.
Les divers aspects de punition collective infligée au peuple Palestinien – ghettoïsation forcée derrière un « mur de sécurité », destruction de maisons au bulldozer, déprédation de champs, bombardement d’écoles, de mosquées et d’édifices gouvernementaux, blocus économique qui prive les gens d’eau, de nourriture, de médicaments, d’éducation et de nécessités de base pour survivre dans la dignité – tout ceci me pousse à me rappeler les privations et les humiliations dont j’ai fait l’expérience dans ma jeunesse. Toutes ces oppressions qui durent depuis un siècle, signifient des souffrances inimaginables pour les Palestiniens. »
Dr. Hajo Meyer, ‘An Ethical Tradition Betrayed’, Huffington Post, 27/1/10. 

Gabor Mate, survivant du Ghetto de Budapest.
« Jeune homme élevé à Budapest, enfant qui avait survécu au génocide nazi, j’ai été hanté pendant des années par une question qui résonnait dans ma tête avec une telle force que, parfois, elle tournait : ‘Comment cela fut-il possible ? Comment le monde permit-il de telles horreurs ?’
Question naïve d’un enfant. Maintenant, j’en sais plus : La réalité est là. Que ce soit au Vietnam, au Rwanda ou en Syrie, l’humanité demeure les bras croisés, complice, inconsciente ou impuissante, comme toujours. À Gaza en ce moment, on trouve le moyen de justifier le bombardement des hôpitaux, l’extermination de familles en train de manger, le meurtre de jeunes qui jouent au foot sur une plage…
On ne peut pas comprendre Gaza hors contexte, c’est à dire le nettoyage ethnique continu, le plus long de tous, du siècle dernier et du présent, la tentative continue de détruire la nation palestinienne.
Les Palestiniens utilisent des tunnels ? Mes héros de même : les combattants mal équipés du Ghetto de Varsovie. Contrairement à Israël, les Palestiniens n’ont ni hélicoptères Apache, ni drones télécommandés, avions de combat chargés de bombes, artillerie laser : Avec leur défiance inefficace, ils lancent des roquettes primitives qui provoquent de la terreur pour des civils innocents israéliens, mais rarement des blessures. Vu l’énorme inégalité de forces, il n’existe aucun parallèle de culpabilité. …
Qu’allons-nous donc faire, nous, gens ordinaires ? Je prie qu’on écoute notre cœur. Le mien me dit que ‘plus jamais ça’ n’est pas une expression exclusive : Le meurtre de mes grands-parents à Auschwitz ne justifie pas la dépossession incessante des Palestiniens. La justice, la vérité, la paix, ce n’est pas l’apanage d’une seule tribu. Le ‘droit d’Israël à se défendre’ - indiscutable en principe – ne justifie pas l’extermination de masse. »
Dr. Gabor Mate, ‘Beautiful Dream of Israel has become a Nightmare’ (Le Beau Rêve d’Israël s’est transformé en Cauchemar), Toronto Star, 22/7/14. 

Marek Edelman, était un survivant du Ghetto de Varsovie et un des chefs du soulèvement du Ghetto.
« Pendant la guerre, nous, on n’aurait jamais pensé que les Sionistes restaient volontairement passifs quant à la destruction des Juifs, afin de mieux justifier la fondation de l’état d’Israël… Mais de nos jours, même les historiens reconnus s’expriment à haute voix sur la façon dont certains Sionistes installés en Palestine exploitaient politiquement l’Holocauste ! … Le premier chef du gouvernement israélien, Ben Gourion estimait que, plus ça irait mal pour les Juifs d’Europe, plus ça irait mieux pour Israël. Il a mis ce projet en œuvre… Ben Gourion s’est lavé les mains de la Diaspora… Dès la conférence du parti Mapai en décembre 1942, il a déclaré que la tragédie des Juifs d’Europe ne les concernait pas - lui et ses associés – directement. C’étaient les paroles d’un chef qui était d’accord pour sacrifier la vie de millions de Juifs pour élaborer un état juif. Je ne dis pas qu’il aurait pu sauver des milliers d’êtres humains, mais il aurait pu combattre pour ces milliers de gens. Il s’en est abstenu. J’ignore si c’était voulu. »
Dr Marek Edelman, 2016. Being On the Right Side : Everyone in the Ghetto Was a Hero (Du Bon Côté : Dans le Ghetto, Ils étaient tous des Héros), pages 223, 448. 

Zeev Sternell, survivant du ghetto de Przemysl, en Pologne.
« La gauche n’est plus capable de maîtriser l’ultra-nationalisme qui s’est développé ici, en Israël – le genre dont la branche européenne a contribué à éliminer presque tous les Juifs européens. Les entretiens que Ravit Hecht du Haaretz a effectués avec les politiques de la droite israélienne, Smotrich et Zohar, (les 3 décembre 2016 et 28 octobre 2017) devraient être distribués dans tous les médias, en Israël et partout dans le monde juif. On voit en eux non seulement un fascisme israélien grandissant, mais aussi un racisme qui ressemble au Nazisme dans son enfance.
Comme toute idéologie, la théorie raciale nazie s’est développée au cours des années. Au début, elle a uniquement privé les Juifs de leurs droits civils et humains. Il est possible que, sans la Seconde Guerre Mondiale, le ‘problème juif’ se fût terminé simplement avec l’expulsion ‘volontaire’ des Juifs des terres du Reich. Après tout, la plupart des Juifs d’Autriche et d’Allemagne ont pu partir à temps. Il est possible que ce soit un avenir à prévoir pour les Palestiniens. » :
Prof. Zeev Sternhell, ‘Opinion in Israel, Growing Fascism and a Racism Akin to Early Nazism’, Haaretz, 19/1/18. 

Primo Levi était un survivant d’Auschwitz.
« En ce qui concerne le Premier Ministre Menachem Begin, ‘Fasciste’ est une définition pour moi acceptable. À mon avis, même Begin serait d’accord. C’était l’élève de Jabotinsky, qui représentait l’aile droite du Sionisme et qui se disait fasciste. C’était l’un des interlocuteurs de Mussolini. Assurément, Begin était son élève. Voilà toute l’histoire de Begin…. L’Holocauste est la défense préférée de Begin : Je n’y attribue aucune validité. »
Primo Levi, The Voice of Memory : Primo Levi Interviews (La voix de la Mémoire : Entretiens avec Primo Levi), 1961-1987, pp. 285-286. La citation date de 1982. 

Rudolf Vrba, survivant de Majdanek et d’Auschwitz. Il s’est évadé d’Auschwitz en 1944, pour prévenir les Juifs hongrois au sujet du programme nazi d’extermination. Malheureusement, certains chefs sionistes pensaient différemment.
« Le mouvement sioniste européen a joué un rôle très important dans l’extermination de masse des Juifs. Je crois vraiment que, sans la coopération des Sionistes, ça aurait été une tâche bien plus difficile….
Les Sionistes disaient que nous ne sommes pas tchécoslovaques, ni allemands ni français : Nous sommes juifs et nous devons, en tant que juifs, retourner dans notre pays, en Israël ou Palestine, et fonder notre état. …
S’ensuivit la Loi de Nuremberg, loi divulguée par un État dit civilisé – l’Allemagne nazie – qui affirmait que les Juifs ne faisaient pas partie de l’Europe, mais de la Palestine. …
Donc, ensemble, le Nazisme et le Sionisme partageaient la même chose : Ils proclamaient tous les deux que les Juifs n’appartiennent pas à l’Europe, mais à la Palestine. …
Donc, naturellement, les Allemands ont dit au Sionistes : ‘Vous voyez, les Juifs ne nous font peut-être pas confiance, mais ils vous croiront’, car ils ont compris qu’on leur avait, en fait, dit la vérité : que vous faites partie de la Palestine, que vous êtes ici des étrangers’. …
C’est comme cela qu’une clique sioniste, a formé les conseils juifs (appelés ‘Judenräte’) pour "gérer les affaires juives", soutenue par l’argent d’hommes d’affaires juifs importants, prêts à tolérer la discrimination contre l’ensemble de la population juive qui n’était ni riche, ni sioniste – qui tout simplement, ne faisait pas partie de la clique. …
Par conséquent, je ne me fiais pas à eux, malgré le fait que les Nazis leur avaient donné des droits, suite aux lois de Nuremberg. Je les jugeais fascistes, tout simplement, dès le début, créatures méprisables qui s’associent aux fascistes et qui en bénéficient, ne subissant pas la discrimination infligée aux autres. …
Je n’avais pas plus confiance dans les Nazis que dans les conseils juifs sionistes. Assurément, je me suis rendu compte que les Sionistes et les Nazis sont mes ennemis à part égale : Tous les deux, ils veulent me faire partir avec 25 kilos de bagages, vers un endroit inconnu, et laisser ma mère chez elle, sans défense. …
Les jeunes, piliers de la résistance, ont toujours entre 16 et 30 ans. Chaque soldat sait qu’ils sont les meilleurs éléments pour le combat. … J’étais sidéré par le fait que les Sionistes qui se disaient protecteurs des Juifs, avaient décidé en premier lieu, de laisser partir un groupe de résistants potentiels qui, en dernier lieu, pourraient protéger les familles, en employant la force, si nécessaire. …
« Je suis juif. Toutefois – plutôt à cause de cela – j’accuse certains chefs juifs d’une des actions les plus horribles de la guerre.
Ce petit groupe de collaborateurs savait ce qui se passait dans les chambres à gaz d’Hitler et ont sauvé leur propre vie en achetant leur silence. Parmi eux, se trouvait le Docteur Rudolf Kastner, à la tête du conseil qui parlait au nom de tous les Juifs hongrois…
Prisonnier numéro 44070 à Auschwitz – numéro resté sur mon bras – j’ai calculé minutieusement les statistiques des exterminations … J’ai emporté ces affreuses statistiques lors de mon évasion en 1944, et j’ai pu prévenir les chefs sionistes hongrois trois semaines à l’avance qu’Eichmann avait l’intention d’envoyer un million de leurs Juifs dans ses chambres à gaz. … Kastner est allé dire à Eichmann : ‘Je connais vos projets. Sauvez des Juifs que je pourrais choisir, et je me tairai.’
Non seulement Eichmann a accepté, mais il a déguisé Kastner en S.S. et l’a emmené à Belsen pour chercher certains de ses amis. Et ce marchandage ne s’en est pas arrêté là.
Kastner a payé Eichmann plusieurs milliers de dollars. Avec cette petite fortune, Eichmann a pu acheter sa liberté lors de la défaite de l’Allemagne, et s’installer en Argentine… »
« Pourquoi le Docteur Kastner a-t-il trahi les siens, alors qu’il aurait pu en sauver beaucoup en les prévenant, en leur donnant l’occasion de se battre, d’organiser un deuxième ‘Soulèvement de Varsovie’ – ce que craignait Eichmann ? …
Était-il donc possible que l’humeur défaitiste du Docteur Kastner ait été renforcée par le souvenir des paroles prononcées par le Docteur Chaim Weizmann, premier président d’Israël, lorsqu’il a parlé à un congrès sioniste à Londres en 1937 ?
Voici très précisément le discours de Chaim Weizmann :
"J’ai dit à la Commission royale britannique que les espoirs des six millions de Juifs d’Europe visaient l’émigration. On m’a demandé : ‘Pouvez-vous emmener six millions de Juifs en Palestine ?’ J’ai répondu que non. Les vieux disparaitront. Les autres subiront ou non leur destin. Ils ne sont que poussière, économique et morale, dans un monde cruel … seule une partie survivra … Ils devaient l’accepter. … S’ils voient les choses et souffrent, ils trouveront leur voie - Beacharit Hayamim [‘Lorsque viendra le Messie, tous les morts ressusciteront’] – quand viendra le temps … Je souhaite que soit préservée notre unité nationale, car c’est tout ce que nous possédons."
‘Seule une branche survivra …’. Kastner, comme Hitler, croyait-il en une race supérieure, une nation juive formée d’élites, pour les élites, par les élites ? Était-ce sa façon d’interpréter le sombre discours du Docteur Chaim Weizmann ? Dans l’affirmative, qui allait choisir la branche ? Qui allait décider quels grains constitueraient le tas de poussière économique, dont le destin serait d’attendre la venue du Messie ? …
Ma famille, je suppose, était la poussière qui allait être balayée jusque dans les fours par les Nazis qui utilisaient les chefs juifs comme balais … »
« Pourquoi le Docteur Kastner a-t-il trahi les siens, alors qu’il aurait pu en sauver beaucoup en les prévenant, en leur donnant l’occasion de se battre, d’organiser un deuxième ‘Soulèvement de Varsovie’ – ce que craignait Eichmann ? …
Était-il donc possible que l’humeur défaitiste du Docteur Kastner ait été renforcée par le souvenir des paroles prononcées par le Docteur Chaim Weizmann, premier président d’Israël, lorsqu’il a parlé à un congrès sioniste à Londres en 1937 ? Voici :
‘J’ai dit à la Commission royale britannique que les espoirs des six millions de Juifs d’Europe visaient l’émigration. On m’a demandé : ‘Pouvez-vous emmener six millions de Juifs en Palestine ?’ J’ai répondu que non. Les vieux disparaitront. Les autres subiront ou non leur destin. Ils ne sont que poussière, économique et morale, dans un monde cruel … seule une partie survivra … Ils devaient l’accepter. … S’ils voient les choses et souffrent, ils trouveront leur voie - Beacharit Hayamim [‘Lorsque viendra le Messie, tous les morts ressusciteront’] – quand viendra le temps … Je souhaite que soit préservée notre unité nationale, car c’est tout ce que nous possédons.
‘Seule une branche survivra …’. Kastner, comme Hitler, croyait-il en une race supérieure, une nation juive formée d’élites, pour les élites, par les élites ? Était-ce sa façon d’interpréter le sombre discours du Docteur Chaim Weizmann ? Dans l’affirmative, qui allait choisir la branche ? Qui allait décider quels grains constitueraient le tas de poussière économique, dont le destin serait d’attendre la venue du Messie ? …
Ma famille, je suppose, était la poussière qui allait être balayée jusque dans les fours par les Nazis qui utilisaient les chefs juifs comme balais … »
Sources :
*"Oral history interview with Rudolf Vrba’ , World at War TV Series (Un Monde en Guerre, série télévisée), de 1972. Première partie. Passages de 32/45 minutes).
*Dr. Rudolf Vrba, Daily Herald, février 1961 (tiré du livre de Ben Hecht, Perfidy - publié en 1962 - p. 231).
*Dr. Rudolf Vrba, I Escaped from Auschwitz (Je me suis évadé d’Auschwitz) [2002], pp. 281-2.
[Les opinions de Rudolf Vrba étaient toujours sujets à controverse, mais même les journaux sionistes tels que le ‘Jewish News’, (15/12/16) et le ‘Jerusalem Post’, (16/2/17) ont, ces dernières années, publié de sérieuses critiques du rôle de Kastner dans l’Holocauste. Pour en savoir plus sur toute cette controverse, voir : Tony Greenstein, Weekly Worker, (1/6/17) et Ruth Linn, ‘Rudolf Vrba and the Auschwitz Reports : Conflicting Historical Interpretations’ (2011) .]
"L’un des aspects les plus inquiétants de la définition de l’Holocauste par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, c’est la suggestion que, si l’on compare la politique israélienne actuelle à celle des Nazis, c’est forcément de l’antisémitisme. Il est vrai que de telles comparaisons sont parfois grossières et sans fondement historique, mais dans la plupart des cas, il semble exagéré de l’attribuer à de l’antisémitisme, même si on n’est pas toujours d’accord avec la conclusion", conclut Chris Knight. (Dulwich et West Norwood CLP : circonscription électorale du Parti travailliste)
(Traduit par Chantal C. pour CAPJPO-EuroPalestine)

https://labourbriefing.org/blog/2019/7/30/six-holocaust-survivors-compare-zionist-policy-to-that-of-the-nazis
CAPJPO-EuroPalestin

Publié le 15/08/2019

Tunisie. Un candidat Ennahda à la présidentielle

(site lamarseillaise-encommun.org)

Le parti islamiste modéré Ennahda, principale force au Parlement tunisien, a présenté mercredi son premier candidat à une élection présidentielle. Abdelfattah Mourou, figure consensuelle et modérée, est en lice pour le scrutin du 15 septembre.

La course au palais de Carthage est lancée en Tunisie. Les candidats à l’élection présidentielle ont jusqu’au 9 août pour déposer leur dossier, alors que le scrutin a été avancé au 15 septembre après la mort du président Béji Caïd Essebsi. Ce bouleversement du calendrier électoral a poussé le parti islamiste Ennahda, l’une des principales forces politiques du pays depuis la mise en place de la démocratie en 2011, à présenter un candidat. Il y était jusque-là réticent, préférant miser sur un succès aux législatives prévues initialement avant la présidentielle. Une figure consensuelle, Abdelfattah Mourou, vice-président du parti et président par intérim du Parlement, a été désigné à la majorité dans la nuit du mardi 6 au mercredi 7 août par le conseil consultatif d’Ennahda.

Longtemps réprimé par le père de l’indépendance, Habib Bourguiba, puis sous la dictature de Ben Ali avant d’être légalisé en mars 2011, Ennahda dispose aujourd’hui de 68 députés sur 217 à l’Assemblée des représentants du peuple. Soucieux de montrer une image moderne et réformiste, la formation s’évertue depuis la révolution à policer son image et à exclure toute activité de prédication religieuse.

Avocat de formation, Abdelfattah Mourou, 71 ans, fait partie des cofondateurs du mouvement en 1981 aux côtés de son actuel président, Rached Ghannouchi. Contrairement à ce dernier, Mourou fait figure de dirigeant modéré, capable selon un haut représentant d’Ennahda “d’unir les Tunisiens et de trouver un consensus entre les rivaux” au sein du parti. Le politologue tunisien Selim Kharrat, fondateur de l’observatoire politique Al-Bawsala, a répondu aux questions de France 24 sur les enjeux que soulève sa candidature.

France 24 : Pourquoi Ennahda, qui n’a pas présenté de candidat à l’élection de 2014, choisit-il cette année de se lancer dans la course au palais de Carthage ?

Selim Kharrat : La stratégie initiale d’Ennahdha était de ne pas présenter de candidat issu de ses rangs mais plutôt de soutenir, comme ils l’ont fait en 2014, un candidat de consensus, avec lequel ils avaient un vrai potentiel de gain. Mais beaucoup de choses ont changé entre-temps, notamment le décès de Béji Caïd Essebsi, qui a conduit l‘instance qui organise les élections à avancer le calendrier de la présidentielle.

La Tunisie est un régime semi-parlementaire où, en toute logique, les législatives sont beaucoup plus importantes aux yeux des partis que les présidentielles. D’autant que le président de la République rassemble des prérogatives limitées, liées essentiellement à la défense nationale et aux affaires étrangères. Dans la mesure où les législatives sont prévues selon le nouveau calendrier en plein milieu des deux tours de la présidentielle, les résultats du premier tour vont forcément avoir un impact sur l’opinion et par conséquent les résultats des élections législatives.

C’est pour cela qu’Ennahdha a jugé important d’être présent lors des débats pour l’élection, en tous cas pour le premier tour. Ça n’aurait pas de sens qu’ils ne soient pas impliqués avec ce nouveau calendrier.

 

Qu’est-ce qui a poussé le conseil consultatif du parti à choisir son vice-président, Abdelfattah Mourou ?

Le débat a été assez long au sein du conseil de la Choura d’Ennahda, car il y avait deux opinions qui divergeaient. D’abord, ceux qui préféraient présenter un candidat issu de leurs rangs, jugeant Ennahda suffisamment mature et fort de son expérience au pouvoir. Une autre partie des militants préférait ne pas trop s’exposer en choisissant un candidat consensuel. Le débat a finalement permis de nommer Abdelfattah Mourou.

Ce n’est pas n’importe quel dirigeant. Il est d’abord l’un des cofondateurs du parti, un grand militant et un responsable d’importance. C’est aussi le troisième personnage dans la pyramide du pouvoir en tant que vice-président de l’Assemblée des représentants du peuple [il en est le président par intérim depuis que son prédécesseur Mohamed Ennaceur est devenu le chef de l’État par intérim, après le décès de Béji Caïd Essebsi].

Mais c’est surtout probablement l’un des dirigeants les plus “soft”, consensuels, qui a le plus de chance de rassembler au-delà de la base électorale d’Ennahdha. Né dans le grand Tunis, il a fait les mêmes écoles que l’élite dirigeante actuelle. C’est un avocat de profession qui a beaucoup défendu les défenseurs des droits de l’Homme sous la dictature de Ben Ali. Il jouit d’une certaine aura et de reconnaissance.

En présentant Mourou, Ennahda n’a probablement pas comme objectif premier le gain de l’élection présidentielle. Ce qui est important pour eux, c’est d’être présent au débat public et d’éviter la politique de la chaise vide, qui aurait eu des conséquences potentiellement graves pour les législatives. L’objectif premier d’Ennahda est plutôt de rassembler le maximum de sièges au Parlement.

Le scénario idéal serait d’avoir un président issu de ses rangs, qui pourrait travailler en bonne intelligence avec un chef de gouvernement lui aussi issu de ses rangs.

Quelles sont les chances pour Abdelfattah Mourou d’être élu ?

Il pourrait avoir des chances de passer le premier tour, mais personne ne peut prédire ses chances d’être élu président. En revanche, il ne faut pas oublier que parmi les électeurs, il y a toujours une frange éradicatrice par rapport aux islamistes. Beaucoup de Tunisiens n’acceptent toujours pas qu’Ennahda joue de manière libre sur la scène politique, et pire encore, que le parti soit au pouvoir depuis 2011. Psychologiquement, de nombreux Tunisiens, même s’ils n’ont rien contre la personne de Mourou, refusent d’accorder leur confiance et leur voix au parti car ils nourrissent cette pensée éradicatrice que le régime Ben Ali a installé dans les esprits au début des années 1990.

Malgré tous ses efforts pour se normaliser, lisser son image et convaincre les Tunisiens que c’est un parti politique parmi d’autres, Ennahda n’inspire visiblement pas suffisamment confiance à toute la population tunisienne.

Au-delà de l’élection présidentielle, Ennahda peut-il rester le parti disposant du plus grand nombre de députés au Parlement tunisien ?

Ils ont des chances d’être parmi les premiers blocs parlementaires du futur Parlement. Ennahda reste un parti populaire, qui jouit d’une base électorale assez confortable, même si sa taille et sa portée se réduit avec le temps et l’usure du pouvoir. Ils ont un matelas incompressible de militants qui sont très disciplinés. C’est toute une frange de la société tunisienne très conservatrice, attachée aux traditions et aux aspects cultuels, et qui ne se voit pas voter pour un autre parti, notamment aux législatives.

Rémi Carlier

Source France 24 

 

Publié le 05/08/2019

Révolution algérienne : « l’auto-organisation constitue la clef de la suite du mouvement »

(site rapportsdeforce.fr)

Avant de prendre une pause estivale jusqu’à la mi-août, Rapports de force vous propose une longue interview de Nedjib Sidi Moussa, réalisée fin juin. L’auteur de « La Fabrique du Musulman » et de « Algérie, autre histoire de l’indépendance » nous livre une analyse mêlée de critiques et de bienveillance à l’égard du mouvement et des acteurs de la contestation qui secoue l’Algérie depuis cinq mois. Nous vous souhaitons bonne lecture et un bon été.

Tu es allé en Algérie en mars. D’ici, en lisant la presse internationale ou algérienne, on avait l’impression que toute la société était dans la rue. Est-ce ce que tu as pu observer ?

Effectivement, le vendredi, la majorité de la société algérienne est présente, toutes classes, sexes et générations confondues. C’est inédit dans l’histoire de l’Algérie. Avant les premières manifestations, qui n’ont pas commencé le 22 février, mais quelques jours avant à Kherrata, dans la wilaya de Béjaïa, la démoralisation la plus complète régnait. Le fait qu’il n’y ait pas eu de répression a sans doute donné du courage et de l’enthousiasme aux autres pour sortir à leur tour dans la rue. Toute l’Algérie était dans la rue, mais pas forcément avec les mêmes aspirations, et avec des modalités et des perspectives confuses ou contradictoires. Des milliardaires et des dirigeants de partis politiques qui ont eu des attitudes ambiguës ont rejoint les cortèges, même si certains se sont fait chahuter. Des personnes sont venues avec des mots d’ordre radicaux du point de vue de la démocratie et des libertés individuelles. D’autres qui se sont faits de plus en plus entendre ont mis en avant des aspirations plus conservatrices au niveau de la culture, de la langue et du caractère unitaire de l’État.

Ce mouvement ne pouvait émerger qu’avec tous les paradoxes et les tensions de la société algérienne qui n’ont pas eu l’occasion de se cristalliser librement ces dernières années, voire même depuis l’indépendance en 1962. Sans idéaliser la démocratie formelle, les espaces de compétition et d’expressions publiques étaient très rares. Le moindre rassemblement dans la rue à Alger pouvait être réprimé et dispersé par la police. Les élections étaient systématiquement truquées. Aujourd’hui, il y a un apprentissage de la confrontation d’idée, de projet, de pratique. C’est un point positif du mouvement, même si l’aspiration très radicale de rupture avec le système, le régime ou le pouvoir, symbolisé par le mot d’ordre « qu’ils dégagent tous », ne semble pas encore portée par des pratiques à la hauteur de cette exigence-là. Contrairement à ce qui s’est passé pendant le mouvement d’octobre 1988 ou le « Printemps noir » de Kabylie en 2001, les permanences et les locaux du FLN n’ont pas été vandalisés, expropriés ou squattés par les manifestants, ce qui aurait été une façon de donner un contenu au slogan « FLN dégage ». Des familles nécessiteuses auraient pu y être logées. Quasiment rien n’a été fait sur le plan de l’action directe. Cela suscite des questions sur l’autolimitation du mouvement et la volonté de préserver son caractère pacifique ou d’éviter la confrontation physique. Même si cela peut se comprendre étant donné ce qu’a connu l’Algérie au cours des années 1990. Nous avons donc des aspirations très radicales, mais avec des modalités très modérées pour l’instant.

Il y a la volonté chez certains opposants de ne pas poser les questions qui fâchent, à savoir les questions sociales, sexuelles, culturelles, religieuses, etc. Même des démocrates assez radicaux ont dit : « faisons d’abord l’unité contre le cinquième mandat, ensuite nous aborderons toutes ces questions-là ». On sait ce que cela veut dire… La bourgeoisie libérale, qui veut peut-être s’émanciper de la tutelle de l’armée et de l’État, et a exercé une sorte de leadership non affirmé au début du mouvement, a intérêt à faire avancer des mots d’ordre exclusivement démocratiques, et surtout à ne pas aborder la question sociale. Ses porte-voix essaient même de faire accepter la nécessité d’adopter des mesures de rigueur tout en se réclamant de la volonté populaire.

En dehors des vendredis, la contestation a semblé se structurer autour de corps professionnels : les avocats, les journalistes, les étudiants. Est-ce de cela dont tu parles ?

Ce sont les mouvements mis en avant par les médias et la petite bourgeoisie. Ces corps sont de fait assimilés à l’élite. Il est vrai que les avocats et les magistrats étaient dans la rue au début de la dynamique, dans sa phase la plus euphorique, mais à côté de cela, entre chaque vendredi, il y a aussi eu des mouvements de grève chez les travailleurs. Ils sont restés localisés et n’ont pas été assez relayés par les médias ou les réseaux qui se réclament de la gauche et qui n’ont pas du tout joué leur rôle de relais des luttes sociales. En effet, ils sont obnubilés par des enjeux strictement politiciens.

Pour autant, nous n’avons pas encore assisté à des débordements massifs de la part des exploités et des chômeurs. Il y a toutefois eu des sit-in ici ou là, des manifestations, parfois de brèves occupations de la part de chômeurs qui exigeaient d’être employés. Cela a été le cas dans le sud de l’Algérie ou dans le complexe sidérurgique d’El Hadjar par exemple. Spontanément, en dehors de tout cadre organisé, ces chômeurs ont posé la revendication de l’emploi. Ceux qui disaient, depuis le début du mouvement, qu’il s’agissait simplement d’une protestation démocratique, politique et pacifique, sans aucune préoccupation sociale, ont été démentis par les faits.

Tu es très critique sur l’action politique de la gauche de la gauche algérienne. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Un des aspects qui a empêché une juste articulation de la question démocratique et de la question sociale, dans une perspective révolutionnaire, c’est notamment le fait que trotskistes et anciens staliniens, qui conservent une certaine influence, ont concentré leurs forces sur un mouvement de réappropriation de l’UGTA, l’ancien syndicat unique intégré à l’État. Effectivement, son dirigeant, Abdelmadjid Sidi Saïd a fait partie de ceux qui ont appelé à un 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflika, avant de se mettre du côté du chef de l’état-major de l’armée. Mais ils sont restés dans un cadre strictement organisationnel et n’ont pas cherché à déborder l’appareil. Leur objectif était d’empêcher la tenue du congrès extraordinaire de l’UGTA annoncé en juin. Or, il s’est tenu et c’est une défaite pour eux.

D’ailleurs, le nouveau secrétaire général de l’UGTA, Salim Labatcha, est un ancien dirigeant du Parti des travailleurs (PT). Le PT (parti trotskiste lambertiste) a longtemps eu une relation fusionnelle avec cet appareil hautement bureaucratique qu’est l’UGTA. Les syndicalistes qui sont un peu plus « lutte de classe » dans l’UGTA restent soumis au cadre organisationnel. De l’autre côté, des syndicalistes dits autonomes qui sont en dehors de l’UGTA, sans être forcément plus offensifs, ont décidé de ne pas mettre en avant la question sociale. Leur propos a été de dire : « nous sommes dans le mouvement populaire contre le 5e mandat et le régime, mais nous ne voulons pas apparaître comme étant un facteur de division ». Ainsi, les travailleurs et les exploités ne devraient donc pas agir en leur nom propre et la question de la grève devrait éventuellement être posée plus tard, selon les circonstances du moment.

Ce faisant, ils se sont totalement soumis à un agenda politicien. Eux aussi ont pesé dans un mauvais sens à mon avis. À côté de cela, les mouvements éclatés et localisés, appuyés parfois par des syndicalistes autonomes ou de l’UGTA, ne sont pas encore coordonnés à ce stade. Cela pourrait pourtant être une perspective de lutte intéressante : une coordination des boîtes, des ateliers, des administrations, des travailleurs en grève ou privés d’emploi. Cependant, une chose qui pèse chez les exploités et qui explique le très faible niveau d’auto-organisation, c’est qu’il y subsiste encore certaines illusions sur les organisations (syndicats, associations, partis, etc.), les personnalités nationales, mais aussi sur l’action du chef d’état-major. Ils ont pu s’interroger sur le rôle d’arbitre qu’essaye d’avoir Gaïd Salah qui prétend être avec le peuple tout en disant « n’allez pas trop loin, n’ayez pas d’exigences trop démesurées ». En effet, il met en prison des corrompus, des oligarques, des chefs de partis politiques comme Louisa Hanoune. De plus, il a fait mine d’aller dans le sens des revendications populaires tout en se montrant de plus en plus menaçant ou insultant à l’égard des contestataires les plus déterminés.

Pourtant le mouvement a déjà mis fin au 5e mandat, obtenu le départ de Bouteflika, puis l’annulation du scrutin présidentiel du 4 juillet.

Effectivement, ce mouvement a connu des victoires puisque le 5e mandat n’a pas eu lieu et les élections prévues le 4 juillet non plus. Mais je suis du côté des partisans de la révolution sociale, même s’ils sont pour l’heure minoritaires en Algérie comme ailleurs. Face à l’aspiration massive et radicale de rejet du régime, ce mouvement peut, et aurait déjà pu, aller beaucoup plus loin. Il ne se s’agit pas de minorer les victoires, mais le régime et l’état ne se sont pas évaporés. D’ailleurs, beaucoup de manifestants, malgré le mot d’ordre de « système dégage » souhaitent que l’État, l’armée et la police se maintiennent. La question du rapport aux forces de répression n’a pas toujours été très claire étant donné leur poids dans la société. Mais une décantation est en train de se produire, en raison de l’intensification de la répression. La société algérienne a son histoire propre et tout est en train d’être remis sur la table, à son rythme. La plupart des questions ne vont pas être réglées en quelques semaines ou quelques mois. Mais on sait aussi que le temps peut jouer contre notre camp.

Au début du mouvement, on entendait des slogans comme : « le peuple, l’armée, la police, on est tous des frères ». Les jeunes des classes populaires qui voulaient aller tout de suite vers le palais présidentiel à Alger ont été diabolisés, accusés d’être des agents du régime et de vouloir salir ce si joli mouvement pacifique… Ils ont été tabassés, arrêtés, emprisonnés. La répression était là dès le début, mais on a commencé à en parler quand elle s’est déplacée en touchant d’autres segments de la population peu portés à la confrontation avec la police. Progressivement, il y a eu des slogans de plus en plus hostiles envers la police. Idem pour l’armée. Quand le chef d’état-major a commencé à intervenir avec un ton menaçant et paternaliste, de plus en plus de slogans contre l’armée ou pour qu’elle reste dans ses casernes se sont fait entendre. Avec parfois des demandes de démission de Gaïd Salah ou le souhait d’un Etat civil et non militaire. Cela participe de cet apprentissage qui commence à désigner ces institutions comme n’étant pas des alliées potentielles. J’espère qu’il en sera de même avec la bourgeoisie algérienne, en refusant plus clairement les initiatives interclassistes.

Aujourd’hui, où en est la révolution algérienne ?

Pendant le mois de ramadan, le mouvement ne s’est pas essoufflé contrairement à ce qu’escomptait le régime. Par contre, on m’a rapporté que les jeunes des classes populaires ont reflué. Ils seraient moins présents dans les manifestations parce qu’on leur a fait comprendre que ce mouvement n’est pas le leur. Soit parce qu’ils ont été stigmatisés, en raison du très grand mépris de classe qu’ils subissent de la part de la petite bourgeoisie, soit parce que leurs aspirations ne sont pas prises en considération par les figures les plus en vue du mouvement. Je ne sais pas si ce reflux est définitif ou s’ils vont revenir d’une autre manière, mais j’espère qu’ils s’exprimeront par leurs propres moyens. Ce reflux expliquerait peut-être pourquoi associations et partis politiques relèvent la tête désormais et essayent de se poser comme direction alternative au mouvement. De fait, ils sont déjà en train de négocier. L’armée et la bourgeoisie veulent aller le plus vite possible vers des élections présidentielles pour que l’économie redémarre, selon leur argumentaire et leur agenda, et que finalement tout redevienne comme avant, au bénéfice des possédants.

Des éléments se réclamant de la société civile algérienne, toutes classes et sensibilités confondues, ont lancé le 15 juin une plateforme extrêmement modérée, avec des démocrates, des courants religieux, certaines féministes, des syndicalistes droitiers, des néolibéraux. Ils ont adopté une feuille de route à minima, d’autant qu’il y avait un clivage entre les partisans de la constituante et ceux qui voulaient aller vers des élections présidentielles. Ils ont décidé ensemble d’appeler à un gouvernement d’union nationale et à la création d’une commission qui superviserait des élections transparentes. Cet appel n’aborde pas la question sociale, l’égalité entre les hommes et les femmes – ce qui a fait claquer la porte à des féministes – ou la séparation du religieux et du politique. Et cela pour ne pas mécontenter les plus conservateurs. Quelques jours après, il y a eu une autre réunion qui a constitué un « pôle démocratique ». Elle a regroupé des trotskistes (PST et PT), d’anciens staliniens (MDS et PLD), des sociaux-démocrates (FFS) et des courants plus droitiers comme le RCD ou l’UCP. Ils ont produit une plateforme qui apparaît plus progressiste, parce qu’elle soulève le principe de l’égalité hommes-femmes et la question sociale, mais cela reste dans l’ensemble réformiste, étatiste, avec une empreinte nationaliste, ce qui est assez courant en Algérie.

Des choses vont bouger cet été et à la rentrée. Les partis politiques veulent montrer qu’ils peuvent constituer une alternative raisonnable et rassurante pour les possédants et les partenaires internationaux de l’Etat algérien alors que ce sont des coquilles vides. Ce qui ne doit pas nous faire oublier leur capacité de nuisance et de parasitage. Leur crainte, c’est la crise. Ils ne veulent pas approfondir les contradictions du processus actuel et les dépasser dans une perspective réellement émancipatrice. Les démocrates ou la gauche de la gauche sont déjà en train d’offrir une alternative aux tenants du pouvoir. Ils sont déjà dans la négociation en sachant où veulent les mener l’armée et la bourgeoisie. En cela, ils désarment politiquement les individus qui sont prêts à aller de l’avant mais qui subissent encore leur influence directe ou indirecte. C’est pourquoi il ne faut pas lâcher la critique sur des bases claires, pour l’auto-organisation à la base et en dehors des appareils bureaucratiques. Quand on œuvre pour la transformation de la société et la destruction de toutes les formes de pouvoir, on ne peut pas se contenter des vieilles recettes politiciennes ou des mots d’ordre dépassés par la situation, comme la constituante.

Mais si l’on passe d’une société aussi répressive que celle gouvernée par le FLN depuis 1962 à une société vaguement démocratique avec des droits arrachés par un mouvement populaire, n’est-ce pas malgré tout un progrès important pour la société algérienne, et les Algériens eux-mêmes ?

Chaque conquête, chaque acquis, chaque pas en avant est déjà une victoire. Le fait que Bouteflika ne se soit pas présenté, que les élections ne se soient pas tenues en juillet, c’est déjà quelque chose d’extraordinaire. Le fait que des millions de personnes descendent dans la rue, occupent parfois des espaces, se regroupent sans être dispersées par la police est énorme, par rapport à la situation antérieure où régnait le désespoir. J’insiste là-dessus : les personnes qui aujourd’hui sont dans la rue, essayent d’intervenir, de s’exprimer, de se regrouper étaient parfois sur le départ, il y a encore quelques mois. Ils étaient prêts à quitter l’Algérie. Pour eux, c’était foutu, le peuple algérien ne valait pas la peine qu’on se batte pour lui s’il acceptait un cinquième mandat et l’humiliation permanente.

Mais avec ce mouvement, tout un pan de la société a manifesté pour la première fois. Et pas seulement des jeunes, également des pères et mères de famille. C’est en cela qu’il s’agit d’une phase d’apprentissage à l’échelle d’un pays. C’est aussi pourquoi nous sommes dans un processus révolutionnaire, ce qui signifie qu’on ne peut ignorer la contre-révolution. Depuis 1962, la société a changé, elle s’est largement urbanisée, il y a eu un développement du salariat féminin et de l’éducation des femmes. Aujourd’hui, la majorité des étudiants sont des étudiantes. Cela change énormément de choses même s’il y a toujours un rattrapage par les institutions autoritaires religieuses et patriarcales qui essayent de bloquer le mouvement réel de la société vers la liberté et l’émancipation. Les partis politiques, associations ou organisations de la gauche de la gauche reproduisent aussi les pratiques dénoncées chez le régime : autoritarisme, bureaucratie, censure, violence, machisme, sectarisme, etc. Si l’on ne fait pas de bilan de ce qu’a fait ou n’a pas fait la gauche algérienne, il n’y aura pas de progrès possible.

Alors, pour en revenir à la question, pourquoi se contenter de quelques acquis sachant qu’ils peuvent être très vite repris et détruits par le nouveau pouvoir, ou la nouvelle coalition, qui se mettront en place ? Ces forums de la société civile, en recherchant un consensus interclassiste où gauche et droite, laïques et religieux, féministes et machistes, se retrouvent tous ensemble, sont déjà en train de rogner sur le possible et le pensable, avec leurs plateformes insipides et minimales. Aujourd’hui, une nouvelle génération est prête à se libérer des fardeaux dont les générations précédentes n’ont pas réussi à se délester. La nouvelle génération est prête à aller plus loin que les générations précédentes et à bousculer tabous et entraves. C’est sur ces dynamiques-là, même si elles peuvent apparaître minoritaires ou confuses, qu’il faut s’appuyer pour pousser le processus le plus loin possible. Je suis optimiste, mais il ne faut pas se tromper dans les alliances, sur les perspectives et sur ce que l’on essaye de construire.

Avec un mouvement aussi massif et long, a-t-on pu observer des formes d’organisations nouvelles dans la population pour s’approprier la contestation ? Est-ce que comme en France avec le mouvement des gilets jaunes cela est compliqué ?

Il y a des comparaisons à faire avec les gilets jaunes, sauf qu’évidemment nous ne sommes pas au même niveau d’intensité et de présence massive dans les rues. Chaque comparaison nécessite de montrer les différences entre les dynamiques. Cependant, ils ont comme points communs une propension au dégagisme et une très grande méfiance vis-à-vis des organisations, voire de l’organisation. C’est un trait de notre époque lié au reflux du mouvement ouvrier et au désenchantement par rapport aux partis politiques ou aux syndicats. C’est une dynamique internationale. L’autre aspect c’est la focalisation sur les manifestations hebdomadaires, avec peu de perturbation du quotidien entre les manifestations, même s’il y a eu des grèves, et qu’il y en a encore, en Algérie comme en France.

Deux autres aspects qui à mon avis sont communs. Le sujet politique mis en avant est le peuple, avec tout ce que cela implique comme ambivalences. De l’interclassisme et du nationalisme qui s’expriment avec toutes les mythologies et les ambiguïtés autour des réminiscences de la Révolution française de 1789 ou de la révolution anticoloniale en Algérie. Le dernier aspect commun, c’est le rapport aux nouvelles technologies, aux réseaux sociaux et à Facebook, comme lieu du débat et d’organisation du mouvement au détriment des assemblées ou comités ayant une existence physique, ce qui est évidemment problématique.

En France, il y a eu les assemblées des assemblées. Y a-t-il des Commercy en Algérie ?

Pas encore à ma connaissance. Je pense que cela a été en partie parasité par l’attentisme suscité par ces forums de la société civile, et aujourd’hui, par ces opérations politiciennes du type « pôle démocratique ». Des personnes ont appelé à l’auto-organisation, mais il ne s’agit pas d’être incantatoire : ce n’est pas parce qu’on appelle à quelque chose que cela se fait. Donc il n’y a pas l’équivalent d’un Commercy, pas plus qu’il n’existe de mouvement libertaire ou autonome en Algérie. Des individus essayent de faire des choses à leur échelle, d’impulser des dynamiques, de relayer des initiatives, le but étant maintenant de franchir un cap pour peser sur la situation et s’appuyer sur ce que le mouvement fait de meilleur.

L’isolement et de la répression qui ont été ceux des militants la gauche de la gauche en Algérie depuis des décennies pèsent énormément. La gauche algérienne a surtout une culture léniniste et nationaliste. Cela a des incidences sur la manière d’analyser la situation et d’intervenir concrètement. Un travail critique doit être fait sur le plan théorique et pratique. Mais pour la majorité de la population laborieuse, il n’y a aucune illusion à se faire sur cette classe politique, y compris de gauche. L’auto-organisation à la base, sur les lieux de travail, de formation et de vie, constitue la clef de la suite du mouvement.

