PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 05/08/2019

Révolution algérienne : « l’auto-organisation constitue la clef de la suite du mouvement »

(site rapportsdeforce.fr)

Avant de prendre une pause estivale jusqu’à la mi-août, Rapports de force vous propose une longue interview de Nedjib Sidi Moussa, réalisée fin juin. L’auteur de « La Fabrique du Musulman » et de « Algérie, autre histoire de l’indépendance » nous livre une analyse mêlée de critiques et de bienveillance à l’égard du mouvement et des acteurs de la contestation qui secoue l’Algérie depuis cinq mois. Nous vous souhaitons bonne lecture et un bon été.

Tu es allé en Algérie en mars. D’ici, en lisant la presse internationale ou algérienne, on avait l’impression que toute la société était dans la rue. Est-ce ce que tu as pu observer ?

Effectivement, le vendredi, la majorité de la société algérienne est présente, toutes classes, sexes et générations confondues. C’est inédit dans l’histoire de l’Algérie. Avant les premières manifestations, qui n’ont pas commencé le 22 février, mais quelques jours avant à Kherrata, dans la wilaya de Béjaïa, la démoralisation la plus complète régnait. Le fait qu’il n’y ait pas eu de répression a sans doute donné du courage et de l’enthousiasme aux autres pour sortir à leur tour dans la rue. Toute l’Algérie était dans la rue, mais pas forcément avec les mêmes aspirations, et avec des modalités et des perspectives confuses ou contradictoires. Des milliardaires et des dirigeants de partis politiques qui ont eu des attitudes ambiguës ont rejoint les cortèges, même si certains se sont fait chahuter. Des personnes sont venues avec des mots d’ordre radicaux du point de vue de la démocratie et des libertés individuelles. D’autres qui se sont faits de plus en plus entendre ont mis en avant des aspirations plus conservatrices au niveau de la culture, de la langue et du caractère unitaire de l’État.

Ce mouvement ne pouvait émerger qu’avec tous les paradoxes et les tensions de la société algérienne qui n’ont pas eu l’occasion de se cristalliser librement ces dernières années, voire même depuis l’indépendance en 1962. Sans idéaliser la démocratie formelle, les espaces de compétition et d’expressions publiques étaient très rares. Le moindre rassemblement dans la rue à Alger pouvait être réprimé et dispersé par la police. Les élections étaient systématiquement truquées. Aujourd’hui, il y a un apprentissage de la confrontation d’idée, de projet, de pratique. C’est un point positif du mouvement, même si l’aspiration très radicale de rupture avec le système, le régime ou le pouvoir, symbolisé par le mot d’ordre « qu’ils dégagent tous », ne semble pas encore portée par des pratiques à la hauteur de cette exigence-là. Contrairement à ce qui s’est passé pendant le mouvement d’octobre 1988 ou le « Printemps noir » de Kabylie en 2001, les permanences et les locaux du FLN n’ont pas été vandalisés, expropriés ou squattés par les manifestants, ce qui aurait été une façon de donner un contenu au slogan « FLN dégage ». Des familles nécessiteuses auraient pu y être logées. Quasiment rien n’a été fait sur le plan de l’action directe. Cela suscite des questions sur l’autolimitation du mouvement et la volonté de préserver son caractère pacifique ou d’éviter la confrontation physique. Même si cela peut se comprendre étant donné ce qu’a connu l’Algérie au cours des années 1990. Nous avons donc des aspirations très radicales, mais avec des modalités très modérées pour l’instant.

Il y a la volonté chez certains opposants de ne pas poser les questions qui fâchent, à savoir les questions sociales, sexuelles, culturelles, religieuses, etc. Même des démocrates assez radicaux ont dit : « faisons d’abord l’unité contre le cinquième mandat, ensuite nous aborderons toutes ces questions-là ». On sait ce que cela veut dire… La bourgeoisie libérale, qui veut peut-être s’émanciper de la tutelle de l’armée et de l’État, et a exercé une sorte de leadership non affirmé au début du mouvement, a intérêt à faire avancer des mots d’ordre exclusivement démocratiques, et surtout à ne pas aborder la question sociale. Ses porte-voix essaient même de faire accepter la nécessité d’adopter des mesures de rigueur tout en se réclamant de la volonté populaire.

En dehors des vendredis, la contestation a semblé se structurer autour de corps professionnels : les avocats, les journalistes, les étudiants. Est-ce de cela dont tu parles ?

Ce sont les mouvements mis en avant par les médias et la petite bourgeoisie. Ces corps sont de fait assimilés à l’élite. Il est vrai que les avocats et les magistrats étaient dans la rue au début de la dynamique, dans sa phase la plus euphorique, mais à côté de cela, entre chaque vendredi, il y a aussi eu des mouvements de grève chez les travailleurs. Ils sont restés localisés et n’ont pas été assez relayés par les médias ou les réseaux qui se réclament de la gauche et qui n’ont pas du tout joué leur rôle de relais des luttes sociales. En effet, ils sont obnubilés par des enjeux strictement politiciens.

Pour autant, nous n’avons pas encore assisté à des débordements massifs de la part des exploités et des chômeurs. Il y a toutefois eu des sit-in ici ou là, des manifestations, parfois de brèves occupations de la part de chômeurs qui exigeaient d’être employés. Cela a été le cas dans le sud de l’Algérie ou dans le complexe sidérurgique d’El Hadjar par exemple. Spontanément, en dehors de tout cadre organisé, ces chômeurs ont posé la revendication de l’emploi. Ceux qui disaient, depuis le début du mouvement, qu’il s’agissait simplement d’une protestation démocratique, politique et pacifique, sans aucune préoccupation sociale, ont été démentis par les faits.

Tu es très critique sur l’action politique de la gauche de la gauche algérienne. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Un des aspects qui a empêché une juste articulation de la question démocratique et de la question sociale, dans une perspective révolutionnaire, c’est notamment le fait que trotskistes et anciens staliniens, qui conservent une certaine influence, ont concentré leurs forces sur un mouvement de réappropriation de l’UGTA, l’ancien syndicat unique intégré à l’État. Effectivement, son dirigeant, Abdelmadjid Sidi Saïd a fait partie de ceux qui ont appelé à un 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflika, avant de se mettre du côté du chef de l’état-major de l’armée. Mais ils sont restés dans un cadre strictement organisationnel et n’ont pas cherché à déborder l’appareil. Leur objectif était d’empêcher la tenue du congrès extraordinaire de l’UGTA annoncé en juin. Or, il s’est tenu et c’est une défaite pour eux.

D’ailleurs, le nouveau secrétaire général de l’UGTA, Salim Labatcha, est un ancien dirigeant du Parti des travailleurs (PT). Le PT (parti trotskiste lambertiste) a longtemps eu une relation fusionnelle avec cet appareil hautement bureaucratique qu’est l’UGTA. Les syndicalistes qui sont un peu plus « lutte de classe » dans l’UGTA restent soumis au cadre organisationnel. De l’autre côté, des syndicalistes dits autonomes qui sont en dehors de l’UGTA, sans être forcément plus offensifs, ont décidé de ne pas mettre en avant la question sociale. Leur propos a été de dire : « nous sommes dans le mouvement populaire contre le 5e mandat et le régime, mais nous ne voulons pas apparaître comme étant un facteur de division ». Ainsi, les travailleurs et les exploités ne devraient donc pas agir en leur nom propre et la question de la grève devrait éventuellement être posée plus tard, selon les circonstances du moment.

Ce faisant, ils se sont totalement soumis à un agenda politicien. Eux aussi ont pesé dans un mauvais sens à mon avis. À côté de cela, les mouvements éclatés et localisés, appuyés parfois par des syndicalistes autonomes ou de l’UGTA, ne sont pas encore coordonnés à ce stade. Cela pourrait pourtant être une perspective de lutte intéressante : une coordination des boîtes, des ateliers, des administrations, des travailleurs en grève ou privés d’emploi. Cependant, une chose qui pèse chez les exploités et qui explique le très faible niveau d’auto-organisation, c’est qu’il y subsiste encore certaines illusions sur les organisations (syndicats, associations, partis, etc.), les personnalités nationales, mais aussi sur l’action du chef d’état-major. Ils ont pu s’interroger sur le rôle d’arbitre qu’essaye d’avoir Gaïd Salah qui prétend être avec le peuple tout en disant « n’allez pas trop loin, n’ayez pas d’exigences trop démesurées ». En effet, il met en prison des corrompus, des oligarques, des chefs de partis politiques comme Louisa Hanoune. De plus, il a fait mine d’aller dans le sens des revendications populaires tout en se montrant de plus en plus menaçant ou insultant à l’égard des contestataires les plus déterminés.

Pourtant le mouvement a déjà mis fin au 5e mandat, obtenu le départ de Bouteflika, puis l’annulation du scrutin présidentiel du 4 juillet.

Effectivement, ce mouvement a connu des victoires puisque le 5e mandat n’a pas eu lieu et les élections prévues le 4 juillet non plus. Mais je suis du côté des partisans de la révolution sociale, même s’ils sont pour l’heure minoritaires en Algérie comme ailleurs. Face à l’aspiration massive et radicale de rejet du régime, ce mouvement peut, et aurait déjà pu, aller beaucoup plus loin. Il ne se s’agit pas de minorer les victoires, mais le régime et l’état ne se sont pas évaporés. D’ailleurs, beaucoup de manifestants, malgré le mot d’ordre de « système dégage » souhaitent que l’État, l’armée et la police se maintiennent. La question du rapport aux forces de répression n’a pas toujours été très claire étant donné leur poids dans la société. Mais une décantation est en train de se produire, en raison de l’intensification de la répression. La société algérienne a son histoire propre et tout est en train d’être remis sur la table, à son rythme. La plupart des questions ne vont pas être réglées en quelques semaines ou quelques mois. Mais on sait aussi que le temps peut jouer contre notre camp.

Au début du mouvement, on entendait des slogans comme : « le peuple, l’armée, la police, on est tous des frères ». Les jeunes des classes populaires qui voulaient aller tout de suite vers le palais présidentiel à Alger ont été diabolisés, accusés d’être des agents du régime et de vouloir salir ce si joli mouvement pacifique… Ils ont été tabassés, arrêtés, emprisonnés. La répression était là dès le début, mais on a commencé à en parler quand elle s’est déplacée en touchant d’autres segments de la population peu portés à la confrontation avec la police. Progressivement, il y a eu des slogans de plus en plus hostiles envers la police. Idem pour l’armée. Quand le chef d’état-major a commencé à intervenir avec un ton menaçant et paternaliste, de plus en plus de slogans contre l’armée ou pour qu’elle reste dans ses casernes se sont fait entendre. Avec parfois des demandes de démission de Gaïd Salah ou le souhait d’un Etat civil et non militaire. Cela participe de cet apprentissage qui commence à désigner ces institutions comme n’étant pas des alliées potentielles. J’espère qu’il en sera de même avec la bourgeoisie algérienne, en refusant plus clairement les initiatives interclassistes.

Aujourd’hui, où en est la révolution algérienne ?

Pendant le mois de ramadan, le mouvement ne s’est pas essoufflé contrairement à ce qu’escomptait le régime. Par contre, on m’a rapporté que les jeunes des classes populaires ont reflué. Ils seraient moins présents dans les manifestations parce qu’on leur a fait comprendre que ce mouvement n’est pas le leur. Soit parce qu’ils ont été stigmatisés, en raison du très grand mépris de classe qu’ils subissent de la part de la petite bourgeoisie, soit parce que leurs aspirations ne sont pas prises en considération par les figures les plus en vue du mouvement. Je ne sais pas si ce reflux est définitif ou s’ils vont revenir d’une autre manière, mais j’espère qu’ils s’exprimeront par leurs propres moyens. Ce reflux expliquerait peut-être pourquoi associations et partis politiques relèvent la tête désormais et essayent de se poser comme direction alternative au mouvement. De fait, ils sont déjà en train de négocier. L’armée et la bourgeoisie veulent aller le plus vite possible vers des élections présidentielles pour que l’économie redémarre, selon leur argumentaire et leur agenda, et que finalement tout redevienne comme avant, au bénéfice des possédants.

Des éléments se réclamant de la société civile algérienne, toutes classes et sensibilités confondues, ont lancé le 15 juin une plateforme extrêmement modérée, avec des démocrates, des courants religieux, certaines féministes, des syndicalistes droitiers, des néolibéraux. Ils ont adopté une feuille de route à minima, d’autant qu’il y avait un clivage entre les partisans de la constituante et ceux qui voulaient aller vers des élections présidentielles. Ils ont décidé ensemble d’appeler à un gouvernement d’union nationale et à la création d’une commission qui superviserait des élections transparentes. Cet appel n’aborde pas la question sociale, l’égalité entre les hommes et les femmes – ce qui a fait claquer la porte à des féministes – ou la séparation du religieux et du politique. Et cela pour ne pas mécontenter les plus conservateurs. Quelques jours après, il y a eu une autre réunion qui a constitué un « pôle démocratique ». Elle a regroupé des trotskistes (PST et PT), d’anciens staliniens (MDS et PLD), des sociaux-démocrates (FFS) et des courants plus droitiers comme le RCD ou l’UCP. Ils ont produit une plateforme qui apparaît plus progressiste, parce qu’elle soulève le principe de l’égalité hommes-femmes et la question sociale, mais cela reste dans l’ensemble réformiste, étatiste, avec une empreinte nationaliste, ce qui est assez courant en Algérie.

Des choses vont bouger cet été et à la rentrée. Les partis politiques veulent montrer qu’ils peuvent constituer une alternative raisonnable et rassurante pour les possédants et les partenaires internationaux de l’Etat algérien alors que ce sont des coquilles vides. Ce qui ne doit pas nous faire oublier leur capacité de nuisance et de parasitage. Leur crainte, c’est la crise. Ils ne veulent pas approfondir les contradictions du processus actuel et les dépasser dans une perspective réellement émancipatrice. Les démocrates ou la gauche de la gauche sont déjà en train d’offrir une alternative aux tenants du pouvoir. Ils sont déjà dans la négociation en sachant où veulent les mener l’armée et la bourgeoisie. En cela, ils désarment politiquement les individus qui sont prêts à aller de l’avant mais qui subissent encore leur influence directe ou indirecte. C’est pourquoi il ne faut pas lâcher la critique sur des bases claires, pour l’auto-organisation à la base et en dehors des appareils bureaucratiques. Quand on œuvre pour la transformation de la société et la destruction de toutes les formes de pouvoir, on ne peut pas se contenter des vieilles recettes politiciennes ou des mots d’ordre dépassés par la situation, comme la constituante.

Mais si l’on passe d’une société aussi répressive que celle gouvernée par le FLN depuis 1962 à une société vaguement démocratique avec des droits arrachés par un mouvement populaire, n’est-ce pas malgré tout un progrès important pour la société algérienne, et les Algériens eux-mêmes ?

Chaque conquête, chaque acquis, chaque pas en avant est déjà une victoire. Le fait que Bouteflika ne se soit pas présenté, que les élections ne se soient pas tenues en juillet, c’est déjà quelque chose d’extraordinaire. Le fait que des millions de personnes descendent dans la rue, occupent parfois des espaces, se regroupent sans être dispersées par la police est énorme, par rapport à la situation antérieure où régnait le désespoir. J’insiste là-dessus : les personnes qui aujourd’hui sont dans la rue, essayent d’intervenir, de s’exprimer, de se regrouper étaient parfois sur le départ, il y a encore quelques mois. Ils étaient prêts à quitter l’Algérie. Pour eux, c’était foutu, le peuple algérien ne valait pas la peine qu’on se batte pour lui s’il acceptait un cinquième mandat et l’humiliation permanente.

Mais avec ce mouvement, tout un pan de la société a manifesté pour la première fois. Et pas seulement des jeunes, également des pères et mères de famille. C’est en cela qu’il s’agit d’une phase d’apprentissage à l’échelle d’un pays. C’est aussi pourquoi nous sommes dans un processus révolutionnaire, ce qui signifie qu’on ne peut ignorer la contre-révolution. Depuis 1962, la société a changé, elle s’est largement urbanisée, il y a eu un développement du salariat féminin et de l’éducation des femmes. Aujourd’hui, la majorité des étudiants sont des étudiantes. Cela change énormément de choses même s’il y a toujours un rattrapage par les institutions autoritaires religieuses et patriarcales qui essayent de bloquer le mouvement réel de la société vers la liberté et l’émancipation. Les partis politiques, associations ou organisations de la gauche de la gauche reproduisent aussi les pratiques dénoncées chez le régime : autoritarisme, bureaucratie, censure, violence, machisme, sectarisme, etc. Si l’on ne fait pas de bilan de ce qu’a fait ou n’a pas fait la gauche algérienne, il n’y aura pas de progrès possible.

Alors, pour en revenir à la question, pourquoi se contenter de quelques acquis sachant qu’ils peuvent être très vite repris et détruits par le nouveau pouvoir, ou la nouvelle coalition, qui se mettront en place ? Ces forums de la société civile, en recherchant un consensus interclassiste où gauche et droite, laïques et religieux, féministes et machistes, se retrouvent tous ensemble, sont déjà en train de rogner sur le possible et le pensable, avec leurs plateformes insipides et minimales. Aujourd’hui, une nouvelle génération est prête à se libérer des fardeaux dont les générations précédentes n’ont pas réussi à se délester. La nouvelle génération est prête à aller plus loin que les générations précédentes et à bousculer tabous et entraves. C’est sur ces dynamiques-là, même si elles peuvent apparaître minoritaires ou confuses, qu’il faut s’appuyer pour pousser le processus le plus loin possible. Je suis optimiste, mais il ne faut pas se tromper dans les alliances, sur les perspectives et sur ce que l’on essaye de construire.

Avec un mouvement aussi massif et long, a-t-on pu observer des formes d’organisations nouvelles dans la population pour s’approprier la contestation ? Est-ce que comme en France avec le mouvement des gilets jaunes cela est compliqué ?

Il y a des comparaisons à faire avec les gilets jaunes, sauf qu’évidemment nous ne sommes pas au même niveau d’intensité et de présence massive dans les rues. Chaque comparaison nécessite de montrer les différences entre les dynamiques. Cependant, ils ont comme points communs une propension au dégagisme et une très grande méfiance vis-à-vis des organisations, voire de l’organisation. C’est un trait de notre époque lié au reflux du mouvement ouvrier et au désenchantement par rapport aux partis politiques ou aux syndicats. C’est une dynamique internationale. L’autre aspect c’est la focalisation sur les manifestations hebdomadaires, avec peu de perturbation du quotidien entre les manifestations, même s’il y a eu des grèves, et qu’il y en a encore, en Algérie comme en France.

Deux autres aspects qui à mon avis sont communs. Le sujet politique mis en avant est le peuple, avec tout ce que cela implique comme ambivalences. De l’interclassisme et du nationalisme qui s’expriment avec toutes les mythologies et les ambiguïtés autour des réminiscences de la Révolution française de 1789 ou de la révolution anticoloniale en Algérie. Le dernier aspect commun, c’est le rapport aux nouvelles technologies, aux réseaux sociaux et à Facebook, comme lieu du débat et d’organisation du mouvement au détriment des assemblées ou comités ayant une existence physique, ce qui est évidemment problématique.

En France, il y a eu les assemblées des assemblées. Y a-t-il des Commercy en Algérie ?

Pas encore à ma connaissance. Je pense que cela a été en partie parasité par l’attentisme suscité par ces forums de la société civile, et aujourd’hui, par ces opérations politiciennes du type « pôle démocratique ». Des personnes ont appelé à l’auto-organisation, mais il ne s’agit pas d’être incantatoire : ce n’est pas parce qu’on appelle à quelque chose que cela se fait. Donc il n’y a pas l’équivalent d’un Commercy, pas plus qu’il n’existe de mouvement libertaire ou autonome en Algérie. Des individus essayent de faire des choses à leur échelle, d’impulser des dynamiques, de relayer des initiatives, le but étant maintenant de franchir un cap pour peser sur la situation et s’appuyer sur ce que le mouvement fait de meilleur.

L’isolement et de la répression qui ont été ceux des militants la gauche de la gauche en Algérie depuis des décennies pèsent énormément. La gauche algérienne a surtout une culture léniniste et nationaliste. Cela a des incidences sur la manière d’analyser la situation et d’intervenir concrètement. Un travail critique doit être fait sur le plan théorique et pratique. Mais pour la majorité de la population laborieuse, il n’y a aucune illusion à se faire sur cette classe politique, y compris de gauche. L’auto-organisation à la base, sur les lieux de travail, de formation et de vie, constitue la clef de la suite du mouvement.

Publié le 01/08/2019

 

La lutte pour la souveraineté alimentaire en Palestine

Par Sandra Guimarães et Anne Paq

Mondialisation.ca, (site mondialistion.ca)

 [Cet article est accompagné d’une vidéo à visionner ici]

En Palestine, la souveraineté alimentaire est intrinsèquement liée à la lutte pour l’autodétermination. La dépossession des terres palestiniennes a commencé en 1948, lorsque 78 % de la Palestine historique est devenue Israël. Les 22 % restants – aujourd’hui appelés les « Territoires palestiniens » – sont entièrement occupés, ou sous le contrôle, de l’armée israélienne depuis 1967. Dans ces Territoires, les « zones tampons », le mur de séparation, les colonies israéliennes illégales et les zones d’exclusion militaires dépossèdent petit à petit la population autochtone de terres agricoles et de ressources hydriques.

Ajoutez à cela les restrictions à la liberté de circulation et les attaques régulières des agriculteurs et de leurs cultures par les colons et vous comprendrez pourquoi les restrictions agricoles imposées par Israël font perdre 2,2 milliards de dollars par an à l’économie palestinienne et pourquoi 31,5 % de la population vit dans l’insécurité alimentaire, selon l’ONU.

L’agronome et fermier Saad Dagher est un pionnier de l’agroécologie en Palestine. Il explique que les habitants de sa région, au nord de Ramallah, étaient tous des fermiers, jusqu’à ce qu’un changement commence à se produire à partir des années 70. « Quand la première personne du village a quitté sa terre pour travailler dans une usine israélienne, en 1975, la communauté a vu cela comme une trahison à la cause palestinienne. Mais c’était une façon rapide de se faire de l’argent, ce qui a entrainé, petit à petit, l’abandon des terres. » En 2019, d’après un rapport de l’Organisation internationale du travail, le manque d’opportunités sur le marché du travail palestinien est tel, que près de 127.000 habitants de la Cisjordanie doivent se tourner vers les emplois en Israël et dans les colonies de peuplement israéliens.

Saad Dagher, considéré comme le pionnier de l’agroécologie en Palestine, plante dans sa ferme, qu’il a appelé « Ferme Humaniste », située dans la région de Salfit. (Anne Paq)

 « Dans le passé, les champs d’oliviers n’étaient pas occupés que par des oliviers ; il y avait des figuiers, des vignes, des céréales, comme du blé et de l’orge, et des légumineuses, comme les pois-chiches et les fèves. Mais ces cultures exigent plus de soins, alors petit à petit elles ont été abandonnées et seuls les oliviers sont restés. Aujourd’hui, l’agriculture palestinienne s’est complètement éloignée des méthodes traditionnelles ».

Alors que d’anciens fermiers palestiniens deviennent de la force de travail bon marché de l’autre côté de la Ligne verte, la Palestine se transforme aussi en marché de consommation captif pour Israël qui contrôle les frontières. « Nous sommes une nation sous occupation israélienne et nous avons besoin de produire des aliments qui nous rendront plus forts et indépendants. Nous ne produisions plus assez de nourriture, et nous sommes donc devenus dépendants des produits des colonies illégales israéliennes, bourrés de pesticides », déplore le fermier.

Collecter et semer

Conscients de ce phénomène, des Palestiniens multiplient les initiatives pour renverser la tendance et renforcer leur souveraineté alimentaire. Ainsi, dans la ville palestinienne de Beit Sahour, une bibliothèque de semences paysannes a vu le jour. C’est une collection de semences ancestrales qui peuvent être empruntées et partagées par les agriculteurs. Après des années passées à l’étranger, Vivien Sansour, la femme à l’initiative de ce projet, a découvert que de nombreux végétaux locaux étaient en train de disparaître, ou avaient complètement disparu.

Perdre des végétaux comme le concombre blanc ou la pastèque jadu’l, qui lui manquaient tant quand elle était loin de la Palestine, signifiait pour elle perdre une partie de son identité. Alors en 2014, elle commence à collecter les graines de légumes en voie de disparition auprès des fermiers. C’est ainsi que le projet de bibliothèque de semences est né. Cette « gardienne des graines » ne voit cependant pas l’occupation de la Palestine comme un fait isolé du contexte mondial.

« Vous n’êtes plus un producteur, vous êtes un consommateur, et quel meilleur moyen d’asservir quelqu’un que de le transformer en consommateur ? Cela se produit partout dans le monde, mais ici, c’est doublement accentué par le régime d’occupation », explique Vivien Sansour.

« Je ne pense pas qu’une occupation militaire aussi brutale existerait sans qu’elle soit liée à toutes les forces oppressives en vigueur dans le monde actuel. En plus de vivre sous occupation, nous devons faire face à un système politique et économique mondial qui nous rend esclaves des entreprises du secteur agroalimentaire et des multinationales », ajoute-t-elle. Répertorier et préserver les semences paysannes représente une forme de résistance que Vivien appelle « agro-résistance ».

Se réapproprier l’espace et son indépendance

Non loin de la bibliothèque de semences, dans la ville de Bethléem, se trouve le camp de réfugiés de Dheisheh. Plus de 700.000 Palestiniens ont dû quitter leurs maisons et leurs terres, après avoir été expulsés par les forces sionistes au moment de la création de l’État d’Israël en 1948, et se sont installés dans ces camps qui, 70 ans plus tard, existent toujours. Mais la population n’a fait qu’y augmenter de génération en génération. Les Palestiniens attendent toujours une solution politique garantissant leur « droit au retour », un principe affirmé par une résolution de l’ONU datant de 1948.

Construit en 1949 pour 3.000 réfugiés en provenance de 45 villages, le camp de Dheisheh, abrite aujourd’hui 15.000 personnes dans une superficie de moins de 1 km². C’est un des plus grands camps de réfugiés en Cisjordanie. La plupart des réfugiés palestiniens étaient des paysans d’origine, mais dans les camps surpeuplés, ils se trouvent désormais déconnectés de la terre, un élément pourtant essentiel de leur identité millénaire.

« Il est presque impossible d’acheter des terres maintenant », déclare Dragica Alafandi, qui vit avec sa famille dans le camp de Dheisheh.

Dragica est née en Bosnie et s’est installée en Palestine avec Mustafa, son mari réfugié palestinien, en 1994. Il y a quelques années, elle a commencé à planter des herbes et des légumes dans des pots sur son toit, pour augmenter l’autonomie alimentaire de la famille. En 2017, elle a reçu une serre de Karama, une organisation communautaire basée à Dheisheh. Depuis 2012, cette organisation promeut une initiative de micro-fermes sur les toits, aidant ainsi les femmes de Dheisheh à créer des jardins potagers.

L’eau dans les Territoires palestiniens est contrôlée par Israël en vertu des Accords d’Oslo II de 1995, et en avoir assez pour garder la micro-ferme en vie est le plus grand défi de Dragica. « Les coupures d’eau sont assez difficiles à gérer. L’eau arrive plus ou moins tous les dix jours, pendant 24 heures. Parfois moins. » Vient ensuite le fait que la Palestine est sous occupation militaire depuis des décennies, ce qui se traduit par des poussées de tensions régulières, surtout aux abords des camps. « Il y a des soldats israéliens qui tirent presque toutes les nuits ici. Les bombes de gaz lacrymogène volent partout. Notre toit est assez haut, mais j’ai toujours peur qu’ils détruisent la serre. »

Préserver sa santé, de corps et d’esprit

Alors que les pays du Nord s’intéressent de plus en plus à la qualité de leur nourriture, les pays du Sud se retrouvent submergés de leur nourriture industrielle qu’ils produisent, mais ne veulent eux-mêmes plus consommer. Si vous allez dans un supermarché en Palestine, vous trouverez surtout des aliments transformés, chargés d’huile et de sucre bon marché, portant les logos des mêmes marques que partout ailleurs dans le monde occidental, et des étiquettes bien souvent en hébreu, venant directement de fournisseurs israéliens. Les alternatives qui s’offrent aux consommateurs palestiniens sont finalement très limitées.

Cela a un impact désastreux sur la santé des gens. « Lorsque vous détruisez la santé de quelqu’un, vous détruisez également son esprit », déclare Vivien. « Vous leur dites qu’ils ne valent rien. L’oppression gagne vraiment, quand nous commençons à croire que nous sommes des déchets et donc nous mangeons des déchets. Nous commençons à vivre comme si nos vies n’avaient pas de valeur. »

Depuis qu’elle a commencé à récolter sa propre nourriture, Dragica a vu la façon dont sa famille mange changer. « Maintenant nous mangeons beaucoup plus de salades, plus de soupes. Nous ne pouvons pas cultiver tout ce dont nous avons besoin, mais le peu de choses que nous pouvons faire pousser ici, quand nous le préparons, c’est toujours spécial. »

Pour Vivien, la meilleure forme de résistance est de « refuser le discours de votre oppresseur, de répondre « je ne suis pas une poubelle et je ne vais pas manger votre poubelle. » Je pense que nous pouvons tous choisir de rendre notre vie un peu plus tolérable en ce moment. Parce que nous serons libres. Pas maintenant, mais nous le serons. Je me sens libre quand j’ai ces graines dans les mains. »

Il ne s’agit pas uniquement de préserver des semences, ni de cultiver des légumes chez soi. Il s’agit de reprendre le contrôle de certains aspects de sa vie, dans un lieu où toutes les vies sont contrôlées par l’occupation militaire israélienne. « Je ne cultive pas que des plantes pour manger », explique Dragica, « je cultive également des plantes pour leurs valeurs thérapeutiques. Et c’est aussi bon pour l’esprit. Mes enfants aiment venir ici, ils aiment juste s’asseoir et profiter du fait d’être entourés de plantes. Dheisheh est tout en béton et en fer, ce jardin est donc un petit trésor. Dans les camps, les toits sont utilisés comme un petit endroit où s’échapper, quand on a nulle part ailleurs où s’échapper. »

Sandra Guimarães et Anne Paq

Cet article est accompagné d’une vidéo. Cliquez ci-dessous pour la visionner

Cet article fait partie du projet Baladi – Rooted Resistance, un projet multimédia qui explore l’agro-résistance en Palestine.

Origine: https://www.equaltimes.org/planter-la-resistance-la-lutte

La source originale de cet article est Equal Times

Copyright © Sandra Guimarães et Anne Paq, Equal Times, 2019

 

Publié le 26/07/2019

Israël détruit des maisons palestiniennes sur les territoires occupés

( site blogs.mediapart.fr)

·  Source : Al-Jazeera, le 22 juillet 2019

Traduction : lecridespeuples.fr

Les troupes israéliennes ont détruit des dizaines de maisons palestiniennes dans le village de Sur Baher, malgré le tollé international.

Des centaines de soldats israéliens assistés de bulldozers ont détruit des maisons dans le village palestinien de Sur Baher malgré les protestations locales et les critiques internationales.

Les habitants du quartier de Wadi al-Hummus, situé dans ce village, ont déclaré lundi 22 juillet aux médias locaux que 16 immeubles résidentiels comptant une centaine d’appartements étaient en train d’être démolis.

« Les préparatifs ont commencé après minuit, alors que des centaines de soldats israéliens armés et assistés de bulldozers ont pris d’assaut la ville. Les familles dont les maisons étaient menacées de démolition ont été réveillées et expulsées de leur domicile », a déclaré l’organisation de libération de la Palestine (OLP) dans un tweet.

L’armée israélienne s’est justifiée en prétendant que les maisons situées à proximité du long mur de séparation israélien sinueux qui traverse la Cisjordanie occupée constituent un « risque de sécurité ».

La Cour suprême israélienne s’est prononcée en faveur de l’armée le mois dernier, mettant fin à une bataille juridique de sept ans, et a fixé à lundi la date limite pour la destruction des maisons. Selon les Palestiniens, les démolitions ont créé un précédent pour d’autres villes situées le long du tracé du mur de séparation, qui parcourt des centaines de kilomètres de la Cisjordanie occupée, empiétant sur son territoire.

Rob Matheson, envoyé spécial de la chaîne Al-Jazeera sur la zone de démolition, a rapporté que les démolitions avaient commencé à 07h15 du matin heure locale (04h15 GMT).

« Nous avons entendu des détonations très fortes venant d’un bâtiment situé juste à côté de chez nous. Elles étaient causées par une grosse pelle mécanique qui déchirait une partie du toit d’un bâtiment qui, jusqu’à ce matin, était la maison de deux familles », a-t-il déclaré.

« Le père d’une des familles est assis sur une chaise dans la rue et voit sa maison se faire détruire sous ses yeux. »

Le village de Sur Baher chevauche la ligne séparant Jérusalem-Est occupée de la Cisjordanie occupée. Il a été capturé et occupé par Israël lors de la guerre de 1967.

Selon Matheson, jusqu’à présent, les forces israéliennes ont rasé un bâtiment situé en Cisjordanie et détruit 50% d’une maison appartenant à une famille palestinienne de 10 personnes à Jérusalem-Est.

« Ils ont emmené la famille – nous avons entendu des cris et des lamentations. Et en deux heures, 50% du bâtiment a été détruit. »

Les démolitions marquent un « jour très sombre et triste » pour les résidents palestiniens, a-t-il déclaré.

Tout perdre

Selon le ministre israélien de la Sécurité intérieure, Gilad Erdan, les habitants « suivaient leur propre loi » en construisant ces bâtiments.

« Il existe des centaines de structures illégales », a-t-il déclaré à la radio de l’armée israélienne.

« À mon grand regret, la gouvernance n’y est pas suffisante. Mais il ne s’agit pas seulement de la présence de centaines de structures : en plus, plusieurs dizaines d’entre elles sont situées presque directement sur le tracé de la barrière de séparation, constituant un danger pour les forces de sécurité qui y opèrent. »

Pour les Palestiniens, Israël utilise la sécurité comme prétexte pour les forcer à quitter la zone dans le cadre d’efforts à long terme visant à étendre les colonies de peuplement. Toutes les colonies sur les terres palestiniennes occupées sont illégales au regard du droit international.

Ils soulignent également que la plupart des bâtiments du quartier de Wadi al-Hummus sont censés être sous le contrôle de l’Autorité palestinienne et sous contrôle civil d’après les accords d’Oslo de 1993.

« J’ai construit cette maison pierre par pierre. Je rêvais de vivre dans cette maison. Maintenant, je suis en train de tout perdre », a déclaré Fadi al-Wahash, 37 ans. Sa voix s’est brisée lorsqu’un bulldozer a détruit sa maison inachevée de trois étages.

« J’avais un permis de construire de l’Autorité palestinienne. J’ai suivi les procédures. »

Israël a commencé à démolir des dizaines de maisons palestiniennes [Mahmoud Illean / AP Photo]

« Ce qui se passe aujourd’hui, c’est un déplacement massif des personnes vivant à Wadi al-Houmous, en dépit de la tentative légale et diplomatique de protéger leurs biens », a déclaré Ali al-Obeidi, Président du comité Wadi al-Houmous, à l’agence de presse locale Maan.

Culture de l’impunité

Dalia Qumsieh, une avocate du groupe palestinien de défense des droits Al Haq, a déclaré à Al Jazeera que depuis le début de l’occupation israélienne, l’État juif « a toujours maintenu  cette politique de destruction de biens et de maisons palestiniens dans les territoires palestiniens occupés, et ce des deux côtés de la ligne verte. »

« Le cas de Sur Baher représente la traduction physique de la culture d’impunité qui prévaut », a-t-elle déclaré, s’exprimant depuis la ville occupée de Ramallah en Cisjordanie.

Qumsieh a déclaré que les démolitions s’inscrivaient dans une « situation à plusieurs niveaux de violations massives des droits de l’homme » qui inclut la destruction militaire injustifiée de biens, le transfert forcé de Palestiniens, le mur de séparation lui-même et enfin la violation de la souveraineté palestinienne et du droit imprescriptible à l’autodétermination.

Traduction de ce Tweet : Le plus grand acte de démolition à Jérusalem occupée depuis 1967. L’occupation israélienne a légalisé la démolition de 16 bâtiments résidentiels dans le secteur de Wadi al-Hummus à Sur Baher.

Les résidents ont déclaré qu’ils se retrouveraient sans abri.

« Quand nos maisons seront démolies, nous nous retrouverons à la rue », a déclaré Ismail Abadiyeh, âgé de 42 ans, qui vit dans l’un des bâtiments menacés de destruction. Sa famille comprend quatre enfants.

Selon des responsables palestiniens, les structures menacées se situent dans des zones qu’elles devraient contrôler. À l’origine, tous les bâtiments avaient reçu un permis et une autorisation de l’Autorité palestinienne, qui administre cette partie du quartier.

Mais la Cour suprême israélienne a déclaré que ces structures violaient une interdiction de construction, ajoutant que des bâtiments proches de la barrière pourraient couvrir d’éventuels assaillants.

Une centaine de maisons seront démolies dans la région de Wadi al-Hummus, près du mur de séparation [Mussa Qawasma / Reuters]

« Des centaines de soldats »

Les forces israéliennes ont découpé la clôture de fer près du village tôt lundi matin, ce qui leur a permis d’accéder plus facilement aux bâtiments. Des projecteurs ont éclairé un bâtiment de plusieurs étages en cours de construction, tandis que des dizaines de véhicules amenaient des policiers et des soldats casqués sur la zone.

À la première heure de la journée, des pelleteuses ont commencé à détruire une maison de deux étages tandis que des soldats prenaient position. Les pelleteuses en action ont été filmées et photographiées par des activistes palestiniens, israéliens et internationaux qui se sont mobilisés pour tenter d’arrêter la démolition.

« Depuis 2 heures du matin, ils évacuent les résidents de leurs maisons par la force et ils ont commencé à installer des explosifs dans les maisons à détruire. Il y a des centaines de soldats ici », a déclaré Hamada Hamada, un porte-parole de la communauté dans l’une des zones menacées de destruction.

Des soldats israéliens placent des explosifs pour démolir un bâtiment à Sur Baher, à Jérusalem-Est [Abed Al Hashlamoun / EPA]

L’OLP a publié une déclaration dans laquelle elle accuse la Cour suprême israélienne de « créer un précédent permettant aux forces d’occupation israéliennes de démolir de nombreux bâtiments palestiniens situés à proximité immédiate » du mur.

Dans un communiqué, l’Union européenne a déclaré que les structures se trouvaient dans des zones sous juridiction de l’Autorité palestinienne et que la politique de démolition menée par Israël en territoire occupé était illégale au regard du droit international.

« Conformément à la position de longue date de l’UE, nous attendons des autorités israéliennes qu’elles arrêtent immédiatement les démolitions en cours », a-t-il déclaré.

Erdan, le ministre israélien de la Sécurité intérieure, a accusé l’UE d’avoir porté foi « aux mensonges des Palestiniens ». Il a tweeté qu’en vertu des accords d’Oslo, Israël a le droit d’agir contre les constructions illégales qui représentent une menace pour sa sécurité.

La France a condamné séparément les destructions, affirmant qu’elles violaient le droit international.

« Pour la première fois, de telles démolitions ont eu lieu dans une zone contrôlée par l’Autorité palestinienne en vertu des Accords d’Oslo. Elles constituent un précédent dangereux, qui constitue une menace directe pour la solution à deux États », a déclaré le ministère français des Affaires étrangères dans une déclaration.

Le Premier ministre palestinien Mohammad Shtayyeh a déclaré que les Palestiniens se plaindraient devant la Cour pénale internationale.

« Il s’agit d’une continuation du déplacement forcé des habitants de Jérusalem de leurs maisons et de leurs terres – un crime de guerre et un crime contre l’humanité », a déclaré Shtayyeh.

Israël prétend que ce mur de séparation – dont la longueur est estimée à 720 km une fois qu’il sera achevé – a empêché les attentats-suicides palestiniens qui ont culminé en 2002 et 2003.

Les Palestiniens appellent cela un accaparement de terres destiné à annexer des parties de la Cisjordanie à Israël, y compris des colonies israéliennes.

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Publié le 23/07/2019

Grèce : L’introuvable « retour à la normalité » sur fond de faillite historique de ses gauches !…

Yorgos MITRALIAS (site legrandsoir.info)

Presque unanimement, tant les médias grecs et internationaux que les leaders des principaux partis grecs ont commenté les résultats des élections du 7 juillet en célébrant “le retour à la normalité” du pays dont la crise a défrayé la chronique européenne pendant la dernière décennie.

Retour donc à la normalité car l’addition des scores de Nouvelle Démocratie (39.9%) et de Syriza (31,4%) donne un écrasant 71,3% en faveur du bipartisme qui semble revenir en force après un intermède chaotique qui a vu des masses de citoyens abandonner les partis de leur vieux bipartisme traditionnel et se déplacer pratiquement d’une extrémité à l’autre du paysage politique en des temps record ! Et aussi, quelle meilleure preuve de la réalité de ce retour à la normalité que l’absence des députés de la très néonazie Aube Dorée des bancs du nouveau Parlement hellénique, ce qui annoncerait (?) la fin de ce pur produit d’une période agitée, mais désormais révolue...

Alors, “retour à la normalité” ? Oui, sûrement, mais seulement en apparence. Et tout d’abord, parce que la crise historique (économique, mais aussi sociale et politique) qui a fait naître une Grèce qui ressemblait à l’Allemagne de Weimar comme deux gouttes d’eau, est toujours ici, indifférente aux exorcismes et autres vœux pieux que lui adressent quotidiennement ceux exactement des Grecs et des étrangers qui l’ont provoquée et nourrie. Car, par exemple et surtout, la dette publique grecque, que tous ont appelé -et avec raison- “mère de tous les maux”, n’a pas disparu et continue à étrangler, à gangrener et à faire chanter le pays tant que ceux qui le dirigent (de droite ou de gauche) ne font rien de concret pour affronter le problème à sa racine et refusent obstinément d’auditer cette dette afin d’annuler sa plus grande partie manifestement illégitime.

Mais, pourrait-on rétorquer, la plupart des conséquences politiques de cette crise historique semblent avoir disparues ou tout au moins, rendues inoffensives, Aube Dorée en tête. Oui, effectivement la menace de l’Aube Dorée semble s’éloigner pour de bon et son concurrent direct dans le milieu ultra-raciste et néo-fasciste qui est la Solution Grecque (déjà en crise) parait bien trop minable et clownesque pour qu’on la prenne au sérieux. Cependant, bien naïf celui qui tirerait de tout ça la conclusion que l’extrême droite grecque a disparu comme par un coup de baguette. En réalité, elle est toujours ici, bien présente et dangereuse, mais peut-être moins visible que par le passé récent car cachée à l’intérieur du parti de la Nouvelle Démocratie dont elle constitue une aile très importante.

En effet, cet aile extrémiste de droite à l’intérieur de ND ne se limite pas à des personnalités comme Adonis Georgiadis ou Makis Voridis, déjà ministres importants du nouveau gouvernement Mitsotakis, dont le passé fasciste violent et raciste dur les rendrait imprésentables même chez Salvini, Le Pen ou Orban. Malheureusement, elle est bien plus large englobant des milliers de cadres et de militants de ce parti, qui ont eu déjà l’occasion de manifester des positions et des attitudes qui feraient d’eux de bons membres même d’Aube Dorée ! La question (cruciale) qui se pose est donc si, quand et comment cette « sensibilité » extrémiste de droite pourra et voudra se manifester ouvertement pour peser de façon autonome sur la vie politique du pays. Un début de réponse nous est donné par le précédent du Parti Populaire espagnol, lequel a « hébergé » depuis la fin du franquisme la majeure partie de l’extrême droite espagnole. Tant que régnait la « normalité » dans la vie politique de l’État espagnol, cet « hébergement » pouvait continuer presque sans problème. Mais, tout changea quand le PP vieillissant se montra incapable d’affronter des crises importantes comme p.ex. celle provoquée par la lutte du peuple catalan pour son indépendance : La « sensibilité » néo-franquiste et ultra-droitière qui jusqu’à alors se tenait plus ou moins tranquille à l’intérieur du PP, s’autonomisa faisant le bonheur d’un petit parti comme Vox, qui en un temps record voyait ses résultats électoraux passer de 0,4 % ou 0,5 % à plus de 10 % !

Alors, est-ce possible un Vox à la grecque ? Étant donné la profondeur de la crise historique qui persiste, le peu d’enthousiasme populaire que provoque le nouveau gouvernement de droite, les problèmes pratiquement insolubles (problèmes dits « nationaux » des rapports avec les pays voisins, la question des migrants, etc.) qu’il affronte et qui mettront sûrement à dure épreuve l’unité -déjà fragile- du parti, l’existence d’un fort courant extrémiste de droite à l’intérieur de ND représente une véritable bombe à retardement. Et cela d’autant plus que le contexte européen et mondial marqué par la montée en flèche d’une extrême droite agressive, favorise l’autonomisation de ce genre de courants et leur constitution en partis à la droite de la droite traditionnelle. Donc, un Vox à la grecque est non seulement possible mais aussi probable...

Évidemment, beaucoup dépendra du principal parti d’opposition, mais Syriza (Coalition de la Gauche Radicale) qui n’a plus rien de radical, se prépare, selon les premières déclarations post-électorales de son président Alexis Tsipras, à se réorganiser de fond en comble pour répondre à deux exigences de sa direction : d’abord, combler l’écart abyssal qui sépare le nombre de ses électeurs, qui sont des millions, du nombre de ses membres, qui ne dépassent pas les quelques milliers. Et ensuite, graver dans le marbre son virage déjà effectué et annoncé vers la social-démocratie.(1)

On n’a aucun doute que M. Tsipras entreprendra très bientôt la transformation de Syriza, ou plutôt la fondation d’un nouveau parti, mais la tâche est de taille, son succès prendra du temps et n’est pas garanti d’avance. En attendant, Syriza restera donc un parti électoral, sans base organisée et dépourvu des moyens matériels pour contrôler les masses des Grecs qui ne croient plus à rien et à personne, et qui pourraient transformer à tout moment leur résignation (fruit des défaites historiques successives de ces 8-9 derniers ans) en colère violente qui explose de façon chaotique ! Ceci ne veut pas dire que Syriza n’est pas aujourd’hui en bien meilleure posture qu’il y a un, deux ou trois ans, après avoir accompli un vrai exploit électoral, améliorant en quelques semaines son score des élections européennes de 8 points (!) et obtenant seulement 3 % moins que son résultat triomphal de 2015.

Alors, suffira cet exploit électoral pour que Syriza nouvelle mouture assume avec succès sa part de responsabilités dans ce bipartisme retrouvé, qui garantit le tant désiré « retour a la normalité », que M. Tsipras lui-même s’est empressé de célébrer le lendemain du jour des élections ? La réponse ne peut être que négative dès qu’on tient compte du fait que l’exploit électoral de Syriza cache mal ses énormes faiblesses : l’incroyable bric-à-brac politique de son groupe parlementaire où coexistent eurocommunistes, socialistes, sociaux-démocrates, conservateurs, libéraux et même nationalistes chauvins et racistes d’extrême droite, le manque cruel des cadres expérimentés, ainsi que l’inexistence des liens affectifs et organisationnels de la grande majorité de ses électeurs avec le parti et son programme. Et surtout, il cache mal le fait que ce succès est dû en très grande partie à l’absence d’une alternative politique tant soit peu crédible et préparée à sa gauche...

En effet, on peut désormais légitimement considérer que les élections du 7 juillet ont scellé la faillite définitive des formations créées il y a quatre ans, pour se démarquer du virage à droite de Tsipras et offrir une alternative de gauche à Syriza. Leurs résultats électoraux -en chute libre- sont plus qu’éloquents : 0,28 % pour l’Unité Populaire (UP) des ministres du premier gouvernement de Syriza (Lafazanis, Stratoulis et Issihos), 1,4 % pour le parti de l’ancienne présidente du Parlement grec Zoé Konstantopoulou. Et aussi, seulement 0,41 % pour la Coalition de la gauche anticapitaliste « Antarsya », qui elle existe depuis 2009 et n’a jamais nourrit la moindre sympathie pour Syriza. A l’exception (partielle) de Antarsya, toutes les autres formations ont vraisemblablement payée cher le fait qu’elles n’ont pas résisté aux tentations chauvines et même xénophobes et racistes qui balayaient le pays. Alors, tandis que Mme Zoé Konstantopoulou prétendait se mettre à la tête de ceux qui promettaient l’échafaud « aux traîtres qui vendent notre Macédoine au bâtards de Skopje, notre Thrace et la mer Égée aux Turcs et -même- l’Épire du Nord aux Albanais » et allait jusqu’au bout de sa « logique » refusant désormais de se situer à gauche (son mot d’ordre est « ni à droite, ni à gauche, en avant »), UP -comme d’ailleurs le PC grec- cherchait le salut dans l’alliance privilégiée « de notre nation avec la Russie » de Poutine. Ce qui l’amenait à descendre dans la rue pour soutenir... Assad ou à qualifier la catastrophe climatique de « plus grande escroquerie de l’impérialisme » ! Et tout ça pendant que le mouvement anarchiste, particulièrement fort en Grèce surtout parmi la jeunesse, passait son temps en vase clos, inventant des insurrections populaires qui existaient seulement dans son imagination...(2)

Le bilan de la gauche grecque, toutes sensibilités et courants confondus, au lendemain des élections du 7 juillet et surtout, 10 ans après l’éclatement d’une crise qui a vu le peuple grec se révolter en masse et abandonner ses partis traditionnels avant d’installer au pouvoir « le premier gouvernement de gauche de l’histoire du pays », peut se résumer en deux mots : QUEL GÂCHIS !

Quel gâchis tout d’abord de cette expérience mondialement unique de l’alliance durable d’une douzaine d’organisations d’extrême gauche avec un petit parti eurocommuniste pour fonder ensemble Syriza. Et quel gâchis de ce « premier gouvernement de gauche » dont la direction a trahi non seulement le résultat du référendum du 5 juillet 2015, transformant le non puissant du peuple grec aux memoranda des créanciers à un oui combien servile, mais aussi et surtout la confiance des millions de gens en Europe et de par le monde qui avaient investi leurs espoirs d’un monde meilleur et plus humain, sans austérité, racistes et fascistes, aux Grecs de Syriza. Bien qu’on ait déjà vu se répéter mille fois depuis un siècle -en Grèce et partout ailleurs- la tragédie de ces directions de gauche qui s’empressent de courber l’échine et de se rendre à l’adversaire de classe, on ne peut pas maintenant s’empêcher de se sentir profondément indignés, blessés mais aussi révoltés devant l’ampleur du désastre...

Yorgos MITRALIAS

Notes

1. Voir aussi l’article que nous avons écrit à chaud, seulement quelques heures apr7 le volte face de Tsipras, le 13 juillet 2015 : http://www.cadtm.org/Journees-funestes-du-4-aout-1914

2. KINAL, le parti construit avec ce qui restait de PASOK, a fait le score honorable de 8,1 %, mais le succès de Syriza le condamne à un rôle subalterne de comparse, ce qui provoque déjà des remous en son sein et la défection de certains de ses dirigeants.

Quant au MeRA25 de M. Varoufakis, il a célébré à juste titre son entrée au Parlement, mais il faudra beaucoup plus que le triomphalisme , le flou programmatique et l’inconsistance de son leader pour jouer le rôle d’arbitre qu’il ambitionne.

URL de cet article 35109
https://www.legrandsoir.info/grece-l-introuvable-retour-a-la-normalite-sur-fond-de-faillite-historique-de-ses-gauches.html

 

Publié le 10/07/2019

En Grèce, dans une usine autogérée, le travail devient un « lieu de solidarité et de liberté »

par Andrea Fuori, Raphaël Goument (site bastamag.net)

Ils ont repris leur usine en faillite suite à la crise financière, réorienté la production, plus « écologique », sauvegardé une vingtaine d’emplois, créé un réseau de distribution pour vendre leurs produits. Et décliné concrètement le credo « Occuper, résister, produire ». Peu soutenus par le gouvernement de gauche, qui vient d’être battu aux élections législatives, les ouvriers grecs de l’usine Vio Me, à Thessalonique, ne sont pas au bout de leur peine. Reportage.

« On n’est pas assez pour défendre notre usine demain matin ! Qui peut venir nous aider ? » Makis lève les bras au ciel. Face au quinquagénaire à la barbe poivre et sel, une assemblée d’une quinzaine de personnes assises à l’ombre des platanes, sur la place de l’Agora à Thessalonique, deuxième ville du pays. Trois d’entre-elles travaillent à Vio Me, l’usine autogérée de savons écolos devenue un symbole du mouvement autogestionnaire grec. Les autres sont des soutiens. « Nous avons besoin de gens qui n’ont pas déjà des soucis judiciaires ! On a lancé des appels depuis des semaines, mais on ne sait toujours pas sur qui on peut compter ! »

Le crépuscule tombe, les rues bruissent de passants et la ville sort lentement des lourdes chaleurs de la mi-juin. La réunion reste étrangement calme. Si Makis est inquiet, il ne le montre pas. Pourtant, les ouvriers jouent gros : le lendemain matin, le 20 juin, leur usine sera mise aux enchères, vendue au plus offrant - une banque ou un investisseur. À force, ils ont fini par s’y habituer : ils occupent illégalement leur site depuis pas moins de huit ans, et bloquent sa revente depuis quatre ans.

« S’ils ne peuvent pas, nous pouvons ! »

Tout commence en 2011. La maison-mère de Vio Me, Philkeram Johnson, une entreprise grecque de fabrication de carrelages fondée en 1961, autrefois florissante, dépose le bilan. Les 70 salariés de Vio Me, qui fabriquent de la colle pour carrelages, sont privés de salaires ou licenciés. L’usine fait faillite dans la foulée. Une histoire banale, dans un pays plombé par les politiques d’austérité. Mais cette fois, les travailleurs refusent le clap de fin et décident d’écrire de nouveaux chapitres.

À l’assemblée de Thessalonique (© Raphaël Goument)

Organisés depuis 2006 dans un syndicat très déterminé, l’Union des travailleurs de Vio Me, 45 d’entre eux occupent le site à partir l’été 2011. « À cette époque, on exigeait seulement le paiement de nos de salaires ! », se souvient l’un d’eux, Dimitris, un gaillard aux yeux bleus éduqué dans une famille syndiquée. Il a commencé à travailler à 14 ans dans l’industrie textile, avant de rejoindre Vio Me. La première année, les occupants tiennent seulement grâce à leurs maigres indemnités chômage. Bientôt cela ne suffit plus : « On a multiplié les assemblées, les événements de soutien et les actions en justice. Sans résultat. On a décidé d’arrêter de revendiquer pour aller plus loin et agir nous-mêmes », poursuit l’ouvrier avec des gestes énergiques. La suite ? Elle est résumée sur son tee-shirt, aux couleurs de l’usine – rouge, noir, gris. On y lit leur credo, devenu incontournable : « Occuper, Résister, Produire ».

En 2012, les travailleurs rencontrent de lointains collègues des coopératives argentines autogérées depuis le début des années 2000, notamment Zanon, une fabrique de tuile tenue par 400 personnes. C’est le déclic. Fin 2012, une nouvelle assemblée décide de relancer l’activité sans patron, sous contrôle ouvrier. Le mot d’ordre ? « S’ils ne peuvent pas, nous pouvons ! »

Des savons et des lessives « écologiques »

Impossible de redémarrer l’ancienne production. La demande dans le secteur du BTP s’est effondrée avec la crise, et les coûts de production sont trop élevés. Des savons et des lessives « écologiques » remplacent ainsi la colle pour carrelage : la demande est forte, la production plus simple. « Ça nous permettait aussi d’utiliser la matière première la plus proche de nous : l’huile d’olive. On se fournit chez une dizaine de producteurs locaux, justifie Dimitris. On a commencé avec une première recette, puis on a continué à chercher sur Internet, à se former en étant aidé par le mouvement de soutien. » Chez eux, pas de direction « recherche et développement », mais l’expérimentation, au risque des ratés. « Au début, leurs produits étaient vraiment de mauvaise qualité. Impossible de laver les vêtements avec ! », sourit Marcellina, soutien de la première heure.

En six ans de production, les apprentis savonniers ont progressé. Ils commercialisent aujourd’hui une quinzaine de produits ménagers au sein des réseaux militants de centres sociaux, squats et épiceries coopératives : savons à base de lavande, lessive, détartrant, produit lave-vitre, ou encore crème pour le visage.

« Au début, ça a été un choc culturel. On n’avait plus à prendre les ordres de personne ! »

Pour mieux comprendre leur histoire, il faut aller rendre visite aux travailleurs, et s’armer de patience. La zone est éloignée du centre-ville, coincée entre l’aéroport international et les enseignes tapageuses d’une immense zone commerciale. Au bout d’un chemin bordé d’arbres et de buissons, il faut se signaler à l’interphone afin d’espérer voir s’ouvrir le large portail métallique. Menacé d’expulsion à tout moment, le lieu est gardé jour et nuit depuis huit ans. Sur la friche de treize hectares trônent d’immenses hangars en apparence vides et décrépis. Sur l’un d’eux, un graffiti : « Les usines appartiennent à ceux qui y travaillent ». Ce dimanche, Dimitris est là pour nous accueillir, tandis que deux de ses collègues déchargent de l’huile d’olive d’un vieux camion.

L’ouvrier est intarissable sur leur histoire, qu’il est visiblement habitué à partager. « Au début, ça a été un choc culturel. On n’avait plus à prendre les ordres de personne ! », se souvient-il dans le petit bureau étroit, tapissé d’affiches de soutien, où lui et ses collègues se réunissent tous les matins pour se répartir les tâches. « C’était difficile de s’adapter à cette nouvelle organisation collective. Aujourd’hui encore, ça n’est pas toujours évident de se mettre d’accord, mais on y travaille. » Au-delà de la prise de décision en assemblées, les ouvriers mettent un point d’honneur à ce que « tout le monde tourne » aux postes de production. Sauf pour certaines missions plus pointues comme la gestion de l’électricité ou la comptabilité.

« Notre usine, c’est un outil de lutte »

Dimitris nous embarque pour une visite au pas de course. Sur une porte blanche, l’écriteau « No entry » a été remplacé par un « No boss » rageur, doublé d’un doigt d’honneur. Derrière la porte, l’atelier où la plupart des produits ménagers sont préparés. Dans un recoin, une bétonnière un peu rouillée, « pour préparer les lessives ». Plus loin, deux vieilles machines à laver données par des soutiens pour les tester. Les postes de travail sont rangés à la va vite, dans un fouillis de bassines, de cuillères et de lessive, et le sol est collant. Le chaudron et le mélangeur, que les ouvriers ont dû racheter aux enchères, sont eux immaculés.

Ici, aucun standard n’est imposé de l’extérieur. Les ouvriers ont transformé l’outil de production à leur mesure : un mélange d’atelier de bricolage et de petite industrie, où chacun a voix au chapitre et reçoit la même rémunération. « On n’a plus besoin des cadres ni des patrons ! », assène le quadragénaire. Et pour cause : leurs anciens bureaux ont été transformés en séchoirs pour des milliers de savons parfumés – ils en produisent 1600 par semaine et en conservent 3000 en stocks.

En bas : Dimitris, au sein de l’usine (© Raphaël Goument)

« Pour nous, ici, c’est bien plus qu’une usine : c’est un espace social, un lieu de solidarité et de liberté. » À l’entrée, de grandes tables et d’imposants barbecues accueillent des banquets réguliers. Juste à côté, une « clinique sociale et solidaire » a ouvert en 2015 dans un ancien bureau. Le matériel a été donné par des soutiens en France et en Allemagne, et une dizaine de médecins bénévoles s’y relaient pour des consultations gratuites tous les mercredis à destination des ouvriers et de quelques personnes du mouvement de solidarité. Un peu plus loin, une scène de palette attend son heure. Une compagnie de Thessalonique y jouait sa dernière pièce la semaine précédente. « Des rappeurs ont aussi tourné un clip il y a quelques mois », ajoute fièrement le travailleur. Au fond du hangar, à côté d’immenses sacs de colle et de vieilles machines assoupies, des vêtements et du matériel de soutien pour les réfugiés attendent de partir vers les « points chauds ». « Notre usine, c’est un outil de lutte. »

« Aujourd’hui pour toucher 1000 euros, il faut avoir deux diplômes et parler cinq langues ! »

Avant 2011, l’usine employait soixante-dix personnes. Au début de l’aventure autogestionnaire, en 2013, les ouvriers n’étaient plus que 14. Depuis, cinq personnes ont été embauchées et ils sont maintenant 19 sur le site. Vio Me grandit lentement, avec prudence. Car les travailleurs gèrent leur affaire loin des critères habituels. Les fournisseurs, publics ou privés, sont payés d’avance pour éviter tout endettement. La plus grande partie des bénéfices sert aux éventuelles réparations du matériel, et une petite fraction seulement à l’investissement.

« Quand on a commencé, on dégageait l’équivalent de 5 euros par personne par jour travaillé. Aujourd’hui, on est monté à 20 euros, et ça augmente chaque année », calcule Dimitris. Ils gagnent chacun environ 400 euros par mois – pas plus que la maigre indemnité chômage qu’ils touchaient en 2011. « Ça nous permet de vivre avec dignité. C’est dans la moyenne des salaires depuis la crise. Du temps de l’ancien propriétaire, on touchait autour de 1000 euros. Mais les conditions de travail avec les produits chimiques étaient beaucoup plus dures et tout le monde ne bénéficiait pas de la même paie. Et aujourd’hui, pour toucher 1000 euros il faut avoir deux diplômes et parler cinq langues ! »

Un système de distribution militant, au-delà de la Grèce

Empaquetés en grandes piles sur des dizaines de palettes, des produits attendent d’être expédiés. Mais pas n’importe où. Les supermarchés classiques n’ont jamais été une option. L’illégalité de l’usine ne le permet pas, et de toutes manières les travailleurs le refusent en bloc. Vio Me a dû développer pour survivre un fort réseau de solidarité pour commercialiser ses produits en Grèce et à l’étranger. Une boutique en ligne a été ouverte, renforcée par une forte présence sur le terrain. À Thessalonique et Athènes, deux « assemblées de solidarité » se réunissent toutes les semaines depuis 2013, et se coordonnent une fois par mois avec les travailleurs via Skype. À la demande des travailleurs, elles chapeautent une partie de la diffusion dans le réseau militant. À chaque festival, concert, les mêmes scènes : une petite table installée pour y déposer les produits avec soin, un sac plastique pour faire office de caisse, la compta griffonnée à la va-vite sur un calepin.

« Aujourd’hui, quand on va dans les cuisines ou les toilettes des centres sociaux, on trouve toujours nos produits, fanfaronne Yorgios. Sans ce mouvement de solidarité, nous ne pourrions rien faire. Ce sont comme des minis Vio Me », raconte-t-il. Cinq personnes, parmi les soutiens les plus impliqués sont même employées par la coopérative pour gérer les entrepôts et la logistique commerciale à Athènes et Thessalonique.

Force est de constater que cela fonctionne. Le mouvement de solidarité dépasse aujourd’hui largement la Grèce. Les travailleurs ont organisé en 2017 les « Rencontres euro-méditerranéennes des travailleurs des coopératives », et participé à des rencontres équivalentes en Argentine. Du bout du pied, Dimitris désigne une palette de cartons en partance vers l’Allemagne : « Là, c’est pour une école et là, pour un journal. » Le pays est le plus gros importateur, suivi de près par la France où le supermarché alternatif parisien « La Louve » distribue notamment leurs produits. Vio Me exporte aussi en Italie, en Espagne, en Suisse et jusqu’en Roumanie ou en Bulgarie. « On voudrait exporter vers l’Amérique Latine, mais c’est impossible sans cadre légal. L’absence de statut freine notre développement. »

« Sur le papier, nous sommes toujours considérés comme les employés d’une entreprise en faillite »

Après huit ans de lutte, les ouvriers de Vio Me sont toujours dans l’illégalité. En 2014, ils ont créé une société coopérative qui s’est dotée d’un compte en banque. Mais elle n’est ni propriétaire ni locataire des actifs. « Sur le papier, on est toujours considérés comme les employés d’une entreprise en faillite. Depuis six ans, notre travail n’est pas reconnu », peste Makis. « J’ai 52 ans. Si l’usine fonctionnait normalement, j’aurais pu partir en retraite à 59 ans. Là, c’est l’inconnu. » Depuis 2013, les avocats mènent une bataille juridique avec l’ancienne propriétaire pour obtenir le paiement des salaires. Cette dernière a bien été condamnée, en 2014, à plusieurs années de prison, mais n’a toujours pas vu la couleur des barreaux. Ni les ouvriers celle de leur fiche de paie. La procédure traîne toujours.

En haut : Makis (© Raphaël Goument)

Ils craignent également les coupures d’électricité par le fournisseur public. « C’est déjà arrivé quatre fois, la dernière en 2016. Depuis, on a réussi à faire pression sur le gouvernement. Pour l’eau on est obligé de pomper sur la citerne d’un voisin. Tous ces obstacles nous freinent pour augmenter la production. »

Les promesses trahies du gouvernement Tsipras

Au mur du petit bureau, Dimitris pointe une photo jaunie d’Alexis Tsipras, premier ministre depuis 2015, et qui vient d’être battu aux élections législatives du 7 juillet. Le patron de Syriza avait visité l’usine lors de sa campagne électorale en 2014. « Il nous a promis de légaliser notre statut. Il nous a assuré qu’on était des travailleurs modèles, sur qui ils s’appuieraient pour leur projet économique. Cinq ans plus tard, rien n’a changé. » Il n’a pas l’air de s’en offusquer. « On n’attendait rien du gouvernement de Syriza, ni du précédent. On sait très bien qu’ils privilégient toujours les propriétaires. » Inutile d’ajouter que les ouvriers n’attendent rien des élections législatives anticipées du 7 juillet, remportées par le parti de droite Nouvelle Démocratie, avec 40% des voix, contre 31 % pour Syriza, le parti de Tsipras.

« Ils n’ont pas la volonté politique de légaliser une exception. Ça aurait pu créer un précédent pour tous les autres travailleurs d’entreprises en faillite dans le pays », analyse-t-il. Semé d’embûches, le chemin choisi par Vio Me n’a d’ailleurs pas ouvert la voie à d’autres coopératives ouvrières. Les milliers de structures autogérées qui ont fleuri en Grèce après le mouvement des places de 2011 se concentraient surtout dans le secteur des services. Selon les ouvriers interrogés elles ont, pour beaucoup d’entre elles, disparu. Les tentatives de réappropriation industrielle se comptent sur les doigts d’une main. Parmi elles, seule Vio Me serait encore debout.

« Même s’ils arrivent à vendre l’usine, ça ne va pas stopper la lutte »

Pour l’heure, la principale menace est judiciaire. En 2014, une vingtaine d’anciens salariés ont réclamé la liquidation rapide des actifs de la maison-mère pour toucher les sommes dues. Depuis 2015, l’État organise chaque année une session de vente aux enchères des terres et bâtiments, pour rembourser les millions de dettes de l’entreprise. Les travailleurs ont essayé d’éviter la vente à un investisseur privé. « On a proposé une autre solution simple aux différents gouvernements : les services publics (sécurité sociale, eau, électricité) envers qui Vio Me était endettée pourraient reprendre une propriété correspondant au montant, et nous louer les locaux. Quant à nos arriérés de salaires de 2,5 millions, on pourrait les échanger contre les machines », explique Makis. Sans succès.

Alors, inlassablement, les ouvriers publient des appels à soutien, bloquent les tribunaux, envahissent les salles d’audience, campent devant le ministère du travail en essuyant les coups de la police. « Mais le prix de rachat est plus bas chaque année : ils ont commencé en 2015 à 32 millions d’euros, puis 25 en 2016, 18 en 2018. Cette fois, ils sont descendu à 12,5 millions », s’alarme Makis. Ce 20 juin, à nouveau, 200 personnes se sont rassemblées devant le tribunal. Sans réussir à bloquer les enchères. Heureusement, aucun acquéreur n’a proposé d’offre. Jusqu’à quand ? La prochaine session aura lieu en septembre.

Les ouvriers se préparent au pire, mais restent déterminés. « Même s’ils arrivent à vendre l’usine, ça ne va pas stopper la lutte. Ce qui est important, c’est de continuer le combat. Seule la lutte nous fera gagner ! », assène Makis. À ses côtés, confiant, Dimitris glisse, poings serrés : « Avec toutes les heures de notre combat depuis des années, c’est comme si on avait déjà racheté l’usine ! »

Andrea Fuori et Raphaël Goument

 

Publié le 08/07/2019

 

Le terrorisme économique britannique, étasunien et européen contre la Syrie

Kevork Almasian (site legrandsoir.info)

Hier, mercredi 4 juillet, le Royaume-Uni a saisi un pétrolier iranien se dirigeant vers la Méditerranée, via Gibraltar, à destination du peuple syrien [*], au motif qu’il violait les sanctions imposées par l’Union européenne ; lesquelles sanctions visent à paralyser économiquement la Syrie.

Aujourd’hui, le gouvernement de Gibraltar a déclaré avoir des "motifs raisonnables" portant à croire que le navire, saisi à l’est de ce territoire britannique, transportait du pétrole brut à la raffinerie de Banyas en Syrie. Et la télévision nationale iranienne a annoncé que l’ambassadeur britannique à Téhéran avait été convoqué pour « saisie illégale » du pétrolier transportant du pétrole iranien.

Ainsi, devant l’échec de la guerre sur la Syrie commencée à la mode dudit « printemps arabe », suivie d’une campagne médiatique du camp ennemi visant à déclencher une guerre par procuration, puis de l’envoi de dizaines de milliers de terroristes étrangers pour mettre à genoux le gouvernement de Damas, les États-Unis et l’Union européenne ont décidé de priver le peuple syrien de ses besoins élémentaires. Ce faisant, ils pensent que la base populaire du gouvernement syrien se dressera contre « Assad », car incapable de répondre à tous ses besoins.

C’est là un jeu très sale. Mais qui s’en soucie vraiment ? Le peuple syrien devrait être puni pour ne pas avoir abandonné son président…

Certains parmi vous pourraient demander : pourquoi la Syrie achète du pétrole à l’Iran alors qu’elle en a ? La réponse est parce que près de la moitié de ses sources d’énergie et de pétrole sont occupées par les États-Unis, et les forces qui leur sont inféodées, à l’Est de l’Euphrate. Il est vrai que les milices kurdes vendent du pétrole au gouvernement syrien, mais en petites quantités.

D’autres pourraient demander : pourquoi l’Iran envoie des pétroliers du Golfe persique vers la Syrie en faisant tout un détour par le Cap de Bonne-Espérance et Gibraltar, au lieu d’emprunter un trajet plus simple passant par l’Irak ou le Canal de Suez ? Il y a différentes réponses à cette deuxième question :

  • Concernant le transit par l’Irak : certains analystes affirment que l’axe routier Iran-Irak-Syrie n’est pas encore sûr du fait de la présence de cellules dormantes appartenant à Daech, d’autres soutiennent que les bases américaines en Irak et en Syrie auraient stoppé le convoi, et d’autres expliquent que l’Iran ne peut pas acheminer 300 000 tonnes de pétrole par camions-citernes.
  • Concernant le transit par le Canal de Suez : certains soutiennent que l’Égypte applique les sanctions décrétées par les États-Unis et l’Union européenne contre la Syrie, d’autres expliquent que le pétrolier iranien « Grace 1 » chargée de 300 000 tonnes de pétrole ne peut pas emprunter ce trajet vu que la charge maximale pouvant franchir le canal est de 160 000 tonnes.

Quelle que soit la vraie réponse, la seule vérité incontestable est que lorsque, entre 2013 et 2015, Daech volait le pétrole syrien et le vendait à la Turquie et, plus tard, à l’Europe et à Israël, la prétendue coalition de lutte contre Daech, comprenant le Royaume-Uni et dirigée par les États-Unis, ne voyait pas d’intérêt à stopper le vol du pétrole syrien. Mais, aujourd’hui, le Royaume-Uni stoppe un pétrolier parti pour délivrer de l’énergie au peuple syrien.

C’est de la pure piraterie.
C’est du terrorisme économique.

