PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

publié le 29 juin 2021

Allemagne. Un référendum contre les requins de l’immobilier

Odile Tsan sur le site www.humanite.fr

Les locataires berlinois obtiennent l’organisation d’une consultation d’initiative populaire visant la nationalisation des gros propriétaires de logements privés.

Les locataires repassent à l’offensive dans la capitale allemande. Leur initiative citoyenne baptisée « Exproprier Deutsche Wohnen et compagnie », du nom de la plus grosse société immobilière privée de la ville, a recueilli près de 350 000 signatures pour la convocation d’un référendum appelé à se prononcer sur la « communalisation » des logements. Les associations de locataires réunies dans cette initiative avec le parti Die Linke luttent depuis plusieurs années contre l’explosion du prix des loyers.

Le jugement de la Cour constitutionnel contre le plafonnement des loyers, décidé par le gouvernement de gauche de la ­cité-État (SPD/Verts/Die Linke), avait soulevé l’indignation et la colère (l’Humanité du 19 avril). Il a stimulé aussi la combativité des locataires. «Le succès de l’ultime phase de la collecte des signatures montre combien les Berlinois veulent des logements accessibles et gérés comme des biens communs », a relevé, vendredi 25 juin, Jenny Stupka, la porte-parole d’une vaste initiative citoyenne dans la capitale. Le seuil légal de 175 000 signatures (7 % de l’électorat) pour l’organisation d’un référendum d’initiative populaire au niveau du Land a été pulvérisé. Et cela, en dépit des conditions de collecte des signatures rendues difficiles par la pandémie de Covid-19.

Exode massif vers la périphérie

La directrice du bureau berlinois des élections, Petra Michaelis, a reconnu que le nombre requis de signatures avait été « selon toute vraisemblance franchi ». Une comptabilisation définitive est attendue d’ici à début juillet. Ce qui pourrait conduire à la convocation de la consultation, le 26 septembre, en même temps que deux autres scrutins majeurs, l’élection du Bundestag et celle du renouvellement du parlement du Land de Berlin.

La question de l’envolée des loyers (+ 60 % sur dix ans) est devenue ultrasensible pour une majorité d’habitants de la cité. Car les Berlinois comme la grande majorité des Allemands sont généralement locataires de leur logement. Leur pouvoir d’achat a été amputé. Les plus modestes ont été chassés des quartiers les plus prisés et contraints à un exode massif vers la périphérie. Et ces phénomènes s’accélèrent sans cesse avec la prise de contrôle de l’immobilier par les requins de la Bourse comme Deutsche Wohnen (115 000 logements berlinois), contrôlé en grande partie par le champion de Wall Street BlackRock.

Pour Die Linke, qui s’est pleinement investie dans le recueil de signatures, c’est un incontestable succès politique. Critiquée de toutes parts, y compris à gauche par le SPD et les Verts, très en retrait sur la nécessité de nationaliser les logements, le parti apparaît comme la force dynamique du rassemblement avec les locataires. La Cour constitutionnelle avait rejeté le plafonnement des loyers à Berlin au prétexte que ce type de décision incomberait à la fédération et non au Land. La mesure incriminée avait réduit, début 2021, le loyer de dizaines de milliers de locataires de façon spectaculaire, jusqu’à plus d’une centaine d’euros. Die Linke prend désormais les juges de la Cour constitutionnelle au mot : il suffit de décréter un plafonnement des loyers mais au niveau national, cette fois, pour régler la question en soulageant au passage les locataires pris à la gorge dans toutes les grandes agglomérations du pays. Le parti en a fait l’une de ses grandes priorités dans son programme électoral.

publié le 26 juin 2021

Onu. Le monde s’élève contre le blocus imposé à Cuba

Rosa Moussaoui sur le site www.humanite.fr

L’Assemblée générale des Nations unies a adopté, mercredi, à la quasi-unanimité, une résolution demandant la levée des sanctions imposées depuis 1962 par Washington à La Havane.

Comme les 28 précédentes, la résolution adoptée mercredi par l’Assemblée géné­rale des Nations unies sur la « nécessité de mettre fin à l’embargo économique, commercial et ­ financier imposé par les États-Unis à Cuba » a recueilli le soutien de  184 pays. Sans surprise, seuls Washington et Tel Aviv ont voté contre ce texte réaffirmant, entre autres principes, « l’égalité souveraine des États, la non-ingérence dans leurs affaires intérieures et la liberté du commerce international ». Trois pays se sont abstenus : L'Ukraine et la Colombie, comme en 2019, et le Brésil, qui avait voté contre la résolution adoptée voilà deux ans. 

Cette résolution onusienne exhorte l’adminis­tration américaine « à prendre les mesures nécessaires pour abroger ou invalider dans les meilleurs délais » les lois et règlements perpétuant un régime de sanctions « dont les effets extraterritoriaux affectent la souveraineté d’autres États, les intérêts légitimes des entités ou des personnes relevant de leur juridiction et la liberté du commerce et de la navigation ».

« Des entraves au développement »

Le blocus décrété par les États-Unis contre Cuba perdure depuis le 3 février 1962. Si les dommages humains liés à ces mesures arbitraires sont inquantifiables, La Havane évalue à plus de 144 milliards de dollars les pertes causées, depuis six décennies, à l’économie cubaine. Entre avril 2019 et mars 2020, le préjudice économique du blocus s’élevait, pour l’île, à 5 milliards de dollars. « Aucun citoyen cubain, aucun secteur de l’économie cubaine n’échappe aux effets du blocus, qui entrave le développement que tout pays souverain est en droit de poursuivre », font valoir les autorités cubaines. Cette politique unilatérale, insistent-elles, constitue le principal obstacle au déploiement des réformes économiques engagées depuis 2008.

Pour le peuple cubain, les effets désastreux et même criminels de ces sanctions se font ressentir plus cruellement encore dans le contexte de la pandémie de ­Covid-19, puisqu’elles n’épargnent ni les denrées de base, ni les médicaments, ni le matériel et les matières premières dont le pays a besoin pour développer et produire les vaccins qu’il a mis au point contre le nouveau coronavirus. « Comme le virus, le blocus asphyxie et tue. Cela doit cesser ! » a lancé à la tribune de l’ONU le chef de la diplomatie cubaine, Bruno Rodriguez Parrilla.

L’ultime coup tordu de Trump

Il faut rappeler qu’après la relative ouverture initiée par l’administration Obama, Donald Trump avait considérablement durci ce blocus avec un attirail kafkaïen de 243 nouvelles mesures. Un pas supplémentaire avait déjà été franchi avec l’activation pour la première fois, en mai 2019, du titre III de la loi Helms-Burton, une clause qui ouvre la voie à des poursuites en justice contre les entreprises étrangères présentes à Cuba. Cette loi, promulguée en 1996 sous la présidence de Bill Clinton après sa rédaction par des ­avocats du producteur de rhum exilé aux États-Unis, Bacardi, tient, avec ce volet, les ­investisseurs étrangers pour des « trafiquants » susceptibles de tirer profit des biens ayant appartenu à des ressortissants américains (ou à des exilés cubains ayant acquis la nationalité américaine) et nationalisés par le gouvernement après la révolution de 1959.

Donald Trump est allé jusqu’à clore son mandat avec un ultime coup tordu : la réinscription de Cuba sur la liste dressée par Washington des États soutenant le terrorisme. Comble du cynisme, quand on sait que les attentats perpétrés en territoire cubain sous parapluie états-unien ont fait, au total, 3 478 victimes décédées et 2 099 infirmes. La réintégration de La Havane dans cette liste implique des entraves aux aides économiques, l’interdiction faite aux institutions internationales d’y financer des projets, ainsi que des mesures de rétorsion fiscale et douanière contre les ­entreprises et les personnes y développant des activités.

L’incertitude demeure quant aux orientations qui seront celles de l’administration Biden mais jusque-là, le nouveau président des États-Unis n’a jamais affiché l’intention de mettre un terme à la guerre économique, politique et stratégique livrée à Cuba. Son plan ? « Suivre une politique qui donne au peuple cubain le pouvoir de déterminer librement son propre avenir. »

Comme les années précédentes, la France a voté en faveur de la résolution onusienne pour la levée du blocus. Mais son action diplomatique, sur ce terrain, s’est faite, sous le mandat d’Emmanuel Macron, plutôt discrète. Loin des propos de son prédécesseur, qui, lors d’une visite dans la Grande Île, en 2015, qualifiait ce blocus de « vestige de la guerre froide ».

Sanctions « inacceptables »

Hier, lors d’une conférence de presse au Palais Bourbon, les députés François-Michel Lambert (ex-LaREM), Stéphane Viry (LR), André Chassaigne (PCF) et Éric Coquerel (FI) ont appelé l’exécutif à une action résolue en faveur de la levée du blocus états-unien contre Cuba, qui a déjà causé aux entreprises françaises des milliards de dollars de préjudice, depuis 2008, entre amendes et investissements bloqués. Avec leur portée extraterritoriale, ces sanctions « inacceptables » portent atteinte à l’indépendance de l’île et à la souveraineté française, ont-ils estimé, dénonçant leurs effets tragiques sur le peuple cubain, dans un contexte de crise sanitaire mondiale.

publié le 16 juin 2021

 

Une journée coloniale soutenue par des collectivités territoriales !

Communiqué de l’Association France Palestine Solidarité 34


 

Cette année encore, le Centre Culturel Communautaire Juif, appelé maintenant Centre Culturel Juif Simone Veil (CCJ) de Montpellier organise dans le Parc municipal Grammont, le 20 juin 2021 sa 44ème "Journée de Jérusalem" intitulée cette année « Étonnante Jérusalem, le défi de la modernité ».


C’est que les organisateurs veulent présenter l’événement comme culturel. Pure hypocrisie pour masquer leur soutien aux partis d’extrême-droite et aux colons israéliens, soutien qu’ils savent être impopulaire et indéfendable.

En effet, sur le site du consistoire israélite de Montpellier https://montpellier.consistoire.org/etonnante-jerusalem-les-defis-de-la-modernite/ la présidente du CCJ ne mâche pas ses mots : « Nous fêtons au parc Grammont la réunification de Jérusalem intervenue après la guerre des six jourspour souligner le soutien de notre communauté à Israël et à sa capitale Jérusalem ». Déclaration limpide : il s’agit d’un soutien politique à la colonisation, et l’annexion de Jérusalem-Est et à son nettoyage ethnique condamnée par de multiples résolutions de l’ONU et par la France. Nettoyage ethnique plus que jamais à l’œuvre, avec l’expulsion de familles palestiniennes des quartiers de Sheikh Jarrah, Silwan et plus généralement de Jérusalem-Est pour les remplacer par des colons.

 

 L’annexion de Jérusalem équivaut à un refus de l’existence d’un État palestinien sur les frontières de 1967. Le CCJ rejoint les déclarations de Donald Trump qui, le 6 décembre 2017, décidait le déménagement de l’ambassade étasunienne de Tel-Aviv à Jérusalem, la qualifiant de capitale d’Israël. Rappelons que deux semaines plus tard, l’Assemblée générale de l’ONU votait, à une très large majorité (128 pour et 9 contre), une résolution condamnant la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël par Washington.

Le CCJ assume la violation du droit international par Israël et s’oppose frontalement à la politique officielle de la France et de l’Union européenne.

 

 Mais alors que viennent faire dans cet événement éminemment politique et partisan la Région Occitanie, le Département de l’Hérault, la Ville de Montpellier dont on trouve les trois logos en soutien à cette « Journée de Jérusalem » ? Comment ces collectivités territoriales peuvent-elles cautionner cette opération qui appuie les forces bellicistes et coloniales israéliennes ? Qu’ont à dire les élu.e.s de ces collectivités territoriales dont Mme Delga, M. Mesquida, M. Delafosse et les groupes politiques qui y sont représentés ?

 

Ces collectivités, en apportant leur soutien à cette opposition ouverte à la politique de la France, violent le principe de neutralité qui s’impose à elles. L’aide publique importante accordée au CCJ sert-elle à financer des événements politiques violant le droit international ?

 

Nous réitérons notre demande que cesse tout soutien, sous n’importe quelle forme, à cette dite « Journée de Jérusalem ». Que cesse cette hypocrisie prétendant vouloir le respect du droit tout en soutenant une politique colonialiste et d’apartheid.

Association France Palestine Solidarité 34
Montpellier, le 12 juin 2021


 

publié le 12 juin 2021

Présidentielle au Pérou : un séisme politique aux répliques régionales

 

Rosa Moussaoui sur le site www.humanite.fr


 

Le pays est devenu, ces dernières années, l’un des piliers du jeu d’influence de Washington en Amérique du Sud. Avec le basculement en cours, et la possible élection de Pedro Castillo à la tête de l'État, cette donne stratégique est bouleversée.

 

Mardi soir, au Pérou, alors que se poursuivait la compilation des procès-verbaux, le candidat de gauche au second tour de l’élection présidentielle, Pedro Castillo, creusait encore l’écart avec son adversaire d’ultradroite, Keiko Fujimori. Voyant se dessiner un troisième revers électoral, celle-ci crie désormais à la fraude ; sa défaite la dépasse : elle aurait des répliques régionales.

 

En 2011, l’ambassadrice des États-Unis à Lima, Rose Likins, n’avait guère opté pour la discrétion, dans sa campagne en faveur de la fille de l’ancien président Alberto Fujimori, tenant d’un ultralibéralisme autoritaire. La candidate, elle, avait enrôlé comme conseiller l’ex-maire républicain de New York Rudy Giuliani et des cercles ultraconservateurs lui manifestaient bruyamment leur appui depuis Miami.

Barrer la route à la Chine

Le basculement politique en cours au Pérou constitue un revers pour Washington, comme pour les élites pro-américaines qui détiennent dans le pays les leviers du pouvoir économique et politique. C’est que le pays occupe, avec la Colombie, une position stratégique clé dans le dispositif d’influence des États-Unis en Amérique du Sud.

Sur le terrain économique, d’abord, avec la volonté résolue de contrer la montée en puissance de la Chine sur la façade pacifique. Pékin s’est déjà hissé au rang de premier partenaire commercial de Lima, une escale des nouvelles routes de la soie, avec le projet d’une ligne ferroviaire devant relier les deux océans, via le Pérou et le Brésil. Les deux puissances rivales se disputent aussi, dans la région, un accès privilégié aux ressources minérales et énergétiques. «  Le Pérou affiche une gestion saine et prévisible de son économie fondée sur les principes du marché libre. Notre accord commercial bilatéral constitue la base d’une relation commerciale libre, équitable et réciproque, et le Pérou reste une destination importante pour les États-Unis en termes de commerce et d’investissement. Face à la concurrence croissante dans la région, les États-Unis cherchent à consolider leur position de partenaire commercial de choix au Pérou, tout en augmentant leurs avantages », résume un mémento du département d’État.

Une offensive contre le Venezuela

Sur le plan de la politique régionale, le Pérou, qui a noué avec les États-Unis une solide coopération militaire, est devenu, ces dernières années, l’un des pivots de l’offensive de Washington contre les « pays préoccupants », entendre le Venezuela. Point d’orgue de cette stratégie, la création sous l’impulsion de l’administration Trump, le 8 août 2017, du Groupe de Lima, conclave de pays dirigés par des gouvernements ultraconservateurs décidés, selon les termes de la diplomatie américaine, à promouvoir une « résolution pacifique de la crise au Venezuela, un objectif qui s’aligne sur la vision de la stratégie de sécurité nationale pour faire progresser l’influence américaine en faveur des nations souveraines qui coexistent dans la prospérité, la liberté et la paix ». « En soutenant les institutions démocratiques à l’intérieur et au-delà de ses frontières, le Pérou projette un rôle positif dans l’hémi sphère et les organismes internationaux. Cela façonne finalement un hémisphère réceptif aux États-Unis », estime-t-on à Washington.

 

L’alternance n’a pas fondamentalement bouleversé cette ligne : le 2 mai dernier, entre les deux tours de l’élection présidentielle, lors d’une conversation téléphonique, le secrétaire d’État états-unien, Antony Blinken, et le ministre péruvien des Affaires étrangères, Allan Wagner, « ont convenu de l’importance de collaborer pour restaurer la démocratie et la stabilité économique au Venezuela ». Tout au long de la campagne, Pedro Castillo a été désigné comme un « chaviste », un « communiste », un « terroriste », un dictateur en puissance, prêt à mener le Pérou à la ruine économique. « Nous ne sommes pas des terroristes. Nous sommes des travailleurs ordinaires », répond l’instituteur, qui plaide pour une révolution éducative consacrant 10 % du PIB à l’accès gratuit de tous à l’école et à l’université. La diabolisation du candidat de gauche, les attaques idéologiques dont il est la cible, l’hostilité de Washington n’auront pourtant pas endigué la mobilisation, autour de lui, de populations indigènes et paysannes exclues du mirage libéral et de la participation politique.

publié le 23 mai 2021

 

Nouvelle manif pour la Palestine à Montpellier : une seule solution, la fin de l’occupation

Sur le site lepoing.net

 

Aujourd’hui 24h après « le cessez le feu » largement relayé par les médias comme une solution à ce qui se passe en Palestine depuis plus de 70 ans d’apartheid, d’occupation, de blocus et de destruction, de nombreuses manifestations de soutien à la résistance populaire palestinienne ont eu encore lieu dans les villes françaises et européennes. Plus de 1000 personnes ce matin à Toulouse et 6OO personnes cet après -midi à Montpellier. Une manifestation aussi jeune, dynamique et multiple que samedi dernier dans le quartier de la Paillade.

 

Manifestation appelée par l’Association des Palestiniens Languedoc-Roussillon (APLR), Campagne BDS France Montpellier, Campagne Civile pour la Protection du Peuple Palestinien (CCIPPP34), Collectif des Musulmans de Montpellier (CMM), Décolonial News, Front contre l’Islamophobie (FCI 34), Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP34),Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN),  Réseau de la Jeunesse Algérienne (RJA), Union Juive Française pour la Paix (UJFP34). Et soutenue par ATTAC Montpellier, Ensemble 34, La CIMADE, La Libre Pensée34, Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA 34), Parti de gauche (PG34), Union Communiste Libertaire (UCL34). Mais tout le mouvement de soutien à la Palestine était là accompagné par les occupant(e)s des lieux culturels et les gilets jaunes qui ont mis le drapeau palestinien en exergue lors de l’Assemblée Générale qui a eu lieu ensuite devant le Pavillon Populaire. Un article suivra….

 

C’est un véritable massacre que l’armée israélienne et les colons ont commis dans toute la Palestine ces derniers jours mais particulièrement à Gaza. Lire à ce sujet cet article du Poing. Même sur les chaînes d’infos, dans les flashs, les témoignages entendus détaillaient des violences et des destructions encore plus terribles que lors de l’agression militaire de 2014. Au début du rassemblement Place de la Comédie il a été question des massacres d’enfants à Gaza, un enfant de trois ans dont le corps a été pulvérisé par un missile tant et si bien qu’il n’était même pas possible de l’enterrer car plus de corps…..Les bombes envoyées dans le sol le sont si profondément, pour détruire les tunnels ! Qu’elles déstabilisent tout le socle qui permet aux habitations de ne pas s’écrouler. «  Nous n’avons plus de mots pour décrire la brutalité de l’armée israélienne et nous sommes la voix de ces enfants palestiniens ».

Alors ce « cessez le feu » ne règle rien, les pays – Europe et USA- qui s’engagent à participer au financement d’une prochaine reconstruction vont ils encore accepter que l’armée israélienne détruise une nouvelle fois sans être sanctionnée ?

 

Est ce que les choses peuvent encore continuer sur ce même modèle de déroulé sans s’attaquer aux racines de la dépossession, de l’apartheid, de la colonisation au mépris des conventions internationales ?

La manifestation a longuement et largement envahi les artères de Montpellier, de la Comédie à la gare puis au Plan Cabanes avant de revenir à La Comédie et on a beaucoup entendu : « Enfants de Gaza, enfants de Palestine, c’est l’humanité qu’on assassine » mais également «  Israël criminel, Macron complice ».

Mais ne serait il pas temps de se dire que si nous sommes outré(e)s par les crimes de l’apartheid israélien contre les Palestiniens nous pouvons répondre à l’appel de BDS qui propose 5 choses que nous pouvons faire ?

<publié le 22 mai 2021

 

Traiter les vraies causes du conflit israélo-palestinien

sur le site www.politis.fr

 

En se déplaçant sur le terrain militaire, la crise relègue la question coloniale à l’arrière-plan. Inlassablement, il faut donc revenir aux expulsions de Palestiniens de Jérusalem, et aux destructions de maisons, si on ne veut pas seulement arracher une « trêve », mais aller aux racines du mal.

 

Depuis vingt ans, nos mémoires sont saturées de ces images en provenance de Gaza. C’est le spectacle de la mort. Ces tours qui s’effondrent emportant des vies qui ne sont pas toutes, loin s’en faut, celles de dirigeants du Hamas, ces alignements de corps couverts de linceuls blancs, ces mères qui hurlent leur désespoir en implorant le ciel subjuguent nos médias et tétanisent les témoins impuissants que nous sommes. Mais si les morts de Gaza meurent à Gaza, c’est de Jérusalem dont ils meurent. Les bombes israéliennes comme les roquettes du Hamas sont la conséquence du conflit, et non la cause. En se déplaçant sur le terrain militaire, hautement favorable à la puissance israélienne, la crise relègue la question coloniale à l’arrière-plan. Inlassablement, il faut donc revenir aux expulsions de Palestiniens de Jérusalem, et aux destructions de maisons, si on ne veut pas seulement arracher une « trêve », mais aller aux racines du mal. Mais qui le veut, hormis la population palestinienne et une faible partie de l’opinion israélienne, privées l’une et l’autre de représentation politique honorable ? Car cette tragédie sans fin, c’est d’abord la défaite de la politique. Il ne serait pas difficile d’en faire la démonstration côté palestinien, mais c’est évidemment côté israélien qu’il faut chercher les principaux coupables, parce que là est la force, et là est le projet colonial.

 

Dans un essai édifiant, le politologue Samy Cohen retrace la dérive de la politique israélienne au cours des dernières décennies (1). L’entrée des troupes israéliennes dans Jérusalem-Est en juin 1967 en constitue le point de départ quand les colons les plus fanatiques ont cru voir l’accomplissement de la promesse divine. L’histoire est ensuite celle de la duplicité de la gauche, et de la complicité d’une droite impliquée moralement dans l’assassinat d’Itzhak Rabin en 1995. Le Bloc de la foi, le mouvement Kach du rabbin Kahane et aujourd’hui son héritier en racisme, Itamar Ben-Gvir, ont pu dicter leur volonté aux gouvernements successifs. Il n’est pas exagéré de dire que la région a sombré dans un délire mystique qui opère directement sur la réalité. Ce délire a d’abord été le fait des extrémistes juifs avant d’être islamiste. Des politiques pourtant doués de raison ont cru pouvoir jouer avec cette folie pour bricoler leurs petites majorités. Benyamin Netanyahou est évidemment le pire exemple de ce cynisme teinté d’idéologie coloniale. Capable de s’allier, à l’intérieur, avec les colons les plus racistes, il s’est rapproché, à l’extérieur, de Trump, de Bolsonaro et des illibéraux antisémites d’Europe de l’Est. Il a criminalisé les ONG de défense des droits humains, légalisé un apartheid affiché sans fard par une loi qui réserve le droit à l’autodétermination au seul peuple juif. Déjà victimes d’une discrimination économique et sociale, près de deux millions de Palestiniens israéliens sont désormais promis à une ségrégation politique. C’est ce système plongé dans une crise politique profonde et cette idéologie que soutiennent chez nous des politiques de droite et, souvent, de gauche, trop contents d’expliquer ce conflit par la première roquette du Hamas.

 

Ayant liquidé la solution à deux États, Israël doit maintenant faire face à une nouvelle donne qui pourrait tourner au cauchemar pour ce pays : l’émergence d’une solidarité interpalestinienne qui mobilise les Territoires occupés, les habitants des villes israéliennes à forte population arabe, et même la diaspora. Voir le mot d’ordre de grève conjointe lancé le 18 mai. Ce sont les prémices de cette reconfiguration auxquelles nous assistons. C’est la trace qui restera de ces événements de 2021, quelle qu’en soit l’issue. Mais à court terme, quelle solution ? Joe Biden subira-t-il sur ce sujet, comme sur les questions sociales, l’influence bénéfique de la gauche ? Bernie Sanders a signé dans le New York Times du 17 mai une tribune pour une nouvelle approche du rapport à Israël. Le sénateur du Vermont estime que les États-Unis, qui versent chaque année quatre milliards de dollars à Israël, ne peuvent être plus longtemps « les apologistes de l’aile droite du gouvernement Netanyahou et de son comportement antidémocratique et raciste ». « Les Palestiniens ont-ils le droit de survivre ? », demande de son côté la représentante démocrate de New York, Alexandria Ocasio-Cortez qui critique les nouvelles ventes d’armes à Israël. Dans l’immédiat, Washington pourrait au moins arrêter le bain de sang à Gaza. Quant à aborder la question coloniale, c’est plus douteux. Et pourtant, ne pas agir pour imposer les droits des Palestiniens, et laisser faire les colons, c’est se condamner à une tragique répétition de l’histoire. L’espoir vient peut-être d’une jeunesse palestinienne qui apprend à universaliser ses revendications devenues antiracistes et citoyennes autant que nationales.

 

De la France, hélas, il ne faut rien attendre. Elle produit ce qu’il y a de pire en Europe. Le ministre de l’Intérieur, soutenu par une camarilla d’intellectuels au discours bien rodé, a interdit à Paris la manifestation de solidarité au peuple palestinien. Le préfet de Paris est allé – comble du ridicule – jusqu’à faire arrêter le président de l’association France Palestine Solidarité au sortir d’une délégation que celui-ci conduisait au ministère des Affaires étrangères. Tout cela nous en dit plus sur l’extrême-droitisation et l’arabophobie ambiantes que sur la situation au Proche-Orient.

