PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 19/06/2020

Andalousie : Esclavage moderne au sein du « potager de l’Europe »

 

Victor Fernandez (site rapports de force.fr)

 

Alors qu’au début du confinement, le gouvernement appelait ceux qui n’avaient plus d’activité à rejoindre la « grande armée de l’agriculture française », c’est une solution encore plus cynique que semblent avoir trouvé les propriétaires de serres espagnols. Au mépris des principes les plus élémentaires du droit du travail, des hommes et des femmes sont exploités pour alimenter l’industrie agro-alimentaire.

Dans la province d’Almería, qui servait autrefois de décor aux films de western spaghetti, ce sont des hors-la-loi d’un nouveau genre qui opèrent. Ici, des travailleurs immigrés, majoritairement originaires d’Afrique du nord ou subsaharienne plantent et récoltent tomates, poivrons, courgettes, aubergines ou melons, sous des serres où règne une chaleur étouffante, pour des propriétaires de serres qui refusent d’appliquer le droit du travail.

« Ils sont payés en dessous du SMIC, n’ont pas de protection quand ils épandent des produits phytosanitaires, pas de toilettes et les salaires leur sont payés avec du retard », énumère Joanna Moreno, membre du Sindicato Andaluz de Trabajadores (SAT) qui se mobilise particulièrement sur cette thématique. Une déshumanisation qui se traduit également par des propos racistes, comme cette femme malienne se faisant insulter de « cabra negra » (chèvre noire), une expression associée à Satan qui résonne particulièrement dans une Espagne encore très catholique. Le tout pour un salaire de misère et sans garantie de voir leur contrat reconduit le lendemain.

S’ils acceptent ces conditions de travail déplorables, c’est souvent par obligation. Majoritairement immigrés, parfois clandestins, ils ont fuit leur pays d’origine pour rejoindre l’Europe, un « El Dorado » qui leur permettra de subvenir aux besoins de leur famille.

Un succès économique sur le dos des travailleurs

Cette situation a permis à Almería de s’imposer comme l’un des poumons économiques de l’Andalousie, la région la plus pauvre d’Espagne. En 2016, plus de 3,5 millions de tonnes de fruits et légumes étaient produits dans ces serres. Les trois quarts sont destinés à l’exportation et rapportent chaque année 2,5 milliards d’euros. Ainsi, un quart du PIB de la province d’Almería provient directement de l’agriculture sous serres. Mais ce qui est parfois présenté comme un miracle économique a été rendu possible grâce à ces travailleurs immigrés précaires.

A Huelva, les travailleurs ne sont pas mieux traités. Si cette province est le deuxième producteur mondial de fraises derrière les États-Unis, c’est encore une fois en appliquant la même recette : une main d’œuvre principalement étrangère et sous-payée. Mohammed Lamine Camara est porte-parole du Collectif des Travailleurs Africains à Huelva. Il explique : « L’Andalousie, ce n’est plus l’Europe. Nos droits ne sont pas respectés. Ils prennent les marocains et les noirs, et ils les font travailler dans des conditions difficiles. Les pouvoirs publics doivent nous aider car nous sommes présents pour nourrir les européens ». 

Avec le Covid-19, la situation est devenue encore plus problématique. Le 20 mai, l’Asaja, le principal syndicat patronal agricole espagnol se félicitait de l’augmentation de la demande européenne en citrons et fruits pendant le confinement. Pour répondre aux besoins des consommateurs européens, les travailleurs de ces exploitations agricoles ont dû redoubler d’effort, parfois sans protection. A Almería, au début de l’épidémie, certains étaient obligés de se confectionner des masques avec du papier toilette faute de masques chirurgicaux. Par ailleurs, en l’absence de contrat de travail, il a été difficile pour certains de convaincre les forces de l’ordre de les laisser se déplacer jusqu’à leur lieu de travail.

Dès lors, ils ont été privés de revenus pendant plusieurs jours voire semaines et contraints de bénéficier de l’aide d’ONG venant réaliser des distributions alimentaires. Dans les bidonvilles, l’absence d’eau courante a également été problématique. Sans possibilité de se laver les mains, la lutte contre la transmission du virus s’est avérée compliquée. « Nous ramassons les framboises à la main. Et nous n’avons même pas accès à de l’eau pour nous les laver » souligne Mohammed.

Passivité des pouvoirs publics

Après avoir travaillé pendant de nombreuses années dans ces serres, il décide avec des collègues de fonder ce collectif en octobre 2019. Une manière d’officialiser un combat qu’ils ont débuté depuis longtemps pour faire respecter leurs droits. Une lutte qui est pourtant loin d’être gagné : « Nous nous sommes assis avec le maire pour discuter de notre situation. Il nous a dit qu’il ne pouvait rien y faire. »

Une passivité partagée par nombre d’acteurs publics. Si les manquements aux droits des travailleurs sont un secret de polichinelle, aucune action n’a véritablement été entreprise pour régler ce problème. Pourtant, il s’agit d’un véritable manque à gagner pour l’État espagnol. Les heures travaillées non déclarées dans le secteur agricole représentent ainsi une perte de 50 millions d’euros de cotisations pour la Sécurité Sociale. Mais pour Joanna Moreno, ce désintérêt n’est pas étonnant : « Il est mal vu de s’attaquer à l’agriculture, le veau d’or de l’Andalousie. C’est le secteur qui génère le plus d’emplois dans la région ».

S’ils ne sont donc pas aidés par les pouvoirs publics, les employés de ces exploitations peuvent en tout cas compter sur la solidarité de leurs camarades. Ainsi, Mohammed Lamine Camara raconte « Une de nos collègues a eu un cancer. Quand son employeur l’a appris, il l’a licencié sans lui verser aucune indemnité. Elle s’est donc retrouvée sans aucun salaire. Alors, nous l’avons aidé pour qu’elle puisse se payer un médecin et se trouver un logement décent ».

Avoir un logement décent n’est d’ailleurs pas une évidence pour ces salariés. Nombre d’entre eux vivent dans des chabolas, ces bidonvilles installés aux alentours des exploitations agricoles. Ici, ni électricité, ni eau courante et encore moins de toilettes. Leurs maisons ont été construites grâce aux rebus de plastiques et de cartons qu’ils ont trouvé et ils doivent donc encore supporter une chaleur étouffante. « On ne peut pas rester à l’intérieur pendant la journée, ni y conserver de la viande ou des produits frais ».

Pas de droit du travail mais des labels et subventions

Si l’agriculture andalouse est loin d’être vertueuse, elle bénéficie cependant de subventions de l’Union Européenne. Ainsi au titre de la Politique Agricole Commune, 2 milliards d’euros sont attribués chaque année aux agriculteurs andalous. Si les propriétaires des serres d’Almería et de Huelva sont principalement des petits producteurs (rares sont les exploitations dépassant les 10 hectares), on compte tout de même quelques mastodontes.

Ainsi, Haciendas Bio, premier producteur de fruits et légumes bio en Espagne possède 433 hectares en Andalousie. Mais elle ne semble pas plus respectueuse du code du travail que les petites exploitations. Dans cette entreprise, des salariés ont été licenciés après s’être plaints de leurs conditions de travail. Aujourd’hui, un procès est en cours. Pourtant, la marque s’enorgueillit de posséder divers labels attestant de ses bonnes pratiques. Parmi ces certifications, on retrouve notamment le label Agriculture Biologique français ou son équivalent européen.

Si ces labels ne comportent pas explicitement de clause sociale, les conditions de productions de ces fruits et légumes semblent entrer en contradiction avec une certaine idée qu’on pourrait se faire de l’agriculture biologique respectueuse du bien-être animal mais aussi humain. L’Agence Bio, qui assure la communication autour du label français Agriculture Biologique, n’a pas souhaité répondre à nos questions, nous rappelant simplement que les critères de ce label étaient alignés sur celui du label bio européen. Les porte-paroles de la section agriculture de la Commission Européenne, n’ont quant à eux pas répondu à nos sollicitations.

Demeter, un label peu soucieux des droits des travailleurs

Plus surprenant, Haciendas Bio bénéficie également du label Demeter. Si ce label, qui se revendique de la biodynamie, est peu connu de prime abord, il est pourtant octroyé à de nombreux produits de chaînes de magasins bio tels que Naturalia, La Vie Claire ou Bio c’bon. Réputé plus exigeant que le label Agriculture Biologique classique, il comporte une clause de responsabilité sociale stipulant que les entreprises labellisées doivent « garantir la santé et la sécurité de toutes les personnes travaillant pour l’entreprise et s’assurer que personne n’est mis en danger lors de son travail ».

Ces entreprises sont également tenues de lutter contre « le manque de droits sociaux » et les « conditions de travail ou salaires en dessous des standards en vigueur ». D’après ses anciens salariés, Haciendas Bio ne respecte pas ces règles. Pourtant, ils continuent de bénéficier de ce label. Contacté à ce sujet, Cornelia Hauenschild, la responsable des certifications chez Demeter, nous a informé qu’une enquête avait été menée dans la semaine du 18 mai par des inspecteurs de Demeter et d’un autre label semblable, Naturland, en compagnie d’un représentant de la Confederación Sindical de Comisiones Obreras (CCOO), l’un des syndicats majoritaires en Espagne. Toutefois, il ne nous a pas été possible d’obtenir les conclusions de cette enquête.

Isolés, les travailleurs peinent à se mobiliser

Malgré ces conditions de travail difficiles, il est compliqué pour les travailleurs de se mobiliser. Si le taux de syndicalisation est plus élevé chez nos voisins espagnols (autour de 20%) qu’il ne l’est en France (11%), ce sont la CCOO et l’Union General de los Trabajadores (UGT) qui concentrent la majorité des adhésions. Or, selon un représentant de la Confederación National del Trabajo (CNT), ces syndicats sont peu intéressés par les problématiques que rencontrent les travailleurs des serres andalouses.

Par ailleurs, la syndicalisation est particulièrement rare dans le milieu rural, et les salariés hésitent à témoigner par peur des représailles. Jamal, qui a travaillé à Almería et à Huelva, raconte ainsi qu’une de ses collègues est tombée enceinte et que son employeur l’a mis en congé maternité sans que ne lui soit pourtant versé aucune indemnité. Si cette pratique est en contradiction flagrante avec le droit du travail, la femme en question a peur des retombées négatives et préfère donc se taire. Ces salariés ne parlant pas toujours espagnols sont donc souvent seuls pour faire valoir leur droit face à des propriétaires de serres qui peuvent les licencier du jour au lendemain.

Enfin, les contrôles par les inspecteurs du travail sont rares et peu efficaces. « Quand des inspecteurs viennent, ils préviennent nos employeurs. On nous demande alors de nettoyer les serres de fond en comble et aucun défaut n’est présent à leur arrivée. Les salariés qui pourraient être tentés de critiquer l’employeur sont ensuite placés loin de l’inspecteur et ceux qui lui sont favorables sont placés à proximité ».

Si la lutte de ces travailleurs pour obtenir de meilleures conditions de travail et de logement est donc compliquée, une prise de conscience semble débuter. Le 7 février, le rapporteur de l’ONU sur l’extrême pauvreté alertait publiquement sur l’urgence de la situation. « Nous ne pouvons pas traiter ces immigrés comme s’ils n’existaient pas » insistait-il. Ce sera donc peut-être les consommateurs qui feront évoluer ces pratiques. Comme le rappelait Joanna Moreno : « La société civile peut avoir un rôle à jouer, en refusant d’acheter ces produits ».

Publié le 05/06/2020

L’Aigle et le Dragon

 

Bruno GUIGUE (site legrandsoir.info)

 

La propagande anti-Pékin déchaînée aux États-Unis a conduit le chef de la diplomatie chinoise à dénoncer « certaines forces politiques américaines qui prennent en otage les relations entre la Chine et les États-Unis et poussent nos deux pays au bord d’une nouvelle Guerre Froide ». Une saillie inhabituelle qui intervient peu de temps après la déclaration de Donald Trump dans laquelle il accusait le gouvernement chinois d’avoir commis une « tuerie de masse » en laissant se propager le Covid-19. La critique mutuelle entre Pékin et Washington n’est pas une nouveauté, mais l’innovation sémantique dont témoigne la riposte chinoise n’est pas anodine. Franchissant un nouveau cap symbolique, cet échange verbal se situe en effet à la rencontre de deux tendances contradictoires.

La première, c’est la radicalisation idéologique de la présidence Trump. Élu pour redresser l’économie en inversant la tendance à la désindustrialisation, le locataire de la Maison Blanche sait que le bilan qu’il va présenter aux électeurs en novembre prochain n’est pas enthousiasmant. Le déficit commercial avec la Chine a diminué en 2019, mais c’est après avoir augmenté au cours des deux années précédentes. Avec la récession économique, le déficit budgétaire atteindra des sommets inégalés. La gestion calamiteuse de la pandémie et ses 100 000 morts seront portés au passif de l’administration actuelle. Bref, Trump est aux abois, et il lui faut impérativement avoir recours à une ficelle aussi vieille que la politique : la désignation d’un bouc-émissaire.

Pour jouer ce rôle malgré lui, Pékin est tout trouvé. Après tout, le nouveau virus est supposé venir de Chine (même si c’est de moins en moins sûr), et il suffit de l’appeler « virus chinois » pour instiller dans l’opinion l’idée absurde que la Chine est coupable. Personne n’aurait songé à commettre ce genre d’amalgame lors des crises précédentes (VIH, Sras, Ebola, H1-N1, vache folle, etc.) mais les EU sont par essence le pays où rien n’est impossible. Ayant proféré tout et son contraire, félicité la Chine et l’OMS avant de les stigmatiser, moqué les mesures de protection et appelé les anti-confinement à manifester les armes à la main, Donald Trump a fini par exiger une indemnisation de Pékin pour compenser l’effet désastreux de sa propre incurie, voire, et c’est encore plus grave, de son indifférence au sort des victimes.

Car les États-Unis, il faut le rappeler, sont l’un des rares pays où l’on a ouvertement recommandé de faire prévaloir la croissance économique sur la santé publique. Lorsque le vice-gouverneur du Texas a dit qu’il fallait sacrifier les vieux à l’économie, il a révélé la pensée profonde d’une oligarchie qui noie toute considération humaine « dans les eaux glacées du calcul égoïste », comme disait Marx. Profond mépris pour les faibles, eugénisme néolibéral dont on voit le résultat aux États-Unis, où l’hécatombe qui frappe les Afro-Américains les plus âgés en dit long sur une société vermoulue. Que l’espérance de vie moyenne y régresse et que les pauvres n’aient pas accès aux soins est sans importance. Pour Washington, la cause est entendue : c’est la faute de ces communistes chinois qui ont toujours le mensonge à la bouche, alors que l’Amérique est un pays dont les dirigeants, animés d’une foi inébranlable dans la démocratie, disent toujours la vérité au bon peuple.

Or cette radicalisation d’un Donald Trump en état d’hystérie pré-électorale, manifestement, vient percuter la montée en puissance d’une Chine qui n’a pas l’intention de tendre la joue gauche. Ce pays a longtemps adopté sur la scène internationale un profil bas qui recoupait l’inflexion de sa politique économique : il fallait attirer dans le pays les capitaux et les technologies qui lui faisaient défaut. La Chine s’est donc mise en congé de la politique internationale pour se consacrer à son propre développement. Elle a joué le jeu de la globalisation des échanges en renonçant à toute initiative susceptible de froisser l’Occident. Mais cette époque est aujourd’hui révolue. Depuis 2014, elle est la première puissance économique mondiale si l’on calcule le PIB en parité de pouvoir d’achat. Elle a accumulé du capital à des hauteurs vertigineuses, accompli des prouesses en matière d’innovation, construit des équipements colossaux et noué des partenariats tous azimuts.

Il n’y a aucun exemple dans l’histoire où un tel accroissement des capacités matérielles d’un pays ne transfuse d’une manière ou d’une autre dans la sphère géopolitique. C’est aujourd’hui le cas du « pays du milieu ». Cet empire sans impérialisme ne fait aucune guerre depuis 40 ans, il n’inflige aucun embargo à personne et ne finance aucune organisation subversive dans aucun pays. Le principe sacro-saint de sa politique étrangère tient en deux mots : respect de la souveraineté nationale. La Chine s’interdit de se mêler des affaires des autres et ne tolère aucune ingérence étrangère dans les siennes. Toute intrusion dans ses affaires intérieures, à Hong Kong ou au Xinjiang, sera combattue sans ménagement. Mais la Chine entend aussi respecter ses engagements à l’égard de ses alliés : lorsque Washington prive de médicaments les enfants vénézuéliens, la Chine en livre aussitôt des dizaines de tonnes à Caracas. On sait bien ce que vaut la diplomatie des droits de l’homme à l’occidentale, et celle de la Chine soutient fort bien la comparaison.

Ce qui rend notre époque passionnante, c’est qu’elle voit le croisement périlleux du déclin américain et de la poussée chinoise. Nous sommes entrés dans une zone de turbulences dont il y a deux façons de sortir. La première serait une aggravation des tensions qui aurait pour effet de relancer la course aux armements. C’est la stratégie de Trump, et ceux qui le considèrent comme l’adversaire de « l’État profond » oublient qu’aucun président n’a mieux servi le complexe militaro-industriel. Mais cette militarisation des relations internationales ne mène nulle part. La guerre avec la Chine n’aura pas lieu, car elle signifierait la destruction mutuelle. Les États-Unis ne la font de préférence qu’à plus faible qu’eux, et même dans ce cas ils trouvent le moyen de la perdre. Cette stratégie ne mènera pas non plus à la paix, car la militarisation se fait toujours au préjudice du développement, et c’est ce qui risque de nourrir les conflits du futur.

L’autre façon de sortir de l’affrontement actuel, c’est de laisser le temps travailler en sa faveur. Ce sera évidemment la stratégie chinoise. Après tout, les bouledogues de Washington peuvent bien aboyer autant qu’il leur plaira. L’essentiel, c’est le mouvement qui s’effectue en profondeur, loin de cette agitation de surface chère aux démocraties, loin de cette politique-spectacle dont elles raffolent. Tandis que les Occidentaux sont aliénés au court terme, les Chinois excellent dans la gestion du temps long. Leur stratégie visera avant tout l’évitement du conflit de haute intensité. Elle n’empêchera pas l’expression des différends, mais elle inhibera leur dégénérescence en lutte armée. A quoi bon précipiter les choses, quand l’évolution du monde rogne les prérogatives d’un empire déclinant ? Cette stratégie du mûrissement compte sur « les transformations silencieuses », pour reprendre l’expression du philosophe François Jullien. Elle laisse lentement venir, au lieu de chercher à prendre un avantage immédiat. Sachant que le basculement du monde est irréversible, la Chine prendra son parti des crises de nerf d’États-Unis en perte de vitesse. Ce sera la longue patience du Dragon face à la vaine impétuosité de l’Aigle.

 

Bruno Guigue

Publié le 24/05/2020

Proche-Orient. La dignité des Palestiniens face à l’annexion programmée

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

Mahmoud Abbas déclare ne plus être lié par les accords avec Israël et les États-Unis. La décision du gouvernement Netanyahou viole le droit international et signe la mort d’une solution à deux États. Mais aucune sanction n’est envisagée.

Peut-être emportés par leur allégresse d’une annexion prochaine de la quasi-­totalité des territoires occupés, les dirigeants israéliens et états-uniens en avaient visiblement oublié l’existence du peuple palestinien. Depuis la fin du mois de janvier et l’annonce officielle de « l’accord du siècle » concocté par les services de Donald Trump en lien avec les équipes de Benyamin Netanyahou sans la moindre information fournie aux Palestiniens, tout se passe comme si « un peuple sans terre » allait enfin mettre la main sur une « terre sans peuple », pour reprendre l’un des slogans sionistes les plus connus et les plus usités. L’histoire a déjà montré l’inanité d’une telle idée, mais, triste ironie, à terme, les Palestiniens pourraient devenir ce « peuple sans terre ».

Alors que se profile la date du 1er juillet, moment à partir duquel le nouveau ­gouvernement israélien doit se prononcer sur sa stratégie pour traduire dans les faits le plan du président américain, le président palestinien, Mahmoud Abbas, est venu se rappeler au bon souvenir de ceux qui voudraient le compter, lui et son peuple, pour quantité négligeable. Il avait déjà annoncé la rupture de « toutes les relations » avec Israël et les États-Unis après l’annonce du plan qui prévoit ­notamment l’annexion de la vallée du Jourdain et des colonies juives en Cisjordanie. Ce qui n’avait pas gêné le moins du monde Washington et Tel-Aviv. D’ailleurs, dimanche, lors du vote de confiance du Parlement israélien, qui lui donnait un nouveau mandat de 18 mois en tant que premier ministre, Benyamin Netanyahou ne le ­cachait pas : « Voici la vérité : ces territoires sont là où le peuple juif est né et s’est développé. Il est temps d’appliquer la loi israélienne et d’écrire un nouveau chapitre glorieux dans l’histoire du sionisme. » Et le même d’ajouter une « vérité, et tout le monde le sait, c’est que les centaines de milliers de résidents de Judée-Samarie (terme utilisé par les autorités israéliennes pour parler de la Cisjordanie – NDLR) resteront toujours chez eux, quel que soit l’accord de paix trouvé in fine ». Quant à Benny Gantz, qui a passé un accord gouvernemental avec lui, et que certains voudraient présenter comme un modérateur, il n’a pas eu un seul mot pour évoquer l’annexion.

La division continue entre les organisations palestiniennes

Autant dire que les accords d’Oslo de 1993, bien que politiquement morts parce que jamais appliqués par la force occupante, sont aujourd’hui caducs. C’est ce qu’a ­entériné, mardi, Mahmoud Abbas en déclarant que les Palestiniens ne se sentent plus liés « à tous ces accords et ententes avec les gouvernements américain et ­israélien, et toutes ces obligations basées sur ces ententes et ces accords, y compris celles relatives à la sécurité ». Certes, ce n’est pas la première fois que le président de l’Organisation de libération de la ­Palestine (OLP), seule signataire des accords d’Oslo et non pas l’Autorité palestinienne (AP), brandit la menace de rupture de la coopération sécuritaire avec Israël, mais sans grande application. Dans les faits, cette coopération fait de la police palestinienne des supplétifs de l’armée israélienne, en empêchant et en réprimant les manifestations aux abords des colonies de Cisjordanie, en fermant les yeux sur les incursions militaires israéliennes, voire en laissant s’infiltrer des commandos déguisés, comme cela s’est passé, mercredi, avec la tentative d’enlèvement de l’avocat franco-palestinien Salah Hamouri (lire notre article). Une attitude des forces sécuritaires de l’AP de plus en plus dénoncée ces dernières années par la gauche palestinienne, les associations et les mouvements de jeunes.

Le président palestinien ira-t-il jusqu’au bout de ses menaces ? Incontestablement, la majorité des Palestiniens le souhaitent, même si cela va signifier des difficultés supplémentaires. Les Israéliens, eux, ne veulent pas prendre en charge tout un déploiement sécuritaire dans les territoires qu’ils occupent car cela signifierait une mobilisation humaine et des dépenses financières qu’ils ne veulent pas assumer. Pour Mahmoud Abbas, 85 ans, dont l’entourage politique semble plus préoccupé par sa succession que par des initiatives politiques capables de donner un nouveau souffle à la lutte de libération, c’est sa dernière chance, alors que la division continue à régner entre les organisations palestiniennes, ouvrant la voie à des situations terribles. L’annonce, hier, de l’arrivée d’un charter affrété par les Émirats arabes unis (EAU) et rempli de matériel pour lutter contre le coronavirus, en est l’exemple type. Abu Dhabi a pris cette initiative en concertation avec les seules autorités ­israéliennes, pas avec l’Autorité palestinienne, qui a annoncé, la mort dans l’âme, son refus d’en prendre livraison.

Pour faire front face à Israël, la question de l’unité se pose avec encore plus d’acuité. Car, à l’instar des Émirats, les pétromonarchies du Golfe sont en pleine phase de normalisation avec Israël sur fond d’animosité envers l’Iran, et elles ne feront rien – hormis en paroles – pour empêcher l’annexion des territoires palestiniens. La Jordanie, seul pays arabe avec l’Égypte à avoir signé une paix avec Israël, montre les dents. Mais le souverain hachémite n’en a peut-être pas les moyens et semble donner des gages à son opposition islamiste qui commence à ébranler son trône.

Une politique coloniale pleinement assumée

Depuis Ben Gourion, fondateur de l’État d’Israël en 1948, la politique coloniale de ce pays s’est surtout caractérisée par le fait accompli. C’est encore ce qui se passe avec le plan Trump. L’annexion ne serait donc pas à remettre en cause, juste à l’aménager aux marges. On en oublierait presque que cette annexion remet en réalité en cause la solution à deux États, si l’on entend par État une entité viable économiquement et politiquement sur un territoire continu. Tout juste les Palestiniens pourraient-ils disposer de quelques arpents de terre… Quant à Jérusalem, il leur faudrait l’oublier puisqu’elle serait la capitale d’Israël.

L’Union européenne (UE) pourrait jouer un rôle historique. Mais ses divisions, alimentées par l’extrême droite qui dirige la Hongrie ou les conservateurs en Autriche, deux fervents soutiens ­d’Israël, empêchent de mettre en garde Tel-Aviv sur de possibles mesures de rétorsion, voire de sanction, en cas d’annexion. Or c’est le seul langage à tenir. Dire qu’il faut respecter le droit international est insuffisant. Après tout, l’UE s’y est résolue contre la Russie lors de l’annexion de la Crimée, mesure dont elle est incapable s’agissant d’Israël. Les 27 ne se mettant pas d’accord, de timides initiatives se font jour. Le 20 mai, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le représentant de la France, Nicolas de Rivière, a déclaré qu’une annexion « y compris des seules colonies » constituerait une violation du droit international et « ne serait pas sans conséquences sur les relations de l’Union européenne avec Israël ». L’idée d’une initiative afin de permettre la reprise de négociations est sur la table. Mais pour l’heure, le plat est à disposition des Israéliens. Les Palestiniens, eux, n’ont même pas d’assiette.  

 

Pierre Barbancey

Publié le 08/03/2020

 

Deux statisticiens du Massachusetts Institute of Technology (MIT), spécialistes des scrutins électoraux, viennent de publier une analyse accablante pour l’Organisation des États américains (OEA). Cette dernière a soutenu que l’élection présidentielle d’octobre 2019 en Bolivie avait été entachée de fraude, justifiant un coup d’État contre le président Evo Morales. Les travaux de ces chercheurs montrent qu’il n’existe aucune preuve de fraude. Au contraire, Morales aurait « très probablement » remporté les élections dès le premier tour (lire aussi « La droite latino-américaine dans l’impasse », en kiosques).

Un soulèvement populaire qui profite à l’extrême droite

En Bolivie, un coup d’État trop facile

 

Depuis le mois d’octobre, un soulèvement populaire agite la Bolivie. Révélant la faiblesse de la gauche au pouvoir, il a constitué une aubaine pour les franges les plus extrémistes de la droite, qui ont profité du chaos pour renverser le président Evo Morales. En dépit d’une violente répression, le régime « de facto » ne semble pas parvenir à museler la contestation, tandis que le pays s’enfonce dans la crise.

par Renaud Lambert 

   

Un président « invité » à démissionner par son chef d’état-major. Des forces de police tirant sur des manifestants. Une chasse aux sorcières qui conduit à l’arrestation d’anciens dirigeants politiques et en contraint d’autres à la clandestinité. Des médias fermés, des journalistes incarcérés pour « sédition », des parlementaires empêchés d’accéder à l’Assemblée nationale, une sénatrice qui s’autoproclame présidente et qu’une photographie immortalise, tout sourire, recevant l’aide d’un militaire pour enfiler l’écharpe idoine. Des généraux, enfin, qui prennent la pose, le regard barré de lunettes de soleil… S’il y a une question que, a priori, la situation bolivienne ne soulève pas, c’est celle de savoir si elle répond à la définition d’un coup d’État.

Les médias dominants se sont néanmoins évertués à décrire le renversement du président Evo Morales en s’interdisant le terme qui en rend compte le mieux. Comme eux, la première dictatrice de l’histoire du continent, Mme Jeanine Áñez, a souhaité apaiser les inquiétudes. « Un coup d’État, c’est quand il y a des soldats dans les rues (1)  », a-t-elle tranché alors qu’on l’interrogeait, le 12 novembre, sur les conditions de son investiture. Seule difficulté : la veille, elle avait demandé à l’armée de joindre ses forces à celles de la police pour « restaurer l’ordre » dans La Paz (2). De sorte que des militaires patrouillaient dans les rues de la capitale au moment précis où elle s’exprimait.

Entre 1825, l’année de son indépendance, et l’arrivée de M. Morales au pouvoir, en 2006, la Bolivie a connu 188 putschs : plus d’un par an. En dépit d’une telle régularité, nul ne s’attendait à ce que sa première présidence indigène s’achève dans ces conditions, et aussi rapidement. M. Morales semblait d’autant moins pouvoir être inquiété que, dans une Amérique latine en récession, son pays suscitait l’admiration tant du camp progressiste que des institutions financières internationales. Le premier mettait en avant le recul de l’analphabétisme, les travaux d’infrastructure, la réduction du taux de pauvreté — passé de 63,9 % en 2004 à 35,5 % en 2017. Les seconds, à l’image du Fonds monétaire international (FMI), se réjouissaient d’une politique conciliante à l’égard du patronat et « félicitaient la Bolivie pour son taux de croissance impressionnant (3)  ». Que s’est-il donc passé ?

Chapelet et drapeau indigène

La crise éclate lors de la publication des résultats du scrutin présidentiel d’octobre dernier, mais ses racines plongent plus loin. Jusqu’en 2016, au moins. Le gouvernement organise alors un référendum qui vise à autoriser M. Morales à briguer un troisième mandat, alors que la Constitution n’en autorise que deux (sa première élection, avant l’adoption de la Constitution, n’étant pas prise en compte).

Au cours de la campagne, la presse d’opposition « révèle » que M. Morales aurait eu un fils avec une militante de son parti, Mme Gabriela Zapata, laquelle aurait bénéficié de sa proximité avec le président pour s’enrichir. Tout est faux, mais on ne le découvrira que plus tard, et dans la plus grande discrétion médiatique. L’affaire égratigne l’image du dirigeant indigène, qui semble incapable d’opposer une défense claire à ses détracteurs. Les sondages reflètent alors un retournement de tendance dans l’opinion, que le vote confirme : 51,3 % de la population s’oppose à l’idée d’une troisième candidature de M. Morales. Certain d’avoir été piégé par ses adversaires, ce dernier n’accepte pas ce résultat. Il se tourne vers la Cour constitutionnelle, qui, le 28 novembre 2017, invalide le référendum. S’appuyant sur la convention américaine relative aux droits de l’homme — qui établit que tout citoyen doit pouvoir « élire ou être élu » et qui, selon la Constitution bolivienne, prime sur le droit national —, l’institution ouvre la voie à la troisième candidature de M. Morales.

« Il existe de nombreux précédents, dont personne ne s’est ému », s’époumonent ses partisans. Ils citent la réélection, en 2006, de M. Oscar Arias Sánchez au Costa Rica, dans des conditions similaires. Peu importe : la démarche ternit un peu plus l’image du président, y compris au sein de sa base sociale. Celle-ci n’ignore pas qu’on encadre le droit de se présenter à un scrutin un peu partout dans le monde : obtenir cinq cents parrainages en France, avoir plus de 35 ans aux États-Unis, etc. L’opposition, de son côté, vient de trouver un nouvel angle d’attaque : elle ne dénoncera plus l’« Indien analphabète » ou le « communiste », mais le « dictateur » qui s’accroche au pouvoir. Elle aborde la présidentielle de 2019 en clamant que l’enjeu n’est pas de battre un adversaire, mais de déloger un « tyran ».

Annoncés le 20 octobre 2019, les résultats préliminaires du scrutin créditent M. Morales de 45,7 % des voix, contre 37,8 % pour l’ancien président (2003-2005) Carlos Mesa, sur la base de la collecte de 83,8 % des procès-verbaux. L’écart, inférieur à 10 %, laisse présager un second tour (4), moins favorable au chef de l’État. Quatre jours plus tard, l’annonce des résultats officiels provoque l’embrasement : M. Morales est déclaré vainqueur avec 47,08 % des voix, contre 36,51 % pour M. Mesa. L’opposition, qui dénonce depuis plusieurs semaines la fraude à venir, présente ce revirement comme la confirmation de ce qu’elle avait anticipé.

L’Organisation des États américains (OEA), bras armé de Washington dans la région, entre alors dans la danse. Et, comme à son habitude, elle devient très vite l’un des acteurs-clés de la crise qu’elle prétend observer. Le 21 octobre, ses émissaires expriment leurs préoccupations quant à certaines « irrégularités », qu’ils tentent d’étayer dans un document publié… plus tard (5). Or ce dernier n’apporte aucune preuve concrète de fraude, comme le souligne l’étude effectuée par le Centre pour la recherche économique et politique (CEPR) (6). Outre qu’il semble confondre chiffres préliminaires (sans valeur juridique et dont la publication, destinée aux médias, découle d’une recommandation de l’OEA) et résultats officiels, traditionnellement lents à compiler dans un pays comme la Bolivie, il tire des conclusions hâtives de certaines de ses observations. L’évolution dans le temps des résultats en faveur du Mouvement vers le socialisme - Instrument politique pour la souveraineté des peuples (MAS-IPSP) de M. Morales, par exemple, est présentée comme improbable d’un point de vue statistique. « Elle est pourtant fidèle à ce qui a pu se dérouler par le passé, nous explique Guillaume Long, l’un des auteurs de l’étude du CEPR. Traditionnellement, les résultats des bureaux de vote où le MAS-IPSP enregistre ses meilleurs scores arrivent plus tard, car ils sont plus éloignés géographiquement. » Les doutes s’accumulent, qui conduisent l’OEA à promettre de nouveaux documents, plus probants.

Mais c’est déjà trop tard. La fragilité du pouvoir est apparue au grand jour dès lors qu’il s’est avéré incapable de défendre la légitimité du scrutin qu’il avait organisé. Un tel contexte aurait dû conforter la position de la droite traditionnelle de M. Mesa. Or un autre groupe d’acteurs profite de la situation pour prendre la barre du mouvement contestataire, et l’orienter.

Il y a d’abord toute une nébuleuse de structures telles que Ríos de Pie, créée il y a quelques mois pour promouvoir l’« intelligence collective et la non-violence dans l’optique d’influer sur la vie politique ». Sa fondatrice, Mme Jhanisse Vaca Daza, a été formée par M. Srđa Popović, du Center for Applied Nonviolent Action and Strategies (Canvas), spécialisé dans les opérations de « changement de régime » (lire « Changements de régime clés en main »). D’abord active sur la question de l’environnement — où l’« inaction » du « régime » aurait témoigné de sa disposition à piétiner les exigences de la majorité —, Ríos de Pie se fait l’écho au mois d’octobre d’une myriade de documents expliquant comment déjouer la fraude qui se prépare. Comme des centaines d’autres structures, elle participe par la suite à promouvoir une figure jusque-là clivante : M. Luis Fernando Camacho.

Représentant de la droite raciste, réactionnaire et évangélique de la région de Santa Cruz, M. Camacho s’est fait connaître en 2008, lors d’un conflit entre M. Morales et les provinces de l’est du pays, qui tentaient alors d’arracher leur autonomie au pouvoir central. Il avait auparavant dirigé l’Union de la jeunesse de Santa Cruz, l’une des troupes de choc de l’oligarchie locale. En 2019, il a toutefois adapté son discours : le MAS-IPSP ne menace plus les populations blanches et chrétiennes, mais la démocratie. Ainsi reformulée, sa détestation de M. Morales est en mesure d’en agglomérer d’autres, émanant de diverses franges de la population, notamment au sein des classes moyennes : celles que la croissance économique a plongées dans une opulence qui les a éloignées de la gauche ; celles que les scandales de corruption, nombreux, ont conduites à rompre avec une famille politique jugée discréditée ; celles, enfin, qui n’avaient jamais adhéré au MAS-IPSP et qui s’irritaient de se voir depuis si longtemps privées d’accès à l’État, le principal moteur de l’ascension sociale en Bolivie.

Habile communicant, M. Camacho se présente désormais en rassembleur. L’homme qui ne s’exprime jamais sans arborer un chapelet à la main prend soin de brandir également le drapeau indigène, au moment même où ses amis le piétinent dans la rue. Il devient bientôt la figure principale d’une contestation qu’il contribue à radicaliser. Et, lorsque M. Morales annonce de nouvelles élections, la revendication des manifestants n’est plus celle de M. Mesa — un second tour —, mais celle de la droite radicale : la démission du président.

À la montée en puissance de ces nouveaux acteurs ne répondent que de rares mobilisations de soutien à M. Morales. « C’est que son parti était en fait, depuis longtemps, un colosse aux pieds d’argile », analyse le politiste Hervé Do Alto. Il le décrit comme une structure en cercles concentriques dont le centre se serait, au fil des années, éloigné de ses marges. « Le MAS-IPSP s’apparente moins à un parti au sens classique du terme qu’à une fédération d’organisations sociales où l’on compte des syndicats ouvriers et paysans, des comités de quartier, des communautés indigènes », rappelle-t-il. À chaque instant, l’organisation doit donc assurer la médiation interne entre les mouvements qui la composent et qui, en fonction des moments, des joutes internes, affichent une loyauté plus ou moins forte à son égard.

« Dans ce dispositif, poursuit Do Alto, Morales a assuré la cohésion de l’ensemble comme un moyeu soude les rayons d’une roue. À travers lui, l’organisation parvenait à transcender ses divisions. » Les difficultés apparaissent dès lors qu’un doute surgit sur la figure du président lui-même. Or l’usure du pouvoir, les conflits politiques — notamment avec les organisations indigènes —, les scandales (les uns fondés, les autres pas) et le traumatisme du référendum de 2016 ont fragilisé sa stature. Alors que la crise éclate, un pouvoir qui se décrivait hier comme un « gouvernement de mouvements sociaux » se retrouve… sans mouvement social disposé à le soutenir. « Dans un moment de relâchement des fidélités vis-à-vis du MAS-IPSP, conclut Do Alto, certaines organisations membres du parti n’ont pas eu le sentiment que leur propre sort se jouait à travers celui de M. Morales. » Lorsque la Centrale ouvrière bolivienne (COB), qui, bien que moins puissante que dans les années 1980, reste un référent du mouvement ouvrier, invite le président à démissionner pour « pacifier le pays », le 10 novembre, la citadelle du MAS-IPSP s’effondre comme un château de cartes.

Des blindés dans les rues

Jusque-là, la crise se jouait dans le cadre de la Constitution : un président lâché par les siens peut démissionner avant que ne soit organisé un nouveau scrutin. Elle bascule avec l’intervention du chef d’état-major Williams Kaliman. Bien que formé à l’École des Amériques, une académie où les États-Unis instruisent des militaires latino-américains, le général était jugé proche de M. Morales, qui avait pris soin de choyer l’armée. Mais, depuis plusieurs jours, de nombreux membres des forces de police se sont mutinés. Souvent hostiles au MAS-IPSP, ils ont rejoint les troupes de M. Camacho. « Les forces armées doivent choisir : s’opposer aux policiers mutins ou abandonner le pouvoir », résume Do Alto. Le général tranche, mais il ne se contente pas de passer un coup de téléphone discret au chef d’État. Entouré de hauts gradés en uniforme, il convoque les médias pour « suggérer » au président de démissionner, instituant alors l’armée en actrice politique de la crise, ce que ne prévoit pas la Constitution.

L’opposition traditionnelle est prise de court, la gauche tétanisée, la droite réactionnaire galvanisée. Informé que sa tête a été mise à prix, M. Morales s’enfuit. M. Camacho pénètre dans le palais présidentiel, où il pose, entouré de policiers factieux, une bible déposée sur le drapeau du pays. Les résidences de diverses personnalités de l’État et de membres de la famille de M. Morales sont saccagées, parfois incendiées. Quand la population descend dans la rue, l’armée orchestre la répression, à grand renfort d’hélicoptères et de blindés. Elle hésite d’autant moins à tirer à balles réelles que la nouvelle « présidente » a signé un décret exonérant les forces armées de toute responsabilité pénale.

Alors que de nouvelles élections auraient pu permettre au pays de choisir si, et comment, il souhaitait tourner la page Morales, la Bolivie est désormais gouvernée par Mme Añez, une sénatrice ultrafondamentaliste proche de M. Camacho qui s’est autoproclamée présidente. Elle s’est entourée de militaires, de dirigeants liés à des organisations racistes et de représentants du patronat. Aucun n’a été élu au poste qu’il occupe. On appelle cela un coup d’État.

 

Renaud Lambert

Publié le 07/03/2020

Brésil. « Ce sont les riches qui coûtent cher, pas le combat contre la pauvreté »

 

Cathy Dos santos Rosa Moussaoui Lina Sankari (site humanite.fr)

 

Luiz Inacio Lula da Silva n’a rien perdu de sa verve, malgré la cabale judiciaire qui l’a conduit à purger 580 jours de prison. En visite à Paris, l’ancien président brésilien se dit déterminé à défendre la démocratie contre les attaques de l’extrême droite, et à poursuivre son combat contre les inégalités.

Il y a d’abord un langage corporel. Ces mains qui marquent le rythme de la parole, cette voix rocailleuse qui trahit une passion pour le combat politique. De toute évidence, ces 580 jours passés en prison n’auront pas réussi à ébranler la détermination de l’ancien président du Brésil (2003-2011), sa volonté de s’engager pour l’égalité, les droits des travailleurs et la souveraineté de son pays. En visite à Paris, avant de se rendre à Berlin et au Comité des droits de l’homme de l’ONU, à Genève, où il plaidera l’illégalité du processus judiciaire engagé contre lui, Luiz Inacio Lula da Silva n’a tenu aucun discours revanchard. Se dégage au contraire un désir de réconcilier un pays qui n’a jamais paru aussi divisé. Face au péril fasciste et néolibéral, Lula appelle chacun à la mobilisation.

Après 580 jours d’emprisonnement vous vous dites « libéré mais pas libre » . Quelle est votre situation judiciaire ?

Luiz Inacio Lula da Silva Nous avons déposé un habeas corpus devant la Cour suprême afin d’annuler la procédure judiciaire et la décision du juge Sergio Moro (aujourd’hui ministre de la Justice du gouvernement d’extrême droite – NDLR), en prouvant qu’il a été partial. Sa décision est politique. Il est désormais prouvé, et pas seulement par mes avocats mais également grâce aux révélations du site The Intercept, que la police fédérale comme le juge ont menti. J’ai été libéré par la Cour suprême, car une personne ne peut être emprisonnée tant qu’il existe encore des recours. D’autres procédures sont engagées contre moi. Elles sont autant d’épées au-dessus de ma tête. Pourquoi suis-je tranquille ? Parce je suis en mesure de prouver que mes accusateurs ont monté une farce pour m’écarter de l’élection présidentielle. J’ai mis au défi le juge Moro de débattre en public avec moi. Qu’il apporte la preuve à la société que j’aurais commis une erreur ! À chaque procès, j’ai amené des dizaines de témoins. L’accusation, elle, n’en a présenté aucun. Elle se base sur la délation de menteurs qui ont vendu des informations en échange d’allègements de peines de prison, voire de libérations. Lorsque j’étais emprisonné, certains ont tenté de me convaincre d’accepter la prison à domicile. J’ai refusé. Je ne veux pas seulement être libre, je veux prouver mon innocence. Je ne veux pas des faveurs de la justice. Soit il est prouvé que j’ai commis un crime, soit il est reconnu qu’ils ont monté une mascarade judiciaire pour m’empêcher de me présenter à l’élection présidentielle. C’est ce qui s’appelle la « lawfare », c’est-à-dire l’utilisation de la justice pour criminaliser des personnalités politiques.

Le président Jair Bolsonaro appelle à se joindre aux manifestations antiparlementaires du 15 mars, à l’initiative de l’extrême droite. Ces attaques contre le Parlement sont-elles une nouvelle manifestation du glissement vers une dictature ou plutôt le symptôme d’une fébrilité de l’exécutif ?

Luiz Inacio Lula da Silva Il est normal qu’un parti de gouvernement appelle à une mobilisation en défense de ce gouvernement, tout comme il est normal que l’opposition proteste. Ce qui ne l’est pas, c’est qu’un président, dans l’exercice de ses fonctions, appuie une manifestation dont l’objectif est d’attaquer le Congrès national et la Cour suprême. Cela fragilise la Constitution et l’équilibre des pouvoirs. C’est un geste d’irresponsabilité de Jair Bolsonaro qui, me semble-t-il, aimerait gouverner sans le Congrès, sans la Cour suprême, mais avec les miliciens qui le soutiennent. La situation est grave. Il est anormal qu’un président de la République adopte une telle attitude. Le Congrès est une institution qui a peu de crédibilité dans la société, parce que toute la sainte journée, à la radio, à la télévision, dans les journaux, il n’est question que de critiques du Congrès. Elles ne visent pas des députés ou des partis ; elles sont généralisées. Du coup, la société ne voit pas le Congrès comme une institution de qualité. Cette assemblée est aujourd’hui dominée par les ultraconservateurs, mais elle a été élue. L’appel à la manifestation du 15 mars est une tentative de discréditer des institutions démocratiques. Je peux avoir beaucoup de désaccords avec le Congrès et la Cour suprême, mais ces institutions, au bout du compte, sont garantes du régime démocratique.

Le chef de l’État multiplie les déclarations racistes et met en cause le principe des terres autochtones. Pourquoi ce déchaînement de haine contre les peuples indigènes et les descendants d’esclaves ?

Luiz Inacio Lula da Silva Bolsonaro n’a jamais cessé d’attaquer les femmes, les Indiens, les Noirs, de défendre le port des armes. Au lieu d’être président, il aurait pu être shérif dans le Far West américain. Son élection est le fruit d’une campagne de haine, de discrédit de la politique et des partis. Il est parvenu à imposer l’idée qu’il n’était pas un politicien, alors qu’il a été député durant vingt-huit ans. Il a fait croire qu’il n’appartenait pas au système, voire qu’il en était un ennemi. Il y a eu une violente campagne de la droite contre le PT, contre les avancées sociales de nos gouvernements. Résultat : la démocratie a accouché de Bolsonaro. Et maintenant, la société brésilienne doit s’occuper de ce fils indigeste. Le président ne parle pas avec les médias ; il résout tout via des fake news, des tweets, des vidéos… Il entend faire passer pour naturelles ses absurdités, ses gros mots, sa haine de la démocratie. Il est normal à ses yeux que son fils déclare qu’un militaire peut fermer la Cour suprême. Il banalise ces propos jusqu’à les rendre acceptables pour certains.

Devant ce néolibéralisme autoritaire, en dehors des secteurs traditionnellement combatifs, la société brésilienne peine à se mobiliser. Y voyez-vous une forme d’apathie ?

Luiz Inacio Lula da Silva Au Brésil, nous avons l’habitude de dire que la société tolère tout en début de mandat. Le vainqueur des élections n’est pas obligé de taper dans le juste, de connaître le fonctionnement de la machine gouvernementale. L’opposition elle-même se montre d’abord patiente. Où en est-on ? Bolsonaro n’apporte pas de réponses sur le plan économique. Il n’y a pas de croissance, pas de créations d’emplois, pas de hausse des salaires. Il avait promis une croissance du PIB de 2,5 %. Elle ne dépassera pas 1, 2 % cette année. Son ministre de l’Économie lui demande encore un délai de quinze semaines pour aboutir à des résultats. C’est le temps qu’il faut pour privatiser la compagnie pétrolière publique Petrobras, la Banque nationale de développement économique et social (BNDS) et la Banque du Brésil. Comme Bolsonaro ne parvient pas à relancer la croissance économique, il fait diversion avec ses folies. C’est une manière de fuir. Par exemple, il ne parle jamais de l’assassinat de Marielle Franco. Chaque fois qu’on évoque les miliciens impliqués dans ce crime, il évite le sujet : ils se connaissent, mais il fait semblant de ne pas être concerné. Il n’y a pas d’améliorations dans les domaines de la santé, de l’éducation. Au contraire, il détruit les avancées permises par les politiques sociales du gouvernement du Parti des travailleurs. Voilà comment il mène sa barque. C’est lamentable. On pourrait comprendre que la société ait envie de réagir. Mais il faut du temps pour qu’elle se réveille.

Quelles sont les conséquences des réformes structurelles, comme celle de la Sécurité sociale ?

Luiz Inacio Lula da Silva Ils avaient une proposition de réforme des retraites dont la pierre angulaire était la capitalisation, plus ou moins sur le modèle chilien, portée par le ministre de l’Économie, un homme lié aux économistes de Pinochet issus de l’école des Chicago Boys. Mais le gouvernement n’a pas réussi à faire passer la capitalisation au Brésil : le système solidaire, par répartition, perdure. Qu’on souhaite réformer le système des retraites pour l’adapter aux nouvelles réalités, comme les progrès de la longévité, d’accord. Mais la bonne politique, c’est d’écouter la société, d’instaurer un débat. Je vois qu’Emmanuel Macron, en France, utilise le 49.3 pour faire approuver sa réforme sans débat. Il n’est pourtant que le président de République, pas le patron du pays.

Au Brésil, la réforme du marché du travail a démantelé les garanties des travailleurs. De telles réformes ont été imposées dans 165 pays du monde : les travailleurs sont partout perdants. Il s’agit d’en finir avec l’état de bien-être social né après la Seconde Guerre mondiale, de faire payer aux travailleurs la facture de la crise. Au Brésil, en Amérique latine, nous n’avons pas un tel État social. Notre droit même à le bâtir est mis en cause. Avec le remplacement des emplois stables par des emplois précaires et mal rémunérés comme ceux que créé Uber, c’est la stabilité même dont l’humanité a besoin pour vivre en paix qui est menacée. Se lever le matin, avoir un emploi digne, être protégé par un système de santé, c’est salutaire. Ils sont en train de nous enlever cela, de faire de nous des hommes et des femmes soumis, comme nous l’étions au début de l’ère industrielle. Quelquefois, j’ai peur d’être pris pour un romantique, un dinosaure, car je vois les gens esclaves de leurs téléphones portables, du matin au soir. On mange, on boit, on travaille, on fait l’amour le nez sur le portable. Nous sommes à la merci d’algorithmes qui nous manipulent et peuvent truquer jusqu’aux élections. Trump et Bolsonaro sont les résultats de telles manipulations, de la dissémination de la haine permise par ces technologies qu’on pourrait utiliser à d’autres fins.

Au pouvoir, le PT et ses alliés ont conduit des politiques sociales qui ont permis à de larges franges de la population de sortir de la pauvreté. Mais sans refondre le modèle de développement du Brésil. Quels furent les obstacles ?

Luiz Inacio Lula da Silva Nous avons réussi à mettre en œuvre les plus grandes politiques d’inclusion sociale de l’histoire du pays. Nous avons fait de Petrobras la septième plus grande compagnie pétrolière au monde. Nous avons fait les plus grandes découvertes pétrolières du siècle, avec les gisements pré-sal. Quand je suis arrivé à la tête du pays, il y avait moins de 3 000 travailleurs dans l’industrie navale. Ils étaient plus de 80 000 quand j’ai quitté le pouvoir. Le nombre de personnes qui ont commencé à avoir accès à un réfrigérateur, une machine à laver, un téléviseur a décuplé. Plus de 16 millions de personnes ont bénéficié des programmes d’électrification dans les zones rurales. Dans beaucoup de secteurs, le Brésil est très compétitif, il peut se classer premier. Notre constructeur aéronautique Embraer (Empresa Brasileira de Aeronáutica), la troisième firme au monde dans ce secteur, vient d’être privatisé. Elle concurrence pourtant le canadien Bombardier. Le gouvernement démolit toute la base de développement du Brésil. Sans investissement dans l’éducation, dans la recherche, dans la technologie, il n’y a aucune chance de développer des secteurs novateurs. Aucun pays ne peut se développer sans parier sur l’éducation. En treize ans, nous avons ouvert les portes de l’université à 4 millions de jeunes gens : des Noirs, des indigènes, des jeunes issus de familles pauvres. Cela a beaucoup dérangé l’élite. Le Brésil doit se réconcilier avec lui-même s’il veut bâtir un nouveau modèle de développement. C’est un grand pays, avec 210 millions d’habitants : ses industries peuvent produire pour ce vaste marché intérieur. Toutes les conditions sont réunies. Mais l’actuel gouvernement tourne le dos à ces choix de développement.

Le PT a récemment présenté un programme d’émergence tourné vers l’investissement public et la création d’emplois. Nous réfléchissons aussi à une réforme fiscale pour augmenter la contribution des riches : taxer les grandes fortunes, les héritages, changer le calcul de l’impôt sur le revenu pour soulager les salariés les plus modestes. Des élections municipales se profilent. Nous espérons, avec les partis d’opposition et le mouvement syndical, susciter une vaste mobilisation autour de ce programme, pour défendre la démocratie au Brésil.

Avec la succession de coups d’État ou de coups de forces appuyés par les États-Unis en Amérique latine, comment analysez-vous leur stratégie ?

Luiz Inacio Lula da Silva Jamais dans leur histoire, les États-Unis n’ont agi pour aider l’Amérique latine à se développer. Aujourd’hui, les Américains ont un problème : dans les prochaines années, l’économie chinoise dépassera la leur et deviendra la première du monde. La Chine réalise des investissements très importants en Afrique et en Amérique latine. Washington veut les freiner. L’administration américaine pense que l’Amérique latine lui appartient. Il y a eu les persécutions contre Cristina Kirchner, les événements en Équateur, en Bolivie contre Evo Morales, au Pérou… avec des tentatives d’interférence du département de Justice états-unien dans différents procès en Amérique latine, et surtout dans le mien. Plusieurs procureurs américains ont d’ailleurs fêté mon incarcération. Jamais le Brésil n’a été si subordonné aux États-Unis. Dans ces conditions, la conclusion d’un accord militaire nous portera préjudice. Défendre la souveraineté nationale, c’est défendre nos frontières, notre éducation, notre recherche, notre Amazonie, nos eaux douces. C’est défendre notre propre modèle de croissance, notre modèle de relations internationales pour n’être subordonnés à personne mais alliés à tous.

Quel rôle politique souhaitez-vous jouer dans la perspective de l’élection présidentielle de 2022 ? Comment allez-vous mener votre combat contre les inégalités ?

Luiz Inacio Lula da Silva Je ne me place pas dans la perspective de 2022. Je veux créer de l’indignation face aux inégalités économiques et de genre. Nous devons garantir l’égalité entre hommes et femmes, jusque dans l’accès aux responsabilités politiques, combattre le racisme et les préjugés. Il faut prendre soin de la jeunesse. On ne peut pas, dès le berceau, prédire qu’un enfant sera médecin et un autre favelado (un habitant des favelas – NDLR). Il faut également poser la question de l’égalité des revenus. Quel être humain serai-je si je dormais tranquille en sachant que mes enfants et mes petits-enfants ont de quoi se nourrir, alors que des millions d’enfants dans le monde n’ont pas même un verre de lait ? Quel est ce monde où des milliardaires se considèrent humanistes parce qu’ils ont créé une fondation pour aider une demi-douzaine de personnes en Afrique ? Quel est ce monde qui permet à une personne d’accumuler des milliards, alors que la majorité de la population gagne moins de 2 dollars par jour ? Ce qui coûte cher, ce n’est pas le combat contre la pauvreté, c’est de prendre soin des riches. Lorsque vous leur prêtez un milliard, ils vous crachent dans le dos parce qu’ils en voudraient deux. Je suis à la retraite, mais je ne peux me mettre en retrait de mon engagement. À 74 ans, je pourrais me reposer, mais je cherche un espace pour lutter. La seule lutte que l’on ne peut pas perdre, c’est celle pour laquelle on lutte vraiment.

Entretien réalisé par Cathy Dos Santos, Rosa Moussaoui et Lina Sankari

Publié le 22/02/2020

 

De Snowden à Assange, la nouvelle chasse aux sorcières

 

Par Jean-Marc Manach (site regardss.fr)

 

D’Edward Snowden à Julian Assange, pour l’administration américaine les lanceurs d’alerte d’aujourd’hui sont les communistes d’hier, les «  sorcières  » du XXIe  siècle…

Les États-Unis subissent une nouvelle attaque… de paranoïa aiguë. La première crise notable remonte à la guerre froide quand le gouvernement US décide de créer la NSA pour espionner les télécommunications du bloc communiste. Après 1989, une fois le mur de Berlin tombé, la psychose US passe au stade supérieur lorsque la NSA se met à espionner… le monde entier. Ironie de l’histoire, quelques années plus tard Edward Snowden, le lanceur d’alerte à l’origine des révélations sur l’ampleur des écoutes de la NSA, a trouvé refuge à… Moscou, tandis que Laura Poitras, la journaliste a qui il a confié des milliers de documents classés secrets, vit en exil à Berlin ! Idem pour Jacob Appelbaum, un hacker proche de WikiLeaks, lui aussi harcelé par les autorités américaines. Aujourd’hui, le nombre de lanceurs d’alerte poursuivis, voire condamnés, est tel que l’on pourrait parler d’une nouvelle «  chasse aux sorcières  » semblable à celle orchestrée par l’affreux McCarthy dans les années 1950.

La suspicion en héritage

Remember. Le 9 février 1950, lors d’un discours mémorable, le sénateur républicain Joseph McCarthy brandit un bout de papier affirmant être en possession d’une liste de 205 noms de membres du Parti communiste, autrement dit des «  traîtres  », travaillant pour le département d’État américain. Ainsi lancée, la «  chasse aux sorcières  » conduit plusieurs centaines de personnes en prison, et brise la carrière de milliers d’autres : plus de 10000 fonctionnaires sont renvoyés ou contraints de démissionner, et plus de 300 cinéastes, journalistes ou chercheurs se retrouvent «  black listés  », empêchés d’exercer leur métier. Si on ajoute à cela la traque des homosexuels [1], eux aussi dans le viseur de McCarthy, et les très nombreux citoyens «  progressistes  » qui préfèrent s’autocensurer de peur d’être eux aussi soupçonnés de sympathies communistes, le bilan pèse lourd !

60 ans plus tard, le «  péril rouge  » est remisé aux archives, mais la coopération entre les «  grandes oreilles  » américaines et britanniques, formalisée dans un traité secret signé en 1946, n’a jamais été aussi florissante. L’existence même de la NSA et du GCHQ [2], créées en 1952 et 1946, fut cachée au grand public pendant des années, au point que la première fut surnommée «  No Such Agency  » («  l’agence qui n’existe pas  »), ou «  Never Say Anything  » («  Ne jamais rien dire  »). Mais les enquêtes parlementaires initiées après le scandale du Watergate commencèrent à lever le voile sur leurs pratiques «  coupables  ». On découvre ainsi que, de 1967 à 1973 (nom de code MINARET), elles ont travaillé de concert pour espionner près de 6 000 étrangers, et 1 690 organisations et personnalités américaines – dont plusieurs opposants à la guerre du Vietnam tels que Martin Luther King, Mohamed Ali ou Jane Fonda. En 1975, la NSA reconnait également qu’elle enregistrait tous les télégrammes entrant, sortant ou transitant par les USA, depuis… 1945 (nom de code SHAMROCK), avec la complicité de plusieurs entreprises privées, dont la Western Union. En 1978, après la révélation de ce scandale, les États-Unis créent le Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA), autorité judiciaire censée limiter, et encadrer, les pouvoirs de la NSA, mais dont Edward Snowden a démontré qu’elle avait été largement contournée

Échanges de bons procédés

L’explosion de la téléphonie mobile et de l’Internet a depuis profondément bouleversé la donne et redéfini les objectifs, ainsi résumés par le chef de la NSA dans les années 1990 : «  La domination de l’information.  » Autrement dit, l’information, c’est le pouvoir, raison pour laquelle la NSA paie grassement le GCHQ pour espionner les Européens (quand bien même la Grande-Bretagne fait partie de l’Union Européenne) et… les Américains (la NSA n’ayant pas le droit d’espionner ses concitoyens, elle demande au GCHQ de le faire à sa place,
et vice versa).

De leur côté, les entreprises privées sont aussi priées de jouer à Big Brother, jeu dont la règle est simple : ceux qui ne collaborent pas se rendent directement à la case «  Prison  ». Marissa Mayer, PDG de Yahoo !, explique ainsi en septembre dernier qu’elle fut obligée d’obéir aux desiderata de la NSA, sous peine d’être arrêtée pour «  trahison  ». Moins docile, Joseph Nacchio, ex-PDG de Qwest, l’un des plus gros opérateurs de télécommunications («  telcos  ») américains, est condamné en 2007 à six ans de prison pour fraude fiscale et délit d’initié. L’histoire remonte à février 2001. Alors qu’il venait de vendre près de 100 M$ d’actions, Nacchio se rend à une réunion avec la NSA au cours de laquelle il refuse d’aider cette dernière à espionner ses clients, au motif qu’une telle pratique est illégale. Grand mal lui prit ! Car en représailles, le gouvernement ne renouvela pas les contrats passés avec Qwest, soit une partie non négligeable du chiffre d’affaires, faisant ainsi plonger d’un seul coup l’action de la société, et Nacchio pour délit d’initié. Lorsqu’au cours de son procès, le juge (républicain) lui interdit d’établir devant le tribunal le lien entre la demande de la NSA et la perte de ces contrats, il devint évident pour de nombreux observateurs qu’il s’agissait d’un procès politique. Joseph Nacchio n’aurait probablement jamais fini en prison s’il avait accepté, comme d’autres telcos américains (dont AT&T, Verizon et BellSouth, les trois principaux), d’aider la NSA dans son entreprise (illégale) de surveillance massive
des télécommunications.

Ladar Levison, PDG du fournisseur de mail texan Lavabit.com, a eu grand tort de compter parmi ces clients un certain… Edward Snowden ! Et quand en juillet dernier, des défenseurs des droits de l’homme reçoivent un e-mail d’edsnowden@lavabit.com, les invitant à la conférence de presse du très recherché Edward Snowden fraîchement débarqué à Moscou, la réaction ne se fait pas attendre. Dès le lendemain, la justice US ordonne à Levison de confier au FBI la clef secrète permettant de déchiffrer l’intégralité des communications échangées par l’ensemble des utilisateurs de Lavabit. Levison, qui avait déjà répondu positivement à une vingtaine de requêtes judiciaires, propose alors au FBI de cibler les seules communications de la personne à surveiller, refusant de livrer en pâture la vie privée de ses 410 000 utilisateurs. Mauvaise réponse. Menacé de payer une amende de 5 000 $ par jour, le PDG texan choisit de protéger l’intimité de ses clients et ferme Lavabit.com.

La nouvelle «  menace intérieure  »

Le sort des lanceurs d’alerte n’a rien à envier à celui des telcos. Harcelés par les autorités US, deux Américains et une Britannique ont carrément préféré s’exiler à Berlin. La documentariste Laura Poitras, inscrite sur la liste des personnes à contrôler aux frontières US, a été interrogée une quarantaine de fois. Son «  crime  » ? Avoir réalisé un documentaire sur l’Irak pendant l’occupation américaine, et avoir recueilli les confessions de plusieurs lanceurs d’alerte de la NSA, raison pour laquelle elle est contactée par Edward Snowden, quand il cherche à confier au désormais célèbre journaliste du Guardian, Glenn Greenwald, les documents soutirés à la NSA et au GCHQ.

Bloqué une douzaine de fois aux frontières américaines, Jacob Appelbaum, figure de la défense de la vie privée aux USA et proche de WikiLeaks, a lui aussi choisi de s’exiler à Berlin. C’est également l’option retenue par Sarah Harrisson, cette journaliste britannique, ancienne assistante de Julian Assange, qui accompagnait Edward Snowden dans sa fuite à Moscou. Quant à David Miranda, le compagnon de Glenn Greenwald, il a été placé en rétention pendant 9 heures à l’aéroport Heathrow de Londres, avec saisie de sa console de jeu, de son ordinateur portable, d’un disque dur, de clefs USB et de son téléphone portable, le tout sous couvert d’une loi «  antiterroriste  ».

Devenus des cibles privilégiées des services de surveillance, tous les lanceurs d’alerte n’ont pas eu le temps de se mettre à l’abri. Et si Julian Assange a pu se réfugier dans l’ambassade d’Equateur, où il se terre depuis juin 2012, d’autres croupissent dans les prisons américaines.

Depuis le début de l’année, quatre d’entre eux ont ainsi été condamnés, tandis que d’autres attendent toujours leur procès au fond de leur cellule. En janvier, John Kiriakou, 48 ans, un ancien agent des forces antiterroristes de la CIA, écope de 30 mois de prison ferme pour avoir confirmé à la presse les méthodes de torture de son ex-employeur. Le 21 août, accusée d’avoir fourni des documents classifiés à WikiLeaks, Chelsea (ex-Bradley) Manning en prend pour 35 ans, après avoir déjà passé 3 ans dans les geôles américaines dans l’attente de son procès. Le rapporteur spécial du Conseil des droits de l’homme sur la torture, dépendant des Nations Unies, avait entre-temps qualifié ses conditions de détention de «  cruelles, inhumaines et dégradantes  ».

Le 14 novembre, Donald Sachtleben, 55 ans, un ancien expert en explosifs du FBI, était condamné à 3 ans 1/2 de prison ferme pour avoir expliqué à un journaliste comment la CIA avait déjoué un attentat contre un avion de lignes en partance du Yemen pour les USA. Le lendemain, Jeremy Hammond, un hacker de 28 ans affilié au mouvement Anonymous, était condamné à 10 ans de prison pour avoir piraté de nombreux serveurs, dont ceux de Stratfor, une société privée américaine de renseignement, utilisé les coordonnées bancaires de ses clients pour virer 700 000 $ à des ONG, et transmis 5 millions de ses courriels à WikiLeaks, à la demande d’un… informateur du FBI. Incarcéré depuis septembre 2012, Barrett Brown, un journaliste d’investigation de 32 ans, connu pour ses enquêtes sur la société de surveillance et l’industrie privée de la cybersécurité, risque, lui, 105 ans de prison, pour avoir copié un lien permettant d’accéder aux données piratées sur les serveurs de Stratfor.

Au total, pas moins de 8 lanceurs d’alerte ont ainsi été accusés d’«  espionnage  » par l’administration Obama, contre «  seulement  » 3 sous Nixon, Reagan et Bush réunis… Cette nouvelle «  chasse aux sorcières  » fait d’ailleurs l’objet d’un programme global mis en place en 2011, nom de code «  Insider Threat  » («  menace intérieure  »), incitant les fonctionnaires à surveiller leurs collègues, et menaçant de poursuites judiciaires tous ceux qui ne dénonceraient pas les comportements «  suspects  ». L’armée US a ainsi lancé un jeu vidéo en ligne expliquant que le fait de se plaindre ouvertement de la politique étrangère américaine, et de se rendre fréquemment à l’étranger, révèle un profil à
«  haut risque  ». Tandis que le ministère de l’Éducation explique de son côté à ses employés que le stress, le fait de divorcer, d’avoir des problèmes financiers ou d’être frustré au travail, peut transformer quelqu’un de fiable en une «  menace intérieure  ». Pour approfondir le sujet, les bons patriotes peuvent aussi consulter le guide pratique du ministère de l’Agriculture qui propose ni plus ni moins d’«  explorer le cerveau d’un espion  », et stigmatise les introvertis, narcissiques, rétifs à l’autorité et «  cyberdépendants  »…

NSA tendance Star Trek

On aurait aussi pu parler de ces ordinateurs contenant les documents confiés par Snowden et que le rédacteur en chef du Guardian a dû détruire, à coups de meuleuse et de perceuse, à la demande d’agents du GCHQ, dans les sous-sols de la rédaction ; de l’interdiction de survol des espaces aériens français, espagnols et italiens de l’avion qui ramenait de Russie Evo Morales, le Président bolivien, suspecté de transporter Edward Snowden ; ou encore du suicide d’Aaaron Swartz, 26 ans, figure de proue de la défense des libertés sur Internet, qui risquait 35 ans de prison pour avoir rendu public 4,8 millions d’articles scientifiques…

Nombreux sont ceux qui s’étonnent – et déplorent – de découvrir que la NSA en particulier, et l’administration Obama en général, sont aujourd’hui souvent comparées à la STASI, ce «  ministère de la Sécurité d’État  » qui employait 2,5 % de la population est-allemande pour espionner les 97,5 % restant. Si les États-Unis ne sont pas l’Allemagne de l’Est, l’institutionnalisation de la paranoïa aux USA n’en reste pas moins effarante. Comment ce pays, qui se veut le parangon des libertés, en est-il arrivé à déployer ainsi un système de «  surveillance massive  » de l’ensemble des télécommunications, à l’échelle du monde entier ? Comment Barack Obama, Prix Nobel de la paix, peut-il raisonnablement poursuivre ou qualifier de «  terroristes  » des lanceurs d’alerte, défenseurs des droits de l’homme et de la vie privée ?

L’été dernier, on découvrait que la NSA avait demandé à un cabinet d’architectes d’intérieur de décorer son «  Centre de domination de l’information  » («  Information Dominance Center  ») en le calquant sur le modèle de… l’USS Enterprise, le vaisseau spatial de la série Star Trek. Délire d’hyper-puissance, forme quasi-psychiatrique de psychose paranoïaque, signe du déclin, voire de la décadence de l’empire américain, il est urgent de soigner cette surveillance généralisée «  made in NSA  », cette paranoïa institutionnalisée par Obama.

Notes

[1] En cette même année 1950, le département d’État américain révéla de son côté qu’il avait «  accepté  » la démission de 91 de ses employés, homosexuels.

[2] Governement communication headquarters, le service de renseignement électronique du gouvernement britannique.

Publié le 12/02/2020

Comment l’establishment démocrate a privé Bernie Sanders d’une victoire en Iowa

 

Politicoboy (site lvsl.fr)

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L’Iowa devait lancer les primaires démocrates en grande pompe et permettre au parti comme aux candidats de bénéficier d’un tremplin médiatique en vue de la présidentielle. Au lieu de cela, l’incapacité des instances démocrates à publier les résultats en temps et en heure et la façon suspecte dont ils les ont diffusés ensuite ont produit trois effets désastreux : ridiculiser le camp démocrate, diviser le parti et priver Sanders d’une victoire médiatique. Pour autant, le candidat socialiste apparaît désormais favori pour l’investiture, si le parti démocrate n’implose pas avant.

D’un point de vue purement comptable, le caucus de l’Iowa ne présente aucun intérêt. Cet État rural de trois millions d’habitants ne met en jeu que 41 délégués sur les 1940 nécessaires pour remporter la nomination (contre 494 pour la Californie). De plus, le mode de scrutin particulier et sa population majoritairement blanche ôtent tout caractère représentatif à cette élection.

Mais dans les faits, gagner l’Iowa permet de construire un « momentum » en offrant une exposition médiatique considérable. En tant que premier État à voter, il sert de baromètre initial, place le vainqueur en position de force en permettant d’influencer les électeurs des États suivants, et les donateurs qui financent les campagnes. Historiquement, le vainqueur de l’Iowa tend à remporter l’investiture, ce qui explique les efforts démesurés fournis par les différents candidats pour disputer ce scrutin auxquels ne participent qu’un peu moins de deux cent mille personnes. Pete Buttigieg, Elizabeth Warren et Bernie Sanders ont déployé des dizaines de collaborateurs, formé 1700 « capitaines » chargés d’encadrer chaque bureau de vote, frappé à des dizaines de milliers de portes et passé des centaines de milliers de coups de téléphone. Plusieurs millions de dollars ont été dépensés en publicité ciblée, meetings et autres formes d’actions promotionnelles.

Ces efforts auront été gâchés par un invraisemblable fiasco. Dix-huit heures après le vote, aucun résultat n’était encore publié du fait d’un problème lié à l’application pour téléphone censé prendre en charge la centralisation des scores. Cela n’a pas empêché Pete Buttigieg, avec un aplomb formidable, de se déclarer vainqueur dès la fin de soirée électorale. Le lendemain matin, le comité de campagne de Bernie Sanders a cherché à étouffer le feu allumé par son adversaire en publiant ses résultats internes sur la base de 60 % des bureaux de vote, montrant Sanders clairement en tête. [1]

La surprenante incompétence lors de la diffusion des résultats attise la perception d’une manipulation

À 17h le mardi, le parti démocrate de l’Iowa publie des résultats incomplets, concernant 62 % des caucus seulement, et dans la plus grande opacité. 

Pete Buttigieg figure en tête des délégués locaux  (27 % contre 25 % pour Sanders, 20 % pour Warren et 15 % pour Biden), mais largement derrière Sanders en ce qui concerne le nombre de voix. 

Car rien n’est simple en Iowa. Du fait du mode particulier du scrutin organisé en « caucus » (sortes d’assemblées où l’on vote à main levée dans chaque bureau de vote), il n’existe pas moins de quatre façons de présenter les résultats : le nombre de voix au premier tour, au second, le nombre de délégués locaux remportés (environ 2100 répartis sur 1700 bureaux de vote) et le nombre de « véritables » délégués comptant pour l’investiture (au nombre de 41 pour l’Iowa). 

Les médias ont majoritairement titré sur la victoire de Pete, lui permettant de débuter son meeting du New Hampshire en se déclarant vainqueur pour la seconde fois en 24h. 

Mais les vagues de publications suivantes (71 %, 75 %, 85 %, 92 % et 97 % étalés sur 24 heures) ont permis à Sanders de rattraper son retard en délégués et d’accroître son avance en termes de voix.  Il faudra néanmoins attendre deux journées et demie pour que la presse commence à parler de match nul. 

La séquence de diffusion des résultats interroge fortement, puisque les bureaux de vote favorables à Bernie Sanders ont été publiés en dernier, permettant à Buttigieg de continuer de clamer sa victoire trois jours durant, et de monter de 9 points dans les sondages du New Hampshire. Il figure désormais au coude à coude avec le sénateur socialiste. 

