PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

international  depuis oct 2021

publié le 22 mai 2022

 

La guerre en Ukraine a bon dos

Cathy Dos Santos sur www.humanite .fr

 

La guerre ravage l’Ukraine depuis le 24 février. Le constat est désolant : exil, morts, destruction. Par l’invasion de son voisin au mépris du droit international, la Russie a offert aux gouvernements qui s’étaient jusqu’alors tenus en retrait de la folle course aux armements et de l’Otan un prétexte inespéré pour revoir leur politique. Un mot à propos de l’Otan : Vladimir Poutine refusait de voir grandir l’influence de cet organisme à ses portes avec l’adhésion de l’Ukraine. Depuis le début du conflit, il en est devenu un des meilleurs alliés puisque la Finlande et la Suède, pays neutres jusqu’alors, ont décidé de rejoindre l’Alliance atlantique, renforçant ainsi sa présence militaire sur 1 300 kilomètres de frontières. Autre exemple : l’Allemagne. Dès le 27 février, le chancelier actait « un changement d’époque » pour enterrer la posture antimilitariste allemande. Malgré de vives oppositions, Olaf Scholz a promis de porter les dépenses consacrées à la défense à 2 % du PIB.

L’ancien président des États-Unis Donald Trump a dû jubiler, lui qui, en 2017, exhortait ses partenaires européens de l’Alliance atlantique à porter justement à ce niveau les fonds affectés à leur arsenal militaire. Avec un budget de 56 milliards de dollars annuels, Berlin fait pâle figure à côté de Washington, qui a engagé l’an passé dans les armes la bagatelle de 801 milliards de dollars. Les États-Unis figurent sur la première marche du podium mondial des dépenses militaires, loin devant l’Europe, l’Asie-Pacifique et la Chine. Les chiffres sont éloquents : les sommes allouées à l’armement ont atteint le montant vertigineux de 2 113 milliards de dollars en 2021, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm.

Jamais il n’y avait eu un tel emballement mortifère. La disparition de l’URSS et du bloc de l’Est n’a pas entraîné de désescalade. Bien au contraire. Les investissements dans les technologies et équipements sophistiqués sont chaque jour plus extravagants. Les grandes puissances et les royaumes pétroliers s’enferment dans une logique belliqueuse ; ils se projettent dans un monde qui serait menacé, selon eux, par des conflits d’une amplitude inédite. Pour y parer, ils ont pour seule réponse la guerre. Au point de préférer investir dans la mort plutôt que dans la santé, l’éducation, la transition écologique.

Cette dangereuse fuite en avant fait les affaires des industriels de l’armement. Depuis le début du conflit en Ukraine, les principaux groupes français, Thales et Dassault, ont vu leurs actions en Bourse s’envoler. Aux États-Unis, l’administration de Joe Biden n’en finit plus de faire des chèques et de livrer des armes à Kiev. Le complexe militaro-industriel, l’un des principaux piliers du capitalisme nord-américain, ne s’est jamais si bien porté. Après s’être insolemment enrichis ces dernières années en invoquant la prétendue menace chinoise, les Lockheed Martin, Raytheon, General Dynamics et autre Northrop Grumman vont voir leurs commandes gonfler à la faveur du déstockage des armes envoyées à Kiev et du réarmement allemand. Qu’il semble loin ce 17 janvier 1961, lorsque le président Eisenhower mettait en garde ses concitoyens contre « toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel ».

Le capital fait feu de tout bois. Devant ce cynisme, il est impératif de revenir à la raison et de redessiner une architecture de relations internationales apaisées, pacifiées. Ce n’est pas faire preuve d’angélisme ni de manichéisme que d’affirmer ces principes. Les forces de frappe, les armes de dissuasion peuvent faire exploser mille fois la planète. Une seule suffirait à anéantir l’humanité.


 


 

Peste, guerre et famine

Stéphane Sahuc sur www.humanite.fr

La guerre de Poutine contre l’Ukraine a des conséquences planétaires. D’ici à quelques mois, voire quel­ques semaines, des dizaines de millions de personnes vivant à des milliers de kilomètres du champ de bataille vont souffrir et mourir… de faim. Car la Russie et l’Ukraine pèsent lourd au niveau des exportations mondiales dPeste, guerre et faminee céréales. Et, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, les probables perturbations des activités agricoles – récoltes et semis compromis en Ukraine, stocks bloqués en Russie – «  pourraient sérieusement aggraver l’insécurité alimentaire à l’échelle internationale ». D’autant qu’à ces conséquences directes du conflit s’ajoutent le renchérissement général du coût de production de ces matières premières agricoles et celui du coût de l’acheminement de l’aide alimentaire en direction des zones qui en ont le plus besoin. Sans oublier l’impossibilité pour certains gouvernements de continuer à subventionner au niveau actuel l’achat de ces denrées.

À cela s’ajoute la spéculation. Les cours des matières premières et de l’énergie flambent depuis le début du conflit. Une envolée des cours largement supérieure à un simple « ajustement des marchés ». Certains, qu’ils soient entreprises ou États, profitent de la guerre comme d’autres ont profité de la pandémie pour s’enrichir. Que ce soit en limitant les exportations de denrées alimentaires ou en encaissant sans piper mot les surplus de taxes liées aux augmentations de prix. Et dans ce registre, le gouvernement français n’est pas en reste. Les taxes, notamment sur les carburants, font rentrer des millions d’euros dans les caisses.

Si, pour faire face à cette situation exceptionnelle, certains récitent cette antique prière « A fame, peste et bello, libera nos, Domine » (« De la famine, de la peste, de la guerre, libérez-nous, Seigneur »), d’autres avancent des propositions comme le blocage de prix et pourquoi pas des cours de certaines matières premières agricoles ? Comme l’écrivait Robespierre : « Toute spéculation mercantile aux dépens de la vie de mon semblable n’est point un trafic, c’est un brigandage et un fratricide. »


 


 

Énergie. La sortie du gaz russe, un plan vert pas tout rose

Marion d'Allard sur www.humanite.fr

Bruxelles a présenté, mercredi, sa stratégie pour se défaire de sa dépendance aux hydrocarbures russes d’ici à 2027. Un pas notable en faveur de la transition énergétique, qui ne libère cependant pas l’Union européenne de son addiction aux fossiles.

Ursula von der Leyen avait prévenu : « L’ère des carburants fossiles russes en Europe est bientôt révolue ! » Ce mercredi, la présidente de la Commission européenne a failli joindre le geste à la parole en présentant le plan REPowerEU, censé « réduire rapidement la dépendance à l’égard des combustibles fossiles russes et accélérer la transition écologique ». Forcée par la situation en Ukraine et la pression des opinions publiques européennes, Bruxelles entend désormais répondre à la double urgence de « mettre fin à la dépendance de l’UE » à l’égard des hydrocarbures russes « utilisés comme une arme économique et politique », et de « lutter contre la crise climatique ». Alors qu’en Europe, près de 30 % du brut et 48,4 % du gaz consommés proviennent de Russie, le plan REPowerEU ambitionne de supprimer toutes les importations d’énergies fossiles russes d’ici à 2027. Pour y parvenir, la Commission s’appuie sur trois « piliers » : la réduction de la demande, la diversification des fournisseurs et l’investissement dans les renouvelables.

« Ce qui est surprenant, c’est que ce plan va globalement dans le bon sens », réagit d’emblée Neil Makaroff, responsable des politiques européennes au sein du Réseau Action Climat (RAC). « Sur une enveloppe totale de 300 milliards d’euros investis, l’écrasante majorité sera allouée au financement de la transition énergétique », se satisfait-il.

Doubler la capacité solaire photovoltaïque d’ici à 2025

Concrètement, REPowerEU prévoit de passer de 40 à 45 % la part d’énergies renouvelables dans le mix européen à l’horizon 2030, contre un peu plus de 20 % aujourd’hui. Pour atteindre cet objectif « très rapide », selon Neil Makaroff, le plan prévoit le doublement de la capacité solaire photovoltaïque d’ici à 2025 et l’obligation « légale progressive » pour l’installation de panneaux solaires « sur tous les nouveaux bâtiments publics, commerciaux et résidentiels ». Promettant de « lutter contre la lenteur et la complexité » de certaines démarches, REPowerEU entend en outre accélérer les installations de pompes à chaleur. Il fixe l’objectif de « 10 millions de tonnes de production interne d’hydrogène renouvelable » (additionnés à 10 millions de tonnes d’hydrogène importé) et met en place un « plan d’action pour le biométhane », sans plus de précision.

Comme à l’accoutumée, ces orientations devront d’abord être validées par le Parlement avant d’être négociées par chacun des États membres. « Alors qu’il n’y a pas une seconde à perdre en la matière et que certains États – au premier rang desquels la France, qui préside encore pour quelques semaines le Conseil de l’UE – sont très en retard dans le domaine », souligne Neil Makaroff, le risque est bien d’aboutir à une mise en œuvre au ralenti. Néanmoins, « une partie du plan a vocation à devenir contraignante », explique le spécialiste. Ainsi en va-t-il de l’objectif en matière de réduction de la consommation énergétique, qui passe de 9 % à 13 %.

Des « importations massives de gaz de schiste nord-américain »

Reste que, si la Commission affiche franchement sa volonté de sortir des hydrocarbures russes, elle se refuse à sortir des hydrocarbures tout court. Le plan présenté mercredi prévoitdes « achats communs volontaires » de gaz et de gaz naturel liquéfié. En tout, 10 milliards d’euros seront même consacrés à la construction d’infrastructures gazières supplémentaires. « On parle là d’une vingtaine de nouveaux terminaux méthaniers, capables de traiter les importations massives de gaz de schiste nord-américain – au moins deux fois et demie plus émettrices que le gaz russe, qui arrive aujourd’hui par pipeline. On parle aussi du doublement du gazoduc transadriatique, l’immense pipeline entre l’Azerbaïdjan et l’Italie », note le responsable du RAC. « C’est assez dangereux. L’Europe s’apprête à investir des milliards d’euros dans des infrastructures qui ont vocation à durer dans le temps », poursuit Neil Makaroff, qui pointe le risque d’une « nouvelle dépendance aux énergies fossiles ».

Dernière ombre au tableau : le financement d’un tel plan. En dehors des prêts déjà accordés aux États pour faciliter «  la reprise et la résilience », explique la Commission européenne, 20 milliards d’euros – au moins – seront ajoutés à l’enveloppe sous forme de « subventions tirées de la vente de quotas d’émissions de l’UE ». Plus clairement, « l’Europe injecte dans le marché autant de crédits carbone qui vont, mécaniquement, faire baisser le prix de la tonne de CO2  », précise Neil Makaroff. Un nouveau « permis de polluer » qui risque d’affaiblir un mécanisme dissuasif déjà peu efficace.


 

Malgré la pandémie, des dépenses militaires à la hausse

Pierre Ivorra sur www.humanite.fr

Si la pandémie de Covid-19 a affecté sensiblement l’économie mondiale, elle n’a guère réduit les dépenses militaires des pays de la planète qui, selon l’association spécialisée en la matière, le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), ont pour la première fois franchi la barre des 2 000 milliards de dollars en 2021, s’élevant exactement à 2 113 milliards de dollars, soit un peu moins que le PIB d’un pays comme l’Italie. Ce total additionne à la fois les dépenses militaires classiques et l’armement nucléaire.

Évidemment, les États-Unis couvrent à eux seuls 39 % de ces dépenses, avec un total de 801 milliards de dollars. Ils sont suivis par le pays le plus peuplé de la planète, la Chine. Avec son 1,5 milliard d’habitants, elle dispose d’un budget militaire de 293 milliards de dollars. La Russie de Poutine, en pleine agression de l’Ukraine, est cependant, avec une dépense de 65,9 milliards de dollars, bien loin derrière les deux géants surarmés et ne fait assurément pas le poids face à eux. Son budget paraît malgré tout bien au-dessus des moyens économiques d’un pays qui ne dispose que du 12e PIB mondial, d’une valeur légèrement supérieure à 1 700 milliards de dollars. La France est, elle, passée de la 8e à la 6e place en matière militaire, avec un budget de 56,6 milliards de dollars pour un PIB de 3 140 milliards de dollars.

Ces dépenses illustrent des stratégies géopolitiques à ambition mondiale. Le budget des États-Unis marque le caractère encore impérial de la politique de la Maison-Blanche : à la fois, ils entendent pouvoir toujours intervenir un peu partout sur la planète et ils veulent s’assurer une maîtrise technologique incomparable, préserver leur avance considérable en ce domaine. À eux seuls, ils consacrent plus d’argent pour leurs dépenses militaires que les autres pays du top 20 des plus grands dépensiers en la matière.

La montée en puissance de la Chine s’est faite de manière continue et a accompagné son ascension économique, scientifique et culturelle. La place de l’Arabie saoudite exprime son rôle de gendarme du Moyen-Orient. Son budget militaire de 55,5 milliards de dollars place ce pays au 7e rang mondial, juste derrière la France. Il est à la mesure de sa capacité à produire du pétrole, mais très au-dessus de la dimension de sa population, d’environ 35 millions d’habitants. Le Japon et l’Allemagne, les deux puissances vaincues de la Seconde Guerre mondiale, ont, comparativement, des budgets plus modestes, 54,1 milliards de dollars pour le premier et 56 milliards pour le second, bien qu’ils disposent du 3e et du 4e PIB mondial.


 


 

Europe. Course au réarmement, les affaires décollent

Gaël De Santis, Rosa Moussaoui, Marc de Miramon sur www.humanite.fr

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les pays européens s’alignent pour muscler leurs dépenses militaires, à hauteur de 2% de leur PIB. La perspective de belles commandes fait grimper la cotation en Bourse des géants du secteur. Le réarmement européen, « cette torche qui prépare l’incendie », prévenait Jaurès en 1914, offre une manne aux investisseurs flairant l’ouverture de nouveaux marchés juteux.

Grâce à Vladimir Poutine, Donald Trump a gagné. Conformément à ses souhaits, les dépenses de défense repartent à la hausse. Tout au long de son mandat, le président des États-Unis n’avait eu de cesse de réclamer de ses alliés de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan) qu’ils consacrent 2 % de leur produit intérieur brut (PIB) aux dépenses militaires.

En 2014, lors du sommet de Newport, qui se tenait après la conquête de la Crimée par la Russie, ils s’étaient engagés à respecter un tel objectif d’ici à 2024. Au sommet de Bruxelles en 2017, Donald Trump rappelait les Européens, qualifiés de « mauvais payeurs », à leurs engagements. Il disait alors que « 2 % est le strict minimum pour faire face aux menaces très réelles et très vicieuses d’aujourd’hui ». Huit ans après le sommet de Newport, on est loin du compte. Le « club des 2 % », comme l’avait surnommé Trump, ne comptait en 2020 qu’une dizaine de membres sur les trente alliés.

Les livraisons à l’Ukraine créent un appel d’air : le stock hérité de l’ère soviétique est remplacé par une artillerie états-unienne car jugé incompatible avec l’OTAN.  D. Durand, dir. de l’Institut de Documentation et de Recherche sur la Paix

Avec l’invasion de l’Ukraine, le clairon du réarmement sonne désormais clairement en Europe. L’Allemagne, à la traîne avec 1,56 % du PIB dédié à sa défense en 2020, montre désormais l’exemple. Trois jours après le déclenchement de la guerre, Berlin a dévoilé la création d’un fonds de 100 milliards de dollars pour moderniser son armée et atteindre l’objectif des 2 %. Juste après le déclenchement des opérations militaires, le chef de l’armée de terre allemande, Alfons Mais, avait déclaré : « Je n’aurais jamais cru, après quarante et un ans de service en période de paix, devoir faire l’expérience d’une guerre et que l’armée, que je dirige, soit plus ou moins nue. »

La cote de Dassault : + 63,44% en trois mois

Le 5 avril, la Finlande, qui partage une frontière de 1 340 kilomètres avec la Russie, a décidé de participer elle aussi à la course. « L’attaque de la Russie contre l’Ukraine signifie que nous devons réévaluer nos besoins de défense », a justifié Antti Kaikkonen, le ministre chargé des questions militaires. La hausse devrait être de 40 % pour atteindre la cible des 2 %. En outre, au Parlement, un débat a montré qu’une majorité se dessinait désormais pour rejoindre l’Otan. En Suède, elle aussi neutre, ce débat existe également. Là encore, l’objectif est désormais de consacrer 2 % du PIB à la défense d’ici à 2028.

Le Danemark, membre de l’Otan, affiche également une hausse de ses fonds de défense pour atteindre les 2 % l’an prochain. La Lettonie, qui, comme les autres États baltes, accueille des renforts de l’Otan, va, elle, porter à 2,5 % de son PIB ses dépenses d’armement. C’est la mer Baltique dans son ensemble qui se réarme. Or, cette voie, tout comme l’accès aux mers du Sud, est stratégique pour Moscou.

Ces exemples ne demeurent pas isolés, et c’est toute l’Europe qui réarme. La question est : à qui va profiter cette manne ? Aux industriels de l’armement. Pour l’heure, les commandes n’ont pas été engrangées, car la programmation des achats militaires prend du temps. Mais il suffit de suivre les cours de la Bourse pour repérer où les investisseurs prévoient de voir ruisseler l’argent public. Depuis le début de l’année, les cours des français Thales et Dassault ont pris, entre le 1er janvier et le 27 avril, respectivement 61,54 % et 63,44 % ; le britannique BAE Systems a grimpé de 29,88 % ; l’italien Leonardo est en hausse de 54,65 % ; les états-uniens Lockheed Martin, Raytheon Technologies, Northrop Grumman, General Dynamics et L3Harris Technologies affichent une progression de 13,6 % à 25,89 %. Sur la même période, les Bourses de Paris et New York perdaient environ 10 %. Preuve que les financiers n’ont aucune morale, quand le 29 mars des perspectives de pourparlers s’ouvraient, Thales perdait en Bourse 6,02 % et Leonardo 3,96 % !

Nous sommes dans une géopolitique de l’émotion qui doit permettre de créer les conditions d’une intervention en Uukraine, passant actuellement par des livraisons d’armes.  Pierre Conesa

Derrière ces chiffres, il y a en réalité une évolution du marché. « Les livraisons d’armes à l’Ukraine créent un appel d’air énorme, décrypte pour « l’Humanité magazine » Daniel Durand, directeur de l’Institut de documentation et de recherche sur la paix. Beaucoup de ces armements vont être pris dans les stocks de l’époque soviétique, en Allemagne, en Pologne, en Roumanie, en Bulgarie et dans les pays Baltes. Ce déstockage va être remplacé par une artillerie qui sera états-unienne, au motif que ce matériel sera compatible avec l’Otan. » Avec ses industriels, la France aussi essaie de se faire une place. Mais l’Alliance atlantique fonctionne surtout comme centrale d’achat auprès du conglomérat militaro-industriel américain – les cinq premiers vendeurs d’armes au monde sont états-uniens.

Le F-35 US ruine l’Europe de la défense

La Finlande vient de confirmer l’achat de soixante-quatre avions de chasse F-35 de Lockheed Martin, un concurrent du Rafale français et du Gripen suédois. Pour beaucoup, les pays de l’Est feront leurs emplettes auprès de Washington. Certains, telle la Pologne, ont signé un accord de défense en ce sens avec les États-Unis. L’Allemagne, où stationnent plus de 30 000 soldats américains, a annoncé elle aussi, à la mi-mars, qu’elle pourrait acquérir jusqu’à trente-cinq F-35. Or Berlin est engagé, avec Paris et Madrid, dans la création d’un nouvel avion de combat européen Scaf. Des craintes pèsent désormais sur ce programme qui doit aboutir en 2040.

Le secteur militaire n’est pas le seul à bénéficier de cette manne. Le lobby des fonds de retraite danois, Insurance & Pension, souhaite un partenariat public-privé dans le domaine militaire. « Nos entreprises (…) peuvent faire une offre avec des investissements, de l’expérience et des compétences pour exploiter et rénover les bâtiments et installations militaires », a ainsi proposé son directeur, Kent Damsgaard.

Ces chiffres peuvent paraître abstraits. 2 % de PIB, cela signifie que chaque fois que 50 euros de richesse sont créés dans un pays, 1 euro finira en dépenses militaires. « Le rapport du Sipri sur les dépenses d’armement en 2021 annonce qu’on a dépassé les 2 000 milliards de dollars de dépenses militaires dans le monde. C’est obscène, à l’heure où les besoins de financement sont énormes sur le plan de la santé, de l’éducation ou de la sauvegarde de la planète », dénonce Daniel Durand. Avec plus de 800 milliards de dollars, les États-Unis représentent 40 % de cette somme. En 2015, l’Organisation mondiale pour l’alimentation et l’agriculture estimait que, avec un investissement de 267 milliards d’euros annuels jusqu’en 2030, on pouvait éradiquer la faim dans le monde.


3 question à...Pierre Conesaspécialiste des questions stratégiques et militaires.

«Il y a aujourd’hui plus de 400 conflits ou crises sur la planète »

Pierre Conesa publie « Vendre la guerre » aux éditions de l’Aube, essai consacré à ce qu’il nomme le « complexe militaro-intellectuel ». Fustigeant les « bellicistes de plateau », le géopoliticien livre une reflexion sur l’interventionnisme militaire et le rôle des médias.

Selon le dernier rapport annuel du Sipri, les dépenses militaires mondiales ont dépassé les 2 000 milliards de dollars. Que vous inspirent ces chiffres ?

Pierre Conesa : D’abord, il faut dire un mot sur la méthode du Sipri, qui prend en compte non pas les transferts commerciaux mais ceux concernant les équipements. Par exemple, les dons en matériel militaire des États-Unis à l’Ukraine ne seront pas forcément valorisés par une vente  commerciale. Le Sipri, lui, les prend en compte. Ils ont toujours fait comme cela, et ça n’enlève rien au sérieux de leur travail. Pourquoi cette augmentation ? Après la fin de la guerre froide, il s’agissait de « gérer les dividendes de la paix » et de réduire les dépenses militaires, mais ces belles intentions se sont rapidement effacées, notamment avec les guerres en Yougoslavie. Il y a aujourd’hui plus de 400 conflits ou crises sur la planète, que ce soit des insurrections urbaines, des guerres, des conflits tribaux, etc. Le monde n’est pas devenu calme lorsque l’adversaire principal a disparu, même si notre perception de la menace a changé.

Votre livre décrypte ce que vous appelez le « complexe militaro-intellectuel ». Que signifie ce concept ?

Pierre Conesa : Lorsque BHL a effectué son voyage à Sarajevo, tout son discours consistait à dire « on ne peut pas ne pas » intervenir et, par cette double négation, attirer l’attention du politique en mobilisant les médias pour le pousser à agir militairement. C’est évidemment un membre éminent de ce complexe militaro-intellectuel, qui réunit entre autres des intellectuels et des humanitaires, et qui est le fruit de plusieurs changements fondamentaux. Après la Première Guerre mondiale, le héros, c’est l’ancien combattant, celui qui a défendu la ligne de front. La Seconde Guerre mondiale renverse cette perspective avec les victimes civiles érigées à leur tour en figures héroïques, à qui il s’agit de témoigner une forme de respect moral. C’est sur ce champ-là que le complexe va motiver les interventions post-guerre froide, qui sont à géométrie variable et ne suscitent pas du tout la même émotion.

Comment ce complexe s’est-il illustré depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine ?

Pierre Conesa : On est dans une espèce d’« ukrainophilie » absolue qui n’a d’équivalent que la « poutinophobie » délirante. Il y a un récit mythique, basé sur le fait que l’Ukraine est agressée, ce qui est une évidence absolue, mais sans que personne se demande comment on est arrivé à la guerre. Nous sommes dans une géopolitique de l’émotion qui doit permettre de créer les conditions d’une intervention, qui passe actuellement par des livraisons d’armes. D’un autre côté, la guerre au Yémen a fait des centaines de milliers de morts, et l’Arabie Saoudite mène ce conflit à distance, par des bombardements, sans qu’aucun contingent saoudien soit déployé sur le terrain. Bien sûr, on comprend la proximité avec l’Ukraine et la crainte d’une contagion de la guerre en Europe, mais personne n’a jamais menacé Riyad de sanctions.

 


Analyse. Engins de mort, « la vitrine de l’excellence française »

Jusqu’en 2020, Paris a livré du matériel de guerre à Moscou, en dépit de l’embargo européen. Les bénéficiaires de ces ventes : les groupes Thales et Safran, dont l’État français est le premier actionnaire.

Introduisant en 2020 le rapport du ministère de la Défense au Parlement sur les exportations françaises d’armes, Florence Parly exaltait « l’offre française en matière d’équipements militaires » : une « référence mondiale, connue et reconnue », « partie prenante de la vitrine du savoir-faire et de l’excellence française », avec des exportations caracolant l’année précédente à 8,33 milliards d’euros. « Cette vitrine, c’est une richesse que (…) nous devrons faire fructifier », concluait la ministre de la Défense, jugeant « essentiel » le maintien d’une « politique d’exportation volontaire et engagée ». Avec une assurance : « Nous continuerons de mener cette politique dans le respect le plus strict des exigences qui s’appliquent aux exportations d’armement, en pleine conformité avec nos valeurs et nos engagements internationaux. »

« La France applique rigoureusement les régimes de sanctions et les mesures restrictives imposés par les Nations unies, l’Union européenne et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) », assurait ce document. Au même moment, pourtant, Paris se jouait encore de l’embargo sur les armes à destination de la Russie décrété par l’Union européenne le 1er août 2014 à la suite de l’annexion de la Crimée, en février 2014, et de l’autoproclamation des républiques séparatistes pro-russes de Donetsk et Louhansk deux mois plus tard.

En plein conflit, la France livrait à l’armée russe des équipements de haute technologie, susceptibles d’être utilisés, encore aujourd’hui, en Ukraine : caméras thermiques destinées à équiper plus d’un millier de tanks, systèmes de navigation, détecteurs infrarouges pour les avions de chasse et les hélicoptères de combat. Les bénéficiaires de ces ventes : Thales et Safran, dont l’État français est le premier actionnaire.

En 2015, sous pression, l’Élysée avait fini par renoncer à la vente de deux navires Mistral à Moscou. Mais d’autres livraisons, plus discrètes, se sont poursuivies. Une enquête de Disclose a mis au jour des documents classés « confidentiel défense » confirmant le feu vert donné par Paris avec la délivrance d’au moins 76 licences d’exportation de matériel de guerre à la Russie depuis 2015. Montant total de ces contrats : 152 millions d’euros.

Pour contourner le régime de sanctions, le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, suivi par d’autres ministères, dont les Affaires étrangères, a fait valoir que ces demandes de licence portaient sur des contrats antérieurs au 1er août 2014, un calendrier qui les aurait soustraites à l’embargo européen. Avec l’invasion de l’Ukraine, le client Vladimir Poutine s’est mué en « dictateur » dans la bouche du chef de la diplomatie, Jean-Yves Le Drian. « Aucune livraison n’a été effectuée à la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine », jure-t-on au ministère de la Défense. Sans perdre le sens des affaires : le réarmement en cours offre aux entreprises françaises de juteuses opportunités.

publié le 21 mai 2022

Roger Waters,
« le capitalisme
est un système défaillant »

Rosa Moussaoui et Clément Garcia sur www.humanite.fr

Musicien de légende à la conscience politique aiguisée, Roger Waters, inventeur d'un son nouveau, a cofondé en 1965 le groupe de rock Pink Floyd. Il n’a jamais fait mystère de ses engagements internationalistes, de ses combats pour la liberté, la paix, l’égalité.  Entretien

Depuis son studio d’enregistrement à New York, à quelques semaines du début d’une tournée mondiale, Roger Waters, nous a offert un entretien au long cours. Le musicien, connu pour ses engagements internationalistes et ses combats anticapitalistes, nous fait partager ses réflexions sur le monde. Turquie, Ukraine, Palestine, dangers de la civilisation capitaliste, désinformation : aucun des sujets qui font ou défont l’actualité n’échappe à sa sagacité. 

Vous vous êtes récemment engagé pour la libération d’une jeune chanteuse kurde condamnée en Turquie à dix-neuf ans de prison, Nûdem Durak . Comment avez-vous entendu parler d’elle ?

Roger Waters : J’ai entendu parler d’elle par l’un de mes amis. Et j’ai été un peu choqué d’entendre l’histoire de cette jeune femme donc je me suis renseigné. Elle n’a pas pu se défendre lors de son procès, c’était un fait accompli. Elle est en prison depuis sept ans maintenant. Voilà comment tout a commencé.

Comment vous est venue l’idée de lui offrir l’une de vos guitares, signée par de grands noms du rock ?

Roger Waters : Je ne sais pas. Je me suis réveillé un matin et je me suis demandé ce que je pouvais bien faire. J’avais entendu que lors d’une inspection dans les cellules de sa prison, les gardiens avaient cassé la guitare de Nûdem Durak. J’ai donc pensé : « C’est quelque chose que je peux faire, je peux lui donner une guitare, mais pourquoi ne pas le rendre public et lui offrir l’une de mes guitares ? Et aussi, pourquoi ne pas la faire signer par quelques amis et d’autres musiciens et voir si nous pouvons aider, ainsi, à faire connaître un peu sa détresse ? » Et c’est ce que nous avons essayé de faire.

Ces jours-ci, la presse turque a annoncé que vous alliez vous rendre dans ce pays pour remettre vous-même cette guitare à Nûdem Durak dans sa prison. Est-ce vrai ?

Roger Waters : Il est vrai que j’avais envisagé une conférence de presse à Istanbul. Et j’ai eu beaucoup de conversations avec des gens à ce sujet : quels seraient les gestes les plus appropriés pour pousser ceux qui prennent les décisions vers la possibilité d’un nouveau procès ? Je n’irai pas à Istanbul dans l’immédiat si cela devait faire plus de mal que de bien à ce stade. Tout ceci est très difficile. Je parle des pouvoirs en place en Turquie. Nous n’allons pas demain déclencher un soulèvement populaire en Turquie.

Il n’y aura pas des millions de Turcs rassemblés aux portes des prisons pour exiger la libération des détenus politiques. Cela n’arrivera pas. Donc nous devons être très politiques à ce sujet. Des élections auront lieu en Turquie en 2023. Que se passera-t-il ? Personne ne le sait. Je n’ai pas de boule de cristal. Alors je réfléchis à ce qui pourrait être le plus efficace, pour Nûdem comme pour beaucoup d’autres personnes qui partagent son sort et sont dans mon cœur. Je suis dans ce combat, je ne l’abandonnerai jamais.

Suivez-vous toujours avec autant d’attention ce qui se passe à Jérusalem et dans toute la Palestine ?

Roger Waters : Oui, bien sûr ! Les Israéliens envoient maintenant des troupes d’assaut à Al-Aqsa ; ils arrêtent des gens au hasard et détruisent les lieux. Ils pensent qu’ils peuvent faire n’importe quoi et que personne ne le remarquera.

Vous avez été violemment critiqué pour votre soutien au peuple palestinien. On vous a accusé d’antisémitisme. Comment réagissez-vous à ces graves mises en cause ?

Roger Waters : Vous savez, je me suis engagé depuis 15 ans seulement dans ce combat. Mais j’ai été assez impliqué et je le suis de plus en plus chaque jour. J’ai de grands amis en Israël, comme Nurit Peled, par exemple, dont la fille a été tragiquement tuée dans un attentat suicide à Tel Aviv il y a de nombreuses années. Elle est extraordinairement active dans le combat que nous menons pour l’égalité des droits pour tous nos frères et sœurs, pas seulement en Palestine et en Israël, mais dans le monde entier. Elle m’envoie chaque jour des nouvelles de ce qui se passe là-bas.

Alors que je faisais partie du Tribunal Russell sur la Palestine, j’ai parlé aux Nations Unies devant le Comité des droits de l’homme. J’ai mis une putain de cravate et un costume et je les ai appelés Vos Excellences. Et j’ai fait un discours. C’était le 29 novembre 2012, le jour où l’Assemblée générale des Nations unies a voté à une écrasante majorité en faveur de l’admission de la Palestine à l’ONU, bien que seulement en tant qu’État observateur. Mais c’était la première fois qu’il était reconnu que la Palestine pourrait être un État.

Fondamentalement, le message de The Wall reste, dans ce monde où la propagande tend à prendre le pas sur le réel : « Vous avez le pouvoir ». Roger Waters

Une décennie s’est écoulée depuis lors. Et toujours rien. Pas même le plus petit clin d’œil à l’idée que les États-Unis se soucient des droits humains d’une quelque manière que ce soit. Pas seulement en Palestine, d’ailleurs. Je ne suis pas dégoûté. Si, je le suis. Mais je continue à me battre. Est-ce que j’en ai quelque chose à foutre de ces attaques contre moi ? Non, je m’en fous. Je les emmerde.

D’où vous viennent vos engagements internationalistes ?

Roger Waters : De ma mère et de mon père, évidemment. Vous savez, tous ceux d’entre nous qui ont un cœur, une âme et une once d’amour prennent le chemin de tels engagements. Mais plus encore si vos parents sont Eric Fletcher et Mary Duncan Waters et qu’ils vivaient à Londres dans les années trente. En fait, Eric Fletcher, mon père, était en Palestine en 1935. Il enseignait à la St. George’s School de Jérusalem. J’ai donc un lien familial étrange avec la Palestine.

Il écrivait des lettres à ma grand-mère pour lui dire combien il était préoccupé par la situation difficile des peuples autochtones qui avaient vécu ensemble pendant toute la durée de l’Empire ottoman, jusqu’à la Première Guerre mondiale. Juifs, chrétiens, druzes et musulmans vivaient tous ensemble. Le rêve sioniste a détruit le potentiel de tous les gens qui vivaient dans cette région côte à côte. Les uns avec les autres, sans qu’un groupe ait le pouvoir sur tous les autres, ce qui est le cas actuellement, avec l’assentiment de pays qui se disent épris de liberté, de démocratie.

David Gilmour et Nick Mason se sont joints à d’autres musiciens pour interpréter une chanson de soutien à l’Ukraine. L’avez-vous écoutée ?

Roger Waters : Je l’ai écoutée, oui. Je désapprouve leur démarche. Il y a un incendie, des gens meurent et cela revient à verser de l’huile sur le feu. Vous savez, David et Nick, de toute évidence, suivent leur propre chemin et se font leur propre opinion sur les choses. J’étais dans un groupe de rock avec eux, mais ça s’est terminé en 1985. C’est il y a très, très longtemps maintenant. Mes opinions politiques n’ont pas changé. Enfin, j’ai très peu changé depuis.

Mais c’était devenu de plus en plus clair au cours des dernières années où j’ai travaillé avec eux : on ne se comprenait plus du tout. Ils ont subi un lavage de cerveau, comme beaucoup de gens. Et toute cette agitation de drapeaux bleus et jaunes ne fait de bien à personne. La seule chose importante à propos de l’Ukraine en ce moment, c’est d’arrêter la guerre en cours. De l’arrêter par la diplomatie et les négociations entre Zelensky et Poutine, qui ont besoin pour cela d’un peu d’aide de la part des États-Unis et des gouvernements britannique, français, allemand, des Européens, et probablement de la Chine aussi. Pour qu’ils puissent tous dire, d’accord, c’est bon, ça suffit les combats. Voilà ce que nous devons encourager.

Vladimir Poutine est un tyran mais l’occident n’est pas un camp merveilleux rempli d’amour pour la liberté et la démocratie. Roger Waters

En Occident, on ne voit rien d’autre que ce tyran maléfique de Vladimir Poutine - ce qu’il est. Mais l’Occident n’est pas un camp merveilleux rempli d’amour pour la liberté et la démocratie. Les États-Unis se fichent complètement des droits humains, ils l’ont maintes fois prouvé en envahissant eux aussi des pays souverains. Et Zelensky n’est pas le type formidable, le Robin des bois que l’on dépeint. C’est juste un politicien opportuniste, qui a déclaré illégales onze organisations d’opposition, qui s’est allié aux néonazis du bataillon Azov. Nous, dans le mouvement pour la paix, devons utiliser tous les bons offices dont nous disposons pour encourager la diplomatie, pour encourager des pourparlers de paix.

Vous dénoncez la « dystopie d’entreprise dans laquelle nous luttons tous pour survivre ». Parlez-vous là du système capitaliste ?

Roger Waters : Oui, bien sûr. C’est de cela que je parle. Regardez la destruction que l’esclavage, le colonialisme et l’économie néolibérale ont causée au monde entier… L’école de Chicago et Milton Friedman ont fait du marché non régulé la panacée pour tous les maux du monde : il fallait laisser faire le marché et tout irait bien. Non.

Le capitalisme mobilise des outils de propagande afin de contrôler le récit pour le monde entier. C’est à JeffBbezos qu’appartient le “Washington Post... Roger Waters

C’est un système corrompu, défaillant, qui prêche littéralement de ne pas se soucier des autres, de nous battre les uns contre les autres jusqu’à la mort comme condition prétendue du progrès et de la richesse. Et ce système mobilise des outils de propagande destinés à contrôler le récit pour le monde entier. C’est une question centrale.

Le Washington Post appartient à Jeff Bezos. Vous savez, le connard qui fait pisser les chauffeurs dans des bouteilles sur le bord de la route parce qu’ils ne peuvent même pas s’arrêter pour une pause pendant leur journée de travail. Bezos, Zuckerberg, Gates, Buffett… ils sont considérés comme de grands hommes. Regardez-les… J’ai déjà rencontré Elon Musk. Il suffit de regarder dans ses yeux pour voir qu’il est fou à lier.

Vous avez inventé un son à la fin des années soixante et dans les années soixante-dix, en studio avec Pink Floyd, qui continue d’inspirer de nombreux musiciens contemporains. Beaucoup d’entre eux vous considèrent comme le parrain de la musique moderne.

Roger Waters : Il est vrai qu’aux débuts de Pink Floyd, nous étions - et Syd Barret particulièrement - très intéressés par l’expérimentation, les répétitions d’écho, etc., mais il n’y avait pas d’ordinateurs à cette époque-là. Le Binson Echorec avait déjà été inventé. C’était un disque, un vrai magnétophone qui enregistre et lit ensuite l’enregistrement avec des têtes de lecture placées autour du disque. Il y avait aussi l’Echoplex, qui était une boucle de bandes en rotation. Ou encore le Copicat. Différentes personnes travaillaient à l’époque sur le retardement de bande (le son différé). C’est mon ami Ron Geesin qui m’a appris à faire un long retardement avec une boucle de bande magnétique.

Et puis, lentement, le numérique s’est développé, de sorte qu’en 1976, 1977, quelque chose comme ça, certains commençaient à être en mesure de créer des “lignes à retard” numériques. Je me souviens en avoir acheté une demi-douzaine, de les avoir superposées et mises en série pour obtenir un retard d’une seconde ou d’une seconde et demie. Quelqu’un a dû commencer à déconner avec l’électronique, en inventant la première boîte. Je n’ai aucune idée de qui c’était, mais ça a pu arriver parce qu’ils ont vu que les valves d’un ampli réagissaient mal à un signal trop fort. Et vous obtenez ce son de guitare déformé. Oh mon Dieu, le larsen ! Personne n’a jamais pensé pouvoir soutenir une note guitare comme ça.

Nous avons depuis découvert que des génies existent. L’un d’entre eux s’appelle Jeff Beck : il jouait une musique incroyable en maniant les effets. Roger Waters

Et puis soudain, quelqu’un a dit : «Oh, attendez une minute. Vous pouvez changer le signal ! Et si on mettait ça dans quelque chose sur lequel on peut mettre le pied ? Oh, mon Dieu, c’est la pédale, wah ! » Tout ça n’était qu’une continuation des distorsions d’une Fender Strat. Oh, mon Dieu, vous pouvez accorder toutes les cordes en appuyant avec le pied sur le côté. Mais c’est Apache ! [une chanson des Shadows, NDLR]. Nous avons depuis découvert que des génies existent. L’un d’entre eux s’appelle Jeff Beck : il jouait une musique incroyable en maniant les effets. Ce sont des petits pas technologiques. La manière dont on en fait usage, c’est autre chose.

Il y avait également Peter Zinovieff, qui a créé le premier ordinateur qui générait lui-même de la musique. J’en ai eu longtemps un entre les mains ! En gros, c’est trois oscillateurs de fréquence très, très simples qui modifient les ondes. C’est une technologie vraiment simple. Mais si vous envoyez ça à travers un filtre égalisateur… Vous savez, c’est ce que j’ai passé toute ma putain de carrière à faire parce que j’aime ça. Je ne sais pas où les gens vont chercher l’idée que c’était révolutionnaire de quelque façon que ce soit.

Est-il vrai que vous allez enregistrer un album folk ?

Roger Waters : Qu’est-ce que la musique folk ? Quand j’étais gamin, nous savions tous ce qu’était la musique folk. C’était de la musique acoustique. Et à l’époque, on jouait normalement sur une guitare acoustique, probablement à cordes en boyau, vous savez, une guitare de style espagnol. Cela aurait pu être autre chose : un harmonium, une cornemuse, un sifflet en fer-blanc, un violon. Mais cela est venu de la tradition des troubadours allant de village en village en chantant des chansons. C’est donc le conteur assis sous le marronnier, en fait.

Et ça, ça a survécu, certainement jusque dans les années soixante aux États-Unis. Principalement grâce au travail de gens comme Alan Lomax, qui partaient vers le sud et enregistraient tous les joueurs de blues. Le blues est venu en grande partie des gens qui travaillaient dans les champs, comme on le sait. C’est une histoire très intéressante. J’adore cette histoire. Et c’est mélangé, cependant, avec la mythologie : conclure un pacte avec le diable à la croisée des chemins pour devenir un grand joueur. Il y a quelque chose de très louisianais là-dedans. Tout cela est très romantique dans toute l’histoire de la musique folk, Alan Lomax, Woody Guthrie, « This land is my land »…

Il existe une longue tradition dans la musique populaire d’artistes engagés. Vous sentez-vous proche de certains d’entre eux ?

Roger Waters : Oui. Billie Holiday. C’est elle qui me vient d’abord à l’esprit. Harry Belafonte est un grand héros à mes yeux. On pourrait parler de Paul Robeson aussi, à cause du prix qu’il a payé pour son engagement politique, son implication auprès de la classe ouvrière aux États-Unis dans les années quarante et cinquante. Et ainsi de suite.

Vous avez composé dans les années quatre-vingts la musique d’un opéra pop, « Ça ira », sur la Révolution française. Quels souvenirs gardez-vous de la collaboration, à cette occasion, avec Étienne Roda-Gil, l’un des meilleurs paroliers français ?

Roger Waters : Il y a quelques années, juste avant sa mort, Étienne est venu me rendre visite à New York. Nous marchions dans la 54e rue, tôt le matin, avant une journée d’enregistrement. Nous nous sommes arrêtés à la table d’un café, dans le rayon de soleil de cette rue étroite. J’ai pris un expresso, mais Étienne était alcoolique : il a pris un gros shot de whisky, en fumant cigarette sur cigarette, des Benson & Hedges. Nous discutions de choses et d’autres, je ne sais plus comment la conversation a pris un tour philosophique. Il est parti, revenu, m’a regardé droit dans les yeux en murmurant, avec son accent français à couper au couteau : « Peut-être ne suis-je pas seul ».

Peu de temps après, il s’est saoulé à mort, il travaillait à ça depuis un demi-siècle. C’était évident que ça allait arriver. Ce jour-là j’ai griffonné ces mots sur un morceau de papier que j’ai glissé dans ma poche arrière. Je l’ai toujours, mais il est dans un portefeuille maintenant parce que j’ai réalisé qu’il commençait à s’effilocher et à se déchirer et que je le perdrais si je le gardais dans ma poche. J’aimais le garder près de moi, comme un talisman. « Peut-être ne sommes-nous pas seuls ». J’ai ressenti, à entendre ces mots, une grande émotion. Ils me donnent de l’espoir.

Vous souvenez-vous que l’Afrique du Sud a interdit The Wall de Pink Floyd au début des années quatre-vingt, quand les étudiants chantaient cette chanson pour protester contre le système d’apartheid ? Comment expliquez-vous le pouvoir subversif d’une chanson ?

Roger Waters : Eh bien, j’espère que le pouvoir de subversion de cette chanson-là ne s’est pas éteint. Fondamentalement, son message reste, dans ce monde où la propagande tend à prendre le pas sur le réel : « Vous avez le pouvoir ».

Vous voyez cette photo de Syd Barret ? Elle apparaîtra sur l’écran après le dernier couplet de wish you were here C’est difficile pour moi de m’y confronter. Roger Waters

Vous avez annoncé une tournée cet été. Quel sens lui donnez-vous ?

Roger Waters : Son titre est This is not a Drill (Ceci n’est pas un exercice). Vous voyez cette photo [il nous montre une photo de Syd Barret] ? Elle apparaîtra sur l’écran après le dernier couplet de Wish You Were Here. C’est difficile pour moi de m’y confronter. Nous allions à un rendez-vous au siège de Capitol records, puis en descendant dans la rue, Syd m’a lancé dans un sourire : “C’est beau ici à Las Vegas, n’est-ce pas ?”. Évidemment, il devenait fou à ce moment-là. Puis son visage s’est assombri et il a craché un seul mot. “Les gens”, il a dit.

Quand vous perdez quelqu’un que vous aimez, ça sert à vous rappeler que “ce n’est pas un exercice”. Eh bien, “ce n’est pas un exercice”, c’est le nom que j’ai donné à la tournée. Toute ma tournée vise à faire comprendre aux gens que nous sommes au milieu d’un temps de grand désespoir. Nous sommes confrontés à une catastrophe absolue. Et “ce n’est pas un exercice”. Nous avons une responsabilité absolue envers tous nos frères et sœurs pour empêcher les gangsters qui sont aux commandes de détruire le monde. C’est tout.

publié le 20 mai 2022

IVG :
le débat s’embrase aux USA

Anaïs Sidhoum sur https://rapportsdeforce.fr/

La révélation, dans Politico le 2 mai dernier, que la Cour suprême s’apprête à lever la protection du droit à l’avortement (IVG), a fait l’effet d’une bombe dans un pays ultra-polarisé et où les tensions sont déjà extrêmes. Devenu enjeu majeur de la campagne des mid-terms pour les Démocrates, et source de surenchère conservatrice pour les Républicains, c’est une question existentielle pour beaucoup d’Américaines, qui se mobilisent en masse. Mais la bataille autour de l’avortement n’est jamais restée cantonnée au terrain législatif ou judiciaire aux États-Unis : c’est l’une des causes principales du « terrorisme domestique » depuis des décennies.

Se rendre « ingouvernables », jusqu’à ce que le droit à disposer de leur corps leur soit garanti. C’est la promesse qu’on scandée à Washington les manifestantes d’un des près de 400 cortèges qui ont réuni des centaines de milliers de personnes à travers tout le pays, samedi dernier. Et en effet, dès la fuite au début du mois de documents internes de la Cour Suprême, faisant état de l’intention de l’institution de renverser la décision Roe v. Wade, qui garantissait depuis 1973 la protection fédérale de l’interruption de grossesse au titre du droit à la vie privée, des femmes ont commencé à se mobiliser, bien décidées à ne pas laisser les États gouverner leur corps.

En plus des grandes manifestations de ce week-end, organisées par des associations nationales comme le planning familial américain et la Women’s March, et appelé par plusieurs syndicats et collectifs, elles ont aussi eu recours à des formes d’action plus controversées. Les rassemblements devant les domiciles de juges conservateurs à la Cour suprême en particulier, ont suscité des réactions d’indignation chez les Républicains, appuyées par les appels au calme et à la civilité de cadres Démocrates.

Outrés par les images de ces rassemblements pacifiques réunissant quelques dizaines de femmes, parfois virulentes, dans des quartiers résidentiels huppés, plusieurs gouverneurs Républicains ont écrit au Procureur général fédéral pour exiger qu’il déterre une loi de 1950 pour réprimer ces manifestations, certains le menaçant même d’une procédure d’impeachment si leur parti reprenait la majorité au Congrès et qu’il ne s’était pas exécuté.

 The war on women

 Les élus Républicains ne font cependant rien pour apaiser les tensions. L’annonce de cette victoire majeure que représentera pour leur camp la décision de la Cour Suprême, attendue en juin, a galvanisé les opposants à l’avortement. Et les plus farouches d’entre eux ont multiplié les déclarations menaçant plus largement les droits reproductifs des femmes. Comme n’autoriser la contraception qu’aux seuls couples mariés, voir l’interdire complètement : de la pilule du lendemain à la pilule contraceptive en passant par les stérilets. Ou interdire l’avortement y compris en cas de viol ou d’inceste, et revenir sur ces exceptions quand elles existent. Mais les élus Républicains passent des déclarations aux actes dans plusieurs États. Treize d’entre eux ont ainsi déjà voté des « trigger laws », des lois interdisant l’avortement qui s’appliqueront automatiquement dès l’officialisation de la décision de la Cour Suprême.

Cette ligne politique, qui n’a cessé de prendre de l’importance dans le camp conservateur depuis les années 70, est qualifiée de véritable « guerre aux femmes » par les Démocrates. Ceux-ci ont donc fait de la révélation de la décision à venir de la Cour un argument électoral : pour faire barrage à l’interdiction de l’avortement, il faut donner la majorité au parti du président lors des élections de mi-mandat en novembre. Plusieurs cadres démocrates ont donc appelé les manifestantes à privilégier les urnes à la rue. La Maison-Blanche, sensible aux inquiétudes exprimées par les Républicains, avait condamné préventivement tout acte de « violence, menace ou vandalisme » à l’égard des juges. Sénateurs républicains et démocrates ont même, dans un effort bipartisan quasi unique dans cette période de polarisation exacerbée, adopté à l’unanimité une loi visant à interdire toute manifestation aux abords des domiciles des juges fédéraux et de leurs familles.

Menace terroriste

Mais le mouvement féministe américain est loin de considérer unanimement que la voie électorale est suffisante pour faire valoir ses droits. « Si l’avortement est menacé, vous l’êtes aussi », a été tagué sur le mur du siège incendié d’une organisation antiavortement du Wisconsin. L’attaque au cocktail Molotov dans la nuit du 8 mai de ce bâtiment à Madison, a provoqué l’ouverture d’une enquête par la police locale assistée du FBI et de l’ATF, pour incendie volontaire. Elle a également été revendiquée, le 10 mai, dans un communiqué (voir en fin d’article) qui exige « la dissolution de tous les établissements anti-choix, les fausses cliniques et les groupes anti-choix dans les trente prochains jours ». Faute de quoi, elle promet d’autres attaques plus violentes « jusqu’à ce que le droit inaliénable à disposer de notre propre santé ne nous soit rendu ».

Ce document texte a été transmis au journaliste d’investigation Robert Evans sous la forme d’un lien Tor, par l’intermédiaire d’une source qu’il qualifie « extrêmement fiable ». L’authenticité de ce communiqué n’a pas été vérifiée, même si des enquêtes sont en cours par la presse et la police, mais le reporter le juge suffisamment crédible et cohérent avec l’attaque pour le rendre public. Intitulé « Premier communiqué », il est signé d’un groupe inconnu se faisant appeler Jane’s Revenge, la vengeance de Jane, en référence au Jane Collective, un collectif féministe qui a favorisé des IVG illégales sûres à des milliers de femmes avant 1973. Si « Jane’s Revenge » présente son choix de l’action directe comme « la militarisation minimale requise pour toute lutte politique », il l’inscrit aussi comme une réponse à la violence du mouvement dit « pro-vie ».

« Ceci n’est pas une déclaration de guerre. La guerre, nous la subissons depuis des décennies. Une guerre que nous n’avons pas voulue, et n’avons pas déclarée. Cela fait trop longtemps quon nous attaque parce que nous demandons des soins médicaux de base. Cela fait trop longtemps qu’on nous tire dessus, qu’on nous envoie des bombes et que l’on nous force à des grossesses non consenties », explique le groupe Jane’s Revenge.

 Les meurtres des « pro-vie »

Le mouvement antiavortement a en effet une longue tradition de violence aux États-Unis. C’est même l’une des principales causes de « terrorisme domestique » depuis les années 70. Entre 1977 et 2020, la Federation Nationale de l’Avortement a recensé pas moins de onze meurtres et vingt-six tentatives. Auxquels s’ajoutent quatre enlèvements, quarante-deux attaques à la bombe, près de deux cents incendies volontaires de cliniques et une centaine de tentatives.

Bien qu’une loi fédérale leur garantisse un petit périmètre de trottoir devant permettant l’accès aux patientes, de nombreuses cliniques à travers le pays font face quotidiennement à des dizaines de manifestants antiavortement souvent hargneux et parfois violents. Des personnels soignants pratiquant des IVG ont ainsi dénoncé le deux-poids, deux-mesures de l’effort bipartisan des sénateurs en faveur de la protection des juges. Ils n’ont pas manqué de rappeler qu’ils sont constamment soumis à des actes de violence, de harcèlement et de menaces, certains vivant sous protection policière, d’autres s’abstenant de donner leur nom à leur enfant pour les protéger de toutes représailles. Et qu’il existe dans le pays une longue jurisprudence qui autorise les campagnes de harcèlements à leur égard au nom du 1er amendement, garant de la liberté d’expression. Premier amendement sur lequel les sénateurs ont pourtant fait primer la sécurité des juges et de leur famille dans leur projet de loi.