Kevork Almasian
Citoyen syrien originaire d’Alep

05/07/2019

Traduit par Mouna Alno-Nakhal

Source : SYRIANA ANALYSIS
Watch

[*] La tension monte entre Londres et Téhéran après la saisie d’un pétrolier iranien

URL de cet article 35089
https://www.legrandsoir.info/le-terrorisme-economique-britannique-etasunien-et-europeen-contre-la-syrie.html

 

Publié le 24/06/2019

Point par point, les irrégularités commises par le juge Moro et le procureur Dallagnol dans le procès contre l’ex-président Lula. (Brasil247)

Rede Brasil Atual (site legrandsoir.info)

L’échange de messages entre l’ancien juge et actuel ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Sergio Moro, le procureur Deltan Dallagnol, responsable de la Lava Jato, et d’autres membres de l’opération, ont confirmé les soupà§ons et les critiques selon lesquels l’ancien juge avait également agi comme enquêteur, bien qu’il fut juge dans ces affaires. Les conversations révélées par le site internet The Intercept Brazil figurent mettent en évidence la combinaison d’actions, des réclamations concernant le retard dans la réalisation de nouvelles opérations, des conseils et des astuces sur la faà§on dont l’équipe spéciale de la Lava Jato devait procéder.

The Intercept a révélé que même le procureur avait des doutes sur les accusations de corruption à la Petrobras quelques heures avant la dénonciation de l’affaire du triplex de Guarujà¡. Et que le Ministère Public Fédéral a agi pour empêcher l’interview de l’ancien président Luiz Inà¡cio Lula da Silva avant les élections, de peur qu’elle ne contribue à l’élection du candidat du PT, Fernando Haddad. La coopération illégale, les motifs politiques et une accusation fragile portée à bout de bras révèlent les coulisses de la condamnation de l’ancien président Luiz Inà¡cio Lula da Silva. Le site Rede Brasil Atual a énuméré certains aspects importants de ce qui a été révélé jusqu’à présent pour essayer d’aider le lecteur à traduire le "jargon juridique".

1. Séparation des fonctions

Au Brésil, le système judiciaire fonctionne avec des parties séparées. La Constitution ne considère pas le Ministère Public - étatique ou Fédéral - comme partie intégrante du pouvoir judiciaire. Le Ministère Public représente la société. C’est au Ministère Public de recueillir les preuves, de formuler la plainte et de mener l’accusation - ses membres disposent alors d’une procuration constitutionnelle pour défendre les intérêts de la société. Les juges sont chargés de juger sur la base des preuves et des arguments, tant de l’accusation que de la défense.

Moro a assisté les procureurs du Parquet Fédéral (MPF) et a même suggéré de changer l’ordre des phases de l’opération Lava Jato. Il a demandé la raison de certaines demandes du Ministère Public et a guidé la meilleure faà§on de faire avancer les requètes. Un mois pendant lequel il n’y eut pas de nouvelles opérations, Moro s’en est plaint à Dallagnol en lui demandant si ce n’était pas "un long moment sans opération".

2. Qu’est-ce qu’un juge impartial ?

Le Code de déontologie de la magistrature interdit cette relation entre le juge et les procureurs. L’article 8 stipule clairement : "Un magistrat impartial est celui qui recherche la vérité des faits à partir de la preuve, avec objectivité et fondement, en maintenant une distance équivalente des parties tout au long du processus (accusation et défense), et en évitant tout type de comportement qui pourrait refléter un favoritisme, une prédisposition ou un préjugé".

Pourtant, en plus d’exprimer son opinion sur les actions du Ministère Public Fédéral (MPF), Moro a également proposé une réponse commune lorsque le Parti des Travailleurs a publié des notes critiquant les agissements de l’opération Lava Jato. "Qu’est-ce que tu penses de ces notes délirantes de la direction Nationale du PT ? Est-ce qu’il ne faut pas les réfuter officiellement ? Ou par l’AJUFE (Association des juges fédéraux) ?", interroge l’ancien juge à Dallagnol.

3. Suspicion du juge

Le Code de procédure pénale est également très clair quant aux limites de l’action du juge. L’article 254 définit que le magistrat doit se déclarer incompétent de juger une affaire, entre autres motifs, "s’il a conseillé l’une des parties".

Moro a non seulement conseillé, mais aussi encouragé et offert à des personnes d’être entendues par les procureurs, afin de s’assurer que le processus se déroule conformément à son objectif.

4. La loi devrait être pour tout le monde

Moro et Dallagnol ont également discuté du choix des personnes contre qui mener des enquêtes. Lorsque 77 cadres de l’entreprise de travaux publics Odebrecht ont présenté leurs dénonciations, ils impliquaient 150 noms du monde politique. Bien qu’ils disaient publiquement que "la loi est pour tout le monde ", Moro et Dallagnol choisirent ensemble ceux sur qui tomberaient le couperet de la loi.

Lorsqu’il reà§ut une liste un peu plus détaillée des personnes impliquées, Moro fut catégorique en disant que les enquêtes devaient se concentrer sur le pouvoir exécutif - à un moment où le pays était présidé par le Parti des Travailleurs. Voici ce qu’écrivit l’actuel ministre de la Justice lorsqu’il était juge : "Opinion : il vaut mieux garder les 30% initiaux. Il contiennent Beaucoup d’ennemis qui transcendent la capacité institutionnelle du Ministère Public et de la magistrature".

5. Procès mafieux

Dallagnol a pris des risques pour s’assurer que le processus reste à Curitiba (et surtout pas dans une grande capitale NDT), entre les mains de Sergio Moro (juge de 1ère instance NDT). Il a établi un lien entre les avantages supposés en faveur de Lula dans l’affaire du triplex de Guarujà¡ et le schéma de corruption de la Petrobras. Pour étayer cette thèse, le procureur ne s’est pas appuyé sur des preuves solides ou des témoignages incontestables, mais sur un reportage du journal O Globo concernant le retard dans la construction de l’édifice Solaris (le fameux triplex NDT), qui appartenait encore à Bancoop.

"La plainte est fondée sur de nombreuses preuves indirectes, mais il ne serait pas approprié de le dire dans la plainte et nous évitons ce sujet dans la communication", a déclaré le procureur à Moro. Pour renforcer la plainte, il était conscient de la nécessité de gagner l’opinion publique. Mais certainement pas le juge avec qui il échangeait des messages presque tous les jours. Et il le fit : il construisit un diaporama powerpoint en faisant de Lula le "boss" d’un gigantesque schéma de corruption, l’appelant "là­der mà¡ximo", même sans avoir aucune preuve, mais seulement des "convictions".

6. Fonctionnaires vs vie privée

"Ah, mais les conversations ont été obtenues par un hacker. C’est un crime. Les autorités ont un droit au respect de la vie privée", affirment certains partisans de l’opération Lava Jato (se référant aux divulgations de l’Intercept NDT). Même si l’obtention de l’information était le fait d’un pirate informatique, la divulgation ne l’est pas. S’agissant d’informations d’intérêt public, d’illégalités commises par des agents publics dans l’exercice de leurs fonctions, les journalistes d’Intercept s’estimaient dans l’obligation de les divulguer (avertissant que ce n’était qu’un début). Et lorsqu’il s’agit de l’inconduite des fonctionnaires, il n’est pas approprié d’évoquer le droit à la vie privée, comme l’a écrit le ministre de la Cour Suprême (STF) Alexandre de Moraes (dans un retournement de veste intéressant NDT).

Il est probable que Moro, Dallagnol et les autres procureurs de la Lava Jato ne puissent être punis sur la base des preuves ainsi obtenues. D’un autre cà´té, la révélation de la contamination des procédures dans lesquelles ils ont agi peut conduire à l’annulation des condamnations et des procédures encore en cours (dont celles de Lula NDT).

7. Encourager les manifestations contre l’ex-présidente Dilma

Les motivations politiques de Moro et Dallagnol sont évidentes dans une conversation du 13 mars 2016, lorsque les manifestations contre le gouvernement de la présidente Dilma Rousseff atteignirent leur apogée. L’ancien juge y déclare qu’il veut "nettoyer le Congrès". Le dialogue entre les deux révèle que les actions de la Lava Jato visaient à influencer l’opinion publique contre le gouvernement du Parti des Travailleurs.

Dallagnol : "Et félicitations pour l’énorme soutien public aujourd’hui. C’est un signal qui conduira les foules à appuyer les réformes dont le Brésil a besoin, dans les systèmes politique et de Justice pénale."

Moro : "J’ai fait une déclaration officielle. Félicitations à nous tous."

8. Une loi différente pour les ennemis

Moro et Dallagnol, bien qu’ils se soient plaints que leurs conversations aient été rendues publiques, ont discuté ensemble de la révélation des écoutes téléphoniques illégales entre Lula et Dilma, quand celle-ci avait nommé l’ex-président au poste de Ministre de la Casa Civil (équivalent du 1er Ministre et qui fait l’articulation avec le Congrès NDT). Dans cette position, Lula aurait utilisé sa capacité politique pour tenter de contenir l’escalade de la crise qui renverserait Dilma la même année. Ces écoutes téléphoniques étaient illégales : un juge de première instance ne pouvait autoriser une écoute téléphonique contre la présidence de la République et l’enregistrement avait été obtenu après la fin du délai autorisé par décision judiciaire.

Moro a fini par s’excuser publiquement, mais dans ses conversations avec Dallagnol, il s’est dit convaincu qu’il avait agi conformément à ses objectifs. "Je ne regrette pas la levée du secret. C’était la meilleure décision. Mais la réaction est mauvaise pour moi", écrit-il.

9. Opération anti-PT

Les procureurs de la Lava Jato agissent d’une manière "technique, impartiale et non partisane, cherchant à faire répondre de leurs actes quiconque a commis des crimes dans le cadre de l’énorme schéma de corruption à la Petrobras", écrit Dallagnol sur les réseaux sociaux. Mais lorsque la Cour Suprême (STF) autorisa une interview de Lula par le journal Folha de S. Paulo, le cà´té partisan de l’équipe est devenue évident. Tant dans leurs lamentations que dans leurs actions visant à empêcher l’entretien. Par peur de quoi ? Que Lula aide Fernando Haddad à gagner les élections présidentielles.

Dans l’échange de messages divulgué, les procureurs cherchent des moyens d’empêcher l’interview : ignorer la décision judiciaire en cherchant des brèches légales, prétendre que la décision est valable pour toutes les personnes condamnées par la Lava Jato, inviter d’autres médias en contrariant la décision judiciaire. Lorsque le STF jugea recevable la requête du Partido Novo contre l’interview (qui serait jugé après les élections présidentielles bien sà »r... NDT), les procureurs ont laissé de cà´té tout professionnalisme et ont célébré cette décision comme une victoire de championnat : "Nous devons remercier notre Procureur Général de la République : le Partido Novo !!"

10. Qui enquête sur le procureur et le juge

Le Conseil National du Ministère Public (CNMP) est l’organe chargé de contrà´ler et de superviser les activités des organes membres du Ministère Public National et de leurs membres. Les membres du CNMP ont déjà demandé que la conduite de Deltan Dallagnol fasse l’objet d’une enquête.

Le Conseil est présidé par le Procureur général de la République, Raquel Dodge, et se compose de 13 autres membres : quatre du Ministère Public Fédéral, trois du Ministère Public des états, deux juges nommés par la Cour suprême (STF) et par la Cour Supérieure de Justice (STJ), deux avocats nommés par le Conseil Fédéral de l’Ordre des Avocats du Brésil et deux citoyens ayant des connaissances juridiques reconnues, nommés par la chambre et par le Sénat.

De leur côté, les conduites jugées suspectes de la part de magistrats font l’objet d’une enquête par le Conseil National de Justice (CNJ). L’organe est présidé par le président de la Cour Suprême (STF) et un ministre du Tribunal Supérieur de Justice (STJ) exerce la fonction de coprésident (les juges des cours Supérieures ont statut de ministre NDT). Les 13 autres membres sont : un ministre de la Cour Supérieure du Travail (TST) ; un juge de la Cour de Justice (TJ, deuxième instance au niveau des états) ; un juge d’état ; un juge de la Cour Fédérale régionale (TRF, deuxième instance Fédérale) ; un juge Fédéral ; un juge du tribunal régional du Travail (TRT) ; un juge du Travail ; un membre du Ministère Public Fédéral ; un membre du Ministère Public de l’état ; deux avocats (OAB - Ordre des Avocats du Brésil) et deux citoyens ayant une connaissance juridique et une bonne réputation, tous deux nommés par le Sénat et la Chambre.

Beaucoup de gens critiquent le fait qu’il semble y avoir peu de punition de procureurs ou de juges parce qu’ils font l’objet d’enquêtes menées par leurs pairs. Par conséquent, le corporatisme finit par faire en sorte que les dénonciations ne soient pas menées à bien. Compte tenu de la gravité des infractions commises par Sergio Moro et par Deltan Dallagnol, parmi les autres noms qui figureront dans de nouvelles révélations, les médias spécialisés ont déclaré que ce n’est pas seulement la personnalité de ces deux personnes qui est en jeu.

Mais également la réputation du Conseil National du Ministère Public (CNMP) et du Conseil National de Justice (CNJ) - en tant qu’institutions de la République.

Rede Brasil Atual

 

Publié le 19/06/2019

Venezuela : les faits, rien que les faits

Jean ORTIZ (site legrandsoir.info)

Le 5 octobre 1971, le président Richard Nixon lança à son secrétaire d’Etat, Henry Kissinger : « j’ai décidé de virer Allende, ce fils de pute ». Admirez l’élégance du langage. Nixon poursuit : « nous ne devons pas laisser l’Amérique latine penser qu’elle peut emprunter un autre chemin sans en subir les conséquences ». Et d’ajouter : « faites-moi hurler l’économie » (chilienne)

La guerre économique contre le régime d’Unité populaire fut impitoyable. Ces propos ont fait depuis mille fois le tour du monde, mais « l’oubli » des crimes et méfaits de l’impérialisme reste une maladie répandue.

Aujourd’hui, les Etats-Unis voudraient que Cuba, la source, l’inspiratrice, et ceux qui suivent son exemple, comme le Venezuela bolivarien, subissent le même sort que le Chili de Salvador Allende. Il s’agit de contextualiser, situer, étudier, l’affrontement de classe et ses acteurs . Les médias dominants voudraient nous empêcher de soulever la chape du mensonge, de la manipulation.

Je reste solidaire du chavisme, parce que depuis la « Baie des cochons » (1961), le renversement de Jacobo Arbenz (1954), le septembre chilien (1973), ceux qui campent sur le trottoir d’en face n’ont pas changé ; ils ont martyrisé le Chili, le Nicaragua, le Salvador, le Guatemala, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay, le Honduras.

CHAVEZ S’EN VA

Le 5 mars 2013, après avoir mené une bataille difficile contre la maladie, le président Hugo Chavez décède. Cette mort, inconcevable, traumatise un peuple et un continent. « Uh, ah, Chavez no se va ! ». Chavez ne pouvait pas s’en aller. Force et fragilité du processus révolutionnaire.

Les classes dominantes, instrumentalisées par Washington, décident d’empêcher à tout prix son successeur, Nicolas Maduro, de gouverner... Que les pauvres restent à leur place ! Bien qu’élu démocratiquement, donc légitime, Nicolas Maduro incarne le continuisme chaviste et « n’est que » prolétaire, donc incompétent !

Les putschistes ressortent les vieux clichés : « plus jamais un nouveau Cuba », la « dictature » s’installe. L’histoire bégaie. Comme le démontre le chercheur Romain Migus, dans ses productions récentes, « la guerre a déjà commencé ». Donald Trump doit crier quotidiennement à son Pompeo de Secrétaire d’Etat. : « Fais-moi hurler l’économie vénézuélienne ! » Donald Trump l’a dit et répété : « Toutes les options sont sur la table », y compris l’option militaire.

D.Trump mène une guerre multiforme, aux multiples fronts, simultanés : mesures coercitives unilatérales (sanctions, embargo commercial), illégales selon le droit international, menaces, sabotages industriels, attentats, pénuries organisées, attaques contre la monnaie (le « bolivar »), strangulation de l’économie, commandos terroristes, provocations aux frontières.

VENEZUELA. La réalité du terrain.

La conjugaison de toutes les formes d’agressions, censée étouffer de l’intérieur le Venezuela chaviste, provoque des tentatives de coup d’Etat militaire.

Chavez, le 4 février 1992, s’érigeait, lors de son « golpe » bolivarien et raté, en « voix du peuple ». Chacun a alors encore en mémoire le « caracazo » ; le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, confronté à des émeutes populaires contre la politique du FMI, appelée « ajustements structurels », fit tirer dans le tas. Bilan : des centaines, pour certains analystes, des milliers de morts parmi les plus pauvres, le peuple des « ranchitos » (quartiers déshérités), fin février 1989. « L’opposition » (de l’ex-social démocratie à l’ultra-droite), depuis 2014 et sans discontinuer depuis, hégémonisée par l’extrême droite, mène une stratégie séditieuse.

Pourquoi remettre en cause aujourd’hui l’élection incontestable du président Maduro lors d’une présidentielle boycottée par une partie d’une opposition très divisée ? Chavez, lui, gouverna en se réclamant d’abord de la « troisième voie » blairiste, mais les conditions et formes de la lutte des classes ainsi que l’ingérence impérialiste, (aujourd’hui frontale), l’influence de Cuba, amenèrent le leader, né parmi les pauvres, à se politiser rapidement, vers l’émancipation sociale et nationale : « le socialisme du 21ème siècle », « la révolution », une sémantique plutôt reléguée en « occident ». A Paris, on appelle « populisme » tout mouvement qui échappe aux moules européens. Chavez devient une sorte d’éclaireur, un leader multiple, un formidable levain. Un Chavez-peuple, quasi christique. Je me souviens de ce 4 octobre où sous des trombes d’eau il prononçait ce qui fut son dernier discours public, chantant, dansant avec « son » peuple.

Cette même opposition « démocratique », a tenté plusieurs coups d’Etat, dont celui du 11 avril 2002. Chavez fut séquestré par des factieux qui élirent aussitôt comme président le leader du MEDEF local : Fedecámaras.

Une guerre non déclarée qui veut faire souffrir le peuple pour renverser le régime

Libéré par le peuple, lors du coup d’Etat, Chavez accélère... la révolution chaviste se radicalise. Des millions d’exclus deviennent enfin « visibles », la santé et l’éducation, désormais gratuites, progressent comme jamais, la réforme agraire avance, les travailleurs, les paysans, le peuple des « ranchitos » s’auto-organisent. Voilà ce qui insupporte Washington, que Chavez n’hésite pas à envoyer bouler. Sa dernière apparition publique, à la télévision, fut un ultime appel à créer partout des « communes socialistes ». Comment donc nier le rôle historique de Chavez, de Castro, dans les révolutions cubaine et vénézuélienne ? « Populistes » s’égosille la bien-pensance. Les populistes sont ceux qui renient leurs promesses, qui s’érigent en monarques jupitériens tout puissants, reléguant le peuple. Rarement un homme politique aura été aussi attaqué, insulté, opine Ignacio Ramonet.

Les faits , opiniâtres faits

Aux opinions, politiciennes et biaisées, il faut systématiquement opposer les faits. Toutes discussions ou débats sur le pays caribéen doit nécessairement passer par une analyse des mesures de rétorsion contre l’économie du Venezuela.

Après, seulement après, on peut parler de l’effectivité ou pas des politiques du gouvernement de Nicolas Maduro, des options économiques, ou des conséquences sociales de la situation actuelle. Cette opinion, partagée par R. Migus et M. Lemoine, porte en elle la seule approche honnête.

Je reprends la chronologie des sanctions économiques contre le Venezuela établie depuis 2014 par Romain Migus, spécialiste du Venezuela, et longuement enrichie depuis.

22 janvier 2010 : l’Institut d’études géologiques des Etats-Unis annonce que la bande pétrolifère de l’Orénoque peut compter sur 513 milliards de barils de pétrole, soit le double des estimations les plus sérieuses. Le Venezuela est le pays au monde qui a le plus de réserves de pétrole. Tiens, tiens...

Alors, partons de quelques idées toutes simples :

Qui impose le blocus ? A qui ? Pourquoi ? Les Etats Unis et leurs fans clubs tentent de faire croire qu’il ne s’agit que de sanctions « ciblées ». Or, c’est tout le peuple qui se trouve visé.

Pourquoi affamer tout un peuple ? Depuis 1998, le Venezuela s’est écarté du droit chemin libéral. Il doit être puni.

14 avril 2013 Maduro est réélu président de la République. L’opposition « prend la rue ». Résultat : 42 morts. La tentative putschiste échoue et une nouvelle stratégie mise en place.

En décembre 2014, le Congrès des Etats-Unis approuve loi 113-278, « loi publique de défense des Droits de l’Homme et de la Société civile au Venezuela ». La loi permet de prendre mesures unilatérales coercitives contre le Venezuela. Washington conseille de travailler dans ce sens avec l’OEA et l’Union européenne.

Janvier 2015, l’agence étatsunienne d’évaluation des « risques pays » baisse la note du Venezuela, afin de compromettre réputation financière de ce pays... Tout cela restreint l’accès aux financements internationaux.

Mars 2015 : rebelote ! 3 agences de notation lancent des alertes sur un prétendu défaut de paiement du Venezuela.

Le 8 mars 2015, Barak Obama signe l’ordre exécutif 13692. Il déclare : le Venezuela « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis ».

En juin 2015, la Coface entité financière française qualifie le « risque pays » du Venezuela comme le plus élevé d’Amérique latine. Le but : y tarir les sources d’investissements.

le 28 octobre 2015, le général John Kelly commandant de l’United States Southern Command déclare que les Etats-Unis interviendront au Venezuela en cas de crise humanitaire

Avril 2016, le blocus financier, la strangulation, commence

Avril 2016 rapport du FMI sur la « catastrophe économique » du Venezuela. Il légitime les actions de guerre économique menées par FEDECAMARAS, le patronat vénézuélien.

mai 2016 : l’Assemblée Nationale (l’opposition y est majoritaire) vote une loi qui annule tous les contrats pétroliers, les investissements internationaux et l’émission de dette. Elle prétend assécher toute injection d’argent frais dans l’économie du pays

En juillet 2016, la banque étasunienne Citibank interdit à son réseau d’intermédiaires bancaires du Wolsberg Group (qui regroupe Banco Santander, Crédit suisse, etc.) de traiter avec le régime.

En août 2016 : la fermeture unilatérale des comptes d’administration oblige le Venezuela à opérer à partir d’autres monnaies alors que la plupart des devises résultant de la vente du pétrole sont en dollars. Les pertes dues aux nouveaux coûts de transaction, de change, etc., s’avèrent très lourds. Deutsche Bank ; Goldman Schahs et JP Morgan Chase ne peuvent plus opérer des transactions avec les institutions vénézuéliennes, dont la Banque centrale du Venezuela.

En mai 2017, Julio Borges, président de l’Assemblée Nationale, se réunit avec le conseiller à la Sécurité nationale de la Maison blanche, le général H.R. Mac Master, pour coordonner les sanctions financières et économiques

24 août 2017, le président Trump signe l’ordre exécutif 13808 intitulé « Imposition de sanctions additionnelles à propos de la situation au Venezuela ». Ce décret interdit toute une série de transactions avec l’État vénézuélien et notamment avec PDVSA et toutes les entités détenues par l’Etat vénézuélien. Une liste de restrictions des opérations financières est établie.

Le décret 13808 vise à systématiser les attaques contre les entreprises publiques et les opérations commerciales et financières de Etat vénézuélien afin de déstructurer le pays, et de précipiter l’effondrement.

L’ancien ambassadeur des Etats-Unis au Venezuela et en Colombie, William Bownfield, déclare : « la meilleure résolution est de précipiter l’effondrement du gouvernement vénézuélien même si cela implique des mois et des années de souffrance pour les Vénézuéliens »

13.11.2017 : L’Union Européenne interdit la vente de matériel de défense ou de sécurité intérieure au Venezuela

15 11 2017 : La Deutsche Bank, principal intermédiaire de la Banque centrale du Venezuela, ferme définitivement ses comptes, mettant en danger toute les opérations bancaires

décembre 2017 : le Ministère des Transports a constaté que 471 000 pneus, achetés à l’étranger, n’ont pu être expédiés en raison du blocus financier

29 01 2018 : Le Département du trésor des Etats-Unis affirme : « la campagne de pressions contre le Venezuela porte ses fruits (...) nous pouvons assister (...) à un effondrement économique total » . «  Notre stratégie fonctionne et nous la maintiendrons  ».

02 03 2018 : les Etats-Unis renouvellent pour un an les décrets 13692 (Obama)° et 13808 (Trump). Ils mettent en œuvre des mesures coercitives pour attaquer la stabilité financière du Venezuela.

19 03 2018 : le président Trump signe l’ordre exécutif 13827 qui interdit à tout citoyen ou institution d’effectuer des transactions financières avec la monnaie nouvelle, le « pétro ». Le décret exécutif du 25 août 2017 promeut l’asphyxie financière de Caracas.

mai 2018 : 9 millions de dollars de l’Etat vénézuélien sont « gelés » ; ils étaient destinés à des patients subissant des dialyses (20 000 affectés).

25 06 2018 : Le Conseil européen adopte la décision 2018/901 sanctionnant des membres de l’administration vénézuélienne.

01.11. 2018 : le président Trump signe un nouveau décret autorisant le Département du trésor à confisquer des propriétés à des opérateurs du secteur aurifère. Il s’agit d’empêcher la récupération, par l’Etat vénézuélien, du Bassin minier de l’Orénoque, 4e réserve d’or au monde.

28.01.2019 : Les Etats-Unis décident un gel des actifs de PDVSA pour un montant de 7 milliards de dollars. L’usurpateur Guaido annonce le gel de tous les actifs de son pays à l’étranger. La compagnie d’aviation espagnole Iberia refuse d’acheminer au Venezuela 200 000 boîtes de médicaments destinés à soigner des maladies chroniques.

Le 23.03 2019 : Washington propose des nouvelles sanctions. Le conseiller trumpiste à la sécurité, John Bolton, déclare : ce que nous faisons, c’est comme Dark Vador dans « La Guerre des étoiles », qui étrangle quelqu’un. C’est exactement ce que nous sommes en train de faire ».

« Bien réelle, la corruption, endémique, participe de l’anarchie dans la distribution des biens essentiels et du pillage de l’Etat. Encore convient-il de ne pas en faire l’alpha et l’oméga de la crise imputée par définition à feu Chavez ou au président Maduro ». (LEMOINE, Maurice, « Venezuela. Chronique d’une déstabilisation », éd. Le Temps des cerises, Montreuil, 2019, p. 340). Cette opinion de Maurice Lemoine, longtemps journaliste au « Monde Diplomatique », qui travaille depuis 1973 sur l’Amérique latine, montre que l’on peut être solidaire et rigoureux. Maurice Lemoine allie le travail de terrain et l’analyse en toute lucidité dans ses articles et reportages. Ces derniers s’inscrivent le plus souvent contre les productions dominantes sur le Venezuela. Est-il mieux informé que ses collègues ? Je ne le crois pas. Il pratique simplement l’étude des faits, sur place, et confronte les points de vue. Avec rigueur, honnêteté.

Trump : l’obsession vénézuélienne

22 mai 2018 : Trump signe un nouveau décret président qui renforce l’embargo , au mépris du droit international ; il reconnaît Guaido comme seul président « légitime ». En fait, une marionnette nommée par Trump, au mépris du droit international, (Guaido « s’autoproclame » « président » le 23 janvier 2019). Depuis, dans une situation toujours explosive, le président Maduro continue à plaider pour la négociation . Est-elle possible ?

« Le degré d’hostilité a désormais atteint un niveau qui semble exclure toute véritable conciliation » (Lemoine, Maurice, op. cit., p. 371)

La bataille principale reste la construction du « pouvoir populaire », l’accélération du projet socialiste (50 000 conseils communaux et 3 000 communes).

L’objectif affiché à la mort de Chavez insiste sur la Réforme Agraire (distribuer deux millions d’hectares de terre à 500 000 paysans).

Les « chiens de garde » visent à gagner la bataille de l’opinion, fût-ce au prix du mensonge. Les donneurs de leçons sous-estiment tout ce contexte.

Les faits, rien que les faits.

Jean ORTIZ,

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https://www.legrandsoir.info/venezuela-les-faits-rien-que-les-faits.html

Publié le 14/06/2019

En Grèce, l’onde de choc des élections européennes

Par Fabien Perrier (site humanite.fr)

En Grèce, le parti Syriza a subi une défaite importante aux élections municipales, régionales et européennes qui viennent de se tenir. Le Premier ministre a déclenché des élections législatives anticipées.

 « Je demande la dissolution du parlement et la tenue d’élections nationales. » Ces mots, le Premier ministre grec Alexis Tsipras les a prononcés le lundi 10 juin dans le Palais du Président de la République hellénique Prokopis Pavlopoulos. Le président a accepté la demande. Puis, Alexis Tsipras est ressorti. Quelques minutes plus tard, il était au Palais de la musique pour le premier meeting de campagne de Syriza, son parti. Pourtant, depuis le début de l’année, des proches de l’exécutif répétaient en boucle que le gouvernement irait au terme de son mandat et que les élections législatives se tiendraient en octobre. Les résultats du 26 mai ont changé la donne.

Ce jour-là, le scrutin – le premier depuis les législatives de septembre 2015 – avait des allures d’élections générales. Les Grecs devaient voter pour les européennes ainsi qu’aux premiers tours des municipales et des régionales. Les trois scrutins se sont soldés par une sanction contre Syriza au profit de son principal parti d’opposition, Nouvelle Démocratie (ND), la droite conservatrice. Aux européennes, ND a récolté 33,12% des suffrages exprimés contre 23,76% pour Syriza. Aux régionales, Syriza a tout perdu, excepté la Crête grâce à une alliance avec le Pasok. Quant à la capitale Athènes et la deuxième plus grande ville Thessalonique, elles passent dans les mains de la droite.

Sanction sans appel

Elle a plusieurs causes. Tout d’abord, une part de la population grecque n’a pas accepté la signature de l’accord de Prespes qui apporte une solution au conflit gelé avec la « République de la Macédoine du Nord ». D’ailleurs, la différence entre ND et Syriza est particulièrement importante dans le nord du pays, à la frontière avec Skopje – nom de la capitale du voisin. En Attique, Syriza est porté responsable de la mauvaise gestion des incendies qui ont ravagé la côte nord et ouest de l’Attique à l’été 2018. La gauche grecque perd cette région symbolique remportée en mai 2014. Cette victoire annonçait que Syriza avait le vent en poupe à l’échelle nationale. Mais le vent a tourné.

A l’époque, Syriza faisait campagne contre l’austérité et proclamait la sortie des « mémorandums », les accords de prêts de l’UE, de la BCE et du FMI, en échange de l’application de réformes comme des privatisations, des hausses de taxes, la casse des conventions collectives... Mais après son élection en janvier 2015, Alexis Tsipras et son équipe échouent à changer le cours d’une Union européenne majoritairement à droite. À l’été 2015, ils sont contraints de signer à leur tour un troisième mémorandum ; Syriza se divise. Alexis Tsipras et son équipe veulent utiliser les faibles marges de manœuvre laissées par le mémorandum pour « protéger » les plus défavorisés.

« Malgré les mémorandums, nous n’avons pas suivi une voie néolibérale et nous avons même fait annuler des demandes irrationnelles, comme un passage à un système privé d’assurance-chômage ou une énième baisse des retraites qu’exigeait le FMI, explique Giorgos Katrougalos, le ministre des Affaires étrangères. Mais il est vrai que nous n’avons pu appliquer notre propre politique de gauche qu’à partir de fin août 2018, après la sortie du mémorandum. »

Syriza, à l’épreuve de la défaite

Le taux de chômage, qui a atteint un pic de 27,9% en 2013, s’élève désormais à 18,1%. Mais les salaires restent faibles. Le salaire moyen brut a chuté de 1443 euros en décembre 2009 à 1165 euros bruts en décembre 2018, selon une source proche du gouvernement. Pendant la même période, le salaire moyen à temps partiel est passé de 507 euros à 391 euros bruts. Le seuil de pauvreté s’élève à 382 euros. Pour tenter de sortir de la spirale de la paupérisation, le gouvernement a rétabli, avec les partenaires sociaux, des conventions collectives dans différents secteurs, supprimé le « Smic jeune » pour les moins de 25 ans et augmenté le salaire minimum de 11 % pour tous (650 euros brut, contre 586 euros auparavant). En outre, la Grèce, dont la dette s’élève à 180% du PIB, reste sous la surveillance renforcée de ses créanciers et est contrainte de dégager un excédent budgétaire d’au moins 3,5% de son PIB chaque année pour être en mesure de rembourser ses dettes. Elle est parvenue à dégager un excédent de 4,4% du PIB cette année, contre 3,9% l’an dernier.

Syriza lance sa campagne en promettant d’améliorer le sort de la classe moyenne que le parti a « perdue » selon différents observateurs. Dans les sondages, ND est toujours au moins 7 points devant le parti au gouvernement pour le vote du 7 juillet. L’enjeu pour Syriza est désormais d’avoir un groupe parlementaire le plus important possible, mais probablement dans l’opposition. Et que le parti Syriza – une construction relativement récente – reste soudé face à l’épreuve de la défaite.

Fabien Perrier

Publié le 13/06/2019

Brésil: Lula victime d’une machination express?

Par Chantal Rayes et François-Xavier Gomez — (site liberation.fr)

Les responsables de l’enquête anticorruption «Lava Jato» auraient manœuvré pour empêcher le retour de l’ancien président de gauche au pouvoir en 2018, selon le site «The Intercept», sur la base d’enregistrements explosifs.

Des magistrats ont-ils conspiré pour empêcher Lula, l’ancien président de gauche du Brésil (2003-2010) de se présenter une nouvelle fois en 2018 ? C’est l’accusation que lance le site d’investigation The Intercept après avoir eu accès à un grand volume de messages privés échangés notamment sur la messagerie Telegram entre les procureurs et le juge Sérgio Moro, et obtenus de façon anonyme. Ce juge est aujourd’hui ministre de la Justice du président d’extrême droite Jair Bolsonaro.

Que révèle l’enquête de «The Intercept» ?

Par le biais d’une source anonyme, le site a eu accès à un grand nombre de messages privés échangés sur Telegram, de 2015 à 2017, entre les procureurs qui instruisent l’affaire Lava Jato («lavage express»), la tentaculaire enquête sur la corruption qui a bouleversé le paysage politique brésilien, et leur chef, Deltan Dallagnol, notamment. Sans démontrer que Lula est innocent, ces échanges portent un sérieux coup à la solidité de l’accusation qui a mené l’ancien président en prison - il purge depuis avril 2018 une peine de huit ans et dix mois de réclusion, après sa récente révision à la baisse -, l’empêchant de briguer la présidentielle de 2018 dont il était le favori.

Alors juge de première instance, le ministre de la Justice du gouvernement de Jair Bolsonaro, Sérgio Moro, l’avait condamné pour corruption le 12 juillet 2017, un verdict confirmé en appel début 2018. Lula aurait reçu un triplex en bord de mer de la part du groupe de BTP OAS, en échange de quoi l’entreprise aurait décroché des contrats avec le géant pétrolier Petrobras. La principale révélation de The Intercept (qui en promet d’autres) : le procureur Deltan Dallagnol nourrissait des doutes sur sa culpabilité. «Ils vont dire qu’on l’accuse sur des indices fragiles […], écrit-il à ses pairs. Jusqu’à présent, j’ai peur de [faire] ce lien entre Petrobras et enrichissement. Et après ce qu’on m’a dit, j’ai peur, pour cette histoire d’appartement.»

Les doutes de Dallagnol touchent ici à deux points clés qui sous-tendent l’accusation contre Lula : le leader de gauche a-t-il vraiment permis au groupe OAS, en échange du triplex, d’obtenir des contrats avec Petrobras ? Car sans lien avec la compagnie pétrolière, au centre des détournements révélés par Lava Jato, le juge Moro - dont l’impartialité a toujours été remise en cause par la défense - n’était plus compétent. Surtout, s’il n’y a pas eu contrepartie en échange du «cadeau» supposément reçu par Lula, alors il n’y a pas eu corruption. Or Dallagnol ne semble même pas sûr que Lula soit le réel propriétaire du triplex… Cela ne l’empêchera pas de le mettre en accusation, quelques jours plus tard, le 14 septembre 2016, lors d’une conférence de presse fracassante, le présentant en «chef» d’une organisation criminelle ayant pris d’assaut le groupe pétrolier semi-public Petrobras.

The Intercept révèle aussi des échanges entre Sérgio Moro et Dallagnol, auquel le magistrat suggère une piste d’enquête contre le leader de gauche. Au Brésil, le juge peut superviser l’instruction, mais Moro semble avoir été trop loin. Il n’y a aucune anomalie, s’est défendu l’intéressé, qui a toujours démenti toute chasse aux sorcières contre le Parti des travailleurs (PT) de l’ancien président. Les avocats de Lula, eux, y ont vu une confirmation du «complot» visant selon eux leur client, afin d’empêcher son retour au pouvoir.

Qui est Sérgio Moro, le juge devenu ministre ?

Le 6 mars 2016, quand le Brésil se réveille, une image tourne en boucle sur les écrans : l’ancien président Lula est emmené sous bonne escorte au palais de justice de São Paulo pour y être interrogé. Comme un vulgaire parrain de la drogue ou du jeu clandestin. A l’aube, un dispositif démesuré (200 policiers, 30 inspecteurs du fisc) a perquisitionné son domicile avant d’emmener le fondateur du PT. Cette mise en scène médiatique a été voulue par Sérgio Moro, juge de première instance à Curitiba, dans le Paraná, un tranquille Etat du Sud éloigné des centres de décision. C’est sur son bureau qu’a été déposée la première plainte contre le géant du BTP Odebrecht, préambule à ce qui deviendra l’affaire Lava Jato.

Si la croisade anticorruption du petit juge provincial suscite dans un premier temps la sympathie, il apparaît vite que sa cible privilégiée est le Parti des travailleurs. Bien que l’ensemble des forces politiques semble avoir bénéficié des largesses du Bouygues brésilien. Au-delà du fort soupçon de partialité, ce sont les méthodes du juge Moro qui posent problème. Pour faire parler un suspect, il n’hésite pas à prolonger indéfiniment sa détention provisoire. Il marchande sans vergogne (remises de peine contre collaboration) et distille les fuites dans les médias.

Lors du débat sur la destitution de Dilma Roussef, Moro révèle des écoutes entre l’ancien président et sa successeure, sans rapport avec Lava Jato. Sa justification : «le droit à l’information» du public. Une fois la présidente chassée du pouvoir, Moro peut s’attaquer de front à Lula, qu’il accuse d’avoir accepté en cadeau le triplex.

Après la condamnation qui met hors course le favori des sondages, le juge Moro jette le masque entre les deux tours de la présidentielle : il sera ministre de la Justice si le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro est élu. Depuis le 1er janvier, le petit juge est à la tête d’un ministère au périmètre élargi à la sécurité publique et aux affaires pénitentiaires. C’est le triomphe de cette «république de Curitiba» que dénonçait Lula, un groupe de juges réuni autour de Moro pour, selon lui, l’empêcher de briguer un nouveau mandat. Amère conclusion pour le «Mandela brésilien» : c’est grâce aux pouvoirs élargis que la gauche a accordés aux juges pour combattre la corruption que Moro a pu avoir sa peau.

Comment fonctionne «The Intercept» ?

En 2013, Pierre Omidyar, homme d’affaires franco-irano-américain fondateur d’eBay, annonce la création d’un média doté de 250 millions de dollars, une partie infime des bénéfices de son site d’enchères. Il confie les rênes du nouveau journal en ligne, baptisé The Intercept, à un trio de personnalités américaines liées au journalisme collaboratif et d’investigation : Glenn Greenwald, qui a publié dans le Guardian les premières révélations d’Edward Snowden sur l’espionnage mondial mené par la NSA, l’agence de renseignement de la Défense des Etats-Unis ; Laura Poitras, dont le documentaire Citizenfour retrace l’histoire de Snowden ; et Jeremy Scahill, célèbre pour un livre-enquête sur Blackwater, société de défense privée américaine.

The Intercept se donne pour mission d’exploiter et de révéler les données transmises par des lanceurs d’alerte. En commençant par la masse de documents de la NSA mise à sa disposition par Snowden. Ainsi, le site révèle en décembre 2016 (en France, avec son partenaire le Monde) l’étendue de l’espionnage de l’agence américaine et de son équivalent britannique, la GCHQ. Notamment l’interception des appels passés depuis les avions de ligne.

Leur méthode de travail les différencie d’autres sites (notamment WikiLeaks, l’organisation de Julian Assange). The Intercept juge indispensable de traiter et de sélectionner les informations, en évitant de livrer les données brutes. Ce qui leur a été reproché par Snowden lui-même. En mai 2014, le média masquait dans un article le nom d’un pays (l’Afghanistan) «pour raisons de sécurité». Glenn Greenwald expliquait alors qu’il était «irresponsable de révéler des documents sans avoir évalué l’impact de leur publication». Le site est très actif au Brésil, pays où réside Greenwald. Le journaliste est marié avec David Miranda, conseiller municipal de Rio de Janeiro, élu sur la liste d’un parti de gauche radicale.

La condamnation de Lula peut-elle être annulée ?

Les révélations de The Intercept n’ont surpris personne. Les abus supposés des procureurs chargés de Lava Jato et du juge Moro lui-même, contre Lula et d’autres, sont dénoncés de longue date. Lundi, les avocats de l’ancien président ont appelé à son immédiate remise en liberté, répétant que les procès (il y en a dix au total) contre l’ancien président sont entachés d’illégalités. La défense n’avait pas pu obtenir que Sérgio Moro soit déchargé du dossier. «Or nous sommes désormais face à des faits nouveaux, de nature à mettre en doute l’impartialité de l’ex-juge, en révélant sa proximité avec le parquet», analyse Heloisa Estellita, professeure de droit à la Fondation Getulio-Vargas.

Cette spécialiste affirme aussi que d’autres personnes condamnées dans le cadre de Lava Jato pourraient se prévaloir de ces révélations, sous réserve cependant qu’elles soient jugées recevables. «Ces messages ont été obtenus de façon illicite et pourraient donc être écartés comme autant de preuves illégales», reprend Heloisa Estellita. Reste à savoir si la justice brésilienne osera affronter la popularité de Sérgio Moro, supérieure à celle du président Jair Bolsonaro. Jusqu’ici, aucune instance supérieure ne s’était émue des actes arbitraires qui lui étaient imputés. C’est d’ailleurs ce qui avait poussé la défense de Lula, presque systématiquement déboutée, à se tourner vers le comité des droits de l’homme de l’ONU.

Chantal Rayes , François-Xavier Gomez

Publié le 02/06/2019

 

Vénézuela : « dégonflement » de l’opposition…

les États-Unis ciblent l’offre d’aide alimentaire pour affamer le peuple

 

Le 22 mai 2019 Les personnages sans envergure que les États-Unis ont utilisés pour leurs tentatives de changement de régime au Vénézuela n’ont pas fait correctement leur boulot. Le New York Times déclare que leur mouvement s’est « dégonflé ».

Dégonflée, l’opposition vénézuélienne envisage de négocier avec Maduro
Onze heures après que l'article a été mis en ligne
– et après un appel de la Maison-Blanche ? – le titre a été changé.

 

Le dirigeant de l’opposition, Juan Guaido, pourrait négocier avec Maduro

 

Bien qu’il répète les mêmes arguments utilisés pour la propagande, l’article indique clairement que Guaidó n’a pas le soutien du public :

CARACAS, Vénézuela - C’était un stratagème audacieux : Juan Guaidó, chef de l’opposition vénézuélienne, a manifesté près d’une base militaire aux côtés de dizaines d’officiers en uniforme et d’alliés politiques, appelant à un soulèvement militaire contre le président Nicolás Maduro. ...

Trois semaines plus tard, Juan Guaidó fait la navette entre une demi-douzaine de planques pour échapper à sa capture. ... Et les protestations qui remplissaient les rues de partisans de Juan Guaidó s’estompent. ...

Affaibli et incapable de résoudre rapidement la crise politique qui frappe le Vénézuela, M. Guaidó a été contraint d’envisager des négociations avec Nicolás Maduro. Les deux parties ont envoyé des représentants en Norvège pour des pourparlers, une offre que Juan Guaidó avait précédemment rejetée.

Ce changement marque un tournant pour l’opposition qui, en janvier, avait pris de l’ampleur, attirant un large soutien international et une foule énorme de partisans. Aujourd’hui, cet élan s’est presque essoufflé, ce qui témoigne de l’emprise ferme de Nicolás Maduro sur le pouvoir alors même que le pays s’effondre autour de lui.
Le gouvernement vénézuélien est en pourparlers avec certains partis d’opposition, mais il n’y a pas encore de confirmation que le parti de Guaidó, qui est l’élément d’opposition le plus radical, soit réellement impliqué. Il est douteux que le gouvernement veuille « négocier » avec lui.

Il est intéressant de noter que le NYT n’utilise plus le faux attribut de « président intérimaire » qu’il utilisait auparavant pour décrire Guaidó.

Que Guaidó ait échoué dans sa clownesque tentative de coup d’État ne signifie pas que les États-Unis renonceront à leurs essais de changement de régime.

L’économie vénézuélienne traverse une crise économique profonde. Ce ne sont pas les petits essais socialistes de son gouvernement qui en sont la cause, mais la guerre économique que les États-Unis mènent contre lui.

Les sanctions étasuniennes ravagent le secteur pétrolier vital du Vénézuela et ses importations, rendant de plus en plus difficile pour Nicolás Maduro de gouverner. Le pays s’est en grande partie arrêté ce week-end en raison d’un manque de carburant – une pénurie dont M. Maduro dit que les sanctions en sont la cause.

Heureusement, personne au Vénézuela n’est encore mort de manque de nourriture. Mais il y a de graves problèmes :

Trois années se sont écoulées depuis que les prix du pétrole ont chuté de plus de 100$ le baril, début 2014, à environ 40$, début 2015. Trois ans se sont également écoulés depuis que les premières sanctions contre le Vénézuela ont été appliquées par l’administration Obama et qu’elles ont depuis été renforcées par le gouvernement actuel des EU. Il en résulte une combinaison de ces deux facteurs avec la structure extrêmement complexe du système alimentaire vénézuélien, qui dépend des importations, fortement colonisé par les goûts du Nord et gonflé par le boom pétrolier des dernières décennies. Actuellement, et malgré tous les efforts, la dynamique de l’accès à la nourriture dépend du revenu : ceux qui ont plus d’argent mangent plus et mieux.

En 2015, l’opposition a utilisé le soutien des grands producteurs, importateurs et distributeurs pour créer une pénurie artificielle de produits alimentaires et d’hygiène. Le gouvernement a réagi en créant les Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP) qui distribuent mensuellement des colis à plus de 6 millions de familles.

Le programme CLAP est un arrangement entre le gouvernement et des groupes locaux visant à distribuer de la nourriture subventionnée et d’autres articles ménagers de base aux ménages vénézuéliens à faible revenu.

Les pauvres accueillent favorablement ce programme, mais les plus riches partisans de l'opposition aux États-Unis et dans le pays l’ont toujours détesté.

Alors que le mouvement communal vénézuélien soutient largement les CLAP, l’opposition affirme depuis longtemps que le programme est discriminatoire envers les ménages qui ne supportent pas le gouvernement. Selon le gouvernement, les CLAP ont réduit la faim et la pénurie alimentaire dans tout le pays.

Le programme des paquets distribués est basé sur les revenus. Mais il y a aussi des marchés CLAP où tout le monde peut acheter. Les CLAP ne font pas de discrimination entre les partisans du gouvernement et ceux de l’opposition. Il se trouve que ce ne sont pas les pauvres qui soutiennent la politique néolibérale que préfèrent les partis d’opposition.

Lors de récentes émeutes, des partisans de l’opposition ont incendié des entrepôts et des centres d’emballage utilisé par le programme CLAP.

L’administration Trump se joint maintenant à l’effort de l’opposition pour augmenter le nombre de personnes souffrant de la faim au Vénézuela.

Les États-Unis préparent actuellement des sanctions et des poursuites pénales contre des responsables vénézuéliens et d’autres personnes soupçonnées d’utiliser un programme d’aide alimentaire géré par l’armée pour blanchir de l’argent pour le gouvernement du président Nicolas Maduro, selon des personnes connaissant le sujet.

Des sanctions et des mises en accusation pour fraude sont à l’étude contre des responsables militaires et politiques vénézuéliens ainsi que contre des hommes d’affaires vénézuéliens et des partenaires étrangers, selon les sources.

De nombreuses familles vénézuéliennes comptent sur ce programme alimentaire subventionné, connu sous son sigle espagnol CLAP, pour leurs besoins de base dans ce pays sud-américain producteur de pétrole.

Comment un programme alimentaire subventionné par le gouvernement Maduro peut-il « blanchir de l’argent pour le gouvernement du président Nicolas Maduro » ? Il n’y a aucune logique dans l’argument de l’administration Trump.

Cette initiative ne mènera à rien. Cela n’aidera pas à « changer de régime ». Le fait de cibler la distribution de nourriture subventionnée pour les pauvres n’augmentera pas le soutien à l’opposition. Toute perturbation du programme CLAP lui sera imputée. Moins les gens recevront, plus ils dépendront d’un CLAP, même réduit, et des autres programmes gouvernementaux.

C’est de la vilénie pure et simple, et non de la politique, qui est à l’origine de cette situation.

 

Moon of Alabama

Traduit par Wayan, relu par jj pour le Saker Francophone

Publié le 26/05/2019

En Pologne, le gouvernement ultra-conservateur attaque sans relâche les droits des femmes

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Il ne fait pas bon être une femme polonaise. Le parti ultra-conservateur Droit et justice, au pouvoir depuis quatre ans, tente sans relâche, avec l’appui de l’Église, d’interdire totalement l’interruption volontaire de grossesse, et d’entraver la contraception. Des associations qui accompagnent des victimes de violences conjugales sont même la cible de raids et harcèlements policiers. En face, les impressionnantes mobilisations de femmes ont montré au pouvoir qu’elles ne se laisseraient pas faire, même dans une Europe où, de la Hongrie à l’Italie, en passant par le Parlement de Strasbourg, l’extrême droite cherche à prendre sa revanche contre l’émancipation.

Automne 2015, le parti polonais ultra-conservateur Droits et justice (PiS) remporte largement les élections législatives. Il obtient une majorité absolue au Parlement, qui ne compte plus aucun élu de gauche. Immédiatement, il s’attaque à la Cour constitutionnelle, pour l’empêcher de bloquer ses lois. Les droits des femmes sont aussi dans sa ligne de mire dès le début de la législature. « Très vite, le gouvernement a arrêté de soutenir les associations qui accompagnent les femmes victimes de violence conjugale, en disant que ces organisations étaient discriminatoires puisqu’elles n’aidaient que les femmes », rapporte Julia Kubisa, professeur de sociologie à l’université de Varsovie et activiste féministe. Au printemps 2016, le nouveau gouvernement apporte son soutien à un projet de loi prévoyant l’interdiction totale de l’avortement, la criminalisation des femmes qui le pratiqueraient, et des enquêtes sur les fausses couches.

La Pologne a déjà l’une des lois les plus restrictives d’Europe sur les interruptions volontaires de grossesse (IVG). Elles y étaient légales jusqu’en 1993, date à laquelle le pouvoir d’alors fait passer, sous pression de l’Église, une loi d’interdiction sauf dans trois cas précis : danger de mort de la femme enceinte, malformation grave du fœtus, et grossesse résultant de viol ou d’inceste. La loi ne prévoit cependant pas de poursuivre les femmes en justice. « Une pétition avait à l’époque été signée par plus d’un million de personnes contre cette loi, rappelle Julia Kubisa. Et c’était avant Internet, c’était sur papier, avec des comités locaux qui récoltaient les signatures. Mais toutes ces voix ont été ignorées. » [1]. En 2016, pour faire entendre leurs voix, les femmes polonaises descendent cette fois massivement dans la rue, pendant plusieurs mois. Le 3 octobre 2016, elles sont des dizaines de milliers, vêtues de noire, à Varsovie et dans plus de cent villes du pays. « Ça n’était comparable, en terme d’échelle, avec aucune autre manifestation féministe des vingt années précédentes. Et c’était un mouvement parti de la base, souligne la professeur de sociologie. Cela a été possible grâce au mouvement féministe déjà existant. Avant 2016, les féministes étaient les seules à parler encore d’avortement, à contester ce qui avait été présenté comme un “compromis” en 1993. »

Suite à cette mobilisation, le gouvernement polonais abandonne finalement son projet. Il revient à la charge en 2018, et veut cette fois interdire l’avortement en cas de malformation du fœtus. Ce qui représente la quasi-totalité des avortements aujourd’hui légaux dans le pays. « Le mouvement s’est remobilisé en quelques jours seulement, avec une immense manifestation. C’était une démonstration de force », se souvient Julia Kubisa. Encore une fois, le gouvernement renonce, mettant son projet de loi au placard.

Des pharmaciens veulent pouvoir refuser de vendre des contraceptifs

Ce n’est qu’une demi-victoire pour les femmes polonaises. D’abord parce que la loi actuelle, même inchangée, n’autorise qu’environ un millier d’avortement légaux dans le pays chaque année, et seulement au terme de longues et complexes procédures administratives. 150 000 Polonaises avorteraient chaque année clandestinement, 200 000 à l’étranger [2]. Ensuite, parce que même dans les cas légaux, des médecins font valoir une « clause de conscience » pour refuser de pratiquer une IVG. Une clause qui pourrait même s’élargir aux pharmaciens pour la vente de contraceptifs « Depuis les élections de 2015, la pression se fait de plus en plus sentir pour élargir la clause de conscience à d’autres professions », note un récent rapport de la Fédération internationale de droits humains (FIDH) [3]. « L’association des pharmaciens catholiques a récemment soumis une plainte dans ce sens, disant qu’ils étaient discriminés par rapport aux médecins ». Le rapport de la FIDH souligne que des pharmaciens font déjà illégalement usage de cette « clause de conscience » à travers le pays, surtout dans les petites villes.

En 2017, le gouvernement polonais a déjà rendu plus difficile l’accès à la pilule du lendemain. Elle était auparavant disponible, comme en France, directement en pharmacie. Il faut désormais une prescription médicale. Soit un obstacle de plus pour les femmes qui font face à une possible grossesse non voulue. Une initiative en ligne, « Women on web », propose depuis aux Polonaises de leur fournir une ordonnance de médecins européens pour pouvoir acheter cette pilule du lendemain en Pologne. Mais là encore, le pouvoir répond par la répression des femmes. « Le gouvernement a annoncé en septembre 2018 qu’il allait traquer sur les forums en ligne les femmes qui demandent une prescription de pilule du lendemain sur Women on Web et par le biais d’autres initiatives similaires », rapporte la FIDH.

Des descentes de police coordonnées dans plusieurs associations d’aide aux femmes

Les associations d’aide aux femmes font aussi l’objet d’une oppression accrue. « Le 3 octobre 2017, des activistes ont organisé des manifestations pour l’anniversaire de la grande protestation du “Lundi noir” contre la loi d’interdiction de l’avortement. Le lendemain, les bureaux de différentes associations de soutien aux femmes ont fait l’objet de descentes de police », écrit l’ONG Human Rights Watch dans un rapport publié en février [4]. Ces raids ont lieu simultanément dans trois antennes du Centre des droits des femmes à Varsovie, Lodz et Gdansk, et dans les bureaux d’une autre association, Baba, implantée dans une ville moyenne de l’ouest du pays, Zielona Góra. Les deux organisations accompagnent les femmes victimes de violences conjugales. Des documents, des ordinateurs, des disques durs sont saisis. « Les forces de l’ordre ont justifié l’opération par une enquête sur l’équipe précédente du ministère de la Justice et ses subventions », dit le rapport [5].

Le Centre pour les droits des femmes fait partie des organisations qui ont vu leurs subventions s’arrêter net avec l’arrivée au pouvoir du PiS, parce qu’accusées d’agir de manière discriminatoire puisque spécifiquement pour les femmes. Le rapport de Human Rights Watch fait aussi état de harcèlement contre des enseignantes d’écoles publiques, menacées par leur hiérarchie pour avoir participé aux manifestations de 2016.

« Sur l’homophobie aussi, c’est de pire en pire »

« Il y a eu un important mouvement. Mais aujourd’hui, peu de femmes sont encore engagées. Nous sommes fatiguées. Nous avons beaucoup manifesté, et puis, finalement, le gouvernement fait ce qu’il veut », déplore Aleksandra Magryta. La jeune femme est coordinatrice de l’association Campagne contre l’homophobie de Varsovie. « Sur l’homophobie aussi, c’est de pire en pire, dit-elle. Des politiciens font régulièrement des déclarations publiques foncièrement homophobes. » Ce type de propos est même devenue un des moteurs principaux de la campagne du PiS pour les élections européennes de mai. En février, le maire de Varsovie, issu du parti de centre-droit de la Plateforme civique, a adopté une déclaration de soutien aux droits des personnes LGBT+. C’en est déjà trop pour le parti au pouvoir. Le leader du PiS Jaroslaw Kaczynski a dit voir dans cette charte de Varsovie un « grand danger » [6] « Mais les LGBT+ s’organisent, assure Aleksandra Magryta. Cette année, il va y avoir des marches de l’égalité dans 20 villes différents du pays, du printemps jusqu’à l’automne ». Là encore, il s’agira d’une mobilisation inédite en Pologne.

Rachel Knaebel

Publié le 22/05/2019

Washington pousse à la guerre contre l’Iran

Par Bill Van Auken

(site mondialisation.ca)

Le voyage abrupt organisé par le secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Bruxelles pour pousser la ligne dure de Washington contre l’Iran, combiné au déploiement d’encore plus de moyens militaires américains dans le golfe Persique, indique l’escalade calculée par Washington d’une crise guerrière dans la région.

Lundi, le New York Times a publié un article sous le titre «La Maison-Blanche passe en revue les plans militaires contre l’Iran, dans des échos de la guerre en Irak». L’article cite comme sources«plus d’une demi-douzaine de responsables de la sécurité nationale» et rapporte qu’une réunion des hauts responsables de la sécurité nationale du président Trump la semaine dernière a discuté d’un plan visant à envoyer jusqu’à 120.000 soldats au Moyen-Orient.

L’étincelle qui déclencherait un conflit généralisé pourrait provenir d’un certain nombre de provocations mises en scène, y compris le sabotage présumé de deux pétroliers saoudiens et de deux autres navires au large des côtes des Émirats arabes unis (EAU), rapporté dimanche dernier.

Le ministre saoudien de l’énergie, Khalid al-Falih, a souligné que l’un des pétroliers saoudiens qui aurait été endommagé était en route pour aller chercher du pétrole saoudien destiné aux États-Unis, un détail apparemment mis en évidence pour démontrer que les «intérêts américains» étaient en jeu dans cet incident. 

Pompeo, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton et d’autres responsables américains se sont engagés à plusieurs reprises à mener une action militaire «rapide et décisive» pour défendre les intérêts américains dans la région riche en pétrole. Ils ont menacé de déclencher une force «implacable» contre l’Iran en représailles à toute action prétendument menée par un large éventail de forces surnommées par Washington «intermédiaires» des iraniens, allant du Hezbollah au Liban au Hamas dans la bande de Gaza palestinienne, des rebelles Houthi au Yémen aux diverses milices chiites en Irak et en Syrie.

Le sabotage présumé des quatre navires a eu lieu dans le golfe d’Oman, à l’est de Fujairah, un important port pétrolier situé à environ 136 kilomètres au sud du détroit d’Ormuz stratégique, par lequel passe environ un tiers du pétrole mondial transporté par mer.

Les autorités saoudiennes et des Émirats arabes unis ont indiqué qu’il n’y a pas eu de victimes ni de déversements d’hydrocarbures à la suite du sabotage présumé. Une vidéo affichée en ligne montrait un trou déchiré dans la coque d’un navire appartenant à des Norvégiens à sa ligne de flottaison.

Le moment de l’incident coïncidait parfaitement avec l’escalade des tensions dans la région par les États-Unis. Il est survenu quelques jours à peine après l’avertissement lancé le 9 mai par l’Administration maritime américaine (MARAD) selon lequel les navires commerciaux, y compris les pétroliers, pourraient être pris pour cible dans la montée en puissance vers la guerre.

«L’Iran ou ses mandataires pourraient réagir en ciblant les navires commerciaux, y compris les pétroliers, ou les navires militaires américains en mer Rouge, dans le détroit de Bab-el-Mandeb ou dans le golfe Persique», a déclaré le communiqué du MARAD.

Les responsables iraniens se sont dits préoccupés par cet incident. Le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Abbas Moussavi, a qualifié l’incident de «lamentable» et «inquiétant» et a appelé à une enquête approfondie. Moussavi a également averti les pays du golfe Persique de rester vigilants face à l’«aventurisme d’acteurs étrangers» ou à toute «conspiration orchestrée par des malveillants» pour compromettre la sécurité maritime.

Les Émirats arabes unis et la monarchie saoudienne n’ont donné aucune explication claire de ce qui s’est passé exactement dans le golfe d’Oman. L’implication d’opérations secrètes visant à créer un prétexte de guerre, soit de la part de Washington, soit de la part de ses deux principaux alliés régionaux, Israël et l’Arabie saoudite elle-même, qui cherchent depuis longtemps à amener les États-Unis dans une guerre avec l’Iran, est une possibilité très réelle.

Une chose est certaine. Rien de ce qui provient du gouvernement américain ou de ses serviteurs de propagande dans les médias capitalistes concernant la crise dans le Golfe Persique n’est digne de foi. Les prétextes à la guerre cette fois-ci s’avéreront aussi fabriqués que les «armes de destruction massive» de l’Irak ou les mensonges sur un navire de guerre américain attaqué dans le Golfe du Tonkin qui ont servi à justifier la guerre du Vietnam.

Le gouvernement Trump a continué à intensifier son intervention militaire dans la région en envoyant une batterie de missiles Patriot dans le golfe Persique avec un navire d’assaut amphibie de la Marine. Cela fait suite à l’arrivée en mer Rouge, la semaine dernière, du porte-avions USS Abraham Lincoln, ainsi qu’à l’atterrissage d’une escadre de bombardiers composée de quatre B-52 à la base aérienne américaine Al Udeid au Qatar.

Le Pentagone a annoncé lundi que les B-52 avaient effectué leur «première mission… pour défendre les forces et les intérêts américains dans la région», à savoir des opérations près de l’espace aérien iranien.

La menace de guerre est telle que même un journaliste de la Maison-Blanche a interrogé Trump lors de son apparition lundi avec le Premier ministre d’extrême droite de Hongrie, Viktor Orbán: «Êtes-vous en guerre avec l’Iran? Vous cherchez un changement de régime?»

Trump n’a pas nié la menace de guerre imminente, déclarant: «S’ils font quoi que ce soit, ils souffriront beaucoup. On verra ce qui se passera avec l’Iran.»

Soulignant l’imprudence effrontée de l’effort de guerre américain, le secrétaire d’État Pompeo a brusquement modifié ses plans de voyage pour la deuxième fois en une semaine, annulant un voyage à Moscou pour se rendre à Bruxelles s’invitant effectivement à une réunion prévue des ministres européens des affaires étrangères pour discuter leur réponse à la crise du Golfe Persique.

La montée en puissance militaire américaine ainsi que le durcissement des sanctions américaines décrites par l’administration Trump comme une «pression maximale» contre l’Iran, visant à étouffer l’économie du pays et à ramener ses exportations de pétrole à zéro, ont exacerbé les tensions entre Washington et ses anciens alliés européens.

Depuis le début du mois, Washington a retiré les dérogations qui avaient permis à la Chine, à la Corée du Sud, au Japon, à l’Inde et à la Turquie de continuer à acheter du pétrole à l’Iran, et a imposé une nouvelle série de sanctions visant à mettre fin à toutes les exportations iraniennes de fer, d’acier, d’aluminium et de cuivre.

Les États-Unis et les grandes puissances européennes sont divisés depuis que Trump a unilatéralement abrogé L’accord de Vienne sur le nucléaire iranien dit Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) conclu entre l’Iran et les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France. Washington a réimposé des sanctions qui équivalent à un état de guerre. Les gouvernements européens, ainsi que l’agence d’inspection nucléaire des Nations unies, l’Agence internationale de l’énergie atomique, ont insisté sur le fait que l’Iran est resté en conformité avec l’accord, qui était censé combiner des limites strictes sur le programme nucléaire iranien avec la levée des sanctions économiques.

L’enjeu pour l’administration Trump, cependant, n’a jamais été l’accord nucléaire, mais plutôt la volonté de changement de régime, c’est-à-dire la restauration d’une dictature fantoche soutenue par les États-Unis dans ce pays riche en pétrole comme celui du Shah.

Comme l’a dit Bolton, l’un des architectes du renforcement militaire actuel, un an avant de devenir conseiller en matière de sécurité nationale: «La politique déclarée des États-Unis devrait être le renversement du régime des mollahs à Téhéran… Le comportement et les objectifs du régime ne vont pas changer et, donc, la seule solution est de changer le régime lui-même.»

Les réunions de Pompeo à Bruxelles avec la responsable de la politique étrangère de l’UE, Federica Mogherini, et les ministres des affaires étrangères de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni n’ont fait que souligner les tensions transatlantiques sur l’Iran. Mogherini a déclaré que les représentants européens avaient souligné que la crise dans le Golfe Persique avait produit un «moment délicat crucial» dans lequel «le maximum de retenue et la prévention de toute escalade du côté militaire» étaient nécessaires.

Elle a déclaré que les ministres européens «continuent à soutenir pleinement l’accord nucléaire avec l’Iran», c’est-à-dire la normalisation du commerce et de l’investissement. Elle a ajouté que cela comprenait la «mise en œuvre» de l’Instrument d’appui aux échanges commerciaux (INSTEX), qui est censé créer un canal de paiement direct sans dollar avec l’Iran pour contourner les sanctions américaines. Les transactions par le biais de cet échange, a-t-elle affirmé, débuteraient dans les prochaines semaines.

La semaine dernière, Téhéran a informé les signataires européens de l’accord qu’il reprendrait l’enrichissement de l’uranium à une teneur plus élevée dans les 60 jours à moins qu’ils ne prennent des mesures pour permettre à l’Iran d’exporter son pétrole et d’accéder aux marchés financiers. Les entreprises et les banques européennes, qui avaient auparavant vu une opportunité d’exploiter les richesses pétrolières du pays, se sont retirées face aux menaces d’exclusion du marché américain.

L’opposition des puissances européennes à l’offensive américaine contre l’Iran ne se fonde pas sur le sort de 80 millions d’Iraniens, mais plutôt sur la poursuite de leurs propres intérêts impérialistes dans la région. Le conflit expose des lignes de faille qui indiquent le danger qu’un nouveau conflit militaire dans le golfe Persique devienne l’antichambre d’une troisième guerre mondiale, nucléaire.

Bill Van Auken

 

 

Article paru en anglais, WSWS, le 14 mai 2019

La source originale de cet article est wsws.org

Copyright © Bill Van Auken, wsws.org, 2019

 

Publié le 20/05/2019

Afrique du Sud : l’ANC aurait perdu les élections sans Cyril Ramaphosa

par Sabine Cessou, (site mondediplo.net)

 

Le président Cyril Ramaphosa à Prétoria pour l’annonce des résultats des élections générales du 9 mai 2019.

cc Gouvernement d’Afrique du sud.

Chaque scrutin, depuis l’avènement de la démocratie en 1994, paraît plus « historique » que l’autre en Afrique du Sud, la plus jeune des démocraties d’Afrique, libérée des lois de l’apartheid en 1991. Toutes les élections générales (législatives et provinciales) qui se sont tenues depuis ont confirmé l’hégémonie du Congrès national africain (ANC). L’ancien mouvement de libération nationale a toujours été crédité de plus de 60 % des voix (62,15 % en 2014).

Toutes, sauf celles du 9 mai dernier, qui marquent un grand tournant, 25 ans après l’élection de Nelson Mandela à la présidence. L’ANC chute de cinq points de pourcentage, à 57,5 % des voix. Pour le politologue sud-africain William Gumede, auteur de nombreux livres, dont le best-seller Thabo Mbeki and the struggle for the soul of the ANC, cinq grandes leçons sont à retenir de ces élections.

Sans Ramaphosa, l’ANC aurait perdu sa majorité

Même Fikile Mbalula, ancien ministre de la police et directeur de campagne de l’ANC, l’a reconnu : sans la présence de Cyril Ramaphosa à la présidence du parti, l’ANC n’aurait fait qu’entre 40 % et 44 % des voix. Son score de 58 % est largement dû à son candidat, ancien leader syndical devenu capitaine d’industrie. Celui que Mandela aurait aimé voir lui succéder en 1999 — mais qui a été évincé par Thabo Mbeki — inspire confiance, après les scandales à répétition et la dégringolade du rand, la devise nationale, sous l’ère Jacob Zuma (2009-2018).

Selon les sondages commandés avant le scrutin par l’ANC, Cyril Ramaphosa a été crédité de 60 % d’opinions positives, contre 44 % seulement pour l’ANC, qui a perdu la confiance de sa base. Le parti au pouvoir ne fait que 50,19 % des voix dans la province stratégique de Gauteng (Johannesburg et Pretoria), et perd 10 % des voix partout, jusque dans les provinces rurales qui votaient à 70 % pour lui auparavant. Le Parlement reste dominé par l’ANC, qui passe de 249 à 230 sièges sur 400.

« Ce coup de semonce, explique William Gumede, met Cyril Ramaphosa sous pression. Les cinq ans dont il dispose sont en quelque sorte empruntés. C’est sa dernière chance de redresser la barre pour le pays, mais aussi pour le parti. L’ANC est plus divisé que jamais, entre l’aile modérée que Ramaphosa représente et les « populistes » du clan Zuma, encore bien présent et très dynamique (1). Les résultats auraient dû ramener les ténors de l’ANC à un peu d’humilité, or, il n’en est rien. Nous voyons encore des personnalités proches de Jacob Zuma se montrer très arrogantes ». Les tensions sont réelles : certains ténors du clan Zuma, durant la campagne, ont demandé aux électeurs de voter ANC au niveau provincial, mais pas national.

La « montée des populismes », noir comme blanc

Le parti fondé en 2013 par Julius Malema, dissident de l’ANC, dénommé Economic Freedom Fighters (Combattants de la liberté économique - EFF), est le premier parti créé après 1994 à améliorer son score dans la durée (10,77 % des voix contre 6,35 % en 2014, passant de 25 à 44 députés).

« La montée du populisme noir de gauche s’appuie sur le ressentiment à l’égard de l’ANC, mais aussi sur le travail de mobilisation abattu sur le terrain par l’EFF, qui s’est doté de branches locales », souligne William Gumede. Ses thèmes de prédilection porte sur la restitution des terres et la nationalisation des mines, entre autres. La réponse se traduit par une montée du populisme blanc de droite, avec le parti marginal ultra-conservateur Freedom Front Plus (FFP) qui a doublé son score (2,38 % des voix, passant de 4 à 10 députés) (2).

Une opposition plus fragmentée

Pour la première fois depuis 1994, le principal parti d’opposition, l’Alliance démocratique (DA), perd des voix et cinq sièges au Parlement (84 sur 400). Son score ne dépasse pas 20,77 % sous la direction de son nouveau leader noir Mmusi Maimane, contre 22,23 % en 2014. Ce déclin s’explique par deux facteurs, selon William Gumede : « Le DA, parti d’opposition blanc et métis, est devenu un parti noir avec succès. Il a désormais plus d’électeurs noirs que blancs. Cela implique un changement de culture dans le parti, dont l’aile blanche et conservatrice a reporté ses voix sur le FFP. Le DA a aussi perdu des électeurs noirs, parmi la classe moyenne qui s’est reportée sur Cyril Ramaphosa ».

Six millions de jeunes n’ont pas voté, soit la moitié de la classe d’âge des 18-30 ans, non inscrite sur les listes électorales. À ce phénomène s’ajoute celui de l’abstention, plus forte cette année (35,5 % des électeurs inscrits, contre 27 % en 2014). « La majorité a laissé tomber les partis classiques, en conclut William Gumede. Il y a plus de non votants que de votants pour la première fois dans notre histoire, un fait triste pour une démocratie si jeune. Si l’on tient compte de tous les citoyens en âge de voter, inscrits ou non, l’ANC n’a été élu qu’avec 25 % des voix. » Cette désaffection représente un lourd camouflet, mais la situation n’a rien de définitif. « C’est encore gérable pour Cyril Ramaphosa, car le pays dispose de bien plus de ressources matérielles et humaines que tout autre pays d’Afrique. Tout va dépendre de la façon dont il va s’y prendre pour apporter du sang neuf dans la gestion des affaires et du parti ».

Un besoin vital de sang neuf

Comme tous les anciens mouvements de libération nationale, l’ANC traverse une phase d’essoufflement. « Plus ces partis restent au pouvoir, comme en Algérie ou au Zimbabwe, plus les élites gouvernantes se restreignent autour d’un noyau dur. Plus le groupe dirigeant s’amenuise, plus les échecs s’accumulent. Au final, trop de gens se sentent exclus : les électeurs, confrontés à la pauvreté, mais aussi les élites, qu’elles soient politiques, économiques ou intellectuelles. D’où l’effondrement de la Zanu-PF de Robert Mugabe au Zimbabwe ».

