PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 18/09/2019

« Fatigués d’être méprisés » au détriment de la sécurité, les sous-traitants du nucléaire se mobilisent

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

Ils sont décontamineurs ou « jumpers » : en un « saut » au cœur des installations nucléaires, ils peuvent absorber de fortes doses de radioactivité. Indispensables au bon fonctionnement des centrales, ces milliers de sous-traitants de l’atome se sentent méprisés et mis en danger. Ils se mobilisent ce 18 septembre pour revendiquer la reconnaissance et un statut. Témoignages.

Tony Doré, plombier de métier, a débarqué « par hasard » dans le secteur du nucléaire « pour un dépannage ». C’était au début des années 1990, dans la centrale de Cattenom en Lorraine. Depuis, il a roulé sa bosse dans de nombreux métiers, et dans une quinzaine d’entreprises différentes. Mécanicien, robinetier, outilleur, décontamineur... Tony Doré a aussi été un temps « jumper », chargé de se faufiler rapidement dans le générateur de vapeur des centrales au moment des arrêts de tranche pour en boucher les tuyaux, ce qui permet de faire des tests pour en éprouver la robustesse [1].

Le terme jumper, « sauteur », vient du fait que l’opération ne doit pas durer plus d’une minute et demie, tant la radioactivité est forte à cet endroit. En un « saut » au sein des générateurs de vapeur, les jumpers peuvent absorber un cinquième de la dose annuelle autorisée (soit 4 milisieverts, mSV, l’unité qui mesure l’impact des rayonnement sur l’être humain). Quand il nettoyait les piscines où est placé le combustible quand la centrale tourne, Tony Doré devait aussi limiter la durée de ses interventions.

« Sans nous, les centrales ne pourraient pas fonctionner »

Après 30 ans à des postes très exposés, Tony Doré est payé 1750 euros par mois. Délégué syndical FO, membre du comité social et économique (CSE) de l’entreprise de maintenance Samsic, il fait partie de ceux qui ont répondu à l’appel du syndicat minoritaire Sud énergie, qui a invité les sous-traitants à une journée de mobilisation nationale ce mercredi 18 septembre [2]. « Nous sommes fatigués d’être méprisés, invisibles, alors que sans nous, les centrales ne pourraient pas fonctionner. Les prestataires font plus de boulot que les agents d’EDF, dont la plupart sont désormais chargé de la surveillance », décrit Tony Doré.

Ils sont plusieurs dizaines de milliers à intervenir au quotidien sur les sites nucléaires, réalisant 80 % des activités de maintenance. Chimie de l’uranium (qui permet d’extraire l’uranium 235), gestion des déchets, démantèlement : une partie d’entre-eux travaille pour Orano (ex-Areva), le Commissariat à l’énergie atomique et l’Andra, l’agence qui gère les déchets radioactifs. Ils sont 40 000 à intervenir sur les centrales nucléaires. Soit de manière permanente pour assurer le nettoyage, la radioprotection, le montage d’échafaudages, le magasinage, la blanchisserie... Soit de manière itinérante, voyageant de site en site au rythme des « arrêts de tranche », au cours desquels les barres de combustibles sont partiellement renouvelées.

Les sous-traitants sont aussi très mobilisés sur le programme de « grand carénage », un chantier titanesque lancé en 2014. Évalué à plusieurs dizaines de milliards d’euros, il prévoit de renouveler le matériel des centrales en vue d’allonger leur durée de vie.

Multiplication officieuse des niveaux de sous-traitance

« EDF ne peut plus se passer de nous, puisque les compétences de ses agents ne cessent de se dégrader, détaille Gilles Raynaud, président de l’association Ma zone contrôlée, qui réunit des sous-traitants du nucléaire. Sauf que sa situation économique est catastrophique, de même que celle des autres exploitants du secteur, Areva en tête. Ils font donc faire le boulot aux prestataires à des coûts toujours plus bas. Et c’est de pire en pire à mesure que l’on descend dans les niveaux de sous-traitance. L’entreprise qui emporte le marché sous-traite à d’autres entreprises, auxquelles elle demande à son tour de casser les prix pour réaliser sa marge. C’est une véritable politique du moins disant. »

Officiellement, seuls deux niveaux de sous-traitance sont autorisés dans le nucléaire. Mais si les directions d’EDF ou Orano répètent que la situation est, de ce point de vue, « bien maîtrisée », la réalité contredit leur optimisme [3]. Des astuces existent en effet pour tricher avec les non-dits de la loi de transition énergétique, censée encadrer les niveaux de sous-traitance.

EDF, par exemple, a pour habitude de mettre en place des « groupements momentanés d’entreprises solidaires » (GMES), qu’elle considère comme un niveau de sous-traitance unique. En réalité, il existe toujours une entreprise « pilote », qui dirige elle-même d’autres entreprises. On passe alors à trois niveaux de sous-traitance, au minimum...

Sur le chantier de Paluel, 70 sous-traitants et un accident grave

Exemple : l’opération de changement, en 2016, du générateur de vapeur usagé de la centrale de Paluel, en Normandie. Emmené par Areva Nuclear Power et trois autres entreprises, le groupement d’entreprises a employé environ 70 sous-traitants ! Comme nous le révélions sur Bastamag, ce recours massif à la sous-traitance a été identifié comme l’une des causes principales des dysfonctionnements qui ont abouti à la chute du générateur de vapeur, un accident inédit dans le parc nucléaire français, et extrêmement grave : la pièce est aussi longue que deux autobus, et pèse environ 450 tonnes.

Évoquant la profusion d’acteurs ayant gravité autour du chantier, un salarié de la centrale constatait une situation « tellement compliqué[e] que l’on ne savait plus qui faisait quoi ». Un tel désordre laisse songeur quand on parle de l’organisation du travail à l’intérieur d’un site industriel d’une telle dangerosité.

« On court, on court, on court. Tout cela n’est pas bon pour la sûreté nucléaire »

Mais les sous-traitants sont – hélas – habitués au désordre de leurs donneurs d’ordre comme de leurs employeurs. « La désorganisation est telle à EDF que cela retombe sur nous, décrit Yvon Laurent, délégué syndical CGT chez Endel (groupe Engie) à la centrale nucléaire de Civeaux, et également membre de l’association Ma zone contrôlée. Par exemple, on doit faire un chantier du lundi au jeudi. Mais quand on arrive, rien n’est prêt. Il manque de la documentation, du matériel, des gars... On commence donc le mercredi. Mais il faut quand même finir le travail jeudi soir ! On court, on court, on court. Ce qui entraîne des accident du travail. Et tout cela n’est pas bon pour la sûreté nucléaire. »

« Avant, on ne faisait pas n’importe quoi. Si on ne savait pas faire, on demandait. Aujourd’hui, on s’assure que personne ne regarde, et on se casse. »

En dénonçant leurs mauvaises conditions de travail, ces sous-traitants souhaitent alerter sur les dangers qu’une gestion « purement économique » fait courir aux installations nucléaires. « Avant, on ne faisait pas n’importe quoi, se remémore Gilles Raynaud. Si on ne savait pas faire, on demandait. Aujourd’hui, on s’assure que personne ne regarde, et on se casse. Le travail est individualisé, en cas de retard il y a des pénalités à la clé pour la boîte, et on nous en fera le reproche. C’est très malsain comme ambiance. »

« Il arrive très souvent qu’ils choisissent une entreprise qui n’a aucune compétence dans le nucléaire, alerte Yvon Laurent. Ma boîte, Endel, gérait la logistique depuis vingt ans à la centrale de Graveline, près de Dunkerque. Nous avons perdu le marché il y a un mois et demi, et l’entreprise qui l’a remporté n’a aucune expérience dans le nucléaire. »

« Leur projet, poursuit Yvon Laurent, c’est de sous-traiter les trois quarts des activités à une entreprise de nettoyage, qui reprendrait derrière les 170 salariés d’Endel. Sauf que ces derniers ne sont pas d’accord, parce qu’ils perdraient les avantages acquis au fil des luttes syndicales, et liés à la convention collective de la métallurgie, qui régissait jusqu’alors leur activité. » En attendant qu’un accord soit - peut-être - trouvé, l’entreprise n’a pas les ressources nécessaires pour assurer la logistique.

« On ne parle plus technique, ni industrie, encore moins santé des salariés »

« Normalement, dans le cadre de la reprise d’un marché par une entreprise, il ne peut y avoir de dégradation des conditions de travail pour les salariés », précise Gilles Reynaud. La consigne est précisée dans un « cahier des charges sociales » adopté peu après la catastrophe de Fukushima, et intégré aux appels d’offre des exploitants du nucléaire. Mais dans les faits, ce principe n’est pas respecté non plus. Les salariés qui assuraient la logistique à la centrale du Tricastin ont par exemple perdu entre 300 et 500 euros de revenus lorsque leur entreprise, affiliée à la convention collective de la métallurgie, a perdu son marché au profit d’une société travaillant sous la convention collective des bureaux d’études techniques et de l’ingénierie, beaucoup moins avantageuse – en particulier pour les heures travaillées le week-end.

Selon le « cahier des charges sociales », il est par ailleurs interdit de choisir une entreprise si elle maltraite, d’une quelconque manière, ses salariés, par exemple en sous-déclarant les accidents du travail. « Les politiques se lissent la conscience avec ce cahier des charges, lâche Gilles Raynaud. Dans la mesure où l’exploitant regarde le taux d’accidents du travail pour sélectionner une entreprise, il est évidemment tentant de ne pas les déclarer... Et c’est ce qui se produit. Les salariés sont donc sous pression. »

On leur conseille, par exemple, d’aller voir leur médecin de ville plutôt que les services de santé au travail, et de prendre quelques jours de congés au lieu de prendre un arrêt. « Nous dénonçons ces pratiques, mais les patrons nous répondent : "Si on vous écoute, nous allons perdre le business", raconte Gilles Raynaud. Nos rapports sont devenus purement économiques. On ne parle plus technique, ni industrie, encore moins santé des salariés. »

Un statut unique pour protéger les salariés et sécuriser les opérations

Au cours de l’été 2015, des salariés de la Comurhex (alors filiale d’Areva) ont travaillé par des températures de plus de 70°C. Ils se trouvaient à proximité de fours au sein desquels est extrait l’uranium 235 utilisé dans les centrales. « Il est interdit de travailler au-dessus de 50 degrés. Mais lorsque le responsable d’Areva est passé vérifier les conditions de travail, celui de la Comurhex a fait changer le capteur de température pour cacher la réalité », décrivent des salariés [4]. Vêtus de sur-tenues très encombrantes pour se protéger des rayonnements ionisants et des produits chimiques abondamment utilisés pour extraire l’uranium, les salariés sont mis à très rude épreuve. « Ils perdent trois litre d’eau en 15 minutes », résume un collègue.

« S’il y avait un véritable statut pour ces travailleurs, avec une convention collective commune, ils seraient mieux protégés », propose Tony Doré. Les députés qui ont mené une enquête en 2018 sur la sûreté et la sécurité dans les installations nucléaires se sont clairement prononcés en faveur de cette option : « Il semblerait pertinent de placer tous les salariés du nucléaire, et notamment les sous-traitants d’EDF, du CEA ou d’Orano à qui seront confiées les opérations du grand carénage puis de démantèlement, sous un statut unique. »

« Une personne qui vient au boulot en se sentant reconnue et compétente ne travaille pas de la même manière »

Pour les salariés qui appellent à la mobilisation ce 18 septembre, un tel statut « permettrait à l’exploitant de choisir l’entreprise sous-traitante qui apporterait la meilleure plus-value technique sur le conditionnement de déchets, sur une technique de décontamination, etc. » Entendus par les députés en 2018, les représentants des grandes centrales syndicales - CGT, CFE-CGC, FO, CFDT - se sont toutes prononcées en faveur du statut unique. Mais sur le terrain, leur mobilisation aux côtés des sous-traitants est inégale. « La journée de mercredi sera un bon test pour savoir qui nous soutient vraiment, glisse Gilles Raynaud. Beaucoup de salariés non syndiqués ont annoncé qu’ils se mobiliseraient. Pour certains, ce sera leur premier mouvement social. »

« Pour ceux qui bossent sur les centrales nucléaires toute l’année, on demande qu’ils bénéficient du statut réservé aux travailleurs des entreprises électriques et gazières, ajoute Gilles Raynaud. Pourquoi ne bénéficieraient-ils pas des mêmes conditions que leurs collègues EDF avec qui ils travaillent tous les jours et qui souvent connaissent moins bien le boulot qu’eux ? »

Parmi les avantages de ce statut : la possibilité de partir plus tôt à la retraite. « Avoir un statut, c’est être reconnu, estime Tony Doré. Et la reconnaissance, c’est important. Une personne qui vient au boulot en se sentant reconnue et compétente ne travaille pas de la même manière. Ses gestes sont plus professionnels. » « Si l’on s’obstine à vouloir retenir le moins-disant, la prochaine étape pourrait se traduire par le recours aux travailleurs détachés, alertent les salariés sous-traitants. À moins qu’on nous demande de travailler gratuitement. »

Nolwenn Weiler

Notes

[1] Le générateur de vapeur est un équipement essentiel au fonctionnement d’une centrale. Il récupère la chaleur du « circuit d’eau primaire », l’eau qui est réchauffée par le combustible nucléaire, pour la transmettre au « circuit secondaire », où l’eau transformée en vapeur est destinée à faire tourner les turbines qui produisent l’électricité.

[2] Le groupe Samsic, société d’application et de maintenance des surfaces industrielles et commerciales, compte 90 000 salariés dans le monde. En France, le groupe est notamment implanté dans les gares et les aéroports, en plus des centrales nucléaire.

[3] Les exploitants ont assuré que la sous-traitance était bien maîtrisée lors de leurs auditions par la commission d’enquête parlementaire sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires qui a eu lieu en 2018.

[4] Extrait d’une expertise CHSCT réalisée en 2015.

Publié le 15/09/2019

Une juste colère - Jérome Baschet

« On ne veut plus vivre comme avant » [Bonnes feuilles]

paru dans lundimatin#207, (site lundi.am)

Une juste colère - Interrompre la destruction du monde de l’historien et anthropologue Jérôme Baschet, paraîtra le 12 septembre aux Editions Divergences. Nous en publions les bonnes feuilles et donc ce bon chapitre, parmi d’autres.

« On ne veut plus vivre comme avant »

Lorsqu’un Gilet Jaune déclare qu’il n’est plus question de vivre comme avant, il manifeste à quel point la mobilisation collective constitue un moment de vérité. En provoquant un enrichissement soudain de l’expérience et en faisant éprouver d’autres manières de se lier à autrui, elle dévoile le mensonge d’une vie frelatée que la civilisation marchande réussit habituellement à nous vendre sous couvert de confort matériel et de liberté individuelle. Une fois la tromperie démasquée, il est difficile de revenir en arrière, car ce sont alors les fondements même du monde de l’Économie, logés au cœur des subjectivités et des routines quotidiennes, qui ont commencé à vaciller.

* * *

Ce dont on ne veut plus, c’est d’abord l’atomisation individualiste qui pousse chacun à se replier sur son chez-soi, refuge face à la misère du monde et compensation privée de tous les sacrifices consentis. C’est un mode de vie ainsi fait qu’on ne se parle pas entre voisins et qu’on se méfie de tous les autres, perçus comme de potentielles menaces ou de probables gêneurs. Dans le meilleur des cas, les vies individuelles restent encore épaulées et égayées par quelques solidarités familiales ou amicales. Mais on ne saurait trop dire de combien de solitudes dépressives, volontiers accentuées par la tendance à s’abîmer dans les profondeurs de la virtualité, cette forme d’existence se paye, ni de combien de failles psychiques, pour tant d’enfants et de jeunes des métropoles mondiales, livrés à la vacuité environnante et privés d’étayage par l’indisponibilité d’adultes suroccupés et stressés.

À l’âge néolibéral, l’atomisation individualiste s’exacerbe encore, sous l’effet d’une exigence de concurrence généralisée. Concurrence : voilà bien le maître-mot du monde de l’Économie, avec celui de performance qui l’accompagne comme son ombre. Aux entreprises qui affrontent la compétition d’un marché ouvert et mondialisée, s’ajoutent les administrations publiques de plus en plus soumises à des règles similaires. En outre, le règne de l’Économie implique aussi un mode de production des subjectivités, qui les porte à la compétition en toutes circonstances et les forment pour cela.

Dans un univers social où on apprend vite qu’il n’y a pas de place pour tout le monde, où domine la peur de ne pas avoir de travail et plus largement l’angoisse du déclassement et de l’exclusion, la compétition est la forme même de la lutte pour la survie. C’est le règne du chacun pour soi et du tous contre tous. Il faut donc se montrer plus efficace et plus adaptable que les autres. Il faut être animé par cette exigence de réussite que l’on apprend dès l’école et qui transpire par tous les pores de la civilisation marchande. Il faut se soucier d’être sans cesse plus performant et viser l’excellence. La vie de l’homo œconomicus, dans sa variante néolibérale, est prise entre deux pôles extrêmes : d’un côté, l’obligation concurrentielle et l’idéal d’excellence ; de l’autre, l’angoisse de sombrer dans le néant de la mort sociale. C’est cette vérité-là que le propos si choquant de Macron a fait l’erreur de dire sans ambages : dans le monde de l’Économie, il y a en effet ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien.

L’exigence de performance maximale qui résulte de la logique compétitive a d’importantes conséquences en matière de temporalité. Dans l’économie elle-même, l’exigence de productivité est une lutte contre le facteur temps : elle veut maximiser le temps disponible, produire toujours davantage et plus vite. Mais la même logique s’étend progressivement à tous les aspects de la vie. Le rapport entre quantité d’activités et unité de temps (que l’on peut appeler la norme Q/T) ne cesse d’augmenter, entraînant une densification quantitative du temps. Il y a sans cesse davantage de choses à faire, de messages à lire, d’informations à ingurgiter – ce dont découle une très forte pression temporelle pour des êtres toujours plus pressés, dont le manque de temps est la litanie. La tyrannie du temps mesuré s’exacerbe en dictature de l’urgence, favorisant zapping généralisé et déficit de concentration profonde. Dans le monde de l’Économie, les pathologies du temps sont l’autre face d’une contrainte constante de performance et de maximisation quantitative.

Enfin, les logiques du monde de l’Économie favorisent une évaluation quantitative et mercantile de soi. On est invité à faire fructifier son capital humain et, au final, chacun vaut ce que vaut son compte en banque. Les milliardaires mesurent leur puissance à leur place dans la liste Forbes, tandis qu’au plus bas de l’échelle sociale, on apprend dès le plus jeune âge qu’on n’est rien si on n’a pas la marque de chaussures qu’il faut. Par de multiples aspects qui vont de l’esprit conquérant d’une techno-science prométhéenne jusqu’aux ressorts de la propagande publicitaire, la civilisation marchande fait s’enfler un idéal narcissique de toute-puissance que sa démesure condamne à se confronter, un jour ou l’autre, à la vacuité de ses illusions déçues. Un monde fondé sur un pur jeu de quantités – la valeur et l’exigence de sa valorisation – ne peut que produire le vide dans l’être. C’est là la source lugubre d’un mal-être qui se traduit par tant de souffrances intimes et de pathologies diffuses, jusqu’à son expression la plus terrible dans les meurtres et les tueries que de jeunes adolescents commettent sans autre motif que de pouvoir éprouver enfin un sentiment d’existence qui se dérobe habituellement à eux.

* * *

Ce qu’on peut désirer substituer à cette folie qui ronge l’humain de l’intérieur est assez clair. A l’inverse de l’individualisme compétitif qui dresse d’invisibles parois entre les êtres, ce qui s’éprouve sur les ronds-points, dans les luttes comme dans les espaces libérés, est volontiers nommé solidarité ou fraternité. C’est le goût du partage, le sens de l’entraide, la joie de faire ensemble. En lieu et place des subjectivités compétitives, dressées à l’évaluation quantitative de soi et des autres, des subjectivités coopératives redécouvrent alors qu’il n’est pas besoin de l’emporter sur autrui pour éprouver sa propre existence et que c’est bien plutôt en contribuant à la puissance collective de faire qu’elle peut s’épanouir pleinement.

Ce que l’on retrouve ainsi, grâce aussi à une plus grande détente temporelle, c’est le sens de la communauté et c’est par là que peut fleurir un art de vivre post-capitaliste. Non pas une communauté fondée sur un critère d’appartenance essentialisé (ethnique ou religieux), et donc encline à se refermer sur elle-même et excluante. Mais une communauté ouverte et sans condition d’appartenance, qui n’est rien d’autre que l’espace dans lequel se déploie l’expérience d’une existence partagée, dans un rapport commun aux lieux que l’on habite. Cette communauté-là n’est pas une entité qui existerait par elle-même et à laquelle on appartiendrait par le fait de posséder telle ou telle qualité. Elle n’existe que parce qu’elle est faite et refaite en permanence par celles et ceux qui ont conscience qu’une vie bonne pour eux-mêmes en dépend. Le commun peut certes avoir une base matérielle – tout ce qui est réputé inappropriable –, mais il est surtout un faire-commun, un commun toujours à faire, en tant qu’espace de partage des modes de perception et des manières de faire.

Bien sûr, fortifier la dimension coopérative des subjectivités n’a rien d’aisé, tant cela se heurte à des habitudes individualistes profondément incorporées. Que faire lorsque tant d’egos hypertrophiés, sûrs d’avoir raison contre tous les autres, les écrasent sans même s’en rendre compte ? Et que faire lorsque tant de blessures sociales et de failles psychiques alimentent un besoin de reconnaissance impossible à combler et minant les efforts de construction collective ? Malgré tout, le faire-commun et la coopération se réapprennent et l’entraide panse les plaies. L’art de l’écoute est essentiel, car il permet de suspendre son propre point de vue et ouvre la possibilité de se laisser transformer par l’autre. Le sens de la proportionnalité, à l’opposé de l’illimitation marchande, n’est pas moins décisif : il invite à reconnaître nos propres limites, à savoir jusqu’où s’étend ce qui nous revient et où commence ce que revient à autrui. C’est, selon les zapatistes, la condition d’un commun qui se construit dans l’hétérogénéité. Car on ne vise ici nulle communauté homogène. Le nous dont il s’agit n’est pas unifié, mais multiple. Cela suppose d’apprendre à faire ensemble avec nos différences, ce qui rend plus nécessaire encore l’art de l’écoute et le sens de la proportionnalité.

* * *

Il faut aller un peu plus loin. Le monde de l’Économie n’a pu s’imposer que parce qu’il était aussi un mode de production des subjectivités et des manières d’être, impliquant une certaine conception de l’homme et de son rapport au monde. Sortir du monde de l’Économie suppose donc non seulement des transformations radicales concernant l’organisation matérielle et politique de la vie collective, mais implique aussi une véritable révolution anthropologique. Ce sont les fondements civilisationnels de la société de la marchandise – autrement dit, la modernité – qui doivent être radicalement remis en cause.

L’individualisme est l’une de ces bases essentielles. Dans les conceptions qui émergent en Europe à partir du 17e siècle, l’individu peut se penser seul et comme à partir de lui-même (les philosophies du sujet posent que la conscience est à elle-même son propre fondement et le mythe de l’état de nature postule que l’individu préexiste au lien social). Si l’on veut rompre avec l’individualisme, on peut chercher un utile point d’appui dans les nombreuses sociétés d’avant la modernité qui ont élaboré une conception relationnelle de la personne. La personne n’y est pas un moi défini en lui-même, mais un nœud de relations – avec d’autres personnes, comme aussi avec une langue, une histoire, une culture partagée ou encore avec des entités non humaines. C’est l’ensemble de ces relations qui constituent la personne et c’est par elles qu’elle accède à l’existence, à l’inverse d’une conception moderne fondée sur le déni de ces interdépendances.

Il s’agit donc de faire place, de manière inédite et créative, à de nouvelles conceptions relationnelles de la personne. On s’aperçoit alors qu’il n’y a plus à choisir entre l’individuel et le collectif, comme nous le font croire les conceptions propres à la modernité (l’individu ne pouvant être tel qu’en s’affranchissant de toute dépendance ; le collectif ne pouvant être envisagé que comme un renoncement à la liberté individuelle et à la singularité). Un tel choix est même tout à fait impossible, puisque l’étoffe même dont sont faites les individualités est collective. Le je n’est pas seulement je ; il est tissé de multiples fils qui courent au-delà de lui-même. Je est un nous. Dès lors, prendre soin de la dimension collective de l’existence et du milieu qui la rend possible, ce n’est pas faire le sacrifice de soi au nom d’un intérêt supérieur ; c’est intrinsèquement prendre soin de soi-même. On peut alors viser, d’un même mouvement, davantage d’individualité et davantage de collectif. Et on peut envisager une convergence nécessaire – même si elle n’est pas dénuée de frictions – entre la capacité coopérative, l’art de faire vivre le collectif et l’épanouissement des singularités individuelles.

Un autre fondement de la modernité est le grand partage qui, à partir du 17e siècle, sépare l’homme de la nature. Auparavant englobé dans un univers pensé comme création divine, l’homme apparaît désormais complètement extérieur à une nature que Descartes identifie purement et simplement à la matière. Soustrait à la nature par son exceptionnalité d’être pensant, l’homme lui est aussi supérieur, ce qui légitime à la fois sa capacité à connaître une nature ramenée au statut d’objet et son droit à en exploiter les ressources. Rompre avec les fondements de la société de la marchandise suppose de récuser cette extériorité entre l’humain et la nature. Les options pour avancer dans cette voie sont diverses. L’une d’elle consiste à réintégrer l’humain dans ce qu’il conviendrait alors de ne plus appeler « nature » (car on risquerait alors de maintenir l’extériorité qu’il s’agit de dépasser). Le basculement décisif s’opère lorsqu’on admet l’appartenance des êtres humains à une entité plus vaste qu’eux. Les peuples amérindiens la nomment Terre-mère mais ce qui importe, au-delà du nom, c’est de pouvoir affirmer : « la terre ne nous appartient pas, c’est nous qui lui appartenons ». Alors, l’homme cesse de se concevoir comme « maître et possesseur » du monde. Il n’occupe plus le centre de l’univers. L’« Homme » de la modernité occidentale a vécu. Sans pour autant nier la fraternité particulière qui peut les unir, les humains sont alors en mesure d’éprouver pleinement leur appartenance à la communauté de tous les habitants, humains et non humains, de la Terre. De tou.te.s les terrestres.

* * *

S’il s’agit de ruiner les bases mêmes de la civilisation capitaliste, il n’est pas question de remplacer celle-ci par une société planétaire fondée sur d’autres normes unifiées et homogènes. Il importe de se faire à l’idée que le monde post-capitaliste sera tout sauf UN et qu’il n’existe pas qu’un seul chemin menant à l’émancipation. Mettre fin au monde de l’abstraction marchande tendant vers l’Un est, précisément, ce qui peut permettre l’épanouissement d’une véritable multiplicité de mondes. Comme disent les zapatistes, il s’agit de faire advenir « un monde où il y ait place pour de nombreux mondes ». Une telle multiplicité s’ancre dans le principe même de l’autonomie, en tant que politique située qui se construit à partir des lieux singuliers et des manières spécifiques de les habiter. De fait, le bien vivre n’est en rien un principe uniformisateur. S’il affirme la prééminence du qualitatif de la vie pour toutes et tous, il ne dit rien de la façon dont chaque collectif définit ce qu’est pour lui une vie bonne et digne. Le bien vivre est un principe commun qui ouvre à la multiplicité de ses formes concrètes, en fonction de la diversité des lieux et des trajectoires des collectifs concernés.

Faire droit à cette multiplicité des mondes permet de rompre avec l’ethnocentrisme qui, sous la bannière d’un universalisme exclusivement européen, a accompagné l’expansion de la domination capitaliste, non sans imprégner aussi la plupart des projets émancipateurs du 20e siècle. Dès lors que ces mondes multiples n’entendent pas se refermer sur eux-mêmes, mais au contraire se coordonner et échanger, assumer leur responsabilité commune à l’égard de la biosphère et s’enrichir mutuellement de la diversité de leurs expériences, il s’avère hautement nécessaire de déployer une véritable capacité de reconnaissance, d’écoute et de traduction interculturelles. Loin de l’universalisme de l’Un, la communauté des humains, indissociable des autres habitants de la planète Terre, est alors invitée à se penser comme une communauté de différences, dont le commun s’élabore dans son hétérogénéité même. C’est dans le chatoiement de la multiplicité, la détente des rythmes quotidiens et l’expérience joyeuse d’un faire-commun que peut s’éprouver l’allègre et festive construction d’une vie bonne pour toutes et tous, dans la trame des interdépendances du vivant.

Publié le 11/09/2019

Urgences. Les annonces de Buzyn sont loin d’être à la hauteur de la crise !

Agnès Buzyn a dévoilé ce lundi un plan d'action visant à faire taire la contestation dans les urgences, mouvement qui s'étend depuis plusieurs mois. Aucune embauche, des financements insuffisants : les annonces sont loin d'être à la hauteur de l'urgence.

Tom Cannelle (site revolutionpermanente.fr)

Après plusieurs tentatives minimales pour enrayer le mouvement de grève qui dure depuis 6 mois dans près de 250 services d’urgences engorgés et en manque de moyens, Agnès Buzyn, ministre de la Santé, a présenté son plan d’action ce mardi aux représentants du personnel, du collectif Inter-Urgences, syndicats et dirigeants hospitaliers. Voici les 12 mesures qui en sont ressorties :
Amont des urgences :

 Service universel pour répondre à toute heure : le S.A.S. ; service d’accès au soins, mis en place pour la rentrée 2020. Il s’agit d’un service téléphonique et en ligne avec un accès à toute heure pour un conseil ou une orientation vers une consultation.

 Renforcer l’offre de consultation des médecins libéraux. Avec la création de 50 nouvelles maisons médicales de garde, surtout dans les territoires où les urgences sont saturées
 Rendre plus accessibles des consultations sans rendez-vous avec des transports sanitaires urgent sans frais auprès de médecins équipés de matériel de biologie et pratiquant le tiers-payant.
 Faciliter la prise en charge de patients par du personnel médical non médecin comme des pharmaciens, des kiné… qui pourront faire des prescriptions ou examens simples 
 Circuit d’admission direct dédié aux personnes âgées en lien avec les EHPAD
Organisation des urgences
 Vidéo assistance pour tous les SAMU notamment pour réguler les arrivées de patients provenant des EHPAD
 Augmenter les compétences des paramédicaux
 Reconnaitre les compétences des infirmiers qui vont être étendue avec la création des I.P.A. : infirmier de pratique avancées
 Réduire les dérives de l’interim médical 
 Financement des urgences sur une base forfaitaire pour qu’elle couvre mieux les besoins du territoire alors qu’aujourd’hui c’est à l’activité
 Une sécurité renforcée pour les professionnels travaillant aux urgences
Aval des urgences
 Une coopération entre tous les services pour libérer les places dans les hôpitaux avec la mise en place d’un logiciel gestionnaire de lits.

Les causes de l’engorgement des services d’urgences seraient… les patients !

Les usagers sont depuis des mois la cible qu’Agnès Buzyn tente d’atteindre en supprimant des lits, des services et des hôpitaux, créant de véritables déserts médicaux et redirigeant les patients vers la médecine privée.

Dissuader les patients de venir être soignés semble être la solution de la ministre pour désengorger les urgences plutôt que de fournir les fonds nécessaires à une prise en charge de qualité, puisque la moitié des mesures mises en place et les plus coûteuses sont celles censées réguler l’arrivée des patients aux urgences.

Pas un mot en revanche sur une création quelconque de postes, très loin donc des 10000 postes réclamés par le collectif inter-urgences pourtant vitaux dans ces services. Selon 20 Minutes, pour beaucoup de soignants, l’embauche de personnel supplémentaire est le grand absent de ces mesures. « S’il n’y a pas de médecins, d’infirmières, d’aides-soignantes en plus dans les EHPAD, par exemple, les personnes âgées continueront d’aller aux urgences, prévient Patrick Bourdillon (CGT). Dans six mois, on aura à faire face aux mêmes problèmes, surtout avec la grippe… »

Un manque criant de moyens que l’on tente de combler par la flexibilité des postes dans les hôpitaux

Des postes plus flexibles, cela signifie qu’un seul soignant assure le travail de plusieurs postes, et c’est malheureusement déjà ce qui est en cours dans les hôpitaux aujourd’hui. Les infirmiers par exemple, dont la charge de travail déjà faramineuse va encore s’alourdir en « étendant leurs compétences », ou encore pour le personnel d’EHPAD, à qui l’on en demande toujours plus avec toujours moins de moyens...

La santé subit de plein fouet ces réformes néolibérales, qui font des hôpitaux de véritables entreprises. La souffrance au travail est omniprésente dans les hôpitaux pour les personnels soignants.

Des fonds débloqués ?

En outre, la promesse de la ministre de débloquer 750 millions d’euros sur trois ans, après six mois de combat, montre bien qu’il est possible d’allouer des fonds rapidement quand il s’agit d’essayer de faire taire la contestation. Mais cette somme reste dérisoire : une augmentation, étagée sur trois ans, de moins de 10% du budget de la santé au total pour créer des services supplémentaires et non pas régler les problèmes internes aux hôpitaux tel que réouvrir des lits, des postes ou des fonds pour les locaux vétustes, manques qui sont le résultat d’une coupe budgétaire d’un milliard d’euros, que l’on a imputée année après année à notre service de santé publique.

Toujours selon le journal 20 Minutes, les soignants mobilisés considèrent que les fonds débloqués sont très insuffisants. « La ministre n’est plus dans le déni, mais dans le mépris » selon Christophe Prudhomme, représentant de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf) et de la CGT. Pour Patrick Bourdillon, secrétaire fédéral de la CGT Santé, « Cette somme, c’est une goutte d’eau dans l’océan. Les urgences, c’est le haut de l’iceberg, mais tout l’hôpital est très malade… »

Et bien évidemment, le plan de Buzyn ne comporte rien non plus sur les salaires – c’est pourtant une des revendications centrales pour le collectif Inter-Urgences comme pour les syndicats.

Continuons le combat !

Au fil de ces six mois, le gouvernement a plusieurs fois reculé et de manière de plus en plus significative : des primes offertes à, aujourd’hui, l’obtention de 750 millions d’euros. Si ces avancées, obtenues grâce à la lutte des travailleuses et des travailleurs de l’hôpital, sont la preuve que le gouvernement sait trouver de l’argent pour les services publics lorsqu’il s’y sent forcé, elles restent largement insuffisantes pour pallier à la crise des urgences et de tous les services de santé.

Nous n’aurons de système de santé fonctionnel et pérenne que lorsque l’on cessera de considérer la santé comme un secteur qui doit générer du profit, et que le personnel médical travaillera avec des conditions et des salaires dignes.

Ainsi, il est nécessaire de poursuivre la lutte. Le collectif inter-urgence doit se réunir ce mardi 10 septembre afin de statuer sur la suite du mouvement. D’ores et déjà, une manifestation est appelée le 11 septembre à Paris.

Il est nécessaire de poursuivre cette lutte et de la faire converger avec d’autres secteurs tel que les pompiers, les profs, les Gilets jaunes, celles et ceux qui se battent contre la réforme des retraites, les jeunes qui se mobilisent pour le climat... Le mois de septembre est jalonné de dates de mobilisation séparées pour tous ces secteurs, fruit de la stratégie contre-productive des directions syndicales. C’est tous ensemble, et par la grève, que nous pourrons gagner contre ce gouvernement qui casse les services publics et fonctionne au service des profits privés !

Publié  le 08/09/2019

Retraites : le gouvernement veut gagner du temps et opte pour la méthode de la concertation

Le ministre de l'Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, a précisé sur RTL que les concertations sur la réforme des retraites s’étaleront sur un an, après que Macron a annoncé que cette dernière serait l'occasion pour le gouvernement d'opérer "un changement de méthode". Une décision qui exprime l'hésitation du gouvernement à amorcer une des réformes les plus décriées de son quinquennat.

Irena Serge (site revolutionpermanente.fr)

Depuis quelques semaines, l’exécutif ne cesse de multiplier les annonces concernant la réforme des retraites. Concertation citoyenne, réunions publiques avec des membres du gouvernement, et désormais une année dédiée aux concertations avec la société civile. S’« il Il faut prendre le temps nécessaire pour expliquer aux Français ce que nous voulons » selon Bruno Le Maire, c’est essentiellement parce que le pouvoir est conscient que la séquence ouverte par le mouvement des Gilets jaunes n’est pas refermée, et la rentrée qui se profile lui fait craindre de nouveau la tempête. 

Prendre le temps de la concertation comme le souhaitait Edouard Philippe, cela équivaut à présenter le projet sur les retraites après les municipales de 2020, ce qui permet d’atténuer les risques d’une débâcle dans les urnes lorsque la réforme amorcée est l’une des plus contestées du quinquennat, et ce alors que les municipales vont être un véritable test pour LREM et sa capacité à s’intégrer durablement dans le paysage politique. Gagner du temps donc, voilà un autre objectif de la concertation avec la société civile. 

Si le gouvernement a d’ailleurs déjà commencé à avancer les preuves de son nouveau mot d’ordre "écoute, dialogue, proximité" en privilégiant la durée de cotisation plutôt que l’âge pivot, il précise rapidement que rien n’est définitif et que tout sera discuté avec les organisations syndicales et les électeurs. Une manière de satisfaire d’une part et pendant un temps la CFDT de Laurent Berger qui préférait la prise en compte de la durée de cotisation, tout en se réservant par ailleurs la possibilité pendant un an de revenir sur cette décision, sans que cela ne l’affecte davantage dans les urnes. 

L’objectif est ainsi de ne rien décider en amont de la concertation citoyenne et syndicale pour gagner en crédibilité tout en conservant au final la direction du projet. Et si l’exécutif a pour objectif de mener la réforme jusqu’au bout malgré la colère qui gronde en organisant une concertation de plusieurs mois pour éviter d’en pâtir dans les urnes, c’est au risque mettre en colère le patronat, irrité de l’abandon de l’âge pivot. Geoffroy Roux de Bézieux, patron du Medef, a ainsi prévenu le gouvernement qu’en l’état de la réforme, l’organisation patronale ne la soutiendrait pas, ce qui rajoute à l’instabilité de la situation dès lors que le patronat constitue une frange importante de sa base sociale. 

Macron marche donc sur des œufs, mais continue de marteler qu’il souhaite "construire cela tous ensemble". En particulier, il mise sur la capacité des directions syndicales et en premier lieu sur la CFDT à soutenir le projet pour éviter qu’elle n’organise son rejet dans la rue. "Traumatisé par la crise des gilets jaunes" pour reprendre les termes de Raphaëlle Nesse Desmoulières dans les colonnes du Monde, l’exécutif mise donc explicitement sur une concertation avec les organisations syndicales car il n’est plus en mesure d’engager le train des réformes sans elles à l’image d’un début de quinquennat qui privilégiait la métaphore du buldozer. Conscient du rôle de contention de la colère que jouent les bureaucraties syndicales après que le mouvement des gilets jaunes ait mis en lumière la radicalité des secteurs de la classe ouvrière précisément marginalisés des outils syndicaux, l’exécutif renoue donc avec la tradition de la concertation pour tenter de faire paraître la réforme des retraites comme un projet commun de l’ensemble des acteurs de la société civile. 

Mais si l’ensemble de la presse remarque le changement de méthode de la part du gouvernement concernant la concertation en tant que telle, le bouleversement tient surtout au fait que Philippe mise sur une négociation corporation par corporation, qui permet mieux de casser la protection auparavant universelle de la retraite. Le pari tient aussi au fait de monter les travailleurs les uns contre les autres, selon la bonne vieille méthode du privé contre le public et de dénoncer les « privilèges » des travailleurs du rail ou de la RATP, à l’image du « cheminot bashing » lors de la bataille du rail. Sous couvert d’être minutieux avec une réforme d’envergure, le premier ministre annonce que chaque corporation sera reçue individuellement pour négocier (tout en se démarquant des propos de Darmanin en annonçant de manière floue que la réforme sera « pour les prochains mois ») : quand « vous modifiez la logique qui a prévalu pendant soixante-dix ans, soixante-quinze ans parce qu’elle pose toute une série de questions, parce que le système n’est pas équilibré, parce qu’il est assez juste, vous n’agissez pas dans la précipitation et vous êtes obligés de prendre le temps de poser les sujets un par un ». De la retraite indexée à la durée de cotisation jusqu’à la négociation par corporation, l’exécutif veut diviser les travailleurs en leur proposant une réforme « sur mesure », c’est-à-dire qui ne leur permet pas une protection commune à tous, ni une riposte globale. Une manière de donner du grain à moudre aux directions syndicales en brandissant l’arme du corporatisme qui empêche au monde du travail de s’unir derrière la conscience d’avoir à faire au même ennemi. Derrière l’argument de ne pas masquer les revendications de chaque secteur, ces directions organisent les batailles en rangs éparses. Ces dernières années les exemples sont nombreux, division des parcours pour une même journée de manif entre cheminots et fonction publique en 2018, une le matin et une l’après-midi pour les retraités et les EHPAD et pour celles à venir en ce mois de septembre, une pour les hospitaliers (le 11), une pour les retraités (le 13), une pour les professions libérales (le 16) une pour FO (le 21) et pour la CGT et Sud Rail (le 24).. Bref, tout ce qu’il faut pour conclure que les travailleurs n’étaient pas assez nombreux, pas prêts à lutter alors que ce sont leurs directions qui élaborent des plans de bataille qui les mènent dans le mur.