Publié le 01/08/2019

 

La lutte pour la souveraineté alimentaire en Palestine

Par Sandra Guimarães et Anne Paq

Mondialisation.ca, (site mondialistion.ca)

 [Cet article est accompagné d’une vidéo à visionner ici]

En Palestine, la souveraineté alimentaire est intrinsèquement liée à la lutte pour l’autodétermination. La dépossession des terres palestiniennes a commencé en 1948, lorsque 78 % de la Palestine historique est devenue Israël. Les 22 % restants – aujourd’hui appelés les « Territoires palestiniens » – sont entièrement occupés, ou sous le contrôle, de l’armée israélienne depuis 1967. Dans ces Territoires, les « zones tampons », le mur de séparation, les colonies israéliennes illégales et les zones d’exclusion militaires dépossèdent petit à petit la population autochtone de terres agricoles et de ressources hydriques.

Ajoutez à cela les restrictions à la liberté de circulation et les attaques régulières des agriculteurs et de leurs cultures par les colons et vous comprendrez pourquoi les restrictions agricoles imposées par Israël font perdre 2,2 milliards de dollars par an à l’économie palestinienne et pourquoi 31,5 % de la population vit dans l’insécurité alimentaire, selon l’ONU.

L’agronome et fermier Saad Dagher est un pionnier de l’agroécologie en Palestine. Il explique que les habitants de sa région, au nord de Ramallah, étaient tous des fermiers, jusqu’à ce qu’un changement commence à se produire à partir des années 70. « Quand la première personne du village a quitté sa terre pour travailler dans une usine israélienne, en 1975, la communauté a vu cela comme une trahison à la cause palestinienne. Mais c’était une façon rapide de se faire de l’argent, ce qui a entrainé, petit à petit, l’abandon des terres. » En 2019, d’après un rapport de l’Organisation internationale du travail, le manque d’opportunités sur le marché du travail palestinien est tel, que près de 127.000 habitants de la Cisjordanie doivent se tourner vers les emplois en Israël et dans les colonies de peuplement israéliens.

Saad Dagher, considéré comme le pionnier de l’agroécologie en Palestine, plante dans sa ferme, qu’il a appelé « Ferme Humaniste », située dans la région de Salfit. (Anne Paq)

 « Dans le passé, les champs d’oliviers n’étaient pas occupés que par des oliviers ; il y avait des figuiers, des vignes, des céréales, comme du blé et de l’orge, et des légumineuses, comme les pois-chiches et les fèves. Mais ces cultures exigent plus de soins, alors petit à petit elles ont été abandonnées et seuls les oliviers sont restés. Aujourd’hui, l’agriculture palestinienne s’est complètement éloignée des méthodes traditionnelles ».

Alors que d’anciens fermiers palestiniens deviennent de la force de travail bon marché de l’autre côté de la Ligne verte, la Palestine se transforme aussi en marché de consommation captif pour Israël qui contrôle les frontières. « Nous sommes une nation sous occupation israélienne et nous avons besoin de produire des aliments qui nous rendront plus forts et indépendants. Nous ne produisions plus assez de nourriture, et nous sommes donc devenus dépendants des produits des colonies illégales israéliennes, bourrés de pesticides », déplore le fermier.

Collecter et semer

Conscients de ce phénomène, des Palestiniens multiplient les initiatives pour renverser la tendance et renforcer leur souveraineté alimentaire. Ainsi, dans la ville palestinienne de Beit Sahour, une bibliothèque de semences paysannes a vu le jour. C’est une collection de semences ancestrales qui peuvent être empruntées et partagées par les agriculteurs. Après des années passées à l’étranger, Vivien Sansour, la femme à l’initiative de ce projet, a découvert que de nombreux végétaux locaux étaient en train de disparaître, ou avaient complètement disparu.

Perdre des végétaux comme le concombre blanc ou la pastèque jadu’l, qui lui manquaient tant quand elle était loin de la Palestine, signifiait pour elle perdre une partie de son identité. Alors en 2014, elle commence à collecter les graines de légumes en voie de disparition auprès des fermiers. C’est ainsi que le projet de bibliothèque de semences est né. Cette « gardienne des graines » ne voit cependant pas l’occupation de la Palestine comme un fait isolé du contexte mondial.

« Vous n’êtes plus un producteur, vous êtes un consommateur, et quel meilleur moyen d’asservir quelqu’un que de le transformer en consommateur ? Cela se produit partout dans le monde, mais ici, c’est doublement accentué par le régime d’occupation », explique Vivien Sansour.

« Je ne pense pas qu’une occupation militaire aussi brutale existerait sans qu’elle soit liée à toutes les forces oppressives en vigueur dans le monde actuel. En plus de vivre sous occupation, nous devons faire face à un système politique et économique mondial qui nous rend esclaves des entreprises du secteur agroalimentaire et des multinationales », ajoute-t-elle. Répertorier et préserver les semences paysannes représente une forme de résistance que Vivien appelle « agro-résistance ».

Se réapproprier l’espace et son indépendance

Non loin de la bibliothèque de semences, dans la ville de Bethléem, se trouve le camp de réfugiés de Dheisheh. Plus de 700.000 Palestiniens ont dû quitter leurs maisons et leurs terres, après avoir été expulsés par les forces sionistes au moment de la création de l’État d’Israël en 1948, et se sont installés dans ces camps qui, 70 ans plus tard, existent toujours. Mais la population n’a fait qu’y augmenter de génération en génération. Les Palestiniens attendent toujours une solution politique garantissant leur « droit au retour », un principe affirmé par une résolution de l’ONU datant de 1948.

Construit en 1949 pour 3.000 réfugiés en provenance de 45 villages, le camp de Dheisheh, abrite aujourd’hui 15.000 personnes dans une superficie de moins de 1 km². C’est un des plus grands camps de réfugiés en Cisjordanie. La plupart des réfugiés palestiniens étaient des paysans d’origine, mais dans les camps surpeuplés, ils se trouvent désormais déconnectés de la terre, un élément pourtant essentiel de leur identité millénaire.

« Il est presque impossible d’acheter des terres maintenant », déclare Dragica Alafandi, qui vit avec sa famille dans le camp de Dheisheh.

Dragica est née en Bosnie et s’est installée en Palestine avec Mustafa, son mari réfugié palestinien, en 1994. Il y a quelques années, elle a commencé à planter des herbes et des légumes dans des pots sur son toit, pour augmenter l’autonomie alimentaire de la famille. En 2017, elle a reçu une serre de Karama, une organisation communautaire basée à Dheisheh. Depuis 2012, cette organisation promeut une initiative de micro-fermes sur les toits, aidant ainsi les femmes de Dheisheh à créer des jardins potagers.

L’eau dans les Territoires palestiniens est contrôlée par Israël en vertu des Accords d’Oslo II de 1995, et en avoir assez pour garder la micro-ferme en vie est le plus grand défi de Dragica. « Les coupures d’eau sont assez difficiles à gérer. L’eau arrive plus ou moins tous les dix jours, pendant 24 heures. Parfois moins. » Vient ensuite le fait que la Palestine est sous occupation militaire depuis des décennies, ce qui se traduit par des poussées de tensions régulières, surtout aux abords des camps. « Il y a des soldats israéliens qui tirent presque toutes les nuits ici. Les bombes de gaz lacrymogène volent partout. Notre toit est assez haut, mais j’ai toujours peur qu’ils détruisent la serre. »

Préserver sa santé, de corps et d’esprit

Alors que les pays du Nord s’intéressent de plus en plus à la qualité de leur nourriture, les pays du Sud se retrouvent submergés de leur nourriture industrielle qu’ils produisent, mais ne veulent eux-mêmes plus consommer. Si vous allez dans un supermarché en Palestine, vous trouverez surtout des aliments transformés, chargés d’huile et de sucre bon marché, portant les logos des mêmes marques que partout ailleurs dans le monde occidental, et des étiquettes bien souvent en hébreu, venant directement de fournisseurs israéliens. Les alternatives qui s’offrent aux consommateurs palestiniens sont finalement très limitées.

Cela a un impact désastreux sur la santé des gens. « Lorsque vous détruisez la santé de quelqu’un, vous détruisez également son esprit », déclare Vivien. « Vous leur dites qu’ils ne valent rien. L’oppression gagne vraiment, quand nous commençons à croire que nous sommes des déchets et donc nous mangeons des déchets. Nous commençons à vivre comme si nos vies n’avaient pas de valeur. »

Depuis qu’elle a commencé à récolter sa propre nourriture, Dragica a vu la façon dont sa famille mange changer. « Maintenant nous mangeons beaucoup plus de salades, plus de soupes. Nous ne pouvons pas cultiver tout ce dont nous avons besoin, mais le peu de choses que nous pouvons faire pousser ici, quand nous le préparons, c’est toujours spécial. »

Pour Vivien, la meilleure forme de résistance est de « refuser le discours de votre oppresseur, de répondre « je ne suis pas une poubelle et je ne vais pas manger votre poubelle. » Je pense que nous pouvons tous choisir de rendre notre vie un peu plus tolérable en ce moment. Parce que nous serons libres. Pas maintenant, mais nous le serons. Je me sens libre quand j’ai ces graines dans les mains. »

Il ne s’agit pas uniquement de préserver des semences, ni de cultiver des légumes chez soi. Il s’agit de reprendre le contrôle de certains aspects de sa vie, dans un lieu où toutes les vies sont contrôlées par l’occupation militaire israélienne. « Je ne cultive pas que des plantes pour manger », explique Dragica, « je cultive également des plantes pour leurs valeurs thérapeutiques. Et c’est aussi bon pour l’esprit. Mes enfants aiment venir ici, ils aiment juste s’asseoir et profiter du fait d’être entourés de plantes. Dheisheh est tout en béton et en fer, ce jardin est donc un petit trésor. Dans les camps, les toits sont utilisés comme un petit endroit où s’échapper, quand on a nulle part ailleurs où s’échapper. »

Sandra Guimarães et Anne Paq

Cet article est accompagné d’une vidéo. Cliquez ci-dessous pour la visionner

Cet article fait partie du projet Baladi – Rooted Resistance, un projet multimédia qui explore l’agro-résistance en Palestine.

Origine: https://www.equaltimes.org/planter-la-resistance-la-lutte

La source originale de cet article est Equal Times

Copyright © Sandra Guimarães et Anne Paq, Equal Times, 2019

 

Publié le 26/07/2019

Israël détruit des maisons palestiniennes sur les territoires occupés

( site blogs.mediapart.fr)

·  Source : Al-Jazeera, le 22 juillet 2019

Traduction : lecridespeuples.fr

Les troupes israéliennes ont détruit des dizaines de maisons palestiniennes dans le village de Sur Baher, malgré le tollé international.

Des centaines de soldats israéliens assistés de bulldozers ont détruit des maisons dans le village palestinien de Sur Baher malgré les protestations locales et les critiques internationales.

Les habitants du quartier de Wadi al-Hummus, situé dans ce village, ont déclaré lundi 22 juillet aux médias locaux que 16 immeubles résidentiels comptant une centaine d’appartements étaient en train d’être démolis.

« Les préparatifs ont commencé après minuit, alors que des centaines de soldats israéliens armés et assistés de bulldozers ont pris d’assaut la ville. Les familles dont les maisons étaient menacées de démolition ont été réveillées et expulsées de leur domicile », a déclaré l’organisation de libération de la Palestine (OLP) dans un tweet.

L’armée israélienne s’est justifiée en prétendant que les maisons situées à proximité du long mur de séparation israélien sinueux qui traverse la Cisjordanie occupée constituent un « risque de sécurité ».

La Cour suprême israélienne s’est prononcée en faveur de l’armée le mois dernier, mettant fin à une bataille juridique de sept ans, et a fixé à lundi la date limite pour la destruction des maisons. Selon les Palestiniens, les démolitions ont créé un précédent pour d’autres villes situées le long du tracé du mur de séparation, qui parcourt des centaines de kilomètres de la Cisjordanie occupée, empiétant sur son territoire.

Rob Matheson, envoyé spécial de la chaîne Al-Jazeera sur la zone de démolition, a rapporté que les démolitions avaient commencé à 07h15 du matin heure locale (04h15 GMT).

« Nous avons entendu des détonations très fortes venant d’un bâtiment situé juste à côté de chez nous. Elles étaient causées par une grosse pelle mécanique qui déchirait une partie du toit d’un bâtiment qui, jusqu’à ce matin, était la maison de deux familles », a-t-il déclaré.

« Le père d’une des familles est assis sur une chaise dans la rue et voit sa maison se faire détruire sous ses yeux. »

Le village de Sur Baher chevauche la ligne séparant Jérusalem-Est occupée de la Cisjordanie occupée. Il a été capturé et occupé par Israël lors de la guerre de 1967.

Selon Matheson, jusqu’à présent, les forces israéliennes ont rasé un bâtiment situé en Cisjordanie et détruit 50% d’une maison appartenant à une famille palestinienne de 10 personnes à Jérusalem-Est.

« Ils ont emmené la famille – nous avons entendu des cris et des lamentations. Et en deux heures, 50% du bâtiment a été détruit. »

Les démolitions marquent un « jour très sombre et triste » pour les résidents palestiniens, a-t-il déclaré.

Tout perdre

Selon le ministre israélien de la Sécurité intérieure, Gilad Erdan, les habitants « suivaient leur propre loi » en construisant ces bâtiments.

« Il existe des centaines de structures illégales », a-t-il déclaré à la radio de l’armée israélienne.

« À mon grand regret, la gouvernance n’y est pas suffisante. Mais il ne s’agit pas seulement de la présence de centaines de structures : en plus, plusieurs dizaines d’entre elles sont situées presque directement sur le tracé de la barrière de séparation, constituant un danger pour les forces de sécurité qui y opèrent. »

Pour les Palestiniens, Israël utilise la sécurité comme prétexte pour les forcer à quitter la zone dans le cadre d’efforts à long terme visant à étendre les colonies de peuplement. Toutes les colonies sur les terres palestiniennes occupées sont illégales au regard du droit international.

Ils soulignent également que la plupart des bâtiments du quartier de Wadi al-Hummus sont censés être sous le contrôle de l’Autorité palestinienne et sous contrôle civil d’après les accords d’Oslo de 1993.

« J’ai construit cette maison pierre par pierre. Je rêvais de vivre dans cette maison. Maintenant, je suis en train de tout perdre », a déclaré Fadi al-Wahash, 37 ans. Sa voix s’est brisée lorsqu’un bulldozer a détruit sa maison inachevée de trois étages.

« J’avais un permis de construire de l’Autorité palestinienne. J’ai suivi les procédures. »

Israël a commencé à démolir des dizaines de maisons palestiniennes [Mahmoud Illean / AP Photo]

« Ce qui se passe aujourd’hui, c’est un déplacement massif des personnes vivant à Wadi al-Houmous, en dépit de la tentative légale et diplomatique de protéger leurs biens », a déclaré Ali al-Obeidi, Président du comité Wadi al-Houmous, à l’agence de presse locale Maan.

Culture de l’impunité

Dalia Qumsieh, une avocate du groupe palestinien de défense des droits Al Haq, a déclaré à Al Jazeera que depuis le début de l’occupation israélienne, l’État juif « a toujours maintenu  cette politique de destruction de biens et de maisons palestiniens dans les territoires palestiniens occupés, et ce des deux côtés de la ligne verte. »

« Le cas de Sur Baher représente la traduction physique de la culture d’impunité qui prévaut », a-t-elle déclaré, s’exprimant depuis la ville occupée de Ramallah en Cisjordanie.

Qumsieh a déclaré que les démolitions s’inscrivaient dans une « situation à plusieurs niveaux de violations massives des droits de l’homme » qui inclut la destruction militaire injustifiée de biens, le transfert forcé de Palestiniens, le mur de séparation lui-même et enfin la violation de la souveraineté palestinienne et du droit imprescriptible à l’autodétermination.

Traduction de ce Tweet : Le plus grand acte de démolition à Jérusalem occupée depuis 1967. L’occupation israélienne a légalisé la démolition de 16 bâtiments résidentiels dans le secteur de Wadi al-Hummus à Sur Baher.

Les résidents ont déclaré qu’ils se retrouveraient sans abri.

« Quand nos maisons seront démolies, nous nous retrouverons à la rue », a déclaré Ismail Abadiyeh, âgé de 42 ans, qui vit dans l’un des bâtiments menacés de destruction. Sa famille comprend quatre enfants.

Selon des responsables palestiniens, les structures menacées se situent dans des zones qu’elles devraient contrôler. À l’origine, tous les bâtiments avaient reçu un permis et une autorisation de l’Autorité palestinienne, qui administre cette partie du quartier.

Mais la Cour suprême israélienne a déclaré que ces structures violaient une interdiction de construction, ajoutant que des bâtiments proches de la barrière pourraient couvrir d’éventuels assaillants.

Une centaine de maisons seront démolies dans la région de Wadi al-Hummus, près du mur de séparation [Mussa Qawasma / Reuters]

« Des centaines de soldats »

Les forces israéliennes ont découpé la clôture de fer près du village tôt lundi matin, ce qui leur a permis d’accéder plus facilement aux bâtiments. Des projecteurs ont éclairé un bâtiment de plusieurs étages en cours de construction, tandis que des dizaines de véhicules amenaient des policiers et des soldats casqués sur la zone.

À la première heure de la journée, des pelleteuses ont commencé à détruire une maison de deux étages tandis que des soldats prenaient position. Les pelleteuses en action ont été filmées et photographiées par des activistes palestiniens, israéliens et internationaux qui se sont mobilisés pour tenter d’arrêter la démolition.

« Depuis 2 heures du matin, ils évacuent les résidents de leurs maisons par la force et ils ont commencé à installer des explosifs dans les maisons à détruire. Il y a des centaines de soldats ici », a déclaré Hamada Hamada, un porte-parole de la communauté dans l’une des zones menacées de destruction.

Des soldats israéliens placent des explosifs pour démolir un bâtiment à Sur Baher, à Jérusalem-Est [Abed Al Hashlamoun / EPA]

L’OLP a publié une déclaration dans laquelle elle accuse la Cour suprême israélienne de « créer un précédent permettant aux forces d’occupation israéliennes de démolir de nombreux bâtiments palestiniens situés à proximité immédiate » du mur.

Dans un communiqué, l’Union européenne a déclaré que les structures se trouvaient dans des zones sous juridiction de l’Autorité palestinienne et que la politique de démolition menée par Israël en territoire occupé était illégale au regard du droit international.

« Conformément à la position de longue date de l’UE, nous attendons des autorités israéliennes qu’elles arrêtent immédiatement les démolitions en cours », a-t-il déclaré.

Erdan, le ministre israélien de la Sécurité intérieure, a accusé l’UE d’avoir porté foi « aux mensonges des Palestiniens ». Il a tweeté qu’en vertu des accords d’Oslo, Israël a le droit d’agir contre les constructions illégales qui représentent une menace pour sa sécurité.

La France a condamné séparément les destructions, affirmant qu’elles violaient le droit international.

« Pour la première fois, de telles démolitions ont eu lieu dans une zone contrôlée par l’Autorité palestinienne en vertu des Accords d’Oslo. Elles constituent un précédent dangereux, qui constitue une menace directe pour la solution à deux États », a déclaré le ministère français des Affaires étrangères dans une déclaration.

Le Premier ministre palestinien Mohammad Shtayyeh a déclaré que les Palestiniens se plaindraient devant la Cour pénale internationale.

« Il s’agit d’une continuation du déplacement forcé des habitants de Jérusalem de leurs maisons et de leurs terres – un crime de guerre et un crime contre l’humanité », a déclaré Shtayyeh.

Israël prétend que ce mur de séparation – dont la longueur est estimée à 720 km une fois qu’il sera achevé – a empêché les attentats-suicides palestiniens qui ont culminé en 2002 et 2003.

Les Palestiniens appellent cela un accaparement de terres destiné à annexer des parties de la Cisjordanie à Israël, y compris des colonies israéliennes.

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Publié le 23/07/2019

Grèce : L’introuvable « retour à la normalité » sur fond de faillite historique de ses gauches !…

Yorgos MITRALIAS (site legrandsoir.info)

Presque unanimement, tant les médias grecs et internationaux que les leaders des principaux partis grecs ont commenté les résultats des élections du 7 juillet en célébrant “le retour à la normalité” du pays dont la crise a défrayé la chronique européenne pendant la dernière décennie.

Retour donc à la normalité car l’addition des scores de Nouvelle Démocratie (39.9%) et de Syriza (31,4%) donne un écrasant 71,3% en faveur du bipartisme qui semble revenir en force après un intermède chaotique qui a vu des masses de citoyens abandonner les partis de leur vieux bipartisme traditionnel et se déplacer pratiquement d’une extrémité à l’autre du paysage politique en des temps record ! Et aussi, quelle meilleure preuve de la réalité de ce retour à la normalité que l’absence des députés de la très néonazie Aube Dorée des bancs du nouveau Parlement hellénique, ce qui annoncerait (?) la fin de ce pur produit d’une période agitée, mais désormais révolue...

Alors, “retour à la normalité” ? Oui, sûrement, mais seulement en apparence. Et tout d’abord, parce que la crise historique (économique, mais aussi sociale et politique) qui a fait naître une Grèce qui ressemblait à l’Allemagne de Weimar comme deux gouttes d’eau, est toujours ici, indifférente aux exorcismes et autres vœux pieux que lui adressent quotidiennement ceux exactement des Grecs et des étrangers qui l’ont provoquée et nourrie. Car, par exemple et surtout, la dette publique grecque, que tous ont appelé -et avec raison- “mère de tous les maux”, n’a pas disparu et continue à étrangler, à gangrener et à faire chanter le pays tant que ceux qui le dirigent (de droite ou de gauche) ne font rien de concret pour affronter le problème à sa racine et refusent obstinément d’auditer cette dette afin d’annuler sa plus grande partie manifestement illégitime.

Mais, pourrait-on rétorquer, la plupart des conséquences politiques de cette crise historique semblent avoir disparues ou tout au moins, rendues inoffensives, Aube Dorée en tête. Oui, effectivement la menace de l’Aube Dorée semble s’éloigner pour de bon et son concurrent direct dans le milieu ultra-raciste et néo-fasciste qui est la Solution Grecque (déjà en crise) parait bien trop minable et clownesque pour qu’on la prenne au sérieux. Cependant, bien naïf celui qui tirerait de tout ça la conclusion que l’extrême droite grecque a disparu comme par un coup de baguette. En réalité, elle est toujours ici, bien présente et dangereuse, mais peut-être moins visible que par le passé récent car cachée à l’intérieur du parti de la Nouvelle Démocratie dont elle constitue une aile très importante.

En effet, cet aile extrémiste de droite à l’intérieur de ND ne se limite pas à des personnalités comme Adonis Georgiadis ou Makis Voridis, déjà ministres importants du nouveau gouvernement Mitsotakis, dont le passé fasciste violent et raciste dur les rendrait imprésentables même chez Salvini, Le Pen ou Orban. Malheureusement, elle est bien plus large englobant des milliers de cadres et de militants de ce parti, qui ont eu déjà l’occasion de manifester des positions et des attitudes qui feraient d’eux de bons membres même d’Aube Dorée ! La question (cruciale) qui se pose est donc si, quand et comment cette « sensibilité » extrémiste de droite pourra et voudra se manifester ouvertement pour peser de façon autonome sur la vie politique du pays. Un début de réponse nous est donné par le précédent du Parti Populaire espagnol, lequel a « hébergé » depuis la fin du franquisme la majeure partie de l’extrême droite espagnole. Tant que régnait la « normalité » dans la vie politique de l’État espagnol, cet « hébergement » pouvait continuer presque sans problème. Mais, tout changea quand le PP vieillissant se montra incapable d’affronter des crises importantes comme p.ex. celle provoquée par la lutte du peuple catalan pour son indépendance : La « sensibilité » néo-franquiste et ultra-droitière qui jusqu’à alors se tenait plus ou moins tranquille à l’intérieur du PP, s’autonomisa faisant le bonheur d’un petit parti comme Vox, qui en un temps record voyait ses résultats électoraux passer de 0,4 % ou 0,5 % à plus de 10 % !

Alors, est-ce possible un Vox à la grecque ? Étant donné la profondeur de la crise historique qui persiste, le peu d’enthousiasme populaire que provoque le nouveau gouvernement de droite, les problèmes pratiquement insolubles (problèmes dits « nationaux » des rapports avec les pays voisins, la question des migrants, etc.) qu’il affronte et qui mettront sûrement à dure épreuve l’unité -déjà fragile- du parti, l’existence d’un fort courant extrémiste de droite à l’intérieur de ND représente une véritable bombe à retardement. Et cela d’autant plus que le contexte européen et mondial marqué par la montée en flèche d’une extrême droite agressive, favorise l’autonomisation de ce genre de courants et leur constitution en partis à la droite de la droite traditionnelle. Donc, un Vox à la grecque est non seulement possible mais aussi probable...

Évidemment, beaucoup dépendra du principal parti d’opposition, mais Syriza (Coalition de la Gauche Radicale) qui n’a plus rien de radical, se prépare, selon les premières déclarations post-électorales de son président Alexis Tsipras, à se réorganiser de fond en comble pour répondre à deux exigences de sa direction : d’abord, combler l’écart abyssal qui sépare le nombre de ses électeurs, qui sont des millions, du nombre de ses membres, qui ne dépassent pas les quelques milliers. Et ensuite, graver dans le marbre son virage déjà effectué et annoncé vers la social-démocratie.(1)

On n’a aucun doute que M. Tsipras entreprendra très bientôt la transformation de Syriza, ou plutôt la fondation d’un nouveau parti, mais la tâche est de taille, son succès prendra du temps et n’est pas garanti d’avance. En attendant, Syriza restera donc un parti électoral, sans base organisée et dépourvu des moyens matériels pour contrôler les masses des Grecs qui ne croient plus à rien et à personne, et qui pourraient transformer à tout moment leur résignation (fruit des défaites historiques successives de ces 8-9 derniers ans) en colère violente qui explose de façon chaotique ! Ceci ne veut pas dire que Syriza n’est pas aujourd’hui en bien meilleure posture qu’il y a un, deux ou trois ans, après avoir accompli un vrai exploit électoral, améliorant en quelques semaines son score des élections européennes de 8 points (!) et obtenant seulement 3 % moins que son résultat triomphal de 2015.

Alors, suffira cet exploit électoral pour que Syriza nouvelle mouture assume avec succès sa part de responsabilités dans ce bipartisme retrouvé, qui garantit le tant désiré « retour a la normalité », que M. Tsipras lui-même s’est empressé de célébrer le lendemain du jour des élections ? La réponse ne peut être que négative dès qu’on tient compte du fait que l’exploit électoral de Syriza cache mal ses énormes faiblesses : l’incroyable bric-à-brac politique de son groupe parlementaire où coexistent eurocommunistes, socialistes, sociaux-démocrates, conservateurs, libéraux et même nationalistes chauvins et racistes d’extrême droite, le manque cruel des cadres expérimentés, ainsi que l’inexistence des liens affectifs et organisationnels de la grande majorité de ses électeurs avec le parti et son programme. Et surtout, il cache mal le fait que ce succès est dû en très grande partie à l’absence d’une alternative politique tant soit peu crédible et préparée à sa gauche...

En effet, on peut désormais légitimement considérer que les élections du 7 juillet ont scellé la faillite définitive des formations créées il y a quatre ans, pour se démarquer du virage à droite de Tsipras et offrir une alternative de gauche à Syriza. Leurs résultats électoraux -en chute libre- sont plus qu’éloquents : 0,28 % pour l’Unité Populaire (UP) des ministres du premier gouvernement de Syriza (Lafazanis, Stratoulis et Issihos), 1,4 % pour le parti de l’ancienne présidente du Parlement grec Zoé Konstantopoulou. Et aussi, seulement 0,41 % pour la Coalition de la gauche anticapitaliste « Antarsya », qui elle existe depuis 2009 et n’a jamais nourrit la moindre sympathie pour Syriza. A l’exception (partielle) de Antarsya, toutes les autres formations ont vraisemblablement payée cher le fait qu’elles n’ont pas résisté aux tentations chauvines et même xénophobes et racistes qui balayaient le pays. Alors, tandis que Mme Zoé Konstantopoulou prétendait se mettre à la tête de ceux qui promettaient l’échafaud « aux traîtres qui vendent notre Macédoine au bâtards de Skopje, notre Thrace et la mer Égée aux Turcs et -même- l’Épire du Nord aux Albanais » et allait jusqu’au bout de sa « logique » refusant désormais de se situer à gauche (son mot d’ordre est « ni à droite, ni à gauche, en avant »), UP -comme d’ailleurs le PC grec- cherchait le salut dans l’alliance privilégiée « de notre nation avec la Russie » de Poutine. Ce qui l’amenait à descendre dans la rue pour soutenir... Assad ou à qualifier la catastrophe climatique de « plus grande escroquerie de l’impérialisme » ! Et tout ça pendant que le mouvement anarchiste, particulièrement fort en Grèce surtout parmi la jeunesse, passait son temps en vase clos, inventant des insurrections populaires qui existaient seulement dans son imagination...(2)

Le bilan de la gauche grecque, toutes sensibilités et courants confondus, au lendemain des élections du 7 juillet et surtout, 10 ans après l’éclatement d’une crise qui a vu le peuple grec se révolter en masse et abandonner ses partis traditionnels avant d’installer au pouvoir « le premier gouvernement de gauche de l’histoire du pays », peut se résumer en deux mots : QUEL GÂCHIS !

Quel gâchis tout d’abord de cette expérience mondialement unique de l’alliance durable d’une douzaine d’organisations d’extrême gauche avec un petit parti eurocommuniste pour fonder ensemble Syriza. Et quel gâchis de ce « premier gouvernement de gauche » dont la direction a trahi non seulement le résultat du référendum du 5 juillet 2015, transformant le non puissant du peuple grec aux memoranda des créanciers à un oui combien servile, mais aussi et surtout la confiance des millions de gens en Europe et de par le monde qui avaient investi leurs espoirs d’un monde meilleur et plus humain, sans austérité, racistes et fascistes, aux Grecs de Syriza. Bien qu’on ait déjà vu se répéter mille fois depuis un siècle -en Grèce et partout ailleurs- la tragédie de ces directions de gauche qui s’empressent de courber l’échine et de se rendre à l’adversaire de classe, on ne peut pas maintenant s’empêcher de se sentir profondément indignés, blessés mais aussi révoltés devant l’ampleur du désastre...

Yorgos MITRALIAS

Notes

1. Voir aussi l’article que nous avons écrit à chaud, seulement quelques heures apr7 le volte face de Tsipras, le 13 juillet 2015 : http://www.cadtm.org/Journees-funestes-du-4-aout-1914

2. KINAL, le parti construit avec ce qui restait de PASOK, a fait le score honorable de 8,1 %, mais le succès de Syriza le condamne à un rôle subalterne de comparse, ce qui provoque déjà des remous en son sein et la défection de certains de ses dirigeants.

Quant au MeRA25 de M. Varoufakis, il a célébré à juste titre son entrée au Parlement, mais il faudra beaucoup plus que le triomphalisme , le flou programmatique et l’inconsistance de son leader pour jouer le rôle d’arbitre qu’il ambitionne.

URL de cet article 35109
https://www.legrandsoir.info/grece-l-introuvable-retour-a-la-normalite-sur-fond-de-faillite-historique-de-ses-gauches.html

 

Publié le 10/07/2019

En Grèce, dans une usine autogérée, le travail devient un « lieu de solidarité et de liberté »

par Andrea Fuori, Raphaël Goument (site bastamag.net)

Ils ont repris leur usine en faillite suite à la crise financière, réorienté la production, plus « écologique », sauvegardé une vingtaine d’emplois, créé un réseau de distribution pour vendre leurs produits. Et décliné concrètement le credo « Occuper, résister, produire ». Peu soutenus par le gouvernement de gauche, qui vient d’être battu aux élections législatives, les ouvriers grecs de l’usine Vio Me, à Thessalonique, ne sont pas au bout de leur peine. Reportage.

« On n’est pas assez pour défendre notre usine demain matin ! Qui peut venir nous aider ? » Makis lève les bras au ciel. Face au quinquagénaire à la barbe poivre et sel, une assemblée d’une quinzaine de personnes assises à l’ombre des platanes, sur la place de l’Agora à Thessalonique, deuxième ville du pays. Trois d’entre-elles travaillent à Vio Me, l’usine autogérée de savons écolos devenue un symbole du mouvement autogestionnaire grec. Les autres sont des soutiens. « Nous avons besoin de gens qui n’ont pas déjà des soucis judiciaires ! On a lancé des appels depuis des semaines, mais on ne sait toujours pas sur qui on peut compter ! »

Le crépuscule tombe, les rues bruissent de passants et la ville sort lentement des lourdes chaleurs de la mi-juin. La réunion reste étrangement calme. Si Makis est inquiet, il ne le montre pas. Pourtant, les ouvriers jouent gros : le lendemain matin, le 20 juin, leur usine sera mise aux enchères, vendue au plus offrant - une banque ou un investisseur. À force, ils ont fini par s’y habituer : ils occupent illégalement leur site depuis pas moins de huit ans, et bloquent sa revente depuis quatre ans.

« S’ils ne peuvent pas, nous pouvons ! »

Tout commence en 2011. La maison-mère de Vio Me, Philkeram Johnson, une entreprise grecque de fabrication de carrelages fondée en 1961, autrefois florissante, dépose le bilan. Les 70 salariés de Vio Me, qui fabriquent de la colle pour carrelages, sont privés de salaires ou licenciés. L’usine fait faillite dans la foulée. Une histoire banale, dans un pays plombé par les politiques d’austérité. Mais cette fois, les travailleurs refusent le clap de fin et décident d’écrire de nouveaux chapitres.

À l’assemblée de Thessalonique (© Raphaël Goument)

Organisés depuis 2006 dans un syndicat très déterminé, l’Union des travailleurs de Vio Me, 45 d’entre eux occupent le site à partir l’été 2011. « À cette époque, on exigeait seulement le paiement de nos de salaires ! », se souvient l’un d’eux, Dimitris, un gaillard aux yeux bleus éduqué dans une famille syndiquée. Il a commencé à travailler à 14 ans dans l’industrie textile, avant de rejoindre Vio Me. La première année, les occupants tiennent seulement grâce à leurs maigres indemnités chômage. Bientôt cela ne suffit plus : « On a multiplié les assemblées, les événements de soutien et les actions en justice. Sans résultat. On a décidé d’arrêter de revendiquer pour aller plus loin et agir nous-mêmes », poursuit l’ouvrier avec des gestes énergiques. La suite ? Elle est résumée sur son tee-shirt, aux couleurs de l’usine – rouge, noir, gris. On y lit leur credo, devenu incontournable : « Occuper, Résister, Produire ».

En 2012, les travailleurs rencontrent de lointains collègues des coopératives argentines autogérées depuis le début des années 2000, notamment Zanon, une fabrique de tuile tenue par 400 personnes. C’est le déclic. Fin 2012, une nouvelle assemblée décide de relancer l’activité sans patron, sous contrôle ouvrier. Le mot d’ordre ? « S’ils ne peuvent pas, nous pouvons ! »

Des savons et des lessives « écologiques »

Impossible de redémarrer l’ancienne production. La demande dans le secteur du BTP s’est effondrée avec la crise, et les coûts de production sont trop élevés. Des savons et des lessives « écologiques » remplacent ainsi la colle pour carrelage : la demande est forte, la production plus simple. « Ça nous permettait aussi d’utiliser la matière première la plus proche de nous : l’huile d’olive. On se fournit chez une dizaine de producteurs locaux, justifie Dimitris. On a commencé avec une première recette, puis on a continué à chercher sur Internet, à se former en étant aidé par le mouvement de soutien. » Chez eux, pas de direction « recherche et développement », mais l’expérimentation, au risque des ratés. « Au début, leurs produits étaient vraiment de mauvaise qualité. Impossible de laver les vêtements avec ! », sourit Marcellina, soutien de la première heure.

En six ans de production, les apprentis savonniers ont progressé. Ils commercialisent aujourd’hui une quinzaine de produits ménagers au sein des réseaux militants de centres sociaux, squats et épiceries coopératives : savons à base de lavande, lessive, détartrant, produit lave-vitre, ou encore crème pour le visage.

« Au début, ça a été un choc culturel. On n’avait plus à prendre les ordres de personne ! »

Pour mieux comprendre leur histoire, il faut aller rendre visite aux travailleurs, et s’armer de patience. La zone est éloignée du centre-ville, coincée entre l’aéroport international et les enseignes tapageuses d’une immense zone commerciale. Au bout d’un chemin bordé d’arbres et de buissons, il faut se signaler à l’interphone afin d’espérer voir s’ouvrir le large portail métallique. Menacé d’expulsion à tout moment, le lieu est gardé jour et nuit depuis huit ans. Sur la friche de treize hectares trônent d’immenses hangars en apparence vides et décrépis. Sur l’un d’eux, un graffiti : « Les usines appartiennent à ceux qui y travaillent ». Ce dimanche, Dimitris est là pour nous accueillir, tandis que deux de ses collègues déchargent de l’huile d’olive d’un vieux camion.

L’ouvrier est intarissable sur leur histoire, qu’il est visiblement habitué à partager. « Au début, ça a été un choc culturel. On n’avait plus à prendre les ordres de personne ! », se souvient-il dans le petit bureau étroit, tapissé d’affiches de soutien, où lui et ses collègues se réunissent tous les matins pour se répartir les tâches. « C’était difficile de s’adapter à cette nouvelle organisation collective. Aujourd’hui encore, ça n’est pas toujours évident de se mettre d’accord, mais on y travaille. » Au-delà de la prise de décision en assemblées, les ouvriers mettent un point d’honneur à ce que « tout le monde tourne » aux postes de production. Sauf pour certaines missions plus pointues comme la gestion de l’électricité ou la comptabilité.

« Notre usine, c’est un outil de lutte »

Dimitris nous embarque pour une visite au pas de course. Sur une porte blanche, l’écriteau « No entry » a été remplacé par un « No boss » rageur, doublé d’un doigt d’honneur. Derrière la porte, l’atelier où la plupart des produits ménagers sont préparés. Dans un recoin, une bétonnière un peu rouillée, « pour préparer les lessives ». Plus loin, deux vieilles machines à laver données par des soutiens pour les tester. Les postes de travail sont rangés à la va vite, dans un fouillis de bassines, de cuillères et de lessive, et le sol est collant. Le chaudron et le mélangeur, que les ouvriers ont dû racheter aux enchères, sont eux immaculés.

Ici, aucun standard n’est imposé de l’extérieur. Les ouvriers ont transformé l’outil de production à leur mesure : un mélange d’atelier de bricolage et de petite industrie, où chacun a voix au chapitre et reçoit la même rémunération. « On n’a plus besoin des cadres ni des patrons ! », assène le quadragénaire. Et pour cause : leurs anciens bureaux ont été transformés en séchoirs pour des milliers de savons parfumés – ils en produisent 1600 par semaine et en conservent 3000 en stocks.

En bas : Dimitris, au sein de l’usine (© Raphaël Goument)

« Pour nous, ici, c’est bien plus qu’une usine : c’est un espace social, un lieu de solidarité et de liberté. » À l’entrée, de grandes tables et d’imposants barbecues accueillent des banquets réguliers. Juste à côté, une « clinique sociale et solidaire » a ouvert en 2015 dans un ancien bureau. Le matériel a été donné par des soutiens en France et en Allemagne, et une dizaine de médecins bénévoles s’y relaient pour des consultations gratuites tous les mercredis à destination des ouvriers et de quelques personnes du mouvement de solidarité. Un peu plus loin, une scène de palette attend son heure. Une compagnie de Thessalonique y jouait sa dernière pièce la semaine précédente. « Des rappeurs ont aussi tourné un clip il y a quelques mois », ajoute fièrement le travailleur. Au fond du hangar, à côté d’immenses sacs de colle et de vieilles machines assoupies, des vêtements et du matériel de soutien pour les réfugiés attendent de partir vers les « points chauds ». « Notre usine, c’est un outil de lutte. »

« Aujourd’hui pour toucher 1000 euros, il faut avoir deux diplômes et parler cinq langues ! »

Avant 2011, l’usine employait soixante-dix personnes. Au début de l’aventure autogestionnaire, en 2013, les ouvriers n’étaient plus que 14. Depuis, cinq personnes ont été embauchées et ils sont maintenant 19 sur le site. Vio Me grandit lentement, avec prudence. Car les travailleurs gèrent leur affaire loin des critères habituels. Les fournisseurs, publics ou privés, sont payés d’avance pour éviter tout endettement. La plus grande partie des bénéfices sert aux éventuelles réparations du matériel, et une petite fraction seulement à l’investissement.

« Quand on a commencé, on dégageait l’équivalent de 5 euros par personne par jour travaillé. Aujourd’hui, on est monté à 20 euros, et ça augmente chaque année », calcule Dimitris. Ils gagnent chacun environ 400 euros par mois – pas plus que la maigre indemnité chômage qu’ils touchaient en 2011. « Ça nous permet de vivre avec dignité. C’est dans la moyenne des salaires depuis la crise. Du temps de l’ancien propriétaire, on touchait autour de 1000 euros. Mais les conditions de travail avec les produits chimiques étaient beaucoup plus dures et tout le monde ne bénéficiait pas de la même paie. Et aujourd’hui, pour toucher 1000 euros il faut avoir deux diplômes et parler cinq langues ! »

Un système de distribution militant, au-delà de la Grèce

Empaquetés en grandes piles sur des dizaines de palettes, des produits attendent d’être expédiés. Mais pas n’importe où. Les supermarchés classiques n’ont jamais été une option. L’illégalité de l’usine ne le permet pas, et de toutes manières les travailleurs le refusent en bloc. Vio Me a dû développer pour survivre un fort réseau de solidarité pour commercialiser ses produits en Grèce et à l’étranger. Une boutique en ligne a été ouverte, renforcée par une forte présence sur le terrain. À Thessalonique et Athènes, deux « assemblées de solidarité » se réunissent toutes les semaines depuis 2013, et se coordonnent une fois par mois avec les travailleurs via Skype. À la demande des travailleurs, elles chapeautent une partie de la diffusion dans le réseau militant. À chaque festival, concert, les mêmes scènes : une petite table installée pour y déposer les produits avec soin, un sac plastique pour faire office de caisse, la compta griffonnée à la va-vite sur un calepin.

« Aujourd’hui, quand on va dans les cuisines ou les toilettes des centres sociaux, on trouve toujours nos produits, fanfaronne Yorgios. Sans ce mouvement de solidarité, nous ne pourrions rien faire. Ce sont comme des minis Vio Me », raconte-t-il. Cinq personnes, parmi les soutiens les plus impliqués sont même employées par la coopérative pour gérer les entrepôts et la logistique commerciale à Athènes et Thessalonique.

Force est de constater que cela fonctionne. Le mouvement de solidarité dépasse aujourd’hui largement la Grèce. Les travailleurs ont organisé en 2017 les « Rencontres euro-méditerranéennes des travailleurs des coopératives », et participé à des rencontres équivalentes en Argentine. Du bout du pied, Dimitris désigne une palette de cartons en partance vers l’Allemagne : « Là, c’est pour une école et là, pour un journal. » Le pays est le plus gros importateur, suivi de près par la France où le supermarché alternatif parisien « La Louve » distribue notamment leurs produits. Vio Me exporte aussi en Italie, en Espagne, en Suisse et jusqu’en Roumanie ou en Bulgarie. « On voudrait exporter vers l’Amérique Latine, mais c’est impossible sans cadre légal. L’absence de statut freine notre développement. »

« Sur le papier, nous sommes toujours considérés comme les employés d’une entreprise en faillite »

Après huit ans de lutte, les ouvriers de Vio Me sont toujours dans l’illégalité. En 2014, ils ont créé une société coopérative qui s’est dotée d’un compte en banque. Mais elle n’est ni propriétaire ni locataire des actifs. « Sur le papier, on est toujours considérés comme les employés d’une entreprise en faillite. Depuis six ans, notre travail n’est pas reconnu », peste Makis. « J’ai 52 ans. Si l’usine fonctionnait normalement, j’aurais pu partir en retraite à 59 ans. Là, c’est l’inconnu. » Depuis 2013, les avocats mènent une bataille juridique avec l’ancienne propriétaire pour obtenir le paiement des salaires. Cette dernière a bien été condamnée, en 2014, à plusieurs années de prison, mais n’a toujours pas vu la couleur des barreaux. Ni les ouvriers celle de leur fiche de paie. La procédure traîne toujours.