Pire, la publication des résultats à 85 % a dû être mise à jour après que le parti démocrate ait été pris la main dans le sac à  transférer des délégués remportés par Sanders vers d’autres candidats. Une fois arrivé à 97 % et au point où Sanders allait dépasser Pete Buttigieg, ce dernier a fait appel au comité électoral central du parti démocrate (le DNC, critiqué pour son attitude partisane en 2016) pour demander un audit. 

Selon CNN, le président du DNC Tom Perez aurait  accepté cette requête à cause des doutes concernant les « caucus satellites » (des bureaux de votes par procuration ouverts pour les ouvriers et immigrés naturalisés, mais ne parlant pas anglais, qui ont tous voté pour Bernie Sanders). Ce faisant le DNC s’attaque aux électeurs marginaux pour lesquels  la campagne de Sanders avait déployé des efforts considérables. [2]

Tom Perez n’en est pas à son premier fait d’armes. Imposé au poste clé de la présidence du DNC par Barack Obama en 2017 contre l’avis des sénateurs modérés et de l’aile gauche, il avait pris parti pour Hillary Clinton en 2016 malgré son devoir d’impartialité. Incompétent, compromis, Tom Perez incarne à merveille cet establishment démocrate qui fait obstacle à toute tentative d’unification du parti, préférant défendre le maintien d’un écosystème fait de milliers de consultants et conseillers carriéristes qui alternent les postes dans les think tanks, administrations et instances du parti, quitte à enchaîner les défaites électorales. Le fait qu’Obama l’ait imposé au DNC ne peut se comprendre que par sa volonté de maintenir en vie ce réseau d’influence et de conseillers nourri par les financement privés. [3 : cf. cet exposé du American Prospect]

Ainsi, malgré les preuves apportées par le New York Times et CNN des multiples erreurs contenues dans les résultats diffusés par le parti démocrate depuis trois jours, celui-ci a fini par publier les 3 % de bureau de vote restant après en avoir gelé la publication pendant une journée entière et sans apporter la moindre correction. Le résultat officiel montre désormais Pete Buttigieg avec 1,5 délégué local de plus que Sanders (sur les 2100 disponibles), soit 0.1 % d’avance. Le comité de campagne de Bernie Sanders a identifié, sur la base des résultats papier mis en ligne par les présidents de bureaux de vote, quatorze erreurs qui auraient dû permettre à Bernie Sanders de passer très légèrement en tête. 

Le timing de la publication de cette dernière batterie de résultats par le parti démocrate est particulièrement suspect : il a eu lieu pendant une émission organisée par CNN en prime time, où les différents candidats défilent tour à tour sur le plateau. Les résultats sont tombés après le passage de Sanders et juste avant celui de Buttigieg, permettant au maire de South Bend de déclarer victoire pour la quatrième fois en soixante-douze heures. 

Au-delà des soupçons de manipulation qui pèsent sur la diffusion des résultats, Pete Buttigieg a su tirer parti d’une performance électorale surprenante pour capitaliser sur ce succès. Joe Biden a évité l’humiliation d’une quatrième place grâce au chaos général, et Donald Trump s’est moqué d’un parti qui « veut nationaliser l’assurance maladie, mais n’arrive pas à compter les voix en Iowa ». Mike Bloomberg, qui avait déclaré sa candidature trop tardivement pour participer aux primaires de l’Iowa, a également fustigé un scrutin inutile. 

Lorsqu’un tel fiasco intervient dans un pays d’Amérique latine, les USA sont prompts à soutenir un coup d’État. Ici, les dirigeants démocrates ont agi avec une déconcertante nonchalance, ne semblant pas réaliser à quel point le parti qui vient d’échouer dans sa tentative de destitution du président et prétend diriger le pays dans 10 mois est passé pour une organisation incompétente, corrompue et au bord de l’implosion.

La diffusion scabreuse des résultats risque également de décourager les électeurs les moins engagés politiquement, c’est-à-dire la base de Bernie Sanders.

Autrement dit, la séquence est particulièrement nuisible à Sanders, que les médias ont décrit comme un mauvais perdant risquant de diviser le parti démocrate face à Trump. 

Aux origines du fiasco, un establishment démocrate miné par les conflits d’intérêts et l’hostilité envers Bernie Sanders.

Depuis que Bernie Sanders a pris la tête de certains sondages, les cadres du parti démocrate ont multiplié les déclarations d’hostilité à son égard. 

Il y a d’abord cette réunion d’avril 2019 rapporté par le New York Times, où Nancy Pelosi (présidente de la majorité démocrate au Congrès), Pete Buttigieg et d’autres cadres du parti et riches donateurs s’étaient rencontrés pour discuter d’une stratégie pour « stopper Sanders ». Puis la candidature de dernière minute de Mike Bloomberg a débouché sur la décision unilatérale du DNC de modifier les règles de participation aux débats télévisés pour y inclure le multimilliardaire.

À cela se sont ajoutées les déclarations lunaires d’Hillary Clinton et de John Kerry (candidat malheureux face à Bush en 2004) qui ont implicitement affirmé préférer Donald Trump à Bernie Sanders. Le journal Politico a également rapporté que certains membres du DNC envisageaient de changer les règles des primaires si Sanders s’approchait de la nomination. Or le fameux Tom Perez a décidé de garnir le comité d’organisation de la convention démocrate (qui doit confirmer le nominé en juin) d’anciens proches d’Hillary Clinton et de lobbyistes ayant à peu près tous affirmé publiquement leur opposition à Bernie Sanders. [4]

Côté médiatique, la tentative de repeindre Bernie Sanders en sexiste orchestrée par CNN avec le concours (prémédité ou circonstanciel) d’Elizabeth Warren et le débat télévisé de janvier construit comme un véritable guet-apens s’ajoute à une longue liste de « bashings » parfaitement documentés et parfois outrageusement comiques. Chris Mathews, la star de la chaîne MSNBC (équivalent de FoxNews pour les centristes démocrates) a fustigé un Sanders « qui ne s’arrêterait pas pour vous si vous êtes renversé par une voiture » avant d’avertir qu’il pouvait gagner le caucus de l’Iowa car « les socialistes aiment les assemblées ».

Le samedi précédant le vote, le DesMoines Register (principal journal de l’Iowa) a renoncé à publier son très attendu et respecté « dernier sondage », qui devait être présenté pendant une heure en prime time sur CNN. L’annulation de l’émission a été effectuée à la demande de Pete Buttigieg, suite à la plainte d’un de ses militants qui aurait été contacté par l’institut, et affirmait que le sondeur ne lui aurait pas présenté Buttigieg parmi les options. Le résultat de ce qui constitue le sondage le plus important des primaires a fini par fuiter dans la presse, et donnait Sanders en tête (22 %) devant Warren (20 %), Pete (16 %) et Biden (14 %).

Tous ces efforts, plus celui d’un lobby démocrate et pro-Israël (dirigé par un proche de Buttigieg) qui a dépensé près d’un million de dollars en publicité télévisée pour attaquer directement Bernie Sanders durant le weekend qui précédait le vote en Iowa, ont contribué à provoquer ce climat de méfiance, pour ne pas dire d’antagonisme. Sans empêcher Sanders de l’emporter. 

Lorsqu’il est apparu que les résultats ne seraient pas publiés à temps, l’attention s’est focalisée sur l’application téléphonique censée permettre leur centralisation. Elle est produite par une entreprise baptisée Shadow (« ombre », cela ne s’invente pas) et dont les quatre dirigeants sont d’anciens cadres de la campagne d’Hillary Clinton ayant manifesté une hostilité ouverte envers Bernie Sanders. Les campagnes de Pete Buttigieg et Joe Biden ont loué les services de Shadow.inc (pour quarante-deux mille dollars dans le cas de Pete). Elle est une filiale de la société Acronym, responsable du développement d’outils numériques au service du parti démocrate. Cette société mère initiée par d’anciens collaborateurs d’Hillary Clinton et de Barack Obama compte l’épouse du directeur stratégique de la campagne de Pete Buttigieg parmi ses cofondateurs. Enfin, des sources internes citées par The Intercept y dénoncent une culture d’entreprise clairement hostile à Bernie Sanders. [5]

Pourtant, plutôt que de voir dans le fiasco de l’Iowa une machination orchestrée par l’establishment démocrate aux bénéfices de Pete Buttigieg, on peut l’interpréter comme une énième manifestation de l’incompétence et des conflits d’intérêts qui minent le parti depuis des années.

En 2018, Alexandria Ocasio-Cortez choque la nation en détrônant le numéro 2 du parti démocrate au Congrès lors de sa fameuse primaire. Une partie de son succès s’explique par les outils numériques innovants qu’elle avait utilisés. Au lieu de chercher à déployer cette technologie à l’échelle nationale, le DNC a décidé de blacklister toute entreprise qui travaille pour des candidats démocrates non approuvés par le comité électoral (autrement dit, tous les candidats de gauche souhaitant contester une investiture officielle dans le cadre d’une primaire). Cet épisode a conduit Ocasio-Cortez  à refuser de verser une partie de ses levées de fond au DNC, pour les redistribuer aux candidats dissidents. [6]

L’attribution du contrat à Acronym (et sa filiale Shadow.inc) avait été présentée comme un effort pour combler le retard abyssal du parti démocrate sur la campagne de Donald Trump en matière de communication numérique. Elle peut se comprendre comme une énième manifestation de l’incompétence relative de l’establishment démocrate, et des conflits d’intérêts qui y règnent. Comment expliquer autrement le fait de donner du crédit aux architectes du désastre que fut la campagne d’Hillary Clinton en 2016 ? Et comment justifier le fait que le décompte et la centralisation des résultats des caucus, qui était effectués jusqu’à présent par téléphone et papiers, soient sous-traités à une application produite par une entreprise privée ?

Ironiquement, la presse avait fait état d’inquiétudes concernant l’application, dont le nom avait été tenu secret soi-disant pour éviter un piratage informatique de la part de la Russie… Le comité de campagne de Bernie Sanders avait anticipé les problèmes, et a pu déjouer toute tentative de manipulation trop grossière en publiant ses propres décomptes. Car le seul avantage d’un caucus, c’est qu’on y vote en public et devant témoins.

Des nouvelles encourageantes pour Bernie Sanders, malgré tout

Malgré le fiasco de l’Iowa, ce premier scrutin permet de tirer de nombreux enseignements relativement favorables au sénateur du Vermont.

Premièrement, le scénario d’une forte mobilisation au-delà du niveau de 2016 et proche de celui de 2008 ne s’est pas matérialisé. De quoi inquiéter le parti démocrate qui avait gagné les élections de mi-mandat grâce à une forte mobilisation, et qui aura besoin d’un mouvement similaire en 2020. Le manque d’intérêt pour la primaire peut cependant s’expliquer par des causes liées, une fois de plus, à l’establishment démocrate. Le choix du calendrier de la destitution de Donald Trump aura cannibalisé l’espace médiatique, produisant dix fois moins de couvertures pour les primaires de l’Iowa que ce qu’on avait observé en 2016. Ce black out a permis à Bernie Sanders de prendre la tête des sondages sans provoquer une réaction trop appuyée des médias, mais aura nui à la participation, malgré un certain succès du camp Sanders pour mobiliser son propre électorat et les abstentionnistes. Les jeunes et classes populaires se sont déplacés dans des proportions historiques, alors que les plus de 55 ans abreuvés aux chaînes d’information continue ont boudé le scrutin, expliquant en partie la débâcle de Joe Biden. 

Solidement arrimé en tête des sondages nationaux depuis l’annonce de sa candidature, l’ancien vice-président d’Obama résistait de manière quasi incompréhensible aux attaques de ses adversaires, à son implication dans l’affaire ukrainienne et aux performances désastreuses qu’il livrait non seulement lors des débats télévisés, mais également au cours de ses rares meetings de campagne. La principale raison de son succès résidait dans son image d’homme expérimenté et la perception qu’il était le candidat le mieux placé pour battre Donald Trump. 

En terminant en quatrième place de l’Iowa et à 15 % seulement, la bulle de son « électabilité » semble avoir finalement éclaté. Sa contre-performance peut s’expliquer par son inhabilité à répondre aux critiques de Bernie Sanders concernant ses prises de position passées en faveur de coupes budgétaires dans la sécurité sociale et l’assurance maladie, et l’absence d’organisation de terrain capable de mobiliser ses électeurs en Iowa. 

Depuis sa contre-performance, Biden plonge dans les sondages et semble promis à un second désastre en New Hampshire. Cependant, l’ex-vice-président bénéficie toujours d’une cote de popularité très élevée auprès des Afro-Américains et latinos, ce qui peut lui permettre de rebondir au Nevada et en Caroline du Sud avant le Super Tuesday. 

Inversement, une victoire de Buttigieg en New Hampshire pourrait ne pas suffire à rendre la candidature du jeune maire viable sur le long terme. Mayor Pete reste moins populaire que Donald Trump auprès des Afro-Américains, et très en retard sur Bernie Sanders auprès des latinos, des jeunes et des classes populaires.

Le succès de Pete Buttigieg doit beaucoup à l’importance des moyens qu’il a déployés en Iowa pour mobiliser les classes sociales aisées et blanches (majoritaires dans cet État), mais sa performance auprès des jeunes et des minorités laisse à désirer. Pete pourrait donc caler au Nevada ou en Caroline du Sud et terminer très bas lors du Super Tuesday de Mars, où la Californie et le Texas sont en jeu. 

Bernie Sanders a donc quelques raisons de se réjouir : la percée de Buttigieg risque de diviser le vote centriste, et la troisième place d’Elizabeth Warren place Sanders en position idéale pour incarner l’aile gauche du parti. Quant à l’effondrement de Biden, il devrait provoquer un report de voix en provenance des minorités et des classes ouvrières vers le sénateur du Vermont.

Pour contrer la percée médiatique de Buttigieg, Sanders a publié les résultats de ses levées de fond du mois de janvier, établissant un nouveau record à 25 millions de dollars (plus que ce que ses adversaires avaient récolté lors des trois derniers mois de 2019). Le New York Times décrivait des chiffres « impressionnants », alors que ses adversaires semblent opérer en flux tendu. 

Un long chemin semé d’embûches pour Bernie Sanders

Sanders pourrait manquer de nouveau la première marche du podium en New Hampshire et démarrer une longue série de seconde place (cédant la première à Pete Buttigieg puis à Joe Biden au Nevada et en Caroline du Sud par exemple). Ses adversaires peuvent se permettre d’arriver à la convention du parti démocrate en juin en tête des délégués, mais sans une majorité absolue, pour ensuite se rallier derrière un candidat centriste. Bernie ne bénéficiera pas d’une telle opportunité, et aura besoin d’une majorité nette pour ne pas être mis en minorité à la convention. 

Le modèle analytique du site Fivethirtyeight, qui avait prédit avec une précision déconcertante les résultats des élections de mi-mandat, ne s’y est pas trompé. Après l’Iowa, Sanders a pris la première place du classement (40 % de chances de victoires), devant le scénario sans vainqueur majoritaire (25 %) et Joe Biden (passé de 40 à 20 %).

Mais le modèle n’intègre pas le fait que Bernie Sanders doive faire face à de multiples fronts. En plus des intérêts financiers menacés par son programme et de Donald Trump, le sénateur du Vermont risque, en cas de succès, de mettre au chômage tout un pan de l’establishment démocrate qui œuvre dans les think tanks, équipes électorales, au DNC et à Washington. La principale opposition va donc venir de son propre camp, et si l’Iowa peut nous apprendre quelque chose, c’est que les cadres du parti démocrate emmenés par Tom Perez préféreront couler le navire plutôt que de laisser la barre à un socialiste.


[1] : https://theintercept.com/2020/02/04/sanders-campaign-release-caucus-numbers-iowa-buttigieg/

[2] : The Intercept a couvert ces caucus particulier et produit une enquête passionante sur les efforts de l’équipe Sanders, à lire ici : https://theintercept.com/2020/02/05/bernie-sanders-iowa-satelllite-caucuses/

[3] : Lecture indispensable pour comprendre les enjeux au sein du DNC et le rôle de Tom Perez : https://prospect.org/politics/tom-perez-should-resign-dnc/

[4] : https://thegrayzone.com/2020/01/27/dnc-perez-regime-change-agents-israel-lobbyists-wall-street-rig-game-bernie/

[5] : https://theintercept.com/2020/02/04/iowa-caucus-app-shadow-acronym/

[6] : https://thehill.com/homenews/campaign/477705-ocasio-cortez-defends-decision-not-to-pay-dccc-dues

Publié le 07/02/2020

Israël déploie son armée face aux mobilisations contre le supposé « plan de paix »

Ce déploiement en Cisjordanie intervient au lendemain de l'annonce du "projet de paix" du président américain pour le Moyen-Orient, qui a reçu un accueil largement favorable des franges Israéliennes les plus réactionnaires mais qui est largement rejeté par la population Palestinienne.

 

Marcel Ali (site revolutionpermanente.fr)

 

nnexion des colonies par Israël

Avec ce plan dévoilé mardi 28 janvier par Donald Trump, Washington reconnaît Jérusalem comme "capitale indivisible d’Israël" et procure à Israël le droit d’annexer ses colonies qu’il a créées en Cisjordanie occupée. Le « plan » octroie notamment à la demande de Netanyahou, la souveraineté sur la vallée du Jourdain qui est un poumon de fertilité agricole de la région et une source de revenus pour des milliers de Palestiniens qui travaillent ces terres depuis des générations. De plus, la vallée du Jourdain possède d’immenses réserves d’eau potable dans une région où le stresse-hydrique est de plus en plus fort, ce qui démontre l’intérêt économique direct d’Israël à coloniser et annexer les territoires palestiniens.

Qualifiant cette zone de "vitale" pour Israël, le Premier ministre a aussitôt annoncé que l’État hébreu allait "appliquer sa souveraineté". Dans la foulée, l’ambassadeur des États-Unis, David Friedman, s’est fait encore plus explicite, affirmant qu’Israël pouvait annexer ses colonies "sans attendre".

Face à l’offensive sioniste, la population palestinienne ce mobilise massivement dans toute la Cisjordanie et la bande de Gaza malgré la forte répression qui n’a pas tardé à s’abattre avec le bombardement de la bande de Gaza et l’envoie de l’armée dans les villes palestiniennes. Tsahal et l’Etat d’Israël en ont encore profité pour démontrer qu’ils étaient à la pointe des technologies de répressions avec l’emploi inédit dans le monde, de drones capables de larguer des bonbonnes lacrymogènes.

https://www.facebook.com/i24newsFR/videos/1121700131304229/

Un accord entre Trump et Netanyahu pour faire diversion

Le projet est annoncé alors que se déroule simultanément la procédure ouverte de destitution de Donald Trump d’une part, et que le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, est inculpé pour corruption a un mois des élections législatives dans lesquelles son parti politique est en difficulté dans les sondages.

Célébré comme "historique" par Nétanyahou, le plan devrait permettre à Benyamin Nétanyahou de renforcer son vote auprès des franges les plus conservatrices avant les élections législatives de mars 2020, les troisièmes en moins d’un an. Côté nord-américain, l’annonce cherche à redorer le blason de Donald Trump pour éclipser les reproches qui lui sont intentés. Le président américain souhaite d’une part, réussir un coup de communication là où tous ses prédécesseurs ont échoué, en délivrant un accord « ultime » entre Israéliens et Palestiniens : mais d’autre part, la démarche reflète la nécessité géopolitique des États-Unis de renforcer son alliance avec Israël.

Un renforcement de l’alliance historique entre Israël et les États-Unis

Bien que les deux acteurs principaux de cet accord soient en difficulté politique sur le plan intérieur, la politique de concession totale de Washington à Tel-Aviv résulte de la perte d’influence des États-Unis dans la région depuis quelques années, et qui s’est accélérée avec la ressente crise Irakienne. Les Yankees se retrouvent sans alliées fiables dans la région qui les forcent à se replié sur Israël pour maintenir et garantir une basse avancé de l’impérialisme nord-américain dans la région.

Ce « plan de paix » et donc à replacer dans un contexte plus général d’affermissement de l’alliance historique entre Israël et les États-Unis qui commence en décembre 2017 avec la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, suivie par le transfère de leur ambassade en mai 2018. Un an plus tard, Washington reconnaissait la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan puis cessait de considérer les colonies israéliennes comme illégales en novembre 2019.

Un plan mort-né

Le projet a été élaboré par les Américains, pour répondre à toutes les exigences israéliennes. La logique est purement unilatérale et la réussite du projet est plus que compromise. Les représentants de l’autorité Palestinienne étant absents, ce qui fragilise la légitimité de la démarche.

De son côté, l’OLP sous la pression de la population qui se mobilise de plus en plus chaque jour, a prévenu dimanche qu’elle pourrait se retirer des accords d’Oslo, et le chef du Hamas, Ismaïl Haniyeh, a mis en garde contre une "nouvelle phase" de la lutte palestinienne contre l’occupation israélienne.

Ce soit-disant « plan de paix » rédiger par l’impérialisme nord-américain n’est rien d’autre qu’une légitimation de la politique sioniste d’annexion des territoires palestiniens entrepris depuis les prémices de l’Etat d’Israël. Un « plan pour la guerre » comme l’écrit le quotidien israélien Haaretz, c’est de cela dont il s’agit en réalité et il est nécessaire de dénoncer ce plan criminel. Il est de plus, nécessaire de revendiquer l’autodétermination légitime du peuple palestinien à disposer de lui-même.

Palestine vivra ! Palestine vaincra !

Publié le 05/02/2020

Banques et bâtiments publics incendiés : en Iran, la contestation s’attaque aux symboles du régime

 

par Collectif « La Chapelle debout » (site bastamag.net)

 

Un temps éclipsé par les tensions avec les États-Unis, le soulèvement populaire a vite repris contre le régime iranien. Face à la censure de l’information, plusieurs membres du collectif « La Chapelle debout », qui suivent la situation de près, décrivent dans ce texte l’état de la mobilisation et la situation dans le pays. Ils en appellent à la solidarité avec les Iraniens et Iraniennes en lutte.

Depuis l’élimination, le 3 janvier à Bagdad, du général iranien Qassem Solemaini, le monde entier craint une escalade guerrière entre l’Iran et les États-Unis. Après la frappe de drone qui a tué le numéro un de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution, la République islamique a mis en scène un grand deuil national avec pour mot d’ordre : « La vengeance sera terrible ».

Les images de ces défilés, prises et diffusées par les médias officiels iraniens, ont bénéficié d’une couverture médiatique massive contrastant avec les révoltes du mois de novembre 2019 dans plus de 130 villes du pays, violemment réprimées à huit clos. Ces défilés et leur écho médiatique ont permis au régime d’effacer pendant quelques jours la mémoire du sang versé en novembre, et de produire une image d’unité nationale.

Mais le crash d’un avion d’Ukraine Airlines à Téhéran, dans la nuit du 8 janvier soit en pleine opération des Gardiens de la révolution contre deux bases militaires états-uniennes en Irak, relance la colère populaire. Après deux jours de déni, les autorités iraniennes confirment que les Gardiens de la Révolution ont « par erreur » frappé l’avion, tuant 176 personnes. Cet événement fait d’ailleurs oublier que plus de 50 personnes sont mortes lors d’une bousculade le 7 janvier à Kerman, pendant les funérailles de Qassem Soleimani.

Le spectacle est alors terminé. Les 11 et le 12 janvier, à Téhéran, Ispahan, Babol, Hamedan, Rasht et d’autres villes, des Iranien.n.es se rassemblent dans la rue pour crier leur rage contre le régime, ses mensonges et ses crimes. Dans le sillage de la révolte du mois de novembre, ils crient : « Soleimani est un assassin, son guide [Khamenei] un traître ».

« Iran, France, Irak, Chili, Liban... même combat »

Mi-novembre 2019 a éclaté en Iran un soulèvement populaire, qui a été fortement réprimé. Au moins 304 personnes ont été tuées, 7000 emprisonnées, mettant fin, pour un temps, à la contestation. Mais le 7 décembre 2019, trois semaines après la répression sanglante, les étudiant-e-s iranienne-e-s se sont encore rassemblé-e-s dans plusieurs universités pour montrer que la lutte se poursuit. Ils brandissent des banderoles dans plusieurs villes, s’adressant à tous les peuples en lutte : « Iran, France, Irak, Chili, Liban ... même combat ».

La révolte a éclaté en réponse à la dernière phase de réformes économiques « néolibérales », qui ont pour but de supprimer les subventions sur les carburants, de réduire le budget des retraites (en augmentant l’âge de départ et en diminuant les pensions) et de la sécurité sociale, d’augmenter la TVA et les impôts touchant les salariés. Elles offrent des cadeaux fiscaux à la bourgeoisie d’affaires et renforcent les processus de privatisations. Ce programme s’accorde avec les recommandations du FMI, et a reçu le soutien total du guide suprême Ali Khamenei, comme de l’ensemble des élites du régime.

Cette politique n’est pas une nouveauté. Elle a été suivie par tous les gouvernements successifs depuis l’après guerre Iran-Irak (1980-1988), avec un temps fort lors des privatisations massives d’Ahmadinejad, sous les directives déjà l’Ali Khamenei, en 2006.

En 2018, avec la sortie des États-Unis de Trump de l’accord de Vienne sur le programme nucléaire iranien, des sanctions économiques ont été rétablies [2]. Leurs effets combinés aux politiques économiques du régime rendent la vie de plus en plus chère et pénible pour la majorité des Iranien-e-s. Dans les faits, l’État et la bourgeoisie gouvernante profitent aussi des sanctions pour mener ces politiques d’« ajustement » et s’enrichir encore plus [3].

« L’heure n’est pas au sommeil mais à la révolution » / « Alân che vaqt-e khâb-e, vaqt vaqt-e enghelab-e »

Le 14 novembre 2019 à minuit, le gouvernement de Hasan Rohani annonce ainsi une hausse de 300 % du prix de l’essence. Quelques heures après, on se réunit, on occupe l’espace publique et on crie sa colère. Pendant trois jours et trois nuits, la révolte se propage à au moins 135 villes.

Les villes pauvres et périphériques connaissent autant de révoltes que la capitale. À Téhéran, le soulèvement surgit plutôt dans les quartiers de l’est et du sud-ouest, des zones pour la plupart marginalisées et pauvres. Le mouvement est marqué par la colère des manifestant-e-s qui affrontent courageusement la police (les Basidjis et les Gardiens de la Révolution), mettent le feu aux banques, aux stations de service, aux bureaux des représentants du guide suprême, à quelques palais de justice et commissariats, aux bases des Basidjis et à d’autres bâtiments étatiques.

À Sadra (localité de Chiraz), au sud-ouest du pays, après que le guide suprême a appelé à réprimer des « Ashrâr » (malfaiteurs) – nom donné au peuple en lutte –, les gens attaquent la résidence de l’Imam du vendredi – une instance politique, chargée de la propagande et désignée par le guide suprême. Un hélicoptère arrive et les disperse à balles réelles. Dans plusieurs villes comme Téhéran et Ispahan, les gens bloquent les autoroutes.

Dès le début, les slogans visent le régime. On scande « L’essence n’est qu’un prétexte, la cible c’est tout le système ». Dans plusieurs villes dont Chiraz, les slogans s’en prennent directement au guide suprême et au principe du Velayat-e Faqih (le « gouvernement du docte »). À Eslamshahr, ville ouvrière où se trouve l’un des plus grands bidonvilles du monde, un homme filme son portrait géant en flamme. À la fac de Téhéran où l’on scande « Étudiant, ouvrier, debout dans les tranchées ! », les étudiant-es en lutte s’enferment dans le campus pendant quatre jours. Les Basidjis entrent alors dans la fac cachés dans des ambulances, et enlèvent les étudiant-e-s.

Une révolte héritière de quatre années de contestation

Il s’agit du troisième grand mouvement populaire en dix ans. En juin 2009, le « mouvement vert » est déclenché suite à la réélection frauduleuse de Ahmadinejad comme président de la République islamique. S’en suivent un an de manifestations. En 2017, plus de 90 villes sont, pendant plus d’une semaine, les scènes d’une révolte contre la vie chère et le chômage.

Si le mouvement de 2009 a principalement mobilisé les classes moyennes des grandes villes – mais pas exclusivement –, les révoltes de 2017 et 2019, elles, ne laissent aucune place au doute : elles émanent du prolétariat iranien (ouvrier.e.s, chômeur.se.s, précaires). Elles sont marquées par leur grande étendue et par des actions parfois violentes. En 2009, les injonctions à la non-violence avaient paralysé le mouvement. En 2019, la révolte surgit au contraire par les flammes. Elle défait l’ordre régulier du travail et de la journée : l’État ferme toutes les écoles et certaines administrations dès le 15 novembre.

Le pays connaît en fait une vague régulière de contestation depuis au moins quatre ans : les ouvriers contre les privatisations – notamment la lutte courageuse des ouvriers de Haft Tapeh et des habitant-e-s de Shoush, les ouvriers du complexe d’acier de Ahvaz... –, les retraité-e-s, les gens qui réclament leur épargnes aux banques, les étudiant-e-s, les profs, les routiers, les chauffeurs de bus... Deux révoltes intenses et inédites par leur géographie, par les formes d’action et par la radicalité de leurs slogans. Les actes sont de plus en plus offensifs, de plus en plus courageux. Fin 2019, d’après le ministre de l’Intérieur, plus de 700 banques, 140 bâtiments étatiques, 9 lieux religieux ont été brûlés. Cette fois, on se couvre le visage, on casse les caméras de la vidéo surveillance et on ne filme pas les visages. À l’évidence, la peur change de camp. Selon le témoignage de l’un des commandants des Gardiens de la révolution, le guide suprême a même craint la démission des chefs des trois pouvoirs.

Au moins 304 personnes tuées par des tirs à balles réelles

En 2009, malgré ses efforts pour couper Internet, la circulation des informations sur les sites et les réseaux sociaux n’avait pu être bloquée. Dix ans plus tard, l’infrastructure nécessaire pour couper intégralement Internet – comme on coupe un robinet – a été créée. Par conséquent, très peu de vidéos, de textes et d’informations sont sortis pendant la révolte de cette fin d’année. On sait cependant qu’au moins 304 personnes ont été tuées par des tirs à balles réelles dans la rue, et selon les familles, les flics demandent de l’argent pour restituer les cadavres. Une autre stratégie consiste pour le régime à essayer d’acheter le silence des familles de victimes.

Les chiffres ne sont pas définitifs ni exhaustifs. Le 19 novembre, pour la seule ville de Mahshahr, située dans la région du Khuzestan, entre 40 et 100 manifestant-e-s ont été masacré-e-s par des tirs à la mitrailleuse depuis les pick-up des gardiens de la révolution [Voir cet article.]]. Ces manifestant-e-s bloquaient depuis le 15 novembre les routes qui allaient de Mahshar au complexe pétrochimique du port Imam-Khomeini. Au Kurdistan iranien, comme au Khuzestan où il y a une forte population arabe, la répression est particulièrement atroce. Plus de 7000 personnes sont arrêtées, certaines sont forcées à diffuser des aveux à la télé.

Une telle répression n’est pas sans précédent depuis 1979. Dans les années 1980, une fois la révolution confisquée, toute opposition – notamment les organisations révolutionnaires de gauche – a été évincée du sol iranien, ses militant-e-s jeté-e-s dans les prisons puis dans les fosses communes, ou sur les routes de l’exil. On estime qu’il y a eu 10 000 exécutions, dont la moitié en 1988 [4]. Depuis quelques semaines, les autorités évoquent des exécutions et la mise en place de tribunaux révolutionnaires, dispositif utilisé pendant la décennie noire de Khomeyni.

 

Portrait tagué de Mohsen Mohammad Pour, 17 ans, ouvrier du bâtiment, martyr du soulèvement du mois de novembre. Texte : « Koshte nadâdim ke sâzesh konim ! / rahbar-e ghâtel ro setâyesh konim ! » / On n’a pas donné des morts pour céder / Faire l’éloge du guide meurtrier (source)

« Réformistes, principalistes, votre heure est venue » / « Eslâh talab osool gara, dige tamoom-e mâjara »

Quatre ans après le début mouvement de 2009, la plupart des partis réformistes ont appelé à voter pour le futur président Rohani, ex-conservateur devenu plus modéré politiquement, tout en étant ultralibéral sur le plan économique. Ce fut la fin officielle du « mouvement vert » de 2009, et le début de l’ère dite de la « modération ».

En promettant une sortie de l’embargo et une ouverture sociale, Rohani a reçu le soutien d’une partie de la petite-bourgeoisie urbaine, restée silencieuse lors de la révolte de 2017. Ces deux dernières années, l’aggravation rapide de la situation économique a accéléré la paupérisation de cette petite-bourgeoisie, et affaibli son soutien au pouvoir. Dans le même temps, en raison de leur opposition aux revendications économiques et à tout changement du système, la tendance réformiste s’est rapprochée des conservateurs. A quelques mois des élections législatives, les différentes tendances du régime essaient maintenant de pousser la population à aller voter. Cette fois, l’arme des élections ne semble pas efficace pour étouffer les luttes sociales. Les révolté-e-s de 2019 comme ceux et celles de 2017 dépassent clairement le cadre du régime.

« Pain, travail, liberté » / « Nân, kâr, âzadi »

Une solide dynamique de mobilisation s’est installée au sein de la population. Des formes d’organisation locale sont apparues, au sein des quartiers – comme avec les grèves des commerçants dans les villes frontalières au Kurdistan – et sur les lieux de travail ou d’étude. Il existe également un corps organisé de militants syndicaux indépendants [5] et des féministes qui mènent une lutte intense contre la privatisation des usines, les licenciements, les politiques néolibérales dans l’éducation nationale et supérieure, ainsi que les discriminations faites aux femmes.

L’actuelle révolte a aussi vu la création de comités locaux. Comme dans d’autres pays marqués par les soulèvements spontanés, une coordination des groupes locaux – pour faire le lien entre les luttes, organiser des actions et manifestations au niveau national – fait cependant défaut. De même que des formes d’organisation capables de faire circuler les informations en absence d’Internet et des moyens de communication courants, de se doter des méthodes et des moyens nécessaires pour faire face à la violence d’État.

Les médias de l’opposition monarchiste servent la propagande du régime

En absence d’Internet, la totalité de l’espace médiatique non-officiel a été occupé par quelques chaînes de télé comme Iran International ou ManoTo, ou encore BBC Persian et VOA, avec de gros budgets fournis par les États-Unis, l’Arabie Saoudite et les britanniques. Sur leurs plateaux se sont succédées des personnes proches du fils du Shah d’Iran comme des membres du groupe ultra-libéral de Farashgard – dont un des actes a été d’écrire une lettre à Donald Trump pour renforcer les sanctions économiques. Ces médias diffusent peu les slogans appelant à la solidarité internationale : « Mort aux oppresseurs, que ce soit à Gaza ou à Téhéran ! », « Du Liban à l’Iran, la révolte est dans la rue », « De l’Irak à l’Iran, les opposants sont en prison », « Mon frère irakien, je te rends ton sang ».

En retour, le régime tente de désigner les États-Unis, Israël, les monarchistes et les Moudjahedines du peuple comme étant à l’origine du soulèvement, une tactique habituelle. Depuis la révolution de 1979 et le renversement du Shah, il existe une opposition royaliste qui profite de chaque mouvement contestataire pour se faire entendre, et qui possède de nombreuses chaînes satellites. L’existence d’une telle opposition, qui compte plus sur le soutien de l’occident que celui de la population, arrange plus le régime qu’elle ne le dérange. Elle sert sa propagande.

En 2019 comme en 2017, des slogans pro-monarchistes ont existé. Pourtant, l’expérience des mouvements passés ont montré qu’il n’existe aucun lien, ni organisationnel, ni idéologique, entre le peuple en lutte et cette opposition, à part peut-être quelques petits groupes de manifestants. Les militant-e-s connu-e-s arrêté-es depuis plusieurs semaines, comme Sepideh Gholian et Yashar Daroshafa, sont tou-te-s des militant-e-s de gauche.

 

Un régime basé sur une organisation sociale raciste et sexiste

En Iran règne un État basé sur le principe du « gouvernement du docte » (Velayat-e Faqih), cohabitant parfaitement avec une forme particulière de capitalisme organisé par les militaires [6]. Il s’agit d’un système d’exploitation et de discrimination tourné contre les femmes, les afghan-e-s, les kurd-e-s, les azeri-e-s, les arab-e-s, les baloutches... Une organisation sociale raciste et sexiste. La République Islamique d’Iran, malgré les conflits géopolitiques dont les grands perdants sont toujours les peuples opprimées de la région, se plie, comme on l’a vu au moment de l’accord de Vienne en 2016, à l’ordre international dominant, dès lors que les intérêts de sa classe dirigeante le nécessitent. Elle s’accommode très bien du modèle néolibéral dictée par les grandes puissances capitalistes. Dans la région, ses politiques d’intervention rencontrent de plus en plus l’hostilité des Iraniens ainsi que des populations concernées – comme on le voit actuellement en Irak et au Liban, ainsi qu’en Syrie depuis 2011.

Il est maintenant temps pour la gauche occidentale, qui hésite souvent à soutenir les soulèvements populaires sous couvert d’un « pseudo anti-impérialisme » [7], de choisir son camp [8]. Celle-ci doit bien-sûr agir contre les embargos et les menaces de guerre impérialiste qui font souffrir le peuple iranien et qui renforcent le pouvoir répressif du régime. Mais la révolte populaire de novembre 2019 vise aussi le système politique en place, dans sa totalité, annonçant une probable guerre de classes. Les révolté-e-s envoient un message clair de soutien aux peuples en lutte partout dans le monde. Il est temps de partager les expériences de toutes ces luttes en cours, de créer des liens effectifs entre elles. Ce combat n’a pas de frontières.

« La répression n’achève pas la lutte, la résistance c’est la vie ! » / « Sarkoub pâyân-e râh nist, moqâvemat zendegi-st »  [9]

 
Collectif « La Chapelle debout »
 
 

Lexique :

- Gardiens de la Révolution : la première force militaire et économique du pays et le principal appui du guide suprême.
 Basidjis : les forces paramilitaires attachées aux gardiens de la révolution.

 Velayat-e Faqih : Le gouvernement du docte. Le principe inscrit dans la constitution de la République Islamique d’Iran qui attribue aux religieux la primauté sur le pouvoir politique.
 Économie de la résistance : le nom que Khamenei a donné aux politiques économiques de l’État iranien sous les embargos.
 

 
 Images non sourcées : DR / images généralement diffusées sur les réseaux sociaux durant la mobilisation.

Notes

[1Voir sur le site du FMI.

[2] Les embargos contre l’Iran, mis en place principalement par les États-Unis, existent depuis 1979. A partir des années 2000, de nouvelles séries d’embargos ont été mises en place par les États-Unis, l’Union européenne et l’ONU. En 2016, à la suite de l’accord de Vienne, cet embargo est allégé. Mais en 2018, Trump décide de sortir de l’accord et les sanctions sont rétablies. Il s’agit notamment d’un embargo sur les produits pétroliers et sur le secteur aéronautique et minier, et de l’interdiction des transactions commerciales avec l’Iran en dollars.

[3] Voir également cet article sur Orient XXI.

[4] Voir ce rapport de la FIDH.

[5] Comme le syndicat de Haft Tapeh, de Sherkat Vahed, les prof comme « Chowrahay-e Senfi Moalemman » et les étudiant-e-s comme « Chowrahaye senfi ».

[6] Voir ici, ou encore l’article suivant : Mehrdad Vahabi, Thierry Coville, « L’économie politique de la République islamique d’Iran », Revue internationale des études du développement, 2017/1 (N° 229), p. 11-31.

[7] Lire ici.

[8] Lire également sur Lundi matin.

[9] C’est ce que scandent les étudiant-e-s à Téhéran le 7 décembre pour la commémoration de l’assassinat des 3 trois étudiants anti-impérialistes tués par le régime du Shah lors la visite de Nixon à Téhéran après le coup d’État de 1953, qui avait provoqué la contestation des étudiant-e-s de l’Université de Téhéran.

Publié le 02/02/2020

« Trump et Netanyahou ont pris en otage la question israélo-palestinienne »

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

Ancienne ambassadrice de la Palestine auprès de l’Union européenne, Leïla Shahid dénonce la collusion entre Trump et Netanyahou, et regrette le peu de poids des Européens.

 

Quel est le but ultime recherché par Donald Trump avec ce plan?

Leïla Shahid Nous assistons à une mascarade rarement vue dans la politique internationale, entre deux hommes qui sont en train de couler. Trump fait face à une enquête qui pourrait lui coûter très cher pour entreprendre un deuxième mandat. Netanyahou est à quelques semaines d’une élection et espère, en annonçant un soi-disant plan de paix, prendre le pas sur son adversaire, Benny Gantz. Il est assez effrayant de voir comment la paix et la stabilité dans le monde dépendent de deux hommes qui sont comme des chiens enragés pour rester au pouvoir. Ils ont pris en otage la question israélo-palestinienne. Il est tragique de voir comment les puissances dans le monde, à commencer par l’Union européenne, n’arrivent pas à compter face à cette immense manipulation. Ce « plan de paix », dont on parle depuis trois ans, est soudainement révélé le jour même où le Sénat américain doit statuer sur Trump et la Knesset sur Netan- yahou. Il ne faut pas être naïf.

Ce qu’ils proposent, d’ailleurs, ne correspond qu’à ce qui peut leur rapporter des voix afin de rester au pouvoir. Ce faisant, nous assistons à la décomposition des relations internationales. Nous payons également la facture de la division de l’Union européenne. Comment peut-on proposer un accord en l’absence d’une des parties principales, la partie palestinienne ? Il n’y a même pas une partie arabe. Ceux qui ont assisté en juin, au Bahreïn, à la première phase du plan, la phase économique, ne représentent que leur pays et ils n’ont parlé que d’argent. Le conflit israélo-palestinien a toujours été au cœur de ce qui se passe en Méditerranée. Jamais ça n’a été aussi clair qu’aujourd’hui. Mais ils ont fabriqué un ennemi fictif qui s’appelle l’Iran et sont prêts à susciter un nouveau conflit.

Depuis que ce plan est évoqué, Trump n’a jamais parlé d’un État palestinien. Qu’est-ce qu’il faut comprendre ?

Leïla Shahid S’il devait y avoir un État palestinien, Donald Trump n’aurait pas déclaré que Jérusalem est la capitale de l’État d’Israël, il n’aurait pas annulé les résolutions concernant les réfugiés, il n’aurait pas arrêté l’aide aux Palestiniens, il n’aurait pas fermé l’ambassade de Palestine à Washington, il n’aurait pas soutenu Israël uniquement comme l’État du peuple juif. C’est pour cela que le président Abbas ne parle pas à Trump et à Netanyahou depuis plus d’un an et demi.

Ils auront beaucoup de mal à faire adopter ce plan. Ils seront surpris. Pas seulement par les Palestiniens, pour qui il est hors de question d’accepter un tel plan et qui retrouveront peut-être leur unité. Et ça va redonner du tonus à ceux qui, dans le monde arabe, défendent leur dignité, comme les Libanais, les Algériens ou les Irakiens qui se lèvent pour réclamer leurs droits.

Ce plan est une tentative pour revenir à l’annexion totale des territoires palestiniens, exclure la question des réfugiés et celle de Jérusalem. Mais cela va plus loin. Ils cherchent à dire ainsi que l’État des Palestiniens est en Jordanie. C’est pour cela qu’Abdallah II, le roi jordanien, est en tournée actuellement. Il met en garde sur les conséquences pour le royaume hachémite dont on voudrait faire l’alternative à un État palestinien. Il est évident que cela ne marchera pas. Mais cela va aggraver la déstabilisation de la région. Ils prennent en otage la partie la plus faible, qui est sous occupation militaire.

Quelle est la marge de manœuvre des Palestiniens ?

Leïla Shahid Elle n’est plus d’ordre diplomatique pour une bonne et simple raison qu’il n’y a plus de diplomatie au Proche-Orient. Ni chez les Palestiniens, ni chez les Égyptiens, ni chez les Jordaniens. Depuis que Donald Trump est arrivé au pouvoir, il a détruit tout ce qu’on appelle les termes de référence des négociations de paix qui ont commencé en 1993. Cela fait vingt-sept ans que nous essayons de discuter. Mais il est évident qu’il n’y a aucune négociation de paix. Ce qui est nouveau est que le premier ministre israélien a avec lui un président américain qui se fiche du droit international, de l’équilibre international, de la paix. Nous sommes dans un monde de brutes, un monde qui a perdu ses repères.

Les Palestiniens se battent depuis un siècle. Ils ne se font pas d’illusions. Le monde arabe a été scindé en deux avec la défection de l’Arabie saoudite, des émirats arabes unis et du Bahreïn, à cause du conflit avec l’Iran, qui se retrouvent alliés aux Israéliens. Il y a une situation de guerre civile provoquée par les Américains avec l’occupation de l’Irak en 2003 qui a abouti à la décomposition de ce pays. C’est également le cas de la Syrie. Je redoute ce qui peut se passer au Liban. Sans parler de la Libye et du Yémen. Les pays arabes ont été collectivement en faveur des Palestiniens et de leurs droits. Ce monde arabe est décomposé.

Après un siècle de luttes, je ne pense pas qu’un an ou deux de plus ou de moins vont changer quelque chose. Nous sommes arrivés au bout d’une approche de négociations directes. Les accords d’Oslo sont morts depuis longtemps, malheureusement. L’Union européenne était une alternative à la super-puissance américaine. Aujourd’hui, il n’y a même plus ce minimum d’accord qui existait auparavant entre Washington et Bruxelles. Il faut donc que les Palestiniens retrouvent leur capacité à rester sur leur territoire, d’être résilients et de continuer à être ouverts, c’est-à-dire proposer une coexistence avec Israël mais sur des bases claires : un État qu’Israël respectera. Ce qui est loin d’être l’idéologie de ceux qui gouvernent Israël aujourd’hui.

 

Entretien réalisé par Pierre Barbancey

Publié le 07/01/2020

"Bonne Année Gaza !" et Suspension des marches du retour #OpenGaza

anne marie OUDRER (site change.org)


"Huit ans ont passé depuis que les Nations Unies ont déclaré que Gaza serait invivable en 2020 si rien n’était fait pour améliorer la situation. Eh bien la situation est aujourd’hui encore pire que les prévisions annoncées.
A une heure de Tel Aviv, C’est Tchernobyl à Gaza, mais qui s’en préoccupe ? Et la catastrophe n’est pas naturelle. Israël en est responsable. Après avoir expulsé cette population en 1948, non seulement Israël ne lui a fourni aucune assistance, mais elle l’a mise en prison, sous blocus.
Je ne suis pas sûr qu’il existe une autre région dans le monde où cette situation, résultat d’actes humains malveillants, dure depuis plus de 70 ans.
Cette situation qui devrait nous hanter jour et nuit. Mais personne n’y pense. Seule une roquette Qassam vient nous rappeler de temps à autre son existence.
Quand l’ONU a publié son rapport en 2012, le taux de chômage à Gaza était de 29 %. Aujourd’hui il atteint, selon la Banque Mondiale 67 % chez les jeunes.
Qui réussit à imaginer à quoi ressemble la vie de ces jeunes qui n’ont ni présent, ni futur ?
C’est toujours le Hamas, qu’évoque Israël quand on parle de Gaza. Le Hamas serait responsable de tout. Il a imposé un siège, bombardé la population de Gaza, tué des milliers de civils et détruit un nombre incalculable de maisons, il tire sur les pêcheurs, et empêche les malades atteints de cancer de se faire soigner.
Quels mensonges, quelle cruauté, quel lavage de cerveau, peuvent faire avaler cela ?
Israël qui n’hésite pas à envoyer des missions humanitaires aux quatre coins du monde, se moque de la catastrophe qu’elle a créée, et qu’elle alimente à sa frontière.
Près de la moitié des habitants de la bande de Gaza vivent avec moins de 5,5 dollars par jour (5 euros), contre 9 % en Cisjordanie par exemple. Le Hamas responsable ?
Le rapport de l’ONU de 2012 indiquait qu’en 2020 Gaza aurait besoin d’au moins 1000 médecins supplémentaires. Au lieu de cela, 160 médecins gazaouis ont été obligés de partir ces trois dernières années, faute de pouvoir survivre.
Une jeune chirurgienne, Dr. Sara al-Saqqa, de l’hôpital Shifa à Gaza témoigne dans le Guardian : elle gagne 300 dollars tous les 40 jours ! S’il n’y avait pas sa vieille mère, elle aussi aurait quitté Gaza.
Et en ce qui concerne l’eau, c’est pire : 97 % de l’eau est impropre à la consommation, et 100.000 mètres cube d’eaux usées se déversent chaque jour dans la Méditerranée.
Trois ans après son rapport de 2012, l’ONU publiait un nouveau rapport indiquant que les massacres israéliens de 2014 ont déraciné un demi-million de personnes de leurs foyers et laissé Gaza dans les décombres.
Mais là encore, cela n’a provoqué qu’un immense bâillement en Israël.
Qu’ils crèvent."
Par Gideon Levy
(Traduit par CAPJPO-EuroPalestine)
Source : Haaretz du 2 janvier 2020 

Gaza : Suspension des Marches du Retour jusqu’au 30 mars prochain et appel à la mobilisation internationale: Le Comité d’organisation des Marches du Retour et pour la levée du blocus de Gaza, annonce qu’il suspend provisoirement les manifestations du vendredi à Gaza, mais nous appelle à une forte mobilisation pour la levée du siège de Gaza, et pour obtenir des sanctions contre les crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par Israël. Alors que les Palestiniens commémorent ces jours-ci le onzième anniversaire de l’agression israélienne de fin décembre 2008 contre la population civile, un carnage israélien qui a fait 1470 morts et des milliers de blessés pendant 23 jours de massacres dénommés "Opération Plomb durci" par l’occupant, le "Legal and International Advocacy Committee", demande à ce que l’on n’oublie pas les 316 manifestants assassinés lors de manifestations pacifiques depuis le 30 mars 2018.
"La Cour Pénale Internationale qui a reçu des dossiers de plaintes documentés doit aussi demander des comptes à Israel, concernant ces 316 victimes gazaoues, dont 62 enfants (parmi lesquels 9 étaient handicapés) , deux femmes 4 secouristes et 2 journalistes". 

"Sans oublier les 35 703 blessés dont plus de la moitié ont du être hospitalisés, et incluant 4987 enfants et 864 femmes. Rappelons que près de 10.000 blessés l’ont été par balles et que 185 Palestiniens ont été amputés d’au moins un membre à la sites de ces blessures.

"Nous comptons reprendre nos marches le 30 mars 2020, à l’occasion de l’anniversaire de la Journée de la Terre", indique le Comité, qui réaffirme qu’Israël viole en permanence le droit internationale et les droits humains tels qu’exposés par le Statut de Rome, de la CPI, par les résolutions de l’ONU et la Quatrième Convention de Genève.
Nous appelons toutes les institutions gardiennes du droit international à remplir leur mission éthique et à prendre leurs responsabilités.
Nous appelons la population civile palestinienne à restaurer l’unité nationale et à formuler une stratégie nationale capable de s’opposer aux plans américano-israéliens d’annexion de nos terres.
Nous appelons le président et le gouvernement palestiniens à lever les mesures punitives qui pèsent sur Gaza, à stopper les discriminations fondées sur une base géographique et à populariser le modèle des grandes marches du retour et de la résistance populaire dans toute la Palestine.
Nous appelons la communauté internationale à faire pression sur la puissance occupante pour qu’elle lève le blocus de Gaza, qu’elle cesse de bafouer les droits des prisonniers palestiniens dans les prisons de l’occupant, et qu’elle mette un terme aux crimes de colonisation et d’annexion en Cisjordanie, ainsi qu’à la discrimination raciale qui sévit contre les Palestiniens de 48, et à la judaïsation de Jérusalem Est. Qu’elle fasse également appliquer le droit au retour et aux compensations pour les réfugiés, tel qui l’est inscrit dans le résolution 194 de l’ONU.

Publié le 06/012020

L’Allemagne se prépare à l’arrivée d’une pauvreté de masse

RetraitesLes bas salaires progressent fortement en Allemagne. Plus d’un retraité sur cinq vivra sous le seuil de pauvreté dans 20 ans

 

«Les retraités sont de plus en plus nombreux à venir chez nous», déplore la directrice de la soupe populaire de Berlin.

Christophe Bourdoiseau (site tdg.ch)

 

Malgré la pauvreté qui augmente chez les personnes âgées, l’Allemagne n’a toujours pas engagé une réforme de fond de son système de retraite par répartition. Plus les années passent, plus le nombre de retraités qui vivent dans la précarité progresse. Selon le dernier rapport de l’Institut de conjoncture à Berlin (DIW), plus d’un retraité sur cinq (21,6%) vivra sous le seuil de pauvreté dans vingt ans, contre 16% aujourd’hui.

Ces chiffres sont d’autant plus alarmants qu’ils sont calculés avec l’hypothèse d’une économie évoluant «positivement». «Le fond du problème n’a pas été réglé», constate Johannes Geyer, l’auteur de l’étude. «Les ajustements, comme une meilleure prise en compte du congé maternité ou la retraite à 63 ans à partir de quarante-cinq ans de cotisations, n’apportent rien de significatif sur le fond. Ce ne sont que des réformes cosmétiques», poursuit l’expert du DIW.

Glaner pour survivre

«Les retraités glanent aujourd’hui des bouteilles consignées pour arrondir leurs fins de mois. Ils n’ont plus honte», déplore Sabine Werth, directrice de la soupe populaire de Berlin. «Le développement du secteur des bas salaires décidé par le gouvernement social-démocrate de Gerhard Schröder (ndlr: dans les années 2000) a été une catastrophe. Les retraités sont de plus en plus nombreux à venir chez nous», insiste la bénévole.

Selon le DIW, l’Allemagne compte 6,5 millions de contrats en «minijob», qui permettent une dispense partielle des cotisations sociales. Or, 4,5 millions de ces derniers sont considérés comme l’emploi principal des gens concernés, et non pas, comme le voulait l’idée de départ, un job d’appoint. «Tous ces gens seront dans des situations de précarité quand ils arriveront à la retraite», prévient Sabine Werth.

«Les retraités d’aujourd’hui ont également une biographie complètement différente de leurs aînés. Ils n’ont pas accumulé autant de trimestres – ou points – parce que le marché du travail s’est transformé. Ils comptent plus de périodes de rupture (chômage, formation, etc.) et ont moins cotisé», ajoute Johannes Geyer.

La grande coalition d’Angela Merkel, une alliance entre conservateurs (CSU/CDU) et sociaux-démocrates (SPD), a tenté une réforme des retraites pour anticiper cette pauvreté de masse. L’objectif est la stabilisation d’ici à 2045 du niveau des pensions à 46% des revenus nets (contre 48% aujourd’hui) et un financement des déficits par l’impôt (4,5 milliards d’euros à partir de 2030 et 8 milliards en 2040). L’âge légal de la retraite va passer progressivement de 65 à 67 ans. Cette réforme a prévu aussi des cotisations retraites obligatoires pour les travailleurs indépendants.

En 2018, 100 actifs en Allemagne finançaient les retraites de 31 personnes de plus de 67 ans. Avec l’arrivée des «baby-boomers» (pic de natalité de la fin des années 60), ce sera en 2038 pratiquement deux actifs pour un retraité (100 pour 47).

Cotisations trop faibles

L’introduction en 2015 du salaire minimum (8 euros 50 de l’heure) n’a pas réglé le problème. Les cotisations restent trop faibles. «Il faudrait être payé au moins 14 euros de l’heure. Un tiers de la population active est en dessous de ce barème», remarque Ulrich Schneider, président de l’Union des associations caritatives d’Allemagne.

Pour freiner les effets pervers du système, le gouvernement prépare un projet de loi sur une retraite minimum accordée à ceux qui ont cotisé au moins trente-cinq ans. «Mais elle concernera surtout les classes moyennes. Elle ne permettra pas de lutter contre la pauvreté. Ceux qui n’ont pas cotisé cette durée resteront à l’aide sociale, qui est très faible, comme les chômeurs de longue durée, les travailleurs indépendants, qui n’ont pas d’obligation de cotiser, et les étrangers qui sont arrivés tard dans le pays», poursuit l’expert.

Le phénomène devrait s’amplifier avec l’arrivée à l’âge de la retraite des chômeurs de longue durée est-allemands qui n’ont jamais retrouvé de travail après la réunification. «Aucune catégorie de la population n’est autant concernée par la précarité», estime Ulrich Schneider. «Avec eux, la pauvreté des retraités va exploser dans les vingt prochaines années», ajoute-t-il. C’est également la conclusion du rapport du DIW.

<Publié le 01/01/2020

Sara Aktaş « Femmes des temps rouges »

 

Joseph Andras (site humanite.fr)

 

L’écrivain Joseph Andras brosse pour l’Humanité les portraits de poètes en lutte. Aujourd’hui, la Kurde Sara Aktaş, passée par les geôles turques, pourfendeuse du patriarcat.

Voilà affaire qui n’en finit pas d’étonner : l’espèce la plus lettrée d’entre les mammifères s’attache, avec un soin tout millénaire, à régenter sa moitié. Quand elle ne la parque ni ne se plaît à contrôler ce qui se trame entre ses cuisses. Pas l’entièreté des mâles, pour sûr. Mais les chiffres autorisent le recours à la louche – c’est bien en bloc que le masculin pose question, et, quelque part au Moyen-Orient, un mouvement va proposant quelques réponses. Il se trouve que ce mouvement est qualifié de « terroriste ». Il se trouve aussi que l’on ne qualifie jamais innocemment. Il faut cette sorte de légitimité qu’on appelle le pouvoir. D’État, en l’espèce. Et quand l’État dresse des listes de salauds, on gagne à s’y pencher à deux fois : c’est qu’il a la loi pour lui, fût-elle l’autre nom de la terreur.

Disons-le net : nous parlons de la Turquie et du mouvement révolutionnaire kurde tel qu’il s’est constitué historiquement autour du Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, et de ses organisations sœurs. Puis disons cet autre nom, Sara Aktaş. Inconnu de nos contrées ; en couverture de deux recueils de poésie, là-bas, quelque part entre deux mers : Ruines de guerre et Le Contraire serait mensonge.

Tout commence à Îdir, non loin de la frontière arménienne – Iğdır, en turc. Une terre de coton et d’abricots. Sara Aktaş y vint au monde à la fin février 1976. Puis étudia la philosophie à Ankara et s’engagea, dans les années 1990, au sein du mouvement de libération kurde. Tout n’y commence toutefois pas tout à fait : en Irak, on comptait encore, à sa naissance, les morts de la dernière guerre qui opposa les peshmergas et l’armée du régime baathiste, victorieuse ; en Turquie, le PKK s’apprêtait à voir le jour : marxiste, indépendantiste, autoritaire et partisan de la lutte armée contre l’oppression historique turque. Initialement absente du corpus idéologique de l’organisation, la question de l’émancipation des femmes s’imposa courant 1980, jusqu’à devenir le socle du socialisme révolutionnaire kurde. Les femmes du mouvement, écrira-t-elle, « ont pris la tête de la lutte pour la liberté ».

Ainsi Sara Aktaş pourfend-elle le « fascisme masculin ». Celui-là même qui, à suivre la « science de libération des femmes », s’est érigé lors du néolithique sur les déblais de « la culture de la femme-mère », celle du « socialisme primitif » tel qu’il existait avant la prise de pouvoir de la chasse, du monothéisme, de l’État-nation et du capitalisme. Aktaş fut l’une des porte-parole du Mouvement démocratique des femmes libres, fondé au début des années 2000 puis remplacé par le Congrès des femmes libres, lui-même remplacé par le Mouvement des femmes libres. Elle cofonda le Parti de la société démocratique et instaura en son sein un quota féminin de 40 % : il se vit interdire par le régime en 2009 au motif qu’il entretiendrait des liens avec le PKK. La même année, la poétesse fut incarcérée dans le cadre d’une rafle de masse conduite par le despote de l’AKP, nous parlons d’Erdoğan, contre le Groupe des communautés du Kurdistan, le KCK – s’ensuivront près de 8 000 arrestations. Aktaş n’ignorait pas ce qu’il en coûte de braver le nationalisme turc : ce sont dix ans de cachot, à Konya et Sivas, qu’elle avait eu à connaître, déjà. La torture, aussi. La poésie est en captivité le moyen d’expression qu’elle a trouvé – simple et nue, nous confiera-t-elle. « La poésie n’a jamais relevé à mes yeux d’un quelconque discours onirique. »

La révolutionnaire fut libérée à l’été 2014 puis fonda une association féministe au sud-est de la Turquie – bientôt interdite.

« Nous qui,/Avec notre révolte ensevelie/ Notre sérénité tapie au fond des lacs/Quarante tresses dans nos cheveux/Venons des vallées vertigineuses/Nous sommes les femmes des temps rouges (1) ».

Deux ans plus tard, le gouvernement l’interpella à l’aéroport Atatürk. Il prétend qu’elle s’apprêtait à filer vers l’Allemagne munie d’un faux passeport ; elle assure qu’elle se bornait à rejoindre sa famille, à Îdir, dotée de ses papiers d’identité. Ses poèmes – ainsi que ses articles et son manuscrit romanesque inédit – furent versés au dossier (« Si mes livres sont examinés, on verra qu’aucune phrase ne poussera le peuple à la haine », se défendra-t-elle). Elle fut assignée à domicile, puis incarcérée à deux reprises. Derrière les barreaux, aux questions de la jeune peintre Zehra Doğan, elle-même embastillée pour avoir diffusé sur Internet un dessin de sa création ainsi que le témoignage de quelque enfant kurde, Aktaş répondit : « Chaque coin de la Terre où les femmes sont massacrées doit être un espace de lutte pour les femmes. » Daech se trouvait alors à l’agonie ; Erdoğan envahirait prochainement le nord de la Syrie, bastion révolutionnaire à majorité kurde, aux côtés des troupes rebelles syriennes. Fin 2017, elle apprit, à peine relâchée, qu’elle était à nouveau la cible d’un mandat d’arrêt : après dix-sept années totalisées en prison, elle prit la décision de s’enfuir. Se cacha à Istanbul puis, avec le concours de contrebandiers, dans le Kurdistan irakien. Elle y séjourna un an, malade, œuvrant comme journaliste. Au printemps 2019, elle partit pour la France. Accusée d’être l’une des figures du KCK, deux condamnations la visent à ce jour : dix et dix-sept ans de détention.

« Nous sommes les éveillées du néant/Adossées aux flancs des montagnes/D’innombrables aurores se sont couchées dans nos yeux/Ont repris vie dans nos corps/Entre lamentations incrustées en nos peaux/Et sons des tambours/Nous avons brisé notre cage ».

Sara Aktaş demande à présent l’asile à notre pays : un refus aurait tout du déshonneur.

(1) Traduction de Naz Oke, pour le présent texte.

Publié le 28/12/2019

Algérie : « le hirak n’a pas été assez fort pour annuler la mascarade électorale »

 

(site rapportsdeforce.fr)

 

L’été dernier, Nedjib Sidi Moussa, qui a présenté pour les éditions Libertalia le recueil « Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays (et autres textes) », nous livrait ses analyses sur la situation de l’autre côté de la Méditerranée, après le départ d’Abdelaziz Bouteflika, puis l’annulation des élections du 4 juillet. Présent à Alger pendant les élections présidentielles du 12 décembre, il a bien voulu de nouveau répondre à nos questions.

Pourquoi cette fois-ci, la rue n’a-t-elle pas réussi à empêcher l’élection d’un proche de Bouteflika à la présidence de la République, alors qu’elle était parvenue à annuler le scrutin le 4 juillet dernier ?

Sans m’attarder sur les raisons pour lesquelles les élections devenaient urgentes du point de vue des tenants du régime car il fallait trouver un remplaçant au président par intérim Abdelkader Bensalah, gravement malade, et sauver les apparences institutionnelles en désignant un civil, il faut être clair sur le fait que le hirak (mouvement populaire) n’a pas été assez fort pour annuler la mascarade électorale. Car l’objectif, du moins tel qu’annoncé lors des manifestations routinières, était d’empêcher le scrutin du 12 décembre qui s’est conclu par la victoire d’Abdelmadjid Tebboune, ancien Premier ministre d’Abdelaziz Bouteflika en 2017.

Des appels à une grève générale de quatre jours à compter du dimanche 8 décembre ont circulé sur les réseaux sociaux avant d’être repris par certaines organisations et les contestataires, avec beaucoup d’enthousiasme, notamment lors de la manifestation du 6 décembre à Alger. Or, la grève n’a eu de réalité effective que dans les localités où existent des traditions de lutte et des formes d’organisation, comme à Bejaia ou Tizi-Ouzou. Ailleurs, à commencer par une capitale assiégée par les forces de répression, ce fut un échec retentissant.

« Had l’âam makach el vote » (« Cette année, il n’y aura pas de vote ») ou « Makach intikhabat mâa el issabat » (« Pas de vote avec les gangs ») criaient pourtant les manifestants depuis plusieurs semaines. Mais si l’on s’attarde sur le contenu de ces slogans, cela signifie que l’état d’esprit de la majorité des contestataires n’était pas foncièrement hostile à la démocratie représentative et ses mécanismes. Il ne s’agissait donc que d’une question de temps ou de forme pour aller glisser un bulletin dans l’urne. Ce qu’a fait la clientèle du régime mais aussi une partie de la population chez qui le mur de la peur n’est pas encore tombé.

Par conséquent, il faut interroger l’absence d’articulation claire entre la question démocratique et la question sociale qui constitue un des points faibles du hirak. À cela s’ajoute le niveau très limité d’auto-organisation qui repose sur la passivité entretenue par l’attitude des autorités (procès-spectacles, répression ciblée, annonces clientélistes, propagande massive, etc.) – en donnant le sentiment aux segments les moins politisés de la population qu’elles tournaient la page des années Bouteflika en garantissant la stabilité de l’État menacée par des complots imaginaires – et celle des appareils de gauche. Malgré leur faiblesse, ces derniers continuent à jouer un rôle néfaste en raison de leur dogmatisme et leur sectarisme.

En outre, il convient d’analyser le hirak et la société tels qu’ils sont, afin de comprendre les blocages et inhibitions qui subsistent après dix mois. Il faut saisir pourquoi, du point de vue de nombreux individus, le quotidien n’a pas changé de manière substantielle. Il suffit pour cela de mesurer les difficultés – pour les classes populaires mais pas uniquement – de se loger, se déplacer, se soigner, se cultiver, se divertir, s’exprimer, s’aimer ou encore vivre de son travail quand on en a un. L’euphorie des premiers jours a cédé la place au doute voire au pessimisme. Et ceux qui hésitaient à quitter le pays, en pensant que le changement était à portée de main, prennent désormais la décision de partir en raison de l’absence de perspective et du climat étouffant.

Il est difficile d’avoir une vue d’ensemble de la dynamique contestataire faute de réseaux et de médias autonomes car on doit se méfier des mensonges de la presse privée ou étatique, tout comme de la désinformation relayée sur les réseaux sociaux dont usent et abusent les protestataires. Les cortèges restent fournis mais pas autant que lors des manifestations-monstres du 1er novembre. Or, quand chacun rentre chez soi, la routine reprend ses droits. Les marches donnent toutefois lieu à des élans de générosité, de propreté et de bienveillance – comme une réponse aux insatisfactions du quotidien – mais il ne faut pas se contenter des belles images souvent trompeuses.

Par conséquent, il faut voir aussi ce qui nous dérange dans cette conjoncture en n’oubliant pas les ravages causés par la guerre civile des années 1990 et les années Bouteflika qui ont vu triompher, comme ailleurs dans la région, l’alliance du capitalisme néolibéral et du fondamentalisme islamique. Et cela se répercute inévitablement dans les comportements individuels et les actions collectives. Le 22 novembre, il y avait de très nombreux portraits ou banderoles dans la capitale pour commémorer le vingtième assassinat du leader islamiste Abdelkader Hachani. On peut aussi entendre très régulièrement des groupes de supporters de l’équipe de football d’El Harrach, dans la banlieue algéroise, scander « Doula islamiya » (« État islamique »).

Tout cela illustre le chemin qui reste à parcourir pour les partisans de l’émancipation. De nombreuses batailles sont à mener tant sur le plan de l’intervention concrète et de la diffusion de pratiques antiautoritaires, que sur celui des idées pour faire reculer « le désert de la critique » – en référence au livre de Renaud Garcia – en posant les questions relatives à l’organisation autonome, au refus de l’exploitation, au rejet de l’idéologie dominante, à la libre disposition de son corps, à l’égalité entre les femmes et les hommes, à la liberté de conscience, etc.

Que se passe-t-il depuis l’élection du nouveau président ?

Au lendemain de son élection immédiatement contestée par la rue, Abdelmadjid Tebboune a cherché à se présenter comme un réconciliateur en allant jusqu’à saluer les partisans du boycott. En déclarant se placer du côté des jeunes, il a ajouté : « c’est un hirak béni, je lui tends la main pour un dialogue sérieux pour l’Algérie ». En outre, il a précisé que ce dialogue concernerait directement le hirak et les représentants qu’il se choisira, en avançant l’idée de rupture avec le cinquième mandat empêché d’Abdelaziz Bouteflika.

Cette tentative de neutralisation du hirak – après les menaces, les insultes et la violence – fait néanmoins écho au slogan porté par les manifestants qui crient depuis des semaines « la hiwar mâa el issabat » (« pas de dialogue avec les gangs »). Cela sous-entend que, pour une fraction de la population, le dialogue avec les autorités reste possible à certaines conditions, comme la libération des détenus politiques. C’est le cas par exemple des libéraux de Jil Jadid et des islamistes du Mouvement de la société pour la paix.

Une autre opinion s’est toutefois exprimée à travers un slogan scandé, entre autres, par des syndicalistes, le 18 décembre : « La hiwar, la chiwar, errahil obligatoire » (« Pas de dialogue, pas de compromis, le départ [du système] est obligatoire »). Sans occulter les inévitables malentendus, c’est bien cette expression du refus qu’il convient d’appuyer par opposition aux tendances conciliatrices du hirak. Ces contradictions traversent d’ailleurs ce qui reste de la gauche partidaire.

 Le 13 décembre, le Front des forces socialistes (FFS) a posé des préalables en exigeant « la création d’un climat d’apaisement favorable aux discussions notamment la libération des détenus politiques et d’opinion, le respect des libertés d’expression, de manifestation et de réunion ». Le lendemain, le Parti des travailleurs (PT) a considéré « qu’aucune solution n’est envisageable sans la libération immédiatement et inconditionnellement de Lakhdar Bouregaâ, de Louisa Hanoune, de Karim Tabbou et de tous les détenu(e)s d’opinion ».

Le FFS et le PT, qui figurent au sein du Pacte de l’alternative démocratique (PAD) aux côtés du Parti socialiste des travailleurs (PST), de staliniens et droitiers, sont dans une position inconfortable, car ils prétendent participer au hirak qui demeure hostile aux partis. Comble du paradoxe – souligné le 22 décembre par Hosni Kirouti dans El Watan – le PAD a appelé le 16 décembre « les citoyens à s’auto-organiser dans leurs lieux de vie, de travail et d’étude afin de mettre en échec toutes les tentatives de récupération et de détournement de leur révolution ».

Or, ces organisations sans base sociale font partie du problème plutôt que de la solution. Malgré leur radicalisme verbal, elles n’ont pas pris la mesure du rejet dont elles font l’objet parmi la population qui se méfie, à juste titre, des professionnels de la représentation. Si des formes d’auto-organisation devaient prendre de la consistance sur le terrain de la lutte des classes – en partant des préoccupations concrètes des travailleurs, des chômeurs, des jeunes –, alors cela se ferait non seulement en dehors, mais aussi contre le PAD ou ses éventuelles répliques de gauche.

Quel avenir imagines-tu pour le mouvement populaire en Algérie ?

Il est difficile de savoir dans quelle mesure la disparition subite du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah « rebat les cartes au sommet de l’État » comme le titre Le Monde daté du 25 décembre. Lors de la marche des étudiants du 24 décembre, une jeune femme a déclaré selon le même quotidien : « le dictateur est mort. C’est une renaissance pour l’Algérie. C’est un peu Noël. » Or, on pouvait lire le même jour sur le site des staliniens de la Moubadara, un texte présentant Ahmed Gaïd Salah comme un « patriote qui aimait son pays »… Comment ne pas penser à la conclusion du roman 1984 de George Orwell ?

Dans une contribution publiée le 19 décembre par Contretemps, Hocine Bellaloufi invite à apprécier les « limites et contradictions du Hirak » pour le renforcer, tout en s’adressant à Abdelmadjid Tebboune censé satisfaire certaines « conditions ». Plus loin, il affirme que « le Hirak a toujours pris soin de distinguer l’armée de la haute hiérarchie militaire. Il doit faire de même avec la police au lieu de dénoncer et d’insulter tous les policiers sans distinction. » Il faudrait l’expliquer aux nombreux manifestants matraqués, gazés ou interpellés qui n’ont sans doute pas envie de faire dans la nuance…

Car les illusions à l’égard de l’armée et de la police ont été en partie dissipées en raison du soutien d’Ahmed Gaïd Salah à la loi sur les hydrocarbures ainsi qu’à la loi de finances 2020, mais aussi à cause de l’intensification de la répression. Dans les cortèges, on entendait avec force des slogans comme « les généraux à la poubelle wel Djazaïr taddi listiqlal » (« les généraux à la poubelle et l’Algérie sera indépendante ») ou encore « doula madania machi boulissia » (« État civil et non policier »), sans parler des tags « ACAB ».