Car quand bien même les forces syndicales FO et CGT prétendent s’opposer dans la rue à une réforme qui allonge le temps de travail et précarise les travailleurs, elles se rendront au rendez-vous d’Edouard Philippe des 5 et 6 septembre et le calendrier des manifestations est pensé, dans la logique des journées d’actions isolées de ces dernières décennies, comme un appui à... l’ouverture de négociations ! Une manière de gratter des miettes en légitimant l’action du gouvernement. Journées de mobilisation éclatées par secteurs, « c’est à une nouvelle rentrée avec un nouveau record battu dans la division des dates que veulent nous préparer les directions des syndicats dits "contestataires" »

Si la radicalité et la colère des gilets jaunes continuent de contaminer les différents secteurs du mouvement ouvrier comme les hospitaliers ou les enseignants, il ne suffira pas de descendre chacun son tour dans la rue au mois de septembre. L’hésitation du gouvernement et sa crainte de subir une nouvelle débâcle sont un indicateur de l’explosivité de la situation dont il faut se saisir dès maintenant pour construire une mobilisation massive sur les lieux de travail et dans la rue : contre toute solution boutiquière corporatiste, la riposte doit être générale derrière les mêmes mots d’ordre, retraite à 60 ans au maximum et sans conditions d’annuité !

Publié le 04/09/2019

Il n’y a aucune difficulté pour payer les retraites : les vrais chiffres !

Jean BAPTISTE (site legrandsoir.info)

C’est l’axe principal de la propagande déversée par la classe capitaliste pour s’attaquer au système de retraites : comme l’espérance de vie augmente, on vit plus vieux et il n’y aurait donc plus suffisamment d’argent pour payer les retraites. Le régime Macron ne fait d’ailleurs que reprendre quasi mot pour mot le slogan de Sarkozy déjà repris de Juppé, lui même repris… des ordres donnés par le MEDEF à travers l’Union Européenne du Capital au nom des critères de convergence de Maastricht. Ce raisonnement, qui apparait logique et simple est cependant totalement faux. Il n’y a aucune difficulté pour payer les retraites et nous allons vous le prouver.

La base du raisonnement, “on vit plus vieux maintenant qu’en 1950, donc on doit travailler plus longtemps qu’en 1950 avant d’accéder à la retraite” repose sur le principe suivant : du fait du vieillissement de la population, si on ne recule pas l’âge de départ à la retraite, les actifs deviendraient trop peu nombreux pour réussir à financer les retraites. Nous allons successivement examiner la réalité de l’évolution des chiffres du nombre d’actifs et ensuite monter pourquoi il n’y a pas de problème.

La réalité des chiffres de la population et du nombre d’actifs.

Là aussi il faut regarder les chiffres en face.

L’espérance de vie à la naissance, c’est-à-dire le nombre années qu’un enfant né l’année considérée peut espérer en moyenne vivre, a nettement progressé depuis l’après-guerre. Toutefois cette progression marque le pas depuis la fin des années 2000. Les progrès du début de la deuxième moitié du XXe siècle sont d’ailleurs dus à la baisse de la mortalité infantile.

Mais l’évolution de cette espérance de vie à la naissance ne doit pas faire oublier que l’espérance de vie en bonne santé, elle, stagne et demeure inférieure à 65 ans. Comment peut on souhaiter faire travailler des personnes au-delà de 65 ans alors qu’elles auront des problèmes de santé ?

De façon plus générale, il faut observer que si la classe d’âge des 20 – 59 ans est en diminution en proportion, cette baisse n’est que de 3 points par rapport à la situation de 1991, où l’on arrivait sans difficulté à payer la retraite à 60 ans à taux plein et à 37,5 annuités de cotisation pour tous.

En 1950, la pyramide des âges était la suivante

Moins de 14 ans : 22.8%
Moins de 19 ans : 30%
Plus de 60 ans : 16,2%
entre 14 ans et 60 ans : 60%
hommes : 29.9%
femmes : 31.1%
estimation de la part du nombre d’actifs (hommes et femmes) : 45%
En 2019, la situation a évolué, la pyramide des âges selon l’INSEE étant la suivante

Moins de 14 ans : 17.9%
Moins de 19 ans : 24,1%
Plus de 60 ans : 26,1%
entre 20 ans et 60 ans : 49.8%
estimation de la part du nombre d’actifs (hommes et femmes) : 44%.
De fait, si la proportion de personnes de plus de 60 ans a augmenté de 10 points, la part des moins de 19 ans a, elle, diminué de 6 points, et s’établit à un niveau proche des moins de 14 ans des années 1950. De fait la proportion de la population entre 20 ans et 60 ans en 2019 en France est de 49.8%, plus faibles que les 60% représentés par celle des 14 – 60 ans en 1950.
La propagande gouvernementale traduit cela par le fameux :
hier 10 actifs devaient financer par leur travail 2.7 retraités (personnes de plus de 60 ans) et 3.8 enfants et étudiants. Aujourd’hui 10 actifs doivent financer 5.2 retraités si l’âge de la retraite était à 60 ans (et 4.8 jeunes). Soit une augmentation de 132 % ! 10 actifs avaient hier la charge de 6.5 personnes, ils en auraient aujourd’hui 11,3. Ce n’est plus possible....

Propagande des régimes Chirac/Juppé, Sarkozy/FIllon, Hollande/Ayrault, Macron
Mais si l’on regarde les chiffres en les corrigeant avec l’évolution du taux d’activité, notamment celui des femmes qui est passé de 50% dans les années 50 à désormais plus de 83%, la réalité démographique est la suivante :

hier 10 actifs devaient financer par leur travail 3.6 retraités (personnes de plus de 60 ans) et 5 enfants de moins de 14 ans. Aujourd’hui 10 actifs doivent financer 5.9 retraités si l’âge de la retraite était à 60 ans et 5.4 jeunes de moins de 19 ans. Soit 10 actifs pour 11.3 non actifs en 2019 contre 10 actifs pour 8,6 actifs en 1950

Réalité démographique
Avec les vrais chiffres de la démographie, on le voit, l’augmentation de la part des inactifs est bien plus faible, 76% en 70 ans, que celle prétendue par la propagande des casseurs de retraites (132%).

Alors, bien sûr,vous pourriez vous dire, c’est bien beau, mais ça fait toujours +76%. On doit payer plus qu’en 1950. Donc il faut travailler plus. Sauf que c’est faux.

Comparaison n’est pas raison : la question des salaires et de la richesse produite

Comparaison n’est pas raison, car le problème du financement des retraites n’est pas un problème de proportion de la population ayant plus de 60 ans. La problématique est plutôt la suivante : produit-on suffisamment de richesses pour payer des salaires suffisants permettant à chaque travailleur de percevoir un salaire différé à partir de 60 ans et jusqu’à la fin de ses jours ?

Pour répondre à cette question, il faut tenir compte outre de l’évolution de la proportion d’actifs et de celle des plus de 60 ans dans la population, de l’évolution de la richesse produite. Et cette richesse, par exemple mesuré par le PIB* (produit interieur brut) n’est pas constante. Depuis les années 50 le PIB de la France n’a cessé d’augmenter, pour atteindre 2353 milliards d’euros en 2018. De 6715€ par habitant en 1950, la richesse produite est désormais de 31740€ par habitant en 2018 ! une augmentation de 373%.

Récapitulons les chiffres. Le nombre d’inactifs pour un actif a augmenté de 76% entre 1950 et 2019, mais la richesse produite par les actifs a elle augmenté de 373%.

C’est ce qui explique pourquoi depuis 1960, nous avons pu multiplier par 4,5 les dépenses de pensions de retraites. En effet, la richesse produite double environ tout les 40 ans.

L’économiste Bernard Friot résume la situation dans une image facile à comprendre que nous reprenons

Si aujourd’hui 10 actifs produisent un gâteau de 10 parts et qu’ils ont à charge 4 retraités. C’est 14 personnes qui se partagent un gâteau de 10 parts.
Ainsi chaque personne aura dans son assiette 0.714 parts (10 : 14=0.714).

Au bout de 40 ans, 10 actifs produisent un gâteau de 20 parts et, s’ils ont à charge 6 retraités, ce seront 16 personnes qui se partageront un gâteau de 20 parts.

Ainsi chaque personne aura dans son assiette 1,25 part (20 : 16=1,25).

Les travailleurs doivent donc cesser de se faire arnaquer. Les buts des réformes Balladur, Juppé, Fillon, Ayrault, Macron... c’est de faire les poches des travailleurs. Car il est possible de financer les retraites au même niveau qu’avant leurs contre réformes à faire remonter le temps aux travailleurs pour les renvoyer dans les périodes de misère de l’avant guerre ! Dans ces périodes d’avant, d’avant que le ministre communiste, l’ouvrier mettalo CGT Ambroise Croizat et ses camarades du PCF et de la CGT ne bâtissent à la libération la Sécurité Sociale et permettent à chaque personne âgée de disposer de ce qui n’est que son droit, une pension de retraite digne, fruit de la richesse produite par les travailleurs.

Les deux vrais problèmes pour les retraites

Mais alors vous vous demanderez pourquoi y a-t-il un déficit dans les caisses de retraites ?

Très bonne question qui permet d’identifier les deux vrais problèmes pour défendre nos retraites.

Le premier problème est celui du chômage. Car la différence d’avec “avant”, c’est bien le chômage qui atteint en 2019 toujours un niveau record de 6,5 millions de chômeurs. Or, par définition, les chômeurs non indemnisés n’entrent pas dans l’assiette de collecte des cotisations retraites. L’urgence pour assurer le bon équilibre du système de retraite par répartition c’est donc bien de faire baisser le chômage. Or, c’est exactement l’inverse que produit un recul de l’âge de départ à la retraite, que ce soit par introduction d’un age pivot, l’augmentation du nombre de trimestres travaillés ou du montant cumulé des cotisations. En effet, obliger les plus de 60 ans à se tuer au travail c’est fermer la porte aux jeunes de moins de 25 ans dont aujourd’hui plus d’un sur quatre est au chômage !

Le second problème c’est celui de la cotisation sociale. Il faut ici rappeler une évidence trop souvent oublié. La cotisation sociale n’est pas un impôt. C’est du salaire. Certes du salaire qui ne tombe directement dans le compte en banque du travailleur, mais un salaire mutualisé et différé touché par l’ensemble des travailleurs à travers les prestations sociales de la sécurité sociale : les allocations familiales, les remboursements sécu, la pension de retraites par exemple. Or, l’augmentation considérable de la richesse produite par les travailleurs, que traduit l’augmentation considérable du PIB, ne s’est pas traduite par une augmentation de la part patronale des cotisations sociales. Ce qui signifie que c’est le patron qui empoche la majeure partie de l’accroissement des richesses produites par chaque salariés. Il suffit d’observer la croissance continue des dividendes et la stagnation, voire la baisse de salaires pour s’en convaincre.

Sans compter que depuis des années les gouvernements successifs ne cessent de produire des “allègements” de cotisations sociales (patronales), créant directement un trou dans les caisses de la sécu, c’est-à-dire faisant les poches des travailleurs, pour remplir les coffres des patrons. Et ce sont ces mêmes patrons qui prennent ensuite prétexte du trou de la Sécu qu’ils creusent avec application. Cyniques, ils en prennent argument pour réduire les niveaux des pensions de retraites, en reculer l’âge, réduire les remboursements sécu etc...

La clé du financement des retraites c’est l’augmentation des salaires pour que la richesse produite par les travailleurs revienne aux travailleurs. Augmentation des salaires directs, par le relèvement du SMIC mais également par l’égalité salariale entre femme et homme, augmentation des salaires indirects par l’augmentation des cotisations sociales patronales.

Conclusion, de l’argent pour les retraites, il y en a, et c’est celui des travailleurs !

Face à la propagande, l’heure est à refuser de se faire tondre comme des moutons. Partagez largement ces explications autour de vous, et surtout rejoignez les mobilisations qui se construisent partout pour défendre avec les retraites par répartition, la sécurité sociale, c’est-à dire-les salaires des travailleurs contre l’exploitation capitaliste.

Jean BAPTISTE

(*) NB : le PIB est une mesure imparfaite, notamment car selon son mode de calcul les productions des services publics ne sont que très partiellement prises en compte.

 

Publié le 31/08/2019

Retraites : Macron et Berger main dans la main, la division des dates à l’horizon

Repoussé de plusieurs mois début 2018 dans un contexte de mobilisation des Gilets jaunes, le lancement du projet de loi qui vise à augmenter la durée de travail sous couvert d’unifier le système de retraites inquiète l’exécutif qui, conscient de son caractère explosif, multiplie les annonces pour faire passer la pilule.

Damien Bernard Pablo Morao (site revolutionpermanente.fr)

Opération déminage de la réforme des retraites

Si Emmanuel Macron tient à cette mesure, qui s’inscrit dans son projet de réforme néo-libérale du système français et doit marquer son quinquennat, il a bien conscience des risques qui l’attendent. Aussi, après qu’Agnès Buzyn ait annoncé la mise en place d’une concertation citoyenne sur la réforme, Macron a expliqué lundi soir qu’il entendait renoncer à la mise en œuvre d’un âge-pivot au profit de l’allongement de la durée de cotisations.

Par-delà les différences de modalités d’une telle option, qui favorise sur le papier ceux qui ont commencé à travailler plus tôt et sans interruption, ce choix se situe sur un terrain inchangé : celui de la remise en cause profonde du système de retraite par répartition, ainsi que la baisse du niveau des pensions. Et c’est au moyen de la contrainte budgétaire que le niveau des pensions s’alignera sur la « conjoncture économique », l’espérance de vie et d’autres facteurs... Faire travailler plus longtemps mais surtout baisser en définitive les pensions de retraites : voilà l’objectif central du gouvernement Macron d’un plan à long terme pour privatiser une partie toujours plus importante des retraites au travers de la généralisation des retraites complémentaires privées.

Ce coup de comm’, changement de position par rapport aux conclusions du rapport Delevoye, vise donc en premier lieu à éliminer du débat un enjeu récurrent de tensions, l’âge de départ, et constitue une ouverture claire en direction de la CFDT pour qui l’âge-pivot constituait une ligne rouge. Une démarche parallèle à la réception à Matignon mardi matin des organisations à l’origine du « Pacte du pouvoir de vivre » initié par Laurent Berger. Pour le gouvernement et pour Macron, l’heure est à la concertation et à l’ouverture vers la société civile et les « corps intermédiaires ». « Cela s’appelle « l’acte 2 » du quinquennat, et le gouvernement devient un club de ministres démineurs. » résume ainsi Cécile Cornudet. Le problème, cependant, c’est que le changement de pied opéré par le gouvernement n’est pas non plus sans contradiction comme l’illustre la sortie du grand patronat sur la nécessité d’un recul de l’âge de la retraite, menaçant même de ne pas soutenir la réforme.

Les limites de l’Acte 2 : une situation qui reste tendue pour Macron

Pourtant, si Macron a réussi à obtenir l’appui de la CFDT, après avoir régulièrement repoussé ses mains tendues au long de la crise des Gilets jaunes, ce soutien semble relativement insuffisant pour prémunir le gouvernement des tensions sociales encore vives.

Macron en est bien conscient, lui qui expliquait lundi « il y a certaines professions qui – si on fait les choses mécaniquement – seraient lésées : infirmières, aides-soignants, enseignants ». (…) Il n’y aura pas de réforme des retraites tant qu’on n’aura pas bâti une vraie transformation de ces professions. » Une préoccupation logique à quelques mois de la grève du bac et alors que la lutte des services d’urgences se poursuit et s’étend. Du côté des enseignants, Jean-Michel Blanquer a ainsi annoncé l’ouverture d’« un vrai chantier de rénovation de la rémunération dans la fonction publique. » afin de temporiser et d’éviter la mise en mouvement de ce secteur.

Pourtant, en dépit du potentiel de contestation fort, alors que la colère qui a généré le mouvement des Gilets jaunes est à même de resurgir à la moindre étincelle, le « plan de bataille » proposée par les directions syndicales, de la CGT à FO, est une caricature de la stratégie des journées d’action saute-mouton sans lendemain qui a démontré toute son inefficience lors des précédents combats. Et le comble, c’est que face à l’une des contre-réformes les plus importantes du quinquennat, la CGT comme FO n’a pas réussi à déterminer, ne serait-ce qu’une journée de grève nationale commune.

Au menu donc, la participation très probable aux négociations bilatérales les 5 et 6 septembre, aucune revendication d’un retrait pur et simple du projet de réforme, journées éclatées par secteurs (santé le 11, retraités le 13, professions libérales le 16) et par syndicats (FO le 21, CGT et SUD-Rail le 24), c’est à une nouvelle rentrée avec un nouveau record battu dans la division des dates que veulent nous préparer les directions des syndicats dits « contestataires ».

Si le gouvernement met autant de pincettes pour tenter de faire passer la pilule, c’est qu’il a pris conscience que la moindre étincelle peut remettre en scène les irruptions de colères des Gilets jaunes qui durant 6 mois ont fait trembler le pouvoir, notamment en novembre et décembre. Une colère qui pourrait irriguer le monde du travail, et les secteurs qui aujourd’hui se mobilisent avec une radicalité nouvelle comme le secteur hospitalier et la santé, ou encore à un moindre niveau les enseignants.

Si le spectre des Gilets jaunes hante les classes dominantes, les directions syndicales de leur côté œuvrent à la division syndicale mais aussi à nourrir le corporatisme, divisant les différents secteurs et jouant de fait le jeu de Macron qui tentent de « satisfaire » ou en tout cas de ménager certains secteurs avec notamment son changement de pied sur l’âge de départ à la retraite, lui préférant l’augmentation de la durée de cotisation.

Contre les stratégies de la défaite que nous proposent les directions syndicales, y compris la CGT, nous devons nous battre partout pour un plan de bataille partant de l’exigence du retrait pur et simple de la réforme, du refus de négocier la régression et donc de faire le jeu de l’Acte 2 de Macron, et revendiquant le retour de la retraite à 60 ans pour tous et toutes->https://www.revolutionpermanente.fr/Tribune-La-retraite-a-60-ans-c-est-possible], sans notion d’annuités à valider. Les précaires, les femmes, et tous ceux qui ont eu des carrières courtes ne sont-ils pas déjà suffisamment pénalisés ?

Ce mouvement peut permettre de commencer à poser le problème du partage du temps de travail, alors que certains se tuent au travail de plus en plus tard pendant que d’autres meurent à force d’en chercher ! Une telle lutte, « tous ensemble », pourrait en s’inscrivant dans la colère et en jonction avec les Gilets jaunes et avec l’ensemble du monde du travail et la jeunesse remettre de la vapeur pour obtenir une première victoire contre la réforme des retraites, comme un premier pas d’un grand mouvement d’ensemble remettant en cause Macron et son monde.

Publié le 30/08/2019

Urgences, femmes de chambre, travailleurs sans-papiers : trois grèves qui n’ont pas pris de vacances

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce..fr)

Déjà six mois de grève dans les services d’urgence, plus de quatre pour les femmes de chambre de NH Collection à Marseille, et deux et demi pour les travailleurs sans-papiers de Chronopost à Alfortville. En cette fin d’été, aucun de ces trois conflits n’a pour l’heure obtenu de solution. Leurs luttes se poursuivent et débordent sur la rentrée.

 

L’été est souvent meurtrier pour les conflits sociaux. Pourtant, septembre approche et ces trois grèves ont passé le cap et feront partie de la rentrée sociale. Dans les services d’urgence, les mesures prises par Agnès Buzyn le 14 juin pour éteindre l’incendie ont échoué. Les 70 millions mis sur la table, dont 55 millions pour l’octroi d’une prime de 100 € et 15 millions pour des embauches pendant l’été, ont fait flop face aux attentes des soignants. Ces derniers réclamant 10 000 postes pérennes supplémentaires et une augmentation de 300 € de leur rémunération.

Ainsi, le mouvement aux urgences a pris de l’ampleur passant de 119 services mi-juin à plus de 217 en cette fin du mois d’août, selon le collectif Inter-Urgences. D’autant que les postes supplémentaires promis pour la période estivale ont souvent tardé à arriver dans les services. À tel point que, malgré cette période d’affluence touristique, les urgences de l’hôpital de Sisteron ont été fermées pour la nuit, obligeant les patients à se rendre à Gap, 50 kilomètres plus loin. Depuis le 8 juillet, quelque 200 habitants et agents hospitaliers se sont rassemblés à huit reprises pour réclamer la réouverture du service. En vain jusque-là.

Un ministère en besoin de sonotone

Une non-écoute qui provoque la colère un peu partout à l’hôpital public. L’annonce ce  sur le plateau de RMC par la ministre de la Santé qu’elle recevrait de nouveau les représentants du collectif Inter-Urgences début septembre a d’ailleurs essuyé de leur part une réponse cinglante : « nous n’avons jamais été reçus dans le cadre de négociations ou de discussions constructives ». Le collectif notant également qu’aucune mesure concrète n’a été avancée par Agnès Buzyn. Pourtant, les risques d’extension du mouvement sont bien là, et ce malgré la signature de protocoles de sortie de grève dans 28 établissements, notamment à l’Assistance publique des Hôpitaux de Paris (APHP), où la grève avait débuté en mars.

« Ce qui est donné aux urgences est pris ailleurs », précise Christophe Prudhomme. Le porte-parole de l’Association des médecins-urgentistes de France (Amuf) indiquant qu’à l’APHP, parallèlement à la création de 230 postes dans les services d’urgence, 800 à 1000 suppressions d’emplois par an sont prévues jusqu’en 2022 dans le cadre d’un plan de retour à l’équilibre. Le 9 août, l’Amuf a fait état de ses revendications et écrit à la ministre en se réservant « d’utiliser tous les moyens d’action, y compris la grève dans les plus brefs délais » en l’absence de réponse. Déjà, un préavis spécifique pour les médecins a été déposé à l’hôpital de la Timone à Marseille, dont le service d’urgence a rejoint le mouvement mi-août.

La ministre de la Santé et le gouvernement n’en ont pas fini avec cette mobilisation qui pourrait encore déborder sur l’ensemble de l’hôpital public à l’approche des discussions automnales sur la loi de finances à l’Assemblée nationale. En attendant, une journée d’action est déjà programmée par la CGT le 11 septembre et le collectif Inter-Urgences évoque lui une nouvelle date nationale le 26 septembre.

Pleine lumière pour les invisibles du nettoyage

Dans le secteur de la propreté, la CGT des Hôtels de prestige et économiques (CGT-HPE) et la CNT Solidarité ouvrière (CNT-SO) organisent régulièrement des grèves avec les salariés travaillant pour des sous-traitants de grands groupes hôteliers. Deux conflits ont marqué les esprits au cours de l’année passée : celui de Park Hyatt dans Paris intra-muros qui a duré 87 jours et celui de l’Holiday Inn de Clichy pendant 111 jours. Depuis, une autre grève longue soutenue par la CNT-SO a débuté au mois d’avril, au NH Collection du boulevard des Dames à Marseille. Comme souvent le conflit a trouvé sa source dans le non-paiement d’heures ou de primes. Les femmes de chambre réclament également une majoration salariale pour le travail dominical et un treizième mois.

Un mois plus tard, une autre grève conduite par la CGT-HPE touche cette fois les hôtels Campanile et Première classe à Suresnes. Peut-être une des raisons de la sortie de Marlène Schiappa qui affirmait le 22 juin dans Le Parisien vouloir s’engager pour améliorer les conditions de travail des femmes de chambre, et organisait une première rencontre, le 3 juillet, devant déboucher sur le lancement d’une mission sur les conditions de travail des femmes de chambre au mois de septembre. Pourtant, malgré cette bienveillance ministérielle assurée, le conflit bute sur le refus du sous-traitant Elior d’accéder aux revendications des grévistes. Et ce, malgré une médiation tardive lancée le 11 juillet par le préfet des Bouches-du-Rhône, jusque-là plus enclin à faire embarquer les syndicalistes marseillais de la CNT-SO.

Depuis l’échec de la médiation – Elior ne proposant qu’une prime de 500 € après trois mois de conflit – les femmes de chambre poursuivent leur mouvement. Durant l’été, les grévistes ont déplacé leur pression sur le groupe hôtelier NH Collection. Elles ont maintenu une action par semaine, parfois associées avec la CGT-HPE qui mène une nouvelle grève à l’Ibis des Batignolles depuis le 17 juillet. Ce jeudi 22 août à 18 h, elles seront encore devant un hôtel NH Collection, celui de la corniche Kennedy. En tout cas, après un affaiblissement du soutien au mois d’août, elles espèrent remobiliser lors d’actions de soutien programmées à la rentrée et attendent le retour de vacances des deux directeurs de NH Collection en vue de possibles discussions.

Ces employeurs qui ne connaissent pas les travailleurs sans-papiers qu’ils emploient

Inconnus, selon leurs dires, par Chronopost pour qui ils travaillent, par Derichebourg Propreté, le sous-traitant qui les emploie, et par Mission intérim qui les recrute, la trentaine de travailleurs sans-papiers du Chronopost d’Alfortville sont les invisibles parmi les invisibles. Mais depuis le 11 juin, ils occupent de jour comme de nuit les extérieurs de cette agence du Val-de-Marne afin d’obtenir les documents de leurs employeurs permettant leur régularisation, et pour que Chronopost les emploie sans intermédiaire. Jusque-là, ni Chronopost ni Derichebourg ni Mission intérim n’ont satisfait à leurs demandes, prétextant ne pas les connaître.

Depuis plus de deux mois, une centaine de personnes, principalement des sans-papiers solidaires du collectif des travailleurs sans-papiers de Vitry-sur-Seine, se relayent sur le piquet de grève. Tout au long de l’été, ils ont multiplié les actions pour se faire entendre. Devant le siège de Chronopost avec 300 soutiens, dont des élus, le 9 juillet, puis devant les locaux de la Direction régionale des entreprises de la concurrence du travail et de l’emploi (Dirrecte) à Créteil, ou encore en envahissant durant deux heures l’agence intérim de Corbeil-Essonnes le 29 juillet.

Ce jeudi à 15 h, c’est au tour du siège du sous-traitant de recevoir leur visite. Parallèlement, une demande de rencontre avec le nouveau préfet du Val-de-Marne a été faite. Sans réponse pour le moment. Leur lutte continue. Samedi, ils seront présents lors de l’anniversaire de l’expulsion de Saint-Bernard, et devraient dans les semaines qui viennent participer activement à la campagne « égaux, égales, personne n’est illégal », dont l’objectif est la régularisation de tous les sans-papiers. La rentrée s’annonce chargée, à moins que l’enquête de l’inspection du travail, qui s’est déplacée sur le site d’Alfortville, n’accélère la résolution du conflit. En attendant, un appel aux dons est lancé pour, entre autres, nourrir deux fois par jour les sans-papiers présents sur le piquet de grève.

Publié le 30/07/2019

Décote, départ à 64 ans, valeur du point… On vous dit tout sur la réforme des retraites

(site politis.fr)

Le haut-commissaire à la réforme des retraites a présenté ses préconisations : il faudra travailler jusqu’à 64 ans pour ne pas subir de « décote » et le futur système semble imaginé pour automatiser les mesures les plus impopulaires. La CGT et FO appellent à la mobilisation. La CFDT attend de voir.

Les grandes lignes – et les principales inquiétudes – ont été confirmées, jeudi 18 juillet par le haut-commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye. Il a pris soin de glisser des mesures destinées à adoucir son épais rapport, mais sa philosophie générale reste franchement tendue vers les économies budgétaires.

• Il faudra travailler jusqu’à 64 ans

L’idée flottait dans l’air depuis le début des discussions, alors qu’un âge de départ n’est théoriquement plus nécessaire dans un système par points. Pour forcer les gens à travailler plus longtemps, Jean-Paul Delevoye préconise l’introduction d’une décote jusqu’à 64 ans pour tous les salariés, y compris ceux qui ont travaillé plus de 42 ans – qui peuvent aujourd’hui partir à 62 ans. Un départ à 60 ans à taux plein restera d’actualité pour les carrières longues (1) et la commission Delevoye souligne que cet âge unique pour tous avantagera la frange la plus précaire, qui est aujourd’hui obligée de travailler jusqu’à 67 ans (19 % des femmes et 10 % des hommes).

Surprise de taille, le haut-commissaire préconise que cette borne d’âge soit repoussée en fonction de l’évolution de l’espérance de vie : un an de gain d’espérance de vie entraînera un report de l’âge de départ de quatre mois, selon un mécanisme plus ou moins automatique, qui devra être explicité dans le texte de loi attendu pour la fin de l’année.

Gêné aux entournures par une mesure difficile à faire passer comme un progrès, le haut-commissaire a pris soin de ne pas nommer cette nouvelle borne. Il ne parle donc pas d’« âge pivot » et n’emploie qu’à la marge l’expression sortie en juin du chapeau d'Édouard Philippe d’« âge d’équilibre », pour leur préférer celle d’« âge de départ à taux plein ». Alors même que, dans un système par points, la notion de « taux plein » qui se réfère au nombre de semestres cotisés n’a plus de sens.

Cette décote était une des lignes rouges fixées par la CFDT pour maintenir son soutien à un système qu’elle juge globalement bienvenue. « C’est totalement stupide », a réitéré Laurent Berger, de la CFDT, devant les journalistes jeudi matin. Il retient néanmoins surtout des points positifs et temporise :

Nous dirons ce que nous pensons quand il y aura un texte de loi sur la table, pour le moment il n’y a qu’un rapport, la CFDT en prend acte. Ce serait une désertion de considérer qu’il faut déjà soutenir ou claquer la porte.

Toujours dans une logique de « travailler plus longtemps », le haut-commissaire présente des préconisations pour faciliter le cumul emploi retraite. Ce qui n’est pas pour rassurer la CGT et Force ouvrière, qui pointent qu’à peine un Français sur deux est en emploi au moment de liquider sa retraite et craint donc qu’un allongement de la vie active ne propulse davantage de séniors vers le chômage, voire les minima sociaux. « L’espérance de vie en bonne santé est de 63 ans », proteste Yves Veyrier, secrétaire général de Force ouvrière, très remonté.

• La voie ouverte à une baisse des pensions

L’équilibre financier du système est posé comme un prérequis et les cotisations seront « plafonnées (…) afin de ne pas alourdir le coût du travail ». C’est la nouvelle « règle d’or » (2).

Pour faire face à l’augmentation d’un tiers du nombre de retraités, prévue d’ici à 2050 (3), les pilotes du futur système ne pourront donc pas toucher aux recettes du régime, mais auront plusieurs leviers « paramétriques » entre les mains, comme le montant des décotes, l’âge du taux plein et surtout la valeur du point (sa valeur d’achat pour les cotisants et sa valeur de « service » pour les retraités).

Cet extrait d’un discours de François Fillon le 10 mars 2016, relayé sur Twitter par un membre de La France insoumise, est de ce point de vue évocateur :

Dans le futur système, rien n’interdit en théorie à un gouvernement de revoir à la hausse le montant des cotisations, mais le paradigme choisi pour cette réforme est celui d’un retour à l’équilibre sans toucher aux recettes (28 % de cotisations réparties entre employé et employeur). D’où la satisfaction non feinte du Medef et de la CPME, ce jeudi.

« C’est ce système à “cotisations définies” et à points qui fait que les pensions des Suédois ne représentent plus que 53 % de leur salaire de fin de carrière, conte 60 % en 2000 », s’indigne la CGT. À ce rythme, rappellent six économistes de gauche, la pension moyenne doit chuter de 62 % du dernier salaire à 48 % en 2040 (4).

Pour les retraités, les pensions seront indexées sur l’inflation. Un renoncement, pour le haut-commissaire, qui souhaitait arrimer leur évolution sur celle des salaires, qui augmentent plus rapidement. Interrogé par la presse, Jean-Paul Delevoye continue de prêcher cette cause et botte en touche :

Nous laissons aux futurs gouvernants le soin de choisir.

Aucune mesure d’économie n’est attendue pour le prochain budget, claironne enfin le haut-commissaire – ce que la CFDT revendique à son crédit –, mais elles devront forcément suivre, car le système doit être mis à l’équilibre avant 2025, au moment de la mise en place du nouveau système. « Le projet [de réforme] devra être enrichi pour proposer les modalités de convergence vers l’équilibre financier », euphémise le rapport Delevoye dans un bijou de novlangue.

• Les régimes spéciaux seront supprimés

Tout le monde devra être logé à la même enseigne, notamment les salariés bénéficiant aujourd’hui de régimes avantageux (financés par des cotisations plus élevées ou des « compensations démographiques » venant d’autres professions). Les fonctionnaires, dont la retraite équivaut à 70 % du salaire des six derniers mois devraient donc être les grands perdants, même si leurs primes intègreront l’assiette de cotisation (ce qui aura un impact sur leurs revenus). « Tous ne seront pas perdants comme les professeurs, rame Jean-Paul Delevoye, les fonctionnaires hautement primés seront même gagnants. » Et de botter en touche de nouveau, estimant que c’est à la réforme de la fonction publique d’imaginer des mesures pour amortir le choc :

Je crois que c’est une opportunité : il faut réfléchir à un new deal dans la fonction publique.

Une période de transition longue sera privilégiée pour que les droits spécifiques s’éteignent tout doucement. Pour les aides-soignantes, qui peuvent aujourd’hui partir à 57 ans, la première génération tenue de travailler jusqu’à 62 ans au minimum sera celle née en 2002, indique par exemple l’équipe Delevoye. Les policiers pourront continuer à partir à 52 ans, les sapeurs-pompiers à 57 ans et les militaires exposés après 19,5 années de service.

Pour que les indépendants n’aient pas à cotiser trop fortement, le rapport table sur un taux de cotisation réduit (5) ainsi qu’un changement d’assiette pour rendre la transition moins douloureuse.

• Le pilotage du régime sera paritaire, mais soumis à un « cadre » étroit

Le pilotage de la future « caisse nationale de retraite universelle » devrait faire la place aux représentants des salariés, « facteur de confiance essentiel », préconise Jean-Paul Delevoye. Mais leur pouvoir sera limité : le conseil d’administration de la future caisse, composé à parité de représentants des assurés et des employeurs, « pourra se prononcer sur le pilotage du système » et arbitrer des variations uniquement dans le cadre fixé par le législateur. Il sera coiffé de trois organes (l'assemblée générale, un conseil citoyen et un comité d’expertise) au demeurant bénéfiques, mais aux pouvoirs uniquement consultatifs. Ce sera in fine au gouvernement et au Parlement de fixer chaque année « le cadre du pilotage du système » avec la loi de finances. « L’État ne gérera pas directement, mais il tient les cordons de la bourse », dénonce Régis Mezzasalma, le conseiller retraites de la CGT

« Qui va définir la valeur du point ? interroge de son côté Philippe Martinez (CGT) ce jeudi matin au sortir de la réunion de présentation du rapport aux partenaires sociaux. Nous n’avons aucune garantie que ce ne sera pas Bercy qui la fixera dans son coin ». Cet élément reste l’objet d’une négociation, et demeure un sujet de préoccupation prioritaire pour tous les syndicats de salariés. Par défaut, il sera revalorisé en suivant l’évolution du revenu moyen par tête. Les données démographiques ou l’espérance de vie pourrait aussi entrer en ligne de compte. Arbitrages à suivre.

On en sait plus en revanche sur la période de transition, ultra-sensible, du régime actuel vers le système par points. Le rapport Delevoye table sur une liquidation du système « sur une temporalité lente et douce ». En revanche, les droits collectionnés en trimestres avant 2025, date de mise sur orbite du système par points, seront bel et bien convertis en points. « Une photographie des droits (…) sera réalisée au 31 décembre 2024 », préconise l’équipe Delevoye. Il faudra établir la formule de cette conversion à haut risque, notamment pour les fonctionnaires, dont la retraite est calculée sur les six derniers mois de salaire. La plupart ignoreront donc, au 31 décembre 2024, le salaire qui aurait dû servir de référence au calcul de leur future retraite. Cette option pose également selon Jean-Paul Delevoye « un inconvénient de sécurité juridique à caractère constitutionnel ». Intense bagarre à suivre.

• La solidarité sera sortie du régime général

Plusieurs mesures ont été annoncées pour adoucir le projet : le minimum de retraite sera augmenté à 85 % du Smic net contre 81 % aujourd’hui; des points seront accordés pour les congés maternités ou maladie et les périodes d’invalidité; les avantages liés à la pénibilité devront bénéficier à une partie des fonctionnaires; les droits associés à chaque enfant seront « réorientés » (6) et des points seront accordés aux proches aidants. Le tout, néanmoins, à enveloppe constante.

La réforme comprend également un changement de tuyauterie, discret mais important : les droits attribués au titre de la solidarité (7) seront sortis du régime général pour être financés par l’impôt. Le montant de cotisation sera « plafonné » à 25,31 % pour le régime général et coiffé d’une seconde cotisation « déplafonnée de 2,81 % pour financer les dépenses de solidarité ». Pour la CGT, il y a anguille sous roche : « Il y a une grosse inquiétude, car les lois de finances ne sont pas gravées dans le marbre. Bercy pourrait réduire la part de la solidarité chaque année », s’inquiète Régis Mezzasalma.

Dans la même logique, les taux de cotisation réduits dont bénéficient les marins, les artistes et les journalistes seront maintenus, mais financés désormais par un impôt.

Sortir du régime les mesures de solidarité contribue à individualiser davantage le système de retraites. Dans un cadre « universel », chacun cotisera pour sa propre pitance.

Un autre dispositif est de nature à amenuiser le principe de solidarité, selon l’analyse de l'union des cadres de la CGT (Ugict-CGT). Les cotisations seront plafonnées, pour les plus hauts revenus, à 10 131 euros bruts par mois (contre 27 016 euros aujourd’hui). Au-delà, pour s’assurer une retraite à la mesure de leur richesse, les hauts revenus devront cotiser à des caisses privées, « qui peuvent s’évaporer en cas d’effondrement boursier », regrette le syndicat.

• Une revalorisation des basses retraites en trompe-l'œil

Selon ses simulations, le haut-commissaire affirme que le futur système sera gagnant pour les 40 % les plus modestes. Tout en bas de l’échelle figurent les salariés très précaires, qui dans le système actuel ne valident aucun trimestre lorsqu’ils travaillent moins qu’un tiers du temps au Smic. Demain, ils cotiseront dès le premier euro, y compris donc pour leurs minijobs. Leur niveau de pension sera donc en hausse, mais il restera inférieur au minimum vieillesse. Les plus pauvres ne percevront donc pas un centime de différence.

L’autre effet de la réforme, qui reste à examiner dans le détail pour corroborer les calculs de l’équipe gouvernementale, est à attendre pour les personnes qui ont connu des carrières « plates », sans augmentation. L’ensemble de leur carrière compte désormais dans le calcul de leur pension, contre les vingt-cinq meilleures années aujourd’hui. Elles sortiraient donc avantagées du changement de mode de calcul, au détriment des personnes qui ont connu une carrière ascendante.

Mais le calcul n’est pas le même pour les carrières hachées qui ne peuvent plus s’en remettre à leurs meilleures années pour faire remonter leur niveau de pension.


(1) Voire 52 ou 57 ans pour les fonctionnaires exposés à des risques.

(2) Sur une durée de cinq ans, autorisant des fluctuations, les comptes doivent être à l’équilibre.

(3) Le ratio du nombre de personnes en emploi sur le nombre de retraités doit baisser d’un tiers entre 2000 et 2070 selon la Drees, passant de 2 à 1,3, et l’Insee estime que le nombre de Français âgés de plus de soixante ans doit passer de 12,6 à 22,3 millions entre 2005 et 2050.

(4) Projections du Conseil d’orientation des retraites.

(5) 12,94 % au lieu de 28 % entre 40 000 et 120 000 euros.

(6) Seront partageables 5 % entre les parents dès le premier enfant, contre 10 % à partir du troisième aujourd’hui, mais la majoration de durée, qui offrait des trimestres de cotisation, disparaîtra avec le régime en annuité.

(7) Droits familiaux, départs anticipés, minimum retraite et période d’inactivité.


par Erwan Manac'h
publié le 19 juillet 2019

 

Publié le 04/07/2019

Santé. La plongée d’un député dans l’enfer des urgences

 

Maud Vergnol (site humanite.fr)

L’élu PCF du Nord Alain Bruneel a passé six heures aux urgences de Douai pour juger par lui-même les conditions de travail et d’accueil des patients : « Dramatique ».

Enveloppée de verre, la façade moderne de l’hôpital de Douai, dans le Nord, ne laisse rien deviner de la fièvre qui monte derrière ses murs. Il est 21 h 30 lorsque Alain Bruneel pousse la porte des urgences. Le député communiste, venu incognito, vendredi, pour juger de ses propres yeux ce que vivent les usagers et les agents, ne sera pas déçu du voyage. Le service est saturé. 200 autres patients sont déjà enregistrés. Première étape : le « tri ». Alain Bruneel prétend souffrir de violents maux de ventre. « Une fois que ma tension et ma température ont été prises, j’ai été installé sur un brancard dans une salle de régulation avant qu’une deuxième infirmière se charge de me faire un électrocardiogramme. » Il est « abasourdi » que seules deux infirmières de régulation assument toute une nuit l’accueil des patients, l’appel des familles, le lien avec le Samu ou les ambulanciers. « De véritables héroïnes », lâche-t-il.