Pour l’instant, Cyril Ramphosa envoie des signaux mitigés : s’il multiplie les appels du pied au monde des affaires blanc, il ne montre pas d’intention de construire une nouvelle classe de dirigeants au sein de l’ANC. Permettre à la vieille garde de l’ère Thabo Mbeki de reprendre du service ne suffit plus. « Voir encore Trevor Manuel et Tito Mboweni, anciens ministres des finances, ou Popo Molefe, président de la compagnie nationale de transports Transnet, irrite la nouvelle génération dans un pays qui a beaucoup changé », souligne William Gumede.

Pour conclure, les défis à venir pour Cyril Ramaphosa consistent à obtenir des résultats économiques et sociaux tout en se battant contre la « bande à Zuma » à l’intérieur du parti, en laissant la justice se charger des responsables les plus corrompus de l’ANC, en apportant du sang neuf dans l’équipe dirigeante, et en contrant les arguments des populistes noirs qui prennent de l’essor.

Sabine Cessou

https://blog.mondediplo.net/afrique-du-sud-l-anc-aurait-perdu-les-elections

Publié le 16/05/2019

Brésil. La résistance exemplaire des facs à Jair Bolsonaro

Lina Sankari (site humanite.fr)

Face à la croisade idéologique du président brésilien contre l’éducation, étudiants et professeurs manifestent aujourd’hui au niveau national.

Jair Bolsonaro aurait aimé ne voir qu’une seule tête. Mais les étudiants sont décidément enclins à l’indiscipline. Lundi, alors qu’il se rendait au collège militaire Pedro-II de Rio de Janeiro, le président d’extrême droite a dû contourner les centaines d’étudiants manifestant contre les coupes budgétaires de 30 % annoncées pour tous les établissements dépendant directement du gouvernement fédéral. Devant les quelques dizaines de personnes venues l’écouter, l’ancien capitaine de l’armée a confirmé vouloir faire prospérer dans tout le pays les collèges militaires, « exemples d’excellence pour l’éducation brésilienne ». Ajoutant : « Respect, discipline et amour de la patrie sont des valeurs importantes inculquées dans ces collèges. » En creux, le chef de l’État met ce modèle ­disciplinaire en regard des dizaines d’universités à l’avant-garde de la contestation depuis le mandat de l’ancien président putschiste Michel Temer, et davantage encore depuis sa propre élection. Jair Bolsonaro « s’applique à étouffer l’un des noyaux de la résistance au fascisme en lançant une chasse aux étudiant.e.s et enseignant.e.s marxistes », a dénoncé l’Union des étudiants communistes français dans un message de solidarité.

La suppression d’une partie des bourses de doctorat et de maîtrise

Étudiants, chercheurs et professeurs devraient remettre le couvert aujourd’hui dans les rues du pays contre les coupes budgétaires et la volonté de supprimer une partie des bourses de doctorat et de maîtrise. Le 9 mai déjà, près de 10 000 personnes manifestaient à Niteroi, près de Rio de Janeiro, pour réclamer le maintien des subventions à l’université fédérale de Fluminense. Le lendemain, 5 000 personnes bloquaient l’immense avenue Paulista, à Sao Paulo, dans une « marche pour la science », afin de maintenir le niveau d’excellence de l’enseignement supérieur brésilien. Selon la publication britannique Times Higher Education, l’université fédérale de Bahia (nord-est) a en effet progressé dans le classement mondial des universités, en passant de la 71e place en 2017 à la 30e en 2018 ; l’université nationale de Brasilia (centre-ouest) se serait quant à elle hissée du 19e au 16e rang. Même scénario dans le nord du pays, où 6 000 étudiants des instituts de formation des enseignants et de l’université fédérale du Rio Grande do Norte sont parvenus à paralyser un tronçon de la route Translittorale, qui court du nord au sud.

La fin des financements pour la philosophie et la sociologie

Des assemblées générales conséquentes se sont enfin tenues dans le Minas Gerais, à Bahia, ou encore Curitiba, où est incarcéré l’ancien président de gauche Lula da Silva. L’actuel chef de l’État brésilien n’a jamais caché sa vision utilitariste de l’éducation. Selon lui, les connaissances n’auraient de valeur que si elles peuvent être « réinvesties » immédiatement sur le marché du travail. Jair Bolsonaro a ainsi annoncé il y a deux semaines la fin des financements pour la philosophie et la sociologie, au profit de filières jugées plus rentables (voir notre édition du 29 avril). Alors que les étudiants de ces spécialités représenteraient moins de 2 % des inscrits, le ministre de l’Éducation, Abraham Weintraub, les a accusés d’être des « aspirateurs d’impôts ». D’aucuns réaniment aujourd’hui la figure de l’anthropologue et romancier brésilien Darcy Ribeiro, décédé en 1997, qui expliquait, du temps où le président de droite Fernando Henrique Cardoso était au pouvoir, que « la crise de l’éducation au Brésil n’est pas une crise, c’est un projet ».

Lina Sankari

https://www.humanite.fr/bresil-la-resistance-exemplaire-des-facs-jair-bolsonaro-672

Publié le 12/05/2019

 

La droite dure à la manœuvre au Venezuela

 

Où va l’opposition à Nicolás Maduro ?

 

Par Julia Buxton

 

Coup d’État, lock-out, boycott des élections... L’aile radicale de l’opposition vénézuélienne a tout tenté pour renverser le président Hugo Chávez, puis son successeur Nicolás Maduro. Alors que le chaos économique et social favorisait ses desseins, elle a saboté les tentatives de dialogue avec le pouvoir en 2018 et compte désormais sur une intervention américaine pour parvenir à ses fins.

 

L’inimaginable se serait-il produit au Venezuela ? Une opposition paralysée par les rancœurs et les divergences stratégiques semble être parvenue à s’unir. L’idée que la réélection du président Nicolás Maduro en mai 2018 manquait de légitimité a permis de jeter des ponts par-delà des antagonismes qui paraissaient jusque-là insurmontables. Majoritairement antimaduristes, les députés de l’Assemblée nationale se sont entendus pour estimer que le président avait « usurpé » son poste, ce qui justifiait d’invoquer la Constitution bolivarienne de 1999. Celle-ci prévoit en effet que le président du Parlement prenne alors les rênes du pays. Le 23 janvier, M. Juan Guaidó s’est donc autoproclamé « président par intérim » et s’est donné pour mission de mettre en place un gouvernement de transition chargé d’organiser une élection présidentielle avant un an. Au cours des jours suivants, il a été reconnu par une cinquantaine d’États, dont les États-Unis, le Brésil, l’Équateur et la plupart des pays d’Europe de l’Ouest.

De nombreuses voix, dont celle de l’intellectuel américain Noam Chomsky, ont dénoncé un coup d’État (1). L’ancien rapporteur indépendant auprès des Nations unies Alfred de Zayas estime que les sanctions américaines (qui n’ont cessé de se durcir depuis 2017) relèvent de « crimes contre l’humanité (2) », puisqu’elles aggravent la situation économique et sociale du pays, déjà très dure (3). Mais l’espoir que les pressions américaines précipitent un changement de régime a fait long feu. En dépit des appels à la rébellion, les forces armées demeurent fidèles à M. Maduro. La Russie et la Chine le soutiennent également, même si cette dernière a engagé des discussions avec l’opposition au sujet de la dette de 75 milliards de dollars que Caracas a contractée auprès d’elle (4). L’invitation à trouver une solution négociée, défendue par le Mexique et l’Uruguay, a coupé l’herbe sous le pied de M. Guaidó.

Aiguillonné par Washington, ce dernier a décliné les invitations au dialogue, préférant appeler à un alourdissement des sanctions, sans écarter l’idée d’une intervention militaire étrangère.

Au-delà de cette union de circonstance, une question demeure : quel pays l’opposition entend-elle construire ? Pour l’heure, elle n’apporte aucune réponse précise. Et pour cause : de violentes divisions continuent à déchirer les adversaires de M. Maduro. Leur cohésion, hâtivement cimentée au cours des derniers mois, menace de se lézarder dès qu’il s’agira d’organiser le pouvoir, de distribuer les postes et d’afficher des orientations.

On peut schématiquement identifier trois grandes tendances. La première gravite autour de Volonté populaire (VP), la formation de M. Guaidó, fondée par M. Leopoldo López — actuellement en résidence surveillée pour incitation à la violence et conspiration lors d’émeutes en 2014 (5) —, ainsi que de Mme María Corina Machado et M. Antonio Ledezma, opposants de toujours à feu Hugo Chávez. Les acteurs-clés de l’opération sont tous issus de cette nébuleuse, qui s’illustre par le flou qu’elle entretient autour de ses convictions idéologiques, ainsi que par son comportement clanique. Malgré sa faible représentation à l’Assemblée nationale (14 sièges sur un total de 167), VP semble seule à la manœuvre.

Au sein de l’opposition, ce parti incarne l’aile la plus radicale, la plus proche de Washington, la plus dépourvue de base sociale et la moins ouverte au compromis. S’il venait à M. Guaidó l’idée d’ouvrir la porte à une réconciliation avec les Vénézuéliens — encore nombreux — qui se réclament du chavisme, il risquerait de provoquer l’ire de ses militants, que sa formation s’emploie à chauffer à blanc depuis des années.

 

Revanche ou réconciliation

 

Cette frange radicale a toujours considéré que la participation aux scrutins tendait à légitimer un pouvoir autoritaire, contribuant à fragiliser la démocratie. En lien permanent avec la diaspora installée aux États-Unis, elle jouit d’un contact privilégié avec les secteurs les plus conservateurs de l’appareil politique américain, et en particulier avec le sénateur de Floride Marco Rubio. Grâce au soutien de think tanks bien établis (Council of the Americas, Fondation Carnegie), ainsi qu’à l’aide sonnante et trébuchante de l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid) et de la Fondation nationale pour la démocratie (NED), cet attelage inonde les médias de ses admonestations à l’égard des partisans du dialogue.

Profitant de l’antipathie généralisée des électeurs vénézuéliens pour les partis centralisés, les radicaux s’appuient sur des « réseaux populaires » aux contours flous, sur des médias en ligne et sur la mobilisation d’étudiants endurcis, quoique peu nombreux. Mais ils font les frais de leur élitisme. Issus de groupes sociaux privilégiés, passés par les États-Unis pour leurs études, le teint albâtre, leurs dirigeants se distinguent des Vénézuéliens qui ont adulé Chávez. Leurs manœuvres pour renverser le président — notamment un coup d’État avorté en 2002 — ont été perçues comme des tentatives désespérées d’une minorité de nantis désireux d’imposer leurs préférences. Alors que la révolution bolivarienne cumulait les succès en matière de redistribution des richesses et de réduction des inégalités entre races, classes et sexes, le rapprochement de cette petite équipe avec les néoconservateurs de Washington a contribué à lui donner l’image d’un groupuscule antinational et antipopulaire.

Les deux autres franges de l’antichavisme se sont montrées plus disposées à participer aux processus électoraux, à dialoguer et à miser sur la « réconciliation ». Leur influence au sein des diverses coalitions formées par l’opposition depuis l’élection de Chávez en 1998 a varié en fonction du poids relatif des radicaux. Lorsqu’elle a été couronnée de succès, comme lors des élections régionales de 2008 et des législatives de 2010, leur stratégie électorale a gonflé les voiles des « centristes ». Les défaites, comme celle de M. Henrique Capriles face à M. Maduro à la présidentielle de 2013, ont galvanisé les partisans du boycott des urnes, qui préfèrent les mobilisations de rue.

La position centriste est associée aux deux plus importants partis d’opposition : Justice d’abord (PJ, 27 des 109 sièges de l’opposition à l’Assemblée) et Action démocratique (AD, 25 sièges), même si certains dirigeants n’ont cessé de faire l’aller-retour entre les deux. PJ est né de diverses campagnes en faveur d’une réforme politique au cours des années 1990. Il a été inscrit au registre des partis politiques en 2000. AD, de son côté, demeure le plus grand parti historique du pays. Il a partagé le pouvoir avec la formation démocrate-chrétienne, le Comité d’organisation politique électorale indépendante (Copei), entre le retour à la démocratie, en 1958, et le début de la révolution bolivarienne, en 1999.

Au sein de ce groupe modéré, M. Capriles, dirigeant du PJ, est crédité d’avoir su rompre avec la stratégie initiale de boycott qui avait permis à Chávez de disposer du pouvoir aux niveaux national, régional et municipal entre 2000 et 2006. Pragmatique, il a aiguillonné la Table d’unité démocratique (MUD), coalition de l’opposition formée en janvier 2010, vers un positionnement moins droitier. Sous son impulsion, la MUD a continué à évoquer la « nécessaire réactivation » économique, l’« indispensable reconstruction » démocratique des institutions ou l’« urgence d’une recomposition » sociale du pays. Mais elle a également reconnu le soutien populaire dont bénéficiait Chávez et la nécessité de poursuivre certains de ses programmes sociaux (6).

Les élections législatives de 2010 ont conforté la position des centristes. L’épisode a cimenté l’unité de la MUD autour de la candidature de M. Capriles à la présidentielle de 2012. Le candidat avait alors adopté un programme de centre gauche : promotion de l’initiative privée et prise en compte des questions sociales. L’évolution n’avait rien d’anecdotique pour certains membres de l’opposition qui avaient auparavant plaidé pour une cure d’amaigrissement d’un État jugé obèse, pour le retour à une économie de marché et pour la privatisation de l’économie, secteur pétrolier compris. Alors que les radicaux ne parlaient que de poursuites judiciaires contre les membres du gouvernement, M. Capriles mettait l’accent sur la réconciliation et l’unité nationale.

 

« Chair à canon »

 

En 2012, Chávez l’emporta haut la main, avec une marge de 11 %, mais sa mort, en 2013, précipita un autre scrutin, que M. Capriles ne perdit que de 1,49 % face à M. Maduro. Cette succession d’échecs renforça toutefois la mainmise des radicaux. À nouveau, M. Capriles plongea dans l’ombre de M. López à la suite de disputes d’une telle violence que, selon le magazine Foreign Policy, elles ont suscité dans les médias « la même excitation que les séries télévisées nationales à l’eau de rose (7) ».

Décrit par un câble du département d’état américain en 2011 comme « une figure clivante au sein de l’opposition », « arrogant, vindicatif et assoiffé de pouvoir », mais doté « d’une popularité à toute épreuve, de charisme et de talent pour l’organisation » (8), M. López rejoint Un nouveau temps (UNT), une autre scission d’AD formée en 1999, qui s’emploie surtout à souffler sur les braises des mobilisations étudiantes de la fin des années 2000. Il fonde VP en 2009. Contraint de renoncer aux mandats qu’il exerçait à la suite d’accusations de corruption, il devient l’opposant le plus redouté du camp chaviste, élevé au rang de héros dans les franges les plus radicales de l’opposition. Ce statut lui vaut les vexations du pouvoir et une peine d’emprisonnement. Dans un tel contexte, M. Capriles ne représente aux yeux des plus exaltés qu’un merle un peu fade comparé à la grive López. Un nouveau terrain d’entente va toutefois bientôt permettre d’unir les deux positions adverses, sous la forme d’une fusion des stratégies : une insurrection adossée à la revendication d’un processus électoral.

Lors des législatives de 2015, la MUD l’emporte avec 65,27 % des voix, obtenant une majorité de sièges. Mais, si les membres de la coalition s’étaient mis d’accord sur la nécessité de parvenir au pouvoir, ils n’ont élaboré aucun projet à mettre en œuvre une fois qu’ils y seraient. En dehors de leur volonté affichée de renverser M. Maduro « dans les six mois », leurs revendications se résument à la libération de « prisonniers politiques » — en particulier M. López — et à la suspension de certains des programmes sociaux les plus populaires du pays. Dans un contexte de chaos économique, de pénuries et d’insécurité rampante, les priorités des députés échouent à nouveau à rencontrer celles de la population. Tout au long de cette période, les sondages d’opinion témoignent de la montée en puissance des « ni ni », c’est-à-dire de ceux qui rejettent tout autant le pouvoir maduriste que l’opposition. D’après les sondages, ce groupe représentait en 2017 près de la moitié de la population (9).

La même année, la MUD implose. M. Maduro vient de créer l’Assemblée nationale constituante (ANC) pour court-circuiter l’organe législatif traditionnel, aux mains de l’opposition, dont il conteste la légitimité au prétexte de soupçons d’achat de votes pesant sur trois députés de l’État d’Amazonas. L’ANC n’est reconnue ni par les États-Unis ni par l’Organisation des États américains (OEA). La situation semble favorable aux franges radicales, qui puisent une grande partie de leur soutien à l’étranger. Mais cinq gouverneurs élus sous la bannière de la MUD prêtent finalement serment devant la nouvelle assemblée. à nouveau, les fractures au sein de l’opposition apparaissent.

Les rangs des partisans de la voie électorale gonflent avec le renfort de chavistes — parfois d’anciens ministres du président disparu — et, plus généralement, de militants socialistes que la corruption, l’autoritarisme et le chaos économique ont conduits à la rupture. À la présidentielle de mai 2018, ils soutiennent la candidature de M. Henri Falcón. Ce dernier essuie les critiques les plus vives au sein même de l’opposition : Mme Machado qualifie sa démarche de conciliation de « répugnante et indigne (10) ». M. Maduro l’emporte avec près de 68 % des voix et une participation rachitique de 46 %. Le nouvel échec des modérés enivre les radicaux, au premier rang desquels un certain Juan Guaidó.

L’autorité de ce dernier sur la nébuleuse de l’opposition demeure néanmoins fragile. Quelques jours avant le discours où M. Guaidó s’autoproclamait président, M. Capriles dénonçait les tentatives de passage en force de « certains » membres de l’opposition, qui semblaient selon lui disposés à transformer la population vénézuélienne en « chair à canon » (11). Après une union de façade dans les jours qui ont suivi la démarche de M. Guaidó, les critiques se sont à nouveau durcies, puisque l’objectif initial, le renversement rapide de M. Maduro, n’a pas été atteint. Le 15 février, un article du Wall Street Journal constatait que, en dépit de la conviction de VP et de ses alliés américains que « le régime du président Nicolás Maduro s’effondrerait rapidement dès que Washington entreprendrait de le priver de ses soutiens militaires pour précipiter son départ, les choses ne se sont pas passées ainsi (12) ».

Une nouvelle fois, l’incapacité de l’opposition à se mettre d’accord sur une stratégie de prise du pouvoir aura fait passer au second plan sa faiblesse première : son échec à proposer un projet politique cohérent et susceptible de convaincre une majorité de citoyens. Alors que M. Maduro peut encore mobiliser une partie de la population, la persistance de logiques de clan au sein de l’opposition compromet la recherche d’une solution pacifique à la crise actuelle.

 

Julia Buxton

Professeure de politique comparée à l’Université d’Europe centrale de Budapest, Hongrie.

 

 

(1) « Open letter by over 70 scholars and experts condemns US-backed coup attempt in Venezuela », 24 janvier 2019.

(2) Michael Selby-Green, « Venezuela crisis : Former UN rapporteur says US sanctions are killing citizens », The Independent, Londres, 26 janvier 2019.

(3) Lire Renaud Lambert, « Venezuela, les raisons du chaos », Le Monde diplomatique, décembre 2016.

(4) Kejal Vyas, « China holds talks with Venezuelan opposition on debt, oil projects », The Wall Street Journal, New York, 12 février 2019.

(5) Lire Alexander Main, « Au Venezuela, la tentation du coup de force », Le Monde diplomatique, avril 2014.

(6) « Lineamientos para el programa de gobierno de unidad nacional (2013-2019) » (PDF), MUD, Caracas, 23 janvier 2012.

(7) Roberto Lovato, « The making of Leopoldo López », Foreign Policy, Washington, DC, 27 juillet 2015.

(8Ibid.

(9) Yesibeth Rincón, « Crecen los “ni ni” ante falta de soluciones a crisis », Panorama, Maracaibo, 2 janvier 2017.

(10) Orlando Avendaño, « Machado sobre candidatura de Henri Falcón en presidenciales de Maduro : “Es repulsiva e indignante” », PanAm Post, 5 mars 2018.

(11) « ¿Quién es el enemigo de la Asamblea Nacional ? », 13 janvier 2019.

(12) David Luhnow et Juan Forero, « Risk of stalemate mounts in Venezuela », The Wall Street Journal, New York, 13 février 2019.

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/03/BUXTON/59646

Publié le 11/05/2019

Algérie post-Bouteflika : pour une transition démocratique

(site politis.fr)

Tribune. En Algérie, le slogan Yatnahaw ga’, « qu’ils dégagent tous », résume bien la volonté populaire largement partagée de mettre fin au « système Bouteflika ». Il s’agit de mettre en branle un processus de transition vers une IIe République.

En hommage à Ramzi Yettou : victime de la répression, il a succombé à l’âge de 23 ans, vendredi 19 avril, des suites d’une hémorragie interne et de blessures à la tête après avoir reçu des coups de la police lors de la grande marche du vendredi 12 avril. C’est le second martyr depuis le début du mouvement du 22 février après Hassan Benkhada, fils de Youcef Benkhedda, grande figure du nationalisme et de la révolution algérienne anticoloniale, décédé le 1 er mars lors d’une manifestation à Alger dans des circonstances encore non élucidées. Le média d’information en ligne TSA (Tout sur l’Algérie) nous rappelle qu’« Hassan Benkhada était aussi le neveu du martyr Mohamed Al Ghazali Al Hafaf, le premier à avoir brandi le drapeau algérien le 1er mai 1945, avant d’être sauvagement tué par l’armée française ».

En écho, les paroles du chanteur, musicien, auteur-compositeur- interprète et poète Kabyle Lounès Matoub [1], assassiné le 25 juin 1998, résonnent sous un autre jour depuis l’insurrection des consciences en Algérie :

Je n'attends rien d'un pouvoir corrompu. Et je n'attends rien de l'alternative intégriste. Je n'attends rien d'un pouvoir discrédité par l'ensemble de la population. La maturité populaire dépasse la maturité gouvernementale dans nôtre pays. Ces assassins doivent comparaître devant des tribunaux. Moi, je ne suis qu'un poète témoin de mon temps.

Les mandats de la honte

Dans de nombreux pays d’Afrique, les chefs d’État bénéficient d’un appui conséquent du système qu’ils ont mis en place pour se maintenir coûte que coûte au pouvoir, quitte à modifier la constitution pour briguer de nouvelles mandatures, un paravent démocratique qui craquelle au fil du temps.

En Égypte, le président Abdel Fattah al-Sissi, élu en 2014 lors d'un simulacre d'élection démocratique sous le régime des militaires qu'il avait réinstauré brutalement à l'été 2013, modifie la constitution afin de faire passer son deuxième mandat de quatre à six ans, portant son terme à 2024, ce qui lui laisserait la possibilité de briguer un troisième mandat... jusqu’en 2030.

En Ouganda, la Cour suprême valide, le 18 avril, une mesure supprimant la limite d'âge fixée à 75 ans pour être candidat à la présidentielle, une disposition contestée adoptée fin 2017 qui permettra au président Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, de se représenter en 2021 pour un 6e mandat. La constitution avait déjà été modifiée en 2005, lui permettant de briguer ses 3e, 4e et 5e mandats à la tête du pays.

En Algérie, le peuple a soudainement dépassé des demandes sectorielles qui apparaissaient jusqu’ici pour contester, de manière coordonnée et massive dès le 22 février, le 5ème mandat que voulait briguer le chef de l’État Abdelaziz Bouteflika. Le soulèvement le plus important depuis l’indépendance en 1962 a été d’une telle intensité, que Bouteflika a dû remettre sa démission le mardi 2 avril, sous la pression de la rue et de l’armée.

En effet, le vice-ministre de la Défense et général-major représentant le haut commandement militaire, Gaid Salah, partisan du cinquième mandat de Bouteflika avant de reculer sous la pression populaire, en a profité pour pousser ce dernier vers la sortie afin de préserver le régime en place.

Bouteflika vient ainsi s’ajouter à la liste des présidents-dictateurs éjectés du pouvoir par l’insurrection populaire, de Ben Ali, resté vingt-trois ans au pouvoir en Tunisie, et Moubarak, presque trente années à la tête de l’Égypte, tous les deux renversés en 2011, à Blaise Compaoré, vingt-sept ans président du Burkina Faso, qui a dû prendre la fuite avec l’aide de la France en 2014, ou tout récemment Omar el-Bechir, resté au pouvoir pendant 30 ans au Soudan... Ces personnalités ont eut tout le temps de façonner un système à leur mesure, difficile à déconstruire.

L’insurrection populaire a donc réussi a faire tomber Bouteflika. Une première victoire, certes, mais pas suffisante pour le « Hirak » [2] qui réclame le départ des « 3B » ou « 4B », en référence au président par intérim depuis le 9 avril, Abdelkader Bensalah ; au Premier ministre Noureddine Bedoui ; Tayeb Belaiz qui a finit par présenter sa démission de la présidence du Conseil constitutionnel le 16 avril sous la pression du mouvement populaire et au président de l’Assemblée populaire nationale (APN, la chambre basse du Parlement) Mouad Bouchareb.

Le slogan Yatnahaw ga’, « qu’ils dégagent tous », résume bien la volonté populaire largement partagée de mettre fin au « système Bouteflika » gangrené par la corruption et le clientélisme. On observe également, un refus catégorique de laisser les personnalités du régime organiser les élections présidentielles fixées au 4 juillet par le gouvernement d’Abdelkader Bensalah – un fidèle du clan Bouteflika, fervent partisan de sa candidature à un cinquième mandat –, représentant d'un système dans lequel, au cours des vingt dernières années, les élections « pluralistes » (réintroduites après des décennies marquées par le régime de parti unique à partir de 1965 et la guerre civile dans les années 1990) ont été marquées par des fraudes électorales massives.

Il s’agit de mettre en branle un processus de transition démocratique, hors des institutions héritées du système Bouteflika, afin d’avancer vers une IIe République. L’armée, ou plus exactement son haut commandement militaire, constitue clairement un obstacle majeur, d’autant que tout le monde a en tête l’échec de la révolution en Égypte à dépasser cette main-mise dans la transition post-Moubarak.

Répercussion auprès des diplomaties et rôle des médias

Alors que le 30e sommet de la Ligue des États arabes se clôturait le 31 mars à Tunis, les diplomaties arabes n’avaient encore émis aucune déclaration officielle depuis l’annonce de la démission de Bouteflika. En Égypte, le président Abdel Fattah al-Sissi, porté au pouvoir à l'issue d’un coup d’État militaire étouffant un mouvement populaire massif en 2013, a accusé les mouvements de contestation de plusieurs États de la région de mener « ces pays » à leur perte : « Actuellement, dans des États de notre région, les gens parlent de la situation économique et des conditions de vie difficiles. Ils ne font ainsi que gâcher leur pays et le conduisent à sa perte », a-t-il déclaré lors d’une allocution télévisée.

Dans la presse égyptienne, contrôlée ou muselée par le pouvoir, la démission de Bouteflika et les manifestations qui bouleversent l’Algérie restent ainsi relativement peu évoquées. De son côté, la presse française se cantonne à relater les événements les plus marquants sans revenir sur la connivence de l’État français – qui a colonisé l’Algérie pendant plus d'un siècle – avec le régime ou les revendication de « deuxième indépendance », la première restant inachevée...

En effet, ce n’est qu’à l’indépendance du 5 juillet 1962 que l’Algérie met un terme à 132 ans de colonialisme français. Mais cette indépendance bien trop « formelle » laisse un goût amer et beaucoup réclament une deuxième indépendance avec une réelle souveraineté qui mette un terme à toute ingérence étrangère, au pillage du pays et ses ressources par les élites, notamment dans le Sahara riche en gaz et en pétrole, où une forte résistance contre l’exploitation du gaz de schiste a émergé en 2015. Un discours que le régime n’aime pas entendre.

Cette main-mise étrangère opère bien plus dans les entrailles du sous-sol algérien pour en extirper les ressources que dans les tentatives de déstabilisation au sein du soulèvement en cours comme le prétend le régime algérien afin de discréditer ce dernier. Au contraire, afin de préserver sa main-mise économique, la France a tout intérêt à un rapide « retour au calme » et une situation politique stable ; mais ne pouvant aller ouvertement à l'encontre d'un mouvement populaire massif et pacifique, l'ancienne puissance coloniale reste prudente dans ses déclarations officielles.

Avant de devenir président de la République française, à l’occasion d’un déplacement en Algérie le 5 février 2017, Emmanuel Macron affirmait que la « colonisation est un crime contre l’humanité ». Interrogé par Mediapart, le 5 mai suivant, il répondait : « Je prendrai des actes forts. » En ce 8 mai 2019, triste anniversaire des répressions sanglantes des manifestations anti-colonialistes de Sétif, Guelma et Kherrata qui laisseront entre 15 et 45 000 morts chez les Algériens, il est indispensable de passer enfin des paroles aux actes, à commencer par mentionner correctement ces événements dans les manuels et programmes d’histoire.


[1] Lire l’autobiographie de Lounès Matoub, Rebelle, Stock, 1995.

[2] Le Hirak est un mot arabe signifiant « mouvement » utilisé également pour désigner le mouvement populaire de protestation ayant secoué la région du Rif au Maroc en 2016-2017 par exemple. Ce mouvement a été durement réprimé. Nasser Zefzafi, 39 ans, et trois autres militants formant le noyau dur de la protestation ont écopé de 20 ans de prison ferme.


par Jérôme Duval

https://www.politis.fr/articles/2019/05/algerie-post-bouteflika-pour-une-transition-democratique-40371/

Publié le 09/05/2019

Israël pilonne Gaza, attisant les craintes d’une invasion

Par Jean Shaoul

(site mondialisation.ca)

Quelques jours à peine après avoir prêté serment au nouveau parlement israélien après la victoire de son bloc d’extrême droite aux élections du mois dernier, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a autorisé une attaque aérienne massive contre la population sans défense de Gaza, visant au moins 150 sites ce week-end.

En outre, les Forces de défense israéliennes (FDI), la force militaire la plus puissante de la région, ont utilisé des tirs d’artillerie pour bombarder 200 sites dans la minuscule enclave palestinienne, y compris des bâtiments résidentiels, des mosquées, des magasins et des institutions médiatiques, dans une campagne qui va se poursuivre pendant des jours.

Selon le ministère de la Santé de Gaza, parmi les 16 Palestiniens tués figuraient une mère enceinte et son bébé de 14 mois, ainsi qu’au moins huit militants. Soixante-dix autres Palestiniens ont été blessés lors de ces attaques.

Israël a avoué avoir commis un assassinat ciblé, affirmant que ses forces avaient tué le commandant du Hamas Hamed al-Khoudary avec une frappe aérienne sur sa voiture. Trois autres personnes ont été blessées dans l’attaque.

Le gouvernement israélien a prétendu que le dirigeant de 34 ans était responsable du transfert d’argent de l’Iran à des organisations terroristes à Gaza. Il s’agissait du premier aveu d’un meurtre ciblé depuis 2014. Il a eu lieu dans des conditions où le ministre de l’intérieur Gilad Erdan appelle à un retour à la politique des assassinats ciblés.

L’un des sites de la ville de Gaza pris pour cible par les forces israéliennes est un bâtiment abritant Anadolu, l’agence de presse publique turque. Bien que le bâtiment ait été gravement endommagé par au moins cinq roquettes israéliennes à la suite de tirs d’avertissement, aucun décès ou blessé n’a été signalé.

Le président turc Erdogan a dénoncé cette attaque, qui risque d’exacerber les relations déjà tendues entre Israël et la Turquie. Le mois dernier, Erdogan a traité Nétanyahou de «tyran» après que le Premier ministre israélien l’eut qualifié de «dictateur» et de «ridicule».

Erdogan a tweeté dimanche: «Nous condamnons fermement l’attaque israélienne contre le bureau de l’Agence Anadolu à Gaza. La Turquie et l’Agence Anadolu continueront à informer le monde du terrorisme et des atrocités israéliennes à Gaza et dans d’autres parties de la Palestine malgré de telles attaques.» L’aide présidentiel Ibrahim Kalin a accusé Israël d’avoir frappé Anadolu Agency pour «couvrir ses nouveaux crimes».

Le ministre turc des affaires étrangères Mevlut Cavusoglu a tweeté: «Le ciblage du bureau de Gaza de l’Agence Anadolu est un nouvel exemple de l’agression effrénée d’Israël. La violence israélienne contre des innocents sans distinction est un crime contre l’humanité. Ceux qui encouragent Israël sont également coupables. Nous continuerons à défendre la cause palestinienne, même si nous sommes seuls.»

M. Netanyahou, qui détient également le portefeuille de la défense, a déclaré que l’armée maintiendrait ses «frappes massives» contre des cibles dans la bande de Gaza en réponse aux centaines d’attaques à la roquette contre le sud d’Israël à partir du territoire palestinien. Il a déclaré: «J’ai chargé[l’armée] ce matin de poursuivre les frappes massives contre les éléments terroristes dans la bande de Gaza et je lui ai ordonné de renforcer les troupes autour de la bande de Gaza avec des chars, de l’artillerie et des forces d’infanterie. Le Hamas est responsable non seulement de ses attaques contre Israël, mais aussi des attaques du Djihad islamique, et il en paie un très lourd tribut.»

La déclaration de Netanyahou a alimenté les craintes d’une invasion terrestre. Selon les médias israéliens, des sources de haut niveau de la défense affirment s’attendre à ce que les combats durent un certain temps.

Comme à l’accoutumée, le patron d’Israël, les États-Unis, s’est tenu aux côtés d’Israël, condamnant les tirs de roquettes de Gaza contre Israël et déclarant son plein appui au «droit d’Israël à la légitime défense contre ces attaques odieuses.»

L’Union européenne, pour sa part, blâme les Palestiniens et appelle à une désescalade immédiate, soutenant les tentatives de l’Égypte et des Nations Unies pour mettre les Palestiniens au pas. La porte-parole de l’UE, Maja Kocijancic, a déclaré: «Les tirs de roquettes depuis Gaza vers Israël doivent cesser immédiatement. Il est urgent de désamorcer cette situation dangereuse pour protéger la vie des civils. Ajoutant avec cynisme, «Les Israéliens et les Palestiniens ont tous les deux le droit de vivre dans la paix, la sécurité et la dignité.»

Les régimes arabes ont depuis longtemps fait la paix, officiellement ou de facto, avec Israël, qu’ils considèrent comme un allié clé dans la lutte contre l’Iran.

Cette dernière escalade de la brutalité israélienne contre Gaza survient après que les forces israéliennes ont tué quatre Palestiniens lors de deux incidents distincts et blessé au moins 50 personnes lors des manifestations de vendredi dernier près de la frontière entre Gaza et Israël, qui durent depuis plus d’un an. Les protestations réclament le droit des réfugiés palestiniens de rentrer chez eux dans ce qui est aujourd’hui Israël et la levée du blocus criminel et inhumain d’Israël sur Gaza.

Les douze années de siège – une punition collective interdite par le droit international – ont transformé l’enclave en prison à ciel ouvert pour ses deux millions d’habitants et les ont privés des biens les plus essentiels de la vie quotidienne, dont l’eau potable, l’assainissement et l’électricité. Cette situation, ainsi que les trois guerres meurtrières d’Israël contre Gaza, qui ont détruit une grande partie de ses infrastructures, ont détruit l’économie du territoire et l’ont rendu presque inhabitable. Avec la fin de l’aide américaine aux Palestiniens par l’intermédiaire de l’Office de secours et de redressement des Nations Unies pour les réfugiés (UNRRA) dans le Proche-Orient, plus de 50 % de la population est au chômage et la pauvreté est endémique.

Le ministère de la Santé de Gaza a rapporté que les FDI ont abattu deux personnes et tué deux combattants du Hamas lors d’une frappe aérienne. L’armée israélienne a déclaré que c’était en réponse à un incident de tirs à la frontière qui a fait deux blessés parmi les soldats israéliens.

Les FDI ont tué au moins 267 Palestiniens dans la bande de Gaza depuis le 30 mars de l’année dernière et en ont blessé 29.000 autres, tandis qu’Israël a perdu seulement deux soldats. Beaucoup de Palestiniens sont handicapés à vie. La Commission d’enquête indépendante de l’ONU qui a enquêté sur les actions d’Israël à Gaza pendant les manifestations a déclaré qu’elles «peuvent constituer des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité», les snipers ayant «intentionnellement» tiré sur des civils, notamment des enfants, des journalistes et des handicapés.

Les tensions ont également augmenté en raison du fait qu »Israël n’a pas honoré les termes d’un accord négocié par l’Égypte. Le Hamas, le groupe religieux bourgeois qui contrôle Gaza depuis qu’il a remporté les élections en 2006, espérait que ces accords permettraient d’atténuer le blocus d’Israël et de l’Égypte sur le territoire, imposé depuis 2007.

Selon le Hamas, les contrôles maritimes avaient été quelque peu assouplis, la limite de pêche passant de six à 15 milles marins, mais Israël l’a de nouveau réduite mardi dernier après qu’une roquette eut été tirée depuis Gaza, sans causer de dégâts. Le Hamas a également accusé Israël de retarder le transfert de l’argent qatari pour payer les salaires des institutions publiques à court d’argent de Gaza et de ne pas avoir réussi à atténuer la pénurie d’électricité paralysant l’enclave.

Jeudi, Israël a frappé un camp militaire du Hamas après avoir affirmé que des ballons transportant des bombes incendiaires et des explosifs avaient été lancés de l’autre côté de la frontière – encore une fois sans entraîner d’incident.

Les morts, la futilité évidente d’essayer de parvenir à un accord avec Israël et les provocations constantes d’Israël ont incité les militants palestiniens à tirer des roquettes sur Israël, rompant la trêve d’un mois qui a suivi le bombardement sauvage de Gaza par Israël en mars dernier. Alors que l’armée israélienne a déclaré que son système de défense Iron Dome avait intercepté des douzaines de roquettes, certaines d’entre elles ont réussi à passer, tuant trois civils israéliens – les premiers civils à mourir des tirs de roquettes à Gaza depuis la guerre de 2014 contre le Hamas – et blessant plusieurs autres.

Alors que les hostilités s’intensifiaient au cours du week-end, un autre Israélien a été tué par des tirs de roquettes. Alors que les médias israéliens ont fait état des 83 Israéliens nécessitant un traitement hospitalier, au moins 62 d’entre eux ont été traités pour des attaques de panique.

Avec cette dernière attaque brutale contre les Palestiniens, Netanyahou cherche à démontrer à ses alliés d’extrême droite qu’il est le défenseur le plus ardent de la sécurité d’Israël, y compris celle des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée, à Jérusalem-Est et dans le Golan syrien. Elle dément toute notion qu’Israël chercherait la «paix» ou même un modus vivendi avec les Palestiniens.

En même temps, Netanyahou cherche à détourner les tensions sociales en Israël vers l’extérieur.

Israël est l’une des économies avancées les plus inégales du monde sur le plan économique et a le taux de pauvreté le plus élevé de tous les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Elle a été le théâtre d’une vague croissante de grèves et de manifestations de la classe ouvrière contre la flambée du coût de la vie, ainsi que d’une manifestation de masse de milliers de personnes demandant une enquête sur l’assassinat par la police d’un Israélien éthiopien mentalement instable.

Jean Shaoul

 

 

Article paru en anglais, WSWS, le 6 mai 2019

Publié le 07/05/2019

Courage et maturité du peuple. L’Algérie en apesanteur

Par Chems Eddine Chitour

(Site mondialisation.ca)

«Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit.»  Coluche

La situation est délicate et les Algériennes et les Algériens n’ont pas l’air de se rendre compte. Dans un partage des rôles invisibles, le peuple se donne rendez-vous les vendredis pour clamer encore une fois des slogans qui ont évolué avec le temps; Il reste cependant, un slogan qui a la vie dure: «Irouhou ga’e!» «Ils doivent tous dégager!» 

De qui parle-t-on? A dose homéopathique et de mon point de vue on donne en pâture au peuple des têtes et des charrettes sont annoncées pour l’arrestation de personnes qui auraient eu des comportements délictueux. Ces arrestations donnent l’impression qu’elles sont précipitées, faites sous le coup de l’émotion mobilisatrice du peuple qui, en «échange» donne un sursis au pouvoir. Quand des personnes au vu et au su de tout le monde se sont enrichies indument, on peut comprendre sans excuser cette précipitation, encore qu’il eut fallu prendre le temps de la réflexion tout en prenant des mesures conservatoires pour bloquer leur nuisance.

Ni propre ni honnête 

Le système actuel est en roue libre. Il ne tient que parce que l’armée le veut bien. Il pense gagner du temps, mais au final quand bien même nous arrivons au 4 juillet, le mandat provisoire de monsieur Bensalah étant terminé nous arriverons alors vraiment à une situation d’apesanteur, puisque le pouvoir aura épuisé tous les recours pour perdurer, mais l’Algérie n’aura toujours pas de président et encore moins de gouvernement! 

Il est avéré qu’il sera très difficile d’organiser une élection d’ici là avec un appareil politique et administratif dirigé par les reliquats du système de 50 ans de mépris de la parole du peuple. Cependant, on apprend que 61 candidats à la présidentielle ont retiré leurs candidatures. Est-ce à dire que le front du Hirak s’effiloche et qu’en définitive le peuple se verra proposer une élection présidentielle dont il ne veut pas? Cette élection débouchera sur l’élection d’un président qui comme tout les précédents depuis l’indépendance aura un déficit de légitimité- Les mêmes causes aboutissant aux mêmes effets; nous allons en prendre pour cinq ans avec une démobilisation du peuple et une frustration qui peut déboucher sur une démobilisation remettant aux calendes grecques toute remise en ordre de la maison Algérie.

Car, la situation actuelle, d’un farniente trompeur, cache la réalité des choses, à savoir que la situation économique est très fragile du point de vue des finances, du point de vue économique, mais aussi il faut le souligner, personne ne parle du blocage de l’université depuis près de deux mois, qu’il est difficile à rattraper d’autant que le spectre de l’année blanche se profile à l’horizon.

Les vents mauvais  des tentatives de division

On a beaucoup parlé de l’instrumentalisation externe de la Révolution du 22 février. Ce n’est pas à exclure qu’il y ait des tentatives de prendre en charge le mouvement au vue des nombreuses taupes et honorables correspondants que l’article magistral du  professeur Bensaada a mis en évidence en aggravant leur faute par un dernier article où il affirme que des personnes qui ne veulent pas du bien au pays sont toujours à la manœuvre ; Cependant je crois que la Révolution du 22 février 2019 a pris de cours les stratèges des officines qui leur a en quelques sorte échappé en jouant se propre partition . Celle d’une Révolution endogène qui arrive à séparer le bon grain de l’ivraie. 

Ces interférences existent cependant  et on sait que la puissance des réseaux sociaux a mis aux premières loges des personnalités à qui le peuple a donné un préjugé favorable. Sauf que les vieux démons refont surface. On apprend que des appels à l’allégeance se font jour pour ratisser large et envers l’armée et envers les islamistes, à telle enseigne que l’on doit montrer patte blanche: «Je fais ma prière, j’ai fait le pèlerinage!». Pauvre de nous quand des élites confondent -qui veulent avoir un destin national –  la citoyenneté et la religion qui devait être cantonnée dans la sphère privée ! Il y a du chemin à parcourir encore.  

Mieux encore, d’autres élites font des appels du pied à l’extérieur. Des comités représentent le Hirak en exil ou encore carrément appellent l’ancienne puissance coloniale à intervenir. C’est le cas de Ferhat Mhenni qui a déclenché une tempête dans une visioconférence avec des étudiants de l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou: «Il demande, écrit Nidal Aloui à la France, de «s’allier» avec la Kabylie si elle souhaite garder son «rayonnement» en Afrique du Nord. L’intitulé de la conférence n’a pas toutefois manqué de nourrir la controverse puisqu’il s’agissait de parler du «combat de la Kabylie face à l’Algérie». Dire «Kabylie face à l’Algérie», c’est instaurer un face-à-face et rompre l’unité entre les deux. Finalement, c’est un démenti que les étudiants ont apporté puisqu’ils ont en majorité défendu l’unité nationale face à un leader qui n’a pas cessé de se radicaliser. Alors que son intervention devant les étudiants continuait d’enflammer les réseaux sociaux, des internautes ont exhumé une vidéo où le président du MAK va encore plus loin». 

«Ferhat Mhenni ne promeut pas ses idées pour l’indépendance de la Kabylie. Il présente sa région natale comme une enclave qu’il souhaiterait sous l’influence culturelle de la France.» «Si la France perd la Kabylie, elle ne perdrait pas que l’Algérie, elle perdrait toute l’Afrique du Nord dont elle est le moteur essentiel concernant les idées modernes et démocratiques», plaide Ferhat Mhenni en soulignant bien que cette région est «la seule sphère francophone d’Afrique du Nord, voire de toute l’Afrique, hormis le Sénégal». À partir de ce constat, il lance un appel: «Si La France veut garder un semblant minimum de présence et de rayonnement culturel il faut absolument qu’elle s’allie avec la Kabylie» car «la Kabylie est son seul canot de sauvetage». Alors, «ou elle monte dedans ou elle va sombrer», recommande le politique qui se présente ainsi comme un défenseur des intérêts de la France qu’il ne veut pas voir sombrer.» (1)

Dans le même ordre j’avais déjà signalé que le président du MAK s’était illustré par une déclaration singulière faite à l’Assemblée nationale française à l’occasion de Yennayer, le 12 janvier 2012. Il résumait le combat des Algériens de Kabylie à un simple malentendu: Chers amis, déclarait-il, azul, Le moment est historique, le fait inédit: la Kabylie est admise dans l’enceinte de l’Assemblée nationale française. La symbolique est si forte que l’Histoire s’en trouve forcément convoquée. De Sidi Ferruch en juillet 1830 à la bataille d’Icherridène le 24 juin 1857, de l’insurrection de 1871 à celle du 1er novembre 1954, de l’émigration kabyle en France tout le long du XXe siècle, dont notamment les douloureux événements à Paris du 17 octobre 1961, au flux massif des sans-papiers kabyles issus de la révolte populaire du Printemps noir en 2001, la France et la Kabylie ont été marquées par un malentendu qu’il est enfin temps de dépasser. (…) »

« Ce malentendu n’a jamais été traité pour des raisons géopolitiques. La Kabylie n’ayant pas récupéré sa souveraineté à l’indépendance de l’Algérie, en 1962, par formalismes bureaucratique et protocolaire, son dossier a été transféré à l’Etat algérien qui en use et abuse pour éviter de refermer les plaies du passé qui compromettent la construction d’un avenir de solidarité entre nos deux peuples. (…) La Kabylie n’accepte plus que sa mémoire soit instrumentalisée par des tiers contre elle-même et contre des pays et des peuples amis. (…) Pour cela, il serait bon que cette communauté internationale, à commencer par la France, reconnaisse à la Kabylie le droit à son autodétermination. (…) Vous voyez à travers cet exposé que ce qui oppose aujourd’hui le pouvoir algérien à la Kabylie est bien plus lourd que le malentendu qui a pu exister hier entre la Kabylie et la France jusqu’en 1962.» (2)

Exit le combat des révolutionnaires algériennes et algériens sans être exhaustif en commençant par le combat de l’Emir Abdelkader, de Mokrani, de Boubaghla. Exit Lalla Fatma N’soumer avec son cri de ralliement: «Ennif ayasthmathane.» « Pour l’honneur mes frères ». Exit le combat de Amirouche de Abane Ramdane, de Larbi Ben M’hidi et de tant d’autres pour qui le combat contre l’envahisseur ne fut pas un malentendu mais un combat pour l’honneur. Les étudiants à Tizi Ouzou ne sont pas tombés il est heureux dans le panneau.

Dans cet ordre justement des fils rouges dépassés, la lettre de l’universitaire Salah Guemriche à Ferhat Mehenni mérite d’être citée même en substance: «Cher Ferhat, la Kabylie, j’y possède un empan («chber»), même symbolique, comme tu en as un du côté de chez moi, dans l’Est algérien (…) Tu as donc franchi le pas, un pas d’«aventurier de l’arche perdue», en créant le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK), (…) j’ai toujours fait mienne la cause berbère, non point comme militant, mais comme citoyen algérien non berbérophone, pour qui la reconnaissance de l’antériorité de l’entité berbère est une nécessité ontologique et l’officialisation de la langue amazighe un facteur d’épanouissement de l’être algérien et non pas un facteur de division (3).»

Le projet de société 

Qui sommes nous en définitive?  Souvenons-nous à l’indépendance le président Ben Bella était pris d’une véritable crise ne martelant d’une façon compulsive:

«Nous sommes arabes! Nous sommes arabes! Nous sommes arabes!!» «On peut se demander à juste titre écrit la sociologue Leila Benhadjoudja pourquoi ce problème linguistique n’a pas été abordé sereinement à l’indépendance, la sociologue Leila Benhadjoudja écrit à ce propos «(…) La volonté de l’État de construire une «algérianité» arabo-musulmane se justifiait en réaction à l’héritage colonial français. (…) Les contestations, qu’elles aient été politiques ou identitaires, comme le cas du mouvement berbère, étaient systématiquement marginalisées (…) Depuis l’indépendance, l’État algérien a fabriqué une identité officielle et a utilisé l’arabité et l’islam comme des instruments de contrôle.(…) En voulant se rapprocher des peuples du Machrek, l’État a nié l’existence des peuples de son territoire.» (4) 

On peut comprendre que certaines régions du pays à l’instar de la Kabylie, mais aussi des Aurès, du Hoggar, du Mzab, ne se sentent pas représentés dans cette identité uniquement arabe alors que l’Algérie est dépositaire d’un patrimoine plusieurs fois millénaire en le territoire de Tamazgha. Qu’il y ait des nostalgiques du bon temps des colonies c’est un fait! Mais sont-ils seulement à recenser chez les Algériens de Kabylie et pas aussi ailleurs? Il y a me semble-t-il des fils rouges à ne pas dépasser, ceux d’un vivre ensemble et d’une appartenance de chaque région du pays à tous les Algériens sans indifférenciation. 

Sommes-nous Algériens par la naissance, par la religion, par l’ethnie ou par la présence lointaine dans le pays? La grande erreur est d’avoir reproduit l’Etat à l’échelle de la wilaya. Un jeune naît, va à l’école, au lycée dans sa ville, dans son université, dans sa wilaya. Il ne connaît pratiquement rien du reste du pays. C’est sa tribu qui l’intéresse et au mieux sa wilaya. Nous sommes en 2019, il y a encore des Algériens qui s’identifient à leurs tribus, leurs régions, leurs quartiers, mais jamais en tant qu’Algériens. Toutes ces questions attendent d’être résolues. 

Comment conjurer les démons de la division et aller vers le vivre ensemble? Nous devons tout faire pour favoriser le vivre ensemble par le brassage qui permettra aux Algériennes et aux Algériens de se connaître et de s’estimer et de se sentir solidaires envers le pays et envers l’Histoire. Les opportunités suivantes peuvent être mises en oeuvre. Les vrais défis qui nous attendent se résument à tout ce qui favorise l’éducation. Pour moi, tout est une question d’éducation; le meilleur capital, la meilleure richesse de ce pays consiste en la mise en place graduelle d’un système éducatif performant. Nous devons de plus en plus récompenser l’effort et le mérite, faire émerger les légitimités du savoir, de la compétence, seuls critères pour avancer dans un monde de plus en plus compétitif qui ne fait pas de place aux faibles.

Tout doit être fait pour amener à ce brassage. Plus que jamais, nous devons nous unir pour conjurer les périls. Nous sommes convaincus que nous devons mobiliser les jeunes autour d’un défi, celui d’aller à la conquête du savoir. Nous devons faire émerger une conscience d’appartenir à un grand pays avec une histoire prestigieuse de plus de 3000 ans. Les défis exaltants auxquels est confronté le pays nous commandent d’être unis pour les grandes causes, il s’agit d’assurer à l’Algérie de garder sa place dans le concert des nations et de préparer l’avenir.

Le pouvoir s’honorerait en montrant sa disponibilité à mettre en oeuvre sans atermoiements ou manoeuvre, sans tarder l’alternance sereine car une nation apaisée qui s’accepte dans ses multiples dimensions pourra mettre ses citoyens en ordre de marche pour conjurer les périls à venir. L’Algérien du XXIe siècle, fier de son socle identitaire trois fois millénaire, aura sans nul doute à coeur de rattraper le temps perdu, il participera à la construction du pays en étant, acteur ce faisant de son destin ne laissant aucun interstice à l’aventure dans cette Algérie qui nous tient tant à coeur. Le peuple a montré sa maturité à ceux qui ont la décision d’écouter le peuple avant qu’il ne soit trop tard.

Professeur  Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

 

Notes

1.Nidal Aloui 29 Avril 2019 https://www.tsa-algerie.com/ferhat-mhenni-declenche-une-tempete-en-kabylie/

2.https://www.founoune.com/index.php/ferhat-mehenni-a-lassemblee-nationale-francaise-saison-3/

3.S.Guemriche http://www.lematindz.net /news/20931-lettre-ouverte-a-ferhat-mehenni.html

4.Leila Benhadjoudja https://s3-eu-west-1.amazonaws.com/dynamiquesinternationales/DI7/Benhadjoudja+-DI7.pdf

Article de référence http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_ chitour/315165-l-algerie-en-apesanteur.html

Publié le 04/05/2019

Nouvelle étape du processus de déstabilisation de la République bolivarienne du Venezuela.

Jean Ortiz  (site humanite.fr)

Toujours un poing levé et une main tendue, Jean Ortiz est un internationaliste assumé.

 

Nouvelle étape du processus de déstabilisation de la République bolivarienne du Venezuela.

Mardi 30 avril 2019. A Caracas, une nouvelle tentative de coup d’Etat « contre Maduro » échoue piteusement en fin de journée. Provisoirement ? Une tentative bien étrange... Les images télé sont des images de « violences de rue », aux mains de l’opposition, nous dit-on, des coups de feu, des « cagoulés », des rumeurs folles... alors que le reste du pays est pour l’heure on ne peut plus calme. Pour « les télés du monde entier », c’est enfin l’instant « I ». La télé « pro-chaviste » « Telesur », donc menteuse et manipulatrice, montre des images d’insurrection maigre en effectifs. Commencée vers trois heures du matin, « l’Opération Liberté » (mon Dieu que c’est original !!), menée par quelques dizaines de militaires factieux et le « président auto proclamé » Juan Guaido en personne, de surcroît « intérimaire »... Il prétend assurer « l’intérim » ! De quoi parle t-il ? Trump a dû péter un câble. Car c’est bien à la Maison Blanche que se trouve le marionnettiste. Et le scénariste.

On a l’impression d’un putsch bâclé, d’une caricature de « golpe » d’une opposition (majoritairement d’extrême-droite), battue (elle l’est pour l’heure à l’intérieur du pays) qui brûle ses dernières cartouches. Attention aux apparences !! Elles peuvent trumper énormément. Pour Guaido et son copain Leopoldo Lopez, qu’il est allé « libérer », et pour les faucons dingues de Washington, il ne s’agit que d’une nouvelle étape dans le processus de déstabilisation. Semer le désarroi, la confusion, la lassitude, la colère, mettre à genoux l’économie vénézuélienne, et retourner un maximum de personnes contre « le chavisme » et abattre « l’exécré dictateur Maduro »... Mais Maduro a été démocratiquement élu, donc légitime. Le processus de déstabilisation Trump-Guaido-droite-et-extrême-droite-vénézuélienne n’est pas terminé... et l’on peut s’attendre au pire à n’importe quel moment

Une nouvelle fois, le peuple a répondu à l’appel, il est descendu dans la rue et s’est rassemblé devant le Palais présidentiel de Miraflores... pacifique, mais déterminé contre cette extrême droite qui n’arrête pas de rompre le fil constitutionnel. Le président de l’Assemblée nationale, Diosdado Cabello, s’adresse à la foule, et l’appelle à faire face. Nicolas Maduro paraît en retrait. Malgré les manipulations, il n’y a pas photo sur le nombre. L’opposition rassemblée Plaza de Altamira, au coeur du quartier bourgeois, a fait un flop malgré les harangues de l’usurpateur Guaido. Les « golpistes » prétendent contrôler la base arienne militaire de la Carlota. Mensonge. Quelques manifestants ont réussi à y pénétrer faisant quelques petits dégâts et ont été repoussés par les militaires loyalistes à grands coups d’arguments. Manifestement les chavistes, civils et militaires, refusent la provocation : « Le sang ne doit pas couler ». Bilan : aucun mort. Une seule victime : la paix ; mais aussi le directeur des services de sécurité vénézuélien, qui a démissionné.

Le ministre de la défense et chef d’état major, entouré d’officiers réaffirme la loyauté, le soutien des forces armées bolivariennes au président élu, à la constitution, aux institutions, et à la souveraineté du pays tout comme au pacte civico-militaire ; il accuse l’opposition d’être manipulée par une puissance étrangère, et vouloir diviser une armée selon lui « homogène », de porter la responsabilité des violences en cours. En effet, l’appel insistant de Guaido aux militaires n’a pour l’instant que peu prospéré.

A Washington, Trump s’enfonce dans le mensonge. Le « Washington Post » a calculé que le président Trump depuis son élection a menti 10 000 fois. Le héros d’opérette Leopoldo Lopez aurait demandé l’asile politique du Chili, et se serait réfugié à l’ambassade avec son épouse Lilian Tintori, un temps « Pasionaria » frelatée de l’opposition. Ils ont finalement choisi l’Espagne, centre de l’anti-chavisme international. Même les militaires brésiliens sont réticents à s’engager totalement. Une vingtaine de militaires se seraient réfugiés dans des ambassades « amies ».

Washington, qui a du mal à avaler la couleuvre, répète que « toutes les options sont sur la table ». Le président Trump et ses proches, John Bolton, Marcos Rubio, sont bien décidés à aller jusqu’au bout. Aux propositions de paix et de dialogue des chavistes, Washington répond par le pire.

Manuel Cristopher Figueroa, directeur du SEBIN (Services secrets vénézuéliens) s'est adressé au peuple, en réaffirmant son attachement au régime et au président Maduro, mais en se désolidarisant des méthodes utilisées par le régime, en dénonçant la carence des politiques sociales, d'éducation et de santé, la corruption généralisée, les passe-droits... Il assume sa participation, et signe "soldat de la patrie".

Publié le 29/04/2019

La chute de l’aigle est proche

Par Bruno Guigue

(site mondialisation.ca)

Aurions-nous atteint ce moment crucial où l’hyperpuissance en déclin se met à douter d’elle-même ? La presse américaine vient de relater ce que l’ancien président Jimmy Carter a dit à Donald Trump lors de leur récente entrevue. Le locataire de la Maison-Blanche avait invité son prédécesseur à lui parler des relations entre la Chine et les USA, et Jimmy Carter a rapporté publiquement la teneur de cet entretien lors d’une assemblée baptiste en Géorgie. C’est une véritable pépite. 

« Vous craignez que la Chine nous passe devant, et je suis d’accord avec vous. Mais savez-vous pourquoi la Chine est en train de nous dépasser ? J’ai normalisé les relations diplomatiques avec Pékin en 1979. Depuis cette date, savez-vous combien de fois la Chine a été en guerre avec qui que ce soit ? Pas une seule fois. Et nous, nous sommes constamment restés en guerre. Les États-Unis sont la nation la plus belliqueuse de l’histoire du monde, parce qu’ils désirent imposer des valeurs américaines aux autres pays. La Chine, elle, investit ses ressources dans des projets tels que les chemins de fer à grande vitesse au lieu de les consacrer aux dépenses militaires. 

Combien de kilomètres de chemin de fer à grande vitesse avons-nous dans ce pays ?Nous avons gaspillé 3 000 milliards de dollars en dépenses militaires. La Chine n’a pas gaspillé un centime pour la guerre, et c’est pourquoi elle est en avance sur nous dans presque tous les domaines. Et si nous avions pris 3 000 milliards pour les mettre dans les infrastructures américaines, nous aurions un chemin de fer à grande vitesse. Nous aurions des ponts qui ne s’effondrent pas. Nous aurions des routes qui sont entretenues correctement. Notre système éducatif serait aussi bon que celui de la Corée du Sud ou de Hong Kong. » 

Qu’un tel bon sens n’ait jamais effleuré l’esprit d’un dirigeant américain en dit long sur la nature du pouvoir dans ce pays. Il est sans doute difficile, pour un Etat qui représente 45% des dépenses militaires mondiales et dispose de 725 bases militaires à l’étranger, où les industries de l’armement contrôlent l’État profond et dont la politique étrangère a fait 20 millions de morts depuis 1945, d’interroger son rapport pathologique avec la violence armée. « La guerre au Vietnam, disait déjà Martin Luther King, est le symptôme d’une maladie de l’esprit américain dont les piliers sont le racisme, le matérialisme et le militarisme ».

Mais cette question concerne surtout l’avenir. Par la faute de leurs dirigeants, les USA sont-ils condamnés à connaître le sort de ces empires qui ont succombé à leurs ambitions démesurées, littéralement asphyxiés par le poids exorbitant des dépenses militaires ? A la fin de son mandat, en 1959, le président Eisenhower dénonçait avec des accents prophétiques un complexe militaro-industriel qui faisait peser une chape de plomb sur la société américaine. Pas plus que Donald Trump ou Barack Obama, il ne se souciait du sort des populations affamées, envahies ou bombardées par l’Oncle Sam au nom de la démocratie et des droits de l’homme. Mais comme Jimmy Carter aujourd’hui, il pressentait que la course aux armements serait la principale cause du déclin de l’empire. 

Car les néoconservateurs et autres « Docteur Folamour » du Pentagone, depuis plusieurs décennies, n’ont pas seulement fait rimer démocratie américaine et massacre de masse au Vietnam, au Laos, au Cambodge, en Corée, en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie, sans oublier les tueries orchestrées dans l’ombre par la CIA et ses succursales, de l’extermination de la gauche indonésienne (500 000 morts) aux exploits des escadrons de la mort guatémaltèques (200 000 morts) en passant par les bains de sang exécutés pour le compte de l’empire par les lobotomisés du djihad planétaire. Les stratèges de l’endiguement du communisme à coups de napalm, puis les apprentis-sorciers du chaos constructif par importation de la terreur, en effet, n’ont pas seulement mis la planète à feu et à sang. 

Marionnettes de l’État profond américain, ces bellicistes qui ont pignon sur rue au Congrès, à la Maison-Blanche et dans les think tanks néocons ont également  plongé la société américaine dans un marasme intérieur que masque à peine l’usage frénétique de la planche à billets. Si le bellicisme des Etats-Unis est l’expression de leur déclin, il en est aussi la cause. Il en est l’expression, lorsque pour enrayer ce déclin, la brutalité des interventions militaires, des sabotages économiques et des opérations sous fausse bannière est la marque de fabrique de sa politique étrangère. Il en est la cause, lorsque l’inflation démentielle des dépenses militaires sacrifie le développement d’un pays où les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus nombreux. 

Alors que la Chine investit dans les infrastructures civiles, les Etats-Unis laissent les leurs à l’abandon au profit des industries de l’armement. Washington fait des rodomontades à l’extérieur, mais laisse le pays se déliter à l’intérieur. Le PIB par habitant est colossal, mais 20% de la population croupit dans la pauvreté. Les détenus américains représentent 25% des prisonniers de la planète. 40% de la population est frappée par l’obésité. L’espérance de vie des Américains (79,6 ans) est passée derrière celle des Cubains (80 ans). Comment un petit pays socialiste du Tiers Monde, soumis à l’embargo, peut-il faire mieux qu’une gigantesque puissance capitaliste auréolée de son hégémonie planétaire ? Il faut croire qu’aux USA la santé de la plèbe n’est pas la préoccupation majeure des élites.

Habile compétiteur, Donald Trump a gagné les élections en 2016 en promettant de restaurer la grandeur des Etats-Unis et en s’engageant à rétablir les emplois perdus à cause d’une mondialisation débridée. Mais les résultats obtenus, faute de réformes structurelles, infligent une douche froide à ses ardeurs incantatoires. Le déficit commercial avec le reste du monde a explosé en 2018, battant un record historique (891 milliards de dollars) qui pulvérise celui de 2017 (795 milliards). Donald Trump a complètement échoué à inverser la tendance, et les deux premières années de son administration sont les pires, en matière commerciale, de l’histoire des États-Unis.

Dans ce déficit global, le déséquilibre persistant des échanges avec la Chine pèse lourd. Il a atteint en 2018 un record historique (419 milliards) qui dépasse le bilan désastreux de l’année 2017 (375 milliards). En fait, la guerre commerciale engagée par Donald Trump a surtout aggravé le déficit commercial américain. Alors que les importations de produits chinois vers les USA continuaient de croître (+7%), la Chine a réduit ses importations en provenance des Etats-Unis. Donald Trump a voulu utiliser l’arme tarifaire pour rééquilibrer le bilan commercial américain. Ce n’était pas illégitime, mais irréaliste pour un pays qui a lié son destin à celui d’une mondialisation dictée par des firmes transnationales made in USA. 

Si l’on ajoute que le déficit commercial avec l’Europe, le Mexique, le Canada et la Russie s’est également aggravé, on mesure les difficultés qui assaillent l’hyperpuissance en déclin. Mais ce n’est pas tout. Outre le déficit commercial, le déficit budgétaire fédéral s’est également creusé (779 milliards de dollars, contre 666 milliards en 2017). Il est vrai que l’envol des dépenses militaires est impressionnant. Le budget du Pentagone pour 2019 est le plus élevé de l’histoire des Etats-Unis : 686 milliards de dollars. La même année, la Chine a dépensé 175 milliards, avec une population quatre fois supérieure. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que la dette fédérale ait battu un nouveau record, atteignant 22 175 milliards de dollars. Quant à la dette privée, celle des entreprises et des particuliers, elle donne le vertige (73 000 milliards de dollars). 

Certes, les USA bénéficient d’une rente de situation exceptionnelle. Le dollar est encore la monnaie de référence pour les échanges internationaux et pour les réserves des banques centrales. Mais ce privilège n’est pas éternel. La Chine et la Russie remplacent leurs réserves en dollars par des lingots d’or et une part croissante des échanges est désormais libellée en yuans. Les Etats-Unis vivent à crédit aux dépens du reste du monde, mais pour combien de temps ? Selon la dernière étude du cabinet d’audit PwC (« Le monde en 2050 : comment l’économie mondiale va changer ces 30 prochaines année »), les pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Indonésie, Mexique, Russie, Turquie) pourraient peser près de 50% du PIB mondial en 2050, tandis que la part des pays du G7 (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Japon) descendrait à 20%. La chute de l’aigle est proche. 

Bruno Guigue

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Bruno Guigue, Mondialisation.ca, 2019

Publié le 21/04/2019

La Révolution cubaine réitère qu’elle est fermement résolue à contrer l’escalade agressive des Etats-Unis

(site legransoir.info)

Ce 17 avril marque un nouvel anniversaire de l’agression militaire lancée à Playa Girón en 1961. Fermement résolu à défendre sa Révolution et le socialisme, le peuple cubain riposta et, en moins de soixante-douze heures, infligea à l’impérialisme sa première déroute en Amérique.

Curieusement, c’est cette date-là que l’administration étasunienne a choisie pour annoncer de nouvelles mesures agressives contre Cuba et renforcer l’application de la Doctrine Monroe !

Le Gouvernement révolutionnaire repousse dans les termes les plus énergiques cette décision qui permet désormais de présenter des demandes légales devant des tribunaux étasuniens contre des sociétés cubaines et étrangères échappant à la juridiction des Etats-Unis et qui dresse de nouveaux obstacles à l’entrée dans ce pays de cadres et de familles des entreprises ayant investi en toute légitimité à Cuba dans des biens nationalisés. Ces actions, envisagées dans la Loi Helms-Burton, la communauté internationale les a condamnées depuis belle lurette, la nation cubaine les a rejetées dès leur promulgation et application en 1996, leur objectif fondamental étant d’imposer une nouvelle tutelle coloniale à notre pays.

Le Gouvernement révolutionnaire rejette également la décision de limiter à nouveau les fonds que les Cubains résidant aux USA envoient à leurs familles et proches, de restreindre encore plus les voyages d’Étatsuniens à Cuba et d’appliquer des sanctions financières supplémentaires.

Le Gouvernement révolutionnaire repousse énergiquement les références selon lesquelles des attaques à des diplomates étasuniens se seraient produites à Cuba.

L’administration étasunienne prétend justifier ses actions, à son habitude, à coups de mensonge et de chantage.

Le général d’armée Raúl Castro Ruiz a affirmé le 10 avril dernier : « Elle accuse Cuba de tous les maux, utilisant des mensonges à en faire pâlir la pire propagande hitlérienne. »

Cherchant à camoufler et à justifier le fiasco patent de sa sinistre manœuvre putschiste : désigner depuis Washington un usurpateur comme « président » du Venezuela, le gouvernement des Etats-Unis recourt à la calomnie.

Il accuse Cuba d’être responsable de la solidité et de la fermeté dont font preuve le gouvernement bolivarien et chaviste, le peuple et l’union civico-militaire qui défendent la souveraineté de leur nation. Il ment comme un arracheur de dents quand il affirme que Cuba maintient au Venezuela des milliers d’effectifs militaires et de sécurité, déterminant de la sorte par leur influence ce qui se passe dans ce pays frère.

Il a le cynisme d’accuser Cuba de la situation économique et sociale que traverse le Venezuela, alors que celui-ci est soumis depuis des années aux brutales sanctions économiques que Washington et plusieurs de ses alliés appliquent précisément pour l’asphyxier économiquement et faire souffrir sa population.

Washington en arrive au point d’exercer des pressions sur des gouvernements de pays tiers pour qu’ils persuadent Cuba de cesser cet invraisemblable appui militaire et de sécurité, et même de retirer son soutien et sa solidarité au Venezuela.

L’administration étasunienne est bien connue, dans le pays même et dans l’arène internationale, par sa tendance éhontée à recourir au mensonge comme instrument de politique intérieure et extérieure. C’est là en fait une coutume qui concorde avec les vieilles pratiques de l’impérialisme.

Qui a oublié que le président George W. Bush, avec l’appui du conseiller actuel à la sécurité nationale, John Bolton, a menti sans le moindre scrupule au sujet des prétendues armes de destruction massive en Iraq, cette contre-vérité lui ayant servi de prétexte pour envahir ce pays du Moyen-Orient ?

Les annales de l’histoire enregistrent aussi l’explosion du cuirassé Maine et la provocation inventée de toutes pièces dans le golfe du Tonkin qui ont servi de prétexte à des guerres à Cuba et au Vietnam.

Comment oublier que les Etats-Unis camouflèrent aux couleurs cubaines les avions étasuniens qui bombardèrent Cuba à la veille de l’agression de Playa Girón ?

Qu’il soit clair que les calomnies proférées par les Etats-Unis sont purement et simplement des mensonges délibérés ! Leurs services de renseignement ont plus de preuves qu’il n’en faut, et sûrement plus qu’aucun autre État, pour savoir que Cuba ne possède pas de troupes au Venezuela et qu’elle n’y participe à des opérations militaires ou de sécurité, quand bien même deux États indépendants ont parfaitement le droit de décider en toute souveraineté de leur coopération en matière de défense, les USA n’en ayant aucun, eux, de le contester.

Notre accusateur possède bel et bien, lui, en revanche, plus de 250 000 soldats cantonnés dans 800 bases militaires à l’étranger, dont une partie sur notre continent !

La Maison-Blanche sait aussi – et nous l’avons réitéré publiquement – que les quelque 20 000 coopérants cubains, dont 60 p. 100 sont des femmes, remplissent dans cette nation latino-américaine exactement la même mission que les 11 000 autres œuvrant dans 83 nations : prêter des services sociaux de base, fondamentalement en santé, ce que reconnaît la communauté internationale.

De même, qu’il soit absolument clair que sa solidarité résolue avec la République bolivarienne du Venezuela, une république sœur, est un droit de Cuba en tant qu’État souverain et aussi un devoir qui s’inscrit dans les traditions et les principes imprescriptibles de politique extérieure de sa Révolution.

Aucune menace de représailles, aucun ultimatum, aucun chantage de la part de l’administration étasunienne n’écartera la nation cubaine de sa conduite internationaliste, malgré les dommages humains et économiques dévastateurs que le blocus génocidaire inflige à notre peuple.

Faut-il rappeler que les Etats-Unis ont recouru par le passé à des menaces et à un ultimatum mafieux quand Cuba, parce qu’internationaliste, appuyait les mouvements de libération en Afrique tandis qu’ils soutenaient, eux, le régime ignominieux de l’apartheid ? Cuba devait renoncer à ses engagements solidaires avec les peuples africains en échange de promesses de pardon, comme si la Révolution avait quelque chose à se faire pardonner de la part de l’impérialisme !