Le régime honni reflète les tendances autoritaires d’une société à transformer en profondeur afin de se prémunir contre cette « régression culturelle immense » soulignée par Mohammed Harbi dans un entretien qui a beaucoup circulé début décembre. Si l’on prend au sérieux le slogan « Echâab yourid isqat ennidham » (« le peuple veut la chute du régime ») alors il devient nécessaire pour tous ceux qui souhaitent changer durablement l’ordre des choses de partir des tendances antiautoritaires – et donc anticapitalistes, antimilitaristes, antireligieuses, antinationalistes, antisexistes, etc. – qui existent dans le pays sans pour autant les exagérer ou ignorer les paradoxes qui les traversent.

Cela signifie combattre les différents visages de l’extrême droite algérienne (islamo-conservateurs, berbéro-identitaires, nationaux-léninistes, etc.) et défendre une conception exigeante de l’internationalisme révolutionnaire en refusant toute forme de xénophobie ou d’antisémitisme comme on a pu le constater à l’occasion des affaires concernant la députée Mathilde Panot ou l’eurodéputé Raphaël Glucksman. La première a été expulsée d’Algérie en octobre pour avoir voulu rencontrer des activistes et le second est à l’origine d’une résolution votée en novembre au parlement européen sur le hirak. Or, si les partisans de la révolution sociale ne peuvent cautionner les orientations de la France insoumise ou de Place publique, leurs critiques ne peuvent reprendre à leur compte les éléments de langage du régime sur « l’ingérence étrangère » ou mêler leurs voix à celles des contestataires qui parlent d’atteinte à la « souveraineté nationale ».

L’aspiration à l’indépendance, la liberté et la justice sociale qui s’exprime avec force dans le hirak doit se concrétiser par la rupture avec la mentalité, la langue et les pratiques du régime militaro-policier, en réinventant de nouveaux référents, en imaginant des espaces de délibération égalitaire, en créant des lieux de solidarité concrète, sans chercher à rejouer éternellement la lutte contre le colonialisme français ou à réactiver les clivages périmés de la guerre civile. Pourquoi ne pas interroger les débuts de l’autogestion industrielle en Algérie en s’appuyant sur l’ouvrage de Damien Helie ?

Mais cela revient encore à se démarquer des solutions toutes faites, des feuilles de route rassurantes pour la bourgeoisie et des mots d’ordre démocratiques qui n’ont aucune prise sur la réalité, comme celui d’assemblée constituante qui, selon un article du cadre du PST Nadir Djermoune, publié dans Inprecor (avril-mai 2019), constitue « le point de départ pour une solution démocratique ». Les antiautoritaires se retrouveront plutôt dans l’analyse formulée par Errico Malatesta en préférant « l’organisation libre de la vie sociale » au replâtrage du régime capitaliste, avec ou sans assemblée constituante.

Plus le hirak aura les moyens de durer, plus la décantation aura des chances de s’effectuer par la politisation du plus grand nombre. Et dans cette séquence historique, les révolutionnaires conséquents devront repousser les limites du pensable et du possible, en se confrontant avec audace aux forces conservatrices qui sévissent à l’extérieur et à l’intérieur du mouvement populaire, en déchirant le voile de l’hypocrisie sociale qui bride les initiatives individuelles, en repoussant avec détermination les appels à remettre à demain ce qui doit être fait aujourd’hui.

Publié le 23/12/2019

Table ronde. Bolivie, quel avenir politique après le coup d’État ?

 

Jérôme Skalski (site humanite.fr)

 

 En exil en Argentine et ciblé par un mandat d’arrêt émis par le nouveau pouvoir, Evo Morales a été nommé par le Mouvement pour le socialisme (MAS) directeur de la campagne pour la prochaine élection présidentielle. Avec Janette Habe Maître de conférences à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, Sarah Pick Membre du comité directeur de France Amérique latine et  Maité Pinero journaliste et romancière

Le départ forcé d’Evo Morales de la présidence de la Bolivie est-il le résultat d’un coup d’État ou l’engagement d’un processus de « transition démocratique », comme le présentent les détenteurs du pouvoir civil et militaire actuel en Bolivie ainsi que certains médias ?

 

Janette Habe

l Le fait qu’il y ait eu un coup d’État en Bolivie est indéniable et les affirmations des secteurs qui ont mis en cause sa réalité sèment la confusion. Il y a une polémique à ce propos en France mais également en Amérique latine, parmi les secteurs écologistes les plus mobilisés contre l’extractivisme. Ils mettent en cause le fait qu’il s’agisse d’un coup d’État parce que Evo Morales n’avait pas respecté le résultat du référendum de 2016, qu’il avait perdu, alors qu’il sollicitait un quatrième mandat présidentiel. Mais ni l’armée ni la police n’étaient alors intervenues. En Amérique latine, il y a plusieurs manières de nommer un coup d’État. L’une d’entre elles, c’est de parler de « pronunciamento » lorsque l’armée se « prononce » – intervient – contre le gouvernement en place. C’est exactement ce qui s’est passé. Evo Morales a démissionné le pistolet sur la tempe, lorsque l’armée le lui a « suggéré ». Les erreurs politiques d’Evo Morales ne doivent pas empêcher d’appeler un chat un chat, un coup d’État un coup d’État.

 

Sarah Pick

Le départ du président Morales est, en effet, un coup d’État maquillé en démission dans un contexte de crise électorale. Profitant des mobilisations liées à la contestation des résultats du scrutin du 20 octobre, du mécontentement croissant d’une partie de la population, ainsi que de l’audit de l’OEA (Organisation des États américains) invalidant les élections, la droite, derrière Carlos Mesa, et l’extrême droite, sous la bannière fascisante de Fernando Camacho, ont organisé des actions de plus en plus violentes et racistes, dont le but était de prendre le pouvoir par la force, loin d’un prétendu souci de démocratie. Quelques heures après le rapport de l’OEA, Evo Morales, sous pression, avait proposé d’organiser de nouvelles élections sous le contrôle de personnalités indépendantes. Pourtant, la droite et l’extrême droite ont rejeté cette proposition de sortie de crise qui aurait pu pacifier le pays. En effet, elles ne souhaitaient pas être de nouveau confrontées à des élections générales contre Morales, élections qu’elles n’ont jamais réussi à gagner depuis 2005. N’ayant pas non plus accepté les politiques de nationalisation et de redistribution du MAS, nourrissant un sentiment de revanche à l’encontre des peuples indigènes et des classes populaires, ces secteurs étaient prêts à entraîner le pays dans une guerre civile et à le jeter dans les bras de l’extrême droite pour démettre Morales. C’est pourquoi, tandis que des commandos fascistes descendaient dans les rues, l’armée et la police ont appelé au départ du président en dépit de sa proposition d’organiser un nouveau scrutin. Evo Morales décida de démissionner afin d’éviter un bain de sang au peuple bolivien. Malgré son départ, le pays n’a pas retrouvé la paix. Depuis le coup d’État, la CIDH (Commission inter­américaine des droits de l’homme) dénonce de graves violations des droits humains.

 

Maïté Pinero

Quand les chefs de la police et de l’armée ordonnent au président de démissionner, que des milices brûlent les bureaux de vote, les domiciles des ministres et menacent leurs familles, que les militaires – dispensés de responsabilité pénale – répriment à grand renfort de blindés et d’hélicoptères, que cette répression cause 33 morts, des centaines de blessés, plus d’un millier d’arrestations, que des journalistes sont expulsés, attachés à un arbre et fouettés, il s’agit d’un coup d’État. La vraie question est plutôt : pourquoi cela fait-il encore débat ? Un rideau de fer médiatique a couvert la violence, l’agression de la maire Patricia Arce, tondue, aspergée de peinture rouge, réduite à un exemple isolé. Rien sur les autres témoignages comme celui de Viktor Borda, ex-président de l’Assemblée législative, qui a démissionné pour éviter que son frère, aspergé d’essence, soit brûlé vif.

Le MAS s’est entendu avec les forces politiques au pouvoir actuellement pour l’organisation d’une nouvelle élection présidentielle. Quelle est la situation du rapport de forces localement et quelles sont ses lignes de tension ?

Sarah Pick Le premier objectif du gouvernement putschiste a été de s’assurer qu’Evo Morales ne soit pas en mesure de se représenter. À cette fin, un mandat d’arrêt a été émis contre lui juste avant sa démission, l’accusant de sédition et terrorisme. Le gouvernement de facto a également cherché à rendre illégal son parti. Cependant, suite aux importantes mobilisations populaires, une partie du MAS (très largement majoritaire au Parlement) a pu négocier avec le gouvernement et obtenir la garantie de pouvoir se présenter aux prochaines élections à condition qu’Evo Morales ne soit pas candidat. Privé de son leader, le MAS doit désormais se trouver très rapidement un nouveau candidat. Si l’issue des élections, repoussées à février 2020, reste incertaine, leur tenue et les conditions dans lesquelles elles vont se dérouler le sont aussi. Il est à craindre qu’aucune élection ne soit organisée si la droite n’est pas sûre de gagner, par tous les moyens (report du scrutin, arrestations, militarisation, fraude…).

Maïté Pinero L’extrême droite raciste et fondamentaliste a supplanté la droite traditionnelle et présente son candidat, Camacho, leader de l’oligarchie et des Comités de Santa Cruz. En attendant les élections du 20 mars, le gouvernement « de transition démocratique » détruit l’œuvre du précédent. L’oligarchie a déjà récupéré les directions de 68 entreprises publiques et, selon le ministre de l’Économie, la spoliation va s’accélérer. Même renversement en politique étrangère : relations diplomatiques rompues avec le Venezuela, rétablies avec les États-Unis et Israël, renvoi des médecins cubains, retrait du pays de l’Alba, le traité de coopération. Le Movimiento al socialismo est décapité, le président exilé, six ministres privés de laissez-passer, toujours réfugiés à l’ambassade du Mexique à La Paz. Résultat d’une alliance entre syndicats ouvriers et paysans, organisations communautaires, le MAS a perdu des maillons, puisque même un dirigeant de la COB, la centrale ouvrière, avait aussi demandé la démission d’Evo Morales. Tout un symbole, le MAS a regagné ses bases chez les paysans de Cochabamba et y a tenu un mini-congrès qui a élu Evo Morales chef de campagne. Menacé d’arrestation, pourra-t-il revenir pour la diriger ? Le mouvement doit renouer ses alliances dans un contexte de persécution : le gouvernement menace de supprimer le droit de vote à Cochabamba si les organisations paysannes n’acceptent pas sa militarisation.

Janette Habel La démission d’Evo Morales et son départ au Mexique tout d’abord, puis en Argentine, font que le MAS est désarmé. De plus, il est profondément divisé. Le fait qu’il participe aux élections alors que le gouvernement de facto est issu du coup d’État a créé beaucoup de confusion. Une partie du MAS voulait imposer le retour d’Evo Morales. D’autres, plus pragmatiques, ne souhaitaient pas son retour. Ce sont ces derniers qui ont négocié avec le gouvernement intérimaire. Finalement, cette décision a été adoptée parce qu’il n’y avait pas tellement de choix. Le fait qu’Evo Morales n’ait pas respecté le résultat du référendum de 2016 a été, à mon avis, une grave erreur qui a non seulement facilité l’offensive de la droite mais a exacerbé les tensions sociales très fortes au sein des organisations indigènes et paysannes, la base sociale d’Evo Morales. De fait, la droite conservatrice espère gagner les prochaines élections. Luis Fernando Camacho, surnommé le Bolsonaro bolivien, est candidat à la présidentielle, c’est un homme d’affaires, militant d’extrême droite, pentecôtiste dont on dit qu’il est lié à une église évangélique très réactionnaire. « Nous étions dans un moment de faiblesse », a reconnu le vice-président, Garcia Linera. Le MAS est dans une situation difficile. Il a désigné Evo Morales comme directeur de la campagne électorale du MAS, bien qu’il soit réfugié en Argentine. Ce pouvoir intérimaire qui émane de secteurs d’extrême droite, racistes, n’incite pas à beaucoup d’optimisme pour la suite. L’armée et la police ont le pouvoir.

Quelle a été l’implication de la communauté internationale et de la France dans la garantie de l’État de droit et de la démocratie en Bolivie ?

Sarah Pick La communauté internationale n’a pas été garante de l’État de droit et de la démocratie en Bolivie. Au contraire. Si elle avait été prompte à dénoncer le refus du président Morales de reconnaître les résultats du référendum de 2016, elle a refusé de reconnaître le coup d’État à son encontre : un deux poids, deux mesures qui joue la carte de la déstabilisation pour défendre ses intérêts économiques. Au lieu de qualifier les événements de coup d’État, la France et l’Europe se sont prononcées en faveur du gouvernement intérimaire. Quant à l’OEA, sous influence des États-Unis, depuis plusieurs mois, elle cachait mal son impatience de voir partir Evo Morales. Déjà en mai 2019, son secrétaire regrettait de ne pas posséder les outils institutionnels pour empêcher Evo Morales de se présenter aux élections. L’audit de l’OEA, rouage important dans le coup d’État, a été depuis remis en cause par différents organismes, comme le CEPR (Center for Economic and Policy Research), qui en réfutent les conclusions et les accusations de fraudes à l’encontre de l’ancien président indigène.

Janette Habel Le New York Times a caractérisé ce qui s’est passé en Bolivie comme un coup d’État. L’ancien président du gouvernement espagnol José Luis Zapatero a dénoncé « le scandaleux coup porté au président bolivien. Demander à un président élu constitutionnellement de quitter le pouvoir ne peut être un acte de démocratie ». Certains gouvernements latino-américains ont fait de même. Le gouvernement français n’a pas condamné le coup d’État. L’ambassadeur de l’Union européenne (UE) Leon de la Torre s’est réuni avec la présidente autoproclamée Jeanine Añez en proposant la médiation de l’UE afin que « la Bolivie puisse organiser le plus tôt possible des élections crédibles ». Quant à la stratégie américaine, elle vise à déstabiliser les gouvernements progressistes en Amérique latine. On l’a vue à l’œuvre au Brésil avec Lula et Dilma Rousseff. Elle est plus habile que celle utilisée par le passé. On se souvient des agissements de la CIA lors du coup d’État militaire au Chili. Il s’agit aujourd’hui pour Washington d’instrumentaliser des procédures qui peuvent être institutionnelles ou juridiques pour atteindre ses objectifs. C’est une stratégie qui est, pour ainsi dire, plus « intelligente » qu’auparavant.

Maïté Pinero L’Union européenne – et avec elle la France –, qui avait reconnu Juan Guaido, président autoproclamé du Venezuela en janvier 2019, a franchi un palier dans le reniement de la démocratie. Reconnaître un gouvernement « de facto » entérine un rapport de forces imposé par les armes et sanctifié par la Bible. Signe des temps, alors que nos ambassadeurs se posaient en médiateurs, pas un ministre pourchassé n’a cru trouver la sécurité dans une ambassade européenne, comme au Chili en 1973. Deux mensonges masquent le coup d’État. Le premier, c’est celui de « la fraude » électorale, prétexte de l’OEA, fraude démentie par trois instituts de recherche et une centaine d’experts. Silence de l’UE et de la France. Le second, c’est la dissimulation de la violence. La Commission des droits de l’homme de l’ONU, la CIDH, les juges et avocats argentins, horrifiés par les témoignages recueillis, réclament une enquête internationale. Silence de l’UE et de la France. La fraude à la démocratie a eu lieu, une autre se prépare. Pourquoi l’UE reviendrait-elle sur son attitude puisque le coup d’État a réussi ? La seule solution est de l’y contraindre, de lever le voile sur la nature du gouvernement « de facto » et les reniements de l’UE et de la France. Notre propre avenir est en jeu, car le scénario bolivien peut se reproduire partout. En plus du fait que la réputation de l’Europe des Lumières, jusqu’ici ancrée en Amérique latine, est en cendres. La reconnaissance du coup d’État est un coup d’État contre cette mémoire commune. 

 

Entretiens croisés réalisés par Jérôme Skalski

Publié le 20/12/2019

Allemagne. Des millions de seniors propulsés dans la pauvreté

 

Bruno Odent (site humanite.fr)

 

Les réformes des retraites instaurées voilà plus de 15 ans ont grevé le système par répartition, faisant fondre le montant des pensions. Au point que l’indigence des retraités est devenue outre-Rhin l’un des sujets les plus sensibles du débat public.

« J e me fais un sang d’encre. Je ne dors plus la nuit. » La Berlinoise Inge Vogel, qui travaille encore pour quelques mois dans une société spécialisée dans le matériel paramédical, s’apprête à prendre sa retraite. « J’ai plein de projets et je sais que je ne manquerai pas d’activités diverses dans le domaine politique ou culturel », précise-t-elle pour bien indiquer que ce n’est pas du blues classique du nouveau retraité dont elle souffre. Non l’angoisse d’Inge Vogel tient au brutal décrochage annoncé de son niveau de vie dès lors qu’elle sera pensionnée. À l’aube de sa cessation d’activité, Inge (66 ans) touche un salaire correct, environ 2 500 euros net par mois. Ce revenu va être réduit de plus de la moitié, compte tenu de l’évolution outre-Rhin du taux de remplacement (la différence entre le dernier salaire net et le montant de la première pension). Ce qui va ramener ses revenus à environ 1 200 euros, soit tout juste au-dessus du niveau du salaire minimum. « Et je ne suis pas la plus à plaindre », lâche la bientôt ex-salariée. Quelqu’un payé aujourd’hui 1 500 euros net – « ce n’est malheureusement pas une rémunération exceptionnellement basse ici », précise Inge – ne va plus percevoir qu’un peu plus de 700 euros par mois pour ses vieux jours. « Une misère. » Et l’ex-assistante médicale ne mentionne même pas le cas de ses compatriotes innombrables qui ne toucheront pas le taux plein car ils n’auront pas accompli les exigibles 45 à 47 annuités.

Des mesures ressemblant à celles déployées par Emmanuel Macron

L’extension de la pauvreté chez les seniors et la perspective généralisée de retraites peau de chagrin provoquent un tel traumatisme dans la société allemande que ces thèmes figurent parmi les sujets les plus sensibles, régulièrement en première ligne du débat public. Les réformes lancées en 2002 et 2005 par l’ex-chancelier Gerhard Schröder furent présentées comme « le seul moyen de sauvegarder » le système et singulièrement la retraite de base par répartition dont l’écrasante majorité des Allemands demeure tributaire aujourd’hui. Encouragement fiscal aux plus riches à souscrire des assurances privées, amélioration de la compétitivité d’entreprises qui crouleraient sous les « charges sociales », instauration d’un indice dit de « durabilité » (Nachhaltigkeit) permettant de faire évoluer la valeur du point sur lequel est calculé le montant des retraites versées par les caisses légales (Gesetzliche Kassen) par répartition, allongement de la durée du travail et report à 67 ans de l’âge de départ à taux plein : la panoplie des mesures adoptées par le gouvernement SPD-Verts de l’époque ressemble à s’y méprendre à celle déployée aujourd’hui par Emmanuel Macron pour justifier sa réforme. Jusqu’aux éléments de langage sur « la nécessité absolue de moderniser le système ».

Pour se faire une idée des effets pratiques à moyen terme de la réforme des retraites d’Emmanuel Macron, il suffit ainsi de jeter un œil de l’autre côté de la frontière. Le bilan social des transformations allemandes, plus de quinze ans après leur entrée en vigueur, est dévastateur. La part des retraités allemands, précipités sous le seuil de pauvreté, a explosé. 16,8 % des seniors sont touchés aujourd’hui. Un retraité allemand sur deux – soit quelque 8,6 millions de personnes – doit survivre avec une pension inférieure à 800 euros par mois. Une enquête prospective publiée en septembre dernier par l’institut de recherche économique de Berlin (DIW) montre que plus d’un retraité sur 5 (21,6 %) sera misérable à l’horizon 2039. Et cette estimation est sans doute très optimiste puisque les auteurs de l’étude ont choisi de se baser sur la poursuite bon an mal an de la conjoncture économique favorable de ces dernières années (avec taux de chômage réduit).

L’introduction de la retraite Riester par capitalisation, présentée comme le troisième pilier du « modèle » germanique, a profondément ébranlé le système de base par répartition. Les placements réalisés par les citoyens généralement les plus aisés, attirés par d’alléchantes incitations fiscales, ont mécaniquement asséché les ressources des caisses légales qui organisent le financement solidaire des retraites par les cotisations des salariés actifs. Le manque à gagner sera d’autant plus conséquent qu’une partie des fonds est déjà drainée vers les retraites « maison » des entreprises, particularité ancienne du « modèle » et deuxième pilier du système reposant sur la capitalisation. Sachant qu’à ce titre seule une minorité de salariés appartenant le plus souvent aux plus grands groupes bénéficie aujourd’hui d’une rente complémentaire digne de ce nom.

La peur que le passage au troisième âge rime avec un rapide déclassement social, hante toute une société. Si bien que la question s’impose outre-Rhin depuis plusieurs années tout en haut du débat public. La grande coalition a dû bricoler des pare-feu en catastrophe pour éviter un emballement de la mécanique enclenchée par les réformes. On a suspendu d’ici à 2025 l’effet de l’indexation de la valeur du point de la retraite par répartition sur le montant des pensions en bloquant jusqu’à cette date à 48 % un taux de remplacement. Celui-ci avait dégringolé de plus de 10 % sur les dix dernières années.

Les travailleurs pauvres grossissent le flot des retraités miséreux

CDU et SPD se sont mis aussi laborieusement d’accord sur l’introduction d’une retraite plancher (Grundrente), une revalorisation des pensions soutenue par l’État pour qu’elles atteignent le niveau des… minima sociaux (de 600 à 900 euros par mois). La mesure est censée éviter à nombre de retraités pauvres de prendre le chemin humiliant du bureau d’aide sociale pour toucher un complément de revenu pour accéder au minimum vital. Beaucoup préfèrent en effet effectuer n’importe quel petit boulot plutôt que d’avoir à mendier une aide. Là encore les chiffres des études les plus récentes sont aussi éloquents qu’effarants : plus d’un million de seniors, souvent âgés de plus de 70 ans, sont contraints aujourd’hui d’exercer des « mini-jobs » pour survivre. Soit une hausse d’environ 40 % sur dix ans. On les voit de plus en plus fréquemment dans les rues allemandes, ombres furtives qui distribuent des prospectus publicitaires, portent des journaux à domicile ou ramassent à la sauvette des canettes de verre ou de plastiques à la terrasse des cafés dans l’espoir de récupérer des consignes pratiquées sur ces produits outre-Rhin un maximum de centimes.

Cette pauvreté qui se répand si massivement chez les seniors allemands n’est pas sans lien avec l’extrême précarité imposée à de nombreux salariés par les lois Hartz de dérégulation du marché du travail. Lancées au même moment que les réformes des retraites, elles ont été présentées de la même façon qu’elles comme une étape majeure pour propulser « la compétitivité » (financière) des firmes allemandes. Les travailleurs pauvres, ou ceux dont la carrière a été entrecoupée de longues périodes de travaux sous-rémunérés et le plus souvent exonérés de cotisations sociales, contribuent évidemment à faire grossir le flot des retraités miséreux. Là encore, le parallèle avec la logique macronienne est frappant. L’aménagement au forceps du Code du travail décidé au début du quinquennat accroît la précarité, ce qui va accentuer l’appauvrissement programmé de la majorité des salariés par la réforme française des retraites.

Les effets contre-productifs des réformes antisociales engagées outre-Rhin au début de la décennie 2000 deviennent de plus en plus manifestes. L’apparition d’une société cloisonnée, devenue très inégalitaire, où « l’ascenseur social ne fonctionne plus », est dénoncée de plus en plus régulièrement dans les travaux de plusieurs économistes. Un handicap profond qui n’est pas sans lien avec l’entrée en stagnation, depuis quelques mois, de la première économie de la zone euro.

 

Bruno Odent

Publié le 04/12/2019

La torture systématique des Palestiniens dans les prisons israéliennes

 

Yara HAWARI (site legrandsoir.info)

 

Le cas récent de Samer Arbeed met une fois de plus en lumière le recours systématique à la torture contre des détenus palestiniens dans les prisons israéliennes. Des soldats israéliens ont arrêté Arbeed à son domicile à Ramallah le 25 septembre 2019. Ils l’ont sévèrement tabassé avant de l’emmener au centre de détention Al Moscobiyye à Jérusalem pour un interrogatoire. Deux jours plus tard, selon son avocat, il a été hospitalisé après avoir été violemment torturé et sa vie a été en danger pendant plusieurs semaines. Une instance judiciaire avait autorisé les services secrets israéliens, le Shin Bet, à utiliser des "méthodes exceptionnelles" pour obtenir des informations dans cette affaire sans passer par les tribunaux. Cela a amené Amnesty International à condamner le traitement subi par Arbeed que l’ONG a qualifié de "torture sanctionnée par la loi". 1

En août 2019, peu avant l’arrestation d’Arbeed, les forces d’occupation israéliennes avaient lancé une opération contre la jeunesse palestinienne et arrêté plus de 40 étudiants de l’Université de Birzeit. Les arrestations se sont multipliées après la détention d’Arbeed et, comme de nombreux étudiants se sont vu refuser l’accès à un avocat, on craint que nombre d’entre eux aient également été soumis à la torture.

Ces actes de torture ne sont pas nouveaux. Depuis la création de l’État d’Israël en 1948, l’Agence de sécurité israélienne (ISA) torture systématiquement les Palestiniens en utilisant diverses techniques. De nombreux pays ont inscrit l’interdiction de la torture dans leur législation nationale (ce qui ne l’empêche pas de demeurer une pratique répandue sous couvert de sécurité de l’État), mais Israël a pris une voie différente : il n’a pas adopté de législation nationale interdisant l’usage de la torture, et ses tribunaux ont autorisé le recours à la torture en cas de "nécessité". Cela a permis à l’ISA d’avoir toute latitude pour recourir largement à la torture contre les prisonniers politiques palestiniens.

Cet article a pour objectif de décrire la pratique de la torture dans les prisons israéliennes (au moment de l’arrestation et dans les prisons), de retracer son histoire, et d’analyser ses récents développements. S’appuyant sur les travaux de diverses organisations palestiniennes, l’article montre que la pratique de la torture, dans le système pénitentiaire israélien, est systématique et inscrite dans la loi nationale. Il propose une série de mesures claires qui permettraient à la communauté internationale de demander des comptes à Israël et de mettre un terme à ces violations.

La torture et la loi

La question de la torture occupe une place importante dans les débats sur l’éthique et la morale. Beaucoup de gens soulignent que la pratique de la torture est le signe d’une société malade et corrompue. En effet, pour pratiquer la torture, il faut ne plus rien avoir d’humain, et une fois que ce processus de déshumanisation est enclenché il n’a pas de de limites. En outre, l’excuse couramment invoquée par les appareils de sécurité pour justifier la torture, à savoir qu’elle permet d’obtenir des informations vitales, est démentie par les faits. Selon de nombreux experts de premier plan, et même des responsables de la CIA, les informations obtenues sous la torture sont généralement fausses. Les détenus avouent souvent n’importe quoi pour mettre fin à leurs souffrances.

Le régime juridique international interdit la torture en vertu du droit international coutumier ainsi que de divers traités internationaux et régionaux. L’article 5 de la Déclaration universelle des droits de l’homme stipule ce qui suit : "Nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants." Le droit international humanitaire, qui régit le comportement des parties pendant un conflit, inclut également l’interdiction de la torture. Par exemple, la troisième Convention de Genève interdit les "violences contre la vie et les personnes, en particulier le meurtre sous toutes ses formes, les mutilations, les traitements cruels et la torture" ainsi que les "atteintes à la dignité personnelle, en particulier les traitements humiliants et dégradants". De plus, la Quatrième Convention stipule : "Aucune contrainte physique ou morale ne peut être exercée à l’encontre des personnes protégées, en particulier pour obtenir d’elles ou de tiers des informations.

L’interdiction de la torture est tellement absolue qu’elle est considérée comme jus cogens en droit international, ce qui signifie qu’elle ne peut faire l’objet d’aucune dérogation ni être remplacée par aucune autre loi. Pourtant, la torture continue d’être utilisée par de nombreux pays dans le monde. Amnesty International parle d’une crise mondiale, étant donné que l’ONG a documenté des violations de l’interdiction de la torture dans une large majorité des États membres des Nations-Unies au cours des cinq dernières années.

La "guerre contre le terrorisme" menée par les Etats-Unis à la suite du 11 septembre 2001 a notamment conduit à des cas d’atroce torture systématique dont les victimes ont été principalement des prisonniers arabes et musulmans. Le camp de détention de Guantanamo Bay, créé par les États-Unis en 2002 pour détenir des "terroristes", a été et reste un lieu de torture. Des images de prisonniers les yeux bandés, menottés et agenouillés au sol dans des combinaisons orange ont été partagées à travers le monde.

Pourtant, les images les plus marquantes de cette époque proviennent peut-être de la prison militaire américaine d’Abu Ghraib en Irak. Des photos et des rapports militaires fuités ont révélé que la prison était le théâtre de tortures à grande échelle, y compris le viol d’hommes, de femmes et d’enfants. L’administration étasunienne de l’époque a condamné ces actes et tenté de faire croire qu’il s’agissait d’incidents isolés. Les organisations de défense des droits de l’homme, dont Human Rights Watch, ont affirmé le contraire.

En outre, des témoignages récents d’Abou Ghraib révèlent des liens sinistres entre les techniques d’interrogatoires étasuniennes et israéliennes. Dans un mémoire, un ancien interrogateur américain en Irak a affirmé que l’armée israélienne avait formé du personnel étasunien à diverses techniques d’interrogatoire et de torture, y compris ce que l’on a appelé la "chaise palestinienne", dans laquelle un détenu est attaché à une chaise basse avec les mains liées aux pieds, ce qui le maintient dans une position accroupie. Cette pratique atrocement douloureuse a été perfectionnée sur les Palestiniens - d’où son nom - et a été adoptée par les Etasuniens en Irak.

Malgré ces scandales, très peu de mesures ont été prises pour protéger les prisonniers de guerre et la torture continue d’être justifiée au nom de la sécurité. Dans sa première interview, Donald Trump, qui venait de prêter serment en tant que président américain, a dit que, dans le contexte de la "guerre contre le terrorisme", la "torture fonctionne". La culture populaire, comme les série de télévision "24" et "Homeland", normalisent également le recours à la torture, en particulier contre les Arabes et les musulmans, et soutiennent l’idée qu’elle est justifiée par l’intérêt supérieur. Il y a également eu une augmentation récente de séries télévisées et de films mettant en scène les activités du Mossad et du Shin Bet, comme Fauda, The Spy et Dead Sea Diving Resort, qui héroïsent les activités de l’ISA tout en diabolisant les Palestiniens comme terroristes. Ces séries et films présentent au monde une image d’Israël qui lui permet de justifier ses violations du droit international, y compris la torture.

Bien qu’Israël ait ratifié la Convention contre la torture (CAT) en 1991, il ne l’a pas incorporée dans sa législation nationale. De plus, malgré l’affirmation contraire du Comité des Nations Unies, Israël affirme que la Convention contre la torture ne s’applique pas au territoire palestinien occupé. Puisqu’elle est permise dans les cas de "nécessité", Israël peut prétendre qu’il n’y a pas de crime de torture en Israël, comme il l’a fait dans l’affaire Arbeed. Cette "nécessité" a pris le nom évocateur de "bombe à retardement" qui permet à des nombreux gouvernements de justifier la torture et la violence dans des situations considérées comme urgentes.

Israël a également rendu plusieurs arrêts sur la torture qui ont conforté les activités de ses services de sécurité. Par exemple, en 1987, deux Palestiniens ont détourné un bus israélien et ont ensuite été capturés, battus et exécutés par le Shin Bet. Les médias israéliens ont reçu l’ordre de ne pas en parler, mais des détails de la torture et de l’exécution ont fuité et ont conduit à la création d’une commission gouvernementale. La commission a conclu que bien que "la pression [sur les détenus] ne doive jamais prendre la forme de torture physique... une mesure modérée de pression physique ne peut être évitée". Les recommandations de la commission ont ignoré le droit international en ne définissant pas la "mesure modérée de pression physique", et ont donné en fait au Shin Bet la liberté de torturer les Palestiniens.

Plus d’une décennie plus tard, à la suite d’une requête émanant d’organisations de défense des droits de l’homme, la Cour de justice israélienne a rendu en 1999 un arrêt stipulant que les interrogateurs de l’ISA n’étaient plus autorisés à utiliser des moyens physiques dans les interrogatoires, interdisant donc le recours à la torture. La Cour a statué que quatre méthodes courantes de "pression physique" (secousses violentes, enchaînement à une chaise dans une position de stress, accroupissement prolongé en grenouille et privation de sommeil) étaient illégales. Mais le tribunal a ajouté une clause qui donnait une échappatoire aux interrogateurs, en exonérant ceux qui se rendaient coupables de pressions physiques de toute responsabilité pénale s’ils avaient agi dans une situation de bombe à retardement ou par nécessité pour la défense de l’État – autrement dit, si le détenu était considéré comme une menace immédiate pour la sécurité publique.

La torture en tant que nécessité sécuritaire a été réaffirmée en 2017 lorsque la Haute Cour de justice israélienne a statué en faveur de Shin Bet, qui avait admis avoir commis ce qu’ils ont appelé des "formes extrêmes de pression" sur le détenu palestinien Assad Abu Ghosh. Leur justification était qu’Abu Ghosh possédait des informations sur une attaque terroriste imminente. Le tribunal a considéré qu’il s’agissait d’un "interrogatoire renforcé" plutôt que de torture, et a déclaré qu’il était justifié en raison de la doctrine de la bombe à retardement. La justice a régulièrement rendu des arrêts de ce genre.

Bien que les organisations palestiniennes de défense des droits de l’homme soumettent régulièrement des plaintes aux autorités israéliennes, elles reçoivent rarement une réponse, et lorsqu’elles en ont une, c’est souvent pour les informer que le dossier a été clos par manque de preuves. En fait, 1 200 plaintes ont été déposées contre les services de sécurité pour torture depuis 2001, mais aucun agent n’a jamais été poursuivi.

Le système pénitentiaire israélien : des lieux de torture systématique

Chaque année, le système pénitentiaire militaire israélien détient et incarcère des milliers de prisonniers politiques palestiniens, venant pour la plupart des territoires occupés en 1967. Depuis le début de l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza et de l’instauration de la loi martiale dans ces zones, Israël a détenu plus de 800 000 Palestiniens, soit 40 % de la population masculine, ou un cinquième de l’ensemble de la population.

La loi israélienne autorise également l’armée à détenir un prisonnier jusqu’à six mois sans inculpation dans le cadre d’une procédure connue sous le nom de détention administrative. Cette période peut être prolongée indéfiniment, les "charges" restant secrètes. Les détenus et leurs avocats ne savent donc pas de quoi ils sont accusés ni quelles preuves sont utilisées contre eux. Le dernier jour de la période de six mois, les personnes ainsi détenues sont informées si elles seront libérées ou si leur détention sera prolongée. Addameer, l’Association pour l’aide aux prisonniers et les droits de l’homme, a défini cette pratique comme étant en soi une forme de torture psychologique.

C’est pendant la période de détention initiale, administrative ou autre, alors que les détenus sont souvent privés de tout contact avec leur avocat et/ou les membres de leur famille, qu’ils sont soumis aux formes les plus violentes d’interrogatoire et de torture. Quand et si ils arrivent au tribunal, ils sont jugés par des militaires israéliens et se voient souvent refuser une représentation juridique adéquate. Ce système est illégal en vertu du droit international, et les groupes palestiniens et internationaux de défense des droits de l’homme ont documenté une vaste gamme de violations.

Les enfants ne sont pas épargnés par les épreuves de l’emprisonnement et de la torture dans le système militaire israélien et se voient presque toujours refuser la présence de leurs parents pendant les interrogatoires. Ce fut le cas, par exemple, en 2010, lorsque la police des frontières israélienne a arrêté Mohammed Halabiyeh, 16 ans, dans sa ville natale d’Abu Dis. Lors de son arrestation, la police lui a cassé la jambe et l’a tabassé, en lui donnant intentionnellement des coups de pied dans sa jambe blessée. Il a été interrogé pendant cinq jours consécutifs et a fait l’objet de menaces de mort et d’agression sexuelle. Il a ensuite été hospitalisé et, pendant ce temps, des agents israéliens ont continué de le maltraiter en lui enfonçant des seringues dans le corps et en lui frappant le visage. Halabiyeh a été jugé et poursuivi en tant qu’adulte, comme c’est le cas de tous les enfants palestiniens détenus de plus de 16 ans, en violation directe de la Convention relative aux droits de l’enfant 3. Israël arrête, détient et poursuit chaque année entre 500 et 700 enfants palestiniens.

Il y a actuellement 5 000 prisonniers politiques palestiniens, dont 190 enfants, 43 femmes et 425 détenus en détention administrative, dont la plupart ont été soumis à une forme de torture. Selon Addameer, les méthodes les plus couramment utilisées par le Shin Bet et les interrogateurs sont les suivantes :

- Torture positionnelle : Les détenus sont placés dans des positions de stress, souvent les mains attachées derrière le dos et les pieds enchaînés, et obligés de se plier en deux. Ils sont laissés longtemps dans cette position pendant les interrogatoires.

- Tabassage : Les détenus sont souvent battus, à la main ou à l’aide d’objets, parfois jusqu’à l’inconscience.

- Isolement cellulaire : Les détenus sont placés à l’isolement pendant de longues périodes.

- Privation de sommeil : Les détenus sont empêchés de se reposer ou de dormir et sont soumis à de longues séances d’interrogatoire.

- Torture sexuelle : Les hommes, les femmes et les enfants palestiniens sont victimes de viols, de harcèlement physique et de menaces de violence sexuelle. Le harcèlement sexuel verbal est une pratique particulièrement courante au cours de laquelle les détenus sont abreuvés de commentaires sur eux-mêmes ou sur les membres de leur famille. Ce type de torture est souvent considéré comme efficace parce que la honte qui entoure les violations sexuelles empêche les détenus de les révéler.

- Menaces sur les membres de la famille : Les interrogateurs les menacent de s’attaquer à des membres de leur famille pour les contraindre à parler. Il y a eu des cas où des membres de la famille ont été arrêtés et interrogés dans une pièce voisine pour que le détenu puisse entendre qu’on les torturait.

Les méthodes de torture ci-dessus laissent des dommages durables. Alors que la torture physique peut causer de graves dommages corporels, y compris des fractures osseuses et des douleurs musculaires et articulaires chroniques, en particulier en raison de positions de stress ou du fait d’être confiné dans un espace restreint, les dommages psychologiques peuvent être encore plus graves, et entraîner une dépression profonde et durable, des hallucinations, de l’anxiété, des insomnies et des pensées suicidaires.

De nombreux mécanismes de torture exigent la complicité des acteurs du système judiciaire militaire israélien, y compris du personnel médical qui viole ainsi le code d’éthique médicale, défini par la Déclaration de Tokyo et le Protocole d’Istanbul, qui stipule que les médecins ne doivent pas coopérer avec des interrogateurs qui pratiquent la torture, ne doivent pas partager des informations médicales avec des tortionnaires et doivent s’opposer activement à la torture. En fait, les médecins israéliens sont depuis longtemps complices de la torture des détenus et prisonniers palestiniens. Au fil des ans, les journalistes ont découvert des documents qui révèlent que des médecins ont validé des actes de torture et rédigé de fausses déclarations pour justifier des blessures causées par la torture.

Les médecins sont également complices de l’alimentation forcée – un autre mécanisme de torture, bien que moins courant, utilisé par le régime israélien. Dans le cas de l’alimentation forcée, le détenu est attaché pendant qu’on lui enfonce un tube mince dans une narine jusqu’à l’estomac. Le liquide s’écoule ensuite dans le tube pour alimenter le corps. Le personnel médical doit insérer le tube, qui peut parfois aller dans la bouche ou la trachée au lieu de l’œsophage, auquel cas il faut recommencer l’opération. Non seulement c’est très douloureux, mais cela peut aussi entraîner de graves complications médicales et même la mort.

Dans les années 1970 et 1980, plusieurs prisonniers palestiniens sont décédés des suites d’une alimentation forcée, et la Haute Cour d’Israël avait ordonné de cesser cette pratique. Mais une loi de la Knesset de 2012 a rétabli l’alimentation forcée pour briser les grèves de la faim palestiniennes. Dans une allocution prononcée devant le Premier ministre israélien en juin 2015, l’Association Médicale Mondiale a déclaré que "l’alimentation forcée est violente, souvent douloureuse, et souvent [va] à l’encontre du principe d’autonomie individuelle. C’est un traitement dégradant, inhumain, et peut équivaloir à de la torture."

Lutter contr la torture israélienne

Pour les Palestiniens, la torture n’est qu’une des facettes de la violence structurelle qu’ils subissent de la part du régime israélien, qui les enferme dans une prison en plein air et les prive de leurs droits fondamentaux. C’est aussi une question qui reçoit peu d’attention de la part de la communauté internationale, généralement parce que les autorités israéliennes utilisent l’argument de la sécurité de l’État renforcé par le discours sur la "guerre contre le terrorisme". C’est ainsi que le calvaire de Samer Arbeed, décrit par les médias israéliens comme un terroriste, a été ignoré par la plupart des États, malgré les pétitions et les pressions de nombreuses organisations palestiniennes et internationales de défense des droits humains. Comme pour les autres violations commises contre le peuple palestinien, la torture israélienne nous force à nous demander à quoi sert le droit international.

Le 13 mai 2016, le Comité contre la torture des Nations-Unies a demandé à Israël de mettre en place plus de 50 mesures à la suite d’un contrôle de son respect de la Convention contre la torture. Il a recommandé, entre autres, que tous les interrogatoires soient enregistrés et filmés, que les détenus puissent bénéficier d’examens médicaux indépendants et que la détention administrative soit levée. Il s’agit, bien entendu, de recommandations importantes, et Israël devrait être obligé de s’y conformer. Mais tout cela ne sert à rien tant que les États tiers refusent de demander des comptes à Israël pour les violations du droit international et des droits des Palestiniens.

Voici quelques mesures que pourraient prendre ceux qui œuvrent en faveur des droits des Palestiniens sur la scène internationale et nationale pour mettre fin à la nature systématique de la torture israélienne :

- Les organisations et les groupes devraient attaquer au pénal des personnes en dehors d’Israël et de la Palestine impliquées dans la torture des Palestiniens. La responsabilité peut être étendue non seulement à ceux qui commettent des actes de torture, mais aussi à ceux qui les permettent, les encouragent ou omettent de les signaler. Cela comprend les interrogateurs, les juges militaires, les gardiens de prison et les médecins. La torture étant un crime de guerre jus cogens, elle est soumise à la compétence universelle, ce qui signifie que des tiers peuvent déposer des plaintes pénales contre des individus. Si l’attaque au pénal ne résout pas nécessairement le problème de la torture systématique des Palestiniens, elle exerce une pression sur les Israéliens impliqués en limitant leurs mouvements et leurs déplacements dans d’autres pays.

- En tant que seul organe judiciaire indépendant capable de mettre fin à l’impunité concernant les violations des droits des Palestiniens, la Cour pénale internationale a la responsabilité de demander des comptes à Israël. Le Bureau du Procureur, avec toutes les informations et les rapports détaillés qui lui ont été présentés, doit ouvrir une enquête officielle sur les violations commises dans le système carcéral israélien.

- Les États signataires des Conventions de Genève et les organisations internationales de défense des droits de l’homme doivent faire pression sur le Comité international de la Croix-Rouge pour qu’il s’acquitte de son mandat de protection des détenus palestiniens et ouvre une enquête sur toute accusation de torture. 5

- La société civile et les institutions palestiniennes doivent continuer à soutenir ceux qui viennent en aide aux victimes de la torture. Elles doivent résolument s’efforcer d’accroître l’aide qui leur est apportée, et la rendre disponible dans toutes les régions de Cisjordanie et de la bande de Gaza. Il faut aussi briser le tabou autour de l’agression sexuelle et des soins thérapeutiques à y apporter. Le traitement des victimes d’agression sexuelle est souvent difficile parce qu’elles ont trop honte pour en parler, et le manque de communication rend la guérison plus incertaine. Ces actions concertées permettront aux Palestiniens et à leurs alliés de limiter la pratique de la torture profondément ancrée dans le système pénitentiaire israélien et couverte par le droit israélien, tout en aidant ceux qui en ont souffert à guérir.

L’auteur tient à remercier Basil Farraj, Suhail Taha et Randa Wahbe pour leur soutien et leur expertise dans la rédaction de cet article.

Traduction : Dominique Muselet

»» http://www.chroniquepalestine.com/torture-systematique-palestiniens-da...

Notes :

1. Cet article a été rédigé avec le soutien de la Heinrich-Böll-Stiftung. Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne reflètent donc pas nécessairement l’opinion de la Heinrich-Böll-Stiftung.

2. Selon B’tselem, "Israël prétend ne pas être lié par le droit international relatif aux droits de l’homme dans les territoires occupés, car ils ne sont pas officiellement un territoire israélien souverain. S’il est vrai qu’Israël n’est pas souverain dans les territoires occupés, ce fait n’enlève rien à son devoir de faire respecter les dispositions internationales relatives aux droits de l’homme. Les juristes internationaux ne sont pas d’accord avec la position d’Israël sur la question, et la Cour internationale de Justice (CIJ) et tous les comités de l’ONU qui supervisent la mise en œuvre des diverses conventions relatives aux droits de l’homme ont également rejeté la position d’Israël à plusieurs reprises. Ces organismes internationaux ont affirmé à maintes reprises que les États doivent respecter les dispositions relatives aux droits de la personne partout où ils exercent un contrôle réel."

3. En 2009, Israël a créé un tribunal militaire pour mineurs chargé de poursuivre les enfants de moins de 16 ans - le seul pays au monde à le faire. Selon l’UNICEF, il utilise les mêmes installations et le même personnel judiciaire que le tribunal militaire pour adultes.

4. Le cas de Tzipi Livni en est la preuve : Livni était la ministre israélienne des Affaires étrangères lors de l’assaut de Gaza en 2009 qui a fait plus de 1 400 morts parmi les Palestiniens. La même année, un groupe d’avocats basés au Royaume-Uni a réussi à obtenir qu’un tribunal britannique émette un mandat d’arrêt contre elle. Elle a par la suite dû annuler son voyage au Royaume-Uni et a également été contrainte d’annuler son voyage en Belgique en 2017 lorsque le Bureau du Procureur belge a annoncé son intention de l’arrêter et de l’interroger sur son rôle dans cette agression.

5. Récemment, après l’arrestation et la torture de Samer Arbeed, le CICR a publié une déclaration, mais au lieu de condamner les violations israéliennes, il a condamné les activistes qui ont manifesté et occupé le bureau du CICR à Ramallah en protestation contre le silence de l’organisation sur Arbeed.

 

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https://www.legrandsoir.info/la-torture-systematique-des-palestiniens-dans-les-prisons-israeliennes.html

Publié le 29/11/2019

Coûteuse dérive sahélienne

Le crash lundi soir de deux hélicoptères en opération dans la « zone des trois frontières » (Mali, Niger, Burkina Faso), qui a coûté la vie à treize militaires, pourrait faire évoluer un engagement militaire français qui était déjà menacé d’enlisement. Officiellement, cependant, il n’est question ni de changement de stratégie, ni de repli, et encore moins d’abandon d’une présence militaire française jugée capitale pour la stabilisation du Sahel, mais aussi de l’Afrique du Nord et de l’Europe — bien que cette question du lien entre la sécurité au Sahel et dans les pays européens reste controversée.

 

par Philippe Leymarie, (site blog.mondediplo.net)

 

En tout cas, rien ne va plus au Sahel. Pour les Africains, la spirale de la violence ne cesse de gagner du terrain, les tensions communautaires s’imbriquant dans les menées des groupes djihadistes, les stratégies s’empilent, et le sentiment domine que « quelque chose ne fonctionne pas ». Pour les étrangers, fournisseurs de troupes ou d’aide, à la fois déçus et rétifs, c’est la « grosse fatigue ».

Cette aggravation de la situation au Sahel était d’ailleurs le sujet principal des échanges du 6e forum international sur la paix et la sécurité en Afrique, qui s’est tenu il y a quelques jours à Dakar sur le thème des « défis actuels du multilatéralisme ».

Le Burkina part à veau l’eau... C’est la grande inquiétude du moment. Un tiers du pays — le nord, une partie de l’est — n’est plus sous contrôle gouvernemental, les attaques des groupes djihadistes se multiplient, les milices d’autodéfense prennent le relais d’un État de plus en plus absent, l’anarchie guette, plus d’un millier d’écoles et une centaine de centres de santé ont été fermées, le nombre de personnes déplacées a doublé en quelques mois, atteignant le 500 000 habitants (1).

Et maintenant, les relations se gâtent avec les voisins. Ouagadougou vient de se plaindre que des soldats maliens aient exercé récemment un « droit de suite » au Burkina, sans avertir quiconque. Même acrimonie à l’égard de Paris, qui maintient dans les parages de la capitale une unité de ses forces spéciales : le chef d’état-major demande à l’attaché français de défense de mettre fin aux vols non autorisés d’avions et de drones, et d’avertir désormais les autorités locales 48 heures à l’avance, sinon ils seront « considérés comme des vols ennemis, et traités comme tels »  (2) !

Le ton comminatoire de cette missive a fait penser, dans un premier temps, à une fausse nouvelle. Il est vrai qu’au même moment, le Quai d’Orsay à Paris révisait sa carte des risques, étendait le secteur « rouge » au long des frontières du Burkina avec le Niger et le Mali, et plaçait le reste du pays en « orange » (3)…

Grand malade

Le Mali, épicentre de la crise sahélienne, est toujours le grand malade de la région. Six ans après le coup d’arrêt donné par l’opération militaire française Serval, les soldats maliens se font tuer par dizaines, voire par centaines ; les casques bleus également ont perdu plus d’une centaine des leurs depuis cinq ans, et les soldats français plus d’une quarantaine.

Le pouvoir malien, incarné par un président velléitaire, Ibrahim Boubakar Keita, est incapable d’appliquer les accords de paix conclus à Alger en 2015, notamment de reprendre pied dans le nord du pays. Il est défié de tous côtés :

 par les groupes djihadistes qui ont profité de l’absence d’État, et des querelles communautaires traditionnelles (éleveurs contre agriculteurs) pour s’enraciner dans certaines régions, voire s’ériger en protecteurs des laissés-pour-compte ;
 par les communautés religieuses, qui voudraient plus d’islam et moins d’étrangers
 ;
 par ses partenaires internationaux, qui le pressent de reprendre le contrôle des régions désertées par l’administration, de faire reculer la corruption, d’intégrer dans son armée les anciens combattants touaregs, etc.

L’action militaire internationale peine toujours à convaincre. Même si, côté français, des succès tactiques ont été enregistrés, avec notamment l’élimination de plusieurs chefs djihadistes. Pour Paris, chacune des entités militaires déployées dans la région garde son utilité :

 Barkhane, comme une force de frappe d’urgence, avec des troupes aguerries et de gros moyens de projection, indispensables sur ces territoires immenses — mais aussi de gros risques, dont témoigne, entre autres, le crash dramatique dans les parages de Menaka ;
 l’EUTM, opération européenne vouée à la formation et la reconstruction de l’armée malienne
 ;
 la force des Nations unies au Mali (Minusma), principale opération de l’ONU avec ses 14 000 hommes, chargée en principe de la stabilisation du Mali
 ;
 et
le G5 Sahel, comme outil de coopération militaire régionale, notamment dans les zones frontières.

Forces d’occupation

Mais ces quelques trente mille hommes ne parviennent pas à ramener le calme :

 les soldats français répartis dans les cinq États sahéliens commencent à être considérés par une partie de l’opinion comme une force d’occupation de type néocolonial ;
 les Européens, à quelques exceptions près (Allemands, Britanniques, Estoniens) s’investissent peu au Sahel, ne faisant pas le rapprochement entre l’extension de la violence en Afrique du nord et leur propre sécurité : ils sont donc loin d’envisager «
 l’accompagnement au combat » des forces armées nationales, que leur suggèrent certains experts (4) ;
 le mandat de la Minusma, dont les effectifs ont plus que doublé en cinq ans, reste trop limité, en dépit de demandes répétées pour le muscler, et d’un léger renforcement mis en oeuvre il y a quelques mois : le président sénégalais Macky Sall, lors de ce forum à Dakar, a dénoncé à ce propos l’obstruction de la Chine et de la Russie au Conseil de sécurité, condamnant cette force à subir les coups sans pouvoir en donner, au risque de n’être qu’une «
 machine à distribuer des indemnités » ;
 quant à la force conjointe du G5, il s’agit d’une entité à éclipses, qui monte des opérations ciblées, non permanentes, et se plaint d’être insuffisamment équipée et financée
 ;
 le tout surtout reste mal coordonné entre tous ces acteurs, d’où l’idée d’un commandement unique, régulièrement lancée, mais qui paraît peu réaliste en l’état actuel.

Une bonne quinzaine de stratégies plus ou moins concurrentes sont à l’oeuvre au Sahel, avec pléthore d’envoyés spéciaux et ambassadeurs. Paris, l’Union européenne, l’Union africaine, les Nations unies, les organisations régionales africaines (CEDEAO, UEMOA), les Américains (5) : chacun déploie sa propre politique pour cette région. Dernière en date : une initiative franco-allemande dite du « partenariat de Biarritz », adoptée en marge du sommet du G7 fin août, destinée notamment à réunir de nouveaux moyens pour former à l’antiterrorisme les juges, gendarmes, douaniers et militaires des États du G5 sahélien. Et voilà que la Chine s’en mêle : « L’Afrique n’est le pré-carré de personne », est venu rappeler à Dakar le secrétaire général du Forum Chine-Afrique pour la paix (6)

Parler avec les djihadistes ?

On retrouve la même confusion dans le secteur civil de l’aide au développement — autre pilier de cette tentative de sauvetage du Sahel. À savoir : multiplicité des intervenants ; manque d’interlocuteurs vraiment représentatifs, du haut de l’échelle jusqu’à la base ; faiblesse de la coordination, les stratégies et initiatives s’empilant les unes sur les autres. Ou dans le domaine politique, avec des débats sur des sujets jusqu’ici plus ou moins tabou, à propos du rôle des forces armées étrangères, de celui des milices communautaires, ou d’un éventuel dialogue avec les fractions les moins radicales des « djihadistes » ou catalogués comme tels.

La Libye reste la matrice de la crise sahélienne. L’Union africaine, qui pensait pouvoir neutraliser politiquement Mouammar Kadhafi en 2011, n’a toujours pas digéré la « trahison » de la France et du Royaume-Uni, alliés aux Américains et soutenus par l’OTAN, qui avaient outrepassé les motions du conseil de sécurité, et lancé une honteuse chasse à l’homme. Les métastases dans tout le Sahel, et l’actuelle guerre civile en Libye en découlent directement. « La guerre en Libye est une gangrène qui se propage », affirme par exemple Roch Marc Christian Kaboré, le président burkinabe. La plupart des acteurs ou observateurs africains reprochent aux Européens et aux Américains de choisir leur camp, dans ce pays en état de guerre civile permanente, et de manœuvrer en coulisse, au lieu de favoriser une entente nationale dont, il est vrai, aucune des parties libyennes ne semble vouloir.

Philippe Leymarie

 (1) Parmi les dernières victimes, quarante employés d’une mine d’or canadienne.

(2) La lettre a été envoyée en fait à tous les attachés présents à Ouagadougou mais dans la pratique les Français et les Américains sont les seuls concernés.

(3) Déconseillé sauf raison impérative, ce que certains, à Ouagadougou, ont considéré comme prématuré, de nature à inquiéter plus qu’il ne faut l’opinion internationale, et à affaiblir un pays déjà exsangue sur le plan économique. Le département d’Etat américain vient également de demander à ses ressortissants de renoncer à tout déplacement au Burkina.

(4) En dépit d’expériences peu concluantes sur ce point en Afghanistan. Paris rêve d’entraîner plusieurs de ses partenaires européens dans l’aventure sahélienne, sous forme d’affectation d’unités de forces spéciales qui pourraient être placées sous un commandement unique.

(5) Lire aussi Philippe Leymarie, « Partage du travail au Sahel », in « Fin du leadership américain ? », sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal, L’État du Monde 2020, La Découverte, Paris, 2019.

(6) Pékin revendique également le déploiement de 2 000 casques bleus chinois sur le continent noir, ainsi que 1 200 missions d’escorte de la marine chinoise sur les côtes est-africaines et dans le golfe d’Aden… Lire aussi Jean-Christophe Servant, « Vers l’Afrique, un “soft power” qui

 

tourne au “hard” », Les blogs du Diplo, Mots d’Afrique, 14 novembre 2010.

Publié le 28/11/2019

BOLIVIE : A lire absolument ce que nos médias aux ordres ne vous diront pas !
 

de : JO
 

(site belaccio.org)

 

Bolivie : Evo Morales explique pourquoi il renonce à se présenter aux nouvelles élections.

Source : Publié par Bolivar Infos

Du Mexique, le président renversé n’a pas exclu de se réfugier en Argentine et d’être présent à l’investiture d’Alberto Fernández.

Evo Morales a évoqué dans une conversation avec Página/12 des héros de l’histoire comme Tupac Katari, l’aymara rebelle qui, avant d’être exécuté, en 1781, a dit : « Je reviendrai et je serai des millions. » ou comme un autre aymara, Zárate Willka, qui a dirigé un soulèvement contre les conservateurs en 1899 mais il a surtout fait une annonce : pour contribuer à la pacification de la Bolivie, il ne sera pas candidat aux prochaines élections.

Pendant que se déroulait ce reportage, dans la soirée de samedi 23 novembre, les groupes parlementaires du Mouvement Vers le Socialisme finissaient de négocier un projet de convocation rapide de nouvelles élections et les mouvements sociaux signaient un accord pour que cesse la répression. A ce moment-là, les enfants d’Evo, Evaliz et Álvaro, étaient déjà arrivés en Argentine en tant que réfugiés après des démarches effectuées par Alberto Fernández.

 Je remercie le peuple argentin et ceux qui ont garanti leur présence, a dit Evo. Jusqu’à 4 heures du matin, heure bolivienne, je suis resté éveille pour suivre les événements et heureusement, il n’y a eu aucun problème.

 Si les enfants d’Evo Morales sont déjà arrivés en Argentine, certainement, ils seront présents le 10 décembre quand Alberto Fernández sera investi. Le père viendra ?

 J’ai reçu une invitation publique. Que ce serait beau... Ce serait une fierté et un honneur d’accompagner l’investiture du président. Nous allons consulter les camarades. En outre, l’Argentine est plus près de la Bolivie et je pourrai remercier encore une fois mon frère Alberto Fernández pour sa solidarité. C’est l’un de ceux qui m’ont sauvé la vie et il a sauvé la vie d’Álvaro et de l’équipe qui m’accompagnait le dimanche 10 novembre et le lundi 11. J’ai de la tendresse, du respect et de l’admiration pour lui. Un jour, nous pourrons parler en détails de ce que nous avons vécu ce lundi 11 novembre sur les sentiers de la forêt du Département de Cochabamba.

 Le Sénat a déjà trouvé un consensus sur un projet de loi pour organiser rapidement des élections.

 Oui, il y a eu une réunion sous l’égide des Nations Unies, de l’Eglise Catholique et de l’Union Européenne. Le lendemain de mon arrivée au Mexique, j’ai demandé, lors d’une conférence de presse des médiateurs internationaux et des personnalités du monde entier pour aider à ramener la paix en Bolivie. Par chance, cette réunion a eu lieu, à laquelle a participé le gouvernement de fait de (Jeanine) Añez. Le Mouvement Vers le Socialisme représente les 2 tiers des sénateurs et des députés. Nous allons faire tout notre possible pour l’unité et pour que la paix revienne, je renonce à être candidat.

 Malgré le résultat des élections du 20 octobre dont le MAS est sorti premier ?

 Oui. Et je veux dire que nous n’avons pas volé cette victoire. Mon grand délit est d’être indien et surtout d’avoir nationalisé les ressources naturelles comme les hydrocarbures. Je me souviens parfaitement que quand j’ai nationalisé et que les entreprises m’ont dit qu’elles n’investiraient plus, mon frère Néstor Kirchner m’a appelé et m’a dit : « Si les transnationales pétrolières n’investissent plus, l’Argentine, oui, va investir en Bolivie. » J’ai de grands souvenirs de la lutte pour la dignité et l’indépendance des Etats, pour la dignité et l’identité de nos peuples.

 Vous parlez de la pacification

 Je vais faire tout mon possible pour ramener la paix en Bolivie. Je renonce à me présenter bien que j’ai eu le droit d’être candidat à la Présidence. Je ne fais pas de réclamation. J’ai dit que je renonce pour qu’il n’y ait plus de morts, plus d’agressions. Frère journaliste, sais-tu pourquoi nous avons démissionné, le soir du dimanche 10, avec mon frère García Linera ? Parce qu’ils avaient pris mes frères dirigeants, militants, gouverneurs des départements, maires et qu’ils leur avaient dit qu’ils brûleraient leur maison si je ne démissionnais pas. Au frère du président de la Chambre des Députés, ils ont dit : « Si ton frère ne démissionne pas, nous allons te brûler sur la place. » Il sont brûlé la maison de ma sœur à Oruro. Du racisme au fascisme et du fascisme au putschisme. C’est ce qui s’est passé en Bolivie. C’est pourquoi je cherche l’unité et la pacification. C’est ce que j’ai dit à nos groupes. Je leur ai annoncé que pour cette fois, nous renoncerions, Álvaro et moi, à être candidats à la présidence et à la vice-présidence.

 Quitterez-vous le Mexique et rentrerez-vous en Bolivie ?

 Beaucoup souhaiteraient rentrer en Bolivie mais je veux qu’on sache que du Nord, on nous a fait savoir que les Etats-Unis ne veulent pas que je rentre en Bolivie. Le Gouvernement putschiste ne le veut pas non plus. Mais même si c’est un Gouvernement de fait, il doit garantir la vie non seulement d’ Evo mais de tout le monde. Maintenant, en Bolivie, on discute une loi sur les garanties. Il y a des gens en prison. Un en prison parce qu’il conduisait sans permis. Un autre, à Cochabamba, pour avoir crié « La Patrie ou la mort, nous vaincrons ! », est aussi en prison. C’est une chasse. On n’a pas donné de sauf-conduits aux ministres qui sont à l’ambassade d’Argentine ni à ceux qui sont à l’ambassade du Mexique. Est-ce que c’est une façon d’appliquer le droit ? Je le répète : avec tant de tirs de balles, avec tant de répression, momentanément, ils occupent le pouvoir politique mais c’est la fin.

 Pensez-vous quitter votre refuge mexicain pour un refuge argentin ?

 Je ne l’exclut pas. Je veux être plus près de la Bolivie. Mon frère et ma sœur Fernandez m’ont toujours aidé. Jamais ils en m’ont abandonné. J’ai beaucoup de bons souvenirs de l’époque où ma sœur Cristina était Présidente. Une fois, il manquait de la farine pour le pain. Nous importions 70% ou 80% de la farine des Etats-Unis et du Canada. Jamais, nous n’avions produit de farine. Comme un jour il a manqué de la farine et que tout le monde allait dire que j’étais responsable du manque de pain, je l’ai appelée et je lui ai dit : « Soeur Cristina, vous devez me vendre du blé. » Elle m’a répondu : « Evo, tout est déjà engagé. » Je ne sais pas ce qu’elle a fait mais un jour, nous avons reçu en Bolivie du blé et de la farine. Nous avons travaillé de façon solidaire. S’ils ne m’ont jamais abandonné, ils ne vont pas m’abandonner dans ce moment si difficile que vit la Bolivie, avec tellement de morts, de blessés, d’arrestations injustes. On sort des problèmes par la coopération. Je me souviens de la tentative de coup d’Etat de 2008. Grâce à l’aide de l’UNASUR, nous avons vaincu le putschisme.

 Quelle a été la cause de ce dernier coup d’Etat ?

 Qu’ils n’acceptent pas notre politique économique et nos programmes sociaux. Ils n’acceptent pas que nous, les indigènes et les mouvements sociaux, changions la Bolivie comme nous avons commencé de le faire avec l’industrialisation. Notre grand projet était d’industrialiser le lithium. Alors, les transnationales et certains groupes du Chili n’ont pas voulu que nous continuions. Malheureusement, en plus, ils ont agi avec violence. Ils ont payé 300 Boliviens por agresser, pour couper des rues. Je suis étonné que les groupes qui occupent le pouvoir économique fassent de al politique de cette façon. Mais eu importe. Je veux dire à travers ce média si connu dans le monde entier, dans toute l’ Amérique Latine, que nous allons bientôt revenir. Il y a des gens qui ne peuvent toujours pas croire que le commandant de la Police Nationale ou le commandant des Forces Armées fassent partie d’un coup d’Etat. Un coup d’Etat qui a fait 32 morts. Tués par balles ! Il y a aussi 700 blessés par balles, plus de 1000 arrestations. Imaginez combien de morts, combien de veuves, de veufs, combien d’orphelins. Des enfants tués par balles... Un coup d’Etat dans le style des dictatures. Je veux dire aux frères d’Argentine qu’avec Evo ou sans Evo, nous allons reprendre notre révolution démocratique et culturelle.

 Le dimanche 10 novembre, le général Williams Kaliman, qui a démissionné ensuite et s’est installé aux Etats-Unis, a formulé en public la fameuse « suggestion » que vous deviez démissionner. Est-ce que ça a été une surprise ?

 Le 7 août, à l’anniversaire des Forces Armées, il s’était déclaré en faveur du processus de changement et anti-impérialiste. Je ne sais pas si son changement est dû à l’argent ou à la lutte des classes. Tôt ou tard, les Forces Armées et le peuple identifieront les ennemis de notre chère Bolivie. J’ai équipé les Forces Armées. Quand je suis arrivé à la Présidence, en 2006, elles n’avaient s-qu’un hélicoptère, aujourd’hui, elles en ont 24. Et certains de ces équipements, achetés avec l’argent du peuple, tirent et tuent mes frères. Cela me fait beaucoup de peine.

 Avant et après le coup d’Etat, ils ont accusé votre Gouvernement d’avoir commis des fraudes aux élections du 20 octobre.

 Je veux que le monde sache que le dimanche 10 novembre, au matin, l’OEA s’est jointe au coup d’Etat. Elle l’a fait avec un soi-disant rapport préliminaire alors qu’auparavant, elle avait décidé avec notre chancelier qu’elle présenterait son rapport final le mercredi 13. Je dispose de rapports étrangers. Ils démontrent qu’il n’y a pas eu de fraude. L’un de l’Université du Michigan, l’autre du Centre de Recherches Economiques et Politique de Washington. Hier, j’ai eu une longue réunion avec le Centre Carter. J’ai parlé avec des frères très proches du Pape François et avec des fonctionnaires des Nations Unies et je leur ai demandé de mettre en place une Commission de la Vérité pour faire une enquête approfondie. Nous allons démontrer qu’il n’y a pas eu de fraude.

 Est-ce que vous faites cette demande pour invalider l’appel à de nouvelles élections ?

 Non. Je suis sincère : cet appel est déjà en route. Mais je veux prouver au monde entier que l’OEA a pris le parti des groupes de pouvoir conservateurs qui n’ont jamais voulu l’Indien, leur Patrie, qui sont contre les programmes sociaux. Nous avons réduit la pauvreté. Nous allons dire notre vérité en Bolivie et dans le monde entier. L’OEA ne peut être un instrument des puissants.

 Vous avez parlé de racisme et de fascisme. Ont-ils augmenté ?

 Je pensais que l’oppression et l’humiliation étaient terminées. La Bolivie avait une nouvelle Constitution. Mais je vois avec surprise les expressions des militants civils de Luis Fernando Camacho en Santa Cruz. La Bible ne peut pas être utilisée pour la haine. Ce ne sont pas tous les habitants de Santa Cruz, évidemment, qui ont appelé à identifier les ennemis et à les tuer en utilisant des tueurs à gages. Mais je sais que des réunions de militants civils, avec 20 000 ou 30 000 personnes, commençaient en priant et finissaient en criant : “Evo, salaud !” C’est du racisme. Ils humilient les humbles. Nos sœurs Indiennes. Ils insultent dans la rue les gens humbles et les traitent de “kolla”. C’est comme ça qu’on arrive au fascisme. Ils identifient la maison d’un député ou d’un gouverneur du MAS et ils la brûlent. Et la police ne procure aucune sécurité. Le prétexte est qu’il y a des Cubains. Mais les Cubains, gratuitement et sans conditions, au contraire des Etats-Unis qui ont toujours posé des conditions à l’assistance du fonds Monétaire International, ont apporté leur aide. Nous, nous construisons de hôpitaux et nous recevons la collaboration des médecins cubains. Je me souviens d’une conversation entre Hugo Chávez et Fidel. Fidel disait : « Hugo, nous allons mettre au point un programme pour opérer gratuitement 100 000 Latino-américains de la vue. » Fidel semblait fou. C’étaient des opérations qui pouvaient coûter 3 000 ou 4 000 dollars. Mais les médecins sont venus en Bolivie et ils ont opéré. L’Etat l’a fait gratuitement. Maintenant, les groupes racistes n’ont pas seulement trouvé le prétexte de la présence cubains, ils ont brûlé des institutions éducatives créées avec l’argent du peuple. Comment peut-on comprendre cela ? Comment peut-on comprendre que dans la zone du Tropique, ils aient persécuté des députés ? C’est une dictature. Ils ont déchiré les vêtements de notre sénatrice Adriana Salvatierra alors qu’elle allait entrer à l’assemblée. Une jeune de 30 ans… La Place Murillo encerclée par des tanks ! Ça m’a rappelé quand j’ai fait mon service militaire dans les Forces Armées en 1978 et que mon commandant Daniel Padilla Arancibia est devenu président. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Des coups d’Etat et des coups d’Etat...

 quelle sera la façon de donner une réparation aux agressions ?

 Nous n’avons jamais été revanchards. Pendant la lutte pour l’indépendance, Tupac Katari disait que les blancs des villes aussi devaient s’organiser en ayllus, qui étaient la structure orgnaique de cette époque. Aujourd’hui, ce serait le syndicat agricole. Tous ensemble, isl ont combattu pour notre indépendance, pour notre vie en communauté, dans la solidarité, l’Harmonie entre les être humains et en harmonie avec la Terre Mère. Et pendant la République, un autre frère indigène, Zárate Wilka, a appelé à faire une alliance avec les blancs des villes pour défendre nos droits et nos ressources naturelles. Le mouvement indigène n’a jamais été raciste et encore moins fasciste. Et quand il y a la pauvreté, tous, nous nous réunissons et nous nous unissons. Nous avons toujours été très tolérants. Eux non. La droite est comme ça. Une camarade m’a appelé et m’a raconté qu’ils veulent éliminer le programme de logement pour les mères seules. On l’a informé qu’ils veulent privatiser BOA, Boliviana de Aviación. Quand nous avons nationalisé, le camarade Kirchner m’a envoyé des techniciens d’ Argentine pour nous aider. Nous ne savions même pas comment constituer une entreprise publique. BOA est arrivé à faire des bénéfices et maintenant que c’est fait, ils vont la privatiser. Ce n’est pas seulement un affrontement idéologique. C’est aussi programmé : ce Gouvernement n’est pas un Gouvernement de transition mais un Gouvernement de fait qui ne respecte même pas ce qui est prévu par la constitution.

 Quel sera l’axe de campagne électorale du MAS ?

 Il reviendra sur le passé, parlera du présent et donnera de l’espoir aux générations futures. Sur mes presque 14 ans de gouvernement, la Bolivie a eu le plus fort taux de croissance de l’Amérique du Sud pendant 6 ans. Frère journaliste, deux choses me font de la peine dans ce coup d’Etat. Les morts me font de la peine et la façon dont, en un court laps de temps, ils ont déjà commencé à détruire l’économie. On l’a informé qu’il y a déjà eu une dévaluation. Le dollar est passé au-dessus de 7 boliviens. Nous, nous prenons bien soin de l’économie grâce aux techniciens et aux camarades économistes. Des professionnels et des patriotes. Un jour, un organisme international a offert du travail au ministre de l’Economie, Lucho Arce. Ils devaient le payer 18 000 dollars par mois. En tant que ministre, il gagnait un peu plus de 2 000 dollars : Il a dit : « Moi, je suis pour la Patrie, je reste ici. » et on a continué à travailler. Nous sommes venus pour la Patrie et pas pour l’argent. Beaucoup de membres du cabinet auraient pu gagner beaucoup d’argent à l’étranger. Une fois, j’ai dit à Arce : « va-t-en et donne-nous la moitié pour la campagne et la moitié pour vous. » Et quand notre frère Arce était malade, nous l’avons aidé. Il en avait besoin. Nous ne nous sommes pas enrichis au Gouvernement. Je suis sûr que mes frères s’organiseront. Il y a beaucoup de conscience politique pour affronter cette situation.

 Vous avez parlé du lithium. L’uranium de la Bolivie est-il aussi tentant ?

 Surtout le lithium. Et le zinc. Nous sommes déjà en train de terminer le cycle industriel du fer pour en finir avec l’importation. Nous avons fait la même chose avec les engrais. Avant, nous en importions 100%. Maintenant, nous en exportons 350 000 tonnes au Brésil, au Paraguay et dans les régions voisines. Nous sommes en train d’achever la grande usine de carbonate de lithium. Nous en avons déjà produit 400 tonnes. Les groupes de l’opposition intérieure ne comprennent pas comment l’Indien peut être capable d’industrialiser la Bolivie. Comment les mouvements sociaux et les professionnels patriotes peuvent-ils le faire ?

 Avez-vous parlé avec des membres des familles des morts ?