« C’est grâce à leur professionnalisme que l’hôpital tient encore debout »

À 22 h 50, l’une d’elles l’oriente vers la zone des « semi-lourds ». Comprendre : « pas d’urgence vitale ». Au bout de ce couloir étroit, où une vingtaine de brancards sont placés en file indienne : le sésame. À savoir ces fameux « box » où il pourra enfin être ausculté par un médecin. Ce sera cinq heures plus tard. Mais le député ne le sait pas encore. Allongé sur sa civière, Alain Bruneel observe, prend des notes. « De toute manière, je ne pouvais pas travailler sur mon portable car il n’y a pas de réseau. » Dans ce passage saturé, le personnel hospitalier peine à se faufiler au milieu des brancards. Six heures sans eau ni nourriture. Une personne âgée veut aller aux toilettes. Personne à l’horizon pour l’aider. Alors Alain Bruneel et un autre patient viennent à son secours et la guident. C’est qu’aucune infirmière n’est disponible pour accompagner les patients dans ce goulet d’attente interminable. Alors c’est un agent de sécurité qui les rassure. C’est lui qui répondra des dizaines de fois aux questions récurrentes : « Ça va être encore long ? », « Vous êtes sûr que je vais pouvoir voir un médecin ? ». Ce soir-là, pas d’esclandres, ni d’agressions. « J’ai été étonné de la solidarité entre les patients et leur respect du personnel soignant, confie Alain Bruneel. Les grèves ont permis de faire prendre conscience au public des conditions de travail et de l’engagement des salariés. » Le 18 juin, au même endroit, une infirmière avait reçu deux coups de poing au visage. Une agression qui venait s’ajouter à une cinquantaine d’autres depuis le début de l’année. Le lendemain, les 110 salariés des urgences, tous postes confondus, avaient initié un mouvement de grève. Cette année, une infirmière de nuit a tenté de se suicider. Le taux d’absentéisme ne cesse de grimper. Le CHSCT et la médecine du travail sont débordés…

Une heure du matin. Et toujours rien. Pas de cohue dans les couloirs, juste le silence, parfois perturbé par des sonneries ou des soupirs. Et le bruit des portes battantes qui claquent de temps à autre, laissant espérer l’appel de son nom. « La souffrance des personnels se lit sur leur visage. C’est indécent comme on les traite ! enrage le député. Alors que c’est grâce à leur professionnalisme que l’hôpital tient encore debout. » À côté de lui, un vieux monsieur angoisse. « Je vis ma dernière heure », lance-t-il au député. La vie et la mort, le soulagement ou l’inquiétude : c’est ça, l’hôpital. Il est 3 h 15 : « Monsieur Bruneel ? » Enfin… Six heures après son arrivée, il va pouvoir rencontrer un médecin. C’est parfois bien pire. Quel que soit leur âge, des personnes peuvent attendre quatorze à vingt-quatre heures sur un brancard. Mais le parcours du combattant n’est pas terminé. La médecin qui l’a appelé s’agace : « Bon sang, on n’a pas de box disponible, c’est plus possible de travailler comme ça ! » Une fois un box libéré, elle y accueille le député, qui lui confie son identité et les raisons de cette immersion. « J’appréhendais un peu sa réaction, mais elle a été très surprise et touchée de ma présence. Je ne voulais pas la déranger trop longtemps, mais elle m’a parlé des conditions indignes de travail, du danger pour les patients… » Quand Alain Bruneel s’en va, elle lui lance : « Vous le direz, hein, qu’il manque des box ? » Six heures qui en disent plus que n’importe quel rapport, et qui expliquent le caractère inédit du mouvement de grève qui s’est manifesté, hier encore, à Paris (voir page 9).

« De l’argent, il y en a. Ce n’est qu’une question de volonté politique ! »

Si c’est la première fois que le député communiste du Nord se rend aux urgences de Douai pour lui-même – il habite à dix minutes en voiture –, le terrain ne lui était pas inconnu, venu il y a quelques semaines soutenir les grévistes. Début avril, il y avait organisé une chaîne humaine pour protester contre l’annonce d’un plan d’économies de 2 millions d’euros. Et puis, il connaît son sujet, lui qui ferraille régulièrement dans l’Hémicycle pour un système de santé ambitieux. Il est l’un des parlementaires communistes à avoir initié le tour de France des hôpitaux en 2018, qui aboutira sur une proposition de loi-cadre pour la santé, présentée par les communistes en septembre. « Les solutions existent. De l’argent, il y en a. Ce n’est qu’une question de volonté politique ! » rappelle celui qui a visité plus de 50 hôpitaux et Ehpad sur tout le territoire. De quoi se faire une idée précise d’une situation explosive qu’il résume ainsi : en 2000, les urgences accueillaient 5 millions de passages. En 2017, 21 millions. Dans la même période, 100 000 lits ont été supprimés… Des chiffres qui claquent, des êtres humains qui souffrent.

Maud Vergn

 

Publié le 28/06/2019

« Looser », « opposant », « timide » : au CHU de Toulouse, un document suggère de cataloguer des soignants

par Julien Brygo  (site bastamag.net)

Seriez vous un « looser », fragilisé par des situations difficiles de travail ? Ou un « opposant » qui conteste trop souvent la direction ? Ou encore un « pessimiste » ? C’est en ces termes qu’une docteure influente a proposé de cataloguer les personnels soignants du centre hospitalier universitaire (CHU) de Toulouse qui participent à certaines réunions de crise, suite au décès d’un patient notamment. Une manière de « neutraliser » les avis divergents, et un exemple supplémentaire de la façon dont la parole des soignants est considérée par la hiérarchie, alors que les mouvements sociaux se multiplient au sein des hôpitaux publics.

À quoi pensent les médecins en chef d’un grand hôpital public lorsqu’un patient vient de décéder et qu’une réunion est convoquée dans le but de comprendre ce qui s’est passé – et de faire en sorte que ça n’arrive plus ? Si l’on en croit le compte-rendu de la dernière réunion annuelle des médecins et encadrants du CHU de Toulouse, la priorité ne consiste pas à faire la lumière sur les faits. Mais bien à prévenir le risque d’une contestation interne.

Dans les réunions se glissent en effet des « opposants », des « loosers » et autres « corporatistes » qui menacent de faire « tâche d’huile », comme s’en inquiète une médecin en chef dans le verbatim de la réunion du 31 mai 2018, que Basta ! s’est procuré. Si l’on voulait éditer un guide pratique du management par la soumission aux chefs, on ne s’y prendrait pas mieux.

« Faut-il se préparer aux personnalités les plus dérangeantes ? »

Dans l’industrie aéronautique, suite à un crash, il est d’usage que les ingénieurs se réunissent avec les ouvriers pour tenter de comprendre ce qui a pu causer l’accident. À Toulouse, le centre hospitalier universitaire (CHU) – 280 000 hospitalisations et 15 800 personnels soignants en 2017 – fonctionne sur le même principe. Quand survient un « événement indésirable grave » ou un décès de patient, comme le 2 février aux urgences et le 11 mai aux soins intensifs digestifs, médecins et soignants tiennent une réunion de crise, appelée « Revue de mortalité et de morbidité » (RMM). Tous les ans, les responsables de ces RMM se retrouvent pour dresser le bilan de l’année écoulée et améliorer l’organisation pour éviter de nouveaux morts. Jusqu’ici, rien d’anormal.

Lors de la réunion annuelle du 31 mai 2018, une influente docteure, Béatrice Guyard-Boileau, gynécologue obstétricienne à l’hôpital Paule de Viguier, a tenu une conférence devant une trentaine de confrères du CHU de Toulouse. Thématique du jour : « Faut-il se préparer aux personnalités les plus dérangeantes pour la réunion ? » Sa prise de parole ne visait pas à améliorer l’organisation de l’hôpital, ni même à réclamer davantage de soignants, mais à transmettre aux responsables de ces réunions l’art et la manière de repérer les casse-pieds, afin de les « neutraliser » (sic) pendant ces réunions d’urgence. Nous avons passé en revue (morbide) les trucs et astuces imaginés par cette manageuse zélée.

« Contentez-vous de lui répéter que c’est un travail d’équipe, et qu’on y arrivera "tous ensemble" »

Le responsable de la RMM sera bien avisé de préparer sa réunion en amont, en nouant des alliances avec des « leaders » préalablement identifiés. Après avoir trouvé un bon leader, il faut démarrer la réunion en « communiqu[ant] sur les dérives (humanistes/règlements de compte) et les rappeler pour « donner le ton » en début de réunion. » Ici, le terme « humaniste » désigne un individu en pleine dérive, passablement aigri et prêt à régler des comptes. Ensuite, le responsable de réunion devra repérer les « personnalités difficiles » parmi sept catégories : le « donneur de leçons », le « looser », le « blagueur-bavard », le « pessimiste », le « timide », « le corporatiste/syndiqué/anti-direction, etc », et enfin, « l’opposant ». Et adopter l’attitude conseillée en fonction de chaque profil.

Si par malheur vous vous trouvez confronté en personne à ce type d’individu, ne paniquez pas, suggère la conférencière, « demandez-lui quelles solutions il aurait à proposer. Sinon, contentez-vous de lui répéter que "c’est un travail d’équipe" et qu’on y arrivera "tous ensemble" ».

Protéger le « looser », laisser parler l’« opposant »

Le « looser », lui, il semble qu’il n’y ait rien à en tirer car il « a été affecté par un événement indésirable grave associé à des soins. Il est donc fragile. » N’hésitez donc pas à le « voir avant pour le rassurer », mais surtout, « essayer de [le] protéger des assauts éventuels : près de vous dans la salle, contact visuel, à mettre à côté de quelqu’un de bienveillant. » Ici, un soignant traumatisé par un incident grave devient un « looser », comme dans un tweet de Donald Trump. L’hôpital, cet univers impitoyable.

Le « corporatiste/syndiqué/anti-direction, etc » est quant à lui un individu « généralement majoritairement opposant ». Avec ce genre d’énergumène, il faut de suite adopter le bon comportement, c’est-à-dire « essayer de faire la part entre les critiques constructives et la chicanerie (personnes, direction, etc.). Et replacer la problématique d’équipe [souligné] : il faut être bon "ensemble". » L’« opposant », « jamais d’accord » est « utile malgré tout ! », rassure la docteure, qui propose une nouvelle version du « cause toujours » : « Ne pas le contrer ni l’isoler, mais entendre son propos, lui faire préciser et le noter (légitimité). » On l’aura deviné : l’auteure de ce petit guide pratique n’est pas elle-même syndiquée.

La conclusion de son diaporama est agrémentée d’un petit bonhomme souriant, les bras grand ouverts avec, en guise de torse, l’inscription « Free hugs » (câlins à volonté). La « happy thérapie » appliquée aux revues de mortalité et de morbidité prend ainsi des airs de stratégie de neutralisation des critiques. Un management disruptif qui doit beaucoup plaire à la direction, laquelle a proposé début 2018 des séances de rigologie (yoga du rire, lâcher prise, etc.) pour ses soignants lessivés [1].

« Je suis une soignante qui s’intéresse à l’amélioration des soins »

L’auteure de ce bréviaire, Beatrice Guyard-Boileau, a dirigé depuis dix ans une centaine de réunions de mortalité et de morbidité en obstétrique à Toulouse. « Ce diaporama est un document interne, c’est tout », argue-t-elle, tout en réfutant l’idée d’un manuel anti-opposants. Elle plaide la malice, l’ironie, la légèreté. « Je comprends que certains termes puissent être choquants, mais c’est comme dans tous les boulots, on essaye d’avoir un espace de discussion démocratique. On fabriquerait des boulons ou des tartes tatin, ce serait pareil. Si vous avez quelqu’un qui parle tout le temps et un autre qui ne peut pas parler à cause du bavard, c’est pas très productif pour la réunion. »

Quid des classifications dévalorisantes comme le « looser » ou le « corporatiste » ? « C’est de l’humour. » Au bout de vingt minutes de discussion, la médecin s’agace : « Faites avec votre éthique à vous, sachant que remuer des choses, c’est pas réglo. Moi je ne suis pas un agent double de la direction. Je suis une soignante qui s’intéresse à l’amélioration des soins pour les patients. C’est une réunion entre soignants, où il n’y a pas la direction. D’ailleurs, depuis cette année, les patients sont conviés à ces RMM. »

Pendant cette réunion annuelle, un bon nombre de hauts-cadres de l’hôpital, dont la responsable qualité du CHU (une ancienne de Danone) étaient cependant présents, sans compter le fait que la plupart des médecins participants (une trentaine) sont majoritairement chefs de pôle ou directeurs de service. C’est donc, d’une certaine manière, le gratin de l’hôpital, à qui ces « trucs et astuces » ont été proposés.

« C’est tout à fait un truc de cadre pour déterminer les personnalités difficiles »

Une élue au Comité hygiène sécurité et conditions de travail (CHSCT) résume le sentiment des « syndiqués/corporatistes/antidirection » à la lecture du document, dont ils ont eu connaissance sur l’intranet de l’hôpital : « C’est une mascarade. De toutes manières, les médecins tiennent à faire les RMM entre eux, sans le personnel soignant. Mais on ne peut pas dissocier le travail des médecins du travail des soignants, c’est lié. »

Au-delà des catégorisations psychologiques douteuses, ce « manuel » illustre la manière dont les directeurs hiérarchiques conçoivent le dialogue en interne. « C’est tout à fait un truc de cadre pour déterminer les personnalités difficiles et les mettre au boulot », souffle Stéphanie, une soignante qui voit dans cette liste une proximité avec Comment gérer les personnalités difficiles, un ouvrage de l’auteur à succès Christophe André (avec François Lelord, Odile Jacob, 1996) [2].

 

« Ce sont des techniques de manipulation mentale et de la discrimination »


Nous avons contacté quelques « corporatistes », à commencer par Julien Terrier, porte-parole du syndicat CGT (650 membres au CHU de Toulouse). Pour lui, ce document montre bien la vision que les haut-gradés de l’hôpital ont des soignants, imbibée d’une culture d’entreprise à mille lieues de celles d’un service public. « Il n’y a donc plus rien de choquant à constater la progression des méthodes managériales des entreprises privées à l’hôpital, y compris lors de réunions de crise si importantes ? C’est révoltant », s’insurge cet homme qui combat depuis de nombreuses années le Lean management appliqué au CHU de Toulouse.

« Ces RMM, nous les avons réclamées, elles nous ont été souvent refusées en CHSCT. Quand bien même elles ont lieu, on comprend en lisant le compte-rendu de cette réunion que c’est l’occasion d’y faire régner la doctrine managériale et de tout faire pour parvenir à une vérité acceptable, qui ne mette pas en cause l’organisation à flux tendu de cet hôpital. Ce sont des techniques de manipulation mentale et de la discrimination », dénonce Julien Terrier, qui affirme étudier les possibilités d’attaquer ce document en justice.

Le 2 février dernier, un patient est décédé sur un brancard dans le sas entrant des urgences. « Dans un contexte de surcharge de travail intense dénoncé depuis plusieurs semaines, l’homme est décédé suite à un arrêt cardiaque », écrit le compte-rendu syndical. L’infirmier de garde cette nuit-là, en poste depuis sept heures d’affilée, avait plus de quinze patients à sa charge. Il n’a pas eu le temps de lui faire les gestes de secours afin de le réanimer [3]. L’histoire ne dit pas si cet infirmier a été considéré, lors de la RMM, comme un « looser », un « pessimiste » ou un « opposant ».

L’équivalent de 450 postes d’infirmières payés aux banques en intérêts

À Toulouse, le personnel hospitalier ne sait plus quoi faire pour alerter la direction sur la dégradation ahurissante de ses conditions de travail. Une soixantaine de préavis de grève ont été déposés en cinq ans par la CGT, le syndicat majoritaire, des dizaines de manifestations ont eu lieu, une chorégraphie de soignants a été vue plus de six millions de fois sur Facebook [4]…

En 2016, c’est sous la direction d’un grand commis au démantèlement des hôpitaux, Raymond le Moign, alors directeur du CHU de Toulouse, que quatre soignants toulousains se sont suicidés en moins d’un mois. Un an et demi plus tard, en décembre 2017, Raymond Le Moign était nommé directeur de cabinet de la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, où il chapeaute la réforme de la santé - laquelle prévoit plus d’un milliard d’économies budgétaires supplémentaires. Les successeurs de Le Moign à Toulouse se montreront dignes de leur prédécesseur et de son idéologie, le lean management.

Pour répondre à ce qu’elle appelle le « CHU bashing », la direction de l’hôpital de Toulouse ne sait plus quoi faire non plus. Sa dette atteint 450 millions d’euros et quinze millions partent chaque année en intérêts aux banques spéculatives. Quinze millions, soit l’équivalent de 450 postes d’infirmières. Juste ce qu’il faudrait pour faire fonctionner correctement cet hôpital. Encore une remarque de « looser ».

Julien Brygo

Notes

[1] « Rigolez, vous êtes exploité », Julien Brygo, Le Monde diplomatique, juillet 2019.

[2] Un ouvrage de référence chez les cadres hospitaliers qui peuvent ainsi mieux appréhender « l’anxieux qui vous harcèle de questions inquiètes, le paranoïaque qui prend la moindre de vos remarques comme une offense, l’obsessionnel qui s’absorbe dans les détails au détriment de l’essentiel, le narcissique qui tire toujours la couverture à lui, le dépressif qui vous accable de son inertie, le " type A " pour qui rien ne va jamais assez vite... ».

[3] Voir Eric Dourel, « Une mort suspecte aux urgences du CHU à Toulouse », Mediacités, 9 avril 2019.

[4] Sur le thème de la chanson « Basique », d’OrelSan. Voir ici.

 

Publié le 27/06/2019

Alfortville : La Poste opte pour l’évacuation de ses travailleurs intérimaires sans-papiers

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

Saisi par Chronopost, la filiale pour le transport express du groupe La Poste, le tribunal de Créteil a rendu son jugement mardi après-midi. Il contraint les travailleurs sans-papiers qui occupent les parkings de l’agence d’Alfortville à évacuer l’enceinte de Chronopost, mais déboute la filiale de l’opérateur postal de toutes ses autres demandes. Le conflit se poursuit.

Sale journée pour l’image sociale de La Poste sur laquelle l’opérateur public communique pourtant abondamment. Alors que le quotidien Libération fait sa une sur le mal-être postal, sa filiale pour l’express échoue à invisibiliser les sans-papiers qui travaillent dans son agence Chronopost d’Alfortville dans le Val-de-Marne. Le tribunal de Créteil a certes répondu favorablement aujourd’hui à sa demande de mettre fin à l’occupation des parties intérieures du site, mais a refusé son souhait d’empêcher la présence devant ses portes de ces salariés d’une entreprise sous-traitante de l’opérateur du transport express.

Depuis le 11 juin, 28 intérimaires occupent l’agence d’Alfortville avec le Collectif des travailleurs sans-papiers de Vitry-sur-Seine. Ils sont soutenus par la fédération Sud-PTT, l’Union syndicale Solidaires du 94 et la CNT-SO. Recrutés par Mission intérim pour la société Derichebourg Propreté et travaillant à Chronopost, ils revendiquent leur régularisation et leur intégration au sein de La Poste. À cette fin, ils réclament les documents nécessaires à leurs demandes auprès des préfectures d’Île-de-France. Selon la circulaire Valls de 2012, ils doivent faire état d’une ancienneté de travail de 8 mois sur les deux dernières années.

La réaction de la filiale de La Poste n’a pas été particulièrement bienveillante avec ces intérimaires travaillant dans ses murs. S’appuyant sur un constat d’huissier du 15 juin, elle a réclamé à la justice le 20 juin l’évacuation des travailleurs sans-papiers présents sur les parkings du site. Mais aussi le concours de la force publique et une astreinte de 100 € par heure et par personne en cas de maintien dans les locaux. Et encore, le démontage des tentes et barnums installés à proximité des accès de l’agence et le paiement de 3000 € par syndicat pour les frais de justice. Elle n’a finalement obtenu que l’expulsion du site, à laquelle les 28 sans-papiers se sont pliés dans l’après-midi même. Sur tous ces autres points, Chronopost a été débouté.

Donneur d’ordre et sous-traitant : le bal des hypocrites

Ainsi, La Poste à travers sa filiale considère n’avoir aucune responsabilité dans le fait que des sans-papiers trient ses colis dans son agence pendant quelques heures à partir de 3 ou 4 heures chaque matin. Un avis que ne partagent pas les soutiens de ces travailleurs. « La Poste utilise en toute connaissance de cause des travailleurs sans-papiers privés des droits élémentaires dont bénéficient les autres salariés en France », assure-t-il dans le texte d’une pétition en ligne. Pire : « La Poste profite des menaces d’expulsion du territoire qui pèsent sur eux pour imposer des conditions de travail qui ne respectent ni le droit du travail ni la dignité humaine ». Et ce, pour des salaires à temps partiel ne dépassant pas les 600 € par mois, avec des heures supplémentaires non payées, selon les soutiens des travailleurs sans-papiers.

Alors, Chronopost savait-il ? En tout cas, il peut se défausser de sa responsabilité d’employer de la main-d’œuvre illégalement sur Derichebourg Propreté, l’entreprise sous-traitante avec laquelle il travaille. Et Derichebourg Propreté a-t-il consciemment utilisé des sans-papiers ? Lui aussi peut botter en touche auprès de Mission intérim. C’est tout l’intérêt de la sous-traitance en cascade. Cependant, ce n’est pas la première fois que les deux protagonistes sont confrontés à ce type de situation. En février 2018, avec l’aide de la CGT, 160 travailleurs sans-papiers installaient des piquets de grève devant six entreprises de la région parisienne pour les mêmes motifs. Le dernier piquet de grève à être levé était celui devant une agence Chronopost de L’Essonne. Là encore, l’entreprise sous-traitante était Derichebourg Propreté, une société au chiffre d’affaires de 2,9 milliards employant 39 400 personnes dans 13 pays. Et semble-t-il quelques sans-papiers, malgré une « charte éthique » et « un engagement social respectueux ».

Un an plus tard, ni Chronopost ni Derichebourg Propreté ne semble avoir pris de dispositions pour éviter l’emploi illégal de main d’œuvre et la surexploitation des travailleurs les plus fragiles. Quitte à écorner un peu plus une image sociale qui fait de moins en moins illusion.

 

Publié le 26/06/2019

Une mobilisation jaune-vert-rouge s’organise contre la privatisation des barrages

 / Marie Astier (Reporterre) (site reporterre.net)

 

Le gouvernement, aiguillonné par Bruxelles, envisage d’ouvrir à la concurrence la gestion des barrages hydroélectriques. Une mobilisation multicolore et transpartisane grandit pour défendre une gestion publique de ces infrastructures et du bien commun qu’est l’eau.

Jaune, vert et rouge : la manifestation organisée au barrage de Roselend (Savoie) ce samedi 22 juin sera multicolore. Si les syndicats pronucléaires d’EDF et les associations et politiques écolos opposés à l’atome se réunissent dans un même cortège, c’est que l’heure est grave. Gilets jaunes, CGT, Sud, Parti communiste, EELV, socialistes, et d’autres dénoncent en chœur l’intention du gouvernement de « privatiser » les barrages hydroélectriques. Ou, plus précisément, d’ouvrir leur gestion à la concurrence.

Quelque 150 barrages pourraient ainsi, dans les années à venir, voir leur gestion offerte au plus offrant, et basculer entre les mains d’opérateurs privés. Parmi les sociétés intéressées, on trouve Total (via Direct Énergie), le suédois Vattenfall, ou encore le Finlandais Fortum. Alors que l’hydraulique rapporte environ 1,5 milliard d’euros par an à l’État, « il y a un très fort lobbying des opérateurs, qui veulent récupérer une part de cette rentabilité », estime Fabrice Coudour, chargé de la question des barrages à la CGT Énergie.

L’affaire date d’il y a bientôt 15 ans [1], mais elle a été relancée début mars par la Commission européenne qui a mis en demeure la France de se conformer au droit de l’Union. Les barrages appartiennent à l’État français, mais sont gérés par des concessions attribuées pour la très grande majorité à EDF [2], détenue à 83 % par l’État français. Celles arrivant à échéance doivent désormais être ouvertes à la concurrence via des appels d’offres, réclame la commission.

Difficile de connaître les intentions de l’exécutif sur le sujet 

Depuis, les collectifs de défense des barrages se multiplient. « On veut privatiser l’eau », proteste Jean Ganzhorn, Gilet jaune et installateur de photovoltaïque dans les Hautes-Alpes. Il a réussi, avec son collectif « Ne nous laissons pas tondre », à réunir plus de 1.000 personnes sous une pluie battante sur le barrage de Serre-Ponçon le 8 mai dernier. Des manifestations ont aussi eu lieu à L’Isle-Jourdain, dans la Vienne, au Tech dans les Hautes-Pyrénées, ou encore à Saint-Égrève en Isère.

Ajoutant leur voix à la mobilisation, plus d’une centaine de députés de tous bords — communistes, insoumis, socialistes, républicains et même quelques marcheurs, dont Cédric Villani — déposaient à l’Assemblée nationale le 5 avril dernier une proposition de résolution dénonçant comme « dangereuse et irrationnelle l’ouverture à la concurrence de ce secteur stratégique au plan économique, social et environnemental, qui s’adosse à un patrimoine financé de longue date par les Français et conservé en excellent état », et demandant au gouvernement d’y renoncer.

Pour l’instant, difficile de connaître les intentions de l’exécutif sur le sujet. Début 2018, Le Monde annonçait que des appels d’offres seraient lancés d’ici la fin de l’année. Cela n’a pas eu lieu. Désormais, les déclarations restent floues. Dernière en date, celle du Premier ministre, Édouard Philippe, le 12 juin dernier lors de son discours de politique générale : « Nous respecterons le droit européen, mais nous n’accepterons pas le morcellement de ce patrimoine commun des Français. »

« On est dans le royaume du “en même temps” ! dit la députée Delphine Batho, qui, quand elle était ministre de l’Environnement, en 2012, s’était opposée à cette ouverture à la concurrence. Dire que l’on respecte le droit européen veut dire que l’on va ouvrir à la concurrence, et s’opposer en même temps au morcellement implique de ne pas le faire… » Autre députée suivant le dossier de près, Marie-Noëlle Battistel croit savoir qu’« une annonce de la part du ministre François de Rugy, lors des débats sur la loi Climat énergie, est prévue pour la semaine prochaine [mardi 25 juin ou mercredi après-midi]. On a compris qu’il ne reviendrait pas sur l’ouverture à la concurrence. » À la CGT, Fabrice Coudour veut malgré tout y croire : « Jusqu’à il y a quelques semaines, [l’exécutif] semblait décidé. Mais, avec la mobilisation qui fait du bruit, et le contexte de la privatisation d’Aéroports de Paris, la donne est désormais différente. »

 « Quelle sera la part de la biodiversité dans les cahiers des charges élaborés par les ministères ? »

S’ajoute à ces atermoiements le plan de restructuration d’EDF — baptisé Hercule — voulu par l’Élysée. Reporterre vous a expliqué que le projet est de nationaliser les activités nucléaires et de privatiser des filiales, notamment dans les énergies renouvelables, du groupe. Reste à savoir quelle serait la place de l’hydroélectricité. Une des options est que les plus grands barrages iraient dans la partie nationalisée, et que le reste des équipements hydrauliques serait inclus dans le lot ouvert aux capitaux privés. « Mais, on a l’impression que même EDF ne sait pas ce que le gouvernement l’autorise à faire », dit Fabrice Coudour.

Sans attendre les précisions du gouvernement, les opposants de l’ouverture à la concurrence peaufinent leurs arguments en faveur du maintien de ce qui s’apparente, pour eux, à un service public. Certains craignent pour la sécurité, qui pourrait ne pas être aussi bien assurée par des opérateurs cherchant avant tout la rentabilité. D’autres soulignent les pertes économiques qu’engendrerait un système géré par une multiplicité d’acteurs devant sans cesse se coordonner plutôt que par un seul.

Surtout, tous insistent sur le fait que, en plus de produire de l’électricité, les barrages ont de multiples usages. Les lacs de retenue sont devenus des espaces de loisir, de tourisme, de pêche et servent de réserve d’eau pour l’agriculture ou même les populations, les barrages servent à écrêter les crues et doivent maintenir des débits suffisamment importants pour le refroidissement des centrales nucléaires… ou pour la biodiversité. « Les concessions dureraient 30 ou 40 ans, prévoir les usages pour une durée aussi longue serait rigoureusement impossible, et chaque changement impliquerait une renégociation du cahier des charges et des coûts supplémentaires », estime Philippe André, de Sud Énergie, coauteur d’un rapport regroupant des paroles d’experts d’EDF sur les barrages. « À Serre-Ponçon (Hautes-Alpes), le remplissage estival pour le tourisme est fait gratuitement, et il faudrait désormais le payer », craint de son côté Jean Ganzhorn, le Gilet jaune des Hautes-Alpes. « Quelle sera la part de la biodiversité dans les cahiers des charges élaborés par les ministères ? » demande aussi Pierre Janot, président des Amis de la Terre Isère.

« L’eau est un bien commun, de première nécessité » 

Philippe André rappelle également le contexte du changement climatique : « Une étude du ministère de l’Écologie indique que les débits d’étiage [le débit minimal observé sur un cours d’eau dans l’année] vont être divisés par deux dans les 30 ans à venir. Or, les trois quarts de l’eau de surface en France sont stockés dans les barrages gérés par EDF. C’est le plus mauvais moment pour confier le robinet au privé ! »

L’hydraulique représentait par ailleurs, en 2017, plus de la moitié de l’électricité d’origine renouvelable produite en France (et 10 % de l’électricité produite au total). « Si on a vraiment pour objectif de faire baisser le nucléaire et d’augmenter les renouvelables, l’hydroélectricité est un outil nécessaire et stratégique pour y parvenir », estime Marie-Noëlle Battistel. « Les barrages ont deux qualités : ils peuvent stocker l’énergie et être démarrés très rapidement. Donc, ils sont indispensables pour compenser le côté intermittent et non pilotable de l’éolien et du solaire », explique Philippe André. « L’eau est un bien commun, de première nécessité », résume Marie-Noëlle Battistel.

« Sans ouverture à la concurrence, il n’y aura pas d’amélioration de la situation existante », avertit au contraire Marc Boudier, président de l’Association française indépendante de l’électricité et du gaz (Afieg). Le ministère de la Transition écologique a déjà indiqué les trois critères qui pourraient présider au choix entre les candidats en cas de mise en concurrence : des investissements pour augmenter la performance des barrages, une gestion durable de l’eau conciliant les différents usages et une redevance suffisante pour l’État et les collectivités locales. « La compétition fera émerger ce qu’il y a de meilleur pour la collectivité en fonction de ces trois critères », poursuit Marc Boudier. « Par ailleurs, il faut équiper de façon plus moderne les barrages, il est normal de considérer que tous ces investissements peuvent être le fait de plusieurs entreprises et pas d’une seule. EDF est déjà sollicitée par énormément de besoins de financement, notamment dans le nucléaire. » Quant aux inquiétudes sur la sécurité, « l’hydraulique est un secteur extrêmement réglementé », rassure-t-il encore.

Pas de quoi convaincre les opposants à la libéralisation. Les pistes pour mettre les barrages français à l’abri des appétits privés et des injonctions de la Commission européenne sont multiples : la CGT propose de faire d’EDF un service d’intérêt économique général (Sieg), Delphine Batho propose de qualifier l’hydroélectricité de « service d’intérêt général » via la loi (son amendement a pour l’instant été déclaré irrecevable), Jean Ganzhorn propose une coopérative citoyenne à « réinventer ».

Ce dernier a d’ailleurs créé une banderole de 100 mètres de long à brandir sur les barrages : « Quand tout sera privé, on sera privé de tout. » « On a réussi à réunir des personnes qui n’avaient jamais manifesté ensemble », se réjouit-il. Fait rare, « il y a une véritable unanimité syndicale », ajoute Fabrice Coudour, à la CGT. « On va continuer, on peut faire autant de mobilisations que de barrages », avertit Pierre Janot, pour les Amis de la Terre.

Publié le 21/06/2019

Gaziers et électriciens : l’autre grève que personne ne regarde

(site rapportsdeforce.fr)

Alors que depuis trois mois les yeux sont rivés sur la grève des cheminots et le nombre de trains en circulation, Enedis et GRDF sont touchés depuis plusieurs semaines par un mouvement de grève et d’occupation des gaziers et électriciens. À la veille de la journée de grève interprofessionnelle du 28 juin, date de mobilisation des salariés de l’énergie, 140 sites sont bloqués ou occupés dans un silence médiatique assourdissant.

Médiatiquement, c’est un mouvement coincé en région. Si l’ensemble des quotidiens de la presse régionale se font l’écho des occupations, des grèves et des coupures de courant, le sujet est quasiment absent de la presse nationale, des radios et des journaux télévisés. Silence radio, malgré une mobilisation prenant de l’ampleur.

Pourtant, la semaine dernière, la CGT Mines-Énergie à l’origine du mouvement annonçait 285 sites touchés par des grèves, dont 140 par des occupations. Les taux de grévistes données par les directions d’Enedis (ex-ERDF, filiale d’EDF) ou de GRDF (filiale d’Engie, ex-GDF) oscillaient nationalement entre 20 et 25 %. « C’est un mouvement avec des taux équivalents à ceux des grands conflits de 1995, 2004 ou 2009 », assure Loïc Delpech, le coordinateur des luttes de la fédération Mines-énergie de la CGT. Sur les sites mobilisés, les chiffres varient de 30 à 100 %, selon lui. Mardi 26 juin, date du dernier décompte effectué par le syndicaliste, le mouvement reste important.

Une grève peut en cacher une autre

Si un train peut en cacher un autre, une grève, celle des cheminots, a masqué un mouvement prenant de l’ampleur, semaine après semaine, chez les gaziers et électriciens. Présents lors de la journée de grève de la fonction publique du 22 mars, les salariés des secteurs du gaz et de l’électricité ont été appelés dès le mois d’avril par la CGT à un mouvement de défense du service public de l’énergie. La convergence avec les cheminots et les étudiants est à l’ordre du jour. Après un démarrage timide en avril, des actions communes avec les cheminots en mai, le conflit s’ancre à Marseille juste avant le mois de juin.

« Le mouvement s’est transformé en blocage, et s’est inscrit dans la durée », explique Loïc Delpech. Plusieurs sites sont occupés dans les Bouches-du-Rhône. Depuis, la mobilisation fait tâche d’huile site après site, touchant l’ensemble du territoire. Ici, il s’agit d’une grève journalière d’une heure, là d’un blocage du site : charge aux assemblées générales locales de déterminer les formes d’actions les plus appropriées. Parallèlement, les coupures ciblées se multiplient, visant des entreprises, des administrations, et même l’Élysée, privé de gaz pendant trois heures le 21 juin. Une façon de déclarer le cœur de l’exécutif en « précarité énergétique » après la décision de l’État de céder ses dernières parts du capital d’Engie. Les particuliers ne sont pas oubliés avec des passages en heure creuse ou le rétablissement de l’énergie pour les foyers en difficultés financières.

À l’Élysée : pas de dialogue, pas de gaz

Les revendications des gaziers et électriciens se concentrent sur la préservation d’un service public de l’énergie qui réponde aux besoins des usagers. « Ces dix dernières années, les filiales d’Engie et d’EDF ont fait remonter des milliards d’euros aux actionnaires », affirme Loïc Delpech. Pour défendre l’Intérêt général, la CGT Mines-énergie réclame une renationalisation des entreprises du secteur, rappelant que les tarifs du gaz ont augmenté de 75 % en 10 ans de libéralisation. Afin de remplir correctement leurs missions, les grévistes réclament aussi le comblement des départs et une augmentation de leurs rémunérations.

Malgré des demandes de rencontre à l’Élysée, à Matignon et auprès du ministère de tutelle, la CGT n’a pas été reçue par l’exécutif. À l’inverse, les directions d’Enedis et de GRDF ont engagé des discussions, sans parvenir à aucun accord. Sur le statut des entreprises, logiquement, les directions renvoient le sujet vers l’État, muet pour l’heure. Sur les salaires, par contre, elles renvoient vers des négociations de branche, pendant que la question des effectifs patine faute de proposition correspondant aux revendications. Le mouvement est donc appelé à se poursuivre, malgré des négociations site par site sur les demandes locales. « Nous pouvons obtenir le changement de matériel défectueux réclamé depuis des mois par les agents pour pouvoir travailler, mais sur l’essentiel, nous faisons face à une fin de non-recevoir », se désole Loïc Delpech. Du coup, le conflit se durcit.

Signe d’un mouvement prenant de l’ampleur, une intersyndicale composée en plus de CGT, de la CFDT, de FO et de la CGC s’est rassemblée mardi 26 juin, devant le siège d’Engie à La Défense. Elle a protesté contre la décision de l’État de céder ses parts du capital de l’entreprise. Un rassemblement suivi le même jour d’une réunion des fédérations de l’énergie. De leur côté, les grévistes entendent poursuivre la mobilisation. Ils ont déjà reconduit la grève cette semaine et la suivante sur plusieurs sites. L’été ne devrait pas calmer l’ardeur des gaziers et électriciens qui ont à leur disposition un préavis de grève courant au moins jusqu’au 30 août, pour se faire entendre. Et peut-être briser le silence médiatique.

 

Publié le 12/06/2019

Bernard Thibault : «Il n’y a aucun pays où le syndicalisme est en bonne santé»

Par Amandine Cailhol — (site liberation.fr)

L’ex-secrétaire général de la CGT, devenu représentant français à l’Organisation internationale du travail, revient sur les enjeux de la Conférence du travail, qui se tient ces jours-ci à Genève.

Rendez-vous annuel, la Conférence internationale du travail qui rassemble les délégués des gouvernements, des syndicats et des employeurs de tous les Etats membres de l’Organisation internationale du travail (OIT) s’est ouverte lundi à Genève, en Suisse. Pendant douze jours, cette organisation onusienne chargée de définir les normes sociales internationales, qui fête ses 100 ans, va mettre la question de l’avenir du travail au cœur des débats. L’ex-secrétaire général de la CGT Bernard Thibault est désormais représentant des travailleurs français au conseil d’administration de l’OIT. Pour lui, ce grand raout - auquel participe ce mardi Emmanuel Macron - doit être l’occasion de renforcer les moyens de l’Organisation internationale du travail, alors que la situation des droits sociaux dans le monde se dégrade.

Que faut-il attendre de cette 108e session de la Conférence internationale du travail ?

Au-delà des commémorations, cette date doit être l’occasion de tirer un bilan d’étape de l’OIT qui, rappelons-le, est une agence des Nations unies visant à promouvoir la justice sociale. Or, la situation des droits sociaux dans le monde est très critiquable. Les chiffres sont édifiants : 60 % de la main-d’œuvre mondiale est dans l’économie informelle, 74 % de la population n’a pas vraiment de système de protection sociale, la moitié vit dans des pays qui ne protègent pas le droit d’association et le droit à la négociation collective, seulement 90 pays reconnaissent le droit de grève, 168 millions d’enfants sont recensés au travail et 40 millions de personnes sont victimes du travail forcé. Si l’extrême pauvreté a reculé, on constate que les inégalités ne cessent de croître. L’insécurité, l’instabilité dans la relation de travail prédomine. Certes, l’intensité de cette précarité est différente d’un pays à l’autre, mais cette tendance est mondiale. Face à ce constat, va-t-on décider de doter l’OIT de nouveaux moyens, de nouvelles prérogatives ? Ou allons-nous nous contenter, et le risque existe, de débattre d’une nouvelle déclaration réaffirmant des principes déjà contenus dans des textes innombrables et qui ne changeront pas la donne ?

Comment renforcer les moyens d’action de l’OIT ?

Il faut une meilleure coordination des institutions internationales. Il y a un véritable désordre. Dans nombre de pays, le FMI, au titre de redressement des dépenses publiques, demande à des Etats de se mettre en infraction avec les normes internationales du travail défendues par l’OIT. Ainsi la Grèce, pour obtenir un prêt, a été contrainte de baisser le niveau de ses pensions. Au Maghreb, les interventions du FMI ont mis à mal les efforts laborieux de dizaines d’années pour mettre en place un système de protection sociale. En parallèle, il faut réfléchir à des sanctions. Depuis sa création, le dispositif de l’OIT repose sur le bon vouloir des Etats à mettre en œuvre les normes du travail. Ce n’est pas suffisant, cette bonne volonté étant très variable d’un pays à un autre. C’est redoutable, car cela facilite le dumping social.

En l’absence de sanctions, certains Etats ne jouent donc pas le jeu ?

L’OIT est une caisse de résonance des opinions politiques des Etats. Or, certains pays ont des positions hypocrites. Ils demandent à l’OIT de faire des choses qu’ils ne respectent pas dans leur propre politique. La France n’est pas trop mal située du point de vue de ses engagements, puisque c’est le deuxième pays au monde, après l’Espagne, avec 127 conventions signées sur 189. Ce qui veut tout de même dire que dans certains domaines le droit français est encore en dessous du droit mondial. C’est le cas, par exemple, sur le sort fait aux travailleurs migrants. Les conventions internationales prévoient qu’ils bénéficient du système de protection sociale du pays dans lequel ils exercent leur activité, or ce n’est pas le cas en France pour les travailleurs détachés.

La montée de l’insécurité dans la relation de travail va-t-elle de pair avec un durcissement du droit du travail ?

Là où il existe, le droit du travail est de moins en moins collectif et de plus en plus individualisé. On le voit avec ce que les employeurs appellent les «formes émergentes d’emploi», les travailleurs des plateformes numériques, les autoentrepreneurs qui sont parfois des entrepreneurs forcés… Partout dans le monde, des activités se transforment avec l’usage de technologies permettant de transcender les frontières dans l’organisation des collectifs de travail, dans des proportions qui n’existaient pas jusqu’à présent. Des approches politiques défendent ce modèle. C’est une manière d’extraire des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes du droit du travail.

Le monde du travail connaît de profondes mutations. De quoi ébranler l’OIT dans ses missions ?

L’économie a considérablement évolué. Elle est moins pilotée par les Etats eux-mêmes que par quelques multinationales. Pour rendre l’OIT plus efficace, il faudrait aussi contrôler les entreprises. Aujourd’hui, 80 000 multinationales emploient en direct 240 millions de salariés et influent sur le travail d’un salarié sur cinq dans le monde. D’ici une quinzaine d’années, cette proportion passera à un salarié sur quatre. Or ces multinationales ont des assises financières bien supérieures à celles des Etats. Et on voit plus souvent les multinationales dicter aux Etats ce que doit être leur comportement que les responsables politiques convoquer le PDG d’une entreprise pour la remettre dans les clous. Ou, quand cela arrive, comme c’est le cas parfois à Bercy, en France, cela relève plus du théâtre, de la communication. Il est inévitable de responsabiliser les entreprises pour faire respecter les normes internationales du travail. De ce point de vue, la loi française sur le devoir de vigilance, qui oblige les entreprises à veiller à ce que leurs sous-traitants respectent les droits fondamentaux du travail, même si elle ne va peut-être pas assez loin, est intéressante.