(1) Israël, une démocratie fragile, Samy Cohen, Fayard.


 

publié le 20 mai 2021

Conflit à Gaza:
les gauches françaises entre indignation et tétanie

par Fabien Escalona et Pauline Graulle du site Mediapart

 

Alors que volent les allégations d’antisémitisme et que le sentiment d’impuissance face à cet interminable conflit s’accroît, la cause palestinienne ne semble plus portée par la gauche avec autant de vigueur qu’il y a dix ans. Certains réclament davantage de « courage ».


 

La gauche française a-t-elle encore quelque chose à dire sur l’interminable conflit israélo-palestinien ? Depuis une semaine, les bombes pleuvent sur Gaza. Mais, à gauche, peu de voix fortes se sont publiquement élevées pour porter une lecture politique du conflit.

Vu des réseaux sociaux, le week-end dernier offrait un contraste saisissant : alors que les bâtiment de l’agence américaine Associated Press et de la chaîne télévision qatarie Al Jazeera étaient pulvérisés par l’armée israélienne, défilaient des images des principaux responsables de gauche et de l’écologie faisant campagne, tout sourire, pour les élections régionales.

Des morts par dizaines, une guerre qui pourrait embraser la région, un gouvernement français passif qui ne condamne pas la politique de colonisation du gouvernement israélien et une gauche atone ?

Depuis le (re)surgissement des violences, tous les partis, des Verts au PS en passant par le PCF, ont publié des communiqués condamnant la « colonisation » des territoires palestiniens par Israël, appelant au respect du droit international et invoquant la solution des deux États comme voie de sortie de ce conflit vieux de sept décennies.

Plus prolixe que les autres, le groupe parlementaire de La France insoumise (LFI) a produit trois textes sur le sujet. « On veut tenir la tranchée et Jean-Luc Mélenchon ne se cache pas sur ce sujet, ce qui n’est pas le cas de tout le monde », martèle le député insoumis Éric Coquerel, qui explique que si son candidat n’a pas abordé la question lors de son meeting en Aveyron ce dimanche, c’était pour ne pas masquer par des questions d’actualité la problématique sociale au cœur de son discours.

Reste qu’à gauche aucune (ré)action collective n’a encore eu lieu. Certes, à l’inverse de la maire socialiste de Paris, Anne Hidalgo, qui a qualifié de « sage » la décision de Gérald Darmanin d’interdire la manifestation propalestinienne de samedi à Paris, les chefs de parti – Olivier Faure pour le PS, Jean-Luc Mélenchon pour LFI, Julien Bayou pour les Verts et Fabien Roussel pour le PCF – se sont élevés contre cette mesure jugée anticonstitutionnelle. Et Fabien Roussel a été manifester à Lille.

Mais, contrairement au NPA, à Lutte ouvrière et au l’union syndicale Solidaires, aucun n’a bravé l’interdit pour se rendre dans le quartier parisien de Barbès et tous ont refusé de signer l’appel à la manifestation « interdite » aux côtés du NPA et d’Attac.

Une prudence qui n’a pas échappé à bon nombre de militants propalestiniens. « C’est vrai que, dans les rangs des collectifs de soutien à la Palestine, cette “timidité” a été remarquée, témoigne Julien Salingue, du NPA. On sent qu’il reste encore des réflexes au niveau des organisations nationales pour condamner les bombardements. Mais revendiquer un pacifisme abstrait en demandant “l'arrêt des violences” et dénoncer la colonisation, ce n’est pas s’engager clairement dans le soutien aux Palestiniens face à Israël. »

« À gauche, on n’est pas nombreux à parler haut et fort sur ce sujet, qui est pourtant capital », pointe de même la députée de LFI Clémentine Autain, qui s’étonne que les Verts, par exemple, « qui ont pourtant une tradition forte sur le sujet », ne soient pas davantage à l’offensive.

« On voit que la tendance actuelle, aussi bien à droite qu’à La République en marche, voire chez certains à gauche, c’est de dire qu’il faut défendre la démocratie israélienne contre les islamistes du Hamas, ou a minima, de renvoyer dos à dos Israéliens et Palestiniens, ce qui est insupportable », ajoute la candidate LFI en Île-de-France.

La députée communiste Elsa Faucillon a été la seule, avec Clémentine Autain, à intervenir sur le sujet à l’Assemblée mardi dernier lors de la séance de questions au gouvernement. Elle renchérit : « Ce n’est pas en marchant sur des œufs qu’on va s’en sortir, il faut au contraire assumer de mener la bataille au lieu de bégayer. La gauche a normalement en son cœur les valeurs pour l’amitié entre les peuples, la lutte pour les opprimés et l’anticolonialisme. Or, certains se réfugient en évitant le sujet ou en en parlant de manière dépolitisée. »

Panne stratégique

Il faut dire que les temps ne sont pas simples. Fini, la décennie 2000-2010, lorsque le conflit faisait partie du vade-mecum de base des militants de la gauche « de gauche ». Marginalisée par l’espoir suscité par le Printemps arabe, la question palestinienne a peu à peu disparu des radars médiatiques et politiques, même si les campagnes de boycott et les réunions de comités locaux se sont poursuivies loin des caméras.

« L’affaiblissement du mouvement de solidarité est aussi le reflet de la crise du mouvement national palestinien et des difficultés de mobilisation dans les territoires occupés, avec une population palestinienne qui a essayé de vivre comme elle pouvait l’occupation », souligne Julien Salingue.

Face à ce conflit aussi inextricable qu’ancien, un sentiment d’impuissance a, en outre, gagné les représentants nationaux de la politique partisane. « En réalité, la gauche n’a pas réfléchi à ce sujet depuis des années et elle n’a rien à proposer, regrette la sénatrice (EELV) et historienne du judaïsme Esther Benbassa. Signer des lettres et des tribunes, c’est bien, mais, dans le fond, à quoi cela sert-il ? »

« Que peut-on faire ? », interroge, lui aussi, le candidat écologiste à la candidature présidentielle, Yannick Jadot. « En tant que député européen, je me suis battu pour bloquer les préférences dont bénéficient les produits issus des colonies, j’ai soutenu la Cour pénale internationale… Mais ni la France ni l’Europe ne sont à la hauteur face à la dégradation des relations ces dernières années, entre un Mahmoud Abbas d’une faiblesse crasse et un Netanyahou qui construit une majorité avec l’extrême droite », ajoute, un peu désespéré, l’eurodéputé.

« Nous sommes nombreux à être dans une panne stratégique vis-à-vis de la question palestinienne, abonde le militant altermondialiste Christophe Aguiton. Depuis les accords d’Oslo [signés en 1993 par le premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, et le leader palestinien Yasser Arafat – ndlr], la ligne c’était en quelque sorte “la paix des braves”, basée sur la solution des deux États. Mais, aujourd’hui, plus personne n’y croit vraiment. Les politiques successives des gouvernements israéliens ont rendu extrêmement compliqué l’avènement d’un État palestinien, tant son territoire supposé est aujourd’hui morcelé, désarticulé. »

L’option d’un État laïc plurinational, avec des droits égaux pour tous, commence certes à gagner du terrain dans certains milieux militants. Comparant cette stratégie à une réclamation de droits civiques telle qu’elle a pu être portée par Nelson Mandela et son mouvement en Afrique du Sud, Christophe Aguiton la juge encore trop peu crédible : « Les haines sont tellement recuites qu’il est difficile d’envisager une Israélo-Palestine sereine. »

Par ailleurs, fait-il remarquer, une telle stratégie exigerait dans un premier temps que l’Autorité palestinienne se saborde, en refusant de jouer le jeu des Israéliens. Or de nombreuses personnes vivent aujourd’hui du statu quo financé par l’aide internationale.

À la complexité politique du terrain s’ajoutent des cultures différentes à gauche, qui ne facilitent pas des actions communes ni des expressions identiques. Si le PCF est de longue date très engagé auprès des Palestiniens, le PS est historiquement marqué par une tradition pro-israélienne, tardivement tempérée. « L’ancêtre du PS est la SFIO de Guy Mollet, qui, en tant que chef de gouvernement en 1956, est tout de même celui qui a entraîné la France dans l’expédition de Suez contre le régime de Nasser en Égypte », rappelle Jean-Paul Chagnollaud, président de l’Institut de recherches et d’études Méditerranée/Moyen-Orient (Iremmo).

« Plus tard, poursuit-il, c’est seulement après être devenu président de la République que Mitterrand a pris des initiatives allant dans le sens de la cause palestinienne, en évoquant la création d’un État palestinien à la Knesset ou en contribuant à légitimer Yasser Arafat comme interlocuteur. Et, au tournant des années 1990, le processus de paix et l’évolution des travaillistes israéliens eux-mêmes ont encouragé les socialistes français à tenir une position équilibrée. En résumé, il y a eu un passage de l’ignorance des Palestiniens à l’adoption de la solution des deux États. Mais des sensibilités différentes n’ont cessé de coexister à l’intérieur du parti, d’où des positions officielles assez molles. »

De quoi expliquer la pondération d’Olivier Faure, qui, interrogé par Mediapart, ne veut pas « entrer dans l’argumentaire des parties en présence, ce qui reviendrait à se condamner à ce que la solution ne puisse venir que de la victoire d’un camp sur l’autre ». Le premier secrétaire du PS dénonce aussi bien « la politique de colonisation dans les territoires occupés que l’instrumentalisation du peuple palestinien par le Hamas et les tirs de roquettes sur Israël ».

Chasse aux sorcières

Outre l’affaiblissement structurel de la gauche, la lassitude et les divisions historiques, c’est enfin le contexte politique actuel, fait d’extrême-droitisation des débats et de confusionnisme ambiant, qui entrave la mobilisation.

La hantise d’être accusé d’antisémitisme n’est pas nouvelle. Le risque d’amalgame avec l’antisionisme a déjà été soulevé à l’occasion du vote d’une résolution controversée par l’Assemblée nationale le 3 décembre 2019, ceci deux ans après une déclaration d’Emmanuel Macron en ce sens, en présence du premier ministre israélien, Netanyahou.

Déjà en 2014, lors des précédentes mobilisations pour Gaza, Manuel Valls avait justifié des restrictions au droit de manifester au moyen de cette rhétorique. Mais, plus récemment, les débats sur le séparatisme, sur la Marche contre l’islamophobie ou la traque gouvernementale d’un prétendu « islamogauchisme » ont été traumatiques. 

Au point que certains de ceux qui avaient embarqué, dans les années 2010, sur les flottilles pour Gaza afin de dénoncer le blocus israélien aimeraient dorénavant ne pas trop rafraîchir les mémoires. Trop peur de se prendre une flambée d’accusations et de menaces. « La pression est terrible : dès qu’on s’engage pour les Palestiniens, on est soit taxé d’antisémitisme, soit, si on est juif, d’être des traîtres. Après, pour qu’on avance, il faut aussi que les associations de défense des Palestiniens soient totalement clean », soupire Esther Benbassa, qui avait subi les foudres d’une partie de la classe politique pour avoir participé à la Marche contre l’islamophobie en octobre 2019.

« Ces accusations d’islamogauchisme, c’est une tache indélébile. Il est très difficile de s’en relever », dit avec une émotion contenue la sénatrice, qui vient de publier une tribune sur le sujet dans Libération. « L’ambiance est dingue, la disqualification des concurrents politiques est devenue la règle. Or la question israélo-palestinienne est sans cesse instrumentalisée dans des enjeux de politique nationale », s’exaspère Yannick Jadot, qui trouve « insupportable que le débat politique se résume à 280 caractères sur Twitter, surtout sur des sujets aussi complexes, avec tout le harcèlement qui s’ensuit ».

D’où cette fébrilité, voire cette « autocensure », estime Jean-Paul Le Coq, député communiste du Havre, qui a hurlé un « Rendez-nous Chirac ! » remarqué dans l’hémicycle la semaine dernière lors des QAG. « Il y avait un temps où dire que le droit des Palestiniens, c’est notre droit à tous, était commun à gauche, et même dans une partie de la droite, rappelle-t-il. Mais, en pleine séquence électorale et dans cette époque où les contestations, quelles qu’elles soient, sont criminalisées, il faut plus de courage pour dire les choses comme elles sont. »

Un point de vue partagé par Eva Sas, porte-parole d’EELV, qui réclame le retour aux frontières de 1967 avec Jérusalem comme capitale. « Il peut y avoir des dérives antisémites dans certains mouvements propalestiniens, reconnaît-elle. Mais il ne faut pas que cela nous empêche de nous exprimer sur une question de politique internationale. Au contraire, c’est en s’exprimant qu’on évitera les affrontements entre communautés. Mettre la poussière sous le tapis ou dire aux gens de se taire, cela ne fait que jeter de l’huile sur le feu. »

« Oui, les temps sont durs, et oui, il y a une offensive de gens qui reprennent les discours d’extrême droite, mais on ne va pas se laisser impressionner », avance, de son côté, Éric Coquerel. Clémentine Autain ne dit pas autre chose : « On ne fait que perdre des plumes en perdant notre âme ! »

Samedi prochain, un appel à manifester pourrait néanmoins être lancé par le Collectif national pour une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens. Existant depuis novembre 2000, ce rassemblement de 52 organisations est respecté des responsables politiques, du moins ceux des partis de gauche qui en font partie, dont EELV, le PCF et le Parti de gauche (membre de LFI). À voir si, cette fois, ils seront présents au rendez-vous.

publié le 19 mai 2021

Proche-orient. La grève générale ou l’unité retrouvée des Palestiniens

par Pierre Barbancey sur le site www.humanite.fr

 

En Cisjordanie, à Gaza, à Jérusalem-Est et dans les villes mixtes d’Israël, les boutiques étaient fermées et le travail a cessé pour exiger l’arrêt des bombardements et protester contre l’occupation et la colonisation. Une unification politique et mémorielle.

L’idée avait d’abord été lancée par le Haut Comité arabe de suivi, une instance visant à regrouper l’ensemble de la représentation sociale et politique des Arabes israéliens, c’est-à-dire les Palestiniens de 1948. Actuellement dirigé par Mohammad Barakeh, ancien député communiste, ce comité entendait ainsi exiger l’arrêt des bombardements israéliens sur la bande de Gaza mais également protester contre les expulsions de familles palestiniennes à Jérusalem-Est, la répression policière sur l’esplanade des Mosquées et les violences des colons et de l’extrême droite dans les villes dites mixtes.

Dans les territoires occupés, les Palestiniens ont longtemps utilisé les grèves générales comme un outil pour exprimer leur rejet des pratiques israéliennes. Une grève générale a eu lieu lors de la première Intifada de 1987-1993, lorsque les Palestiniens ont répondu aux attaques israéliennes en paralysant l’économie et en refusant de traiter avec l’establishment israélien en charge des affaires en Cisjordanie et à Gaza, avant la création de l’Autorité palestinienne.

Une mobilisation historique

Un appel du Haut Comité largement entendu, répercuté sur les réseaux sociaux, est devenu viral dans les territoires occupés. Ce qui a amené les organisations politiques palestiniennes, du Fatah au Hamas en passant par la gauche, à prôner également la grève de tous les citoyens. L’Autorité palestinienne elle-même, pouvant difficilement être en reste, avertissait les fonctionnaires qu’ils pouvaient cesser le travail.

« C’est un véritable succès », se félicite Mohammad, un commerçant de Kfar Qassem, en Israël. Une ville symbole : en octobre 1956, quarante-huit civils, arabes, dont 15 femmes et 11 enfants, avaient été tués par la police des frontières israéliennes, le sinistre Magav. Cette même unité qui a été envoyée en « renfort » ces derniers jours dans ces mêmes villes mixtes, au prétexte de rétablir l’ordre. « C’est la première fois depuis longtemps que nous arrivons à mobiliser ainsi, souligne Sayyid Issa, membre d’un comité d’action en charge de l’organisation de la grève. Il y a bien eu des tentatives dans le passé mais c’était difficile. Là, l’adhésion à la grève est presque totale. »

À Jérusalem-Est, les commerçants ont tiré leurs volets pour protester contre l’occupation et qui n’est pas sans rappeler certaines scènes de la Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, relatant la lutte contre la colonisation française dans la Casbah. Les ruelles de la vieille ville sont étrangement vides et les abords de la porte de Damas incroyablement silencieux. À Hébron, où les colons sont particulièrement agressifs et violents, en plein cœur de la ville, les Palestiniens ont aussi fermé boutique pour brandir haut dans le ciel leur drapeau national. Et à Ramallah, ils étaient des milliers, des jeunes surtout, qui avaient remis – ce qu’on voyait moins ces dernières années – le keffieh noir et blanc que portait en permanence Yasser Arafat, au point d’en devenir un étendard.

Ce qui s’est passé mardi n’est pas anecdotique. Il faut y ajouter Gaza, où les pages Facebook, Instagram, Twitter et autres ont aussi résonné de cette action commune. Au-delà des bombardements, des grenades assourdissantes, des confessions, de la gouvernance (Hamas à Gaza, Autorité palestinienne en Cisjordanie, force d’occupation à Jérusalem-Est ou gouvernement colonisateur en Israël), les Palestiniens se sont rejoints.

Comme « une “Nakba continue” »

Tel « un retour à l’histoire, à une histoire commune de la Nakba », ainsi que l’écrit Stéphanie Latte Abdallah (1). Comme « une “Nakba continue” qui est ainsi à l’œuvre des deux côtés de la “ligne verte” (tracé de l’armistice de 1949 – NDLR) et unifie un territoire politique et mémoriel fragmenté par l’histoire, la colonisation israélienne et les divisions intrapalestiniennes ». (1) Dans un même élan, les Palestiniens entendent mettre fin à cette phase de l’histoire qui les a dépossédés.

« Il est important de s’élever en tant qu’un seul et d’essayer de transcender la fragmentation forcée imposée aux Palestiniens par Israël », explique Salem Barahmeh, directeur exécutif de l’Institut de Palestine pour la diplomatie publique. Pour lui, les Palestiniens dans les rues et les médias sociaux secouent « le discours dominant et incontesté d’Israël », l’exposant comme le « régime d’apartheid qu’il est ». Ce qui fait écho au rapport de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch publié fin avril et que son directeur exécutif, Kenneth Roth, commentait ainsi : « Depuis des années, des voix éminentes ont averti du risque d’apartheid si la domination d’Israël sur les Palestiniens se poursuivait. Cette étude détaillée révèle que les autorités israéliennes ont déjà franchi ce seuil et commettent aujourd’hui les crimes contre l’humanité d’apartheid et de persécution. »

Ce qui se passe secoue également la société israélienne, c’est-à-dire les juifs d’Israël. « Et maintenant, comme les mouvements féministes et la protestation noire aux États-Unis, le temps est venu pour les femmes et les hommes arabes en Israël de nous forcer à les entendre et à les voir briser le plafond de verre écrasant leurs aspirations – un plafond qui pour nous est vraiment transparent », écrit la journaliste Noa Landau, dans un éditorial du Haaretz. Elle poursuit : « Quiconque essaie d’écouter vraiment entendra, parce que la vérité éclate de toutes les fissures et les brèches dans les rues et nos cœurs. »

Washington n’entend rien

Tout le monde n’entend visiblement pas. Alors qu’au Conseil de sécurité de l’ONU les États-Unis bloquent toute résolution visant à faire cesser les bombardements (plus de 220 morts à Gaza et 12 en Israël), Joe Biden évoque un « cessez-le-feu » tout en laissant Netanyahou permettre à son armée de se déchaîner. Et ce malgré un arrêt de tout tir de roquettes en provenance de la bande de Gaza pendant six heures. Une tentative palestinienne brisée dans l’œuf par la force israélienne. Dans le même temps, Washington annonçait de nouvelles ventes d’armes à Israël pour un montant de 735 millions de dollars. Voilà pourtant le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, présentant, depuis l’Islande, ses comptes d’apothicaire : « Israël a, je pense, d’après le dernier décompte, lancé environ 2 000 attaques contre des cibles terroristes à Gaza. Il y a eu plus de 3 000 roquettes lancées par le Hamas depuis Gaza vers Israël. » Un déséquilibre évident à ses yeux au détriment d’Israël. Mais, la main sur le cœur, il prétend : « Nous voulons voir la possibilité de se concentrer sur l’amélioration des conditions de vie et l’amélioration matérielle de la vie des Palestiniens. Les gens doivent avoir l’espoir d’un avenir meilleur, et nous devons tous y travailler. » Sans parler ni de colonisation ni d’occupation. Malgré les espoirs, la nouvelle administration américaine n’essaie pas d’écouter et donc n’entend pas.

Mardi, en Cisjordanie, à Gaza, à Jérusalem-Est et en Israël, il s’est pourtant passé quelque chose dont l’ampleur et les conséquences pourraient bien surprendre.

 

(1) La Toile carcérale. Une histoire de l’enfermement en Palestine. Stéphanie Latte Abdallah, Bayard, 496 pages, 31,90 euros.


 

publié le 18 mai 2021

Aujourd’hui en Palestine : des bombes, une grève générale, et un rassemblement de soutien à Montpellier

Sur le site lepoing.net

 

Après la grande manifestation du 15 mai, un nouveau rassemblement de soutien à la Palestine a eu lieu ce mardi 18 mai devant la préfecture de Montpellier. Plus d’une centaine de personnes, des associations (AFPS, BDS…), organisations et syndicats. Le Poing fait avec vous à cette occasion un retour sur cette nouvelle journée de souffrances palestiniennes.

Aujourd’hui les Palestiniens de Jérusalem et de toute la Palestine historique observent une grèvegénérale pour protester contre les massacres perpétrés par Israël à Gaza, la répression coloniale et d’apartheid et le nettoyage ethnique contre les communautés palestiniennes partout dans le monde.

Aujourd’hui le bilan se monte à 222 morts à Gaza dont 67 enfants.

Aujourd’hui l’ONG Care déclare : «  L’urgence à Gaza ce n’est plus le Covid, la seule clinique faisant les tests a été bombardée, l’urgence c’est comment rester vivant… »

Aujourd’hui Netanyaohu a déclaré «  Nous continuerons de bombarder pour ramener le calme…. »

Aujourd’hui le bureau du BDS en Palestine déclare : « Dans le cadre de la guerre qu’elle mène actuellement contre les deux millions de Palestiniens de la bande de Gaza occupée et assiégée, l’armée de l’air israélienne a détruit, le 15 mai 2021, un « immeuble de 11 étages situé dans la ville de Gaza et abritant une soixantaine d’appartements résidentiels et un certain nombre de bureaux, dont ceux d’Al Jazeera Media Network et de l’Associated Press », après avoir averti ses habitants pendant une heure qu’ils devaient l’évacuer. 

Les responsables militaires israéliens ont affirmé que des responsables de la résistance palestinienne avaient pris des bureaux dans ce bâtiment, une affirmation de propagande réfutée par AP.

Indépendamment du discours d’Israël et du fait que les attaques d’Israël contre les journalistes sont routinières et systématiques, cette dernière attaque israélienne à Gaza, comme beaucoup d’autres, constitue une punition collective, un crime de guerre en vertu du droit international. La couverture par les médias principaux de l’assaut israélien contre Gaza jusqu’à ce jour porte une part de responsabilité dans la réalisation de ce crime…

Aujourd’hui comment nous citoyen(ne)s du monde et de France pouvons-nous agir pour que la France et l’Europe prennent des sanctions contre l’état d’ISRAEL, État criminel et mettent fin à leur coopération militaire et sécuritaire ?

En participant à toutes les prochaines initiatives qui iront dans ce sens…..


 

publié le 16 mai 2021

 

À Montpellier, le quartier de la Paillade soutient la Palestine

 

sur le site lepoing.net

 

De nombreuses villes de France et du monde entier sont descendues dans la rue aujourd’hui et le feront dans les jours qui viennent pour soutenir la Palestine. De Paris à Sao Paulo, de Bologne à Sydney en passant par Londres : des manifestations de soutien au peuple palestinien se déroulent partout à travers le monde.

Aujourd’hui, ironie du sort, c’est le 15 mai l’anniversaire de la Nakba : la catastrophe, l’expulsion des Palestiniens de leurs terres et de leurs villages en 1948. Les palestiniens de Gaza à Jérusalem en passant par les palestiniens d’Israël appelaient ce samedi 15 Mai à être toutes et tous dehors dans la rue pour mettre fin à la Nakba qui ne cesse de continuer et au massacre de Gaza assiégée.

La manifestation a été interdite à Paris par Darmanin et son préfet Lallemand, les organisateurs(trices) ont employé tous les recours juridiques possibles pour la maintenir et dénoncent la criminalisation du droit à manifester.

À Montpellier le rassemblement était appelé à l’arrêt de tramway Saint-Paul dans le quartier populaire de la Paillade, et le pari fût plus que réussi : un rassemblement puis une manifestation composée de nombreu(ses)x habitant(e)s et jeunes du quartier et de Montpellier, la cause palestinienne a réalisé une véritable unité des associations, partis et mouvements dont celui des gilets jaunes et des occupant(e)s de lieux culturels. Entre deux cents et trois cents personnes étaient présentes au début du rassemblement, jusqu’à 600 au plus fort de la manifestation.

Le choix de La Paillade n’était pas anodin, il a permis de remettre au centre la loi sur « les principes républicains » et ses conséquences désastreuses dans les quartiers populaires. De nombreuses prises de paroles place Saint-Paul ont amorcé cette matinée de soutien à la Palestine. Le “Front Uni des Quartiers Populaires” qui a notamment dénoncé la gestion coloniale des quartiers populaires, le mouvement “Boycott Désinvestissement Sanctions” pour démontrer l’utilité du boycott des produits, évènements, marques et accords commerciaux comme moyen de lutte contre l’apartheid… Le collectif des musulmans de Montpellier a également rappelé “qu’à force des répéter des mensonges ils deviennent des vérités, les médias en sont parfois spécialistes”.