 J’ai parlé avec certains. Ecouter pleurer te fait pleurer. J’étais loin mais j’ai essayé d’aider en répondant à des amis très solidaires. Certains n’avaient même pas de quoi payer le cercueil. D’autres étaient hospitalisés. Nous avons toujours aidé les gens humbles.

 Et les nouvelles élections ?

 Le sujet de la Loi sur les Garanties n’a pas encore trouvé de consensus mais notre groupe espère que l’Assemblée l’approuvera et que la présidente autoproclamée Añez la promulguera. Cette loi garantit les nouvelles élections et ce serait un instrument très important pour ramener la paix en Bolivie. Après, il y faudra chercher des programmes pour réconcilier le peuple bolivien.

 Espérez-vous qu’Añez s’engagera à ne pas ordonner à nouveau la répression ?

 Nous espérons que les morts tués par balles éveillent la conscience des autorités du Gouvernement de fait. Que tant d’arrestations adoucissent les consciences. Qu’il n’y ait plus de morts ni de blessés. Que les camarades sortent, parce qu’ils sont en prison à cause de preuves déposées. Il y a un procureur que je connais. Il avait un double salaire, un du Ministère Public et un autre de l’ambassade des Etats-Unis. L’ambassade le payait plus. La DEA avait un avocat. Maintenant, il est vice-ministre de la Défense Sociale. Peut-être est-ce un message et ils veulent que la base militaire des Etats-Unis revienne. C’est pourquoi j’ai dit que je veux rafraîchir la mémoire et voir ce qui se passe. Et je veux en profiter pour saluer tous les frères et toutes les sœurs de Bolivie qui sont en Argentine. Là, nous avons gagné à 70% ou 80%. Nous avons beaucoup travaillé sur les problèmes de la résidence quand notre frère Alberto Fernández était chef de cabinet de Kirchner et de Cristina. Nous soutenons tous les plus humbles de notre chère terre.

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raduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

Publié le 20/11/2019

« L’Équateur, un pays détruit en deux ans »

Avant le Chili, l’Équateur a connu au mois d’octobre une explosion sociale déclenchée par l’augmentation subite du prix des carburants. Une partie de la population s’estime trahie par le virage néolibéral du président Lenín Moreno, qui avait promis de poursuivre la « révolution citoyenne » de son prédécesseur Rafael Correa. Ce dernier présente ici son analyse de la crise que traverse le pays.

par Rafael Correa (site lemonde-diplomatique.fr)

   

Au mois de mars dernier, le conseil exécutif du Fonds monétaire international (FMI) valide son quatorzième accord avec l’Équateur. Le document impose une série de conditions et de réformes en échange du versement à Quito de 4,2 milliards de dollars (3,8 milliards d’euros) au cours des prochaines années, ainsi que de 6 milliards (5,4 milliards d’euros) en provenance d’autres institutions.

Conformément à ses engagements avec le Fonds, le président équatorien Lenín Moreno adopte, le 2 octobre 2019, le décret 883, qui libéralise le prix des carburants. La mesure déclenche les plus importantes manifestations de l’histoire contemporaine du pays. Le jour suivant, le chef de l’État décrète l’état d’urgence, qui lève diverses garanties constitutionnelles et autorise les forces armées à réprimer les mobilisations. La mesure ne suffit pas : le 12 octobre, M. Moreno impose à la capitale un couvre-feu d’une ampleur jamais vue depuis la dictature militaire des années 1970.

Dans le cadre de l’état d’urgence, le président décide de déplacer le siège du gouvernement dans la ville de Guayaquil, sous le contrôle de ses alliés politiques. Dans une déclaration retransmise par l’ensemble des chaînes de télévision, il m’accuse d’avoir orchestré les manifestations afin de le renverser. M. Moreno apparaît à l’écran entouré des plus hautes autorités militaires. Il en appelle à l’ancienne Constitution (1), qui désigne les forces armées comme garantes de la démocratie. Sans doute ne mesure-t-il pas la fragilité politique que révèle une telle mise en scène.

Des mesures économiques absurdes

Moins d’un an avant de décréter l’augmentation du prix des carburants, M. Moreno avait promis qu’il s’y refuserait toujours, puisque la mesure toucherait les plus pauvres. En octobre, son discours a changé : il assure que les manifestations ne le feront pas revenir sur sa décision, qu’il décrit comme « courageuse », et confirme souhaiter en finir avec des subventions assimilées à une « incitation à la flemmardise ».

C’était avant que l’ampleur du soulèvement ne le contraigne à négocier avec la Confédération des nationalités indigènes d’Équateur (Conaie), le fer de lance des manifestations, et à annoncer l’abrogation du décret 883, le 13 octobre. Selon les chiffres officiels, l’épisode se solde par 8 morts, 1 340 blessés et près de 1 200 arrestations.

Pour justifier l’accord avec le FMI, le pouvoir avait suggéré que le pays était en crise, notamment à cause du surendettement dont il aurait hérité. Or les chiffres sont manipulés : on explique que la dette publique atteignait 60 milliards de dollars (2) (environ 54 milliards d’euros) lors de la passation des pouvoirs, alors que les documents officiels du ministère des finances donnent la dette publique agrégée à 43,54 milliards de dollars en juin 2017, soit 41,7 % du produit intérieur brut (PIB). En outre, la dette publique externe n’atteignait que 28,55 milliards de dollars — 21,4 % du PIB —, dans un contexte où l’investissement public pour la période de 2007 à mai 2017 atteignait le record historique de 100 milliards de dollars.

En 2016, l’économie avait reculé de 1,2 % du fait de la chute des prix du pétrole, de la forte appréciation du dollar, de verdicts internationaux contre l’État qui lui avaient imposé des sanctions d’un montant supérieur à 1 % du PIB (3) et d’un tremblement de terre dévastateur dont le coût économique avoisinait 3 milliards de dollars. En dépit de ces graves chocs externes, l’économie avait entamé sa reprise à partir du quatrième trimestre 2016 : en 2017, la croissance avait atteint 2,4 %, puis 1,4 % en 2018.

Le gouvernement Moreno fait également grand cas des déficits budgétaires dont il aurait hérité. Or, après s’être établi à 5,34 % du PIB, et 5,39 % en 2016 et 2017 (principalement du fait de la chute des revenus pétroliers), le déficit est revenu à 2,4 % en 2018, soit un niveau inférieur à celui exigé des pays de l’Union européenne par le traité de Maastricht.

Résumons : pas de surendettement, pas de creusement du déficit budgétaire… De quelle crise parlait alors le président Moreno ? La situation s’explique moins par un héritage empoisonné que par le pilotage économique actuel du pays. Dès son arrivée aux affaires, le président a réduit ou éliminé les tarifs douaniers appliqués à 372 types de produits. On estime que cette décision a amputé les recettes publiques d’environ 400 millions de dollars et gonflé le montant des importations non indispensables d’environ 800 millions de dollars. Parmi d’autres mesures absurdes, le gouvernement s’est privé de deux sources de financement internes : l’Institut équatorien de sécurité sociale (IESS) et la Banque centrale, des entités publiques qui envoient désormais leurs excédents et leurs réserves à l’étranger.

Depuis longtemps, l’Équateur se caractérise par son instabilité. Entre 1996 et 2006, aucun gouvernement n’est parvenu à terminer son mandat. Le plus souvent, les crises n’ont trouvé de solution qu’en dehors du cadre institutionnel. Afin de répondre aux tensions politiques permanentes de façon démocratique, les articles 130 et 148 de la Constitution de 2008 prévoient que, « en cas de grave crise politique et de tension sociale », l’Assemblée ou le président peuvent demander des élections générales anticipées.

Entre 2007 et 2017, l’instabilité chronique s’évanouit : l’auteur de ces lignes est élu trois fois, dont deux au premier tour, une situation inédite dans notre histoire. Et notre projet, connu sous le nom de « révolution citoyenne », nous permet de remporter toutes les élections, y compris lorsque M. Moreno se présente à la présidence avec la promesse d’en reprendre le flambeau.

Une fois parvenu au pouvoir, cependant, il opère une volte-face. Il s’aligne sur la doxa néolibérale et opte pour la défense des grands intérêts privés du pays (4). Débute alors une période de persécution de ses anciens camarades par tous les moyens possibles, y compris judiciaires, et de fragilisation des institutions. En moins de deux ans, M. Moreno a eu trois vice-présidents.

Néanmoins, le peuple équatorien patiente jusqu’à ce que le président tienne, enfin, sa promesse d’une meilleure gestion du pays. Mais les piètres résultats économiques et sociaux, l’absence de grands travaux publics et les nombreux scandales de corruption qui touchent jusqu’au président lui-même provoquent l’effondrement de la popularité du pouvoir. Le décret 883 est l’étincelle qui embrase une plaine asséchée depuis des mois. Les chauffeurs de bus privés se mettent en grève, avant que les bases indigènes ne se soulèvent, bientôt suivies par une grande partie de la population.

D’emblée, les élites tentent de délégitimer les manifestations. La maire de Guayaquil, Mme Cynthia Viteri, ferme le pont qui donne accès à la ville pour la protéger contre de supposés saccages liés à la marche des indigènes. Son prédécesseur, M. Jaime Nebot, trahit son racisme en invitant ceux-ci à « rester dans leurs montagnes ».

Le gouvernement et ses alliés des médias privés s’efforcent de travestir la signification des manifestations, notamment en les présentant comme une tentative de coup d’État. Le président vénézuélien Nicolás Maduro et moi-même aurions payé des agents pour qu’ils s’infiltrent dans les rassemblements et déclenchent des violences. Soucieuses d’étayer ces allégations, les forces de l’ordre appréhendent dix-sept Vénézuéliens présentés comme des agents étrangers ; il s’agissait en fait de chauffeurs Uber.

Le discours officiel ne s’en trouve pas modifié pour autant : le pays serait soumis à une opération pilotée par Rafael Correa et ses partisans », qui souhaitent entraver la tentative du pouvoir d’éradiquer la corruption. « Pas le moindre doute, explique ainsi le président Moreno, le fou [entendre : Rafael Correa] pilote tout ceci à partir du Venezuela car il sait bien qu’il est dans le viseur de la justice. »

En dépit d’un niveau de répression inédit dans l’histoire récente du pays, et du fait que le pouvoir ferme les rares médias qui informent sur la réalité du terrain (comme Pichincha Universal), la presse privée s’emploie à défendre le gouvernement. Indignés, les protestataires finissent par expulser des journalistes de leurs cortèges ; malheureusement, certains sont agressés physiquement.

Pendant toute la durée des manifestations, le président de l’Assemblée nationale César Litardo, un allié de M. Moreno, empêche l’institution de siéger. La gravité des événements justifiait pourtant qu’elle se déclare en session permanente, de façon à prendre des décisions qui auraient pu éviter un tel déploiement de violence, dont la destitution des ministres de l’intérieur et de la défense, responsables directs de la répression. On laisse au contraire le second, M. Oswaldo Jarrín, déclarer : « Les actes criminels ou terroristes seront réprimés par la force. (…) Que nul n’oublie que les forces armées peuvent se prévaloir d’une expérience concrète de la guerre. »

Tête de pont de Washington

Désespéré, le gouvernement accepte la médiation de la représentation des Nations unies à Quito et de la Conférence épiscopale équatorienne. Il ne tolère qu’un unique interlocuteur, la Conaie, dont la direction soutient le pouvoir depuis l’entrée en fonctions de M. Moreno. Ainsi, jusqu’au début des manifestations, l’ancien président de la confédération, M. Humberto Cholango, pilotait l’autorité responsable de la gestion de l’eau ; le parti indigène Pachakutik fait partie de la majorité gouvernementale à l’Assemblée ; et de nombreux dirigeants indigènes ont été placés à des postes importants par le président.

Mais la direction de la Conaie a été débordée par sa base. Le régime a donc organisé un dialogue (dont rien n’indique toutefois qu’il aboutira) avec ses alliés de façon à parvenir à démobiliser la rue. Son unique concession : l’abrogation du décret 883. Les manifestants exigeaient également le départ du FMI, sans parler de celui de M. Moreno.

La tentative de neutralisation du mouvement indigène s’est accompagnée d’une nouvelle phase de persécutions à l’encontre des tenants du « corréisme ». Le 14 octobre, les forces de l’ordre ont perquisitionné les domiciles de Mme Paola Pabón, la préfète de Pichincha, de M. Virgilio Hernández, le secrétaire exécutif du parti Révolution citoyenne (du nom du processus engagé à partir de 2007), et de cinq autres personnes, dont l’ancienne présidente de l’Assemblée nationale, Mme Gabriela Rivadeneira, qui, avec trois autres députés, a sollicité la protection de l’ambassade du Mexique. Mme Pabón se trouve aujourd’hui en prison, tout comme le député de Sucumbíos Yofre Poma, l’ancienne maire de Durán Alexandra Arce, etc.

Notre force politique est la seule à avoir demandé l’application des articles 130 et 148 de la Constitution pour répondre à la crise de manière pacifique, démocratique et constitutionnelle. Une telle démarche nous a valu d’être qualifiés de putschistes.

De façon inédite, le FMI a déclaré qu’il soutenait l’abrogation de la hausse du prix des carburants : une claire illustration du fait qu’il préfère défendre le gouvernement plutôt que l’accord qu’il a signé avec lui. Sa priorité : maintenir M. Moreno au pouvoir, coûte que coûte. Car, depuis mai 2017, l’Équateur s’est transformé en tête de pont des États-Unis dans la région, et Washington entend ne pas se priver de ce nouvel allié. Quito s’est en effet récemment aligné sur le groupe de Lima pour soutenir une tentative de renversement de M. Maduro au Venezuela. Le pouvoir a livré M. Julian Assange à la police britannique, quitté l’Union des nations sud-américaines (Unasur), autorisé l’ouverture d’une nouvelle base militaire américaine dans les Galápagos et trahi la « révolution citoyenne » avant de persécuter ses militants.

Pendant ce temps, l’Équateur part à la dérive. La situation économique, sociale et politique se détériore alors que, dans les faits, le pays n’a plus de gouvernement légitime.

Rafael Correa

Économiste, président de la République de l’Équateur de 2007 à 2017.

(1) En 2008, l’Équateur s’est doté d’une nouvelle Constitution, qui a remplacé celle de 1998.

(2) L’Équateur a abandonné sa monnaie nationale, le sucre, le 9 septembre 2000, pour adopter le dollar américain, une politique orthodoxe censée faciliter la lutte contre l’inflation.

(3) Lire Hernando Calvo Ospina, « Chevron, pollueur mais pas payeur en Équateur », Le Monde diplomatique, mars 2014.

(4) Lire Franklin Ramírez Gallegos, « En Équateur, le néolibéralisme par surprise », Le Monde diplomatique, décembre 2018.

Toutes les notes sont de la rédaction.

Publié le 17/11/2019

Chili. Le gouvernement annonce une nouvelle constitution, les Chiliens répondent par la grève générale

Les médias présentent ça comme une éclatante victoire des manifestants au Chili. La nouvelle constitution annoncé par le ministre de l'Intérieur chilien est un piège dans lequel ne doivent pas tomber et ne sont pas tombés les Chiliens.

 

Sadek Basnacki (site revolutionpermanente.fr)

 

Dimanche le gouvernement chilien a annoncé la rédaction d’une nouvelle constitution. Présentée comme une victoire pour les manifestants par les éditorialistes, cette annonce n’a rien à voir avec les aspirations des milliers de Chiliens qui bravent la répression féroce de Piñera.
Le ministre de l’intérieur chilien a déclaré dimanche dernier « que le débat autour d’une nouvelle Constitution est légitime ».

En effet, la constitution chilienne date de 1980, c’est à dire qu’elle a été écrite en pleine dictature de Pinochet par des idéologues putschistes comme Jaime Guzman, assassiné en 1991 par le Frente Patriótico Manuel Rodrígue. Ils ont blindé la Constitution afin d’empêcher sa réforme et ainsi protéger la mise en place de la politique néolibérale de la junte militaire. En effet, dans l’état actuelle des choses il faut qu’une réforme de la Constitution soit approuvée par les deux tiers du Congrès, chose quasiment impossible à avoir. De plus, la privatisation de nombreux services comme l’accès à l’eau, l’éducation, l’accès au soin ou encore les retraites sont inscrit dans la Constitution, autrement dit elle représente tout contre quoi se battent les chiliens.

Interrogé par Le Monde Claudio Fuentes, professeur de sciences politiques à l’université Diego Portales à Santiago du Chili, explique que « C’est la première fois depuis le retour à la démocratie que la droite s’ouvre à l’idée de changer de Constitution ».

Visiblement ça serait le Congrès qui mènerait le projet d’écriture avant d’être soumis à un référendum.

Une mesure qui n’a donc strictement rien à voir avec la revendication de la révolte populaire qui secoue le pays. Les manifestants réclament la formation d’une Assemblée constituante rassemblant des citoyens élues afin d’écrire une nouvelle constitution. Malheureusement pour Piñera, les Chiliens ne sont pas tombés dans le panneau. Ils ont rejeté catégoriquement cette annonce en se mobilisant de plus bel. Ils ne font pas confiance aux politiques pour en finir avec l’héritage de la dictature, comme le montre un récent sondage relayé par Le Figaro. « 3,4 % des Chiliens disent faire confiance aux deux Chambres pour écrire une nouvelle Constitution. À l’inverse, ils sont 75,7 % à soutenir la tenue d’une Assemblée constituante où des citoyens seraient élus pour mener à bien ce projet ».

Le piège était grossier est semble être l’une des dernières cartes possibles de Piñera. L’objectif de cette annonce est d’éviter la chute de Piñera et de détourner les manifestations dans les rues vers les anciennes institutions du régime héritier de la dictature, en particulier le Sénat. Les partis traditionnels qui ont permis de garder précieusement l’héritage de Pinochet commence à le lâcher. Certains vont jusqu’à souhaiter une forme hybride 50 % du parlement et 50 % de citoyens élus pour écrire la nouvelle constitution. Mais c’est également un piège puisque de toute façon elle devra passer devant le Sénat. Surtout, les Chiliens veulent écrire eux même leur Constitution, avec une constituante 100 % élus de citoyens.

L’opposition de gauche montre plus sont vrais visage, allant vers des négociations. Le Parti socialiste a participé à des discussions avec le parti Renovación Nacional qui soutien l’idée que le putsch de Pinochet était une bonne chose, surtout d’un point de vue économique et politique. Le but étant de dialoguer pour une sortie de crise institutionnelle alors même que l’armée et la police continue a tuer, blesser, mutiler, violer les manifestants.
Depuis 3 semaines de mobilisation, la police et l’armée ont tué plus d’une vingtaine de personnes. Le Chili détient le record mondial de manifestants ayant perdu l’usage d’un œil (plus de 200 personnes en 3 semaines). Selon l’Institut national des droits humains, ces blessures sont dues « surtout de tirs de plombs, mais aussi d’autres armes, comme les bombes lacrymogènes ». Plus de 10 000 personnes ont été arrêtées dont plus de 700 en détention provisoire. Des centaines de cas de torture ont été rapportés. On rapporte également la création de centres clandestins de rétention où des exactions ont lieu. Il y a un nombre impressionnant de plaintes pour agression sexuelle et viol, certaines femmes auraient disparu. Des exactions dignes du régime de Pinochet.

Le Frente Amplio et le Parti communiste veulent un plébiscite afin de déterminer le mode d’élaboration de la nouvelle constitution. Ce qui est très en deçà de la volonté populaire qui a déjà fait son choix ! Pour eux c’est la seule "manière institutionnelle" de valider une Assemblée constituante. Mais un plébiscite ne peut être contraignant que si une partie de la droite approuve cette idée au Sénat. La bourgeoisie et la droite ont déjà déclaré que l’Assemblée constituante était une "ligne rouge" qu’elles ne franchiraient pas.

Les Chiliens ont répondu par la rue, par la grève générale. Mardi, 95 % des ports étaient à l’arrêt, le secteurs miniers et la santé quasiment paralysé. De nombreux barrages ont été érigé bloquant les flux. Rien qu’à Santiago du Chili, ils étaient plus de 300 000 à défier les forces de répression.
Devant l’échec de sa fausse ouverture Piñera a annoncé le rappel de policiers retraités pour réprimer encore plus. Les oscillations du gouvernement, entre semblant d’ouverture et répression terrible montre l’isolement grandissant du pouvoir, qui ne sait plus quelle carte jouer.

Nous sommes à un moment crucial de la mobilisation. L’énorme manifestation de masses de la semaine dernière et la grève générale de mardi sont des défaites cuisantes pour le gouvernement.
La rue veut décider et tout changer. Une Assemblée constituante véritablement démocratique doit élire des représentants tous les 10 000 électeurs au moins, des élus qui gagnent le même salaire qu’un enseignant et qui sont révocables s’ils trahissent le mandat populaire. Une assemblée qui est libre de tout discuter et qui est vraiment souveraine, c’est-à-dire qu’aucune institution ne la domine. Il est clair que pour parvenir à une sortie vraiment démocratique comme celle-ci, ce ne sera pas dans le cadre de ce régime et encore moins avec Piñera et son gouvernement.

Pour reprendre les propos de nos camarades chiliens de L’Izquierda Diario Chile, « En tant que marxistes, nous sommes conscients que les constitutions et les lois ne sont qu’une expression de la corrélation des forces entre les classes. C’est pourquoi le discours de la bourgeoisie pour la défense de son régime et de ses institutions n’est rien d’autre que la manière voilée de défendre sa domination sur la classe, par l’exploitation et l’oppression. Et comme nous le voyons en Bolivie, lorsque la situation l’exige, ils n’ont aucun problème à passer-outre leurs propres institutions et à peser de leur pouvoir économique et militaire pour défendre leurs propre intérêts ».

C’est pourquoi une assemblée constituante véritablement démocratique, libre et souveraine ne peut être convoquée et organisée que par les instances de coordination et d’organisation qui naissent au cœur de la lutte. En aucun cas, cela peut et doit être décidé et organisé par la bourgeoisie via le parlement ou le Sénat.

Publiéle 16/11/2019

 

Victime d’un coup d’État, le président bolivien Evo Morales a accepté la proposition de protection du Mexique, qui vient de l’accueillir. Au pouvoir depuis 2006, cette figure de la gauche latino-américaine avait gagné l’élection présidentielle en octobre dernier. La marge avec laquelle il l’avait emporté — dix points d’avance, selon le décompte officiel, lui garantissant une réélection dès le premier tour — a fait l’objet de suspicions de fraude, déclenchant des manifestations de l’opposition, dont certaines franges avaient déjà cherché à le renverser sans succès en 2008. À l’époque, Morales avait pu compter sur une puissante mobilisation populaire (lire aussi « En Amérique latine, l’ère des coups d’Etat en douce »).

En 2019, lâché par la Centrale ouvrière bolivienne, il a finalement accepté l’idée d’un nouveau scrutin, avant que les forces de sécurité ne le renversent. En septembre dernier, notre envoyée spéciale Maëlle Mariette s’intéressait à l’effritement de la base sociale de Morales, sous l’effet de sa propre politique.

La politique d’Evo Morales a créé une classe moyenne florissante

La gauche bolivienne a-t-elle enfanté ses fossoyeurs ?

 

(site monde-diplomatique.fr)

 

Arrivé au pouvoir en 2006, le président bolivien Evo Morales briguera un quatrième mandat en octobre. Les politiques de redistribution qu’il a mises en œuvre ont permis l’émergence d’une classe moyenne diverse et parfois très prospère, à l’image des « cholos », les indigènes urbanisés. Moins militantes qu’autrefois, ces franges de la population ne partagent pas forcément les valeurs des dirigeants auxquels elles doivent leur ascension.

Un reportage de Maëlle Mariette 

 

Les photographies qui accompagnent ce reportage sont de Delphine Blast. Elles font partie de la série « Cholitas », 2017

© Delphine Blast / Hans Lucas

Derrière le comptoir de leur cuisine à l’américaine, MM. Juan Pablo Reyes Aguilar et Diego Lionel Rodas Zurita mettent au point le menu du jour de leur restaurant : lawa de chuño, une soupe de pommes de terre déshydratées, et charque frito, de la viande de lama séchée et salée. Deux plats inspirés de l’alimentation ordinaire des hauts plateaux andins, à base d’ingrédients que les Incas utilisaient déjà. À grand renfort de quinoa et de fines herbes, les deux chefs se proposent de « revisiter » ces saveurs ancestrales en faisant de chaque plat « une mise en scène ».

Situé dans la rue Murillo, une artère passante qui mène vers les marchés de La Paz, en Bolivie, le restaurant Popular (« Populaire ») occupe le premier étage d’une maison dotée d’une cour intérieure qui abritait auparavant des habitations modestes. On y trouve désormais un torréfacteur de cafés boliviens et une boutique d’artisanat textile. Depuis son ouverture, en 2018, le restaurant connaît un succès fulgurant avec sa cuisine fusion, proposée dans un unique menu du jour (incluant sa variante végétarienne) servi par un personnel en tee-shirt noir et foulard en aguayo, un tissu traditionnel andin. On se presse chaque jour devant les portes de l’établissement, où, à moins d’avoir réservé, seuls quelques chanceux pourront pénétrer. Avec un menu à 65 bolivianos (près de 10 euros, alors que le salaire mensuel moyen équivaut à 450 euros), la clientèle s’avère moins populaire que ne le suggère le nom de l’endroit : des cadres en costume-cravate, de jeunes avocats, des employés des administrations environnantes, ainsi que des touristes, que les recommandations lues sur Internet font converger ici.

Le Popular incarne le phénomène qu’on observe dans toute la région depuis une quinzaine d’années, y compris en Bolivie, le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud : l’émergence d’une nouvelle classe moyenne, qui bouleverse les perspectives électorales. Bien qu’engendrée par les politiques de redistribution sociale de dirigeants progressistes, celle-ci ravit les commentateurs conservateurs : « Après un temps, les classes moyennes émergentes tendent à préférer l’économie de marché aux politiques étatiques et protectionnistes », s’enthousiasmait en 2010 le responsable des pages « Amérique latine » de l’hebdomadaire The Economist (1).

L’accroissement du niveau de vie s’accompagne le plus souvent d’un désir de ne plus modifier l’ordre des choses, une « pulsion sociale de conservatisme », résume presque dix ans plus tard M. Raúl García Linera, conseiller de la vice-présidence occupée par son frère Álvaro. Lequel concède : « Si le processus révolutionnaire ne parvient pas à répondre à cela, il court à sa perte. » La gauche serait-elle condamnée à être chassée du pouvoir par les populations auxquelles ses politiques ont profité — en somme, à enfanter ses fossoyeurs ? La question s’avère d’autant plus brûlante en Bolivie que le président Evo Morales, en fonctions depuis 2006, briguera un quatrième mandat en octobre.

La redistribution « sert de carburant à la dynamique interne »

« Le plus important, c’est de produire, martèle le ministre de l’économie Luis Alberto Arce Catacora quand nous l’interrogeons sur les potentiels effets indésirables de ses politiques économiques. Le mot “productif” est si important que nous avons intégré dans la nouvelle loi éducative l’idée que l’éducation doit être productive ; nous voulons mettre cette idée dans la tête des enfants dès le plus jeune âge. » Selon MM. Arce Catacora et Álvaro García Linera, toute redistribution doit être précédée d’une phase de production, laquelle requiert, d’une part, un niveau minimum de paix sociale et, de l’autre, un marché intérieur dynamique.

Côté paix sociale, les choses n’étaient pas gagnées. Deux ans après son élection, M. Morales essuyait une tentative de coup d’État fomentée par l’oligarchie foncière de la région de Santa Cruz (2). Le pouvoir doit donc composer avec une opposition que les principes démocratiques ne préoccupent pas outre mesure, et trouver le moyen de parvenir à ses fins sans trop froisser. Un exemple. Plutôt que de s’opposer directement au secteur puissant de l’agro-industrie pour venir en aide aux petits producteurs, le pouvoir a créé en 2007 l’Entreprise d’aide à la production d’aliments (Emapa). L’institution rachète aux petits exploitants leur riz, leur blé, leur soja ou leur maïs à des prix supérieurs à ceux du marché quand ils sont trop bas. L’agro-industrie se trouve alors contrainte d’aligner ses prix sur ceux d’Emapa, voire de surenchérir. « Le marché n’est que pure spéculation, résume M. Jorge Guillén, qui dirige Emapa pour la région de Santa Cruz. La fonction d’Emapa consiste à le réguler, même en n’achetant que 15 % de la production totale. » « Le rôle d’Emapa, c’est de contribuer à empêcher l’agro-industrie de fixer seule les prix, complète le vice-président Álvaro García Linera. Bref, à renforcer la position des petits producteurs. L’intervention de l’État équilibre une lutte inégale entre deux secteurs très inégaux économiquement. »

Une logique gagnant-gagnant que l’on retrouve dans les mesures prises pour stimuler le marché intérieur. Dans les rues des centres-villes, les yeux du promeneur sont attirés par de petits panneaux indiquant « Esfuerzo por Bolivia » (Effort pour la Bolivie). Ils signalent les échoppes qui participent à un programme inauguré en 2018 (et reposant sur une loi de 2013) pour favoriser la production locale : lorsque la croissance du produit intérieur brut (PIB) dépasse 4,5 %, les employeurs de personnes dont le revenu est inférieur à un seuil fixé par la loi (15 000 bolivianos par mois en 2018, environ 2 000 euros, soit plus de sept fois le salaire minimum) doivent leur verser un doble aguinaldo, ou double treizième mois. Pour la première fois cette année, les fonctionnaires perçoivent 15 % de la somme à travers une application mobile qui en limite l’utilisation aux produits fabriqués en Bolivie et au règlement d’artisans locaux préalablement enregistrés.

Alors que la mesure avait initialement provoqué l’ire des petits commerçants, qui allaient devoir payer un mois de salaire supplémentaire à leurs employés, les voilà désormais convaincus : « Marchands de chaussures, de ponchos, de glaces… Tout le monde est allé s’enregistrer, nous explique une cliente d’un stand de la rue Max Paredes, l’une des principales artères commerçantes de La Paz. L’application est bien faite : tu peux entrer le nom du produit que tu cherches, et Google Maps t’indique les endroits où tu peux le trouver. Ensuite, tu donnes un code au vendeur pour payer avec son application. L’opération rencontre un tel succès que les petits entrepreneurs racontent n’avoir jamais gagné autant. »

« Redistribuer relève de la justice sociale, mais cela sert également de carburant à la dynamique interne », justifie le vice-président García Linera. Redistribution, consommation, production, croissance : sur le plan économique, le schéma bolivien ressemble à un cercle vertueux. Mais stimuler la consommation conduit parfois à encourager le consumérisme, aux conséquences politiques moins favorables.

Succès récent des « malls » à l’américaine

Depuis son ouverture, en 2010, le centre commercial Megacenter — situé dans le quartier résidentiel et aisé d’Irpavi — s’est rapidement élevé au rang de destination obligée des fins de journée et de semaine, avec ses dix-huit salles de cinéma (dont certaines en 3D, qui diffusent les dernières grosses productions hollywoodiennes), ses nombreuses franchises internationales, comme Burger King ou Hard Rock Café, son pub irlandais, ses boutiques, son bowling, sa salle de sport, ses salons VIP, son terrain de paintball, sa patinoire et… son parking sur trois niveaux. D’autres bourgeonnent dans les grandes villes du pays, suggérant que la culture des malls à l’américaine — à laquelle nul n’avait goûté ici il y a encore quelques années — s’est désormais installée en Bolivie.

Les choses ne se sont pas faites sans heurts. L’inauguration d’une ligne de téléphérique connectant la banlieue populaire d’El Alto à Irpavi, en 2014, a facilité l’arrivée de familles populaires, reconnaissables aux polleras, ces jupes traditionnellement portées par les femmes indigènes. Peu familières de l’étiquette propre à ce type d’environnement, elles s’asseyaient par terre pour partager une bouteille de soda ou des friandises, ou profitaient des jardins environnants en s’allongeant sur l’herbe. Puis leur présence a provoqué un afflux de marchands ambulants de nourriture bon marché... « Ces Indiens polluent le Megacenter, s’offusquèrent alors certains riverains et clients sur les réseaux sociaux. Il y a des déchets partout depuis qu’ils viennent. » D’autres tentèrent une défense maladroite : « C’est culturel. Ils s’asseyent par terre pour être en contact avec la Terre mère (3).  » L’installation de pancartes « Interdiction de pique-niquer » permit au temple de la consommation de redevenir un lieu « agréable », où chacun peut désormais visionner un film américain en mangeant du pop-corn, réaliser ses photographies de mariage ou profiter de « super démarques » et de « prix déments », comme lors du Black Friday, cet événement de novembre tout droit venu des États-Unis qui marque le coup d’envoi des achats de fin d’année.

« Les gens qui fréquentent ces lieux en ressortent rarement communistes », soupire M. Manuel Canelas, ministre de la communication, chargé de travailler à la reconquête des classes moyennes avant le scrutin d’octobre. À ses yeux, le discours du pouvoir a péché en élevant la consommation au rang de vertu en soi, au risque d’effacer la dimension politique de son projet. « Ces dernières années, on a observé une explosion des clubs de gym et de fitness en Bolivie, à La Paz en particulier. Cela en dit beaucoup sur la transformation de la société : avec de meilleures conditions de vie, on a plus de temps pour se soucier de son corps, de son apparence. »

Les « cholos » affichent leur réussite

M. Canelas imagine devant nous le parcours typique d’un « Bolivien de 25 ans ». N’ayant pas grandi dans le quartier périphérique populaire d’où sont issus ses parents, il s’est « socialisé dans d’autres espaces », se construisant une identité « dans des lieux où les codes sont un peu moins collectifs ». Pas plus égoïste que son père ou sa mère, ce jeune homme sera toutefois moins enclin « à militer toute sa vie dans un syndicat » : « Son rapport à l’intérêt général sera différent. » Tout comme ses préférences politiques. La solution ? « Il nous faut améliorer l’offre de services publics et leur qualité », nous dit M. Canelas, pour qu’on « n’associe plus le bien-être et la qualité de vie à l’individuel et au privé. C’est le seul moyen de développer une forme de conscience politique compatible avec les idées de notre révolution au sein de cette population ». Dans cette perspective, M. Canelas recommande de construire « des parcs, des espaces publics où l’on puisse faire du sport, où l’on puisse venir en famille, parler avec ses voisins, interagir et faire communauté. On acquiert une autre idée de la citoyenneté quand on peut accéder à ce genre d’endroits, au lieu de cultiver son apparence dans un club privé ».

Fonctionnaire du ministère des affaires étrangères, Mme Raquel Lara identifie une autre difficulté : « Ma fille, qui a 24 ans, ne sait rien des conquêtes passées, de la “guerre du gaz”, par exemple (4). La jeunesse actuelle est dépolitisée ; elle n’a pas été informée, ni formée. Il n’y a plus de dictature contre laquelle lutter, le combat politique intéresse moins. » L’argument ne convainc pas Mme Jazmin Valdivieso, qui fait partie de cette jeunesse de moins de 30 ans : « Il faut vendre autre chose aux jeunes. Le discours selon lequel “les choses vont mieux qu’à l’époque de la dictature” ne leur suffit pas. » À ses yeux, ils ne sont pas désinvestis, mais engagés ailleurs. Les luttes actuelles sont « celles de la jeunesse urbaine, issue de la classe moyenne », ce qui s’explique d’après elle par des évolutions démographiques : « Il y a beaucoup moins de jeunes dans les campagnes. Ils y restent jusqu’à 14 ou 15 ans, puis ils déménagent pour aller étudier ou travailler, et alors ils deviennent citadins. » Les luttes qui les mobilisent ? « Celles pour les droits des animaux, des femmes, des personnes LGBT [lesbiennes, gays, bisexuelles et trans], etc. Elles sont menées hors des partis, par des jeunes qui ne sont pas des militants mais des activistes. Pour beaucoup d’entre eux, la politique est salie par la corruption ; un sentiment répandu au sein de la classe moyenne. »

Mais peut-on vraiment parler d’« une » classe moyenne, surtout en Bolivie ? Dans cette catégorie, on trouve les franges cultivées de beaux quartiers, comme ceux de San Miguel et Sopocachi à La Paz, les salariés d’un secteur public renforcé par les nouvelles entreprises d’État, des jeunes dont les ambitions ont bénéficié de la généralisation de l’accès à l’éducation sans que le marché du travail produise encore assez d’emplois qualifiés. On trouve également les commerçants, artisans et microentrepreneurs issus des classes populaires et à la peau souvent plus mate, dont les conditions d’existence et le niveau de vie se sont sensiblement améliorés : ceux qu’on appelle ici cholos, des populations indigènes urbanisées, moins attachées aux valeurs traditionnelles encore prépondérantes à la campagne qu’à des formes d’activité économique et commerciale souvent peu qualifiées (5). Or rien n’indique que la stratégie de M. Canelas (et de tous ceux qui entendent renforcer la conscience politique d’une classe dont le gouvernement aurait trop cajolé le penchant consumériste) porte les fruits attendus du côté des cholos.

Ces derniers ont initialement soutenu M. Morales. D’abord par identification ethnique : « Les choses ont changé ici, nous avons connu une révolution. Avec l’élection de notre président Evo Morales, notre culture est désormais sur le devant de la scène », déclarait en 2014 un résident d’El Alto à un journaliste du Financial Times (6). Leur enthousiasme a également été alimenté par le volontarisme de l’État. Celui-ci a largement profité à une population qui contrôle désormais l’essentiel du commerce de distribution à l’échelle nationale et qui est devenue un acteur économique central. La « révolution » qu’évoquait l’homme interrogé par le Financial Times comportait en effet un second volet : « Maintenant, je peux dire : “J’ai de l’argent, je fais ce que je veux.” » Comme se faire construire un cholet, terme fabriqué à partir des mots cholo et chalet, en référence aux maisons suisses, qui symboliserait la réussite. Dans les rues d’El Alto, impossible de manquer ces édifices étranges. Pour la frange la plus aisée des cholos, afficher sa réussite économique implique de se doter d’un cholet encore plus extravagant que celui du voisin : cinq, six, parfois sept étages ; des murs peints de couleurs vives ; une architecture où le kitsch le dispute à l’ostentatoire ; d’immenses baies vitrées ; une superficie dépassant parfois cinq cents mètres carrés…

Mais, entre les cholos et le gouvernement, la rupture est désormais consommée, nous explique Nico Tassi, anthropologue spécialiste de l’économie populaire : « Le premier conflit avec le gouvernement est survenu au moment où le pouvoir a engagé la lutte contre l’économie informelle » — qui représente 60 % du PIB et concerne 70 % de la population active (7) —, au tournant des années 2010. Lorsque l’État a renforcé les contrôles, les cholos ont interprété sa démarche « comme une forme de défiance à leur égard ». Outre la classique résistance à l’impôt apparaît alors un phénomène inattendu : l’amélioration des services publics ne fait pas figure de priorité pour une population qui, les ayant découverts avec l’arrivée au pouvoir de M. Morales, se satisfait de leur niveau de fonctionnement actuel.

Chez les cholos, la priorité demeure la communauté locale, qui devient d’autant plus importante qu’elle connaît une réussite collective associée à une identité culturelle forte. Pour Tassi, les populations cholas constituent à l’origine des secteurs populaires qui ne dépendent pas d’« entités civilisatrices externes, comme l’État, le capital, l’école, les ONG [organisations non gouvernementales]  ». Avec son discours sur le respect des différences identitaires, la révolution plurinationale de M. Morales les invite à « s’affirmer de façon autonome, à renforcer leurs institutions propres et leur culture, hier dénigrée ». Dans ce cas de figure, l’accession à la classe moyenne ne s’accompagne pas d’une rupture avec le mode de vie antérieur, mais de son renforcement. On affiche sa richesse non pas à travers les modes de consommation et de vie européens, mais à la mode chola.

Une population « plus consumériste et individualiste »

C’est ainsi, par exemple, que les prestes, ces fêtes particulièrement onéreuses qu’organise la nouvelle bourgeoisie chola d’origine aymara, jouent un rôle déterminant au sein de cette partie de la population. Les vêtements et bijoux dont on se pare alors (si coûteux qu’il arrive qu’on embauche un service de sécurité) manifestent une réussite économique et un statut social rarement mis en avant le reste du temps. Cette nouvelle fierté d’Indios con plata Indiens parvenus ») suscite d’ailleurs un regain de haine raciale de la part de l’ancienne élite et de la classe moyenne blanche bousculées dans leurs privilèges.

Enracinement et fonctionnement communautaires ne signifient pas ici fermeture au monde, bien au contraire. Agriculteur d’une soixantaine d’années, le visage buriné et le sourire édenté, Don Paulino Santos nous déclare fièrement qu’il gagne « beaucoup d’argent ». Outre le champ dont il s’occupe, il gère un atelier de confection avec sa fille et s’apprête à partir en Chine pour y trouver de nouveaux débouchés. Les liens des commerçants cholos avec la Chine ont atteint un tel niveau que, quand M. Morales a nommé son premier ambassadeur dans l’empire du Milieu, ce dernier s’est naturellement tourné vers la communauté chola pour s’informer. Lorsqu’il s’agit d’engager des pourparlers avec des multinationales, là encore, les commerçants de La Paz se passent de l’État. Ainsi de leurs négociations avec le géant Samsung, auquel ils sont parvenus à imposer de ne distribuer ses produits que dans des magasins indépendants. Si l’entreprise sud-coréenne possède bien une boutique officielle dans la rue Eloy Salmon, elle ne peut y vendre ses produits.

Lorsqu’il nous explique comment il voit l’avenir pour le processus politique auquel il œuvre depuis 2006, M. Álvaro Garcia Linera affirme que « la chance de la Bolivie est d’avoir cette classe moyenne indigène chola, avec son fonctionnement communautaire et associatif très spécifique ». Elle permet « de penser la perpétuation du processus de transformation sociale instauré avec l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, même si cette classe est plus consumériste et individualiste que ne l’était auparavant la population dont elle est issue ». Pour le vice-président, la classe moyenne émergente chola constituerait la colonne vertébrale de l’économie du pays, du fait de sa maîtrise du marché intérieur : mêlant efficacité et éthique communautaire, elle offrirait « des outils de réflexion nouveaux pour penser et prolonger le processus de changement ».

S’ils sont réélus, M. Morales et son équipe devront néanmoins faire preuve d’adresse tactique et de souplesse stratégique pour arrimer l’avenir de leur « révolution démocratique et culturelle » à un groupe social dont tout indique, pour l’heure, qu’il se construit en marge de ce processus.

Maëlle Mariette

Journaliste.

(1) « Democracy, Latino-style », The Economist, Londres, 11 septembre 2010.

(2) Lire Hernando Calvo Ospina, « Petit précis de déstabilisation en Bolivie », Le Monde diplomatique, juin 2010.

(3) Lire « À la recherche de la Pachamama », Le Monde diplomatique, mars 2018.

(4) Conflit social important ayant conduit en octobre 2003 au départ du président Gonzalo Sánchez de Lozada et contribué au renom de l’actuel président Evo Morales.

(5) La porosité des frontières entre économie rurale et économie urbaine a conduit à étendre le terme à l’ensemble des populations métisses qui, sans adopter le style de vie et les activités des bourgeoisies blanches issues de la colonisation, s’inscrivent dans le développement d’une économie locale marquée par l’informalité et les réseaux de proximité.

(6) Andres Schipani, « Bolivia’s indigenous people flaunt their new-found wealth », Financial Times, Londres, 4 décembre 2014.

(7) « Mujeres y hombres en la economía informal : un panorama estadístico », Organisation internationale du travail (OIT), Genève, 2018 ; Leandro Medina et Friedrich Schneider, « Shadow economies around the world : What did we learn over the last 20 years ? », Fonds monétaire international (FMI), Washington, DC, 2018.

Publié le 14/11/2019

 

Bolivie. Putsch à La Paz, Washington à la barre

Marc de Miramon (site humanite.fr)

Soutien inconditionnel à l’opposition, financement de militants « pro-démocratie », validation d’un scénario de fraude électorale écrit à l’avance, service après-vente : les États-Unis ont accompagné toutes les étapes de la déstabilisation de la Bolivie afin d’obtenir un « changement de régime ».

«Être indien et être de gauche anti-impérialiste est notre péché », estimait Evo Morales lors de l’annonce de son retrait. Avec l’administration américaine la plus viscéralement anticommuniste depuis la chute de la maison néoconservatrice en 2006, symbolisée par le départ du ministre de la Défense Donald Rumsfeld, Evo Morales constituait en effet une cible prioritaire pour les faucons de Washington. Et le communiqué de la Maison-Blanche, une fois la sale besogne accomplie, prenait des allures de célébration victorieuse, Donald Trump qualifiant la démission d’Evo Morales de « moment significatif pour la démocratie dans l’hémisphère Ouest (le continent américain – NDLR) » et applaudissant l’armée bolivienne, « qui s’est conformée à protéger non pas un seul homme mais la Constitution de la Bolivie ». Même enthousiasme chez le secrétaire d’État, Mike Pompeo, exprimant son « plein soutien aux conclusions de l’étude de l’Organisation des États américains (OEA) » publiée le 10 novembre, « recommandant de nouvelles élections en Bolivie pour assurer un processus véritablement démocratique représentatif de la volonté du peuple ».

Qualifiée par le Forum de Sao Paulo (1) de « ministère des colonies » du gouvernement des États-Unis, l’OEA a joué un rôle central dans le putsch fomenté contre le gouvernement progressiste d’Evo Morales. Fidèle à sa mission proclamée dès sa création en 1948 d’endiguer la pénétration communiste, l’organisation, qui se targue de défendre la « démocratie » et les « droits de l’homme », a bien réclamé l’annulation de la présidentielle – tout en confirmant qu’Evo Morales avait remporté le premier tour – sur des bases hautement contestables.

Une fraude imaginaire

Le 8 novembre, une équipe de chercheurs et d’analystes du Center for Economic and Policy Research, think tank basé à Washington, publiait une étude au vitriol sur le « travail » bâclé de l’OEA. « L’analyse statistique des résultats des élections et des feuilles de dépouillement des élections du 20 octobre en Bolivie ne montre pas que des irrégularités ou des fraudes ont affecté le résultat officiel procurant au président Evo Morales une victoire au premier tour », affirment-ils, avant de mettre publiquement en accusation les méthodes comme les objectifs de l’OEA : « Le communiqué de presse de l’OEA du 21 octobre et son rapport préliminaire sur les élections en Bolivie soulèvent des questions troublantes quant à l’engagement de l’organisation en faveur d’une observation électorale impartiale et professionnelle. L’OEA devrait enquêter pour savoir comment de telles déclarations, qui (peuvent) contribuer au conflit politique en Bolivie, ont été faites sans aucune preuve. »

C’est pourtant ce rapport frauduleux que les États-Unis de Trump, le Brésil de Bolsonaro ou l’Argentine de Macri ont brandi pour discréditer la victoire de Morales et fournir des munitions idéologiques à son opposition. Et c’est ce même rapport que des « militants des droits de l’homme » formés grâce aux subsides du département d’État (2), à l’image de l’activiste bolivienne Jhanisse Vaca-Daza, ont exhibé sur les chaînes d’information étrangères pour convaincre l’opinion publique d’une triche pourtant largement imaginaire.

Plutôt mort que rouge

Mais le « golpe », le coup d’État, vient de beaucoup plus loin, même si les avancées sociales comme la popularité d’Evo Morales ont considérablement ralenti son exécution. « L’opposition de droite n’a aucune chance pour l’élection présidentielle de décembre 2009 », notait un câble du département d’État (daté du 29 octobre 2008) révélé par WikiLeaks. Rendant compte de ses intenses contacts avec Carlos Mesa, principal opposant d’Evo Morales, l’administration Obama donne la mesure du futur « putschiste » : « Mesa pense que la dégradation de l’économie et l’incapacité d’Evo à améliorer la vie des Boliviens vont l’affaiblir. (…) Il nous dit que son parti ressemblerait idéologiquement à un parti social-démocrate et qu’il espérait renforcer ses liens avec le Parti démocrate. » Puis le « centriste » précise qu’il « n’a rien contre le Parti républicain ». Il joindra le geste à la parole en se rendant à Washington en 2017, déclarant vouloir rétablir les relations diplomatiques au plus haut niveau avec les États-Unis de Donald Trump, que la Bolivie avait rompues en 2009, déjà à la suite d’une tentative de coup d’État.

Le 25 janvier 2019, le secrétaire d’État, Mike Pompeo, annonçait la nomination d’Elliott Abrams au poste d’envoyé spécial au Venezuela, avec pour objectif clairement affiché d’obtenir le renversement de Nicolas Maduro. Le retour de ce « spécialiste » de l’Amérique du Sud symbolisait également celui du slogan « better dead than red » (plutôt mort que rouge), et de dirigeants nord-américains prêts à financer des escadrons de la mort au Salvador ou une junte militaire massacrant les populations indigènes au Guatemala. « Être indien et être de gauche anti-impérialiste est notre péché », dixit Evo Morales.

(1) Créé en 1990, le Forum de Sao Paulo rassemble les partis politiques et organisations de gauche en Amérique latine.(2) Des militants boliviens formés par l’ONG Canvas et le département d’État américain accusaient déjà cet été Evo Morales d’être responsable des incendies en Amazonie, en lieu et place du président brésilien, Jair Bolsonaro.

 

Marc de Miramon

Publié le 13/11/2019

La mort vue d’en bas dans le pays le plus bombardé du monde

 

Rosita BOLAND (site legrandsoir.info)

 

Les États-Unis ont largué 270 millions de bombes sur le Laos pendant la guerre du Vietnam. Plus de 40 ans plus tard, les appareils continuent de tuer des gens.

Je me trouve dans une rizière du nord du Laos, à quelques kilomètres de la grande ville la plus proche, Phonsavan. C’est tôt le matin mais il fait déjà chaud. À midi, il fera plus de 32 degrés et près de 40 degrés dans la capitale, Vientiane.

J’ai suivi un homme appelé Mark Whiteside dans ce champ. On m’a dit de ne pas m’éloigner, de rester près de lui en tout temps. Maintenant, nous nous tenons l’un à côté de l’autre, et Whiteside pointe du doigt quelque chose de très proche de nous qui fait battre mon cœur.

Il s’agit d’un objet partiellement révélé de la taille et de la forme d’une balle de tennis. C’est une bombe en grappes Blu-26. Que se passerait-il si elle explosait maintenant ?

Whiteside, qui a travaillé dans le déminage en Angola pendant une décennie avant de venir au Laos, il y a environ 18 mois, répond en toute franchise. « Il y aurait des morts, dit-il. Parce que nous sommes tout près« .

Ma collègue Brenda Fitzsimons, la photographe, est encore plus proche de l’objet que nous. Nous serions les victimes. La panique m’envahit soudainement. Je n’ai jamais été aussi près de la mort.

La Blu-26 que nous regardons est l’une des quelque 80 millions de munitions non explosées qui restent au Laos, larguées par les États-Unis entre 1964 et 1973. C’était l’une des 670 bombes similaires à l’intérieur de l’obus d’une bombe à sous-munitions, appelée CBU-24, qui s’ouvrait en plein vol pour laisser tomber son contenu. La plupart des bombes à sous-munitions explosait à l’impact. Celle que nous examinons à présent ne l’a pas fait.

Cette région, Xieng Khouang, est la zone la plus bombardée du Laos. La piste Ho Chi Minh y passait, cette zone a été bombardée pour empêcher les ravitaillements au Vietnam pendant la guerre entre le Nord communiste et le Sud soutenu par les États-Unis.

Whiteside est le directeur technique sur le terrain d’une organisation appelée MAG, ou Mines Advisory Group. C’est l’une des six organisations qui travaillent au Laos. Lentement et minutieusement, mètre carré par mètre carré, ces groupes éliminent des munitions non explosées, ou UXO, vieilles de plusieurs décennies. Un nombre stupéfiant de 270 millions de bombes ont été larguées sur le Laos, au cours de ce que l’on a appelé la guerre secrète, parce que les États-Unis ignoraient ce qu’il s’y passait. Les 80 millions de bombes qui n’ont jamais explosé restent actives, enterrées dans tout le pays.

Il y a eu plus de 580 000 missions de bombardement au Laos entre 1964 et 1973. Une toutes les huit minutes, tous les jours, pendant neuf ans.

Yeyang Yang, 31 ans, avec sa fille Syya (6 ans) chez eux dans le village de Banxang, Phonsavan, Laos. Il brûlait des ordures lorsque la chaleur de l’incendie a enflammé une UXO dans le sol et l’a faite exploser.

Quarante-quatre ans après la dernière mission, les bombes larguées par les États-Unis font encore des morts et des blessés. Parmi les survivants, un tiers a perdu un membre ou la vue, et parfois plusieurs membres et la vue. Chaque année, des centaines de personnes sont mutilées, ce qui change leur vie à jamais.

Dans ce pays en développement, où la plupart des gens vivent de la terre, la capacité de faire du travail manuel est essentielle.

Yeyang Yang vit dans une simple maison en bois dans le village de Ban Xang. Yang a 31 ans, mais vous ne pourrez jamais deviner son âge : il ne reste que très peu de son visage d’origine, qui, comme son torse, a été brûlé de façon grotesque en février 2008. C’était un fermier ; à l’époque, il faisait son deuxième travail qui consistait à brûler les ordures de la ville quand une bombe a explosé sous la pile.

Regarder Yang est bouleversant, non seulement parce qu’il est gravement défiguré, mais aussi parce qu’il est clair qu’il a terriblement souffert.

Il n’a plus d’oreille droite, juste un trou sur le côté de la tête. Sa main droite est un amas d’os et de muscles endommagés sans doigts. Son visage semble recouvert d’un masque de plastique fondu de couleur chair. Ses yeux rouges pleurent constamment et ne se ferment pas entièrement.

S’il m’est difficile de regarder Yang en face, je ne peux pas imaginer ce que c’est pour lui de vivre avec une telle défiguration. Il a passé huit mois à l’hôpital et a subi des greffes de peau si douloureuses qu’il a refusé d’en avoir d’autres. « J’avais vraiment peur » , dit-il doucement.

L’association caritative World Education a payé son transport, son séjour à l’hôpital et ses médicaments, ainsi que la présence d’un membre de sa famille à Vientiane. Sa femme et son frère sont restés tout le temps. Son cerveau a également été affecté par l’explosion et il a maintenant des difficultés à se concentrer.

« Je suis vraiment, vraiment désolé et triste de ce qui m’est arrivé, dit Yang. J’étais seulement au travail, en train de faire mon travail. Je ne peux plus travailler maintenant ».

Yang n’a pas quitté sa maison, et encore moins son village, pendant des années après l’explosion. Il était gêné, déprimé et isolé de sa famille et de sa communauté. Le système de santé laotien ne fournit pas systématiquement un soutien en matière de santé mentale.

Ce qui a fait la différence pour Yang, c’est le soutien entre pairs offert par World Education. L’organisation l’a mis en contact avec un homme qui avait également survécu à une horrible explosion. Il est venu chez Yang, et ils ont parlé ensemble de leurs expériences.

Maintenant, Yang se rend dans d’autres communautés pour partager son histoire et soutenir d’autres survivants. Il y a quelques années, il n’aurait jamais accepté de parler à un journaliste, encore moins d’être photographié. Son courage et sa capacité d’adaptation sont héroïques.

Pendant que nous parlons, sa fille de six ans, Syva, entre dans la hutte et se blottit entre ses genoux, en le serrant fort dans ses bras. Pour elle, il est simplement le père qu’elle aime, peu importe à quoi il ressemble.

« Ma vie est mieux maintenant », dit Yang quand je demande, par l’intermédiaire d’un traducteur, à la fin de l’entretien s’il y a autre chose qu’il aimerait dire. « J’ai l’impression d’avoir un rôle important à jouer dans la vie, en aidant les autres survivants à se sentir mieux. Je ne peux plus travailler à la ferme, mais je peux être utile ».

La raison principale du nombre stupéfiant de missions de bombardement était l’emplacement du pays : une partie de la piste Ho Chi Minh, une route qui fournissait les approvisionnements et la main-d’œuvre pour la guerre du Nord Vietnam avec les États-Unis, traversait le pays. La région la plus bombardée du Laos était la province de Xiang Khouang. Il ne pensait pas qu’elle était encore active.

Khammeung Phommalein, qui vit dans le village de Leng, a 25 ans et ne peut plus travailler. Le 5 octobre de l’année dernière, il a vu un petit morceau d’obus dans le champ où il travaillait. Il pensait pouvoir utiliser le métal pour faire un couteau, alors il l’a ramené à la maison. Alors qu’il essayait de l’ouvrir ce soir-là, elle a explosé, l’aveuglant. « Il ne pensait pas qu’elle était encore active », dit le traducteur.

Phommalein est assis en face de nous, devant la maison qu’il partage avec sa femme, sa fille et trois générations de beaux-parents.

Il y a des poulets qui picorent des feuilles de maïs et des marmites de maïs qui bouillent sur un feu. Des bulbes d’ail sèchent dans un panier, des piments dans un autre. Quatre générations de la famille sont réunies autour de lui, dont sa femme, Toui, enceinte de leur deuxième fille.

Jusqu’à son accident, Phommalein était le chef de famille et la principale source de ses revenus.

Khammeung Phommalein, 25 ans, à son domicile dans le quartier Kham de Phonsavan, au Laos. Khammeung a été aveuglé par une UXO quand il l’a ramenée à la maison et qu’elle a explosé.

World Education, qui éduque également les enfants et les sensibilise aux dangers des engins non explosés, aide Phommalein à explorer la possibilité de se former pour devenir masseur.

Ce que World Education ne peut pas faire, c’est changer les faits : Phommalein est maintenant aveugle et ne peut plus faire de travail physique. Il est devenu, de l’avis de ses beaux-parents, un fardeau. Un membre de la famille de Phommalein a demandé en privé à World Education si elle pouvait l’emmener et lui fournir des soins permanents.

« Il fait des cauchemars parce qu’on lui a dit qu’il n’est plus utile à la famille », me dit un membre du personnel.

Une dizaine de personnes écoutent la conversation que j’essaie d’avoir avec Phommalein, y compris celles qui, bien qu’elles ne lui aient pas dit, ne veulent plus qu’il vive sous leur toit. Phommalein indique cependant clairement qu’il est pleinement conscient de la façon dont ses beaux-parents voient le changement de circonstances économiques depuis qu’il a été aveuglé.

Il dit tristement : « Comment puis-je aider la famille quand je ne vois rien ? Je ne vois ni les poulets ni les cochons pour les nourrir. Je ne peux pas travailler dans les rizières. Ma femme doit travailler à la ferme maintenant. Nous ne devons plus avoir d’enfants, parce que je ne peux pas subvenir à leurs besoins ».

Je demande ce qui manque le plus à Phommalein, à part les visages de sa famille, dont sa fille d’un an. Le ciel, peut-être, ou le lever du soleil, ou même son propre visage ? « Cela me manque de ne pas pouvoir travailler dans les rizières », dit-il avec pragmatisme.

Le jour où nous sortons avec Mines Advisory Group (MAG) pour voir le travail qu’ils font, nous nous asseyons d’abord dans une classe pour un briefing d’une demi-heure. Whiteside nous montre une carte du Laos couverte de points rouges, qui montrent où les bombes ont été larguées. Une grande partie de la carte est composée uniquement de points rouges – les zones dites contaminées.

Après le briefing, nous sommes conduits dans une zone où l’une des 12 équipes de MAG travaille. L’organisation compte 16 équipes dans cette seule province, alors ce que nous voyons aujourd’hui se répète 15 fois dans d’autres rizières de la province, sous l’égide d’une seule compagnie d’UXO.

Au centre de contrôle temporaire situé à côté de la rizière, nous recevons un deuxième briefing sur la sécurité. L’équipe que nous observons est composée de femmes, tout comme de nombreuses équipes employées par les sociétés de déminage.

Chaque équipe a un médecin, et à chaque nouveau site, ils font un test dans les hôpitaux les plus proches. Aujourd’hui, si une blessure grave survient, il faudra plus de 45 minutes pour se rendre à l’hôpital le plus proche équipé pour faire face à la situation.

Avant ce voyage, il y avait un long processus administratif entre l’Irlande et le Laos, qui comprenait la demande surprenante de mon groupe sanguin. Ici, à l’arrivée dans une tente le long de la rizière, nous signons d’autres formulaires.

Un homme arrive au centre Cope à Vientiane, au Laos. Le Cope a été créé en 1997 pour répondre au besoin de fournir aux survivants des munitions non explosées (UXO) des soins et un soutien, ainsi que des orthèses et des prothèses qui sont fabriquées sur place au centre.

Les rizières sur lesquelles travaillent les sociétés de déminage des UXO sont toutes des propriétés privées. Les compagnies discutent à l’avance avec les agriculteurs du moment où ils viendront inspecter et déminer la terre. Ce n’était pas encore la saison du semis de riz, donc le travail de déminage n’interférait pas avec l’agriculture.

Les agriculteurs laotiens labourent les terres non déminées avec prudence : ils ne veulent pas aller trop loin. Frapper une bombe avec une pelle ou une charrue, tomber sur une bombe ou allumer involontairement un feu au-dessus d’une zone où une bombe est enterrée sont les principales causes d’explosion.

Le processus de déminage est laborieusement lent. Chaque mètre carré de terrain doit être méticuleusement parcouru.

La zone est d’abord sectionnée avec de la ficelle. Deux personnes sortent avec un détecteur de métaux qui ressemble un peu à un cadre de lit. S’il vibre – et il vibre toujours – un morceau de bois peint en rouge est placé à côté de l’endroit.

Plus tard, quelqu’un d’autre vient avec un détecteur plus petit, pour identifier plus précisément l’emplacement du métal. Lorsque la vibration s’intensifie, la personne creuse soigneusement le sol jusqu’à ce qu’elle trouve l’objet.

« Dans 95 % des cas, il s’agira d’un éclat d’obus », dit Whiteside. « Le reste du temps, c’est une UXO ».

Il nous montre un seau en métal tordu – des éclats d’obus provenant des dispositifs qui ont explosé lorsqu’ils ont été lâchés. Lorsqu’une UXO comme le Blu-26 qu’il nous montre est découverte, des piquets de bambou sont placés autour d’elle, avec du ruban avertisseur. À la fin de la journée, chaque UXO découverte explose d’elle-même dans une explosion contrôlée.

Chaque jour, l’équipe du MAG enregistre la zone qu’elle a arpentée et déminée, et compte le nombre et la nature de ce qu’elle a découvert. À la deuxième des deux rizières que nous visitons ce jour-là, le décompte, après avoir déminé 63 800 m2 en quatre semaines, est le suivant :

24 bombes en grappe Blu-63.
14 bombes en grappe Blu-26.
Huit grenades à fusil.
Quatre grenades à main.
Un projectile.
Une bombe de mortier.
L’un de ces engins est-il plus dangereux que les autres, je demande.

Whiteside rit. « Ils sont tous extrêmement dangereux », répond-il.

Aujourd’hui, deux bombes Blu-26, qui ont été trouvées l’une à côté de l’autre dans un banc de la rizière, vont exploser. L’équipe du MAG se déploie, chassant le bétail et les autres animaux hors du site.

L’un des membres de l’équipe, Kong Kham Khamphavong, sort avec un mégaphone pour avertir la population locale de l’explosion imminente. « S’il vous plaît, rentrez chez vous et restez à l’intérieur de vos maisons ! Nous sommes sur le point de détruire la contamination », crie-t-elle.

Les bombes sont entourées de bancs de sable et un câble attaché à des explosifs est déroulé jusqu’à l’endroit où nous nous trouvons, à 300 mètres. Lorsqu’elles explosent, elles font une grosse et forte explosion. Je ne peux pas imaginer que 668 autres explosent en même temps.

Il est stupéfiant de constater que le travail du MAG se répète sur une si grande partie du Laos, jour après jour. Les entreprises de munitions non explosées comptent parmi les plus gros employeurs du Laos.

Il s’agit de terres civiles sur lesquelles nous nous trouvons, sur lesquelles le fermier a planté son riz pendant des décennies au dessus de ces engins mortels – des terres sur lesquelles ses enfants ont marché jusqu’à l’école, des terres près de sa maison.

Quand le MAG aura fini de déminer ses rizières, il labourera plus profondément, son rendement augmentera et lui et sa famille n’auront plus peur du sol sous leurs pieds.

Le Laos est avant tout un pays rural et agricole, de sorte que des centaines de milliers de personnes vivent dans la peur de ce qui est enfoui dans le sol sur lequel elles marchent tous les jours. Mais les Laotiens sont aussi tellement habitués à voir des UXO qu’ils appellent ces engins des « bombies ». C’est un mot qui sonne inconfortablement affectueux pour un morceau de munition non explosée.

Il existe d’autres exemples de domestication d’objets de guerre : des caisses vides ont été transformées en jardinières de fleurs, en bateaux de fortune ou en clôtures, ou utilisées dans la construction de maisons. La plupart des bars et restaurants de Phonsavan, notamment le restaurant dont le nom brutal est Craters (cratères), ont des étalages saisissants à l’extérieur d’obus, de missiles, de roquettes et de grenades.

« Tout ce que vous voyez sur les étalages n’a pas été désamorcé », dit Whiteside. Sa maison louée à l’extérieur de Phonsavan avait un jardin avec un obus non explosé, mis là pour la décoration, comme un nain de jardin surréaliste, qu’il devait avoir mis en sécurité. « Les gens sont habitués à voir des munitions partout, même quand ils ne sont pas en sécurité ».

Son propriétaire n’a accepté qu’à contrecœur que l’on lui enlève l’obus. « J’ai dû lui dire que je travaillais pour une compagnie d’enlèvement des UXO et qu’il ne pouvait pas louer une maison avec un obus non explosé dans le jardin » .

La statistique qui se démarque le plus durant la semaine est le chiffre de 14. Une semaine avant notre arrivée, une fillette de 10 ans du district de Paek, dans la province de Xieng Khouang, a ramassé une de ces bombes à sous-munitions de la taille d’une balle de tennis alors qu’elle rentrait de l’école.

Elle l’a mis dans sa poche pour jouer à la maison, pensant que c’était une boule de pétanque, un jeu populaire au Laos. Quand La Lee est arrivée dans son village, non loin de l’endroit où nous nous tenions ce matin-là dans la rizière, elle a sorti la bombe de sa poche pour la montrer à son cousin. Une réunion de famille avait été planifiée et une foule de personnes se tenait à proximité. La bombe a explosé et La Lee est morte sur le coup. Treize autres, dont beaucoup d’enfants, ont été grièvement blessés.

À Phonsavan, la veille de sortir avec le MAG, je suis allé au centre d’information Quality of Life, dans sa rue principale poussiéreuse. Le Quality of Life travaille avec les survivants de telles explosions. J’ai vu les noms des victimes les plus récentes inscrites au tableau noir, ainsi que la nature de leurs blessures. Un enfant de sept ans a été décrit comme « blessé à l’estomac, au foie, à l’intestin, au pied, à la main et au bras ».

Plus de trois décennies se sont écoulées entre le largage de la bombe qui a tué La Lee, en mars de cette année, et sa naissance, en 2007. Pourtant, elle est morte des suites directes de cette guerre secrète entre 1964 et 1973, une guerre qui n’avait rien à voir avec elle. Les 13 personnes qui ont été blessées avec elle ce jour-là ne sont pas mortes, mais leur vie a changé à jamais. Quatorze personnes d’un village ; un mort, 13 blessés.

Chaque année, des centaines d’autres Laotiens meurent, sont mutilés ou défigurés à cause des munitions non explosées qui se trouvent souvent juste sous la surface des rizières, des villages et même des cours d’école.

C’est l’ampleur de cet héritage de guerre qui est si difficile à traiter. A lui seul, le MAG a déminé 57,8 millions de mètres carrés de terrain depuis qu’il a commencé à travailler au Laos, en 1994. Chaque organisation de déminage travaille dans une région différente du pays. Chaque jour, 3 000 personnes procèdent à l’arpentage et au déminage de munitions non explosées.

Les responsables que nous rencontrons prennent soin de ne pas critiquer, ni même d’exprimer leurs opinions sur la manière dont le pays est gouverné et comment l’argent de l’aide qu’il reçoit est dépensé.

C’est en partie parce que nous sommes accompagnés partout par une attachée de presse du gouvernement, qui prend des notes et nous photographie en travaillant. (Il est étonnamment coûteux de faire un reportage au Laos. Nos frais de visa, d’accréditation et de presse journaliers s’élèvent à environ 410 €. Nous devons également payer une accompagnatrice 50 $ par jour et couvrir le coût de son vol et de son hébergement.) Elle ne nous accompagne pas aux repas, mais elle est une présence silencieuse pour chaque partie de notre reportage.

Pourquoi avons-nous besoin d’être accompagnées et pourquoi les gens sont-ils si réticents à parler publiquement de ce qui semble être une simple histoire humanitaire de l’héritage de la guerre ?

« L’argent », suggère une personne à qui nous parlons.

« La corruption », dit un autre.

Les gens à qui nous parlons en privé, quand notre accompagnatrice n’est pas là, ne peuvent pas offrir de preuves concrètes, mais ils sont sûrs qu’ils sont suivis de temps à autre et que leurs mouvements sont surveillés.

Quelqu’un dit avec regret que leur bureau possède le système de climatisation le mieux entretenu du Laos. Qu’est-ce que ça veut dire ? « Nous pensons que le bureau est sur écoute. Le gouvernement n’arrête pas d’intervenir pour réparer la climatisation quand elle n’en a pas besoin ».

Lorsque Barack Obama s’est rendu au Laos, en tant que président des EU, en septembre 2016, il a promis 90 millions de dollars d’aide au Laos pour le déminage. Il semble que cette aide n’ait pas encore été payée, en raison d’un désaccord entre les États-Unis et le Laos sur la manière de la dépenser. De plus, 90 millions de dollars n’est pas si impressionnant quand on sait que les États-Unis payaient déjà 15 millions de dollars par an au Laos pour le déminage.

« Ce qu’Obama s’est engagé à faire, c’est de doubler ce montant pendant trois ans », nous a-t-on dit. « Mais, bien sûr, nous ne sommes pas sûrs d’obtenir ces paiements avant trois ans, étant donné que le président va changer ».

Les États-Unis veulent inspecter le pays afin de déterminer les terres qu’il reste à déminer des UXO, et ils veulent une aide supplémentaire pour financer ce projet. Le gouvernement laotien semble croire qu’une enquête prendra en fait de nombreuses années et que le déminage se poursuivra pendant plusieurs décénies.

Il est suggéré que le gouvernement laotien profite de la présence continue d’organisations d’UXO dans le pays. Ils reçoivent des fonds d’un certain nombre de pays, dont l’Irlande : Irish Aid est l’une des nombreuses organisations internationales qui font des dons à une société appelée UXO Lao. Il est également suggéré que la totalité de cette aide étrangère ne va pas directement aux organisations qu’elle est censée financer, qu’une partie de cette aide est détournée à des fins personnelles. Ce ne serait pas la première fois qu’un pays en développement détournerait de l’argent de l’aide étrangère pour d’autres usages.

Ensuite, il y a le coût des explosifs utilisés pour faire exploser des UXO chaque jour. Toutes les entreprises doivent acheter leurs explosifs au gouvernement laotien, qui facture un prix très élevé.

« Diriez-vous que c’est cynique ? ». Une personne demande : « Exploitation inappropriée ? ». « Le gouvernement d’un pays fait payer le prix fort aux organisations qui éliminent les UXO, un déminage qui est censé être pour le bien du pays tout entier ».

Si les gens qui travaillent au Laos hésitent à partager leurs points de vue sur le dossier, les touristes étrangers au centre Cope à Vientiane n’ont pas cette réticence. Le Cope, un centre de réadaptation qui fabrique des prothèses de membres, tente également d’expliquer aux touristes les UXO non déminés du pays.

Il y a des cartes, des courts métrages et des enregistrements audio avec des survivants. Une installation d’une bombe à sous-munitions est suspendue au plafond, des « bombies » en tombent. Il existe également de nombreux exemples désamorcés du type d’UXO larguées sur le pays.

Les personnes qui ont écrit dans le livre d’or cette année n’ont pas hésité.

« Rendre l’Amérique grande à nouveau ? Pourquoi ne pas rendre le Laos encore meilleur, et nettoyer le désordre que VOUS avez causé ! Dégoûtant, déchirant et frustrant » – Fiona, UK 11.02.17

« J’ai profondément honte du gouvernement des EU. Je suis désolé pour ce que les États-Unis ont fait à votre beau pays, et ce que les États-Unis ont fait à votre peuple » – Sheila, USA 02-02-17

« En tant qu’Étasunien, j’ai profondément honte de voir la violence que mon pays a infligée à d’innocents Laotiens. Ce sont des crimes contre l’humanité qui sont restés impunis » – Elias, Maryland, EU

« Venir au Laos m’a vraiment ouvert les yeux. Nous n’avions aucune idée des atrocités qui ont eu lieu dans ce beau pays » – Gillian et Simon, 10-02-17

Avant de quitter le centre d’accueil du Cope, j’ai une dernière promenade à faire. Je regarde les touristes qui regardent les expositions : la carte désormais familière du Laos avec les points rouges, l’installation de bombes à sous-munitions, les roquettes désamorcées et les mortiers et grenades. Peu importe où ils se trouvent dans la pièce, chacun d’entre eux a une expression identique : l’incrédulité totale.

source : Death from below in the world’s most bombed country

traduit par Réseau International

»» http://RéseauInternational

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https://www.legrandsoir.info/la-mort-vue-d-en-bas-dans-le-pays-le-plus-bombarde-du-monde.html

Publié le 12/11/2019

Cuba a été victime du système de sanctions le plus injuste, le plus sévère et le plus long jamais appliqué contre un pays

 

Bruno Rodriguez Parrilla (site legrandsoir.info)

 

Intervention du ministre des Relations extérieures de Cuba, Bruno Rodriguez Parrilla, lors de la présentation du projet de Résolution « Nécessité de lever le blocus économique, commercial et financier imposé par les États-Unis d’Amérique à Cuba », à New York, le 7 novembre 2019, « Année 61 de la Révolution » (Traduction de la version sténographique de Présidence de la République)

MONSIEUR le Président,

Excellences, mesdames et messieurs les représentants permanents,

Mesdames et messieurs les délégués,

Ces derniers mois, le gouvernement du président Donald Trump s’est lancé dans une escalade de son agression contre Cuba, avec l’application de mesures non conventionnelles pour empêcher l’approvisionnement en carburant de notre pays à partir de divers marchés par le biais de sanctions et de menaces à l’encontre des navires, des compagnies maritimes et des compagnies d’assurance. Son objectif, en plus de porter préjudice à l’économie, est de nuire au niveau de vie des familles cubaines. Oui, le gouvernement des États-Unis est responsable.