Le développement des plateformes numériques ne rend-il pas la tâche plus difficile ?

Il est urgent que l’OIT légifère sur les nouvelles formes d’emploi et clarifie certaines situations. D’aucuns imaginent que ce sont les types de relation de demain, mais il faut bien mesurer les impacts et les risques sociaux pour les individus qui sont dans cette situation. L’OIT a été créée en considérant qu’en ne travaillant pas pour la justice sociale, on prenait le risque de tensions et de guerres internationales. C’est le fondement de l’OIT. Croire que cela est derrière nous, c’est se voiler la face. Ce que l’on mesure aujourd’hui, sur le plan social, en termes d’instabilité et de précarité, explique nombre de tensions, de montées de nationalisme, de racisme.

Ce mardi, le président Macron fera un discours en faveur d’une «mondialisation plus sociale» devant l’OIT. La semaine dernière, la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, organisait un «G7 social». La France se veut figure de proue ?

Le discours d’Emmanuel Macron sera sûrement très généreux, exemplaire sur le droit du travail international, mais risque aussi d’être en contradiction avec sa politique nationale. Il ne sera pas le premier à faire ainsi. Je me souviens d’un discours de Nicolas Sarkozy fustigeant devant l’OIT les actionnaires des entreprises ne se souciant pas des salariés… Ce jour-là, il avait été plus applaudi que l’ex-président brésilien Lula ! Il y a aussi un effet de tribune…

Quels choix gouvernementaux sont, selon vous, en opposition avec l’objectif de justice sociale de l’OIT ?

Une des manières de contrer les inégalités en France a consisté à donner une grande place aux conventions collectives, notamment dans les branches d’activité, afin que le social ne soit pas une variable d’ajustement. Mais cette logique a été mise à mal dernièrement. Actuellement, la politique française vaut une plainte à l’OIT, déposée par FO et la CGT, à propos des ordonnances Macron et de l’encadrement des indemnités obtenues aux prud’hommes en cas de licenciements abusifs. Récemment, un rapport de la commission des droits de l’homme des Nations unies a aussi constaté la brutalité des forces de police dans les manifestations françaises. Or le gouvernement s’est contenté de rappeler, afin de la disqualifier, que cette commission n’avait aucun pouvoir juridique sur un Etat souverain. Cela est inquiétant.

Les organisations syndicales sont-elles à la hauteur des enjeux ?

Bien sûr que les syndicats ont leur part de responsabilité. Mais il ne faut pas oublier la situation : le syndicalisme est déstabilisé par la précarité, les nouvelles formes d’emploi, l’instabilité de l’emploi, la remise en cause des droits syndicaux. Il n’y a aucun pays au monde où le syndicalisme est en bonne santé.

Que doivent-elles faire pour peser sur le monde du travail tel qu’il se dessine aujourd’hui?

Il n’y a pas de secret, c’est en étant présent dans toutes les catégories de salariés et de formes d’emploi que le syndicat peut intervenir sur l’organisation et le contenu du travail. C’est aux syndicats de savoir s’adapter aux salariés dans les conditions d’aujourd’hui et non aux salariés de s’adapter à des structures qui ne peuvent leur correspondre.

En France, les syndicats, la CGT en tête, ont du mal à mobiliser. Y a-t-il des exemples à suivre dans le monde pour renouveler l’action syndicale ?

Pour mobiliser, il faut d’abord être organisé. Ensuite, c’est le nombre qui fait la force. Je crois aux capacités de coalition entre syndicats, ONG, consommateurs, citoyens pour modifier les conditions et les finalités du travail.

Mais les conflits coordonnés à l’échelle mondiale restent rares… Pourquoi ?

Les multinationales alimentent la compétition, voire la concurrence entre leurs sites et leurs salariés de différents pays, et entre leurs sous-traitants. Pour les syndicalistes, il faut donc une réelle conscience pour s’impliquer avec leurs homologues d’autres pays. S’il y a peu de conflits visibles et médiatisés au plan mondial, un grand nombre de coopérations syndicales internationales font bouger les positions de géants qui ont parfois des pieds d’argile. C’est l’intervention de syndicats d’autres pays qui a conduit Vinci à modifier ses pratiques sur les chantiers de construction au Qatar. Là où le syndicalisme, pourtant, est interdit. Le 17 juin, à l’appel de la Confédération syndicale internationale, tous les syndicats manifesteront d’ailleurs ensemble pour la défense des droits sociaux.

Amandine Cailhol

Publié le 29/05/2019

Les services d’urgences se coordonnent pour étendre leur grève avant une manifestation nationale le 6 juin
 

de : Stéphane Ortega  (site bellaciao.org)
 

Plus de 150 délégués, venus de toute la France, des services d’urgences en grève, se sont réunis à la Bourse du travail de Paris samedi 25 mai pour organiser la suite d’un mouvement entamé deux mois plus tôt à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Revendications communes, structuration du mouvement, état des lieux et dates des prochaines mobilisations étaient au programme.

C’est la grève qui monte, qui monte, qui monte ! Le 18 mars, les urgences de l’hôpital Saint-Antoine à Paris lancent le mouvement. Un mois plus tard, une quinzaine d’unités de l’AP-HP sont en grève. Depuis, la mobilisation a fait tache d’huile dans toute la France, passant d’une trentaine de services d’urgences hospitalières en lutte la première semaine du mois de mai, à 65 répertoriés par le collectif Inter-Urgences ce week-end. La grève déborde même sur d’autres unités comme à Valence ou Bourges où elle touche l’ensemble de l’hôpital.

« La situation est très tendue. Le système est en train de craquer un peu partout », assure Christophe Prudhomme pour expliquer l’extension progressive du mouvement. Pour ce médecin du Samu, responsable national CGT, la ministre de la Santé «  ignore les problèmes » alors que les trois principales revendications « ne peuvent se débloquer qu’au ministère ». Les demandes des personnels en grève depuis deux mois ont été adoptées par l’ensemble des délégués de la trentaine d’établissements représentés à la réunion nationale, organisée hier par le collectif Inter-Urgences : plus d’effectifs, l’arrêt des fermetures de lits et une augmentation de 300 €, reconnaissant la spécificité du travail aux urgences.

Pourtant, Agnès Buzyn refuse toujours d’ouvrir des négociations malgré les sollicitations des grévistes et des syndicats. « S’il n’y a pas d’avancées, il va y avoir une fuite des personnels alors qu’il est déjà difficile de les recruter et de les maintenir en poste », prévient Christophe Prudhomme. « Buzyn refuse de se pencher sur les urgences. Elle part du principe que c’est un problème de sécurisation de locaux, mais pas de condition de travail », renchérit Candice Lafarge du Collectif Inter-Urgences. Pendant ce temps-là, les discussions avec les Agences régionales de santé (ARS) patinent, ces dernières n’étant pas habilitées à prendre des décisions sur certaines des revendications des grévistes.

Une association nationale pour peser dans la lutte et les négociations

Pourtant, le mouvement dans les services d’urgence va continuer à s’étendre certifie Candice Lafarge : «  nous avons tous les mêmes problèmes, cela fait toujours peur de se lancer, mais avec le collectif, cela fait moins peur ». Des préavis de grève ont déjà été déposés dans certains établissements et les discussions se poursuivent avec les personnels, assure de son côté Christophe Prudhomme de la CGT. Pour structurer le mouvement, le collectif Inter-Urgences, né dans les services de l’AP-HP, va se constituer en association nationale, avec des représentants dans tous les services d’urgences en lutte. C’est une des décisions de l’assemblée générale nationale de ce week-end.

D’ici mercredi, les 65 services en grève pourront adopter la motion déjà validée samedi par les délégués présents à la Bourse du travail. Ce jour-là, les statuts et la composition du bureau seront officialisés. Outre la création d’un outil de coordination pour étendre le mouvement au-delà des 10 % de services d’urgences touchés à ce jour, cette association a pour but de créer une structure juridique permettant de négocier avec le ministère. Jusque là, le collectif Inter-Urgences participait aux négociations à l’AP-HP, parce qu’associé et imposé à la direction des hôpitaux de Paris par les trois syndicats ayant déposé des préavis de grève (CGT, FO, SUD).

Ainsi, syndicats et collectif fonctionnent pour l’essentiel en bonne intelligence, personne ne pouvant estimer ne pas avoir besoin des autres dans le rapport de force engagé. Pour augmenter la pression, les délégués réunis à Paris ce week-end ont fixé une journée de mobilisation nationale pour les urgences : ce sera le 6 juin, devant le ministère de la Santé. En plus de ce rendez-vous, la CGT programme un rassemblement au même endroit, le 11 juin, ce coup-ci, pour l’ensemble des services hospitaliers en lutte. « Il est déjà compliqué d’effectuer le travail de mobilisation pour les urgences », admet Candice Lafarge pour expliquer l’absence d’un appel général à la grève pour tous les services, à l’issue de la réunion de samedi, centrée sur les personnels des urgences. « Libre aux autres services de le faire », précise-t-elle sans aucune hostilité.

L’été sera chaud dans les services d’urgences !

Si une telle proposition n’est pas encore à l’ordre du jour, la contestation dans le secteur hospitalier est loin de s’éteindre. « Il n’y a pas de trêve estivale aux urgences. C’est la période où il y a les crises les plus graves », rappelle Christophe Prudhomme. Déjà le 18 mai à Aulnay-sous-Bois, un des plus grand service d’urgence a été contraint de délester des patients vers d’autres hôpitaux, faute d’un nombre suffisant de médecins. Trois jours plus tard, le président de Samu-Urgences de France a écrit à la ministre de la Santé pour lui signifier que les « structures de médecine d’urgence (service des urgences, Samu-Centre 15, Smur) sont à un point de rupture jamais atteint  ». En conséquence, il a appelé « l’ensemble des personnels à arrêter symboliquement le travail le mardi 28 mai à midi, pendant 5 minutes, et à se regrouper devant leur service ».

Autre signe de la colère qui couve partout dans le monde hospitalier, les membres du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l’AP-HP ont décerné à son directeur Martin Hirsch en fin de semaine dernière le « Trophée du meilleur destructeur de l’hôpital public ». Pour autant, malgré ce climat de défiance qui se généralise, certains CHU importants comme ceux de Toulouse et Lille, qui ont déjà connu des mouvements il y a quelques mois, n’ont pas réussi à repartir en grève ce coup-ci, même s’ils étaient représentés samedi à Paris.

Publié le 23/05/2019

CGT : un congrès pour rien ?

(site rapportsdeforce.fr)

C’est ce que suggère un texte paru sur le blog Retour aux sources CGT qui dans un premier bilan avance que les sujets importants pour sortir de la crise que rencontre la CGT et l’ensemble du syndicalisme de lutte, sont passés au second plan. Nous avons décidé de publier ce texte qui nous semble apporter des éléments de réflexion, au-delà d’un strict compte rendu d’un congrès qui aura vu la réélection de Philippe Martinez et le renforcement des oppositions de gauche à la ligne de la direction confédérale.

Un premier bilan du 52e congrès de la CGT

Les congrès confédéraux sont les organes dirigeants de la confédération : ils sont l’instance historiquement prévue pour construire la coordination confédérale de l’action syndicale, définir des stratégies confédérales et les moyens de les mettre en œuvre. Le moins que l’ont puisse dire est que le bilan de ce 52e congrès sur ces plans est plus que maigre ! Les débats se sont focalisés principalement sur trois questions : le rapport aux gilets jaunes, la question de l’affiliation internationale et la question des comités régionaux et leur rôle statutaire et organisationnel.

Quel bilan de nos échecs ?

Le débat sur les gilets jaunes s’est substitué à un réel bilan approfondi des faiblesses du mouvement syndical de classe, et de la CGT en particulier. Ainsi, qu’il s’agisse de la lutte contre la loi macron, contre les ordonnances, la casse de la SNCF, la casse de l’assurance chômage, aucun des échecs de la période n’a été analysé en profondeur dans ce qu’il révélait des faiblesses organisationnelles actuelles de la CGT. Et faute d’analyse, aucune perspective réelle pour reconstruire notre force, en dehors de postures verbales, n’a pu être définie, que ce soit de la part de l’exécutif confédéral sortant ou de ce qui est présenté comme « l’opposition à Philippe Martinez ».

Le débat s’est focalisé autour de « fallait-il ou non appeler à rejoindre les gilets jaunes les samedis, plutôt que de poser les questions qui fâchent tout le monde : pourquoi la CGT a-t-elle été incapable depuis plusieurs années de générer un mouvement social d’ampleur mettant en échec le gouvernement et la bourgeoisie ? Pourquoi les appels à la grève n’ont ils pas été suivis ? Pourquoi aucune confédéralisation de l’action n’a été réellement possible dans la période pour faire face à la casse sociale ? Pourquoi les structures se définissant comme « oppositionnelles », à quelques rares exceptions près, n’ont pas plus été capables que les structures « majoritaires » à entraîner les travailleuses et travailleurs dans la grève.

Faute de discuter stratégie d’ensemble, le débat s’est donc focalisé sur le seul élément tactique des manifestations le samedi, comme si des manifestations communes sans construction d’un mouvement de grève interprofessionnel avaient la moindre chance de faire céder la bourgeoisie et le gouvernement. La question de l’ancrage de la lutte, et son développement au cœur de la production, a été relativement absente des débats : guère étonnant, puisqu’en parler revient à poser un certain nombre de questions qui fâchent sur nos pratiques. Le cœur de la force syndicale reste pourtant l’impact qu’elle a sur la production : c’est ce qui touche réellement au cœur les intérêts de la bourgeoisie.

Stratégie internationale plutôt que postures pour la lutte des places

Ce jeu de postures visant pour certains plus à défendre leurs positions menacées dans l’appareil qu’à contribuer à définir une stratégie qui ne se contentent pas d’effet de verbe et de manche, s’est ainsi poursuivi concernant la question internationale. Le débat s’est ainsi focalisé autour de la question de l’affiliation à la CES/CSI et la question de la FSM. Outre le fait que ces deux organisations internationales comportent chacune un certain nombre d’organisations dont le caractère « syndical » est une mascarade, puisqu’il s’agit d’organes d’états dictatoriaux qui n’ont aucun caractère d’organisations ouvrières, le débat une nouvelle fois élude en grande partie la principale question : quelle stratégie internationale pour la CGT ?

Comment lutter pour construire la solidarité internationale des travailleuses et travailleurs, face à toutes les bourgeoisies et tous les États. Les partisans de la FSM se réjouiront de l’adoption d’un amendement qui ne fait que formaliser la situation actuelle – la CGT travaille déjà avec certaines organisations de la FSM – en y voyant un « bond révolutionnaire », alors que cette question est surtout utilisée comme signe de ralliement pour des organisations opposées à la majorité du bureau confédéral sortant, pour des raisons fondamentalement différentes les unes des autres.

La question de la lutte contre l’impérialisme français, initialement elle aussi éludée, et c’est un comble, du document d’orientation, est finalement intégrée mais de manière édulcorée par rapport aux amendements initialement proposées (d’absente elle devient une lutte parmi d’autres contre l’impérialisme alors que certains amendements appelaient en bonne logique à en faire un axe principal de l’action internationale de la CGT). Tout à se réjouir de la « victoire révolutionnaire » que représenterait leur amendement, il semble que les partisans autoproclamés « antiimpérialistes » de la FSM se satisfassent pour beaucoup d’une critique bien timide de l’impérialisme de leur propre État.

La question de l’affiliation à la FSM a ainsi servi de « point de ralliement » à des structures se définissant en opposition à l’exécutif sortant pour des raisons très différentes les unes des autres : lutte des places et défense de positions menacées par ce même exécutif, divergences politiques de fond sur l’orientation. Il ne s’agit pas cependant à proprement parler d’un bloc oppositionnel puisque rien ne les unit réellement au-delà de l’opposition à l’exécutif et à la figure de Philippe Martinez.

Il est ainsi notable, par ailleurs, que la tentative de regrouper un bloc oppositionnel autour d’un  « document d’orientation alternatif » effectué par les réseaux front social/infocom qui ne partageaient pas cette obsession pour la FSM ai été un échec retentissant, cette « tendance » ayant été inaudible dans le congrès.

Le débat sur les comités régionaux, quant à lui, a tourné court devant les craintes exprimées sur l’annexe statutaire proposée,Sortir du corporatisme, du syndicalisme d’entreprise, unifier le syndicalisme de classe avec notamment en mémoire les dérives bureaucratiques liées au renforcement de l’échelon régional à la CFDT. L’exécutif confédéral sortant a jugé bon de renvoyer cette question au 53e congrès.

Le débat qui n’a pas eu lieu : la nécessité d’une réorganisation syndicale pour reconstruire le rapport de force

Ce qui frappe cependant, c’est l’absence de toute réelle discussion sur les moyens matériels et organisationnels de reconstruire un rapport de force favorable aux travailleurs et travailleuses face à la bourgeoisie et au gouvernement. Les articles 327 et suivant du thème 4 du document d’orientation étaient ainsi un « chef d’œuvre » de libéralisme organisationnel : aucun bilan n’est fait de l’impasse du syndicat d’entreprise, et notamment son incapacité à faire face aux évolutions de l’organisation capitaliste du travail (sous-traitance, autoentrepreneuriat, précarisation et donc changement fréquent d’entreprises pour les travailleurs et travailleuses précaires…). Les syndicats multiprofessionnels sont présenté comme le moyen d’organiser les isolés, alors qu’ils maintiennent le statu quo de la prédominance des syndicats d’entreprise. Les syndicats nationaux et les questions de faiblesse de vie syndicales induites par l’éloignement géographique ne sont pas non plus interrogés. Les syndicats locaux d’industrie/professionnels, qui pourtant représentent une réelle alternative, sont vus comme une forme parmi d’autres et non un modèle à généraliser.

La majorité des « oppositionnels » autoproclamés partage avec l’exécutif sortant un attachement au modèle du syndicat d’entreprise, ou voit les questions de structures comme secondaires, cédant ainsi au travers idéaliste selon laquelle l’orientation de classe, révolutionnaire se suffit à elle même, sans construire les moyens matériels et organisationnels de la mettre en œuvre.

Sortir du corporatisme, du syndicalisme d’entreprise, unifier le syndicalisme de classe

Plusieurs syndicats locaux (du livre, de l’éducation, du commerce) avaient pourtant déposé des amendements dans ce sens : ceux-ci n’ont même pas franchi le stade de la commission des amendements. Le syndicat du livre est intervenu à plusieurs reprises pour défendre ce modèle, mais cette question qui aurait dû occuper le cœur des débats puisqu’elle conditionne, avec le renforcement des unions locales, la capacité de rayonner et d’organiser l’ensemble du salariat, a été balayée sans réel débat.

Or qu’est-ce qui crée la conscience de classe le plus solidement ? Des discours associés à une pratique éminemment corporatiste e repliée sur l’entreprise, ou la pratique vivante d’un réel échange, régulier et durable, avec des travailleurs et travailleuses d’une même branche, mais d’autres entreprises, et avec des travailleuses et travailleurs d’un même bassin, mais de différentes branches et statuts ?
Comment construire la grève générale si l’on n’est pas en mesure de développer de manière durable une solidarité et une sociabilité effective entre travailleuses et travailleurs d’une même branche, d’une part, et d’une même localité, d’autre part ? Comment construire un rapport de force sans stratégie durable, offensive, reposant sur la création d’une solidarité de classe durable, et sans rompre avec des pratiques qui ne font que renforcer l’isolement boite par boite ?

De même, le grand absent des débats de ce 52e congrès aura été la question de la réunification du syndicalisme de classe. Alors que la division ne profite qu’à la bourgeoisie, le débat s’est structuré autour d’une opposition entre un « syndicalisme rassemblé » qui revient à courir après l’unité avec la CFDT, et un repli sur le seul espace confédéral et la recherche d’actions unitaires sans remettre en cause la fragmentation syndicale. Or ce que l’histoire nous a montré, c’est que l’unification du syndicalisme de classe était un puissant moteur de lutte, lorsqu’elle s’accompagne d’un renouveau fédéraliste et démocratique autour des valeurs d’indépendance incarnées par la Charte d’Amiens.

Un certain nombre de déléguées et de délégués ont courageusement tenté de poser ces questions et de défendre ces perspectives, porter ces débats, mais leurs interventions ont été noyées par les discours de postures. L’enjeu, d’ici le 53e congrès, est certainement d’être de plus en plus nombreuses et nombreux à poser ces questions dans nos syndicats, nos UL, nos UD, nos fédérations.

https://rapportsdeforce.fr/classes-en-lutte/cgt-un-congres-rien-05203728

Publié le 19/05/2019

Mobilisation contre les lois Blanquer : la grève reconductible, c’est pas automatique

La rédaction  (site rapportsdeforce.fr)

Dans huit départements, dont deux de la région Occitanie, des assemblées générales de personnels de l’Éducation nationale ont voté le 9 mai le démarrage d’une grève reconductible pour le mardi 14 mai. À Toulouse et Montpellier, sans attendre d’être majoritaires, les enseignants grévistes tentent de convaincre leurs collègues que « c’est le bon moment » pour durcir le mouvement et essayer de faire reculer le gouvernement.

Assis et réunis en assemblée générale devant le rectorat de Toulouse bloqué, les tours de parole s’enchaînent. Fred du Snes-FSU, le syndicat majoritaire dans l’enseignement secondaire pose son constat : « Il faut que l’on soit lucide, pour l’instant, la grève reconductible ne prend pas dans nos établissements. Pour autant, les collègues n’y sont pas fondamentalement hostiles. » Si l’intersyndicale départementale (Snuipp-FSU, Snes-FSU, CGT éduc’action, Sud-éducation, FO) a lancé ce mot d’ordre à l’unisson, les grévistes restent encore largement minoritaires dans les établissements, aussi bien dans le primaire que dans le secondaire : « Dans mon bahut, je suis la seule gréviste », témoigne une enseignante de Frouzins, un village du Sud-ouest toulousain. Mais tous s’accordent sur un point : la grève reconductible doit permettre de s’organiser, d’étendre le mouvement. « Il faut la rythmer avec des temps forts, des manifs par exemple », avance Fred.

Les 180 participants à ce blocage du rectorat font partie d’un noyau dur d’enseignants qui s’activent contre la réforme Blanquer depuis l’hiver. Se joignant par liste mail, ils et elles ont multiplié les actions depuis mars : blocages du rectorat, de lieux symboliques comme la Toulouse Business School ou manifestation en vélo avec déploiement de banderoles à travers la ville pour informer des raisons de leur grève. Un événement les a soudés. Le 19 mars alors qu’ils sont une petite centaine à bloquer les nombreuses entrées du rectorat, un ponte du lieu empêché de rentrer, les prévient : des sujets du concours d’agrégation doivent sortir du bâtiment ce matin sans quoi l’épreuve ne sera pas assurée. Après un vote, le refus de lever le blocage entraîne une intervention policière d’une grande violence. Les travailleurs et travailleuses de l’éducation qui s’accrochaient aux grilles sont délogés manu militari à grandes giclées de gaz lacrymogènes.

Ce mardi matin, parmi les bloqueurs levés tôt pour lancer des slogans devant le rectorat, on ne trouve pas que des grévistes. C’est le cas de cet enseignant du lycée des Arènes qui bloque le rectorat à 7 h du matin, mais donne un cours à 13 h à ses terminales. Le poids de la « conscience professionnelle est parfois lourd à porter », témoigne un professeur des écoles, qui, malgré sa motivation dit ne pas pouvoir faire grève, car il a « une classe avec beaucoup d’enfants en difficultés qu’il ne peut pas laisser tomber ». Il en va de même pour cette autre enseignante qui, malgré l’envie, ne se permet pas de cesser le travail quand elle a une sortie scolaire ou une réunion importante. De réels freins pour un mouvement reconductible effectif.

À 200 kilomètres de là, des professeurs des écoles et enseignants du secondaire arrivent par grappes à l’assemblée générale en plein air fixée à 9 h dans les jardins du Peyrou, dans le centre-ville de Montpellier. Eux aussi entament le 14 mai une grève reconductible. La date ne doit rien au hasard. C’est ce jour-là que le projet de loi « pour une école de la confiance » arrive au Sénat après un vote en première lecture à l’Assemblée nationale au mois de février. Le vote solennel est lui prévu une semaine plus tard, mais déjà, les sénateurs ont revisité le texte sur plusieurs points en commission. Parallèlement à la loi sur l’école de la confiance, les réformes du baccalauréat et de la voie professionnelle se mettent progressivement en place.

Le but de l’assemblée générale est fixé d’emblée au micro d’une sono portative par un syndicaliste de Sud-éducation qui se charge d’animer la réunion : construire la grève reconductible. L’idée est de saisir une fenêtre de tir avant que les examens de fin d’année ne commencent dans le secondaire et que la loi ne soit votée définitivement, ce qui leur rendrait la tâche plus difficile. Pour le moment, ils sont 40 à être réunis en assemblée générale. Soit le nombre de votes exprimés en faveur d’un mouvement continu lorsque les enseignants se sont réunis le 9 mai pendant la journée de grève de la fonction publique. Mais pas plus. Même si une partie des grévistes du jour ne se sont pas déplacés, l’appel à un mouvement reconductible n’a pas vraiment élargi sa base depuis la semaine dernière. En tout cas pas au-delà des plus déterminés.

Aller chercher les collègues !

« L’information n’est pas trop passée dans les écoles », intervient une institutrice. Tout du moins, pas dans toutes. Ainsi, s’affiche pendant l’assemblée générale une grande disparité de situation. Ici, des équipes éducatives mobilisées avec les parents d’élèves depuis plusieurs semaines qui organisent un planning de roulement des enseignants en grève. Là, une institutrice isolée sur son école, ailleurs une poignée de grévistes dans un des gros lycées de la ville, et enfin beaucoup d’écoles ou collèges où il ne se passe pas grand-chose en dehors des grosses journées de mobilisation.

« Les collègues sont peu au courant du contenu réel des réformes », assure Damien qui enseigne l’histoire en lycée professionnel. En fait, les enseignants semblent moins massivement mobilisés que ce que les bons taux de grévistes des 19 mars, 4 avril et 9 mai, pourraient laisser imaginer. Une impression que confirme Monique, une syndicaliste de Sud-éducation qui dit avoir pris « une claque » à l’occasion d’une tournée dans les écoles avant la grève du 9 mai, en constatant le nombre de ses collègues qui n’étaient pas au courant de la journée d’action. Pourtant trois jours plus tard, les cortèges enseignants ont fait leVaulx-en-Velin plein. Du coup, la quarantaine de personnes présentes en assemblée générale ce mardi ont décidé d’aller à la rencontre des non grévistes pour informer et tenter d’élargir la mobilisation.

Les enseignants toulousains font face aux mêmes préoccupations. « La question maintenant c’est de ramener d’autres tronches que les nôtres, d’autres tronches que celles que nos collègues esquivent dans les couloirs des bahuts, parce qu’ils en ont marre de nous entendre parler de grève », témoigne une gréviste, acclamée par l’assemblée. Cette minorité mobilisée est une locomotive qui doit encore trouver des wagons voulant bien s’accrocher à elle. Pour ce faire, certains comptent s’inspirer d’un autre mouvement, celui des gilets jaunes. « Eux aussi, même s’ils n’étaient qu’une minorité, ils ont bousculé le pouvoir », assène Naïma. Du coup, la décision est prise par l’assemblée de leur écrire pour leur signaler soutien et présence à venir dans les manifestations du samedi.

À Montpellier, le dernier contact avec les gilets jaunes n’a pas été un franc succès. Alors, en guise de locomotive ou de convergence, les yeux se tournent plutôt en direction de la grève pour le climat du 24 mai. Mais pour Christophe à Toulouse, la solution n’est pas nécessairement à chercher en dehors du mouvement. Enseignant au collège Raymond Badiou dans le quartier de la Reynerie, il rappelle qu’une consultation y a été menée par les enseignants : 27 collègues sur 33 seront potentiellement en grève le jour du brevet s’il y a un appel.

En attendant, pour étendre le mouvement, des équipes se constituent pour couvrir l’essentiel des écoles, collèges et lycées de Montpellier entre midi et deux. La tournée des établissements rencontre des fortunes diverses. Si l’accueil a été assez bon dans les écoles, dans le secondaire les grévistes ont eu plus de difficultés à échanger avec leurs collègues. Face à des salles des professeurs souvent vides, la communication s’est limitée à des tracts dans les casiers et une affiche accrochée sur les panneaux syndicaux. Mais même dans le primaire, la tournée des écoles n’a pas eu pour effet que des instituteurs rejoignent le mouvement de grève. « Les collègues étaient intéressés et contents de nous voir. Ils nous ont encouragés à continuer », rapporte une des grévistes. Par contre, aucun n’a signalé son intention de se mettre en grève dans les jours à venir.

Une détermination trop minoritaire

« Il y a un décalage entre les besoins de la mobilisation et une tendance pour de nombreux collègues à vouloir éviter la grève », analyse Monique du syndicat Sud-éducation de l’Hérault. Ainsi, d’autres types d’actions se font jour : occupation des directions d’école par les parents, écoles mortes ou encore actes de désobéissance. En réalité, les épines dans le pied du mouvement enseignant ne manquent pas. « Nos collègues ne veulent pas se mettre en grève parce qu’il n’y a pas d’appel national des syndicats. Qu’est-ce qu’on leur répond ? », interroge une gréviste toulousaine. Et, le sentiment de « n’avoir rien gagné depuis 1995 », fait des ravages. Un avis que partage une enseignante en lycée professionnel à Montpellier : « les collègues n’y croient plus, même si aucun ne défend la réforme. Ils ne croient plus à l’action collective ».

Des difficultés qui font douter Franck de la réussite de la tentative de grève reconductible. « À Paris ou Lyon, c’est fragile. Les collègues de Vaulx-en-Velin partis en reconductible n’ont pas vraiment réussi à élargir la grève. Dans d’autres villes comme Lille, Grenoble ou Rennes, c’est inexistant », confie ce militant de la CNT éducation. Pour ne rien arranger, la FSU appelant à une manifestation nationale à Paris le 18 mai, un samedi sans journée de grève afin d’associer les parents, le Snes-FSU de Montpellier ne s’est pas associé à la tentative de grève reconductible. Une position qui semble en phase avec une tendance au « tout sauf la grève », probablement majoritaire chez les enseignants.

Cela n’empêche pas les grévistes de poursuivre le mouvement. À Toulouse, la grève, déjà votée par l’assemblée générale pour mardi et mercredi, sera reconduite jeudi. À Montpellier elle est reconduite jusqu’à la grève pour le climat du 24 mai, même si elle risque d’être un peu à la carte : établissement par établissement, voire enseignant par enseignant. Cependant, elle libère du temps pour les enseignants les plus déterminés, en leur permettant de mener des actions pour maintenir la pression.

 

Guillaume Bernard et Stéphane Ortega

https://rapportsdeforce.fr/classes-en-lutte/mobilisation-contre-les-lois-blanquer-la-greve-reconductible-cest-pas-automatique-05163712

Publié le 29/03/2019

« Si on reprend le boulot, on sait que ce sera pire » : 365ème jour de grève pour des postiers des Hauts-de-Seine

par Laury-Anne Cholez, NnoMan (site bastamag.net)

Dans le département des Hauts-de-Seine, 150 postiers et postières sont en grève depuis... un an ! Mobilisés contre le licenciement d’un de leurs représentants, Gaël Quirante, autorisé en mars 2018 par la ministre du travail Muriel Pénicaud, ils dénoncent également la dégradation de leurs conditions de travail et l’accélération des cadences. Confrontés, selon eux, au silence de la direction et du pouvoir politique, ils poursuivent leurs actions et engrangent les soutiens en espérant toujours « remporter une victoire ». Reportage.

Ce mardi 26 mars, 150 postiers et postières du département des Hauts-de-Seine (92) ont célébré leur 365ème journée de grève. C’est l’autorisation du licenciement de leur collègue Gaël Quirante par le ministère du Travail, le 24 mars 2018, qui a déclenché ce mouvement social d’ampleur, le plus long qu’ait connu la Poste. L’histoire remonte à 2010. La Poste tente alors de licencier Gaël Quirante, responsable syndical Sud, en l’accusant de séquestration. Le syndicaliste avait participé à une occupation de la direction départementale de l’entreprise avec neuf autres salariés, une action pour laquelle il avait écopé d’une amende avec sursis [1]. Refusé à quatre reprises, par l’inspection du travail, par le ministre du Travail, par le Tribunal administratif puis, à nouveau par l’inspection du travail, son licenciement a finalement été approuvé par Muriel Pénicaud, qui a donné raison à la Poste, laquelle accusait Gaël Quirante de « faute grave ».

« Je me lève plus tôt que lorsque je travaillais »

Au-delà de ce qu’ils considèrent comme un licenciement abusif, visant à faire taire un militant syndical très actif, les postiers et postières dénoncent la dégradation progressive de leurs conditions de travail. Depuis 2010, quand la Poste devient une société anonyme à capitaux publics, les tournées sont réorganisées à de multiples reprises et les cadences se sont accélérées. La plupart des facteurs ne parviennent plus à boucler leurs tournées sans dépasser leurs horaires de travail réglementaires. Les grévistes s’insurgent aussi de l’absence de transparence sur la quantification de leur charge de travail. Il est impossible, pour les salariés, de savoir sur quelles bases leur direction a chronométré leurs tournées. Pourquoi, par exemple, un recommandé doit-il être distribué en une minute et trente secondes ? Mystère [2]. Les postiers regrettent également que le temps qu’ils prennent à nouer des liens sociaux, avec les personnes retraitées notamment, soit considéré par leur direction comme du « temps parasite ». Perte de sens du travail et cadences effrénées entraînent de grandes souffrances. Depuis dix ans, une centaine de salariés se sont suicidés.

Gaël Quirante, syndicaliste de Sud, dont le licenciement avec l’autorisation du ministère du Travail a déclenché le mouvement de grève il y a un an / © NnoMan

Depuis un an, les postiers et postières de ce département de l’ouest parisien n’ont pas chômé : ils font la tournée des bureaux pour convaincre leurs collègues, discutent avec les usagers, tentent de dialoguer avec le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire (lors du dernier salon de l’agriculture), manifestent, occupent et apportent même leur soutien à d’autres mouvements de grève. « Je me lève plus tôt que lorsque je travaillais », sourit Nordine Belkasmi, l’un des grévistes. Dernière initiative en date : un calendrier 2019, accompagné de messages de soutiens de personnalités politiques, artistiques et culturelles comme Ken Loach, Olivier Besancenot ou François Ruffin.

Caisse de grève pour payer le loyer

Tout cela n’empêche pas les gros coups de fatigue, ni les abandons - une vingtaine de personnes depuis un an. Mais la solidarité prime plus que tout, dit Nelly Bleuden, postière à Asnières-sur-Seine et mobilisée depuis la première heure : « On se soutient les uns, les autres. Quand il y en a un qui ne va pas bien, on lui passe un petit coup de fil, on lui remonte le moral. » Evelyne Perrin, co-fondatrice du réseau stop précarité, membre du comité de soutien des postiers, le confirme : « Cette lutte montre l’intelligence collective en exercice. Elle prouve qu’on peut lutter avec courage et détermination malgré les difficultés. Les grévistes disent d’ailleurs que cela créé entre eux une sorte de famille qui les aide à tenir. » Comment tenir justement, avec des fiches de paie à zéro euros pendant si longtemps ? Les grévistes paient leur loyer grâce à une caisse de grève, alimentée par diverses organisations associatives, syndicales et politiques. Chacun peut également verser son obole sur le pot commun, dont le montant s’élève à 102 838 euros.

Le calendrier 2019 des postiers grévistes, accompagné de messages de soutiens de personnalités politiques, artistiques et culturelles / © NnoMan

Les grévistes agissent aussi sur le plan juridique. Dans les Hauts-de-Seine, la direction de la Poste a été condamnée 22 fois en quatre ans par plusieurs tribunaux pour défaut d’informations des comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) concernant la quantification de la charge de travail. « La Poste a même tenté à plusieurs reprises de dissuader, par le biais de ses avocats, les cabinets d’expertise et les CHSCT de judiciariser les débats, explique Brahim Ibrahimi, l’un des postiers en grève. La direction a prétendu que les documents réclamés [la méthodologie sur laquelle la direction s’est appuyée pour quantifier le travail des facteurs lors des tournées, ndlr]n’existent pas ou ont été perdus, et qu’un juge ne peut pas condamner La Poste à fournir des documents dont l’existence n’est pas prouvée. »

 

Nez fracturé par un cadre supérieur et menace de viol

Alors, les actions continuent. Le 20 janvier 2019, les grévistes s’introduisent dans le ministère du Travail pour réclamer un entretien avec le cabinet de la ministre Muriel Pénicaud. Ils en sont évacués par les CRS qui interpellent Gaël Quirante. Le 6 février suivant, Nordine Belkasmi, postier depuis six ans à Asnières-sur-Seine, a le nez fracturé par un cadre supérieur de la Poste, lors d’une action au siège départemental de Nanterre. « Nous étions dans le bureau et il a essayé de nous empêcher de passer, sans réussir. Le sang lui aurait monté à la tête et il m’a mis un coup de poing dans le nez. Il s’est ensuite enfermé dans son bureau jusqu’à l’arrivée de la police. Depuis, nous n’avons pas eu de suite. » Cette agression a valu à Nordine Belkasmi dix jours d’incapacité temporaire de travail. Choqué, il a porté plainte.

« Au départ, il y avait des taquineries et des moqueries de la part des cadres de la Poste. Mais jamais encore nous n’en étions arrivés aux mains. Il y a un véritable sentiment d’impunité, ils se croient tout permis », juge Nordine Belkasmi. Les grévistes dénoncent aussi l’agressivité des vigiles présents devant les locaux quand ils organisent des manifestations. « A chaque fois, il y a des agressions physiques. On a même entendu des menaces de viol envers l’une des membres de notre comité de soutien. »

Un soutien très large des salariés de la Poste

Avec la direction, le dialogue semble bloqué. Sollicitée par Basta !, elle a assuré avoir fait 74 propositions de rencontres aux grévistes, qui se sont présentés à 23 d’entre elles. « Ce sont des réunions où ils nous écoutent sans répondre à nos revendications concernant la charge de travail. Sans proposer de moratoires sur les réorganisations », raconte Gaël Quirante. La Poste semble estimer que les grévistes sont isolés du reste de leurs collègues. « A ce jour, plus de 95 % des postiers de la direction Services–Courrier-Colis des Hauts-de-Seine assurent leurs missions, soient 2156 postiers sur un effectif total de 2253 personnes », souligne le service de communication dans un mail de réponse à nos questions.

Le conflit serait-il mené par une poignée d’irréductibles ? Les résultats des dernières élections professionnelles tendent à prouver que nombre de salariés soutiennent les revendications des grévistes. Le syndicat Sud y a recueilli 51,86% des suffrages, avec un taux de participation de 86%, soit 13% au dessus de la moyenne nationale. « Cela prouve que nous ne sommes pas qu’une petite bande d’irréductibles. Car pour obtenir de tels résultats, il faut que certains cadres de la Poste votent pour nous », analyse Gaël Quirante. Nordine Belkasmi renchérit : « Quand on passe dans les bureaux où il n’y a pas beaucoup de grévistes, c’est là qu’on nous donne les plus grosses enveloppes pour notre caisse. On sait qu’il ne faut pas lâcher. »

Combien de temps les 150 activistes grévistes pourront-ils encore tenir ? Difficile à dire. « Nous n’avons pas le choix. Si on reprend le boulot, on sait que ce sera pire. Car le projet de l’entreprise, c’est de nous faire travailler toujours plus sans compensation. Il faut remporter une victoire », assure Gaël Quirante. L’un de leur soutien politique, Éric Coquerel, député France Insoumise de Seine-Saint-Denis, se veut optimiste en évoquant la victoire récente d’autres mouvements sociaux. Celle des sous-traitants du Park Hyatt Vendome, qui, après 87 jours de grève, ont conclu un accord renforçant leurs droits. Celle des salariés de l’Holiday Inn Place de Clichy, dont le conflit a pris fin après 111 jours de débrayage, avec l’amélioration de leurs conditions de travail. « La ténacité finit forcément par payer. Dans le cas des postiers, leur victoire pourrait devenir symbolique et inverser la tendance dans toute l’entreprise », espère Eric Coquerel. La direction doit faire de nouvelles propositions de protocole de fin de conflit d’ici ce jeudi 28 mars.

Laury-Anne Cholez

Notes

[1] Avec les neuf autres salariés, Gaël Quirante a été condamné en 2011 par le tribunal correctionnel de Nanterre à 1500 euros d’amende avec sursis pour séquestration. Peine confirmée deux ans plus tard.

[2] A propos de la quantification du travail à la poste, voir cette analyse du sociologue Nicolas Jounin.

 

Publié le 10/03/2019

8 mars : la grève des femmes dans le monde

Stéphane Ortega  (site rapportsdeforce.fr)

 

Arrêter le travail tend à s’imposer comme mode d’action pour la journée internationale des droits des femmes. Lancé en 2017 en Argentine, le mot d’ordre de grève internationale a été repris dans une cinquantaine de pays, certains pour la première fois, comme en Belgique ou en Grèce. Petit tour du monde des mobilisations.