Puis se sont succédés l’Union Juive française pour la Paix, le Parti Communiste, le Parti Ouvrier International, les Gilets Jaunes, la Libre Pensée, le Nouveau Parti Anticapitaliste, l’association des Palestiniens du Languedoc-Roussillon et l’association “France Palestine Solidarité” qui appelle à un rassemblement devant la préfecture mardi 18 mai à 16H : en espérant n’avoir oublié personne !

La manifestation s’est ensuite mise en route vers les halles de la Paillade, la dalle du grand mail et quand elle est passée près des commerces des jeunes assis sur un banc se sont exclamés «  oh franchement il y a du monde ! » En remontant vers Saint-Paul elle s’est arrêtée devant la CAF où il n’y a pas si longtemps Macron et Darmanin étaient reçus par M. Delafosse, moment où un citoyen de la Paillade a expliqué comment les habitant(e)s de la Paillade n’avaient justement pas été reçu(e)s ce jour-là mais repoussé(e)s par les forces de l’ordre ! C’est là que le slogan «  Macron démission » s’est élevé de la foule après celui de «  Israël assassin Macron complice » d’ailleurs on peut en lire la confirmation dans la déclaration de Benjamin Netanhyaou au Times of Israël : « Je voudrais dire un mot de remerciement à mon ami le président Biden, à d’autres amis – le président de la France, le Premier ministre du Royaume-Uni, le chancelier de l’Autriche, le Premier ministre de l’Allemagne et d’autres. Ils ont défendu notre droit naturel et évident de nous défendre, d’agir en légitime défense contre ces terroristes qui attaquent à la fois des civils et se cachent derrière des civils. Cela ne les aidera pas, nous continuerons. »

La manifestation est finalement remontée sur Saint-Paul pour se dissoudre avec la promesse d’un agenda chargé d’actions et d’initiatives dans les jours qui viennent, il faudra se tenir au courant ! Pendant ce temps-là, la manifestation parisienne – interdit par le préfet de police sous ordre du Ministre de l’Intérieur – s’est vu infligé une répression brutale, avant même le début du rassemblement. Après de multiples charges de police, l’utilisation répétée de gaz lacrymogène, canon à eau et autres tirs de LBD, le pouvoir politique parvint finalement à obtenir les images de violence qu’il attendait. Seulement, une tâche vient assombrir le tableau : le rassemblement sur Paris a été le seul interdit, et le seul à prendre cette tournure – tandis que des milliers de personnes manifestaient pacifiquement dans tout le pays. Un calcul grossier de la part de Darmanin, laissant apparaitre au grand jour une minable stratégie de mise en tension, appliquée aux mouvements sociaux dès lors que le gouvernement ne cautionne pas les revendications portées par les contestataires.

Des mots résonnent encore dans le quartier de la Paillade «  Justice, justice en Palestine, la jeunesse soutient la Palestine » et surtout un slogan énoncé en arabe et largement repris qui disait «  Notre sang et notre âme pour Gaza ».

 


 

publié le 16 mai 2021

Colombie : l’appel des élus français à Macron pour condamner la répression policière

Dans une tribune adressée au président Macron et au ministre des Affaires étrangères, une centaine députés européens, français, maires, élus municipaux et régionaux expriment leur préoccupation au sujet des violences de l’Etat colombien contre la contestation sociale qui s’exprime dans la rue.

 

Par Guylaine Roujol Perez sur le site www.leparisien.fr

 

 

Au treizième jour de manifestations en Colombie contre le président Iván Duque, initiées le 28 avril pour protester contre un projet de réforme fiscale, depuis retiré, mais qui se poursuivent pour réclamer une amélioration des politiques de santé, d’éducation, de réduction de la pauvreté et l’arrêt des violences policières dénoncées par l’ONU, l’Union européenne et les États-Unis, la communauté internationale se mobilise.

Une centaine d’élus français, parmi lesquels des députés européens, des parlementaires, dont les Insoumis François Ruffin, Clémentine Autain, Adrien Quatennens, Jean-Luc Mélenchon, des maires, dont Grégory Doucet (Lyon), Éric Piolle (Grenoble), ou des adjoints au maire, avec notamment Michèle Rubirola (Marseille), Jean-Luc Romero (Paris), ainsi que des élus municipaux ou régionaux, s’apprêtent à envoyer au président français, Emmanuel Macron, et au ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, un courrier publié sous forme de tribune dans Médiapart ce lundi.

Garantir l’application des accords de paix

Ces élus, qui dénoncent la répression de la contestation sociale, estiment en outre que la France « se doit d’interpeller le président colombien, Iván Duque, afin qu’il garantisse l’application des accords de paix, ainsi que l’usage de fonds français dédiés, notamment dans le cadre de l’aide publique au développement ». Ils rappellent au passage que « la France et l’Union européenne ont soutenu politiquement et financièrement les accords de paix en Colombie » signés en 2016 entre le gouvernement de Juan Manuel Santos et la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), démobilisées depuis.

Dans la missive envoyée au président français, ils confient surtout leur préoccupation. « La réponse de l’État colombien face aux manifestations relève d’un usage excessif et disproportionné de la force, et s’accompagne d’atteintes graves aux droits humains », écrivent-ils, ajoutant être « profondément inquiets face à la recrudescence de la violence et l’affaiblissement de l’État de droit en Colombie ».

La porte-parole du Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme, Marta Hurtado, s’est dite « alarmée », tandis que l’Union européenne a demandé « d’éviter tout usage disproportionné de la force par les forces de sécurité ». « Et la France ? Il est temps que le président Macron se prononce sur le sujet », estime Juan, qui a participé samedi dernier à 16 heures au rassemblement place de la République, à Paris, en réponse à l’appel du collectif #SOS Colombie Paris, constitué de sympathisants du parti de la Colombie Humaine et des associations TEJE et Ciudadanias por La Paz (Citoyens pour la paix).

Drapeaux et affiches dénonçant un « génocide » étaient brandis par plus d’un millier de manifestants qui ont érigé un autel de fortune avec les noms de leurs compatriotes tués ces derniers jours en Colombie « alors qu’ils n’étaient pas des terroristes, comme cherche à le faire croire l’ex président Uribe, mais des citoyens qui luttent pour leurs droits » dénonce Marta, dans le cortège. D’autres manifestations se sont déroulées un peu partout en Europe, ce qui a fait réagir l’ancien président Uribe, soutien de Ivan Duque, dans un tweet : « En Europe, ils déforment la démocratie colombienne, ils veulent ignorer que la protestation est respectée ici et que le terrorisme est prié de respecter la Colombie. Démocratie, politique sociale et autorité. »

Meurtres, disparitions, détentions arbitraires

Le bilan de la sanglante répression est incertain, mais serait d’au moins 26 morts et plus de 800 blessés, selon les derniers chiffres officiels de la semaine passée. Les organisations de défense des droits de l’homme signalaient de leur côté 47 morts dont 35 dans la seule ville de Cali selon l’ONG Temblores, le viol d’une femme par des membres des forces spéciales de maintien de l’ordre (Esmad) et près de 700 détentions arbitraires. Le Movice (mouvement national des crimes d’État) comptait vendredi dernier 379 disparus.

Alors qu’un dialogue s’est ouvert à l’initiative du président Iván Duque, dont la popularité est tombée à 33 %, avec les syndicats et des fédérations de divers secteurs économiques, des milliers de Colombiens sont une nouvelle fois sortis dans les rues ces derniers jours, appelant à la non-violence en chantant et en dansant, sans rien perdre de leur volonté de continuer de manifester tant qu’ils ne seront pas entendus. Les slogans appelant à la démission du président Duque, derrière lequel plane l’ombre de l’ex-président Álvaro Uribe Vélez, ayant appelé l’armée à tirer, fleurissent de plus en plus. Dimanche soir, un cortège d’Indigènes a été attaqué par armes à feu alors qu’ils atteignaient la ville de Cali. Et un SOS a été lancé depuis l’université publique de la ville : « On nous tue », comme un leitmotiv désolant.

<publié le 13 mai 2021

Palestine. Cette guerre coloniale qu’il faut nommer

par Denis Sieffert sur le site www.politis.fr

 

La cause des affrontements de ces derniers jours tient en un mot bien connu, toujours le même : colonisation. Ou si l’on veut être plus précis : judéïsation et même purification ethnique. Car c’est de cela qu’il s’agit à Jérusalem-Est.


 

Un peu partout on semble s’en étonner. Le conflit israélo-palestinien n’était donc pas réglé ! Depuis une semaine, les images d’affrontements sur l’esplanade des Mosquées ont de nouveau envahi nos écrans, comme les bombes israéliennes sur Gaza en réponse aux roquettes du Hamas. Le feu, en réalité, n’avait jamais cessé de couver sous la braise. Mais il n’y a pas si longtemps, Benyamin Netanyahou pouvait tenir ses conférences de presse sans dire un mot du conflit. Goguenard, il cédait ensuite la parole aux journalistes : « Et maintenant, vous pouvez me poser vos questions sur le conflit israélo-palestinien. » Fanfaronnade d’un homme qui était sûr d’avoir enterré cette affaire de sang et de larmes vieille de plus d’un siècle. Plus question d’État palestinien, mais d’un peuple réduit à une somme d’individus, abandonné par une Autorité palestinienne fantomatique qui vient, une fois encore, d’annuler des élections.

Il ne restait plus dans le discours officiel israélien que des « Arabes » sur un territoire qui n’est plus « occupé », ni même « disputé », mais « annexé ». En quelques mots, le Premier ministre israélien croyait entériner le triomphe du sionisme révisionniste, celui de ses ancêtres en politique, Zeev Jabotinsky et Menahem Begin, qui rêvaient d’un Grand Israël, de la Méditerranée au Jourdain, voire au-delà. C’était aussi le temps d’un Donald Trump qui croyait que tout pouvait s’acheter, même l’âme d’un peuple. Le sujet était à ce point marginalisé que M. Netanyahou, comme d’ailleurs ses principaux rivaux, pouvait mener quatre campagnes électorales en deux ans, sans presque l’évoquer. Or, voilà que ledit conflit est de retour. Et, en son lieu le plus sensible : Jérusalem. La Ville sainte, que les Israéliens ont annexée après la victoire militaire de juin 1967.

En quelques jours, cinq cents blessés, presque tous palestiniens, et à Gaza, une vingtaine de morts dont beaucoup d’enfants tombés sous les bombes israéliennes. Aussitôt, les grandes capitales ont repris leurs mauvaises habitudes et leurs communiqués faussement équilibrés. Comme ces journalistes (surtout d’audiovisuel) qui se lamentent devant les violences « de part et d’autre »… Répugnance à nommer les causes. On aimerait faire lire à ceux qui s’y essaient le livre remarquable, en forme de profession de foi, de Charles Enderlin, ancien correspondant de France 2 dans la Ville sainte (1). Car la vérité n’est pas symétrique. Le courage n’est pas de chercher la fausse objectivité du renvoi « dos à dos ». La cause des affrontements de ces derniers jours tient en un mot bien connu, toujours le même : colonisation. Ou si l’on veut être plus précis : judéïsation et même purification ethnique. Car c’est de cela qu’il s’agit à Cheikh Jarrah, ce quartier palestinien de Jérusalem-Est sur lequel les bandes du colon suprémaciste juif Itamar Ben-Gvir ont jeté leur dévolu. Ces gens peuvent arpenter les ruelles colorées et fleuries de ce faubourg aux cris de « mort aux Arabes » sans grands risques. S’ils viennent à être menacés, l’armée vole à leur secours. Car il y a un continuum idéologique entre ces milices racistes, un Premier ministre israélien qui vient de faire entrer leur chef à la Knesset, et un État régi depuis juillet 2018 par la loi de « l’État-nation du peuple juif » qui légalise l’apartheid. Avec cet outillage fascisant, fait d’arsenal juridique à sens unique, et de terreur, quelque 140 familles ont été chassées de Jérusalem-Est depuis début 2020, et des milliers de maisons sont sous la menace de destruction. Pour Cheikh Jarrah, la Cour suprême doit statuer. Mais, la loi n’est pas faite pour les Palestiniens. En toile de fond, bien sûr, il y a la crise politique. Quatre élections en deux ans, un gouvernement introuvable, et la fuite en avant d’un homme, Benyamin Netanyahou, qui doit se maintenir au pouvoir pour échapper à son sort devant des tribunaux qui le jugent pour plusieurs affaires de corruption. Ce faisant, il est lui-même l’otage consentant de ce que son pays compte de plus extrémiste et de plus raciste. Des gens qui étaient interdits en Israël il y a quelques années encore.

On en vient à la question hélas rituelle de l’attitude de la communauté internationale. À peu près les mêmes mots viennent de toutes les capitales occidentales. On invite Israël « à la retenue » et on fait part de sa « profonde préoccupation ». Courage, fuyons ! Le pire, c’est qu’Israël est sans doute le pays qui dépend le plus de ses soutiens internationaux, militaires et financiers, et donc le plus perméable aux sanctions. Mais l’État hébreu jouit d’une impunité qui ferait pâlir de jalousie Vladimir Poutine. Et ce n’est pas la France qui risque d’élever le ton. Notre pays est le plus prompt à poursuivre les militants qui demandent des sanctions. On se souvient même que François Hollande était allé jusqu’à déclarer son « amour aux dirigeants israéliens » lors d’un dîner offert par Netanyahou… Quant à Emmanuel Macron, il est trop soucieux d’entretenir le spectre de « l’islamo-gauchisme » pour se hasarder à défendre les Palestiniens. Car les connexions sont spectaculaires. Entre les inconditionnels de la droite israélienne et les contempteurs d’un supposé « islamo-gauchisme », le casting est souvent le même. Reste l’espoir Biden. Le Président états-unien a aujourd’hui le courage des mots quand il s’agit des Ouïgours et de Navalny. Aura-t-il celui d’affronter le lobby pro-israélien ? Et, pour lui, le jeu en vaut-il la chandelle ?


 

(1) Dans son livre De notre correspondant à Jérusalem (éditions Don Quichotte), Charles Enderlin se souvient des menaces et du harcèlement judiciaire dont il a été la cible. Le prix de la vérité.


 


 

Jérusalem-est. Les jeunes Palestiniens brisent le mur du silence

 

Pierre Barbancey - www humanite.fr

 

Malgré la répression israélienne ayant fait plus de 500 blessés et les raids meurtriers sur Gaza, la colère ne retombe pas face à l’occupation et la colonisation.

 

Étudiant en psychologie à l’université de Bir Zeit, non loin de Ramallah, en Cisjordanie, Judeh, 27 ans, vit à Jérusalem-Est. L’occupation et la colonisation israéliennes, il sait ce que cela signifie dans sa chair. Pour pouvoir suivre ses cours, il lui faut, tous les jours, emprunter un bus réservé aux Palestiniens – ainsi qu’en ont décidé les autorités israéliennes – régulièrement ciblé par les contrôles de la police et bloqué plus que de raison au checkpoint à franchir. De quoi alimenter la colère. D’autant qu’il lui arrive régulièrement de subir les provocations des colons, de plus en plus nombreux dans la partie orientale de la ville. Le triste quotidien d’un jeune à Jérusalem-Est. « La vie est difficile », dit avec colère l’étudiant contacté par téléphone.

Judeh le dit tout de go : « Je ne suis pas musulman. » Ce qui ne l’empêche pas, en cette période de ramadan, d’être tous les soirs avec ses copains pour l’iftar, cette rupture du jeûne lorsque le soleil s’est couché. Un moment convivial où tout le monde se retrouve, au-delà de ses convictions religieuses. D’ailleurs, l’armée israélienne n’a pas posé ce type de question lorsqu’elle a évacué à plusieurs reprises tous les jeunes assis pacifiquement sur les marches formant agora devant la porte de Damas, l’une des entrées de la vieille ville.

Cheikh Jarrah, cœur du plan de colonisation de la ville

Mais c’est sans doute ce qui se passe dans le quartier de Cheikh Jarrah qui a fait éclater ce trop-plein d’humiliations. Vingt-huit familles palestiniennes ont reçu un ordre d’expulsion. Il y a une dizaine de jours, des centaines de jeunes sont alors spontanément venus manifester leur opposition à cette éviction et à l’installation de colons. « On ne veut pas laisser ces familles seules face à l’occupant, souligne Judeh . Si on est là, les colons osent moins provoquer. » Si Cheikh Jarrah est ainsi visé, ce n’est pas anodin. L’argument d’une présence juive il y a plus d’un siècle, sans doute réelle, ne tient pas. En revanche, on comprend mieux cet acharnement lorsqu’on sait que ce quartier – qui ne dépend pas de la vieille ville – s’étend jusqu’à la route numéro 1. Celle-ci désigne la ligne verte, où les combats s’étaient arrêtés en 1949 et franchie par les troupes israéliennes en 1967. Vider Cheikh Jarrah de ses habitants palestiniens, c’est ouvrir la voie à une continuation « ethniquement » homogène entre Jérusalem-Ouest et Jérusalem-Est, but ultime de la colonisation de la ville (lire ci-contre).

Maral Qutteine, une ancienne journaliste qui vit dans la vieille ville, que nous avons pu joindre, témoigne aussi. « Les gens ne supportent plus la présence des colons et la pesanteur de l’occupation. » Si Israël parle de Jérusalem comme de sa « capitale une et indivisible », en réalité le traitement n’est pas le même entre l’ouest et l’est. Les services municipaux sont pratiquement inexistants dans la partie occupée malgré les taxes toujours plus nombreuses que paient les Palestiniens.

«  Ce n’est pas une guerre inévitable, mais une politique délibérée »

Comme cela se produit souvent dans l’histoire des révoltes et des révolutions, arrive un moment où la goutte d’eau… « Les jeunes se révoltent car ils sentent bien qu’ils n’ont pas d’avenir, souligne Maral Qutteine. Rien ne change pour eux. Des résolutions sont votées à l’ONU, il y a beaucoup de déclarations mais les jours se suivent et se ressemblent. Les jeunes réalisent que la seule solution qui se présente à eux est de se libérer eux-mêmes, sans l’aide de quiconque, ni des pays arabes, ni de l’Union européenne et pas plus de l’Autorité palestinienne, qui est très faible. »

Phénomène intéressant : à Cheikh Jarrah, ce ne sont pas seulement les Palestiniens de l’Est qui manifestent. Ils sont rejoints par ceux que l’on appelle les Arabes palestiniens, qui vivent en Israël. Les députés de la Liste unie, conduite par le communiste Ayman Odeh, sont venus les soutenir. Mais des dizaines de juifs sont aussi présents. Certains sont là à l’appel de Standing Together, qui regroupe juifs et Arabes pour la paix et l’égalité. « Nous rendons le gouvernement responsable de ce qui se passe. Ce n’est pas une guerre inévitable, comme veulent le faire croire les autorités, mais une politique délibérée », affirme Uri Weltmann, animateur de l’association. Celle-ci agit aussi à Tel-Aviv, Haïfa, Jaffa ou Nazareth pour « mobiliser autant que possible les citoyens d’Israël ».

L’enjeu est d’autant plus important que l’extrême droite israélienne, qui a le vent en poupe, s’agite et tente de créer un climat de violence contre les Palestiniens, et pas seulement à Jérusalem-Est mais partout en Israël. Lundi, un Palestinien a été tué à Lod. « C’est une “hébronisation”de la situation », dit Uri Weltmann en référence à la ville d’Hébron, en Cisjordanie, où les colons terrorisent les Palestiniens. Une extrême droite et un Netanyahou qui trouvent dans la tactique destructrice du Hamas les justifications d’un massacre à Gaza. « Deux faces d’une même pièce », comme l’ose un jeune Palestinien qui ne veut pas dire son nom.

À Jérusalem, la répression a fait plus de 500 blessés. Judeh craint cette violence des colons. « Mais nous resterons aussi longtemps que possible pour empêcher l’expulsion des familles de Cheikh Jarrah », prévient-il. Quoi qu’il arrive maintenant, les Palestiniens de Jérusalem-Est ont brisé au moins un mur, celui du silence.

 


 

publié le 13 mai 2021

Colombie. Un déchaînement de violence digne d’une dictature

Site www.humanite.fr

 

Syndicats, étudiants et mouvements sociaux appellent ce mercredi à une nouvelle journée de mobilisation contre la politique du gouvernement. Depuis le 28 avril, 47 personnes ont été tuées, dont 35 dans la seule ville de Cali.

Après les insultes, les coups, les tirs, les tanks, le « dialogue » mis en scène par le président colombien, Ivan Duque, pour tenter d’éteindre la crise sociale a fait long feu. Lundi, après quatre heures de réunion, les représentants du comité de grève, qui rassemble centrales syndicales, organisations étudiantes et mouvements sociaux, sont sortis du palais Nariño en appelant à une nouvelle journée d’action ce mercredi. « Nous demandons que le droit constitutionnel à la manifestation pacifique soit respecté », a prévenu Jennifer Pedraza, porte-parole des étudiants.

Il faut dire que le bilan de la répression depuis le début du mouvement populaire, le 28 avril, est effroyable, sombre miroir de l’impitoyable guerre sociale que livre au peuple colombien l’ultradroite d’Ivan Duque et de son mentor, l’ex-président Alvaro Uribe. Dans un communiqué commun, l’ONG de défense des droits humains Temblores et l’Institut d’études pour le développement et la paix (Indepaz) « alertent la communauté internationale sur la recrudescence de la violence de la part de l’État dans tout le pays ». Leur recensement fait état de 47 personnes tuées, dont 36 dans le seul Valle del Cauca, où la ville de Cali, épicentre de la révolte, paie le plus lourd tribut avec 35 morts. Au total, 1 816 cas de violences policières ont été enregistrés : 278 victimes de violences physiques, 963 détentions arbitraires de manifestants, 356 irruptions violentes dans les marches, 28 personnes atteintes de blessures oculaires, 111 blessés par arme à feu, 12 victimes de violences sexuelles. Plusieurs centaines de personnes sont portées disparues.

Liste interminable de violations des droits humains

Avec leur rhétorique du « vandalisme », de « l’invasion », du « terrorisme », des « dommages à la propriété privée », le président colombien et son camp ont encouragé ce déchaînement de violence. Dans les villes quadrillées par l’armée, le gouvernement a donné un blanc-seing à la police, en parti­culier à ses unités antiémeute, les escadrons mobiles antiperturbations, mais aussi à des civils armés qui s’en prennent aux protestataires. À Cali, une « minga », une caravane pacifique lancée par les organisations indigènes de tout le pays pour venir en soutien aux populations réprimées, est ainsi devenue la cible de brutales attaques.

Sur le plan politique, à un an de l’élection présidentielle, l’ultradroite au pouvoir est dans l’impasse. Sa stratégie consistant à faire passer les manifestants pour des criminels, des narcotrafiquants, des agents de pays étrangers ou de guérillas toujours actives ne prend pas. Ces jours-ci, les vidéoconférences données par Alvaro Uribe avec des Cubains de Miami pour expliquer que « le Venezuela et Cuba sont des dictatures sans espoir pour les jeunes » contrairement à la Colombie, « une démocratie » pleine de « chemins d’espoir pour les jeunes », avaient même quelque chose de décalé, d’archaïque, de ridicule. Après les imposantes mobilisations sociales de ces deux dernières années, le retrait, le 2 mai, de la réforme fiscale voulue par Duque n’a pas suffi à désamorcer la colère, dans un pays où les travailleurs, pour plus de la moitié d’entre eux, ne gagnent même pas le salaire minimum (à peine 250 dollars). «  Nous avons sûrement échoué dans la communication », concédait le président vendredi lors d’une conférence de presse.

Au-delà de l’explosion sociale, les Colombiens expriment, par leur soulèvement pacifique, un rejet viscéral de la violence érigée en mode de gouvernement par un pouvoir ayant piétiné les accords de paix conclus en 2016 entre Bogota et la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). De ce point de vue, même Washington n’épargne plus son principal allié dans la région. Un rapport du ­Département d’État, publié le 30 mars dernier (1), dresse une interminable liste de violations des droits humains : « homicides illégaux ou arbitraires ; rapports de torture et de détention arbitraire par les forces de sécurité gouvernementales (…) ; corruption généralisée ; violence et déplacement forcé des Afro-Colombiens et autochtones (…) ; meurtres et autres violences contre les syndicalistes », entraves à la liberté de la presse, avocats et défenseurs des droits humains placés sous surveillance, exécutions extrajudiciaires. Le document dessine clairement, sans jamais le nommer, les contours d’un régime autoritaire.

(1) 2020 Country Reports on Human Rights Practices : Colombia. Bureau of démocracy, Human Rights and Labor.

 

 

 

 

 

de la France et de l’Union Européenne en Amérique Latine.

 

Le bruit assourdissant du silence bien aligné

 

Les ayatollahs de droite et sociaux-démocrates du Parlement européen rivalisent dans l’art de l’hypocrisie. On se souvient qu’ils ont, sous les applaudissements des députés socialistes avec en tête Raphaël Glucksmann, approuvé une résolution plaçant à l’identique nazisme et communisme. Alors qu’ils ont soutenu le coup d’État en Bolivie contre Evo Morales, les voici demandant la libération de la cheffe des golpistes. Sauf que cette dame est accusée d’avoir couvert des répressions sanglantes et détournée à son profit 1 million de dollars.