En avril de cette année, l’introduction d’actions en justice devant les tribunaux étasuniens contre des entités cubaines, étasuniennes et de pays tiers a été autorisée en vertu du Titre III de la Loi Helms-Burton.

La traque de nos relations bancaires et financières avec le reste du monde a été renforcée.

Les envois de d’argent aux citoyens cubains ont été restreints ; l’octroi de visas a été réduit et les services consulaires limités ; un accord entre les Fédérations de baseball a été résilié ; les voyages individuels de citoyens étasuniens ont été annulés ; les voyages de croisières et les vols directs vers les aéroports cubains ont été interdits, sauf à La Havane ; la location d’avions ayant plus de 10% de composants étasuniens a été interdite, de même que l’acquisition de technologie et d’équipement dans des conditions similaires ; les activités commerciales et de promotion, et les échanges culturels et éducatifs ont été supprimés. Oui, le gouvernement des États-Unis est responsable.

Il a renforcé agressivement l’application extraterritoriale de son blocus imposé à Cuba contre des États tiers, leurs entreprises et leurs citoyens.

Il ne cache pas son objectif d’asphyxier économiquement Cuba et d’accroître les dommages, les pénuries et les souffrances de notre peuple.

Le gouvernement des États-Unis a également entrepris de saboter la coopération internationale de Cuba dans le domaine de la santé. À travers une campagne de diffamation, les responsables politiques et les fonctionnaires étasuniens s’attaquent directement à un programme fondé sur d’authentiques conceptions de la coopération Sud-Sud qui, par ailleurs, bénéficie de la reconnaissance de la communauté internationale.

Monsieur le Président,

L’ambassadrice des États-Unis manipule grossièrement la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

Article 3 : Droit à la vie.

Le blocus cause des dommages humanitaires incalculables, constitue une violation flagrante, massive et systématique des droits humains et est considéré comme un acte de génocide au sens des alinéas b) et c) de l’Article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948. Il n’existe pas de famille cubaine qui n’en subisse pas les conséquences.

Un enfant cubain atteint d’insuffisance cardiaque sévère ne peut pas disposer du système le plus avancé d’assistance circulatoire à usage pédiatrique parce qu’il est d’origine étasunienne, et bien que nous ayons demandé de l’acheter à plusieurs reprises, les entreprises étasuniennes qui le commercialisent n’ont donné aucune réponse.

En raison des interdictions imposées à Cuba, une personne souffrant d’insuffisance cardiaque sévère ne peut pas disposer du dispositif d’assistance ventriculaire, qui permet de prolonger la vie du patient dans un état critique jusqu’à ce qu’il soit possible d’effectuer la greffe ou, dans d’autres cas, jusqu’à la récupération de la fonction cardiovasculaire.

À cause du blocus, Bryan Gomez Santiesteban, âgé de 16 ans, et Leydis Posada Cañizares, de 19 ans, qui sont en pleine croissance, n’ont pas accès à des prothèses internes extensibles, mais fixes, si bien qu’ils doivent subir de fréquentes opérations pour les remplacer. Les prothèses extensibles sont fabriquées par l’entreprise étasunienne Stryker. Oui, votre gouvernement est responsable.

Le blocus rend également impossible l’accès à de nouveaux médicaments pour le traitement du cancer, lesquels sont produits uniquement par les compagnies pharmaceutiques étasuniennes.

Mayra Lazus Roque, 57 ans, est une patiente atteinte d’un cancer du rein qui n’a pu être traitée avec le médicament de nouvelle génération, le Sunitinib, produit uniquement par l’entreprise étasunienne Pfizer. Grâce au traitement qu’elle a reçu avec des produits de l’industrie biotechnologique cubaine, elle se trouve en bonne santé générale.

Eduardo Hernandez Hernandez, âgé de 49 ans, souffre d’un mélanome métastatique. Le meilleur traitement pour ce type de cancer est le Nivolumab, un médicament uniquement produit par la société étasunienne Bristol Myers Squibb, auquel nous n’avons pas accès, si bien que le patient est traité avec d’autres alternatives. Oui, votre gouvernement est responsable.

Année après année, à ce siège de l’ONU, la délégation des États-Unis, comme vient de le faire son ambassadrice, a déclaré, avec le plus grand cynisme, que son gouvernement soutient le peuple cubain : peut-on croire une telle affirmation ?

Le gouvernement des États-Unis ment et falsifie les données sur les de prétendues licences de vente de médicaments et d’aliments à Cuba, lesquelles ne parviennent à se concrétiser qu’avec de grandes difficultés.

La délégation des États-Unis, présente à ce siège, devrait expliquer à cette Assemblée les conditions qu’elle impose aux achats cubains : nous n’avons pas accès à des crédits publics ou privés ; nous devons payer en espèces lorsque les marchandises arrivent au port ; les banques qui traitent nos transactions sont traquées ; il est interdit d’utiliser des navires cubains. Oui, il est responsable. Qui fait du commerce dans le monde dans de telles conditions ?

Le modèle cubain, efficace et réussi, a assuré et assure aux Cubains l’égalité des chances, l’équité et la justice sociale, en dépit de l’hostilité et de la coercition.

Monsieur le Président,

Le gouvernement des États-Unis n’a aucune autorité morale pour critiquer Cuba ou quiconque en matière de droits de l’Homme humains. Nous rejetons la manipulation répétée de ces droits à des fins politiques et la double morale qui les caractérise.

L’ambassadrice a déclaré que son objectif est de révéler la vérité, mais la conscience coupable a trahi ses paroles et elle a dit qu’elle n’était pas venue pour l’avouer.

Article 3 : Droit à la vie, de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

La mort de civils infligée par leurs troupes sous diverses latitudes et le recours à la torture ; les meurtres d’Afro-Américains par la police et de migrants par des patrouilles frontalières ; la mort de mineurs non accompagnés en détention migratoire et le recours abusif et différencié sur le plan racial à la peine de mort, applicable à des mineurs et à des personnes handicapées mentales, méritent d’être condamnés.

Article 5 : Droit de ne pas être torturé.

L’impunité du lobby des armes est coupable de l’augmentation des homicides, y compris d’adolescents. Au cours des huit premiers mois de 2019, il y a eu environ 250 attaques multiples à l’arme à feu, faisant près d’un millier de victimes, dont près d’un quart ont été mortelles. En 2018, 100 Étasuniens sont morts chaque jour et 274 ont été blessés par arme à feu.

Aux États-Unis, il y a 2,3 millions de personnes en prison, soit le quart de la population carcérale mondiale, et 10,5 millions d’arrestations chaque année. Article 9 : Ne pas être détenu arbitrairement.

137 Étasuniens meurent chaque jour d’overdose d’opiacées, et par faute de traitement adéquat, 251 de maladies cardiaques et 231, prématurément, de cancer. 170 amputations évitables associées au diabète sont effectuées chaque jour. Article 25 : Droit à la santé.

La répression et la surveillance policière des immigrés, la séparation des familles, la séparation des parents et la détention indéfinie de plus de 2 500 enfants, l’expulsion de 21 000 d’entre eux et les mesures brutales qui menacent les enfants d’immigrés clandestins qui ont grandi et reçu une éducation aux États-Unis sont odieuses. Article 1 : Droit à la dignité et à la liberté.

Article 11 : Droit à un procès équitable

Ce gouvernement maintient indéfiniment des détenus dans un vide juridique, sans défense, sans tribunal ni procès équitable, à la prison de la base navale de Guantanamo qui usurpe notre territoire.

Article 25 : Droit au bien-être personnel.

Dans le pays le plus riche, 40 millions d’Étasuniens vivent dans des conditions de pauvreté, dont 18,5 millions dans l’extrême pauvreté. 25,7% des personnes handicapées vivaient dans la pauvreté à la fin de l’année dernière. Plus d’un demi-million de ses citoyens dorment dans la rue.

Article 23 : Droit au travail.

À la fin de 2018, on comptait 6,6 millions de chômeurs aux États-Unis.

Article 25 : Droit à la santé.

28,5 millions de citoyens n’ont pas d’assurance maladie et les mesures annoncées en priveront des millions de personnes à faible revenu.

Article 26 : Droit à l’éducation.

L’éducation de qualité n’est pas accessible à la majorité de la population. La moitié des adultes ne peut pas lire un livre écrit pour le niveau de 4e. L’égalité des chances aux États-Unis est une chimère. Les adolescents et les jeunes protestent à juste titre car leur gouvernement les prive de leurs droits environnementaux.

Article 2 : Non-discrimination.

Les femmes gagnent environ 85 % du revenu des hommes aux États-Unis et elles devraient travailler 39 jours de plus par an pour les égaler. Les accusations de harcèlement sexuel se multiplient.

La richesse moyenne des familles blanches est sept fois supérieure à celle des familles d’ascendance africaine. Le taux de mortalité des enfants de moins d’un an et des mères en couches est deux fois plus élevé que celui des Blancs.

Il existe une tendance raciale différenciée dans la population carcérale étasunienne et dans la durée des peines d’emprisonnement.

La corruption prévaut dans le système politique et dans le modèle électoral contre les postulats de l’article 21 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, relatif au droit de participer à la conduite des affaires publiques. Il existe un écart croissant entre les décisions du gouvernement et la volonté du peuple. Des minorités puissantes et exclusives, en particulier les groupes d’entreprises, décident de la nature et de la composition du gouvernement, du Congrès et des institutions de l’administration de la justice et de l’application de la loi.

Les États-Unis sont un pays où les droits humains sont violés de façon systématique, et souvent massive et flagrante. Ils ne font partie que de 30 % des instruments internationaux relatifs aux droits humains et ne reconnaissent pas en tant que tel le droit à la vie, le droit à la paix, le droit au développement, à la sécurité, à l’alimentation, ni les droits des enfants.

Article 13 : Liberté de voyager.

Le blocus viole également les droits humains et les libertés civiles des citoyens étasuniens, à qui il limite injustement et arbitrairement la liberté de voyager à Cuba, la seule destination qui leur est interdite dans le monde. Oui, le gouvernement des États-Unis est responsable.

Monsieur le Président,

Au cours de cette dernière année, le Bureau du contrôle des avoirs étrangers du Département du Trésor et d’autres organismes étasuniens ont imposé des amendes à des groupes financiers de pays tiers, tels que le groupe italien Unicredit et la Société Générale, une banque française, pour avoir violé le système de sanctions contre Cuba. Des dizaines de banques étrangères ont été intimidées et ont limité ou interrompu leurs liens financiers avec notre pays.

Des personnes physiques morales, c’est-à-dire des personnes tout simplement, sont également victimes du blocus. Une citoyenne allemande en poste à l’ambassade de Cuba à Berlin a été informée de la fermeture de son compte sur Amazone, alléguant l’existence des réglementations du blocus.

L’illégale Loi Helms-Burton guide le comportement agressif des États-Unis contre Cuba. Son essence est la prétention flagrante de violer le droit à l’autodétermination et à l’indépendance de la nation cubaine. Elle impose également l’autorité juridique des États-Unis sur les relations commerciales et financières de tout pays avec Cuba et établit la soi-disant primauté du droit et de la juridiction des États-Unis sur des pays tiers. Le blocus, dans son ensemble, constitue une violation grave du Droit international, de la Charte des Nations Unies et des postulats de la Proclamation de l’Amérique latine et des Caraïbes comme Zone de paix.

Tout le monde ne se soumet pas l’application extraterritoriale illégale des restrictions imposées par la loi étasunienne. En juin 2019, un juge de première instance de la Cour de La Haye a rendu un jugement positif en faveur de PAM International, basée à Curaçao, dans son procès contre la société néerlandaise EXACT Software Delft, désormais filiale de la société étasunienne KKR, pour l’application de dispositions du blocus des États-Unis contre Cuba, un verdict qui l’oblige à continuer à offrir ses services à PAM International, pour la fourniture de logiciels aux entreprises et organisations cubaines.

Des exemples comme celui-ci montrent qu’il existe des lois antidote, des instances de l’Organisation mondiale du commerce et des moyens de faire face à l’application extraterritoriale du blocus exercé contre Cuba.

Monsieur le Président,

Les dommages accumulés par l’application du blocus pendant près 60 ans s’élèvent à 922 milliards de dollars, compte tenu de la dévaluation du dollar par rapport à la valeur de l’or. Aux prix actuels, il a causé des pertes quantifiables estimées à plus de 138 milliards de dollars.

Au fil des ans, le blocus a constitué un obstacle essentiel aux aspirations au bien-être et à la prospérité de plusieurs générations de Cubains et demeure l’obstacle fondamental au développement économique du pays. Il constitue un frein à la mise à jour du Modèle de développement économique et social et à la mise en œuvre du Plan national 2030, à l’application de l’Agenda 2030 et à la réalisation de ses Objectifs de développement durable.

Les effets du blocus, en particulier les mesures contre les voyages, touchent avec une force particulière le secteur non étatique de l’économie.

Sans la perte de revenus provenant des exportations de biens et de services et les coûts associés au repositionnement géographique du commerce, le Produit intérieur brut de Cuba aurait augmenté aux prix actuels au cours de la dernière décennie, à un taux annuel moyen d’environ 10 %.

Les dommages annuels infligés par le blocus dépassent de loin le niveau des investissements étrangers directs nécessaires au développement national.

Depuis près de six décennies, Cuba est victime du système de sanctions le plus injuste, le plus sévère et le plus long jamais appliqué contre un pays : oui, le gouvernement des États-Unis responsable.

Malgré toutes les restrictions et les difficultés rencontrées par notre peuple, Cuba a réussi à contrecarrer les intentions manifestes du blocus, son effet écrasant depuis six décennies et son impact incontestable sur les potentialités du pays.

C’est l’efficacité du système socialiste cubain, de l’État et le patriotisme, les convictions révolutionnaires, la solidarité, le consensus et l’unité de notre peuple qui, malgré leurs pénuries, ont permis à Cuba de surmonter les graves défis qui nous ont été imposés.

On pourrait même se demander si certains pays industrialisés et technologiquement avancés seraient capables de résister à un assaut aussi long et aussi écrasant, d’assurer une croissance discrète mais durable de leur économie, de préserver leurs programmes de développement, d’avancer vers une économie de services et de savoir et garantir l’exercice des droits humains, dans des conditions d’équité, à tous leurs citoyen comme c’est le cas à Cuba.

Monsieur le Président,

Cette Assemblée a confirmé à plusieurs reprises son rejet de l’application de mesures coercitives unilatérales par le fait qu’elles sont contraires au Droit international et à la Charte des Nations Unies.

Les États-Unis appliquent des systèmes de mesures coercitives à l’encontre de plus d’une vingtaine de pays et des mesures unilatérales spécifiques à l’encontre de dizaines de pays, une tendance qui s’accentue sous leur gouvernement actuel.

Comme l’a souligné le Commandant en chef de la Révolution cubaine, Fidel Castro Ruz, à l’occasion du 50e anniversaire des Nations Unies, à cette même tribune, nous devons aspirer à un monde « sans blocus cruels qui tuent hommes, femmes et enfants, jeunes et vieillards, telles des bombes atomiques silencieuses ».

Monsieur le Président,

Le gouvernement des États-Unis prétend exercer une domination impérialiste dans Notre Amérique, invoquant une fois de plus la vieille et agressive Doctrine Monroe et la « Diplomatie des canonnières ». Il redéploie sa 4e Flotte et accroît la présence et la puissance de ses bases militaires dans la région.

La définition de la politique de blocus s’exprime on ne peut mieux dans le tristement célèbre mémorandum rédigé par le Sous-secrétaire d’État Lester Mallory en avril 1960, que je cite : « (...) Il n’existe pas d’opposition politique réelle (…) Le seul moyen possible de faire perdre son appui interne au gouvernement, c’est de provoquer le désenchantement et le découragement par l’insatisfaction économique et les pénuries (…) Il faut mettre en œuvre au plus vite tous les moyens possibles pour miner la vie économique (…) en refusant à Cuba argent et fournitures afin de réduire les salaires nominaux et réels, dans le but de provoquer la faim, le désespoir et finalement le renversement du gouvernement. »

La représentante des États-Unis offense cette Assemblée par le langage inacceptable d’ingérence qu’elle utilise pour parler de l’héroïque peuple vénézuélien, de son union civique et militaire et du gouvernement bolivarien et chaviste, dirigé par le Président Nicolas Maduro Moros, à qui nous exprimons notre solidarité invariable.

Le gouvernement des États-Unis utilise des mensonges et des calomnies comme prétexte pour intensifier son agression contre Cuba. Je répète que ni les menaces ni le chantage ne nous arracheront la moindre concession politique. Nous ne renonçons pas non plus à la volonté d’établir, avec ce même gouvernement, une relation civilisée, fondée sur le respect mutuel et la reconnaissance de nos profondes divergences.

Comme l’a souligné le général d’armée Raul Castro le 10 avril dernier devant l’Assemblée nationale du Pouvoir populaire : « Malgré son immense pouvoir, l’impérialisme n’a pas la capacité de briser la dignité d’un peuple uni, fier de son histoire et de la liberté conquise au prix de tant de sacrifices. »

Cuba est consciente de l’abîme éthique et politique qui existe entre le peuple des États-Unis et son gouvernement, et fera tout son possible pour développer les liens profonds et larges qui les unissent à leurs citoyens.

Monsieur le Président,

Illustres représentants permanents ; Mesdames et Messieurs les délégué(e)s.

Nous sommes profondément reconnaissants à tous ceux qui ont exprimé leur rejet du blocus exercé contre notre pays et à ceux qui nous ont toujours accompagnés dans notre lutte sans relâche pour mettre fin à cette politique.

Comme l’a déclaré le président de la République de Cuba, Miguel Diaz-Canel, le 10 octobre dernier : « Des journées intenses et difficiles nous attendent, mais personne ne nous enlèvera la confiance en l’avenir que nous devons à nos enfants dans la Patrie que nos pères ont gagné pour nous debout. »

Au nom du peuple héroïque, dévoué et solidaire de Cuba, je vous demande une fois encore de voter en faveur le projet de résolution contenu dans le document A/74/L.6 « Nécessité de lever le blocus économique, commercial et financier imposé à Cuba par les États-Unis d’Amérique ».

Je vous remercie (Applaudissements).

»» http://fr.granma.cu/mundo/2019-11-08/cuba-a-ete-victime-du-systeme-de-...

Publié le 05/11/2019

Liban. « C’est la première fois que je descends dans la rue »

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

Grand dimanche de mobilisation au pays du Cèdre. Les manifestants veulent aller jusqu’au bout. Les revendications s’expriment malgré des tentatives de manipulation sectaire.

Beyrouth (Liban), envoyé spécial. La place des Martyrs, à Beyrouth, semblait hier une fête populaire avec ses allées serpentant autour des tentes dressées là pour l’occasion où, comme une lente coulée de lave, se répandaient des milliers (et des milliers) de personnes. En ce nouveau dimanche de protestation, doublement baptisé « de pression » et « d’unité » au gré des idées qui fusent sur les réseaux sociaux – le partage faisant fonction d’approbation –, drapeaux ­libanais brandis, des filles finement maquillées, jeans moulants et tee-shirt trop courts pour recouvrir le nombril flanqué d’un piercing, les cheveux au vent, ­côtoient des jeunes femmes du même âge, voilées avec charme et élégance, sans que cela ne gêne quiconque. « Je n’étais pas politisée et c’est la première fois que je descends dans la rue pour manifester, ­témoigne l’une d’entre elles. Mais c’est un véritable rêve que tous les Libanais soient unis autour des mêmes revendications. » Unies, elles le sont dans une même joie, celle de se retrouver pour exprimer cette volonté de vivre. Auparavant, d’ailleurs, un cortège s’était formé devant le musée national pour se rendre sur la place Riad el-Solh au cri de « la révolution est féministe », alors que des banderoles étaient déployées sur lesquelles on pouvait lire : « Le patriarcat est mortel ».

Colère face à la corruption

Les revendications proprement sociales, si elles ne sont pas directement visibles, s’expriment chez chacun. Comme un besoin. « Moi je n’ai pas les moyens d’avoir un générateur, alors je passe des longues heures sans électricité. Pour les enfants, c’est difficile », souligne Omar, un quadragénaire venu d’une banlieue de Beyrouth. Et de dénoncer immédiatement : « Non seulement c’est insupportable, mais tout le monde n’est pas dans ce cas. Il y en a qui ont des millions sur leur compte en banque. » Après lui, des dizaines de Libanais viennent dire à l’Humanité les privations quotidiennes, l’eau qu’il faut payer beaucoup plus cher, le coût de la vie qui n’en finit pas d’augmenter, les difficultés à trouver un travail…

On sent, ici et là, la gravité des manifestants, toutes générations confondues qui savent bien, pour autant, que tout n’est pas réglé, même si tous veulent y croire. Ce n’est pas pour rien que, sur l’un des ­carrefours de la capitale, des manifestants ont érigé une potence avec des « pendus » vêtus de tuniques blanches sur ­lesquelles avaient été inscrits : « Sectarisme » et « 1975 », soit l’année du déclenchement de la guerre civile libanaise, interconfessionnelle, qui a si durement marqué cette société et dont l’ombre plane toujours, y compris sur le mouvement de protestation.

Car, au-delà de la colère qui s’exprime face à la corruption, à la crise économique, la tentation est grande parmi les partis confessionnels de réactiver les vieux ­réflexes sectaires alors que le premier ­ministre, Saad Hariri (qui n’est même plus dominant parmi les sunnites), a démissionné, mardi, entraînant dans sa chute tout le gouvernement, mettant ainsi à mal l’équilibre du pouvoir.

Le mirage d’un gouvernement de « technocrates»

« C’est peut-être ce que cherchait Hariri, affirme Walid, enseignant en histoire. Il a profité des manifestations pour tenter de changer la donne dans un gouvernement et un Parlement dominés par le Courant ­patriotique libre (CPL) du président Aoun et ses alliés, dont le Hezbollah. » Comme en écho à cette réflexion, un groupe de jeunes gens se disant « apolitiques » et ayant créé une liste « Beyrouth c’est ma ville » lors des dernières élections municipales (réalisant un score non négligeable) organisait, samedi soir, sur la place des Martyrs, un débat. Maazen, l’un des animateurs, expliquait en substance qu’il fallait nommer rapidement un premier ministre et mettre en place un gouver­nement de transition composé de techno­crates avant l’organisation rapide d’élections. Outre la naïveté de penser que lesdits technocrates seraient sans lien avec toute représentation confessionnelle, il est hasardeux de vouloir écarter les responsables de ce système vérolé, sans garde-fous. Et puis, comme le rappelle Walid, « l’an dernier, ce sont ces mêmes Libanais qui ont élu ces gens qu’ils ­dénoncent maintenant ».

Les Libanais aspirent à un état civil

Dimanche matin, d’ailleurs, des dizaines de milliers de partisans du président Michel Aoun sont venus lui manifester leur soutien devant le palais de Baabda. L’occasion pour lui de déclarer : « Les Libanais ont perdu confiance en l’État. Nous devons restaurer cette confiance. (…) Certains essaient de pousser à un affrontement des rues. Ceci ne doit pas se produire. La lutte contre la corruption, l’amélioration de l’économie et la construction d’un État civil demandent l’effort de tous ceux qui ont des revendications légitimes. » Il a appelé « tout le monde à l’union ». Il devrait lancer aujourd’hui des consultations en vue de la nomination d’un premier ministre.

Le président, chiite, du Parlement, Nabih Berri, soutient déjà la candidature de Saad Hariri. De son côté, le Hezbollah, par la voix de Nabil Kaouk, membre du conseil central, a fait savoir qu’il ne permettrait pas « aux ordres américains d’infiltrer le nouveau gouvernement ».

Hier, en fin d’après-midi, les manifestants toujours massés sur la place des Martyrs s’apprêtaient à écouter le DJ Madi Karimeh, surnommé « Revolution DJ » depuis sa performance à Tripoli il y a quelques jours. Au pays du Cèdre, le feu ne semble pas près de s’éteindre.

 

Pierre Barbancey

Publié le 29/10/2019

Syrie. Derrière la mort du Calife, la vraie stratégie américaine

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

Le chef de Daech, Al Baghdadi, a été tué par un commando états-unien. Il était près d’une base militaire turque en Syrie. Le président Trump veut redorer son blason après avoir lâché les Kurdes et prendre la main sur l’or noir du Nord-Est.

Le chef de l’organisation dite de l’« État islamique » (EI ou Daech selon son acronyme arabe) Abou Bakr Al Baghdadi a été tué dans la nuit du 26 au 27 octobre, lors d’une opération militaire américaine dans le nord-ouest de la Syrie. La nouvelle, qui avait d’abord été révélée par certains médias américains, a été officialisée, dimanche, par Donald Trump. « Il n’est pas mort comme un héros, il est mort comme un lâche », a-t-il martelé, précisant qu’il s’était fait exploser avec sa « veste » chargée d’explosifs, alors qu’il s’était réfugié dans un tunnel creusé pour sa protection. Trois de ses enfants sont morts avec lui. « C’était comme regarder un film », a-t-il raconté, relatant comment il avait visionné en temps réel le raid américain grâce à des caméras embarquées par les forces spéciales. « Capturer ou tuer Baghdadi était la priorité absolue de mon administration », a-t-il ajouté.

« Les cellules dormantes vont vouloir le venger»

Si cette mission a été accomplie uniquement par des militaires américains, elle a bénéficié, selon l’aveu même du locataire de la Maison-Blanche, de l’aide d’un certain nombre de pays. « Merci à la Russie, à la Turquie, à la Syrie, à l’Irak et aux Kurdes syriens », a-t-il précisé. Les uns, les Kurdes et les Irakiens dans le domaine du renseignement, les autres pour avoir laissé les huit hélicoptères emmenant les commandos survoler les zones qu’ils contrôlent. Et puis, au détour d’une phrase, cette information très révélatrice : « La Turquie savait où on allait. » Le village où se trouvait Al Baghdadi depuis moins de 48 heures, Baricha, ne se trouve pas dans la zone frontalière irako-syrienne, à l’est, mais au contraire à 5 kilomètres à peine de la frontière turque, à quelques encablures de la ville d’Idleb toujours sous domination islamiste et djihadiste. Un village chrétien dont la signification est « saint Jésus ». Et puis, étrangement, près de Baricha, a été établie une base militaire turque…

Ce qui est sans doute plus important est de constater d’abord qu’Al Baghdadi a été purement et simplement livré. Il n’était plus d’aucune utilité, notamment pour la Turquie. Il devenait même gênant, y compris pour d’autres groupes djihadistes comme Hayat Tahrir al-Cham dirigé par Abou Mohammed Al Joulani, qui, auparavant avait fondé le Front al-Nosra (al-Qaida en Syrie). Un groupe qui n’a rien à envier à Daech quant aux exactions et à la violence à l’encontre de tous ceux et tout ce qui n’est pas eux. On peut penser qu’un deal a été passé entre la ­Turquie et les États-Unis. Notamment lors du déplacement du secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Ankara, alors que se déroulait l’offensive Source de paix, déclenchée par le président Recep Tayyip Erdogan avec le feu vert implicite de Washington, qui venait d’annoncer le retrait de ses troupes. Cet été, déjà, des pourparlers américano-turcs avaient abouti à des accords secrets.

Sans aucun doute, l’annonce de la disparition d’Abou Bakr Al Baghdadi permet au président américain de redorer son blason, bien écorné avec notamment ce lâchage en rase campagne des Forces démocratiques syriennes (FDS), obligées de se désengager des principales positions qu’elles tenaient depuis 2012. Des FDS qui ne sont pas au bout de leurs peines et s’attendent à des représailles de la part de Daech. « Les cellules dormantes vont venger Baghdadi. Donc, on s’attend à tout, y compris à des attaques contre les prisons » gérées par les forces kurdes où sont détenus des milliers de djihadistes, a indiqué à l’AFP Mazloum Abdi, commandant des FDS. Dans un communiqué, ces dernières alertent d’ailleurs sur le fait que des combattants de Daech et certains hauts dignitaires de cette organisation ont déjà trouvé refuge dans ces zones occidentales de la Syrie contrôlées par l’armée turque.

Maintien des soldats américains sur le sol syrien

Évidemment, la concomitance de cette opération contre Al Baghdadi avec l’annonce du maintien – contrairement à ce qui a été dit – de soldats américains sur le sol syrien ne peut que susciter de nombreuses questions. Vendredi, le chef du Pentagone, Mark Esper, déclarait : « Nous prenons maintenant des mesures pour renforcer notre position à Deir ez-Zor, et cela inclura des forces mécanisées pour nous assurer que le groupe “État islamique” n’aura pas accès à une source de revenus qui lui permettrait de frapper dans la région, en Europe, aux États-Unis. » Les champs pétroliers de la province de Deir ez-Zor (est de la Syrie), non loin de la frontière irakienne, sont les plus grands du pays. Quelque 200 soldats américains y sont stationnés. « Nous examinons ­comment nous pourrions repositionner nos forces dans la région afin d’assurer la sécurité des champs pétroliers », a ajouté Esper, tout en réaffirmant que « la mission en Syrie reste ce qu’elle était au départ : vaincre ­l’“État islamique” » De son côté, le ministère russe de la Défense a dénoncé « ce que Washington fait actuellement – saisir et placer sous contrôle armé les champs de pétrole de l’est de la Syrie – (qui) relève tout simplement du banditisme international ».

En réalité, Donald Trump, probablement emporté par son élan lors de la conférence de presse donnée hier matin, a vendu la mèche. « Le pétrole, ça vaut beaucoup pour de nombreuses raisons », a-t-il dit. ­Notamment : « Ça peut nous aider parce qu’on devrait pouvoir (en) récupérer une partie. J’ai l’intention peut-être de faire appel à Aramco (la compagnie nationale saoudienne d’hydrocarbures – NDLR) ou à une autre de ces sociétés pour qu’elles investissent là-bas. Il y a beaucoup de réserves, mais ce n’est pas suffisamment exploité. »

Quelques minutes auparavant, il avait déjà affirmé, à propos de cet or noir situé dans les sous-sols du territoire syrien, que « peut-être il faudra se battre pour sécuriser le pétrole. Peut-être que quelqu’un d’autre voudra le pétrole, il faudra qu’il se batte avec nous (…) Nous sommes prêts à négocier de manière équitable ou bien on l’arrêtera avec nos soldats ». Et de relever que « les Turcs se sont bien battus » et qu’ensuite « cela a été plus facile de discuter avec les Kurdes, de leur dire de se pousser de quelques kilomètres (…) Les Turcs voulaient une zone de sécurité, on est contents de les avoir aidés ».

L’élimination d’Al Baghdadi, pour importante qu’elle soit, ne règle pas grand-chose. D’autant que le jeu trouble de la Turquie, comme relevé plus haut, pourrait avoir des conséquences dramatiques pour les populations du Nord-Est syrien. Avec l’armée turque, y sont entrés des supplétifs, dont beaucoup d’anciens membres d’al-Qaida et de Daech. Depuis la suspension de l’offensive, le 17 octobre –, dans le cadre d’un accord entre Moscou et Ankara –, émaillée de bombardements et de combats sporadiques, 46 civils ont été tués et 40 membres des FDS ont péri, contre 26 combattants pro-Turcs. Loin de respecter le cessez-le-feu, les supplétifs de l’armée turque tentent de conquérir de nouveaux villages à l’est de Ras al-Aïn et aux alentours de la ville de Manbij.

Al Baghdadi est mort, mais depuis de longs mois maintenant, son poids dans l’Organisation n’était plus le même. Et, comme l’Hydre de Lerne, pour vaincre Daech il ne suffit pas de couper les têtes qui repoussent, mais en finir avec la bête en arrêtant de la nourrir.

 

Pierre Barbancey

Publié le 23/10/2019

Chili. À Santiago, les militaires dans les rues pour mater la révolte sociale

Cathy Dos Santos (site humanite.fr)

Face au soulèvement contre la hausse du prix des transports, le président, Sebastian Pinera, impose un couvre-feu et décrète l’état d’urgence. Ces mesures rappellent les heures noires de la dictature, alors que le modèle néolibéral hérité de Pinochet est contesté.

Les images et la sémantique sont bouleversantes de sens. La scène se passe au Chili, en 2019, mais renvoie aux heures sombres de la dictature du général Augusto Pinochet qui, après le coup d’État de 1973, a plongé la nation australe dans les ténèbres d’un modèle néolibéral imposé dans le sang. Ce 20 octobre, c’est depuis la garnison militaire de Santiago du Chili, la capitale, que le président Sebastian Pinera s’est adressé à ses concitoyens, quatre jours après le début d’une explosion sociale contre la hausse des tarifs des transports, la seconde en moins d’un an. Contraint de revenir sur sa décision, le chef de l’État et multimillionnaire n’a pourtant rien cédé sur la forme et sur le fond. La veille, il avait décrété l’état d’urgence et imposé un couvre-feu. Du jamais-vu depuis le retour de la démocratie. Des vidéos amateurs – dont la fiabilité reste à confirmer – montrent des arrestations de citoyens en pleine nuit, ravivant le douloureux souvenir des agissements des sbires de Dina, la police politique du dictateur défunt.

Pour mater la révolte sociale qui a gagné d’autres villes chiliennes, Sebastian Pinera a demandé à l’armée de prêter main-forte à la police, avec la mobilisation de 10 500 agents tous corps confondus. Là encore, la réponse militaire au soulèvement populaire a choqué la société civile, qui n’avait plus vu les treillis quadriller les rues depuis le pinochétisme. « Nous, les plus jeunes, nous ne connaissions cette époque qu’en images. Les gens sont choqués, peinés. On assiste à une spectacularisation des événements, avec des scènes de pillages qui passent en boucle à la télé, mais on montre avec beaucoup moins de force et d’intensité les mouvements de protestation spontanés et massifs qui ont lieu tous les jours », soutient Javiera Olivares, ancienne présidente du Collège des journalistes du Chili.

Pinera use de la rhétorique de « l’ennemi de l’intérieur »

Le locataire du palais de la Moneda s’est livré à un réquisitoire contre les manifestants, dans leur majorité des jeunes, en les assimilant à des délinquants, responsables de vandalisme et de pillages. Depuis jeudi, onze victimes mortelles ont été recensées, la majorité d’entre elles étant décédées dans des incendies de supermarchés et d’une fabrique de textile. Selon des sources croisées de la presse et du Collège des médecins, on compte douze blessés graves, dont huit par balles. Le ministère de l’Intérieur fait, quant à lui, état de 1 906 arrestations parmi les acteurs de ces mobilisations, dont nombre d’entre elles ont consisté en une « fraude tarifaire » depuis deux semaines, à savoir sauter par-dessus les tourniquets du métro sans oblitérer son titre de transport.

Qu’importe. Pour dénigrer le mouvement, le président Pinera use désormais de la rhétorique surannée de « l’ennemi de l’intérieur », cher au satrape Pinochet. « Nous sommes en guerre contre un ennemi puissant, qui est disposé à recourir à la violence, qui est disposé à brûler nos hôpitaux, le métro, les supermarchés, avec pour seul but d’engendrer le plus de dommages possible », a-t-il osé déclarer. Flanqué de militaires et de hauts gradés, le chef de file de la droite conservatrice a exhorté ses compatriotes – « ceux qui ont le droit de protester », a-t-il distingué on ne sait trop comment – de « s’unir dans cette bataille. (…) Nous ne permettrons pas que les délinquants se sentent maîtres de ce pays ». Ces propos ont soulevé un tollé à gauche et jusque dans les rangs de la démocratie chrétienne, pourtant responsable du maintien en l’état du système politico-économique hérité de Pinochet.

Aux premières heures de la matinée d’hier, Santiago affichait un calme relatif, contrastant avec les déclarations belliqueuses du chef de l’État. Certains tentaient de rejoindre leur lieu de travail. D’autres encore suivaient le mot d’ordre de grève lancé par la Table d’unité sociale, composée de plusieurs syndicats et associations, qui appelle à une nouvelle journée d’action ce 23 octobre. « La première des responsabilités des manifestations survenues à Santiago incombe au gouvernement », rappelait, le 19 octobre, la présidente de la Centrale unitaire des travailleurs, Barbara Figueroa. « Le débat de fond – à savoir les abus, la peur des citoyens de perdre leur emploi et l’incapacité des politiques publiques à répondre aux besoins – ne se résoudra pas avec des états d’exception », a-t-elle tancé au micro de Radio Universidad de Chile.

Le réveil d’une société tétanisée par les années de plomb

Depuis une décennie, le Chili est ébranlé par de puissantes mobilisations qui dénoncent la marchandisation des droits basiques tels que la santé, l’éducation publique, et le système de retraites. La révolution des pingouins en 2006, la révolte des étudiants en 2011, ou encore les marches contre les fonds de pension privés ont bousculé une société tétanisée par les années de plomb. Elles ont mis en accusation un modèle économique aux fractures sociales, qui se mesurent en taux de surendettement des foyers. La Constitution de Pinochet, qui a sanctifié le néolibéralisme et qui est toujours en vigueur, est elle aussi un catalyseur d’indignation.

« Ce mouvement n’est pas près de s’achever, estime Javiera Olivares. Il n’y aura pas d’issue à cette situation tant qu’il n’y aura pas de changements structurels dans beaucoup de domaines, et à juste titre, car la démocratie souffre de légitimité. » Pour les manifestants, la démission de Pinera est désormais l’une des premières étapes.

 

Cathy Dos Santos

Publié le 20/10/2019

Peuple kurde, la tragédie sans fin

Après l’abandon des Américains, les Kurdes sont en guerre contre la Turquie. Et c’est tout l’échiquier international qui est impacté : l’UE, la Russie, Bachar el-Assad... Explications.

Par Alexandre Luca | (site regards.fr)

Mercredi 9 octobre, le Nord-Est syrien s’est rappelé à son triste sort. Celui des bombes tombant du ciel et des morts qui se comptent par centaine dans un pays en guerre depuis huit ans. L’opération « source de paix » lancée par le président turc Recep Tayyip Erdogan ne fait que commencer. Et elle vise les Kurdes, principaux alliés des puissances occidentales dans la lutte contre l’Etat islamique. En décidant quelques jours plus tôt de retirer ses troupes de la région – par un simple tweet de Donald Trump – malgré les pressions de la communauté internationale, le président américain a fait le choix d’abandonner son allié, ouvrant ainsi la porte à une intervention turque.

Erdogan n’en demandait pas tant. Le président turc a désormais le champ libre pour réaliser la zone de sécurité qu’il prône depuis des mois et ainsi repousser les Kurdes et sa faction armée, les Unités de protection du peuple qualifiées par Ankara de « terroristes », loin de sa frontière. La perspective pour le président turc d’y installer les millions de réfugiés syriens présents sur son sol est également un argument non négligeable.

Les appels de l’Union européenne et les menaces de Trump n’y feront rien. « Erdogan est un élément incontournable de la région que personne ne peut sous-estimer. Trump peut évidemment faire des menaces, mais en réalité, il ne peut se passer de la Turquie comme acteur important de l’Otan, abonde Dominique Vidal, historien spécialiste du Moyen-Orient. La Turquie a également un "gentleman’s agreement" avec la Russie, et elle est l’un des rares pays qui ne participent pas aux sanctions de l’Iran. Quoique fasse Erdogan, il bénéficie d’alliances qui vont au-delà des réactions épidermiques liées à l’intervention militaire actuelle. » Sûr de sa force, le président turc a promis qu’il irait jusqu’au bout lors d’un discours à Istanbul vendredi 11 octobre. « Nous continuerons notre combat », a-t-il martelé, n’en déplaise à la communauté internationale. Sur le plan intérieur, Erdogan est également plus fragile qu’il n’y paraît. Cette intervention militaire, il en a aussi besoin pour redorer son blason après ses défaites aux élections municipales à Istanbul et Ankara de juin dernier.

Poutine, le grand gagnant ?

Abandonnés sur le terrain et en grandes difficultés face à l’armada turque et ses alliés de l’armée nationale syrienne issue de la rébellion et de factions islamistes, les Kurdes, eux, ont décidé de se tourner vers Bachar el-Assad. « Nous savons que nous devrons faire des compromis douloureux », mais « entre les compromis et le génocide de notre peuple, nous choisirons la vie », s’est justifié Mazloum Abdi, haut commandant des Forces démocratiques syriennes (FDS), majoritairement composées de Kurde, auprès de Foreign Policy.

De quoi remettre le régime, et son allié russe, au centre du jeu. « L’objectif pour Bachar el-Assad est de regagner le maximum de territoire, même s’il ne fait pas le poids contre l’armée turque », résume Dominique Vidal. Pour Adel Bakawan, chercheur associé à l’Institut Français des Relations Internationales, le grand gagnant n’est autre que Vladimir Poutine : « Au moment où les Etats-Unis se retirent et perdent toute crédibilité, le président russe apparaît comme celui qui tient sa parole. Nous sommes là, à vos côtés et nous ne vous lâcherons pas ». Et l’Etat islamique dans tout ça, alors que de nombreux djihadistes ont profité de l’intervention turque pour s’évader des geôles tenues par les Kurdes ? « Une chance inespérée pour les dirigeants de l’organisation, selon Adel Bakawan, alors que les Forces démocratiques syriennes ont abandonné Raqqa », ancienne capitale du califat autoproclamé. Un constat que nuance pourtant Dominique Vidal : « Je pense que l’Etat islamique est avant tout un problème irakien, né de l’invasion américaine et de la chute de Saddam Hussein. Le terreau se situe en Irak, et tant que les Sunnites resteront marginalisés, que la corruption demeurera au sein du pouvoir, l’Etat islamique représentera toujours une menace ».

« Les Kurdes ont toujours été seuls contre tous »

La trahison diplomatique des Etats-Unis envers les Kurdes, l’histoire en a été maintes fois témoin. Et les Kurdes en ont toujours fait les frais. « Les Kurdes ont toujours été seuls contre tous. Ça n’a rien de nouveau. Cela fait un siècle que ça dure, souligne Dominique Vidal. Après la Première guerre mondiale, un état kurde était même prévu, avant d’être finalement oublié dans les négociations. Les Kurdes sont en quelque sorte les cocus de l’Histoire. »

Pour autant, sont-ils exempts de tout reproche, notamment dans le conflit qui gangrène la Syrie depuis huit ans ? « Il y a un élément très important, c’est qu’ils ont toujours fricoté avec le régime de Bachar el-Assad depuis le début du conflit, ce qui a passablement fâché beaucoup de gens et notamment les tribus arabes qui peuplent la région, confirme Dominique Vidal. Quand Alep a été assiégée, on ne les a pas vus, ce qui est une erreur majeure à mon sens. »

Alliés précieux des pays occidentaux sur le terrain, les Kurdes n’ont jamais vu leurs aspirations étatiques se réaliser. L’imaginaire collectif d’un Rojava souverain et indépendant est encore loin selon Dominique Vidal : « Quel que soit leur rôle d’allié, les revendications des Kurdes vont à l’encontre de leurs voisins, qu’il s’agisse de la Turquie, du gouvernement syrien, des intérêts irakiens et même iraniens ». Leur alliance récente avec Bachar el-Assad et les Russes pourrait-elle changer la donne ? « J’ai pu consulter un document rédigé entre les Russes, Damas et les Kurdes, révèle Adel Bakawan. Il y a une mention qui précise que la Russie donne la garantie d’une autonomie des Kurdes à l’avenir. » Pour Dominique Vidal, « il n’y a jamais d’expérience démocratique qui soit perdue. Les Kurdes de Syrie ont une base de reconstruction pour le futur ». L’Histoire en est témoin.

 

Alexandre Luca

Publié le 18/10/2019

Algérie. « Mettez-nous tous en prison, le peuple ne s’arrêtera pas ! »

Vendredi, 18 Octobre, 2019

Le régime accentue la répression et multiplie les arrestations ciblées de militants, de responsables politiques et de figures du hirak. Sans parvenir à faire refluer le mouvement populaire, à quelques semaines d’un scrutin présidentiel rejeté par la rue.

« Surveillez le pétrole, pas les étudiants ! » Sur la place des Martyrs envahie, mardi, à Alger, par une foule joyeuse et déterminée, l’atmosphère tranchait avec celle de la semaine précédente. Pas de pluie de coups de matraque, cette fois-ci, pas de rafles parmi les manifestants et un dispositif policier moins oppressant. La violence déployée contre les étudiants, le 8 octobre, avec des dizaines d’arrestations, n’a pas eu l’effet d’intimidation escompté : au contraire, elle a suscité la colère et l’indignation jusque dans les rangs des indifférents et des indécis, provoquant un net regain de mobilisation. Rejoint par des milliers de citoyens révoltés par la pression répressive qui va crescendo depuis la fin du mois de juin, ce défilé estudiantin avait des allures de vendredi. « Emmenez-nous tous en prison, le peuple ne s’arrêtera pas ! » chantaient les jeunes protestataires, exigeant la libération des leurs arrêtés au fil des marches et celle de tous les prisonniers politiques. Parmi les portraits brandis par la foule, un visage se détachait : celui de Yasmine Dahmani, 22 ans, étudiante en droit, incarcérée depuis un mois à la prison d’El-Harrach. Arrêtée le 17 septembre, toujours en attente de son procès, elle est devenue une icône de la révolte. Comme Jawad Belkacem, un jeune activiste d’Oran interpellé dans la marche de vendredi dernier, jugé en comparution immédiate et condamné à une année de prison ferme, assortie d’une amende de 220 000 dinars (1 650 euros). Dans sa ville, les étudiants ont choisi le ton de l’humour pour défendre leur camarade : « Talgou Jawad, ma baach el cocaïne ! » (« Relâchez Jawad, il n’a pas vendu de cocaïne ! ») Référence sarcastique au scandale consécutif à la saisie l’an dernier, en rade d’Oran, de 700 kg de cocaïne, avec la mise en cause d’innombrables officiels, jusqu’au sommet de l’appareil sécuritaire.

De marches hebdomadaires en mobilisations motivées par la contestation de projets de loi, comme celui qui prévoit de livrer le secteur des hydrocarbures aux multinationales étrangères (voir ci-contre), le mouvement populaire, loin de refluer sous l’effet de la répression, prend désormais un rythme quasi quotidien et une empreinte sociale plus affirmée. Avec, toujours, une claire détermination à libérer le peuple algérien des lois et choix liberticides du pouvoir. Hier encore, les familles des détenus politiques et d’opinion manifestaient devant le tribunal de Sidi M’Hamed, au centre d’Alger, aux cris de « Libérez les otages ! »

Chaque jour apporte son lot de procès et de condamnations

Depuis sa cellule, cette semaine, le vieux Lakhdar Bouregaâ, héros de la guerre d’indépendance et fondateur du Front des forces socialistes (FFS), faisait savoir à ses avocats qu’il refuserait toute démarche en faveur de sa libération tant que de jeunes protestataires resteraient derrière les barreaux. Arrêté le 29 juin dernier devant son domicile, cet ancien officier de l’Armée de libération nationale est poursuivi pour « participation, en temps de paix, à une entreprise de démoralisation de l’armée »… Même chef d’inculpation pour Karim Tabbou, porte-parole de l’Union démocratique et sociale (UDS) et figure du hirak, placé une première fois en détention le 12 septembre, relâché la semaine suivante avant d’être aussitôt réexpédié en prison. Mais, quand elle est aux ordres, la justice sait varier les motifs pour couvrir l’arbitraire. Hakim Addad, Djalal Mokrani, Ahmed Bouider, Kamel Ouldouali et Massinissa Aissous, des militants du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ) arrêtés le 4 octobre, sont ainsi poursuivis pour « incitation à attroupement et atteinte à la sécurité de l’État ». Leurs camarades Karim Boutata et Ahcene Kadi, interpellés quelques jours plus tôt, sont accusés d’« incitation à l’atteinte à l’intégrité territoriale par diffusion des vidéos sur Facebook » et de « port de pancartes et slogans attentatoires à l’unité nationale ».

Combien d’opposants, de révoltés dans les geôles du régime ? La Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH) a recensé 111 incarcérations de militants et marcheurs depuis le 21 juin, date à laquelle le pouvoir s’est engagé dans une stratégie d’arrestations ciblées visant d’abord les porteurs de drapeaux amazighs (berbères), puis les responsables politiques et finalement tous les visages connus du hirak. « C’est un décompte approximatif : chaque jour apporte son lot d’arrestations, de procès, de condamnations. La capitale est la plus touchée, mais aucune région n’est épargnée et, dans les zones les plus reculées, des arrestations passent inaperçues, avec, parfois, des motifs d’inculpation maquillés », résume Saïd Salhi, président de la LADDH. Pour ce militant, cette stratégie est vouée à l’échec : « Un travail de profilage et de fichage est engagé depuis huit mois. En ciblant les têtes qui émergent, le pouvoir espère semer la peur et décapiter le hirak. Mais les Algériens se sont définitivement libérés de la peur le 22 février et il est impossible de décapiter un mouvement horizontal et pacifique, sans chefs, sans représentants, sans appels ni mots d’ordre centralisés. »

Aucun opposant de poids ne semble prêt à jouer le jeu

En dépit de ce rapport de forces conforté chaque semaine depuis huit mois par la rue, les hommes du pouvoir s’accrochent, signent des contrats de gré à gré, tentent de passer en contrebande des lois stratégiques. Ils s’obstinent, invectivent les protestataires et menacent encore. À commencer par le chef d’état-major des armées, Ahmed Gaïd Salah, qui enchaîne, au fil de sa tournée des casernes, des discours de politique générale dignes d’un chef d’État ou de gouvernement. Le vieux général affecte des postures toujours plus martiales, à mesure qu’approche le 12 décembre, date supposée d’un scrutin présidentiel contesté. En visite, mardi, au siège du commandement des forces navales, à Alger, il s’en est pris sur un ton furieux à ceux qui tentent « d’entraver ce processus électoral décisif ou d’influencer la conscience du peuple algérien ». Fidèle à sa rhétorique de la main étrangère, il a fustigé une « minorité dépourvue de patriotisme » faisant « usage de mensonges ». Sur le ton de la paranoïa, il a mis en garde ceux « qui font des marches pacifiques (contre) la présence de certaines parties insidieuses qui s’efforcent de surfer sur la vague de ces manifestations ». Des « entités inconnues » aux « objectifs malveillants » mobilisent « de l’argent sale afin d’amplifier le nombre de ces manifestations », a-t-il encore assuré.

Les inflexions belliqueuses de ce discours trahissent pourtant une certaine fébrilité, alors que la feuille de route établie par le pouvoir semble chaque jour plus compromise. À une semaine du dépôt des candidatures à l’élection présidentielle, aucun opposant de poids ne semble prêt à jouer le jeu. D’abord pressé de concourir, Ali Benflis s’est fait discret, ces dernières semaines. Quant à Abdelmadjid Tebboune, l’autre « candidat à la candidature », il tente de convaincre, en vain, qu’il n’est pas le « candidat du pouvoir ». « Il n’y a que des anciens premiers ministres de Bouteflika comme candidats », ironisent les Algériens, à propos de ces deux aspirants. Dans le camp islamiste, les chefs du MSP, Abderrazak Makri, et du FJD, Abdallah Djaballah, après avoir laissé entrevoir la possibilité d’une alliance avec les nationalistes, ont finalement entériné leur retrait de la course.

Quant à l’opposition rassemblée autour du pacte de l’alternative démocratique, elle plaide pour une transition ouvrant sur un processus constituant et rejette sans appel la perspective d’un scrutin propre à recycler le système. Même ceux qui voyaient dans ce scrutin verrouillé l’opportunité d’une « sortie de crise » commencent à faire défection. Cette semaine, une vingtaine de personnalités, dont Ahmed Taleb Ibrahimi, Ahmed Benbitour, Ali Yahia Abdennour et Abdelaziz Rahabi, ont lancé un appel à un « dialogue sérieux », jugeant « inconcevable d’envisager la tenue de la présidentielle du 12 décembre dans de pareilles circonstances ». La rue, elle, reste catégorique : « Makanch intikhabat maâ l’îssabat », scandent les protestataires. « Pas d’élections avec les bandits ».

Rosa Moussaoui

Publié le 14/10/2019

Syrie. Les rêves démoniaques du sultan d’Ankara

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

Le président turc poursuit sa stratégie qui s’apparente à une volonté de renaissance d’un Empire ottoman du XXIe siècle. Son but : faire de la Turquie la grande puissance régionale, incontournable pour toute solution.

Lorsque, le 20 janvier 2018, la Turquie a lancé son offensive sur la ville d’Afrin, il était évident qu’elle n’en resterait pas là. D’ailleurs, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n’a jamais caché ses véritables intentions : éradiquer totalement la résistance dirigée par les Kurdes, d’abord regroupés au sein des Forces de protection (YPG), puis dans les Forces démocratiques syriennes (FDS) dans lesquelles on trouve également des milices arabes. Déjà, à cette époque, Ankara n’avait pas eu à s’inquiéter. Membre de l’Otan où elle est une des forces militaires dominantes, elle n’a subi aucune rétorsion de la part des pays occidentaux. Plus paradoxalement, cette offensive de janvier 2018 a également été permise par l’attitude de la Russie qui, bien que contrôlant l’espace aérien de cette zone, n’a pas empêché l’aviation turque de bombarder la ville d’Afrin et les villages environnants. La stratégie d’Erdogan se dessinait ainsi petit à petit. Elle éclate au grand jour avec l’attaque massive lancée depuis lundi.

La masse des réfugiés syriens en Turquie a été instrumentalisée

L’un des buts majeurs officiellement annoncés est d’éviter que le Nord-Est syrien, le Rojava pour les Kurdes, ne devienne une base arrière permanente du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), contre lequel la Turquie mène une guerre sans merci. Ce qui cache en réalité un refus de toute solution à la question kurde. Le PKK est accusé de terrorisme, mais les dirigeants kurdes élus sont pour la plupart en prison. Selahattin Demirtas, du Parti démocratique des peuples (HDP), est passible de plusieurs dizaines d’années de prison. Sans parler de la répression féroce qui s’est abattue sur les populations du Kurdistan turc soumises à des blocus inhumains.

La rhétorique d’Erdogan est simple : les Kurdes qui défendent leurs droits et portent des revendications culturelles et progressistes, notamment celle d’une autonomie démocratique où toutes les populations – turque, kurde, arménienne – vivraient ensemble et codirigeraient l’administration, sont des bandits. Cerise sur le gâteau, cette égalité concernerait également les femmes. Un projet que combat le mal nommé Parti de la justice et du développement (AKP), qui dirige le pays mais a perdu les villes d’Ankara et d’Istanbul à l’issue des récentes élections municipales en Turquie. Quoi de mieux qu’un nationalisme mâtiné de religion pour tenter de regagner du terrain ?

Installées à Afrin et poussant vers l’est, les troupes turques ont ainsi obéré l’unification des trois cantons kurdes du Nord syrien – Afrin, Kobané et Qamichli – sous l’égide du Parti de l’union démocratique (PYD). C’était une première étape. La ville de Manbij posait un autre problème puisque, outre les combattants des FDS, se trouvaient également des militaires états-uniens, français et britanniques qu’il fallait préserver sous peine de faire capoter toute l’opération. De discussions en tractations, un compromis bancal était trouvé avec la mise sur pied de patrouilles mixtes incluant FDS et soldats étrangers. Les dirigeants kurdes, soucieux de ne donner aucun prétexte aux Turcs, acceptaient bon gré mal gré cet « accord ». Mais, comme le renard qui s’immobilise soudainement dans le poulailler, Erdogan attendait son heure, évoquant la création d’une zone tampon – idée acceptée et défendue par les États-Unis – le long de la frontière mais… côté syrien. Profitant de l’avantage que lui procure sa place au sein de l’Otan, le président turc poussait alors ses pions. Et pour bien montrer sa détermination, il annonçait l’achat prochain des redoutables missiles antiaériens russes, les S-400. Ce qui, depuis, a été fait, sans représailles aucune de la part de ses alliés !

Au milieu de la querelle entre l’Arabie saoudite et l’Iran, la Turquie d’Erdogan ambitionne d’être la puissance régionale sans laquelle rien ne peut se faire ou se défaire. D’où cette volonté de sortir du rang et d’agir de telle manière qu’elle se trouve incontournable, particulièrement dans le marécage syrien où les affrontements ne concernent plus, et depuis bien longtemps maintenant, les Syriens eux-mêmes, sauf pour mourir. Ankara l’avait bien compris, qui avait facilité le passage des djihadistes de tout poil sur son sol pour aller combattre et le pouvoir de Damas et les Kurdes. La victoire de ces derniers à Kobané au début de l’année 2015 n’était pas qu’héroïque. Elle avait montré que l’organisation dite de l’« État islamique » (EI) pouvait être vaincue. À bien des égards la victoire de Kobané a été non seulement le début de la fin pour Daech (acronyme arabe de l’EI), mais a forcé Erdogan à abandonner une tactique qui ne lui rapportait plus de gain géopolitique.

En revanche, la masse des réfugiés syriens en Turquie a été instrumentalisée pour obtenir toutes les concessions possibles de l’Union européenne, empêtrée dans une stratégie perdante en Syrie. Aujourd’hui encore, l’opération déclenchée mercredi viserait à réinstaller les 3,6 millions de réfugiés syriens actuellement sur le sol turc. Donald Trump vient ainsi, en pleine offensive, de louer l’attitude de la Turquie, sans laquelle, selon lui, des millions de personnes seraient éparpillées dans le monde. « Il veut les rapatrier », a affirmé le président américain, le 9 octobre. C’est faire d’une pierre deux coups puisque la Turquie entend ainsi rendre minoritaires les Kurdes au Rojava.

Des zones de désescalade ont été mises en place

Parallèlement, fort de son soutien aux groupes armés islamistes et djihadistes, Ankara est devenu l’interlocuteur privilégié des deux puissances soutenant Damas : la Russie et l’Iran. Le processus d’Astana, qui regroupe les trois pays, a été lancé sans l’aval des États-Unis, des Européens et des pays du Golfe. Des zones de désescalade ont été mises en place. Et on remarquera que le canton d’Afrin jouxte la région d’Idleb, dernière place forte des djihadistes en Syrie qui permet aux Turcs de jouer les juges de paix à égalité avec la Russie.

Pour que sa stratégie réussisse, Recep Tayyip Erdogan sait qu’il doit maintenir un savant équilibre dans ses relations tant avec Moscou qu’avec Washington, s’appuyant sur leurs antagonismes et leurs contradictions, aboutissant au final à ce que, au-delà des paroles, aucun pays ne mette un holà aux opérations militaires turques. Au contraire, tous tentent de saisir l’occasion pour avancer sur leur propre chemin. « Nous allons désormais défendre la nécessité d’établir un dialogue entre la Turquie et la Syrie », a ainsi précisé le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, depuis le Turkménistan.

Enfin, l’offensive turque a et aura des conséquences certaines sur le sort des prisonniers ex-combattants de Daech qu’aucun pays ou presque ne veut récupérer. Les FDS, pris sur le front, ne pourront plus les surveiller. Deux prisonniers de nationalité britannique ont été placés sous contrôle de l’armée américaine. Mais les autres ? Les rumeurs commencent déjà à circuler sur des évasions, les femmes de Daech se révoltent et on parle de bombardements des prisons (accréditant l’idée qu’Ankara règle le problème à sa manière au grand soulagement de certains États). La Turquie pourrait utiliser ce levier dans le cadre de négociations qui s’instaureront inévitablement, mais après de terribles destructions et des massacres de civils : l’aviation turque se déchaîne et, au sol, les supplétifs islamistes, anciens de l’Armée syrienne libre pour beaucoup, ne sont pas en reste.

Dans ce Moyen-Orient plus que jamais déchiré, Erdogan, celui qu’on surnomme le nouveau sultan, veut revenir à son vieux rêve d’un Empire ottoman du XXIe siècle où les minorités ne sont que des dhimmi, des populations tolérées mais sans droits, soumises aux lois du pouvoir central. Il y a un siècle, les Arméniens gênant ce projet avaient été éliminés. Sera-ce le tour des Kurdes ?

Pierre Barbancey

Publié le 11/10/2019

Ankara veut anéantir la révolution au Rojava

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Syrie. Les bombes turques s’abattaient hier sur le nord-est de la Syrie. Erdogan entend annexer la région et détruire l’administration autonome qu’y font vivre Kurdes et Arabes.

Fort de l’appui de la Maison-Blanche, il n’a pas tardé à mettre ses menaces à exécution. Hier, Recep Tayyip Erdogan a annoncé le début d’une opération militaire planifiée de longue date dans le nord-est de la Syrie contre les Forces démocratiques syriennes (FDS) fédérant les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) et leurs alliés arabes. À l’esprit de revanche, le président turc ajoute le cynisme : cette offensive, la troisième depuis 2016, est baptisée « Sources de la paix ». Objectif affiché par Ankara : débarrasser la région des YPG, désignées comme des « terroristes » ; annexer, à l’est de l’Euphrate, une bande de territoire longue de 120 km et profonde d’une trentaine de kilomètres, entre les villes de Tal Abyad et Ras al-Aïn, cibles, dès hier, des bombardements aériens et des tirs de l’artillerie turque.

Un vivier de mercenaires islamistes

Dans ces zones, des milliers d’habitants fuyaient comme ils le pouvaient, en voiture, à moto et même à pied, les villages pilonnés. « Les avions de guerre turcs ont commencé à mener des frappes aériennes sur des zones civiles, il y a une forte panique parmi les gens », alertait dans l’après-midi Mustafa Bali, un porte-parole des FDS.

Cette agression est la conséquence directe du feu vert donné lundi par le président Donald Trump à son homologue turc, qui le pressait d’ouvrir la voie à l’annexion d’une partie du territoire syrien, au prétexte de créer une « zone de sécurité » frontalière. La Maison-Blanche ne s’est pas contentée d’annoncer le retrait des troupes américaines déployées dans le cadre de la Coalition internationale anti-Daech en appui aux FDS, qui ont joué un rôle décisif dans le démantèlement du « califat » territorial de l’« État islamique » (EI). Elle confiait à Ankara, dans le même mouvement, la responsabilité des 12 000 terroristes (dont 2 000 étrangers) capturés par les FDS dans les combats contre l’EI et détenus sous leur garde dans les prisons du nord-est de la Syrie. Un dangereux vivier de mercenaires pour Erdogan, prêt à mettre ces djihadistes, qui ont longtemps bénéficié de ses complicités, dans la balance de sa politique de chantage vis-à-vis de l’Occident, de l’Europe en particulier (voir ci-contre). « Un jour, lorsque la Turquie utilisera ces combattants de l’EI comme une menace pour l’Europe et le monde (…), nous rappellerons à ceux qui ont fait confiance à la Turquie pour gérer leur détention que leur silence en était la principale raison », a prévenu Mustafa Bali.

Erdogan assume l’usage de supplétifs islamistes, chargés des basses besognes dans les zones que l’armée turque occupe déjà à l’ouest de l’Euphrate. Il se flatte de bénéficier, pour cette incursion, d’une « Armée nationale syrienne » recyclant en fait des milliers de « rebelles » islamistes. Le Front al Nosra, la branche syrienne d’al-Qaida, se félicitait d’ailleurs hier, par la voix de l’un de ses chefs, Abu Mohammad Al Jolani, de cette invasion turque.

Les brusques annonces de Trump, lundi, ont suscité la stupéfaction. Elles ont pris de court le département d’État comme le Pentagone, où l’on redoute les conséquences potentiellement incendiaires, pour toute la région, du retrait américain et de l’incursion turque. « Nous ne soutiendrons pas d’opération turque dans le nord de la Syrie », a prévenu le porte-parole du département de la Défense, Jonathan Hoffman, en mettant en garde contre les « risques » induits par une « action unilatérale ». Empêtré dans la procédure de destitution qui le vise, Donald Trump affectait entre-temps de manœuvrer en recul, en se disant prêt à « détruire complètement l’économie turque » si Ankara devait « dépasser les limites ». De quoi semer la consternation parmi les alliés des forces kurdes qu’Erdogan promet de détruire…

Ambiguïtés russes

Hier soir, alors que s’égrenait déjà le macabre décompte des victimes civiles, Paris condamnait « très fermement » l’offensive turque, tout en annonçant son intention de saisir le Conseil de sécurité des Nations unies avec l’appui de « la plus grande coalition » possible. Même ton à Bruxelles : « La Turquie doit cesser l’opération militaire en cours. Elle ne donnera pas de résultat. Et si le plan de la Turquie est la création d’une zone de sécurité, n’attendez pas de financement de l’Union européenne », a prévenu le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

Plus ambiguë, la Russie dénonçait par la voix de son chef de la diplomatie, Serguei Lavrov, les « contradictions » et le « jeu dangereux » de Washington. Lors d’un entretien téléphonique, Vladimir Poutine invitait son homologue turc, avant les premiers raids aériens, à « bien réfléchir » aux conséquences de ses menées en Syrie. Le rapprochement mis en scène par les deux hommes explique cette prudence : Ankara et Moscou cultivent depuis deux ans des relations politiques, commerciales et militaires de plus en plus étroites, avec des répercussions équivoques sur le complexe échiquier syrien. Chacun joue sa partie. Erdogan, lui, table sur une occupation durable, voire définitive du nord-est syrien, qui lui offrirait le contrôle de l’ensemble des régions kurdes (turque, syrienne, irakienne), tout en gardant l’œil sur le Kurdistan iranien. Il est décidé à anéantir, au passage, une expérience politique révolutionnaire et les espoirs de paix qu’elle porte : celle de l’administration autonome du nord et de l’est de la Syrie. Au Rojava, Kurdes et Arabes, tournant le dos aux divisions confessionnelles et communautaires, tentent de donner corps à un projet de société laïque, démocratique, égalitaire. Aux antipodes de la dictature islamo-conservatrice qui sème la terreur en Turquie.

 

Rosa Moussaoui

Publié le 28/09/2019

Maroc. Hajar Raïssouni, plume libre et cœur brisé

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

Journaliste au quotidien Akhbar Al Yaoum, la jeune femme est poursuivie pour « avortement illégal ». Le Palais lui fait payer ses sympathies pour les révoltés du Rif.

C’est l’un des procédés favoris du Palais, l’un des plus exécrables aussi : étaler sur la place publique et dans les prétoires l’intimité supposée des opposants pour les salir et les discréditer aux yeux d’une société réputée conservatrice. Entre manigances policières, instrumentalisation de la justice et répression politique, l’affaire Hajar Raïssouni en est encore une lamentable illustration. Cette journaliste de 28 ans comparaissait, lundi, devant le tribunal de première instance de Rabat : elle est poursuivie pour « relations sexuelles hors mariage » et « avortement illégal », des délits passibles de prison ferme dans le Maroc de Mohammed VI.

Un « traitement inhumain » relevant de la « torture » !

Sa vie a basculé le 31 août 2019, lorsque, sortant d’une consultation de gynécologie à Rabat, elle était brutalement interpellée par six policiers en civil, avec son compagnon, un Soudanais, militant de la défense des droits humains. Unis religieusement, tous deux devaient officialiser cette semaine leur mariage civil… Pris comme le couple dans l’engrenage de cette machination policière et judiciaire, le médecin qui a ausculté et soigné la jeune femme, ainsi que deux membres du personnel médical qui l’assistaient. Tous démentent avoir pratiqué une IVG et parlent d’une intervention chirurgicale urgente pour stopper une hémorragie. La jeune femme, elle, a été soumise contre son gré, sur ordre de la police, à un examen médical long et douloureux, sans anesthésie, au motif d’une expertise confiée à un hôpital, après son arrestation. Un « traitement inhumain » relevant de la « torture ! » s’insurgent ses avocats, qui n’excluent pas le dépôt d’une plainte.

Depuis, Hajar Raïssouni est incarcérée à la prison d’El Arjat, près de Salé, et son sort suscite un exceptionnel élan de solidarité au Maroc, où la question des libertés individuelles nourrit depuis 2011 de vifs débats. Le jour de sa comparution, paraissait même un manifeste par lequel 490 signataires, en référence à l’article 490 criminalisant les relations sexuelles hors mariage, affirmaient avoir enfreint la loi. « La culture du mensonge et de l’hypocrisie sociale génère la violence, l’arbitraire, l’intolérance. Ces lois, liberticides et inapplicables, sont devenues des outils de vengeance politique ou personnelle », affirme cette pétition ouverte aux hommes. Démarche inédite, à maints égards salutaire, mais ambiguë : signé par certaines personnalités proches du roi, ce texte tend à diluer la responsabilité du Palais dans le maintien d’une législation rétrograde. Mais surtout, il minore la dimension proprement politique de l’attaque orchestrée contre Hajar Raissouni, prise pour cible pour ses écrits et pour sa parenté avec des opposants déclarés à la monarchie.

« Elle travaille pour le quotidien arabophone Akhbar Al Yaoum, un des rares journaux indépendants au Maroc. C’est une journaliste politique qui couvre des sujets épineux, portant sur les violations des droits humains. Elle a suivi le mouvement du hirak dans le nord du Maroc, qui a fait l’objet d’une répression féroce. Elle était surveillée de très près. Ce n’est d’ailleurs pas la première journaliste à être jugée pour des faits sans rapport apparent avec son travail : Ali Anouzla pour “terrorisme”, Hicham Mansouri pour “adultère”, Taoufik Bouachrine pour “viol aggravé” », résume la journaliste Aida Alami.

C’est un fait : Hajar Raïssouni n’a jamais dissimulé ses sympathies pour le mouvement populaire qui a embrasé, il y a trois ans, le Rif, sa région d’origine. Elle a d’ailleurs récemment signé une série d’entretiens avec le père de Nasser Zefzafi, porte-voix du hirak injustement condamné à vingt ans de prison. Par-delà ses articles, elle n’hésitait pas à commenter librement, sur les réseaux sociaux, l’actualité politique.

Cible lui aussi de harcèlement judiciaire, poursuivi, avec six autres journalistes, pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État », l’historien Maati Monjib, fondateur de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation, insiste sur les usages politiques de ces affaires supposées de « mœurs » qui ont déjà brisé des vies et des carrières politiques. « Ces attaques atteignent plus durement les femmes dans une société patriarcale où elles sont tenues pour des gardiennes de la tradition, dépositaires de l’honneur familial », résume-t-il.

Régler son compte à toute cette famille d’opposants

En garde à vue, elle en témoigne dans un texte adressé à son journal, Hajar Raïssouni a été longuement interrogée sur ses oncles. Le premier, Ahmed Raïssouni, est un prédicateur islamiste hostile au pouvoir royal, qui a pris l’an dernier la tête de l’influente Union internationale des oulémas musulmans (UIOM). Le second, Souleymane Raïssouni, est un éditorialiste à la plume aiguisée, aux convictions ancrées à gauche, rédacteur en chef d’Akhbar Al Yaoum. Quant au cousin de la jeune journaliste, Youssef Raïssouni, il est secrétaire général de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH).

« Avec cette affaire montée de toutes pièces par son cabinet noir, le makhzen veut régler son compte à cette famille d’opposants, analyse Maati Monjib. La diffamation est devenue la première arme de ce régime, mais c’est une arme à double tranchant. En recourant à des procédés aussi immoraux, le régime prend le risque d’attiser contre lui une colère latente. » Hajar Raïssouni se savait menacée. Dans sa geôle, la jeune femme aux traits doux, aux airs encore adolescents, attend le verdict prévu lundi. À ses proches qui lui rendent visite, elle fait cette déchirante confidence : « Je vais vers mon destin le cœur brisé et la tête haute. »

 

Rosa Moussaoui

Publié le 24/09/2019

Algérie : les discours du général

par Akram Belkaïd, (site mondediplo.net)

Les Algériennes et les Algériens connaissent avec exactitude le nombre de fois où la population est sortie dans la rue en fin de semaine pour « vendredire » (1), c’est-à-dire participer à la grande manifestation hebdomadaire contre le régime. Depuis le 22 février, chaque vendredi — jour de week-end en Algérie —, ils sont ainsi des dizaines de milliers à défiler à travers le pays pour clamer, entre autres, « un État civil, pas un État militaire ! » et pour exiger un vrai changement de système politique. Le 13 septembre, le seuil symbolique des trente vendredis d’affilée était atteint. Trente fois aussi pour les étudiants qui, eux, « mardisent », autrement dit qui battent le goudron tous les mardis. Par contre, le décompte n’est guère aisé en ce qui concerne les innombrables discours officiels et autres « allocutions d’orientation » prononcés par M. Ahmed Gaïd Salah (AGS), général de corps d’armée, chef d’état-major, vice-ministre de la défense et, ceci expliquant cela, véritable homme fort du pays depuis la démission forcée (par l’armée) de M. Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril.