Cuba a rejeté à cette époque ce chantage, tout comme elle le rejette aujourd’hui : par le plus grand mépris !

Le général d’armée Raúl Castro a rappelé le 10 avril dernier : « Nous avons prouvé en soixante ans, face aux agressions et aux menaces, que nous étions absolument décidés à résister aux pires circonstances et à les surmonter. Aurait-il beau posséder un pouvoir immense, l’impérialisme n’est pas capable de briser la dignité d’un peuple uni, fier de son histoire et orgueilleux de la liberté qu’il a conquise à force de tant de sacrifices. »

Le Gouvernement révolutionnaire de Cuba appelle tous les membres de la communauté internationale et tous les citoyens étasuniens à stopper l’escalade irrationnelle et la politique d’hostilité et d’agression de l’administration Trump. Année après année, d’une manière quasi unanime, les États membres des Nations Unies réclament à juste titre la cessation de cette guerre économique. Les peuples et les gouvernements de notre région doivent faire prévaloir, au bénéfice de tous, les principes contenus dans la Proclamation de l’Amérique latine et des Caraïbes comme Zone de paix.

Miguel Díaz-Canel Bermúdez, président des Conseils d’État et des ministres, a affirmé le 13 avril dernier : « Cuba continue de faire confiance à ses propres forces et à sa propre dignité, mais aussi à la force et à la dignité d’autres nations souveraines et indépendantes. Et elle continue aussi de croire au peuple étasunien, à la patrie de Lincoln qui rougit de honte de voir un petit groupe agir en marge de la loi universelle au nom de toute la nation étasunienne. »

Cuba rejette une fois de plus les mensonges et les menaces, et réitère que sa souveraineté, son indépendance et son engagement envers la cause des peuples latino-américains et caribéens ne sont pas négociables.

À deux jours du cinquante-huitième anniversaire de la victoire de Playa Girón, site historique de la géographie nationale où les forces mercenaires de l’impérialisme ont mordu la poussière, la Révolution cubaine réitère qu’elle est fermement résolue à faire face à l’escalade agressive des Etats-Unis et à la contrer.

La Havane, le 17 avril 2019

URL de cet article 34823
https://www.legrandsoir.info/la-revolution-cubaine-reitere-qu-elle-est-fermement-resolue-a-contrer-l-escalade-agressive-des-etats-unis.html

Publié le 20/04/2019

Espagne : 44 ans après la mort de Franco, l’extrême droite s’apprête à entrer au parlement

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

Les dernières projections en sièges pronostiquent au parti d’extrême droite Vox une trentaine de députés aux Cortes, lors des élections générales prévues le 28 avril. Un choc dans un pays dont l’histoire récente a été marquée par 40 ans de dictature nationaliste et catholique. Depuis, l’Espagne faisait figure d’exception en Europe : aucun parti d’extrême droite n’y avait réalisé de percée électorale.

Un sondage n’est pas une élection, mais celui du très institutionnel Centre de recherches sociologiques (CIS) fait tout de même office de baromètre politique, à moins de 15 jours des élections générales en Espagne. Réalisé auprès de plus de 16 000 personnes, il donne à Vox, le parti d’extrême droite, près de 11,9 % des voix. Lors de ce scrutin proportionnel à un tour, 29 à 37 députés de cette petite formation nationaliste fondée en 2013 pourraient faire leur entrée aux Cortes, selon l’étude du CIS.

À droite, le Parti populaire (PP) s’effondrerait à 17,2 % des suffrages, perdant 16 points par rapport à son score de 2016. L’autre parti de droite Ciudadanos raterait son pari de remplacer la droite traditionnelle. Il plafonne à 13,6 %, soit plus de trois points derrière le PP. À gauche, le parti socialiste (PSOE) deviendrait de loin la première formation politique avec 30,2 % des voix et plus d’un tiers des sièges. Podemos fait les frais de cette percée des socialistes en passant de 21,3 % des voix en 2016 à seulement 12,9 % le 28 avril prochain.

Revival fasciste en Espagne ?

« Nous ne prenons pas le ciel d’assaut, nous le conquérons », lançait Santiago Abascal, le leader de Vox, le 7 octobre dernier à Madrid lors d’un meeting réunissant près de 10 000 sympathisants. La référence aux propos du chef de file de Podemos dans la même salle quatre ans plus tôt était évidente. Pablo Iglesias s’appuyant alors sur le mouvement populaire du 15 M espérait « prendre le ciel d’assaut » et arriver aux commandes de l’Espagne en deux ans. Le succès de ce meeting madrilène pour Vox sonne comme une première alerte d’un retour de l’extrême droite sur la scène politique, et ce de façon autonome. Jusque-là, les nostalgiques du passé franquiste de l’Espagne étaient intégrés dans le PP, le grand parti regroupant toutes les familles idéologiques des droites.

Créé en décembre 2013 par d’anciens cadres du Parti populaire, Vox stagne pendant plusieurs années, n’obtenant que 0,2 % des voix lors des dernières élections générales en Espagne. Son coup de barre à droite et son héritage assumé et décomplexé du franquisme ne trouve alors pas d’écho dans la société espagnole. Mais il n’en est pas de même aujourd’hui après la crise catalane. Les aspirations unionistes ont grandi. Petit fils de franquiste, Santiago Abascal veut réduire les autonomies et pourquoi pas supprimer les parlements régionaux, comme Franco avait supprimé les autonomies en Catalogne et au Pays basque en 1939. Il souhaite également supprimer la loi sur la mémoire historique qui reconnaît les victimes de la guerre civile.

Autre thème central du programme de Vox « 100 mesures pour une Espagne vive », la haine des féministes, traitées de « féminazis » ou de « féministes suprémacistes », alors que le mouvement des femmes porte le mouvement social ibérique. Là aussi, le parti d’extrême droite est à l’offensive : remise en question des lois sur les violences machistes, l’avortement et le mariage homosexuel. Enfin, Vox propose de construire un mur entre les enclaves de Ceuta et Melilla, et le reste de l’Espagne. Fort d’un succès remarqué lors des élections régionales en Andalousie en décembre 2018, l’extrême droite s’apprête à généraliser sa percée électorale fin avril. Si le parti reste faible en Catalogne ou au Pays basque, il pourrait atteindre des scores proches de 20 % dans les provinces de Madrid, de Valence ou de Murcie en Andalousie.

 

Un cordon sanitaire déjà brisé

 

Malgré le choc que représente ce retour électoral de l’extrême droite, aucun cordon sanitaire politique ne semble être réellement envisagé par la droite espagnole. Le 2 décembre, Vox obtient 10,97 % et 12 sièges au parlement andalou tenu par la gauche depuis 36 ans. La région compte 22,6 % de chômage, huit points au-dessus de la moyenne officielle nationale. Le 16 janvier, le candidat du Parti populaire a été nommé à la tête de la région la plus peuplée du pays dans le cadre d’une coalition avec les libéraux de Ciudadanos, et d’un pacte signé avec Vox une semaine plus tôt. Une aubaine pour l’extrême droite qui gagne d’un coup le statut de formation politique légitime et fréquentable.

Les mêmes jeux d’alliances risquent de se reproduire aux Cortes après le 28 avril. Avec cinq partis dépassant les 10 %, la composition d’une majorité stable relèvera probablement du casse-tête. Le PSOE avec plus de 30 % des voix pronostiquées aura la main pour proposer des alliances, mais signer un programme de gouvernement avec Podemos ne l’enthousiasme pas totalement, alors qu’une union avec Ciudadanos n’atteindrait pas les 50 % nécessaire lors du premier vote des parlementaires. En cas d’échec, un nouveau scrutin devra regrouper plus de votes favorables que défavorables pour former un gouvernement.

Dans ce cas de figure, tous les scénarios sont envisageables, d’autant que les nationalistes catalans et basques, crédités de plus de 5 %, pourraient jouer les forces d’appoints dans certaines coalitions. Du côté des droites, selon les projections en sièges du CIS, elles pourraient en s’alliant représenter une alternative au Parti socialiste. Une option séduisante pour le Parti populaire dont le nouveau leader a droitisé son discours, et qui voit en Vox un parti populiste et non d’extrême droite. Selon les résultats finaux du 28 avril, la nomination d’un nouveau gouvernement pourrait traîner en longueur jusqu’aux scrutins du 26 mai.

Ce jour-là, les Espagnols voteront à la fois pour les Européennes, les municipales, et pour l’élection de nombreux parlements régionaux. Là, une alliance avec Vox pourrait permettre à la droite de ravir Madrid à la coalition de gauche au pouvoir. L’extrême droite n’a pas fini de faire parler d’elle en Espagne.

https://rapportsdeforce.fr/linternationale/espagne-44-ans-apres-la-mort-de-franco-lextreme-droite-sapprete-a-entrer-au-parlement-04163533

Publié le 11/04/2019

En réaction aux massacres israéliens à Gaza, des député.e.s du Parlement Européen exhortent l’EU à revoir son Accord d’Association avec Israël

 

4 avril 2019 (site agencemediapalestine.fr)

 

Des député.e.s du Parlement Européen de différents partis politiques ont envoyé un lettre à la haute représentante de l’Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, l’exhortant à revoir l’Accord d’Association EU-Israël.

La lettre rappelle les conclusions du récent rapport de la Commission d’Enquête Indépendante de l’ONU qui affirme qu’Israël aurait commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité pendant les manifestations de la Grande Marche du Retour dans la Bande de Gaza assiégée.

Lors des manifestations de masse, qui ont lieu à Gaza depuis le 30 Mars [2018], plus de 6 000 manifestant.e.s non-armé.e.s ont été touché.e.s par balle par des tireurs d’élites militaires, des dizaines de Palestiniens ont été tué.e.s, plus de 14 000 ont été blessé.e.s (…) Dans le cadre des manifestations de la ‘’Grande Marche du Retour’’dans la Bande de Gaza, des soignants, des bénévoles de santé, des ambulances et des structures sanitaires ont été victimes d’attaques intenses de la part des forces de sécurité israéliennes malgré l’usage systématique de moyens visibles d’identification. (…)” – explique la lettre.

Nous considérons que l’UE et sa haute représentante doivent prendre leurs responsabilités en apportant une protection internationale aux citoyens palestiniens dans chaque centimètre carré de la Palestine occupée et en ouvrant une enquête sur ces potentiels crimes de l’armée israélienne. Nous demandons à ce que l’UE ouvre une enquête dans ce sens afin de revoir l’Accord d’Association et sa conformité aux droits humains et aux principes démocratiques.” – déclarent les député.e.s européen.ne.s.

PARLEMENT EUROPÉEN

Ms. Federica Mogherini

Haute représentante de l’UE

pour les affaires étrangères et la politique de sécurité,

Vice-Présidente de la Commission Européenne,

Bruxelles, 2 Avril 2019,

Objet : La protection des personnels, véhicules et structures de santé à Gaza et le dernier rapport des Nations Unies suggérant qu’Israël a commis des crimes contre l’humanité en réponse aux manifestations de Gaza en 2018

Chère haute représentante Federica Mogherini, lors des manifestations de masse, qui ont lieu à Gaza depuis le 30 Mars [2018], plus de 6 000 manifestant.e.s non-armé.e.s ont été touché.e.s par balle par des tireurs d’élites militaires, des dizaines de Palestiniens ont été tué.e.s, plus de 14 000 ont été blessé.e.s alors que le système de santé, déjà dans un état déplorable, est sur le point de craquer.

Dans le cadre des manifestations de la ‘’Grande Marche du Retour’’dans la Bande de Gaza, des soignants, des bénévoles de la santé, des ambulances et des structures sanitaires ont été victimes d’attaques intenses de la part des forces de sécurité israéliennes malgré l’usage systématique de moyens visibles d’identification. Ces attaques représentent de graves violations du Droit International Humanitaire et de la Quatrième Convention de Genève (1949).

L’Union Européenne et Israël ont signé un Accord d’Association dans lequel il est clairement stipulé dans l’article 2 que :  » les relations entre les Parties doivent être basées sur le respect des droits humains et les principes démocratiques, ce qui guide leur politique interne et internationale et constitue un élément essentiel de cet Accord « . Israël continue de manquer à son devoir, qui est de respecter et de protéger le personnel, les structures et les véhicules de santé, ce qui constitue une violation du droit.

Le maintien de l’AA entre UE et Israël malgré les violations israéliennes de l’article 2 laisse penser à Israël que ses attaques contre le personnel et les infrastructures médicales et les civils non-armés en général, sont tolérées et qu’elles n’engendreront aucune conséquences sur ses relations avec l’UE.

D’autre part, l’Union Européenne a suspendu ces dernières années des accords d’association et a appliqué des mesures restrictives à des états quand elle jugeait que ceux-ci violaient les droits humains et le droit international.

Nous, soussigné.e.s, voulons savoir si la Commission Européenne a pris les mesures nécessaires afin d’évaluer si Israël respecte les droits humains internationaux, ceci afin d’être pleinement conformes à l’article 2 de l’AA.

En outre, selon le rapport des Nations Unies, des preuves suggèrent qu’Israël a commis des crimes contre l’humanité en réponse aux manifestations à Gaza, alors que des snipers visaient des personnes que l’on pouvait clairement identifier comme des enfants, du personnel de santé et des journalistes

La commission de l’ONU a de bonnes raisons de croire que les snipers israéliens ont tiré sur des journalistes, du personnel de santé, des enfants et des handicapés tout en sachant qu’ils étaient clairement identifiables comme tels. Le mandat de cette commission est d’identifier ceux qu’elle pense être responsables de ces violations et prévoit de remettre un dossier confidentiel avec ces informations à Michele Bachelet, la haute commissaire aux droits humains à l’ONU, qui pourrait le remettre à la Cour Pénale Internationale (CPI) et aux autorités nationales.

Nous considérons que l’UE et sa haute représentante doivent prendre leurs responsabilités en apportant une protection internationale aux citoyens palestiniens dans chaque centimètre carré de la Palestine occupée et en ouvrant une enquête sur ces potentiels crimes de l’armée israélienne. Nous demandons à ce que l’UE ouvre une enquête dans ce sens afin de revoir l’Accord d’Association et sa conformité aux droits humains et aux principes démocratiques.

Dans l’attente d’une réponse de votre part.

Nous vous prions d’agréer, Madame, l’expression de nos sentiments distingués,

Publié le 05/04/2019

Les Algériens veulent écrire la suite eux-mêmes

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

Après la démission d’Abdelaziz Bouteflika, dont le Conseil constitutionnel a pris acte, hier, les Algériens refusent de laisser la transition entre les mains d’un système usé jusqu’à la corde.

Alger (Algérie), envoyée spéciale.

Alors que tout bascule, des visages nous reviennent en mémoire. Ceux, d’abord, de ces jeunes gens de Kherrata qui défiaient l’interdiction de manifester, le 16 février, en brandissant une banderole au mot d’ordre sans circonvolutions : « Non au 5 emandat de la honte ! » Celui de cette danseuse à la grâce fragile, dans la foule algéroise, juchée sur les pointes, les mains échappées vers le ciel. Celui de Na Ouardia, une montagnarde à la peau parcheminée, au dos voûté, sortie dans les rues d’Akbou pour fulminer, en kabyle : « Bouteflika, l’Algérie n’est pas ta propriété ! » Le regard décidé de ce manifestant, encore, hissant haut une pancarte en forme de réponse, en anglais, à un communiqué de Washington : « Restez à distance, les États-Unis. Ce n’est pas le Moyen Orient, ici. Mêlez-vous de vos affaires, criminels ! » Le sourire de cette étudiante, enfin, qui semblait répondre à celui de Larbi Ben M’hidi, héros de l’indépendance algérienne dont elle arborait le portrait comme la promesse d’une Algérie libre, égalitaire, démocratique dont il rêvait avant d’être assassiné par Aussaresses et ses parachutistes.

L’élan populaire a poussé dehors le vieux président

Tout bascule et tout est encore incertain, mais il y a quelque chose de léger, léger dans l’atmosphère et dans les cœurs. Mardi soir, on dansait, on chantait, on s’époumonait place Maurice-Audin, rue Didouche-Mourad, au pied des marches de la grande poste, dans le centre d’Alger, pour célébrer une première victoire, après l’annonce de la démission d’Abdelaziz Bouteflika, poussé vers la sortie par l’extraordinaire élan populaire qui dessine, déjà, une Algérie nouvelle. Le peuple a repris l’espace public, il sera difficile de l’en chasser à nouveau. Il y a cinq ans, ici même, à l’ombre des mêmes ficus, ceux qui s’opposaient au 4 e mandat étaient matraqués, nassés, isolés, humiliés. Comme une revanche, cette fois, montait de la foule, heureuse et grave, un verdict sans appel : « Ce pays est le nôtre, et nous imposerons nos choix ! » Au même moment, la télévision algérienne diffusait les images pathétiques d’un président souffreteux, vêtu d’une djellaba blanche, tassé sur sa chaise roulante, tendant maladroitement sa lettre de démission au président du Conseil constitutionnel. La scène, à visée sacrificielle, n’atténue en rien l’ardeur des Algériens, sûrs de vouloir les « dégager tous ».

« Ce pouvoir de corrompus ne s’attendait pas à un tel soulèvement populaire, d’est en ouest. Ils n’ont pas fini d’être surpris. C’est tout le système que nous avons l’intention de déraciner. Nous sommes tous unis par un même mot d’ordre : qu’ils partent tous, nous ne voulons plus d’eux », tempête un homme entre deux âges. Les généraux réunis en conclave, qui sommaient mardi soir Bouteflika de démissionner après l’avoir si longtemps appuyé, ne sont pas épargnés par ce profond désir de faire table rase d’un système qui organise, depuis l’indépendance, la mise à l’écart du peuple qui l’a conquise. Si les manifestants proclament la fraternité entre les Algériens et leur armée, ils n’en espèrent pas moins que le clan Bouteflika entraînera dans sa chute tous ses affidés, tous ceux qui arpentent depuis des lustres les méandres d’un pouvoir opaque, à commencer par le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah. Pas question de laisser faire les tenants d’une reprise en main par les militaires.

Le scénario d’une transition conduite par les mêmes hommes, affalés dans les mêmes institutions organisant la confiscation des pouvoirs, ne les satisfait pas davantage. L’application, opportunément appuyée par le patron de l’armée, de l’article 102 de la constitution, qui confie l’intérim présidentiel au président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, placé là par Bouteflika ? Trop tard ! Le peuple algérien joue à chaque manche avec un coup d’avance sur les représentants d’un pouvoir usé jusqu’à la corde. L’idée d’une Constituante s’affirme, même si certains redoutent de voir une telle assemblée exclure les nouveaux visages de ce mouvement populaire encore trop peu organisé, et reproduire encore les rapports de forces d’ancien régime.

Tout bascule, et tout est balayé par l’extraordinaire élan politique qui refaçonne le pays. Les oppositions, querelleuses, prisonnières des vieilles équations, incapables de formuler un nouveau projet de société, ont perdu tout crédit. Même les islamistes sont à la peine, des barbus associés au pouvoir et aux affaires jusqu’aux vétérans du FIS dissous, dépassés par les mutations d’une société qui ne ressemble en rien à celle des années 1990.

« Avant, on ne pouvait pas s’exprimer aussi librement »

Dans la paix, dans la fraternité, dans l’unité, le peuple algérien a su imposer, dans un délai incroyablement court, une situation de rupture, en même temps qu’une nouvelle figure de la révolution, en puisant dans son histoire, dans ses épreuves, dans son humour. Jamais on n’a autant ri, débattu, inventé. Sur les marches de la rue Hamadachi-Mohand-Idir (ex-Maurice-Ravel), qui remontent vers le quartier de Telemly, un bambin de 5 ans trempe sa main dans un pot de peinture bleue, laisse sur le mur l’impression de sa petite paume. Des hirondelles découpées dans de vieux disques vinyle s’envolent d’une cage tracée au pinceau noir. On y laisse des messages de joie, d’espoir et d’amour, qui disent les rêves d’une jeunesse impressionnante de générosité, d’intelligence, de maturité politique. Sur plusieurs centaines de mètres, la fresque esquisse une autre Algérie. L’idée de faire parler les murs revient à un groupe d’étudiants qui se sont liés au fil des manifestations. « Nous voulions graver la trace de ce mouvement de libération. Avant, on ne pouvait pas s’exprimer aussi librement. La voix de la jeunesse était bâillonnée », sourit Noussaïba Merah, une jeune femme de 24 ans, voile et visage joliment maculés de peinture.

À ses côtés, Hicham Bellili, 23 ans, étudiant en écologie, s’est tracé sur le visage un drapeau amazigh, jaune, vert et bleu, frappé de la croix berbère. L’étendard flotte sur les manifestations, au côté du drapeau national, comme le signe d’une diversité culturelle et linguistique par tous assumée, d’une unité nationale retrouvée, cinglante réponse à ce pouvoir qui n’a jamais hésité à souffler sur les braises de la division. « Une révolution se porte tous les jours, pas seulement le vendredi ! On est restés trop longtemps éloignés de la politique. Écrire et dessiner sur les murs, c’est notre manière d’ancrer nos messages, nos revendications. C’est une autre façon de s’exprimer pacifiquement », explique le jeune homme sur un ton posé. L’Algérie de demain, il se l’imagine « libre, juste, démocratique, débarrassée de la corruption et de la hogra (le mépris) ». Tout en haut de l’escalier, on fête un anniversaire dans une ambiance bruyante et bon enfant. Un adolescent, drapeau noué autour du cou, nous tend une brassée de friandises.

Sur le mur, une allégorie de l’Afrique prend forme ; plus loin, des jeunes femmes donnent les derniers coups de pinceau à un portrait de Frida Kahlo. Dans cette petite communauté, qui a déjà fédéré plusieurs centaines de personnes, les femmes sont les plus nombreuses. Elles aussi s’approprient l’espace public, après s’être imposées, ces vingt dernières années, à l’université, sur le marché du travail et dans tous les champs de la vie sociale. Leur présence nombreuse dans les manifestations est comme une révolution dans la révolution, le signe d’une profonde transformation au cœur même d’une société toujours travaillée par les valeurs conservatrices et patriarcales. L’Algérie est un laboratoire : on y réinvente tout, jusqu’à la langue, que l’on tord joyeusement pour lui faire dire l’époque. Pour la septième semaine consécutive, lancent les protestataires à l’adresse des gardiens de l’ordre établi qui manœuvrent dans l’ombre : « Nous vendredirons encore ! »

Publié le 03/04/2019

Au Mexique, les méthodes inédites du nouveau président

Par Marie Hibon (site mediapart.fr)

Cent jours après son arrivée au pouvoir, le nouveau président de gauche du Mexique, Andrés Manuel López Obrador, porté par un soutien inédit de la population, a entamé une ambitieuse transformation du pays. Son objectif : frapper fort, quitte à privilégier le symbole aux résultats concrets.

 Mexico (Mexique), correspondance.-  Le nouveau président mexicain est un lève-tôt. Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2018, Andrés Manuel López Obrador a instauré un nouveau rituel : une conférence de presse à sept heures du matin, cinq jours par semaine. Chaque matin, dans un exercice qui tient autant du spectacle que de la tribune, il déroule, devant un parterre de journalistes dont le réveil sonnera à l’aube pour le restant du sexennat, des informations calibrées pour faire le tour des téléviseurs du pays.

Cette conférence matinale, exercice inédit pour un chef d’État, est à l’image du mandat dont rêve le nouveau président : à l’opposé de tout ce qui se faisait jusqu’alors.

Premier président de gauche de l’histoire récente du Mexique, élu en juillet dernier avec 53 % des voix – un record –, Andrés Manuel López Obrador a remporté l’élection en promettant la fin de la corruption et de la « mafia du pouvoir » après plus de 90 ans d’hégémonie du parti historique mexicain, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), et un passage éclair de la droite avec le Parti action nationale (PAN), qui ont laissé derrière eux un pays en proie à la corruption et à la violence.

La « quatrième transformation » de López Obrador, qu’il a l’ambition d’inscrire dans la lignée de trois tournants majeurs de l’histoire du Mexique, l’indépendance, la réforme et la révolution, doit remettre le pays d’équerre. En cent jours, celui qu’on surnomme par ses initiales, AMLO, a multiplié les déplacements dans le pays et les annonces de réforme, cochant selon son propre décompte « 62 des 100 engagements » pris à son entrée en fonctions.

Il s’est notamment attaqué à l’une des têtes de l’hydre de la corruption au Mexique : le vol de carburant, siphonné dans les canalisations par des groupes criminels avec l’aide de complices au sein du fleuron pétrolier national, Pemex. L’assèchement des oléoducs ordonné par le président a provoqué de sévères pénuries d’essence à travers le pays, sans que les Mexicains lui en tiennent apparemment rigueur. « Ils voient ces inconvénients comme un remède amer, qu’il faut avaler pour guérir », décrypte Juan Pablo Galicia, politologue à l’université Modelo de Mérida, dans le sud du pays. Pour l’heure, la stratégie semble porter ses fruits : selon les chiffres officiels, le siphonnage a chuté de 81 000 à 15 000 barils quotidiens.

Face à une violence toujours plus exacerbée – avec plus de 33 000 homicides volontaires recensés, 2018 bat tous les records depuis 20 ans et 2019 s’annonce pire encore –, López Obrador a orchestré au pas de charge la création d’un nouveau corps de forces armées, la garde nationale, destinée à prendre la relève de l’armée pour assurer la sécurité intérieure du pays. Malgré les avertissements des défenseurs des droits de l’homme qui objectent qu’un corps composé de militaires est voué à retomber dans les mêmes travers, la réforme constitutionnelle nécessaire à sa création a été rapidement approuvée par les deux chambres parlementaires, où le président dispose d’une large majorité.

À l’échelle internationale, le président a opéré un virage à 180 degrés de la politique extérieure du Mexique. Il a dépoussiéré la doctrine Estrada qui dicte la non-ingérence du pays dans les affaires de ses voisins. Il a refusé en début d’année de se prononcer sur la légitimité de Juan Guaidó, président de l’Assemblée vénézuélienne, alors que le Mexique était, sous la précédente présidence d’Enrique Peña Nieto (2012-2018), un membre actif du Groupe de Lima qui veut jouer le rôle de médiateur dans la crise.

Malgré sa position de nouveau leader de gauche dans la région, López Obrador « ne cherche pas à jouer un rôle à l’extérieur du Mexique », rappelle l’historien et observateur politique Lorenzo Meyer, qui entretient une relation chaleureuse de longue date avec le président. « Pour lui, la meilleure des politiques extérieures est une bonne politique intérieure. » Andrés Manuel López Obrador a cependant réussi à nouer une relation cordiale avec son homologue américain Donald Trump, choisissant d’éviter le conflit malgré l’obsession du président américain pour la construction d’un mur à la frontière entre les deux pays.

S’il s’est attaqué sans tarder à la violence et à la corruption du pays – malgré un manque de visibilité sur sa stratégie à long terme, comme le regrettent certains –, ce président de gauche est attendu au tournant sur l’économie. « Le Mexique a été hypnotisé pendant des années par une politique néolibérale de privatisations qui n’a jamais attiré l’investissement promis, développe l’économiste mexicain Ricardo Becerra. AMLO hérite d’une économie dévastée, où la croissance baisse chaque année. » Pour 2019, les prédictions tournent autour de 2 %, quand López Obrador promet, « malgré le scepticisme », d’arriver à quatre points de croissance.

La semaine dernière, le président décrétait en toute simplicité « la fin officielle du cauchemar du néolibéralisme ». « Il n’en finira probablement pas avec le capitalisme, nuance l’historien Lorenzo Meyer. Mais il lui ôtera ses aspects les plus brutaux. López Obrador veut que l’État se remette au service des plus pauvres, les perdants de l’économie de marché. »

Sa recette : multiplier les subventions. Le président a doublé la pension de 2,5 millions de retraités et créé un programme de bourses destiné à financer l’insertion sur le marché du travail de 2,3 millions de jeunes, et qui croule sous les demandes. Il a également revu à la hausse le salaire minimum, passé de 88 à 102 pesos par jour (un peu moins de cinq euros), doublé en zone frontalière avec les États-Unis.

« La hausse du salaire minimum est la meilleure mesure qu’AMLO ait prise depuis son arrivée au pouvoir, souligne l’économiste Ricardo Becerra, spécialiste du sujet. Mais sans plan de hausse graduelle à long terme, cette hausse minuscule n’est qu’un effet d’annonce. À cause de l’inflation [+ 4,37 % en un an – ndlr], un mois après sa mise en place, ce salaire ne couvrait déjà plus le coût du panier de dépenses de base. »

« Réallouer des fonds, cela ne fait pas un programme économique », avertit l’économiste. Les experts s’accordent sur une chose : le vrai levier de la croissance est l’investissement public, alors que la création de biens publics « est au plus bas depuis 35 ans », note Becerra, pour qui les deux projets d’investissement phares d’AMLO, une raffinerie de pétrole et le « train Maya », dont la construction doit générer 300 000 emplois directs et qui reliera entre eux les États du sud-est du Mexique sur 1 500 km – mais provoquera aussi de lourds dégâts environnementaux –, sont loin d’être suffisants. « Le plus gros projet, c’était le nouvel aéroport de Mexico, et AMLO l’a stoppé net », rappelle l’économiste. La décision, prise selon le président pour cause de corruption généralisée et de défense de l’environnement, est tombée alors qu’un tiers de l’aéroport était déjà construit.

Tribun hors pair, le président mexicain est avant tout un as de la communication. Jamais avare de slogans simples et efficaces – « Des câlins, pas des balles », « Les pauvres d’abord », « La mafia du pouvoir » –, à son arrivée au pouvoir, il a lancé une série de mesures symboliques à effet immédiat, comme cette cure d’austérité gouvernementale qui tranche avec les largesses des précédents chefs d’État.

L’avion présidentiel vendu, le chef de l’État fait désormais la queue pour embarquer, comme tout le monde. La résidence présidentielle de Los Piños, nichée dans le parc de Chapultepec, poumon vert de Mexico, boudée par López Obrador, a été – coup de maître – « rendue au public », qui peut admirer à loisir l’escalier à double volée, les pampilles des chandeliers et la salle de cinéma privée du président précédent. Il a raboté de 60 % son salaire et plafonné ceux des fonctionnaires. « Il ne peut y avoir de gouvernement riche quand le peuple est pauvre », répète-t-il à l’envi.

Le message a trouvé son public : après 100 jours au pouvoir, le taux d’approbation du président est stratosphérique, jusqu’à 85 % selon certaines enquêtes d’opinion. Aussi fragiles soient-elles, cela laisse penser qu’AMLO a réussi à imposer son style bien au-delà de ses partisans.

Un combat contre la corruption difficile à quantifier

Misant sur sa proximité avec le peuple mexicain, AMLO a instauré des « consultations populaires », durant lesquelles il soumet une initiative au vote des citoyens, comme il l’a fait pour l’annulation de l’aéroport de Texcoco. Si elles renforcent son image de président aux ordres du peuple, « ces consultations sont loin des standards internationaux d’un référendum », avertit Sebastián Garrido, professeur au CIDE, un centre de recherches en sciences sociales de Mexico.

Organisées par le parti du président, Morena, les consultations ont cumulé les dysfonctionnements. Votes multiples, bureaux de vote mal répartis, faible participation… « Il y a la légitimité, et il y a la légalité », note Garrido. AMLO a choisi la première. « Symboliquement, cela confère une autorité morale à sa décision », résume le politologue Juan Pablo Galicia.

Affable avec les citoyens – il circule avec une sécurité minimale et ne refuse jamais une photo ou un bain de foule –, le président perd patience face à ceux qui parasitent sa ligne directe avec le peuple mexicain ou le mettent face à ses contradictions. Ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui, comme les médias, accusés à plusieurs reprises par le président d’être « bourgeois » et « corrompus ».

« Il existe [dans son discours et celui de ses partisans] une attitude de rejet persistante de la presse qui alimente l’idée que le président serait injustement attaqué », notait une étude de l’Institut technologique de Guadalajara parue en mars. Un discours dangereux dans un pays où 47 journalistes ont été tués durant le dernier sexennat, rappelle l’ONG mexicaine Articulo 19.

Bien qu’il dispose déjà d’une large majorité au Congrès et au Sénat, López Obrador semble déterminé à limiter l’influence des contre-pouvoirs susceptibles d’entraver son action. « Il dirigeait déjà son mouvement devenu parti politique, Morena, de manière personnifiée, souligne Juan Pablo Galicia. Rien n’a changé : AMLO gouverne désormais le pays sans partager le pouvoir avec d’autres instances. »

Sourd aux accusations de conflit d’intérêts, le président a placé deux de ses fidèles à des postes clés du système judiciaire : le procureur général de l’État (le plus haut fonctionnaire de la justice mexicaine, en poste pour neuf ans) en décembre, et une nouvelle juge de la Cour suprême, épouse d’un entrepreneur très proche du président, nommée pour quinze ans en mars.

« Au Mexique, la justice a toujours été discrétionnaire, politisée et intermittente, à cause de la subordination du ministère à la présidence. AMLO devrait proposer une candidature indépendante au lieu de pousser un proche », regrettait alors la politologue Denise Dresser, très critique envers le nouveau gouvernement.

Plusieurs instances de réglementation indépendantes comme l’Agence nationale pour la transparence ou l’Institut électoral ont dû subir les foudres du président, qui les a qualifiées de « bureaucratie bourgeoise qui […]coûte [aux Mexicains] de l’argent sans produire aucun résultat », assorties de sévères coupes dans les budgets.

« Pour AMLO, ces contrepoids étaient nécessaires face à un gouvernement corrompu. Mais comme il considère que le sien ne l’est pas, cette vigilance n’est plus nécessaire », analyse Juan Pablo Galicia, qui ajoute : « Il est probable qu’avec un autre président, on aurait crié au scandale antidémocratique. Mais la popularité d’AMLO le protège. »

Une volonté de régner seul qui se remarque « jusque dans son cercle proche », note le politologue. « Il n’a pas de bras droit ou de conseiller, que des subordonnés. Il est seul face au pouvoir. » AMLO n’hésite d’ailleurs pas à contredire ses ministres lors de ses conférences matinales, lesquels restent encore, pour beaucoup de Mexicains, de parfaits inconnus.

« On lui reproche de chercher à centraliser le pouvoir de l’État. Mais la politique, c’est comme la guerre : il faut rassembler ses forces pour le combat », plaide Lorenzo Meyer, qui ajoute : « La véritable concentration du pouvoir est dans l’autre camp, chez ces quelques familles qui accaparent, depuis des décennies, toute la richesse du Mexique. » Une étude d’Oxfam révélait en 2014 que les 1 % les plus riches du Mexique possèdent 43 % de la richesse du pays.

Face aux critiques grandissantes de son mode de gouvernance, López Obrador a solennellement signé mi-mars un document déclarant qu’il ne se représenterait pas en 2024, accusant au passage « ses adversaires les conservateurs » de diffuser « des rumeurs infondées » sur des velléités de réélection.

Continuant son grand ménage, le président a annoncé en février la fin pure et simple des subventions de l’État à toute organisation de la société civile pour les redistribuer directement à la population. « Cette structure intermédiaire qui s’est créée pour détourner l’argent perçu sous couvert de la nécessité des gens doit prendre fin immédiatement, c’est de la corruption », a-t-il justifié.

« Ce sont des victimes collatérales du combat de López Obrador contre la corruption, analyse Juan Pablo Galicia. Il ne fait pas dans la dentelle parce que cela sert son récit : “Rien de ce qui a été fait avant moi n’est bon, il faut tout revoir.” »

Dans les faits, il n’existe pas de chiffres pour quantifier l’importance de la corruption au sein de la société civile. « Mais dans l’imaginaire collectif, elle est partout, décrypte le politologue. Au Mexique, tout le monde y a été confronté un jour ou l’autre, alors il n’est pas difficile de croire le président quand il affirme qu’un secteur entier est concerné. »

Pour Galicia, en 100 jours, López Obrador a réussi à positionner la mesure de son succès « sur le plan symbolique ». « AMLO ne joue pas sur le terrain des résultats quantifiables. Il cherche à être jugé sur sa capacité d’impulser un changement de régime. »

L’organisation Mexicains contre la corruption, qui a vérifié plusieurs de ses affirmations à l’occasion des 100 jours de sa présidence, est parvenue à la même conclusion. « Quand bien même le combat contre la corruption pourrait permettre de réaliser d’importantes économies, aucune preuve ne permet d’étayer les déclarations du président quand il dit que l’État fait une économie de 700 millions de pesos [32 millions d’euros – ndlr] en mettant fin à la corruption au sein du gouvernement », relève par exemple l’ONG.

« Je ne suis pas sûr qu’AMLO lui-même sache comment résoudre concrètement tous les problèmes du Mexique, lâche Lorenzo Meyer, pensif. Ce que je crois, c’est ce qu’il m’a confié en 2005 : “Si je suis élu, je ne pourrai pas changer ce pays en profondeur, car les obstacles sont énormes. Mais je voudrais que, pour la première fois, les Mexicains ne considèrent pas leur gouvernement comme un ennemi, mais bien comme quelque chose qui leur appartient.” » Un objectif qui, à la lumière de ses 100 premiers jours au pouvoir, semble en bonne voie de réalisation.

Publié le 28/03/2019

Vingt ans après, les plaies ouvertes du Kosovo

par Philippe Descamps, (site lemonde-diplomatique.fr)

 

Le 24 mars 1999, les pays occidentaux larguaient leurs premières bombes sur la République fédérale de Yougoslavie, réduite à la Serbie et au Monténégro depuis 1992. Pour la première fois de son histoire, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) entrait en guerre contre un pays souverain, qui ne menaçait ni ses voisins ni aucun de ses membres. Déclenchés sans mandat des Nations unies et au prétexte de l’échec des négociations de Rambouillet, les bombardements durèrent jusqu’au 3 juin. Après la destruction de nombreuses infrastructures, le président Slobodan Milošević finit par céder aux exigences occidentales concernant la région majoritairement albanophone du Kosovo : retrait des forces serbes, déploiement d’une force internationale et retour des réfugiés.

Dès les premiers heurts du printemps 1987 entre les autorités albanaises qui gouvernaient alors cette région autonome et la minorité serbe, Milošević avait adopté une rhétorique nationaliste pour conquérir le pouvoir, puis s’y maintenir. Devenu chef de la Ligue des communistes de Serbie la même année, puis président de cette république en 1989, il fit abolir le statut d’autonomie de la région au sein d’une Fédération yougoslave moribonde, avant de mobiliser l’armée fédérale pour défendre les minorités serbes en tentant d’arrêter la marche vers l’indépendance de la Slovénie, de la Croatie, puis de la Bosnie-Herzégovine.

Le siège de Sarajevo et les exactions des milices bosno-serbes de Radovan Karadžić — qui vient d’être condamné en appel à la prison à vie pour crime contre l’humanité — rendirent les revendications serbes inaudibles. Dès 1995, Milošević dut enterrer le rêve de Grande Serbie en signant les accords de Dayton (États-Unis), mettant fin à la guerre de Bosnie par une solution confédérale. Mais il tenait toujours d’une main de fer le Kosovo. Écartés du pouvoir dans une région où ils représentent près de neuf habitants sur dix, les Albanais du Kosovo comptaient de moins en moins sur la désobéissance civile prônée par leur chef historique lbrahim Rugova pour recouvrer leur liberté. L’insurrection du printemps 1998 sous la férule de l’Armée de libération du Kosovo (UÇK), inspirée par le communisme autarcique d’Enver Hoxha (dirigeant de l’Albanie de 1945 à 1985), déclencha une répression féroce.

Pour justifier en réponse le recours à la force, les Occidentaux dénoncèrent l’intransigeance serbe, ne reculèrent devant aucune exagération sur la situation vécue surplace, présentée comme un « génocide », quitte à mettre en avant de fausses nouvelles relayées par de nombreux médias (1). La publication sur le site du Monde diplomatique du contenu des accords de Rambouillet démontra pourtant que l’inflexibilité n’était pas toujours du côté attendu : les Serbes acceptaient notamment un gouvernement autonome, des élections libres et la libération de tous les détenus politiques (2). Mais les Occidentaux voulaient imposer la présence de troupes sous le commandement de l’OTAN. Ce qu’ils ne purent gagner par la négociation, ils l’obtinrent par la guerre, au prix du déplacement de centaines de milliers de réfugiés supplémentaires, de nombreux « dégâts collatéraux » touchant des civils, et de nombreux crimes, encore impunis, de chefs de l’UÇK.

Dirigée sur le plan militaire par le général américain Wesley Clark (futur candidat à l’investiture démocrate en 2004) et le socialiste espagnol Javier Solana, secrétaire général de l’OTAN, la campagne fut menée sur le plan politique par la fine fleur de la « gauche occidentale ». Le président démocrate américain William Clinton pouvait compter sur le soutien des grands pays européens, tous gouvernés par des sociaux-démocrates : Anthony Blair au Royaume-Uni, Gerhard Schröder en Allemagne, Massimo D’Alema en Italie et Lionel Jospin en France.

Vingt après, l’OTAN intègre désormais la Slovénie, la Croatie et le Monténégro et entretient toujours des troupes localement. Situé non loin de la capitale Pristina, le camp Bondsteel, l’une des plus grandes bases des États-Unis en Europe, a également servi de lieu de détention et d’interrogatoire durant les conflits d’Irak et d’Afghanistan. En 1999, les Kosovars fuyaient par centaines de milliers la guerre. Au printemps 2017, ils étaient des dizaines de milliers à fuir la misère. En dépit des bienveillances occidentales, l’économie du Kosovo n’a jamais décollé. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant reste le plus faible de la région, le chômage touche 31 % de la population (dont un jeune sur deux) et le déficit commercial atteint 38 % du PIB. Les seuls éléments dynamiques relèvent de l’économie informelle (au moins un tiers du PIB) et des transferts d’argent des émigrés travaillant en Europe occidentale (3).

Sur le plan géopolitique, la guerre du Kosovo a marqué l’apogée d’un monde unipolaire — sous domination américaine — issu de la fin de la guerre froide. Elle a consacré l’OTAN comme « gendarme du monde », intervenant en Afghanistan, au Darfour, en Irak, en Libye, dans la Corne de l’Afrique ou en Macédoine, bien loin de sa vocation initiale : « assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord (4) ». Le président Donald Trump vient même d’évoquer l’adhésion du Brésil…

Réaffirmé aux dépens des minorités serbes lors des conflits de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, le principe du respect de l’intégrité territoriale fut bafoué d’abord dans les faits, puis avec la reconnaissance occidentale de l’indépendance du Kosovo, proclamée en février 2008. Arrivé au pouvoir en août 1999, Vladimir Poutine gardera un souvenir cuisant de l’humiliation subie par la diplomatie russe lors de ce conflit, en particulier du double discours occidental. Six mois après l’indépendance kosovare, et à l’occasion du conflit avec la Géorgie, la Russie reconnaissait la pleine souveraineté de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Le président Poutine s’appuiera également sur ce précédent pour justifier l’annexion de la Crimée en mars 2014 (5).

Le redécoupage des frontières de la région sur des bases essentiellement ethnolinguistiques et religieuses pourrait connaître un nouveau développement avec les tractations en cours entre Belgrade et Pristina. Le président serbe Aleksandar Vučić ne cache plus qu’il serait prêt à reconnaître le Kosovo en échange de contreparties territoriales, tandis que son homologue Hashim Thaçi espère intégrer à son pays les Albanais de Serbie. Un tel accord entérinerait la fin d’une cohabitation féconde et pluriséculaire dans les Balkans. Pour les minorités de Bosnie, de Macédoine ou de la région autonome de Voïvodine en Serbie, il ouvrirait une nouvelle boîte de Pandore.

Philippe Descamps

Publié le27/03/2019

Bal macabre au Brésil : le clan Bolsonaro, l’extrême droite et les milices

par Laurent Delcourt (site bastamag.net)

Les révélations de la presse brésilienne se succèdent sur les liens entre le fils aîné du président Bolsonaro et l’une des plus dangereuses organisations criminelles de Rio, la milice de Rio das Pedras. Celle-ci est notamment soupçonnée de l’assassinat de la jeune conseillère progressiste Marielle Franco. Ces révélations mettent en lumière la proximité entre l’extrême droite et les milices qui contrôlent une partie des quartiers périphériques. Les mesures prises par le nouveau gouvernement offrent à ces groupes une impunité encore plus grande, tandis qu’elles annoncent des heures sombres pour les défenseurs des droits humains, les minorités et les populations marginalisées.

Davos, 22 janvier 2019. La délégation brésilienne est venue en force au Forum économique mondial pour y vendre son « nouveau » Brésil, « libéré » de la gauche au pouvoir, ouvert aux réformes néolibérales et débarrassé de la corruption. Menée par le président Jair Bolsonaro en personne, elle s’apprête à tenir une importante conférence de presse. Très attendue, la rencontre doit permettre aux médias internationaux de prendre connaissance des réformes envisagées par le gouvernement d’extrême droite pour redresser l’économie de la première puissance latino-américaine. Dans la salle de presse, en attente, c’est la cohue, tant le caractère inédit de ce nouveau pouvoir pique la curiosité des journalistes présents en nombre dans la station huppée suisse. Soudain, coup de théâtre ! Dix-sept minutes avant l’événement, à la surprise générale, on annonce que la rencontre est annulée. La délégation, explique-t-on, a dû rentrer précipitamment au pays en raison de la détérioration de l’état de santé du président.

Une autre préoccupation semble avoir poussé Jair Bolsonaro à écourter son séjour à Davos : les révélations faites, le matin même au Brésil, par le journal Globo sur l’existence de liens entre son fils, Flávio Bolsonaro et une des pires organisations criminelles de la ville de Rio de Janeiro : la milice de Rio das Pedras. L’affaire est d’autant plus sérieuse que cette milice est soupçonnée d’être impliquée dans l’assassinat, le 14 mars 2018, de la jeune conseillère progressiste et militante des droits humains de la ville de Rio, Marielle Franco et de son chauffeur, Anderson Pedro Gomes. Une exécution sommaire qui a déclenché une vague d’indignation sans précédent dans le pays et à l’étranger. Au moment précis où tous les projecteurs internationaux étaient braqués sur le Brésil de Bolsonaro, ces révélations n’ont pas manqué de créer un vent de panique au sein de la délégation, la poussant à plier bagage plus tôt que prévu.

Vite éclipsée, trois jours plus tard, par la tragédie de Brumadinho, qui fait suite à la rupture d’un barrage de rétention de l’entreprise minière Vale (au moins 179 morts et 131 disparus [1], l’affaire n’a finalement été que très peu répercutée par la presse internationale en dépit de son caractère explosif. Au-delà de ses suites judiciaires, ces révélations jettent une lumière crue sur les interconnexions entre la famille Bolsonaro, l’extrême droite carioca, et les milices urbaines qui terrorisent les habitants des zones périphériques de Rio. Elles donnent à voir aussi la nature du nouveau pouvoir qui vient de s’installer au Planalto, le palais présidentiel.

Flux financiers suspects sur le compte d’un proche du clan Bolsonaro

Tout commence en décembre 2018, lorsque le Conseil de contrôle des activités financières (COAF) rapporte l’existence de mouvements financiers « atypiques » sur un compte appartenant à l’ex-chauffeur de Flávio Bolsonaro : un certain Fabrício Queiroz. En passe de quitter les bancs de l’Assemblée législative de l’État de Rio pour rejoindre les rangs du sénat, son employeur vient de lui donner congé. Ce qui intrigue les enquêteurs, c’est d’abord la valeur cumulée des flux financiers suspects qui ont transité ces trois dernières années sur le compte de l’ex-chauffeur : environ sept millions de reais (deux millions de dollars), un montant jugé incompatible avec sa fonction. D’autre part, c’est la proximité de Fabrício Queiroz avec le clan Bolsonaro.

Cet ex-policier militaire est un ami intime et de longue date de Jair Bolsonaro, comme le confirment plusieurs clichés circulant sur les réseaux sociaux. Sur l’un d’eux, on voit ainsi l’ex-chauffeur déjeuner avec Jair et Flávio Bolsonaro. Hilare, il pointe l’index, pouce relevé, vers le photographe, mimant une arme à feu, un geste qui deviendra le signe de ralliement des partisans de Bolsonaro. Sur un autre, on le voit sur une barque accompagner le président dans sa partie de pêche.

Entré au service du fils aîné du clan, début 2000, il occupe à la fois les fonctions de chauffeur, de conseiller en sécurité, de bras droit et homme de confiance de l’ex-député. Proximité oblige, sa fille, coach sportive, est aussi engagée par Flávio Bolsonaro, de 2007 à 2016, comme assistante parlementaire, avant de rejoindre le cabinet du député fédéral… Jair Bolsonaro. Des fonctions que Natalia Queiroz n’exercera manifestement pas de manière très assidue. Plus surprenant encore, est la découverte par les enquêteurs d’un lien entre Queiroz et Michelle de Paula Firmo Reinaldo Bolsonaro, la femme du président : le versement d’environ 40 000 reais (environ 10 000 euros) par l’ex-chauffeur sur le compte de la première dame. Étrange promiscuité financière !

Sommé de venir s’expliquer sur l’origine de ces flux, Queiroz ne se présente pas aux convocations. Il disparaît mystérieusement de la circulation, avant de réapparaître quelques jours plus tard, convalescent, dans un hôpital huppé de Rio. Ses avocats mettent alors en avant son fragile état de santé qui, expliquent-ils, ne lui permet pas de se rendre aux convocations. Traqué par la presse, l’ex-policier militaire consent à accorder une interview à TV Record, la grande chaîne évangélique pro-Bolsonaro. Ses réponses confuses aux questions complaisantes des journalistes ne convainquent guère, tandis que, dans le même temps, d’autres mouvements financiers suspects sont découverts, cette fois-ci, sur un compte de Flávio Bolsonaro.

Dans la ligne de mire, le fils aîné du président tente d’abord de justifier l’origine de ces transactions suspectes en mettant en avant ses activités d’entrepreneur. Dénonçant un complot visant à atteindre son père, il se retranche derrière son immunité parlementaire. Ses avocats introduisent une demande au Tribunal fédéral suprême pour bénéficier du « foro privilegiado » : une procédure souvent décriée au Brésil (y compris, jusqu’ici, par les Bolsonaro) qui permet la suspension d’une enquête visant une personnalité politique jusqu’à l’examen du cas par le Tribunal suprême. Le juge chargé d’examiner le cas a finalement autorisé, en février 2019, la poursuite de l’enquête.

Les milices, héritières des « escadrons de la mort »

Jusque-là, l’affaire apparait comme un cas somme toute classique de « corruption ordinaire ». Au Brésil, le recours à des « emplois fictifs » pour capter des financements publics est monnaie courante, en particulier aux échelons inférieurs du pouvoir (assemblées parlementaires des États, municipalités, etc.). Des postes « bidons » sont proposés à des proches ou à des obligés qui retournent à l’employeur une partie du salaire versé. Telle était, pensait-on, l’origine de ces flux suspects. Dans ce schéma, Queiroz était soupçonné d’être celui qui récoltait ces ristournes auprès des employés « fantômes » pour le compte de l’ex-député.

Mais une autre enquête fait prendre un tournant inattendu et bien plus sordide à cette banale affaire d’emplois fictifs. Le 21 janvier 2019, la police brésilienne déclenche une importante intervention à Rio qui vise l’une des organisations criminelles les plus puissantes et meurtrières de la zone ouest de la ville : la milice de Rio das Pedras. Après près d’un an d’enquête, les policiers ont acquis la conviction que ce sont les hommes de main de cette milice qui ont assassiné la jeune conseillère municipale de gauche et son chauffeur, la nuit du 14 mars 2018, au cours d’une opération portant incontestablement la marque de professionnels.

Héritières des fameux « escadrons de la mort » qui ont opéré dans le pays de la fin des années 1960 au début des années 1980, les milices sont essentiellement composées de policiers, de pompiers et d’agents de sécurité. Initialement conçues comme des groupes d’autodéfense communautaires, elles se sont progressivement muées en organisations paramilitaires de type « mafieux », pratiquant une palette variée d’activités criminelles : extorsion (levée de l’impôt de sécurité sur le modèle de la mafia sicilienne), grilagem (accaparement illégal de terrains publics), trafic de sable, de déchets et de biens de première nécessité (gaz et électricité), contrôle des transports alternatifs en périphérie, assassinats, voire location de tueurs à gages (lire à ce sujet l’interview : Brésil : « Les miliciens ne supportent pas les femmes qui ne se soumettent pas, ils vont les éliminer »).

Disputant aux grandes factions du narcotrafic le contrôle des zones urbaines délaissées par l’État, ces milices ont fini par étendre leurs tentacules sur une bonne partie du territoire de la ville et de sa région métropolitaine où elles édictent leurs propres lois, imposent leurs directives électorales et soumettent leurs habitants – environ 2 millions de personnes seraient sous leur emprise – à un régime de terreur et d’omerta.

Plus discrète et moins visibles que les groupes de narcotrafiquants, opérant généralement dans l’ombre, elles ont longtemps été tolérées, voire encouragées par les pouvoirs publics qui les considéraient comme un « moindre mal », comme une manière de pallier l’absence des forces de l’ordre dans ces quartiers déshérités. Ancien préfet de la ville de Rio, César Maia expliquait ainsi en 2006 que les « groupes d’autodéfense communautaire sont un problème mineur, bien moindre que le trafic ».

Ayant peu à peu transformé leur pouvoir territorial en pouvoir électoral, ces milices sont toujours courtisées par de nombreux politiciens véreux qui n’hésitent pas à les défendre, à les appuyer ou à les couvrir. Les rapports privilégiés qu’elles entretiennent avec les agents de l’État sont à l’origine de leur puissance, et expliquent pourquoi elles sont si difficiles à combattre et à démanteler.

Les liaisons très dangereuses de Bolsonaro fils

Une fois n’est pas coutume, l’opération, baptisée Os Intocaveis (« Les incorruptibles »), est un succès. Elle permet l’arrestation de cinq miliciens, parmi lesquels un membre du « Bureau du crime » (Escritório do crime), l’organisation de tueurs à gage chargée des basses œuvres de la milice. Les policiers sont alors persuadés qu’elle est impliquée dans l’assassinat de Marielle Franco et de son chauffeur.

Principale cible de l’enquête, le chef et homme fort du groupe, un ancien officier du Bataillon des opérations spéciales de la police (le fameux BOPE), le sergent Adriano Magalhaes da Nóbrega, parvient à s’échapper et est toujours en fuite. S’ils ne sont pas parvenus à mettre la main sur l’ex-officier, les policiers n’en ont pas moins fait une série de découvertes stupéfiantes : l’existence d’une relation privilégiée entre ces deux hommes et Flávio Bolsonaro. De fait, l’ex-officier du BOPE en fuite et le milicien arrêté, Ronald Paulo Alves [2], ne sont pas inconnus du fils aîné du président. Tous deux avaient été honorés pour « services rendus » par Flávio Bolsonaro à l’Assemblée législative de l’État de Rio. Comble du cynisme, l’ex-député carioca avait même été jusqu’à remettre à Nóbrega la plus haute distinction de la ville, pour ses « actions, directes ou indirectes, visant à promouvoir la sécurité et la tranquillité pour la communauté », alors que celui-ci faisait déjà l’objet de poursuites judiciaires.

Ce n’est pas tout. Dans son édition du 22 janvier 2019, le journal Globo rapporte que la mère et la fille de l’ex-policier en fuite faisaient également partie du cabinet de l’ex-député jusqu’en novembre 2018. Elles y auraient été engagées, se défend aujourd’hui Flávio Bolsonaro, niant toute responsabilité, sur proposition de Fabrício Queiroz, lui-même ancien compagnon d’armes et ami d’Adriano Magalhães de Nóbrega. Coïncidence des plus troublantes également, au cours de sa brève cavale, Queiroz se serait réfugié… à Rio das Pedras, berceau de la milice, où sa famille gère une société de transport alternatif, une activité typiquement contrôlée par les paramilitaires.

Quelques mois plus tôt, d’autres liens troubles ont été mis en évidence. En août 2018, alors que Flávio Bolsonaro vient de se lancer dans la course pour le poste de sénateur de l’État de Rio, deux frères chargés d’assurer sa sécurité durant sa campagne politique sont arrêtés au cours d’une opération visant des dizaines de policiers soupçonnés de faire partie d’une bande criminelle spécialisée dans les pratiques d’extorsion. On apprendra plus tard que Valdenice de Oliveira Meliga, la sœur des deux policiers arrêtés, avait elle aussi été engagé comme conseillère et trésorière du PSL de Rio, le parti des Bolsonaro, et qu’elle avait signé à ce titre plusieurs chèques au nom de l’ex-député, leader local du parti. À mesure que les enquêtes progressent, c’est un entourage milicien et criminogène qui est ainsi mis à jour autour du fils du président.

Le clan Bolsonaro et les milices

Pour incroyables qu’elles soient, ces connexions ne surprennent guère José Claudio Souza Alves, sociologue et ex-recteur de l’Université fédérale de Rio de Janeiro. « À Rio, explique ce spécialiste des milices, il est fréquent que des miliciens ou des proches de miliciens se fassent embaucher dans des cabinets de députés ou de conseillers communaux... Cela leur donne du pouvoir au sein de la communauté. On va dire : "Eh regarde, c’est le gars qui a du pouvoir, car il a des liens avec un député. Si tu as un pépin, quel qu’il soit, va le trouver. Il en parlera à sa femme et à son épouse, qui elles-mêmes en toucheront un mot à Flávio, et ton problème sera résolu !" ».

Ces relations soigneusement entretenues avec des politiciens de confiance constituent, avec les activités économiques illicites, la principale source de leur pouvoir : « Sans ces éléments, sans ces individus, sans ces connexions directes avec la structure de l’État, la milice n’existerait pas telle qu’elle existe aujourd’hui. C’est déterminant. Avec son argent, la milice va propulser au pouvoir un politicien comme Flávio et le pouvoir politique d’un Flávio Bolsonaro va favoriser en retour les gains du milicien. C’est un rapport gagnant-gagnant. »

Au stade actuel de l’enquête, il est certes prématuré d’affirmer que le fils du président ait été impliqué d’une quelconque manière dans les activités criminelles de la milice et moins encore dans le meurtre de la jeune militante de droits humains [3]. Il reste que le clan Bolsonaro n’a jamais caché sa sympathie pour ces paramilitaires et, inversement, son profond mépris pour tous ceux qui, à l’instar de Marielle Franco, ont tenté de les combattre.

Flávio Bolsonaro ne s’est pas seulement contenté de gratifier des miliciens. En 2007, il s’oppose de manière virulente à la mise en place par l’Assemblée législative de l’État de Rio d’une commission d’enquête visant à faire la lumière sur les relations entre le monde politique, les miliciens et la police. Cherchant à relativiser la dangerosité, sinon à justifier l’action des paramilitaires, il déclare alors : « La milice n’est rien d’autre qu’un groupe de policiers cherchant ce qu’il y a de pire au sein de la communauté : les criminels ».

Affirmant « ne pas comprendre cette persécution », il déclare encore : « Il (le policier) est très mal rémunéré, il doit rechercher d’autres sources de revenus et il va faire la sécurité à titre privé, il va se chercher des activités qui sont souvent réprouvées par l’opinion publique ou la presse..., il n’est pas rare de constater la joie de ces personnes (habitants des quartiers sous la coupe des milices) qui auparavant devait se soumettre à une forme d’esclavage, au joug éhonté des trafiquants, et désormais dispose de cette garantie, de ce droit constitutionnel, qu’est la sécurité publique. »

« Tant que l’État n’aura pas le courage d’adopter la peine de mort, le "crime d’extermination" sera le bienvenu »

En août 2011, la voiture de la juge Patricia Acioli, en charge de l’enquête sur les milices, est criblée de balles devant son logement. La magistrate décède sur le coup. Alors que le pays tout entier est en deuil, Flavio n’hésite pas à critiquer l’action de la juge assassinée : « Elle humiliait de manière gratuite et absurde les policiers, écrit-il alors dans un tweet, elle a contribué à se faire beaucoup d’ennemi ».

Plus récemment, en août 2018, il participe activement à la campagne d’un autre candidat de son parti : le colonel de la police militaire Fernando Salama que Flávio Bolsonaro décrit comme « un guerrier de plus à nos côtés ». L’officier est soupçonné par le Groupe de lutte contre la criminalité – créé sur recommandation d’une commission parlementaire mise en place après l’enlèvement et la torture d’un groupe de journalistes qui enquêtaient sur les milices – d’entretenir des liens avec la milice de São Gonçalo, dans la région métropolitaine de Rio.

Son père, Jair Bolsonaro, n’est évidemment pas en reste. En 2003, il expliquait que « tant que l’État n’aura pas le courage d’adopter la peine de mort, le "crime d’extermination" sera, dans mon opinion, le bienvenu. Si cela dépendait de moi, ils [les policiers] auraient tout mon appui, car dans mon État, seules les personnes innocentes sont décimées ». S’opposant à la mise en place de la commission d’enquête parlementaire sur les milices, il prendra lui aussi la défense des policiers-miliciens : « Ils veulent attaquer le milicien qui passe pour être le symbole du mal, pire encore que les trafiquants. (...) Quand il ne gagne que 850 reais par mois, ce qui est le cas du soldat de la Police militaire ou du pompier, et qu’il possède sa propre arme (alors) il organise la sécurité dans sa communauté. »

Rappelons enfin que Jair Bolsonao fut le seul présidentiable qui ne s’est pas associé à l’hommage général rendu à Marielle Franco. Treize ans plus tôt, il avait également apporté son soutien à l’assassin présumé de la jeune conseillère, alors que ce dernier était poursuivi pour le meurtre d’un gardien de voitures, le qualifiant de « brillant officier ». Difficile à ce stade de nier l’évidence.

Extrême droite et milice : le chaînon manquant ?

Quelles que soient ses suites judiciaires, cette affaire éclaire d’un jour nouveau les liens entre l’extrême droite politique et les milices urbaines cariocas. Elles partagent une même vision du monde. Leurs intérêts sont convergents. Entre elles existent d’indéniables connexions et passerelles. Incontestablement, le discours musclé de l’extrême droite prônant la libéralisation des armes à feu, le recours à la force brute et l’élimination physique extrajudiciaire des « délinquants » fait le jeu des milices et contribue à légitimer leur existence.

« Il est clair que les miliciens vont appuyer ce discours, explique José Cláudio Souza Alves. Ils vont s’en trouver renforcés (...). Le plan de sécurité publique défendu dans la campagne électorale de Bolsonaro (...) dit ceci : Les policiers militaires sont les héros de la nation. Ils ont besoin d’être soutenus… Et ils seront soutenus par la loi, qui leur évitera d’être poursuivis judiciairement. Cela est dans le programme de Bolsonaro. Les secteurs qui opèrent en toute illégalité depuis la dictature militaire, pratiquant des exécutions sommaires, vont écouter ce discours. C’est la petite musique qu’il veulent entendre ». Inutile de dire ici que les milices apportent, en retour, leur soutien à ces personnalités politiques en leur offrant le vote des communautés militairement contrôlées.

La victoire surprise, en octobre dernier, de Wilson Witzel, en lice pour le poste de gouverneur de l’État de Rio, illustre bien cette réciprocité. Fidèle allié du président Bolsonaro, cet ex-fusillé marin, devenu juriste, puis juge fédéral, a essentiellement fait campagne sur le thème de la sécurité et de la lutte contre le narcotrafic. Proche du lobby parlementaire dit « da bala » (de la balle [4]), il promeut, lui aussi, une politique d’élimination physique des « bandits », allant jusqu’à préconiser l’utilisation de snipers, judicieusement postés dans la ville, pour neutraliser les membres des quadrilhas do trafico (bandes liées au trafic de drogues).

Nouveau venu en politique, peu connu dans les quartiers périphériques de la ville, Witzel n’avait quasi aucune chance de l’emporter. À la veille de l’élection, il n’était encore crédité que de dix pour cent des intentions de vote, loin derrière ses principaux adversaires. Il remportera pourtant haut la main le poste de gouverneur avec 39 % des votes valides. Comment expliquer cette remontée spectaculaire ?

Dans une ville traumatisée par ses problèmes d’insécurité, il est clair que les discours musclés ont contribué à la victoire de l’ex-juge. Mais d’autres ressorts ont certainement joué. La veille des élections, les miliciens de Rio das Pedras auraient diffusé le mot d’ordre parmi les habitants de voter pour Witzel, sous peine de représailles collectives. Il a ainsi recueilli près de 34% des voix dans la 179ème zone électorale, où se trouve Rio das Pedras, et 41% des votes valides dans la 119ème zone, à Itanhanga, quartier général supposé de la milice. Est-ce à dire que Witzel était le « candidat » des milices ? Seul un travail plus poussé de sociologie électorale pourrait le confirmer. En attendant, il est clair que la perspective de voir l’ex-juge prendre les rênes de l’État de Rio n’est pas sans déplaire aux miliciens de Rio das Pedras.

Une guerre sociale et raciale

De fait, le bandit dont il est question ou le trafiquant qu’il s’agit d’éliminer dans l’imaginaire de l’élite blanche conservatrice carioca, à laquelle appartient le gouverneur, prend systématiquement les traits d’un jeune noir pauvre issu des favelas et impliqué dans le trafic de drogue. Rarement les milices sont visées, alors qu’elles font l’objet d’un plus grand nombre de plaintes anonymes et de soupçons de meurtres. Les arrestations de miliciens ne se comptent d’ailleurs qu’au compte-gouttes alors que 160 personnes déjà – majoritairement de jeunes noirs supposés être impliqués dans le narcotrafic – ont perdu la vie à Rio entre début janvier et fin février 2019, suite à des interventions policières musclées.

Cette dimension de guerre sociale, doublée d’une guerre raciale, qui traverse les politiques de sécurité publique de la ville depuis des décennies, se retrouve également dans les luttes territoriales auxquelles se livrent les milices et les factions du narcotrafic pour le contrôle de la cité. « Lorsque vous voyez le visage d’un milicien pris par la justice, note ainsi José Claudio Souza Alves, il est généralement blanc. Rarement, noir. Quelques fois, apparaîtront ici ou là des métisses. (...). J’ai acquis la conviction que la catégorie à laquelle appartiennent les miliciens est distincte de celle de ceux qui s’investissent dans le narcotrafic. Les miliciens ne sont pas si pauvres. Ils ne sont pas noirs. Ils ne sont pas aussi périphériques. »

« Empêcheurs de tuer à vue » et défenseurs des intérêts des communautés périphériques, les militants des droits humains sont l’autre bête noire commune à l’extrême droite politique et aux milices. Que Marielle Franco ait été assassinée par des miliciens, cela est désormais une certitude. Cette militante noire et lesbienne, issue elle-même des quartiers populaires, dénonçait régulièrement les interventions policières meurtrières dans les zones contrôlées par le trafic et l’accaparement de terre pratiqué à grande échelle par les milices de la zone ouest.

Si son assassinat brutal a directement profité à certains, il n’était pas non plus sans déplaire aux milieux proches de l’extrême droite. Alors que les hommages affluaient du monde entier, ces milieux ont d’ailleurs orchestré sur les réseaux sociaux une sordide campagne de propagande pour salir son image et dénigrer son action, disséminant ici ou là quantité de fausses informations à son propos. En pleine campagne électorale, deux candidats du PSL de Bolsonaro ont même été jusqu’à briser en public une plaque commémorative en l’honneur de Marielle Franco, dans une débauche hallucinante de haine, sous le regard amusé de Wilson Witzel, l’actuel gouverneur de l’État. Surfant sur la vague Bolsonaro, tous deux ont été néanmoins confortablement élus lors des dernières élections générales, l’un comme député à l’Assemblée législative de Rio, l’autre comme député fédéral.

Avec l’élection de Bolsonaro, « héritier politique des députés liés au groupe d’extermination des années 1990 », à la tête du pays, le pouvoir tentaculaire des milices risque de prendre une tout autre dimension, en « colonisant », telles des métastases, les plus hautes sphères de l’État. À l’ombre du pouvoir, elles peuvent d’ores et déjà crier victoire. La libéralisation des armes à feu, la réforme du Code pénal promue par le ministre Moro, qui élargit considérablement le concept de « légitime défense », et l’affaiblissement programmé des entités publiques actives dans la défense des droits humains, offre un boulevard inespéré aux miliciens et paramilitaire pour opérer en toute liberté et impunité. Mais ils annoncent aussi, pour les défenseurs des droits de l’homme et les populations les plus marginalisées, des heures encore plus sombres.

Laurent Delcourt, Historien et sociologue, chargé d’étude au Centre tricontinental (CETRI, Louvain-la-Neuve).
  

Notes

[1] Lire l’article de Basta ! : Au Brésil, la multinationale Vale provoque des catastrophes en toute impunité.

[2] Paulo Alves Pereira Pereira est major à la police militaire. Il aurait participé au meurtre de cinq jeunes à la sortie d’une boîte de nuit dans la Baixada Fluminense. Il dirigerait la milice de Muzema située dans le quartier de Itanhangùa – d’où serait partie la voiture des tueurs de Marielle Franco.

[3] Le 12 mars 2019, le Groupe d’action spéciale de lutte contre la criminalité a arrêté deux autres ex-policiers militaires, soupçonnés d’être les véritables auteurs de l’assassinat. L’un d’eux, Ronnie Lessa, aurait étudié méticuleusement pendant plusieurs mois les activités et les déplacements de Marielle Franco et de Marcello Freixo, leader du PSOL et instigateur de la commission d’enquête sur les milices. À ce stade, aucun mobile n’a été donné et on ignore à peu près tout du véritable « commanditaire ». Élément troublant cependant : Ronnie Lessa vivait dans le même condominio que Jair Bolsonaro. Invité à réagir sur ce dernier rebondissement, Marcello Freixoa rappele l’urgence qu’il y a avait à identifier le ou les commanditaire(s) de l’assassinat : « Ces personnes ont enquêté sur Marielle et ont enquêté sur ma propre vie. Sur l’ordre de qui ? À partir de quand ? Pour quel intérêt politique ? Ces personnes font partie d’un groupe que tout le monde connaît dans la sphère de la sécurité publique et que l’on nomme le Bureau du crime. Pourquoi, depuis des années, des gens tuent-ils au service d’autres à Rio de Janeiro ? » (Globo, 12 mars 2019).

[4] Lire aussi cet article : L’alliance de la Bible et du fusil-mitrailleur : ces figures montantes de l’extrême-droite brésilienne.

Publié le 15/03/2019

Algérie. Bouteflika prolonge son bail présidentiel, la colère monte

Nadjib touaibia, Hassane Zerrouky et Rosa Moussaoui (site humanité.fr)

La décision d’Abdelaziz Bouteflika de renoncer à un cinquième mandat n’apaise pas la rue. Son obstination à se maintenir en annulant le scrutin déclenche à nouveau le mécontentement. La contestation se poursuit dans tout le pays.

«Ce n’est pas un match de foot, non aux prolongations ! » Qualifiée de ruse, de supercherie, de tour de passe-passe, la prolongation du mandat d’Abdelaziz Bouteflika, hors de tout cadre constitutionnel, ne passe pas en Algérie. Après les premières et éphémères réactions d’enthousiasme, lundi soir, à l’annonce de la décision du président sortant de renoncer à un cinquième mandat, la colère populaire est de retour. « On se sent floués et humiliés, il annule les élections et décide de rester au pouvoir. Mieux, il s’impose en pilote du changement tant espéré, mais qui peut donc croire à ces sornettes ? » s’interroge Salim. Ce cadre de l’Agence nationale d’édition et de publicité (Anep) tient un piquet de grève avec une centaine de ses collègues devant l’entrée du siège de l’entreprise, dans le centre d’Alger. Les salariés brandissent drapeaux et pancartes frappées d’un « 4 + » barré.

« Vous avez pillé le pays, bande de voleurs ! »

Plus loin, sous la ronde aérienne des hélicoptères, des centaines de citoyens affluent vers la Grande Poste, au cœur de la capitale. Ces jeunes manifestants scandent les mêmes slogans hostiles au régime, avec, cette fois, un peu moins d’humour et plus de fureur. Les forces de l’ordre quadrillent toutes les voies de dégagement. À quelques pas de là, place Maurice-Audin, où convergent les protestataires depuis le début du mouvement, les étudiants rassemblés clament leur désir de « changement radical », exigeant le « départ du système et ses pontes ». Sur la stèle dédiée au mathématicien assassiné en 1957 par l’armée française, des Post-it multicolores ont fleuri, messages personnels, propositions ou rendez-vous de mobilisation entourant, comme un hommage à son combat, le visage souriant du martyr. « Klitou leblad ya esserrakine !» (« Vous avez pillé le pays, bande de voleurs ! »), chantent les étudiants à l’adresse de ceux qui s’accrochent au pouvoir.