Les mêmes feignent de s’étonner de la réaction de Moscou à leurs propres décisions d’expulsion et d’interdiction de responsables russes, prenant prétexte du sort planifié à l’Ouest d’Alexeï Navalny alors qu’ils font silence sur le sort de Julian Assange, des prisonniers palestiniens… Comme s’ils ne savaient pas que la Russie (quoi qu’on puisse penser de ses actuels dirigeants et de sa politique) ne reste jamais, l’Histoire en témoigne, sans réagir. Y compris quand les nazis étaient aux portes de Moscou.

Pareil pour la Chine, où les nains européens croient pouvoir faire la leçon à une nation qui, contrairement à l’Inde, a su maîtriser la pandémie et redémarrer son économie.

Les diplomaties française et européenne mériteraient un sérieux coup de ripolinage. Tenez, par exemple, la situation en Colombie. Dans la dernière période, des foules immenses manifestent dans le pays contre la réforme fiscale du gouvernement Duque et les violences commises par les tueurs à son service. L’armée tire à vue à Cali, quadrille ­plusieurs villes du pays. Des morts par dizaines. Pas un souffle, pas un mot à Washington du côté du « progressiste » Joe ­Biden, pas un mot de Macron et de l’Union européenne, silence médiatique général. Rien, nada. Bogota n’étant pas Caracas et la Colombie s’étant transformée en base d’agression militaire américaine contre le Venezuela, une seule règle domine à Paris et à Bruxelles : alignement sur les États-Unis.

L’ambassadeur de France à Caracas, M. Romain Nadal, a été prié de ne plus camper à l’aéroport international dans l’attente de son protégé, l’imbécile Guaido, dont même la CIA ne veut plus et à qui il ne reste comme destination européenne que l’Élysée, accessible désormais par la porte de derrière. Quant à l’ambassadeur de France à Bogota, M. Gautier Mignot, il est resté cloîtré dans sa résidence, bouche cousue. À tel point qu’on se demandait s’il n’avait pas été enlevé à son insu.

On ne peut se satisfaire de la déliquescence du prestige de la France dans le monde. Déjà raillée pour sa gestion des crises sociales, pour ses incohérences en matière sanitaire, pour son amateurisme favorisant une droite fascisante à l’affût, la France aurait tout à gagner à choisir la voie, cette fois réellement « progressiste », d’écoute du monde en mouvement. Avec Emmanuel Macron et sa bande, malheureusement, un vœu pieu.


 

publié le 11 mai 2021

Vaccin. comment Macron trompe son monde

sur la levée des brevets

par Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr


 

Échaudé par le revirement des États-Unis, le président français tente de se remettre en selle à la tête du mouvement pour faire du vaccin un « bien public mondial ». Mais il reprend tous les poncifs de Big Pharma. Notre décryptage dans le texte des six fourberies d'Emmanuel Macron.

Manifestement, Emmanuel Macron ne goûte guère l’ironie cruelle de la situation. Par leur volte-face spectaculaire sur la levée des brevets pour les vaccins contre le Covid-19, les États-Unis viennent d’expédier l’Union européenne et la France dans les cordes du nationalisme vaccinal. Passablement irrité, murmure-t-on à l’Élysée, par la « Bidenmania », le président français entend aujourd’hui rétablir les faits.

Il s’y est employé notamment, le week-end dernier, à Porto (Lisbonne), en marge du sommet social de l’Union européenne. Son plaidoyer mérite un examen approfondi, car, derrière l’opportunisme hypocrite des États-Unis, se nichent des apories et des simagrées fabriquées en France – à la différence du vaccin lui-même – depuis le début de la pandémie.

 

Ce qu'affirme Emmanuel Macron

 Je suis ouvert sur ces questions de levée des brevets, je l’ai déjà dit, mais nous, les Européens, nous nous battons pour que le vaccin soit un bien public mondial depuis maintenant un an. Et je suis heureux que l’on nous suive.

Décryptage

Dans les discours, ça ne fait pas un pli : l’Union européenne et la France sont imbattables. Sous Donald Trump, sans surprise, mais aussi sous Joe Biden, jamais les Américains n’ont utilisé l’expression « bien public mondial », consacrée par Emmanuel Macron lui-même au printemps de l’année dernière. Le problème, c’est que, derrière les envolées rhétoriques, le président français et ses homologues sur le continent n’ont pas fait grand-chose pour faire advenir cette grande et belle ambition. Bruxelles comme Paris ont, par exemple, boycotté purement et simplement le « Covid-19 Technology Access Pool » (C-Tap), ce mécanisme volontaire de mutualisation des brevets, des technologies et des savoir-faire mis en place, dès mai 2020, au sein de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). De la parole aux actes, en réalité, l’Union européenne s’ébroue dans les eaux glacées du calcul égoïste, car c’est elle qui a suivi Washington dans la course folle aux préachats de vaccins par les grandes puissances capitalistes. À l’automne dernier, les États-Unis, les pays européens, le Canada, le Royaume-Uni, le Japon et l’Australie avaient déjà confisqué près de 6 milliards de doses (lire notre édition du 18 novembre 2020). Et l’Europe ne renonce pas à cette mainmise, comme en atteste la nouvelle commande record de 1,8 milliard de doses à Pfizer, signée dimanche dernier…

 

 

Ce qu'affirme Emmanuel Macron

Ensuite, quel est le sujet actuellement ? Ce n’est pas vraiment la propriété intellectuelle. Vous pouvez donner la propriété intellectuelle à des laboratoires qui ne savent pas produire, ils ne le produiront pas demain.

Décryptage

Attention, tour de passe-passe : après avoir bloqué avec les Européens toute avancée depuis l’introduction de la proposition de l’Inde et de l’Afrique du Sud à l’OMC, ­Emmanuel Macron n’est, dit-il à présent, pas fermé sur les brevets, mais ça ne sert à rien d’y toucher, conclut-il dans la même phrase. À la Commission, Thierry Breton, chargé de la production des vaccins pour l’UE, tente une esquive complémentaire. « Cette question de la levée des brevets, il faudra qu’on se la pose, mais en son temps », exposait-il ce week-end. Autrement dit : on a déjà perdu du temps, continuons de retarder l’accroissement indispensable de la production mondiale ! Avec de tels arguments, on comprend que, comme il vient de le confier en présentant ses milliards de dollars de profits trimestriels devant les marchés financiers, Stéphane Bancel, le PDG de Moderna, n’ait pas « perdu une minute de sommeil ». Or, alors que des dizaines de laboratoires se déclarent prêts à participer, mais se voient opposer des refus des monopoles qui décident seuls de leurs chaînes de sous-traitance, le cas de la start-up américaine fournit la démonstration même qu’à partir du moment où on détient les brevets, on peut tout à fait amplifier massivement la production. Avant la pandémie, l’entreprise ne disposait pas de circuits pour produire en quantité son ARN messager ; ils ont été créés de but en blanc, grâce aux fonds publics américains, suisses, ou encore, pour un tout petit bout du conditionnement dans l’Hexagone, français… Ce qui démontre de manière implacable qu’il est largement possible de faire mieux, à condition de ne pas perdre plus de temps !

 

 

Ce qu'affirme Emmanuel Macron

 Le premier sujet pour la solidarité vaccinale, c’est le don de doses. Ce que nous avons lancé avec Act-A, au sein duquel il y a le véhicule Covax et sur lequel les Européens avancent. On a commencé à donner des doses il y a plusieurs semaines. Le don de doses, c’est la clé… 

Décryptage

Une clé, peut-être, mais alors, une clé qu’Emmanuel Macron viendrait opportunément de retrouver… Là encore, le président français ne manque pas d’air en présentant comme sa propre initiative les dispositifs (Act-A et Covax) visant à garantir l’accès aux vaccins à 20 % de la population dans les pays les plus pauvres. Plus grave : à ce stade, le Sud n’a pas vraiment vu la couleur des doses promises, car les producteurs de vaccins à ARN messager réservent leurs livraisons aux États qui paient le prix fort. Et AstraZeneca, central dans le mécanisme Covax, a revu drastiquement à la baisse ses prévisions, du fait des difficultés chez son sous-traitant indien. Alors que la Suède en promet un million, que l’Espagne et le Portugal s’engagent à partager entre 5 % et 10 % de leurs stocks avec l’Amérique latine, la France n’a donné aujourd’hui que 106 000 doses au titre de la « solidarité ». Et encore, comme les autres grandes puissances du Nord, États-Unis en tête, elle est d’autant plus généreuse qu’avec l’hésitation propre au vaccin AstraZeneca, des millions de doses risquent aujourd’hui de lui rester sur les bras…

 

 

Ce qu'affirme Emmanuel Macron

  Le deuxième pilier de cette solidarité pour que le vaccin circule, c’est de ne pas bloquer les ingrédients et les vaccins eux-mêmes. Aujourd’hui les Anglo-Saxons bloquent beaucoup de ces ingrédients et de ces vaccins. 100 % des vaccins produits aux États-Unis d’Amérique vont pour le marché américain. En Europe, sur à peu près 110 millions de doses produites à date, nous en avons exporté 45 et gardé 65. Nous sommes les plus généreux au monde dans le camp des pays développés. 

Décryptage

Difficile de donner tort au président de la République quand il fustige l’égoïsme des Américains. À travers l’activation d’un texte législatif sur la production en temps de guerre – le Defense Production Act daté de 1950 –, la Maison-Blanche a rétabli une planification protectionniste en constituant des stocks de principes actifs et de matériaux indispensables à la fabrication de leurs sérums. Maintenant qu’il est sur le point d’achever sa propre campagne de vaccination, Joe Biden tend la main, la bouche en cœur, au reste du monde…

En revanche, on n’est pas obligé de suivre Emmanuel Macron sur le terrain de l’exception européenne : jusqu’ici, ce sont la Chine, la Russie et l’Inde qui ont, de très loin, certes avec des visées géopolitiques et commerciales, fourni les pays du Sud en vaccins. Car si la production en Europe des multinationales a bel et bien été exportée en partie, elle l’a été, pour l’écrasante majorité des stocks, sur une base purement mercantile, celle des contrats de préachats bilatéraux : d’après les derniers chiffrages de la Commission européenne, sur les 200 millions de doses exportées au total – un chiffre bien supérieur à celui du président français, mais ça ne change rien, au fond –, 70 millions sont partis vers le Japon, 19 millions pour le Royaume-Uni, 18 pour le Canada, 10 pour le Mexique, 7 pour l’Arabie saoudite, 5 pour la Suisse et la Turquie, 3 pour Singapour et 3 pour la Corée du Sud. Plus que de la « générosité », il s’agit de simple libre-échange, en fait, qui ne règle rien à l’accès universel aux vaccins…

 

 

Ce qu'affirme Emmanuel Macron

  La troisième chose, c’est le transfert de technologies. Ce qu’il faut réussir à faire, c’est transférer au maximum les technologies pour produire la substance active ou réaliser le conditionnement, au service des pays en développement.

Décryptage

Jusqu’ici, les Européens ont, à l’instar des Américains, largement financé l’augmentation des capacités de production des grands labos pharmaceutiques et poussé les multinationales en retard dans la course aux vaccins, comme Sanofi, ou absentes, comme Novartis ou Merck, à aider les producteurs actuels. Mais, malgré les flots d’argent public déversés, l’Union européenne, France comprise, s’interdit d’intervenir directement et laisse le secteur privé s’organiser comme il veut. Ce qui explique pourquoi Emmanuel Macron fait mine de croire que levée des brevets et transferts de technologies s’opposent, alors que ces deux mouvements peuvent et doivent être articulés… Il est même possible de le faire, comme y invite désormais Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS, en offrant des « incitations » supplémentaires aux multinationales pour qu’elles partagent leur savoir-faire et leurs recettes.

 

 

Ce qu'affirme Emmanuel Macron

  Je suis favorable à ce qu’on ait ce débat (sur la levée des brevets – NDLR), mais il ne faut pas tuer la rémunération de l’innovation. Il faut toujours rémunérer les chercheurs, c’est important. Oui à la solidarité, mais elle passe aussi par ces mécanismes.

Décryptage

Dans la queue, le venin : à la fin de sa démonstration, le président français remet sa veste à l’endroit, et reprend le refrain de Big Pharma… « Bien public mondial », le vaccin ? Jusqu’ici, avec de tels promoteurs, il se révèle surtout être une gigantesque machine à cash pour les multinationales. L’« innovation », parlons-en ! En exploitant des décennies de recherches publiques sur l’ARN messager ou les adénovirus, sur la séquence génétique des coronavirus ou sur la description de la protéine spike, en bénéficiant d’un financement public global pour le développement, la fabrication et la logistique estimé à plus de 10 milliards d’euros, en profitant d’une liberté totale pour la fixation de leurs prix de vente, les géants du secteur engrangent des bénéfices vertigineux grâce à l’empire des brevets. Comme l’Humanité l’a établi récemment (lire notre édition du 28 avril), plus de 70 milliards d’euros ont été brûlés en dividendes et rachats d’actions par les grands groupes pharmaceutiques depuis le début de la pandémie. Emmanuel Macron serait bien avisé de jeter un œil à leurs principaux actionnaires, qui ressemblent furieusement, non pas à des chercheurs ou des innovateurs, mais plutôt à des spéculateurs…


 

 

La commission européenne ne prête l’oreille qu’à l’industrie pharmaceutique

 Quand elle veut parler de la production pharmaceutique et des vaccins contre le Covid-19, qui la Commission européenne choisit-elle comme interlocuteurs privilégiés ? D’après un décompte du Corporate Europe Observatory (CEO), une petite équipe spécialisée dans la surveillance du lobbying à Bruxelles, l’exécutif européen a, depuis le début de la pandémie, organisé 44 rencontres avec les dirigeants de grandes entreprises du secteur, 117  avec des représentants de leurs associations professionnelles et 41 avec des philanthropes liés à la Fondation Gates. Toutes ces entités sont de fervents opposants à un quelconque aménagement de l’empire des brevets. Dans le même temps, les portes de la Commission restent hermétiquement closes pour les partisans de l’intérêt général et de la santé publique mondiale. Ainsi, les rendez-vous demandés par Médecins sans frontières, la célèbre ONG très engagée sur les questions d’accès universel aux médicaments, ont été refusés par plusieurs commissaires européens. « La Commission est la chambre d’écho de Big Pharma », dénoncent les chercheurs du CEO

 

 


 

Publié le 24/04/2021

 

 

Joe Biden : Petit Roosevelt, petit New Deal

 

 

Par Denis Sieffert sur www.politis.fr

 

 

Etrange paradoxe ! Ce qui devait être la culture de l’Union européenne, sociale et redistri-butrice, est au programme d’un président états-unien. Et c’est lui qui offre en quelque sorte au vieux continent une seconde chance. Pour l’Europe, le défi est immense.

 

 

Il avait été affublé par Donald Trump d’un sobriquet si dévastateur qu’on avait fini par se convaincre que Joe Biden, usé par l’âge et les épreuves, serait toujours « Sleepy Joe ». Tout juste bon à apaiser les esprits pour éviter à son pays une guerre civile, il allait proposer à l’Amérique une cure de repos après l’hystérie. Ce qui n’était déjà pas si mal. Mais après cent jours à la Maison Blanche, « Joe l’endormi » est beaucoup mieux que ça. Des commentateurs très empressés le comparent même à Roosevelt. Son démarrage en trombe autorise en effet quelques comparaisons avec le Président du New Deal. Après le retour des Etats-Unis dans l’accord de Paris sur le climat, deux grandes décisions économiques et sociales d’inspiration keynésienne ont dessiné son territoire idéologique : un vaste plan de relance tourné vers les infrastructures et les services publics, et une étonnante proposition d’harmonisation mondiale de la fiscalité des entreprises. L’État redevient la solution. Ce qui marque une franche rupture avec le dogme reaganien. Dans sa nouvelle boîte à outils, Biden relève des impôts sur les bénéfices des entreprises. Ce qui, au passage, prend à contre-pied Emmanuel Macron qui est en train de faire le chemin exactement inverse. Mais gare tout de même aux effets d’optique ! Le nouveau président américain ne fait en réalité que compenser les baisses voulues par son prédécesseur. Il répare plus qu’il ne crée.

 

 

Beaucoup plus importante en revanche est son offre de taux minimal d’imposition sur les entreprises à l’échelle mondiale. Ce serait un coup porté aux paradis fiscaux et aux multinationales qui échappent aux législations nationales. Encore faut-il que l’Europe prenne la balle au bond. Paralysée par la règle de l’unanimité dictée par les traités, elle a laissé prospérer en son sein des pays, comme l’Irlande et le Luxembourg, qui pratiquent allègrement le dumping, ou sa version euphémisée, « l’optimisation fiscale ». Etrange paradoxe ! Ce qui devait être la culture de l’Union européenne, sociale et redistributrice, est au programme d’un président états-unien. Et c’est lui qui offre en quelque sorte au vieux continent une seconde chance. Pour l’Europe, le défi est immense. Une étude d’OpenLux révélait récemment que 55 000 holdings détiennent six mille milliards d’euros au Luxembourg, sans y avoir le moindre salarié ni le moindre bureau. Bien sûr, Biden n’est pas devenu adhérent d’Attac… Le président américain a seulement besoin de faire financer son plan de relance par les entreprises. Les mauvaises langues diront qu’il est à contre-emploi, et qu’il doit son évolution à la gauche du Parti démocrate et à Bernie Sanders, dont il a eu besoin pour gagner la présidentielle. Sans doute. Mais il n’y a que le résultat qui compte. Reste à savoir si la bête Donald Trump, qui bouge toujours, et les sénateurs qui lui sont acquis ne bloqueront pas la machine fédérale pour renvoyer Sleepy Joe au sommeil du juste.

 

 

Au chapitre géopolitique aussi, les débuts sont plutôt prometteurs. La tentative de retour à la négociation sur le nucléaire iranien est de bon aloi. La preuve par l’absurde nous est venue d’Israël, qui a lancé le 11 avril une opération de sabotage d’une usine d’enrichissement d’uranium dans le centre de l’Iran, dont l’effet – voulu – a été de remobiliser immédiatement dans le camp iranien les opposants à l’accord. Une autre décision a contrarié M. Netanyahou : la reprise de l’aide américaine aux Palestiniens. Mais si ce soutien financier n’est pas négligeable, il n’annonce pas, loin s’en faut, un tournant diplomatique, les États-Unis se contentant de réaffirmer la solution « à deux États » dont tout le monde sait qu’elle a été rendue impossible par la colonisation. Il faut saluer aussi la suspension des ventes d’armes à l’Arabie saoudite, dont les avions répandent la mort au Yémen. Une décision que la France serait bien inspirée de suivre. Enfin, avouons qu’il ne nous déplaît pas d’entendre un président états-unien se préoccuper du sort des Ouïgours, ces musulmans réduits en esclavage par le régime chinois ; et acquiescer quand un journaliste lui demande si Poutine est un tueur. Qui, d’ailleurs, oserait prétendre le contraire ? Hélas, cette parole de vérité n’est peut-être pas celle d’un président qui sait que ce défoulement verbal ne le conduira nulle part.

 

 

Tout ça est bel et bien. Mais les États-Unis étant ce qu’ils ne cesseront jamais d’être, on ne peut, depuis notre faible Europe, que regarder l’horizon atlantique avec vigilance. La crise du Covid a encore mis en évidence le rapport de force dans le domaine de la recherche, et un inflexible protectionnisme quand il aurait fallu partager les vaccins. Et tout à l’avenant. La philosophie générale de la politique américaine dans le monde est toujours marquée par l’hésitation entre isolationnisme et interventionnisme. Les deux doctrines ne sont d’ailleurs pas tellement opposées. Il n’y a pas plus interventionniste que Trump, quand il impose aux entreprises européennes de quitter l’Iran. Mais le multilatéralisme bon teint de Biden peut aussi inquiéter. Tyrannique ou enjôleuse, l’Amérique a toujours le désir de dominer. A la fin de son essai sur « l’Ordre mondial américain » (Idées du monde - 2012), le célèbre chroniqueur néoconservateur Robert Kagan avait, de dépit, ce mot messianique qui fait peur, plus qu’il ne rassure : « A l’évidence, on ne pourra pas tout sauver. » Il serait donc préférable que l’Europe songe à se « sauver » toute seule.


 

Publié le 26/02/2021

 

 

Macron au G7: une faute morale et une aberration en santé publique

 

 

Communiqué de presse de l'Observatoire de la Transparence dans les politiques du Médicament (OTMEDs) paru sur blogs.mediapart.fr

 

 

Le droit à la santé est un principe qui doit être universel et effectif, et nous avons besoin pour cela de politiques ambitieuses. En refusant les réformes politiques, économiques et industrielles, et en privilégiant le caritatif, Emmanuel Macron empêche toute réponse mondiale à la pandémie.

 

 

Le président de la République a proposé aux pays riches de donner de 3 à 5 % des doses de vaccins aux pays les plus pauvres. L'accès aux vaccins est aujourd'hui entravé par l'insuffisance de la production mondiale des multinationales, par les barrières de propriété intellectuelle, par une chaine privée et opaque des produits pharmaceutiques qui répond aux besoins des actionnaires, et non à l'intérêt général des populations.

 

C'est donc tout un système qu'il faut changer, mais le président de la République Emmanuel Macron refuse de le faire. Depuis le 2 octobre 2020, la France s'oppose encore à une proposition de l’Inde et de l’Afrique du Sud à l'Organisation Mondiale du Commerce, qui demande à ce que les droits de propriété intellectuelle soient levés sur les technologies développées contre le COVID, comme les vaccins, les tests et les candidats traitements.

 

Les ONG estiment que fin 2021, 9 personnes sur 10 en Afrique n'auront pas été vaccinées. Comme l'a rappelé le 9 décembre la coalition d’ONGs People’s Vaccine Alliance, la totalité des doses du vaccin Moderna et 96 % de celles de Pfizer BioNTech ont été acquises par les pays riches. Dans ce contexte, la proposition d'Emmanuel Macron est en même temps ridicule et indécente.

 

Cette proposition est une faute morale. La défense du droit à la santé par un des dirigeants des pays riches ne peut pas passer par de la charité. Le droit à la santé est un principe qui doit être universel et effectif, et nous avons besoin pour cela de politiques ambitieuses. C'est aussi l'éthique qui est piétinée. Nombre des essais cliniques sur les candidats vaccins sont pratiqués sur le continent africain, qui remplit donc sa part d'effort pour la recherche en exposant une partie de sa population aux risques inhérents à des essais sans pouvoir ensuite faire bénéficier l'ensemble des pays.

 

Cette proposition est aussi une aberration en terme de santé publique. En refusant les réformes politiques, économiques et industrielles, Emmanuel Macron empêche toute réponse mondiale à la pandémie. Cette menace est globale, elle ne peut être jugulée que si l’ensemble de la population mondiale peut avoir accès aux vaccins - et ce en espérant qu’ils stoppent la transmission et donc qu’ils soient efficaces au niveau populationnel, y compris contre les différents variants. En l'oubliant ou en l'ignorant, Emmanuel Macron ne piétine pas seulement le droit à la santé et l'éthique. Il fait preuve d'un manque de pragmatisme aberrant qui va permettre à la pandémie de se maintenir.

 

Si jusqu'ici les multinationales ont été incapables de produire les vaccins dont nous avons besoin, alors que leur développement ont été en grande partie financé par de l'argent public, alors les pays en développement doivent pouvoir produire eux-mêmes les vaccins dont ils ont besoin pour répondre à la pandémie.

 

 

Le 12 mars 2020, Emmanuel Macron déclarait : « Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d'autres est une folie. »

 

 

Le président de la République doit tenir sa promesse. La France doit maintenant soutenir de tout son poids les propositions des pays en développement à l'OMC demandant de lever les droits de propriété intellectuelle sur les technologies développées contre le COVID-19.

Publié le 10/02/2021

 

Palestine. La justice internationale va enquêter sur les crimes de guerre d’Israël

 

Par Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

 

 

La Cour pénale internationale s’est dite compétente, le 05 février 2021, pour instruire les affaires d’exactions commises dans les territoires occupés et pourra cibler la colonisation. La reconnaissance de la Palestine comme État non membre de l’ONU porte ses fruits.

 

 

Fatou Bensouda, la procureure de la Cour pénale internationale (CPI), créée en 2002 pour juger les crimes les plus terribles commis sur la planète, avait prévenu : elle voulait se pencher sur ceux commis lors de la guerre de l’été 2014 menée par Israël contre Gaza. Une offensive terrible contre des populations prisonnières d’un territoire minuscule et fermé, comme nous avions alors pu le constater sur place comme envoyé spécial de l’Humanité en pleine période de ramadan.

 

Un mois de bombardements incessants, de destructions de quartiers habités par des civils. Des familles entières forcées de fuir leurs maisons comme Madjid Djindiya, sa femme et leurs cinq enfants, dont nous avions publié le témoignage le 24 juillet 2014 : « Nous habitions près de la frontière, racontait-il. Nous avons vu les chars se positionner mais ils n’avançaient pas. Soudain, ça a été pire qu’en 2008-2009. Les missiles ont commencé à tomber, sans arrêt, et s’écrasaient sur les maisons. Nous ne pouvions plus rester. Nous sommes partis pieds nus. Pour sortir de Chudjaiya, nous avons dû marcher sur les corps des morts. J’ai même vu le cadavre d’un enfant sans tête. »

 

 

Première enquête indépendante

 

Cette guerre a fait 2 251 morts côté palestinien – en majorité des civils – et 74 du côté israélien, essentiellement des soldats. Un rapport officiel israélien publié en juin 2015 affirme que les soldats n’ont « pas intentionnellement visé des civils ou des cibles civiles » pendant la guerre de 2014 et que leurs actions étaient « légitimes » et « légales ». La justice militaire israélienne a mené ses propres enquêtes sur les agissements des soldats israéliens pendant la guerre et avait annoncé en avril 2015 l’inculpation de trois d’entre eux pour pillage. Tel-Aviv a affirmé n’avoir pas besoin d’autres investigations.