Or, le terrorisme antiavortement, très souvent motivé par de l’extrémisme religieux, catholique ou évangéliste, a une proximité historique très forte avec le terrorisme d’extrême droite et le suprémacisme blanc. Et, plus récemment, avec l’importante mouvance conspirationniste, obsédée par le trafic d’enfants et les sacrifices de bébés, comme l’illustre tragiquement la tuerie de masse de 2015 au Planing Familial de Colorado Springs. Là, un individu avait tué trois personnes et en avait blessés neufs, convaincu que la clinique se livrait à un trafic d’organes de fœtus. Une convergence parfaitement synthétisée par ce militant coiffé d’une casquette au slogan suprémaciste blanc, répondant à des manifestantes protestant contre une église qui organise des piquets devant les centres IVG : « Ni ton corps ni ton choix : ton corps est à moi et tu vas porter mon bébé ».

Quelques jours avant la tuerie de Buffalo, motivée par l’idéologie raciste du Grand remplacement, le Département de la Sécurité intérieure avertissait que l’avortement risquait de devenir un moteur encore plus important de violence. Le département d’État s’inquiétait ainsi d’une probable  augmentation du terrorisme anti-IVG, des « extrémistes violents motivés par les questions raciales et ethniques qui souscrivent aux discours antiavortement ». Et pourraient passer à l’acte pour, selon leurs fantasmes, « sauver les enfants blancs » et « combattre le génocide blanc ». Mais, pour la première fois, le département d’État craint des actions violentes à l’égard des institutions et de leurs représentants que pourraient entreprendre les défenseurs du droit à l’avortement. 


Premier communiqué
Ceci n’est pas une déclaration de guerre. La guerre, nous la subissons depuis des décennies. Une guerre que nous n’avons pas voulue, et n’avons pas déclarée. Cela fait trop longtemps qu’on nous attaque parce que nous demandons des soins médicaux de base. Cela fait trop longtemps qu’on nous tire dessus, qu’on nous envoie des bombes et que l’on nous force à des grossesses non consenties.
Ceci n’était qu’un avertissement. Nous exigeons la dissolution de tous les établissements anti-choix, les fausses cliniques et les groupes anti-choix dans les trente prochains jours. Ce n’est pas une simple « différence d’opinions » comme le présentent certains. Nous luttons littéralement pour nos vies. Nous ne resterons pas gentiment assis.e.s tandis que nous sommes tué.e.s et réduit.e.s en esclavage. Nous n’avons plus ni patience ni pitié pour celles et ceux qui veulent nous priver du peu d’autonomie qui nous reste. Puisque vous persistez à faire exploser des cliniques et à assassiner des médecins, nous aussi allons avoir recours à des tactiques de plus en plus extrêmes pour protéger notre liberté à disposer de notre propre corps.
Nous sommes contraint.e.s d’adopter la militarisation minimale requise pour toute lutte politique. Nous le répétons : il ne s’agissait que d’un avertissement. La prochaine fois, l’infrastructure des esclavagistes n’y survivra pas. L’impérialisme médical n’aura pas face à lui un ennemi passif. Le Wisconsin est la première étincelle, mais nous sommes partout aux USA et ce sera notre seul avertissement.
Et nous ne nous arrêterons pas nous ne reculerons pas, et nous ne nous arrêterons pas de frapper jusqu’à ce que le droit inaliénable à disposer de notre propre santé ne nous soit rendu.
Nous ne sommes pas un unique groupe, il y en a de nombreux. Nous sommes dans votre ville. Nous sommes dans toutes les villes. Votre répression ne fait que renforcer notre complicité et notre détermination.
Jane’s Revenge

NDT : la langue anglaise est ainsi faite que le texte d’origine ne comprend aucune indication de genre – dans le doute vis-à-vis des intentions des auteur.ices anonymes, il a été décidé d’utiliser une formulation non genrée.

publié le 18 mai 2022

L’Espagne et
la convoitise historique du
Sahara occidental

Aitana Perez sur https://lvsl.fr

Le 18 mars 2022, le premier ministre Pedro Sánchez a rompu la position de neutralité historique de l’Espagne vis-à-vis du Sahara en affirmant que le plan d’autonomie du Maroc pour ce territoire constituait une feuille de route « sérieuse, réaliste et crédible ». Or, l’adoption de ce document reviendrait à accepter l’occupation marocaine qui s’est produite dans le Sahara occidental en 1975, suite au départ des troupes espagnoles, ainsi qu’à ignorer le désastre humanitaire qui en a résulté. Depuis le début du conflit, on compte 4 500 disparitions forcées, 30 000 détenus, des centaines de prisonniers politiques, un mur de 2 700 km enclercant les Sahraouis, 5 camps de réfugiés dans la province de Tindouf et plus de 20 personnes assassinées par des drônes marocains. La décision de Sánchez, issu d’un gouvernement de coalition progressiste, a été accueillie avec surprise par tous les bords politiques et par les diverses associations de soutien au peuple sahraoui. Quelles raisons ont poussé Sánchez à rompre avec la neutralité de l’Espagne et à faire cette concession géopolitique au Maroc ?

Le Sahara occidental, hier et aujourd’hui

En novembre 1975, la mort du dictateur espagnol Francisco Franco est imminente. À cette époque, le Sahara occidental, dernière colonie détenue par l’Espagne, s’érige comme un territoire empreint d’agitations indépendantistes et de tentatives d’occupation. Les autorités espagnoles entament en 1974 un processus de décolonisation du territoire, en proposant d’organiser un référendum d’autodétermination selon les recommandations des Nations Unies. Le roi du Maroc, fragilisé par deux coups d’État successifs, s’oppose à cette voie démocratique et lance la Marche verte, une opération « pacifique » mobilisant 350 000 civils sur le Sahara. Sous pression, l’Espagne décide de signer les accords tripartites de Madrid (1975) et de céder au Maroc et à la Mauritanie la colonie africaine.

Le Front Polisario, un mouvement de libération du peuple sahraoui, entre en guerre avec les deux nouvelles puissances d’occupation et parvient à expulser les Mauritaniens du Sahara en 1979. Le sud, désormais libre, est pourtant annexé par le Maroc, qui réussit à s’implanter durablement dans le territoire. Tout en n’étant pas reconnu par une grande partie de la communauté internationale, le Front Polisario annonce en 1976 la création de la République arabe sahraoui démocratique (RASD). La RASD devient membre de l’Union africaine en 1982. Aujourd’hui, le Maroc contrôle 80% de sa superficie. 

La situation juridique du Sahara reste pour autant sujette à discussion. L’Espagne demeure en théorie la puissance administrative du territoire dans la mesure où la loi de Décolonisation du Sahara ne fut jamais publiée dans le Bulletin officiel de l’État. En 1960, l’ONU avait également jugé que le Sahara occidental était un territoire en attente de décolonisation. D’un point de vue du droit international, l’Espagne ne pouvait pas transférer unilatéralement la souveraineté de ce territoire au Maroc et à la Mauritanie.

La Cour internationale de Justice a d’ailleurs considéré que ces deux pays ne possèdent aucun lien de souveraineté territoriale vis-à-vis du Sahara. Ce dernier reste ainsi l’un des dix-sept territoires « non autonomes » du Comité spécial de la décolonisation des Nations Unies et ne pourra devenir souverain qu’après la réalisation d’un référendum. C’est pourquoi, loin de garantir son indépendance, le plan d’autonomie du Maroc ferait du Sahara occidental une région autonome marocaine et permettrait d’accomplir le rêve nationaliste du Grand Maroc développé dans les années 1950 et 1960. 

« Selon l’ONU, le Sahara occidental est un territoire en attente de décolonisation. »

Pourquoi Pedro Sánchez a-t-il donc accepté de soutenir les ambitions du roi Mohammed VI ? Les raisons sont à chercher dans la crise migratoire qui s’est produite en mai 2021 aux abords des villes de Ceuta et Melilla, deux enclaves espagnoles situés dans le continent africain. En effet, l’année dernière le leader du Front Polisario a été accepté au sein d’un hôpital espagnol après avoir contracté la covid-19. Une crise s’est alors déclenchée avec le Maroc, qui a vu dans cet acte une prise de position favorable aux Sahraouis.

En Espagne, une entrée irrégulière massive a eu lieu : plus de 8 000 migrants ont franchi la frontière de Ceuta et Melilla en deux jours sans que les forces de l’ordre marocaines ne s’y opposent. Cet événement, qui a manifesté la pression exercée par le Maroc sur l’Espagne en matière d’immigration, a confirmé que les migrants sont de plus en plus traités comme des monnaies d’échange par le royaume alaouite. Or, le Maroc est le principal partenaire commercial de l’Espagne : le pays dirigé par Sanchez est le premier fournisseur et client de la puissance africaine, et son deuxième marché émetteur de touristes.

Le « chantage migratoire » imposé par le Maroc a ainsi dégradé l’activité économique de l’Espagne. Le ministre des Affaires étrangères espagnol a déclaré ouvertement, en justifiant la décision sur le Sahara, que les échanges commerciaux entre les deux pays dépendent du bon fonctionnement des frontières. Après une année de tensions migratoires, la rupture de la neutralité sur le Sahara s’avère une manière de lisser les relations avec le Maroc et de garantir une meilleure coopération dans la gestion des flux migratoires. Selon le journal El País, Sánchez souhaiterait en outre assurer le respect de « l’intégrité territoriale » de l’Espagne (en particulier Ceuta et Melilla), et d’empêcher l’amplification de la zone économique exclusive du Maroc sur les eaux autour des îles Canaries.

La convoitise du Sahara occidental et le rôle des États-Unis dans le conflit

S’il paraît que le pays ibérique a finalement rompu tous ses liens historiques avec le Sahara, la convoitise de cette région par d’autres puissances internationales vient de loin. Lorsqu’à la fin du XIXe siècle l’Espagne prend sous protection le Sahara occidental, elle espère tirer un profit important de l’enclave africaine. Le Sahara est non seulement un port de sortie vers l’Amérique mais également un territoire proche des îles Canaries qui compte avec d’immenses terrains de pêche. Or, les ressources trouvées au Sahara ont été plus importantes que ce que les Espagnols avaient prévu. Ces derniers ont découvert des réserves de phosphate de la meilleure qualité du monde, un minerai essentiel pour la production d’engrais.

À partir des années 1960, l’extraction des phosphates du gisement de Bucraa est devenu un jalon colonial pour l’Espagne, faisant du Sahara occidental un espace convoité par la Mauritanie, le Maroc et l’Algérie, régime financé par l’URSS. Depuis sa création, le Front Polisario a d’ailleurs été proche de l’Algérie en ce qu’il s’est lui-même inspiré du Front de libération nationale algérien (FLN). Or, en pleine guerre froide, l’intérêt de l’Algérie pour le Sahara occidental a sonné l’alarme chez les États-Unis, qui a craint que l’instabilité des régimes espagnol et marocain puisse conduire à l’emprise de la région par l’Algérie.

« Les réserves de phosphates ont rendu le Sahara occidental un espace convoité par la Mauritanie, le Maroc et l’Algérie, régime financé par l’URSS. »

Si les États-Unis n’ont pas souhaité l’indépendance du Sahara pour tirer eux-mêmes profit du territoire, ils attendaient pourtant que le Maroc s’empare de cette région afin de garantir leur équilibre géopolitique par le biais d’une puissance alliée. Différents présidents américains ont alors soutenu le Maroc dans sa conquête du Sahara en fournissant notamment de l’aide aux forces aériennes marocaines. Même Joe Biden, dont on attendait une rupture avec le comportement de Donald Trump, a reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental en juillet 2021.

En effet, les États-Unis ont soutenu la signature des Accords d’Abraham en 2020, qui ont rétabli les relations entre l’Israël et le Maroc, parmi d’autres États arabes. Biden a tout intérêt à suivre la voie de Trump et ne pas s’opposer au plan d’autonomie marocain pour garantir le rapprochement de Rabat, puissance stratégique du monde arabe, à l’État hébreu, allié historique des États-Unis. Les gains du Maroc dans cette opération de conquête ne sont pas moins impressionnants. Depuis la signature des accords de Madrid en 1975, le royaume alaouite tire un énorme profit des mines de phosphate du Sahara, et ce, malgré les attaques du Front Polisario sur les structures d’extraction du minerai. La mine de Khouribga, exploitée par le groupe marocain OCP, de propriété publique, produit 35 milliards de tonnes de phosphates par an. Ce minerai représente ainsi 20 % des exportations du Maroc et constitue environ 5% de son PIB. 

Les conséquences du virage diplomatique de l’Espagne, du gaz algérien à l’espionnage marocain

De par les enjeux géopolitiques et humanitaires de la région, les réactions au changement de position de l’Espagne sur le Sahara occidental n’ont pas tardé. Dans un contexte d’augmentation du prix de l’énergie en Europe, les regards se sont d’abord posés sur l’Algérie, premier fournisseur de gaz de l’Espagne. En effet, de par son inimitié vis-à-vis de la question du Sahara, l’Algérie n’a pas de relations diplomatiques avec le Maroc depuis le mois d’août 2021. L’ambassadeur algérien est parti de Madrid le jour suivant la diffusion du message du président Sánchez.

Or, les Espagnols craignent que cette décision perturbe encore plus leur approvisionnement énergétique, qui s’était déjà fragilisé en octobre 2021 lorsque l’Algérie a mis hors service le principal gazoduc Maghreb-Europe. Cet acte mettait définitivement à terme les relations commerciales entre l’Algérie et le Maroc, qui possédait des droits de passage sur le gazoduc. L’impact énergétique pour l’Espagne a été conséquent. Selon la compagnie Enegás, l’Algérie a couvert 47% de la demande de gaz en Espagne en 2021 et presque la moitié des mètres cubes de gaz reçus provenait du gazoduc Maghreb-Europe récemment fermé. Les relations entre le Maroc et l’Algérie semblent, dès lors, se tordre de plus en plus, l’Algérie ayant récemment annoncé qu’elle réalisera en novembre des opérations militaires avec la Russie près de la frontière marocaine.

« L’Espagne craint que cette décision perturbe encore plus leur approvisionnement énergétique, qui s’est fragilisé en octobre 2021 avec la mise hors service du gazoduc Maghreb-Europe. »

Il reste à voir si le plan d’autonomie du Maroc sera finalement approuvé par la communauté internationale et, le cas échéant, comment se déroulera sa mise en œuvre. Le destin des milliers de Sahraouis installés dans les camps de réfugiés de Tindouf est en jeu. La réactivation du conflit militaire entre le Maroc et le Front Polisario en 2020 a déjà supposé de nombreuses attaques contre les civils et le Front Polisario a déploré en novembre dernier la mort de 12 Sahraouis.

Ce sujet préoccupe d’autant plus le Conseil de Sécurité de l’ONU, qui s’est réuni à huis-clos le mercredi 20 avril pour discuter de la situation du Sahara occidental. D’ailleurs, le président Sánchez a récemment déclaré avoir subi des écoutes téléphoniques via le logiciel Pegasus le jour suivant la crise migratoire qui a eu lieu entre l’Espagne et le Maroc en mai 2021. La question se pose de savoir si cet événement provoquera un pas en arrière de l’Espagne vis-à-vis du plan d’autonomie marocain ou si c’est justement cet espionnage marocain qui a poussé Sánchez à effectuer un virage diplomatique historique. 

Notes :

[1]https://elpais.com/espana/2022-03-20/el-giro-sobre-el-sahara-desata-una-crisis-con-argelia-y-una-tormenta-politica-en-espana.html 

[2] https://www.monde-diplomatique.fr/1980/01/HODGES/35410

 publié le 15 mai 2022

L’occupation, responsable de la mort de Shireen Abu Akleh

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Palestine L’assassinat de la journaliste dans le camp de réfugiés de Jénine et le déchaînement de violences policières israéliennes lors de son enterrement ne doivent rien au hasard. C’est la marque de la politique coloniale. La Cour pénale internationale doit être saisie.

L’émotion internationale suscitée par la mort de la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh n’était pas encore retombée, son corps pas encore mis en terre, peu importe pour les autorités israéliennes, qui, à l’assassinat, mêlent le mépris, l’injure et l’irrespect. Sitôt connue la mort de notre consœur, abattue dans le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie occupée où l’armée israélienne menait un raid, le premier ministre, Naftali Bennett, s’est écrié : « Il semble probable que des Palestiniens armés soient responsables de la mort malheureuse de la journaliste. » Son ministre de la Défense, Benny Gantz, assurait même avec l’aplomb d’un arracheur de dents qu’ « il n’y avait eu aucun tir (de l’armée) en direction de la journaliste ».

Vendredi, à Jérusalem, des milliers de Palestiniens participaient avec tristesse et dignité aux obsèques de Shireen. À la sortie du cercueil de l’hôpital Saint-Joseph à Jérusalem-Est, secteur de la ville également occupé par Israël, la police a pénétré dans l’enceinte de l’établissement et chargé une foule brandissant des drapeaux palestiniens. Le cercueil a failli tomber des mains des porteurs frappés à coups de matraque, avant d’être rattrapé in extremis, selon des images des télévisions locales. Mais, là encore, si les policiers israéliens ont fait usage de la force, c’est parce qu’ils « avaient été exposés à la violence des émeutiers, ce qui les a poussés à recourir à la force », explique sans honte leur hiérarchie.

Dans les deux cas, l’assassinat de la journaliste puis le matraquage de la foule lors de ses obsèques ont provoqué un rare tollé. Ces scènes, où l’on voit les forces de sécurité israéliennes faire vaciller le cercueil, « font froid dans le dos, rappelant la brutalité infligée aux personnes endeuillées lors de funérailles de militants contre l’apartheid », dénonce ainsi Mamphela Ramphele, présidente de la Fondation Desmond-Tutu, consacrée au regretté archevêque sud-africain et prix Nobel de la paix. Elle déplore « la violence, le sentiment de haine et le mépris de la dignité humaine » affichés.

55 journalistes palestiniens tués depuis 2000

Une fois n’est pas coutume, le « meurtre » de la journaliste d’Al-Jazeera a été condamné à l’unanimité par le Conseil de sécurité de l’ONU, qui réclame une « enquête transparente et impartiale ». Même son de cloche à Washington. « Nous condamnons fermement le meurtre de la journaliste américaine Shireen Abu Akleh », a tweeté le porte-parole du département d’État américain. L’Union européenne a condamné « l’usage disproportionné de la force et le comportement irrespectueux de la police israélienne » durant les obsèques. La représentation française à Jérusalem a jugé «  profondément choquantes » les «  violences policières ». Autant dire que les responsables israéliens n’ont pas envisagé une enquête de gaieté de cœur. Ils tergiversent, réclament que leur soit remise la balle afin de réaliser un examen balistique – ce que refusent les Palestiniens. « Les autorités israéliennes ont commis ce crime et nous ne leur faisons pas confiance », a déclaré le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.

Une commission d’enquête indépendante démontrera certainement la culpabilité d’un soldat israélien dans le meurtre de Shireen  Abu Akleh ou dans l’ordre d’attaquer le convoi funéraire. Mais la question essentielle est la suivante : que faisait l’armée israélienne dans le camp de réfugiés de Jénine là où, il y a exactement vingt ans, elle avait déjà perpétré un massacre (lire l’Humanité du 15 avril 2002) ? Pourquoi la police israélienne était-elle dans l’enceinte de l’hôpital de Jérusalem-Est ? Tout simplement parce qu’Israël occupe les territoires palestiniens et que sa nature coloniale implique d’annihiler toute résistance, partout.

La mort de la journaliste ne peut masquer la répression en cours depuis des années et son aggravation ces dernières semaines. Fadwa Khader, membre de la direction du Parti du peuple palestinien (PPP), a été blessée, jeudi, lors d’une manifestation. Un Palestinien est mort, dimanche, des suites de blessures subies lors de tirs de l’armée israélienne, deux jours plus tôt. Un autre a succombé, samedi, à ses blessures infligées lors de heurts avec la police israélienne en avril, sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem-Est. Depuis 2000, au moins 55 journalistes palestiniens ont été tués par les forces d’occupation et 16 d’entre eux sont actuellement emprisonnés.

Quant au blocus contre la bande de Gaza, il se poursuit depuis plus de quinze ans maintenant. Magnanimes, les Israéliens ont autorisé, dimanche, le passage aux travailleurs de cette enclave palestinienne après environ deux semaines de fermeture, pour qu’ils viennent travailler… en Israël. Preuve, s’il en fallait une, du sentiment d’impunité de Tel-Aviv, la construction prochaine de près de 4 500 logements dans des colonies en Cisjordanie a été approuvée le lendemain même de l’assassinat de Shireen Abu Akleh.

Il existe aujourd’hui 5,7 millions de réfugiés palestiniens répartis entre la Cisjordanie, la bande de Gaza, la Jordanie, le Liban et la Syrie. Israël mène une guerre de tous les instants contre la population palestinienne : bombardements sur Gaza, incursions militaires, bouclage des villes et des villages, destructions de maisons en Cisjordanie. Les journalistes sont des témoins, donc des cibles. Mais les Palestiniens ont besoin d’actes, pas de paroles. Ils rejettent le « deux poids, deux mesures » des Occidentaux, celui qui, avec le même cocktail Molotov, fait du Palestinien un terroriste et de l’Ukrainien un résistant. Qui fait décider de sanctions contre la Russie mais laisse impuni Israël. C’est aussi sans doute ce qui a déclenché une réaction ulcérée dans les pays du monde entier.

Les États européens, France en tête, pourraient saisir la Cour pénale internationale (CPI), comme la ratification du statut de Rome leur en donne la possibilité, pour examiner les possibles crimes de guerre, sans attendre une enquête du procureur qui déciderait éventuellement de la saisie de la CPI. Ils pourraient également reconnaître l’État de Palestine, décider un certain nombre de mesures, comme des sanctions, pour imposer à Israël le respect du droit international et des résolutions de l’ONU. Sans cela, inutile de parler d’une solution à deux États. Et inutile de s’émouvoir du décès d’une journaliste. Sa mort porte un nom : occupation.

publié le 12 mai 2022

Shireen Abu Akleh, exécution sommaire
d’une journaliste gênante ?

par Rédaction de https://altermidi.org

Shireen Abu Akleh a reçu une balle derrière l’oreille, à l’un des rares endroits qui n’étaient couverts ni par son casque ni par son gilet par balles sur lesquels étaient clairement écrits PRESS. Fauchée par une balle dans la tête, juste dans un défaut de ses protections, la reporter Shireen Abu Akleh, de nationalité palestinienne et américaine, a été abattue mercredi 11 mai, alors qu’elle portait un gilet pare-balles et un casque avec les lettres «PRESS» parfaitement visibles et lisibles.

Au moment des faits, un nombre important de soldats de l’armée israélienne avaient pris d’assaut la ville de Jénine et bouclé une maison pour arrêter un jeune Palestinien. Des confrontations avec des dizaines de jeunes palestiniens s’en sont suivies. Ces violences s’inscrivent dans une escalade marquée, ces dernières semaines, par l’attaque de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem par la police militaire israélienne, causant de nombreux.se.s blessé.e.s, dont plusieurs gravement.

Le décès de la journaliste intervient près d’un an jour pour jour après la destruction de la tour Jalaa, où étaient situés les bureaux de la chaîne qatarie dans la bande de Gaza, lors d’une frappe aérienne israélienne.

L’armée Israélienne sème le doute

L’armée israélienne a affirmé, dans un communiqué, avoir mené au cours des dernières heures des opérations dans le camp palestinien de Jénine et d’autres secteurs de Cisjordanie afin « d’appréhender des personnes soupçonnées de terrorisme ». « Durant ces activités de contre-terrorisme dans le camp palestinien de Jénine, des dizaines d’hommes armés palestiniens ont ouvert le feu et lancé des objets explosifs en direction des forces israéliennes, menaçant leur vie. Les soldats ont répliqué. Des personnes ont été atteintes », a fait savoir l’armée israélienne, qui assure qu’elle « mène une enquête sur ces événements ».

« Il semble probable que des Palestiniens armés soient responsables de la mort malheureuse de la journaliste », avait déclaré dans la matinée de mercredi le premier ministre israélien, Naftali Bennett. Le ministère de la Défense de l’État hébreu, lui, a fait savoir qu’« il n’y avait eu aucun tir [de l’armée] en direction de la journaliste ». Mais en soirée, le ministre de la Défense, Benny Gantz, a cependant rapporté à la presse étrangère que l’armée « n’était pas certaine de la manière dont elle a été tuée ». « C’est peut-être un Palestinien qui a tiré sur elle (…) le tir est peut-être aussi venu de notre côté, nous enquêtons », a-t-il déclaré.

Version officielle contredite

Pour les témoins sur place, le ministère de la Santé palestinien et le média pour lequel elle travaillait, il ne fait aucun doute que l’armée israélienne a tué la journaliste.

Sara Grira, journaliste pour le média Orient XXI s’insurge contre cette version « officielle » reprise dans certains médias : « Non, la journaliste n’a pas été “prise au milieu d’échanges de tirs entre l’armée israélienne et des hommes armés”. Toute la séquence a été filmée par la chaîne. La journaliste Shireen Abu Aqleh a reçu une balle derrière l’oreille, à l’un des rares endroits qui n’étaient couverts ni par son casque ni par son gilet pare-balles sur lesquels étaient clairement écrits PRESS. Elle était avec quatre autres journalistes sur le terrain quand elle a reçu une balle de sniper. Et les soldats ont continué à tirer quand elle est tombée à terre et que ses confrères tentaient de la secourir… »

« “Nous étions en chemin pour couvrir l’opération de l’armée israélienne (à Jénine) lorsqu’ils ont ouvert le feu sur nous. Une balle m’a atteint. La seconde a touché Shireen”, a dit à sa sortie de l’hôpital Ali al-Samoudi qui accompagnait la correspondante d’Al Jazeera tuée hier matin », rapporte Georges Malbrunot, grand reporter pour Le Figaro.

Shireen Abu Akleh couvrait depuis 20 ans le conflit en Palestine, sur le terrain, au cœur des événements. Elle rapportait les exactions, les tirs, les arrestations, et était l’une des reporters les plus connues de la chaîne Al Jazeera. « J’ai vu son visage pendant des années à la télé quand je vivais au Proche-Orient. Les jeunes femmes journalistes de la région la prenaient comme modèle. Elle a été tuée à Jenine hier matin d’une balle dans le visage, en gilet pare-balle siglé Presse », s’indigne Claude Guibal, grand reporter à Radio-France.

La presse prise pour cible

Les journalistes palestinien.ne.s (et parfois internationaux) sont soumis quotidiennement à des restrictions de déplacement et à des interdictions d’accès, à des confiscations ou destructions de leur matériel, à des arrestations. Selon un décompte de Reporters Sans Frontières, en quatre ans, au moins 144 journalistes palestiniens ont été victimes de violations de la part des forces de l’ordre israéliennes dans la bande de Gaza, à Jérusalem-Est et en Cisjordanie : tirs de gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc, coups de matraques, grenades assourdissantes, tirs à balles réelles…

Au total, 50 journalistes palestinien.ne.s sont mort.e.s depuis 2000 à cause de l’occupation israélienne. Il y a aussi des dizaines de journalistes palestinien.ne.s détenu.e.s derrière les barreaux de l’occupation, dont Bushra al-Tawil, emprisonnée sans inculpation ni procès, en détention administrative.

« Les démocraties occidentales s’insurgent régulièrement, à juste titre, contre les atteintes à la “liberté de la presse” commises par divers régimes. Seront-elles aussi fermes contre l’État colonial d’Israël ? Shireen Abu Akleh sera-t-elle morte en vain ? », interroge l’Association France Palestine Solidarité (AFPS) qui exhorte la France et l’Union européenne de mettre fin à l’impunité dont bénéficie Israël en prenant des sanctions immédiates. « Les crimes de guerres doivent être sanctionnés de la même manière où qu’ils soient perpétrés. »

 La France a « exigé » mercredi une enquête « transparente » sur la mort « profondément choquante » de la journaliste, afin de « faire toute la lumière sur les circonstances de ce drame ». Les États-Unis veulent également qu’une investigation soit menée de manière « transparente », tout comme l’Union européenne, qui a exigé une « enquête indépendante ».

Le Haut-Commissariat des Nations unies (ONU) aux droits de l’homme s’est pour sa part dit « consterné » par la mort de la journaliste. « Nos services sont sur le terrain pour vérifier les faits », a fait savoir l’institution, exigeant que « l’impunité cesse » et réclamant une enquête « indépendante et transparente sur son meurtre ».

 publié le 8 mai 2022

Rafael Correa

Bruno Odent sur www.humanite.fr

L’ex-président équatorien, réfugié depuis 2017 en Belgique, ne sera pas extradé vers l’Équateur. Bruxelles a annoncé ne pas donner suite à la demande de Quito. Rafael Correa a marqué l’histoire de l’Amérique latine. Au pouvoir entre 2007 et 2017, il cherche à émanciper son pays des griffes de l’empire états-unien. À peine élu, il fait adopter une nouvelle Constitution incluant de grandes avancées sociales et une reconnaissance des droits des peuples indigènes. Son successeur, Lenin Moreno, partisan d’un retour vers Washington, se déchaînera contre lui, le menaçant de prison pour de prétendues malversations. La Belgique sauve l’honneur européen. À l’inverse du Royaume-Uni prêt à livrer à l’Oncle Sam un certain Julian Assange, qui avait trouvé refuge à l’ambassade d’Équateur à Londres durant… la présidence Correa.

 

 

 

 

 

En Algérie, l’acharnement
contre le hirak
jusqu’à la mort

Nadjib Touaibia sur www.humanite.fr

Le militant du hirak Hakim Debazzi, 55 ans, père de trois enfants, est mort le 24 avril à la prison de Koléa, une ville située à 26 km à l’ouest d’Alger, la capitale. Arrêté le 22 février 2022 à la suite de publications d’opinions et commentaires sur les réseaux sociaux, il avait été placé en détention préventive. Sa demande de remise en liberté pour raison de santé avait été rejetée.

Dans quelles conditions a-t-il perdu la vie ? Sa famille se heurte au silence glacial des autorités. Tout juste sait-elle que le décès a été provoqué par une crise cardiaque. Elle traverse le deuil dans l’attente d’une enquête autour de ce qui semble bel et bien être une négligence de l’administration carcérale.

La détention provisoire est un « désastre national », dénonce l’avocat Miloud Brahimi, ancien président de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH). « C’est une violation flagrante de la loi. Des personnes présumées innocentes sont privées, de manière systématique, de leur liberté, alors qu’elles peuvent être laissées en liberté en attendant leur procès. C’est malheureux et triste de voir la facilité avec laquelle des gens sont jetés en prison et oubliés dans les méandres des procédures, pour des faits souvent banals.

Plus grave encore, bon nombre d’entre elles se révèlent innocentes après le procès. Elles quittent la prison avec de lourdes séquelles », déclare-t-il dans une interview à « El Watan ». Hakim a, lui, perdu sa vie dans une geôle. Le drame a ému et choqué la grande majorité des Algériens. Les appels à faire la lumière se multiplient.

Cette mort en prison marque un tournant dans le déchaînement aveugle de l’arbitraire, une menace permanente dans l’Algérie post-hirak. Quelles que soient les circonstances, cette disparition constitue une tache noire sur la conscience d’un pouvoir qui embastille à tour de bras, dans une guerre ouverte aux idées, à la liberté de pensée et d’expression.


 

Irlande du Nord. La victoire du Sinn Féin ouvre une
« nouvelle ère »

Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr

 L’enclave britannique sur l’île d’Émeraude avait été modelée pour que ça n’arrive jamais. Et pourtant, après les élections pour l’assemblée locale, les républicains sont désormais la première force politique devant les unionistes. Présidente du Sinn Féin, Mary Lou McDonald appelle à « préparer » le référendum d’autodétermination sur la réunification.

Au centre, Michelle O'Neill, députée et cheffe du Sinn Féin en Irlande du Nord, après l'annonce des premiers résultats des élections locales. © Paul Faith - AFP

De rouille et d’os, l’endroit est idéal pour un naufrage. Dans la capitale de ce qui reste, jusqu’à nouvel ordre, une province du Royaume-Uni, le quartier des docks a été rebaptisé « Titanic » il y a une dizaine d’années. Avec ses quatre proues à l’échelle réelle, un musée a été bâti à la gloire du paquebot construit par 15 000 ouvriers sur les chantiers navals de Belfast. Sans s’étendre sur sa mise à l’eau fatale, l’ambition était, à l’évidence, de tenter de rattraper Dublin, qui, sur les ruines industrielles de son port, a attiré tous les géants mondiaux du numérique grâce à son dumping fiscal, mais aussi de proposer aux touristes un autre programme que le tour spécial « Troubles », en bus à impériale et avec commentaire machinal, le long des « murs de la paix » suturant toujours les quartiers catholiques et protestants de la ville…

Dans le coin, en dehors des terrains vagues et des friches, tout est siglé Titanic : hôtels, restaurants, bars, parkings… Et même des studios de cinéma, où, autre tentative de faire son trou dans la concurrence planétaire, ont été tournées de nombreuses scènes de la série à succès Game of Thrones. Puis Titanic encore et toujours, le vaste centre d’expositions, qui, vendredi et samedi, pendant les deux jours de dépouillement centralisé pour les six circonscriptions de Belfast – le système de votes « à préférences », avec transfert des voix à chaque décompte, rend les opérations extrêmement longues en Irlande –, au lendemain des élections pour le Parlement nord-irlandais.

C’est  un grand moment pour l’égalité. »  Mary Lou McDonald, présidente du Sinn Féin

Entre marteau et enclume, l’endroit est idéal aussi pour une revanche. Voire pour une révolution. Car, après le Titanic et surtout après la partition de l’Irlande dans les années 1920, les chantiers navals de Belfast sont devenus un bastion du pouvoir colonial : pendant des décennies, les Britanniques y ont réservé les emplois aux protestants unionistes pour mieux discriminer les catholiques républicains. Les Irlandais, qui aiment emprunter à Mark Twain, dont un ancêtre fut, paraît-il, chasseur de sorcières en chef à Belfast, une de ses citations – « Si vous n’aimez pas le temps qu’il fait, attendez quelques minutes » –, pourraient en choisir une autre, ces jours-ci : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

Un score net, sans appel ni bavure

Naufrage pour les unionistes, revanche et même révolution pour les républicains. Les sondages l’annonçaient et les chercheurs spécialisés dans le conflit nord-irlandais le voyaient venir, et cette fois, c’est arrivé, ce n’est pas rien : sur l’île, le monde a changé de base. Le Sinn Féin, partisan de la réunification et donc de la sortie de l’Irlande du Nord du Royaume-Uni, est, pour la première fois depuis la création de toutes pièces par les forces impériales de leur enclave majoritairement protestante sur l’île d’Émeraude, arrivé en tête, devançant ses adversaires ultraconservateurs, qui entendent rester à l’ombre de la couronne de la monarchie britannique.

Le Sinn Fein  est devenu le premier parti nord-irlandais décrochant  27 sièges sur 90 à l’Assemblée, contre 25 pour  le Democratic Unionist Party (DUP).

Le score est net, sans appel ni bavure : le parti républicain pan-irlandais, présidé de l’autre côté de la frontière, à Dublin, par Mary Lou McDonald, a recueilli 29 % des « premières préférences », contre 21,3 % pour le Democratic Unionist Party (DUP) de Jeffrey Donaldson, qui, après avoir pris l’ascendant dans le camp loyaliste sur fond de colère contre les accords de paix de 1998, était systématiquement le premier parti en Irlande du Nord. Jusqu’ici vice-première ministre d’Irlande du Nord – un poste dévolu au second parti –, en coalition forcée avec les unionistes hégémoniques, Michelle O’Neill, qui est également vice-présidente du Sinn Féin, devrait changer de casquette et, solidement appuyée par son avance en voix mais également en sièges dans la prochaine assemblée, devenir la première ministre nord-irlandaise (lire encadré ci-dessous). Un changement, à la portée limitée sur le papier, des accords de paix qui contraignent à une forme de cohabitation entre les deux camps issus du passé, avec des pouvoirs équivalents entre les deux têtes de l’exécutif. Mais tout de même, le symbole demeure proprement inouï et il ne peut que changer la donne dans les prochaines années.

Nous devons nous mettre au travail tout de suite pour régler la crise du pouvoir d’achat et investir dans l’hôpital public »  Sinead Ennis, députée du Sinn Féin

Sur place, sous les feux des caméras, Mary Lou McDonald savoure résolument : « Souvenez-vous bien que ce territoire a été imaginé il y a un siècle juste pour s’assurer qu’aucune Michelle O’Neill n’occupe jamais la fonction de première ministre, lance-t-elle. C’est un grand moment pour l’égalité. » Après une campagne sérieuse et fédératrice, menée sur les grandes urgences sociales – coût de la vie, logement, système de santé, etc. –, qui a ringardisé les unionistes, plus repliés que jamais et vent debout contre le protocole nord-irlandais instaurant une barrière douanière en mer, entre leur territoire et la Grande-Bretagne, la présidente du Sinn Féin, qui fait un tabac en République d’Irlande et est plus que jamais en lice pour en devenir la prochaine première ministre à son tour lors des législatives de 2025, pousse résolument son avantage. « Je crois qu’il est possible de tenir un référendum (sur la réunification de l’Irlande – NDLR) dans les cinq prochaines années, encourage Mary Lou McDonald. Sa préparation doit être ordonnée, pacifique et démocratique, et, le plus important, c’est de la commencer dès maintenant. »

Le « franchissement d’un Rubicon historique »

Dans tous leurs discours de victoire au Titanic Exhibition Center, les futurs députés Sinn Féin mettent un grand soin à sortir des assignations identitaires et à rassembler, loin des débordements de certains élus DUP, qui, en grande pompe, clament leur fidélité à « Sa Majesté la reine » et lancent des « God Save the Queen », aussi rageurs que dépités… « Nous devons nous mettre au travail tout de suite pour régler la crise du pouvoir d’achat et investir dans l’hôpital public », avertit, par exemple, Sinéad Ennis. D’une certaine manière, face à la fuite en avant du DUP, qui compte continuer de paralyser l’exécutif nord-irlandais tant que le gouvernement de Boris Johnson ne reniera pas sa signature du protocole nord-irlandais, les républicains pourraient avoir des convergences avec l’Alliance, une formation centriste qui se positionne comme « non alignée » entre les deux camps traditionnels et qui a, elle, réussi à s’imposer comme troisième force (13,9 %) en doublant son nombre d’élus grâce à de bons transferts des voix de préférence en sa faveur. Sa dirigeante, Naomi Long, appelle à revenir sur la clause des accords de paix qui contraint unionistes et républicains à gouverner ensemble. Mais à l’instar de Gerry Kelly, l’un des hommes clés du Sinn Féin lors des négociations des accords du Vendredi saint ratifiés en 1998 (lire notre entretien page 13), les républicains n’ont a priori aucune intention de s’engager sur ce terrain glissant…

Ce lundi, le gouvernement britannique va entrer dans la danse : Brandon Lewis, le secrétaire d’État britannique à l’Irlande du Nord, qui avait, à la veille de l’élection, écarté tout changement sur le protocole nord-irlandais, une manière de renvoyer par avance les unionistes dans les cordes, promet de demander au DUP de désigner son vice-premier ministre. Mais évidemment, c’est plutôt la méfiance qui règne en Irlande, côté républicain, mais aussi chez les loyalistes, qui, malgré les trahisons depuis des décennies, retentent leur chance avec les conservateurs. Entre ses dirigeants de premier plan, comme Michelle O’Neill, qui parle d’une « nouvelle ère », ou Declan Kearney, qui évoque le « franchissement d’un Rubicon historique », et des militants qui veillent à ne pas surenchérir dans le symbolique renvoyant à un passé dont chacun voit bien qu’il n’est pas complètement passé, le Sinn Féin attend la suite avec détermination, mais aussi avec gravité et prudence. « Tiocfaidh Ar La », ont toujours dit en gaélique les ancêtres des vainqueurs de ces jours à Belfast. Cela signifie : « Notre jour viendra. » La promesse avait des accents messianiques, elle n’en paraît pas moins de plus en plus vraie.

Bio express Michelle O’Neill, future première ministre du Sinn Féin

Tout comme Gerry Adams, le leader emblématique du Sinn Féin pendant des décennies, qui a passé la main à la tête du parti à Mary Lou McDonald, Martin McGuinness, l’ex-commandant de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) décédé depuis lors, a, au nord de l’île, organisé une transition réussie avec Michelle O’Neill. À chaque élection en Irlande du Nord, cette quadragénaire qui s’apprête à devenir la première républicaine désignée première ministre d’Irlande du Nord a réussi à faire monter le score du Sinn Féin. Pour ses adversaires, difficile de la renvoyer personnellement à la période de la guerre civile et des « Troubles ». Certes, elle compte, comme il se doit, dans sa famille des anciens membres de l’IRA. Mais elle avait une petite vingtaine d’années en 1998, lors de la signature des accords de paix… Déjà mère de sa première fille, elle s’engage alors dans le parti au sein duquel elle grimpe tous les échelons jusqu’à devenir sa vice-présidente depuis 2017.

 publié le 6 mai 2022

Ukraine : les États-Unis comptent faire la guerre « jusqu’au dernier ukrainien » 

Vers un nouveau bourbier afghan en Ukraine ?

Politicoboy sur https://lvsl.fr/

Vladimir Poutine est entièrement responsable de la guerre qu’il a déclenchée en Ukraine et devra répondre d’accusations de crimes de guerre. Mais l’approche américaine n’ouvre aucune perspective de sortie de crise – bien au contraire. Depuis le début du conflit, les États-Unis ont refusé de prendre part aux pourparlers de paix. Après avoir fermé la porte à des négociations qui auraient peut-être pu éviter ce conflit, ils ont rapidement adopté une politique visant à affaiblir la Russie, dans l’optique à peine voilée d’obtenir l’effondrement du régime de Poutine. Un objectif qui nécessite d’intensifier le conflit, au risque de provoquer une escalade nucléaire dont les Ukrainiens seraient les premières victimes. En attendant, l’implication militaire américaine devient de plus en plus directe, tandis que la perspective d’un accord de paix s’éloigne de jour en jour.

La violence de l’invasion russe a choqué les opinions publiques occidentales. Au-delà de l’ampleur de l’attaque initiale, il y a les pillages et les viols généralisés, les massacres à Butcha, le ciblage d’infrastructures et des bâtiments civils. Les bombes tombant sur des hôpitaux et écoles. Des villes transformées en tas de ruines où se terrent des dizaines de milliers de civils affamés. L’exode de 7 millions de réfugiés. Les dizaines de milliers de morts de part et d’autre de la ligne de front. 

La solution avait été résumée par Hillary Clinton dans un interview tragi-comique : faire de l’Ukraine un nouvel Afghanistan pour les Russes, en armant une insurrection.

Le tribunal de Nuremberg, dans le procès des atrocités commises par les dignitaires nazis, avait estimé que l’agression d’une nation constitue le « crime international suprême » car « il contient tous les autres ». À ce titre, l’invasion et les opérations menées par des militaires russes relèvent pour de nombreux observateurs du crime de guerre. Face aux horreurs perpétrées en Ukraine, envisager une résolution négociée au conflit peut paraître insupportable. Mais sauf à vouloir risquer une guerre ouverte avec la Russie, seconde puissance nucléaire mondiale, l’Occident devra tôt ou tard signer un accord de paix avec Moscou. Or, la politique menée par les États-Unis, déjà critiqués pour leur manque de détermination à éviter le conflit, ne semble pas dessiner de porte de sortie pacifique à la crise.  

Une guerre inévitable ?

Selon le renseignement américain, Vladimir Poutine a pris la décision d’envahir l’Ukraine au dernier moment. Malgré les déploiements massifs de troupes russes à la frontière ukrainienne et les menaces en forme d’ultimatum, l’invasion était potentiellement évitable, selon plusieurs membres des services secrets américains cités par The Intercept [1].

La Russie avait posé ses conditions à plusieurs reprises. En particulier, que l’OTAN renonce à intégrer l’Ukraine et retire ses armements offensifs déployés à la frontière russe. L’administration Biden a refusé de négocier sérieusement, fermant la porte à une résolution diplomatique de la crise. Or, en affirmant que les États-Unis ne participeraient pas à un éventuel conflit – ce qui s’est avéré faux – et en évacuant tout son personnel administratif, la Maison-Blanche a potentiellement encouragé le président russe à envahir l’Ukraine. C’est du moins ce que lui ont reprochés son opposition et une partie de la presse américaine.

Indépendamment de ce que l’on peut penser des demandes russes présentée sous forme d’ultimatum, l’approche des États-Unis en Ukraine paraît difficilement défendable.

Depuis la chute de l’URSS, de nombreux experts et diplomates américains ont averti que l’expansion de l’OTAN risquait de provoquer un conflit. Robert McNamara et Henry Kissinger, les deux principaux architectes de la politique étrangère américaine de la seconde moitié du XXe siècle, ont prévenu publiquement et par écrit que l’intégration de l’Ukraine à l’OTAN constituerait une grave erreur. Le premier en 1997le second en 1997 et 2014

George F. Kennan, le responsable de la stratégie américaine pendant la fin de la guerre froide, avait également alerté dès 1997, dans une lettre adressée au président Bill Clinton et signée par cinquante diplomates et anciens hauts responsables américains : « L’extension de l’OTAN, à l’initiative des États-Unis, est une erreur politique d’ampleur historique. » En 2008, l’ancien ambassadeur américain en Russie et désormais directeur de la CIA William Burns multiplie les avertissements. En particulier, il écrit un câble diplomatique à l’administration W.Bush : « L’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN est la plus rouge des lignes rouges pour l’élite russe, pas seulement pour Poutine ».

Pour Fionna Hill, experte particulièrement reconnue de la Russie de Poutine, ancienne conseillère des présidents Bush et Obama, le renseignement américain avait déterminé en 2008 « qu’il y avait un risque sérieux et réel que la Russie conduise une attaque préventive, pas limitée à l’annexion de la Crimée, mais une opération militaire majeure contre l’Ukraine » si la politique d’expansion de l’OTAN aux frontières russes était poursuivie.

Confronté aux événements de 2014, Obama avait refusé de livrer des armements modernes à l’Ukraine en évoquant sa crainte que « cela accroisse l’intensité du conflit » et « donne un prétexte à Poutine pour envahir l’Ukraine ». Trump au pouvoir, Washington a changé de position. Les États-Unis ont armé et formé l’armée ukrainienne afin de mener une « guerre par procuration » contre la Russie, selon les propres mots d’un haut responsable de l’administration Trump. Ce changement de ligne est conforme aux promesses de deux sénateurs républicains néoconservateurs, qui déclaraient en 2017 à la télévision ukrainienne : « Nous sommes avec vous, ce combat est notre combat, et on va le gagner ensemble ».

Les efforts américains ont achevé de convaincre le Kremlin que l’objectif de Washington était de « préparer le terrain pour un renversement du régime en Russie », a averti un rapport du renseignement américain daté de 2017. En janvier 2020, lors de l’ouverture du procès en destitution de Donald Trump, le démocrate et président du jury Adam Schiff déclarait au Congrès : « Les États-Unis arment l’Ukraine et aident son peuple afin que l’on puisse combattre la Russie en Ukraine et qu’on n’ait pas à le faire ici [à Washington]. »

Le 8 juin 2021, l’administration Biden a affirmé, par la voix d’Anthony Blinken, le secrétaire d’État, lors d’une audition au Congrès : « nous soutenons l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. (…) Selon nous, l’Ukraine dispose de tous les outils nécessaires pour continuer dans cette direction. Nous y travaillons avec eux, quotidiennement ». Une déclaration reprise à son compte par Volodymyr Zelensky, annonçant triomphalement l’entrée imminente de l’Ukraine dans l’OTAN :

Malgré les demandes russes pour une désescalade, Washington a poursuivi sa guerre de procuration avec la Russie en Ukraine. Le 10 novembre 2021, un accord officiel est signé par Anthony Blinken et son homologue ukrainien Dmytro Kuleba, dans lequel les États-Unis explicitent leur position et s’engagent, entre autres, à défendre l’Ukraine contre la Russie ; lui fournir armes, experts et entrainement ; accélérer ses capacités d’interopérabilité avec les forces de l’OTAN via des transferts technologiques et des manœuvres militaires régulières et mettre en place une coopération renforcée dans les domaines du renseignement et de la cybersécurité. L’accord reprend les termes détaillés lors d’un communiqué joint publié le 1er septembre, officialisant une ligne politique qualifiée par le très conservateur The American conservative de « potentiellement très dangereuse ». 

Pourtant, la Maison-Blanche avait affirmé à Zelensky que « L’Ukraine ne rentrera pas dans l’OTAN, mais publiquement, nous gardons la porte ouverte » comme l’a récemment expliqué le président ukrainien sur CNN. Les Américains ont donc joué un double jeu : face aux Russes, ils ont refusé d’acter le fait que l’Ukraine ne serait pas intégrée à l’OTAN, tout en multipliant les actes indiquant que cette adhésion était imminente. Mais face à Zelensky, ils ont reconnu que ce projet n’avait aucune chance d’aboutir. 

Tout semble indiquer que l’administration Biden a préféré risquer une invasion de l’Ukraine plutôt que de perdre la face en cédant sur la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Négocier avec Moscou n’aurait pas nécessairement permis d’éviter un conflit. Mais lorsqu’on tient à la paix, il paraît logique d’épuiser tous les recours.

Outre-Atlantique, le débat se limite presque exclusivement à la question du degré d’engagement des États-Unis en Ukraine. Des dizaines d’éditorialistes payés par l’industrie de l’armement ont exigé l’instauration d’une no fly zone – même si cela devait provoquer un conflit nucléaire.

Avant l’invasion, l’un des principaux arguments avancés par les défenseurs d’une ligne ferme face à Poutine reposait sur le principe du droit des peuples à l’autodétermination. Sans s’arrêter sur le fait que les États-Unis violent ce principe en permanence – par leurs propres sanctions qui affament la population afghane ou en soutenant militairement l’Arabie saoudite dans ses multiples crimes de guerre au Yémen – pouvoir rejoindre une alliance militaire ne constitue pas un droit fondamental. 

On ne saura jamais si la voie diplomatique pouvait éviter l’invasion russe. Mais force est de constater que du point de vue de Washington, l’heure n’est toujours pas à la négociation.

« Combattre la Russie jusqu’au dernier Ukrainien »

La position officielle des États-Unis a été explicitée par le Conseiller spécial à la sécurité Jake Sullivan, lors d’une interview à la chaîne NBC le 10 avril dernier : « Ce que nous voulons, c’est une Ukraine libre et indépendante, une Russie affaiblie et isolée et un Occident plus fort, uni et déterminé. Nous pensons que ces trois objectifs sont atteignables et à notre portée. »

En déplacement à Kiev le 25 avril, le ministre américain de la Défense Lyod Austin a confirmé cette ligne en affirmant : « Nous voulons que la Russie soit affaiblie, incapable de reconstruire son armée ». Une position que le New York Times a qualifiée de « plus audacieuse » que la stricte défense de l’Ukraine avancée jusqu’ici. Il n’est pas question de processus de paix, ni de simple défense du territoire ukrainien, mais bien de destruction de l’appareil militaire russe. Ce qui implique la poursuite du conflit. Le 30 avril, en visite officielle à Kiev, la présidente de la Chambre des représentants et troisième personnage d’État Nancy Pelosi a ainsi tenu à réaffirmer le soutien américain à l’Ukraine « jusqu’à la victoire finale ».

Pour l’ex-ambassadeur et diplomate américain Charles Freeman, cette ligne politique équivaut à « combattre la Russie jusqu’au dernier Ukrainien ». Comme de nombreux analystes l’ont noté, la résolution du conflit ne peut prendre que deux formes : la capitulation sans conditions d’un belligérant, ou un accord de paix qui nécessitera un compromis peu reluisant. Pour Freeman, la Russie ne peut pas être totalement battue. Elle peut encore déclarer la mobilisation générale (officiellement, elle n’est pas en guerre) ou recourir à des tactiques et armes de plus en plus destructrices pour défendre la Crimée et les territoires du Donbass. Les alternatives sont la destruction complète de l’Ukraine ou une guerre sans fin. 

Depuis le début du conflit, les États-Unis ont refusé de prendre directement part aux pourparlers de paix. Selon le Financial Times, Poutine était ouvert à un accord, mais a changé de position au cours du mois d’avril. Initialement, l’approche de Washington se fondait sur l’hypothèse que l’armée russe se rendrait tôt ou tard maître du terrain. La solution avait été résumée par Hillary Clinton dans un interview tragi-comique : faire de l’Ukraine un nouvel Afghanistan pour les Russes, en armant une insurrection. 

Une stratégie qui a fait ses preuves pendant le premier conflit afghan, selon l’ancienne ministre des Affaires étrangères, qui évoquait simplement quelques « conséquences indésirables » – à savoir plus d’un million de civils afghans tués entre 1979 et 1989, les attentats du 11 septembre 2001 puis vingt ans de guerre en Afghanistan.

Le président Zelensky tient une ligne plus nuancée, évoquant fréquemment les négociations en vue d’accord de paix. S’il demande une implication militaire plus importante des Occidentaux et le renforcement des sanctions économiques, il a mentionné à de nombreuses reprises être favorable à un statut neutre pour l’Ukraine, reconnaît que la Crimée ne fera pas partie des pourparlers et reste ouvert à une solution négociée au Donbass. Sa position évoluera nécessairement avec la situation militaire sur le terrain, mais la perspective d’un accord de paix fait toujours partie de son discours.

Pour l’administration Biden, à l’inverse, le but est de provoquer un changement de régime à Moscou, potentiellement suivi de la traduction de Vladimir Poutine devant le tribunal de La Haye pour crimes de guerre.

