PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 25/11/2018

En Irak, une émancipation qui progresse

L’autre combat des femmes kurdes d’Irak

Loin de l’image très médiatisée — et positive — des combattantes, la condition féminine au Kurdistan irakien demeure contrastée. Si de notables progrès ont été réalisés en matière d’émancipation, y compris sur le plan législatif, l’oppression misogyne et des maux tels que les crimes d’honneur perdurent.

par Nada Maucourant  (site : lemonde-diplomatique.fr)

Elle est devenue l’un des emblèmes de la lutte acharnée des Kurdes contre l’Organisation de l’Etat islamique (OEI). Helly Luv, de son vrai nom Helan Abdulla, multiplie les chansons pop pour exalter le sentiment patriotique. Avec un succès international. Réalisé en 2015, le clip de Revolution appelle à défendre le Kurdistan contre des envahisseurs dont le spectateur comprend qu’il s’agit des troupes de l’OEI. En tenue de combat et talons dorés, cheveux rouge sang et keffieh vermillon, la chanteuse, qui porte des bracelets en balles de mitrailleuse, arrête à elle seule la progression d’une colonne de chars. Dans une autre vidéo, celle de la chanson Risk It All, elle apparaît entourée de guerrières aux yeux maquillés, leurs mains aux ongles vernis brandissant des kalachnikovs. Ces images illustrent bien le charisme prêté aux guerrières du Kurdistan. Nul doute que leur diffusion planétaire contribue à renforcer l’intérêt récurrent et enthousiaste pour les combattantes kurdes.

Quelle que soit leur localisation géographique, les responsables kurdes n’ont pas attendu la lutte contre l’OEI pour nommer des femmes aux postes-clés, militaires ou même politiques. En 1909, déjà, Adila Khanim succéda à son mari comme gouverneure de Halabja et chef de la tribu Jaf, l’une des plus importantes du Kurdistan. Elle demeure connue pour avoir réussi à rétablir l’ordre et la loi dans sa région. Aujourd’hui, deux colonelles, Mmes Nahida Ahmed Rachid et Aïla Hama Amin Ahmed, font de cette figure historique l’une des inspiratrices du bataillon 106, une force exclusivement féminine constituée en 1996 à Souleimaniyé, ville irakienne sous le contrôle du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) (1).Pour expliquer leur engagement dans cette unité dès sa création, Mmes Ahmed Rachid et Hama Amin Ahmed invoquent sans hésiter « l’impératif de prendre les armes pour défendre la nation menacée » et l’impossibilité de rester à la maison pendant que leurs compatriotes se faisaient tuer. Les deux officières ne cachent pas les difficultés rencontrées, en particulier pour vaincre les réticences de la société kurde d’Irak. « Nous avons dû surmonter nombre d’épreuves. C’était une lutte. Cette liberté [de devenir militaire] n’est pas une faveur que les hommes ont daigné nous concéder ; nous nous sommes battues pour l’obtenir », déclare Mme Hama Amin Ahmed, qui affirme être restée célibataire pour pouvoir consacrer sa vie au combat. « Une soldate n’imite pas un prétendu modèle masculin ; il est dans son droit de prendre les armes », martèle de son côté Mme Ahmed Rachid.

L’admiration pour ces combattantes ne doit pas conduire à négliger la stratégie de communication soigneusement élaborée par les autorités kurdes irakiennes à destination des médias occidentaux. Cette présence féminine permet de susciter la sympathie et d’attirer les aides étrangères dans la lutte contre l’OEI. Les combattantes rechignent d’ailleurs à aborder le thème de l’oppression des femmes dans la société kurde irakienne. Nos interlocutrices réfutent l’hypothèse de l’armée comme moyen d’émancipation dans une société patriarcale : selon elles, leurs concitoyennes seraient absolument libérées et n’éprouveraient aucun besoin de s’engager militairement pour devenir les égales des hommes.

Or, en réalité, ces amazones fières de leur pays ne sont guère représentatives. Le phénomène demeure même marginal : le bataillon féminin ne compte que cinq cents à six cents membres. S’y ajoutent quelques dizaines de soldates opérant dans les autres unités, pour une armée de cent quatre-vingt-dix mille personnes.

La publicité faite autour des combattantes masque une réalité beaucoup plus contrastée de la condition féminine au Kurdistan irakien. Directrice de l’organisation non gouvernementale (ONG) Asuda, qui, basée à Souleimaniyé, œuvre depuis 2000 pour la défense des droits des femmes, Mme Khanim Latif évoque les nombreux maux qui rongent la société. Tout d’abord, les « crimes d’honneur », qui restent bien trop fréquents. M. Aso Kamal, militant des droits humains, estime qu’entre 1991 et 2007 plus de douze mille femmes ont été tuées sur le territoire du GRK au nom de l’honneur familial, que les sociétés patriarcales lient intimement au corps féminin, à sa décence et à sa pureté (2). La persistance de l’auto-immolation par le feu, souvent signe d’une détresse extrême face à la pression familiale, inquiète par ailleurs les ONG. Entre les vrais incidents domestiques et les tentatives de suicide dissimulées, des chiffres fiables restent difficiles à obtenir. Les données d’Asuda font cependant état de dix-neuf cas à Souleimaniyé en 2014.

Autre fléau auquel sont confrontées les jeunes filles kurdes : le mariage précoce. Il s’agit d’une pratique très répandue, et en augmentation, surtout dans les villages les plus pauvres et au sein des populations déplacées, pour lesquelles le mariage d’une enfant représente une aubaine économique. Le manque d’accès à l’éducation est un facteur déterminant : « Dans certains villages, il n’y a pas de collège. Les fillettes n’ont donc rien d’autre à faire que de rester à la maison et d’attendre le mariage », explique Mme Latif. Elle évoque aussi l’excision : selon un rapport de l’ONG Wadi, celle-ci concernerait 57 % des filles âgées de 14 à 18 ans.

Toutefois, le GRK a entrepris des efforts législatifs notables, qui le distinguent du reste de l’Irak. En 2011, le Parlement kurde adoptait la « loi n° 8 » relative à la violence domestique, qui reconnaît comme un crime la violence physique et psychologique au sein de la famille, le mariage forcé ou précoce, l’excision, le viol conjugal et la discrimination dans l’éducation. Le texte prévoit la création d’une cour spéciale pour les cas de violence domestique, ainsi que l’amélioration de la prise en charge et du suivi des victimes (3). Mme Latif pointe néanmoins sa portée symbolique : « Faire voter une loi sans mettre en œuvre des moyens concrets pour l’appliquer est absurde. C’est le système tout entier qu’il faut changer. » Certains dispositifs tardent à être mis en place, et les ONG se plaignent du manque de financements. Modifier durablement les mentalités nécessite un combat de longue haleine, avec de multiples campagnes de sensibilisation à destination des représentants religieux et tribaux, des médecins, de la police, des familles.

Par ailleurs, les autorités elles-mêmes ne garantissent pas toujours la transparence et l’indépendance de la justice. Plusieurs rapports et témoignages montrent que de nombreux auteurs de violences reçoivent des sanctions très légères, voire nulles, si l’acte a été « légitimé » par le comportement de la victime. Il arrive aussi que des juges proposent à un violeur d’épouser sa victime pour qu’elle retrouve son honneur (4). Enfin, les tribus demeurent très influentes. Elles interfèrent fréquemment dans le déroulement du procès pour protéger leurs membres, par exemple en offrant une compensation financière aux victimes et à leur famille en échange de leur silence.

Les villes enregistrent toutefois des progrès. En 2008, il y a eu deux fois et demie moins de femmes brûlées au nom de l’honneur à Souleimaniyé que dans la périphérie (5). En outre, la violence connaît une certaine diminution ; l’excision serait de moins en moins pratiquée (6).

Une organisation comme Zhiyan multiplie les initiatives pour faire évoluer les esprits. En s’appuyant sur un réseau d’une trentaine d’ONG de femmes et de militants, elle maintient une pression constante sur le gouvernement. La coordination s’est notamment mobilisée dans l’affaire Duniya, du nom d’une jeune fille de 14 ans mariée deux fois, torturée puis tuée par son mari polygame (7). Le meurtrier, protégé par sa tribu, a revendiqué son acte dans une vidéo publiée sur YouTube où il invoque son honneur bafoué : l’adolescente aurait été amoureuse d’un garçon de son âge. Zhiyan et d’autres associations féministes ont organisé des manifestations et un sit-in devant le Parlement. Elles ont exigé la stricte application de la loi, sans intervention tribale, et le jugement de toutes les parties impliquées dans le mariage de l’enfant, sa famille et le dignitaire religieux compris. Ce cas — pour lequel la procédure judiciaire est toujours en cours — illustre l’échec du dispositif légal mis en place sur le territoire du GRK. Mais il révèle aussi une société vigoureuse et déterminée à lutter pour ses droits.

Cette persévérance paye parfois. En 2000, Asuda inaugurait le premier foyer de protection pour femmes menacées de crime d’honneur ; il en existe aujourd’hui dans les trois gouvernorats du Kurdistan irakien. En 2007, le GRK mettait en place une direction au sein du ministère de l’intérieur afin de récolter des données et statistiques et d’assurer la visibilité des cas de violence. Le Haut Conseil des femmes était créé deux ans plus tard. Composé de militants des droits des femmes et présidé par le premier ministre, il travaille en lien étroit avec les ONG et les institutions gouvernementales. Des quotas réservent désormais 30 % des sièges à des élues au Parlement kurde. « La situation au Kurdistan irakien est bien meilleure que dans le reste du pays ; mais ce n’est pas ce que nous visons. Cela ne nous suffit pas », conclut Mme Latif.

Rezhin (8), 22 ans, diplômée de l’université de Souleimaniyé, incarne ce désir d’indépendance et d’autonomie : « Je n’ai pas envie d’avoir une maison, des enfants et un mari pour qui je cuisine. C’est comme s’il y avait deux vies : l’une avant et l’autre après le mariage et tous les devoirs qui vont avec. Est-ce que c’est cela, l’amour, se plier à tous les désirs de quelqu’un qui ne fait rien pour vous en échange ? » Rezhin s’emporte contre la société patriarcale, et surtout contre ces femmes qui l’acceptent et participent ainsi à son maintien. Bien qu’elle n’ait jamais eu de problèmes avec sa famille, elle sait que tous ne partagent pas son point de vue et préfère donc rester discrète. « Certains amis proches m’ont fait part de leur désapprobation, mais je veux les mettre au défi. J’ai envie de voyager, d’être bien éduquée, d’être encore plus forte et libre. Mais je veux revenir au Kurdistan, pour leur prouver que je peux vivre dans mon pays avec ma mentalité. » A propos de Helly Luv, Rezhin se montre d’ailleurs sceptique : « Elle a été élevée en Occident ; les choses ont été plus faciles pour elle. Elle n’a pas eu à se battre. » Par principe, elle refuse de s’installer dans l’espace réservé aux femmes et aux familles dans les restaurants. Et elle s’offusque de ce que, dans la langue kurde, une formule de remerciement bénisse uniquement les membres mâles d’une famille. A bien des égards, le Kurdistan irakien recèle d’autres combattantes insoupçonnées.

Nada Maucourant

Journaliste.

(1) Lire Vicken Cheterian, « Chance historique pour les Kurdes », et Allan Kaval, « Les Kurdes, combien de divisions ? », Le Monde diplomatique, respectivement mai 2013 et novembre 2014.

(2) « Iraq : Kurdish government promises more action on honour killings », Réseaux d’information régionaux intégrés (IRIN), Erbil, 27 novembre 2010.

(3) « Act n° 8 of 2011 — The act of combating domestic violence » (PDF).

(4) « Working together to address violence against women and girls in Iraqi Kurdistan », International Rescue Committee, New York, août 2012.

(5) Nazand Begikhani, Aisha Gill, Gill Hague et Kawther Ibraheem, « Honour-based violence (HBV) and honour-based killings in Iraqi Kurdistan and in the Kurdish diaspora in the UK » (PDF), université de Roehampton (Royaume-Uni), novembre 2010.

(6) « Significant decrease of female genital mutilation (FGM) in Iraqi-Kurdistan, new survey data shows », Wadi, Francfort, 20 octobre 2013.

(7) « Kurdish teenager’s “honor killing” fades to memory as Iraq violence swells », Huffington Post, 17 juillet 2014.

(8) Prénom d’emprunt.

Publié le 15/11/2018

“La caravane des migrants fuit la misère et les horreurs provoquées par les Etats-Unis" (RT)

Noam CHOMSKY(site legrandsoir.info)

Dans un entretien accordé au média Democracy Now, le linguiste, philosophe et militant souligne que les migrants fuient la violence et la pauvreté qui minent trois pays « dominés des Etats-Unis depuis de longues années ».

Les membres de la caravane de migrants centre-américains qui se dirige vers les Etats-Unis « fuient la misère et les horreurs » dont Washington est responsable, signale le philosophe, linguiste et reconnu activiste étatsunien Noam Chomsky.

Dans un entretien accordé au média Democracy Now, l’intellectuel souligne que cette caravane « de personnes pauvres et misérables » fuit « l’oppression, la violence, la terreur et la pauvreté extrême » au Honduras, au Guatemala et au Salvador, trois pays dominés par les Etats-Unis depuis de longues années, et tout particulièrement depuis les années 80 », quand les terribles guerres de Ronald Reagan « ont dévasté tout d’abord le Salvador et le Guatemala, puis le Honduras ».

“Une incroyable farce”

Au sujet du Honduras, « d’où proviennent la plus grande partie des migrants aujourd’hui », Chomsky rappelle que, bien qu’il ait toujours été opprimé, en 2009 ce pays était dirigé par « un président modérément réformiste », Manuel Zelaya, qui s’est fait éjecter par un coup d’Etat militaire « condamné par tout le continent avec une exception notable : celle des Etats-Unis ».

Le gouvernement de Barack Obama a refusé de parler de coup d’Etat car « s’il l’avait fait les lois [étasuniennes] l’aurait obligé à retirer les aides économiques » octroyées au nouveau régime en place, lequel a imposé une « terreur brutale », affirme Chomsky, avant de rappeler que le Honduras est par la suite devenu « la capitale mondiale des assassinats ».

Chomsky qualifie de “farce incroyable” le fait que l’administration Trump envoie à la frontière des milliers de militaires pour stopper ces « pauvres, misérables familles, mères, enfants, qui fuient la terreur et la répression dont nous sommes nous-mêmes responsables ». De plus, il souligne que « les soldats envoyés à la frontière dépassent le nombre d’enfants qui fuient », pendant qu’une « importante campagne médiatique » est mise en place pour effrayer les citoyens des EU en leur faisant croire « que nous allons nous faire envahir ».

« La troïka de la tyrannie »

L’activiste mentionne finalement les déclarations du conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis, John Bolton, qui a qualifié jeudi dernier le Venezuela, Cuba et le Nicaragua de « troïka de la tyrannie ». D’après Chomsky, cette affirmation rappelle le discours de "l’axe du mal" de Georges Bush en 2002, qui « a précédé l’invasion de l’Irak, le pire crime de ce début de siècle qui eut des conséquences désastreuses ». Pour le philosophe, la « troïka », tout comme « l’axe du mal », est conformée « tout simplement par ceux qui refusent de se soumettre aux ordres des Etats-Unis ».

Traduction : Luis Alberto Reygada pour Le Grand Soir

 

Publié le 09/11/2018

Face à Trump, le come-back de la gauche aux États-Unis, incarnée par des « gens ordinaires »

par Cole Stangler (site bastamag.net)

Donald Trump sort affaibli des élections intermédiaires aux États-Unis, qui se sont déroulées mardi 6 novembre. Les Démocrates ont conquis une majorité à la Chambre des députés. L’aile gauche du parti a même marqué des points lors de ce scrutin, en présentant de nombreux candidats, souvent plus jeunes et souvent des femmes, qui ont réalisé de bons scores : des « gens ordinaires » dont les propositions sociales ou écologiques sont loin de la ligne néolibérale incarnée par Hillary Clinton. Certains caressent l’espoir que ce retour en grâce de la gauche ouvre la voie à de véritables changements.

Sam Bell, futur sénateur de l’Assemblée générale de Rhode Island, l’équivalent du Parlement au niveau de chaque État, n’a que 29 ans. Dans d’autres circonstances, ce « data scientist » de Providence, la capitale de ce minuscule État de la Nouvelle Angleterre, n’aurait probablement pas entamé une carrière politique. Mais sur de nombreux sujets — l’économie, la santé, la réglementation des armes à feu — les élus du parti démocrate local n’ont cessé de décevoir. Ce jeune militant qui se décrit comme « progressiste » et « socialiste démocratique » a décidé il y a dix mois, un peu en désespoir de cause, de se lancer dans la primaire démocrate. Objectif : représenter les opposants à Trump aux élections de mi-mandat – les Midterms – qui se sont déroulées ce 6 novembre. Et cela lui a plutôt réussi.

« J’étais tellement inquiet que je me sentais presque obligé de me présenter aux élections, raconte-t-il. Au final, j’ai fait une campagne très simple, je me suis engagé en faveur de l’abrogation de la baisse des impôts pour les riches [approuvée par l’Assemblée de l’État en 2006] et j’ai parlé de l’importance d’investir au lieu de faire des coupes budgétaires. » Le renforcement du droit à l’avortement — un sujet plus d’actualité que jamais avec l’arrivée du juge ultra-conservateur Brett Kavanaugh à la Cour suprême, qui pourrait mettre en péril ce droit au niveau fédéral — constitue un autre thème fort de sa campagne ; ainsi qu’un meilleur financement du Medicaid, le système d’assurance maladie destiné aux populations vivant sous le seuil de pauvreté ou risquant d’y basculer.

Reconstruire la démocratie américaine sur un modèle progressiste

La victoire était loin d’être assurée. L’adversaire de Bell, l’avocat Paul Jabour, est connu, et il s’appuie sur une vingtaine d’années d’expérience à l’Assemblée. Mais au mois de septembre, les électeurs démocrates ont choisi le changement : c’est Bell qui arrive en tête, avec 44 % des suffrages face aux 39 % de Jabour. Le Parti républicain, impopulaire et peu implanté à Rhode Island, ne présente pas de candidat aux élections générales. Ce mardi 6 novembre, Sam Bell est officiellement élu.

Son élection ne constitue pas une anomalie. Motivés à la fois par leur hostilité au président Trump et par une vision nettement plus à gauche que celle défendue par les dirigeants du principal parti d’opposition, de nombreux jeunes candidats se sont présentés pour la première fois lors de ces élections. Beaucoup d’entre eux ont gagné, du niveau municipal jusqu’au niveau fédéral. S’ils viennent d’horizons différents — une donnée significative dans ce pays peuplé par plus de 300 millions d’habitants —, ils partagent certaines revendications et certaines convictions communes. Pour eux, il ne suffit pas de battre Donald Trump, mais de reconstruire la démocratie américaine sur un modèle progressiste : faire en sorte que le pays devienne plus social, plus écologique et plus solidaire, bref, qu’il réalise ses promesses non-tenues jusqu’ici.

Augmentation du salaire minimum et défense du droit à l’IVG

Globalement, le Parti démocrate a réalisé un bon score ce 6 novembre. S’il a perdu du terrain au Sénat — dont le tiers des sièges renouvelés en 2018 se situent dans des États qui ont tendance à voter à droite —, il a gagné, en revanche, une majorité à la Chambre des représentants (219 sièges contre 193 pour les Républicains), entièrement renouvelée tous les deux ans. Le parti a conquis, par ailleurs, sept nouveaux postes de gouverneur, notamment le Wisconsin et le Kansas, et plus de 330 sièges au sein des parlements locaux [1]. Parmi les vainqueurs : de nombreux candidats venus de l’aile gauche du parti.

Certains, comme Sam Bell, se définissent comme « socialistes ». C’est notamment le cas de deux futurs députés à la Chambre de représentants, Alexandria Ocasio-Cortez (29 ans), de New York, et de Rashida Tlaib (42 ans), du Michigan. La première appelle à une production d’énergie 100 % renouvelable avant 2035 ainsi qu’à l’abolition de l’United States Immigration and Customs Enforcement, une agence de police douanière vivement critiquée pour son rôle dans la séparation des familles sans-papiers. La seconde appelle à la gratuité de l’enseignement supérieur public et à un salaire minimum de 15 dollars de l’heure — le salaire minimum fédéral est aujourd’hui de 7,25 dollars de l’heure, même si certains États l’ont augmenté.

D’autres préfèrent l’étiquette « progressiste », mais défendent un programme plus ou moins identique, tel qu’Ilhan Omar (36 ans), immigrée somalienne élue au Congrès de Minneapolis, la ville la plus peuplée du Minnesota. D’autres encore ont perdu, tout en réalisant de bons scores dans des zones qui ont largement voté en faveur de Trump il y a deux ans : Richard Ojeda (48 ans), ancien officier de l’armée a récolté 44 % des voix dans une circonscription rurale de la Virginie-Occidentale où, il y a deux ans, Hilary Clinton dépassait difficilement les 26 % en moyenne. Dans l’Iowa, J.D. Scholten (38 ans), juriste et ex-joueur de baseball a gagné 47 % des voix face à Steve King, un député Républicain et nationaliste blanc qui noue des liens avec l’extrême droite européenne.

« Il ne suffit pas de faire des modestes réformes »

Pour certains, la tendance est confirmée : le Parti démocrate est bien et bel en train de basculer à gauche. C’est ce qu’affirme David Duhalde, directeur politique de Our Revolution (« Notre révolution »), l’organisation nationale créée par Bernie Sanders suite à sa campagne pour l’investiture démocrate en 2016. Comptant environ 200 000 adhérents, l’organisation a donné son soutien à quelque 300 candidats lors du cycle électoral, dont Sam Bell et Alexandria Ocasio-Cortez. « Le parti et sa base deviennent de plus en plus explicitement progressistes, explique David Duhalde. Et ils deviennent de plus en plus implicitement sociaux-démocrates, dans leurs orientations, leurs engagements et leurs préférences de vote. »

Plusieurs facteurs seraient à l’origine de ce basculement. Tout d’abord, explique David Duhalde, il y a l’occupant actuel de la Maison Blanche et la forte hostilité qu’il provoque. Son accession au pouvoir et sa popularité non-négligeable soulignent, pour beaucoup de jeunes États-uniens, la gravité d’une crise politique et sociale dont les leaders démocrates ne semblent pas toujours conscients. Comme le constate Sam Bell : « Je pense que notre pays est face à une crise. Il ne suffit pas de faire de modestes réformes. Le parti doit changer maintenant pour qu’on puisse sauver notre pays. »

Un effet Bernie Sanders ?

Il existe une autre source d’inspiration, nettement plus positive. La campagne présidentielle de Bernie Sanders en 2016 aurait joué un rôle déterminant dans la vague de jeunes et nouvelles candidatures, selon David Duhalde. Dans les ultimes jours de cette campagne qui a connu un succès inattendu, le sénateur du Vermont a appelé les « gens ordinaires » à se présenter aux élections. Une plate-forme progressiste s’est depuis mise en place, largement inspirée du programme présidentiel de Sanders : l’augmentation du salaire minimum fédéral à 15 dollars de l’heure ; la gratuité des universités publiques ; l’extension du système d’assurance maladie publique et universelle, « Medicare », actuellement réservé aux personnes âgées, au reste de la population. La revendication est mieux connue sous le mot d’ordre Medicare for all, « Medicare pour tous ».

« C’est une revendication que les électeurs soutiennent massivement et que de plus en plus de candidats ajoutent dans leurs plateformes », explique David Duhalde. D’après un sondage Reuters-Ipsos publié au mois d’août, 70 % de la population des États-Unis soutiennent la proposition de « Medicare pour tous », y compris une majorité d’électeurs républicains. Les aspirants au Congrès semblent en être conscients : selon le journal USA Today, plus de 50 % des candidats démocrates à la Chambre des représentants en 2018 se sont prononcés en faveur de la demande.

Une progression de l’aile gauche du Parti démocrate à nuancer

Ce n’était pas toujours le cas. Bernie Sanders a longtemps été l’un des seuls à défendre cette idée au Congrès. Lorsqu’il a soumis une proposition de loi à cet effet au Sénat en 2013, aucun sénateur démocrate ne l’avait soutenue. En revanche, une proposition quasi-identique de Sanders au Sénat l’automne dernier a recueilli 16 « co-sponsors » démocrates. La preuve d’un rapport de forces en évolution.

Chris Townsend, un des dirigeants de la principale fédération syndicale des travailleurs du transport aux États-Unis (Amalgamated Transit Union, ATU), pense qu’il faut relativiser la progression de l’aile gauche du Parti démocrate. « L’establishment démocrate se distingue des Républicains sur des sujets sociétaux, dit-il. Mais pour tout ce qui concerne l’économie, l’importance de défier la dictature des marchés, et les questions clés de la guerre et de l’impérialisme, ils sont un allié au Parti républicain. »

« Faire élire des gens qui répondent aux associations citoyennes de base et aux syndicats »

Par ailleurs, le syndicaliste reste sceptique face à la perspective de transformer le Parti démocrate en une force de gauche, ni même en un parti social-démocrate à l’européenne : « Il y a eu des efforts faits par des progressistes, des socialistes et de gens de gauche pour transformer le parti depuis une centaine d’années », rappelle-t-il. Et, clairement, le bilan n’est pas positif. Pour David Duhalde, de Our Revolution, l’objectif est, d’une certaine manière, plus modeste. « Il faut savoir que les Démocrates et les Républicains ne sont pas des partis politiques comme ceux qui existent en Europe, explique-t-il. Ce ne sont des partis que de nom. Ce sont plutôt des larges coalitions, une coalition de centre-gauche et une coalition de droite. »

De plus, la structure du Parti démocrate fait qu’il est intrinsèquement difficile de le contrôler. S’il y a un comité national qui fait le choix de financer certains candidats — et cette instance reste davantage fidèle à la ligne d’Hilary Clinton qu’à celle de Bernie Sanders —, celui-ci reste distinct des partis existants aux niveaux des États, des comtés et des municipalités. Le but de Our Revolution ? Non pas transformer le Parti démocrate en tant que tel, mais construire une majorité politique animée par des forces progressistes. Comme l’explique Duhalde : « Faire élire des gens qui peuvent devenir la majorité du parti et qui répondent aux syndicats, aux mouvements sociaux et aux associations citoyennes de base ». Ces élections semblent marquer un premier succès de cette stratégie.

Le retour en grâce du « socialisme »

Autre indice du tournant à gauche qu’a pris la politique états-unienne ces dernières années : l’attraction qu’exerce un mot qui a longtemps été imprononçable pour beaucoup, au pays du maccarthysme [2] : le mot « socialisme ». L’organisation Democratic Socialists of America (« Socialistes démocratiques des États-Unis »), plus connue sous l’appellation DSA, compte actuellement plus de 50 000 adhérents. En novembre 2016, elle ne recensait que 5000 membres. Encore une fois, la popularité de Sanders en est en partie responsable de ce regain d’attractivité. Mais elle n’est pas seule.

Les victoires d’autres candidats qui s’identifient comme « socialistes » ont contribué à populariser l’image du DSA, notamment Alexandria Ocasio-Cortez et Rashida Tlaib, toutes deux adhérentes. D’autres candidats se décrivant comme « socialistes » sont sortis victorieux du cycle électoral 2018 : c’est le cas de Bell dans le Rhode Island, ainsi que de quatre députés à l’assemblée générale de Pennsylvanie, et d’une autre à l’assemblée générale de Californie.

« Nous vivons une époque marquée par des inégalités ahurissantes »

Alex Press est journaliste et rédactrice à Jacobin, un magazine new-yorkais très proche du DSA et qui offre une « perspective socialiste sur la politique, l’économie et la culture ». Pour elle, l’intérêt croissant du socialisme aux États-Unis trouve ses origines dans la dégradation des conditions de vie de la grande majorité de la population. « Nous vivons une époque marquée par des inégalités ahurissantes, on est submergés de dette, [et] on voit nos amis et des membres de nos familles enfermés par un système pénal qui est injuste et brutal, explique-t-elle. Peu importe qui est au pouvoir, il y a très peu de changement. »

En réalité, l’idée du socialisme aux États-Unis reste assez vague, plus proche d’un programme social-démocrate que d’un appel à la révolution : les socialistes états-uniens parlent davantage du salaire minimum que d’autogestion ouvrière. Alex Press reste optimiste tout en reconnaissant les limites de ce retour en grâce : « Cela représente un énorme changement pour la gauche et cela donne de l’espoir. Mais c’est un pays énorme et il y a encore des millions de jeunes qui restent totalement détachés de toute action politique. » Pour le syndicaliste Chris Townsend, cette nouvelle énergie au sein de la gauche reste prometteuse. « En tout cas, dit-il, vue la situation, les choses ne peuvent qu’aller en s’améliorant ».

Cole Stangler

Publié le 02/11/2018

L’Amazonie, convoitée par l’agrobusiness et l’industrie minière, en danger imminent avec l’élection de Bolsonaro

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Le nouveau président brésilien élu ce 28 octobre a multiplié les annonces visant directement l’Amazonie, les défenseurs de l’environnement et les communautés autochtones. Jair Bolsonaro veut la fin des démarcations de terres indigènes et ouvrir de larges zones de forêts à l’exploitation minière et à l’agrobusiness, des secteurs économiques qui ont appuyé sa candidature. Si l’élection de Bolsonaro, et la violence qu’il attise par ses discours, constituent une menace directe pour la vie des communautés locales, l’avenir de l’Amazonie nous concerne tous : l’accélération de sa destruction aura de lourdes conséquences sur l’équilibre climatique de la planète.

« Bolsonaro est une menace pour la planète », prévenait entre les deux tours de l’élection brésilienne la journaliste brésilienne Eliane Brum dans les colonnes d’El Pais Brasil. Parce que le nouveau président du Brésil, Jair Bolsonaro, ancien militaire, élu dimanche 28 octobre avec 55 % des suffrages exprimés, menace la démocratie dans le cinquième plus grand pays du monde. Mais aussi parce qu’il représente un danger direct pour le climat, et donc, pour le monde entier.

Le nouveau président élu – qui doit entrer en fonction en janvier – a déjà annoncé qu’il voulait retirer le Brésil de l’Accord de Paris sur le climat. Avant de tempérer ce refus : le Brésil respecterait l’Accord de Paris si on lui laissait les mains libres sur l’Amazonie. C’est bien là le cœur de son programme en matière de destruction de l’environnement : le politicien d’extrême droite a multiplié les déclarations qui laissent craindre le pire pour l’Amazonie brésilienne, ses forêts et ses réserves d’eau douce.

Le programme de Bolsonaro prévoit la mise sous tutelle de l’environnement par le ministère de l’Agriculture. Cette « fusion » aura pour conséquence de soumettre encore davantage la défense de l’environnement aux intérêts de l’agrobusiness, puissant secteur économique au Brésil. De vastes cultures de soja – souvent OGM, exportées ensuite vers l’Amérique du Nord et l’Europe – remplacent progressivement l’écosystème amazonien et participent à la déforestation.

Violences contre les agences de protection de l’environnement

Bolsonaro soutient aussi l’ouverture de larges zones de l’Amazonie à l’exploitation minière. Il conteste les mesures de protection des terres indigènes et des quilombolas, ces communautés de descendants d’esclaves affranchis. Les députés et sénateurs dits « ruralistes » élus au parlement comptent sur le nouveau président pour défendre leurs intérêts face aux communautés amérindiennes et aux dépens de l’intérêt général de la planète.

Quelques jours avant l’élection présidentielle, ce groupe d’élus issu de différents partis de droite qui représentent l’agrobusiness au parlement brésilien, avait officiellement annoncé son soutien à Bolsonaro. Suite aux élections législatives du 7 octobre, les élus ruralistes peuvent désormais compter sur 115 députés et sénateurs. Sans oublier les nouveaux élus du parti de Bolsonaro, le PSL, qui est devenu le deuxième groupe politique à la chambre des députés avec 52 élus, juste derrière celui du Parti des travailleurs (gauche).

« C’est une crise totale pour l’Amazonie, juge Christian Poirier, directeur de l’ONG Amazon Watch. Pendant la période électorale, il y a déjà eu un effet Bolsonaro, avec une augmentation de 40 % du déboisement dans la forêt amazonienne. Les mafias du bois ou les orpailleurs illégaux se sentent déjà tout permis depuis un moment, avec cette perspective d’avoir Bolsonaro comme président. Ils pensent qu’ils peuvent agir impunément. Et de fait, Bolsonaro a annoncé qu’il interdirait aux agences environnementales de punir les déboisements illégaux. »

Entre les deux tours, le 20 octobre, des agents de l’agence fédérale de protection de l’environnement Ibama (Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles) ont été agressés dans la région du Rondônia, pendant une opération de lutte contre la déforestation illégale. Leurs voitures ont été brûlées. La veille, des agents de l’Institut de conservation de la biodiversité (l’ICMBio, Instituto Chico Mendes de Conservação da Biodiversidade) avaient été victimes d’une embuscade dans l’État du Pará, lors d’une opération de contrôle de la déforestation.

« L’agrobusiness attend qu’un Bolsonaro détruise les protections environnementales »

Déjà plus de 20 % de la forêt amazonienne – dont près des deux tiers se trouvent au Brésil – a été détruite, alors que la zone joue un rôle essentiel dans la régulation du climat mondial. Dans le bassin du fleuve Xingu, l’une des zones les plus convoitées à l’Est de l’Amazonie, plus de 100 000 hectares de forêt ont été rasés en dix mois, soit l’équivalent d’un département comme le Val d’Oise [1]. Avec Bolsonaro au pouvoir, cette déforestation risque de prendre des dimensions bien plus dévastatrices et rapides. Avec des effets potentiellement dramatiques sur les populations locales, et le climat mondial.

« Bolsonaro a dit qu’il voulait en finir avec les démarcations de terres indigènes. Mais il veut aussi ouvrir à l’exploitation minière et à l’agrobusiness de larges zones de l’Amazonie protégées pour des raisons environnementales », souligne Christian Poirier. L’an dernier, le gouvernement de Michel Temer, le président intérimaire (droite) avait déjà tenté d’ouvrir à l’exploitation minière, par simple déchet, un parc naturel de l’Amazonie aussi large que la Suisse (voir notre article). Il avait été obligé de reculer face aux protestations et à une décision de justice. « Je ne pense pas que Bolsonaro sera sensible à ce type de pressions. Ils se sent totalement libre d’attaquer ce type de réserves naturelles, craint Christian Poirier. Il veut exploiter l’Amazonie avec les Nord-américains. Il y a déjà une entreprise canadienne qui souhaite exploiter de l’or en Amazonie, des multinationales de l’agrobusiness sont aussi sur les rangs. Ils attendent qu’un Bolsonaro détruise les protections environnementales. »

Les populations autochtones « en danger »

Les populations locales d’Amazonie sont déjà les premières exposées aux conséquences environnementales des grands projets énergétiques, comme le barrage du Belo Monte (lire le dossier de notre Observatoire des multinationales), ou miniers, comme le projet de mine d’or de Belo Sun, une entreprise canadienne. Des cas réguliers de pollutions de l’eau sont déjà constatés de la part d’entreprises industrielles et minières européennes, comme la française Imerys et la norvégienne Norsk Hydro (lire notre article « Polluées, menacées, déplacées : ces communautés amazoniennes aux prises avec des multinationales européennes »). Ces atteintes déjà graves à l’environnement risquent bien de se multiplier.

« Bolsonaro a annoncé la reprise des projets de barrages hydroélectriques, alors qu’ils avaient été suspendus. Cela aussi est très inquiétant », souligne Gert-Peter Bruch, de l’ONG Planète Amazone. « Certes, pour la première fois à des élections présidentielles, il y avait une candidate indigène à la vice-présidence [Sonia Guajajara, aux côté de Guilherme Boulos, pour le parti de gauche PSOL], et une députée indigène élue au Congrès [Joênia Wapichana, élue pour le parti écologiste Rede]. Mais les luttes indigènes subissent de plus en plus la répression depuis la destitution de l’ancienne présidente Dilma Roussef. Les processus de démarcation des terres indigènes sont au point mort. Cette année, on devrait commémorer les 30 ans de la constitution brésilienne de 1988, constitution qui permet aux populations autochtones de se faire entendre. Mais aujourd’hui, avec l’élection de Bolsonaro, cette constitution est en danger. » Et les droits des populations indigènes avec elle.

« Nous allons nous battre comme nous le faisons depuis 518 ans »

Le colistier de Bolsonaro, le général Hamilton Mourão, a déclaré pendant la campagne vouloir faire adopter une nouvelle constitution, sans assemblée constituante. Bolsonaro a aussi annoncé « en finir avec l’activisme environnemental », ne plus laisser « un centimètre de terre démarqué pour les réserves indigènes » tout en libéralisant le port d’armes (lire notre article à sujet). Cela risque fort de favoriser les attaques et assassinats contre les activistes amérindiens et les défenseurs de l’environnement. En 2017, 57 défenseurs de l’environnement et des terres indigènes avaient été assassinés au Brésil, la plupart dans les territoires amazoniens. Ce qui fait du Brésil, avant même l’élection de Bolsonaro, le pays le plus meurtrier en la matière [2].


« Nous craignions que la situation empire. Bolsonaro fomente la haine et la violence contre les populations indigènes, avec un discours qui nous accuse d’être un obstacle au développement, ignorant notre contribution à l’équilibre de l’environnement. Alors que nous savons que nos territoires aident à la stabilité climatique et que notre préservation de ces écosystèmes est bénéfique à tout le monde, a réagi dans une déclaration Dinamã Tuxá, coordinateur de l’Association des populations indigènes du Brésil (Apib). Son discours donne à ceux qui vivent autour des territoires indigènes le droit de pratiquer la violence et de tuer impunément. Bolsonaro représente l’institutionnalisation de la violence au Brésil. Nous allons résister à cette haine en protestant dans les rues et par la justice. Nous allons nous battre comme nous le faisons depuis 518 ans », et le début de la colonisation du Brésil par les Européens. « Bolsonaro représente le profil d’une grande partie des Brésiliens, qui n’acceptent pas les peuples indigènes », précise Luiz Eloy Terena, de l’Apib.

Pour Christian Poirier, d’Amazon Watch, c’est aussi aux Européens et aux Nord-Américains d’agir pour l’Amazonie : « Nous, Européens et Américains du Nord, nous avons une responsabilité. Nous devons envoyer un message clair aux acteurs de la déforestation en Amazonie. Il faut viser les gros acteurs du négoce de soja d’Amazonie, et s’adresser aux investisseurs pour qu’ils arrêtent de mettre de l’argent dans des activités qui détruisent l’Amazonie. Il faut un mouvement contre les investisseurs. »

Rachel Knaebel

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Publié le 28/10/2018

Noam Chomsky : « J’ai rencontré Lula, le prisonnier politique le plus important au monde »

Un article de Noam Chomsky (The Intercept)  (site labas.org)

"Ma femme Valeria et moi, nous venons de rendre visite à celui qui est sans doute le prisonnier politique le plus important de notre époque, d’une importance sans équivalent dans la politique internationale contemporaine" Début octobre accompagné de sa femme, Noam Chomsky (89 ans) est venu à la prison de Curitiba, capitale du Parana pour rendre visite à LULA, ancien président du Brésil. Alors qu’il était donné largement favori pour les élections, LULA a été condamné à une peine de 12 ans de prison pour corruption. Une peine qu’il conteste tout comme une grande partie des brésiliens. Pour CHOMSKY, LULA est avant tout un prisonnier politique. Il dit pourquoi dans un article publié dans INTERCEPT.

Ce prisonnier, c’est Luiz Inácio Lula da Silva – plus connu dans le monde sous le nom de « Lula » – condamné à la prison à vie et à l’isolement, sans accès à la presse et avec des visites limitées à un jour par semaine.

Le lendemain de notre visite, au nom de la liberté de la presse, un juge a autorisé le plus grand journal du pays, Folha de S. Paulo, à interviewer Lula. Mais un autre juge est aussitôt intervenu pour annuler cette décision, alors que les criminels les plus violents du pays – les chefs de milice et les trafiquants de drogue – sont régulièrement interviewés depuis leurs prisons. Pour le pouvoir brésilien, emprisonner Lula ne suffit pas : ils veulent s’assurer que la population, à la veille des élections, n’entende plus parler de lui. Ils semblent prêts à employer tous les moyens pour atteindre cet objectif.

Le juge qui a annulé la permission n’innovait pas. Avant lui, il y a eu le procureur qui a condamné Antonio Gramsci pendant le gouvernement fasciste de Mussolini en 1926, et qui déclarait : « nous devons empêcher son cerveau de fonctionner pendant 20 ans. »

Nous avons été rassurés, mais pas surpris, de constater qu’en dépit des conditions de détention éprouvantes et des erreurs judiciaires scandaleuses, Lula reste un homme très énergique, optimiste quant à l’avenir et plein d’idées pour faire dévier le Brésil de sa trajectoire désastreuse actuelle.

Il y a toujours des prétextes pour justifier un emprisonnement – parfois valables, parfois pas – mais il est souvent utile d’en déterminer les causes réelles. C’est le cas en l’espèce. L’accusation principale portée contre Lula est basée sur les dépositions d’hommes d’affaires condamnés pour corruption dans le cadre d’un plaider-coupable. On aurait offert à Lula un appartement dans lequel il n’a jamais vécu.

Le crime présumé est parfaitement minime au regard des standards de corruptions brésiliens – et il y a à dire sur ce sujet, sur lequel je reviendrai. La peine est tellement disproportionnée par rapport au crime supposé qu’il est légitime d’en chercher les vraies raisons. Il n’est pas difficile d’en trouver. Le Brésil fait face à des élections d’une importance cruciale pour son avenir. Lula est de loin le candidat le plus populaire et remporterait facilement une élection équitable, ce qui n’est pas pour plaire à la ploutocratie.

Bien qu’il ait mené pendant son mandat des politiques conçues pour s’adapter aux préoccupations de la finance nationale et internationale, Lula reste méprisé par les élites, en partie sans doute à cause de ses politiques sociales et des prestations pour les défavorisés – même si d’autres facteurs semblent jouer un rôle : avant tout, la simple haine de classe. Comment un travailleur pauvre, qui n’a pas fait d’études supérieures, et qui ne parle même pas un portugais correct peut-il être autorisé à diriger notre pays ?

Alors qu’il était au pouvoir, Lula était toléré par les puissances occidentales, malgré quelques réserves. Mais son succès dans la propulsion du Brésil au centre de la scène mondiale n’a pas soulevé l’enthousiasme. Avec son ministre des Affaires étrangères Celso Amorim, ils commençaient à réaliser les prédictions d’il y a un siècle selon lesquelles le Brésil allait devenir « le colosse du Sud ». Ainsi, certaines de leurs initiatives ont été sévèrement condamnées, notamment les mesures qu’ils ont prises en 2010, en coordination avec la Turquie, pour résoudre le conflit au sujet du programme nucléaire iranien, contre la volonté affirmée des États-Unis de diriger l’événement. Plus généralement, le rôle de premier plan joué par le Brésil dans la promotion de puissances non alignées sur les Occidentaux, en Amérique latine et au-delà, n’a pas été bien reçu par ceux qui ont l’habitude de dominer le monde.

Lula étant interdit de participer à l’élection, il y a un grand risque pour que le favori de la droite, Jair Bolsonaro, soit élu à la présidence et accentue la politique durement réactionnaire du président Michel Temer, qui a remplacé Dilma Rousseff après qu’elle a été destituée pour des motifs ridicules, au cours du précédent épisode du « coup d’État en douceur » en train de se jouer dans le plus important pays d’Amérique Latine.

Bolsonaro se présente comme un autoritaire dur et brutal et comme un admirateur de la dictature militaire, qui va rétablir « l’ordre ». Une partie de son succès vient de ce qu’il se fait passer pour un homme nouveau qui démantèlera l’establishment politique corrompu, que de nombreux Brésiliens méprisent pour de bonnes raisons. Une situation locale comparable aux réactions vues partout dans le monde contre les dégâts provoqués par l’offensive néolibérale de la vieille génération.

Bolsonaro affirme qu’il ne connaît rien à l’économie, laissant ce domaine à l’économiste Paulo Guedes, un ultralibéral, produit de l’École de Chicago. Guedes est clair et explicite sur sa solution aux problèmes du Brésil : « tout privatiser », soit l’ensemble de l’infrastructure nationale, afin de rembourser la dette des prédateurs qui saignent à blanc le pays. Littéralement tout privatiser, de façon à être bien certain que le pays périclite complètement et devienne le jouet des institutions financières dominantes et de la classe la plus fortunée. Guedes a travaillé pendant un certain temps au Chili sous la dictature de Pinochet, il est donc peut-être utile de rappeler les résultats de la première expérience de ce néolibéralisme de Chicago.

L’expérience, initiée après le coup d’État militaire de 1973 qui avait préparé le terrain par la terreur et la torture, s’est déroulée dans des conditions quasi optimales. Il ne pouvait y avoir de dissidence – la Villa Grimaldi et ses équivalents s’en sont bien occupés. L’expérimentation était supervisée par les superstars de l’économie de Chicago. Elle a bénéficié d’un énorme soutien de la part des États-Unis, du monde des affaires et des institutions financières internationales. Et les planificateurs économiques ont eu la sagesse de ne pas interférer dans les affaires de l’entreprise Codelco, la plus grande société minière de cuivre au monde, une entreprise publique hautement efficace, qui a ainsi pu fournir une base solide à l’économie de Pinochet.

Pendant quelques années, cette expérience fut largement saluée ; puis le silence s’est installé. Malgré les conditions presque parfaites, en 1982, les « Chicago boys » avaient réussi à faire s’effondrer l’économie. L’État a dû en reprendre en charge une grande partie, plus encore que pendant les années Allende. Des plaisantins ont appelé ça « la route de Chicago vers le socialisme ». L’économie, en grande partie remise aux mains des dirigeants antérieurs, a réémergé, non sans séquelles persistantes de la catastrophe dans les systèmes éducatifs, sociaux, et ailleurs.

Pour en revenir aux préconisations de Bolsonaro-Guedes pour fragiliser le Brésil, il est important de garder à l’esprit la puissance écrasante de la finance dans l’économie politique brésilienne. L’économiste brésilien Ladislau Dowbor rapporte, dans son ouvrage A era do capital improdutivo (« Une ère de capital improductif »), que lorsque l’économie brésilienne est entrée en récession en 2014, les grandes banques ont accru leurs profits de 25 à 30 %, « une dynamique dans laquelle plus les banques font des bénéfices, plus l’économie stagne » puisque « les intermédiaires financiers n’alimentent pas la production, ils la ponctionnent ».

En outre, poursuit M. Dowbor, « après 2014, le PIB a fortement chuté alors que les intérêts et les bénéfices des intermédiaires financiers ont augmenté de 20 à 30 % par an », une caractéristique structurelle d’un système financier qui « ne sert pas l’économie, mais est servi par elle. Il s’agit d’une productivité nette négative. La machine financière vit aux dépens de l’économie réelle. »

Le phénomène est mondial. Joseph Stiglitz résume la situation simplement : « alors qu’auparavant la finance était un mécanisme permettant d’injecter de l’argent dans les entreprises, aujourd’hui elle fonctionne pour en retirer de l’argent ». C’est l’un des profonds renversements de la politique socio-économique dont est responsable l’assaut néolibéral ; il est également responsable de la forte concentration de la richesse entre les mains d’un petit nombre alors que la majorité stagne, de la diminution des prestations sociales, et de l’affaiblissement de la démocratie, fragilisée par les institutions financières prédatrices. Il y a là les principales sources du ressentiment, de la colère et du mépris à l’égard des institutions gouvernementales qui balayent une grande partie du monde, et souvent appelé – à tort – « populisme ».

C’est l’avenir programmé par la ploutocratie et ses candidats. Un avenir qui serait compromis par un nouveau mandat à la présidence de Lula. Il répondait certes aux exigences des institutions financières et du monde des affaires en général, mais pas suffisamment pour notre époque de capitalisme sauvage.

On pourrait s’attarder un instant sur ce qui s’est passé au Brésil pendant les années Lula – « la décennie d’or », selon les termes de la Banque mondiale en mai 2016 [1]. Au cours de ces années, l’étude de la banque rapporte :

« Les progrès socio-économiques du Brésil ont été remarquables et mondialement reconnus. À partir de 2003 [début du mandat de Lula], le pays est reconnu pour son succès dans la réduction de la pauvreté et des inégalités et pour sa capacité à créer des emplois. Des politiques novatrices et efficaces visant à réduire la pauvreté et à assurer l’intégration de groupes qui auparavant étaient exclus ont sorti des millions de personnes de la pauvreté. »

Et plus encore :

« Le Brésil a également assumé des responsabilités mondiales. Il a réussi à poursuivre sa prospérité économique tout en protégeant son patrimoine naturel unique. Le Brésil est devenu l’un des plus importants donateurs émergents, avec des engagements importants, en particulier en Afrique subsaharienne, et un acteur majeur dans les négociations internationales sur le climat. La trajectoire de développement du Brésil au cours de la dernière décennie a montré qu’une croissance fondée sur une prospérité partagée, mais équilibrée dans le respect de l’environnement, est possible. Les Brésiliens sont fiers, à juste titre, de ces réalisations saluées sur la scène internationale. »

Du moins certains Brésiliens, pas ceux qui détiennent le pouvoir économique.

Le rapport de la Banque mondiale rejette le point de vue répandu selon lequel les progrès substantiels étaient « une illusion, créée par le boom des produits de base, mais insoutenable dans l’environnement international actuel, moins clément ». La Banque mondiale répond à cette affirmation par un « non » ferme et catégorique : « il n’y a aucune raison pour que ces gains socio-économiques récents soient effacés ; en réalité, ils pourraient bien être amplifiés avec de bonnes politiques. »

Les bonnes politiques devraient comprendre des réformes radicales du cadre institutionnel hérité de la présidence Cardoso, qui a été maintenu pendant les années Lula-Dilma, satisfaisant ainsi les exigences de la communauté financière, notamment une faible imposition des riches et des taux d’intérêt exorbitants, ce qui a conduit à l’augmentation de grandes fortunes pour quelques-uns, tout en attirant les capitaux vers la finance au détriment des investissements productifs. La ploutocratie et le monopole médiatique accusent les politiques sociales d’assécher l’économie, mais dans les faits, les études économiques montrent que l’effet multiplicateur de l’aide financière aux pauvres a stimulé l’économie alors que ce sont les revenus financiers produits par les taux d’intérêt usuraires et autres cadeaux à la finance qui ont provoqué la véritable crise de 2013 – une crise que « les bonnes politiques » auraient permis de surmonter.

L’éminent économiste brésilien Luiz Carlos Bresser-Pereira, ancien ministre des Finances, décrit succinctement le déterminant majeur de la crise en cours : « il n’y a pas de raison économique » pour justifier le blocage des dépenses publiques tout en maintenant les taux d’intérêt à un niveau élevé ; « la cause fondamentale des taux élevés au Brésil, c’est le fait des prêteurs et des financiers » avec ses conséquences dramatiques, appuyé par le corps législatif (élu avec le soutien financier des entreprises) et le monopole des médias qui relaient essentiellement la voix des intérêts privés.

Dowbor montre que tout au long de l’histoire moderne du Brésil, les remises en question du cadre institutionnel ont conduit à des coups d’État, « à commencer par le renvoi et le suicide de Vargas [en 1954] et le putsch de 1964 » (fermement soutenu par Washington). Il y a de bonnes raisons de penser que la même chose s’est produite pendant le « coup d’État en douceur » en cours depuis 2013. Cette campagne des élites traditionnelles, aujourd’hui concentrées dans le secteur financier et servie par des médias qu’ils possèdent, a connu une accélération en 2013, lorsque Dilma Rousseff a cherché à ramener les taux d’intérêt extravagants à un niveau raisonnable, menaçant ainsi de tarir le torrent d’argent facile dont profitait la minorité qui pouvait se permettre de jouer sur les marchés financiers.

La campagne actuelle visant à préserver le cadre institutionnel et à revenir sur les acquis de « la décennie glorieuse » exploite la corruption à laquelle le Parti des travailleurs de Lula, le PT, a participé. La corruption est bien réelle, et grave, même si le fait de diaboliser le PT est une pure instrumentalisation, en regard des écarts de conduite de ses accusateurs. Et comme nous l’avons déjà mentionné, les accusations portées contre Lula, même si l’on devait lui en reconnaître les torts, ne peuvent être prises au sérieux pour justifier la peine qui lui a été infligée dans le but de l’exclure du système politique. Tout cela fait de lui l’un des prisonniers politiques les plus importants de la période actuelle.

La réaction récurrente des élites face aux menaces qui pèsent sur le cadre institutionnel de l’économie sociopolitique au Brésil trouve son équivalent dans la riposte internationale contre les remises en cause, par le monde en développement, du système néocolonial hérité de siècles de dévastations impérialistes occidentales. Dans les années 1950, dans les premiers jours de la décolonisation, le mouvement des pays non-alignés a cherché à faire son entrée dans les affaires mondiales. Il a été rapidement remis à sa place par les puissances occidentales. En témoigne dramatiquement l’assassinat du leader congolais, très prometteur, Patrice Lumumba, par les dirigeants historiques belges (devançant la CIA). Ce crime et les violences qui ont suivi ont mis fin aux espoirs de ce qui devrait être l’un des pays les plus riches du monde, mais qui reste « l’horreur ! l’horreur ! » avec la collaboration des tortionnaires historiques de l’Afrique.

Néanmoins, les voix gênantes des victimes historiques ne cessaient de s’élever. Dans les années 1960 et 1970, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, avec le concours important d’économistes brésiliens, a présenté des plans pour un Nouvel Ordre Économique International, dans lequel les préoccupations des « sociétés en développement » – la grande majorité de la population mondiale – auraient été examinées. Une initiative rapidement écrasée par la régression néolibérale.

Quelques années plus tard, au sein de l’UNESCO, les pays du Sud ont appelé à un nouvel ordre international de l’information qui ouvrirait le système mondial des médias et de la communication à des acteurs extérieurs au monopole occidental. Cette initiative a déchaîné une riposte extrêmement violente qui a traversé tout le spectre politique, avec des mensonges éhontés et des accusations ridicules, et qui finalement a entraîné le retrait du président américain Ronald Reagan, sous de faux prétextes, de l’UNESCO. Tout cela a été dévoilé dans une étude accablante (donc peu lue) des spécialistes des médias William Preston, Edward S. Herman et Herbert Schiller [2].

L’étude menée en 1993 par le South Centre, qui montrait que l’hémorragie de capitaux depuis les pays pauvres vers les pays riches s’était accompagnée d’exportations de capitaux vers le FMI et la Banque mondiale, qui sont désormais « bénéficiaires nets des ressources des pays en développement », a également été soigneusement passée sous silence. De même que la déclaration du premier sommet du Sud, qui avait rassemblé 133 États en 2000, en réponse à l’enthousiasme de l’Occident pour sa nouvelle doctrine d’« intervention humanitaire ». Aux yeux des pays du Sud, « le soi-disant droit d’intervention humanitaire » est une nouvelle forme d’impérialisme, « qui n’a aucun fondement juridique dans la Charte des Nations unies ni dans les principes généraux du droit international ».

Sans surprise, les puissants n’apprécient guère les remises en cause, et disposent de nombreux moyens pour y répliquer ou pour les réduire au silence.

Il y aurait beaucoup à dire sur la corruption endémique de la politique latino-américaine, souvent solennellement condamnée par l’Occident. Il est vrai, c’est un fléau, qui ne devrait pas être toléré. Mais elle n’est pas limitée aux « pays en voie de développement ». Par exemple, ce n’est pas une petite aberration que dans nos pays, les gigantesques banques reçoivent des amendes de dizaines de milliards de dollars (JPMorgan Chase, Bank of America, Goldman Sachs, Deutsche Bank, Citigroup) à l’issue d’accords négociés à l’amiable, mais que personne ne soit légalement coupable de ces activités criminelles, qui détruisent pourtant des millions de vies. Remarquant que « les multinationales américaines avaient de plus en plus de difficultés à ne pas basculer dans l’illégalité », l’hebdomadaire londonien The Economist du 30 août 2014 rapportait que 2 163 condamnations d’entreprise avaient été comptabilisées entre 2000 et 2014 – et ces multinationales sont nombreuses à Londres et sur le continent européen [3].

La corruption couvre tout un registre, depuis les énormités qu’on vient de voir jusqu’aux plus petites mesquineries. Le vol des salaires, une épidémie aux États-Unis, en donne un exemple particulièrement ordinaire et instructif. On estime que les deux tiers des travailleurs à bas salaire sont volés sur leur rémunération chaque semaine, tandis que les trois quarts se voient voler tout ou partie de leur rémunération pour les heures supplémentaires. Les sommes ainsi volées chaque année sur les salaires des employés excèdent la somme des vols commis dans les banques, les stations-service et les commerces de proximité. Et pourtant, presque aucune action coercitive n’est engagée sur ce point. Le maintien de cette impunité revêt une importance cruciale pour le monde des affaires, à tel point qu’il est une des priorités du principal lobby entrepreneurial, le American Legislative Exchange Council (ALEC), qui bénéficie des largesses financières des entreprises.

La tâche principale de l’ALEC est d’élaborer un cadre législatif pour les États. Un but facile puisque, d’une part, les législateurs sont financés par les entreprises et, d’autre part, les médias s’intéressent peu au sujet. Des programmes méthodiques et intenses soutenus par l’ALEC sont donc capables de faire évoluer les contours de la politique d’un pays, sans préavis, ce qui constitue une attaque souterraine contre la démocratie mais avec des effets importants. Et l’une de leurs initiatives législatives consiste à faire en sorte que les vols de salaires ne soient pas soumis à des contrôles ni à l’application de la loi.

Mais la corruption, qui est un crime, qu’elle soit massive ou minime, n’est que la partie émergée de l’iceberg. La corruption la plus grave est légale. Par exemple, le recours aux paradis fiscaux draine environ un quart, voire davantage, des 80 000 milliards de dollars de l’économie mondiale, créant un système économique indépendant exempt de surveillance et de réglementation, un refuge pour toutes sortes d’activités criminelles, ainsi que pour les impôts qu’on ne veut pas payer. Il n’est pas non plus techniquement illégal pour Amazon, qui vient de devenir la deuxième société à dépasser les 1 000 milliards de dollars de valeur, de bénéficier d’allègements fiscaux sur les ventes. Ou que l’entreprise utilise environ 2 % de l’électricité américaine à des tarifs très préférentiels, conformément à « une longue tradition américaine de transfert des coûts depuis les entreprises vers les plus démunis, qui consacrent déjà aux factures des services publics, en proportion de leurs revenus, environ trois fois plus que ne le font les ménages aisés », comme le rapporte la presse économique [4].

Il y a une liste infinie d’autres exemples.

Un autre exemple important, c’est l’achat des voix lors des élections, un sujet qui a été étudié en profondeur, en particulier par le politologue Thomas Ferguson. Ses recherches, ainsi que celles de ses collègues, ont montré que l’éligibilité du Congrès et de l’exécutif est prévisible avec une précision remarquable à partir de la variable unique des dépenses électorales, une tendance très forte qui remonte loin dans l’histoire politique américaine et qui s’étend jusqu’aux élections de 2016 [5]. La corruption latino-américaine est considérée comme un fléau, alors que la transformation de la démocratie formelle en un instrument entre les mains de la fortune privée est parfaitement légale.

Bien sûr, ce n’est pas que l’interférence dans les élections ne soit plus à l’ordre du jour. Au contraire, l’ingérence présumée de la Russie dans les élections de 2016 est un sujet majeur de l’époque, un sujet d’enquêtes acharnées et de commentaires endiablés. En revanche, le rôle écrasant du monde de l’entreprise et des fortunes privées dans la corruption des élections de 2016, selon une tradition qui remonte à plus d’un siècle, est à peine reconnu. Après tout, il est parfaitement légal, il est même approuvé et renforcé par les décisions de la Cour suprême la plus réactionnaire de mémoire d’homme.

L’achat d’élections n’est pas la pire des interventions des entreprises dans la démocratie américaine immaculée, souillée par les hackers russes (avec des résultats indétectables). Les dépenses de campagne atteignent des sommets, mais elles sont éclipsées par le lobbying, qui représenterait environ 10 fois ces dépenses – un fléau qui s’est rapidement aggravé dès les premiers jours de la régression néolibérale. Ses effets sur la législation sont considérables, le lobbyiste allant jusqu’à la rédaction littérale des lois, alors que le parlementaire – qui signe le projet de loi – est quelque part ailleurs, occupé à collecter des fonds pour la prochaine campagne électorale.

La corruption est effectivement un fléau au Brésil et en Amérique latine en général, mais ils restent des petits joueurs.

Tout cela nous ramène à la prison, où l’un des prisonniers politiques les plus importants de la période est maintenu en isolement pour que le « coup d’État en douceur » au Brésil puisse se poursuivre, avec des conséquences certaines qui seront sévères pour la société brésilienne, et pour le monde entier, étant donné le rôle potentiel du Brésil.

Tout cela peut continuer, à une condition, que ce qui se passe continue d’être toléré.

Noam Chomsky

Notes

[1] Banque mondiale, « Retaking the path to inclusion growth and sustainability », mai 2016.

[2] William Preston Jr., Edward S. Herman et Herbert I. Schiller, Hope and Folly. The United States and Unesco (1945-1985), Minesota Archive Editions, 1989.

[3The Economist, « A mammoth guilt trip », 28 août 2014.

[4] Anders Melin, Rebecca Greenfield et Jenn Zhao, « Workers of the World Shrug », Bloomberg Businessweek, 20 août 2018.

[5] Thomas Ferguson, Paul Jorgensen et Jie Chen, « How Money Drives US Congressional Elections », Institute for New Economic Thinking Working Paper Series n°48, août 2016.

Publié le 11/10/2018

Sanctions américaines contre l’Iran : des solutions peu efficaces

(site idn-France.org)

Depuis le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien en mai 2018, l’Iran, l’Union Européenne, la Chine et la Russie tentent tant bien que mal de préserver l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien  (JCPOA). Les iraniens ont accepté de rester dans l’accord tant que leurs intérêts nationaux seraient garantis. Les sanctions économiques imposées unilatéralement par les États-Unis menacent aujourd’hui l’accord, et tous sont à la recherche d’une solution pour contrer l’extraterritorialité des lois et sanctions américaines. La saisine de la Cour Internationale de Justice (CIJ) par l’Iran et l’instauration de canaux de paiements indépendants du dollar par l’Union Européenne sont des mesures symboliques fortes mais leur efficacité reste à prouver.

Cette semaine à New-York, le dossier nucléaire iranien s’est invité à la 73e Assemblée générale annuelle de l’Organisation des Nations Unies. Entre invectives interposées entre Donald Trump et Hassan Rohani à la tribune de l’ONU et réunion du Conseil de Sécurité à propos de la lutte contre la non-prolifération des armes nucléaires dirigée par le président américain, le sujet nucléaire a été un des dossiers majeurs et brûlants de la grande messe annuelle des diplomaties. Ce jeudi 27 septembre, Benyamin Netanyahou a une nouvelle fois accusé l’Iran d’abriter en plein cœur de Téhéran un « site de stockage atomique secret » contenant plus de 300 tonnes de matériaux liés au nucléaire. Cartes à l’appui, le Premier ministre israélien a de nouveau dénoncé la duplicité du régime iranien tout en louant la décision de Donald Trump de quitter l’accord de Vienne. L’Iran, après avoir accusé Donald Trump de vouloir renverser le régime en place, a rejeté les accusations d’Israël en rappelant que l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) avait certifié à 12 reprises la dimension pacifique du programme nucléaire iranien depuis 2015. Le directeur général de l’AIEA Yukiya Amano a rappelé à ce propos l’indépendance et l’impartialité de l’agence dans la conduite de ses travaux.

 Un accord dénoncé par les États-Unis

Pour rappel, le JCPOA – Plan d’action global conjoint – avait été signé en juillet 2015 entre l’Iran d’une part et les cinq membres du Conseil de Sécurité de l’ONU et l’Allemagne d’autre part après plus de dix ans de négociations difficiles. Signé pour une période de dix ans, cet accord garantit le caractère strictement pacifique du programme nucléaire iranien en le soumettant à une surveillance draconienne de la part de l’AIEA. En échange, les États signataires devaient progressivement lever les sanctions asphyxiant l’économie iranienne. Le 08 mai 2018, Donald Trump a décidé de retirer les États-Unis du JCPOA. Il n’avait eu de cesse depuis son élection de dénoncer un accord « désastreux », dénonçant ses limites et accusant les iraniens de duplicité. Pour le président américain, l’accord ne serait pas assez contraignant pour l’Iran. Il conteste d’abord la limitation dans le temps de certaines clauses de l’accord lui-même. Selon Trump, rien n’empêcherait l’Iran, à l’issue de l’accord en 2025, de reprendre ses activités d’enrichissement d’uranium au-delà de 20%, seuil critique. Soutenu par Israël, Trump souhaiterait également une inspection plus poussée des sites suspects, une restriction de plus longue durée, et une limite au développement des missiles balistiques iraniens – considérés comme un moyen de projection de puissance à l’échelle régionale – et à son influence au Moyen-Orient, notamment dans son soutien au régime syrien et au Hezbollah libanais.

Le 06 août, les États-Unis ont imposé une première salve de sanctions unilatérales envers l’Iran concernant les transactions financières, le commerce de matières premières, les achats dans le secteur automobile et l’aviation commerciale. Le 04 novembre entrera en vigueur le second volet des sanctions américaines visant le secteur pétro-gazier et la Banque centrale iranienne. En raison de l’extraterritorialité des lois américaines [1], ces sanctions ont la particularité de toucher toute entreprise ayant des liens avec les Etats-Unis et qui commerce avec l’Iran. Les entreprises américaines mais aussi étrangères – comme Total, PSA, Siemens ou Air France – ont donc été sommées de quitter l’Iran sous peine de sanctions importantes. La stratégie des Etats-Unis vise à exercer une pression maximale sur l’Iran en étranglant son économie pour pousser le régime de la république islamique à accepter un nouvel accord incluant la question balistique.

La contestation juridique de la légalité du retrait et des sanctions des États-Unis

Pourtant, le retrait des Etats-Unis de l’accord semble s’être fait en dehors de toute base légale. Il faut rappeler que, si le JCPOA n’a pas valeur de traité, il est devenu juridiquement contraignant pour les États signataires après que ses dispositions ont été endossées par le Conseil de Sécurité des Nations Unies à travers la résolution 2231 du 20 juillet 2015. Et si l’accord de Vienne prévoit un mécanisme de sortie – appelé snap back –, il nécessite de prouver que l’une des parties signataires – l’Iran dans ce cas – ne respecte ses engagements. Or, aucune preuve de manquement n’a été apportée ni par les Etats-Unis, ni par l’AIEA. Au contraire, ce sont les Etats-Unis qui ont manqué à leurs engagements, et l’Iran aurait pu dénoncer l’accord pour ce fait. Mais si cela aurait permis à l’Iran de reprendre le développement de ses programmes nucléaires, cela aurait également signifié le rétablissement des sanctions onusiennes. Les autres signataires sont également impuissants : aucun mécanisme n’a été prévu dans le cas où un différend existerait entre deux membres du groupe P5+1. De même, toute saisine du Conseil de Sécurité de l’ONU pour régler le différend est inutile compte tenu du droit de veto dont disposent les Etats-Unis.