 

Mais, jusqu’à présent, Israël n’a jamais été inquiété malgré les suspicions de crimes de guerre. Aucune enquête indépendante n’avait jamais réellement été diligentée, ni à Gaza ni en Cisjordanie. L’Autorité palestinienne (AP) avait bien saisi la Cour pénale internationale en 2009 après la guerre menée déjà contre la bande de Gaza. Mais elle avait été déboutée. Il lui aura fallu attendre 2012 sa reconnaissance en tant qu’État observateur de l’ONU pour adhérer, en 2015, à la CPI, malgré les menaces israéliennes et états-uniennes. L’AP saisit alors, en 2018, la Cour internationale pour « crimes de guerre » et « crimes contre l’humanité » commis sur son territoire.

 

 

La colère de Netanyahou

 

En dépit des pressions exercées par le gouvernement de Donald Trump notamment contre Fatou Bensouda, les juges de la chambre préliminaire ont enfin décidé vendredi que la compétence de la CPI « s’étend aux territoires occupés par Israël depuis 1967, à savoir Gaza et la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est ». Tout en prenant bien soin de préciser que cette cour « n’était pas constitutionnellement compétente pour statuer sur les questions de statut d’État qui lieraient la communauté internationale » et que « la chambre ne se prononce pas sur un différend frontalier en vertu du droit international ni ne préjuge de la question d’éventuelles futures frontières ».

 

Benyamin Netanyahou, le premier ministre israélien, a bien compris la portée d’une telle décision de la Cour pénale internationale. Celle-ci peut enquêter sur les crimes de guerre mais également sur la colonisation elle-même, le cœur du projet sioniste. « Quand la CPI enquête sur Israël pour de faux crimes de guerre, c’est purement et simplement de l’antisémitisme », affirme Netanyahou. En droite ligne de sa campagne visant à faire de toute critique contre Israël une parole antisémite. Ce faisant, il place de nombreux dirigeants européens dans une contradiction entre leur adhésion à la CPI (ce qui n’est pas le cas d’Israël ni des États-Unis) et leur acceptation de l’idée que derrière la critique de la politique israélienne se cacherait en réalité un antisémitisme débridé. L’Union européenne est d’ailleurs bien silencieuse depuis l’annonce de la CPI. Ce qui n’est pas le cas de Washington, qui s’est dit « sérieusement préoccupé par les tentatives de la CPI d’exercer une juridiction sur les militaires israéliens », a expliqué le porte-parole du département d’État américain, Ned Price, de la nouvelle administration Biden.

 

 

Le fruit de plusieurs années de lutte

 

À l’inverse, le premier ministre palestinien, Mohammed Shtayyeh, s’est félicité de « cette décision (qui) est une victoire pour la justice et l’humanité, pour les valeurs de vérité, d’équité et de liberté, et pour le sang des victimes et de leurs familles ». Même le Hamas, qui pourrait pourtant être visé par les enquêtes de la CPI, a salué une « étape importante ». De son côté, Riyad Mansour, représentant permanent palestinien à l’ONU, fait remarquer que la décision de la CPI est le fruit d’années de combats sur la scène internationale. « Pendant longtemps, les gens étaient sceptiques quant à l’importance de ces efforts internationaux, mais, sans le fait que la Palestine devienne un État observateur non membre de l’ONU, qu’elle se qualifie pour le Statut de Rome et qu’elle rejoigne la CPI, nous n’aurions pas eu cette décision. » Dans ce cadre, la reconnaissance de la Palestine par la France ne peut être qu’un pas de plus pour le respect du droit international et de la justice.

Publié le 05/01/2021

 

 

Après un an, les gauches espagnoles font le bilan d’une cohabitation chahutée

 

 

Par Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr

 

 

Malgré la pandémie, les socialistes et leurs alliés d’Unidas Podemos, au pouvoir depuis un an, ont appliqué une partie de leur programme social et négocié un budget 2021 en nette hausse. Mais l’équilibre reste fragile, et les errements de la monarchie pourraient tendre la coalition.

 

Le gouvernement espagnol, investi il y a presque un an, le 13 janvier 2020, constitue une exception, à bien des égards. Dans l’histoire récente du pays d’abord, puisqu’il s’agit de la première expérience de coalition tentée depuis le retour de la démocratie au début des années 1980, après des décennies marquées par une alternance binaire entre conservateurs (PP) et socialistes (PSOE). À l’échelle européenne aussi, parce que c’est l’un des rares exécutifs, avec le Portugal voisin, marqués à gauche, sur un continent où les droites dominent et les extrêmes droites prolifèrent.

 

Quel premier bilan dresser de cette cohabitation entre le PSOE socialiste et la coalition Unidas Podemos, emmenée par Pedro Sánchez ? Le surgissement de la pandémie a bien sûr bousculé tous les plans, l’Espagne étant l’un des pays les plus touchés d’Europe. Mais ceux qui pronostiquaient un effondrement rapide de ce gouvernement minoritaire au Congrès des députés (il lui manque 20 sièges pour la majorité absolue) ont eu tort. Sánchez a assuré, lors d’une conférence de presse le 29 décembre, que l’exécutif avait réalisé 23 % du programme de la coalition présenté en janvier, et au moins enclenché le chantier de 90 % des promesses de départ.

 

La coalition n’a perdu que trois votes, à ce stade, au Congrès. Et à deux reprises, elle a prouvé sa – relative – solidité : elle a d’abord écarté, en octobre, une motion de censure déclenchée par le parti d’extrême droite Vox, qui n’a réuni que 52 voix (sur un total de 350 élus). Des cinq motions de censure déclenchées depuis les années de la Transition, c’est celle qui a obtenu le score le plus modeste.

 

Surtout, le gouvernement PSOE-Unidas Podemos est parvenu le 3 décembre à faire adopter un budget pour l’an prochain par une majorité bien plus large que celle qui l’avait soutenu, 11 mois plus tôt, pour l’investiture : 188 voix sur 350, grâce au soutien de la plupart des partis régionalistes ou indépendantistes (basques, catalans, etc.). Ce budget est en hausse de 10 % par rapport à 2019, pour soutenir la santé, la recherche et le social. En plus de l’enveloppe du plan de relance de l’UE, cet effort se trouve financé par des hausses d’impôts sur les revenus, le patrimoine et les sociétés, pour les tranches les plus hautes (mais dans des proportions inférieures à ce qui avait été prévu dans l’accord de gouvernement du 30 décembre 2019).

 

C’est à souligner : le gouvernement a obtenu le soutien des indépendantistes d’ERC (Gauche républicaine de Catalogne) sur ce texte, en reprenant l’une de leurs revendications phares : une harmonisation des fiscalités régionales (sur le patrimoine et les successions), ce qui va obliger la région de Madrid (tenue par la droite du PP) à relever ses taux, mettant un terme à ce qu’ERC nomme un « paradis fiscal construit par la droite madrilène » au sein de l’Espagne.

 

Des batailles internes parfois épiques, entre PSOE et Unidas Podemos, ont rythmé l’année écoulée. Certains observateurs y ont vu la preuve d’un gouvernement fragile, sur le point de tomber, d’autant que Pedro Sánchez a tenté un rapprochement l’été dernier avec Ciudadanos (libéraux), relançant les spéculations sur une majorité alternative qui ferait l’impasse sur Podemos. D’autres, moins impressionnés, rappellent que ces désaccords font partie du jeu, pour n’importe quelle coalition. À la tête de Podemos, Pablo Iglesias, par ailleurs l’un des trois vice-présidents de l’exécutif, a plaidé mi-décembre pour « normaliser » ces « tensions », qu’il juge saines, parce qu’elles permettent souvent, d’après lui, d’en revenir à l’application stricte du programme de la coalition.

 

Le gouvernement a augmenté en début d’année le salaire minimum de 50 euros (à 950 euros) et relevé les barèmes pour les aides sociales et les retraites. Mais le PSOE bloquait ces jours-ci la perspective d’une nouvelle hausse, dès 2021, sur fond d’affrontement entre Yolanda Díaz, la ministre du travail (alliée de Podemos et très populaire), et la vice-présidente Nadia Calviño, aux affaires économiques (aile « réaliste » du PSOE, qui insiste sur la nouvelle équation budgétaire provoquée par la pandémie). Sous la pression d’Unidas Podemos, l’exécutif a adopté en septembre un « revenu minimum vital », une aide censée profiter aux 850 000 ménages les plus pauvres du pays – mais qui s’avère, à ce stade, très peu distribuée.

 

À la demande de Podemos et d’autres partis régionalistes de gauche, le gouvernement a fini par adopter un décret empêchant les expulsions durant la période de l’état d’alarme sanitaire, tout comme les interruptions dans l’approvisionnement en lumière, eau et gaz, pour les ménages les plus précaires. PSOE et Podemos se sont divisés en septembre, lors du vote sur la régularisation massive des travailleurs en situation irrégulière, à l’aune de la pandémie (le texte a été rejeté, à cause de l’opposition du PSOE). L’Espagne est aussi devenue, le 18 décembre, le sixième pays du monde à autoriser l’euthanasie, lors d’un vote assez large au Congrès (opposition uniquement du PP et de Vox, soit 138 voix contre et 198 pour).

 

Sur le front des droits des femmes, l’examen du texte le plus emblématique du mandat en la matière, que la ministre Irene Montero a présenté à Mediapart en novembre, n’a toujours pas commencé au Congrès des députés. Quant à la loi sur les droits des personnes transgenres, elle semble, au mieux, retardée, en raison de vifs désaccords entre Unidas Podemos – qui la soutient ardemment – et certaines ministres PSOE, qui ne veulent pas en entendre parler (opposées à « l’autodétermination sexuelle »).

 

Impossible de dire à ce stade quelle sera l’issue de la bataille en cours sur la réforme de la justice, alors que la proposition du PSOE et Podemos est accusée de tous les côtés, et notamment depuis Bruxelles, de politiser encore plus l’institution judiciaire. Symbole des errements de la gestion du Parti populaire (PP), la « loi de protection de la sécurité citoyenne » entrée en vigueur en 2015, surnommée la loi bâillon par ses adversaires, et qui encadre notamment les relations entre manifestants et forces de l’ordre, n’a pas encore été abandonnée ni réformée, contrairement aux promesses répétées des deux formations au pouvoir.

 

« Qu’il y ait des désaccords ? Bien sûr. Parce que ce sont les patrons, les industries de l’énergie, les maisons mères des salles de jeu et Bruxelles qui appellent au téléphone [la vice-présidente socialiste] Nadia Calviño. Nous, ce sont les retraités, les expulsés, les marées blanche et verte [le nom des mouvements anti-austérité dans les secteurs de la santé et de l’éducation – ndlr] qui nous appellent », juge, dans un entretien récent à El Diario, Juan Carlos Monedero, l’un des cofondateurs de Podemos, et proche de Pablo Iglesias, un temps éclipsé à cause d’accusations de fraude fiscale.

 

 La ministre socialiste du budget María Jesús Montero, elle, met en garde contre un effet de loupe, dans un entretien récent à El País : « Les conseils des ministres sont bien plus pacifiques que l’apparence que certains en donnent, qui laissent penser que l’on n’est d’accord sur rien. Pas du tout… » Le spectacle des divisions sert l’opposition, du PP comme de Vox, deux formations engagées dans une surenchère et multipliant les attaques délétères contre un gouvernement vendu aux « Vénézuéliens ».

 

Si beaucoup des compromis obtenus au fil de l’année penchaient plutôt du côté de la ligne de Podemos, l’année 2021 pourrait s’annoncer plus difficile pour le mouvement d’Iglesias. Au-delà des élections en Catalogne le 14 février, où les résultats des deux partenaires de la coalition seront bien sûr scrutés de près, deux dossiers sont explosifs. D’abord, le projet défendu par le ministre socialiste de la sécurité sociale, qui vise à augmenter le nombre d’années prises en compte pour le calcul de la retraite – une réforme inattendue, qui ne figure pas dans le projet de coalition et pourrait braquer Unidas Podemos.

 

Mais c’est surtout l’avenir de la monarchie qui divise profondément les deux bords. Alors que l’ancien roi Juan Carlos a quitté l’Espagne en août, pour éviter la justice de son pays, et reste accusé de plusieurs fraudes fiscales de grande ampleur, le PSOE vient d’annoncer un projet de loi qui entend rénover le fonctionnement de l’institution, avec le soutien d’ores et déjà affiché du PP. La coalition Unidas Podemos, elle, se définit comme républicaine et n’a cessé de critiquer l’attitude de Juan Carlos. Pablo Iglesias a déjà prévenu qu’il ne voterait pas un texte destiné à renforcer la couronne.


 

Publié le 31/12/2020

Historique. La « marée verte » a gagné, l’IVG est légalisée en Argentine

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

[MAJ 30 décembre. 8h47] Le Congrès argentin a adopté le 30 décembre la loi légalisant l'avortement, après un vote des sénateurs en faveur du texte, après plus de douze heures de débat, a annoncé la présidente du Sénat Cristina Kirchner.

Déjà approuvé par les députés le 11 décembre, le texte, a été adopté avec 38 voix pour, 29 contre et une abstention, tandis que des milliers de partisans du "oui" ont manifesté leur joie devant le Sénat à l'issue du vote.

Les mêmes protagonistes semblent rejouer, à deux ans d’intervalle, la même scène. Le souverain pontife lui-même répète, à l’intention de sa terre natale, ses violents propos de 2018 : avorter, ce serait comme « engager un tueur à gages pour résoudre un problème ». En ­Argentine, après trois mois de houleux débats, un projet de loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse avait déjà été approuvé, le 13 juin 2018, par la Chambre des députés. Mais le Sénat l’avait finalement rejeté deux mois plus tard, par quelques voix seulement.

Remis sur le métier dès son élection par le président Alberto Fernandez, le projet de loi, modifié à la marge, a été adopté par les députés, le 11 décembre. Les sénateurs en entament l’examen en séance plénière ce mardi. Mais l’épilogue, cette fois, pourrait être tout autre : le contexte politique a radicalement changé, avec le soutien clair de l’exécutif et le poids d’un mouvement féministe qui s’est élargi, ancré, jusqu’à faire voler en éclats les tabous et bousculer les conservatismes d’une société toujours sous influence de l’Église catholique. Après les immenses « marées vertes » de l’an dernier et du début de l’année, la mobilisation ne s’est jamais relâchée, même en temps de pandémie. Créatives, joyeuses et plus déterminées que jamais, les féministes ont multiplié, ces derniers jours, les rassemblements locaux, les conférences à distance, les fresques murales. Elles font circuler des chansons, des mots d’ordre et des argumentaires, mettent en scène les messages de solidarité venus de toute l’Amérique latine et du monde entier, font entendre partout la parole de plusieurs générations de femmes décidées à conquérir le droit pour toutes à disposer de leur corps.

« Le 29, nous devons être dans la rue, nous devons continuer à lutter, lançait la semaine dernière Nora Cortiñas, une figure des Mères de la place de Mai. Avec cette loi, nous allons sauver les vies de femmes pauvres qui n’ont pas la possibilité d’être assistées comme il faut, et qui mettent leur vie en danger. » Une façon de retourner contre les opposants à la loi leur argument du « droit à la vie » : plus de 400 000 avortements clandestins sont pratiqués chaque année en Argentine et leurs complications entraînent une cinquantaine de décès chaque année, sans parler des séquelles qui mutilent les corps, parfois jusqu’au handicap. Depuis la chute de la dictature, en 1983, au moins 3 200 femmes sont ainsi mortes des conséquences d’un avortement clandestin, une lourde « dette de la démocratie » envers les femmes, estiment les féministes. « C’est un projet de loi pour la vie des femmes, plaide le ministre de la Santé, Gines Gonzalez García. Les femmes qui n’ont pas accès à l’IVG recourent à des moyens extrêmes, cela cause la mort. La sanction ne sert qu’à stigmatiser les femmes. »

Des statistiques terrifiantes de vies brisées

Bien sûr, les plus exposées au danger sont les femmes des classes populaires, qui avortent dans les conditions les plus précaires ; les moins déshéritées se tournent, elles, vers des cliniques privées offrant une prise en charge médicale. D’un monde social à l’autre, la criminalisation de l’IVG a encouragé le développement, sur le dos des femmes, d’un très lucratif marché parallèle.

Tourmentés par le grave problème de santé publique créé par une législation rétrograde, vieille d’un siècle, qui fait peser sur eux un lourd climat de suspicion, de nombreux médecins se sont joints à la mobilisation en cours. « Nous devons respecter les décisions des femmes car elles sont fondées sur des raisons fortes. L’avortement ne se fait pas à la légère, insiste Daniel Teppaz, gynécologue et coordinateur du Réseau pour la santé sexuelle et reproductive. Des milliers de professionnels de santé exigent une loi qui accompagne les femmes enceintes et qui nous protège. » Gynécologue et obstétricienne, Yolanda Bertazzo assume elle aussi publiquement son « engagement à défendre les droits en pariant sur le bien-être des personnes » : « L’interruption de grossesse est une pratique ancestrale. Cela s’est produit, cela arrive et cela arrivera. Nous demandons le droit de décider dans le cadre de la loi. »

De la rue aux bancs du Sénat, le débat est vif, dense, souvent tendu. Le contraste est saisissant entre les arguments affûtés des féministes, leur stratégie d’éducation populaire et les sermons, les anathèmes et les mensonges des détracteurs de la loi, qui comparent l’avortement au génocide perpétré par les nazis ou prétendent que l’IVG sera autorisée jusqu’à huit mois de grossesse – 14 semaines, en réalité. À la fin du mois de novembre, la conférence épiscopale argentine, toujours prompte à s’immiscer dans les affaires politiques, appelait encore à des manifestations « pour demander la protection de la vie humaine ». Les évêques argentins s’étaient férocement opposés, en 1987, à la loi légalisant le divorce ; ils avaient déclaré la guerre, en 2010, à celle qui reconnaissait le mariage homosexuel. Ils sonnent aujourd’hui le tocsin contre la légalisation de l’IVG. Le 8 mars dernier, dans une lettre ouverte, l’ex-archevêque de La Plata Hector Aguer, l’une des figures les plus réactionnaires et les plus vindicatives de l’Église argentine, appelait ainsi à « résister à cette nouvelle tentative avortiste (sic) de l’État, qui, si elle était menée à bien, entraînerait les pires malheurs pour la société argentine ».

Les pires malheurs, pourtant, se lisent plutôt dans les terrifiantes statistiques mises au jour par le débat en cours. La criminalisation de l’IVG rend impossibles des vies parfois déjà brisées : 2 350 filles et adolescentes entre 10 et 14 ans ont eu un enfant en 2018, soit en moyenne 6 par jour. Plus de 80 % d’entre elles ont été victimes de viols dans leur contexte intrafamilial… La loi autorise bien, jusque-là, l’IVG en cas de viol ou de danger pour la santé des femmes, mais la peur des médecins, la pression sociale et le manque d’infrastructures de santé adaptées laissent dans le désarroi des milliers de femmes, de filles et d’adolescentes. « Nous débattons du droit à la vie. Et je ne peux pas m’arrêter de penser à ces filles forcées d’être mères, à la manière dont une fille violée est encore victimisée par l’État lui-même, qui l’empêche d’interrompre sa grossesse », s’émeut la sénatrice Maria de los Angeles Sacnun.

La fin du contrôle patriarcal sur les corps : un enjeu démocratique

Pour de nombreuses Argentines, la légalisation de l’IVG est une question de vie ou de mort, d’intégrité physique, de santé mentale. Mais dans le débat en cours, elle s’est aussi imposée comme un enjeu démocratique crucial. « Le contrôle patriarcal sur nos corps existe depuis l’Inquisition. Que l’avortement soit légal n’est pas seulement une dette démocratique. C’est la conquête de l’autonomie, pour disposer librement de nos corps », résume l’avocate Melisa Garcia. « La stratégie de criminalisation est incompatible avec la volonté des femmes. Le droit pénal ne peut pas criminaliser le droit de décider de son propre corps. Avec une telle politique, l’État persécute les femmes », fait aussi valoir Paula Livachky, directrice du Centre d’études légales et sociales.

Au Sénat, le vote final sera sans nul doute serré. Mais quelle que soit l’issue de ce processus parlementaire, un mouvement historique, irrépressible et irréversible a pris corps en Argentine, avec une puissante résonance dans toute l’Amérique latine. Dans un communiqué publié samedi, la Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit, qui rassemble plus de 700 organisations politiques, sociales, féministes, féminines, LGBTQ+, syndicales et étudiantes, se réjouit de « la pratique démocratique, collective, plurielle » née de cette lutte : « Ce 29 décembre, nous avons l’opportunité en tant que société de progresser vers l’élargissement des droits. Nous avons besoin de cette loi pour résoudre un problème de santé publique, de justice sociale et de droits humains. » Dans le même esprit, la ministre des Droits des femmes, Eli Gomez Alcorta, résumait, à la veille de cette échéance parlementaire, le sentiment qui règne en Argentine : « Nous sommes confrontés à l’opportunité de faire l’Histoire. »

« si l’Argentine avance, nous avancerons toutes »

Toute la semaine dernière, avec la campagne « Le monde regarde l’Argentine », les messages ont afflué du monde entier pour soutenir la lutte pour le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Dans de courtes vidéos publiées sur les réseaux sociaux, des féministes ont exprimé leur appui aux Argentines depuis Paris, New York, Lisbonne, Bruxelles, Madrid… En Amérique latine, tous les yeux sont rivés sur Buenos Aires. « Si l’Argentine avance, nous avancerons toutes », résume l’Équatorienne Zoila Menendez Vélez. Pour Veronica Avila, militante engagée pour le droit à l’IVG au Chili, « c’est une question de droits humains, d’autonomie de nos corps, de droit à décider ». « Merci pour votre force, merci pour votre lutte pour que l’avortement soit libre, légal, sûr et gratuit partout, dit encore Adriana Guzman, du réseau féministe communautaire bolivien. Nous accompagnons cette lutte avec émotion et reconnaissance. »

Publié le 27/12/2020

Israël en urnes out, l’OLP en quête d’avenir

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

L’annonce de nouvelles élections anticipées, les quatrièmes en deux ans, ne devrait guère changer la donne. Les Palestiniens veulent une conférence internationale pour la paix.

Le Parlement israélien s’est donc dissous sur le coup de minuit, mercredi, faute d’accord sur le budget au sein même du gouvernement « d’union et d’urgence » formé en avril, entraînant ainsi, de fait, la convocation de nouvelles élections en Israël. Les quatrièmes en deux ans. Une situation qui met surtout en lumière le jeu de dupes entre Benyamin Netanyahou, patron du Likoud, d’un côté, et Benny Gantz, à la tête de la formation Bleu-Blanc de l’autre.

Au printemps dernier, arrivés au coude-à-coude, et sous prétexte d’un accord visant à rassembler les principales forces politiques du pays pour affronter la pandémie de Covid-19, les deux hommes s’étaient entendus pour se partager le pouvoir. Un accord qui prévoyait notamment une rotation pour le poste de premier ministre et l’adoption d’un budget unique pour les années 2020 et 2021. Ça, c’était pour la galerie, Netanyahou et Gantz ne cessant de s’observer pour tenter de faire tomber l’autre du bateau, le premier ministre cherchant par tous les moyens à éviter un procès en corruption qui était censé démarrer en 2021.

Car les choses auraient pu se passer autrement, en avril, si Benny Gantz s’était tourné vers les députés de la Liste unie, dirigée par Ayman Odeh, pour former une majorité à la Knesset. Il aurait fallu pour cela que le leader de Bleu-Blanc daigne prendre en compte les revendications des Arabes israéliens d’égalité des droits, d’abrogation de la loi État-nation consacrant la suprématie juive, ou encore accepte de relancer les discussions pour la création d’un État palestinien sur les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale. Un refus de Gantz qui s’inscrit dans le fonds commun qui le rattache à Netanyahou, dont il a été le chef d’état-major notamment pendant la guerre à Gaza à l’été 2014.

Un sionisme toujours plus dur

Depuis mercredi, la presse israélienne se perd en conjectures. Multiples sondages à l’appui, elle évalue les chances de réélection de Netanyahou, envisage la montée de plusieurs concurrents tous plus à droite que lui (notamment un transfuge du Likoud, Gideon Saar) et aux prétentions sérieuses, constate la déperdition d’un Gantz. Bref, l’image d’une société israélienne en perdition, dont le seul point de repère serait un sionisme toujours plus dur et toujours plus religieux. Pas étonnant dans ces conditions que personne ne cherche à savoir ce qui se passe de l’autre côté du mur de séparation, chez l’occupé.

Si, a priori, le résultat des élections israéliennes ne devrait guère changer les choses pour les Palestiniens, le scrutin pourrait néanmoins perturber les plans élaborés par Mahmoud Abbas. Le président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) entend bien profiter de l’arrivée de Joe Biden à la tête des États-Unis pour redonner une visibilité à la cause palestinienne. En octobre, Abbas a envoyé une lettre au secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, l’exhortant à tenir des consultations urgentes en coordination avec le quartet pour le Moyen-Orient (États-Unis, ONU, Russie et Union européenne) et le Conseil de sécurité de l’ONU sur la convocation d’une conférence internationale « avec les pleins pouvoirs et avec la participation de toutes les parties concernées ». Un moyen, selon les responsables palestiniens, de relancer l’option de la solution à deux États alors que la normalisation d’Israël avec plusieurs pays arabes n’a apporté aucun changement. Ils craignent maintenant que de nouvelles élections en Israël ne retardent ou détournent l’attention du projet d’Abbas d’une conférence internationale de paix. Avec sans doute un peu de naïveté ou une candeur et une confiance aveugle dans la nouvelle donne américaine, un responsable palestinien a indiqué à la presse israélienne : « Si Netanyahou gagne à nouveau, nous attendons de l’administration Biden et de la conférence internationale qu’elle prenne des mesures réelles et sérieuses pour contraindre Israël à adhérer aux résolutions internationales relatives au conflit israélo-palestinien, en particulier la résolution 2334 du Conseil de sécurité, qui appelle à la fin des activités de colonisation israéliennes. »

Publié le 18/12/2020

Notre ami le dictateur

 

(site politis.fr)

 

Égypte, Turquie, Libye… Derrière ces affaires croisées, il y a notre dépendance à l’industrie d’armement et une culture officielle crispée dans un monde qui bouge.