En haut : Makis (© Raphaël Goument)

Ils craignent également les coupures d’électricité par le fournisseur public. « C’est déjà arrivé quatre fois, la dernière en 2016. Depuis, on a réussi à faire pression sur le gouvernement. Pour l’eau on est obligé de pomper sur la citerne d’un voisin. Tous ces obstacles nous freinent pour augmenter la production. »

Les promesses trahies du gouvernement Tsipras

Au mur du petit bureau, Dimitris pointe une photo jaunie d’Alexis Tsipras, premier ministre depuis 2015, et qui vient d’être battu aux élections législatives du 7 juillet. Le patron de Syriza avait visité l’usine lors de sa campagne électorale en 2014. « Il nous a promis de légaliser notre statut. Il nous a assuré qu’on était des travailleurs modèles, sur qui ils s’appuieraient pour leur projet économique. Cinq ans plus tard, rien n’a changé. » Il n’a pas l’air de s’en offusquer. « On n’attendait rien du gouvernement de Syriza, ni du précédent. On sait très bien qu’ils privilégient toujours les propriétaires. » Inutile d’ajouter que les ouvriers n’attendent rien des élections législatives anticipées du 7 juillet, remportées par le parti de droite Nouvelle Démocratie, avec 40% des voix, contre 31 % pour Syriza, le parti de Tsipras.

« Ils n’ont pas la volonté politique de légaliser une exception. Ça aurait pu créer un précédent pour tous les autres travailleurs d’entreprises en faillite dans le pays », analyse-t-il. Semé d’embûches, le chemin choisi par Vio Me n’a d’ailleurs pas ouvert la voie à d’autres coopératives ouvrières. Les milliers de structures autogérées qui ont fleuri en Grèce après le mouvement des places de 2011 se concentraient surtout dans le secteur des services. Selon les ouvriers interrogés elles ont, pour beaucoup d’entre elles, disparu. Les tentatives de réappropriation industrielle se comptent sur les doigts d’une main. Parmi elles, seule Vio Me serait encore debout.

« Même s’ils arrivent à vendre l’usine, ça ne va pas stopper la lutte »

Pour l’heure, la principale menace est judiciaire. En 2014, une vingtaine d’anciens salariés ont réclamé la liquidation rapide des actifs de la maison-mère pour toucher les sommes dues. Depuis 2015, l’État organise chaque année une session de vente aux enchères des terres et bâtiments, pour rembourser les millions de dettes de l’entreprise. Les travailleurs ont essayé d’éviter la vente à un investisseur privé. « On a proposé une autre solution simple aux différents gouvernements : les services publics (sécurité sociale, eau, électricité) envers qui Vio Me était endettée pourraient reprendre une propriété correspondant au montant, et nous louer les locaux. Quant à nos arriérés de salaires de 2,5 millions, on pourrait les échanger contre les machines », explique Makis. Sans succès.

Alors, inlassablement, les ouvriers publient des appels à soutien, bloquent les tribunaux, envahissent les salles d’audience, campent devant le ministère du travail en essuyant les coups de la police. « Mais le prix de rachat est plus bas chaque année : ils ont commencé en 2015 à 32 millions d’euros, puis 25 en 2016, 18 en 2018. Cette fois, ils sont descendu à 12,5 millions », s’alarme Makis. Ce 20 juin, à nouveau, 200 personnes se sont rassemblées devant le tribunal. Sans réussir à bloquer les enchères. Heureusement, aucun acquéreur n’a proposé d’offre. Jusqu’à quand ? La prochaine session aura lieu en septembre.

Les ouvriers se préparent au pire, mais restent déterminés. « Même s’ils arrivent à vendre l’usine, ça ne va pas stopper la lutte. Ce qui est important, c’est de continuer le combat. Seule la lutte nous fera gagner ! », assène Makis. À ses côtés, confiant, Dimitris glisse, poings serrés : « Avec toutes les heures de notre combat depuis des années, c’est comme si on avait déjà racheté l’usine ! »

Andrea Fuori et Raphaël Goument

 

Publié le 08/07/2019

 

Le terrorisme économique britannique, étasunien et européen contre la Syrie

Kevork Almasian (site legrandsoir.info)

Hier, mercredi 4 juillet, le Royaume-Uni a saisi un pétrolier iranien se dirigeant vers la Méditerranée, via Gibraltar, à destination du peuple syrien [*], au motif qu’il violait les sanctions imposées par l’Union européenne ; lesquelles sanctions visent à paralyser économiquement la Syrie.

Aujourd’hui, le gouvernement de Gibraltar a déclaré avoir des "motifs raisonnables" portant à croire que le navire, saisi à l’est de ce territoire britannique, transportait du pétrole brut à la raffinerie de Banyas en Syrie. Et la télévision nationale iranienne a annoncé que l’ambassadeur britannique à Téhéran avait été convoqué pour « saisie illégale » du pétrolier transportant du pétrole iranien.

Ainsi, devant l’échec de la guerre sur la Syrie commencée à la mode dudit « printemps arabe », suivie d’une campagne médiatique du camp ennemi visant à déclencher une guerre par procuration, puis de l’envoi de dizaines de milliers de terroristes étrangers pour mettre à genoux le gouvernement de Damas, les États-Unis et l’Union européenne ont décidé de priver le peuple syrien de ses besoins élémentaires. Ce faisant, ils pensent que la base populaire du gouvernement syrien se dressera contre « Assad », car incapable de répondre à tous ses besoins.

C’est là un jeu très sale. Mais qui s’en soucie vraiment ? Le peuple syrien devrait être puni pour ne pas avoir abandonné son président…

Certains parmi vous pourraient demander : pourquoi la Syrie achète du pétrole à l’Iran alors qu’elle en a ? La réponse est parce que près de la moitié de ses sources d’énergie et de pétrole sont occupées par les États-Unis, et les forces qui leur sont inféodées, à l’Est de l’Euphrate. Il est vrai que les milices kurdes vendent du pétrole au gouvernement syrien, mais en petites quantités.

D’autres pourraient demander : pourquoi l’Iran envoie des pétroliers du Golfe persique vers la Syrie en faisant tout un détour par le Cap de Bonne-Espérance et Gibraltar, au lieu d’emprunter un trajet plus simple passant par l’Irak ou le Canal de Suez ? Il y a différentes réponses à cette deuxième question :

  • Concernant le transit par l’Irak : certains analystes affirment que l’axe routier Iran-Irak-Syrie n’est pas encore sûr du fait de la présence de cellules dormantes appartenant à Daech, d’autres soutiennent que les bases américaines en Irak et en Syrie auraient stoppé le convoi, et d’autres expliquent que l’Iran ne peut pas acheminer 300 000 tonnes de pétrole par camions-citernes.
  • Concernant le transit par le Canal de Suez : certains soutiennent que l’Égypte applique les sanctions décrétées par les États-Unis et l’Union européenne contre la Syrie, d’autres expliquent que le pétrolier iranien « Grace 1 » chargée de 300 000 tonnes de pétrole ne peut pas emprunter ce trajet vu que la charge maximale pouvant franchir le canal est de 160 000 tonnes.

Quelle que soit la vraie réponse, la seule vérité incontestable est que lorsque, entre 2013 et 2015, Daech volait le pétrole syrien et le vendait à la Turquie et, plus tard, à l’Europe et à Israël, la prétendue coalition de lutte contre Daech, comprenant le Royaume-Uni et dirigée par les États-Unis, ne voyait pas d’intérêt à stopper le vol du pétrole syrien. Mais, aujourd’hui, le Royaume-Uni stoppe un pétrolier parti pour délivrer de l’énergie au peuple syrien.

C’est de la pure piraterie.
C’est du terrorisme économique.

Kevork Almasian
Citoyen syrien originaire d’Alep

05/07/2019

Traduit par Mouna Alno-Nakhal

Source : SYRIANA ANALYSIS
Watch

[*] La tension monte entre Londres et Téhéran après la saisie d’un pétrolier iranien

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Publié le 24/06/2019

Point par point, les irrégularités commises par le juge Moro et le procureur Dallagnol dans le procès contre l’ex-président Lula. (Brasil247)

Rede Brasil Atual (site legrandsoir.info)

L’échange de messages entre l’ancien juge et actuel ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Sergio Moro, le procureur Deltan Dallagnol, responsable de la Lava Jato, et d’autres membres de l’opération, ont confirmé les soupà§ons et les critiques selon lesquels l’ancien juge avait également agi comme enquêteur, bien qu’il fut juge dans ces affaires. Les conversations révélées par le site internet The Intercept Brazil figurent mettent en évidence la combinaison d’actions, des réclamations concernant le retard dans la réalisation de nouvelles opérations, des conseils et des astuces sur la faà§on dont l’équipe spéciale de la Lava Jato devait procéder.

The Intercept a révélé que même le procureur avait des doutes sur les accusations de corruption à la Petrobras quelques heures avant la dénonciation de l’affaire du triplex de Guarujà¡. Et que le Ministère Public Fédéral a agi pour empêcher l’interview de l’ancien président Luiz Inà¡cio Lula da Silva avant les élections, de peur qu’elle ne contribue à l’élection du candidat du PT, Fernando Haddad. La coopération illégale, les motifs politiques et une accusation fragile portée à bout de bras révèlent les coulisses de la condamnation de l’ancien président Luiz Inà¡cio Lula da Silva. Le site Rede Brasil Atual a énuméré certains aspects importants de ce qui a été révélé jusqu’à présent pour essayer d’aider le lecteur à traduire le "jargon juridique".

1. Séparation des fonctions

Au Brésil, le système judiciaire fonctionne avec des parties séparées. La Constitution ne considère pas le Ministère Public - étatique ou Fédéral - comme partie intégrante du pouvoir judiciaire. Le Ministère Public représente la société. C’est au Ministère Public de recueillir les preuves, de formuler la plainte et de mener l’accusation - ses membres disposent alors d’une procuration constitutionnelle pour défendre les intérêts de la société. Les juges sont chargés de juger sur la base des preuves et des arguments, tant de l’accusation que de la défense.

Moro a assisté les procureurs du Parquet Fédéral (MPF) et a même suggéré de changer l’ordre des phases de l’opération Lava Jato. Il a demandé la raison de certaines demandes du Ministère Public et a guidé la meilleure faà§on de faire avancer les requètes. Un mois pendant lequel il n’y eut pas de nouvelles opérations, Moro s’en est plaint à Dallagnol en lui demandant si ce n’était pas "un long moment sans opération".

2. Qu’est-ce qu’un juge impartial ?

Le Code de déontologie de la magistrature interdit cette relation entre le juge et les procureurs. L’article 8 stipule clairement : "Un magistrat impartial est celui qui recherche la vérité des faits à partir de la preuve, avec objectivité et fondement, en maintenant une distance équivalente des parties tout au long du processus (accusation et défense), et en évitant tout type de comportement qui pourrait refléter un favoritisme, une prédisposition ou un préjugé".

Pourtant, en plus d’exprimer son opinion sur les actions du Ministère Public Fédéral (MPF), Moro a également proposé une réponse commune lorsque le Parti des Travailleurs a publié des notes critiquant les agissements de l’opération Lava Jato. "Qu’est-ce que tu penses de ces notes délirantes de la direction Nationale du PT ? Est-ce qu’il ne faut pas les réfuter officiellement ? Ou par l’AJUFE (Association des juges fédéraux) ?", interroge l’ancien juge à Dallagnol.

3. Suspicion du juge

Le Code de procédure pénale est également très clair quant aux limites de l’action du juge. L’article 254 définit que le magistrat doit se déclarer incompétent de juger une affaire, entre autres motifs, "s’il a conseillé l’une des parties".

Moro a non seulement conseillé, mais aussi encouragé et offert à des personnes d’être entendues par les procureurs, afin de s’assurer que le processus se déroule conformément à son objectif.

4. La loi devrait être pour tout le monde

Moro et Dallagnol ont également discuté du choix des personnes contre qui mener des enquêtes. Lorsque 77 cadres de l’entreprise de travaux publics Odebrecht ont présenté leurs dénonciations, ils impliquaient 150 noms du monde politique. Bien qu’ils disaient publiquement que "la loi est pour tout le monde ", Moro et Dallagnol choisirent ensemble ceux sur qui tomberaient le couperet de la loi.

Lorsqu’il reà§ut une liste un peu plus détaillée des personnes impliquées, Moro fut catégorique en disant que les enquêtes devaient se concentrer sur le pouvoir exécutif - à un moment où le pays était présidé par le Parti des Travailleurs. Voici ce qu’écrivit l’actuel ministre de la Justice lorsqu’il était juge : "Opinion : il vaut mieux garder les 30% initiaux. Il contiennent Beaucoup d’ennemis qui transcendent la capacité institutionnelle du Ministère Public et de la magistrature".

5. Procès mafieux

Dallagnol a pris des risques pour s’assurer que le processus reste à Curitiba (et surtout pas dans une grande capitale NDT), entre les mains de Sergio Moro (juge de 1ère instance NDT). Il a établi un lien entre les avantages supposés en faveur de Lula dans l’affaire du triplex de Guarujà¡ et le schéma de corruption de la Petrobras. Pour étayer cette thèse, le procureur ne s’est pas appuyé sur des preuves solides ou des témoignages incontestables, mais sur un reportage du journal O Globo concernant le retard dans la construction de l’édifice Solaris (le fameux triplex NDT), qui appartenait encore à Bancoop.

"La plainte est fondée sur de nombreuses preuves indirectes, mais il ne serait pas approprié de le dire dans la plainte et nous évitons ce sujet dans la communication", a déclaré le procureur à Moro. Pour renforcer la plainte, il était conscient de la nécessité de gagner l’opinion publique. Mais certainement pas le juge avec qui il échangeait des messages presque tous les jours. Et il le fit : il construisit un diaporama powerpoint en faisant de Lula le "boss" d’un gigantesque schéma de corruption, l’appelant "là­der mà¡ximo", même sans avoir aucune preuve, mais seulement des "convictions".

6. Fonctionnaires vs vie privée

"Ah, mais les conversations ont été obtenues par un hacker. C’est un crime. Les autorités ont un droit au respect de la vie privée", affirment certains partisans de l’opération Lava Jato (se référant aux divulgations de l’Intercept NDT). Même si l’obtention de l’information était le fait d’un pirate informatique, la divulgation ne l’est pas. S’agissant d’informations d’intérêt public, d’illégalités commises par des agents publics dans l’exercice de leurs fonctions, les journalistes d’Intercept s’estimaient dans l’obligation de les divulguer (avertissant que ce n’était qu’un début). Et lorsqu’il s’agit de l’inconduite des fonctionnaires, il n’est pas approprié d’évoquer le droit à la vie privée, comme l’a écrit le ministre de la Cour Suprême (STF) Alexandre de Moraes (dans un retournement de veste intéressant NDT).

Il est probable que Moro, Dallagnol et les autres procureurs de la Lava Jato ne puissent être punis sur la base des preuves ainsi obtenues. D’un autre cà´té, la révélation de la contamination des procédures dans lesquelles ils ont agi peut conduire à l’annulation des condamnations et des procédures encore en cours (dont celles de Lula NDT).

7. Encourager les manifestations contre l’ex-présidente Dilma

Les motivations politiques de Moro et Dallagnol sont évidentes dans une conversation du 13 mars 2016, lorsque les manifestations contre le gouvernement de la présidente Dilma Rousseff atteignirent leur apogée. L’ancien juge y déclare qu’il veut "nettoyer le Congrès". Le dialogue entre les deux révèle que les actions de la Lava Jato visaient à influencer l’opinion publique contre le gouvernement du Parti des Travailleurs.

Dallagnol : "Et félicitations pour l’énorme soutien public aujourd’hui. C’est un signal qui conduira les foules à appuyer les réformes dont le Brésil a besoin, dans les systèmes politique et de Justice pénale."

Moro : "J’ai fait une déclaration officielle. Félicitations à nous tous."

8. Une loi différente pour les ennemis

Moro et Dallagnol, bien qu’ils se soient plaints que leurs conversations aient été rendues publiques, ont discuté ensemble de la révélation des écoutes téléphoniques illégales entre Lula et Dilma, quand celle-ci avait nommé l’ex-président au poste de Ministre de la Casa Civil (équivalent du 1er Ministre et qui fait l’articulation avec le Congrès NDT). Dans cette position, Lula aurait utilisé sa capacité politique pour tenter de contenir l’escalade de la crise qui renverserait Dilma la même année. Ces écoutes téléphoniques étaient illégales : un juge de première instance ne pouvait autoriser une écoute téléphonique contre la présidence de la République et l’enregistrement avait été obtenu après la fin du délai autorisé par décision judiciaire.

Moro a fini par s’excuser publiquement, mais dans ses conversations avec Dallagnol, il s’est dit convaincu qu’il avait agi conformément à ses objectifs. "Je ne regrette pas la levée du secret. C’était la meilleure décision. Mais la réaction est mauvaise pour moi", écrit-il.

9. Opération anti-PT

Les procureurs de la Lava Jato agissent d’une manière "technique, impartiale et non partisane, cherchant à faire répondre de leurs actes quiconque a commis des crimes dans le cadre de l’énorme schéma de corruption à la Petrobras", écrit Dallagnol sur les réseaux sociaux. Mais lorsque la Cour Suprême (STF) autorisa une interview de Lula par le journal Folha de S. Paulo, le cà´té partisan de l’équipe est devenue évident. Tant dans leurs lamentations que dans leurs actions visant à empêcher l’entretien. Par peur de quoi ? Que Lula aide Fernando Haddad à gagner les élections présidentielles.

Dans l’échange de messages divulgué, les procureurs cherchent des moyens d’empêcher l’interview : ignorer la décision judiciaire en cherchant des brèches légales, prétendre que la décision est valable pour toutes les personnes condamnées par la Lava Jato, inviter d’autres médias en contrariant la décision judiciaire. Lorsque le STF jugea recevable la requête du Partido Novo contre l’interview (qui serait jugé après les élections présidentielles bien sà »r... NDT), les procureurs ont laissé de cà´té tout professionnalisme et ont célébré cette décision comme une victoire de championnat : "Nous devons remercier notre Procureur Général de la République : le Partido Novo !!"

10. Qui enquête sur le procureur et le juge

Le Conseil National du Ministère Public (CNMP) est l’organe chargé de contrà´ler et de superviser les activités des organes membres du Ministère Public National et de leurs membres. Les membres du CNMP ont déjà demandé que la conduite de Deltan Dallagnol fasse l’objet d’une enquête.

Le Conseil est présidé par le Procureur général de la République, Raquel Dodge, et se compose de 13 autres membres : quatre du Ministère Public Fédéral, trois du Ministère Public des états, deux juges nommés par la Cour suprême (STF) et par la Cour Supérieure de Justice (STJ), deux avocats nommés par le Conseil Fédéral de l’Ordre des Avocats du Brésil et deux citoyens ayant des connaissances juridiques reconnues, nommés par la chambre et par le Sénat.

De leur côté, les conduites jugées suspectes de la part de magistrats font l’objet d’une enquête par le Conseil National de Justice (CNJ). L’organe est présidé par le président de la Cour Suprême (STF) et un ministre du Tribunal Supérieur de Justice (STJ) exerce la fonction de coprésident (les juges des cours Supérieures ont statut de ministre NDT). Les 13 autres membres sont : un ministre de la Cour Supérieure du Travail (TST) ; un juge de la Cour de Justice (TJ, deuxième instance au niveau des états) ; un juge d’état ; un juge de la Cour Fédérale régionale (TRF, deuxième instance Fédérale) ; un juge Fédéral ; un juge du tribunal régional du Travail (TRT) ; un juge du Travail ; un membre du Ministère Public Fédéral ; un membre du Ministère Public de l’état ; deux avocats (OAB - Ordre des Avocats du Brésil) et deux citoyens ayant une connaissance juridique et une bonne réputation, tous deux nommés par le Sénat et la Chambre.

Beaucoup de gens critiquent le fait qu’il semble y avoir peu de punition de procureurs ou de juges parce qu’ils font l’objet d’enquêtes menées par leurs pairs. Par conséquent, le corporatisme finit par faire en sorte que les dénonciations ne soient pas menées à bien. Compte tenu de la gravité des infractions commises par Sergio Moro et par Deltan Dallagnol, parmi les autres noms qui figureront dans de nouvelles révélations, les médias spécialisés ont déclaré que ce n’est pas seulement la personnalité de ces deux personnes qui est en jeu.

Mais également la réputation du Conseil National du Ministère Public (CNMP) et du Conseil National de Justice (CNJ) - en tant qu’institutions de la République.

Rede Brasil Atual

 

Publié le 19/06/2019

Venezuela : les faits, rien que les faits

Jean ORTIZ (site legrandsoir.info)

Le 5 octobre 1971, le président Richard Nixon lança à son secrétaire d’Etat, Henry Kissinger : « j’ai décidé de virer Allende, ce fils de pute ». Admirez l’élégance du langage. Nixon poursuit : « nous ne devons pas laisser l’Amérique latine penser qu’elle peut emprunter un autre chemin sans en subir les conséquences ». Et d’ajouter : « faites-moi hurler l’économie » (chilienne)

La guerre économique contre le régime d’Unité populaire fut impitoyable. Ces propos ont fait depuis mille fois le tour du monde, mais « l’oubli » des crimes et méfaits de l’impérialisme reste une maladie répandue.

Aujourd’hui, les Etats-Unis voudraient que Cuba, la source, l’inspiratrice, et ceux qui suivent son exemple, comme le Venezuela bolivarien, subissent le même sort que le Chili de Salvador Allende. Il s’agit de contextualiser, situer, étudier, l’affrontement de classe et ses acteurs . Les médias dominants voudraient nous empêcher de soulever la chape du mensonge, de la manipulation.

Je reste solidaire du chavisme, parce que depuis la « Baie des cochons » (1961), le renversement de Jacobo Arbenz (1954), le septembre chilien (1973), ceux qui campent sur le trottoir d’en face n’ont pas changé ; ils ont martyrisé le Chili, le Nicaragua, le Salvador, le Guatemala, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay, le Honduras.

CHAVEZ S’EN VA

Le 5 mars 2013, après avoir mené une bataille difficile contre la maladie, le président Hugo Chavez décède. Cette mort, inconcevable, traumatise un peuple et un continent. « Uh, ah, Chavez no se va ! ». Chavez ne pouvait pas s’en aller. Force et fragilité du processus révolutionnaire.

Les classes dominantes, instrumentalisées par Washington, décident d’empêcher à tout prix son successeur, Nicolas Maduro, de gouverner... Que les pauvres restent à leur place ! Bien qu’élu démocratiquement, donc légitime, Nicolas Maduro incarne le continuisme chaviste et « n’est que » prolétaire, donc incompétent !

Les putschistes ressortent les vieux clichés : « plus jamais un nouveau Cuba », la « dictature » s’installe. L’histoire bégaie. Comme le démontre le chercheur Romain Migus, dans ses productions récentes, « la guerre a déjà commencé ». Donald Trump doit crier quotidiennement à son Pompeo de Secrétaire d’Etat. : « Fais-moi hurler l’économie vénézuélienne ! » Donald Trump l’a dit et répété : « Toutes les options sont sur la table », y compris l’option militaire.

D.Trump mène une guerre multiforme, aux multiples fronts, simultanés : mesures coercitives unilatérales (sanctions, embargo commercial), illégales selon le droit international, menaces, sabotages industriels, attentats, pénuries organisées, attaques contre la monnaie (le « bolivar »), strangulation de l’économie, commandos terroristes, provocations aux frontières.

VENEZUELA. La réalité du terrain.

La conjugaison de toutes les formes d’agressions, censée étouffer de l’intérieur le Venezuela chaviste, provoque des tentatives de coup d’Etat militaire.

Chavez, le 4 février 1992, s’érigeait, lors de son « golpe » bolivarien et raté, en « voix du peuple ». Chacun a alors encore en mémoire le « caracazo » ; le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, confronté à des émeutes populaires contre la politique du FMI, appelée « ajustements structurels », fit tirer dans le tas. Bilan : des centaines, pour certains analystes, des milliers de morts parmi les plus pauvres, le peuple des « ranchitos » (quartiers déshérités), fin février 1989. « L’opposition » (de l’ex-social démocratie à l’ultra-droite), depuis 2014 et sans discontinuer depuis, hégémonisée par l’extrême droite, mène une stratégie séditieuse.

Pourquoi remettre en cause aujourd’hui l’élection incontestable du président Maduro lors d’une présidentielle boycottée par une partie d’une opposition très divisée ? Chavez, lui, gouverna en se réclamant d’abord de la « troisième voie » blairiste, mais les conditions et formes de la lutte des classes ainsi que l’ingérence impérialiste, (aujourd’hui frontale), l’influence de Cuba, amenèrent le leader, né parmi les pauvres, à se politiser rapidement, vers l’émancipation sociale et nationale : « le socialisme du 21ème siècle », « la révolution », une sémantique plutôt reléguée en « occident ». A Paris, on appelle « populisme » tout mouvement qui échappe aux moules européens. Chavez devient une sorte d’éclaireur, un leader multiple, un formidable levain. Un Chavez-peuple, quasi christique. Je me souviens de ce 4 octobre où sous des trombes d’eau il prononçait ce qui fut son dernier discours public, chantant, dansant avec « son » peuple.

Cette même opposition « démocratique », a tenté plusieurs coups d’Etat, dont celui du 11 avril 2002. Chavez fut séquestré par des factieux qui élirent aussitôt comme président le leader du MEDEF local : Fedecámaras.

Une guerre non déclarée qui veut faire souffrir le peuple pour renverser le régime

Libéré par le peuple, lors du coup d’Etat, Chavez accélère... la révolution chaviste se radicalise. Des millions d’exclus deviennent enfin « visibles », la santé et l’éducation, désormais gratuites, progressent comme jamais, la réforme agraire avance, les travailleurs, les paysans, le peuple des « ranchitos » s’auto-organisent. Voilà ce qui insupporte Washington, que Chavez n’hésite pas à envoyer bouler. Sa dernière apparition publique, à la télévision, fut un ultime appel à créer partout des « communes socialistes ». Comment donc nier le rôle historique de Chavez, de Castro, dans les révolutions cubaine et vénézuélienne ? « Populistes » s’égosille la bien-pensance. Les populistes sont ceux qui renient leurs promesses, qui s’érigent en monarques jupitériens tout puissants, reléguant le peuple. Rarement un homme politique aura été aussi attaqué, insulté, opine Ignacio Ramonet.

Les faits , opiniâtres faits

Aux opinions, politiciennes et biaisées, il faut systématiquement opposer les faits. Toutes discussions ou débats sur le pays caribéen doit nécessairement passer par une analyse des mesures de rétorsion contre l’économie du Venezuela.

Après, seulement après, on peut parler de l’effectivité ou pas des politiques du gouvernement de Nicolas Maduro, des options économiques, ou des conséquences sociales de la situation actuelle. Cette opinion, partagée par R. Migus et M. Lemoine, porte en elle la seule approche honnête.

Je reprends la chronologie des sanctions économiques contre le Venezuela établie depuis 2014 par Romain Migus, spécialiste du Venezuela, et longuement enrichie depuis.

22 janvier 2010 : l’Institut d’études géologiques des Etats-Unis annonce que la bande pétrolifère de l’Orénoque peut compter sur 513 milliards de barils de pétrole, soit le double des estimations les plus sérieuses. Le Venezuela est le pays au monde qui a le plus de réserves de pétrole. Tiens, tiens...

Alors, partons de quelques idées toutes simples :

Qui impose le blocus ? A qui ? Pourquoi ? Les Etats Unis et leurs fans clubs tentent de faire croire qu’il ne s’agit que de sanctions « ciblées ». Or, c’est tout le peuple qui se trouve visé.

Pourquoi affamer tout un peuple ? Depuis 1998, le Venezuela s’est écarté du droit chemin libéral. Il doit être puni.

14 avril 2013 Maduro est réélu président de la République. L’opposition « prend la rue ». Résultat : 42 morts. La tentative putschiste échoue et une nouvelle stratégie mise en place.

En décembre 2014, le Congrès des Etats-Unis approuve loi 113-278, « loi publique de défense des Droits de l’Homme et de la Société civile au Venezuela ». La loi permet de prendre mesures unilatérales coercitives contre le Venezuela. Washington conseille de travailler dans ce sens avec l’OEA et l’Union européenne.

Janvier 2015, l’agence étatsunienne d’évaluation des « risques pays » baisse la note du Venezuela, afin de compromettre réputation financière de ce pays... Tout cela restreint l’accès aux financements internationaux.

Mars 2015 : rebelote ! 3 agences de notation lancent des alertes sur un prétendu défaut de paiement du Venezuela.

Le 8 mars 2015, Barak Obama signe l’ordre exécutif 13692. Il déclare : le Venezuela « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis ».

En juin 2015, la Coface entité financière française qualifie le « risque pays » du Venezuela comme le plus élevé d’Amérique latine. Le but : y tarir les sources d’investissements.

le 28 octobre 2015, le général John Kelly commandant de l’United States Southern Command déclare que les Etats-Unis interviendront au Venezuela en cas de crise humanitaire

Avril 2016, le blocus financier, la strangulation, commence

Avril 2016 rapport du FMI sur la « catastrophe économique » du Venezuela. Il légitime les actions de guerre économique menées par FEDECAMARAS, le patronat vénézuélien.

mai 2016 : l’Assemblée Nationale (l’opposition y est majoritaire) vote une loi qui annule tous les contrats pétroliers, les investissements internationaux et l’émission de dette. Elle prétend assécher toute injection d’argent frais dans l’économie du pays

En juillet 2016, la banque étasunienne Citibank interdit à son réseau d’intermédiaires bancaires du Wolsberg Group (qui regroupe Banco Santander, Crédit suisse, etc.) de traiter avec le régime.

En août 2016 : la fermeture unilatérale des comptes d’administration oblige le Venezuela à opérer à partir d’autres monnaies alors que la plupart des devises résultant de la vente du pétrole sont en dollars. Les pertes dues aux nouveaux coûts de transaction, de change, etc., s’avèrent très lourds. Deutsche Bank ; Goldman Schahs et JP Morgan Chase ne peuvent plus opérer des transactions avec les institutions vénézuéliennes, dont la Banque centrale du Venezuela.

En mai 2017, Julio Borges, président de l’Assemblée Nationale, se réunit avec le conseiller à la Sécurité nationale de la Maison blanche, le général H.R. Mac Master, pour coordonner les sanctions financières et économiques

24 août 2017, le président Trump signe l’ordre exécutif 13808 intitulé « Imposition de sanctions additionnelles à propos de la situation au Venezuela ». Ce décret interdit toute une série de transactions avec l’État vénézuélien et notamment avec PDVSA et toutes les entités détenues par l’Etat vénézuélien. Une liste de restrictions des opérations financières est établie.

Le décret 13808 vise à systématiser les attaques contre les entreprises publiques et les opérations commerciales et financières de Etat vénézuélien afin de déstructurer le pays, et de précipiter l’effondrement.

L’ancien ambassadeur des Etats-Unis au Venezuela et en Colombie, William Bownfield, déclare : « la meilleure résolution est de précipiter l’effondrement du gouvernement vénézuélien même si cela implique des mois et des années de souffrance pour les Vénézuéliens »

13.11.2017 : L’Union Européenne interdit la vente de matériel de défense ou de sécurité intérieure au Venezuela

15 11 2017 : La Deutsche Bank, principal intermédiaire de la Banque centrale du Venezuela, ferme définitivement ses comptes, mettant en danger toute les opérations bancaires

décembre 2017 : le Ministère des Transports a constaté que 471 000 pneus, achetés à l’étranger, n’ont pu être expédiés en raison du blocus financier

29 01 2018 : Le Département du trésor des Etats-Unis affirme : « la campagne de pressions contre le Venezuela porte ses fruits (...) nous pouvons assister (...) à un effondrement économique total » . «  Notre stratégie fonctionne et nous la maintiendrons  ».

02 03 2018 : les Etats-Unis renouvellent pour un an les décrets 13692 (Obama)° et 13808 (Trump). Ils mettent en œuvre des mesures coercitives pour attaquer la stabilité financière du Venezuela.

19 03 2018 : le président Trump signe l’ordre exécutif 13827 qui interdit à tout citoyen ou institution d’effectuer des transactions financières avec la monnaie nouvelle, le « pétro ». Le décret exécutif du 25 août 2017 promeut l’asphyxie financière de Caracas.

mai 2018 : 9 millions de dollars de l’Etat vénézuélien sont « gelés » ; ils étaient destinés à des patients subissant des dialyses (20 000 affectés).

25 06 2018 : Le Conseil européen adopte la décision 2018/901 sanctionnant des membres de l’administration vénézuélienne.

01.11. 2018 : le président Trump signe un nouveau décret autorisant le Département du trésor à confisquer des propriétés à des opérateurs du secteur aurifère. Il s’agit d’empêcher la récupération, par l’Etat vénézuélien, du Bassin minier de l’Orénoque, 4e réserve d’or au monde.

28.01.2019 : Les Etats-Unis décident un gel des actifs de PDVSA pour un montant de 7 milliards de dollars. L’usurpateur Guaido annonce le gel de tous les actifs de son pays à l’étranger. La compagnie d’aviation espagnole Iberia refuse d’acheminer au Venezuela 200 000 boîtes de médicaments destinés à soigner des maladies chroniques.

Le 23.03 2019 : Washington propose des nouvelles sanctions. Le conseiller trumpiste à la sécurité, John Bolton, déclare : ce que nous faisons, c’est comme Dark Vador dans « La Guerre des étoiles », qui étrangle quelqu’un. C’est exactement ce que nous sommes en train de faire ».

« Bien réelle, la corruption, endémique, participe de l’anarchie dans la distribution des biens essentiels et du pillage de l’Etat. Encore convient-il de ne pas en faire l’alpha et l’oméga de la crise imputée par définition à feu Chavez ou au président Maduro ». (LEMOINE, Maurice, « Venezuela. Chronique d’une déstabilisation », éd. Le Temps des cerises, Montreuil, 2019, p. 340). Cette opinion de Maurice Lemoine, longtemps journaliste au « Monde Diplomatique », qui travaille depuis 1973 sur l’Amérique latine, montre que l’on peut être solidaire et rigoureux. Maurice Lemoine allie le travail de terrain et l’analyse en toute lucidité dans ses articles et reportages. Ces derniers s’inscrivent le plus souvent contre les productions dominantes sur le Venezuela. Est-il mieux informé que ses collègues ? Je ne le crois pas. Il pratique simplement l’étude des faits, sur place, et confronte les points de vue. Avec rigueur, honnêteté.

Trump : l’obsession vénézuélienne

22 mai 2018 : Trump signe un nouveau décret président qui renforce l’embargo , au mépris du droit international ; il reconnaît Guaido comme seul président « légitime ». En fait, une marionnette nommée par Trump, au mépris du droit international, (Guaido « s’autoproclame » « président » le 23 janvier 2019). Depuis, dans une situation toujours explosive, le président Maduro continue à plaider pour la négociation . Est-elle possible ?

« Le degré d’hostilité a désormais atteint un niveau qui semble exclure toute véritable conciliation » (Lemoine, Maurice, op. cit., p. 371)

La bataille principale reste la construction du « pouvoir populaire », l’accélération du projet socialiste (50 000 conseils communaux et 3 000 communes).

L’objectif affiché à la mort de Chavez insiste sur la Réforme Agraire (distribuer deux millions d’hectares de terre à 500 000 paysans).

Les « chiens de garde » visent à gagner la bataille de l’opinion, fût-ce au prix du mensonge. Les donneurs de leçons sous-estiment tout ce contexte.

Les faits, rien que les faits.

Jean ORTIZ,

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Publié le 14/06/2019

En Grèce, l’onde de choc des élections européennes

Par Fabien Perrier (site humanite.fr)

En Grèce, le parti Syriza a subi une défaite importante aux élections municipales, régionales et européennes qui viennent de se tenir. Le Premier ministre a déclenché des élections législatives anticipées.

 « Je demande la dissolution du parlement et la tenue d’élections nationales. » Ces mots, le Premier ministre grec Alexis Tsipras les a prononcés le lundi 10 juin dans le Palais du Président de la République hellénique Prokopis Pavlopoulos. Le président a accepté la demande. Puis, Alexis Tsipras est ressorti. Quelques minutes plus tard, il était au Palais de la musique pour le premier meeting de campagne de Syriza, son parti. Pourtant, depuis le début de l’année, des proches de l’exécutif répétaient en boucle que le gouvernement irait au terme de son mandat et que les élections législatives se tiendraient en octobre. Les résultats du 26 mai ont changé la donne.

Ce jour-là, le scrutin – le premier depuis les législatives de septembre 2015 – avait des allures d’élections générales. Les Grecs devaient voter pour les européennes ainsi qu’aux premiers tours des municipales et des régionales. Les trois scrutins se sont soldés par une sanction contre Syriza au profit de son principal parti d’opposition, Nouvelle Démocratie (ND), la droite conservatrice. Aux européennes, ND a récolté 33,12% des suffrages exprimés contre 23,76% pour Syriza. Aux régionales, Syriza a tout perdu, excepté la Crête grâce à une alliance avec le Pasok. Quant à la capitale Athènes et la deuxième plus grande ville Thessalonique, elles passent dans les mains de la droite.

Sanction sans appel

Elle a plusieurs causes. Tout d’abord, une part de la population grecque n’a pas accepté la signature de l’accord de Prespes qui apporte une solution au conflit gelé avec la « République de la Macédoine du Nord ». D’ailleurs, la différence entre ND et Syriza est particulièrement importante dans le nord du pays, à la frontière avec Skopje – nom de la capitale du voisin. En Attique, Syriza est porté responsable de la mauvaise gestion des incendies qui ont ravagé la côte nord et ouest de l’Attique à l’été 2018. La gauche grecque perd cette région symbolique remportée en mai 2014. Cette victoire annonçait que Syriza avait le vent en poupe à l’échelle nationale. Mais le vent a tourné.

A l’époque, Syriza faisait campagne contre l’austérité et proclamait la sortie des « mémorandums », les accords de prêts de l’UE, de la BCE et du FMI, en échange de l’application de réformes comme des privatisations, des hausses de taxes, la casse des conventions collectives... Mais après son élection en janvier 2015, Alexis Tsipras et son équipe échouent à changer le cours d’une Union européenne majoritairement à droite. À l’été 2015, ils sont contraints de signer à leur tour un troisième mémorandum ; Syriza se divise. Alexis Tsipras et son équipe veulent utiliser les faibles marges de manœuvre laissées par le mémorandum pour « protéger » les plus défavorisés.

« Malgré les mémorandums, nous n’avons pas suivi une voie néolibérale et nous avons même fait annuler des demandes irrationnelles, comme un passage à un système privé d’assurance-chômage ou une énième baisse des retraites qu’exigeait le FMI, explique Giorgos Katrougalos, le ministre des Affaires étrangères. Mais il est vrai que nous n’avons pu appliquer notre propre politique de gauche qu’à partir de fin août 2018, après la sortie du mémorandum. »

Syriza, à l’épreuve de la défaite

Le taux de chômage, qui a atteint un pic de 27,9% en 2013, s’élève désormais à 18,1%. Mais les salaires restent faibles. Le salaire moyen brut a chuté de 1443 euros en décembre 2009 à 1165 euros bruts en décembre 2018, selon une source proche du gouvernement. Pendant la même période, le salaire moyen à temps partiel est passé de 507 euros à 391 euros bruts. Le seuil de pauvreté s’élève à 382 euros. Pour tenter de sortir de la spirale de la paupérisation, le gouvernement a rétabli, avec les partenaires sociaux, des conventions collectives dans différents secteurs, supprimé le « Smic jeune » pour les moins de 25 ans et augmenté le salaire minimum de 11 % pour tous (650 euros brut, contre 586 euros auparavant). En outre, la Grèce, dont la dette s’élève à 180% du PIB, reste sous la surveillance renforcée de ses créanciers et est contrainte de dégager un excédent budgétaire d’au moins 3,5% de son PIB chaque année pour être en mesure de rembourser ses dettes. Elle est parvenue à dégager un excédent de 4,4% du PIB cette année, contre 3,9% l’an dernier.

Syriza lance sa campagne en promettant d’améliorer le sort de la classe moyenne que le parti a « perdue » selon différents observateurs. Dans les sondages, ND est toujours au moins 7 points devant le parti au gouvernement pour le vote du 7 juillet. L’enjeu pour Syriza est désormais d’avoir un groupe parlementaire le plus important possible, mais probablement dans l’opposition. Et que le parti Syriza – une construction relativement récente – reste soudé face à l’épreuve de la défaite.

Fabien Perrier

Publié le 13/06/2019

Brésil: Lula victime d’une machination express?

Par Chantal Rayes et François-Xavier Gomez — (site liberation.fr)

Les responsables de l’enquête anticorruption «Lava Jato» auraient manœuvré pour empêcher le retour de l’ancien président de gauche au pouvoir en 2018, selon le site «The Intercept», sur la base d’enregistrements explosifs.

Des magistrats ont-ils conspiré pour empêcher Lula, l’ancien président de gauche du Brésil (2003-2010) de se présenter une nouvelle fois en 2018 ? C’est l’accusation que lance le site d’investigation The Intercept après avoir eu accès à un grand volume de messages privés échangés notamment sur la messagerie Telegram entre les procureurs et le juge Sérgio Moro, et obtenus de façon anonyme. Ce juge est aujourd’hui ministre de la Justice du président d’extrême droite Jair Bolsonaro.

Que révèle l’enquête de «The Intercept» ?

Par le biais d’une source anonyme, le site a eu accès à un grand nombre de messages privés échangés sur Telegram, de 2015 à 2017, entre les procureurs qui instruisent l’affaire Lava Jato («lavage express»), la tentaculaire enquête sur la corruption qui a bouleversé le paysage politique brésilien, et leur chef, Deltan Dallagnol, notamment. Sans démontrer que Lula est innocent, ces échanges portent un sérieux coup à la solidité de l’accusation qui a mené l’ancien président en prison - il purge depuis avril 2018 une peine de huit ans et dix mois de réclusion, après sa récente révision à la baisse -, l’empêchant de briguer la présidentielle de 2018 dont il était le favori.

Alors juge de première instance, le ministre de la Justice du gouvernement de Jair Bolsonaro, Sérgio Moro, l’avait condamné pour corruption le 12 juillet 2017, un verdict confirmé en appel début 2018. Lula aurait reçu un triplex en bord de mer de la part du groupe de BTP OAS, en échange de quoi l’entreprise aurait décroché des contrats avec le géant pétrolier Petrobras. La principale révélation de The Intercept (qui en promet d’autres) : le procureur Deltan Dallagnol nourrissait des doutes sur sa culpabilité. «Ils vont dire qu’on l’accuse sur des indices fragiles […], écrit-il à ses pairs. Jusqu’à présent, j’ai peur de [faire] ce lien entre Petrobras et enrichissement. Et après ce qu’on m’a dit, j’ai peur, pour cette histoire d’appartement.»