 

En France, environ 200 rassemblements ont été annoncés pour la journée du 8 mars, regroupant 15 000 manifestants selon les organisateurs. À Paris, 6000 personnes se sont rassemblées sur la Place de la République à partir de 15 h 40, heure symbolique à partir de laquelle les femmes travaillent gratuitement : l’écart de salaire avec les hommes est de 26 % inférieur en moyenne selon les associations. Si le rassemblement parisien est plus fournit cette année que le 8 mars 2018, il reste très en deçà de la mobilisation contre les violences faites aux femmes du mois de novembre, initiée par le mouvement Nous Toutes. À l’automne, 30 000 personnes à Paris, et 50 000 dans toute la France avaient défilé.

Pourtant, les femmes tuées sous les coups de leur compagnon ou ex-compagnon sont déjà au nombre de 30 depuis le début de l’année, selon le décompte de militantes féministes réalisé en épluchant la presse. Ainsi, le nombre de féminicides grimpe à un tous les deux jours en 2019, contre un tous les trois jours les années précédentes. Et ce, malgré qu’Emmanuel Macron ait promu l’égalité entre les hommes et les femmes au rang de grande cause nationale en novembre 2017. Le tout sans la moindre déclaration de Marlène Schiappa, pourtant secrétaire d’État chargée de l’égalité femmes-hommes.

En dehors de la capitale, 2500 manifestants, essentiellement des femmes, ont défilé dans les rues de Marseille. À Lille, elle étaient plusieurs centaines pour dénoncer les violences sexistes et réclamer comme dans toute la France l’égalité des salaires. À Toulouse comme à Grenoble : plus d’un millier. À Lyon, Montpellier et Strasbourg : quelques centaines. À Bordeaux, un cortège a fait le tour de lieux emblématiques de la violence faite aux femmes comme le palais de justice et le commissariat. À Paris, une manifestation de nuit suivant le rassemblement de l’après-midi a rassemblé environ 500 femmes.

Espagne

L’an dernier, cinq à six millions de femmes ont cessé le travail ou manifesté pour revendiquer une égalité effective entre les hommes et les femmes notamment sur la question des salaires. Cette année, pas moins d’un millier de rendez-vous ont été planifiés pour revendiquer la fin des violences sexistes et l’égalité salariale. Le travail domestique invisible a aussi été mis en avant, que ce soit pour les tâches ménagères ou les soins prodigués aux enfants et aux personnes à charge. Comme l’an dernier, le 8 mars a été une marée violette dans la péninsule.

S’il est difficile de comptabiliser pour l’heure le nombre effectif de grévistes sur l’appel à des débrayages de deux heures de l’UGT et des CCOO et à des appels de 24 h de la CGT et de la CNT, les rassemblements en journée ont regroupé des dizaines de milliers de femmes dans plusieurs villes. Les images publiées sur les réseaux sociaux de celui de Bilbao sont particulièrement impressionnantes. En soirée, les manifestations ont mobilisé plus encore que l’an passé. À Séville où Vox, un parti d’extrême droite très antiféministe, a fait son entrée au parlement régional en début d’année, 50 000 personnes ont manifesté au sein de trois cortèges convergeant vers le centre-ville.

À Madrid, les organisatrices du défilé annoncent un million de personnes, contre 350 000 selon la police, soit quand même le double de l’an passé. Toujours selon les chiffres des autorités, les cortèges barcelonais ont regroupé 200 000 manifestants. Les mêmes vagues féministes ont touché la plupart des villes espagnoles. Selon la presse espagnole, 4,91 % des agents de l’administration générale d’État ont cessé le travail toute la journée, et 5,99 % ont effectué un débrayage de deux heures. Cette journée de grève intervient un mois et demi avant les élections législatives anticipées du 28 avril où une percée du parti antiféministe Vox est pronostiquée.

Italie

L’association Non una di Meno appelait à une grève féministe le 8 mars pour lutter contre toutes les violences et discriminations dans la famille, au travail, dans la rue, les hôpitaux ou les écoles. Autres thèmes de la journée : les revenus et la liberté de choix des femmes dans un contexte d’attaques contre l’avortement et de retour aux valeurs de la famille. En effet, depuis l’arrivée au pouvoir de la Ligue, la pression contre les droits des femmes se fait plus pressante et les déclarations machistes se multiplient.

Pour le 8 mars, le parti de Matteo Salvini a édité un tract concluant que les femmes ont « une grande mission sociale pour assurer le futur et la survie de notre nation ». Les organisatrices de la journée du 8 mars en Italie avancent le chiffre de 50 000 manifestantes à Rome et plusieurs milliers à Milan, Naples, Gênes, Bologne ou Palerme. Plusieurs syndicats minoritaires se sont joints à la journée en déposant des préavis de grève.

Belgique

Pour la première fois, les Belges ont été appelées à la grève à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes. Six mois plus tôt, le Collecti.e.f 8 maars se lançait dans son organisation recevant l’appui de deux des trois centrales syndicales du pays : la FGTB et la CSC. L’appel à la grève se veut total : grève du travail salarié, du soin, de la consommation et des études. Les organisatrices ignorent combien de femmes ont cessé leur activité dans tout le pays, mais le 8 mars au matin, une centaine de chercheuses et d’étudiantes de l’Université libre de Bruxelles ont arrêté le travail. Dans l’après-midi 15 000 personnes ont défilé à Bruxelles à l’appel de la Marche des femmes, des syndicats et du collecti.e.f 8 maars.

À Liège, la manifestation a rassemblé 1700 personnes, contre 200 l’an dernier. À Mons et Louvain, elles étaient environ 500. Un résultat au-delà des espérances des organisatrices de cette première grève. « Il n’y a pas eu de débrayages en entreprise », explique Selena Carbonero responsable régionale du syndicat FGTB. Pour elle, il s’agit d’une contamination bienvenue de la sphère privée en direction du monde du travail. Cependant, elle constate encore un décalage entre la culture de la grève des organisations syndicales faite de blocage d’usines, et celle des collectifs citoyens. « Nous espérons que l’année prochaine cela prenne plus d’ampleur avec une mobilisation plus importante des délégués et des représentants du personnel sur le terrain » avance Selena Carbonero, admettant que les organisations syndicales sont encore construites sur un modèle patriarcal.

Grèce

Pour la première fois, comme en Belgique, un arrêt de travail de trois heures a été observé vendredi dans de nombreuses administrations publiques de Grèce à l’appel des syndicats. « Les femmes gagnent 226 euros moins que les hommes dans le secteur privé, selon des chiffres de la sécurité sociale », a affirmé Argyri Erotokritou du Mouvement du 8 mars, lors du rassemblement athénien. Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées dans la capitale pour dénoncer les inégalités de salaires et les violations des droits de l’homme dont sont victimes les femmes.

Turquie

Plusieurs dizaines de manifestations réunissant des milliers de femmes se sont déroulées dans le pays. Le nombre de femmes victimes de meurtres sexistes est passé de 210 en 2012 à 440 en 2018, selon l’association Nous ferons cesser le féminicide. À Istanbul, où le défilé était interdit, la police a utilisé des chiens, fait usage de gaz lacrymogène et de balles en plastique dans la soirée pour disperser une foule nombreuse. L’an dernier, la manifestation avait pu aller à son terme, malgré des slogans hostiles au gouvernement de l’AKP. Cette fois, comme au mois de novembre dernier, les féministes ont dû faire face à la répression. Dans trois semaines, les Turcs sont appelés à voter pour les élections municipales.

Algérie

Des appels de femmes à manifester pour leurs droits ont également eu lieu dans plusieurs villes d’Algérie, comme à Tizi Ouzou, Alger ou Oran, mais pas d’appel à la grève dans la mesure où le vendredi est une journée non travaillée. Cependant, cette journée a été dominée par les marches contre le 5e mandat du président Bouteflika qui ont vu descendre très massivement la population dans les rues de toutes les villes algériennes. À Alger, plusieurs centaines de milliers de personnes ont défilé l’après-midi. Même si les femmes ont été encore plus présentes dans les manifestations que les vendredis précédents, souvent spécifiquement en tant que femmes, la journée internationale des droits des femmes a été un peu noyée dans la masse.

Brésil

Fer de lance de l’opposition à l’élection de Jair Bolsonaro avec trois millions de femmes réunies sous le slogan unificateur « Ele Nao », « lui non », le mouvement féministe brésilien entend poursuivre son combat pour les droits des femmes et contre le fascisme. Pour le 8 mars, des milliers de femmes selon la presse brésilienne ont défilé dans les rues de São Paulo en mettant à l’honneur la figure de Marielle Franco, la militante féministe et élue noire des favelas assassinée par des paramilitaires à Rio de Janeiro le 14 mars 2018.

À Brasília, 3000 femmes auraient pris part à la mobilisation selon une information relayée par l’AFP. À Rio de Janeiro, plusieurs milliers d’entre-elles ont participé à la mobilisation du 8 mars. Des manifestations ont également eu lieu dans d’autres villes comme à Porto Alegre. Plus de 11 000 femmes brésiliennes ont déclaré avoir été victimes de violences entre janvier et février de cette année, soit une augmentation de 19,9 % par rapport à la même période en 2018, a annoncé vendredi le gouvernement.

 

Asie

Selon The Guardian, des centaines de femmes ont défilé à New Delhi, en Inde, pour demander la fin des violences domestiques, des agressions sexuelles et de la discrimination sur le lieu de travail. À Jakarta, en Indonésie, plusieurs centaines de femmes et d’hommes portaient des pancartes appelant à la fin des pratiques discriminatoires qui mettent fin aux emplois lorsque les femmes tombent enceintes. En Corée du Sud, des femmes portant des chapeaux pointus, ont défilé contre une « chasse aux sorcières » des féministes dans une société profondément conservatrice.

Argentine

Un nouveau slogan est apparu dans les manifestations féministes en Argentine : « Nous sommes des filles, pas des mères », en référence à la jeune Lucia, une fillette de 11 ans violée par le compagnon de sa grand-mère à qui l’avortement a été interdit. Les manifestantes réclament toujours le droit à l’avortement, rejeté par le Sénat en août 2018, en cette journée internationale des droits des femmes. La question des violences sexistes occupe aussi une place importante dans les défilés, alors que 54 femmes ont été tuées depuis le début de l’année selon une ONG qui recense les violences de genre.

À Buenos Aires, au moins 300 000 personnes se sont mobilisées, regroupant toutes les générations de femmes. D’autres manifestations massives se sont déroulées dans la plupart des villes comme à Cordoba, Mendoza ou Rosario. C’est d’Argentine qu’a été initié l’appel international à la grève des femmes en 2017.

Allemagne

À Berlin, pas de grève des femmes puisque la municipalité a fait du 8 mars un jour férié. Pour autant, 10 000 personnes se sont rassemblées dans la capitale allemande. Dans les autres villes, les femmes ont été appelées à cesser le travail entre 12 h et 14 h, au moment d’une pause repas rarement prise par les travailleuses allemandes. Des rassemblements se sont tenus dans plusieurs villes allemandes comme à Cologne.

Dans le reste du monde

De façon non exhaustive, des rassemblements parfois assortis d’arrêts de travail à 15 h 40 ont eu lieu en Irlande, en Suisse, au Royaume-Uni, au Bangladesh, en Chine, en Irak, au Cameroun, au Soudan, au Kenya, au Burkina Faso, en Serbie, en Pologne, en Ukraine, aux Philippines, au Honduras, au Salvador, au Chili, aux États-Unis et au Canada.

Publié le 08/03/2019

Souffrance au travail. La bombe du malaise social à l’Afpa

Cécile Rousseau (site humanite.fr)

Alors qu’un formateur s’est suicidé à Rillieux-la-Pape, les syndicats dénoncent les conséquences délétères du plan social balayant 1 541 emplois au sein d’un service public de la formation professionnelle déjà fragilisé.

«Afpa, mon bon plan pour l’emploi ! » Un slogan qui ne semble pas s’appliquer à ses salariés. Avec 1 541 suppressions d’emplois sur 6 483 et la disparition de 38 centres entre 2019 et 2020, le service public de la formation professionnelle s’apprête à subir un tsunami social. C’est dans ce contexte troublé que le 11 janvier dernier, Christophe, 50 ans, formateur en froid industriel au centre de Rillieux-la-Pape (Rhône), s’est suicidé à son domicile, laissant une femme et trois enfants. Décrit comme enthousiaste et très professionnel par ses collègues, cet ancien militaire avait mal vécu l’annonce de la fermeture de la structure en octobre 2018. Sur les 29 CDI, 17 postes seraient détruits. « Nous avons tous pris une enclume sur la tête », résume Mariette Martinez, déléguée du personnel CGT.

«Il dépérissait, lui qui était devenu formateur par vocation »

Une situation insupportable pour cet employé attaché à la transmission des savoirs et aux valeurs de l’Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes (Afpa) depuis dix-huit ans. Si son activité devait être transférée sur le site voisin de Saint-Priest, il doutait de sa faisabilité. « Il pensait qu’on voulait l’achever alors que la filière froid industriel marchait du tonnerre de Dieu, précise Gilbert Voisin, élu CGT au CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail), Christophe, c’était un fort qui se donnait à 200 %. Mais il disait “des plans sociaux, il y en aura d’autres”. Il n’y croyait plus. » À son ami de longue date, Jean-Paul, il parlait de ses conditions de travail « désastreuses ». « Christophe n’arrivait pas à dispenser ses formations comme il le souhaitait. Il manquait de matériel et de moyens depuis des années. Ses machines fuyaient, il savait que c’était dangereux. Le plan social a été la goutte d’eau. » Conscience professionnelle chevillée au corps, il se retrouve face à des missions ingérables. « On lui demandait d’organiser lui-même le déménagement de ses machines alors qu’il savait qu’il n’y avait pas de place suffisante pour les installer à Saint-Priest. On lui ordonnait aussi de constituer un nouveau matériel pour Rillieux-la-Pape. Il ne voyait pas comment réussir à tout faire. » Le quinquagénaire commence à sombrer. Le 10 décembre, reçu en entretien par son directeur, Christophe lui annonce qu’il a tout prévu pour se pendre dans l’atelier. Le responsable ne peut que constater « qu’il ne dort pas, broie des idées noires, a beaucoup maigri, se sent inutile, n’arrive pas à se projeter dans le plan de transformation, il a des pensées suicidaires ». Mariette Martinez se souvient l’avoir vu arriver « inquiet aux réunions organisées avec le personnel. Il a commencé à douter de ce qu’il valait, de ses capacités ». Le formateur est ensuite arrêté et convoqué par la médecine du travail. La direction lui conseille d’appeler le numéro vert Psya (service d’accompagnement psychologique). Mais Christophe ne remettra plus jamais les pieds au centre. Dans une lettre laissée à sa famille, il explique son geste par sa souffrance au travail. Son frère se dit « très en colère ». « C’est certain que son décès a un lien avec son milieu professionnel. Il dépérissait, lui qui était devenu formateur par vocation. »

« Depuis dix ans, on se sacrifie. On travaille en mode dégradé »

Depuis l’ouverture du marché de la formation à la concurrence en 2009 et l’obligation de répondre à des appels d’offres, le centre de Rillieux, comme d’autres en France, avait perdu de l’activité. Au fil des ans, les postes de formateur en CDI ont aussi été grignotés pas les CDD. « On nous retire de nos métiers pour nous mettre sur des dispositifs macronistes comme la prépa investissement compétence (PIC, à destination des demandeurs d’emploi peu qualifiés). Je me retrouve à faire du soutien en maths et en français alors que je suis formateur pour les aides à la personne », souligne Gilbert Voisin. À la longue, les corps et les esprits sont usés. Les derniers rapports du médecin du travail font état de risques psychosociaux (RPS) sur le site. Sans compter que le directeur du centre est en arrêt maladie et la manageuse de formation a été déclarée inapte. Mariette Martinez est éreintée : « Depuis dix ans, on se sacrifie pour éviter un plan social. On travaille en mode dégradé. Dans ces conditions, il faut être costaud pour faire face aux demandeurs d’emploi tous les jours. » Si la direction a diligenté une expertise suite au décès de Christophe, elle refuse le déclenchement d’une enquête dans le cadre d’une procédure de danger grave et imminent. Tout comme elle rejette le classement de ce suicide comme accident du travail. Les élus du comité central d’entreprise (CCE) n’ont pas manqué de pointer du doigt cette attitude : « Nous voulons rappeler que persister à ne pas appliquer la jurisprudence en exigeant l’exclusivité du lien avec le travail, contester le temps et le lieu du suicide, attribuer le suicide à des causes personnelles, tout cela relève d’une organisation voulue et assumée du déni des risques professionnels. » Selon la CGT, les mesures mises en place suite au décès brutal de leur collègue, à savoir un renforcement de la cellule d’écoute ou encore la remontée de fiches d’alerte de risques psychosociaux, demeurent « de la poudre aux yeux ». Avec la marchandisation de la formation professionnelle, le destin de l’organisme né du Conseil national de la Résistance et de ses salariés, accumulant 700 millions d’euros de perte depuis 2012, s’apparente à une lente descente aux enfers. Après avoir subi quatre réorganisations laissant des personnels essorés, ce plan social massif intervient sur un terreau explosif. Lors d’une réunion extraordinaire le 16 janvier dernier, les élus du CCE ont donc exigé des chiffres précis sur les suicides à l’Afpa. La direction a alors listé sept tentatives entre 2016 et 2018. Et sept suicides depuis 2012 et 2019 en incluant le drame de Rillieux-la-Pape. Les syndicats ont de leur côté recensé un nombre de cas supérieur.

Un flou mêlant licenciements et évolutions hasardeuses

Parmi eux, un cuisinier en CDD renouvelable depuis sept ans avait essayé de mettre fin à ses jours fin 2016. Selon les élus du personnel, l’homme s’était vu refuser un CDI et ne s’en était pas relevé. En 2017, c’est une responsable d’affaires de la filiale entreprise qui s’ôtait la vie. Son ballottage de poste en poste aurait aggravé son état de santé très fragile selon les élus. Ce malaise social viral est confirmé par l’expertise du cabinet Progexa, que s’est procurée l’Humanité. Réalisée dans le cadre de la procédure de PSE, elle enfonce le clou : « L’entreprise présente un niveau de risque et de gravité important avec l’expression de nombreux troubles dont les troubles psychosociaux aggravés (phase III) (…) apparus depuis plusieurs années. » Alors que ce plan social pourrait supprimer jusqu’à 2 000 postes dans le pays, en cas de non-reclassement interne et non-modification des postes, 52 % des salariés sont déjà en situation de « job strain » (stress au travail.) À titre de comparaison, le chiffre moyen est de 23,2 % selon l’étude de la population salariée menée par la Dares. Depuis l’annonce des coupes claires en octobre dernier, ce flou mêlant licenciements, évolutions hasardeuses des métiers ou possibles non-renouvellements des contrats à durée déterminée fait grimper la tension partout. Et semble n’épargner aucun échelon hiérarchique.

« En Lorraine, la filière soudure va disparaître, tout un savoir-faire »

À Angers, le site conservera seulement 6 postes sur les 50. « Le directeur était en arrêt maladie avant les vacances de Noël. J’ai rédigé une fiche d’alerte que j’ai transmise à la direction régionale, personne n’a rien fait », raconte Loïc Chotard, élu CFDT, qui voit son poste de formateur en informatique supprimé. L’attachement viscéral des salariés à cet établissement à caractère public industriel et commercial (Epic) qui promeut une formation qualifiante accessible à tous mais aussi une forme de compagnonnage des métiers rend la situation d’autant plus douloureuse. « En Lorraine, c’est toute la filière soudure qui va disparaître, tout un savoir-faire », déplore François Denet, élu CFDT à Metz (Moselle). Non loin de là, à Laxou (Meurthe-et-Moselle), 16 emplois sont sur la sellette. Une réorganisation du centre et une transformation des postes se profilent également. « Il y a eu une recrudescence des visites à la médecine du travail. Mais on entend de la part des directions que si les gens ne sont pas bien, c’est qu’ils ont des problèmes personnels », s’indigne Lydia Yung, élue CGT sur place. Malgré tous les indicateurs au rouge, fait incroyable, la direction de l’Afpa n’a pas évalué toutes les conséquences de ce plan massif. Selon les élus de l’instance de coordination (IC) des CHSCT, « seule une méthode de travail a été présentée, aucune analyse des risques prenant en compte la réalité du travail et les impacts de la charge de travail actuelle et future ne nous a été présentée ». Pour Dominique Bilcocq, secrétaire CGT de l’ICCSCHT, « ce qui s’est passé à Rillieux est symptomatique. Tous les salariés ont une haute idée du service public, mais la direction les considère comme des charges, ils sont déshumanisés. Sur les 500 postes de formateurs qui passeront à la trappe, nous n’avons aucune étude d’impact ! ».

Face à ce constat alarmant, l’ICCHSCT n’a pas rendu d’avis sur le plan social et a attaqué l’entreprise en référé au tribunal de grande instance de Bobigny pour non-respect de l’obligation de santé et de sécurité au travail.

La CGT Afpa en appelle à la responsabilité de l’État

Les conclusions de Progexa sont également sans appel : « Une situation de faillite opérationnelle n’est pas à exclure. Il convient de reprendre le projet (de restructuration), en plaçant la construction d’un rapport de confiance au centre comme fondement de la nouvelle organisation. » Quant à Yann Chérec, secrétaire général de la CGT Afpa, il en appelle à la responsabilité de l’État, commanditaire de cette classe sociale : « Que veut-il pour son établissement public ? On ne peut pas continuer à aller dans le mur. » Contactée par l’Humanité, la direction de l’Afpa n’a pas souhaité faire de commentaires, mais nous a adressé ce communiqué daté du 17 janvier (voir encadré ci-dessus). Après l’enterrement, la veuve de Christophe avait, elle, envoyé ce mot à ses collègues : « Dommage (qu’il) n’ait pas pu voir de lumière dans son avenir professionnel. »

Cécile Rousseau

Publié le 24/02/2019

Chez Engie, le burn out menace jusqu’au sommet de l’entreprise

Par Dan Israel (site mediapart.fr)

Un rapport de la médecine du travail révélé par Mediapart indique qu’en 2017, un quart des « top executives » du groupe français étaient entrés « dans la spirale du burn out ». Ce chiffre alarmant a déclenché plusieurs réponses de la direction, qui assure que la situation est en voie de rétablissement. Mais des hauts cadres critiquent une « gestion des ressources humaines complètement défaillante ».

En quelques mots secs et dénués d’affect, le document en dit beaucoup sur les répercussions concrètes, en termes de santé, découlant des hésitations stratégiques d’un grand groupe français. Des conséquences qui touchent directement les salariés jusqu’au sommet de l’entreprise. « 2017 : la moitié de la population ManCo vue, quasi-doublement en un an du nombre de salariés entrés dans la spirale du burn out [syndrome d’épuisement professionnel]. » C’est par cette phrase que débute le bilan annuel 2017 de la médecine du travail de Management Company. Dite « ManCo », cette entreprise est la filiale du groupe Engie qui abrite la plupart de ses plus hauts dirigeants – environ 380 en 2017, 250 aujourd’hui, selon la direction du groupe.

ManCo a été créée en 2008 pour abriter les cadres dirigeants (« topex », pour « top executives ») issus de GDF, de Suez et du britannique International Power, tous fusionnés dans le mastodonte GDF-Suez, devenu Engie en 2015 (160 000 salariés dans le monde, dont 70 000 en France). En 2016 et 2017, cette filiale a été en proie à un profond bouleversement, à l’image d’un groupe secoué depuis de nombreuses années par des changements de cap successifs (lire ici notre article de 2017 sur ces à-coups stratégiques).

Comme l’atteste le rapport de la médecine du travail communiqué aux dirigeants du groupe au printemps 2018 et révélé aujourd’hui par Mediapart, les difficultés d’Engie ont été telles qu’elles ont fini par affecter jusque dans leur santé ses managers les plus haut placés. Une révélation embarrassante à quelques jours de la publication des résultats 2018 du groupe, le 28 février. À cette occasion devraient être annoncés de nouveaux changements pour le groupe, encore détenu à 23,6 % par l’État et désormais présidé par Jean-Pierre Clamadieu. L’ex-directeur général du chimiste Solvay a remplacé en mai dernier l’emblématique Gérard Mestrallet, qui dirigeait depuis 1995 Suez, GDF-Suez, puis Engie.

Les chiffres dévoilés par le bilan médical sont alarmants. En 2017, sur les 194 salariés vus par le médecin chargé de la ManCo, 48 % ont été diagnostiqués comme étant entrés dans un processus de burn out, soit un quart du nombre total de salariés de ManCo. En 2015, seuls 5,8 % des salariés examinés étaient dans ce cas. À l’inverse, en deux ans, on passe de 67,6 % à 32,5 % de salariés déclarant aller « bien » ou « très bien ».

Dans le détail, 54 salariés ont été évalués par le médecin spécialiste des risques psychosociaux (RPS) comme étant en « phase 2 » du processus d’épuisement professionnel, qui en comprend 4. Dans la phase 2, indique le rapport, « à force de s’habituer à un état de stress permanent, la personne entre dans une sorte de méconnaissance de son état. Elle ne ressent plus les effets du stress, les réactions physiques d’alarme disparaissent progressivement. Le corps s’accoutume à la souffrance ». Le texte insiste sur le fait que « les salariés répertoriés sont déjà en soin pour des maladies à expression physique mais dénient les éléments cognitifs […] et les troubles du comportement ».

Trente-deux autres salariés étaient déjà au stade 3, la « phase de rupture durant laquelle le corps de la personne atteint progressivement ses limites ». Une étape qui donne lieu à des symptômes tels que « modification du comportement, perte d’énergie, retrait de la vie sociale, isolement, sentiment de perte de sens ». Trois employés étaient quant à eux diagnostiqués au stade 4, l’ultime étape du burn out.

Selon nos informations, ces résultats ont été présentés au comité d’entreprise de ManCo et discutés au comité exécutif d’Engie, mais aussi en conseil d’administration, car le document a été envoyé par une main anonyme à plusieurs administrateurs indépendants du groupe. Interrogé par Mediapart, Pierre Deheunynck, le directeur général adjoint d’Engie chargé des ressources humaines, reconnaît que ce bilan décrit « une situation grave » pour les hauts dirigeants du groupe. « Il n’y a pas un DRH qui ne s’inquiète pas des risques psychosociaux dans son entreprise, et je suis très vigilant sur ces questions », déclare-t-il.

Pierre Deheunynck précise que le bilan 2018, qui sera présenté dans quelques semaines dans l’entreprise, est bien moins inquiétant, mais argue de la confidentialité pour ne pas le détailler. Selon nos informations, le nombre de hauts cadres en burn out aurait été divisé par deux en un an. Ce qui peut s’expliquer pour partie par le départ d’une centaine de personnes de cette filiale. Le DRH indique aussi que la troisième édition annuelle de l’enquête de satisfaction interne « Engie & me », dévoilée dans les prochains jours, montre que l’entreprise a « progressé sur tous les registres ».

« Dans le groupe, la prise de conscience a été violente, aussi violente que la situation décrite par le rapport médical, confie une source au fait du dossier. Un véritable électrochoc. » Jean-Pierre (son prénom a été changé comme pour tous les cadres interrogés, voir notre Boîte noire) est l’un des cadres de haut niveau qui raconte « un vrai malaise dans l’entreprise ».

Comme nombre de ses collègues, il ne critique pas Isabelle Kocher, la directrice générale depuis 2016, ou son projet, qu’il juge « tout à fait justifié ». Il loue la volonté de la dirigeante de sortir de la production d’électricité, et même de s’éloigner des activités fondatrices dans le gaz naturel liquéfié pour tenter de se recentrer sur les énergies renouvelables et les services. « Ce qui ne va pas du tout, juge en revanche Jean-Pierre, c’est la gestion des ressources humaines, complètement défaillante. »

« Les dirigeants comme moi sont placés dans des missions qui sont des sortes de CDD, de trois ou six mois, dont parfois tout le monde se fout, et on ne sait pas si on passera à la caisse à la fin de la mission, témoigne le cadre. Après 30 ans de carrière, ma direction me dit que je suis en observation… » L’homme est sans conteste en souffrance : « À plus de 50 ans, je ne pense pas trouver un autre travail, et je ne me sens même pas la force de lancer cette démarche, j’ai peur de ne pas supporter qu’on me dise non. J’essaye déjà de ne pas tomber malade : je vois un psy depuis un an, uniquement pour parler du travail. »

Tous les salariés ou ex-salariés de ManCo ne vivent pas personnellement une situation aussi difficile. Ils soulignent à l’unisson qu’ils sont bien payés (100 000 euros annuels au minimum), et même lorsqu’ils ont été priés de s’en aller, leur départ s’est généralement fait dans des conditions confortables. « Vu ce que je suis payé, cela ne me dérange pas d’être écarté si mon profil ne correspond plus », dit David. « Je n’ai pas de problème avec mon départ, même si cela n’a pas été d’une élégance folle, c’est le moins que l’on puisse dire », glisse Romain.

Mais tous conviennent que « certains se sont sentis foutus dehors brutalement ». Le rapport lui-même évoque la rudesse du management, des salariés ayant souligné devant le médecin « le choc provoqué par l’annonce, pas toujours directe, de la suppression du poste qu’ils occupent » et « la lenteur dans la prise en compte de leur situation ».

Certains cadres supérieurs décrivent des situations pour le moins baroques. « Quand on vous dit que votre poste est supprimé, mais que vous découvrez que votre successeur est déjà recruté, ça fait tout drôle… », confie David. D’autres évoquent des gens en souffrance en raison de missions de moins en moins clairement définies au fil des réorganisations successives et de prérogatives se réduisant comme peau de chagrin. Ou encore des managers parfois brutaux, qui peuvent se comporter « en petits despotes ».

Transformation radicale et plan de départs volontaires inédit

Pierre Deheunynck, grand architecte des relations sociales dans le groupe, insiste de son côté sur le contexte explosif dans lequel se débattait Engie en 2016 et 2017, et les conséquences drastiques qu’il a fallu en tirer. « En 2012, le groupe réalisait un chiffre d’affaires de 97 milliards d’euros. En 2015, il était tombé à 66 milliards », rappelle-t-il. Il décrit « une équation économique très difficile », avec un résultat chutant à grande vitesse et un avenir peu reluisant pour le producteur mondial d’électricité qui se fiait principalement à des centrales à charbon vouées à disparaître. Enfin, le résultat de la fusion entre Suez et GDF, ainsi que les diverses acquisitions réalisées au fil des années, avait créé « un conglomérat, composé de cinq branches juxtaposées, et non intégrées ».

En conséquence, « nous avons annoncé début 2016 un changement radical dans la stratégie du groupe », souligne Pierre Deheunynck. En trois ans, 16 milliards d’actifs seront vendus, dont les activités historiques de GDF, et l’entreprise est passée dès le début 2016 de 5 branches à 24 « business units » (« BU »), plus autonomes et moins centralisées. « C’est la première fois qu’on a transformé notre groupe en 10 ou 15 ans, rappelle le dirigeant. Et nous avons fait deux choses à la fois : la fusion, jamais réellement effectuée, des entités juxtaposées depuis 2008-2011, et l’adaptation de notre organisation, rendue nécessaire par le nouveau contexte économique. » Autrement dit, la secousse a été majeure pour un groupe jusque-là habitué à un fonctionnement ronronnant.

Au gré de cette transformation radicale, 1 400 postes ont été déplacés, 900 allant vers les nouvelles « BU » et 500 se retrouvant au siège du groupe, entre Paris, Bruxelles et Londres. Pour mieux faire passer la pilule, aucune suppression de poste n’a été engagée en 2016, maintenant le statu quo qui prévalait depuis la fusion de 2008. Mais un an plus tard, la situation change.

En avril 2017, Engie dévoile son plan Calista, qui vise à réorganiser les activités du siège où travaillent 75 % des cadres dirigeants logés dans la ManCo. En tout, 515 postes sont supprimés (sur environ 2 200). Sont visées les fonctions supports : ressources humaines, finance, communication, secrétariat général. Un accord, signé par les syndicats unanimes, prévoyant que l’entreprise propose deux possibilités de reclassement à chaque salarié perdant son poste, 60 % de ces salariés sont recasés ailleurs dans le groupe (soit environ 300 postes). Environ 10 % des salariés remerciés partent à la retraite.

Mais 130 personnes quittent également l’entreprise dans le cadre d’un plan de départ volontaire (PDV). Le caractère volontaire des départs a bien été respecté, et aucun départ n’a été accordé sans projet personnel sérieux, validé par le cabinet de conseil BPI. Il n’empêche. Le PDV est une nouveauté – un traumatisme pour certains – dans un groupe où la plupart des salariés sont protégés par le « statut IEG » (pour « industries électriques et gazières »), un statut qui, historiquement, offrait aux salariés d’EDF et GDF la sécurité de l’emploi.

L’onde de choc est sérieuse, y compris chez les dirigeants. « Il y a encore 5 ou 6 ans, les vaches à lait du groupe restaient GDF et Electrabel, les monopoles historiques français et belge sur les énergies fossiles, rappelle David. C’était des activités très lucratives, qui assuraient un certain confort : pendant longtemps, le management a pu voir sa carrière préservée… C’est terminé. »

Au sein de la ManCo elle-même, une vingtaine de cadres sont partis, bénéficiant de la mobilité interne, et 80 ont quitté l’entreprise, dont la moitié vers la retraite. Selon Pierre Deheunynck, ces départs devenaient inévitables, car après les fusions et la nouvelle organisation, trop de hauts cadres n’étaient plus réellement affectés à une mission. « En 2016, 140 salariés étaient “chargés de mission” ou “conseillers spéciaux”, c’est-à-dire qu’ils se retrouvaient en fait sans job réel, détaille-t-il. Certains sont même des anciens membres du comité exécutif. »

« Un salarié privé de job réel, c’est socialement et psychologiquement aussi violent que s’il s’entend dire qu’il faut envisager un départ et qu’on a six mois pour en discuter », estime le DRH. Ce dernier assume donc une partie des reproches qui lui sont faits en interne. Mais il affirme que c’est parce qu’il était hautement conscient de la situation sociale explosive, notamment chez les hauts cadres, qu’il a commandé au médecin du travail un rapport détaillé sur les risques psychosociaux. Et parmi les salariés de ManCo, « ce sont les personnes les plus à risque qui ont été vues », insiste-t-il pour relativiser le chiffre choc de 48 % de salariés sur la voie du burn out.

« Un écart entre ce que disent et ce que font une poignée de cadres dirigeants » 

Néanmoins, reconnaît Pierre Deheunynck, « le rapport n’était pas bon » : « Nous avons donc accéléré le déploiement des dispositifs d’accompagnement prévus. » Notamment un suivi médical et psychologique individuel, un accompagnement des managers, à la fois dans la gestion de leur propre carrière et dans celle de leurs équipes, un « atelier de co-management » avec un consultant extérieur, des formations à la détection des RPS et la constitution d’un groupe de hauts cadres pour échanger sur la situation et s’entraider. Le tout accompagné d’un comité de suivi du plan Calista, composé de représentants de la direction et des syndicats.

Selon la direction de l’entreprise, de nombreuses mesures ont donc été mises en œuvre pour amortir le choc de la réorganisation. « Nous avons retrouvé, non pas une sérénité absolue, mais nous voyons le bout du tunnel : nous sommes désormais dans l’action, avec une stratégie claire », assure le DRH.

Certains de ses collaborateurs sont moins optimistes. Ils soulignent d’abord que parmi les salariés en souffrance ou écartés par la direction, tous n’occupaient pas un poste fantôme, tant s’en faut, même au sein de ManCo. Le rapport médical lui-même souligne les effets délétères déclenchés par le plan Calista sur la qualité des relations au sein de l’entreprise. « Dès lors qu’il est avéré qu’un salarié est “calisté”, il se trouve de fait disqualifié par son entourage professionnel », s’alarme le texte : « Il n’est alors plus convié à certaines réunions, à certaines rencontres, à certains séminaires, plus interrogé sur des domaines où jusqu’à présent il était référent et jugé compétent, parfois même soudainement ignoré jusque par ses subalternes. »

De nombreux hommes managers se plaignent aussi que « si tu es un homme blanc de plus de 50 ans, tu n’as plus de carrière possible chez Engie ». Un argument que vient démentir l’organigramme du comité exécutif : sur ses onze membres, on ne trouve que trois femmes, dont Isabelle Kocher. Mais il est vrai que la volonté de la directrice générale d’arriver à 30 % de femmes dans les équipes dirigeantes a abouti à la nomination à des postes de pouvoir de certaines femmes bien plus jeunes que leurs collègues masculins.

D’autres cadres mettent plus directement en cause des membres de la garde rapprochée d’Isabelle Kocher, dont le DRH ou la responsable financière. « Pour embarquer ses troupes dans un tel projet de transformation, il faut avoir une conduite exemplaire. Or il y a un réel écart entre ce que disent et ce que font une poignée de cadres dirigeants », juge par exemple Hélène, cadre de haut niveau. Elle estime que le respect et la bienveillance prônés officiellement pour la mise en place du plan Calista ne sont pas toujours respectés.

Elle regrette notamment que certains des dirigeants aient lancé des recrutements à l’extérieur, alors qu’il est demandé aux autres de se cantonner à des recrues internes. « Il n’y a pas de règle sans exception, balaye Pierre Deheunynck. À chaque fois que nous avons cherché des compétences à l’extérieur, c’est que nous n’en avions pas trouvé en interne. » Il rappelle qu’une procédure stricte existe pour ce cas de figure : un recrutement externe ne peut se faire qu’à l’issue de deux mois de recherches en interne et doit être validé par un comité de nomination composé de membres du comité exécutif. Le DRH en fait partie et y dispose d’un droit de veto, mais il ne décide pas seul des embauches.

Enfin, certains très bons connaisseurs de l’entreprise et de ses coulisses pointent la forte dichotomie qui s’installe peu à peu entre les « Engie 50 », les 50 managers les plus haut placés, traités avec égard et bien informés sur la stratégie de l’entreprise, et les autres cadres. Une situation qui crée des « dirigeants à deux vitesses et engendre beaucoup de frustrations ». Et qu’Engie devra sans doute se décider à traiter si le groupe veut réellement améliorer les situations de mal-être au travail qui perdurent au plus haut de son organigramme.

Publié le 19/02/2019

Répression judiciaire des Gilets Jaunes : Edouard Philippe fait du chiffre

Condamnations de Gilets jaunes : la curieuse approche quantitative de la justice mise en avant par Édouard Philippe

Par Me Régis de Castelnau

 (site mondialisation.ca)

Les chiffres dévoilés par le premier ministre indiquent une instrumentalisation de la justice et un mépris du droit.

 Atlantico : ce mardi 12 février, le premier ministre, Edouard Philippe, a déclaré devant l’Assemblée nationale : « Depuis le début de ces événements, 1796 condamnations ont été prononcées par la justice et 1422 personnes sont encore en attente de jugement » (…) « plus de 1300 comparutions immédiates ont été organisées et 316 personnes ont été placées sous mandat de dépôt ». Comment comprendre de tels chiffres, faut-il y voir une excessive sévérité, ou traitement « juste » de la situation eu égard aux événements ?

Régis de Castelnau : Ces chiffres sont proprement ahurissants. Il s’agit donc, et c’est assumé comme tel, d’une répression de masse. C’est-à-dire qu’on a mobilisé l’appareil judiciaire depuis trois mois pour faire ce qui ne peut plus s’apparenter à une justice normale, mais à une justice d’exception, à une justice de masse.

La justice française complètement en crise par défaut de moyens, et qui a beaucoup de mal à effectuer les missions qui sont les siennes dans le cadre de son service public vient d’être instrumentalisée au service du pouvoir exécutif pour mettre en place une répression sans exemple depuis la fin de la guerre d’Algérie. Soyons clairs, on ne peut pas rendre une justice digne de ce nom, avec des procédures régulières, des débats contradictoires, des décisions équilibrées dans ces conditions. 316 personnes placées sous mandat de dépôt, dont une proportion considérable de gens sans casier judiciaire, ce chiffre doit être rapporté à ce que la presse nous apprend tous les jours concernant la délinquance des quartiers ou des gens ayant jusqu’à 20 condamnations pour des délits graves à leur casier n’ont jamais fait un jour de prison. Cette statistique est claire, c’est une justice d’exception qui a été rendue indigne d’un pays comme le nôtre. Le président de la république a fait le choix, non pas du maintien de l’ordre mais celui d’une répression brutale du mouvement des gilets jaunes. Que la justice souvent parquet et juges du siège ensemble ait accepté d’exécuter les ordres de l’Élysée et de la place Vendôme est une régression qui nous renvoie des dizaines d’années en arrière. Désormais lorsque les syndicats de magistrats nous parleront d’indépendance et d’impartialité ils se feront rire au nez. Surtout que dans le même temps, et l’affaire Benalla est là pour le démontrer, la même justice est d’une complaisance surprenante avec les délinquants qui entourent le chef de l’État.

Des groupes d’avocats se sont organisés pour faire face à ce moment liberticide, et les informations qui remontent sont consternantes. Incriminations fantaisistes, procédures bâclées, peines exorbitantes infligées pour des infractions imaginaires, mises en cause systématique des droits de la défense. Il y a aussi bien sûr les comportements des parquets comme par exemple celui de Paris par le Canard enchaîné, ou le procureur du tribunal de grande instance ordonne à ses substituts de violer la loi et de conserver les gens garde à vue en commettant des séquestrations arbitraires. Il y a bien sûr également les refus catégoriques malgré les évidences de poursuivre les policiers frappeurs, alors que les préfets en saisissant l’IGPN font eux leur devoir.

Je dois reconnaître que la façon dont l’appareil judiciaire s’est comporté à l’occasion du mouvement des gilets jaunes a quand même été pour moi une surprise. L’image d’une justice équitable, respectueuse de sa mission et de la loi est détruite dans l’opinion publique pour longtemps. Comment pour complaire au pouvoir exécutif des magistrats ont-ils accepté de prendre ce risque ?