À l’occasion de la visite du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, le protocole élyséen a inventé un genre nouveau de cérémonie : la remise clandestine de Légion d’honneur. Ou, si l’on préfère, la Légion d’honneur honteuse. Finalement révélé, l’événement a été particulièrement mal reçu en Italie, où l’on n’a pas oublié l’assassinat en 2016 du jeune sociologue Giulio Regeni, qui travaillait sur les syndicats égyptiens, et dont le corps mutilé a été retrouvé près du Caire une semaine après son enlèvement. Un cas parmi des dizaines d’autres, opposants au régime, journalistes, démocrates, militants des droits humains. Les geôles du maréchal Sissi comptent plus de soixante mille prisonniers politiques. Amnesty International parle aussi d’une « frénésie d’exécutions » : 57 pour les seuls mois d’octobre et de novembre. Tel est l’homme auquel Emmanuel Macron adressait de fraternelles tapes dans le dos. On a beau savoir depuis Saint-Just qu’« on ne gouverne pas innocemment », on est pris de nausée. Mais pourquoi cette Légion d’honneur et ces gestes empressés ? La première réponse qui vient est évidemment le juteux commerce des armes. L’Égypte possède le catalogue complet de la maison Dassault. On parle de sept milliards d’euros depuis 2009. Des avions de chasse Rafale et des missiles Crotale que l’Égypte n’a pas manqué d’utiliser pour tenter d’écraser la rébellion au Yémen et les populations alentour. Face à cela, que pèse le beau geste symbolique du journaliste et écrivain italien Corrado Augias, qui est allé à l’ambassade de France à Rome rendre sa Légion d’honneur ?

Mais, me direz-vous, rien de tout ça n’est très nouveau. Il y a donc autre chose qui nous ramène à des débats qui sont hélas dans notre actualité. La France entretient avec le monde musulman des relations conflictuelles, comme jamais peut-être depuis la guerre d’Algérie. Le projet de loi « antiséparatiste » est perçu, non sans raison, comme hostile à l’islam. Avec opportunisme, l’autocrate populiste turc Erdogan s’est empressé de prendre la tête de la fronde anti-française faisant ainsi coup double. Il se pose en héraut du monde musulman contre une France qui attire à elle tous les griefs, et il transfère sur un terrain idéologique un conflit dont l’enjeu est la possession de zones maritimes qu’il dispute à la Grèce en Méditerranée orientale. Avec, à la clé, d’importantes ressources gazières. Emmanuel Macron et son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian (« la gauche » de la macronie…) sont donc en quête de soutiens. Le maréchal Sissi fait l’affaire. Et ne soyons pas trop regardants ! Pire que les tapes dans le dos, il y eut même cet hallucinant échange pseudo-philosophique entre le président français et le dictateur égyptien devant la presse. Quoi de plus flatteur pour Sissi qu’une aimable conversation au pays des Lumières sur Dieu, l’Homme et l’organisation des sociétés humaines ? C’est peu dire que Macron est « égypto-dépendant ». Sans compter que le président français et le dictateur égyptien font cause commune dans un autre dossier, à haut risque. Ils soutiennent l’un et l’autre l’aspirant dictateur libyen Khalifa Haftar – un ami de Bachar Al-Assad – dans son entreprise militaire contre le gouvernement de Tripoli reconnu par l’ONU. Le soutien de Sissi à Haftar est officiel. Celui de Macron est plus discret, puisque la France a, « en même temps », reconnu le gouvernement de Tripoli. Et l’affaire est plutôt mal engagée depuis que… la Turquie a volé au secours de Tripoli. Cela fait beaucoup de zones de friction avec la Turquie. Au cours de l’été dernier, les navires français et turcs ont même joué à se faire peur en Méditerranée orientale, frôlant parfois l’incident.

Aujourd’hui, la France milite pour le renforcement des sanctions économiques. Sans grand succès, parce que l’Allemagne redoute qu’Erdogan pousse vers l’Europe, comme il l’a déjà fait, des dizaines de milliers de réfugiés syriens qu’il retient dans ses camps depuis le cynique pacte migratoire signé avec l’Union européenne en 2016. Nous voilà donc bien seuls ! Il n’y avait pourtant pas de fatalité pour que la France soit en première ligne face à l’ambitieux et belliqueux Erdogan. Pas de fatalité pour qu’elle s’isole de l’Union européenne. Derrière ces affaires croisées, il y a notre dépendance à l’industrie d’armement et une culture officielle crispée dans un monde qui bouge. Reconnaissons que tout, aujourd’hui, est plus compliqué. La Turquie est l’exemple même de ces nationalismes qui font et défont leurs alliances au gré de leurs intérêts immédiats. Membre de l’Otan, elle est désormais avec la Russie en Syrie ou dans le Caucase, mais s’oppose à elle en Libye où Poutine soutient Haftar… Quant à Erdogan, il emprisonne lui aussi ses opposants, et prête la main en toutes circonstances au massacre des Kurdes ou des Arméniens. S’il n’est donc pas question de le soutenir, il n’est pas utile non plus de lui fournir des prétextes. Enfin, on ne peut parler du Moyen-Orient sans dire un mot de la Palestine. Voilà que la France prend le parti d’ignorer la décision de la Cour européenne des droits de l’homme qui lui enjoint de reconnaître le droit au boycott des produits israéliens comme une liberté d’expression. La France choisit mal ses amis.

 

par Denis Sieffert

Publié le 15/12/2020

Al-Sissi reçu à l'Elysée : l'écrivain italien Corrado Augias rend sa Légion d'honneur à la France

 

Par Eric Jozsef, correspondant à Rome — (site liberation.fr)

 

Le journaliste de 85 ans refuse de «partager cet honneur» avec le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, dont les services sont fortement soupçonnés d'être responsables de l'enlèvement et de l'assassinat au Caire, en 2016, de l'étudiant italien Giulio Regeni.

  • Al-Sissi reçu à l'Elysée : l'écrivain italien Corrado Augias rend sa Légion d'honneur à la France

Il ira personnellement restituer lundi sa légion d’honneur au Palais Farnèse, siège de l’ambassade de France en Italie. A 85 ans, l’écrivain et journaliste Corrado Augias refuse de «partager cet honneur» avec le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, décoré lundi de la grand-croix, à l’occasion de sa visite d’Etat en France. «A mon avis, le président Macron n’aurait pas dû concéder la Légion d’honneur à un chef d’Etat qui s’est objectivement rendu complice d’atroces criminels», détaille Corrado Augias, sorte de Bernard Pivot transalpin, dans une lettre publiée par le quotidien la Repubblica.

Le geste symbolique témoigne de l’indignation d’une grande partie de la presse et de l’opinion publique italiennes devant le tapis rouge déployé à Paris sous les pieds de l’ancien général, qui a jeté en prison près de 60 000 opposants politiques, et dont les services sont fortement soupçonnés d’être les responsables de l’enlèvement et de l’assassinat au Caire, en 2016, de Giulio Regeni. Le corps de cet étudiant italien de 28 ans avait été retrouvé sur une autoroute avec des signes évidents de torture : les os des pieds et des mains broyés, cinq dents disparues, les côtes, les bras et les jambes fracturées. Sa mère dira n’avoir reconnu son fils que grâce à la pointe de son nez.

 «La mesure du juste a été outragée»

Malgré les tentatives pour brouiller les pistes et le manque de collaboration des autorités du Caire, le parquet de Rome a demandé jeudi le renvoi devant les tribunaux de quatre officiers égyptiens dont un général. Le jour même où la presse italienne reprenait l’information de la «cérémonie cachée par l’Elysée» pour remettre la légion d’honneur à Al-Sissi, révélée la veille par le Quotidien.

«La mesure du juste a été dépassée voire outragée, dénonce Corrado Augias. L’assassinat de Giulio Regeni représente pour nous, les Italiens, une blessure sanglante, un affront, et j’aurais attendu de la part du président Macron un geste de compréhension sinon de fraternité, au nom de l’Europe qu’ensemble nous essayons si durement de construire.»

«Noble geste»

En 2016, après la découverte du corps de Giulio Regeni, l’Italie avait rappelé temporairement son ambassadeur en Egypte. Mais elle était restée isolée et, depuis, Rome a progressivement rétabli ses rapports avec Le Caire malgré les protestations de la famille de l’étudiant.

«La décision de Corrado Augias de rendre la Légion d’honneur est appréciable et significative», a commenté hier le président (Mouvement 5 étoiles) de la Chambre des députés, Roberto Fico, qui a ajouté : «L’Europe doit être unie et solidaire […] surtout lorsque sont en jeu les droits fondamentaux.» «La liste des personnalités italiennes décorées de la Légion d'honneur est longue. […] J’espère qu’à partir de demain, une longue queue se formera à l’extérieur de l’ambassade de France pour imiter le noble geste de Corrado Augias», a de son côté twitté Riccardo Noury, le porte-parole d’Amnesty International en Italie. L’ONG est très active pour demander en particulier la vérité pour Giulio Regeni et la libération de Patrick Zaky, un étudiant égyptien de l’université de Bologne emprisonné au Caire depuis février.

• Voici le verbatim de la lettre que remettra Corrado Augias à l’ambassade de France le 14 décembre :

«Monsieur l’Ambassadeur, je vous rends les insignes de la Légion d’honneur. Quand elle me fut accordée, le geste m’émut profondément. Ça donnait une sorte de consécration à mon amour pour la France, pour sa culture. J’ai toujours considéré votre pays comme une sœur aînée de l’Italie et comme ma seconde patrie, j’y ai vécu longtemps, je compte bien continuer à le faire. En juin 1940, mon père souffrit jusqu’aux larmes de l’agression de l’Italie fasciste contre une France déjà presque vaincue.

«Je vous remets donc ces enseignes avec douleur, j’étais fier de montrer le ruban rouge à la boutonnière de ma veste. Mais je ne partage pas cet honneur avec un chef d’Etat qui s’est fait objectivement complice de criminels.

«L’assassinat de Giulio Regeni représente pour nous, les Italiens, une blessure sanglante, un affront, et j’aurais attendu de la part du président Macron un geste de compréhension sinon de fraternité, au nom de l’Europe que – ensemble – nous essayons si durement de construire.

«Je ne veux pas vous paraître trop naïf. Je connais bien les mécanismes des affaires et de la diplomatie – mais je sais aussi qu’il y a une mesure et que, comme l’écrit le poète latin Horatio : "Sunt certi denique fines, quos ultra citraque nequit consistere rectum." Je crois que dans ce cas, la mesure du juste a été bien dépassée, voire outragée.

«Avec mes regrets les plus profonds.»

Eric Jozsef correspondant à Rome

Publié le 14/12/2020

 

Trump, Netanyahou et Mohammed VI marchandent sur le dos des Palestiniens et des Sahraouis

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Après les Émirats arabes Unis, Bahreïn et le Soudan, le Maroc opte pour la normalisation de ses relations diplomatiques avec Israël. En échange, les États-Unis reconnaissent, au mépris des résolutions de l’ONU, la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, l’ex-colonie espagnole annexée par Rabat en 1975.

L’accord était en cours de marchandage depuis un moment ; en février, une visite à Rabat du secrétaire d’État Mike Pompeo en avait précisé les contours : après Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Soudan, le Maroc choisit de normaliser ses relations diplomatiques avec Israël. C’est Donald Trump, par un tweet, qui a dévoilé jeudi la teneur de la transaction : en contrepartie, Washington reconnaît la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, ex-colonie espagnole annexée par le Maroc en 1975.

Coopération sécuritaire

Le président américain battu aux élections s’est bruyamment réjoui de ce coup de dernière minute : « Une autre avancée HISTORIQUE aujourd’hui ! Nos deux GRANDS amis, Israël et le Royaume du Maroc, ont accepté de normaliser complètement leurs relations diplomatiques - un grand pas en avant pour la paix au Moyen-Orient ! ». À Rabat, le Palais royal a aussitôt confirmé cette annonce. Insistant non sans cynisme sur « le rôle historique que le Maroc a toujours joué dans le rapprochement des peuples de la région », Mohammed VI a indiqué dans un communiqué que son pays allait « reprendre les contacts officiels (…) et les relations diplomatiques dans les meilleurs délais » avec Israël, tout en assurant pour la forme le président palestinien Mahmoud Abbas de « l’engagement permanent et soutenu du Maroc en faveur de la cause palestinienne juste ».

En fait, Rabat n’a jamais vraiment coupé les ponts avec Tel Aviv : le Maroc a reconnu Israël en 1994, et des bureaux de liaison diplomatiques existaient jusqu’en 2002, date de la seconde Intifada. Leur fermeture n’a pas mis fin aux coopérations, en particulier sur le plan sécuritaire et sur le terrain du renseignement, et les deux pays n’ont jamais cessé d’entretenir de discrètes mais florissantes relations commerciales. Dans l’immédiat, cette normalisation devrait se traduire par la réouverture des bureaux de liaison et par la reprise des vols directs. Sa portée symbolique est sensible, puisque le roi du Maroc préside le « Comité Al-Qods » créé par l’Organisation de la coopération islamique pour veiller à la préservation du patrimoine religieux, culturel et urbanistique de la ville de Jérusalem.

Secousses internes

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a salué « un accord historique » promettant selon lui « une paix très chaleureuse ». Tout comme le dictateur égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui voit dans cette décision marocaine un « pas important vers davantage de stabilité et de coopération » dans la région. Quant à la direction palestinienne, qui tient les précédents accords entre Israël et des pays arabes pour des « coups de poignard dans le dos », elle s’est abstenue jusqu’ici de tout commentaire. En brandissant la compensation que représenterait de la reconnaissance états-unienne de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, Mohammed VI espère atténuer les effets de cette normalisation diplomatique sur une opinion publique très sensible au conflit au Proche Orient et profondément attachée à la défense des droits des Palestiniens, dans un contexte d’accélération de la colonisation, alors que se précisent les projets d’annexion de la Cisjordanie.

Pari risqué : le Palais, dans cette affaire, pourrait s’exposer à des secousses internes, dans un climat social et politique déjà tendu. Dans une conférence de presse, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a d’ailleurs mis en garde contre toute velléité de protestation : « Ceux qui critiquent cet accord sont contre la souveraineté du Maroc sur le Sahara », une ligne rouge propre à déchaîner la fureur répressive du Palais. À un an des élections législatives, cette décision royale place aussi dans une position délicate les islamistes associés au gouvernement : au début de l’année, le Premier ministre Saad Dine El Otmani, chef du PJD, assurait que Rabat rejetait « toute normalisation des liens » avec Israël.

Un référendum d’autodétermination

Après la confrontation armée de Guerguerat, dans la zone tampon frontalière de la Mauritanie placée sous le contrôle de passifs casques bleus de la Minurso, qui a fait voler en éclat, le 13 novembre dernier, le cessez-le-feu de 1991 (lire notre article sur le sujet), les indépendantistes sahraouis du Front Polisario « condamnent dans les termes les plus forts le fait que (…) Donald Trump attribue au Maroc ce qui ne lui appartient pas ». « La décision de Trump ne change rien à la nature juridique de la question sahraouie car la communauté internationale ne reconnaît pas la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental », font-ils valoir. Position appuyée par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui pense qu’une issue à ce conflit de décolonisation « peut toujours être trouvée sur la base des résolutions du Conseil de sécurité » prévoyant un référendum d’autodétermination dans ce « territoire non autonome ». Les négociations restent pourtant au point mort depuis mars 2019…

Dans ce dossier, l’ex-puissance coloniale espagnole cultive, elle, une position ambiguë : elle se « réjouit » de la normalisation diplomatique entre Rabat et Tel Aviv, tout en affirmant « respecter les résolutions des Nations unies pour trouver une voie de sortie » aux conflits au Proche Orient comme au Sahara Occidental. « Maintenant, il reste à résoudre le problème de la paix entre les Israéliens et les Palestiniens et il reste à résoudre la position sur le Sahara occidental », a réagi la ministre des Affaires étrangères Arancha Gonzalez. Au sein du gouvernement espagnol, la question sahraouie nourrit en fait de vives tensions : le chef de Podemos, Pablo Iglesias, ministre des Droits sociaux, a été évincé, cette semaine, de la délégation espagnole qui devait prendre part à la réunion de haut niveau prévue le 17 décembre à Rabat. Jeudi, le Maroc et l’Espagne annonçaient finalement le report de ce sommet. Officiellement pour cause de pandémie de Covid-19.

De futures tensions entre le Maroc et l’Algérie ?

Indéfectible appui du Maroc, acquise au « plan d’autonomie » que Rabat veut substituer, au mépris du droit international, à la perspective d’un référendum d’autodétermination, hostile à toute extension du mandat de la Minurso pour surveiller et prévenir les violations des droits humains au Sahara occidental, la France, de son côté, avait imputé la responsabilité de la confrontation de Guerguerat au Front Polisario. Toute en appelant évasivement à la « relance du processus politique dans le cadre des Nations Unies ».

En Afrique du nord, cette nouvelle donne pourrait être source de nouvelles tensions entre le Maroc et l’Algérie, principal soutien politique et militaire des indépendantistes sahraouis, hostile au mouvement de normalisation des relations diplomatiques entre Israël et les pays arabes. Au Sahara Occidental, une page de trente ans de fragile statu quo se tourne. Avec la menace d’un nouveau foyer de crise dans une région sahélo-saharienne instable. Loin de la « paix chaleureuse » exaltée par Benjamin Netanyahou.

 

Rosa Moussaoui

Publié le 09/12/2020

Amérique latine. Les Vénézuéliens veulent tourner la page du blocus

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Reportage. Le Parti socialiste unifié du Venezuela du président Nicolas Maduro remporte une majorité absolue au Parlement au terme d’élections législatives boycottées par une partie de l’opposition et marquées par une forte abstention.

Caracas (Venezuela), envoyée spéciale.

Avec le vote électronique et la transmission automatisée des résultats, le verdict des urnes était attendu tôt dans la soirée. C’est finalement bien tard, dans la nuit de dimanche à lundi, que la présidente du Conseil national électoral, Indira Alfonso, a annoncé les résultats des élections législatives au Venezuela. Sans surprise, le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) et ses alliés du Grand Pôle patriotique sortent vainqueurs de cette consultation électorale, avec 67,6 % des suffrages exprimés et une majorité absolue des sièges. Parmi les coalitions de l’opposition qui rejetaient la ligne du boycott, l’Alliance démocratique obtient 17,95 % des voix, suivie de Venezuela Unida (4,19 %). Le Parti communiste vénézuélien, qui dénonce un « ajustement libéral », une politique de « reprivatisations » et des atteintes aux libertés, est crédité de 2,73 %, au terme d’une campagne marquée par des pressions politiques, une invisibilisation médiatique et même par l’arrestation qu’il déplorait, dimanche soir, de certains de ses militants dans l’État de Zulia.

Le scrutin est marqué par une forte abstention : 31 % des électeurs se sont déplacés, une participation en baisse par rapport aux élections législatives de 2015 (74,17 %) et de 2010 (66,45 %), caractérisées par l’unité de l’opposition et par une forte polarisation. En 2005, dans un scrutin boycotté par l’opposition, la participation avait toutefois déjà plafonné à 25 %. Épuisés par la crise économique et politique, l’hyperinflation, les pénuries, les cruels effets du blocus américain, les Vénézuéliens se sont peu déplacés, même dans des bastions du chavisme ordinairement très mobilisés. Conséquence : le PSUV perd deux millions de voix par rapport à la dernière élection présidentielle.

Des bureaux de vote désertés par les jeunes générations

Dans le quartier du 23-de-Enero, au pied des barres de béton, à l’ombre des fresques célébrant le « Comandante » disparu, l’affluence était faible dans les bureaux de vote désertés par les jeunes générations. Au lycée Andrés-Bello, un grand centre de vote de la capitale, les électeurs patientaient dans les files d’attente plutôt fluides, sous l’œil des cadets de la Garde nationale bolivarienne qui veillaient au maintien des distances sanitaires. Yogleidy Alvarez, 34 ans, était venue là « voter pour que les choses changent ». « L’économie est par terre, nous ne travaillons plus. J’ai des enfants en bas âge, je peine à les nourrir, ils se plaignent de la faim. Il faut une Assemblée qui travaille, que les choses reviennent à la normale, que nous puissions vivre enfin en paix », expliquait cette vendeuse qui a perdu son travail. Son suffrage s’est porté sur l’opposition. Au sud de Caracas, à Caricuao, les « chefs de rue du PSUV » battaient le rappel des troupes pour encourager les électeurs à rejoindre les bureaux de vote. Sur les hauteurs de cette paroisse civile du district capitale, les petits immeubles blancs de logements sociaux construits par la mission Vivienda ont donné corps à un quartier neuf, encore en chantier. Sur la colline d’en face, les masures de briques creuses d’un « barrio » baptisé par ses habitants la Fortaleza, la forteresse, dégringolent jusqu’à la route. Le contraste est frappant. Ici, la machine à voter a été installée dans une cahute ; les opérations électorales sont supervisées par des femmes, pour l’essentiel. Dehors, à l’ombre d’un container abandonné, des militantes déjeunent sur le pouce ; cachés dans les herbes hautes, des enfants allument des pétards.

Gustavo Borges est un organisateur communautaire qui a écumé bien des quartiers populaires. « Traditionnellement, les élections parlementaires mobilisent moins que l’élection présidentielle, remarque-t-il. L’enjeu, aujourd’hui, c’est le retour, dans le processus révolutionnaire, de l’Assemblée transformée en 2015, après la victoire de l’opposition, en plateforme pour renverser le président et encourager l’agression américaine. » Ce travailleur social décrit un quotidien « très dur », fait de coupures d’eau, d’électricité, de privations, de vivres qui manquent. « Nos vies mêmes sont prises pour cible. Les Vénézuéliens savent qui sont les responsables de cette situation, assure-t-il. Beaucoup de choses peuvent changer désormais pour aller vers une levée du blocus. »

Alexander Pereira ne partage pas cet optimisme. À 41 ans, cet habitant du quartier populaire de Cano Amarillo a vu les siens quitter le pays un à un, « une saignée terrible pour le Venezuela ». De sa fratrie et de son cercle d’amis, lui seul est resté au pays. Architecte de métier, il vivote aujourd’hui de cours de musique ou de missions de traduction, cultive des légumes sur le toit de sa maison, se nourrit grâce aux colis alimentaires mensuellement distribués par le Clap, le conseil local d’approvisionnement et de production. « Avant, le vote, c’était un acte important : il fallait appuyer Chavez et la révolution. Ce sentiment s’est perdu. Les gens n’ont pas l’impression que les élections sont utiles, alors que les enjeux sont énormes : il faut protéger le pays de l’agression américaine. » Pour lui, la corruption, le délitement de la participation populaire, la vue de « riches qui s’enrichissent encore au pire de la crise alors que des travailleurs gagnent deux dollars par mois » sont aussi vénéneux que les sanctions de Washington qui asphyxient le Venezuela.

Un scrutin décrié et boycotté par des figures de l’opposition

Au sommet de l’État, le président Nicolas Maduro s’est félicité de la tenue, sans heurts, d’un scrutin décrié et boycotté par des figures de l’opposition, comme Juan Guaido, qui s’était autoproclamé « président par intérim » au début de l’année 2019, et Henrique Capriles, deux fois candidat à l’élection présidentielle. Le premier, bien qu’isolé dans son propre camp, se crispe dans sa posture, tient cette consultation pour une opération de « fraude », appelle à des manifestations ce 12 décembre. Le second estime, au contraire, que « la réponse des secteurs démocratiques ne peut pas être la surveillance d’un échec ou des appels à la mobilisation sans solutions tangibles ».

En fait, c’est l’ouverture de nouveaux canaux de discussion entre le pouvoir et l’opposition qui se joue, désormais, pour tenter de dégager une issue à la crise politique et donner corps à un consensus utile à la levée des sanctions américaines. Impliqué, avec le Vatican et d’autres acteurs, dans les pourparlers de Montevideo, de la Barbade et de Saint-Domingue, l’ancien premier ministre espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, présent à Caracas, a invité l’Union européenne, dimanche, à « évaluer les conséquences de la politique de sanctions contre le Venezuela » conduite par Donald Trump. Sans grandes illusions sur les fondamentaux de la politique américaine en Amérique latine, le pouvoir chaviste compte toutefois sur l’arrivée d’une nouvelle administration à Washington pour renouer le dialogue et sortir, à terme, du régime de sanctions.

À Caricuao, à la sortie de son bureau de vote, dimanche, Charlie Rodriguez, 32 ans, sans travail, n’avait qu’un souhait : « Que le blocus soit levé, que le Venezuela cesse d’être coupé du monde et redevienne un pays normal. »

Publié le 26/11/2020

États-Unis. Une équipe Biden chevronnée, sans le moindre flair de gauche

 

Bruno Odent (site humanite.fr)

 

Le président élu a présenté les piliers de sa future administration, dont un secrétaire d’État dépeint comme multilatéraliste et interventionniste.