« La seule issue désormais, c’est la fin du régime de Poutine » expliquait un haut responsable de l’administration Biden à Bloomberg News. Boris Johnson, le Premier ministre britannique, totalement aligné sur Washington, a confirmé cette ligne, affirmant que la stratégie occidentale avait pour but de « provoquer l’effondrement du régime de Poutine ». Il faisait ainsi écho au ministre de la Défense britannique, pour qui « son échec doit être total (…) les jours de Poutine seront compté, il va perdre le pouvoir et ne sera pas en mesure de choisir son successeur ». Des déclarations qui s’ajoutent aux propos de Joe Biden lui même, accusant Poutine de commettre un génocide et évoquant l’impossibilité qu’il reste au pouvoir.

De fait, les États-Unis refusent d’offrir une porte de sortie au régime de Poutine – le contraignant à choisir entre le prolongement de la guerre quoi qu’il en coûte ou la prison à perpétuité ! Les voix qui s’élèvent contre la stratégie de Joe Biden sont rares outre-Atlantique. Le débat se limite presque exclusivement à la question du degré d’engagement des États-Unis en Ukraine. La presse et des dizaines d’éditorialistes payés par l’industrie de l’armement ont exigé l’instauration d’une no fly zone – même si cela devait provoquer un conflit nucléaire. Jen Psaki, la porte-parole de la Maison-Blanche, a ironisé sur la quantité de questions qu’elle recevait dans ce sens. Mais face au seul journaliste l’interrogeant sur les pourparlers de paix, elle a confirmé que les États-Unis ne participaient pas aux discussions avec la Russie.

La fin justifie les moyens ?

Comme le rapportait l’Associated Press, la prolongation du conflit aggrave les comportements des militaires et accroît le risque de crimes de guerre. Face aux atrocités, la communauté internationale reste divisée. À l’exception des alliés de l’OTAN, la plupart des pays ont choisi la neutralité. Une des causes de ce manque de mobilisation vient du fait que les crimes russes restent comparables à ceux commis par les États-Unis et ses alliés dans l’Histoire récente, estime Noam Chomsky. 

Les États-Unis ont refusé de signer la convention de Genève sur les armes chimiques et les bombes à sous-munition. Ils en ont fait usage contre les populations civiles en Irak. Washington ne reconnait pas le tribunal international de La Haye. Le Congrès a même signé une loi autorisant l’invasion des Pays-Bas si des ressortissants américains étaient forcés de comparaître devant cette juridiction. Comme les Russes, l’armée américaine a délibérément ciblés des bâtiments civils.

Le New York Times rapportait récemment les propos d’un stratège militaire russe, selon lequel « de la campagne de l’OTAN en Serbie, la Russie a retenu que la fin justifiait les moyens ». Les multiples crimes de guerre commis par l’Occident dans les Balkans auraient encouragé la Russie à adopter les tactiques sanglantes observées en Syrie et en Ukraine, selon ce stratège. Pour rappel, l’OTAN se justifiait de ne pas prévenir les civils des zones bombardés « pour réduire le risque pour nos avions ». Tony Blair avait estimé que les bombardements des bâtiments de télévision publique et la mort de dizaines de techniciens étaient « entièrement justifiés » car « ces médias participent à l’appareil de communication de Milosevic ».

Difficile, dans ses conditions, d’adopter une posture morale susceptible de rallier l’ensemble de la communauté internationale. Si sanctionner le régime de Poutine et aider l’Ukraine semble justifié, y compris aux yeux des critiques de Biden, la manière dont sont conduites ces politiques interrogent. Tout comme leur efficacité réelle.

Les armes livrées à l’Ukraine « disparaissent dans un trou noir géant » selon de hauts responsables de l’administration Biden. Cette dernière reconnaît être incapable de savoir où vont les armes, et est consciente du risque qu’elles tombent dans de mauvaises mains : crime organisé, réseaux terroristes et organisations néonazies. Avant le début du conflit, l’Ukraine était déjà un régime considéré comme corrompu et autoritaire, accueillant la principale plaque tournante du trafic d’armes international.

De même, les sanctions économiques renforcent le pouvoir de Vladimir Poutine plus qu’elles ne l’affaiblissent. Les oligarques russes passent largement à travers des mailles du filet – les cibler de manière efficace nécessiterait de recourir à des moyens jugés inquiétants par les oligarques occidentaux ! Ainsi, les premières victimes des sanctions économiques restent les classes moyennes russes, qui se sont logiquement rapprochées de Poutine. Indirectement, cette guerre économique touche également les populations des autres pays via l’hyperinflation des prix de l’énergie et des produits alimentaires, au point de provoquer un début de récession en Europe. Enfin, le statut de monnaie de réserve du dollar pourrait faire les frais de la politique de Washington, selon de nombreux économistes américains proches du pouvoir.

Au delà de ces conséquences indésirables, la stratégie américaine présente un risque d’escalade du conflit en Europe. Soit en acculant la Russie à recourir à des armes ou stratégie plus violentes, ou par simple engrenage militaire sur les théâtres d’opérations. Des perspectives qui inquiètent les experts du risque nucléaire, et des stratèges européens.

Les États-Unis ont joué un rôle déterminant dans le succès militaire ukrainien, dès les premières heures du conflit. Il est désormais question de livrer des armes plus perfectionnées à l’Ukraine, potentiellement pour porter le combat sur le territoire russe, comme l’a reconnu le ministre de la Défense britannique à la BBC. Cela s’ajoute aux déploiements de forces spéciales occidentales en Ukraine, au partage des informations brutes obtenues en temps réel par les services de renseignement et à la formation de soldats ukrainiens en Pologne et en Allemagne. Des efforts remarquablement efficaces sur le front, mais qui risquent de compliquer un futur accord de paix.

Le New York Times révèle ainsi une forme de dissonance entre la stratégie officielle de Washington et ce que les décideurs admettent en off. Poutine serait « un individu rationnel » qui chercherait à éviter une escalade du conflit dans l’espoir de trouver une porte de sortie, ce qui expliquerait le fait que « l’armée russe se comporte moins brutalement que prévue », selon les responsables occidentaux cités par le Times.

La position américaine officielle évoluera peut-être en faveur d’une résolution pacifique du conflit, en particulier si l’armée russe est défaite au Donbass. Mais rien ne garantit qu’une telle humiliation sera acceptée par Moscou. Pour l’instant, les États-Unis estiment que la Russie n’ira pas jusqu’à employer l’arme nucléaire, et agissent en conséquence, repoussant toujours plus loin la notion de guerre par procuration. Après avoir demandé 33 milliards de dollars de plus au Congrès américain pour soutenir l’Ukraine, Joe Biden va proposer un texte de loi visant à attirer les meilleurs scientifiques russes sur le sol américain.

Quid de ceux qui espèrent profiter de cette invasion injustifiable pour se débarrasser de Vladimir Poutine ? Joe Biden lui-même a expliqué que cela prendrait du temps – au moins un an. Des milliers de vies ukrainiennes en feraient les frais, et la hausse des prix des matières premières frapperait plus durement encore les populations qui y sont exposées à travers le globe. Tout cela pour poursuivre un but – le changement de régime – dont l’histoire macabre reste à écrire de manière exhaustive. De telles opérations ont-elles jamais abouti à autre chose que la mise en place d’un État failli ? La perspective d’une nouvelle Libye ou d’un nouvel Afghanistan, mais avec 6 000 ogives nucléaires et des dizaines de missiles hypersoniques, n’a pas vraiment de quoi rassurer.

Notes :

[1] L’information est d’autant plus crédible qu’elle provient du journaliste spécialiste des questions de sécurité et renseignement James Risen, prix Pullitzer du temps où il travaillait au New York Times pour son investigation sur la NSA.

publié le 2 mai 2022

Le droit de légitime défense : entre l’Ukraine et la Palestine

, par MEMO , YOUSEF Mohammad sur https://www.ritimo.org

Les pays occidentaux se sont tous opposés à l’invasion russe en Ukraine et reconnaissent le droit à la légitime défense des ukrainien·nes. Or ce même droit n’est pas reconnu quand il s’agit des Palestiniens vis-à-vis de l’occupation israélienne.

Depuis que les forces russes ont envahi l’Ukraine le 24 février, les combats se poursuivent toujours à proximité de la capitale ukrainienne dans le but d’en prendre le contrôle et d’obtenir un changement de régime, selon les médias et les responsables occidentaux. Les pays de l’Occident ont largement pris position contre l’invasion russe de l’Ukraine, en mettant en place une série de sanctions économiques sans précédent contre la Russie. En plus d’envoyer du matériel militaire et des armes pour soutenir l’armée ukrainienne, la Grande-Bretagne a également soutenu le président ukrainien, lequel a appelé tous les volontaires à venir combattre aux côtés de ses forces armées pour défendre l’Ukraine.

Il est bien connu que recourir à la menace ou à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État est interdit par le Paragraphe 4 de l’Article 2 de la Charte des Nations Unies. La seule exception qui autorise les États à recourir aux forces militaires est l’Article 51 de la Charte des Nations Unies, qui stipule : « Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée, jusqu’à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales ». L’attaque russe contre l’Ukraine est une invasion organisée et déclarée qui ne relève pas de la légitime défense et qui va à l’encontre du droit international.

Le principe de la souveraineté des États, l’indépendance de leurs territoires et l’interdiction de l’usage de la force sont des règles coutumières (jus cogens) qui imposent aux États des obligations à l’égard de tous (erga omnes) qui ne peuvent en aucun cas être violées ou transgressées.

En ce qui concerne la Palestine, d’après les faits et règles du droit international, les territoires occupés par Israël après la guerre des Six Jours de 1967 sont reconnus comme tels. L’Organisation des Nations Unies a soulevé ce problème à plusieurs reprises : d’abord par la résolution 242 adoptée par le Conseil de sécurité, puis par la résolution 2334, également adoptée par le Conseil de sécurité à la fin de la présidence de Barack Obama en 2016, qui a décidé à l’époque que les États-Unis n’utiliseraient pas le droit de veto contre cette résolution. Par conséquent, face aux attaques d’Israël, puissance occupante des territoires de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie ou de la Bande de Gaza, les palestiniens ont le droit de se défendre conformément à l’Article 51 de la Charte des Nations Unies.

Pourquoi l’Occident applique-t-il une politique de deux poids deux mesures ? Quand il est question d’un État occidental, non seulement le droit de légitime défense est indéniablement accepté, mais en plus des volontaires peuvent être appelés pour combattre aux côtés des forces du pays menacé, comme c’est le cas en Ukraine. S’il s’agissait de la Palestine, ce serait considéré comme du terrorisme transfrontalier. Même le fait de soutenir la résistance palestinienne verbalement, moralement ou matériellement est devenu un crime dans certains pays européens, et n’est pas considéré comme du soutien à une nation qui se dresse contre l’occupation compte tenu du droit de légitime défense. De même qu’après les événements dans le quartier de Cheikh Jarrah et l’agression israélienne subséquente dans la Bande de Gaza, le gouvernement britannique et l’Australie ont placé la branche politique du Hamas sur la liste des organisations terroristes, ce qui consiste clairement à nier le droit des Palestiniens à se défendre.

Le droit international considère tous les pays sur un pied d’égalité, quel que soit leur poids politique, leur zone géographique, leur économie et leur population. La Palestine, bien qu’elle n’ait pas obtenu son indépendance en tant qu’État et qu’elle soit toujours sous occupation israélienne, remplit pourtant les quatre conditions principales pour être considérée comme un État, conformément à la Convention de Montevideo de 1933 : une population permanente, un territoire défini, un gouvernement et la capacité d’établir des relations avec d’autres États. La Palestine possède tous ces critères et a obtenu le statut d’Observateur permanent auprès de l’Organisation des Nations unies, en plus de son adhésion à de nombreuses organisations et institutions internationales telles que l’UNESCO, Interpol et la Cour pénale internationale, ce qui renforce sa présence et son entité sur la scène internationale.

Par conséquent, suivant le principe d’égalité du droit international, la Palestine doit être considérée comme l’Ukraine. Ainsi, les lois internationales qui garantissent aux Ukrainiens le droit de se défendre contre l’invasion russe, doivent garantir aux Palestiniens le droit de se défendre contre l’occupation israélienne. Il faut mettre fin à la politique de deux poids deux mesures et cesser de qualifier de terrorisme la résistance palestinienne en respectant la résolution 3236 de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies de 1974, qui donne aux Palestiniens le droit à l’autodétermination.

Voir l’article original en anglais sur le site Middle East Monitor

Commentaires :

Cet article, initialement paru en anglais le 2 mars 2022 sur le site de Middle East Monitor (CC BY-ND 4.0), a été traduit vers le français par Cendrine Lindman et relu par Virginie de Amorim, traductrices bénévoles pour ritimo.
L’article en anglais est également disponible sur notre site.

publié le 1er mai 2022

Quand le Sud refuse de s’aligner sur l’Occident
en Ukraine

par Alain Gresh https://www.monde-diplomatique.fr/

Contrairement à la majorité des nations occidentales, États-Unis en tête, les pays du Sud adoptent une position prudente à l’égard du conflit armé qui oppose Moscou à Kiev. L’attitude des monarchies du Golfe, pourtant alliées de Washington, est emblématique de ce refus de prendre parti : elles dénoncent à la fois l’invasion de l’Ukraine et les sanctions contre la Russie. Ainsi s’impose un monde multipolaire où, à défaut de divergences idéologiques, ce sont les intérêts des États qui priment.

L’Ukraine, un affronte sur ment planétaire entre « démocratie et autocratie », comme le proclame le président américain Joseph Biden, repris en boucle par les commentateurs et les politiques occidentaux ? Non, rétorque la voix solitaire du journaliste américain Robert Kaplan, « même si cela peut paraître contre-intuitif ». Après tout, « l’Ukraine elle-même a été depuis de nombreuses années une démocratie faible, corrompue et institutionnellement sous-développée ». Au classement mondial de la liberté de la presse, le rapport de Reporters sans frontières 2021 la classe au 97e rang. « Le combat, ajoute Kaplan, porte sur quelque chose de plus large et de plus fondamental, le droit des peuples à décider de leur avenir et à se libérer de toute agression » (1). Et il remarque, ce qui est une évidence, que nombre de « dictatures » sont alliées aux États-Unis, ce que d’ailleurs il ne condamne pas.

Si, au Nord, les voix discordantes sur la guerre en Ukraine restent rares et peu audibles tant une pensée unique en temps de guerre s’est à nouveau imposée (2), elles dominent au Sud, dans ce « reste du monde » qui compose la majorité de l’humanité et qui observe ce conflit avec d’autres lunettes. Sa vision a été synthétisée par le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), M. Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui regrette que le monde n’accorde pas une importance égale aux vies des Noirs et des Blancs, à celles des Ukrainiens, des Yéménites ou des Tigréens, qu’il « ne traite pas la race humaine de la même manière, certains étant plus égaux que d’autres (3) ». Il en avait déjà fait le triste constat au cœur de la crise du Covid-19.

C’est une des raisons pour lesquelles un nombre significatif de pays, notamment africains, se sont abstenus sur les résolutions de l’Organisation des Nations unies (ONU) concernant l’Ukraine — des dictatures bien sûr, mais aussi l’Afrique du Sud et l’Inde, l’Arménie et le Mexique, le Sénégal et le Brésil (4). Et, fin avril, aucun pays non occidental ne semblait prêt à imposer des sanctions majeures contre la Russie.

Comme le fait remarquer Trita Parsi, vice-président du think tank Quincy Institute for Responsible Statecraft (Washington, DC), de retour du Forum de Doha (26-27 mars 2022), où se sont côtoyés plus de deux mille responsables politiques, journalistes et intellectuels venus des quatre coins de la planète, les pays du Sud « compatissent à la détresse du peuple ukrainien et considèrent la Russie comme l’agresseur. Mais les exigences de l’Occident, qui leur demande de faire des sacrifices coûteux en coupant leurs liens économiques avec la Russie sous prétexte de maintenir un “ordre fondé sur le droit”, ont suscité une réaction allergique, car l’ordre invoqué a permis jusque-là aux États-Unis de violer le droit international en toute impunité » (5).

Le positionnement du régime saoudien, qui refuse de s’enrôler dans la campagne antirusse et appelle à des négociations entre les deux parties sur la crise ukrainienne, est emblématique de cette distanciation. Une série de facteurs ont favorisé cette « neutralité » d’un des principaux alliés des États-Unis au Proche-Orient. D’abord, la création de l’OPEP + en 2016 (6), qui associe Moscou aux négociations sur le niveau de production de pétrole, s’est traduite par une coordination fructueuse entre la Russie et l’Arabie saoudite, laquelle considère même cette relation comme « stratégique (7) » — diagnostic sans aucun doute bien optimiste. Les observateurs ont noté la participation au mois d’août 2021 du vice-ministre de la défense saoudien, le prince Khaled Ben Salman, au Salon des armements à Moscou et la signature d’un accord de coopération militaire entre les deux pays, qui étaye une collaboration ancienne pour le développement du nucléaire civil. Plus largement, la Russie est devenue un interlocuteur incontournable dans toutes les crises régionales, étant la seule puissance à entretenir des relations suivies avec l’ensemble des acteurs, même quand ils sont en froid, voire en guerre les uns avec les autres : Israël et l’Iran, les houthistes yéménites et les Émirats arabes unis, la Turquie et les groupes kurdes…

Parallèlement, les relations entre Riyad et Washington se sont grippées. Domine dans le Golfe l’idée que les États-Unis ne sont plus un allié fiable — on rappelle leur « lâchage » du président égyptien Hosni Moubarak en 2011 et leur retraite piteuse d’Afghanistan, leur volonté de négocier avec l’Iran sur le nucléaire sans prendre en compte les réserves de leurs alliés régionaux, leur passivité face aux attaques de drones houthistes contre des installations pétrolières saoudiennes, même quand M. Donald Trump, supposé être un ami de Riyad, était encore président. L’élection de M. Biden a empoisonné le climat. Il avait promis de traiter l’Arabie saoudite comme un paria à la suite de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en octobre 2018, dont les services de renseignement américains attribuent la responsabilité à Mohammed Ben Salman (« MBS »), le tout-puissant prince héritier saoudien ; il avait également dénoncé la guerre menée au Yémen.

Ces engagements n’ont été suivis d’aucune inflexion de la politique de l’administration démocrate, si ce n’est le refus de M. Biden de tout contact direct avec « MBS », mais ils ont été mal reçus à Riyad. Quand le président Biden s’est finalement résigné à l’appeler, notamment pour demander une augmentation de la production pétrolière du royaume visant à pallier l’embargo contre la Russie, « MBS » n’a pas voulu le prendre au téléphone, comme l’a révélé le Wall Street Journal (8). « Pourquoi les États-Unis nous consultent-ils si tard, après tous leurs alliés occidentaux ? » « Notre soutien ne doit pas être considéré comme acquis a priori », entend-on dire à Riyad.

Et la presse saoudienne ne retient pas ses coups contre les États-Unis. Comme l’écrit l’influent quotidien Al-Riyadh : « L’ancien ordre mondial qui a émergé après la seconde guerre mondiale était bipolaire, puis il est devenu unipolaire après l’effondrement de l’Union soviétique. On assiste aujourd’hui à l’amorce d’une mutation vers un système multipolaire. » Et, visant les Occidentaux, il ajoute : « La position de certains pays sur cette guerre ne cherche pas à défendre les principes de liberté et de démocratie, mais leurs intérêts liés au maintien de l’ordre mondial existant » (9).

Une ligne largement reprise au Proche-Orient et qui se déploie autour de deux séries d’arguments. D’abord, que la Russie ne porte pas seule la responsabilité de la guerre, que celle-ci est avant tout un affrontement entre grandes puissances pour l’hégémonie mondiale dont l’enjeu n’est pas le respect du droit international et ne concerne donc pas le monde arabe. Écrivant dans le quotidien officieux du gouvernement égyptien, lui aussi allié aux États-Unis, Al-Ahram, un éditorialiste évoque « une confrontation entre les États-Unis et les pays occidentaux d’une part, et les pays qui rejettent leur hégémonie d’autre part. Les États-Unis cherchent à redessiner l’ordre mondial après s’être rendu compte que, dans sa forme actuelle, il ne sert pas leurs intérêts, mais renforce plutôt la Chine à leurs dépens. Ils sont terrifiés par la fin imminente de leur domination sur le monde, et ils sont conscients que le conflit actuel en Ukraine est la dernière chance de préserver cette position (10) ».

L’autre ligne d’argumentation des médias arabes dénonce le double langage des Occidentaux. Démocratie ? Libertés ? Crimes de guerre ? Droits des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Les États-Unis, qui ont bombardé la Serbie et la Libye, envahi l’Afghanistan et l’Irak, sont-ils les mieux qualifiés pour se réclamer du droit international ? N’ont-ils pas aussi utilisé des armes à sous-munitions, des bombes au phosphore (11), des projectiles à uranium appauvri ? Les crimes de l’armée américaine en Afghanistan et en Irak ont été largement documentés sans jamais aboutir à des inculpations — et ce n’est pas faire injure aux Ukrainiens de reconnaître que, pour l’instant, les destructions infligées à ces deux pays dépassent de loin celles qu’ils subissent tragiquement.

M. Vladimir Poutine devrait être traîné devant la Cour pénale internationale ? Mais Washington n’a toujours pas ratifié le statut de cette cour ! Ironique, un éditorialiste remarque (12) que, en 2003, The Economist avait fait sa « une », après l’invasion de l’Irak, avec une photographie en couleurs de George W. Bush en titrant « Maintenant le lancement de la paix » (« Now, the waging of peace ») ; en revanche, l’hebdomadaire des milieux d’affaires met aujourd’hui en couverture une photographie de M. Poutine en noir, un char à la place du cerveau, avec ce titre : « Où s’arrêtera-t-il ? ».

La Palestine, occupée totalement depuis des décennies alors que l’Ukraine ne l’est que partiellement depuis quelques semaines, reste une plaie vive au Proche-Orient, mais elle ne suscite aucune solidarité des gouvernements occidentaux, qui continuent à offrir un blanc-seing à Israël. « Il n’est pas inutile de rappeler, note un journaliste, les chants scandés lors des manifestations, les déclarations pleines de rage qui, au fil des années et des décennies, ont imploré sans résultat à aider le peuple palestinien bombardé à Gaza ou vivant sous la menace d’incursions, de meurtres, d’assassinats, de saisies de terres et de démolitions de maisons en Cisjordanie, une zone que toutes les résolutions internationales considèrent comme des territoires occupés (13). » La prestation du président Volodymyr Zelensky devant la Knesset, dressant un parallèle entre la situation de son pays et celle d’Israël « menacé de destruction », en a indigné plus d’un, sans d’ailleurs qu’il obtienne le soutien attendu de Tel-Aviv, attaché à ses relations étroites avec Moscou (14). Enfin, le traitement différencié accordé aux réfugiés ukrainiens, blancs et européens par rapport à ceux du « reste du monde », asiatiques, maghrébins et subsahariens, a suscité une ironie amère au Proche-Orient, comme dans tout le Sud.

On dira que ce n’est pas nouveau, que les opinions (et les médias) arabes ont toujours été antioccidentales, que la « rue arabe », comme on la qualifie parfois de manière méprisante dans les chancelleries européennes et nord-américaines, ne pèse pas grand-chose. Après tout, lors de la première guerre du Golfe (1990-1991), l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Syrie se sont laissé entraîner dans la guerre aux côtés des États-Unis, à rebours de leurs populations. Dans le cas de l’Ukraine, en revanche, ces pays, même quand ils sont des alliés de longue date de Washington, ont pris leurs distances avec l’Oncle Sam, et pas seulement l’Arabie saoudite. Le 28 février, le ministre des affaires étrangères émirati Cheikh Abdallah Ben Zayed Al-Nahyane a rencontré son homologue russe Sergueï Lavrov à Moscou et a salué les liens étroits entre les deux pays. Et l’Égypte n’a pas répondu à l’injonction bien peu diplomatique des ambassadeurs du G7 au Caire de condamner l’invasion russe. Même le Maroc, allié fidèle de Washington, était opportunément « aux abonnés absents » lors du vote de l’Assemblée générale des Nations unies du 2 mars sur l’Ukraine.

Dans le même temps, avec leurs dizaines de milliers de soldats positionnés dans le Golfe, leurs bases à Bahreïn, au Qatar et dans les Émirats arabes unis, la présence de la Ve flotte, les États-Unis restent un acteur majeur dans la région qu’il peut se révéler risqué de négliger, voire de contrarier. D’autant que ce positionnement de divers pays arabes, comme plus largement celui du Sud, ne se fait pas au nom d’une nouvelle organisation du monde ou d’une opposition stratégique au Nord — comme celle pratiquée par le Mouvement des non-alignés dans les années 1960 et 1970, allié au « camp socialiste » — mais au nom de ce qu’ils perçoivent être leurs propres intérêts. On pourrait, paraphrasant le Britannique lord Gladstone, affirmer que, dans l’ère de l’après-guerre froide, les États n’ont plus d’amis ni de parrains permanents, mais des alliés fluctuants, vacillants, à durée limitée. Les revers de la Russie et les sanctions qui lui sont imposées amèneront-ils certains d’entre eux à infléchir leur complaisance à l’égard de Moscou ?

Alors que s’estompent les lignes de partage idéologiques d’antan, que les promesses d’un « nouvel ordre international » faites par Washington au lendemain de la première guerre du Golfe se sont englouties dans les déserts irakiens, un monde multipolaire émerge dans le chaos. Il offre une marge de manœuvre élargie au « reste du monde ». Mais le drapeau de la révolte contre l’Occident et son désordre ne constituent pas (encore ?) une feuille de route pour un monde qui serait régi par le droit international plutôt que par le droit du plus fort.

Alain Gresh

Directeur des journaux en ligne OrientXXI.info et AfriqueXXI.info

(1) Robert D. Kaplan, « To save democracy, we need a few good dictators », Bloomberg, 1er avril 2022.

(2) Lire Pierre Rimbert, « Événement total, crash éditorial », Le Monde diplomatique, mars 2022.

(3) Cité dans « Ukraine attention shows bias against black lives, WHO chief says », British Broadcasting Corporation (BBC), 14 avril 2022.

(4) Nous n’entrons pas dans le débat de ce qu’est une démocratie, mais nous évoquons ici des pays où se tiennent des élections régulières et concurrentielles.

(5) Trita Parsi, « Why non-Western countries tend to see Russia’s war very, very differently », Quincy Institute for Responsible Statecraft, 11 avril 2022.

(6) Regroupement entre les pays membres de l’Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) et dix autres producteurs, dont la Russie et le Mexique.

(7) Konstantin Truevtsev, « Russia’s new Middle East strategy : Countries and focal points » (PDF), Valdai Discussion Club, février 2022. Valdai est un think tank russe de politique internationale.

(8) « Guerre d’Ukraine. Le jeu d’équilibre risqué de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis », Orient XXI, 22 mars 2022.

(9) Cité par BBC Monitoring - Saudi Arabia, Londres, 8 mars 2022.

(10) Cité par Mideast Mirror, Londres, 7 avril 2022.

(11) Lire, par exemple, Maria Wimmer, « Du phosphore blanc sur Fallouja », Le Monde diplomatique, janvier 2006.

(12) Al-Quds Al-Arabi, Londres, cité par Mideast Mirror, 3 mars 2022.

(13) Ibid.

(14) Cf. Sylvain Cypel, « Les raisons de la complaisance israélienne envers la Russie », Orient XXI, 24 mars 2022.

publié le 27 avril 2022

Ukraine. Le secrétaire général de l’ONU à Moscou et Kiev pour arracher une improbable paix

Gaël De Santis et Vadim Kamenka sur www.humanite.fr

Après la Turquie, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, devait arriver ce mardi 26 à Moscou, puis à Kiev. Cette visite vise à obtenir un cessez-le-feu ou une pause humanitaire.

Au bout de soixante-deux jours de guerre, Antonio Guterres œuvre pour arracher un cessez-le-feu. Le secrétaire général des Nations unies, qui a été particulièrement critiqué pour son inaction depuis l’invasion russe le 24 février, entame une semaine décisive.

Après avoir adressé en urgence une demande de rencontre officielle, le 18 avril, via une lettre diplomatique aux deux présidents, l’ancien premier ministre portugais doit arriver ce mardi à Moscou, avant de se rendre à Kiev.

Dans la capitale russe, Antonio Guterres doit rencontrer le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, et le président Vladimir Poutine. Si le scénario d’une guerre longue apparaît de plus en plus probable, Antonio Guterres « espère parler de ce qui peut être fait pour ramener la paix en Ukraine de toute urgence », a déclaré Eri Kaneko, sa porte-parole. Une « pause humanitaire » et une trêve « immédiate » à Marioupol, où 100 000 civils seraient encore coincés, font partie des demandes réitérées de l’ONU. La guerre ayant déjà jeté sur les routes près de 13 millions de personnes, dont 5,2 millions ont fui l’Ukraine.

Les pourparlers semblent dans l’impasse

De son côté, le ministère russe de la Défense a annoncé que ses forces allaient « cesser unilatéralement » les hostilités sur Azovstal à partir de lundi après-midi, « retirer les unités à une distance sûre et assurer le départ » des civils « dans la direction de leur choix ». La réponse de Kiev a été immédiate : « Je déclare officiellement et publiquement que, malheureusement, il n’y a aucun accord concernant un couloir humanitaire depuis Azovstal », a affirmé la vice-première ministre ukrainienne, Iryna Verechtchouk.

Que peut obtenir le secrétaire général de l’ONU de cette visite en Russie et en Ukraine ? Afin de sortir de l’impasse, Antonio Guterres devait discuter, lundi, des divers potentiels points d’accord (garanties de sécurité pour l’Ukraine, neutralité militaire, Otan) avec le président turc, Recep Tayyip Erdogan, rare intermédiaire entre les deux présidents Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine. « Les négociations n’étant plus à l’ordre du jour (y compris sur la neutralité de l’Ukraine semble-t-il), et une (semi-)défaite n’étant pas envisageable par le Kremlin, l’escalade est donc inévitable. Reste à savoir à quoi elle ressemblera », juge le directeur de l’Observatoire franco-russe, Arnaud Dubien, sur Twitter.

Clairement, les pourparlers entre les deux administrations semblent dans l’impasse. Le président russe apparaît déterminé à obtenir des succès militaires et des gains territoriaux importants avant toute nouvelle discussion. Le quotidien économique Financial Times, qui aurait eu des informations de l’entourage de Vladimir Poutine, confirme que celui-ci « ne voyait aucune perspective de règlement » , à la différence du mois dernier.

Fin mars, à Istanbul, Moscou et Kiev avaient évoqué des avancées. Entre-temps, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a accusé la Russie d’avoir commis des crimes de guerre contre des civils à Boutcha. Dernièrement, il menace de se retirer de tout processus si les soldats ukrainiens coincés à Azovstal étaient tués.

L’Ukraine est convaincue qu’elle peut repousser davantage les troupes russes. Et le soutien des États-Unis l’encourage dans ce sens. Le ministre américain de la Défense, Lloyd Austin, a déclaré, lundi : « La première chose pour gagner, c’est de croire que l’on peut gagner. Et ils sont convaincus qu’ils peuvent gagner (…). Ils peuvent gagner s’ils ont les bons équipements, le bon soutien », a-t-il affirmé, au lendemain de sa visite à Kiev, avec le secrétaire d’État, Antony Blinken, et leur rencontre avec Volodymyr Zelensky. Il s’agissait de la première visite de ministres américains depuis le début du conflit. « Nous voulons voir la Russie affaiblie à un degré tel qu’elle ne puisse pas faire le même genre de chose que l’invasion de l’Ukraine », a-t-il encore déclaré.

Une nette hausse des budgets militaires en 2022

Les livraisons d’équipements militaires et d’armes lourdes atteignent des records. La contribution seule des États-Unis atteint les 3,4 milliards de dollars (3,2 milliards d’euros), encourageant le président Zelensky à remercier Washington et le président Joe Biden « personnellement », pour leur soutien. À cette somme, il faut ajouter les autres envois d’armes des membres de l’Otan et européens. Cette « aide » sera au centre d’une réunion prévue mardi en Allemagne, réunissant le chef du Pentagone et les ministres de la Défense de 40 pays alliés.

Ce record confirme une tendance générale en 2022 de nette hausse des budgets militaires. Ainsi, les pays européens font assaut de promesses pour que leurs dépenses militaires atteignent 2 % de leur PIB, soit l’objectif fixé par l’Otan et par l’ancien président des États-Unis Donald Trump. Huit pays européens membres de l’Alliance atlantique atteignent déjà cette cible, relève lundi le rapport de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri). C’est « deux de plus par rapport à 2014 », relève le rapport du Sipri.

Le 27 février, l’Allemagne a annoncé la création d’un fonds de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr, son armée. Les 2 % du PIB de dépenses militaires devraient être atteints en 2022. D’autres pays, tels le Danemark ou la Pologne, ont, eux aussi, promis une hausse des dépenses.Une hausse débutée avant la guerre en Ukraine. Pour 2021, les dépenses militaires vont dépasser pour la première fois, à l’échelle de la planète, la somme de 2 000 milliards de dollars. Selon le Sipri, elles s’établissaient à 2 113 milliards de dollars (1 966 milliards d’euros). Cela représente 2,2 % du PIB mondial. En gros, pour 50 euros de richesse produite, 1 euro est affecté à la dépense militaire. Et les États-Unis tiennent la dragée haute aux autres forces armées. Leur budget militaire est de 801 milliards de dollars en 2021, soit 3,5 % de leur PIB. Cette somme équivaut au budget… des dix pays suivants dans le classement (Chine, Inde, Royaume-Uni, Russie, France, Allemagne, Arabie saoudite, Japon, Corée du Sud et Italie).

Un choix de société assumé. La progression du budget (100 milliards d’euros) de la Bundeswehr correspond à la promesse des accords de Paris de 2015, non réalisée, d’un fonds mondial de 100 milliards de dollars annuels pour financer la transition climatique…


 


 

 

 

Inquiétant coup de semonce

Stéphane Sahuc sur www.humanite.fr

Ne pas laisser se fermer les portes du dialogue, et refuser toutes chimères d’un règlement militaire du conflit.

C’est une de ces phrases qui font froid dans le dos. Surtout lorsqu’on sait par qui elle est prononcée. Que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, déclare à la télévision publique qu’il y a un « danger réel » d’une « troisième guerre mondiale » montre bien que le conflit en Ukraine entre dans une nouvelle phase. Certes, cette déclaration s’adresse aux États-Unis, elle est une réponse à une petite phrase de Lloyd Austin, le secrétaire à la Défense, qui, après sa visite à Kiev, donnait les objectifs de son pays : « Nous voulons voir la Russie affaiblie, incapable de mener le type d’action qu’elle a lancée sur l’Ukraine. » Si on traduit les propos de Lavrov en langage courant, ils ­signifient : « Américains, vous poussez le bouchon un peu trop loin. Attention ! »

Mais cette déclaration de Lavrov constitue aussi un coup de semonce et un tournant inquiétants dans la guerre. Les Russes tracent une ligne rouge qui coïncide avec l’accélération des livraisons d’armes américaines et occidentales à l’Ukraine. Chars Guepard allemands, missiles antichars Milan et canons Caesar français, et obusiers, drones tueurs et hélicoptères américains… autant de matériels qui vont un peu plus compliquer la tâche de l’armée russe. Une situation qui, comme l’explique Lavrov, signifie que « l’Otan est, en substance, engagée dans une guerre avec la Russie ». Le ministre précise que ces armes sont donc « des cibles légitimes ». De là à frapper des zones de stockage hors Ukraine, donc de fait des territoires de l’Otan ? La menace est implicite mais réelle.

Pour engager la désescalade, l’Otan ne doit pas se laisser entraîner dans le scénario d’une défaite militaire de la Russie, qui semble avoir désormais la faveur de certains de ses membres. Sans en rabattre sur le soutien à l’Ukraine agressée, la France doit rester sur sa ligne, peser de tout son poids pour ne pas laisser se fermer les portes du dialogue, et refuser toutes chimères d’un règlement militaire du conflit.

 publié le 21 avril 2022

Ce qui se passe actuellement à Jérusalem

sur https://lepoing.net

Le Poing  publie cette fiche d’information de l’Agence Média-Palestine sur la situation actuelle à Jérusalem pour un autre traitement médiatique!

Si vous avez écouté France Inter et d’autres médias «mainstream» ces derniers jours, il est normal que vous n’ayiez pas compris ce qu’il est se passe actuellement à Jérusalem et à la mosquée d’Al Aqsa.

Voici ou re-voici quelques éléments clés pour vous permettre de mieux comprendre la situation:

1) Ce n’est pas un « conflit  religieux » ni des « heurts » comme vous avez pu l’entendre. Cette utilisation du terme «conflit religieux» ne permet pas de rendre compte de la situation d’oppression coloniale subie par les palestinien.ne.s. Cette nouvelle offensive contre les palestinien.ne.s à Jérusalem est avant tout l’attaque d’une puissance occupante lourdement armée, Israël, contre la population civile qu’elle occupe et qu’elle opprime continuellement et particulièrement pendant le ramadan, mois le plus saint de l’année pour les palestinien.ne.s musulman.e.s.

2) La police israélienne a envahi la mosquée Al Aqsa, l’un des sites les plus sacrés au monde pour les musulmans, attaquant les Palestiniens alors qu’ils se rassemblaient pour prier vendredi à l’aube. Elle a tiré des gaz lacrymogènes, des grenades assourdissantes et des balles en acier recouvertes de caoutchouc sur des Palestiniens priant à l’intérieur de la mosquée, ainsi que sur des journalistes, des médecins, des personnes âgées et des enfants sur l’Esplanade, blessant au moins 158 Palestiniens depuis jeudi dernier. Plus de 400 palestiniens ont été arrêtés depuis vendredi dernier.

3) L’invasion d’Al-Aqsa par Israël est également une attaque contre l’identité et la culture palestiniennes. Au cours de cette attaque, la police israélienne a endommagé la structure historique de la sainte mosquée, brisant des vitraux et détruisant des murs qui ont résisté pendant des siècles.

4) Ce qui se passe actuellement était planifié. Israel attaque les fidèles palestinien.ne.s chaque mois de ramadan. Selon l’écrivain – journaliste palestinien Majd Kayyal interviewé par l’Agence Média Palestine le 17 avril 2022, l’une des particularités de cette nouvelle attaque est le nombre beaucoup plus important de l’unité « Mistarivim ». C’est l’unité la plus dangereuse pour les palestinien.ne.s, car ses soldats déguisés en palestiniens se dissimulent  parmi des milliers de civils dans la vieille ville et utilisent en général des balles réelles contre la population.

5) Les Palestinien.ne.s ont un attachement particulier à la ville de Jérusalem, à la Mosquée d’Al Aqsa, pour des raisons aussi historiques. Toujours selon Majd Kayyal, le principal objectif d’Israël à travers ces attaques est d’essayer d’effacer l’identité palestinienne. C’est une guerre israélienne de contrôle de la ville de Jérusalem, et le nettoyage ethnique actuellement en cours dans la ville vise à maintenir une démographie juive à Jérusalem. 300 000 Palestiniens habitent à Jérusalem-Est aujourd’hui. On constate que le principal outil des autorités israéliennes pour essayer de les faire partir est de détruire les lieux de vie sociale des Palestinien.ne.s, c’est à dire les lieux où iels se réunissent, notamment Al Aqsa et la vieille ville et particulièrement la porte de Damas.

publié le 18 avril 2022

Ukraine : la bataille du Donbass provoque une escalade militaire
entre Russie et Occident

François Bonnet sur www.mediapart.fr

L’offensive russe attendue dans le Donbass décidera du sort de l’Ukraine. Les États-Unis et plusieurs pays européens livrent massivement des armes offensives. Vladimir Poutine se dit déterminé à aller jusqu’au bout. L’armée russe est accusée de nouveaux crimes, des viols et violences sexuelles. Tous les éléments d’une escalade sont réunis.

Ce doit être l’offensive décisive, celle qui mettra l’Ukraine à genoux et son armée en déroute. Elle devrait déboucher sur une partition du pays si la Russie l’emporte. La conquête de l’ensemble du Donbass, dans l’est de l’Ukraine, de la ville martyre de Marioupol et des territoires du Sud menant à la Crimée annexée en 2014 est l’objectif annoncé depuis le 29 mars, lorsque l’état-major russe a dû prendre acte de sa défaite aux portes de la capitale, Kyiv (Kiev en russe).

Cette bataille du Donbass doit débuter dans les jours qui viennent, même si l’armée russe semble se heurter à de graves difficultés, un manque d’hommes et des problèmes répétés de réorganisation. Mais la commande politique est explicite et a été énoncée pour la première fois par Vladimir Poutine mardi 12 avril. Le but affiché est désormais « d’aider les gens du Donbass ». « Nos objectifs sont absolument clairs et nobles. Nous les atteindrons, il n’y aucun doute », a ajouté Vladimir Poutine.

L’assurance du président russe dit l’importance de ce qui est la deuxième phase de cette guerre d’invasion déclenchée le 24 février. Moscou doit impérativement l’emporter, tant cette guerre est « existentielle » pour la Russie, sauf à voir s’effondrer l’intégralité d’un projet politique et militaire élaboré depuis des années.

L’Europe et les États-Unis l’ont compris. Joe Biden a annoncé, mercredi 13 avril, de nouvelles livraisons d’armes à l’Ukraine, « adaptées à la large offensive que prépare la Russie dans l’est [du pays] ». Ce « paquet » de 800 millions de dollars, qui porte à 3,2 milliards de dollars le montant total de l’aide militaire américaine depuis le 24 février, est essentiellement constitué de matériels offensifs : hélicoptères, drones, pièces d’artillerie, obus et munitions, missiles antichars, systèmes de radar.

Plusieurs pays européens ont également décidé d’intensifier leurs livraisons d’armes à l’Ukraine. La République tchèque et la Pologne fournissent des chars T72 et des blindés légers, la Slovaquie un système de défense antiaérien et des transports de troupes, le Royaume-Uni plusieurs catégories de missiles, l’Australie des transports de troupes, etc. (lire ici un inventaire partiel des matériels fournis). L’Allemagne a déjà fourni des milliers de missiles antichars.

Les batailles qui se préparent dans le Donbass provoquent ainsi une escalade militaire massive dans ce qui ressemble de plus en plus à une confrontation entre la Russie et l’Occident.

L’analyse qui domine en Europe et aux États-Unis est qu’une victoire rapide de la Russie dans cette conquête de l’Est et du Sud rendrait inévitable une partition de l’Ukraine. Elle pourrait même inciter Moscou à relancer ensuite la guerre pour des conquêtes territoriales plus larges.

Encouragés par les échecs répétés de l’armée russe, le président Zelensky et l’armée ukrainienne se disent, eux, persuadés de pouvoir l’emporter si l’aide militaire ne fait pas défaut. « Les troupes russes doutent de leur capacité à nous briser, à briser l’Ukraine. Nous ferons tout pour justifier ces doutes. L’Europe doit gagner cette guerre et nous gagnerons », a déclaré Volodymyr Zelensky jeudi 14 avril, dans une vidéo. La veille, il énumérait une longue liste de systèmes d’armes dont son pays a « urgemment besoin ».

Jeudi 14 avril, le pouvoir ukrainien pouvait brandir un nouveau fait d’armes en revendiquant avoir partiellement détruit le navire amiral de la flotte russe de la mer Noire, le croiseur Moskva, qui devait couler quelques heures plus tard alors qu’il était remorqué vers le port de Sébastopol. Selon le gouverneur de l’oblast d’Odessa, le Moskva a été touché par deux missiles antinavires ukrainiens de type Neptune.

Le ministère russe de la défense a expliqué que le navire avait été dévasté par un incendie accidentel provoquant l’explosion de munitions, sans reconnaître l’attaque ukrainienne. Dans les deux cas, ce naufrage est un nouveau signe de la désorganisation des forces russes et du non-respect de procédures, les navires de ce type étant normalement surprotégés contre les risques de feu ou des attaques de missiles.

Vendredi 15 avril, après un mois de siège et de combats, des dizaines de milliers de morts, civils et militaires et la destruction totale de la ville, la prise complète de Marioupol par les forces russes paraissait imminente. Elle pourra être présentée comme une victoire importante par Moscou.

Sur le papier, la supériorité de l’armée russe paraît incontestable, en matériels, armes et hommes. Mais les pertes importantes subies en sept semaines de combats, les défaites et les problèmes multiples de commandement et de coordination laissent la place à de nombreuses interrogations. Explications en quatre points des enjeux de cette nouvelle guerre du Donbass.

1. Poutine dénonce une offensive générale de l’Occident

Le président russe a choisi, mardi 12 avril, de célébrer l’un des grands mythes soviétiques, Youri Gagarine et le premier vol spatial habité le 12 avril 1961, en se rendant au centre spatial de Vostotchny, dans l’Extrême-Orient russe. Il était accompagné, pour l’occasion, d’Alexandre Loukachenko, le dictateur biélorusse.

Vladimir Poutine avait plusieurs messages à faire passer, aussitôt massivement relayés par la machine de propagande étatique. Le premier a concerné la guerre puisque le président ne s’était pas exprimé en détail depuis l’annonce du retrait des forces russes des alentours de Kyiv et du nord du pays.

Les objectifs initiaux d’une prise de contrôle de la totalité du pays, de sa « démilitarisation » et de sa « dénazification » avaient alors été abandonnés. Ces échecs ont provoqué une purge au sein des services de renseignement et de certains départements militaires, purge qui semble d’une ampleur inédite (lire ici et là). Il s’avère, après 50 jours de guerre, que les plans d’invasion de l’Ukraine et les renseignements à partir desquels ils ont été construits étaient totalement inadaptés.

Nous allons agir de manière harmonieuse, calmement, en conformité avec le plan.

Vladimir Poutine a donc dû montrer qu’il contrôle pleinement la situation, s’affichant serein et rassurant, pour étouffer tout questionnement. « L’opération militaire spéciale se déroule selon les plans », a-t-il dit. La retraite de Kyiv et du nord du pays n’en est pas une, puisqu’il ne s’agissait alors que de « fixer les forces ukrainiennes, de détruire l’infrastructure militaire pour créer les conditions d’une opération plus active dans le Donbass ».

« Nous allons agir de manière harmonieuse, calmement, en conformité avec le plan proposé dès le départ par l’état-major », a-t-il ajouté. Poutine a également précisé que l’armée russe avait fait le choix de ne pas progresser plus vite pour « limiter les pertes ».

Le deuxième message a consisté à dénoncer une offensive générale de l’Occident, « l’hystérie antirusse », et la volonté des États-Unis d’imposer leur « domination mondiale ». « Les États-Unis sont prêts à combattre la Russie jusqu’au dernier Ukrainien », a-t-il ajouté, moquant par ailleurs les sanctions : « Notre système financier, notre industrie fonctionnent. »

Le troisième message a consisté à nier et à qualifier de « fake » les nombreux crimes de guerre et exactions commis par l’armée russe à Boutcha et dans les localités environnantes au nord de Kyiv. Il a comparé ces accusations à celles qui ont visé « le président syrien Bachar al-Assad et l’utilisation d’armes chimiques ». À ses côtés, le président Loukachenko a assuré que les crimes de Boutcha étaient « une opération spéciale montée par les services britanniques ».

Enfin, le président russe a fermé la porte aux pourparlers de paix en cours, dénonçant un pouvoir ukrainien « incohérent ». « L’opération militaire se poursuivra jusqu’à ce que tous nos objectifs soient réalisés », a-t-il conclu.

Cette détermination du président russe, prêt à toutes les escalades comme il l’avait annoncé dès le 24 février, ravive le scénario de l’utilisation de l’arme atomique. Ancien ambassadeur à Moscou et directeur de la CIA, c’est ce qu’a rappelé, jeudi, William J. Burns. « Compte tenu des revers militaires auxquels le président Poutine et le pouvoir russe ont été confrontés jusqu’à présent, aucun d’entre nous ne peut prendre à la légère la menace posée d’un recours potentiel aux armes nucléaires tactiques ou aux armes nucléaires à faible rendement », a-t-il indiqué, précisant aussitôt qu’il n’y avait pas de « preuves » à ce stade du déploiement de telles armes.

2. Les difficultés persistantes de l’armée russe

Le retrait des forces russes des alentours de Kyiv et du nord du pays n’a pas pour autant réglé les nombreux problèmes de l’armée. Il y a en premier lieu l’ampleur des pertes subies ces sept premières semaines de combats face à une armée ukrainienne beaucoup plus mobile, entraînée et connaissant parfaitement le terrain.

Les chiffres donnés par l’armée ukrainienne ou les services occidentaux de renseignement ne peuvent être vérifiés indépendamment. Mais le travail réalisé par plusieurs centres d’études, à partir de photos et vidéos vérifiées sur les réseaux sociaux, de documents et témoignages, permet d’aboutir à des ordres de grandeur à peu près crédibles. En sept semaines de guerre, près de 10 000 soldats russes auraient été tués. Trente mille hommes auraient été blessés ou mis dans l’incapacité de combattre.

Cela signifie que plus de 20 % des forces initialement déployées (150 000 à 200 000 hommes) seraient aujourd’hui neutralisées, un niveau de pertes jugé par les experts comme énorme. En complément, une étude récente des services de renseignement américains estime que sur les 130 bataillons tactiques groupés russes engagés depuis le 24 février, seuls 80 demeurent opérationnels.

Enfin tous les indices, éléments matériels et témoignages font état d’une troupe largement constituée de jeunes soldats mal formés, mal nourris et mal équipés et au moral très bas. À cet état dégradé de l’armée russe engagée en Ukraine s’ajoutent deux éléments.

Le premier est l’ampleur des pertes matérielles. Des évaluations crédibles font état de la perte de plus de 2 000 véhicules, transports de troupes, blindés légers, lanceurs multiroquettes et chars (480). En regard, l’armée ukrainienne en aurait perdu environ 800.

Le deuxième élément est le manque de coordination des forces sur le terrain et la médiocrité des systèmes de transmission. Il expliquerait pour une bonne part les échecs répétés des trois premières semaines de conflit. Pour y remédier, le pouvoir russe a décidé il y a quelques jours de créer un commandement unique de l’ensemble des opérations.

Ce commandement a été confié au général Dvornikov, qui dirigeait jusqu’alors les opérations menées dans le sud de l’Ukraine. L’homme est surtout connu pour avoir été le premier général à diriger l’intervention russe en Syrie, à partir de septembre 2015. Il y a gagné le surnom de « boucher d’Alep », même si les généraux russes qui lui ont succédé ont commis des crimes de guerre d’une même ampleur.

L’état réel de l’armée ukrainienne est impossible à évaluer.

Ce commandement unique ne devrait pas résoudre les deux principales difficultés rencontrées aujourd’hui par l’armée russe. La première est le manque d’hommes. Des témoignages sur les réseaux sociaux font état de recrutements forcés dans les républiques autoproclamées de Donetsk et Louhansk. L’état-major ukrainien estime que l’armée russe a cherché à mobiliser 60 000 à 70 000 hommes dans le Donbass et n’a atteint que 20 % de cet objectif.

La deuxième difficulté est que les forces russes demeurent engagées sur de multiples fronts : autour de Kharkiv, au Nord-Est, où les bombardements de la ville se poursuivent (plus de 1 500 bâtiments ont été détruits) ; dans l’oblast de Kherson, au Sud, où des attaques de l’armée ukrainienne bloqueraient des contingents russes ; Marioupol, toujours, où seraient présents 8 000 soldats russes, ainsi qu’à Zaporijia ; à Izioum, une ville entre Kharkiv et le Donbass, aujourd’hui totalement détruite après des semaines de combats.

Ces derniers jours, les offensives lancées par l’armée en divers points du Donbass, l’objectif étant de conquérir la totalité des oblasts de Louhansk et Donetsk (les républiques séparatistes actuelles ne représentent qu’un tiers de ces territoires), ont toutes été enrayées par l’armée ukrainienne.

Face à ces difficultés de l’armée russe, l’état réel de l’armée ukrainienne est impossible à évaluer. Aucune information détaillée et crédible n’est rendue publique. Tout juste sait-on que les forces ukrainiennes déployées dans le Donbass pourraient compter 20 000 à 30 000 hommes. Elles seraient les plus expérimentées, connaissant parfaitement le terrain et bénéficiant d’installations défensives construites ces huit dernières années de guerre.

Peuvent-elles tenir face aux déploiements massifs de matériels, chars et pièces d’artillerie venus de Russie ? Les semaines à venir le diront.

3. Les crimes de guerre et viols

A priori, les documentations de plus en plus précises de crimes de guerre massifs commis par les troupes russes et les accusations grandissantes de violences sexuelles et de viols ne devraient en rien gêner l’offensive russe sur le Donbass. Mais le déni systématique du pouvoir russe, sa propagande expliquant qu’il s’agit là de montages, de mises en scène construites par les services occidentaux ou de tueries faites par les forces ukrainiennes suffiront-ils ?

Le premier effet de la révélation de ces atrocités a été d’accélérer les livraisons d’armes à l’Ukraine. Le deuxième a été la mise en place rapide d’un groupe d’enquêteurs internationaux dépêchés à Boutcha et dans le nord de Kyiv pour documenter les différents crimes, tandis que la Cour pénale internationale a ouvert une enquête.

Nous ne pouvons donner à ce jour un chiffre mais ces crimes sexuels ont un caractère de masse.

Le troisième effet est de placer un peu plus encore la Russie au ban des nations. Jeudi 14 avril, la commissaire ukrainienne aux droits de l’homme, Lyudmila Denisova, a détaillé ce qu’elle estime être des violations systématiques du droit international de la guerre. Elle a ensuite fait le point sur les accusations de crimes sexuels.

« Nous ne pouvons donner à ce jour un chiffre mais ces crimes sexuels ont un caractère de masse. Par exemple, ces dernières 24 heures, 53 personnes ont appelé notre ligne d’urgence créée pour les victimes de viol par des militaires russes. Nous sommes en train de rassembler des preuves », a-t-elle expliqué.