L’officier supérieur ne cesse de prendre la parole, une à trois fois par semaine, et ses interventions sont toujours très médiatisées, notamment par les médias étatiques. Une logorrhée jamais entendue dans un pays où l’armée détient certes le pouvoir depuis l’indépendance, mais en préférant, d’ordinaire, le silence. Et quand le général parle, on l’écoute. Le 2 septembre, « en visite de travail et d’inspection dans la quatrième région militaire » (Ouargla, est du pays), il estimait « opportun de convoquer le corps électoral le 15 du mois de septembre afin que l’élection [présidentielle] se tiennent dans les délais fixés par la loi (2). » Une suggestion appliquée immédiatement par le président post-intérimaire Abdelkader Bensalah, dont le mandat a été prolongé de fait après l’annulation du scrutin du 4 juillet. Comme suggéré par le chef d’état-major, le corps électoral a été convoqué et la date de l’élection présidentielle fixée au jeudi 12 décembre 2019…

Ce scrutin, dont ne veulent pourtant pas une grande partie des Algériens, car pour eux cela signifierait une reconduction pure et simple « du système », est le cheval de bataille du général. Pour lui, « ces élections seront une véritable opportunité pour accomplir la volonté populaire et la traduire concrètement à travers l’élection d’un président de la République qui jouira de la légitimité requise et de la confiance du peuple » (26 août). Chaque discours est l’occasion de fustiger les demandes « irrationnelles et irréalisables » (20 mai) des réfractaires. Pour AGS, il n’est donc pas question de bouleverser le système puisque « le peuple a obtenu ce qu’il voulait lorsque le président de la République [Abdelaziz Bouteflika] a présenté sa démission » (10 avril). D’où le refus de toute autre proposition de sortie de crise car cela ne constituerait, selon lui, qu’une « propagande et des idées sournoises » (2 septembre) ainsi qu’une « alternative nihiliste, stérile et sans perspective, qui expose la sécurité et la stabilité de l’Algérie à d’innombrables périls » (11 septembre).

Le message est clair et celles et ceux qui revendiquent autre chose, notamment l’élection d’une Assemblée constituante ou la mise en place d’une période de transition destinée à réformer en profondeur les institutions, en prennent pour leur grade : « des voix fourbes dont les intentions malveillantes sont bien connues et qui n’ont d’autres objectifs que l’aboutissement de leurs intérêts étroits et ceux de leurs maîtres » ou bien « des conspirateurs aventuriers »,« des égoïstes (...) qui excellent dans la diffamation et la médisance et tentent vainement d’induire en erreur l’opinion publique » (3 septembre), ou encore des « promoteurs d’une période de transition (…) qui tentent d’imposer des conditions irréalisables en faisant la promotion de l’idée de la négociation au lieu du dialogue et de la désignation plutôt que l’élection » (26 août).

Le chef d’état-major en veut particulièrement à celles et ceux qui appellent à une négociation directe entre la société civile et l’armée, comme cela s’est passé au Soudan, engagé désormais dans une transition. Il rejette donc « l’appel lancé par certains partis politiques pour dialoguer voire négocier directement avec l’institution militaire en s’inspirant des expériences de certains pays de la région dans la gestion des crises » (2 septembre). L’Algérie imitant le Soudan ? Impossible pour le général. Son pays « avec son illustre histoire, son vaillant peuple et ses positions leaders et immuables, est l’exemple à suivre et non pas le contraire » (idem). Les manifestants qui brandissent le drapeau amazigh (berbère) sont, eux aussi, pointés du bâton, l’Algérie n’ayant, selon le premier des officiers supérieurs, « qu’un seul drapeau pour lequel sont morts des millions de martyrs (…) et qui représente sa souveraineté, son indépendance et son intégrité territoriale et populaire » (19 juin).

Un mot revient sans cesse dans les diatribes de M. Gaïd Salah. Il s’agit de la « ‘içaba » (bande, clique ou coterie). Employé dès le mois de mars, il a d’abord désigné l’entourage de l’ex-président Bouteflika qui œuvrait en coulisses à empêcher sa démission réclamée par la population puis, après un retournement d’alliance spectaculaire, par le chef d’état-major lui-même. Cette bande continuerait de « conspirer secrètement et en public (…) en s’appuyant sur ses acolytes disséminés dans les structures des différentes institutions de l’État » (2 septembre). La ‘içaba, où figurent des officiers supérieurs, d’anciens ministres et hauts-responsables, désormais pour la plupart derrière les barreaux, est accusée de tous les maux du pays à commencer par la corruption. Mais, se félicite le général, la justice algérienne a « recouvert ses pleines prérogatives » et agit « en toute liberté, sans contraintes aucunes, sans pressions ni ordres, pour entamer des poursuite judiciaires contre la bande impliquée dans les affaires de détournement de fonds publics et d’abus de pouvoir pour s’enrichir illégalement » (10 avril). Quant aux mandats de dépôts et détentions préventives infligés aux prévenus soupçonnés de corruption, il s’agit d’une « sanction équitable qui leur a été infligée par la force de la loi, du droit et de l’équité » (4 juillet). À l’inverse, les discours du vice-ministre de la défense n’évoquent guère les manifestants et encore moins les militants et personnalités politiques arrêtés pour leurs opinions et dont certains sont accusées par la justice « d’atteinte au moral de l’armée ». Quant aux étudiants protestataires, le général leur a simplement souhaité une « rentrée universitaire réussie et prometteuse, leur permettant d’acquérir le savoir, d’élever leur niveau cognitif et scientifique et de mettre les jalons d’un avenir professionnel prometteur » (12 septembre).

Au fil des semaines, la bande est accusée de manipuler les manifestants, AGS appelant les Algériens à « se prémunir contre les mensonges répétés et continus qu’adopte, avec impertinence, cette horde égarée qui veut imposer sa vision altérée à la majorité du peuple algérien » (2 septembre). Le terme « chardhima » ou « chirdhima » qui signifie groupe, groupuscule ou section mais que la traduction officielle désigne par « horde », est devenu lui aussi incontournable. À Alger, de mauvais esprits relèvent d’ailleurs que, dans le Coran, ce mot est employé par Pharaon pour désigner les Juifs qu’il entend persécuter (3).

Bien entendu, et pour ne pas déroger au registre habituel du pouvoir algérien toujours prompt à dénoncer « la main de l’étranger », les manifestants opposés au scrutin présidentiel sont accusés d’être autant manipulés par la bande et la horde que par des intérêts extérieurs. Lesquels ? Le général ne les nomme jamais mais dénonce les tentatives d’ingérences « de certaines parties étrangères, partant de leurs antécédents historiques » avec l’Algérie (10 avril). Une mise en cause à peine voilée de la France, ancienne puissance coloniale que M. Gaïd Salah, ancien maquisard de l’Armée de libération nationale (ALN) est d’autant moins enclin à porter dans son cœur qu’il suspecte ses dirigeants de sympathies pour l’ancienne équipe au pouvoir. Quoi qu’il en soit, les Algériens sont avertis que leur pays « a été et restera visé par ses ennemis qui ne veulent pas de sa prospérité économique, sociale, scientifique et technologique » (2 septembre).

Toutes ces mises en garde n’ayant eu guère d’effet sur le Hirak (mouvement populaire de contestation), le vice-ministre de la défense a finalement demandé à la gendarmerie d’empêcher les manifestants de converger vers la capitale pour vendredire. Verbatim : « Nous avons constaté sur le terrain que certaines parties, parmi les relais de la bande, aux intentions malveillantes, font de la liberté de déplacement un prétexte, pour justifier leur dangereux comportement, qui consiste à créer tous les facteurs qui perturbent la quiétude des citoyens, en drainant chaque semaine des citoyens issus de différentes wilayas [départements] du pays vers la capitale, afin d’amplifier les flux humains, dans les places publiques, avec des slogans tendancieux qui n’ont rien d’innocent » (18 septembre).

Pour nombre d’Algériens, ces propos annoncent une répression accrue, notamment sur le plan judiciaire, contre la contestation populaire. Et d’aucuns de rappeler que le général n’a jamais fait corps avec l’exigence démocratique. En février, alors que débutaient les premières protestations, il avait menacé de représailles les manifestants qui s’opposaient à un cinquième mandat de M. Bouteflika en les qualifiant d’ « ingrats et d’ennemis de l’intérieur » (15 février). Il jugeait alors inacceptable « que des Algériens soient poussés vers l’inconnu à travers des appels douteux chantant en apparence la démocratie mais qui, en vérité, poussent des égarés vers des sentiers peu sûrs qui ne servent pas l’intérêt du pays ni son avenir prospère » (26 février). C’était l’époque où M. Gaïd Salah était encore loyal vis-à-vis de celui qui lui avait évité une mise à la retraite en 2002 pour en faire un obligé et un allié. Un temps révolu où le général expliquait qu’il n’y avait pas d’autre tuteur pour l’armée « que les orientations de son excellence le moudjahid, le président de la République » (27 juillet 2018). Depuis, la donne a changé et le chef d’état-major qui a poussé « fakhamatouhou » (son excellence) vers la sortie et qui assure n’avoir « aucune ambition politique mis à part servir [son] pays » (22 mai) est devenu, comme la première composante de son nom l’indique, le commandant (ou meneur) du pays.

 

Akram Belkaïd

Publié le 16/09/2019

En Tunisie, une démocratisation bien réelle et si fragile

Dans un scrutin très incertain, sept millions de Tunisiens doivent choisir, dimanche 15 septembre, entre 26 candidats pour le premier tour de l’élection présidentielle.

  • Thierry Brésillon (à Tunis), (site la-croix.com)

 

Une atmosphère de liberté égaye la Tunisie à la veille du premier tour de l’élection présidentielle qui se tiendra dimanche 15 septembre. Depuis le début du mois, les 26 candidats prétendant à la succession du président Beji Caïd Essebsi, décédé le 25 juillet dernier, défendent leur choix et exposent leurs doutes sans crainte de représailles.

Cette atmosphère particulière demeure une conquête du printemps arabe de 2011, qui ne souffle plus désormais que sur la Tunisie. Le week-end dernier, près de trois millions de téléspectateurs – dans un pays qui compte sept millions d’électeurs – ont suivi les trois débats successifs réunissant les candidats.

Certains cafés avaient même sorti les grands écrans devant un public captivé comme pour un match de foot. « C’est une première en Tunisie, j’ai éprouvé la même émotion qu’au soir des premières élections démocratiques en octobre 2011, se réjouit Larbi Chouikha, professeur à l’Institut de presse et membre, en 2011, de l’instance chargée de la réforme des médias. Mis sur un pied d’égalité, les candidats ont dévoilé leurs limites, leur tendance à la langue de bois ou leur connaissance du sujet. »

Les candidats interdits d’affiche

Placé en détention provisoire, le candidat Nabil Karoui manquait toutefois à l’affiche (lire ci-contre). Depuis qu’un sondage, en juin 2019, l’a placé en tête des intentions de vote, le premier ministre sortant et candidat Youssef Chahed le considère comme le plus gros obstacle dressé sur sa route vers le Palais de Carthage. Le 18 juin, le gouvernement avait déjà fait voter des amendements à la loi électorale visant à l’exclure ; en vain, le président défunt ne les ayant pas promulgués.

Également absent des débats, Slim Riahi, autre homme d’affaires en politique, lui aussi en délicatesse avec la justice pour blanchiment d’argent. Candidat depuis la France, il a expliqué dans un entretien télévisé, la semaine dernière, comment le chef du gouvernement avait dicté des décisions de justice pour obtenir son soutien politique.

C’est que Youssef Chahed s’est fait beaucoup d’ennemis depuis qu’il s’est affranchi de la tutelle de Béji Caïd Essebsi, au printemps 2017. Y compris son propre ministre de la défense, Abdelkrim Zbidi. Lui-même candidat, intronisé par l’entourage du président comme son successeur, ce dernier accuse le chef du gouvernement non seulement d’utiliser les moyens de l’État pour faire campagne, mais aussi d’avoir tenté un coup d’État médical avec la complicité du Parlement, le 27 juin, alors que Béji Caïd Essebsi était hospitalisé suite à un grave malaise.

« J’aurais placé deux chars devant l’entrée du Parlement pour empêcher ce coup d’État institutionnel », s’est vanté Abdelkrim Zbidi. L’utilisation d’images des généraux lors de son meeting à Monastir, dimanche 8 septembre, et la présence à ses côtés de l’ancien chef d’état-major Rachid Ammar – qui a contribué à faire fuir le président Ben Ali en 2011 – ont renforcé l’impression qu’il était le candidat implicite de l’institution militaire. Une immixtion inédite dans la vie politique tunisienne.

Un climat de soupçons

L’enjeu de cette guerre au sommet ? Le contrôle de l’appareil d’État, avec à la clé la protection des clans d’affairistes concurrents et l’influence sur la justice. « Pour certains, l’élection est une lutte existentielle. Dans un tel climat de soupçons réciproques, ils pourraient ne pas reconnaître les résultats s’ils ne figurent pas au second tour et provoquer une crise politique », s’inquiète Michael Ayari, analyste pour International Crisis Group.

Le spectacle déroute les Tunisiens. « Personne ne nous explique dans quelle situation nous sommes », se désespère Souad Ayari, qui vit de petits métiers dans la banlieue de Tunis et s’apprête à voter Nabil Karoui considéré, avec ses largesses, comme un homme de bien. « Mais nous allons voter sans être convaincus », ajoute-t-elle.

« J’ai d’abord pensé boycotter, confie un militant écologiste à Gabès, déjà engagé à gauche avant la révolution, mais finalement je vais voter pour le candidat Kais Saied, le seul à proposer d’inverser la pyramide du pouvoir pour remonter la volonté populaire de la démocratie locale jusqu’au pouvoir central, alors que la démocratie représentative a éliminé le rôle du peuple. » Sans affiche ni coup d’éclat, ce professeur de droit constitutionnel à la fois conservateur et révolutionnaire séduit un public jeune, en quête de rupture politique. Il figure aussi parmi les favoris.

« J’ai peur d’un recul démocratique »

Héritière assumée de l’ancien régime de Ben Ali, farouchement anti-islamiste, Abir Moussi capitalise, elle, sur la dégradation du niveau de vie dont souffrent les plus modestes. « C’est vrai que le départ du RCD [parti dissout du président Ben Ali, NDLR] est la meilleure chose de cette révolution. Pourtant, si Abir Moussi le ramène mais que nous retrouvons la vie d’avant, je vote pour ! », clame Mohsen Ayari, gardien dans une carrière.

« J’ai peur d’un recul démocratique, confie enfin Selim Kharrat, président d’Al Bawsala, une association œuvrant pour la transparence de la vie politique. Beaucoup de candidats veulent réviser la Constitution pour renforcer le rôle du président, restreindre la liberté des associations, abandonner la décentralisation. La Tunisie est en convalescence, elle a besoin de renforcer son système immunitaire pour consolider sa démocratie. Malheureusement, les contre-pouvoirs ne sont pas encore assez forts… »

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Le calendrier électoral bousculé

La Tunisie compte 11,5 millions d’habitants et 7 millions d’électeurs.

La mort du président Béji Caïd Essebsi, le 25 juillet 2019, a obligé à avancer le premier tour de l’élection présidentielle au 15 septembre au lieu du 17 novembre.

Les élections législatives du 6 octobre se trouvent prises en sandwich entre le 1er et le 2e tour de la présidentielle qui devra se tenir avant le 25 octobre.

L’inflation a été de 6,8 % au premier semestre 2019

Le dinar a perdu 45 % de sa valeur par rapport à l’euro en cinq ans.

Le PIB par habitant a chuté de 20 % entre 2014 et 2018.

Le taux de chômage est de 15,3 %. Pour les diplômés de l’enseignement supérieur, il est de 16,5 % pour les hommes et 38,3 % pour les femmes.

Publié le 12/09/2019

Espagne : à quoi jouent Podemos et les socialistes ?

Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Trois ans que les gouvernements espagnols tombent les uns après les autres. Quatre mois que la gauche cherche une solution à cette question : une coalition PSOE/Podemos ou pas ?

Regards. Depuis 2015, les Espagnols se sont rendus trois fois aux urnes pour des élections générales (l’équivalent des législatives), n’offrant jamais de majorité absolue à aucun parti. Et à chaque fois, les fragiles coalitions de droite ou de gauche ont fini par tomber. L’Espagne est-elle devenue ingouvernable ?

Héloïse Nez. Une des grandes différences du système politique espagnol par rapport au français, c’est qu’il n’y a pas de second tour. Depuis le retour de la démocratie, deux grands partis alternaient au pouvoir, le PP à droite et le PSOE à gauche, soit en ayant obtenu la majorité absolue soit en faisant alliance avec un petit parti nationaliste. Depuis 2014, de nouveaux partis ont émergé – Ciudadanos, Podemos, Vox – et plus aucun parti n’arrive à avoir de majorité absolue. Cela suppose de faire des alliances pour gouverner, et c’est là que le bât blesse, car ces alliances sont devenues plus difficiles, notamment parce que ces nouveaux partis ont émergé pour contester le bipartisme.

Les dernières élections générales ont eu lieu en avril dernier. Depuis, le socialiste Pedro Sanchez n’arrive pas à former un gouvernement. Il a jusqu’au 23 septembre pour être investi, faute de quoi de nouvelles élections seront organisées. Que se passe-t-il ?

Si on regarde le panorama politique qui est sorti des urnes en avril, les socialistes sont arrivés en tête, sans possibilité de gouverner seuls. Il leur faudrait donc le soutien de Podemos et l’abstention des nationalistes basques (PNV) et de la gauche indépendantiste catalane ERC (abstention que ces derniers sont prêts à lui accorder). De leur côté, les « trois droites » – le PP, Ciudadanos et Vox – n’ont pas les moyens de former une majorité. Pourquoi ça coince à gauche ? D’abord parce qu’en mai, il y avait des élections municipales, régionales et européennes, et que le chef de file des socialistes Pedro Sanchez ne voulait pas trop se mouiller avant. Ensuite, la difficulté est venue principalement des alliances possibles. Le PSOE aurait pu gouverner avec Ciudadanos, et c’était probablement la préférence des socialistes, mais Ciudadanos a grandement changé sa stratégie politique pour s’ancrer vraiment à droite. La deuxième option, c’était l’alliance avec Podemos, alliance qui ne se fait pas. La stratégie du PSOE, c’est d’avoir un gouvernement socialiste avec un appui extérieur de Podemos sur un accord programmatique (un peu comme au Portugal). Mais Podemos demande un gouvernement de coalition, en disant que la voix portugaise avait déjà été tentée avant les élections d’avril et que ça n’avait pas fonctionné. Podemos met en avant le fait que s’ils n’entrent pas au gouvernement, ils ne pourront pas avoir d’impact sur la politique. Il ne faut pas oublier que Podemos s’est créé pour gouverner, pas pour être une sorte de partenaire annexe du PSOE comme furent les communistes d’Izquierda Unida pendant longtemps. Il y a aussi une question de légitimité qui se joue-là. Sauf surprise, je ne vois pas comment la situation pourrait évoluer. Les deux partis négocient, mais on s’oriente plutôt vers de nouvelles élections.

« Pedro Sanchez montre qu’il n’est pas capable de faire les alliances nécessaires à son investiture et Podemos montre qu’il n’est pas capable de négocier avec le PSOE, ni d’avoir une influence sur les socialistes. »

Podemos n’aurait-il pas intérêt à ne pas entrer au gouvernement, tout en étant un partenaire des socialistes au niveau parlementaire, afin de ne pas finir comptable de l’échec de cette hypothétique coalition ?

Depuis avril, le gros enjeu, c’est la « batalla del relato », la bataille du récit, pour savoir qui sera responsable de l’échec des négociations. Les deux partis font beaucoup de communication pour essayer de gagner cette bataille. Ce qui est sûr, c’est que cette situation est très décevante pour tous les électeurs qui souhaitaient un gouvernement progressiste. Pedro Sanchez montre qu’il n’est pas capable de faire les alliances nécessaires à son investiture et Podemos montre qu’il n’est pas capable de négocier avec le PSOE, ni d’avoir une influence sur les socialistes. Si on regarde les sondages, Podemos perdrait plus de voix que le PSOE, mais les deux vont sortir affaiblis. Ce qui se dessine, c’est que beaucoup de gens s’abstiennent aux prochaines élections, et ce sera probablement leurs électeurs.

La crise de gouvernabilité de l’Espagne a surtout permis l’essor de l’extrême droite, après celui de Ciudadanos et de Podemos. La Constitution espagnole de 1978 est-elle dépassée en dehors du bipartisme ?

Si on regarde la situation italienne, on voit des partis très différents réussir à faire un gouvernement de coalition sur un accord programmatique, comme le M5S et le Parti démocrate. En Espagne, le PSOE et Podemos n’y arrivent pas. Certes, il y a des différences importantes entre les deux partis, mais si on regarde la proposition programmatique faite par les socialistes, il y a quand même des points sur lesquels ils sont d’accord. Aussi, le fait que les socialistes exigent un gouvernement en solitaire, alors même qu’ils n’ont pas la majorité absolue, c’est un peu en décalage par rapport au panorama politique actuel. Est-ce que c‘est la constitution qui n’est pas adaptée ou bien est-ce que ce sont les acteurs politiques qui ne se sont pas adaptés à la nouvelle configuration politique ? Les « indignés » avaient remis en cause cette scène politique, mais il n’y a pas eu de rupture totale avec le bipartisme : le PSOE et le PP restent les deux premiers partis. Du coup, on arrive dans un entre-deux avec des acteurs qui ne bougent pas.

L’échec de la gauche peut-elle amener la droite, voire l’extrême droite, à prendre le pouvoir ?

Les sondages indiquent à peu près les mêmes équilibres en cas de nouvelles élections, avec plus d’abstention. Mais oui, il y a une possibilité que la droite gouverne. Pour le coup, les trois partis de droite n’auront pas de problème à faire des coalitions ensemble. Dans presque tous les gouvernements régionaux et municipaux, ils en ont fait, avec Vox sans problème. Les sondages indiquent plutôt une perte de voix de l’extrême droite, donc il est sûr qu’ils n’arriveront pas au pouvoir comme force majoritaire. Mais ils ont déjà réussi à imprégner de leurs idées le reste de la droite, sur les violences machistes par exemple. Quoi qu’il en soit, une victoire de la droite (des droites) serait vraiment un échec de la gauche.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Publié le 09/09/2019

La «guerre hybride» des États-Unis contre la Chine est entrée dans une nouvelle phase

La Chine et les zombies du passé

Par Christopher Black (Site mondialisation.ca)

La guerre hybride menée contre la Chine par les États-Unis et leur troupeau d’États marionnettes, du Royaume-Uni au Canada en passant par l’Australie, est entrée dans une nouvelle phase.

La première étape impliquait le transfert massif de forces aériennes et navales américaines dans le Pacifique, ainsi que des provocations constantes contre la Chine dans la mer de Chine méridionale et dans le détroit de Taïwan.

La deuxième étape a été une campagne de désinformation sur le traitement de ses groupes minoritaires par la Chine, en particulier au Tibet et en Chine occidentale.

Le fait que cette campagne de propagande ait été menée par des pays comme les États-Unis, le Canada et l’Australie, qui ont les pires bilans au monde en matière de droits de l’homme à l’égard de leurs minorités autochtones –  soumises à des siècles de génocide culturel et physique par ces gouvernements -, et qui refusent de protéger leurs peuples minoritaires contre les attaques physiques et la discrimination dont ils sont l’objet, malgré leurs lois sur les droits de l’homme, a de quoi bouleverser tout observateur objectif.

Mais non contents de cela, la propagande a été étendue au développement économique de la Chine, à son commerce international, à l’Organisation de coopération de Shanghai, à son Initiative Belt and Road (nouvelle Route de la soie), à sa banque de développement et à d’autres installations et initiatives commerciales à travers lesquelles la Chine est accusée de vouloir contrôler le monde ; une accusation portée par la nation même qui menace de sanctions économiques ou pire, de destruction nucléaire quiconque, ami ou ennemi, s’oppose à ses tentatives de contrôler le monde.

La quatrième phase est la tentative américaine de dégrader l’économie chinoise via des « tarifs » douaniers punitifs, ce qui revient essentiellement à un embargo sur les produits chinois. La preuve que l’objectif de Washington n’est pas d’obtenir de nouveaux accords commerciaux plus profitables aux USA, mais de mettre la Chine à genoux est que l’effet négatif de ces taxes douanières sur les consommateurs, les agriculteurs et les fabricants américains soit considéré comme secondaire par rapport au principal objectif.

L’année dernière, la guerre larvée est passée à une cinquième phase, avec l’enlèvement et de la détention illégale de Meng Wanzhou, directrice financière de la société technologique chinoise Huawei, synchronisés avec une campagne massive menée par les États-Unis pour forcer leurs alliés-marionnettes à abandonner toute relation avec cette société. Meng Wanzhou est toujours détenue contre son gré au Canada sur ordre des États-Unis. Des Chinois ont été harcelés aux États-Unis, en Australie et au Canada.

La dernière phase en date de cette guerre hybride est l’insurrection provoquée par les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et autres à Hong Kong, en utilisant des tactiques visant à inciter la Chine à réprimer les émeutiers pour amplifier la propagande anti-chinoise, ou à pousser les « protestataires » à déclarer l’indépendance de Hong Kong envers la Chine et ensuite à la soutenir.

Mitch McConnell, un sénateur américain, a implicitement menacé d’un tel scénario dans une déclaration du 12 août, en déclarant que les États-Unis avertissaient la Chine de ne pas bloquer les manifestations et que si elles étaient réprimées, des troubles suivraient. En d’autres termes, les États-Unis affirment leur soutien envers les voyous en chemises noires, les chemises des fascistes. Cette nouvelle phase est très dangereuse, comme le gouvernement chinois l’a déclaré à maintes reprises, et doit être gérée avec toute l’intelligence et la détermination du peuple chinois.

De nombreux éléments démontrent aujourd’hui que le Royaume-Uni et les États-Unis sont à l’origine des événements de Hong Kong. Lorsque l’ordre des avocats de Hong Kong s’est joint aux protestations, l’Occident a prétendu que même les avocats soutenaient les protestations dans le but de rendre justice au peuple. Mais les dirigeants de cette association sont tous soit des avocats britanniques, soit des membres de cabinets d’avocats basés à Londres, comme Jimmy Chan, chef du Human Civil Rights Front créé en 2002 dans le but de séparer Honk Kong de la Chine, comme Kevin Lam, associé dans un autre cabinet basé à Londres, et Steve Kwok et Alvin Yeung, membres du parti anti-Chine Civic qui vont rencontrer la semaine prochaine des responsables américains.

Kwok a appelé à l’indépendance de Hong Kong lors d’autres visites, certaines parrainées par le Conseil national de sécurité des États-Unis, et a demandé aux États-Unis d’invoquer leur Hong Kong Policy Act, qui, entre autres choses, charge le président américain de prendre une ordonnance suspendant son traitement de Hong Kong comme un territoire distinct en matière commerciale. Cela aurait pour effet de nuire au commerce global de la Chine, car une grande partie de ses revenus provient de Hong Kong. Le président peut invoquer la loi s’il décide que Hong Kong « n’est pas suffisamment autonome pour justifier de la traiter séparément de la Chine ».

Parallèlement à l’appel de Kwok en faveur de l’application de cette loi, le sénateur américain Ted Cruz a déposé un projet de loi intitulé Loi de réévaluation de Hong Kong, et demandé au président de rapporter « la manière dont la Chine exploite Hong Kong pour contourner les lois des États-Unis ».

Mais il semble que la campagne de propagande anti-chinoise n’ait pas l’effet escompté. Le New York Times a publié un article le 13 août intitulé : « La Chine mène une guerre de désinformation contre les manifestants. » Embarrassés par le fait que des fonctionnaires consulaires américains aient été pris en flagrant délit de collusion avec des dirigeants protestataires dans un hôtel de Hong Kong, et par des déclarations ouvertes de soutien aux manifestants de la part des États-Unis, du Canada et du Royaume-Uni, ainsi que par des tentatives un peu trop visibles de traiter Hong Kong comme un État indépendant, les services secrets américains ont dû tenter de contrer les comptes rendus chinois des faits en déclarant que tout ce que dit la Chine est de la désinformation.

Les objectifs des États-Unis et du Royaume-Uni ont été révélés dans ce passage de l’article,

Hong Kong, que la Grande-Bretagne a rendue à la domination chinoise en 1997, reste en dehors du grand firewall de la Chine, et se trouve donc sur l’une des plus grandes lignes de faille de l’Internet mondial. Préserver sa liberté de vivre sans contrôle de la Chine continentale est devenu l’une des causes qui motivent maintenant les protestations. »

Cette déclaration va à l’encontre de l’accord entre le Royaume-Uni et la Chine passé lorsque le Royaume-Uni a finalement accepté de quitter Hong Kong. Nous devons être conscients de ce que dit l’Accord. Promulgué le 4 avril 1990 mais entré en vigueur le 1er juillet 1997, date de la rétrocession du territoire à la Chine, son préambule stipule : *

Hong Kong fait partie du territoire de la Chine depuis l’Antiquité ; elle a été occupée par la Grande-Bretagne au cours des Guerres de l’opium, en 1840. Le 19 décembre 1984, les Gouvernements chinois et britannique ont signé une Déclaration commune sur la question de Hong Kong, affirmant que le Gouvernement de la République populaire de Chine reprendra l’exercice de sa souveraineté sur Hong Kong avec effet au 1er juillet 1997, répondant ainsi à l’aspiration commune, chère au peuple chinois depuis longtemps, du retour de Hong Kong dans le giron de sa mère patrie.

Défendant l’unité nationale et l’intégrité territoriale, préservant la prospérité et la stabilité de Hong Kong et tenant compte de son histoire et de ses réalités, la République populaire de Chine a décidé qu’une Région administrative spéciale de Hong Kong serait établie conformément aux dispositions de l’article 31 de la Constitution de la République populaire de Chine et que, selon le principe « un pays, deux systèmes », le système et les politiques socialistes ne seraient pas appliqués à Hong Kong lorsque la Chine reprendra la souveraineté sur Hong Kong. Les politiques fondamentales de la République populaire de Chine concernant Hong Kong ont été développées par le gouvernement chinois dans la Déclaration conjointe sino-britannique.

Conformément à la Constitution de la République populaire de Chine, l’Assemblée nationale populaire adopte la Loi fondamentale de la Région administrative spéciale de Hong Kong de la République populaire de Chine, qui prescrit les systèmes à appliquer dans la Région administrative spéciale de Hong Kong, afin d’assurer la mise en œuvre des politiques fondamentales de la République populaire de Chine concernant Hong Kong. »

Hong Kong fait partie de la Chine. C’est le fait essentiel énoncé dans la Loi fondamentale approuvée par le Royaume-Uni et la Chine. C’est une région administrative de la Chine. Ce n’est pas un État indépendant et ne l’était pas lorsque la Grande-Bretagne l’a pris et  occupé par la force.

L’affirmation selon laquelle les manifestants tentent de préserver quelque chose qui n’a jamais existé – de se soustraire au contrôle de la Chine, puisque Hong Kong serait soumis au contrôle de la Chine – est donc nulle et non avenue. Le fait que la Chine ait permis à Hong Kong de conserver son système capitaliste le confirme. Le fait que la Chine puisse lui imposer le socialisme 50 ans après la signature du traité de rétrocession, ou plus tôt si certaines conditions sont remplies, le confirme également [La Chine a accepté de laisser le système capitaliste en place à Hong Kong pour une durée de 50 ans après la rétrocession, NdT].

Les prétextes aux émeutes, le premier étant un projet de loi sur l’extradition entre la Chine continentale et Hong Kong semblable à ceux qui existent entre certaines provinces du Canada et des États des États-Unis, le second étant l’affirmation selon laquelle l’insistance de la Chine sur sa souveraineté sur le territoire l’emporterait, en quelque sorte, sur l’autonomie limitée qui lui est accordée et menacerait cette autonomie, sont sans aucun fondement.

On pourrait facilement diviser le Canada en États séparés sur la base de ces arguments, ou encore diviser les États-Unis, ou même le Royaume-Uni, alors que Londres voit son pouvoir contesté en Irlande, dans le Pays de Galles et en l’Écosse par des groupes nationalistes. Et nous savons très bien que des manifestations violentes entraîneraient une rapide répression de ces séparatistes si les gouvernements centraux se sentaient menacés, en particulier si elles étaient aussi violentes que celles des chemises noires de Hong Kong. Nous avons vu ce qui s’est passé en Espagne, lorsque les Catalans ont tenté de se séparer de l’Espagne. Les dirigeants du mouvement sont maintenant en exil. Nous avons vu ce dont les États-Unis sont capables contre les manifestants lorsqu’ils ont ouvert le feu, à Kent State en 1970, sur des étudiants qui manifestaient pacifiquement. Ces choses ne sont pas oubliées. Nous savons comment les Britanniques réagiraient à de nouvelles tentatives en faveur d’une Irlande unie.

La Chine fait face à des attaques sur plusieurs fronts à la fois et il faudra de la sagesse, de l’endurance et la détermination du peuple chinois pour défendre sa révolution et se débarrasser une fois pour toutes de la domination coloniale et impérialiste. Ceux qui portent des drapeaux britanniques et américains lors des manifestations à Hong Kong, révèlent qui ils sont. Ils ne sont pas l’avenir de la Chine. Ils sont l’incarnation vivante d’une histoire morte et d’idées mortes, des zombies du passé.

Christopher Black

Publié le 03/09/2019

 

Frustration de la jeunesse, montée de la religiosité

Mauritanie, une société obsédée par la couleur de peau

Pays pauvre, la Mauritanie se distingue de ses voisins du Sahel confrontés à la violence de groupes armés djihadistes, mais elle reste minée par les divisions ethniques et la hiérarchie selon la couleur de peau. Dans un contexte social tendu, la jeunesse trouve refuge dans la foi et dans la musique.

par Pierre Daum  (site monde-diplomatique.fr)

   

 «La Mauritanie, c’est du pur racisme ! Tout le monde le sait, mais personne n’en parle, c’est interdit ! » Ibrahim, Abdallah, Mohamed, Amadou et Ahmed, à peine 20 ans, sont assis en rond sur des chaises bancales installées dans la rue devant la maison de la tante d’Ibrahim, autour d’une petite bouteille de gaz posée sur la terre battue. Amis depuis l’enfance, ils ont donné un nom à leur joyeuse bande : Free like a bird (« libres comme un oiseau »). Ici, à Basra, quartier périphérique de Nouakchott, loin des avenues cossues du centre-ville de la capitale, aucune rue n’est goudronnée, et toutes les habitations semblent bâties sur du sable. L’électricité subit des coupures fréquentes, et l’eau s’achète à des gamins qui l’apportent sur des charrettes tirées par des ânes. C’est Ahmed qui fait le thé et Abdallah qui parle, alternant le français et le peul (appelé pulaar en Mauritanie). À quelques mètres, des enfants jouent au football, pieds nus dans la poussière. « En haut, il y a les Beïdhane, les Maures blancs. C’est eux qui ont tout. Ensuite, nous, les Négro-Africains [il montre avec son index la peau de son avant-bras]. Et, encore en dessous, il y a les Haratine. Ils sont maures eux aussi, ils parlent la même langue que les Beïdhane, mais ils sont noirs comme nous [il refait le geste de l’index]. En fait, ce sont les anciens esclaves des Beïdhane, et aujourd’hui ils sont encore plus méprisés que nous. »

Tandis qu’Ahmed s’applique à lever très haut la théière, afin d’oxygéner le liquide brûlant en le versant dans de minuscules verres, Amadou poursuit : « Les Maures, blancs ou noirs, parlent le hassanya [l’arabe de cette partie du Sahara]. Nous, on parle le wolof, le pulaar et le soninké. Et, en plus, le français. Tu as compris ? » Oui, nous avons compris, d’autant que, depuis trois jours, c’est au moins la dixième fois que nous avons droit à la même explication. Avec toujours ce même geste de l’index confirmant que la pigmentation de la peau et, au-delà, l’appartenance à l’un de ces trois groupes tournent ici à l’obsession.

Étrange pays que la Mauritanie ! Un territoire vaste — presque deux fois la France —, à cheval entre le Maghreb — le pays fait d’ailleurs partie de l’Union du Maghreb arabe (UMA) — et l’Afrique subsaharienne, désertique à 95 % — c’est surtout cette image de dunes à l’infini et de méharées qui circule en Occident —, avec à peine quatre millions d’habitants, dont les deux tiers ont moins de 26 ans. Une population très réduite, et pourtant tellement fractionnée ! Fractionnée par la langue et la couleur de peau, mais aussi, à l’intérieur du groupe dominant des Maures blancs, hiérarchisée entre descendants de grandes familles de guerriers ou de marabouts (saints et savants locaux) et de tribus moins prestigieuses, voire de castes « honteuses », comme celles des maallemine (forgerons) ou des griots. Le nombre de mariages mixtes est très faible, et certaines histoires d’amour pourraient servir de scénario aux films sentimentalo-larmoyants de Bollywood — un cinéma dont les Mauritaniens sont très friands.

Quelle est la proportion des uns et des autres ? Impossible de le savoir, aucune étude statistique n’ayant été effectuée depuis les années 1960. En 2011, à la faveur de la mise en place du passeport biométrique, tous les citoyens durent se présenter à l’administration afin de prouver leur « mauritanité ». Cela déclencha d’importantes protestations, les Négro-Africains accusant le pouvoir de chercher à leur dénier leur nationalité (1). Le sujet demeure extrêmement délicat dans ce pays où, depuis l’indépendance, en 1960, la quasi-totalité des pouvoirs politiques, militaires, économiques et même intellectuels sont détenus par les Maures blancs. Pour tenter de masquer cette iniquité, le pouvoir disqualifie comme « raciste » toute distinction entre Beïdhane et Haratine, faisant ainsi apparaître la proportion de Maures dans la population bien supérieure à celle des Négro-Africains — ce qui est assurément vrai, sauf que, parmi les Maures, les Haratine sont beaucoup plus nombreux.

Première tournée du thé à la menthe d’Ahmed, avalée en une gorgée comme un verre de vodka. « En fait, les Haratine et nous vivons la même discrimination, déclare Ibrahim. On peut avoir tous les diplômes qu’on veut, quand on passe les concours [ceux de la fonction publique, les plus prisés, car ils garantissent un emploi stable], ce n’est jamais nous qui avons le poste, c’est toujours un Beïdhani [singulier de Beïdhane]. » Silence. Nous n’insistons pas sur le fait que ces jeunes des quartiers pauvres de Nouakchott possèdent en réalité peu de diplômes. La plupart sont passés par l’école publique, dans des classes de soixante-dix à cent élèves, ce qui produit un pourcentage d’échecs scolaires faramineux. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), en 2012, le taux d’alphabétisation ne dépassait pas 60 %, et le nombre de bacheliers reste inférieur à 5 % chez les 20 ans et plus. Les familles beïdhane, elles, envoient leurs enfants dans l’enseignement privé, d’un coût élevé : entre 800 et 4 000 ouguiyas (entre 20 et 100 euros) par mois et par enfant, quand les masses mauritaniennes survivent tant bien que mal avec l’équivalent de 100 ou 200 euros mensuels.

« Nous vivons un nouvel esclavage »

Malgré cette réserve, et en dépit de l’interdiction faite aux chercheurs d’étudier ce sujet, une constatation visuelle s’impose : dans chaque administration, une fois dépassé le niveau des subalternes, seuls demeurent des Beïdhane. Quant aux nombreuses boutiques du centre-ville, elles appartiennent presque exclusivement à des Beïdhane, de même que toutes les banques et toutes les entreprises. « Et, dans l’armée, institution qui constitue l’ossature du régime, les postes de généraux sont détenus en quasi-totalité par des Maures blancs », complète la sociologue Amel Daddah.

Cette inégalité serait-elle particulièrement marquée à Nouakchott, qui rassemble un quart de la population et où se concentrent tous les maux du pays — analphabétisme, chômage des jeunes, inégalités, pauvreté ? Pas du tout. À Aleg, ville de dix mille habitants située à 250 kilomètres à l’est de la capitale, sur la « route de l’espoir », qui mène au Mali, le gérant d’une auberge nous confie, après nous avoir fait jurer de ne révéler ni son nom ni même son prénom, par « peur de représailles » : « Moi, je suis un Maure noir, un Hartani [singulier de Haratine]. Ici, l’esclavage à l’ancienne a peut-être à peu près disparu, mais nous vivons un nouvel esclavage ! Vous voyez les terres alentours ? Elles appartiennent toutes à des Beïdhane, mais ils ne les travaillent jamais. Ceux qui travaillent, ce sont les Noirs. Et le patron rémunère son employé quand ça lui plaît. » Criminalisé en 2007, l’esclavage est ici un phénomène très ancien. Il continue d’exister, principalement dans les campements de brousse. Selon le Global Slavery Index 2018 (2), il concerne 90 000 personnes, ce qui place la Mauritanie en sixième position des pays où le problème est le plus grave (3).

À Kaédi, petite ville encore plus à l’est, Hossein, Mokhtar et Salem font tourner un modeste atelier de réparation d’automobiles. Les deux premiers sont haalpulaaren (pulaarophones), le troisième hartani (arabophone). Ils tiennent le même discours : « Ici, la justice, c’est zéro virgule zéro ! Toute la justice, c’est pour les Maures blancs. Si tu rencontres le moindre problème avec un Maure blanc et que vous allez au commissariat, c’est toi qui as des problèmes. Le Maure blanc rentre tranquillement chez lui, et toi tu restes au poste. »

Retour chez les « oiseaux libres » de Nouakchott. Deuxième tournée de thé, encore plus sucrée. Mohamed, qui n’avait rien dit jusqu’à présent, s’emporte brusquement. « La police, elle nous terrorise ! À partir de 22 heures, si tu traînes un peu dehors, tu as toutes les chances de te faire embarquer, juste parce que tu es noir. Ils disent que c’est pour lutter contre les étrangers sans papiers, mais, en fait, ils ne visent que nous ! Et si tu parles de tes droits de citoyen, ils te tabassent direct. » Amadou ajoute : « La seule façon de t’en sortir, c’est de leur filer de l’argent. Pour 4 000 ouguiyas (4) [10 euros], ils te relâchent. Mais où je les trouve, les 4 000 ? Alors je passe la nuit en cellule. » Ont-ils vraiment l’occasion de sortir, ces jeunes des quartiers périphériques, alors que la ville — comme le reste du pays — ne compte aucun bar, aucun cinéma, aucun théâtre, aucune salle de concert et aucune bibliothèque ? Quelque soixante ans après le départ du colonisateur français, le seul lieu en Mauritanie à proposer une offre culturelle régulière est l’Institut français, à Nouakchott. Quelques stades, parcs et anciens cinémas sont parfois mis à disposition pour des concerts de musique traditionnelle ou de hip-hop.

« De temps en temps, on loue un appartement à plusieurs pour la nuit, raconte Abdallah. On installe une sono, on fait un peu de pub sur Facebook, et là, c’est la grosse fête ! Tu peux être sûr que plein de Beïdhane rappliquent, et plein de filles aussi. À peine entrées, elles retirent leur voile, et tout le monde s’éclate. » Avec, comme boissons, seulement du thé et des sodas ?, demandons-nous naïvement. L’alcool est en effet rigoureusement interdit dans cette République islamique de Mauritanie (de son nom officiel) dont la Constitution proclame dans son préambule que l’islam est la seule source du droit. Abdallah éclate de rire. Mais, avant même qu’il nous révèle ce qu’il en est réellement, tout le monde s’est déjà levé. « Ne bouge pas, on revient ! » Il est 17 heures ; c’est l’heure du asr, la troisième prière de la journée, et tous se précipitent à la mosquée. Moins de dix minutes plus tard, les voilà de retour. « Bon, maintenant, je t’explique. Ici, tout est interdit, mais si tu as de l’argent, tout est possible : l’alcool, les prostituées, le hash, tout. Sans que ça empêche personne d’aller à la mosquée ! »

De tous les pays de l’UMA, la Mauritanie est celui où la pratique de l’islam est la plus poussée. « L’islam est présent dans notre vie comme l’eau que nous buvons ou l’air que nous respirons », affirme Mohamed Fall Ould Bah, directeur du Centre d’études et de recherches sur l’Ouest saharien (Ceros). Le rituel des cinq prières rythme la vie quotidienne des hommes, qui, dès l’appel du muezzin, descendent de leur véhicule et s’agenouillent sur les trottoirs ou se dirigent vers la mosquée la plus proche. Depuis une vingtaine d’années, le nombre de lieux de culte a augmenté de façon vertigineuse grâce aux pétrodollars des monarchies du Golfe. Selon le politiste Zekeria Ould Ahmed Salem, il y en avait 7 650 en 2010 dans tout le pays, dont 4 000 à Nouakchott (5). Ce chiffre doit être bien plus important aujourd’hui, même si aucune donnée n’est disponible non plus sur ce sujet.

« Il s’agit d’opérations commerciales, souligne Ould Bah. Des hommes d’affaires mauritaniens prennent contact avec des musulmans du Golfe qui ont de mauvaises actions sur la conscience. Pour se faire pardonner devant Dieu, ces milliardaires font l’aumône de quelques milliers de dollars destinés à la construction d’une mosquée pour les pauvres de Mauritanie. » Sur place, personne n’est dupe des arnaques auxquelles donnent lieu ces repentirs. « Vous voyez cette mosquée ?, lance Mamadou de la vitrine de sa boutique de couture, dans le quartier Arafat, l’un des plus importants de Nouakchott. Elle a coûté 5 millions d’ouguiyas [12 500 euros]. Mais l’homme qui l’a fait construire a récolté au moins 10 millions aux Émirats... »

La plupart des enfants mauritaniens, garçons et filles, commencent leur scolarité par l’apprentissage par cœur du Coran, dans une des très nombreuses mahadir (écoles religieuses traditionnelles) qui font la fierté du pays. Pour beaucoup, il s’agit d’un des rares livres qu’ils liront de leur vie. « Je peux vous assurer qu’aucun de mes élèves de licence n’a jamais lu un seul roman en entier ! », se lamente Idoumou Mohamed Lemine Abass, professeur de littérature à l’université de Nouakchott. Dans les discussions, deux expressions reviennent sans cesse : « Nous sommes tous des musulmans » et « Dans le Coran, il est dit que... ». Elles servent en général à donner une explication « rationnelle » à chacun de vos actes, ainsi qu’à tout ce qui vous arrive.

Remarquable absence du terrorisme

Ahmed, 25 ans, vit à Dar Naïm, un autre quartier misérable de Nouakchott. Malgré un « niveau bac + 3 », il désespère de trouver un emploi. En attendant, il survit en donnant des cours à domicile, payés 150 ouguiyas (3,75 euros) l’heure : « Comme je n’ai pas d’appui, je ne trouve aucun emploi. Mais j’ai la conviction que si Dieu le voulait, personne ne pourrait m’empêcher d’obtenir un poste. En Mauritanie, nous sommes musulmans, nous pensons que c’est Dieu qui décide de notre sort. Si on ne pensait pas cela, ce serait la guerre ! Dieu nous aide à nous calmer. » Son sentiment religieux — sa plainte — répond à celui de Mokhtar, mécanicien à Kaédi : « Ici, on voit tous les jours des fils de Beïdhane au volant d’une Toyota V8 à 18 millions [45 000 euros]. Alors que nous, on peut travailler trente ans, on n’arrivera même pas à se payer un pneu de cette voiture ! Mais je me dis : “C’est Dieu qui me donne ce que je mange, il m’aide à supporter ce que je vois, il m’aide à supporter ma condition misérable.” Pourquoi est-ce que je ne vais pas moi-même voler ? À cause de la religion. »

Arrosée par l’argent du Qatar, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, qui, en plus de financer des mosquées, offrent des bourses aux jeunes imams pour qu’ils viennent se former chez eux, la Mauritanie est, aux yeux de certains, en train de s’enfoncer dans une inquiétante régression. « Dans les quartiers périphériques, les associations financées par les pays du Golfe viennent en aide aux pauvres et, en échange, elles demandent aux femmes de porter le niqab [voile intégral] ! », s’insurge l’éditorialiste Mariem Mint Derwich, l’une des rares personnalités, de même que sa cousine Mekfoula Mint Brahim, à oser contester publiquement cette « bigoterie ostentatoire » à l’œuvre dans leur pays. Très actives sur Facebook, toutes deux sont issues d’une grande famille de guerriers, ce qui les rend plus visibles et leur fournit en même temps une forme de protection. « L’Arabie saoudite est en train de s’ouvrir, pendant que nous devenons le musée du wahhabisme canal historique ! », ironise Mint Derwich. Le journaliste Moussa Ould Ahmed ajoute que, « dans le même temps, on assiste à une démission totale des intellectuels devant ce populisme religieux encouragé par les hommes au pouvoir, malgré leurs discours vantant un islam modéré ».

C’est dans ce contexte qu’un ingénieur de 31 ans, Mohamed Ould Mkhaïtir, a été condamné à mort en 2014 pour apostasie (article 306 du code pénal). Son crime ? Avoir proposé sur son mur Facebook une comparaison entre le racisme subi aujourd’hui en Mauritanie par la caste des maallemine — dont il est issu — et d’éventuelles positions discriminantes du prophète Muhammad, qui pardonnait à certains de ses ennemis et refusait le pardon à d’autres. Quelques semaines après la publication de ces réflexions, fin 2013, l’affaire s’emballe. Des dizaines de milliers de manifestants emplissent les rues de Nouakchott et de Nouadhibou aux cris de « À mort Mkhaïtir ! ». La peine est finalement commuée en deux années de prison, sans pour autant que l’ingénieur, qui en a déjà effectué trois, soit libéré. Il croupit toujours dans une geôle secrète de Nouadhibou, totalement coupé du monde.

Aujourd’hui, alors que la tension est retombée, nombreux sont ceux qui continuent de réclamer sa tête. « Il a insulté le prophète, il doit mourir ! », affirme ainsi d’un ton serein Mme Fatimatou Hamady, présidente d’une association nationale de parents d’élèves, qui admet, comme tous nos interlocuteurs, ne jamais avoir lu le texte incriminé. M. Salek Ba, vieil avocat au barreau de Nouakchott, s’enflamme : « Jamais je ne pourrais être l’avocat d’un type comme Mkhaïtir ! Avant d’être juriste, je suis musulman ! Je crois plus à l’islam qu’à la justice. » À l’époque, seuls deux avocats, Mme Fatimata MBaye et M. Mohamed Ould Moine, avaient osé prendre la défense de l’ingénieur, ce qui leur avait valu insultes et menaces de mort. Dans les quartiers pauvres, certains font remarquer : « C’est parce qu’il est un maallem [singulier de maallemine] qu’il a subi tout cela. Beaucoup de Beïdhane des grandes familles disent bien pire [sur la religion musulmane], et il ne leur arrive rien. » D’autres, et ils sont nombreux, s’indignent au contraire de la non-application de la loi : « Ici, on nous dit que la Constitution est basée sur la charia, mais on ne l’applique pas ! », déplore Salem, le mécanicien de Kaédi, en faisant référence au recours à l’amputation en guise de châtiment. « Parce que, si on l’appliquait, les Maures blancs perdraient tous leurs mains ! Les gens de l’État, c’est tous des voleurs qui volent le peuple. Moi, je suis pour couper la main des voleurs ! Comme ça, plus personne ne volera. » Reconnu en 2007, le Rassemblement national pour la réforme et le développement (RNRD-Tawassoul, mot qui désigne le fait de se rapprocher de Dieu par divers moyens), parti islamiste affilié aux Frères musulmans égyptiens et considéré comme modéré, peine cependant à mobiliser les masses dans ce pays où aucun parti, même ceux issus des mouvements marxistes des années 1970, ne se prononce pour l’abolition de la charia comme source du droit.

Obsession de la religion, wahhabisme rampant, revendication de la charia, inégalités sociales exacerbées... À première vue, tous les ingrédients semblent réunis pour faire de la Mauritanie un creuset du terrorisme islamiste. Or il n’en est rien, et ce cas force à réexaminer toute représentation schématique des pays musulmans. Depuis 2014, le G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) lutte contre les groupes djihadistes de la région avec le soutien de l’armée française et l’aide financière de l’Union européenne, des États-Unis et de l’Arabie saoudite ; la Mauritanie y apparaît comme le pays le plus paisible. Entre 2007 et 2009, quelques attentats, revendiqués par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), y ont été perpétrés — notamment l’assassinat de quatre touristes français près d’Aleg, en décembre 2007, qui avait provoqué l’annulation du rallye Paris-Dakar. Mais ensuite, plus rien, ou presque.

Comment expliquer ce calme qui règne depuis dix ans, d’autant que la Mauritanie partage plus de deux mille kilomètres de frontière avec le dangereux Mali ? À cette question chacun apporte sa réponse, sans qu’il soit vraiment possible d’en juger la pertinence. Pour certains, l’armée aurait fourni d’énormes efforts de modernisation, aidée financièrement par l’Union européenne — certains suggèrent d’ailleurs que le gouvernement a exagéré la menace islamiste afin d’obtenir des fonds de Bruxelles, toujours prêt à de grosses dépenses dès qu’il s’agit de « lutte contre le terrorisme » ou de « programme de déradicalisation ». D’autres, plus nombreux, évoquent des accords secrets entre le gouvernement et les djihadistes installés au Mali, qui recevraient des valises de dollars en échange de leur non-ingérence. « J’ai du mal à croire à un tel accord financier, rétorque Ould Bah. Pour moi, il s’agit plutôt de moutaraka, sorte de pacte de non-agression qui existe dans l’islam : vous nous laissez tranquilles, on vous laisse tranquilles. »

La présence à Nouakchott de l’ancien mufti d’Oussama Ben Laden, M. Abou Hafs, confortablement installé dans une belle villa du centre-ville, pourrait aussi constituer un élément d’explication. Pour l’avocat Ould Moine, « la séquestration de Mkhaïtir fait peut-être partie du deal entre Al-Qaida et le gouvernement. En tous les cas, pour Al-Qaida, la Mauritanie est une terre amie ». D’autres, enfin, font remarquer que de nombreux responsables mauritaniens possèdent des liens de sang, par leur tribu, avec des combattants maliens, et même algériens. « Nous appartenons avant tout à une tribu, pas à un État, nous explique un notable maure. La frontière entre le Mali et la Mauritanie est une création coloniale, elle ne nous concerne pas. Les gens d’Al-Qaida, c’est ma tribu, ce sont mes cousins. » Parmi ces tribus, celle des Reguibat, d’origine berbère, mais aujourd’hui arabophones, illustre bien la complexité des rapports de solidarité entre les populations de l’ouest du Sahara et du Sahel.

Retour à Basra, avec les « oiseaux libres ». Troisième et dernière tournée de thé, la plus douce au palais, afin de « favoriser les échanges ». La pratique religieuse et cette tradition du thé à la menthe servi en trois fois constituent les deux plus importants éléments partagés par l’ensemble des Mauritaniens. Abdallah reprend : « En vérité, nous ne sommes pas libres du tout. Notre seule liberté, c’est le rap. » Depuis une bonne quinzaine d’années, le hip-hop a en effet pris une importance considérable au sein de la jeunesse. Aujourd’hui, chaque quartier de Nouakchott possède plusieurs studios d’enregistrement, certains constitués en labels avec des musiciens sous contrat. « Le rap permet de véhiculer un message, de parler de la misère de ta vie. C’est le seul moyen de te libérer du poids qui est en toi », explique M. El Hajj Adama Fall, directeur de Zik Melo, un studio réputé de Basra. « Pour 5 000 ouguiyas [12,50 euros], tu payes deux heures de studio, et tu ajoutes à nouveau 5 000 pour le beatmaker [concepteur rythmique], explique Lola Eva, une des rares rappeuses mauritaniennes. Pour 10 000 [25 euros], tu peux enregistrer un titre. »

Dans la vie de tous les jours, Lola Eva travaille sous son vrai nom, Hawa Malam Coma, à former des adultes à l’informatique pour le compte d’une société koweïtienne. Jeune mère de famille, elle gagne 5 000 ouguiyas (125 euros) par mois. « Avant, je travaillais comme secrétaire dans une petite entreprise tenue par un Maure blanc. Mais eux, quand ils te donnent un emploi, ils pensent que tu leur appartiens. Très vite, mon directeur m’a fait comprendre que, si je voulais garder ma place, il fallait que je couche avec lui. Alors j’ai démissionné. » Être femme et, en plus, rappeuse : un vrai combat pour cette artiste, qui ne s’en sort que parce que son mari la soutient « à 100 % ». « Ici, quand tu dis “rappeuse”, les gens pensent : fille ratée, qui se drogue, qui n’est pas présentable, qui couche avec n’importe qui. Les garçons, eux, c’est l’image du voyou... »

Ce que confirme Señor CHK, jeune Beïdhani issu d’une famille modeste ayant grandi à Dar Naïm : « Quand ma mère a appris que je faisais du rap, elle m’a fait jurer d’arrêter ! Alors, j’ai changé mon blase [nom d’artiste] et j’ai retiré ma photo de ma chaîne YouTube. Ici, y a grave d’injustice ! Tous les postes élevés sont réservés aux gens des grandes familles. Mes idoles, c’est le groupe Ewlad Leblad. Eux, ce sont des vrais ! Ils clashent le président. » Ewlad Leblad (« les enfants du pays », en arabe) a été le premier groupe rap à succès composé de Maures blancs. Peut-être justement parce que maures et chantant en hassanya, ils se sont vite attiré les foudres du régime, qui les a poussés à l’exil.

Pas le droit de prononcer le mot « racisme »

« Avec le rap, on peut à peu près tout dire, explique Monza (Limam Kane de son vrai nom), ancien rappeur aujourd’hui directeur de studio et organisateur depuis treize ans du festival Assalamalekoum. Mais il existe cependant quelques interdits. Par exemple, tu n’as pas le droit de prononcer le mot “racisme”, ni de parler de l’esclavage, puisque, officiellement, ça n’existe plus en Mauritanie [il rit]. Si tu veux dénoncer l’accaparement des richesses du pays par une poignée de corrompus, tu peux le faire, mais sans désigner précisément le président de la République. » Une limite, justement, qu’Ewlad Leblad a osé franchir. En mars 2019, deux blogueurs réputés ont été arrêtés pour avoir fait écho à une information circulant dans les médias émiratis selon laquelle la police avait saisi dans une banque de Dubaï 2 milliards de dollars appartenant au président mauritanien.

Les chanteurs maures, blancs ou noirs, sont relativement rares sur cette scène hip-hop largement dominée par les Négro-Africains. Car, là encore, la société est divisée, et chacun a sa musique. Pour les Maures blancs, celle des griots, une musique traditionnelle écoutée sous la tente par les grandes familles, dont chacune, il y a quelques années encore, « possédait » son propre griot ; pour les Haratine, le medh, chant religieux, ou le redh, plus dansant. Et pour les Négro-Africains, donc, le rap. Chez les griots comme chez les musiciens haratine, on reste très prudent dans les sujets abordés. « Dans mes chansons, explique en français Noura Mint Seymali, la chanteuse griotte la plus connue internationalement, je parle parfois de l’amour, ce qui peut être un peu choquant. J’ai même un texte sur le cancer du sein, qui est un sujet tabou ici, de sorte que beaucoup de femmes en meurent. Mais il y a d’autres sujets, par exemple le mariage entre une Mauresque [femme maure blanche] et un griot ou un Hartani. C’est un sujet qui me touche, mais, si je chante là-dessus, ça va provoquer un grand scandale, et je risque d’avoir des problèmes. Alors je préfère ne pas en parler. »

Chez les « oiseaux » de Basra, c’est Abdallah le vrai artiste, et lui n’a peur de rien. « Mon nom de scène est AB. J’ai déjà une dizaine de morceaux. Ils sont tous là [il montre son téléphone portable à l’écran fendillé]. Je dois monter les images, et après je mets tout sur YouTube ! » La nuit tombe. Avant que l’on se quitte, le jeune rappeur entonne devant ses amis un de ses textes, écrit en français : « Ils nous mentent / Ils nous tuent / Ils nous haïssent en faisant semblant qu’ils nous aiment / Ils disent être des musulmans / Mais ils continuent d’verser le sang / Ils coffrent des innocents / Ils nous interdisent de vivre notre vie / Mais qui sont-ils... ? / Mais qui sont ces Maures blancs... ? »

Pierre Daum

Journaliste.

(1Cf. Rémi Carayol, « Mauritanie : la colère noire », Jeune Afrique, Paris, 25 novembre 2011.

(2Index publié par la fondation Walk Free, en coopération avec l’Organisation internationale du travail (OIT) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Nedlands (Australie) - Genève - Le Grand-Saconnex (Suisse).

(3) Lire Amel Daddah, « Mauritanie, les héritiers de l’esclavage », Le Monde diplomatique, novembre 1998.

(4) Il parle en anciens ouguiyas, comme tout le monde dans les conversations. Les nouveaux ouguiyas ont été mis en circulation le 1er janvier 2018, au taux de un pour dix.

(5) Zekeria Ould Ahmed Salem, « Les mutations paradoxales de l’islamisme en Mauritanie », Cahiers d’études africaines, no 206-207, Paris, 2012.

Publié le 29/08/2019

G7 : « L’inégalité est le problème de demain, beaucoup plus que les missiles iraniens ou coréens »

Le G7 s’achève ce lundi 26 août à Biarritz. Que faut-il en retenir ? Est-ce que ça a servi à quelque chose ? Et Macron dans tout ça ? On en parle avec Bertrand Badie.

Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

Bertrand Badie est professeur émérite à Sciences Po et spécialiste des relations internationales.

Regards. Que retenez-vous de ce G7 ?

Bertrand Badie. On a du mal à retenir quelque chose d’un G7, dans la mesure où on est la plupart du temps dans l’informel, dans l’écume des choses. Ces réunions n’aboutissement pas traditionnellement à des décisions majeures et spectaculaires, elles laissent des traces par des contacts discrets voire secrets entre chefs d’Etat. Cette année, on a été servis en matière d’images fortes. Le problème quand on est face à un spectacle, c’est qu’on se demande ce qu’il va en rester dans les mois et les années à venir. Tout cela conduit à la prudence dans l’évaluation de ce qu’il s’est produit.

« Le G7, c’est la nostalgie de l’époque où les vieilles puissances s’accordaient pour régir le monde. »

À quoi ça sert un G7 ?

Au départ, on le savait de manière assez précise. Quand Valéry Giscard d’Estaing l’a créé en 1975, c’était pour réguler les économies occidentales qui étaient en crise du fait du choc pétrolier et de la crise du dollar. Aujourd’hui, le contexte est complètement changé. Avant, le G7 faisait sens comme instance de l’hémisphère occidental et expression d’une hégémonie économique, aujourd’hui il disparaît dans la mondialisation. Non seulement le G7 n’a plus d’efficacité dans la régulation de l’économie mondiale, mais il peut être contre-productif dans la mesure où l’exclusion des émergents et des économies du Sud viennent déséquilibrer l’édifice. En réalité, le G7, c’est la nostalgie de l’époque où les vieilles puissances s’accordaient pour régir le monde au-delà de leur rivalité.

Quel impact peut avoir la démarche d’Emmanuel Macron sur ses homologues du G7 ?

Sur la critique du G7, qu’il a lui-même amorcé à travers sa représentativité, je ne crois pas que le périmètre de cette institution puisse être modifié à terme. Je crois qu’il ne s’agit que d’un constat lucide et formel mais qui ne peut déboucher sur rien. Sur l’Iran, qui a été la partie émergée de l’iceberg, il faut être prudent parce que l’Iran est paru être l’invité de la France et non celui du G7, parce que l’Iran n’est pas entré dans la concertation du G7, ses représentantes ont simplement rencontré des membres de délégations allemandes et britanniques. C’est un peu léger pour parler d’un effet d’entraînement global sur le G7. Mais il faut quand même être lucide, ce qu’il s’est passé avec l’Iran a d’ores et déjà un double effet : premièrement, il donne une nouvelle dimension au contentieux américano-iranien dans la mesure où pour la première fois clairement d’autres acteurs internationaux s’en sont emparés, alors qu’on était dans une situation de léthargie depuis un an. Deuxièmement, c’est un échec pour l’hégémonie américaine. Démonstration a été faite à monsieur Trump que l’hégémonie ne s’accomplissait pas de la manière aussi automatique et consensuelle qu’il avait crue au départ.

Pourquoi les grandes puissances nucléaires refusent que l’Iran possède aussi la bombe ?

J’ai un collègue allemand qui disait du TNT que c’était un club d’ivrognes qui voulaient interdire à tous les autres de boire de l’alcool. On en est là. En terme de légitimité et d’éthique, cette interdiction n’est fondée sur rien. Il n’y a aucune raison de penser que l’Iran serait moins habilité que les Etats-Unis ou la Chine à détenir l’arme nucléaire. N’oublions jamais que dans l’histoire, le seul état qui ait fait usage de l’arme nucléaire, ce sont les Etats-Unis. Considérer que le fait que des régimes non-démocratiques disposent de l’arme nucléaire soit une menace, c’est revenir à lire l’histoire de manière quelque peu simplifiée. En réalité, le club des Etats dotés de l’arme nucléaire est un club ultra-protectionniste qui, certes, peut toujours avancer l’argument logique du danger de la prolifération, mais qui ne pourra jamais expliquer pourquoi certains ont le droit d’entrer dans cette prolifération – je pense en particulier à Israël, à l’Inde ou au Pakistan – et pourquoi d’autres ne l’auraient pas. Il ne faut pas se demander pourquoi l’Iran ne devrait pas avoir l’arme nucléaire, mais quelles sont les raisons stratégiques et politiques qui font craindre cette détention de l’arme nucléaire par l’Iran ? La réponse est assez claire : le grand Moyen-Orient se caractérise par le monopole de l’arme nucléaire par Israël. Si d’autres venaient à l’obtenir, et notamment l’Iran, ce serait une recomposition totale de la donne moyen-orientale. La puissance israélienne serait équilibrée par la puissance iranienne et Israël devrait partager la tutelle politico-militaire sur la région. Ce qui est considéré par les Etats-Unis comme quelque chose de totalement inadmissible.

Inégalités sociales et économiques, égalité entre les femmes et les hommes, écologie, etc. Le G7 est-il le bon endroit pour évoquer ces sujets ?

Il n’y a pas de mauvais endroit pour poser la clé des relations internationales de demain. Je me félicite que ce thème – les grandes inégalités mondiales – ait été mis à l’ordre du jour du G7, parce que c’est le problème de demain, beaucoup plus que les missiles iraniens ou coréens. La mondialisation a engendré le système social le plus inégalitaire de l’histoire. Dans un temps d’extrême visibilité, ces inégalités risquent de généraliser la violence. Je ne me fais aucune illusion, rien ne sera décider dans ce domaine au G7, mais le fait qu’on alerte certains gouvernements qui ne veulent pas en entendre parler, c’est un point positif.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Publié le 28/08/2019

Le gouvernement impérial étasunien de Donald Trump : Une menace pour la démocratie américaine et un facteur de chaos pour le monde?

Par Prof Rodrigue Tremblay

(site mondialisation.ca)

 « Pour conquérir et conserver le pouvoir, un homme doit d’abord l’aimer. Ainsi, l’effort pour l’obtenir n’est pas susceptible d’être associé à la bonté, mais avec les qualités opposées de l’orgueil, de la ruse et de la cruauté. Sans l’auto exaltation et l’abaissement des autres, sans hypocrisie, mensonge, prisons, forteresses, punitions, meurtres, —aucun pouvoir ne peut s’imposer ou perdurer. » Léon Tolstoï  (1828-1910), (dans Le Royaume de Dieu est en vous, mai 1893)

« Le mégalomane diffère du narcissiste par le fait qu’il souhaite être puissant, plutôt qu’être charmant et il veut se faire craindre plutôt que d’être aimé. De nombreux lunatiques font parties de ce genre, y compris la plupart des grands hommes de l’histoire. » Bertrand Russell (1872-1970), (dans La conquête du bonheur, ch. 1, 1930)

« Presque tous les hommes peuvent résister à l’adversité, mais si vous voulez tester le caractère d’un homme, donnez-lui le pouvoir. » Abraham Lincoln (1809-1865), (citation attribuée à Lincoln dans une biographie intitulée “Abraham Lincoln, the Backwoods Boy” by Horatio Alger Jr., pub. en 1883)

« Peut-être est-ce une vérité universelle que la perte de la liberté dans un pays doit se faire en prétextant un danger réel ou prétendu venant de l’étranger. » James Madison (1751-1836), 4ème président américain, (dans une lettre adressée à Thomas Jefferson, le 13 mai, 1798)

« Quand le fascisme viendra aux États-Unis, il s’enveloppera dans le drapeau et portera la croix. » Sinclair Lewis (1885-1951), (dans Cela ne peut arriver ici, 1935, un roman au sujet de l’élection d’un candidat fasciste à la présidence américaine)

 

Le 8 novembre 2016, 46,1% des électeurs Américains votèrent en faveur d’un magnat de l’immobilier, Donald Trump (1946- ), pour devenir président des États-Unis. Ce faisant, ils ne savaient pas exactement ce à quoi ils s’engageaient, car, comme la citation ci-dessus le dit bien, on ne sait vraiment pas à quoi s’entendre d’un politicien avant que ce dernier ne prenne le pouvoir. Les Américains ne s’attendaient certainement pas à ce que le « changement » promis par le candidat républicain à la présidence soit si chaotique.

C’est que Donald Trump s’est entouré de trois conseillers inexpérimentés, sorte de Rasputine. Le premier est son jeune gendre Jared Kushner (1981- ), un homme d’affaires sans expérience gouvernementale et un judaïste orthodoxe fervent qui, en plus, écrit des discours pour le président. Son deuxième proche conseiller et son principal stratège politique est Stephen Bannon (1953- ), un partisan du mouvement américain d’extrême droite Tea Party, qu’on accuse d’avoir une vision apocalyptique du monde. Fait rare, Bannon a aussi été nommé membre permanent du Conseil de la sécurité nationale (NSC). Le troisième membre de l’entourage rapproché de Donald Trump est Stephen Miller  (1985-), âgé de seulement 31 ans, lequel occupe le poste de conseiller principal de la Maison-Blanche, en collaboration avec Jared Kushner pour les affaires intérieures. Il agit aussi comme rédacteur de discours de Donald Trump.

 Tout compte fait, le nouveau président américain Donald Trump (1946- ) s’est avéré, jusqu’ici, être un politicien beaucoup plus erratique que ce à quoi on aurait pu s’attendre, malgré toutes les inepties qu’il a proférées au cours de la campagne présidentielle américaine. Pour ma part, je croyais qu’une fois élu et installé à la Maison-Blanche, Donald Trump abandonnerait ses excentricités, notamment ses messages nocturnes sur Tweeter. —J’ai eu tort.

En réalité, au cours des quelques semaines qui ont suivi la cérémonie d’investiture, le 20 janvier 2017, et avant que les ministres nommés aux différents ministères ne soient confirmés dans leurs fonctions, et soucieux de « prendre le contrôle des évènements », le personnel de la Maison-Blanche du Président Donald Trump s’est comporté comme une sorte de junte impériale, en émettant des dizaines de décrets en rafale. L’objectif était de forcer la main aux ministères responsables et aux élus du Congrès, et de faire en sorte de soumettre l’ensemble de la bureaucratie à l’ordre du jour plus ou moins extrémiste de la nouvelle administration.

Cependant, lorsque les ministres de la Défense (James Mattis) ou du Département d’État (Rex Tillerson) sont entrés en fonction après leur confirmation par le Sénat américain, le Président Trump a du changer d’avis sur de nombreuses questions concernant, en autres, Israël, la Chine, l’accord nucléaire iranien, …etc.

Les tribunaux étasuniens ont également jeté du sable dans l’engrenage, notamment en ce qui concerne l’ordonnance générale fermant la frontière américaine aux ressortissants de sept pays musulmans (Iraq, Syrie, Iran, Soudan, Libye, Somalie et Yémen).

Revoyons comment la Maison-Blanche de Donald Trump  s’est montrée chaotique pendant les premières semaines suivant le jour d’inauguration du nouveau président.

• Le président Donald Trump a montré jusqu’ici une dangereuse tendance à gouverner par décret, avec des contributions minimales du Congrès élu

Il est toujours dangereux, et potentiellement désastreux dans une démocratie, quand un chef d’État décide de s’approprier les pleins pouvoirs et de gouverner par décret ou par ordonnance, sans passer par le traditionnel processus parlementaire, outrepassant souvent ainsi les ministères responsables et les représentants élus du parlement. Un tel procédé autocratique ressemble davantage à une gouvernance impériale qu’à celle d’un gouvernement démocratique responsable.

Le premier à faire une telle référence a été l’historien américain Arthur Schlesinger Jr., dans son livre publié en langue anglaise en 1973, La présidence impériale. Le livre se voulait une réponse aux tentatives du président Richard Nixon (1913-1994) d’étendre les pouvoirs du président américain, quand ce dernier déclara : « quand c’est le président qui le fait, cela n’est pas illégal. » Dans mon propre ouvrage de 2003, Le nouvel empire américain, j’ai abordé la question de la tendance chez les présidents américains de lancer à leur guise des interventions militaires à travers la Planète, avec un minimum de consultations auprès des membres élus du Congrès.

Sur ce point, le président Trump semble vouloir surpasser le président Nixon en considérant la Maison-Blanche comme le principal centre du pouvoir politique aux États-Unis, contrairement à ce que dit la Constitution américaine sur la séparation des pouvoirs.

Il est vrai que d’autres présidents américains ont émis des décrets exécutoires et des memoranda présidentiels au début de leur administration, mais il s’agissait la plupart du temps de rétablir des procédures qu’une administration précédente avait abandonnées. Ces mesures d’exception traitaient rarement de politiques fondamentales et complexes, même si certaines d’entre elles portaient sur des questions fort importantes, notamment en temps de guerre.

Dans le cas du président Trump, ses ordonnances exécutoires et ses memoranda présidentiels ont non seulement été multiples, mais ils ont aussi porté sur des politiques fondamentales, et cela, sans consultation préalable et sans l’apport technique des ministères concernés, qu’il s’agisse de questions traitant des soins de santé, du droit à l’avortement ou du commerce extérieur, de l’immigration, de l’exploration pétrolière, de questions judiciaires, etc. De plus, aucun document explicatif des fondements et des objectifs de telles ordonnances n’a été produit à l’appui de ces mesures d’urgence.