Mêmes scènes à Béjaïa, où la communauté universitaire a formé, hier, un imposant cortège parti du campus de Targa Ouzemmour, et à Constantine, où les étudiants ont défilé dans une atmosphère de fête, rejoints pas le chanteur de malouf Kamel Bouda. Des manifestations ont également eu lieu à Tizi Ouzou, Guelma ou Annaba, confirmant une reprise de la mobilisation à travers tout le pays. Une chose est sûre : lancés dès lundi soir, les appels à occuper encore la rue vendredi seront très suivis. Cette journée peut être décisive, tant pour le pouvoir que pour le peuple en mouvement. Bouteflika et les siens proposent aux Algériens un arrangement pour le moins malhonnête. Leurs objectifs : tenter de revigorer de toute urgence un système qui se délite, mettre à l’abri la clientèle du régime, protéger les intérêts de l’oligarchie fidèle, et surtout redonner aux appareils du Front de libération nationale (FLN) et de son frère jumeau, le Rassemblement national démocratique (RND), en crise, le souffle sans lequel il leur serait, en l’état, impossible d’engager une bataille électorale. D’autant que, cette fois, la fraude et le secours de l’argent sale ne seraient plus aussi aisés. La conférence nationale inclusive déjà proposée par la présidence avant les annonces de lundi ? « Il ne faut pas se faire d’illusions, ce sera une parodie de concertation, juste pour amuser la galerie, pendant qu’ils s’emploient à verrouiller. Leur stratégie est diabolique. Mais ils jouent là leur dernière carte », s’emporte Hamid. Ce citoyen inquiet, rompu aux échanges politiques qui se multiplient aux terrasses des cafés et à tous les coins de rue, ne trouve pas de contradicteur.

Le jeu de chaises musicales du remaniement gouvernemental ne convainc pas davantage. Si le très impopulaire Ahmed Ouyahia est évincé du poste de premier ministre, c’est pour être remplacé par Noureddine Bedoui, jusque-là ministre de l’Intérieur. Cet homme du sérail n’a jamais raté une occasion de fustiger, à la moindre expression de colère populaire, « ceux qui veulent semer la zizanie au sein du peuple algérien » et « déstabiliser le pays ». Le nouveau chef du gouvernement est flanqué d’un vice-premier ministre lui aussi rompu aux arcanes du pouvoir : Ramtane Lamamra. Cet ancien chef de la diplomatie – un portefeuille qu’il retrouve –, passé par l’ONU et par l’Union africaine, promet l’organisation d’une élection présidentielle « absolument libres ». De quoi déclencher une avalanche de commentaires ironiques de la part des Algériens qui voient dans cette déclaration l’aveu public que le scrutin qui se préparait pour le 18 avril était bel et bien truqué et cadenassé.

La rue promet de riposter avec plus de fermeté

Comment croire qu’une transition démocratique pourrait s’amorcer avec les mêmes hommes, les mêmes pratiques, les mêmes institutions frappés de discrédit ? Le coup est dur pour les millions d’Algériens qui croyaient avoir été entendus et qui se découvrent roulés dans la farine. Mais pas question de céder. La rue promet de riposter avec plus de fermeté. Le départ de Bouteflika et de ses hommes devient la revendication première. Aux yeux de toutes les personnes rencontrées, le changement de régime coule de source une fois cette condition assurée. Dans les manifestations, l’exigence d’une seconde République s’affirme, avec celles d’une Assemblée constituante et d’un gouvernement de transition issus du mouvement populaire.

Cette maturité citoyenne tend à l’opposition un cruel miroir. Dépassés, les partis politiques semblent avoir perdu toute audience. Les plus présents d’entre eux, comme le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), qui dénonce « une voie à la Kabila, comme en République démocratique du Congo » , tentent de prendre le train en marche. Mais plus personne ne les entend, leurs déclarations restent sans écho. Des personnalités de la société civile, à l’image de Mustapha Bouchachi, Mokrane Aït-Larbi, Zoubida Assoul, tous trois des avocats engagés contre le pouvoir, sont en revanche plus écoutées. « Le président Abdelaziz Bouteflika veut faire croire à la possibilité du changement en quelques mois et en violation de la Constitution, dans un état de santé très précaire, selon sa lettre », remarque le second. « Aux yeux des jeunes nés en 1999, et ils sont nombreux, le chef de l’État qui désire rempiler représente ce système et tout ce dont ils ne veulent plus : l’absence de liberté, le cauchemar du chômage, l’avenir bouché, sans perspective aucune », nous explique de son côté Me Assoul. Diffusé lundi soir sur les réseaux sociaux, son appel à manifester vendredi pour rejeter le marché de dupes proposé par Bouteflika est très largement partagé. Comme celui de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), publié hier. « La feuille de route proposée par le communiqué de la présidence en réponse aux manifestations populaires va à l’encontre de la volonté du peuple, dénonce cette organisation. Le système, désormais illégitime, même du point de vue de sa propre Constitution, faite sur mesure pour une présidence à mort, ne peut initier le changement et en contrôler totalement le processus. Il est dans le déni total pour négocier des changements ».

L’extraordinaire énergie contestataire de la jeunesse algérienne trouvera-t-elle ses propres canaux, ses propres formes d’organisation ? Tel est désormais le défi posé à tous ceux qui veulent faire barrage aux clans entourant Bouteflika. Lesquels n’ont qu’un objectif : reproduire le système en entretenant l’illusion du changement. Dans ce bras de fer historique, pour l’instant, la jeune génération ne plie pas. Elle en est sûre, le crie et l’affiche sur ses banderoles et ses pancartes : « Le pronostic vital du système est engagé. »

Nadjib Touaibia (à Alger) et Rosa Moussaoui

Publié le 11/03/2019

L’aube d’un «nouveau Mexique »

Par Claude Morin

(site mondialisation.ca)

J’ai appris à aimer le Mexique. Depuis 1969, j’y ai fait 18 séjours qui totalisent une trentaine de mois. Je lui ai consacré mon mémoire de maîtrise, ma thèse de doctorat et de nombreux écrits. Je l’ai parcouru à plusieurs reprises depuis la frontière nord jusqu’au Yucatán. Je reviens d’un séjour de trois semaines. Ce pays a occupé une grande place dans ma vie professionnelle. Mais depuis une trentaine d’années, j’accumulais déceptions et frustrations. Quatre problèmes accaparaient mon attention : 1- la pauvreté endémique et majoritaire; 2- la corruption verticale, du haut vers le bas de la pyramide sociale; 3- la violence systémique (domestique, patronale, policière, mafieuse); 4- l’impunité généralisée (une justice qui protégeait les puissants et une police incompétente et véreuse). La fraude électorale avait de plus entraîné un abstentionnisme croissant. L’horizon paraissait bouché.

Le 1er juillet 2018, 70 % des Mexicains sont allés voter, le meilleur taux de participation depuis des décennies. Ils ont élu Andrés Manuel López Obrador (AMLO), l’ancien maire de Mexico (2000-05), âgé de 65 ans, un politique aguerri issu du Tabasco, qui en était à sa troisième tentative d’arracher la présidence. Face à quatre autres candidats, il a obtenu une majorité absolue (53 %). Il a su gagner la confiance d’un peuple. Même les élites qui le redoutaient comme un dangereux « gauchiste » ou « populiste » n’ont pu lui opposer la fraude comme elles l’avaient fait en 2006. Sa popularité était trop grande, sa capacité de mobilisation trop évidente. Cette fois il a conquis la présidence à la tête d’un parti-mouvement qu’il a créé (Morena : Mouvement pour la Régénération Nationale) et d’une coalition (Ensemble nous ferons l’histoire) qui lui a assuré une majorité au Congrès. Morena doit son succès à la construction d’une base territoriale fondée sur des demandes locales, des mouvements revendicatifs et un tissu de loyautés traditionnelles ainsi qu’au grand capital de confiance dont AMLO disposait auprès de nombreux secteurs.

Homme réfléchi, d’une grande culture, auteur de six livres, modeste et pragmatique, AMLO a fait campagne au nom d’une « quatrième transformation » nécessaire. La première (1810-1821) avait abouti à l’indépendance. La seconde (1858-1861) avait réformé l’État désormais séparé de l’Église. La troisième (1910-1920) avait mis fin à la dictature et doté le pays d’une constitution avancée. La quatrième devrait mettre en place un véritable État de droit, une « vraie » démocratie et libérer le pouvoir politique de l’emprise du pouvoir économique. Et AMLO, en excellent connaisseur de l’histoire mexicaine, de citer ses modèles d’hommes publics : Juárez, Madero et Cárdenas. Le président a commandé l’élaboration d’une « Constitution morale » afin de  développer chez ses compatriotes une conscience éthique comme le proposait Alfonso Reyes dans sa Cartilla moral en 1944.

Il a proclamé l’« austérité républicaine » qu’il pratiquait déjà à l’époque où il était maire de Mexico, habitant un cottage de Tlalpan, un quartier de classe moyenne, avec sa conjointe Beatriz Gutiérrez Müller, historienne et spécialiste des communications, auteure de plusieurs ouvrages. AMLO a ainsi réduit de moitié son salaire mensuel, l’abaissant à 5 700 USD. Il a renoncé à la résidence présidentielle (Los Pinos) et en a fait un centre culturel au profit des citoyens, installant ses quartiers au Palais national sur le Zocalo. Tous les matins, à 7h, il y tient une conférence de presse afin d’informer les citoyens par l’entremise des journalistes. Il a mis en vente l’avion présidentiel et voyage sur des vols commerciaux, se soumettant aux mêmes contrôles que ses compatriotes. Désormais aucun fonctionnaire ne pourra gagner plus que lui. Dans les ministères l’écart entre le mieux payé et le moins payé ne devra pas dépasser un rapport de 12 pour 1, alors que présentement des cadres peuvent gagner 80 fois ce que gagnent les salariés les moins bien payés. Les juges ont accepté de s’imposer une baisse de traitement de 25 % ramenant leurs émoluments mensuels à 10 000 USD.

Il s’est engagé à réduire la pauvreté par la hausse du salaire et la création d’emplois. En vertu d’un pacte avec le patronat, il a décrété une hausse de 16 % du salaire minimum, la plus forte hausse en 23 ans. Le salaire minimum est ainsi passé de 88 à 102 pesos par jour (5,11 USD). Mais dans la zone frontalière nord, le salaire a été porté à 176 pesos (8,79 USD). Une étude du Coneval a établi que le pouvoir d’achat réel des ménages à faible revenu avait diminué de 20 % entre 1992 et 2016 et que 53,4 millions de Mexicains (43,6 % de la population totale) vivaient sous le seuil de pauvreté, dont 7,6 millions qui vivaient dans l’extrême pauvreté. La moitié des enfants mexicains – plus de 20 millions – vit dans la pauvreté. Le gouvernement veut développer l’économie sociale. Il prévoit doubler la valeur des prestations de retraite et accorder une pension universelle aux personnes souffrant d’un handicap. 

Il entend améliorer et étendre l’éducation en distribuant 10 millions de bourses (son slogan de campagne était : « Becarios sí, sicarios no »). Il parle de créer 100 universités publiques. Soucieux de valoriser le métier d’enseignant, il a mis fin aux évaluations arbitraires qu’avait instituées l’administration précédente. La création de deux millions de postes d’apprentis salariés en entreprise facilitera l’embauche des jeunes. Les entreprises ont déjà offert 300 000 postes. 

L’accès aux soins de santé sera amélioré pour tous. Actuellement bien des Mexicains, ceux qui travaillent dans le secteur informel, n’ont pas accès aux soins ni aux médicaments gratuits réservés aux salariés qui paient des cotisations rattachées à leur condition de syndiqués. 

Un combat sans merci sera mené contre la corruption et l’impunité. Une loi ferait de la corruption un délit grave, ce qui impliquerait que les membres du gouvernement, y compris le président, perdraient leur immunité et pourraient être jugés pour un tel délit au cours de leur mandat. Récemment AMLO s’est attaqué au vol de carburant qui afflige la rentabilité de Pemex. Ce vol a représenté des pertes de plus de 3,3 milliards USD en 2018, soit 60 % de ce que coûtera la hausse des pensions aux retraités! La « traite des oléoducs » s’est développée depuis 2000 sans que l’État ni Pemex n’interviennent. Des fortunes sont nées du détournement de carburant. En 2018, il y aurait eu 12 000 saignées. Les huachicoleros sont membres de cartels qui perforent les oléoducs, quitte à ce que de petites gens se servent ensuite, au risque de périr dans une explosion comme cela s’est produit dans l’État de Hidalgo. Les militaires ont été mobilisés pour la surveillance. Des oléoducs ont été fermés, obligeant Pemex à acheter des centaines de camions-citernes. Des pénuries de carburant en ont résulté, car le pays consomme 800 000 barils par jour.   

Le Mexique entend récupérer sa souveraineté. Il ne sera plus une «piñata » que les invités rompent pour s’approprier les friandises. Le Mexique s’est retiré du Groupe de Lima dont la seule fonction était était d’œuvrer à un changement de gouvernement au Venezuela pour le compte des États-Unis. AMLO a rappelé le principe de base de la diplomatie mexicaine : la non-ingérence dans les affaires des autres pays. Et de prôner la résolution pacifique des conflits par la médiation.  

Le commerce avec les États-Unis est un volet essentiel de l’économie mexicaine. Les échanges entre les deux pays totalisent annuellement 600 milliards USD et les investissements directs US dépassent les 100 milliards. Plus de 1,2 million d’emplois aux États-Unis reposent sur les exportations au Mexique. On doit comprendre que la construction d’un mur sur la frontière gênerait ces échanges. Il ne saurait être question que la facture soit refilée au Mexique d’aucune façon. Concernant l’émigration, le Mexique veut par la création d’emplois mieux rémunérés réduire à la source l’incitatif à l’émigration transfrontalière. Il a demandé au voisin du Nord de participer à un programme de développement pour les pays d’Amérique centrale d’où partent ces caravanes de migrants qui inquiètent tant Donald Trump et ses partisans.

AMLO devra s’attaquer à l’insécurité et à la violence, celles qui sont imputables aux cartels et celles qui proviennent des forces de sécurité, avec comme bilan plus de 100 000 morts et des dizaines de milliers de disparus depuis 2006. La disparition forcée a commencé en 1968 sous la présidence de Díaz Ordaz. D’abord occasionnelle elle est devenue une pratique courante vers 1974 et au-delà sous l’empire de la « guerre sale ». Elle a pris une grande ampleur sous Calderón à la faveur de la guerre contre les narcotrafiquants, puis a continué de plus belle sous Peña Nieto. Le nombre de disparus s’établissait en janvier 2019 à 40 180. Selon AMLO, les problèmes de sécurité publique sont liés à la décomposition des corps policiers et à la corruption qui les gangrène. Il vient d’obtenir du Congrès et des États l’aval pour la création d’une Garde nationale composée de soldats de la marine, de l’armée et de la police fédérale, sous le commandement du ministère de la Défense. La militarisation de la sécurité publique a néanmoins soulevé des objections et des inquiétudes tant il est vrai que les militaires en ont mené large sous les administrations antérieures. On peut déjà porter au crédit du gouvernement la libération de prisonniers politiques et l’annonce d’une révision d’autres détentions sans procès. Beaucoup des prisonniers libérés étaient des résistants à la réforme éducationnelle. La détermination à ne pas criminaliser la protestation sociale est aussi très encourageante. Le gouvernement a enfin créé une commission d’enquête sur la disparition (donc l’assassinat) en septembre 2014 des 43 étudiants d’Ayotzinapa et le rôle qu’a tenu le gouvernement Peña Nieto dans l’exécution et le camouflage.  

Si la « quatrième transformation » du Mexique peut soulever espoirs et enthousiasme, la tâche demeure titanesque. AMLO est pressé d’appliquer son programme, ce qui ouvre la porte à des improvisations et à des dérapages. Le président est élu pour un mandat de six ans non renouvelable. S’il n’est pas tout-puissant comme à l’époque de Porfirio Díaz, il dispose de beaucoup plus de pouvoir que le président des États-Unis, n’ayant pas à affronter une séparation des pouvoirs aussi rigide et un système de poids et de contrepoids. Il entend gouverner avec le peuple et le consulter au besoin quitte à bousculer les institutions et de gros intérêts. Déjà il a annulé le projet de construction d’un nouvel aéroport de Mexico après avoir consulté les citoyens affectés. Cette décision comme celle de relancer la production et la distribution d’électricité par l’entreprise d’État créent des remous et des résistances dans le secteur privé. Les uns en attendaient de juteux contrats de construction alors que les autres se sont enrichis de la vente de l’électricité à prix forts. La connivence entre les hautes sphères du pouvoir et les milieux d’affaires fut à l’origine d’enrichissements illicites. 

Il est évident qu’AMLO dérange : des médias puissants deviennent la voix de l’opposition à ses mesures, à ses projets. Le président se fait de nombreux ennemis, ce qui ne peut qu’inquiéter son entourage dans un pays où l’assassinat politique a pris une ampleur dramatique. La dernière campagne électorale fut la plus mortelle de l’histoire mexicaine. Nombre d’élus et de militants ont récemment payé de leur vie leur engagement pour le changement. 

Il n’empêche que la perception du public est toute autre. À près de 100 jours de son entrée en fonction, AMLO peut se targuer d’un taux d’approbation qui frise les 80 %, une situation totalement inédite dans le Mexique.  

Claude Morin

Claude Morin. Professeur (retraité) d’histoire de l’Amérique latine, Université de Montréal.

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

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Publié le 07/03/2019

Brésil : « Les miliciens ne supportent pas les femmes qui ne se soumettent pas, ils vont les éliminer »

par Mariana Simões (Agência Pública) (site bastamag.net)

Les vastes – et souvent meurtrières – opérations de police pour lutter contre le trafic de drogue dans les favelas de Rio sont régulièrement médiatisées. Les rackets, assassinats et activités illégales perpétrés par les « milices » dans la banlieue de Rio le sont beaucoup moins. Pourtant, ces milices, héritières des escadrons de la mort constitués pendant la dictature militaire, « sont plus puissantes que le trafic », estime le sociologue José Cláudio, et entretiennent des liens étroits avec le monde politique. L’une de ces milices, dénommée le « Bureau du crime », est accusée d’être impliquée dans l’assassinat de la conseillère municipale de gauche, Marielle Franco, il y a un an. Interview.

Cet entretien a été initialement publié sur le site du média indépendant brésilien Agência Pública, le 28 janvier 2019.

L’une des milices de Rio, dénommée le « Bureau du crime », a été la cible mi-janvier d’une opération policière baptisée « Les intouchables ». L’une des personnes visées par l’opération est un ancien capitaine de la police militaire, Adriano Magalhães da Nóbrega, accusé d’être l’un des dirigeants du « Bureau du crime », et soupçonné d’être impliqué dans la mort de Marielle Franco. La populaire conseillère municipale du parti de gauche PSOL a été assassinée en pleine rue en mars 2018. Autre élément troublant : la mère et la femme du milicien mis en cause ont travaillé au sein du bureau de Flávio Bolsonaro, l’un des fils du président Jair Bolsonaro, élu à l’assemblée législative de l’État de Rio avant de devenir sénateur au Parlement fédéral en octobre 2018.

D’où viennent ces milices ? Qui les composent ? Comment ont-elles pris le contrôle de plusieurs quartiers de la mégapole brésilienne ? Quelles sont leurs liens avec le monde politique ? Le sociologue José Cláudio (Université fédérale rurale de Rio de Janeiro, UFRRJ) étudie ces milices depuis 26 ans et a écrit le livre Des Barons à l’extermination : l’histoire de la violence à la Baixada Fluminense. Il répond à ces questions, interviewé par le site d’information indépendant brésilien Agência Pública, partenaire de Basta !. Il résume : « À Rio, la milice, c’est l’État. »

Agência Pública : Comment sont nées les milices de Rio de Janeiro ?

José Cláudio [1] : Elles sont apparues à l’époque de la dictature militaire [1964-1985]. Des escadrons de la mort se constituent en parallèle à la la mutation de la police militaire, en 1967, comme une force auxiliaire de l’armée. Ces milices se définissent alors comme des « groupes d’extermination » composés d’officiers de la police militaire et d’autres agents de sécurité agissant comme tueurs à gage. Ces escadrons de la mort fonctionneront à pleine puissance dans les années 1970. Ensuite, dans les années 1980, avec la démocratisation, les mêmes commencent à se présenter à des élections. Ils se font élire maires, conseillers municipaux ou députés.

À la fin des années 1990, on a déjà le prototype de ce que sont aujourd’hui les milices de Rio de Janeiro. Elles sont alors associées aux occupations et distribution de terrains dans les zones urbaines de la Baixada Fluminense [la grande périphérie de Rio où se créent des favelas avec l’afflux de nouveaux habitants]. Des leaders miliciens émergent. Ce sont des policiers, des pompiers, des agents de sécurité. Ils agissent contre le trafic de drogues tout en établissant une structure de pouvoir basée sur la collecte de taxes, sur la vente de services et de biens urbains tels que l’eau, les décharges, les terrains.

Quelle est l’histoire du quartier de Rio das Pedras, réputé comme étant le berceau des milices de Rio ?

Rio das Pedras [un des grands quartiers de favelas de Rio] est une communauté en expansion où vit une population très pauvre originaire du Nord-est du Brésil. De nombreux terrains n’y sont pas constructibles car très instables. Il n’y a qu’une étroite bande de terres sur laquelle on peut construire, qui appartenait à l’État ou à des particuliers qui n’avaient pas les moyens d’y rester. La milice en a pris le contrôle, les a occupés et légalisés - parfois via la mairie elle-même, en payant les retards d’impôt fonciers. Après avoir pris le contrôle des terrains disponibles, la milice a expérimenté dans ce quartier son premier système de collecte de taxes auprès des commerçants.

Aujourd’hui, combien existe-t-il de milices à Rio ?

Il y en a beaucoup. Dans presque toutes les municipalités de la région périphérique de la Baixada Fluminense, des milices sont présentes. La ville de Seropédica, par exemple est aujourd’hui dominée par des miliciens. Il facturent des « taxes de sécurité » aux commerçants. Les moto-taxis doivent, par exemple, payer aux milices 80 reais (20 euros) par semaine pour travailler. Les marchands ambulants de popcorn paient de leur côté 50 reais (environ 12 euros) par semaine. Il y a aussi des gravières clandestines contrôlées par les milices.

Dans quelles autres affaires illégales les miliciens agissent-ils ?

Dans le quartier de Duque de Caxias, ils volent du pétrole des oléoducs de Petrobras et fabriquent des mini-distilleries dans des maisons de particuliers. Ils vendent du carburant frelaté. Ils construisent des décharges clandestines et y enterrent les ordures de ceux qui paient. C’est 1000 reais (environ 250 euros) par camion. Il peut s’agir de déchets contaminants, de déchets industriels, de déchets hospitaliers. Ils contrôlent aussi la distribution d’eau, de gaz, de cigarettes et de boissons. Et ils traitent avec certaines factions de trafiquants de drogue.

Lors de l’opération de police dirigée contre une milice de Rio, les médias évoquent un groupe, engagé pour tuer, le « Bureau du crime ». Est-ce courant ?

Je n’ai jamais entendu parler d’une milice qui ne pratiquait pas d’exécutions sommaires. Normalement, la milice a une équipe ou un groupe responsable des exécutions. Le commerçant qui ne veut pas payer, l’habitant qui ne se soumet pas. Pour n’importe quel conflit avec les intérêts de la milice, ce bras armé est appelé. Et il tue.

La spécificité des milices, c’est en fait la gamme de services qu’elles offrent au-delà de l’exécution sommaire et de la sécurité : de l’eau, des bouteilles de gaz, la captation illégale des signaux des chaînes TV payantes, le transport clandestin de personnes, des terrains, des immeubles. Les milices diversifient leurs rentes. Elles sophistiquent également leur management.

Jair Bolsonaro, président du Brésil, et son fils Flávio Bolsonaro, sénateur, ancien député de l’assemblée législative de l’État de Rio. Reproduction Facebook

Les milices contrôlent également des biens publics...

La base d’une milice est le contrôle militarisé de zones géographiques. L’espace urbain lui-même devient alors une source de gain. Si on contrôle militairement, avec des armes, par la violence, cet espace urbain, on fait de l’argent avec. De quelle manière ? On vend des immeubles. Par exemple, il y a eu un programme du gouvernement fédéral appelé « Minha Casa, Minha Vida » (« Ma maison, Ma Vie »). C’était un programme de l’État fédéral pour aider les familles défavorisées à financer la construction d’un logement. Des maisons ont bien été construites. Mais ensuite, des milices ont pris militairement le contrôle de certaines zones et ont déterminé qui occuperait ces logements. Elles ont même fait payer des taxes aux résidents.

Dans la municipalité de Duque de Caxias, un nombre important d’écoles publiques n’est pas approvisionné en eau par l’Agence régionale de fourniture d’énergie et d’eau de l’État de Rio. Alors, elles achètent des camions-citerne. Qui est le vendeur ? Qui a remporté l’appel d’offres pour la distribution d’eau à un prix absurde par moyen de ces camions-citerne ? Des gens liées aux milices. Rio de Janeiro et sa périphérie sont de grands laboratoires d’illégalités, qui s’accumulent pour renforcer une structure de pouvoir politique, économique et culturel, géographiquement établie et basée sur la violence et le contrôle armé.

Les milices comblent-elles le vide laissé par l’État ?

Il y a une continuité entre l’État et les milices. Le milicien se fait élire. Il a des rapports directs avec l’État. Il est l’agent de l’État. Ce n’est pas que l’État est absent. C’est en fait l’État qui détermine qui assurera le contrôle militarisé et la sécurité de cette région. Des miliciens deviennent députés, conseillers municipaux, secrétaire de l’Environnement. Ce n’est pas un pouvoir parallèle, c’est le pouvoir de l’État lui-même. Un État qui s’impose par des opérations illégales et devient plus puissant que ce qu’il l’est dans la sphère légale. Parce qu’il va alors déterminer votre vie de manière totalitaire. Vous ne pouvez pas vous y opposer.

Mais c’est la population qui élit ces miliciens...

Ne me dites pas que les habitants de ces communautés des favelas agissent de connivence avec ce système. La population de la région a certes élu Flávio Bolsonaro, qu’on découvre aujourd’hui avoir des possibles liens avec ces miliciens. Mais quelles sont les conditions de vie de cette population ? Elle est soumise à des conditions de misère, de pauvreté et de violence imposées. Cinq décennies de présence de groupes d’extermination dans ces municipalités et ces quartiers de la périphérie de Rio ont abouti à 70 % de votes pour Jair Bolsonaro dans la zone de la Baixada aux dernières présidentielles. Trois mandats du Parti des travailleurs (PT) au gouvernement fédéral, soit 14 ans au pouvoir, n’ont pas réussi à changer ce système. Le PT a certes distribué le Bolsa Família [programme gouvernemental d’aide aux populations les plus pauvres, établi à l’arrivée de Lula à la présidence, en 2003, ndlr], mais cela n’a pas suffi.

Existe-t-il des liens économiques entre les miliciens et les hommes politiques ?

Oui. Des politiciens sont élus avec l’argent des milices. L’argent de la milice financera le pouvoir d’un homme politique comme Flávio Bolsonaro. En retour, son pouvoir politique favorisera les affaires des miliciens. Le système se perpétue ainsi.

Vous avez mentionné le cas de Flávio Bolsonaro : qu’est-ce qui lie le bureau d’un élu à un milicien ? Comment en est-il arrivé à employer la mère et l’épouse du milicien Adriano Magalhaes da Nobrega, accusé d’avoir dirigé l’une des milices de Rio ?

Le lien, c’est d’abord le discours politique de la famille Bolsonaro, à commencer par son père, puis par ce que le père projette politiquement sur ses enfants. Ils sont tous les héritiers du discours d’élus comme le commissaire de police Sivuca [José Guilherme Godinho Sivuca Ferreira, élu député fédéral en 1990], qui a inventé l’expression « un bon bandit est un bandit mort ». Ce discours s’est perpétué. Bien sûr que les miliciens soutiendront ce discours et gagneront en force avec lui. C’était le programme défendu par Jair Bolsonaro dans sa campagne électorale. Il a dit : « Les policiers militaires sont les héros de la nation. » Nous avons ici des secteurs qui, depuis la dictature militaire, ont toujours fonctionné dans l’illégalité, avec des exécutions sommaires, et qui apprécient ce discours. C’est de la musique à leurs oreilles. Ce n’est pas pour rien que Flávio Bolsonaro a rendu hommage, à l’assemblée législative de Rio, à deux miliciens détenus.

Le milicien Adriano Magalhaes da Nobrega, par le moyen de son épouse et de sa mère employées au bureau de l’élu, crée un lien immédiat avec Flávio Bolsonaro, et lui donne du pouvoir en retour. Dans sa communauté, il sera connu comme celui qui peut résoudre les problèmes. De cette façon, on crée une structure de pouvoir familiale. C’est ce que les Bolsonaro défendent, la structure familiale. Si on enquête un peu plus, on voit que ce pouvoir est aussi religieux. Car des églises évangéliques sont aussi liés à ce système.

Adriano Magalhães da Nóbrega est accusé de diriger la milice de Rio das Pedras et d’appartenir au groupe d’extermination Bureau du crime.

La population soutient-elle les milices ?

Lorsqu’elles apparaissent dans un quartier, les milices se présentent comme une force qui s’oppose au trafic. Alors, la population les soutient. Mais avec le temps, la population constate que quiconque s’oppose aux milices est tué, que les milices contrôlent progressivement le commerce. La population commence alors à en avoir peur et ne les soutient plus autant. C’est toujours ce processus qui se répète.

Les miliciens ont-ils aussi le pouvoir de manipuler les votes en période électorale ?

Les milices contrôlent avec précision les votes, le titre de l’électeur, le lieu de vote de chaque électeur, le nombre de votes qu’il y aura à tel endroit. Ils sont en mesure d’identifier qui n’a pas voté pour leurs candidats.

N’y a-t-il pas d’autres actions judiciaires pour démanteler ces structures miliciciennes, à l’image de la récente opération dans le quartier de Rio das Pedras ?

L’opération « Intouchables » de Rio das Pedras est peut être historique. Mais je reste très critique sur ce type d’opération. Vu que les milices forment un très grand réseau, pour chaque personne arrêtée, 100 personnes peuvent prendre sa place. Si on maintient le fonctionnement de la structure économique et politique qui porte les milices, les milices se perpétueront. En général, les opérations de police ne font que toucher au trafic. Or, les milices sont plus puissantes que le trafic.

Des miliciens arrêtés dans le cadre de l’opération « Les Intouchables » faisaient partie du « Bureau du crime », présumé impliqué dans la mort de la conseillère municipale Marielle Franco, assassinée le 14 mars 2018. Fin 2018, Richard Nunes, secrétaire à la Sécurité publique de Rio, a déclaré que le meurtre était lié à l’accaparement de terrains. Pensez-vous que Marielle Franco a été tuée parce qu’elle perturbait les affaires des miliciens ?

Marielle Franco avait le pouvoir de perturber les affaires des miliciens, de demander une investigation, d’exiger une enquête pour contraindre l’État régional et les médias à regarder ce qui se passe. Marielle Franco était soutenue par une base politique, qui n’était ni compromise, ni vendue. Elle était donc une figure menaçante pour les milices. L’autre élément, c’est qu’elle était une femme, une femme qui ne s’est jamais soumise. Les miliciens ne supportent pas les femmes avec ce profil, c’est ça la vérité. Marielle Franco a été assassinée, la juge Patricia Acioli a également été assassinée [en 2011 dans la périphérie de Rio, ndlr], Tânia Maria Sales Moreira, qui était procureur à Duque de Caxias, a été menacée de mort avant de décéder d’un cancer. Ces trois femmes avaient beaucoup de courage, beaucoup de détermination, elles ne se soumettaient pas. Ce genre de femmes, les miliciens ne peuvent pas le supporter. Ils vont les éliminer. La misogynie est totale.

Propos recueillis par Mariana Simões
Traduction : Bárbara D’Osualdo

Photo : peinture en hommage à Marielle Franco, assassinée à Rio en mars 2018. L’enquête cible l’une des miliciens liés à l’un des fils du président Bolsonaro / CC Midia Ninja

Cet entretien a été initialement publié sur le site du média indépendant brésilien Agência Pública, le 28 janvier 2019.

Un événement en hommage à Marielle Franco et contre les violences d’État est organisé à Paris le 16 mars (au CICP, 21 ter rue Voltaire, dans le 11è), en présence de plusieurs collectifs brésiliens, organisations de défense des droits humains et du député démissionnaire, car menacé de mort, Jean Wyllys (du parti de gauche Psol). Voir le programme sur le site d’Autres Brésils.

Notes

[1] José Cláudio, sociologue à l’Université fédérale rurale de Rio de Janeiro (UFRRJ), étudie les milices de Rio depuis 26 ans. Il est l’auteur du livre Dos Barões ao Extermínio : uma história da violência na Baixada Fluminense.

Publié le 06/03/2019

Référendum à Cuba : Cuba a en effet «changé», mais pas comme certains l’espéraient

Par Arnold August

(Site mondialisation.ca)

 

Les résultats ont été annoncés le lundi 25 février à 16 h, le lendemain du référendum, et ils sont excellents. Cependant, en me basant sur ma visite à Cuba en septembre-octobre dernier, au cours du débat où les gens ont eu l’occasion de réviser le projet (ce qu’ils ont FAIT en le déplaçant vers la « gauche »!), et sur une récente visite à La Havane de la fin janvier au début février, je ne suis pas du tout surpris des résultats très positifs.

La campagne et le vote se sont déroulés dans des conditions très difficiles. Une campagne concertée menée par les secteurs les plus divers des États-Unis et de Cuba contre un résultat positif constitue l’un des plus cruels exemples de l’histoire récente de la guerre idéologique, politique et culturelle menée contre l’option socialiste cubaine. 

Par exemple, un ex-diplomate et académique cubain résidant à La Havane a été cité dans les médias juste avant le vote :

Toute cette propagande [pour le oui] a créé l’effet d’une forte pression sur les gens pour qu’ils votent oui, et que s’ils votaient non, ils avaient un problème… De ce que je peux voir, si vous additionnez les « nons », les bulletins de vote laissés en blanc ou annulés et les abstentions, nous sommes entre 20 et 30 % du total des listes électorales… Cela signifierait qu’environ 60 % seulement auraient voté « oui ». Et le nombre de voix valides se situerait entre 70 et 80 %, et non à 97 % comme au référendum de 1976… Le pays a changé.

Premièrement, on ne peut pas comparer les résultats du référendum de 1976 (environ 97 % de participation avec environ 97 % en faveur de la Constitution) à ceux du référendum de 2019. Cela sert, sciemment ou non, à placer délibérément la barre trop haute pour discréditer le processus en cours. Les conditions historiques de 1976 par rapport à 2019 sont totalement différentes et dépassent la portée de ce court article. 

En fait, le taux de participation aux élections nationales organisées tous les cinq ans a régulièrement diminué depuis 1993, soit de 99,57 % à 98,35 % en 1998; à 97,64 % en 2003 et à 96,89 % en 2008, avec la baisse la plus importante à 90,88 % en 2013, et avec encore une nouvelle baisse à 82,9 % pour les dernières élections en 2018. 

Dans la même veine que la première source citée ci-dessus, un journaliste étranger accrédité à La Havane qui a activement fait campagne pour le « non », ou du moins pour l’abstention, pariait également sur l’idée préconçue que Cuba avait « changé » et s’éloignait du socialisme. (Au fait, personne n’a accusé ce journaliste d’intervenir dans le processus électoral à Cuba!) Il mettait comme titre : « Les Cubains devraient exprimer une opposition sans précédent lors d’un vote constitutionnel. » – et il poursuivait ainsi : « Selon un analyste cubain, l’opposition à la nouvelle Charte pourrait compter pour le quart des votes, une augmentation sensible par rapport au moins de 10 % des votes précédents. » 

Pour un troisième exemple, le correspondant anglais de CNN à La Havane a osé mettre en manchette : « Le socialisme a-t-il un avenir? Les Cubains se rendent aux urnes. » « Des millions de Cubains sont sur le point de dire “oui” au monde, ou c’est ce qu’espère La Havane. » La Havane espère? Comme si des millions de Cubains n’avaient pas déjà participé au débat constitutionnel quand, en fait, ils ont « changé » pour s’approcher davantage du socialisme et pour même inclure l’idéal du communisme, lequel avait été supprimé dans le projet de Constitution.

Ce courant médiatique axé sur l’opinion des États-Unis par rapport à la société cubaine, selon laquelle les Cubains ne peuvent pas vraiment désirer le socialisme, fait partie de la guerre idéologique et politique qui laisse l’impression que le vote du « oui » est imposé aux Cubains par le gouvernement. Pour rendre la chose encore plus préoccupante, le correspondant de CNN, après avoir cité les sources dissidentes habituelles, conclut sur une note très « inquiétante » : 

Dans une vidéo produite par le gouvernement sur les médias sociaux, Gerardo Hernández, ancien espion cubain et prisonnier américain, soulève les enjeux. « Je voterai “oui”, car il y a deux groupes, le “oui” et le “non”, dit-il. Ceux qui nous appellent à voter “non” sont les ennemis traîtres à Cuba. »

Oh, les Cubains ont tellement peur! Une surveillance omniprésente, Big Brother. 

Il y avait beaucoup d’autres exemples comme ceux-ci.

Quels ont été les résultats et pourquoi les devins se sont-ils trompés?

Voici les résultats d’après la compilation nationale du dépouillement officiel des votes dans les collèges électoraux locaux (dont j’ai personnellement été témoin pendant les élections de 1997-1998 et de nouveau en 2007-2008, où rien n’est plus transparent) :

Taux de participation : 84,4 % des électeurs admissibles

Oui : 86,85 % 

Non : 9 %

Blancs ou annulés : 4,5 % 

Le taux de participation électorale a été supérieur à celui des dernières élections générales de 2018 qui, comme mentionné plus haut, avaient enregistré un taux de participation de 82,9 %. Il ne faut pas oublier que la guerre des médias contre les élections avait été moins féroce en 2018, lors des plus récentes élections parlementaires nationales, que lors du référendum de février 2019. Cette guerre culturelle a commencé bien avant la période référendaire elle-même. Ainsi, malgré les conditions défavorables, la participation électorale de février 2019 représente, pour la première fois depuis 1993, un renversement de la tendance à la baisse. 

Un facteur très important, c’est que le référendum de 1976 n’avait pas eu à composer avec l’offensive médiatique menée par les États-Unis au moyen des médias sociaux, qui bien entendu n’existaient pas en 1976. 

Cependant, le résultat le plus important est le 86,85 % pour le « oui » et le 9 % pour le « non ». Ce qui représente une très forte majorité.

Ainsi, mon tout premier constat confirme que Cuba a effectivement « changé » et est en train de subir un processus de changement, même si ce n’est pas le genre de changement souhaité par certains. Si l’on considère les débats populaires de la mi-août à la mi-novembre et la campagne référendaire elle-même, on voit que Cuba a changé – et est en train de changer – vers un modèle encore plus socialiste et aussi renouvelé. 

S’agit-il d’une renaissance que certains pensaient être morte et enterrée, ce qu’ils appellent « la marée rose »? Le vote référendaire a eu lieu le même week-end que celui de l’incroyable victoire de la Révolution bolivarienne contre la tentative de coup d’État menée par les États-Unis (le 23 février) au moyen de « l’aide humanitaire ». S’agit-il, en Amérique latine et dans les Caraïbes, d’une sorte de nouveau réveil représenté par des changements qui effraient les ennemis des Révolutions cubaine et bolivarienne? Nous le verrons dans les semaines et les mois à venir, car les événements se précipitent. Je suis optimiste.

Arnold August 

 

Arnold August est un journaliste et un conférencier canadien, auteur de Democracy in Cuba and the 1997–1998 Elections (1999), Cuba and Its Neighbours: Democracy in Motion (2013) et, récemment, Cuba–U.S. Relations: Obama and Beyond (2017). En tant que journaliste, il collabore à de nombreux sites Web en Amérique latine, en Europe et en Amérique du Nord, y compris le site Mondialisation. Suivez-le sur Twitter et Facebook et sur son site Web : www.arnoldaugust.com

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Arnold August, Mondialisation.ca, 2019

Publié le 03/03/2019

Comment l’Europe transforme des réfugiés afghans en « fantômes », quand ils ne sont pas expulsés

par Nolwenn Weiler, Rachel Knaebel, Thomas Clerget (site bastamag.net)

La situation des exilés afghans illustre les incohérences européennes : l’Allemagne et la Suède les expulsent par dizaines quand la France, une fois n’est pas coutume, a tendance à davantage leur accorder protection et asile. Partout en Europe, les réfugiés afghans doivent parfois attendre de longs mois, vivre dans la rue et dans l’incertitude avant de voir leur situation régularisée. Quant au regroupement familial, il est quasiment impossible à obtenir.

Un peu avant Noël, un réfugié afghan est arrêté au nord de la Bretagne, d’où il cherchait à rallier l’Angleterre. Incarcéré au centre de rétention de Rennes, il fait une demande d’asile, rejetée par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Il dépose aussitôt un recours auprès de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), qui lui accorde rapidement une « protection subsidiaire », ce qui lui donne droit à une carte de séjour temporaire d’une durée d’un an, renouvelable. Cette protection temporaire lui a peut-être sauvé la vie : le 24 décembre, une voiture piégée explose devant le ministère des Affaires sociales, à Kaboul, tuant 43 personnes. Mi-janvier, une autre attaque cause 4 morts et 90 blessés.

Si la Syrie reste le pays le plus meurtrier pour les civils, relève l’ONG Acled dans son rapport sur 2018, le conflit Afghan serait néanmoins, à travers le globe, celui ayant causé le plus de morts au cours de l’année écoulée, avec plus de 43 000 victimes. Devançant le Yémen, la Syrie, l’Irak et le Nigeria.

En France, plus de 80% des demandes de protection sont accordées

Heureusement, en France, les magistrats de la Cour nationale du droit d’asile sont plutôt sensibles au sort des Afghans, contrairement à d’autres pays d’Europe. Quand l’Ofpra rejette leur demande, « ils sont en général repêchés par la CNDA dont la jurisprudence est très favorable », remarque Gérard Sadik, de la Cimade, une association de solidarité. La CNDA considère que le passage obligé par Kaboul, où les violences sont intenses, rend l’octroi d’une protection nécessaire.

Selon la jurisprudence française, la région d’origine ne suffit pas pour estimer le risque encouru par une personne. En théorie tous les Afghans, même s’ils viennent d’une zone moins frappée par le terrorisme, sont en droit de bénéficier de la protection subsidiaire. En 2018, la CNDA a repêché 549 Afghans, auxquels une protection a été accordée après une première décision défavorable [1]. L’Ofpra, de son côté, a protégé 83% des 6596 demandeurs afghans en 2017, les chiffres n’étant pas encore connus pour l’année suivante [2].

Néanmoins, l’Ofpra ne semble pas toujours suivre la jurisprudence. « Normalement, une décision de justice s’impose à l’administration, commente Élodie Journeau, avocate en droit des étrangers et en droit d’asile. Mais l’Ofpra ne se sent pas liée par ces décisions du conseil d’État et de la CNDA ! Comme si les autorités françaises ne souhaitaient pas protéger "tous" les Afghans, peut-être en raison de leur nombre, ou pour des questions diplomatiques et politiques. » Le ministère de l’Intérieur essaie même de transférer des Afghans vers l’Allemagne ou la Bulgarie, où les procédures pour obtenir une protection sont plus difficiles, selon la Cimade.

Ailleurs en Europe, les Afghans peinent à obtenir l’asile

Car l’Union européenne a signé un accord avec l’Afghanistan en 2016 pour faciliter les expulsions [3]. C’était deux jours avant la Conférence des bailleurs pour la reconstruction de l’Afghanistan. Pour recevoir une aide financière, l’Afghanistan doit donc accepter de « reprendre » ses demandeurs d’asile déboutés, malgré les attentats réguliers et l’emprise toujours aussi forte des talibans dans le pays.

L’Allemagne commence alors à renvoyer des Afghans vers Kaboul : 121 personnes sont renvoyées en 2017, 284 en 2018 [4]. Début janvier 2019, les expulsions reprennent [5]. La Suède applique la même politique, expulsant jusqu’à 2155 ressortissants afghans en 2018 ! [6]

En France, les premières expulsions vers Kaboul débutent en juin 2017. « Les pratiques sont très irrégulières selon les préfets, remarque l’avocate Élodie Journeau. Il n’y a pas de concertation. Certains préfets expulsent très rapidement, même quand une procédure judiciaire est en cours, ou pire, avant même que la personne ait pu saisir le juge, comme on a pu l’observer dans le Pas-de-Calais. »

Ceux qui ne sont pas régularisés doivent se cacher

Depuis l’accord de 2016, les demandes d’asile rejetées sont de plus en plus nombreuses. En Allemagne, 16 400 Afghans ont déposé une demande d’asile en 2017 : moins de la moitié d’entre eux ont reçu une réponse positive, alors que la grande majorité des demandes étaient acceptées auparavant. Tous ceux qui voient leur demande rejetée ne sont pas automatiquement expulsés. Ils peuvent déposer un recours devant les tribunaux, qui, compte-tenue de la situation sur place, rendent souvent un jugement favorable à l’asile.

En Suède, le taux de réponses positives a aussi largement baissé : de 55 % en 2015 à seulement 33 % en 2018 [7]. « Le pourcentage de personnes qui ont vu leur demande refusée a augmenté, mais beaucoup d’entre elles sont toujours en Suède. Elles se cachent, ou sont allées vers d’autres pays européens, dont la France », dit à Basta ! un membre du réseau suédois des groupes de soutien aux réfugiés.

Point positif en Suède, la loi a introduit un nouveau type de permis de séjour pour les jeunes demandeurs d’asile déboutés du statut de réfugié : il donne la possibilité de terminer sa scolarité ou de réaliser une formation professionnelle. 150 jeunes Afghans ont ainsi pu obtenir ce permis en 2017, plus de 4500 en 2018 [8].

Le casse-tête des « dublinés »

En France, si les demandeurs d’asile afghans – plus de 10 000 en 2018 – obtiennent plus facilement une protection, reste la question des "dublinés", « dont on ignore le nombre exact, et qui sont très nombreux », selon Gérard Sadik. Le règlement de Dublin précise que la demande d’asile doit être faîte en premier lieu dans le pays d’Europe par lequel la personne exilée est entrée sur le continent. En attendant que la demande soit examinée, les personnes exilées attendent anxieusement d’être éventuellement renvoyées dans un pays où elles ne souhaitent pas demander l’asile. Si le premier pays refuse leur dossier, elles peuvent alors déposer une demande en France.

« Le règlement de Dublin entraîne des dysfonctionnements majeurs, remarque Gérard Sadik. Les demandeurs attendent jusqu’à 18 mois pour obtenir une régularisation, et beaucoup atterrissent dans des camps. Si vous êtes tenus de passer par la rue pour avoir accès à l’asile, c’est quand même problématique. »

« On créée aussi des fantômes : ni expulsables, ni protégés »

Parmi les personnes qui ne sont pas protégées, « on crée aussi des "fantômes", complète Élodie Journeau, en nombre impossible à déterminer. Des personnes qui ne sont pas protégées, mais qui ne sont pas non plus expulsables parce que la situation est trop dangereuse dans leur pays ou que l’on n’est pas certain de leur nationalité. Ces personnes demeurent ainsi, sans réel statut... Ce sont des "ni-ni" : ni protégés, ni expulsables. »

Autre problème : le blocage quasi-complet du regroupement familial. « Il est très compliqué, pour les hommes mariés qui arrivent en France, de faire venir leurs familles, explique Gérard Sadik. À Kaboul, l’ambassade de France n’ouvre pas ses portes. Les gens qui veulent déposer une demande doivent se rendre à Islamabad, au Pakistan, ce qui freine beaucoup de gens puisqu’il faut traverser les montagnes d’un pays en guerre. » Dernier obstacle, selon les associations de soutien aux exilés : les transferts vers l’Angleterre semblent désormais très compliqués pour les mineurs afghans non accompagnés qui veulent y rejoindre des membres de leur famille.

Rachel Knaebel, Thomas Clerget, Nolwenn Weiler

Kabullywood, l’histoire de jeunes Afghans avides de culture et de liberté

Basta ! est partenaire du film Kabullywood, sorti en salle le 6 février dernier et réalisé par Louis Meunier. Kabullywood, c’est l’histoire d’une bande d’amis, dans leur vingtaine, qui aiment le cinéma, veulent en voir et veulent en faire. Jusqu’ici, rien d’exceptionnel. Mais ces jeunes vivent à Kaboul, en Afghanistan. Les lieux de loisirs, les cafés, sont la cibles d’attentats des talibans, même plus de 15 ans après la chute officielle de leur régime, et la pauvreté menace de toutes parts. Mais ils n’abandonnent pas. Le quatuor, trois garçons et une fille, trouvent un grand cinéma abandonné. Avec l’ancien projectionniste, qui y vit dans le dénuement, entouré d’orphelins, ils entreprennent de le rénover, d’y faire un lieu de projection, de concerts, de culture.
 

Notes

[1] Source : bilans de la CNDA, ici et ici.

[2] Sur le nombre de demandes déposées et acceptées, voir les rapports de l’Ofpra ici et ici.

[3] Le « Joint Way Forward on migration issues between Afghanistan and the EU » : voir le texte de l’accord ici.

[4] Chiffres : Pro Asyl.

[5] Voir cet article de Die Zeit.

[6] Source : Agence suédoise des migrations, division statistiques, compilés par FARR - réseau suédois des groupes de soutien aux réfugiés.

[7] Source des chiffres pour la Suède : Agence suédoise des migrations, division statistiques, compilés par FARR - réseau suédois des groupes de soutien aux réfugiés. Voir aussi les rapports en anglais année par année ici.

[8] Voir ce document à ce sujet.

Publié le 27/02/2019

« Il y a une campagne mondiale de diffamation et de criminalisation visant les défenseurs des droits humains »

par Thomas Clerget (site bastamag.net)

Les Nations-Unies ont fêté les 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Considérés comme des « défenseurs des droits humains », des femmes et des hommes les font vivre au quotidien : des journalistes, des lanceurs d’alerte, des blogueurs, des syndicalistes, des membres d’ONG, des magistrats, des activistes... Ils sont désormais la cible « d’une véritable offensive » au niveau mondial, selon le rapporteur spécial de l’Onu Michel Forst. Non seulement au sein des dictatures, mais aussi de la part de certains gouvernements européens, sud-américains, ainsi que d’entreprises multinationales. Entretien.

En photo : Hommage à la militante féministe brésilienne Marielle Franco, élue municipale de gauche à Rio, assassinée le 14 mars 2018 avec son chauffeur par des hommes armés à Rio, avec des balles provenant d’un lot de cartouches de la police fédérale / CC Midia Ninja.

Basta ! : Pourriez-vous nous rappeler la raison d’être de la déclaration des Nations-unies sur les défenseurs des droits de l’homme – adoptée en 1998 –, et pourquoi votre mandat de « rapporteur spécial » a été créé deux ans plus tard ?

Michel Forst [1] : Les droits inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 sont des droits proclamés. Il faut ensuite les faire vivre de manière effective. C’est ce que font, sur le terrain, les défenseurs des droits humains, qui peuvent être aussi bien des défenseurs de l’environnement, des droits et des libertés individuels, ou encore des défenseurs des droits économiques, sociaux et culturels... A partir des années 1980, Un groupe de diplomates, d’ONG et d’États, au premier rang desquels la Norvège, ont voulu adopter une définition – via une déclaration de l’Assemblée générale des Nations-Unies – permettant de protéger ces personnes.

En 1998, leur travail a abouti à ce que l’on appelle la déclaration des Nations-Unies sur les défenseurs des droits de l’homme. Deux ans plus tard, ces mêmes pays on voulu créer un instrument plus contraignant que le texte seul. Un rapporteur spécial a été nommé par la Commission des droits de l’homme. Son mandat, au nom des Nations-Unies, lui permet de se déplacer dans les pays pour y observer la situation, de publier des rapports, d’intervenir auprès des gouvernements sur des cas individuels. Le rapporteur peut communiquer publiquement sur certaines situations importantes, mais aussi déclencher la mise en œuvre de mesures de protection pour des défenseurs menacés.

Quel type de personnes est-ce que cela concerne ? Qui sont les défenseurs des droits humains ?

Les États ont adopté une définition très large, étendue, de ce qu’est un défenseur des droits humains. L’article 1 de la déclaration parle de tout individu, groupe ou organe de la société – comme une ONG, un syndicat, une association ou des mouvements sociaux, au sens large. Mais un individu n’a pas obligatoirement à être membre d’une organisation pour être reconnu défenseur. La définition inclut également des institutions nationales. Dans la pratique, je reçois des demandes d’intervention concernant des journalistes, des lanceurs d’alerte, des blogueurs, syndicalistes, membres d’ONG, des magistrats, des activistes – comme les personnes qui aident les migrants en France, en Italie ou d’autres pays. Toutes ces personnes sont considérées par les Nations-unies comme des défenseurs, et bénéficient par conséquent d’une protection internationale.

Cependant, à l’heure actuelle cette définition – qui avait initialement été adoptée par consensus entre tous les États – est vivement attaquée par un groupe de pays, environ une quinzaine emmenés notamment par la Russie, et parmi lesquels on trouve le Venezuela, le Nicaragua, le Burundi, la Hongrie, et d’autres pays. Ils tentent d’obtenir une définition bien plus restreinte des défenseurs, n’incluant que des organisations officiellement enregistrées et reconnues par l’État. L’idée sous-jacente, bien-sûr, n’étant pas de donner cette autorisation à tout le monde, et certainement pas aux plus critiques...

Pour la première fois, en mars dernier, alors que je présentais mon rapport devant le Conseil des droits de l’homme à Genève, la Russie – qui ne fait même pas partie du conseil – a demandé l’abolition de mon mandat. Si la bataille était gagnée – mais à ce jour, je ne pense pas qu’elle le sera – ce serait un coup dur porté au mandat ainsi qu’à la protection des ONG, et des défenseurs des droits humains dans le monde entier.

Cette vision restrictive a-t-elle néanmoins une chance de l’emporter ?

A ce stade, ces États mènent ce combat pour le principe. Mais il y a toujours une large majorité de gouvernements qui soutiennent l’idée selon laquelle le mandat du rapporteur spécial doit rester tel qu’il est, et que la définition des défenseurs des droits humains la plus large possible est aussi celle qui convient le mieux au droit international.

Quel bilan faites-vous, depuis le début de votre mandat en 2014, de la situation des défenseurs des droits humains dans le monde ? Ces derniers sont, dites-vous, de plus en plus ciblés...

Oui, le bilan est inquiétant, en tous cas à court terme. On voit une augmentation du nombre d’assassinats politiques des défenseurs des droits humains. On estime qu’environ 3500 d’entre-eux ont étés tués depuis 2000, dont plus de 1100 sur les trois dernières années, entre 2015 et 2017. Il y a une augmentation très importante du nombre d’assassinats, notamment en ce qui concerne des défenseurs des droits de l’environnement, dans des pays comme la Colombie, le Mexique, le Honduras ou le Guatemala. Ainsi que dans certains pays en Asie, mais l’Amérique centrale et l’Amérique latine sont les plus touchées par le phénomène. Dans ces pays, on voit le taux d’homicide général diminuer, et pourtant le taux d’homicide des défenseurs augmente.

Il y a une campagne mondiale de diffamation et de criminalisation visant les défenseurs, y compris dans certains pays d’Europe comme la Hongrie, la République Tchèque, la Pologne, mais aussi dans une moindre mesure en Autriche, en Allemagne, en France ou en Italie. Les défenseurs sont présentés comme des empêcheurs de tourner en rond, des alliés de l’étranger... C’est une tendance qui concerne la quasi-totalité des pays, et qui révèle l’existence d’une véritable offensive, bien que n’étant pas concertée, contre ces femmes et ces hommes qui essaient tout simplement de faire vivre les droits issus de la Déclaration universelle. Alors que l’on vient de fêter son 70ème anniversaire, les attaques contre les défenseurs sont de plus en plus fortes.

Vous évoquez la France : quel bilan faites-vous de la situation dans l’hexagone ?

En France, le point le plus préoccupant concerne la situation des défenseurs des droits des migrants. A Vintimille, à Calais, dans les Alpes-Maritimes avec le cas de Cédric Herrou, et de toutes les personnes qui apportent une aide aux migrants. Dans ce cas, ce sont principalement des personnes, à titre individuel, qui revendiquent le fait de pouvoir mener une action indépendante, désintéressée, pour soutenir les migrants. Mais les autorités considèrent leur action comme contraire à l’ordre public, ou en tous cas à leur ordre public. Pour le reste, le cadre général est plutôt satisfaisant, en tous cas sur la question spécifique des défenseurs des droits humains.

Comment expliquez-vous cette dégradation plus générale de la situation ?

Je n’ai pas nécessairement d’explication globale. Des campagnes de stigmatisation sont menées un peu partout dans le monde. On observe une montée des extrémismes en Europe, l’arrivée au pouvoir de personnes comme Trump aux États-Unis, comme Bolsonaro au Brésil... De nouveaux dirigeants émergent, qui n’hésitent pas à s’attaquer aux protecteurs des libertés fondamentales. Un autre trait particulier du contexte est la lutte contre le terrorisme, souvent invoquée par les États pour s’en prendre de manière directe ou indirecte à toute personne qui remet en cause l’ordre public, ou le besoin de surveillance qui s’exprime de plus en plus ouvertement.

On voit des défenseurs qui sont mis sur écoute, arrêtés de manière préventive, maltraités plus ou moins gravement selon les pays. Et cette criminalisation, qui consiste à attaquer les défenseurs en invoquant la loi, est bien un phénomène très lié à la lutte contre le terrorisme. J’ai aussi été frappé par le nombre de représailles frappant des défenseurs qui essaient se s’adresser à moi ou aux Nations-Unies, et qui en retour sont arrêtés, comme en Égypte, aux Philippines, au Bahreïn, en Arabie Saoudite, au Burundi... Autant de pays qui sont pointés du doigt par les Nations-Unies.

Enfin, à côté de la répression menée par les États, on voit apparaître de nouveaux acteurs très dangereux pour les défenseurs. Ils l’ont en fait probablement toujours été, mais on ne l’avait peut-être pas suffisamment relevé par le passé. Ce sont notamment les firmes internationales. En particulier l’industrie extractive, l’agro-alimentaire ou les grands projets de barrage. Ces entreprises s’en prennent parfois aux populations autochtones ou à de simples paysans, souvent avec la complicité de l’État et l’appui de forces de sécurité, privées ou publiques. Il s’agit de menacer, voire de tuer des défenseurs de l’environnement, ou encore des populations indigènes.

Diriez-vous que vous êtes isolé face à cette évolution ? Ou bien suscite-t-elle des réactions, et pouvez-vous compter sur certains alliés ?

Depuis vingt ans, un certain nombre d’alliés se sont manifestés, notamment des États qui ont créé de nouveaux mécanismes de protection des défenseurs. La plus en pointe est l’Union européenne, qui a désormais toute une politique tournée vers les défenseurs, avec un budget important qui a permis la création d’ONG spécialisées. L’Europe finance également sur le terrain des mécanismes de protection. Par exemple, si un défenseur est en danger de mort au Burundi, l’UE peut, en l’espace de deux heures, lui faire quitter le pays et le mettre à l’abri à Nairobi (capitale du Kenya, ndlr) ou à Kampala (en Ouganda). C’est un budget qui permet, en urgence, de délocaliser les défenseurs en danger. Ensuite, des mécanismes de protection ont été développés sur le plan national avec parfois, pour les pays les plus dangereux, des dispositifs très lourds. Par exemple le Mexique, la Colombie, le Honduras, ont un mécanisme national de protection qui implique des voitures blindées, des gilets pare-balles, des gardes du corps. Tout cela coûte une fortune à ces pays.

Il y a aussi beaucoup d’ONG, sur le terrain, qui sont aux côtés des défenseurs, qui vivent avec eux, les protègent. Par exemple les Brigades de paix internationales, qui sont des personnes – souvent des Français, des Anglais ou des Américains – qui partent vivre avec les défenseurs les plus menacés, restent à leurs côtés... L’idée est que l’on osera pas attaquer un défenseur s’il est physiquement accompagné par un occidental, parce que l’on craint d’éventuels problèmes diplomatiques avec ces pays. Cela fonctionne plutôt bien. Il y a aussi un réseau qui a été développé avec l’aide de l’UE et des États-Unis, celui des « villes refuges », dans lequel des familles entières sont parfois relocalisées, avec par exemple la scolarisation des enfants. Un soutien réel s’est donc mis en place au niveau international, de la part de quelques États notamment.

De quels États en particulier viennent les financements qui alimentent ces programmes ? Qui joue le jeu sur ce point ?

On a d’une part l’Union européenne, avec un budget de l’ordre de 500 millions d’euros sur trois ans, ainsi qu’un groupement d’États emmenés par les États-Unis, avec la Norvège, la Suède, la Suisse, le Liechtenstein... Puis des États individuellement, comme l’Irlande, la Finlande, le Canada, qui consacrent des fonds assez importants au soutien des défenseurs. Les ambassadeurs de ces pays peuvent également intervenir sur le terrain, par l’observation de procès, ou en affichant sur le terrain leur soutien à certains défenseurs. Il y a tout un réseau qui est d’un réel soutien, et qui finance également une partie de mes activités.

Le discours qui consiste à dire, "De toutes manières aujourd’hui, plus personne ne respecte les droits humains et leurs défenseurs", est donc à prendre avec précautions ? Certains États jouent toujours le jeu...

Oui, mais la question pour ces pays est celle de la cohérence. C’est à dire qu’ils doivent être aussi cohérents en interne qu’ils peuvent l’être à l’extérieur. Un pays comme la France par exemple, au delà de la seule question des défenseurs, a certainement des progrès à faire dans d’autres domaines. Mais je trouve intéressant de voir ces pays ne pas hésiter à prendre publiquement la parole. Récemment, sur l’affaire Khashoggi, le Canada n’a pas hésité à s’exprimer publiquement de manière assez forte [2]. Ces pratiques jouent un rôle intéressant, en faisant connaître le mécontentement d’un État quand des défenseurs sont attaqués.

La cohérence ne manque-t-elle pas aussi, parfois, sur le plan extérieur ? La France a été plus discrète vis-à-vis de Ryad concernant l’affaire Khashoggi ou les militantes emprisonnées, de même qu’elle l’est vis-à-vis de la répression terrible des activistes en Égypte...

Tout à fait. Il y a des considérations d’ordre diplomatique qui interviennent, et nous savons que cette diplomatie fait souvent une large place aux intérêts économiques. En tous cas, c’est ce qui se passe avec la France. Et bien évidemment, les États avec lesquels un pays a de fortes relations économiques sont des États qui sont probablement moins ciblés que d’autres par la diplomatie. Il est effectivement d’autant plus facile de prendre la parole que l’on a pas de relations diplomatiques avec un pays donné, et que des marchés ne risquent pas de vous échapper.

Propos recueillis par Thomas Clerget

Notes

[1] Michel Forst est Rapporteur spécial des Nations-Unies sur la situation des défenseurs des droits de l’homme depuis 2014. Avant cela, il a notamment été expert indépendant des Nations-Unies sur la situation des droits de l’homme en Haïti (2008-2013), secrétaire général, en France, de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH, de 2005 à 2016), secrétaire général de la Cimade (2003-2005), ou encore directeur d’Amnesty international France (1989-1999).

[2] Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi a été assassiné le 2 octobre 2018, puis vraisemblablement découpé en morceaux, alors qu’il venait retirer des documents au consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul. L’affaire a été révélé par les autorités turques, déclenchant un tollé international contre la monarchie saoudienne.

Publié le 23/02/2019

"Menteur", "PetroCaribe", "Malédiction" : six mots-clés pour comprendre la crise actuelle en Haïti

par Amélie Baron, Thibaut Cavaillès@T_Cavailles  (site franceinter.fr)

Depuis le 7 février, Haïti est ébranlée par des dizaines de manifestations qui ont jusque-là fait sept morts. Les routes principales bloquées par les manifestants paralysent l'activité du pays. Pourquoi cette colère populaire a-t-elle explosé ? Éléments de réponses en six mots-clés.

 

"Menteur"

C’est la première critique adressée au président Jovenel Moïse par les manifestants. Inconnu du grand public avant d’être choisi comme son poulain par le président d’alors Michel Martelly (ancienne star du carnaval haïtien), il a été élu lors des dernières élections de fin 2016. Dès sa campagne électorale, il avait multiplié les promesses populistes intenables. Deux ans après son élection, les habitants des quartiers les plus pauvres ne supportent plus d’avoir une nouvelle fois été bernés.

 

"Faim"

La première revendication des manifestants est de pouvoir manger. Près de 60% de la population vit sous le seuil de pauvreté (2,13€ par jour). Les plus pauvres sont aujourd’hui dans l’incapacité d’acheter suffisamment de nourriture à cause d’une inflation annuelle de 15% depuis 2016 et aussi car la monnaie nationale, la gourde, perd quotidiennement de la valeur, ce qui ne fait que monter les prix des denrées alimentaires, majoritairement importées dans le pays le plus pauvre du continent américain.

"Jeunesse"

Dans la rue ou sur les réseaux sociaux, la contestation vient des jeunes. Plus de la moitié de la population haïtienne a moins de 25 ans. Face à la corruption et au clientélisme de la classe politique dominée par les plus âgés, beaucoup de jeunes n’ont que l’exil comme espoir : par la voie légale, plus de 165 000 Haïtiens ont migré au Chili ces quatre dernières années. Ils tentent la traversée en bateau de fortune, se font souvent arrêter par les gardes-côtes américains ou finissent par couler. Une trentaine d’Haïtiens sont ainsi morts le mois dernier au large des Bahamas.

"PetroCaribe"

Du nom du programme d’aide que le Venezuela a signé avec Haïti et plusieurs pays de la Caraïbe. Depuis 2008, ce sont près de 2 milliards de dollars américains qui ont été mal gérés sinon probablement détournés par les gouvernements haïtiens successifs. À l’été 2018, des jeunes ont lancé sur Twitter le #PetrocaribeChallenge pour exiger la transparence dans la gestion de ce fonds. Selon un premier rapport de la Cour des comptes haïtienne, publié fin janvier, une quinzaine de ministres sont épinglés, pour des contrats bancals signés avec des dizaines d’entreprises, dont deux ayant appartenu à l’actuel président Jovenel Moïse.

"Korypsion"

Depuis quelques années, Haïti semble condamnée à subir la corruption (korypsion en créole local) de ses élites. Elle est parmi les plus mauvais élèves de la planète, 161e sur 180 au classement de Transparency International, logée entre la RDC et le Turkmenistan. L'affaire Petrocaribe est considérée comme le plus important scandale de corruption qu'ait connu Haïti, même si déjà sous la dictature de Jean-Claude Duvalier (1971-1986), "Baby doc" -surnom du président d'alors- aurait détourné quelques 100 millions de dollars à des fins personnelles. Duvalier est décédé en 2014 avant que son procès pour "crime contre l'humanité" ne puisse se tenir.

"Malédiction"

Outre les différentes affaires de corruption, les Haïtiens sont confrontés à des drames depuis plusieurs années. Des catastrophes naturelles d'une part, avec de nombreux séismes meurtriers au fil des siècles, dont celui de janvier 2010 qui a fait 200 000 morts, ou des ouragans récurrents. Le dernier en date, le plus ravageur, Matthew, remonte à 2016, coûtant la vie à 372 personnes. S'ajoutent également des pluies diluviennes régulières ou des périodes de sécheresse. Les drames sanitaires, d'autre part, s'ajoutent à cette douloureuse liste. Depuis le séisme de 2010, une épidémie de choléra sévit en Haïti. 10 000 personnes ont perdu la vie, 800 000 ont été contaminées.

Mais ces "malédictions", ne sont pas dues à un mauvais sort. Mais plutôt à une mauvaise gestion du pays depuis l'Indépendance de 1804 ou encore à l'influence de pays tiers. Les forêts rasées alors qu'elles protègent des ouragans en sont un des exemples, tout comme l'épidémie de choléra de 2010, provoquée par des soldats népalais de l'ONU.

Publié le 21/02/2019

Sommet de guerre à Varsovie

Par Bill Van Auken

(site mondialisation.ca)

La conférence organisée conjointement par les gouvernements américain et polonais à Varsovie cette semaine sous le prétexte de travailler à «Promouvoir un avenir de paix et de sécurité au Moyen-Orient» a révélé la menace immense et imminente que l’impérialisme américain se prépare à traîner l’humanité dans une nouvelle guerre potentiellement mondiale et catastrophique.

A la veille de la conférence, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le seul chef de gouvernement de premier plan à se rendre en Pologne pour cet événement, a accordé un entretien à Varsovie dans lequel il a déclaré que l’importance de la conférence était de « tenir une réunion ouverte avec les représentants des principaux pays arabes, réunis avec Israël afin de faire avancer l’intérêt commun de la guerre contre l’Iran. »

Le texte de cette déclaration belliqueuse a ensuite été posté sur le compte Twitter du Premier ministre israélien. Par la suite, apparemment à cause de pressions politiques des sponsors américains et polonais de l’événement, le tweet a été modifié pour se lire comme suit: «afin de faire avancer l’intérêt commun de la lutte contre l’Iran».

Une grande partie des médias ont traité la déclaration initiale de Netanyahu comme une gaffe. Ce n’était rien de la sorte. Le Premier ministre israélien décrivait les objectifs réels de la conférence de Varsovie en termes clairs, car cela convient à ses propres intérêts politiques étant donné qu’il doit faire face à une élection dans deux mois sur fond de scandales de corruption grandissants et qu’il est impatient de rassembler sa base électorale de droite.

Israël et les dictatures monarchiques réactionnaires du Golfe persique, bien représentées au rassemblement de Varsovie, constituent les deux piliers de l’axe anti-iranien en cours de formation par le gouvernement Trump.

Les tentatives des responsables américains et polonais de masquer le véritable objectif de la conférence en parlant de «paix» et de «sécurité» étaient ridicules. Les responsables polonais ont insisté sur le fait que la réunion ne concernait pas un pays en particulier, mais plutôt des « problèmes horizontaux » auxquels la région devait faire face, tels que la prolifération des armes, le terrorisme, la guerre, etc. Cependant, il s’est avéré que l’Iran était visé comme étant à l’origine de chacun de ces problèmes.

Le vice-président américain Mike Pence a prononcé un sermon moralisateur dans lequel il dénonçait Téhéran pour avoir menacé d’un «autre holocauste» et avoir tenté de recréer l’empire perse en ouvrant un «couloir d’influence» à travers l’Irak, la Syrie et le Liban.

Pence, qui a ponctué son discours avec des références bibliques et affirmé que la foi et Dieu apporteraient la paix au Moyen-Orient, a décrit l’Iran comme «le principal État parrainant le terrorisme et l’État qui sème le plus grand mal et la plus grande discorde à travers la région, raison pour laquelle nous sommes réunis ici aujourd’hui.»

Cette expression «principal pays qui a parrainé le terrorisme» a été répétée ad nauseum par des responsables américains, sans chercher à étayer l’allégation par des faits ou des preuves. Un mensonge éhonté de la part d’un gouvernement qui a investi des milliards de dollars dans le financement des guerres terroristes menées par les milices liées à Al-Qaïda dans leur quête d’un changement de régime en Libye et en Syrie.

Alors même que se tenait la conférence de Varsovie, un attentat-suicide terroriste commis en Iran a coûté la vie à 27 membres des Gardes de la révolution du pays qui rentraient chez eux après leur déploiement à la frontière avec le Pakistan. Un groupe obscur lié à Al-Qaïda et à l’Arabie saoudite, l’allié principal de Washington dans le monde arabe, a revendiqué l’attentat.

En ce qui concerne «l’État qui sème le plus de mal et la plus grande discorde», est-ce que quelqu’un saurait dire sans perdre de son sérieux que Washington, qui a mené pendant un quart de siècle des guerres sans fin et ruineuses dans la région, a rasé des sociétés entières et a laissé des millions de morts, de mutilés et de réfugiés, pourrait se voir contester ce titre par quiconque?

L’élément le plus discordant du discours de Pence, toutefois, visait les anciens alliés de Washington au sein de l’OTAN pour ne pas avoir respecté la ligne américaine vis-à-vis de l’Iran. Le vice-président américain a demandé à l’Allemagne, à la France et au Royaume-Uni, tous signataires de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015, de suivre l’exemple de Washington en déchirant l’accord et en imposant un blocus économique qui équivaut à un acte de guerre.