Joe Biden avance dans la préparation de son arrivée au pouvoir après son entrée à la Maison-Blanche le 20 janvier 2021. En même temps que le président en exercice donnait finalement, lundi 23 novembre, son feu vert au processus de transfert du pouvoir, tout en se refusant toujours à reconnaître sa défaite, le président élu présentait les principales figures de sa future administration.

Recherche de consensus sur le front intérieur

Après un blocage de plus de deux semaines, unique dans l’histoire du pays, l’agence gouvernementale chargée de la transmission des dossiers sensibles à la nouvelle administration va pouvoir fonctionner. Et Joe Biden, qui a dévoilé quels en seront les piliers, va donc pouvoir plancher immédiatement avec son équipe sur l’entrée en fonction de son gouvernement. Les nominés du président élu révèlent une orientation privilégiant davantage de « multilatéralisme », mais alliée de façon préoccupante à une appétence « interventionniste » en politique extérieure. Quand le pedigree des nouveaux ministres illustre prudence et recherche de consensus sur le front de la politique intérieure. Sans surprise, les vieux briscards de l’administration Obama s’y taillent la part du lion.

Anthony Blinken, pressenti pour le secrétariat d’État, s’est prononcé en 2002 en faveur de l’invasion de l’Irak, puis en 2011 pour le bombardement de la Libye de Kadhafi.

Antony Blinken, pressenti pour le secrétariat d’État, fut numéro 2 au ministère des Affaires étrangères de Barack Obama. Il ne cache pas un certain goût pour les interventions militaires extérieures sous couvert de « défense des droits humains ». Comme le président élu, il s’est prononcé en 2002 en faveur de l’invasion de l’Irak, puis en 2011 pour le bombardement de la Libye de Kadhafi. Deux aventures militaires dont on ne cesse de mesurer les conséquences désastreuses. Surtout, le même futur secrétaire d’État a regretté ouvertement les réticences du président Obama à intervenir en Syrie. « Les superpuissances ne bluffent pas », avait-il alors lancé, affichant encore aujourd’hui, dans un entretien à la chaîne CBS, son amertume et ses regrets de ne pas avoir empêché « une terrible tragédie humaine ». Sur le dossier de l’Iran, le haut diplomate semble cependant porteur d’un retour états-unien à une démarche plus « négociée » avec Téhéran.

Au Trésor, une dévouée à Wall Street

Dans un registre plus réjouissant, c’est le très chevronné et francophile John Kerry (76 ans), lui-même ex-secrétaire d’État de Barack Obama, qui devrait être chargé de faire revenir immédiatement les États-Unis dans les accords de Paris sur le climat.

Une autre nominée de poids pour le département du Trésor, Janet Yellen, ne contribue pas à rassurer sur les intentions économiques et sociales de la nouvelle administration, une aile gauche démocrate qui flirta, un temps, avec l’espoir de voir arriver Elizabeth Warren à ce poste. Yellen (74 ans) fut à la tête de la Réserve fédérale, la banque centrale des États-Unis, entre 2014 et 2018. Elle y imprima une politique monétaire marquée par des compromis « bipartisans » et particulièrement dévouée sur le fond à Wall Street.

Une ancienne de la CIA au Renseignement

Parmi les autres futurs membres de l’administration, on ne trouve guère plus de fulgurances progressistes. Alejandro Mayorkas, ex-procureur fédéral, très prolixe sur sa qualité de réfugié cubain, doit prendre la tête du ministère de la Sécurité intérieure. Une femme, Avril Haines, ancienne cheffe adjointe de la CIA, accéderait pour la première fois au poste de directrice du Renseignement national.

Une diplomate africaine-américaine, Linda Thomas-Greenfield, représentera les États-Unis à l’ONU. Enfin, Jake Sullivan, benjamin à 43 ans de cette équipe chenue et ex-bras droit d’Hillary Clinton, est promu comme conseiller à la Sécurité nationale.

 Publié le 25/11/2020

Irene Montero, ministre espagnole: «La lutte féministe est le socle des batailles pour la démocratie»

 

Par Ludovic Lamant (site mediapart.fr)

 

Dans un entretien à Mediapart, la ministre de l’égalité du gouvernement espagnol, numéro deux de Unidas Podemos, détaille son projet de loi sur la liberté sexuelle, bientôt en débat à Madrid, et assure que le féminisme est devenu « le mouvement de transformation le plus puissant qui existe » dans le monde.

Madrid (Espagne).– Trois ans après un procès retentissant, l’Espagne est en train de tirer les leçons de l’affaire de « la Manada » (« la Meute »), du nom que s’étaient donné cinq Sévillans, depuis reconnus coupables d’avoir violé une femme âgée de 18 ans, lors des fêtes de la San Fermin, à Pampelune, au Pays basque, à l’été 2016. Deux tribunaux avaient d’abord considéré qu’il y avait eu simplement « abus sexuel », déclenchant d’intenses mobilisations féministes dans tout le pays. Le Tribunal suprême, en 2019, a fini par reconnaître qu’il y avait bien eu « viol » – une bataille juridique qui n’est pas sans échos dans les débats français actuels sur la qualification exacte des agressions sexuelles.

À l’approche du 25 novembre, Journée pour l’élimination des violences faites aux femmes, la ministre de l’égalité Irene Montero, numéro deux de Unidas Podemos, a accordé un entretien à Mediapart, pour présenter les axes de son projet de loi sur la liberté sexuelle, bientôt en débat au Congrès des députés à Madrid, et qui reprend certaines des revendications portées par les mouvements sociaux dans la foulée de l’affaire de « la Manada ». Elle évoque aussi les manières de s’opposer à l’extrême droite de Vox, très bruyante contre les luttes féministes, ou encore un autre projet de loi dans les tuyaux, pour les droits des personnes transgenres, qui crispe des responsables socialistes.

Votre projet de loi met en avant le concept d’agression sexuelle et abandonne celui d’abus sexuel. En quoi s’agit-il d’un changement important ?

Irene Montero : C’est un axe essentiel de notre texte : placer le consentement des femmes au cœur de la législation. Jusqu’à présent, en Espagne, on distingue entre abus et agression sexuelle. Et comme c’est le cas dans beaucoup de pays, il revient à la victime de démontrer qu’il y a eu soit violence, soit intimidation. Cet aspect de la loi, qui suppose une forme de « re-victimisation », a été très critiqué par les mouvements sociaux en Espagne ces dernières années.

C’est ce que l’on a vu lors du cas paradigmatique de « la Manada » : il a été discuté pendant tout le procès si la victime « prenait du plaisir » ou pas, pour reprendre l’expression utilisée par l’un des juges. Il disait entendre, dans ses gémissements, quelque chose de festif, de joyeux… Alors que c’est évident, dans ce cas précis, qu’elle avait été agressée.

Mettre le consentement au centre signifie : si je dis « oui », la relation sexuelle est consentie. Si la femme ne dit pas « oui », il y a agression sexuelle. Quant à la distinction entre abus et agression sexuelle, elle disparaît [d’où le surnom de la loi, la « loi “seul le oui est un oui” », où tout acte qui porte atteinte à la liberté sexuelle sans consentement explicite est directement considéré comme agression – ndlr]. Partout en Europe, nos gouvernements sont confrontés au défi de placer le consentement au centre de la loi.

Que prévoit encore le texte ?

Les femmes victimes de violences au sein du couple, ou en lien avec leur ancien partenaire, bénéficient en Espagne de protections qui n’existent pas pour d’autres formes de violences machistes, comme l’exploitation sexuelle ou le harcèlement. Notre ambition, avec ce texte, est d’élargir le spectre, de protéger les femmes victimes de toutes les formes de violences sexuelles, en renforçant par exemple les charges contre le proxénétisme.

Cela implique aussi un important travail de prévention, avec des mesures de sensibilisation et de formation, auprès des médias ou encore du personnel judiciaire. Nous créons non seulement les conditions d’une écoute intégrale pour ces femmes (centres de crise, assistance psychologique, assistance d’urgence 24 heures/24), mais nous défendons aussi un travail de réparation, en accompagnant ces femmes pour qu’elles puissent mener à bien leurs projets personnels.

Formation, réparation : cela veut dire de l’argent. En 2017, un « pacte d’État contre la violence machiste » promettait un milliard d’euros d’investissements sur cinq ans. Qu’avez-vous obtenu pour l’an prochain ?

On est en train d’appliquer ce « pacte d’État » : nous avons prévu 258 millions d’euros pour lutter contre les violences machistes l’an prochain. Parallèlement, dans le cadre du projet de « récupération et résilience » [le nom donné par le gouvernement espagnol aux aides européennes du plan de relance, à partir de 2021 – ndlr], une partie de l’argent versé doit servir à renforcer l’attention aux victimes, par exemple via la création de centres d’urgence dans toutes les communautés autonomes [les régions d’Espagne]. Si l’on approuve la loi sur les libertés sexuelles, les budgets devront logiquement croître au fil des années. Si l’on veut lutter contre les violences faites aux femmes, il faut investir.

Des sceptiques font valoir qu’une modification des termes de la loi sur les agressions sexuelles ne mettra pas un terme à des décennies de pratiques culturelles conservatrices, par exemple au sein de la justice…

C’est vrai que les changements législatifs ne provoquent pas à eux seuls des changements culturels. Mais ils y participent. Regardez la loi de 2004, qui est la première, en Espagne, à dire que les pouvoirs publics doivent se pencher sur les violences de genre. Elle a permis, par la suite, d’accélérer des changements que le mouvement social réclamait depuis longtemps.

Les lois n’arrivent qu’après des décennies de luttes, par des femmes qui se sont battues pour ces avancées. Et elles ne suffisent pas, mais elles contribuent à changer la société, parfois de manière décisive. J’ajoute que les textes internationaux, à commencer par la Convention d’Istanbul [signée par les membres du Conseil de l’Europe en 2011 – ndlr], précisent que les États ont désormais l’obligation d’adopter des lois, et des budgets, qui permettent d’éliminer ces violences.

Comment faire pour que le débat qui s’annonce, sans doute très agité, au Congrès des députés, ne permette pas à Vox, la formation d’extrême droite, qui s’en prend aux « féminazies » et veut couper dans les budgets des associations de lutte contre les violences de genre, d’alimenter sa bataille culturelle, et de consolider son ancrage dans le pays ?

L’extrême droite a fait du féminisme, et de la lutte contre les violences faites aux femmes, l’une de ses principales cibles. C’est le cas aux États-Unis, en Amérique latine comme en Europe. Cela parce que le féminisme est aujourd’hui le mouvement de transformation le plus puissant qui existe, peut-être comparable uniquement avec la lutte contre le changement climatique.

Le modèle de société que le féminisme prévoit – une nouvelle répartition des richesses, du temps [consacré au travail, notamment – ndlr] ou encore des soins [portés aux enfants du foyer, aux personnes dépendantes ou encore aux tâches ménagères – ndlr] – témoigne d’une conception radicale de la justice sociale. Il menace les modèles de société défendus par l’extrême droite. Si vous regardez bien, beaucoup des leaders d’extrême droite dans le monde sont des hommes multimillionnaires, qui entrent en politique avec l’objectif de maintenir l’ordre des choses, ce capitalisme néolibéral sauvage où l’absence de règles permet d’accroître les bénéfices à l’infini.

En Espagne, l’extrême droite dit que la violence n’a pas de genre. Ses élues expliquent qu’elles en sont arrivées là par elles-mêmes, et qu’au fond, il suffit de faire des efforts pour s’en sortir. Ce type de discours, pour la majorité des femmes, peut faire penser que si mon mari me frappe, c’est que j’ai fait quelque chose de mal. Ou que si je ne trouve pas d’emploi à plus de 1 000 euros par mois pour vivre dignement, c’est que je ne le mérite pas. Ce discours culpabilise les femmes et leur fait croire que leur situation n’a rien à voir avec les inégalités aux fondements de la société, avec le patriarcat.

Plutôt que de répondre à l’extrême droite, nous devons donc nous adresser directement à ces femmes. Leur expliquer que les femmes sont victimes de davantage de discriminations, de violence, de précarité. Et que les gouvernements ont la responsabilité de contrer ces inégalités.

Pourquoi l’Espagne est-elle devenue une référence en matière de féminisme ?

C’est un motif de fierté mais aussi une source d’humilité, parce que les défis restent importants, et les violences persistent. Cela s’explique d’abord par la force du mouvement féministe espagnol [le « 8-M », en référence au 8 mars, Journée internationale des femmes, et à ses déclinaisons associatives – ndlr].

On peut également compter, au niveau institutionnel, sur un ministère de plein exercice, le ministère de l’égalité. Tous les organismes internationaux le disent : ce type de structure ne suffit pas, mais il s’avère nécessaire pour s’assurer de l’élaboration de politiques spécifiques contre les violences, et aussi d’une prise en compte transversale de ces questions, dans toutes les politiques menées par le gouvernement. Enfin, nous pouvons nous appuyer sur un acquis législatif important, depuis la première loi en 2004 jusqu’à aujourd’hui.

« Féminisme et républicanisme sont des luttes parallèles »

Au Chili, le récent triomphe du « oui » à une nouvelle constitution est aussi la victoire des mouvements féministes. Comment analysez-vous ce lien entre féminisme et changement institutionnel, depuis l’Espagne ? Faites-vous encore le lien avec la nécessité d’une « seconde Transition », que Podemos a défendue un temps ?

Le mouvement féministe est un acteur fondamental des transformations progressistes, y compris démocratiques. Il ne bénéficie pas seulement aux femmes, il défend des sociétés meilleures aussi pour les hommes. L’élément central de la quatrième vague à laquelle nous assistons, et c’est pour cela que l’extrême droite en fait sa cible, c’est que les femmes ne combattent pas seulement contre les violences mais aussi pour intégrer des espaces de décision – des conseils d’administration, des parlements, des gouvernements.

Mais ces revendications peuvent-elles aboutir dans le cadre des institutions actuelles ?

Cette lutte renvoie au respect strict des valeurs et des principes au fondement de l’UE : les droits de l’homme, la lutte antifasciste, les droits sociaux. Le droit de tous et toutes de participer à égalité à la vie publique. Depuis la Révolution française, la lutte du mouvement féministe est le socle des batailles pour plus de démocratie en Europe.

Être féministe en Espagne signifie-t-il aussi que l’on défend la République?

Je suis républicaine. Je suis féministe. Ce sont des luttes parallèles, qui avancent toutes deux pour plus de démocratie, de laïcité, pour la construction d’un pays plus juste et plus libre. Mais je respecte qu’il y ait des féministes en Espagne qui se déclarent monarchistes. Il se trouve que je partage un gouvernement avec des femmes qui sont féministes et monarchistes. Le débat est très vif en Espagne ces jours-ci sur l’utilité de la monarchie. J’ai l’impression qu’à terme, cela va tendre vers un horizon plus républicain, mais ce n’est que mon avis.

Les désaccords sont importants entre Unidas Podemos et le PSOE sur les conceptions du féminisme, en particulier en lien avec le projet de loi sur les personnes transgenres. Les socialistes ont publié en juin un argumentaire critiquant le droit à « l’autodétermination sexuelle ».

Le mouvement féministe a toujours débattu, de manière très passionnelle. Le débat est constructif. Nous sommes dans un gouvernement de coalition : vous pouvez imaginer que l’on a beaucoup de débats. Le PSOE et Unidas Podemos ont des points d’accord, qui ont permis de former cette coalition, mais aussi des désaccords – notamment sur la manière de concrétiser les accords de gouvernement [signés en décembre 2019 – ndlr], et sur le rythme. Nos désaccords peuvent porter sur le féminisme, mais aussi sur la nécessité d’interdire les expulsions immobilières, ou encore d’élargir notre « bouclier social » face à la crise. La mise en place d’un revenu minimum vital [une aide approuvée en septembre, en direction des 850 000 ménages les plus pauvres – ndlr] a demandé beaucoup d’efforts.

Où en est exactement le projet de loi sur les droits des personnes transgenres ?

L’accord gouvernemental le dit clairement : notre pays doit revenir sur cette injustice et réparer les dommages causés aux personnes transgenres, qui durant des décennies, à cause d’une dictature très longue, ont été persécutées, attaquées, emprisonnées, pour le fait d’être des personnes trans. Aujourd’hui encore, elles souffrent d’énormes discriminations : 80 % des femmes trans sont au chômage, par exemple. Sans parler du harcèlement en milieu scolaire, de la peur de se rendre dans des centres de santé ou du fait de devoir cacher, parfois, sa condition de transgenre en public.

Tout cela, qu’il est nécessaire de réparer cette dette historique, le gouvernement l’a compris. Je dis ce gouvernement, et pas seulement une partie du gouvernement. Et qu’il faut le faire aussi pour répondre aux standards internationaux, et appliquer notre propre jurisprudence. Alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a retiré l’an dernier la transidentité de la classification des troubles mentaux, notre législation ne peut pas continuer, elle, à exiger un diagnostic psychologique…

Vous êtes arrivés au pouvoir en janvier 2020, en mettant sur pied une coalition « historique » pour les gauches du pays. Mais la pandémie a tout bousculé. Vos marges d’action sont limitées. Qu’en pensez-vous ?

Avec ce gouvernement, nous avons brisé une règle non écrite en Espagne, qui voulait qu’une certaine gauche ne puisse pas gouverner. Ce fut un long débat, qui a accompagné tout le processus politique ouvert par le 15-M [le mouvement indigné né le 15 mai 2011 en Espagne – ndlr]. La formation de ce gouvernement est donc bien historique.

L’urgence sanitaire, économique et sociale provoquée par la pandémie a permis de mettre en évidence que les propositions politiques venues du 15-M, comme celles que le mouvement féministe défend avec force aujourd’hui, ne sont pas une simple option de plus dans le paysage politique, mais la seule manière possible de s’assurer que notre société puisse garantir à tout le monde de vivre avec dignité.

Face à l’urgence du moment, l’Europe reconnaît avoir fait une erreur en imposant des politiques d’austérité à partir de 2008. C’est implicitement ce qui est dit lorsque l’UE nous fait à présent cette exhortation : investissez pour permettre aux gens de vivre dignement. Ce n’est pas juste une question de justice sociale mais aussi d’efficacité économique. La pandémie nous a également montré à quel point il fallait placer au cœur les politiques de soins.

Cette situation créée par la pandémie n’est pas une opportunité, parce qu’elle suscite de la peur, de la souffrance, de l’incertitude chez beaucoup de personnes. J’aurais préféré que tout cela n’existe pas. Mais elle met en évidence à quel point les politiques défendues par la droite et l’extrême droite – le « sauve qui peut », la conviction que le marché régulera tout, que les politiques de redistribution ne sont pas nécessaires – ne sont plus une option. Elle prouve qu’il faut, comme le réclame le mouvement féministe, « élargir les communs » [« el comun tiene que hacerse grande »].

 Publié le 17/11/2020

Chili. Les cerveaux du putsch étaient à Washington

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Une ONG états-unienne publie une nouvelle collection de documents inédits qui éclairent la stratégie de Richard Nixon et Henry Kissinger pour renverser Salvador Allende.

Les menées de la CIA au Chili pour déstabiliser le gouvernement de l’Unité populaire et l’appui apporté par Washington aux hommes d’Augusto Pinochet pour renverser le président socialiste Salvador Allende, le 11 septembre 1973, sont connues depuis longtemps. Un an après le coup d’État, le New York Times publiait à la une l’enquête du journaliste d’investigation Seymour Hersh sur le rôle de l’administration Nixon dans l’instauration d’une dictature qui allait perpétuer son joug pendant dix-sept ans, au prix de milliers de morts et « disparus », de dizaines de milliers de torturés, de centaines de milliers d’exilés.

Le rôle clandestin des États-Unis au Chili

Le scandale provoqué par ces révélations devait ouvrir la voie à la première enquête du Congrès sur le rôle clandestin des États-Unis au Chili, le sénateur Frank Church, à la tête d’une commission spéciale, estimant à l’époque que « la nature et l’étendue du rôle américain dans le renversement d’un gouvernement chilien démocratiquement élu sont des sujets de préoccupation publique profonde et continue ». À l’origine d ’un rapport nourri d’auditions et de documents déclassifiés, «Covert Action in Chile, 1963-1973», la commission Church s’était pourtant heurtée au « privilège exécutif », l’administration de Gerald Ford ayant choisi de retenir une partie des documents de la Maison-Blanche relatifs à l’intervention américaine au Chili.

À l’occasion du 50 e anniversaire de l’investiture de Salvador Allende, la National Security Archive (Archive de la sécurité nationale), une ONG dédiée à la défense de la liberté d’informer, publie une nouvelle collection de documents inédits qui éclairent les détails des délibérations et des décisions prises à Washington dans les jours qui ont précédé et suivi l’entrée en fonction de Salvador Allende. Ces archives, issues des dossiers déclassifiés par les États-Unis après l’arrestation d’Augusto Pinochet à Londres, en 1998, finissent de ruiner le récit officiel réduisant le rôle de Washington à un soutien à l’opposition au nom de la «  préservation de la démocratie ».

Si (Allende) montre qu’il peut mettre en place une politique marxiste anti-américaine, d’autres feront de même. Nixon, Président des États-Unis

Washington redoutait l’écho du socialisme démocratique incarné par Allende

Au cœur des conversations et réunions dont les minutes sont rendues publiques ici : la hantise de la contagion. Richard Nixon et son conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger, redoutent plus que tout de voir le socialisme démocratique incarné par Allende et ses alliés faire des émules en Amérique latine… et partout dans le monde. « Si (Allende) montre qu’il peut mettre en place une politique marxiste anti-américaine, d’autres feront de même », s’alarme le président américain dans une conversation téléphonique, en novembre 1970. Kissinger acquiesce : « Cela aura un effet même en Europe. Pas seulement en Amérique latine. »

Nixon sous l’influence de Kissinger 

Deux lignes s’affrontent toutefois dans un premier temps, Nixon penchant d’abord pour la stratégie du modus vivendi. Le département d’État craint un scandale international si les efforts pour renverser Allende sont révélés : il défend une politique prudente, consistant à soutenir les partis d’opposition en vue des élections de 1976. Le Bureau des affaires interaméricaines prédit de son côté une réaction patriotique favorable à Allende si les États-Unis venaient à violer au grand jour « le résultat des élections démocratiques ».

Le Chili pourrait finir par être le pire échec de notre administration : notre Cuba en 1972. Henry Kissinger, Conseiller à la sécurité nationale

Kissinger, lui, défend une approche beaucoup plus agressive, une stratégie d’hostilité et de pression visant le renversement du gouvernement d’Unité populaire. Décidé à faire valoir ses vues, il manœuvre pour faire reporter une réunion du Conseil de sécurité nationale consacrée au Chili. Objectif : rencontrer seul le président dans le bureau ovale pour le rallier à sa ligne dure. « Le Chili pourrait finir par être le pire échec de notre administration : notre Cuba en 1972 », prévient-il, en désignant l’éventuelle « réussite d’un gouvernement marxiste élu au Chili » comme une grave « menace pour l’équilibre global » et les intérêts américains. Son influence sera décisive.

Objectif : «démolir» Allende

Le Conseil de sécurité nationale se réunit finalement le lendemain de cette entrevue, le 6 novembre 1970. Peu de participants savent que Nixon a ordonné à la CIA de promouvoir secrètement – et sans succès – un « coup d’État préventif » pour empêcher Allende d’entrer au palais de la Moneda. Le secrétaire d’État William Rogers s’oppose au choix de l’agression pure et simple : « Nous pouvons peut-être le faire tomber sans être contre-productif », suggère-t-il. Le secrétaire à la Défense, Melvin Laird, estime au contraire qu’il ne faut reculer devant aucun procédé pour « démolir » Allende. Le directeur de la CIA, Richard Helms, attire, lui, l’attention sur l’équipe formée par Allende, « un cabinet militant » annonçant « la politique la plus radicale ». Nixon tranche : « S’il existe un moyen de renverser Allende, vous feriez mieux de le faire. »

Mémorandum secret et carte blanche à la CIA

Trois jours plus tard, Kissinger fait distribuer un mémorandum secret détaillant les méthodes qui seront utilisées pour anéantir une expérience démocratique de transformation sociale : Washington collaborera avec d’autres gouvernements de la région – en particulier le Brésil et l’Argentine – pour coordonner les efforts contre Allende ; les prêts bancaires multilatéraux au Chili seront discrètement bloqués ; des entreprises seront invitées à quitter le pays ; les cours du cuivre seront manipulés pour nuire à l’économie chilienne. La CIA, elle, a carte blanche pour élaborer des « plans d’action » préparant la chute de Salvador Allende. Dès l’automne 1970, dans les conclaves de Washington, la « préservation de la démocratie » prenait le visage d’une dictature militaire prête à semer la terreur et la mort.

Publié le 15/11/2020

Sahara occidental. Les forces marocaines rallument le conflit

 

Gaël De Santis (site humanite.fr)

 

Le Front polisario, le mouvement de libération nationale sahraoui, a annoncé la rupture du cessez-le-feu avec le Maroc, en vigueur depuis 1991. Cette déclaration fait suite à l’invasion de la zone tampon démilitarisée de Guerguerat par Rabat.

L’armée marocaine a fait irruption vendredi 13 novembre dans la zone tampon de Guerguerat, en réponse à ce qu’elle appelle les «  provocations du Polisario », le mouvement qui se bat pour l’indépendance du Sahara occidental, envahi par le Maroc en 1976. Depuis le 21 octobre, des militants sahraouis bloquaient pacifiquement la route qui relie les territoires sahraouis occupés par le Maroc et la Mauritanie, empêchant le passage à deux cents poids lourds, bloqués de part et d’autre du poste-frontière. Cette protestation est qualifiée d’«  acte de banditisme » par Rabat qui dit vouloir rétablir «  la libre circulation civile et commerciale » entre le Maroc et la Mauritanie.