Les doutes de Dallagnol touchent ici à deux points clés qui sous-tendent l’accusation contre Lula : le leader de gauche a-t-il vraiment permis au groupe OAS, en échange du triplex, d’obtenir des contrats avec Petrobras ? Car sans lien avec la compagnie pétrolière, au centre des détournements révélés par Lava Jato, le juge Moro - dont l’impartialité a toujours été remise en cause par la défense - n’était plus compétent. Surtout, s’il n’y a pas eu contrepartie en échange du «cadeau» supposément reçu par Lula, alors il n’y a pas eu corruption. Or Dallagnol ne semble même pas sûr que Lula soit le réel propriétaire du triplex… Cela ne l’empêchera pas de le mettre en accusation, quelques jours plus tard, le 14 septembre 2016, lors d’une conférence de presse fracassante, le présentant en «chef» d’une organisation criminelle ayant pris d’assaut le groupe pétrolier semi-public Petrobras.

The Intercept révèle aussi des échanges entre Sérgio Moro et Dallagnol, auquel le magistrat suggère une piste d’enquête contre le leader de gauche. Au Brésil, le juge peut superviser l’instruction, mais Moro semble avoir été trop loin. Il n’y a aucune anomalie, s’est défendu l’intéressé, qui a toujours démenti toute chasse aux sorcières contre le Parti des travailleurs (PT) de l’ancien président. Les avocats de Lula, eux, y ont vu une confirmation du «complot» visant selon eux leur client, afin d’empêcher son retour au pouvoir.

Qui est Sérgio Moro, le juge devenu ministre ?

Le 6 mars 2016, quand le Brésil se réveille, une image tourne en boucle sur les écrans : l’ancien président Lula est emmené sous bonne escorte au palais de justice de São Paulo pour y être interrogé. Comme un vulgaire parrain de la drogue ou du jeu clandestin. A l’aube, un dispositif démesuré (200 policiers, 30 inspecteurs du fisc) a perquisitionné son domicile avant d’emmener le fondateur du PT. Cette mise en scène médiatique a été voulue par Sérgio Moro, juge de première instance à Curitiba, dans le Paraná, un tranquille Etat du Sud éloigné des centres de décision. C’est sur son bureau qu’a été déposée la première plainte contre le géant du BTP Odebrecht, préambule à ce qui deviendra l’affaire Lava Jato.

Si la croisade anticorruption du petit juge provincial suscite dans un premier temps la sympathie, il apparaît vite que sa cible privilégiée est le Parti des travailleurs. Bien que l’ensemble des forces politiques semble avoir bénéficié des largesses du Bouygues brésilien. Au-delà du fort soupçon de partialité, ce sont les méthodes du juge Moro qui posent problème. Pour faire parler un suspect, il n’hésite pas à prolonger indéfiniment sa détention provisoire. Il marchande sans vergogne (remises de peine contre collaboration) et distille les fuites dans les médias.

Lors du débat sur la destitution de Dilma Roussef, Moro révèle des écoutes entre l’ancien président et sa successeure, sans rapport avec Lava Jato. Sa justification : «le droit à l’information» du public. Une fois la présidente chassée du pouvoir, Moro peut s’attaquer de front à Lula, qu’il accuse d’avoir accepté en cadeau le triplex.

Après la condamnation qui met hors course le favori des sondages, le juge Moro jette le masque entre les deux tours de la présidentielle : il sera ministre de la Justice si le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro est élu. Depuis le 1er janvier, le petit juge est à la tête d’un ministère au périmètre élargi à la sécurité publique et aux affaires pénitentiaires. C’est le triomphe de cette «république de Curitiba» que dénonçait Lula, un groupe de juges réuni autour de Moro pour, selon lui, l’empêcher de briguer un nouveau mandat. Amère conclusion pour le «Mandela brésilien» : c’est grâce aux pouvoirs élargis que la gauche a accordés aux juges pour combattre la corruption que Moro a pu avoir sa peau.

Comment fonctionne «The Intercept» ?

En 2013, Pierre Omidyar, homme d’affaires franco-irano-américain fondateur d’eBay, annonce la création d’un média doté de 250 millions de dollars, une partie infime des bénéfices de son site d’enchères. Il confie les rênes du nouveau journal en ligne, baptisé The Intercept, à un trio de personnalités américaines liées au journalisme collaboratif et d’investigation : Glenn Greenwald, qui a publié dans le Guardian les premières révélations d’Edward Snowden sur l’espionnage mondial mené par la NSA, l’agence de renseignement de la Défense des Etats-Unis ; Laura Poitras, dont le documentaire Citizenfour retrace l’histoire de Snowden ; et Jeremy Scahill, célèbre pour un livre-enquête sur Blackwater, société de défense privée américaine.

The Intercept se donne pour mission d’exploiter et de révéler les données transmises par des lanceurs d’alerte. En commençant par la masse de documents de la NSA mise à sa disposition par Snowden. Ainsi, le site révèle en décembre 2016 (en France, avec son partenaire le Monde) l’étendue de l’espionnage de l’agence américaine et de son équivalent britannique, la GCHQ. Notamment l’interception des appels passés depuis les avions de ligne.

Leur méthode de travail les différencie d’autres sites (notamment WikiLeaks, l’organisation de Julian Assange). The Intercept juge indispensable de traiter et de sélectionner les informations, en évitant de livrer les données brutes. Ce qui leur a été reproché par Snowden lui-même. En mai 2014, le média masquait dans un article le nom d’un pays (l’Afghanistan) «pour raisons de sécurité». Glenn Greenwald expliquait alors qu’il était «irresponsable de révéler des documents sans avoir évalué l’impact de leur publication». Le site est très actif au Brésil, pays où réside Greenwald. Le journaliste est marié avec David Miranda, conseiller municipal de Rio de Janeiro, élu sur la liste d’un parti de gauche radicale.

La condamnation de Lula peut-elle être annulée ?

Les révélations de The Intercept n’ont surpris personne. Les abus supposés des procureurs chargés de Lava Jato et du juge Moro lui-même, contre Lula et d’autres, sont dénoncés de longue date. Lundi, les avocats de l’ancien président ont appelé à son immédiate remise en liberté, répétant que les procès (il y en a dix au total) contre l’ancien président sont entachés d’illégalités. La défense n’avait pas pu obtenir que Sérgio Moro soit déchargé du dossier. «Or nous sommes désormais face à des faits nouveaux, de nature à mettre en doute l’impartialité de l’ex-juge, en révélant sa proximité avec le parquet», analyse Heloisa Estellita, professeure de droit à la Fondation Getulio-Vargas.

Cette spécialiste affirme aussi que d’autres personnes condamnées dans le cadre de Lava Jato pourraient se prévaloir de ces révélations, sous réserve cependant qu’elles soient jugées recevables. «Ces messages ont été obtenus de façon illicite et pourraient donc être écartés comme autant de preuves illégales», reprend Heloisa Estellita. Reste à savoir si la justice brésilienne osera affronter la popularité de Sérgio Moro, supérieure à celle du président Jair Bolsonaro. Jusqu’ici, aucune instance supérieure ne s’était émue des actes arbitraires qui lui étaient imputés. C’est d’ailleurs ce qui avait poussé la défense de Lula, presque systématiquement déboutée, à se tourner vers le comité des droits de l’homme de l’ONU.

Chantal Rayes , François-Xavier Gomez

Publié le 02/06/2019

 

Vénézuela : « dégonflement » de l’opposition…

les États-Unis ciblent l’offre d’aide alimentaire pour affamer le peuple

 

Le 22 mai 2019 Les personnages sans envergure que les États-Unis ont utilisés pour leurs tentatives de changement de régime au Vénézuela n’ont pas fait correctement leur boulot. Le New York Times déclare que leur mouvement s’est « dégonflé ».

Dégonflée, l’opposition vénézuélienne envisage de négocier avec Maduro
Onze heures après que l'article a été mis en ligne
– et après un appel de la Maison-Blanche ? – le titre a été changé.

 

Le dirigeant de l’opposition, Juan Guaido, pourrait négocier avec Maduro

 

Bien qu’il répète les mêmes arguments utilisés pour la propagande, l’article indique clairement que Guaidó n’a pas le soutien du public :

CARACAS, Vénézuela - C’était un stratagème audacieux : Juan Guaidó, chef de l’opposition vénézuélienne, a manifesté près d’une base militaire aux côtés de dizaines d’officiers en uniforme et d’alliés politiques, appelant à un soulèvement militaire contre le président Nicolás Maduro. ...

Trois semaines plus tard, Juan Guaidó fait la navette entre une demi-douzaine de planques pour échapper à sa capture. ... Et les protestations qui remplissaient les rues de partisans de Juan Guaidó s’estompent. ...

Affaibli et incapable de résoudre rapidement la crise politique qui frappe le Vénézuela, M. Guaidó a été contraint d’envisager des négociations avec Nicolás Maduro. Les deux parties ont envoyé des représentants en Norvège pour des pourparlers, une offre que Juan Guaidó avait précédemment rejetée.

Ce changement marque un tournant pour l’opposition qui, en janvier, avait pris de l’ampleur, attirant un large soutien international et une foule énorme de partisans. Aujourd’hui, cet élan s’est presque essoufflé, ce qui témoigne de l’emprise ferme de Nicolás Maduro sur le pouvoir alors même que le pays s’effondre autour de lui.
Le gouvernement vénézuélien est en pourparlers avec certains partis d’opposition, mais il n’y a pas encore de confirmation que le parti de Guaidó, qui est l’élément d’opposition le plus radical, soit réellement impliqué. Il est douteux que le gouvernement veuille « négocier » avec lui.

Il est intéressant de noter que le NYT n’utilise plus le faux attribut de « président intérimaire » qu’il utilisait auparavant pour décrire Guaidó.

Que Guaidó ait échoué dans sa clownesque tentative de coup d’État ne signifie pas que les États-Unis renonceront à leurs essais de changement de régime.

L’économie vénézuélienne traverse une crise économique profonde. Ce ne sont pas les petits essais socialistes de son gouvernement qui en sont la cause, mais la guerre économique que les États-Unis mènent contre lui.

Les sanctions étasuniennes ravagent le secteur pétrolier vital du Vénézuela et ses importations, rendant de plus en plus difficile pour Nicolás Maduro de gouverner. Le pays s’est en grande partie arrêté ce week-end en raison d’un manque de carburant – une pénurie dont M. Maduro dit que les sanctions en sont la cause.

Heureusement, personne au Vénézuela n’est encore mort de manque de nourriture. Mais il y a de graves problèmes :

Trois années se sont écoulées depuis que les prix du pétrole ont chuté de plus de 100$ le baril, début 2014, à environ 40$, début 2015. Trois ans se sont également écoulés depuis que les premières sanctions contre le Vénézuela ont été appliquées par l’administration Obama et qu’elles ont depuis été renforcées par le gouvernement actuel des EU. Il en résulte une combinaison de ces deux facteurs avec la structure extrêmement complexe du système alimentaire vénézuélien, qui dépend des importations, fortement colonisé par les goûts du Nord et gonflé par le boom pétrolier des dernières décennies. Actuellement, et malgré tous les efforts, la dynamique de l’accès à la nourriture dépend du revenu : ceux qui ont plus d’argent mangent plus et mieux.

En 2015, l’opposition a utilisé le soutien des grands producteurs, importateurs et distributeurs pour créer une pénurie artificielle de produits alimentaires et d’hygiène. Le gouvernement a réagi en créant les Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP) qui distribuent mensuellement des colis à plus de 6 millions de familles.

Le programme CLAP est un arrangement entre le gouvernement et des groupes locaux visant à distribuer de la nourriture subventionnée et d’autres articles ménagers de base aux ménages vénézuéliens à faible revenu.

Les pauvres accueillent favorablement ce programme, mais les plus riches partisans de l'opposition aux États-Unis et dans le pays l’ont toujours détesté.

Alors que le mouvement communal vénézuélien soutient largement les CLAP, l’opposition affirme depuis longtemps que le programme est discriminatoire envers les ménages qui ne supportent pas le gouvernement. Selon le gouvernement, les CLAP ont réduit la faim et la pénurie alimentaire dans tout le pays.

Le programme des paquets distribués est basé sur les revenus. Mais il y a aussi des marchés CLAP où tout le monde peut acheter. Les CLAP ne font pas de discrimination entre les partisans du gouvernement et ceux de l’opposition. Il se trouve que ce ne sont pas les pauvres qui soutiennent la politique néolibérale que préfèrent les partis d’opposition.

Lors de récentes émeutes, des partisans de l’opposition ont incendié des entrepôts et des centres d’emballage utilisé par le programme CLAP.

L’administration Trump se joint maintenant à l’effort de l’opposition pour augmenter le nombre de personnes souffrant de la faim au Vénézuela.

Les États-Unis préparent actuellement des sanctions et des poursuites pénales contre des responsables vénézuéliens et d’autres personnes soupçonnées d’utiliser un programme d’aide alimentaire géré par l’armée pour blanchir de l’argent pour le gouvernement du président Nicolas Maduro, selon des personnes connaissant le sujet.

Des sanctions et des mises en accusation pour fraude sont à l’étude contre des responsables militaires et politiques vénézuéliens ainsi que contre des hommes d’affaires vénézuéliens et des partenaires étrangers, selon les sources.

De nombreuses familles vénézuéliennes comptent sur ce programme alimentaire subventionné, connu sous son sigle espagnol CLAP, pour leurs besoins de base dans ce pays sud-américain producteur de pétrole.

Comment un programme alimentaire subventionné par le gouvernement Maduro peut-il « blanchir de l’argent pour le gouvernement du président Nicolas Maduro » ? Il n’y a aucune logique dans l’argument de l’administration Trump.

Cette initiative ne mènera à rien. Cela n’aidera pas à « changer de régime ». Le fait de cibler la distribution de nourriture subventionnée pour les pauvres n’augmentera pas le soutien à l’opposition. Toute perturbation du programme CLAP lui sera imputée. Moins les gens recevront, plus ils dépendront d’un CLAP, même réduit, et des autres programmes gouvernementaux.

C’est de la vilénie pure et simple, et non de la politique, qui est à l’origine de cette situation.

 

Moon of Alabama

Traduit par Wayan, relu par jj pour le Saker Francophone

Publié le 26/05/2019

En Pologne, le gouvernement ultra-conservateur attaque sans relâche les droits des femmes

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Il ne fait pas bon être une femme polonaise. Le parti ultra-conservateur Droit et justice, au pouvoir depuis quatre ans, tente sans relâche, avec l’appui de l’Église, d’interdire totalement l’interruption volontaire de grossesse, et d’entraver la contraception. Des associations qui accompagnent des victimes de violences conjugales sont même la cible de raids et harcèlements policiers. En face, les impressionnantes mobilisations de femmes ont montré au pouvoir qu’elles ne se laisseraient pas faire, même dans une Europe où, de la Hongrie à l’Italie, en passant par le Parlement de Strasbourg, l’extrême droite cherche à prendre sa revanche contre l’émancipation.

Automne 2015, le parti polonais ultra-conservateur Droits et justice (PiS) remporte largement les élections législatives. Il obtient une majorité absolue au Parlement, qui ne compte plus aucun élu de gauche. Immédiatement, il s’attaque à la Cour constitutionnelle, pour l’empêcher de bloquer ses lois. Les droits des femmes sont aussi dans sa ligne de mire dès le début de la législature. « Très vite, le gouvernement a arrêté de soutenir les associations qui accompagnent les femmes victimes de violence conjugale, en disant que ces organisations étaient discriminatoires puisqu’elles n’aidaient que les femmes », rapporte Julia Kubisa, professeur de sociologie à l’université de Varsovie et activiste féministe. Au printemps 2016, le nouveau gouvernement apporte son soutien à un projet de loi prévoyant l’interdiction totale de l’avortement, la criminalisation des femmes qui le pratiqueraient, et des enquêtes sur les fausses couches.

La Pologne a déjà l’une des lois les plus restrictives d’Europe sur les interruptions volontaires de grossesse (IVG). Elles y étaient légales jusqu’en 1993, date à laquelle le pouvoir d’alors fait passer, sous pression de l’Église, une loi d’interdiction sauf dans trois cas précis : danger de mort de la femme enceinte, malformation grave du fœtus, et grossesse résultant de viol ou d’inceste. La loi ne prévoit cependant pas de poursuivre les femmes en justice. « Une pétition avait à l’époque été signée par plus d’un million de personnes contre cette loi, rappelle Julia Kubisa. Et c’était avant Internet, c’était sur papier, avec des comités locaux qui récoltaient les signatures. Mais toutes ces voix ont été ignorées. » [1]. En 2016, pour faire entendre leurs voix, les femmes polonaises descendent cette fois massivement dans la rue, pendant plusieurs mois. Le 3 octobre 2016, elles sont des dizaines de milliers, vêtues de noire, à Varsovie et dans plus de cent villes du pays. « Ça n’était comparable, en terme d’échelle, avec aucune autre manifestation féministe des vingt années précédentes. Et c’était un mouvement parti de la base, souligne la professeur de sociologie. Cela a été possible grâce au mouvement féministe déjà existant. Avant 2016, les féministes étaient les seules à parler encore d’avortement, à contester ce qui avait été présenté comme un “compromis” en 1993. »

Suite à cette mobilisation, le gouvernement polonais abandonne finalement son projet. Il revient à la charge en 2018, et veut cette fois interdire l’avortement en cas de malformation du fœtus. Ce qui représente la quasi-totalité des avortements aujourd’hui légaux dans le pays. « Le mouvement s’est remobilisé en quelques jours seulement, avec une immense manifestation. C’était une démonstration de force », se souvient Julia Kubisa. Encore une fois, le gouvernement renonce, mettant son projet de loi au placard.

Des pharmaciens veulent pouvoir refuser de vendre des contraceptifs

Ce n’est qu’une demi-victoire pour les femmes polonaises. D’abord parce que la loi actuelle, même inchangée, n’autorise qu’environ un millier d’avortement légaux dans le pays chaque année, et seulement au terme de longues et complexes procédures administratives. 150 000 Polonaises avorteraient chaque année clandestinement, 200 000 à l’étranger [2]. Ensuite, parce que même dans les cas légaux, des médecins font valoir une « clause de conscience » pour refuser de pratiquer une IVG. Une clause qui pourrait même s’élargir aux pharmaciens pour la vente de contraceptifs « Depuis les élections de 2015, la pression se fait de plus en plus sentir pour élargir la clause de conscience à d’autres professions », note un récent rapport de la Fédération internationale de droits humains (FIDH) [3]. « L’association des pharmaciens catholiques a récemment soumis une plainte dans ce sens, disant qu’ils étaient discriminés par rapport aux médecins ». Le rapport de la FIDH souligne que des pharmaciens font déjà illégalement usage de cette « clause de conscience » à travers le pays, surtout dans les petites villes.

En 2017, le gouvernement polonais a déjà rendu plus difficile l’accès à la pilule du lendemain. Elle était auparavant disponible, comme en France, directement en pharmacie. Il faut désormais une prescription médicale. Soit un obstacle de plus pour les femmes qui font face à une possible grossesse non voulue. Une initiative en ligne, « Women on web », propose depuis aux Polonaises de leur fournir une ordonnance de médecins européens pour pouvoir acheter cette pilule du lendemain en Pologne. Mais là encore, le pouvoir répond par la répression des femmes. « Le gouvernement a annoncé en septembre 2018 qu’il allait traquer sur les forums en ligne les femmes qui demandent une prescription de pilule du lendemain sur Women on Web et par le biais d’autres initiatives similaires », rapporte la FIDH.

Des descentes de police coordonnées dans plusieurs associations d’aide aux femmes

Les associations d’aide aux femmes font aussi l’objet d’une oppression accrue. « Le 3 octobre 2017, des activistes ont organisé des manifestations pour l’anniversaire de la grande protestation du “Lundi noir” contre la loi d’interdiction de l’avortement. Le lendemain, les bureaux de différentes associations de soutien aux femmes ont fait l’objet de descentes de police », écrit l’ONG Human Rights Watch dans un rapport publié en février [4]. Ces raids ont lieu simultanément dans trois antennes du Centre des droits des femmes à Varsovie, Lodz et Gdansk, et dans les bureaux d’une autre association, Baba, implantée dans une ville moyenne de l’ouest du pays, Zielona Góra. Les deux organisations accompagnent les femmes victimes de violences conjugales. Des documents, des ordinateurs, des disques durs sont saisis. « Les forces de l’ordre ont justifié l’opération par une enquête sur l’équipe précédente du ministère de la Justice et ses subventions », dit le rapport [5].

Le Centre pour les droits des femmes fait partie des organisations qui ont vu leurs subventions s’arrêter net avec l’arrivée au pouvoir du PiS, parce qu’accusées d’agir de manière discriminatoire puisque spécifiquement pour les femmes. Le rapport de Human Rights Watch fait aussi état de harcèlement contre des enseignantes d’écoles publiques, menacées par leur hiérarchie pour avoir participé aux manifestations de 2016.

« Sur l’homophobie aussi, c’est de pire en pire »

« Il y a eu un important mouvement. Mais aujourd’hui, peu de femmes sont encore engagées. Nous sommes fatiguées. Nous avons beaucoup manifesté, et puis, finalement, le gouvernement fait ce qu’il veut », déplore Aleksandra Magryta. La jeune femme est coordinatrice de l’association Campagne contre l’homophobie de Varsovie. « Sur l’homophobie aussi, c’est de pire en pire, dit-elle. Des politiciens font régulièrement des déclarations publiques foncièrement homophobes. » Ce type de propos est même devenue un des moteurs principaux de la campagne du PiS pour les élections européennes de mai. En février, le maire de Varsovie, issu du parti de centre-droit de la Plateforme civique, a adopté une déclaration de soutien aux droits des personnes LGBT+. C’en est déjà trop pour le parti au pouvoir. Le leader du PiS Jaroslaw Kaczynski a dit voir dans cette charte de Varsovie un « grand danger » [6] « Mais les LGBT+ s’organisent, assure Aleksandra Magryta. Cette année, il va y avoir des marches de l’égalité dans 20 villes différents du pays, du printemps jusqu’à l’automne ». Là encore, il s’agira d’une mobilisation inédite en Pologne.

Rachel Knaebel

Publié le 22/05/2019

Washington pousse à la guerre contre l’Iran

Par Bill Van Auken

(site mondialisation.ca)

Le voyage abrupt organisé par le secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Bruxelles pour pousser la ligne dure de Washington contre l’Iran, combiné au déploiement d’encore plus de moyens militaires américains dans le golfe Persique, indique l’escalade calculée par Washington d’une crise guerrière dans la région.

Lundi, le New York Times a publié un article sous le titre «La Maison-Blanche passe en revue les plans militaires contre l’Iran, dans des échos de la guerre en Irak». L’article cite comme sources«plus d’une demi-douzaine de responsables de la sécurité nationale» et rapporte qu’une réunion des hauts responsables de la sécurité nationale du président Trump la semaine dernière a discuté d’un plan visant à envoyer jusqu’à 120.000 soldats au Moyen-Orient.

L’étincelle qui déclencherait un conflit généralisé pourrait provenir d’un certain nombre de provocations mises en scène, y compris le sabotage présumé de deux pétroliers saoudiens et de deux autres navires au large des côtes des Émirats arabes unis (EAU), rapporté dimanche dernier.

Le ministre saoudien de l’énergie, Khalid al-Falih, a souligné que l’un des pétroliers saoudiens qui aurait été endommagé était en route pour aller chercher du pétrole saoudien destiné aux États-Unis, un détail apparemment mis en évidence pour démontrer que les «intérêts américains» étaient en jeu dans cet incident. 

Pompeo, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton et d’autres responsables américains se sont engagés à plusieurs reprises à mener une action militaire «rapide et décisive» pour défendre les intérêts américains dans la région riche en pétrole. Ils ont menacé de déclencher une force «implacable» contre l’Iran en représailles à toute action prétendument menée par un large éventail de forces surnommées par Washington «intermédiaires» des iraniens, allant du Hezbollah au Liban au Hamas dans la bande de Gaza palestinienne, des rebelles Houthi au Yémen aux diverses milices chiites en Irak et en Syrie.

Le sabotage présumé des quatre navires a eu lieu dans le golfe d’Oman, à l’est de Fujairah, un important port pétrolier situé à environ 136 kilomètres au sud du détroit d’Ormuz stratégique, par lequel passe environ un tiers du pétrole mondial transporté par mer.

Les autorités saoudiennes et des Émirats arabes unis ont indiqué qu’il n’y a pas eu de victimes ni de déversements d’hydrocarbures à la suite du sabotage présumé. Une vidéo affichée en ligne montrait un trou déchiré dans la coque d’un navire appartenant à des Norvégiens à sa ligne de flottaison.

Le moment de l’incident coïncidait parfaitement avec l’escalade des tensions dans la région par les États-Unis. Il est survenu quelques jours à peine après l’avertissement lancé le 9 mai par l’Administration maritime américaine (MARAD) selon lequel les navires commerciaux, y compris les pétroliers, pourraient être pris pour cible dans la montée en puissance vers la guerre.

«L’Iran ou ses mandataires pourraient réagir en ciblant les navires commerciaux, y compris les pétroliers, ou les navires militaires américains en mer Rouge, dans le détroit de Bab-el-Mandeb ou dans le golfe Persique», a déclaré le communiqué du MARAD.

Les responsables iraniens se sont dits préoccupés par cet incident. Le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Abbas Moussavi, a qualifié l’incident de «lamentable» et «inquiétant» et a appelé à une enquête approfondie. Moussavi a également averti les pays du golfe Persique de rester vigilants face à l’«aventurisme d’acteurs étrangers» ou à toute «conspiration orchestrée par des malveillants» pour compromettre la sécurité maritime.

Les Émirats arabes unis et la monarchie saoudienne n’ont donné aucune explication claire de ce qui s’est passé exactement dans le golfe d’Oman. L’implication d’opérations secrètes visant à créer un prétexte de guerre, soit de la part de Washington, soit de la part de ses deux principaux alliés régionaux, Israël et l’Arabie saoudite elle-même, qui cherchent depuis longtemps à amener les États-Unis dans une guerre avec l’Iran, est une possibilité très réelle.

Une chose est certaine. Rien de ce qui provient du gouvernement américain ou de ses serviteurs de propagande dans les médias capitalistes concernant la crise dans le Golfe Persique n’est digne de foi. Les prétextes à la guerre cette fois-ci s’avéreront aussi fabriqués que les «armes de destruction massive» de l’Irak ou les mensonges sur un navire de guerre américain attaqué dans le Golfe du Tonkin qui ont servi à justifier la guerre du Vietnam.

Le gouvernement Trump a continué à intensifier son intervention militaire dans la région en envoyant une batterie de missiles Patriot dans le golfe Persique avec un navire d’assaut amphibie de la Marine. Cela fait suite à l’arrivée en mer Rouge, la semaine dernière, du porte-avions USS Abraham Lincoln, ainsi qu’à l’atterrissage d’une escadre de bombardiers composée de quatre B-52 à la base aérienne américaine Al Udeid au Qatar.

Le Pentagone a annoncé lundi que les B-52 avaient effectué leur «première mission… pour défendre les forces et les intérêts américains dans la région», à savoir des opérations près de l’espace aérien iranien.

La menace de guerre est telle que même un journaliste de la Maison-Blanche a interrogé Trump lors de son apparition lundi avec le Premier ministre d’extrême droite de Hongrie, Viktor Orbán: «Êtes-vous en guerre avec l’Iran? Vous cherchez un changement de régime?»

Trump n’a pas nié la menace de guerre imminente, déclarant: «S’ils font quoi que ce soit, ils souffriront beaucoup. On verra ce qui se passera avec l’Iran.»

Soulignant l’imprudence effrontée de l’effort de guerre américain, le secrétaire d’État Pompeo a brusquement modifié ses plans de voyage pour la deuxième fois en une semaine, annulant un voyage à Moscou pour se rendre à Bruxelles s’invitant effectivement à une réunion prévue des ministres européens des affaires étrangères pour discuter leur réponse à la crise du Golfe Persique.

La montée en puissance militaire américaine ainsi que le durcissement des sanctions américaines décrites par l’administration Trump comme une «pression maximale» contre l’Iran, visant à étouffer l’économie du pays et à ramener ses exportations de pétrole à zéro, ont exacerbé les tensions entre Washington et ses anciens alliés européens.

Depuis le début du mois, Washington a retiré les dérogations qui avaient permis à la Chine, à la Corée du Sud, au Japon, à l’Inde et à la Turquie de continuer à acheter du pétrole à l’Iran, et a imposé une nouvelle série de sanctions visant à mettre fin à toutes les exportations iraniennes de fer, d’acier, d’aluminium et de cuivre.

Les États-Unis et les grandes puissances européennes sont divisés depuis que Trump a unilatéralement abrogé L’accord de Vienne sur le nucléaire iranien dit Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) conclu entre l’Iran et les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France. Washington a réimposé des sanctions qui équivalent à un état de guerre. Les gouvernements européens, ainsi que l’agence d’inspection nucléaire des Nations unies, l’Agence internationale de l’énergie atomique, ont insisté sur le fait que l’Iran est resté en conformité avec l’accord, qui était censé combiner des limites strictes sur le programme nucléaire iranien avec la levée des sanctions économiques.

L’enjeu pour l’administration Trump, cependant, n’a jamais été l’accord nucléaire, mais plutôt la volonté de changement de régime, c’est-à-dire la restauration d’une dictature fantoche soutenue par les États-Unis dans ce pays riche en pétrole comme celui du Shah.

Comme l’a dit Bolton, l’un des architectes du renforcement militaire actuel, un an avant de devenir conseiller en matière de sécurité nationale: «La politique déclarée des États-Unis devrait être le renversement du régime des mollahs à Téhéran… Le comportement et les objectifs du régime ne vont pas changer et, donc, la seule solution est de changer le régime lui-même.»

Les réunions de Pompeo à Bruxelles avec la responsable de la politique étrangère de l’UE, Federica Mogherini, et les ministres des affaires étrangères de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni n’ont fait que souligner les tensions transatlantiques sur l’Iran. Mogherini a déclaré que les représentants européens avaient souligné que la crise dans le Golfe Persique avait produit un «moment délicat crucial» dans lequel «le maximum de retenue et la prévention de toute escalade du côté militaire» étaient nécessaires.

Elle a déclaré que les ministres européens «continuent à soutenir pleinement l’accord nucléaire avec l’Iran», c’est-à-dire la normalisation du commerce et de l’investissement. Elle a ajouté que cela comprenait la «mise en œuvre» de l’Instrument d’appui aux échanges commerciaux (INSTEX), qui est censé créer un canal de paiement direct sans dollar avec l’Iran pour contourner les sanctions américaines. Les transactions par le biais de cet échange, a-t-elle affirmé, débuteraient dans les prochaines semaines.

La semaine dernière, Téhéran a informé les signataires européens de l’accord qu’il reprendrait l’enrichissement de l’uranium à une teneur plus élevée dans les 60 jours à moins qu’ils ne prennent des mesures pour permettre à l’Iran d’exporter son pétrole et d’accéder aux marchés financiers. Les entreprises et les banques européennes, qui avaient auparavant vu une opportunité d’exploiter les richesses pétrolières du pays, se sont retirées face aux menaces d’exclusion du marché américain.

L’opposition des puissances européennes à l’offensive américaine contre l’Iran ne se fonde pas sur le sort de 80 millions d’Iraniens, mais plutôt sur la poursuite de leurs propres intérêts impérialistes dans la région. Le conflit expose des lignes de faille qui indiquent le danger qu’un nouveau conflit militaire dans le golfe Persique devienne l’antichambre d’une troisième guerre mondiale, nucléaire.

Bill Van Auken

 

 

Article paru en anglais, WSWS, le 14 mai 2019

La source originale de cet article est wsws.org

Copyright © Bill Van Auken, wsws.org, 2019

 

Publié le 20/05/2019

Afrique du Sud : l’ANC aurait perdu les élections sans Cyril Ramaphosa

par Sabine Cessou, (site mondediplo.net)

 

Le président Cyril Ramaphosa à Prétoria pour l’annonce des résultats des élections générales du 9 mai 2019.

cc Gouvernement d’Afrique du sud.

Chaque scrutin, depuis l’avènement de la démocratie en 1994, paraît plus « historique » que l’autre en Afrique du Sud, la plus jeune des démocraties d’Afrique, libérée des lois de l’apartheid en 1991. Toutes les élections générales (législatives et provinciales) qui se sont tenues depuis ont confirmé l’hégémonie du Congrès national africain (ANC). L’ancien mouvement de libération nationale a toujours été crédité de plus de 60 % des voix (62,15 % en 2014).

Toutes, sauf celles du 9 mai dernier, qui marquent un grand tournant, 25 ans après l’élection de Nelson Mandela à la présidence. L’ANC chute de cinq points de pourcentage, à 57,5 % des voix. Pour le politologue sud-africain William Gumede, auteur de nombreux livres, dont le best-seller Thabo Mbeki and the struggle for the soul of the ANC, cinq grandes leçons sont à retenir de ces élections.

Sans Ramaphosa, l’ANC aurait perdu sa majorité

Même Fikile Mbalula, ancien ministre de la police et directeur de campagne de l’ANC, l’a reconnu : sans la présence de Cyril Ramaphosa à la présidence du parti, l’ANC n’aurait fait qu’entre 40 % et 44 % des voix. Son score de 58 % est largement dû à son candidat, ancien leader syndical devenu capitaine d’industrie. Celui que Mandela aurait aimé voir lui succéder en 1999 — mais qui a été évincé par Thabo Mbeki — inspire confiance, après les scandales à répétition et la dégringolade du rand, la devise nationale, sous l’ère Jacob Zuma (2009-2018).

Selon les sondages commandés avant le scrutin par l’ANC, Cyril Ramaphosa a été crédité de 60 % d’opinions positives, contre 44 % seulement pour l’ANC, qui a perdu la confiance de sa base. Le parti au pouvoir ne fait que 50,19 % des voix dans la province stratégique de Gauteng (Johannesburg et Pretoria), et perd 10 % des voix partout, jusque dans les provinces rurales qui votaient à 70 % pour lui auparavant. Le Parlement reste dominé par l’ANC, qui passe de 249 à 230 sièges sur 400.

« Ce coup de semonce, explique William Gumede, met Cyril Ramaphosa sous pression. Les cinq ans dont il dispose sont en quelque sorte empruntés. C’est sa dernière chance de redresser la barre pour le pays, mais aussi pour le parti. L’ANC est plus divisé que jamais, entre l’aile modérée que Ramaphosa représente et les « populistes » du clan Zuma, encore bien présent et très dynamique (1). Les résultats auraient dû ramener les ténors de l’ANC à un peu d’humilité, or, il n’en est rien. Nous voyons encore des personnalités proches de Jacob Zuma se montrer très arrogantes ». Les tensions sont réelles : certains ténors du clan Zuma, durant la campagne, ont demandé aux électeurs de voter ANC au niveau provincial, mais pas national.

La « montée des populismes », noir comme blanc

Le parti fondé en 2013 par Julius Malema, dissident de l’ANC, dénommé Economic Freedom Fighters (Combattants de la liberté économique - EFF), est le premier parti créé après 1994 à améliorer son score dans la durée (10,77 % des voix contre 6,35 % en 2014, passant de 25 à 44 députés).

« La montée du populisme noir de gauche s’appuie sur le ressentiment à l’égard de l’ANC, mais aussi sur le travail de mobilisation abattu sur le terrain par l’EFF, qui s’est doté de branches locales », souligne William Gumede. Ses thèmes de prédilection porte sur la restitution des terres et la nationalisation des mines, entre autres. La réponse se traduit par une montée du populisme blanc de droite, avec le parti marginal ultra-conservateur Freedom Front Plus (FFP) qui a doublé son score (2,38 % des voix, passant de 4 à 10 députés) (2).

Une opposition plus fragmentée

Pour la première fois depuis 1994, le principal parti d’opposition, l’Alliance démocratique (DA), perd des voix et cinq sièges au Parlement (84 sur 400). Son score ne dépasse pas 20,77 % sous la direction de son nouveau leader noir Mmusi Maimane, contre 22,23 % en 2014. Ce déclin s’explique par deux facteurs, selon William Gumede : « Le DA, parti d’opposition blanc et métis, est devenu un parti noir avec succès. Il a désormais plus d’électeurs noirs que blancs. Cela implique un changement de culture dans le parti, dont l’aile blanche et conservatrice a reporté ses voix sur le FFP. Le DA a aussi perdu des électeurs noirs, parmi la classe moyenne qui s’est reportée sur Cyril Ramaphosa ».

Six millions de jeunes n’ont pas voté, soit la moitié de la classe d’âge des 18-30 ans, non inscrite sur les listes électorales. À ce phénomène s’ajoute celui de l’abstention, plus forte cette année (35,5 % des électeurs inscrits, contre 27 % en 2014). « La majorité a laissé tomber les partis classiques, en conclut William Gumede. Il y a plus de non votants que de votants pour la première fois dans notre histoire, un fait triste pour une démocratie si jeune. Si l’on tient compte de tous les citoyens en âge de voter, inscrits ou non, l’ANC n’a été élu qu’avec 25 % des voix. » Cette désaffection représente un lourd camouflet, mais la situation n’a rien de définitif. « C’est encore gérable pour Cyril Ramaphosa, car le pays dispose de bien plus de ressources matérielles et humaines que tout autre pays d’Afrique. Tout va dépendre de la façon dont il va s’y prendre pour apporter du sang neuf dans la gestion des affaires et du parti ».

Un besoin vital de sang neuf

Comme tous les anciens mouvements de libération nationale, l’ANC traverse une phase d’essoufflement. « Plus ces partis restent au pouvoir, comme en Algérie ou au Zimbabwe, plus les élites gouvernantes se restreignent autour d’un noyau dur. Plus le groupe dirigeant s’amenuise, plus les échecs s’accumulent. Au final, trop de gens se sentent exclus : les électeurs, confrontés à la pauvreté, mais aussi les élites, qu’elles soient politiques, économiques ou intellectuelles. D’où l’effondrement de la Zanu-PF de Robert Mugabe au Zimbabwe ».

Pour l’instant, Cyril Ramphosa envoie des signaux mitigés : s’il multiplie les appels du pied au monde des affaires blanc, il ne montre pas d’intention de construire une nouvelle classe de dirigeants au sein de l’ANC. Permettre à la vieille garde de l’ère Thabo Mbeki de reprendre du service ne suffit plus. « Voir encore Trevor Manuel et Tito Mboweni, anciens ministres des finances, ou Popo Molefe, président de la compagnie nationale de transports Transnet, irrite la nouvelle génération dans un pays qui a beaucoup changé », souligne William Gumede.

Pour conclure, les défis à venir pour Cyril Ramaphosa consistent à obtenir des résultats économiques et sociaux tout en se battant contre la « bande à Zuma » à l’intérieur du parti, en laissant la justice se charger des responsables les plus corrompus de l’ANC, en apportant du sang neuf dans l’équipe dirigeante, et en contrant les arguments des populistes noirs qui prennent de l’essor.

Sabine Cessou

https://blog.mondediplo.net/afrique-du-sud-l-anc-aurait-perdu-les-elections

Publié le 16/05/2019

Brésil. La résistance exemplaire des facs à Jair Bolsonaro

Lina Sankari (site humanite.fr)

Face à la croisade idéologique du président brésilien contre l’éducation, étudiants et professeurs manifestent aujourd’hui au niveau national.

Jair Bolsonaro aurait aimé ne voir qu’une seule tête. Mais les étudiants sont décidément enclins à l’indiscipline. Lundi, alors qu’il se rendait au collège militaire Pedro-II de Rio de Janeiro, le président d’extrême droite a dû contourner les centaines d’étudiants manifestant contre les coupes budgétaires de 30 % annoncées pour tous les établissements dépendant directement du gouvernement fédéral. Devant les quelques dizaines de personnes venues l’écouter, l’ancien capitaine de l’armée a confirmé vouloir faire prospérer dans tout le pays les collèges militaires, « exemples d’excellence pour l’éducation brésilienne ». Ajoutant : « Respect, discipline et amour de la patrie sont des valeurs importantes inculquées dans ces collèges. » En creux, le chef de l’État met ce modèle ­disciplinaire en regard des dizaines d’universités à l’avant-garde de la contestation depuis le mandat de l’ancien président putschiste Michel Temer, et davantage encore depuis sa propre élection. Jair Bolsonaro « s’applique à étouffer l’un des noyaux de la résistance au fascisme en lançant une chasse aux étudiant.e.s et enseignant.e.s marxistes », a dénoncé l’Union des étudiants communistes français dans un message de solidarité.

La suppression d’une partie des bourses de doctorat et de maîtrise

Étudiants, chercheurs et professeurs devraient remettre le couvert aujourd’hui dans les rues du pays contre les coupes budgétaires et la volonté de supprimer une partie des bourses de doctorat et de maîtrise. Le 9 mai déjà, près de 10 000 personnes manifestaient à Niteroi, près de Rio de Janeiro, pour réclamer le maintien des subventions à l’université fédérale de Fluminense. Le lendemain, 5 000 personnes bloquaient l’immense avenue Paulista, à Sao Paulo, dans une « marche pour la science », afin de maintenir le niveau d’excellence de l’enseignement supérieur brésilien. Selon la publication britannique Times Higher Education, l’université fédérale de Bahia (nord-est) a en effet progressé dans le classement mondial des universités, en passant de la 71e place en 2017 à la 30e en 2018 ; l’université nationale de Brasilia (centre-ouest) se serait quant à elle hissée du 19e au 16e rang. Même scénario dans le nord du pays, où 6 000 étudiants des instituts de formation des enseignants et de l’université fédérale du Rio Grande do Norte sont parvenus à paralyser un tronçon de la route Translittorale, qui court du nord au sud.

La fin des financements pour la philosophie et la sociologie

Des assemblées générales conséquentes se sont enfin tenues dans le Minas Gerais, à Bahia, ou encore Curitiba, où est incarcéré l’ancien président de gauche Lula da Silva. L’actuel chef de l’État brésilien n’a jamais caché sa vision utilitariste de l’éducation. Selon lui, les connaissances n’auraient de valeur que si elles peuvent être « réinvesties » immédiatement sur le marché du travail. Jair Bolsonaro a ainsi annoncé il y a deux semaines la fin des financements pour la philosophie et la sociologie, au profit de filières jugées plus rentables (voir notre édition du 29 avril). Alors que les étudiants de ces spécialités représenteraient moins de 2 % des inscrits, le ministre de l’Éducation, Abraham Weintraub, les a accusés d’être des « aspirateurs d’impôts ». D’aucuns réaniment aujourd’hui la figure de l’anthropologue et romancier brésilien Darcy Ribeiro, décédé en 1997, qui expliquait, du temps où le président de droite Fernando Henrique Cardoso était au pouvoir, que « la crise de l’éducation au Brésil n’est pas une crise, c’est un projet ».

Lina Sankari

https://www.humanite.fr/bresil-la-resistance-exemplaire-des-facs-jair-bolsonaro-672

Publié le 12/05/2019

 

La droite dure à la manœuvre au Venezuela

 

Où va l’opposition à Nicolás Maduro ?