En dehors du Royaume-Uni, aucune des puissances européennes n’a envoyé ne serait-ce qu’un ministre des affaires étrangères à la réunion de Varsovie, qui a été considérée à juste titre comme un rassemblement pour faire la guerre contre l’Iran parrainé par les États-Unis. Federica Mogherini, responsable de la politique étrangère de l’UE, qui a participé à la négociation de l’accord sur le nucléaire iranien, a également refusé d’y assister.

Pence a accusé «certains de nos principaux partenaires européens» d’essayer de «briser les sanctions américaines contre le régime révolutionnaire iranien meurtrier». Il faisait référence à un mécanisme financier mis en place par le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France pour permettre le troc de marchandises entre des sociétés européennes et l’Iran sans transactions financières directes ni utilisation du dollar américain pour échapper aux sanctions extraterritoriales américaines. Cette mesure visait à sauver l’accord sur le nucléaire iranien et à empêcher Téhéran de renoncer à l’accord, compte tenu de la disparition de toutes les mesures d’allégement des sanctions qu’il était censé entraîner.

Le vice-président américain a demandé aux puissances européennes de «se tenir à nos côtés» en annulant l’accord nucléaire et, vraisemblablement, en se préparant à une guerre avec l’Iran. Reconnaissant le fait que l’Iran soit en conformité avec l’accord nucléaire, Pence a déclaré que la question n’était pas celle de la conformité, mais celle du caractère indésirable de l’accord lui-même.

L’impérialisme américain n’a jamais pardonné aux masses de travailleurs et de pauvres iraniens leur révolution de 1979 qui a renversé la dictature du Shah, soutenue par les États-Unis, qui était le pivot de la domination américaine dans la région. Si cette révolution a été usurpée par le régime théocratique bourgeois mis en place sous l’ayatollah Khomeiny, Washington a toujours refusé toute entente en dehors d’un changement de régime, celui de la nouvelle imposition d’une dictature fantoche américaine.

Dans son discours à Varsovie, Pence a averti que toute tentative d’échapper au régime de sanctions américain «créerait encore plus de distance entre l’Europe et les Etats-Unis».

En 2003, à l’approche de l’invasion américaine en Irak, le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, avait ridiculisé l’opposition de l’Allemagne et de la France à cette guerre d’agression criminelle en qualifiant ces pays de «vieille Europe» et en exaltant le soutien à l’impérialisme américain provenant de la «nouvelle Europe», composée des régimes d’Europe de l’Est et principalement de la Pologne.

Le fait que la Pologne ait parrainé cette conférence sur une guerre contre l’Iran, alors qu’elle n’a pas joué un rôle particulièrement déterminant dans les affaires du Moyen-Orient, a ramené sur le tapis cette tentative antérieure d’opposer la «nouvelle» à la «vieille» Europe.

Le soutien de Varsovie à la croisade anti-iranienne est lié à la volonté de son gouvernement de droite de garantir une présence militaire américaine permanente en Pologne en tant que prétendu rempart contre toute menace de la part de la Russie. En septembre de l’année dernière, le président polonais Andrzej Duda a proclamé lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche que son gouvernement souhaitait l’érection d’une «Forteresse Trump» sur le sol polonais.

La rhétorique virulente anti-iranienne délivrée à la conférence de Varsovie sur «la paix» et la «sécurité» a été égalée par la diatribe contre la Russie prononcée par le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, qui en marge de sa participation à la conférence, a rendu visite aux militaires pendant des manœuvres en Pologne.

Pompeo a invoqué sa carrière militaire en tant qu’officier de chars d’assaut en Allemagne pendant la guerre froide, déclarant que si, à l’époque, la région de la Trouée de Fulda en Allemagne était perçue comme le point d’affrontement en cas d’invasion de l’Europe occidentale par l’URSS, la Pologne occupait désormais une position similaire en raison de «l’agression russe».

Aujourd’hui, la tentative de Washington de monter les régimes de droite de la «nouvelle Europe» contre ses anciens alliés de la «vieille Europe» est liée non seulement à un bain de sang potentiel en Iran, mais également à la préparation d’une nouvelle guerre mondiale. L’impérialisme américain est déterminé à affirmer son hégémonie sur l’Iran, le Moyen-Orient, l’Asie centrale et le Venezuela afin d’établir son contrôle incontesté sur toutes les réserves énergétiques mondiales, lui donnant ainsi la capacité d’y refuser l’accès à son principal rival mondial, la Chine.

La conférence de Varsovie, malgré tous ses aspects ridicules et sa rhétorique grotesque, a un contenu extrêmement grave. Elle constitue un point nodal dans la poussée vers une troisième guerre mondiale entre les principales puissances nucléaires du monde.

Bill Van Auken

Article paru en anglais, WSWS, le 15 février 2019

La source originale de cet article est wsws.org

Publié le 20/02/2019

En Palestine occupée : des potagers suspendus pour s’évader, « car nous ne pouvons aller nulle part ailleurs »

par Anne Paq, Craig Redmond, Sandra Guimarães (site bastamag.nt)

Dans les territoires palestiniens occupés par l’armée israélienne, près d’une famille sur trois survit en situation d’insécurité alimentaire. A Bethléem, dans un camp de réfugiés surpeuplé, des mères de famille font face en installant de petits potagers sur leurs toits. C’est le cas de Draguitsa Alafandi, qui y cultive depuis quelques années céleris, betteraves, concombres, menthe et tomates. En plus d’accroître l’autonomie alimentaire de sa famille, elle offre à ses enfants un petit lieu pour rêver, s’échapper d’un camp « de fer et en béton ». Reportage, en images.

L’expulsion de 700 000 Palestiniens en 1948 – restée comme la « catastrophe » (al-Nakba) dans la mémoire palestinienne – a jeté sur les routes et disséminé dans les camps autant de réfugiés [1]. Soixante-dix ans plus tard, ils attendent toujours une solution politique qui leur permette de bénéficier de leur « droit au retour ». Construit en 1949 pour accueillir 3000 réfugiés en provenance de 45 villages, le camp de Deheisheh abrite aujourd’hui 15 000 personnes. Il s’étend sur 0,33 km2, soit une densité de population d’environ 45 000 habitants au km2, plus de deux fois la densité de la ville de Paris... C’est le deuxième plus grand camp de réfugiés en Cisjordanie.

La plupart des réfugiés palestiniens étaient agriculteurs. Privés d’accès à la terre, ils sont aussi amputés d’une part de leur identité. A Deheisheh, ils plantent et sèment dès qu’un coin de terre est disponible. Ici et là, des arbres fruitiers se glissent dans les espaces étroits qui séparent les bâtiments. Des pots de fleurs et d’herbes aromatiques ornent le pas des portes. Des vignes grimpent sur les murs. Elles rejoignent parfois les micro-fermes installées sur les toits depuis 2012, à l’initiative de l’association Karama (« dignité » en arabe) qui aide les femmes du camp à lancer de petits potagers.

Micro-fermes suspendues

Avec ses toits plats, où l’on peut aisément stocker des réservoirs d’eau, l’architecture des camps se prête bien aux jardins suspendus. Les femmes qui le souhaitent peuvent se procurer une serre et des semences. L’association propose également une formation agricole et des réservoirs. L’accès à l’eau reste un défi important en Palestine, surtout dans les camps de réfugiés.

« Il est désormais quasi-impossible d’acheter des terres », constate Draguitsa, qui a commencé à planter des fleurs et des plantes grasses sur son toit il y a quelques années. Puis un jour, Mustafa, son mari, a ramené des graines de piment fort qu’un ami lui avait données. « A ce moment là, je me suis dit : "Pourquoi ne pas planter des légumes ?" » Draguitsa a entendu parler du projet des micro-fermes par un voisin qui travaille à Karama. Elle a obtenu une serre en 2017 mais continue à planter dans des pots, des sacs et autres récipients recyclés.

Draguitsa est née et a grandi en Bosnie. Elle a déménagé en Palestine en 1994 pour vivre avec Mustafa, son mari palestinien. La Bosnie est alors déchirée par la guerre, et en Palestine c’est au contraire une période d’espoirs. Les accords d’Oslo viennent d’être signés, et les Palestiniens pensent sincèrement être sur la voie de la liberté. Mais la promesse d’autodétermination ne s’est jamais réalisée. Aujourd’hui Draguitsa, Mustafa et leurs quatre enfants vivent encore sous occupation militaire, de plus en plus violente.

« Ça fait du bien de regarder des plantes et légumes grandir »

Son beau-père, ses beaux frères et même son mari ont été emprisonnés par l’armée israélienne. Les conditions de vie dans les prisons se sont considérablement dégradées depuis 1994. Dans le même temps les libertés, tout comme le territoire palestinien, ne cessent de se réduire.

« À Deheisheh, je me sens exclue de tout. Mais avoir des plantes à entretenir c’est vraiment bien. Avoir quelque chose à mettre sur la table est un gros bonus. Ça fait vraiment du bien de regarder des plantes et légumes grandir. De nos jours, ceux que l’on achète sont tellement chargés de produits chimiques, ce sont plus des poisons que des aliments. »

Selon Draguitsa, le plus gros problème des micro-fermes suspendues du camp de réfugiés est l’accès à l’eau. A Deheisheh, il y a de l’eau à peu près tous les dix jours pendant 24 heures. Parfois moins. « N’oublions pas que nous sommes dans un camp de réfugiés, en Palestine », dit-elle.

« Ici, des soldats israéliens tirent presque toutes les nuits. Des bombes lacrymogènes volent partout. Notre toit est assez haut, mais j’ai toujours peur qu’ils détruisent la serre. Ce serait un désastre. »

« Un petit trésor » qui produit menthe, piments et légumes frais

Cultiver un potager a permis à Draguitsa d’améliorer les repas de sa famille. « Nous mangeons davantage de légumes frais, de salades et de soupes. Mon plus jeune fils, Aissa, adore monter ici et ramasser tout ce qu’il y a à manger. »

« Ma fille Miriam aime beaucoup les salades. Elle nous en prépare souvent avec des feuilles et des fleurs qu’elle cueille dans le potager. Toute la famille apprécie de pouvoir mettre beaucoup de menthe dans son thé. Et tout le monde aime les piments forts. » Le jardin suspendu de Draguitsa ne lui suffit pas pour cultiver tout ce dont sa famille a besoin. « Mais nous apprécions vraiment de cuisiner les quelques légumes et plantes qui poussent ici. Ils ont toujours un petit goût particulier. »

« Mes enfants aiment venir ici, s’asseoir et profiter simplement du bonheur d’être entourés de plantes. Je ne cultive pas que des plantes comestibles, mais également des plantes médicinales. C’est bon pour le moral. Ce jardin est vraiment un petit trésor, perdu au milieu d’un camp de fer et de béton. Les toits sont des endroits qui nous permettent de nous évader, puisque nous ne pouvons nous échapper nulle part ailleurs. »

Sandra Guimarães

Notes

[1] Les Palestiniens considèrent souvent les événements de 1948 comme un « nettoyage ethnique », de même que certains historiens israéliens comme Ilan Pape – voir Ilan Pappe, Le nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, 2008, ou encore cet article du Monde qui fait le point sur la quetion.

Publié le 16/02/2019

En quelques paragraphes, l’essentiel est dit de ce qui se joue dans l’ombre

Venezuela : Déclaration du gouvernement révolutionnaire cubain

Gouvernement cubain (traduction J-F. BONALDI) (site legrandsoir.net)

Ces derniers jours, des avions de transport militaires états-uniens se sont posés sur un aéroport de Porto Rico, sur une base aérienne en République dominicaine et sur d’autres îles des Caraïbes.

Ce sont-là quelques informations inédites que notre ami Jacques-François Bonaldi nous envoie et que nous extrayons d’une analyse fine et particulièrement bien informée du gouvernement cubain. Les USA se préparent à faire subir au Venezuela le sort tragique de la Yougoslavie, l’Irak et la Libye.
S’ils réussissent, les compagnies pétrolières ExxonMobil et Chevron (USA), Total (France,) BP (GB), Repsol (Espagne) se partageront les dépouilles de PDVSA, la compagnie nationale pétrolière du Venezuela, principale ressource du pays.
Mais lisez le texte admirable qui nous arrive tout chaud de La Havane.
LGS

Il est urgent de stopper l’aventure militaire impérialiste contre le Venezuela

Le Gouvernement révolutionnaire de la République de Cuba dénonce l’escalade de pressions et d’actions de l’administration étasunienne qui prépare une aventure militaire sous couvert d’ « intervention humanitaire » en République bolivarienne du Venezuela et appelle la communauté internationale à se mobiliser pour l’empêcher.

Du 6 au 10 février 2019, des avions de transport militaire ont volé vers l’aéroport Rafael Miranda de Porto Rico, vers la base aérienne de San Isidro en République dominicaine et vers d’autres îles des Caraïbes stratégiquement situées, sûrement à l’insu des gouvernements de ces nations, en provenance d’installations militaires étasuniennes où opèrent des unités des forces d’opérations spéciales et de l’infanterie de marine qui sont utilisées pour des actions clandestines, y compris contre des dirigeants d’autres pays.

Des milieux politiques et médiatiques, y compris étasuniens, ont révélé que des jusqu’au-boutistes de cette administration, qui ont derrière eux une longue carrière d’actions et de mensonges visant à provoquer ou à stimuler des guerres, tels que John Bolton, conseiller à la sécurité nationale, Mauricio Claver-Carone, directeur du département Continent américain au Conseil de sécurité nationale, de concert avec Marco Rubio, sénateur de la Floride, ont conçu, financé et organisé directement et en détail, depuis Washington, la tentative de coup d’État au Venezuela par le biais d’un individu qui s’est proclamé président de la manière la plus illégale.

Ce sont ces mêmes individus qui, personnellement ou par département d’État interposé, exercent des pressions brutales sur de nombreux gouvernements pour les obliger à appuyer une convocation arbitraire à de nouvelles élections présidentielles au Venezuela, tout en promouvant la reconnaissance de cet usurpateur qui n’a décroché que 97 000 voix comme parlementaire, face aux plus de six millions de Vénézuéliens qui ont élu en mai dernier le président constitutionnel Nicolás Maduro Moros.

Après que le peuple bolivarien et chaviste a résisté à ce coup d’État, comme le prouvent ses manifestations massives d’appui au président Maduro, et que les Forces armées nationales bolivariennes ont ratifié leur loyauté, l’administration étasunienne a intensifié sa campagne politique et médiatique internationale et renforce ses mesures économiques coercitives unilatérales contre le Venezuela, qui incluent entre autres le blocage dans des banques de pays tiers de plusieurs milliards de dollars appartenant à ce pays et le vol des revenus pétroliers de cette nation sœur, ce qui provoque de graves dommages humanitaires et de dures privations à son peuple.

Non contents de ce pillage cruel et injustifiable, les USA prétendent fabriquer un prétexte humanitaire pour entamer une agression militaire contre le Venezuela et se sont proposé d’introduire sur le territoire de cette nation souveraine, en recourant à l’intimidation, aux pressions et à la force, une prétendue aide humanitaire qui est mille fois inférieure aux dommages économiques que cause la politique d’encerclement imposée depuis Washington.

Le soi-disant « président », un vil usurpateur, a déclaré sans vergogne qu’il était prêt à réclamer une intervention militaire des Etats-Unis sous prétexte de recevoir cette « aide humanitaire » et a taxé le rejet digne et souverain de cette manœuvre par le gouvernement vénézuélien de « crime contre l’humanité » !

De hauts fonctionnaires étasuniens rappellent jour après jour, d’une façon arrogante et sans le moindre scrupule, que « toutes les variantes, dont la variante militaire, sont étalées sur la table » en ce qui concerne le Venezuela.

Cherchant à fabriquer de toutes pièces des prétextes, l’administration étasunienne a recouru à la tromperie et à la calomnie en présentant au Conseil de sécurité des Nations Unies un projet de résolution où, cyniquement et hypocritement, elle exprime sa vive inquiétude pour « la situation humanitaire et celle des droits de l’homme » au Venezuela, « les tentatives récentes de bloquer l’arrivée de l’aide humanitaire, l’existence de millions de migrants et de réfugiés, […] le recours excessif à la force contre des manifestants pacifiques, la situation de rupture de la paix et de la sécurité internationales », et où elle appelle instamment à « l’adoption des mesures nécessaires ».

Il coule de source que les Etats-Unis préparent le terrain pour établir par la force « un couloir humanitaire » sous « protection internationale », en invoquant « l’obligation de protéger » les civils et d’appliquer « toutes les mesures requises ».

Faut-il rappeler que les Etats-Unis ont suivi une conduite similaire et fabriqué des prétextes semblables comme prélude aux guerres qu’ils ont déclenchées contre la Yougoslavie, l’Iraq et la Libye, causant d’énormes pertes de vies humaines et d’immenses souffrances ?

L’administration étasunienne tente de faire sauter le plus gros obstacle – la Révolution bolivarienne et chaviste – à sa domination impérialiste sur « Notre Amérique » et au vol au peuple vénézuélien des plus grandes réserves certifiées de pétrole sur notre planète et d’autres abondantes ressources naturelles et stratégiques.

On ne saurait oublier la triste et douloureuse histoire d’interventions militaires des USA au Mexique à plusieurs reprises, au Nicaragua, en République dominicaine, en Haïti, à Cuba, au Honduras et, plus récemment, à la Grenade et au Panama.

Raúl Castro Ruz avait averti le 14 juillet 2017 :

« L’agression et la violence putschiste au Venezuela font du tort à toute “Notre Amérique” et favorisent uniquement les intérêts de ceux qui s’acharnent à nous diviser pour dominer nos peuples, peu importent les conflits aux conséquences incalculables qu’ils provoquent dans la région, à l’image de ceux auxquels nous assistons à différents endroits du monde. »

L’Histoire jugera sévèrement une nouvelle intervention impérialiste dans la région et la complicité de ceux qui, d’une manière irresponsable, la secondent.

La souveraineté et la dignité de l’Amérique latine et des Caraïbes, ainsi que celles des peuples du Sud, sont en jeu aujourd’hui au Venezuela. La survie des normes du droit international et de la Charte des Nations Unies est aussi en jeu. La question de savoir si la légitimité d’un gouvernement émane de la volonté expresse et souveraine de son peuple ou de la reconnaissance de puissances étrangères est pareillement en jeu.

Le Gouvernement révolutionnaire de Cuba appelle la communauté internationale à se mobiliser pour défendre la paix au Venezuela et dans la région, conformément aux principes de la Proclamation faisant de l’Amérique latine et des Caraïbes une Zone de paix adoptée par les chefs d’État ou de gouvernement de la Communauté des États latino-américains et caribéens (CELAC) en 2014.

Il se félicite, tout en l’appuyant, de l’initiative dite Mécanisme de Montevideo, lancée par le Mexique, l’Uruguay, la Communauté des Caraïbes (CARICOM) et la Bolivie afin de préserver la paix au Venezuela en se fondant, comme l’affirme sa récente Déclaration, sur les principes de non-intervention dans les affaires intérieures des États, d’égalité juridique des États et de règlement pacifique des différends.

Il se félicite de ce que le président Maduro Moros et la communauté internationale aient accueilli favorablement cette Initiative et exprime sa vive inquiétude devant le rejet catégorique de la part de l’administration étasunienne des initiatives de dialogue, dont celle-ci, lancées par plusieurs pays.

Le Gouvernement révolutionnaire de Cuba réitère sa solidarité résolue et invariable avec le président constitutionnel Nicolás Maduro Moros, avec la Révolution bolivarienne et chaviste, et avec l’union civico-militaire de ce peuple, et lance un appel à tous les peuples et gouvernements du monde pour qu’ils défendent la paix et s’unissent, au-delà des divergences politiques ou idéologiques, pour stopper une nouvelle intervention militaire de l’impérialisme en Amérique latine et dans les Caraïbes qui fera du tort à l’indépendance, à la souveraineté et aux intérêts des peuples depuis le Río Bravo jusqu’à la Patagonie.

La Havane, le 13 février 2019

Traduit par Jacques-François BONALDI

Publié le 10/02/2019

 

Comme les Français, les Vénézuéliens n’écoutent pas Macron

En direct du Venezuela : La mayonnaise Guaido ne prend pas

Romain MIGUS (site legrandsoir.info)

Contrairement à des médias payants et subventionnés, le Grand Soir, site d’information gratuit, s’attache le concours de journalistes qui sortent de leur bureau, ne se contentent pas de se lire entre eux ou de lire les dépêches de l’AFP, ont une certaine idée de la vérité et du respect du lecteur. Lisez. - LGS

Caracas. 7 heures du matin. Le soleil se pose sur les montagnes de l’Avila entourant la ville, qui commence à fourmiller. Des files de personnes descendent la colline où se perche le barrio El Manicomio pour rejoindre l’avenue Sucre, l’artère principale qui se faufile entre les quartiers populaires de l’Ouest de la Capitale. Des dizaines d’enfants en uniforme scolaire, certains cavalant d’autres aux mains de leurs mamans prennent le chemin de l’école. Je pense à ma fille qui elle, en raison d’un conflit social en France, restera à la maison.

A quelques encablures de là, des militaires en armes boivent un café au check point qui mène à Miraflores, le Palais Présidentiel. L’image de Caracas respirant la normalité contraste brutalement avec celle que l’on peut avoir d’un pays menacé d’intervention militaire par l’administration Trump.

Une vie quotidienne à mille lieux des annonces de la « révolution vénézuélienne » qui commence à s’imposer dans nos médias.

Juan Guaido, nouveau Frankenstein politique crée par la Maison Blanche, est un produit médiatique qui se vend surtout à l’extérieur du pays. Un peu comme nos mauvais vins, ou les médicaments anti-paludisme produits par Sanofi. Ça n’a aucun intérêt pour la population locale. La majorité des vénézuéliens ne semblent pas vouloir consommer ce produit. Croisé par hasard, Alejandro, un jeune boxeur vénézuélien opposant à la Révolution Bolivarienne me confiera : « J’aime pas Maduro, il est nul, mais vraiment nul. Mais aujourd’hui, on a le choix entre ça et retourner à l’esclavage. Il n’y a pas de sortie ». Alejandro résume assez bien le point de vue d’une partie de l’opposition. Malgré l’intransigeance de Guaido, la guerre civile n’est pas une option. 

La mayonnaise putschiste ne prend pas au pays. Peu importe, elle est un rouage essentiel dans la story-telling occidentale pour justifier un renversement de régime. Un cynisme absolu, imposé par les États-Unis, et récemment validé par le président Macron.

Plus occupé à résoudre un quotidien affecté par un infâme blocus économique, les habitants de la Capitale ne semblent guère prêter attention aux gesticulations des députés de l’opposition, réunis ce mardi 5 février en session plénière. Sur la place Bolivar, situés à cent mètres, un spectacle de break dance capte l’attention de plusieurs centaines de personnes. 

Le Capitole est un symbole de la confrontation des pouvoirs et des tensions de la vie politique vénézuélienne. Passé l’entrée principale, les députés à l’Assemblée Nationale rejoignent l’hémicycle, situé sur leur gauche. Les députés à l’Assemblée Nationale Constituante eux prennent la direction opposée, vers le salón Elíptico, siège de l’ancien sénat. Les deux salles se font face, comme pour ancrer symboliquement le conflit de pouvoirs et de légitimité. Les députés des deux assemblées se croisent à l’entrée, ne se saluent pas, se défient. « C’est assez symbolique en effet, nous dit Tania Diaz, vice-présidente de l’Assemblée Constituante. La seule chose qui ne l’est pas, c’est que, passé l’entrée, nous devons aller à droite, et eux à gauche », ajoute-t-elle en riant. 

Une situation certes inédite, dans l’histoire de cette République, mais qui balaie les accusations d’État failli, de « dictature totalitaire », ainsi que tous les éléments de langage mis en place par Washington et repris à l’unisson par le système médiatique. 

Ce mardi, l’opposition a retouché et voté sa loi sur la Transition pour tenter de masquer sous un vernis officiel la construction de leur para-Etat. Étrangement, aucune personnalité politique ni aucun média ne relève que cette « loi sur la Transition » autorise l’Assemblée Nationale à s’arroger illégalement tous les pouvoirs de la République Bolivarienne du Venezuela. Comment appelleriez vous ca ? Un coup d’Etat ? Dans la novlangue trumpienne, désormais parlée dans l’Union européenne, on considère ça comme « une transition démocratique ». Et qu’importe le Peuple. 

Le pouvoir de Guaido va donc nommer un Pouvoir électoral parallèle dans le but d’organiser un simulacre d’élection. Ce scénario aurait plus de succès sur Netflix, mais là encore il est nécessaire pour imposer leur légitimité dans l’opinion publique internationale. Soit les politiciens d’opposition réalisent une élection sans aucun contrôle, et médiatiquement ils pourront légitimer un pouvoir fantoche dans l’opinion publique internationale, soit ils poussent Nicolas Maduro à interdire un scrutin illégal et truqué d’avance, et l’image du président sera dégradée à l’étranger. Pile ou face, tu gagnes. 

Notons au passage, que le « chavisme critique » soutient cette tentative de coup d’Etat institutionnel. Ce mouvement politique est un regroupement d’universitaires dont les voix sont abondamment relayées par leurs pairs européens malgré leur manque absolu de responsabilités politiques et de légitimité démocratique. Lorsqu’ils décident de soutenir électoralement un candidat, celui-ci peine à arriver à 0,5% des voix. 

Le 5 février, les représentants les plus éminents de l’extrême gauche intellectuelle vénézuélienne ont rencontré Guaido pour ne pas être exclus de la partie si jamais le coup d’Etat réussissait. Cette réunion met un terme définitif à la fable d’un « chavisme critique », censé représenter un courant politique indépendant. Imagine-t-on un « gaullisme critique » négocier avec Pétain leur participation au régime de Vichy ? Cette « troisième voie » imaginaire tant promue hors du pays (encore une fois) a désormais choisi son coté de la tranchée. Le slogan « Ni Maduro Ni Guaido », scandés par leurs réseaux internationaux vient de voler en éclats. Il serait donc judicieux que les soutiens étrangers de ce courant de l’opposition adoptent la position de leurs mentors vénézuéliens et s’alignent ouvertement sur les positions de Trump, de Bolsonaro, d’Uribe, de Macron.

Comme la marque Guaido n’arrive pas à s’imposer dans le marché politique vénézuélien, l’opposition prépare une nouvelle action destinée à ternir l’image du président Maduro au niveau international. La demande d’aide humanitaire est un leurre. Les 20 millions de dollars promis par Trump pour résoudre les problèmes des vénézuéliens est une faible aumône. Cette somme représente l’équivalent de 800.000 caisses de nourritures CLAP. En comparaison, le gouvernement bolivarien en achète 6 millions par mois. Et ces miettes ne sont rien en comparaison des 23 milliards de dollars de pertes économiques dues aux sanctions financières et au blocus

Encore une fois, il s’agit d’une opération politique visant à décrédibiliser Nicolas Maduro au niveau international. Soit le président autorise le passage de convois et assume la violation de la souveraineté territoriale depuis la Colombie, soit il refuse et les médias ne manquerons pas de dénoncer l’infâme Maduro, affamant son peuple. Répétons le encore une fois : les pays qui feignent de se préoccuper du sort des vénézuéliens ferait bien de lever le blocus qui les martyrise

Face à ce scénario, la grande inconnue reste la patience de l’Oncle Sam. Quelle sera la prochaine étape lorsque ils admettront que le médiatique Guaido ne parviendra pas à s’imposer sur la scène nationale ? 

Romain MIGUS

Publié le 28/01/2019

 

Venezuela : « On est face au risque d’une situation de guerre civile »

Entretien par Loïc Le Clerc  (site regards.fr)

 

Mercredi, le président de l’Assemblée nationale vénézuélienne s’est auto-proclamé président du Venezuela. Juan Guaido, principal opposant à Nicolas Maduro, a rapidement reçu le soutien de Donald Trump et d’Emmanuel Macron. Une tentative de coup d’Etat que nous explique Janette Habel.

Janette Habel est chercheur à l’Institut des Hautes études de l’Amérique latine.

Regards. Que s’est-il passé ce mercredi 23 janvier au Venezuela ?

Janette Habel. C’est l’aboutissement d’une situation compliquée, tant du point de vue économique, social et politique que géopolitique. Ce qu’il s’est passé hier est extrêmement grave. On est maintenant face au risque d’une situation de guerre civile. Une partie de la population appuie Juan Guaido et une autre partie soutient le gouvernement de Maduro. Il est difficile de mesurer l’importance réciproque des deux camps.

Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter à la crise de 2016. La politique de Maduro n’a pas été exactement la même que celle de Chavez – sans parler de sa légitimité et de sa popularité. Le problème de Maduro, c’est qu’il est l’héritier d’une stratégie économique qui avait bénéficié d’une conjoncture extrêmement favorable. 90% des ressources du Venezuela dépendent des exportations pétrolières. Chavez a utilisé la rente pétrolière – avec un baril à 130/140 dollars – pour mener une politique très importante de transformations sociales. Le revers de la médaille, c’est que cette politique a maintenu le pays dans une dépendance au pétrole et aux importations alimentaires, de produits de première nécessité, etc. Chavez, mais surtout Maduro, aurait dû engager une politique de diversification économique. Il ne faut pas penser que ça se fait en un claquement de doigts ! Puis le pétrole est passé à 30/40 dollars le baril. La crise a été gravissime, des milliers de gens ont été obligés de quitter le pays.

Peut-on parler de tentative de coup d’Etat ?

Oui, bien sûr. On a quelqu’un qui s’auto-proclame président par intérim. D’ailleurs, le président mexicain Andrés Manuel López Obrador qualifie la manœuvre de Juan Guaido de coup d’Etat. Et c’est une tentative de coup d’Etat préparée de longue date – il y a eu des tests auparavant –, profitant de l’affaiblissement et des erreurs de Nicolas Maduro, et qui est appuyé par de nombreux gouvernements, dont Bolsonaro et Trump.

Justement, quel est le rôle des Etats-Unis et du Brésil dans cette histoire ?

Le gouvernement d’extrême droite de Jair Bolsonaro est un gouvernement qui est lui-même le produit de la politique nord-américaine de déstabilisation des gouvernements progressistes. Au Brésil, on a eu un coup d’Etat institutionnel avec la destitution de Dilma Roussef, présidente démocratiquement élue, via des mécanismes institutionnels hallucinants et une instrumentalisation de la corruption. Cela a permis de destituer Dilma Roussef, de mettre Lula en prison et de les remplacer par des gens qui sont infiniment plus corrompus. Ce qui s’est engagé, c’est une offensive – plus habile que par le passé – pour faire tomber ces gouvernements qui ont mené des politiques sociales importantes et reconquérir une hégémonie menacée par ces gouvernements et par la Chine.

« On pourrait parler du Brésil, de l’Argentine, de l’Equateur. C’est tout l’échiquier latino-américain qui est en proie à des manœuvres politiques pour faire tomber ces gouvernements. »

Emmanuel Macron, dans un tweet, qualifie l’élection de Nicolas Maduro d’« illégitime » et annonce que « l’Europe soutient la restauration de la démocratie ». Qu’en pensez-vous ?

Comment peut-on appuyer quelqu’un qui s’auto-proclame président par intérim ? Ou alors, demain, n’importe qui peut se déclarer président dans n’importe quel pays ? De plus, à l’époque, l’élection de Maduro n’avait pas été beaucoup contestée par les ONG. Ce serait beaucoup plus crédible si Emmanuel Macron et l’UE avaient pris la même position lors de l’élection de Bolsonaro. On pourrait parler du Brésil, de l’Argentine, de l’Equateur. C’est tout l’échiquier latino-américain qui est en proie à des manœuvres politiques pour faire tomber ces gouvernements. Pour le moment, c’est une réussite. C’est comme les dominos, ils tombent les uns après les autres.

Nicolas Maduro peut-il se sortir de cette situation ? Ou bien est-ce la fin du chavisme ?

L’issue sera très compliquée. Le gouvernement de Maduro bénéficie encore de l’appui de l’armée et des catégories les plus pauvres. L’élément clé de cette affaire, c’est la division ou pas de l’armée et jusqu’où l’appui populaire va se maintenir. Il y a une menace d’intervention directe – peut-être même militaire – par le biais de l’OEA (organisation des Etats américains), présidée par Luis Almagro qui est un personnage absolument réactionnaire. Et la Chine et la Russie n’ont pas encore réagi, et ils ont des investissements très importants au Venezuela. Il faut comprendre que ce n’est pas simplement une crise régionale, mais bien internationale.

 

Loïc Le Clerc

Publié le 21/01/2019

Rosa Luxemburg, femme révolutionnaire, debout contre la guerre et l’impérialisme, assassinée il y a juste cent ans

Nadine ROSA-ROSSO (site legrandsoir.info)

Il y a exactement cent ans, le 19 janvier 1917, Rosa Luxemburg était assassinée, avec la complaisance des sociaux-démocrates allemands, qui l’avaient exclue du Parti social-démocrate en janvier 1917, avec tous les membres du parti opposés au vote des crédits de guerre. Son corps est jeté dans une rivière. Karl Liebknecht, premier député allemand qui a voté contre les crédits de guerre, contre les ordres de son parti, est assassiné le même jour qu’elle. Elle venait de passer plusieurs années en prison, condamnée pour "trahison" parce qu’elle s’est opposée à la boucherie inter-impérialiste à venir. Tout au long de sa vie, Rosa est restée une révolutionnaire intransigeante, dénonçant sans relâche la guerre à venir. Cela lui vaudra d’être inculpée d’" incitation publique à la désobéissance".

Au lendemain de la guerre, elle soutient les mouvements révolutionnaires partout en Europe, et en Allemagne où elle a choisi de militer.

Dans toute l’Europe, les ouvriers et paysans revenant du front, savent que des millions d’hommes sont morts dans une guerre qui n’est pas la leur, inspirée par la soif de profit et en particulier, par la volonté des grandes puissances de se repartager les colonies et la domination des peuples. Dans nombre de pays, ils se soulèvent et la colère gronde. Le suffrage électoral universel (mais sans le vote des femmes) est alors accordé dans de nombreux pays, dont le nôtre, car les gouvernants redoutent la révolution, inspirée par l’expérience soviétique.

Le vote des crédits de guerre par tous les partis sociaux-démocrates est le point de rupture dans le mouvement ouvrier entre ceux (les futurs partis socialistes) qui soutiennent le régime impérialiste et ceux (les futurs partis communistes) qui le combattent.

Voici ce qu’elle déclarait face à ses juges, le 20 février 1914, à Francfort :

« D’entrée de jeu, je souhaite faire une remarque. Je suis tout à fait disposée à fournir à M. le procureur et à vous, Messieurs les Juges, ces éclaircissements exhaustifs. Pour aller tout de suite à l’essentiel, je tiens à déclarer que ce que le procureur, s’appuyant sur les rapports de ses témoins principaux, a décrit comme étant ma façon de penser, comme mes intentions et mes sentiments, n’est rien qu’une caricature plate et bornée, tant de mes discours que des méthodes d’agitation social-démocrates en général. En écoutant avec attention les déclarations du procureur, je n’ai pu m’empêcher de rire intérieurement. Je me disais : voici encore un exemple classique prouvant qu’il ne s’agit pas de posséder une culture formelle pour saisir dans leur subtilité scientifique et leur profondeur historique les modes de pensée sociaux-démocrates, pour comprendre nos idées dans toute leur complexité, dès lors que fait obstacle à cette intelligence l’appartenance à une classe sociale donnée. Si, Messieurs les Juges, de tous les gens présents aux réunions que je tenais, vous aviez interrogé l’ouvrier le plus frustre, il vous eût donné une tout autre image, une tout autre impression de ce que j’ai dit. Oui, les hommes et les femmes les plus simples du peuple travailleur sont sans doute en mesure de comprendre nos idées qui, dans le cerveau d’un procureur prussien, se reflètent comme dans un miroir déformant. Je voudrais démontrer maintenant ce que je viens de dire en examinant quelques points précis. […]

Mais j’en viens au point essentiel de l’accusation. Voici le grief principal du procureur : j’aurais, dans les déclarations incriminées, appelé les soldats, en cas de guerre, à ne pas tirer sur l’ennemi. Il aboutit à ce résultat par une déduction qui lui parait d’une logique contraignante. Voici le raisonnement : étant donné que je faisais de l’agitation contre le militarisme, étant donné que je voulais empêcher la guerre, je ne pouvais manifestement choisir d’autre voie, je ne pouvais envisager d’autre moyen efficace que cet appel direct aux soldats : si on vous donne l’ordre de tirer, ne tirez pas. N’est-ce pas, Messieurs les Juges, une belle conclusion, d’une concision convaincante, d’une logique irrésistible ! Permettez-moi pourtant de vous le déclarer : cette logique et cette conclusion résultent des conceptions de M. le procureur, non des miennes, non des idées de la social-démocratie. Ici je sollicite tout particulièrement votre attention. Je dis : la conclusion selon laquelle le seul moyen efficace d’empêcher la guerre consisterait à s’adresser directement aux soldats et à les appeler à ne pas tirer, cette conclusion n’est que l’envers de la conception selon laquelle tout est pour le mieux dans l’État, aussi longtemps que le soldat obéit aux ordres de ses supérieurs, selon laquelle, pour dire les choses brièvement, le fondement de la puissance de l’État et du militarisme, c’est l’obéissance passive, l’obéissance absolue(1) du soldat. Cette conception de M. le procureur se trouve harmonieusement complétée par celle du chef suprême des armées telle qu’elle a été diffusée officiellement.

Recevant le roi des Hellènes à Potsdam le 6 novembre de l’an passé, l’empereur a dit que le succès des armées grecques prouve « que les principes adoptés par notre état-major général et nos troupes sont toujours les garants de la victoire s’ils sont appliqués correctement ». L’état-major avec ses « principes » et l’obéissance passive du soldat, telles sont les bases de la stratégie militaire et la garantie de la victoire. Eh bien, nous autres sociaux-démocrates, nous ne partageons pas cette façon de voir. Nous pensons au contraire que ce ne sont pas seulement l’armée, les « ordres » d’en haut et l’ « obéissance » aveugle d’en bas qui décident du déclenchement et de l’issue des guerres, mais que c’est la grande masse du peuple travailleur qui décide et qui doit en décider. Nous sommes d’avis qu’on ne peut faire la guerre que dès lors et aussi longtemps que la masse laborieuse ou bien l’accepte avec enthousiasme parce qu’elle tient cette guerre pour une guerre juste et nécessaire, ou bien la tolère patiemment. Si au contraire la grande majorité du peuple travailleur aboutit à la conviction – et faire naître en elle cette conviction, développer cette conscience, c’est précisément la tâche que nous, sociaux-démocrates, nous assignons – si, disais-je, la majorité du peuple aboutit à la conviction que les guerres sont un phénomène barbare, profondément immoral, réactionnaire et contraire aux intérêts du peuple, alors les guerres deviennent impossibles – quand bien même, dans un premier temps, le soldat continuerait à obéir aux ordres de ses chefs ! Selon la conception du procureur, c’est l’armée qui fait la guerre ; selon notre conception, c’est le peuple tout entier. C’est à lui de décider de la guerre et de la paix. La question de l’existence ou de la suppression du militarisme actuel, c’est la masse des hommes et des femmes travailleurs, des jeunes et des vieux, qui peut la trancher et non pas cette petite portion du peuple qui s’abrite, comme on dit, dans les basques du roi » [1].

En honneur à cette femme et au combat des gilets jaunes, j’ai republié l’analyse de Rosa Luxemburg sur la grève générale en Belgique, un texte à (re)lire absolument !

Nadine Rosa-Rosso

Publié le 25/11/2018

En Irak, une émancipation qui progresse

L’autre combat des femmes kurdes d’Irak

Loin de l’image très médiatisée — et positive — des combattantes, la condition féminine au Kurdistan irakien demeure contrastée. Si de notables progrès ont été réalisés en matière d’émancipation, y compris sur le plan législatif, l’oppression misogyne et des maux tels que les crimes d’honneur perdurent.

par Nada Maucourant  (site : lemonde-diplomatique.fr)

Elle est devenue l’un des emblèmes de la lutte acharnée des Kurdes contre l’Organisation de l’Etat islamique (OEI). Helly Luv, de son vrai nom Helan Abdulla, multiplie les chansons pop pour exalter le sentiment patriotique. Avec un succès international. Réalisé en 2015, le clip de Revolution appelle à défendre le Kurdistan contre des envahisseurs dont le spectateur comprend qu’il s’agit des troupes de l’OEI. En tenue de combat et talons dorés, cheveux rouge sang et keffieh vermillon, la chanteuse, qui porte des bracelets en balles de mitrailleuse, arrête à elle seule la progression d’une colonne de chars. Dans une autre vidéo, celle de la chanson Risk It All, elle apparaît entourée de guerrières aux yeux maquillés, leurs mains aux ongles vernis brandissant des kalachnikovs. Ces images illustrent bien le charisme prêté aux guerrières du Kurdistan. Nul doute que leur diffusion planétaire contribue à renforcer l’intérêt récurrent et enthousiaste pour les combattantes kurdes.

Quelle que soit leur localisation géographique, les responsables kurdes n’ont pas attendu la lutte contre l’OEI pour nommer des femmes aux postes-clés, militaires ou même politiques. En 1909, déjà, Adila Khanim succéda à son mari comme gouverneure de Halabja et chef de la tribu Jaf, l’une des plus importantes du Kurdistan. Elle demeure connue pour avoir réussi à rétablir l’ordre et la loi dans sa région. Aujourd’hui, deux colonelles, Mmes Nahida Ahmed Rachid et Aïla Hama Amin Ahmed, font de cette figure historique l’une des inspiratrices du bataillon 106, une force exclusivement féminine constituée en 1996 à Souleimaniyé, ville irakienne sous le contrôle du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) (1).Pour expliquer leur engagement dans cette unité dès sa création, Mmes Ahmed Rachid et Hama Amin Ahmed invoquent sans hésiter « l’impératif de prendre les armes pour défendre la nation menacée » et l’impossibilité de rester à la maison pendant que leurs compatriotes se faisaient tuer. Les deux officières ne cachent pas les difficultés rencontrées, en particulier pour vaincre les réticences de la société kurde d’Irak. « Nous avons dû surmonter nombre d’épreuves. C’était une lutte. Cette liberté [de devenir militaire] n’est pas une faveur que les hommes ont daigné nous concéder ; nous nous sommes battues pour l’obtenir », déclare Mme Hama Amin Ahmed, qui affirme être restée célibataire pour pouvoir consacrer sa vie au combat. « Une soldate n’imite pas un prétendu modèle masculin ; il est dans son droit de prendre les armes », martèle de son côté Mme Ahmed Rachid.

L’admiration pour ces combattantes ne doit pas conduire à négliger la stratégie de communication soigneusement élaborée par les autorités kurdes irakiennes à destination des médias occidentaux. Cette présence féminine permet de susciter la sympathie et d’attirer les aides étrangères dans la lutte contre l’OEI. Les combattantes rechignent d’ailleurs à aborder le thème de l’oppression des femmes dans la société kurde irakienne. Nos interlocutrices réfutent l’hypothèse de l’armée comme moyen d’émancipation dans une société patriarcale : selon elles, leurs concitoyennes seraient absolument libérées et n’éprouveraient aucun besoin de s’engager militairement pour devenir les égales des hommes.

Or, en réalité, ces amazones fières de leur pays ne sont guère représentatives. Le phénomène demeure même marginal : le bataillon féminin ne compte que cinq cents à six cents membres. S’y ajoutent quelques dizaines de soldates opérant dans les autres unités, pour une armée de cent quatre-vingt-dix mille personnes.

La publicité faite autour des combattantes masque une réalité beaucoup plus contrastée de la condition féminine au Kurdistan irakien. Directrice de l’organisation non gouvernementale (ONG) Asuda, qui, basée à Souleimaniyé, œuvre depuis 2000 pour la défense des droits des femmes, Mme Khanim Latif évoque les nombreux maux qui rongent la société. Tout d’abord, les « crimes d’honneur », qui restent bien trop fréquents. M. Aso Kamal, militant des droits humains, estime qu’entre 1991 et 2007 plus de douze mille femmes ont été tuées sur le territoire du GRK au nom de l’honneur familial, que les sociétés patriarcales lient intimement au corps féminin, à sa décence et à sa pureté (2). La persistance de l’auto-immolation par le feu, souvent signe d’une détresse extrême face à la pression familiale, inquiète par ailleurs les ONG. Entre les vrais incidents domestiques et les tentatives de suicide dissimulées, des chiffres fiables restent difficiles à obtenir. Les données d’Asuda font cependant état de dix-neuf cas à Souleimaniyé en 2014.

Autre fléau auquel sont confrontées les jeunes filles kurdes : le mariage précoce. Il s’agit d’une pratique très répandue, et en augmentation, surtout dans les villages les plus pauvres et au sein des populations déplacées, pour lesquelles le mariage d’une enfant représente une aubaine économique. Le manque d’accès à l’éducation est un facteur déterminant : « Dans certains villages, il n’y a pas de collège. Les fillettes n’ont donc rien d’autre à faire que de rester à la maison et d’attendre le mariage », explique Mme Latif. Elle évoque aussi l’excision : selon un rapport de l’ONG Wadi, celle-ci concernerait 57 % des filles âgées de 14 à 18 ans.

Toutefois, le GRK a entrepris des efforts législatifs notables, qui le distinguent du reste de l’Irak. En 2011, le Parlement kurde adoptait la « loi n° 8 » relative à la violence domestique, qui reconnaît comme un crime la violence physique et psychologique au sein de la famille, le mariage forcé ou précoce, l’excision, le viol conjugal et la discrimination dans l’éducation. Le texte prévoit la création d’une cour spéciale pour les cas de violence domestique, ainsi que l’amélioration de la prise en charge et du suivi des victimes (3). Mme Latif pointe néanmoins sa portée symbolique : « Faire voter une loi sans mettre en œuvre des moyens concrets pour l’appliquer est absurde. C’est le système tout entier qu’il faut changer. » Certains dispositifs tardent à être mis en place, et les ONG se plaignent du manque de financements. Modifier durablement les mentalités nécessite un combat de longue haleine, avec de multiples campagnes de sensibilisation à destination des représentants religieux et tribaux, des médecins, de la police, des familles.

Par ailleurs, les autorités elles-mêmes ne garantissent pas toujours la transparence et l’indépendance de la justice. Plusieurs rapports et témoignages montrent que de nombreux auteurs de violences reçoivent des sanctions très légères, voire nulles, si l’acte a été « légitimé » par le comportement de la victime. Il arrive aussi que des juges proposent à un violeur d’épouser sa victime pour qu’elle retrouve son honneur (4). Enfin, les tribus demeurent très influentes. Elles interfèrent fréquemment dans le déroulement du procès pour protéger leurs membres, par exemple en offrant une compensation financière aux victimes et à leur famille en échange de leur silence.

Les villes enregistrent toutefois des progrès. En 2008, il y a eu deux fois et demie moins de femmes brûlées au nom de l’honneur à Souleimaniyé que dans la périphérie (5). En outre, la violence connaît une certaine diminution ; l’excision serait de moins en moins pratiquée (6).

Une organisation comme Zhiyan multiplie les initiatives pour faire évoluer les esprits. En s’appuyant sur un réseau d’une trentaine d’ONG de femmes et de militants, elle maintient une pression constante sur le gouvernement. La coordination s’est notamment mobilisée dans l’affaire Duniya, du nom d’une jeune fille de 14 ans mariée deux fois, torturée puis tuée par son mari polygame (7). Le meurtrier, protégé par sa tribu, a revendiqué son acte dans une vidéo publiée sur YouTube où il invoque son honneur bafoué : l’adolescente aurait été amoureuse d’un garçon de son âge. Zhiyan et d’autres associations féministes ont organisé des manifestations et un sit-in devant le Parlement. Elles ont exigé la stricte application de la loi, sans intervention tribale, et le jugement de toutes les parties impliquées dans le mariage de l’enfant, sa famille et le dignitaire religieux compris. Ce cas — pour lequel la procédure judiciaire est toujours en cours — illustre l’échec du dispositif légal mis en place sur le territoire du GRK. Mais il révèle aussi une société vigoureuse et déterminée à lutter pour ses droits.

Cette persévérance paye parfois. En 2000, Asuda inaugurait le premier foyer de protection pour femmes menacées de crime d’honneur ; il en existe aujourd’hui dans les trois gouvernorats du Kurdistan irakien. En 2007, le GRK mettait en place une direction au sein du ministère de l’intérieur afin de récolter des données et statistiques et d’assurer la visibilité des cas de violence. Le Haut Conseil des femmes était créé deux ans plus tard. Composé de militants des droits des femmes et présidé par le premier ministre, il travaille en lien étroit avec les ONG et les institutions gouvernementales. Des quotas réservent désormais 30 % des sièges à des élues au Parlement kurde. « La situation au Kurdistan irakien est bien meilleure que dans le reste du pays ; mais ce n’est pas ce que nous visons. Cela ne nous suffit pas », conclut Mme Latif.

Rezhin (8), 22 ans, diplômée de l’université de Souleimaniyé, incarne ce désir d’indépendance et d’autonomie : « Je n’ai pas envie d’avoir une maison, des enfants et un mari pour qui je cuisine. C’est comme s’il y avait deux vies : l’une avant et l’autre après le mariage et tous les devoirs qui vont avec. Est-ce que c’est cela, l’amour, se plier à tous les désirs de quelqu’un qui ne fait rien pour vous en échange ? » Rezhin s’emporte contre la société patriarcale, et surtout contre ces femmes qui l’acceptent et participent ainsi à son maintien. Bien qu’elle n’ait jamais eu de problèmes avec sa famille, elle sait que tous ne partagent pas son point de vue et préfère donc rester discrète. « Certains amis proches m’ont fait part de leur désapprobation, mais je veux les mettre au défi. J’ai envie de voyager, d’être bien éduquée, d’être encore plus forte et libre. Mais je veux revenir au Kurdistan, pour leur prouver que je peux vivre dans mon pays avec ma mentalité. » A propos de Helly Luv, Rezhin se montre d’ailleurs sceptique : « Elle a été élevée en Occident ; les choses ont été plus faciles pour elle. Elle n’a pas eu à se battre. » Par principe, elle refuse de s’installer dans l’espace réservé aux femmes et aux familles dans les restaurants. Et elle s’offusque de ce que, dans la langue kurde, une formule de remerciement bénisse uniquement les membres mâles d’une famille. A bien des égards, le Kurdistan irakien recèle d’autres combattantes insoupçonnées.

Nada Maucourant

Journaliste.

(1) Lire Vicken Cheterian, « Chance historique pour les Kurdes », et Allan Kaval, « Les Kurdes, combien de divisions ? », Le Monde diplomatique, respectivement mai 2013 et novembre 2014.

(2) « Iraq : Kurdish government promises more action on honour killings », Réseaux d’information régionaux intégrés (IRIN), Erbil, 27 novembre 2010.

(3) « Act n° 8 of 2011 — The act of combating domestic violence » (PDF).

(4) « Working together to address violence against women and girls in Iraqi Kurdistan », International Rescue Committee, New York, août 2012.

(5) Nazand Begikhani, Aisha Gill, Gill Hague et Kawther Ibraheem, « Honour-based violence (HBV) and honour-based killings in Iraqi Kurdistan and in the Kurdish diaspora in the UK » (PDF), université de Roehampton (Royaume-Uni), novembre 2010.

(6) « Significant decrease of female genital mutilation (FGM) in Iraqi-Kurdistan, new survey data shows », Wadi, Francfort, 20 octobre 2013.

(7) « Kurdish teenager’s “honor killing” fades to memory as Iraq violence swells », Huffington Post, 17 juillet 2014.

(8) Prénom d’emprunt.

Publié le 15/11/2018

“La caravane des migrants fuit la misère et les horreurs provoquées par les Etats-Unis" (RT)

Noam CHOMSKY(site legrandsoir.info)

Dans un entretien accordé au média Democracy Now, le linguiste, philosophe et militant souligne que les migrants fuient la violence et la pauvreté qui minent trois pays « dominés des Etats-Unis depuis de longues années ».

Les membres de la caravane de migrants centre-américains qui se dirige vers les Etats-Unis « fuient la misère et les horreurs » dont Washington est responsable, signale le philosophe, linguiste et reconnu activiste étatsunien Noam Chomsky.

Dans un entretien accordé au média Democracy Now, l’intellectuel souligne que cette caravane « de personnes pauvres et misérables » fuit « l’oppression, la violence, la terreur et la pauvreté extrême » au Honduras, au Guatemala et au Salvador, trois pays dominés par les Etats-Unis depuis de longues années, et tout particulièrement depuis les années 80 », quand les terribles guerres de Ronald Reagan « ont dévasté tout d’abord le Salvador et le Guatemala, puis le Honduras ».

“Une incroyable farce”

Au sujet du Honduras, « d’où proviennent la plus grande partie des migrants aujourd’hui », Chomsky rappelle que, bien qu’il ait toujours été opprimé, en 2009 ce pays était dirigé par « un président modérément réformiste », Manuel Zelaya, qui s’est fait éjecter par un coup d’Etat militaire « condamné par tout le continent avec une exception notable : celle des Etats-Unis ».

Le gouvernement de Barack Obama a refusé de parler de coup d’Etat car « s’il l’avait fait les lois [étasuniennes] l’aurait obligé à retirer les aides économiques » octroyées au nouveau régime en place, lequel a imposé une « terreur brutale », affirme Chomsky, avant de rappeler que le Honduras est par la suite devenu « la capitale mondiale des assassinats ».

Chomsky qualifie de “farce incroyable” le fait que l’administration Trump envoie à la frontière des milliers de militaires pour stopper ces « pauvres, misérables familles, mères, enfants, qui fuient la terreur et la répression dont nous sommes nous-mêmes responsables ». De plus, il souligne que « les soldats envoyés à la frontière dépassent le nombre d’enfants qui fuient », pendant qu’une « importante campagne médiatique » est mise en place pour effrayer les citoyens des EU en leur faisant croire « que nous allons nous faire envahir ».

« La troïka de la tyrannie »

L’activiste mentionne finalement les déclarations du conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis, John Bolton, qui a qualifié jeudi dernier le Venezuela, Cuba et le Nicaragua de « troïka de la tyrannie ». D’après Chomsky, cette affirmation rappelle le discours de "l’axe du mal" de Georges Bush en 2002, qui « a précédé l’invasion de l’Irak, le pire crime de ce début de siècle qui eut des conséquences désastreuses ». Pour le philosophe, la « troïka », tout comme « l’axe du mal », est conformée « tout simplement par ceux qui refusent de se soumettre aux ordres des Etats-Unis ».

Traduction : Luis Alberto Reygada pour Le Grand Soir

 

Publié le 09/11/2018

Face à Trump, le come-back de la gauche aux États-Unis, incarnée par des « gens ordinaires »

par Cole Stangler (site bastamag.net)

Donald Trump sort affaibli des élections intermédiaires aux États-Unis, qui se sont déroulées mardi 6 novembre. Les Démocrates ont conquis une majorité à la Chambre des députés. L’aile gauche du parti a même marqué des points lors de ce scrutin, en présentant de nombreux candidats, souvent plus jeunes et souvent des femmes, qui ont réalisé de bons scores : des « gens ordinaires » dont les propositions sociales ou écologiques sont loin de la ligne néolibérale incarnée par Hillary Clinton. Certains caressent l’espoir que ce retour en grâce de la gauche ouvre la voie à de véritables changements.

Sam Bell, futur sénateur de l’Assemblée générale de Rhode Island, l’équivalent du Parlement au niveau de chaque État, n’a que 29 ans. Dans d’autres circonstances, ce « data scientist » de Providence, la capitale de ce minuscule État de la Nouvelle Angleterre, n’aurait probablement pas entamé une carrière politique. Mais sur de nombreux sujets — l’économie, la santé, la réglementation des armes à feu — les élus du parti démocrate local n’ont cessé de décevoir. Ce jeune militant qui se décrit comme « progressiste » et « socialiste démocratique » a décidé il y a dix mois, un peu en désespoir de cause, de se lancer dans la primaire démocrate. Objectif : représenter les opposants à Trump aux élections de mi-mandat – les Midterms – qui se sont déroulées ce 6 novembre. Et cela lui a plutôt réussi.

« J’étais tellement inquiet que je me sentais presque obligé de me présenter aux élections, raconte-t-il. Au final, j’ai fait une campagne très simple, je me suis engagé en faveur de l’abrogation de la baisse des impôts pour les riches [approuvée par l’Assemblée de l’État en 2006] et j’ai parlé de l’importance d’investir au lieu de faire des coupes budgétaires. » Le renforcement du droit à l’avortement — un sujet plus d’actualité que jamais avec l’arrivée du juge ultra-conservateur Brett Kavanaugh à la Cour suprême, qui pourrait mettre en péril ce droit au niveau fédéral — constitue un autre thème fort de sa campagne ; ainsi qu’un meilleur financement du Medicaid, le système d’assurance maladie destiné aux populations vivant sous le seuil de pauvreté ou risquant d’y basculer.

Reconstruire la démocratie américaine sur un modèle progressiste

La victoire était loin d’être assurée. L’adversaire de Bell, l’avocat Paul Jabour, est connu, et il s’appuie sur une vingtaine d’années d’expérience à l’Assemblée. Mais au mois de septembre, les électeurs démocrates ont choisi le changement : c’est Bell qui arrive en tête, avec 44 % des suffrages face aux 39 % de Jabour. Le Parti républicain, impopulaire et peu implanté à Rhode Island, ne présente pas de candidat aux élections générales. Ce mardi 6 novembre, Sam Bell est officiellement élu.

Son élection ne constitue pas une anomalie. Motivés à la fois par leur hostilité au président Trump et par une vision nettement plus à gauche que celle défendue par les dirigeants du principal parti d’opposition, de nombreux jeunes candidats se sont présentés pour la première fois lors de ces élections. Beaucoup d’entre eux ont gagné, du niveau municipal jusqu’au niveau fédéral. S’ils viennent d’horizons différents — une donnée significative dans ce pays peuplé par plus de 300 millions d’habitants —, ils partagent certaines revendications et certaines convictions communes. Pour eux, il ne suffit pas de battre Donald Trump, mais de reconstruire la démocratie américaine sur un modèle progressiste : faire en sorte que le pays devienne plus social, plus écologique et plus solidaire, bref, qu’il réalise ses promesses non-tenues jusqu’ici.

Augmentation du salaire minimum et défense du droit à l’IVG

Globalement, le Parti démocrate a réalisé un bon score ce 6 novembre. S’il a perdu du terrain au Sénat — dont le tiers des sièges renouvelés en 2018 se situent dans des États qui ont tendance à voter à droite —, il a gagné, en revanche, une majorité à la Chambre des représentants (219 sièges contre 193 pour les Républicains), entièrement renouvelée tous les deux ans. Le parti a conquis, par ailleurs, sept nouveaux postes de gouverneur, notamment le Wisconsin et le Kansas, et plus de 330 sièges au sein des parlements locaux [1]. Parmi les vainqueurs : de nombreux candidats venus de l’aile gauche du parti.

Certains, comme Sam Bell, se définissent comme « socialistes ». C’est notamment le cas de deux futurs députés à la Chambre de représentants, Alexandria Ocasio-Cortez (29 ans), de New York, et de Rashida Tlaib (42 ans), du Michigan. La première appelle à une production d’énergie 100 % renouvelable avant 2035 ainsi qu’à l’abolition de l’United States Immigration and Customs Enforcement, une agence de police douanière vivement critiquée pour son rôle dans la séparation des familles sans-papiers. La seconde appelle à la gratuité de l’enseignement supérieur public et à un salaire minimum de 15 dollars de l’heure — le salaire minimum fédéral est aujourd’hui de 7,25 dollars de l’heure, même si certains États l’ont augmenté.

D’autres préfèrent l’étiquette « progressiste », mais défendent un programme plus ou moins identique, tel qu’Ilhan Omar (36 ans), immigrée somalienne élue au Congrès de Minneapolis, la ville la plus peuplée du Minnesota. D’autres encore ont perdu, tout en réalisant de bons scores dans des zones qui ont largement voté en faveur de Trump il y a deux ans : Richard Ojeda (48 ans), ancien officier de l’armée a récolté 44 % des voix dans une circonscription rurale de la Virginie-Occidentale où, il y a deux ans, Hilary Clinton dépassait difficilement les 26 % en moyenne. Dans l’Iowa, J.D. Scholten (38 ans), juriste et ex-joueur de baseball a gagné 47 % des voix face à Steve King, un député Républicain et nationaliste blanc qui noue des liens avec l’extrême droite européenne.

« Il ne suffit pas de faire des modestes réformes »

Pour certains, la tendance est confirmée : le Parti démocrate est bien et bel en train de basculer à gauche. C’est ce qu’affirme David Duhalde, directeur politique de Our Revolution (« Notre révolution »), l’organisation nationale créée par Bernie Sanders suite à sa campagne pour l’investiture démocrate en 2016. Comptant environ 200 000 adhérents, l’organisation a donné son soutien à quelque 300 candidats lors du cycle électoral, dont Sam Bell et Alexandria Ocasio-Cortez. « Le parti et sa base deviennent de plus en plus explicitement progressistes, explique David Duhalde. Et ils deviennent de plus en plus implicitement sociaux-démocrates, dans leurs orientations, leurs engagements et leurs préférences de vote. »

Plusieurs facteurs seraient à l’origine de ce basculement. Tout d’abord, explique David Duhalde, il y a l’occupant actuel de la Maison Blanche et la forte hostilité qu’il provoque. Son accession au pouvoir et sa popularité non-négligeable soulignent, pour beaucoup de jeunes États-uniens, la gravité d’une crise politique et sociale dont les leaders démocrates ne semblent pas toujours conscients. Comme le constate Sam Bell : « Je pense que notre pays est face à une crise. Il ne suffit pas de faire de modestes réformes. Le parti doit changer maintenant pour qu’on puisse sauver notre pays. »

Un effet Bernie Sanders ?

Il existe une autre source d’inspiration, nettement plus positive. La campagne présidentielle de Bernie Sanders en 2016 aurait joué un rôle déterminant dans la vague de jeunes et nouvelles candidatures, selon David Duhalde. Dans les ultimes jours de cette campagne qui a connu un succès inattendu, le sénateur du Vermont a appelé les « gens ordinaires » à se présenter aux élections. Une plate-forme progressiste s’est depuis mise en place, largement inspirée du programme présidentiel de Sanders : l’augmentation du salaire minimum fédéral à 15 dollars de l’heure ; la gratuité des universités publiques ; l’extension du système d’assurance maladie publique et universelle, « Medicare », actuellement réservé aux personnes âgées, au reste de la population. La revendication est mieux connue sous le mot d’ordre Medicare for all, « Medicare pour tous ».

« C’est une revendication que les électeurs soutiennent massivement et que de plus en plus de candidats ajoutent dans leurs plateformes », explique David Duhalde. D’après un sondage Reuters-Ipsos publié au mois d’août, 70 % de la population des États-Unis soutiennent la proposition de « Medicare pour tous », y compris une majorité d’électeurs républicains. Les aspirants au Congrès semblent en être conscients : selon le journal USA Today, plus de 50 % des candidats démocrates à la Chambre des représentants en 2018 se sont prononcés en faveur de la demande.

Une progression de l’aile gauche du Parti démocrate à nuancer

Ce n’était pas toujours le cas. Bernie Sanders a longtemps été l’un des seuls à défendre cette idée au Congrès. Lorsqu’il a soumis une proposition de loi à cet effet au Sénat en 2013, aucun sénateur démocrate ne l’avait soutenue. En revanche, une proposition quasi-identique de Sanders au Sénat l’automne dernier a recueilli 16 « co-sponsors » démocrates. La preuve d’un rapport de forces en évolution.

Chris Townsend, un des dirigeants de la principale fédération syndicale des travailleurs du transport aux États-Unis (Amalgamated Transit Union, ATU), pense qu’il faut relativiser la progression de l’aile gauche du Parti démocrate. « L’establishment démocrate se distingue des Républicains sur des sujets sociétaux, dit-il. Mais pour tout ce qui concerne l’économie, l’importance de défier la dictature des marchés, et les questions clés de la guerre et de l’impérialisme, ils sont un allié au Parti républicain. »

« Faire élire des gens qui répondent aux associations citoyennes de base et aux syndicats »

Par ailleurs, le syndicaliste reste sceptique face à la perspective de transformer le Parti démocrate en une force de gauche, ni même en un parti social-démocrate à l’européenne : « Il y a eu des efforts faits par des progressistes, des socialistes et de gens de gauche pour transformer le parti depuis une centaine d’années », rappelle-t-il. Et, clairement, le bilan n’est pas positif. Pour David Duhalde, de Our Revolution, l’objectif est, d’une certaine manière, plus modeste. « Il faut savoir que les Démocrates et les Républicains ne sont pas des partis politiques comme ceux qui existent en Europe, explique-t-il. Ce ne sont des partis que de nom. Ce sont plutôt des larges coalitions, une coalition de centre-gauche et une coalition de droite. »

De plus, la structure du Parti démocrate fait qu’il est intrinsèquement difficile de le contrôler. S’il y a un comité national qui fait le choix de financer certains candidats — et cette instance reste davantage fidèle à la ligne d’Hilary Clinton qu’à celle de Bernie Sanders —, celui-ci reste distinct des partis existants aux niveaux des États, des comtés et des municipalités. Le but de Our Revolution ? Non pas transformer le Parti démocrate en tant que tel, mais construire une majorité politique animée par des forces progressistes. Comme l’explique Duhalde : « Faire élire des gens qui peuvent devenir la majorité du parti et qui répondent aux syndicats, aux mouvements sociaux et aux associations citoyennes de base ». Ces élections semblent marquer un premier succès de cette stratégie.

Le retour en grâce du « socialisme »

Autre indice du tournant à gauche qu’a pris la politique états-unienne ces dernières années : l’attraction qu’exerce un mot qui a longtemps été imprononçable pour beaucoup, au pays du maccarthysme [2] : le mot « socialisme ». L’organisation Democratic Socialists of America (« Socialistes démocratiques des États-Unis »), plus connue sous l’appellation DSA, compte actuellement plus de 50 000 adhérents. En novembre 2016, elle ne recensait que 5000 membres. Encore une fois, la popularité de Sanders en est en partie responsable de ce regain d’attractivité. Mais elle n’est pas seule.

Les victoires d’autres candidats qui s’identifient comme « socialistes » ont contribué à populariser l’image du DSA, notamment Alexandria Ocasio-Cortez et Rashida Tlaib, toutes deux adhérentes. D’autres candidats se décrivant comme « socialistes » sont sortis victorieux du cycle électoral 2018 : c’est le cas de Bell dans le Rhode Island, ainsi que de quatre députés à l’assemblée générale de Pennsylvanie, et d’une autre à l’assemblée générale de Californie.

« Nous vivons une époque marquée par des inégalités ahurissantes »

Alex Press est journaliste et rédactrice à Jacobin, un magazine new-yorkais très proche du DSA et qui offre une « perspective socialiste sur la politique, l’économie et la culture ». Pour elle, l’intérêt croissant du socialisme aux États-Unis trouve ses origines dans la dégradation des conditions de vie de la grande majorité de la population. « Nous vivons une époque marquée par des inégalités ahurissantes, on est submergés de dette, [et] on voit nos amis et des membres de nos familles enfermés par un système pénal qui est injuste et brutal, explique-t-elle. Peu importe qui est au pouvoir, il y a très peu de changement. »

En réalité, l’idée du socialisme aux États-Unis reste assez vague, plus proche d’un programme social-démocrate que d’un appel à la révolution : les socialistes états-uniens parlent davantage du salaire minimum que d’autogestion ouvrière. Alex Press reste optimiste tout en reconnaissant les limites de ce retour en grâce : « Cela représente un énorme changement pour la gauche et cela donne de l’espoir. Mais c’est un pays énorme et il y a encore des millions de jeunes qui restent totalement détachés de toute action politique. » Pour le syndicaliste Chris Townsend, cette nouvelle énergie au sein de la gauche reste prometteuse. « En tout cas, dit-il, vue la situation, les choses ne peuvent qu’aller en s’améliorant ».

Cole Stangler

Publié le 02/11/2018

L’Amazonie, convoitée par l’agrobusiness et l’industrie minière, en danger imminent avec l’élection de Bolsonaro

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Le nouveau président brésilien élu ce 28 octobre a multiplié les annonces visant directement l’Amazonie, les défenseurs de l’environnement et les communautés autochtones. Jair Bolsonaro veut la fin des démarcations de terres indigènes et ouvrir de larges zones de forêts à l’exploitation minière et à l’agrobusiness, des secteurs économiques qui ont appuyé sa candidature. Si l’élection de Bolsonaro, et la violence qu’il attise par ses discours, constituent une menace directe pour la vie des communautés locales, l’avenir de l’Amazonie nous concerne tous : l’accélération de sa destruction aura de lourdes conséquences sur l’équilibre climatique de la planète.

« Bolsonaro est une menace pour la planète », prévenait entre les deux tours de l’élection brésilienne la journaliste brésilienne Eliane Brum dans les colonnes d’El Pais Brasil. Parce que le nouveau président du Brésil, Jair Bolsonaro, ancien militaire, élu dimanche 28 octobre avec 55 % des suffrages exprimés, menace la démocratie dans le cinquième plus grand pays du monde. Mais aussi parce qu’il représente un danger direct pour le climat, et donc, pour le monde entier.

Le nouveau président élu – qui doit entrer en fonction en janvier – a déjà annoncé qu’il voulait retirer le Brésil de l’Accord de Paris sur le climat. Avant de tempérer ce refus : le Brésil respecterait l’Accord de Paris si on lui laissait les mains libres sur l’Amazonie. C’est bien là le cœur de son programme en matière de destruction de l’environnement : le politicien d’extrême droite a multiplié les déclarations qui laissent craindre le pire pour l’Amazonie brésilienne, ses forêts et ses réserves d’eau douce.

Le programme de Bolsonaro prévoit la mise sous tutelle de l’environnement par le ministère de l’Agriculture. Cette « fusion » aura pour conséquence de soumettre encore davantage la défense de l’environnement aux intérêts de l’agrobusiness, puissant secteur économique au Brésil. De vastes cultures de soja – souvent OGM, exportées ensuite vers l’Amérique du Nord et l’Europe – remplacent progressivement l’écosystème amazonien et participent à la déforestation.

Violences contre les agences de protection de l’environnement

Bolsonaro soutient aussi l’ouverture de larges zones de l’Amazonie à l’exploitation minière. Il conteste les mesures de protection des terres indigènes et des quilombolas, ces communautés de descendants d’esclaves affranchis. Les députés et sénateurs dits « ruralistes » élus au parlement comptent sur le nouveau président pour défendre leurs intérêts face aux communautés amérindiennes et aux dépens de l’intérêt général de la planète.

Quelques jours avant l’élection présidentielle, ce groupe d’élus issu de différents partis de droite qui représentent l’agrobusiness au parlement brésilien, avait officiellement annoncé son soutien à Bolsonaro. Suite aux élections législatives du 7 octobre, les élus ruralistes peuvent désormais compter sur 115 députés et sénateurs. Sans oublier les nouveaux élus du parti de Bolsonaro, le PSL, qui est devenu le deuxième groupe politique à la chambre des députés avec 52 élus, juste derrière celui du Parti des travailleurs (gauche).

« C’est une crise totale pour l’Amazonie, juge Christian Poirier, directeur de l’ONG Amazon Watch. Pendant la période électorale, il y a déjà eu un effet Bolsonaro, avec une augmentation de 40 % du déboisement dans la forêt amazonienne. Les mafias du bois ou les orpailleurs illégaux se sentent déjà tout permis depuis un moment, avec cette perspective d’avoir Bolsonaro comme président. Ils pensent qu’ils peuvent agir impunément. Et de fait, Bolsonaro a annoncé qu’il interdirait aux agences environnementales de punir les déboisements illégaux. »

Entre les deux tours, le 20 octobre, des agents de l’agence fédérale de protection de l’environnement Ibama (Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles) ont été agressés dans la région du Rondônia, pendant une opération de lutte contre la déforestation illégale. Leurs voitures ont été brûlées. La veille, des agents de l’Institut de conservation de la biodiversité (l’ICMBio, Instituto Chico Mendes de Conservação da Biodiversidade) avaient été victimes d’une embuscade dans l’État du Pará, lors d’une opération de contrôle de la déforestation.

« L’agrobusiness attend qu’un Bolsonaro détruise les protections environnementales »

Déjà plus de 20 % de la forêt amazonienne – dont près des deux tiers se trouvent au Brésil – a été détruite, alors que la zone joue un rôle essentiel dans la régulation du climat mondial. Dans le bassin du fleuve Xingu, l’une des zones les plus convoitées à l’Est de l’Amazonie, plus de 100 000 hectares de forêt ont été rasés en dix mois, soit l’équivalent d’un département comme le Val d’Oise [1]. Avec Bolsonaro au pouvoir, cette déforestation risque de prendre des dimensions bien plus dévastatrices et rapides. Avec des effets potentiellement dramatiques sur les populations locales, et le climat mondial.