L’Iran a décidé de porter plainte en juillet devant la Cour Internationale de Justice (CIJ) pour contester la légalité des sanctions imposées par les Etats-Unis, en s’appuyant sur les dispositions du Traité américano-iranien de 1955 encourageant les relations amicales et les échanges commerciaux entre les deux États. Le régime iranien a ainsi appelé les quinze juges permanents de la CIJ à suspendre de manière conservatoire les sanctions économiques américaines. L’Iran souhaite ainsi inscrire son action dans un processus judiciaire multilatéral et symbolique qui lui permettrait d’éviter un rapport de force bilatéral. Ce mercredi, la CIJ a ordonné aux Etats-Unis de suspendre les sanctions économiques qui « mettent en péril l’aide humanitaire, l’aviation civile » et la santé et la vie des iraniens, soit les sanctions touchant aux médicaments, au matériel médical, aux denrées alimentaires, aux produits agricoles et aux pièces détachées nécessaires à la sécurité de l’aviation civile. La CIJ ne n’est pas prononcée pour l’heure sur le reste des secteurs ciblés par les sanctions. Une procédure sur le fond est parallèlement en cours, dont le jugement ne devrait intervenir que d’ici 3 à 5 ans. Et si les décisions de la CIJ sont contraignantes pour les États, la Cour n’a aucun moyen de les faire appliquer. On peut douter que les Etats-Unis acceptent de s’y plier alors que Washington a récusé la compétence de la Cour de l’ONU et a annoncé mettre fin au Traité d’amitié sur lequel se fonde la plainte de l’Iran. C’est donc une demi-victoire, surtout symbolique, pour l’Iran.

Des solutions politiques, symboliques mais peu efficaces pour sauver l’accord

En parallèle, l’Iran a affirmé à plusieurs reprises que le pays resterait dans l’accord tant que ses intérêts nationaux – surtout économiques – seraient garantis. Le cas échéant, Téhéran a menacé de reprendre ses activités nucléaires et d’augmenter sa capacité d’enrichissement d’uranium à un niveau supérieur à celui de 2015. Un tel phénomène menacerait gravement la sécurité d’une région déjà instable et, malgré les déclarations d’Hassan Rohani, l’économie iranienne est aujourd’hui en crise : l’inflation – et donc les prix – ne cessent d’augmenter et le rial – la monnaie iranienne – a déjà subi une dépréciation de 72% par rapport au dollar depuis février 2018. Pour l’éviter, l’Union Européenne, la Chine et la Russie cherchent depuis mai des solutions pour préserver l’accord sans abandonner le marché iranien tout en échappant aux sanctions américaines. L’Union Européenne a réactivé depuis le 06 août la loi dite de “blocage” de 1996 qui interdit aux entreprises européennes de se conformer aux injonctions américaines sous peine de sanction de la part de Bruxelles. Cette loi introduit la possibilité pour les entreprises européennes de demander une réparation pour les dommages occasionnés par l’application des sanctions. Elle n’a eu pour l’heure aucune efficacité.

Européens et iraniens ont évoqué de multiples pistes de réflexion : la saisine de l’Organe de règlement des différends de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour atteinte flagrante au commerce international ; la sollicitation de la CIJ pour un avis consultatif à l’initiative de l’Assemblée Générale des Nations Unies ; ou encore la création d’un fonds monétaire européen et d’un système bancaire international Swift indépendant du dollar et donc des Etats-Unis. En début de semaine onusienne, tous les signataires de l’accord nucléaire de 2015 à l’exception des Etats-Unis se sont entendus sur la création d’un mécanisme complexe de troc pour donner la possibilité aux entreprises étrangères de continuer à commercer avec l’Iran sans subir les répercussions des sanctions américaines. Ce “véhicule dédié” – Special purpose vehicle ou SPV – fonctionnerait comme une bourse d’échange européenne sur le modèle d’une chambre de compensation. Pour donner un exemple concret, si la France décidait d’importer du pétrole d’Iran, l’argent serait versé au SPV. Dans le même temps, une seconde entreprise, espagnole, exporterait en Iran des marchandises d’un montant équivalent à la livraison de pétrole et serait payé directement par le SPV. La bourse d’échange aurait pour rôle de vérifier que la valeur des biens exportés et importés par l’Iran se compense. En utilisant l’euro, et non le dollar, comme monnaie d’échange, les firmes européennes éviteraient ainsi les sanctions de Washington. Réservé dans un premier temps aux seuls européens, ce système pourrait ensuite être progressivement ouvert à d’autres pays.

L’annonce de l’instauration de cette structure ad hoc pour faciliter les paiements liés aux exportations iraniennes est un véritable camouflet politique pour Washington. À New-York, Trump est apparu vindicatif, mais isolé face aux autres grandes puissances et particulièrement face à ses propres alliés au Conseil de Sécurité de l’ONU qui souhaitent tous préserver le JCPOA. L’Union Européenne en a fait une question de principe visant à la fois la maîtrise de la menace nucléaire iranienne, la préservation des normes internationales et l’acquisition d’une plus grande autonomie européenne vis-à-vis du dollar. L’Europe souhaite également conserver sa place sur le marché iranien – les transactions commerciales ont atteint 20 milliards d’euros en 2017 – sans l’abandonner aux russes et aux chinois – le groupe chinois CNPC a d’ores et déjà remplacé Total à la tête du consortium pétrolier avec lequel l’Iran avait signé un important contrat en 2017.

Mais si les gouvernements européens et chinois ont publiquement dénoncé les agissements des Etats-Unis, aucune des solutions envisagées n’a apporté de sécurité juridique aux entreprises et ne semble à même de contrecarrer les sanctions américaines. La création du SPV est surtout un geste symbolique pour donner des gages à l’Iran et assurer le maintien d’un minimum de commerce avec l’Iran pour les PME et les entreprises de taille intermédiaire. Le conseiller à la sécurité de Donald Trump John Bolton avait prévenu fin août : « les Européens devront choisir entre l’Iran et les Etats-Unis ». Les entreprises cibles du SPV – les compagnies pétrolières européennes comme Total, Repsol, Eni – ont déjà fait leurs calculs et coupé les ponts avec Téhéran pour préserver leurs échanges commerciaux avec les Etats-Unis.

Solène Vizier, membre du Bureau d’IDN

 

 

 

[1] Tout pays possède des lois extraterritoriales qui lui permettent de poursuivre des personnes ou des entités pour des faits commis hors de son territoire. La justice américaine applique cependant une conception très large des personnes et entités « rattachées au territoire américain ». Dans le cas de l’Iran, toute entreprise ayant des liens aux Etats-Unis (en y possédant des filiales ou en étant cotée sur les marchés financiers américains) ou même qui effectue des transactions en dollar peut être visée par les sanctions.

Publié le 04/10/2018

L’Organisation des Nations Unies est-elle morte ?

En 2012-2013, pour la seconde fois en cinquante ans, l’Organisation des Nations unies (ONU) a adopté un budget en baisse. Officiellement justifiée par la crise financière, cette diminution témoigne d’une crise plus profonde : jadis portée par un idéal de multilatéralisme, l’ONU se voit aujourd’hui supplantée par une « diplomatie de club » qui fait la part belle aux grandes puissances.

par Bertrand Badie (site monde-diplomatique.fr) 

 

Le mot « multilatéralisme » apparaît en 1945, en même temps que l’Organisation des Nations Unies (ONU) elle-même. L’idée est : elle présage une nouvelle forme de diplomatie où les relations d’un Etat avec un autre sont remplacées par un effort d’élaboration collective. Dès la création de l’ONU, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni et URSS) obtiennent un droit de veto, les mettant à l’abri de toute décision susceptible de gêner leurs intérêts. La guerre froide confirme cette situation. Le jeu des blocs rehausse le pouvoir des Deux Grands. Au sein du Conseil de sécurité, ces derniers s’affrontent mais trouvent aussi les arrangements qui leur permettent d’établir le minimum de connivence que requiert la coexistence pacifique.

L’idée de « sécurité humaine » élargit la paix aux questions sanitaires et environnementales.

La chute du mur de Berlin en 1989 et la fin de la bipolarité suscitent de nouveaux espoirs. A défaut d’être un gouvernement du monde, l’ONU allait-elle enfin devenir un lieu de régulation et de résolution des conflits ? Quelques indices vont dans ce sens : de 1945 à 1989, on compte à peine plus de 600 résolutions prises par le Conseil de sécurité, tandis qu’on en dénombre 1 500 de 1990 à 2014. Sous l’impulsion de Kofi Annan, l’organisation s’ouvre également aux questions sociales. Les Objectifs du millénaire pour le développement visent ainsi à lutter contre la faim dans le monde, tandis que l’idée de « sécurité humaine » postule que la paix ne se limite pas à la sécurité militaire, mais intègre aussi les questions alimentaires, sanitaires et environnementales.

Minilatéralisme

Les blocages restent néanmoins nombreux. Les cinq membres permanents refusent d’élargir l’accès au Conseil de sécurité aux pays émergents (Brésil, Inde) ou aux puissances vaincues de la seconde guerre mondiale (Japon, Allemagne). Une grande partie du monde reste ainsi marginalisée. Sous prétexte d’efficacité, ils préfèrent, en effet, s’adonner au « minilatéralisme » pour régler directement le sort du monde. Cette « diplomatie de club » s’est institutionnalisée à travers le G8 (Etats-Unis, Japon, Allemagne, Royaume-Uni, France, Canada, Italie, et Russie depuis 1998). On constate aussi que l’essentiel des vraies négociations se passent hors de l’ONU. Les exemples ne manquent pas : accords d’Oslo entre l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et Israël, négociations sur le nucléaire iranien, tête-à-tête John Kerry - Sergueï Lavrov sur la Syrie en septembre 2013, etc.

 

Affiche des Nations unies pour la promotion des Objectifs du millénaire, par Nicole Robinson-Jans, 2010. / Affiche pour les Nations unies du graphiste argentin Paez Torres, 1948. / Couverture d’un livre de l’association altermondialiste Attac. Photomontage de Boris Séméniako, 2003.

Pourtant, les Nations unies continuent de se présenter comme l’incarnation d’une « communauté internationale » garante d’un intérêt général mondial. Dès 1988 pointe l’idée du « devoir d’ingérence humanitaire », entérinée alors par l’Assemblée générale. La thèse a depuis été précisée par la doctrine de la « responsabilité de protéger », reprise dans la déclaration adoptée lors du soixantième anniversaire de l’organisation. On y affirme que, lorsqu’un Etat n’est plus en mesure de protéger ses propres ressortissants, il est du devoir de tous les autres d’intervenir à sa place, y compris sur son propre sol, sa souveraineté étant ainsi suspendue.

Un petit nombre de ces interventions a incontestablement abouti. L’une d’entre elles a permis à l’ancienne colonie portugaise de Timor-Leste de recouvrer l’indépendance en 2002, à la suite d’une opération militaire sous mandat de l’ONU lancée en 1999. Mais la plupart ont débouché sur des résultats ambigus ou des échecs : Somalie (1993), Afghanistan (2001), Libye (2011)… En fait, deux interrogations pèsent sur ces pratiques et montrent les limites du système onusien. D’une part, qui intervient et sous quel contrôle ? D’autre part, que peut la force face à ces guerres nouvelles dont la cause est souvent à rechercher dans le sous-développement et les problèmes sociaux ? La puissance – ou ses illusions – étouffe encore le système.

Bertrand Badie

Professeur des universités à Sciences Po Paris. Auteur de l’ouvrage Le Temps des humiliés. Pathologie des relations internationales, Odile Jacob,

Publié le 02/10/2018

De la corruption à la guerre au Yémen, l’histoire secrète des chars français

 Par Fabrice Arfi (site mediapart.fr)

Des documents obtenus par Wikileaks et partagés avec Mediapart, Der Spiegel et La Repubblica lèvent le voile sur un secret d’État : la corruption cachée derrière la vente de chars français aux Émirats arabes unis. Ce sont les mêmes chars qui sévissent aujourd’hui dans la guerre au Yémen, à l’origine de la pire crise humanitaire du monde, selon l’ONU.

Les chars français utilisés depuis trois ans par les Émirats arabes unis au Yémen, dans une guerre qui a déjà fait plus de 10 000 morts (majoritairement des civils) et provoqué, selon l’ONU, la pire crise humanitaire du monde, cachent un lourd secret.

Un secret d’État vieux d’un quart de siècle.

Sa révélation ouvre aujourd’hui la porte sur les aveux inédits d’une corruption étatique à travers le versement, par une entreprise d’armement gouvernementale française, de 200 millions de dollars d’argent noir sur des comptes situés dans des paradis fiscaux, selon des documents obtenus par Wikileaks et partagés avec Mediapart, Der Spiegel (Allemagne) et La Repubblica (Italie), qui ont pu les authentifier par une enquête indépendante.

Ces documents offrent une plongée rare dans les arcanes de l’un des plus gros contrats d’armement signés par la France, aujourd’hui troisième pays exportateur d’armes au monde.

Les chars Leclerc vendus au début des années 1990 par la France aux Émirats arabes unis (EAU) ont été fabriqués par l’entreprise GIAT (Groupement industriel des armements terrestres, Nexter aujourd’hui), dont l’État français est actionnaire à 100 %. Ils ont commencé à être livrés au début des années 2000, mais n’ont connu leur baptême du feu qu’en 2015, à l’occasion du déclenchement de la guerre au Yémen, comme en témoignent de nombreux écrits spécialisés (voir ici ou ).

Depuis trois ans, des combats acharnés y opposent une rébellion houthie soutenue par l’Iran à une coalition emmenée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui cherchent à conforter le président yéménite en place, Abdrabbo Mansour Hadi. Selon l’ONU, la coalition, armée notamment par la France, a « causé le plus de victimes civiles directes ». Les Nations unies évoquent de possibles crimes de guerre, rappelant que des « zones résidentielles », des « marchés » et « même des installations médicales » ont été touchées. Et d’après l’ONG Save The Children, cinq millions d’enfants sont aujourd’hui menacés de famine au Yémen à cause de la guerre.

En son temps, le contrat de vente des chars Leclerc aux Émirats avait été qualifié par la presse française de « contrat du siècle ». Pour cause : le marché, signé le 6 avril 1993, une semaine après la formation du gouvernement Balladur, portait sur la livraison de 388 chars, 46 véhicules armés et quantité de munitions pour 3,6 milliards de dollars, montant revu légèrement à la baisse par la suite (3,2 milliards).

Mais des négociations secrètes avaient débuté deux ans auparavant, selon les documents récupérés par Wikileaks. En janvier 1991, sous le gouvernement de Michel Rocard, l’État français a missionné, par l’intermédiaire de l’entreprise GIAT, un émissaire très introduit auprès des autorités d’Abou Dabi. Son nom : Abbas Ibrahim Yousef al-Yousef.

Originaire du même village que le cheikh al-Zayed, le père de la nation émiratie, qui en fut le président de 1971 à 2004, Abbas al-Yousef a commencé sa carrière comme pilote de chasse. Marié à une femme vivant en Arabie saoudite, père de deux enfants qui feront leurs études aux États-Unis, il est notamment, au sein de l’armée émiratie, l’instructeur de Mohamed al-Zayed, l’un des fils du cheikh régnant. Un sésame. D’autant que le frère aîné de Mohamed, Khalifa, est l’actuel président des Émirats.

En marge de ses activités militaires – il a le grade de colonel –, Abbas al-Yousef a développé une prolifique activité de businessman dans l’armement. D’après un capitaine d’industrie français qui l’a bien connu, il devient de fil en aiguille l’intermédiaire privilégié de nombreuses sociétés de défense françaises aux Émirats, comme Thalès, Dassault ou Airbus. Et GIAT, donc, où il cultive une solide amitié avec un directeur commercial.

Une des sociétés offshore d’al-Yousef, Kenoza Industrial Consulting & Management Inc., domiciliée par un cabinet panaméen dans les îles Vierges britanniques, l’un des pires paradis fiscaux de la planète, obtient de GIAT en 1991 des commissions occultes de 234 millions de dollars pour la future vente des chars français aux Émirats.

Rien n’aurait jamais dû filtrer de la destination de l’argent noir. Seulement voilà, un différend entre al-Yousef et GIAT, qui sera porté entre 2008 et 2010 devant le tribunal arbitral de Paris (une justice privée qui contourne la justice ordinaire), poussera l’entreprise d’armement française à révéler la nature exacte du travail de son intermédiaire : la corruption.

N’ayant touché jusqu’en mars 2000 « que » 195 millions de dollars des 234 promis, al-Yousef avait saisi la justice arbitrale pour réclamer son dû à GIAT, qui a refusé de régler les 40 millions de dollars en souffrance.

Devant le tribunal arbitral de Paris, GIAT jouera franc jeu. Reconnaissant « une disproportion entre le montant des commissions et les services fournis » réellement par al-Yousef, l’entreprise française avoue que son intermédiaire « a commis des actes de corruption », selon les termes du jugement du 30 septembre 2010. De manière encore plus limpide, GIAT affirme également que Kenoza, la société offshore de son intermédiaire, « a été mis en place pour fournir un véhicule approprié à la corruption d’officiels des Émirats arabes unis ».

Un aveu qui relève du jamais vu à ce niveau.

Quand la corruption était légale...

Aucun nom d’officiel stipendié n’a toutefois été révélé. Mais les circuits de la corruption, oui. GIAT a ainsi expliqué que les 200 millions de dollars d’argent noir ont été versés sur des comptes bancaires ouverts au Liechtenstein et à Gibraltar, encore des paradis fiscaux.

Pour justifier son refus de payer le restant dû à son intermédiaire, GIAT invoque la loi. Plus précisément la transposition en juin 2000, dans le droit pénal français, d’une convention anticorruption de l’OCDE ratifiée par la France. De fait, aussi immorales fussent-elles, les commissions occultes sur les marchés d’armement – en d’autres mots les pots-de-vin – étaient jusqu’à cette date pénalement légales ; et même déductibles des impôts par l’intermédiaire d’un formulaire fiscal (dit « DAS 2 bis ») méthodiquement renseigné par l’appareil militaro-industriel.

Devant les juges du tribunal arbitral, GIAT a par conséquent argué que son contrat avec Abbas al-Yousef était « inapplicable » à partir de juin 2000, du fait de son « origine illicite ».

Contactée, l’entreprise d’armement se réfugie aujourd’hui dans le silence : « Il ne nous est pas possible de vous répondre car nous ne sommes pas en capacité d’avoir certains éléments et/ou les sujets sont couverts par différentes clauses de confidentialité », a fait savoir une porte-parole du groupe.

Durant la procédure d’arbitrage, l’intermédiaire al-Yousef, qui n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien, avait démenti tout fait de corruption. Il a assuré que son « intervention a essentiellement consisté à sécuriser l’obtention du contrat avec les Émirats ». Comment ? Il n’en dira jamais plus, avouant avoir détruit ses notes de travail pour « protéger la confidentialité de GIAT » et éviter des fuites d’informations commerciales vers la concurrence. L’Allemagne, le Brésil et les États-Unis étaient en effet en lice pour le marché des chars émiratis.

« Yousef al-Yousef était en réalité inquiet des accusations de corruption. C’est pourquoi il est apparu très en retrait durant les audiences, quitte à perdre toute crédibilité devant les arbitres », se souvient un acteur de la procédure, qui a témoigné auprès de Mediapart, sous couvert d’anonymat.

Finalement, les trois juges du tribunal arbitral (les avocats David Sutton et Michael E. Schneider, et le professeur de droit Ibrahim Fadlallah) ne feront pas droit à la requête de l’intermédiaire, qui ne touchera pas ses 40 millions de dollars encalminés. Les arbitres ont estimé que les 200 millions déjà perçus recouvraient très largement un travail dont il a eu par ailleurs le plus grand mal à prouver la réalité.

Cinq ans après ce jugement secret – les tribunaux arbitraux sont essentiellement utilisés pour leur confidentialité –, les chars au cœur de la corruption sont ceux qui sévissent dans la sale guerre au Yémen. D’après le sous-officier Guillaume Paris, instructeur à l’École de cavalerie spécialiste des missiles, entre 70 et 80 des chars français vendus aux Émirats arabes unis ont été déployés sur le théâtre des combats. « Il s’agit du premier engagement au combat du principal char de bataille français par une armée étrangère », note le militaire.

En mars 2016, le président de Nexter (ex-GIAT), Stéphane Mayer, par ailleurs poids lourd du lobby de l’armement français, affirmait devant l’Assemblée nationale : « Pour ce qui est des chars Leclerc, je vous confirme que leur implication au Yémen a fortement impressionné les militaires de la région. » C’est une façon de voir les choses. Car avec celle de l’Arabie saoudite, l’armée des Émirats arabes unis est la plus fréquemment pointée du doigt par l’ONU et des ONG pour d’éventuels crimes de guerre et violations des lois internationales commis sur le sol yéménite. Le Quai d’Orsay conserve, lui, un silence assourdissant sur ces faits depuis des mois.

Ceci explique peut-être cela : les Émirats font partie depuis plusieurs années des plus gros acheteurs d’armes au complexe militaro-industriel français. Les prises de commandes ont atteint jusqu’à 937 millions d’euros en 2014.

D’après un rapport commun de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), de la Ligue des droits de l’homme (LDH) et de l’Observatoire des armes, publié en avril dernier, de multiples armements ont été livrés par la France à l’Arabie saoudite et aux Émirats entre 2015 et 2017, outre les chars Leclerc. Sont cités : une centaine de blindés légers (Nexter et Renault Truck Defense), des hélicoptères (Airbus Helicopters), des drones de surveillance (Sagem), des patrouilleurs (Couach), des dizaines de missiles et des centaines de fusils de précision…

Cela pose aujourd’hui aux institutions françaises une question. Comment contrôler les ventes d’armes vers des pays soupçonnés de ne pas respecter les règles internationales ? Début avril, le député LREM Sébastien Nadot (Haute-Garonne), soutenu par une soixantaine de parlementaires, a déposé une proposition de résolution visant la création d’une commission d’enquête sur le sujet.

 « Depuis le début de la guerre au Yémen en 2015, la France a régulièrement octroyé des licences de ventes d’armes à des entreprises françaises qui ont ensuite servi aux belligérants du conflit », peut-on lire dans le texte déposé par le député Nadot.

La présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée, Marielle de Sarnez (MoDem), plaide plutôt pour la création d’une mission d’information sur le contrôle des ventes d’armes et pourquoi pas, à terme, d’une délégation parlementaire permanente sur le sujet.

« C’est vrai que nous avons un retard important en France », explique la députée à Mediapart. « Si on prend d’autres parlements, en Angleterre ou en Italie par exemple, il y a un contrôle des ventes d’armes plus approfondi, plus substantiel que ce que nous connaissons en France, même si, j’en conviens, nous avons fait quelques petits progrès ces dernières années. Je ne parle même pas du Congrès américain, qui a un pouvoir absolu sur les ventes d’armes, ce qui n’empêche pas d’ailleurs les Américains de vendre beaucoup d’armes… », ajoute-t-elle.

L’entreprise Nexter (ex-GIAT) assure à Mediapart que « l’emploi des matériels acquis est du ressort des États utilisateurs souverains ». Elle vante également son attachement aux « règles en matière de contrôle des exportations » et son respect de " l’éthique des affaires".

Publié le 01/10/2018

Sur fond d’échec des privatisations

Renaissance des travaillistes au Royaume-Uni

Un pays où les divisions caractériseraient avant tout le camp conservateur ? Où la gauche susciterait l’enthousiasme des foules ? Où l’espoir de nouvelles conquêtes électriserait les progressistes ? Ce pays existe : il s’agit du Royaume-Uni, depuis que l’élection de M. Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste, en 2015, a permis une refondation de la gauche à l’intérieur même du parti social-démocrate traditionnel.

par Allan Popelard & Paul Vannier  (site monde-diplomatique.fr)

 

 «Si vous voulez voir comment les pauvres meurent, venez voir la tour Grenfell. » Dans son discours de clôture du congrès travailliste de septembre 2017, le chef du Parti travailliste (Labour), M. Jeremy Corbyn, a cité ce vers du poète et romancier nigérian Ben Okri évoquant l’incendie qui a coûté la vie à 79 des habitants d’un immeuble d’habitat social, le 14 juin 2017 à Londres. Au nord du quartier de Kensington, l’un des plus chics de la capitale britannique, la tour se dressait dans une enclave populaire. Ses habitants, relégués aux abords de l’autoroute et de la voie ferrée, avaient été laissés à l’abandon par une politique violemment inégalitaire. Au Royaume-Uni, la part du revenu captée par les 1 % les plus riches a doublé ces trente dernières années, passant d’environ 4 % à plus de 8,5 % du produit intérieur brut (PIB). À Brighton, M. Corbyn s’est arrêté sur le sens du drame : « Grenfell représente un système failli, cassé, que le Labour doit — et va — remplacer. »

Aux mains des conservateurs depuis les années 1970, la circonscription de Kensington a, contre toute attente, été remportée par le Labour en juin 2017. Le Labour de M. Corbyn, est-on tenté de préciser, tant la ligne politique du principal parti de gauche britannique s’est transformée. « Beaucoup de gens l’avaient quitté sous [M. Anthony] Blair (1). Moi, je suis restée, en me pinçant le nez, lance Mme Emma Dent Coad, la nouvelle députée. Ils sont revenus et beaucoup de jeunes ont adhéré. D’autres ont soutenu la campagne sans rejoindre le parti. » Bien implantée localement, l’élue a profité d’une forte dynamique militante — le nombre des adhérents de la section locale est passé de 300 à 1 000 en deux ans — et du « déchirement des conservateurs en raison du Brexit ». Dans une circonscription très favorable au maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne, Mme Dent Coad a rassemblé bien au-delà de l’électorat travailliste traditionnel. « Des gens de droite ont voté pour moi, des gens qui s’étaient éloignés du Labour, des gens qui ne votaient jamais, des gens qui ne faisaient plus confiance aux politiciens. Beaucoup m’ont dit que c’était la première fois qu’ils se déplaçaient. »

À l’image de Kensington, nombre de circonscriptions ont basculé depuis la désignation de M. Corbyn à la tête du parti, en septembre 2015. S’ils restent minoritaires à Westminster, les travaillistes ont fait une percée historique à l’occasion des élections législatives anticipées de juin 2017 : trois millions et demi de voix et trente sièges supplémentaires. Une performance d’autant plus remarquable que, ailleurs en Europe, les vieux partis issus de la social-démocratie sont en crise. En France, le Parti socialiste a perdu environ 140 000 adhérents entre 2007 et 2016. En Allemagne, les effectifs du Parti social-démocrate (SPD) ont fondu de 70 000 membres durant la même période. Le Labour, lui, en compterait 570 000, soit 300 000 de plus qu’en 2015. Nulle force nouvelle, qui participerait, comme en France ou en Espagne, d’une recomposition profonde du paysage politique, ne conteste par ailleurs son hégémonie. Et, en proposant de renationaliser les chemins de fer ou de rendre gratuit l’accès à l’université, le Labour rompt avec le néolibéralisme que continuent de défendre, ailleurs dans le monde, les membres de l’Internationale socialiste. Au-delà d’un mode de scrutin qui favorise le bipartisme (2), comment peut-on expliquer cette triple exception britannique ?

« Ce n’est pas seulement le gouvernement qu’il faut changer. C’est tout un modèle qui est en crise. » Dans la périphérie du Grand Londres, l’éditorialiste Owen Jones, figure de la gauche britannique, harangue cent cinquante militants. Ils se sont retrouvés dans une salle de la commune d’Uxbridge décorée aux couleurs du Labour. À l’intérieur, on distribue un bref argumentaire sur les mesures fiscales, l’emploi, la santé, le logement et la position du Labour sur le Brexit ; on fait un point sur les problèmes locaux ; on s’entraîne en jouant des saynètes représentant des situations-types — comme la rencontre avec un électeur du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP, extrême droite). On organise enfin une trentaine d’équipes militantes pour un après-midi de porte-à-porte. L’endroit n’a pas été tiré au sort : M. Boris Johnson, l’ancien maire de la capitale et actuel ministre des affaires étrangères, est le député de la circonscription. La position qu’il a conquise en 2015 vacille. Le Labour a ainsi identifié dans le pays une soixantaine de territoires susceptibles de basculer à gauche. « Est-ce qu’on veut se débarrasser de Johnson ?, lance Jones. Allons-y ! Mettons-le dehors ! »

Le renfort de Momentum

On suit une équipe de porte-à-porte entre Cowley Road et Ferndale Crescent. « Never trust a tory » (« Il ne faut jamais croire un tory [conservateur] »), peut-on lire à une fenêtre. Cinq hommes et une femme marchent dans ce quartier pavillonnaire de la petite classe moyenne, situé sous le couloir aérien de l’aéroport de Londres-Heathrow. Parmi eux ne figure qu’un seul membre de la section travailliste locale. « J’ai adhéré au début des années 1980, explique ce professeur de musique à la retraite. Quand Blair a été élu, j’ai rendu ma carte. J’étais très mécontent des mesures éducatives prises par son gouvernement. Et puis je suis revenu avec Corbyn. » À ses côtés, M. Seamus McCauley, 41 ans, travaille dans la communication. Pour rien au monde il n’aurait voté pour le parti de M. Blair. Mais, en 2015, il a rejoint celui de M. Corbyn. La même année, Mme Keith Webb, la cinquantaine, décidait de s’engager. Avant, la politique ne l’intéressait pas. À l’inverse, M. David Carr militait de longue date au Parti communiste. Il s’est « reconnu dans Corbyn parce qu’il venait du syndicalisme ». Il apprécie également « qu’il soit féministe et écologiste, qu’il défende le peuple palestinien et qu’il se soit opposé à la guerre en Irak ». Il y a enfin M. Amir N., qui s’est engagé depuis deux mois, et Mme Deborah Olszewski, qui soutient M. Corbyn bien qu’elle appartienne à une autre formation, le Parti pour l’égalité entre les hommes et les femmes (Women’s Equality Party).

La diversité (y compris sociale) de ce petit groupe atteste la dynamique populaire que connaît le Labour. Aux côtés d’anciens militants, plutôt âgés, revenus au Labour après l’avoir quitté, nombreux sont les jeunes qui ont franchi le pas : à elle seule, l’organisation de jeunesse travailliste, Young Labour, compterait davantage de membres que le Parti conservateur tous âges confondus. Diplômés et membres de la classe moyenne, les nouveaux militants sont moins souvent syndiqués, mais voient dans M. Corbyn l’homme de la situation.

Après la démission de M. Edward Miliband, en mai 2015, l’élection de M. Corbyn avait pourtant donné lieu aux pires augures, ses adversaires ne manquant jamais de convoquer le souvenir de la débâcle électorale de 1983, du temps où la gauche était aux commandes du parti. À l’époque, ses détracteurs avaient rebaptisé son programme « la plus longue lettre de suicide de l’histoire ». Élu à la tête du parti avec 59,5 % des voix (3), le député d’Islington North (Londres), retournant à son avantage le principe de primaire ouverte, est parvenu à cristalliser autour de sa personne et de ses idées une ample aspiration populaire. Opposés à l’austérité et à la guerre (4), ses soutiens, entrés en force au Labour, ont permis de contenir la révolte des élites travaillistes converties au néolibéralisme. En 2016, un nouveau vote l’a conforté à la tête du parti avec 61,8 % des voix. Depuis, la dynamique n’est pas retombée. Signe des temps, le tract distribué aux habitants d’Uxbridge a pour titre « Labour, prêt à gouverner ».

Ciblée par les travaillistes, la circonscription de M. Johnson se trouve aussi au cœur de la campagne « Éjectons-les ! » (#Unseat) organisée au même moment par Momentum. Fondé en octobre 2015 par des proches de M. Corbyn, ce mouvement a été créé pour « conforter la position » du dirigeant travailliste, explique M. Yannis Gourtsoyannis, membre du groupe de coordination nationale, la direction de l’organisation. « Dès son élection, il a été pris pour cible » par le « parti parlementaire » : les députés en poste, souvent proches du blairisme.

Avec 36 000 membres, Momentum connaît un essor. Plusieurs centaines de personnes adhéreraient chaque semaine. Distinct des autres formations de l’aile gauche par son poids et son activisme, il mobilise indépendamment des consignes du parti, grâce à ses propres outils : une plate-forme numérique et une application en ligne. « Nous sommes en campagne permanente », explique M. Gourtsoyannis. Ce jeune médecin de l’hôpital public considère que de nouvelles élections législatives « pourraient être convoquées à tout moment » et se tient prêt. Le gouvernement de Mme Theresa May est en effet affaibli par des scandales de corruption et par les négociations sur le Brexit (lire « Un sourire derrière la barbiche »).

Fort de ses 170 groupes locaux, Momentum se préoccupe désormais de sa structuration. Des master class consacrées aux réseaux sociaux y sont animées, parfois par des cadres de l’équipe de M. Bernie Sanders, ancien candidat aux primaires démocrates américaines. Ses adhérents sont formés à l’organisation de réunions publiques ou d’actions de porte-à-porte. Loin des usages d’un congrès, les conférences nationales de Momentum privilégient des ateliers permettant l’échange de pratiques militantes. « Nous ne sommes pas un think tank. Nous ne produisons pas de rapports. Ce que nous faisons, c’est nous assurer que la politique du Labour reflète les aspirations de ses membres et pas celles de technocrates. » Sans chercher à se doter d’un corps de doctrine distinct, le mouvement tente d’infléchir les propositions du parti en matière de santé publique, d’industrie de défense ou de politique migratoire. « C’est le programme du Labour le plus à gauche depuis quarante ans. Mais il reste trop timide sur ces questions-là. »

Alors que 37 % des électeurs travaillistes — notamment ceux issus des milieux populaires — ont voté en faveur du Brexit, le groupe de militants a mené en 2016 une campagne intense en faveur du maintien du Royaume-Uni dans l’Union europénne. L’organisation peut ainsi apparaître en décalage avec une partie de la base électorale du Labour. Mais son action a par ailleurs contribué à une forme de rééquilibrage auprès de l’électorat jeune, qualifié et urbain, que la campagne européenne de M. Corbyn, économe, a pu désarçonner. Momentum s’impose ainsi peu à peu comme l’une des composantes centrales du Labour. En janvier dernier, trois de ses candidats, dont M. Jon Lansman, son fondateur, ont été élus au sein de l’exécutif travailliste. Pleinement intégrés, ses membres sont maintenant tenus d’adhérer au parti. Si les procès en entrisme ont toujours cours chez les adversaires de Momentum, il leur est de plus en plus difficile, en revanche, de le dépeindre comme un groupuscule de jeunes gens échevelés...

Les syndicats ont retrouvé leur centralité

« Notre but est de transformer le Labour, confie M. Gourtsoyannis. Nous voulons restaurer le lien entre le parti parlementaire et le grand nombre des adhérents. » L’arrière-garde des députés s’était opposée à la candidature de M. Corbyn, et c’est de justesse que le représentant de l’aile gauche était parvenu à se présenter, en recueillant un parrainage de parlementaire de plus que les trente-cinq nécessaires. Le soutien de 15 % du groupe parlementaire est en effet un préalable à toute candidature à la direction travailliste. Pour limiter la portée de ce « veto », Momentum défend l’abaissement de ce seuil à 10 %.

Ce qu’il s’agit de restaurer, poursuit M. Gourtsoyannis, ce sont « les liens avec les mouvements citoyens qui se mobilisent contre l’austérité (5), la guerre ou la casse de l’hôpital public ». Alors que nombre de partis, clos sur eux-mêmes, sont devenus des machines électorales minées par la bureaucratisation et l’opportunisme, Momentum veut explorer une voie alternative.

Sheffield, dans le Yorkshire. La ville est un bastion travailliste depuis les années 1920. Les usines de la Lower Don Valley en font encore un haut lieu de la sidérurgie britannique. C’est ici que fut fondée en 1866 l’organisation qui préfigura le Trades Union Congress (TUC). Cette confédération regroupe aujourd’hui cinq millions et demi de travailleurs. La quasi-totalité des quarante-neuf syndicats qui la composent sont « affiliés » au Parti travailliste et prennent ainsi part à son financement et à ses décisions. L’histoire du mouvement ouvrier britannique, originale en Europe, a conduit à une étroite association du parti et des syndicats. Ce sont ces derniers qui présidèrent à la création du Labour en 1900.

Dirigeant du TUC à Sheffield, M. Martin Mayer siégeait jusqu’à l’été 2017 au comité exécutif national du Labour, son organe de direction politique. « Les deux dernières années ont été très difficiles, dit-il. Corbyn a été sans cesse attaqué. » Contre les 172 parlementaires qui tentèrent un coup de force en juin 2016, en votant une motion de défiance, les syndicalistes firent bloc.

Marginalisés pendant la période du New Labour, lorsque M. Blair (1994-2007) puis M. Gordon Brown (2007-2010) étaient à la tête du parti, les syndicats ont retrouvé leur centralité. Le temps où certaines organisations, en désaccord avec la politique des néotravaillistes, se désaffiliaient du parti (comme la Fire Brigades Union, le syndicat des pompiers, en 2004) semble révolu. Tout comme celui où un dirigeant travailliste pouvait reprendre à son compte l’essentiel de la législation antisyndicale de Margaret Thatcher et réduire le poids des organisations de travailleurs au sein du congrès national annuel (6). « Avant l’arrivée de Corbyn, raconte M. Mayer, beaucoup de syndicats se demandaient s’ils devaient se désaffilier. Les salariés interpellaient leurs dirigeants : “Pourquoi restez-vous au Labour alors que vous n’obtenez rien ?” Mais on n’avait pas vraiment le choix. Les autres formations de gauche, le Parti communiste par exemple, sont tellement faibles qu’elles n’ont aucune chance, jamais, d’emporter un scrutin. Alors on est restés. »

Bien qu’ils ne forment pas un bloc homogène, les bataillons syndicaux se sont activement engagés aux côtés de M. Corbyn. Au siège londonien d’Unite, le principal syndicat britannique, qui compte 1,4 million de membres, M. Andrew Murray, directeur de cabinet du secrétaire général, explique que son organisation « a aujourd’hui une relation particulièrement forte avec Jeremy Corbyn ». « Une relation politique, souligne-t-il. Nous espérons de sa victoire un changement radical pour combattre les inégalités sociales, un transfert de pouvoir au profit du travail et des salariés, une extension de la sphère publique par rapport au privé, une politique étrangère rompant avec l’impensé atlantiste, un changement en faveur de la paix au Proche-Orient. »

« C’est un des nôtres »

Pour l’heure, la question européenne — qui embarrasse surtout les conservateurs — ne semble pas avoir contrarié la reconfiguration en cours.

Longtemps hostiles à Bruxelles, les syndicats britanniques poussèrent en 1975 à l’organisation d’un premier référendum pour quitter l’Europe politique. La victoire de Thatcher en 1979 changea la donne. L’Europe devint pour certains ce « précieux bouclier contre les excès du néolibéralisme (7)  ». En 2016, la campagne en faveur du Brexit, menée par les conservateurs, avive les débats dans les organisations syndicales. À Sheffield, « des députés et des syndicalistes des deux camps sont intervenus dans des réunions publiques, explique M. Mayer, mais le conseil syndical n’a pas tranché en raison des désaccords substantiels qui persistaient ». Dans le pays, treize des vingt-sept principaux syndicats du TUC se sont finalement — et très tardivement — déclarés en faveur du maintien du Royaume-Uni dans l’Union, onze n’ont pas pris position et trois ont bataillé pour la sortie sur les bases d’une campagne alternative, désignée sous le nom de « Lexit », contraction de left gauche ») et exit sortie ») (8).

Les syndicats, qui contribuent toujours à la moitié du financement du Labour et disposent d’un tiers des sièges dans son exécutif, engagent leurs adhérents à prendre part à la vie du parti. Ils interviennent aussi dans les campagnes internes, par de nombreux envois de courriels et de textos. Ainsi, en Écosse, où le secrétaire général d’Unite, M. Len McCluskey, a exprimé son soutien à M. Richard Leonard, candidat proche de M. Corbyn qui briguait la tête du Parti travailliste écossais. Un poste stratégique, là où le Labour doit, pour espérer conquérir le pouvoir, regagner le terrain perdu face au Parti national écossais (SNP).

En restaurant le lien organique qui unit son organisation au mouvement syndical, M. Corbyn a ressoudé le camp progressiste. « Le point crucial, c’est que nous avons désormais un parti démocratique », se félicite M. Murray, pour qui « Momentum et Unite sont comme les deux piliers de la nouvelle direction de Jeremy Corbyn ». L’édifice pourrait cependant s’avérer plus fragile qu’il n’y paraît. Début mars, à la surprise générale, M. Lansman, de Momentum, s’est porté candidat au poste de secrétaire général du Labour contre Mme Jennie Formby, issue des rangs d’Unite et soutenue par M. Corbyn.

Si M. Lansman s’est finalement retiré, cet épisode prélude sans doute à de futures divergences stratégiques, voire politiques. Alors que cette fonction est traditionnellement réservée à un représentant du mouvement syndical, M. Lansman n’a pas hésité à se présenter comme un recours. En proposant que le secrétaire général soit désigné par tous les militants du parti et non plus seulement par ses dirigeants, il souhaitait « renforcer les droits des adhérents » et « remplacer le vieux modèle hiérarchisé par une démocratie moderne, ouverte et transparente, pluraliste et participative ».

Durham, dans le nord-est de l’Angleterre. Avec 200 puits et 200 000 travailleurs, ce comté a longtemps constitué le plus grand bassin minier de la planète. Si la politique de la terre brûlée conduite par Thatcher, en hâtant la désindustrialisation, a laminé les travailleurs du charbon, ces derniers maintiennent encore une partie de leurs activités. Le gala des mineurs, un événement annuel qui se tient au mois de juillet, rythme la vie de la gauche britannique depuis 1871. « Le dernier en date a rassemblé 200 000 personnes », triomphe M. Alan Cummings, le secrétaire de l’Association des mineurs de Durham. Symbole du mouvement ouvrier, l’événement attire des militants et des sympathisants de tout le pays. « Jeremy Corbyn est un habitué. On le connaît bien ici. Quand il a décidé de se présenter, on n’a pas hésité une seconde à le soutenir. C’est un homme de principe. C’est un des nôtres. » Pour les anciens mineurs, la victoire de M. Corbyn sonne comme l’heure de la revanche, dans cette région qui fut longtemps l’un des fiefs du New Labour.

« Tony Blair, c’était un tory déguisé en travailliste. Du temps où il était premier ministre, il n’a jamais daigné venir à l’un de nos galas. » Pourtant, M. Blair était député de Sedgefield, à quelques kilomètres de là, et son bras droit, M. Peter Mandelson, celui de Hartlepool, dans le même comté. Mais les « modernisateurs » se souciaient peu de l’héritage du mouvement ouvrier. Après quatre défaites successives (1979, 1983, 1987, 1992), ils avaient décidé de conquérir les bastions conservateurs en changeant la base électorale du Labour, en fondant un projet de société sans classes, une politique sans adversaires, sublimée dans la figure de l’Essex man (9). À l’inverse, M. Corbyn n’a pas hésité à renouer avec l’histoire de la classe ouvrière en rompant avec ce recentrage idéologique et sociologique qui, à la recherche d’un « extrême centre », avait favorisé la conversion du Labour au néolibéralisme.

Autrefois dominants, les néotravaillistes sont désormais sur la défensive. Farouche opposant à la nouvelle direction, M. Phil Wilson, qui occupe le siège de M. Blair à Westminster, est demeuré impuissant à contrer l’effet Corbyn dans sa propre circonscription. En 2016, ses consignes n’ont pas suffi à convaincre une majorité de militants de voter pour M. Owen Smith, le candidat de l’aile droite. « C’est parce qu’il y a beaucoup de gens qui ont rejoint le parti, explique M. Peter Brookes. En 2015, nous étions quatre cents. Aujourd’hui, le double. » Élu du comté de Durham, M. Brookes représente la commune de Trimdon, celle-là même où M. Blair avait élu résidence. Il fait partie de cette « bande des cinq » qui, selon la légende, avait préparé le terrain à « Tony » lors de sa première victoire, en 1983. Reconnaissant volontiers que « quelque chose est en train de se passer », ce conseiller concède que les citoyens, les plus jeunes notamment, voient en M. Corbyn « un homme simple, constant, un homme qui fait de la politique autrement et peut changer leur vie en mieux ». En son temps, se souvient M. Brookes, M. Blair était parvenu à susciter le même enthousiasme : « Le nombre de militants dans les sections locales était passé de deux cents à deux mille en l’espace de deux ans. »

À présent minoritaires, les néotravaillistes aspireraient à « conserver [leurs] circonscriptions et à porter [leurs] candidats à la tête du parti ». Mais ils ne disposent plus des réseaux pour le faire. Leur principal groupe, Progress, est aujourd’hui à la peine, depuis que son fidèle donateur, M. David Sainsbury, l’une des premières fortunes du Royaume-Uni, a retiré sa mise en 2017. Du reste, il fonctionnait comme un think tank, et non comme un mouvement enraciné dans le parti et dans la société. « On devrait mieux sorganiser », admet M. Brookes. Après avoir désiré le départ des « modérés » pour fonder avec eux un nouveau parti, il espère trouver un « antidote à Momentum ».

À la tête du plus grand parti d’Europe de l’Ouest, M. Corbyn a transformé le visage du Labour. Ce parti de masse trace une voie originale. Sans marquer la même rupture avec les cadres politiques préexistants que Podemos en Espagne ou La France insoumise, il est le lieu d’une recomposition vivifiante. « For the many, not the few » (« Pour la majorité, pas pour une minorité ») : M. Corbyn semble décidé à ne pas céder.

Allan Popelard & Paul Vannier

Journalistes.

(1) Premier ministre de 1997 à 2007, M. Blair a été l’artisan du virage à droite du Labour (New Labour).

(2) Le scrutin uninominal majoritaire à un tour en vigueur aux élections législatives conduit à l’élection du candidat arrivé en tête le jour du scrutin.

(3) Cinq ans plus tôt, la représentante de l’aile gauche, Mme Diane Abbott, n’avait recueilli que 7,2 % des voix.

(4) Lire Alex Nunns, « Jeremy Corbyn, l’homme à abattre », Le Monde diplomatique, octobre 2015.

(5) C’est le cas par exemple du mouvement The People’s Assembly Against Austerity, lancé en 2013 par des dirigeants syndicaux, des militants et des journalistes. Organisé en 80 groupes à travers le pays, il aurait rassemblé 250 000 manifestants le 20 juin 2015 et entre 50 000 et 100 000 en avril 2016.

(6) Leur part a été réduite de 90 % à 50 % des votes.

(7) Houcine Msaddek, « Des anti-Marketeers aux Brexiteers : la rhétorique eurosceptique des syndicats britanniques d’un référendum à l’autre », Revue française de civilisation britannique, vol. XXII, n° 2, Paris, 2017.

(8) Stefano Fella, « Should I stay or should I go ? », Labour Research, Londres, juin 2016.

(9) « L’homme de l’Essex », du nom d’un comté du sud-est de l’Angleterre, désigne l’électeur médian. Courtisé par les tories dans les années 1990, il est devenu l’objet de toutes les attentions des travaillistes avec l’arrivée de M. Blair à la tête du parti.

Publié le 23/09/208

Par Emmanuel Riondé | (site regards.fr)

Le boycott d’Israël prend de l’ampleur

Lancée il y a treize ans, la campagne prônant des mesures de boycott désinvestissement et sanction (BDS) contre Israël n’a guère affaibli l’économie du pays. Mais elle joue aujourd’hui un rôle majeur dans la déconstruction de son image... donnant du fil à retordre à Tel-Aviv.

 « Le gouvernement a arraché son masque. Non seulement BDS, mais tous ceux qui défendent les droits de l’Homme devraient lui en être reconnaissants. La guerre contre BDS, mouvement de protestation légitime et non violent, a entraîné Israël sur un nouveau territoire ». Inlassable pourfendeur de la politique d’occupation de Tel-Aviv, le journaliste israélien Gideon Levy a su trouver les mots, dans sa tribune publiée le 5 septembre dans le quotidien Haaretz, pour résumer la séquence désormais ouverte en Palestine et en Israël. Car treize ans après son lancement, le 9 juillet 2005, à l’initiative de 170 organisations non gouvernementales (ONG) palestiniennes, la campagne BDS est bien en passe de devenir la principale épine dans le pied des dirigeants israéliens.

A première vue, les chemins du « nouveau territoire » dont parle Levy sont pourtant bien dégagés pour l’équipe d’extrême-droite qui gouverne Israël depuis 2009. En quelques mois, Donald Trump a franchi deux « lignes rouges » au-delà desquelles aucun hôte de la Maison Blanche n’avait encore osé s’aventurer : le transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, soit la reconnaissance de la ville comme capitale d’Israël alors même que son statut demeure l’un des enjeux les plus sensibles de la résolution du conflit ; et la fin de la contribution américaine au budget de l’agence des Nations unies dédiée aux réfugiés palestiniens (Unrwa), qui prive cette organisation d’un gros tiers de son budget. Courant août, l’administration américaine a également annoncé l’annulation d’une aide de 200 millions de dollars aux territoires palestiniens. Et Washington a décidé il y a quelques jours de fermer la représentation diplomatique palestinienne aux Etats-Unis.

Une série de coups portés à la face de deux composantes du peuple palestinien : les habitants de Cisjordanie et de Gaza (4,9 millions de personnes) et les réfugiés (7,9 millions). Manquaient les arabes israéliens ou Palestiniens de 48 (1,8 million de personnes, 20% de la population israélienne) : eux ont eu droit à l’adoption, le 18 juillet 2018, par les députés de la Knesset, d’une loi fondamentale définissant Israël comme « Etat-nation du peuple juif  ». Un texte qui, de fait, les renvoie, tout comme les druzes, à une citoyenneté de seconde zone.

Le gouvernement israélien sous pression

Bref, un véritable alignement des astres pour les plus fervents défenseurs d’un grand Israël débarrassé du peuple palestinien et de ses revendications nationales. Ils sont nombreux au gouvernement israélien... qui semble pourtant de plus en plus préoccupé par les piques convergentes sous l’étendard de BDS, mais qui lui sont adressées de toute part : le 5 septembre dernier, Itay Tiran, acteur et scénariste star en Israël, désormais installé à Berlin, affirmait que « BDS est une forme de résistance parfaitement légitime. Et si nous prônons un certain type d’échanges politiques non-violents, nous devons renforcer ces voix ». Le festival Meteor, qui se tenait les 6 et 8 septembre dans le nord d’Israël, a dû, lui, se résoudre à l’absence de la popstar Lana Del Rey qui, sous pression d’une partie de ses fans, a annulé sa venue. Enfin, le 7 septembre dans une lettre ouverte publiée dans The Guardian, 140 artistes appelaient à boycotter l’édition 2019 du coucours Eurovision qui se tiendra en mai à Tel-Aviv.

Plus que le gain de ces victoires symboliques, Gideon Levy estime que la véritable « réussite » de BDS est d’être parvenu à « saper l’acquis le plus important de la diplomatie publique israélienne : l’image démocratique et libérale d’Israël dans le monde ». De fait, malgré quelques succès enregistrés dans le champ du désinvestissement, BDS semble encore loin de déstabiliser la puissance économique israélienne, plutôt dynamique. En revanche, à coup d’offensives sur les réseaux sociaux, de mobilisations sur les campus et de campagnes ciblées, le mouvement qui exige la fin de l’occupation de la Palestine conformément au droit international, n’en finit pas d’écorner durement l’image du pays à l’étranger. Un enjeu considéré comme crucial par le pouvoir israélien, comme nous l’avait expliqué dans ces colonnes le cinéaste Eyal Sivan. Le 28 mars 2016 s’était tenue à Jérusalem une conférence à l’issue de laquelle plusieurs dizaines de millions de dollars avaient été débloqués pour riposter à la « menace BDS ». Plus récemment, en janvier dernier, le ministère des affaires stratégiques a publié une liste de 20 organisations étrangères, interdites d’entrée sur le territoire israélien en raison de leur participation à la campagne.

Des critiques grandissantes

Des mesures témoignant d’une certaine crispation et qui, paradoxalement, nourrissent une réalité désormais bien établie : en moins de 15 ans, la question du boycott d’Israël s’est imposée comme une thématique légitime et régulièrement débattue dans des espaces et par des acteurs qui comptent sur la scène internationale. Mi-août, The Guardian publiait une longue enquête intitulée BDS : comment un mouvement non-violent controversé a transformé le débat israélo-palestinien. Début septembre, c’est Joseph Levine, professeur de philosophie et membre de Jewish voice for peace, qui dans le New York Times regrettait la « campagne de stigmatisation malhonnête » à laquelle se livrent « les opposants au mouvement non-violent de BDS ». Et dans le numéro de septembre du Monde Diplomatique, Alain Gresh publie un article consacré à la censure par le Qatar d’un documentaire sur le lobby israélien où il relate ces propos d’un puissant lobbyiste américain pro-israélien, à propos de BDS : « en ce qui concerne l’argent, nous n’avons pas d’inquiétude à avoir ; mais les efforts déployés pour creuser un fossé entre nous, qui aimons Israël, et la génération montante, sont préoccupants ».

Une analyse partagée par Michel Warschawski, militant anticolonial, journaliste et auteur israélien qui nous confiait avant l’été : « La campagne BDS fait mal aux dirigeants israéliens, même s’ils tentent de faire croire qu’ils la tiennent pour négligeable. Et une tendance claire se dessine : une partie de la nouvelle génération de juifs américains a de moins en moins de réticence à exprimer ses critiques de la politique israélienne et une autre partie y est, elle, de plus en plus indifférente. Dans une génération, Israël n’aura plus ce soutien sans faille des communautés juives organisées. » Et BDS, cauchemar de plus en plus récurrent de Tel Aviv, n’y aura pas été pour rien.

Publié le 17/09/2018

Ventes d’armes et pétrole: une servilité coupable de la France avec l'Arabie saoudite

Thomas Cantaloube et Edwy Plenel (site mediapart.fr)

Comme sous Hollande, la présidence Macron aligne sa politique moyen-orientale sur les intérêts de Riyad. C’est un choix aussi bien immoral – les ventes d’armes utilisées dans la sale guerre du Yémen – qu’irresponsable – il accentue une dépendance énergétique et géopolitique désastreuse.

Régulièrement, depuis un an et demi, des responsables d’ONG humanitaires ou travaillant sur les droits humains sont reçus à l’Élysée pour évoquer la tragédie engendrée par la guerre au Yémen ou se plaindre des abondantes ventes d’armes françaises à des dictatures, notamment aux pays du golfe Persique et à l’Égypte. À chaque fois, ils sont très bien accueillis par des conseillers qui écoutent attentivement leurs points de vue et semblent même « approuver [leurs] messages d’alertes et [leurs] recommandations », selon un humanitaire qui a participé à plusieurs de ces rendez-vous.

Pourtant, invariablement, dans les jours et les semaines qui suivent, ces émissaires constatent qu’ils n’ont pas été entendus et surtout pas considérés. Comme s’ils avaient parlé à des sourds. Un point de contentieux géographique revient régulièrement dans leur bouche : l’Arabie saoudite. La monarchie théocratique absolue paraît intouchable.

Elle peut bombarder sans précaution des civils au Yémen ; elle peut emprisonner indéfiniment des militants de la démocratie et des droits des femmes et exécuter un nombre croissant de condamnés ; elle peut pratiquer un islam des plus rigoristes qui n’a rien à envier aux théories de Daech ; elle peut appauvrir sa population pendant que ses élites se gorgent de yachts et de châteaux à l’étranger ; elle peut kidnapper le chef de gouvernement d’un pays ami, le Liban ; elle peut tout cela, la France ne hausse jamais la voix. Pis, elle flatte Riyad ou lui déroule le tapis rouge à la moindre occasion. Que ne ferait pas Paris pour se concilier les bonnes grâces de l’Arabie saoudite ? Apparemment tout.

Le phénomène n’est pas entièrement nouveau, mais il a pris de plus en plus d’importance ces dernières années, d’abord sous la présidence de François Hollande, puis sous celle d’Emmanuel Macron — Nicolas Sarkozy, lui, préférait le Qatar. La nomination toute récente d’un fidèle macronien, Sylvain Fort, pour gérer le pôle communication de l’Élysée risque encore d’accroître cette inclination pour les Saoud : dernièrement, l’homme était chargé d’« améliorer l’image du royaume (et d’assurer) la communication en France du prince héritier, Mohammed ben Salmane », nous dit le Monde. C’est donc un lobbyiste qui travaillait jusqu’à hier pour les Saoudiens, peu réputés pour leur radinerie, qui va occuper un poste clef à la présidence de la République française.

Les armes, le pétrole et l’Iran : voici le triptyque qui dicte la relation de la France avec le royaume wahhabite et la conduit à fermer les yeux sur une des autocraties les plus régressives et mortifères de la planète.

Sous François Hollande, son fidèle Jean-Yves le Drian était tout autant le ministre de la défense que celui de l’armement. Avec son cabinet, l’ancien baron socialiste de Lorient, fief de la Direction des constructions navales (devenue Naval Group), était connu comme le plus farouche promoteur des ventes d’armes françaises auprès des pays soucieux de s’équiper en missiles, avions et chars. Il fut le premier à parvenir à écouler les avions Rafale de Dassault à l’étranger. Surtout, il fait exploser les ventes d’armes auprès de l’Arabie saoudite, qui passent de 400 millions d’euros en 2013 à 600 millions en 2015 et à 1 milliard en 2016.

Passé en mai 2017 chez Macron et au Quai d’Orsay, il s’y est installé avec sa garde rapprochée et, selon les confidences de plusieurs proches du pouvoir, « il continue d’avoir un œil sur les ventes d’armements et reste un des interlocuteurs privilégiés de nos gros clients ». La diplomatie française n’est donc pas celle du respect des droits humains, comme on le proclame souvent, mais des intérêts de l’industrie canonnière. Sachant que Riyad ne manque pas de courtisans dans ce domaine, en premier lieu les États-Unis, Paris s’efforce donc de tout faire pour maintenir la relation au beau fixe. On ne tance pas l’Arabie saoudite sur les morts évitables de civils au Yémen, même si des armes françaises peuvent être employées à cet escient, comme ne l’a pas exclu la ministre des armées Florence Parly. On se tait quand les défenseures des droits des femmes sont emprisonnées arbitrairement depuis plus de 100 jours, contrairement au Canada (voir l’article de Mediapart).

Et quand l’ONU essaie péniblement de jeter un peu de lumière sur le sort des populations au Yémen par l’intermédiaire d’un groupe d’experts des Nations unies, Paris met des bâtons procéduraux dans les rouages onusiens, puis reste muet quand son président évoque à mots couverts la possibilité que l’Arabie saoudite soit coupable de crimes de guerre (lire sur Mediapart : Face aux possibles crimes de guerre de la coalition, Paris se tait).

De la même manière, quand Emmanuel Macron se vante d’avoir permis l’affranchissement de Rafic Hariri en novembre 2017 lors d’une escale à Riyad, « c’est après avoir bataillé ferme pendant plusieurs heures de discussion face au prince hériter Mohammed ben Salmane, qui manquait tellement de respect à l’égard de la France que le président a dû lui rappeler qu’il parlait à une puissance membre du Conseil de sécurité », racontait il y a quelques mois un diplomate mis au courant de l’échange.

« Pensons à tout ce que le pétrole nous fait accepter, oublier et tolérer ! »

Face à une telle servilité, pas étonnant que les ONG et les militants des droits humains aient le sentiment de prêcher dans le désert : ils parlent certes à des conseillers et à des membres de l’exécutif bien intentionnés, mais cette parole est ensuite balayée sans hésitation par les « adultes en charge » : Macron, Le Drian, les industriels, les adeptes de la (real)politik des affaires.

La France n’a jamais eu de photo de famille scellant un pacte « pétrole contre sécurité » avec la monarchie saoudienne à la manière de la rencontre entre Franklin Roosevelt et le roi Ibn Saoud en février 1945, mais les relations entre les deux pays ont toujours été bonnes. En 1979, c’est même Paris qui a sauvé le royaume d’une cruelle humiliation lors de la prise de La Mecque, avec l’appui clandestin du GIGN.

La France a certes des idées et pas de pétrole, mais elle a terriblement besoin d’or noir. De 1990 à 2012, la Russie était le principal fournisseur de Paris en hydrocarbures. Mais, depuis 2013, l’Arabie saoudite est passée au premier plan : en 2015, dernière année connue, Riyad a fourni 18,6 % du pétrole brut acheté par la France. Étant donné les tensions avec Moscou, il est évidemment devenu très compliqué de se fâcher avec les Saoudiens. Contrairement au marché des armes, où c’est l’acheteur qui est en position de force, le pouvoir sur le marché du pétrole appartient au vendeur. Paris est donc doublement perdant face à Riyad.

Outre cette double soumission économique, la France s’est insérée dans les alliances compliquées au Moyen-Orient du côté de l’Arabie saoudite contre l’Iran. Dès lors, elle est de fait emportée dans cette alliance de surenchère guerrière que forment Mohammed ben Salmane et Benjamin Netanyahou, dans un sidérant retournement où le foyer idéologique (et financier) du pire terrorisme islamiste est devenu le plus proche allié d’un État d’Israël livré à l’extrême droite et à ses délires d’apartheid.

Ce choix tricolore est purement politique. Il découle de la lente ascension des néoconservateurs français au Quai d’Orsay et à l’Élysée, entamée sous Sarkozy, poursuivie sous Hollande et maintenant Macron. Cette poignée de hauts fonctionnaires alignés sur la position bushiste de « l’axe du mal » n’a cessé de gagner en influence. Pour eux, l’Iran est une menace sur la paix mondiale bien supérieure à l’Arabie saoudite, en dépit du fait que 15 des 19 kamikazes du 11 septembre 2001 étaient saoudiens, en dépit de la propagation du rigorisme wahhabite sur le reste du globe, en Europe notamment, en dépit de l’absence de contre-pouvoirs d’aucune sorte face à la famille régnante.

La fixation sur l’acquisition potentielle de l’arme nucléaire par Téhéran est devenue un obstacle à toute évaluation rationnelle du danger. Lors des années de négociation qui ont conduit aux accords de Vienne sur le nucléaire iranien, les négociateurs français, de leur aveu même, se sont montrés bien plus durs et récalcitrants que les diplomates américains.

L’Iran n’est certes pas un parangon de vertu ni un modèle de respect des droits fondamentaux, mais c’est un pays avec des courants d’expression contradictoires, des élections, une population hautement éduquée et désireuse de rompre des décennies d’isolement. Surtout, ce n’est pas un pays où les humeurs d’un souverain, ou de son fils, sont capables de chambouler en une nuit la gouvernance des institutions, de menacer de guerre un voisin si celui-ci ne se soumet pas à une liste de desiderata, ou de bâtir des plans de développement sur la comète, qui serviront surtout à enrichir les banques étrangères. Tout ce que l’Arabie saoudite est sous la direction actuelle du prince héritier ben Salmane.

Ce choix de courtiser Riyad plutôt que de discuter paisiblement avec Téhéran et, ce faisant, de s’aligner sur la position des États-Unis version Trump, a conduit Paris à retirer immédiatement ses billes quand Washington a dénoncé l’accord sur le nucléaire en mai 2018. Alors que le ministre de l’économie Bruno Le Maire, dans un sursaut (gaulliste ?) avait promis que la France ne se laisserait pas dicter sa politique commerciale, les entreprises françaises qui étaient retournées en Iran (Peugeot, Total, Airbus) ont très vite fait leurs bagages pour complaire aux États-Unis, mais aussi à l’Arabie saoudite.

« Pensons à tout ce que le pétrole nous fait accepter, oublier et tolérer ! » En 2006, il y a donc plus de dix ans, un haut responsable politique français exprimait à haute voix sa colère contre une situation qui conduit à ne pas mettre « suffisamment en cause ces royaumes, ces émirats, ces régimes totalement corrompus et aucunement démocratiques, auxquels nous vendons des armements dont nos présidents se font les représentants de commerce, tandis que le statut de la femme se limite à l’arrivée de rares élues aux chambres de commerce de Riyad ou de Djeddah ».

Dans un fort credo écologique, il appelait à « sortir le plus vite possible du pétrole », ajoutant que cette révolution est « nécessaire à tout point de vue, pas seulement environnemental ». « La dépendance pétrolière, résumait-il, n’est pas uniquement une question écologique ni même une affaire de source d’approvisionnement. C’est un problème politique : tant que nous n’aurons pas pris nos distances, construit notre indépendance, repris notre liberté, nous serons faibles, mous et sans principes. »

Ce dirigeant français parlait d’or, dans un livre qui, d’ailleurs, revendiquait Le Devoir de vérité (Stock). Il se nommait François Hollande et est devenu, six ans après ces propos lucides, président de la République française, un président qui sera le plus assidu de la Ve République auprès de la monarchie absolue saoudienne. « Faibles, mous, sans principes… » Oui, en effet.

Publié le 16/09/2018

(site monde-diplomatique.fr)

Certains artistes internationaux comme Lana Del Rey ou le groupe Of Montreal ont annulé leur participation au festival Meteor, organisé ce week-end à Tel-Aviv. Comme l’équipe de football argentine au début de l’été — qui avait refusé de se déplacer à Jérusalem pour rencontrer l’équipe israélienne —, ils réagissent aux interpellations du mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) dans un contexte de forte mobilisation, notamment suite à la promulgation le 19 juillet d’une loi définissant Israël comme « l’État-nation du peuple juif ». Une loi qui suscite d’intenses polémiques dans le pays.

BDS, une mobilisation contre l’impunité

Le mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), lancé en 2005 par des ONG palestiniennes pour obliger le gouvernement israélien à respecter le droit international et les résolutions des Nations unies, a fait tache d’huile à travers le monde. Israël cherche à criminaliser cette campagne, dont les militants réclament, entre autres, une suspension de l’accord d’association qui lie l’Union européenne à Tel-Aviv.

par Isabelle Avran   

Une « menace stratégique ». C’est ainsi que le gouvernement israélien qualifie la campagne internationale de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) lancée le 9 juillet 2005 par 172 organisations non gouvernementales (ONG), syndicales et politiques palestiniennes (1). BDS : trois lettres pour un mouvement de boycott des institutions, des entreprises et du système économique israéliens qui soutiennent l’occupation et la colonisation de la Palestine, de désinvestissement des entreprises impliquées dans cette occupation, et d’exigence auprès des États de sanctions contre Tel-Aviv, tant qu’Israël persistera à bafouer le droit international.

Cet appel intervint un an jour pour jour après l’avis consultatif de la Cour internationale de justice (CIJ) rappelant l’illégalité du réseau de murs israéliens construit en Cisjordanie — dont Jérusalem-Est — et invitant les États à faire respecter la légalité internationale (2). Mais, si l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) a adopté les recommandations de la CIJ, celles-ci sont restées lettre morte sur le terrain, à l’instar de la quasi-totalité des résolutions onusiennes visant Israël. Une telle impunité permet dès lors à ses dirigeants de mettre en œuvre la stratégie qu’énonçait dès 2001 Ariel Sharon, alors premier ministre : « achever » ce qui n’avait « pu l’être en 1948 », en termes d’appropriation de territoires, qu’il s’agissait de vider autant que possible de leur population palestinienne (3).

Mouvement populaire non violent

Pour faire respecter les droits du peuple palestinien dans ses trois composantes (sous occupation, en exil forcé, ou ayant pu rester dans ce qui est devenu l’État d’Israël), le mouvement BDS s’inspire de façon explicite des campagnes internationales qui ont contribué à la chute du régime d’apartheid en Afrique du Sud : un mouvement populaire non violent, ciblant non des personnes mais des institutions, des entreprises... qui ont partie liée avec l’occupation. Contre la violence quotidienne qu’elle entraîne (colonisation intensive, répression de toute forme de résistance, siège de Gaza, etc.), la campagne BDS offre à chacun la possibilité de s’engager.

En Europe, cette exigence morale se double d’autant plus d’une recherche d’efficacité que l’Union européenne et la majorité de ses États membres entretiennent des liens étroits avec Tel-Aviv sur le plan économique et commercial — sans compter les projets communs poursuivis dans les domaines de l’industrie, des technologies et de la recherche scientifique (dont certains à visées militaires). Des liens que les partisans israéliens du BDS qui mènent un « boycott de l’intérieur » considèrent comme autant de gages d’encouragement donnés aux dirigeants de leur pays. De fait, l’Union européenne représente en 2017 le premier partenaire commercial d’Israël (avec 35,3 % de ses exportations) et a associé Tel-Aviv au projet Horizon 2020, nouveau programme européen de financement de la recherche et de l’innovation, entré en vigueur en 2014 (4).