 

Par Julia Buxton

 

Coup d’État, lock-out, boycott des élections... L’aile radicale de l’opposition vénézuélienne a tout tenté pour renverser le président Hugo Chávez, puis son successeur Nicolás Maduro. Alors que le chaos économique et social favorisait ses desseins, elle a saboté les tentatives de dialogue avec le pouvoir en 2018 et compte désormais sur une intervention américaine pour parvenir à ses fins.

 

L’inimaginable se serait-il produit au Venezuela ? Une opposition paralysée par les rancœurs et les divergences stratégiques semble être parvenue à s’unir. L’idée que la réélection du président Nicolás Maduro en mai 2018 manquait de légitimité a permis de jeter des ponts par-delà des antagonismes qui paraissaient jusque-là insurmontables. Majoritairement antimaduristes, les députés de l’Assemblée nationale se sont entendus pour estimer que le président avait « usurpé » son poste, ce qui justifiait d’invoquer la Constitution bolivarienne de 1999. Celle-ci prévoit en effet que le président du Parlement prenne alors les rênes du pays. Le 23 janvier, M. Juan Guaidó s’est donc autoproclamé « président par intérim » et s’est donné pour mission de mettre en place un gouvernement de transition chargé d’organiser une élection présidentielle avant un an. Au cours des jours suivants, il a été reconnu par une cinquantaine d’États, dont les États-Unis, le Brésil, l’Équateur et la plupart des pays d’Europe de l’Ouest.

De nombreuses voix, dont celle de l’intellectuel américain Noam Chomsky, ont dénoncé un coup d’État (1). L’ancien rapporteur indépendant auprès des Nations unies Alfred de Zayas estime que les sanctions américaines (qui n’ont cessé de se durcir depuis 2017) relèvent de « crimes contre l’humanité (2) », puisqu’elles aggravent la situation économique et sociale du pays, déjà très dure (3). Mais l’espoir que les pressions américaines précipitent un changement de régime a fait long feu. En dépit des appels à la rébellion, les forces armées demeurent fidèles à M. Maduro. La Russie et la Chine le soutiennent également, même si cette dernière a engagé des discussions avec l’opposition au sujet de la dette de 75 milliards de dollars que Caracas a contractée auprès d’elle (4). L’invitation à trouver une solution négociée, défendue par le Mexique et l’Uruguay, a coupé l’herbe sous le pied de M. Guaidó.

Aiguillonné par Washington, ce dernier a décliné les invitations au dialogue, préférant appeler à un alourdissement des sanctions, sans écarter l’idée d’une intervention militaire étrangère.

Au-delà de cette union de circonstance, une question demeure : quel pays l’opposition entend-elle construire ? Pour l’heure, elle n’apporte aucune réponse précise. Et pour cause : de violentes divisions continuent à déchirer les adversaires de M. Maduro. Leur cohésion, hâtivement cimentée au cours des derniers mois, menace de se lézarder dès qu’il s’agira d’organiser le pouvoir, de distribuer les postes et d’afficher des orientations.

On peut schématiquement identifier trois grandes tendances. La première gravite autour de Volonté populaire (VP), la formation de M. Guaidó, fondée par M. Leopoldo López — actuellement en résidence surveillée pour incitation à la violence et conspiration lors d’émeutes en 2014 (5) —, ainsi que de Mme María Corina Machado et M. Antonio Ledezma, opposants de toujours à feu Hugo Chávez. Les acteurs-clés de l’opération sont tous issus de cette nébuleuse, qui s’illustre par le flou qu’elle entretient autour de ses convictions idéologiques, ainsi que par son comportement clanique. Malgré sa faible représentation à l’Assemblée nationale (14 sièges sur un total de 167), VP semble seule à la manœuvre.

Au sein de l’opposition, ce parti incarne l’aile la plus radicale, la plus proche de Washington, la plus dépourvue de base sociale et la moins ouverte au compromis. S’il venait à M. Guaidó l’idée d’ouvrir la porte à une réconciliation avec les Vénézuéliens — encore nombreux — qui se réclament du chavisme, il risquerait de provoquer l’ire de ses militants, que sa formation s’emploie à chauffer à blanc depuis des années.

 

Revanche ou réconciliation

 

Cette frange radicale a toujours considéré que la participation aux scrutins tendait à légitimer un pouvoir autoritaire, contribuant à fragiliser la démocratie. En lien permanent avec la diaspora installée aux États-Unis, elle jouit d’un contact privilégié avec les secteurs les plus conservateurs de l’appareil politique américain, et en particulier avec le sénateur de Floride Marco Rubio. Grâce au soutien de think tanks bien établis (Council of the Americas, Fondation Carnegie), ainsi qu’à l’aide sonnante et trébuchante de l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid) et de la Fondation nationale pour la démocratie (NED), cet attelage inonde les médias de ses admonestations à l’égard des partisans du dialogue.

Profitant de l’antipathie généralisée des électeurs vénézuéliens pour les partis centralisés, les radicaux s’appuient sur des « réseaux populaires » aux contours flous, sur des médias en ligne et sur la mobilisation d’étudiants endurcis, quoique peu nombreux. Mais ils font les frais de leur élitisme. Issus de groupes sociaux privilégiés, passés par les États-Unis pour leurs études, le teint albâtre, leurs dirigeants se distinguent des Vénézuéliens qui ont adulé Chávez. Leurs manœuvres pour renverser le président — notamment un coup d’État avorté en 2002 — ont été perçues comme des tentatives désespérées d’une minorité de nantis désireux d’imposer leurs préférences. Alors que la révolution bolivarienne cumulait les succès en matière de redistribution des richesses et de réduction des inégalités entre races, classes et sexes, le rapprochement de cette petite équipe avec les néoconservateurs de Washington a contribué à lui donner l’image d’un groupuscule antinational et antipopulaire.

Les deux autres franges de l’antichavisme se sont montrées plus disposées à participer aux processus électoraux, à dialoguer et à miser sur la « réconciliation ». Leur influence au sein des diverses coalitions formées par l’opposition depuis l’élection de Chávez en 1998 a varié en fonction du poids relatif des radicaux. Lorsqu’elle a été couronnée de succès, comme lors des élections régionales de 2008 et des législatives de 2010, leur stratégie électorale a gonflé les voiles des « centristes ». Les défaites, comme celle de M. Henrique Capriles face à M. Maduro à la présidentielle de 2013, ont galvanisé les partisans du boycott des urnes, qui préfèrent les mobilisations de rue.

La position centriste est associée aux deux plus importants partis d’opposition : Justice d’abord (PJ, 27 des 109 sièges de l’opposition à l’Assemblée) et Action démocratique (AD, 25 sièges), même si certains dirigeants n’ont cessé de faire l’aller-retour entre les deux. PJ est né de diverses campagnes en faveur d’une réforme politique au cours des années 1990. Il a été inscrit au registre des partis politiques en 2000. AD, de son côté, demeure le plus grand parti historique du pays. Il a partagé le pouvoir avec la formation démocrate-chrétienne, le Comité d’organisation politique électorale indépendante (Copei), entre le retour à la démocratie, en 1958, et le début de la révolution bolivarienne, en 1999.

Au sein de ce groupe modéré, M. Capriles, dirigeant du PJ, est crédité d’avoir su rompre avec la stratégie initiale de boycott qui avait permis à Chávez de disposer du pouvoir aux niveaux national, régional et municipal entre 2000 et 2006. Pragmatique, il a aiguillonné la Table d’unité démocratique (MUD), coalition de l’opposition formée en janvier 2010, vers un positionnement moins droitier. Sous son impulsion, la MUD a continué à évoquer la « nécessaire réactivation » économique, l’« indispensable reconstruction » démocratique des institutions ou l’« urgence d’une recomposition » sociale du pays. Mais elle a également reconnu le soutien populaire dont bénéficiait Chávez et la nécessité de poursuivre certains de ses programmes sociaux (6).

Les élections législatives de 2010 ont conforté la position des centristes. L’épisode a cimenté l’unité de la MUD autour de la candidature de M. Capriles à la présidentielle de 2012. Le candidat avait alors adopté un programme de centre gauche : promotion de l’initiative privée et prise en compte des questions sociales. L’évolution n’avait rien d’anecdotique pour certains membres de l’opposition qui avaient auparavant plaidé pour une cure d’amaigrissement d’un État jugé obèse, pour le retour à une économie de marché et pour la privatisation de l’économie, secteur pétrolier compris. Alors que les radicaux ne parlaient que de poursuites judiciaires contre les membres du gouvernement, M. Capriles mettait l’accent sur la réconciliation et l’unité nationale.

 

« Chair à canon »

 

En 2012, Chávez l’emporta haut la main, avec une marge de 11 %, mais sa mort, en 2013, précipita un autre scrutin, que M. Capriles ne perdit que de 1,49 % face à M. Maduro. Cette succession d’échecs renforça toutefois la mainmise des radicaux. À nouveau, M. Capriles plongea dans l’ombre de M. López à la suite de disputes d’une telle violence que, selon le magazine Foreign Policy, elles ont suscité dans les médias « la même excitation que les séries télévisées nationales à l’eau de rose (7) ».

Décrit par un câble du département d’état américain en 2011 comme « une figure clivante au sein de l’opposition », « arrogant, vindicatif et assoiffé de pouvoir », mais doté « d’une popularité à toute épreuve, de charisme et de talent pour l’organisation » (8), M. López rejoint Un nouveau temps (UNT), une autre scission d’AD formée en 1999, qui s’emploie surtout à souffler sur les braises des mobilisations étudiantes de la fin des années 2000. Il fonde VP en 2009. Contraint de renoncer aux mandats qu’il exerçait à la suite d’accusations de corruption, il devient l’opposant le plus redouté du camp chaviste, élevé au rang de héros dans les franges les plus radicales de l’opposition. Ce statut lui vaut les vexations du pouvoir et une peine d’emprisonnement. Dans un tel contexte, M. Capriles ne représente aux yeux des plus exaltés qu’un merle un peu fade comparé à la grive López. Un nouveau terrain d’entente va toutefois bientôt permettre d’unir les deux positions adverses, sous la forme d’une fusion des stratégies : une insurrection adossée à la revendication d’un processus électoral.

Lors des législatives de 2015, la MUD l’emporte avec 65,27 % des voix, obtenant une majorité de sièges. Mais, si les membres de la coalition s’étaient mis d’accord sur la nécessité de parvenir au pouvoir, ils n’ont élaboré aucun projet à mettre en œuvre une fois qu’ils y seraient. En dehors de leur volonté affichée de renverser M. Maduro « dans les six mois », leurs revendications se résument à la libération de « prisonniers politiques » — en particulier M. López — et à la suspension de certains des programmes sociaux les plus populaires du pays. Dans un contexte de chaos économique, de pénuries et d’insécurité rampante, les priorités des députés échouent à nouveau à rencontrer celles de la population. Tout au long de cette période, les sondages d’opinion témoignent de la montée en puissance des « ni ni », c’est-à-dire de ceux qui rejettent tout autant le pouvoir maduriste que l’opposition. D’après les sondages, ce groupe représentait en 2017 près de la moitié de la population (9).

La même année, la MUD implose. M. Maduro vient de créer l’Assemblée nationale constituante (ANC) pour court-circuiter l’organe législatif traditionnel, aux mains de l’opposition, dont il conteste la légitimité au prétexte de soupçons d’achat de votes pesant sur trois députés de l’État d’Amazonas. L’ANC n’est reconnue ni par les États-Unis ni par l’Organisation des États américains (OEA). La situation semble favorable aux franges radicales, qui puisent une grande partie de leur soutien à l’étranger. Mais cinq gouverneurs élus sous la bannière de la MUD prêtent finalement serment devant la nouvelle assemblée. à nouveau, les fractures au sein de l’opposition apparaissent.

Les rangs des partisans de la voie électorale gonflent avec le renfort de chavistes — parfois d’anciens ministres du président disparu — et, plus généralement, de militants socialistes que la corruption, l’autoritarisme et le chaos économique ont conduits à la rupture. À la présidentielle de mai 2018, ils soutiennent la candidature de M. Henri Falcón. Ce dernier essuie les critiques les plus vives au sein même de l’opposition : Mme Machado qualifie sa démarche de conciliation de « répugnante et indigne (10) ». M. Maduro l’emporte avec près de 68 % des voix et une participation rachitique de 46 %. Le nouvel échec des modérés enivre les radicaux, au premier rang desquels un certain Juan Guaidó.

L’autorité de ce dernier sur la nébuleuse de l’opposition demeure néanmoins fragile. Quelques jours avant le discours où M. Guaidó s’autoproclamait président, M. Capriles dénonçait les tentatives de passage en force de « certains » membres de l’opposition, qui semblaient selon lui disposés à transformer la population vénézuélienne en « chair à canon » (11). Après une union de façade dans les jours qui ont suivi la démarche de M. Guaidó, les critiques se sont à nouveau durcies, puisque l’objectif initial, le renversement rapide de M. Maduro, n’a pas été atteint. Le 15 février, un article du Wall Street Journal constatait que, en dépit de la conviction de VP et de ses alliés américains que « le régime du président Nicolás Maduro s’effondrerait rapidement dès que Washington entreprendrait de le priver de ses soutiens militaires pour précipiter son départ, les choses ne se sont pas passées ainsi (12) ».

Une nouvelle fois, l’incapacité de l’opposition à se mettre d’accord sur une stratégie de prise du pouvoir aura fait passer au second plan sa faiblesse première : son échec à proposer un projet politique cohérent et susceptible de convaincre une majorité de citoyens. Alors que M. Maduro peut encore mobiliser une partie de la population, la persistance de logiques de clan au sein de l’opposition compromet la recherche d’une solution pacifique à la crise actuelle.

 

Julia Buxton

Professeure de politique comparée à l’Université d’Europe centrale de Budapest, Hongrie.

 

 

(1) « Open letter by over 70 scholars and experts condemns US-backed coup attempt in Venezuela », 24 janvier 2019.

(2) Michael Selby-Green, « Venezuela crisis : Former UN rapporteur says US sanctions are killing citizens », The Independent, Londres, 26 janvier 2019.

(3) Lire Renaud Lambert, « Venezuela, les raisons du chaos », Le Monde diplomatique, décembre 2016.

(4) Kejal Vyas, « China holds talks with Venezuelan opposition on debt, oil projects », The Wall Street Journal, New York, 12 février 2019.

(5) Lire Alexander Main, « Au Venezuela, la tentation du coup de force », Le Monde diplomatique, avril 2014.

(6) « Lineamientos para el programa de gobierno de unidad nacional (2013-2019) » (PDF), MUD, Caracas, 23 janvier 2012.

(7) Roberto Lovato, « The making of Leopoldo López », Foreign Policy, Washington, DC, 27 juillet 2015.

(8Ibid.

(9) Yesibeth Rincón, « Crecen los “ni ni” ante falta de soluciones a crisis », Panorama, Maracaibo, 2 janvier 2017.

(10) Orlando Avendaño, « Machado sobre candidatura de Henri Falcón en presidenciales de Maduro : “Es repulsiva e indignante” », PanAm Post, 5 mars 2018.

(11) « ¿Quién es el enemigo de la Asamblea Nacional ? », 13 janvier 2019.

(12) David Luhnow et Juan Forero, « Risk of stalemate mounts in Venezuela », The Wall Street Journal, New York, 13 février 2019.

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/03/BUXTON/59646

Publié le 11/05/2019

Algérie post-Bouteflika : pour une transition démocratique

(site politis.fr)

Tribune. En Algérie, le slogan Yatnahaw ga’, « qu’ils dégagent tous », résume bien la volonté populaire largement partagée de mettre fin au « système Bouteflika ». Il s’agit de mettre en branle un processus de transition vers une IIe République.

En hommage à Ramzi Yettou : victime de la répression, il a succombé à l’âge de 23 ans, vendredi 19 avril, des suites d’une hémorragie interne et de blessures à la tête après avoir reçu des coups de la police lors de la grande marche du vendredi 12 avril. C’est le second martyr depuis le début du mouvement du 22 février après Hassan Benkhada, fils de Youcef Benkhedda, grande figure du nationalisme et de la révolution algérienne anticoloniale, décédé le 1 er mars lors d’une manifestation à Alger dans des circonstances encore non élucidées. Le média d’information en ligne TSA (Tout sur l’Algérie) nous rappelle qu’« Hassan Benkhada était aussi le neveu du martyr Mohamed Al Ghazali Al Hafaf, le premier à avoir brandi le drapeau algérien le 1er mai 1945, avant d’être sauvagement tué par l’armée française ».

En écho, les paroles du chanteur, musicien, auteur-compositeur- interprète et poète Kabyle Lounès Matoub [1], assassiné le 25 juin 1998, résonnent sous un autre jour depuis l’insurrection des consciences en Algérie :

Je n'attends rien d'un pouvoir corrompu. Et je n'attends rien de l'alternative intégriste. Je n'attends rien d'un pouvoir discrédité par l'ensemble de la population. La maturité populaire dépasse la maturité gouvernementale dans nôtre pays. Ces assassins doivent comparaître devant des tribunaux. Moi, je ne suis qu'un poète témoin de mon temps.

Les mandats de la honte

Dans de nombreux pays d’Afrique, les chefs d’État bénéficient d’un appui conséquent du système qu’ils ont mis en place pour se maintenir coûte que coûte au pouvoir, quitte à modifier la constitution pour briguer de nouvelles mandatures, un paravent démocratique qui craquelle au fil du temps.

En Égypte, le président Abdel Fattah al-Sissi, élu en 2014 lors d'un simulacre d'élection démocratique sous le régime des militaires qu'il avait réinstauré brutalement à l'été 2013, modifie la constitution afin de faire passer son deuxième mandat de quatre à six ans, portant son terme à 2024, ce qui lui laisserait la possibilité de briguer un troisième mandat... jusqu’en 2030.

En Ouganda, la Cour suprême valide, le 18 avril, une mesure supprimant la limite d'âge fixée à 75 ans pour être candidat à la présidentielle, une disposition contestée adoptée fin 2017 qui permettra au président Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, de se représenter en 2021 pour un 6e mandat. La constitution avait déjà été modifiée en 2005, lui permettant de briguer ses 3e, 4e et 5e mandats à la tête du pays.

En Algérie, le peuple a soudainement dépassé des demandes sectorielles qui apparaissaient jusqu’ici pour contester, de manière coordonnée et massive dès le 22 février, le 5ème mandat que voulait briguer le chef de l’État Abdelaziz Bouteflika. Le soulèvement le plus important depuis l’indépendance en 1962 a été d’une telle intensité, que Bouteflika a dû remettre sa démission le mardi 2 avril, sous la pression de la rue et de l’armée.

En effet, le vice-ministre de la Défense et général-major représentant le haut commandement militaire, Gaid Salah, partisan du cinquième mandat de Bouteflika avant de reculer sous la pression populaire, en a profité pour pousser ce dernier vers la sortie afin de préserver le régime en place.

Bouteflika vient ainsi s’ajouter à la liste des présidents-dictateurs éjectés du pouvoir par l’insurrection populaire, de Ben Ali, resté vingt-trois ans au pouvoir en Tunisie, et Moubarak, presque trente années à la tête de l’Égypte, tous les deux renversés en 2011, à Blaise Compaoré, vingt-sept ans président du Burkina Faso, qui a dû prendre la fuite avec l’aide de la France en 2014, ou tout récemment Omar el-Bechir, resté au pouvoir pendant 30 ans au Soudan... Ces personnalités ont eut tout le temps de façonner un système à leur mesure, difficile à déconstruire.

L’insurrection populaire a donc réussi a faire tomber Bouteflika. Une première victoire, certes, mais pas suffisante pour le « Hirak » [2] qui réclame le départ des « 3B » ou « 4B », en référence au président par intérim depuis le 9 avril, Abdelkader Bensalah ; au Premier ministre Noureddine Bedoui ; Tayeb Belaiz qui a finit par présenter sa démission de la présidence du Conseil constitutionnel le 16 avril sous la pression du mouvement populaire et au président de l’Assemblée populaire nationale (APN, la chambre basse du Parlement) Mouad Bouchareb.

Le slogan Yatnahaw ga’, « qu’ils dégagent tous », résume bien la volonté populaire largement partagée de mettre fin au « système Bouteflika » gangrené par la corruption et le clientélisme. On observe également, un refus catégorique de laisser les personnalités du régime organiser les élections présidentielles fixées au 4 juillet par le gouvernement d’Abdelkader Bensalah – un fidèle du clan Bouteflika, fervent partisan de sa candidature à un cinquième mandat –, représentant d'un système dans lequel, au cours des vingt dernières années, les élections « pluralistes » (réintroduites après des décennies marquées par le régime de parti unique à partir de 1965 et la guerre civile dans les années 1990) ont été marquées par des fraudes électorales massives.

Il s’agit de mettre en branle un processus de transition démocratique, hors des institutions héritées du système Bouteflika, afin d’avancer vers une IIe République. L’armée, ou plus exactement son haut commandement militaire, constitue clairement un obstacle majeur, d’autant que tout le monde a en tête l’échec de la révolution en Égypte à dépasser cette main-mise dans la transition post-Moubarak.

Répercussion auprès des diplomaties et rôle des médias

Alors que le 30e sommet de la Ligue des États arabes se clôturait le 31 mars à Tunis, les diplomaties arabes n’avaient encore émis aucune déclaration officielle depuis l’annonce de la démission de Bouteflika. En Égypte, le président Abdel Fattah al-Sissi, porté au pouvoir à l'issue d’un coup d’État militaire étouffant un mouvement populaire massif en 2013, a accusé les mouvements de contestation de plusieurs États de la région de mener « ces pays » à leur perte : « Actuellement, dans des États de notre région, les gens parlent de la situation économique et des conditions de vie difficiles. Ils ne font ainsi que gâcher leur pays et le conduisent à sa perte », a-t-il déclaré lors d’une allocution télévisée.

Dans la presse égyptienne, contrôlée ou muselée par le pouvoir, la démission de Bouteflika et les manifestations qui bouleversent l’Algérie restent ainsi relativement peu évoquées. De son côté, la presse française se cantonne à relater les événements les plus marquants sans revenir sur la connivence de l’État français – qui a colonisé l’Algérie pendant plus d'un siècle – avec le régime ou les revendication de « deuxième indépendance », la première restant inachevée...

En effet, ce n’est qu’à l’indépendance du 5 juillet 1962 que l’Algérie met un terme à 132 ans de colonialisme français. Mais cette indépendance bien trop « formelle » laisse un goût amer et beaucoup réclament une deuxième indépendance avec une réelle souveraineté qui mette un terme à toute ingérence étrangère, au pillage du pays et ses ressources par les élites, notamment dans le Sahara riche en gaz et en pétrole, où une forte résistance contre l’exploitation du gaz de schiste a émergé en 2015. Un discours que le régime n’aime pas entendre.

Cette main-mise étrangère opère bien plus dans les entrailles du sous-sol algérien pour en extirper les ressources que dans les tentatives de déstabilisation au sein du soulèvement en cours comme le prétend le régime algérien afin de discréditer ce dernier. Au contraire, afin de préserver sa main-mise économique, la France a tout intérêt à un rapide « retour au calme » et une situation politique stable ; mais ne pouvant aller ouvertement à l'encontre d'un mouvement populaire massif et pacifique, l'ancienne puissance coloniale reste prudente dans ses déclarations officielles.

Avant de devenir président de la République française, à l’occasion d’un déplacement en Algérie le 5 février 2017, Emmanuel Macron affirmait que la « colonisation est un crime contre l’humanité ». Interrogé par Mediapart, le 5 mai suivant, il répondait : « Je prendrai des actes forts. » En ce 8 mai 2019, triste anniversaire des répressions sanglantes des manifestations anti-colonialistes de Sétif, Guelma et Kherrata qui laisseront entre 15 et 45 000 morts chez les Algériens, il est indispensable de passer enfin des paroles aux actes, à commencer par mentionner correctement ces événements dans les manuels et programmes d’histoire.


[1] Lire l’autobiographie de Lounès Matoub, Rebelle, Stock, 1995.

[2] Le Hirak est un mot arabe signifiant « mouvement » utilisé également pour désigner le mouvement populaire de protestation ayant secoué la région du Rif au Maroc en 2016-2017 par exemple. Ce mouvement a été durement réprimé. Nasser Zefzafi, 39 ans, et trois autres militants formant le noyau dur de la protestation ont écopé de 20 ans de prison ferme.


par Jérôme Duval

https://www.politis.fr/articles/2019/05/algerie-post-bouteflika-pour-une-transition-democratique-40371/

Publié le 09/05/2019

Israël pilonne Gaza, attisant les craintes d’une invasion

Par Jean Shaoul

(site mondialisation.ca)

Quelques jours à peine après avoir prêté serment au nouveau parlement israélien après la victoire de son bloc d’extrême droite aux élections du mois dernier, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a autorisé une attaque aérienne massive contre la population sans défense de Gaza, visant au moins 150 sites ce week-end.

En outre, les Forces de défense israéliennes (FDI), la force militaire la plus puissante de la région, ont utilisé des tirs d’artillerie pour bombarder 200 sites dans la minuscule enclave palestinienne, y compris des bâtiments résidentiels, des mosquées, des magasins et des institutions médiatiques, dans une campagne qui va se poursuivre pendant des jours.

Selon le ministère de la Santé de Gaza, parmi les 16 Palestiniens tués figuraient une mère enceinte et son bébé de 14 mois, ainsi qu’au moins huit militants. Soixante-dix autres Palestiniens ont été blessés lors de ces attaques.

Israël a avoué avoir commis un assassinat ciblé, affirmant que ses forces avaient tué le commandant du Hamas Hamed al-Khoudary avec une frappe aérienne sur sa voiture. Trois autres personnes ont été blessées dans l’attaque.

Le gouvernement israélien a prétendu que le dirigeant de 34 ans était responsable du transfert d’argent de l’Iran à des organisations terroristes à Gaza. Il s’agissait du premier aveu d’un meurtre ciblé depuis 2014. Il a eu lieu dans des conditions où le ministre de l’intérieur Gilad Erdan appelle à un retour à la politique des assassinats ciblés.

L’un des sites de la ville de Gaza pris pour cible par les forces israéliennes est un bâtiment abritant Anadolu, l’agence de presse publique turque. Bien que le bâtiment ait été gravement endommagé par au moins cinq roquettes israéliennes à la suite de tirs d’avertissement, aucun décès ou blessé n’a été signalé.

Le président turc Erdogan a dénoncé cette attaque, qui risque d’exacerber les relations déjà tendues entre Israël et la Turquie. Le mois dernier, Erdogan a traité Nétanyahou de «tyran» après que le Premier ministre israélien l’eut qualifié de «dictateur» et de «ridicule».

Erdogan a tweeté dimanche: «Nous condamnons fermement l’attaque israélienne contre le bureau de l’Agence Anadolu à Gaza. La Turquie et l’Agence Anadolu continueront à informer le monde du terrorisme et des atrocités israéliennes à Gaza et dans d’autres parties de la Palestine malgré de telles attaques.» L’aide présidentiel Ibrahim Kalin a accusé Israël d’avoir frappé Anadolu Agency pour «couvrir ses nouveaux crimes».

Le ministre turc des affaires étrangères Mevlut Cavusoglu a tweeté: «Le ciblage du bureau de Gaza de l’Agence Anadolu est un nouvel exemple de l’agression effrénée d’Israël. La violence israélienne contre des innocents sans distinction est un crime contre l’humanité. Ceux qui encouragent Israël sont également coupables. Nous continuerons à défendre la cause palestinienne, même si nous sommes seuls.»

M. Netanyahou, qui détient également le portefeuille de la défense, a déclaré que l’armée maintiendrait ses «frappes massives» contre des cibles dans la bande de Gaza en réponse aux centaines d’attaques à la roquette contre le sud d’Israël à partir du territoire palestinien. Il a déclaré: «J’ai chargé[l’armée] ce matin de poursuivre les frappes massives contre les éléments terroristes dans la bande de Gaza et je lui ai ordonné de renforcer les troupes autour de la bande de Gaza avec des chars, de l’artillerie et des forces d’infanterie. Le Hamas est responsable non seulement de ses attaques contre Israël, mais aussi des attaques du Djihad islamique, et il en paie un très lourd tribut.»

La déclaration de Netanyahou a alimenté les craintes d’une invasion terrestre. Selon les médias israéliens, des sources de haut niveau de la défense affirment s’attendre à ce que les combats durent un certain temps.

Comme à l’accoutumée, le patron d’Israël, les États-Unis, s’est tenu aux côtés d’Israël, condamnant les tirs de roquettes de Gaza contre Israël et déclarant son plein appui au «droit d’Israël à la légitime défense contre ces attaques odieuses.»

L’Union européenne, pour sa part, blâme les Palestiniens et appelle à une désescalade immédiate, soutenant les tentatives de l’Égypte et des Nations Unies pour mettre les Palestiniens au pas. La porte-parole de l’UE, Maja Kocijancic, a déclaré: «Les tirs de roquettes depuis Gaza vers Israël doivent cesser immédiatement. Il est urgent de désamorcer cette situation dangereuse pour protéger la vie des civils. Ajoutant avec cynisme, «Les Israéliens et les Palestiniens ont tous les deux le droit de vivre dans la paix, la sécurité et la dignité.»

Les régimes arabes ont depuis longtemps fait la paix, officiellement ou de facto, avec Israël, qu’ils considèrent comme un allié clé dans la lutte contre l’Iran.

Cette dernière escalade de la brutalité israélienne contre Gaza survient après que les forces israéliennes ont tué quatre Palestiniens lors de deux incidents distincts et blessé au moins 50 personnes lors des manifestations de vendredi dernier près de la frontière entre Gaza et Israël, qui durent depuis plus d’un an. Les protestations réclament le droit des réfugiés palestiniens de rentrer chez eux dans ce qui est aujourd’hui Israël et la levée du blocus criminel et inhumain d’Israël sur Gaza.

Les douze années de siège – une punition collective interdite par le droit international – ont transformé l’enclave en prison à ciel ouvert pour ses deux millions d’habitants et les ont privés des biens les plus essentiels de la vie quotidienne, dont l’eau potable, l’assainissement et l’électricité. Cette situation, ainsi que les trois guerres meurtrières d’Israël contre Gaza, qui ont détruit une grande partie de ses infrastructures, ont détruit l’économie du territoire et l’ont rendu presque inhabitable. Avec la fin de l’aide américaine aux Palestiniens par l’intermédiaire de l’Office de secours et de redressement des Nations Unies pour les réfugiés (UNRRA) dans le Proche-Orient, plus de 50 % de la population est au chômage et la pauvreté est endémique.

Le ministère de la Santé de Gaza a rapporté que les FDI ont abattu deux personnes et tué deux combattants du Hamas lors d’une frappe aérienne. L’armée israélienne a déclaré que c’était en réponse à un incident de tirs à la frontière qui a fait deux blessés parmi les soldats israéliens.

Les FDI ont tué au moins 267 Palestiniens dans la bande de Gaza depuis le 30 mars de l’année dernière et en ont blessé 29.000 autres, tandis qu’Israël a perdu seulement deux soldats. Beaucoup de Palestiniens sont handicapés à vie. La Commission d’enquête indépendante de l’ONU qui a enquêté sur les actions d’Israël à Gaza pendant les manifestations a déclaré qu’elles «peuvent constituer des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité», les snipers ayant «intentionnellement» tiré sur des civils, notamment des enfants, des journalistes et des handicapés.

Les tensions ont également augmenté en raison du fait qu »Israël n’a pas honoré les termes d’un accord négocié par l’Égypte. Le Hamas, le groupe religieux bourgeois qui contrôle Gaza depuis qu’il a remporté les élections en 2006, espérait que ces accords permettraient d’atténuer le blocus d’Israël et de l’Égypte sur le territoire, imposé depuis 2007.

Selon le Hamas, les contrôles maritimes avaient été quelque peu assouplis, la limite de pêche passant de six à 15 milles marins, mais Israël l’a de nouveau réduite mardi dernier après qu’une roquette eut été tirée depuis Gaza, sans causer de dégâts. Le Hamas a également accusé Israël de retarder le transfert de l’argent qatari pour payer les salaires des institutions publiques à court d’argent de Gaza et de ne pas avoir réussi à atténuer la pénurie d’électricité paralysant l’enclave.

Jeudi, Israël a frappé un camp militaire du Hamas après avoir affirmé que des ballons transportant des bombes incendiaires et des explosifs avaient été lancés de l’autre côté de la frontière – encore une fois sans entraîner d’incident.

Les morts, la futilité évidente d’essayer de parvenir à un accord avec Israël et les provocations constantes d’Israël ont incité les militants palestiniens à tirer des roquettes sur Israël, rompant la trêve d’un mois qui a suivi le bombardement sauvage de Gaza par Israël en mars dernier. Alors que l’armée israélienne a déclaré que son système de défense Iron Dome avait intercepté des douzaines de roquettes, certaines d’entre elles ont réussi à passer, tuant trois civils israéliens – les premiers civils à mourir des tirs de roquettes à Gaza depuis la guerre de 2014 contre le Hamas – et blessant plusieurs autres.

Alors que les hostilités s’intensifiaient au cours du week-end, un autre Israélien a été tué par des tirs de roquettes. Alors que les médias israéliens ont fait état des 83 Israéliens nécessitant un traitement hospitalier, au moins 62 d’entre eux ont été traités pour des attaques de panique.

Avec cette dernière attaque brutale contre les Palestiniens, Netanyahou cherche à démontrer à ses alliés d’extrême droite qu’il est le défenseur le plus ardent de la sécurité d’Israël, y compris celle des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée, à Jérusalem-Est et dans le Golan syrien. Elle dément toute notion qu’Israël chercherait la «paix» ou même un modus vivendi avec les Palestiniens.

En même temps, Netanyahou cherche à détourner les tensions sociales en Israël vers l’extérieur.

Israël est l’une des économies avancées les plus inégales du monde sur le plan économique et a le taux de pauvreté le plus élevé de tous les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Elle a été le théâtre d’une vague croissante de grèves et de manifestations de la classe ouvrière contre la flambée du coût de la vie, ainsi que d’une manifestation de masse de milliers de personnes demandant une enquête sur l’assassinat par la police d’un Israélien éthiopien mentalement instable.

Jean Shaoul

 

 

Article paru en anglais, WSWS, le 6 mai 2019

Publié le 07/05/2019

Courage et maturité du peuple. L’Algérie en apesanteur

Par Chems Eddine Chitour

(Site mondialisation.ca)

«Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit.»  Coluche

La situation est délicate et les Algériennes et les Algériens n’ont pas l’air de se rendre compte. Dans un partage des rôles invisibles, le peuple se donne rendez-vous les vendredis pour clamer encore une fois des slogans qui ont évolué avec le temps; Il reste cependant, un slogan qui a la vie dure: «Irouhou ga’e!» «Ils doivent tous dégager!» 

De qui parle-t-on? A dose homéopathique et de mon point de vue on donne en pâture au peuple des têtes et des charrettes sont annoncées pour l’arrestation de personnes qui auraient eu des comportements délictueux. Ces arrestations donnent l’impression qu’elles sont précipitées, faites sous le coup de l’émotion mobilisatrice du peuple qui, en «échange» donne un sursis au pouvoir. Quand des personnes au vu et au su de tout le monde se sont enrichies indument, on peut comprendre sans excuser cette précipitation, encore qu’il eut fallu prendre le temps de la réflexion tout en prenant des mesures conservatoires pour bloquer leur nuisance.

Ni propre ni honnête 

Le système actuel est en roue libre. Il ne tient que parce que l’armée le veut bien. Il pense gagner du temps, mais au final quand bien même nous arrivons au 4 juillet, le mandat provisoire de monsieur Bensalah étant terminé nous arriverons alors vraiment à une situation d’apesanteur, puisque le pouvoir aura épuisé tous les recours pour perdurer, mais l’Algérie n’aura toujours pas de président et encore moins de gouvernement! 

Il est avéré qu’il sera très difficile d’organiser une élection d’ici là avec un appareil politique et administratif dirigé par les reliquats du système de 50 ans de mépris de la parole du peuple. Cependant, on apprend que 61 candidats à la présidentielle ont retiré leurs candidatures. Est-ce à dire que le front du Hirak s’effiloche et qu’en définitive le peuple se verra proposer une élection présidentielle dont il ne veut pas? Cette élection débouchera sur l’élection d’un président qui comme tout les précédents depuis l’indépendance aura un déficit de légitimité- Les mêmes causes aboutissant aux mêmes effets; nous allons en prendre pour cinq ans avec une démobilisation du peuple et une frustration qui peut déboucher sur une démobilisation remettant aux calendes grecques toute remise en ordre de la maison Algérie.

Car, la situation actuelle, d’un farniente trompeur, cache la réalité des choses, à savoir que la situation économique est très fragile du point de vue des finances, du point de vue économique, mais aussi il faut le souligner, personne ne parle du blocage de l’université depuis près de deux mois, qu’il est difficile à rattraper d’autant que le spectre de l’année blanche se profile à l’horizon.

Les vents mauvais  des tentatives de division

On a beaucoup parlé de l’instrumentalisation externe de la Révolution du 22 février. Ce n’est pas à exclure qu’il y ait des tentatives de prendre en charge le mouvement au vue des nombreuses taupes et honorables correspondants que l’article magistral du  professeur Bensaada a mis en évidence en aggravant leur faute par un dernier article où il affirme que des personnes qui ne veulent pas du bien au pays sont toujours à la manœuvre ; Cependant je crois que la Révolution du 22 février 2019 a pris de cours les stratèges des officines qui leur a en quelques sorte échappé en jouant se propre partition . Celle d’une Révolution endogène qui arrive à séparer le bon grain de l’ivraie. 

Ces interférences existent cependant  et on sait que la puissance des réseaux sociaux a mis aux premières loges des personnalités à qui le peuple a donné un préjugé favorable. Sauf que les vieux démons refont surface. On apprend que des appels à l’allégeance se font jour pour ratisser large et envers l’armée et envers les islamistes, à telle enseigne que l’on doit montrer patte blanche: «Je fais ma prière, j’ai fait le pèlerinage!». Pauvre de nous quand des élites confondent -qui veulent avoir un destin national –  la citoyenneté et la religion qui devait être cantonnée dans la sphère privée ! Il y a du chemin à parcourir encore.  

Mieux encore, d’autres élites font des appels du pied à l’extérieur. Des comités représentent le Hirak en exil ou encore carrément appellent l’ancienne puissance coloniale à intervenir. C’est le cas de Ferhat Mhenni qui a déclenché une tempête dans une visioconférence avec des étudiants de l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou: «Il demande, écrit Nidal Aloui à la France, de «s’allier» avec la Kabylie si elle souhaite garder son «rayonnement» en Afrique du Nord. L’intitulé de la conférence n’a pas toutefois manqué de nourrir la controverse puisqu’il s’agissait de parler du «combat de la Kabylie face à l’Algérie». Dire «Kabylie face à l’Algérie», c’est instaurer un face-à-face et rompre l’unité entre les deux. Finalement, c’est un démenti que les étudiants ont apporté puisqu’ils ont en majorité défendu l’unité nationale face à un leader qui n’a pas cessé de se radicaliser. Alors que son intervention devant les étudiants continuait d’enflammer les réseaux sociaux, des internautes ont exhumé une vidéo où le président du MAK va encore plus loin». 

«Ferhat Mhenni ne promeut pas ses idées pour l’indépendance de la Kabylie. Il présente sa région natale comme une enclave qu’il souhaiterait sous l’influence culturelle de la France.» «Si la France perd la Kabylie, elle ne perdrait pas que l’Algérie, elle perdrait toute l’Afrique du Nord dont elle est le moteur essentiel concernant les idées modernes et démocratiques», plaide Ferhat Mhenni en soulignant bien que cette région est «la seule sphère francophone d’Afrique du Nord, voire de toute l’Afrique, hormis le Sénégal». À partir de ce constat, il lance un appel: «Si La France veut garder un semblant minimum de présence et de rayonnement culturel il faut absolument qu’elle s’allie avec la Kabylie» car «la Kabylie est son seul canot de sauvetage». Alors, «ou elle monte dedans ou elle va sombrer», recommande le politique qui se présente ainsi comme un défenseur des intérêts de la France qu’il ne veut pas voir sombrer.» (1)

Dans le même ordre j’avais déjà signalé que le président du MAK s’était illustré par une déclaration singulière faite à l’Assemblée nationale française à l’occasion de Yennayer, le 12 janvier 2012. Il résumait le combat des Algériens de Kabylie à un simple malentendu: Chers amis, déclarait-il, azul, Le moment est historique, le fait inédit: la Kabylie est admise dans l’enceinte de l’Assemblée nationale française. La symbolique est si forte que l’Histoire s’en trouve forcément convoquée. De Sidi Ferruch en juillet 1830 à la bataille d’Icherridène le 24 juin 1857, de l’insurrection de 1871 à celle du 1er novembre 1954, de l’émigration kabyle en France tout le long du XXe siècle, dont notamment les douloureux événements à Paris du 17 octobre 1961, au flux massif des sans-papiers kabyles issus de la révolte populaire du Printemps noir en 2001, la France et la Kabylie ont été marquées par un malentendu qu’il est enfin temps de dépasser. (…) »

« Ce malentendu n’a jamais été traité pour des raisons géopolitiques. La Kabylie n’ayant pas récupéré sa souveraineté à l’indépendance de l’Algérie, en 1962, par formalismes bureaucratique et protocolaire, son dossier a été transféré à l’Etat algérien qui en use et abuse pour éviter de refermer les plaies du passé qui compromettent la construction d’un avenir de solidarité entre nos deux peuples. (…) La Kabylie n’accepte plus que sa mémoire soit instrumentalisée par des tiers contre elle-même et contre des pays et des peuples amis. (…) Pour cela, il serait bon que cette communauté internationale, à commencer par la France, reconnaisse à la Kabylie le droit à son autodétermination. (…) Vous voyez à travers cet exposé que ce qui oppose aujourd’hui le pouvoir algérien à la Kabylie est bien plus lourd que le malentendu qui a pu exister hier entre la Kabylie et la France jusqu’en 1962.» (2)

Exit le combat des révolutionnaires algériennes et algériens sans être exhaustif en commençant par le combat de l’Emir Abdelkader, de Mokrani, de Boubaghla. Exit Lalla Fatma N’soumer avec son cri de ralliement: «Ennif ayasthmathane.» « Pour l’honneur mes frères ». Exit le combat de Amirouche de Abane Ramdane, de Larbi Ben M’hidi et de tant d’autres pour qui le combat contre l’envahisseur ne fut pas un malentendu mais un combat pour l’honneur. Les étudiants à Tizi Ouzou ne sont pas tombés il est heureux dans le panneau.

Dans cet ordre justement des fils rouges dépassés, la lettre de l’universitaire Salah Guemriche à Ferhat Mehenni mérite d’être citée même en substance: «Cher Ferhat, la Kabylie, j’y possède un empan («chber»), même symbolique, comme tu en as un du côté de chez moi, dans l’Est algérien (…) Tu as donc franchi le pas, un pas d’«aventurier de l’arche perdue», en créant le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK), (…) j’ai toujours fait mienne la cause berbère, non point comme militant, mais comme citoyen algérien non berbérophone, pour qui la reconnaissance de l’antériorité de l’entité berbère est une nécessité ontologique et l’officialisation de la langue amazighe un facteur d’épanouissement de l’être algérien et non pas un facteur de division (3).»