Cette attaque contre les zones tenues par le Front polisario par le Maroc vient mettre le feu aux poudres. Lundi dernier, le mouvement de libération nationale avait prévenu qu’en cas d’introduction de militaires ou civils dans la zone tampon appartenant à la République arabe sahraouie démocratique (RASD), l’accord de cessez-le-feu, conclu en 1991 prendrait fin. L’Armée de libération populaire sahraouie a riposté à l’invasion marocaine pour «  faire respecter la souveraineté de la République arabe sahraouie démocratique », faisait valoir hier le représentant en France du Front Polisario. «  La guerre a commencé. Le Maroc a liquidé le cessez-le-feu », a annoncé à l’AFP, le ministre des Affaires étrangères de la RASD, Mohamed Salem Ould Salek.

La question de la brèche du Guerguerat, à savoir la construction d’une route entre les territoires occupés par le Maroc et la Mauritanie, ne cesse de menacer la paix au Sahara occidental, ancienne colonie espagnole et territoire déclaré «  non autonome en attente de décolonisation » selon l’Organisation des Nations Unies. Un rapport de 2001, remis au secrétaire général des Nations Unies souligne déjà que «  la construction envisagée posait des problèmes délicats et que certaines des activités entreprises pourraient contrevenir à l’accord de cessez-le-feu ». Cela n’avait pas empêché Rabat d’édifier une route en 2016. Cela avait conduit, dans cette zone officiellement démilitarisée, à un face-à-face entre forces armées marocaines et indépendantistes sahraouies, contraignant la Minurso, la force de maintien de la paix, à être présente sur place, jusqu’à ce qu’en 2017, les forces marocaines ne quittent les lieux.

Le Maroc refuse un référendum d’autodétermination

Ce nouvel affrontement met en lumière le blocage sur le dossier sahraoui. Le Maroc se refuse toujours à organiser un référendum permettant aux Sahraouis de s’autodéterminer, sans faire l’objet de pression des chancelleries européennes pourtant toujours prêtes à donner des leçons en d’autres endroits d’Afrique. Son gouvernement, qui contrôle 80 % du territoire sahraoui, privilégie la création d’un territoire autonome «  sous contrôle » afin de conserver sa mainmise sur les ressources naturelles. Par ailleurs, le poste de représentant des Nations Unies au Sahara occidental est vacant depuis l’an dernier. De plus, ces derniers mois, plusieurs pays africains ont ouvert des représentations diplomatiques dans les territoires occupés par le Maroc, suscitant les critiques de la République arabe sahraouie démocratique, membre de l’Union africaine.

Publié le 05/11/2020

États-Unis : l’art d’empêcher les Noirs de voter

 

 Par Laura Raim (site regards.fr)

 

Faute de proposer un programme susceptible de convaincre une majorité d’Américains de voter pour Trump, les Républicains ont plus que jamais misé sur l’art de décourager les minorités – majoritairement Démocrates – de voter. Des tactiques de « voter suppression » qui pourraient toutefois s’avérer insuffisantes pour les dissuader de se déplacer.

 « Bonjour. Ceci est un appel-test. Restez chez vous. Restez chez vous, en sécurité ». De mystérieux appels invitant les gens à rester à la maison en cette journée électorale ont été signalés mardi matin. Ce message automatique prononcé par une voix artificielle féminine (« robocall ») serait-il une tentative d’intimidation visant à empêcher les gens de se rendre aux urnes ? La Procureure Générale du Michigan, Dana Nessel, a pour sa part alerté sur Twitter au sujet de coups de fils reçus par des habitants de Flint, une ville pauvre et noire du Michigan, leur recommandant de voter mercredi 4 afin de s’épargner les longues files d’attente du mardi. En ce jour d’élection présidentielle, la question décisive n’est pas seulement de savoir pour qui les gens vont voter mais qui aura réussi à voter.

Le problème ne date pas d’hier. Les Noirs et les Hispaniques ayant tendance à soutenir les démocrates, les Républicains ont depuis longtemps recours à une double stratégie pour limiter leur poids : d’une part les dissuader ou les empêcher de voter (la « voter suppression »), d’autre part redessiner les frontières des circonscriptions électorales (« gerrymandering ») afin de concentrer les minorités dans une poignée de districts pour mieux les diluer dans des majorités blanches ailleurs.

La « voter suppression » se joue d’abord sur le terrain juridique. D’après l’avocat (pourtant républicain) Ben Ginsberg, la campagne de Trump a initié une quarantaine d’actions en justice pour tenter de dresser des obstacles réglementaires au vote, souvent avec succès.

En Floride, les Républicains ont par exemple fait passer une loi exigeant des anciens criminels qu’ils s’acquittent de leurs dette judiciaire ou de leur amende avant de pouvoir voter. Une mesure qui concerne 774.000 personnes, soit bien plus que les 115.000 voix qui avaient manqué à Hillary Clinton dans cet État en 2016… Dans l’Iowa républicain, des dizaines de milliers de bulletins de vote par correspondance ont été déclarés invalides sous prétexte qu’il étaient pré-remplis avec le nom et la date de naissance des électeurs. Au Wisconsin, les Républicains ont écourté la période légale de vote anticipé.

Ces tentatives ne sont pas toujours couronnées de succès : en Pennsylvanie, État que Trump avait remporté de justesse en 2016, les Républicains ont finalement échoué à empêcher la prise en compte des votes par correspondance qui arriveraient trois jours après le 3 novembre. Ils n’ont pas non plus réussi à interdire la possibilité de déposer les bulletins dans des urnes électorales mises à disposition à travers l’État. Un moyen de voter en avance qui permettait d’éviter les risques de retard liés au vote par correspondance dans un contexte de sous-financement délibéré du service public postal.

L’alibi de la fraude

La justification derrière ce durcissement des exigences administratives est toujours la même : il s’agirait de lutter contre la fraude électorale. Le secrétaire d’État du Texas David Whitley affirmait par exemple de manière totalement infondée l’année dernière que 95.000 non citoyens étaient inscrits sur les listes électorales de son État et que 58.000 d’entre eux avaient voté entre 1996 et 2018. La tricherie électorale constitue l’un des thèmes favoris de Trump, qui assure avoir perdu le vote populaire en 2016 à cause de 3 à 5 millions de bulletins frauduleux. « Les bulletins de vote par correspondance sont très dangereux pour ce pays à cause des tricheurs. Ils vont les chercher. Ils sont frauduleux dans de nombreux cas », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche fin août. « Des millions de bulletins de vote seront imprimés par des pays étrangers. Ce sera le scandale de notre temps ! », a-t-il encore twitté. Les commissions d’enquête lancées sur le sujet n’ont pourtant jamais trouvé la moindre preuve pour étayer l’hypothèse d’un phénomène significatif de fraude.

Il faut dire toutefois que les Démocrates et commentateurs libéraux n’ont pas arrangé les choses, en alimentant à leur façon le récit de l’illégitimité du scrutin, ayant préféré attribuer la défaite de Hillary Clinton aux complots de Poutine plutôt que de s’interroger sur leurs propres défaillances.

L’héritage Jim Crow

La voter suppression a une longue histoire aux États-Unis. On pourrait dire qu’elle commence en 1787 avec la décision des Pères fondateurs de laisser à chaque Etat le soin de définir ses propres règles en la matière. Ce qui traduit assez rapidement par l’exclusion des Noirs dans quasiment tous les États, mais aussi des femmes et des Juifs dans certains endroits. Après la Guerre civile, le gouvernement fédéral garantit théoriquement en 1870 le droit de vote des anciens esclaves, mais en pratique, de nombreux États se débrouillent pour réduire leur taux de participation. En 1875, l’État du Mississippi est le premier à instaurer des tests de langue ainsi qu’une taxe de vote ( la « poll tax » ). Les autres États du sud suivront, faisant passer leurs propres lois « Jim Crow ». Avec une efficacité redoutable : au Mississippi, la part des Noirs pouvant voter passe sous la barre des 6% en 1892.

Il faut attendre le mouvements des droits civiques pour que le Voting rights Act de Lyndon Johnson interdise les barrières à la participation des minorités ethniques en 1965. Cette loi n’empêche pas le retour – sous de nouvelles formes – de ces tactiques à partir du début des années 2000, notamment dans l’État crucial de Floride. Juste avant la présidentielle de novembre 2000, des milliers d’habitants majoritairement noirs et hispaniques se sont vus éliminés des listes électorales, au prétexte de condamnations pénales parfaitement fictives. Cette purge contribuera à la victoire de George Bush, qui devancera Al Gore de seulement 537 voix. Peu avant le scrutin présidentiel de 2012, le gouverneur républicain raye de nouveau des listes 2700 noms, dont environ 85% d’Hispaniques et d’Haïtiens, accusés à tort de ne pas être citoyens américains. Dix-huit mois après le scrutin, la Cour fédérale déclarera la manœuvre illégale.

Mais le véritable tournant remonte à la décision de la Cour suprême d’abroger en 2013 le cinquième article du Voting Rights Act de 1965 – lequel obligeait les États avec un passif de législation raciste à obtenir l’approbation du gouvernement fédéral avant de pouvoir modifier leur code électoral. La Cour a en effet estimé qu’il n’y avait plus de problème de discrimination raciale justifiant cette supervision fédérale, ouvrant aussitôt la voie à la multiplication de nouvelles lois électorales anti-noires.

Carte d’étudiant refusée, permis de port d’arme accepté

Depuis, les États s’en donnent à cœur joie dans l’élaboration de nouvelles règles conçues pour tenir les minorités à distance des bureaux de vote. Certains ont raccourci la période légale de vote anticipé, ou réservé le vote par correspondance aux personnes âgées, d’autres ont éliminé automatiquement des listes ceux qui n’ont pas voté récemment, ou qui n’ont pas répondu à un courrier relatif à leur inscription. En Géorgie, plus de 100.000 électeurs ont ainsi été retirés des listes l’année dernière du fait de cette loi « use it or lose it » (« exercez votre droit de vote ou perdez-le »). De nombreux États ont également interdit aux criminels ou anciens criminels de voter, ce qui a permis d’écarter six millions d’électeurs en 2016, majoritairement noirs.

Mais la mesure la plus répandue consiste à durcir la procédure d’identification des électeurs. Le Texas a par exemple réduit la liste des documents recevables, interdisant les cartes d’étudiants, ces derniers étant plus susceptibles de voter démocrate, et autorisant seulement les permis de port d’arme, dont les détenteurs sont souvent plutôt républicains, et les cartes d’identité fournies par les autorités publiques, document non obligatoire aux Etats-Unis et dont beaucoup sont par conséquent dépourvus. De son côté, la Caroline du Nord a également restreint la liste des papiers recevables aux seuls passeports, permis de conduire et cartes d’identité, sachant que 300.000 citoyens de l’Etat ne détiennent pas ces documents. Une mesure ciblant clairement les Noirs, qui représentent 23% des électeurs mais 38% des personnes dépourvues de carte d’identité. Ces mesures ont porté leurs fruits en 2016 : 9% des sondés noirs et hispaniques ont indiqué avoir été refusés au bureau de vote faute de pièce d’identité conforme, contre 3% pour les blancs.

7 heures, 45 minutes et 13 secondes pour voter

Dans certains cas, posséder le bon document ne suffit pas. En Géorgie, avec la « Exact Match Law » de 2017, encore fallait-il qu’il n’y ait pas la moindre erreur orthographique, un tréma en trop, ou une initiale de deuxième prénom manquante. Une exigence qui pénalise le plus souvent les noms « ethniques ». Lors des midterms de 2018, les bulletins de 53.000 Géorgiens, dont 70% de Noirs, ont ainsi été disqualifiés.

Certains États républicains ont également réduit le nombre de bureaux de vote dans les comtés noirs, obligeant les citoyens à parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver leur bureau et à patienter des heures devant des centres en sous effectifs bondés. Lors des élections de midterm de 2018, à Fulton County en Géorgie, un électeur a chronométré la durée de son attente dans la queue : 7 heures, 45 minutes et 13 secondes. Selon un rapport du Brennnan Center for Justice, les Noirs ont attendu 45% plus longtemps que les Blancs pour voter lors des dernières midterms. Or comme le fait remarquer une chroniqueuse du Times, obliger un électeur précaire à patienter des heures en pleine semaine équivaut à imposer une sorte de « poll tax », puisque cela le prive d’heures travaillées.

Une stratégie qui pourrait toutefois se retourner contre Trump, incitant de nombreux Américains à voter de manière anticipée, une pratique facilitée dans le contexte de la pandémie. La veille du scrutin, plus de 100 millions d’Américains avaient déjà voté, un record.

 

Laura Raim

Publié le 28/10/2020

Référendum au Chili : un grand oui pour enterrer Pinochet

 

Thomas Lemahieu (site humanite.fr)

 

Avec près de 80 % des suffrages, le peuple chilien abandonne la Constitution léguée par la dictature et entend se doter d’une nouvelle Loi fondamentale par le biais le plus démocratique. Mais la droite n’a pas dit son dernier mot.

Une page se tourne, mais la suite est loin d’être écrite au Chili. Dimanche, avec une participation plus élevée que lors des derniers scrutins, le peuple chilien a, avec plus de 78 % des suffrages exprimés, plébiscité l’enterrement de la Constitution héritée de Pinochet et des Chicago Boys, garantissant la perpétuelle reproduction au pouvoir des élites conservatrices et le transfert vers le privé de services publics aussi essentiels que l’éducation, la santé ou la protection sociale. Pour la remplacer, plutôt qu’une convention « mixte » faisant une large place aux parlementaires, donc aux partis dominants, les Chiliens ont approuvé, avec la même majorité écrasante (79 %), la création d’une réelle Assemblée constituante, composée exclusivement de citoyennes et de citoyens à parité qui devront être élus dans six mois, en parallèle d’élections déjà programmées dans les collectivités territoriales. « C’est absolument historique, analyse Franck Gaudichaud, politologue spécialiste du Chili, enseignant à l’université de Toulouse-Jean-Jaurès et président de France Amérique latine (FAL). Plus encore quand on remet les choses en perspective : il n’y avait jamais eu d’Assemblée constituante au Chili depuis deux siècles. »

Dans la capitale, Santiago, cette éclatante victoire a donné lieu à des scènes de liesse et d’euphorie sur la plaza Italia, rebaptisée pour l’occasion « place de la Dignité » après avoir été l’un des théâtres de la mobilisation sociale sans précédent de l’automne 2019. Déclenchée, au départ, par la hausse du prix du ticket de métro, la contestation s’était vite étendue aux politiques néolibérales et, plus globalement, au legs empoisonné de la dictature. Après avoir réprimé dans le sang cette explosion sociale, c’est pour finir de l’étouffer que Sebastian Pinera, le président conservateur, avec l’aval d’une bonne partie de la droite mais aussi du centre gauche, avait fini par proposer un référendum sur la Constitution.

Dans ce contexte, il s’agit, pour lui et les formations dominantes du Chili, de contrôler étroitement le processus. « Cet objectif demeure car si les mouvements sociaux ont imposé, au sein de l’Assemblée constituante, les principes de la parité ou encore de la représentation des peuples originels, le règlement reste dans les mains des partis représentés au Parlement, estime Franck Gaudichaud. La règle des deux tiers nécessaire pour adopter chaque article de la future Constitution risque d’avoir les effets mécaniques d’un véritable verrou face aux aspirations sociales. »

« Ce triomphe devrait obliger toute l’opposition à s’unir »

Divisée lors de la campagne, la gauche chilienne n’a pas réussi à se rassembler pour célébrer cette victoire, mais pour la suite, et en particulier pour la désignation des membres de l’Assemblée constituante, les appels à l’unité retentissent de toutes parts. Président du Parti communiste du Chili, Guillermo Teillier lance ainsi : « Ce triomphe devrait obliger toute l’opposition à s’unir. » Selon lui, ce vote trahit d’abord le rejet d’un « système qui a entraîné tant d’années d’inégalités, d’abus, de bas salaires, de retraites de misère, d’inégalités entre les hommes et les femmes, de mépris des droits des peuples autochtones ». « C’est le rejet d’une élite qui peut profiter de tous les atouts de ce pays et qui en prive la grande majorité de la population », insiste-t-il.

Ex-candidate du Front large (Frente Amplio) à la présidentielle, Beatriz Sanchez salue, elle, d’abord une victoire des forces sociales engagées sur le terrain : « Nous devons l’ouverture de ce processus à celles et ceux qui se battent depuis longtemps pour les changements dans notre pays. » Selon Franck Gaudichaud, le véritable défi est là, désormais : « Quelle place vont pouvoir occuper les indépendants, les acteurs des mouvements sociaux et de la société civile à qui l’on doit cette avancée dans le processus constituant ? Vont-ils pouvoir se présenter directement en démissionnant de leurs mandats dans leurs organisations ? Rien n’est garanti à ce stade car les partis détiennent toujours toutes les clés, même si certains, à gauche, s’engagent d éjà à laisser des places sur leurs listes… »

De l’espoir en Amérique latine

Pour l’ex-président bolivien Evo Morales, « un nouveau pacte social construira une société plus juste » qui passe notamment « par le bien-être et l’intégration de nos peuples ». Pour ses félicitations, le Vénézuélien Nicolas Maduro emprunte les mots de Salvador Allende, lors de son message radiodiffusé pendant l’assaut putschiste du 11 septembre 1973 : « Que les grandes avenues s’ouvrent pour construire une société meilleure ! »

Publié le 18/10/2020

Cuba est élu au Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU (pour la 5° fois)


de : joclaude (site bellaciao.org)
 

Source : Association France-Cuba-Paris Cuba a été élu au Conseil des Droits de l’Homme des Nations unies, composé de 47 États membres et chargé de la promotion et de la protection des droits de l’homme dans le monde. Malgré les campagnes et les pressions des États-Unis, l’île détient un siège au sein de ce conseil, parmi les huit réservés aux États d’Amérique latine et des Caraïbes.

Cuba a été élu avec 170 voix, soit 88 % des membres de l’ONU, a déclaré le ministre des Affaires Etrangères Bruno Rodríguez Parrilla dans un message sur Twitter.

"Malgré la campagne de diffamation, les réalisations de Cuba ne peuvent être occultées", a déclaré le ministre des Affaires Étrangères.

Membre fondateur du Conseil des Droits de l’Homme, qui a remplacé l’ancienne Commission des droits de l’homme, Cuba est élu pour la cinquième fois membre de ce conseil intergouvernemental.

Dans son rapport sur l’élection, le ministère des Affaires Étrangères a noté que "fermement engagé dans la construction d’une société de plus en plus juste, avec le bien-être de l’être humain et la justice sociale, notre pays a obtenu le vote secret, direct et individuel de 170 membres de l’Assemblée générale des Nations Unies, en raison du respect et de l’admiration pour l’œuvre humaniste de la Révolution cubaine, principale garantie de la jouissance et de la protection des droits de l’homme sur l’île".

Le Ministère des Affaires Etrangères de Cuba a déclaré que cette mesure "honore l’autodétermination et la résistance du peuple cubain face aux graves obstacles et menaces causés par la politique unilatérale d’hostilité et d’agression ainsi que le blocus économique, commercial et financier imposé par les États-Unis, qui constitue une violation flagrante, massive et systématique des droits de l’homme et le principal obstacle à la réalisation d’objectifs plus élevés dans ce domaine".

Il s’agit également d’une reconnaissance - a ajouté le ministère des Affaires Etrangères dans une note - "des progrès significatifs que les Cubains et les Cubaines ont réalisés dans la jouissance de tous leurs droits et du bilan très complet du pays en matière de coopération internationale dans le domaine des Droits de l’Homme, démontrant par des faits concrets sa volonté sans équivoque d’engager un dialogue respectueux, franc et ouvert".

"Cuba entre au Conseil des Droits de l’Homme d’une manière constructive, avec son expérience de pays en développement qui défend le dialogue et la coopération, contrairement aux approches punitives et à la sélectivité, en faveur de la promotion et de la protection de tous les Droits de l’Homme pour tous", a souligné le ministère.

Source : Cuba Debate - Traduction : Romain Migus

<< Nouvelle zone ublié le 02/10/2020

Le diplomate Macron, entre cynisme et naïveté

 

(site politis.fr)

 

Si j’osais être iconoclaste, je dirais que si « l’ingérence » macronienne pouvait atténuer les souffrances de ce pays en proie à tous les colonialismes, il faudrait passer par-dessus nos préventions. Il y a peu de chance hélas pour que ce soit le cas.

Avouons-le : quand on entend Emmanuel Macron dénoncer le « système crapuleux » qui règne sur le Liban, et les « jeux mortifères de la corruption » qui agitent sa classe politique, on a envie d’applaudir. Ce ne sont là que vérités. Et la diplomatie – si l’on peut encore employer ce mot ici – est peu coutumière d’une telle franchise. De même, on a tendance à approuver quand il dénonce les ambiguïtés du Hezbollah, à la fois « milice, groupement terroriste et force politique » en quête de respectabilité. Ces mots font du bien. Ils sont ceux que l’on entend dans Beyrouth ou Tripoli, la grande ville du nord du pays, depuis près d’un an qu’a commencé un mouvement de rue aux allures de révolution. C’est l’expression d’une colère populaire qui n’épargne plus personne, pas même le puissant parti chiite, et qui a redoublé depuis la terrible explosion du port de Beyrouth, le 4 août dernier. La catastrophe, après avoir éveillé tous les soupçons complotistes, avait fini par mettre simplement et tragiquement en évidence l’incurie criminelle du régime, incapable de sécuriser un entrepôt à haut risque. Voilà pour le soupir libératoire et pour la catharsis. Mais après ? L’engagement personnel, physique, du président français dans la crise libanaise pose de nombreuses questions qui freinent sérieusement le premier élan. On évitera ici le réflexe pavlovien qui consiste à dénoncer « l’ingérence coloniale ».

Entre la France et le Liban, le mot ingérence est en deçà de la vérité. N’oublions pas que c’est la France qui a « hérité » en 1920 de ce bout d’empire ottoman. Elle en a fait un bastion chrétien placé sous mandat jusqu’en 1943, et jalousement « protégé » ensuite, jusqu’à ce que la démographie rende anachronique l’organisation confessionnelle que Paris, « la laïque », avait parrainée. L’ironie veut que Macron semble aujourd’hui vouloir remettre en cause ce partage à la fois clanique et confessionnel du pouvoir, non sans rendre visite prioritairement aux écoles catholiques. Notre Président n’a pas oublié que les élites maronites ont longtemps servi de relais à la puissance mandataire. Mais la dénonciation coloniale est une tartufferie si elle ne vise que la France, dans un pays qui ne s’est jamais vraiment appartenu. La Syrie n’a pas cessé de revendiquer ce précieux littoral comme une partie d’elle-même, jusqu’à l’occuper militairement pendant près de trente ans. Le Hezbollah apparaît comme une dépendance iranienne avec tous les attributs afférents, politiques et militaires. Enfin, l’Arabie saoudite, avec laquelle nous faisons un juteux commerce d’armes, est omniprésente derrière le bout de pouvoir sunnite. Si j’osais être iconoclaste, je dirais que si « l’ingérence » macronienne pouvait atténuer les souffrances de ce peuple, dans ce pays en proie à tous les colonialismes, il faudrait passer par-dessus nos préventions. Il y a peu de chance hélas pour que ce soit le cas.

Certes, la présence du président français sur les lieux de l’explosion a momentanément fait du bien, alors que pas un seul ministre libanais n’osait se montrer. Mais sa tentative « dégagiste » contre la vieille classe politique a d’ores et déjà échoué. Le Premier ministre pressenti pour former un « gouvernement de mission », un certain Mustapha Adib, a jeté l’éponge. Et les indéboulonnables caciques du régime (Nabih Berri est président de la Chambre depuis bientôt trente ans…) se régalent toujours (voir l’excellent dessin d’Aurel page 12). On ne sait si, dans cette affaire, Macron est naïf ou cynique. Les deux, sans doute. Naïf, parce qu’une vraie révolution supposerait l’accord de tous les grands parrains régionaux qui sont derrière chaque communauté : Iran, Syrie, Arabie saoudite et, un peu plus loin, dans l’ombre, la Russie. Cynique, parce que le président français se livre à un calcul politique à notre attention, nous autres, pauvres électeurs français. Aux prises avec tant d’échecs ici, il est en quête de stature internationale. C’est du classique ! Et, accessoirement, il plaira à un électorat chrétien très attaché au sort du Liban. Après le Puy du Fou, Beyrouth…

Son interpellation violente du très illégitime président biélorusse Loukachenko, pour que celui-ci quitte le pouvoir, répond à la même préoccupation franco-française. Avec les mêmes chances de succès. Mais, au Liban, il fait surtout l’impasse sur la plus délicate des questions. Depuis au moins 1975, le pays est victime de l’onde de choc du conflit israélo-palestinien. Le premier chef spirituel du Hezbollah, Hussein Fadlallah, a avoué un jour que jamais le Hezbollah n’aurait existé si Israël n’avait pas envahi le Liban en 1982. Une invasion qui s’est répétée plusieurs fois par la suite, et dont la menace pèse perpétuellement sur le pays. La fameuse ambiguïté dénoncée par Macron réside en cela que le « parti de Dieu » joue à la fois les fantassins sanguinaires en Syrie, au profit d’Assad et de l’Iran, et les résistants face à Israël, en substitut d’une armée totalement défaillante. La paix du Liban est donc dépendante de la résolution de ce vieux conflit que l’on tente aujourd’hui d’oublier. Il semble que le président français soit moins fringant quand on aborde ce sujet. Emmanuel Macron constate donc une impuissance programmée. Il prend, de surcroît, le risque d’être recruté dans le camp israélo-états-unien contre l’Iran. Et, pire que tout, il va décevoir les Libanais, auxquels il a tant promis.

 

par Denis Sieffert

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