Coopération euro-israélienne intensive

Déjà, en 1996, à l’issue de la répression massive qui avait suivi les manifestations palestiniennes contre la construction d’un tunnel sous l’esplanade des Mosquées, à Jérusalem, le mouvement de solidarité européen était allé au-delà de la simple protestation pour réclamer des mesures concrètes en termes de sanctions. En France et en Belgique, les associations avaient ainsi obtenu le report, jusqu’en 1999, de la ratification de l’accord d’association signé en 1995 entre l’Union européenne et Israël. En vertu de cet accord, entré en vigueur en 2000, les parties contractantes s’engagent (article 2) à respecter notamment le droit humanitaire et les droits humains fondamentaux.

Tel-Aviv a mis en place un département spécial chargé d’espionner les militants du boycott et doté d’un budget important

Le mouvement de solidarité revendique donc la suspension de ce partenariat jusqu’à ce que Tel-Aviv se conforme à cet article. Pourtant, l’UE se contente de déplorer la colonisation israélienne du territoire palestinien — illégale au regard du droit international —, et d’exhorter son partenaire à y mettre un terme, tout en intensifiant sa coopération avec Israël dans le cadre de la « politique européenne de voisinage » (PEV). Bruxelles a finalement décidé en 2013 (avec une mise en œuvre en 2014) de lignes directrices : elle écarte des projets qu’elle finance les entreprises ou institutions travaillant avec les colonies ; elle exclut les produits des colonies de ceux bénéficiant d’avantages fiscaux ; et elle impose leur étiquetage. Mais l’UE n’a toujours pas interdit l’entrée de ces produits sur son territoire...

À mesure que BDS se développe, les dirigeants israéliens s’inquiètent. Car le mouvement progresse dans de nombreux pays, soutenu par d’importantes confédérations syndicales (comme en Afrique du Sud et au Royaume-Uni), des organisations paysannes ou étudiantes, des Églises... Et il marque des points. Des fonds de pension (en Norvège, aux Pays-Bas, aux États-Unis, etc.), des universités (comme Harvard) retirent leurs investissements d’entreprises israéliennes travaillant pour la colonisation. L’entreprise française Veolia, par exemple, qui a contribué à la construction du tramway reliant Jérusalem-Ouest à des colonies, a fini par se désengager des transports israéliens. De fait, le procès engagé à l’encontre de Veolia par l’Association France Palestine Solidarité (AFPS) et par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a fini par nuire à sa réputation et à menacer plusieurs de ses contrats internationaux.

Devant l’érosion de son image sur le plan international et les coups de boutoir portés par la campagne BDS à travers le monde, Israël est passé à l’offensive. En août 2015, le quotidien Haaretz confirmait que les dirigeants israéliens avaient mis en place un département spécial chargé d’espionner les militants du boycott. Doté d’un budget important, ce « département de délégitimation » du boycott travaille en étroite collaboration avec les services secrets israéliens et le renseignement militaire (5). De plus, l’entrée du territoire israélien est susceptible d’être interdite à tout ressortissant étranger impliqué dans les actions de BDS.

Isabelle Avran

Journaliste

(1) Lire Omar Barghouti, Boycott, désinvestissement, sanctions. BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine, La Fabrique Éditions, Paris, 2010.

(2) « La CIJ déclare l’édification du mur par Israël dans le territoire palestinien occupé contraire au droit international », www.un.org, 9 juillet 2004.

(3) Dans son rapport sur l’offensive israélienne contre la bande de Gaza durant l’hiver 2008-2009, adopté par les Nations unies en novembre 2009, le juge sud-africain Richard Goldstone, président de la mission de l’ONU chargée de l’enquête, met en cause la « culture de l’impunité » en recommandant une saisine de la Cour pénale internationale pour « crimes de guerre » et « possibles crimes contre l’humanité ». Lire « L’Assemblée générale approuve le rapport Goldstone sur Gaza », Centre d’actualités de l’ONU, www.un.org, 5 novembre 2009.

(4) « Israël signe avec l’UE un accord d’association au programme Horizon 2020 », www.horizon2020.gouv.fr, 11 juin 2014.

(5) « Israel’s military intelligence monitoring dozens of BDS groups around the world », Haaretz, Tel-Aviv, 18 août 2015.

Publié le 11/09/2018

Liquider la poutre maîtresse : le Venezuela... Regagner le terrain perdu ; la déstabilisation : Nicaragua, Bolivie

Jean ORTIZ (site l’humanité .fr)

Où en est l’Amérique latine ? Troisième partie.

Depuis quatre mois la situation se détériore au Nicaragua, dirigé par le président  sandiniste Daniel Ortega, chef de file du Front Sandiniste de libération nationale et président, à plusieurs reprises après la révolution de 1979 et l’insurrection des « muchachos », contre la génocidaire dictature somociste. Le soulèvement victorieux contre Somoza...au prix  de 50.000 morts, puis les gouvernements successifs d’union  (réforme agraire, campagne d’alphabétisation, des prêtres ministres...), et dix ans de résistance à « la contra » (les mercenaires au service des Etats-Unis, et d’une brute épaisse : Ronald Reagan ), ont dû céder du terrain aux néo-libéraux.

Il convient de ne pas nier ici, le recul relatif et récent  « des gauches » latino-américaines, leurs difficultés, pas plus que de dramatiser à l’excès les situations particulières à chaque pays.

A l’origine de la crise nicaraguayenne actuelle, une réforme des retraites, injuste, qui met le feu aux poudres ; une réforme très impopulaire, d’inspiration « libérale », vite abandonnée par le pouvoir, mais prétexte à soulèvement d’une partie de la population et de la jeunesse...La répression, la riposte populaire, auraient coûté  près de 300 morts  La majorité de l’opposition aux sandinistes se refuse à toute négociation...Elle exige le départ de Daniel Ortega  (inspirateur du « daniélisme ») et dénonce le supposé « népotisme » ; la vice-présidente, Rosario Murillo, n’est autre que l’épouse de Daniel Ortega. Elle plaide contre l’avortement...De grandes manifestations populaires continuent à soutenir le pouvoir . A la recherche de stabilité, le gouvernement sandiniste a dû passer des pactes avec une partie du patronat, de l’Eglise ; des partis « d’opposition »...Les gouvernements de droite ont laissé l’économie, la Sécurité sociale, en lambeaux.

Ici comme ailleurs, l’opposition de droite caricature de plus en plus grossièrement, violemment, les processus d’émancipation, de redressement, mais épargne les « programmes sociaux ( Faim zéro, Cantines scolaires, Bon solidaire, « Missions » vénézuéliennes...), très appréciés de la population. Le PIB du pays a augmenté de 40% soit une croissance annuelle de 4,5% . Les victoires électorales du sandiniste Daniel Ortega, témoignent de cet attachement aux acquis sociaux.

En novembre 2016, « Daniel » a été réélu pour un troisième mandat , avec 72,5% des suffrages). La résistance du chavisme s’explique aussi par le  succès de ces programmes populaires, qui s’adaptent aux besoins (santé et éducation, gratuites, etc), aux circonstances, aux nouveaux cadres.

Il  arrive que ces « programmes sociaux », base des changements, se retournent parfois contre leurs promoteurs. Bénéficiaires des politiques d’inclusion sociale,  les pauvres qui accèdent au statut de « couches moyennes » expriment dès lors des besoins que les nouveaux pouvoirs ne peuvent satisfaire...C’est le cas au Venezuela.

Le bréviaire médiatique criminalise les chavistes , les accuse de tous les maux, de toutes les violences, les taxe de « paramilitaires », cultive une stratégie de revanche de classe, dans le droit fil de 2002. Un régime sans base sociale populaire serait déjà tombé.

Le 11 avril 2002, « l’opposition » en vint à  organiser un « golpe » (putsch) anti-chaviste, et à emprisonner le président élu, Hugo Chavez. Aussitôt, un candidat très démocrate  et bien au-dessus de tout soupçon, Pedro Carmona, l’équivalent en France du président du Medef, fut nommé président. Le peuple, lui, défendit son président Chavez, investit les rues et, en 48h, la marionnette Carmona rentra au bercail.

L’enjeu majeur, pour Washington, reste de parvenir à liquider le chavisme, et à tuer, s’il le faut, le président élu après la mort d’Hugo Chavez. L’ « opération Phénix » consistait à éliminer en direct, par une attaque de drones bourrés d’explosifs, Nicolas Maduro, lors du défilé célébrant le 81 ième anniversaire de la Garde nationale bolivarienne. Le Venezuela vit certes une crise économique vertigineuse, mais elle est alimentée par les politiques financières et de blocus des États-Unis, de l’Union européenne, qui n’en finissent pas de mentir, de mener une véritable guerre contre le président Maduro et la révolution chaviste. Tous les moyens sont bons pour déstabiliser le pays, le faire sombrer dans le chaos, les pénuries, l’émigration...L’opposition dispose de puissants relais internationaux... En mai 2017, déjà, l’opposition, hégémonisée par l’extrême-droite, lançait un plan pour supprimer le chef de l’Etat, et surtout, le chavisme et ses conquêtes sociales. La stratégie meurtrière de l’opposition fit couler le sang de dizaines d’innocents.

Aujourd’hui, Chavez n’est plus là. Décédé le 5 mars 2013, son absence crée encore un vide incommensurable. Avant de mourir, il a lancé un appel à développer « les communes », le chavisme « en bas », et proposé pour lui succéder le ministre des Affaires étrangères, un ouvrier des transports, Nicolas Maduro. Bien qu’élu démocratiquement, la droite, les ex-sociaux démocrates, déclarent immédiatement à ce dernier une odieuse agression, organisent la guerre économique afin de le chasser de la présidence (« Opération Salida »), d’offrir à Washington une revanche de classe, d’en finir avec le chavisme... Les États-Unis visent les énormes richesses en hydrocarbures du pays. Dans cette situation, laisser seul le Venezuela, n’est-ce pas être coupable de non-assistance à peuple en danger ?Au Honduras la situation reste chaotique ? La colère populaire reste permanente. Le candidat de la droite, Juan Orlando Hernandez, a  été élu président grâce une fraude massive. L’oligarchie a volé la victoire à Xiomara Castro, candidate de l’opposition, épouse du président destitué en 2009, Manuel Zelaya. L’OEA est redevenue le hochet des Etats-Unis , son « Ministère des colonies ».  Son secrétaire général, Luis Almagro, multiplie les chantages, les ingérences, les agressions, contre les gauches honduriennes, boliviennes, vénézuéliennes...

Au Pérou, un président non élu , Martin Alberto Vizcarra Cornejo, dirige le pays depuis la démission forcée, le 23 mai 2018, pour corruption, de l’ex-président Kuezyuski (Caso (affaire) Odebrech, le géant du BTP brésilien a versé en pots de vin à l’ex-président et à ses entreprises, 4,8 millions d’euros). Le parlement à majorité fujimoriste a tenté de défendre jusqu’au bout les procureurs et les juges corrompus. Actuellement, ce parlement de la honte voudrait obtenir l’amnistie pour l’ex-président magouilleur, auxte >>

Publié le 11/09/2018

Brésil : les masques tombent. Les armes de l’impérialisme américain et de l’Union Européenne : guerre idéologique, économique, sanctions financières, commerciales, blocus...

Jean ORTIZ (site l’humanité.fr)

 

Où en est l’Amérique latine ? Quatrième partie.

Globalement, le Brésil connaît une situation semblable au Pérou. Le ban et l’arrière ban des conservateurs, les partis de l’oligarchie, ont ourdi de toutes pièces, sans preuves, les ex-présidents progressistes de centre gauche (Parti des travailleurs, PT), Dilma Rousseff et Luiz Inacio Lula da Silva (Lula), des procès qui ne reposent sur rien, mise à part la volonté de les mettre définitivement à l’écart de toute responsabilité politique et hors jeu des présidentielles d’octobre 2018. La justice, soumise, et le parlement aux ordres, ont lancé des procédures judiciaires fallacieuses, destinées à discréditer Lula et Dilma, à les chasser du Parlement, à les invalider définitivement, et avant tout, à empêcher Lula de redevenir président aux prochaines préidentielles . Arbitrairement emprisonné, du fond de sa cellule, Lula mène une campagne difficile pour le Parti des Travailleurs (PT)... Sa candidature vient d’être invalidée par le Tribunal supérieur de « justice ». Sa popularité le place en haut des sondages (39%), et en fait le favori du scrutin d’octobre 2018. Partout dans le pays, l’emprisonnement de Lula s’est retourné contre les archi-corrompus qui « dirigent » le pays et le parlement. Le peuple voit en Lula une possibilité nouvelle de continuer les changements entrepris lors de ses mandats, ce qui insupporte la droite. Les autorités, illégitimes (à commencer par le président fantoche, non élu, Temer), veulent, à tout prix, empêcher la candidature Lula. Ils sont en passe de le réussir. Tout autre candidat du PT peinerait à battre la droite.

 

La tendance émancipatrice continentale semble donc depuis quelque temps s’inverser et la « restauration », la « contre-révolution », prendre le dessus. A mieux y regarder, le rapport de forces a peu bougé, globalement.

 

Réalité, ou perception occidentale ? Ni l’une ni l’autre, malgré les récents revers. Si l’on étudie la situation pays par pays, le rapport de forces se maintient grosso modo en faveur des peuples et la sinistrose n’est pas de mise. L’impérialisme américain a cherché, depuis le début, à faire capoter les révolutions latino-américaines, et surtout la « bolivarienne ». Contre ouragans et tsunamis, Caracas tient toujours. Comme on l’a vu récemment en direct, avec l’attentat par drone bourré d’explosifs, Washington passe à une nouvelle étape.

 

Alors, après l’euphorie continentale, la gueule de bois ? L’Amérique latine a-t-elle basculé à droite ? Le découragement après l’enthousiasme ? Incontestablement, les néo-ultra-libéraux ont marqué des points. Mais les rapports de force se maintiennent globalement en faveur des peuples, et restent suffisamment forts pour endiguer, ralentir,  l’actuelle « vague bleue ».

 

L’ultralibéral Mauricio Macri l’a emporté dans une Argentine pourtant à nouveau debout contre le FMI, qu’elle chassa du temps des Kirchner, et qui revient avec ses « remèdes de cheval ». Au Chili, la droite a (re)gagné la présidentielle de 2017 avec le retour du milliardaire et homme d’affaires Sebastian Piñera (36,62% au premier tour), accusé d’avoir autant de casseroles aux fesses qu’un quincailler ; il recueille 54,57 % des suffrages exprimés au second tour... La gauche (Alejandro Guillier) soutenue par la sortante Michèle Bachelet et le PC du Chili atteint un score honorable (22,67% au premier tour et 45,43 au second). Beatriz Sandy, la candidate du Front large (centre gauche), elle, a réalisé, au premier tour, 20,27% des suffrages.

 

A Cuba, l’élection du président Trump a marqué un revirement total ; sa politique a remis en cause de nombreuses avancées « obamiennes » ; mais , malgré le retour à une politique de « guerre froide », les relations diplomatiques n’ont pas été rompues. Les difficultés économiques du Venezuela se répercutent lourdement à Cuba. Les approvisionnements en pétrole diminuent, la coopération bilatérale Cuba-Venezuela pâtit de la situation. La nouvelle politique nord-américaine en direction de Cuba reste toujours aussi isolée internationalement, et contre-productive, vouée à l’échec. Soumettre le Venezuela à un blocus, comme il existe encore à Cuba, c’est de l’aveuglement aussi stérile que dangereux.

 

Le programme cubain de réformes se poursuit, essentiellement au niveau économique. Des formes économiques nouvelles s’inscrivent dans le cadre du système, tout en contribuant à sa mixité. Le retrait de la génération des « historiques » n’a provoqué aucun chaos, contrairement à ce que prédisaient les cassandres occidentaux. Le nouveau président du Conseil d’Etat et des Ministres, Diaz-Canel, premier dirigeant non militaire, non issu de l’épopée révolutionnaire, s’est attelé à la tâche avec réalisme, compétence et pugnacité. Son parcours l’incite à un leadership plus collectif que précédemment. Cuba reste un symbole fort de résistance à l’empire, et d’acquis sociaux et culturels de premier plan.  Le droit à l’avortement, au changement de sexe, y sont reconnus et pris en charge par l’Etat. L’avortement n’est légal que dans quatre pays : Cuba  la Guyana, l’Uruguay, Porto Rico, la ville de México.

Publié le 11/09/2018

Ni sinistrose ni euphorie...

Jean ORTIZ (site l’humanité.fr)

Où en est l’Amérique latine ? Cinquième partie.

Désormais, pour couvrir « démocratiquement » ses forfaits, ses « golpes » toujours aussi durs sur le fond, l’impérialisme se livre, dès qu’il le peut, à des « golpes soft », politico-institutionnels. Des parlements corrompus jusqu’au trognon se substituent aux « marines », harcèlent les élus du peuple, les poursuivent judiciairement dans des procès fabriqués , des « coups d ’Etat parlementaires », promeuvent la « guerre économique », la déstabilisation. La « communauté internationale » (lisez : l’Union Européenne et les Etats-Unis) sort de son rôle, manipule les médias internationaux,  joue contre les peuples, transforme les réseaux, les télés, les journaux, en outils de propagande et de lynchage idéologique...

 

La première vague de changements peut apparaître aujourd’hui -à tort- comme un échec alors que la gauche n’a en réalité disposé ni du temps, ni de la mobilisation, ni des moyens suffisants pour changer radicalement les structures, les « modèles » en place. La plupart des processus se sont essoufflés, sont restés dans « un vieux cadre institutionnel » (malgré les Constituantes), non affranchis du système néolibéral, sans rupture. Ils ont multiplié les acquis sociaux, culturels, et pointé l’essentiel: souveraineté, inclusion sociale, éducation et santé pour tous, et gratuites, lutte acharnée contre la pauvreté... Des réformes systémiques, certes en nombre insuffisant, souvent parasitées par la bureaucratie, la corruption, mais avec la volonté affirmée de dépasser le néolibéral, le « consensus de Washington », de mettre en place des « programmes sociaux socialisants » (les « missions » au Venezuela)... Au Nicaragua, l’attachement majoritaire du peuple au « sandinisme » tient beaucoup à ces programmes sociaux. Partis et mouvements sociaux, depuis plus de vingt ans, ont revendiqué des mots et des concepts que l’on croyait obsolètes, voire repoussoirs, et même disparus (révolution, socialisme, communisme , éco-socialisme, socialisme du 21ème siècle, lutte des classes) ; ont contribué à cette intégration continentale esquissée et amorcée par les « libertadores » Simon Bolivar et José Marti, reprise et prolongée par Hugo Chavez...

 

Nous, militants de la solidarité, étions tellement impliqués, admiratifs, et optimistes devant les changements (« oui, c’est possible ! ») que nous en vînmes à sous-estimer le poids, l’impact, des politiques de « contre-révolution », que les Etats-Unis s’activaient à mener à bien... et pas pour celui des peuples. Dès la fin des années 1990, Washington tentait, non sans mal nous l’avons vu, d’endiguer la vague populaire. L’impérialisme reste l’impérialisme, et il ne se réveille pas aujourd’hui. Le lynchage des gauches s’accélère.

 

L’actuelle « phase de contre-révolution » démasque les auteurs des dénis de démocratie, les fossoyeurs de cette « démocratie incomplète », ceux-là mêmes toujours prêts à faire la leçon, mais liberticides lorsque leurs intérêts de classe se trouvent me mains sanglantes, Alberto Fujimori.

Publié le 08/09/2018

Les révolutions latino-américaines. Dès le départ Washington a tenté de réagir...

Jean ORTIZ (site l’humanité.fr)

Où en est l’Amérique latine ?. Deuxième partie 

 

Le continent latino américain a connu, sur 20 ans, des victoires électorales importantes des forces et présidents de gauche : Hugo Chavez, Evo Morales, Rafael Correa, les époux Kichner , Daniel Ortega, (Nicaragua), Salvador Sanchez Ceren (Salvador), Pepe Mujica (Uruguay), Martin Torrijos (Panama), etc.

 

De nouveaux partis et organisations populaires ( globalement de gauche) sont nés des besoins de la lutte et de la faillite des « vieux partis traditionnels») . S’affirment ainsi le MAS (Mouvement vers le socialisme), en Bolivie (construit sur la base des mouvements syndicaux, cocaleros, mineurs, et sociaux), le PSUV (parti socialiste unifié du Venezuela , créé le 6 décembre 1998 ( plus de cinq millions de membres) Au Mexique, Morena, le Mouvement de régénération nationale (MORENA rassemble la gauche, jusqu’au centre-gauche. Il a gagné les élections présidentielles du premier juillet 2018 ; avec la candidature emblématique du vieux lutteur Manuel Lopez Obrador (AMLO), ancien gouverneur de Mexico, (plus de 53% des voix dès le premier tour) Une victoire historique. Après deux tentatives (2006 et 2012) où la victoire lui fut volée par la fraude (exercée par les partis  du système : PAN et le PRI) , AMLO a mené une campagne vigoureuse « anti-système », éthique, contre les mafias de la drogue, contre la corruption, pour une (ambigüe) « réconciliation nationale », un gouvernement « austère », propre, sans privilèges d’aucune sorte. Par contre, le nouveau président ne reviendra pas sur la réforme pétrolière de 2013 et la privatisation de la société mexicaine (un Etat dans l’Etat), Petroleos Mexicanos (PEMEX)°

 

 Le PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), parti historique de « la révolution  de 1910 », (il a gouverné plus de 71 ans), recueille seulement 16% des suffrages. AMLO va être confronté à des enjeux géopolitiques énormes, à commencer par la renégociation de l’Accord de libre-échange en vigueur avec le Canada et les Etats-Unis (sous la menace de Trump), la politique migratoire, instrumentalisée avec racisme et violence par le président Trump. Pour la  première fois depuis la révolution de 1910, la gauche obtient une victoire nette, et une femme « moréniste », Claudia Sheinbaum , devient même maire de México. Le gouvernement a demandé que les hauts fonctionnaires, les ministres, le président, réduisent leur salaire de 50%. Macron, Macron, Macron !

 

En Colombie, le candidat d’extrême droite pro-américain, Ivan Duque, pantin aux mains du redoutable ex-président fascisant Alvaro Uribe, arrive en tête au scrutin de mai-juin 2018). L’ ex maire de gauche de Bogota, Gustavo Petro, (victime de tentatives d’assassinat) et ses « listes de décence », ont imposé à Duque un second tour. Petro a mené campagne en se réclamant du « camp de  la paix », se félicitant de sa progression ...Mais le nouveau président veut « modifier » les « Accords de paix » avec les FARC. « Modifier »?  Mauvais signe ! Le régime massacre des syndicalistes paysans, des élus communisants, des « sans terre », sortis de la clandestinité et des maquis, désarmés depuis les « accords » du 16 septembre 2016..Où sont les grandes voix occidentales de la défense des droits de l’homme ?

 

En Equateur, le parti réformiste Alianza Pais , de l’ex président Rafael Correa, reste peu organisé et vient de se scinder . Le président équatorien Rafael Correa avait engagé une « révolution citoyenne », avec des résultats remarquables en matière de santé, d’enseignement, d’aide aux pauvres, de retraites, de recul du chômage...Rafael Correa a ensuite passé le relais au vice-président, Lenin Moreno (quel joli prénom !). A la surprise générale, Lénine vient de retourner sa veste et de « trahir », harcelant et menaçant par voie judiciaire l’ex sortant, et rejoignant les partis des classes dominantes, dont le fameux Noboa, l’empereur de la banane. Lénine s’acharne à détruire tous les acquis de la « révolution citoyenne »

 

La situation se tend ; ici comme ailleurs, l’usure du pouvoir, trop de verticalité, de bureaucratisation, l’insuffisante mobilisation populaire « en bas », la contre-offensive très agressive et guerrière du président Trump, favorisent les reprises en main

Publié le 07/09/2018

Amérique latine : la gueule de bois ? Où en est l’Amérique latine ? Une « restauration » conservatrice ? en trompe-l’œil ?

Jean ORTIZ (site l’humanité.fr)

Première partie. Une séquence de libération enthousiasmante

De la fin des années 1990 jusqu’au début  de la décennie 2010, les peuples d’Amérique latine ont vécu une enthousiasmante séquence de libération, un moment progressiste sans pareil, initié d’abord... par un échec, celui , au Venezuela, du soulèvement des militaires patriotes « bolivariens » (4 février 1992). L’emprisonnement de leur leader, Hugo Chavez, (qui assuma publiquement la responsabilité du « golpe » manqué ; (Chavez prônait alors la « troisième voie »), puis sa libération, débouchèrent sur une victoire électorale aux présidentielles de 1999 (56% des voix).

Cette victoire « chaviste » a fonctionné comme un catalyseur et un accélérateur politiques quasiment sans précédents. Ces années 1990 donnèrent lieu à « un tournant historique ». Un groupe exceptionnel de leaders politiques  anti-impérialistes (Hugo Chavez, Evo Morales, Rafael Correa, Fidel et Raul Castro, Pepe Mujica, Cristina Fernandez et Nestor Kirchner...), porteurs de projets révolutionnaires , de « démocratie participative », de changements sociaux en faveur des laissés pour compte... accéda au pouvoir, par la voie électorale, et commença dès lors à remodeler le visage d’un continent ô combien inégalitaire, saigné par les politiques du FMI et de la Banque mondiale, après l’avoir été par la colonisation.

D’abord, naquit l’ALBA (Alliance bolivarienne des peuples de notre Amérique), à La Havane le 14 décembre 2004, par la co-signature de Hugo Chavez et Fidel Castro . Cette alliance pour des coopérations mutuellement avantageuses, opposée à la logique des Traités de libre-échange, a montré que d’autres formes de développement, d’intégration, plus équitables, existent. Depuis, onze pays ont progressivement rejoint l’ALBA. C’est précisément parce qu’il y adhéra six mois avant , que le président hondurien légitime, Manuel Zelaya fut renversé en 2009, victime d’un putsch « nouvelle formule » : « militaro_parlementaire »... Ce type de coup d’Etat renversera également le président paraguayen élu (Fernando Lugo) en 2012...Washington ne s’est donc pas réveillé tard, mais le rapport de forces lui rendait difficile toute intervention plus ouverte...

Le groupe de chefs d’Etat progressistes se réunit souvent. Il obtient la mise en place, le  23 mai 2008, à Brasilia, d’une structure sui generis de coordination, prémices d’une intégration continentale. L’Unasur (l’Union des nations d’Amérique du sud), devint surtout une structure intergouvernementale plurielle. Le premier président en sera l’Indien Evo Morales. Un symbole fort. Aujourd’hui, Trump le va-t-en guerre, et ses amis « oligarques », ont démoli l’Unasur. Ils ont même obtenu que la Colombie adhère récemment à l’Otan !

Les révolutions du Venezuela, de la Bolivie, de l’Equateur, voulaient avancer vers le vieux rêve de Simon  Bolivar et « régler » les problèmes du continent, sans l’intervention des Etats-Unis. Ils revendiquaient, en même temps, la souveraineté entière pour chaque pays. Trop-trop pour « l’empire » !  La guerre idéologique fait rage. Washington voit partout la main du « castro-chavisme ».

Le « consensus (conservateur) de Washington », impitoyable machine à broyer les peuples (années 1980-1990) fut remplacé dans les faits, au début des années 2000, par le « consensus (progressiste) de Caracas » : début de partage des richesses, inclusion sociale, lutte forte contre les vertigineuses inégalités (environ 94 millions de Latinos-Américains ont été « sortis de la pauvreté » par les nouveaux gouvernements), intégration continentale en voie de matérialisatio

Publié le 02/09/2018

Jeremy Corbyn, le futur Premier Ministre du Royaume-Uni ? (Haaretz)

Gideon LEVY (site legrandsoir.info)

Jeremy Corbyn est l’exemple même de l’homme de gauche qui a lutté toute sa vie pour les valeurs auxquelles il croit. Les Israéliens le considèrent comme une sorte d’alien - la gauche ici n’a jamais été dirigée par un Corbyn israélien, ni d’ailleurs, par qui que ce soit qui lui arrive à la cheville

Corbyn est un homme courageux. Il a voté 553 fois au Parlement contre des positions de son parti, et pourtant il a conquis sa direction. Il a voté contre la guerre en Irak, contre les armes nucléaires et contre la domination britannique en Irlande du Nord. Il a participé activement à Amnesty International contre Augusto Pinochet et a été arrêté lors de manifestations anti-apartheid en Afrique du Sud.

Avec une telle conscience morale et un tel courage, il n’aurait pu aller nulle part en Israël, à l’exception de Breaking the Silence. En Grande-Bretagne, il a de bonnes chances d’être élu au poste de premier ministre. Rien n’est plus agréable à imaginer et n’inspire plus d’espoir que cette perspective. Quiconque veut voir le monde prendre des mesures contre l’occupation israélienne devrait rêver de Corbyn.

Corbyn est devenu le nouvel ennemi des Juifs. Viktor Orban est un juste parmi les nations ; le droit américain est le rocher d’Israël et son sauveur ; Rodrigo Duterte, le dirigeant philippin qui a appelé à tuer des millions de personnes "comme Hitler", est le bienvenu en Israël - mais Corbyn est l’ennemi du peuple.

L’establishment juif en Grande-Bretagne et la propagande israélienne ont lancé un contrat sur sa tête, pour l’empêcher d’être élu : C’est un antisémite, le parti travailliste est antisémite, les Juifs en Grande-Bretagne sont en "danger existentiel", comme l’ont clamé trois journaux juifs britanniques dans un éditorial commun.

Alors que la situation de n’importe quel juif en Grande-Bretagne est meilleure, plus sûre, plus égalitaire et plus libre que celle de n’importe quel citoyen arabe en Israël, sans parler des Palestiniens dans les territoires occupés, l’appel à l’aide désespéré de l’establishment juif a soulevé un tollé contre Corbyn.

La presse israélienne s’est empressée de se joindre à la campagne d’incitation – en qualifiant toutes les déclarations des travaillistes d’antisémites. Peter Willsman, membre du parti, a qualifié les rabbins qui accusaient son parti d’antisémitisme de "juifs fanatiques de Trump" – gevalt*, de l’antisémitisme ! Certains commentateurs ont accusé Corbyn de trop s’excuser, d’autres de ne pas assez s’excuser. Même une excellente jeune journaliste comme Antonia Yamin de Kan s’est empressée de se joindre à la croisade.

Disons-le clairement : Corbyn est un opposant acharné et constant de la politique d’occupation israélienne. C’est son droit ; en tant qu’homme de gauche sincère, c’est même son devoir. A la marge du parti travailliste, il y a sans doute des cercles antisémites ; Corbyn a déclaré il y a quelques jours dans un éditorial du Guardian qu’ils n’avaient pas leur place dans son parti. La tentative, du parti travailliste de donner au terme antisémite une définition moins large que la définition courante de l’International Holocaust Remembrance Alliance, n’en fait pas nécessairement un parti antisémite.

Mais la propagande judéo-israélienne est rodée : quand on reproche à Israël sa loi sur l’apartheid et le meurtre de 160 manifestants non armés à la frontière de Gaza, sa seule réponse est d’accuser ceux qui le critiquent d’antisémitisme. Ça marche, ça permet à Israël de passer d’accusé à procureur.

Israël a promulgué une loi disant qu’il est l’État-nation du peuple juif. En d’autres termes, tout ce que fait Israël est fait au nom de l’ensemble du peuple juif. Cela n’est pas sans conséquences.

Quand un tireur d’élite israélien tue un homme sans jambes en fauteuil roulant et une infirmière, il le fait au nom de tous les juifs. Du coup, la politique d’Israël attise l’antisémitisme dans le monde entier. Cette politique peut et devrait être critiquée, comme le fait le parti travailliste, et Corbyn, et le bâillonner, en qualifiant toute critique d’antisémite, est scandaleux. Cela augmente encore l’antisémitisme et le sentiment que les Juifs se comportent en tyrans qui usent et abusent du chantage émotionnel.

Hajo Meyer, un survivant hollandais de l’Holocauste et militant des droits de l’homme, a dit : " Autrefois, un antisémite était un homme qui détestait les Juifs. Aujourd’hui, un antisémite est un homme que les Juifs détestent."

Cessez la campagne d’incitation contre Corbyn et souhaitez-lui bonne chance : il a une conscience, et j’espère qu’il sera le prochain premier ministre britannique. Cela pourrait être aussi une bonne chose pour Israël.

Gideon Levy

Traduction : Dominique Muselet

Note :
*Seigneur ! en yiddish

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Publié le 11/08/2018

On nous a dit « Mesdames et Messieurs, nous venons en paix » tandis que les troupes armées israéliennes se ruaient à bord !

Eugénie Barbezat (site l’humanité.fr)

John Turnbull, le  capitaine canadien du navire Freedom,  de la « flottille de la liberté contre le blocus imposé depuis plus de dix ans à toute la population palestinienne de Gaza »a été libéré après cinq jours dans les geôles israéliennes, suite à la capture de son bateau dans la nuit du vendredi 3 au samedi 4 août 2018 en pleines eaux internationales par des pirates  qui n’était autres que des forces spéciales israéliennes envoyées par leur gouvernement. A son arrivée en France en compagnie de  Pascal Maurieras, marin CGT, membre de l’équipage, il nous a livré son témoignage.

Qu'est-ce qui vous a motivé pour prendre le commandement du Freedom et tenter de le conduire à Gaza ?

Cette expérience m’a donné la chance de combiner mes compétences de voile avec mon intérêt et son soutien aux droits des palestiniens.

J’avais  17 ans en 1967 quand Israël a gagné la guerre des six jours, ce qui suscita mon enthousiasme. J’étais jeune et ignorant, mais cela a changé grâce à un oncle âgé d’un  ami juif qui nous a dit que la victoire n’était pas « bonne pour Israël ». J’ai commencé à lire et continué à discuter de la question--sans toutefois agir sur elle… Je suis allé donner un coup de main pour la flottille et  quand l’équipage m’a demandé de prendre le commandement du Freedom  pour la dernière étape en entre Palerme et Gaza j’ai pris une décision rapide.

Etiez-vous averti des risques que vous encourriez ?

Oui, j’étais conscient des risques : celui lié à la bonne marche d’un vieux bateau et aussi celui de nous faire arrêter par  l’armée israélienne.

Etiez-vous en contact avec l'autre bateau (al Awada)... saviez-vous qu'il avait été intercepté ?

Le  Contact a été très difficile à maintenir, puisque nous avons navigué séparément après avoir tenté de rejoindre  le petit bateau suédois (de la flottille NDLR) qui a connu une avarie à l’ouest de la Grèce.

Nous avons appris grâce au téléphone satellite que l’Al-Awda avait été intercepté.

Comment s'est passé votre arraisonnement ? A quelle heure, dans quelles conditions, à combien de miles des cotes ? Avez-vous été contactés par radio avant ? Y-a-t-il eu des violences, des blessés ?

Nous  avons été contactés par radio VHF et avons répondu de la manière habituelle quand des bateaux se rencontrent mutuellement en mer. Quand les questions sont allées au-delà d’identification normale, j’ai demandé leurs intentions. Cet échange a été un peu comique. J’ai ensuite décrit notre bateau et a averti qu’un abordage pourrait être dangereux tant pour les troupes et l’équipage. À environ 21h00 (00 h 00 locales) , nous avons aperçusdes feux et constaté que des bateaux nous encerclaient.  Finalement, deux embarcations nous ont attaqués.  Celles-ci étaient de puissants et très grand Zodiac,  transportant environ 15 soldats chacun. Chaque bateau a une plate-forme vers l’avant afin que les soldats puissent grimper et sauter sur notre pont.  Les conditions étaient, heureusement, assez calme. Nous naviguions à seulement 4 nœuds et la mer était assez plane. Nous étions à 37 miles du port de Gaza. (la position exacte était enregistrée sur mon  GPS, mais il a été confisqué.) Il n’y a pas eu de violence. On nous a dit « Mesdames et Messieurs, nous venons en paix » tandis que les troupes armées israéliennes se ruaient à bord !

En tant que capitaine, avez-vous été traité de manière différente des autres passagers par les soldats ?

Non, en aucune manière. Avant l’abordage, j’ai été  invité à changer de cap mais j’ai poliment décliné. Plus tard, en prison, j’ai été questionné sur  l’équipage dans son ensemble, mais chaque fois j’ai rappelé aux autorités que je n’étais plus un capitaine parce qu’elles avaient volé mon bateau.

Qu'est devenu le Freedom ? Et son chargement ?

Le Freedom va pourrir indéfiniment à Ashdod ainsi que plusieurs autres bateaux. La dotation médicale ne sera pas envoyée à Gaza.

Une fois que le bateau a été capturé que s'est-il passé pour vous ? Dans quelle prison avez-vous été détenus (tous ensemble ?), combien de temps, dans quelles conditions ? Quelles ont été les raisons officielles de votre capture selon les israéliens ?

Nous avons été parqués  dans le cockpit durant le long trajet jusqu’au port israélien d’Ashdod alors que le bateau était conduit, dangereusement, à haute vitesse. À un moment donné, le câble a cassé et failli blesser un soldat israélien.

Nous avons été contrôlés, interrogés, fouillés, en plusieurs étapes dans une série de tentes mise en place sur le quai à Ashdod. Notre groupe a ensuite été conduit ensemble à Givon, les femmes ont été séparées des hommes. Les conditions étaient normales pour une prison dans un pays riche_ ennuyeuses mais pas insalubres _, à l’exception de 12 heures à l’isolement pour un membre de « outspoken ».

Nous avons été enfermés pendant 5 jours. La capture n’a été jamais appuyée par aucune raison : on a simplement dit que nous avions navigué dans une zone militaire (indéfinie) ce qui justifiait aux yeux des Israéliens notre capture et la confiscation de notre bateau.

Le gouvernement canadien a-t-il œuvré pour votre libération ? A-t-il réagit à votre arrestation illégale en eaux internationales ?

Oui notre ambassade a travaillé très dur malgré le fait que leurs contacts israéliens  aient d’une manière opaque et inhabituelle. Pas une seule déclaration de responsables israéliens qui nous ont parlé n’était vraie. Finalement la « procédure » israélienne, a été abrogée, et nous avons été libérés par simple demande diplomatique plutôt que par voie juridique.

Que retenez-vous de cette "aventure" ? Seriez-vous prêt à retenter de briser le blocus de gaza ?

J’ai pu apprécier le talent, le travail et la solidarité de l’équipage, qui a réalisé quelques petits miracles pour entretenir le bateau. Je suis prêt à poursuivre l’action pour la rupture de l’embargo, mais je reconnais aussi que nous avons beaucoup appris de cette épreuve et que des leçons doivent être tirées avant que nous naviguons à nouveau avec plus de chances d’atteindre Gaza.

Propos receuillis par Eugénie Barbezat

Publié le 09/08/2018

Le gai marché de Caracas

(site l’humanité.fr)

Comment résister à l’hyperinflation qui submerge le Venezuela ? En créant un marché solidaire autogéré.En riant, en dansant, en pensant. Bienvenida !

Fou rire au milieu des bananes plantains. Quatre camarades préparent le marché communautaire de l’Alpargata Solidaria, l’Espadrille solidaire. Il est 2 heures du matin, ce samedi 23 juin. L’immense hangar de la coopérative Cecosesola, à Barquisimeto (État de Lara), n’a pas encore ouvert ses portes. Les femmes sélectionnent les fruits et légumes, les hommes les pèsent, puis les chargent dans le camion.

« Chaussez vos espadrilles ! »

La sélection se fait en lien téléphonique constant avec Caracas. Le choix définitif va dépendre de l’arrivée des marchandises et de critères tels que le prix, la diversité, le poids et la saison. Cette semaine, presque tous les aliments sont disponibles, sauf le poireau utilisé pour assaisonner les plats. Le citron va le remplacer, ce qui évitera un excès de tubercules autochtones comme le manioc ou l’igname, indispensables substituts de la farine de maïs industrielle, rare et chère. Malgré son prix élevé, un équilibre est trouvé pour acheter du piment doux, l’aji dulce, une spécialité du Venezuela.

L’Association l’Alpargata Solidaria est née il y a trois ans. Des militants de deux centres culturels, l’Ateneo Popular et Tiuna El Fuerte, décident d’organiser un marché collectif pour contrer la spéculation des intermédiaires. La guerre économique ne fait que commencer. On est encore loin de l’hyperinflation actuelle. Ces militants cherchent alors à développer un espace d’économie solidaire autogérée. Le nom de l’association vient de l’expression populaire « Chaussez vos espadrilles on va danser le joropo ! », c’est-à-dire « organisez-vous, la crise qui arrive va être très dure ! » « L’espadrille est une chaussure portée par les paysans, donc dépréciée dans la logique moderne, coloniale, raciste, classiste et patriarcale », explique Meyby Ugueto, anthropologue afro-descendante et professeure de danse traditionnelle. « Cette chaussure fait partie de notre identité. Dans cette expression populaire, il ne s’agit pas seulement de la porter. Cela signifie : tu vas te mettre à travailler ! Quant à danser le joropo des Llanos, il faut une grande dextérité, la relation rythmique entre la harpe et les corps est complexe. Et on ne danse pas seul, mais ensemble pour affronter la crise. »

 

Le camion arrive à Caracas vers 11 heures. Les responsables du déchargement répartissent les sacs sur le lieu du marché, avant la sélection et le pesage des aliments. Les bananes plantains sont installées sur les escaliers de l’amphithéâtre, les citrons sous la peinture d’un Chavez enfant, les piments doux sont triés près du jardin organoponique (cultures sur des sols créés à partir de matières organiques) de Tiuna El Fuerte. On coupe le manioc au pied de l’escalier menant aux bureaux de l’administration. Si un aliment trop mûr risque de s’abîmer, il sert à la commission de la cuisine, qui invente une recette à partir du contenu du sac. Une fois le tri terminé, vient le remplissage des sacs à la chaîne.

Au son de la radio Chayota, la danse finit par s’imposer. Des enfants maquillés, au son du tambour, font virevolter une image de saint Jean sur leur tête, suivant les rituels de leurs ancêtres afro-vénézuéliens.

« Le marché est un moment d’émotion, raconte Gregorio Melendez, un des pionniers de l’Alpargata Solidaria. Nous échangeons des idées, nous rions, nous apprenons aux enfants à préserver nos traditions. Nous ne consommons pas comme dans un supermarché capitaliste, en regardant les prix. Nous savons ce que nous allons manger, nous le décidons ensemble… »

Parallèlement au marché mensuel, les alpargateros organisent des achats auprès de producteurs. Jaheli Fuenmayor est devenue la spécialiste de l’achat de casabe, une galette de tradition indigène, fabriquée à partir de la farine de manioc. « Au début, je l’achetais aux intermédiaires qui le vendaient sur le bord de la route, puis c’est eux-mêmes qui nous ont proposé de nous en procurer directement chez les producteurs. » La relation de confiance avec les casaberos a permis une première expérience de troc. Les alpargateros ont échangé des produits de première nécessité, difficiles à trouver à la campagne, contre les galettes. La prochaine étape serait d’organiser collectivement l’achat du manioc, avant la production de casabe. Un défi, car « Barlovento, région agricole historique la plus proche de Caracas, est impénétrable. Les dynamiques de dispute de ces territoires sont très violentes ».

En effectuant son travail de terrain dans cette région afro-vénézuélienne, Meyby a remarqué que près de Curiepe, dans le village de Birongo, les agriculteurs vendent des aliments à des intermédiaires, qui les revendent au marché de Coche, à Caracas. Après avoir vendu aux citadins, ils reviennent à Barlovento et Higuerote pour vendre ce qu’il reste aux habitants des villages proches des zones agricoles. « Je n’en croyais pas mes yeux ! Il faut créer cent Alpargatas pour faire tomber ces mafias, auxquelles participent certains fonctionnaires de l’État et les multinationales de semences. »

Augusto Jaramillo accompagne le chauffeur du nouveau camion, loué à une entreprise spécialisée dans des projets d’ingénierie, et non plus à un transporteur privé. Il espère que l’association pourra bientôt avoir son propre camion. « Lorsque tu n’envisages pas l’agriculture comme de l’agro-industrie, ce n’est pas cher de semer au Venezuela. C’est l’été toute l’année, des pluies suffisantes, des terres fertiles. Mais les Vénézuéliens n’ont pas la culture de l’organisation », regrette Augusto.

La participation est un défi titanesque pour faire vivre l’Alpargata, qui compte 181 membres, divisés en dix groupes (nudos – NDLR). Les plus engagés ont imaginé un système rotatif entre les nudos pour que chacun assume une tâche différente tous les mois afin d’assurer l’organisation du marché et la réflexion politique et philosophique de l’association. À cela s’ajoute maintenant un autre objectif : apprendre à semer. Les militants de l’association sont des citadins de classe moyenne. Ils ont appris à consommer différemment. « En ce moment de crise, cela veut dire être conscient de ce que l’autre doit produire pour que tu puisses manger, affirme Meyby. Je montre à mon fils que je peux faire pousser de la coriandre ou du piment doux sur mon balcon. Tu as toujours cru que l’oignon était irremplaçable, mais quand tu vois le prix exorbitant d’un oignon, dont la graine est importée, tu apprends à assaisonner les haricots noirs avec du poireau. »

Marianela Carrillo, qui a rejoint l’Alpargata dès le début, a appris la lombriculture dans son appartement. Tous les premiers samedis du mois, elle vend des vers aux consommateurs lors de la feria agroécologique, après leur avoir offert un atelier. Le nudo Guayabera, dont elle fait partie, était responsable de l’activité «?production?» au mois de juin. Elle a proposé à l’Alpargata le projet Toma tu tomate, « Prends ta tomate », lors de la dernière assemblée politique. Chaque alpargatero prendra soin d’un semis de tomate, après une formation sur la semence, les types de sols, l’engrais organique. Puis le semis sera remis à un agriculteur qui la cultivera à la campagne.

« Nous vivons une époque de résistance, nous devons être plus forts et apprendre à être résilients, souligne Marianela. C’est un rêve partagé, une lutte collective dans un milieu hostile. »

L’association est souvent sollicitée par des institutions et des conseils communaux, qui voudraient appliquer par magie la « recette alpargatera ». Les militants tentent de faire partager leur expérience. « L’Alpargata, c’est une politique d’échange solidaire qui s’adapte à la nature de 181 personnes, explique Meyby. C’est la nature de ces personnes qui donne forme à l’organisation, et non l’inverse. Une commune de los Valles del Tuy, avec qui nous nous sommes réunis, nous expliquait que la distribution alimentaire contrôlée par le parti ne leur facilitait pas l’autogestion communale. Enkyster un groupe de personnes, qui vont décider qui mange et qui ne mange pas, c’est terrible ! »

À une petite échelle, l’Alpargata essaye de transformer la structure pyramidale du pouvoir en roue. Hugo Chavez a fait tourner le triangle, en donnant le pouvoir aux classes inférieures de la société. Pour éviter qu’une partie de la population s’accommode du haut de la pyramide, elle doit continuer de tourner.

 

Angèle Savino

Publié le 06/08/2018

La fable du 31 août 2013

par Serge Halimi  (site monde-diplomatique.fr)  

Il y a exactement cinq ans, une interprétation de l’histoire des relations internationales a triomphé dans toutes les capitales occidentales. Rabâchée avec méthode, elle est devenue une religion officielle. En substance, explique-t-elle, le président Barack Obama a commis une faute lourde de conséquences, le 31 août 2013, en renonçant à attaquer l’armée syrienne après que celle-ci se fut rendue coupable d’un bombardement chimique meurtrier dans un faubourg de Damas. Cette pusillanimité aurait garanti le maintien au pouvoir d’un régime ayant massacré une partie de sa population. Au demeurant, prétend l’ancien président François Hollande parmi beaucoup d’autres, « le régime syrien n’a pas été le seul à se croire tout permis. Vladimir Poutine a compris qu’il pouvait annexer la Crimée et déstabiliser l’est de l’Ukraine (1)  ». Une telle reconstitution historique, enluminée de la référence obligée à Winston Churchill (qui comprit que les accords de Munich allaient ouvrir la voie à d’autres agressions nazies), légitime par avance les guerres préventives et la politique dite de « paix par la force ». En particulier face à la Russie.

Parole à la défense. Instruit par les aventures des États-Unis en Afghanistan, au Proche-Orient et en Libye, qu’encouragèrent des analyses alarmistes et mensongères des services de renseignement américains, le président Obama savait ce qu’il en coûtait de faire dépendre le crédit d’un pays de l’intervention répétée de ses armées en terre étrangère. « Ne devrions-nous pas finir les deux guerres que nous avons engagées avant de nous lancer dans une troisième ? », lui suggéra même, dans le cas de la Syrie, son ancien ministre de la défense Robert Gates (2).

Paradoxalement, certains des avocats les plus inconsolables de cette intervention — le New York Times et tous les journaux européens qui recopient ses éditoriaux — aiment dénoncer l’absolutisme présidentiel et insister sur le respect des contre-pouvoirs et du droit. Or un bombardement occidental de la Syrie ne relevait pas de la légitime défense et ne pouvait se prévaloir d’aucune autorisation de l’Organisation des Nations unies (ONU). Il ne bénéficiait pas non plus de l’appui de l’opinion publique occidentale, ni de celui du Congrès des États-Unis, ni de celui du plus fidèle allié de ce pays, le Royaume-Uni, la Chambre des communes s’y étant opposée.

On peut aussi choisir d’autres points de comparaison que Churchill et Munich. Celui-ci, par exemple : en 1991, une coalition internationale se fondant sur une résolution de l’ONU contraignit l’armée irakienne à évacuer le Koweït. Sitôt cet objectif atteint, les néoconservateurs reprochèrent au président américain George H. Bush de n’être pas allé « jusqu’au bout » en renversant Saddam Hussein. Et, pendant plus de dix ans, ils ressassèrent que presque tous les problèmes de la région découlaient de cette tragique « dérobade ».

En 2003, leur souhait fut enfin exaucé ; Churchill, réincarné ; l’Irak, occupé ; Saddam Hussein, pendu. Le Proche-Orient ressemble-t-il vraiment à un paradis depuis ?

Serge Halimi

(1) « François Hollande : “Quel est cet allié turc qui frappe nos propres alliés ?” », Le Monde, 12 mars 2018.

(2) Cité par Jeffrey Goldberg, « The Obama doctrine », The Atlantic, Boston, avril 2016.

Publié le 02/08/2018

Flottille de la liberté interceptée au large de Gaza

(site legrandsoir.info)

La marine israélienne a arraisonné dimanche un bateau au large de la bande de Gaza avec à son bord des militants dénonçant le blocus terrestre et maritime imposé par l’Etat hébreu à cette enclave palestinienne depuis plus d’une décennie, a indiqué l’armée.

Le bateau venait d’Europe "pour violer le blocus naval légal imposé à la bande de Gaza", a ajouté l’armée dans un communiqué, précisant que l’embarcation était acheminée vers le port d’Ashdod dans le sud d’Israël.

Israël, qui a mené trois guerres dans la bande de Gaza contrôlée par les islamistes du Hamas depuis 2008, affirme que le blocus est nécessaire pour empêcher les groupes d’activistes palestiniens de se procurer des armes ou du matériel pouvant être utilisé à des fins militaires.

Le bateau arraisonné "Al-Awda" ("Retour", en arabe) qui battait pavillon norvégien avec 22 personnes à bord selon les militants, a quitté Palerme le 21 juillet.

Un autre bateau, le "Freedom", battant pavillon suédois doit arriver d’ici mardi au large des côtes de Gaza, selon la Coalition de la flottille de la liberté qui a organisé l’opération.

Quatre bateaux ont quitté la Scandinavie à la mi-mai. Ils ont fait escale dans 28 ports mais seuls deux d’entre eux ont atteint Palerme, la dernière escale.

"Notre bateau a été pris en otage par les forces israéliennes", ont lancé sur Twitter les responsables de la Coalition.

Peu avant que "Al-Awda", un bateau de pêche, soit intercepté, les organisateurs ont publié un communiqué affirmant que la marine israélienne avait lancé un avertissement à l’équipage.

"La marine israélienne affirme que notre bateau viole le droit international et menace de recourir à +toutes les mesures nécessaires+ pour nous arrêter", ont-il affirmé.

"En fait, la seule mesure nécessaire serait de mettre fin au blocus et permettre à nouveau la liberté de mouvement pour les Palestiniens", ont-ils ajouté.

Environ 40 militants originaires de 15 pays, dont deux Français, participent à cette opération, selon l’un des organisateurs, Pierre Stambul, co-président de l’Union juive pour la paix.

Depuis plus de dix ans, la bande de Gaza étouffe sous un strict blocus israélien. Les habitants de l’enclave souffrent notamment de coupures d’électricité provoquées par la suspension des livraisons de fioul.

Selon l’UNRWA, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés, 80% de ses quelque deux millions d’habitants sont tributaires d’une aide.

Israël a rouvert partiellement mardi le terminal par où transitent les marchandises vers la bande de Gaza, fermé depuis deux semaines en représailles à l’envoi d’engins incendiaires vers le territoire israélien à partir de l’enclave palestinienne.

Depuis le 30 mars, des Palestiniens manifestent régulièrement dans le secteur frontalier entre la bande de Gaza et Israël pour notamment dénoncer le blocus israélien. Au moins 157 Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne depuis cette date. Un soldat israélien a également péri.

L’ONU a appelé Israël à lever les restrictions qui affectent les hôpitaux, ainsi que le réseau de distribution et d’assainissement de l’eau.

En 2010 une précédente tentative pour forcer le blocus avait viré à la catastrophe.

Des commandos israéliens avaient tué neuf Turcs lors d’une attaque contre une flottille de militants propalestiniens. Un des passagers turcs blessé est décédé l’année suivante.
A la suite de cet incident sanglant, la Turquie avaient rompu ses relations diplomatiques avec Israël jusqu’à en 2016.

D’autres tentatives de forcer le blocus ont eu lieu, notamment en 2016 lorsque 13 femmes, dont la lauréate du prix Nobel de la paix Mairead Maguire d’Irlande du Nord, ont été interceptées à bord d’un bateau par la marine israélienne à 30 km des côtes de Gaza avant d’être expulsées.

29 juillet 2018 : Israël saisit la flottille pour Gaza
Interview de Sarah Katz, membre de l’équipage, par Orient XXI

Cette flottille est la sixième si on compte ceux qui ont navigué. Les flottilles essaient de briser le blocus de Gaza depuis 2008. A part la flottille de 2008, aucune flottille n’est entrée. Et même en 2010, il y a eu le massacre du Mavi Marmara.

Publié le 01/08/2018

Mexique. Les cinquante travaux de Lopez Obrador

Cathy Dos Santos (site l’humanité.fr)

Fraîchement élu, le président de gauche a présenté des mesures contre le fléau de la corruption, les excès de l’administration et les privilèges de ses prédécesseurs.

Il y a les temples et pyramides sacrés. Il faudra désormais ajouter à la liste des incontournables le 216, rue Chihuahua, dans le quartier Roma de Mexico. Au petit jour, devant les grilles qui encerclent une imposante bâtisse blanc et rouge, une longue file d’attente se forme. Combien sont-ils à faire ainsi le pied de grue devant le QG d’Andres Manuel Lopez Obrador ? Pas moins de deux cents en moyenne. Certains sont en quête d’un emploi ou d’une place à l’université pour un proche. D’autres veulent dénoncer des abus, des situations désespérées. Les cas ne se comptent plus tant le Mexique est devenu une nation de non-droit où plus de 200 000 personnes ont été assassinées depuis 2006, date du lancement d’une guerre contre les cartels de la drogue qui s’est accompagnée d’un cortège d’exactions perpétrées aussi bien par les groupes mafieux que par les forces de l’ordre contre les civils. Enfin, nombre de Mexicains qui se pressent au 216 souhaitent voir ou tout simplement féliciter le futur président de gauche, qui prendra officiellement ses fonctions le 1er décembre prochain, après une victoire qualifiée d’historique le 1er juillet.

Les requêtes des uns et des autres sont toutes répertoriées. Amlo, tel qu’on le surnomme, s’est engagé à traiter l’ensemble des doléances de ses concitoyens. Le centre névralgique du Mouvement de régénération nationale (Morena), sa formation, est d’ailleurs présenté comme la maison (casa) de la transition, celle-là même que Lopez Obrador entend réaliser à tous les échelons de la société pour « établir une nouvelle démocratie ». « Je n’ai pas promis des choses que je ne ferai pas », répète-il à ses futurs ministres. Le nouveau président parle de rigueur et d’éthique. La « casa » fera donc office de bureau officiel où il reçoit dorénavant, comme il y a encore quinze jours, une délégation de hauts fonctionnaires états-uniens. Le palais présidentiel de los Pinos, que l’actuel chef de l’État, le très décrié Enrique Peña Nieto, a remodelé de manière pharaonique à coups de millions de dollars payés par les contribuables, pourrait bien devenir un complexe culturel.

Fin de l’immunité du chef de l’État et révocation des élus annoncées

Pas question pour Amlo de se vautrer dans le luxe ostentatoire de son prédécesseur dont le douteux train de vie s’est étalé à la une des journaux nationaux, à l’image de l’acquisition par son épouse d’une villa de plus de 7 millions de dollars, financée par le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI, droite) et bâtie par des sociétés conciliantes qui, en échange de bons et loyaux services, se sont vu gratifier de contrats par des entreprises d’État. Andres Manuel Lopez Obrador s’est juré d’enterrer les comportements délictueux qui ont conduit à la déliquescence des institutions de la quinzième puissance mondiale.

« Pas de politique politicienne ! Il ne faut pas faire de la politique dans le vieux moule de la politique traditionnelle. Ce moule a explosé en mille morceaux le 1er juillet. Les gens ne veulent plus de corrompus, de tyrans, de fantoches, de menteurs », a-t-il averti les siens. Et le candidat d’« Ensemble, nous ferons l’histoire » de donner l’exemple. Dans son vaste plan de 50 propositions, Amlo a annoncé la réduction du salaire présidentiel, qui passerait de 12 000 euros mensuels actuellement à moins de 5 000. Les déplacements officiels seront également moins importants pour limiter les dépenses. Les rémunérations de certains hauts cadres seront désormais plafonnées, voire amputées pour tous ceux qui perçoivent plus de 45 000 euros par an. Des milliers de postes dans la haute administration créés par copinage vont disparaître.

Amlo a également décidé de s’attaquer aux prérogatives dont jouissaient les ex-présidents. Concernant le « fuero », cette immunité qui protège le chef de l’État, il a précisé qu’il sera aboli. À ses yeux, un président coupable de fraude électorale ou de corruption doit répondre de ses actes devant la justice comme n’importe quel autre citoyen. « Tout ce qui est lié au combat contre la corruption et au plan d’austérité républicain sera la priorité du Congrès dès le premier jour de son installation (en septembre) », a-t-il annoncé alors que Morena détient la majorité absolue dans les deux chambres. Autre mesure phare : la révocation des mandats des élus, « en établissant un mécanisme de consultation pour révoquer les mandats et lever les entraves qui empêchent les processus de consultation citoyenne qui auront un caractère contraignant afin de faire valoir la démocratie participative ».

Dans ce pays où près de la moitié de la population est âgée de moins de 20 ans, le futur président a décidé de s’attaquer au chantier de l’éducation et surtout de son accès afin de corriger les fractures sociales extrêmes, 60 millions de Mexicains vivant sous le seuil de pauvreté. Le droit à une éducation publique et gratuite sera désormais inscrit dans l’article 3 de la Constitution. Comme il s’y était engagé durant la campagne, Amlo a indiqué qu’il modifiera la réforme de l’éducation promue sous Enrique Peña Nieto, qui, selon lui, ouvre la voie « à la privatisation des écoles et pénalise les États pauvres ».

L’épineux problème de l’eau et de sa consommation sera également traité par le ministère de l’Environnement alors que des millions de Mexicains doivent encore aujourd’hui se fournir dans des points de ravitaillement. Le dirigeant de gauche a précisé qu’il reviendra sur le décret de privatisation de l’or bleu.

« N’abusons pas de notre majorité, a-t-il demandé aux députés et sénateurs de sa formation. Accomplissons nos engagements et menons à bien la transformation du pays » qui s’annonce longue, très longue.

Cathy Dos Santos

Publié le 17/07/2018

Cette Europe à bras ouverts

(site l’humanité.fr)

Palerme, Grande-Synthe, Tilos... des villes inventent et coordonnent leur politique d’accueil des migrants. Toutes dénoncent l’accord scélérat de l’UE. Reportage à Valence l’espagnole.

«Moi, qui ai sur la peau la saveur / Amère du pleur éternel / Qu’ont versé en toi cent peuples/d’Algésiras à Istanbul », chante Joan Manuel Serrat dans sa « Méditerranée » : « Je porte ta lumière et ton odeur / N’importe où, où que j’aille. »

Le village de Cheste, bourgade entourée de vignes, d’orangers et d’oliviers dans l’arrière-pays de Valence, semble n’avoir rien connu des événements qui ont agité la ville et la région deux semaines auparavant. Et l’accostage à Valence de l’« Aquarius » et de deux navires militaires italiens le 15 juin dernier, avec 630 rescapés des eaux méditerranéennes à leur bord, semble déjà loin. Si dans les heures qui ont suivi leur arrivée dans le port, quelques images ont été volées aux réfugiés installés sur le site d’un complexe universitaire situé à 6 kilomètres du campanile du village valencien, le calme s’est vite imposé autour d’eux. Sous la garde de la Croix-Rouge, porte close aux visiteurs extérieurs en dehors des membres des associations engagées dans la seconde phase de l’accueil. En cause, un protocole élaboré par les autorités de la ville, du département et de la région de Valence pour les soustraire à la pression publique, afin de leur donner le temps nécessaire pour récupérer d’un calvaire que les médias locaux et nationaux ont qualifié d’« odyssée ». Mais, à la manière de ces palmiers agités par le garbi, ce vent de mer qui vient briser la touffeur de l’après-midi, les apparences, dans la région de Valence, sont trompeuses. Hors champ, l’élan de solidarité et l’esprit de responsabilité n’ont pas faibli.

« Le village a toujours été une terre de lutte et de solidarité », explique Xavier Vivia, militant à Cheste de la Plateforme des victimes du crédit hypothécaire – PAH –, avant de détailler les mobilisations locales des premiers jours ainsi que celles qui se déroulent, sur place, au quotidien, loin des regards. « La grande majorité des gens de Cheste, qui ont toujours été prêts à aider et à accueillir, ont vu l’arrivée des réfugiés comme une chose positive », souligne-t-il. « Même si, tient-il à préciser, quelques-uns, sous l’influence des discours des représentants du Parti populaire du village, ont été manipulés dans l’autre sens. Notamment les plus pauvres. »

L’arrivée de l’« Aquarius » a suscité de nombreux débats dans la ville et la région. À l’occasion de la Journée internationale des réfugiés du 20 juin, c’est dans une annexe de l’université de Valence située dans la vieille ville que la Commission espagnole d’aide aux réfugiés – Cear – a organisé une conférence au cours de laquelle elle a présenté son rapport annuel. À leur siège valencien, le 27 juin, c’est en présence de représentants de la région et de la mairie de Valence que les CCOO – Commissions ouvrières – ont organisé pour leur part un débat sur la défense des droits des travailleurs migrants. Une occasion, pour José Antonio Moreno, représentant des CCOO au Conseil économique et social de l’UE, de souligner, aux côtés d’Isabel Barrajon, Lola Santallina et Arturo Leon, responsables locaux et confédéraux du syndicat, que l’intervention des ONG en mer, dénoncées comme « faisant le jeu des passeurs », n’était pas une « question de solidarité » mais de « droit » et de « responsabilité de la part des États ».

Devant les portes du centre de Zapadores de Valence, dans le quartier de Russafa, les militants de la campagne CIEs NO manifestent, comme chaque dernière semaine du mois depuis huit ans, afin d’obtenir la fermeture des centres d’internement pour les étrangers – CIE. Créés en 1985, ces CIE avaient été formellement dénoncés dans un rapport commandé par le Parlement européen en 2007 pour leur dimension carcérale, violente et dégradante. Le rapport de l’association Steps Consulting Social fut laissé sans suite. Les CIE, avec celui de Zapadores, à Algésiras, Archidona, Barcelone, Las Palmas, Madrid, Murcie et Tenerife, sont au nombre de huit en Espagne. C’est le modèle des établissements d’« accueil » des « migrants » que le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a fait valoir au cours du Conseil européen du 28 juin, dénoncent les militants de la plateforme citoyenne. C’est aussi celui qui a été présenté par Emmanuel Macron comme l’objet d’un accord obtenu soi-disant de haute lutte face aux réticences des autres représentants des pays de l’Union européenne, sourire de satisfaction de ses dirigeants d’extrême droite en prime. Depuis, les condamnations par les associations et les mouvements de défense des droits de l’homme se sont multipliées.

un accord européen « gravissime »

« Nous ne sommes pas d’accord avec l’agrément qu’a conclu le gouvernement espagnol », explique Alberto Ibanez, secrétaire de la vice-présidence à l’Inclusion et à l’Égalité au siège de la région de Valence. « L’optique de l’accord vise à freiner l’immigration et non à garantir l’accueil. L’Europe, avec cet accord, ne garantit pas les droits humains fondamentaux. En ­Espagne, nous avons déjà l’expérience des CIE que le gouvernement régional de ­Valence ne partage pas mais dénonce. » « Cet accord est un accord lâche, minimaliste, qui essaye de mettre un frein à l’extrême droite en se faisant d’extrême droite, précise-t-il. C’est gravissime. »

Une profonde déception, donc, pour les représentants d’une ville, d’un département et d’une région qui s’étaient préparés depuis 2015 à devenir « cités refuges » et qui, s’étant heurté à l’opposition constante du gouvernement de Mariano Rajoy et du Parti populaire pendant trois ans, avaient vu avec satisfaction le feu vert leur être donné par le premier ministre socialiste pour accueillir les réfugiés de l’« Aquarius ». Une déception, mais une résolution constante avec l’appel de la région, par la voix de son président, Ximo Puig, à lancer une conférence des villes de la Méditerranée à Valence cet automne afin de peser sur l’UE.

À Cheste, à Valence et sa région, loin du « coup de com » permanent, les palmiers « entre la plage et le ciel » affrontent le vent mauvais de l’histoire. Ce n’est pas à ses racines, qu’elles se prétendent « c

Publié le 16/07/2018

Chili. La justice tonne enfin du chant de Victor Jara

Cathy Dos Santos (site l’humanité.fr)

Neuf ex-militaires chiliens ont été condamnés pour leur implication dans l’assassinat du célèbre auteur-compositeur-interprète communiste.

L’alerte rouge a été lancée. Des rapaces d’acier survolent le palais présidentiel de la Moneda. Ce 11 septembre 1973, le président chilien Salvador Allende lance un appel à la résistance. Les putschistes guidés par le général Augusto Pinochet, et soutenus par la CIA et les États-Unis, veulent faire mordre la poussière à l’Unité populaire. Victor Jara entend à la radio ce qui sera l’ultime discours du chef de l’État socialiste. La confédération syndicale enjoint les travailleurs et les étudiants à occuper les usines et les centres universitaires, à faire corps pour défendre les transformations progressistes. L’auteur-compositeur-interprète, qui a été nommé ambassadeur culturel en 1971 par le gouvernement d’Allende, se rue vers l’université technique de l’État. Très vite, un couvre-feu est décrété. La Moneda est pilonnée et la mort de Salvador Allende annoncée. Les tanks se postent devant la faculté. L’armée donne l’assaut. Les occupants sont rossés. Comme des milliers d’autres, Victor Jara est conduit au stade Chili. Les enceintes sportives sont désormais transformées en d’immenses camps de concentration où les « subversifs » sont déshumanisés.