En tout cas cette statistique établit que cet appareil judiciaire, oubliant sa mission de rendre la justice, a choisi de se comporter en supplétif de la police pour rétablir l’ordre. C’est complètement déplorable.

Comment interpréter cette vision quantitative de la Justice de la part du premier ministre ?

Que le premier ministre revendique triomphalement de telles statistiques qui n’établissent qu’une chose, c’est la vision instrumentale de la justice de ce pouvoir, en dit long sur le mépris du droit qui le caractérise. Il dirige un gouvernement qui est en train de faire voter une nouvelle loi sur l’organisation de la justice que tout le monde judiciaire considère comme de pure régression, et qui passe son temps à rogner sur le budget de ce qui devrait être un grand service public. Et maintenant il vient à l’Assemblée nationale brandir des statistiques que ceux qui savent ce que doit être la justice, considèrent comme déshonorantes. « Regardez, la justice expéditive que nous avons ordonnée a condamné 1796 de ces horribles gilets jaunes. Elle en a mis 316 au trou. C’est une magnifique victoire ! » A quand le premier ministre venant de la même façon triomphale brandir les statistiques des gens éborgnés, des mains arrachées, des blessés de toutes sortes ?

Ce qui apparaît dans ce comportement passablement indigne, c’est cet aveuglement sur ce qui se passe dans ce pays et sur le rejet dont le président de la république lui-même font l’objet. Persuadés d’être plus intelligents que tout le monde lui et ses équipes emmènent le pays dans une impasse mortifère en continuant de l’abîmer. Je ne sais pas comment tout cela finira, mais il est sûr que la trace que Monsieur Édouard Philippe laissera dans l’histoire sera particulièrement laide.

Interview publiée dans Atlantico. Via le site Vu du Droit

La source originale de cet article est Atlantico.fr

Copyright © Me Régis de Castelnau, Atlantico.fr, 2019

Publié le 13/02/2019

La RATP perd une manche dans un conflit du travail hors norme

Le tribunal administratif de Paris a annulé les avis d’une enquête administrative de sécurité estimant le profil de deux salariés non « compatible » avec leur poste, ce qui avait mené à leur licenciement.

Par Bertrand Bissuel (site lemonde.fr)

La justice vient d’infliger un revers à la RATP et au ministère de l’intérieur dans des conflits du travail totalement atypiques. En 2018, l’entreprise publique avait licencié deux de ses agents au motif qu’ils auraient fait courir un risque à la sécurité de leurs collègues et des usagers. Sa décision était étayée sur deux avis rendus par un service rattaché au directeur général de la police nationale. Les avis en question ont été récemment annulés par le tribunal administratif de Paris, ce qui remet en cause le choix du transporteur de se séparer de ces salariés.

L’un des différends concerne M. X : embauché, il y a six ans, à la RATP en qualité d’opérateur de maintenance, il avait demandé sa mutation en vue de devenir conducteur de métro. L’autre contentieux implique M. Y, recruté en novembre 2017 pour conduire le métro. L’un comme l’autre ont donc été congédiés en 2018, à quelques mois d’intervalle, dans des circonstances analogues : ils ont d’abord été relevés de leurs fonctions avant de recevoir, quelques jours plus tard, une lettre de licenciement.

Pour justifier la rupture du contrat de travail, la direction s’est prévalue d’une enquête administrative, qu’elle avait réclamée au ministère de l’intérieur. Cette investigation avait abouti à la conclusion que le comportement des deux hommes n’était pas « compatible » avec le poste convoité ou occupé, sans qu’un motif soit donné.

Métiers jugés sensibles

Une telle procédure est prévue par la loi du 22 mars 2016. Elle offre la possibilité aux sociétés de transport de voyageurs de contrôler le pedigree de personnes qui désirent travailler chez elles ou de salariés déjà en place qui veulent changer d’affectation. Ces vérifications ne sont admises que pour certains métiers jugés sensibles – par exemple chauffeur de bus ou agent de sécurité.

Le but est de s’assurer que les intéressés ne représentent pas une menace pour les personnels et la clientèle. C’est le Service national des enquêtes administratives de sécurité (Sneas), placé sous la tutelle du ministère de l’intérieur, qui se charge de « scanner » le profil des personnes. Il s’appuie, notamment, sur des fichiers relatifs « à la prévention du terrorisme ou des atteintes à la sécurité et à l’ordre publics ».

M. X et M. Y ont été stupéfaits d’apprendre le soupçon pesant sur eux. Et le traitement qui leur a été réservé les a profondément choqués. Primo : ils ignoraient tout des raisons pour lesquelles un avis d’incompatibilité avait été émis à leur égard. En outre, l’avis incriminé ne leur avait pas été notifié et la RATP avait mis fin à la relation de travail, sans qu’ils puissent se défendre. S’estimant victimes de pratiques expéditives qui ont violé leurs droits, ils se sont tournés vers le tribunal administratif de Paris afin d’obtenir l’invalidation de la sentence du Sneas.

Argumentaire différent

La démarche engagée a tourné à leur avantage. S’agissant de M. X, le juge a estimé que le ministère de l’intérieur n’avait produit « aucun élément factuel » permettant de démontrer que le salarié « constituerait une menace pour la sécurité ou l’ordre public ». Du fait de cette « inexacte application » de la loi, le requérant est « fondé » à demander l’annulation de l’avis d’incompatibilité.

Quant à M. Y, l’argumentaire du tribunal est différent mais parvient au même résultat : l’agent « aurait dû avoir notification de l’avis d’incompatibilité » et ce dernier aurait dû, de surcroît, « être motivé ». Or, tel n’a pas été le cas. Dans ces conditions, M. Y est, lui aussi, en droit de réclamer « l’annulation » de l’avis du Sneas.

Sollicités par Le Monde, le ministère de l’intérieur et la RATP se bornent à indiquer qu’ils ont pris acte des jugements du tribunal, prononcés le 31 janvier. Un appel sera-t-il interjeté ? Pas de réponse, à ce stade. Tout laisse à penser, par ailleurs, que la RATP n’a pas l’intention de revenir sur sa décision de congédier les deux hommes.

La bataille judiciaire continue

Ce licenciement, M. X et M. Y le contestent, en parallèle, devant la justice prud’homale. Pour le premier, l’audience, initialement prévue vendredi 8 février, a été repoussée au 6 mars. Son avocat, Me Raphaël Kempf, « ne voi[t] pas comment les prud’hommes ne pourraient pas tenir compte de la décision du tribunal administratif ». Autrement dit, la logique voudrait, selon lui, que la RATP soit condamnée, la rupture du contrat de travail ne reposant sur aucune « cause réelle et sérieuse ».

M. Y, lui, est déjà passé devant les prud’hommes, mais il a été débouté, le 1er février. Son conseil, Me Thierry Renard, avait demandé que les débats soient rouverts de manière à prendre en considération l’invalidation de l’avis d’incompatibilité, mais il n’a pas été suivi. Il va donc faire appel.

Outre M. X et M. Y, quatre autres hommes, au moins, ont été remerciés de la même manière par la RATP. Epaulés par Me Thierry Renard, trois d’entre eux ont déjà engagé des actions en référé devant les prud’hommes, qu’ils ont perdues. Les décisions ont été rendues avant le jugement du tribunal administratif de Paris. Mais la bataille va continuer, affirme Me Thierry Renard : des requêtes sur le fond ont été déposées. Celui-ci compte également s’adresser au juge administratif afin que soit annulé l’avis d’incompatibilité émis à l’encontre de ses clients.

Bertrand Bissuel

Publié le 07/02/2019

Dans la tête des grévistes

Stéphane Ortega (site rapports de force.fr)

Les facteurs d’un des deux bureaux de Montpellier sont en grève depuis le 21 janvier. Tous les matins, ils se rassemblent devant leur centre de distribution, refusant une réorganisation qui supprime une vingtaine de tournées, et exigeant la titularisation des précaires. C’est le second conflit long que vit ce bureau en trois ans. Treize jours sans salaires, dans le froid, sans certitude d’obtenir gain de cause. Voyage au cœur d’une grève.

 

« Ils s’en foutent de la vie des gens », affirme catégoriquement Benjamin, en décrivant la nouvelle organisation du travail mise en place dans son bureau depuis le mardi 22 janvier. Avec près de 20 % des tournées supprimées, la mise en place d’une coupure méridienne, des tournées dont la taille varie en fonction des moments de l’année, c’est tout son cadre de travail qui est chamboulé. Dépité par une réorganisation « sans queue ni tête », ce facteur de 35 ans semble plus atterré qu’en colère : « Le samedi, finir à 16 h quand tu as ta fille qu’un week-end sur deux, cela veut dire que tu ne la vois que le dimanche ». Benjamin a commencé la grève le lundi, veille de la nouvelle organisation. Le lendemain matin, par curiosité, il entre dans le bureau pour jeter un coup d’œil à son nouveau casier de tri. Celui-ci contient bien plus de case. Il a absorbé les rues de tournées qui ont été supprimées. Cela confirme son choix : il ressort et rejoint ses collègues sur le piquet de grève. Il y est encore.

Il n’est pas le seul. À quelques mois de la retraite, Bernard trouve un parfum particulier à ce qui devrait être sa dernière grève. Avec ses « trente ans de boîte » et son tempérament sanguin, il fait autant office d’ancien que de mascotte. Au-delà des moqueries bienveillantes qui fusent à son égard autour du brasero dès 5 h 30 du matin, Bernard est un blessé de La Poste. Après une longue carrière où il a vu défiler les patrons de passage, il subit un déclassement, puis de fermeture de centre en fermeture de bureau, il échoue « rouleur à la distribution », à l’âge de 54 ans. Chaque jour, une nouvelle tournée, un nouveau moyen de locomotion, et de nouvelles douleurs en fin de vacation. Avec autant de mépris accumulé, la grève est plus qu’une évidence, c’est « une revanche personnelle, une envie de leur faire payer l’addition ». Il ira jusqu’au bout.

La détermination : une histoire de convictions

« Dans l’état actuel, je ne retournerai pas au boulot », certifie un troisième facteur. Malgré ses seulement 29 ans et quatre ans d’ancienneté en CDI à La Poste, c’est son second conflit. Déjà en 2016, il avait comptabilisé 10 jours de grève contre une réorganisation qui n’avait finalement pas vu le jour. Pour lui, c’est « une question de convictions », assume-t-il, un peu agacé par ceux de ses collègues qui « râlent et ne font pas grève parce qu’ils ne sont pas touchés individuellement ». Moins tranchante, mais tout aussi déterminée, Émeline découvre la grève pour la première fois. En CDI depuis un an, après un purgatoire postal fait de plusieurs contrats précaires, elle a le profil de l’employée modèle. Pourtant elle est sur le piquet de grève tous les matins.

« Je n’ai pas envie que mes collègues vivent ce que j’ai vécu. Les tournées sont beaucoup trop longues pour faire un travail de qualité », expose-t-elle simplement. Avant qu’elle signe son CDI, elle a testé les « tournées sacoches », une innovation de la direction qui supprime au facteur le tri de sa tournée, pour le laisser dehors en continu, en distribution de 9 h à 17 h. Forte de cette expérience calamiteuse, où elle a sombré physiquement et psychologiquement au bout de six mois, elle craint le rallongement des tournées, inclus dans la nouvelle organisation. Pour elle pas question de voir détruire son « beau métier ». « Je n’aurais pas été en accord avec moi même en restant dedans, et en faisant du mauvais travail », conclut-elle, le plus naturellement du monde.

« J’ai rarement vu une grève comme celle-là », explique Bernard, surpris par la détermination et l’implication de ses collègues. Le premier jour de grève, ils étaient 34 facteurs en grève, 48 au quatrième jour, puis 53, avant de redescendre depuis, à une fourchette comprise entre 35 et 45 grévistes. Chaque jour, ils sont présents au petit matin devant leur bureau, se répartissent les tâches et effectuent des rotations pour participer aux négociations avec la direction. « C’est la première fois qu’en arrivant au sixième jour de grève, le samedi, les gens sont prêts à continuer massivement, au lieu d’élaborer des stratégies pour savoir comment gérer la fin du mouvement », constate-t-il. La grève s’est déjà poursuivie une semaine de plus, avec un pic le jeudi, pour atteindre 80 % des titulaires. Pourtant, un tel résultat n’était pas assuré avant le début du conflit, malgré une longue préparation menée par les syndicats CGT et SUD.

La grève : une alchimie insaisissable

« Des facteurs se sont dit, ce projet n’est pas réaliste, mais nous allons sortir les tournées, et ils verront bien que ce n’est pas possible. D’autres ont dit : non, moi je ne veux pas m’épuiser, je ne suis pas responsable de ce qui va se passer, donc je me mets en grève la veille de la mise en place », raconte Doriane, un des visages de la CGT dans ce bureau. Face à ces deux options, elle a longuement hésité. « C’est difficile d’engager des gens dans un conflit de cette ampleur. C’est une grosse responsabilité de leur proposer d’entrer en grève en sachant qu’une journée ne suffira pas, et sans avoir de certitude sur l’issue du conflit. Il faut discuter pour que les gens se rendent vraiment compte de la difficulté du combat à mener, sans illusionner et ne berner personne », explique-t-elle.

Plutôt réservée initialement sur l’option de la grève, n’étant pas sûre que ses collègues soient prêts, elle s’y est jetée à corps perdu une fois la décision collective prise en assemblée générale. « Quand je vois l’état psychologique des facteurs qui ne font pas grève, je me dis qu’en étant dehors, nous nous préservons, c’est moins dur », relativise Doriane, certaine au final que le choix de la grève était le bon. Comme en écho à ces paroles, Mehdi admet volontiers être partagé, parfois mal-à-l’aise, et ressentir de la culpabilité, lui qui se définit comme n’étant « pas encore en grève ». Il y a deux ans, il avait pourtant participé au conflit de bout en bout, recevant même, comme une vingtaine de ses collègues, une convocation au tribunal pour « entrave à la liberté du travail ». Mais ce coup-ci, il ne l’a pas senti malgré le « choc de la réorganisation ». Plutôt partisan de « sortir les nouvelles tournées » en faisant la démonstration que « cela ne passe pas », il exprime un manque de visibilité et de discussion sur la stratégie la plus pertinente pour combattre la nouvelle organisation.

Tenir ! Entre pression financière, incertitudes sur l’issue du conflit, et solidarité

Aux doutes de ceux qui sont dedans, répondent ceux des grévistes à l’extérieur du bureau depuis deux semaines. « C’est un peu long, nous sommes fatigués, et puis il y a les sous », admet Stéphanie qui au début imaginait se mettre en grève une seule journée. Avec un salaire net de 1300 € et un retrait par journée non travaillée d’au moins 50 €, elle compte en partie sur la caisse de grève pour continuer. Mais avec une quarantaine de grévistes, chaque journée coûte 2000 € pour compenser la totalité des salaires perdus. « La prime Macron de 300 euros permet de tenir un petit moment », calcule un autre facteur. Reçue le 18 janvier, nombre de grévistes l’ont mise de coté pour se constituer un mini trésor de guerre avant la bataille.

Mais tous les matins, la récolte de soutiens financiers occupe une partie des grévistes. Fort heureusement, aux dons de postiers de différents bureaux, se sont ajoutés ceux de syndicats de toute la France, et ceux de particuliers à travers une cagnotte Leetchi. La compensation de plusieurs journées de grève est déjà assurée. Mais il n’y a pas que l’argent qui compte pour tenir. « Il y a des gens qui viennent te voir, qui te soutiennent, cela fait chaud au cœur », confie Benjamin qui voit chaque jour des personnes extérieures venir les encourager sur le piquet de grève. Ce soutien moral, tous notent son importance, en même temps que beaucoup découvrent une nouvelle fraternité avec des collègues qu’ils ne faisaient parfois que croiser. « Quoi de mieux qu’un piquet de grève pour connaître les gens », s’amuse Bernard, à qui ce mouvement, où les jeunes sont nombreux, donne de l’espoir.

Lundi 4 février, les facteurs attaquent le 15e jour de leur mouvement. Mais les grévistes ne sont pas les seuls à ressentir une pression. La direction a déjà reculé sur plusieurs points en deux semaines. Dans la nouvelle organisation du travail, le nombre de tournées changeait en fonction des périodes de l’année, passant de 80 à 72 pendant 16 semaines. La Poste s’est dite prête à abandonner ce point, à « déprécariser » quelques CDI intérimaires, et à aménager certains éléments de structure. Des propositions qui impliquent encore la suppression de vingt tournées. Pas vraiment du goût des facteurs, après deux semaines de lutte. Le bras de fer se poursuit. À l’entame de la troisième semaine du conflit, il va encore se passer beaucoup de choses dans la tête des grévistes. Dans celle de la direction aussi.

Publié le 01/02/2019

2019, « année sans pareille » ?

Reportage à « l’assemblée des assemblée » de Commercy

paru dans lundimatin#176, (site lundi.am)

« Un succès d’affluence », Médiapart
« Une solidarité à toute épreuve », Libération
« Débat citoyen  », la Croix
« Une assemblée de toute la France propose un appel commun », le Monde

Heureusement, il n’est pas question du débat national.

Ces éloges concernent tous l’initiative des Gilets jaunes de Commercy, petite localité à cheval sur le cours de la Meuse, au cœur du Grand-Est. L’idée ? Organiser une grande assemblée des assemblées, afin de s’essayer à la coordination du mouvement et d’en dessiner peu à peu les contours, les espoirs et les capacités d’action. Le tout en respectant le plus scrupuleusement possible des principes de démocratie directe.

A un moment crucial du mouvement des Gilets jaunes, après deux mois de mobilisation, l’initiative meusienne trace une voie singulière. Face à l’émergence de porte-paroles autoproclamés qui entendent tirer légitimité des réseaux sociaux, des plateaux télévisions ou de listes électorales, les gilets de Commercy font le choix de l’horizontalité et l’autonomie locale. Pourquoi ne pas proposer au mouvement une organisation qui ne soit pas une structuration par le haut ou une intégration au système politique ? Une troisième voie, celle de Commercy.

Toutes les routes mènent à Commercy

Le pari peut sembler fou, pourtant des dizaines de délégations ont répondu à l’appel, choisies par leurs assemblées par vote ou tirage ou sort et tenues de respecter des mandats divergents d’un rond-point à l’autre. Des Bouches-du-Rhône, d’Ariège, de Nantes, de Saint-Nazaire, de Poitiers, de Grenoble, du Vigan, de Bordeaux, de Toulouse, de Strasbourg ou d’Ile-de-France, une bonne partie des quelques 75 délégations est arrivée la veille, après avoir traversé le pays. Des frais souvent financés par les caisses de solidarité locales.

Samedi de bon matin. La petite salle des fêtes de Sorcy-Saint-Martin, à quelques kilomètres de Commercy, surnage et irradie de fluo. Au moins 400 personnes y sont entassées, bien plus que la capacité du lieu. Les journalistes sont présents en nombre. L’ambiance est électrique : le café n’est pas fameux, mais les espoirs sont immenses. Sur la route, un ami ne disait pas autre chose : « Si ça se trouve, on parlera de l’appel de Commercy dans les bouquins d’histoire, ça peut être historique », avant de se reprendre : « ça l’est déjà ».

L’histoire reste à écrire, mais de la bouche de certains organisateurs confiants, la salle municipale en contient peut-être « un petit bout  ». Sur les chaises en plastique, chacun y va de sa référence. Deux ombres semblent planer au-dessus des participants. Le serment du jeu de Paume et la Révolution de 1789 reviennent sous la tonnelle où l’on s’abrite de la pluie pour fumer sa cigarette. Sommes-nous en train d’assister à un transfert de souveraineté et de sacralité comparable à celui de l’été 1789 ? Une autre, plus discrète, n’en demeure pas moins essentielle : celle du communalisme libertaire, le modèle de l’écologiste américain Murray Bookchin basé sur la démocratie directe à l’échelle de la commune, modèle que les Kurdes tentent aujourd’hui d’instaurer au Rojava, le Kurdistan syrien.

En début d’après-midi, lorsque les échanges s’ouvrent enfin, c’est pour laisser la place aux délégué.e.s qui présentent un.e.s à un.e.s leur mobilisation, l’histoire de leur rond-point, la naissance de leur assemblée, leurs difficultés aussi. Avec toujours, en filigrane, cette prise de conscience qu’un autre destin commun est possible dès lors qu’on réalise qu’on est plus seul, qu’on s’organise. On se répond les uns les autres par des applaudissements nourris. Lorsque Saint-Nazaire impressionne par son ouverture d’une Maison du Peuple, squat qui fait office de cœur logistique de la mobilisation dans la cité portuaire, d’autres mettent en avant les soupes populaires ou les ébauches d’autonomie alimentaire. Les numéros s’échangent, les bonnes pratiques aussi.

Rapidement, il s’agit de mettre les pieds dans le plat. Est-il question oui ou non de produire un texte commun, même de principe ? Des délégué.e.s s’insurgent. « Ce n’était pas prévu !  ». « Nos mandats ne nous le permettent pas  ». « Nous ne pourrons pas le signer  ». Un débat avant tous les autres, incontournable : comment définir cette assemblée ? Quels contours lui attribuer ? Personne ne le sait, alors il faut débattre et se convaincre. Cela prend des heures. Les esprits fatiguent, certains se mettent à douter. Et si l’initiative ne parvenait à rien de concret ? Le souvenir inachevé de Nuit Debout et ses travers « assembléistes » s’invite dans les têtes. Après des heures de tractation, un accord est trouvé, basé sur le principe d’une validation a posteriori par les assemblées locales, sans oublier un droit d’amendement et de proposition. Il fait presque nuit dehors et aucun point à l’ordre du jour n’a encore été évoqué, l’assemblée est déjà épuisée. Mais après tout, la démocratie c’est peut-être ça.
 

L’idée d’un texte s’impose, mais pour y mettre quoi, au juste ? Le travail préparatoire des Gilets jaunes de Commercy est colossal, notamment sur les remontées des doléances. Une feuille double jaune pâle contient un tableau minutieusement préparé, une synthèse des centaines de revendications récupérées, classées par ordre d’importance et de récurrence. Finalement, il semble que les gens qui se mobilisent ont beaucoup plus en commun qu’il n’y parait : la répartition des richesses, le droit à une vie digne, la préservation de l’environnement, la fin des privilèges, le refus de l’abandon du monde rural et des quartiers populaires, l’amélioration des services publics, le référendum d’initiative citoyenne, la conservation d’une autonomie à l’échelle locale, la condamnation de la répression etc. Rassurés de ce constat, les délégué.e.s récalcitrant.e.s consentent à travailler à une voix commune, sous réserve d’une future approbation de leur assemblée.

A mesure que la journée se consume, des nouvelles des manifestations du jour parviennent de toute la France. Peu évoquées, elles occupent les esprits et habillent les temps de pause. En premier lieu, la blessure d’une des figures du mouvement, Jérôme Rodrigues, place de la Bastille à Paris. Bien que peu de gens sache vraiment de qui il s’agit, tout le monde s’accorde à dire que le gouvernement fait là un bien mauvais coup. « Ils sont complétement barrés, ils n’ont aucune limite  » s’étouffe une lyonnaise.

Encore plus de débat, toujours des débats

Et puis il y a cette agression ultra-violente de militants du NPA par un groupuscule fasciste parisien dont la vidéo circule sur les réseaux sociaux. La nouvelle pousse un sujet brulant sur le devant de la scène. « Il faut prendre position vis-à-vis de l’extrême droite » s’indigne une des déléguées.

Des voix s’élèvent : « Le mouvement est et doit rester sans étiquette ».

Ça se bouscule dans la salle. Le ton monte. Distinction est finalement faite entre l’extrême droite et le groupe fasciste auteur de l’agression. Mais le sujet n’est pas le seul à échauffer les esprits. La position à adopter vis-à-vis des syndicats fait aussi débat. Comment composer avec la grève nationale qui s’annonce pour le 5 février ? Certains participants égrainent les trahisons des directions syndicales. Tous s’accordent à converger avec les bases en lutte.

Les débats se prolongent autour des axes de travail définis par l’équipe de Commercy. Comment maintenir le rapport de force ? Comment s’organiser localement ? Comment se protéger des attaques du gouvernement, renforcer notre solidarité et assurer notre autonomie ? Quelle position vis-à-vis du « grand débat national » ? Faut-il envisager une liste pour les élections ? Comment être le plus démocratique possible, et surtout comment le rester ?

Une soirée festive était prévue, elle est vite oubliée. Les discussions durent tard dans la nuit. Quelques délégué.e.s de toute la France poursuivront encore le travail en petit comité, avec pour mission d’élaborer un texte nourri des échanges de la journée et espérer le faire accepter par l’assemblée le lendemain.

Dimanche matin, la proposition de texte commun est présentée. Ovationnée, mais insuffisante. Les amendements pleuvent. Décision est prise d’en proposer une deuxième mouture, en essayant d’en intégrer un maximum. Texte ou pas texte ? « Il ne faut pas confondre rapidité et précipitation  » glisse une déléguée venue de l’Ouest. Un autre : « Une révolution prend au moins 4 ans. Regardez 1789…  » Oui mais tout de même, ressortir du week-end sans texte de principe aurait nécessairement un gout d’échec. Le doute s’installe.

Le temps que les délégué.e.s retournent à leur labeur, l’assemblée se scinde en une multitude de petits groupes de travail, autant que d’axes de réflexion. L’occasion pour les observateurs qui n’avaient jusqu’ici pas eu voix au chapitre de s’exprimer. Les échanges sont intenses, parfois houleux. Il faut attendre la fin du déjeuner pour qu’une version amendée soit enfin présentée à l’assemblée. Les portables sont sortis, chacun imagine capturer un moment historique. La lecture se solde par un tonnerre d’applaudissement. Le texte est adopté.

Vite, en faire une vidéo. Tout le monde l’a compris, avant que l’histoire se souvienne de ce qui s’est passé dans cette assemblée de Meuse, il faut que l’expérience parvienne à convaincre les ronds-points, les assemblées et tous ceux qui s’organisent.

Appel de la première « assemblée des assemblées » des Gilets jaunes

Nous, Gilets Jaunes des ronds-points, des parkings, des places, des assemblées, des manifs, nous sommes réunis ces 26 et 27 janvier 2019 en « Assemblée des assemblées », réunissant une centaine de délégations, répondant à l’appel des Gilets Jaunes de Commercy.

Depuis le 17 novembre, du plus petit village, du monde rural à la plus grande ville, nous nous sommes soulevés contre cette société profondément violente, injuste et insupportable. Nous ne nous laisserons plus faire ! Nous nous révoltons contre la vie chère, la précarité et la misère. Nous voulons, pour nos proches, nos familles et nos enfants, vivre dans la dignité. 26 milliardaires possèdent autant que la moitié de l’humanité, c’est inacceptable. Partageons la richesse et pas la misère ! Finissons-en avec les inégalités sociales ! Nous exigeons l’augmentation immédiate des salaires, des minimas sociaux, des allocations et des pensions, le droit inconditionnel au logement et à la santé, à l’éducation, des services publics gratuits et pour tous.

C’est pour tous ces droits que nous occupons quotidiennement des ronds-points, que nous organisons des actions, des manifestations et que nous débattons partout. Avec nos gilets jaunes, nous reprenons la parole, nous qui ne l’avons jamais.

Et quelle est la réponse du gouvernement ? La répression, le mépris, le dénigrement. Des morts et des milliers de blessés, l’utilisation massive d’armes par tirs tendus qui mutilent, éborgnent, blessent et traumatisent. Plus de 1.000 personnes ont été arbitrairement condamnées et emprisonnées. Et maintenant la nouvelle loi dite « anti-casseur » vise tout simplement à nous empêcher de manifester. Nous condamnons toutes les violences contre les manifestants qu’elles viennent des forces de l’ordre ou des groupuscules violents. Rien de tout cela ne nous arrêtera ! Manifester est un droit fondamental. Fin de l’impunité pour les forces de l’ordre ! Amnistie pour toutes les victimes de la répression !

Et quelle entourloupe que ce grand débat national qui est en fait une campagne de communication du gouvernement, qui instrumentalise nos volontés de débattre et décider ! La vraie démocratie, nous la pratiquons dans nos assemblées, sur nos ronds-points, elle n’est ni sur les plateaux télé ni dans les pseudos tables rondes organisées par Macron.

Après nous avoir insultés et traités de moins que rien, voilà maintenant qu’il nous présente comme une foule haineuse fascisante et xénophobe. Mais nous, nous sommes tout le contraire : ni racistes, ni sexistes, ni homophobes, nous sommes fiers d’être ensemble avec nos différences pour construire une société solidaire.

Nous sommes forts de la diversité de nos discussions, en ce moment même des centaines d’assemblées élaborent et proposent leurs propres revendications. Elles touchent à la démocratie réelle, à la justice sociale et fiscale, aux conditions de travail, à la justice écologique et climatique, à la fin des discriminations. Parmi les revendications et propositions stratégiques les plus débattues, nous trouvons : l’éradication de la misère sous toutes ses formes, la transformation des institutions (RIC, constituante, fin des privilèges des élus…), la transition écologique (précarité énergétique, pollutions industrielles…), l’égalité et la prise en compte de toutes et tous quelle que soit sa nationalité (personnes en situation de handicap, égalité hommes-femmes, fin de l’abandon des quartiers populaires, du monde rural et des outres-mers…).

Nous, Gilets Jaunes, invitons chacun avec ses moyens, à sa mesure, à nous rejoindre. Nous appelons à poursuivre les actes (acte 12 contre les violences policières devant les commissariats, actes 13, 14...), à continuer les occupations des ronds-points et le blocage de l’économie, à construire une grève massive et reconductible à partir du 5 février. Nous appelons à former des comités sur les lieux de travail, d’études et partout ailleurs pour que cette grève puisse être construite à la base par les grévistes eux-mêmes. Prenons nos affaires en main ! Ne restez pas seuls, rejoignez-nous !

Organisons-nous de façon démocratique, autonome et indépendante ! Cette assemblée des assemblées est une étape importante qui nous permet de discuter de nos revendications et de nos moyens d’actions. Fédérons-nous pour transformer la société !

Nous proposons à l’ensemble des Gilets Jaunes de faire circuler cet appel. Si, en tant que groupe gilets jaunes, il vous convient, envoyez votre signature à Commercy (assembleedesassemblees@gmail.com). N’hésitez pas à discuter et formuler des propositions pour les prochaines « Assemblées des assemblées », que nous préparons d’ores et déjà.

Macron Démission !
 Vive le pouvoir au peuple, pour le peuple et par le peuple.

Appel proposé par l’Assemblée des Assemblées de Commercy.

Il sera ensuite proposé pour adoption dans chacune des assemblée

Publié le 31/01/2019

Toni Negri: «Les gilets jaunes sont à la mesure de l’écroulement de la politique»

Par Amélie Poinssot (site mediapart.fr)

Pour le philosophe italien Antonio Negri, les gilets jaunes s’inscrivent dans une mouvance que l’on observe, en Europe et dans le monde, depuis 2011, d'Occupy Wall Street à la révolution tunisienne. « On est au bord d’une transformation mondiale », explique le théoricien de la « multitude ».

Les gilets jaunes doivent rester un contre-pouvoir et ne surtout pas se transformer en parti politique, estime Antonio Negri. Le philosophe italien, qui vit à Paris depuis 1983, observe depuis longtemps les mouvements sociaux de par le monde. Dans Assembly, son dernier ouvrage coécrit en 2018 avec Michael Hardt (non traduit en français), il donnait un cadre philosophique aux occupations de places publiques qui ont vu le jour ces dix dernières années. Dans Empire, publié avec le même auteur en 2000, il inventait le concept de « multitude », qui prend aujourd’hui une acuité particulière avec l’actualité des gilets jaunes. Le mouvement qui a démarré en France en novembre révèle, d’après lui, une nouvelle forme de lutte qui s’appuie sur la fraternité. Entretien.

Mediapart : Depuis une dizaine d’années, de nombreux mouvements de protestation ont émergé, en Europe et dans le monde, en dehors de tout parti ou organisation syndicale. Qu’est-ce que les gilets jaunes apportent de fondamentalement nouveau par rapport à cela ?

Antonio Negri : Les gilets jaunes s’inscrivent dans cette mouvance que l’on observe depuis 2011 : des mouvements qui sortent des catégories droite/gauche comme Occupy Wall Street, les Indignés, ou encore le soulèvement tunisien.

En Italie aussi les gens se sont mobilisés, tout d’abord dans les universités avec le mouvement Onda [La Vague – ndlr], puis autour des communs avec l’opposition au TAV [la ligne ferroviaire Lyon-Turin – ndlr] ou la gestion des déchets à Naples. À chaque fois, il s’agit de luttes importantes qui ne se positionnent ni à droite ni à gauche, mais qui reposent sur une communauté locale.

C’est quelque chose que l’on retrouve chez les gilets jaunes : il y a dans ce mouvement un sens de la communauté, la volonté de défendre ce qu’on est. Cela me fait penser à l’« économie morale de la foule » que l’historien britannique Edward Thompson avait théorisée sur la période précédant la révolution industrielle.

Ce qu’il y a de nouveau, toutefois, avec les gilets jaunes, c’est une certaine ouverture au concept du bonheur : on est heureux d’être ensemble, on n’a pas peur parce qu’on est en germe d’une fraternité et d’une majorité.

L’autre point important, me semble-t-il, c’est le dépassement du niveau syndical de la lutte. Le problème du coût de la vie reste central, mais le point de vue catégoriel est dépassé. Les gilets jaunes sont en recherche d’égalité autour du coût de la vie et du mode de vie. Ils ont fait émerger un discours sur la distribution de ce profit social que constituent les impôts à partir d’une revendication de départ qui était à la fois très concrète et très générale : la baisse de la taxe sur le carburant.

S’il y avait une gauche véritable en France, elle se serait jetée sur les gilets jaunes et aurait constitué un élément insurrectionnel. Mais le passage de ce type de lutte à la transformation de la société est un processus terriblement long et parfois cruel.

Comment interpréter la violence observée à l’occasion des manifestations parisiennes ? Est-elle devenue pour certains l’unique recours pour se faire entendre ?

Les gilets jaunes sont un mouvement profondément pacifique. Ils ne considèrent pas la violence comme un moyen. J’ai bien connu les mouvements sociaux en Italie dans les années 1970. À l’époque, la violence ouvrière ciblait la police, et à chaque face-à-face, entre 100 et 200 cocktails Molotov visaient les forces de l’ordre. Ce n’est pas le cas ici.

Les manifestants ne jettent pas des cocktails Molotov sur la police. Lorsque le cortège, qui se dirige des Champs-Élysées à la place de la Concorde, est bloqué par un cordon policier, c’est violent parce qu’il est empêché d’arriver devant le Palais alors que c’est parfaitement légal. C’est dans l’affrontement que naît la violence ; elle n’est pas théorisée en tant que telle comme moyen d’action.

Pour moi, il y a une différence énorme entre la culpabilité et la responsabilité. Les gens qui sont venus manifester à Paris ne sont pas venus pour taper et faire des dégâts. Ils ne sont pas responsables de cette situation.

En observant les gilets jaunes, j’ai plutôt été frappé par la fraternité de ce mouvement. Cela va au-delà de la solidarité. Ce sont des gens qui se construisent comme des frères et sœurs. Comme dans une famille, ils essaient de régler les litiges par la discussion : c’est cela, le référendum d’initiative citoyenne. Ils sont dans l’amour, dans un régime de passion. C’est un phénomène totalement nouveau, à la mesure de l’écroulement de la politique.

Est-on en train d’assister à l’émergence d’un nouveau corpus, alors que depuis l’écroulement du bloc communiste, les idées peinent à s’imposer pour faire face au rouleau compresseur du libéralisme ?

De mon côté, cela fait vingt ans que je parle de « multitude » précisément pour analyser la dissolution des anciennes classes sociales. La classe ouvrière était une classe productive, liée à une temporalité et une localisation : on travaillait à l’usine et la ville marchait au rythme de l’usine. À Turin par exemple, les tramways étaient réglés sur les horaires de la journée de travail.

Tout cela est terminé. Je ne suis pas nostalgique de cette époque, car l’usine tuait les gens. Certes, on a perdu le lien de la production, le lien de la journée de travail, le collectif. Mais aujourd’hui, on a de la coopération ; cela va plus loin que le collectif.

La multitude, ce n’est pas une foule d’individus isolés, renfermés sur eux-mêmes et égoïstes. C’est un ensemble de singularités qui travaillent, qui peuvent être précaires, chômeurs ou retraités, mais qui sont dans la coopération.

Il y a une dimension spatiale dans cette multitude : ce sont des singularités qui, pour exister, demandent à être en contact les unes avec les autres. Il ne s’agit pas seulement de quantité. C'est aussi la qualité des relations qui est en jeu.

Les syndicats sont-ils passés complètement à côté du mouvement ?

Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, a lui-même déclaré que le syndicalisme était mortel. Les syndicats sont devenus des organes d’État pour gérer les salaires et les prestations sociales. Ils n’ont aucune place au sein des gilets jaunes, sauf s’ils se mettaient à se souvenir de ce qui s’est passé il y a un siècle... Ils sont bloqués sur les catégories et la professionnalisation.

Comment comprendre la réponse de l’État et la répression policière qui a frappé les manifestants – et dont Mediapart s’est fait l’écho à travers plusieurs témoignages de victimes et à travers le travail de David Dufresne ?

Les autorités sont à la fois dans l’incompréhension totale du mouvement et dans une réaction de peur. Emmanuel Macron sait parfaitement que son pouvoir est extrêmement fragile. Le contraste est saisissant entre le vide de ses discours et la gravité de sa gestion gouvernementale. C’est un produit de la démocratie française qui est dépourvu de tout sens de la réalité.

Au fond, Macron est dans la lignée de tous les gouvernements néolibéraux en crise : ils tendent vers le fascisme. En France, les institutions sont encore suffisamment fortes pour empêcher cela, mais les méthodes et les armes de la police française sont inquiétantes. À la différence des forces de l’ordre allemandes, qui sont davantage dans la dissuasion, les policiers français sont encore sur le terrain de l’affrontement. Je l’interprète comme un élément de cette fragilisation du pouvoir.

N’y a-t-il pas là une distorsion entre, d’une part, l’aspect avant-gardiste et fondamentalement nouveau du mouvement des gilets jaunes et, d’autre part, l’aspect rétrograde de la réponse policière, qui fait penser aux méthodes des années 1960-1970 dans plusieurs pays européens ?

Tout à fait. Mais l’on ne peut pas savoir comment le mouvement des gilets jaunes va évoluer. J’observe ce qu’il se passe à Commercy : c’est très intéressant d’assister à la transformation du rond-point en groupes de travail. La mutation du mouvement ne viendra pas de l’extérieur, elle viendra des acteurs eux-mêmes. Quant à savoir s’il débouchera sur un parti politique… De mon point de vue, ce serait une erreur, même si cette voie recueillait l’assentiment de la majorité.

Espérez-vous, avec les gilets jaunes, des changements importants dans nos institutions ?

Ce mouvement me remplit d’espoir, car il met en place une forme de démocratie directe. Je suis convaincu depuis cinquante ans que la démocratie parlementaire est vouée à l’échec. J’écrivais déjà en 1963 un article où je critiquais l’état des partis politiques. Cela n’a fait que s’aggraver… Et cela se retrouve aujourd’hui à tous les niveaux : mairies, régions, États. Et bien sûr, Europe. L’Union européenne est devenue une caricature de l’administration démocratique.

Les gilets jaunes ont fait apparaître une demande réelle de participation des individus. Or, avec les moyens techniques dont nous disposons aujourd’hui, nous pouvons mettre en place une démocratie radicalement différente. Pensons aux philosophes des Lumières… Ce n’était pas des fous. Les gens qui ont inventé la démocratie étaient des gens normaux. Il faut oser penser, comme disait Kant.

On est au bord d’une transformation mondiale. Arrêtons de croire que c’est le règne de Trump et de Bolsonaro. Avec Internet et les réseaux sociaux, nous sommes entrés dans un nouveau rapport entre technologie et transformation de l’humain. Je n’ai jamais pensé que le capitalisme était uniquement une catastrophe, un monde de marchandises et d’aliénation. Le capitalisme est un univers de luttes dans lequel les gens essayent de s’approprier le produit de l’humain exploité par les patrons.

Les gilets jaunes doivent rester sur ce terrain de la lutte, plutôt que devenir un parti politique, être engloutis par le système, et se retrouver en incapacité d’agir dans cette digestion que le pouvoir ferait d’eux. J’espère qu’ils vont rester un contre-pouvoir.

Les gilets jaunes ne veulent pas de leader. Si le système parlementaire est en crise, la traversée de cette crise se fera avec de nouvelles formes d’organisation. Nous n’avons pas besoin d’un Cohn-Bendit. L’idéal serait d’arriver à une démocratie directe dans laquelle il n’y aurait pas d’intermédiaire. Les intermédiaires empêchent la transparence.

Il faut revoir nos schémas de pensée et inventer en somme…

Oui, mais dans les gilets jaunes, la pratique arrive avant la pensée. Pour comprendre ce mouvement, il faut se mettre dans une position d’humilité devant ce qui est en train de se passer. On ne pourra pas construire une formation politique comme Podemos. Ce dernier s’est d’ailleurs trouvé incapable de récupérer d’un point de vue théorique ce que les Espagnols mobilisés faisaient d’un point de vue pratique.

La création du parti se solde aujourd’hui par un échec : les principales personnalités de Podemos se plantent des couteaux dans le dos et sont en train de s’entretuer sur les noms des candidats pour les prochaines élections [le 17 janvier, l’un des fondateurs de Podemos, Iñigo Errejón, a annoncé son intention de se présenter indépendamment du parti aux régionales. Il sera candidat sur la plateforme de la maire de la capitale, Más Madrid – ndlr]. Former un parti politique, c’est la fin d’un mouvement social.