Lyudmila Denisova a également affirmé disposer de preuves que 25 femmes, âgées de 14 à 24 ans, avaient été détenues à Boutcha dans un abri et régulièrement violées par des soldats. Neuf des 25 victimes seraient enceintes, dont une jeune fille de 14 ans. Aucune de ces informations n’a pu être vérifiée indépendamment. De son côté, le ministère ukrainien de la justice a annoncé que plus de 500 militaires russes avaient déjà été identifiés pour de possibles poursuites.

4. Les possibilités d’extension du conflit

Pour la première fois depuis le 29 mars, des missiles russes ont à nouveau frappé la capitale ukrainienne, vendredi 15 avril. La cible était une usine d’armement dans le sud-ouest de Kyiv, selon le ministère de la défense russe.

La veille, l’Ukraine avait été accusée d’avoir bombardé deux villages russes proches de la frontière, ce qu’a démenti l’armée ukrainienne. « Le nombre et l’ampleur des frappes de missiles sur des sites de Kiev augmenteront en réponse à toute attaque terroriste menée en territoire russe par le régime nationaliste de Kiev », avait averti le ministère russe de la défense.

Nous demandons aux États-Unis et à leurs alliés d’arrêter la militarisation irresponsable de l’Ukraine.

Un avertissement similaire a été adressé, mardi, aux États-Unis. Le Washington Post révèle, vendredi 15 avril, le contenu d’une note transmise par l’ambassade russe aux États-Unis et protestant contre les livraisons d’armes à l’Ukraine. Ces dernières pourraient avoir « des conséquences imprévisibles ». « Nous demandons aux États-Unis et à leurs alliés d’arrêter la militarisation irresponsable de l’Ukraine, aux conséquences imprévisibles pour la sécurité régionale et internationale », est-il écrit.

La note souligne « la menace de mettre des armes de haute précision dans les mains de nationalistes radicaux, d’extrémistes et de bandits en Ukraine » et accuse l’Otan de faire pression sur l’Ukraine pour saboter les négociations en cours « pour prolonger le carnage ».

Comme il l’avait déjà annoncé fin mars, le pouvoir russe se réserve ainsi le droit de frapper les convois d’armement acheminés en Ukraine. Ira-t-il au-delà en choisissant de frapper des sites de stockage d’armement dans les pays voisins de l’Ukraine et membres de l’Otan ? Un conflit avec les forces de l’Otan serait alors inévitable.

Enfin, une nouvelle menace d’escalade vers un conflit généralisé a été faite jeudi 14 avril par Dmitri Medvedev. L’ancien président et premier ministre, aujourd’hui vice-président du conseil de sécurité russe, s’en est pris au projet d’adhésion à l’Otan de la Suède et de la Finlande, aujourd’hui pays neutres.

En cas d’adhésion, « les frontières de l’Alliance avec la Russie feraient plus que doubler. Et ces frontières, il faudra les défendre […]. Dans ce cas, il ne pourra être question d’une mer Baltique non nucléaire », a averti Dmitri Medvedev. Évoquant les populations finlandaises et suédoises, il a ajouté que « personne de sain d’esprit ne peut souhaiter une hausse des tensions à sa frontière et avoir à côté de sa maison des missiles Iskander, des missiles hypersoniques et des navires avec des armes nucléaires ». Les deux pays pourraient prendre leur décision dans les semaines à venir.

La Russie aura-t-elle les moyens politiques et militaires d’aller jusqu’au bout de son projet, qui est de briser l’Ukraine et, au-delà, de reconfigurer l’ordre mondial ? La détermination affichée de Vladimir Poutine et la violence déchaînée de la propagande d’État en Russie ne cessent de l’affirmer. Le pouvoir russe est aujourd’hui dans une position qui lui interdit de reculer, sauf à disparaître. Cela interdit d’écarter le scénario du pire, celui d’une confrontation généralisée en Europe.

publié le 12 avril 2022

Marioupol, ville martyre ravagée par la guerre... et la propagande

Marc de Miramon sur www.humanite.fr

Ukraine Le sulfureux bataillon Azov, cerné dans le port stratégique par l’armée russe, dénonce l’usage d’« armes chimiques » alors que le Donbass se prépare à une bataille aussi décisive pour le Kremlin que meurtrière pour les civils de la région.

Ils ne seraient plus qu’une poignée de milliers de combattants ukrainiens, essentiellement issus du bataillon d’inspiration néonazie Azov, retranchés dans l’immense complexe industriel métallurgique d’Azovstal, qui jouxte la zone portuaire de Marioupol. Ville martyre presque entièrement détruite par les combats et les bombardements, hautement stratégique puisqu’elle donnerait aux forces pro-russes le contrôle quasi total de la mer d’Azov et permettrait la jonction de la péninsule de Crimée avec les territoires du Donbass, Marioupol est aussi le théâtre d’une intense guerre de l’information entre Kiev et Moscou. Après avoir évoqué il y a quelques jours le chiffre de 5 000 civils tués par l’armée russe, ses supplétifs tchétchènes et les forces séparatistes du Donbass, le maire de la ville, Vadym Boïtchenko, brandit dorénavant un bilan supérieur à 10 000 morts, tandis que le gouvernement de Volodymyr Zelensky évalue les pertes civiles en « dizaines de milliers ». Et le dernier quarteron des miliciens d’Azov, officiellement incorporés au sein de l’armée ukrainienne, accuse l’armée russe d’avoir utilisé des armes chimiques pour les déloger de l’usine d’Azovstal. Volodymyr Zelensky indique prendre « très au sérieux » ces informations issues du bataillon, lequel témoigne sur sa chaîne Telegram avoir été victime de substances toxiques larguées au-dessus du complexe par des drones russes.

Le Royaume-Uni, par la voix de la ministre des Affaires étrangères, Liz Truss, a pour sa part déclaré qu’il travaillait « de toute urgence avec (ses) partenaires pour vérifier ces renseignements ». De son côté, le porte-parole du Pentagone, John Kirby, explique ne pas pouvoir confirmer ces informations, qui, « si elles sont vraies, sont très préoccupantes et reflètent les inquiétudes que nous avons eues quant à la possibilité pour la Russie d’utiliser divers agents antiémeute, notamment des gaz lacrymogènes mélangés à des agents chimiques en Ukraine ». Pour mémoire, l’utilisation des soldats d’Azov comme source légitime par Kiev avait provoqué la semaine dernière un tollé en Grèce, après la diffusion du témoignage d’un de ces miliciens au Parlement, en même temps qu’un discours de Volodymyr Zelensky. « C’est une honte historique. La solidarité avec le peuple ukrainien est une évidence. Mais les nazis ne peuvent avoir leur mot à dire au Parlement », s’était par exemple indigné Alexis Tsipras, leader de Syriza.

Une propagande de guerre qui implique évidemment Moscou : depuis plusieurs jours, des comptes pro-russes annoncent l’arrestation imaginaire, près de Marioupol, du général major américain Roger L. Cloutier, détaché auprès des forces de l’Otan, comme celles de membres des forces spéciales européennes, britanniques ou françaises, censées encadrer les néonazis d’Azov. Et qui intervient alors que s’annonce la grande « bataille pour le Donbass », au cours de laquelle « nos villes pourraient être complètement détruites » sur la base du « scénario de Marioupol », prédit Sergueï Gaïdaï, gouverneur ukrainien de la région de Lougansk.

 

 

 

 

 

Les ennemis de nos ennemis
sont-ils nos amis ?

Francis Wurtz sur www.humanite.fr

Les images qui nous parviennent d’Ukraine sont insoutenables. Nul besoin d’être un partisan de l’Otan pour être révolté par la cruauté de la guerre russe contre ce pays ! Il suffit pour cela d’être attaché au droit international le plus élémentaire et d’avoir un peu de cœur ! Pourtant, les circonstances tragiques de ce conflit offrent aux thuriféraires de « l’Occident » (merci M. Poutine !) une occasion rêvée de tenter de réhabiliter la vieille logique des deux « camps » : quiconque ne se retrouve pas dans l’un est sommé de faire allégeance à l’autre. L’Union européenne est, à cet égard, dans l’œil du cyclone : toute critique entamant l’unité de la « famille occidentale » est assimilée à de la complaisance envers le Kremlin.

C’est le retour aux mœurs détestables de la guerre froide ou encore du début des années 1990, quand s’opposer à la guerre du Golfe vous classait parmi les soutiens à Saddam Hussein ! Le « camp occidental » est si verrouillé que la timide réserve formulée par Emmanuel Macron à propos du qualificatif dont Joe Biden a affublé son homologue russe passerait presque pour de l’impertinence. Y compris les dirigeants de l’UE qui se voulaient naguère si attachés à « l’autonomie stratégique » de l’Europe placent désormais, comme au bon vieux temps, le « chef du monde libre » sur un piédestal. C’est si vrai que, fin mars, le président américain a participé à la réunion du… Conseil européen. Les deux principaux sujets à l’ordre du jour de ce sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’UE étaient l’alourdissement des sanctions contre la Russie (qui ne coûtent pas cher à Washington) et le renforcement de la sécurité énergétique de l’Europe (qui lui rapporte gros). En prime a été réaffirmée à cette occasion « la coopération solide entre l’Otan et l’UE ».

Il faut espérer que ces pressions ne réussiront pas à altérer la pensée critique ni à instaurer une quelconque autocensure parmi nos concitoyens et concitoyennes ! Ainsi, ne laissons pas la légitime aspiration des Européens à veiller à leur sécurité face à un pouvoir russe, plus que jamais vécu comme une menace, se traduire par une folle course aux armements réclamée par Washington et le complexe militaro-industriel. Rappelons que, d’ores et déjà, les dépenses militaires des seuls pays de l’UE sont quatre fois supérieures à celles de la Russie. En cas d’agression, ils auraient largement les moyens d’assurer, en coopération, leur défense commune.

Plutôt que de se lancer dans une nouvelle orgie d’armements et de s’abriter sous l’illusoire « parapluie nucléaire » américain, les Européens seraient bien inspirés d’approfondir sérieusement leur politique de prévention des tensions et des conflits sur le continent ! Et, de ce point de vue, l’Otan s’est davantage révélée comme pourvoyeuse de crises que comme facteur de confiance – cet ingrédient indispensable à la construction d’une paix durable. Les ennemis de nos ennemis ne sont pas toujours nos amis.

publié le 7 avril 2022

Guerre en Ukraine :
l’équation diplomatique se complique

sur www.humanite.fr

Relations internationales Après les accusations de crimes de guerre commis à Boutcha, Moscou reproche à Kiev de saborder les négociations de paix. Le Parlement européen réclame un embargo total sur le gaz, le pétrole et le charbon russes, tandis que l’ONU vient de voter la suspension de la Russie du Conseil des droits de l’homme.

Maintenir ou non le dialogue, alors que l’armée russe a délaissé Kiev et se prépare à une nouvelle offensive vers l’Est et le Donbass, et que l’Ukraine s’apprête à subir de longues semaines de combats et de destructions. Voilà le dilemme des négociateurs réunis sous la houlette de la Turquie, et qui continuent d’avancer des propositions forcément fluctuantes en fonction du rapport de forces sur le terrain comme au sein des différents cénacles internationaux.

Selon le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, dans un contexte d’accusations de crimes de guerre, voire, dixit Volodymyr Zelensky, de « génocide », « la partie ukrainienne » aurait « présenté au groupe de négociateurs un projet d’accord dans lequel il est évident qu’elle revient sur les dispositions les plus importantes déterminées le 29 mars à Istanbul ». La volte-face de Kiev, accuse Lavrov, concernerait l’inclusion de la péninsule de Crimée – annexée par la Russie en 2014 –, des garanties de sécurité et d’intégrité territoriale, ou encore l’exigence d’une négociation directe entre le président ukrainien et son homologue russe, Vladimir Poutine, concernant les statuts futurs de la Crimée et du Donbass ukrainien, dont Moscou a reconnu les pouvoirs séparatistes juste avant son offensive militaire du 24 février.

Fidèle à la ligne du Kremlin depuis le début de la guerre, Sergueï Lavrov continue de marteler que « le régime de Kiev est contrôlé par Washington et ses alliés, qui poussent le président Zelensky à continuer le combat », assurant néanmoins que la Russie poursuivrait « le processus de négociations », sans rien dévoiler du contenu de son propre projet d’accord. Autre pomme de discorde, la participation réclamée aux pourparlers de la Biélorussie, principal allié régional de Moscou. « Nous considérons cela comme une guerre qui est juste à la porte de notre pays. Et elle a des effets sérieux sur (notre) situation. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir d’accord dans notre dos », a ainsi déclaré le 7 avril Alexandre Loukachenko. Si le président biélorusse a laissé la Russie utiliser à sa guise son territoire pour mener son invasion de l’Ukraine, il demeure un paria à l’échelle internationale et n’entretient presque plus aucun contact avec les chancelleries occidentales. Quant aux lourdes sanctions économiques infligées dans le cadre de sa participation à l’effort de guerre russe, elles ont encore renforcé sa dépendance vis-à-vis de Moscou.

Prochaine étape, « mener une enquête »

Les images des massacres perpétrés à Boutcha ou Irpin, près de Kiev, ont « éclipsé » les pourparlers initiés entre la Russie et l’Ukraine, a regretté jeudi le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu. L’heure semble effectivement davantage aux punitions qu’aux discussions. Le Parlement européen a ainsi voté, à une écrasante majorité, une résolution réclamant un embargo « total et immédiat » sur le gaz, le pétrole et le charbon russes, alors que la Commission européenne propose un arrêt sur les seuls achats de charbon – qui représentent 45 % des achats de l’Union européenne – et la fermeture de tous les ports européens aux navires russes. Le Parlement européen réclame également que « toutes les mesures nécessaires » soient prises pour que « les actes de Vladimir Poutine et d’Alexandre Loukachenko soient poursuivis comme crimes de guerre et crimes contre l’humanité », et s’est prononcé en faveur de la création d’un « fonds analogue au plan Marshall » pour reconstruire l’Ukraine après la guerre.

À l’occasion d’un déplacement à Boutcha, l’un des théâtres de massacres de civils attribués à l’armée russe par le gouvernement ukrainien, le secrétaire général adjoint de l’ONU pour les Affaires humanitaires, Martin Griffiths, a promis à un responsable de la mairie de la ville martyre que « la prochaine étape » sera de « mener une enquête ».

En attendant le durcissement des sanctions et le ­résultat des enquêtes internationales sur les crimes de guerre imputés à l’armée russe, les États-Unis ont provoqué en urgence, ce jeudi, un vote à l’Assemblée ­générale des Nations unies, à New York, pour la suspension de Moscou du Conseil des droits de l’homme. Celle-ci a recueilli, sur 192 pays, 98 voix pour, 24 contre et 58 abstentions. « En fait, nous voyons chaque jour (…) des rapports déchirants sur le peu d’intérêt qu’elle porte aux droits de l’homme. La participation de la Russie (au Conseil) est une farce. C’est pourquoi nous pensons qu’il est temps que l’Assemblée générale la suspende », avait précisé Linda Thomas-Greenfield, ambassadrice américaine à l’ONU.

publié le 4 avril 2022

À Odessa, la population se prépare activement à l’offensive des Russes

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Ukraine. Le grand port de la mer Noire a été la cible de bombardements. Mais la mobilisation ne faiblit pas dans la ville, qu’il s’agisse de collecter de la nourriture pour les soldats ukrainiens, fabriquer des gilets pare-balles ou participer à un entraînement militaire.

Odessa (Ukraine), envoyé spécial.

Les bombardements qui ont détruit une raffinerie et trois dépôts de carburant dans la banlieue d’Odessa, dimanche matin, viennent de rappeler brusquement à ce grand port de la mer Noire que la guerre, pratiquement invisible jusque-là, se trouvait bel et bien à ses portes. Plusieurs énormes colonnes de fumée noire et des flammes s’élevaient au-dessus d’une zone industrielle. Des tirs de roquettes qui n’ont fait aucune victime, selon l’armée. « La région d’Odessa fait partie des cibles prioritaires de l’ennemi. Celui-ci poursuit sa pratique sournoise de frapper des infrastructures sensibles », a expliqué un officier du commandement régional sud, Vladislav Nazarov, réitérant l’interdiction de toute publication sur la localisation ou les dégâts des frappes.

Ces derniers jours, l’étau militaire et psychologique s’était comme desserré. Le couvre-feu démarrait à 21 heures et non plus 19 heures. Et surtout, l’alcool, prohibé depuis le début des combats le 24 février, était de nouveau en vente libre. Dans les magasins, vins et spiritueux reprenaient le chemin des rayons et des devantures. De quoi réjouir adolescents et jeunes adultes, qui, régulièrement, se faisaient attraper dans la rue, en plein couvre-feu, des bières à la main. Une infraction punie de vingt pompes à exécuter immédiatement, si la brigade territoriale leur mettait la main dessus.

Des rues barrées à l’aide de barbelés

Vendredi, le week-end s’annonçait déjà chaud. Les balles traçantes rouges qui déchiraient la nuit et les explosions qui ont suivi – trois missiles Iskander dont on ne sait s’ils ont atteint leur but ou ont été détruits en vol – n’ont pas entamé cette soif de vie comme on pouvait le voir samedi : des familles entières partaient se promener, pique-nique dans les paniers agrémenté de quelques bonnes bouteilles.

Si le couvre-feu a été allégé, les défenses mises en place dans la ville, en revanche, ont été renforcées. C’est particulièrement le cas dans le centre, où les monuments historiques sont à peine visibles. Des murs de sacs de sable ont été érigés devant le vénérable opéra, tandis que la statue du duc de Richelieu n’est même plus perceptible. Dans ce périmètre, les rues ont été barrées à l’aide de barbelés et de ce qu’on appelle des « hérissons tchèques », des obstacles antichars composés de pièces d’acier soudées entre elles à angle droit. De drôles de croix, tel un cimetière militaire en souffrance.

Le fameux escalier, décor d’une scène mémorable du film Potemkine, de Eisenstein, n’est plus que l’ombre de lui-même. De là, on aperçoit cependant la baie d’Odessa balayée par le vent, comme sciée par les vagues. Comme d’autres, Maks, un jeune artiste, vient scruter l’horizon, voir si un navire russe ne pointe pas son nez, annonçant un débarquement amphibie sur les plages de Chernomorsk et Zatoka. C’est ce qu’affirmait, au début du mois de mars, Alexander Velmozhko, en charge de la communication pour les brigades de défense territoriale. Plus personne ne sait quoi penser. À l’instar de Maks : « Vous croyez que les Russes vont essayer de prendre la ville ? »

Une attaque contre Odessa peut effectivement venir de la mer. Mais également de l’est, où l’armée russe contrôle déjà le port de Kherson et avance vers celui de Mykolaïv, verrou d’Odessa. L’ouest reste exposé puisque des troupes russes se trouvent en Transnistrie, une langue de terre entre la Moldavie et l’Ukraine. Les bombardements de ces derniers jours ont ravivé les craintes, mais également la mobilisation, qui prend les formes les plus diverses dans une espèce d’unité où l’attaque de la Maison des syndicats, en mai 2014, par l’extrême droite, faisant une soixantaine de morts, semble définitivement oubliée.

« Chaque petite aide peut amener la victoire »

« Tous les Ukrainiens peuvent être utiles d’une manière ou d’une autre, estime Dima, 31 ans. Tout le monde n’a pas besoin de combattre. Chaque petite aide peut amener la victoire. C’est pas seulement les armes. Le style warriors c’est pour les Studios Marvel. » À la tête d’une agence immobilière dans le « civil », il ne manque pas d’idées. Exempté d’armée pour des raisons physiques, il a eu l’idée de fabriquer des gilets pare-balles. « Je ne sais pas tuer mais je peux sauver des vies », relève-t-il. Après avoir mis sa femme et sa fille à l’abri, il vend sa voiture, prend contact avec des entreprises et lance le projet en utilisant les locaux inoccupés d’une boutique de vêtements. Des volontaires affluent pour assembler les plaques puis envoyer le matériel là où l’armée le demande. « Après la guerre, tout va changer, on aura une vie meilleure, veut-il croire. Et si on n’est pas contents de ce que fait Zelensky, on retournera à Maïdan » (place de Kiev théâtre des événements de 2014 – NDLR). Agacé par nos questions –  « je ne les aime pas », dit-il avec agressivité – sur l’Alliance atlantique et les États-Unis, il concède néanmoins que « si l’Ukraine était membre de l’Otan et qu’il fallait faire la guerre à la Russie, je me battrais contre cette décision. On ne choisit pas ses voisins mais je ne veux pas faire la guerre ». Dehors, un garçon et une fille finissent de taguer un tee-shirt : « Stop the war. »

Comme les films à sketchs des années 1960, où les personnages se croisent d’une histoire à l’autre, les trajectoires individuelles entrent en interférence. Vania, par exemple, n’a que 21 ans mais évolue dans ce qu’il appelle le marché digital. Lui aussi s’est demandé quoi faire, le 24 février. Dans un quartier d’Odessa, via un café dont il connaissait les patrons, aidé par des amis, il collecte des bouteilles de verre vides pour la fabrication de cocktails Molotov. Les casiers se remplissent vite. « Puis, on a décidé d’aider les soldats. » Une mise de fonds commune à 20 000 hryvnia (la monnaie ukrainienne), soit un peu plus de 600 euros, permet de fournir de l’eau et des vivres. L’initiative se répand sur les réseaux sociaux, la somme initiale est triplée. « On s’est alors lancés dans les équipements militaires, via des boîtes du coin », souligne Vania. Le lien avec Dima se fait automatiquement pour les gilets pare-balles, mais il faut aussi fabriquer des cagoules, des vêtements thermiques… Toujours à la recherche d’argent, Vania a demandé à des coiffeurs et des tatoueurs de venir exercer dans les locaux du café et de reverser leurs appointements.

L’autre bout de cette chaîne se trouve quelque part dans la banlieue d’Odessa. Une usine désaffectée a été transformée en centre d’entraînement pour les volontaires. C’est la division 55. Lorsque nous arrivons, plusieurs groupes composés d’une dizaine de personnes – femmes et hommes – sont en ligne dans la cour, face à leur instructeur qui leur montre une kalachnikov. Tous apprennent ainsi à porter l’arme et à se déplacer avec. La véritable formation, avec tirs à balles réelles, est réservée à ceux qui veulent entrer dans les brigades territoriales.

« La seule solution, c’est la capitulation russe »

Sur une cible, la tête de Poutine et cette inscription : « Tuez ce bâtard. » Au bout de quarante jours de guerre, personne ne veut être pris au dépourvu. À l’instar d’Oksana, 40 ans. Dreadlocks rouge et noir, revêtue d’une tenue de moto en cuir bleu, elle est, normalement, spécialisée dans les produits pour enfants. Elle vient là pour la quatrième fois « car on ne sait pas ce qui va se passer ». À ses yeux, les négociations en cours entre l’Ukraine et la Russie « ne sont pour l’instant que des paroles ». Si elle espère « ne plus entendre les sirènes d’alerte », elle refuse « de laisser Donetsk, Lougansk et la Crimée aux Russes, après tous ces morts et toutes ces destructions. La seule solution, c’est la capitulation russe ».

Aleks, 28 ans, tatoueur de son état, qui a maintenant accès au stand de tir, dit vouloir « acheter une arme pour pouvoir (se) défendre. Si ça arrive, (je) serai prêt ». Contrairement à Oksana, il ne voit aucun inconvénient à « lâcher des territoires où les populations avaient déjà décidé de se séparer de l’Ukraine. Mais il faut organiser un référendum ». Lui dont la fiancée est russe prédit que « ce conflit va être long. Avant les événements en Crimée, j’étais prorusse. Mais j’ai changé, parce que la Russie est agressive et barbare. Je ne veux pas vivre dans un tel environnement ». Sur ces paroles, il saisit son fusil, ajuste la cible et appuie sur la détente, sûr de lui.


 


 

 

 

L’ONU évoque des « crimes de guerre » près de Kiev

Vadim Kamenka sur www.humanite.fr

Les témoignages se multiplient sur le massacre de civils par l’armée russe à Boutcha et Irpin. La Russie dénonce des fausses nouvelles et des falsifications.

Les images qui proviennent de Boutcha et d’Irpin depuis plusieurs jours s’avèrent effroyables. La haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Michelle Bachelet, s’est déclarée « horrifiée », lundi, face aux massacres potentiels perpétrés par l’armée russe dans les environs de Kiev. « Les informations qui se font jour, de cette zone et d’ailleurs, soulèvent des questions graves et inquiétantes sur de possibles crimes de guerre et atteintes graves au droit international humanitaire », a-t-elle indiqué, appelant aussi à « préserver toutes les preuves ». Des preuves, le premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, n’en a pas besoin. Pour lui, l’affaire est entendue : il s’agit d’un « génocide » perpétré par Moscou.

En attendant de nouvelles sanctions, réclamées notamment par la France et l’Allemagne, contre Moscou, l’Union européenne va envoyer des équipes d’enquêteurs en Ukraine pour aider au recueil de preuves. Plusieurs ONG, dont Human Rights Watch, évoquent déjà avoir recueilli des témoignages confirmant des viols, des meurtres et des actes de violence contre des personnes détenues par les forces russes, et qui devraient faire l’objet d’enquêtes en tant que « crimes de guerre ».

Violences insoutenables

« Il est essentiel qu’une enquête indépendante conduise à une responsabilisation efficace », a confirmé le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Mais Moscou estime qu’il s’agit de fausses nouvelles et de « provocations haineuses » commises par l’Ukraine, et appelle à une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies. « Nous rejetons catégoriquement toutes les accusations », a confirmé le porte-parole de la présidence, Dmitri Peskov, ce lundi. Et d’indiquer à la presse que les experts du ministère russe de la Défense avaient découvert des signes de « falsifications vidéo » dans les images présentées par les autorités ukrainiennes comme preuves d’un massacre. Dmitri Peskov a appelé les dirigeants étrangers à ne pas avancer « d’accusations hâtives » à l’égard de Moscou et que « cela fasse l’objet de discussions internationales ».

En Russie, la communication du Kremlin tourne autour de trois récits : un faux massacre ; des Ukrainiens qui ont tué des « partisans russes » ; les morts à Boutcha sont en fait des soldats russes. De son côté, Anna Colin Lebedev, spécialiste des sociétés postsoviétiques à l’université Paris-Nanterre, s’interroge face aux preuves « qui s’accumulent des actes de violence insoutenables perpétrés par l’armée russe. (…) Comment un jeune homme ordinaire se ­retrouve-t-il meurtrier de civils, ou tortionnaire, ou génocidaire ? » Et elle constate deux choses : « L’armée russe n’est pas une armée de mercenaires entraînés exécutant de sang-froid des ordres. Côté soldats, appelés et contractuels, nous avons de très jeunes hommes, à peine sortis de l’adolescence, issus de milieux modestes et de provinces. Ces soldats ont été propulsés là sans préparation et sans information. » La seconde remarque porte sur la société russe, qui, depuis des années, connaît « une militarisation et la brutalisation de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale ». Et « ce n’est pas un hasard si c’est le nazisme que le régime poutinien pointe comme adversaire en Ukraine ».

 publié le 3 avril 2022

Indispensable conférence paneuropéenne de sécurité

Francis Wurtz sur www.humanite.fr

Tout laisse à penser que nous sommes à un moment-charnière de la guerre que mène l’armée russe contre l’Ukraine. Certains observateurs craignent le basculement dans un conflit encore plus ravageur, nous rapprochant toujours plus d’un engrenage incontrôlable. D’autres veulent croire, malgré tout, à de possibles chances de compromis entre agresseurs et agressés. N’est-ce pas le moment ou jamais – par exemple pour la présidence française du Conseil européen – de tenter une médiation en lançant une grande initiative diplomatique ?

Celle-ci pourrait consister à proposer officiellement –parallèlement à l’établissement d’un cessez-le-feu en Ukraine – au président ukrainien et au président russe, puis, en cas d’acceptation de leur part, à tous les États du continent, quelque soit leur orientation politique, de se réunir ensemble dans le cadre d’une conférence paneuropéenne de sécurité ayant pour mission de mettre à plat tous les différends à l’origine des tensions et des confrontations, et, depuis peu, même d’une guerre, en vue d’aboutir à un règlement global mutuellement acceptable. Les négociations dureraient tout le temps nécessaire, mais tant qu’on discute, les armes se taisent. En cas d’accord, un traité pourrait être signé sous l’égide de l’ONU. 

Rappelons, une fois de plus, à ce propos, un fait majeur, malheureusement trop peu connu : le 6 juin 2008, le président russe d’alors, Dmitri Medvedev, proposa, depuis Berlin, la signature d’un tel traité paneuropéen « juridiquement contraignant  ». Ce pacte – pouvait-on alors lire dans « le Monde » (17-7-2008), citant M. Medvedev – « pourrait parvenir à une résolution générale des questions de sécurité et de contrôle d’armements en Europe (…) L’atlantisme a vécu, nous devons (donc) parler d’unité au sein de tout l’espace euro-atlantique, de Vancouver à Vladivostok ». Et le quotidien de préciser : 

« Nicolas Sarkozy a déclaré que si Moscou propose “un arc de sécurité de Vancouver à Vladivostok, ça mérite d’être étudié”, mais… reconnut la journaliste, « aucun dirigeant occidental n’a formellement donné suite aux idées de M. Medvedev ». 

L’explication de cette désinvolture, on la trouva dans cette autre citation de M. Medvedev rapportée, elle, par la chaîne France 24 (27-9-2008) : « Le président russe a averti qu’un élargissement de l’Otan vers l’Est “saperait” les relations de Moscou avec les autres pays européens, de manière radicale » et « pour longtemps ». Stopper l’extension de l’Otan était, en effet, le prix à payer pour cet « arc de sécurité ». Or, pour nombre de dirigeants occidentaux, il n’était pas question de « donner à la Russie un droit de veto sur les décisions de l’Otan ». 

Évidemment, rien de tout cela ne peut tenir lieu, quatorze ans plus tard, d’une quelconque excuse à Poutine, unique responsable de son agression armée contre l’Ukraine ! L’évocation de cette occasion manquée en 2008 vise, en revanche, à tirer les leçons du passé pour prendre les bonnes décisions aujourd’hui : je reste convaincu qu’une initiative, même tardive, en faveur d’une conférence paneuropéenne de sécurité servirait la cause la plus précieuse : la paix. 


 


 

 

 

Diplomatie. ​​​​​​​Hubert Védrine : « L’Occident n’est plus capable de realpolitik »

Marc de Miramon sur www.humanite.fr

L’ancien ministre des Affaires étrangères (1997-2002) analyse les causes de la guerre en cours entre la Russie et l’Ukraine, ainsi que la montée du discours nationaliste et anti-occidental du Kremlin.

Hubert Védrine (1), qui vient de publier son dernier livre Une vision du monde aux éditions Bouquins, a notamment organisé avec les États-Unis, la Russie et plusieurs pays européens la conférence de Rambouillet, dont l’échec entraîna la guerre menée contre la Serbie de Slobodan Milosevic par l’Otan en 1999. Un précédent brandi par Moscou, comme l’intervention militaire en Libye en 2011, pour dénoncer les violations du droit international attribuées au « camp » occidental et justifier sa propre agression de l’Ukraine.

L’engrenage des événements qui a conduit à la guerre a-t-il été bien compris en Occident ? Comment en est-on arrivé là ?

Hubert Védrine - Il faut rappeler que les relations entre les Européens et la Russie ont toujours été compliquées. Avec l’URSS, pendant un siècle, il y a eu des périodes de tension extrême, l’alliance de la Seconde Guerre mondiale puis la guerre froide, la coexistence pacifique, la détente… Plus récemment, avec la réapparition de la Russie à partir de 1992, il faut distinguer l’ère de Boris Eltsine, un mauvais souvenir pour les Russes, les mandats de Poutine 1 et 2, puis celui de Dmitri Medvedev. Et la suite, les mandats Poutine 3 et 4, beaucoup plus anti-Occidentaux avec le réveil d’un nationalisme agressif allié à l’Église orthodoxe.

J’estime, comme beaucoup d’Américains vétérans de la guerre froide, que ce soit Brzezinski, Kissinger, Kennan, Matlock ou Mearsheimer, qu’il aurait fallu s’y prendre autrement. Après, s’y ajoute l’erreur énorme commise avec le sommet de Bucarest en 2008, où l’Otan a déclaré que l’Ukraine avait vocation à rentrer dans l’Otan mais sans le concrétiser, notamment parce que Sarkozy et Merkel s’y opposaient. C’était un chiffon rouge agité face au taureau russe.

Il aurait fallu dire : soit on met l’Ukraine dans l’Otan et on négocie avec la Russie sur Sébastopol (Crimée – NDLR), la libre circulation de ses navires en mer Noire et en relançant une négociation sur la sécurité en Europe, celle dont même Kissinger a regretté qu’elle n’ait pas eu lieu. Ou alors on disait : « Non, l’Ukraine n’a pas vocation à rentrer dans l’Otan », et on bâtissait un système de neutralité au-delà de la simple proclamation politique, avec des garanties croisées, russes, occidentales et autres. On n’a fait ni l’un ni l’autre, et on est resté à cette annonce qui était une provocation pure. C’est tragique.

Fallait-il être beaucoup plus exigeant sur l’application des accords de Minsk ? Sans doute, puisque ces derniers n’ont été respectés ni par la partie prorusses, ni par le gouvernement de Kiev. Dans la période encore plus récente, quand les services américains ont su que l’offensive était programmée, peut-être que la concrétisation d’une force dissuasive aurait contraint Poutine à renoncer à l’attaque du 24 février.

Peut-on également remonter à la guerre de l’Otan en Serbie, qui a abouti à l’indépendance du Kosovo ?

Les Russes le font mais c’est contestable. Dans l’argumentation de Poutine développée à partir du discours de Munich en 2007, il y a l’affirmation que les Occidentaux mentent tout le temps, qu’on ne peut pas leur faire confiance. La preuve avec la Libye, et c’est vrai qu’on est allé au-delà de la résolution de l’ONU qui ne visait qu’à protéger les populations civiles de Benghazi. Et il y a le débat sur le Kosovo.

L’interprétation de Poutine est que les Occidentaux ont attaqué la Serbie sans mandat de l’ONU pour lui arracher cette province, et qu’ils ont eu tort à 100 %. J’ai été un des ministres du groupe de contact qui a géré cette affaire, et j’aurai une lecture différente. Il faut rappeler qu’il y a eu dix-huit mois de négociations entre les ministres russes, américains, allemands, italiens, britanniques et français, avec les Serbes et les Kosovars, au cours desquels le groupe a vraiment cherché un arrangement auquel Slobodan Milosevic s’est opposé de manière absolue. Beaucoup de Russes le considéraient d’ailleurs comme entêté de façon absurde.

J’ai même organisé avec le Britannique Robin Cook la conférence de Rambouillet pour donner une dernière chance à la solution politique et qui a capoté à cause du refus du Kosovo (qui a finalement accepté sous la pression américaine) et de Milosevic. Nous avons conclu, la mort dans l’âme, qu’il fallait employer la force. Et ça, ce n’est pas l’Otan qui a pris la décision au départ, et qui a été dans cette affaire un prestataire de services. Nous lui avons demandé de casser l’armée serbe. Le ministre russe s’est retiré en disant qu’il ne pouvait pas cautionner cela.

Jacques Chirac, après discussions avec Alain Richard (ministre de la Défense de l’époque - NDLR), Lionel Jospin et moi-même, exigeait tous les jours du général américain Wesley Clark (patron de la force de l’Otan en Europe) de ne pas frapper les infrastructures civiles. Sous la puissance des bombardements, Milosevic a fini, hélas trop tard, par lâcher. Après, et cela contredit l’argumentation russe actuelle, le ministre Igor Ivanov est revenu autour de la table. Nous avons rédigé ensemble la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’ONU et décidé « l’autonomie substantielle » du Kosovo et non son indépendance. Ensuite, il est vrai que les autorités kosovares n’ont rien fait pour protéger les minorités serbes et leurs églises.

Très présent dans le discours de Poutine, il y a aussi le gouvernement ukrainien issu de la révolution de Maïdan en 2014, que Moscou dénonce comme illégal sur le plan du droit international, et qui a été soutenu par l’UE et les États-Unis…

Chacun pensera ce qu’il veut de cette dénonciation par Moscou. Ce qui est vrai, c’est que l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE a été conçu, dit-on, sous influence de la Pologne pour couper complètement l’économie ukrainienne de l’économie russe, alors qu’elles étaient très imbriquées. Cela fait partie des provocations inutiles des Occidentaux, comme la localisation de systèmes antimissiles, sous la présidence de Barack Obama, aux frontières de la Russie avec des justifications contestables, Washington affirmant protéger l’Europe contre des éventuels tirs de missile iraniens. Pour la Russie, il s’agissait d’une tentative de neutralisation de sa propre force de dissuasion.

Y a-t-il, selon vous, dans la réflexion de Vladimir Poutine, un véritable rejet de l’Occident et de la démocratie ? Comment interpréter les propos du patriarche Kirill, qui évoque un affrontement fondamental entre la civilisation helléno-chrétienne et la décadence occidentale ?

Avant d’être une guerre de religion ou de civilisation, il s’agit d’un affrontement historique et géopolitique classique. Gardez à l’esprit la formule de Poutine : « Celui qui ne regrette pas l’Union soviétique n’a pas de cœur, celui qui veut la rétablir n’a pas de tête », même si, malheureusement, il a évolué sur le second point…

L’idée que l’origine du monde slave soit à Kiev et « La Rus’ » (ancienne entité étatique constituée de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine actuelles - NDLR), c’est quelque chose de profond pour les Russes. Au départ, ça n’a rien à voir avec les « valeurs » ou la « démocratie », il s’agit d’une question identitaire et culturelle fondamentale, notions que l’Occident a cru périmées mais qui existent encore dans le reste du monde. François Mitterrand disait : « N’oubliez pas que l’Ukraine était à l’origine du monde slave avant même que la Bretagne ne fasse partie de la France ». Oui, il y a pour une partie des Russes une obsession ukrainienne. Ensuite, il y a une haine du système atlantiste dominé par les États-Unis, dans lequel, pour Vladimir Poutine, les Européens ne sont que des pions.

La Russie et la Chine ont de lourds contentieux historiques, voire territoriaux. Cette guerre peut-elle fédérer un axe « eurasiatique » qui abreuve la réflexion russe depuis une vingtaine d’années ?

Personne en Occident n’agit dans ce but. Depuis Obama, les États-Unis sont obsédés par le défi de la Chine et ils n’ont pas du tout envie en théorie que la Russie se jette dans ses bras. Et même si c’est déjà un peu le cas, ils ne pensent pas que cela puisse aller très loin. Les Russes n’en veulent pas non plus. En dépit de cela, tout va dans ce sens depuis quinze ou vingt ans, et cette guerre renforce ce mouvement. Mais ce n’est ni un projet ni une intention. En réalité, l’Occident moderne n’est plus capable de faire de la realpolitik comme Richelieu, De Gaulle, Kissinger ou même Mitterrand. Car nous sommes contraints par des émotions géantes, même si elles sont moralement honorables.

Une partie des élites états-uniennes, notamment leur complexe militaro-industriel, n’a-t-elle pas besoin de « diaboliser » la Russie pour vendre des armes à ses frontières, en Pologne, dans les pays Baltes et même en Ukraine ?

La Russie s’en charge elle-même ! Mais cela peut évoluer, cela dépend des périodes, du contexte et des présidents. Et ça n’est pas vrai qu’aux États-Unis. Par exemple, la position polonaise dominante aujourd’hui, c’est qu’il faudrait n’avoir plus aucun lien avec la Russie, même diplomatique. Le poids du complexe militaro-industriel, formule de Dwight Eisenhower, est indéniable. Mais son existence n’a pas empêché les États-Unis de négocier des traités avec l’Union soviétique pendant la guerre froide.

Après, c’est vrai qu’il existe une conjonction d’intérêts entre le Pentagone et l’Otan qui préfèrent la menace russe. Neutraliser la Chine paraît beaucoup plus compliqué et moins profitable. Poutine vient en quelque sorte d’apporter de l’eau à leur moulin en attaquant l’Ukraine. Quant à Joe Biden, ses déclarations sont destinées aux Polonais américains, qui sont près de dix millions et qui sont très partagés électoralement entre démocrates et républicains. Mais Biden ne veut pas de la guerre avec la Russie et c’est pour cela qu’il a refusé l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne, ce qui signifierait abattre des avions russes. Donc, il compense avec des déclarations fracassantes.

Que vous inspirent les débats qui agitent la presse occidentale sur l’éventuel déséquilibre mental de Vladimir Poutine ?

Je me méfie de la « pathologisation » de l’adversaire qui dispense de réfléchir. L’Occident est tellement bouleversé, sidéré et déstabilisé qu’il ne peut pas attribuer un comportement aussi hostile à autre chose que de la folie. Mais ça me paraît un peu court. C’est peut-être pire en réalité, car Poutine est assez représentatif d’un vrai courant nationaliste régressif qui a été réveillé en Russie. Mais cela ne justifie pas ni même n’explique la décision d’entrer en guerre. Peut-être a-t-il lu et cru des rapports lui expliquant que la population ukrainienne allait accueillir ses soldats en libérateurs, ou que l’armée ukrainienne allait s’effondrer comme un château de cartes ?

Que faut-il attendre des négociations qui se déroulent actuellement sous la houlette de la Turquie ?

Je n’ai pas d’éléments mais je ne vois pas très bien ce qu’il y a à négocier en ce moment, si ce n’est le maintien du gouvernement de Kiev. S’il y a une sortie, elle se fera probablement à partir de l’acceptation par Kiev du fait accompli.

Comment sortir de cette logique de confrontation avec la Russie ?
 

Il faudrait déjà que la Russie s’y prête… Après, il faudra y réfléchir. Comment revenir un jour à une coexistence pacifique, puis à une forme de « détente » comme au temps de la guerre froide, avec la Russie qui ne sera jamais une social-démocratie scandinave. Mais on n’en est pas là. Tout cela est un gâchis épouvantable, la souffrance des Ukrainiens et tout le reste.

(1) Hubert Védrine, Dictionnaire amoureux de la géopolitique, Éditions Plon.

publié le 1° avril 2022

Carton rouge. Détention de
Salah Hamouri : l’indignation sélective
du pays des droits de l’homme

Lina Sankari sur www.humanite.fr

La France chérit la liberté dont elle se veut le phare depuis la Révolution de 1789. Les libertés aussi, devrait-on dire, puisque notre pays se targue de protéger un ensemble de droits reconnus par la grâce de la Constitution. On voit déjà quelques esprits chagrins rétorquer et pointer les assauts de ceux qui veulent la diminuer. Pourtant, qu’on en juge : le président Macron, malgré ses attaques contre la liberté d’informer, n’a-t-il pas proposé l’asile – refusé par l’intéressée – à la journaliste russe Marina Ovsiannikova qui avait fait irruption pendant un journal télévisé pour dénoncer l’offensive en Ukraine ?

En termes de liberté, il y a également des silences éloquents. Le 10 mars, l’avocat franco-palestinien Salah Hamouri a de nouveau été condamné à quatre mois de détention administrative par la justice militaire israélienne, qui considère qu’il représente une « menace pour la sécurité de la région ». Rien de moins. Interrogé par « l’Humanité » sur le harcèlement dont est l’objet Salah Hamouri pour sa critique de l’opération militaire israélienne dans les territoires palestiniens, le ministère des Affaires étrangères déclare avoir engagé des « démarches (…) pour obtenir des explications » auprès des autorités. Le Quai d’Orsay assure en outre que, en vertu de la convention de Vienne, les services consulaires ont pu lui rendre visite le 21 mars.

Point de protestation à haute voix comme pour la Russie, donc. Il s’agirait de ne pas froisser l’allié israélien au nom de la liberté. Celle de vivre sur la terre où Salah Hamouri est né et celle de sa famille de le rejoindre. Malgré des dossiers d’accusation vides, un citoyen français est régulièrement incarcéré depuis l’âge de 19 ans. Selon le droit, la détention arbitraire constitue une violation. Mais le phare français s’allume par intermittence.


 


 


 

Journée de la Terre : une journée pour appeler à des sanctions contre l’apartheid israélien

sur https://www.france-palestine.org/

Un appel de 74 organisations à travers le monde dont plusieurs françaises - En commémoration de la Journée de la Terre - 30 mars 2022 - les Palestiniens réitèrent leur appel à la communauté internationale pour qu’elle enquête sur l’Israël de l’apartheid et lui impose des sanctions. Étant donné qu’Israël méprise sans vergogne le droit international depuis plus de sept décennies, il ne doit jamais être exempté des sanctions établies pour maintenir l’ordre juridique international et les droits de l’homme.

Il y a quarante-six ans, le 30 mars 1976, la police coloniale israélienne a abattu six citoyens palestiniens d’Israël lors d’une manifestation contre la prise de contrôle par Israël de milliers de donums de terres palestiniennes. Depuis lors, cet événement est connu sous le nom de Journée de la terre, commémorée chaque année par les Palestiniens le 30 mars. Lors de cette date commémorative, les Palestiniens soulignent leur lutte incessante contre l’apartheid israélien, l’occupation militaire et le colonialisme de peuplement. Ils soulignent leur enracinement sur leurs terres et dénoncent leur appropriation brutale par l’État, ses colonies et ses institutions para-étatiques, qui tentent souvent de déguiser leurs opérations en initiatives “environnementales” ou “de développement”. Il n’y a rien de vert dans le vol de terres.

La dépossession violente et le déplacement de communautés entières par les puissances coloniales, les institutions étatiques et les entreprises, le vol des terres et des ressources et le déni du droit d’exister sur les terres où nous sommes enracinés, est une expérience que nous partageons avec les peuples autochtones et les communautés rurales du monde entier. Notre lutte est leur lutte ; leur lutte est notre lutte.

Cette année, la commémoration de la Journée de la Terre intervient alors qu’Israël accélère et intensifie l’appropriation des terres palestiniennes. Les appareils d’apartheid israéliens évincent les Palestiniens de leurs terres à Al-Naqab, Jérusalem, les collines du sud d’Hébron, la vallée du Jourdain et au-delà, et les ghettoïsent dans des bantoustans toujours plus petits. À cela s’ajoute une violence accrue infligée aux Palestiniens pour réprimer leur résistance à l’oppression israélienne. Depuis le début de l’année 2022, 18 Palestiniens de Cisjordanie ont été tués par la violence israélienne. Les forces israéliennes ont également intensifié les arrestations de Palestiniens des deux côtés de la ligne verte. Rien qu’en janvier 2022, les forces israéliennes ont arrêté 504 Palestiniens en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, et plus de 100 citoyens palestiniens d’Israël à Al-Naqab.

Il y a quatre ans, en 2018, des milliers de Palestiniens assiégés dans la bande de Gaza ont marqué la Journée de la terre en manifestant aux frontières de Gaza. Dans ce qui est devenu connu sous le nom deGrande Marche du retour, les manifestants ont demandé la fin de leur incarcération israélienne dans une prison à ciel ouvert depuis 2007. Étant donné que 70 % des Palestiniens de Gaza sont des réfugiés expulsés de leurs foyers lors de la création d’Israël en 1948, les manifestants ont exigé qu’ils retournent dans leurs foyers et sur leurs terres, un droit inscrit dans la résolution 194 des Nations unies. Israël a réprimé les manifestations non violentes qui se sont poursuivies sans relâche pendant 21 mois en assassinant au moins 214 Palestiniens et en blessant plus de 36 100 autres. Quatre ans après la Grande Marche du retour, Gaza continue d’être assiégée par Israël et subit les assauts brutaux de ce dernier.

Israël profite du silence et de la complicité directe de la communauté internationale pour continuer à violer effrontément le droit international et l’ensemble du cadre des droits de l’homme. C’est pourquoi l’appel à sanctionner Israël est depuis longtemps un pilier central de la lutte palestinienne pour l’autodétermination.

Avec Amnesty International, Human Rights Watch ainsi que les organes et les procédures spéciales de l’ONU se faisant l’écho des appels palestiniens, il existe aujourd’hui un consensus mondial dans la communauté des droits de l’homme sur le fait qu’Israël doit être tenu pour responsable du crime d’apartheid commis contre le peuple palestinien. Pourtant, les gouvernements du monde entier continuent à fournir des armes à Israël et à renforcer leurs relations commerciales avec lui. De plus, l’apartheid israélien est normalisé et accueilli favorablement dans différents forums et arènes internationaux.

Aujourd’hui, alors que les puissances mondiales s’accordent sur des sanctions aveugles pour défendre la souveraineté de l’Ukraine, leur hypocrisie à s’opposer aux demandes palestiniennes de sanctions ciblées apparaît au grand jour.

Alors que les Palestiniens des deux côtés de la ligne verte se rassemblent à l’occasion de la Journée de la Terre pour surmonter la fragmentation géopolitique israélienne et résister à la colonisation de nos terres, nous réaffirmons notre solidarité avec tous ceux qui, à travers le monde, luttent pour les droits à la terre et aux ressources.

Nous appelons les gens du monde entier à se joindre à nous pour mettre fin aux liens de complicité et faire en sorte que les gouvernements remplissent leurs obligations en vertu du droit international en :

 Enquêter sur l’apartheid israélien et en réactiver les mécanismes de l’ONU pour combattre l’apartheid afin d’imposer des sanctions ciblées à Israël, y compris un embargo militaire.

 Faire campagne pour que les gouvernements interdisent et que les magasins et supermarchés retirent du marché les produits provenant des colonies illégales d’Israël et faire campagne pour mettre fin aux contrats et aux investissements dans les entreprises qui soutiennent ces colonies, en particulier celles qui figurent dans la base de données de l’ONU.

 Demander des comptes aux institutions qui favorisent notre dépossession, comme le soi-disant “Fonds national juif” (JNF), et joindre les efforts pour découvrir leur complicité avec le nettoyage ethnique, les colonies illégales et l’apartheid contre le peuple palestinien.

 Soutenir les enquêtes en cours de la Cour pénale internationale sur les crimes israéliens commis contre les Palestiniens en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

 Dénoncer et rejeter la normalisation de l’apartheid israélien dans les domaines culturel, universitaire, politique, économique et environnemental à l’échelle mondiale.

Parmi les signataires :

Association France Palestine Solidarité (AFPS) - France

Comité de Vigilance pour une Paix Réelle au Proche-Orient (CVPR PO) - France

Union Juive Française pour la Paix - France

MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples) - France

BDS France - France

Collectif Faty KOUMBA : Association des Libertés, Droits de l’Homme et non-violence - France

Collectif Judéo Arabe et Citoyen pour la Palestine - France

Femmes en Noir - France

Parti Communiste Francais (PCF) - France

 publié le 29 mars 2022

Un sommet Poutine-Zelensky
presque acté

Vadim Kamenka sur www.humanite.fr

Au sortir des négociations entre Russes et Ukrainiens, les contours d’un accord de paix ont été évoqués, mardi. Un cessez-le-feu pourrait intervenir lors d’une rencontre présidentielle.

Plus d’un mois après le début du conflit en Ukraine et son invasion par la Russie le 24 février, les autorités russes ont ouvert la porte à une rencontre entre les présidents Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky. Cette proposition est arrivée au terme de trois heures de négociations qui se tenaient mardi au palais de Dolmabahce, à Istanbul. Le responsable de la délégation russe et représentant du président, Vladimir Medinski, a fait état de « discussions substantielles ». Il a surtout surpris l’assistance et de nombreux diplomates en indiquant que les propositions « claires » de l’Ukraine en vue d’un accord allaient être « étudiées très prochainement et soumises au président » Vladimir Poutine et qu’un sommet entre les deux chefs d’État serait possible en cas d’un compromis pour mettre fin aux hostilités.

C’est la première fois que Moscou évoque cette possibilité. Encore la veille, Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères, avait écarté en conférence de presse cette hypothèse, affirmant qu’elle serait pour l’heure « contre-productive » car elle doit être « bien préparée » pour aborder l’ensemble des problèmes accumulés toutes ces années. « Les avancées ont dû être plus que substantielles. Ils ont dû aboutir à des garanties sur un certain nombre de points clés comme le Donbass, la neutralité de l’Ukraine et la démilitarisation », analyse un diplomate français en Russie.

Cette première avancée vers un potentiel accord de paix est partagée par la partie ukrainienne. Le responsable des négociateurs, David Arakhamia, a aussi estimé que les conditions étaient désormais « suffisantes » pour une rencontre des deux présidents. Pourquoi ? Parce que la principale demande de l’Ukraine d’aboutir à un accord international signé par les États-Unis, la Chine, la France, le Royaume-Uni (quatre membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU) et cinq pays de l’Alliance atlantique (Allemagne, Canada, Italie, Pologne, et Turquie) et Israël garantissant la sécurité de Kiev serait en bonne voie. « Nous voulons un mécanisme international de garanties de sécurité dans lequel les pays garants agiront de façon analogue à l’article 5 de l’Otan (stipulant qu’une attaque contre l’un de ses membres est une attaque contre tous – NDLR) et même de façon plus ferme », a expliqué David Arakhamia.

Crimée et donbass provisoirement exclus

L’Ukraine accepterait en contrepartie la « neutralité et le statut non nucléaire » et l’abandon de ses aspirations à rejoindre l’Otan, même si elles avaient été récemment inscrites dans sa Constitution. Pour le directeur de l’Observatoire franco-russe, Arnaud Dubien, « les négociations du jour, dont on n’attendait pas grand-chose, pourraient bien produire plus d’effet que prévu (y compris sur le plan militaire – Moscou annonce une réduction significative de ses activités sur les fronts de Kiev et Tchernigiv) ». Car il s’agit de l’autre information du jour. Le vice-ministre de la Défense russe Alexandre Fomine a annoncé que Moscou allait « réduire radicalement (son) activité militaire en direction de Kiev et Tcherniguiv », dans le nord du pays, les négociations sur un accord sur la neutralité de l’Ukraine « entrant dans une phase pratique ». Rien sur le reste du territoire, la Crimée et le Donbass étant « provisoirement exclus » de l’accord.