Le chanteur chilien a connu la souffrance de la torture

L’icône communiste de la nouvelle chanson chilienne est aussitôt repérée. Voilà des années que sa puissante voix est entrée dans les foyers. Le troubadour guitariste fustige l’exploitation et la misère des paysans et des ouvriers ; il encense l’anti- impéralisme ; il sublime les combats des siens et de ses frères voisins. « Je ne chante pas pour chanter ni parce que j’ai une belle voix, je chante parce que la guitare a du sens et de la raison », rappelle-t-il dans son célèbre Manifeste. Avec sarcasme, un gradé le mime, jouant de son instrument de prédilection ; il lui fait surtout comprendre que ses dernières heures sont comptées. Victor Jara connaît alors l’insondable souffrance de la torture. Le corps meurtri mais la conscience en éveil, il s’emploie à jeter sur le papier un cri de douleur et de révolte. « Comme mon chant sort mal quand je dois chanter l’épouvante. Le sang du camarade Allende frappe plus fort que les bombes et la mitraille. Notre poing frappera, à nouveau, de la même manière », griffonne-t-il. Ce seront ses derniers vers.

Dans les bas-fonds des vestiaires, les soldats s’acharnent sur ce barde à l’immense talent. Ses mains, dont il disait qu’elles étaient son unique bien, son « amour et sa subsistance », sont broyées. Il gît dans une marre de sang. Une ultime balle est tirée à bout portant pour être sûr qu’on ne l’entende plus jamais chanter. Il aurait eu 41 ans le 28 septembre.

Près de quarante-cinq ans après ce sinistre événement, la justice chilienne a enfin rendu justice. Huit militaires chiliens à la retraite – Hugo Hernan Sanchez Marmonti, Raul Anibal Jofré Gonzalez, Edwin Armando Roger Dimter Bianchi, Nelson Edgardo Haase Mazzei, Ernesto Luis Bethke Wulf, Juan Renan Jara Quintana, Hernan Carlos Chacon Soto et Patricio Manuel Vasquez Donoso – ont été condamnés à une peine de quinze ans et un jour comme auteurs des homicides de Victor Jara et de l’ex-directeur de gendarmerie Littré Quiroga, et trois ans de prison supplémentaires pour enlèvement. Un neuvième accusé, l’ex-officier Rolando Melo, a, quant à lui, écopé de cinq ans de prison pour avoir couvert ces assassinats. L’État devra également indemniser les familles des victimes à hauteur de 2,1 millions de dollars.

En juin 2016 déjà, un jury fédéral de l’État d’Orlando avait reconnu coupable du meurtre du célèbre chanteur Pedro Pablo Barrientos Nuñez, un officier chilien réfugié aux États-Unis à la fin de la dictature de Pinochet. Condamné à verser 28 millions de dollars à la famille, il est toujours sous le coup d’une demande d’extradition du Chili. Au moment des faits, ce lieutenant était assigné à la surveillance des prisonniers dans le stade. Un témoin de l’époque a rapporté que Barrientos avait revendiqué la paternité du coup qui aura été fatal à Victor Jara.

Le corps du militant communiste a été jeté dans un terrain vague aux côtés de cinq autres compagnons d’infortune puis transporté dans une morgue. Sa dépouille aurait pu « disparaître » comme nombre des 4 000 morts et disparus. Mais un jeune réquisitionné chargé de répertorier les victimes, Hector Herrera, identifie le célèbre chanteur et prévient aussitôt l’épouse de Victor Jara, la danseuse Joan Turner. Il sera enterré clandestinement à la nuit tombée.

Longtemps, la mort du musicien a été vécue comme le symbole de la répression et de l’impunité au Chili. Ses écrits et ses chants ont été prohibés par le régime du satrape. « Mon chant est une chaîne / Sans commencement ni fin / Et dans chaque chaînon se trouve / Le chant des autres », avait écrit Victor Jara. Le 24 septembre 1973, lors de l’enterrement du prix Nobel de littérature et compagnon de route du Parti communiste chilien Pablo Neruda, des voix osent braver la répression : « Victor Jara présent ! Aujourd’hui et toujours ! »

Ce n’est qu’en décembre 2009 qu’il aura enfin droit à des obsèques publiques après que ses restes ont été exhumés dans le cadre de l’enquête judiciaire censée faire la lumière sur ses derniers jours. Des milliers de Chiliens agitant des drapeaux rouges ont alors accompagné leur idole devenue martyre au cimetière général de Santiago, où il repose depuis. Sur la plaque funéraire de l’auteur de l’incontournable Te recuerdo Amanda, on peut lire un simple « Victor Jara » écrit à la peinture noire, ainsi qu’une date, le 14 septembre 1973.

 

Publié le 11/07/2018

Au Chili, les étudiantes dans la rue depuis trois mois bousculent la domination masculine

par Anne Le Bon (site bastamag.net)

Elles manifestent seins nus, visages cagoulés et poings levés : les étudiantes chiliennes bloquent depuis le mois d’avril les principales universités du pays et défilent régulièrement dans les rues pour protester contre le harcèlement sexuel systématique auquel elles sont confrontées dans le système éducatif. Le mouvement divise l’opinion publique, mais il a déjà poussé l’actuel gouvernement chilien, pourtant de droite, à annoncer des mesures en faveur de l’égalité femme-homme. Les étudiantes chiliennes regardent aussi du côté de leurs sœurs argentines, qui viennent d’obtenir le droit à l’avortement sûr et gratuit. Reportage.

C’est un blocage d’université dans une ville du sud du Chili qui a lancé le mouvement. Le 17 avril dernier, des étudiantes de l’université de Valdivia occupent la faculté de philosophie pour protester contre l’indifférence de la direction face à plusieurs cas de harcèlement sexuel à l’encontre d’élèves et d’employées de la fac. Quelques semaines plus tard, plus de 30 universités et une dizaine de lycées se sont retrouvés paralysés par les étudiantes et les lycéennes, mobilisées contre des cas similaires de harcèlement. Ce mouvement inédit a commencé à rendre visible un problème jusque-là passé sous silence au Chili.

« Nous sommes dans une situation de harcèlement permanent, dû aux relations de pouvoir dans l’enseignement, explique Thania Rojas, étudiante en sociologie à Santiago, la capitale. Les professeurs se sentent en droit de harceler leurs élèves et leurs collègues puisque les sanctions, lorsqu’elles existent, ne sont pas à la hauteur. » En effet, les plaintes pour harcèlement sexuel dans les universités sont traitées en interne par les établissements et aboutissent en général à de simples suspensions des professeurs. « Dans les meilleurs des cas, les enseignants sont renvoyés, mais ils perçoivent des indemnisations honteuses. Et rien n’est inscrit dans leur dossier, donc ils peuvent se faire embaucher ailleurs, et continuer d’agir de la même façon », déplore la jeune femme.

Sanctionner les harceleurs, avoir une éducation non sexiste, et un accès des femmes aux postes de pouvoir

Les mois de mai et de juin ont vu se dérouler des dizaines de manifestations contre le harcèlement dans les principales villes du pays. Des mobilisations presque exclusivement féminines, les étudiants masculins étant exclus des assemblées et des prises de décisions. « C’est une lutte qu’il nous revient à nous les femmes de mener, dit Francisca, étudiante en obstétrique. Il est temps que les hommes arrêtent de décider pour nous, il faut que nous imposions notre point de vue et nos revendications, en tant que femmes. » Parmi ces revendications se trouvent la mise en place de protocoles garantissant l’application de sanctions en cas de harcèlement et d’abus sexuels, la mise en place d’une éducation non sexiste, l’accès des femmes aux postes de pouvoir au sein des universités et, de manière plus globale, l’ouverture d’une réflexion sur la place et le rôle des femmes dans la société chilienne. Une démarche qui devrait conduire, pour les manifestantes, à l’abolition de la violence machiste. « Il y a une banalisation de la violence à l’encontre des femmes : dans la rue, au travail, chez le médecin et même au sein des foyers, la femme est avant tout un corps au service de la société et du désir masculin », constate Amanda, elle aussi étudiante en obstétrique.

Une vision des femmes que les étudiantes – soutenues par de nombreuses enseignantes et employées des établissements scolaires et universitaires – comptent bien faire changer. Pour faire entendre leurs voix, elles ont décidé d’imposer l’image de leurs corps. Elles défilent dans les rues les seins nus, en sous-vêtements tâchés de rouge, symbolisant le sang menstruel, ou même en exposant aux forces spéciales leurs fesses nues surmontées de queues en crins, dénonçant et ridiculisant l’insulte courante assimilant les femmes à des juments (dont l’équivalent français serait l’insulte « chiennes »).

« Les gens sont plus choqués par une femme nue qui manifeste que par le nombre de féminicides »

Des pratiques nouvelles au Chili, qui sont loin d’être consensuelles dans l’opinion publique, mais qui ont réussi leur pari de faire parler du mouvement. « Le but de ces performances est d’attirer l’attention et de dénoncer la sexualisation du corps des femmes. Les réactions témoignent de l’ambiguïté du rapport au corps dans notre pays : on peut montrer des seins siliconés sur les plateaux de télévision mais le sein qui revendique, le sein qui allaite, le sein qui n’est pas l’objet du plaisir masculin, lui, est scandaleux et laid », s’indigne Thania.

En effet, dans la rue, dans les médias et sur les réseaux sociaux, les féministes sont attaquées de toutes parts. Insultes, caricatures et offenses en tous genres font partie de l’arsenal des nombreux anti-féministes. « Au Chili les gens sont plus choqués par une femme nue qui manifeste que par le nombre de féminicides », commente Constanza, étudiante en journalisme. « C’est en montrant ses seins qu’on obtient le respect et l’égalité des droits ? Ça n’a aucun sens, c’est ridicule ! », s’exclame par exemple Victor, informaticien d’une trentaine d’années.

La créativité provocatrice des féministes a en tous cas placé le mouvement sur le devant de la scène, obligeant les autorités à réagir. Le président chilien, Sebastián Piñera, pourtant représentant de la droite conservatrice, a récemment déclaré aux médias qu’il soutenait la lutte des femmes. Par le passé, il s’était au contraire distingué par ses positons rétrogrades : il s’était opposé au divorce, à l’égalité de droits des enfants nés hors mariage ou encore à la légalisation de la pilule du lendemain, et s’est à de nombreuses reprises fait remarquer pour ses blagues sexistes et ses commentaires grossiers. Le mouvement en cours lui a, semble-t-il, fait changer de position. « Je ne sais pas ce que signifie féminisme mais si cela signifie croire en une pleine et totale égalité de droits, de devoirs et de dignité entre les hommes et les femmes, alors oui je suis féministe », a-t-il ainsi récemment affirmé à la presse.

En réaction, le gouvernement chilien veut modifier la constitution

Les déclarations bienveillantes du président à l’égard des femmes – qui font rire jaune dans les rangs féministes – s’accompagnent de 12 propositions de lois et de règlements visant à garantir la fin des violences, des abus, du harcèlement, de la discrimination et de la maltraitance à l’encontre des femmes. Parmi les mesures annoncées, la plus significative consiste en une réforme du premier article de la constitution (datant de la dictature de Pinochet) afin d’établir l’égalité femme-homme comme un devoir de l’État.

Pour les féministes, les mesures annoncées ne sont qu’un vernis destiné à calmer les esprits. Elles ne changent rien aux problèmes de fond. « Toutes ces mesures ont pour thème central le rôle de la femme comme mère : les femmes soldats auront accès au même congé maternité que les civils, la loi obligeant les femmes à attendre 270 jours entre deux unions sera supprimée et la maternité dans les prisons sera mieux protégée. C’est bien, mais il n’y a rien sur les droits reproductifs, l’avortement ou la contraception », regrette Amanda. « De toute façon, nous n’attendons rien de ce gouvernement. Ce que nous voulons, c’est une évolution des mentalités. Et cette évolution doit venir d’en bas, pas d’en haut », ajoute Thania.

La jeune femme est une fervente partisane des « funas », sorte de lynchages publics verbaux qui consistent à se rendre en masse sur le lieu de travail ou devant le domicile d’une personne accusée d’avoir commis un délit (abus sexuel dans le cas présent) mais que la justice n’a pas punie, afin de crier publiquement les actes dont elle est accusée. Une pratique née après la dictature pour dénoncer les personnes accusées d’avoir été tortionnaires durant le régime militaire et que le mouvement féministe a repris à son compte.

La vague féministe chilienne semble bien partie pour durer. Les revendications des étudiantes, jusque-là limitées aux cas de harcèlement sexuel et de violences, tendent de plus en plus à s’élargir à des thèmes plus controversés, comme le droit à l’avortement. Au Chili, c’est seulement depuis septembre 2017 (après 28 ans d’interdiction totale, imposée sous la dictature de Pinochet) que l’interruption volontaire de grossesse en cas de viol, de risque pour la santé de la femme ou de non viabilité du fœtus est légale. C’était déjà une première victoire, obtenue sous le dernier mandat de la présidente de gauche Michelle Bachelet. Mais l’obtention tout récente, en juin, du droit à l’avortement gratuit, sûr et universel en Argentine donne aujourd’hui un peu plus d’espoir aux féministes chiliennes (voir notre article). « Le droit à l’avortement est clairement notre prochain cheval de bataille, annonce Thania. D’ailleurs, nous allons changer la couleur de nos foulards lors des prochaines manifestations : ils seront verts en l’honneur de nos voisines argentines ! »

Anne Le Bon

Publié le 08/07/2018

Quel avenir pour les Kurdes de Syrie, menacés d’« épuration politique » par la Turquie d’Erdogan ?

par Thomas Clerget (site bastamag.net)

Les Kurdes de Syrie sont d’abord connus pour leurs faits d’armes. Leur « projet révolutionnaire », aux antipodes de celui des djihadistes, leur attire également la sympathie d’une partie des gauches européennes. Les vicissitudes de leur trajectoire dans la guerre syrienne sont pourtant largement ignorées. Qu’a signifié la révolution syrienne de 2011 pour la jeunesse kurde ? Comment s’en est-elle éloignée ? Quel rôle ont joué les organisations kurdes telles le PKK, et comment gèrent-elles les territoires conquis ? Quel est l’avenir de ces territoires autonomes, coincés entre la Turquie d’Erdogan et le régime de Bachar al-Assad ? Arthur Quesnay, chercheur de terrain spécialiste des Kurdistans irakien et syrien, co-auteur de l’ouvrage Syrie, anatomie d’une guerre civile, fait une lecture sans concessions de la situation. Entretien.

Basta ! : Comment les populations kurdes de Syrie, en particulier la jeunesse, ont-elles réagi au déclenchement de la révolution de 2011 ?

Arthur Quesnay [1] : Dès les premiers événements de Deraa, le 15 mars 2011, la jeunesse kurde participe aux mobilisations [2]. Elle fréquente les révolutionnaires arabes dans les manifestations, au sein des tanzikiyat, de petits comités de coordination révolutionnaires qui se créent à Damas ou Alep, où habite environ un tiers de la population kurde. Dans les zones majoritairement kurdes, à Afrin, Kobané, Qamishli, dans le nord de la Syrie, les habitants descendent aussi dans la rue, essaient de manifester, se rendent sur les places en adoptant les mêmes moyens de protestation que dans le reste du pays. La révolution est alors multi-communautaire : l’un de ses slogans est « Uni-uni-uni, le peuple syrien est uni ! ». Les Kurdes manifestent avec des arabes chrétiens, musulmans sunnites, alaouites [confession dont est issu Bachar al-Assad, ainsi que de nombreux responsables du régime, ndlr]... À partir de 2012, on retrouve des révolutionnaires kurdes dans les campagnes autour d’Alep, où commencent à se regrouper les protestataires recherchés par le régime, comme dans le village de Marra.

Fortement réprimés sous Hafez al-Assad, puis sous Bachar al-Assad à partir de 2000, les Kurdes ont accumulé un savoir-faire en matière de protestation qu’ils réactivent très vite en 2011. Ils se sont longtemps mobilisés pour revendiquer leurs droits en réaction à la politique d’arabisation musclée des zones kurdes par le régime syrien, depuis les années 60-70. Ces mobilisations se sont intensifiées après l’expulsion du PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan, ndlr] par le régime Assad en 1998. Damas s’appuyait en effet sur le parti pour assurer son contrôle sur les zones kurdes.

Les années suivantes sont marquées par de fortes mobilisations, comme la révolte de Qamishli en 2004, dans la région kurde du nord-est, durant laquelle il faut plusieurs semaines au régime – et une répression qui fait des dizaines de morts – pour stopper la mobilisation. En 2011, les jeunes kurdes réutilisent cette expérience : comment agir face à la police, se regrouper rapidement, organiser de petites mobilisations « flash », sans se faire attraper. De ce point de vue, la jeunesse kurde a même joué un rôle moteur dans la révolution, et transmis à certains révolutionnaires une expérience précieuse.

Les révolutionnaires kurdes portent-ils alors des revendications spécifiques, ou ces dernières sont-elles fondues dans le mouvement national ?

Il faut distinguer les relations entre révolutionnaires syriens et ce qui se passe entre les partis basés à l’étranger. Entre 2011 et 2012, les révolutionnaires kurdes et arabes se coordonnent au sein d’un même mouvement pour faire tomber la dictature – la question de l’identité ethnique, pour eux, ne fait pas débat. Les partis d’opposition kurdes et arabes réfugiés à l’étranger sont quant à eux en opposition sur les objectifs de la révolution. Les deux grands partis kurdes syriens, le PDK et l’UPK, portent une revendication identitaire kurde très forte, en même temps que leur attachement à la révolution. Ils veulent faire valoir les droits culturels et civiques dont le régime les a privés.

Pour les partis arabes, le nationalisme arabe syrien reste au contraire une composante idéologique forte. Ils s’opposent à la prise en compte du particularisme kurde, perçu comme un élément de division de la révolution comme de la Syrie. Or, bien que ces organisations ne représentent qu’elles-mêmes, et n’aient que très peu de relais en Syrie, elles ne vont jamais trouver de terrain d’entente ni s’intéresser aux dynamiques multi-communautaires de la révolution.

Une erreur stratégique aurait donc été commise par les partis d’opposition arabes, annonçant la polarisation, puis la division du mouvement révolutionnaire ?

Oui, mais l’erreur vient aussi des partis kurdes, qui sont d’anciennes structures partisanes, très attachées par leur histoire à la « kurdicité ». Elles considèrent le nationalisme arabe comme négatif et craignent de se faire écraser par ce mouvement comme ce fut le cas par le passé. Les élites qui dirigent ces partis ont quitté la Syrie depuis vingt ou trente ans sous les coups de la politique d’arabisation du régime. Leur fracture est profonde avec les élites arabes sunnites. Alors que sur le terrain, les Kurdes manifestent auprès du reste de la population, leurs représentants, qui tentent de monopoliser la représentation de la révolution, ont des stratégies principalement identitaires.

En 2012, cette dimension identitaire devient prépondérante lorsque le PKK commence à se réinstaller dans les régions kurdes syriennes avec l’accord du régime, qui y voit un moyen efficace pour diviser les révolutionnaires. L’emprise du PKK sur les régions kurdes va enfermer les Kurdes syriens dans une perspective ethnique. Cette ethnicisation s’opère ainsi par le haut, via les organisations politiques.

Sur le terrain, les zones kurdes ont-elles été soumises à la même violence répressive que les autres populations ? Ou leur traitement est-il différent ?

Leur traitement est différent. Le régime met en place une tactique de répression « sélective ». En 2011, dès lors que l’appareil sécuritaire devient dysfonctionnel, débordé par l’ampleur de la mobilisation sur l’ensemble du territoire, le régime devient incapable de réprimer tout le monde. Il va alors modérer sa répression dans les régions kurdes, druzes et chrétiennes afin de casser l’unicité de la révolution, et pour créer des contextes de violence différents selon les populations. Cela lui permet, in fine, de communautariser le mouvement révolutionnaire, puis de s’appuyer sur les minorités pour l’aider à le réprimer.

Comment le régime a-t-il encouragé cette « communautarisation » de la révolution, alors que celle-ci revendiquait justement son caractère multiconfessionnel ?

Dans le cas des Kurdes, le régime s’est appuyé sur les liens historiques qu’il entretient avec le PKK depuis sa création en 1978 par Abdullah Öcalan. Pour faire pression sur la Turquie, le régime Assad avait alors laissé le PKK ouvrir des camps d’entrainement au Liban puis en Syrie, et recruter parmi la population kurde. En retour, les militants du PKK devaient s’assurer de la stabilité des régions kurdes syriennes et réprimer toute opposition au régime, notamment les partis kurdes historiques comme l’UPK et le PDK. Sans la protection de la Syrie, le PKK ne serait jamais devenu ce qu’il est aujourd’hui.

Or dans les années 90, la Turquie menace d’intervenir en Syrie. En 1998, Damas décide finalement d’expulser Öcalan – qui sera arrêté et emprisonné en Turquie – et de fermer les camps du PKK. Le parti se retrouve isolé. Défait militairement en Turquie, il se replie au Kurdistan irakien dans les monts Qandil, et continue à fonctionner grâce à l’important réseau tissé parmi la diaspora kurde en Europe. Le mouvement tente aussi de se recréer, de repenser sa doctrine, à travers plusieurs synthèses idéologiques [3].

Dans les régions kurdes de Syrie, l’expulsion du PKK a pour effet de priver le régime d’un moyen de répression efficace contre la population kurde, qui se révolte notamment en 2004 à Qamishli. En 2012, la déroute du régime le pousse à renouer avec le PKK afin de sécuriser la frontière avec la Turquie et de réprimer la mobilisation. En contrepartie, étant donnée l’alliance étroite de Damas avec l’Iran, le PKK doit aussi fermer sa branche iranienne, le PJAK, tandis que plusieurs centaines de combattants du PKK sont envoyés depuis Qandil vers la Syrie, pour prendre position dans les régions kurdes.

Quels sont les effets du retour du PKK sur la jeunesse kurde, en particulier sur son engagement dans la révolution ?

Les habitants kurdes interrogés décrivent la même chose : entre fin 2011 et début 2012, des chabbihas – du nom des bandes armées au service du régime qui s’en prennent à la population un peu partout en Syrie – arrivent dans les villes kurdes. Sauf qu’à Afrin, Kobané ou Qamishli, ces mercenaires sont des Kurdes, qui parlent parfois le turque ou l’iranien, et ne connaissent pas nécessairement la ville [4]. Les autres partis kurdes, qui avaient fait leur retour, sont attaqués, leurs bureaux incendiés, leur personnel battu. Il y a des assassinats et les jeunes Kurdes capturés par ces bandes sont livrés au régime, dont les services de renseignement restent présents sur place.

Un autre tournant majeur s’opère en 2012 : débordé militairement, le régime doit cette fois évacuer pour de bon le nord de la Syrie, pour concentrer ses forces sur d’autres zones du territoire. C’est alors que le PKK abat ses cartes : le régime lui donne – littéralement – les clés de ses bases et commissariats dans les régions kurdes. Le parti en prend le contrôle, et interdit non seulement aux brigades arabes de pénétrer dans ces régions, mais également aux autres partis kurdes de mobiliser des jeunes, d’organiser des manifestations, ou de monter des groupes armés alternatifs. La ville de Qamishli reste cependant partagée avec le régime. Un système de gouvernance sous l’égide du PKK se met alors en place dans ces régions.

Pouvez-vous nous décrire cette gouvernance ? Est-elle une application du « confédéralisme démocratique » – la doctrine d’inspiration libertaire, à la fois sociale et écologiste, qui est prônée par le parti ?

La surprenante capacité du PKK à se déployer en Syrie provient des expériences turque et nord-irakienne, où le parti essaie de contrôler des zones rurales depuis les années 1990. La principale nouveauté en Syrie est que le PKK, après sa campagne contre l’État islamique (EI), contrôle aussi des villes et des zones non kurdes. Mais le parti reproduit systématiquement le même modèle institutionnel depuis des années : il verrouille la population par des comités locaux élus dans chaque quartier ou village, avec des candidats qui sont en fait présélectionnés ; il crée, par cooptation, un système de représentation multi-communautaire ; il bâtit des forces armées sous contrôle direct de militants du parti. Le budget et les salaires sont contrôlés par les cadres du PKK qui se réservent le droit d’intervenir à n’importe quel niveau des institutions, en qualité de « conseillers ».

Comment ces institutions fonctionnent-elles ?

La prise en main des territoires s’opère à deux niveaux : au niveau de la population, les militants du PKK envoyés en Syrie sont chargés de mettre en place des « maisons du peuple » (mala gal) à partir de l’été 2012. Elles regroupent et coordonnent le travail des institutions – ex-administrations de l’État syrien et tribunaux repris par le PKK – avec la multitude d’associations que le parti crée ou récupère sous sa coupe. Dans les faits, les mala gal servent de façade démocratique au PKK, en dissimulant ses cadres derrière une multitude d’acteurs civils qui sont en fait dépourvus de pouvoir. La structure institutionnelle ne reflète pas la distribution réelle du pouvoir : parmi la population, personne ne sait réellement qui donne les instructions, et qui commande la force armée qui se développe sous le contrôle de plusieurs centaines de combattants du PKK.

Au niveau politique, le PKK met en place à partir de l’été 2012 une coalition d’associations civiles, qui est connue sous le nom de Tevdem [5]. Cette instance compte 354 membres – dont seulement 12 sont issus du PYD [parti souvent perçu comme le principal parti kurde en Syrie ces dernières années, ndlr]. Sa fonction est de rassembler et de contrôler, par le haut, les réseaux qui se créent. Il est aussi censé représenter les « Kurdes syriens » à l’étranger, s’occuper des relations extérieures. Dans les faits, le PKK choisit de passer par d’autres intermédiaires, tel le PYD, pour engager des négociations avec des tiers. Cette stratégie de contrôle, à deux niveaux, permet au PKK de verrouiller les institutions qui se créent, tout en gérant localement les enclaves kurdes et les territoires repris à l’État islamique.

Des élections ont pourtant été organisées sur ces territoires, rebaptisés « Fédération démocratique de Syrie du nord »...

La réalité des processus électoraux est le reflet de cette structure de pouvoir : les élections sont en fait complètement truquées. Les représentants sont désignés par les cadros du PKK. C’est la même chose pour les partis politiques. À la place des partis kurdes historiques, une trentaine de nouveaux partis animent la vie politique. Ils peuvent d’ailleurs avoir des activités très concrètes. Le parti des femmes, par exemple, œuvre à la promotion des droits des femmes dans la région. Mais d’un point de vue politique, ils n’ont aucune autonomie de décision [6].

Comment passe-t-on de cette phase de réimplantation et de consolidation du PKK en Syrie, à partir de 2012, à la conquête d’une grande partie de l’est du pays par les YPG – sa branche militaire en Syrie ?

Jusqu’en 2014, le parti reste isolé, implanté sur trois districts séparés les uns des autres. Il subit comme les autres des attaques de l’État islamique, et est sur le point de perdre ses territoires. C’est alors que la guerre commence vraiment pour le PKK. La bataille de Kobané, de septembre 2014 à début 2015, est un tournant majeur : grâce à un soutien occidental massif, notamment des États-Unis, les YPG [7] repoussent l’EI, avant de se lancer à la conquête de Raqqa puis de Deir-Ezzor. La guerre change la donne : la population kurde, qui rejette les pratiques autoritaires du PKK, n’a plus le choix. Il faut soit partir, soit accepter de soutenir le parti contre l’État islamique.

Les images et témoignages qui nous parviennent depuis plusieurs années font souvent état d’un vrai soutien populaire... Cette représentation est-elle surfaite ? Ou le mouvement bénéficie-t-il d’un soutien réel ?

Le soutien populaire est toujours difficile à mesurer... D’autant plus qu’il évolue avec le temps. Ce qui est certain, c’est que le PKK en 2011 est très impopulaire. Mais à mesure que la révolution évolue en une guerre civile dans laquelle les dynamiques identitaires sont très fortes, les Kurdes vont devoir faire front commun. En 2012-2013, il y a encore de nombreuses brigades kurdes qui se battent avec l’Armée syrienne libre (ASL). Mais en 2014, lorsque l’EI accentue son offensive, le PKK se débrouille pour interdire aux autres brigades kurdes d’opérer. Par conséquent, le PKK devient la seule organisation militaire kurde.

Quid des dimensions sociale et écologique ? Y a-t-il des réalisations concrètes ? Les évolutions sont-elles, peut-être, mises entre parenthèses par la guerre ?

Il y a des avancées. Sur la question du genre, que le parti présente comme un grand bond en avant pour la société, de nouvelles pratiques sont mises en place. Des femmes sont maires, combattent, certaines sont cadres du PKK – venant de Turquie ou d’Iran – et s’imposent. En matière d’écologie il y a quelques réalisations, au niveau de la justice, de l’éducation faite en kurde, aussi [à ce sujet, lire notre reportage : Dans le « Rojava » syrien, une marche vers l’écologie ralentie par la guerre, ndlr]. Mais cette tentative de « changer la société » reste difficile à évaluer. Il y a beaucoup de communication, et le parti garde la main sur les secteurs stratégiques.

Des contraintes assez fortes s’exercent aussi sur les zones kurdes, au niveau économique, militaire…

Bien sûr. Les zones tenues par le PKK sont même actuellement mieux gérées que ne l’étaient les zones de l’insurrection syrienne. Mais cela s’explique aussi par d’autres facteurs que par la gestion du parti : en premier lieu, par le fait que le régime ne les attaque que très peu, ne les bombarde jamais. Et les attaques de l’EI sont repoussées grâce à une aide occidentale massive. Ces facteurs aident le mouvement à organiser le territoire, à le sanctuariser. En outre, la Syrie rapporte beaucoup d’argent au PKK. C’est une manne financière. Il prélève des taxes sur les commerces, des droits de transport sur les marchandises. Sans compter les activités pétrolières dans l’est du pays. Ces rentrées d’argent renforcent énormément les caisses du PKK, d’autant plus que le parti ne le réinvestit pas dans les infrastructures ou dans les services publics.

Depuis leurs victoires sur l’EI, environ un tiers du pays est contrôlé par les Forces démocratiques syriennes (FDS), l’alliance des YPG kurdes avec des brigades arabes. La Turquie a réagi en lançant une offensive sur Afrin au début de l’année. On a également assisté au retrait des YPG de la ville de Manbij, toujours sous pression turque. Comment le régime syrien, qui est en train de reconquérir les zones tenues par les différentes branches de la rébellion, regarde-t-il désormais les territoires déclarés « autonomes » par les Kurdes ? L’accord avec le PKK est-il toujours d’actualité ?

En 2013-2014, le PKK garde plutôt de bonnes relations avec le régime, mais celles-ci vont ensuite se dégrader. Aucun deal n’est trouvé. Pendant l’offensive contre l’EI, le régime observe que les Kurdes tentent, chaque fois qu’ils le peuvent, de grignoter du territoire. En face, les Kurdes considèrent que le régime risque de se retourner contre eux à n’importe quel moment. De plus, le PKK ne parvient pas à transformer ses gains militaires en gains politiques. Les États-Unis sont en position inconfortable : ils soutiennent le PKK, qui est en guerre avec la Turquie, un membre de l’Otan. Cela maintient le PKK à l’écart des négociations. Tout cela aboutit à une impasse : la durée de vie des territoires tenus par les YPG, sa branche armée en Syrie, est désormais limitée au retrait des troupes américaines. Lorsque ce retrait interviendra, ce qui n’est qu’une question de temps puisqu’il a été annoncé, la Turquie d’un côté, le régime syrien de l’autre, vont prendre d’assaut ces territoires.

Au niveau régional, il y a un rapprochement entre la Russie et la Turquie, ce qui a permis à Ankara de gagner la bataille d’Afrin. Le régime était contre l’offensive turque, mais les Russes ont passé un deal laissant la Turquie utiliser son aviation contre Afrin, et avancer sur la région. Pour les Kurdes, la situation est donc difficile : la chute rapide d’Afrin – qui est tombée en deux mois alors qu’il s’agissait de leur principal point fortifié en Syrie – a montré que le retrait américain les mettra immédiatement en difficulté. Le régime mène déjà une politique très agressive pour déstabiliser le nord-est, en tentant d’instrumentaliser les rivalités tribales, de préparer de futures insurrections appelant à son retour, ou encore à travers une campagne d’assassinats des habitants soutenant le PKK, afin de saper son ancrage local.

Quels sont ses objectifs de l’intervention militaire turque ? Ankara a-t-elle l’intention d’occuper la région d’Afrin sur le long terme, et d’en modifier les équilibres démographiques ?

La Turquie veut éliminer le PKK. Actuellement, il y a une autre opération menée dans le Kurdistan irakien, autour des monts Qandil – le fief du parti – où l’armée turque a avancé malgré des pertes importantes. Cela montre la détermination d’Ankara. À Afrin, la Turquie a distribué chaque quartier de la ville aux brigades syriennes qui ont appuyé son offensive. Elles y gèrent le foncier, ce qui leur assure une autonomie financière. Elles louent notamment les logements des Kurdes qui ont fui à des déplacés arabes venus d’autres régions. Il y a une logique d’expropriation et d’accaparement à grande échelle des biens kurdes. Pour autant, je ne parlerais pas d’un « nettoyage ethnique », mais plutôt d’une épuration politique : ceux qui ont été de près ou de loin avec le PKK sont arrêtés, disparaissent, peuvent être exécutés. Cela crée la panique et fait fuir des dizaines de milliers d’habitants kurdes. Ceux qui restent se retrouvent déclassés dans la nouvelle hiérarchie locale : ils sont désormais stigmatisés, placés en bas de l’échelle.

Par ailleurs, Afrin est aujourd’hui sous la tutelle de l’administration turque, qui y envoie ses propres fonctionnaires, ou forme sur place ou en Turquie de nouveaux fonctionnaires locaux. Des routes sont ouvertes afin de relier la région à la Turquie, des services publics fonctionnent sous l’autorité des pouvoirs publics turcs, et la population est désormais fichée par l’intermédiaire de visas spécifiques. La mise en place de ce système de contrôle administratif indique plutôt une stratégie d’occupation de la zone sur le long terme. Difficile, cependant, de dire pour combien de temps. Cela dépendra essentiellement des accords qui interviendront, dans les mois et les années qui viennent, avec les acteurs régionaux.
 
Propos recueillis par Thomas Clerget

Oublié le 05/07/2018

La France arme la dictature égyptienne comme jamais

Par Thomas Cantaloube (site mediapart.fr)

Un rapport de plusieurs ONG dénonce les exportations d'armes vers le régime d’Abdel Fattah al-Sissi. En sept ans, les livraisons ont été multipliées par 33 alors que la répression envers l'opposition s'est intensifiée.

C’est la ligne Alliot-Marie qui l’a emporté. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il semble qu’en matière d’exportations d’armes, la France ait adopté la ligne de conduite de l’ancienne baronne de l’UMP et ex-ministre des affaires étrangères qui, au plus fort des manifestations en Tunisie contre la dictature de Ben Ali en décembre 2010 et janvier 2011, avait proposé « le savoir-faire, reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité » pour aider le régime à mater les contestataires. Comment parvenir à une autre conclusion, à la lecture du rapport publié lundi 2 juillet 2018 par la FIDH sur les exportations d’armes et de technologies de surveillance françaises en Égypte ?

Ce document, intitulé de manière volontairement provocante « Égypte : une répression made in France », représente le fruit du travail de plusieurs ONG (la Fédération internationale des droits de l’homme, l’Observatoire des armements et le Cairo Institute for Human Rights Studies) qui se sont coltiné l’obscurité et le flou des différents rapports que le gouvernement est tenu de livrer au Parlement et à l’ONU, ainsi que les annonces de divers contrats militaires par les entreprises elles-mêmes. S’il ne fallait en retenir que quelques chiffres, ce serait ceux-ci : en 2010, la France a livré pour 39 millions d’euros d’armes à l’Égypte, en 2014 pour 838 millions d’euros et en 2016, dernière année connue, pour 1,3 milliard d’euros. Soit une multiplication par 33 en l’espace de sept années. Et c’est sans compter sur les commandes à venir puisqu’en 2015, Paris a conclu un contrat de 5,3 milliards d’euros prévoyant la livraison de 24 Rafale, une frégate furtive et différents assortiments de missiles.

Campagne de la FIDH sur le thème : « En Égypte, exportons nos valeurs, pas nos armes ! » © International Federation for Human Rights

Mais ce qui attire davantage l’œil des ONG, ce sont moins ces gros engins de guerre que toute la batterie de petits matériels militaires et sécuritaires qui ne servent pas tant à se défendre contre des ennemis étrangers qu’à encadrer et réprimer les Égyptiens eux-mêmes : armes légères et de petits calibres, munitions, machines-outils pour confectionner des balles, véhicules blindés légers, drones d’observation et technologies sécuritaires informatiques (interception de masse, collecte de données individuelles, contrôle des foules). Les fournisseurs de ces différents matériels répondent aux noms grand public de Renault, Manurhin, Thales, Safran ou, plus discrets, de Nexa, Amesys, Suneris…

Fait saillant de cette augmentation des livraisons d’armes et de technologies de Paris au Caire, la période 2010-2016 où elle se produit voit la chute de la dictature de Moubarak, son remplacement par le président démocratiquement élu, issu des rangs des Frères musulmans, Mohamed Morsi, puis le coup d’État militaire de 2013 d’Abdel Fattah al-Sissi, et enfin la répression tous azimuts qui s’ensuit et qui fait aujourd’hui de l’Égypte l’un des régimes les plus autoritaires du monde.

Autrement dit, au moment où l’Égypte passait d’une dictature à une dictature encore plus sévère, avec un bref passage par la case libertés, la France lui a fourgué trente-trois fois plus d’armements en tous genres.

Selon Tony Fortin, de l’Observatoire des armements, « la France a saisi l’opportunité d’un léger retrait américain sous l’administration Obama au moment du coup d’État de 2013 pour augmenter son commerce avec l’Égypte, mais aussi avec l’Arabie saoudite. Aujourd’hui, le Moyen-Orient représente 50 % des ventes d’armes françaises. Paris engrange les profits d’une situation de répression ». Cela découle aussi des nouvelles filières de fournitures d’armes via les Émirats arabes unis, où se sont établis ces dernières années plus de 80 entreprises étrangères dans le domaine de l’armement, dont des françaises, qui permettent une relation plus proche et plus soutenue avec les différents acheteurs moyen-orientaux.

Selon Bahey Eldin Hassan, du Cairo Institute for Human Rights Studies, « ces achats d’armes à la France se font sous le couvert de la lutte antiterroriste, mais ce n’est qu’une façade. Il s’agit en fait de lutter contre l’opposition politique. Dans le Sinaï par exemple, l’armée égyptienne annonce avoir tué des milliers de terroristes, mais n’en apporte aucune preuve puisque aucune instance indépendante ne peut le vérifier. Par ailleurs, il ne s’agit qu’en partie de commerce, il s’agit aussi d’acheter des appuis politiques. Alors que les relations de l’Égypte avec les pays occidentaux étaient au plus mal entre 2011 et 2013, Sissi les a restaurées par le biais des achats de matériels militaires : la France, le Royaume-Uni ou les États-Unis le soutiennent désormais fermement. S’agissant de ces derniers, Donald Trump a beau assurer Sissi de son amitié, le Congrès américain est plus regardant et il a plusieurs fois bloqué des ventes d’armes prévues. Sissi a été très malin en choisissant de s’équiper en France, où le contrôle parlementaire est bien moindre ».

« La France se compromet auprès d’une dictature militaire »

Cette question de la transparence est en train de prendre de l’ampleur s’agissant de la définition de la politique étrangère française. Un député LREM, Sébastien Nadot, essaie de faire la lumière sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite qui auraient pu servir dans la guerre au Yémen : il a déjà rassemblé plusieurs dizaines de signataires pour la création d’une commission d’enquête parlementaire sur le sujet, mais sa proposition est pour l’instant bloquée. Mais plutôt que de se concentrer sur les différents pays acheteurs et la manière dont ils utilisent les matériels français les uns après les autres, la FIDH plaide pour une véritable réforme des ventes d’armes qui passerait par la création d’une commission parlementaire permanente, qui aurait droit de regard sur les exportations de ces équipements et qui en organiserait la transparence, comme cela existe dans d’autres pays : États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Italie…

Un véhicule blindé Sherpa fabriqué par Renault fonce dans des manifestants, avant d'être contraint de reculer et de basculer du haut d'un pont en 2013. © Spi0n

« Nous constatons la faillite du système français d’exportation des armes », assène Antoine Madelin, responsable du plaidoyer à la FIDH. « La France a signé des conventions par lesquelles elle s’engage à ne pas vendre de matériel militaire pouvant servir à des pays pour réprimer la population et les voix dissidentes, et pourtant, elle le fait. » En illustration de ses propos, il cite des exemples contenus dans le rapport. En particulier celui des véhicules blindés Sherpa fabriqués par Renault, qui ont servi à plusieurs reprises dans la répression de manifestants en Égypte depuis 2013, sachant que plusieurs ONG avaient déjà documenté l’usage de camions blindés dans la mort de protestataires de rue. Le 14 août 2013, lorsque 500 à 1 000 manifestants ont été tués sur la place Rabia-El-Adaouïa du Caire par les forces de l’ordre, des camions Sherpa ont été aperçus à plusieurs endroits. Et pourtant, leur exportation à destination de l’Égypte a continué au moins jusqu’en 2015.

Autre exemple : les douanes françaises avaient suspendu en 2013 l’exportation d’une machine-outil de Manurhin servant à fabriquer des cartouches, craignant que ce matériel ne soit utilisé dans la confection de balles en caoutchouc et de bombes lacrymogènes. Pourtant, le Secrétariat général de la défense et la sécurité nationale (SGDSN), sous l’autorité du premier ministre, est passé outre les douanes et, depuis, plusieurs dizaines de machines ont été acheminées en Égypte.

Dernier exemple enfin : l’exportation de nombreuses technologies à « double usage », civil comme militaire. Ces dernières années, la France a vendu à l’Égypte des systèmes informatiques de contrôle des foules, des logiciels d’interception des communications et des données personnelles, des serveurs de centralisation des données individuelles, comme celles contenues sur les cartes d’identité biométriques, dont l’Égypte est en train de se doter. Sachant que le régime de Sissi est engagé dans une répression farouche de tout le tissu associatif, militant, politique et même journalistique qui pourrait le contester, il ne fait guère de doute que ce matériel civil trouvera une application sécuritaire pour ce que certains décrivent comme une « architecture orwellienne ».

« La France se compromet auprès d’une dictature militaire qui ressemble à celles qui existaient en Amérique du Sud dans la seconde moitié du XXe siècle, dénonce Bahey Eldin Hassan. Il n’est pas encore trop tard pour qu’Emmanuel Macron change de politique et devienne le président qui aura fait primer les idéaux français. » À moins qu’il ne préfère que l’on se souvienne de lui comme d’un Michèle Alliot-Marie 2.0, le président qui arme les oppresseurs et les tortionnaires ?

 

Publié le 30/06/2018

Maroc. Retour aux années de plomb pour les révoltés du Rif

Rosa Moussaoui (site l’humanité.fr)

La justice marocaine a prononcé mardi soir de lourdes sentences contre les porte-voix du Hirak. Nasser Zefzafi et trois de ses compagnons prennent 20 ans de prison.

Qu’elles semblent loin, les promesses d’ouverture démocratique par lesquelles Mohammed VI était parvenu, en 2011, à court-circuiter le mouvement du 20 février... Dans la nuit de mardi à mercredi, au terme d’une interminable parodie de procès, la justice marocaine a accouché d’un verdict digne des années de plomb du règne de Hassan II. Les leaders du Hirak, le mouvement populaire du Rif, écopent de peines allant jusqu’à 20 ans de prison. Objectif : réduire à néant l’élan de contestation qui avait pris corps à l’automne 2016, au lendemain de la mort de Mouhcine Fikri, un jeune vendeur de poisson broyé par une benne à ordures en tentant de récupérer sa marchandise confisquée par les autorités. Son sort tragique avait suscité une explosion de colère et d’émotion dans sa ville d’Al Hoceïma et dans tout le pays. Partie d’une demande de justice et de vérité pour Mouhcine Fikri, la révolte du Rif a catalysé le sentiment de marginalisation sociale, économique, culturelle et politique du Rif, où maints soulèvements populaires ont été réprimés dans le sang depuis 1958 par la dynastie alaouite.

Arrestations et tortures

Pendant sept mois, des manifestations massives se sont succédé à Al Hoceïma, à Imzouren, à Nador et dans tout le Rif. Jusqu’à l’arrestation, le 26 mai 2017, du porte-parole du mouvement, Nasser Zefzafi. Ce diplômé chômeur avait eu l’outrecuidance de faire irruption dans une mosquée où l’imam profitait de ses prêches pour étriller les protestataires, accusés, selon la vulgate officielle, de semer la « fitna », la discorde entre les musulmans. Le jour même de l’altercation avec le religieux, prié de ne plus se mêler de politique, Zefzafi était cueilli par la police. À sa suite, une cinquantaine de porte-voix du mouvement étaient interpellés et transférés à la prison d’Oukacha, à Casablanca. La « fuite » d’un rapport du très officiel Conseil des droits de l’homme confirmait, dès le début du mois de juillet 2017, les tortures et les mauvais traitements infligés à ces détenus politiques. Quelques jours plus tôt pourtant, en sortant d’un dîner à la table royale, Emmanuel Macron se faisait le porte-parole du palais : « Il n’y a pas eu lieu de craindre une volonté de répression » dans le Rif, souriait le président français, alors que, au même moment, tombaient, à Al Hoceima, les premières condamnations de manifestants à des peines de prison ferme.

Dans cette région septentrionale, le taux de chômage des jeunes est deux fois plus élevé que dans le reste du pays. Quatre personnes sur dix y sont analphabètes. Sciemment livré aux trafics et à la culture du cannabis, qui enrichit moins les paysans que les gros barons de la drogue, le Rif manque cruellement d’infrastructures, de services publics de base. Que demandaient les révoltés du Rif ? Un hôpital, une université, des écoles, des mesures de justice sociale, des emplois pour une jeunesse dont l’avenir a des allures d’impasse. Ils dénonçaient sans relâche, sans euphémisme, la corruption qui gangrène tous les étages d’un appareil d’État verrouillé par le palais. Ils demandaient la levée de la tutelle militaire qui étrangle la région depuis l’écrasement de la révolte de 1958-1959 par Hassan II. Épris de justice sociale et de liberté, ils revendiquaient fièrement l’héritage de l’éphémère république d’Abdelkrim El Khattabi, héros, dans les années 1920, de la première guerre anticoloniale du XXe siècle. De quoi raviver le lourd contentieux historique qui oppose la région à la monarchie.

Des sentences féodales

Visés par l’extravagante accusation de « complot visant à porter atteinte à la sûreté de l’État », Nasser Zefzafi et ses compagnons Nabil Ahamjik, Samir Ighid et Ouassim Boustati sont les plus lourdement condamnés : 20 ans de prison ferme. Mohamed Haki, Zakaria Adehchour et Mahmoud Bouhenoud sont condamnés à 15 ans de prison. Le syndicaliste Mohamed Jelloul et cinq autres militants écopent d’une peine de 10 ans de prison ferme. Les journalistes Rabie El Ablak, très affaibli par une grève de la faim, et Mohamed Asrihi, directeur de Rif 24, en prennent pour 5 ans. Dans une procédure séparée, le journaliste Hamid El Mahdaoui, directeur du site Badil.ma, poursuivi pour « non-dénonciation d’un crime portant atteinte à la sûreté de l’État », encourt la même peine pour avoir simplement couvert les manifestations, mais il n’est pas encore fixé sur son sort.

Ensemble, les leaders de la révolte du Rif totalisent 259 années de prison. À l’annonce de ces sentences féodales, des manifestants sont aussitôt descendus dans les rues d’Al Hoceima et de Nador, mais aussi de Fès, Meknès, Oujda. Hier, les commerçants du Rif ont gardé les rideaux baissés pour une « grève de la tristesse » et, dans la soirée, des rassemblements devaient avoir lieu à Rabat, Casablanca, Agadir pour dire non au règne de l’arbitraire. « Vous voudriez bien le croire, mais non, ce n’est pas un excès de zèle de la justice. Ce n’est pas une architecture institutionnelle qui ne fonctionne pas, ce n’est pas que le roi est mal entouré. C’est juste le fonctionnement normal et naturel d’une dictature », commente le journaliste marocain Omar Radi. Avec sa dimension populaire, sa combativité, ses formes de luttes originales et renouvelées, son caractère pacifique, le mouvement populaire du Rif a défié pendant près d’un an le Palais, hanté par la crainte d’une contagion à d’autres régions déshéritées. Dans un pays fracturé par de profondes inégalités, c’est l’espoir soulevé par le Hirak que le régime cherche, avec ce verdict, à claquemurer dans les geôles du roi. Au risque de rallumer, dans tout le Maroc, la mèche de l’indignation, de la colère et de la contestation.

 

Publié le 18/06/2018

Palestine. « L’occupation s’infiltre dans la vie intime des gens »

Entretien réalisé par Pierre Barbancey

Humanite.fr

 

Samah Jabr est une psychiatre et psychothérapeute palestinienne exerçant à Ramallah, en Cisjordanie. Elle sera en France le 19 juin, à l’occasion de la projection de « Derrière Les Fronts : Résistances et Résiliences en Palestine ». Elle répond aux questions de humanite.fr.

 

Que signifie « résister » aujourd’hui en Palestine ?
Samah Jabr : Résister est une action et un état psychologique. C’est un acte d’urgence face à l’avilissement et à la chosification, un état de dignité face à l’humiliation et l’oppression, un acte d’espoir et d’optimisme face au désespoir et aux sombres perspectives. La résistance palestinienne est un remède pour les Palestiniens et aussi bien que pour les Israéliens. Il ranime les Palestiniens de leur impuissance et réveille les Israéliens de leur ivresse de puissance. Pourtant, la résistance peut être un remède très amer. Afin de réduire ses effets secondaires, les Palestiniens ont besoin d’élaborer des stratégies et de vérifier leurs choix de résistance pour que celle-ci soit éthique, d’en évaluer les coûts humains et qui permette d’attirer la plupart des gens au sein de la société palestinienne.

Les Palestiniens devraient certainement s’abstenir d’utiliser les méthodes israéliennes de domination comme la torture, la discrimination, une propagande cruelle et diabolisante qui créé des représentations laides de l’« autre », se référant à lui comme une chose ou un nombre. Les Palestiniens devraient mieux calculer le risque de leurs choix et mieux protéger leurs enfants du danger ; le coût de la résistance devrait être partagé par l’ensemble de la communauté afin de préserver un sens de justice et de solidarité et renforcer le tissu social du peuple palestinien. Gaza ne doit pas être laissée seule à se battre ; notre leadership ne devrait pas se cacher derrière les sacrifices des personnes vulnérables dans la société palestinienne. Les gens devraient être symboliquement indemnisés pour leurs pertes sévères dues à leur résistance : pour avoir perdu un  être cher, avoir passé des années en prison, avoir eu sa maison démolie…

 

Qu’est-ce que votre profession vous permet de faire spécifiquement et en quoi est-ce important ?

Samah Jabr : Ma profession me permet de répondre à une forte demande de services dans le domaine de la santé mentale, aux niveaux individuel et collectif. Je suis impliqué dans l’établissement de services cliniques et je contribue significativement à la sensibilisation du public en santé mentale ainsi qu’une formation spécialisée pour les professionnels. Comme professionnelle de la santé je me suis engagée à travailler pour le bien-être public. C’est une profession qui me fournit la boîte à outils nécessaire pour percevoir les blessures invisibles de ceux qui sont victime, silencieux et opprimés. Cela, pour les aider à prendre la parole afin de guérir, ou du moins à parler en leur nom quand ils ne peuvent pas le faire. C’est quand un traumatisme est révélé et retraité que la guérison se produit, empêchant que cela se reproduise. 

La santé mentale est une valeur universelle, et j’utilise la compréhension de cette importance à renforcer la solidarité avec les Palestiniens et de contribuer à un patrimoine professionnel qui défie l’occupation et autres systèmes d’oppression locaux ou internationaux. Je collabore avec quelques autres professionnels de la santé mentale internationale à cette fin. Qui est mieux pour expliquer au monde que le manque de justice quelque part menace la paix partout, que les professionnels de la santé mentale ? 

 

Comment les femmes en Palestine sont-elles spécialement affectées par l’occupation ?

Samah Jabr : Les genres possèdent leurs propres vulnérabilités et leurs propres capacités. Les inégalités liées au sexe peuvent augmenter sous l’occupation. Sans entrer dans un match de souffrance, je dois dire que je m’inquiète d’abord pour les hommes palestiniens puis pour les femmes. Les hommes palestiniens sont souvent dans un état de troubles parce qu’ils sont particulièrement ciblé par l’occupation, par des actes de torture, par humiliation et l’émasculation. Aussi par la place de « fournisseurs et protecteurs » qu’ils pensent leur être assignée.  Il y a aussi moins d’empathie envers les hommes au niveau international qui est souvent contenue dans les « préoccupations » exprimées souvent envers les enfants et les femmes palestiniens. 

Au cours de ces dernières années, il y a eu un nombre croissant de participation directe des femmes dans les confrontations avec l’occupation, et donc plus de femmes ont été ciblés, tués, blessés et emprisonnés par les Israéliens. Mais les expériences plus répandues des femmes restent le sentiment de détresse émotionnelle quand leurs hommes disparaissent (11 % des ménages palestiniens sont dirigées par des femmes), en lien avec la perte psychologique et le chagrin, parfois une culpabilité pathologique lorsque leurs enfants sont arrêtés ou tués. L’occupation s’infiltre dans la vie intime des gens, induisant une réaction de traumatisme. Celui-ci affecte la façon parentale de se comporter voir d’être mère, alors qu’il s’agit d’une faculté très importante du rôle social palestinien. Néanmoins, les femmes palestiniennes sont généralement pleines de ressources, résistantes et leur démonstration de plus de souplesse dans les rôles de genre leur permet de parvenir à obtenir plus de succès à modifier le tissu social de la communauté. Les femmes palestiniennes sont réputées pour être travailleuses, elles ont un taux de fécondité élevé, leur éducation est élevée et comptent comme force de travail. Tout cela les aident à survivre et à vivre sous l’occupation. 

L’oppression en Palestine est constituée de multiples couches, mais celle de l’occupation est la plus épaisse. Une femme palestinienne doit se frayer un chemin vers la liberté par le biais de différentes sphères politiques. Mais elle doit également se méfier des faux programmes qui prétendent à l’autonomisation des femmes palestiniennes alors qu’il ne s’agit que de normaliser les relations avec le féminisme sioniste. N’oubliez pas les fausses « préoccupations sur les droits de la femme dans la bande de Gaza sous le gouvernement islamique » dénoncées par des institutions qui n’ont jamais dénoncé les violations israéliennes flagrantes de tous les droits de l’homme. En féminisant ce droit, certains tentent en réalité de diviser davantage les Palestiniens, de semer la confusion. Le renforcement du pouvoir des femmes ne peut pas se réaliser au détriment des droits humains des Palestiniens et de la libération nationale.

 

Comment pouvez-vous garder espoir en l’avenir ?

Samah Jabr : Pour moi et beaucoup d’autres Palestiniens, l’émotion de l’espoir découle de la conviction que la cause palestinienne est une cause juste, et que nous sommes la ligne de front d’un combat universel contre l’oppression et la colonisation. Je me rends compte que la dynamique des pouvoirs conventionnels n’est pas en faveur des Palestiniens, mais il ne faut pas sous-estimer le capital moral des Palestiniens. Quand l’injuste ordre du monde utilise le droit de veto pour empêcher une résolution de l’ONU qui dénonce la mort israélienne de civils palestiniens, l’attitude de Fédération de football de l’Argentine qui refuse d’aller jouer avec l’équipe d’Israël à Jérusalem occupée, représente un triomphe moral pour les Palestiniens.

Mais les Palestiniens ne devraient pas chercher des solutions dans les poches des autres. Les Palestiniens n’ont pas perdu leur forte volonté ni leur motivation. Ils ont besoin identifier leurs objectifs et de s’entendre sur une stratégie claire et un plan d’action pour leur projet de libération. Ce que j’espère n’est pas la simple libération des terres ou la création de l’État ; mais c’est le type de chemin que nous prenons pour la libération, comme individus et comme une nation qui compte. Tant que nous ne sombrons pas dans la cécité morale et que nous savons préserver notre connectivité humaine, je ne suis pas préoccupée de savoir combien le chemin va être escarpé et long.

Projections en présence de Samah Jabr Derrière Les Fronts : Résistances et Résiliences en Palestine, réalisé par Alexandra Dols, sorti au cinéma en France en novembre 2017, est une plongée dans le travail et la pensée de la psychiatre palestinienne Samah Jabr. Dans l’héritage de Frantz Fanon, elle cherche à décoloniser les esprits et la psychiatrie. Parce que la colonisation au quotidien n’est pas seulement celle des terres, du ciel des logements et de l’eau, elle ne cherche pas simplement à s’imposer par les armes, mais travaille aussi les esprits, derrière les fronts.

Projection les 19 et 21 au cinéma Les 3 Luxembourg (67, rue Monsieur le Prince, 75006 Paris), en présence de Samah Jabr et du sociologue Sbeih Sbeih (le 21 juin), post-doctorat à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (CNRS, Aix-Marseille) et de la réalisatrice Alexandra Dols.

 

Pierre Barbancey

Grand reporter

Publié le 17/06/2018

Yémen - Les États-Unis donnent leur feu vert au génocide

Moon of Alabama (site legrandsoir.info)

Le génocide au Yémen va commencer demain [voir deuxième article ci-dessous - LGS]. Huit millions de Yéménites sont déjà au bord de la famine. Dix-huit millions de Yéménites sur vingt-six vivent dans le centre montagneux (en vert) qui est sous le contrôle des Houthis et de leurs alliés. Ils sont encerclés par les forces saoudiennes, les forces des Émirats arabes unis et leurs mercenaires. Il y a peu d’agriculture. La seule ligne d’approvisionnement en provenance de l’extérieur sera bientôt coupée. Les gens vont mourir de faim.

Même avant la guerre, le Yémen importait 90% de son alimentation de base. Trois années de bombardements saoudiens/EAU ont détruit les infrastructures et la production locales. La guerre a déjà provoqué une famine massive et une grande épidémie de choléra. La côte yéménite est bloquée par les forces navales saoudiennes et américaines. Les seuls ravitaillements qui arrivent sont les livraisons de l’ONU et les livraisons commerciales par le port de Hodeidah sur la Mer Rouge (Al Hudaydah sur la carte).

Les Émirats arabes unis lancent des mercenaires locaux et des gangs islamistes contre les Houthis et leurs alliés. Au cours des derniers mois, ces forces venues du sud ont remonté le long de la côte jusqu’à Hodeidah. Les combats sont féroces :

De violents combats au Yémen entre les forces pro-gouvernementales et les rebelles chiites ont tué plus de 600 personnes des deux côtés au cours des derniers jours, ont déclaré lundi des responsables de la sécurité.

Demain, lorsque les médias seront occupés avec les photos du sommet Kim-Trump, les forces des Émirats arabes unis lanceront leur attaque contre la ville.

L’ONU, qui supervise la distribution de l’aide qui arrive à Hodeidah, a tenté de jouer les intermédiaires entre les parties :

L’envoyé spécial de l’ONU pour le Yémen, Martin Griffiths, s’est rendu dans la capitale des Émirats arabes unis au cours du week-end pour tenter d’empêcher une attaque. M. Griffiths avait conclu un accord avec les rebelles Houthis qui contrôlent Hodeidah pour permettre à l’ONU de gérer le port conjointement. Mais selon des sources bien informées, il y a peu de chance que les Émirats arabes unis acceptent l’offre ou retardent l’assaut prévu.

Les sources bien informées ne se sont pas trompées. L’ONU est en train d’évacuer son personnel :

Lundi l’ONU évacuait son personnel de la ville portuaire yéménite assiégée d’Al Hudaydah, après que des pays membres de l’ONU ont appris qu’une attaque des forces dirigées par les Émirats arabes unis était imminente, selon deux diplomates.

Le Comité international de la Croix-Rouge a retiré son personnel de la ville pendant le week-end.

Les diplomates de la région disent qu’ils croient que seule une pression accrue de Washington pourrait empêcher l’assaut.

Les États-Unis, par l’intermédiaire de leur secrétaire d’État Pompeo, viennent de donner le feu vert aux Émirats arabes unis pour lancer leur attaque :

Les États-Unis suivent de près l’évolution de la situation à Hudaydah, au Yémen. J’ai parlé avec les dirigeants émiratis et exprimé clairement notre désir de répondre à leurs préoccupations en matière de sécurité tout en préservant la libre circulation de l’aide humanitaire et des importations commerciales qui sauvent des vies. Nous attendons de toutes les parties qu’elles honorent leur engagement à travailler avec le Bureau de l’Envoyé spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour le Yémen sur cette question, à soutenir un processus politique pour résoudre ce conflit, à assurer l’accès humanitaire au peuple yéménite et à tracer un avenir politique stable pour le Yémen.

Ni les Émirats ni les Saoudiens n’ont intérêt à laisser entrer l’aide humanitaire. Ils sont absolument sans merci. Plus tôt aujourd’hui, ils ont bombardé un centre de traitement du choléra géré par Médecins sans frontières :

MSF Yémen @msf_yemen - 10:29 UTC - 11 juin 2018

« L’attaque de ce matin contre un centre de traitement du choléra @MSF à Abs par la coalition saoudienne et émiratie dénote un manque total de respect pour les installations médicales et les patients. Qu’elle soit intentionnelle ou que ce soit une bévue, c’est totalement inacceptable. »

La semaine dernière, les Saoudiens ont intentionnellement bombardé les installations du Conseil norvégien pour les réfugiés à Sanaa :

Le CNR a fourni à toutes les parties du conflit, y compris à la Coalition dirigée par l’Arabie saoudite, les détails et les coordonnées de nos opérations afin d’assurer la sécurité de notre personnel.

Hodeidah, avec ses 600 000 habitants et ses centaines de milliers de réfugiés, sera difficile à prendre. Aucun ravitaillement ne transitera par le port tant que le combat se poursuivra. Si les forces des Émirats arabes unis prennent le port, elles ne laisseront pas l’aide entrer dans les zones contrôlées par les Houthis. Il y aura une énorme famine, des centaines de milliers sinon des millions de personnes mourront.

Il serait facile pour l’administration de Trump d’arrêter l’attaque des Émirats arabes unis. Les forces spéciales américaines sont sur le terrain au Yémen, travaillant en étroite collaboration avec les forces des Émirats arabes unis. Les avions américains ravitaillent les bombardiers saoudiens et ceux des Émirats arabes unis. Les renseignements américains sont utilisés pour le ciblage. Les États-Unis fournissent les bombes. Sans le ravitaillement en vol des États-Unis, les chasseurs des Émirats arabes unis ne pourraient pas soutenir leurs forces au sol. Ils ne pourraient pas lancer d’attaque.

Dès le début, l’administration Trump est extrêmement proche des dirigeants israéliens, émiratis et saoudiens. Leur objectif commun est de contrer l’Iran. Mais l’Iran est peu impliqué au Yémen :

Il est très exagéré de prétendre que l’Iran a beaucoup d’influence sur les Houthis. Bien que les Houthis reçoivent un certain soutien de la part de l’Iran, il s’agit surtout d’un soutien politique, avec une aide financière et militaire minimale. Cependant, depuis que les Houthis ont pris le contrôle de Sanaa, le groupe est de plus en plus souvent présenté comme étant « soutenu par l’Iran » ou « chiite », ce qui suggère souvent une relation sectaire avec la République islamique. Pourtant, avant les bouleversements de 2011, le terme « chiite » n’était pas utilisé par les Yéménites pour désigner des groupes ou des individus yéménites. Les Houthis ne suivent pas la tradition du chiisme duodécimain prédominante en Iran, mais adhèrent au Zaydisme, qui dans la pratique est plus proche de l’islam sunnite, et n’a manifesté aucune solidarité avec d’autres communautés chiites.

Les Saoudiens considèrent le Zaydisme comme un obstacle à leur influence au Yémen. Ils veulent contrôler le gouvernement yéménite. Les Émirats veulent contrôler le port d’Aden et les installations de stockage et de chargement du pétrole et du gaz du Yémen. L’administration Obama avait soutenu l’attaque saoudienne contre le Yémen pour que les Saoudiens acceptent l’accord nucléaire avec l’Iran. L’administration Trump soutient la guerre saoudo/UAE par ignorance. Elle croit au mythe iranien. Elle veut aussi vendre plus d’armes.

Des millions d’enfants et de civils paieront cette décision étasunienne de leur vie.

Moon of Alabama

Traduction : Dominique Muselet


Le siège pour réduire le Yémen à la famine a commencé

Moon of Alabama

 

La nuit dernière, la coalition saoudienne a lancé son attaque contre la ville de Hodeidah au Yémen. Hodeidah est le seul port yéménite sur la mer Rouge qui peut accueillir de gros navires. Il est aux mains des Houthis qui, en 2014, ont pris le contrôle de la capitale Sanaa et se sont débarrassés du gouvernement installé par les Saoudiens à Hadi. 90% de la nourriture des 18 millions de personnes vivant dans les zones contrôlées par les Houthis provient de Hodeidah.

Les chaînes d’information par satellite saoudiennes et, plus tard, les médias d’État ont annoncé que la bataille avait commencé, citant des sources militaires. Ils ont également fait état de frappes aériennes de la coalition et de bombardements par des navires de la marine.

Le plan de bataille initial semblait impliquer un mouvement en pince. Quelque 2 000 soldats d’une base navale émiratie située dans la nation africaine de l’Érythrée ont traversé la mer Rouge et ont débarqué à l’ouest de la ville avec l’intention de s’emparer du port de Hodeida, ont indiqué des responsables de la sécurité yéménite.

Les forces émiraties et leurs troupes yéménites sont remontées du sud jusqu’à l’aéroport de Hodeida, tandis que d’autres troupes tentaient de couper les lignes d’approvisionnement des Houthis vers l’est, ont indiqué ces responsables.

Le port est maintenant classé zone de conflit militaire actif. Des combats prolongés pourraient détruire l’infrastructure portuaire. Même si les forces de la coalition saoudienne le prennent et le rouvrent, elles continueront à bloquer les approvisionnements alimentaires vers les hauts plateaux du centre du Yémen. Ils veulent affamer les Houthis pour les soumettre.

Description : http://www.moonofalabama.org/images6/yemenmap20180613.jpg

L’attaque par le sud est forte de 3 000 à 5 000 soldats commandés par Tariq Sale, le cousin de l’ancien président yéménite Ali Abdullah Saleh récemment assassiné. Ils ont été équipés de camions et de nouvelles armes par les Émirats arabes unis. D’autres forces arrivent d’Aden et Taiz. Elles sont soutenues par l’artillerie, les chars et les bombardements aériens saoudiens. Les forces de la coalition saoudienne sont commandées par d’anciens officiers de l’Australie, des États-Unis et du Royaume-Uni qui ont été embauchés par les Émirats arabes unis.

Les rédacteurs du New York Times font semblant de ne pas comprendre le vrai problème de cette attaque :

Une coalition dirigée par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite est sur le point d’attaquer le port de la mer Rouge d’Al Hudaydah, où habitent 600 000 Yéménites et où arrive l’aide humanitaire dont vivent la plupart des habitants du pays.

Selon les experts, 250 000 personnes pourraient être tuées ou déplacées dans l’offensive.

Le NYT soutient l’attaque saoudienne. Il veut que les Houthis soient éliminés. Il est aligné sur le lobby sioniste :

Cependant, l’inaction à Hodeida entraîne des coûts élevés. (....) Si le port est libéré, sa capacité pourrait être rapidement augmentée, surtout si la libération est rapide et sans trop de dégâts. Les habitants des zones contrôlées par le gouvernement sont mieux lotis que les habitants des zones contrôlées par les Houthis, précisément parce qu’ils sont connectés à des ports opérationnels et parce que certains d’entre eux touchent de l’argent du gouvernement. Il serait donc avantageux pour les habitants de Hodeida d’être libérés.