Est-ce un constat que vous faites également à propos du Mouvement Cinq Étoiles, né il y a une dizaine d’années en Italie et aujourd’hui membre du gouvernement aux côtés de la Ligue, parti d’extrême droite ?

En effet, à l’origine des Cinq Étoiles se trouvaient des gens issus des mouvements autonomes, des luttes pour les communs, mais aussi, plus tard, de la critique des réformes constitutionnelles voulues par Matteo Renzi. C’était marqué à gauche. À la différence de la France où cela a explosé d’un coup, en Italie, tout cela s’est étalé dans le temps, les gens se sont formés petit à petit.

Puis, avec leur habileté, le comique Beppe Grillo et Gianroberto Casaleggio [mort en 2016 – ndlr] ont commencé à faire un travail électoral sur ces mobilisations. Le pouvoir est progressivement passé du côté de ceux qui maîtrisaient les techniques politiques.

À partir du moment où il a cherché à gouverner, sous la direction de Luigi Di Maio, le M5S s’est complètement fourvoyé. Prendre le pouvoir n’est pas révolutionnaire. Ce qui est révolutionnaire, c’est d’être en capacité de détruire le pouvoir ou, à la limite, de le réformer.

Depuis, ce que fait le M5S au gouvernement est révoltant. Le revenu de citoyenneté universel qu’il avait promis l’an dernier pendant la campagne électorale est devenu une loi de pauvreté : le revenu n’est distribué qu’à une partie des chômeurs et il est assorti d’obligations disciplinaires. Ainsi, à la troisième offre d’emploi, le bénéficiaire est obligé de l’accepter, quelle que soit la distance à laquelle elle se trouve de son domicile.

Les Cinq Étoiles ont été rattrapés par l’avidité, la gourmandise du pouvoir. Ils ont fait alliance avec des fascistes bien réels qui sont en même temps de profonds néolibéraux. Le fascisme est le visage politique du néolibéralisme en crise. Mais il y a une justice électorale : le M5S va perdre de nombreuses voix aux élections européennes de mai prochain.

Publié le 30/01/2019

Appel de la 1ère "Assemblée des Assemblées" des Gilets Jaunes

APPEL DE LA PREMIÈRE « ASSEMBLÉE DES ASSEMBLÉES » DES GILETS JAUNES

    Nous, Gilets Jaunes des ronds-points, des parkings, des places, des assemblées, des manifs, nous sommes réunis ces 26 et 27 janvier 2019 en « Assemblée des assemblées », réunissant une centaine de délégations, répondant à l’appel des Gilets Jaunes de Commercy.

    Depuis le 17 novembre, du plus petit village, du monde rural à la plus grande ville, nous nous sommes soulevés contre cette société profondément violente, injuste et insupportable. Nous ne nous laisserons plus faire ! Nous nous révoltons contre la vie chère, la précarité et la misère. Nous voulons, pour nos proches, nos familles et nos enfants, vivre dans la dignité. 26 milliardaires possèdent autant que la moitié de l’humanité, c’est inacceptable. Partageons la richesse et pas la misère ! Finissons-en avec les inégalités sociales ! Nous exigeons l’augmentation immédiate des salaires, des minimas sociaux, des allocations et des pensions, le droit inconditionnel au logement et à la santé, à l’éducation, des services publics gratuits et pour tous.

    C’est pour tous ces droits que nous occupons quotidiennement des ronds-points, que nous organisons des actions, des manifestations et que nous débattons partout. Avec nos gilets jaunes, nous reprenons la parole, nous qui ne l’avons jamais.

    Et quelle est la réponse du gouvernement ? La répression, le mépris, le dénigrement. Des morts et des milliers de blessés, l’utilisation massive d’armes par tirs tendus qui mutilent, éborgnent, blessent et traumatisent. Plus de 1.000 personnes ont été arbitrairement condamnées et emprisonnées. Et maintenant la nouvelle loi dite « anti-casseur » vise tout simplement à nous empêcher de manifester. Nous condamnons toutes les violences contre les manifestants, qu’elles viennent des forces de l’ordre ou des groupuscules violents. Rien de tout cela ne nous arrêtera ! Manifester est un droit fondamental. Fin de l’impunité pour les forces de l’ordre ! Amnistie pour toutes les victimes de la répression !

    Et quelle entourloupe que ce grand débat national qui est en fait une campagne de communication du gouvernement, qui instrumentalise nos volontés de débattre et décider ! La vraie démocratie, nous la pratiquons dans nos assemblées, sur nos ronds-points, elle n’est ni sur les plateaux télé ni dans les pseudos tables rondes organisées par Macron.

    Après nous avoir insultés et traités de moins que rien, voilà maintenant qu’il nous présente comme une foule haineuse fascisante et xénophobe. Mais nous, nous sommes tout le contraire : ni racistes, ni sexistes, ni homophobes, nous sommes fiers d’être ensemble avec nos différences pour construire une société solidaire.

    Nous sommes forts de la diversité de nos discussions, en ce moment même des centaines d’assemblées élaborent et proposent leurs propres revendications. Elles touchent à la démocratie réelle, à la justice sociale et fiscale, aux conditions de travail, à la justice écologique et climatique, à la fin des discriminations. Parmi les revendications et propositions stratégiques les plus débattues, nous trouvons : l’éradication de la misère sous toutes ses formes, la transformation des institutions (RIC, constituante, fin des privilèges des élus…), la transition écologique (précarité énergétique, pollutions industrielles…), l’égalité et la prise en compte de toutes et tous quelle que soit sa nationalité (personnes en situation de handicap, égalité hommes-femmes, fin de l’abandon des quartiers populaires, du monde rural et des outres-mers…).

    Nous, Gilets Jaunes, invitons chacun avec ses moyens, à sa mesure, à nous rejoindre. Nous appelons à poursuivre les actes (acte 12 contre les violences policières devant les commissariats, actes 13, 14…), à continuer les occupations des ronds-points et le blocage de l’économie, à construire une grève massive et reconductible à partir du 5 février. Nous appelons à former des comités sur les lieux de travail, d’études et partout ailleurs pour que cette grève puisse être construite à la base par les grévistes eux-mêmes. Prenons nos affaires en main ! Ne restez pas seuls, rejoignez-nous !

    Organisons-nous de façon démocratique, autonome et indépendante ! Cette assemblée des assemblées est une étape importante qui nous permet de discuter de nos revendications et de nos moyens d’actions. Fédérons-nous pour transformer la société !

    Nous proposons à l’ensemble des Gilets Jaunes de faire circuler cet appel. Si, en tant que groupe gilets jaunes, il vous convient, envoyez votre signature à Commercy (assembleedesassemblees@gmail.com).

N’hésitez pas à discuter et formuler des propositions pour les prochaines « Assemblées des assemblées », que nous préparons d’ores et déjà.

    Macron Démission !
 Vive le pouvoir au peuple, pour le peuple et par le peuple.

    Appel proposé par l’Assemblée des Assemblées de Commercy.

    Il sera ensuite proposé pour adoption dans chacune des assemblées locales.

Publié le 25/01/2019

Lettre jaune #17 : Les Totalitaires

« A l’inverse de leurs chants énamourés sur la Liberté, ceux d’en haut sont maintenant prêts à employer tous les moyens nécessaires pour éliminer ceux d’en bas  : interdiction de manifester librement, gardes-à-vue préventive, vol de cagnotte, condamnations en série, fichier de surveillance… »

paru dans lundimatin#174, (site lundi.am)

 

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes de mystérieuses Lettres Jaunes sont diffusées sur les ronds-points et les réseaux sociaux. Avec toujours autant de justesse et de poésie, cette 17e missive renvoie dos à dos l’uniformisation produite par la globalisation et l’identité fictive promue par ceux d’en haut.

Alors, nous, hommes d’en bas, nous Gilets jaunes, nous incarnons les particularités. Nous défendons les caractères, les nuances, les hasards. Nous défendons d’autres manières de vivre ! Nous défendons la diversité du vivant et non son appauvrissement ! (..) Nous défendons l’enracinement d’hommes et de femmes particuliers, fruit de l’immense capacité du vivant à produire de la variété et non de la plate identité ! L’univers d’en haut veut produire un Homme hors-sol et monstrueux ! Le monde d’en bas veut retrouver la chaleur, la couleur, et la curiosité de l’altérité ! »

« Ces derniers jours, l’escalade verbale est arrivée à son terme. La contradiction entre la réalité d’en haut, et la réalité d’en bas a été clairement posée : Il y a le Mal et il y a le Bien ! Nous sommes le Mal, ils sont le Bien ! Ceux d’en haut prônent le « monde libre » en créant des ennemis imaginaires pour faire triompher leur logique. « Nous voulons la liberté d’expression » ; « nous voulons défendre le droit de manifester » ; « nous voulons respecter toutes les opinions » ! Mais ils se servent de ces parades idéologiques pour se parer de vertus et cacher la nature réelle de leurs actes ! Ce sont des illusionnistes talentueux, mais leurs tours de magie ne prennent plus. Nous, Gilets jaunes, nous voyons leur main de fer sous le gant de velours.

A l’inverse de leurs chants énamourés sur la Liberté, ceux d’en haut sont maintenant prêts à employer tous les moyens nécessaires pour éliminer ceux d’en bas  : interdiction de manifester librement, gardes-à-vue préventive, vol de cagnotte, condamnations en série, fichier de surveillance… Ces moyens étaient jusqu’à alors recouverts par des discours bienfaiteurs : Liberté contre les oppressions ! Liberté contre les asservissements ! Liberté contre la violence ! Liberté contre la tyrannie ! Mais la Liberté d’en haut s’appelle en réalité l’uniformisation à marche forcée. En produisant un univers unique, une manière de penser unique, une manière d’agir unique, une manière de produire unique, une manière de vivre unique, ils ont crée lentement mais sûrement une logique totalitaire inédite, au nom de la Liberté chérie. Ce sont au contraire des ennemis farouches de la Liberté. Ils sont totalitaires parce qu’ils veulent faire de l’uniformisation marchande et juridique la règle unique et imprescriptible pour tous : les mêmes vêtements ! Les mêmes hommes ! Les mêmes femmes ! Les mêmes centres-villes ! Les mêmes divertissements ! Les mêmes emplois ! Les mêmes souffrances ! La même galère !

Cette uniformisation produit des identités remarquables toujours plus éloignées de la vie d’en bas. L’Union européenne est la dernière poupée russe du système. Elle a avalé les États et les a soumis à sa méthode unificatrice. Mais les États avaient eux aussi arraché toutes les particularités locales afin de les fondre dans un grand ensemble national. Les étatistes et les européistes sont frappés du même syndrome : la destruction des mondes d’en bas. A chaque fois, il s’agit de réaliser une unité toujours plus éloignée de la vie concrète, de la vie locale, de la vie pratique !

Ce n’est pas à Bruxelles, à Francfort, à Paris, à Berlin, à Madrid de définir la taille d’une tomate, ou la manière de vivre et de produire ! Ce n’est pas à Bruxelles de décider pour Paris ! Mais ce n’est pas non plus à Paris de décider pour Eymoutiers, pour Mont-de-Marsan, pour Colmar. C’est au contraire en partant d’en bas que le commun s’élève ! Sur le pommier aucune pomme n’est identique. Mais avec ceux d’en haut, la pomme de France doit être la même que celle de Roumanie ! La pomme des Landes doit être identique à la pomme de Normandie ! L’indifférenciation d’en haut consiste à fixer une idée imaginaire détachée de la réalité. Cette indifférenciation d’en haut ne tient plus compte de l’abondance de la différence. Elle génère une vie morte et standardisée.

Alors, nous, hommes d’en bas, nous Gilets jaunes, nous incarnons les particularités. Nous défendons les caractères, les nuances, les hasards. Nous défendons d’autres manières de vivre ! Nous défendons la diversité du vivant et non son appauvrissement ! Nous ne défendons pas l’Homme en soi, abstrait, détaché de tous liens familiaux, sociaux, et culturels, cet Homme cosmopolite, cet Homme gris fabriqué en série ! Nous défendons l’enracinement d’hommes et de femmes particuliers, fruit de l’immense capacité du vivant à produire de la variété et non de la plate identité ! L’univers d’en haut veut produire un Homme hors-sol et monstrueux ! Le monde d’en bas veut retrouver la chaleur, la couleur, et la curiosité de l’altérité !

A Nous.

Publié le 24/01/2019

Au procès de Cristal union, jugé pour deux accidents mortels : « Ils ont essayé de rejeter la faute sur les cordistes »

par France Timmermans, Franck Dépretz (site bastamag.net)

Cinq ans avant l’accident mortel, en 2017, de Quentin Zaroui-Bruat – raconté il y a peu par Basta ! – deux autres cordistes, Arthur Bertelli et Vincent Dequin, 23 et 33 ans, mourraient dans des conditions similaires, ensevelis sous des tonnes de matière dans les silos du géant sucrier Cristal union. Après sept ans d’une instruction interminable, le procès s’est déroulé le 11 janvier, à Reims. Un moment décisif pour une profession frappée par la course au rendement. L’association des « cordistes en colère » en a également profité pour tenir son premier week-end de rencontres, avec un mot d’ordre : « Stop aux accidents mortels ». Récit et témoignages, en texte et vidéos.

À la barre du tribunal, on a dû ajuster le micro. C’est que Madame Dequin est une petite dame. Une petite dame dont le récit limpide, intact, précis, ébranle l’auditoire. « Je fais souvent des cauchemars. Je vois mon fils qui s’enfonce pendant les quelques secondes où il est irrémédiablement tiré vers le bas. » Vincent, 33 ans, est mort d’« asphyxie par ensevelissement » le 13 mars 2012. Tout comme Arthur Bertelli, 23 ans. Les deux cordistes nettoyaient les silos de Cristal Union, propriétaire de la marque de sucre Daddy, sur le site agro-industriel de Bazancourt (Marne), quand ils ont été piégés sous au moins 3000 tonnes de sucre (voir la première de nos deux enquêtes sur les accidents mortels à Bazancourt). Tandis que Madame Dequin se demande à quoi ont dû ressembler les dernières pensées de Vincent, les responsables du deuxième groupe sucrier français et de son prestataire de nettoyage, Carrard services, qui employait les deux hommes, cessent de prendre des notes.

Ce 11 janvier, ils sont jugés au tribunal correctionnel de Reims pour « blessures et homicides involontaires, par violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence ». 17 proches des victimes se sont constitués parties civiles, de même que l’un des survivants, et le Syndicat français des entreprises de travaux en hauteur.

« Je vous reproche d’avoir été négligent. C’est vous qui avez signé le plan de prévention »

« Si les personnes proches du dossier ont ressenti que la procédure était anormale, elles avaient raison..., a glissé le président en ouverture du procès. Un aveu concédé par la justice. Rien ne justifiait qu’il y ait six ans d’instruction, ni que les premières mises en examen interviennent trois ans après les faits. » Sur le banc des prévenus, on trouve d’abord David Duval, chef d’établissement de Carrard Services au moment des faits, directeur industriel pour une société concurrente aujourd’hui [1]. « Quand vous regardez le salaire de Duval, 3000 euros, ça ne fait pas cher payé pour le risque encouru, plaide son avocat. Quand il signe son contrat, il ne sait pas qu’il peut se retrouver en garde à vue. » Le jour de l’accident, d’ailleurs, il est en congé. « Si mon client est là aujourd’hui, poursuit maître Ahmed Harir, c’est uniquement parce qu’il a signé une délégation de pouvoir. »

 
« Je ne vous reproche pas d’avoir involontairement tué quelqu’un. Je vous reproche d’avoir été négligent. C’est vous qui avez signé le plan de prévention », rétorque le substitut du procureur, Romain Ducrocq. « Incomplet », « mal défini »... Ce document, qui doit fixer les conditions d’intervention d’entreprises extérieures, n’évoquait « nulle part le risque d’ensevelissement », d’après Corinne Montigny, l’inspectrice du travail qui s’est rendue le jour même sur les lieux de l’accident. « Le plan de prévention du silo numéro 4, où il y avait plus de dix mètres de sucre, était le même que celui du silo numéro 1 où il n’y avait que quatre mètres de sucre », ajoute l’inspectrice. Si le plan de prévention est rédigé en « concertation » avec Carrard, sa réalisation incombe au donneur d’ordres : Cristal union.

C’est d’ailleurs le responsable du géant sucrier, Michel Mangion, qu’interpelle vivement le substitut du procureur : « Le nom indiqué sur le plan de prévention, ce n’est pas le vôtre ! C’est celui de votre prédécesseur ! Parce que c’est un copié-collé ! » Stupeur collective. « Je proteste ! » clame haut et fort Michel Mangion pour couvrir les murmures de la salle. « Je l’ai actualisé un mois après ma prise de fonction. Je me suis donné le temps », ajoute celui qui était directeur d’usine pour Cristal union au moment des faits – promu depuis « directeur Responsabilité sociétale d’entreprise ».

Peines avec sursis requises pour les responsables de Carrard et Cristal union

Peu avant l’accident, l’entreprise sous-traitante Carrard constate qu’elle n’a pas les effectifs pour répondre à la demande de Cristal union. Elle passe alors par une entreprise de travail temporaire spécialisée, Sett Intérim, qui lui fournit six intérimaires, dont les quatre cordistes qui descendront dans les silos. Le chantier, censé s’étaler sur trente jours, est facturé 121 500 euros. Pour Arthur et Vincent, il n’aura duré que dix minutes, lors de leur première journée de travail. « Je ne savais pas que les trappes de vidange allaient être ouvertes au moment où on travaillait dans le silo », raconte Frédéric Soulier, le seul des deux survivants amené à témoigner à la barre, lui aussi cordiste. Deux des trappes par lesquelles s’écoule le sucre ont en effet été actionnées par une salariée de Cristal Union, provoquant l’ensevelissement des cordistes présents dans le silo. « C’est le principal manquement en matière de sécurité, puisque c’est la cause des décès », souligne Corinne Montigny, l’inspectrice du travail. Comment une telle erreur a-t-elle pu se produire ?

Tout au long de l’audience, les avocats des prévenus ne cessent de se renvoyer la balle, sans reconnaître la moindre responsabilité. Ils semblent néanmoins s’accorder sur un point : « Les imprudences des deux victimes », notamment le fait qu’Arthur et Vincent avaient détendu leur corde. Un point dévoilé à la fin d’une audience éprouvante – qui s’est étalée sur près de douze heures – et précédé par quelques excuses auprès des parties civiles, « qui risquent d’être choquées », dixit Olivier Bernheim, l’avocat de Carrard services. « Ayant donné du mou à leurs cordes, les stop-chutes des cordistes n’ont pas pu fonctionner » [2], plaide-t-il. « Sachant qu’aucun cordiste n’a fait de chute dans cette affaire », lui a pourtant fait remarquer le président en tout début de journée. Côté défense, on rappelle qu’étant alors en appui sur la matière et non en suspension, les cordistes ne pouvaient faire autrement.

Le substitut du procureur requiert finalement 100 000 euros d’amende à l’encontre de chacune des deux entreprises, Cristal Union et Carrard services, ainsi que l’affichage de la condamnation à l’entrée de leurs sites respectifs, et un placement sous surveillance judiciaire pendant deux ans pour « qu’un mandataire vérifie tous les six mois qu’un plan de prévention ait bien été mis en place et qu’il soit respecté ». Le parquet réclame également respectivement huit mois et un an d’emprisonnement avec sursis, ainsi que 15 000 euros d’amende, à l’encontre de Michel Mangion et David Duval.

« Qu’on ait un moyen de résistance face à la pression économique qui frappe notre boulot ! »

Le lendemain du procès, l’association Cordistes en colère, cordistes solidaires, créée quelques semaines plus tôt, organise un week-end de rencontres à quelques kilomètres du palais de justice de Reims. Venus de toute la France, une quarantaine de cordistes répondent présents aux côtés des proches et collègues d’Arthur et Vincent, et ceux d’un autre cordiste décédé, Quentin Zaraoui-Bruat, 21 ans, mort enseveli dans des circonstances similaires en juin 2017, dans un silo de résidus de céréales de Cristanol, filiale de Cristal Union, à Bazancourt également (lire notre enquête). « Ça fait vingt ans que je fais ce boulot, vingt ans que j’attends ce moment !, s’enthousiasme Frédéric, de Marseille, au moment des présentations. Ce que j’attends de cette asso ? Qu’on ait un moyen de résistance face à la pression économique qui frappe notre boulot ! »

 

Dans une profession où les syndicats sont rares, et la convention collective inexistante, tout reste à faire en matière d’organisation des salariés. Et les revendications sont larges. Certains veulent faire reconnaître la pénibilité et les risques dans la grille de salaires, d’autres que les employeurs respectent leur obligation de fournir les équipements de protection individuelle. Mais le principal chantier, lancé à l’issue du week-end, consiste à offrir un soutien moral et juridique aux victimes d’accidents de travail. « On ne peut pas continuer à subir des journées de débats comme celle-ci, basées sur des aberrations techniques, sans même qu’un cordiste puisse apporter la contradiction à la barre !, tacle Julien Rivollet, cordiste depuis 2010, formateur et responsable de chantiers. Il faut absolument qu’on se constitue partie civile pour que des cordistes qui ont un bagage technique apportent leur expertise, dès le prochain procès. »

Aucune audience n’est encore annoncée pour l’accident mortel de son fils survenu le 21 septembre 2017, mais Valérie Bruat, la mère de Quentin Zaraoui-Bruat, peut déjà être sûre d’une chose : elle ne sera pas seule. Lors du tour de table, elle ne prononce qu’une phrase, d’une voix douce et déterminée : « J’attends que le métier de cordiste soit enfin reconnu, et qu’on puisse aller beaucoup plus loin dans les débats que cela n’a été le cas hier. »

Franck Dépretz

Publié le 22/10/2019

Postiers du 92 : au 300e jour de lutte, les grévistes sont plus que jamais déterminés

(site rapportdeforce.fr)

Depuis le mois de mars 2018, 150 factrices et facteurs des Hauts-de-Seine sont en grève. Le mouvement a commencé pour s’opposer au licenciement de Gaël Quirante, un syndicaliste Sud-PTT. Depuis, il s’est enraciné en réclamant l’arrêt des réorganisations dans les bureaux de distribution et la titularisation des travailleurs précaires. Par sa durée, il est devenu un caillou dans la chaussure de la direction du groupe postal.

« Ils ont tout essayé contre nous : les payes à zéro euro, l’envoi d’huissiers et de vigiles, les interventions policières jusque dans les bureaux de poste, les convocations au commissariat, et trois procès contre Gaël », énumère Xavier, le secrétaire départemental adjoint du syndicat Sud-Poste des Hauts-de-Seine, soulignant ainsi la détermination des salariés en lutte. Depuis la fin de l’été 2018, pas un seul des 150 grévistes n’a craqué et repris le travail explique-t-il. Ce samedi soir, à l’occasion du 300e jour de conflit, les postiers du 92 organisent une fête de soutien pour marquer l’évènement et récupérer quelques subsides pour la caisse de grève.

Depuis presque dix mois, la grève est majoritaire, dans cinq bureaux du département, et significative dans plusieurs autres. Elle touche environ 20 % des facteurs titulaires affirme le syndicat. Pour tenir, les 150 factrices et facteurs se démènent : tournées de bureaux de distribution quasi quotidiennes, assemblées générales, pressions sur les directions, collectes d’argent, actions avec d’autres mouvements en lutte, présence aux manifestations des gilets jaunes. Ils sont sur tous les fronts et déploient un effort considérable pour récolter l’argent permettant de payer les factures et les loyers de 150 familles. « Cela ne fonctionne que parce que c’est pris en charge par les grévistes, pas juste par quelques militants », explique Xavier du Syndicat Sud. L’auto-organisation du mouvement est plutôt pragmatique. « Les travailleurs ordinaires s’auto-organisent parce que c’est comme cela que l’on peut gagner, pas sur l’idée qu’il faut contrôler les dirigeants. Cette raison n’arrive que bien après », poursuit-il.

La question de l’argent a été et reste centrale. En plus des fiches de paye réduites à zéro, les fonctionnaires ont vu leur couverture santé coupée, et les agents ayant des familles nombreuses, leur prime du complément familial supprimée. Les grévistes ne tiennent que de la solidarité financière qui s’est créée autour de leur lutte, notamment celle de leurs collègues qui travaillent, rappelle Xavier : « sans la caisse de grève, nous aurions repris le boulot au bout de trois jours ». Mais les factrices et facteurs ne sont pas les seuls à supporter un coût dans cette grève. Selon leurs calculs, La Poste aurait perdu près de 6 millions d’euros dans ce conflit. Pour arriver à ce résultat, ils additionnent les frais d’huissiers, de vigiles, d’astreintes à payer suite à des condamnations, et enfin le coût des retards pris dans les réorganisations dont l’effet est de supprimer des emplois.

Un jugement favorable avant la fête des 300 jours

C’est peut-être un tournant dans la grève, ou en tout cas une évolution dans le rapport de force entre la direction de La Poste et le syndicat Sud. Dans la longue séquence à épisodes des tentatives du groupe postal de licencier le syndicaliste Gaël Quirante, la Cour d’appel de Versailles a rendu un arrêt favorable au militant jeudi 17 janvier. Nous n’avons pas pu consulter la décision du tribunal, mais selon Sud-Poste 92 qui doit la publier dans les prochains jours, elle confirme l’accord du 4 décembre 1998 sur l’exercice du droit syndical et déboute La Poste de ses demandes. Ainsi elle stipule que « tout représentant syndical appartenant ou non à La Poste bénéficie d’un libre accès » aux locaux. C’est un des points de litige entre La Poste et le syndicat Sud. La Cour condamne par ailleurs la direction à une amende de 4000 €.

Persuadé que ce jugement réécrit favorablement le droit syndical à l’échelle nationale à La Poste, mais aussi pour d’autres entreprises, Xavier considère qu’il s’agit déjà d’une des victoires à mettre à l’actif des grévistes, même en l’absence d’un protocole de fin de conflit qui leur soit favorable. Il revendique déjà l’embauche en CDI de 30 intérimaires à laquelle La Poste a été contrainte depuis 9 mois. Mais avec cette « nouvelle victoire juridique » qui « représente une claque énorme » pour la direction, il projette même d’obtenir la réintégration de Gaël Quirante à La Poste.

Signe d’un possible changement de ton de la direction, une audience annulée par La Poste a finalement été programmée lundi 21 janvier. Et ce, à 6 h du matin. « Il n’y a aucun engagement de leur part à faire des contre-propositions, aucune garantie que ce sera le début d’un processus de réelle négociation, mais l’impact du jugement est plus large que le seul département du 92, et leur position se détériore », analyse le syndicaliste. Quel que soit le résultat de cette rencontre, les grévistes comptent tenir encore, et s’il le faut, radicaliser et étendre leur mouvement, notamment dans Paris et en Seine-Saint-Denis.

Les postiers du 92 ne sont donc pas près de céder, d’autant que le syndicat Sud qui mène le conflit a vu sa stratégie confirmée lors des élections professionnelles du mois de décembre. Il dépasse désormais 51 % des voix à lui tout seul, avec une participation record de 86 %, 13 points au-dessus de la moyenne nationale.

Publié le 14/01/2019

A Commercy, les «gilets jaunes» expérimentent la démocratie directe de l’assemblée populaire

 Par François Bonnet (site mediapart.fr)

Dans cette petite ville de la Meuse, les « gilets jaunes » ont créé depuis deux mois une assemblée populaire et citoyenne. Le modèle fait école : le 26 janvier, une trentaine de délégations venues de toute la France se réuniront à Commercy. Reportage sur ce que certains gilets jaunes définissent comme un « municipalisme libertaire ».

Commercy (Meuse), de notre envoyé spécial.– Il est 17 h 30 ce mercredi, la nuit vient tout juste de tomber, et l’assemblée générale peut commencer. Une cinquantaine de « gilets jaunes » sont massés autour de braseros devant la « cabane » également dénommée « chalet de la solidarité ». C’est une cabane de planches construite dès le 20 novembre dernier, sur la place centrale de Commercy, à une portée de slogan de la mairie. Durant deux bonnes heures, un solide ordre du jour va être examiné, rythmé par des votes successifs.

Petite ville ouvrière (5 700 habitants), ayant vécu deux décennies de crise et d’effondrement industriel, Commercy s’est fortement mobilisée comme tout le reste du département de la Meuse dès le 17 novembre. « Les trois principaux ronds-points donnant accès à la ville ont été bloqués et puis des centaines de personnes ont continué. Et ça ne s’arrêtera plus ! » résume René, qui est ce soir l’un des deux animateurs de l’« assemblée populaire », accompagné d’un modérateur et d’un jeune chargé du compte-rendu qui sera le lendemain posté sur Facebook sur la page du groupe « Gilets jaunes de Commercy ».

Mais dans cette mobilisation des gilets jaunes, ceux de Commercy se sont très vite distingués en s’organisant en « assemblée populaire » et avec un slogan : « Le pouvoir au peuple, pour le peuple et par le peuple ».

Quand le gouvernement s’en prenait à un mouvement incapable de désigner des représentants, Commercy revendiquait justement cette démocratie directe. « Nous ne voulons pas de représentants qui finiraient forcément par parler à notre place ! Nous construisons un système nouveau où “ceux qui ne sont rien”, comme ils disent avec mépris, reprennent le pouvoir sur tous ceux qui se gavent. Si on nomme des représentants et des porte-parole, ça finira par nous rendre passifs. Reprenons le pouvoir sur nos vies, vive les gilets jaunes dans leur diversité ! » écrivaient-ils dans un premier appel public relayé dans toute la France.

Le 29 décembre, le mouvement lançait un deuxième appel. Se félicitant de cette « lutte aussi suivie, aussi soutenue et aussi encourageante », ils proposaient d’organiser à Commercy une « assemblée des assemblées ». « Certains s’autoproclament représentants nationaux ou préparent des listes pour les élections. Notre parole va se perdre dans ce dédale ou être détournée (...) Nous appelons à une grande réunion des comités populaires locaux. » 

Message bien reçu (lire l’intégralité de l’appel ici) : des réponses sont venues d’un peu toute la France (Saint-Nazaire, Toulouse, Montreuil, etc.). Vingt-cinq groupes se disent déjà prêts à participer et cette assemblée se tiendra samedi 26 janvier à Commercy.

 

Depuis deux mois, les gilets jaunes de Commercy expérimentent cette démocratie directe. « On tâtonne, on avance en marchant, tout ça est assez empirique, dit Jonathan, présent depuis le début du mouvement. Au début, on avait une organisation classique : une personne parlait dans le mégaphone, les autres écoutaient. Et puis la sono est tombée en panne, on s'est mis en cercle pour que tout le monde puisse parler et entendre. Petit à petit, on apprend et on améliore nos modes de décision, c'est intéressant. »

Quelques principes de base ont été posés. D'abord la parité, un équilibre des temps de parole entre femmes et hommes, un tandem femme-homme quand il s'agit de discuter avec les autres groupes de gilets jaunes en Lorraine. « Exemple, la rédaction de notre deuxième appel. Cela nous a pris une après-midi, nous étions une douzaine de personnes, six hommes, six femmes », précise Jonathan. Ensuite le recours systématique au vote pour toutes les décisions, des plus importantes au plus anecdotiques (par exemple, faut-il faire fabriquer des porte-clés gilets jaunes ?). Et si le vote ne permet pas de dégager une majorité franche, la discussion se poursuit, des éléments nouveaux sont recherchés et la décision est remise à un vote ultérieur.

« Ce qu'on découvre, c'est le plaisir de se parler, d'échanger et de se respecter, dit Mireille, qui alterne les petits boulots. On ne peut pas être d'accord sur tout mais l'essentiel c'est notre lutte. » Emmanuelle est, elle, ouvrière dans la principale usine de la ville qui fabrique des pièces pour l'aéronautique. « Je travaille en trois-huit, peintre en aéronautique, il n'y a pas beaucoup de femmes qui font ça, précise-t-elle. Ce que j'aime ici, c'est la solidarité, on se rend compte qu'on est moins isolé, qu'on a des problèmes semblables, et puis il y aussi la convivialité, chacun fait attention à ne pas casser le groupe. »

« Quand j'ai tout payé, il me reste une patate pour faire le mois »

Emmanuelle se définit comme « gilet jaune à 100 % et seulement gilet jaune ». Cela sonne comme une mise en garde. « Je ne veux pas être récupérée. Ne pas être un parti, c'est cela la force de ce mouvement », dit-elle. Car dans ce collectif de plusieurs dizaines de personnes, qui s'est soudé durant les semaines de luttes et de manifestations, cohabitent les couleurs politiques les plus diverses : un ancien militant du NPA, un Insoumis de la première heure qui fut même le candidat de la France insoumise aux dernières législatives, des électeurs de la droite, des écologistes qui sont de tous les combats à Bure, dans le département, où est projeté un centre d'enfouissement des déchets nucléaires.

« Oui, et il y a même sans doute des gens qui ont voté Front national parmi nous, dit René, enseignant à la retraite. Et alors ? Nous ne sommes pas là pour demander l'étiquette politique de chacun. Les gens ne veulent plus entendre parler de ça. Ce qui nous rassemble est un combat social et démocratique: contre des impôts injustes, des taxes qui frappent les plus fragiles, pour le pouvoir d'achat, pour un changement complet du système politique. »

Beaucoup racontent comment la CGT est venue les voir pour leur proposer une aide. « Ils étaient embêtés de voir ce mouvement parti si fort et sans eux, dit Guy. Je les connais bien mais nous en avons parlé et notre réponse a été non. Qu'ils viennent, mais en enfilant un gilet jaune et pas avec l'étiquette syndicale ! Chacun ici doit laisser ses engagements ou ses appartenances à la porte, sinon c'est l'échec assuré. »

Comment est-il possible, durant deux mois, de ne pas tomber sur des désaccords irréductibles entre des gens proches de l'extrême gauche ou de l'extrême droite ? « Ce qui se passe est radicalement nouveau, dit Claude, lui-même fonctionnaire dans l'administration des finances. Le peuple a surgi sans prévenir avec de vraies demandes fiscales, sociales, politiques. On ne veut pas se laisser diviser au nom des vieilles forces politiques, des partis. Tout le monde a quelque chose à dire d'intéressant, c'est cela qu'il faut prendre. »

René, l'ancien enseignant, vient préciser la démarche. Sur l'immigration, par exemple : le mieux est d'éviter la discussion pour ne pas buter sur l'obstacle. Emmanuelle, qui reconnaît bien volontiers qu'il y a des tendances diverses, explique que pour sa part, elle ne « veut pas entendre parler d'écologie » et qu'il a fallu recadrer quelques personnes engagées contre le projet d'enfouissement de déchets nucléaires à Bure. « Moi, je suis pour le RIC – référendum d'initiative citoyenne – et pour le social ; c'est tout et cela suffit largement à nos journées », dit-elle.

Chacun assure ainsi avoir laissé quelques-uns de ses engagements personnels à la maison. Au nom d'une cause supérieure, celle des gilets jaunes et d'un mouvement vécu à la fois comme totalement inédit et venu enfin du peuple. « J'ai du attendre d'avoir 75 ans pour vivre ça, c'est formidable », dit Alain. Sa vie professionnelle faite de voyages, de journalisme au Moyen-Orient, de photographies lui laisse 980 euros de retraite par mois. « Et j'ai encore de jeunes enfants ! Donc c'est dur, parfois très dur, mais je ne me plains pas », dit-il.

Pour lui, le plaisir du groupe de Commercy est de pouvoir enfin parler autrement de politique, sans discuter de partis, d'élections, de représentants.

Des voitures klaxonnent leur soutien, gilet jaune sous le pare-brise. Un homme vient de donner 30 euros. Un autre apporte un sac de victuailles. Un retraité s'arrête à la « cabane », discute. « J'ai 850 euros de retraite, 420 euros de loyer, les impôts locaux. Quand j'ai tout payé, il me reste une patate pour faire le mois », résume-t-il. Deux autres personnes arrivent : elles veulent écrire leurs revendications sur le cahier mis à disposition dans le « chalet de la solidarité ».

« On nous dit que le mouvement s'essouffle, qu'il ne reste à la cabane que les paumés et les sans-famille, je peux vous assurer que non, dit Guy. Nous avons pu faire une donation au Téléthon, on a passé une soirée à Metz à distribuer des gants, bonnets, écharpes aux SDF, on fait ici régulièrement des soupes solidaires avec des légumes donnés par les maraîchers. Et tout cela va durer. »

Commercy, le chant des partisans version lyrique revu par les gilets jaunes © Gilets Jaunes Commercy

Guy a été un des trois à réécrire le chant des partisans version gilet jaune de Commercy (voir la vidéo ci-dessus). « Une soirée magnifique ! Qu'est-ce qu'on a ri ! » dit-il.

Ami, entends-tu le vol noir de la finance sur nos paies
Ami, entends-tu la souffrance populaire sans pareille
Ohé, villageois, citadines et banlieusards, c'est l'alarme…

Et le groupe n'est pas peu fier. Leur chant a été repris jusqu'à Avignon, lors de la manifestation des femmes gilets jaunes début janvier.

Des « marées jaunes » organisées dans toute la Lorraine

Pourquoi cette expérimentation d’assemblée populaire se fait-elle à Commercy et pas ailleurs ? Personne n’a véritablement la réponse même si des pistes sont avancées par les uns et les autres. Une vieille culture ouvrière dans une ville qui a connu une profonde crise ; une envie de solidarité dans un territoire oublié par les pouvoirs publics ; le réveil d’une ville longtemps à gauche qui a basculé à droite et où les partis classiques sont désintégrés…

Tout cela a sans doute pesé. Tout comme l’existence d’un groupe qui a monté depuis un an une association dénommée « Là Qu’on Vive ». « C’est un lieu où toute personne est libre de venir sans se sentir jugée pour sa classe sociale, ses origines, ou son genre ; un espace où on peut de nouveau se rencontrer, discuter ensemble, apprendre à se connaître, et surtout : réapprendre à faire ensemble, en partageant savoirs et savoirs-faire, sans qu’il y ait de chef·fe. », dit ce groupe associatif.

Le projet a grandi, l’association vient d’acquérir une maison en centre-ville (voir le détail ici). Accueil des enfants, soirées, cycles de conférence, invitation de collectifs, d’auteurs ou d’artistes. « De fait, au fond de notre tête, on rêvait un peu de créer un jour une assemblée populaire », dit Claude, membre de l’association ayant rejoint la « cabane ». « Et le mouvement des gilets jaunes est parti, les gens sont sortis dans la rue, c’est allé encore plus vite. On a voulu en faire une colère d’automobiliste contre la taxe carburant, or c’est tout de suite devenu un énorme mouvement social. »

Est-ce ce collectif « Là Qu’on Vive » qui a théorisé ce que quelques gilets jaunes appellent le « municipalisme libertaire » ? « Non, c’est plus simple que ça, dit Jonathan, mais des gens sont venus nous voir, une étudiante belge par exemple, ils nous ont parlé de cela, de différents modes d’auto-organisation, du Chiapas, du Rojava même [région kurde au nord de la Syrie – ndlr]. Nous, nous avançons pas à pas. Il faut prendre le temps, écouter tout le monde et faire que tout le monde décide. »

Retour à l’assemblée générale de ce mercredi 9 janvier. L’ordre du jour a été inscrit sur un petit tableau. Point 1 : élection de deux porte-parole – un homme, une femme – pour l’« assemblée des assemblées » qui se tiendra le 26 janvier. L’exercice n’est pas simple tant la crainte du chef ou du représentant est forte. « Ça fait longtemps que je dis qu’il nous faut des représentants ou au moins des porte-parole, expliquait peu avant Emmanuelle. On ne veut pas de chef, c’est très bien, mais il faut au moins des référents, des délégués, sinon c’est impossible. »

Deux personnes seulement se sont portées candidates. Mais faut-il voter pour des candidats ? Faut-il voter pour des gens qui s'expriment bien, qui savent communiquer, demande Mireille, qui n'aime parler en public ? « Donc pour des beaux parleurs ? » rétorque un homme. Faut-il tirer au sort, s'en remettre à un vote de préférence ? Le débat s'engage, en témoigne la vidéo ci-dessous.

Gilets jaunes de Commercy. AG du 9 janvier. © Mediapart

Le vote final interviendra deux jours plus tard. Les assemblées générales ont lieu le lundi, le mercredi, le vendredi et le dimanche. Samedi, c’est jour de manif… Car le groupe de Commercy participe aux « marées jaunes » organisées au niveau de toute la Lorraine. Après Metz, Nancy et Épinal, le 5 janvier, les gilets jaunes défileront ce samedi 12 janvier à Bar-Le-Duc, la préfecture de la Meuse.

Le week-end dernier, plus de deux mille personnes ont manifesté à Épinal, un nombre presque jamais vu dans une telle ville. Et les violences sont survenues en fin de manifestation quand les premiers gaz lacrymogènes sont arrivés. Vitrines fracassées, voiture de police renversée… « Certaines violences me gênent bien sûr, mais toutes, non, car il y a des choses insupportables », note Emmanuelle.

Point 2 de l’AG : la mise en place du covoiturage pour Bar-Le-Duc samedi. « Je suis partant, mais je dois être rentré à 19 h pour récupérer mes gosses », prévient un participant. « Alors, la garde à vue sera courte », lance son voisin. Le parcours est discuté, la crainte de la venue du black bloc ou de militants de Bure est évoquée. « C’est à la fin que ça part en vrille, on partira tôt », décide l’assemblée.