Le projet de société 

Qui sommes nous en définitive?  Souvenons-nous à l’indépendance le président Ben Bella était pris d’une véritable crise ne martelant d’une façon compulsive:

«Nous sommes arabes! Nous sommes arabes! Nous sommes arabes!!» «On peut se demander à juste titre écrit la sociologue Leila Benhadjoudja pourquoi ce problème linguistique n’a pas été abordé sereinement à l’indépendance, la sociologue Leila Benhadjoudja écrit à ce propos «(…) La volonté de l’État de construire une «algérianité» arabo-musulmane se justifiait en réaction à l’héritage colonial français. (…) Les contestations, qu’elles aient été politiques ou identitaires, comme le cas du mouvement berbère, étaient systématiquement marginalisées (…) Depuis l’indépendance, l’État algérien a fabriqué une identité officielle et a utilisé l’arabité et l’islam comme des instruments de contrôle.(…) En voulant se rapprocher des peuples du Machrek, l’État a nié l’existence des peuples de son territoire.» (4) 

On peut comprendre que certaines régions du pays à l’instar de la Kabylie, mais aussi des Aurès, du Hoggar, du Mzab, ne se sentent pas représentés dans cette identité uniquement arabe alors que l’Algérie est dépositaire d’un patrimoine plusieurs fois millénaire en le territoire de Tamazgha. Qu’il y ait des nostalgiques du bon temps des colonies c’est un fait! Mais sont-ils seulement à recenser chez les Algériens de Kabylie et pas aussi ailleurs? Il y a me semble-t-il des fils rouges à ne pas dépasser, ceux d’un vivre ensemble et d’une appartenance de chaque région du pays à tous les Algériens sans indifférenciation. 

Sommes-nous Algériens par la naissance, par la religion, par l’ethnie ou par la présence lointaine dans le pays? La grande erreur est d’avoir reproduit l’Etat à l’échelle de la wilaya. Un jeune naît, va à l’école, au lycée dans sa ville, dans son université, dans sa wilaya. Il ne connaît pratiquement rien du reste du pays. C’est sa tribu qui l’intéresse et au mieux sa wilaya. Nous sommes en 2019, il y a encore des Algériens qui s’identifient à leurs tribus, leurs régions, leurs quartiers, mais jamais en tant qu’Algériens. Toutes ces questions attendent d’être résolues. 

Comment conjurer les démons de la division et aller vers le vivre ensemble? Nous devons tout faire pour favoriser le vivre ensemble par le brassage qui permettra aux Algériennes et aux Algériens de se connaître et de s’estimer et de se sentir solidaires envers le pays et envers l’Histoire. Les opportunités suivantes peuvent être mises en oeuvre. Les vrais défis qui nous attendent se résument à tout ce qui favorise l’éducation. Pour moi, tout est une question d’éducation; le meilleur capital, la meilleure richesse de ce pays consiste en la mise en place graduelle d’un système éducatif performant. Nous devons de plus en plus récompenser l’effort et le mérite, faire émerger les légitimités du savoir, de la compétence, seuls critères pour avancer dans un monde de plus en plus compétitif qui ne fait pas de place aux faibles.

Tout doit être fait pour amener à ce brassage. Plus que jamais, nous devons nous unir pour conjurer les périls. Nous sommes convaincus que nous devons mobiliser les jeunes autour d’un défi, celui d’aller à la conquête du savoir. Nous devons faire émerger une conscience d’appartenir à un grand pays avec une histoire prestigieuse de plus de 3000 ans. Les défis exaltants auxquels est confronté le pays nous commandent d’être unis pour les grandes causes, il s’agit d’assurer à l’Algérie de garder sa place dans le concert des nations et de préparer l’avenir.

Le pouvoir s’honorerait en montrant sa disponibilité à mettre en oeuvre sans atermoiements ou manoeuvre, sans tarder l’alternance sereine car une nation apaisée qui s’accepte dans ses multiples dimensions pourra mettre ses citoyens en ordre de marche pour conjurer les périls à venir. L’Algérien du XXIe siècle, fier de son socle identitaire trois fois millénaire, aura sans nul doute à coeur de rattraper le temps perdu, il participera à la construction du pays en étant, acteur ce faisant de son destin ne laissant aucun interstice à l’aventure dans cette Algérie qui nous tient tant à coeur. Le peuple a montré sa maturité à ceux qui ont la décision d’écouter le peuple avant qu’il ne soit trop tard.

Professeur  Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

 

Notes

1.Nidal Aloui 29 Avril 2019 https://www.tsa-algerie.com/ferhat-mhenni-declenche-une-tempete-en-kabylie/

2.https://www.founoune.com/index.php/ferhat-mehenni-a-lassemblee-nationale-francaise-saison-3/

3.S.Guemriche http://www.lematindz.net /news/20931-lettre-ouverte-a-ferhat-mehenni.html

4.Leila Benhadjoudja https://s3-eu-west-1.amazonaws.com/dynamiquesinternationales/DI7/Benhadjoudja+-DI7.pdf

Article de référence http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_ chitour/315165-l-algerie-en-apesanteur.html

Publié le 04/05/2019

Nouvelle étape du processus de déstabilisation de la République bolivarienne du Venezuela.

Jean Ortiz  (site humanite.fr)

Toujours un poing levé et une main tendue, Jean Ortiz est un internationaliste assumé.

 

Nouvelle étape du processus de déstabilisation de la République bolivarienne du Venezuela.

Mardi 30 avril 2019. A Caracas, une nouvelle tentative de coup d’Etat « contre Maduro » échoue piteusement en fin de journée. Provisoirement ? Une tentative bien étrange... Les images télé sont des images de « violences de rue », aux mains de l’opposition, nous dit-on, des coups de feu, des « cagoulés », des rumeurs folles... alors que le reste du pays est pour l’heure on ne peut plus calme. Pour « les télés du monde entier », c’est enfin l’instant « I ». La télé « pro-chaviste » « Telesur », donc menteuse et manipulatrice, montre des images d’insurrection maigre en effectifs. Commencée vers trois heures du matin, « l’Opération Liberté » (mon Dieu que c’est original !!), menée par quelques dizaines de militaires factieux et le « président auto proclamé » Juan Guaido en personne, de surcroît « intérimaire »... Il prétend assurer « l’intérim » ! De quoi parle t-il ? Trump a dû péter un câble. Car c’est bien à la Maison Blanche que se trouve le marionnettiste. Et le scénariste.

On a l’impression d’un putsch bâclé, d’une caricature de « golpe » d’une opposition (majoritairement d’extrême-droite), battue (elle l’est pour l’heure à l’intérieur du pays) qui brûle ses dernières cartouches. Attention aux apparences !! Elles peuvent trumper énormément. Pour Guaido et son copain Leopoldo Lopez, qu’il est allé « libérer », et pour les faucons dingues de Washington, il ne s’agit que d’une nouvelle étape dans le processus de déstabilisation. Semer le désarroi, la confusion, la lassitude, la colère, mettre à genoux l’économie vénézuélienne, et retourner un maximum de personnes contre « le chavisme » et abattre « l’exécré dictateur Maduro »... Mais Maduro a été démocratiquement élu, donc légitime. Le processus de déstabilisation Trump-Guaido-droite-et-extrême-droite-vénézuélienne n’est pas terminé... et l’on peut s’attendre au pire à n’importe quel moment

Une nouvelle fois, le peuple a répondu à l’appel, il est descendu dans la rue et s’est rassemblé devant le Palais présidentiel de Miraflores... pacifique, mais déterminé contre cette extrême droite qui n’arrête pas de rompre le fil constitutionnel. Le président de l’Assemblée nationale, Diosdado Cabello, s’adresse à la foule, et l’appelle à faire face. Nicolas Maduro paraît en retrait. Malgré les manipulations, il n’y a pas photo sur le nombre. L’opposition rassemblée Plaza de Altamira, au coeur du quartier bourgeois, a fait un flop malgré les harangues de l’usurpateur Guaido. Les « golpistes » prétendent contrôler la base arienne militaire de la Carlota. Mensonge. Quelques manifestants ont réussi à y pénétrer faisant quelques petits dégâts et ont été repoussés par les militaires loyalistes à grands coups d’arguments. Manifestement les chavistes, civils et militaires, refusent la provocation : « Le sang ne doit pas couler ». Bilan : aucun mort. Une seule victime : la paix ; mais aussi le directeur des services de sécurité vénézuélien, qui a démissionné.

Le ministre de la défense et chef d’état major, entouré d’officiers réaffirme la loyauté, le soutien des forces armées bolivariennes au président élu, à la constitution, aux institutions, et à la souveraineté du pays tout comme au pacte civico-militaire ; il accuse l’opposition d’être manipulée par une puissance étrangère, et vouloir diviser une armée selon lui « homogène », de porter la responsabilité des violences en cours. En effet, l’appel insistant de Guaido aux militaires n’a pour l’instant que peu prospéré.

A Washington, Trump s’enfonce dans le mensonge. Le « Washington Post » a calculé que le président Trump depuis son élection a menti 10 000 fois. Le héros d’opérette Leopoldo Lopez aurait demandé l’asile politique du Chili, et se serait réfugié à l’ambassade avec son épouse Lilian Tintori, un temps « Pasionaria » frelatée de l’opposition. Ils ont finalement choisi l’Espagne, centre de l’anti-chavisme international. Même les militaires brésiliens sont réticents à s’engager totalement. Une vingtaine de militaires se seraient réfugiés dans des ambassades « amies ».

Washington, qui a du mal à avaler la couleuvre, répète que « toutes les options sont sur la table ». Le président Trump et ses proches, John Bolton, Marcos Rubio, sont bien décidés à aller jusqu’au bout. Aux propositions de paix et de dialogue des chavistes, Washington répond par le pire.

Manuel Cristopher Figueroa, directeur du SEBIN (Services secrets vénézuéliens) s'est adressé au peuple, en réaffirmant son attachement au régime et au président Maduro, mais en se désolidarisant des méthodes utilisées par le régime, en dénonçant la carence des politiques sociales, d'éducation et de santé, la corruption généralisée, les passe-droits... Il assume sa participation, et signe "soldat de la patrie".

Publié le 29/04/2019

La chute de l’aigle est proche

Par Bruno Guigue

(site mondialisation.ca)

Aurions-nous atteint ce moment crucial où l’hyperpuissance en déclin se met à douter d’elle-même ? La presse américaine vient de relater ce que l’ancien président Jimmy Carter a dit à Donald Trump lors de leur récente entrevue. Le locataire de la Maison-Blanche avait invité son prédécesseur à lui parler des relations entre la Chine et les USA, et Jimmy Carter a rapporté publiquement la teneur de cet entretien lors d’une assemblée baptiste en Géorgie. C’est une véritable pépite. 

« Vous craignez que la Chine nous passe devant, et je suis d’accord avec vous. Mais savez-vous pourquoi la Chine est en train de nous dépasser ? J’ai normalisé les relations diplomatiques avec Pékin en 1979. Depuis cette date, savez-vous combien de fois la Chine a été en guerre avec qui que ce soit ? Pas une seule fois. Et nous, nous sommes constamment restés en guerre. Les États-Unis sont la nation la plus belliqueuse de l’histoire du monde, parce qu’ils désirent imposer des valeurs américaines aux autres pays. La Chine, elle, investit ses ressources dans des projets tels que les chemins de fer à grande vitesse au lieu de les consacrer aux dépenses militaires. 

Combien de kilomètres de chemin de fer à grande vitesse avons-nous dans ce pays ?Nous avons gaspillé 3 000 milliards de dollars en dépenses militaires. La Chine n’a pas gaspillé un centime pour la guerre, et c’est pourquoi elle est en avance sur nous dans presque tous les domaines. Et si nous avions pris 3 000 milliards pour les mettre dans les infrastructures américaines, nous aurions un chemin de fer à grande vitesse. Nous aurions des ponts qui ne s’effondrent pas. Nous aurions des routes qui sont entretenues correctement. Notre système éducatif serait aussi bon que celui de la Corée du Sud ou de Hong Kong. » 

Qu’un tel bon sens n’ait jamais effleuré l’esprit d’un dirigeant américain en dit long sur la nature du pouvoir dans ce pays. Il est sans doute difficile, pour un Etat qui représente 45% des dépenses militaires mondiales et dispose de 725 bases militaires à l’étranger, où les industries de l’armement contrôlent l’État profond et dont la politique étrangère a fait 20 millions de morts depuis 1945, d’interroger son rapport pathologique avec la violence armée. « La guerre au Vietnam, disait déjà Martin Luther King, est le symptôme d’une maladie de l’esprit américain dont les piliers sont le racisme, le matérialisme et le militarisme ».

Mais cette question concerne surtout l’avenir. Par la faute de leurs dirigeants, les USA sont-ils condamnés à connaître le sort de ces empires qui ont succombé à leurs ambitions démesurées, littéralement asphyxiés par le poids exorbitant des dépenses militaires ? A la fin de son mandat, en 1959, le président Eisenhower dénonçait avec des accents prophétiques un complexe militaro-industriel qui faisait peser une chape de plomb sur la société américaine. Pas plus que Donald Trump ou Barack Obama, il ne se souciait du sort des populations affamées, envahies ou bombardées par l’Oncle Sam au nom de la démocratie et des droits de l’homme. Mais comme Jimmy Carter aujourd’hui, il pressentait que la course aux armements serait la principale cause du déclin de l’empire. 

Car les néoconservateurs et autres « Docteur Folamour » du Pentagone, depuis plusieurs décennies, n’ont pas seulement fait rimer démocratie américaine et massacre de masse au Vietnam, au Laos, au Cambodge, en Corée, en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie, sans oublier les tueries orchestrées dans l’ombre par la CIA et ses succursales, de l’extermination de la gauche indonésienne (500 000 morts) aux exploits des escadrons de la mort guatémaltèques (200 000 morts) en passant par les bains de sang exécutés pour le compte de l’empire par les lobotomisés du djihad planétaire. Les stratèges de l’endiguement du communisme à coups de napalm, puis les apprentis-sorciers du chaos constructif par importation de la terreur, en effet, n’ont pas seulement mis la planète à feu et à sang. 

Marionnettes de l’État profond américain, ces bellicistes qui ont pignon sur rue au Congrès, à la Maison-Blanche et dans les think tanks néocons ont également  plongé la société américaine dans un marasme intérieur que masque à peine l’usage frénétique de la planche à billets. Si le bellicisme des Etats-Unis est l’expression de leur déclin, il en est aussi la cause. Il en est l’expression, lorsque pour enrayer ce déclin, la brutalité des interventions militaires, des sabotages économiques et des opérations sous fausse bannière est la marque de fabrique de sa politique étrangère. Il en est la cause, lorsque l’inflation démentielle des dépenses militaires sacrifie le développement d’un pays où les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus nombreux. 

Alors que la Chine investit dans les infrastructures civiles, les Etats-Unis laissent les leurs à l’abandon au profit des industries de l’armement. Washington fait des rodomontades à l’extérieur, mais laisse le pays se déliter à l’intérieur. Le PIB par habitant est colossal, mais 20% de la population croupit dans la pauvreté. Les détenus américains représentent 25% des prisonniers de la planète. 40% de la population est frappée par l’obésité. L’espérance de vie des Américains (79,6 ans) est passée derrière celle des Cubains (80 ans). Comment un petit pays socialiste du Tiers Monde, soumis à l’embargo, peut-il faire mieux qu’une gigantesque puissance capitaliste auréolée de son hégémonie planétaire ? Il faut croire qu’aux USA la santé de la plèbe n’est pas la préoccupation majeure des élites.

Habile compétiteur, Donald Trump a gagné les élections en 2016 en promettant de restaurer la grandeur des Etats-Unis et en s’engageant à rétablir les emplois perdus à cause d’une mondialisation débridée. Mais les résultats obtenus, faute de réformes structurelles, infligent une douche froide à ses ardeurs incantatoires. Le déficit commercial avec le reste du monde a explosé en 2018, battant un record historique (891 milliards de dollars) qui pulvérise celui de 2017 (795 milliards). Donald Trump a complètement échoué à inverser la tendance, et les deux premières années de son administration sont les pires, en matière commerciale, de l’histoire des États-Unis.

Dans ce déficit global, le déséquilibre persistant des échanges avec la Chine pèse lourd. Il a atteint en 2018 un record historique (419 milliards) qui dépasse le bilan désastreux de l’année 2017 (375 milliards). En fait, la guerre commerciale engagée par Donald Trump a surtout aggravé le déficit commercial américain. Alors que les importations de produits chinois vers les USA continuaient de croître (+7%), la Chine a réduit ses importations en provenance des Etats-Unis. Donald Trump a voulu utiliser l’arme tarifaire pour rééquilibrer le bilan commercial américain. Ce n’était pas illégitime, mais irréaliste pour un pays qui a lié son destin à celui d’une mondialisation dictée par des firmes transnationales made in USA. 

Si l’on ajoute que le déficit commercial avec l’Europe, le Mexique, le Canada et la Russie s’est également aggravé, on mesure les difficultés qui assaillent l’hyperpuissance en déclin. Mais ce n’est pas tout. Outre le déficit commercial, le déficit budgétaire fédéral s’est également creusé (779 milliards de dollars, contre 666 milliards en 2017). Il est vrai que l’envol des dépenses militaires est impressionnant. Le budget du Pentagone pour 2019 est le plus élevé de l’histoire des Etats-Unis : 686 milliards de dollars. La même année, la Chine a dépensé 175 milliards, avec une population quatre fois supérieure. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que la dette fédérale ait battu un nouveau record, atteignant 22 175 milliards de dollars. Quant à la dette privée, celle des entreprises et des particuliers, elle donne le vertige (73 000 milliards de dollars). 

Certes, les USA bénéficient d’une rente de situation exceptionnelle. Le dollar est encore la monnaie de référence pour les échanges internationaux et pour les réserves des banques centrales. Mais ce privilège n’est pas éternel. La Chine et la Russie remplacent leurs réserves en dollars par des lingots d’or et une part croissante des échanges est désormais libellée en yuans. Les Etats-Unis vivent à crédit aux dépens du reste du monde, mais pour combien de temps ? Selon la dernière étude du cabinet d’audit PwC (« Le monde en 2050 : comment l’économie mondiale va changer ces 30 prochaines année »), les pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Indonésie, Mexique, Russie, Turquie) pourraient peser près de 50% du PIB mondial en 2050, tandis que la part des pays du G7 (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Japon) descendrait à 20%. La chute de l’aigle est proche. 

Bruno Guigue

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Bruno Guigue, Mondialisation.ca, 2019

Publié le 21/04/2019

La Révolution cubaine réitère qu’elle est fermement résolue à contrer l’escalade agressive des Etats-Unis

(site legransoir.info)

Ce 17 avril marque un nouvel anniversaire de l’agression militaire lancée à Playa Girón en 1961. Fermement résolu à défendre sa Révolution et le socialisme, le peuple cubain riposta et, en moins de soixante-douze heures, infligea à l’impérialisme sa première déroute en Amérique.

Curieusement, c’est cette date-là que l’administration étasunienne a choisie pour annoncer de nouvelles mesures agressives contre Cuba et renforcer l’application de la Doctrine Monroe !

Le Gouvernement révolutionnaire repousse dans les termes les plus énergiques cette décision qui permet désormais de présenter des demandes légales devant des tribunaux étasuniens contre des sociétés cubaines et étrangères échappant à la juridiction des Etats-Unis et qui dresse de nouveaux obstacles à l’entrée dans ce pays de cadres et de familles des entreprises ayant investi en toute légitimité à Cuba dans des biens nationalisés. Ces actions, envisagées dans la Loi Helms-Burton, la communauté internationale les a condamnées depuis belle lurette, la nation cubaine les a rejetées dès leur promulgation et application en 1996, leur objectif fondamental étant d’imposer une nouvelle tutelle coloniale à notre pays.

Le Gouvernement révolutionnaire rejette également la décision de limiter à nouveau les fonds que les Cubains résidant aux USA envoient à leurs familles et proches, de restreindre encore plus les voyages d’Étatsuniens à Cuba et d’appliquer des sanctions financières supplémentaires.

Le Gouvernement révolutionnaire repousse énergiquement les références selon lesquelles des attaques à des diplomates étasuniens se seraient produites à Cuba.

L’administration étasunienne prétend justifier ses actions, à son habitude, à coups de mensonge et de chantage.

Le général d’armée Raúl Castro Ruiz a affirmé le 10 avril dernier : « Elle accuse Cuba de tous les maux, utilisant des mensonges à en faire pâlir la pire propagande hitlérienne. »

Cherchant à camoufler et à justifier le fiasco patent de sa sinistre manœuvre putschiste : désigner depuis Washington un usurpateur comme « président » du Venezuela, le gouvernement des Etats-Unis recourt à la calomnie.

Il accuse Cuba d’être responsable de la solidité et de la fermeté dont font preuve le gouvernement bolivarien et chaviste, le peuple et l’union civico-militaire qui défendent la souveraineté de leur nation. Il ment comme un arracheur de dents quand il affirme que Cuba maintient au Venezuela des milliers d’effectifs militaires et de sécurité, déterminant de la sorte par leur influence ce qui se passe dans ce pays frère.

Il a le cynisme d’accuser Cuba de la situation économique et sociale que traverse le Venezuela, alors que celui-ci est soumis depuis des années aux brutales sanctions économiques que Washington et plusieurs de ses alliés appliquent précisément pour l’asphyxier économiquement et faire souffrir sa population.

Washington en arrive au point d’exercer des pressions sur des gouvernements de pays tiers pour qu’ils persuadent Cuba de cesser cet invraisemblable appui militaire et de sécurité, et même de retirer son soutien et sa solidarité au Venezuela.

L’administration étasunienne est bien connue, dans le pays même et dans l’arène internationale, par sa tendance éhontée à recourir au mensonge comme instrument de politique intérieure et extérieure. C’est là en fait une coutume qui concorde avec les vieilles pratiques de l’impérialisme.

Qui a oublié que le président George W. Bush, avec l’appui du conseiller actuel à la sécurité nationale, John Bolton, a menti sans le moindre scrupule au sujet des prétendues armes de destruction massive en Iraq, cette contre-vérité lui ayant servi de prétexte pour envahir ce pays du Moyen-Orient ?

Les annales de l’histoire enregistrent aussi l’explosion du cuirassé Maine et la provocation inventée de toutes pièces dans le golfe du Tonkin qui ont servi de prétexte à des guerres à Cuba et au Vietnam.

Comment oublier que les Etats-Unis camouflèrent aux couleurs cubaines les avions étasuniens qui bombardèrent Cuba à la veille de l’agression de Playa Girón ?

Qu’il soit clair que les calomnies proférées par les Etats-Unis sont purement et simplement des mensonges délibérés ! Leurs services de renseignement ont plus de preuves qu’il n’en faut, et sûrement plus qu’aucun autre État, pour savoir que Cuba ne possède pas de troupes au Venezuela et qu’elle n’y participe à des opérations militaires ou de sécurité, quand bien même deux États indépendants ont parfaitement le droit de décider en toute souveraineté de leur coopération en matière de défense, les USA n’en ayant aucun, eux, de le contester.

Notre accusateur possède bel et bien, lui, en revanche, plus de 250 000 soldats cantonnés dans 800 bases militaires à l’étranger, dont une partie sur notre continent !

La Maison-Blanche sait aussi – et nous l’avons réitéré publiquement – que les quelque 20 000 coopérants cubains, dont 60 p. 100 sont des femmes, remplissent dans cette nation latino-américaine exactement la même mission que les 11 000 autres œuvrant dans 83 nations : prêter des services sociaux de base, fondamentalement en santé, ce que reconnaît la communauté internationale.

De même, qu’il soit absolument clair que sa solidarité résolue avec la République bolivarienne du Venezuela, une république sœur, est un droit de Cuba en tant qu’État souverain et aussi un devoir qui s’inscrit dans les traditions et les principes imprescriptibles de politique extérieure de sa Révolution.

Aucune menace de représailles, aucun ultimatum, aucun chantage de la part de l’administration étasunienne n’écartera la nation cubaine de sa conduite internationaliste, malgré les dommages humains et économiques dévastateurs que le blocus génocidaire inflige à notre peuple.

Faut-il rappeler que les Etats-Unis ont recouru par le passé à des menaces et à un ultimatum mafieux quand Cuba, parce qu’internationaliste, appuyait les mouvements de libération en Afrique tandis qu’ils soutenaient, eux, le régime ignominieux de l’apartheid ? Cuba devait renoncer à ses engagements solidaires avec les peuples africains en échange de promesses de pardon, comme si la Révolution avait quelque chose à se faire pardonner de la part de l’impérialisme !

Cuba a rejeté à cette époque ce chantage, tout comme elle le rejette aujourd’hui : par le plus grand mépris !

Le général d’armée Raúl Castro a rappelé le 10 avril dernier : « Nous avons prouvé en soixante ans, face aux agressions et aux menaces, que nous étions absolument décidés à résister aux pires circonstances et à les surmonter. Aurait-il beau posséder un pouvoir immense, l’impérialisme n’est pas capable de briser la dignité d’un peuple uni, fier de son histoire et orgueilleux de la liberté qu’il a conquise à force de tant de sacrifices. »

Le Gouvernement révolutionnaire de Cuba appelle tous les membres de la communauté internationale et tous les citoyens étasuniens à stopper l’escalade irrationnelle et la politique d’hostilité et d’agression de l’administration Trump. Année après année, d’une manière quasi unanime, les États membres des Nations Unies réclament à juste titre la cessation de cette guerre économique. Les peuples et les gouvernements de notre région doivent faire prévaloir, au bénéfice de tous, les principes contenus dans la Proclamation de l’Amérique latine et des Caraïbes comme Zone de paix.

Miguel Díaz-Canel Bermúdez, président des Conseils d’État et des ministres, a affirmé le 13 avril dernier : « Cuba continue de faire confiance à ses propres forces et à sa propre dignité, mais aussi à la force et à la dignité d’autres nations souveraines et indépendantes. Et elle continue aussi de croire au peuple étasunien, à la patrie de Lincoln qui rougit de honte de voir un petit groupe agir en marge de la loi universelle au nom de toute la nation étasunienne. »

Cuba rejette une fois de plus les mensonges et les menaces, et réitère que sa souveraineté, son indépendance et son engagement envers la cause des peuples latino-américains et caribéens ne sont pas négociables.

À deux jours du cinquante-huitième anniversaire de la victoire de Playa Girón, site historique de la géographie nationale où les forces mercenaires de l’impérialisme ont mordu la poussière, la Révolution cubaine réitère qu’elle est fermement résolue à faire face à l’escalade agressive des Etats-Unis et à la contrer.

La Havane, le 17 avril 2019

URL de cet article 34823
https://www.legrandsoir.info/la-revolution-cubaine-reitere-qu-elle-est-fermement-resolue-a-contrer-l-escalade-agressive-des-etats-unis.html

Publié le 20/04/2019

Espagne : 44 ans après la mort de Franco, l’extrême droite s’apprête à entrer au parlement

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

Les dernières projections en sièges pronostiquent au parti d’extrême droite Vox une trentaine de députés aux Cortes, lors des élections générales prévues le 28 avril. Un choc dans un pays dont l’histoire récente a été marquée par 40 ans de dictature nationaliste et catholique. Depuis, l’Espagne faisait figure d’exception en Europe : aucun parti d’extrême droite n’y avait réalisé de percée électorale.

Un sondage n’est pas une élection, mais celui du très institutionnel Centre de recherches sociologiques (CIS) fait tout de même office de baromètre politique, à moins de 15 jours des élections générales en Espagne. Réalisé auprès de plus de 16 000 personnes, il donne à Vox, le parti d’extrême droite, près de 11,9 % des voix. Lors de ce scrutin proportionnel à un tour, 29 à 37 députés de cette petite formation nationaliste fondée en 2013 pourraient faire leur entrée aux Cortes, selon l’étude du CIS.

À droite, le Parti populaire (PP) s’effondrerait à 17,2 % des suffrages, perdant 16 points par rapport à son score de 2016. L’autre parti de droite Ciudadanos raterait son pari de remplacer la droite traditionnelle. Il plafonne à 13,6 %, soit plus de trois points derrière le PP. À gauche, le parti socialiste (PSOE) deviendrait de loin la première formation politique avec 30,2 % des voix et plus d’un tiers des sièges. Podemos fait les frais de cette percée des socialistes en passant de 21,3 % des voix en 2016 à seulement 12,9 % le 28 avril prochain.

Revival fasciste en Espagne ?

« Nous ne prenons pas le ciel d’assaut, nous le conquérons », lançait Santiago Abascal, le leader de Vox, le 7 octobre dernier à Madrid lors d’un meeting réunissant près de 10 000 sympathisants. La référence aux propos du chef de file de Podemos dans la même salle quatre ans plus tôt était évidente. Pablo Iglesias s’appuyant alors sur le mouvement populaire du 15 M espérait « prendre le ciel d’assaut » et arriver aux commandes de l’Espagne en deux ans. Le succès de ce meeting madrilène pour Vox sonne comme une première alerte d’un retour de l’extrême droite sur la scène politique, et ce de façon autonome. Jusque-là, les nostalgiques du passé franquiste de l’Espagne étaient intégrés dans le PP, le grand parti regroupant toutes les familles idéologiques des droites.

Créé en décembre 2013 par d’anciens cadres du Parti populaire, Vox stagne pendant plusieurs années, n’obtenant que 0,2 % des voix lors des dernières élections générales en Espagne. Son coup de barre à droite et son héritage assumé et décomplexé du franquisme ne trouve alors pas d’écho dans la société espagnole. Mais il n’en est pas de même aujourd’hui après la crise catalane. Les aspirations unionistes ont grandi. Petit fils de franquiste, Santiago Abascal veut réduire les autonomies et pourquoi pas supprimer les parlements régionaux, comme Franco avait supprimé les autonomies en Catalogne et au Pays basque en 1939. Il souhaite également supprimer la loi sur la mémoire historique qui reconnaît les victimes de la guerre civile.

Autre thème central du programme de Vox « 100 mesures pour une Espagne vive », la haine des féministes, traitées de « féminazis » ou de « féministes suprémacistes », alors que le mouvement des femmes porte le mouvement social ibérique. Là aussi, le parti d’extrême droite est à l’offensive : remise en question des lois sur les violences machistes, l’avortement et le mariage homosexuel. Enfin, Vox propose de construire un mur entre les enclaves de Ceuta et Melilla, et le reste de l’Espagne. Fort d’un succès remarqué lors des élections régionales en Andalousie en décembre 2018, l’extrême droite s’apprête à généraliser sa percée électorale fin avril. Si le parti reste faible en Catalogne ou au Pays basque, il pourrait atteindre des scores proches de 20 % dans les provinces de Madrid, de Valence ou de Murcie en Andalousie.

 

Un cordon sanitaire déjà brisé

 

Malgré le choc que représente ce retour électoral de l’extrême droite, aucun cordon sanitaire politique ne semble être réellement envisagé par la droite espagnole. Le 2 décembre, Vox obtient 10,97 % et 12 sièges au parlement andalou tenu par la gauche depuis 36 ans. La région compte 22,6 % de chômage, huit points au-dessus de la moyenne officielle nationale. Le 16 janvier, le candidat du Parti populaire a été nommé à la tête de la région la plus peuplée du pays dans le cadre d’une coalition avec les libéraux de Ciudadanos, et d’un pacte signé avec Vox une semaine plus tôt. Une aubaine pour l’extrême droite qui gagne d’un coup le statut de formation politique légitime et fréquentable.

Les mêmes jeux d’alliances risquent de se reproduire aux Cortes après le 28 avril. Avec cinq partis dépassant les 10 %, la composition d’une majorité stable relèvera probablement du casse-tête. Le PSOE avec plus de 30 % des voix pronostiquées aura la main pour proposer des alliances, mais signer un programme de gouvernement avec Podemos ne l’enthousiasme pas totalement, alors qu’une union avec Ciudadanos n’atteindrait pas les 50 % nécessaire lors du premier vote des parlementaires. En cas d’échec, un nouveau scrutin devra regrouper plus de votes favorables que défavorables pour former un gouvernement.

Dans ce cas de figure, tous les scénarios sont envisageables, d’autant que les nationalistes catalans et basques, crédités de plus de 5 %, pourraient jouer les forces d’appoints dans certaines coalitions. Du côté des droites, selon les projections en sièges du CIS, elles pourraient en s’alliant représenter une alternative au Parti socialiste. Une option séduisante pour le Parti populaire dont le nouveau leader a droitisé son discours, et qui voit en Vox un parti populiste et non d’extrême droite. Selon les résultats finaux du 28 avril, la nomination d’un nouveau gouvernement pourrait traîner en longueur jusqu’aux scrutins du 26 mai.

Ce jour-là, les Espagnols voteront à la fois pour les Européennes, les municipales, et pour l’élection de nombreux parlements régionaux. Là, une alliance avec Vox pourrait permettre à la droite de ravir Madrid à la coalition de gauche au pouvoir. L’extrême droite n’a pas fini de faire parler d’elle en Espagne.

https://rapportsdeforce.fr/linternationale/espagne-44-ans-apres-la-mort-de-franco-lextreme-droite-sapprete-a-entrer-au-parlement-04163533

Publié le 11/04/2019

En réaction aux massacres israéliens à Gaza, des député.e.s du Parlement Européen exhortent l’EU à revoir son Accord d’Association avec Israël

 

4 avril 2019 (site agencemediapalestine.fr)

 

Des député.e.s du Parlement Européen de différents partis politiques ont envoyé un lettre à la haute représentante de l’Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, l’exhortant à revoir l’Accord d’Association EU-Israël.

La lettre rappelle les conclusions du récent rapport de la Commission d’Enquête Indépendante de l’ONU qui affirme qu’Israël aurait commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité pendant les manifestations de la Grande Marche du Retour dans la Bande de Gaza assiégée.

Lors des manifestations de masse, qui ont lieu à Gaza depuis le 30 Mars [2018], plus de 6 000 manifestant.e.s non-armé.e.s ont été touché.e.s par balle par des tireurs d’élites militaires, des dizaines de Palestiniens ont été tué.e.s, plus de 14 000 ont été blessé.e.s (…) Dans le cadre des manifestations de la ‘’Grande Marche du Retour’’dans la Bande de Gaza, des soignants, des bénévoles de santé, des ambulances et des structures sanitaires ont été victimes d’attaques intenses de la part des forces de sécurité israéliennes malgré l’usage systématique de moyens visibles d’identification. (…)” – explique la lettre.

Nous considérons que l’UE et sa haute représentante doivent prendre leurs responsabilités en apportant une protection internationale aux citoyens palestiniens dans chaque centimètre carré de la Palestine occupée et en ouvrant une enquête sur ces potentiels crimes de l’armée israélienne. Nous demandons à ce que l’UE ouvre une enquête dans ce sens afin de revoir l’Accord d’Association et sa conformité aux droits humains et aux principes démocratiques.” – déclarent les député.e.s européen.ne.s.

PARLEMENT EUROPÉEN

Ms. Federica Mogherini

Haute représentante de l’UE

pour les affaires étrangères et la politique de sécurité,

Vice-Présidente de la Commission Européenne,

Bruxelles, 2 Avril 2019,

Objet : La protection des personnels, véhicules et structures de santé à Gaza et le dernier rapport des Nations Unies suggérant qu’Israël a commis des crimes contre l’humanité en réponse aux manifestations de Gaza en 2018

Chère haute représentante Federica Mogherini, lors des manifestations de masse, qui ont lieu à Gaza depuis le 30 Mars [2018], plus de 6 000 manifestant.e.s non-armé.e.s ont été touché.e.s par balle par des tireurs d’élites militaires, des dizaines de Palestiniens ont été tué.e.s, plus de 14 000 ont été blessé.e.s alors que le système de santé, déjà dans un état déplorable, est sur le point de craquer.

Dans le cadre des manifestations de la ‘’Grande Marche du Retour’’dans la Bande de Gaza, des soignants, des bénévoles de la santé, des ambulances et des structures sanitaires ont été victimes d’attaques intenses de la part des forces de sécurité israéliennes malgré l’usage systématique de moyens visibles d’identification. Ces attaques représentent de graves violations du Droit International Humanitaire et de la Quatrième Convention de Genève (1949).

L’Union Européenne et Israël ont signé un Accord d’Association dans lequel il est clairement stipulé dans l’article 2 que :  » les relations entre les Parties doivent être basées sur le respect des droits humains et les principes démocratiques, ce qui guide leur politique interne et internationale et constitue un élément essentiel de cet Accord « . Israël continue de manquer à son devoir, qui est de respecter et de protéger le personnel, les structures et les véhicules de santé, ce qui constitue une violation du droit.

Le maintien de l’AA entre UE et Israël malgré les violations israéliennes de l’article 2 laisse penser à Israël que ses attaques contre le personnel et les infrastructures médicales et les civils non-armés en général, sont tolérées et qu’elles n’engendreront aucune conséquences sur ses relations avec l’UE.

D’autre part, l’Union Européenne a suspendu ces dernières années des accords d’association et a appliqué des mesures restrictives à des états quand elle jugeait que ceux-ci violaient les droits humains et le droit international.

Nous, soussigné.e.s, voulons savoir si la Commission Européenne a pris les mesures nécessaires afin d’évaluer si Israël respecte les droits humains internationaux, ceci afin d’être pleinement conformes à l’article 2 de l’AA.

En outre, selon le rapport des Nations Unies, des preuves suggèrent qu’Israël a commis des crimes contre l’humanité en réponse aux manifestations à Gaza, alors que des snipers visaient des personnes que l’on pouvait clairement identifier comme des enfants, du personnel de santé et des journalistes

La commission de l’ONU a de bonnes raisons de croire que les snipers israéliens ont tiré sur des journalistes, du personnel de santé, des enfants et des handicapés tout en sachant qu’ils étaient clairement identifiables comme tels. Le mandat de cette commission est d’identifier ceux qu’elle pense être responsables de ces violations et prévoit de remettre un dossier confidentiel avec ces informations à Michele Bachelet, la haute commissaire aux droits humains à l’ONU, qui pourrait le remettre à la Cour Pénale Internationale (CPI) et aux autorités nationales.

Nous considérons que l’UE et sa haute représentante doivent prendre leurs responsabilités en apportant une protection internationale aux citoyens palestiniens dans chaque centimètre carré de la Palestine occupée et en ouvrant une enquête sur ces potentiels crimes de l’armée israélienne. Nous demandons à ce que l’UE ouvre une enquête dans ce sens afin de revoir l’Accord d’Association et sa conformité aux droits humains et aux principes démocratiques.

Dans l’attente d’une réponse de votre part.

Nous vous prions d’agréer, Madame, l’expression de nos sentiments distingués,

Publié le 05/04/2019

Les Algériens veulent écrire la suite eux-mêmes

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

Après la démission d’Abdelaziz Bouteflika, dont le Conseil constitutionnel a pris acte, hier, les Algériens refusent de laisser la transition entre les mains d’un système usé jusqu’à la corde.

Alger (Algérie), envoyée spéciale.

Alors que tout bascule, des visages nous reviennent en mémoire. Ceux, d’abord, de ces jeunes gens de Kherrata qui défiaient l’interdiction de manifester, le 16 février, en brandissant une banderole au mot d’ordre sans circonvolutions : « Non au 5 emandat de la honte ! » Celui de cette danseuse à la grâce fragile, dans la foule algéroise, juchée sur les pointes, les mains échappées vers le ciel. Celui de Na Ouardia, une montagnarde à la peau parcheminée, au dos voûté, sortie dans les rues d’Akbou pour fulminer, en kabyle : « Bouteflika, l’Algérie n’est pas ta propriété ! » Le regard décidé de ce manifestant, encore, hissant haut une pancarte en forme de réponse, en anglais, à un communiqué de Washington : « Restez à distance, les États-Unis. Ce n’est pas le Moyen Orient, ici. Mêlez-vous de vos affaires, criminels ! » Le sourire de cette étudiante, enfin, qui semblait répondre à celui de Larbi Ben M’hidi, héros de l’indépendance algérienne dont elle arborait le portrait comme la promesse d’une Algérie libre, égalitaire, démocratique dont il rêvait avant d’être assassiné par Aussaresses et ses parachutistes.

L’élan populaire a poussé dehors le vieux président

Tout bascule et tout est encore incertain, mais il y a quelque chose de léger, léger dans l’atmosphère et dans les cœurs. Mardi soir, on dansait, on chantait, on s’époumonait place Maurice-Audin, rue Didouche-Mourad, au pied des marches de la grande poste, dans le centre d’Alger, pour célébrer une première victoire, après l’annonce de la démission d’Abdelaziz Bouteflika, poussé vers la sortie par l’extraordinaire élan populaire qui dessine, déjà, une Algérie nouvelle. Le peuple a repris l’espace public, il sera difficile de l’en chasser à nouveau. Il y a cinq ans, ici même, à l’ombre des mêmes ficus, ceux qui s’opposaient au 4 e mandat étaient matraqués, nassés, isolés, humiliés. Comme une revanche, cette fois, montait de la foule, heureuse et grave, un verdict sans appel : « Ce pays est le nôtre, et nous imposerons nos choix ! » Au même moment, la télévision algérienne diffusait les images pathétiques d’un président souffreteux, vêtu d’une djellaba blanche, tassé sur sa chaise roulante, tendant maladroitement sa lettre de démission au président du Conseil constitutionnel. La scène, à visée sacrificielle, n’atténue en rien l’ardeur des Algériens, sûrs de vouloir les « dégager tous ».

« Ce pouvoir de corrompus ne s’attendait pas à un tel soulèvement populaire, d’est en ouest. Ils n’ont pas fini d’être surpris. C’est tout le système que nous avons l’intention de déraciner. Nous sommes tous unis par un même mot d’ordre : qu’ils partent tous, nous ne voulons plus d’eux », tempête un homme entre deux âges. Les généraux réunis en conclave, qui sommaient mardi soir Bouteflika de démissionner après l’avoir si longtemps appuyé, ne sont pas épargnés par ce profond désir de faire table rase d’un système qui organise, depuis l’indépendance, la mise à l’écart du peuple qui l’a conquise. Si les manifestants proclament la fraternité entre les Algériens et leur armée, ils n’en espèrent pas moins que le clan Bouteflika entraînera dans sa chute tous ses affidés, tous ceux qui arpentent depuis des lustres les méandres d’un pouvoir opaque, à commencer par le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah. Pas question de laisser faire les tenants d’une reprise en main par les militaires.

Le scénario d’une transition conduite par les mêmes hommes, affalés dans les mêmes institutions organisant la confiscation des pouvoirs, ne les satisfait pas davantage. L’application, opportunément appuyée par le patron de l’armée, de l’article 102 de la constitution, qui confie l’intérim présidentiel au président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, placé là par Bouteflika ? Trop tard ! Le peuple algérien joue à chaque manche avec un coup d’avance sur les représentants d’un pouvoir usé jusqu’à la corde. L’idée d’une Constituante s’affirme, même si certains redoutent de voir une telle assemblée exclure les nouveaux visages de ce mouvement populaire encore trop peu organisé, et reproduire encore les rapports de forces d’ancien régime.

Tout bascule, et tout est balayé par l’extraordinaire élan politique qui refaçonne le pays. Les oppositions, querelleuses, prisonnières des vieilles équations, incapables de formuler un nouveau projet de société, ont perdu tout crédit. Même les islamistes sont à la peine, des barbus associés au pouvoir et aux affaires jusqu’aux vétérans du FIS dissous, dépassés par les mutations d’une société qui ne ressemble en rien à celle des années 1990.