Le problème n’est pas que 250 000 personnes pourraient être déplacées ou même tuées à cause des combats. Le problème n’est pas que les habitants de Hodeidah manquaient de nourriture. Jusqu’à aujourd’hui, ils la recevaient grâce au port.

Le problème est que les Saoudiens prévoient d’assiéger le territoire tenu par les Houthis et leurs alliés jusqu’à ce qu’ils meurent tous de faim.

Environ dix-huit millions de personnes vivent dans ces territoires. Huit millions d’entre elles sont déjà au bord de la famine. Les Saoudiens veulent prendre Hodeidah pour bloquer l’accès des habitants de Sanaa à la nourriture. S’ils réussissent, ou si les infrastructures portuaires sont endommagées par les combats, ces huit millions de personnes mourront probablement et dix autres millions pourraient rapidement les suivre dans la tombe.

Les médias saoudiens n’ont même pas honte d’exposer le but de l’opération. La libération de Hodeidah est un must pour couper la ligne de ravitaillement des Houthis a titré Arab News. Et Asharq Al-Awsat a affirmé que cette opération était nécessaire pour « resserrer le siège » jusqu’à ce que les Houthis « se rendent sans conditions », « tombent les armes » et « quittent Sanaa ».

L’avocat yéménite Haykal Bafana souligne que les Saoudiens ont utilisé la même stratégie en 1934, lors d’un conflit frontalier avec l’Imamat du Yémen. A l’époque, les Saoudiens ont occupé Hodeidah et affamé la population de Sanaa, où siégeait l’Imamat, jusqu’à ce que le Yémen se rende. Ils veulent recommencer :

L’idée est d’enclaver les Houthis dans la capitale Sanaaa, déjà bloquée par les airs. En 1934, la pénurie alimentaire à Sanaa a mis fin à la guerre. Le plan est le même aujourd’hui : Affamer les habitants des zones contrôlées par les Houthis jusqu’à ce qu’ils se rendent. Ergo : Hodeidah mettra fin à la guerre du Yémen.

Qu’il y ait ou pas une famine au Yémen dépend entièrement de ce que les Houthis décideront - se battre et mourir de faim, ou se rendre et manger. Les Houthis menacent de fermer TOUS les transports maritimes de la mer Rouge ? Cela n’aura qu’un seul résultat : TOUTES les puissances mondiales leur feront la guerre, & Le Yémen, et beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup de Yéménites mourront.

Personne - ni l’Arabie saoudite, ni les Émirats arabes unis, ni les États-Unis, ni le Royaume-Uni, ni même les Nations unies - n’a rien proposé pour empêcher la fermeture du port de Hodeidah. Mais c’est le Yémen qui est sans foi ni loi, d’après certains.

Même si on déteste tous les Houthis, affamer les civils yéménites est un crime de guerre. Il est illégal d’avoir comme stratégie de guerre de faire mourir les Yéménites de faim.

Cette stratégie saoudienne a amené les Nations Unies à alerter le monde sur le fait que 18 millions de personnes qui dépendent des transferts de nourriture via Hodeidah pourraient mourir de faim. Le Comité international de la Croix-Rouge prévient que l’attaque de Hodeida va aggraver la situation humanitaire déjà catastrophique. Le Famine Early Warning System (FEWS), qui est une organisation du gouvernement américain, sonne l’alarme :

Si les importations commerciales descendent en dessous des niveaux nécessaires et que les batailles coupent les populations des zones de chalandise et de l’aide humanitaire pendant trop longtemps, les conséquences en termes de sécurité alimentaire s’apparenteront à une famine.

Dans les combats d’aujourd’hui, les forces soutenues par les Émirats arabes unis ont prétendu avoir atteint la périphérie sud de l’aéroport de Hodeidah. Elles vont probablement essayer d’avancer vers l’est pour isoler la ville et l’assiéger. La zone est assez plate et difficile à défendre contre une force de soutien aérien et contre de l’artillerie lourde. Il y a peu d’espoir que les Houthis puissent la tenir.

Mais les Houthis vont continuer à se battre. S’ils abandonnent Hodeidah, ils auront perdu la guerre. Aujourd’hui, ils ont prétendu avoir tiré un autre missile balistique sur l’Arabie saoudite. Ils ont également dit avoir attaqué avec succès un vaisseau de la marine des Émirats arabes unis avec une force de débarquement. Les Saoudiens ont dit qu’ils avaient intercepté le missile. L’attaque du vaisseau n’a pas été confirmée.

Les Saoudiens et les Émirats ont le soutien actif de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Il est encore possible d’empêcher l’attaque sur Hodeidah, le siège de tout le territoire contrôlé par les Houthis et la famine. La Grande-Bretagne et les États-Unis, les Saoudiens et les Émirats sont sur le point de commettre un crime de guerre encore bien pire que ne l’a été la guerre contre l’Irak.

L’attaque doit cesser et le blocus doit être levé. Si cela n’est pas fait tout de suite, il y aura une immense famine au Yémen.

Moon of Alabama

Traduction : Dominique Muselet

Publié le 16/06/2018

Gildas Le Dem | (site regards.fr)

L’Europe des banquiers et des barbelés

Avec la crise de l’Aquarius qui s’est vu refuser l’accès aux ports italiens et opposer le silence complice de la France, on l’a vu plus que jamais : l’Union européenne actuelle n’est pas à la hauteur, selon Gildas Le Dem.

Les avatars de l’expérience italienne ne se lassent décidément pas d’être plein de leçons sur le devenir de l’Europe. On avait déjà vu les institutions européennes se mobiliser contre la nomination d’un ministre italien eurosceptique au poste des finances. Et un eurodéputé allemand proposer que la "troïka" (le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne et la Commission européenne) prenne, comme en Grèce, d’assaut le Ministère des finances italien. Sans pour autant, que les institutions ou les gouvernement européens aient semblé, en revanche, sérieusement s’inquiéter des politiques migratoires de la coalition formée par Lega et le M5S.

Au fond, peu importait les expulsions massives promises, les droits des migrants, le droit international, les droits de l’homme, tant que le consensus autour de la stabilité de l’euro et des politiques d’austérité n’était pas contesté. Pourquoi l’Union européenne aurait-elle, du reste, protesté, quand elle se montrait déjà encline à bien peu de réclamations à l’égard de la politique migratoire de la Hongrie ou de la Pologne ? Et faisait déjà commerce avec la Libye ou la Turquie pour un maintien des migrants hors de ses frontières ?

Migrants : symbole de la désunion européenne

Cette semaine, c’est la France d’Emmanuel Macron qui s’est, si l’on peut dire, spécialement illustrée. Alors que le nouveau gouvernement italien refusait de voir l’Aquarius aborder ses côtes, l’on vit Emmanuel Macron se terrer, se taire pendant près de 48 heures ; puis s’emporter et qualifier la politique italienne (une fois qu’il fut acquis que le gouvernement italien ne céderait pas) d’« irresponsable et cynique ». On avait alors, bien entendu, envie de lui répondre : pourquoi n’avait-il pas lui-même, d’emblée, pris les responsabilités qui étaient les siennes, et devraient être celles de la France ouverte qu’il avait promise durant la campagne présidentielle ? Où est le cynisme dans cette affaire ? De quel côté est l’égoïsme des nations, quand on se refuse soi-même à accueillir les mêmes migrants ? Au fond, c’est un peu comme si les habitants de Neuilly ou du XVIe arrondissement disaient aux habitants de Jaurès : mais enfin les migrants, que ne les accueillez-vous pas ?

Il ne s’agit évidemment de donner raison au gouvernement italien. Rien ne peut en effet justifier les discours xénophobes de Matteo Salvini et, pour partie, du M5S, qui leur ont, c’est vrai, permis de capter la colère des italiens. Rien ne pourra non plus justifier les expulsions massives si elles devaient avoir lieu. En revanche, il faut bien rendre raison de cette colère : celle, de fait, d’un pays dépossédé de sa politique économique et financière, voué à une discipline budgétaire inouïe qui jette sa population – aux premiers rangs desquels sa jeunesse – dans la précarité et le dénuement. Et auquel on demande pourtant, dans le même temps, de supporter tout le poids de l’accueil des migrants. Le mécanisme européen ratifié à Dublin veut en effet, que le premier pays d’entrée des migrants, en l’espèce l’Italie, prenne en premier lieu la responsabilité d’examiner leur demande. Là où l’Italie a déjà accueilli des centaines de milliers de migrants depuis 2015, la France, loin d’avoir pris sa part de responsabilité – si l’on doit parler en ces termes – n’en a accueilli que 6.000, laissant mourir les autres dans les neiges de la Roya.

L’Europe des faux-derches

Il y a plus gênant : désigner le gouvernement italien à la vindicte publique, c’est désigner l’un des acteurs périphériques du système européen d’accueil des migrants, sans jamais s’interroger sur le coeur de ce système lui-même. Il apparaîtrait vite alors, que l’Italie, comme la Grèce, n’est jamais qu’un avant-poste de l’espace central de l’Union européenne auquel il est demandé, par délégation, de faire front contre les migrants : c’est-à-dire de fonctionner comme une frontière interne, de manière analogue à la manière dont on demande à des Etats extérieurs à l’Union européenne (la Libye et la Turquie) de fonctionner comme des frontières externes. Il faut bien prendre conscience de cette mutation : dans l’espace de l’Union européenne, les frontières ne s’organisent plus autour de la figure d’une ligne de partage unique, d’une limite définissable par un dehors et un dedans, mais de zones frontalières multiples, de fronts où la frontière se voit plus ou moins délocalisée, multipliée et étendue.

Or, cet espace frontalier européen stratifié et hiérarchisé est également parfaitement homogène à l’espace de domination de la zone euro, dans lequel l’on trouve, au coeur du système, des zones centrales (l’Allemagne, la France) qui captent tous les excédents monétaires, les gains de productivité, les hauts salaires et les plus-values, et, à sa marge, des zones périphériques et subalternes (la Grèce et l’Italie), grevées par les déficits, les dettes, le chômage et la précarité massive. Tout se passe en effet comme si l’aggravation des inégalités en Europe, après quarante années bientôt, de politiques d’austérité et de dépossession, de démantèlement de l’État social au nom de l’intégration et de la stabilité de la monnaie européenne, conduisait inéluctablement, non seulement à plus de tensions entre les Etats européens, mais à la désintégration de l’espace économique européen lui-même, n’était la répartition inégale de l’accueil des migrants, pour nourrir les ressentiments, les nationalismes, la xénophobie et les populismes de droite.

En vérité, il y a longtemps que l’Europe que l’on nous propose n’a plus grand-chose à faire avec une Europe de la prospérité et de la solidarité. Encore moins avec une Europe aux avant-postes de la solidarité et du droit international. Et quand, dans la perspective des prochaines élections européennes, on nous propose comme seules perspectives – de Benoît Hamon à Emmanuel Macron – la création d’un Fond monétaire européen et d’une Europe de la défense – pour qui, et pour quoi faire ? –, on est en droit de se dire que non, décidément non, l’on ne veut pas, l’on ne veut plus de l’Union européenne, de cette Europe des barbelés et des banquiers.

Publié le 11/06/2018

Etats-Unis : l’après-Sanders sur de bons rails (site regards.fr)

Plus d’un an après la défaite d’Hillary Clinton face à Donald Trump et alors que les primaires en vue des prochaines présidentielles sont déjà à l’ordre du jour, la gauche américaine pourrait se réinventer grâce à des femmes noires ou latinos issues des classes populaires.

La "révolution politique" engagée par Bernie Sanders commence à porter ses fruits. Le sénateur socialiste et indépendant qui avait concouru contre Hillary Clinton lors des primaires démocrates pour la présidentielle américaine – et dont on avait, depuis, cent fois annoncé la disparition – se représentera à nouveau dans l’état du Vermont. C’est évidemment un premier pas vers une possible candidature à la primaire pour les prochaines présidentielles.

Mais il y a plus : nombre de candidatures tout à fait inédites émergent à l’occasion des primaires du Parti démocrate pour les élections intermédiaires de 2018. Ces candidatures contestent toutes l’establishment démocrate, et le leadership des Clinton sur le parti. Ce sont également, pour grande partie, des femmes, qui ont décidé de s’affranchir de toute autorisation : un nombre record pour cette année 2018, annonce même le New York Times. Et toutes, souvent activistes, portent les mêmes demandes : celles des travailleurs et des minorités raciales et de genre. Dans le sillage de Stacey Abrams, une femme noire qui a remporté la nomination du Parti démocrate pour le poste de gouverneur en Géorgie, ou de Lupe Valdez au Texas, toutes sont relativement jeunes et revendiquent avec fierté leur appartenance aux classes populaires, leur genre ou leur couleur de peau. Toutes aussi, ont soutenu ou sont aujourd’hui soutenues par Bernie Sanders.

Il est vrai que, depuis l’élection de Donald Trump, on n’a guère vu l’establishment démocrate se mobiliser – et Hillary Clinton moins que tous. Pendant que Bernie Sanders se battait avec férocité contre les projets de Trump sur la sécurité sociale, que de nouveaux et jeunes activistes se mobilisaient sur le front de l’immigration, du féminisme, de l’usage des armes, que le mouvement Black Lives Matters perpétuait les luttes contre les violences policières et les assassinats des jeunes noirs, l’ancienne candidate à la présidentielle continuait, elle, d’égrener ses plaintes et ses regrets sur les ingérences russes, l’affaire des e-mails et la misogynie supposée des soutiens de Bernie Sanders. Bref, des luttes ont été menées et elles commencent à imprimer des traces dans le coeur même des institutions du Parti démocrate.

L’émergence d’une nouvelle génération dans Parti démocrate américain

La candidature d’Alexandria Ocasio-Cortez à New-York est, à cet égard, emblématique. La jeune femme, 28 ans, dispute au très établi Joe Crowley, la place de représentant au Congrès du 14ème district. Née, dans le Bronx, d’une mère portoricaine, elle se veut aussi issue de quartiers défavorisés et porte des revendications comme une sécurité sociale pour tous, une augmentation du salaire minimum, une éducation supérieure publique renforcée, etc. ; elle refuse, enfin, les fonds d’investisseurs privés pour financer sa campagne. Et, face à un candidat installé (qui dispose d’ores et déjà d’un butin de guerre d’1,5 million de dollar), elle n’a donc pour elle que son parcours d’éducatrice et son rôle d’organisatrice dans la campagne de Bernie Sanders.

Et pourtant la jeune femme a fait sensation en publiant une vidéo, devenue virale sur les réseaux sociaux américains. Il faut dire que le clip de campagne, brut, frontal, sans fioritures – filmé à la manière des séries réalistes américaines – présente la jeune femme et les New-yorkais dans leur vie de tous les jours : une vie ordinaire, où il faut le matin pour une femme se maquiller à l’aube, et remplie de difficultés pour se déplacer, pour nourrir les enfants, pour leur assurer un accès à l’école, etc. Mais c’est surtout le ton engagé et les propos de la jeune femme qui ont retenu l’attention : « Je suis une éducatrice, une organisatrice, je suis une New-yorkaise qui appartient à la classe des travailleurs (« working-class »). Ce combat est un combat du peuple contre l’argent. Ils ont l’argent, nous avons le peuple. Il est temps que nous fassions savoir que tous les démocrates ne sont pas les mêmes. Un démocrate qui reçoit des fonds privés, profite des monopoles, qui ne vit pas ici, qui n’envoie pas ses enfants dans nos écoles, ne boit pas de notre eau et ne respire pas le même air que nous, ne peut décidément pas nous représenter. Ce dont le Bronx et le Queens ont besoin, c’est d’une sécurité sociale pour tous, d’emplois fédéraux garantis, d’établissements d’études supérieures gratuits, d’une réforme de la justice criminelle. Un New-York pour le plus grand nombre (« for many ») est possible. Le temps est venu pour l’un d’entre nous (« one of us ») ».

Comme l’a fait remarquer Corey Robin, professeur de sciences politiques au Brooklyn College, le propos est saisissant dans le contexte politique américain (et, à vrai dire, il dépareillerait, de même, aujourd’hui, dans le contexte français) : « A quand remonte le dernier moment où l’on a entendu un représentant politique se définir, de lui-même, comme issu de la classe des travailleurs ? ». Il incarne en effet à merveille cette "nouvelle virulence" des jeunes activistes issus des classes populaires, des minorités de couleur et de genre, prêts à reconquérir et s’emparer des institutions politiques américaines, pour qu’enfin un changement réel advienne, au-delà du simple espoir.

L’irruption de l’intersectionnalité en politique

Il faut dire que le père d’Alexandria Ocasio-Cortez, comme elle ne manque pas de le rappeler, est décédé durant la crise financière de 2008 qui a frappé les États-Unis avant de souffler l’Europe ; et que sa mère dut, à cette occasion, retourner faire des ménages, conduire un bus... Bref, après le choc de 2008, plus ou moins différé dans les consciences, c’est toute une nouvelle gauche américaine qui, après un passage par l’activisme et le soutien à la candidature de Bernie Sanders, entend affronter la main mise des néo-libéraux sur le Parti démocrate, aux premiers rangs desquels, bien entendu, les Clinton.

Corey Robin, visiblement enthousiaste – et il est difficile de ne pas partager cet enthousiasme – fait encore observer que la candidature d’Alexandria Ocasio-Cortez démontre, s’il le fallait encore, comment ce qu’on appelle « l’intersectionnalité fait avancer les choses ». Et, en effet, la théorie de l’intersectionnalité (élaborée par la juriste Kimberlé Crenshaw) vise moins, comme un rapprochement trop rapide avec l’idée de convergence des luttes pourrait le laisser penser, à installer une lutte dans une place centrale, principale, qu’à démarginaliser des luttes périphériques pour interroger l’articulation des luttes.

Pour reprendre l’exemple canonique de Kimberlé Crenshaw, prendre le point de vue d’une lutte minorisée (par exemple celles des femmes noires) à l’intersection d’au moins deux autres luttes (celles des noirs d’une part, et des femmes d’autre part), c’est s’interroger sur ce qu’exigerait la prise en compte, pour la lutte anti-raciste comme la lutte féministe, de la voix de ces femmes qui ne sont pas moins noires que femmes. Ne pas questionner ces luttes du point de vue des femmes noires, c’est en effet prendre le risque de voir la lutte antiraciste exclusivement représentée par les hommes noirs, et la lutte féministe par des femmes blanches et par exemple aussi, bourgeoises, relativement âgées...

Etre féministe... et préférer Bernie Sanders à Hillary Clinton

On comprend, en ce sens, que durant la campagne présidentielle, de jeunes féministes (dont, sans doute, Alexandria Ocasio-Cortez), souvent noires ou latinos, issues des classes populaires, aient contesté le titre de féministe à Hillary Clinton, et se soient plutôt reportées vers un soutien à Bernie Sanders (un homme pourtant blanc, et plus âgé). C’est qu’elles ne considéraient pas que le féminisme blanc et élitiste de Clinton les représentaient ; qu’il fonctionnait même comme un repoussoir pour les classes populaires ; qu’elles estimaient, enfin, qu’Hillary Clinton était tout à fait incapable d’articuler ce féminisme à la question sociale et raciale, aux questions de classe et de couleur. Et de fait, celles d’entre elles qui s’étaient pourtant, à l’instar de Cynthia Nixon, résolues à soutenir Hillary Clinton, se retrouvent aujourd’hui, dans ces nouvelles primaires démocrates, combattues par l’establishment clintonien et, en définitive, soutenues par Bernie Sanders. Le vieux lion Bernie Sanders qui déclare d’ailleurs avec ardeur, depuis : « Ouvrez les portes du Parti démocrate. Bienvenue aux travailleurs, bienvenue à la jeunesse, bienvenue à l’idéalisme ».

On comprend mieux aussi, que ce féminisme intersectionnel s’articule très bien à une stratégie et une rhétorique populistes comme celle du sénateur du Vermont ou, plus près de nous, Jeremy Corbin ou Jean-Luc Mélenchon. En posant la question du nombre et de l’appartenance, du plus grand nombre (« many ») et du nous (« us »), des candidatures comme celles d’Alexandria Ocasio-Cortez renouvellent la question de la représentativité réelle des élus. Et, en effet, comme le faisait à raison remarquer Hannah Arendt, le droit de vote, le choix entre des possibles et des programmes reste formel et fermé, tant que la question de l’égibilité – la possibilité égale, pour chacun, de se présenter et d’être élu – reste par ailleurs exclue de la vie et du débat publics. Et confisquée, au fond, par un petit nombre qui, quelles que soient les différences proclamées, s’attribue la propriété exclusive de la vie publique et politique. Comme disent les Espagnols : nous avons alors un vote, mais pas de voix.

Et sans doute la jeune candidate new-yorkaise ne se présente pas comme de gauche (« left »), mais plutôt comme issue de la base (« bottom »). Mais c’est sans doute que, comme en Europe aussi, la question de l’incarnation et des contenus réels est devenue si criante qu’il vaut peut-être la peine de de suspendre, un temps, l’usage du mot gauche, si c’est pour le remplir à nouveau de sens et de chair, le reformuler après tant et tant de trahisons (qu’elles soient celles du Parti démocrate ou, en Europe, des partis sociaux-démocrates). De fait, ces candidatures posent moins la question, si l’on y tient, de savoir ce qu’est la gauche, que de savoir qui est de gauche, et pour qui. Comme le dit encore Alexandria Ocasio-Cortez : « New York va sans doute mieux. Mais pour qui ? »

Publié le 10/06/20018

Gaza, infirmière assassinée : Pour ne pas oublier Razan, son courage, et celui de tout son peuple !
de : Lepotier (site bellaciao.org)

 

Depuis le 30 Mars, 120 morts, 13 000 blessés, c’est le bilan actuel provisoire de la politique israélienne de confinement et de blocus de la bande de Gaza. Vendredi 1er Juin, c’est une infirmière secouriste dans l’exercice de ses fonctions qui a été froidement abattue par un sniper de l’armée israélienne : une balle en plein thorax, tirée à une centaine de mètres, autant dire à bout portant, avec le matériel moderne de visée dont disposent ces assassins officiellement appointés par l’État d’Israël !

Un État qui s’assoie donc sans vergogne sur les « Conventions de Genève », et cela avec le silence complice de tout l’Occident, France en tête...

Le 5 Juin, Netanyahu est arrivé en France, au motif officiel d’inaugurer avec Macron une « saison culturelle France-Israël » :

« Décidée au plus haut niveau des deux Etats, la Saison France-Israël se déroulera de manière simultanée dans les deux pays entre les mois de juin et de novembre 2018. Elle sera centrée sur l’innovation, la création et la jeunesse comme axes d’un dialogue tourné vers l’avenir.

La Saison France-Israël 2018 a ainsi pour ambition de montrer la vitalité de la relation bilatérale dans les domaines culturels et scientifiques, de marquer une nouvelle étape dans les relations économiques et de renouveler le regard que portent les Français sur Israël et les Israéliens sur la France. »

http://www.institutfrancais.com/fr/...

Il s’agit donc bien d’abord d’une vaste opération de communication, étalée sur six mois, destinée à valider aux yeux de l’opinion populaire française la collaboration franco-israélienne dans tous les domaines, ce qui signifie aussi valider la politique de colonisation sur laquelle repose l’existence de l’État sioniste.

Une politique de répression sanglante et d’assassinats « ciblés » sur des civils désarmés, dont une jeune secouriste de 21 ans, donc, une politique que Macron appelle Netanyahu à pratiquer avec « retenue », dans l’espoir qu’elle ne suscite que des protestations limitées en France, ce qui est actuellement bien le cas... !

Dans ce contexte s’est inévitablement invitée la problématique diplomatique du rejet par Trump de l’accord international sur le nucléaire iranien, rejet espéré depuis le début et actuellement fortement soutenu par Netanyahu, c’est le moins que l’on puisse dire !

Cette problématique a le grand mérite, pour les médias à la botte du système, de pouvoir faire passer au second plan les crimes sionistes quasi-quotidiens à Gaza et en Palestine en général.

Elle permet de donner à Macron un petit air d’insoumission à bon compte, alors qu’il ne fait que négocier le bout de gras concernant les contrats juteux espérés avec l’Iran... Un bout de gras que les USA sont donc ravis d’arracher des dents de leurs « alliés » européens, après avoir cru devoir leur « lâcher du lest », sous Obama...

Mais l’objectif de contenir et même de réduire, si possible, le développement et l’influence de ce pays est commun à ces trois larrons, Trump, Netanyahu, Macron...

Seul le choix des « moyens » les « oppose » en apparence : manière forte, avec blocus style Gaza, ou manière douce, par l’intégration de la bourgeoisie nationale iranienne dans la finance internationale, style Jordanie, par exemple...

Il y a donc lieu de ne pas se laisser abuser par ces fadaises « diplomatiques » et de comprendre qu’au delà de la partie visible des pressions, déjà scandaleuses par elles-mêmes, qu’exerce un Netanyahu sur la supposée présidence française, en relais de celles déjà exercées par Trump, c’est bien en acteur d’une collaboration ancienne et profonde avec le sionisme que Netanyahu est présent en France.

La « saison France-Israël », « Décidée au plus haut niveau des deux Etats », en est bien le reflet et la garantie d’une complicité durable de l’État français avec le crime sioniste au quotidien.

Le fait que cette saison se déroule sur six mois doit donc nous interpeller et nous permettre de réagir à cette ignominie.

Contre cette ignominie une pétition existe, et elle a déjà rassemblé plus de 17 000 signatures. C’est évidemment une initiative peu connue, peu médiatisée, on comprend aisément pourquoi... En tout cas, c’est la seule, actuellement, qui ait pris un essor notable, et il est à souhaiter qu’elle se maintienne tout au long de cette « saison France-Israël », une honte kollaborationniste avec le sionisme assassin.

LA PETITION, extrait du texte :

« Cette inauguration aura lieu dans un contexte où le droit international dans les territoires palestiniens n’a jamais été aussi bafoué. L’extension des colonies se poursuit et l’ambassade des Etats-Unis a été transférée à Jérusalem. Que la « saison France-Israël 2018 » se déroule dans ces conditions est en soi inopportun, tant il est évident que cet événement participe d’une stratégie visant à redorer le blason d’un État dont la nature annexionniste n’est plus un secret pour personne.

Mais aujourd’hui, il serait inadmissible que cette « saison France-Israël » soit maintenue en dépit du dernier massacre de Gaza. Ce serait une atteinte irrémédiable à nos principes républicains et à nos valeurs de justice.

Citoyennes et citoyens français, nous ne pouvons accepter, dans les circonstances présentes, cette collaboration d’État à État entre la France et Israël. Nous ne pouvons nous soumettre à la normalisation avec un régime colonial bafouant les droits de l’Homme et les conventions internationales signées par la France. »

Le lien vers la pétition :

http://annulationfranceisrael.wesign.it/fr

Sur Razan Al-Najjar, secouriste de 21 ans, assassinée dans l’exercice de ses fonctions :

Le père de Razan : « Voici l’arme que portait Razan, des bandages et de la gaze pour aider les blessés »

Elle a porté assistance à deux blessés et elle est revenue pour sauver le troisième qui se trouvait à une vingtaine de mètres de la clôture de la frontière, elle portait une blouse blanche avec l’insigne médical et levait ses mains bien haut, mais malgré ça un sniper de l’armée de l’occupation l’a visée volontairement et l’a touchée mortellement alors qu’elle accomplissait son devoir humanitaire.

Elle, c’est Razan Achraf Al-Najjar, une jeune infirmière de 21 ans, bénévole dans l’organisation de secours médical, qui se trouvait dans le camp du retour à l’est de Khaza’a depuis le 30 mars dernier, en première ligne pour apporter les premiers soins aux blessés.

Tous les habitants de Khaza’a sont sortis pour un dernier Adieu à Razan, qui a été blessée à plusieurs reprises, et plus récemment à la main et qui a refusé de s’absenter pour se faire soigner, elle a pris juste une courte pause avant de revenir pour sauver un troisième blessé, mais un tireur d’élite de l’armée de l’occupation a décidé de mettre fin à sa vie et à son engagement en lui tirant une balle dans le dos.

Un état de deuil et de tristesse a frappé le visage de ses compagnons bénévoles dans le travail humanitaire qui accompagne le cortège, qui, fidèles au message de Razan, soulignent que l’occupation ne réussira pas à les dissuader de continuer à apporter un secours humanitaire et bénévole aux blessés.

Le père de Razan a condamné le crime de l’occupation, et a présenté aux journalistes la blouse blanche tachée de sang que portait sa fille, en disant : Voici l’arme que portait Razan, des bandages et de la gaze pour aider les blessés.

Une jeune volontaire Rada al-Najjar a dit que Razan était dans les premiers rangs des volontaires, notant qu’ils ne s’attendaient pas à ce qu’elle soit ciblée directement, d’autant plus qu’elle portait un uniforme qui l’identifie comme personnel de secours.

Razan a été assassinée de sang froid, quel que soit le badge médical qu’elle portait : « Son message était humanitaire, mais l’occupation a décidé de la tuer de sang-froid », a ajouté sa famille qui a exigé l’ouverture d’une enquête. »

http://www.france-palestine.org/Le-...

Selon l’armée israélienne, elle serait tombée victime d’un « ricochet » ou d’une « balle perdue »... Mais on nous assure que l’enquête continue... Pour tenter de trouver une « explication » qui soit plus convaincante, évidemment... En attendant l’ « oubli médiatique », un crime chassant l’autre...

Faisons simplement en sorte de ne pas oublier Razan, son courage, et celui de tout son peuple !

Lepotier

Publié le 07/06/2018

Italie : et maintenant ?

Pierre LEVY (site legrandsoir.info)

Que retenir de l’improbable séquence politique italienne qui a multiplié les rebondissements depuis un mois ? Sur quoi peut-elle déboucher ?

Les parlementaires italiens s’apprêtent à voter la confiance au gouvernement formé par l’alliance entre le Mouvement cinq étoiles (M5S) et la Ligue, et dirigé par un juriste novice en politique, Giuseppe Conte.

Ainsi se conclut – provisoirement – une séquence marquée par une succession de trois coups de théâtre. Depuis les élections du 4 mars, la situation politique transalpine semblait bloquée. Mais le 9 mai – premier coup de tonnerre – l’ex-Premier ministre Silvio Berlusconi, angoissé par la perspective d’un nouveau scrutin qui paraissait inéluctable et qui aurait probablement été fatal à sa formation, Forza Italia, donnait son feu vert à la Ligue, son alliée, pour se rapprocher du M5S.

En moins de deux semaines, les chefs du parti fondé par le comique Beppe Grillo, Luigi Di Maio, et de l’ancien mouvement autonomiste du Nord désormais converti en force nationale proclamée anti-Bruxelles, Matteo Salvini, se mettent d’accord sur un programme et sur une équipe gouvernementale. M. Conte, qui n’appartient à aucun des deux mouvements, est pressenti pour diriger celle-ci.

Puis, deuxième tremblement de terre : le président de la République, Sergio Mattarella s’oppose à la nomination de certains ministres, notamment celui pressenti pour le portefeuille des finances, Paolo Savona, jugé trop critique quant à l’euro. Le chef de l’Etat ne s’en cache guère : il relaye le refus à peine voilé de la Commission européenne, comme de Berlin et de Paris, quant à ce cabinet jugé hérétique.

MM. Di Maio et Salvini sont furieux. Ils soulignent qu’une telle attitude bafoue le vote majoritaire des citoyens. Des élections semblent à nouveau inévitables. Tout laisse à penser que, dans cette hypothèse, la Ligue sortirait grande gagnante, capitalisant sur le déni de démocratie. Une hypothèse qui tétanise les élites dirigeantes de l’UE tout comme la classe politique européiste italienne.

S’en suivent alors de discrètes négociations. Ultime coup de théâtre : exit le gouvernement de transition imaginé par le président Mattarella (qui aurait été conduit par une figure emblématique du FMI, une véritable provocation après un vote clairement anti-austérité...) ; et réapparition de Guiseppe Conte, qui, après avoir jeté l’éponge, accepte finalement de conduire une équipe gouvernementale M5S-Ligue. Cette dernière inclut cependant certains désidératas du chef de l’Etat.

Certes, Luigi Di Maio prend un très large portefeuille incluant le travail et le développement économique, tandis que Matteo Salvini hérite de celui de l’intérieur, qu’il guignait. Mais l’éphémère ministre des finances Savona se retrouve finalement aux affaires européennes, un poste important mais moins stratégique. Le nouveau grand argentier, Giovanni Tria, ne remet nullement en cause la monnaie unique. Quant au ministre des affaires étrangères, il échoit à Enzo Moavero Milanesi, qui a appartenu aux très pro-UE gouvernements Monti et Letta, et qui a lui-même longtemps travaillé pour Bruxelles.

Que retenir de ce prologue mouvementé ? Et sur quoi cette configuration inédite peut-elle déboucher ?

Premier constat : le vote des Italiens en faveur de partis réputés « antisystème » et accusés par l’oligarchie d’être anti-UE, n’a pu être ignoré. Cette « alliance populiste et d’extrême-droite qui épouvante l’Europe » constituait bien et reste le pire cauchemar que Bruxelles pouvait imaginer.

En témoigne le concert d’imprécations de la part des dirigeants européen. Parmi tant d’autres, l’actuel locataire de Bercy a ainsi martelé avec une déroutante arrogance : « chacun doit comprendre en Italie que l’avenir de l’Italie est en Europe ». Et Bruno Le Maire d’asséner sans réplique : « les engagements qui ont été pris par l’Italie (...) valent, quel que soit le gouvernement ». Bref, l’Italie est libre de ses choix à condition que ceux-ci ne changent pas.

Les commissaires européens se sont également succédé pour jouer leur partition dans ce registre. La palme revient à l’Allemand Günther Oettinger : ce dernier n’a pas hésité à affirmer que les marchés financiers sauraient bien venir à bout des volontés des électeurs italiens.

Il y a cependant un deuxième constat : le compromis accepté par MM. Di Maio et Salvini laisse à penser qu’entre les partis réputés « antisystème » et le « système » lui-même, tous les canaux de communication ne sont pas rompus. Ce n’est pas une réelle surprise. Ni les dirigeants de la Ligue, ni encore moins ceux du M5S ne revendiquent leur hostilité fondamentale à l’intégration européenne. Luigi di Maio a même terminé sa campagne par des déclarations d’amour à l’Europe... Cela rappelle étrangement l’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce, prétendant combattre l’austérité tout en voulant rester dans l’UE et la monnaie unique. On connaît la suite.

Troisième constat : le programme ressemble à un bric-à-brac baroque. La fin de l’austérité, la remise en cause de la réforme des retraites, le durcissement de la politique migratoire, la levée des sanctions contre la Russie (un horrifique chiffon rouge pour les dirigeants européens), voisinent avec la baisse des impôts, le revenu minimum citoyen, l’arrêt du tunnel sous les Alpes ou la fin de la vaccination obligatoire...

Pour autant, la mise en œuvre ne serait-ce que du quart des propositions de la première catégorie serait explosive, tout particulièrement dans la troisième puissance de la zone euro.

Trois points de friction majeurs en particulier sont susceptibles de mener à l’affrontement dès le Conseil européen prévu fin juin : l’intégration plus poussée de la zone euro, évidemment contradictoire avec un assouplissement de l’austérité ; la réforme de la politique migratoire et d’asile, où l’Italie se trouve en première ligne ; et la reconduction des sanctions contre la Russie, reconduction contre laquelle les deux partenaires gouvernementaux sont unis.

Il reste la question majeure : jusqu’à quel point la majorité des Italiens, qui ont exprimé leur colère le 4 mars dernier, seraient-ils décidés à se laisser brutalement décevoir ? Naguère encore, une réponse pessimiste aurait semblé s’imposer.

Mais depuis quelques mois, en Allemagne, en Autriche, en Tchéquie, en Hongrie, les électeurs ont déjà pris un malin plaisir à enchaîner les claques adressées à Bruxelles. Sans parler du vote en faveur du Brexit. Bref, l’idée européenne est en loques. Même si un récent sondage « eurobaromètre » croyait pouvoir récemment discerner des citoyens « de plus en plus favorables » à l’Europe, comme a cru pouvoir le pointer l’Italienne Federica Mogherini, chef de la diplomatie de l’UE. A ce niveau, ce n’est plus de la méthode Coué.

C’est de l’humour.

Pierre LEVY

Publié le 06/06/2018

Niger : la société civile réprimée, le président Issoufou reçu avec les honneurs à l’Élysée

par Anne-Sophie Simpere (site bastamag.net)

Le président du Niger Mahamadou Issoufou entame ce 4 juin une visite officielle à Paris, sur invitation d’Emmanuel Macron. Plusieurs ministres et le président du Sénat seront à sa disposition, tandis qu’il devrait obtenir près de 50 millions d’euros d’aide au développement. Au même moment, les principaux leaders de la société civile nigérienne subissent une brutale répression, croupissant dans plusieurs prisons gouvernementales. 26 opposants ont été arrêtés, notamment pour leurs protestations contre les injustices fiscales et les bases militaires étrangères installées dans leur pays. La France, à ce jour, est restée silencieuse.

Jamais, depuis le coup d’État de 2010, des membres de la société civile nigérienne n’avait passé autant de temps en prison : la répression en cours est implacable. Inculpés pour « destruction de biens publics » et « participation à une manifestation interdite », les accusés ont passé plusieurs semaines enfermés, sans comparaître devant un juge. Alors que le dossier d’accusation semble vide, la procédure traine en longueur. « Ils ont été envoyés dans des prisons très éloignées de Niamey, peu accessibles, cela afin de limiter les visites, explique Mounkaila Halidou, le président du Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (Rotab), une ONG nigérienne. Sans doute, aussi, dans l’idée que l’isolement allait jouer sur leur moral. » Les prisonniers demeurent « déterminés. Ils tiennent le coup, rassure Laurent Duarte, coordinateur de la campagne Tournons la Page, une coalition d’association qui lutte pour la démocratie en Afrique, qui suit le dossier depuis la France. Il faut qu’ils tiennent physiquement aussi. Les conditions de détention sont difficiles. »

Ali Idrissa du Rotab, Moussa Tchangari et Ibrahim Diori d’Alternative espace citoyen, Maïkoul Zodi de Tournons la page, l’avocat défenseur des droits humains Abdramane Lirwane… l’essentiel des activistes arrêtés depuis fin mars au Niger travaillaient en collaboration avec des ONG internationales qui demandent aujourd’hui leur libération. « Une lettre ouverte a été signée par Amnesty international, la Cimade ou encore le Secours catholique, une pétition relayée par le CCFD-Terre solidaire, une interpellation réalisée par Oxfam... Mais pour l’instant, la France ne semble pas vouloir s’exprimer publiquement sur la situation », rapporte Laurent Duarte.

« De nouvelles taxes pour les plus vulnérables, des exemptions pour les multinationales »

A l’origine de cette vague de répression : la loi de finance 2018, considérée comme injuste par la société civile. L’augmentation de la pression fiscale sur les citoyens nigériens passe mal quand, dans le même temps, Orange Afrique vient d’obtenir la suppression de la taxe sur les appels internationaux. Un manque à gagner de plusieurs millions d’euros pour l’État, qui revendique par ailleurs son besoin de mobiliser plus de ressources fiscales pour son développement. « La loi de finance introduit de nouvelles taxes pour les plus vulnérables et des exemptions pour les multinationales : on ne comprend pas ce cadeau fiscal aux plus riches, alors qu’on demande des efforts aux plus pauvres », dénonce Mounkaila Halidou, du Rotab.

Le sujet de la répartition des richesses est sensible dans un pays qui se classe parmi les plus pauvres au monde, malgré ses ressources en uranium ou en pétrole. La contribution des multinationales est particulièrement surveillée, et souvent considérée comme trop faible. Areva – devenue entre temps Orano – s’est faite épingler l’année dernière par un collectif d’ONG : le Niger reçoit dix fois moins d’argent que le Kazakhstan pour son uranium, alors qu’il représente une part plus importante des approvisionnements du groupe français.

Le sentiment d’injustice fiscale ne passe plus, dans un pays qui reste classé parmi les plus pauvres au monde. « Depuis fin 2017, il y a eu des manifestations d’ampleur et des mobilisations dans tout le pays contre la loi de finances, rappelle Laurent Duarte. C’est peut être ce qui explique la réaction du gouvernement : ils se sont mis à interdire toutes les manifestations. Maintenant, ils essaient de tuer toute contestation. »

« Le Niger est devenu un terrain de jeu pour des armées étrangères »

Une autre revendication est portée par la rue : la fermeture des bases militaires étrangères installées au Niger. Opération Barkhane, mission Eucap Sahel, bases françaises et américaines, drones, et bientôt l’arrivée de soldats italiens : cette présence massive sur le territoire nigérien – sans consultation parlementaire ou de la société civile – irrite une partie de la population. « Les bases militaires ou les opérations secrètes donnent l’impression aux nigériens que leur pays est devenu un terrain de jeu pour des armées étrangères », souligne Laurent Duarte. « La population voit affluer des millions pour la "sécurité", tandis qu’elle reste pauvre : c’est aussi un symbole. »

Le Niger est-il en mesure de faire ses propres choix politiques, quand l’Europe ou les États-Unis veulent en faire un hub de la « lutte contre le terrorisme » et les migrations [1] ? La question est posée par la société civile, mais le gouvernement ne semble pas sujet aux mêmes interrogations. Pour Laurent Duarte, « l’État nigérien a compris qu’il s’agit d’une manne financière. Et d’un moyen d’obtenir le soutien de la communauté internationale. » Mounkaila Halidou s’interroge : « Issoufou (le président nigérien, ndlr) a tout donné aux gouvernements étrangers : est-ce pour cela qu’ils restent silencieux face à la répression ? On se pose la question. »

Du côté du gouvernement français, la réaction à l’arrestation des activistes nigériens est des plus prudentes. Interpellée sur le sujet le mois dernier, le quai d’Orsay se contentait de constater que « des procédures judiciaires ont été engagées » [2]. « Dans d’autres cas, la France n’hésite pas à interpeller les gouvernements », note Mounkaila Halidou.

La dégradation des libertés publiques, une voie royale vers la déstabilisation ?

« Aujourd’hui, les conditions de la démocratie ne sont plus réunies », constate amèrement le président du Rotab. Les atteintes aux libertés publiques, certaines modifications de la Constitution, ou des pressions sur des journalistes – l’un d’entre eux à récemment été expulsé au Mali et déchu de sa nationalité – inquiètent sérieusement la société civile. « En termes de libertés fondamentales, depuis quelques années, la situation se dégrade », constate Laurent Duarte. Nous avions pourtant noté une évolution positive après le coup d’État et le départ de Mamadou Tandja (en 2010, ndlr), puis au début du mandat de Mohammad Issoufou. »

Aujourd’hui, l’absence d’améliorations socio-économiques, ainsi que la ligne autoritaire du pouvoir nigérien, pourraient ironiquement anéantir les efforts de la communauté internationale en matière de lutte contre le terrorisme ou les migrations. Pauvreté, corruption, et défiance envers les gouvernants sont de puissants facteurs de déstabilisation, terreau fertile à l’implantation de groupes armés. Les approches exclusivement sécuritaires et militaires, loin de produire les effets recherchés, risquent au contraire de les aggraver. Or, les leaders des organisations nigériennes travaillant sur ces thématiques sont désormais en prison. Emmanuel Macron osera-t-il aborder le sujet ? A ce jour, l’Élysée n’a pas souhaité faire de commentaire.

Anne-Sophie Simpere

Publié le 04/06/2018

Espagne : le Parlement coupe la tête du PP

Pablo Castaño Tierno (site regards.fr)

Le parlement espagnol vient de voter la motion de censure contre le leader du Parti populaire, embourbé dans des affaires de corruption. C’est son ancien allié, le socialiste Pedro Sánchez qui lui succède... mais avec quelles marges de manoeuvre ?

Il y a seulement une semaine, le gouvernement du conservateur Mariano Rajoy semblait stable, après avoir réussi à approuver son budget annuel grâce au soutien du parti de centre-droite Ciudadanos et le Parti Nationaliste Basque. Mais la publication le 25 mai dernier d’un arrêt judiciaire prouvant le financement illégale du Parti Populaire (PP) de Rajoy a amené le Parti Socialiste (PSOE) à présenter une motion de censure.

Après une semaine vertigineuse de négociations parmi les partis d’un Parlement plus fragmenté que jamais, le premier juin à 11h34, Mariano Rajoy a été destitué et remplacé par Pedro Sánchez, leader socialiste, à la tête du gouvernement espagnol. L’élection de Sánchez ne garantit pas un changement politique profond en Espagne mais donne une centralité politique nouvelle à Unidos Podemos, ouvrant une fenêtre d’espoir rare dans l’Europe d’aujourd’hui.

L’arrêt de l’Audiencia Nacional du 25 mai n’a pas été une surprise : depuis des années, les indices de l’existence d’un large réseau de financement illégal du PP s’accumulaient. Comme la Cour l’a affirmé, le parti de M. Rajoy a eu « une comptabilité parallèle à la comptabilité officielle » depuis 1989 et son trésorier a créé un « système efficace de corruption institutionnelle ». Mariano Rajoy a toujours refusé d’assumer la responsabilité politique de la corruption de son parti, répétant qu’il fallait attendre les conclusions des juges. L’arrêt du 25 mai a détruit cette stratégie de défense poussant Pedro Sánchez à agir.

Les mutations successives du PSOE

Le dirigeant socialiste a expérimenté des transformations politiques frappantes. Après les élections de 2016, où le PP a perdu sa majorité absolue, M. Sánchez a refusé de lui donner son soutien, nécessaire à la réélection de M. Rajoy. Une rébellion de l’appareil du PSOE a forcé M. Sánchez à démissionner et les socialistes ont permis l’investiture de M. Rajoy au lieu de former un gouvernement avec Unidos Podemos et les formations nationalistes catalanes et basques. Une grande coalition qui n’avouait pas son nom a vu le jour.

Le PSOE a expérimenté encore une transformation en 2017, quand M. Sánchez a gagné par surprise les primaires pour le secrétariat général, malgré le soutien de l’appareil du parti et les grands médias à sa rivale, la présidente andalouse Susana Díaz. Avec un discours plus à gauche que jamais, Pedro Sánchez a exprimé sa volonté de chercher des accords avec Unidos Podemos et a reconnu le caractère « plurinational » de l’Espagne, un terme emprunté au parti de Pablo Iglesias. Cependant, l’optimisme réveillé à gauche par la résurrection de M. Sánchez n’a pas duré : le PSOE a maintenu son soutien au gouvernement de Rajoy et a adopté une ligne intransigeante face à l’indépendantisme catalan, soutenant la persécution judiciaire des leaders catalans et oubliant toute référence à la diversité nationale de l’Espagne.

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Depuis le référendum d’indépendance du premier octobre 2017, déclaré illégal par la justice espagnole et durement réprimé par la police, la situation politique était bloquée. Ciudadanos est monté vertigineusement dans les sondages pendant les dernier mois, renforcé par sa position intransigeante face à l’indépendantisme. De leur côté, les 71 députés de Unidos Podemos étaient impuissants face à l’alliance parlementaire entre le PP et Ciudadanos, soutenue discrètement par le PSOE. L’approbation du budget de 2018 avec les voix du Parti Nationaliste Basque semblait garantir la stabilité du gouvernement de Mariano Rajoy jusqu’à la fin de la législature en 2020, mais l’arrêt de l’Audiencia Nacional a bouleversé la situation.

Un nouveau gouvernement et de multiples possibles

Peu après la publication de l’arrêt, Pedro Sánchez a annoncé une motion de censure, recevant le soutien immédiat de Pablo Iglesias et de ses alliés. Cependant, il manquait les nationalistes catalans et basques pour avoir la majorité. Les premiers ont soutenu Sánchez sans enthousiasme quand, de leur côté, les nationalistes basques ont maintenu le suspense jusqu’à la dernière minute pour finalement voter "oui" en échange du maintien du budget qu’ils avaient négocié avec le PP, qui incluait des nombreuses concessions au Parti Nationaliste Basque.

Le scénario ouvert par l’élection de Sánchez est incertain mais prometteur. La marge de manœuvre du gouvernement socialiste de Pedro Sánchez sera limité jusqu’à la fin de l’année par le maintien du budget d’austérité du PP. La gestion de Rajoy a été désastreuse : précarisation de l’emploi, limitation des libertés fondamentales, répression des mobilisations citoyennes, obstacles aux énergies renouvelables et fragilisation des services publics.

Malgré ces limites évidentes, toute réforme progressiste dans ces domaines et (dans bien d’autres !) représentera une bouffée d’air frais. Le PSOE dépend de Unidos Podemos et des nationalistes catalans et basques, ce qui le forcera au moins à s’intéresser à l’urgence sociale dont souffre l’Espagne et à initier un dialogue avec le gouvernement indépendantiste catalan. De plus, Pedro Sánchez ne pourra pas faire la sourde oreille aux demandes des mouvements sociaux féministes ou de défense des retraites, qui sont montés en force au cours des derniers mois.

Le 15 mai 2011, le Mouvement 15-M a ouvert une nouvelle période politique en Espagne, faisant trembler le bipartisme et favorisant la création de Podemos. Tout au long des sept dernières années, la société espagnole a changé profondément mais le conservateur Mariano Rajoy s’est accroché à la présidence grâce au soutien de Ciudadanos et du PSOE. Depuis aujourd’hui, cette contradiction entre la société espagnole et son gouvernement a pris fin et c’est comme si l’espoir était en train de revenir dans la vie politique espagnole.

Publié le 01/06/2018

Accueillir Netanyahou, le boucher de Gaza, serait une honte

France-israël

L'Humanité.fr

Recevoir le premier ministre israélien le 5 juin à Paris serait une acceptation des crimes de guerre contre les manifestants de Gaza. La saison France-Israël doit être annulée, estiment des dizaines de personnalités.

C’est un pays, Israël, qui possède l’une des armées les plus puissantes de sa région. Depuis plusieurs semaines maintenant, ses soldats sont postés aux abords d’une enclave où la densité de population est l’une des plus importantes au monde. Les manifestations qui s’y déroulent, populaires et pacifiques, visent d’abord à revendiquer le droit au retour pour des populations déracinées depuis des décennies. Dans ce territoire, qui compte plus d’un million d’habitants, beaucoup sont encore des réfugiés, vivent dans la précarité et dans le souvenir, transmis de génération en génération, des maisons abandonnées à la va-vite, aujourd’hui détruites par un occupant qui, à force de parcs forestiers, veut faire disparaître leur mémoire. Ces gens manifestent aussi pour dénoncer le blocus qui est leur imposé depuis sept ans. Inhumain et terrible. Ils viennent également crier une forme de désespoir parce qu’ils se sentent abandonnés par le reste du monde. Parce que les déclarations, aussi belles soient-elles, n’ont rien changé à leur quotidien. Un quotidien fait de morts, d’angoisse, de mal-vie. Mais jamais de renoncement. À travers ce drame humain, la dignité reste. Toujours renforcée par une volonté de vivre. D’exister.

Ce sont les Palestiniens. De Cisjordanie ou de Gaza. Mais c’est à Gaza que se déchaîne en ce moment toute la violence d’une armée d’occupation. L’occupation d’Israël sur les territoires palestiniens. Comme le déclarait à l’Humanité l’ancienne représentante de la Palestine d’abord en France puis auprès de l’Union européenne Leila Shahid (voir notre édition du 22 mai), il s’agit, depuis soixante-dix ans, de la « dépossession » des Palestiniens. Une dépossession qui, ces derniers jours, a trouvé un point d’orgue. Des dizaines de milliers de Palestiniens manifestent chaque semaine sur leur propre territoire, amputé de « zones tampons » dessinées par Tel-Aviv. Quand ils s’en approchent, ils sont fauchés par les snipers israéliens courageusement cachés au sommet de dunes et qui font un carton sur ceux qui leur semblent intéressants : des porteurs de drapeaux palestiniens, des secouristes ou des journalistes, pourtant aisément reconnaissables, des femmes et des enfants. Un homme bien connu parce qu’avec sa carriole il vendait des boissons sur les lieux du rassemblement a été tué. Peu auparavant, un autre Palestinien qui circulait en chaise roulante après avoir été amputé de ses deux jambes suite à ses blessures a été lui aussi victime des tirs israéliens.

Condamnations européennes

Hormis les États-Unis, soutien indéfectible d’Israël, aucun pays dans le monde ne trouve le moyen d’exprimer la moindre excuse au premier ministre Benyamin Netanyahou, à la tête d’un gouvernement essentiellement composé de colons et de dirigeants d’extrême droite. Tout au plus la plupart des pays européens ont cherché à renvoyer dos à dos les protagonistes, parlant « d’affrontements », de « violences » dont devraient s’abstenir les deux parties. Pourtant, l’émotion qui a saisi le monde entier devant les images n’a pas laissé le moindre doute sur les violations israéliennes des droits de l’homme, cette volonté de tuer pour tuer.

Pour la première fois depuis longtemps, et malgré les tentatives israéliennes, les peuples du monde n’ont pas accepté les fausses explications des dirigeants israéliens, qui, comme toujours, prônent la légitime défense. Tout le monde a pu voir des manifestants désarmés tomber, morts ou blessés, sous les balles explosives. Depuis des semaines, les témoignages se multiplient, allant tous dans le même sens. Et que dire de cette journée du 14 mai, date de l’inauguration de l’ambassade des États-Unis, qui venaient, contre toutes les résolutions internationales, de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël ? Les manifestations se sont multipliées : 60 morts, des centaines et des centaines de blessés. Depuis ce jour, la question palestinienne est de nouveau à la une des journaux – « le New York Times comme le Washington Post ont privilégié une photo de Gaza en ouverture, plutôt que celle de la cérémonie d’inauguration de l’ambassade avec la fille et le gendre du président… », écrit même le site du magazine français l’Obs.

Plaintes pour crimes de guerre

Des habitants de Gaza, soutenus par l’Autorité palestinienne (AP), ont enfin déposé des dossiers devant la Cour pénale internationale (CPI). Le crime est enfin évoqué. Pas un crime simple. Non, un crime de guerre. Israël, qui bafoue toutes les lois internationales depuis des décennies, va-t-il enfin répondre de ses actes devant une juridiction internationale ? Des dizaines de milliers de personnes à travers le monde l’espèrent. Pas, contrairement à ce que voudrait faire croire une certaine propagande en France relayée au plus haut niveau de l’État, par antisémitisme. De nombreux Français juifs dénoncent eux-mêmes la politique meurtrière et sans avenir de Netanyahou.

La semaine dernière, le premier ministre français, Édouard Philippe, a annulé son déplacement à Jérusalem pour l’inauguration de la saison croisée Israël-France/France-Israël. Si tout le monde comprend le pourquoi de l’annulation, l’explication donnée a manqué de courage politique puisque officiellement il était question de problèmes intérieurs français. Or, le 5 juin, Benyamin Netanyahou doit officiellement rejoindre Emmanuel Macron au Grand Palais, à Paris, pour cette inauguration. Là encore, une pétition enjoint le président français d’y renoncer et d’annoncer l’annulation de cette saison France-Israël. Ce serait recevoir au pays de la Déclaration des droits de l’homme un homme passible de l’accusation de crimes de guerre. Ce serait faire l’apologie, au moment même où un peuple se fait massacrer et ne recouvre pas ses droits, d’un État sans frontières internationalement reconnues dont les principaux logos sont l’occupation et la colonisation.

L’incapacité des autorités françaises à faire respecter le droit international dès lors qu’il s’agit d’Israël devrait très certainement renforcer la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), arme pacifique (si l’on accepte cet oxymore) à même de faire plier Tel-Aviv : le boycott des produits israéliens et ceux des colonies par les citoyens ; le désinvestissement que les sociétés françaises doivent opérer sous peine de se retrouver complices de crimes de guerre ou contre l’humanité ; des sanctions, enfin, que la France et les États européens doivent voter – à commencer par la suspension des accords entre l’UE et Israël – jusqu’au respect des résolutions de l’ONU et du droit international. Et puis, Emmanuel Macron pourrait, comme le demande le Parlement, reconnaître l’État de Palestine. Un geste qui serait sans ambiguïté pour la paix au Proche-Orient.

Un appel pour l’annulation de la saison france-israël

Des dizaines d’intellectuels invitent, dans un appel au président de la République, Emmanuel Macron, à « faire en sorte que la saison France-Israël 2018 n’ait pas lieu ». « Ne nous entretenons pas d’“éducation” ou d’“idées” avec un État qui a assassiné en quelques semaines plus de 110 jeunes gens épris de liberté et en a blessé ou mutilé plus de 8 000 », écrivent-ils, rappelant le contexte actuel, « où le droit international dans les territoires palestiniens n’a jamais été aussi bafoué ». « Nous ne pouvons nous soumettre à la normalisation avec un régime colonial bafouant les droits de l’homme et les conventions internationales signées par la France », alertent-ils.

Pour retrouver cet appel : www.france-palestine.org/Nous-demandons-l-annulation-de-la-saison-France...

Pierre Barbancey

Grand reporter

Publié le 29/05/2018

Un ancien symbole de l’émancipation du tiers-monde

Au Nicaragua, que reste-t-il du sandinisme ?

(site le monde-diplomatique.fr)

Les Nicaraguayens éliront leur président le 6 novembre prochain. Après deux décennies à la tête du pays, le dirigeant sandiniste Daniel Ortega pourrait remporter un quatrième mandat. Mais sa politique, qu’il présente toujours comme « socialiste » et « anti-impérialiste », a-t-elle encore à voir avec celle des années révolutionnaires ?

Adrienne Surprenant. – Blocage de l’autoroute panaméricaine par des manifestants opposés au projet de grand canal, Rivas, Nicaragua, 2014

Adrienne Surprenant / hanslucas.com

«Nicaragua sandiniste ». Les deux mots collaient l’un à l’autre. Dans les années 1980, l’Amérique centrale traversait une période de révolutions et de contre-révolutions. En 1979, les insurgés sandinistes avaient réussi à renverser le dictateur Anastasio Somoza, longtemps qualifié dans la région d’« homme des États-Unis ». On prêtait d’ailleurs à des dirigeants américains cette saillie : « Somoza est un fils de pute, mais c’est notre fils de pute » — une phrase que le président Franklin Delano Roosevelt aurait prononcée en 1939 à propos de Somoza père, et que le secrétaire d’État Henry Kissinger aurait reprise à propos du fils, la dynastie somoziste ayant régné de 1937 à 1979.

De fait, la guerre froide se livrait alors par Centre-Américains interposés. Une frayeur parcourait l’Occident : selon la « théorie des dominos », le communisme menaçait d’emporter un pays après l’autre dans ses « zones d’influence ». La solidarité internationaliste, elle, convergeait vers une petite nation qui, dans l’arrière-cour de « l’empire », osait lui faire la nique. D’un côté, Goliath, sous les traits du président américain Ronald Reagan, artisan d’un virage conservateur et libéral ; de l’autre, David, incarné par le Front sandiniste de libération nationale (FSLN).

En Europe, le Centre tricontinental (Cetri), en Belgique, a longtemps été l’un des principaux lieux d’étude de la révolution sandiniste. Il a même reçu en 1989 la visite du président Daniel Ortega, et son fondateur, François Houtart, a été plusieurs fois décoré par le pays ami. Une œuvre monumentale de l’ancien ministre sandiniste de la culture, le prêtre, poète et sculpteur Ernesto Cardenal, trône toujours devant les bureaux du centre à Louvain-la-Neuve : le Zanatillo (un oiseau), symbole de l’émancipation du tiers-monde.

Au début des années 1980, le pouvoir révolutionnaire du Nicaragua s’est attelé à la redistribution des richesses, à la promotion de la santé et de l’éducation. Il a tenté l’économie mixte (1), le pluralisme politique, le non-alignement, tandis que la droite américaine dénonçait un « régime communiste » et armait frauduleusement une partie de l’opposition — les contras, rebaptisés « combattants de la liberté ». En 1990, les commandants sandinistes, à la tête du pays depuis 1979, ont fini par plier. Épuisée par les années de guerre, la population a fermé la parenthèse révolutionnaire dans les urnes, sur un bilan mi-figue, mi-raisin. Côté lumière : la lutte contre l’analphabétisme et contre les inégalités, l’école pour tous, les campagnes de vaccination, la réforme agraire, l’aspiration à la souveraineté nationale. Côté ombre : le dirigisme d’un pouvoir sûr de sa mission libératrice, la raison d’État qui s’impose à tous, les sacrifices consentis dans un contexte de violence politique et de boycott, le militarisme ambiant. Les sandinistes ont accepté leur défaite électorale. Place à l’avènement de la « démocratie libérale ».

« Populiste responsable »

À la même époque, une période qualifiée de « normalisation démocratique » s’est ouverte pour toute l’Amérique centrale. Libéralisation politique formelle et libéralisation économique réelle, au double bilan pour le moins problématique. Deux décennies et demie plus tard, la région n’a pas réussi à rompre avec l’antédiluvien modèle agro-exportateur, toujours dominant. Si le Nicaragua a enregistré, bon an mal an, des taux de croissance d’environ 4 % en moyenne, il a échoué à réduire la pauvreté, qui touche une personne sur deux, et à lutter contre les inégalités : le patrimoine de ses deux cents citoyens les plus fortunés représente 2,7 fois la richesse que le pays produit chaque année. Il n’a pas non plus su assurer un emploi formel à la majorité de la population active, ni même à nourrir à leur faim les habitants des régions frappées par la sécheresse et les changements climatiques. Après Haïti, le pays demeure le plus pauvre du continent et le plus vulnérable aux ouragans et aux séismes.

Ce bilan social est aussi celui du sandinisme du XXIe siècle. De retour à la tête du Nicaragua en 2006, l’ancien dirigeant révolutionnaire Daniel Ortega achève cette année son troisième mandat présidentiel et boucle de la sorte deux décennies au sommet de l’État (1979-1990 et 2006-2016). Pour revenir au pouvoir après trois défaites consécutives (aux élections présidentielles de 1990, 1996 et 2001), l’inamovible secrétaire général du FSLN n’a reculé devant aucune manœuvre tactique ou volte-face politique.

En termes strictement électoraux d’abord, sa victoire de 2006, avec quelque 38 % des voix, doit beaucoup à une première réforme constitutionnelle (2), obtenue à la faveur d’un « pacte » contre nature passé avec M. Arnoldo Alemán. Président ultralibéral du Nicaragua de 1997 à 2001, ce dernier avait été condamné pour corruption, avant d’être relaxé par la Cour suprême de justice… d’obédience sandiniste. Pour pouvoir se présenter une nouvelle fois en 2011, la Constitution interdisant d’effectuer plus de deux mandats présidentiels, M. Ortega a dû compter sur une dérogation opportune de la même Cour suprême. La victoire, obtenue alors dès le premier tour avec une confortable majorité (62 %), reste entachée de multiples « irrégularités ».

Dans la perspective du scrutin présidentiel, le 6 novembre prochain, le FSLN, qui contrôle l’Assemblée nationale, a pu lever tout frein constitutionnel à la réélection illimitée à la majorité simple. Il suffira donc à « Daniel » (comme on l’appelle au Nicaragua) de confirmer les sondages, qui le donnent largement gagnant. À ce jour, ses concurrents sont divisés, en manque de notoriété et de crédibilité, ou empêchés : en juin 2016, la Cour suprême de justice a ôté au Parti libéral indépendant, moteur de la principale force d’opposition (la Coalition nationale pour la démocratie), la possibilité légale de présenter son candidat à la prochaine présidentielle. Cela sous les auspices d’un Conseil suprême électoral plus que jamais composé d’obligés du président et opposé, comme lui, à toute observation extérieure des élections.

En termes plus fondamentalement politiques, le « daniélisme », ou « ortéguisme » — selon l’expression de ses détracteurs —, n’a pas ménagé le sandinisme originel, dont il a pourtant gardé le nom. De renoncements en travestissements, d’aménagements en contradictions, M. Ortega a su obtenir le soutien de secteurs de la société jadis hostiles, tout en conservant sa popularité auprès du peuple sandiniste.

La pénalisation de toute forme d’avortement (y compris en cas de viol ou de danger de mort), votée par les députés du FSLN en 2006, a marqué les esprits (3). Elle a surtout rassuré les chrétiens conservateurs, dominants au Nicaragua, et en particulier le vieux cardinal Miguel Obando. L’ancien ennemi juré du sandinisme s’est mis à afficher un soutien indéfectible à la famille Ortega. Laquelle a multiplié les gages de… bonne foi. Le couple présidentiel s’est marié à l’église en 2007, après un quart de siècle de concubinage et une sordide histoire d’abus sexuel sur une fille adoptive. Le slogan de la campagne électorale de 2011, « Pour un Nicaragua chrétien, socialiste et solidaire », est depuis repris inlassablement dans la communication gouvernementale.

Organismes financiers internationaux, investisseurs étrangers et patronat ont eux aussi trouvé l’apaisement dans la gestion orthodoxe du président Ortega et de son vice-président libéral Jaime Morales, au parcours éloquent : ancien banquier et homme d’affaires exilé durant la période révolutionnaire, ex-dirigeant de la Contra, ancien ministre du président Alemán… Ensemble, ils ont décidé d’appliquer les programmes d’austérité du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, de privatiser des entreprises nationalisées. Ils ont ratifié le traité de libre-échange avec les États-Unis — le pays réalise aujourd’hui avec eux la moitié de ses échanges commerciaux —, noué des alliances avec le Conseil supérieur de l’entreprise privée (Cosep, l’organisation patronale), partiellement exonéré d’impôts les investissements directs étrangers (IDE), etc.

Une tendance si rassurante que, à la veille des élections de 2011, le président sandiniste était décrit dans les milieux d’affaires comme un « populiste responsable ». Le 6 août 2014, le magazine économique Forbes titrait sur le « miracle nicaraguayen », louant les « politiques de Daniel Ortega » qui « ont réussi à attirer investissements et entreprises étrangères, grâce au consensus entre gouvernement et secteur privé ainsi qu’aux changements structurels (…) nécessaires à l’économie de marché et à la réactivation des exportations et, par conséquent, à la croissance économique et au progrès social ».

Si le « progrès social » n’est pas exactement au rendez-vous, les mesures prises dès 2007 en matière d’éducation et de santé (retour à la gratuité), de lutte contre la pauvreté (plan « Faim zéro »), de logement (plan « Habitat digne »), de soutien aux petits et moyens producteurs, aux coopératives de femmes ont nourri la popularité du président auprès de sa base sociale sandiniste, qui lui reste fidèle. L’effort a bénéficié tant de la conjoncture internationale — boom du prix des matières premières sur le marché mondial — que de l’aide massive du Venezuela d’Hugo Chávez. Mais la première s’est retournée, et la seconde s’est tarie.

Grand écart permanent

Les critiques les plus dures émanent des anciens compañeros du président, qui ont été expulsés du FSLN ou l’ont quitté d’eux-mêmes à chaque étape de la privatisation du parti rouge et noir par M. Ortega et son clan. Plus ou moins à gauche du FSLN, mais parfois aussi à droite, ils se revendiquent toujours du sandinisme, s’attellent à son « sauvetage » ou à sa « rénovation », et s’opposent violemment à l’« ortéguisme ». Ils proviennent des rangs des dirigeants, ministres et députés sandinistes des années 1980. À leur côté, les intellectuels et les artistes de la révolution sandiniste de la même époque. Mais tous ont échoué, jusqu’ici, à se doter d’une assise sociale ou électorale.

Ils reprochent à M. Ortega de s’être accaparé le FSLN dès les lendemains de la défaite de 1990 et de l’avoir instrumentalisé au service de sa propre personne, alors qu’il devait être démocratisé. Ils dénoncent le « caudillisme » du comandante, à la tête du parti comme à celle du pays. Ils lui reprochent ses contorsions idéologiques pour reconquérir (et conserver) la présidence à vie, son enrichissement et ses connivences avec les grandes fortunes nationales, la mainmise de son clan — épouse, enfants et courtisans — sur tous les leviers de l’État et au-delà (armée, police, médias…). Pour Mme Dora María Téllez, icône de la révolution et ancienne ministre sandiniste de la santé, le président cherche à « institutionnaliser la succession familiale » (El País, 19 février 2016).