Quand une telle dérive de gouvernance s’est produite dans d’autres pays, la démocratie fut perdante, et les conséquences pour le leader et son pays furent désastreuses.

• Le président Donald Trump cherche des prétextes de provoquer d’autres pays : son slogan « l’Amérique d’abord » semble signifier les « États-Unis contre le monde entier »

Dans un entretien sur la chaîne CNN, en mars 2007, le futur aspirant à la Maison-Blanche, Donald Trump, a déclaré que le président George W. Bush avait été un désastre dans ses relations extérieures et qu’il avait été « le pire président américain de toute l’histoire américaine », et, il avait ajouté que ce dernier « aurait dû être destitué » parce qu’il avait lancé son pays dans une guerre d’agression contre l’Irak et qu’il avait causé la mort de milliers de personnes. C’est une accusation qu’il a répétée, par la suite, à de nombreuses occasions.

Néanmoins, il est quand même ironique que le président Donald Trump veuille emprunter la même voie que George W. Bush en ce qui concerne l’Iran, recourant à des mensonges et à de fausses allégations pour provoquer ce dernier pays.

Il s’est aussi permis d’insulter les chefs d’État d’une demi-douzaine de pays, allant même jusqu’à menacer le Président mexicain d’envahir son pays. Quant à sa critique du président George W. Bush, il semble que dans son cas, c’est une preuve « qu’on donne aux autres ce que l’on a de trop »!

Il serait bon de rappeler au Président Trump les propos qu’il a tenus, le 27 avril 2016, lors d’un important discours de politique étrangère :

« Contrairement aux autres candidats [à la présidence américaine], je ne considère pas que la guerre et l’agression sont des moyens de première ligne. On ne peut pas avoir une politique étrangère sans diplomatie. Pour une superpuissance, la prudence et la retenue sont vraiment des signes de force. Même si je ne faisais pas partie du gouvernement, j’étais totalement contre la guerre en Irak, et j’ai dit sans hésitation, à de multiples occasions, qu’elle aller déstabiliser tout le Moyen-Orient. »

• Il est permis de douter de la sincérité du Président Donald Trump quant à sa volonté de mettre fin à l’influence des milieux financiers américains sur les politiciens étasuniens

Au cours de la campagne présidentielle de 2016, le candidat Donald Trump a sévèrement accusé ses rivaux d’être des porteurs de valises pour les financiers de Wall Street. Il a souvent répété que les milieux de Wall Street étaient le symbole d’une élite corrompue, laquelle a spolié l’Amérique et volé la classe ouvrière pour s’enrichir. Il s’est servi des médias sociaux pour lancer les pires accusations contre la candidate démocrate Hillary Clinton, allant jusqu’à dire, le 28 juillet 2016, que cette dernière n’était rien de moins qu’une « marionnette de Wall Street », et, le 19 octobre 2016, que les méga-banques avaient la haute main et un « contrôle absolu » sur ses rivaux Hillary Clinton et Ted Cruz, insinuant par le fait même que ces derniers étaient inaptes à occuper le fauteuil du Président américain, tandis que lui se voulait être le défenseur de la classe ouvrière.

Mais qu’à cela ne tienne ! Une des premières mesures du Président Trump a été d’annoncer le retrait de la réglementation bancaire connue sous le nom de loi Dodd-Frank, adoptée en 2010, dans la foulée de la crise financière des prêts subprime de 2008. Il est quand même surprenant que le président Trump réponde si rapidement aux souhaits de déréglementation des méga-banques américaines, alors même qu’il dénonçait avec force, il n’y a pas si longtemps, la corruption des milieux d’affaires de Wall Street.

Dans un deuxième temps, le Président Trump a recruté un ancien banquier de la grande banque Goldman Sachs, M. Steven Mnuchin, pour le poste de ministre des Finances.

En outre, M. Trump a fait appel à la méga-banque d’affaires Goldman Sachs pour le conseiller et l’appuyer dans l’élaboration de sa politique économique. En effet, il a nommé M. Gary Cohn (1960-), le président de Goldman Sachs, au poste de président du Conseil économique national du président. Ce faisant, il s’est assuré que les banquiers de Wall Street aient un important mot à dire dans les politiques économiques et financières de son administration.

On peut certes s’interroger si ses attaques contre les milieux bancaires de Wall Street, et sur la prétendue influence indue qu’ils exerçaient sur les politiciens américains, étaient sincères, ou si elles n’étaient que de simples boutades de politicien pour se faire élire.

• Les attaques répétées du président Donald Trump contre les milieux journalistiques et contre les juges qui se prononcent sur la constitutionalité de ses politiques relèvent d’un autoritarisme et sont en soi une violation de la séparation des pouvoirs

Le 6 février dernier, le président Donald Trump s’est lancé dans un barrage d’accusations contre la presse américaine, l’accusant « de passer sous silence de nombreuses attaques terroristes », sans apporter la moindre preuve d’appui à ses graves accusations. Il s’est aussi employé à intimider et à insulter les juges qui ont à se prononcer sur la constitutionnalité de certaines de ses ordonnances, ce qui de toute évidence est une attaque contre l’indépendance judiciaire.

Il s’agit là d’un mépris et d’une violation du principe de la séparation des pouvoirs contenu dans la constitution américaine, en plus d’être une attaque frontale contre la liberté de la presse.

On ne peut pas banaliser de telles attaques, venant d’une personne en autorité. En effet, quand un régime autoritaire veut s’établir et manquer à ses devoirs et à responsabilités, il s’attaque généralement aux systèmes législatif et judiciaire du pays, afin de les assujettir au pouvoir exécutif et, il s’efforce d’intimider les institutions qui sont en mesure de relever ses mensonges et ses fausses représentations.

• Le président Donald Trump a une vision mercantiliste du commerce international, laquelle est rejetée par presque tous les économistes

Le Président Donald Trump semble penser que son pays devrait enregistrer des excédents commerciaux sur le commerce des biens et des services avec les autres pays, ces derniers étant acculés à des déficits commerciaux, quelle que soit la balance des paiements globale des États-Unis, et quelle que soit la conjoncture économique nationale et étrangère. Une telle vision des choses ne tient pas la route. Ce n’est pas ainsi que la balance des paiements d’un pays s’ajuste aux relations économiques multilatérales.

Lorsque M. Trump met l’emphase sur une seule composante de la balance des paiements, la balance commerciale, il est dans l’erreur. Par exemple, si un pays vit au-dessus de ses moyens et emprunte de l’argent à l’étranger, cet emprunt étranger apparaît comme un afflux de capitaux étrangers dans le pays. Cet afflux de capitaux étrangers entraîne un excès de dépenses intérieures par rapport à sa production et contribue à financer un excédent des importations par rapport aux exportations de biens et de services avec le reste du monde. Le compte capital du pays affiche un excédent, alors que la balance commerciale (plus précisément la balance courante) indique un déficit, les deux s’équilibrant ainsi plus ou moins l’un l’autre.

La raison principale pour laquelle les États-Unis enregistrent des déficits commerciaux, année après année, c’est parce qu’ils empruntent trop à l’étranger.

Cela s’explique en partie par le fait que le gouvernement étasunien enregistre d’énormes déficits budgétaires, en dépensant davantage que ses rentrées fiscales et qu’il emprunte de l’argent tant au secteur privé intérieur qu’aux étrangers, ce qui accroit la dette publique. Ces déficits sont souvent causés par des baisses d’impôts et par des dépenses militaires en croissance. Le fait que l’économie mondiale utilise le dollar américain en tant que monnaie de réserve internationale représente un prêt sans intérêt que le reste du monde avance aux États-Unis, ce qui permet à ce dernier pays d’enregistrer un déficit commercial chronique. M. Trump et ses conseillers seraient bien avisés de comprendre ces vérités de la finance internationale.

Si son gouvernement veut réduire le déficit commercial des États-Unis avec le reste du monde, le gouvernement américain devrait équilibrer ses livres et réduire ses emprunts à l’étranger. Les guerres commerciales n’amélioreront pas la balance commerciale des États-Unis si le pays continue à dépenser au-delà de ses rentrées fiscales et s’il maintient ses emprunts à l’étranger. Elles ne feraient qu’empirer les choses.

Depuis plusieurs décennies, le gouvernement étasunien a accumulé dette sur dette, en enregistrant année après année des déficits budgétaires, causés principalement par les guerres ruineuses que le pays mène à l’étranger, et en finançant ces interventions par des emprunts à étranger. C’est un problème que les politiciens américains doivent comprendre s’ils ne veulent pas que leur pays en vienne un jour à faire faillite.

Cela est arrivé dans le passé avec la montée et la chute d’autres empires, et il n’y a aucune raison pour que cela ne puisse se reproduire de nos jours quand un pays impérial dépense continuellement plus qu’il ne produit. Et les guerres ne produisent rien; au contraire, elles sont un facteur de mort et de destruction.

• Les espoirs de mettre fin au chaos au Moyen-Orient sont en baisse

L’élection de Donald Trump aux États-Unis avait fait naître l’espoir de la possibilité de mettre fin au chaos meurtrier au Moyen-Orient. Cependant, une fois pendant la campagne présidentielle et une autre fois après son arrivée au pouvoir, M. Trump a jeté une douche froide sur de tels espoirs.

Dans un premier temps, lors d’un discours électoral, le 21 mars 2016, devant le lobby sioniste américain (l’AIPAC), il a courtisé de riches donateurs avec l’annonce de son intention de rompre avec la politique de la plupart des pays occidentaux du dernier demi-siècle de considérer la ville de Jérusalem en tant que zone protégée des Nations Unies, soit une ville internationale occupée par les Arabes, les chrétiens et les juifs. Plus précisément, il a déclaré : « Nous allons déplacer l’ambassade américaine [de Tel Aviv] vers la capitale éternelle du peuple juif, Jérusalem. »

En deuxième lieu, le jeudi 15 décembre 2016, afin de s’assurer que tous comprennent bien qu’il était du côté d’Israël dans le conflit israélo-palestinien, le président élu Donald Trump fit connaître son choix pour le poste d’ambassadeur américain en Israël. Il annonça la nomination d’un farouche partisan des colonies israéliennes en terres privées palestiniennes, David Friedman, son avocat personnel en matière de faillite. Le nouvel ambassadeur ne perdit guère de temps à déclarer qu’il brûlait du désir de « commencer son travail d’ambassadeur des États-Unis dans la capitale éternelle d’Israël, Jérusalem. »

Et, troisièmement, oubliant semble-t-il qu’il avait critiqué son adversaire Mme Hillary Clinton pour avoir proposé une politique dangereusement téméraire, le président Trump annonça, le 25 janvier dernier, qu’il envisageait de « créer des zones de sécurité en Syrie », apparemment sans considérer si c’était légal, et aussi sans s’assurer de l’accord du gouvernement syrien et sans consulter les trois principaux pays (Russie, Turquie et Iran) qui venaient tout juste de conclure un projet de paix pour la Syrie. Il préféra s’entretenir avec les dirigeants de l’Arabie saoudite et ceux des Émirats arabes unis, deux pays qui sont connus pour leur appui au terrorisme islamiste en Syrie.

• Le monde craint le président Donald Trump : les scientifiques responsables de l’Horloge de l’Apocalypse ont établi que l’humanité est à seulement deux minutes et demie de la fin du monde

En janvier dernier, les scientifiques chargés de l’Horloge de la fin du monde ont avancé l’horloge à seulement deux minutes et demie de l’apocalypse, en grande partie à cause de l’arrivée de Donald Trump à la tête des États-Unis. Ils ont affirmé que l’homme d’affaires devenu politicien, compte tenu de ses dangereuses déclarations et de ses politiques irréfléchies, pourrait conduire la Planète à sa perte. Cela signifie qu’ils considèrent que la Terre est maintenant plus proche de l’hécatombe qu’elle ne l’a jamais été depuis 1953, soit au plus fort de la confrontation nucléaire entre les États-Unis et l’Union soviétique.

Les menaces existentielles qui menacent la Terre viennent aujourd’hui de fréquentes déclarations concernant l’utilisation des armes nucléaires et la prolifération de ces armes, ainsi que l’accélération des changements climatiques.

• Conclusion

Tout compte fait, la tournure des événements depuis l’élection de Donald Trump a soulevé un certain nombre de craintes que beaucoup de choses pourraient changer pour le pire dans les années à venir. Bon nombre des politiques mises de l’avant par l’administration Trump sont des remèdes inappropriés pour les problèmes auxquels font face les États-Unis et le monde. En fait, beaucoup de ces politiques peuvent aggraver les choses, plutôt que les améliorer.

Les choses semblent avoir commencé à changer pour le mieux avec l’arrivée de nouveaux ministres expérimentés et compétents dans le processus décisionnel américain, en dehors du petit cercle fermé de la Maison-Blanche. Il était temps.

Professeur Rodrigue Tremblay

 

 

Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d’économie à l’Université de Montréal. Auteur du livre « Le nouvel empire américain » et du livre « Le Code pour une éthique globale ».

On peut le contacter à l’adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com.

Prière de visiter son blogue en plusieurs langues à l’adresse suivante : http://www.thenewamericanempire.com/blog.htm.

Site Internet de l’auteur : http://www.thenewamericanempire.com/

Publié le 25/08/2019

Le baillon sioniste transformera-t-il des rescapés du génocide juif en antisémites? #OpenGaza

anne marie OUDRER (pétition sur le site change.org)

Juvisy-sur-orge, France

Faut-il traiter d’antisémites et condamner ces huit rescapés des camps d’extermination pour leurs comparaisons entre les politiques sionistes et celles des Nazis ? Chris Knight, anthropologiste et militant britannique pose la question, en publiant les citation ci-dessous. 

Marika Sherwood, survivante du ghetto de Budapest.
« (...) Peu de temps après (en 1956), j’ai appris que les Israéliens rassemblaient les Palestiniens dans des camps de concentration. Je ne pouvais pas y croire. Les Israéliens n’étaient-ils pas des Juifs ? Ne venions-nous/ne venaient-ils pas de survivre au plus grand pogrom de notre histoire ? Les camps de concentration – souvent appelés par euphémisme, « colonies de peuplement » - n’étaient-ils pas la principale caractéristique de ce pogrom ? Comment ces Juifs israéliens pouvaient-ils opprimer d’autres gens ? Dans mon imagination de romantique, les Juifs d’Israël étaient des socialistes, des gens qui discernaient le bien du mal. C’était manifestement inacceptable. J’avais l’impression qu’on m’avait laissé tomber, comme si on m’avait volé une partie de ce que je pensais être mon héritage. …
Il me faut dire au gouvernement israélien qui prétend parler au nom de tous les Juifs, qu’il ne parle pas en mon nom. Je ne garderai pas le silence face à la tentative d’annihilation des Palestiniens, la vente d’armes aux régimes répressifs partout dans le monde et la tentative d’étouffer la critique d’Israël dans les médias au niveau mondial, quand on voit ce gouvernement remuer le couteau dans la plaie - traduisons ‘culpabilité’ - afin d’obtenir des concessions économiques de la part des pays occidentaux. Naturellement, la position géopolitique d’Israël a une incidence grandissante en ce moment. J’empêche Israël de confondre les termes « antisémite » et « antisioniste » : On ne peut pas laisser passer ça."
Dr. Marika Sherwood, ‘How I became an anti-Israel Jew’ (Voilà comment je suis devenue une Juive anti-Israël), Middle East Monitor, 7/3/18. 

Israël Shahak, survivant du ghetto de Varsovie et du camp de concentration de Bergen-Belsen.
« Pour survivre, Isra­­­ël doit renoncer au désir de domination. Il deviendra alors un bien meilleur pays pour les Juifs eux-mêmes. En Israël, beaucoup comparent aisément le pays avec l’Allemagne. Non seulement l’Allemagne d’Hitler et des Nazis, mais aussi l’ancien Empire germanique voulait dominer l’Europe. Ce qui s’est passé au Japon, après l’attaque contre la Chine, c’est qu’ils voulaient dominer une vaste zone de l’Asie. Lorsque l’Allemagne et le Japon renoncèrent à leur souhait de domination, ils devinrent des sociétés bien plus sympathiques pour les Japonais et les Allemands eux-mêmes. "
Dr. Israel Shahak, Middle East Policy Journal, été 1989, no.29.

Hajo Meyer, était un survivant d’Auschwitz.
« Ça me fait mal d’observer les parallèles entre mes expériences dans l’Allemagne d’avant 1939 et celles que souffrent les Palestiniens de nos jours. Je ne peux pas m’empêcher d’entendre les échos nazis de « sang et sol », dans la rhétorique des colons fondamentalistes, qui revendiquent le droit sacré à toutes les terres de la Judée-Samarie biblique.
Les divers aspects de punition collective infligée au peuple Palestinien – ghettoïsation forcée derrière un « mur de sécurité », destruction de maisons au bulldozer, déprédation de champs, bombardement d’écoles, de mosquées et d’édifices gouvernementaux, blocus économique qui prive les gens d’eau, de nourriture, de médicaments, d’éducation et de nécessités de base pour survivre dans la dignité – tout ceci me pousse à me rappeler les privations et les humiliations dont j’ai fait l’expérience dans ma jeunesse. Toutes ces oppressions qui durent depuis un siècle, signifient des souffrances inimaginables pour les Palestiniens. »
Dr. Hajo Meyer, ‘An Ethical Tradition Betrayed’, Huffington Post, 27/1/10. 

Gabor Mate, survivant du Ghetto de Budapest.
« Jeune homme élevé à Budapest, enfant qui avait survécu au génocide nazi, j’ai été hanté pendant des années par une question qui résonnait dans ma tête avec une telle force que, parfois, elle tournait : ‘Comment cela fut-il possible ? Comment le monde permit-il de telles horreurs ?’
Question naïve d’un enfant. Maintenant, j’en sais plus : La réalité est là. Que ce soit au Vietnam, au Rwanda ou en Syrie, l’humanité demeure les bras croisés, complice, inconsciente ou impuissante, comme toujours. À Gaza en ce moment, on trouve le moyen de justifier le bombardement des hôpitaux, l’extermination de familles en train de manger, le meurtre de jeunes qui jouent au foot sur une plage…
On ne peut pas comprendre Gaza hors contexte, c’est à dire le nettoyage ethnique continu, le plus long de tous, du siècle dernier et du présent, la tentative continue de détruire la nation palestinienne.
Les Palestiniens utilisent des tunnels ? Mes héros de même : les combattants mal équipés du Ghetto de Varsovie. Contrairement à Israël, les Palestiniens n’ont ni hélicoptères Apache, ni drones télécommandés, avions de combat chargés de bombes, artillerie laser : Avec leur défiance inefficace, ils lancent des roquettes primitives qui provoquent de la terreur pour des civils innocents israéliens, mais rarement des blessures. Vu l’énorme inégalité de forces, il n’existe aucun parallèle de culpabilité. …
Qu’allons-nous donc faire, nous, gens ordinaires ? Je prie qu’on écoute notre cœur. Le mien me dit que ‘plus jamais ça’ n’est pas une expression exclusive : Le meurtre de mes grands-parents à Auschwitz ne justifie pas la dépossession incessante des Palestiniens. La justice, la vérité, la paix, ce n’est pas l’apanage d’une seule tribu. Le ‘droit d’Israël à se défendre’ - indiscutable en principe – ne justifie pas l’extermination de masse. »
Dr. Gabor Mate, ‘Beautiful Dream of Israel has become a Nightmare’ (Le Beau Rêve d’Israël s’est transformé en Cauchemar), Toronto Star, 22/7/14. 

Marek Edelman, était un survivant du Ghetto de Varsovie et un des chefs du soulèvement du Ghetto.
« Pendant la guerre, nous, on n’aurait jamais pensé que les Sionistes restaient volontairement passifs quant à la destruction des Juifs, afin de mieux justifier la fondation de l’état d’Israël… Mais de nos jours, même les historiens reconnus s’expriment à haute voix sur la façon dont certains Sionistes installés en Palestine exploitaient politiquement l’Holocauste ! … Le premier chef du gouvernement israélien, Ben Gourion estimait que, plus ça irait mal pour les Juifs d’Europe, plus ça irait mieux pour Israël. Il a mis ce projet en œuvre… Ben Gourion s’est lavé les mains de la Diaspora… Dès la conférence du parti Mapai en décembre 1942, il a déclaré que la tragédie des Juifs d’Europe ne les concernait pas - lui et ses associés – directement. C’étaient les paroles d’un chef qui était d’accord pour sacrifier la vie de millions de Juifs pour élaborer un état juif. Je ne dis pas qu’il aurait pu sauver des milliers d’êtres humains, mais il aurait pu combattre pour ces milliers de gens. Il s’en est abstenu. J’ignore si c’était voulu. »
Dr Marek Edelman, 2016. Being On the Right Side : Everyone in the Ghetto Was a Hero (Du Bon Côté : Dans le Ghetto, Ils étaient tous des Héros), pages 223, 448. 

Zeev Sternell, survivant du ghetto de Przemysl, en Pologne.
« La gauche n’est plus capable de maîtriser l’ultra-nationalisme qui s’est développé ici, en Israël – le genre dont la branche européenne a contribué à éliminer presque tous les Juifs européens. Les entretiens que Ravit Hecht du Haaretz a effectués avec les politiques de la droite israélienne, Smotrich et Zohar, (les 3 décembre 2016 et 28 octobre 2017) devraient être distribués dans tous les médias, en Israël et partout dans le monde juif. On voit en eux non seulement un fascisme israélien grandissant, mais aussi un racisme qui ressemble au Nazisme dans son enfance.
Comme toute idéologie, la théorie raciale nazie s’est développée au cours des années. Au début, elle a uniquement privé les Juifs de leurs droits civils et humains. Il est possible que, sans la Seconde Guerre Mondiale, le ‘problème juif’ se fût terminé simplement avec l’expulsion ‘volontaire’ des Juifs des terres du Reich. Après tout, la plupart des Juifs d’Autriche et d’Allemagne ont pu partir à temps. Il est possible que ce soit un avenir à prévoir pour les Palestiniens. » :
Prof. Zeev Sternhell, ‘Opinion in Israel, Growing Fascism and a Racism Akin to Early Nazism’, Haaretz, 19/1/18. 

Primo Levi était un survivant d’Auschwitz.
« En ce qui concerne le Premier Ministre Menachem Begin, ‘Fasciste’ est une définition pour moi acceptable. À mon avis, même Begin serait d’accord. C’était l’élève de Jabotinsky, qui représentait l’aile droite du Sionisme et qui se disait fasciste. C’était l’un des interlocuteurs de Mussolini. Assurément, Begin était son élève. Voilà toute l’histoire de Begin…. L’Holocauste est la défense préférée de Begin : Je n’y attribue aucune validité. »
Primo Levi, The Voice of Memory : Primo Levi Interviews (La voix de la Mémoire : Entretiens avec Primo Levi), 1961-1987, pp. 285-286. La citation date de 1982. 

Rudolf Vrba, survivant de Majdanek et d’Auschwitz. Il s’est évadé d’Auschwitz en 1944, pour prévenir les Juifs hongrois au sujet du programme nazi d’extermination. Malheureusement, certains chefs sionistes pensaient différemment.
« Le mouvement sioniste européen a joué un rôle très important dans l’extermination de masse des Juifs. Je crois vraiment que, sans la coopération des Sionistes, ça aurait été une tâche bien plus difficile….
Les Sionistes disaient que nous ne sommes pas tchécoslovaques, ni allemands ni français : Nous sommes juifs et nous devons, en tant que juifs, retourner dans notre pays, en Israël ou Palestine, et fonder notre état. …
S’ensuivit la Loi de Nuremberg, loi divulguée par un État dit civilisé – l’Allemagne nazie – qui affirmait que les Juifs ne faisaient pas partie de l’Europe, mais de la Palestine. …
Donc, ensemble, le Nazisme et le Sionisme partageaient la même chose : Ils proclamaient tous les deux que les Juifs n’appartiennent pas à l’Europe, mais à la Palestine. …
Donc, naturellement, les Allemands ont dit au Sionistes : ‘Vous voyez, les Juifs ne nous font peut-être pas confiance, mais ils vous croiront’, car ils ont compris qu’on leur avait, en fait, dit la vérité : que vous faites partie de la Palestine, que vous êtes ici des étrangers’. …
C’est comme cela qu’une clique sioniste, a formé les conseils juifs (appelés ‘Judenräte’) pour "gérer les affaires juives", soutenue par l’argent d’hommes d’affaires juifs importants, prêts à tolérer la discrimination contre l’ensemble de la population juive qui n’était ni riche, ni sioniste – qui tout simplement, ne faisait pas partie de la clique. …
Par conséquent, je ne me fiais pas à eux, malgré le fait que les Nazis leur avaient donné des droits, suite aux lois de Nuremberg. Je les jugeais fascistes, tout simplement, dès le début, créatures méprisables qui s’associent aux fascistes et qui en bénéficient, ne subissant pas la discrimination infligée aux autres. …
Je n’avais pas plus confiance dans les Nazis que dans les conseils juifs sionistes. Assurément, je me suis rendu compte que les Sionistes et les Nazis sont mes ennemis à part égale : Tous les deux, ils veulent me faire partir avec 25 kilos de bagages, vers un endroit inconnu, et laisser ma mère chez elle, sans défense. …
Les jeunes, piliers de la résistance, ont toujours entre 16 et 30 ans. Chaque soldat sait qu’ils sont les meilleurs éléments pour le combat. … J’étais sidéré par le fait que les Sionistes qui se disaient protecteurs des Juifs, avaient décidé en premier lieu, de laisser partir un groupe de résistants potentiels qui, en dernier lieu, pourraient protéger les familles, en employant la force, si nécessaire. …
« Je suis juif. Toutefois – plutôt à cause de cela – j’accuse certains chefs juifs d’une des actions les plus horribles de la guerre.
Ce petit groupe de collaborateurs savait ce qui se passait dans les chambres à gaz d’Hitler et ont sauvé leur propre vie en achetant leur silence. Parmi eux, se trouvait le Docteur Rudolf Kastner, à la tête du conseil qui parlait au nom de tous les Juifs hongrois…
Prisonnier numéro 44070 à Auschwitz – numéro resté sur mon bras – j’ai calculé minutieusement les statistiques des exterminations … J’ai emporté ces affreuses statistiques lors de mon évasion en 1944, et j’ai pu prévenir les chefs sionistes hongrois trois semaines à l’avance qu’Eichmann avait l’intention d’envoyer un million de leurs Juifs dans ses chambres à gaz. … Kastner est allé dire à Eichmann : ‘Je connais vos projets. Sauvez des Juifs que je pourrais choisir, et je me tairai.’
Non seulement Eichmann a accepté, mais il a déguisé Kastner en S.S. et l’a emmené à Belsen pour chercher certains de ses amis. Et ce marchandage ne s’en est pas arrêté là.
Kastner a payé Eichmann plusieurs milliers de dollars. Avec cette petite fortune, Eichmann a pu acheter sa liberté lors de la défaite de l’Allemagne, et s’installer en Argentine… »
« Pourquoi le Docteur Kastner a-t-il trahi les siens, alors qu’il aurait pu en sauver beaucoup en les prévenant, en leur donnant l’occasion de se battre, d’organiser un deuxième ‘Soulèvement de Varsovie’ – ce que craignait Eichmann ? …
Était-il donc possible que l’humeur défaitiste du Docteur Kastner ait été renforcée par le souvenir des paroles prononcées par le Docteur Chaim Weizmann, premier président d’Israël, lorsqu’il a parlé à un congrès sioniste à Londres en 1937 ?
Voici très précisément le discours de Chaim Weizmann :
"J’ai dit à la Commission royale britannique que les espoirs des six millions de Juifs d’Europe visaient l’émigration. On m’a demandé : ‘Pouvez-vous emmener six millions de Juifs en Palestine ?’ J’ai répondu que non. Les vieux disparaitront. Les autres subiront ou non leur destin. Ils ne sont que poussière, économique et morale, dans un monde cruel … seule une partie survivra … Ils devaient l’accepter. … S’ils voient les choses et souffrent, ils trouveront leur voie - Beacharit Hayamim [‘Lorsque viendra le Messie, tous les morts ressusciteront’] – quand viendra le temps … Je souhaite que soit préservée notre unité nationale, car c’est tout ce que nous possédons."
‘Seule une branche survivra …’. Kastner, comme Hitler, croyait-il en une race supérieure, une nation juive formée d’élites, pour les élites, par les élites ? Était-ce sa façon d’interpréter le sombre discours du Docteur Chaim Weizmann ? Dans l’affirmative, qui allait choisir la branche ? Qui allait décider quels grains constitueraient le tas de poussière économique, dont le destin serait d’attendre la venue du Messie ? …
Ma famille, je suppose, était la poussière qui allait être balayée jusque dans les fours par les Nazis qui utilisaient les chefs juifs comme balais … »
« Pourquoi le Docteur Kastner a-t-il trahi les siens, alors qu’il aurait pu en sauver beaucoup en les prévenant, en leur donnant l’occasion de se battre, d’organiser un deuxième ‘Soulèvement de Varsovie’ – ce que craignait Eichmann ? …
Était-il donc possible que l’humeur défaitiste du Docteur Kastner ait été renforcée par le souvenir des paroles prononcées par le Docteur Chaim Weizmann, premier président d’Israël, lorsqu’il a parlé à un congrès sioniste à Londres en 1937 ? Voici :
‘J’ai dit à la Commission royale britannique que les espoirs des six millions de Juifs d’Europe visaient l’émigration. On m’a demandé : ‘Pouvez-vous emmener six millions de Juifs en Palestine ?’ J’ai répondu que non. Les vieux disparaitront. Les autres subiront ou non leur destin. Ils ne sont que poussière, économique et morale, dans un monde cruel … seule une partie survivra … Ils devaient l’accepter. … S’ils voient les choses et souffrent, ils trouveront leur voie - Beacharit Hayamim [‘Lorsque viendra le Messie, tous les morts ressusciteront’] – quand viendra le temps … Je souhaite que soit préservée notre unité nationale, car c’est tout ce que nous possédons.
‘Seule une branche survivra …’. Kastner, comme Hitler, croyait-il en une race supérieure, une nation juive formée d’élites, pour les élites, par les élites ? Était-ce sa façon d’interpréter le sombre discours du Docteur Chaim Weizmann ? Dans l’affirmative, qui allait choisir la branche ? Qui allait décider quels grains constitueraient le tas de poussière économique, dont le destin serait d’attendre la venue du Messie ? …
Ma famille, je suppose, était la poussière qui allait être balayée jusque dans les fours par les Nazis qui utilisaient les chefs juifs comme balais … »
Sources :
*"Oral history interview with Rudolf Vrba’ , World at War TV Series (Un Monde en Guerre, série télévisée), de 1972. Première partie. Passages de 32/45 minutes).
*Dr. Rudolf Vrba, Daily Herald, février 1961 (tiré du livre de Ben Hecht, Perfidy - publié en 1962 - p. 231).
*Dr. Rudolf Vrba, I Escaped from Auschwitz (Je me suis évadé d’Auschwitz) [2002], pp. 281-2.
[Les opinions de Rudolf Vrba étaient toujours sujets à controverse, mais même les journaux sionistes tels que le ‘Jewish News’, (15/12/16) et le ‘Jerusalem Post’, (16/2/17) ont, ces dernières années, publié de sérieuses critiques du rôle de Kastner dans l’Holocauste. Pour en savoir plus sur toute cette controverse, voir : Tony Greenstein, Weekly Worker, (1/6/17) et Ruth Linn, ‘Rudolf Vrba and the Auschwitz Reports : Conflicting Historical Interpretations’ (2011) .]
"L’un des aspects les plus inquiétants de la définition de l’Holocauste par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, c’est la suggestion que, si l’on compare la politique israélienne actuelle à celle des Nazis, c’est forcément de l’antisémitisme. Il est vrai que de telles comparaisons sont parfois grossières et sans fondement historique, mais dans la plupart des cas, il semble exagéré de l’attribuer à de l’antisémitisme, même si on n’est pas toujours d’accord avec la conclusion", conclut Chris Knight. (Dulwich et West Norwood CLP : circonscription électorale du Parti travailliste)
(Traduit par Chantal C. pour CAPJPO-EuroPalestine)

https://labourbriefing.org/blog/2019/7/30/six-holocaust-survivors-compare-zionist-policy-to-that-of-the-nazis
CAPJPO-EuroPalestin

Publié le 15/08/2019

Tunisie. Un candidat Ennahda à la présidentielle

(site lamarseillaise-encommun.org)

Le parti islamiste modéré Ennahda, principale force au Parlement tunisien, a présenté mercredi son premier candidat à une élection présidentielle. Abdelfattah Mourou, figure consensuelle et modérée, est en lice pour le scrutin du 15 septembre.

La course au palais de Carthage est lancée en Tunisie. Les candidats à l’élection présidentielle ont jusqu’au 9 août pour déposer leur dossier, alors que le scrutin a été avancé au 15 septembre après la mort du président Béji Caïd Essebsi. Ce bouleversement du calendrier électoral a poussé le parti islamiste Ennahda, l’une des principales forces politiques du pays depuis la mise en place de la démocratie en 2011, à présenter un candidat. Il y était jusque-là réticent, préférant miser sur un succès aux législatives prévues initialement avant la présidentielle. Une figure consensuelle, Abdelfattah Mourou, vice-président du parti et président par intérim du Parlement, a été désigné à la majorité dans la nuit du mardi 6 au mercredi 7 août par le conseil consultatif d’Ennahda.

Longtemps réprimé par le père de l’indépendance, Habib Bourguiba, puis sous la dictature de Ben Ali avant d’être légalisé en mars 2011, Ennahda dispose aujourd’hui de 68 députés sur 217 à l’Assemblée des représentants du peuple. Soucieux de montrer une image moderne et réformiste, la formation s’évertue depuis la révolution à policer son image et à exclure toute activité de prédication religieuse.

Avocat de formation, Abdelfattah Mourou, 71 ans, fait partie des cofondateurs du mouvement en 1981 aux côtés de son actuel président, Rached Ghannouchi. Contrairement à ce dernier, Mourou fait figure de dirigeant modéré, capable selon un haut représentant d’Ennahda “d’unir les Tunisiens et de trouver un consensus entre les rivaux” au sein du parti. Le politologue tunisien Selim Kharrat, fondateur de l’observatoire politique Al-Bawsala, a répondu aux questions de France 24 sur les enjeux que soulève sa candidature.

France 24 : Pourquoi Ennahda, qui n’a pas présenté de candidat à l’élection de 2014, choisit-il cette année de se lancer dans la course au palais de Carthage ?

Selim Kharrat : La stratégie initiale d’Ennahdha était de ne pas présenter de candidat issu de ses rangs mais plutôt de soutenir, comme ils l’ont fait en 2014, un candidat de consensus, avec lequel ils avaient un vrai potentiel de gain. Mais beaucoup de choses ont changé entre-temps, notamment le décès de Béji Caïd Essebsi, qui a conduit l‘instance qui organise les élections à avancer le calendrier de la présidentielle.

La Tunisie est un régime semi-parlementaire où, en toute logique, les législatives sont beaucoup plus importantes aux yeux des partis que les présidentielles. D’autant que le président de la République rassemble des prérogatives limitées, liées essentiellement à la défense nationale et aux affaires étrangères. Dans la mesure où les législatives sont prévues selon le nouveau calendrier en plein milieu des deux tours de la présidentielle, les résultats du premier tour vont forcément avoir un impact sur l’opinion et par conséquent les résultats des élections législatives.

C’est pour cela qu’Ennahdha a jugé important d’être présent lors des débats pour l’élection, en tous cas pour le premier tour. Ça n’aurait pas de sens qu’ils ne soient pas impliqués avec ce nouveau calendrier.

 

Qu’est-ce qui a poussé le conseil consultatif du parti à choisir son vice-président, Abdelfattah Mourou ?

Le débat a été assez long au sein du conseil de la Choura d’Ennahda, car il y avait deux opinions qui divergeaient. D’abord, ceux qui préféraient présenter un candidat issu de leurs rangs, jugeant Ennahda suffisamment mature et fort de son expérience au pouvoir. Une autre partie des militants préférait ne pas trop s’exposer en choisissant un candidat consensuel. Le débat a finalement permis de nommer Abdelfattah Mourou.

Ce n’est pas n’importe quel dirigeant. Il est d’abord l’un des cofondateurs du parti, un grand militant et un responsable d’importance. C’est aussi le troisième personnage dans la pyramide du pouvoir en tant que vice-président de l’Assemblée des représentants du peuple [il en est le président par intérim depuis que son prédécesseur Mohamed Ennaceur est devenu le chef de l’État par intérim, après le décès de Béji Caïd Essebsi].

Mais c’est surtout probablement l’un des dirigeants les plus “soft”, consensuels, qui a le plus de chance de rassembler au-delà de la base électorale d’Ennahdha. Né dans le grand Tunis, il a fait les mêmes écoles que l’élite dirigeante actuelle. C’est un avocat de profession qui a beaucoup défendu les défenseurs des droits de l’Homme sous la dictature de Ben Ali. Il jouit d’une certaine aura et de reconnaissance.

En présentant Mourou, Ennahda n’a probablement pas comme objectif premier le gain de l’élection présidentielle. Ce qui est important pour eux, c’est d’être présent au débat public et d’éviter la politique de la chaise vide, qui aurait eu des conséquences potentiellement graves pour les législatives. L’objectif premier d’Ennahda est plutôt de rassembler le maximum de sièges au Parlement.

Le scénario idéal serait d’avoir un président issu de ses rangs, qui pourrait travailler en bonne intelligence avec un chef de gouvernement lui aussi issu de ses rangs.

Quelles sont les chances pour Abdelfattah Mourou d’être élu ?

Il pourrait avoir des chances de passer le premier tour, mais personne ne peut prédire ses chances d’être élu président. En revanche, il ne faut pas oublier que parmi les électeurs, il y a toujours une frange éradicatrice par rapport aux islamistes. Beaucoup de Tunisiens n’acceptent toujours pas qu’Ennahda joue de manière libre sur la scène politique, et pire encore, que le parti soit au pouvoir depuis 2011. Psychologiquement, de nombreux Tunisiens, même s’ils n’ont rien contre la personne de Mourou, refusent d’accorder leur confiance et leur voix au parti car ils nourrissent cette pensée éradicatrice que le régime Ben Ali a installé dans les esprits au début des années 1990.

Malgré tous ses efforts pour se normaliser, lisser son image et convaincre les Tunisiens que c’est un parti politique parmi d’autres, Ennahda n’inspire visiblement pas suffisamment confiance à toute la population tunisienne.

Au-delà de l’élection présidentielle, Ennahda peut-il rester le parti disposant du plus grand nombre de députés au Parlement tunisien ?

Ils ont des chances d’être parmi les premiers blocs parlementaires du futur Parlement. Ennahda reste un parti populaire, qui jouit d’une base électorale assez confortable, même si sa taille et sa portée se réduit avec le temps et l’usure du pouvoir. Ils ont un matelas incompressible de militants qui sont très disciplinés. C’est toute une frange de la société tunisienne très conservatrice, attachée aux traditions et aux aspects cultuels, et qui ne se voit pas voter pour un autre parti, notamment aux législatives.

Rémi Carlier

Source France 24 

 

Publié le 05/08/2019

Révolution algérienne : « l’auto-organisation constitue la clef de la suite du mouvement »

(site rapportsdeforce.fr)

Avant de prendre une pause estivale jusqu’à la mi-août, Rapports de force vous propose une longue interview de Nedjib Sidi Moussa, réalisée fin juin. L’auteur de « La Fabrique du Musulman » et de « Algérie, autre histoire de l’indépendance » nous livre une analyse mêlée de critiques et de bienveillance à l’égard du mouvement et des acteurs de la contestation qui secoue l’Algérie depuis cinq mois. Nous vous souhaitons bonne lecture et un bon été.

Tu es allé en Algérie en mars. D’ici, en lisant la presse internationale ou algérienne, on avait l’impression que toute la société était dans la rue. Est-ce ce que tu as pu observer ?

Effectivement, le vendredi, la majorité de la société algérienne est présente, toutes classes, sexes et générations confondues. C’est inédit dans l’histoire de l’Algérie. Avant les premières manifestations, qui n’ont pas commencé le 22 février, mais quelques jours avant à Kherrata, dans la wilaya de Béjaïa, la démoralisation la plus complète régnait. Le fait qu’il n’y ait pas eu de répression a sans doute donné du courage et de l’enthousiasme aux autres pour sortir à leur tour dans la rue. Toute l’Algérie était dans la rue, mais pas forcément avec les mêmes aspirations, et avec des modalités et des perspectives confuses ou contradictoires. Des milliardaires et des dirigeants de partis politiques qui ont eu des attitudes ambiguës ont rejoint les cortèges, même si certains se sont fait chahuter. Des personnes sont venues avec des mots d’ordre radicaux du point de vue de la démocratie et des libertés individuelles. D’autres qui se sont faits de plus en plus entendre ont mis en avant des aspirations plus conservatrices au niveau de la culture, de la langue et du caractère unitaire de l’État.

Ce mouvement ne pouvait émerger qu’avec tous les paradoxes et les tensions de la société algérienne qui n’ont pas eu l’occasion de se cristalliser librement ces dernières années, voire même depuis l’indépendance en 1962. Sans idéaliser la démocratie formelle, les espaces de compétition et d’expressions publiques étaient très rares. Le moindre rassemblement dans la rue à Alger pouvait être réprimé et dispersé par la police. Les élections étaient systématiquement truquées. Aujourd’hui, il y a un apprentissage de la confrontation d’idée, de projet, de pratique. C’est un point positif du mouvement, même si l’aspiration très radicale de rupture avec le système, le régime ou le pouvoir, symbolisé par le mot d’ordre « qu’ils dégagent tous », ne semble pas encore portée par des pratiques à la hauteur de cette exigence-là. Contrairement à ce qui s’est passé pendant le mouvement d’octobre 1988 ou le « Printemps noir » de Kabylie en 2001, les permanences et les locaux du FLN n’ont pas été vandalisés, expropriés ou squattés par les manifestants, ce qui aurait été une façon de donner un contenu au slogan « FLN dégage ». Des familles nécessiteuses auraient pu y être logées. Quasiment rien n’a été fait sur le plan de l’action directe. Cela suscite des questions sur l’autolimitation du mouvement et la volonté de préserver son caractère pacifique ou d’éviter la confrontation physique. Même si cela peut se comprendre étant donné ce qu’a connu l’Algérie au cours des années 1990. Nous avons donc des aspirations très radicales, mais avec des modalités très modérées pour l’instant.

Il y a la volonté chez certains opposants de ne pas poser les questions qui fâchent, à savoir les questions sociales, sexuelles, culturelles, religieuses, etc. Même des démocrates assez radicaux ont dit : « faisons d’abord l’unité contre le cinquième mandat, ensuite nous aborderons toutes ces questions-là ». On sait ce que cela veut dire… La bourgeoisie libérale, qui veut peut-être s’émanciper de la tutelle de l’armée et de l’État, et a exercé une sorte de leadership non affirmé au début du mouvement, a intérêt à faire avancer des mots d’ordre exclusivement démocratiques, et surtout à ne pas aborder la question sociale. Ses porte-voix essaient même de faire accepter la nécessité d’adopter des mesures de rigueur tout en se réclamant de la volonté populaire.

En dehors des vendredis, la contestation a semblé se structurer autour de corps professionnels : les avocats, les journalistes, les étudiants. Est-ce de cela dont tu parles ?

Ce sont les mouvements mis en avant par les médias et la petite bourgeoisie. Ces corps sont de fait assimilés à l’élite. Il est vrai que les avocats et les magistrats étaient dans la rue au début de la dynamique, dans sa phase la plus euphorique, mais à côté de cela, entre chaque vendredi, il y a aussi eu des mouvements de grève chez les travailleurs. Ils sont restés localisés et n’ont pas été assez relayés par les médias ou les réseaux qui se réclament de la gauche et qui n’ont pas du tout joué leur rôle de relais des luttes sociales. En effet, ils sont obnubilés par des enjeux strictement politiciens.

Pour autant, nous n’avons pas encore assisté à des débordements massifs de la part des exploités et des chômeurs. Il y a toutefois eu des sit-in ici ou là, des manifestations, parfois de brèves occupations de la part de chômeurs qui exigeaient d’être employés. Cela a été le cas dans le sud de l’Algérie ou dans le complexe sidérurgique d’El Hadjar par exemple. Spontanément, en dehors de tout cadre organisé, ces chômeurs ont posé la revendication de l’emploi. Ceux qui disaient, depuis le début du mouvement, qu’il s’agissait simplement d’une protestation démocratique, politique et pacifique, sans aucune préoccupation sociale, ont été démentis par les faits.

Tu es très critique sur l’action politique de la gauche de la gauche algérienne. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Un des aspects qui a empêché une juste articulation de la question démocratique et de la question sociale, dans une perspective révolutionnaire, c’est notamment le fait que trotskistes et anciens staliniens, qui conservent une certaine influence, ont concentré leurs forces sur un mouvement de réappropriation de l’UGTA, l’ancien syndicat unique intégré à l’État. Effectivement, son dirigeant, Abdelmadjid Sidi Saïd a fait partie de ceux qui ont appelé à un 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflika, avant de se mettre du côté du chef de l’état-major de l’armée. Mais ils sont restés dans un cadre strictement organisationnel et n’ont pas cherché à déborder l’appareil. Leur objectif était d’empêcher la tenue du congrès extraordinaire de l’UGTA annoncé en juin. Or, il s’est tenu et c’est une défaite pour eux.

D’ailleurs, le nouveau secrétaire général de l’UGTA, Salim Labatcha, est un ancien dirigeant du Parti des travailleurs (PT). Le PT (parti trotskiste lambertiste) a longtemps eu une relation fusionnelle avec cet appareil hautement bureaucratique qu’est l’UGTA. Les syndicalistes qui sont un peu plus « lutte de classe » dans l’UGTA restent soumis au cadre organisationnel. De l’autre côté, des syndicalistes dits autonomes qui sont en dehors de l’UGTA, sans être forcément plus offensifs, ont décidé de ne pas mettre en avant la question sociale. Leur propos a été de dire : « nous sommes dans le mouvement populaire contre le 5e mandat et le régime, mais nous ne voulons pas apparaître comme étant un facteur de division ». Ainsi, les travailleurs et les exploités ne devraient donc pas agir en leur nom propre et la question de la grève devrait éventuellement être posée plus tard, selon les circonstances du moment.

Ce faisant, ils se sont totalement soumis à un agenda politicien. Eux aussi ont pesé dans un mauvais sens à mon avis. À côté de cela, les mouvements éclatés et localisés, appuyés parfois par des syndicalistes autonomes ou de l’UGTA, ne sont pas encore coordonnés à ce stade. Cela pourrait pourtant être une perspective de lutte intéressante : une coordination des boîtes, des ateliers, des administrations, des travailleurs en grève ou privés d’emploi. Cependant, une chose qui pèse chez les exploités et qui explique le très faible niveau d’auto-organisation, c’est qu’il y subsiste encore certaines illusions sur les organisations (syndicats, associations, partis, etc.), les personnalités nationales, mais aussi sur l’action du chef d’état-major. Ils ont pu s’interroger sur le rôle d’arbitre qu’essaye d’avoir Gaïd Salah qui prétend être avec le peuple tout en disant « n’allez pas trop loin, n’ayez pas d’exigences trop démesurées ». En effet, il met en prison des corrompus, des oligarques, des chefs de partis politiques comme Louisa Hanoune. De plus, il a fait mine d’aller dans le sens des revendications populaires tout en se montrant de plus en plus menaçant ou insultant à l’égard des contestataires les plus déterminés.

Pourtant le mouvement a déjà mis fin au 5e mandat, obtenu le départ de Bouteflika, puis l’annulation du scrutin présidentiel du 4 juillet.

Effectivement, ce mouvement a connu des victoires puisque le 5e mandat n’a pas eu lieu et les élections prévues le 4 juillet non plus. Mais je suis du côté des partisans de la révolution sociale, même s’ils sont pour l’heure minoritaires en Algérie comme ailleurs. Face à l’aspiration massive et radicale de rejet du régime, ce mouvement peut, et aurait déjà pu, aller beaucoup plus loin. Il ne se s’agit pas de minorer les victoires, mais le régime et l’état ne se sont pas évaporés. D’ailleurs, beaucoup de manifestants, malgré le mot d’ordre de « système dégage » souhaitent que l’État, l’armée et la police se maintiennent. La question du rapport aux forces de répression n’a pas toujours été très claire étant donné leur poids dans la société. Mais une décantation est en train de se produire, en raison de l’intensification de la répression. La société algérienne a son histoire propre et tout est en train d’être remis sur la table, à son rythme. La plupart des questions ne vont pas être réglées en quelques semaines ou quelques mois. Mais on sait aussi que le temps peut jouer contre notre camp.

Au début du mouvement, on entendait des slogans comme : « le peuple, l’armée, la police, on est tous des frères ». Les jeunes des classes populaires qui voulaient aller tout de suite vers le palais présidentiel à Alger ont été diabolisés, accusés d’être des agents du régime et de vouloir salir ce si joli mouvement pacifique… Ils ont été tabassés, arrêtés, emprisonnés. La répression était là dès le début, mais on a commencé à en parler quand elle s’est déplacée en touchant d’autres segments de la population peu portés à la confrontation avec la police. Progressivement, il y a eu des slogans de plus en plus hostiles envers la police. Idem pour l’armée. Quand le chef d’état-major a commencé à intervenir avec un ton menaçant et paternaliste, de plus en plus de slogans contre l’armée ou pour qu’elle reste dans ses casernes se sont fait entendre. Avec parfois des demandes de démission de Gaïd Salah ou le souhait d’un Etat civil et non militaire. Cela participe de cet apprentissage qui commence à désigner ces institutions comme n’étant pas des alliées potentielles. J’espère qu’il en sera de même avec la bourgeoisie algérienne, en refusant plus clairement les initiatives interclassistes.

Aujourd’hui, où en est la révolution algérienne ?

Pendant le mois de ramadan, le mouvement ne s’est pas essoufflé contrairement à ce qu’escomptait le régime. Par contre, on m’a rapporté que les jeunes des classes populaires ont reflué. Ils seraient moins présents dans les manifestations parce qu’on leur a fait comprendre que ce mouvement n’est pas le leur. Soit parce qu’ils ont été stigmatisés, en raison du très grand mépris de classe qu’ils subissent de la part de la petite bourgeoisie, soit parce que leurs aspirations ne sont pas prises en considération par les figures les plus en vue du mouvement. Je ne sais pas si ce reflux est définitif ou s’ils vont revenir d’une autre manière, mais j’espère qu’ils s’exprimeront par leurs propres moyens. Ce reflux expliquerait peut-être pourquoi associations et partis politiques relèvent la tête désormais et essayent de se poser comme direction alternative au mouvement. De fait, ils sont déjà en train de négocier. L’armée et la bourgeoisie veulent aller le plus vite possible vers des élections présidentielles pour que l’économie redémarre, selon leur argumentaire et leur agenda, et que finalement tout redevienne comme avant, au bénéfice des possédants.

Des éléments se réclamant de la société civile algérienne, toutes classes et sensibilités confondues, ont lancé le 15 juin une plateforme extrêmement modérée, avec des démocrates, des courants religieux, certaines féministes, des syndicalistes droitiers, des néolibéraux. Ils ont adopté une feuille de route à minima, d’autant qu’il y avait un clivage entre les partisans de la constituante et ceux qui voulaient aller vers des élections présidentielles. Ils ont décidé ensemble d’appeler à un gouvernement d’union nationale et à la création d’une commission qui superviserait des élections transparentes. Cet appel n’aborde pas la question sociale, l’égalité entre les hommes et les femmes – ce qui a fait claquer la porte à des féministes – ou la séparation du religieux et du politique. Et cela pour ne pas mécontenter les plus conservateurs. Quelques jours après, il y a eu une autre réunion qui a constitué un « pôle démocratique ». Elle a regroupé des trotskistes (PST et PT), d’anciens staliniens (MDS et PLD), des sociaux-démocrates (FFS) et des courants plus droitiers comme le RCD ou l’UCP. Ils ont produit une plateforme qui apparaît plus progressiste, parce qu’elle soulève le principe de l’égalité hommes-femmes et la question sociale, mais cela reste dans l’ensemble réformiste, étatiste, avec une empreinte nationaliste, ce qui est assez courant en Algérie.

Des choses vont bouger cet été et à la rentrée. Les partis politiques veulent montrer qu’ils peuvent constituer une alternative raisonnable et rassurante pour les possédants et les partenaires internationaux de l’Etat algérien alors que ce sont des coquilles vides. Ce qui ne doit pas nous faire oublier leur capacité de nuisance et de parasitage. Leur crainte, c’est la crise. Ils ne veulent pas approfondir les contradictions du processus actuel et les dépasser dans une perspective réellement émancipatrice. Les démocrates ou la gauche de la gauche sont déjà en train d’offrir une alternative aux tenants du pouvoir. Ils sont déjà dans la négociation en sachant où veulent les mener l’armée et la bourgeoisie. En cela, ils désarment politiquement les individus qui sont prêts à aller de l’avant mais qui subissent encore leur influence directe ou indirecte. C’est pourquoi il ne faut pas lâcher la critique sur des bases claires, pour l’auto-organisation à la base et en dehors des appareils bureaucratiques. Quand on œuvre pour la transformation de la société et la destruction de toutes les formes de pouvoir, on ne peut pas se contenter des vieilles recettes politiciennes ou des mots d’ordre dépassés par la situation, comme la constituante.

Mais si l’on passe d’une société aussi répressive que celle gouvernée par le FLN depuis 1962 à une société vaguement démocratique avec des droits arrachés par un mouvement populaire, n’est-ce pas malgré tout un progrès important pour la société algérienne, et les Algériens eux-mêmes ?

Chaque conquête, chaque acquis, chaque pas en avant est déjà une victoire. Le fait que Bouteflika ne se soit pas présenté, que les élections ne se soient pas tenues en juillet, c’est déjà quelque chose d’extraordinaire. Le fait que des millions de personnes descendent dans la rue, occupent parfois des espaces, se regroupent sans être dispersées par la police est énorme, par rapport à la situation antérieure où régnait le désespoir. J’insiste là-dessus : les personnes qui aujourd’hui sont dans la rue, essayent d’intervenir, de s’exprimer, de se regrouper étaient parfois sur le départ, il y a encore quelques mois. Ils étaient prêts à quitter l’Algérie. Pour eux, c’était foutu, le peuple algérien ne valait pas la peine qu’on se batte pour lui s’il acceptait un cinquième mandat et l’humiliation permanente.

Mais avec ce mouvement, tout un pan de la société a manifesté pour la première fois. Et pas seulement des jeunes, également des pères et mères de famille. C’est en cela qu’il s’agit d’une phase d’apprentissage à l’échelle d’un pays. C’est aussi pourquoi nous sommes dans un processus révolutionnaire, ce qui signifie qu’on ne peut ignorer la contre-révolution. Depuis 1962, la société a changé, elle s’est largement urbanisée, il y a eu un développement du salariat féminin et de l’éducation des femmes. Aujourd’hui, la majorité des étudiants sont des étudiantes. Cela change énormément de choses même s’il y a toujours un rattrapage par les institutions autoritaires religieuses et patriarcales qui essayent de bloquer le mouvement réel de la société vers la liberté et l’émancipation. Les partis politiques, associations ou organisations de la gauche de la gauche reproduisent aussi les pratiques dénoncées chez le régime : autoritarisme, bureaucratie, censure, violence, machisme, sectarisme, etc. Si l’on ne fait pas de bilan de ce qu’a fait ou n’a pas fait la gauche algérienne, il n’y aura pas de progrès possible.

Alors, pour en revenir à la question, pourquoi se contenter de quelques acquis sachant qu’ils peuvent être très vite repris et détruits par le nouveau pouvoir, ou la nouvelle coalition, qui se mettront en place ? Ces forums de la société civile, en recherchant un consensus interclassiste où gauche et droite, laïques et religieux, féministes et machistes, se retrouvent tous ensemble, sont déjà en train de rogner sur le possible et le pensable, avec leurs plateformes insipides et minimales. Aujourd’hui, une nouvelle génération est prête à se libérer des fardeaux dont les générations précédentes n’ont pas réussi à se délester. La nouvelle génération est prête à aller plus loin que les générations précédentes et à bousculer tabous et entraves. C’est sur ces dynamiques-là, même si elles peuvent apparaître minoritaires ou confuses, qu’il faut s’appuyer pour pousser le processus le plus loin possible. Je suis optimiste, mais il ne faut pas se tromper dans les alliances, sur les perspectives et sur ce que l’on essaye de construire.

Avec un mouvement aussi massif et long, a-t-on pu observer des formes d’organisations nouvelles dans la population pour s’approprier la contestation ? Est-ce que comme en France avec le mouvement des gilets jaunes cela est compliqué ?

Il y a des comparaisons à faire avec les gilets jaunes, sauf qu’évidemment nous ne sommes pas au même niveau d’intensité et de présence massive dans les rues. Chaque comparaison nécessite de montrer les différences entre les dynamiques. Cependant, ils ont comme points communs une propension au dégagisme et une très grande méfiance vis-à-vis des organisations, voire de l’organisation. C’est un trait de notre époque lié au reflux du mouvement ouvrier et au désenchantement par rapport aux partis politiques ou aux syndicats. C’est une dynamique internationale. L’autre aspect c’est la focalisation sur les manifestations hebdomadaires, avec peu de perturbation du quotidien entre les manifestations, même s’il y a eu des grèves, et qu’il y en a encore, en Algérie comme en France.

Deux autres aspects qui à mon avis sont communs. Le sujet politique mis en avant est le peuple, avec tout ce que cela implique comme ambivalences. De l’interclassisme et du nationalisme qui s’expriment avec toutes les mythologies et les ambiguïtés autour des réminiscences de la Révolution française de 1789 ou de la révolution anticoloniale en Algérie. Le dernier aspect commun, c’est le rapport aux nouvelles technologies, aux réseaux sociaux et à Facebook, comme lieu du débat et d’organisation du mouvement au détriment des assemblées ou comités ayant une existence physique, ce qui est évidemment problématique.

En France, il y a eu les assemblées des assemblées. Y a-t-il des Commercy en Algérie ?

Pas encore à ma connaissance. Je pense que cela a été en partie parasité par l’attentisme suscité par ces forums de la société civile, et aujourd’hui, par ces opérations politiciennes du type « pôle démocratique ». Des personnes ont appelé à l’auto-organisation, mais il ne s’agit pas d’être incantatoire : ce n’est pas parce qu’on appelle à quelque chose que cela se fait. Donc il n’y a pas l’équivalent d’un Commercy, pas plus qu’il n’existe de mouvement libertaire ou autonome en Algérie. Des individus essayent de faire des choses à leur échelle, d’impulser des dynamiques, de relayer des initiatives, le but étant maintenant de franchir un cap pour peser sur la situation et s’appuyer sur ce que le mouvement fait de meilleur.

L’isolement et de la répression qui ont été ceux des militants la gauche de la gauche en Algérie depuis des décennies pèsent énormément. La gauche algérienne a surtout une culture léniniste et nationaliste. Cela a des incidences sur la manière d’analyser la situation et d’intervenir concrètement. Un travail critique doit être fait sur le plan théorique et pratique. Mais pour la majorité de la population laborieuse, il n’y a aucune illusion à se faire sur cette classe politique, y compris de gauche. L’auto-organisation à la base, sur les lieux de travail, de formation et de vie, constitue la clef de la suite du mouvement.

Publié le 01/08/2019

 

La lutte pour la souveraineté alimentaire en Palestine

Par Sandra Guimarães et Anne Paq

Mondialisation.ca, (site mondialistion.ca)

 [Cet article est accompagné d’une vidéo à visionner ici]

En Palestine, la souveraineté alimentaire est intrinsèquement liée à la lutte pour l’autodétermination. La dépossession des terres palestiniennes a commencé en 1948, lorsque 78 % de la Palestine historique est devenue Israël. Les 22 % restants – aujourd’hui appelés les « Territoires palestiniens » – sont entièrement occupés, ou sous le contrôle, de l’armée israélienne depuis 1967. Dans ces Territoires, les « zones tampons », le mur de séparation, les colonies israéliennes illégales et les zones d’exclusion militaires dépossèdent petit à petit la population autochtone de terres agricoles et de ressources hydriques.

Ajoutez à cela les restrictions à la liberté de circulation et les attaques régulières des agriculteurs et de leurs cultures par les colons et vous comprendrez pourquoi les restrictions agricoles imposées par Israël font perdre 2,2 milliards de dollars par an à l’économie palestinienne et pourquoi 31,5 % de la population vit dans l’insécurité alimentaire, selon l’ONU.

L’agronome et fermier Saad Dagher est un pionnier de l’agroécologie en Palestine. Il explique que les habitants de sa région, au nord de Ramallah, étaient tous des fermiers, jusqu’à ce qu’un changement commence à se produire à partir des années 70. « Quand la première personne du village a quitté sa terre pour travailler dans une usine israélienne, en 1975, la communauté a vu cela comme une trahison à la cause palestinienne. Mais c’était une façon rapide de se faire de l’argent, ce qui a entrainé, petit à petit, l’abandon des terres. » En 2019, d’après un rapport de l’Organisation internationale du travail, le manque d’opportunités sur le marché du travail palestinien est tel, que près de 127.000 habitants de la Cisjordanie doivent se tourner vers les emplois en Israël et dans les colonies de peuplement israéliens.

Saad Dagher, considéré comme le pionnier de l’agroécologie en Palestine, plante dans sa ferme, qu’il a appelé « Ferme Humaniste », située dans la région de Salfit. (Anne Paq)

 « Dans le passé, les champs d’oliviers n’étaient pas occupés que par des oliviers ; il y avait des figuiers, des vignes, des céréales, comme du blé et de l’orge, et des légumineuses, comme les pois-chiches et les fèves. Mais ces cultures exigent plus de soins, alors petit à petit elles ont été abandonnées et seuls les oliviers sont restés. Aujourd’hui, l’agriculture palestinienne s’est complètement éloignée des méthodes traditionnelles ».

Alors que d’anciens fermiers palestiniens deviennent de la force de travail bon marché de l’autre côté de la Ligne verte, la Palestine se transforme aussi en marché de consommation captif pour Israël qui contrôle les frontières. « Nous sommes une nation sous occupation israélienne et nous avons besoin de produire des aliments qui nous rendront plus forts et indépendants. Nous ne produisions plus assez de nourriture, et nous sommes donc devenus dépendants des produits des colonies illégales israéliennes, bourrés de pesticides », déplore le fermier.

Collecter et semer

Conscients de ce phénomène, des Palestiniens multiplient les initiatives pour renverser la tendance et renforcer leur souveraineté alimentaire. Ainsi, dans la ville palestinienne de Beit Sahour, une bibliothèque de semences paysannes a vu le jour. C’est une collection de semences ancestrales qui peuvent être empruntées et partagées par les agriculteurs. Après des années passées à l’étranger, Vivien Sansour, la femme à l’initiative de ce projet, a découvert que de nombreux végétaux locaux étaient en train de disparaître, ou avaient complètement disparu.

Perdre des végétaux comme le concombre blanc ou la pastèque jadu’l, qui lui manquaient tant quand elle était loin de la Palestine, signifiait pour elle perdre une partie de son identité. Alors en 2014, elle commence à collecter les graines de légumes en voie de disparition auprès des fermiers. C’est ainsi que le projet de bibliothèque de semences est né. Cette « gardienne des graines » ne voit cependant pas l’occupation de la Palestine comme un fait isolé du contexte mondial.

« Vous n’êtes plus un producteur, vous êtes un consommateur, et quel meilleur moyen d’asservir quelqu’un que de le transformer en consommateur ? Cela se produit partout dans le monde, mais ici, c’est doublement accentué par le régime d’occupation », explique Vivien Sansour.

« Je ne pense pas qu’une occupation militaire aussi brutale existerait sans qu’elle soit liée à toutes les forces oppressives en vigueur dans le monde actuel. En plus de vivre sous occupation, nous devons faire face à un système politique et économique mondial qui nous rend esclaves des entreprises du secteur agroalimentaire et des multinationales », ajoute-t-elle. Répertorier et préserver les semences paysannes représente une forme de résistance que Vivien appelle « agro-résistance ».

Se réapproprier l’espace et son indépendance

Non loin de la bibliothèque de semences, dans la ville de Bethléem, se trouve le camp de réfugiés de Dheisheh. Plus de 700.000 Palestiniens ont dû quitter leurs maisons et leurs terres, après avoir été expulsés par les forces sionistes au moment de la création de l’État d’Israël en 1948, et se sont installés dans ces camps qui, 70 ans plus tard, existent toujours. Mais la population n’a fait qu’y augmenter de génération en génération. Les Palestiniens attendent toujours une solution politique garantissant leur « droit au retour », un principe affirmé par une résolution de l’ONU datant de 1948.

Construit en 1949 pour 3.000 réfugiés en provenance de 45 villages, le camp de Dheisheh, abrite aujourd’hui 15.000 personnes dans une superficie de moins de 1 km². C’est un des plus grands camps de réfugiés en Cisjordanie. La plupart des réfugiés palestiniens étaient des paysans d’origine, mais dans les camps surpeuplés, ils se trouvent désormais déconnectés de la terre, un élément pourtant essentiel de leur identité millénaire.

« Il est presque impossible d’acheter des terres maintenant », déclare Dragica Alafandi, qui vit avec sa famille dans le camp de Dheisheh.

Dragica est née en Bosnie et s’est installée en Palestine avec Mustafa, son mari réfugié palestinien, en 1994. Il y a quelques années, elle a commencé à planter des herbes et des légumes dans des pots sur son toit, pour augmenter l’autonomie alimentaire de la famille. En 2017, elle a reçu une serre de Karama, une organisation communautaire basée à Dheisheh. Depuis 2012, cette organisation promeut une initiative de micro-fermes sur les toits, aidant ainsi les femmes de Dheisheh à créer des jardins potagers.

L’eau dans les Territoires palestiniens est contrôlée par Israël en vertu des Accords d’Oslo II de 1995, et en avoir assez pour garder la micro-ferme en vie est le plus grand défi de Dragica. « Les coupures d’eau sont assez difficiles à gérer. L’eau arrive plus ou moins tous les dix jours, pendant 24 heures. Parfois moins. » Vient ensuite le fait que la Palestine est sous occupation militaire depuis des décennies, ce qui se traduit par des poussées de tensions régulières, surtout aux abords des camps. « Il y a des soldats israéliens qui tirent presque toutes les nuits ici. Les bombes de gaz lacrymogène volent partout. Notre toit est assez haut, mais j’ai toujours peur qu’ils détruisent la serre. »

Préserver sa santé, de corps et d’esprit

Alors que les pays du Nord s’intéressent de plus en plus à la qualité de leur nourriture, les pays du Sud se retrouvent submergés de leur nourriture industrielle qu’ils produisent, mais ne veulent eux-mêmes plus consommer. Si vous allez dans un supermarché en Palestine, vous trouverez surtout des aliments transformés, chargés d’huile et de sucre bon marché, portant les logos des mêmes marques que partout ailleurs dans le monde occidental, et des étiquettes bien souvent en hébreu, venant directement de fournisseurs israéliens. Les alternatives qui s’offrent aux consommateurs palestiniens sont finalement très limitées.

Cela a un impact désastreux sur la santé des gens. « Lorsque vous détruisez la santé de quelqu’un, vous détruisez également son esprit », déclare Vivien. « Vous leur dites qu’ils ne valent rien. L’oppression gagne vraiment, quand nous commençons à croire que nous sommes des déchets et donc nous mangeons des déchets. Nous commençons à vivre comme si nos vies n’avaient pas de valeur. »

Depuis qu’elle a commencé à récolter sa propre nourriture, Dragica a vu la façon dont sa famille mange changer. « Maintenant nous mangeons beaucoup plus de salades, plus de soupes. Nous ne pouvons pas cultiver tout ce dont nous avons besoin, mais le peu de choses que nous pouvons faire pousser ici, quand nous le préparons, c’est toujours spécial. »

Pour Vivien, la meilleure forme de résistance est de « refuser le discours de votre oppresseur, de répondre « je ne suis pas une poubelle et je ne vais pas manger votre poubelle. » Je pense que nous pouvons tous choisir de rendre notre vie un peu plus tolérable en ce moment. Parce que nous serons libres. Pas maintenant, mais nous le serons. Je me sens libre quand j’ai ces graines dans les mains. »

Il ne s’agit pas uniquement de préserver des semences, ni de cultiver des légumes chez soi. Il s’agit de reprendre le contrôle de certains aspects de sa vie, dans un lieu où toutes les vies sont contrôlées par l’occupation militaire israélienne. « Je ne cultive pas que des plantes pour manger », explique Dragica, « je cultive également des plantes pour leurs valeurs thérapeutiques. Et c’est aussi bon pour l’esprit. Mes enfants aiment venir ici, ils aiment juste s’asseoir et profiter du fait d’être entourés de plantes. Dheisheh est tout en béton et en fer, ce jardin est donc un petit trésor. Dans les camps, les toits sont utilisés comme un petit endroit où s’échapper, quand on a nulle part ailleurs où s’échapper. »

Sandra Guimarães et Anne Paq

Cet article est accompagné d’une vidéo. Cliquez ci-dessous pour la visionner

Cet article fait partie du projet Baladi – Rooted Resistance, un projet multimédia qui explore l’agro-résistance en Palestine.

Origine: https://www.equaltimes.org/planter-la-resistance-la-lutte

La source originale de cet article est Equal Times

Copyright © Sandra Guimarães et Anne Paq, Equal Times, 2019

 

Publié le 26/07/2019

Israël détruit des maisons palestiniennes sur les territoires occupés

( site blogs.mediapart.fr)

·  Source : Al-Jazeera, le 22 juillet 2019

Traduction : lecridespeuples.fr

Les troupes israéliennes ont détruit des dizaines de maisons palestiniennes dans le village de Sur Baher, malgré le tollé international.

Des centaines de soldats israéliens assistés de bulldozers ont détruit des maisons dans le village palestinien de Sur Baher malgré les protestations locales et les critiques internationales.

Les habitants du quartier de Wadi al-Hummus, situé dans ce village, ont déclaré lundi 22 juillet aux médias locaux que 16 immeubles résidentiels comptant une centaine d’appartements étaient en train d’être démolis.

« Les préparatifs ont commencé après minuit, alors que des centaines de soldats israéliens armés et assistés de bulldozers ont pris d’assaut la ville. Les familles dont les maisons étaient menacées de démolition ont été réveillées et expulsées de leur domicile », a déclaré l’organisation de libération de la Palestine (OLP) dans un tweet.

L’armée israélienne s’est justifiée en prétendant que les maisons situées à proximité du long mur de séparation israélien sinueux qui traverse la Cisjordanie occupée constituent un « risque de sécurité ».

La Cour suprême israélienne s’est prononcée en faveur de l’armée le mois dernier, mettant fin à une bataille juridique de sept ans, et a fixé à lundi la date limite pour la destruction des maisons. Selon les Palestiniens, les démolitions ont créé un précédent pour d’autres villes situées le long du tracé du mur de séparation, qui parcourt des centaines de kilomètres de la Cisjordanie occupée, empiétant sur son territoire.

Rob Matheson, envoyé spécial de la chaîne Al-Jazeera sur la zone de démolition, a rapporté que les démolitions avaient commencé à 07h15 du matin heure locale (04h15 GMT).

« Nous avons entendu des détonations très fortes venant d’un bâtiment situé juste à côté de chez nous. Elles étaient causées par une grosse pelle mécanique qui déchirait une partie du toit d’un bâtiment qui, jusqu’à ce matin, était la maison de deux familles », a-t-il déclaré.

« Le père d’une des familles est assis sur une chaise dans la rue et voit sa maison se faire détruire sous ses yeux. »

Le village de Sur Baher chevauche la ligne séparant Jérusalem-Est occupée de la Cisjordanie occupée. Il a été capturé et occupé par Israël lors de la guerre de 1967.

Selon Matheson, jusqu’à présent, les forces israéliennes ont rasé un bâtiment situé en Cisjordanie et détruit 50% d’une maison appartenant à une famille palestinienne de 10 personnes à Jérusalem-Est.

« Ils ont emmené la famille – nous avons entendu des cris et des lamentations. Et en deux heures, 50% du bâtiment a été détruit. »

Les démolitions marquent un « jour très sombre et triste » pour les résidents palestiniens, a-t-il déclaré.

Tout perdre

Selon le ministre israélien de la Sécurité intérieure, Gilad Erdan, les habitants « suivaient leur propre loi » en construisant ces bâtiments.

« Il existe des centaines de structures illégales », a-t-il déclaré à la radio de l’armée israélienne.

« À mon grand regret, la gouvernance n’y est pas suffisante. Mais il ne s’agit pas seulement de la présence de centaines de structures : en plus, plusieurs dizaines d’entre elles sont situées presque directement sur le tracé de la barrière de séparation, constituant un danger pour les forces de sécurité qui y opèrent. »

Pour les Palestiniens, Israël utilise la sécurité comme prétexte pour les forcer à quitter la zone dans le cadre d’efforts à long terme visant à étendre les colonies de peuplement. Toutes les colonies sur les terres palestiniennes occupées sont illégales au regard du droit international.

Ils soulignent également que la plupart des bâtiments du quartier de Wadi al-Hummus sont censés être sous le contrôle de l’Autorité palestinienne et sous contrôle civil d’après les accords d’Oslo de 1993.

« J’ai construit cette maison pierre par pierre. Je rêvais de vivre dans cette maison. Maintenant, je suis en train de tout perdre », a déclaré Fadi al-Wahash, 37 ans. Sa voix s’est brisée lorsqu’un bulldozer a détruit sa maison inachevée de trois étages.