« Bolsonaro a dit qu’il voulait en finir avec les démarcations de terres indigènes. Mais il veut aussi ouvrir à l’exploitation minière et à l’agrobusiness de larges zones de l’Amazonie protégées pour des raisons environnementales », souligne Christian Poirier. L’an dernier, le gouvernement de Michel Temer, le président intérimaire (droite) avait déjà tenté d’ouvrir à l’exploitation minière, par simple déchet, un parc naturel de l’Amazonie aussi large que la Suisse (voir notre article). Il avait été obligé de reculer face aux protestations et à une décision de justice. « Je ne pense pas que Bolsonaro sera sensible à ce type de pressions. Ils se sent totalement libre d’attaquer ce type de réserves naturelles, craint Christian Poirier. Il veut exploiter l’Amazonie avec les Nord-américains. Il y a déjà une entreprise canadienne qui souhaite exploiter de l’or en Amazonie, des multinationales de l’agrobusiness sont aussi sur les rangs. Ils attendent qu’un Bolsonaro détruise les protections environnementales. »

Les populations autochtones « en danger »

Les populations locales d’Amazonie sont déjà les premières exposées aux conséquences environnementales des grands projets énergétiques, comme le barrage du Belo Monte (lire le dossier de notre Observatoire des multinationales), ou miniers, comme le projet de mine d’or de Belo Sun, une entreprise canadienne. Des cas réguliers de pollutions de l’eau sont déjà constatés de la part d’entreprises industrielles et minières européennes, comme la française Imerys et la norvégienne Norsk Hydro (lire notre article « Polluées, menacées, déplacées : ces communautés amazoniennes aux prises avec des multinationales européennes »). Ces atteintes déjà graves à l’environnement risquent bien de se multiplier.

« Bolsonaro a annoncé la reprise des projets de barrages hydroélectriques, alors qu’ils avaient été suspendus. Cela aussi est très inquiétant », souligne Gert-Peter Bruch, de l’ONG Planète Amazone. « Certes, pour la première fois à des élections présidentielles, il y avait une candidate indigène à la vice-présidence [Sonia Guajajara, aux côté de Guilherme Boulos, pour le parti de gauche PSOL], et une députée indigène élue au Congrès [Joênia Wapichana, élue pour le parti écologiste Rede]. Mais les luttes indigènes subissent de plus en plus la répression depuis la destitution de l’ancienne présidente Dilma Roussef. Les processus de démarcation des terres indigènes sont au point mort. Cette année, on devrait commémorer les 30 ans de la constitution brésilienne de 1988, constitution qui permet aux populations autochtones de se faire entendre. Mais aujourd’hui, avec l’élection de Bolsonaro, cette constitution est en danger. » Et les droits des populations indigènes avec elle.

« Nous allons nous battre comme nous le faisons depuis 518 ans »

Le colistier de Bolsonaro, le général Hamilton Mourão, a déclaré pendant la campagne vouloir faire adopter une nouvelle constitution, sans assemblée constituante. Bolsonaro a aussi annoncé « en finir avec l’activisme environnemental », ne plus laisser « un centimètre de terre démarqué pour les réserves indigènes » tout en libéralisant le port d’armes (lire notre article à sujet). Cela risque fort de favoriser les attaques et assassinats contre les activistes amérindiens et les défenseurs de l’environnement. En 2017, 57 défenseurs de l’environnement et des terres indigènes avaient été assassinés au Brésil, la plupart dans les territoires amazoniens. Ce qui fait du Brésil, avant même l’élection de Bolsonaro, le pays le plus meurtrier en la matière [2].


« Nous craignions que la situation empire. Bolsonaro fomente la haine et la violence contre les populations indigènes, avec un discours qui nous accuse d’être un obstacle au développement, ignorant notre contribution à l’équilibre de l’environnement. Alors que nous savons que nos territoires aident à la stabilité climatique et que notre préservation de ces écosystèmes est bénéfique à tout le monde, a réagi dans une déclaration Dinamã Tuxá, coordinateur de l’Association des populations indigènes du Brésil (Apib). Son discours donne à ceux qui vivent autour des territoires indigènes le droit de pratiquer la violence et de tuer impunément. Bolsonaro représente l’institutionnalisation de la violence au Brésil. Nous allons résister à cette haine en protestant dans les rues et par la justice. Nous allons nous battre comme nous le faisons depuis 518 ans », et le début de la colonisation du Brésil par les Européens. « Bolsonaro représente le profil d’une grande partie des Brésiliens, qui n’acceptent pas les peuples indigènes », précise Luiz Eloy Terena, de l’Apib.

Pour Christian Poirier, d’Amazon Watch, c’est aussi aux Européens et aux Nord-Américains d’agir pour l’Amazonie : « Nous, Européens et Américains du Nord, nous avons une responsabilité. Nous devons envoyer un message clair aux acteurs de la déforestation en Amazonie. Il faut viser les gros acteurs du négoce de soja d’Amazonie, et s’adresser aux investisseurs pour qu’ils arrêtent de mettre de l’argent dans des activités qui détruisent l’Amazonie. Il faut un mouvement contre les investisseurs. »

Rachel Knaebel

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Publié le 28/10/2018

Noam Chomsky : « J’ai rencontré Lula, le prisonnier politique le plus important au monde »

Un article de Noam Chomsky (The Intercept)  (site labas.org)

"Ma femme Valeria et moi, nous venons de rendre visite à celui qui est sans doute le prisonnier politique le plus important de notre époque, d’une importance sans équivalent dans la politique internationale contemporaine" Début octobre accompagné de sa femme, Noam Chomsky (89 ans) est venu à la prison de Curitiba, capitale du Parana pour rendre visite à LULA, ancien président du Brésil. Alors qu’il était donné largement favori pour les élections, LULA a été condamné à une peine de 12 ans de prison pour corruption. Une peine qu’il conteste tout comme une grande partie des brésiliens. Pour CHOMSKY, LULA est avant tout un prisonnier politique. Il dit pourquoi dans un article publié dans INTERCEPT.

Ce prisonnier, c’est Luiz Inácio Lula da Silva – plus connu dans le monde sous le nom de « Lula » – condamné à la prison à vie et à l’isolement, sans accès à la presse et avec des visites limitées à un jour par semaine.

Le lendemain de notre visite, au nom de la liberté de la presse, un juge a autorisé le plus grand journal du pays, Folha de S. Paulo, à interviewer Lula. Mais un autre juge est aussitôt intervenu pour annuler cette décision, alors que les criminels les plus violents du pays – les chefs de milice et les trafiquants de drogue – sont régulièrement interviewés depuis leurs prisons. Pour le pouvoir brésilien, emprisonner Lula ne suffit pas : ils veulent s’assurer que la population, à la veille des élections, n’entende plus parler de lui. Ils semblent prêts à employer tous les moyens pour atteindre cet objectif.

Le juge qui a annulé la permission n’innovait pas. Avant lui, il y a eu le procureur qui a condamné Antonio Gramsci pendant le gouvernement fasciste de Mussolini en 1926, et qui déclarait : « nous devons empêcher son cerveau de fonctionner pendant 20 ans. »

Nous avons été rassurés, mais pas surpris, de constater qu’en dépit des conditions de détention éprouvantes et des erreurs judiciaires scandaleuses, Lula reste un homme très énergique, optimiste quant à l’avenir et plein d’idées pour faire dévier le Brésil de sa trajectoire désastreuse actuelle.

Il y a toujours des prétextes pour justifier un emprisonnement – parfois valables, parfois pas – mais il est souvent utile d’en déterminer les causes réelles. C’est le cas en l’espèce. L’accusation principale portée contre Lula est basée sur les dépositions d’hommes d’affaires condamnés pour corruption dans le cadre d’un plaider-coupable. On aurait offert à Lula un appartement dans lequel il n’a jamais vécu.

Le crime présumé est parfaitement minime au regard des standards de corruptions brésiliens – et il y a à dire sur ce sujet, sur lequel je reviendrai. La peine est tellement disproportionnée par rapport au crime supposé qu’il est légitime d’en chercher les vraies raisons. Il n’est pas difficile d’en trouver. Le Brésil fait face à des élections d’une importance cruciale pour son avenir. Lula est de loin le candidat le plus populaire et remporterait facilement une élection équitable, ce qui n’est pas pour plaire à la ploutocratie.

Bien qu’il ait mené pendant son mandat des politiques conçues pour s’adapter aux préoccupations de la finance nationale et internationale, Lula reste méprisé par les élites, en partie sans doute à cause de ses politiques sociales et des prestations pour les défavorisés – même si d’autres facteurs semblent jouer un rôle : avant tout, la simple haine de classe. Comment un travailleur pauvre, qui n’a pas fait d’études supérieures, et qui ne parle même pas un portugais correct peut-il être autorisé à diriger notre pays ?

Alors qu’il était au pouvoir, Lula était toléré par les puissances occidentales, malgré quelques réserves. Mais son succès dans la propulsion du Brésil au centre de la scène mondiale n’a pas soulevé l’enthousiasme. Avec son ministre des Affaires étrangères Celso Amorim, ils commençaient à réaliser les prédictions d’il y a un siècle selon lesquelles le Brésil allait devenir « le colosse du Sud ». Ainsi, certaines de leurs initiatives ont été sévèrement condamnées, notamment les mesures qu’ils ont prises en 2010, en coordination avec la Turquie, pour résoudre le conflit au sujet du programme nucléaire iranien, contre la volonté affirmée des États-Unis de diriger l’événement. Plus généralement, le rôle de premier plan joué par le Brésil dans la promotion de puissances non alignées sur les Occidentaux, en Amérique latine et au-delà, n’a pas été bien reçu par ceux qui ont l’habitude de dominer le monde.

Lula étant interdit de participer à l’élection, il y a un grand risque pour que le favori de la droite, Jair Bolsonaro, soit élu à la présidence et accentue la politique durement réactionnaire du président Michel Temer, qui a remplacé Dilma Rousseff après qu’elle a été destituée pour des motifs ridicules, au cours du précédent épisode du « coup d’État en douceur » en train de se jouer dans le plus important pays d’Amérique Latine.

Bolsonaro se présente comme un autoritaire dur et brutal et comme un admirateur de la dictature militaire, qui va rétablir « l’ordre ». Une partie de son succès vient de ce qu’il se fait passer pour un homme nouveau qui démantèlera l’establishment politique corrompu, que de nombreux Brésiliens méprisent pour de bonnes raisons. Une situation locale comparable aux réactions vues partout dans le monde contre les dégâts provoqués par l’offensive néolibérale de la vieille génération.

Bolsonaro affirme qu’il ne connaît rien à l’économie, laissant ce domaine à l’économiste Paulo Guedes, un ultralibéral, produit de l’École de Chicago. Guedes est clair et explicite sur sa solution aux problèmes du Brésil : « tout privatiser », soit l’ensemble de l’infrastructure nationale, afin de rembourser la dette des prédateurs qui saignent à blanc le pays. Littéralement tout privatiser, de façon à être bien certain que le pays périclite complètement et devienne le jouet des institutions financières dominantes et de la classe la plus fortunée. Guedes a travaillé pendant un certain temps au Chili sous la dictature de Pinochet, il est donc peut-être utile de rappeler les résultats de la première expérience de ce néolibéralisme de Chicago.

L’expérience, initiée après le coup d’État militaire de 1973 qui avait préparé le terrain par la terreur et la torture, s’est déroulée dans des conditions quasi optimales. Il ne pouvait y avoir de dissidence – la Villa Grimaldi et ses équivalents s’en sont bien occupés. L’expérimentation était supervisée par les superstars de l’économie de Chicago. Elle a bénéficié d’un énorme soutien de la part des États-Unis, du monde des affaires et des institutions financières internationales. Et les planificateurs économiques ont eu la sagesse de ne pas interférer dans les affaires de l’entreprise Codelco, la plus grande société minière de cuivre au monde, une entreprise publique hautement efficace, qui a ainsi pu fournir une base solide à l’économie de Pinochet.

Pendant quelques années, cette expérience fut largement saluée ; puis le silence s’est installé. Malgré les conditions presque parfaites, en 1982, les « Chicago boys » avaient réussi à faire s’effondrer l’économie. L’État a dû en reprendre en charge une grande partie, plus encore que pendant les années Allende. Des plaisantins ont appelé ça « la route de Chicago vers le socialisme ». L’économie, en grande partie remise aux mains des dirigeants antérieurs, a réémergé, non sans séquelles persistantes de la catastrophe dans les systèmes éducatifs, sociaux, et ailleurs.

Pour en revenir aux préconisations de Bolsonaro-Guedes pour fragiliser le Brésil, il est important de garder à l’esprit la puissance écrasante de la finance dans l’économie politique brésilienne. L’économiste brésilien Ladislau Dowbor rapporte, dans son ouvrage A era do capital improdutivo (« Une ère de capital improductif »), que lorsque l’économie brésilienne est entrée en récession en 2014, les grandes banques ont accru leurs profits de 25 à 30 %, « une dynamique dans laquelle plus les banques font des bénéfices, plus l’économie stagne » puisque « les intermédiaires financiers n’alimentent pas la production, ils la ponctionnent ».

En outre, poursuit M. Dowbor, « après 2014, le PIB a fortement chuté alors que les intérêts et les bénéfices des intermédiaires financiers ont augmenté de 20 à 30 % par an », une caractéristique structurelle d’un système financier qui « ne sert pas l’économie, mais est servi par elle. Il s’agit d’une productivité nette négative. La machine financière vit aux dépens de l’économie réelle. »

Le phénomène est mondial. Joseph Stiglitz résume la situation simplement : « alors qu’auparavant la finance était un mécanisme permettant d’injecter de l’argent dans les entreprises, aujourd’hui elle fonctionne pour en retirer de l’argent ». C’est l’un des profonds renversements de la politique socio-économique dont est responsable l’assaut néolibéral ; il est également responsable de la forte concentration de la richesse entre les mains d’un petit nombre alors que la majorité stagne, de la diminution des prestations sociales, et de l’affaiblissement de la démocratie, fragilisée par les institutions financières prédatrices. Il y a là les principales sources du ressentiment, de la colère et du mépris à l’égard des institutions gouvernementales qui balayent une grande partie du monde, et souvent appelé – à tort – « populisme ».

C’est l’avenir programmé par la ploutocratie et ses candidats. Un avenir qui serait compromis par un nouveau mandat à la présidence de Lula. Il répondait certes aux exigences des institutions financières et du monde des affaires en général, mais pas suffisamment pour notre époque de capitalisme sauvage.

On pourrait s’attarder un instant sur ce qui s’est passé au Brésil pendant les années Lula – « la décennie d’or », selon les termes de la Banque mondiale en mai 2016 [1]. Au cours de ces années, l’étude de la banque rapporte :

« Les progrès socio-économiques du Brésil ont été remarquables et mondialement reconnus. À partir de 2003 [début du mandat de Lula], le pays est reconnu pour son succès dans la réduction de la pauvreté et des inégalités et pour sa capacité à créer des emplois. Des politiques novatrices et efficaces visant à réduire la pauvreté et à assurer l’intégration de groupes qui auparavant étaient exclus ont sorti des millions de personnes de la pauvreté. »

Et plus encore :

« Le Brésil a également assumé des responsabilités mondiales. Il a réussi à poursuivre sa prospérité économique tout en protégeant son patrimoine naturel unique. Le Brésil est devenu l’un des plus importants donateurs émergents, avec des engagements importants, en particulier en Afrique subsaharienne, et un acteur majeur dans les négociations internationales sur le climat. La trajectoire de développement du Brésil au cours de la dernière décennie a montré qu’une croissance fondée sur une prospérité partagée, mais équilibrée dans le respect de l’environnement, est possible. Les Brésiliens sont fiers, à juste titre, de ces réalisations saluées sur la scène internationale. »

Du moins certains Brésiliens, pas ceux qui détiennent le pouvoir économique.

Le rapport de la Banque mondiale rejette le point de vue répandu selon lequel les progrès substantiels étaient « une illusion, créée par le boom des produits de base, mais insoutenable dans l’environnement international actuel, moins clément ». La Banque mondiale répond à cette affirmation par un « non » ferme et catégorique : « il n’y a aucune raison pour que ces gains socio-économiques récents soient effacés ; en réalité, ils pourraient bien être amplifiés avec de bonnes politiques. »

Les bonnes politiques devraient comprendre des réformes radicales du cadre institutionnel hérité de la présidence Cardoso, qui a été maintenu pendant les années Lula-Dilma, satisfaisant ainsi les exigences de la communauté financière, notamment une faible imposition des riches et des taux d’intérêt exorbitants, ce qui a conduit à l’augmentation de grandes fortunes pour quelques-uns, tout en attirant les capitaux vers la finance au détriment des investissements productifs. La ploutocratie et le monopole médiatique accusent les politiques sociales d’assécher l’économie, mais dans les faits, les études économiques montrent que l’effet multiplicateur de l’aide financière aux pauvres a stimulé l’économie alors que ce sont les revenus financiers produits par les taux d’intérêt usuraires et autres cadeaux à la finance qui ont provoqué la véritable crise de 2013 – une crise que « les bonnes politiques » auraient permis de surmonter.

L’éminent économiste brésilien Luiz Carlos Bresser-Pereira, ancien ministre des Finances, décrit succinctement le déterminant majeur de la crise en cours : « il n’y a pas de raison économique » pour justifier le blocage des dépenses publiques tout en maintenant les taux d’intérêt à un niveau élevé ; « la cause fondamentale des taux élevés au Brésil, c’est le fait des prêteurs et des financiers » avec ses conséquences dramatiques, appuyé par le corps législatif (élu avec le soutien financier des entreprises) et le monopole des médias qui relaient essentiellement la voix des intérêts privés.

Dowbor montre que tout au long de l’histoire moderne du Brésil, les remises en question du cadre institutionnel ont conduit à des coups d’État, « à commencer par le renvoi et le suicide de Vargas [en 1954] et le putsch de 1964 » (fermement soutenu par Washington). Il y a de bonnes raisons de penser que la même chose s’est produite pendant le « coup d’État en douceur » en cours depuis 2013. Cette campagne des élites traditionnelles, aujourd’hui concentrées dans le secteur financier et servie par des médias qu’ils possèdent, a connu une accélération en 2013, lorsque Dilma Rousseff a cherché à ramener les taux d’intérêt extravagants à un niveau raisonnable, menaçant ainsi de tarir le torrent d’argent facile dont profitait la minorité qui pouvait se permettre de jouer sur les marchés financiers.

La campagne actuelle visant à préserver le cadre institutionnel et à revenir sur les acquis de « la décennie glorieuse » exploite la corruption à laquelle le Parti des travailleurs de Lula, le PT, a participé. La corruption est bien réelle, et grave, même si le fait de diaboliser le PT est une pure instrumentalisation, en regard des écarts de conduite de ses accusateurs. Et comme nous l’avons déjà mentionné, les accusations portées contre Lula, même si l’on devait lui en reconnaître les torts, ne peuvent être prises au sérieux pour justifier la peine qui lui a été infligée dans le but de l’exclure du système politique. Tout cela fait de lui l’un des prisonniers politiques les plus importants de la période actuelle.

La réaction récurrente des élites face aux menaces qui pèsent sur le cadre institutionnel de l’économie sociopolitique au Brésil trouve son équivalent dans la riposte internationale contre les remises en cause, par le monde en développement, du système néocolonial hérité de siècles de dévastations impérialistes occidentales. Dans les années 1950, dans les premiers jours de la décolonisation, le mouvement des pays non-alignés a cherché à faire son entrée dans les affaires mondiales. Il a été rapidement remis à sa place par les puissances occidentales. En témoigne dramatiquement l’assassinat du leader congolais, très prometteur, Patrice Lumumba, par les dirigeants historiques belges (devançant la CIA). Ce crime et les violences qui ont suivi ont mis fin aux espoirs de ce qui devrait être l’un des pays les plus riches du monde, mais qui reste « l’horreur ! l’horreur ! » avec la collaboration des tortionnaires historiques de l’Afrique.

Néanmoins, les voix gênantes des victimes historiques ne cessaient de s’élever. Dans les années 1960 et 1970, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, avec le concours important d’économistes brésiliens, a présenté des plans pour un Nouvel Ordre Économique International, dans lequel les préoccupations des « sociétés en développement » – la grande majorité de la population mondiale – auraient été examinées. Une initiative rapidement écrasée par la régression néolibérale.

Quelques années plus tard, au sein de l’UNESCO, les pays du Sud ont appelé à un nouvel ordre international de l’information qui ouvrirait le système mondial des médias et de la communication à des acteurs extérieurs au monopole occidental. Cette initiative a déchaîné une riposte extrêmement violente qui a traversé tout le spectre politique, avec des mensonges éhontés et des accusations ridicules, et qui finalement a entraîné le retrait du président américain Ronald Reagan, sous de faux prétextes, de l’UNESCO. Tout cela a été dévoilé dans une étude accablante (donc peu lue) des spécialistes des médias William Preston, Edward S. Herman et Herbert Schiller [2].

L’étude menée en 1993 par le South Centre, qui montrait que l’hémorragie de capitaux depuis les pays pauvres vers les pays riches s’était accompagnée d’exportations de capitaux vers le FMI et la Banque mondiale, qui sont désormais « bénéficiaires nets des ressources des pays en développement », a également été soigneusement passée sous silence. De même que la déclaration du premier sommet du Sud, qui avait rassemblé 133 États en 2000, en réponse à l’enthousiasme de l’Occident pour sa nouvelle doctrine d’« intervention humanitaire ». Aux yeux des pays du Sud, « le soi-disant droit d’intervention humanitaire » est une nouvelle forme d’impérialisme, « qui n’a aucun fondement juridique dans la Charte des Nations unies ni dans les principes généraux du droit international ».

Sans surprise, les puissants n’apprécient guère les remises en cause, et disposent de nombreux moyens pour y répliquer ou pour les réduire au silence.

Il y aurait beaucoup à dire sur la corruption endémique de la politique latino-américaine, souvent solennellement condamnée par l’Occident. Il est vrai, c’est un fléau, qui ne devrait pas être toléré. Mais elle n’est pas limitée aux « pays en voie de développement ». Par exemple, ce n’est pas une petite aberration que dans nos pays, les gigantesques banques reçoivent des amendes de dizaines de milliards de dollars (JPMorgan Chase, Bank of America, Goldman Sachs, Deutsche Bank, Citigroup) à l’issue d’accords négociés à l’amiable, mais que personne ne soit légalement coupable de ces activités criminelles, qui détruisent pourtant des millions de vies. Remarquant que « les multinationales américaines avaient de plus en plus de difficultés à ne pas basculer dans l’illégalité », l’hebdomadaire londonien The Economist du 30 août 2014 rapportait que 2 163 condamnations d’entreprise avaient été comptabilisées entre 2000 et 2014 – et ces multinationales sont nombreuses à Londres et sur le continent européen [3].

La corruption couvre tout un registre, depuis les énormités qu’on vient de voir jusqu’aux plus petites mesquineries. Le vol des salaires, une épidémie aux États-Unis, en donne un exemple particulièrement ordinaire et instructif. On estime que les deux tiers des travailleurs à bas salaire sont volés sur leur rémunération chaque semaine, tandis que les trois quarts se voient voler tout ou partie de leur rémunération pour les heures supplémentaires. Les sommes ainsi volées chaque année sur les salaires des employés excèdent la somme des vols commis dans les banques, les stations-service et les commerces de proximité. Et pourtant, presque aucune action coercitive n’est engagée sur ce point. Le maintien de cette impunité revêt une importance cruciale pour le monde des affaires, à tel point qu’il est une des priorités du principal lobby entrepreneurial, le American Legislative Exchange Council (ALEC), qui bénéficie des largesses financières des entreprises.

La tâche principale de l’ALEC est d’élaborer un cadre législatif pour les États. Un but facile puisque, d’une part, les législateurs sont financés par les entreprises et, d’autre part, les médias s’intéressent peu au sujet. Des programmes méthodiques et intenses soutenus par l’ALEC sont donc capables de faire évoluer les contours de la politique d’un pays, sans préavis, ce qui constitue une attaque souterraine contre la démocratie mais avec des effets importants. Et l’une de leurs initiatives législatives consiste à faire en sorte que les vols de salaires ne soient pas soumis à des contrôles ni à l’application de la loi.

Mais la corruption, qui est un crime, qu’elle soit massive ou minime, n’est que la partie émergée de l’iceberg. La corruption la plus grave est légale. Par exemple, le recours aux paradis fiscaux draine environ un quart, voire davantage, des 80 000 milliards de dollars de l’économie mondiale, créant un système économique indépendant exempt de surveillance et de réglementation, un refuge pour toutes sortes d’activités criminelles, ainsi que pour les impôts qu’on ne veut pas payer. Il n’est pas non plus techniquement illégal pour Amazon, qui vient de devenir la deuxième société à dépasser les 1 000 milliards de dollars de valeur, de bénéficier d’allègements fiscaux sur les ventes. Ou que l’entreprise utilise environ 2 % de l’électricité américaine à des tarifs très préférentiels, conformément à « une longue tradition américaine de transfert des coûts depuis les entreprises vers les plus démunis, qui consacrent déjà aux factures des services publics, en proportion de leurs revenus, environ trois fois plus que ne le font les ménages aisés », comme le rapporte la presse économique [4].

Il y a une liste infinie d’autres exemples.

Un autre exemple important, c’est l’achat des voix lors des élections, un sujet qui a été étudié en profondeur, en particulier par le politologue Thomas Ferguson. Ses recherches, ainsi que celles de ses collègues, ont montré que l’éligibilité du Congrès et de l’exécutif est prévisible avec une précision remarquable à partir de la variable unique des dépenses électorales, une tendance très forte qui remonte loin dans l’histoire politique américaine et qui s’étend jusqu’aux élections de 2016 [5]. La corruption latino-américaine est considérée comme un fléau, alors que la transformation de la démocratie formelle en un instrument entre les mains de la fortune privée est parfaitement légale.

Bien sûr, ce n’est pas que l’interférence dans les élections ne soit plus à l’ordre du jour. Au contraire, l’ingérence présumée de la Russie dans les élections de 2016 est un sujet majeur de l’époque, un sujet d’enquêtes acharnées et de commentaires endiablés. En revanche, le rôle écrasant du monde de l’entreprise et des fortunes privées dans la corruption des élections de 2016, selon une tradition qui remonte à plus d’un siècle, est à peine reconnu. Après tout, il est parfaitement légal, il est même approuvé et renforcé par les décisions de la Cour suprême la plus réactionnaire de mémoire d’homme.

L’achat d’élections n’est pas la pire des interventions des entreprises dans la démocratie américaine immaculée, souillée par les hackers russes (avec des résultats indétectables). Les dépenses de campagne atteignent des sommets, mais elles sont éclipsées par le lobbying, qui représenterait environ 10 fois ces dépenses – un fléau qui s’est rapidement aggravé dès les premiers jours de la régression néolibérale. Ses effets sur la législation sont considérables, le lobbyiste allant jusqu’à la rédaction littérale des lois, alors que le parlementaire – qui signe le projet de loi – est quelque part ailleurs, occupé à collecter des fonds pour la prochaine campagne électorale.

La corruption est effectivement un fléau au Brésil et en Amérique latine en général, mais ils restent des petits joueurs.

Tout cela nous ramène à la prison, où l’un des prisonniers politiques les plus importants de la période est maintenu en isolement pour que le « coup d’État en douceur » au Brésil puisse se poursuivre, avec des conséquences certaines qui seront sévères pour la société brésilienne, et pour le monde entier, étant donné le rôle potentiel du Brésil.

Tout cela peut continuer, à une condition, que ce qui se passe continue d’être toléré.

Noam Chomsky

Notes

[1] Banque mondiale, « Retaking the path to inclusion growth and sustainability », mai 2016.

[2] William Preston Jr., Edward S. Herman et Herbert I. Schiller, Hope and Folly. The United States and Unesco (1945-1985), Minesota Archive Editions, 1989.

[3The Economist, « A mammoth guilt trip », 28 août 2014.

[4] Anders Melin, Rebecca Greenfield et Jenn Zhao, « Workers of the World Shrug », Bloomberg Businessweek, 20 août 2018.

[5] Thomas Ferguson, Paul Jorgensen et Jie Chen, « How Money Drives US Congressional Elections », Institute for New Economic Thinking Working Paper Series n°48, août 2016.

Publié le 11/10/2018

Sanctions américaines contre l’Iran : des solutions peu efficaces

(site idn-France.org)

Depuis le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien en mai 2018, l’Iran, l’Union Européenne, la Chine et la Russie tentent tant bien que mal de préserver l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien  (JCPOA). Les iraniens ont accepté de rester dans l’accord tant que leurs intérêts nationaux seraient garantis. Les sanctions économiques imposées unilatéralement par les États-Unis menacent aujourd’hui l’accord, et tous sont à la recherche d’une solution pour contrer l’extraterritorialité des lois et sanctions américaines. La saisine de la Cour Internationale de Justice (CIJ) par l’Iran et l’instauration de canaux de paiements indépendants du dollar par l’Union Européenne sont des mesures symboliques fortes mais leur efficacité reste à prouver.

Cette semaine à New-York, le dossier nucléaire iranien s’est invité à la 73e Assemblée générale annuelle de l’Organisation des Nations Unies. Entre invectives interposées entre Donald Trump et Hassan Rohani à la tribune de l’ONU et réunion du Conseil de Sécurité à propos de la lutte contre la non-prolifération des armes nucléaires dirigée par le président américain, le sujet nucléaire a été un des dossiers majeurs et brûlants de la grande messe annuelle des diplomaties. Ce jeudi 27 septembre, Benyamin Netanyahou a une nouvelle fois accusé l’Iran d’abriter en plein cœur de Téhéran un « site de stockage atomique secret » contenant plus de 300 tonnes de matériaux liés au nucléaire. Cartes à l’appui, le Premier ministre israélien a de nouveau dénoncé la duplicité du régime iranien tout en louant la décision de Donald Trump de quitter l’accord de Vienne. L’Iran, après avoir accusé Donald Trump de vouloir renverser le régime en place, a rejeté les accusations d’Israël en rappelant que l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) avait certifié à 12 reprises la dimension pacifique du programme nucléaire iranien depuis 2015. Le directeur général de l’AIEA Yukiya Amano a rappelé à ce propos l’indépendance et l’impartialité de l’agence dans la conduite de ses travaux.

 Un accord dénoncé par les États-Unis

Pour rappel, le JCPOA – Plan d’action global conjoint – avait été signé en juillet 2015 entre l’Iran d’une part et les cinq membres du Conseil de Sécurité de l’ONU et l’Allemagne d’autre part après plus de dix ans de négociations difficiles. Signé pour une période de dix ans, cet accord garantit le caractère strictement pacifique du programme nucléaire iranien en le soumettant à une surveillance draconienne de la part de l’AIEA. En échange, les États signataires devaient progressivement lever les sanctions asphyxiant l’économie iranienne. Le 08 mai 2018, Donald Trump a décidé de retirer les États-Unis du JCPOA. Il n’avait eu de cesse depuis son élection de dénoncer un accord « désastreux », dénonçant ses limites et accusant les iraniens de duplicité. Pour le président américain, l’accord ne serait pas assez contraignant pour l’Iran. Il conteste d’abord la limitation dans le temps de certaines clauses de l’accord lui-même. Selon Trump, rien n’empêcherait l’Iran, à l’issue de l’accord en 2025, de reprendre ses activités d’enrichissement d’uranium au-delà de 20%, seuil critique. Soutenu par Israël, Trump souhaiterait également une inspection plus poussée des sites suspects, une restriction de plus longue durée, et une limite au développement des missiles balistiques iraniens – considérés comme un moyen de projection de puissance à l’échelle régionale – et à son influence au Moyen-Orient, notamment dans son soutien au régime syrien et au Hezbollah libanais.

Le 06 août, les États-Unis ont imposé une première salve de sanctions unilatérales envers l’Iran concernant les transactions financières, le commerce de matières premières, les achats dans le secteur automobile et l’aviation commerciale. Le 04 novembre entrera en vigueur le second volet des sanctions américaines visant le secteur pétro-gazier et la Banque centrale iranienne. En raison de l’extraterritorialité des lois américaines [1], ces sanctions ont la particularité de toucher toute entreprise ayant des liens avec les Etats-Unis et qui commerce avec l’Iran. Les entreprises américaines mais aussi étrangères – comme Total, PSA, Siemens ou Air France – ont donc été sommées de quitter l’Iran sous peine de sanctions importantes. La stratégie des Etats-Unis vise à exercer une pression maximale sur l’Iran en étranglant son économie pour pousser le régime de la république islamique à accepter un nouvel accord incluant la question balistique.

La contestation juridique de la légalité du retrait et des sanctions des États-Unis

Pourtant, le retrait des Etats-Unis de l’accord semble s’être fait en dehors de toute base légale. Il faut rappeler que, si le JCPOA n’a pas valeur de traité, il est devenu juridiquement contraignant pour les États signataires après que ses dispositions ont été endossées par le Conseil de Sécurité des Nations Unies à travers la résolution 2231 du 20 juillet 2015. Et si l’accord de Vienne prévoit un mécanisme de sortie – appelé snap back –, il nécessite de prouver que l’une des parties signataires – l’Iran dans ce cas – ne respecte ses engagements. Or, aucune preuve de manquement n’a été apportée ni par les Etats-Unis, ni par l’AIEA. Au contraire, ce sont les Etats-Unis qui ont manqué à leurs engagements, et l’Iran aurait pu dénoncer l’accord pour ce fait. Mais si cela aurait permis à l’Iran de reprendre le développement de ses programmes nucléaires, cela aurait également signifié le rétablissement des sanctions onusiennes. Les autres signataires sont également impuissants : aucun mécanisme n’a été prévu dans le cas où un différend existerait entre deux membres du groupe P5+1. De même, toute saisine du Conseil de Sécurité de l’ONU pour régler le différend est inutile compte tenu du droit de veto dont disposent les Etats-Unis.

L’Iran a décidé de porter plainte en juillet devant la Cour Internationale de Justice (CIJ) pour contester la légalité des sanctions imposées par les Etats-Unis, en s’appuyant sur les dispositions du Traité américano-iranien de 1955 encourageant les relations amicales et les échanges commerciaux entre les deux États. Le régime iranien a ainsi appelé les quinze juges permanents de la CIJ à suspendre de manière conservatoire les sanctions économiques américaines. L’Iran souhaite ainsi inscrire son action dans un processus judiciaire multilatéral et symbolique qui lui permettrait d’éviter un rapport de force bilatéral. Ce mercredi, la CIJ a ordonné aux Etats-Unis de suspendre les sanctions économiques qui « mettent en péril l’aide humanitaire, l’aviation civile » et la santé et la vie des iraniens, soit les sanctions touchant aux médicaments, au matériel médical, aux denrées alimentaires, aux produits agricoles et aux pièces détachées nécessaires à la sécurité de l’aviation civile. La CIJ ne n’est pas prononcée pour l’heure sur le reste des secteurs ciblés par les sanctions. Une procédure sur le fond est parallèlement en cours, dont le jugement ne devrait intervenir que d’ici 3 à 5 ans. Et si les décisions de la CIJ sont contraignantes pour les États, la Cour n’a aucun moyen de les faire appliquer. On peut douter que les Etats-Unis acceptent de s’y plier alors que Washington a récusé la compétence de la Cour de l’ONU et a annoncé mettre fin au Traité d’amitié sur lequel se fonde la plainte de l’Iran. C’est donc une demi-victoire, surtout symbolique, pour l’Iran.

Des solutions politiques, symboliques mais peu efficaces pour sauver l’accord

En parallèle, l’Iran a affirmé à plusieurs reprises que le pays resterait dans l’accord tant que ses intérêts nationaux – surtout économiques – seraient garantis. Le cas échéant, Téhéran a menacé de reprendre ses activités nucléaires et d’augmenter sa capacité d’enrichissement d’uranium à un niveau supérieur à celui de 2015. Un tel phénomène menacerait gravement la sécurité d’une région déjà instable et, malgré les déclarations d’Hassan Rohani, l’économie iranienne est aujourd’hui en crise : l’inflation – et donc les prix – ne cessent d’augmenter et le rial – la monnaie iranienne – a déjà subi une dépréciation de 72% par rapport au dollar depuis février 2018. Pour l’éviter, l’Union Européenne, la Chine et la Russie cherchent depuis mai des solutions pour préserver l’accord sans abandonner le marché iranien tout en échappant aux sanctions américaines. L’Union Européenne a réactivé depuis le 06 août la loi dite de “blocage” de 1996 qui interdit aux entreprises européennes de se conformer aux injonctions américaines sous peine de sanction de la part de Bruxelles. Cette loi introduit la possibilité pour les entreprises européennes de demander une réparation pour les dommages occasionnés par l’application des sanctions. Elle n’a eu pour l’heure aucune efficacité.

Européens et iraniens ont évoqué de multiples pistes de réflexion : la saisine de l’Organe de règlement des différends de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour atteinte flagrante au commerce international ; la sollicitation de la CIJ pour un avis consultatif à l’initiative de l’Assemblée Générale des Nations Unies ; ou encore la création d’un fonds monétaire européen et d’un système bancaire international Swift indépendant du dollar et donc des Etats-Unis. En début de semaine onusienne, tous les signataires de l’accord nucléaire de 2015 à l’exception des Etats-Unis se sont entendus sur la création d’un mécanisme complexe de troc pour donner la possibilité aux entreprises étrangères de continuer à commercer avec l’Iran sans subir les répercussions des sanctions américaines. Ce “véhicule dédié” – Special purpose vehicle ou SPV – fonctionnerait comme une bourse d’échange européenne sur le modèle d’une chambre de compensation. Pour donner un exemple concret, si la France décidait d’importer du pétrole d’Iran, l’argent serait versé au SPV. Dans le même temps, une seconde entreprise, espagnole, exporterait en Iran des marchandises d’un montant équivalent à la livraison de pétrole et serait payé directement par le SPV. La bourse d’échange aurait pour rôle de vérifier que la valeur des biens exportés et importés par l’Iran se compense. En utilisant l’euro, et non le dollar, comme monnaie d’échange, les firmes européennes éviteraient ainsi les sanctions de Washington. Réservé dans un premier temps aux seuls européens, ce système pourrait ensuite être progressivement ouvert à d’autres pays.

L’annonce de l’instauration de cette structure ad hoc pour faciliter les paiements liés aux exportations iraniennes est un véritable camouflet politique pour Washington. À New-York, Trump est apparu vindicatif, mais isolé face aux autres grandes puissances et particulièrement face à ses propres alliés au Conseil de Sécurité de l’ONU qui souhaitent tous préserver le JCPOA. L’Union Européenne en a fait une question de principe visant à la fois la maîtrise de la menace nucléaire iranienne, la préservation des normes internationales et l’acquisition d’une plus grande autonomie européenne vis-à-vis du dollar. L’Europe souhaite également conserver sa place sur le marché iranien – les transactions commerciales ont atteint 20 milliards d’euros en 2017 – sans l’abandonner aux russes et aux chinois – le groupe chinois CNPC a d’ores et déjà remplacé Total à la tête du consortium pétrolier avec lequel l’Iran avait signé un important contrat en 2017.

Mais si les gouvernements européens et chinois ont publiquement dénoncé les agissements des Etats-Unis, aucune des solutions envisagées n’a apporté de sécurité juridique aux entreprises et ne semble à même de contrecarrer les sanctions américaines. La création du SPV est surtout un geste symbolique pour donner des gages à l’Iran et assurer le maintien d’un minimum de commerce avec l’Iran pour les PME et les entreprises de taille intermédiaire. Le conseiller à la sécurité de Donald Trump John Bolton avait prévenu fin août : « les Européens devront choisir entre l’Iran et les Etats-Unis ». Les entreprises cibles du SPV – les compagnies pétrolières européennes comme Total, Repsol, Eni – ont déjà fait leurs calculs et coupé les ponts avec Téhéran pour préserver leurs échanges commerciaux avec les Etats-Unis.

Solène Vizier, membre du Bureau d’IDN

 

 

 

[1] Tout pays possède des lois extraterritoriales qui lui permettent de poursuivre des personnes ou des entités pour des faits commis hors de son territoire. La justice américaine applique cependant une conception très large des personnes et entités « rattachées au territoire américain ». Dans le cas de l’Iran, toute entreprise ayant des liens aux Etats-Unis (en y possédant des filiales ou en étant cotée sur les marchés financiers américains) ou même qui effectue des transactions en dollar peut être visée par les sanctions.

Publié le 04/10/2018

L’Organisation des Nations Unies est-elle morte ?

En 2012-2013, pour la seconde fois en cinquante ans, l’Organisation des Nations unies (ONU) a adopté un budget en baisse. Officiellement justifiée par la crise financière, cette diminution témoigne d’une crise plus profonde : jadis portée par un idéal de multilatéralisme, l’ONU se voit aujourd’hui supplantée par une « diplomatie de club » qui fait la part belle aux grandes puissances.

par Bertrand Badie (site monde-diplomatique.fr) 

 

Le mot « multilatéralisme » apparaît en 1945, en même temps que l’Organisation des Nations Unies (ONU) elle-même. L’idée est : elle présage une nouvelle forme de diplomatie où les relations d’un Etat avec un autre sont remplacées par un effort d’élaboration collective. Dès la création de l’ONU, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni et URSS) obtiennent un droit de veto, les mettant à l’abri de toute décision susceptible de gêner leurs intérêts. La guerre froide confirme cette situation. Le jeu des blocs rehausse le pouvoir des Deux Grands. Au sein du Conseil de sécurité, ces derniers s’affrontent mais trouvent aussi les arrangements qui leur permettent d’établir le minimum de connivence que requiert la coexistence pacifique.

L’idée de « sécurité humaine » élargit la paix aux questions sanitaires et environnementales.

La chute du mur de Berlin en 1989 et la fin de la bipolarité suscitent de nouveaux espoirs. A défaut d’être un gouvernement du monde, l’ONU allait-elle enfin devenir un lieu de régulation et de résolution des conflits ? Quelques indices vont dans ce sens : de 1945 à 1989, on compte à peine plus de 600 résolutions prises par le Conseil de sécurité, tandis qu’on en dénombre 1 500 de 1990 à 2014. Sous l’impulsion de Kofi Annan, l’organisation s’ouvre également aux questions sociales. Les Objectifs du millénaire pour le développement visent ainsi à lutter contre la faim dans le monde, tandis que l’idée de « sécurité humaine » postule que la paix ne se limite pas à la sécurité militaire, mais intègre aussi les questions alimentaires, sanitaires et environnementales.

Minilatéralisme

Les blocages restent néanmoins nombreux. Les cinq membres permanents refusent d’élargir l’accès au Conseil de sécurité aux pays émergents (Brésil, Inde) ou aux puissances vaincues de la seconde guerre mondiale (Japon, Allemagne). Une grande partie du monde reste ainsi marginalisée. Sous prétexte d’efficacité, ils préfèrent, en effet, s’adonner au « minilatéralisme » pour régler directement le sort du monde. Cette « diplomatie de club » s’est institutionnalisée à travers le G8 (Etats-Unis, Japon, Allemagne, Royaume-Uni, France, Canada, Italie, et Russie depuis 1998). On constate aussi que l’essentiel des vraies négociations se passent hors de l’ONU. Les exemples ne manquent pas : accords d’Oslo entre l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et Israël, négociations sur le nucléaire iranien, tête-à-tête John Kerry - Sergueï Lavrov sur la Syrie en septembre 2013, etc.

 

Affiche des Nations unies pour la promotion des Objectifs du millénaire, par Nicole Robinson-Jans, 2010. / Affiche pour les Nations unies du graphiste argentin Paez Torres, 1948. / Couverture d’un livre de l’association altermondialiste Attac. Photomontage de Boris Séméniako, 2003.

Pourtant, les Nations unies continuent de se présenter comme l’incarnation d’une « communauté internationale » garante d’un intérêt général mondial. Dès 1988 pointe l’idée du « devoir d’ingérence humanitaire », entérinée alors par l’Assemblée générale. La thèse a depuis été précisée par la doctrine de la « responsabilité de protéger », reprise dans la déclaration adoptée lors du soixantième anniversaire de l’organisation. On y affirme que, lorsqu’un Etat n’est plus en mesure de protéger ses propres ressortissants, il est du devoir de tous les autres d’intervenir à sa place, y compris sur son propre sol, sa souveraineté étant ainsi suspendue.

Un petit nombre de ces interventions a incontestablement abouti. L’une d’entre elles a permis à l’ancienne colonie portugaise de Timor-Leste de recouvrer l’indépendance en 2002, à la suite d’une opération militaire sous mandat de l’ONU lancée en 1999. Mais la plupart ont débouché sur des résultats ambigus ou des échecs : Somalie (1993), Afghanistan (2001), Libye (2011)… En fait, deux interrogations pèsent sur ces pratiques et montrent les limites du système onusien. D’une part, qui intervient et sous quel contrôle ? D’autre part, que peut la force face à ces guerres nouvelles dont la cause est souvent à rechercher dans le sous-développement et les problèmes sociaux ? La puissance – ou ses illusions – étouffe encore le système.

Bertrand Badie

Professeur des universités à Sciences Po Paris. Auteur de l’ouvrage Le Temps des humiliés. Pathologie des relations internationales, Odile Jacob,

Publié le 02/10/2018

De la corruption à la guerre au Yémen, l’histoire secrète des chars français

 Par Fabrice Arfi (site mediapart.fr)

Des documents obtenus par Wikileaks et partagés avec Mediapart, Der Spiegel et La Repubblica lèvent le voile sur un secret d’État : la corruption cachée derrière la vente de chars français aux Émirats arabes unis. Ce sont les mêmes chars qui sévissent aujourd’hui dans la guerre au Yémen, à l’origine de la pire crise humanitaire du monde, selon l’ONU.

Les chars français utilisés depuis trois ans par les Émirats arabes unis au Yémen, dans une guerre qui a déjà fait plus de 10 000 morts (majoritairement des civils) et provoqué, selon l’ONU, la pire crise humanitaire du monde, cachent un lourd secret.

Un secret d’État vieux d’un quart de siècle.

Sa révélation ouvre aujourd’hui la porte sur les aveux inédits d’une corruption étatique à travers le versement, par une entreprise d’armement gouvernementale française, de 200 millions de dollars d’argent noir sur des comptes situés dans des paradis fiscaux, selon des documents obtenus par Wikileaks et partagés avec Mediapart, Der Spiegel (Allemagne) et La Repubblica (Italie), qui ont pu les authentifier par une enquête indépendante.

Ces documents offrent une plongée rare dans les arcanes de l’un des plus gros contrats d’armement signés par la France, aujourd’hui troisième pays exportateur d’armes au monde.

Les chars Leclerc vendus au début des années 1990 par la France aux Émirats arabes unis (EAU) ont été fabriqués par l’entreprise GIAT (Groupement industriel des armements terrestres, Nexter aujourd’hui), dont l’État français est actionnaire à 100 %. Ils ont commencé à être livrés au début des années 2000, mais n’ont connu leur baptême du feu qu’en 2015, à l’occasion du déclenchement de la guerre au Yémen, comme en témoignent de nombreux écrits spécialisés (voir ici ou ).

Depuis trois ans, des combats acharnés y opposent une rébellion houthie soutenue par l’Iran à une coalition emmenée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui cherchent à conforter le président yéménite en place, Abdrabbo Mansour Hadi. Selon l’ONU, la coalition, armée notamment par la France, a « causé le plus de victimes civiles directes ». Les Nations unies évoquent de possibles crimes de guerre, rappelant que des « zones résidentielles », des « marchés » et « même des installations médicales » ont été touchées. Et d’après l’ONG Save The Children, cinq millions d’enfants sont aujourd’hui menacés de famine au Yémen à cause de la guerre.

En son temps, le contrat de vente des chars Leclerc aux Émirats avait été qualifié par la presse française de « contrat du siècle ». Pour cause : le marché, signé le 6 avril 1993, une semaine après la formation du gouvernement Balladur, portait sur la livraison de 388 chars, 46 véhicules armés et quantité de munitions pour 3,6 milliards de dollars, montant revu légèrement à la baisse par la suite (3,2 milliards).

Mais des négociations secrètes avaient débuté deux ans auparavant, selon les documents récupérés par Wikileaks. En janvier 1991, sous le gouvernement de Michel Rocard, l’État français a missionné, par l’intermédiaire de l’entreprise GIAT, un émissaire très introduit auprès des autorités d’Abou Dabi. Son nom : Abbas Ibrahim Yousef al-Yousef.

Originaire du même village que le cheikh al-Zayed, le père de la nation émiratie, qui en fut le président de 1971 à 2004, Abbas al-Yousef a commencé sa carrière comme pilote de chasse. Marié à une femme vivant en Arabie saoudite, père de deux enfants qui feront leurs études aux États-Unis, il est notamment, au sein de l’armée émiratie, l’instructeur de Mohamed al-Zayed, l’un des fils du cheikh régnant. Un sésame. D’autant que le frère aîné de Mohamed, Khalifa, est l’actuel président des Émirats.

En marge de ses activités militaires – il a le grade de colonel –, Abbas al-Yousef a développé une prolifique activité de businessman dans l’armement. D’après un capitaine d’industrie français qui l’a bien connu, il devient de fil en aiguille l’intermédiaire privilégié de nombreuses sociétés de défense françaises aux Émirats, comme Thalès, Dassault ou Airbus. Et GIAT, donc, où il cultive une solide amitié avec un directeur commercial.

Une des sociétés offshore d’al-Yousef, Kenoza Industrial Consulting & Management Inc., domiciliée par un cabinet panaméen dans les îles Vierges britanniques, l’un des pires paradis fiscaux de la planète, obtient de GIAT en 1991 des commissions occultes de 234 millions de dollars pour la future vente des chars français aux Émirats.

Rien n’aurait jamais dû filtrer de la destination de l’argent noir. Seulement voilà, un différend entre al-Yousef et GIAT, qui sera porté entre 2008 et 2010 devant le tribunal arbitral de Paris (une justice privée qui contourne la justice ordinaire), poussera l’entreprise d’armement française à révéler la nature exacte du travail de son intermédiaire : la corruption.

N’ayant touché jusqu’en mars 2000 « que » 195 millions de dollars des 234 promis, al-Yousef avait saisi la justice arbitrale pour réclamer son dû à GIAT, qui a refusé de régler les 40 millions de dollars en souffrance.

Devant le tribunal arbitral de Paris, GIAT jouera franc jeu. Reconnaissant « une disproportion entre le montant des commissions et les services fournis » réellement par al-Yousef, l’entreprise française avoue que son intermédiaire « a commis des actes de corruption », selon les termes du jugement du 30 septembre 2010. De manière encore plus limpide, GIAT affirme également que Kenoza, la société offshore de son intermédiaire, « a été mis en place pour fournir un véhicule approprié à la corruption d’officiels des Émirats arabes unis ».

Un aveu qui relève du jamais vu à ce niveau.

Quand la corruption était légale...

Aucun nom d’officiel stipendié n’a toutefois été révélé. Mais les circuits de la corruption, oui. GIAT a ainsi expliqué que les 200 millions de dollars d’argent noir ont été versés sur des comptes bancaires ouverts au Liechtenstein et à Gibraltar, encore des paradis fiscaux.

Pour justifier son refus de payer le restant dû à son intermédiaire, GIAT invoque la loi. Plus précisément la transposition en juin 2000, dans le droit pénal français, d’une convention anticorruption de l’OCDE ratifiée par la France. De fait, aussi immorales fussent-elles, les commissions occultes sur les marchés d’armement – en d’autres mots les pots-de-vin – étaient jusqu’à cette date pénalement légales ; et même déductibles des impôts par l’intermédiaire d’un formulaire fiscal (dit « DAS 2 bis ») méthodiquement renseigné par l’appareil militaro-industriel.

Devant les juges du tribunal arbitral, GIAT a par conséquent argué que son contrat avec Abbas al-Yousef était « inapplicable » à partir de juin 2000, du fait de son « origine illicite ».

Contactée, l’entreprise d’armement se réfugie aujourd’hui dans le silence : « Il ne nous est pas possible de vous répondre car nous ne sommes pas en capacité d’avoir certains éléments et/ou les sujets sont couverts par différentes clauses de confidentialité », a fait savoir une porte-parole du groupe.

Durant la procédure d’arbitrage, l’intermédiaire al-Yousef, qui n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien, avait démenti tout fait de corruption. Il a assuré que son « intervention a essentiellement consisté à sécuriser l’obtention du contrat avec les Émirats ». Comment ? Il n’en dira jamais plus, avouant avoir détruit ses notes de travail pour « protéger la confidentialité de GIAT » et éviter des fuites d’informations commerciales vers la concurrence. L’Allemagne, le Brésil et les États-Unis étaient en effet en lice pour le marché des chars émiratis.

« Yousef al-Yousef était en réalité inquiet des accusations de corruption. C’est pourquoi il est apparu très en retrait durant les audiences, quitte à perdre toute crédibilité devant les arbitres », se souvient un acteur de la procédure, qui a témoigné auprès de Mediapart, sous couvert d’anonymat.

Finalement, les trois juges du tribunal arbitral (les avocats David Sutton et Michael E. Schneider, et le professeur de droit Ibrahim Fadlallah) ne feront pas droit à la requête de l’intermédiaire, qui ne touchera pas ses 40 millions de dollars encalminés. Les arbitres ont estimé que les 200 millions déjà perçus recouvraient très largement un travail dont il a eu par ailleurs le plus grand mal à prouver la réalité.

Cinq ans après ce jugement secret – les tribunaux arbitraux sont essentiellement utilisés pour leur confidentialité –, les chars au cœur de la corruption sont ceux qui sévissent dans la sale guerre au Yémen. D’après le sous-officier Guillaume Paris, instructeur à l’École de cavalerie spécialiste des missiles, entre 70 et 80 des chars français vendus aux Émirats arabes unis ont été déployés sur le théâtre des combats. « Il s’agit du premier engagement au combat du principal char de bataille français par une armée étrangère », note le militaire.

En mars 2016, le président de Nexter (ex-GIAT), Stéphane Mayer, par ailleurs poids lourd du lobby de l’armement français, affirmait devant l’Assemblée nationale : « Pour ce qui est des chars Leclerc, je vous confirme que leur implication au Yémen a fortement impressionné les militaires de la région. » C’est une façon de voir les choses. Car avec celle de l’Arabie saoudite, l’armée des Émirats arabes unis est la plus fréquemment pointée du doigt par l’ONU et des ONG pour d’éventuels crimes de guerre et violations des lois internationales commis sur le sol yéménite. Le Quai d’Orsay conserve, lui, un silence assourdissant sur ces faits depuis des mois.

Ceci explique peut-être cela : les Émirats font partie depuis plusieurs années des plus gros acheteurs d’armes au complexe militaro-industriel français. Les prises de commandes ont atteint jusqu’à 937 millions d’euros en 2014.

D’après un rapport commun de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), de la Ligue des droits de l’homme (LDH) et de l’Observatoire des armes, publié en avril dernier, de multiples armements ont été livrés par la France à l’Arabie saoudite et aux Émirats entre 2015 et 2017, outre les chars Leclerc. Sont cités : une centaine de blindés légers (Nexter et Renault Truck Defense), des hélicoptères (Airbus Helicopters), des drones de surveillance (Sagem), des patrouilleurs (Couach), des dizaines de missiles et des centaines de fusils de précision…

Cela pose aujourd’hui aux institutions françaises une question. Comment contrôler les ventes d’armes vers des pays soupçonnés de ne pas respecter les règles internationales ? Début avril, le député LREM Sébastien Nadot (Haute-Garonne), soutenu par une soixantaine de parlementaires, a déposé une proposition de résolution visant la création d’une commission d’enquête sur le sujet.

 « Depuis le début de la guerre au Yémen en 2015, la France a régulièrement octroyé des licences de ventes d’armes à des entreprises françaises qui ont ensuite servi aux belligérants du conflit », peut-on lire dans le texte déposé par le député Nadot.

La présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée, Marielle de Sarnez (MoDem), plaide plutôt pour la création d’une mission d’information sur le contrôle des ventes d’armes et pourquoi pas, à terme, d’une délégation parlementaire permanente sur le sujet.

« C’est vrai que nous avons un retard important en France », explique la députée à Mediapart. « Si on prend d’autres parlements, en Angleterre ou en Italie par exemple, il y a un contrôle des ventes d’armes plus approfondi, plus substantiel que ce que nous connaissons en France, même si, j’en conviens, nous avons fait quelques petits progrès ces dernières années. Je ne parle même pas du Congrès américain, qui a un pouvoir absolu sur les ventes d’armes, ce qui n’empêche pas d’ailleurs les Américains de vendre beaucoup d’armes… », ajoute-t-elle.

L’entreprise Nexter (ex-GIAT) assure à Mediapart que « l’emploi des matériels acquis est du ressort des États utilisateurs souverains ». Elle vante également son attachement aux « règles en matière de contrôle des exportations » et son respect de " l’éthique des affaires".

Publié le 01/10/2018

Sur fond d’échec des privatisations

Renaissance des travaillistes au Royaume-Uni

Un pays où les divisions caractériseraient avant tout le camp conservateur ? Où la gauche susciterait l’enthousiasme des foules ? Où l’espoir de nouvelles conquêtes électriserait les progressistes ? Ce pays existe : il s’agit du Royaume-Uni, depuis que l’élection de M. Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste, en 2015, a permis une refondation de la gauche à l’intérieur même du parti social-démocrate traditionnel.

par Allan Popelard & Paul Vannier  (site monde-diplomatique.fr)

 

 «Si vous voulez voir comment les pauvres meurent, venez voir la tour Grenfell. » Dans son discours de clôture du congrès travailliste de septembre 2017, le chef du Parti travailliste (Labour), M. Jeremy Corbyn, a cité ce vers du poète et romancier nigérian Ben Okri évoquant l’incendie qui a coûté la vie à 79 des habitants d’un immeuble d’habitat social, le 14 juin 2017 à Londres. Au nord du quartier de Kensington, l’un des plus chics de la capitale britannique, la tour se dressait dans une enclave populaire. Ses habitants, relégués aux abords de l’autoroute et de la voie ferrée, avaient été laissés à l’abandon par une politique violemment inégalitaire. Au Royaume-Uni, la part du revenu captée par les 1 % les plus riches a doublé ces trente dernières années, passant d’environ 4 % à plus de 8,5 % du produit intérieur brut (PIB). À Brighton, M. Corbyn s’est arrêté sur le sens du drame : « Grenfell représente un système failli, cassé, que le Labour doit — et va — remplacer. »

Aux mains des conservateurs depuis les années 1970, la circonscription de Kensington a, contre toute attente, été remportée par le Labour en juin 2017. Le Labour de M. Corbyn, est-on tenté de préciser, tant la ligne politique du principal parti de gauche britannique s’est transformée. « Beaucoup de gens l’avaient quitté sous [M. Anthony] Blair (1). Moi, je suis restée, en me pinçant le nez, lance Mme Emma Dent Coad, la nouvelle députée. Ils sont revenus et beaucoup de jeunes ont adhéré. D’autres ont soutenu la campagne sans rejoindre le parti. » Bien implantée localement, l’élue a profité d’une forte dynamique militante — le nombre des adhérents de la section locale est passé de 300 à 1 000 en deux ans — et du « déchirement des conservateurs en raison du Brexit ». Dans une circonscription très favorable au maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne, Mme Dent Coad a rassemblé bien au-delà de l’électorat travailliste traditionnel. « Des gens de droite ont voté pour moi, des gens qui s’étaient éloignés du Labour, des gens qui ne votaient jamais, des gens qui ne faisaient plus confiance aux politiciens. Beaucoup m’ont dit que c’était la première fois qu’ils se déplaçaient. »

À l’image de Kensington, nombre de circonscriptions ont basculé depuis la désignation de M. Corbyn à la tête du parti, en septembre 2015. S’ils restent minoritaires à Westminster, les travaillistes ont fait une percée historique à l’occasion des élections législatives anticipées de juin 2017 : trois millions et demi de voix et trente sièges supplémentaires. Une performance d’autant plus remarquable que, ailleurs en Europe, les vieux partis issus de la social-démocratie sont en crise. En France, le Parti socialiste a perdu environ 140 000 adhérents entre 2007 et 2016. En Allemagne, les effectifs du Parti social-démocrate (SPD) ont fondu de 70 000 membres durant la même période. Le Labour, lui, en compterait 570 000, soit 300 000 de plus qu’en 2015. Nulle force nouvelle, qui participerait, comme en France ou en Espagne, d’une recomposition profonde du paysage politique, ne conteste par ailleurs son hégémonie. Et, en proposant de renationaliser les chemins de fer ou de rendre gratuit l’accès à l’université, le Labour rompt avec le néolibéralisme que continuent de défendre, ailleurs dans le monde, les membres de l’Internationale socialiste. Au-delà d’un mode de scrutin qui favorise le bipartisme (2), comment peut-on expliquer cette triple exception britannique ?

« Ce n’est pas seulement le gouvernement qu’il faut changer. C’est tout un modèle qui est en crise. » Dans la périphérie du Grand Londres, l’éditorialiste Owen Jones, figure de la gauche britannique, harangue cent cinquante militants. Ils se sont retrouvés dans une salle de la commune d’Uxbridge décorée aux couleurs du Labour. À l’intérieur, on distribue un bref argumentaire sur les mesures fiscales, l’emploi, la santé, le logement et la position du Labour sur le Brexit ; on fait un point sur les problèmes locaux ; on s’entraîne en jouant des saynètes représentant des situations-types — comme la rencontre avec un électeur du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP, extrême droite). On organise enfin une trentaine d’équipes militantes pour un après-midi de porte-à-porte. L’endroit n’a pas été tiré au sort : M. Boris Johnson, l’ancien maire de la capitale et actuel ministre des affaires étrangères, est le député de la circonscription. La position qu’il a conquise en 2015 vacille. Le Labour a ainsi identifié dans le pays une soixantaine de territoires susceptibles de basculer à gauche. « Est-ce qu’on veut se débarrasser de Johnson ?, lance Jones. Allons-y ! Mettons-le dehors ! »

Le renfort de Momentum

On suit une équipe de porte-à-porte entre Cowley Road et Ferndale Crescent. « Never trust a tory » (« Il ne faut jamais croire un tory [conservateur] »), peut-on lire à une fenêtre. Cinq hommes et une femme marchent dans ce quartier pavillonnaire de la petite classe moyenne, situé sous le couloir aérien de l’aéroport de Londres-Heathrow. Parmi eux ne figure qu’un seul membre de la section travailliste locale. « J’ai adhéré au début des années 1980, explique ce professeur de musique à la retraite. Quand Blair a été élu, j’ai rendu ma carte. J’étais très mécontent des mesures éducatives prises par son gouvernement. Et puis je suis revenu avec Corbyn. » À ses côtés, M. Seamus McCauley, 41 ans, travaille dans la communication. Pour rien au monde il n’aurait voté pour le parti de M. Blair. Mais, en 2015, il a rejoint celui de M. Corbyn. La même année, Mme Keith Webb, la cinquantaine, décidait de s’engager. Avant, la politique ne l’intéressait pas. À l’inverse, M. David Carr militait de longue date au Parti communiste. Il s’est « reconnu dans Corbyn parce qu’il venait du syndicalisme ». Il apprécie également « qu’il soit féministe et écologiste, qu’il défende le peuple palestinien et qu’il se soit opposé à la guerre en Irak ». Il y a enfin M. Amir N., qui s’est engagé depuis deux mois, et Mme Deborah Olszewski, qui soutient M. Corbyn bien qu’elle appartienne à une autre formation, le Parti pour l’égalité entre les hommes et les femmes (Women’s Equality Party).

La diversité (y compris sociale) de ce petit groupe atteste la dynamique populaire que connaît le Labour. Aux côtés d’anciens militants, plutôt âgés, revenus au Labour après l’avoir quitté, nombreux sont les jeunes qui ont franchi le pas : à elle seule, l’organisation de jeunesse travailliste, Young Labour, compterait davantage de membres que le Parti conservateur tous âges confondus. Diplômés et membres de la classe moyenne, les nouveaux militants sont moins souvent syndiqués, mais voient dans M. Corbyn l’homme de la situation.

Après la démission de M. Edward Miliband, en mai 2015, l’élection de M. Corbyn avait pourtant donné lieu aux pires augures, ses adversaires ne manquant jamais de convoquer le souvenir de la débâcle électorale de 1983, du temps où la gauche était aux commandes du parti. À l’époque, ses détracteurs avaient rebaptisé son programme « la plus longue lettre de suicide de l’histoire ». Élu à la tête du parti avec 59,5 % des voix (3), le député d’Islington North (Londres), retournant à son avantage le principe de primaire ouverte, est parvenu à cristalliser autour de sa personne et de ses idées une ample aspiration populaire. Opposés à l’austérité et à la guerre (4), ses soutiens, entrés en force au Labour, ont permis de contenir la révolte des élites travaillistes converties au néolibéralisme. En 2016, un nouveau vote l’a conforté à la tête du parti avec 61,8 % des voix. Depuis, la dynamique n’est pas retombée. Signe des temps, le tract distribué aux habitants d’Uxbridge a pour titre « Labour, prêt à gouverner ».

Ciblée par les travaillistes, la circonscription de M. Johnson se trouve aussi au cœur de la campagne « Éjectons-les ! » (#Unseat) organisée au même moment par Momentum. Fondé en octobre 2015 par des proches de M. Corbyn, ce mouvement a été créé pour « conforter la position » du dirigeant travailliste, explique M. Yannis Gourtsoyannis, membre du groupe de coordination nationale, la direction de l’organisation. « Dès son élection, il a été pris pour cible » par le « parti parlementaire » : les députés en poste, souvent proches du blairisme.

Avec 36 000 membres, Momentum connaît un essor. Plusieurs centaines de personnes adhéreraient chaque semaine. Distinct des autres formations de l’aile gauche par son poids et son activisme, il mobilise indépendamment des consignes du parti, grâce à ses propres outils : une plate-forme numérique et une application en ligne. « Nous sommes en campagne permanente », explique M. Gourtsoyannis. Ce jeune médecin de l’hôpital public considère que de nouvelles élections législatives « pourraient être convoquées à tout moment » et se tient prêt. Le gouvernement de Mme Theresa May est en effet affaibli par des scandales de corruption et par les négociations sur le Brexit (lire « Un sourire derrière la barbiche »).

Fort de ses 170 groupes locaux, Momentum se préoccupe désormais de sa structuration. Des master class consacrées aux réseaux sociaux y sont animées, parfois par des cadres de l’équipe de M. Bernie Sanders, ancien candidat aux primaires démocrates américaines. Ses adhérents sont formés à l’organisation de réunions publiques ou d’actions de porte-à-porte. Loin des usages d’un congrès, les conférences nationales de Momentum privilégient des ateliers permettant l’échange de pratiques militantes. « Nous ne sommes pas un think tank. Nous ne produisons pas de rapports. Ce que nous faisons, c’est nous assurer que la politique du Labour reflète les aspirations de ses membres et pas celles de technocrates. » Sans chercher à se doter d’un corps de doctrine distinct, le mouvement tente d’infléchir les propositions du parti en matière de santé publique, d’industrie de défense ou de politique migratoire. « C’est le programme du Labour le plus à gauche depuis quarante ans. Mais il reste trop timide sur ces questions-là. »

Alors que 37 % des électeurs travaillistes — notamment ceux issus des milieux populaires — ont voté en faveur du Brexit, le groupe de militants a mené en 2016 une campagne intense en faveur du maintien du Royaume-Uni dans l’Union europénne. L’organisation peut ainsi apparaître en décalage avec une partie de la base électorale du Labour. Mais son action a par ailleurs contribué à une forme de rééquilibrage auprès de l’électorat jeune, qualifié et urbain, que la campagne européenne de M. Corbyn, économe, a pu désarçonner. Momentum s’impose ainsi peu à peu comme l’une des composantes centrales du Labour. En janvier dernier, trois de ses candidats, dont M. Jon Lansman, son fondateur, ont été élus au sein de l’exécutif travailliste. Pleinement intégrés, ses membres sont maintenant tenus d’adhérer au parti. Si les procès en entrisme ont toujours cours chez les adversaires de Momentum, il leur est de plus en plus difficile, en revanche, de le dépeindre comme un groupuscule de jeunes gens échevelés...

Les syndicats ont retrouvé leur centralité

« Notre but est de transformer le Labour, confie M. Gourtsoyannis. Nous voulons restaurer le lien entre le parti parlementaire et le grand nombre des adhérents. » L’arrière-garde des députés s’était opposée à la candidature de M. Corbyn, et c’est de justesse que le représentant de l’aile gauche était parvenu à se présenter, en recueillant un parrainage de parlementaire de plus que les trente-cinq nécessaires. Le soutien de 15 % du groupe parlementaire est en effet un préalable à toute candidature à la direction travailliste. Pour limiter la portée de ce « veto », Momentum défend l’abaissement de ce seuil à 10 %.

Ce qu’il s’agit de restaurer, poursuit M. Gourtsoyannis, ce sont « les liens avec les mouvements citoyens qui se mobilisent contre l’austérité (5), la guerre ou la casse de l’hôpital public ». Alors que nombre de partis, clos sur eux-mêmes, sont devenus des machines électorales minées par la bureaucratisation et l’opportunisme, Momentum veut explorer une voie alternative.

Sheffield, dans le Yorkshire. La ville est un bastion travailliste depuis les années 1920. Les usines de la Lower Don Valley en font encore un haut lieu de la sidérurgie britannique. C’est ici que fut fondée en 1866 l’organisation qui préfigura le Trades Union Congress (TUC). Cette confédération regroupe aujourd’hui cinq millions et demi de travailleurs. La quasi-totalité des quarante-neuf syndicats qui la composent sont « affiliés » au Parti travailliste et prennent ainsi part à son financement et à ses décisions. L’histoire du mouvement ouvrier britannique, originale en Europe, a conduit à une étroite association du parti et des syndicats. Ce sont ces derniers qui présidèrent à la création du Labour en 1900.

Dirigeant du TUC à Sheffield, M. Martin Mayer siégeait jusqu’à l’été 2017 au comité exécutif national du Labour, son organe de direction politique. « Les deux dernières années ont été très difficiles, dit-il. Corbyn a été sans cesse attaqué. » Contre les 172 parlementaires qui tentèrent un coup de force en juin 2016, en votant une motion de défiance, les syndicalistes firent bloc.

Marginalisés pendant la période du New Labour, lorsque M. Blair (1994-2007) puis M. Gordon Brown (2007-2010) étaient à la tête du parti, les syndicats ont retrouvé leur centralité. Le temps où certaines organisations, en désaccord avec la politique des néotravaillistes, se désaffiliaient du parti (comme la Fire Brigades Union, le syndicat des pompiers, en 2004) semble révolu. Tout comme celui où un dirigeant travailliste pouvait reprendre à son compte l’essentiel de la législation antisyndicale de Margaret Thatcher et réduire le poids des organisations de travailleurs au sein du congrès national annuel (6). « Avant l’arrivée de Corbyn, raconte M. Mayer, beaucoup de syndicats se demandaient s’ils devaient se désaffilier. Les salariés interpellaient leurs dirigeants : “Pourquoi restez-vous au Labour alors que vous n’obtenez rien ?” Mais on n’avait pas vraiment le choix. Les autres formations de gauche, le Parti communiste par exemple, sont tellement faibles qu’elles n’ont aucune chance, jamais, d’emporter un scrutin. Alors on est restés. »

Bien qu’ils ne forment pas un bloc homogène, les bataillons syndicaux se sont activement engagés aux côtés de M. Corbyn. Au siège londonien d’Unite, le principal syndicat britannique, qui compte 1,4 million de membres, M. Andrew Murray, directeur de cabinet du secrétaire général, explique que son organisation « a aujourd’hui une relation particulièrement forte avec Jeremy Corbyn ». « Une relation politique, souligne-t-il. Nous espérons de sa victoire un changement radical pour combattre les inégalités sociales, un transfert de pouvoir au profit du travail et des salariés, une extension de la sphère publique par rapport au privé, une politique étrangère rompant avec l’impensé atlantiste, un changement en faveur de la paix au Proche-Orient. »

« C’est un des nôtres »

Pour l’heure, la question européenne — qui embarrasse surtout les conservateurs — ne semble pas avoir contrarié la reconfiguration en cours.