« Avant, on ne pouvait pas s’exprimer aussi librement »

Dans la paix, dans la fraternité, dans l’unité, le peuple algérien a su imposer, dans un délai incroyablement court, une situation de rupture, en même temps qu’une nouvelle figure de la révolution, en puisant dans son histoire, dans ses épreuves, dans son humour. Jamais on n’a autant ri, débattu, inventé. Sur les marches de la rue Hamadachi-Mohand-Idir (ex-Maurice-Ravel), qui remontent vers le quartier de Telemly, un bambin de 5 ans trempe sa main dans un pot de peinture bleue, laisse sur le mur l’impression de sa petite paume. Des hirondelles découpées dans de vieux disques vinyle s’envolent d’une cage tracée au pinceau noir. On y laisse des messages de joie, d’espoir et d’amour, qui disent les rêves d’une jeunesse impressionnante de générosité, d’intelligence, de maturité politique. Sur plusieurs centaines de mètres, la fresque esquisse une autre Algérie. L’idée de faire parler les murs revient à un groupe d’étudiants qui se sont liés au fil des manifestations. « Nous voulions graver la trace de ce mouvement de libération. Avant, on ne pouvait pas s’exprimer aussi librement. La voix de la jeunesse était bâillonnée », sourit Noussaïba Merah, une jeune femme de 24 ans, voile et visage joliment maculés de peinture.

À ses côtés, Hicham Bellili, 23 ans, étudiant en écologie, s’est tracé sur le visage un drapeau amazigh, jaune, vert et bleu, frappé de la croix berbère. L’étendard flotte sur les manifestations, au côté du drapeau national, comme le signe d’une diversité culturelle et linguistique par tous assumée, d’une unité nationale retrouvée, cinglante réponse à ce pouvoir qui n’a jamais hésité à souffler sur les braises de la division. « Une révolution se porte tous les jours, pas seulement le vendredi ! On est restés trop longtemps éloignés de la politique. Écrire et dessiner sur les murs, c’est notre manière d’ancrer nos messages, nos revendications. C’est une autre façon de s’exprimer pacifiquement », explique le jeune homme sur un ton posé. L’Algérie de demain, il se l’imagine « libre, juste, démocratique, débarrassée de la corruption et de la hogra (le mépris) ». Tout en haut de l’escalier, on fête un anniversaire dans une ambiance bruyante et bon enfant. Un adolescent, drapeau noué autour du cou, nous tend une brassée de friandises.

Sur le mur, une allégorie de l’Afrique prend forme ; plus loin, des jeunes femmes donnent les derniers coups de pinceau à un portrait de Frida Kahlo. Dans cette petite communauté, qui a déjà fédéré plusieurs centaines de personnes, les femmes sont les plus nombreuses. Elles aussi s’approprient l’espace public, après s’être imposées, ces vingt dernières années, à l’université, sur le marché du travail et dans tous les champs de la vie sociale. Leur présence nombreuse dans les manifestations est comme une révolution dans la révolution, le signe d’une profonde transformation au cœur même d’une société toujours travaillée par les valeurs conservatrices et patriarcales. L’Algérie est un laboratoire : on y réinvente tout, jusqu’à la langue, que l’on tord joyeusement pour lui faire dire l’époque. Pour la septième semaine consécutive, lancent les protestataires à l’adresse des gardiens de l’ordre établi qui manœuvrent dans l’ombre : « Nous vendredirons encore ! »

Publié le 03/04/2019

Au Mexique, les méthodes inédites du nouveau président

Par Marie Hibon (site mediapart.fr)

Cent jours après son arrivée au pouvoir, le nouveau président de gauche du Mexique, Andrés Manuel López Obrador, porté par un soutien inédit de la population, a entamé une ambitieuse transformation du pays. Son objectif : frapper fort, quitte à privilégier le symbole aux résultats concrets.

 Mexico (Mexique), correspondance.-  Le nouveau président mexicain est un lève-tôt. Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2018, Andrés Manuel López Obrador a instauré un nouveau rituel : une conférence de presse à sept heures du matin, cinq jours par semaine. Chaque matin, dans un exercice qui tient autant du spectacle que de la tribune, il déroule, devant un parterre de journalistes dont le réveil sonnera à l’aube pour le restant du sexennat, des informations calibrées pour faire le tour des téléviseurs du pays.

Cette conférence matinale, exercice inédit pour un chef d’État, est à l’image du mandat dont rêve le nouveau président : à l’opposé de tout ce qui se faisait jusqu’alors.

Premier président de gauche de l’histoire récente du Mexique, élu en juillet dernier avec 53 % des voix – un record –, Andrés Manuel López Obrador a remporté l’élection en promettant la fin de la corruption et de la « mafia du pouvoir » après plus de 90 ans d’hégémonie du parti historique mexicain, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), et un passage éclair de la droite avec le Parti action nationale (PAN), qui ont laissé derrière eux un pays en proie à la corruption et à la violence.

La « quatrième transformation » de López Obrador, qu’il a l’ambition d’inscrire dans la lignée de trois tournants majeurs de l’histoire du Mexique, l’indépendance, la réforme et la révolution, doit remettre le pays d’équerre. En cent jours, celui qu’on surnomme par ses initiales, AMLO, a multiplié les déplacements dans le pays et les annonces de réforme, cochant selon son propre décompte « 62 des 100 engagements » pris à son entrée en fonctions.

Il s’est notamment attaqué à l’une des têtes de l’hydre de la corruption au Mexique : le vol de carburant, siphonné dans les canalisations par des groupes criminels avec l’aide de complices au sein du fleuron pétrolier national, Pemex. L’assèchement des oléoducs ordonné par le président a provoqué de sévères pénuries d’essence à travers le pays, sans que les Mexicains lui en tiennent apparemment rigueur. « Ils voient ces inconvénients comme un remède amer, qu’il faut avaler pour guérir », décrypte Juan Pablo Galicia, politologue à l’université Modelo de Mérida, dans le sud du pays. Pour l’heure, la stratégie semble porter ses fruits : selon les chiffres officiels, le siphonnage a chuté de 81 000 à 15 000 barils quotidiens.

Face à une violence toujours plus exacerbée – avec plus de 33 000 homicides volontaires recensés, 2018 bat tous les records depuis 20 ans et 2019 s’annonce pire encore –, López Obrador a orchestré au pas de charge la création d’un nouveau corps de forces armées, la garde nationale, destinée à prendre la relève de l’armée pour assurer la sécurité intérieure du pays. Malgré les avertissements des défenseurs des droits de l’homme qui objectent qu’un corps composé de militaires est voué à retomber dans les mêmes travers, la réforme constitutionnelle nécessaire à sa création a été rapidement approuvée par les deux chambres parlementaires, où le président dispose d’une large majorité.

À l’échelle internationale, le président a opéré un virage à 180 degrés de la politique extérieure du Mexique. Il a dépoussiéré la doctrine Estrada qui dicte la non-ingérence du pays dans les affaires de ses voisins. Il a refusé en début d’année de se prononcer sur la légitimité de Juan Guaidó, président de l’Assemblée vénézuélienne, alors que le Mexique était, sous la précédente présidence d’Enrique Peña Nieto (2012-2018), un membre actif du Groupe de Lima qui veut jouer le rôle de médiateur dans la crise.

Malgré sa position de nouveau leader de gauche dans la région, López Obrador « ne cherche pas à jouer un rôle à l’extérieur du Mexique », rappelle l’historien et observateur politique Lorenzo Meyer, qui entretient une relation chaleureuse de longue date avec le président. « Pour lui, la meilleure des politiques extérieures est une bonne politique intérieure. » Andrés Manuel López Obrador a cependant réussi à nouer une relation cordiale avec son homologue américain Donald Trump, choisissant d’éviter le conflit malgré l’obsession du président américain pour la construction d’un mur à la frontière entre les deux pays.

S’il s’est attaqué sans tarder à la violence et à la corruption du pays – malgré un manque de visibilité sur sa stratégie à long terme, comme le regrettent certains –, ce président de gauche est attendu au tournant sur l’économie. « Le Mexique a été hypnotisé pendant des années par une politique néolibérale de privatisations qui n’a jamais attiré l’investissement promis, développe l’économiste mexicain Ricardo Becerra. AMLO hérite d’une économie dévastée, où la croissance baisse chaque année. » Pour 2019, les prédictions tournent autour de 2 %, quand López Obrador promet, « malgré le scepticisme », d’arriver à quatre points de croissance.

La semaine dernière, le président décrétait en toute simplicité « la fin officielle du cauchemar du néolibéralisme ». « Il n’en finira probablement pas avec le capitalisme, nuance l’historien Lorenzo Meyer. Mais il lui ôtera ses aspects les plus brutaux. López Obrador veut que l’État se remette au service des plus pauvres, les perdants de l’économie de marché. »

Sa recette : multiplier les subventions. Le président a doublé la pension de 2,5 millions de retraités et créé un programme de bourses destiné à financer l’insertion sur le marché du travail de 2,3 millions de jeunes, et qui croule sous les demandes. Il a également revu à la hausse le salaire minimum, passé de 88 à 102 pesos par jour (un peu moins de cinq euros), doublé en zone frontalière avec les États-Unis.

« La hausse du salaire minimum est la meilleure mesure qu’AMLO ait prise depuis son arrivée au pouvoir, souligne l’économiste Ricardo Becerra, spécialiste du sujet. Mais sans plan de hausse graduelle à long terme, cette hausse minuscule n’est qu’un effet d’annonce. À cause de l’inflation [+ 4,37 % en un an – ndlr], un mois après sa mise en place, ce salaire ne couvrait déjà plus le coût du panier de dépenses de base. »

« Réallouer des fonds, cela ne fait pas un programme économique », avertit l’économiste. Les experts s’accordent sur une chose : le vrai levier de la croissance est l’investissement public, alors que la création de biens publics « est au plus bas depuis 35 ans », note Becerra, pour qui les deux projets d’investissement phares d’AMLO, une raffinerie de pétrole et le « train Maya », dont la construction doit générer 300 000 emplois directs et qui reliera entre eux les États du sud-est du Mexique sur 1 500 km – mais provoquera aussi de lourds dégâts environnementaux –, sont loin d’être suffisants. « Le plus gros projet, c’était le nouvel aéroport de Mexico, et AMLO l’a stoppé net », rappelle l’économiste. La décision, prise selon le président pour cause de corruption généralisée et de défense de l’environnement, est tombée alors qu’un tiers de l’aéroport était déjà construit.

Tribun hors pair, le président mexicain est avant tout un as de la communication. Jamais avare de slogans simples et efficaces – « Des câlins, pas des balles », « Les pauvres d’abord », « La mafia du pouvoir » –, à son arrivée au pouvoir, il a lancé une série de mesures symboliques à effet immédiat, comme cette cure d’austérité gouvernementale qui tranche avec les largesses des précédents chefs d’État.

L’avion présidentiel vendu, le chef de l’État fait désormais la queue pour embarquer, comme tout le monde. La résidence présidentielle de Los Piños, nichée dans le parc de Chapultepec, poumon vert de Mexico, boudée par López Obrador, a été – coup de maître – « rendue au public », qui peut admirer à loisir l’escalier à double volée, les pampilles des chandeliers et la salle de cinéma privée du président précédent. Il a raboté de 60 % son salaire et plafonné ceux des fonctionnaires. « Il ne peut y avoir de gouvernement riche quand le peuple est pauvre », répète-t-il à l’envi.

Le message a trouvé son public : après 100 jours au pouvoir, le taux d’approbation du président est stratosphérique, jusqu’à 85 % selon certaines enquêtes d’opinion. Aussi fragiles soient-elles, cela laisse penser qu’AMLO a réussi à imposer son style bien au-delà de ses partisans.

Un combat contre la corruption difficile à quantifier

Misant sur sa proximité avec le peuple mexicain, AMLO a instauré des « consultations populaires », durant lesquelles il soumet une initiative au vote des citoyens, comme il l’a fait pour l’annulation de l’aéroport de Texcoco. Si elles renforcent son image de président aux ordres du peuple, « ces consultations sont loin des standards internationaux d’un référendum », avertit Sebastián Garrido, professeur au CIDE, un centre de recherches en sciences sociales de Mexico.

Organisées par le parti du président, Morena, les consultations ont cumulé les dysfonctionnements. Votes multiples, bureaux de vote mal répartis, faible participation… « Il y a la légitimité, et il y a la légalité », note Garrido. AMLO a choisi la première. « Symboliquement, cela confère une autorité morale à sa décision », résume le politologue Juan Pablo Galicia.

Affable avec les citoyens – il circule avec une sécurité minimale et ne refuse jamais une photo ou un bain de foule –, le président perd patience face à ceux qui parasitent sa ligne directe avec le peuple mexicain ou le mettent face à ses contradictions. Ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui, comme les médias, accusés à plusieurs reprises par le président d’être « bourgeois » et « corrompus ».

« Il existe [dans son discours et celui de ses partisans] une attitude de rejet persistante de la presse qui alimente l’idée que le président serait injustement attaqué », notait une étude de l’Institut technologique de Guadalajara parue en mars. Un discours dangereux dans un pays où 47 journalistes ont été tués durant le dernier sexennat, rappelle l’ONG mexicaine Articulo 19.

Bien qu’il dispose déjà d’une large majorité au Congrès et au Sénat, López Obrador semble déterminé à limiter l’influence des contre-pouvoirs susceptibles d’entraver son action. « Il dirigeait déjà son mouvement devenu parti politique, Morena, de manière personnifiée, souligne Juan Pablo Galicia. Rien n’a changé : AMLO gouverne désormais le pays sans partager le pouvoir avec d’autres instances. »

Sourd aux accusations de conflit d’intérêts, le président a placé deux de ses fidèles à des postes clés du système judiciaire : le procureur général de l’État (le plus haut fonctionnaire de la justice mexicaine, en poste pour neuf ans) en décembre, et une nouvelle juge de la Cour suprême, épouse d’un entrepreneur très proche du président, nommée pour quinze ans en mars.

« Au Mexique, la justice a toujours été discrétionnaire, politisée et intermittente, à cause de la subordination du ministère à la présidence. AMLO devrait proposer une candidature indépendante au lieu de pousser un proche », regrettait alors la politologue Denise Dresser, très critique envers le nouveau gouvernement.

Plusieurs instances de réglementation indépendantes comme l’Agence nationale pour la transparence ou l’Institut électoral ont dû subir les foudres du président, qui les a qualifiées de « bureaucratie bourgeoise qui […]coûte [aux Mexicains] de l’argent sans produire aucun résultat », assorties de sévères coupes dans les budgets.

« Pour AMLO, ces contrepoids étaient nécessaires face à un gouvernement corrompu. Mais comme il considère que le sien ne l’est pas, cette vigilance n’est plus nécessaire », analyse Juan Pablo Galicia, qui ajoute : « Il est probable qu’avec un autre président, on aurait crié au scandale antidémocratique. Mais la popularité d’AMLO le protège. »

Une volonté de régner seul qui se remarque « jusque dans son cercle proche », note le politologue. « Il n’a pas de bras droit ou de conseiller, que des subordonnés. Il est seul face au pouvoir. » AMLO n’hésite d’ailleurs pas à contredire ses ministres lors de ses conférences matinales, lesquels restent encore, pour beaucoup de Mexicains, de parfaits inconnus.

« On lui reproche de chercher à centraliser le pouvoir de l’État. Mais la politique, c’est comme la guerre : il faut rassembler ses forces pour le combat », plaide Lorenzo Meyer, qui ajoute : « La véritable concentration du pouvoir est dans l’autre camp, chez ces quelques familles qui accaparent, depuis des décennies, toute la richesse du Mexique. » Une étude d’Oxfam révélait en 2014 que les 1 % les plus riches du Mexique possèdent 43 % de la richesse du pays.

Face aux critiques grandissantes de son mode de gouvernance, López Obrador a solennellement signé mi-mars un document déclarant qu’il ne se représenterait pas en 2024, accusant au passage « ses adversaires les conservateurs » de diffuser « des rumeurs infondées » sur des velléités de réélection.

Continuant son grand ménage, le président a annoncé en février la fin pure et simple des subventions de l’État à toute organisation de la société civile pour les redistribuer directement à la population. « Cette structure intermédiaire qui s’est créée pour détourner l’argent perçu sous couvert de la nécessité des gens doit prendre fin immédiatement, c’est de la corruption », a-t-il justifié.

« Ce sont des victimes collatérales du combat de López Obrador contre la corruption, analyse Juan Pablo Galicia. Il ne fait pas dans la dentelle parce que cela sert son récit : “Rien de ce qui a été fait avant moi n’est bon, il faut tout revoir.” »

Dans les faits, il n’existe pas de chiffres pour quantifier l’importance de la corruption au sein de la société civile. « Mais dans l’imaginaire collectif, elle est partout, décrypte le politologue. Au Mexique, tout le monde y a été confronté un jour ou l’autre, alors il n’est pas difficile de croire le président quand il affirme qu’un secteur entier est concerné. »

Pour Galicia, en 100 jours, López Obrador a réussi à positionner la mesure de son succès « sur le plan symbolique ». « AMLO ne joue pas sur le terrain des résultats quantifiables. Il cherche à être jugé sur sa capacité d’impulser un changement de régime. »

L’organisation Mexicains contre la corruption, qui a vérifié plusieurs de ses affirmations à l’occasion des 100 jours de sa présidence, est parvenue à la même conclusion. « Quand bien même le combat contre la corruption pourrait permettre de réaliser d’importantes économies, aucune preuve ne permet d’étayer les déclarations du président quand il dit que l’État fait une économie de 700 millions de pesos [32 millions d’euros – ndlr] en mettant fin à la corruption au sein du gouvernement », relève par exemple l’ONG.

« Je ne suis pas sûr qu’AMLO lui-même sache comment résoudre concrètement tous les problèmes du Mexique, lâche Lorenzo Meyer, pensif. Ce que je crois, c’est ce qu’il m’a confié en 2005 : “Si je suis élu, je ne pourrai pas changer ce pays en profondeur, car les obstacles sont énormes. Mais je voudrais que, pour la première fois, les Mexicains ne considèrent pas leur gouvernement comme un ennemi, mais bien comme quelque chose qui leur appartient.” » Un objectif qui, à la lumière de ses 100 premiers jours au pouvoir, semble en bonne voie de réalisation.

Publié le 28/03/2019

Vingt ans après, les plaies ouvertes du Kosovo

par Philippe Descamps, (site lemonde-diplomatique.fr)

 

Le 24 mars 1999, les pays occidentaux larguaient leurs premières bombes sur la République fédérale de Yougoslavie, réduite à la Serbie et au Monténégro depuis 1992. Pour la première fois de son histoire, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) entrait en guerre contre un pays souverain, qui ne menaçait ni ses voisins ni aucun de ses membres. Déclenchés sans mandat des Nations unies et au prétexte de l’échec des négociations de Rambouillet, les bombardements durèrent jusqu’au 3 juin. Après la destruction de nombreuses infrastructures, le président Slobodan Milošević finit par céder aux exigences occidentales concernant la région majoritairement albanophone du Kosovo : retrait des forces serbes, déploiement d’une force internationale et retour des réfugiés.

Dès les premiers heurts du printemps 1987 entre les autorités albanaises qui gouvernaient alors cette région autonome et la minorité serbe, Milošević avait adopté une rhétorique nationaliste pour conquérir le pouvoir, puis s’y maintenir. Devenu chef de la Ligue des communistes de Serbie la même année, puis président de cette république en 1989, il fit abolir le statut d’autonomie de la région au sein d’une Fédération yougoslave moribonde, avant de mobiliser l’armée fédérale pour défendre les minorités serbes en tentant d’arrêter la marche vers l’indépendance de la Slovénie, de la Croatie, puis de la Bosnie-Herzégovine.

Le siège de Sarajevo et les exactions des milices bosno-serbes de Radovan Karadžić — qui vient d’être condamné en appel à la prison à vie pour crime contre l’humanité — rendirent les revendications serbes inaudibles. Dès 1995, Milošević dut enterrer le rêve de Grande Serbie en signant les accords de Dayton (États-Unis), mettant fin à la guerre de Bosnie par une solution confédérale. Mais il tenait toujours d’une main de fer le Kosovo. Écartés du pouvoir dans une région où ils représentent près de neuf habitants sur dix, les Albanais du Kosovo comptaient de moins en moins sur la désobéissance civile prônée par leur chef historique lbrahim Rugova pour recouvrer leur liberté. L’insurrection du printemps 1998 sous la férule de l’Armée de libération du Kosovo (UÇK), inspirée par le communisme autarcique d’Enver Hoxha (dirigeant de l’Albanie de 1945 à 1985), déclencha une répression féroce.

Pour justifier en réponse le recours à la force, les Occidentaux dénoncèrent l’intransigeance serbe, ne reculèrent devant aucune exagération sur la situation vécue surplace, présentée comme un « génocide », quitte à mettre en avant de fausses nouvelles relayées par de nombreux médias (1). La publication sur le site du Monde diplomatique du contenu des accords de Rambouillet démontra pourtant que l’inflexibilité n’était pas toujours du côté attendu : les Serbes acceptaient notamment un gouvernement autonome, des élections libres et la libération de tous les détenus politiques (2). Mais les Occidentaux voulaient imposer la présence de troupes sous le commandement de l’OTAN. Ce qu’ils ne purent gagner par la négociation, ils l’obtinrent par la guerre, au prix du déplacement de centaines de milliers de réfugiés supplémentaires, de nombreux « dégâts collatéraux » touchant des civils, et de nombreux crimes, encore impunis, de chefs de l’UÇK.

Dirigée sur le plan militaire par le général américain Wesley Clark (futur candidat à l’investiture démocrate en 2004) et le socialiste espagnol Javier Solana, secrétaire général de l’OTAN, la campagne fut menée sur le plan politique par la fine fleur de la « gauche occidentale ». Le président démocrate américain William Clinton pouvait compter sur le soutien des grands pays européens, tous gouvernés par des sociaux-démocrates : Anthony Blair au Royaume-Uni, Gerhard Schröder en Allemagne, Massimo D’Alema en Italie et Lionel Jospin en France.

Vingt après, l’OTAN intègre désormais la Slovénie, la Croatie et le Monténégro et entretient toujours des troupes localement. Situé non loin de la capitale Pristina, le camp Bondsteel, l’une des plus grandes bases des États-Unis en Europe, a également servi de lieu de détention et d’interrogatoire durant les conflits d’Irak et d’Afghanistan. En 1999, les Kosovars fuyaient par centaines de milliers la guerre. Au printemps 2017, ils étaient des dizaines de milliers à fuir la misère. En dépit des bienveillances occidentales, l’économie du Kosovo n’a jamais décollé. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant reste le plus faible de la région, le chômage touche 31 % de la population (dont un jeune sur deux) et le déficit commercial atteint 38 % du PIB. Les seuls éléments dynamiques relèvent de l’économie informelle (au moins un tiers du PIB) et des transferts d’argent des émigrés travaillant en Europe occidentale (3).

Sur le plan géopolitique, la guerre du Kosovo a marqué l’apogée d’un monde unipolaire — sous domination américaine — issu de la fin de la guerre froide. Elle a consacré l’OTAN comme « gendarme du monde », intervenant en Afghanistan, au Darfour, en Irak, en Libye, dans la Corne de l’Afrique ou en Macédoine, bien loin de sa vocation initiale : « assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord (4) ». Le président Donald Trump vient même d’évoquer l’adhésion du Brésil…

Réaffirmé aux dépens des minorités serbes lors des conflits de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, le principe du respect de l’intégrité territoriale fut bafoué d’abord dans les faits, puis avec la reconnaissance occidentale de l’indépendance du Kosovo, proclamée en février 2008. Arrivé au pouvoir en août 1999, Vladimir Poutine gardera un souvenir cuisant de l’humiliation subie par la diplomatie russe lors de ce conflit, en particulier du double discours occidental. Six mois après l’indépendance kosovare, et à l’occasion du conflit avec la Géorgie, la Russie reconnaissait la pleine souveraineté de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Le président Poutine s’appuiera également sur ce précédent pour justifier l’annexion de la Crimée en mars 2014 (5).

Le redécoupage des frontières de la région sur des bases essentiellement ethnolinguistiques et religieuses pourrait connaître un nouveau développement avec les tractations en cours entre Belgrade et Pristina. Le président serbe Aleksandar Vučić ne cache plus qu’il serait prêt à reconnaître le Kosovo en échange de contreparties territoriales, tandis que son homologue Hashim Thaçi espère intégrer à son pays les Albanais de Serbie. Un tel accord entérinerait la fin d’une cohabitation féconde et pluriséculaire dans les Balkans. Pour les minorités de Bosnie, de Macédoine ou de la région autonome de Voïvodine en Serbie, il ouvrirait une nouvelle boîte de Pandore.

Philippe Descamps

Publié le27/03/2019

Bal macabre au Brésil : le clan Bolsonaro, l’extrême droite et les milices

par Laurent Delcourt (site bastamag.net)

Les révélations de la presse brésilienne se succèdent sur les liens entre le fils aîné du président Bolsonaro et l’une des plus dangereuses organisations criminelles de Rio, la milice de Rio das Pedras. Celle-ci est notamment soupçonnée de l’assassinat de la jeune conseillère progressiste Marielle Franco. Ces révélations mettent en lumière la proximité entre l’extrême droite et les milices qui contrôlent une partie des quartiers périphériques. Les mesures prises par le nouveau gouvernement offrent à ces groupes une impunité encore plus grande, tandis qu’elles annoncent des heures sombres pour les défenseurs des droits humains, les minorités et les populations marginalisées.

Davos, 22 janvier 2019. La délégation brésilienne est venue en force au Forum économique mondial pour y vendre son « nouveau » Brésil, « libéré » de la gauche au pouvoir, ouvert aux réformes néolibérales et débarrassé de la corruption. Menée par le président Jair Bolsonaro en personne, elle s’apprête à tenir une importante conférence de presse. Très attendue, la rencontre doit permettre aux médias internationaux de prendre connaissance des réformes envisagées par le gouvernement d’extrême droite pour redresser l’économie de la première puissance latino-américaine. Dans la salle de presse, en attente, c’est la cohue, tant le caractère inédit de ce nouveau pouvoir pique la curiosité des journalistes présents en nombre dans la station huppée suisse. Soudain, coup de théâtre ! Dix-sept minutes avant l’événement, à la surprise générale, on annonce que la rencontre est annulée. La délégation, explique-t-on, a dû rentrer précipitamment au pays en raison de la détérioration de l’état de santé du président.

Une autre préoccupation semble avoir poussé Jair Bolsonaro à écourter son séjour à Davos : les révélations faites, le matin même au Brésil, par le journal Globo sur l’existence de liens entre son fils, Flávio Bolsonaro et une des pires organisations criminelles de la ville de Rio de Janeiro : la milice de Rio das Pedras. L’affaire est d’autant plus sérieuse que cette milice est soupçonnée d’être impliquée dans l’assassinat, le 14 mars 2018, de la jeune conseillère progressiste et militante des droits humains de la ville de Rio, Marielle Franco et de son chauffeur, Anderson Pedro Gomes. Une exécution sommaire qui a déclenché une vague d’indignation sans précédent dans le pays et à l’étranger. Au moment précis où tous les projecteurs internationaux étaient braqués sur le Brésil de Bolsonaro, ces révélations n’ont pas manqué de créer un vent de panique au sein de la délégation, la poussant à plier bagage plus tôt que prévu.

Vite éclipsée, trois jours plus tard, par la tragédie de Brumadinho, qui fait suite à la rupture d’un barrage de rétention de l’entreprise minière Vale (au moins 179 morts et 131 disparus [1], l’affaire n’a finalement été que très peu répercutée par la presse internationale en dépit de son caractère explosif. Au-delà de ses suites judiciaires, ces révélations jettent une lumière crue sur les interconnexions entre la famille Bolsonaro, l’extrême droite carioca, et les milices urbaines qui terrorisent les habitants des zones périphériques de Rio. Elles donnent à voir aussi la nature du nouveau pouvoir qui vient de s’installer au Planalto, le palais présidentiel.

Flux financiers suspects sur le compte d’un proche du clan Bolsonaro

Tout commence en décembre 2018, lorsque le Conseil de contrôle des activités financières (COAF) rapporte l’existence de mouvements financiers « atypiques » sur un compte appartenant à l’ex-chauffeur de Flávio Bolsonaro : un certain Fabrício Queiroz. En passe de quitter les bancs de l’Assemblée législative de l’État de Rio pour rejoindre les rangs du sénat, son employeur vient de lui donner congé. Ce qui intrigue les enquêteurs, c’est d’abord la valeur cumulée des flux financiers suspects qui ont transité ces trois dernières années sur le compte de l’ex-chauffeur : environ sept millions de reais (deux millions de dollars), un montant jugé incompatible avec sa fonction. D’autre part, c’est la proximité de Fabrício Queiroz avec le clan Bolsonaro.

Cet ex-policier militaire est un ami intime et de longue date de Jair Bolsonaro, comme le confirment plusieurs clichés circulant sur les réseaux sociaux. Sur l’un d’eux, on voit ainsi l’ex-chauffeur déjeuner avec Jair et Flávio Bolsonaro. Hilare, il pointe l’index, pouce relevé, vers le photographe, mimant une arme à feu, un geste qui deviendra le signe de ralliement des partisans de Bolsonaro. Sur un autre, on le voit sur une barque accompagner le président dans sa partie de pêche.

Entré au service du fils aîné du clan, début 2000, il occupe à la fois les fonctions de chauffeur, de conseiller en sécurité, de bras droit et homme de confiance de l’ex-député. Proximité oblige, sa fille, coach sportive, est aussi engagée par Flávio Bolsonaro, de 2007 à 2016, comme assistante parlementaire, avant de rejoindre le cabinet du député fédéral… Jair Bolsonaro. Des fonctions que Natalia Queiroz n’exercera manifestement pas de manière très assidue. Plus surprenant encore, est la découverte par les enquêteurs d’un lien entre Queiroz et Michelle de Paula Firmo Reinaldo Bolsonaro, la femme du président : le versement d’environ 40 000 reais (environ 10 000 euros) par l’ex-chauffeur sur le compte de la première dame. Étrange promiscuité financière !

Sommé de venir s’expliquer sur l’origine de ces flux, Queiroz ne se présente pas aux convocations. Il disparaît mystérieusement de la circulation, avant de réapparaître quelques jours plus tard, convalescent, dans un hôpital huppé de Rio. Ses avocats mettent alors en avant son fragile état de santé qui, expliquent-ils, ne lui permet pas de se rendre aux convocations. Traqué par la presse, l’ex-policier militaire consent à accorder une interview à TV Record, la grande chaîne évangélique pro-Bolsonaro. Ses réponses confuses aux questions complaisantes des journalistes ne convainquent guère, tandis que, dans le même temps, d’autres mouvements financiers suspects sont découverts, cette fois-ci, sur un compte de Flávio Bolsonaro.

Dans la ligne de mire, le fils aîné du président tente d’abord de justifier l’origine de ces transactions suspectes en mettant en avant ses activités d’entrepreneur. Dénonçant un complot visant à atteindre son père, il se retranche derrière son immunité parlementaire. Ses avocats introduisent une demande au Tribunal fédéral suprême pour bénéficier du « foro privilegiado » : une procédure souvent décriée au Brésil (y compris, jusqu’ici, par les Bolsonaro) qui permet la suspension d’une enquête visant une personnalité politique jusqu’à l’examen du cas par le Tribunal suprême. Le juge chargé d’examiner le cas a finalement autorisé, en février 2019, la poursuite de l’enquête.

Les milices, héritières des « escadrons de la mort »

Jusque-là, l’affaire apparait comme un cas somme toute classique de « corruption ordinaire ». Au Brésil, le recours à des « emplois fictifs » pour capter des financements publics est monnaie courante, en particulier aux échelons inférieurs du pouvoir (assemblées parlementaires des États, municipalités, etc.). Des postes « bidons » sont proposés à des proches ou à des obligés qui retournent à l’employeur une partie du salaire versé. Telle était, pensait-on, l’origine de ces flux suspects. Dans ce schéma, Queiroz était soupçonné d’être celui qui récoltait ces ristournes auprès des employés « fantômes » pour le compte de l’ex-député.

Mais une autre enquête fait prendre un tournant inattendu et bien plus sordide à cette banale affaire d’emplois fictifs. Le 21 janvier 2019, la police brésilienne déclenche une importante intervention à Rio qui vise l’une des organisations criminelles les plus puissantes et meurtrières de la zone ouest de la ville : la milice de Rio das Pedras. Après près d’un an d’enquête, les policiers ont acquis la conviction que ce sont les hommes de main de cette milice qui ont assassiné la jeune conseillère municipale de gauche et son chauffeur, la nuit du 14 mars 2018, au cours d’une opération portant incontestablement la marque de professionnels.

Héritières des fameux « escadrons de la mort » qui ont opéré dans le pays de la fin des années 1960 au début des années 1980, les milices sont essentiellement composées de policiers, de pompiers et d’agents de sécurité. Initialement conçues comme des groupes d’autodéfense communautaires, elles se sont progressivement muées en organisations paramilitaires de type « mafieux », pratiquant une palette variée d’activités criminelles : extorsion (levée de l’impôt de sécurité sur le modèle de la mafia sicilienne), grilagem (accaparement illégal de terrains publics), trafic de sable, de déchets et de biens de première nécessité (gaz et électricité), contrôle des transports alternatifs en périphérie, assassinats, voire location de tueurs à gages (lire à ce sujet l’interview : Brésil : « Les miliciens ne supportent pas les femmes qui ne se soumettent pas, ils vont les éliminer »).

Disputant aux grandes factions du narcotrafic le contrôle des zones urbaines délaissées par l’État, ces milices ont fini par étendre leurs tentacules sur une bonne partie du territoire de la ville et de sa région métropolitaine où elles édictent leurs propres lois, imposent leurs directives électorales et soumettent leurs habitants – environ 2 millions de personnes seraient sous leur emprise – à un régime de terreur et d’omerta.

Plus discrète et moins visibles que les groupes de narcotrafiquants, opérant généralement dans l’ombre, elles ont longtemps été tolérées, voire encouragées par les pouvoirs publics qui les considéraient comme un « moindre mal », comme une manière de pallier l’absence des forces de l’ordre dans ces quartiers déshérités. Ancien préfet de la ville de Rio, César Maia expliquait ainsi en 2006 que les « groupes d’autodéfense communautaire sont un problème mineur, bien moindre que le trafic ».

Ayant peu à peu transformé leur pouvoir territorial en pouvoir électoral, ces milices sont toujours courtisées par de nombreux politiciens véreux qui n’hésitent pas à les défendre, à les appuyer ou à les couvrir. Les rapports privilégiés qu’elles entretiennent avec les agents de l’État sont à l’origine de leur puissance, et expliquent pourquoi elles sont si difficiles à combattre et à démanteler.

Les liaisons très dangereuses de Bolsonaro fils

Une fois n’est pas coutume, l’opération, baptisée Os Intocaveis (« Les incorruptibles »), est un succès. Elle permet l’arrestation de cinq miliciens, parmi lesquels un membre du « Bureau du crime » (Escritório do crime), l’organisation de tueurs à gage chargée des basses œuvres de la milice. Les policiers sont alors persuadés qu’elle est impliquée dans l’assassinat de Marielle Franco et de son chauffeur.

Principale cible de l’enquête, le chef et homme fort du groupe, un ancien officier du Bataillon des opérations spéciales de la police (le fameux BOPE), le sergent Adriano Magalhaes da Nóbrega, parvient à s’échapper et est toujours en fuite. S’ils ne sont pas parvenus à mettre la main sur l’ex-officier, les policiers n’en ont pas moins fait une série de découvertes stupéfiantes : l’existence d’une relation privilégiée entre ces deux hommes et Flávio Bolsonaro. De fait, l’ex-officier du BOPE en fuite et le milicien arrêté, Ronald Paulo Alves [2], ne sont pas inconnus du fils aîné du président. Tous deux avaient été honorés pour « services rendus » par Flávio Bolsonaro à l’Assemblée législative de l’État de Rio. Comble du cynisme, l’ex-député carioca avait même été jusqu’à remettre à Nóbrega la plus haute distinction de la ville, pour ses « actions, directes ou indirectes, visant à promouvoir la sécurité et la tranquillité pour la communauté », alors que celui-ci faisait déjà l’objet de poursuites judiciaires.

Ce n’est pas tout. Dans son édition du 22 janvier 2019, le journal Globo rapporte que la mère et la fille de l’ex-policier en fuite faisaient également partie du cabinet de l’ex-député jusqu’en novembre 2018. Elles y auraient été engagées, se défend aujourd’hui Flávio Bolsonaro, niant toute responsabilité, sur proposition de Fabrício Queiroz, lui-même ancien compagnon d’armes et ami d’Adriano Magalhães de Nóbrega. Coïncidence des plus troublantes également, au cours de sa brève cavale, Queiroz se serait réfugié… à Rio das Pedras, berceau de la milice, où sa famille gère une société de transport alternatif, une activité typiquement contrôlée par les paramilitaires.

Quelques mois plus tôt, d’autres liens troubles ont été mis en évidence. En août 2018, alors que Flávio Bolsonaro vient de se lancer dans la course pour le poste de sénateur de l’État de Rio, deux frères chargés d’assurer sa sécurité durant sa campagne politique sont arrêtés au cours d’une opération visant des dizaines de policiers soupçonnés de faire partie d’une bande criminelle spécialisée dans les pratiques d’extorsion. On apprendra plus tard que Valdenice de Oliveira Meliga, la sœur des deux policiers arrêtés, avait elle aussi été engagé comme conseillère et trésorière du PSL de Rio, le parti des Bolsonaro, et qu’elle avait signé à ce titre plusieurs chèques au nom de l’ex-député, leader local du parti. À mesure que les enquêtes progressent, c’est un entourage milicien et criminogène qui est ainsi mis à jour autour du fils du président.

Le clan Bolsonaro et les milices

Pour incroyables qu’elles soient, ces connexions ne surprennent guère José Claudio Souza Alves, sociologue et ex-recteur de l’Université fédérale de Rio de Janeiro. « À Rio, explique ce spécialiste des milices, il est fréquent que des miliciens ou des proches de miliciens se fassent embaucher dans des cabinets de députés ou de conseillers communaux... Cela leur donne du pouvoir au sein de la communauté. On va dire : "Eh regarde, c’est le gars qui a du pouvoir, car il a des liens avec un député. Si tu as un pépin, quel qu’il soit, va le trouver. Il en parlera à sa femme et à son épouse, qui elles-mêmes en toucheront un mot à Flávio, et ton problème sera résolu !" ».

Ces relations soigneusement entretenues avec des politiciens de confiance constituent, avec les activités économiques illicites, la principale source de leur pouvoir : « Sans ces éléments, sans ces individus, sans ces connexions directes avec la structure de l’État, la milice n’existerait pas telle qu’elle existe aujourd’hui. C’est déterminant. Avec son argent, la milice va propulser au pouvoir un politicien comme Flávio et le pouvoir politique d’un Flávio Bolsonaro va favoriser en retour les gains du milicien. C’est un rapport gagnant-gagnant. »

Au stade actuel de l’enquête, il est certes prématuré d’affirmer que le fils du président ait été impliqué d’une quelconque manière dans les activités criminelles de la milice et moins encore dans le meurtre de la jeune militante de droits humains [3]. Il reste que le clan Bolsonaro n’a jamais caché sa sympathie pour ces paramilitaires et, inversement, son profond mépris pour tous ceux qui, à l’instar de Marielle Franco, ont tenté de les combattre.

Flávio Bolsonaro ne s’est pas seulement contenté de gratifier des miliciens. En 2007, il s’oppose de manière virulente à la mise en place par l’Assemblée législative de l’État de Rio d’une commission d’enquête visant à faire la lumière sur les relations entre le monde politique, les miliciens et la police. Cherchant à relativiser la dangerosité, sinon à justifier l’action des paramilitaires, il déclare alors : « La milice n’est rien d’autre qu’un groupe de policiers cherchant ce qu’il y a de pire au sein de la communauté : les criminels ».

Affirmant « ne pas comprendre cette persécution », il déclare encore : « Il (le policier) est très mal rémunéré, il doit rechercher d’autres sources de revenus et il va faire la sécurité à titre privé, il va se chercher des activités qui sont souvent réprouvées par l’opinion publique ou la presse..., il n’est pas rare de constater la joie de ces personnes (habitants des quartiers sous la coupe des milices) qui auparavant devait se soumettre à une forme d’esclavage, au joug éhonté des trafiquants, et désormais dispose de cette garantie, de ce droit constitutionnel, qu’est la sécurité publique. »

« Tant que l’État n’aura pas le courage d’adopter la peine de mort, le "crime d’extermination" sera le bienvenu »

En août 2011, la voiture de la juge Patricia Acioli, en charge de l’enquête sur les milices, est criblée de balles devant son logement. La magistrate décède sur le coup. Alors que le pays tout entier est en deuil, Flavio n’hésite pas à critiquer l’action de la juge assassinée : « Elle humiliait de manière gratuite et absurde les policiers, écrit-il alors dans un tweet, elle a contribué à se faire beaucoup d’ennemi ».

Plus récemment, en août 2018, il participe activement à la campagne d’un autre candidat de son parti : le colonel de la police militaire Fernando Salama que Flávio Bolsonaro décrit comme « un guerrier de plus à nos côtés ». L’officier est soupçonné par le Groupe de lutte contre la criminalité – créé sur recommandation d’une commission parlementaire mise en place après l’enlèvement et la torture d’un groupe de journalistes qui enquêtaient sur les milices – d’entretenir des liens avec la milice de São Gonçalo, dans la région métropolitaine de Rio.

Son père, Jair Bolsonaro, n’est évidemment pas en reste. En 2003, il expliquait que « tant que l’État n’aura pas le courage d’adopter la peine de mort, le "crime d’extermination" sera, dans mon opinion, le bienvenu. Si cela dépendait de moi, ils [les policiers] auraient tout mon appui, car dans mon État, seules les personnes innocentes sont décimées ». S’opposant à la mise en place de la commission d’enquête parlementaire sur les milices, il prendra lui aussi la défense des policiers-miliciens : « Ils veulent attaquer le milicien qui passe pour être le symbole du mal, pire encore que les trafiquants. (...) Quand il ne gagne que 850 reais par mois, ce qui est le cas du soldat de la Police militaire ou du pompier, et qu’il possède sa propre arme (alors) il organise la sécurité dans sa communauté. »

Rappelons enfin que Jair Bolsonao fut le seul présidentiable qui ne s’est pas associé à l’hommage général rendu à Marielle Franco. Treize ans plus tôt, il avait également apporté son soutien à l’assassin présumé de la jeune conseillère, alors que ce dernier était poursuivi pour le meurtre d’un gardien de voitures, le qualifiant de « brillant officier ». Difficile à ce stade de nier l’évidence.

Extrême droite et milice : le chaînon manquant ?

Quelles que soient ses suites judiciaires, cette affaire éclaire d’un jour nouveau les liens entre l’extrême droite politique et les milices urbaines cariocas. Elles partagent une même vision du monde. Leurs intérêts sont convergents. Entre elles existent d’indéniables connexions et passerelles. Incontestablement, le discours musclé de l’extrême droite prônant la libéralisation des armes à feu, le recours à la force brute et l’élimination physique extrajudiciaire des « délinquants » fait le jeu des milices et contribue à légitimer leur existence.