Plus opportuniste que socialiste, le président sandiniste opère un grand écart permanent entre la rhétorique anti-impérialiste, le nationalisme souverainiste et l’alignement libre-échangiste ainsi que la vente des avantages comparatifs du pays au plus offrant. Un groupe de vingt-sept intellectuels, dont le poète Ernesto Cardenal et l’écrivaine Gioconda Belli, a rendu public en mai 2016 un manifeste intitulé « Ne laissons pas une minorité séquestrer la nation ». Le modèle de gouvernance ortéguiste y est dépeint comme un système « autoritaire, excluant et corrompu », mais aussi « répressif à l’égard des protestations sociales qu’il engendre ». Et de dénoncer l’explosion, entre 2007 et 2015, de l’économie informelle et du sous-emploi, de la dette extérieure et des bénéfices des grandes entreprises.

Le sandinisme actuel a également octroyé aux investisseurs étrangers (asiatiques, nord-américains, etc.) de multiples concessions pour des projets ou mégaprojets de développement miniers, énergétiques ou touristiques, officiellement pour « éradiquer la pauvreté ». Parmi ceux-ci, le pharaonique et controversé projet de creusement du « grand canal du Nicaragua » reliant l’océan Pacifique à l’Atlantique. Il sera flanqué (du moins sur le papier) d’une zone commerciale défiscalisée, d’un nouvel aéroport international, de complexes touristiques haut de gamme, de ports en eau profonde, d’autoroutes, de viaducs, etc (4).

Pourtant, en dépit de la contestation, le FSLN, son chef et la femme de celui-ci, candidate à la vice-présidence, jouissent d’un renom et d’un pouvoir d’influence qui leur font envisager le scrutin de novembre avec optimisme.

Bernard Duterme

Directeur du Centre tricontinental (Cetri), Louvain-la-Neuve.

(1) Avec des entreprises privées et un secteur public puissant.

(2) Éligibilité dès le premier tour à partir de 35 % des voix.

(3) Lire Maurice Lemoine, « Une gauche délavée s’enracine au Nicaragua », Le Monde diplomatique, mai 2012.

(4Cf. « Le Nicaragua double le canal de Panama : à quel prix ? » et « Le grand canal du Nicaragua : “une concession… imposée à un pays vaincu” », Cetri, décembre 2015 et mars 2016.

En perspective

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Au Nicaragua, les quatre temps du sandinisme

Hernando Calvo Ospina, juillet 2009 Aperçu

Trente ans après, Managua célèbre le renversement de la dictature de Somoza. Victorieux par les armes en 1979, victimes de l’agression américaine, les sandinistes ont repris le pouvoir en 2006. S’ils incarnent toujours la gauche, le « pragmatisme » dont ils font parfois preuve brouille quelque peu leur image. →

 

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Le Nicaragua tenté par un retour au passé

Maurice Lemoine, octobre 1996 Aperçu

Si les réformes politiques libérales furent mises en place au Nicaragua dès 1988, dans la dernière période du gouvernement sandiniste, il n’en reste pas moins que le pays est devenu, après la victoire de Mme (...) →

 

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Les atouts du sandinisme au Nicaragua

Pierre de Charentenay, octobre 1989 Aperçu

Une fois encore, l’espoir d’un apaisement renaît en Amérique centrale. Au Salvador, un dialogue s’est ouvert entre la guérilla et le régime du président Cristiani, en vue de mettre fin à dix ans de guerre. Au (...) →

 

 

Publié le 26/05/2018

 Guillaume Liégard | (site regards.fr)

Italie : le grand n’importe quoi des analyses en France

L’affaire est entendue, l’accord qui réunit le Mouvement 5 étoiles et la Lega forme une coalition "antisystème". La preuve, c’est qu’elle est déversée à longueurs de colonnes, d’éditoriaux et de déclarations aussi péremptoires que peu argumentées.

Admettons l’hypothèse pour le Mouvement 5 étoiles (M5S), mouvement très récent, difficile à classer dans les catégories traditionnelles : pour preuve, cet article perplexe, genre antibiotique spectre large, paru dans L’Express en décembre 2016 : "Italie : le Mouvement 5 étoiles est-il de gauche ou d’extrême-droite ?"

Le mouvement fondé par Beppe Grillo a toujours refusé de se positionner sur l’axe gauche/droite et n’a jamais occupé de postes ministériels. En revanche depuis les dernières élections municipales, il dirige de grandes métropoles, notamment Rome, et le moins qu’on puisse dire, c’est que la rupture avec le système antérieur n’est pas très nette. Elue avec 67,5% maire de la capitale italienne en juin 2016, Virginia Raggi avait déjà perdu cinq de ses neuf conseillers au mois de septembre de la même année dont un pour corruption. En février 2017, elle a été mise en examen pour abus de pouvoir, pour « l’honnêteté et la transparence » annoncées, il faudra repasser (lire ici).

Arrivé en tête lors des dernières élections législatives, le M5S s’est d’abord tourné vers le Parti démocrate de Renzi pour former une coalition majoritaire à la chambre des députés. C’est face au refus de ce parti qu’il s’est alors tourné vers la Lega, l’autre grand gagnant des dernières élections.

Mais pour qualifier la Lega d’antisystème, il faut vraiment oser parier sur la méconnaissance de la situation politique transalpine. La Lega qui est la projection nationale de l’ancienne Ligue du Nord a mené la bataille électorale au sein d’une coalition de droite emmenée par Silvio Berlusconi. Si la Lega est incontestablement un parti politique d’extrême-droite, elle n’en est pas moins intégrée au cœur du système politique italien depuis de longues années. Dans des gouvernements dirigés par Berlusconi, Umberto Bossi, fondateur de la Ligue du Nord a été ministre chargé des réformes institutionnelles de 2001 à 2004 et à nouveau ministre de 2008 à 2011. Son successeur à la tête du parti, Roberto Lombardi a, quant à lui, été ministre de l’Intérieur de 2008 à 2011 (lire ici). La Lega est bien un des piliers de toutes les coalitions de droite de ces vingt dernières années.

FN/Insoumis, la nouvelle trouvaille

Au fond, la situation italienne intéresse assez peu les commentateurs français de tout acabit. Pour bon nombre d’entre eux, l’Italie, c’est vraiment trop loin du périphérique et la question n’a de sens qu’à l’aune de la situation française. "La coalition antisystème en Italie, un nouveau coup dur pour Macron", titrait Le Monde le 22 février. Vraiment, ces Italiens sont mal élevés et ne comprennent rien de rien au génie jupitérien.

Mais la véritable trouvaille, celle qui recentre sur les questions franco-françaises et les obsessions journalistiques, allait vite se faire jour : un accord M5S/Lega ne serait-il pas l’équivalent d’un accord FN/Insoumis ? Jamais en retard d’une ignominie, c’est le service public qui a ouvert le ban. Après France 2, c’est France Inter qui s’y est collée parmi les premiers lors d’une interview conduite par Ali Baddou. Interrogeant Marc Lazar, directeur du Centre d’histoire de Sciences-Po, le journaliste y va franco à 5’01’’ : « L’alliance entre le mouvement 5 étoiles et la Ligue, ce serait comparable entre une alliance entre la France Insoumise et le Front national ? », a-t-il demandé benoîtement. Fort déçu de la réponse de l’historien, pourtant peu suspect d’amitiés insoumises, qui explique « qu’en aucun cas » on ne peut faire de comparaison entre LFI et le M5S, le journaliste passe alors vite à autre chose. Après tout l’important est d’avoir distillé le poison. Un poison repris en cœur et en boucle sur les chaînes d’informations.

Un accord de gouvernement très droitier

Si la Lega peut être considérée comme le grand cousin du Front national – il s’en revendique d’ailleurs –, il n’y a en revanche pas d’équivalent français pour le M5S. Les positions ambivalentes de la formation de Beppe Grillo sur l’accueil des migrants révèlent un penchant très droitier si ce n’est même d’extrême droite. L’accord de gouvernement avec la Lega prévoit un durcissement des conditions d’accès à l’asile et l’expulsion de 600.000 réfugiés. Sur le plan économique, la mise en place du "flat tax", avec seulement deux taux d’imposition ne permet pas d’entrevoir le début d’une politique de gauche – fut-elle populiste. L’objectif de réduction des inégalités entre le Nord de l’Italie, où se concentre les richesses, et le Sud qui se répartit les miettes, par l’absence d’une profonde réforme fiscale, s’en trouve donc largement compromis alors que le budget de la Défense pourrait quant à lui exploser.

À défaut d’un minimum de déontologie, les éditocrates se sont repliées sur ce vieil adage : "Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose".

 

Publié le 24/05/2018

Autre conséquence de la sortie des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, décidée le 8 mai par le président Donald Trump, l’application du principe contesté d’extraterritorialité de la législation américaine exposera (à nouveau) les entreprises européennes commerçant en dollars avec l’Iran à des poursuites judiciaires (et à des amendes colossales). « La contre-offensive n’a rien d’aisé. (…) la France seule ne peut appliquer des mesures de rétorsion efficaces. L’Europe doit se mobiliser. Trois angles d’attaque se présentent. »

Quand la justice orchestre le racket des entreprises européennes

Au nom de la loi… américaine

Les entreprises européennes ont dû payer aux États-Unis un pactole de plus de 40 milliards de dollars (38,5 milliards d’euros) ces dernières années. La justice américaine les accuse de ne pas respecter les sanctions décidées par Washington (et non par les Nations unies) contre certains États. Le droit devient alors une arme pour absorber ou éliminer des concurrents.

par Jean-Michel Quatrepoint    (site le monde-diplomatique) 

«Nous sommes devant un mur de législations américaines extrêmement touffues, avec une intention précise qui est d’utiliser le droit à des fins d’imperium économique et politique dans l’idée d’obtenir des avantages économiques et stratégiques. » Ce 5 octobre 2016, le député Les Républicains Pierre Lellouche ne mâche pas ses mots devant les commissions des affaires étrangères et des finances de l’Assemblée nationale, à Paris. Il y présente le rapport de la mission d’information sur l’extraterritorialité du droit américain (1). Un rapport dont la lecture « fait froid dans le dos », selon les termes du député socialiste Christophe Premat.

Il aura fallu les deux amendes colossales infligées en 2014 à BNP Paribas (8,9 milliards de dollars, environ 8,4 milliards d’euros) et à Alstom (772 millions de dollars, environ 730 millions d’euros) pour que dirigeants et médias français prennent conscience de la volonté des États-Unis d’imposer leur modèle juridique et leurs lois aux autres pays, fussent-ils leurs plus proches alliés.

Tout commence en 1977 avec le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA), qui concerne la lutte contre la corruption. S’appliquant aux entreprises nationales, il est étendu en 1998 aux entreprises étrangères. Deuxième axe : une batterie de lois criminalisant le commerce avec les États sous embargo américain (Iran, Cuba, Libye, Soudan…). Puis, après les attentats du 11 septembre 2001, il s’agit de lutter contre le blanchiment de l’argent des terroristes ou des narcotrafiquants. Le Patriot Act confère des pouvoirs élargis aux agences américaines pour accéder aux données informatiques, notamment via l’Agence nationale de sécurité (NSA).

En 2010, la loi Dodd-Frank confère à la Securities and Exchange Commission (SEC) le pouvoir de réprimer toute conduite qui, aux États-Unis, concourt de manière significative à l’infraction, même lorsque la transaction financière a été conclue en dehors de leur territoire et n’implique que des acteurs étrangers. Voté en 2010, le Foreign Account Tax Compliance Act (Fatca) donne au fisc des pouvoirs extraterritoriaux (lire « Coûteuse double nationalité »). Les banques étrangères sont contraintes de devenir ses agents et de livrer toutes les informations sur les comptes et avoirs des citoyens américains, des résidents fiscaux américains et des binationaux.

Enfin, le 29 septembre 2016, le Justice Against Sponsors of Terrorism Act (Jasta), voté par le Congrès, qui s’est opposé au veto du président Barack Obama, permet à toute victime du terrorisme aux États-Unis de poursuivre un État lié directement ou indirectement à des actes de même nature perpétrés sur le sol américain. Cette loi vise a priori l’Arabie saoudite, pour ne pas avoir contrôlé ses ressortissants qui ont commis les attentats du 11-Septembre ; mais elle risque d’entraîner des actions contre n’importe quel État, considéré comme responsable, même indirectement, des actes de ses citoyens. Un texte contraire au principe de souveraineté des nations, en ce qu’il mélange responsabilité individuelle et responsabilité collective.

Derrière cet arsenal juridique patiemment construit transparaît une volonté hégémonique. Aux États-Unis, beaucoup se vivent comme membres d’un peuple élu chargé de diffuser la bonne parole et de faire le bien. Ils estiment avoir une compétence universelle, au nom d’une vision universelle. Dès lors, les instruments de cette idéologie, la monnaie (le dollar), la langue (l’anglais), le droit (la common law, par opposition au droit écrit continental européen) (2), ont vocation à s’imposer à tous.

L’évolution des technologies et la financiarisation de l’économie donnent à Washington les moyens techniques de mener à bien cette offensive. « Il suffit, écrit Me Paul-Albert Iweins, bâtonnier et ancien président du Conseil national des barreaux, qu’une opération contestée ait été libellée en dollars ou qu’un échange de courriels ait transité par un serveur américain pour que la juridiction américaine se reconnaisse compétente (3).  »

Des objectifs peu avouables

Cette « politique juridique extérieure » mobilise des moyens considérables. Tout commence par le renseignement. Les agences — de la Central Intelligence Agency (CIA) à la NSA en passant par le Federal Bureau of Investigation (FBI) et ses agents placés dans les ambassades — font remonter l’information en utilisant si besoin des sources rémunérées, voire des organisations non gouvernementales (ONG). Ces informations sont traitées par divers organismes : le département de la justice (DOJ), le Trésor, la SEC, la Réserve fédérale et l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), qui surveille l’application des sanctions internationales américaines. À cela peut s’ajouter l’action de procureurs locaux, voire d’États, comme celui de New York, qui s’immisce souvent dans les procédures contre les grands groupes étrangers.

Le DOJ et les autres organismes se comportent comme des procureurs, avec un objectif : obtenir un plaider-coupable de la part du contrevenant. Plus ce dernier tardera à avouer et à accepter la sentence, plus celle-ci sera lourde. C’est ce qui explique en partie la différence de traitement en matière de corruption entre les entreprises américaines et les autres. Habituées aux procédures de ce type, les premières négocient très vite, alors que les secondes, à l’image de Siemens et d’Alstom, tardent à prendre la mesure du danger.

Des considérations stratégiques interviennent également. Dans une affaire de corruption en Indonésie, Alstom était associé à un groupe japonais, Marubeni. Celui-ci a composé dès 2012 avec le DOJ et n’a été condamné qu’à 88 millions de dollars d’amende. La facture pour Alstom, négociée en 2014, sera neuf fois plus élevée. Marubeni n’intéressait pas les poids lourds américains du secteur, alors qu’Alstom était déjà une cible pour General Electric.

Autre exemple : Alcatel. Ce groupe français de télécommunications était mal vu outre-Atlantique. Il avait équipé le réseau irakien du temps de Saddam Hussein et disposait de technologies supérieures à celles de ses concurrents américains, notamment Lucent. En 2005, le DOJ se saisit d’un dossier de corruption visant Alcatel au Costa Rica et au Honduras. Cinq ans plus tard, le groupe est condamné à verser 137 millions de dollars d’amende. Entre-temps, il a dû fusionner avec Lucent, qui sera condamné, pour des actes de même nature commis en Chine, à une amende de… 2,5 millions de dollars. Après la fusion, fin 2006, Lucent prendra progressivement le contrôle d’Alcatel. Un scénario précurseur de ce qu’il advint de la branche énergie d’Alstom (les trois quarts de l’activité du groupe), reprise par General Electric en 2015. Ces amendes affaiblissent considérablement les entreprises visées. Et pas uniquement dans l’optique de faire prévaloir le droit.

De même que la dérégulation financière a permis au monde de la finance, dont Wall Street est l’une des capitales, de croître de façon exponentielle depuis un quart de siècle, la common law explique l’extraordinaire développement des professions juridiques outre-Atlantique. Il faut beaucoup d’argent pour faire vivre plus d’un million d’avocats — un pour trois cents habitants. En imposant leurs lois aux autres pays, les États-Unis procèdent donc à ce que d’aucuns qualifient de racket.

En quelques années, les entreprises européennes ont versé près de 25 milliards de dollars aux diverses administrations américaines : plus de 8 milliards au titre du FCPA et 16 milliards pour le non-respect des sanctions économiques. Sur ce total, la facture pour la France dépasse 12 milliards de dollars (environ 11 milliards d’euros) ! Ce qui a bien évidemment une répercussion sur la balance des transactions courantes. Si l’on ajoute les amendes versées au titre d’autres procédures, notamment pour les banques, on aboutit pour les Européens à un total largement supérieur à 40 milliards de dollars. Et ce montant ne prend pas en compte les amendes à venir pour Volkswagen, accusé d’avoir fraudé sur les émissions toxiques de ses moteurs Diesel aux États-Unis — la facture se chiffrera en dizaines de milliards de dollars —, ni pour la Deutsche Bank, en raison de son action sur les subprime — une somme qui devrait se situer entre 5 et 10 milliards de dollars.

Où va cet argent ? Directement dans les caisses de ceux qui ont mené l’enquête, lancé les procédures et conclu les accords. C’est une sorte de partage de butin entre le DOJ, la SEC, l’OFAC, la FED, le département des services financiers de l’État de New York et le procureur de New York. Enfin, dans les procédures Fatca, le fisc récupère directement les sommes réclamées aux Américains résidant à l’étranger. Ce partage explique la motivation des équipes. Elles ont intérêt à multiplier les procédures et à récupérer la manne qui viendra abonder le budget de leur agence ou de leur département, leur permettant de toucher de bons salaires et d’embaucher des collaborateurs.

Quant aux flux financiers générés par ces procédures, ils alimentent la sphère juridique, les cabinets d’avocats. Non seulement il faut régler leurs honoraires pendant toute l’instruction du dossier, mais, une fois l’amende payée, les entreprises concernées n’en ont pas fini pour autant. Elles doivent généralement accueillir à leur siège social un moniteur chargé de veiller pendant une période de trois à cinq ans à ce qu’elles agissent en conformité avec les directives imposées dans le cadre du règlement. Non seulement ce moniteur est rétribué par l’entreprise, mais il s’adjoint quelques dizaines de collaborateurs, également à la charge de ses hôtes. Pour faire bonne mesure, explique Me Iweins, « on oriente le “pécheur” vers quatre ou cinq cabinets très spécialisés de Washington, susceptibles de suivre son activité pendant les années de surveillance » — et surtout de le mettre en conformité avec les lois américaines. Il faut alors multiplier le montant de l’amende par deux, voire trois, pour avoir une idée du coût total.

Règles de confidentialité

Le plaider-coupable et la transaction n’éteignent pas formellement les risques de poursuites pénales individuelles, qui sont suspendues… à condition que les termes de l’accord soient scrupuleusement respectés, notamment les règles de confidentialité. M. Patrick Kron nie que l’enquête du DOJ ait eu une quelconque influence sur sa décision de vendre Alstom Power à General Electric ? Il ne peut tout simplement pas le dire. Voilà pourquoi, longtemps, les entreprises visées ont tenté de régler le problème seules, discrètement, sans mobiliser leurs gouvernements respectifs et encore moins les opinions publiques.

Elles avaient effectivement quelque chose à se reprocher, et les législations européennes, notamment françaises, n’étaient pas adaptées à ce type de délit. C’est là que l’offensive américaine a été particulièrement efficace : « Vous n’agissez pas ? Nous agissons. » Aujourd’hui, les yeux se dessillent en Europe. En France, on a enfin compris qu’il fallait se doter d’un véritable dispositif anticorruption et ne pas hésiter à poursuivre les entreprises coupables. Pour au moins deux raisons. D’une part, l’engagement de poursuites par la justice française permet d’invoquer le principe du non bis in idem (on ne juge pas deux fois pour les mêmes faits). D’autre part, l’amende est alors versée au Trésor français. Le récent texte de loi Sapin 2, relatif à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique, va dans ce sens.

L’agressivité juridique américaine tétanise de plus en plus les entreprises et les banques européennes, qui revoient leurs réseaux commerciaux pour les adapter aux normes anglo-saxonnes. Elles privilégient les grands cabinets d’audit américains, sans voir que ces derniers sont tenus de communiquer à leurs autorités toute opération contraire à l’intérêt national qu’ils pourraient observer chez elles. Elles hésitent à travailler avec des pays dans le collimateur de Washington, notamment l’Iran. Même après l’accord sur le nucléaire conclu sous la présidence de M. Obama, en 2015, les banques françaises ne veulent pas prendre le risque d’accorder des crédits aux entreprises pour des affaires avec l’Iran. Tout comme elles sont réticentes à financer des investissements en Russie (Airbus a dû s’adresser à des banques chinoises). Soit les entreprises trouvent d’autres financements qui ne soient pas libellés en dollars, ce qui est pratiquement impossible pour les petites et moyennes entreprises (PME) ; soit elles renoncent à leur projet. Tel est le but recherché, afin de se réserver le marché iranien. Le 30 septembre 2016, le groupe américain Xerox a adressé à ses clients et fournisseurs français un courrier leur demandant de ne pas faire d’affaires avec l’Iran… s’ils voulaient garder de bonnes relations avec Xerox.

La contre-offensive n’a rien d’aisé. D’abord, parce que certaines des entreprises concernées préfèrent ne pas affronter les États-Unis. Ensuite, au sein même de la technostructure française et surtout européenne, il ne manque pas de bonnes âmes convaincues de la supériorité de la common law et de la nécessité de faire évoluer le droit européen. Enfin, la France seule ne peut appliquer des mesures de rétorsion efficaces. L’Europe doit se mobiliser.

Trois angles d’attaque se présentent. Le premier serait de souligner la responsabilité des grandes banques d’affaires américaines dans un certain nombre de dossiers. Ainsi, Goldman Sachs est coresponsable d’avoir dissimulé l’état réel des finances de la Grèce au moment de son adhésion à l’euro ; si une telle chose s’était produite aux États-Unis, nul doute que la banque étrangère coupable aurait été poursuivie par les autorités locales.

Le deuxième est de s’en prendre aux mécanismes d’optimisation fiscale des multinationales, à commencer par Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft (Gafam). Starbucks au Royaume-Uni, Google en France, Apple en Irlande : les procédures décidées par Bruxelles s’enchaînent. Les sommes en jeu représentent des dizaines de milliards d’euros de manque à gagner pour les pays européens. Troisième angle : les procédures antitrust contre les géants du Web, en position de quasi-monopole.

Mais, pour que ces actions débouchent sur un nouveau rapport de forces, encore faudrait-il que les innombrables lobbys au service de l’imperium américain ne les bloquent pas. Car, en matière de lobbying aussi, les États-Unis sont des maîtres.

Jean-Michel Quatrepoint

Journaliste. Auteur notamment d’Alstom, scandale d’État, Fayard, Paris, 2015.

(1) « Rapport d’information déposé par la commission des affaires étrangères et la commission des finances en conclusion des travaux d’une mission d’information constituée le 3 février 2016 sur l’extraterritorialité de la législation américaine », Assemblée nationale, Paris, 5 octobre 2016.

(2) Lire Cyril Laucci, « Quand le droit anglo-saxon s’impose », Le Monde diplomatique, avril 2014.

Publié le 20/05/2018

Opportunisme idéologique du Mouvement 5 étoiles en Italie

Ni droite ni gauche… ni centre

(site monde-dimplomatique.fr)

Les élections législatives du 4 mars ont plongé l’Italie dans une période d’incertitude. Deux formations autoproclamées « antisystème » sont sorties en tête des urnes et revendiquent le pouvoir, mais aucune ne dispose d’une majorité pour gouverner. Devenu en quelques années le premier parti du pays, le Mouvement 5 étoiles fait figure d’ovni dans le paysage politique transalpin et européen.

Le résultat du Mouvement 5 étoiles (M5S) aux dernières élections législatives en Italie a suscité une avalanche de réactions incrédules. Il est pourtant le fruit prévisible d’une crise politique et économique qui s’éternise. Adressé à la classe politique, aux journalistes et aux institutions européennes, le doigt d’honneur dont ce parti a fait son symbole a servi d’exutoire à la colère de millions d’électeurs. Les Italiens semblent apprécier sa dimension cathartique.

Dans une étude publiée en 2016, les économistes Guglielmo Barone et Sauro Mocetti démontrent que les actuelles familles les plus riches de Florence portent le même nom ou appartiennent aux mêmes lignées que celles dont l’immense fortune faisait déjà jaser au XVe siècle (1). L’inamovibilité des détenteurs du pouvoir économique explique peut-être, en partie, pourquoi près de onze millions d’Italiens ont opté pour le M5S. Les grandes formations qui gouvernent l’Italie depuis vingt ans sont responsables d’une croissance atone, d’un chômage élevé (surtout chez les jeunes) et d’une dette publique incontrôlée (2). Combiné à des scandales de corruption en série liés à l’omniprésence de la Mafia, ce bilan calamiteux a réduit en miettes la confiance de la population à l’égard de ses dirigeants. Le M5S est donc perçu par beaucoup comme une échappatoire, une promesse de revanche sur un appareil politique assimilé à une caste uniquement soucieuse de ses privilèges.

Fondateur du mouvement, M. Giuseppe (« Beppe ») Grillo avait prévenu en 2014 sur son blog que le M5S comptait combattre trois catégories d’adversaires : « Les journalistes qui se couvrent les uns les autres pour protéger la “caste” (et leurs propres revenus) ; les industriels du régime, toujours disposés à lui renvoyer l’ascenseur (ou à lui garantir des paquets de bulletins de vote) en échange d’un droit d’accès aux marchés publics ou aux concessions d’État ; et enfin les politiciens, qui valent moins que les prostituées. » M. Luigi Di Maio, 31 ans, candidat du M5S au poste de président du Conseil, a salué le résultat du 4 mars dernier en prédisant l’avènement d’une « IIIe République de citoyens », sur les ruines de l’actuelle IIe République. Laquelle fut elle-même bâtie sur les cendres laissées par les scandales de corruption qui ont rythmé l’histoire politique de l’Italie jusqu’à l’effondrement, en 1994, des grands partis politiques issus de l’après-guerre, et l’arrivée au pouvoir de M. Silvio Berlusconi. Quand le M5S s’est présenté pour la première fois à des élections nationales, en 2013, il promettait d’ouvrir le Parlement « comme une boîte de thon » — pour en divulguer les secrets, les manigances, les arrangements. Aujourd’hui, M. Di Maio clame que son camp est prêt à gouverner et que les autres formations vont devoir négocier avec lui. Créé en 2005, le blog de M. Grillo a donné naissance quatre ans plus tard à un cybermouvement qui est devenu aujourd’hui le premier parti du pays.

Ce phénomène s’explique d’abord par le système d’outils informatiques qu’a élaboré le parti afin de faciliter la participation de ses sympathisants et d’instaurer une démocratie directe, avec la possibilité de choisir ses candidats et ses représentants, de déterminer les positions du parti sur tel ou tel sujet ou de procéder à des référendums. Le M5S promeut une conception de la démocratie fondée sur le principe de la délibération en ligne, qui conférerait à ses décisions une légitimité plus grande. Son utopie numérique — organiser la consultation des citoyens à travers des forums Internet — a déjà changé la vie politique. Chaque Italien peut désormais exprimer son avis ou ses humeurs d’un simple clic, sans la médiation, jugée forcément détestable, d’un parti, d’un syndicat ou d’un journal.

Autre élément à prendre en compte : le M5S est, du moins pour l’instant, le seul parti d’Italie à pouvoir se prévaloir d’un casier judiciaire (presque) vierge. Les affaires politico-financières sont à ce point courantes dans le pays que l’une chasse l’autre sans produire d’autre effet que de ruiner encore un peu plus le crédit des partis. L’attrait du M5S découle notamment de ce postulat élémentaire : un citoyen sans expérience politique sera toujours plus honnête que n’importe quel professionnel du vieux régime. Pas de meeting 5 étoiles sans qu’au moment propice les militants entonnent leur refrain favori, « Onestà, onestà ! » (« honnêteté, honnêteté ! »), devenu l’emblème sonore du mouvement.

On peut également relier l’ascension du M5S à sa promesse d’instaurer un revenu minimum universel. Même si celui-ci serait relativement modeste, tant par son montant (780 euros) que par sa durée d’attribution, les performances électorales du mouvement sont étroitement corrélées au nombre de chômeurs. Dans le sud du pays, où le taux de chômage des jeunes compte parmi les plus élevés de l’Union européenne, il a récolté plus de 40 % des suffrages. Au niveau national, il est arrivé en tête chez les chômeurs, les ouvriers, les employés, les femmes au foyer et les étudiants. Il affichait en outre un programme social généreux — plus d’argent pour les écoles et les hôpitaux, augmentation des pensions de retraite, etc. —, combiné à la promesse de baisser les prélèvements fiscaux. Mais cela ne lui suffisait pas pour se distinguer de ses concurrents : au scrutin de mars, tous les grands partis proposaient d’augmenter les dépenses publiques et de diminuer les impôts…

L’approche postidéologique du parti pourrait également avoir joué en sa faveur. Dans la mesure où il ne s’embarrasse pas d’une ligne préétablie ou d’un système de croyances, le M5S jouit d’une souplesse programmatique infinie et peut se diriger là où le vent le porte. Cela lui permet de réunir sous son aile des électeurs aux points de vue diamétralement opposés (voir « Provenance et mobilité des électeurs du Mouvement 5 étoiles »). La stratégie de communication du parti conforte cette tendance. Tandis que le tonitruant M. Grillo et son acolyte M. Alessandro Di Battista séduisent les électeurs les plus radicaux, le sérieux et conciliant M. Di Maio rassure les modérés. Le politiste Ilvo Diamanti compare le M5S à un bus qui, au premier arrêt, ferait monter à bord des voyageurs de gauche puis qui, à la station suivante, s’arrêterait pour recueillir des passagers de droite ou d’extrême droite, devenant ainsi le véhicule de ramassage de la protestation antipolitique (3).

« Le M5S n’est ni de droite ni de gauche : il est du côté des citoyens, affirmait M. Grillo sur son blog en 2013. Farouchement populiste. Si une loi est bonne, nous la votons ; si elle est mauvaise, nous ne la votons pas. » Dans cette vision du monde, fascisme et communisme sont pareillement condamnés par l’histoire, au même titre d’ailleurs que les partis traditionnels, assimilés à des reliques. Nombreux sont les Italiens qui partagent cette façon de voir, de sorte que le terme même d’« idéologie » est désormais perçu dans le pays comme un gros mot. L’idée qu’il faut tenter autre chose, en « dépassant les clivages », ne cesse de gagner du terrain.

Sur des sujets délicats comme les droits des homosexuels ou l’immigration, le M5S évite le plus souvent de prendre une position claire. Dans une recherche menée avec Michi Amsler, nous avons tenté de mesurer l’élasticité du discours du M5S à partir des écrits mis en ligne pendant dix ans sur le blog de M. Grillo, qui tient lieu de canal de communication officiel (4). Sa production pléthorique — un texte par jour — aborde une variété impressionnante de sujets. C’est davantage un métadiscours sur une certaine conception de la démocratie directe qu’une prise de position sur chacun des sujets évoqués. Le plus souvent, il s’agit d’imposer une vision du monde manichéenne opposant un peuple pur à des élites corrompues.

Même les cinq « étoiles », censées symboliser les priorités du mouvement — service public de l’eau, transports en commun, développement durable, accès à Internet gratuit pour tous et protection de l’environnement — ont peu à peu perdu leur signification. Placées au centre du discours en 2005 et 2006, elles ont repris du service en 2011 et 2012 avant de disparaître à nouveau.

C’est surtout sur la question européenne que le M5S prouve sa capacité d’adaptation. Tenue pour négligeable entre 2005 et 2013, elle a surgi comme un thème majeur à la veille des élections européennes de 2014, quand le parti s’est jeté dans la bataille en réclamant que l’Italie sorte de la zone euro — une revendication oubliée dès le lendemain du scrutin. M. Grillo l’a expliqué lui-même à l’époque : le M5S n’ayant « ni doctrine ni support idéologique », son positionnement est « très clair et adaptable : nous pouvons aussi bien conserver l’euro que rompre avec lui, selon les intérêts de la nation ».

Électoralement rentables à court terme, les changements de cap incessants, justifiés par des consultations en ligne, ne paraissent guère tenables dans la durée. Si le M5S se voyait confier la direction d’un gouvernement, il lui faudrait arrêter une position sur des sujets qui divisent l’opinion, au risque de mécontenter une partie de son électorat. Par ailleurs, le principe qui consiste à sélectionner les candidats en fonction de leur honnêteté plutôt que de leurs compétences ou de leur expérience ne comporte pas que des avantages. L’« économiste » choisie par M. Di Maio pour rejoindre son équipe d’experts, Mme Alessia D’Alessandro, pourrait un jour devoir s’expliquer sur le fait qu’elle n’a en réalité aucun titre ou diplôme en économie, mais seulement un vague intérêt pour ce domaine (« Sur mon temps libre, je lis The Economist  », a-t-elle fait savoir). La succession de faux pas de Mme Virginia Raggi et de scandales dans lesquels elle s’est empêtrée depuis qu’elle a été élue maire de Rome, en juin 2016, confirme également que quelques clics sur Internet ne suffisent pas à sélectionner les meilleurs candidats ni à garantir une parfaite transparence.

Les électeurs du M5S ont bien des raisons de se sentir trahis ou désenchantés vu la situation de leur pays. Ce ressentiment n’est d’ailleurs pas une spécificité italienne. Les formations postidéologiques gagnent en influence dans d’autres pays d’Europe. Un peu partout, les partis sociaux-démocrates se rabougrissent, tandis que les conservateurs voient une part de leur base dériver vers l’extrême droite. Dans cette phase historique, abjurer toute idéologie peut apparaître comme la formule magique pour obtenir un large consensus électoral.

Il devient de plus en plus difficile de classer les partis selon une logique droite-gauche. Une formation peut se montrer de droite sur le terrain identitaire ou culturel, en faisant campagne contre l’immigration ou le mariage homosexuel, tout en prônant des mesures progressistes dans le domaine économique et social. Pour l’instant, le M5S demeure cependant un cas inédit en Europe. Aucun autre parti ne porte dans sa quintessence un aussi haut degré de postidéologie. Podemos, en Espagne, est lui aussi né d’un mouvement participatif contre l’inégalité et la corruption (les « indignés ») et partage avec le M5S un engouement pour la démocratie directe. Toutefois, il se situe clairement à gauche. À l’opposé, le Front national de Mme Marine Le Pen en France ou le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) de M. Nigel Farage répètent qu’ils ne sont ni de droite ni de gauche, alors que leur discours nationaliste invite à les classer sans hésitation à l’extrême droite.

Au bout du compte, le M5S devrait plutôt être comparé aux partis pirates qui ont prospéré quelque temps en Suède, en Allemagne, en Tchéquie ou en Islande. Eux aussi faisaient l’éloge de la démocratie directe, de la transparence, de la liberté d’informer et de la lutte contre la corruption, avant, pour certains, de s’effondrer faute d’une direction forte et cohérente, ainsi que d’une base sociale suffisamment large et populaire. L’Italie ayant toujours été un laboratoire pour le reste de l’Europe (fascisme dans les années 1920, instabilité politique dans les années 1960, gouvernement d’experts dans les années 1990…), d’autres devraient s’inspirer, pour le meilleur ou pour le pire, de la stratégie du M5S.

Luca Manucci

Chercheur en science politique à l’université de Zurich.

(1) Guglielmo Barone et Sauro Mocetti, « Intergenerational mobility in the very long run : Florence, 1427-2011 », Working Papers, no 1060, Banque d’Italie, Rome, avril 2016.

(2) Lire Andrea Fumagalli, « “Jobs Act”, le grand bluff de Matteo Renzi », Le Monde diplomatique, juillet 2016.

(3) Ilvo Diamanti, « M5S, né destra né sinistra : il partito “pigliatutti” che punta ai delusi della politica », La Repubblica, Rome, 10 avril 2017.

(4) Luca Manucci et Michi Amsler, « Where the wind blows : Five Star Movement’s populism, direct democracy and ideological flexibility », Italian Political Science Review, vol. 48, n° 1, Cambridge (Royaume-Uni), mars 2018.

 

Publié le 19/05/2018

Droits humains

Comment l’Europe finance et légitime des régimes autoritaires pour barrer la route aux migrants

par Anne-Sophie Simpere (site bastamag.net)

Pour l’Union européenne, tous les moyens sont bons pour repousser les migrants, y compris coopérer avec des régimes autoritaires ou dictatoriaux. C’est la conclusion du rapport « Expanding the Fortress : la politique d’externalisation des frontières de l’UE » publié le 14 mai. Il dénonce les centaines de millions d’euros déversés par l’Europe pour équiper et former armées et polices turques, soudanaises ou libyennes, connues pour leurs violations des droits humains. Une politique totalement contre-productive selon les auteurs du rapport : plus des régimes répressifs seront renforcés par Bruxelles, plus nombreux seront les gens cherchant à les fuir. Les entreprises d’armement et les sociétés de conseil en sécurité applaudissent.

Imaginez-vous fuir la guerre civile syrienne avec votre famille : vous avez survécu aux bombardements massifs perpétrés par le régime de Bachar al-Assad contre des quartiers entiers, vous avez contourné les zones subissant encore la terreur de l’État islamique. Une fois arrivé à la frontière avec la Turquie, membre du Conseil de l’Europe, vous pourriez imaginer être enfin en sécurité. L’arsenal qui y est déployé douchera toutes vos espérances : vous et votre famille n’êtes visiblement pas les bienvenus.

Il s’agira d’éviter les patrouilleurs blindés des garde-frontières turcs et d’esquiver les tirs des soldats – entre septembre et mars, au moins 14 personnes dont cinq enfants, ont été abattus en tentant de fuir le piège syrien, selon l’ONG Human Rights Watch. Malgré les caméras thermiques qui suivent vos déplacements, il s’agira de passer à distance des systèmes d’alerte et des miradors militaires « intelligents » capables de tirer automatiquement sur les réfugiés. Vous constatez concrètement, si ce n’est dans votre chair et celle de vos enfants, comment l’argent de l’Union européenne est efficacement dépensé.

Car une partie de ces équipements, dont les tanks militaires qui vous attendent à la frontière, sont financés par l’Union européenne. Des dizaines de millions d’euros d’équipement fabriqués par les entreprises d’armement turques Aselsan et Otokar et payés sur fonds public européen. En mars 2016, avec la signature du fameux accord UE-Turquie, les Européens se sont engagés à verser six milliards d’euros à Ankara contre le droit de renvoyer les réfugiés syriens de la Grèce vers la Turquie. Le gouvernement Erdogan s’est alors empressé de fermer sa frontière avec la Syrie, pour empêcher les réfugiés d’arriver.

Sauver des réfugiés ou combattre l’immigration illégale ?

Si vous avez réussi à franchir la frontière turque, un deuxième obstacle de taille se présente : traverser la Mer Egée pour rejoindre les rivages d’une île grecque, et rallier enfin l’Union européenne. Ici encore, dans ces eaux fréquentées par les touristes, Bruxelles a dépensé beaucoup d’argent pour que vous renonciez à la promesse d’une vie plus paisible : les navires de patrouille du constructeur néerlandais Damen, offerts à la Turquie par l’Europe, veillent. Leur mission officielle : sauver des réfugiés en détresse en Méditerranée. Le commandement des gardes-côtes turcs évoque plutôt de « combat contre l’immigration illégale » [1].

Que les réfugiés qui bravent la mer à bord de canots de fortune se rassurent : la formation des gardes-côtes turcs a, elle-aussi, été financée par l’Union européenne. Cependant, ces formations visent explicitement à « combattre les migrations clandestines ». Une notion de combat bien intégrée par les dits gardes-côtes, régulièrement accusés de brutaliser les migrants et d’ouvrir le feu dans leur direction. Cet argent public européen allègrement alloué à des États partenaires en échange de leurs « prestations » pour endiguer les migrants sont détaillés dans un rapport, « Expanding the Fortress : la politique d’externalisation des frontières de l’UE » publié le 14 mai par le Transnational Institute et l’ONG Stop Wapenhandel. Si vous arrivez en Grèce, votre famille et vous entamerez un nouveau parcours d’obstacles : survivre dans des conditions indignes pour tenter de déposer une demande d’asile (lire notre enquête : Retenus dans des conditions indignes, les migrants veulent « dire au monde » ce que l’Europe leur fait subir à Lesbos).

Un pays partenaire dont le président est accusé de crimes contre l’humanité

Le sort des exilés passant par le Soudan et la Libye n’est pas plus enviable, et mobilise également les attentions budgétaires de Bruxelles. Qu’il s’agisse d’échapper à la guerre civile sud-soudanaise, à la répression du peuple Oromo en Éthiopie, à l’enrôlement forcé des mineurs ou aux violences sexuelles dans les camps militaires de l’armée érythréenne, de nombreux réfugiés africains passent par le Soudan. Les Soudanais eux-mêmes tentent parfois de fuir un régime tenu d’une main de fer par Omar Al-Bechir, militaire et chef d’État mis en accusation par la Cour pénale internationale pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre.

Selon Amnesty international, les arrestations arbitraires, les placements en détention et les autres violations des droits humains perpétrées par les forces de sécurité se poursuivent au Soudan. Les réfugiés peuvent avoir la malchance d’y tomber sur les milices Janjawid, accusées de crimes de guerre au Darfour. Ces même milices sont aujourd’hui reconverties en « forces de soutien rapide » chargées d’arrêter les demandeurs d’asile pour les livrer à la police. Un exemple d’adaptation à la mondialisation néolibérale...

La diplomatie européenne a malgré tout choisi d’inclure le Soudan dans son processus de dialogue sur les routes migratoires, appelé « processus de Khartoum ». Le régime était même invité au sommet entre l’Union européenne et l’Afrique sur les migrations qui s’est déroulé à La Valette, à Malte, en novembre 2015, et a commencé à recevoir des millions d’euros de l’Europe pour lutter contre les migrations. L’UE nie tout soutien aux milices Janjaweed et tout financement direct au gouvernement soudanais. Mais, selon un rapport d’enquête de députés européens de décembre 2016, des livraisons d’équipements à la police étaient bien prévues dans les projet de contrôle des migrations avec le Soudan : matériel informatique, véhicules, caméras. Une police en lien avec les « forces de soutien rapide » et la redoutée police secrète soudanaise.

Une Europe ouverte... pour la police secrète soudanaise

C’est aussi à Khartoum que l’Europe a prévu d’ouvrir un « centre de commandement régional ». Ce centre sera géré par la société de conseil du ministère de l’Intérieur français, Civipol. L’objectif de ce projet est d’améliorer la formation des policiers ainsi que l’échange et le partage d’informations avec des pays tels que le Soudan, la Libye, l’Érythrée, l’Égypte, l’Éthiopie… Précisément des États que bon nombre de réfugiés tentent de fuir pour échapper à la détention arbitraire et aux tortures. Mieux formées par Civipol, leurs polices devraient être à même d’endiguer plus efficacement les flux migratoires, et d’empêcher tout individu, qu’il soit opposant politique ou membre d’une minorité oppressée, de fuir son pays et la répression qu’il y subit.

S’il échappe à cet « endiguement », un réfugié soudanais qui tente de déposer une demande d’asile en Belgique, en France ou en Italie peut être rattrapé par les services d’Omar Al-Bechir, grâce à la « collaboration technique » entre pays européens et africains. Une mission d’identification composée de policiers soudanais peut venir l’interroger dans un centre de rétention et demander son renvoi. De retour dans son pays, le réfugié pourra être arrêté dès sa sortie d’avion, emprisonné et torturé – en particulier s’il a le malheur d’être un opposant politique. À son arrivée à Khartoum, un dissident du Darfour expulsé par la France fin 2017 raconte ainsi avoir été électrocuté, battu et frappé avec des tuyaux en métal pendant dix jours. Des actes de torture qui ont donc été permis par la qualité de la coopération entre l’État français et le Soudan. Au mépris des droits humains.

Sur la route de la Libye : subventions européennes contre 0,5 % de droits humains

Le chaos libyen n’a rien à envier au Soudan. Depuis la chute de Kadhafi, autorités et milices rivales se disputent le pouvoir tandis que les migrants font l’objet d’exploitations et de violences épouvantables : torture, viols, réduction en esclavage... Pourtant, la gestion des migrations en Libye bénéficie de millions d’euros de subventions de la part de l’UE : projet Accross Sahara, Sahara-Med, EUBAM Libye, opération Sophia… À partir de 2004, quand l’Italie obtient la levée de l’embargo sur la Libye dans le but de lutter contre les migrations, les programmes de coopération s’enchainent, ainsi que les contrats pour les entreprises de défense et les sociétés de service européennes.

Ainsi, dès 2006, l’entreprise d’armement italienne Finmeccanica – devenue depuis Leonardo – s’empresse de vendre une dizaine d’hélicoptères Augusta A109 au régime de Kadhafi, pour des missions de contrôle des frontières. Un deal à plus de 80 millions d’euros. Certains sont encore en fonction aujourd’hui, et utilisés pour des missions de reconnaissance et de bombardement. En tentant la traversée de la Libye à l’Italie, un réfugié pourra croiser des navires de patrouille fabriqués par l’italien Intermarine, le français Ocea, ou, comme pour les garde-côtes turcs, le néerlandais Damen. Ces derniers ont été vendus comme du matériel civil pour éviter d’être soumis à une autorisation d’exportation militaire aux Pays-Bas. Le constructeur a pris soin de prévoir, sur ses patrouilleurs, les équipements adéquats pour y fixer des armes lourdes. Une attention certainement appréciée par les gardes-côtes libyens, qui n’hésitent pas à tirer sur les embarcations des migrants. Près de 200 de ces gardes-côtes ont pourtant été formés par l’UE : une formation dont seulement 0,5 % du contenu concerne le respect des droits humains, selon Access Info Europe.

Du Niger à l’Éthiopie : une obsession sécuritaire au détriment du développement

Niger, Mali, Burkina Faso ou Éthiopie… ces États très dépendants de l’aide au développement se retrouvent aussi dans le viseur de l’UE quand il s’agit de projets de contrôle des migrations. Au risque de créer un chantage à l’aide au développement, selon la Cimade : pour continuer à obtenir des fonds, les pays concernés doivent coopérer et gérer les réfugiés. L’UE affirme que les programmes visent avant tout à réduire les flux migratoires en soutenant le développement local.

Pourtant, sur les 583 millions d’euros du Fonds fiduciaire d’urgence pour le Mali, le Sénégal et le Niger, plus de 45 % de l’argent est en réalité alloué à des projets de dissuasion, de prévention des migrations, de lutte contre les passeurs et au renforcement de la sécurité des frontières (30 %) ainsi qu’à des projets favorisant les expulsions depuis l’Europe (17 %), détaille la Cimade. Des millions qui auraient pu bénéficier à des projets de lutte contre la pauvreté, y compris dans des régions hors zones de transit des migrations, délaissées par l’UE.

Rendre invisibles des dizaines de milliers de morts

Ce contrôle des migrations a pourtant un impact économique, mais pas celui que l’on aurait pu espérer. Au Niger par exemple, la loi de criminalisation des passeurs adoptée en contrepartie de l’accès au Fonds d’urgence européen a miné l’économie d’Agadez, dépendante du passage des migrants. Soutenues par une mission de la Politique européenne de sécurité et de défense commune (PSDC), les forces de police nigériennes, dûment formées par Civipol et équipées de 4x4 et de motos tout terrain offerts par l’Allemagne, ont traqué les passeurs et confisqués leurs véhicules.

Agadez est depuis plongée dans une crise économique. Sera-elle de nature à dissuader les candidats à la migration ? C’est très peu probable. Des réseaux clandestins vont continuer à faire passer les réfugiés par des routes désertiques encore plus risquées - on estime que deux fois plus de gens sont morts sur les routes terrestres de migration à travers le désert que dans la Méditerranée. L’Europe dépenserait donc des millions… pour faire plus de victimes. À des milliers de kilomètres de ses frontières, ces morts-ci demeurent quasi invisibles de l’opinion publique européenne et donc bien moins embarrassants pour les dirigeants européens.

Légitimer des gouvernements dont les violations des droits humains poussent... les gens à fuir

Jusqu’où les dirigeants européens sont-ils prêts à aller pour empêcher les réfugiés d’atteindre l’Europe ? Le vieux continent a commencé à introduire des dispositions sur le contrôle des migrations dans ses accords de coopération avec le reste du monde dès les années 1990, mais le phénomène s’est accéléré depuis 2005 et s’est encore amplifié depuis le sommet Afrique-UE de La Valette, en 2015. Pour les auteurs du rapport « Expanding the Fortress », cette stratégie est vouée à l’échec à long terme. Elle risque surtout de renforcer et légitimer des gouvernements dont la répression et les violations des droits humains poussent justement leurs ressortissants ou les migrants à fuir.

Ainsi, parmi les 35 pays considérés comme prioritaires par l’UE pour sa politiques d’externalisation des frontières, 17, soit près de la moitié, ont un gouvernement autoritaire et seulement quatre peuvent être considérés comme démocratiques. Tous posent des risques extrêmes ou élevés pour l’exercice des droits humains (lire aussi ici).

En outre, le coût de cette politique contre-productive repose sur les contribuables européens, puisque c’est l’argent public qui finance équipements et formations dans des États autoritaires et instables. Les bénéficiaires : les entreprises d’armement et sociétés de conseil qui raflent des marchés pour renforcer la sécurisation des frontières de pays tiers. À Bruxelles, tout en reconnaissant « la sensibilité politique d’un tel soutien », leurs lobbyistes ont plaidé pour l’augmentation du « financement des activités liées à la sécurité dans le voisinage de l’UE », y compris « l’acquisition d’équipements et de services » (matériel de surveillance et de patrouille, formation de forces militaires ou non…) [2]. En proposant de pratiquement tripler les fonds pour la protection des frontières dans le prochain cadre budgétaire européen, la Commission européenne semble prête à mettre les moyens pour continuer à appliquer leurs recommandations.

Anne-Sophie Simpere.

 Le rapport est disponible ici

Lire aussi :
 Discrètement, l’Europe s’apprête à déverser des milliards d’argent public en faveur des industries de l’armement

 Spéculer sur l’insertion des demandeurs d’asile en France, un nouvel investissement rentable pour les financiers

 

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Publié le 18/05/2018

Sur le point de gouverner avec l’extrême droite, les Cinq Etoiles en plein trouble

Amélie Poinssot (site Médiapart.fr)

Le Mouvement Cinq Étoiles semble prêt à toutes les contorsions pour arriver au pouvoir. Arrivé en tête des élections du 4 mars avec près de 33 % des voix, il tente depuis une dizaine de jours de former une coalition avec la Ligue. Au risque de faire fuir ses électeurs de gauche.

 C’était le parti antisystème. Le parti solitaire, qui n’allait jamais s’allier avec personne… et donc jamais se compromettre. Le Mouvement Cinq Étoiles, depuis qu’il est arrivé en tête des législatives du 4 mars, a fait du chemin : aujourd’hui, son leader Luigi di Maio s'apprête à gouverner avec l’extrême droite de la Ligue (ex-Ligue du Nord) dirigée par Matteo Salvini. Depuis une dizaine de jours, les deux hommes et leurs équipes sont engagés dans d'intenses tractations.

L’état de déliquescence avancé des partis politiques traditionnels et la nécessité de réformer le pays peuvent-ils justifier une telle alliance ? L’urgence de former un gouvernement après plus de deux mois de discussions, et alors que la pression de Bruxelles et des marchés commence à se faire sentir, doit-elle tout autoriser ?

C’est la question qui anime en ce moment de nombreux sympathisants du M5S. En témoignent les colonnes du Fatto Quotidiano, journal fondé en 2009 par des plumes de gauche et proche à ses débuts du mouvement créé par l’humoriste Beppe Grillo. On y lit des billets favorables à la formation d’un gouvernement Ligue-M5S, comme des billets très critiques. « L'électorat des 5 Étoiles a plus peur de Renzi que de la Ligue du Nord », écrit le journaliste Andrea Scanzi dans une formule qui résume sans doute assez bien l’attitude de l’électorat du M5S, pour partie issu du Parti démocrate et écœuré par la politique néolibérale de Matteo Renzi et sa personnification du pouvoir.

Le M5S, qui se revendique comme un mouvement non partisan et a toujours refusé de se laisser enfermer dans les catégories droite/gauche, était à l’origine animé par des idéaux progressistes. Protection de l’environnement, opposition aux grands travaux inutiles, égalités femmes-hommes, lutte contre la corruption, fonctionnement horizontal et participatif en interne… toutes ces dimensions ont attiré vers lui des électeurs de la gauche alternative. Les positions émises par le M5S se sont par la suite droitisées, en particulier sur la question migratoire ou sur la politique fiscale, mais le désaveu vis-à-vis du PD a continué d’alimenter la base du Mouvement. Au point que son électorat semble aujourd’hui bien plus à gauche que ses dirigeants. 

Luigi di Maio avec d'autres parlementaires du M5S, élus aux législatives du 4 mars 2018. © Reuters

Une étude sur la base sociale du M5S réalisée au moment des législatives de mars dernier par l’institut Cattaneo estime ainsi que 45 % des électeurs du mouvement sont d’anciens électeurs de la gauche, 25 % d’anciens électeurs de la droite et 30 % des électeurs flottant entre les deux. Par ailleurs, 37 % des enseignants, 38 % des chômeurs et 41 % des employés de l'administration publique auraient voté pour le M5S. Un membre de la CGIL (la principale centrale syndicale italienne) sur trois a voté pour le mouvement, ainsi que deux millions d'anciens électeurs du Parti démocrate.

Peut-on être de gauche et accepter une coalition gouvernementale avec l’extrême droite ? Oui, si le contrat de gouvernement est clair, sur des points précis, répond le chercheur Fabrizio Li Vigni, sympathisant du mouvement que Mediapart avait déjà interrogé au lendemain du scrutin. « En tant qu’électeur aux idéaux de gauche, j’aurais préféré une alliance avec le Parti démocrate. Mais si l’on adopte un point de vue concret, sachant que le PD n’a même pas voulu s’asseoir à la table des négociations avec le M5S, force est d’admettre que l’alliance avec la Ligue est la seule possibilité qu’il restait à Luigi di Maio. » Le jeune Napolitain ne serait pas en train de se fourvoyer. Simplement en train de rechercher un compromis, pour la première fois depuis la création du mouvement en 2009.

Numériquement, députés du M5S et de la Ligue constituent une majorité à la Chambre des députés et au Sénat. Toutes les autres constructions d’alliance ces deux derniers mois ont échoué.

« Si le M5S s’était allié avec le PD, il aurait eu moins de difficulté à s’accorder sur une approche modérée par rapport à la question migratoire, poursuit Fabrizio Li Vigni. Mais il aurait eu beaucoup de mal à s’accorder avec lui sur le revenu de citoyenneté et le changement des politiques libérales de l’Union européenne qu’il défend. »

Avec la Ligue, c’est l’inverse, veut croire le jeune Italien : « C’est un parti xénophobe et néofasciste qui n’a rien à voir avec la gauche, certes. Mais nous pouvons trouver un terrain d’entente sur le revenu de citoyenneté, ce qui permettrait par ailleurs de faire reculer le populisme antimigrants ! » Quid de la flat tax (taux d’imposition unique sur les revenus) défendue par la Ligue ? N’est-ce pas une mesure antinomique avec le projet d’une meilleure redistribution des revenus ? « L’accord à ce stade entre les deux formations instaure des paliers. Les salaires les plus bas seraient épargnés. Il y aurait donc encore une certaine progressivité. »

Une seule ligne rouge, pour ce jeune Italien : la politique migratoire. Si le M5S cède au programme de la Ligue sur ce sujet – à savoir expulsion des immigrés clandestins et traitement de cette question uniquement dans un cadre national –, il s’éloignera des Cinq Étoiles. Il prédit même un « éclatement du mouvement » si une telle orientation était prise.

Ferruccio Cittadini, lui, est plutôt confiant dans le contrat de gouvernement qui se dessine. Pour cet ancien électeur de la gauche de la gauche, qui a rejoint le M5S à partir de 2012, la ligne rouge de la politique italienne, c'est Berlusconi. Pas Salvini. « La base électorale de la Ligue aujourd'hui est tellement large qu'il y a en son sein des militants qui sont des gens comme nous, avec les mêmes soucis. Ce ne sont pas des extrémistes. Et à un moment donné, il faut être réaliste : il n'y avait pas d'autre possibilité pour gouverner. » Quant à la question de la politique migratoire, « c'est le droit qui va parler. Qui aura le droit de venir en Italie pourra toujours venir. Ce que nous voulons faire, c'est arrêter le business de l'immigration ».

Candidat Cinq Étoiles aux législatives de mars sur la liste des Italiens de l'étranger, Ferruccio Cittadini voit plus loin : « Le monde aujourd'hui ne peut plus être régi par l'idéologie. C'est cela qui me plaît dans le mouvement : il émet des idées et cherche des solutions, il ne fait pas d'idéologie. Cela ne veut pas dire que les idées de gauche et les idées de droite ont disparu. » Là où il pourrait être extrêmement déçu, en revanche, c'est dans le cas où le M5S au gouvernement abandonnerait son objectif de lutte contre la corruption et les conflits d'intérêts, constitutif de son ADN. Or avec Berlusconi comme soutien derrière la Ligue, on imagine mal Salvini avoir les coudées franches sur ce sujet…

C'est pourquoi de nombreux éditorialistes écrivaient ces derniers jours dans la presse italienne que le M5S avait plus à perdre que la Ligue dans cette coalition. Fabrizio Li Vigni n'est pas de cet avis. Il espère, lui, que le parti de Matteo Salvini va « se gauchiser », « se plier » au contact du M5S. Quant à la politique européenne, il voit surtout des convergences entre les deux formations. « Le M5S est souverainiste, dans le sens où il s’oppose au pouvoir des technocrates à Bruxelles. En cela, il est proche de la Ligue. Le nationalisme en moins. »

« Salvini mangera les Cinq Étoiles »

Signe que l’UE constitue un point important de convergence entre les deux partis, malgré l’exigence posée par le président Sergio Mattarella de garantir la trajectoire européenne du pays, une première version de l’accord qui a fuité dans la presse ce mercredi évoquait une sortie de la zone euro. Les deux leaders ont aussitôt assuré qu’ils avaient renoncé à cette perspective.

Depuis une dizaine de jours, toutes sortes d’annonces contradictoires se sont ainsi succédé. Et les leaders politiques redoublent de contorsions pour justifier la construction acrobatique qu’ils préparent, provoquant la confusion dans l’esprit même de leurs élus et électeurs.

Daniela Albano, conseillère municipale à Turin – l’une des grandes villes du pays gouvernées par les Cinq Étoiles depuis les dernières municipales –, avoue qu’elle a du mal à avaler la couleuvre. Cette élue M5S au profil de gauche, ancienne activiste des centres sociaux, relève deux points de désaccord fondamentaux avec la Ligue : la ligne ferroviaire Lyon-Turin, et la politique migratoire. « Le futur gouvernement risque de poursuivre la construction de la ligne, et de réduire les dépenses pour l’accueil des réfugiés. Pour moi, c’est un vrai problème. »

D’un autre côté, l’élue reconnaît qu’il est temps de désigner un gouvernement. « On n’a pas tellement de possibilités pour échapper à cette situation, soupire-t-elle. Mais il ne faut pas pour autant renoncer aux points cruciaux de notre programme. » Les électeurs issus de la gauche comme elle pourraient-ils tourner le dos au mouvement ? « Certainement, surtout si l’on est obligé de lâcher sur l’immigration. Moi-même, je ne suis pas sûre de rester membre du M5S s’il se met à mener une politique répressive à l’égard des migrants. »

Maria Edera Spadoni, vice-présidente de la chambre des députés, jointe par téléphone, s’est refusée à tout commentaire sur cette coalition alors que les négociations sont toujours en cours. Ne voit-elle aucun problème à s’allier avec la Ligue ? Elle ne s’y oppose pas en tout cas – tout en précisant qu’il s’agira d’un « accord de gouvernement » et non d’une coalition : « Je suis favorable à ce que l’on procède à la formation d’un gouvernement afin d’agir en faveur de la population et du pays », nous dit cette élue Cinq Etoiles. Autrement dit, un gouvernement avec la Ligue, plutôt que de retourner aux urnes.

Aux portes du pouvoir, le M5S est donc prêt à faire le grand écart. Au risque d’y perdre son âme. Dans le quotidien communiste Il Manifesto, le sociologue Domenico De Masi, figure de la gauche italienne, qui s’était montré favorable au M5S à ses débuts et l’a étudié de près, livrait en fin de semaine dernière un constat aux allures crépusculaires. « J'ai vu qu’il y avait dans le M5S une âme à gauche et une âme à droite. D'où la tentative de favoriser, dans mon coin, une rencontre entre les Cinq Étoiles et le PD. La plus belle social-démocratie de la Méditerranée aurait pu naître, une colonisation intellectuelle des Cinq Étoiles. Mais l’on peut aussi créer le gouvernement le plus à droite de l'histoire de l'Italie républicaine et le plus à droite de l'UE... Si c’est cela, dans deux ans, Salvini mangera les Cinq Étoiles. »

Dans cet entretien, le sociologue prédit : « Les électeurs les plus à droite passeront avec Salvini. Ceux qui sont à gauche auront tendance à fuir. (...) Un jour comme celui-ci est le jour le plus noir de l’histoire de la gauche, alors que le gouvernement le plus à droite de l'Europe est né. »

Il y a quelques jours, les Italiens ont pu assister à une volte-face fracassante : le comédien italien Ivano Marescotti, qui avait appelé à voter M5S sur sa page Facebook et dans plusieurs interviews afin de « renverser la table » (voir notamment « Moi, communiste, pourquoi je vais voter M5S », entretien publié par le site Micromega), a déclaré qu’il retirait son soutien. Ancien candidat de la liste de gauche radicale « L’autre Europe avec Tsipras » aux européennes de 2014, il explique qu’il s’est toujours opposé à un rapprochement avec la Ligue, « un parti fasciste, le pire de ce qu’il y a à droite » : « Si le M5S forme un gouvernement avec la Ligue et que Berlusconi laisse faire, cela signifie que l'ancien Cavaliere a demandé des garanties et que le Mouvement les lui a données. » Une contradiction majeure, pour ce mouvement fondé sur la lutte anticorruption…

Comme beaucoup d’esprits libres de la gauche en Italie, Ivano Marescotti se retrouve aujourd’hui orphelin. Face au naufrage de la classe politique dominante, un PD déliquescent, une droite berlusconienne omniprésente depuis vingt ans, des partis de gauche incapables de se reconstruire, certains s’étaient réfugiés, comme lui, derrière la volonté du M5S de « renverser la table » et son discours adressé aux plus marginaux, plutôt que de se résigner à l’abstention. Aujourd’hui, ils ont le sentiment de s’être égarés. Ce jeudi, c'est au maire Cinq Étoiles de Parme, Federico Pizzarotti de monter au créneau. Dans une interview au Fatto Quotidiano, il assure qu'un contrat avec la Ligue, c'est la fin du mouvement tel qu'il a été fondé en 2009.

De fait, ces derniers jours, l’ensemble des promesses du M5S semblaient s’effondrer, l’une après l’autre. Luigi di Maio a déclaré maintes fois – et il le faisait encore mercredi – qu’un accord était tout proche. Que la convergence sur le programme était presque totale. Qu’ils annonceraient le nom du premier ministre dans les heures à venir. Mais à chaque fois, la bulle se dégonfle. Fuites, démentis, désaccords : la formation du gouvernement est remise à plus tard. Le M5S n’était-il pas le parti qui allait mettre fin aux vieilles pratiques de la politique italienne ?

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Les représentants s’étaient pourtant engagés à agir en toute transparence vis-à-vis de leurs électeurs. Beppe Grillo avait notamment lancé la diffusion des réunions du mouvement en direct sur Internet… « Je voudrais rester avec vous. Mais qu’est-il arrivé au streaming ? Que dites-vous que nous ne pouvons pas entendre ? », interrogeait il y a quelques jours Marco M. sur le blog participatif du M5S.

Dans nos tentatives pour parler avec des parlementaires du MS5, nous avons appris mercredi des services de communication du parti qu’ordre a été donné de ne pas accorder d’interview aux journalistes. Ordre valable jusque dans les rangs du Parlement européen. De l’aveu même d’un officier de presse, « nous ne savons pas ce qui se passe ». Elles sont loin, les promesses de transparence et d’horizontalité du Cinq Étoiles de Beppe Grillo.

 

Publié le 15/05/2018

Israël. Trump ouvre l’ambassade de la guerre au Moyen-Orient

Bruno Odent

L'Humanité.fr

L’inauguration de la représentation des États-Unis à Jérusalem, qui viole tous les accords internationaux, a donné lieu à un nouveau carnage de la part des soldats israéliens à la frontière de Gaza. On compte des dizaines de morts.

Les deux hommes sont des habitués des coups de force contre la communauté internationale. Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont fait célébrer en grande pompe, hier, l’inauguration de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem. En dépit des accords survenus sous l’égide de l’ONU à la fin de la guerre des Six-Jours, en juin 1967, ils entendent ainsi enterrer tout espoir de solution véritable, avec Jérusalem-Est comme capitale d’un État palestinien.

Face à « cette gifle », selon l’expression de Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, des milliers de Palestiniens ont manifesté leur colère aux frontières des territoires occupés. Au nord de la bande de Gaza, l’armée israélienne n’a pas hésité à poursuivre le carnage entamé ces dernières semaines contre des manifestants généralement désarmés, venus depuis fin mars hurler leurs souffrances de vivre dans cette prison à ciel ouvert. Une cinquantaine de morts ont été ainsi ajoutés à la déjà trop longue liste des victimes, doublant quasiment en une seule journée leur nombre total. Sans compter ces centaines blessés, souvent avec armes de gros calibres, qui vont devoir endurer les pires séquelles.

Des pacifistes israéliens se sont associés aux manifestations

Le président états-unien, qui avait annoncé sa décision de déménager l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem dès son entrée en fonction, en 2017, a fait accélérer la manœuvre pour que l’événement coïncide symboliquement avec le 70e anniversaire de la naissance d’Israël. Quitte à user de locaux consulaires anciens plutôt exigus et pas franchement préparés à ce nouveau mode d’emploi. Mais, quelques jours seulement après que le locataire de la Maison-Blanche est sorti de l’accord sur le nucléaire iranien, il a voulu signifier, en comblant toutes les attentes de son compère israélien, sa détermination à légitimer leur doctrine de la force comme unique moyen de résoudre les problèmes du Moyen-Orient.

Les officiels israéliens justifiaient le massacre, comme le fit hier matin par anticipation l’ambassadrice d’Israël en France, Aliza Bin-Noun. Devant le micro complaisant d’une radio française, elle a martelé la nécessité de « combattre le Hamas » (aux commandes à Gaza), en arguant que Paris l’avait « placé lui-même sur sa liste des organisations terroristes ». « Comme si l’organisation islamiste ne constituait pas la pure expression politique du désespoir des Palestiniens », dénonçaient hier en substance ces pacifistes et autres militants israéliens des droits de l’homme qui ont eu le courage de s’associer aux manifestations de protestation. L’organisation Gush Shalom (la Paix maintenant) déplorait ainsi, à juste titre, « le show messianique de Trump et Netanyahou », qui pourrait « mettre le feu à la ville de Jérusalem ».