Longtemps hostiles à Bruxelles, les syndicats britanniques poussèrent en 1975 à l’organisation d’un premier référendum pour quitter l’Europe politique. La victoire de Thatcher en 1979 changea la donne. L’Europe devint pour certains ce « précieux bouclier contre les excès du néolibéralisme (7)  ». En 2016, la campagne en faveur du Brexit, menée par les conservateurs, avive les débats dans les organisations syndicales. À Sheffield, « des députés et des syndicalistes des deux camps sont intervenus dans des réunions publiques, explique M. Mayer, mais le conseil syndical n’a pas tranché en raison des désaccords substantiels qui persistaient ». Dans le pays, treize des vingt-sept principaux syndicats du TUC se sont finalement — et très tardivement — déclarés en faveur du maintien du Royaume-Uni dans l’Union, onze n’ont pas pris position et trois ont bataillé pour la sortie sur les bases d’une campagne alternative, désignée sous le nom de « Lexit », contraction de left gauche ») et exit sortie ») (8).

Les syndicats, qui contribuent toujours à la moitié du financement du Labour et disposent d’un tiers des sièges dans son exécutif, engagent leurs adhérents à prendre part à la vie du parti. Ils interviennent aussi dans les campagnes internes, par de nombreux envois de courriels et de textos. Ainsi, en Écosse, où le secrétaire général d’Unite, M. Len McCluskey, a exprimé son soutien à M. Richard Leonard, candidat proche de M. Corbyn qui briguait la tête du Parti travailliste écossais. Un poste stratégique, là où le Labour doit, pour espérer conquérir le pouvoir, regagner le terrain perdu face au Parti national écossais (SNP).

En restaurant le lien organique qui unit son organisation au mouvement syndical, M. Corbyn a ressoudé le camp progressiste. « Le point crucial, c’est que nous avons désormais un parti démocratique », se félicite M. Murray, pour qui « Momentum et Unite sont comme les deux piliers de la nouvelle direction de Jeremy Corbyn ». L’édifice pourrait cependant s’avérer plus fragile qu’il n’y paraît. Début mars, à la surprise générale, M. Lansman, de Momentum, s’est porté candidat au poste de secrétaire général du Labour contre Mme Jennie Formby, issue des rangs d’Unite et soutenue par M. Corbyn.

Si M. Lansman s’est finalement retiré, cet épisode prélude sans doute à de futures divergences stratégiques, voire politiques. Alors que cette fonction est traditionnellement réservée à un représentant du mouvement syndical, M. Lansman n’a pas hésité à se présenter comme un recours. En proposant que le secrétaire général soit désigné par tous les militants du parti et non plus seulement par ses dirigeants, il souhaitait « renforcer les droits des adhérents » et « remplacer le vieux modèle hiérarchisé par une démocratie moderne, ouverte et transparente, pluraliste et participative ».

Durham, dans le nord-est de l’Angleterre. Avec 200 puits et 200 000 travailleurs, ce comté a longtemps constitué le plus grand bassin minier de la planète. Si la politique de la terre brûlée conduite par Thatcher, en hâtant la désindustrialisation, a laminé les travailleurs du charbon, ces derniers maintiennent encore une partie de leurs activités. Le gala des mineurs, un événement annuel qui se tient au mois de juillet, rythme la vie de la gauche britannique depuis 1871. « Le dernier en date a rassemblé 200 000 personnes », triomphe M. Alan Cummings, le secrétaire de l’Association des mineurs de Durham. Symbole du mouvement ouvrier, l’événement attire des militants et des sympathisants de tout le pays. « Jeremy Corbyn est un habitué. On le connaît bien ici. Quand il a décidé de se présenter, on n’a pas hésité une seconde à le soutenir. C’est un homme de principe. C’est un des nôtres. » Pour les anciens mineurs, la victoire de M. Corbyn sonne comme l’heure de la revanche, dans cette région qui fut longtemps l’un des fiefs du New Labour.

« Tony Blair, c’était un tory déguisé en travailliste. Du temps où il était premier ministre, il n’a jamais daigné venir à l’un de nos galas. » Pourtant, M. Blair était député de Sedgefield, à quelques kilomètres de là, et son bras droit, M. Peter Mandelson, celui de Hartlepool, dans le même comté. Mais les « modernisateurs » se souciaient peu de l’héritage du mouvement ouvrier. Après quatre défaites successives (1979, 1983, 1987, 1992), ils avaient décidé de conquérir les bastions conservateurs en changeant la base électorale du Labour, en fondant un projet de société sans classes, une politique sans adversaires, sublimée dans la figure de l’Essex man (9). À l’inverse, M. Corbyn n’a pas hésité à renouer avec l’histoire de la classe ouvrière en rompant avec ce recentrage idéologique et sociologique qui, à la recherche d’un « extrême centre », avait favorisé la conversion du Labour au néolibéralisme.

Autrefois dominants, les néotravaillistes sont désormais sur la défensive. Farouche opposant à la nouvelle direction, M. Phil Wilson, qui occupe le siège de M. Blair à Westminster, est demeuré impuissant à contrer l’effet Corbyn dans sa propre circonscription. En 2016, ses consignes n’ont pas suffi à convaincre une majorité de militants de voter pour M. Owen Smith, le candidat de l’aile droite. « C’est parce qu’il y a beaucoup de gens qui ont rejoint le parti, explique M. Peter Brookes. En 2015, nous étions quatre cents. Aujourd’hui, le double. » Élu du comté de Durham, M. Brookes représente la commune de Trimdon, celle-là même où M. Blair avait élu résidence. Il fait partie de cette « bande des cinq » qui, selon la légende, avait préparé le terrain à « Tony » lors de sa première victoire, en 1983. Reconnaissant volontiers que « quelque chose est en train de se passer », ce conseiller concède que les citoyens, les plus jeunes notamment, voient en M. Corbyn « un homme simple, constant, un homme qui fait de la politique autrement et peut changer leur vie en mieux ». En son temps, se souvient M. Brookes, M. Blair était parvenu à susciter le même enthousiasme : « Le nombre de militants dans les sections locales était passé de deux cents à deux mille en l’espace de deux ans. »

À présent minoritaires, les néotravaillistes aspireraient à « conserver [leurs] circonscriptions et à porter [leurs] candidats à la tête du parti ». Mais ils ne disposent plus des réseaux pour le faire. Leur principal groupe, Progress, est aujourd’hui à la peine, depuis que son fidèle donateur, M. David Sainsbury, l’une des premières fortunes du Royaume-Uni, a retiré sa mise en 2017. Du reste, il fonctionnait comme un think tank, et non comme un mouvement enraciné dans le parti et dans la société. « On devrait mieux sorganiser », admet M. Brookes. Après avoir désiré le départ des « modérés » pour fonder avec eux un nouveau parti, il espère trouver un « antidote à Momentum ».

À la tête du plus grand parti d’Europe de l’Ouest, M. Corbyn a transformé le visage du Labour. Ce parti de masse trace une voie originale. Sans marquer la même rupture avec les cadres politiques préexistants que Podemos en Espagne ou La France insoumise, il est le lieu d’une recomposition vivifiante. « For the many, not the few » (« Pour la majorité, pas pour une minorité ») : M. Corbyn semble décidé à ne pas céder.

Allan Popelard & Paul Vannier

Journalistes.

(1) Premier ministre de 1997 à 2007, M. Blair a été l’artisan du virage à droite du Labour (New Labour).

(2) Le scrutin uninominal majoritaire à un tour en vigueur aux élections législatives conduit à l’élection du candidat arrivé en tête le jour du scrutin.

(3) Cinq ans plus tôt, la représentante de l’aile gauche, Mme Diane Abbott, n’avait recueilli que 7,2 % des voix.

(4) Lire Alex Nunns, « Jeremy Corbyn, l’homme à abattre », Le Monde diplomatique, octobre 2015.

(5) C’est le cas par exemple du mouvement The People’s Assembly Against Austerity, lancé en 2013 par des dirigeants syndicaux, des militants et des journalistes. Organisé en 80 groupes à travers le pays, il aurait rassemblé 250 000 manifestants le 20 juin 2015 et entre 50 000 et 100 000 en avril 2016.

(6) Leur part a été réduite de 90 % à 50 % des votes.

(7) Houcine Msaddek, « Des anti-Marketeers aux Brexiteers : la rhétorique eurosceptique des syndicats britanniques d’un référendum à l’autre », Revue française de civilisation britannique, vol. XXII, n° 2, Paris, 2017.

(8) Stefano Fella, « Should I stay or should I go ? », Labour Research, Londres, juin 2016.

(9) « L’homme de l’Essex », du nom d’un comté du sud-est de l’Angleterre, désigne l’électeur médian. Courtisé par les tories dans les années 1990, il est devenu l’objet de toutes les attentions des travaillistes avec l’arrivée de M. Blair à la tête du parti.

Publié le 23/09/208

Par Emmanuel Riondé | (site regards.fr)

Le boycott d’Israël prend de l’ampleur

Lancée il y a treize ans, la campagne prônant des mesures de boycott désinvestissement et sanction (BDS) contre Israël n’a guère affaibli l’économie du pays. Mais elle joue aujourd’hui un rôle majeur dans la déconstruction de son image... donnant du fil à retordre à Tel-Aviv.

 « Le gouvernement a arraché son masque. Non seulement BDS, mais tous ceux qui défendent les droits de l’Homme devraient lui en être reconnaissants. La guerre contre BDS, mouvement de protestation légitime et non violent, a entraîné Israël sur un nouveau territoire ». Inlassable pourfendeur de la politique d’occupation de Tel-Aviv, le journaliste israélien Gideon Levy a su trouver les mots, dans sa tribune publiée le 5 septembre dans le quotidien Haaretz, pour résumer la séquence désormais ouverte en Palestine et en Israël. Car treize ans après son lancement, le 9 juillet 2005, à l’initiative de 170 organisations non gouvernementales (ONG) palestiniennes, la campagne BDS est bien en passe de devenir la principale épine dans le pied des dirigeants israéliens.

A première vue, les chemins du « nouveau territoire » dont parle Levy sont pourtant bien dégagés pour l’équipe d’extrême-droite qui gouverne Israël depuis 2009. En quelques mois, Donald Trump a franchi deux « lignes rouges » au-delà desquelles aucun hôte de la Maison Blanche n’avait encore osé s’aventurer : le transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, soit la reconnaissance de la ville comme capitale d’Israël alors même que son statut demeure l’un des enjeux les plus sensibles de la résolution du conflit ; et la fin de la contribution américaine au budget de l’agence des Nations unies dédiée aux réfugiés palestiniens (Unrwa), qui prive cette organisation d’un gros tiers de son budget. Courant août, l’administration américaine a également annoncé l’annulation d’une aide de 200 millions de dollars aux territoires palestiniens. Et Washington a décidé il y a quelques jours de fermer la représentation diplomatique palestinienne aux Etats-Unis.

Une série de coups portés à la face de deux composantes du peuple palestinien : les habitants de Cisjordanie et de Gaza (4,9 millions de personnes) et les réfugiés (7,9 millions). Manquaient les arabes israéliens ou Palestiniens de 48 (1,8 million de personnes, 20% de la population israélienne) : eux ont eu droit à l’adoption, le 18 juillet 2018, par les députés de la Knesset, d’une loi fondamentale définissant Israël comme « Etat-nation du peuple juif  ». Un texte qui, de fait, les renvoie, tout comme les druzes, à une citoyenneté de seconde zone.

Le gouvernement israélien sous pression

Bref, un véritable alignement des astres pour les plus fervents défenseurs d’un grand Israël débarrassé du peuple palestinien et de ses revendications nationales. Ils sont nombreux au gouvernement israélien... qui semble pourtant de plus en plus préoccupé par les piques convergentes sous l’étendard de BDS, mais qui lui sont adressées de toute part : le 5 septembre dernier, Itay Tiran, acteur et scénariste star en Israël, désormais installé à Berlin, affirmait que « BDS est une forme de résistance parfaitement légitime. Et si nous prônons un certain type d’échanges politiques non-violents, nous devons renforcer ces voix ». Le festival Meteor, qui se tenait les 6 et 8 septembre dans le nord d’Israël, a dû, lui, se résoudre à l’absence de la popstar Lana Del Rey qui, sous pression d’une partie de ses fans, a annulé sa venue. Enfin, le 7 septembre dans une lettre ouverte publiée dans The Guardian, 140 artistes appelaient à boycotter l’édition 2019 du coucours Eurovision qui se tiendra en mai à Tel-Aviv.

Plus que le gain de ces victoires symboliques, Gideon Levy estime que la véritable « réussite » de BDS est d’être parvenu à « saper l’acquis le plus important de la diplomatie publique israélienne : l’image démocratique et libérale d’Israël dans le monde ». De fait, malgré quelques succès enregistrés dans le champ du désinvestissement, BDS semble encore loin de déstabiliser la puissance économique israélienne, plutôt dynamique. En revanche, à coup d’offensives sur les réseaux sociaux, de mobilisations sur les campus et de campagnes ciblées, le mouvement qui exige la fin de l’occupation de la Palestine conformément au droit international, n’en finit pas d’écorner durement l’image du pays à l’étranger. Un enjeu considéré comme crucial par le pouvoir israélien, comme nous l’avait expliqué dans ces colonnes le cinéaste Eyal Sivan. Le 28 mars 2016 s’était tenue à Jérusalem une conférence à l’issue de laquelle plusieurs dizaines de millions de dollars avaient été débloqués pour riposter à la « menace BDS ». Plus récemment, en janvier dernier, le ministère des affaires stratégiques a publié une liste de 20 organisations étrangères, interdites d’entrée sur le territoire israélien en raison de leur participation à la campagne.

Des critiques grandissantes

Des mesures témoignant d’une certaine crispation et qui, paradoxalement, nourrissent une réalité désormais bien établie : en moins de 15 ans, la question du boycott d’Israël s’est imposée comme une thématique légitime et régulièrement débattue dans des espaces et par des acteurs qui comptent sur la scène internationale. Mi-août, The Guardian publiait une longue enquête intitulée BDS : comment un mouvement non-violent controversé a transformé le débat israélo-palestinien. Début septembre, c’est Joseph Levine, professeur de philosophie et membre de Jewish voice for peace, qui dans le New York Times regrettait la « campagne de stigmatisation malhonnête » à laquelle se livrent « les opposants au mouvement non-violent de BDS ». Et dans le numéro de septembre du Monde Diplomatique, Alain Gresh publie un article consacré à la censure par le Qatar d’un documentaire sur le lobby israélien où il relate ces propos d’un puissant lobbyiste américain pro-israélien, à propos de BDS : « en ce qui concerne l’argent, nous n’avons pas d’inquiétude à avoir ; mais les efforts déployés pour creuser un fossé entre nous, qui aimons Israël, et la génération montante, sont préoccupants ».

Une analyse partagée par Michel Warschawski, militant anticolonial, journaliste et auteur israélien qui nous confiait avant l’été : « La campagne BDS fait mal aux dirigeants israéliens, même s’ils tentent de faire croire qu’ils la tiennent pour négligeable. Et une tendance claire se dessine : une partie de la nouvelle génération de juifs américains a de moins en moins de réticence à exprimer ses critiques de la politique israélienne et une autre partie y est, elle, de plus en plus indifférente. Dans une génération, Israël n’aura plus ce soutien sans faille des communautés juives organisées. » Et BDS, cauchemar de plus en plus récurrent de Tel Aviv, n’y aura pas été pour rien.

Publié le 17/09/2018

Ventes d’armes et pétrole: une servilité coupable de la France avec l'Arabie saoudite

Thomas Cantaloube et Edwy Plenel (site mediapart.fr)

Comme sous Hollande, la présidence Macron aligne sa politique moyen-orientale sur les intérêts de Riyad. C’est un choix aussi bien immoral – les ventes d’armes utilisées dans la sale guerre du Yémen – qu’irresponsable – il accentue une dépendance énergétique et géopolitique désastreuse.

Régulièrement, depuis un an et demi, des responsables d’ONG humanitaires ou travaillant sur les droits humains sont reçus à l’Élysée pour évoquer la tragédie engendrée par la guerre au Yémen ou se plaindre des abondantes ventes d’armes françaises à des dictatures, notamment aux pays du golfe Persique et à l’Égypte. À chaque fois, ils sont très bien accueillis par des conseillers qui écoutent attentivement leurs points de vue et semblent même « approuver [leurs] messages d’alertes et [leurs] recommandations », selon un humanitaire qui a participé à plusieurs de ces rendez-vous.

Pourtant, invariablement, dans les jours et les semaines qui suivent, ces émissaires constatent qu’ils n’ont pas été entendus et surtout pas considérés. Comme s’ils avaient parlé à des sourds. Un point de contentieux géographique revient régulièrement dans leur bouche : l’Arabie saoudite. La monarchie théocratique absolue paraît intouchable.

Elle peut bombarder sans précaution des civils au Yémen ; elle peut emprisonner indéfiniment des militants de la démocratie et des droits des femmes et exécuter un nombre croissant de condamnés ; elle peut pratiquer un islam des plus rigoristes qui n’a rien à envier aux théories de Daech ; elle peut appauvrir sa population pendant que ses élites se gorgent de yachts et de châteaux à l’étranger ; elle peut kidnapper le chef de gouvernement d’un pays ami, le Liban ; elle peut tout cela, la France ne hausse jamais la voix. Pis, elle flatte Riyad ou lui déroule le tapis rouge à la moindre occasion. Que ne ferait pas Paris pour se concilier les bonnes grâces de l’Arabie saoudite ? Apparemment tout.

Le phénomène n’est pas entièrement nouveau, mais il a pris de plus en plus d’importance ces dernières années, d’abord sous la présidence de François Hollande, puis sous celle d’Emmanuel Macron — Nicolas Sarkozy, lui, préférait le Qatar. La nomination toute récente d’un fidèle macronien, Sylvain Fort, pour gérer le pôle communication de l’Élysée risque encore d’accroître cette inclination pour les Saoud : dernièrement, l’homme était chargé d’« améliorer l’image du royaume (et d’assurer) la communication en France du prince héritier, Mohammed ben Salmane », nous dit le Monde. C’est donc un lobbyiste qui travaillait jusqu’à hier pour les Saoudiens, peu réputés pour leur radinerie, qui va occuper un poste clef à la présidence de la République française.

Les armes, le pétrole et l’Iran : voici le triptyque qui dicte la relation de la France avec le royaume wahhabite et la conduit à fermer les yeux sur une des autocraties les plus régressives et mortifères de la planète.

Sous François Hollande, son fidèle Jean-Yves le Drian était tout autant le ministre de la défense que celui de l’armement. Avec son cabinet, l’ancien baron socialiste de Lorient, fief de la Direction des constructions navales (devenue Naval Group), était connu comme le plus farouche promoteur des ventes d’armes françaises auprès des pays soucieux de s’équiper en missiles, avions et chars. Il fut le premier à parvenir à écouler les avions Rafale de Dassault à l’étranger. Surtout, il fait exploser les ventes d’armes auprès de l’Arabie saoudite, qui passent de 400 millions d’euros en 2013 à 600 millions en 2015 et à 1 milliard en 2016.

Passé en mai 2017 chez Macron et au Quai d’Orsay, il s’y est installé avec sa garde rapprochée et, selon les confidences de plusieurs proches du pouvoir, « il continue d’avoir un œil sur les ventes d’armements et reste un des interlocuteurs privilégiés de nos gros clients ». La diplomatie française n’est donc pas celle du respect des droits humains, comme on le proclame souvent, mais des intérêts de l’industrie canonnière. Sachant que Riyad ne manque pas de courtisans dans ce domaine, en premier lieu les États-Unis, Paris s’efforce donc de tout faire pour maintenir la relation au beau fixe. On ne tance pas l’Arabie saoudite sur les morts évitables de civils au Yémen, même si des armes françaises peuvent être employées à cet escient, comme ne l’a pas exclu la ministre des armées Florence Parly. On se tait quand les défenseures des droits des femmes sont emprisonnées arbitrairement depuis plus de 100 jours, contrairement au Canada (voir l’article de Mediapart).

Et quand l’ONU essaie péniblement de jeter un peu de lumière sur le sort des populations au Yémen par l’intermédiaire d’un groupe d’experts des Nations unies, Paris met des bâtons procéduraux dans les rouages onusiens, puis reste muet quand son président évoque à mots couverts la possibilité que l’Arabie saoudite soit coupable de crimes de guerre (lire sur Mediapart : Face aux possibles crimes de guerre de la coalition, Paris se tait).

De la même manière, quand Emmanuel Macron se vante d’avoir permis l’affranchissement de Rafic Hariri en novembre 2017 lors d’une escale à Riyad, « c’est après avoir bataillé ferme pendant plusieurs heures de discussion face au prince hériter Mohammed ben Salmane, qui manquait tellement de respect à l’égard de la France que le président a dû lui rappeler qu’il parlait à une puissance membre du Conseil de sécurité », racontait il y a quelques mois un diplomate mis au courant de l’échange.

« Pensons à tout ce que le pétrole nous fait accepter, oublier et tolérer ! »

Face à une telle servilité, pas étonnant que les ONG et les militants des droits humains aient le sentiment de prêcher dans le désert : ils parlent certes à des conseillers et à des membres de l’exécutif bien intentionnés, mais cette parole est ensuite balayée sans hésitation par les « adultes en charge » : Macron, Le Drian, les industriels, les adeptes de la (real)politik des affaires.

La France n’a jamais eu de photo de famille scellant un pacte « pétrole contre sécurité » avec la monarchie saoudienne à la manière de la rencontre entre Franklin Roosevelt et le roi Ibn Saoud en février 1945, mais les relations entre les deux pays ont toujours été bonnes. En 1979, c’est même Paris qui a sauvé le royaume d’une cruelle humiliation lors de la prise de La Mecque, avec l’appui clandestin du GIGN.

La France a certes des idées et pas de pétrole, mais elle a terriblement besoin d’or noir. De 1990 à 2012, la Russie était le principal fournisseur de Paris en hydrocarbures. Mais, depuis 2013, l’Arabie saoudite est passée au premier plan : en 2015, dernière année connue, Riyad a fourni 18,6 % du pétrole brut acheté par la France. Étant donné les tensions avec Moscou, il est évidemment devenu très compliqué de se fâcher avec les Saoudiens. Contrairement au marché des armes, où c’est l’acheteur qui est en position de force, le pouvoir sur le marché du pétrole appartient au vendeur. Paris est donc doublement perdant face à Riyad.

Outre cette double soumission économique, la France s’est insérée dans les alliances compliquées au Moyen-Orient du côté de l’Arabie saoudite contre l’Iran. Dès lors, elle est de fait emportée dans cette alliance de surenchère guerrière que forment Mohammed ben Salmane et Benjamin Netanyahou, dans un sidérant retournement où le foyer idéologique (et financier) du pire terrorisme islamiste est devenu le plus proche allié d’un État d’Israël livré à l’extrême droite et à ses délires d’apartheid.

Ce choix tricolore est purement politique. Il découle de la lente ascension des néoconservateurs français au Quai d’Orsay et à l’Élysée, entamée sous Sarkozy, poursuivie sous Hollande et maintenant Macron. Cette poignée de hauts fonctionnaires alignés sur la position bushiste de « l’axe du mal » n’a cessé de gagner en influence. Pour eux, l’Iran est une menace sur la paix mondiale bien supérieure à l’Arabie saoudite, en dépit du fait que 15 des 19 kamikazes du 11 septembre 2001 étaient saoudiens, en dépit de la propagation du rigorisme wahhabite sur le reste du globe, en Europe notamment, en dépit de l’absence de contre-pouvoirs d’aucune sorte face à la famille régnante.

La fixation sur l’acquisition potentielle de l’arme nucléaire par Téhéran est devenue un obstacle à toute évaluation rationnelle du danger. Lors des années de négociation qui ont conduit aux accords de Vienne sur le nucléaire iranien, les négociateurs français, de leur aveu même, se sont montrés bien plus durs et récalcitrants que les diplomates américains.

L’Iran n’est certes pas un parangon de vertu ni un modèle de respect des droits fondamentaux, mais c’est un pays avec des courants d’expression contradictoires, des élections, une population hautement éduquée et désireuse de rompre des décennies d’isolement. Surtout, ce n’est pas un pays où les humeurs d’un souverain, ou de son fils, sont capables de chambouler en une nuit la gouvernance des institutions, de menacer de guerre un voisin si celui-ci ne se soumet pas à une liste de desiderata, ou de bâtir des plans de développement sur la comète, qui serviront surtout à enrichir les banques étrangères. Tout ce que l’Arabie saoudite est sous la direction actuelle du prince héritier ben Salmane.

Ce choix de courtiser Riyad plutôt que de discuter paisiblement avec Téhéran et, ce faisant, de s’aligner sur la position des États-Unis version Trump, a conduit Paris à retirer immédiatement ses billes quand Washington a dénoncé l’accord sur le nucléaire en mai 2018. Alors que le ministre de l’économie Bruno Le Maire, dans un sursaut (gaulliste ?) avait promis que la France ne se laisserait pas dicter sa politique commerciale, les entreprises françaises qui étaient retournées en Iran (Peugeot, Total, Airbus) ont très vite fait leurs bagages pour complaire aux États-Unis, mais aussi à l’Arabie saoudite.

« Pensons à tout ce que le pétrole nous fait accepter, oublier et tolérer ! » En 2006, il y a donc plus de dix ans, un haut responsable politique français exprimait à haute voix sa colère contre une situation qui conduit à ne pas mettre « suffisamment en cause ces royaumes, ces émirats, ces régimes totalement corrompus et aucunement démocratiques, auxquels nous vendons des armements dont nos présidents se font les représentants de commerce, tandis que le statut de la femme se limite à l’arrivée de rares élues aux chambres de commerce de Riyad ou de Djeddah ».

Dans un fort credo écologique, il appelait à « sortir le plus vite possible du pétrole », ajoutant que cette révolution est « nécessaire à tout point de vue, pas seulement environnemental ». « La dépendance pétrolière, résumait-il, n’est pas uniquement une question écologique ni même une affaire de source d’approvisionnement. C’est un problème politique : tant que nous n’aurons pas pris nos distances, construit notre indépendance, repris notre liberté, nous serons faibles, mous et sans principes. »

Ce dirigeant français parlait d’or, dans un livre qui, d’ailleurs, revendiquait Le Devoir de vérité (Stock). Il se nommait François Hollande et est devenu, six ans après ces propos lucides, président de la République française, un président qui sera le plus assidu de la Ve République auprès de la monarchie absolue saoudienne. « Faibles, mous, sans principes… » Oui, en effet.

Publié le 16/09/2018

(site monde-diplomatique.fr)

Certains artistes internationaux comme Lana Del Rey ou le groupe Of Montreal ont annulé leur participation au festival Meteor, organisé ce week-end à Tel-Aviv. Comme l’équipe de football argentine au début de l’été — qui avait refusé de se déplacer à Jérusalem pour rencontrer l’équipe israélienne —, ils réagissent aux interpellations du mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) dans un contexte de forte mobilisation, notamment suite à la promulgation le 19 juillet d’une loi définissant Israël comme « l’État-nation du peuple juif ». Une loi qui suscite d’intenses polémiques dans le pays.

BDS, une mobilisation contre l’impunité

Le mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), lancé en 2005 par des ONG palestiniennes pour obliger le gouvernement israélien à respecter le droit international et les résolutions des Nations unies, a fait tache d’huile à travers le monde. Israël cherche à criminaliser cette campagne, dont les militants réclament, entre autres, une suspension de l’accord d’association qui lie l’Union européenne à Tel-Aviv.

par Isabelle Avran   

Une « menace stratégique ». C’est ainsi que le gouvernement israélien qualifie la campagne internationale de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) lancée le 9 juillet 2005 par 172 organisations non gouvernementales (ONG), syndicales et politiques palestiniennes (1). BDS : trois lettres pour un mouvement de boycott des institutions, des entreprises et du système économique israéliens qui soutiennent l’occupation et la colonisation de la Palestine, de désinvestissement des entreprises impliquées dans cette occupation, et d’exigence auprès des États de sanctions contre Tel-Aviv, tant qu’Israël persistera à bafouer le droit international.

Cet appel intervint un an jour pour jour après l’avis consultatif de la Cour internationale de justice (CIJ) rappelant l’illégalité du réseau de murs israéliens construit en Cisjordanie — dont Jérusalem-Est — et invitant les États à faire respecter la légalité internationale (2). Mais, si l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) a adopté les recommandations de la CIJ, celles-ci sont restées lettre morte sur le terrain, à l’instar de la quasi-totalité des résolutions onusiennes visant Israël. Une telle impunité permet dès lors à ses dirigeants de mettre en œuvre la stratégie qu’énonçait dès 2001 Ariel Sharon, alors premier ministre : « achever » ce qui n’avait « pu l’être en 1948 », en termes d’appropriation de territoires, qu’il s’agissait de vider autant que possible de leur population palestinienne (3).

Mouvement populaire non violent

Pour faire respecter les droits du peuple palestinien dans ses trois composantes (sous occupation, en exil forcé, ou ayant pu rester dans ce qui est devenu l’État d’Israël), le mouvement BDS s’inspire de façon explicite des campagnes internationales qui ont contribué à la chute du régime d’apartheid en Afrique du Sud : un mouvement populaire non violent, ciblant non des personnes mais des institutions, des entreprises... qui ont partie liée avec l’occupation. Contre la violence quotidienne qu’elle entraîne (colonisation intensive, répression de toute forme de résistance, siège de Gaza, etc.), la campagne BDS offre à chacun la possibilité de s’engager.

En Europe, cette exigence morale se double d’autant plus d’une recherche d’efficacité que l’Union européenne et la majorité de ses États membres entretiennent des liens étroits avec Tel-Aviv sur le plan économique et commercial — sans compter les projets communs poursuivis dans les domaines de l’industrie, des technologies et de la recherche scientifique (dont certains à visées militaires). Des liens que les partisans israéliens du BDS qui mènent un « boycott de l’intérieur » considèrent comme autant de gages d’encouragement donnés aux dirigeants de leur pays. De fait, l’Union européenne représente en 2017 le premier partenaire commercial d’Israël (avec 35,3 % de ses exportations) et a associé Tel-Aviv au projet Horizon 2020, nouveau programme européen de financement de la recherche et de l’innovation, entré en vigueur en 2014 (4).

Coopération euro-israélienne intensive

Déjà, en 1996, à l’issue de la répression massive qui avait suivi les manifestations palestiniennes contre la construction d’un tunnel sous l’esplanade des Mosquées, à Jérusalem, le mouvement de solidarité européen était allé au-delà de la simple protestation pour réclamer des mesures concrètes en termes de sanctions. En France et en Belgique, les associations avaient ainsi obtenu le report, jusqu’en 1999, de la ratification de l’accord d’association signé en 1995 entre l’Union européenne et Israël. En vertu de cet accord, entré en vigueur en 2000, les parties contractantes s’engagent (article 2) à respecter notamment le droit humanitaire et les droits humains fondamentaux.

Tel-Aviv a mis en place un département spécial chargé d’espionner les militants du boycott et doté d’un budget important

Le mouvement de solidarité revendique donc la suspension de ce partenariat jusqu’à ce que Tel-Aviv se conforme à cet article. Pourtant, l’UE se contente de déplorer la colonisation israélienne du territoire palestinien — illégale au regard du droit international —, et d’exhorter son partenaire à y mettre un terme, tout en intensifiant sa coopération avec Israël dans le cadre de la « politique européenne de voisinage » (PEV). Bruxelles a finalement décidé en 2013 (avec une mise en œuvre en 2014) de lignes directrices : elle écarte des projets qu’elle finance les entreprises ou institutions travaillant avec les colonies ; elle exclut les produits des colonies de ceux bénéficiant d’avantages fiscaux ; et elle impose leur étiquetage. Mais l’UE n’a toujours pas interdit l’entrée de ces produits sur son territoire...

À mesure que BDS se développe, les dirigeants israéliens s’inquiètent. Car le mouvement progresse dans de nombreux pays, soutenu par d’importantes confédérations syndicales (comme en Afrique du Sud et au Royaume-Uni), des organisations paysannes ou étudiantes, des Églises... Et il marque des points. Des fonds de pension (en Norvège, aux Pays-Bas, aux États-Unis, etc.), des universités (comme Harvard) retirent leurs investissements d’entreprises israéliennes travaillant pour la colonisation. L’entreprise française Veolia, par exemple, qui a contribué à la construction du tramway reliant Jérusalem-Ouest à des colonies, a fini par se désengager des transports israéliens. De fait, le procès engagé à l’encontre de Veolia par l’Association France Palestine Solidarité (AFPS) et par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a fini par nuire à sa réputation et à menacer plusieurs de ses contrats internationaux.

Devant l’érosion de son image sur le plan international et les coups de boutoir portés par la campagne BDS à travers le monde, Israël est passé à l’offensive. En août 2015, le quotidien Haaretz confirmait que les dirigeants israéliens avaient mis en place un département spécial chargé d’espionner les militants du boycott. Doté d’un budget important, ce « département de délégitimation » du boycott travaille en étroite collaboration avec les services secrets israéliens et le renseignement militaire (5). De plus, l’entrée du territoire israélien est susceptible d’être interdite à tout ressortissant étranger impliqué dans les actions de BDS.

Isabelle Avran

Journaliste

(1) Lire Omar Barghouti, Boycott, désinvestissement, sanctions. BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine, La Fabrique Éditions, Paris, 2010.

(2) « La CIJ déclare l’édification du mur par Israël dans le territoire palestinien occupé contraire au droit international », www.un.org, 9 juillet 2004.

(3) Dans son rapport sur l’offensive israélienne contre la bande de Gaza durant l’hiver 2008-2009, adopté par les Nations unies en novembre 2009, le juge sud-africain Richard Goldstone, président de la mission de l’ONU chargée de l’enquête, met en cause la « culture de l’impunité » en recommandant une saisine de la Cour pénale internationale pour « crimes de guerre » et « possibles crimes contre l’humanité ». Lire « L’Assemblée générale approuve le rapport Goldstone sur Gaza », Centre d’actualités de l’ONU, www.un.org, 5 novembre 2009.

(4) « Israël signe avec l’UE un accord d’association au programme Horizon 2020 », www.horizon2020.gouv.fr, 11 juin 2014.

(5) « Israel’s military intelligence monitoring dozens of BDS groups around the world », Haaretz, Tel-Aviv, 18 août 2015.

Publié le 11/09/2018

Liquider la poutre maîtresse : le Venezuela... Regagner le terrain perdu ; la déstabilisation : Nicaragua, Bolivie

Jean ORTIZ (site l’humanité .fr)

Où en est l’Amérique latine ? Troisième partie.

Depuis quatre mois la situation se détériore au Nicaragua, dirigé par le président  sandiniste Daniel Ortega, chef de file du Front Sandiniste de libération nationale et président, à plusieurs reprises après la révolution de 1979 et l’insurrection des « muchachos », contre la génocidaire dictature somociste. Le soulèvement victorieux contre Somoza...au prix  de 50.000 morts, puis les gouvernements successifs d’union  (réforme agraire, campagne d’alphabétisation, des prêtres ministres...), et dix ans de résistance à « la contra » (les mercenaires au service des Etats-Unis, et d’une brute épaisse : Ronald Reagan ), ont dû céder du terrain aux néo-libéraux.

Il convient de ne pas nier ici, le recul relatif et récent  « des gauches » latino-américaines, leurs difficultés, pas plus que de dramatiser à l’excès les situations particulières à chaque pays.

A l’origine de la crise nicaraguayenne actuelle, une réforme des retraites, injuste, qui met le feu aux poudres ; une réforme très impopulaire, d’inspiration « libérale », vite abandonnée par le pouvoir, mais prétexte à soulèvement d’une partie de la population et de la jeunesse...La répression, la riposte populaire, auraient coûté  près de 300 morts  La majorité de l’opposition aux sandinistes se refuse à toute négociation...Elle exige le départ de Daniel Ortega  (inspirateur du « daniélisme ») et dénonce le supposé « népotisme » ; la vice-présidente, Rosario Murillo, n’est autre que l’épouse de Daniel Ortega. Elle plaide contre l’avortement...De grandes manifestations populaires continuent à soutenir le pouvoir . A la recherche de stabilité, le gouvernement sandiniste a dû passer des pactes avec une partie du patronat, de l’Eglise ; des partis « d’opposition »...Les gouvernements de droite ont laissé l’économie, la Sécurité sociale, en lambeaux.

Ici comme ailleurs, l’opposition de droite caricature de plus en plus grossièrement, violemment, les processus d’émancipation, de redressement, mais épargne les « programmes sociaux ( Faim zéro, Cantines scolaires, Bon solidaire, « Missions » vénézuéliennes...), très appréciés de la population. Le PIB du pays a augmenté de 40% soit une croissance annuelle de 4,5% . Les victoires électorales du sandiniste Daniel Ortega, témoignent de cet attachement aux acquis sociaux.

En novembre 2016, « Daniel » a été réélu pour un troisième mandat , avec 72,5% des suffrages). La résistance du chavisme s’explique aussi par le  succès de ces programmes populaires, qui s’adaptent aux besoins (santé et éducation, gratuites, etc), aux circonstances, aux nouveaux cadres.

Il  arrive que ces « programmes sociaux », base des changements, se retournent parfois contre leurs promoteurs. Bénéficiaires des politiques d’inclusion sociale,  les pauvres qui accèdent au statut de « couches moyennes » expriment dès lors des besoins que les nouveaux pouvoirs ne peuvent satisfaire...C’est le cas au Venezuela.

Le bréviaire médiatique criminalise les chavistes , les accuse de tous les maux, de toutes les violences, les taxe de « paramilitaires », cultive une stratégie de revanche de classe, dans le droit fil de 2002. Un régime sans base sociale populaire serait déjà tombé.

Le 11 avril 2002, « l’opposition » en vint à  organiser un « golpe » (putsch) anti-chaviste, et à emprisonner le président élu, Hugo Chavez. Aussitôt, un candidat très démocrate  et bien au-dessus de tout soupçon, Pedro Carmona, l’équivalent en France du président du Medef, fut nommé président. Le peuple, lui, défendit son président Chavez, investit les rues et, en 48h, la marionnette Carmona rentra au bercail.

L’enjeu majeur, pour Washington, reste de parvenir à liquider le chavisme, et à tuer, s’il le faut, le président élu après la mort d’Hugo Chavez. L’ « opération Phénix » consistait à éliminer en direct, par une attaque de drones bourrés d’explosifs, Nicolas Maduro, lors du défilé célébrant le 81 ième anniversaire de la Garde nationale bolivarienne. Le Venezuela vit certes une crise économique vertigineuse, mais elle est alimentée par les politiques financières et de blocus des États-Unis, de l’Union européenne, qui n’en finissent pas de mentir, de mener une véritable guerre contre le président Maduro et la révolution chaviste. Tous les moyens sont bons pour déstabiliser le pays, le faire sombrer dans le chaos, les pénuries, l’émigration...L’opposition dispose de puissants relais internationaux... En mai 2017, déjà, l’opposition, hégémonisée par l’extrême-droite, lançait un plan pour supprimer le chef de l’Etat, et surtout, le chavisme et ses conquêtes sociales. La stratégie meurtrière de l’opposition fit couler le sang de dizaines d’innocents.

Aujourd’hui, Chavez n’est plus là. Décédé le 5 mars 2013, son absence crée encore un vide incommensurable. Avant de mourir, il a lancé un appel à développer « les communes », le chavisme « en bas », et proposé pour lui succéder le ministre des Affaires étrangères, un ouvrier des transports, Nicolas Maduro. Bien qu’élu démocratiquement, la droite, les ex-sociaux démocrates, déclarent immédiatement à ce dernier une odieuse agression, organisent la guerre économique afin de le chasser de la présidence (« Opération Salida »), d’offrir à Washington une revanche de classe, d’en finir avec le chavisme... Les États-Unis visent les énormes richesses en hydrocarbures du pays. Dans cette situation, laisser seul le Venezuela, n’est-ce pas être coupable de non-assistance à peuple en danger ?Au Honduras la situation reste chaotique ? La colère populaire reste permanente. Le candidat de la droite, Juan Orlando Hernandez, a  été élu président grâce une fraude massive. L’oligarchie a volé la victoire à Xiomara Castro, candidate de l’opposition, épouse du président destitué en 2009, Manuel Zelaya. L’OEA est redevenue le hochet des Etats-Unis , son « Ministère des colonies ».  Son secrétaire général, Luis Almagro, multiplie les chantages, les ingérences, les agressions, contre les gauches honduriennes, boliviennes, vénézuéliennes...

Au Pérou, un président non élu , Martin Alberto Vizcarra Cornejo, dirige le pays depuis la démission forcée, le 23 mai 2018, pour corruption, de l’ex-président Kuezyuski (Caso (affaire) Odebrech, le géant du BTP brésilien a versé en pots de vin à l’ex-président et à ses entreprises, 4,8 millions d’euros). Le parlement à majorité fujimoriste a tenté de défendre jusqu’au bout les procureurs et les juges corrompus. Actuellement, ce parlement de la honte voudrait obtenir l’amnistie pour l’ex-président magouilleur, auxte >>

Publié le 11/09/2018

Brésil : les masques tombent. Les armes de l’impérialisme américain et de l’Union Européenne : guerre idéologique, économique, sanctions financières, commerciales, blocus...

Jean ORTIZ (site l’humanité.fr)

 

Où en est l’Amérique latine ? Quatrième partie.

Globalement, le Brésil connaît une situation semblable au Pérou. Le ban et l’arrière ban des conservateurs, les partis de l’oligarchie, ont ourdi de toutes pièces, sans preuves, les ex-présidents progressistes de centre gauche (Parti des travailleurs, PT), Dilma Rousseff et Luiz Inacio Lula da Silva (Lula), des procès qui ne reposent sur rien, mise à part la volonté de les mettre définitivement à l’écart de toute responsabilité politique et hors jeu des présidentielles d’octobre 2018. La justice, soumise, et le parlement aux ordres, ont lancé des procédures judiciaires fallacieuses, destinées à discréditer Lula et Dilma, à les chasser du Parlement, à les invalider définitivement, et avant tout, à empêcher Lula de redevenir président aux prochaines préidentielles . Arbitrairement emprisonné, du fond de sa cellule, Lula mène une campagne difficile pour le Parti des Travailleurs (PT)... Sa candidature vient d’être invalidée par le Tribunal supérieur de « justice ». Sa popularité le place en haut des sondages (39%), et en fait le favori du scrutin d’octobre 2018. Partout dans le pays, l’emprisonnement de Lula s’est retourné contre les archi-corrompus qui « dirigent » le pays et le parlement. Le peuple voit en Lula une possibilité nouvelle de continuer les changements entrepris lors de ses mandats, ce qui insupporte la droite. Les autorités, illégitimes (à commencer par le président fantoche, non élu, Temer), veulent, à tout prix, empêcher la candidature Lula. Ils sont en passe de le réussir. Tout autre candidat du PT peinerait à battre la droite.

 

La tendance émancipatrice continentale semble donc depuis quelque temps s’inverser et la « restauration », la « contre-révolution », prendre le dessus. A mieux y regarder, le rapport de forces a peu bougé, globalement.

 

Réalité, ou perception occidentale ? Ni l’une ni l’autre, malgré les récents revers. Si l’on étudie la situation pays par pays, le rapport de forces se maintient grosso modo en faveur des peuples et la sinistrose n’est pas de mise. L’impérialisme américain a cherché, depuis le début, à faire capoter les révolutions latino-américaines, et surtout la « bolivarienne ». Contre ouragans et tsunamis, Caracas tient toujours. Comme on l’a vu récemment en direct, avec l’attentat par drone bourré d’explosifs, Washington passe à une nouvelle étape.

 

Alors, après l’euphorie continentale, la gueule de bois ? L’Amérique latine a-t-elle basculé à droite ? Le découragement après l’enthousiasme ? Incontestablement, les néo-ultra-libéraux ont marqué des points. Mais les rapports de force se maintiennent globalement en faveur des peuples, et restent suffisamment forts pour endiguer, ralentir,  l’actuelle « vague bleue ».

 

L’ultralibéral Mauricio Macri l’a emporté dans une Argentine pourtant à nouveau debout contre le FMI, qu’elle chassa du temps des Kirchner, et qui revient avec ses « remèdes de cheval ». Au Chili, la droite a (re)gagné la présidentielle de 2017 avec le retour du milliardaire et homme d’affaires Sebastian Piñera (36,62% au premier tour), accusé d’avoir autant de casseroles aux fesses qu’un quincailler ; il recueille 54,57 % des suffrages exprimés au second tour... La gauche (Alejandro Guillier) soutenue par la sortante Michèle Bachelet et le PC du Chili atteint un score honorable (22,67% au premier tour et 45,43 au second). Beatriz Sandy, la candidate du Front large (centre gauche), elle, a réalisé, au premier tour, 20,27% des suffrages.

 

A Cuba, l’élection du président Trump a marqué un revirement total ; sa politique a remis en cause de nombreuses avancées « obamiennes » ; mais , malgré le retour à une politique de « guerre froide », les relations diplomatiques n’ont pas été rompues. Les difficultés économiques du Venezuela se répercutent lourdement à Cuba. Les approvisionnements en pétrole diminuent, la coopération bilatérale Cuba-Venezuela pâtit de la situation. La nouvelle politique nord-américaine en direction de Cuba reste toujours aussi isolée internationalement, et contre-productive, vouée à l’échec. Soumettre le Venezuela à un blocus, comme il existe encore à Cuba, c’est de l’aveuglement aussi stérile que dangereux.

 

Le programme cubain de réformes se poursuit, essentiellement au niveau économique. Des formes économiques nouvelles s’inscrivent dans le cadre du système, tout en contribuant à sa mixité. Le retrait de la génération des « historiques » n’a provoqué aucun chaos, contrairement à ce que prédisaient les cassandres occidentaux. Le nouveau président du Conseil d’Etat et des Ministres, Diaz-Canel, premier dirigeant non militaire, non issu de l’épopée révolutionnaire, s’est attelé à la tâche avec réalisme, compétence et pugnacité. Son parcours l’incite à un leadership plus collectif que précédemment. Cuba reste un symbole fort de résistance à l’empire, et d’acquis sociaux et culturels de premier plan.  Le droit à l’avortement, au changement de sexe, y sont reconnus et pris en charge par l’Etat. L’avortement n’est légal que dans quatre pays : Cuba  la Guyana, l’Uruguay, Porto Rico, la ville de México.

Publié le 11/09/2018

Ni sinistrose ni euphorie...

Jean ORTIZ (site l’humanité.fr)

Où en est l’Amérique latine ? Cinquième partie.

Désormais, pour couvrir « démocratiquement » ses forfaits, ses « golpes » toujours aussi durs sur le fond, l’impérialisme se livre, dès qu’il le peut, à des « golpes soft », politico-institutionnels. Des parlements corrompus jusqu’au trognon se substituent aux « marines », harcèlent les élus du peuple, les poursuivent judiciairement dans des procès fabriqués , des « coups d ’Etat parlementaires », promeuvent la « guerre économique », la déstabilisation. La « communauté internationale » (lisez : l’Union Européenne et les Etats-Unis) sort de son rôle, manipule les médias internationaux,  joue contre les peuples, transforme les réseaux, les télés, les journaux, en outils de propagande et de lynchage idéologique...

 

La première vague de changements peut apparaître aujourd’hui -à tort- comme un échec alors que la gauche n’a en réalité disposé ni du temps, ni de la mobilisation, ni des moyens suffisants pour changer radicalement les structures, les « modèles » en place. La plupart des processus se sont essoufflés, sont restés dans « un vieux cadre institutionnel » (malgré les Constituantes), non affranchis du système néolibéral, sans rupture. Ils ont multiplié les acquis sociaux, culturels, et pointé l’essentiel: souveraineté, inclusion sociale, éducation et santé pour tous, et gratuites, lutte acharnée contre la pauvreté... Des réformes systémiques, certes en nombre insuffisant, souvent parasitées par la bureaucratie, la corruption, mais avec la volonté affirmée de dépasser le néolibéral, le « consensus de Washington », de mettre en place des « programmes sociaux socialisants » (les « missions » au Venezuela)... Au Nicaragua, l’attachement majoritaire du peuple au « sandinisme » tient beaucoup à ces programmes sociaux. Partis et mouvements sociaux, depuis plus de vingt ans, ont revendiqué des mots et des concepts que l’on croyait obsolètes, voire repoussoirs, et même disparus (révolution, socialisme, communisme , éco-socialisme, socialisme du 21ème siècle, lutte des classes) ; ont contribué à cette intégration continentale esquissée et amorcée par les « libertadores » Simon Bolivar et José Marti, reprise et prolongée par Hugo Chavez...

 

Nous, militants de la solidarité, étions tellement impliqués, admiratifs, et optimistes devant les changements (« oui, c’est possible ! ») que nous en vînmes à sous-estimer le poids, l’impact, des politiques de « contre-révolution », que les Etats-Unis s’activaient à mener à bien... et pas pour celui des peuples. Dès la fin des années 1990, Washington tentait, non sans mal nous l’avons vu, d’endiguer la vague populaire. L’impérialisme reste l’impérialisme, et il ne se réveille pas aujourd’hui. Le lynchage des gauches s’accélère.

 

L’actuelle « phase de contre-révolution » démasque les auteurs des dénis de démocratie, les fossoyeurs de cette « démocratie incomplète », ceux-là mêmes toujours prêts à faire la leçon, mais liberticides lorsque leurs intérêts de classe se trouvent me mains sanglantes, Alberto Fujimori.

Publié le 08/09/2018

Les révolutions latino-américaines. Dès le départ Washington a tenté de réagir...

Jean ORTIZ (site l’humanité.fr)

Où en est l’Amérique latine ?. Deuxième partie 

 

Le continent latino américain a connu, sur 20 ans, des victoires électorales importantes des forces et présidents de gauche : Hugo Chavez, Evo Morales, Rafael Correa, les époux Kichner , Daniel Ortega, (Nicaragua), Salvador Sanchez Ceren (Salvador), Pepe Mujica (Uruguay), Martin Torrijos (Panama), etc.

 

De nouveaux partis et organisations populaires ( globalement de gauche) sont nés des besoins de la lutte et de la faillite des « vieux partis traditionnels») . S’affirment ainsi le MAS (Mouvement vers le socialisme), en Bolivie (construit sur la base des mouvements syndicaux, cocaleros, mineurs, et sociaux), le PSUV (parti socialiste unifié du Venezuela , créé le 6 décembre 1998 ( plus de cinq millions de membres) Au Mexique, Morena, le Mouvement de régénération nationale (MORENA rassemble la gauche, jusqu’au centre-gauche. Il a gagné les élections présidentielles du premier juillet 2018 ; avec la candidature emblématique du vieux lutteur Manuel Lopez Obrador (AMLO), ancien gouverneur de Mexico, (plus de 53% des voix dès le premier tour) Une victoire historique. Après deux tentatives (2006 et 2012) où la victoire lui fut volée par la fraude (exercée par les partis  du système : PAN et le PRI) , AMLO a mené une campagne vigoureuse « anti-système », éthique, contre les mafias de la drogue, contre la corruption, pour une (ambigüe) « réconciliation nationale », un gouvernement « austère », propre, sans privilèges d’aucune sorte. Par contre, le nouveau président ne reviendra pas sur la réforme pétrolière de 2013 et la privatisation de la société mexicaine (un Etat dans l’Etat), Petroleos Mexicanos (PEMEX)°

 

 Le PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), parti historique de « la révolution  de 1910 », (il a gouverné plus de 71 ans), recueille seulement 16% des suffrages. AMLO va être confronté à des enjeux géopolitiques énormes, à commencer par la renégociation de l’Accord de libre-échange en vigueur avec le Canada et les Etats-Unis (sous la menace de Trump), la politique migratoire, instrumentalisée avec racisme et violence par le président Trump. Pour la  première fois depuis la révolution de 1910, la gauche obtient une victoire nette, et une femme « moréniste », Claudia Sheinbaum , devient même maire de México. Le gouvernement a demandé que les hauts fonctionnaires, les ministres, le président, réduisent leur salaire de 50%. Macron, Macron, Macron !

 

En Colombie, le candidat d’extrême droite pro-américain, Ivan Duque, pantin aux mains du redoutable ex-président fascisant Alvaro Uribe, arrive en tête au scrutin de mai-juin 2018). L’ ex maire de gauche de Bogota, Gustavo Petro, (victime de tentatives d’assassinat) et ses « listes de décence », ont imposé à Duque un second tour. Petro a mené campagne en se réclamant du « camp de  la paix », se félicitant de sa progression ...Mais le nouveau président veut « modifier » les « Accords de paix » avec les FARC. « Modifier »?  Mauvais signe ! Le régime massacre des syndicalistes paysans, des élus communisants, des « sans terre », sortis de la clandestinité et des maquis, désarmés depuis les « accords » du 16 septembre 2016..Où sont les grandes voix occidentales de la défense des droits de l’homme ?

 

En Equateur, le parti réformiste Alianza Pais , de l’ex président Rafael Correa, reste peu organisé et vient de se scinder . Le président équatorien Rafael Correa avait engagé une « révolution citoyenne », avec des résultats remarquables en matière de santé, d’enseignement, d’aide aux pauvres, de retraites, de recul du chômage...Rafael Correa a ensuite passé le relais au vice-président, Lenin Moreno (quel joli prénom !). A la surprise générale, Lénine vient de retourner sa veste et de « trahir », harcelant et menaçant par voie judiciaire l’ex sortant, et rejoignant les partis des classes dominantes, dont le fameux Noboa, l’empereur de la banane. Lénine s’acharne à détruire tous les acquis de la « révolution citoyenne »

 

La situation se tend ; ici comme ailleurs, l’usure du pouvoir, trop de verticalité, de bureaucratisation, l’insuffisante mobilisation populaire « en bas », la contre-offensive très agressive et guerrière du président Trump, favorisent les reprises en main

Publié le 07/09/2018

Amérique latine : la gueule de bois ? Où en est l’Amérique latine ? Une « restauration » conservatrice ? en trompe-l’œil ?

Jean ORTIZ (site l’humanité.fr)

Première partie. Une séquence de libération enthousiasmante

De la fin des années 1990 jusqu’au début  de la décennie 2010, les peuples d’Amérique latine ont vécu une enthousiasmante séquence de libération, un moment progressiste sans pareil, initié d’abord... par un échec, celui , au Venezuela, du soulèvement des militaires patriotes « bolivariens » (4 février 1992). L’emprisonnement de leur leader, Hugo Chavez, (qui assuma publiquement la responsabilité du « golpe » manqué ; (Chavez prônait alors la « troisième voie »), puis sa libération, débouchèrent sur une victoire électorale aux présidentielles de 1999 (56% des voix).

Cette victoire « chaviste » a fonctionné comme un catalyseur et un accélérateur politiques quasiment sans précédents. Ces années 1990 donnèrent lieu à « un tournant historique ». Un groupe exceptionnel de leaders politiques  anti-impérialistes (Hugo Chavez, Evo Morales, Rafael Correa, Fidel et Raul Castro, Pepe Mujica, Cristina Fernandez et Nestor Kirchner...), porteurs de projets révolutionnaires , de « démocratie participative », de changements sociaux en faveur des laissés pour compte... accéda au pouvoir, par la voie électorale, et commença dès lors à remodeler le visage d’un continent ô combien inégalitaire, saigné par les politiques du FMI et de la Banque mondiale, après l’avoir été par la colonisation.

D’abord, naquit l’ALBA (Alliance bolivarienne des peuples de notre Amérique), à La Havane le 14 décembre 2004, par la co-signature de Hugo Chavez et Fidel Castro . Cette alliance pour des coopérations mutuellement avantageuses, opposée à la logique des Traités de libre-échange, a montré que d’autres formes de développement, d’intégration, plus équitables, existent. Depuis, onze pays ont progressivement rejoint l’ALBA. C’est précisément parce qu’il y adhéra six mois avant , que le président hondurien légitime, Manuel Zelaya fut renversé en 2009, victime d’un putsch « nouvelle formule » : « militaro_parlementaire »... Ce type de coup d’Etat renversera également le président paraguayen élu (Fernando Lugo) en 2012...Washington ne s’est donc pas réveillé tard, mais le rapport de forces lui rendait difficile toute intervention plus ouverte...

Le groupe de chefs d’Etat progressistes se réunit souvent. Il obtient la mise en place, le  23 mai 2008, à Brasilia, d’une structure sui generis de coordination, prémices d’une intégration continentale. L’Unasur (l’Union des nations d’Amérique du sud), devint surtout une structure intergouvernementale plurielle. Le premier président en sera l’Indien Evo Morales. Un symbole fort. Aujourd’hui, Trump le va-t-en guerre, et ses amis « oligarques », ont démoli l’Unasur. Ils ont même obtenu que la Colombie adhère récemment à l’Otan !

Les révolutions du Venezuela, de la Bolivie, de l’Equateur, voulaient avancer vers le vieux rêve de Simon  Bolivar et « régler » les problèmes du continent, sans l’intervention des Etats-Unis. Ils revendiquaient, en même temps, la souveraineté entière pour chaque pays. Trop-trop pour « l’empire » !  La guerre idéologique fait rage. Washington voit partout la main du « castro-chavisme ».

Le « consensus (conservateur) de Washington », impitoyable machine à broyer les peuples (années 1980-1990) fut remplacé dans les faits, au début des années 2000, par le « consensus (progressiste) de Caracas » : début de partage des richesses, inclusion sociale, lutte forte contre les vertigineuses inégalités (environ 94 millions de Latinos-Américains ont été « sortis de la pauvreté » par les nouveaux gouvernements), intégration continentale en voie de matérialisatio

Publié le 02/09/2018

Jeremy Corbyn, le futur Premier Ministre du Royaume-Uni ? (Haaretz)

Gideon LEVY (site legrandsoir.info)

Jeremy Corbyn est l’exemple même de l’homme de gauche qui a lutté toute sa vie pour les valeurs auxquelles il croit. Les Israéliens le considèrent comme une sorte d’alien - la gauche ici n’a jamais été dirigée par un Corbyn israélien, ni d’ailleurs, par qui que ce soit qui lui arrive à la cheville

Corbyn est un homme courageux. Il a voté 553 fois au Parlement contre des positions de son parti, et pourtant il a conquis sa direction. Il a voté contre la guerre en Irak, contre les armes nucléaires et contre la domination britannique en Irlande du Nord. Il a participé activement à Amnesty International contre Augusto Pinochet et a été arrêté lors de manifestations anti-apartheid en Afrique du Sud.

Avec une telle conscience morale et un tel courage, il n’aurait pu aller nulle part en Israël, à l’exception de Breaking the Silence. En Grande-Bretagne, il a de bonnes chances d’être élu au poste de premier ministre. Rien n’est plus agréable à imaginer et n’inspire plus d’espoir que cette perspective. Quiconque veut voir le monde prendre des mesures contre l’occupation israélienne devrait rêver de Corbyn.

Corbyn est devenu le nouvel ennemi des Juifs. Viktor Orban est un juste parmi les nations ; le droit américain est le rocher d’Israël et son sauveur ; Rodrigo Duterte, le dirigeant philippin qui a appelé à tuer des millions de personnes "comme Hitler", est le bienvenu en Israël - mais Corbyn est l’ennemi du peuple.

L’establishment juif en Grande-Bretagne et la propagande israélienne ont lancé un contrat sur sa tête, pour l’empêcher d’être élu : C’est un antisémite, le parti travailliste est antisémite, les Juifs en Grande-Bretagne sont en "danger existentiel", comme l’ont clamé trois journaux juifs britanniques dans un éditorial commun.

Alors que la situation de n’importe quel juif en Grande-Bretagne est meilleure, plus sûre, plus égalitaire et plus libre que celle de n’importe quel citoyen arabe en Israël, sans parler des Palestiniens dans les territoires occupés, l’appel à l’aide désespéré de l’establishment juif a soulevé un tollé contre Corbyn.

La presse israélienne s’est empressée de se joindre à la campagne d’incitation – en qualifiant toutes les déclarations des travaillistes d’antisémites. Peter Willsman, membre du parti, a qualifié les rabbins qui accusaient son parti d’antisémitisme de "juifs fanatiques de Trump" – gevalt*, de l’antisémitisme ! Certains commentateurs ont accusé Corbyn de trop s’excuser, d’autres de ne pas assez s’excuser. Même une excellente jeune journaliste comme Antonia Yamin de Kan s’est empressée de se joindre à la croisade.

Disons-le clairement : Corbyn est un opposant acharné et constant de la politique d’occupation israélienne. C’est son droit ; en tant qu’homme de gauche sincère, c’est même son devoir. A la marge du parti travailliste, il y a sans doute des cercles antisémites ; Corbyn a déclaré il y a quelques jours dans un éditorial du Guardian qu’ils n’avaient pas leur place dans son parti. La tentative, du parti travailliste de donner au terme antisémite une définition moins large que la définition courante de l’International Holocaust Remembrance Alliance, n’en fait pas nécessairement un parti antisémite.

Mais la propagande judéo-israélienne est rodée : quand on reproche à Israël sa loi sur l’apartheid et le meurtre de 160 manifestants non armés à la frontière de Gaza, sa seule réponse est d’accuser ceux qui le critiquent d’antisémitisme. Ça marche, ça permet à Israël de passer d’accusé à procureur.

Israël a promulgué une loi disant qu’il est l’État-nation du peuple juif. En d’autres termes, tout ce que fait Israël est fait au nom de l’ensemble du peuple juif. Cela n’est pas sans conséquences.

Quand un tireur d’élite israélien tue un homme sans jambes en fauteuil roulant et une infirmière, il le fait au nom de tous les juifs. Du coup, la politique d’Israël attise l’antisémitisme dans le monde entier. Cette politique peut et devrait être critiquée, comme le fait le parti travailliste, et Corbyn, et le bâillonner, en qualifiant toute critique d’antisémite, est scandaleux. Cela augmente encore l’antisémitisme et le sentiment que les Juifs se comportent en tyrans qui usent et abusent du chantage émotionnel.

Hajo Meyer, un survivant hollandais de l’Holocauste et militant des droits de l’homme, a dit : " Autrefois, un antisémite était un homme qui détestait les Juifs. Aujourd’hui, un antisémite est un homme que les Juifs détestent."

Cessez la campagne d’incitation contre Corbyn et souhaitez-lui bonne chance : il a une conscience, et j’espère qu’il sera le prochain premier ministre britannique. Cela pourrait être aussi une bonne chose pour Israël.

Gideon Levy

Traduction : Dominique Muselet

Note :
*Seigneur ! en yiddish

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Publié le 11/08/2018

On nous a dit « Mesdames et Messieurs, nous venons en paix » tandis que les troupes armées israéliennes se ruaient à bord !

Eugénie Barbezat (site l’humanité.fr)

John Turnbull, le  capitaine canadien du navire Freedom,  de la « flottille de la liberté contre le blocus imposé depuis plus de dix ans à toute la population palestinienne de Gaza »a été libéré après cinq jours dans les geôles israéliennes, suite à la capture de son bateau dans la nuit du vendredi 3 au samedi 4 août 2018 en pleines eaux internationales par des pirates  qui n’était autres que des forces spéciales israéliennes envoyées par leur gouvernement. A son arrivée en France en compagnie de  Pascal Maurieras, marin CGT, membre de l’équipage, il nous a livré son témoignage.

Qu'est-ce qui vous a motivé pour prendre le commandement du Freedom et tenter de le conduire à Gaza ?

Cette expérience m’a donné la chance de combiner mes compétences de voile avec mon intérêt et son soutien aux droits des palestiniens.

J’avais  17 ans en 1967 quand Israël a gagné la guerre des six jours, ce qui suscita mon enthousiasme. J’étais jeune et ignorant, mais cela a changé grâce à un oncle âgé d’un  ami juif qui nous a dit que la victoire n’était pas « bonne pour Israël ». J’ai commencé à lire et continué à discuter de la question--sans toutefois agir sur elle… Je suis allé donner un coup de main pour la flottille et  quand l’équipage m’a demandé de prendre le commandement du Freedom  pour la dernière étape en entre Palerme et Gaza j’ai pris une décision rapide.

Etiez-vous averti des risques que vous encourriez ?

Oui, j’étais conscient des risques : celui lié à la bonne marche d’un vieux bateau et aussi celui de nous faire arrêter par  l’armée israélienne.

Etiez-vous en contact avec l'autre bateau (al Awada)... saviez-vous qu'il avait été intercepté ?

Le  Contact a été très difficile à maintenir, puisque nous avons navigué séparément après avoir tenté de rejoindre  le petit bateau suédois (de la flottille NDLR) qui a connu une avarie à l’ouest de la Grèce.

Nous avons appris grâce au téléphone satellite que l’Al-Awda avait été intercepté.

Comment s'est passé votre arraisonnement ? A quelle heure, dans quelles conditions, à combien de miles des cotes ? Avez-vous été contactés par radio avant ? Y-a-t-il eu des violences, des blessés ?

Nous  avons été contactés par radio VHF et avons répondu de la manière habituelle quand des bateaux se rencontrent mutuellement en mer. Quand les questions sont allées au-delà d’identification normale, j’ai demandé leurs intentions. Cet échange a été un peu comique. J’ai ensuite décrit notre bateau et a averti qu’un abordage pourrait être dangereux tant pour les troupes et l’équipage. À environ 21h00 (00 h 00 locales) , nous avons aperçusdes feux et constaté que des bateaux nous encerclaient.  Finalement, deux embarcations nous ont attaqués.  Celles-ci étaient de puissants et très grand Zodiac,  transportant environ 15 soldats chacun. Chaque bateau a une plate-forme vers l’avant afin que les soldats puissent grimper et sauter sur notre pont.  Les conditions étaient, heureusement, assez calme. Nous naviguions à seulement 4 nœuds et la mer était assez plane. Nous étions à 37 miles du port de Gaza. (la position exacte était enregistrée sur mon  GPS, mais il a été confisqué.) Il n’y a pas eu de violence. On nous a dit « Mesdames et Messieurs, nous venons en paix » tandis que les troupes armées israéliennes se ruaient à bord !

En tant que capitaine, avez-vous été traité de manière différente des autres passagers par les soldats ?

Non, en aucune manière. Avant l’abordage, j’ai été  invité à changer de cap mais j’ai poliment décliné. Plus tard, en prison, j’ai été questionné sur  l’équipage dans son ensemble, mais chaque fois j’ai rappelé aux autorités que je n’étais plus un capitaine parce qu’elles avaient volé mon bateau.

Qu'est devenu le Freedom ? Et son chargement ?

Le Freedom va pourrir indéfiniment à Ashdod ainsi que plusieurs autres bateaux. La dotation médicale ne sera pas envoyée à Gaza.

Une fois que le bateau a été capturé que s'est-il passé pour vous ? Dans quelle prison avez-vous été détenus (tous ensemble ?), combien de temps, dans quelles conditions ? Quelles ont été les raisons officielles de votre capture selon les israéliens ?

Nous avons été parqués  dans le cockpit durant le long trajet jusqu’au port israélien d’Ashdod alors que le bateau était conduit, dangereusement, à haute vitesse. À un moment donné, le câble a cassé et failli blesser un soldat israélien.

Nous avons été contrôlés, interrogés, fouillés, en plusieurs étapes dans une série de tentes mise en place sur le quai à Ashdod. Notre groupe a ensuite été conduit ensemble à Givon, les femmes ont été séparées des hommes. Les conditions étaient normales pour une prison dans un pays riche_ ennuyeuses mais pas insalubres _, à l’exception de 12 heures à l’isolement pour un membre de « outspoken ».

Nous avons été enfermés pendant 5 jours. La capture n’a été jamais appuyée par aucune raison : on a simplement dit que nous avions navigué dans une zone militaire (indéfinie) ce qui justifiait aux yeux des Israéliens notre capture et la confiscation de notre bateau.

Le gouvernement canadien a-t-il œuvré pour votre libération ? A-t-il réagit à votre arrestation illégale en eaux internationales ?

Oui notre ambassade a travaillé très dur malgré le fait que leurs contacts israéliens  aient d’une manière opaque et inhabituelle. Pas une seule déclaration de responsables israéliens qui nous ont parlé n’était vraie. Finalement la « procédure » israélienne, a été abrogée, et nous avons été libérés par simple demande diplomatique plutôt que par voie juridique.

Que retenez-vous de cette "aventure" ? Seriez-vous prêt à retenter de briser le blocus de gaza ?

J’ai pu apprécier le talent, le travail et la solidarité de l’équipage, qui a réalisé quelques petits miracles pour entretenir le bateau. Je suis prêt à poursuivre l’action pour la rupture de l’embargo, mais je reconnais aussi que nous avons beaucoup appris de cette épreuve et que des leçons doivent être tirées avant que nous naviguons à nouveau avec plus de chances d’atteindre Gaza.

Propos receuillis par Eugénie Barbezat

Publié le 09/08/2018

Le gai marché de Caracas

(site l’humanité.fr)

Comment résister à l’hyperinflation qui submerge le Venezuela ? En créant un marché solidaire autogéré.En riant, en dansant, en pensant. Bienvenida !

Fou rire au milieu des bananes plantains. Quatre camarades préparent le marché communautaire de l’Alpargata Solidaria, l’Espadrille solidaire. Il est 2 heures du matin, ce samedi 23 juin. L’immense hangar de la coopérative Cecosesola, à Barquisimeto (État de Lara), n’a pas encore ouvert ses portes. Les femmes sélectionnent les fruits et légumes, les hommes les pèsent, puis les chargent dans le camion.

« Chaussez vos espadrilles ! »

La sélection se fait en lien téléphonique constant avec Caracas. Le choix définitif va dépendre de l’arrivée des marchandises et de critères tels que le prix, la diversité, le poids et la saison. Cette semaine, presque tous les aliments sont disponibles, sauf le poireau utilisé pour assaisonner les plats. Le citron va le remplacer, ce qui évitera un excès de tubercules autochtones comme le manioc ou l’igname, indispensables substituts de la farine de maïs industrielle, rare et chère. Malgré son prix élevé, un équilibre est trouvé pour acheter du piment doux, l’aji dulce, une spécialité du Venezuela.

L’Association l’Alpargata Solidaria est née il y a trois ans. Des militants de deux centres culturels, l’Ateneo Popular et Tiuna El Fuerte, décident d’organiser un marché collectif pour contrer la spéculation des intermédiaires. La guerre économique ne fait que commencer. On est encore loin de l’hyperinflation actuelle. Ces militants cherchent alors à développer un espace d’économie solidaire autogérée. Le nom de l’association vient de l’expression populaire « Chaussez vos espadrilles on va danser le joropo ! », c’est-à-dire « organisez-vous, la crise qui arrive va être très dure ! » « L’espadrille est une chaussure portée par les paysans, donc dépréciée dans la logique moderne, coloniale, raciste, classiste et patriarcale », explique Meyby Ugueto, anthropologue afro-descendante et professeure de danse traditionnelle. « Cette chaussure fait partie de notre identité. Dans cette expression populaire, il ne s’agit pas seulement de la porter. Cela signifie : tu vas te mettre à travailler ! Quant à danser le joropo des Llanos, il faut une grande dextérité, la relation rythmique entre la harpe et les corps est complexe. Et on ne danse pas seul, mais ensemble pour affronter la crise. »

 

Le camion arrive à Caracas vers 11 heures. Les responsables du déchargement répartissent les sacs sur le lieu du marché, avant la sélection et le pesage des aliments. Les bananes plantains sont installées sur les escaliers de l’amphithéâtre, les citrons sous la peinture d’un Chavez enfant, les piments doux sont triés près du jardin organoponique (cultures sur des sols créés à partir de matières organiques) de Tiuna El Fuerte. On coupe le manioc au pied de l’escalier menant aux bureaux de l’administration. Si un aliment trop mûr risque de s’abîmer, il sert à la commission de la cuisine, qui invente une recette à partir du contenu du sac. Une fois le tri terminé, vient le remplissage des sacs à la chaîne.

Au son de la radio Chayota, la danse finit par s’imposer. Des enfants maquillés, au son du tambour, font virevolter une image de saint Jean sur leur tête, suivant les rituels de leurs ancêtres afro-vénézuéliens.

« Le marché est un moment d’émotion, raconte Gregorio Melendez, un des pionniers de l’Alpargata Solidaria. Nous échangeons des idées, nous rions, nous apprenons aux enfants à préserver nos traditions. Nous ne consommons pas comme dans un supermarché capitaliste, en regardant les prix. Nous savons ce que nous allons manger, nous le décidons ensemble… »

Parallèlement au marché mensuel, les alpargateros organisent des achats auprès de producteurs. Jaheli Fuenmayor est devenue la spécialiste de l’achat de casabe, une galette de tradition indigène, fabriquée à partir de la farine de manioc. « Au début, je l’achetais aux intermédiaires qui le vendaient sur le bord de la route, puis c’est eux-mêmes qui nous ont proposé de nous en procurer directement chez les producteurs. » La relation de confiance avec les casaberos a permis une première expérience de troc. Les alpargateros ont échangé des produits de première nécessité, difficiles à trouver à la campagne, contre les galettes. La prochaine étape serait d’organiser collectivement l’achat du manioc, avant la production de casabe. Un défi, car « Barlovento, région agricole historique la plus proche de Caracas, est impénétrable. Les dynamiques de dispute de ces territoires sont très violentes ».