« Il est clair que les miliciens vont appuyer ce discours, explique José Cláudio Souza Alves. Ils vont s’en trouver renforcés (...). Le plan de sécurité publique défendu dans la campagne électorale de Bolsonaro (...) dit ceci : Les policiers militaires sont les héros de la nation. Ils ont besoin d’être soutenus… Et ils seront soutenus par la loi, qui leur évitera d’être poursuivis judiciairement. Cela est dans le programme de Bolsonaro. Les secteurs qui opèrent en toute illégalité depuis la dictature militaire, pratiquant des exécutions sommaires, vont écouter ce discours. C’est la petite musique qu’il veulent entendre ». Inutile de dire ici que les milices apportent, en retour, leur soutien à ces personnalités politiques en leur offrant le vote des communautés militairement contrôlées.

La victoire surprise, en octobre dernier, de Wilson Witzel, en lice pour le poste de gouverneur de l’État de Rio, illustre bien cette réciprocité. Fidèle allié du président Bolsonaro, cet ex-fusillé marin, devenu juriste, puis juge fédéral, a essentiellement fait campagne sur le thème de la sécurité et de la lutte contre le narcotrafic. Proche du lobby parlementaire dit « da bala » (de la balle [4]), il promeut, lui aussi, une politique d’élimination physique des « bandits », allant jusqu’à préconiser l’utilisation de snipers, judicieusement postés dans la ville, pour neutraliser les membres des quadrilhas do trafico (bandes liées au trafic de drogues).

Nouveau venu en politique, peu connu dans les quartiers périphériques de la ville, Witzel n’avait quasi aucune chance de l’emporter. À la veille de l’élection, il n’était encore crédité que de dix pour cent des intentions de vote, loin derrière ses principaux adversaires. Il remportera pourtant haut la main le poste de gouverneur avec 39 % des votes valides. Comment expliquer cette remontée spectaculaire ?

Dans une ville traumatisée par ses problèmes d’insécurité, il est clair que les discours musclés ont contribué à la victoire de l’ex-juge. Mais d’autres ressorts ont certainement joué. La veille des élections, les miliciens de Rio das Pedras auraient diffusé le mot d’ordre parmi les habitants de voter pour Witzel, sous peine de représailles collectives. Il a ainsi recueilli près de 34% des voix dans la 179ème zone électorale, où se trouve Rio das Pedras, et 41% des votes valides dans la 119ème zone, à Itanhanga, quartier général supposé de la milice. Est-ce à dire que Witzel était le « candidat » des milices ? Seul un travail plus poussé de sociologie électorale pourrait le confirmer. En attendant, il est clair que la perspective de voir l’ex-juge prendre les rênes de l’État de Rio n’est pas sans déplaire aux miliciens de Rio das Pedras.

Une guerre sociale et raciale

De fait, le bandit dont il est question ou le trafiquant qu’il s’agit d’éliminer dans l’imaginaire de l’élite blanche conservatrice carioca, à laquelle appartient le gouverneur, prend systématiquement les traits d’un jeune noir pauvre issu des favelas et impliqué dans le trafic de drogue. Rarement les milices sont visées, alors qu’elles font l’objet d’un plus grand nombre de plaintes anonymes et de soupçons de meurtres. Les arrestations de miliciens ne se comptent d’ailleurs qu’au compte-gouttes alors que 160 personnes déjà – majoritairement de jeunes noirs supposés être impliqués dans le narcotrafic – ont perdu la vie à Rio entre début janvier et fin février 2019, suite à des interventions policières musclées.

Cette dimension de guerre sociale, doublée d’une guerre raciale, qui traverse les politiques de sécurité publique de la ville depuis des décennies, se retrouve également dans les luttes territoriales auxquelles se livrent les milices et les factions du narcotrafic pour le contrôle de la cité. « Lorsque vous voyez le visage d’un milicien pris par la justice, note ainsi José Claudio Souza Alves, il est généralement blanc. Rarement, noir. Quelques fois, apparaîtront ici ou là des métisses. (...). J’ai acquis la conviction que la catégorie à laquelle appartiennent les miliciens est distincte de celle de ceux qui s’investissent dans le narcotrafic. Les miliciens ne sont pas si pauvres. Ils ne sont pas noirs. Ils ne sont pas aussi périphériques. »

« Empêcheurs de tuer à vue » et défenseurs des intérêts des communautés périphériques, les militants des droits humains sont l’autre bête noire commune à l’extrême droite politique et aux milices. Que Marielle Franco ait été assassinée par des miliciens, cela est désormais une certitude. Cette militante noire et lesbienne, issue elle-même des quartiers populaires, dénonçait régulièrement les interventions policières meurtrières dans les zones contrôlées par le trafic et l’accaparement de terre pratiqué à grande échelle par les milices de la zone ouest.

Si son assassinat brutal a directement profité à certains, il n’était pas non plus sans déplaire aux milieux proches de l’extrême droite. Alors que les hommages affluaient du monde entier, ces milieux ont d’ailleurs orchestré sur les réseaux sociaux une sordide campagne de propagande pour salir son image et dénigrer son action, disséminant ici ou là quantité de fausses informations à son propos. En pleine campagne électorale, deux candidats du PSL de Bolsonaro ont même été jusqu’à briser en public une plaque commémorative en l’honneur de Marielle Franco, dans une débauche hallucinante de haine, sous le regard amusé de Wilson Witzel, l’actuel gouverneur de l’État. Surfant sur la vague Bolsonaro, tous deux ont été néanmoins confortablement élus lors des dernières élections générales, l’un comme député à l’Assemblée législative de Rio, l’autre comme député fédéral.

Avec l’élection de Bolsonaro, « héritier politique des députés liés au groupe d’extermination des années 1990 », à la tête du pays, le pouvoir tentaculaire des milices risque de prendre une tout autre dimension, en « colonisant », telles des métastases, les plus hautes sphères de l’État. À l’ombre du pouvoir, elles peuvent d’ores et déjà crier victoire. La libéralisation des armes à feu, la réforme du Code pénal promue par le ministre Moro, qui élargit considérablement le concept de « légitime défense », et l’affaiblissement programmé des entités publiques actives dans la défense des droits humains, offre un boulevard inespéré aux miliciens et paramilitaire pour opérer en toute liberté et impunité. Mais ils annoncent aussi, pour les défenseurs des droits de l’homme et les populations les plus marginalisées, des heures encore plus sombres.

Laurent Delcourt, Historien et sociologue, chargé d’étude au Centre tricontinental (CETRI, Louvain-la-Neuve).
  

Notes

[1] Lire l’article de Basta ! : Au Brésil, la multinationale Vale provoque des catastrophes en toute impunité.

[2] Paulo Alves Pereira Pereira est major à la police militaire. Il aurait participé au meurtre de cinq jeunes à la sortie d’une boîte de nuit dans la Baixada Fluminense. Il dirigerait la milice de Muzema située dans le quartier de Itanhangùa – d’où serait partie la voiture des tueurs de Marielle Franco.

[3] Le 12 mars 2019, le Groupe d’action spéciale de lutte contre la criminalité a arrêté deux autres ex-policiers militaires, soupçonnés d’être les véritables auteurs de l’assassinat. L’un d’eux, Ronnie Lessa, aurait étudié méticuleusement pendant plusieurs mois les activités et les déplacements de Marielle Franco et de Marcello Freixo, leader du PSOL et instigateur de la commission d’enquête sur les milices. À ce stade, aucun mobile n’a été donné et on ignore à peu près tout du véritable « commanditaire ». Élément troublant cependant : Ronnie Lessa vivait dans le même condominio que Jair Bolsonaro. Invité à réagir sur ce dernier rebondissement, Marcello Freixoa rappele l’urgence qu’il y a avait à identifier le ou les commanditaire(s) de l’assassinat : « Ces personnes ont enquêté sur Marielle et ont enquêté sur ma propre vie. Sur l’ordre de qui ? À partir de quand ? Pour quel intérêt politique ? Ces personnes font partie d’un groupe que tout le monde connaît dans la sphère de la sécurité publique et que l’on nomme le Bureau du crime. Pourquoi, depuis des années, des gens tuent-ils au service d’autres à Rio de Janeiro ? » (Globo, 12 mars 2019).

[4] Lire aussi cet article : L’alliance de la Bible et du fusil-mitrailleur : ces figures montantes de l’extrême-droite brésilienne.

Publié le 15/03/2019

Algérie. Bouteflika prolonge son bail présidentiel, la colère monte

Nadjib touaibia, Hassane Zerrouky et Rosa Moussaoui (site humanité.fr)

La décision d’Abdelaziz Bouteflika de renoncer à un cinquième mandat n’apaise pas la rue. Son obstination à se maintenir en annulant le scrutin déclenche à nouveau le mécontentement. La contestation se poursuit dans tout le pays.

«Ce n’est pas un match de foot, non aux prolongations ! » Qualifiée de ruse, de supercherie, de tour de passe-passe, la prolongation du mandat d’Abdelaziz Bouteflika, hors de tout cadre constitutionnel, ne passe pas en Algérie. Après les premières et éphémères réactions d’enthousiasme, lundi soir, à l’annonce de la décision du président sortant de renoncer à un cinquième mandat, la colère populaire est de retour. « On se sent floués et humiliés, il annule les élections et décide de rester au pouvoir. Mieux, il s’impose en pilote du changement tant espéré, mais qui peut donc croire à ces sornettes ? » s’interroge Salim. Ce cadre de l’Agence nationale d’édition et de publicité (Anep) tient un piquet de grève avec une centaine de ses collègues devant l’entrée du siège de l’entreprise, dans le centre d’Alger. Les salariés brandissent drapeaux et pancartes frappées d’un « 4 + » barré.

« Vous avez pillé le pays, bande de voleurs ! »

Plus loin, sous la ronde aérienne des hélicoptères, des centaines de citoyens affluent vers la Grande Poste, au cœur de la capitale. Ces jeunes manifestants scandent les mêmes slogans hostiles au régime, avec, cette fois, un peu moins d’humour et plus de fureur. Les forces de l’ordre quadrillent toutes les voies de dégagement. À quelques pas de là, place Maurice-Audin, où convergent les protestataires depuis le début du mouvement, les étudiants rassemblés clament leur désir de « changement radical », exigeant le « départ du système et ses pontes ». Sur la stèle dédiée au mathématicien assassiné en 1957 par l’armée française, des Post-it multicolores ont fleuri, messages personnels, propositions ou rendez-vous de mobilisation entourant, comme un hommage à son combat, le visage souriant du martyr. « Klitou leblad ya esserrakine !» (« Vous avez pillé le pays, bande de voleurs ! »), chantent les étudiants à l’adresse de ceux qui s’accrochent au pouvoir.

Mêmes scènes à Béjaïa, où la communauté universitaire a formé, hier, un imposant cortège parti du campus de Targa Ouzemmour, et à Constantine, où les étudiants ont défilé dans une atmosphère de fête, rejoints pas le chanteur de malouf Kamel Bouda. Des manifestations ont également eu lieu à Tizi Ouzou, Guelma ou Annaba, confirmant une reprise de la mobilisation à travers tout le pays. Une chose est sûre : lancés dès lundi soir, les appels à occuper encore la rue vendredi seront très suivis. Cette journée peut être décisive, tant pour le pouvoir que pour le peuple en mouvement. Bouteflika et les siens proposent aux Algériens un arrangement pour le moins malhonnête. Leurs objectifs : tenter de revigorer de toute urgence un système qui se délite, mettre à l’abri la clientèle du régime, protéger les intérêts de l’oligarchie fidèle, et surtout redonner aux appareils du Front de libération nationale (FLN) et de son frère jumeau, le Rassemblement national démocratique (RND), en crise, le souffle sans lequel il leur serait, en l’état, impossible d’engager une bataille électorale. D’autant que, cette fois, la fraude et le secours de l’argent sale ne seraient plus aussi aisés. La conférence nationale inclusive déjà proposée par la présidence avant les annonces de lundi ? « Il ne faut pas se faire d’illusions, ce sera une parodie de concertation, juste pour amuser la galerie, pendant qu’ils s’emploient à verrouiller. Leur stratégie est diabolique. Mais ils jouent là leur dernière carte », s’emporte Hamid. Ce citoyen inquiet, rompu aux échanges politiques qui se multiplient aux terrasses des cafés et à tous les coins de rue, ne trouve pas de contradicteur.

Le jeu de chaises musicales du remaniement gouvernemental ne convainc pas davantage. Si le très impopulaire Ahmed Ouyahia est évincé du poste de premier ministre, c’est pour être remplacé par Noureddine Bedoui, jusque-là ministre de l’Intérieur. Cet homme du sérail n’a jamais raté une occasion de fustiger, à la moindre expression de colère populaire, « ceux qui veulent semer la zizanie au sein du peuple algérien » et « déstabiliser le pays ». Le nouveau chef du gouvernement est flanqué d’un vice-premier ministre lui aussi rompu aux arcanes du pouvoir : Ramtane Lamamra. Cet ancien chef de la diplomatie – un portefeuille qu’il retrouve –, passé par l’ONU et par l’Union africaine, promet l’organisation d’une élection présidentielle « absolument libres ». De quoi déclencher une avalanche de commentaires ironiques de la part des Algériens qui voient dans cette déclaration l’aveu public que le scrutin qui se préparait pour le 18 avril était bel et bien truqué et cadenassé.

La rue promet de riposter avec plus de fermeté

Comment croire qu’une transition démocratique pourrait s’amorcer avec les mêmes hommes, les mêmes pratiques, les mêmes institutions frappés de discrédit ? Le coup est dur pour les millions d’Algériens qui croyaient avoir été entendus et qui se découvrent roulés dans la farine. Mais pas question de céder. La rue promet de riposter avec plus de fermeté. Le départ de Bouteflika et de ses hommes devient la revendication première. Aux yeux de toutes les personnes rencontrées, le changement de régime coule de source une fois cette condition assurée. Dans les manifestations, l’exigence d’une seconde République s’affirme, avec celles d’une Assemblée constituante et d’un gouvernement de transition issus du mouvement populaire.

Cette maturité citoyenne tend à l’opposition un cruel miroir. Dépassés, les partis politiques semblent avoir perdu toute audience. Les plus présents d’entre eux, comme le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), qui dénonce « une voie à la Kabila, comme en République démocratique du Congo » , tentent de prendre le train en marche. Mais plus personne ne les entend, leurs déclarations restent sans écho. Des personnalités de la société civile, à l’image de Mustapha Bouchachi, Mokrane Aït-Larbi, Zoubida Assoul, tous trois des avocats engagés contre le pouvoir, sont en revanche plus écoutées. « Le président Abdelaziz Bouteflika veut faire croire à la possibilité du changement en quelques mois et en violation de la Constitution, dans un état de santé très précaire, selon sa lettre », remarque le second. « Aux yeux des jeunes nés en 1999, et ils sont nombreux, le chef de l’État qui désire rempiler représente ce système et tout ce dont ils ne veulent plus : l’absence de liberté, le cauchemar du chômage, l’avenir bouché, sans perspective aucune », nous explique de son côté Me Assoul. Diffusé lundi soir sur les réseaux sociaux, son appel à manifester vendredi pour rejeter le marché de dupes proposé par Bouteflika est très largement partagé. Comme celui de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), publié hier. « La feuille de route proposée par le communiqué de la présidence en réponse aux manifestations populaires va à l’encontre de la volonté du peuple, dénonce cette organisation. Le système, désormais illégitime, même du point de vue de sa propre Constitution, faite sur mesure pour une présidence à mort, ne peut initier le changement et en contrôler totalement le processus. Il est dans le déni total pour négocier des changements ».

L’extraordinaire énergie contestataire de la jeunesse algérienne trouvera-t-elle ses propres canaux, ses propres formes d’organisation ? Tel est désormais le défi posé à tous ceux qui veulent faire barrage aux clans entourant Bouteflika. Lesquels n’ont qu’un objectif : reproduire le système en entretenant l’illusion du changement. Dans ce bras de fer historique, pour l’instant, la jeune génération ne plie pas. Elle en est sûre, le crie et l’affiche sur ses banderoles et ses pancartes : « Le pronostic vital du système est engagé. »

Nadjib Touaibia (à Alger) et Rosa Moussaoui

Publié le 11/03/2019

L’aube d’un «nouveau Mexique »

Par Claude Morin

(site mondialisation.ca)

J’ai appris à aimer le Mexique. Depuis 1969, j’y ai fait 18 séjours qui totalisent une trentaine de mois. Je lui ai consacré mon mémoire de maîtrise, ma thèse de doctorat et de nombreux écrits. Je l’ai parcouru à plusieurs reprises depuis la frontière nord jusqu’au Yucatán. Je reviens d’un séjour de trois semaines. Ce pays a occupé une grande place dans ma vie professionnelle. Mais depuis une trentaine d’années, j’accumulais déceptions et frustrations. Quatre problèmes accaparaient mon attention : 1- la pauvreté endémique et majoritaire; 2- la corruption verticale, du haut vers le bas de la pyramide sociale; 3- la violence systémique (domestique, patronale, policière, mafieuse); 4- l’impunité généralisée (une justice qui protégeait les puissants et une police incompétente et véreuse). La fraude électorale avait de plus entraîné un abstentionnisme croissant. L’horizon paraissait bouché.

Le 1er juillet 2018, 70 % des Mexicains sont allés voter, le meilleur taux de participation depuis des décennies. Ils ont élu Andrés Manuel López Obrador (AMLO), l’ancien maire de Mexico (2000-05), âgé de 65 ans, un politique aguerri issu du Tabasco, qui en était à sa troisième tentative d’arracher la présidence. Face à quatre autres candidats, il a obtenu une majorité absolue (53 %). Il a su gagner la confiance d’un peuple. Même les élites qui le redoutaient comme un dangereux « gauchiste » ou « populiste » n’ont pu lui opposer la fraude comme elles l’avaient fait en 2006. Sa popularité était trop grande, sa capacité de mobilisation trop évidente. Cette fois il a conquis la présidence à la tête d’un parti-mouvement qu’il a créé (Morena : Mouvement pour la Régénération Nationale) et d’une coalition (Ensemble nous ferons l’histoire) qui lui a assuré une majorité au Congrès. Morena doit son succès à la construction d’une base territoriale fondée sur des demandes locales, des mouvements revendicatifs et un tissu de loyautés traditionnelles ainsi qu’au grand capital de confiance dont AMLO disposait auprès de nombreux secteurs.

Homme réfléchi, d’une grande culture, auteur de six livres, modeste et pragmatique, AMLO a fait campagne au nom d’une « quatrième transformation » nécessaire. La première (1810-1821) avait abouti à l’indépendance. La seconde (1858-1861) avait réformé l’État désormais séparé de l’Église. La troisième (1910-1920) avait mis fin à la dictature et doté le pays d’une constitution avancée. La quatrième devrait mettre en place un véritable État de droit, une « vraie » démocratie et libérer le pouvoir politique de l’emprise du pouvoir économique. Et AMLO, en excellent connaisseur de l’histoire mexicaine, de citer ses modèles d’hommes publics : Juárez, Madero et Cárdenas. Le président a commandé l’élaboration d’une « Constitution morale » afin de  développer chez ses compatriotes une conscience éthique comme le proposait Alfonso Reyes dans sa Cartilla moral en 1944.

Il a proclamé l’« austérité républicaine » qu’il pratiquait déjà à l’époque où il était maire de Mexico, habitant un cottage de Tlalpan, un quartier de classe moyenne, avec sa conjointe Beatriz Gutiérrez Müller, historienne et spécialiste des communications, auteure de plusieurs ouvrages. AMLO a ainsi réduit de moitié son salaire mensuel, l’abaissant à 5 700 USD. Il a renoncé à la résidence présidentielle (Los Pinos) et en a fait un centre culturel au profit des citoyens, installant ses quartiers au Palais national sur le Zocalo. Tous les matins, à 7h, il y tient une conférence de presse afin d’informer les citoyens par l’entremise des journalistes. Il a mis en vente l’avion présidentiel et voyage sur des vols commerciaux, se soumettant aux mêmes contrôles que ses compatriotes. Désormais aucun fonctionnaire ne pourra gagner plus que lui. Dans les ministères l’écart entre le mieux payé et le moins payé ne devra pas dépasser un rapport de 12 pour 1, alors que présentement des cadres peuvent gagner 80 fois ce que gagnent les salariés les moins bien payés. Les juges ont accepté de s’imposer une baisse de traitement de 25 % ramenant leurs émoluments mensuels à 10 000 USD.

Il s’est engagé à réduire la pauvreté par la hausse du salaire et la création d’emplois. En vertu d’un pacte avec le patronat, il a décrété une hausse de 16 % du salaire minimum, la plus forte hausse en 23 ans. Le salaire minimum est ainsi passé de 88 à 102 pesos par jour (5,11 USD). Mais dans la zone frontalière nord, le salaire a été porté à 176 pesos (8,79 USD). Une étude du Coneval a établi que le pouvoir d’achat réel des ménages à faible revenu avait diminué de 20 % entre 1992 et 2016 et que 53,4 millions de Mexicains (43,6 % de la population totale) vivaient sous le seuil de pauvreté, dont 7,6 millions qui vivaient dans l’extrême pauvreté. La moitié des enfants mexicains – plus de 20 millions – vit dans la pauvreté. Le gouvernement veut développer l’économie sociale. Il prévoit doubler la valeur des prestations de retraite et accorder une pension universelle aux personnes souffrant d’un handicap. 

Il entend améliorer et étendre l’éducation en distribuant 10 millions de bourses (son slogan de campagne était : « Becarios sí, sicarios no »). Il parle de créer 100 universités publiques. Soucieux de valoriser le métier d’enseignant, il a mis fin aux évaluations arbitraires qu’avait instituées l’administration précédente. La création de deux millions de postes d’apprentis salariés en entreprise facilitera l’embauche des jeunes. Les entreprises ont déjà offert 300 000 postes. 

L’accès aux soins de santé sera amélioré pour tous. Actuellement bien des Mexicains, ceux qui travaillent dans le secteur informel, n’ont pas accès aux soins ni aux médicaments gratuits réservés aux salariés qui paient des cotisations rattachées à leur condition de syndiqués. 

Un combat sans merci sera mené contre la corruption et l’impunité. Une loi ferait de la corruption un délit grave, ce qui impliquerait que les membres du gouvernement, y compris le président, perdraient leur immunité et pourraient être jugés pour un tel délit au cours de leur mandat. Récemment AMLO s’est attaqué au vol de carburant qui afflige la rentabilité de Pemex. Ce vol a représenté des pertes de plus de 3,3 milliards USD en 2018, soit 60 % de ce que coûtera la hausse des pensions aux retraités! La « traite des oléoducs » s’est développée depuis 2000 sans que l’État ni Pemex n’interviennent. Des fortunes sont nées du détournement de carburant. En 2018, il y aurait eu 12 000 saignées. Les huachicoleros sont membres de cartels qui perforent les oléoducs, quitte à ce que de petites gens se servent ensuite, au risque de périr dans une explosion comme cela s’est produit dans l’État de Hidalgo. Les militaires ont été mobilisés pour la surveillance. Des oléoducs ont été fermés, obligeant Pemex à acheter des centaines de camions-citernes. Des pénuries de carburant en ont résulté, car le pays consomme 800 000 barils par jour.   

Le Mexique entend récupérer sa souveraineté. Il ne sera plus une «piñata » que les invités rompent pour s’approprier les friandises. Le Mexique s’est retiré du Groupe de Lima dont la seule fonction était était d’œuvrer à un changement de gouvernement au Venezuela pour le compte des États-Unis. AMLO a rappelé le principe de base de la diplomatie mexicaine : la non-ingérence dans les affaires des autres pays. Et de prôner la résolution pacifique des conflits par la médiation.  

Le commerce avec les États-Unis est un volet essentiel de l’économie mexicaine. Les échanges entre les deux pays totalisent annuellement 600 milliards USD et les investissements directs US dépassent les 100 milliards. Plus de 1,2 million d’emplois aux États-Unis reposent sur les exportations au Mexique. On doit comprendre que la construction d’un mur sur la frontière gênerait ces échanges. Il ne saurait être question que la facture soit refilée au Mexique d’aucune façon. Concernant l’émigration, le Mexique veut par la création d’emplois mieux rémunérés réduire à la source l’incitatif à l’émigration transfrontalière. Il a demandé au voisin du Nord de participer à un programme de développement pour les pays d’Amérique centrale d’où partent ces caravanes de migrants qui inquiètent tant Donald Trump et ses partisans.

AMLO devra s’attaquer à l’insécurité et à la violence, celles qui sont imputables aux cartels et celles qui proviennent des forces de sécurité, avec comme bilan plus de 100 000 morts et des dizaines de milliers de disparus depuis 2006. La disparition forcée a commencé en 1968 sous la présidence de Díaz Ordaz. D’abord occasionnelle elle est devenue une pratique courante vers 1974 et au-delà sous l’empire de la « guerre sale ». Elle a pris une grande ampleur sous Calderón à la faveur de la guerre contre les narcotrafiquants, puis a continué de plus belle sous Peña Nieto. Le nombre de disparus s’établissait en janvier 2019 à 40 180. Selon AMLO, les problèmes de sécurité publique sont liés à la décomposition des corps policiers et à la corruption qui les gangrène. Il vient d’obtenir du Congrès et des États l’aval pour la création d’une Garde nationale composée de soldats de la marine, de l’armée et de la police fédérale, sous le commandement du ministère de la Défense. La militarisation de la sécurité publique a néanmoins soulevé des objections et des inquiétudes tant il est vrai que les militaires en ont mené large sous les administrations antérieures. On peut déjà porter au crédit du gouvernement la libération de prisonniers politiques et l’annonce d’une révision d’autres détentions sans procès. Beaucoup des prisonniers libérés étaient des résistants à la réforme éducationnelle. La détermination à ne pas criminaliser la protestation sociale est aussi très encourageante. Le gouvernement a enfin créé une commission d’enquête sur la disparition (donc l’assassinat) en septembre 2014 des 43 étudiants d’Ayotzinapa et le rôle qu’a tenu le gouvernement Peña Nieto dans l’exécution et le camouflage.  

Si la « quatrième transformation » du Mexique peut soulever espoirs et enthousiasme, la tâche demeure titanesque. AMLO est pressé d’appliquer son programme, ce qui ouvre la porte à des improvisations et à des dérapages. Le président est élu pour un mandat de six ans non renouvelable. S’il n’est pas tout-puissant comme à l’époque de Porfirio Díaz, il dispose de beaucoup plus de pouvoir que le président des États-Unis, n’ayant pas à affronter une séparation des pouvoirs aussi rigide et un système de poids et de contrepoids. Il entend gouverner avec le peuple et le consulter au besoin quitte à bousculer les institutions et de gros intérêts. Déjà il a annulé le projet de construction d’un nouvel aéroport de Mexico après avoir consulté les citoyens affectés. Cette décision comme celle de relancer la production et la distribution d’électricité par l’entreprise d’État créent des remous et des résistances dans le secteur privé. Les uns en attendaient de juteux contrats de construction alors que les autres se sont enrichis de la vente de l’électricité à prix forts. La connivence entre les hautes sphères du pouvoir et les milieux d’affaires fut à l’origine d’enrichissements illicites. 

Il est évident qu’AMLO dérange : des médias puissants deviennent la voix de l’opposition à ses mesures, à ses projets. Le président se fait de nombreux ennemis, ce qui ne peut qu’inquiéter son entourage dans un pays où l’assassinat politique a pris une ampleur dramatique. La dernière campagne électorale fut la plus mortelle de l’histoire mexicaine. Nombre d’élus et de militants ont récemment payé de leur vie leur engagement pour le changement. 

Il n’empêche que la perception du public est toute autre. À près de 100 jours de son entrée en fonction, AMLO peut se targuer d’un taux d’approbation qui frise les 80 %, une situation totalement inédite dans le Mexique.  

Claude Morin

Claude Morin. Professeur (retraité) d’histoire de l’Amérique latine, Université de Montréal.

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Claude Morin, Mondialisation.ca, 2019

Publié le 07/03/2019

Brésil : « Les miliciens ne supportent pas les femmes qui ne se soumettent pas, ils vont les éliminer »

par Mariana Simões (Agência Pública) (site bastamag.net)

Les vastes – et souvent meurtrières – opérations de police pour lutter contre le trafic de drogue dans les favelas de Rio sont régulièrement médiatisées. Les rackets, assassinats et activités illégales perpétrés par les « milices » dans la banlieue de Rio le sont beaucoup moins. Pourtant, ces milices, héritières des escadrons de la mort constitués pendant la dictature militaire, « sont plus puissantes que le trafic », estime le sociologue José Cláudio, et entretiennent des liens étroits avec le monde politique. L’une de ces milices, dénommée le « Bureau du crime », est accusée d’être impliquée dans l’assassinat de la conseillère municipale de gauche, Marielle Franco, il y a un an. Interview.

Cet entretien a été initialement publié sur le site du média indépendant brésilien Agência Pública, le 28 janvier 2019.

L’une des milices de Rio, dénommée le « Bureau du crime », a été la cible mi-janvier d’une opération policière baptisée « Les intouchables ». L’une des personnes visées par l’opération est un ancien capitaine de la police militaire, Adriano Magalhães da Nóbrega, accusé d’être l’un des dirigeants du « Bureau du crime », et soupçonné d’être impliqué dans la mort de Marielle Franco. La populaire conseillère municipale du parti de gauche PSOL a été assassinée en pleine rue en mars 2018. Autre élément troublant : la mère et la femme du milicien mis en cause ont travaillé au sein du bureau de Flávio Bolsonaro, l’un des fils du président Jair Bolsonaro, élu à l’assemblée législative de l’État de Rio avant de devenir sénateur au Parlement fédéral en octobre 2018.

D’où viennent ces milices ? Qui les composent ? Comment ont-elles pris le contrôle de plusieurs quartiers de la mégapole brésilienne ? Quelles sont leurs liens avec le monde politique ? Le sociologue José Cláudio (Université fédérale rurale de Rio de Janeiro, UFRRJ) étudie ces milices depuis 26 ans et a écrit le livre Des Barons à l’extermination : l’histoire de la violence à la Baixada Fluminense. Il répond à ces questions, interviewé par le site d’information indépendant brésilien Agência Pública, partenaire de Basta !. Il résume : « À Rio, la milice, c’est l’État. »

Agência Pública : Comment sont nées les milices de Rio de Janeiro ?

José Cláudio [1] : Elles sont apparues à l’époque de la dictature militaire [1964-1985]. Des escadrons de la mort se constituent en parallèle à la la mutation de la police militaire, en 1967, comme une force auxiliaire de l’armée. Ces milices se définissent alors comme des « groupes d’extermination » composés d’officiers de la police militaire et d’autres agents de sécurité agissant comme tueurs à gage. Ces escadrons de la mort fonctionneront à pleine puissance dans les années 1970. Ensuite, dans les années 1980, avec la démocratisation, les mêmes commencent à se présenter à des élections. Ils se font élire maires, conseillers municipaux ou députés.

À la fin des années 1990, on a déjà le prototype de ce que sont aujourd’hui les milices de Rio de Janeiro. Elles sont alors associées aux occupations et distribution de terrains dans les zones urbaines de la Baixada Fluminense [la grande périphérie de Rio où se créent des favelas avec l’afflux de nouveaux habitants]. Des leaders miliciens émergent. Ce sont des policiers, des pompiers, des agents de sécurité. Ils agissent contre le trafic de drogues tout en établissant une structure de pouvoir basée sur la collecte de taxes, sur la vente de services et de biens urbains tels que l’eau, les décharges, les terrains.

Quelle est l’histoire du quartier de Rio das Pedras, réputé comme étant le berceau des milices de Rio ?

Rio das Pedras [un des grands quartiers de favelas de Rio] est une communauté en expansion où vit une population très pauvre originaire du Nord-est du Brésil. De nombreux terrains n’y sont pas constructibles car très instables. Il n’y a qu’une étroite bande de terres sur laquelle on peut construire, qui appartenait à l’État ou à des particuliers qui n’avaient pas les moyens d’y rester. La milice en a pris le contrôle, les a occupés et légalisés - parfois via la mairie elle-même, en payant les retards d’impôt fonciers. Après avoir pris le contrôle des terrains disponibles, la milice a expérimenté dans ce quartier son premier système de collecte de taxes auprès des commerçants.

Aujourd’hui, combien existe-t-il de milices à Rio ?

Il y en a beaucoup. Dans presque toutes les municipalités de la région périphérique de la Baixada Fluminense, des milices sont présentes. La ville de Seropédica, par exemple est aujourd’hui dominée par des miliciens. Il facturent des « taxes de sécurité » aux commerçants. Les moto-taxis doivent, par exemple, payer aux milices 80 reais (20 euros) par semaine pour travailler. Les marchands ambulants de popcorn paient de leur côté 50 reais (environ 12 euros) par semaine. Il y a aussi des gravières clandestines contrôlées par les milices.

Dans quelles autres affaires illégales les miliciens agissent-ils ?

Dans le quartier de Duque de Caxias, ils volent du pétrole des oléoducs de Petrobras et fabriquent des mini-distilleries dans des maisons de particuliers. Ils vendent du carburant frelaté. Ils construisent des décharges clandestines et y enterrent les ordures de ceux qui paient. C’est 1000 reais (environ 250 euros) par camion. Il peut s’agir de déchets contaminants, de déchets industriels, de déchets hospitaliers. Ils contrôlent aussi la distribution d’eau, de gaz, de cigarettes et de boissons. Et ils traitent avec certaines factions de trafiquants de drogue.

Lors de l’opération de police dirigée contre une milice de Rio, les médias évoquent un groupe, engagé pour tuer, le « Bureau du crime ». Est-ce courant ?

Je n’ai jamais entendu parler d’une milice qui ne pratiquait pas d’exécutions sommaires. Normalement, la milice a une équipe ou un groupe responsable des exécutions. Le commerçant qui ne veut pas payer, l’habitant qui ne se soumet pas. Pour n’importe quel conflit avec les intérêts de la milice, ce bras armé est appelé. Et il tue.

La spécificité des milices, c’est en fait la gamme de services qu’elles offrent au-delà de l’exécution sommaire et de la sécurité : de l’eau, des bouteilles de gaz, la captation illégale des signaux des chaînes TV payantes, le transport clandestin de personnes, des terrains, des immeubles. Les milices diversifient leurs rentes. Elles sophistiquent également leur management.

Jair Bolsonaro, président du Brésil, et son fils Flávio Bolsonaro, sénateur, ancien député de l’assemblée législative de l’État de Rio. Reproduction Facebook

Les milices contrôlent également des biens publics...

La base d’une milice est le contrôle militarisé de zones géographiques. L’espace urbain lui-même devient alors une source de gain. Si on contrôle militairement, avec des armes, par la violence, cet espace urbain, on fait de l’argent avec. De quelle manière ? On vend des immeubles. Par exemple, il y a eu un programme du gouvernement fédéral appelé « Minha Casa, Minha Vida » (« Ma maison, Ma Vie »). C’était un programme de l’État fédéral pour aider les familles défavorisées à financer la construction d’un logement. Des maisons ont bien été construites. Mais ensuite, des milices ont pris militairement le contrôle de certaines zones et ont déterminé qui occuperait ces logements. Elles ont même fait payer des taxes aux résidents.

Dans la municipalité de Duque de Caxias, un nombre important d’écoles publiques n’est pas approvisionné en eau par l’Agence régionale de fourniture d’énergie et d’eau de l’État de Rio. Alors, elles achètent des camions-citerne. Qui est le vendeur ? Qui a remporté l’appel d’offres pour la distribution d’eau à un prix absurde par moyen de ces camions-citerne ? Des gens liées aux milices. Rio de Janeiro et sa périphérie sont de grands laboratoires d’illégalités, qui s’accumulent pour renforcer une structure de pouvoir politique, économique et culturel, géographiquement établie et basée sur la violence et le contrôle armé.

Les milices comblent-elles le vide laissé par l’État ?

Il y a une continuité entre l’État et les milices. Le milicien se fait élire. Il a des rapports directs avec l’État. Il est l’agent de l’État. Ce n’est pas que l’État est absent. C’est en fait l’État qui détermine qui assurera le contrôle militarisé et la sécurité de cette région. Des miliciens deviennent députés, conseillers municipaux, secrétaire de l’Environnement. Ce n’est pas un pouvoir parallèle, c’est le pouvoir de l’État lui-même. Un État qui s’impose par des opérations illégales et devient plus puissant que ce qu’il l’est dans la sphère légale. Parce qu’il va alors déterminer votre vie de manière totalitaire. Vous ne pouvez pas vous y opposer.

Mais c’est la population qui élit ces miliciens...

Ne me dites pas que les habitants de ces communautés des favelas agissent de connivence avec ce système. La population de la région a certes élu Flávio Bolsonaro, qu’on découvre aujourd’hui avoir des possibles liens avec ces miliciens. Mais quelles sont les conditions de vie de cette population ? Elle est soumise à des conditions de misère, de pauvreté et de violence imposées. Cinq décennies de présence de groupes d’extermination dans ces municipalités et ces quartiers de la périphérie de Rio ont abouti à 70 % de votes pour Jair Bolsonaro dans la zone de la Baixada aux dernières présidentielles. Trois mandats du Parti des travailleurs (PT) au gouvernement fédéral, soit 14 ans au pouvoir, n’ont pas réussi à changer ce système. Le PT a certes distribué le Bolsa Família [programme gouvernemental d’aide aux populations les plus pauvres, établi à l’arrivée de Lula à la présidence, en 2003, ndlr], mais cela n’a pas suffi.

Existe-t-il des liens économiques entre les miliciens et les hommes politiques ?

Oui. Des politiciens sont élus avec l’argent des milices. L’argent de la milice financera le pouvoir d’un homme politique comme Flávio Bolsonaro. En retour, son pouvoir politique favorisera les affaires des miliciens. Le système se perpétue ainsi.

Vous avez mentionné le cas de Flávio Bolsonaro : qu’est-ce qui lie le bureau d’un élu à un milicien ? Comment en est-il arrivé à employer la mère et l’épouse du milicien Adriano Magalhaes da Nobrega, accusé d’avoir dirigé l’une des milices de Rio ?

Le lien, c’est d’abord le discours politique de la famille Bolsonaro, à commencer par son père, puis par ce que le père projette politiquement sur ses enfants. Ils sont tous les héritiers du discours d’élus comme le commissaire de police Sivuca [José Guilherme Godinho Sivuca Ferreira, élu député fédéral en 1990], qui a inventé l’expression « un bon bandit est un bandit mort ». Ce discours s’est perpétué. Bien sûr que les miliciens soutiendront ce discours et gagneront en force avec lui. C’était le programme défendu par Jair Bolsonaro dans sa campagne électorale. Il a dit : « Les policiers militaires sont les héros de la nation. » Nous avons ici des secteurs qui, depuis la dictature militaire, ont toujours fonctionné dans l’illégalité, avec des exécutions sommaires, et qui apprécient ce discours. C’est de la musique à leurs oreilles. Ce n’est pas pour rien que Flávio Bolsonaro a rendu hommage, à l’assemblée législative de Rio, à deux miliciens détenus.

Le milicien Adriano Magalhaes da Nobrega, par le moyen de son épouse et de sa mère employées au bureau de l’élu, crée un lien immédiat avec Flávio Bolsonaro, et lui donne du pouvoir en retour. Dans sa communauté, il sera connu comme celui qui peut résoudre les problèmes. De cette façon, on crée une structure de pouvoir familiale. C’est ce que les Bolsonaro défendent, la structure familiale. Si on enquête un peu plus, on voit que ce pouvoir est aussi religieux. Car des églises évangéliques sont aussi liés à ce système.

Adriano Magalhães da Nóbrega est accusé de diriger la milice de Rio das Pedras et d’appartenir au groupe d’extermination Bureau du crime.

La population soutient-elle les milices ?

Lorsqu’elles apparaissent dans un quartier, les milices se présentent comme une force qui s’oppose au trafic. Alors, la population les soutient. Mais avec le temps, la population constate que quiconque s’oppose aux milices est tué, que les milices contrôlent progressivement le commerce. La population commence alors à en avoir peur et ne les soutient plus autant. C’est toujours ce processus qui se répète.

Les miliciens ont-ils aussi le pouvoir de manipuler les votes en période électorale ?

Les milices contrôlent avec précision les votes, le titre de l’électeur, le lieu de vote de chaque électeur, le nombre de votes qu’il y aura à tel endroit. Ils sont en mesure d’identifier qui n’a pas voté pour leurs candidats.

N’y a-t-il pas d’autres actions judiciaires pour démanteler ces structures miliciciennes, à l’image de la récente opération dans le quartier de Rio das Pedras ?

L’opération « Intouchables » de Rio das Pedras est peut être historique. Mais je reste très critique sur ce type d’opération. Vu que les milices forment un très grand réseau, pour chaque personne arrêtée, 100 personnes peuvent prendre sa place. Si on maintient le fonctionnement de la structure économique et politique qui porte les milices, les milices se perpétueront. En général, les opérations de police ne font que toucher au trafic. Or, les milices sont plus puissantes que le trafic.

Des miliciens arrêtés dans le cadre de l’opération « Les Intouchables » faisaient partie du « Bureau du crime », présumé impliqué dans la mort de la conseillère municipale Marielle Franco, assassinée le 14 mars 2018. Fin 2018, Richard Nunes, secrétaire à la Sécurité publique de Rio, a déclaré que le meurtre était lié à l’accaparement de terrains. Pensez-vous que Marielle Franco a été tuée parce qu’elle perturbait les affaires des miliciens ?

Marielle Franco avait le pouvoir de perturber les affaires des miliciens, de demander une investigation, d’exiger une enquête pour contraindre l’État régional et les médias à regarder ce qui se passe. Marielle Franco était soutenue par une base politique, qui n’était ni compromise, ni vendue. Elle était donc une figure menaçante pour les milices. L’autre élément, c’est qu’elle était une femme, une femme qui ne s’est jamais soumise. Les miliciens ne supportent pas les femmes avec ce profil, c’est ça la vérité. Marielle Franco a été assassinée, la juge Patricia Acioli a également été assassinée [en 2011 dans la périphérie de Rio, ndlr], Tânia Maria Sales Moreira, qui était procureur à Duque de Caxias, a été menacée de mort avant de décéder d’un cancer. Ces trois femmes avaient beaucoup de courage, beaucoup de détermination, elles ne se soumettaient pas. Ce genre de femmes, les miliciens ne peuvent pas le supporter. Ils vont les éliminer. La misogynie est totale.

Propos recueillis par Mariana Simões
Traduction : Bárbara D’Osualdo

Photo : peinture en hommage à Marielle Franco, assassinée à Rio en mars 2018. L’enquête cible l’une des miliciens liés à l’un des fils du président Bolsonaro / CC Midia Ninja

Cet entretien a été initialement publié sur le site du média indépendant brésilien Agência Pública, le 28 janvier 2019.

Un événement en hommage à Marielle Franco et contre les violences d’État est organisé à Paris le 16 mars (au CICP, 21 ter rue Voltaire, dans le 11è), en présence de plusieurs collectifs brésiliens, organisations de défense des droits humains et du député démissionnaire, car menacé de mort, Jean Wyllys (du parti de gauche Psol). Voir le programme sur le site d’Autres Brésils.

Notes

[1] José Cláudio, sociologue à l’Université fédérale rurale de Rio de Janeiro (UFRRJ), étudie les milices de Rio depuis 26 ans. Il est l’auteur du livre Dos Barões ao Extermínio : uma história da violência na Baixada Fluminense.

Publié le 06/03/2019

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