 

 

 

« Les pays les plus pauvres vont énormément souffrir »

Marc de Miramon sur www.humanite.fr

Pour Georges Corm, le creusement du fossé entre les pays « occidentaux » et le reste du monde va essentiellement profiter, à court terme, aux États-Unis. Georges Corm est économiste et historien, ancien ministre des Finances du Liban


 

Quelle analyse faites-vous de la guerre en cours entre l’Ukraine et la Russie ?

Je pense qu’il s’agit aussi d’un piège qui a été tendu à la Russie. N’oubliez pas que Moscou et Kiev se sont engagés avec les accords de Minsk 1 et 2, lesquels n’ont jamais été appliqués. Et l’Otan n’a pas respecté sa promesse, formulée au lendemain de la chute du mur de Berlin, de ne pas s’approcher des frontières de l’ancien empire russe. D’autres événements sont délaissés par les médias, comme l’implication du fils de l’actuel président Biden (Hunter Biden – NDLR) dans des scandales de corruption en lien avec le gouvernement ukrainien.

D’un point de vue cynique, les États-Unis sont les grands vainqueurs de la guerre en cours : l’Otan, qu’Emmanuel Macron décrivait en état de « mort cérébrale » il y a quelques mois, est totalement remise en selle. Washington se met à vendre son gaz de schiste aux Européens alors qu’il n’y parvenait pas jusqu’à présent, les livraisons d’armes se multiplient et Berlin tourne le dos à la politique qui misait sur la coopération et le bon voisinage avec Moscou. La Russie a exprimé depuis un certain moment des signes d’impatience et d’énervement. Il était évident pour tous les observateurs que l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne comme à l’Alliance atlantique constituait une ligne rouge pour Moscou. En sens inverse, souvenez-vous que lorsque les Soviétiques ont envoyé des fusées à Cuba, les Américains ne l’ont pas accepté et le monde s’est de facto retrouvé au bord d’une guerre nucléaire. J’étais aux États-Unis à ce moment-là et je peux vous garantir que tout le monde se préparait à une apocalypse imminente.

Craignez-vous que cette guerre n’aggrave la fracture Nord-Sud, notamment avec l’explosion des prix des matières premières, qui risque de jeter des dizaines, voire des centaines, de millions de gens dans la pauvreté ?

Cette issue est malheureusement la plus probable. Les pays les plus pauvres de la planète, en Afrique bien sûr mais aussi en Afghanistan ou au Pakistan, vont énormément souffrir. Tout cela va renforcer les positions de la Chine, qui se pose en contre-modèle de Washington et entend commercer avec tout le monde et s’oppose à la politique de sanctions défendue par les États-Unis et l’Union européenne. Mais Pékin n’est pas seul à jouer cette partition, comme on l’a vu avec l’Inde ou l’Indonésie, qui se sont abstenus de condamner l’invasion de l’Ukraine par la Russie. En réalité, considérer la Russie comme « isolée » relève de la propagande de bas étage. Il y a aujourd’hui, dans ce qu’on appelle l’Occident politique, une pensée dominante extrêmement virulente. Quand j’écoute les différentes radios et télévisions de ce monde-là, on a le sentiment qu’ils sont gouvernés par un parti unique !

Vous rejetez pourtant le concept d’Occident, comment alors définir ou nommer cet ensemble de pays qui tente de venir au secours de l’Ukraine en lui donnant des armes et en sanctionnant la Russie ?

C’est une alliance militaire et politique multinationale qui est mise sur pied par les États-Unis. Dans ce dispositif, Volodymyr Zelensky joue un rôle particulier. Loin d’être le héros et le saint homme dont on parle, il est avant tout le garant des intérêts de cette coalition internationale face à la Russie. Le problème, dans cette pensée unique actuelle, c’est que toute prise de distance avec le gouvernement ukrainien est interprétée comme une défense de la Russie et de Vladimir Poutine. Il faut aussi comprendre que pour une partie de l’opinion publique mondiale, et je la partage, les violations des droits de l’homme perpétrées par les États-Unis sont innombrables. Nous pouvons citer, entre autres, le soutien au coup d’État du général Pinochet au Chili contre Salvador Allende, la prison de Guantanamo, toutes les horreurs commises en Irak dès que Saddam Hussein avait terminé ses basses besognes en Iran. Et c’est une vieille histoire, tant la politique de Washington vis-à-vis de Téhéran était intimement liée avec la stratégie globale d’affaiblissement de Moscou dans la perspective de l’affrontement Est-Ouest.

Lorsque j’étais ministre des Finances au Liban (1998-2000), j’ai dîné avec James Baker, qui était secrétaire d’État américain au moment de la première guerre du Golfe. Je lui ai demandé si sa conscience ne le troublait pas par rapport à ce que lui et d’autres avaient fait subir à l’Irak. Il m’a répondu que pas du tout, qu’il était très content de tout ce qui avait été fait, et que toutes les catastrophes subies par le peuple irakien relevaient de la seule responsabilité de Saddam Hussein. Toute l’histoire des États-Unis est d’une cruauté invraisemblable, du génocide des Indiens à la traite négrière.

publié le 26 mars 2022

Le début d'une ère de dangers stratégiques durables 

Christophe Deroubaix sur www.humanite.fr

Pour Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Paris, la guerre en Ukraine signe le retour du monde du XIXe siècle sans centres d’autorités capables d’imprimer un ordre stable.

Quelle analyse faites-vous de la situation du point de vue de la stratégie des Etats-Unis ?

Vladimir Poutine a réussi cet exploit tout à fait extraordinaire de refonder l’unité de l’Occident et de l’alliance atlantique. L’invasion de l’Ukraine a cristallisé et reconsolidé l’alliance atlantique et l’OTAN, les deux, donc, aux niveaux politique et militaire. Alors que les deux rives de l’atlantique étaient en voie de se séparer de plus en plus profondément à la fois politiquement et idéologiquement au cours des dernières décennies, cette guerre créée une dynamique d’affrontement entre Est et Ouest, non pas idéologique comme du temps de la guerre froide entre communisme et capitalisme, mais en des termes de compétition politique et stratégique interétatique entre l’alliance atlantique et la Russie. On remarque une forme de prise conscience de la part des pays européens qui ont très peu contribué à leur propre défense ces dernières décennies de la nécessité d’augmenter significativement leurs budgets de défense ainsi qu’une demande de présence accrue, à la fois politique et militaire, des États-Unis sur le continent européen. Les résultats sont à contre-courant des tendances des dernières décennies.

Pour ce qui est de Joe Biden, il a géré de façon prudente, agissant à la fois sur des leviers diplomatiques et de sanctions économiques, sans jamais dépasser les limites qui pourraient entraîner une confrontation directe. C’est une gestion diplomatique qui a été comprise en Europe comme un retour à une certaine fiabilité américaine.

Existe-t-il un débat au sein des élites américaines sur le niveau de réponse à apporter à l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine ?

Au niveau des institutions de sécurité, il y a une forme de consensus pour appliquer la pression de façon systématique mais toujours en deçà d’un palier qui entraînerait des dynamiques plus larges. Quelques voix minoritaires existent, surtout des élus républicains, qui réclament des mesures d’action militaire plus directe. Personne au sein des institutions de sécurité n’est favorable à ce genre de scénario. Ils estiment que choisir une voie de confrontation directe ferait potentiellement basculer dans une troisième guerre mondiale. Les principes de la dissuasion nucléaire sont en marche et, de ce point de vue, les évolutions dépendent plus des décisions prises à Moscou qu’à Washington. Le consensus aux États-Unis est de ne pas franchir de seuils décisifs.

Le refus de s’engager militairement tient-il à l’héritage des guerres de Bush, et de l’opposition de l’opinion à de telles aventures, ou à la capacité nucléaire de la Russie ?

Ce n’est pas en raison d’une défiance des Américains vis-à-vis des guerres que les États-Unis ont adopté cette position stratégique mais tout à fait exclusivement du fait de leur raisonnement en termes de potentiel d’escalade en cas d’affrontement plus large et direct. L’état-major américain estime que le danger serait que la Russie utilise les avantages comparatifs dont ils disposent, à savoir les armes nucléaires. C’est l’équilibre nucléaire qui préside aux décisions américaines de rester sous un certain seuil dans la manière dont ils gèrent ce conflit.

Dans quelle mesure ce qui est en train de se dérouler en Europe va-t-il impacter le fameux « pivot asiatique » des États-Unis ?

Ce qui se passe implique une certaine forme de recentrage vers la partie occidentale de l’Eurasie, donc le continent européen. Ce qui n’était pas désiré par les États-Unis du fait évidemment du défi plus grand constitué, à leurs yeux, par la montée en puissance de la Chine. La consolidation de l’alliance atlantique et de l’OTAN crée potentiellement les conditions de mise à l’épreuve de la Chine à l’avenir par le système atlantique tout entier. La crise actuelle démontre pour l’instant aux Européens que l’alliance américaine est indispensable dans un monde devenu de plus en plus anarchique, là où les Européens, sur les questions russe comme chinoise, étaient beaucoup plus orientés vers l’économie et le commerce.

D’un côté, la situation pose problème aux États-Unis dans leur ambition d’orienter leurs énergies et les leurs moyens vers l’Asie-Pacifique. Mais, dans le même temps, cela crée pour eux des conditions politiques meilleures du point de vue de la construction politique occidentale vis-à-vis de la Chine. Par exemple, la situation montre que les sanctions économiques concentrées et d’une très grande ampleur peuvent faire énormément de mal à des grandes économies. En ce sens, je ne pense pas que cela remette en cause les grandes orientations états-uniennes en Asie-Pacifique et vis-à-vis de la Chine.

 Pour le dire d’une manière un peu triviale, c’est d’une certaine façon « tout bénéfice » pour la stratégie des États-Unis ?

D’abord, la situation est très périlleuse et nous n’en connaissons pas l’issue. Disons que s’il n’y a pas une escalade au-delà d’un certain seuil, il est clair que, pour les États-Unis, ce que Poutine a initié représente une erreur stratégique de très grande envergure. Il est en train de construire ce qu’il voulait affaiblir. C’est son action mal pensée qui refonde l’unité atlantique. Pour les États-Unis, cela représente un gain au regard des divergences euro-américaines sur un certain nombre de sujets ces dernières années.

 Quelle analyse faites-vous du vote aux Nations Unis où un certain nombre de pays se sont démarqués ?

En effet, trente-sept pays se sont abstenus, parmi lesquels l’Inde, l’Afrique du Sud ainsi qu’une quinzaine d’autres pays africains. Ce vote ne veut pas nécessairement signifier un soutien à l’invasion de l’Ukraine. Il dit que les gouvernements d’une part importante de la population mondiale ne souscrivent pas une lecture binaire à la fois du conflit et des relations internationales. Une partie importante du monde, que l’on appelait autrefois le monde en voie de développement, ne veut pas rentrer dans des logiques d’affrontement binaire ou dans un schéma de compréhension de ce qui vient de se passer comme étant réduisible à une lutte entre démocraties et autocraties. Cela pourra certes changer au gré de ce qui se passera sur le champ de bataille dans ce moment de tragédie historique.

Cela dit aussi que les États-Unis ne dominent pas la politique internationale aujourd’hui. Ils ne se trouvent pas dans une position unipolaire comme ils l’ont été très brièvement et pas tout à fait entièrement à la fin de la guerre froide. Le monde a toujours été polycentrique et pluriel. L’apparente difficulté des États-Unis aujourd’hui à créer un ordre mondial reflète en fait une évolution historique évidente : que la puissance américaine n’est plus ce qu’elle était en 1991 ni en 1945. Ça, nous le savions déjà.

Quel est le « nouveau » qui émerge de cette crise majeure donc ?

L’environnement international est caractérisé aujourd’hui par un retour au XIXe siècle, à une anarchie, au sens littéral et étymologique, c’est-à-dire sans centres d’autorités capables d’imprimer un ordre stable. Cette situation d’anarchie implique nécessairement une remise en cause des conceptions libérales de la mondialisation qui ont eu cours depuis la fin de la guerre froide et qui se trouvaient déjà très fissurées ces dernières années. Le monde d’après, en supposant qu’il y ait un monde d’après, va être caractérisé par cette anarchie grandissante. On le voit dans la multiplication possible de conflits territoriaux et de possibles confrontations militaires. La Corée du Nord a profité de ce moment particulier pour lancer un missile balistique de portée plus longue que les missiles lancés précédemment. On le voit dans les fractures des flux internationaux et les déchirements des chaînes de productions transnationalisées. Nous sommes sortis du cadre d’une certaine forme de régulation du monde par à la fois la mondialisation économique et financière et la prédominance des logiques économiques sur les logiques politiques. Nous sommes de nouveau entrés dans une ère à la fois de rivalités, de compétitions et de dangers stratégiques durables.


 


 


 

 

 

Eh bien non, le monde n’appartient pas à l’Occident

Francis Wurtz sur www.humanite.fr

Joe Biden et ses alliés, anglo-saxons comme européens, semblent se voir (presque) revenus aux lendemains de la chute de l’Union soviétique, quand le président Bush (senior) pouvait encore dire, dans son « discours sur l’état de l’Union » de janvier 1992 : « Grâce à Dieu, l’Amérique a gagné la guerre froide. Un monde jadis divisé en deux camps reconnaît aujourd’hui la supériorité d’une seule puissance : les États-Unis. »

Certes, il y a aujourd’hui un gros caillou dans la chaussure des États-Unis. Il est économique plus que militaire : c’est cette insupportable épée de Damoclès de la puissance chinoise qui menace le « leadership » américain, l’enjeu stratégique numéro un pour Washington. Mais, par sa guerre d’agression contre l’Ukraine, Vladimir Poutine lui offre une occasion historique d’affaiblir lourdement l’autre éternel rival, la Russie, et permet à la coalition occidentale de revêtir la panoplie de défenseure du « monde libre », rassemblant, apparemment, derrière son étendard tous les pays en désaccord avec l’aventure sulfureuse du chef du Kremlin. Autrement dit, la quasi-totalité des nations du globe. Une aubaine stratégique inespérée pour « l’Amérique » et ses alliés. Et pourtant…

L’analyse des votes de l’Assemblée générale des Nations unies, le 3 mars dernier, donne une image du monde beaucoup plus contrastée que celle d’une hégémonie sans partage de « la famille occidentale ». Rappelons que, si Moscou fut, légitimement, isolé dans ce vote, puisque seules la Biélorussie, l’Érythrée, la Syrie et la Corée du Nord approuvèrent sa stratégie en Ukraine, les Occidentaux ne furent pas plébiscités pour autant. Bien des pays, et non des moindres, n’entendent plus être soumis à un camp. Pas moins de 35 pays se sont, en effet, abstenus et 12 autres ne prirent pas part à ce fameux vote. Parmi ces récalcitrants, il y a la Chine, qui, bien qu’alliée de la Russie, souligne que « la crise ukrainienne n’est pas quelque chose que nous souhaitions voir venir », car « la guerre n’est dans l’intérêt de personne » et doit cesser au plus tôt. Il y a également l’Inde, qui, bien qu’alliée des États-Unis, n’a pas cédé à leurs (fortes) pressions et a refusé de s’aligner sur les positions occidentales. Il y a, enfin, 22 pays africains, dont le Sénégal qui, bien que réputé proche de la France sinon de l’Europe, a tenu à marquer sa différence.

C’est que nombre de pays du Sud constatent chaque jour un peu plus que leurs intérêts bien compris sont les parents pauvres des stratégies des « grandes puissances » : l’ONU n’annonce-t-elle pas que la guerre russe contre l’Ukraine et la « guerre économique et financière totale contre la Russie » (Bruno Le Maire) risquent d’entraîner « une crise alimentaire mondiale », en particulier dans les pays les plus démunis ? Quant aux grands États « émergents », des voix fortes s’y élèvent en faveur de la mise en place d’un système financier et commercial international moins dépendant des instruments de la domination occidentale, comme le dollar ou le système de messagerie interbancaire Swift. Leur message est clair : notre opposition à la guerre russe ne fait pas de nous les obligés de l’Occident


 


 

 

Bertrand Badie : « L’Ukraine,
première guerre de la mondialisation »

Interview par Lina Sankari sur www.humanite.fr

Un mois après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Bertrand Badie rappelle les responsabilités de l’Occident après l’effondrement de l’URSS, analyse les stratégies déployées par les acteurs en présence et esquisse les solutions pour une sortie du conflit.

L’économie russe « va retourner vingt ou trente ans en arrière », assurait récemment l’ancien conseiller économique du gouvernement russe Sergeï Gouriev. Selon le professeur des universités à Sciences-Po Paris Bertrand Badie, les menaces d’exclusion de la Russie du système global et les perspectives d’anéantissement économique constituent une nouvelle forme de dissuasion. Auteur des « Puissances mondialisées : repenser la sécurité internationale », Bertrand Badie analyse les grandes lignes de force internationales qui émergent à la faveur de la guerre en Ukraine.

Assiste-t-on, à l’aune de la crise ukrainienne, à la naissance d’une nouvelle ère sur le plan international ?

Il faut se méfier des formules qui frappent l’imagination dans des périodes de troubles. On verra, lorsque la fièvre sera retombée, quelles seront les conséquences d’un événement dont on ne peut qualifier la nature aujourd’hui. Il y a des tendances qui se dégagent. Lors du vote à l’Assemblée générale des Nations unies, est apparue une coupure entre le Nord et le Sud, une sorte de second Bandung, la grande conférence afro-asiatique de 1955 qui cherchait à s’émanciper de la bipolarité imposée. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’une bipolarité imposée mais de conflits dénoncés comme étant des querelles internes au monde ancien et dont ils ont peur de devoir payer le plus gros de la facture parce que les conséquences économiques et humanitaires de cette crise seront beaucoup plus fortes là où les souffrances sociales sont les mieux installées. C’est une tendance négligée parce que l’idée que le Sud est une périphérie reste dominante.

La seconde conséquence de ce conflit réside dans la physionomie de l’Europe. Je n’irai pas jusqu’à dire que l’Europe a réussi en quelques semaines une intégration et une convergence qu’elle n’avait pu atteindre pendant des décennies. Personne ne peut prédire ce que sera l’Europe des 27 à la fin de cette crise. On ne sait si les divisions d’antan ne reprendront pas le dessus. En revanche, pour la première fois depuis 1945, on assiste à une certaine distanciation des États-Unis. L’Otan s’est construite sur l’européanisation des États-Unis, leur installation, pas seulement militaire, sur le continent. Aujourd’hui, si la superpuissance américaine suit les événements, on la sent moins impliquée, et l’Europe a vraiment le sentiment de se retrouver de l’autre côté de l’Atlantique.

De même, la crise avec la Russie, qui n’a jamais été intégrée dans l’espace européen post-1989, a atteint son paroxysme. Il faudra bien penser un régime de sécurité commun. L’Europe occidentale a misé sur l’absurde en excluant politiquement la Russie de l’espace européen, tout en renforçant ses liens de dépendance économique et énergétique. On a aujourd’hui atteint un point de non-retour, où l’alternative réside soit dans l’exclusion complète – peu probable –, soit dans la définition d’un nouveau dénominateur commun que l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe aurait pu porter.

Cette guerre est enfin la première de la mondialisation. À l’aventure militaire totale lancée par le maître du Kremlin, répond un nouveau langage qui ne passe pas par la destruction militaire mais par l’exclusion du système global et les perspectives d’anéantissement économique. C’est une forme de dissuasion presque aussi angoissante que la dissuasion nucléaire. À l’issue de cette guerre, on saura si c’est réellement une voie de résolution des conflits.

Poutine a-t-il misé sur l’émergence d’un nouvel ordre international, favorable à la Russie et à la Chine ?

Je crois qu’il misait d’abord sur la restauration de l’ancien monde. Ce qui est frappant dans sa rhétorique, c’est son aspect passéiste. Les références de Poutine se construisent autour de l’Empire russe jusqu’à son berceau ukrainien qui nous ramène à la fin du XIXe siècle, de l’URSS non pas comme régime mais comme puissance, de la rhétorique d’après 1945 dont est extraite la notion absurde de dénazification et de la guerre froide où le bras de fer réglait le jeu international.

Les Occidentaux ont-ils minimisé l’impact de leurs interventions en Irak et en Libye sur le positionnement de la Russie ?

À la chute du mur de Berlin en 1989, Mikhaïl Gorbatchev déclarait, à Malte devant George Bush, que l’Union soviétique n’avait plus aucun intérêt à concurrencer le monde occidental. Les Occidentaux pensaient entrer dans une ère unipolaire où ils auraient vocation à être les gendarmes du monde, c’est le messianisme des néoconservateurs. Or, toutes leurs interventions ont échoué, sauf peut-être l’opération « Tempête du désert » menée sous mandat des Nations unies.

Ces interventions illimitées dans leur nombre, leur mode opératoire, leur façon de se légitimer ont réveillé les oppositions. Or, la Russie d’Eltsine ne s’était pas constituée dans l’opposition à l’Occident. La marginalisation, l’humiliation récurrente ont fabriqué un revanchard nationaliste inquiet de reconstituer sa puissance. Le danger s’est périodiquement manifesté : prise de l’aéroport de Pristina (en 1999, au lendemain de la guerre du Kosovo – NDLR), Géorgie, Syrie et Crimée. Ce qui nous ramène à cette décision extrêmement brutale de maintien de l’Otan, alors que le pacte de Varsovie a de fait été dissous avec l’effondrement de l’URSS. Ce maintien de l’Otan appelait à la reconstitution d’ennemis soit désignés, soit qui se considéraient comme tels.

Autres acteurs inattendus : les sociétés russe et ukrainienne. Que peut-on en attendre ?

Jamais Poutine ne pouvait imaginer que le paramètre social jouerait dans sa conquête de l’Ukraine. On voit à quel point l’entrée des chars russes en Ukraine ne ressemble en rien à celle des chars soviétiques en Tchécoslovaquie en 1968. Admettons que la puissance de feu finisse par l’emporter, nul ne dit que cette armée pourra se transformer en armée d’occupation sans essuyer des sabotages, des insurrections. Il en va de même avec cette jeune femme qui a brandi une pancarte pacifiste en direct au journal télévisé russe. Les dictateurs ne savent pas compter sur la pression sociale, cela a joué de mauvais tours à Moubarak, Ben Ali, Kadhafi, Blaise Compaoré…

Est-il réaliste d’envisager un statut neutre pour l’Ukraine ?

La solution à esquisser passe par cela, comme par la définition d’un statut pour le Donbass et d’un nouvel ordre de sécurité en Europe. Durant la guerre froide, les États passaient des traités pour garantir la neutralité d’autres pays. Aujourd’hui, les relations internationales ne peuvent plus fonctionner ainsi. On ne peut pas ôter sa souveraineté à un État et ses désirs ou attractions à un peuple. En revanche, on peut trouver une formule qui passe par la redéfinition de la fonction des alliances militaires et singulièrement de l’Otan. Ce n’est pas tant du peuple ukrainien qu’il faut obtenir des engagements mais de l’Otan comme organisation anachronique.

Cette question des garanties de sécurité se pose en Indo-Pacifique, où la stratégie états-unienne de pivot afin de contrer l’influence chinoise est perçue comme une menace par Pékin. Peut-on, au regard de l’expérience avec la Russie, persister dans cette voie ?

Cela montre la fragilité de cette construction à la serpe que constitue l’alliance indo-pacifique, qui recèle le même danger. À l’instar de la Russie, la Chine pourrait se sentir menacée lorsqu’elle verra se concrétiser ce cordon qui va de l’Inde au Japon en passant par l’Australie et le cœur du Pacifique. Le jeu très complexe de la Chine aujourd’hui tient probablement compte du message qu’elle entend adresser aux puissances occidentales. La manière dont les différents États indo-pacifiques ont réagi à la crise ukrainienne montre la fragilité de ce type d’alliances. L’Inde n’a pas voté la résolution condamnant la Russie. Ce qui en fait un allié étrange. Enfin, on comprend tout le danger et la naïveté à concevoir une coopération internationale s’adossant sur le jeu des alliances militaires. La Chine agit principalement par recours à des instruments économiques, les Nouvelles Routes de la soie. Est-il pertinent de répondre à un projet mondialisé par un projet militaire régionalisé ? Est-il raisonnable de se projeter dans un espace géographique qui n’est pas le sien ? C’est valable pour les États-Unis, mais également pour la France, même si Paris a encore des possessions dans le Pacifique. La version moderne de notre sécurité passe-t-elle par un engagement militaire dans un espace difficile à contrôler ? La France est incapable de s’imposer en Méditerranée. Ce n’est pas parce que, sur le papier, le droit de la mer donne un espace maritime dans le Pacifique à la France que l’avenir et le bonheur du peuple français se jouent là-bas.

L’ONU est-elle condamnée à l’impuissance ?

Le vote du Conseil de sécurité a clairement montré – mais est-ce nouveau ? – à quel point les institutions traditionnelles du système onusien sont paralysées par le droit de veto des cinq membres permanents du Conseil de sécurité et par une définition de la sécurité datée de la guerre froide. Ils ont toujours refusé de se saisir des enjeux nouveaux de sécurité globale comme le climat, l’alimentation et la santé. À l’Assemblée générale, qui n’a pas de pouvoir contraignant, le système onusien joue son rôle de forum. Autre élément qui n’est pas rassurant : l’effacement du secrétaire général. On n’a pratiquement pas entendu Antonio Guterres. Il aurait résolument été mis à l’écart, notamment par la Russie. Pendant la guerre froide, même le Birman U Thant, qui n’avait pas beaucoup d’épaisseur, avait joué un rôle très actif dans la crise des missiles de Cuba. On ne sait pas regarder des institutions telles que le Programme alimentaire mondial, le Haut-Commissariat aux réfugiés ou l’OMS, qui font le succès ou du moins contiennent l’échec du système onusien. Il faut s’appuyer sur elles. Une fois qu’on aura surmonté la crise ukrainienne, il faudra bien s’occuper de la sécurité alimentaire, de la sécurité sanitaire qui n’a pas avancé malgré les millions de morts depuis 2020, du changement climatique. C’est l’Otan qui s’en occupera ? Vladimir Poutine ? La conquête éventuelle de l’Ukraine fera-t-elle avancer d’un iota ces questions ? On oublie le Yémen, la Syrie, le désastre absolu au Sahel. Qui les prendra en compte ? Les rodomontades de tel ou tel va-t-en guerre occidental ? Ces questions resteront les mêmes, elles seront aggravées par la crise ukrainienne et il faudra bien prendre des initiatives qui répondent à une tout autre grammaire.

 

Bertrand Badie est professeur des universités à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences-Po). Depuis sa thèse « Stratégie de la grève. Pour une approche fonctionnaliste du Parti communiste français », il est l’auteur de nombreux ouvrages clés et enrichit l’analyse des relations internationales de la sociologie durkheimienne. Avec Dominique Vidal, il codirige la collection « L’état du monde ».

publié le 24 mars 2022

Ukraine. Un mois
après la guerre éclair,
le bourbier

Vadim Kamenka, Christophe Deroubaix, Marc de Miramon et Lina Sankari sur www.humanite.fr

Le président russe a envahi ce pays depuis un mois. Ce conflit criminel décrété par le Kremlin, qui a déjà causé des milliers de morts et une crise humanitaire, s’enlise, semblant refléter une erreur stratégique de la part de Moscou.

Vladimir Poutine a décrété l’invasion de l’Ukraine dans la nuit du 23 au 24 février. L’offensive visait des installations militaires et plusieurs localités : Kharkiv, Kiev, Marioupol, Odessa. Un mois et des milliers de morts plus tard, qui s’ajoutent aux 14 000 victimes du conflit dans le Donbass depuis 2014, la Russie détient, à l’exception de la ville assiégée de Marioupol, les pourtours de la mer d’Azov et a avancé le long de sa frontière terrestre et de celle de la Biélorussie. Néanmoins, aucune grande ville, excepté Kherson, n’est tombée.

1. Pour Poutine, une guerre déjà perdue ?

À 4 heures du matin, le 24 février, le président russe prend la parole dans un discours télévisé. Il annonce :  « Conformément aux traités d’amitié et d’assistance mutuelle avec les républiques populaires de Donetsk et de Lougansk ratifiés par l’Assemblée fédérale le 22 février de cette année, j’ai pris la décision de mener une opération militaire spéciale. » Vladimir Poutine venait de reconnaître, deux jours plus tôt, l’indépendance des deux républiques autoproclamées. Il déclenche une guerre, avançant comme objectifs « la démilitarisation et la dénazification de l’Ukraine » et la protection des « personnes victimes d’intimidations et de génocide par le régime de Kiev depuis huit ans ». Critiquant « l’expansion de l’Otan », il dénonce l’absence de prise en compte des demandes de Moscou concernant sa sécurité.

Quatre semaines plus tard, l’offensive « s’enlise malgré toutes les destructions », a affirmé, mercredi, le chancelier allemand Olaf Scholz. Les importantes difficultés militaires font douter d’un succès sur le terrain. « Tout dépend du but de Vladimir Poutine. Est-ce s’arroger l’accès à la mer d’Azov, fortifier le Donbass et obtenir quelques victoires symboliques, ou faire capituler Volodymyr Zelensky ? La seconde option semble désormais peu probable », analyse une journaliste russe.

Avant le conflit, les diverses demandes diplomatiques russes portaient sur la neutralité de l’Ukraine, sa démilitarisation et la renégociation d’une architecture de sécurité en Europe avec les États-Unis. La pression verbale et militaire exercée par Poutine l’a emmené jusqu’à la guerre, pour ne pas faire face à un échec. « Englué dans une surenchère meurtrière, il provoque le rapprochement de l’Otan de ses frontières, une Ukraine surarmée avec une perspective réelle d’association et le retour des États-Unis et de l’Alliance atlantique en Europe », analyse l’historien Andreï Gratchev. Pour sortir de cet échec, quelle que soit l’issue de la guerre, l’idée de faire passer une défaite pour une victoire est évoquée par Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences en science politique à l’université de Nanterre : « Il est possible d’obtenir une concession de la part de Kiev et de la présenter en interne comme un succès. Mais on n’en prend pas le chemin. » Et Poutine s’enferme dans un discours fasciste et la répression.

2. Le regain du sentiment national ukrainien

Depuis quatre semaines, le conflit a servi de catalyseur pour unifier le pays contre l’envahisseur. Les bombardements quotidiens, les centaines de morts, les destructions ont réveillé un sentiment national dans la société et sur l’ensemble du territoire. « On se souvient tous du jour de l’attaque. Au fur et à mesure des jours et du sang versé, tous souhaitent combattre et aider pour stopper cette agression », témoigne Sveta à Odessa, sur les bords de la mer Noire. La résistance des Ukrainiens a surpris Vladimir Poutine, persuadé que sa guerre éclair et la destruction des installations militaires suffiraient au soulèvement des populations russophones dans l’Est, voire à  leur adhésion et la capitulation. Au contraire, les liens économiques, culturels, familiaux avec la Russie sont devenus secondaires. « Au niveau régional, la Russie veut montrer que la guerre réside dans la défense du russe. Ce qui est faux. De nombreux russophones depuis 2014 s’opposaient déjà à Vladimir Poutine et défendaient l’indépendance de l’Ukraine », nous expliquait récemment l’écrivain Andreï Kourkov. Une erreur stratégique de Poutine, qui voit désormais de nombreux Ukrainiens russophones dans l’Est et le Sud se tourner vers l’ukrainien par élan national. Après huit années de guerre au Donbass, dans les villes reprises par l’armée russe, un ras le bol s’affirme sur cette nouvelle page du conflit au nom de la paix. « Détruire et tuer, cela ne résout rien », condamne Tania.

3. Un enlisement comme en Afghanistan ?

Vladimir Poutine a surestimé la force de frappe de son armée, tout en sous-estimant la puissance du sentiment national ukrainien. Pour autant, ces deux erreurs majeures d’appréciation expliquent-elles, à elles seules, l’enlisement militaire de la troisième armée la plus puissante au monde, qui évolue, de plus, sur une topographie familière, les plaines ukrainiennes ne présentant pas franchement les mêmes problèmes opérationnels que les montagnes afghanes ? À l’évidence, l’aide apportée par les Occidentaux est déterminante. Depuis le début, Washington revendique le partage de renseignements, facteur nodal dans les conflits armés. La livraison d’armes des pays occidentaux a évidemment renforcé la capacité militaire ukrainienne. Selon l’ancien général américain Ben Hodges, interviewé par l’Express, « les jours prochains seront déterminants pour l’issue du conflit. Nous sommes à un moment décisif, car les Russes sont en sérieuse difficulté ».

4. États-Unis et Chine, les grands vainqueurs ?

La rivalité entre les États-Unis et la Chine s’annonçait comme la matrice géopolitique du XXIe siècle. L’invasion d’un pays souverain par un pays membre du Conseil de sécurité est-elle de nature à rebattre ces cartes ? Après un mois de conflit, la position de Washington est clairement renforcée. Alors que, dans un premier temps, les pays européens se sont placés sur la ligne de front diplomatique (sanctions, question de l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, fourniture d’armes à l’armée ukrainienne), Washington a retrouvé et même renforcé depuis sa place de leader. Son bras armé – l’Otan – est passé d’un état de « mort cérébrale » (diagnostiqué par Emmanuel Macron) à celui d’alliance relégitimée.

Quant à la défense européenne, le sommet du 24 mars à Bruxelles va entériner sa sujétion à l’organisation atlantiste, avec la bénédiction directe de Joe Biden. D’une certaine façon, le président états-unien voit prendre forme sa coalition des démocraties, pour laquelle il avait tenu un sommet en décembre dernier. Sauf que l’autonomisation de certains « alliés » sur ce sujet (Israël et Inde) lui dénie la possibilité de se décréter nouveau chef du « monde libre » comme le fit, en son temps, Ronald Reagan.

La Chine, elle, manie la prudence. Pékin appelle à des pourparlers, assure comprendre les craintes de son allié russe liées aux velléités d’élargissement de l’Otan tout en rejetant le séparatisme de Donetsk et Louhansk qui évoque, à ses yeux, la situation taïwanaise. Pour autant, la deuxième puissance mondiale n’est à l’origine d’aucune initiative diplomatique connue. Si elle permet à Pékin de jauger les réactions de son rival états-unien, la crise ukrainienne entrave toutefois sa stratégie économique des nouvelles routes de la soie qui s’accommodent mal d’une dégradation de la sécurité en Europe.

La Chine ne peut prendre le risque de se couper des marchés d’exportation occidentaux et du système financier international pour sortir la Russie de son isolement. En revanche, les autorités chinoises pourraient en profiter pour renforcer leur emprise sur le puissant voisin, devenu, depuis l’annexion de la Crimée en 2014, le premier partenaire économique du pays. Une forme de vassalisation qui ne dit pas son nom.

5. Des négociations de paix incertaines

Face à un Vladimir Poutine inflexible sur ses objectifs de guerre, la marge de manœuvre de Volodymyr Zelensky paraît bien étroite, même si le président ukrainien a reconnu le caractère « nécessaire » des futures négociations qui ne s’annoncent « ni faciles ni agréables ». En pilonnant Marioupol et en encerclant Kiev tout en avançant vers le port stratégique et russophone d’Odessa, l’armée russe vise la capitulation du gouvernement de Zelensky.

Pour la Russie, il symbolise une Ukraine tournée vers l’Ouest, favorable à l’adhésion à l’Union européenne et à l’Otan, voire à une sortie du mémorandum de Budapest (qui garantit, entre autres, le statut du pays comme puissance non nucléaire), comme l’a évoqué le président ukrainien lors de la dernière conférence de Munich sur la sécurité en février 2022, quelques jours avant le déclenchement de l’offensive russe. En clair, Moscou exige le retour d’un État tampon, voire croupion à ses portes, tandis que Kiev prétend faire valoir ses droits de peuple libre et souverain, quitte à faire basculer les équilibres sécuritaires issus d’un monde post-guerre froide, adoptés dans la douleur afin de limiter les risques de conflit nucléaire. Volodymyr Zelensky a d’ailleurs promis qu’il soumettrait les termes d’un hypothétique accord de paix à référendum.


 


 


 


 

Solidarité.
Pour soutenir
les réfugiés,
les déclarations
ne suffisent pas

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

La xénophobie et le manque d’investissement réel des États membres de l’Union européenne continuent de plomber l’élan de solidarité avec l’ensemble des exilés venus d’Ukraine.

Pour eux, on ne parle pas de « crise migratoire » mais bien d’« élan de solidarité » et de « protection ». Selon l’ONU, le nombre de réfugiés ukrainiens ayant rejoint un État de l’Union européenne dépassait, lundi 21 mars, les 3,5 millions de personnes. Trois semaines après la toute première activation de la « directive de protection temporaire », pourtant adoptée il y a plus de vingt ans, l’UE découvre enfin que, au lieu de pratiquer contrôles et maltraitance aux frontières, l’ouverture de voies légales et l’accès au travail des réfugiés peuvent bel et bien fonctionner.

Une occasion pour le président de la Commission européenne de relancer l’appel, ce mercredi 23 mars, à la mise en œuvre du Pacte européen sur la migration et l’asile. « Tout ce qui s’est passé depuis son adoption (en 2020 – NDLR) nous rappelle que nous avions raison, a-t-il déclaré, le 22 mars. La crise à Evros (…), le feu de Moria, la crise en Biélorussie, la situation à Calais, maintenant l’Ukraine. Tout cela montre que l’Europe a besoin d’un cadre pour la migration et l’asile. » En France, pas moins de 26 000 réfugiés ukrainiens, dont 2 433 enfants d’ores et déjà scolarisés, « ont été recensés (…) depuis la fin du mois de février », a déclaré Jean Castex, le 21 mars.

Un système de tri

Mais l’ombre de la xénophobie, présente au cœur des politiques migratoires européennes, continue cependant d’obscurcir ce tableau, radieux de prime abord… Trente-trois ONG africaines ont publié, le 4 mars, un communiqué exprimant leur « préoccupation face aux actes dégradants et inhumains que les ressortissants africains vivant ou résidant en Ukraine subissent, ont-elles écrit. S’ajoutent les actes xénophobes orchestrés par les autorités polonaises, qui procèdent de manière sélective (...) sur des critères liés à leur couleur de peau ».

Un système de tri qu’on retrouve également à la frontière franco-italienne. « Des ressortissants d’États tiers à l’UE (…) ont été remis aux autorités italiennes », indiquait, dimanche 13 mars, la préfecture des Alpes-Maritimes, en application d’« instructions nationales ».

La protection accordée par l’UE devait pourtant, au départ, s’appliquer aussi aux conjoints étrangers d’Ukrainiens et aux réfugiés résidant dans le pays avant la guerre. Mais une instruction du gouvernement français, adoptée le 10 mars, prévoit d’en exclure finalement certains « ressortissants de pays tiers ». Les associations de défense des droits des étrangers, dont France Terre d’asile et la Cimade, expriment à ce propos leur grande inquiétude.

L'Humanité lance une opération de solidarité concrète en partenariat avec le Secours populaire français : pendant un mois, nous appelons nos lectrices et lecteurs, amies et amis, à leur envoyer des dons et des mots pour la paix.
Vous pouvez télécharger ici le formulaire de don en PDF.

Une autre ombre au tableau est la conséquence du manque de moyens investis par les États dans l’accompagement des réfugiés ukrainiens, géré en grande partie par la société civile européenne, comme nous l’avions constaté lors de nos reportage en Pologne. « Le nombre de victimes potentielles arrivant d’Ukraine est susceptible d’attirer (...) des réseaux spécialisés dans le trafic d’êtres humains », a averti Europol en début de semaine.

 


 

Réfugiés : en France, les uns arrivent, les autres sont expulsés !

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

En Essonne, 49 jeunes migrants risquent d’être remis à la rue sans solution d’ici vendredi. Ils dénoncent une mesure visant à faire de la place aux réfugiés ukrainiens.

« On doit être sortis sous quarante-huit heures, sinon la police va nous expulser », s’insurge Sekou Keita (*), 15 ans, visiblement paniqué. Ce mineur, venu seul de Guinée, a passé environ trois semaines à la rue avant que la préfecture de l’Essonne ne lui accorde, mi-janvier, une mise à l’abri en hôtel, à Ormoy. Les services de l’État s’apprêtent à le remettre à la rue, sans solution de relogement, comme 48 autres jeunes, une semaine avant la fin de la trêve hivernale...

« C’est d’une brutalité sans nom »

« Ils nous ont dit que, si on voulait rester, il fallait faire une demande d’asile », explique le jeune homme, courrier officiel à l’appui. Sauf qu’une telle procédure signifierait abandonner leur recours pour être pris en charge par l’aide sociale à l’enfance. En effet, les jeunes hébergés dans cet hôtel ont tous vu leur minorité contestée par la Croix-Rouge, prestataire de service pour le département de Paris. Une décision malheureusement courante, donnant lieu de la part des demandeurs à un recours devant le juge des enfants, qui doit prochainement se prononcer sur leur situation administrative.

« On ne voit pas bien sur quelle base légale la préfecture s’appuie. C’est d’une brutalité sans nom », dénonce Pierre Mathurin, coordinateur parisien de l’association Utopia56, qui aide les personnes exilées lors de maraudes. Pour les jeunes comme pour l’association qui les accompagne, la nécessité de mettre à l’abri les milliers d’Ukrainiens arrivant en France ne serait pas étrangère à l’empressement des services de l’État à faire sortir ces mineurs de leur hébergement. « C’est à partir du moment où des Ukrainiens ont commencé à venir à l’hôtel qu’ils ont poussé pour qu’on sorte », affirme Sekou Keita. « Le directeur (de Grandissons ensemble, la structure qui héberge les mineurs, mais aussi des demandeurs d’asile – NDLR) nous a dit que l’hôtel allait fermer, mais les Ukrainiens et les familles qui sont là, on ne leur demande pas de sortir à eux ! » souligne-t-il.

Faire de la place aux Ukrainiens

Si la préfecture de l’Essonne nie les expulser pour faire de la place aux Ukrainiens, sur le terrain le doute subsiste. « On voit bien depuis quelques semaines, depuis que les premiers Ukrainiens ont commencé à arriver en France, qu’on leur donne la priorité. Par exemple, on a été très surpris de n’avoir aucune mise à l’abri depuis deux semaines des demandeurs d’asile afghans, dont le campement déborde à Pantin », regrette Pierre Mathurin.

Du côté de la préfecture de l’Essonne, on explique que le recours des jeunes devant le juge des enfants n’étant pas suspensif, « (ces) personnes sont donc considérées comme majeures et relèvent du droit commun ». « Elles se trouvent par conséquent en situation irrégulière sur le territoire national, et ne peuvent donc plus être prises en charge dans ces sites temporaires. Elles peuvent solliciter l’hébergement de droit commun (115) ». En attendant, les jeunes attendent la peur au ventre que la police les sortent de leur chambre d’hôtel, mais refusent d’évacuer les lieux.

(*) Le prénom et le nom ont été modifiés.

 publié le 22 mars 2022

Au Sahel, la guerre perdue d’Emmanuel Macron, faute d’avoir pris en compte les enjeux démocratiques

par Rémi Carayol sur https://basta.media/

La guerre en Ukraine a éclipsé plusieurs autres conflits, dont celui au Sahel. Emmanuel Macron a annoncé le 17 février le retrait des troupes française après neuf ans d’opérations et un bilan bien maigre.

Quel est le véritable bilan d’Emmanuel Macron sur les problèmes que soulève régulièrement basta! ? Pour aller au-delà de la com’, pendant toute la campagne électorale, basta! dresse pour vous des bilans du quinquennat sur une série de sujets très concrets.

Quand il arrive à l’Élysée, le 14 mai 2017, Emmanuel Macron est un « bleu » en matière militaire. Et il ne connaît pas grand-chose à l’Afrique. Il ne s’y est pas attardé durant la campagne. Son programme n’abordait pas vraiment ces deux questions, hormis la promesse floue d’« augmenter les moyens de nos armées » et celle, banale, de « défendre une nouvelle politique en Afrique où la paix et l’esprit d’entreprise construiront le siècle qui commence ». Pas un mot en revanche sur l’opération militaire Barkhane, que lui laisse en héritage François Hollande.

Ce dernier s’était façonné une stature de « chef de guerre » après avoir lancé deux opérations d’envergure sur le continent africain - Serval en janvier 2013 au Mali (devenue Barkhane en juillet 2014) et Sangaris en décembre 2013 en Centrafrique - et une autre en Irak et en Syrie, Chammal, en septembre 2014. Quand Macron lui succède, la France a retiré ses troupes de la Centrafrique, mais elle poursuit ses opérations au Sahel et au Levant – l’opération Chamma entrant dans le cadre de la coalition internationale contre l’État islamique.

Très vite, le nouveau président Macron semble vouloir revêtir le même costume que son prédécesseur. Cinq jours après sa prise de fonction, il se rend donc à Gao, au nord du Mali, où se trouve le principal camp de la force Barkhane. Le message est clair : lui aussi sera un chef de guerre attentif à « ses » hommes. « Dès mon installation, lance-t-il aux militaires, j’ai voulu donner le premier rang aux armées française ».

« Des faucons formés à l’école de la crise irakienne »

Dans les cabinets de son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et de sa ministre des Armées, Florence Parly, c’est une vision néoconservatrice qui prédomine. « Ce sont des faucons formés à l’école de la crise irakienne qui croient sincèrement à la lutte contre le terrorisme. C’est de la pure idéologie », dit Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network (organisation panafricaine qui rassemble des spécialistes des systèmes de sécurité) et spécialiste de la région sahélienne.

Cette conception des conflits contemporains, particulièrement en vogue dans les États-Unis de Georges W. Bush (président de 2001 à 2009), a marqué le quinquennat du début à la fin. Emmanuel Macron l’avait d’ailleurs exposée devant les militaires de la force Barkhane en mai 2017. « Vous êtes plus que jamais nos sentinelles et notre rempart contre les débordements du terrorisme, de l’extrémisme, du fanatisme », avait-il indiqué, avant de se lancer dans une ode à l’histoire coloniale de l’armée française : « Ici, vous êtes l’avant-garde de la République, comme avant vous le furent sur ce continent tant de générations de militaires [...] vous êtes les héritiers de cette longue lignée de soldats venus servir sur ce continent dans les airs, sur mer, sur terre et vous faites honneur à cette lignée. »

En réalité, le nouveau président sait qu’il devra faire évoluer le dispositif, qui compte alors plus de 4000 hommes opérant, sur le papier, dans cinq pays : la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. En réalité, les soldats français interviennent essentiellement au Mali, et plus rarement au Niger et au Burkina. Les hauts-gradés l’ont prévenu : cela ne pourra pas durer, la force militaire risque de s’enliser et de perdre le soutien des populations locales. Déjà en 2017, des chercheurs alertent sur l’« horizon compromis » de cette opération.

Alliance avec des milices

Le président français fixe alors deux priorités. Aux diplomates, il demande de préparer l’après-Barkhane. La France va dès lors faire feu de tout bois pour mettre sur pieds des structures capables d’assurer la relève. Au fil des ans, les sommets vont se succéder, et les entités s’empiler les unes sur les autres, parfois même les unes contre les autres. Il y a la force conjointe du G5-Sahel (qui réunit les cinq pays cités plus haut), la force Takuba (qui réunit des forces spéciales de certains États européens), l’Alliance Sahel (censée fédérer les projets de développement), la Coalition pour le Sahel, ou encore le Partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel… Aucune de ces structures, qu’elles soient militaires ou civiles, n’a eu de résultats concrets sur le terrain.

Dans le même temps, Emmanuel Macron exige des militaires d’obtenir plus de résultats – et des résultats exploitables dans le champ de la communication. « Au fil du temps, la force Barkhane avait fini par s’endormir. L’ennemi nous fuyait. Nous avions tendance à nous reposer sur nos lauriers. Macron a voulu redynamiser tout ça », indique un conseiller de l’Élysée ayant lui aussi requis l’anonymat. Le président a exigé des militaires qu’ils tapent plus fort. Pour ce faire, ces derniers ont adopté des choix tactiques qui leur seront reprochés par la suite.

Ils se sont notamment alliés, sur le terrain, à des milices, le MSA (Mouvement pour le salut de l’Azawad) et le Gatia (Groupe d’autodéfense touareg imghad et alliés), accusées d’avoir commis des massacres contre des civils. Cette coopération, qui s’est manifestée par des opérations conjointes dans la zone frontalière entre le Mali et le Niger, a débuté en juin 2017, soit quelques jours après la prise de fonction de l’actuel président français.

Elle s’est poursuivie pendant près d’un an, en dépit des accusations portées contre ces deux milices, notamment par la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), une opération de maintien de la paix des Nations unies. En juin 2018, la mission des Nations unies au Mali avait estimé, dans un rapport consulté par Basta!, à 143 le nombre de civils tués par ces deux groupes armés.

« Les drones sont devenus des moyens incontournables au Sahel »

Peu de temps après, l’exécutif français a exigé l’arrêt de cette collaboration. Pour obtenir plus de résultats, Emmanuel Macron a en outre décidé de lever un tabou en acceptant une vieille revendication des militaires : l’armement des drones. Jean-Yves Le Drian, qui craignait des réactions négatives à gauche, s’y était opposé durant le quinquennat de François Hollande, sous lequel il était ministre de la Défense. Florence Parly, elle, n’a pas eu ces états d’âme. Quelques jours après l’élection de Macron, un rapport sénatorial ouvre la voie à l’armement des drones.

Deux mois plus tard, la ministre, qui estime que les enjeux « ont été parfaitement identifiés et expliqués » par les sénateurs, annonce sa décision d’armer les drones militaires français et fait le lien avec l’opération Barkhane : « Les drones sont devenus des moyens incontournables dans les opérations que nous menons au Sahel », déclare-t-elle à l’occasion de l’université d’été de la Défense organisée à Toulon. Fin 2019, c’est acté, les drones disposent de bombes GBU-12, tandis que la force dispose également d’avions de chasse.

Certaines de ces frappes ont abouti à des « bavures ». La plus connue est celle de Bounti : le 3 janvier 2021, un avion de chasse Mirage 2000 de l’armée française a bombardé un rassemblement d’hommes à proximité de ce village du centre du Mali, tuant 22 personnes. Selon elle, il s’agissait de djihadistes. Mais des enquêtes journalistiques et un rapport de l’ONU affirment qu’il s’agissait, pour 19 d’entre eux, de civils qui participaient à une cérémonie de mariage. La France ne l’a pas reconnu. Quelques semaines plus tard, le 25 mars, un drone a frappé cinq jeunes qui, selon leurs proches, étaient partis à la chasse dans les environs de Talataye, au nord-est du Mali. Pour l’armée française, il s’agissait de djihadistes. Mais elle n’a donné aucun élément permettant de le prouver.

« L’ennemi est toujours là, plus fort que jamais »

Enfin, Emmanuel Macron n’a pas remis en question la stratégie des « opérations homo », adoptée et assumée par François Hollande. Celles-ci consistent à cibler ce que l’on appelle, dans les milieux militaires, des « high value target » (des chefs importants des groupes djihadistes), et à procéder à leur exécution, via des frappes ou des opérations au sol. Dans son livre paru en 2017, Erreurs fatales (Fayard), le journaliste Vincent Nouzille estimait à une quarantaine le nombre d’exécutions extrajudiciaires ainsi validées par Hollande.

Qu’en a-t-il été sous le quinquennat d’Emmanuel Macron ? Ces dernières années, l’armée française a tué plusieurs dizaines de chefs, parmi lesquels celui d’Al Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), Abdelmalek Droukdel, et celui de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), Adnane Abou Walid al-Sahraoui. Mais elle a échoué à « liquider » les deux plus importants : Hamadoun Kouffa, le chef de la katiba Macina, active dans le centre du Mali, et surtout Iyad ag-Ghaly, le « grand patron » des djihadistes sahéliens, qui est à la tête de la Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn (JNIM), une coalition réunissant les principaux groupes de la zone liés à Al-Qaeda.

« Cette stratégie n’a eu aucun effet », note D., un activiste malien des droits humains qui, au vu de l’ambiance actuelle au Mali, où la junte au pouvoir ne tolère aucun commentaire critique, a demandé l’anonymat. « Combien de communiqués avons-nous lus, célébrant telle ou telle exécution ? poursuit-il. Combien de fois nous a-t-on dit que c’était un coup fatal porté à l’ennemi ? Pourtant, l’ennemi est toujours là, plus fort que jamais. »

39 soldats français morts au Mali depuis 2017

Pour Niagalé Bagayoko, cette stratégie a été une « fuite en avant ». Depuis 2017, les djihadistes n’ont cessé de gagner du terrain. Ils avaient commencé à mener des attaques dans le centre du Mali bien avant l’élection d’Emmanuel Macron. Ils ont continué après : dans le sud du Mali ; dans le nord du Burkina, puis dans l’est, et maintenant dans le sud ; dans l’ouest du Niger ; et désormais dans le nord du Bénin et de la Côte d’Ivoire. Selon l’ONG Acled (Armed conflict location & event data project), plus de 8000 personnes - des civils essentiellement - ont été tuées au Mali, au Niger et au Burkina depuis 2013. Ce chiffre n’a cessé d’augmenter année après année, comme le révèlent les rapports trimestriels de la Minusma. L’armée française a elle aussi payé un lourd tribut dans cette zone : avant l’élection de 2017, 19 soldats étaient morts au Mali ; durant le quinquennat, 39 y ont perdu la vie.