Les nationalistes israéliens entendent empêcher à tout prix l’émergence d’une solution à deux États. Le terme « Jérusalem, capitale indivisible et éternelle d’Israël », maintes fois répétés hier par les orateurs venus inaugurer la nouvelle représentation de Washington, renvoie à un autre élément de langage utilisé par les nationalistes israéliens : « Eretz Israël », la terre promise. Soit la « Judée-Samarie » – traduisez la Cisjordanie des territoires occupés palestiniens – englobée dans le périmètre d’un grand Israël auquel œuvrent de front les colons et cette extrême droite locale qui a, de fait, investi le pouvoir israélien.

Tout au déploiement de sa « stratégie du deal » pour chambouler l’ordre politique et économique mondial au profit des États-Unis, Donald Trump passe aux travaux pratiques en torpillant les efforts déployés depuis des années par l’ONU et la communauté internationale. En agissant, pour la Palestine, comme il l’a fait en se retirant de l’accord sur le nucléaire iranien. À ce niveau, l’irresponsabilité n’est plus une tare diplomatique, elle devient une partie de la doctrine.

Parmi les représentants de Washington présents hier à l’inauguration de l’ambassade, le secrétaire au trésor, Steven Mnuchin, comme le gendre de Trump, Jared Kushner, et sa fille Ivanka ne semblent pas moins agités par une exaltation, aux relents métaphysiques, religieuse que ne le sont leurs amis israéliens. Les « évangéliques », très nombreux aux États-Unis et très présents dans l’électorat de Trump, sont persuadés que la restauration de l’Israël d’il y a 2 500 ans constituerait l’annonce d’un retour imminent du messie. Plus grave, le vice-président Mike Pence est un des ardents promoteurs de cette foi évangéliste. Pas moins de 81 % de ses adeptes ont soutenu Trump lors de la présidentielle de 2016.

L’Autorité palestinienne, qui dénonçait hier « le bain de sang israélien à Gaza », lançait au même moment un appel urgent à la communauté internationale pour qu’elle fasse cesser l’escalade engagée par Trump et Netanyahou. Si les deux acolytes entendent faire bouger les lignes sur les dossiers du Proche et du Moyen-Orient, ils n’avaient convaincu que deux États, le Guatemala et le Paraguay, à déménager à leur tour leur ambassade à Jérusalem. Une bien maigre moisson, puisque ces deux pays affichent, de longue date, une proximité si ce n’est une tradition à se soumettre aux desiderata de Washington.

Significativement, les seuls pays de l’Union européenne à avoir accepté de participer hier aux agapes de la nouvelle ambassade sont ceux où les nationalistes et l’extrême droite sont au pouvoir ou participent aux affaires, comme la Hongrie, l’Autriche, la République tchèque ou la Roumanie. Les autres ont boudé, comme la France et l’Allemagne, l’invitation envoyée par le premier ministre israélien. Mais il faudra bien davantage que ces signes de Paris et de Berlin ou leurs appels « à la retenue » pour contenir l’offensive du couple Trump-Netanyahou et empêcher la poursuite d’une fuite en avant qui pourrait mettre le feu à toute la région, voire bien au-delà, compte tenu des alliances militaires des uns et des autres, notamment en Syrie.

Le nationalisme des Trump et Netanyahou : une destabilisation de l’ordre mondial

La stratégie des deux docteurs Folamour n’est pas sans alimenter des contradictions, voire des craquements au sein de leur propre camp. Alors que le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman, confirmait sa soumission à Washington en se détournant de plus en plus des Palestiniens, qu’il accuse de « se plaindre » tout en étant incapable de s’asseoir « à la table de négociations », le président turc, Recep Tayyip Erdogan, fait mine, lui, d’endosser résolument les habits du défenseur de la cause palestinienne. Soucieux de prendre un certain leadership dans le monde arabo-musulman, il s’est fait très virulent hier en déclarant que les États-Unis avaient perdu « leur rôle de médiateur » dans la région et qu’ils portaient « une grande part de responsabilité dans le massacre de Gaza ».

Le nationalisme des Trump et Netanyahou crée ainsi des tensions avec l’homme fort d’Ankara, qui joue lui-même de la fibre nationaliste en s’appuyant ouvertement sur la nostalgie de la puissance ottomane au Moyen-Orient. Seulement, Erdogan est aussi à la tête d’un pays qui constitue l’un des principaux piliers de l’Otan dans la région. À force de vouloir déstabiliser l’ordre mondial, on en vient à renforcer tous les apprentis sorciers. Même ceux figurant a priori dans son propre camp.

Bruno Odent

Journaliste

 

Publié le 14/05/2018

Portugal : un redressement économique et social qui prend Bruxelles à contre-pied

 

Des clients sur le toit du bar-restaurant le Rio Maravilha à Lisbonne le 30 août 2017. Les toits de Lisbonne sont en pleine renaissance, utilisés autant en terrasses de cafés que pour des cours de yoga, la projection de films ou comme piscines. 

(Photo Patricia de Melo Moreira / AFP)

Le Portugal n'a presque plus de déficit budgétaire, bénéficie d'une des meilleures croissances de la zone euro, a fait baisser son chômage et attire les investisseurs. Le petit miracle économique et social portugais s'est réalisé en moins de 2 ans avec une politique pourtant opposée aux demandes de la Commission européenne. Doit-on parler désormais du modèle portugais plutôt que du modèle allemand ou suédois ?

Mise à jour 06.05.2018 à 10:16

par Pascal Hérard (site tv5monde.com)

 

Il y a un an, en juillet 2016, la Commission européenne entamait une procédure pour "déficit excessif" contre le gouvernement de Lisbonne. Le Portugal risquait une amende, selon Bruxelles, puisque il était censé ramener son déficit à 2,5 % de son PIB en 2015 au lieu des 4,4 % annoncés. La procédure a été abandonnée un mois plus tard. Etonnement, la France n'était pas soumise à la même pression, alors qu'elle n'avait pas — elle non plus — tenu ses engagements : 3,4% de déficit au lieu des 3% requis. Depuis, le phénomène s'est radicalement inversé : le Portugal a réduit son déficit à 2,1% en 2016 et devrait le ramener à 1,5% cette année. La France, elle, a abaissé péniblement son déficit à 3,3% en 2016 et table sur 3,2% cette année quand elle s'est engagée à atteindre... 2,8%. L'Espagne est encore à 4,5%.

Mais l'économie portugaise n'a pas réussi à réduire ses déficits par la baisse des dépenses publiques, des réformes structurelles du travail visant à "assouplir" les droits des salariés, ou en abaissant les protections sociales, comme le préconise la Commission européenne. C'est même l'inverse qui a été pratiquée au Portugal depuis un an et demi. Un choix qui explique certainement l'irritation très nettement affichée par Bruxelles au printemps 2016, lors des annonces de Lisbonne. 


> Portugal : les audaces de la gauche irritent à Bruxelles​

Mesures socio-économiques

Depuis novembre 2015, c’est un gouvernement socialiste qui est au pouvoir au Portugal, soutenu et poussé par une union des gauches, composée du Parti communiste portugais, des écologistes, et du "Bloco de esquerda", le bloc de gauche (gauche radicale).

> Ni austérité, ni populisme : le Portugal suit sa voie de gauche

Les choix économiques et sociaux de ce gouvernement se sont portés sur une politique clairement anti-austéritaire et antinomique avec celle pratiquée par le gouvernement précédent, de droite, qui avait gelé le salaire minimum et les pensions de retraites, augmenté les impôts, et réduit les aides publiques. Ce qui n'avait pas permis de réduire le déficit budgétaire ni le chômage significativement, mais avait fait exploser la précarité et la pauvreté dans le pays.

Le gouvernement du nouveau premier ministre, António Costa, depuis 2 ans, a donc appliqué des réformes qui avaient été déclarées dans son programme de coalition, en parfaite opposition avec la politique précédemment menée, comme le souligne cet extrait : "La politique d’austérité suivie ces dernières années a eu pour conséquence une augmentation sans précédent du chômage avec des effets sociaux dévastateurs sur les jeunes et les citoyens les moins qualifiés, ainsi que les familles et les milliers de Portugais au chômage. Elle a été aussi associée à une dévalorisation de la dignité du travail et des droits des travailleurs."

Le salaire minimum a été augmenté en 2016 puis de nouveau en 2017, en échange de baisses de cotisations pour les employeurs, de 23% à 22%. Ces deux augmentations du SMIC portugais ont passé le salaire minimum de 505€ à 557 €. Puis des mesures économiques à vocation sociale — mais aussi de relance du pouvoir d'achat — ont été prises : augmentation des retraites et des allocations familiales, renforcements du droit du travail, baisses des impôts pour les salariés les plus modestes, arrêt des privatisations de services et d'infrastructures publics, programme de lutte contre la précarité. Il est aussi prévu de supprimer les coupes dans les revenus des fonctionnaires et de ramener leur temps de travail à 35 heures par semaine. Sur le plan purement économique, la stratégie portugaise n'a pas été non plus en accord avec les demandes de la Commission, et se sont pourtant avérées payantes.

Politique anti-austéritaire de relance par la demande

Le chômage se situait à 14,4% en 2014, après une année noire à plus de 16% en 2013, puis s'était stabilisé en 2015 — mais toujours à un niveau élevé — à 12,2%. En 2016, une nouvelle décrue l'a fait parvenir à 11,1%, et en 2017, le chômage est à 8,8% au deuxième trimestre, ce qui laisse envisager, selon les spécialistes, un taux pour de 9,4% pour l'année entière. Un chômage potentiellement inférieur à celui de la France. Les projections actuelles des instituts tablent sur un chômage portugais à 7% en 2019, le plus bas depuis 2004.

Le virage actuel des politiques économiques du pays n'est pas étranger à cette nette amélioration des créations d'emplois sur deux années consécutives avec pour conséquence la progression de la croissance du PIB, évaluée pour 2017 à 2,5%, contre 1,9% pour la zone euro et seulement 1,5% pour la France. Le commissaire européen aux Affaires économiques Pierre Moscovici a confirmé ces bons résultats en juillet à Lisbonne, indiquant que "la réduction du déficit au Portugal est durable" et que "la croissance sera probablement supérieure à 2,5% en 2017". Malgré tout, l'ancien ministre français de l'économie de François Hollande a tenu à dire au gouvernement portugais que "sur le plan du marché du travail, il faudra veiller à mieux intégrer les chômeurs de longue durée." 

Le ministre de l'économie du Portugal, Caldeira Cabral, explique cette reprise économique par plusieur facteurs. Le premier est celui d'un renouveau d'industries orientées à l'export telles que l'automobile, les chaussures ou encore le textile qui avaient quasiment disparu du paysage. Les industriels, installés depuis des années dans les pays de l'Est pour la main d'oeuvre très bon marché, sont en train de revenir vers le Portugal, à la recherche d'une meilleure qualité professionnelle tout en conservant des coûts salariaux avantageux. Les investissements sont effectivement en hausse depuis deux ans, particulièrement dans l'industrie automobile. Caldeira Cabral pense que la hausse des revenus joue aussi, en redonnant confiance aux investisseurs, aux entreprises, avec une demande interne qui augmente et une progression de la consommation vers des produits de meilleure qualité.

Cette politique de relance par la demande, confortée par une politique sociale du mieux-disant est dans le même temps tirée par une revitalisation du tourisme grâce — entre autres — à des projets immobiliers haut de gamme. Plutôt miser sur la qualité, donc que sur les prix bas. Pierre Moscovici, sur ce plan, a tenu à souligner, toujours lors de sa visite de juillet dernier, "Le retour de l’investissement à la fois externe et interne, les bons résultats des exportations ainsi que le boom du tourisme". Mais sur le plan budgétaire, le Commissaire français a étrangement déclaré que "les efforts doivent être poursuivis pour réduire le déficit structurel", alors que le pays est devenu l'un des meilleurs élèves de la classe sur ce sujet, tandis que la France ou l'Espagne ne le sont toujours pas...

Nouveau modèle portugais très discret

Depuis la crise financière de 2008 et celle des dettes souveraines de 2010, la plupart des pays du sud de l'Europe n'ont pas réussi à sortir la tête de l'eau : les déficits budgétaires sont souvent supérieurs aux critères européens, le chômage y est toujours très élevé, les problèmes sociaux causés par la précarité persistent. Les prêts concédés par le FMI, sous l'égide de la BCE et de la Commission européenne pour aider ces pays à retrouver un peu de vigueur et payer leurs dettes ont été tous accompagnés d'obligations de réductions des déficits, par une baisse des dépenses publiques et des demandes précises, comme le gel des salaires des fonctionnaires, des pensions de retraite, la baisse des prestations sociales.

Ces politiques dites d'austérité ont été doublées de réformes structurelles du marché du travail visant à assouplir les droits des salariés pour améliorer la compétitivité des entreprises. Ces réformes du marché du travail sont elles aussi une demande de Bruxelles. La Grèce, l'Italie ou l'Espagne ont effectué ces politiques d'austérité et ces réformes sans succès concret. Tout comme le Portugal jusqu'en 2015. L'Italie, si elle a baissé ses dépenses et a atteint un déficit inférieur à 3% en 2016, n'arrive pas à faire baisser son chômage qui est supérieur à 11%. En Espagne, le chômage est à 18,7% au premier trimestre 2017, et le déficit public ne colle toujours pas aux critères de Bruxelles : 3,6% en 2016. L'échec des politiques de rigueur budgétaire accompagnés des "assouplissements du marché du travail" ne permettent visiblement pas de faire repartir ces économies. 

Le Portugal a démontré depuis 2 ans, qu'une politique — inverse aux politiques austéritaires, et donc basée sur une relance par la demande et l'amélioration des protections sociales — pouvait fonctionner. Ce que le FMI avait déjà confirmé en 2016 en annonçant à propos de la Grèce que "l'austérité ne fonctionnait pas". De là à préconiser une politique sociale de relance en Europe, le pas est un peu grand pour l'institution internationale qui a toujours été favorable au désengagement financier social des Etats et à la privatisation de leurs infracstructures et services.

Malgré tout, si l'exemple portugais était mis en avant, il pourrait être une piste intéressante de redressement "par le haut" des Etats de la zone euro encore affectés par la crise. Une sorte d'espoir de changement économique et social permettant une sortie de crise. A moins que le modèle économique allemand, de plus en plus contesté pour ses effets sociaux négatifs, ne cède la place au modèle suédois qui semble attirer des dirigeants politiques, dont Emmanuel Macron ?

Le modèle suédois reste malgré tout difficile "à vendre", bien que sa réussite économique soit réelle : ce pays n'est pas dans la zone euro, possède depuis longtemps l'un des niveaux de vie les plus élevés du monde, et surtout, ses salariés sont syndiqués à 80%.

Il n'est donc pas certain qu'appliquer les méthodes sociales et économiques en cours en Suède soit possible si facilement pour des pays de la zone euro. Le Portugal, par contre, applique lui, des politiques économiques et sociales connues, et ce, au sein de la zone de la monnaie unique, l'euro... Pour l'instant, aux vues de ses résultats et de la vitesse à laquelle ils ont été acquis, il semble que le Portugal ait surtout un seul défaut : il ne suit pas la ligne dictée par la Commission européenne.

Pour aller plus loin 

> Portugal : les audaces de la gauche irritent à Bruxelles​

> Ni austérité, ni populisme : le Portugal suit sa voie de gauche

> Suivre le modèle allemand ? Chiche ! (Article de février 2012)

> Lisbonne prend l'accent français

Pascal Hérard

 

Publié le 11/05/2018

Par Pablo Pillaud-Vivien | 10 mai 2018

Moyen-Orient : "Une guerre est à l’horizon"

A peine deux jours après le retrait des Etats-Unis de Donald Trump de l’accord sur le nucléaire iranien, Israël a mené des raids aériens meurtriers contre des cibles iraniennes en Syrie en représailles à des tirs attribués à la République islamique... Pour décrypter cette escalade de tensions, Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Paris et auteur notamment de East Asia’s Reemergence et de Une autre histoire de la puissance américaine, a répondu à nos questions.

 

Cette nuit, pour la première fois, des roquettes attribuées à l’Iran ont été tirées vers Israël qui a riposté. S’agit-il de la première conséquence concrète de la sortie de l’accord iranien par les Etats-Unis de Donald Trump ?

Il y a une dynamique d’escalade en cours au Moyen-Orient et dans le Golfe stimulée par la décision de Donald Trump de sortir de l’accord nucléaire avec l’Iran. Depuis l’annonce du président américain, le gouvernement de Netanyahu en Israël se sent beaucoup plus libre que par le passé d’engager des opérations offensives contre l’Iran et ses alliés en Syrie où l’Iran a développé une influence importante.

Le choix de Trump de se retirer de l’accord nucléaire avec l’Iran ouvre nécessairement la voie à une escalade des hostilités entre Israël et l’Iran, et, de facto, à une confrontation entre les Etats-Unis et l’Iran. Les conséquences pourraient donc être très périlleuses pour la paix régionale, mais aussi pour la paix mondiale dans la mesure où la Russie est un acteur important dans la région et que d’autres acteurs comme la Turquie ont des intérêts importants sur place.

Cette sortie de l’accord iranien était pourtant attendue…

La décision de Donald Trump est un choix qu’il a annoncé depuis longtemps ; il l’a finalement mise en œuvre en dépit des tensions diplomatiques que cela engendre avec les pays européens signataires de l’accord JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action) et avec la Russie et la Chine qui en sont cosignataires.

Le retrait est fondé sur l’idée d’un changement de régime en Iran, même si cet objectif n’a jamais été formulé explicitement. Pour la droite américaine, il s’agit de faire tomber la République islamique et d’y installer un nouveau régime, sans que l’on ait la moindre idée de ce que pourrait être ce dernier. Il ne fait aucun doute que le calcul est erroné : les pression extérieures, économiques et militaires, vont consolider les éléments les plus intransigeants de la République islamique.

L’objectif d’un changement de régime par la force – une combinaison de pressions économiques et militaires – est partagé à la fois par le gouvernement de Netanyahu en Israël et par l’Arabie Saoudite. De facto, l’Arabie Saoudite a forgé une alliance stratégique avec Israël et, bien sûr, avec l’administration Trump. Le royaume a pour priorité stratégique première l’endiguement de l’Iran et le renversement de la République islamique.

Cette alliance tripartite Etats-Unis – Israël – Arabie Saoudite agit avec des motivations communes, notamment celle de contenir agressivement l’influence régionale de l’Iran, croissante depuis l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Les trois alliés sont aujourd’hui clairement dans une posture guerrière vis-à-vis de l’Iran.

Quelle est la position de Bachar Al-Assad en Syrie ?

Le régime syrien est faible et n’a survécu ces dernières années que grâce au soutien de ses alliés russe et iranien. La Syrie n’est pas en mesure d’agir comme acteur autonome dans le jeu qui s’annonce. Elle n’en a pas les moyens militaires : les batteries anti-aériens syriennes n’ont apparemment été d’aucun effet contre l’aviation israélienne… il est important de bien prendre en considération l’importante disparité technologico-militaire entre Israël et la Syrie, tout comme entre Israël et l’Iran. La Russie pourrait éventuellement pallier en partie cette inégalité, mais cela impliquerait une entrée en conflit directe entre la Russie et Israël, hypothèse totalement exclue à ce stade par le gouvernement de Vladimir Poutine.

Il existe bien une contre-alliance Russie – Iran – Syrie de Bachar Al-Assad mais elle souffre, d’un côté, de la faiblesse économique de la Russie dont la puissance ne peut pas être comparée à celle des Etats-Unis et, de l’autre côté, de la faible légitimité et de la faible autonomie du gouvernement syrien : il ne représente qu’une partie de la population syrienne et n’est pas souverain sur la totalité du territoire. L’Iran se retrouve ainsi soutenue par une Russie aux moyens limités, et une Syrie très affaiblie.

Quelle place pour l’Europe – et la France – dans ces conflits ? Ne serait-ce pas l’occasion pour la diplomatie européenne et française de reprendre le leadership dans la région ?

Penser que la France ou l’Europe pourraient reprendre le leadership au Moyen-Orient et dans le Golfe est, me semble-t-il, illusoire. Il leur faudrait faire preuve d’une unité de vision et de volonté qu’elles n’ont pas. L’Europe va se retrouver dans une situation extrêmement difficile puisque les Etats-Unis vont bientôt réimposer des sanctions extraterritoriales sur toutes les entreprises ou instituions financières qui, depuis l’accord de JCPOA, ont réinvesti l’Iran.

Toutes ces entreprises vont être assujetties aux lois extraterritoriales américaines et se verront imposer des pénalités lourdes si elles ne respectent pas les termes de la loi américaine et l’embargo américain. Or, le marché américain est de la plus haute importance pour toutes les entreprises internationales ou transnationales du monde, celles de l’Europe aussi, bien entendu. Son accès est donc une priorité économique essentielle ; en l’absence d’une politique européenne commune hardie, ces entreprises n’auront d’autre choix que de se plier aux sanctions américaines, au diktat américain.

C’est ce qu’on appelle, en matière de relations internationales, le pouvoir structurel des Etats-Unis : leur position structurelle dans le système économique mondial leur permet d’imposer leurs préférences aux autres acteurs et de contraindre leurs choix. C’est un cas d’école illustrant une situation d’asymétrie dans la régulation internationale : les européens n’ont pas, pour l’heure, les moyens de répliquer efficacement aux lois extraterritoriales américaines.

L’Europe peut-elle s’imposer comme un interlocuteur de premier plan ?

Si les Européens voulaient contrer les sanctions extraterritoriales américaines, il faudrait qu’ils mettent en place eux-mêmes des régimes similaires dirigés contre des entreprises américaines. Ce qui ne se fera pas étant donné les liens très étroits qu’entretiennent toutes les entreprises européennes avec le marché américain et la crainte des européens, au niveau politique, d’une rupture brutale avec les Etats-Unis.

Donc : non, pour toutes ces raisons, je ne crois pas que l’Europe puisse développer une position de leadership au Moyen-Orient. Au mieux, ce qu’elle pourrait faire — éventuellement sous direction française (éventuellement car Emmanuel Macron n’a pas fait preuve, à Washington, d’une grande autonomie vis-à-vis des Etats-Unis) —, c’est essayer, en restant dans l’accord avec Téhéran, de développer une alternative diplomatique et tenter de trouver les moyens de commercer avec l’Iran, contourner les sanctions américaines et assurer ainsi la dénucléarisation de l’Iran. Mais en supposant que ce soit possible, ce qui est peu probable, cela prendra du temps et nécessitera la mise en place d’une politique commune européenne qui fait cruellement défaut.

Mais est-ce que Donald Trump est suivi, sur la question iranienne, par le Parti républicain ? Et y a-t-il une vraie opposition de la part du Parti démocrate ?

Sur la question du JCPOA, l’ancien président des Etats-Unis, Barack Obama, et son ancien ministre des Affaires étrangères, John Kerry, ont tous deux dénoncé dans des termes assez forts la sortie de Trump de l’accord, estimant qu’il s’agit d’une très grave erreur au plan à la fois moral et stratégique. Et cette vision est celle d’un très grand nombre d’experts. Seulement, le problème, c’est que ces experts ne sont pas écoutés par l’administration actuelle.

Sur la question iranienne, le Parti républicain fait bloc autour du président. La droite américaine conteste depuis toujours la légitimité de la République islamique, et est engagée depuis des décennies dans une diplomatie coercitive dont l’objectif a toujours été la chute du régime. Plus largement, les relations irano-américaines depuis 1979 sont exécrables, marquées par la conflictualité. Mais il existe deux types de voix : les voix rationnelles qui estiment qu’existent des marges de manœuvre diplomatiques, et les voix guerrières. Les premières ne veulent pas un enchaînement d’événements qui conduiraient à une guerre aux conséquences imprévisibles ; les secondes promeuvent l’idée d’une restructuration de la région par la force.

Autre facteur : le Parti républicain, mais aussi une fraction du Parti démocrate, soutient une politique anti-iranienne agressive parce qu’ils sont très proches du gouvernement israélien. Le président a choisi. Et il a l’autorité et le pouvoir constitutionnel de faire ce type de choix. D’autant qu’en l’espèce, il a le soutien d’une majorité des membres des deux chambres du Congrès. On ne voit pas de possibilité pour qu’émerge une opinion majoritaire au Congrès favorable au JCPOA. Ce n’est donc pas une opposition interne qui pourrait changer la donne.

Qu’est-ce qui, au fond, motive Donald Trump dans cette décision de sortie de l’accord iranien ?

La politique internationale de l’administration Trump est une politique de puissance, une politique nationaliste qui met les intérêts américains au-dessus des accords multilatéraux, du droit international et, bien sûr, des institutions internationales. On assiste en ce moment au développement d’un souverainisme américain qu’on avait déjà vu à l’œuvre sous George W. Bush lors de l’invasion de l’Irak. Aujourd’hui, il prend toute son ampleur.

Il y a de la part de l’administration Trump un effort délibéré de déconstruction de l’ordre international multilatéral construit après 1945, une volonté de retour aux conditions d’avant 1914 caractérisées par la lutte pour le pouvoir entre nations cherchant des gains relatifs par rapport aux autres. C’est d’ailleurs présenté ainsi explicitement dans le document National Security Strategy 2017 (le document officiel de la Maison blanche qui sort tous les ans sur la stratégie de sécurité nationale). Dans sa section III sur la politique internationale, on peut lire que « la lutte pour le pouvoir est une continuité centrale de l’Histoire » et que « la période actuelle ne fait pas exception ».

Trump porte une vision ultranationaliste d’un monde dans lequel les relations internationales seraient un jeu à somme nulle où les gains des uns entraînent nécessairement les pertes des autres. Dans cette vision, qui se conjugue au militarisme, la coercition est conçue comme moyen premier (et non pas dernier) d’action dans le monde. La guerre en est l’horizon.

 

Publié le 05/05/2018

Pour construire une "Europe de la paix", la France doit sortir de l'OTAN

Au lieu de contribuer ainsi à jouer avec le feu, les grandes puissances de l'Union européenne pourraient passer de l'Europe de la guerre à l'Europe de la paix.

Coresponsable de l’école de la France insoumise, politologue et essayiste

Les grandes puissances membres de l'Union européenne se trouvent à un moment charnière. Que ce soit en Ukraine, en Libye, en Syrie ou en Irak, l'une après l'autre les poudrières s'accumulent et s'embrasent à leur voisinage. Or, depuis plusieurs années leur tendance est au suivisme de la ligne pyromane de Washington: que ce soit en s'impliquant activement dans ces conflits, en participant à une stratégie de la tension envers la Russie, ou encore en relançant la course aux armements sur le continent européen. Ainsi bâtissent-elles une "Europe de la guerre", qui transforme l'argument massue pro-Union européenne, "L'Europe-c'est-la-paix", en mensonge.

Sur la question syrienne, leur position est à la fois va-t'en-guerre et incohérente. Ce fut flagrant avec les situations d'Alep et de La Ghouta. En particulier, le second cas servit de motif à des bombardements sur la Syrie. Ces frappes aériennes ont été présentées comme un devoir face aux attaques chimiques de Bachar al-Assad sur les civils, crime de guerre ayant franchi une "ligne rouge". En réalité cette position ne tient pas. D'abord, il est absurde de décider via l'arbitraire de quelques grandes puissances que les morts civils d'une guerre sont inacceptables si c'est une attaque chimique, mais acceptables si c'est par bombardement "classique" ou à la machette. Ensuite, aller jusqu'aux frappes aériennes pour les crimes de guerre imputés à telle puissance, mais rester silencieux sur ceux de telle autre, c'est un "deux poids deux mesures" qui disqualifie l'argument moral sous-jacent. De fait, cette contradiction est insoutenable: bombarder la Syrie en accusant son gouvernement d'attaques chimiques sur des civils; mais se taire sur la dizaine de milliers de morts et les millions de civils en détresse humanitaire provoqués au Yémen par les bombardements de l'Arabie saoudite.

À cela s'ajoute la "jurisprudence Colin Powell": il ne peut plus être question que telle grande puissance, le cas échéant une fiole à la main, décrète la culpabilité d'une autre et que sur sa seule bonne parole, il nous faille valider une chose aussi grave que des bombardements – c'est-à-dire un acte de guerre. Avant de bombarder quiconque pour punir des crimes de guerre, il faut attendre l'identification certaine des coupables par une enquête de l'organisme compétent de la communauté internationale, en l'occurrence le secrétariat technique de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC). A défaut, l'on aboutit à l'invasion étatsunienne de l'Irak pour neutraliser des armes de destruction massive que Saddam Hussein ne possédait pas: une invasion qui fit plus d'un million de morts selon le rapport conjoint "Body Count : Casualty Figures after 10 years of the 'War on Terror" de l'Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (prix Nobel de la paix 1985), de Physicians for Social Responsibility, et de Physicians for Global Survival. De surcroît, l'on ne saurait bombarder un pays sans avoir au moins un mandat des Nations-Unies, certes plus difficile à obtenir depuis que Washington, Paris et Londres ont outrepassé le mandat obtenu pour agir en Libye, jusqu'à renverser le gouvernement de Mouammar Kadhafi.

Plus simplement, la position des grandes puissances de l'Union européenne sur la question syrienne pose le problème d'un récit trompeur : "les gentils contre les méchants". En fait, le conflit oppose aujourd'hui le régime autoritaire de Bachar al-Assad à des groupes armés islamistes, tels qu'Al-Qaida en Syrie ou ce qui reste de l'organisation "Etat islamique". Quant aux forces qui veulent une Syrie laïque et démocratique, elles sont hélas depuis longtemps réduites à la portion congrue. Comme l'a résumé Robert Baer, ancien spécialiste de la CIA pour ce pays, en 2014: "Il n'y a pas de rebelles modérés en Syrie". Dépeindre autrement la situation, c'est soit faire de la propagande, soit prendre ses désirs pour la réalité.

A ces acteurs s'ajoutent des puissances, grandes ou régionales, qui s'immiscent dans la guerre pour pousser ou défendre leurs propres intérêts dans la région. La Russie intervient pour soutenir son allié syrien, qui héberge une de ses rares bases à l'étranger. Flanqués de leurs alliés européens, les Etats-Unis interviennent au contraire pour subvertir cet Etat lié à la Russie et pousser ainsi plus loin leurs positions dans la région. L'Iran intervient pour maintenir son allié syrien et contenir l'expansion de ses rivaux régionaux. La Turquie se focalise sur le containment des enclaves kurdes qui émergent lorsque s'affaiblit l'Etat central en Syrie ou en Irak. L'Arabie saoudite cherche à participer au conflit sur le terrain de peur d'être marginalisée face à Ankara et Téhéran. En toile de fond, la rivalité croissante de ces trois puissances pour le leadership régional les encourage à intensifier leurs ingérences: ainsi l'actuelle guerre civile au Yémen est-elle indirectement, derrière les forces gouvernementales et les rebelles houthis, une guerre entre l'Arabie saoudite et l'Iran. Similairement, il n'est pas interdit de penser que si Washington, Paris et Londres ont procédé aux récentes frappes aériennes, c'était surtout pour revenir dans le jeu géopolitique par un acte symbolique spectaculaire (des bombes sur des installations militaires syriennes vidées après qu'ils ont eux-mêmes prévenu la Russie). Le "processus d'Astana" mené en tripartite par Moscou, Téhéran et Ankara menaçait en effet, humiliation géopolitique suprême, de résoudre le conflit syrien sans les Etats-Unis.

Toujours est-il que l'accumulation des actes de guerre unilatéraux par ces puissances porte le risque croissant de déclencher un conflit régional majeur, à l'instar des guerres balkaniques du début du 20ème siècle. L'implication des plus grandes puissances militaires du monde – Etats-Unis, Russie, France, Royaume-Uni, Arabie saoudite, Turquie... – porte même en germe un conflit bien plus vaste. Cette situation n'est pas sans rappeler celle décrite par l'historien Christopher Clark dans Les Somnambules pour la 1ère Guerre Mondiale: à tort, chacun part du principe que ses intérêts à lui sont légitimes et raisonnables, que ceux des autres ne le sont pas, et que c'est aux autres de faire l'effort de courber l'échine ; ceci, jusqu'à la déflagration globale.

Au lieu de contribuer ainsi à jouer avec le feu, les grandes puissances de l'Union européenne, France en tête, pourraient passer de l'Europe de la guerre à l'Europe de la paix. A très court terme, cela supposerait de garantir une enquête indépendante de l'OIAC sur les attaques chimiques en Syrie, afin que sur cette base les coupables soient châtiés, qui qu'ils soient. Cela supposerait aussi d'organiser, conformément à la position des Nations-Unies, une grande conférence internationale de négociations sur l'avenir de la Syrie, avec toutes les puissances impliquées, qu'elles soient grandes ou régionales. Compte tenu du rapport de force, un objectif raisonnable serait d'obtenir alors en Syrie : la protection de toutes les minorités ; le progrès des libertés fondamentales pour la population dans son ensemble ; l'arrêt total des fournitures d'appui et d'armes aux belligérants, en particulier aux groupes armés islamistes ; et l'élimination concertée de ces derniers. Inévitablement, cela supposerait plus largement qu'une conférence similaire traite globalement la poudrière du Moyen-Orient, avec autour de la table aussi bien l'Iran, l'Arabie saoudite et la Turquie que la Russie, les Etats-Unis et les plus grandes puissances d'Europe.

À dire vrai, l'Europe de la guerre prévaut également sur la question ukrainienne. Là aussi, sa position est trompeuse. Il y aurait d'un côté les milices pro-russes fascisantes, adeptes des violences contre les civils ukrainophones, tournées vers la Russie ; et de l'autre les militants de la liberté et de la démocratie, tournés vers l'Europe et les Etats-Unis. Plus largement, lors de la "Révolution Euromaïdan" de 2013, qui a vu des manifestations à Kiev renverser le président pro-russe Viktor Ianoukovitch, il y aurait eu d'un côté un gouvernement corrompu, népotique et pro-Kremlin; et de l'autre des forces politiques démocratiques, intègres et pro-Union européenne. Logiquement, ces mêmes puissances européennes soutiendraient donc le gouvernement ukrainien au nom de la démocratie et des droits de l'Homme.

Là encore, cette position ne tient pas. D'abord, si le président pro-russe renversé en 2013 était effectivement à la tête d'une oligarchie corrompue et népotique, multipliant les actifs bancaires de son fils par dix de 2010 à 2012, les figures de proue du camp opposé ne sont pas en reste. Par exemple, Ioulia Tymochenko, célèbre égérie pro-Union européenne, fait partie elle aussi des oligarques ukrainiens richissimes qui ont participé dans les années 1990, comme dans la Russie des années Eltsine, à de vastes privatisations mêlant clientélisme, affairisme, népotisme et pratiques mafieuses politico-financières. En d'autres termes, en Ukraine le choix n'est pas entre des oligarques corrompus pro-Kremlin et des combattants de la démocratie et de la liberté : il est entre des oligarques corrompus pro-Kremlin et des oligarques corrompus pro-Washington. Plus grave: parmi les forces politiques qui ont renversé le gouvernement pro-russe de 2013 pour installer à sa place un pouvoir pro-OTAN, l'on trouve des néonazis assumés. Par exemple, l'actuel président du parlement ukrainien, Andry Parouby, est le fondateur du Parti social-nationaliste d'Ukraine, c'est-à-dire du parti néonazi ukrainien créé en 1991. De plus, les violences commises par des milices nationalistes sur des civils sont attestées dans les deux camps: à l'est, par des milices pro-Kremlin sur des civils ukrainophones; à l'ouest, par des milices pro-OTAN sur des civils russophones.

Bref, en réalité il y a là une confrontation très dure d'intérêts géopolitiques incompatibles entre une grande alliance, l'OTAN, et une grande puissance, la Russie, dans ce pays que le géopolitologue étatsunien Zbigniew Brzeziński considérait déjà dans son livre Le Grand Echiquier comme un espace stratégiquement crucial pour Washington. A cet égard, la question ukrainienne s'inscrit dans le contexte plus large du dépeçage systématique de la sphère d'influence russe en Europe par les Etats-Unis et leurs alliés européens, en avalant les pays concernés dans l'OTAN et dans l'Union européenne – généralement dans cet ordre.

L'Europe qui participe à cette expansion géopolitique étatsunienne déraisonnable aux marches de la Russie est clairement une Europe de la guerre, de l'hybris ; et non pas une Europe de la paix. Tandis que l'Ukraine reste une poudrière, les grandes puissances de l'Union européenne, France en tête, pourraient changer leur fusil d'épaule, ou plutôt délaisser leur fusil, en prenant l'initiative d'une conférence paneuropéenne sur les frontières du continent européen, avec par conséquent autour de la table l'ensemble des pays dudit continent, Russie incluse. C'est une chose de répéter en se bouchant les oreilles l'intangibilité sacrée des frontières en Europe, dans le déni de chamboulements récents tels que l'éclatement de la Yougoslavie dès les années 1990. C'en est une autre d'examiner la situation rationnellement, pour constater ceci: il n'y a plus de principe de stabilité des frontières en Europe, depuis qu'en dehors de toute décision de la communauté internationale via les Nations-Unies, l'OTAN a imposé unilatéralement la partition de la Serbie, avec pour résultat l'indépendance du Kosovo. A cet égard, l'intervention militaire unilatérale de Moscou pour imposer l'indépendance de la Crimée, suivie de son annexion, est la fille de l'intervention militaire unilatérale de Washington pour imposer l'indépendance du Kosovo.

Une telle conférence paneuropéenne sur les frontières, qui aurait dû avoir lieu dès la chute de l'URSS, pourrait avoir comme objectif raisonnable de les stabiliser en établissant explicitement leurs tracés, ce qui romprait le principe d'instabilité propagé ces quelque vingt-cinq dernières années de part et d'autre du rapport de force. Elle pourrait également organiser un effort de démilitarisation d'une partie du continent. En particulier, démilitariser l'essentiel de l'Europe centrale et la neutraliser (au sens "proclamer des pays neutres") serait un bon moyen de faire chuter la tension actuelle, irrespirable, entre l'est et l'ouest du continent.

Ceci pose la question plus large de la course aux armements sur le continent européen. Les Etats-Unis entendent ne plus contribuer dans les proportions actuelles aux dépenses militaires de l'OTAN. Ils exigent donc que leurs alliés d'Europe révisent à la hausse leurs propres dépenses: le secrétaire d'Etat Mike Pompeo est d'ailleurs récemment venu le leur marteler à Bruxelles sitôt confirmé dans ses fonctions. Dans un contexte d'austérité obligatoire encore renforcée par le traité budgétaire européen de 2012, il est très tentant pour les grandes puissances de l'Union européenne de répondre par la mutualisation la plus poussée possible de leur effort capacitaire: d'où la résurrection récente du thème de "l'Europe de l'armement". Si l'on ajoute à cela l'actuelle stratégie de la tension face à Moscou, qui multiplie les mainmises sur des ex-satellites de la Russie pour en faire des membres de l'OTAN littéralement à ses portes, le risque d'un double engrenage de la course aux armements et du bellicisme contaminant toute l'Europe est bien réel.

Avant de se soumettre aux desiderata de Washington, il est donc temps de soulever la question qui fâche: à quoi sert l'OTAN? Elle ne sert pas à défendre la démocratie: la Grèce a pu en rester membre lorsqu'elle était sous la botte du "régime des colonels". Elle ne sert pas à défendre les droits de l'Homme: des pays qui accumulent les violations des libertés fondamentales, tels la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, peuvent eux aussi en rester membres. Plus prosaïquement, elle sert tout simplement à rassembler dans une même alliance militaire les vassaux des Etats-Unis de part et d'autre de l'Atlantique Nord.

Plutôt que d'intensifier l'Europe de la guerre, les grandes puissances de l'Union européenne pourraient au contraire saisir l'opportunité du désengagement militaire des Etats-Unis pour désarrimer de l'OTAN la défense européenne. La France pourrait être à l'avant-garde du mouvement: soit en quittant l'organisation; soit en quittant seulement son commandement intégré, comme elle le fit une première fois en 1966. Dans les deux cas, elle redeviendrait une grande puissance non-alignée, garante de sa souveraineté grâce à sa propre force armée, et extérieure aux aventures bellicistes dont l'accumulation sous l'égide de Washington s'accélère depuis deux décennies. Comme ce fut le cas hier, de Charles de Gaulle à François Mitterrand et jusqu'au duo Chirac-Villepin, Paris serait alors un facteur de paix et de concertation des nations, en sa qualité de grande puissance indépendante qui veut et peut dialoguer avec toutes les puissances dans l'intérêt supérieur de la paix.

 

Publié le 01/05/2018

La difficile dénucléarisation de la péninsule coréenne

IDN-France (Intiatives pour le Désarmement Nucléaire – idn-France.org)

La paix en Corée est-elle possible ? C’est ce qu’ont promis les dirigeants des deux Corées, techniquement toujours en guerre, à l’issue d’un sommet intercoréen historique ce vendredi 27 avril. Selon leurs propres mots, « il n’y aura plus de guerre dans la péninsule coréenne ». A travers la déclaration de Panmunjom signée le 27 avril dans la zone démilitarisée entre les deux Corées, Kim Jong-un, le dirigeant de la République populaire démocratique de Corée, et Moon Jae-in, le président de la Corée du Sud, ont ouvert la porte à la négociation d’un régime de paix mettant fin à la Guerre de Corée (1950-1953), à une dénucléarisation de la péninsule coréenne et à une réflexion sur les familles séparées et sur des participations conjointes lors d’événements sportifs internationaux.

Six jours auparavant, samedi 21 avril, Kim Jong-un avait annoncé l’arrêt des essais nucléaires et des tirs de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) nord-coréen. La Corée du Nord a également promis, dans un objectif de transparence, le démantèlement du site de Punggye-ri où ont été effectuées toutes les explosions souterraines depuis octobre 2006. Elle s’est enfin engagée à participer aux efforts internationaux pour un désarmement nucléaire global. Alors, gestes spectaculaires ou effet d’annonce ?

Ces annonces, largement saluées par la communauté internationale, s’inscrivent dans une période de détente après une année 2017 où l’ombre de la guerre a plané sur la péninsule coréenne suite à une incroyable escalade des tensions entre Kim Jong-un et Donald Trump. Pyongyang avait alors enchainé les essais de missiles et effectué son sixième essai nucléaire quand Washington demandait le renforcement du régime des sanctions imposées par le Conseil de Sécurité de l’ONU. Trump promettait « le feu et la colère » à son homologue nord-coréen qui menaçait le territoire américain de Guam de ses missiles.

 Le changement a été amorcé par un discours nord-coréen du Nouvel an ouvrant au dialogue. Depuis, les rencontres symboliques ou informelles se sont multipliées : Kim Yo-jong la sœur de Kim Jong-un, a participé à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver en Corée du Sud, le dirigeant nord-coréen aurait rencontré le directeur sortant de la CIA Mike Pompeo, à présent Secrétaire d’Etat, au début du mois d’avril, et une ligne de communication directe a été ouverte le 20 avril entre Moon Jae-in, président de la Corée du Sud, et Kim Jong-un. Enfin, un sommet intercoréen – le troisième de l’histoire seulement – s’est tenu ce vendredi 27 avril.

Pour autant, l’arrêt des essais nucléaires, comme la promesse de dénucléarisation de la péninsule, signifient-t-ils la dénucléarisation réelle de la Corée du Nord ? Rien n’est moins sûr. Il s’agit d’abord de rappeler que l’arme nucléaire est inscrite dans la Constitution nord-coréenne. Cette même Constitution énonce en son article 3 que l’Etat est guidé dans ses activités par l’idée de Juche et l’idée de Songun. Cette idéologie autocratique développée sous la présidence de Kim Il Sung prône le mouvement de la nation vers le ‘jaju’ (l’indépendance), à travers la construction du ‘jarip’ (économie nationale) et l’accent sur le ‘jawi’ (autodéfense), afin d’établir le socialisme. Elle repose donc sur trois axes : l’autonomie militaire, l’autosuffisance économique et l’indépendance politique. A partir de 1994, Kim Jong-il, fils de Kim Il Sung, complètera cette doctrine par la politique de Songun, qui donne la priorité à l’armée dans les affaires de l’Etat.

C’est en mobilisant ces idées que la Corée du Nord justifie depuis toujours son programme nucléaire. Cet arsenal a pour objectif l’auto-défense de l’Etat, et par conséquent son indépendance vis-à-vis d’une triple menace extérieure émanant de la Corée du Sud, des Etats-Unis et du Japon. Avec la chute de l’Union Soviétique, l’arme atomique va devenir un outil de stabilisation du pouvoir, et plus encore un moyen de survie du régime et de dissuasion vis-à-vis des Etats-Unis. La Corée du Nord va utiliser la « diplomatie du missile » comme un moyen de chantage, un levier de négociation pour garantir sa pérennité et obtenir une aide internationale vitale dans les domaines énergétique et alimentaire. L’arsenal de la Corée du Nord serait aujourd’hui composé de 10 à 16 armes, avec la possibilité d’en fabriquer 15 de plus d’ici trois ans.

Il paraît donc peu probable que la Corée du Nord renonce sans de très importantes contreparties à son programme nucléaire, auquel elle a tant sacrifié et qu’elle considère comme la seule garantie de survie de son régime. L’arrêt des essais nucléaires et des tirs de missiles ICBM n’est en réalité qu’une suspension. En ce sens, les inquiétudes du Japon sont légitimes quant à la question des missiles à portée intermédiaire. Le démantèlement du site de Punggye-ri ne garantit pas l’utilisation d’autres sites. Surtout, la Corée du Nord n’a pas annoncé la suspension de sa production de têtes nucléaires et de missiles balistiques, dont Kim Jong-un avait demandé la production en masse en janvier dernier.

Kim Jong-un a particulièrement insisté sur le fait que la Corée du Nord était devenue de facto une puissance nucléaire avec six tests en onze ans, et qu’elle n’hésiterait pas à utiliser la bombe atomique pour répliquer à une menace ou à une provocation nucléaire. Affirmant donc son statut de puissance nucléaire, l’impact de l’annonce du 21 avril de Pyongyang est à relativiser. Et, d’après les analyses d’une équipe de géologues chinois dont l’étude sera publiée le mois prochain dans un journal scientifique spécialisé, la Corée du Nord n’aurait eu d’autres choix que de fermer le site d’essais nucléaires de Punggye-ri : il se serait effondré et serait inutilisable.

Si l’on peut saluer la dynamique d’apaisement des tensions entre les deux Corées, le sommet du 27 avril ainsi que la déclaration intercoréenne qui en découle sont également à relativiser. Kim Jong-un et Moon Jae-in ont certes repris le destin de la péninsule coréenne en main, mais le chemin sera long avant la concrétisation des engagements. La déclaration de Panmunjom s’en tient d’abord à de grands objectifs. Aucun calendrier n’a été acté. Les dirigeants se sont engagés à une « dénucléarisation totale » et à un « désarmement par étapes » sans en préciser les détails. La dénucléarisation nord-coréenne n’est pas garantie par cette déclaration : la promesse d’une péninsule coréenne non-nucléaire est subordonnée à la fin de la protection nucléaire de la Corée du Sud par Washington. De plus, les plus sceptiques s’interrogeront sur la sincérité de Kim Jong-un : la paix et la dénucléarisation ont déjà fait l’objet de multiples engagements entre la Corée du Nord et la Corée du Sud depuis 2001.

Plusieurs éléments cependant amènent à reconnaître les avancées de ce sommet. Les deux Corées se sont engagées à éviter les incidents en mer Jaune, et le Sud a promis de cesser sa propagande par haut-parleurs dans la zone démilitarisée. La déclaration de Panmunjom encourage la mise en pratique des accords et engagements pris antérieurement, et appelle à un dialogue international, avec les États-Unis et la Chine pour la signature d’un Traité de Paix remplaçant l’armistice conclu entre le commandement de l’ONU, la Chine et la Corée du Nord en l’absence de toute représentation de la Corée du Sud.

Un second sommet à haut risque devrait se tenir au début du mois de juin entre Kim Jong-un et Donald Trump. Washington veut une dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible du Nord alors que, selon le Sud, Pyongyang souhaite des garanties sur sa sécurité, un sujet de désaccords important. La Corée du Nord semble souhaiter à terme le retrait des troupes américaines de la péninsule coréenne et l’abrogation des accords de sécurité entre Washington et Séoul. Il est aussi à craindre qu’un Donald Trump peu au fait de la complexité du dossier fasse de fausses promesses à son homologue nord-coréen, dont le non-respect entraînerait la reprise du programme nucléaire nord-coréen. Il faudra notamment se mettre d’accord sur un calendrier de désarmement : Kim Jong-un propose un accord par étapes alors que les États-Unis veulent un résultat tangible dans la foulée du sommet, avec le démantèlement immédiat et vérifié d’ogives ou de missiles. Il s’agit aussi d’impliquer la Chine et la Corée du Sud dans les négociations.

Pour la réussite des négociations, les deux parties doivent faire des concessions à long terme. La Corée du Nord pourrait accepter de geler son programme nucléaire, ou autoriser les inspections de l’AIEA en échange de la levée des sanctions. Elle ne cèdera pas cependant sur une dénucléarisation unilatérale. Pyongyang n’acceptera son désarmement que si la dénucléarisation concerne l’ensemble de la péninsule coréenne. Reste à savoir si les États-Unis désirent négocier et sur quels points ils seraient prêts à céder, alors même que Donald Trump souhaite le renforcement de la pression sur Kim Jong-un.

Solène Vizier

 

Publié le 26 avril 2018

Cinq questions/réponses sur les élections présidentielles à Cuba

Salim LAMRANI (site legrandsoir.info)

1. Qui est le nouveau Président cubain et comment a-t-il été élu ?

Il s’agit de Miguel Díaz-Canel, né le 20 avril 1960, soit un an après l’avènement de la Révolution cubaine, et il est âgé de 58 ans. Après avoir obtenu son diplôme d’ingénieur, il a enseigné à l’Université central de Las Villas à partir de 1985. En 1994, il est élu Premier secrétaire du Comité provincial du Parti communiste de la province de Villa Clara. Il y acquière rapidement une réputation de cadre modeste, travailleur et intègre. Dix années plus tard, en 2003, il occupe la même fonction dans la province d’Holguín. Son bilan positif et la reconnaissance des habitants de la région lui permettent d’intégrer également le Bureau politique du Parti communiste cubain en 2003. De 2009 à 2012, il occupe la fonction de Ministre de l’Enseignement supérieur. En 2012, il fait son entrée au Conseil des Ministres au poste de Vice-président en charge de l’éducation, la science, le sport et la culture. En 2013, il est élu par le Parlement cubain Premier Vice-président des Conseils d’Etat et des Ministres, qui est la plus haute fonction après la Présidence de la République.

Miguel Díaz-Canel est Président de la République de Cuba depuis le 19 avril 2018. Il a été élu, au suffrage indirect, par les 605 députés du Parlement cubain, Président du Conseil d’Etat et Président du Conseil des Ministres pour un mandat de 5 ans. Il cumule à la fois les fonctions de Président de la République et de Chef du gouvernement. Il succède ainsi à Raúl Castro, au pouvoir de 2006 à 2018, et devient le premier dirigeant né après le triomphe de la Révolution à occuper la plus haute fonction du pays.

2. Pourquoi les élections présidentielles sont-elles indirectes à Cuba ?

Pour arriver au pouvoir, Miguel Díaz Canel a d’abord dû être élu au suffrage direct, universel et secret comme député du Parlement cubain. Il a ensuite été élu par le Parlement à la tête du Conseil d’Etat et du Conseil des Ministres, c’est-à-dire à la Présidence de la République.

Les Cubains sont convaincus que, pour ce qui est des élections présidentielles, le suffrage indirect est plus démocratique. En effet, il est matériellement impossible pour un Président de la République élu au suffrage direct de rendre des comptes aux électeurs, si ce n’est de façon symbolique. En revanche, si le Président est élu par le Parlement, comme c’est le cas dans de nombreux pays occidentaux comme l’Espagne ou le Royaume-Uni, celui-ci peut exercer un contrôle sur le chef du pouvoir exécutif. Il est ainsi beaucoup plus aisé d’exiger des comptes au Chef d’Etat, qui se présente devant le Parlement pour défendre son action et répondre aux questions de la représentation nationale. En outre, un Président élu au suffrage indirect sera moins sujet au sentiment d’omnipotence qui caractérise parfois ceux qui revendiquent une légitimité directe de tout le peuple. Un Président élu par un Parlement dispose de moins de pouvoir qu’un Président élu directement par le peuple.

3. Fidel Castro et Raúl Castro ont-ils dirigé le pays depuis 1959 ?

Contrairement à une idée reçue, la Cuba révolutionnaire, c’est-à-dire post-1959, a connu pas moins de cinq présidents de la République. Manuel Urrutia a été le premier à occuper cette fonction de janvier à juillet 1959. Osvaldo Dorticós a pris la relève de juillet 1959 à décembre 1976. Ensuite, après l’adoption de la nouvelle Constitution de 1976, Fidel Castro a occupé le poste de Président de la République de 1976 à 2006, se soumettant au suffrage tous les cinq ans. Suite à son retrait de la vie politique en 2006 pour des raisons de santé, soit deux ans avant la fin de son mandat, Raúl Castro, alors Vice-président du Conseil d’Etat et du Conseil des Ministres, a pris la relève jusqu’en 2008, comme le prévoit la Constitution. De 2008 à 2018, Raúl Castro a été élu Président de la République et a effectué deux mandats successifs. Durant son second mandat, il avait fait part de sa volonté de ne pas se représenter, souhaitant limiter la durée des mandats exécutifs à dix ans maximum. Cette mesure devrait être intégréé dans la prochaine réforme constitutionnelle. Ainsi, Miguel Díaz-Canel est élu Président de la République jusqu’en 2023, avec la possibilité d’effectuer un nouveau mandat jusqu’en 2028.

Si l’importance de Fidel Castro dans l’Histoire de Cuba est indéniable, parler de la Cuba des frères Castro est inexact sur le plan politique. Fidel Castro a occupé la Présidence de la République pendant 30 ans, après avoir occupé la fonction de Premier Ministre pendant 17 ans. De son côté, Raúl Castro a été Président de la République pendant 12 ans. Aucun autre membre de la fratrie Castro n’a occupé de poste exécutif à Cuba. Fidel Castro a eu sept enfants et Raúl Castro, quatre. Aucun d’entre eux n’a jamais occupé une quelconque fonction au sein du gouvernement.

Pour ce qui est de la longévité au pouvoir, à titre de comparaison, François Mitterrand a été Président de la République française pendant 14 ans. Felipe González a été chef du gouvernement espagnol pendant 14 ans. Angela Merkel, la Chancelière allemande, une fois son quatrième mandat achevé en 2021, aura passé 17 ans à la tête de l’Allemagne.

4. Peut-on parler d’élections démocratiques alors qu’il y a un parti unique ?

A Cuba, contrairement à d’autres pays du monde, le Parti communiste n’est pas un parti électoral. Il ne propose pas de candidats aux élections. La législation cubaine est formelle à cet égard. Seuls les électeurs peuvent proposer les candidats aux élections municipales, provinciales et législatives. Il est donc formellement interdit au PCC de présenter un quelconque postulant à une élection. Le procédé est le suivant : avant les élections, les citoyens se retrouvent lors d’assemblées publiques au sein des circonscriptions pour proposer les candidats. Pour chaque élection, il faut au moins deux candidats et au maximum huit. Une fois choisis par la base, les candidats voient leur CV affichés au sein des circonscriptions. Les campagnes électorales sont strictement interdites. Pour les élections municipales, provinciales et législatives, le suffrage est universel et secret.

Les Cubains sont convaincus que leur système est plus démocratique que ceux de nombreux pays occidentaux. Leur point de vue est le suivant : en France, par exemple, où existe un système multipartite, dans l’immense majorité des cas, quelle que soit les élections, ce sont les partis politiques qui désignent les candidats. Ainsi, les citoyens français ont le choix entre les différents postulants désignés par les divers courants politiques. Or, en France, moins de 5% des citoyens sont membres d’un parti politique et ont donc la possibilité de désigner leur candidat. Ainsi, 95% des électeurs n’ont aucune possibilité de participer à la désignation des candidats pour les différentes élections, leur choix se limitant à opter pour telle ou telle figure désignée par les partis politiques.

5. Quelle est la composition du nouveau Parlement cubain ?

La composition du nouveau Parlement cubain est globalement représentative de la société cubaine et de sa diversité ethnique et sociale. Tout d’abord, la participation électorale a été de 85%. Ainsi, près de 50% des députés (293) ne sont ni membres du Parti communiste ni de l’Union des jeunesses communistes. Contrairement à une idée reçue, n’est pas membre du PCC qui en émet le simple souhait, bien au contraire. Pour intégrer le PCC, il faut être proposé par un membre et passer par un long processus de sélection. L’idée selon laquelle tous les Cubains auraient l’obligation d’être membres du PCC relève du fantasme. Sur les plus de 8 millions d’électeurs à Cuba (sur une population totale de 11,2 millions d’habitants), seuls 800 000 sont membres du PCC, soit à peine 10% des électeurs. Si l’on ajoute les 400 000 membres de l’Union des jeunesses communistes, cela fait un total de 1,2 millions de personnes, soit 15% des électeurs. Ainsi, 85% des électeurs ne sont pas membres du PCC ou de l’UJC.

Plus de 53% (322) des députés sont des femmes. Plus de 56% (338) des députés intègrent le Parlement pour la première fois. L’âge moyen du Parlement est de 49 ans et 13% des élus (80 députés) ont entre 18 et 35 ans. Près de 90% des députés sont nés après 1959. Plus de 40% sont noirs ou métis. Le Président du Parlement cubain, Esteban Lazo, est noir. Ana Maria Mari Machado, une femme, occupe la Vice-présidence. Le secrétariat du Parlement est également dirigé par une femme, Miriam Brito.

Salim LAMRANI

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris IV-Sorbonne, Maître de conférences à l’Université de La Réunion, et journaliste, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis.

 

Publié le 15/04/2018

Par Julien Salingue (site Regards.fr

Guerre en Syrie : « Macron fait endosser à la France un rôle de supplétif de Trump »

Des frappes américaines, françaises et britanniques ont eu lieu dans la nuit de vendredi à samedi pour détruire plusieurs sites stratégiques syriens dont un centre de recherche soupçonnés d’héberger le programme chimique du régime de Bachar al-Assad. Pour y voir plus clair, Julien Salingue, chercheur en science politique, a répondu aux questions de Regards.

Le président Macron a décidé seul d’intervenir en Syrie aux côtés des britanniques et des américains, sans débat au Parlement – prévu dans trois jours. Il fallait aller vite ?

La justification par l’urgence est évidemment un prétexte. Cela fait plus de 7 ans maintenant que les Syriens se sont soulevés contre le tyran Assad, et l’on ne compte plus, depuis lors, les attaques massives, qu’elles soient chimiques ou non, contre la population, qu’elles viennent du régime ou de ses soutiens iranien et russe. On peut même souligner ici l’effet pervers des fameuses « lignes rouges » au sujet des armes chimiques : cela signifie en effet que si les massacres ne sont pas commis avec des armes chimiques, ils sont tolérables et ne nécessitent pas de réaction. En réalité, Macron se situe dans la grande tradition de la Ve République, où la guerre est l’affaire du seul chef de l’État et de ses conseillers non élus, et où le Parlement ne joue, sauf rare exception, qu’un rôle de chambre d’enregistrement des décisions de l’Élysée. C’est bien évidemment un déni de démocratie, qui pose la question des institutions elles-mêmes : le fait qu’il n’y ait aucune forme de contrôle sur des décisions de cet ordre en dit long sur le caractère antidémocratique de ce régime.

La France n’avait pas le choix que de suivre les Etats-Unis ?

En se coalisant avec la Grande-Bretagne et les États-Unis, Macron fait endosser à la France un rôle de supplétif de Trump. Je ne suis pas de ceux qui se préoccupent de « l’image de la France », mais en faisant ce choix il est évident que Macron se lance dans une étrange aventure. Lorsque l’on a conscience des velléités guerrières de Trump et de sa capacité à agir sur des impulsions, indépendamment des conséquences que ses actions pourraient avoir, on se dit que Macron s’est embarqué dans un drôle de navire.

Le président Macron justifie son intervention après l’attaque chimique de civils. Les civils sont tués à Gaza, au Yémen, des Kurdes sont aussi victimes de la guerre, pourquoi la France n’intervient-elle pas dans ces territoires ?

Ce qui est en jeu n’est pas le sort de la population syrienne, dont le gouvernement français et ses complices Trump et May se soucient comme d’une guigne. Leur indifférence à l’égard du sort des Kurdes, des Palestiniens ou des Yéménites confirme que le critère n’est pas l’assistance à des peuples en danger. On parle ici de jeux d’alliances et d’influence : Israël et l’Arabie saoudite peuvent massacrer tranquillement, puisque ce sont « nos » alliés, avec lesquels on coopère dans le domaine militaire, quand on ne leur vend pas directement des armes ; en Syrie en revanche, ceux qui ont la main sont l’Iran et la Russie, et il fallait leur signifier, ainsi qu’à Bachar al-Assad, que les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne refusaient d’être considérées comme hors-jeu.

Quelles pourraient être les prochaines étapes ?

Il est difficile à ce stade d’échafauder des scénarios pour la suite. Trump, May et Macron prétendent qu’il s’agissait d’une opération ponctuelle, et leurs déclarations légitimant leurs bombardements sont plutôt mesurées : Le Drian évoque un nécessaire « plan de sortie de crise […] avec une solution politique », May affirme « [qu’]il ne s’agissait pas d’interférer dans une guerre civile, [ni] de changer de régime », etc. La Russie proteste, tout en précisant que ses positions et « zones de responsabilité » n’ont pas été visées. Cela confirme que nous n’en sommes pas au stade d’une escalade militaire de grande ampleur, même si des mesures de rétorsion, qu’elles soient diplomatiques ou économiques, sont à prévoir, qui viendraient s’ajouter à celles qui existent déjà : la crise couve en effet depuis un long moment entre, d’une part, la Russie et, d’autre part, les pays occidentaux. Une chose est toutefois certaine : les bombardements de la nuit dernière ajoutent de la guerre à la guerre, et il est plus qu’inquiétant de constater que certains prétendent encore, après les désastreuses expériences de l’Afghanistan, de l’Irak et de la Libye, que l’on peut apporter la paix et la démocratie à coups de bombes.

Une sortie de crise est-elle possible et avec quels interlocuteurs ?

Ce qui est certain, c’est qu’il ne peut y avoir de sortie de crise en Syrie sans une désescalade militaire, qui implique en premier lieu la fin de l’ensemble des interventions militaires étrangères, y compris celles de la Russie et de l’Iran sans lesquelles Assad aurait depuis longtemps été renversé. Si le régime syrien est aujourd’hui en position de force, c’est grâce à ce soutien inconditionnel, et c’est précisément cela qui gêne Trump, May et Macron, qui se sentent hors-jeu quant à l’hypothétique « sortie de crise ». Pour revenir dans le jeu, ils ont même accepté la condition selon laquelle Assad serait un interlocuteur légitime pour la « sortie de crise ». Une condition inacceptable pour des centaines de milliers, voire des millions de Syriens ! Comment peut-on en effet imaginer une transition en Syrie en y associant le principal responsable de la boucherie ?

Les forces d’opposition démocratique syriennes doivent être davantage soutenues par la communauté internationale ?

Les forces d’opposition démocratique syriennes ont été laminées, mais cela ne signifie pas pour autant que les aspirations démocratiques ont disparu : durant les rares périodes de « calme » au cours des dernières années, on a ainsi vu de nouvelles manifestations s’organiser. L’urgence est aujourd’hui d’imposer un véritable cessez-le-feu, y compris au moyen de sanctions contre les principaux belligérants, et non de chercher des arrangements qui se feront toujours sur le dos des populations. C’est une condition nécessaire pour envisager un meilleur avenir pour la Syrie qui, comme l’ont prouvé les nombreuses expériences autogestionnaires qui se sont développées depuis 2011, et comme le montre, malgré ses limites, le processus au Rojava, n’est pas condamnée à la fausse alternative entre régime dictatorial et intégrisme isl

 

Publié le 09/04/2018

Gaza. Le monde laisse les mains libres à Netanyahou

Pierre Barbancey

L'Humanité.fr

 

Gaza, le 7 avril. Des collègues palestiniens, en signe de protestation, portent la photo de Yasser Murtaja, journaliste assassiné par l’armée israélienne lors de la manifestation pacifique. Mahmud Hams/AFP

Le nombre de morts ne cesse d’augmenter. Les snipers israéliens visent également les journalistes. Les États auraient les moyens d’imposer des sanctions économiques à Tel-Aviv.

Il s’appelait Yasser Mourtaja. Il avait tout juste 30 ans. Il était père d’un enfant d’un an. Il avait fondé une agence indépendante, Ain Media (Ain signifiant « œil » en arabe). Comme la plupart des journalistes palestiniens, il portait un gilet pare-balles bleu avec, écrit en gros caractères, le mot « Press ». Il était aisément identifiable. Il a été tué par un sniper de l’armée israélienne dans le sud de la bande de Gaza, près de la ville de Khan Younès. Présent à ses côtés lorsqu’il a été atteint, son frère, Motazem, a affirmé que « la cible était très clairement les journalistes ». Selon le syndicat des journalistes palestiniens, cinq reporters ont été blessés vendredi et ils étaient, a-t-il souligné, clairement identifiables à leurs vestes. L’un d’entre eux, Khalil Abu Adhra, caméraman pour la chaîne Al-Aqsa, est dans un état sérieux.

Le secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), Anthony Bellanger, parle « d’assassinat » de Mourtaja et demande dans un tweet « une action urgente des Nations unies ». De son côté, Reporters sans frontières condamne « la réaction disproportionnée des forces israéliennes qui ont blessé et tué plusieurs civils, dont des journalistes » et souhaite « une enquête indépendante et la condamnation des auteurs de ce crime contre la liberté de la presse ». Les syndicats SNJ-CGT, SNJ et CFDT Journalistes dénoncent les tirs visant des journalistes et demandent une commission d’enquête. Il veulent également rencontrer l’ambassadrice d’Israël en France.

Pourquoi distinguer notre confrère plutôt qu’un des trente Palestiniens tués depuis le 30 mars, lors des grandes marches du retour ? Parce que le décès de Yasser Mourtaja montre la fausseté des arguments israéliens. Ceux d’un Benyamin Netanyahou qui continue à « saluer » l’armée, qui « protège Israël en permanence », parce que les manifestants « parlent des droits de l’Homme mais veulent écraser l’État juif. Nous ne les laisserons pas faire ». Ceux encore du ministre de la Défense, le sinistre Avigdor Lieberman, jamais en reste, qui vient encore de se signaler en expliquant tranquillement : « Il n’y a pas d’innocents dans la bande de Gaza. Tout le monde est connecté au Hamas. » Il a même osé dire, concernant la mort de Yasser Mourtaja, que « parfois, les terroristes se déguisent en journalistes » (sic).