« J’avais un permis de construire de l’Autorité palestinienne. J’ai suivi les procédures. »

Israël a commencé à démolir des dizaines de maisons palestiniennes [Mahmoud Illean / AP Photo]

« Ce qui se passe aujourd’hui, c’est un déplacement massif des personnes vivant à Wadi al-Houmous, en dépit de la tentative légale et diplomatique de protéger leurs biens », a déclaré Ali al-Obeidi, Président du comité Wadi al-Houmous, à l’agence de presse locale Maan.

Culture de l’impunité

Dalia Qumsieh, une avocate du groupe palestinien de défense des droits Al Haq, a déclaré à Al Jazeera que depuis le début de l’occupation israélienne, l’État juif « a toujours maintenu  cette politique de destruction de biens et de maisons palestiniens dans les territoires palestiniens occupés, et ce des deux côtés de la ligne verte. »

« Le cas de Sur Baher représente la traduction physique de la culture d’impunité qui prévaut », a-t-elle déclaré, s’exprimant depuis la ville occupée de Ramallah en Cisjordanie.

Qumsieh a déclaré que les démolitions s’inscrivaient dans une « situation à plusieurs niveaux de violations massives des droits de l’homme » qui inclut la destruction militaire injustifiée de biens, le transfert forcé de Palestiniens, le mur de séparation lui-même et enfin la violation de la souveraineté palestinienne et du droit imprescriptible à l’autodétermination.

Traduction de ce Tweet : Le plus grand acte de démolition à Jérusalem occupée depuis 1967. L’occupation israélienne a légalisé la démolition de 16 bâtiments résidentiels dans le secteur de Wadi al-Hummus à Sur Baher.

Les résidents ont déclaré qu’ils se retrouveraient sans abri.

« Quand nos maisons seront démolies, nous nous retrouverons à la rue », a déclaré Ismail Abadiyeh, âgé de 42 ans, qui vit dans l’un des bâtiments menacés de destruction. Sa famille comprend quatre enfants.

Selon des responsables palestiniens, les structures menacées se situent dans des zones qu’elles devraient contrôler. À l’origine, tous les bâtiments avaient reçu un permis et une autorisation de l’Autorité palestinienne, qui administre cette partie du quartier.

Mais la Cour suprême israélienne a déclaré que ces structures violaient une interdiction de construction, ajoutant que des bâtiments proches de la barrière pourraient couvrir d’éventuels assaillants.

Une centaine de maisons seront démolies dans la région de Wadi al-Hummus, près du mur de séparation [Mussa Qawasma / Reuters]

« Des centaines de soldats »

Les forces israéliennes ont découpé la clôture de fer près du village tôt lundi matin, ce qui leur a permis d’accéder plus facilement aux bâtiments. Des projecteurs ont éclairé un bâtiment de plusieurs étages en cours de construction, tandis que des dizaines de véhicules amenaient des policiers et des soldats casqués sur la zone.

À la première heure de la journée, des pelleteuses ont commencé à détruire une maison de deux étages tandis que des soldats prenaient position. Les pelleteuses en action ont été filmées et photographiées par des activistes palestiniens, israéliens et internationaux qui se sont mobilisés pour tenter d’arrêter la démolition.

« Depuis 2 heures du matin, ils évacuent les résidents de leurs maisons par la force et ils ont commencé à installer des explosifs dans les maisons à détruire. Il y a des centaines de soldats ici », a déclaré Hamada Hamada, un porte-parole de la communauté dans l’une des zones menacées de destruction.

Des soldats israéliens placent des explosifs pour démolir un bâtiment à Sur Baher, à Jérusalem-Est [Abed Al Hashlamoun / EPA]

L’OLP a publié une déclaration dans laquelle elle accuse la Cour suprême israélienne de « créer un précédent permettant aux forces d’occupation israéliennes de démolir de nombreux bâtiments palestiniens situés à proximité immédiate » du mur.

Dans un communiqué, l’Union européenne a déclaré que les structures se trouvaient dans des zones sous juridiction de l’Autorité palestinienne et que la politique de démolition menée par Israël en territoire occupé était illégale au regard du droit international.

« Conformément à la position de longue date de l’UE, nous attendons des autorités israéliennes qu’elles arrêtent immédiatement les démolitions en cours », a-t-il déclaré.

Erdan, le ministre israélien de la Sécurité intérieure, a accusé l’UE d’avoir porté foi « aux mensonges des Palestiniens ». Il a tweeté qu’en vertu des accords d’Oslo, Israël a le droit d’agir contre les constructions illégales qui représentent une menace pour sa sécurité.

La France a condamné séparément les destructions, affirmant qu’elles violaient le droit international.

« Pour la première fois, de telles démolitions ont eu lieu dans une zone contrôlée par l’Autorité palestinienne en vertu des Accords d’Oslo. Elles constituent un précédent dangereux, qui constitue une menace directe pour la solution à deux États », a déclaré le ministère français des Affaires étrangères dans une déclaration.

Le Premier ministre palestinien Mohammad Shtayyeh a déclaré que les Palestiniens se plaindraient devant la Cour pénale internationale.

« Il s’agit d’une continuation du déplacement forcé des habitants de Jérusalem de leurs maisons et de leurs terres – un crime de guerre et un crime contre l’humanité », a déclaré Shtayyeh.

Israël prétend que ce mur de séparation – dont la longueur est estimée à 720 km une fois qu’il sera achevé – a empêché les attentats-suicides palestiniens qui ont culminé en 2002 et 2003.

Les Palestiniens appellent cela un accaparement de terres destiné à annexer des parties de la Cisjordanie à Israël, y compris des colonies israéliennes.

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Publié le 23/07/2019

Grèce : L’introuvable « retour à la normalité » sur fond de faillite historique de ses gauches !…

Yorgos MITRALIAS (site legrandsoir.info)

Presque unanimement, tant les médias grecs et internationaux que les leaders des principaux partis grecs ont commenté les résultats des élections du 7 juillet en célébrant “le retour à la normalité” du pays dont la crise a défrayé la chronique européenne pendant la dernière décennie.

Retour donc à la normalité car l’addition des scores de Nouvelle Démocratie (39.9%) et de Syriza (31,4%) donne un écrasant 71,3% en faveur du bipartisme qui semble revenir en force après un intermède chaotique qui a vu des masses de citoyens abandonner les partis de leur vieux bipartisme traditionnel et se déplacer pratiquement d’une extrémité à l’autre du paysage politique en des temps record ! Et aussi, quelle meilleure preuve de la réalité de ce retour à la normalité que l’absence des députés de la très néonazie Aube Dorée des bancs du nouveau Parlement hellénique, ce qui annoncerait (?) la fin de ce pur produit d’une période agitée, mais désormais révolue...

Alors, “retour à la normalité” ? Oui, sûrement, mais seulement en apparence. Et tout d’abord, parce que la crise historique (économique, mais aussi sociale et politique) qui a fait naître une Grèce qui ressemblait à l’Allemagne de Weimar comme deux gouttes d’eau, est toujours ici, indifférente aux exorcismes et autres vœux pieux que lui adressent quotidiennement ceux exactement des Grecs et des étrangers qui l’ont provoquée et nourrie. Car, par exemple et surtout, la dette publique grecque, que tous ont appelé -et avec raison- “mère de tous les maux”, n’a pas disparu et continue à étrangler, à gangrener et à faire chanter le pays tant que ceux qui le dirigent (de droite ou de gauche) ne font rien de concret pour affronter le problème à sa racine et refusent obstinément d’auditer cette dette afin d’annuler sa plus grande partie manifestement illégitime.

Mais, pourrait-on rétorquer, la plupart des conséquences politiques de cette crise historique semblent avoir disparues ou tout au moins, rendues inoffensives, Aube Dorée en tête. Oui, effectivement la menace de l’Aube Dorée semble s’éloigner pour de bon et son concurrent direct dans le milieu ultra-raciste et néo-fasciste qui est la Solution Grecque (déjà en crise) parait bien trop minable et clownesque pour qu’on la prenne au sérieux. Cependant, bien naïf celui qui tirerait de tout ça la conclusion que l’extrême droite grecque a disparu comme par un coup de baguette. En réalité, elle est toujours ici, bien présente et dangereuse, mais peut-être moins visible que par le passé récent car cachée à l’intérieur du parti de la Nouvelle Démocratie dont elle constitue une aile très importante.

En effet, cet aile extrémiste de droite à l’intérieur de ND ne se limite pas à des personnalités comme Adonis Georgiadis ou Makis Voridis, déjà ministres importants du nouveau gouvernement Mitsotakis, dont le passé fasciste violent et raciste dur les rendrait imprésentables même chez Salvini, Le Pen ou Orban. Malheureusement, elle est bien plus large englobant des milliers de cadres et de militants de ce parti, qui ont eu déjà l’occasion de manifester des positions et des attitudes qui feraient d’eux de bons membres même d’Aube Dorée ! La question (cruciale) qui se pose est donc si, quand et comment cette « sensibilité » extrémiste de droite pourra et voudra se manifester ouvertement pour peser de façon autonome sur la vie politique du pays. Un début de réponse nous est donné par le précédent du Parti Populaire espagnol, lequel a « hébergé » depuis la fin du franquisme la majeure partie de l’extrême droite espagnole. Tant que régnait la « normalité » dans la vie politique de l’État espagnol, cet « hébergement » pouvait continuer presque sans problème. Mais, tout changea quand le PP vieillissant se montra incapable d’affronter des crises importantes comme p.ex. celle provoquée par la lutte du peuple catalan pour son indépendance : La « sensibilité » néo-franquiste et ultra-droitière qui jusqu’à alors se tenait plus ou moins tranquille à l’intérieur du PP, s’autonomisa faisant le bonheur d’un petit parti comme Vox, qui en un temps record voyait ses résultats électoraux passer de 0,4 % ou 0,5 % à plus de 10 % !

Alors, est-ce possible un Vox à la grecque ? Étant donné la profondeur de la crise historique qui persiste, le peu d’enthousiasme populaire que provoque le nouveau gouvernement de droite, les problèmes pratiquement insolubles (problèmes dits « nationaux » des rapports avec les pays voisins, la question des migrants, etc.) qu’il affronte et qui mettront sûrement à dure épreuve l’unité -déjà fragile- du parti, l’existence d’un fort courant extrémiste de droite à l’intérieur de ND représente une véritable bombe à retardement. Et cela d’autant plus que le contexte européen et mondial marqué par la montée en flèche d’une extrême droite agressive, favorise l’autonomisation de ce genre de courants et leur constitution en partis à la droite de la droite traditionnelle. Donc, un Vox à la grecque est non seulement possible mais aussi probable...

Évidemment, beaucoup dépendra du principal parti d’opposition, mais Syriza (Coalition de la Gauche Radicale) qui n’a plus rien de radical, se prépare, selon les premières déclarations post-électorales de son président Alexis Tsipras, à se réorganiser de fond en comble pour répondre à deux exigences de sa direction : d’abord, combler l’écart abyssal qui sépare le nombre de ses électeurs, qui sont des millions, du nombre de ses membres, qui ne dépassent pas les quelques milliers. Et ensuite, graver dans le marbre son virage déjà effectué et annoncé vers la social-démocratie.(1)

On n’a aucun doute que M. Tsipras entreprendra très bientôt la transformation de Syriza, ou plutôt la fondation d’un nouveau parti, mais la tâche est de taille, son succès prendra du temps et n’est pas garanti d’avance. En attendant, Syriza restera donc un parti électoral, sans base organisée et dépourvu des moyens matériels pour contrôler les masses des Grecs qui ne croient plus à rien et à personne, et qui pourraient transformer à tout moment leur résignation (fruit des défaites historiques successives de ces 8-9 derniers ans) en colère violente qui explose de façon chaotique ! Ceci ne veut pas dire que Syriza n’est pas aujourd’hui en bien meilleure posture qu’il y a un, deux ou trois ans, après avoir accompli un vrai exploit électoral, améliorant en quelques semaines son score des élections européennes de 8 points (!) et obtenant seulement 3 % moins que son résultat triomphal de 2015.

Alors, suffira cet exploit électoral pour que Syriza nouvelle mouture assume avec succès sa part de responsabilités dans ce bipartisme retrouvé, qui garantit le tant désiré « retour a la normalité », que M. Tsipras lui-même s’est empressé de célébrer le lendemain du jour des élections ? La réponse ne peut être que négative dès qu’on tient compte du fait que l’exploit électoral de Syriza cache mal ses énormes faiblesses : l’incroyable bric-à-brac politique de son groupe parlementaire où coexistent eurocommunistes, socialistes, sociaux-démocrates, conservateurs, libéraux et même nationalistes chauvins et racistes d’extrême droite, le manque cruel des cadres expérimentés, ainsi que l’inexistence des liens affectifs et organisationnels de la grande majorité de ses électeurs avec le parti et son programme. Et surtout, il cache mal le fait que ce succès est dû en très grande partie à l’absence d’une alternative politique tant soit peu crédible et préparée à sa gauche...

En effet, on peut désormais légitimement considérer que les élections du 7 juillet ont scellé la faillite définitive des formations créées il y a quatre ans, pour se démarquer du virage à droite de Tsipras et offrir une alternative de gauche à Syriza. Leurs résultats électoraux -en chute libre- sont plus qu’éloquents : 0,28 % pour l’Unité Populaire (UP) des ministres du premier gouvernement de Syriza (Lafazanis, Stratoulis et Issihos), 1,4 % pour le parti de l’ancienne présidente du Parlement grec Zoé Konstantopoulou. Et aussi, seulement 0,41 % pour la Coalition de la gauche anticapitaliste « Antarsya », qui elle existe depuis 2009 et n’a jamais nourrit la moindre sympathie pour Syriza. A l’exception (partielle) de Antarsya, toutes les autres formations ont vraisemblablement payée cher le fait qu’elles n’ont pas résisté aux tentations chauvines et même xénophobes et racistes qui balayaient le pays. Alors, tandis que Mme Zoé Konstantopoulou prétendait se mettre à la tête de ceux qui promettaient l’échafaud « aux traîtres qui vendent notre Macédoine au bâtards de Skopje, notre Thrace et la mer Égée aux Turcs et -même- l’Épire du Nord aux Albanais » et allait jusqu’au bout de sa « logique » refusant désormais de se situer à gauche (son mot d’ordre est « ni à droite, ni à gauche, en avant »), UP -comme d’ailleurs le PC grec- cherchait le salut dans l’alliance privilégiée « de notre nation avec la Russie » de Poutine. Ce qui l’amenait à descendre dans la rue pour soutenir... Assad ou à qualifier la catastrophe climatique de « plus grande escroquerie de l’impérialisme » ! Et tout ça pendant que le mouvement anarchiste, particulièrement fort en Grèce surtout parmi la jeunesse, passait son temps en vase clos, inventant des insurrections populaires qui existaient seulement dans son imagination...(2)

Le bilan de la gauche grecque, toutes sensibilités et courants confondus, au lendemain des élections du 7 juillet et surtout, 10 ans après l’éclatement d’une crise qui a vu le peuple grec se révolter en masse et abandonner ses partis traditionnels avant d’installer au pouvoir « le premier gouvernement de gauche de l’histoire du pays », peut se résumer en deux mots : QUEL GÂCHIS !

Quel gâchis tout d’abord de cette expérience mondialement unique de l’alliance durable d’une douzaine d’organisations d’extrême gauche avec un petit parti eurocommuniste pour fonder ensemble Syriza. Et quel gâchis de ce « premier gouvernement de gauche » dont la direction a trahi non seulement le résultat du référendum du 5 juillet 2015, transformant le non puissant du peuple grec aux memoranda des créanciers à un oui combien servile, mais aussi et surtout la confiance des millions de gens en Europe et de par le monde qui avaient investi leurs espoirs d’un monde meilleur et plus humain, sans austérité, racistes et fascistes, aux Grecs de Syriza. Bien qu’on ait déjà vu se répéter mille fois depuis un siècle -en Grèce et partout ailleurs- la tragédie de ces directions de gauche qui s’empressent de courber l’échine et de se rendre à l’adversaire de classe, on ne peut pas maintenant s’empêcher de se sentir profondément indignés, blessés mais aussi révoltés devant l’ampleur du désastre...

Yorgos MITRALIAS

Notes

1. Voir aussi l’article que nous avons écrit à chaud, seulement quelques heures apr7 le volte face de Tsipras, le 13 juillet 2015 : http://www.cadtm.org/Journees-funestes-du-4-aout-1914

2. KINAL, le parti construit avec ce qui restait de PASOK, a fait le score honorable de 8,1 %, mais le succès de Syriza le condamne à un rôle subalterne de comparse, ce qui provoque déjà des remous en son sein et la défection de certains de ses dirigeants.

Quant au MeRA25 de M. Varoufakis, il a célébré à juste titre son entrée au Parlement, mais il faudra beaucoup plus que le triomphalisme , le flou programmatique et l’inconsistance de son leader pour jouer le rôle d’arbitre qu’il ambitionne.

URL de cet article 35109
https://www.legrandsoir.info/grece-l-introuvable-retour-a-la-normalite-sur-fond-de-faillite-historique-de-ses-gauches.html

 

Publié le 10/07/2019

En Grèce, dans une usine autogérée, le travail devient un « lieu de solidarité et de liberté »

par Andrea Fuori, Raphaël Goument (site bastamag.net)

Ils ont repris leur usine en faillite suite à la crise financière, réorienté la production, plus « écologique », sauvegardé une vingtaine d’emplois, créé un réseau de distribution pour vendre leurs produits. Et décliné concrètement le credo « Occuper, résister, produire ». Peu soutenus par le gouvernement de gauche, qui vient d’être battu aux élections législatives, les ouvriers grecs de l’usine Vio Me, à Thessalonique, ne sont pas au bout de leur peine. Reportage.

« On n’est pas assez pour défendre notre usine demain matin ! Qui peut venir nous aider ? » Makis lève les bras au ciel. Face au quinquagénaire à la barbe poivre et sel, une assemblée d’une quinzaine de personnes assises à l’ombre des platanes, sur la place de l’Agora à Thessalonique, deuxième ville du pays. Trois d’entre-elles travaillent à Vio Me, l’usine autogérée de savons écolos devenue un symbole du mouvement autogestionnaire grec. Les autres sont des soutiens. « Nous avons besoin de gens qui n’ont pas déjà des soucis judiciaires ! On a lancé des appels depuis des semaines, mais on ne sait toujours pas sur qui on peut compter ! »

Le crépuscule tombe, les rues bruissent de passants et la ville sort lentement des lourdes chaleurs de la mi-juin. La réunion reste étrangement calme. Si Makis est inquiet, il ne le montre pas. Pourtant, les ouvriers jouent gros : le lendemain matin, le 20 juin, leur usine sera mise aux enchères, vendue au plus offrant - une banque ou un investisseur. À force, ils ont fini par s’y habituer : ils occupent illégalement leur site depuis pas moins de huit ans, et bloquent sa revente depuis quatre ans.

« S’ils ne peuvent pas, nous pouvons ! »

Tout commence en 2011. La maison-mère de Vio Me, Philkeram Johnson, une entreprise grecque de fabrication de carrelages fondée en 1961, autrefois florissante, dépose le bilan. Les 70 salariés de Vio Me, qui fabriquent de la colle pour carrelages, sont privés de salaires ou licenciés. L’usine fait faillite dans la foulée. Une histoire banale, dans un pays plombé par les politiques d’austérité. Mais cette fois, les travailleurs refusent le clap de fin et décident d’écrire de nouveaux chapitres.

À l’assemblée de Thessalonique (© Raphaël Goument)

Organisés depuis 2006 dans un syndicat très déterminé, l’Union des travailleurs de Vio Me, 45 d’entre eux occupent le site à partir l’été 2011. « À cette époque, on exigeait seulement le paiement de nos de salaires ! », se souvient l’un d’eux, Dimitris, un gaillard aux yeux bleus éduqué dans une famille syndiquée. Il a commencé à travailler à 14 ans dans l’industrie textile, avant de rejoindre Vio Me. La première année, les occupants tiennent seulement grâce à leurs maigres indemnités chômage. Bientôt cela ne suffit plus : « On a multiplié les assemblées, les événements de soutien et les actions en justice. Sans résultat. On a décidé d’arrêter de revendiquer pour aller plus loin et agir nous-mêmes », poursuit l’ouvrier avec des gestes énergiques. La suite ? Elle est résumée sur son tee-shirt, aux couleurs de l’usine – rouge, noir, gris. On y lit leur credo, devenu incontournable : « Occuper, Résister, Produire ».

En 2012, les travailleurs rencontrent de lointains collègues des coopératives argentines autogérées depuis le début des années 2000, notamment Zanon, une fabrique de tuile tenue par 400 personnes. C’est le déclic. Fin 2012, une nouvelle assemblée décide de relancer l’activité sans patron, sous contrôle ouvrier. Le mot d’ordre ? « S’ils ne peuvent pas, nous pouvons ! »

Des savons et des lessives « écologiques »

Impossible de redémarrer l’ancienne production. La demande dans le secteur du BTP s’est effondrée avec la crise, et les coûts de production sont trop élevés. Des savons et des lessives « écologiques » remplacent ainsi la colle pour carrelage : la demande est forte, la production plus simple. « Ça nous permettait aussi d’utiliser la matière première la plus proche de nous : l’huile d’olive. On se fournit chez une dizaine de producteurs locaux, justifie Dimitris. On a commencé avec une première recette, puis on a continué à chercher sur Internet, à se former en étant aidé par le mouvement de soutien. » Chez eux, pas de direction « recherche et développement », mais l’expérimentation, au risque des ratés. « Au début, leurs produits étaient vraiment de mauvaise qualité. Impossible de laver les vêtements avec ! », sourit Marcellina, soutien de la première heure.

En six ans de production, les apprentis savonniers ont progressé. Ils commercialisent aujourd’hui une quinzaine de produits ménagers au sein des réseaux militants de centres sociaux, squats et épiceries coopératives : savons à base de lavande, lessive, détartrant, produit lave-vitre, ou encore crème pour le visage.

« Au début, ça a été un choc culturel. On n’avait plus à prendre les ordres de personne ! »

Pour mieux comprendre leur histoire, il faut aller rendre visite aux travailleurs, et s’armer de patience. La zone est éloignée du centre-ville, coincée entre l’aéroport international et les enseignes tapageuses d’une immense zone commerciale. Au bout d’un chemin bordé d’arbres et de buissons, il faut se signaler à l’interphone afin d’espérer voir s’ouvrir le large portail métallique. Menacé d’expulsion à tout moment, le lieu est gardé jour et nuit depuis huit ans. Sur la friche de treize hectares trônent d’immenses hangars en apparence vides et décrépis. Sur l’un d’eux, un graffiti : « Les usines appartiennent à ceux qui y travaillent ». Ce dimanche, Dimitris est là pour nous accueillir, tandis que deux de ses collègues déchargent de l’huile d’olive d’un vieux camion.

L’ouvrier est intarissable sur leur histoire, qu’il est visiblement habitué à partager. « Au début, ça a été un choc culturel. On n’avait plus à prendre les ordres de personne ! », se souvient-il dans le petit bureau étroit, tapissé d’affiches de soutien, où lui et ses collègues se réunissent tous les matins pour se répartir les tâches. « C’était difficile de s’adapter à cette nouvelle organisation collective. Aujourd’hui encore, ça n’est pas toujours évident de se mettre d’accord, mais on y travaille. » Au-delà de la prise de décision en assemblées, les ouvriers mettent un point d’honneur à ce que « tout le monde tourne » aux postes de production. Sauf pour certaines missions plus pointues comme la gestion de l’électricité ou la comptabilité.

« Notre usine, c’est un outil de lutte »

Dimitris nous embarque pour une visite au pas de course. Sur une porte blanche, l’écriteau « No entry » a été remplacé par un « No boss » rageur, doublé d’un doigt d’honneur. Derrière la porte, l’atelier où la plupart des produits ménagers sont préparés. Dans un recoin, une bétonnière un peu rouillée, « pour préparer les lessives ». Plus loin, deux vieilles machines à laver données par des soutiens pour les tester. Les postes de travail sont rangés à la va vite, dans un fouillis de bassines, de cuillères et de lessive, et le sol est collant. Le chaudron et le mélangeur, que les ouvriers ont dû racheter aux enchères, sont eux immaculés.

Ici, aucun standard n’est imposé de l’extérieur. Les ouvriers ont transformé l’outil de production à leur mesure : un mélange d’atelier de bricolage et de petite industrie, où chacun a voix au chapitre et reçoit la même rémunération. « On n’a plus besoin des cadres ni des patrons ! », assène le quadragénaire. Et pour cause : leurs anciens bureaux ont été transformés en séchoirs pour des milliers de savons parfumés – ils en produisent 1600 par semaine et en conservent 3000 en stocks.

En bas : Dimitris, au sein de l’usine (© Raphaël Goument)

« Pour nous, ici, c’est bien plus qu’une usine : c’est un espace social, un lieu de solidarité et de liberté. » À l’entrée, de grandes tables et d’imposants barbecues accueillent des banquets réguliers. Juste à côté, une « clinique sociale et solidaire » a ouvert en 2015 dans un ancien bureau. Le matériel a été donné par des soutiens en France et en Allemagne, et une dizaine de médecins bénévoles s’y relaient pour des consultations gratuites tous les mercredis à destination des ouvriers et de quelques personnes du mouvement de solidarité. Un peu plus loin, une scène de palette attend son heure. Une compagnie de Thessalonique y jouait sa dernière pièce la semaine précédente. « Des rappeurs ont aussi tourné un clip il y a quelques mois », ajoute fièrement le travailleur. Au fond du hangar, à côté d’immenses sacs de colle et de vieilles machines assoupies, des vêtements et du matériel de soutien pour les réfugiés attendent de partir vers les « points chauds ». « Notre usine, c’est un outil de lutte. »

« Aujourd’hui pour toucher 1000 euros, il faut avoir deux diplômes et parler cinq langues ! »

Avant 2011, l’usine employait soixante-dix personnes. Au début de l’aventure autogestionnaire, en 2013, les ouvriers n’étaient plus que 14. Depuis, cinq personnes ont été embauchées et ils sont maintenant 19 sur le site. Vio Me grandit lentement, avec prudence. Car les travailleurs gèrent leur affaire loin des critères habituels. Les fournisseurs, publics ou privés, sont payés d’avance pour éviter tout endettement. La plus grande partie des bénéfices sert aux éventuelles réparations du matériel, et une petite fraction seulement à l’investissement.

« Quand on a commencé, on dégageait l’équivalent de 5 euros par personne par jour travaillé. Aujourd’hui, on est monté à 20 euros, et ça augmente chaque année », calcule Dimitris. Ils gagnent chacun environ 400 euros par mois – pas plus que la maigre indemnité chômage qu’ils touchaient en 2011. « Ça nous permet de vivre avec dignité. C’est dans la moyenne des salaires depuis la crise. Du temps de l’ancien propriétaire, on touchait autour de 1000 euros. Mais les conditions de travail avec les produits chimiques étaient beaucoup plus dures et tout le monde ne bénéficiait pas de la même paie. Et aujourd’hui, pour toucher 1000 euros il faut avoir deux diplômes et parler cinq langues ! »

Un système de distribution militant, au-delà de la Grèce

Empaquetés en grandes piles sur des dizaines de palettes, des produits attendent d’être expédiés. Mais pas n’importe où. Les supermarchés classiques n’ont jamais été une option. L’illégalité de l’usine ne le permet pas, et de toutes manières les travailleurs le refusent en bloc. Vio Me a dû développer pour survivre un fort réseau de solidarité pour commercialiser ses produits en Grèce et à l’étranger. Une boutique en ligne a été ouverte, renforcée par une forte présence sur le terrain. À Thessalonique et Athènes, deux « assemblées de solidarité » se réunissent toutes les semaines depuis 2013, et se coordonnent une fois par mois avec les travailleurs via Skype. À la demande des travailleurs, elles chapeautent une partie de la diffusion dans le réseau militant. À chaque festival, concert, les mêmes scènes : une petite table installée pour y déposer les produits avec soin, un sac plastique pour faire office de caisse, la compta griffonnée à la va-vite sur un calepin.

« Aujourd’hui, quand on va dans les cuisines ou les toilettes des centres sociaux, on trouve toujours nos produits, fanfaronne Yorgios. Sans ce mouvement de solidarité, nous ne pourrions rien faire. Ce sont comme des minis Vio Me », raconte-t-il. Cinq personnes, parmi les soutiens les plus impliqués sont même employées par la coopérative pour gérer les entrepôts et la logistique commerciale à Athènes et Thessalonique.

Force est de constater que cela fonctionne. Le mouvement de solidarité dépasse aujourd’hui largement la Grèce. Les travailleurs ont organisé en 2017 les « Rencontres euro-méditerranéennes des travailleurs des coopératives », et participé à des rencontres équivalentes en Argentine. Du bout du pied, Dimitris désigne une palette de cartons en partance vers l’Allemagne : « Là, c’est pour une école et là, pour un journal. » Le pays est le plus gros importateur, suivi de près par la France où le supermarché alternatif parisien « La Louve » distribue notamment leurs produits. Vio Me exporte aussi en Italie, en Espagne, en Suisse et jusqu’en Roumanie ou en Bulgarie. « On voudrait exporter vers l’Amérique Latine, mais c’est impossible sans cadre légal. L’absence de statut freine notre développement. »

« Sur le papier, nous sommes toujours considérés comme les employés d’une entreprise en faillite »

Après huit ans de lutte, les ouvriers de Vio Me sont toujours dans l’illégalité. En 2014, ils ont créé une société coopérative qui s’est dotée d’un compte en banque. Mais elle n’est ni propriétaire ni locataire des actifs. « Sur le papier, on est toujours considérés comme les employés d’une entreprise en faillite. Depuis six ans, notre travail n’est pas reconnu », peste Makis. « J’ai 52 ans. Si l’usine fonctionnait normalement, j’aurais pu partir en retraite à 59 ans. Là, c’est l’inconnu. » Depuis 2013, les avocats mènent une bataille juridique avec l’ancienne propriétaire pour obtenir le paiement des salaires. Cette dernière a bien été condamnée, en 2014, à plusieurs années de prison, mais n’a toujours pas vu la couleur des barreaux. Ni les ouvriers celle de leur fiche de paie. La procédure traîne toujours.

En haut : Makis (© Raphaël Goument)

Ils craignent également les coupures d’électricité par le fournisseur public. « C’est déjà arrivé quatre fois, la dernière en 2016. Depuis, on a réussi à faire pression sur le gouvernement. Pour l’eau on est obligé de pomper sur la citerne d’un voisin. Tous ces obstacles nous freinent pour augmenter la production. »

Les promesses trahies du gouvernement Tsipras

Au mur du petit bureau, Dimitris pointe une photo jaunie d’Alexis Tsipras, premier ministre depuis 2015, et qui vient d’être battu aux élections législatives du 7 juillet. Le patron de Syriza avait visité l’usine lors de sa campagne électorale en 2014. « Il nous a promis de légaliser notre statut. Il nous a assuré qu’on était des travailleurs modèles, sur qui ils s’appuieraient pour leur projet économique. Cinq ans plus tard, rien n’a changé. » Il n’a pas l’air de s’en offusquer. « On n’attendait rien du gouvernement de Syriza, ni du précédent. On sait très bien qu’ils privilégient toujours les propriétaires. » Inutile d’ajouter que les ouvriers n’attendent rien des élections législatives anticipées du 7 juillet, remportées par le parti de droite Nouvelle Démocratie, avec 40% des voix, contre 31 % pour Syriza, le parti de Tsipras.

« Ils n’ont pas la volonté politique de légaliser une exception. Ça aurait pu créer un précédent pour tous les autres travailleurs d’entreprises en faillite dans le pays », analyse-t-il. Semé d’embûches, le chemin choisi par Vio Me n’a d’ailleurs pas ouvert la voie à d’autres coopératives ouvrières. Les milliers de structures autogérées qui ont fleuri en Grèce après le mouvement des places de 2011 se concentraient surtout dans le secteur des services. Selon les ouvriers interrogés elles ont, pour beaucoup d’entre elles, disparu. Les tentatives de réappropriation industrielle se comptent sur les doigts d’une main. Parmi elles, seule Vio Me serait encore debout.

« Même s’ils arrivent à vendre l’usine, ça ne va pas stopper la lutte »

Pour l’heure, la principale menace est judiciaire. En 2014, une vingtaine d’anciens salariés ont réclamé la liquidation rapide des actifs de la maison-mère pour toucher les sommes dues. Depuis 2015, l’État organise chaque année une session de vente aux enchères des terres et bâtiments, pour rembourser les millions de dettes de l’entreprise. Les travailleurs ont essayé d’éviter la vente à un investisseur privé. « On a proposé une autre solution simple aux différents gouvernements : les services publics (sécurité sociale, eau, électricité) envers qui Vio Me était endettée pourraient reprendre une propriété correspondant au montant, et nous louer les locaux. Quant à nos arriérés de salaires de 2,5 millions, on pourrait les échanger contre les machines », explique Makis. Sans succès.

Alors, inlassablement, les ouvriers publient des appels à soutien, bloquent les tribunaux, envahissent les salles d’audience, campent devant le ministère du travail en essuyant les coups de la police. « Mais le prix de rachat est plus bas chaque année : ils ont commencé en 2015 à 32 millions d’euros, puis 25 en 2016, 18 en 2018. Cette fois, ils sont descendu à 12,5 millions », s’alarme Makis. Ce 20 juin, à nouveau, 200 personnes se sont rassemblées devant le tribunal. Sans réussir à bloquer les enchères. Heureusement, aucun acquéreur n’a proposé d’offre. Jusqu’à quand ? La prochaine session aura lieu en septembre.

Les ouvriers se préparent au pire, mais restent déterminés. « Même s’ils arrivent à vendre l’usine, ça ne va pas stopper la lutte. Ce qui est important, c’est de continuer le combat. Seule la lutte nous fera gagner ! », assène Makis. À ses côtés, confiant, Dimitris glisse, poings serrés : « Avec toutes les heures de notre combat depuis des années, c’est comme si on avait déjà racheté l’usine ! »

Andrea Fuori et Raphaël Goument

 

Publié le 08/07/2019

 

Le terrorisme économique britannique, étasunien et européen contre la Syrie

Kevork Almasian (site legrandsoir.info)

Hier, mercredi 4 juillet, le Royaume-Uni a saisi un pétrolier iranien se dirigeant vers la Méditerranée, via Gibraltar, à destination du peuple syrien [*], au motif qu’il violait les sanctions imposées par l’Union européenne ; lesquelles sanctions visent à paralyser économiquement la Syrie.

Aujourd’hui, le gouvernement de Gibraltar a déclaré avoir des "motifs raisonnables" portant à croire que le navire, saisi à l’est de ce territoire britannique, transportait du pétrole brut à la raffinerie de Banyas en Syrie. Et la télévision nationale iranienne a annoncé que l’ambassadeur britannique à Téhéran avait été convoqué pour « saisie illégale » du pétrolier transportant du pétrole iranien.

Ainsi, devant l’échec de la guerre sur la Syrie commencée à la mode dudit « printemps arabe », suivie d’une campagne médiatique du camp ennemi visant à déclencher une guerre par procuration, puis de l’envoi de dizaines de milliers de terroristes étrangers pour mettre à genoux le gouvernement de Damas, les États-Unis et l’Union européenne ont décidé de priver le peuple syrien de ses besoins élémentaires. Ce faisant, ils pensent que la base populaire du gouvernement syrien se dressera contre « Assad », car incapable de répondre à tous ses besoins.

C’est là un jeu très sale. Mais qui s’en soucie vraiment ? Le peuple syrien devrait être puni pour ne pas avoir abandonné son président…

Certains parmi vous pourraient demander : pourquoi la Syrie achète du pétrole à l’Iran alors qu’elle en a ? La réponse est parce que près de la moitié de ses sources d’énergie et de pétrole sont occupées par les États-Unis, et les forces qui leur sont inféodées, à l’Est de l’Euphrate. Il est vrai que les milices kurdes vendent du pétrole au gouvernement syrien, mais en petites quantités.

D’autres pourraient demander : pourquoi l’Iran envoie des pétroliers du Golfe persique vers la Syrie en faisant tout un détour par le Cap de Bonne-Espérance et Gibraltar, au lieu d’emprunter un trajet plus simple passant par l’Irak ou le Canal de Suez ? Il y a différentes réponses à cette deuxième question :

  • Concernant le transit par l’Irak : certains analystes affirment que l’axe routier Iran-Irak-Syrie n’est pas encore sûr du fait de la présence de cellules dormantes appartenant à Daech, d’autres soutiennent que les bases américaines en Irak et en Syrie auraient stoppé le convoi, et d’autres expliquent que l’Iran ne peut pas acheminer 300 000 tonnes de pétrole par camions-citernes.
  • Concernant le transit par le Canal de Suez : certains soutiennent que l’Égypte applique les sanctions décrétées par les États-Unis et l’Union européenne contre la Syrie, d’autres expliquent que le pétrolier iranien « Grace 1 » chargée de 300 000 tonnes de pétrole ne peut pas emprunter ce trajet vu que la charge maximale pouvant franchir le canal est de 160 000 tonnes.

Quelle que soit la vraie réponse, la seule vérité incontestable est que lorsque, entre 2013 et 2015, Daech volait le pétrole syrien et le vendait à la Turquie et, plus tard, à l’Europe et à Israël, la prétendue coalition de lutte contre Daech, comprenant le Royaume-Uni et dirigée par les États-Unis, ne voyait pas d’intérêt à stopper le vol du pétrole syrien. Mais, aujourd’hui, le Royaume-Uni stoppe un pétrolier parti pour délivrer de l’énergie au peuple syrien.

C’est de la pure piraterie.
C’est du terrorisme économique.

Kevork Almasian
Citoyen syrien originaire d’Alep

05/07/2019

Traduit par Mouna Alno-Nakhal

Source : SYRIANA ANALYSIS
Watch

[*] La tension monte entre Londres et Téhéran après la saisie d’un pétrolier iranien

URL de cet article 35089
https://www.legrandsoir.info/le-terrorisme-economique-britannique-etasunien-et-europeen-contre-la-syrie.html

 

Publié le 24/06/2019

Point par point, les irrégularités commises par le juge Moro et le procureur Dallagnol dans le procès contre l’ex-président Lula. (Brasil247)

Rede Brasil Atual (site legrandsoir.info)

L’échange de messages entre l’ancien juge et actuel ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Sergio Moro, le procureur Deltan Dallagnol, responsable de la Lava Jato, et d’autres membres de l’opération, ont confirmé les soupà§ons et les critiques selon lesquels l’ancien juge avait également agi comme enquêteur, bien qu’il fut juge dans ces affaires. Les conversations révélées par le site internet The Intercept Brazil figurent mettent en évidence la combinaison d’actions, des réclamations concernant le retard dans la réalisation de nouvelles opérations, des conseils et des astuces sur la faà§on dont l’équipe spéciale de la Lava Jato devait procéder.

The Intercept a révélé que même le procureur avait des doutes sur les accusations de corruption à la Petrobras quelques heures avant la dénonciation de l’affaire du triplex de Guarujà¡. Et que le Ministère Public Fédéral a agi pour empêcher l’interview de l’ancien président Luiz Inà¡cio Lula da Silva avant les élections, de peur qu’elle ne contribue à l’élection du candidat du PT, Fernando Haddad. La coopération illégale, les motifs politiques et une accusation fragile portée à bout de bras révèlent les coulisses de la condamnation de l’ancien président Luiz Inà¡cio Lula da Silva. Le site Rede Brasil Atual a énuméré certains aspects importants de ce qui a été révélé jusqu’à présent pour essayer d’aider le lecteur à traduire le "jargon juridique".

1. Séparation des fonctions

Au Brésil, le système judiciaire fonctionne avec des parties séparées. La Constitution ne considère pas le Ministère Public - étatique ou Fédéral - comme partie intégrante du pouvoir judiciaire. Le Ministère Public représente la société. C’est au Ministère Public de recueillir les preuves, de formuler la plainte et de mener l’accusation - ses membres disposent alors d’une procuration constitutionnelle pour défendre les intérêts de la société. Les juges sont chargés de juger sur la base des preuves et des arguments, tant de l’accusation que de la défense.

Moro a assisté les procureurs du Parquet Fédéral (MPF) et a même suggéré de changer l’ordre des phases de l’opération Lava Jato. Il a demandé la raison de certaines demandes du Ministère Public et a guidé la meilleure faà§on de faire avancer les requètes. Un mois pendant lequel il n’y eut pas de nouvelles opérations, Moro s’en est plaint à Dallagnol en lui demandant si ce n’était pas "un long moment sans opération".

2. Qu’est-ce qu’un juge impartial ?

Le Code de déontologie de la magistrature interdit cette relation entre le juge et les procureurs. L’article 8 stipule clairement : "Un magistrat impartial est celui qui recherche la vérité des faits à partir de la preuve, avec objectivité et fondement, en maintenant une distance équivalente des parties tout au long du processus (accusation et défense), et en évitant tout type de comportement qui pourrait refléter un favoritisme, une prédisposition ou un préjugé".

Pourtant, en plus d’exprimer son opinion sur les actions du Ministère Public Fédéral (MPF), Moro a également proposé une réponse commune lorsque le Parti des Travailleurs a publié des notes critiquant les agissements de l’opération Lava Jato. "Qu’est-ce que tu penses de ces notes délirantes de la direction Nationale du PT ? Est-ce qu’il ne faut pas les réfuter officiellement ? Ou par l’AJUFE (Association des juges fédéraux) ?", interroge l’ancien juge à Dallagnol.

3. Suspicion du juge

Le Code de procédure pénale est également très clair quant aux limites de l’action du juge. L’article 254 définit que le magistrat doit se déclarer incompétent de juger une affaire, entre autres motifs, "s’il a conseillé l’une des parties".

Moro a non seulement conseillé, mais aussi encouragé et offert à des personnes d’être entendues par les procureurs, afin de s’assurer que le processus se déroule conformément à son objectif.

4. La loi devrait être pour tout le monde

Moro et Dallagnol ont également discuté du choix des personnes contre qui mener des enquêtes. Lorsque 77 cadres de l’entreprise de travaux publics Odebrecht ont présenté leurs dénonciations, ils impliquaient 150 noms du monde politique. Bien qu’ils disaient publiquement que "la loi est pour tout le monde ", Moro et Dallagnol choisirent ensemble ceux sur qui tomberaient le couperet de la loi.

Lorsqu’il reà§ut une liste un peu plus détaillée des personnes impliquées, Moro fut catégorique en disant que les enquêtes devaient se concentrer sur le pouvoir exécutif - à un moment où le pays était présidé par le Parti des Travailleurs. Voici ce qu’écrivit l’actuel ministre de la Justice lorsqu’il était juge : "Opinion : il vaut mieux garder les 30% initiaux. Il contiennent Beaucoup d’ennemis qui transcendent la capacité institutionnelle du Ministère Public et de la magistrature".

5. Procès mafieux

Dallagnol a pris des risques pour s’assurer que le processus reste à Curitiba (et surtout pas dans une grande capitale NDT), entre les mains de Sergio Moro (juge de 1ère instance NDT). Il a établi un lien entre les avantages supposés en faveur de Lula dans l’affaire du triplex de Guarujà¡ et le schéma de corruption de la Petrobras. Pour étayer cette thèse, le procureur ne s’est pas appuyé sur des preuves solides ou des témoignages incontestables, mais sur un reportage du journal O Globo concernant le retard dans la construction de l’édifice Solaris (le fameux triplex NDT), qui appartenait encore à Bancoop.

"La plainte est fondée sur de nombreuses preuves indirectes, mais il ne serait pas approprié de le dire dans la plainte et nous évitons ce sujet dans la communication", a déclaré le procureur à Moro. Pour renforcer la plainte, il était conscient de la nécessité de gagner l’opinion publique. Mais certainement pas le juge avec qui il échangeait des messages presque tous les jours. Et il le fit : il construisit un diaporama powerpoint en faisant de Lula le "boss" d’un gigantesque schéma de corruption, l’appelant "là­der mà¡ximo", même sans avoir aucune preuve, mais seulement des "convictions".

6. Fonctionnaires vs vie privée

"Ah, mais les conversations ont été obtenues par un hacker. C’est un crime. Les autorités ont un droit au respect de la vie privée", affirment certains partisans de l’opération Lava Jato (se référant aux divulgations de l’Intercept NDT). Même si l’obtention de l’information était le fait d’un pirate informatique, la divulgation ne l’est pas. S’agissant d’informations d’intérêt public, d’illégalités commises par des agents publics dans l’exercice de leurs fonctions, les journalistes d’Intercept s’estimaient dans l’obligation de les divulguer (avertissant que ce n’était qu’un début). Et lorsqu’il s’agit de l’inconduite des fonctionnaires, il n’est pas approprié d’évoquer le droit à la vie privée, comme l’a écrit le ministre de la Cour Suprême (STF) Alexandre de Moraes (dans un retournement de veste intéressant NDT).

Il est probable que Moro, Dallagnol et les autres procureurs de la Lava Jato ne puissent être punis sur la base des preuves ainsi obtenues. D’un autre cà´té, la révélation de la contamination des procédures dans lesquelles ils ont agi peut conduire à l’annulation des condamnations et des procédures encore en cours (dont celles de Lula NDT).

7. Encourager les manifestations contre l’ex-présidente Dilma

Les motivations politiques de Moro et Dallagnol sont évidentes dans une conversation du 13 mars 2016, lorsque les manifestations contre le gouvernement de la présidente Dilma Rousseff atteignirent leur apogée. L’ancien juge y déclare qu’il veut "nettoyer le Congrès". Le dialogue entre les deux révèle que les actions de la Lava Jato visaient à influencer l’opinion publique contre le gouvernement du Parti des Travailleurs.

Dallagnol : "Et félicitations pour l’énorme soutien public aujourd’hui. C’est un signal qui conduira les foules à appuyer les réformes dont le Brésil a besoin, dans les systèmes politique et de Justice pénale."

Moro : "J’ai fait une déclaration officielle. Félicitations à nous tous."

8. Une loi différente pour les ennemis

Moro et Dallagnol, bien qu’ils se soient plaints que leurs conversations aient été rendues publiques, ont discuté ensemble de la révélation des écoutes téléphoniques illégales entre Lula et Dilma, quand celle-ci avait nommé l’ex-président au poste de Ministre de la Casa Civil (équivalent du 1er Ministre et qui fait l’articulation avec le Congrès NDT). Dans cette position, Lula aurait utilisé sa capacité politique pour tenter de contenir l’escalade de la crise qui renverserait Dilma la même année. Ces écoutes téléphoniques étaient illégales : un juge de première instance ne pouvait autoriser une écoute téléphonique contre la présidence de la République et l’enregistrement avait été obtenu après la fin du délai autorisé par décision judiciaire.

Moro a fini par s’excuser publiquement, mais dans ses conversations avec Dallagnol, il s’est dit convaincu qu’il avait agi conformément à ses objectifs. "Je ne regrette pas la levée du secret. C’était la meilleure décision. Mais la réaction est mauvaise pour moi", écrit-il.

9. Opération anti-PT

Les procureurs de la Lava Jato agissent d’une manière "technique, impartiale et non partisane, cherchant à faire répondre de leurs actes quiconque a commis des crimes dans le cadre de l’énorme schéma de corruption à la Petrobras", écrit Dallagnol sur les réseaux sociaux. Mais lorsque la Cour Suprême (STF) autorisa une interview de Lula par le journal Folha de S. Paulo, le cà´té partisan de l’équipe est devenue évident. Tant dans leurs lamentations que dans leurs actions visant à empêcher l’entretien. Par peur de quoi ? Que Lula aide Fernando Haddad à gagner les élections présidentielles.

Dans l’échange de messages divulgué, les procureurs cherchent des moyens d’empêcher l’interview : ignorer la décision judiciaire en cherchant des brèches légales, prétendre que la décision est valable pour toutes les personnes condamnées par la Lava Jato, inviter d’autres médias en contrariant la décision judiciaire. Lorsque le STF jugea recevable la requête du Partido Novo contre l’interview (qui serait jugé après les élections présidentielles bien sà »r... NDT), les procureurs ont laissé de cà´té tout professionnalisme et ont célébré cette décision comme une victoire de championnat : "Nous devons remercier notre Procureur Général de la République : le Partido Novo !!"

10. Qui enquête sur le procureur et le juge

Le Conseil National du Ministère Public (CNMP) est l’organe chargé de contrà´ler et de superviser les activités des organes membres du Ministère Public National et de leurs membres. Les membres du CNMP ont déjà demandé que la conduite de Deltan Dallagnol fasse l’objet d’une enquête.

Le Conseil est présidé par le Procureur général de la République, Raquel Dodge, et se compose de 13 autres membres : quatre du Ministère Public Fédéral, trois du Ministère Public des états, deux juges nommés par la Cour suprême (STF) et par la Cour Supérieure de Justice (STJ), deux avocats nommés par le Conseil Fédéral de l’Ordre des Avocats du Brésil et deux citoyens ayant des connaissances juridiques reconnues, nommés par la chambre et par le Sénat.

De leur côté, les conduites jugées suspectes de la part de magistrats font l’objet d’une enquête par le Conseil National de Justice (CNJ). L’organe est présidé par le président de la Cour Suprême (STF) et un ministre du Tribunal Supérieur de Justice (STJ) exerce la fonction de coprésident (les juges des cours Supérieures ont statut de ministre NDT). Les 13 autres membres sont : un ministre de la Cour Supérieure du Travail (TST) ; un juge de la Cour de Justice (TJ, deuxième instance au niveau des états) ; un juge d’état ; un juge de la Cour Fédérale régionale (TRF, deuxième instance Fédérale) ; un juge Fédéral ; un juge du tribunal régional du Travail (TRT) ; un juge du Travail ; un membre du Ministère Public Fédéral ; un membre du Ministère Public de l’état ; deux avocats (OAB - Ordre des Avocats du Brésil) et deux citoyens ayant une connaissance juridique et une bonne réputation, tous deux nommés par le Sénat et la Chambre.

Beaucoup de gens critiquent le fait qu’il semble y avoir peu de punition de procureurs ou de juges parce qu’ils font l’objet d’enquêtes menées par leurs pairs. Par conséquent, le corporatisme finit par faire en sorte que les dénonciations ne soient pas menées à bien. Compte tenu de la gravité des infractions commises par Sergio Moro et par Deltan Dallagnol, parmi les autres noms qui figureront dans de nouvelles révélations, les médias spécialisés ont déclaré que ce n’est pas seulement la personnalité de ces deux personnes qui est en jeu.

Mais également la réputation du Conseil National du Ministère Public (CNMP) et du Conseil National de Justice (CNJ) - en tant qu’institutions de la République.

Rede Brasil Atual

 

Publié le 19/06/2019

Venezuela : les faits, rien que les faits

Jean ORTIZ (site legrandsoir.info)

Le 5 octobre 1971, le président Richard Nixon lança à son secrétaire d’Etat, Henry Kissinger : « j’ai décidé de virer Allende, ce fils de pute ». Admirez l’élégance du langage. Nixon poursuit : « nous ne devons pas laisser l’Amérique latine penser qu’elle peut emprunter un autre chemin sans en subir les conséquences ». Et d’ajouter : « faites-moi hurler l’économie » (chilienne)

La guerre économique contre le régime d’Unité populaire fut impitoyable. Ces propos ont fait depuis mille fois le tour du monde, mais « l’oubli » des crimes et méfaits de l’impérialisme reste une maladie répandue.

Aujourd’hui, les Etats-Unis voudraient que Cuba, la source, l’inspiratrice, et ceux qui suivent son exemple, comme le Venezuela bolivarien, subissent le même sort que le Chili de Salvador Allende. Il s’agit de contextualiser, situer, étudier, l’affrontement de classe et ses acteurs . Les médias dominants voudraient nous empêcher de soulever la chape du mensonge, de la manipulation.

Je reste solidaire du chavisme, parce que depuis la « Baie des cochons » (1961), le renversement de Jacobo Arbenz (1954), le septembre chilien (1973), ceux qui campent sur le trottoir d’en face n’ont pas changé ; ils ont martyrisé le Chili, le Nicaragua, le Salvador, le Guatemala, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay, le Honduras.

CHAVEZ S’EN VA

Le 5 mars 2013, après avoir mené une bataille difficile contre la maladie, le président Hugo Chavez décède. Cette mort, inconcevable, traumatise un peuple et un continent. « Uh, ah, Chavez no se va ! ». Chavez ne pouvait pas s’en aller. Force et fragilité du processus révolutionnaire.

Les classes dominantes, instrumentalisées par Washington, décident d’empêcher à tout prix son successeur, Nicolas Maduro, de gouverner... Que les pauvres restent à leur place ! Bien qu’élu démocratiquement, donc légitime, Nicolas Maduro incarne le continuisme chaviste et « n’est que » prolétaire, donc incompétent !

Les putschistes ressortent les vieux clichés : « plus jamais un nouveau Cuba », la « dictature » s’installe. L’histoire bégaie. Comme le démontre le chercheur Romain Migus, dans ses productions récentes, « la guerre a déjà commencé ». Donald Trump doit crier quotidiennement à son Pompeo de Secrétaire d’Etat. : « Fais-moi hurler l’économie vénézuélienne ! » Donald Trump l’a dit et répété : « Toutes les options sont sur la table », y compris l’option militaire.

D.Trump mène une guerre multiforme, aux multiples fronts, simultanés : mesures coercitives unilatérales (sanctions, embargo commercial), illégales selon le droit international, menaces, sabotages industriels, attentats, pénuries organisées, attaques contre la monnaie (le « bolivar »), strangulation de l’économie, commandos terroristes, provocations aux frontières.

VENEZUELA. La réalité du terrain.

La conjugaison de toutes les formes d’agressions, censée étouffer de l’intérieur le Venezuela chaviste, provoque des tentatives de coup d’Etat militaire.

Chavez, le 4 février 1992, s’érigeait, lors de son « golpe » bolivarien et raté, en « voix du peuple ». Chacun a alors encore en mémoire le « caracazo » ; le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, confronté à des émeutes populaires contre la politique du FMI, appelée « ajustements structurels », fit tirer dans le tas. Bilan : des centaines, pour certains analystes, des milliers de morts parmi les plus pauvres, le peuple des « ranchitos » (quartiers déshérités), fin février 1989. « L’opposition » (de l’ex-social démocratie à l’ultra-droite), depuis 2014 et sans discontinuer depuis, hégémonisée par l’extrême droite, mène une stratégie séditieuse.

Pourquoi remettre en cause aujourd’hui l’élection incontestable du président Maduro lors d’une présidentielle boycottée par une partie d’une opposition très divisée ? Chavez, lui, gouverna en se réclamant d’abord de la « troisième voie » blairiste, mais les conditions et formes de la lutte des classes ainsi que l’ingérence impérialiste, (aujourd’hui frontale), l’influence de Cuba, amenèrent le leader, né parmi les pauvres, à se politiser rapidement, vers l’émancipation sociale et nationale : « le socialisme du 21ème siècle », « la révolution », une sémantique plutôt reléguée en « occident ». A Paris, on appelle « populisme » tout mouvement qui échappe aux moules européens. Chavez devient une sorte d’éclaireur, un leader multiple, un formidable levain. Un Chavez-peuple, quasi christique. Je me souviens de ce 4 octobre où sous des trombes d’eau il prononçait ce qui fut son dernier discours public, chantant, dansant avec « son » peuple.

Cette même opposition « démocratique », a tenté plusieurs coups d’Etat, dont celui du 11 avril 2002. Chavez fut séquestré par des factieux qui élirent aussitôt comme président le leader du MEDEF local : Fedecámaras.

Une guerre non déclarée qui veut faire souffrir le peuple pour renverser le régime

Libéré par le peuple, lors du coup d’Etat, Chavez accélère... la révolution chaviste se radicalise. Des millions d’exclus deviennent enfin « visibles », la santé et l’éducation, désormais gratuites, progressent comme jamais, la réforme agraire avance, les travailleurs, les paysans, le peuple des « ranchitos » s’auto-organisent. Voilà ce qui insupporte Washington, que Chavez n’hésite pas à envoyer bouler. Sa dernière apparition publique, à la télévision, fut un ultime appel à créer partout des « communes socialistes ». Comment donc nier le rôle historique de Chavez, de Castro, dans les révolutions cubaine et vénézuélienne ? « Populistes » s’égosille la bien-pensance. Les populistes sont ceux qui renient leurs promesses, qui s’érigent en monarques jupitériens tout puissants, reléguant le peuple. Rarement un homme politique aura été aussi attaqué, insulté, opine Ignacio Ramonet.

Les faits , opiniâtres faits

Aux opinions, politiciennes et biaisées, il faut systématiquement opposer les faits. Toutes discussions ou débats sur le pays caribéen doit nécessairement passer par une analyse des mesures de rétorsion contre l’économie du Venezuela.

Après, seulement après, on peut parler de l’effectivité ou pas des politiques du gouvernement de Nicolas Maduro, des options économiques, ou des conséquences sociales de la situation actuelle. Cette opinion, partagée par R. Migus et M. Lemoine, porte en elle la seule approche honnête.

Je reprends la chronologie des sanctions économiques contre le Venezuela établie depuis 2014 par Romain Migus, spécialiste du Venezuela, et longuement enrichie depuis.

22 janvier 2010 : l’Institut d’études géologiques des Etats-Unis annonce que la bande pétrolifère de l’Orénoque peut compter sur 513 milliards de barils de pétrole, soit le double des estimations les plus sérieuses. Le Venezuela est le pays au monde qui a le plus de réserves de pétrole. Tiens, tiens...

Alors, partons de quelques idées toutes simples :

Qui impose le blocus ? A qui ? Pourquoi ? Les Etats Unis et leurs fans clubs tentent de faire croire qu’il ne s’agit que de sanctions « ciblées ». Or, c’est tout le peuple qui se trouve visé.

Pourquoi affamer tout un peuple ? Depuis 1998, le Venezuela s’est écarté du droit chemin libéral. Il doit être puni.

14 avril 2013 Maduro est réélu président de la République. L’opposition « prend la rue ». Résultat : 42 morts. La tentative putschiste échoue et une nouvelle stratégie mise en place.

En décembre 2014, le Congrès des Etats-Unis approuve loi 113-278, « loi publique de défense des Droits de l’Homme et de la Société civile au Venezuela ». La loi permet de prendre mesures unilatérales coercitives contre le Venezuela. Washington conseille de travailler dans ce sens avec l’OEA et l’Union européenne.

Janvier 2015, l’agence étatsunienne d’évaluation des « risques pays » baisse la note du Venezuela, afin de compromettre réputation financière de ce pays... Tout cela restreint l’accès aux financements internationaux.

Mars 2015 : rebelote ! 3 agences de notation lancent des alertes sur un prétendu défaut de paiement du Venezuela.

Le 8 mars 2015, Barak Obama signe l’ordre exécutif 13692. Il déclare : le Venezuela « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis ».

En juin 2015, la Coface entité financière française qualifie le « risque pays » du Venezuela comme le plus élevé d’Amérique latine. Le but : y tarir les sources d’investissements.

le 28 octobre 2015, le général John Kelly commandant de l’United States Southern Command déclare que les Etats-Unis interviendront au Venezuela en cas de crise humanitaire

Avril 2016, le blocus financier, la strangulation, commence

Avril 2016 rapport du FMI sur la « catastrophe économique » du Venezuela. Il légitime les actions de guerre économique menées par FEDECAMARAS, le patronat vénézuélien.

mai 2016 : l’Assemblée Nationale (l’opposition y est majoritaire) vote une loi qui annule tous les contrats pétroliers, les investissements internationaux et l’émission de dette. Elle prétend assécher toute injection d’argent frais dans l’économie du pays

En juillet 2016, la banque étasunienne Citibank interdit à son réseau d’intermédiaires bancaires du Wolsberg Group (qui regroupe Banco Santander, Crédit suisse, etc.) de traiter avec le régime.

En août 2016 : la fermeture unilatérale des comptes d’administration oblige le Venezuela à opérer à partir d’autres monnaies alors que la plupart des devises résultant de la vente du pétrole sont en dollars. Les pertes dues aux nouveaux coûts de transaction, de change, etc., s’avèrent très lourds. Deutsche Bank ; Goldman Schahs et JP Morgan Chase ne peuvent plus opérer des transactions avec les institutions vénézuéliennes, dont la Banque centrale du Venezuela.

En mai 2017, Julio Borges, président de l’Assemblée Nationale, se réunit avec le conseiller à la Sécurité nationale de la Maison blanche, le général H.R. Mac Master, pour coordonner les sanctions financières et économiques

24 août 2017, le président Trump signe l’ordre exécutif 13808 intitulé « Imposition de sanctions additionnelles à propos de la situation au Venezuela ». Ce décret interdit toute une série de transactions avec l’État vénézuélien et notamment avec PDVSA et toutes les entités détenues par l’Etat vénézuélien. Une liste de restrictions des opérations financières est établie.

Le décret 13808 vise à systématiser les attaques contre les entreprises publiques et les opérations commerciales et financières de Etat vénézuélien afin de déstructurer le pays, et de précipiter l’effondrement.

L’ancien ambassadeur des Etats-Unis au Venezuela et en Colombie, William Bownfield, déclare : « la meilleure résolution est de précipiter l’effondrement du gouvernement vénézuélien même si cela implique des mois et des années de souffrance pour les Vénézuéliens »

13.11.2017 : L’Union Européenne interdit la vente de matériel de défense ou de sécurité intérieure au Venezuela

15 11 2017 : La Deutsche Bank, principal intermédiaire de la Banque centrale du Venezuela, ferme définitivement ses comptes, mettant en danger toute les opérations bancaires

décembre 2017 : le Ministère des Transports a constaté que 471 000 pneus, achetés à l’étranger, n’ont pu être expédiés en raison du blocus financier

29 01 2018 : Le Département du trésor des Etats-Unis affirme : « la campagne de pressions contre le Venezuela porte ses fruits (...) nous pouvons assister (...) à un effondrement économique total » . «  Notre stratégie fonctionne et nous la maintiendrons  ».

02 03 2018 : les Etats-Unis renouvellent pour un an les décrets 13692 (Obama)° et 13808 (Trump). Ils mettent en œuvre des mesures coercitives pour attaquer la stabilité financière du Venezuela.

19 03 2018 : le président Trump signe l’ordre exécutif 13827 qui interdit à tout citoyen ou institution d’effectuer des transactions financières avec la monnaie nouvelle, le « pétro ». Le décret exécutif du 25 août 2017 promeut l’asphyxie financière de Caracas.

mai 2018 : 9 millions de dollars de l’Etat vénézuélien sont « gelés » ; ils étaient destinés à des patients subissant des dialyses (20 000 affectés).

25 06 2018 : Le Conseil européen adopte la décision 2018/901 sanctionnant des membres de l’administration vénézuélienne.

01.11. 2018 : le président Trump signe un nouveau décret autorisant le Département du trésor à confisquer des propriétés à des opérateurs du secteur aurifère. Il s’agit d’empêcher la récupération, par l’Etat vénézuélien, du Bassin minier de l’Orénoque, 4e réserve d’or au monde.

28.01.2019 : Les Etats-Unis décident un gel des actifs de PDVSA pour un montant de 7 milliards de dollars. L’usurpateur Guaido annonce le gel de tous les actifs de son pays à l’étranger. La compagnie d’aviation espagnole Iberia refuse d’acheminer au Venezuela 200 000 boîtes de médicaments destinés à soigner des maladies chroniques.

Le 23.03 2019 : Washington propose des nouvelles sanctions. Le conseiller trumpiste à la sécurité, John Bolton, déclare : ce que nous faisons, c’est comme Dark Vador dans « La Guerre des étoiles », qui étrangle quelqu’un. C’est exactement ce que nous sommes en train de faire ».

« Bien réelle, la corruption, endémique, participe de l’anarchie dans la distribution des biens essentiels et du pillage de l’Etat. Encore convient-il de ne pas en faire l’alpha et l’oméga de la crise imputée par définition à feu Chavez ou au président Maduro ». (LEMOINE, Maurice, « Venezuela. Chronique d’une déstabilisation », éd. Le Temps des cerises, Montreuil, 2019, p. 340). Cette opinion de Maurice Lemoine, longtemps journaliste au « Monde Diplomatique », qui travaille depuis 1973 sur l’Amérique latine, montre que l’on peut être solidaire et rigoureux. Maurice Lemoine allie le travail de terrain et l’analyse en toute lucidité dans ses articles et reportages. Ces derniers s’inscrivent le plus souvent contre les productions dominantes sur le Venezuela. Est-il mieux informé que ses collègues ? Je ne le crois pas. Il pratique simplement l’étude des faits, sur place, et confronte les points de vue. Avec rigueur, honnêteté.

Trump : l’obsession vénézuélienne

22 mai 2018 : Trump signe un nouveau décret président qui renforce l’embargo , au mépris du droit international ; il reconnaît Guaido comme seul président « légitime ». En fait, une marionnette nommée par Trump, au mépris du droit international, (Guaido « s’autoproclame » « président » le 23 janvier 2019). Depuis, dans une situation toujours explosive, le président Maduro continue à plaider pour la négociation . Est-elle possible ?

« Le degré d’hostilité a désormais atteint un niveau qui semble exclure toute véritable conciliation » (Lemoine, Maurice, op. cit., p. 371)

La bataille principale reste la construction du « pouvoir populaire », l’accélération du projet socialiste (50 000 conseils communaux et 3 000 communes).

L’objectif affiché à la mort de Chavez insiste sur la Réforme Agraire (distribuer deux millions d’hectares de terre à 500 000 paysans).

Les « chiens de garde » visent à gagner la bataille de l’opinion, fût-ce au prix du mensonge. Les donneurs de leçons sous-estiment tout ce contexte.

Les faits, rien que les faits.

Jean ORTIZ,

URL de cet article 35038
https://www.legrandsoir.info/venezuela-les-faits-rien-que-les-faits.html

Publié le 14/06/2019

En Grèce, l’onde de choc des élections européennes

Par Fabien Perrier (site humanite.fr)

En Grèce, le parti Syriza a subi une défaite importante aux élections municipales, régionales et européennes qui viennent de se tenir. Le Premier ministre a déclenché des élections législatives anticipées.

 « Je demande la dissolution du parlement et la tenue d’élections nationales. » Ces mots, le Premier ministre grec Alexis Tsipras les a prononcés le lundi 10 juin dans le Palais du Président de la République hellénique Prokopis Pavlopoulos. Le président a accepté la demande. Puis, Alexis Tsipras est ressorti. Quelques minutes plus tard, il était au Palais de la musique pour le premier meeting de campagne de Syriza, son parti. Pourtant, depuis le début de l’année, des proches de l’exécutif répétaient en boucle que le gouvernement irait au terme de son mandat et que les élections législatives se tiendraient en octobre. Les résultats du 26 mai ont changé la donne.

Ce jour-là, le scrutin – le premier depuis les législatives de septembre 2015 – avait des allures d’élections générales. Les Grecs devaient voter pour les européennes ainsi qu’aux premiers tours des municipales et des régionales. Les trois scrutins se sont soldés par une sanction contre Syriza au profit de son principal parti d’opposition, Nouvelle Démocratie (ND), la droite conservatrice. Aux européennes, ND a récolté 33,12% des suffrages exprimés contre 23,76% pour Syriza. Aux régionales, Syriza a tout perdu, excepté la Crête grâce à une alliance avec le Pasok. Quant à la capitale Athènes et la deuxième plus grande ville Thessalonique, elles passent dans les mains de la droite.

Sanction sans appel

Elle a plusieurs causes. Tout d’abord, une part de la population grecque n’a pas accepté la signature de l’accord de Prespes qui apporte une solution au conflit gelé avec la « République de la Macédoine du Nord ». D’ailleurs, la différence entre ND et Syriza est particulièrement importante dans le nord du pays, à la frontière avec Skopje – nom de la capitale du voisin. En Attique, Syriza est porté responsable de la mauvaise gestion des incendies qui ont ravagé la côte nord et ouest de l’Attique à l’été 2018. La gauche grecque perd cette région symbolique remportée en mai 2014. Cette victoire annonçait que Syriza avait le vent en poupe à l’échelle nationale. Mais le vent a tourné.

A l’époque, Syriza faisait campagne contre l’austérité et proclamait la sortie des « mémorandums », les accords de prêts de l’UE, de la BCE et du FMI, en échange de l’application de réformes comme des privatisations, des hausses de taxes, la casse des conventions collectives... Mais après son élection en janvier 2015, Alexis Tsipras et son équipe échouent à changer le cours d’une Union européenne majoritairement à droite. À l’été 2015, ils sont contraints de signer à leur tour un troisième mémorandum ; Syriza se divise. Alexis Tsipras et son équipe veulent utiliser les faibles marges de manœuvre laissées par le mémorandum pour « protéger » les plus défavorisés.

« Malgré les mémorandums, nous n’avons pas suivi une voie néolibérale et nous avons même fait annuler des demandes irrationnelles, comme un passage à un système privé d’assurance-chômage ou une énième baisse des retraites qu’exigeait le FMI, explique Giorgos Katrougalos, le ministre des Affaires étrangères. Mais il est vrai que nous n’avons pu appliquer notre propre politique de gauche qu’à partir de fin août 2018, après la sortie du mémorandum. »

Syriza, à l’épreuve de la défaite

Le taux de chômage, qui a atteint un pic de 27,9% en 2013, s’élève désormais à 18,1%. Mais les salaires restent faibles. Le salaire moyen brut a chuté de 1443 euros en décembre 2009 à 1165 euros bruts en décembre 2018, selon une source proche du gouvernement. Pendant la même période, le salaire moyen à temps partiel est passé de 507 euros à 391 euros bruts. Le seuil de pauvreté s’élève à 382 euros. Pour tenter de sortir de la spirale de la paupérisation, le gouvernement a rétabli, avec les partenaires sociaux, des conventions collectives dans différents secteurs, supprimé le « Smic jeune » pour les moins de 25 ans et augmenté le salaire minimum de 11 % pour tous (650 euros brut, contre 586 euros auparavant). En outre, la Grèce, dont la dette s’élève à 180% du PIB, reste sous la surveillance renforcée de ses créanciers et est contrainte de dégager un excédent budgétaire d’au moins 3,5% de son PIB chaque année pour être en mesure de rembourser ses dettes. Elle est parvenue à dégager un excédent de 4,4% du PIB cette année, contre 3,9% l’an dernier.

Syriza lance sa campagne en promettant d’améliorer le sort de la classe moyenne que le parti a « perdue » selon différents observateurs. Dans les sondages, ND est toujours au moins 7 points devant le parti au gouvernement pour le vote du 7 juillet. L’enjeu pour Syriza est désormais d’avoir un groupe parlementaire le plus important possible, mais probablement dans l’opposition. Et que le parti Syriza – une construction relativement récente – reste soudé face à l’épreuve de la défaite.

Fabien Perrier

Publié le 13/06/2019

Brésil: Lula victime d’une machination express?

Par Chantal Rayes et François-Xavier Gomez — (site liberation.fr)

Les responsables de l’enquête anticorruption «Lava Jato» auraient manœuvré pour empêcher le retour de l’ancien président de gauche au pouvoir en 2018, selon le site «The Intercept», sur la base d’enregistrements explosifs.

Des magistrats ont-ils conspiré pour empêcher Lula, l’ancien président de gauche du Brésil (2003-2010) de se présenter une nouvelle fois en 2018 ? C’est l’accusation que lance le site d’investigation The Intercept après avoir eu accès à un grand volume de messages privés échangés notamment sur la messagerie Telegram entre les procureurs et le juge Sérgio Moro, et obtenus de façon anonyme. Ce juge est aujourd’hui ministre de la Justice du président d’extrême droite Jair Bolsonaro.

Que révèle l’enquête de «The Intercept» ?

Par le biais d’une source anonyme, le site a eu accès à un grand nombre de messages privés échangés sur Telegram, de 2015 à 2017, entre les procureurs qui instruisent l’affaire Lava Jato («lavage express»), la tentaculaire enquête sur la corruption qui a bouleversé le paysage politique brésilien, et leur chef, Deltan Dallagnol, notamment. Sans démontrer que Lula est innocent, ces échanges portent un sérieux coup à la solidité de l’accusation qui a mené l’ancien président en prison - il purge depuis avril 2018 une peine de huit ans et dix mois de réclusion, après sa récente révision à la baisse -, l’empêchant de briguer la présidentielle de 2018 dont il était le favori.

Alors juge de première instance, le ministre de la Justice du gouvernement de Jair Bolsonaro, Sérgio Moro, l’avait condamné pour corruption le 12 juillet 2017, un verdict confirmé en appel début 2018. Lula aurait reçu un triplex en bord de mer de la part du groupe de BTP OAS, en échange de quoi l’entreprise aurait décroché des contrats avec le géant pétrolier Petrobras. La principale révélation de The Intercept (qui en promet d’autres) : le procureur Deltan Dallagnol nourrissait des doutes sur sa culpabilité. «Ils vont dire qu’on l’accuse sur des indices fragiles […], écrit-il à ses pairs. Jusqu’à présent, j’ai peur de [faire] ce lien entre Petrobras et enrichissement. Et après ce qu’on m’a dit, j’ai peur, pour cette histoire d’appartement.»

Les doutes de Dallagnol touchent ici à deux points clés qui sous-tendent l’accusation contre Lula : le leader de gauche a-t-il vraiment permis au groupe OAS, en échange du triplex, d’obtenir des contrats avec Petrobras ? Car sans lien avec la compagnie pétrolière, au centre des détournements révélés par Lava Jato, le juge Moro - dont l’impartialité a toujours été remise en cause par la défense - n’était plus compétent. Surtout, s’il n’y a pas eu contrepartie en échange du «cadeau» supposément reçu par Lula, alors il n’y a pas eu cor