En dépit de cette dégradation, Emmanuel Macron n’a pas changé de cap. « Il a persisté dans l’erreur en croyant que le recours aux militaires réglerait tout, alors qu’eux-mêmes avaient alerté sur l’impasse d’une telle stratégie », juge Niagalé Bagayoko. Pour elle, la faute en revient à une méconnaissance du dossier, mais aussi à l’influence des « faucons » au sein des ministères des Armées et des Affaires étrangères. Elle en veut pour preuve le refus absolu de Paris de voir les Maliens entamer des négociations avec les djihadistes.

Depuis 2017, les autorités maliennes envisagent de négocier avec les chefs maliens des groupes djihadistes. Une option également défendue par des chercheurs. La France s’y est toujours fermement opposée. « Cela nous a fait perdre plusieurs années, déplore D., l’activiste malien cité plus haut. Car à terme, tout le monde sait que le règlement de ce conflit passera par des négociations. » D. ne comprends pas « l’aveuglement » de la France. Il estime que cet aveuglement explique en partie la colère qui s’exprime depuis quelques mois contre la force Barkhane au Mali, au Niger et au Burkina – et plus généralement contre la France en Afrique de l’Ouest.

« Le prisme sécuritaire a fait oublier les enjeux démocratiques »

Il y a d’autres explications à ce rejet de la France dans ses anciennes colonies. Niagalé Bagayoko déplore notamment le ton « paternaliste » d’Emmanuel Macron et de ses ministre de la Défense et des Affaires étrangères. Le président avait notamment choqué lors de son déplacement à Ouagadougou en novembre 2017, où il s’était moqué du président burkinabé, Roch Marc Christian Kaboré, lors d’une rencontre avec des étudiants. À cette occasion, il avait sèchement répondu à une étudiante qui l’interpellait sur le nombre important de soldats français dans la région. « Ne venez pas me parler comme ça des soldats français. Vous ne devez qu’une chose, pour les soldats français : les applaudir », lui avait-il rétorqué. Il avait également suscité une vague d’indignation en Afrique lorsqu’il avait littéralement convoqué les chefs d’État sahéliens à un sommet à Pau, en janvier 2020, dans le but affiché de les recadrer, alors que les manifestations anti-françaises se multipliaient.

Quant à Florence Parly et Jean-Yves Le Drian, ils ont tenu des propos sévères à l’égard des autorités maliennes issues du coup d’État de mai 2021. Le 1er février dernier, devant les députés, le ministre des Affaires étrangères a notamment déclaré : « Qu’est-ce que c’est que cette junte qui veut rester au pouvoir encore cinq ans après y avoir passé deux ans, après deux coups d’État successifs, et qui vient donner des leçons de Constitution ? » Au Sahel, ces discours passent d’autant moins que la France continue de soutenir la dynastie Déby au Tchad, en dépit du coup d’État mené par le fils, Mahamat, après la mort du père, Idriss, en avril 2021, et qu’elle n’a jamais critiqué la dérive autoritaire de Mahamadou Issoufou au Niger.

« Le prisme sécuritaire a fait oublier à la France les enjeux démocratiques, déplore Ali Idrissa, une figure de la société civile au Niger, qui milite notamment au sein du collectif pro-démocratie « Tournons la page ». La question des droits humains était déjà minorée sous Hollande, et Macron a continué sur la même voie. On laisse les régimes corrompus faire ce qu’ils veulent, s’en prendre aux libertés individuelles et collectives, au nom de la lutte antiterroriste. La France soutient les régimes forts au nom de la stabilité, mais elle a oublié que ces régimes sont aussi à la source des insurrections djihadistes. » Cette politique a désormais atteint ses limites. Le 17 février, Emmanuel Macron a été contraint d’annoncer le retrait de la force Barkhane et de la force Takuba du territoire malien : la junte au pouvoir à Bamako n’en voulait plus. Cette annonce sonne le glas de l’opération Barkhane, qui pliera bientôt bagage sur un constat d’échec. Selon un rapport de la Cour des comptes de février 2021, les opérations militaires françaises dans la zone saharo-sahélienne ont coûté un milliard d’euros par an au budget de l’État.

Rémi Carayol est coordinateur du comité éditorial d’AfriqueXXI. Il a fondé deux journaux papier dans l’archipel des Comores (Kashkazi, Upanga) avant de rejoindre la rédaction de Jeune Afrique, puis de collaborer avec divers médias francophones (dont Le Monde diplomatique, Mediapart, Orient XXI). Ces dix dernières années, il a publié plusieurs enquêtes et reportages menés sur le continent africain et notamment au Sahel.

publié le 20 mars 2022

Cessez-le-feu. 
Accords d’Évian,
bilan
d’une sortie de guerre

par Emmanuel Alcaraz, historien sur www.humanite.fr

Le 19 mars 1962 acte la fin du conflit. Les vestiges de la colonisation ont peu à peu été démantelés par le gouvernement algérien. Reste l’héritage des essais nucléaires français.

Dans les mémoires de la guerre d’Algérie, les accords d’Évian sont un événement qui a donné lieu à des controverses dont nous ne sommes pas sortis. Pour les anciens combattants français, ils représentent la perspective de la sortie de guerre, de la paix, du retour chez soi, surtout pour les appelés et rappelés qui ont fait de 24 à 33 mois, avec des prolongations, en Algérie. Pour les Européens d’Algérie et les harkis, supplétifs ­algériens ayant combattu du côté français, c’est pour eux l’entrée dans la phase la plus meurtrière du conflit.

En Algérie, les accords d’Évian ont longtemps été oubliés. Ils sont célébrés en tant que fête de la victoire depuis 1993. Le 5 juillet, qui est la Fête de la jeunesse, lui est préféré. En effet, le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), qui a négocié les accords d’Évian, a très rapidement été supplanté par l’armée des frontières, qui a pris le pouvoir en Algérie en 1962 à la suite de l’alliance temporaire entre son chef Boumediene et Ben Bella. Un document retrouvé par l’armée française à la fin août 1962, le programme de Tripoli, qualifie les accords d’Évian de « plateforme néocolonialiste ».

Pourquoi de tels antagonismes mémoriels ? Pour y répondre, il faut revenir à ce que sont les accords d’Évian et analyser les raisons de l’échec partiel de leur application à court et à long terme. Ces accords ne sont pas un traité entre la France et l’Algérie, mais un accord de cessez-le-feu et des déclarations gouvernementales de la France et du GPRA organisant la transition de l’Algérie française à l’Algérie indépendante en mettant en œuvre une série de consultations populaires : le 8 avril, en France métropolitaine, le 1er juillet, en Algérie, l’indépendance étant effective le 3 juillet 1962 pour le gouvernement français, le 5 juillet pour les Algériens.

L’OAS a pratiqué une politique de la terre brûlée

Le Front de libération nationale (FLN) est reconnu par le gouvernement gaulliste comme le seul représentant du peuple algérien. Cette transition devait être gérée par un exécutif provisoire doté d’une force locale, avec des représentants du FLN et des Européens d’Algérie progressistes, sans oublier des commissions locales de cessez-le-feu. Cet exécutif provisoire a été incapable d’assurer l’ordre public, laissant cette responsabilité à l’ancienne puissance coloniale.

Les deux parties en présence n’ont pas accepté une force d’interposition internationale pour faire appliquer le cessez-le-feu à partir du 19 mars avec l’intervention de pays tiers ou de casques bleus des Nations unies. La transition s’est faite dans une situation chaotique de guerre civile.En contrepartie d’une clause de libre circulation entre la France et l’Algérie accordée aux Algériens, vite démantelée par le pouvoir gaulliste, les accords d’Évian devaient garantir les droits de la minorité européenne qui obtenait la double nationalité et des garanties pour ses biens.

Au bout de trois ans, les Européens d’Algérie devaient choisir entre la nationalité française et la nationalité algérienne. Voulant à tout prix le maintien de l’Algérie française, l’Organisation de l’armée secrète (OAS) a immédiatement voulu saboter les accords d’Évian en ayant recours à une violence de plus en plus extrême contre les civils algériens (assassinats des femmes de ménage algériennes et des facteurs travaillant dans les quartiers européens, politique de la terre brûlée), contre les Européens progressistes, mais aussi contre l’armée française.

La dialectique des violences, qui existait avant les accords d’Évian entre l’armée française, le FLN et l’OAS, s’est donc poursuivie. Pour répliquer aux violences de l’organisation terroriste, le FLN, dans la région d’Alger, a procédé à des enlèvements d’Européens, ce qu’a reconnu le chef de la zone autonome d’Alger, le commandant Azzedine. Ces enlèvements sont une des causes, pas la seule, de la première vague de l’exode des Européens d’Algérie.

Les disparus algériens sont bien plus nombreux que les disparus européens

Il n’existe pas de preuve de l’existence d’une conférence de Wannsee où les dirigeants du FLN auraient planifié de chasser les Européens d’Algérie. Il s’agit de vengeances s’enracinant à chaque fois dans un contexte local. Cela vaut pour les violences contre les harkis, les messalistes et les élus algériens qui avaient soutenu la souveraineté de la France. Si on fait le bilan de la guerre d’Algérie, les disparus algériens sont bien plus nombreux que les disparus européens.

Si les violences de la fin de la guerre d’Algérie en ont été un facteur important, la cause principale de l’exil massif de cette première vague des Européens d’Algérie est surtout leur refus de vivre dans l’Algérie algérienne. Ils voulaient continuer de vivre dans l’Algérie française, ce qui explique l’échec prévisible des accords d’Évian, qui n’ont pas permis de maintenir une minorité européenne en Algérie. En septembre 1962, une minorité d’Européens a tenté le pari de l’Algérie algérienne. Ne reste plus aujourd’hui que quelques familles, la dernière vague de retour ayant eu lieu au moment de la guerre civile algérienne, dans les années 1990.

Sur le plan militaire, la France a conservé la base navale de Mers el-Kébir jusqu’en 1968. L’autre grand point litigieux des accords d’Évian expliquant la prolongation de la guerre a été la question du Sahara algérien. Si la France reconnaît la souveraineté algérienne sur le Sahara, elle se voit obtenir le droit d’exploiter les ressources en hydrocarbures. Le gouvernement Boumediene met un terme à ces relations inégales par la loi de nationalisation de 1971.

La France a obtenu également le droit de poursuivre, jusqu’en 1966, 13 essais nucléaires souterrains à In Ecker et même des expérimentations d’armes chimiques dans la base de B2 Namous. C’est le point le plus litigieux. Encore aujourd’hui, des zones dans le Sahara algérien sont contaminées. Des hommes, des femmes et des enfants sont victimes de graves malformations et d’un nombre anormal de cancers. La loi Morin de 2010 n’a permis qu’à une femme algérienne d’obtenir des indemnisations pour son mari décédé en ayant pris un avocat en France alors qu’elle en prévoyait pour les populations sahariennes. L’injustice coloniale s’est poursuivie jusqu’à maintenant pour les victimes des essais nucléaires français en Algérie.

 publié le 18 mars2022

Le révélateur ukrainien

Robert Kissous - Communiste - Militant associatif - Rencontres Marx sur https://blogs.mediapart.fr/

Une invasion condamnable sur tous les plans : violations de l’intégrité territoriale d’un pays souverain, bombardements de civils ... Les morts, les blessés, les destructions … La paix ne viendra pas si les problèmes politiques essentiels ne sont pas abordés "Pour pouvoir arrêter cette guerre, il faut comprendre les antécédents qui l'ont rendue possible. »

Cela fait deux semaines que la Russie a envahi l’Ukraine. Une invasion condamnable sur tous les plans :violations de l’intégrité territoriale d’un pays souverain, bombardements de civils... Les morts, les blessés, les destructions, plus de 2,5 millions de réfugiés et autant de déplacés au sein de l’Ukraine, les familles qui cherchent où fuir… La protection des civils par des corridors humanitaires et surtout un cessez-le-feu à instaurer d’urgence pour que cesse cet enfer dans lequel des millions de civils sont plongés. Les troupes russes doivent se retirer. L’Ukraine doit retrouver sa pleine souveraineté et une sécurité pleinement garantie. 

Les antécédents de la guerre et l’expansion de l’OTAN

Mais la paix ne viendra pas si les problèmes politiques essentiels ne sont pas abordés et en premier lieu celui de l’extension constante de l’OTAN malgré la dissolution de l’URSS et du Pacte de Varsovie. Soyons clairs, cela ne justifie d’aucune manière l’invasion de l’Ukraine par la Russie ni les atrocités commises.

L’extension est voulue par les Etats-Unis qui craignaient que, sans l’existence de danger soviétique, l’Europe et la Russie forment un ensemble qui échappe à leur tutelle[1].

Comme le dit Andreï Makine : « À force de répéter des évidences, on ne propose absolument rien et on en reste à une vision manichéenne qui empêche tout débat et toute compréhension de cette tragédie. On peut dénoncer la décision de Vladimir Poutine, cracher sur la Russie, mais cela ne résoudra rien, n'aidera pas les Ukrainiens. Pour pouvoir arrêter cette guerre, il faut comprendre les antécédents qui l'ont rendue possible. »[2][3]

Très clairement la Russie a fait connaître son refus catégorique de voir les forces de l’alliance atlantique, l’OTAN, à sa frontière et des missiles installés à quelques minutes de vol de Moscou. Il n’est pas difficile de comprendre ce refus russe qui concerne particulièrement l’Ukraine et la Géorgie, il suffit de se rappeler les menaces nucléaires brandies par Kennedy contre l’installation de missiles soviétiques en 1962 à Cuba. Ce qui serait compréhensible pour l’un serait inacceptable pour l’autre ?

D’autant que le journal allemand Der Spiegel et d’autres ont confirmé l’existence d’un engagement de Washington et des puissances occidentales, lors de la réunification allemande, à ne pas étendre l’OTAN vers l’Est. Certes ce n’était pas un traité ou un accord en bonne et due forme.

De très nombreuses personnalités aux EU ont depuis longtemps alerté sur le risque de se heurter à la Russie si l’on s’obstinait en ce sens[4]. Citons un ancien ambassadeur des États-Unis en Russie, Jack Matlock qui écrivait peu avant l’invasion : « puisque la principale exigence de Poutine est l’assurance que l’OTAN ne prendra pas de nouveaux membres, et en particulier pas l’Ukraine ni la Géorgie, il est évident que la crise actuelle n’aurait pas eu lieu s’il n’y avait pas eu d’expansion de l’Alliance après la fin de la guerre froide, ou si l’expansion s’était faite en harmonie avec la construction d’une structure de sécurité en Europe qui incluait la Russie ». Et il poursuivait, concluant que la crise « peut être facilement résolue par l’application du bon sens… Selon toute norme de bon sens, il est dans l’intérêt des États-Unis de promouvoir la paix et non le conflit. Essayer de détacher l’Ukraine de l’influence russe — le but avoué de ceux qui ont agité les révolutions de couleur — était une course folle et dangereuse. Avons-nous si vite oublié la leçon de la crise des missiles de Cuba ? ».

Les EU, avec qui la Russie négociait considérant que l’Ukraine n’était pas décisionnaire, ont préféré ignorer ces demandes sécuritaires. Il n’y fut en tout cas jamais répondu positivement. 

L’hégémonie mondiale des EU a fait son temps

Les EU se trouvent face à une situation nouvelle depuis plus d’une décennie. Sortie gagnante de la confrontation avec l’URSS elle avait crû que l’histoire était finie et que son hégémonie mondiale durerait jusqu’à la fin des temps avec un camp occidental dominant le monde depuis quelques siècles. Mais ce film, digne des happy end hollywoodiens, n’a pas eu le succès escompté. La Chine deviendra bientôt la première puissance économique mondiale malgré toutes les entraves étatsuniennes : boycotts, taxations, sanctions de toutes sortes … Plus profondément c’est l’ensemble des pays en développement qui voient leur poids dans le monde augmenter. Et l’on assistait à un renforcement du lien entre la Russie et la Chine du fait des sanctions entreprises contre l’un et l’autre. Pas question donc de céder à la Russie : affaiblir drastiquement la Russie pour pouvoir mieux « s’attaquer » à la Chine que les EU considèrent comme la principale menace à leur hégémonie. 

L’instrumentalisation des « valeurs »

La bataille se mène aussi sur le terrain des « valeurs », au nom de la démocratie et des droits de l’homme contre la dictature, et pour le droit international contre l’agression.

Les grandes ou moyennes puissances invoquent ces valeurs uniquement lorsque ça les arrange pour avoir le soutien et la mobilisation de l’opinion publique. Puis les « oublient » quand ça les arrange, quand la violation du droit ne doit pas être combattue. Le droit international, la démocratie, les droits de l’homme sont tout simplement instrumentalisés. Utilisés à « géométrie variable » ils servent d’instruments de pression. Faut-il se laisser instrumentaliser ?

Se battre pour le respect et l’application de ces valeurs ne peut se faire avec de tels partenaires, en fait on ne mène pas la même bataille. On ne défend pas les mêmes intérêts ni les mêmes principes. Dire Non à l’invasion de l’Ukraine ou dire Non à cette invasion ET refuser l’OTAN, son expansion ou mieux son maintien, ce n’est pas la même chose. On ne construit pas la même opposition.

Dans ce combat doit-on « oublier » les violations du droit commises ailleurs ? Doit-on écouter sans broncher une journaliste de France24 déclarer avec conviction qu’à notre époque « on n'aurait jamais pensé qu'un état souverain attaque un autre état souverain » ? On croit rêver, est-il possible qu’une journaliste n’ait jamais entendu parler de l’Irak ou de l’Afghanistan etc. ? Ou est-ce que ces pays ne sont pas considérés comme ayant droit à la souveraineté ?[5]

En une semaine la Cour pénale internationale a ouvert le dossier des crimes de guerre en Ukraine par Poutine. Mais dans la salle d’attente il ne devrait pas y avoir d’abord Georges W. Bush . Netanyahou ? et bien d’autres. Quel respect peut-on accorder à une institution judiciaire sachant qu’elle est complètement instrumentalisée par les états les plus puissants ? Est-on dans la force du droit ou dans le droit de la force ? 

Viser à l’effondrement de l’économie russe ?

Le camp occidental a décidé de ne pas se lancer dans l’affrontement militaire direct contre l’invasion russe malgré certains pyromanes qui y poussent. Reste l’arme des sanctions économiques. C’est la voie qui a été prise, viser fortement les milliardaires russes, saisir leurs biens. Mais avec une volonté dangereuse de destruction de l’économie russe. Bruno Le Maire a parlé de guerre économique puis s’est rétracté après une remarque de Medvedev. C’est pourtant cela qu’il a en tête lorsqu’il déclare ; « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe » ou encore, «d’arme nucléaire financière» en parlant de l’exclusion de banques russes de la plateforme SWIFT. L’Europe n’a pas  intérêt à cet effondrement ni à la rupture totale vers lequel la pousse les EU, qui y trouvent leur intérêt économique et politique.

Un scénario du type Irak est-il envisagé ? Un sénateur républicain a appelé à assassiner Poutine.La plupart des pays en développement et émergents ne participent pas au boycott bien qu’ayant voté majoritairement la condamnation de l’invasion russe[6]. Pour beaucoup c’est un problème occidental. Beaucoup savent bien que si la Russie « tombe » leur marge de manœuvre de résistance aux pressions occidentales se réduira sensiblement. Alors qu’aujourd’hui ils peuvent davantage faire prévaloir leurs intérêts en mettant en concurrence des puissances rivales. Ce n’est pas le racisme ouvertement et parfois violemment exprimé à l’encontre des réfugiés noirs ou « basanés » qui les aura convaincus de s’engager. Le monde islamique a été tellement maltraité, humilié qu’on voit mal ces pays se mobiliser pour le camp occidental[7]. La déclaration de notre président lue par M. Castex au diner du CRIF le 24 février, alors qu’on nous parlait du droit international pour l’Ukraine, reconnaissait Jérusalem capitale éternelle du peuple juif. Exit les Palestiniens et la Palestine. A qui fera-t-on croire qu’il y a égalité de traitement, que le droit international préside vraiment aux décisions ? Que dire de la déclaration du président de l’Ukraine après le bombardement israélien de la bande de Gaza en mai 2021, affirmant que la seule tragédie à Gaza était celle subie par les Israéliens.[8]Reste que la sévérité des sanctions occidentales entraînera une crise mondiale, annoncée par le FMI[9], dont toutes les conséquences ne sont pas encore perçues : réduction du taux de croissance prévu, forte inflation particulièrement sur les matières premières, désorganisation des circuits d’approvisionnement et des échanges financiers. Les pays du Sud la subiront de plein fouet avec l’insécurité alimentaire et son cortège de famines. Les Etats-Unis s’en sortiront le mieux, on le voit déjà par l’afflux des capitaux vers le dollar, valeur refuge des marchés financiers. Sans compter que la rupture de liens économiques UE–Russie profitera quasi exclusivement aux EU. Sous la pression des EU, l’UE se sanctionne elle-même. Les sanctions qui se répercuteront sur les peuples ou qui provoquent une crise mondiale n’arrangeront rien et ne feront pas plus reculer la Russie.La Chine comme d’autres a confirmé maintenir sa coopération avec la Russie, y compris les grands projets, sans se plier aux injonctions étatsuniennes.

L’importance considérable des sanctions économiques conduiront de toutes façons à un profond remodelage de l’économie russe et de celle de l’UE. Un découplage énorme qui mettra du temps, de part et d’autre, à trouver son nouveau point d’équilibre. Au vu des défections considérables des compagnies étatsuniennes dans le secteur du numérique et des attaques précédentes contre les compagnies chinoises par les EU, il faut s’attendre au développement en parallèle de deux « mondes » numériques distincts. Et une dédollarisation avec développement important des systèmes de paiement (concurrents de Swift) existants en Chine, Russie.[10]

 Une censure plus que partisane

La France a interdit tous médias supposés liés à l’Etat russe dont RT-France, le plus connu. L’UE a étendu cette censure sur tout son territoire. RFI et France 24 ne sont-ils pas des médias d’Etat ? En tout cas on est abreuvé par les positions politiques du Ministère des affaires étrangères, présentées comme des informations.Youtube se joint à la « fête » : le blocage des médias financés par Moscou va s'appliquer dans le monde entier.Sur des chaînes télévisées, en France notamment, on débat froidement de l’assassinat possible de Poutine. Plus encore, Facebook autorise « temporairement » les appels à la haine et au meurtre contre l’armée russe et Poutine, même du groupe néo-nazi Azov. On avait la censure, on a maintenant les néonazis en prime, invités sur Facebook pour désigner des cibles[11]. Les autorités judiciaires et politiques n’ont-elles rien à dire ?

Pourquoi n’a-t-on rien vu de comparable lors de l’agression de l’Irak par Georges Doubleyou ? On n’ose penser que cela tienne à la situation hégémonique des EU nous qui croyons à la déontologie journalistique.

Y a-t-il des journalistes dans « l’avion » pour réagir ? Certains se sont rapidement manifestés. Bravo pour leur courage d’autant qu’ils ne sont pas nombreux dans cette période de maccarthysme triomphant. Et les autres ?

On savait ce que pouvait notre classe dominante. Maintenant on est fortement averti, l’avenir sera à la censure, associations comme médias. Coluche a dit cela avec son humour philosophe : « on ne peut pas dire la vérité à la télévision, il y a trop de gens qui regardent ».

Et que dire de la vague xénophobe anti-russe, délirante, qui a déferlé sur le monde sportif et culturel ? Elle ne vaut pas mieux que les remarques racistes de certaines chaînes de télévision sur le mode « ceux-là ne sont pas des syriens ou afghans ils sont comme nous, blancs, yeux bleus, chrétiens ». Ce sont ces médias, non censurés, qui prétendent définir les normes de la civilisation ? Lamentable.

Ce n’est en tout cas pas cette xénophobie délirante, ces appels aux meurtres qui aideront le peuple ukrainien ou les courageux pacifistes russes[12] qui osent manifester pour la paix et pour le retour des troupes russes malgré la répression que leur inflige Poutine. 

Aucune des deux parties n’écrasera l’autre, la solution est politique

Divers pays se proposent comme médiateurs pour faire avancer les solutions politiques. Le président de l’Ukraine accepte de parler de l’autonomie du Donbass et de la non-adhésion à l’OTAN. Le président russe dit qu’on note des avancées mais les bombardements se poursuivent, toujours aussi meurtriers et destructeurs. Le président ukrainien note également des avancées positives. Nous verrons, tout en espérant qu’il y ait le plus vite possible un cessez-le-feu.

Le France et l’Allemagne ont demandé à la Chine sa médiation. L’Europe se mobilise pour aider l’Ukraine et les ukrainiens tout en essayant de faire avancer les médiations, il appartient à l’UE de ne pas laisser les EU diriger les affaires en la matière[13]. Encore faudrait-il que les EU ne jouent pas à augmenter les tensions, à pratiquer la surenchère à 10.000 kms du champ de bataille. Comme s’ils voulaient que ça dure suffisamment pour épuiser la Russie économiquement et militairement. Mais sans qu’ils soient impliqués directement.

En attendant, encore des morts et des enfants marqués par l’horreur.

Robert Kissous, économiste & militant

Visitez mon blog  https://blogs.mediapart.fr/rk34/blog

[1] Paul-Marie de la Gorce https://www.monde-diplomatique.fr/1999/04/LA_GORCE/2894

[2] Andreï Makine   https://www.lefigaro.fr/vox/monde/andrei-makine-pour-arreter-cette-guerre-il-faut-comprendre-les-antecedents-qui-l-ont-rendue-possible-20220310

[3] Documentaire de Paul Moreira 2016  https://www.youtube.com/watch?v=VLXtWfTcLC4

[4] Noam Chomsky https://www.revue-ballast.fr/ukraine-le-regard-de-noam-chomsky/

[5] Hubert Vedrine  https://www.lopinion.fr/politique/hubert-vedrine-dominateur-loccident-est-devenu-manicheen

[6] Pierre Conesa  https://www.facebook.com/umuvugakuriTV/videos/685832335892770

[7] Indonésie  https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20220310-en-indon%C3%A9sie-un-surprenant-engouement-musulman-pour-vladimir-poutine

[8] Ilan Pappe  https://acta.zone/ilan-pappe-quatre-lecons-de-la-guerre-en-ukraine/

[9] FMI  https://news.bitcoin.com/imf-warns-ongoing-war-in-europe-will-have-a-severe-impact-on-the-global-economy/

[10] Le grand découplage  https://www.energyintel.com/0000017f-797c-df49-abff-fffdd6cf0000

[11] Facebook autorise  https://lecourrierdesstrateges.fr/2022/03/12/facebook-autorise-temporairement-les-appels-a-la-haine-et-au-meurtre-contre-larmee-russe-et-poutine-meme-du-groupe-neo-nazi-azov/

[12] Andreï Makine   https://www.lefigaro.fr/vox/monde/andrei-makine-pour-arreter-cette-guerre-il-faut-comprendre-les-antecedents-qui-l-ont-rendue-possible-20220310

[13] Dominique de Villepin  https://www.youtube.com/watch?v=XtdeGzLa9xM


 

 

 

Le forcing de Biden pour réinstaller l’hégémonie des États-Unis

Bruno Odent sur www.humanite.fr

Washington se joue de ses alliés européens sur le terrain militaire en les faisant participer au surarmement, mais aussi sur le terrain économique en s’emparant de nouveaux marchés énergétiques, quitte à les propulser vers la récession.

Joe Biden entend bien instrumentaliser la guerre de Vladimir Poutine pour rétablir l’hégémonie de son pays. Cela se traduit par une nouvelle débauche de dépenses militaires faisant des États-Unis, et de loin, l’acteur essentiel de la dangereuse course actuelle au surarmement. Mais Washington joue aussi d’une carte plus économique et financière pour se remettre en position de leader incontesté.

L’embargo décrété par la Maison- Blanche unilatéralement contre les importations d’hydrocarbures en provenance de Russie en constitue l’illustration la plus forte. Une telle décision n’affectera pas les États-Unis tant ils sont devenus quasiment autosuffisants à la faveur de l’exploitation des pétroles et gaz de schiste. Elle introduit en revanche une pression maximale sur les alliés européens, sommés de réduire très vite leur dépendance à la Russie, en particulier en matière d’approvisionnement en gaz.

La première des économies de l’Union européenne (UE), celle de l’Allemagne, la plus dépendante au gaz russe, est d’autant plus secouée qu’elle avait déjà mis un pied dans la récession. Mi-février, avant même le déclenchement du conflit, un rapport de la Bundesbank, la banque fédérale allemande, pointait que la croissance serait négative outre-Rhin au premier trimestre 2022, comme elle l’avait été les trois mois précédents. Soit la mesure signalant l’entrée d’un pays en récession.

« la stagflation guette l’Allemagne »

La Bundesbank se voulait rassurante : ce sera un « simple trou d’air » avant une reprise vigoureuse. Sauf que la guerre a surgi et accru toutes les difficultés. De nombreux économistes allemands anticipent désormais un sensible recul du PIB. Pour Marcel Fratzscher, le chef de l’institut de conjoncture berlinois DIW, « la stagflation guette l’Allemagne ». Entendez : la combinaison d’une inflation forte et d’une activité en berne. Et quand le moteur de la zone euro tousse, ce n’est naturellement pas sans répercussions sur le reste de l’UE, France comprise. Outre la flambée accentuée des prix du gaz et de matières premières cruciales comme le nickel ou le palladium, la guerre aggrave les ruptures de stock déjà subies sur certaines chaînes de fabrication. Ainsi, des câbles automobiles que les géants allemands du secteur font fabriquer en Ukraine sont devenus introuvables. Résultat : BMW, Volkswagen ou Mercedes viennent d’annoncer des périodes de chômage technique.

Cet affaissement allemand et européen programmé n’est pas pour déplaire à Washington. Il regagne du terrain là où le Vieux Continent, ébranlé, marque sa soumission. C’est vrai sur le plan militaire quand l’Allemagne décide d’augmenter de 100 milliards d’euros ses dépenses et passe aussitôt commande aux géants de l’aéronautique et de l’armement états-uniens. C’est vrai aussi sur le plan économique quand Berlin annonce la création de terminaux méthaniers pour importer le gaz de schiste liquéfié made in USA en substitut du gaz naturel russe. Rétablir l’hégémonie des États-Unis, fût-ce en bousculant ses alliés, Trump en rêvait, Biden le fait.


 


 


 

L’étrange Légion étrangère ukrainienne

Benjamin König sur www.humanite.fr

Mmercenaires Avec près de 30 000 volontaires venus de plus de 50 pays, selon le gouvernement ukrainien, cette force née d’un appel international demeure mystérieuse. Elle est même à l’origine de tensions diplomatiques. En France, les autorités surveillent de près les candidats au départ.

Trente-cinq morts et cent trente-quatre blessés, selon le gouverneur de la région Maksym Kozytsky : le bilan de l’attaque russe du 13 mars sur la base de Yavoriv, à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Lviv, a mis en lumière la « Légion internationale », ces volontaires étrangers venus combattre aux côtés de l’Ukraine. Environ 1 000 de ces combattants s’y trouvaient, selon le ministère ukrainien des Armées, et s’y entraînaient. Depuis plusieurs années, ce « centre international de maintien de la paix et de la sécurité » sert également à l’instruction des militaires ukrainiens par des officiers étrangers – états-uniens et canadiens en tête –, notamment dans le cadre de l’Otan. Et, plus récemment, de plateforme de livraison d’armes.

Le ministère russe de la Défense a d’ailleurs affirmé avoir éliminé « jusqu’à 180 mercenaires étrangers et une importante quantité d’armes étrangères ». Un bilan démenti par l’Ukraine et très difficile à vérifier, puisque aucun journaliste ne peut s’approcher de la base. Reste que le caractère symbolique de l’objectif visé constitue un signal envoyé à l’Otan, aux pays qui livrent des armes et aux volontaires de la Légion étrangère ukrainienne.

Depuis le début de l’offensive russe, le gouvernement ukrainien a d’ailleurs beaucoup mis en avant cette Légion créée dès le 27 février. Il s’agit également d’imposer le récit d’une réponse massive à l’appel mondial lancé par le président Volodymyr Zelensky, le 28 février. « Tous les étrangers désirant rejoindre la résistance aux occupants russes et protéger la sécurité mondiale sont invités par les autorités ukrainiennes », avait-il déclaré, affirmant l’objectif de 100 000 combattants. Le 6 mars, le ministre des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, se félicitait de ce que « 20 000 personnes originaires de 52 pays » se soient portées candidates pour rejoindre les rangs de cette Légion : « Le monde entier est aujourd’hui du côté de l’Ukraine, pas seulement en paroles mais aussi en actes. » Un chiffre qui serait d’environ 30 000, le 13 mars, selon Dmytro Kuleba.

un contrat à durée indéterminée jusqu’à la « fin de la guerre » 

Les ambassades jouent un rôle majeur : celle d’Ukraine à Paris a, dès le 24 février, mis en ligne une adresse mail et un formulaire à remplir pour « les étrangers prêts à se battre ». Contactée, l’ambassade n’a pas encore répondu, notamment sur le nombre de candidats et de personnes sélectionnées. Un porte-parole a toutefois annoncé avoir reçu « de très nombreuses demandes de ressortissants français ». Au total, 67 autres représentations diplomatiques ukrainiennes sont mobilisées, où des attachés militaires auditionnent les candidats. Concrètement, les volontaires signent un contrat à durée indéterminée jusqu’à la « fin de la guerre », partent pour une formation dont la durée varie de deux semaines à deux mois selon leur expérience militaire, et perçoivent 15 000 hryvnia mensuels (470 euros).

Un groupe Facebook a été constitué, intitulé Groupe des volontaires français en Ukraine, sur lequel on comptait, le 15 mars, près de 12 000 inscrits. On y recense des candidats à l’aide humanitaire, à l’accueil et à la solidarité aux réfugiés, de nombreux messages farfelus voire inconscients, mais aussi de nombreuses personnes ayant une expérience militaire prêtes à aller combattre. À l’instar de Jean-Luc, un vétéran de l’armée de l’air ayant quitté le service en 2011, qui, joint en privé, est « volontaire pour défendre la liberté du peuple ukrainien face au dictateur Poutine », et précise sa motivation : « La Russie a toujours été “l’ennemi” et une menace pour l’Occident. » Pour beaucoup, il s’agit d’abord de défendre un pays européen agressé et de stopper un Vladimir Poutine dont ils sont persuadés qu’il ne s’arrêtera pas à l’Ukraine. Certains se disent déjà sur place, ayant signé leur contrat, dont une poignée témoigne de leur présence sur la base de Yavoriv, sans que ces informations puissent être vérifiées.

Le Quai d’Orsay continue à « déconseiller formellement de se rendre en Ukraine jusqu’à nouvel ordre », a fortiori pour jouer les combattants. Et les autorités observent attentivement les volontaires à l’enrôlement dans l’armée ukrainienne. Notamment le renseignement, qu’il soit militaire avec la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD), ou intérieur, avec la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui estime à 70 le nombre de Français sur place, dont une majorité issue de l’ultradroite, fascinée par les bataillons suprémacistes blancs et néonazis comme Azov.

L’armée française est aussi confrontée à un phénomène marginal : le départ de soldats de la Légion étrangère française d’origine ukrainienne, qui auraient déserté les rangs pour aller combattre dans leur pays d’origine. Selon le colonel Antoine Fleuret, chef d’état-major de la Légion étrangère, interrogé par 20 Minutes, l’armée est « sans nouvelle d’une vingtaine de légionnaires d’origine ukrainienne sur les 700 que nous comptons dans nos rangs ». Le 5 mars, un minibus en partance pour la Pologne, avec à son bord 14 légionnaires ukrainiens, a été arrêté dans le 16e arrondissement parisien. De potentiels déserteurs qui préoccupent les autorités, en France comme ailleurs.

une  violation des dispositions de la convention de Vienne

Cet appel aux combattants n’a pas été du goût de plusieurs gouvernements et a même entraîné quelques sérieuses tensions diplomatiques. En Algérie, le message posté par l’ambassade d’Ukraine appelant « les ressortissants étrangers » à rejoindre « la résistance aux occupants russes » et la protection de la « sécurité mondiale » a entraîné une vive réaction du ministère des Affaires étrangères, qui a dénoncé le 4 mars un « fait grave » et une « violation des dispositions de la convention de Vienne sur les relations diplomatiques entre États ». L’appel a été retiré en Algérie comme au Sénégal : le Ministère sénégalais des Affaires étrangères avait réagi à cet appel, intimant de « cesser sans délai toute procédure d’enrôlement de personnes de nationalité sénégalaise ou étrangère ». Ce à quoi l’ambassade a répondu « ne pas recruter de mercenaires » et « respecter la législation du Sénégal », tout en stoppant les recrutements. Mais à Dakar, Kiev ou Paris, de nombreuses zones d’ombre subsistent sur cette Légion étrangère.

publié le 16 mars 2022

Tribune pour la paix. La plus grande des batailles pour l’humanité

Pierre Laurent sur www.humanite.fr

Est-ce le moment de parler paix, n’est-ce pas naïf, voire complice, face à Poutine ? Je vois pour ma part trois raisons impérieuses d’élever comme jamais la voix de la paix.

La première est la protection du peuple ukrainien. Depuis vingt jours, il vit l’horreur. L’avancée des blindés et des troupes russes se fait au prix d’un déluge de bombardements de toute nature sur les villes convoitées. L’utilisation massive de tous types d’armes explosives déversées sur des zones très peuplées provoque des victimes en grand nombre, la destruction d’habitations, de services publics et d’infrastructures vitales, une catastrophe humanitaire et un exode des populations déjà considérable. Compte tenu des énormes arsenaux mis en action, toute amplification de la guerre débouchera sur une généralisation du désastre. En Ukraine, comme dans toutes les guerres modernes, l’immense majorité des victimes seront civiles. Le prix à payer de la guerre sera le chaos pour longtemps. Nous devons être des millions à clamer : « Stoppez la guerre, arrêt immédiat des hostilités ! »

Et sans attendre, tout doit être entrepris pour protéger la population ukrainienne. Le travail humanitaire sur place doit être soutenu et protégé, les couloirs humanitaires et alimentaires négociés et garantis, la solidarité internationale amplifiée, et les réfugiés accueillis, sans tri racial ou religieux, par tous les pays d’Europe, dans le respect du droit commun. L’organisation et l’envoi de troupes paramilitaires doivent cesser de toutes parts. La Cour pénale internationale doit pouvoir enquêter en toute transparence et indépendance sur le déroulement du conflit et les actions des belligérants.

Les pays qui se sont abstenus à l’ONU, nombreux en Asie et en Afrique, doivent être traités comme des partenaires possibles pour la paix et non renvoyés dans le camp de Poutine.

La deuxième raison est la nécessité d’élever un barrage contre l’escalade, car le risque d’un engrenage qui embraserait toute ou partie de l’Europe, ou, pire, déclencherait l’utilisation d’armes nucléaires, est à prendre très au sérieux. Le danger de dérapages irréparables et incontrôlables menace à tout moment. C’est dans les voiles de la paix qu’il faut souffler et pas sur les braises de l’embrasement toujours possible. Toutes les pressions diplomatiques et économiques internationales exercées sur la Russie doivent viser le retour à la négociation des belligérants, et pas l’escalade guerrière.

L’enjeu est le respect de la souveraineté de l’Ukraine, pas son entrée dans l’Otan. Le président Zelensky a lui-même déclaré que la neutralité de son pays pouvait être mise sur la table de la discussion. Les courageuses voix russes pour la paix doivent être activement soutenues. Les pays qui se sont abstenus à l’ONU, nombreux en Asie et en Afrique notamment, doivent être traités comme des partenaires possibles pour la paix et non renvoyés par des discours binaires dans le camp de Poutine.

Quant à l’Europe, qui a déjà failli à faire appliquer les accords de Minsk, plutôt que d’accélérer son surarmement, elle devrait utiliser tout le poids de sa puissance pour peser en faveur de la paix et de la construction d’une nouvelle architecture de sécurité européenne, en demandant la convocation d’une conférence paneuropéenne qui mettrait toutes les questions sur la table.

Miné par les crises, les inégalités, les menaces climatiques et alimentaires, les dominations, les humiliations et les prédations, le monde est une poudrière.

C’est la troisième raison. L’Ukraine nous appelle à reprendre sans délai la construction d’un grand mouvement mondial pour la paix et la sécurité du monde.

Miné par les crises, les inégalités, la guerre des ressources, les menaces climatiques et alimentaires, les dominations, les humiliations et les prédations, et gavé de surarmement, le monde est une poudrière. La militarisation des relations internationales, la multiplication des guerres et les cicatrices purulentes qu’elles laissent à la surface du globe, en Afghanistan, au Proche-Orient, en Libye, au Sahel, au Congo… doivent nous appeler à la raison. La construction de la paix doit redevenir une grande cause mondiale, car dans la mondialisation, la paix est affaire de sécurité globale. Le surarmement, les alliances militaires bloc contre bloc ne sont pas la solution mais le problème. Ils sont contraires à l’intérêt mondial, qui est de construire des solidarités multilatérales nouvelles pour le climat, la fin des inégalités, la sécurité alimentaire, la santé, l’éducation… Pour l’avenir commun de l’humanité, construire la paix est à nouveau la plus grande des batailles.

publié le 14 mars 2022

Avec la guerre en Ukraine, les prix flambent
et la faim menace

Marie-Noëlle Bertrand sur www.humanite.fr

Alimentation La hausse des cours des céréales et autres graines, provoquée par le conflit russo-ukrainien menace la sécurité alimentaire mondiale. Elle réveille aussi les débats sur les modes de production définis par les politiques agricoles.

Produire plus ou produire mieux ? Le débat qui oppose deux visions de l’agriculture rejaillit à l’aune de la guerre en Ukraine et des risques alimentaires qui en découlent. Le conflit exacerbe la flambée des prix des céréales et oléagineux enregistrée ces derniers mois sur les marchés mondiaux.

Le 8 mars, la tonne de blé tendre a dépassé les 410 euros, contre plus de 300 euros à l’automne et 210 euros en moyenne en temps normal. Côté huiles, les choses vont à l’avenant. Le 11 mars, le colza s’échangeait à 924 euros la tonne, contre 690 euros début février. Le tournesol suit le même chemin. Avec ces hausses grandit le risque d’une crise de la faim à l’échelle globale telle que la planète en a connu en 2008 et 2010 (lire ci-après).

Vendredi 11 mars, les pays du G7 ont appelé la communauté internationale à « éviter toute mesure » susceptible de limiter « les exportations de denrées alimentaires » afin de ne pas aggraver cette distorsion des cours. Les États-Unis, l’Allemagne, le Grande-Bretagne, la France, l’Italie, le Japon et le Canada se sont engagés, dans une déclaration commune, « à éviter tous les signaux et mesures restrictives qui limiteraient les exportations et entraîneraient de nouvelles hausses de prix ».

Ce même vendredi 11 mars, l’Organisation des Nations unie pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) a pour sa part tiré un signal d’alarme bien plus effrayant : le conflit engagé à l’est de l’Europe pourrait faire plonger dans la faim 8 millions à 13 millions de personnes supplémentaires.

« Les récoltes de la dernière campagne
sont déjà vendues à plus de 80 % »

De fait, l’Ukraine et la Russie pèsent lourd dans le marché mondial alimentaire. Elles représentent près de 29 % des exportations mondiales de blé. 26 pays dépendent d’eux pour plus de 50 % de leurs apports de cette céréale, singulièrement en Asie-Pacifique, en Afrique subsaharienne, au Proche-Orient et en Afrique du Nord.

En France, l’alerte résonne aussi, lancée, cette fois, par le secteur agroalimentaire. La hausse des prix des matières premières dans leur globalité aura un impact rapide sur les consommateurs. Il n’en va pas uniquement du prix du grain. La hausse des prix du gaz et du pétrole est elle aussi en jeu.

« C’est du grand délire », assure Éric Thirouin, président de l’Association générale des producteurs de blé (AGPB). « Le prix du carburant agricole est passé de 0,70 euro le litre à 1,80 euro », illustre-t-il. À 300 litres le réservoir, faire le plein d’un tracteur frise, en ce moment, les 550 euros. Le cours du blé a beau grimper sur les marchés, pas sûr que cela compense le manque à gagner pour les céréaliers. « Les récoltes de la dernière campagne sont déjà vendues à plus de 80 %, voire 85 % », poursuit Éric Thirouin. Celles attendues cet été ne seront pas sur les marchés avant l’hiver prochain. « D’ici là, les prix peuvent redescendre. » Impossible de deviner aujourd’hui si, à terme, ils tireront leur épingle du jeu. D’autant que le conflit a aussi un impact sur le prix des engrais, prévient encore le président de l’AGPB. 43 % de ceux utilisés en France sont importés d’Ukraine. La hausse du prix du gaz, quoi qu’il en soit, fait grimper celui de l’azote : l’hydrocarbure est un élément nécessaire à la fabrication de cet élément essentiel aux fertilisants de synthèse.

Côté éleveurs, la conjoncture s’avère encore plus épineuse. Une large part des tourteaux de tournesol et de colza est importée, en France, d’Ukraine et de Russie. Condensés de matière sèche issue du pressage des huiles très riches en protéines, ils sont indispensables à l’alimentation du bétail élevé hors-sol.

Les maraîchers, singulièrement ceux qui travaillent sous serres, ne sont pas non plus épargnés. « J’ai l’exemple d’un producteur, près de Nantes, dont la facture de gaz devrait passer de 400 000 euros l’an passé à 4 millions cette année », illustre Dominique Chargé, président de la Coopération agricole. Multipliée par dix, la somme paraît hallucinante mais correspond à celle du mégawattheure de gaz, passé de 20 000 à plus 200 000 euros. « Impossible, à ce compte, qu’il n’y ait pas de répercussion s sur les consommateurs. L’ensemble de nos entreprises vont vraisemblablement l’inclure à leurs prix de vente », conclut Dominique Chargé.

« Soit on se dit tant pis, des gens vont avoir faim. Soit on agit »

Comment parer à cette flambée ? Les réponses se disputent la primeur. Côté agro-industrie et grands céréaliers, on plaide pour augmenter la production en France et en Europe. Non que le blé y fasse défaut – loin de risquer la pénurie, la France en produit 35 millions de tonnes par an et n’en consomme que 9 millions (1) –, « mais sur l’échiquier mondial, les productions russes et ukrainiennes vont manquer », reprend Éric Thirouin. « Soit on se dit tant pis, des gens vont avoir faim. Soit on agit. » Les acteurs du secteur exigent le champ libre pour mener à bien cette « mission nourricière ». Et attaquent, depuis le début du conflit, l’Europe et sa stratégie dite de la ferme à la fourchette – Farm to Fork en anglais (F2F).

Volet agricole du Green Deal destiné à verdir les pratiques afin d’aligner sur les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique et de préservation de la biodiversité, celle-ci prévoit une réduction de 20 % des engrais et de 50 % des pesticides d’ici à 2030. Elle prévoit également de porter à 25 % la part des terres consacrées à l’agriculture biologique. Une «  logique de décroissance » qui « doit être profondément remise en question », avance la FNSEA dans un communiqué publié le 2 mars . « Il faut au contraire produire plus sur notre territoire, produire durablement, mais produire. » De la même manière, le syndicat majoritaire s’en prend à la future politique agricole commune (PAC), laquelle programme la mise en jachère de 4 % des surfaces agricoles. « Des surfaces non productives », dénonce la FNSEA… là où les organisations paysannes et environnementales préfèrent quant à elles parler de « surfaces d’intérêt écologique ». Et c’est là une fracture manifeste entre les deux parties.

« S’il est nécessaire de prendre des mesures immédiates, cela ne doit pas être au détriment des autres enjeux auxquels l’humanité fait face, comme la souveraineté alimentaire des peuples, la pollution généralisée ou encore l’urgence climatique », écrivent quinze organisations dans une lettre ouverte adressée, jeudi 10 mars, à Emmanuel Macron. «  La guerre en Ukraine et ses conséquences nous forcent à réfléchir aux choix fondamentaux de l’agriculture européenne », poursuivent-elles, exigeant « une véritable transition agroécologique, seule compatible avec l’autonomie de nos agriculteurs et agricultrices et donc avec notre souveraineté alimentaire ».

les marges de manœuvre pour produire davantage de grains sont limitées 

Alors, faut-il ou non revenir sur la stratégie F2F ? Dans une note publiée la semaine dernière, quatre chercheurs de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) répondent par la négative. « Une telle approche se révélerait contre-productive à bien des égards », avancent-ils. D’abord « parce que les marges de manœuvre pour produire davantage de grains sont limitées », avancent-ils. « Les surfaces en jachère ne dépassent probablement pas 6 millions d’hectares sur 100 millions d’hectares de terres arables, et les rendements potentiels y sont faibles. » En outre, poursuivent les chercheurs, « en l’état actuel, cultiver plus pour produire plus, c’est recourir à plus d’azote minéral ou produit en Europe avec du gaz ». En bref, se mordre la queue.

Enfin, relèvent-ils, si les rendements en Europe plafonnent depuis de nombreuses années, les réglementations environnementales ne sont pas en cause : ce sont « les chocs climatiques qui limitent ce rendement, la perte des pollinisateurs et la dégradation des sols ». Chercher à cultiver plus dans ces conditions « ne pourra que dégrader encore un peu plus la capacité productive des agrosystèmes ».

L’Europe n’est cependant pas sans pouvoir actionner de levier, notent-ils. Celui de l’aide internationale en est un. Le déblocage « des stocks stratégiques de céréales que ses pays membres ont pu se constituer » en est un autre.


 


 


 

« Il ne peut pas y avoir un dégradé d’humanité entre Ukrainiens, Syriens, Yéménites ou Afghans »

Latifa Madani sur www.humanite.fr

Le conflit en Ukraine risque d’avoir un impact considérable sur les aides internationales, dont celles du programme alimentaire mondial, alerte Pierre Micheletti, président d’Action contre la faim.

Quelles répercussions la guerre peut-elle avoir sur l’aide humanitaire ?

Cette crise, inattendue par son ampleur, va encore augmenter le volume des besoins, qui sont déjà en expansion constante. De 2012 à 2022, nous sommes passés d’un niveau d’engagement financier de 10 milliards d’euros à près de 40 milliards d’euros, avant même la crise ukrainienne. Ma crainte est qu’une crise chasse l’autre. L’attention des grands donateurs va se focaliser sur cette guerre aux marges de l’Europe au détriment des financements des crises majeures qui perdurent (Syrie, Yémen, Afghanistan, République démocratique du Congo, Bangladesh, Soudan du Sud, Haïti…). Si tel devait être le cas, les conséquences seraient très graves pour le sort des populations délaissées. Le différentiel annuel qui prévaut au niveau mondial entre les besoins estimés par le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) et les recettes est déjà chroniquement déficitaire : 40 % des sommes appelées ne sont pas obtenues. Au dernier pointage, il y a deux semaines, nous en étions à seulement 10 % des sommes collectées sur l’enveloppe financière destinée à l’Afghanistan, estimée à 4 milliards de dollars pour 2022. Au Yémen, les financements de l’aide ont baissé de 40 % l’an dernier…

L’Ukraine et la Russie sont des producteurs majeurs de céréales, dont dépendent de nombreux pays. Quelles conséquences la guerre et les sanctions peuvent-elles avoir sur les aides alimentaires ?

Ce conflit aura de lourdes conséquences sur les prix et sur les possibilités de transport du blé. L’Ukraine constitue le premier fournisseur du programme alimentaire mondial (PAM) en céréales et tournesol (420 000 tonnes de produits alimentaires en 2020). Toute la capacité de l’Ukraine à approvisionner à la fois le marché des pays riches et le PAM va se trouver en défaut. Au rapport 2020, le montant des achats du PAM s’élevait à 1,7 milliard de dollars. La raréfaction des ressources peut conduire les pays les plus riches à protéger en priorité leur marché, notamment pour l’élevage des volailles et du bétail.

Vous appelez les organisations humanitaires à la plus grande vigilance au sujet de ce que vous nommez « l’occidentalo-centrisme des affaires internationales ». Que voulez-vous dire ?

Je veux dire que l’on ne peut que se réjouir de la large solidarité qui s’exprime de toutes parts en Europe à l’égard de l’Ukraine. Mais on observe en même temps les symptômes d’une compassion à géométrie variable. On a vu les discriminations dans le traitement de la prise en charge des réfugiés selon qu’ils sont européens ou non. On a vu les prises de position de personnages politiques et de journalistes qui, clairement, dans leurs propos établissaient une sorte de hiérarchie entre des réfugiés ukrainiens qui nous ressemblent et d’autres, plus lointains, pour qui on n’aurait pas la même considération ou le même intérêt. Le premier principe de l’aide humanitaire est clair : la solidarité internationale d’urgence se déploie au nom du principe fondamental d’une commune humanité entre les aidants et les aidés. Les organisations héritières du mouvement d’Henri Dunant et de la Croix-Rouge interviennent auprès de populations en difficulté au nom d’une commune humanité. Il ne peut pas y avoir un dégradé d’humanité entre Ukrainiens, Syriens, Yéménites ou Afghans.Cette crise ne pose-t-elle pas aussi la question des modes de financement et d’attribution de l’aide humanitaire ? Pour quelle réforme plaidez-vous ?