La France criminalise la campagne BDS et encourage le gouvernement d’extrême droite de Netanyahou

Trente et un morts en une semaine et près de 2 000 blessés. La répression israélienne de la marche pacifique des Palestiniens est inhumaine, mais elle ne la stoppera pas. Pourtant, on peut s’étonner de l’apathie de ladite « communauté internationale », à l’image de la déclaration du ministère français des Affaires étrangères : « La France réitère sa réprobation des tirs indiscriminés de l’armée israélienne. Toute la lumière doit être faite sur ces graves événements », peut-on lire dans le communiqué publié samedi. « La France demande aux autorités concernées de faire preuve de la plus grande retenue et souligne que l’usage de la force doit être proportionné, conformément au droit international humanitaire, afin d’éviter de nouvelles victimes. » Il y a dix jours, après la première vague de morts, Paris s’était déjà ému. Cela n’a évidemment rien changé. Le temps de mots et des condamnations est passé. L’impunité et la bienveillance dont font preuve les États du monde à l’égard d’Israël valent un blanc-seing pour les massacres. La France et l’Union européenne (UE) ont pourtant à leur disposition un arsenal de moyens pour forcer Tel-Aviv à cesser la répression, l’occupation et la colonisation, par notamment la suspension des accords économiques entre l’Union européenne et Israël. La question des sanctions devrait également être soulevée, de même que celle du désinvestissement des entreprises qui participent à la politique coloniale israélienne. Ou encore l’arrêt de toute livraison d’armes à ce pays. Enfin, les citoyens européens peuvent se mobiliser encore plus pour le boycott des produits des colonies, voire, maintenant, des produits israéliens. À cet égard, la criminalisation, en France, de la campagne BDS est une aide apportée au gouvernement d’extrême droite de Netanyahou et Lieberman. Les arrêts de la Cour de cassation d’octobre 2015 devraient être dénoncés par les autorités françaises et la circulaire Alliot-Marie, qui traîne des militants devant les tribunaux, retirée.

lire aussi : Gaza. Manifestation de protestation devant le Quai d’Orsay

« rêver à gaza », une expo

Malak Mattar et Laïla Kassab ont grandi dans la bande de Gaza. Une enfance et une jeunesse marquées par les guerres, le blocus, l’angoisse et la peur. Ces deux jeunes femmes, autodidactes, ont fait de la peinture l’expression du refus de cette situation et de leur désir de liberté. La médiathèque de Malakoff (Hauts-de-Seine) présente leurs travaux. L’exposition, « Rêver à Gaza », a été inaugurée par la maire, Jacqueline Belhomme, et l’ambassadeur de Palestine auprès de l’Unesco, Elias Sanbar. Elle a été élaborée en partenariat avec l’association Women in War. C’est au 24, rue Béranger, jusqu’au 15 avril.

 

Pierre Barbancey

Grand reporter

 

Publié le 08/04/2018

Gaza : "Nous sommes face à des meurtres prémédités de la part d'Israël"

PALESTINE

nadjib touaibia

Samedi, 7 Avril, 2018

Humanité Dimanche

 

Lors de cette grande Marche annuelle qui démarre le 30 mars et doit durer 6 semaine, les Palestinien revendiques leur "droit au retour" sur les terres confisquées par Israël.

AFP

Le 30 mars, lors de la Grande Marche du Retour, des tireurs d'élite postés sur les collines qui entourent Gaza ont ciblé et tué 18 manifestants pacifiques aux mains nues et en ont blessé plus de 1500 autres. Le même scénario est en train de se reproduire ce samedi avec déjà 9 morts palestiniens. La réaction de la communauté internationale ? L'impuissance, voire la complicité

Mais qui va donc arrêter Israël, cet État qui transforme ses soldats en tueurs confortablement postés, barricadés au sommet des collines et qui tirent à volonté sur des civils palestiniens sans défense ? Faris Al Raqib, 29 ans, est le 17e Palestinien assassiné par les soldats israéliens alignés le long de la barrière qui isole la bande de Gaza. Il avait été blessé à l’estomac dans le sud de l’enclave, lors de la marche pacifique qui avait rassemblé, le vendredi 30 mars, des dizaines de milliers de personnes pour la Grande Marche du retour. Des centaines de milliers de Palestiniens ont été expulsés de leur terre ou ont été contraints de fuir lors de la création de l’État d’Israël en 1948. Ils continuent à revendiquer le « droit au retour ».

Dix-huit manifestants ont été froidement tués et 1 400 autres blessés – dont 757 par des tirs à balles réelles –, selon le ministère de la Santé à Gaza. C’est la journée la plus meurtrière depuis l’agression israélienne en 2014 – l’opération « Bordure protectrice », lancée contre le Hamas. La Grande Marche du retour devrait se poursuivre jusqu’à la mi-mai, date prévue pour l’installation de l’ambassade américaine à Jérusalem.

Sans surprise, le Conseil de sécurité, réuni vendredi soir en urgence, n’a débouché sur rien. Ses membres permanents, dont la France, ont tout juste pris en compte « les inquiétudes d’une escalade de la violence… » La Ligue arabe s’est vaguement contentée de condamner ce que certains médias, dont le journal « le Monde », qualifient de « riposte israélienne ».

Avigdor Liberman, le ministre de la Défense israélien d'extrême droite menace de tuer d'autres manifestants palestinien.

Lourdement armés, les soldats israeliens sont postés sur les collines alentours

Les États-Unis ont carrément bloqué, samedi 31 mars au soir, un projet de déclaration appelant « toutes les parties à la retenue et à prévenir toute escalade supplémentaire ». Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, ainsi que la représentante de la diplomatie européenne Federica Mogherini ont réclamé, quant à eux, une « enquête indépendante » sur l’usage par Israël de balles réelles. Pas de quoi ébranler l’État hébreu, qui s’est montré complètement sourd à ces appels de la communauté internationale. « Les soldats de Tsahal ont agi en conformité avec les ordres. Leur tâche est de défendre les citoyens d’Israël et les frontières de l’État et ils l’ont remplie », a répliqué avec arrogance son ministre de la Défense, Avigdor Lieberman (extrême droite), menaçant même de tuer d’autres manifestants palestiniens. En effet, des centaines de tireurs d’élite positionnés à la frontière se tiennent prêts à poursuivre le carnage.

 

Un journaliste palestinien a été tué samedi 7 avril

« Nous sommes face à un meurtre prémédité. Les plus hauts dirigeants israéliens avaient annoncé avant la manifestation qu’ils se préparaient à la réprimer dans le sang », dénonce le représentant de la Palestine à l’ONU, Majed Bamya, interrogé par « l’Humanité Dimanche ». « Israël peut se permettre de déployer des snipers qui tirent sur des civils, elle sait qu’elle ne sera pas sanctionnée. Il faut mettre un terme à cela. Il faut qu’Israël sache que sa colonisation et sa répression affecteront ses relations avec le reste du monde. C’est le seul moyen pour avancer vers la paix », ajoute-t-il.

Le diplomate évoque les voix qui s’élèvent en Israël contre ces crimes. Notamment, ces organisations des droits de l’homme « qui font leur travail avec courage, honnêteté et vigueur ». Elles sont malheureusement « de plus en plus isolées, largement minoritaires et presque pas représentées dans la vie politique », constate-t-il.

Il pointe également l’effet sournois de la politique israélienne sur sa propre société. « L’occupation corrompt aussi la société occupante, elle la rend moins humaniste, plus prête à justifier la discrimination, la violation du droit, à fermer les yeux sur les crimes horribles qui se poursuivent, à nier la souffrance de l’autre. Il y a des personnes en Israël qui se lèvent aux côtés des Palestiniens, mais aussi pour leur société. »

Malgré les guerres successives et les souffrances, « les gens sortent encore par dizaines de milliers et manifestent pacifiquement. Le monde se rendrait plus digne en se mettant aux côtés de ces Palestiniens qui se soulèvent et en les défendant », estime Majed Bamya.

Nadjib Touaibia

Journaliste à l'Humanité Dimanche

 

Publié le 21/03/2018

Brésil, démocratie en danger.

Christophe VENTURA

Photo : Marielle Franco (site Le Grand Soir)

Ce pays n’est plus le même. Un nouveau type de régime est en place. Il vide chaque jour un peu plus la sève démocratique et sociale du pays. Dans le silence médiatique, droits sociaux et démocratiques sont rongés quotidiennement. Répression des mouvements sociaux (hier professeurs mobilisés à Sao Paulo violentés et gazés pour avoir demandé la sauvegarde des financements des écoles), désintégration par "inanition" des services publics et des politiques sociales (plus de financements sans formellement stopper les programmes) comme l’a parfaitement exposée dans un débat du FSM l’ancienne ministre de Dilma Rousseff Nilma Lino Gomes (ministre des femmes, de l’égalité raciale et de la jeunesse), super austérité, judiciarisation de la vie publique, militarisation de la sécurité publique à Rio, pouvoir médiatique au service de ces évolutions.

Ce coup d’Etat contre la démocratie est polymorphe, progressif, sectoriel, il agit par petites touches, désarme en anesthésiant l’opinion publique, agit en conservant les apparences de la normalité.

C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier l’affaire Lula, qui risque d’être emprisonné, éliminé de la présidentielle qu’il gagnerait , sans que la justice ait seulement fait la preuve de sa culpabilité.

Un autre régime donc.

"Quel avenir pour la gauche ?" était le titre d’un débat organisé mercredi 14 mars par le réseau CLACSO (plus grand réseau latino-américain de recherche sociale) dans le cadre d’une journée consacrée à ses cinquante ans d’existence.

Le pré-candidat du PSOL (Parti socialisme et liberté, à gauche du Parti des travailleurs) , le jeune Guilherme Boulos (leader du Mouvement des travailleurs sans toits) a rappelé que "le gouvernent non-élu de Michel Temer a ramené en deux ans le Brésil cinquante ans en arrière"

Et de rappeler l’enjeu de la présidentielle à venir : " dans ce contexte , toute la gauche va agir dans l’unité. Lula doit gagner. Son élimination de cette élection ne serait pas que la sienne mais elle signifierait l’élimination du camp populaire tout entier et sa disparition du pouvoir d’Etat ".

Dans une ambiance d’assemblée en ébullition, le participant réalise que les gens présents au FSM sont en état de résistance démocratique. C’est le sens du slogan "Fora Temer" (dehors Temer). C’est frappant. Sidérées par ce basculement réalisé en deux ans tandis que les forces de gauche vivaient encore sur le (faux) sentiment de leur hégémonie dans la société, elles doivent maintenant se réinventer dans un contexte où elles sont réprimées.

"Dans la séquence précédente, entre 2002 et l’après 2008, la croissance économique a permis une redistribution sociale sans toucher aux privilèges de l’oligarchie. Désormais tout a changé. La seule manière de gouverner pour une majorité populaire sera de briser ces privilèges".

Un autre régime donc.

Salvador, 14 mars au soir vers 22 heures . Tandis qu’avec Eric Coquerel, Florence Pozanski et Erik de France insoumise, nous dînons avec Guilherme Boulos et son équipe, nous apprenons l’assassinat de Marielle Franco, jeune conseillère municipale du PSOL à Rio. Tuée dans sa voiture de neuf balles avec son chauffeur depuis un autre véhicule, Marielle Franco était une farouche opposante à la politique policière du gouvernement dans les favelas.

"On ne peut pas écarter un crime politique, une exécution" me glisse Guilherme Boulos, larmes aux yeux.

Le PSOL exige une enquête immédiate rigoureuse. De nombreuses réactions surgissent partout sur les réseaux sociaux.

Un autre régime donc.

Toujours pas un mot dans les médias sur le FSM. Ils préfèrent faire leurs "Une" sur la tenue, en même temps, du Forum économique mondial pour l’Amérique latine à Sao Paolo. Un World Economic Forum présenté comme celui de la recherche d’une croissance économique au bénéfice de tous....

Et dans les autres pages internationales, il n’existe qu’un seul problème en Amérique latine : le Venezuela.

Un autre régime donc : la guerre, c’est la paix.

Christophe VENTURA

 

Publié le 20/03/2018

Poussée autoritaire

Pourquoi oligarques et droites extrêmes prennent progressivement le pouvoir en Europe de l’Est

par Rachel Knaebel 20 mars 2018 (site Basta!.fr)

En comparaison de la Hongrie du président d’extrême-droite Victor Orban et de la Pologne du parti Droit et justice, la République tchèque fait peu parler d’elle. Pourtant, les élections législatives d’octobre dernier ont porté à la tête du gouvernement l’oligarque Andrej Babiš, une des personnalités les plus riches du pays qui a créé son parti il y a quelques années. Un « Donald Trump tchèque », qui n’hésite pas à instrumentaliser le pouvoir à des fins personnelles. Basta ! a interviewé Jakub Patocka, journaliste et fondateur du site d’informations tchèque Deníku Referendum, auteur d’un ouvrage sur le parcours de l’oligarque de Prague.

Basta !  : Pourriez-vous nous expliquer la situation politique qui prévaut en République tchèque aujourd’hui, après les élections législatives d’octobre 2017 ?

Jakub Patocka [1] : La situation en République tchèque est sombre, mais elle n’est pas désespérée. Le fragile système politique établi après la révolution démocratique de 1989 s’est pratiquement effondré. Certes, ce système avait de nombreux défauts, mais il s’agissait d’une démocratie qui ressemblait davantage à celle des pays de l’Ouest qu’au chaos post-communiste dont nous faisons désormais partie. Aujourd’hui, notre système politique conserve les traits formels de la démocratie, mais il s’agit de la façade d’un régime autoritaire sophistiqué, servant les intérêts du nouveau leader tchèque Andrej Babiš [de centre-droit, ndlr]. Son seul compétiteur est le nouveau président Miloš Zeman [social-démocrate, ndlr], qui est sans doute à certains égards encore pire.

Pourriez-vous nous parler d’Andrej Babiš ? Qui est-il ?

C’est l’un des citoyens le plus riches de la République tchèque. Le parti d’Andrej Babiš est organisé comme s’il était sa propriété, de même que les médias qu’il a achetés pour soutenir ses efforts politiques. À l’origine, son business, c’est l’agriculture et l’agrochimie. Il a notamment construit sa fortune en utilisant les subventions européennes en sa faveur. Quand le modèle néolibéral tchèque s’est effondré après les élections de 2010, et que le modèle d’entreprise de Babiš s’est trouvé fragilisé, il a alors décidé de prendre directement le contrôle de l’État. Il s’est engouffré dans la demande d’une alternative politique, exprimée par la population tchèque face à un establishment politique en partie corrompu. Babiš a parfaitement compris qu’il pourrait s’acheter cette position d’alternative principale, bien qu’il soit lui-même l’un des vecteurs ayant entraîné la corruption de l’establishment politique.

Comment sa fortune s’est-elle constituée ?

Andrej Babiš était chargé de l’approvisionnement en marchandises stratégique pour l’ancien bloc de l’Est. À la chute des régimes communistes, il a utilisé sa position privilégiée, ses contacts, pour exproprier la compagnie nationale slovaque d’agrochimie Petrimex, qui est devenue le cœur de son propre groupe industriel, Agrofert. Ensuite, Babiš a développé un empire pas à pas, en achetant d’autres entreprises d’État bradées et sous-évaluées. L’étape suivante a été de commencer à acheter des propriétés agricoles, privées et coopératives.

Comment est-il entré en politique ?

En 2010, Andrej Babiš a réalisé que l’aubaine post-communiste touchait à sa fin, parce que les gens commençaient aussi à voir que l’élite au pouvoir était achetée par la nouvelle oligarchie. Quand il a réalisé le fait que son influence était en danger, parce que l’architecture politique entière de la République tchèque post-communiste était sur le point de s’effondrer, il a alors décidé d’entrer dans le jeu. C’est ainsi qu’est né son projet politique. Lors des élections de 2010, de nouveaux mouvements populistes ont obtenu des résultats significatifs pour la première fois en République tchèque. Babiš a créé dès 2011 son propre parti, appelé « Action des citoyens insatisfaits », ANO en tchèque, ce qui signifie également « oui ». Il a acheté quelques-uns des médias les plus influents, et engagé des responsables en relations publiques parmi les plus agiles. De manière absurde, mais efficace, il s’est construit une image de solution alternative au système corrompu. Et cela un an avant Donald Trump aux États-Unis.

Que défend son parti politique ?

À part les intérêts d’Andrej Babiš, il n’y a rien qu’il défende vraiment ! Cette formation politique est en fait très flexible sur tout. La stratégie d’ensemble du parti ANO est de récolter le soutien du public sur des sujets qui sont importants pour les gens, mais restent sans conséquences sur les intérêts économiques du groupe dirigé par Babiš, Agrofert. Il y a beaucoup de sujets de ce type, sur lesquels son parti adopte les positions très populaires. Et Il y a d’autres sujets, réellement importants pour Babiš et Agrofert. Sur ces derniers, Babiš tourne les lois en sa faveur, et son bras médiatique est utilisé pour le couvrir.

Quelles sont les activités de sa société Agrofert ?

Le groupe de Babiš est principalement actif en République Tchèque, bien qu’il ait aussi des activités substantielles en Allemagne et en Slovaquie. Babiš est aussi propriétaire d’un restaurant de luxe en France. Mais le cœur de son business, c’est l’agriculture industrielle et la chimie qui l’accompagne. Il manœuvre politiquement pour être certain que le secteur de l’agriculture utilise le plus de produits chimiques possible.

Quelles sont les différences entre sa politique et celle d’un Viktor Orban en Hongrie (extrême-droite), ou celle du parti Droit et justice polonais (droite extrême catholique) ?

Babiš est sur la même ligne politique que ces mouvements, avec cependant quelques différences. Avant tout, des distinctions culturelles importantes qui tiennent à l’évolution des nations modernes hongroise, polonaise, tchèque et slovaque. Il n’y a jamais eu de concept de « grande Tchéquie », comme pour la Hongrie ou la Pologne. Ce genre de nationalisme n’existe pas en République tchèque. Babiš ne peut donc miser sur ce type d’arguments. Lui-même est d’origine slovaque. L’aspect patriotique n’est pas une composante si importante dans la politique tchèque. Le fait que les positions d’extrême-droite soient représentées dans l’échiquier politique par un businessman japonais, Tomio Okamura, est en soi significatif. Mais dans le même temps, Babiš est comme un Orban, ou comme le Parti Droit et justice, parce qu’il est une antithèse à la démocratie ouest-européenne. Il ne veut pas d’un gouvernement démocratique, du peuple par le peuple. Il a déclaré ouvertement vouloir changer le pays, pour qu’il soit dirigé comme une entreprise.


Andrej Babiš (à gauche) en 2015, en compagnie de Sebastian Kurz, devenu depuis chancelier du gouvernement autrichien (coalition conservateurs et extrême-droite) - CC Bundesministerium für Europa.

 
Selon moi, c’est la clé pour comprendre la situation de l’Europe centrale post-communiste aujourd’hui. La majorité des habitants de ces pays n’ont pas intériorisé le modèle ouest-européen fondé sur la démocratie. Les raisons en sont nombreuses. L’une d’entre elles est que l’Europe de l’ouest et aussi les États-Unis n’ont pas réussi à développer une véritable stratégie d’intégration des pays post-communistes dans le système démocratique occidental. Certains ont essayé et échoué, d’autres voulaient juste faire de ces régions des demi-colonies. Nous en sommes donc là. Aujourd’hui, des oligarchies locales prennent le contrôle de nos politiques avec la Russie et la Chine. Les pouvoirs occidentaux ont perdu du terrain, observant incrédules la manière dont les pays post-communistes peuvent être aussi « ingrats ». Je peux comprendre ce sentiment. Mais cela ne nous aide pas. Babiš, comme Kaczynski et Orban, représente les forces de l’autocratie contre la démocratie.

Avez-vous été menacé, en tant que directeur d’un journal indépendant ?

J’ai été menacé pour avoir publié un livre montrant comment Babiš usait de son pouvoir politique pour ses profits personnels. Le journal fait désormais face à des accusations en diffamation. Par ailleurs, une brigade financière est en train de contrôler nos comptes, pour la première fois depuis huit années d’existence. Les médias de Babiš ont également commencé une campagne de diffamation contre moi-même, et contre mon journal. Son objectif est de nous couper de nos ressources financières publicitaires. Le journal traverse une période de troubles économiques sérieux, qui pourraient nous être fatals.

D’une manière plus générale, quelle est la situation économique en République tchèque ?

Tout dépend de la perspective adoptée. Exceptée la classe des oligarques, qui est minuscule et démesurément riche, il y a beaucoup de gens qui sont aisés, une classe moyenne supérieure concentrée, cela en particulier dans les grandes villes. Mais à côté de cela, il y a une classe inférieure qui grandie, et qui est de plus en plus désenchantée, parce que sa situation a empiré avec l’avènement du nouveau régime démocratique, qui est assimilé au capitalisme dérégulé. Des millions de foyers vivent dans la peur constante de dépenses inattendues qu’ils ne pourraient pas couvrir. Le fait que les gens, ici, soient payés bien moins que leurs homologues à l’Ouest pour le même travail, est une partie du problème. C’est aussi l’une des explications à l’attitude répugnante dont les pays post-communistes ont fait preuve à l’égard des réfugiés : les gens qui ne bénéficient pas d’une solidarité généreuse sont rarement susceptibles d’en faire preuve eux-mêmes.

Qu’attendez-vous de l’Union européenne en regard de la situation politique actuelle en République tchèque ?

Je n’ai aucun doute sur le fait que l’Union européenne agit avec de bonnes intentions mais, en réalité, ses politiques ont ici un effet désastreux. La stratégie doit totalement être revue. Tout le monde était obsédé par l’économie lorsque nous sommes entrés dans l’Union européenne, et personne n’a pas fait attention aux aspects politiques. L’Union européenne doit comprendre qu’elle va devoir se battre. La Russie, la Chine, les oligarchies domestiques, les entreprises multinationales... Toutes ces forces pensent que l’Europe centrale est devenu leur terrain de jeu. Elles se sentent les mains libres d’y faire ce qu’elles veulent. Si l’UE ne veut pas que les jeunes démocraties est-européennes disparaissent, il faut qu’elle agisse rapidement. Aujourd’hui, l’argent européen qui abonde sur la région sert en fait à encourager les autocraties.

Néanmoins, deux choses peuvent être faites : d’abord, rediriger certaines des ressources financières de l’UE pour soutenir la société civile et les médias indépendants. Il faut que ces ressources soient administrées par des structures de l’UE, pas par des politiques locaux corrompus et par leurs amis. C’est peut-être difficile, mais l’alternative à ce changement de cap de l’UE en Europe centrale est bien pire, pour nous et pour l’UE. En République tchèque, la bataille pour la démocratie est encore ouverte. Parce qu’il y a un mouvement fort qui s’est formé contre Babiš, et parce qu’il fait face à des charges criminelles. Il n’est pas encore parvenu, plus de quatre mois après les élections, à former un gouvernement majoritaire, faute de soutien suffisant au Parlement.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Rachel Knaebel

 

Publié le 19/03/2018

 Par Gildas Le Dem | 16 mars 2018

Abandon des Kurdes à Afrin : la faute d’Emmanuel Macron   (Regards.fr)

Loin du nouveau monde promis durant sa campagne, le président de la République cautionne le régime turc et ses exactions contre les Kurdes du YPG. Une compromission infamante pour la France, au nom d’intérêts indéfendables.

On nous promettait donc un nouveau monde. Macron, président du monde, héraut des droits de l’homme et d’un monde ouvert, libre. Mais, depuis plus de sept semaines maintenant, les forces turques de la dictature d’Erdogan et leurs supplétifs syriens, parfois directement issus des rangs de l’État Islamique, assiègent la ville-refuge, la ville autrefois libre et ouverte d’Afrin.

Pire, depuis ce mercredi, les forces turques opèrent une percée décisive à ses portes malgré la présence et la résistance des combattants kurdes du YPG, la branche syrienne du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Si l’on en croit l’agence Reuters et le New York Times, l’eau est désormais coupée, en amont, par les forces turques.

Dans une ville qui accueille également des réfugiés de toutes confessions, la situation sanitaire devient intenable. Sur la centaine de milliers d’habitants et de réfugiés que compte la ville, une dizaine de milliers est d’ores et déjà déplacée, fuyant le manque d’eau et les bombardements des hélicoptères d’attaque légers de l’armée turque, qui prennent également pour cible les zones habitées par les civils.

Égards et contrats pour Erdogan

Selon le témoignage des Forces antifascistes à Afrin (des volontaires occidentaux qui ont rejoint les rangs des forces kurdes pour combattre l’État Islamique), « à ce jour, près de 300 civils ont été sauvagement tués, y compris les femmes et les enfants, tandis que les blessés s’élèvent à plus de 700 personnes ».

Qu’a fait, que fait la France, pendant ce temps ? Elle n’a rien trouvé de mieux, en la personne d’Emmanuel Macron, que de recevoir Erdogan comme elle avait déjà reçu Poutine et Trump ; de signer un contrat portant sur un système de défense anti-missiles avec la Turquie ; enfin, dans la foulée, de reconnaître le PKK comme une organisation "terroriste". On croit rêver.

Car enfin, à qui doit-on les premières victoires contre l’État Islamique et ses menées terroristes (véritables, celles-là, comme nous avons pu l’éprouver en France), sinon aux combattants et aux combattantes kurdes du PKK ? Aurait-on déjà oublié la bataille de Kobané ? Et avec cette première victoire contre l’État Islamique, un peuple libre qui – une fois de plus – s’était hissé aux avant-postes pour défendre le droit à l’autodétermination et l’auto-organisation ; pour défendre et reconquérir la liberté des femmes, des minorités religieuses aussi ; et armé, avec cela, d’une impeccable vision égalitaire ?

Il faut le dire sans détour : c’est une honte, une infamie sans nom, qu’Emmanuel Macron ait osé qualifier de terroristes les représentants du PKK et du peuple kurde et, avec les autres dirigeants européens, les abandonne aujourd’hui au silence et à la mort.

Le monde selon Macron

Mais il faut aller plus loin, et s’interroger sur les raisons de cette compromission. Pourquoi ce geste de capitulation, qui renforce une dictature aux frontières de l’Europe ? Sinon parce que cette dictature est, en fait, devenue le fondé de pouvoir de l’Union européenne dans la crise des migrants ? Pourquoi tout concéder à Erdogan, si ce n’est pour faire de la Turquie un rempart chargé de contenir les migrants ?

On le sait : Erdogan menace, depuis le printemps 2017, de lever l’accord qui veut que tout migrant arrivé sur les côtes européennes après avoir transité par la Turquie puisse y être renvoyé (un accord dans le cadre duquel, de plus, l’UE verse trois milliards d’euros à la Turquie). Ce que l’eurodéputé belge Philippe Lamberts, coprésident du groupe des Verts au Parlement européen affirmait déjà en mars 2017 pèse sans doute non moins, aujourd’hui, sur le destin des Kurdes : « C’est parce que l’Union européenne refuse de faire ce dont elle est capable en termes de réfugiés que nous nous mettons à la merci de ce gars [Erdogan] ».

Il faut donc se demander quel est ce monde, la nature de cette ouverture au monde que prônait Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle. La réponse est désormais évidente : c’est une ouverture au monde, mais au monde des puissants et des puissances (qu’on reçoit avec allégresse sous les ors de Versailles).

Mais ce monde de puissants demeure lui-même fermé à ceux qui, ici ou ailleurs, souffrent et luttent pour un peu de pain ou de liberté. Ici, en France : ceux qui ne sont rien, ou sont regardés comme des hommes de second rang (les migrants). Ailleurs : les peuples qui à Afrin, ou dans la Goutha, sont autant de vies qui ne comptent pour rien. Emmanuel Macron s’était fait le champion de l’ouverture au monde et à l’Europe. Il n’est, en vérité, que le gardien, le chien de garde d’une Europe des banques et des barbelés.

 

Publié le 16/03/2018

12 mars 2018 (Site le Grand Soir)

Italie : Aperçu des élections du 4 mars

Marco Pondrelli

Cet article du camarade Marco Pondrelli est le premier d’une série de contributions que Marx21.it consacrera aux élections et à d’autres thèmes centraux du débat politique, dans le but de fournir une grille de lecture et une contribution non conjoncturelle au débat à gauche.

Quels étaient les camps sur le terrain lors de ces élections ? La réponse a été fournie par le journal de la Confindustria (le MEDEF italien NdT) : Sergio Fabbrini dans deux éditoriaux (14 et 21 janvier) parus sur "il Sole 24 Ore" expliquait qu’en Italie ils se confrontaient des pro-européens et les partisans du souverainisme. Deux camps transversaux aux différents camps et aux différents partis, mais avec des caractéristiques clairement définies. D’une part, il y avait les supporteurs de l’intégration européenne et, comme Panebianco (politologue conservateur et éditorialiste du journal bourgeois « Il Corriere della Sera ») nous le rappelle souvent dans les colonnes du "Corriere della Sera", l’OTAN, d’autre part, la souveraineté nationale.

Il Sole 24 Ore n’a pas de doute sur la position à prendre, arrivant aux limites de la subversion quand il dit que "si les institutions politiques et électorales ne sont pas en mesure de garantir la préservation de cette relation[avec l’Europe][...] alors il est nécessaire que cette relation soit protégée par nos classes dirigeantes", tout peut être discuté sauf notre adhésion à l’UE (et à l’euro) et à l’OTAN. Les grands médias dans le pays tout au long de la campagne électorale ont construit une orientation qui a estimé qu’une décision souveraine du peuple italien était irrecevable si elle avait remis en question ces adhésions. Le raisonnement sous-jacent a toujours été que la réappropriation de la souveraineté nationale est inadmissible et que l’adhésion à l’UE et à l’OTAN n’est pas dans les mains des électeurs. Nos relations avec la Russie doivent également suivre la volonté de Washington même lorsqu’ils frappent les intérêts vitaux de l’Italie. Nous avons lu dans les journaux des articles fantaisistes dans lesquels Poutine a été accusé d’interférer avec les élections italiennes, des vraies fausses nouvelles dans le but d’accuser la ligne de défense de la souveraineté populaire d’être un instrument entre les mains d’une puissance hostile.

Malgré tout cela, les élections du 4 mars ont donné une réponse très différente de celle souhaitée par l’establishment italien (et pas seulement).

Qui gagne

Il y a sans aucun doute deux gagnants : le Mouvement 5 étoiles (M5S) et la Ligue (qui a changé le nom pour se présenter dans tout le pays). Les deux formations politiques ont gagné parce qu’elles étaient capables de répondre à deux facteurs essentiels : tout d’abord, elles sont parvenues à saisir la nouvelle phase internationale, à commencer par l’élection de Trump, qui a changé, et continuera à changer, l’équilibre mondial. Ce n’est pas un hasard si Bannon (ancien stratège du président américain) a accordé il y a quelques jours une interview au Corriere della Sera dans laquelle il soulignait la force des "populistes"italiens.

Deuxièmement, les deux listes ont réussi à représenter un malaise généralisé dans la société italienne. La Ligue qui est née en donnant une voix aux petits patrons du Nord a compris que la crise a plongé ce secteur de la société dans la pauvreté. Il y a eu une prolétarisation de la classe moyenne. Le M5S a réussi à faire la même opération en représentant les nombreux jeunes qui vivent dans une situation précaire, reliant ainsi la question générationnelle à l’exploitation de classe. Cette souffrance s’est transformée non seulement en une attaque féroce contre les migrants et la "caste", mais aussi en une proposition "souverainiste".

Il est douloureux de constater que des formations politiques qui, sur de nombreuses questions, sont à des années-lumière de la gauche et des communistes reprennent les propositions que ces partis devraient soutenir et parviennent à nommer des représentants de luttes sociales ou des intellectuelles appartenant à la gauche. Il y a beaucoup de gens élus dans les rangs des M5S qui ont un profil politique ouvertement de gauche et la Ligue elle-même a eu la clairvoyance de nommer ceux qui sont attentifs aux questions sociales.

Il est faux que ce résultat soit la victoire du poujadisme ou du fascisme. Si l’élaboration théorique maximale de la gauche concerne l’utilisation du conjonctif par Di Maio [1] (président du M5S) , il n’est pas surprenant qu’elle soit maintenant reléguée en marge de la politique italienne. Les signaux des électeurs doivent être captés et nous devons tirer les leçons des défaites. Dans le vote populaire, il y a plus de sagesse qu’on ne le pense, mais pour les dirigeants de gauche, l’avertissement de Bertolt Brecht semble valable :"le comité central a décidé : parce que le peuple n’est pas d’accord, un nouveau peuple doit être nommé".

Le parti Démocrate

Avec Berlusconi, incapable de saisir ces nouveautés, le premier perdant est le Parti démocrate. Le PD expérimente sans aucun doute le malaise qui traverse la social-démocratie européenne (Allemagne, France, Espagne, Hollande, Grèce...). De plus, il y a une spécificité italienne, la tentative de Renzi de pêcher dans le bassin électoral de Berlusconi non seulement n’a pas conduit à de nouveaux votes au Pd, mais a aussi contribué à faire perdre beaucoup de ceux de l’électorat de gauche traditionnel (à commencer par le monde de l’école). Le PD qui gouverne directement ou indirectement depuis 2011, sept années de gouvernement attentif à la compatibilité, insensible au cri de douleur qui émerge du corps social courbé par la crise économique, insensible à toute tentative de sauvegarde de la capacité productive du pays, mais attentif aux exigences de la Troïka, n’a pu que conduire à ce résultat.

La gauche européenne réagit à la crise généralisée de deux manières. Il y a le modèle Macron-Blair qui consiste à abandonner les ancrages sociaux de la gauche et il y a le modèle opposé, c’est-à-dire la tentative de trouver les racines d’une gauche réformiste (mais compatible) et attentive aux raisons sociales. Le PD italien est resté au milieu, plus proche du modèle Macron mais incapable de faire un choix clair.

La gauche sociale-démocrate

Le second modèle est celui qui a inspiré les échappés du Pd. Liberi e Uguali (Libres et égaux, Leu) a été battu à ces élections. Le plan stratégique des différents d’Alema et Bersani (dirigeants de haut niveau fondateurs du Parti Démocrate NdT) était de radicaliser leurs positions et de capitaliser sur l’effondrement du PD renzien pour ensuite rouvrir une relation politique avec un parti "différent". Un échec, celui de Leu, qui est le fils du manque de crédibilité de la classe politique qui l’a animé, mais qui est aussi dû à un projet politique qui, là où il a été appliqué, (voir Syriza en Grèce) a donné de très mauvais résultats. Proposer des politiques de redistribution au sein d’une Europe qui a fait de la concurrence salariale sa constitution matérielle n’est pas une perspective crédible. Il y a peu de voix (comme Fassina) qui ont eu le courage de remettre en question les fondements européens (en commençant par l’euro), et en général Leu a gardé sa vocation européenne, difficilement conciliable avec les politiques progressistes. Une contradiction qui concerne tous ceux qui proposent des politiques sociales et redistributives : sans remettre en cause à la racine le cadre donné, il n’ y a pas d’espace politique. Les premières déclarations de discussion avec le M5S pour la formation du gouvernement (hypothèse contestée au sein de Leu), cependant, représentent une ligne intéressante.

Potere al popolo

La catastrophe touche également la gauche dite radicale. Malgré le résultat décevant (1,1%), la lecture de certains protagonistes de la liste a été positive, arguant qu’il s’agissait d’une formation jeune, née il y a seulement 3 mois. Cependant, il faut se rappeler qu’à l’intérieur du PAP il y avait des partis historiques organisés comme Rifondazione Comunista et le nouveau PCI, en plus du Réseau communiste (et aussi la "Gauche anti-capitaliste" trotskyste). Mais, comme cela a toujours été le cas au cours des dix dernières années, ces formations se sont réunies quelques semaines avant le vote sans un véritable projet, donnant l’idée d’un cartel électoral avec un seul objectif : le retour au Parlement. Les électeurs n’ont pas perçu le projet à long terme de cette liste et le caractère alternatif de ses programmes (également parce que sur certaines questions centrales comme l’euro et la défense des intérêts nationaux, l’ambiguïté a été préférée à la clarté des contenus) et ils ont vécu cette expérience comme une autre "invention" en vue des élections. Bien qu’il y ait eu une convergence entre trois organisations communistes (avec d’autres sujets), le message qui a été passé est celui d’une liste de mouvements minoritaires, plus attentive aux thèmes historiques de l’Autonomia Operaia (proche de Toni Negri NdT) que ceux plus proches des luttes du mouvement ouvrier et communiste de ce pays. Il y a également eu quelques limitations en matière de politique étrangère, et ils ont préféré une position ambiguë sur des questions telles que la guerre en Syrie, la question kurde, le coup d’État néonazi en Ukraine, le caractère central de la lutte contre l’OTAN et la servitude militaire, et il y a toujours un manque de prise de position sur ce qui se passe dans le monde et sur la lecture de la dynamique fondamentale en cours.

Parti communiste

La campagne électorale menée par le Parti communiste de Rizzo, qui dans ses déclarations utilisait le forum électoral pour enraciner et faire croître le parti dans les territoires où il n’était pas présent, était différente. Même cette formation n’a pas du tout évoqué les grandes questions de politique étrangère dans sa campagne électorale (et nous connaissons les limites d’un grand nombre de ces analyses au niveau international), mais il faut reconnaître que cette expérience investit dans un objectif à long terme, refusant de diluer son expérience dans des conteneurs idéologiquement indéfinis afin d’élire quelques parlementaires.

Conclusions

Une fois de plus, le terrain électoral s’est avéré le plus difficile pour les communistes et les forces de gauche pour construire un camp politique et la subjectivité de classe. D’autres doivent être les formes et les voies, si on ne veut pas courir le risque de pourchasser, élections après élections (et conteneurs politiques après conteneurs politiques) l’échec, conduisant à de nouvelles déceptions et désertions parmi les rangs des militants. Pendant dix ans, les communistes ont été en dehors des institutions parlementaires et la diaspora a continué, malgré quelques tentatives généreuses et importantes de recomposition. Sans une nouvelle vision et sans un long regard, le risque est celui d’une compétition entre les forces existantes pour la lutte des militants.

Enfin, l’un des faits saillants de ces élections est le fait que le peuple de gauche a voté massivement pour le M5S. L’attitude qui prévaut est de considérer cela comme une force de "droite" avec laquelle il ne faut pas s’engager. Rien de plus faux : les communistes doivent pouvoir parler et travailler sur les contradictions qui s’ y manifestent, en demandant le respect des programmes et des engagements pris avec les électeurs et en discutant des enjeux stratégiques de la lutte contre l’intégration euro-atlantique et de la défense des classes populaires.

Pendant que nous rédigeons cet article, il n’est pas clair quel mandat le Président de la République assignera pour la formation du gouvernement et quel gouvernement sera formé. La situation est encore très instable.

Marco Pondrelli

Note

1 Une partie de la gauche a critiqué les erreurs grammaticales de Di Maio sur les réseaux sociaux, en particulier ceux sur les conjonctifs. Ils voulaient ainsi souligner son inadéquation à gouverner le pays.

 

Publié le 25/02/2018

Comment Jeremy Corbyn veut transformer le Labour en un mouvement social

23 février 2018 Par Amandine Alexandre (site Médiapart)

Huit mois après le bon score du parti travailliste aux législatives – 40 % des voix –, la popularité du chef de l’opposition britannique, Jeremy Corbyn, s’est un peu émoussée. Mais le leader de 68 ans cherche surtout à réformer le mode de fonctionnement de son parti, en s’appuyant sur la nébuleuse Momentum, au grand dam de l’aile droite du Labour.

·  Londres (Royaume-Uni), de notre correspondante.– Il a remisé son vélo. La faute à ses fans, qui l’assaillent constamment sur la voie publique. À 68 ans, Jeremy Corbyn a été obligé de se plier aux conventions. Désormais, c’est à bord d’une voiture officielle que le leader de l’opposition travailliste au gouvernement de Theresa May se rend chaque jour au palais de Westminster.

Si le bon score du Labour lors des dernières élections ne lui a pas permis de former un gouvernement, il a donné à son chef de file une incontestable aura, y compris en dehors de son parti. « Jeremy Corbyn, avec son allure de retraité d’obédience marxiste, dégage davantage d’autorité dans son rôle de premier ministrable que Theresa May au poste de cheffe du gouvernement », concédait fin janvier un éditorialiste de The Sun, un tabloïd qui n'a jamais été tendre avec le chef travailliste (jusqu'à lui inventer, récemment, un passé d'espion communiste).

Si l'on s'en tient à des sondages récents, qui restent à prendre avec d'infinies pincettes, l’ampleur du phénomène Corbyn est quelque peu retombée depuis l’été dernier et son apparition très acclamée, en rock star, sur la scène du mythique festival de Glastonbury. En dépit des déchirements qui minent le parti conservateur, en cas d’élection, Theresa May pourrait l’emporter d’une courte tête sur l’idole des Britanniques de moins de 40 ans. Mais les railleries et les sarcasmes dont le chef de file socialiste du parti travailliste a longtemps été la cible n’ont plus cours dans les médias traditionnels.

 

Même les organes de presse autoproclamés du bon goût semblent fascinés par ce sexagénaire chenu, légèrement bedonnant et allergique aux cravates, élu en 2015 à la tête du Labour, puis réélu en 2016. Le magazine masculin GQ, qui s’adresse aux hommes soucieux de leur apparence, lui trouve du sex-appeal. Au point de le mettre en couverture de son premier numéro de l’année – après l’avoir relooké dans un costume Marks & Spencer à 200 livres sterling. « Cela en ravit certains et suscite l’effroi chez d’autres personnes mais Jeremy Corbyn pourrait vraiment devenir notre premier ministre », estime Stuart McGurk, auteur de l’interview du leader travailliste parue en janvier et intitulée « Theresa... Il attend ».

Si tout se déroule comme prévu par la loi électorale, l’attente risque de durer longtemps. Les prochaines élections législatives britanniques doivent se dérouler le 5 mai 2022. Mais faute de posséder une majorité absolue aux Communes, le mandat de Theresa May est fragile. Et les négociations du Brexit avec l’Union européenne font planer une très grande incertitude sur le Royaume-Uni.

Dès l’été dernier, Jeremy Corbyn et les membres de son « gouvernement en devenir » sont donc partis en campagne dans une centaine de circonscriptions anglaises, galloises et écossaises. Dans certaines de ces circonscriptions jugées gagnables, le processus de sélection du ou de la candidate aux prochaines législatives a été lancé à l’automne 2017. Sur la centaine de circonscriptions que le Labour a bon espoir de remporter, fin janvier, 28 candidats avaient déjà été sélectionnés.

L’échéance est lointaine, mais les tensions provoquées par la sélection des futurs candidats au mandat de député sont vives. D’autant que cette sélection survient après celle, parfois très contestée, des candidats aux élections locales du 3 mai prochain. Dans les deux cas, Momentum, l’organisation pro-Corbyn créée en 2015 et désormais affiliée au Labour, est accusée par une partie des travaillistes de vouloir imposer ses candidats. L’aile droite du parti est vent debout contre ce qui est perçu comme une tentative de noyautage des structures du Labour.

« Momentum est désormais enraciné dans le parti travailliste », analyse Jessica Garland. Selon la chercheuse de l’université du Sussex, spécialiste de l’organisation interne du parti travailliste, la force de Momentum est d’avoir investi « de nouvelles personnes au sein d’anciennes structures ».

Un militant de Momentum, au congrès annuel du Labour, à Brighton, le 26 septembre 2017. © Reuters / Toby Melville.

La preuve ultime de la montée en puissance des corbynistas dans les rouages du Labour ? L’élection, le 15 janvier dernier, de Jon Lansman et de deux autres membres de Momentum au National Executive Committee (NEC), l’organe de décision du parti travailliste. Ces trois nouveaux membres du NEC, élus par les militants travaillistes, occupent un tiers des neuf sièges réservés aux représentants des sections de circonscription.

À l’échelle du NEC, qui compte 41 membres, leur pouvoir d’influence reste relativement restreint. Mais leur élection marque incontestablement un tournant : les trois sièges du NEC investis par Momentum ont été créés à l’automne dernier à l’issue du congrès annuel du Labour, à la demande notamment de Momentum qui souhaite voir la base du parti peser davantage dans les instances de direction.

Jon Lansman, une figure longtemps en marge du parti travailliste, peut désormais se prévaloir de représenter « presque 600 000 membres » du Labour. Jolie performance pour le fondateur d’une organisation qui n’a pas encore soufflé ses trois bougies et compte pour l’instant moins de 40 000 membres.

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Publié le 21/02/2018

20 février 2018 (site la Bibliothèque Fahrenheit 451)

LA QUESTION KURDE

Régulièrement sous les feux de l’actualité, le Kurdistan est pourtant mal connu. Son histoire est d’autant plus complexe qu’il est partagé entre quatre pays. Avec cet exposé Gérard Chaliand nous donne des clefs pour mieux saisir les tenants et les aboutissants de cette partie du Moyen-Orient.

Une bonne moitié de l’ouvrage, très modestement intitulée « brève histoire du Kurdistan », est réellement passionnante. Nous nous garderons d’en tenter un trop bref résumé, nous contentant de rapporter ici quelques grandes lignes.

Le territoire géographique nommé Kurdistan était autrefois partagé entre l’Empire Ottoman et l’Iran impérial, sur lequel vivent des population de différentes origines linguistiques (kurmandli, soprani, zaza) et religieuses (sunnites de rite chaféite en majorité mais aussi alévis, yézidis, chrétiens, juifs et d’autres chiites.
La fin de la première guerre mondiale est une période cruciale pour la région puisque le démantèlement de l’Empire Ottoman va recomposer les territoires et tracer les lignes de conflits futurs :
Mustafa Kémal sauve la Turquie du dépeçage prévu par le traité de Sèvres (1920) et parachève « l’homogénéisation religieuse et ethnique d’un État conçu sur le modèle de l’État-nation ». Les Kurdes deviennent alors des « Turcs des montagnes ». Ils ont le choix entre l’assimilation, l’exclusion ou la répression.
La Grande Bretagne, seule au courant que s’y trouve du pétrole, crée l’Irak en s’appuyant sur la minorité sunnite (20%) contre les chiites et les Kurdes qui auront cependant souvent une relative autonomie culturelle et administrative.
En Iran, si les Kurdes disposaient de droits culturels, la monarchie s’en prend à partir de 1935, violemment à toutes les langues minoritaires.
En Syrie, sous mandat français, leurs droits culturels sont aussi limités.

L’exposé se concentre essentiellement sur l’histoire de l’Irak et l’évolution de la partie Kurde au sein de laquelle deux mouvements d’indépendances, l’UPK et le PDK vont s’opposer, trouvant toutefois des alliances ponctuelles : insurrection entre 1961 et 1975, coup d’État de Saddam Hussein en 1968, début de la guerre contre l’Iran en 1980. Longtemps, l’Iran et l’Irak ont financé et armé les kurdes de leur voisin pour le déstabiliser. Saddam Hussein organisa des massacres à plusieurs reprises contre les Kurdes, utilisant des gaz de combat contre la ville d’Halabja reprise par les peshmergas en 1988. De nombreux charniers furent découverts en 2003.
En 1990, après l’invasion du Koweit et l’intervention américaine qui le maintient cependant au pouvoir pour tenir tête à l’Iran chiite, Saddam Hussein se retourna contre les Kurdes pour amplifier sa politique génocidaire, bombardant des colonnes de civiles en fuite, provoquant des centaines de milliers de morts. Le 5 avril 1991, l’ONU vote la résolution 688, consécration du principe de l’ingérence humanitaire, créant une zone de sécurité. La campagne était détruite à 90%, plus de 4500 villages avaient été rasés et 26 villes touchées mais l’autonomie politique allait pouvoir s’organiser. Les tensions entre l’UPK et le PDK déboucheront pourtant sur une guerre civile à partir de 1994.

En Turquie, la simple mention d’une société kurde distincte de celle des Turcs, est un crime conte l’État. En 1978, le PKK est fondé par Abdullah Öcalan avec l’indépendance pour objectif et la guérilla comme moyen. Des « escadrons de la mort » et d’autres organisations paramilitaires turcs sont responsables de plus de 45 000 morts. Plus de 4000 villages ont été détruits. Öcalan est arrêté par les services secrets turcs en février 1999 à Nairobi, au Kenya, avec l’aide des Américains et des Israéliens. Il purge une peine à perpétuité.

En mars 2003, la nouvelle intervention américaine en représailles aux attentats du 11 septembre 2001, déstabilise complètement l’Irak. L’armée d’occupation ne fera d’ailleurs rien pour défendre les biens publics, excepté le ministère du Pétrole ! Le Kurdistan est cependant relativement épargné, grâce à ses peshmergas. En 2005, Jalal Talabani devient président de la République, premier kurde a devenir chef d’État.
L’auteur développe également le rôle central de l’Arabie Saoudite, notamment dans le financement des mouvements djihadistes depuis plus de trente cinq ans. Il raconte l’irruption de Daech dont le caractère régressif et sanglant semble fasciner « certains spécialistes de monde arabe et musulmans » et souligne sa carence totale en solutions économiques ou sociales. «  À l’heure où la Chine cherche à s’affranchir de la tutelle du dollar, Daech en est encore à couper des têtes en prétendant restaurer un califat. »


Ouvrage majeur, clair et synthétique sur l’histoire de cette partie du Moyen-Orient, que l’on ne peut que trop conseiller à ceux que ces questions intéressent. On pourra toutefois s’étonner que Gérard Chaliand ne fasse strictement aucun mention de la conversion d’Abdullah Öcalan, au confédéralisme municipal et à l’application de celui-ci dans les enclaves kurdes de Syrie, ne retenant que l’efficacité de leurs troupes au combat ! C’est pourquoi nous proposons quelques lectures complémentaires à ce sujet.


LA QUESTION KURDE
Gérard Chaliand
Avec la collaboration de Sophie Mousset
162 pages – 18 euros
Éditions du Seuil – Paris – Mai 2015



Sur le même sujet :

Publié le 28/01/2018

Parlons (Inter) Net (site"Le Grand Soir)

Une jolie fille de 17 ans a fait quelque chose de grave…

 

Sale temps pour le chanteur poète israélien Jonathan Geffen qui a osé écrire un poème (1) en faveur d’Ahed Tamimi.

Le site Infos-Israël.News nous dit « le choc » (sic) ressenti en Israël et ce qu’il en résulte : le ministre de la défense a demandé à tous les médias de boycotter le chanteur, cet « ivrogne » et « gauchiste » dont les propos « écoeurants » en faveur d’Ahed Tamimi (« une provocatrice ») sont du niveau « d’Al-Manar appartenant au Hezbollah ».

Le site nous rappelle que « la terroriste » (sic) est coupable de plusieurs « attaques » (re-sic) contre des soldats.

Hélas, le manque de place empêche Infos-Israël.News de préciser qu’il s’agissait de pichenettes à main nue contre des étrangers armés entrés illégalement dans son pays et jusque dans sa maison. La dernière intrusion s’est soldée par son enlèvement nocturne le 19 décembre et son emprisonnement, avec sa mère, chez le colonisateur qui les relâchera dans des semaines, mois ou années : à sa guise.

Théophraste R. (Auteur du roman à venir : « Et Anne Frank tomba dans les bras d’Ahed Tamimi »).

Note. (1) Le poème :
« Une jolie fille de 17 ans a fait quelque chose de grave
Et lorsqu’un fier officier israélien
A perquisitionné sa maison
Elle lui a foutu une baffe
Elle est née dans cette situation et avec cette gifle
50 ans d’occupation et humiliation
Et le jour où l’histoire de ce combat sera racontée
Toi Ahed Tamimi,
Aux cheveux rouges
Comme David qui a giflé Goliath
Tu seras au même rang que
Jeanne d’Arc, Hannah Senesh et Anne Frank ».

Chroniques Latines

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Jean Ortiz

Jeudi, 4 Janvier, 2018 - 09:55

Quelques éléments d’histoire de la Catalogne et du sentiment national catalan

On oublie souvent que la République fut proclamée à trois reprises en Espagne et à cinq en Catalogne.

La « Première République » le fut, en 1873, sur tout le territoire espagnol. Le sentiment national a des racines profondes. Il vient de loin. En 1640, les Catalans se soulèvent contre « l’Etat central » lors de la « Guerre dels segadors (faucheurs ») soutenus par la France. Ils proclament alors la « République » indépendante, sous protectorat français. Au XVIIIe, Felipe V abolit les « privilèges » (droits spécifiques ancestraux, reconnus par la loi) catalans. La Catalogne commence à connaître un essor économique et industriel. Toutes les tentatives républicaines ont prôné et commencé à réaliser (ou réalisé) la séparation de l’Eglise et de l’Etat, sa laïcisation... Autant de thèmes insupportables pour la richissime Eglise espagnole, propriétaire de banques et de grandes propriétés entre autres, pour l’oligarchie des « terratenientes », pour la finance, pour de nombreux officiers...

 

Les listes républicaines l’emportent contre toute attente partout en Espagne, aux élections municipales d’avril 1931 ; le roi Alfonso XIII, qui embaucha le dictateur Primo de Rivera, fait ses valises et la République est proclamée le 14 avril, quasi simultanément, à Barcelone et à Madrid.

 

A Barcelone, elle est décrétée même une heure avant Madrid par les maires, et du haut du balcon de l’actuelle Generalitat, par Francesc Maciá, (leader de centre-gauche de l’ERC, la Gauche républicaine de Catalogne). Il devient le premier président de la Generalitat. La proclamation espère « que les autres peuples d’Espagne se constituent en République ». En août 1931, les forces progressistes et révolutionnaires, puissantes et combattives en Catalogne, instaurent un gouvernement catalan, un parlement, une  langue officielle , etc. L’aspiration républicaine porte en elle une forte exigence sociétale et sociale. Ici, majoritairement, on est Espagnol et Catalan, ou Catalan et Espagnol... La revendication d’autonomie englobe surtout la reconnaissance des droits, de la spécificité catalane, de la culture et de la langue...

 

L’ERC, qui a gagné les municipales, porte un projet de « République fédérale » ; il sera négocié à la baisse, et deviendra le « Statut spécifique » de 1932, plus modéré. En Catalogne comme ailleurs, des milliers de journaliers ne possèdent aucun arpent de terre. Dans les usines, les patrons n’hésitent pas à recruter des tueurs pour liquider les « meneurs » des grèves et des luttes sans quartier. Les anarchistes, le groupe « Los Solidarios », pratiquent l’auto-défense.

 

En décembre 1933, le président de la Generalitat, Luis Maciá, décède, et un autre « républicain modéré », une grande figure, Lluís Companys, lui succède. Il est déjà à cette étape, difficile d’étiqueter le mouvement autonomiste, l’exigence identitaire. Pour beaucoup, ils sont « globalement de gauche ». Il existe deux puissantes forces populaires : les anarchistes de la CNT-FAI et la socialiste UGT. Les communistes du PSUC, pour qui va primer la défense de cette République contre le fascisme, se renforceront plus tard.... Le trotskisant POUM et les anarchistes considèrent la Deuxième République comme « bourgeoise ». Les deux logiques en présence sont irréconciliables et vont s’affronter durement. En août 1937, le gouvernement envoie la Onzième division de l’Armée populaire républicaine pour mettre au pas, par les armes, le libertaire « Conseil d’Aragon », après avoir en mai réprimé l’insurrection populaire anarcho-syndicale à Barcelone (Telefónica), au moment où siègent au gouvernement trois ministres anarchistes. Les unités qui firent le « sale boulot » étaient pour la plupart commandées par des communistes. Ce sang versé, entre antifascistes, reste encore aujourd’hui objet de ressentiments fratricides, ineffaçables, du moins difficiles à dépasser...

 

En octobre 1934, les conservateurs avaient gagné les élections générales, conséquence des promesses sociales non tenues par la République. Face à « l’incumplimiento », les engagements non respectés, l’UGT et le PSOE appellent à la grève générale. Les mineurs de Asturies se soulèvent. La « révolution des Asturies » s’organise en « République socialiste des Asturies ». En réponse, l’armée massacre les mineurs. Pour protester contre la « fascisation, la restauration en marche », le 6 octobre 1934, Lluís Companys, président de la Generalitat, proclame l’Etat catalan, au sein de la République fédérale espagnole. Un éphémère Etat qui sera, lui aussi, noyé dans le sang. Le président Companys est arrêté, emprisonné, et le gouvernement autonome catalan suspendu. Lluís Companys est condamné à 30 ans de prison. A Madrid, le gouvernement est aux mains des forces les plus conservatrices : la CEDA, les « Radicaux », Rénovation nationale... A Barcelone, le général Domingo Batet a étouffé l’initiative du président de la Generalitat, Lluís Companys.

 

Force majoritaire , enracinée depuis des décennies en Catalogne, l’anarchiste CNT-FAI mène, depuis la fin du XIXe, une lutte des classes frontale. Elle engage, surtout après février 1936, (victoire électorale du Front populaire) un processus révolutionnaire de « collectivisations », particulièrement à la campagne, d’appropriation collective et sociale des moyens de production, y compris du petit commerce et de l’artisanat. Mais elle refuse de prendre le pouvoir politique, à la tête de la Generalitat. Le « golpe » civico-militaire de juillet 1936 accélère le mouvement.

 

Les « collectivités », (« début de révolution » selon les libertaires), leur opportunité, se trouvent contestées par les communistes, par de larges secteurs du PSOE, des « azagnistes », des nationalistes catalans, et par les autres petits partis républicains modérés. Ils les considèrent comme une dispersion de forces face à la prioritaire et urgente résistance antifasciste, afin de « gagner d’abord la guerre » par la consolidation d’une Armée populaire républicaine. Pour que, notamment, la Catalogne retrouve un statut d’autonomie. Pour des milliers de pauvres, d’ouvriers, de sans terre, la révolution esquisse une société nouvelle, solidaire : le communisme libertaire. L’identité ne va pas sans la « question sociale ». Les miliciens luttent à la fois contre le fascisme et pour la révolution.

 

C’est seulement en février 1936, lorsque le Front populaire gagne les élections, que des milliers de prisonniers politiques, dont Lluís Companys, sont libérés. Ce dernier redevient Président de la Generalitat, le parlement et les autorités catalanes. Le « statut catalan », démocratique, adopté en octobre par les « cortés », garantit l’autonomie. Lors de la défaite militaire des Républicains, en janvier-février 1939 (Barcelone tombe le 26 janvier), la Generalitat est abolie par les franquistes victorieux, et le président Companys se réfugie en France. Là, avec la complicité de Vichy, la Gestapo l’arrête le 13 octobre 1940, et le livre à Franco. Ce dernier le fusille le 15 octobre 1940 au Château de Montjuic.

 

La revendication d’autonomie des catalanistes est, dans ces années 1930, globalement « de gauche », comme elle le sera, beaucoup plus, sous le franquisme. Elle implique le mouvement ouvrier. Aujourd’hui, les principaux leaders du mouvement indépendantiste, qui est devenu majoritaire pour la première fois en 2015, appartiennent pour la plupart à la cossue bourgeoisie catalane, très libérale et « européiste ». L’indépendantisme est teinté d’aspects « patriotards ». Mais l’essentiel est ailleurs. La République, celle que voudrait la bourgeoisie catalane, n’est pas la nôtre, mais elle ouvre une brèche au peuple et la monarchie se retrouve frappée d’illégitimité, elle qui reste la pièce maîtresse du continuisme franquiste.

 

Parler catalan conduisait, sous le franquisme, à la torture et à la prison. Communistes du PSUC, anarchistes, groupes de lutte armée, catalanistes, chanteurs, menèrent alors une résistance irréductible et quotidienne. Les « 33 tours » de Luis Llach , María del Mar Bonnet (des Canaries), Raimón, Pi de la Serra... circulent clandestinement.

 

En 1979, la Catalogne retrouve son statut d’autonomie, repris dans la constitution de 1978. Cette dernière garantit, par son article 137, le paiement de la dette bancaire privée avec des moyens publics, dans son article 38, la liberté d’entreprise dans le cadre de l’économie de marché, et dans l’article 8, stipule que l’armée est garante de l’unité nationale. Toujours selon la constitution de 1978, l’Espagne s’organise en 17 « communautés autonomes », dont trois « historiques ». Les forces de droite ont dû céder sur la vision centraliste, uniforme, uninationale, de l’Etat espagnol, dont le centre est, selon elles, Madrid. La démocratisation de l’Etat espagnol, même si elle reste à réaliser, pour une Espagne plurinationale, a toutefois marqué des points.

 

En mars 2006, les parlements catalan et espagnol votent un texte comportant la notion de « nation » à propos de la Catalogne, au sein d’un ensemble fédéral, ainsi qu’un « statut catalan élargi » (ouvrant plus de compétences).

 

Rajoy et le PP mettent le feu aux poudres. Ils affichent mépris et intransigeance. En 2010, le néo-franquiste Rajoy fait annuler par le Tribunal Constitutionnel, la notion de « nation » ainsi que le nouveau statut. Le 11 septembre 2012, jour de la « Diada », fête nationale catalane, un flot humain réclame le droit de décider, le retour au statut élargi. Pour la première fois, lors du référendum de 2015, le mouvement, jusqu’ici « autonomiste », devient majoritairement « indépendantiste ».

 

On connaît la suite. Madrid persiste dans son refus de négocier, de prendre en compte l’aspiration sociale et démocratique des Catalans. Quelles qu’en soient les conséquences.

Publié le 22/12/17 (l'Humanité.fr)

Palestine: Pour un large mouvement de solidarité populaire internationale, à signer et faire signer d'urgence la pétition 2 Peuples 2 Etats

L'annonce du président américain Donald Trump, le 6 décembre dernier, de reconnaitre unilatéralement Jérusalem comme capitale d'Israël a pour objectif de mettre un point final à tout espoir d'une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens, fondée sur l'application des résolutions de l'ONU d'une solution à deux États et un processus de négociations sous égide multilatérale.

 

Ce 18 décembre les États-Unis ont opposé leur veto au Conseil de sécurité à une résolution condamnant leur reconnaissance unilatérale du 6 décembre mais c'est à la pression d'un très large mouvement de solidarité populaire internationale pour une solution politique pacifique respectueuse des droits humains et du droit international qu'ils seront contraints de reculer.



Pour cela, nous t'invitons à signer et faire signer autour de toi la pétition électronique : www.2peuples2etats.fr
 adressée dans un premier temps à Emmanuel Macron pour que notre pays donne ce signal en reconnaissant sans plus attendre l’État de Palestine dans les frontières de 1967 et avec Jérusalem-Est pour capitale

 

<< Nouvelle zone de texte >>

8 décembre 2017

Cuba : plus de coopération médicale que tout le « monde riche » réuni (Cubainformación TV)

Ivena Belén Ruiz, José Manzaneda

Avez-vous lu, dans un des grands médias du « monde libre », que 48 000 coopérants cubains sont actuellement à l’œuvre dans 66 pays du Sud, soit un nombre plus élevé que tous les coopérants des « pays riches » réunis ?

Avez-vous lu, dans notre grande presse, qu’au Venezuela la coopération cubaine a sauvé un million 500 000 vies en douze ans ?

Avez-vous lu qu’en 2017, la Brigade Médicale Cubaine « Henry Reeve » a été récompensée par l’Organisation Mondiale de la Santé pour les soins prodigués à plus de 3 millions 500 000 personnes dans 21 nations ?

Savez-vous que pour combattre l’épidémie d’Ebola, en Afrique, le Secrétaire Général de l’ONU a demandé de l’aide seulement aux États-Unis, à la France, au Royaume Uni et… à Cuba, laquelle a envoyé 256 coopérants médecins ?

Savez-vous que plus de 4 millions de personnes démunies, de 34 nations, ont été opérées gratuitement des yeux grâce au programme solidaire cubano-vénézuelien « Opération Miracle » ?

Eh bien, si vous n’avez pas lu un seul mot de tout cela dans la presse internationale, posez-vous un instant cette seule question : mais pourquoi donc vous le cache-t-on ?

Article de Ivena Belén Ruiz et José Manzaneda pour Cubainformación TV. (site le GrandSoir)

Traduction M. Colinas

Publié le 21 novembre 2017

Aux États-Unis, la gauche socialiste de Sanders remporte des élections.


La brillante campagne présidentielle de Bernie Sanders n’est pas restée sans lendemain malgré la victoire de Trump : les élections locales ont porté aux responsabilités nombre de ses partisans et autres figures de l’opposition au milliardaire-président.


Il faut savoir reconnaître les bonnes nouvelles quand elles pointent leur nez, même timidement et sans fanfare, au milieu de la nuit trumpienne : les résultats des élections locales du 7 novembre dernier aux États-Unis ne reflètent pas seulement un fort rejet du Parti républicain du président, ils laissent espérer que la construction d’une force politique radicale amorcée par Bernie Sanders ne s’est pas essoufflée à la fin de sa campagne.


Si les journaux ont titré sur la revanche des démocrates, et notamment leur victoire au poste de gouverneur dans le New Jersey et surtout en Virginie (un État traditionnellement républicain), l’analyse dans le détail des multiples scrutins locaux révèle en effet le succès de nombreux militants (vraiment) de gauche.


Our Revolution, un air de révolution


Sur les 59 candidats soutenus par Our Revolution, le mouvement créé il y a un an par le sénateur du Vermont peu après l’arrivée à la Maison blanche du milliardaire, 27 ont gagné, de même que 15 candidats issus des Democratic socialists of America. La principale organisation socialiste du pays, dont le nombre d’adhérents est passé de 6.000 à 30.000 depuis novembre dernier, affirme ainsi que 56% de ses candidats ont remporté des sièges, contre 20 % lors du cycle électoral précédent.


Parmi eux, Lee Carter, un ancien des marines de trente ans, qui a découvert le socialisme l’année dernière grâce à la campagne de Sanders. Malgré les tracts républicains le dépeignant en Staline et l’absence de soutien de l’appareil démocrate local – qui voyait d’un mauvais œil son engagement en faveur d’une assurance maladie publique et son opposition à un projet de gazoduc –, il a évincé le très puissant délégué républicain Jackson Miller de l’assemblée locale de Virginie.


Dans le Massachussetts, sept candidats appuyés par Our Revolution ont raflé des sièges au conseil municipal de Somerville. Des socialistes ont également remporté des sièges municipaux à Lakewookd dans l’Ohio, à Billings dans le Montana, à New Haven et à Hamden dans le Connecticut.


Mik Pappas, un avocat des droits civiques membre de DSA est devenu juge à Pittsburg, après une campagne contre l’incarcération de masse et notamment contre les peines de prison pour les délits liés à la drogue et pour le droit à un logement et des services juridiques abordables. Dans le Maine, les électeurs ont en outre approuvé par référendum l’élargissement du programme public de couverture maladie pour les plus modestes (Medicaid) à 70.000 personnes supplémentaires.


Figures de résistance


Pas forcément officiellement estampillées socialistes, d’autres figures incarnant la résistance aux positions racistes et réactionnaires de Trump ont été élues. Larry Krasner, un avocat engagé contre les violences policières et contre la peine de mort, ayant défendu bénévolement des militants Occupy Wall Street et Black Lives Matter, est devenu procureur à Philadelphie, la ville au taux le plus élevé d’incarcération par habitant.


Melvin Carter est devenu le premier maire noir de St. Paul, dans le Minnesota, après avoir promis de réformer la police et d’instaurer la gratuité dans les crèches. Militante du salaire minimum à quinze dollars de l’heure, Vi Lyles est devenue la première maire noire de Charlotte, en Caroline du Sud.


La démocrate Danica Roem est devenue la première femme ouvertement trans à accéder à une assemblée locale. La femme de trente-trois ans a en effet été élue à la Chambre des délégués de Virginie, où sont votées les lois de l’État, délogeant le républicain Robert Marshall, un farouche opposant aux droits LGBT qui refusait de la désigner par le pronom elle.


Seattle a élu sa première maire lesbienne tandis qu’un Sikh a remporté la mairie de Hoboken dans le New Jersey. À Helena, capitale du Montana, une réfugiée du Liberia qui avait dénoncé le muslim ban du gouvernement a été élue maire. À Iowa City, enfin, Mazahir Salih est la première américaine d’origine soudanaise à siéger dans le conseil municipal.


Des Démocrates immobilistes


Une petite liste qui confirme, après le succès inattendu de la campagne de Sanders, que l’étiquette socialiste ne fait plus peur à une nouvelle génération d’Américains, tout à fait réceptifs envers le projet de réduire les inégalités, d’étendre l’assurance maladie et de combattre l’emprise financière qu’exerce les multinationales sur la vie politique américaine.


Il est cependant probable que la direction du Parti démocrate, tenu par les attentes de ses donateurs de Wall Street, demeure sourde à la radicalisation de sa base, refusant toujours de comprendre que l’échec de Hillary Clinton à la présidentielle doit plus à la couleur ultralibérale de son programme qu’aux complots russes ou au sexisme des Américains.


Préférant retenir par exemple la victoire du centriste Ralph Northam au poste de gouverneur de Virginie, le parti de l’opposition semble se contenter, pour les élections législatives nationales de mi-mandat de l’année prochaine, de miser sur la seule détestation de Trump pour empocher mécaniquement les voix de la résistance.

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