Une très large proportion de l’action humanitaire est consacrée à des zones de conflit. Chaque année, sur tous les continents, entre 100 et 200 millions de personnes dépendent d’une aide extérieure vitale. Or, le modèle économique de l’aide internationale repose pour les trois quarts de l’enveloppe annuelle (40 milliards de dollars) sur les contributions volontaires d’une vingtaine de pays membres de l’OCDE – essentiellement occidentaux – et pour un quart sur la générosité de donateurs individuels issus des mêmes pays. Il n’y a pas, au niveau multilatéral, de contribution obligatoire au sein des Nations unies comme il y en a eu pour les opérations du maintien de la paix. Ce club fermé de donateurs donne ce qu’il veut pour qui il veut, quand il veut. Ce modèle expose l’action humanitaire à des difficultés, voire à la paralysie. Le système humanitaire international ne peut plus fonctionner efficacement avec une telle équation économique, ni sur la base de la seule générosité émotionnelle, que l’on sait éphémère et aléatoire, ni encore avec des contributions optionnelles, fléchées, parfois assorties de préoccupations de lutte contre le terrorisme. L’aide internationale ne peut se déployer ainsi de façon satisfaisante pour les populations fragilisées par des crises dont bon nombre s’étalent sur des années. La durée de séjour moyenne dans un camp de réfugiés est de plus de dix ans. Pour les organisations humanitaires, la plus grande des vigilances reste de mise. Partout dans le monde aujourd’hui, et peut-être en Ukraine demain.


 


 


 

L’Afrique a besoin
d’un plan de protection contre la famine

Nadjib Touaibia sur www.humanite.fr

Très dépendants des importations de blé et de denrées essentielles, la plupart des pays du pourtour méditerranéen et du reste du continent se préparent à subir un choc de grande ampleur.

Sombres perspectives pour les pays africains dans la foulée de la guerre en Ukraine. L’arrêt des exportations de céréales, dont le blé, et autres intrants agricoles, va durement frapper la plupart d’entre eux, déjà confrontés à une crise alimentaire structurelle (dérèglements climatiques, conflits) ou considérablement fragilisés par les hausses de prix et la spéculation boursière autour de produits essentiels.

Moscou et Kiev représentent 34 % des échanges de blé, une matière première qui a enregistré une augmentation de 70 % depuis le début de l’année. Les pays du pourtour méditerranéen en souffrent fortement. Pour l’Égypte, cela représente 80 % des importations. C’est le premier importateur de blé au monde (12 millions de tonnes). Le pays dispose de « trois ou quatre mois de stock », estime Jean-François Loiseau, président de l’interprofession céréalière française Intercéréales. Le prix du pain aurait fait un bond de 50 % depuis le début de l’invasion russe en Ukraine. Le Caire envisage une augmentation du prix de la galette subventionnée destinée aux bas revenus. Une prise de risque inédite depuis les « émeutes du pain » de 1977.

C’est une source d’inquiétude pour les autres pays de la région, comme pour ceux du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, historiquement importateurs nets de denrées alimentaires. Les Algériens, par exemple, ont gardé le souvenir des émeutes de 2011 suite à une envolée brusque des prix de l’huile et du sucre qui s’est répercutée sur d’autres produits de large consommation. Dans des quartiers d’Alger, des boutiques avaient été prises d’assaut par des groupes de jeunes. Des manifestations avaient éclaté à 250 km de là, dans la ville de Béjaïa, en Kabylie, et jusque dans celle de Constantine, capitale de l’est du pays.

Alger escompte toutefois amortir cette secousse par les gains supplémentaires tirés des exportations de gaz, tout comme le Maroc pour les phosphates, dont le cours monte.

En revanche, l’insécurité alimentaire dont souffrent déjà les populations pauvres au Liban, au Yémen, en Syrie, au Soudan, déchirées par des conflits internes, va connaître une nouvelle ampleur. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les prix mondiaux des denrées alimentaires ont enregistré un pic record au mois de février, soit une hausse de 3,9 % par rapport au mois de janvier.

L’Europe et l’Afrique vont être « très profondément déstabilisées sur le plan alimentaire » dans les douze à dix-huit mois, a averti Emmanuel Macron, vendredi, à l’issue d’un sommet européen à Versailles. Au-delà du constat, les pays d’Afrique ont surtout besoin d’un véritable plan de sauvegarde pour éviter l’explosion de la famine redoutée par le programme alimentaire mondial.

L’association CCFD-Terre Solidaire propose notamment la mise en place de « systèmes de protection sociale alimentaire dans les pays impact és ». Peut-être est-il tout aussi urgent de tirer un trait sur les dettes qui asphyxient ces pays déjà à l’agonie.

publié le 13 mars 2022

L’exil ukrainien bouscule l’Europe

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Solidarité Dans le sud-est de la Pologne, à quelques kilomètres de la frontière, l’accueil des réfugiés fuyant les bombes russes s’organise dans l’urgence.

Przemysl (Pologne), envoyé spécial.

La neige a cessé de tomber, ce jeudi 10 mars, sur les Basses-Carpates. Le froid est d’autant plus piquant. Même l’encre des stylos gèle. Il faut en réchauffer la mine pour parvenir à prendre des notes. Au poste frontière de Medyka, dans le sud-est de la Pologne, la file ininterrompue des réfugiés venus d’Ukraine ne se tarit pas. Les militaires polonais se ­relaient, ici pour pousser un vieil homme dans son fauteuil roulant, là pour porter les sacs d’une mère de famille en larmes avec ses trois enfants. « Mon mari m’a déposée en voiture avec les enfants, explique-t-elle. Il est reparti pour défendre Kharkiv. »

Aujourd’hui, des barrières ont été installées au bout du chemin qui relie le poste de douane au premier axe routier. Une foule de plus en plus dense y attend les bus qui s’enchaînent pour conduire les nouveaux arrivants vers un des centres d’accueil d’urgence mis en place par la municipalité de Przemysl, à quelques kilomètres de la frontière.

Parmi ces milliers de femmes et d’enfants entassés, quelques hommes âgés et d’autres qui, étrangers, ne sont pas concernés par la mobilisation générale imposée aux Ukrainiens depuis le début de l’attaque russe, le 24 février. Ahmad tient dans ses bras un de ses jumeaux. L’autre est dans l’unique poussette que lui et sa compagne ont pu emporter. Ce père quadragénaire parvient à convaincre le soldat qui les escorte de les mettre à l’abri dans une tente, en attendant le bus. Un peu plus tôt dans la matinée, devant la gare de Przemysl, Boguslaw Swiezy, l’adjoint au maire, parle devant les caméras de la presse internationale. Il porte un uniforme kaki et fait le point sur la situation. Ici, la veille, 15 000 réfugiés sont arrivés en train depuis Lviv, en Ukraine. « Dorénavant, nous accueillons toutes les personnes qui arrivent, sans distinction », nous affirme-t-il, un peu à l’écart.

Des groupes autoproclamés
« patrouilles civiques » ont crié :
« Przemysl reste polonaise ! »

Munis de papiers ou non, tous ceux qui arrivent aujourd’hui à Przemysl depuis l’Ukraine obtiennent un tampon des autorités polonaises apposé sur une fine feuille bleu clair ornée d’une frise dorée : une autorisation de séjour de deux semaines durant lesquelles les personnes doivent se faire enregistrer auprès des services de l’asile et de l’immigration du pays de leur choix. Cela ne semble pas convenir à tout le monde.

Dans un café non loin de la gare, où sont aussi assis quatre  soldats américains, Marta, bénévole du comité polonais d’aide sociale, se souvient de la journée du 1er mars. Plusieurs réfugiés non-ukrainiens étaient sortis du train. « Ils venaient de passer plusieurs semaines bloqués en Biélorussie et ont pu passer par l’Ukraine, explique-t-elle. Il y a eu beaucoup de problèmes. » La gêne de la bénévole à décrire la situation est palpable. Ce mardi-là, des groupes de jeunes autoproclamés « patrouilles civiques » ont circulé en ville criant : « Przemysl reste polonaise ! » Marta montre sur son téléphone plusieurs articles relatant des scènes d’altercations plus ou moins violentes entre habitants, réfugiés et policiers. « Je trouve ça normal d’avoir peur mais, nous, nous accueillons tout le monde », tente de justifier la bénévole, pour qui l’important est surtout de mettre en valeur la solidarité dont font preuve les citoyens polonais face à la guerre en Ukraine.

Chez elle, où elle vit seule pendant que son mari, artisan, effectue des chantiers de rénovation en France, elle héberge depuis deux jours deux jeunes femmes ukrainiennes et leurs enfants. Elle les a recueillis à la gare. « J’étais au travail quand les premiers bombardements, à proximité de Kiev, ont débuté, raconte Alona, assise, le visage grave, sur le canapé de Marta. J’ai reçu la nouvelle par SMS et j’ai immédiatement décidé de partir avec mon fils, Kiril, pour le mettre à l’abri. » La jeune femme de 24 ans a prévu de passer quelques jours chez Marta avant de trouver un bus ou un train pour Lisbonne, où elle a des amis. D’autres réfugiés prennent immédiatement un train vers une autre ville de Pologne ou un aéroport. Certains montent à bord d’un des bus mis en place pour Varsovie. D’autres ont une connaissance venue les chercher. Arrivés en train ou par le poste frontière de Medyka, ils sont tout de même 3 000 par jour, au minimum, à être conduits dans un centre commercial désaffecté de la chaîne britannique de grande distribution Tesco, servant aujourd’hui de lieu de premier accueil.

Chacun essaie de retrouver un semblant de normalité

Dans l’ancienne galerie marchande, les différents boxes, autrefois réservés aux commerces, sont occupés de façon plus ou moins anarchique. On y trouve un lieu de recensement où des militaires polonais enregistrent les nouveaux arrivants et la destination où ils souhaiteraient se rendre en Pologne ou à l’étranger. Sur le mur, derrière les soldats, des particuliers prêts à accueillir des réfugiés ont laissé leurs coordonnées. On trouve également une pharmacie, une salle de jeux pour les enfants, une friperie et des dortoirs répartis par lieux de destination. Au comptoir de ce qui devait être le bar de la galerie marchande, des ONG distribuent des repas.

Des volontaires improvisent des sortes d’agences de voyages dans certains boxes ou directement dans les couloirs. Les réfugiés peuvent y laisser leur nom. Des équipes de solidaires européens, venues livrer des dons à la frontière et ne souhaitant pas repartir à vide, ou des collectivités d’autres pays, ayant envoyé des bus pour acheminer des réfugiés chez elles, y donnent la date de leur départ et le nombre de places dont elles disposent. Les bénévoles mettent les uns et les autres en relation.

Dans les allées bondées, pour s’asseoir, jeune ou âgé, on n’a guère que le sol ou le lit qu’on vous a attribué. Aucun endroit où se doucher, et seulement quelques toilettes. Chacun, cependant, essaie de retrouver un semblant de normalité. Des dessins d’enfants fraîchement réalisés sont accrochés aux murs. Par terre, des adolescents jouent avec leur téléphone portable. Un père exempté de combat, parce qu’atteint de surdité, apprend à sa fille de 3 ans à faire de la trottinette. Elle tombe, puis part en courant. Un groupe de secouristes court également dans le grand dortoir. Une dame fait une crise d’épilepsie. De temps en temps, un haut-parleur annonçant le départ d’un bus tente de passer par-dessus le brouhaha. Six personnes circulent aussi, munies de drapeaux israéliens et de pancartes, proposant de rejoindre une certaine « Opération Exodus ». Des hommes seuls, encore, brandissent des bouts de carton où sont inscrits des destinations et un nombre de places. « Je trouve ça inquiétant, confie un bénévole du Secours populaire français venu en mission pour évaluer les besoins. On nous a déjà rapporté des cas d’enlèvements de femmes et d’enfants. » Rien ne semble prévu pour empêcher ce type de dérives, ni pour proposer un quelconque accompagnement médical ou psychologique.

Le centre créé dans l’urgence fonctionne quasi uniquement sur l’énergie de quelques solidaires locaux et étrangers. L’armée est bien là, mais largement dépassée. Aucune présence du Haut-Commissariat aux réfugiés, de l’Organisation internationale pour les migrations ou de l’Union européenne. Les migrations, ici, semblent en autogestion… Pas d’agents de l’Agence européenne de gardes-frontières. Pas de prises d’empreintes non plus pour alimenter les fichiers du système Eurodac, pierre angulaire du protocole de Dublin, imposant à tout réfugié d’effectuer sa demande d’asile dans le pays d’entrée dans l’UE. C’est le dispositif auquel ont été soumis les exilés fuyant les guerres en Syrie, Libye et Afghanistan. Les bombes de Poutine fissureraient-elles les murs de l’Europe forteresse ? À moins qu’elles ne fassent que révéler le racisme des politiques migratoires européennes de ces dernières années.

 

 

 

 

Guerre en Ukraine. Henriette Steinberg :
« Ne laissons pas la misère
s’ajouter au malheur »

par Henriette Steinberg Secrétaire générale du Secours populaire français, officier de la Légion d’honneur sur www.humanite.fr

Le SPF s’engage aux côtés de la population ukrainienne et appelle à une intense mobilisation. La secrétaire générale de l’association revient sur cette initiative.


 

« Le Secours populaire remercie le journal l’Humanité d’ouvrir ses colonnes à notre appel à la solidarité destiné à notre fonds d’urgence, dont nous avons annoncé la montée en puissance à la fête du journal, en septembre 2021.

Nous parlions alors de répondre à des besoins consécutifs à des catastrophes sismiques et climatiques, de sorte que nous puissions adresser un premier soutien rapidement à nos partenaires pour leur permettre d’acquérir les produits alimentaires et d’urgence dans les zones non frappées les plus proches avant que les prix n’augmentent.

Ce fonds d’urgence conçu pour faire face à des situations exceptionnelles a vocation à concerner aussi notre pays, à l’image de ce que le SPF a mis en œuvre à la suite de la tempête Alex dans le Sud-Est.

Aujourd’hui, les bombardements sur l’Ukraine exigent de notre part une intense mobilisation et l’appel urgent au plus de soutien financier possible pour que notre fonds d’urgence puisse aider nos amis et partenaires sur place.

Cette solidarité a pour objectif de doter nos amis et partenaires des moyens d’urgence nécessaires pour accueillir aux frontières les populations vulnérables, contraintes de se déplacer pour échapper aux bombes, en particulier femmes, enfants et personnes âgées.

Ces centaines de milliers, aujourd’hui ces millions de familles que la guerre sépare ont quitté leur pays, démunies de tout et dans des conditions de violence que l’Europe n’avait plus connues depuis de nombreuses années. Elles sont notamment accueillies en Pologne, en Moldavie, en Roumanie… par des peuples et des associations avec lequels nous avons conduit de nombreux programmes, essentiellement autour du soutien aux enfants accueillis dans des orphelinats, y compris en Ukraine.

Nombre de ceux-là étaient avec nous à notre congrès de Lyon en novembre 2021 pour préparer ensemble le trentième anniversaire du mouvement d’enfants Copain du monde et rendre ce monde plus humain et plus ouvert à l’autre.

Après l’urgence, d’autres besoins vont apparaître

Et l’un des lieux où nous nous préparions à ouvrir un nouveau village d’enfants Copain du monde est situé au carrefour de l’Ukraine, de la Moldavie et de la Roumanie… C’est dire à quel point cette partie du monde fait sens pour le Secours populaire.

Pourquoi cet appel à la solidarité financière ? Parce que nous savons qu’il faut aider les populations qui accueillent à acheter sur place les produits indispensables pour les personnes accueillies, sans risquer de désorganiser l’économie locale.

Il faut aussi pouvoir leur donner des cartes SIM, qu’elles remettront aux familles afin que ces dernières puissent garder le contact avec les leurs restés en Ukraine. Ce fil de la vie que représente l’échange d’un enfant avec son papa, comme de la maman avec celui qui défend son pays, est un soutien sans valeur marchande mais d’une importance qui parle à chacune et chacun d’entre nous.

Nous savons aussi, pour en avoir une longue expérience, que les effets remis aux personnes, dont les produits alimentaires, d’hygiène et de tout ce qui est indispensable pour des enfants en bas âge, doivent être présentés avec des documentations dans les langues du pays. Les produits qui arrivent de notre pays avec des indications en français ne peuvent être utilisés par les populations, qui n’osent pas se servir de ce qu’elles ne connaissent pas.

Cet appel est un appel d’urgence, mais il doit être bien clair pour chacune et chacun qu’après l’urgence d’autres besoins vont apparaître et vraisemblablement justifier des expéditions de produits adaptés à une deuxième phase. Ce sont nos partenaires qui nous diront ce dont ils auront alors besoin.

Par expérience, nous savons que l’arrivée de produits en quantités non maîtrisables par nos partenaires provoque des difficultés qu’ils vont devoir résoudre, allant ainsi à l’inverse de l’objectif de départ.

Un compte rendu sur l’utilisation des fonds recueillis

Le SPF travaille avec ses partenaires de façon précise pour adapter ses modes de faire aux besoins exprimés. Les fédérations et comités partout en France se préparent à aider les familles déplacées qui transiteront ou séjourneront dans nos régions. L’histoire du SPF témoigne de ce que nous nous situons dans la droite ligne de la philosophie du SPF depuis ses origines. Par le passé, et aujourd’hui encore dans d’autres situations, des femmes, des hommes, des enfants quittent leur pays, contraints et forcés par la guerre, pour sauver leur vie.

Sur le long terme, nous travaillons avec nos partenaires à l’élaboration d’outils communs qui vont permettre de rendre compte de l’utilisation des fonds recueillis, à la fois aux donateurs et donatrices, personnes privées, personnes morales, entreprises, mutuelles, fondations, institutions.

Ce compte rendu porte à la fois sur les fonds recueillis et sur les biens remis. Il est également porté à la connaissance de nos partenaires, ce qui permet aux uns et aux autres de disposer d’éléments communicables.

Enfin, et peut-être aurait-il fallu commencer sous ces auspices, le SPF est un enfant de la Résistance, son histoire est connue et il en est fier. Il parle peu et agit beaucoup.

Merci à toutes celles et tous ceux qui soutiennent notre démarche et répondent à notre appel, merci à toutes celles et tous ceux qui voudront nous rejoindre pour ces activités de solidarité dont le fondement est de laisser à chacune et chacun le choix des causes, mais de peser ensemble sur les conséquences. Et merci à l ’Humanité de nous ouvrir ses colonnes. »

publié le 12 mars 2022

Alexey Sakhnin : « La victoire sur Poutine viendra de l’intérieur »

sur https://www.revue-ballast.fr

Alexey Sakhnin (Алексей Сахнин) est l’un des visages de la gauche russe. Né aux débuts des années 1980, il a été l’un des cadres du Front de gauche (Левый фронт) : une importante coalition liée au Parti communiste russe, fondée en 2008 et ouvertement opposée au pouvoir de Vladimir Poutine. L’objectif du Front est de bâtir une « alternative progressiste à la barbarie capitaliste », autrement dit de « construire une société socialiste juste ». En 2012, Sakhnin obtenait l’asile politique en Suède ; sept ans plus tard, il était de retour dans son pays natal. Depuis l’invasion de l’Ukraine, il vit sous la menace permanente d’une arrestation : c’est que le militant s’élève haut et fort contre cette « agression armée d’une ampleur sans précédent ». Il vient de quitter son parti, après la décision de ce dernier d’approuver majoritairement la guerre. « Nous avons réellement besoin d’un front des peuples pour la paix, l’égalité, la liberté et le socialisme. Malheureusement, pour construire ce monde et ce front, il faudra partir de zéro », a indiqué Alexey Sakhnin dans son communiqué de départ. Malgré la censure gouvernementale, nous avons pu échanger avec lui de vive voix.


 

Vous venez de claquer la porte du Front de gauche de Russie.

Oui. Depuis deux semaines, nous sommes entrés dans un nouveau contexte. Mes camarades et moi-même avons toujours été en contradiction avec l’opposition russe libérale. Maintenant, nous sommes face à une grande guerre et il n’y a plus aucune place pour ce débat. La seule question qui se pose est la suivante : comment stopper cette guerre, sans attendre passivement que la Russie l’emporte sur l’armée ukrainienne ? Le Front de gauche a toujours collaboré avec le Parti communiste russe pour occuper une place institutionnelle — non sans grandes difficultés. Certains dirigeants et militants du PC revendiquent un « patriotisme de gauche » : ça ne me poserait pas forcément problème si ça ne confinait pas, parfois, au chauvinisme hérité du soviétisme (« Il n’y a pas de nation ukrainienne »). Les communistes ont été très actifs dans les mouvements sociaux de 2018–20191 et dans nos campagnes électorales, c’est pourquoi ils participent à la direction du Front de gauche. Quand la guerre a été déclarée, j’ai proposé de rédiger et de publier un texte clair pour s’y opposer : à ma surprise, ça a provoqué une forte résistance dans nos rangs. La majorité préférait ne faire aucune déclaration, en attendant que « la situation devienne plus claire ». Nous avons alors proposé un texte développant notre position. D’autres membres ont préféré « une position de compromis » : un long texte s’attardant sur la complexité du contexte géopolitique, sur l’histoire des relations russo-ukrainiennes, etc. Ce, tout en omettant le fait central : Vladimir Poutine a ordonné à l’armée russe d’aller détruire des villes ukrainiennes et des milliers de civils ukrainiens pacifiques. Pire, ce texte défendait la thèse selon laquelle Russes et Ukrainiens devraient combattre ensemble le régime libéral de Kiev.

Comment comprendre cette position ?

« Vladimir Poutine a ordonné à l’armée russe d’aller détruire des villes ukrainiennes et des milliers de civils ukrainiens pacifiques. »

Elle est honteuse. Et elle s’explique largement, à mon avis, par la peur du régime russe et par l’incapacité morale des générations ayant grandi dans l’imaginaire de la Seconde Guerre mondiale à reconnaître que leur propre pays est l’agresseur. Malheureusement, la majorité du Front de gauche a choisi cette option : cette coalition a donc explosé. J’ai passé dix-sept ans de ma vie comme l’un des leaders de ce front. Nous avons mené des batailles politiques — les manifestations de 2012 ; nous avons été arrêtés et emprisonnés ; nous avons commis des erreurs, rencontré des difficultés, connu des succès ; j’ai fait l’expérience, pendant six ans, de la condition de réfugié politique à l’étranger. Sergueï Oudaltsov [opposant à Vladimir Poutine et président du Front de gauche, ndlr] défend la mauvaise position, mais ça n’enlève rien au fait qu’il ait été emprisonné sans raison pendant cinq années.

Vous attendiez-vous à ce que que le gouvernement russe envahisse l’Ukraine ?

J’ai été vraiment surpris — comme tous les gens de gauche dans le monde, comme tous les gens de bon sens, comme tous les défenseurs de la paix. Les élites russes et la classe dirigeante ne voulaient pas de cette guerre. Si on s’en tient à leurs seuls intérêts égoïstes, la guerre est un choix irrationnel. L’historienne américaine Barbara W. Tuchman a décrit les mécanismes qui ont conduit au déclenchement de la Première Guerre mondiale : personne ne voulait la guerre mais la guerre était la seule issue possible pour les protagonistes en présence. La guerre devait inéluctablement éclater car aucune des crises mondiales du capitalisme depuis trois cents ans ne s’est soldée autrement… Mais je n’avais pas anticipé qu’elle se déclencherait maintenant.

Comment interprétez-vous l’argument poutinien d’une guerre visant à « dénazifier » l’Ukraine ?

C’est totalement vide de sens. Il est vrai que, depuis huit ans, le régime ukrainien déploie une propagande nationaliste. Il est vrai qu’il existe des groupes paramilitaires d’extrême droite et que des réseaux d’extrême droite se retrouvent au cœur des forces de sécurité, des services secrets, etc. Mais le gouvernement russe a maintenu avec l’Ukraine, durant toute cette période, de profitables échanges commerciaux. Certains des héros du « Printemps russe » [Ру́сская весна́]2, des activistes pro-russes de l’est ukrainien, ont été arrêtés en Russie et renvoyés en Ukraine. Maintenant, Poutine répète que l’« opération spéciale », comme il l’appelle — nous n’avons pas le droit de prononcer le mot « guerre » —, est guidée par la lutte contre le nationalisme et l’extrême droite. Mais la Russie elle-même penche vers l’extrême droite ! Le gouvernement russe dépense beaucoup d’argent pour faire de la propagande antisoviétique d’un point de vue nationaliste et conservateur. Je vous invite à regarder les fils nationalistes sur Telegram… User de la rhétorique de la « dénazification » de l’Ukraine pour justifier cette guerre n’a aucun sens.

Les gauches occidentales sont divisées sur les responsabilités de l’OTAN dans ce conflit et son escalade. Pensez-vous que la prise en compte des responsabilités de l’Alliance pourrait conduire à relativiser celles de la Russie ?

« L’OTAN, les États-Unis et les politiciens de droite en Europe ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour mettre de l’huile sur le feu. »

L’OTAN, les États-Unis et les politiciens de droite en Europe ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour mettre de l’huile sur le feu. Bien sûr, les extrémistes étasuniens sont ravis de la perspective de voir l’Ukraine devenir un nouvel Afghanistan. Mais il est politiquement et moralement impossible de défendre l’invasion russe en raison de ces intrigues. Ceux qui sont tentés d’user d’une telle argumentation prennent le risque de se rendre complices d’une entreprise impérialiste criminelle et sanglante. Même du point de vue des intérêts nationaux de la Russie, cette guerre installe une situation bien pire. Le nationalisme russe lui-même est aujourd’hui traversé de contradictions. Poutine disait que des missiles tirés de Kharkov [deuxième plus grande ville d’Ukraine, ndlr] pourraient toucher la Russie en six minutes. Or Kharkov est à la même distance de la Russie que les pays baltes. En raison de cette guerre, il y aura désormais des missiles à six minutes de la Russie dans les pays baltes alors que ce n’était pas le cas précédemment. Des forces politiques européennes (de gauche, du centre, de droite) s’opposaient à ce que le budget militaire de leur pays atteigne 2 % du PIB comme le préconise l’OTAN : désormais, l’Ouest est uni sur l’enjeu militaire. Les défenseurs de la paix restent, eux, sans arguments. Poutine a attaqué sans provocation objective. La question s’impose : pourquoi l’a‑t-il fait, alors que de telles conséquences étaient prévisibles ?

Vous avez une idée ?

J’ai une théorie. Tout au long de la pandémie de coronavirus en 2020, Poutine faisait extrêmement attention. Il s’est isolé dans son bunker. Certains médias occidentaux l’ont analysé comme une dépression à l’origine de sa supposée folie actuelle. Cette hypothèse est trop simple. Il n’était pas totalement isolé : il a certes renoncé à ses contacts réguliers avec la classe dirigeante, avec les oligarques — ceux qui souhaitaient le rencontrer devaient auparavant observer trois semaines de quarantaine. Mais il communiquait quotidiennement avec des aides de camp, des hommes des services secrets qui ont entretenu autour de lui une atmosphère conspirationniste. C’est dans cette période que s’est fomentée cette invasion, peut-être pas comme un plan A, mais comme un plan B. Cette invasion obéit à une rationalité : Poutine avait clairement en tête l’idée selon laquelle une rupture définitive avec l’Ouest serait synonyme de catastrophe, de menaces inédites pour la Russie. Avant la guerre, chacun spéculait sur l’après-Poutine en 2024 : comment assurer la continuité du régime ? Tout le monde entrevoyait une crise, à l’image de celle qu’a traversé la Biélorussie voilà deux ans : Moscou 2024 ressemblerait à Minsk 2020. C’est ici que l’Ukraine entre en jeu. Imaginons que dans une telle situation d’instabilité interne, l’Ukraine ait attaqué le Donbass… De façon plus générale, l’Ukraine est source de divisions permanentes au cœur même de la classe dirigeante.

Les officiers des services secrets entourant Poutine se fichent complètement des gens, du peuple — à la différence des dirigeants civils obligés de recourir à la propagande, à la manipulation pour imposer leurs choix. Tous ces bureaucrates évaluent, discutent les opportunités qui se présentent à eux : « Ne devrait-on pas revenir à un dirigeant plus libéral, ouvert à l’Ouest ? » Poutine a essayé pendant huit ans de les unir à travers un compromis commercial avec l’Ouest. Si l’Ouest isole la Russie, il faut une « responsabilité mutuelle » entre le régime et les oligarques. Toutes les élites politiques, administratives, militaires et économiques russes ont donné leur imprimatur à une décision qui ne pourra jamais être excusée par l’Ouest. Ils n’ont plus qu’une alternative : soutenir Poutine ou prendre le risque de finir devant la Cour pénale internationale. Poutine, de son côté, obéit à une rationalité autocratique : l’invasion de l’Ukraine lui permet de garder le pouvoir en Russie.

Parlez-nous de la répression qui frappe les manifestants anti-guerre en Russie.

« Le régime russe évoluait depuis longtemps vers une dictature. Aujourd’hui il a fait un grand bond dans cette direction. La police a carte blanche. »

Le régime russe évoluait depuis longtemps vers une dictature. Aujourd’hui il a fait un grand bond dans cette direction. La guerre signifie toujours, en interne, la prison, la destruction des libertés. À ce jour, le but principal de la répression et de la rhétorique publique qui l’entoure est de rendre l’atmosphère effrayante, et ils réussissent très bien à le faire. L’appareil répressif manque d’effectifs, mais ils entendent semer l’effroi, c’est pourquoi la police a carte blanche. Il y a deux jours, dans une manifestation, une femme a été arrêtée pour avoir filmé l’événement. Un policier l’a frappée en lui disant : « Poutine nous laisse faire ce que l’on veut de vous, nation de traîtres, on vous frappera, on vous torturera, on vous violera. » C’est exactement ce qu’ils veulent : nous choquer, nous faire ressentir la peur.

Votre opposition publique vous place dans une situation dangereuse. Dans quel état d’esprit êtes-vous, à l’heure où nous parlons ?

Je suis comme tout le monde : j’ai peur. Je n’ai pas de visa et, de toute façon, quitter la Russie est quasiment impossible — ou tout au moins très difficile. Je ne veux pas laisser ici mes camarades, mes amis, mon pays, ma famille. Mais c’est vrai, je ne me sens pas très bien. J’ai parlé à visage découvert ; j’ai, dès les premiers jours, écrit un texte anti-guerre ; j’ai pris la parole dans quelques manifestations ; j’ai écrit tant que c’était encore possible dans les médias, puis sur les réseaux sociaux. J’ai donné des entretiens à des médias occidentaux ; j’ai parlé lors d’un meeting de La France insoumise. Assez pour écoper d’une lourde peine de prison. Ce que je ne souhaite évidemment pas.

Quel est le sentiment dominant, selon vous, dans l’opinion russe ?

La situation générale est que la majorité ne supporte pas la guerre. La moitié de la population a dans un premier temps tout fait pour s’accrocher à l’illusion que ce n’était pas une guerre, que c’était une opération de libération de l’Ukraine, que nous aidions nos amis, que ça allait finir très vite, demain. Mais l’humeur change très rapidement et le camp de l’opposition à la guerre est loin de se résumer à une minorité pro-occidentale appartenant aux classes moyennes. Le but des autorités est de nous bâillonner. C’est pour ça qu’elles ont interdit tous les médias d’opposition (y compris les médias d’opposition libéraux que je critique depuis des années). J’ai toujours pensé que deux points de vue, même mauvais, c’est toujours mieux qu’un seul.… Tout le monde, et je m’y inclus, vit dans la peur. Nous essayons de continuer à nous exprimer à travers Telegram, qui est plus ou moins la dernière plateforme disponible pour parler à tous ceux auxquels on peut parler. Et, au-delà des arguments sur le caractère injuste et sanglants de cette guerre, nous alertons sur la catastrophe économique et sociale qui s’esquisse déjà. McDonald’s vient d’annoncer la fermeture de ses 850 restaurants en Russie. À la chute de l’Union soviétique, son implantation avait été célébrée comme le signe d’une époque nouvelle : elle est bel et bien révolue. 62 000 salariés se retrouvent sur le carreau. L’économie russe est prise dans les mailles des échanges mondiaux. Une grande menace plane sur des dizaines de grandes usines qui vont être mises à l’arrêt — c’est déjà le cas pour certaines d’entre elles. Le rouble a perdu la moitié de sa valeur ; des millions de personnes vont devoir affronter des situations tragiques, comparables à celles qui prévalaient au début des années 1990, au moment de la « thérapie de choc ». À l’époque, un modèle économique s’est imposé avec la promesse de garantir, en contrepartie, la paix et la stabilité. Désormais nous avons la guerre et les années 1990 reviennent.

Quelles sont justement les conséquences des sanctions étasuniennes et européennes sur les citoyens russes ordinaires ?

Ça fait seulement deux semaines : les problèmes les plus graves sont devant nous… Mais les effets se font déjà ressentir et, bien sûr, le peuple est affecté. Les médias n’évoquent pas la guerre mais ils parlent de l’augmentation des prix. Celui des couches pour bébé a doublé. Les gens doivent se ruiner pour en acheter. Les services funéraires sont devenus inabordables. Même mourir est devenu trop cher… Mais vivre coûte très cher également. Les prix des denrées alimentaires ont grimpé de 40, 50, voire 70 %. Le sucre a disparu de la plupart des étals. Certaines chaînes de magasins interdisent d’acheter plus de deux pains. Je n’ai cessé d’entendre ces trente dernières années que les pénuries étaient le symptôme du communisme, que c’était le résultat de l’économie communiste centralisée et planifiée. Et voilà que nous avons des pénuries énormes. Les magasins sont à moitié vides.

Il y a quelques jours, Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe, a averti qu’« une Troisième Guerre mondiale », si elle devait avoir lieu, serait « une guerre nucléaire dévastatrice ». L’entendez-vous comme une menace ?

« Au début d’une guerre, c’est toujours difficile : l’hystérie nationaliste l’emporte dans tous les camps. Elle se manifeste en Russie comme en Europe. »

Ça sonne comme une menace. Le 18 octobre 2018, à Sotchi, Vladimir Poutine avait déjà prévenu que la Russie n’hésiterait pas à recourir à l’arme nucléaire. « Nous ne riposterons que lorsque nous serons certains que nous sommes attaqués. Ce sera une catastrophe, mais nous n’en aurons pas été les initiateurs. Les agresseurs doit savoir que nous, en tant que martyrs, irons au paradis, tandis qu’ils mourront simplement sans avoir le temps de se repentir », avait-il affirmé. J’espère que nous n’en sommes aujourd’hui qu’au stade de la menace. Pour l’instant, ils affirment qu’ils ne veulent pas appuyer sur le bouton rouge. Mais ils ont ce bouton rouge à disposition. Et il y a de moins en moins de solutions dans ce monde mourant de l’hypocrisie néolibérale. Oui, nous vivons dans la menace grandissante de l’apocalypse. Mais l’essentiel pour les militants de gauche et les consciences attachées à la justice, c’est d’apprendre de ces menaces terribles : ce n’est pas une bonne idée de croire qu’on pourrait faire plier la Russie de Poutine avec des chars et des missiles. La victoire sur Poutine viendra de l’intérieur. Cette guerre n’est pas une guerre entre l’Est et l’Ouest, entre la Russie et l’OTAN, entre les civilisations orthodoxe et catholique — comme le pensent les idiots conservateurs. C’est une guerre que la dictature de Poutine livre au peuple ukrainien et au peuple russe. C’est pourquoi nous avons l’obligation de trouver un chemin vers la paix.

Voyez-vous une possibilité de construire un mouvement international émancipateur pour s’opposer à la fois à l’expédition meurtrière de Poutine et à l’hégémonie occidentale capitaliste ?

Oui et non. Au début ce sera très compliqué. Les fauteurs de guerre à l’Ouest voient se réaliser tous leurs projets : ils ont maintenant toutes les raisons d’obtenir plus de crédits militaires, de renforcer les armées, de faire tourner à plein régime les industries d’armement… Tout ça contribuera à rendre le monde plus dangereux. Quand je vivais en Suède, il y avait toujours des discussions dans lesquelles la Russie était dépeinte comme un terrible pays barbare, sous-développé. Toujours, je répondais : « Non les gars, la Russie n’est pas le passé de l’Europe. La Russie est votre futur. Regardez ce qui se passe en Russie et vous verrez ce qui arrivera à vos propres sociétés. » Tout se passe ici en accéléré. Voilà deux semaines, nous devions nous résoudre à des compromis compliqués, avec de petits progrès de temps à autre. Maintenant les choses sont simples, claires. Le chemin vers la paix, c’est la transformation totale de la Russie. La paix est incompatible avec le présent système politique, avec les conditions sociales qui ont rendu Poutine possible. Poutine est bien entendu responsable personnellement de cette guerre. Mais il est aussi le résultat de ces trente dernières années d’inégalités et d’exploitation pendant lesquelles les récits nationalistes ont été légitimés, tandis que la perte de voix des plus pauvres ouvrait la voie aux dérives dictatoriales. La guerre est le fruit de ces penchants libéraux et nationalistes. Si nous ne sommes pas emportés par la famine ou éradiqués par une catastrophe nucléaire d’ici quelques mois, un grand espace s’ouvrira aux gens comme nous, pour nos valeurs, nos propositions. Les libéraux se sont discrédités dans les années 1990. Les nationalistes et les conservateurs qui leur ont succédé sont en train de creuser leur tombe. Au début d’une guerre, c’est toujours difficile : l’hystérie nationaliste l’emporte dans tous les camps. Elle se manifeste en Russie comme en Europe. L’union sacrée se fait autour des classes dirigeantes, de l’armée. Mais au fil du temps, quand tous se sentiront au milieu de la catastrophe, le camp de la paix et de la vie regagnera du terrain, partout dans le monde. Vous savez, en russe, nous avons un seul et même mot pour désigner la paix et le monde : « мир ». Pour faire la paix, nous n’avons pas d’autre choix que de changer ce monde.


 

  1. D’importantes mobilisations ont alors eu lieu en Russie contre, notamment, la réforme des retraites, la répression politique et la fraude électorale.↑

  2. Au printemps 2014, des manifestations se sont succédé dans de nombreuses villes de l’est et du sud de l’Ukraine, en opposition au mouvement Euromaïdan. Ces mobilisations se sont ensuite muées dans le Donbass en une insurrection armée séparatiste.

REBONDS

☰ Lire notre traduction « Libertaires et pacifistes en Ukraine : le choix des armes ? », Mike Ludwig, mars 2022

☰ Lire notre traduction « Ukraine : le regard de Noam Chomsky », mars 2022

☰ Lire notre traduction « Manifeste : socialistes et communistes russes contre la guerre », mars 2022

Publié le 11 mars 2022 dans International par Ballast

publié le 10 mars 2022

Les fondements économiques
de la guerre en Ukraine

Romaric Godin sur www.mediapart.fr

L’évolution économique de la Russie depuis 1991 permet de comprendre la fuite en avant militaire du régime. Plus qu’un conflit entre deux modèles de capitalisme concurrents, la guerre livrée à l’Ukraine répond au besoin de nouvelles ressources, de nouveaux marchés.

Certes, le retour d’une guerre de haute intensité en Europe, portée par une puissance militaire majeure, n’est pas le fruit direct d’une tension économique. Les causes immédiates sont sans doute à chercher dans la renaissance de l’impérialisme russe et dans la montée de l’autocratie à Moscou. Mais ces sources elles-mêmes ne sont certainement pas indépendantes des conditions économiques. Une guerre de grande ampleur contre un pays de 44 millions d’habitants ne s’engage pas sans qu’une lecture du contexte économique ne soit prise en compte.

Aussi doit-on s’efforcer de saisir le conflit dans le cadre de l’évolution du système capitaliste avant son déclenchement. Le premier élément de réponse réside dans la situation russe elle-même.

Les origines du modèle économique russe

La Russie est un pays traumatisé par la « thérapie de choc » des années 1990, qui était censée apporter la prospérité et assurer son maintien parmi les grandes puissances économiques du monde. Cette stratégie a été un désastre absolu. Le PIB russe s’est effondré et avec lui a disparu l’essentiel de la capacité industrielle du pays. Selon la Banque mondiale, en PIB par habitant et en parité de pouvoir d’achat, la Russie n’a retrouvé son niveau de 1990 qu’en 2006.

Ces seize années de stagnation n’ont cependant pas été suivies d’une forte accélération de la croissance. Certes, entre 2006 et 2013, la croissance annuelle moyenne du PIB par habitant a été tirée par la hausse du prix des matières premières et le PIB a augmenté de 2,5 % par an, ce qui n’est pas très élevé pour une économie en rattrapage. Une fois cet effet prix disparu, et les premières sanctions après l’occupation de la Crimée mises en place, l’économie russe est entrée en phase de stagnation : entre 2013 et 2019, le PIB par habitant a progressé de 0,6 % en moyenne cha

Ce cadre général ne rend pas compte de la modification de l’économie politique de la Russie. Du chaos de la thérapie de choc à la crise financière de 1998, a émergé un système économique dominé par des « oligarques », ceux-là mêmes qui avaient profité des privatisations massives dans une ambiance de corruption dans les années 1990, mais « arbitré » par un pouvoir politique fort incarné par Vladimir Poutine. Dans les années 2000, l’État se fait ainsi « respecter » par les oligarques alors que, jusqu’ici, il était le terrain de jeu de ces derniers.

L’arrestation fin 2003 de Mikhaïl Khodorkovski agit comme le tournant de cette évolution. Désormais, l’État autoritaire récupère une partie de la valeur et l’utilise dans le maintien de son pouvoir. Et ceux qui ne jouent pas le jeu de la collaboration avec le pouvoir sont implacablement réprimés.

La kleptocratie qui a émergé de la thérapie de choc n’a pas été supprimée, elle a été réorganisée par l’État dans l’intérêt de la classe dirigeante. Un tel régime n’est donc pas un régime redistributif. La confiscation des fortunes des oligarques récalcitrants se fait au bénéfice de proches du pouvoir, avec comme fonction le renforcement de ce dernier.

Dans cette structure, la Russie poutinienne tolère donc en grande partie l’évasion de valeur menée par les oligarques vers les paradis fiscaux et leurs lieux de résidence à Londres ou dans les pays méditerranéens. Mais une partie de cette valeur est récupérée par l’État pour assurer l’enrichissement personnel des dirigeants, une partie des investissements non réalisés par le secteur privé et le renforcement de l’appareil sécuritaire. Les oligarques continuent de s’enrichir, les dirigeants assurent leur maintien au pouvoir.

Les perdants, c’est la masse des Russes qui ne touchent que les miettes d’une telle politique. Les inégalités dans le pays sont massives. Selon les données de la World Inequality Database (WID), les inégalités de revenus, qui se sont un peu réduites depuis 20 ans, restent à un niveau très élevé, que ce soit historiquement ou en comparaison.

Les 1 % les plus riches captaient ainsi en Russie en 2020 pas moins de 21,4 % du revenu total, contre 17 % pour les 50 % les moins riches. Certes, en 2000, les 1 % captaient 26,6 % du revenu contre 13,1 % pour les 50 %, mais on est loin des chiffres de la fin de l’époque soviétique, où les 1 % captaient 5 % du revenu total, tandis que les 50 % obtenaient 28 %. À titre de comparaison, en France, les 1 % les plus riches captaient en 2019 9,9 % du total, les 50 % obtenant 22,7 %.

Mais l’essentiel réside dans les inégalités de patrimoine, vrai indicateur de l’accumulation de capital et donc du régime économique. En 2020, 47,7 % du patrimoine total était détenu par 1 % de la population, contre 3,1 % pour la moitié la moins fortunée de la population. De ce point de vue, les inégalités se sont même creusées depuis 20 ans puisqu’en 2000 les 1 % détenaient 39,2 % du patrimoine total. La situation est donc encore loin de celle de la France, où les 1 % détiennent 26,1 % du patrimoine total, et même des États-Unis, où cette part est de 34,5 %.

Globalement, le développement russe post-soviétique est un échec. La Russie n’est pas redevenue la grande puissance économique qu’était l’URSS. Son PIB nominal est resté inférieur à celui de l’Italie et son PIB par habitant a été dépassé par celui de la Pologne et est désormais talonné par la Chine, deux pays jadis très loin des niveaux de richesse de l’ancienne URSS.

Dangereuses contradictions

Elle est clairement dans le camp des perdants de l’évolution économique mondiale des 30 dernières années. C’est un pays centré sur l’extraction de ressources et qui, pour reprendre les termes des penseurs de l’impérialisme, est voué à être une périphérie fournisseuse de matières premières du centre.

Un tel système est intrinsèquement parcouru de contradictions dangereuses. Le maintien du pouvoir repose à la fois sur l’idée d’une amélioration de la situation des masses au regard des années 1990, mais aussi sur le maintien d’une accumulation ultra-concentrée.

La résolution de cette contradiction est complexe. Elle implique évidemment la répression, mais aussi une politique nationaliste. C’est un ressort habituel de ce type de régime pour maintenir l’ordre. Dans le cas russe, cela s’appuie sur un sentiment de revanche et de sursaut faisant suite aux reculs de la zone d’influence russe depuis la fin des années 1990.

Mais ce ressort vient ouvrir une autre contradiction : l’héritier de la puissance militaire soviétique dispose effectivement d’un arsenal militaire de grande puissance tout en étant une puissance économique secondaire. Face à ces contradictions, la tentation de la fuite en avant pour un régime autoritaire semble logique. Incapable de développer le pays économiquement, le pouvoir russe ne pouvait, pour assurer sa stabilité, qu’investir massivement dans la seule force dont il disposait : la force militaire.

L’impérialisme régional russe devient alors la conséquence logique de ces contradictions. Le discours « chauviniste grand-russe », pour reprendre les termes de Lénine, permet de dissimuler derrière la persistance de la puissance militaire et de la revendication d’une aire d’influence la faiblesse intrinsèque de l’économie nationale et l’incapacité du régime d’améliorer le bien-être global de la population. Il permet aussi d’avoir accès à de nouvelles ressources, ce qui explique notamment le développement de l’influence russe au Sahel, par exemple.

L’impérialisme russe et sa logique

Ce développement de l’impérialisme russe a conduit naturellement à des frictions avec d’autres zones d’influence, notamment celle des pays occidentaux, et le cœur de cette friction est devenu l’Ukraine à partir de 2014. Il est alors important de se souvenir que le capitalisme est d’abord une extension, y compris spatiale.

Lorsque l’extraction de valeur est de plus en plus difficile à réaliser, comme c’est le cas depuis les années 1970 et encore plus depuis 2008, l’expansion géographique pour ouvrir des marchés, trouver des ressources et de la main-d’œuvre bon marché est incontournable. Le retrait soviétique en Europe centrale et orientale s’est ainsi conjugué avec l’expansion économique allemande et son corollaire militaire états-unien. Dans ce cadre, entre deux capitalismes en recherche d’expansion, le choc était inévitable.

La crise de 2014 a alors plongé le régime russe dans une fuite en avant dangereuse. Les sanctions qui ont suivi l’invasion de la Crimée et le soutien aux séparatistes de Louhansk et Donetsk ont conduit Moscou à construire la « forteresse Russie », une économie jugée moins dépendante de l’extérieur et plus autonome. Cette politique a cependant encore aggravé les contradictions internes au régime.

Certes, la Banque centrale russe a réduit la dépendance au dollar et s’est appuyée sur l’excédent commercial du pays pour construire d’impressionnantes réserves en devises et en or. De son côté, pour ne plus faire appel au financement étranger, le gouvernement russe a réduit son déficit budgétaire pour dégager un excédent à partir de 2018.

Cette politique « autarcique » est aussi classique pour un pays qui se considère comme « isolé » économiquement tout en ayant des ambitions impériales. C’est celle menée par l’Italie fasciste, par exemple. Dans le cas russe, cependant, cette politique a conduit à deux points de contradiction.

D’abord, cette « forteresse » s’est construite sur la répression de la demande intérieure. Tout excédent commercial est le signe d’une sous-consommation. L’excédent budgétaire et la politique de taux élevés de la banque centrale sont des outils pour assurer cette sous-consommation. La Banque centrale de Russie a augmenté ses taux de 9,5 % à 20 % après l’invasion de l’Ukraine, ce qui risque de tuer l’activité du pays. Mais il est important de noter que, déjà, à 9,5 %, le taux d’escompte russe était élevé au regard des grands pays avancés, y compris en termes réels (0,75 % en janvier 2022, contre − 5 % en zone euro, par exemple).

En 2018, le projet de réforme des retraites avait provoqué une rare poussée de mécontentement social dans le pays qui, fait encore plus rare, avait contraint Vladimir Poutine à reculer en partie. Il avait renoncé à relever l’âge de départ des femmes de 55 à 63 ans pour le fixer à 60 ans, relevant celui des hommes de 60 à 65 ans.

Ce recul partiel avait permis de prendre conscience du prix de la « forteresse Russie » pour la population et de révéler, derrière le rideau du régime, l’état réel de la tension sociale. Globalement depuis 2014, les revenus du travail sont d’ailleurs sous pression, avec un ralentissement continuel de la croissance du salaire réel en tendance. En février 2021, le FMI lui-même soulignait que « le revenu par tête progresse faiblement et ne converge pas vers les niveaux des économies avancées ». Ce qui n’empêchait pas le Fonds de saluer les mesures de « ciblage » des politiques sociales annoncées par le gouvernement Poutine.

Au total, l'économie russe, aussi résistante soit-elle, s'appuie sur un sous-jacent faible. En décembre 2021, la Banque Mondiale confirmait la faiblesse globale de la croissance potentielle russe au regard de sa situation de pays émergent, faute de dynamisme de la productivité, d'industrie et de forte croissance de la demande. Le maintien de la paix sociale devenait d’autant plus complexe que la crise sanitaire est venue creuser le budget russe. Pour la population, l’amélioration globale de son sort devenait de plus en plus lointaine. D'ailleurs, en Russie comme dans le reste du monde, la reprise post-Covid commençait à s’épuiser et l’inflation accélérait malgré un resserrement des taux. Au troisième trimestre 2021, le PIB russe a reculé de 1,2 % sur un trimestre.

Une telle situation ne pouvait donc qu’inciter le régime à relancer la logique impérialiste. D’autant que le succès apparent de la « forteresse Russie » donnait une forme d’assurance dans sa capacité à résister à de nouvelles sanctions. Les conditions d’un basculement du régime dans l’agression de l’Ukraine étaient ainsi largement posées : un contrôle du voisin permettrait dans cette logique de ressouder la population (éventuellement de lui faire accepter de nouveaux sacrifices) autour du prestige militaire, mais aussi de disposer de nouvelles ressources, notamment agricoles. Pour un pays construit autour de l’extraction de ressources, la proie pouvait être tentante. Et il pouvait s’agir de résoudre les contradictions propres au capitalisme russe.

Dans ce cadre, l’agression russe dispose aussi d’une logique économique qui prend ses racines dans le désastre qu’a été la transition des années 1990. Ironiquement, la thérapie de choc s’inscrivait dans un contexte où l’établissement général d’un régime néolibéral marquait la « fin de l’histoire ». Or c’est aussi sur les ruines de ce mythe économique que rebondit aujourd’hui l’histoire.

Un conflit entre deux capitalismes ?

Reste une question. Ce conflit russo-ukrainien, qui s’est déjà étendu indirectement, et notamment sur le plan économique, au reste du monde, est-il un conflit entre deux « modèles » ? En 2019, l’économiste serbo-états-unien Branko Milanović émettait dans son livre Le Capitalisme, sans rival (La Découverte, 2019, discuté ici) l’hypothèse que le capitalisme contemporain, désormais unique mode de production mondial, serait divisé en deux variantes : le capitalisme « libéral méritocratique » de l’Occident et le capitalisme « politique » issu notamment d’une accumulation primitive réalisée par l’expérience du « socialisme réel ».

Les caractéristiques de ce dernier reposent sur l’existence d’un État fort contrôlant directement ou indirectement le secteur privé par l’absence d’État de droit et la corruption. Dans la préface à l’édition française, Pascal Combemale résume la différence entre les deux systèmes : dans le système libéral, « le pouvoir économique donne accès au pouvoir politique » et dans le capitalisme politique, « c’est l’inverse ». Et d’ajouter : « Dans les deux cas, la concentration des pouvoirs bénéficie à une élite qui tend de plus en plus à se reproduire. »

Branko Milanović insiste beaucoup sur le cas chinois comme étant l’idéal-type du capitalisme politique et n’évoque qu’en passant le cas russe. Mais ce dernier pourrait répondre plutôt bien à cette définition. Les événements actuels pourraient laisser croire que c’est cette division entre ces deux types de capitalisme qui est en jeu dans le conflit ukrainien. La guerre en Ukraine serait finalement le premier acte du conflit central entre Russie et États-Unis que chacun prévoyait à plus ou moins long terme.

Certains éléments pourraient même aller dans ce sens. La volonté des Occidentaux de frapper « l’oligarchie » russe confirmerait le caractère politique du pouvoir économique. Par ailleurs, les votes aux Nations unies semblent dessiner deux camps qui recoupent en partie cette division entre les deux types de capitalisme. D’un côté, l’Union européenne, les États-Unis, le Japon et l’Asie du Sud-Est « libérale », et de l’autre la Chine, la Russie, l’Inde, le Vietnam, l’Amérique latine « socialiste » et certains pays d’Afrique désormais fortement liés à la Chine et à la Russie.

Mais cette division apparente ne doit pas tromper. En réalité, cette division semble très discutable dans le contexte actuel. D’abord, la pandémie a fait évoluer le capitalisme vers un modèle plus unifié où l’État agit comme une sorte de garant en dernier ressort du secteur privé, ce qui tend partout à concentrer pouvoirs économique et politique et à politiser de plus en plus les choix économiques. Dans ce contexte, les définitions des deux ensembles semblent s’effacer ou, du moins, s’amenuiser.

Les sanctions contre la Russie font ainsi bon marché de certains fondements de l’État de droit tel qu’il est conçu dans le droit occidental, comme le respect de la propriété privée. Ce n’est pas étonnant et cela arrive régulièrement en temps de conflit, mais c’est aussi le signe de la politisation de l’économie dans le capitalisme dit « libéral » de Milanović. Ce dernier avait déjà, d’ailleurs, dans son livre, émis l’hypothèse d’une fusion entre les deux modèles. Et cette vision a été confirmée dans un texte écrit après l’invasion où il confirme le caractère politique du capitalisme contemporain.

Au reste, même si le cas russe est extrême, on sait que les liens entre puissance économique et puissance politique existent dans les économies occidentales. Depuis un demi-siècle, ces économies ont même pris, avec la pseudo-théorie du ruissellement et ses variantes (« les baisses d’impôts pour favoriser les investissements »), un chemin où l’État ménage la puissance économique et favorise le creusement des inégalités.

En réalité, la Russie a été dans les années 1990 le laboratoire des idées néolibérales pro-riches. Et que le modèle économique russe est le fruit de cette expérience. C'est donc une sorte de forme poussée à bout des lubies néolibérales. Mais alors, la différence entre les deux modèles de capitalisme devient principalement une différence d’intensité et non de nature.

L’autre élément est que, quand bien même la division entre les deux capitalismes existerait et perdurerait, les lignes sont assez floues. Des pays de l’UE comme la Pologne et la Hongrie auraient trouvé leur place dans le capitalisme politique, mais sont alignés sur les positions occidentales.

Les États-Unis tentent, pour assurer leur approvisionnement en pétrole, de se rapprocher du Venezuela, qui a voté contre la condamnation de l’agression russe à l’ONU. Plus fondamentalement, l’Ukraine elle-même ne peut apparaître comme un membre du capitalisme libéral occidental, même si, sous la pression du FMI, elle tente de s’en rapprocher. L’élément de modèle économique ne semble pas ici jouer un rôle majeur. C’est bien plutôt la nature de l’influence dominante qui est déterminante.

Quant à la Chine, si elle n’est pas solidaire de la Russie, elle est, comme l’Inde ou d’autres, dans une position opportuniste où elle tente de sauvegarder les importations russes, tout en ménageant ses accès aux marchés occidentaux, qui restent vitaux pour elle.

Rien ne laisse présager ces jours-ci un « bloc idéologique » russo-chinois fondé sur un modèle économique commun. Au reste, il n’y a là rien d’étonnant : le modèle économique chinois est assez différent de celui de la Russie, ne serait-ce que parce que la thérapie de choc n’a pas été appliquée en Chine.

Certes, la République populaire traverse aussi une forme de crise et n’hésite pas elle-même à avoir recours à l’impérialisme. Mais, précisément pour cette raison, elle est aussi concurrente de la Russie : c’est le cas en Afrique, mais aussi, on l’a vu plus récemment, au Kazakhstan et en Asie centrale.

Dans son ambition de construire une croissance plus équilibrée, Pékin agit prudemment et ne peut se passer de son accès aux marchés occidentaux. Tout alignement sur la Russie mettrait ces débouchés en danger, mais en ne coupant pas les ponts avec Moscou, la Chine entend aussi pouvoir profiter des besoins de ce pays désormais affaibli. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la possibilité de rachat de parts dans les grandes entreprises d’État russes par Pékin annoncée le 8 mars. En réalité, la Chine continue de prendre en compte les interdépendances que les États-Unis et la Russie tentent d’effacer.

Les événements actuels viennent confirmer ce que l’on savait depuis 1914 : la domination mondiale du capitalisme n’est pas la garantie de la paix, y compris lorsqu’elle s’appuie sur des interdépendances commerciales. Dans un capitalisme structurellement en crise où il est de plus en plus difficile de dégager de la croissance, les logiques géopolitiques peuvent prendre le dessus pour s’approprier de nouvelles ressources, de nouveaux marchés ou apaiser des tensions sociales internes.

Lorsque, comme dans le cas russe, la contradiction entre la faiblesse de l’économie et la puissance militaire s’accroît, le conflit apparaît comme une possibilité sérieuse. Et les interdépendances commerciales sont mise à mal, soit parce qu’on les croit plus solides qu’elles ne sont, soit parce qu’on juge que les gains potentiels de leur rupture sont plus élevés. Les turbulences économiques issues des années 1990 et des crises successives qui ont eu lieu depuis 2008 ont donc rendu le monde plus dangereux. Dès lors, la guerre en Ukraine est moins un choc entre deux types de capitalisme qu’un nouveau symptôme d’un capitalisme en crise.

publié le 8 mars 2022

Les partisans
de la non-violence et
du désarmement inquiets
d’une re-militarisation des sociétés

par Rachel Knaebel sur https://basta.media/

Face à la guerre en Ukraine, les mouvements non violents prônent des actions de désobéissance civile, proposent d’accorder l’asile aux déserteurs de l’armée russe et appellent à s’engager en faveur des traités d’interdiction de l’arme nucléaire.

L’ombre de la menace nucléaire est de retour en Europe. Le 22 février, Vladimir Poutine menaçait ceux qui tenteraient « de se mettre en travers » du chemin de la Russie : les « conséquences seront telles que vous n’en avez jamais vues dans toute votre histoire ». Une référence à peine masquée à l’arme atomique. Le 24 février, l’armée russe se lançait à l’assaut de l’Ukraine. En réponse à l’attaque et aux bombardements, qui ont tué des civils, l’Union européenne a pris de nouvelles sanctions contre la Russie, promis plusieurs centaines de millions d’euros pour aider l’Ukraine, notamment à s’équiper militairement. Plusieurs pays européens, dont la France, l’Allemagne, la Belgique, ont commencé des livraisons de matériel militaires, principalement des missiles antichars et anti-aériens, aux forces ukrainiennes.

Le 28 février, Poutine a de nouveau agité la menace nucléaire, déclarant que les forces de dissuasion nucléaires russes avaient été placées en « régime spécial d’alerte ». La veille en Biélorussie, d’où est partie l’offensive russe vers Kiev, un référendum sur la constitution a donné encore plus de pouvoir à l’autocrate Loukachenko. Et entériné la possibilité de stationnement d’armes nucléaires russes sur le territoire de ce pays voisin de la Pologne. « Le 19 février dernier, la Russie a réalisé des exercices de démonstration de sa capacité nucléaire sur différentes bases russes, ajoute Jean-Marie Collin, porte-parole de la branche française de la Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires (ICAN, lauréate du prix Nobel de la paix 2017). Ce sont des exercices classiques, réalisés avant l’invasion, mais déjà dans un contexte de tension extrême. En quinze jours, Poutine a accéléré ce qu’on appelle la grammaire nucléaire. »

Face au risque d’aggravation et d’extension du conflit, des voix tentent d’appeler à la désescalade. « Nous nous inquiétons d’une militarisation accrue, qui renforcerait le risque d’un conflit long », dit Serge Perrin, porte-parole du Mouvement pour une alternative non violente (MAN). Dans une démarche non violente, la priorité, pour nous, c’est la société. Toute guerre est destructrice pour la société civile, et c’est la population la première victime. » Le MAN se positionne contre les livraisons d’armes à l’Ukraine, tout en préconisant davantage de sanctions financières et économiques contre les dirigeants et milliardaires russes, et une « une véritable politique d’accueil des réfugiés ».

« Rare qu’à la sortie d’un conflit violent, on ait plus de démocratie »

L’organisation demande aussi que l’Union européenne reconnaisse la désertion comme motif d’asile politique, pour les soldats russes et ukrainiens. Mais que répondre, alors, aux Ukrainiens – et à sa société civile – qui demandent un soutien militaire ? « Culturellement, nous sommes imprégnés de culture militaire. Tant qu’on ne développe pas plus en amont les stratégies de résistances, quand on pense à un conflit, on va parler d’avions, de chars de canons, d’armes antichar. Mais pour nous, la non-violence est une méthode de résolution des conflits. Si nous n’arrivons pas à résoudre les conflits en dehors de l’élimination de l’autre, nous restons dans un cycle de violences perpétuelles », défend Serge Perrin.

Pour illustrer ces possibles actions de résistance civile, l’organisation prend les exemples de blocage économique ou les nombreuses scènes d’interpellation et d’entraves par la population ukrainienne des soldats russes et de leurs convois. « Presque tout conflit violent aboutit à une renforcement de l’autoritarisme. C’est extrêmement rare qu’à la sortie d’un conflit violent, on ait plus de démocratie, insiste le porte-parole du mouvement. L’Europe, l’Allemagne et même la France risquent de sortir de ce conflit, quelle qu’en soit l’issue, plus militarisées », déplore-t-il aussi.

Le 27 février, le nouveau chancelier allemand Olaf Scholz (social-démocrate) a surpris son pays en annonçant un renforcement exceptionnel du budget allemand de la Défense : un fonds spécial de 100 milliards d’euros et une augmentation du budget annuel de la défense à 2 % du PIB. « Je crois que personne dans mon pays ne s’attendait à cette annonce, nous dit Alexander Lurz, chargé des question de désarmement à Greenpeace Allemagne. L’ONG environnementale s’oppose à ces projets du gouvernement allemand d’augmenter considérablement les moyens de l’armée. « Nous sommes contre ce fonds de 100 milliards. La phase dans laquelle nous sommes, au début d’une guerre, n’est pas le moment approprié pour prendre une décision d’une telle portée. Cela a été décidé dans la précipitation, sans analyse, sans garder la tête froide », dit le responsable de Greenpeace.

« Le principe de non-prolifération se fragilise de partout »

« Nous comprenons les raisons morales du gouvernement pour livrer des armement, compte tenu de la situation en Ukraine, précise Alexander Lurz. Mais nous pensons aussi que le potentiel des mesures stratégiques n’a pas été épuisé, par exemple l’arrêt d’importation de gaz et pétrole russe », ajoute l’expert en désarmement. Le ministre vert de l’Économie et du Climat a rejeté le 3 mars l’interdiction des importations de gaz russe.

« On se retrouve avec une volonté de course aux armements, alors que dans le même temps, deux événements extrêmement importants arrivent sur les questions de désarmement nucléaire », rappelle Jean-Marie Collin. D’ici juillet doit se tenir la première réunion des États membres du Traité sur l’interdiction des armes nucléaire, entré en vigueur l’an dernier. La France, comme les autres États détenteurs de l’arme nucléaire, ne l’a pas signé. « Nous appelons les États qui refusent de se joindre à ce traité, comme la France, à venir y participer en tant qu’État d’observateur. C’est la moindre des choses qu’un pays comme la France aille au moins écouter ce qu’ont à dire les autres États sur ce traité. » (voir cet appel)

La prochaine conférence du Traité de non prolifération des armes nucléaires doit également avoir lieu cet été. « Alors que le principe de non-prolifération se fragilise de partout, notamment par le fait que les cinq puissances nucléaires continuent de moderniser et renouveller massivement leur arsenaux, pointe Jean-Marie Collin. La France a même des plans pour conserver des systèmes d’armes nucléaires jusqu’en 2090, c’est l’une des rares politiques publiques qui va aussi loin », dit-il. « Le seul moyen d’éliminer tous les risques nucléaires est d’éliminer toutes les armes nucléaires », a encore souligné le secrétaire général des Nations unies en janvier dernier. « On comprend bien que le désarmement ne peut pas se faire en quelques semaines, mais il y a des pas qui peuvent être réalisés », insiste Jean-Marie Collin.

publié le 7 mars 2022

En Espagne,
les femmes peuvent trouver justice

Kareen Janselme sur www.humanite.fr

Droits Il y a dix-huit ans, le pays a adopté une loi spécifique contre les violences de genre et mis en place des tribunaux spéciaux. Résultat : les féminicides ont baissé de 24 %. Et si la France s’en inspirait enfin ?

Barcelone (Espagne), envoyée spéciale.

Trois jeunes femmes, pimpantes, légères, déambulent dans les rues de Barcelone. On les retrouve le soir draguant un groupe de copains et accepter de les suivre chez eux. Soudain, la soirée dérape : l’une attache un jeune homme excité à son lit. La deuxième sort une aiguille de tatouage et grave sur son torse : « violeur ». Elles s’enfuient, elles ont vengé leur sœur. Fond noir. Lumière dans la salle sous les encouragements d’une trentaine de féministes. Deux têtes grises mêlées à une majorité de filles et de garçons de 20 ans sont réunis ce soir-là au siège de l’association culturelle Lluïsos de Gracia, un quartier de la capitale catalane. Dans une petite pièce aveugle aux murs dénudés, le comité de grève pour le 8 mars (Comitè de vaga pel 8M) a décidé de projeter une série de courts métrages engagés pour préparer la Journée internationale des droits des femmes. En écho aux applaudissements, la réalisatrice Gala Diaz s’explique sur son scénario : « J’étais en master de réalisation cinéma quand la sentence de la Manada est tombée. Mon film de fin d’études a été ma réponse, l’expression de mon sentiment de rage. »

Tous les Espagnols se souviennent de ce procès qui provoqua d’importantes manifestations spontanées dans tout le pays dénonçant une justice patriarcale et machiste. En 2016, cinq hommes se surnommant « la meute » (la manada en espagnol), dont un gendarme de la Guardia Civil et un militaire, avaient violé une jeune femme de 18 ans lors des fêtes de Pampelune. Les agresseurs avaient filmé et diffusé la scène sur WhatsApp, puis abandonné leur victime dans un hall d’immeuble à moitié nue. Deux ans plus tard, en contradiction avec les réquisitions implacables du procureur, les juges n’avaient pas retenu le viol en réunion. Les cinq hommes furent condamnés à une peine réduite à neuf ans d’emprisonnement pour « abus sexuels ». La colère s’exprima partout en Espagne. Fière de sa loi avant-gardiste contre les violences de genre votée en 2004, la société se retrouvait groggy et se levait tout entière pour demander à la justice de rendre des comptes.

le procès de « la meute », un tournant historique

« Pour la première fois, le pouvoir judiciaire a dû s’expliquer, se souvient l’avocate pénaliste Laia Serra. On a brisé l’opacité de cette juridiction spéciale. Personne ne savait vraiment pourquoi un acte était qualifié d’abus sexuel et un autre d’agression sexuelle. Ni quelles indemnisations pouvaient être versées aux victimes, comment celles-ci étaient interrogées par les procureurs. La Manada a tout pété ! La société et le mouvement féministe ont commencé à tout questionner. Ça a été un point d’infle xion historique. »

Depuis 2004, la loi d’État contre les violences conjugales a mis en place un système de droits et d’aides sociales particulières pour les femmes victimes. Le texte a modifié le Code pénal, créé des crimes spécifiques et établi une juridiction spécialisée. 107 des 3 500 tribunaux du pays se consacrent exclusivement aux violences commises par un époux ou un ex-compagnon. Et la loi-cadre évolue sans cesse : en 2015, l’Espagne a ainsi transcrit dans son droit la convention d’Istanbul, premier traité international contraignant pour lutter contre la violence à l’égard des femmes. En 2017, un « pacte d’État » la renforce, garantissant un fonds d’un milliard d’euros sur cinq ans. Une somme que revendiquent en vain dans leur pays les associations féministes françaises. En 2019, le Tribunal suprême revient sur la décision du procès de la Manada et condamne ses auteurs à quinze ans de prison ferme. La plus haute instance judiciaire espagnole devient féministe.

« En droit espagnol, on parle d’abus quand quelqu’un profite d’une situation et d’agression sexuelle quand il y a violence ou intimidation, décode Me Serra. Jusqu’à cette résolution, l’absence de perspective de genre faisait interpréter des situations d’agression en abus. Cette faille structurelle du système juridique espagnol a été comblée avec la décision du Tribunal suprême. Maintenant que le haut de la pyramide de notre système judiciaire a opéré un changement radical pour protéger les droits des femmes, c’est au tour des audiences provinciales et des juridictions de base de guérir de leur myopie juridique. Car c’est en bas de la pyramide que se joue le combat. Seules 0,3 % des affaires atteignent le sommet et le Tribunal suprême. »

Carlos Pascual est l’un de ces juges de proximité. Au quatrième étage de la Cité de la justice à Barcelone, il instruit les dossiers, auditionne les témoins, met en place les ordonnances de protection pour éloigner les agresseurs de leur victime. Plus de 25 000 ont été délivrées en 2020, contre 3 000 en France sur la même période. En décembre de la même année, l’Hexagone s’est inspiré de l’Espagne pour mettre en place la surveillance électronique : quelques centaines de bracelets antirapprochement étaient distribués en 2021, contre cent fois plus de l’autre côté des Pyrénées. Les résultats sont là : depuis 2004, le nombre de féminicides a chuté de 24 %. « En 2005-2007, les juges ne recevaient pas de formation spécifique sur les violences de genre, explique Carlos Pascual. C’est à partir de 2009 qu’on a demandé aux juges de suivre une semaine de cours théorique en ligne, puis une semaine auprès d’associations de prise en charge des victimes et de tribunaux spéciaux. Ensuite, chaque année, les juges se retrouvent pour discuter des problèmes particuliers auxquels ils sont confrontés. Des rencontres sont aussi organisées avec le tribunal supérieur pour se mettre d’acco rd sur des positions nationales. »

Cinq juges d’instruction partagent l’étage dédié exclusivement aux violences conjugales. Les salles modernes, aux parois vert tendre, sont adaptées pour recueillir la parole des victimes, prendre leur plainte comme au commissariat, dans une ambiance plus feutrée. Le bureau des archives côtoie la salle d’accueil. Une table basse, des jouets pour faire patienter la marmaille : tout est prévu pour rassurer les plaignants. Une unité d’évaluation médico-légale permet aussi de constater les blessures. « Ces délits sont distincts d’un vol, tient à préciser Carlos Pascual, ou d’un trafic de drogue. Ils répondent à des caractéristiques distinctes : c’est une violence exercée par l’homme sur la femme. Pour corriger ce machisme présent dans la société et en analyser les causes, nous avons besoin d’un traitement spécifique. Si tu as mal à l’œil, tu vas voir un ophtalmo, pas un oto-rhino. »

Bientôt une loi pour inverser la charge de la preuve

Quand le Tribunal suprême a validé moralement et juridiquement l’inclusion de la perspective de genre, le regard des juges a changé. Formés, ils ont su reconnaître les situations d’emprise, la sidération en cas d’agression. Et aller chercher les preuves un peu plus loin. « Si tu ne sais pas ce que tu cherches, détaille Laia Serra, ni analyser la crédibilité de la déclaration de la femme, tu passes à côté. Je m’occupe d’une jeune fille qui n’a pas porté plainte sur le moment après s’être fait agresser sexuellement. Mais, après cette date, elle a commencé à publier plein d’articles sur les violences sexuelles sur les réseaux sociaux. Et rien avant. La preuve est là. Pour savoir voir l’empreinte, l’impact des violences, il fa ut une formation, une vision. »

Subordonnées à cette loi-cadre, les régions et communautés autonomes ont aussi créé des lois administratives régissant uniquement leur territoire. En décembre 2020, la féministe Laia Serra a rédigé la réforme de la loi catalane, qui a été approuvée à l’unanimité de son Parlement : « En 2018 déjà, la loi catalane considérait les femmes victimes, même si elles ne portaient pas plainte. En 2020, en accord avec la convention d’Istanbul, la loi catalane a essayé d’élargir le concept de violence dans le couple à toutes les violences faites aux femmes. Pour la première fois en Espagne, nous avons aussi pris en compte les violences numériq ues. Enfin, la loi pose la violence d’État, la violence institutionnelle, comme une des formes possibles de violence envers les femmes. Une première en Europe ! »

Par leur rédaction, ces lois régionales essaient de faire évoluer la loi-cadre de 2004. Depuis l’été 2021, le gouvernement travaille sur un tout nouveau concept qui pourrait faire basculer le Code pénal : un projet de loi baptisé « Solo sí es sí » (seul un oui est un oui). L’idée est d’inverser la charge de la preuve. Il reviendra au présumé agresseur de prouver qu’il y a eu consentement s’il veut être acquitté. Et non plus à la victime de prouver qu’elle a refusé l’acte sexuel. Une révolution en droit regardée avec envie par toutes les féministes européennes. Mais le texte est encore très combattu au sein même du pouvoir judiciaire et par les partis de droite et d’extrême droite, notamment Vox, devenu la troisième force politique du pays. Le projet de loi veut aussi étendre le cadre des violences de genre aux situations de harcèlement de rue, au travail, aux prostituées, aux femmes trans. Et ne plus se cantonner aux violences conjugales.

« les violences sont le symptôme, mais la maladie vient de la société »

« Ces lois sont très importantes pour sensibiliser », reconnaît Magda Bandera, directrice de la Marea. Créé en 2012, ce journal monté en coopérative, progressiste et féministe, enquête depuis trois ans sur les 55 féminicides survenus en 2014. Pour aller au-delà du fait divers, comprendre les causes et montrer les conséquences. « On ne parle plus désormais de crime passionnel pour un féminicide, insiste la journaliste. Mais la loi n’arrêtera pas un homme qui veut tuer sa femme. C’est quelque chose de plus global, qui implique toute la société. On pourra le stopper en l’empêchant d’approcher sa victime. Si on aide celle-ci à obtenir son indépendance économique. Et si on éduque les jeunes. En septembre  2021, le baromètre annuel du centro Reina Sofia a révélé que pour un jeune Espagnol sur cinq, la violence de genr e n’existe pas, c’est une invention idéologique. C’est terrible… » Une réalité confirmée par le magistrat Carlos Pascual, qui s’inquiète de l’augmentation actuelle de ces violences chez les 18-20 ans.

« Les violences envers les femmes sont le symptôme. Mais la maladie vient de la société, de ses préjugés et du système capitaliste, estime Me Serra. Comment peut-on aider une victime qui a fui son mari et vit dans la rue ? Aujourd’hui, le système capitaliste est poussé à l’extrême. On a une situation sociale toujours plus précarisée, une extrême droite qui banalise les violences : le contexte social ne peut que favoriser les violences envers les femmes. La meilleure formule pour lutter contre elles, c’est une politique sociale globale. Ensuite , on pourra parler de stratégie envers les violences conjugales. »

publié le 7 mars 2022

Pourquoi TotalEnergies s'accroche à ses activités en Russie

Marion d'Allard sur www.humanite.fr

Alors que la guerre en Ukraine fait rage, la multinationale française refuse toujours de lâcher ses activités en Russie. Ses intérêts économiques et stratégiques y sont colossaux. Explications

Les bonnes intentions et les coups de menton de Bruno Le Maire n’y changeront rien. Alors que la liste des pétroliers internationaux qui retirent leurs actifs de Russie s’allonge, le français TotalEnergies, lui, ne semble pas enclin à reprendre ses billes. C’est même « le moins que l’on puisse dire », ironise-t-on, en interne.

15 milliards d’euros d’actifs sur place

Après avoir tenté de minimiser la part de ses activités en Russie, les réduisant à une fourchette de « 3 à 5 % de (ses) revenus globaux », Patrick Pouyanné (PDG du groupe pétrolier et gazier français), qui « condamne l’agression militaire de la Russie envers l’Ukraine », s’en tient pourtant à affirmer qu’il n’engagera plus de capitaux « dans de nouveaux projets ». La firme conservera donc ses quelque 15 milliards d’euros d’actifs sur place.

« En capital investi, c’est énorme, bien plus qu’en Birmanie, où Total a fini par jeter l’éponge », note Éric Sellini, coordinateur CGT du groupe. Un désengagement du bout des doigts, qui intervient alors que, depuis près de dix jours, ses concurrents désertent le terrain russe. La compagnie anglo-néerlandaise Shell, la britannique BP, l’italienne ENI, la norvégienne Equinor et même l’américaine Exxon ont ainsi toutes renoncé à leurs opérations sur place et rompu leurs partenariats avec les entreprises locales.

Le gaz russe, une priorité

Déshonorante autant qu’immorale, la position de TotalEnergies traduit en réalité l’importance colossale de la Russie dans la stratégie du groupe. Celle-ci vise à « faire de l’extraction et de la distribution de gaz la clef de voûte du développement et des investissements actuels et futurs de l’entreprise », détaille une note publiée en fin de semaine dernière par le T-Lab, corédigée par l’économiste Maxime Combes, la chercheuse Amélie Canonne et l’auteur Nicolas Haeringer.

Engagée depuis 1995 sur les champs pétroliers en Russie, la firme française, en s’offrant près de 30 % des parts du site gazier de Yamal en 2011, et plus de 21 % de celui d’Arctic LNG 2 en 2018, a résolument pris le parti de faire du gaz russe l’une de ses priorités.

Le gaz russe représente près de 30 % de la production mondiale de TotalEnergies.

Son partenaire sur place ? L’entreprise privée Novatek, dont le président, Leonid Mikhelson, « est un proche de Poutine », tandis que son deuxième actionnaire, Guennadi Timtchenko, « est visé par les sanctions américaines depuis 2014 et désormais sous sanction de l’UE », précise la note.

Alors que le gaz russe représente près de 30 % de la production mondiale de TotalEnergies – et plus de 60 % de sa production en Europe et en Asie centrale –, les réserves dont dispose le pays représentent, à elles seules, la moitié des perspectives de développement du groupe.

Un robinet toujours ouvert

En somme, résume Thierry Defresne, de la CGT Total, la direction « veut coûte que coûte continuer à faire du business ». Mais, à l’autre bout de la chaîne, les salariés du pétrolier n’entendent pas donner quitus à Patrick Pouyanné. « À Donges, les camarades ont refusé de décharger un tanker en provenance de Russie, cinq autres bateaux attendent au Havre et un à Fos-sur-Mer », explique le syndicaliste.

Reste que, pour lui, exclure l’énergie du paquet des sanctions contre la Russie provoque ce genre d’imbroglio. « Quand on parle de l’approvisionnement russe, il s’agit de contrats à long terme, souvent associés à des conditions de paiement. On n’achète pas du gaz comme on achète une baguette de pain », abonde Éric Sellini.

D’ailleurs, fait valoir le syndicaliste, « à l’annonce du paquet de sanctions, Moscou n’a pas fermé les robinets, y compris lorsque la Russie se retrouve exclue de la plateforme interbancaire Swift ». L’arrêt de l’approvisionnement en gaz russe aurait, poursuit-il, des conséquences préoccupantes en Europe. « L’Autriche ne saurait plus fournir d’énergie à ses citoyens alors que l’Allemagne dépend de la Russie pour un tiers de sa consommation. »

Le coup de pouce d'Emmanuel Macron

Sous le feu des projecteurs, les géants mondiaux du pétrole et du gaz ne sont cependant pas les seuls responsables de notre dépendance aux fossiles russes. Dans l’ombre de leurs business plans, les États, bien souvent, ont joué en sous-main.

Pour ce qui est de la France, la note du T-Lab rappelle qu’« à l’occasion d’un déplacement d’Emmanuel Macron à Moscou en 2018, TotalEnergies a obtenu une participation directe entre 10 % et 15 % dans tous les futurs projets GNL (gaz naturel liquéfié – NDLR) de Novatek situés sur les péninsules de Yamal et Gydan ». Une promotion directe des intérêts de la firme française auprès de Vladimir Poutine, qui fait de l’Élysée et de Bercy les « coresponsables du refus de TotalEnergies de quitter la Russie ».

publié le 5 mars 2022

Mobilisations. Dans la manifestation, à Paris,
l’escalade militaire n’est pas écartée

Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr

Le président ukrainien réclame depuis plusieurs jours la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine. Une demande à laquelle l’Otan refuse de répondre à ce stade.

Plusieurs milliers de manifestants contre la guerre en Ukraine se sont rassemblés, ce samedi après-midi, dans les rues de Paris. Une partie d’entre eux se sont retrouvés sur la place Denfert-Rochereau à l’appel du Mouvement de la Paix, des organisations syndicales (CGT, FSU et Solidaires), du PCF et du NPA notamment. Mais le plus grand nombre a défilé entre la place de la République et celle de la Bastille. Dans ce cortège, bien plus dense que les précédents organisés ces derniers jours, mais encore loin d’atteindre le niveau des rassemblements à Berlin, à Prague ou même Zürich, le slogan « Poutine, assassin » fait l’unanimité. Il a été scandé d’un bout à l’autre par les membres de la diaspora ukrainienne, avec leurs couleurs nationales, le bleu et le jaune, peinturlurées sur les joues ou sur les pancartes, mais aussi par quelques Russes dénonçant la guerre menée par leur pays et, bien sûr, par des Parisiens de toutes origines descendus spontanément dans la rue.

Dans la foule, avant que l’hymne national ukrainien ne résonne à la Bastille en présence de l’ambassadeur et des dirigeants du PS, EELV, LaREM et LR - dont Anne Hidalgo, Yannick Jadot et Rachida Dati -, beaucoup réclament la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine. « Otan, fermez le ciel », intime une jeune femme. « Mettez en place une zone d’exclusion aérienne ou commencez à vous demander quel sera le prochain pays sur la liste de Poutine », lance un autre.

Appel à « manifester en masse »

Réclamée depuis quelques jours par Volodymyr Zelensky qui, comme il le fait depuis le début de l’offensive russe, avait lancé un appel à « manifester en masse » à destination des opinions publiques occidentales, la zone d’exclusion aérienne servirait, à ses yeux, à rééquilibrer les forces en présence. « Il y a eu un sommet de l’Otan, un sommet faiblard, un sommet confus, un sommet où tout le monde n’a pas l’air de bien comprendre que la bataille pour la liberté de l’Europe doit être l’objectif numéro un, a accusé le président ukrainien dans la nuit de vendredi à samedi. Tous les gens qui vont mourir à partir d’aujourd’hui vont mourir aussi à cause de vous. À cause de votre faiblesse, de vos divisions… Aujourd’hui, l’état-major de l’Otan a donné le feu vert à de nouveaux bombardements à cause de son refus de mettre en place une zone d’exclusion aérienne. » Ce samedi, Oleksii Reznikov, le ministre de la Défense ukrainien, a tenté une autre approche. « Si le bombardement des femmes et des enfants ne constitue pas un argument pour vous, alors souvenez-vous de Tchernobyl en 1986, lance-t-il. Le nuage nucléaire était allé jusqu’à l’est des États-Unis… À Zaporizhzhia, il y a six réacteurs, donc la question, c’est : le monde est-il prêt à une catastrophe six fois plus importante ? On nous dit par ailleurs qu’en cas de mise en place d’une zone d’exclusion aérienne, cela déclencherait une guerre nucléaire, mais pour nous, il est évident que cette guerre est là, déjà… Les Russes viennent de la déclencher en attaquant la centrale. »

Après avoir commencé des livraisons d’armes à l’Ukraine - sans doute plus symboliques qu’autre chose, à ce stade -, les Occidentaux refusent de faire le pas supplémentaire dans l’escalade. Samedi après-midi, après l’Otan et la Maison-Blanche la veille, c’est le général Mark Milley, chef d’état-major américain, qui a écarté la demande pressante des autorités ukrainiennes. « Si une zone d’exclusion aérienne était déclarée, quelqu’un devrait la faire respecter, rappelle-t-il.  Il faudrait alors qu’on y aille et qu’on combatte activement les forces aériennes russes. Ce n’est pas une chose que le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg ni aucun haut responsable politique des États membres ont dit vouloir faire. »

Le mouvement pacifiste italien se réveille

De son côté, Vladimir Poutine a, lui, menacé une fois de plus : la Russie considérerait comme cobelligérant tout pays tentant d’imposer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine. Le chef du Kremlin en rajoute, avertissant qu’à ses yeux, les Occidentaux sont déjà entrés dans la guerre contre la Russie en imposant leurs sanctions économiques.

Au bout de cette nouvelle journée de vertiges face à l’escalade belliciste, c’est de Rome que parviennent quelques signes moins mortifères. Dans la capitale italienne, le mouvement pacifiste italien, si puissant contre la guerre en Irak, est en train de se réveiller. Une manifestation à l’appel des ONG et des syndicats a rassemblé des dizaines de milliers de personnes ce samedi. « On n’arrête pas la guerre avec d’autres guerres et en envoyant d’autres armes au peuple ukrainien, lance Maurizio Landini, le secrétaire général de la CGIL, la plus puissante confédération syndicale italienne. On arrête la guerre en envoyant en Ukraine l’Organisation des Nations Unies (ONU) qui est née après la Seconde Guerre mondiale pour empêcher le déclenchement des autres guerres. C’est le moment de faire des tractations diplomatiques, c’est le moment, au contraire, de désarmer ! »


 


 

La femme du jour.
Elena Osipova

Bruno Odent sur www.humanite.fr

Elle est née au milieu de l’enfer et elle a survécu à l’un des pires épisodes guerriers du XXe siècle : le siège de Leningrad par l’armée nazie. À soixante-dix-sept ans, Elena Osipova, qui fut bercée par les souvenirs de désolation et de mort racontés par ses parents, n’a pas hésité. Elle est venue, avec d’autres courageux habitants de Saint-Pétersbourg, manifester contre la guerre de Poutine en Ukraine. Deux pancartes à la main, elle clame sur la première : « Soldat, jette ton arme et tu seras un vrai héros. » Elle dénonce sur la seconde l’apocalypse que constituerait le déclenchement d’une guerre nucléaire.

Elena a été rapidement cernée par huit gaillards de la police dite antiémeute et arrêtée. On dénombrait en ce 3 mars près de 8 000 citoyens embarqués de la même façon, partout sur le territoire russe où des citoyens continuent de défendre la paix.

Elena Osipova est l’une des dernières survivantes du siège de Leningrad. Encerclés par les troupes nazies, les civils et l’armée soviétique sont restés retranchés dans la ville pendant 872 jours entre septembre 1941 et janvier 1944. L’« étau », tel que les troupes allemandes qualifièrent cette stratégie, a fini par interdire les moindres approvisionnements des assiégés. Et la famine a emporté, à elle seule, plus de 600 000 personnes sur le million de morts déplorés au total.

Les images de l’arrestation d’Elena Osipova, filmées par un autre pacifiste russe, sont devenues virales sur Twitter. Pour la meilleure cause, celle d’une vieille dame indigne aux yeux du régime belliciste de Moscou. Une vieille dame si intransigeante et intrépide pour la Russie et l’humanité.

 publié le 4 mars 2022

Mobilisation.
La paix, voie de la raison

sur www.humanite.fr

L’Humanité ouvre ses colonnes à dix personnalités engagées en faveur d’une issue pacifique en Ukraine. Ces voix en appellent à l’intelligence, aux consciences et à la solidarité, seules armes qui vaillent pour arrêter la guerre et éviter que le pire ne se produise au cœur de l’Europe.

Dix noms, dix voix pour que la raison l’emporte. Ces personnalités qui s’expriment aujourd’hui dans nos colonnes, ainsi que les tribunes que nous publierons dans les jours à venir, clament leur désir de paix. Sans aucune naïveté. Si elles condamnent, à juste titre et avec autant de fermeté, l’intervention militaire de la Russie en Ukraine, c’est parce qu’elles sont conscientes de la dangereuse escalade guerrière qui se joue aux portes de l’Europe. Ces femmes et ces hommes, représentants de formations politiques, du mouvement associatif et du monde culturel, en appellent à la solidarité avec les populations civiles, qui sont toujours les premières et les principales victimes des conflits.

Elles plaident également pour que l’intelligence l’emporte face aux risques d’une déflagration totale. Elles refusent la spirale du pire, convaincues qu’on ne combat pas une guerre en attisant les haines, en ajoutant des armes aux armes. À leurs yeux, le fracas des bombes ne peut être une solution viable à même de stopper les affrontements. Elles rejoignent ainsi l’élan de dizaines de milliers de pacifistes qui, à travers le monde, fustigent les desseins de Moscou et autres bellicistes sans frontières. Leur champ de bataille est la diplomatie, le dialogue, la négociation. C’est aussi le nôtre.

Lettre à Constantin et ses amis

Ariane Ascaride comédienne

Ce petit courrier à toi, tout petit jeune homme qui découvre le monde, à qui l’on apprend à respecter les autres. Et voilà qu’un homme qui pourrait paraître très proche d’une caricature de bande dessinée, si son comportement n’était terriblement dangereux pour le futur de notre monde, cet homme donc décide que l’armée et les chars de son pays vont détruire les barrières des jardins d’habitants d’un pays qui veulent juste vivre selon leur culture. Ce sont les jardins, les maisons, les rues des villes d’Ukraine qui se mettent à sentir la poudre en ce début, tout début de printemps qui devrait être le temps des lilas.

Constantin, tu portes le prénom d’un personnage d’une pièce d’un grand auteur russe, Anton Tchekhov, qui passait souvent ses vacances au bord de la mer en Crimée. Je ne crois pas qu’il aurait pu imaginer que la folie d’un homme puisse détruire l’image de son pays, la Russie, et de son peuple. Il les transforme en monstres à force de propagande et de mensonges. Sache seulement que beaucoup d’artistes russes s’élèvent contre cette folie au risque de perdre leur liberté. Je te demande pardon de t’offrir ce monde violent, à toi, petit jeune homme, certains enfants de ton âge en Ukraine vivent depuis quelque temps dans la peur, et je souffre d’être si impuissante, et je redoute leurs pleurs effrayés.

C’est pourquoi pour toi, pour eux, il faut se battre pour la paix, pour que cesse le bruit terrifiant des armes. Il faut faire entendre nos voix fortes et puissantes, qu’elles résonnent aux oreilles de tous, qu’elles clament haut et fort que la violence, l’ingérence ne mènent qu’à la souffrance et à la honte ! Il faut tout faire pour raison garder, pour que les Ukrainiens recommencent à entendre le chant des oiseaux. Et que les enfants d’Ukraine, mais aussi du monde, puissent cheminer et apprendre la vie dans un monde où la différence est une richesse. Personne, absolument personne, n’a le droit de détruire ton, votre innocence.

Une opposition à toute forme d’escalade de la violence

Murielle Guilbert, codéléguée générale de Solidaires

L’union syndicale Solidaires, membre du Réseau syndical international de solidarité et de luttes, fait partie des organisations œuvrant pour la paix et la solidarité internationale. Nous avons exprimé notre soutien au peuple ukrainien et à toutes celles et tous ceux qui résistent à l’oppression et la guerre, en particulier en Ukraine et en Russie. Face à la répression, leur courage est exemplaire. Nous sommes signataires de l’appel interorganisations national qui dit non à la guerre en Ukraine et qui plaide pour une solution politique négociée.

Dire non à la guerre n’est pas une position naïve ou lâche. Il est important, pour Solidaires, d’exprimer notre opposition à toute forme d’escalade de la violence qui pourrait s’étendre d’une manière totalement incontrôlée. Nous condamnons l’attaque de Poutine, qui joue la menace nucléaire et dont on ne sait pas jusqu’où ira la soif de pouvoir. Le système capitaliste porte en lui et engendre la violence, les oppressions et les guerres.

Concrètement, notre solidarité internationale nous amène à agir en participant aux mobilisations unitaires contre la guerre, en prônant la voie diplomatique, y compris par des pressions économiques, en défendant le droit à l’auto- détermination des peuples d’Ukraine libérés de la volonté de contrôle de la Russie mais aussi de l’Otan.

Mais aussi par exemple en exigeant avec la fédération SUD rail, membre de Solidaires, du gouvernement d’assurer la gratuité des déplacements pour tous les Ukrainien·nes et l’ensemble des réfugié·es fuyant la guerre (ce qui a été accordé). Nos revendications pour l’accueil et le traitement digne des réfugié·es et la liberté de circulation et d’installation sont aussi en parfaite adéquation avec notre position contre la guerre, aujourd’hui.

Organiser l’accueil des réfugiés est une priorité absolue

Renée Le Mignot, présidente honoraire du Mrap

L’intervention militaire en Ukraine, ordonnée par Poutine, a déjà fait des centaines de victimes parmi la population civile, des femmes, des enfants. Le Mrap condamne fermement cette agression d’un État souverain et apporte sa solidarité au peuple ukrainien. Quels que soient les problèmes qui peuvent se poser dans la région, la guerre ne peut être la solution. En apportant son cortège de destructions, de morts, de souffrances, elle ne fait que rendre plus difficile une solution politique. Des centaines de milliers de personnes fuient les bombardements ; aider à organiser leur accueil est une priorité absolue. Les sanctions économiques constituent une arme à l’encontre de la Russie ; pourront-elles faire reculer Poutine ? Nous espérons qu’elles le conduiront à la table des négociations, car c’est la seule voie possible.

Un élément essentiel pour retrouver la paix est le respect du droit international, incarné depuis 1945 par l’ONU et sa charte dont nous avons trop tendance à oublier le préambule : « Nous, peuples des Nations unies, résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre… » Le principe pour éviter la multiplication des conflits à travers le monde est le respect des États dans des frontières reconnues internationalement. Aujourd’hui, Poutine brandit la menace nucléaire, c’est l’avenir de l’humanité qui est en jeu ; souvenons-nous d’Albert Einstein : « Je ne sais pas de quoi sera faite la troisième guerre mondiale, mais ce que je sais, c’est que la quatrième sera faite de pierres et de bâtons. » N’attendons pas d’être revenu à l’âge de pierre pour interdire l’arme nucléaire ! La lutte pour le désarmement est plus que jamais d’actualité, mobilisons-nous pour que tous les États, dont la France, signent le traité sur l’interdiction de l’arme nucléaire (Tian). 67 % des Français y sont favorables.

Une des raisons qui ont poussé Poutine à cette agression est la crainte de voir l’Ukraine intégrer l’Otan ; c’est en effet le souhait des États-Unis. Ils ont abordé cette question depuis 2008 à Bucarest (la France, l’Allemagne, avec raison, avaient dit non). L’histoire de ces vingt dernières années l’a prouvé, l’Otan est une menace pour la paix, le Mrap demande sa dissolution et, en attendant, le retrait de la France. Enfin, nous devons affirmer notre solidarité avec les pacifistes russes qui manifestent avec courage contre la guerre, plusieurs milliers d’entre eux ont été arrêtés, notamment à Moscou et Saint-Pétersbourg ; ils sont en danger.

La France a un rôle important à jouer pour la paix

Fabien Roussel secrétaire national du PCF

Je tiens à exprimer toute notre solidarité au peuple ukrainien. C’est d’abord à toutes ces femmes, ces hommes, ces enfants exposés aux bombes, à ces familles contraintes à l’exil, que je pense. Je leur dis que la France est à leurs côtés. Organisons-nous pour accueillir dans chacune de nos communes des réfugiés. Et que chaque pays de l’UE prenne sa part. Je condamne fermement le choix des armes et du sang par le président russe. Vladimir Poutine, l’irresponsable, le va-t-en-guerre, met en péril l’avenir de l’humanité avec cette froideur et ce cynisme qui caractérisent les régimes autoritaires. Si la volonté d’implanter des bases de l’Otan aux portes de la Russie doit être condamnée, elle ne peut en rien excuser l’action du président russe. Et la course aux armements engagée au cours de ces dernières années par les grandes puissances fait peser sur le monde la menace d’une destruction à grande échelle.

La France a un rôle important à jouer pour la paix ! Le Parlement doit se prononcer à chaque étape sur les décisions à prendre. Notre pays doit prendre des sanctions politiques, diplomatiques et économiques fortes afin de contraindre le président russe au cessez-le-feu et à s’asseoir à la table des négociations. Et nous serons d’autant plus unis que nous agirons pour faire respecter le droit international partout, pour tous les peuples. Quand la France refuse les logiques de blocs, quand elle affirme sa pleine indépendance pour dire la justice et le besoin de paix, elle est entendue des peuples du monde.

La France doit dire haut et fort que sa priorité est le cessez-le-feu, le retrait des troupes russes d’Ukraine et une solution diplomatique, politique durable. Ouvrons tous les espaces de dialogues possibles et proposons que les Nations unies relancent le processus réunissant l’ensemble des États européens avec l’Ukraine et la Russie. Enfin, nous avons besoin de la mobilisation populaire ! Notre peuple doit se lever, uni dans sa grande diversité, soutenir le peuple ukrainien, tendre la main aux pacifistes russes, et faire entendre cette voix forte et symbolique des travailleurs, des jeunes, des familles, unis pour la paix.

Cette guerre n’est  pas celle des peuples  russe et ukrainien

Yvan Ricordeau, secrétaire national de la CFDT

La CFDT condamne fermement l’attaque militaire menée par la Russie contre l’Ukraine. Cette attaque sans précédent constitue une agression totalement injustifiée qui foule aux pieds le droit international et menace gravement la sécurité en Europe. Cette guerre doit cesser et immédiatement. Les Ukrainiens doivent pouvoir vivre en paix dans un État démocratique et souverain. La CFDT réaffirme toute sa solidarité à l’égard des Ukrainiens et du mouvement syndical ukrainien.

Afin de résister à l’envahisseur, la population ukrainienne s’organise et affronte avec un courage incommensurable les horreurs qu’engendre la guerre. Il est aussi bon de mentionner le courage des milliers de manifestants russes qui se rassemblent pour dénoncer la guerre en dépit de la répression des autorités russes. Cette guerre n’est ni celle du peuple russe, ni celle du peuple ukrainien. C’est la guerre de Vladimir Poutine. L’invasion de l’Ukraine nous fait entrer dans une nouvelle ère, qui exige plus que jamais l’unité des Européens. Les premières réponses européennes pour venir en aide aux Ukrainiens et les sanctions imposées à la Russie vont dans le bon sens.

Ce sursaut européen face à la menace du président Poutine est inédit. Il est impératif que les États membres consolident cette posture en restant unis. Avec la Confédération européenne des syndicats (CES), la CFDT appelle au maintien des pressions financières et économiques sur la Russie et à l’accentuation des sanctions visant les soutiens du régime de Poutine. La CFDT continuera de participer aux différentes initiatives de soutien au peuple ukrainien, notamment de celles et ceux qui ont fui la guerre. Un fonds de solidarité a été mis en place par la Confédération syndicale internationale (CSI) pour soutenir la population ukrainienne, la CFDT y a contribué et invite les travailleurs en France à le faire. Solidarité avec les Ukrainiennes et les Ukrainiens.

L’appel à la solidarité populaire, citoyenne et universelle

Corinne Makowski secrétaire nationale du Secours populaire

Le Secours populaire français (SPF), fidèle à ses valeurs, celles de la déclaration universelle des droits de l’homme, soutient au plan matériel, sanitaire, moral et juridique les personnes et leurs familles victimes de l’arbitraire, de l’injustice sociale, des calamités naturelles, de la misère, de la faim, du sous-développement, des conflits armés. Les populations civiles sont et seront les premières victimes de la guerre. Des personnes et familles, dont des personnes âgées, des enfants, fuient en Ukraine la peur et les bombes pour se retrouver hébergées par des proches, dans des abris de fortune ou hors de leur pays.

D’autres populations en Europe et au-delà vont subir les conséquences de ce conflit et vivre ou survivre difficilement. Les sentiments de haine engendrés nourrissent le rejet de l’autre et la xénophobie, que ce soit en Ukraine, en Russie, en Europe comme sur la planète. Depuis de nombreuses années, le SPF, avec son mouvement d’enfants Copain du monde, prend sa part dans une démarche porteuse d’une culture de la paix en agissant en France et main dans la main avec des acteurs locaux partenaires du SPF dans plus de 80 pays.

Nous appelons à ce que la solidarité populaire, citoyenne et universelle s’exprime et trouve un large écho auprès de toutes celles et tous ceux qui veulent agir. Être solidaire des populations civiles et des enfants en particulier est et sera un message porteur du sens que l’on donne à l’humanité et pour que tous les enfants et les jeunes puissent garder espoir dans leur avenir.

L’objectif, c’est un cessez-le-feu immédiat

Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’homme (LDH)

Le droit international a été violé de manière particulièrement scandaleuse par la Russie. Il n’y a même pas eu de déclaration de guerre, mais directement une invasion militaire, visant à éliminer un régime démocratique aux frontières de l’Union européenne. Ce drame est aujourd’hui l’occasion de réveiller ces outils du droit international qui permettent de sanctionner ces dictateurs qui décident de défier l’humanité et son idéal de paix. Cette guerre nous rappelle aussi à nos devoirs vis-à-vis des opposants à ces dictateurs.

Quand les libertés sont bafouées et que rien ne se passe, à chaque fois, ces chefs d’État tyranniques vont plus loin dans la violence. Et aujourd’hui dans l’agression militaire. Cela doit amener une prise de conscience collective sur l’urgence à soutenir le peuple ukrainien, mais aussi les défenseurs des droits en Russie, ceux qui ont le courage de manifester leur opposition à cet acte individuel d’un gouvernement totalitaire.

Cela vaut pour la Russie aujourd’hui, mais aussi pour d’autres puissances demain qui pourraient être tentées d’agrandir leur territoire, ou de mater leurs opposants, par la force. Il faut que la communauté internationale, unie, mette un coup d’arrêt très clair à ces pratiques et refuse la guerre. L’objectif, c’est un cessez-le-feu immédiat, le retrait des troupes russes d’occupation et des négociations pour une paix durable. Avec les sanctions et l’engagement des opinions publiques, on a les moyens de faire céder Poutine.

Pour une insurrection des peuples et des consciences

Roland Nivet, porte-parole national du Mouvement de la paix

Les peuples en Europe et partout dans le monde doivent s’unir pour apporter leur soutien au peuple ukrainien et empêcher que ne se déclenche le pire des scénarios, à savoir l’éclatement d’une guerre totale au cœur de l’Europe. Ils doivent se lever dans l’action unie et sur la base de leur aspiration commune à vivre ensemble dans la solidarité, la justice, la fraternité et la paix pour dire que la guerre est toujours un échec, elle ne conduit qu’au chaos et enfante toujours des monstruosités dont sont victimes les populations civiles.

Il est encore temps d’arrêter l’engrenage militaire, à condition que les peuples, conscients de leur force, fassent prévaloir le respect de la charte des Nations unies à travers des mobilisations énormes. C’est une véritable insurrection des consciences et une levée en masse qui sont nécessaires en condamnant l’agression de la Russie, en exigeant un cessez-le-feu, en demandant le retrait des troupes russes, mais aussi en exigeant que les dirigeants du monde, dans le cadre de l’ONU, trouvent des solutions pour une reprise immédiate des négociations et une issue diplomatique.

L’humanité  n’a d’autre chemin que le développement de l’amitié entre les peuples.

Si le monde est à un tournant historique, comme le dit le président de la République, ce tournant doit être celui qui, dans l’intérêt des Ukrainiens et des Russes mais aussi de tous les peuples du monde, en finira définitivement avec les politiques d’insécurité basées sur des logiques de puissance, de militarisation, de domination financière, d’exacerbation des logiques et de la culture de la guerre et du militarisme en violation de la charte des Nations unies. Lorsque la force prévaut sur le droit, la guerre se développe et sème la désolation. Les peuples de Yougoslavie, d’Afghanistan, d’Irak, de Syrie, de Libye, etc., peuvent témoigner à travers des centaines de milliers de morts que les politiques de force ne conduisent qu’à la destruction de pays entiers.

Les peuples, par leurs mobilisations, doivent contraindre les forces politiques mais aussi économiques et financières qui sous-tendent ces politiques de domination, tant à travers les lobbies militaro-industriels, le contrôle de trop de médias, la violation systématique du droit international, à prendre une autre direction.

Nous avons le pouvoir d’empêcher le pire mais également d’ouvrir la porte vers des alternatives immédiates pour que cesse l’agression russe en Ukraine, et aussi à plus long terme. En effet, pour son avenir, l’humanité n’a d’autre chemin que la paix, que des politiques de coopération aux plans économique, scientifique, culturel et politique. Elle n’a d’autre chemin que le développement de l’amitié entre les peuples en revalorisant le rôle d’institutions de l’ONU comme l’Unesco, en obtenant l’élimination totale des armes nucléaires, en contribuant à mettre fin à des organisations militaires comme l’Otan, dont l’existence est illégale au regard de l’esprit de la charte des Nations unies, et en renouant avec l’esprit de l’acte final d’Helsinki pour une sécurité mutuelle en Europe.

Les travailleurs  n’ont rien à gagner à une nouvelle guerre

Philippe Martinez secrétaire général de la CGT

Le droit à la paix, à la sécurité et à la liberté de circulation de tout être humain doit constituer une obligation fondamentale des États et des institutions internationales. La paix n’est pas seulement l’absence de guerre mais c’est aussi le principe sur lequel doivent se fonder les rapports humains. En ce sens, le progrès social, l’obtention de droits sociaux pour l’ensemble des populations favorisent une paix durable.

Pour la CGT, les travailleuses et les travailleurs, quelles que soient leurs origines, sont les premières victimes des guerres. La misère, le désespoir, la croissance des inégalités sociales, le chômage alimentent les conflits sur la planète. Les combattre pour les éradiquer est une des conditions pour gagner une paix durable sur l’ensemble de la planète. La prévention durable des conflits nécessite d’investir dans les cultures de la paix et de disposer d’institutions dédiées à la résolution non violente des conflits. Cela suppose de redonner tout son sens à l’ONU et à son rôle essentiel dans la prévention des conflits. La France doit contribuer aux côtés de pays progressistes à faire triompher, à l’ONU notamment, la recherche de la paix par la voie politique et le multilatéralisme.

Depuis le 24 février, la vie de millions d’Ukrainiens et de Russes est bouleversée par le conflit armé opposant les deux États. Face à une guerre qui, une fois de plus, se traduira par des morts, des destructions et des reculs sociaux, la CGT est aux côtés des travailleuses et travailleurs des pays concernés mais aussi des pays limitrophes de l’Ukraine.

Tous les peuples sans exception n’ont rien à gagner à une nouvelle guerre. Les urgences pour les populations et toute l’humanité sont la paix, la préservation de l’environnement, la justice sociale, le respect des droits humains et le désarmement. La CGT n’aura de cesse de revendiquer haut et fort le droit à la paix, à la sécurité, le droit effectif à la non-discrimination de tout être humain et de l’ensemble des populations.