Point 3 : l’assemblée des assemblées. Un groupe de travail a été créé et rend compte. Plus de vingt-cinq demandes de groupes régionaux ont été faites. L’assemblée demande deux porte-paroles – un homme, une femme – par groupe avec s’ils le souhaitent des observateurs. « Attention, la salle qu’on aura fait 250 places maxi, ce sera peut être pas suffisant au train où les demandes arrivent. » À prévoir, l’hébergement, la nourriture, la cuisine collective, les frais...

Point 4 : le cas Éric Drouet, une des figures nationales du mouvement. « Reporter Youtube », comme il se fait appeler parce qu’il filme toutes les manifestations en Lorraine et des activités du groupe de Commercy, explique avoir été contacté par l’animateur de la France en colère. « Il est peut être intéressé à venir, voilà, je vous transmets... » Le personnage divise. Une partie de l’assistance se méfie. Une autre approuve. Voter, ne pas voter ? Le débat monte. Un compromis est trouvé : on votera non pas pour ou contre Drouet, mais pour décider si le groupe le contacte ou non. Le vote est favorable.

L’assemblée s’achève. D’autres actions ont été envisagées, quelques discussions se poursuivent. Et si tout cela s’arrêtait dans les semaines à venir ? « Non, tant qu’il y aura cette situation sociale, ça continuera et si cela s’arrête, cela repartira à un moment ou un autre », assure Emmanuelle. Alain préfère se souvenir d’un blocage d’un péage, au début du mouvement. « Il y avait un gars avec écrit sur son gilet “Heureux de voir qu’on est libre !” C’est pas mal, non ? Maintenant, il reste juste à écrire “Heureux de voir qu’on est égaux !”. » Alain salue, il doit repasser à la maison voir ses enfants.

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Lire également dans Le Club de Mediapart les billets suivants:
Gilets jaunes : Le deuxième appel de Commercy
Les Gilets jaunes de Commercy lancent une coordination nationale
Appel des Gilets jaunes de Commercy à des Assemblées populaires partout

Publié le 30/07/2018

La SNCF lance des procédures disciplinaires contre certains grévistes

Par Pascale Pascariello (site médiapart.fr)

Les grévistes sont dans le collimateur de la SNCF. Des procédures disciplinaires ont été déclenchées contre plusieurs cheminots, à Paris, Lille, Nîmes et Rennes. Les cheminots visés ont tous participé au mouvement de grève et ont des mandats syndicaux.

La CGT poursuit seule désormais le mouvement de grève contre la réforme de la SNCF. Certains cheminots sont quelque peu découragés,  d’autres doivent livrer un tout autre combat, menacés de licenciement par leur direction. Au moment de la publication de cet article, 5 cheminots sont concernés par ces mesures.

À chaque fois, la procédure est la même : lorsque la sanction envisagée par la direction est une mise à pied supérieure à 12 jours, voire une radiation, le salarié doit passer devant un conseil de discipline. Au préalable, il est avisé par courrier des faits qui lui sont reprochés. Sa réponse doit intervenir dans un délai de 6 jours. Il est ensuite convoqué à un entretien puis au conseil de discipline. Celui-ci, composé de trois représentants du personnel et de trois représentants de l’entreprise, vote une sanction. La direction a un mois pour prendre sa décision.

L’histoire de Yannick Dubois, 31 ans, cheminot à la gare de Rennes et représentant du personnel au syndicat SUD Rail, témoigne de la répression exercée par la direction de la SNCF.

Mardi 24 juillet, sa radiation a été votée en conseil de discipline. La direction dispose d’un mois pour prendre la décision finale. Initiatrice de la procédure, elle devrait suivre cet avis.  

 « J’ai deux enfants à charge, c’est une catastrophe. Ils détruisent ma vie en inventant des charges contre moi. Ils me reprochent d’avoir appliqué la réglementation d’usage. C’est complètement kafkaïen », commente Yannick.

La direction de la SNCF lui reproche d’avoir voulu « nuire à l’entreprise ». Les faits invalident cette affirmation.

Le 1er mai, Yannick Dubois se rend à la manifestation organisée pour la fête du travail. À la fin de la journée, il se trouve dans un boulevard qui longe l’une des voies du chemin de fer. Il aperçoit un policier dans les emprises, c’est-à-dire à proximité des voies. Il demande aux forces de l’ordre présentes sur  le boulevard  si des dispositions ont bien été prises avec la SNCF afin d’éviter tout danger.

« J’ai présenté mon pass carmillon. Pour les cheminots, c’est un peu notre carte professionnelle. Il y a notre identité et notre matricule SNCF. Mais ils ne me répondaient pas. J’ai donc dit que je devais appeler le poste central de Rennes qui gère la régulation des trains sur la gare et ses environs. Nous devons leur signaler toute intrusion sur ou à proximité des voies. C’est une procédure interne à la SNCF pour travailler en sécurité sur les voies. Je travaille depuis 10 ans à la SNCF, je la connais bien. J’ai donc lancé l’alerte. » 

Comme le veut le protocole, Yannick Dubois décline son identité, et relate la situation en détail au poste central. « J’ai précisé qu’il s’agissait d’un policier et qu’à l’instant T, je ne savais pas ce qu’il faisait à deux mètres des voies. » Aucune disposition n’ayant été prise entre la police et la SNCF, le poste central décide d’arrêter temporairement la circulation et d’envoyer par la suite un train en reconnaissance, c’est-à-dire en marche ralentie afin de vérifier qu’il n’y a aucun danger. 

Néanmoins, le 22 mai, Yannick Dubois reçoit une convocation de l’hôtel de police. Contestant la présence d’un policier près des voies, le directeur de l’agence locale de surveillance générale de la SNCF a déposé une plainte contre lui, pour « entrave à la mise en marche ou la circulation d’un véhicule de chemin de fer ». Trois jours plus tard, un courrier de la SNCF exige qu’il s’explique, par écrit, sur les faits avant de le convoquer à un entretien préalable à sanction fixé le 15 juin. « J’étais stupéfait. Pourquoi ça se retourne contre moi ? J’ai tenté d’éviter qu’un drame ne se produise et c’est moi qu’on poursuit. »

Publié le 09/06/2018

Arrêtons de stigmatiser les cheminots, nous écrivains sommes solidaires

En quoi sont-ils responsables des lignes de TGV qui ne peuvent être amorties et dont la décision a relevé, au mieux, de l'aménagement du territoire?

 

JEAN-PHILIPPE KSIAZEK via Getty Images

"Arrêtons de stigmatiser les cheminots, nous écrivains sommes solidaires"

La stigmatisation des cheminots fut une opération de relations publiques pour les démoraliser. Elle eut un effet opposé au but recherché. Comment ne pas être aux côtés de petites gens vilipendées par Goliath? Des artisans des mots, des écrivains, des cinéastes, des universitaires et des avocats réagirent et appelèrent à les soutenir concrètement, financièrement. La grève installée, sur un mode intermittent pour des mois, les romanciers, avec des humoristes, décidèrent de leur offrir un livre. Deux mois plus tard, les textes écrits, composés et imprimés, "La bataille du rail" arrive sur les présentoirs des librairies.

Beaucoup d'entre nous ont puisé leur inspiration dans un temps familier, celui des souvenirs. Dans un mouvement opposé, les cheminots grévistes s'arc-boutent pour ne pas être aspirés par une terrible machine à tant remonter le temps qu'il en devient étrange.

Refaire de la SNCF une société anonyme, contrôlée par l'État? Nous serions téléportés avant 1983, quand un gouvernement d'union de la gauche transforma la SNCF en un établissement public.

Ramener des entreprises privées sur les grandes lignes ferrées? C'était avant 1937, année où le Front populaire décida d'intégrer les sociétés privées, déficitaires depuis des lustres, dans une nouvelle société, la SNCF, dont l'État détiendrait la majorité.

Supprimer le statut du cheminot, accepté, en mai 1920, par le patronat privé du rail? Les cheminots seraient ramenés à la situation existant en 1919 quand la loi institua les conventions collectives.

Et cependant, leur projet est de faire plus avec moins. En proposant que l'État reprenne seulement 35 milliards de dettes de SNCF Réseau ̶ alors qu'en Allemagne, l'intégralité de la dette du réseau ferré a été reprise par le gouvernement ̶ le Premier ministre exige en contrepartie que les cheminots augmentent encore leur productivité, pour apurer les dettes restantes, 12 milliards d'euros chez SNCF Réseau et 5 chez SNCF Mobilités.

En quoi les cheminots sont-ils responsables des emprunts pour acheter des entreprises d'autobus dans les cinq continents?

En quoi le sont-ils des nouvelles lignes de TGV qui ne peuvent être amorties et dont la décision a relevé, au mieux, de l'aménagement du territoire?

Tout se dit comme si l'opération de dénigrement des cheminots avait réussi: si leur productivité peut encore augmenter, c'est qu'ils ne travailleraient pas assez. Le suicide de Julien Pieraut, 26 ans, un gréviste syndiqué, lundi 21 mai, dans le domaine de l'entreprise publique, devrait rappeler, à tous, le mal-être de nombreux salariés de la SNCF. Les dizaines de suicides par an dans l'entreprise ferroviaire, selon les dirigeants syndicaux, avoisinent ceux de France Télécom dans sa pire période, de 2007 à 2009. Nous savons, depuis l'audit de ce sombre épisode, que ces décès, aux causalités complexes, entremêlent souvent des causes personnelles et sociales. Mais, pour les experts comme pour n'importe qui, leur somme est un indice statistique de la souffrance au travail. Des êtres humains vivants ne seront jamais des machines.

Alors, peut-on relier le stress des cheminots à une productivité toujours plus élevée dans l'entreprise ferroviaire nationale? OUI. Aux effets de la division des personnels après que l'entreprise ait été scindée en plusieurs entités, en 2014 ? OUI. À l'incertitude qui prévaut aujourd'hui sur leur statut professionnel? OUI. Peut-on régresser au régime social de 1919 sans faire de la casse.humaine ? NON, NON ET NON.

Publié le 25/05/2018

Les cheminots gagnent haut la main le pari de leur vot’action

Réforme ferroviaire

Marion d’Allard

L'Humanité.fr

 

91 068 cheminots (61,15/% des salariés) ont participé à la vot’action pour laquelle 564 urnes ont été installées.

Près de 95 % des cheminots se sont prononcés contre le pacte ferroviaire du gouvernement. Les syndicats en sortent légitimés et leur unité renforcée. Ils exhortent désormais le gouvernement à revoir sa copie et la direction de la SNCF à prendre ses responsabilités.

Ils avaient promis une riposte à la hauteur des coups portés. Les cheminots viennent d’infliger un camouflet au gouvernement et à la direction de la SNCF. Les 564 urnes déployées sur tout le territoire ont parlé : 91 068 cheminots (61,15 % des salariés) y ont glissé leur bulletin, rejetant à 94,97 % le pacte ferroviaire que le gouvernement, épaulé par la direction de l’entreprise publique, a décidé de faire passer en force. Une « prouesse militante qui montre la détermination des grévistes à répondre au venin du président Pepy, qui affirme que le mouvement s’effrite et que la réforme est globalement acceptée », a réagi Laurent Brun. Un résultat d’autant plus « exceptionnel », poursuit le secrétaire général de la CGT des cheminots, lorsque l’on considère les « conditions dans lesquelles s’est organisé ce vote », en quelques jours seulement et face à « une direction qui, dès le début, a passé des consignes pour que rien ne soit fait pour faciliter l’initiative, notamment en matière d’accès aux locaux ». Voilà pour la mise au point.

De plus en plus de responsabilités et de moins en moins d’effectifs

Mais derrière, c’est la détermination des cheminots – tous collèges confondus – à faire entendre leur voix que les représentants nationaux des quatre organisations syndicales représentatives de la SNCF (CGT, Unsa, SUD, CFDT) ont saluée hier à l’unisson. Ce résultat franc témoigne non seulement « d’une hostilité incontestable des cheminots vis-à-vis du pacte ferroviaire en cours de discussion », a insisté Laurent Brun, mais « bat en brèche les procès en légitimité » que la direction a enchaînés dès l’annonce de la mise en place du scrutin, complète Sébastien Mariani, secrétaire général adjoint de la CFDT cheminots.

Bien loin des clichés d’une supposée « gréviculture » entretenue par une poignée de « professionnels du désordre », ce vote révèle surtout la « très forte mobilisation de l’ensemble des cheminots et singulièrement de l’encadrement », note Jocelyn Portalier, responsable de l’union fédérale des cadres et maîtrises de la CGT cheminots. Leur taux de participation pourrait même être supérieur à la moyenne nationale. Rien d’étonnant dans le fond, selon le responsable fédéral. De plus en plus de responsabilités et de moins en moins d’effectifs, « la réalité des conditions de travail de l’encadrement à la SNCF explique largement leur mobilisation contre cette réforme ». Signe d’« un véritable ras-le-bol », mais aussi d’une certaine forme de lucidité. « Ils savent, poursuit Jocelyn Portalier, que les efforts de productivité se feront aussi sur leur dos et lorsque la stratégie de l’entreprise validée par cette réforme pousse à toujours plus de sous-traitance, c’est à eux que revient la gestion des appels d’offres, des cahiers des charges, des relations entre les entreprises… C’est une véritable usine à gaz ».

Guillaume Pepy doit s’en mordre les doigts. Lui qui claironnait que 20 % de grévistes revenait mathématiquement à considérer que 80 % des cheminots soutenaient le projet de loi a déclenché l’ire des salariés de la SNCF. Et désormais, chez les cadres comme ailleurs dans l’entreprise, la question de son maintien à la tête du groupe public ferroviaire fait irruption dans le débat. Hier, alors qu’à l’appel de l’ensemble des organisations syndicales (FO comprise), des dizaines de cheminots se sont rassemblés aux abords du siège de la SNCF à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), l’un d’entre eux confie : « Janaillac a quitté son siège de PDG d’Air France après une consultation de ses salariés, Guillaume Pepy doit faire de même. » « Pepy dehors ! » a lancé au micro, face à la foule et sous les fenêtres de la direction de la SNCF, Fabien Villedieu, délégué syndical SUD rail. Plus modérées, la CFDT, qui considère que « la fracture entre la direction et le corps social est extrêmement forte », et l’Unsa, pour qui il y a « rupture de confiance » manifeste, en appellent à ce que chacun prenne ses responsabilités. La CGT a quant à elle réaffirmé par la voix de Laurent Brun que la direction, « totalement discréditée », doit tirer « toutes les conséquences de ce vote sans ambiguïté qui prouve qu’elle n’est plus reconnue comme défenseuse du système ferroviaire, du service public, de l’entreprise publique et de ses personnels ».

Les syndicats exhortent l’exécutif à ouvrir des négociations

« Impréparation », « amateurisme », « autoritarisme », qu’importe les critiques formulées par les cheminots et leurs organisations syndicales, le gouvernement persiste et signe. Pour Laurent Brun, « l’ego du président » a pris le dessus. « Il veut être celui qui ne négocie pas », note le secrétaire général de la CGT cheminots, quitte à cumuler « aveuglement et déni pour passer coûte que coûte ses objectifs idéologiques au chausse-pied ».

Forts d’un vote qui, au-delà de légitimer largement leur action, révèle clairement l’opposition des cheminots à la réforme en cours, les syndicats exhortent le gouvernement à ouvrir, enfin, de réelles négociations et ce, après « deux mois de lutte », a rappelé, excédé, Erik Meyer, secrétaire fédéral SUD rail.

Une nouvelle salve de réunions bilatérales est prévue demain à Matignon. Les syndicats attendent désormais que le gouvernement convoque le patronat du rail à la table des discussions. Des réunions tripartites, « où tous les sujets doivent être passés au crible ». En somme, les cheminots ont dénoncé les dangers, manifesté leur colère, soulevé les incohérences et présenté leurs propositions. Ils exigent maintenant des réponses.

Les vrais chiffres du « coût » du statut des cheminots

C’est l’argument massue du gouvernement pour justifier l’abandon du recrutement au cadre permanent : le surcoût que le statut des cheminots ferait peser sur les comptes de la SNCF. « 700 millions d’euros par an ! » déclarait Emmanuel Macron il y a quelques semaines. Élisabeth Borne a depuis rectifié le tir, avançant le chiffre de 100 millions d’euros annuels. « Et aujourd’hui, les hypothèses tournent autour de 10 à 15 millions d’euros », note Laurent Brun, « soit entre 14 et 21 fois moins que le budget communication annuel de l’entreprise, dont plus personne ne parle d’ailleurs », tacle le secrétaire général de la CGT cheminots.

Marion d'Allard

journaliste

 

Publié le 17/05/2018

SNCF: un «document de travail» détaille des pistes de privatisation

13 mai 2018 Par La rédaction de Mediapart

Le Parisien a dévoilé dimanche le compte rendu interne d’une réunion entre la direction de la SNCF et le cabinet du ministre des transports. La possibilité de filialiser l’activité des trains régionaux (TER) et la cessibilité des actions des titres de l’entreprise sont évoquées.

 Derrière la réforme ferroviaire, il y aurait donc des projets cachés, mais précis, de privatisation de la SNCF. C’est ce qui ressort d’un « compte rendu interne » d’une réunion tenue le 4 mai entre la direction de l’entreprise et le cabinet du ministre des transports, dont la teneur est dévoilée par Le Parisien, dimanche.

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Selon ce document, « la compagnie ferroviaire a demandé au gouvernement de limiter l’incessibilité des titres de l’entreprise publique à la seule holding », détaille Le Parisien. Une astuce qui permettrait d’ouvrir le capital de SNCF Mobilité ou de SNCF Réseau et d’engager la privatisation de l’entreprise publique, en dépit des dénégations de ses dirigeants.

La dernière en date, celle du PDG de la SNCF, Guillaume Pepy, ayant été formulée pas plus tard que vendredi, dans les colonnes du même Parisien : « Il n’y a pas UN élément dans la réforme qui rend possible une privatisation totale ou partielle de la SNCF. C’est même l’inverse », avait déclaré le PDG.

Selon le document obtenu par le journal, l’entreprise publique soutient aussi « un amendement pour filialiser l’activité des trains régionaux ». Lors de cette réunion de travail, les représentants du ministère des transports ont aussi précisé les amendements en préparation. « La gestion des gares serait confiée à une filiale détenue par SNCF Réseau ; la date d’ouverture à la concurrence en Ile-de-France, prévue en 2033, serait avancée d’un an ; enfin, pour les petites lignes un amendement prévoit un rapport gouvernemental sur l’état du réseau et les lignes les moins circulées », expose Le Parisien.

Le ministère des transports et la SNCF n’ont pas contesté les éléments reproduits dans ce compte rendu, évoquant « une réunion de travail », et promettant que « l’incessibilité des titres de la SNCF concerne aussi bien la holding que SNCF Mobilité et Réseau ».

Des responsables de la SNCF ont fait savoir que « le but technique de la réunion » était de permettre à la compagnie de maintenir ses possibilités actuelles, et « d’avoir des filiales lorsqu’un marché a un caractère spécifique et l’exige, comme un marché transfrontalier ».

Les responsables syndicaux, et les grévistes, dont le mouvement connaît son neuvième épisode de grève, dimanche, risquent d’y voir a minima la preuve de l’opacité du projet gouvernemental.

 

 

Publié le 18/04/2018

UN PRÉSIDENT QUI VEUT LA PEAU DES CHEMINOTS

Communiqué aux cheminots

16.04.2018 | Action à partir des 3 et 4 avril 2018 (site Fédération CGT Cheminots-es)

Invité d’Edwy Plennel et Jean-Jacques Bourdin, Emmanuel Macron s’est exprimé dimanche soir sur la réforme en cours à la SNCF. Dans un exercice qui n’honore pas la fonction présidentielle, il mêle contrevérités, approximations et caricatures sur les cheminots. Cela doit nous encourager à accroître la pression par la grève pour une autre réforme !

CONTREVÉRITÉS SUR L’EFFICACITÉ DE LA SNCF

« Nous sommes face à une SNCF qui est 30% moins performante que ses grands voisins »

FAUX – Les expertises annuelles du Boston Consulting Group sur l’efficacité des réseaux de chemins de fer européens donnent toujours la SNCF 7e sur 25 (voir rapport CGT « Ensemble pour le fer ») et on est très loin de 30 % de différentiel avec le 1er. D’autres études montrent que la France dispose d’un des systèmes ferroviaires les moins couteux pour l’usager, ce que confirme le rapport Duron.

« La SNCF perd 1,5 milliard d’euros par an parce qu’elle n’est pas suffisamment efficace et parce qu’il y a un Statut »

Il précise plus tard dans l’interview qu’il y a 700 millions à économiser sur le Statut. Donc il s’agit bien de diminuer drastiquement nos droits !

FAUX – L’expertise des comptes montre que le système est déséquilibré par un accroissement des investissements nécessaires à l’arrêt du vieillissement du réseau. Après avoir concentré les investissements sur les nouvelles infrastructures à la place de l’Etat (LGV), l’effort de rattrapage pèse aujourd’hui très lourdement sur les comptes. Ce n’est pas une question d’efficacité de l’entreprise, c’est le résultat des mauvais choix de l’Etat. Si on rajoute les PPP (le surcoût des péages sur la LGV Tours-Bordeaux est évalué à 200 millions par an), les frais de transactions liés au découpage en 3 EPIC et d’autres mauvaises mesures, on constate que les cheminots n’ont rien à se reprocher.

CONTREVÉRITÉS SUR LA SITUATION SOCIALE DES CHEMINOTS

« des règles d’organisation où il n’y a pas de polyvalence »

« des règles de temps de travail qui ne sont pas conformes au reste de la société, pour le personnel roulant en particulier »

« des règles d’avancement et de déroulement de carrière qui sont beaucoup plus avantageuses que partout ailleurs, y compris la fonction publique »

« des règles de maintien dans l’entreprise, y compris quand on a fait des fautes importantes »

FAUX – Rien de tout cela n’est conforme à la réalité. Les règles d’organisation qui ont sclérosé le fonctionnement de l’entreprise ne se trouvent pas dans le dictionnaire des filières ou le RH0077 mais plutôt dans la gestion par activité et produit.

Ces affirmations mensongères visent à salir les cheminots face à l’opinion publique

LA TRANSFORMATION DE L’EPIC EN SOCIÉTÉ PAR ACTIONS

« Avant 1982, c’était une société, on en a fait un Etablissement qui ne fonctionne pas bien car les gens qui gèrent les gares ne sont pas ceux qui gèrent les quais »

FAUX – Avant 1982, la SNCF était une société par actions car le capital était encore partagé entre l’Etat et les actionnaires des anciennes compagnies privées. Cette situation, issue de la convention de nationalisation de 1938, a pris fin à l’échéance de celle-ci lorsque le Gouvernement a décidé de transformer la SNCF en entreprise publique (EPIC) de plein exercice. Par ailleurs, l’organisation et la gestion des gares n’a strictement rien à voir avec le statut juridique de l’entreprise.

« Je ne veux pas privatiser la SNCF, ça n’a aucun sens, c’est une infrastructure essentielle de transport »

Alors pourquoi privatiser Aéroports De Paris (ADP) qui est aussi une infrastructure essentielle de transport ?

« incessibles dans la loi »

FAUX – L’incessibilité des titres n’est pas inscrite dans la loi, les amendements qui le demandaient ont été repoussés par le Gouvernement. Par ailleurs, dès lors que ce sont des liens capitalistiques qui lient les entreprises composant le GPF, rien n’empêche leur vente en totalité ou par morceau, c’est ce que l’on peut voir avec les filiales du groupe.

LE CHANTAGE SUR LA DETTE

« plus il y aura une transformation ambitieuse, plus l’Etat reprendra de dette »

INJUSTE - La dette est celle de l’Etat. Il a obligé l’entreprise à s’endetter pour assumer le financement d’infrastructures dont il a décidé de doter le pays. C’est donc l’Etat qui doit la reprendre en totalité.

Ce qu’annonce le Gouvernement, c’est uniquement la reprise au 1er janvier 2020 d’une partie de la dette pour ne pas amener la future société par actions au dépôt de bilan. Avec la perte de la garantie de l’Etat sur les emprunts, et donc la hausse des taux d’intérêts appliqués à la SNCF, il est probable que cela n’allège même pas le poids de la dette sur l’entreprise !

Par ailleurs, nous ne savons toujours pas ce qu’est une « transformation ambitieuse ».

LES LIGNES DE PROXIMITÉ

« L’Allemagne a réouvert des petites lignes ces dernières années »

FAUX – L’Allemagne a fermé des milliers de kilomètres de lignes depuis l’ouverture à la concurrence. Elle en a réouvert quelques-unes sous impulsion de l’Etat qui investit massivement dans le développement du mode ferroviaire.

Au final, la CGT considère que la prestation du Président de la République était très éloignée des attentes des usagers et des cheminots.

Nous attendons le démenti de la Direction SNCF sur les mensonges et autres approximations du Président de la République, qui s’est livré à une nouvelle opération de « SNCF bashing » et de « cheminots bashing ».

TOUS EN GRÊVE LES 18 ET 19 AVRIL 2018

Pour exiger l’arrêt du processus parlementaire sur une loi technocratique et de véritables négociations pour répondre aux revendications des cheminots !

 

Publié le 05/04/2018

Comment la dette de la SNCF enrichit les marchés financiers, au détriment des cheminots et des usagers

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

Sous prétexte de sauver la SNCF, endettée de près de 50 milliards d’euros, le gouvernement Philippe prépare une profonde réforme du secteur ferroviaire, ouvrant la porte à sa privatisation de fait. Présentée comme la conséquence de performances insuffisantes de l’entreprise, cette dette résulte pourtant très largement de choix politiques et organisationnels antérieurs. Loin des fantasmes sur le statut des cheminots, Basta ! retrace l’histoire de cet endettement, qui constitue aussi une rente annuelle de plus d’un milliard d’euros pour les marchés financiers. Pour en venir à bout, d’autres solutions sont possibles.

Lors de l’inauguration de la ligne grande vitesse Paris-Rennes, en juillet dernier, Emmanuel Macron a évoqué une offre : l’État pourrait prendre en charge la dette de la SNCF en échange d’un « nouveau pacte social » au sein de l’entreprise publique, qui verrait le statut des cheminots progressivement supprimé. Emmanuel Macron faisait ainsi implicitement le lien entre l’endettement colossal de la SNCF – 46,6 milliards d’euros – et le « coût du statut » des cheminots, qui leur donne notamment la possibilité de partir en retraite plus tôt. Le rapport Spinetta, remis le 15 février dernier au gouvernement en vue d’une loi réformant la SNCF, reprend cette thèse d’un coût du travail trop élevé qui viendrait gréver les finances du système ferroviaire français.

« C’est une escroquerie intellectuelle de laisser penser cela, s’insurge Jean-René Delépine, représentant du syndicat Sud-rail au conseil d’administration de SNCF réseau, la branche qui gère les voies ferrées. Cette dette, c’est d’abord la contre-valeur d’un bien commun : un réseau de chemin de fer. Elle est visible parce qu’elle se trouve au sein d’une seule société. Si une entreprise avait, à elle seule, la charge de maintenir et de développer le réseau routier, sa dette serait infiniment supérieure ! L’État, qui se présente comme la victime d’un endettement non maîtrisé de la SNCF, est en fait le premier responsable de l’explosion de la dette. »

Une dette « mise sous le tapis » il y a vingt ans

Dans les années 80, la politique du « tout TGV », vers lequel les investissements sont essentiellement dirigés, se traduit par une diminution continuelle des budgets de maintenance et de renouvellement du reste du réseau – dessertes des agglomérations, lignes rurales, lignes inter-cités – qui aboutit à un état de délabrement alarmant d’une partie des voies. « En 2005, un audit sur l’état du réseau français réalisé par l’école polytechnique fédérale de Lausanne (Suisse) à la demande de Réseau ferré de France (RFF) et de la SNCF alertait sérieusement sur le vieillissement du réseau et pointait la responsabilité de l’État », souligne la CGT dans un récent rapport sur l’avenir du service public ferroviaire. Plus de 9000 kilomètres (sur un total de 30 000) sont considérés comme vétustes voire dangereux [1]. À certains endroits, les rails sont si dégradés que les trains doivent ralentir. Tout cela oblige l’État à engager un important et très coûteux programme de travaux au début des années 2000.

En 1997, pour répondre aux critères du traité de Maastricht qui conditionne le passage à l’euro à la maîtrise du déficit public, la France choisit de loger sa dette ferroviaire dans un nouvel établissement public, séparé de la SNCF : Réseau ferré de France (RFF, renommé SNCF réseau en 2014). « C’est une façon de masquer la dette publique, estime Jean-René Delépine. À la même époque, l’Allemagne a de son côté décidé de reprendre la dette du système ferroviaire, alors qu’elle était en pleine réunification ! »

La dette de 46,6 milliards d’euros qui plombe actuellement le système ferroviaire est celle de SNCF réseau, mise sous le tapis il y a vingt ans [2]. « RFF puis SNCF réseau se retrouvent à porter, seules, des investissements qui doivent normalement revenir à l’État, poursuit Jean-René Delépine. C’est pourtant lui qui prend les décisions d’aménagements ! »

Dix milliards ponctionnés par les marchés financiers

À la fin des années 2000, le gouvernement de Nicolas Sarkozy décide de lancer un vaste programme de travaux, mais sans y allouer les finances nécessaires. À la remise en état des voies vieillissantes, s’ajoute la construction de quatre nouvelles Lignes à grande vitesse (LGV) [3]. En 2010, SNCF réseau investit 3,2 milliards d’euros tout en percevant 2,2 milliards de subventions. Il faut donc emprunter sur les marchés pour trouver le milliard manquant. En 2012, les investissements s’élèvent à 4,3 milliards d’euros quand les subventions de l’État plafonnent à 1,2 milliard. Nouvel emprunt. En 2015, rebelote : alors que SNCF réseau doit débourser 5,3 milliards, il ne reçoit que 1,1 milliard de l’État. Cette année là, les subventions ne couvrent que 23 % des besoins d’investissement. Le recours à l’emprunt augmente encore. Depuis, les subventions consenties par l’État restent bien inférieures aux montants de travaux... pourtant engagés à sa demande ! « En 2017, 5,4 milliards d’euros ont été investis pour la régénération du réseau. 2,2 milliards ont été versés par des subventions. Le reste a été emprunté », illustre Jean-René Delépine.

À ce système structurellement déficitaire, s’ajoute le fait qu’« SNCF Réseau doit payer les intérêts de sa dette passée, comme l’explique Adrien Coldrey, économiste au sein du cabinet d’expertise Degest [4]. Or, il n’a plus aucune ressource pour payer ces intérêts puisque celles-ci ont été utilisées pour l’investissement : il doit donc s’endetter pour les payer. C’est un effet boule de neige, qui ressemble à une situation de surendettement pour un particulier. »

Ces dix dernières années, cette charge de la dette – 10,3 milliards d’euros seulement pour les intérêts – pèse plus lourd que l’entretien et le développement du réseau – 7,2 milliards d’euros ! « Quand la SNCF emprunte 100 euros pour le réseau, il ne peut en utiliser que 41. Les 59 restant sont ponctionnés par le système financier », détaille Arnaud Eymery, le directeur du cabinet Degest. Soit les banques, assurances et fonds d’investissement qui prêtent à la SNCF [5].

« On travaille pour financer les banques »

« Pour le dire autrement, afin d’investir 100 euros sur la modernisation des voies, la SNCF doit emprunter 243 euros ! Le surcoût est considérable. C’est une rente pour les marchés financiers, même si les taux sont actuellement très bas. » Si les taux devaient remonter, l’absurdité de ce choix économique serait encore plus flagrante. « La charge de la dette avale les trois quarts de la performance économique de l’outil industriel, assène Jean-René Delépine, de Sud-rail. On travaille pour financer les banques. C’est une honte. » Et plus le temps passe, plus la dette se creuse. « Si l’État l’avait reprise en 2010, seulement 7,2 milliards d’euros d’endettement auraient été générés, contre 17,5 milliards actuellement », calcule Arnaud Eymery du cabinet Degest.

Autre choix politique absurde : en 2006, le gouvernement de Dominique de Villepin privatise les autoroutes, ce qui provoque un gros manque à gagner pour le système ferroviaire. Une partie des subventions versées par l’État à la SNCF provient de l’agence de financement des investissements de transports de France, qui était alimentée par les redevances des concessions d’autoroutes...

Pour se faire une idée des sommes dont est aujourd’hui privé le système ferroviaire, il suffit de regarder le montant des dividendes que se sont partagés les actionnaires des sociétés concessionnaires d’autoroute (SCA) en 2016 : 4,7 milliards d’euros [6] ! « La suppression du projet d’écotaxe en octobre 2014 [par le gouvernement de Manuel Valls, ndlr], également prévue par le Grenelle de l’environnement pour financer la construction des LGV, vient à nouveau gréver les finances et donc le report des trafics de la route vers le train », ajoute Arnaud Eymery.

Pour les usagers, le prix des billets explose

Le report de la route vers le train constitue un défi crucial face au réchauffement climatique et à l’aggravation de la pollution atmosphérique. Mais pour les usagers, le coût du train s’envole. Car pour faire face à sa situation financière, le tarif facturé par RFF aux sociétés exploitants les trains – et donc principalement à la SNCF – a été considérablement augmenté (+26 % entre 2007 et 2013). « La hausse est aussitôt répercutée sur le prix des billets, qui augmente de 20% entre 2008 et 2013 », souligne Arnaud Eymery. Résultat : les Français délaissent le train jugé hors de prix.

Dès 2010, la fréquentation des TGV est en baisse. Un cercle infernal se met en place : les gens prennent moins le train, le nombre de trains diminue, les péages augmentent, de même que les billets, ainsi que les investissements nécessaires. Entre 2010 et 2016, le trafic ferroviaire enregistre une hausse de 1 % quand la voiture bondit de 7 % et le transport aérien de 17 %.

Plutôt que de taxer la route pour financer le transport ferroviaire, beaucoup moins polluant, l’État prétend que celui-ci peut s’autofinancer à condition que les cheminots travaillent plus et mieux. Pourtant, d’importants efforts ont déjà été consentis. « Chaque année, on demande à la SNCF d’économiser 1,5 milliard d’euros. Et la principale source d’économies, c’est l’emploi », poursuit Arnaud Eymery. Entre 2004 et 2014, les effectifs cheminots ont chuté. Ces derniers passent de 175 000 à 154 000 salariés, soit 2000 emplois supprimés chaque année.

Productivité élevée, espérance de vie réduite

Selon le cabinet Degest, une étude des gains de productivité laisse apparaître, entre 2004 et 2014, une progression plus forte pour les cheminots (+3,2% par an) que pour l’économie française dans sa globalité (+1,9%). Une tendance qui devrait se prolonger ces prochaines années du fait des contrats de performance signés entre l’État et la SNCF. Néanmoins, le coût de cette pression sur le travail est élevé. À la SNCF comme ailleurs, les salariés sont écartelés entre des objectifs sans cesse accrus et des moyens revus à la baisse. Au point que certains ne peuvent plus assurer correctement la sécurité sur les voies (lire notre enquête sur l’accident de Brétigny en 2013). Et que d’autres sont sommés de proposer aux voyageurs les billets les plus chers [7].

Pour que les trains puissent rouler en continu, la maintenance est davantage assurée de nuit, alors que le travail nocturne a des effets importants sur la santé. « Les indices de morbidité [le nombre de jours d’absence des salariés pour maladie ou accident du travail, ndlr] ont augmenté au fur et à mesure que des gains de productivité étaient enregistrés », remarque Arnaud Eymery.

L’espérance de vie des cheminots est inférieure à la moyenne nationale, notamment pour les personnels de l’exécution et de la traction. Ces derniers meurent quatre ans plus tôt que le reste de la population [8]. La fédération Sud-rail, à qui la direction refuse de fournir des chiffres, estime qu’une cinquantaine de cheminots se suicident chaque année.

1269 euros, le salaire de base d’un chef de bord

En parallèle, les réorganisations et le déploiement de nouvelles technologies entraînent une hausse de l’encadrement. « En créant trois entités en 2014, on a créé trois états-majors différents, illustre Jean-René Delépine. Cela augmente automatiquement la masse salariale puisque les cadres sont plus nombreux et mieux payés. » L’augmentation exponentielle de la sous-traitance a également entraîné une augmentation du taux d’encadrement. Pour réaliser des économies, il serait ainsi possible de regarder du côté de l’organisation du travail, ou encore... de la direction.

En 2017, les onze membres du comité exécutif de SNCF Réseau se sont ainsi partagés une rémunération nette imposable de 2,5 millions d’euros, assortis de 38 000 euros d’avantages en nature, soit une moyenne de 19 000 euros par mois et par personne. En 2017, Florence Parly, l’actuelle ministre des Armées, a été payée 52 000 euros par mois en tant que directrice générale chargée de SNCF voyageurs. Par comparaison, le traitement de base d’un chef de bord, qui assure les trajets à bord d’un train corail, est de 1269 euros nets, assortis de plusieurs primes.

D’autres solutions pour financer le réseau

Comment sortir le système ferroviaire de cette voie de garage ? L’État pourrait aider l’entreprise dont il est actionnaire à sortir du cycle infernal de l’endettement, et doter le train de financements pérennes. La CGT propose de flécher 6 milliards d’euros des recettes de la TICPE (taxe intérieure sur la consommation des produits énergétiques) pour le financement du réseau ferré national. En 2016, ces recettes se sont élevées à 28,5 milliards d’euros pour les produits pétroliers [9]. La CGT propose par ailleurs de mettre fin aux exonérations et au remboursement partiel de cette taxe dont bénéficient les transporteurs routiers ou le secteur aérien.

La confédération syndicale propose également de mettre en place un « versement transport additionnel régional » : calculé à partir de la masse salariale et redevable par les entreprises d’au moins onze salariés, cet impôt permettrait de doter les régions de 500 à 850 millions d’euros par an pour financer les lignes locales. « Sur le modèle du Livret A créé pour financer le logement social, nous proposons la création d’un nouveau livret d’épargne défiscalisé offrant un produit d’épargne sécurisé, dont les fonds seraient centralisés par la Caisse des dépôts et consignations », suggère encore la CGT.

Développer le train pour sauver le climat

De son côté, le syndicat Sud-rail propose de réunir les trois entités qui composent actuellement la SNCF en une seule et même entreprise, ce qui permettrait de mutualiser les capitaux propres : ceux de SNCF mobilités s’élèvent à 15 milliards d’euros, alors que ceux de SNCF réseau sont négatifs de 12 milliards. « Nous aurions une entité qui démarrerait avec un capital positif de 3 milliards de capitaux propres » , résume Jean-René Delépine. La fusion entraînerait une mutualisation des marges opérationnelles, diluant la charge liée au remboursement de la dette et améliorant la capacité d’autofinancement.

Cette réunification aurait, toujours selon Sud-rail, un autre avantage : économiser les coûts de fonctionnement liés à la multitude de contrats passés entre les deux entités. Par exemple, lorsque SNCF réseau ferme une ligne pour réaliser des travaux, elle dédommage SNCF mobilités qui ne peut plus y faire passer ses trains. « Ces transactions créent des litiges, et induisent des surcoûts organisationnels monstrueux. » Sans oublier le bon millier de filiales créées par la SNCF, véritable mille-feuille organisationnel dont les effet économiques et sociaux réels restent à déterminer.

Sur le plan climatique, le secteur des transport est l’un des plus émetteur en gaz à effet de serre. Privilégier les modes de transport les moins polluants est donc indispensable. Une étude réalisée en Europe par le cabinet néerlandais CE Delf met en évidence un coût social et environnemental neuf fois plus élevé pour la voiture que pour le train. « Je pense même qu’en France, où le parc diesel est très important, ces chiffres sont encore supérieurs », estime Arnaud Eymery. Face aux défis, immenses, que pose le changement climatique, le train pourrait être considéré comme un atout plutôt que comme un poids. Ce n’est malheureusement pas le sens des conclusions du rapport Spinetta, qui sert de base à la future réforme ferroviaire.

Nolwenn Weiler

Publié le 26/03/2018

SNCF : 200 € par an par Français. Évitement fiscal : 1200 €. Un coût peut en cacher un autre

5 mars 2018 Stéphane Ortega  (Site Rapport de force.fr)

Le 26 février, Édouard Philippe a dressé un constat alarmant de la situation de la SNCF et annoncé la réforme des chemins de fer. Depuis, un argument massue tourne en boucle sur les plateaux de télévision : chaque Français paye 200 € par an pour le transport ferroviaire, qu’il prenne ou non le train. Passé beaucoup plus inaperçu, un rapport de la commission des finances de l’Assemblée nationale du 21 février sur les paradis fiscaux rappelle le coût de l’évasion fiscale. Alors, Rapports de force a pris sa calculette.

 

Selon le rapport Spinetta servant de socle à la volonté du gouvernement de transformer la SNCF, le transport ferroviaire coûterait près de 200 € par an à tous les Français, en plus des billets. Mais de quoi parle-t-on ? En fait, du financement par l’État d’une partie des coûts liés aux 30 000 km de voies ferrées et à l’acheminement de plus de cinq millions de voyageurs par jour. Soit 14 milliards de soutiens publics de l’État à la SNCF, divisés par 67 millions d’habitants. Simpliste comme mode de calcul, mais efficace en tant qu’élément de communication.

Le ministre de l’Action et des comptes publics Gérard Darmanin a même enfoncé le clou en gonflant ce montant à 340 €. Au lieu de diviser le montant injecté par l’État dans le transport ferroviaire par la totalité de la population, il l’a divisé par celui des personnes assujetties à l’impôt, bien moins nombreuses. Ainsi, la facture augmente mécaniquement. Tant pis si cela n’a aucun sens. L’argent public en question provenant certes de l’impôt sur le revenu, mais aussi de la TVA payée par tous ou encore de l’impôt sur les sociétés. Olivier Truchot, journaliste et animateur de l’émission les Grandes Gueules sur RMC, a lui poussé le bouchon en dehors du terrain, fixant le montant déboursé par chaque Français à 1000 €.

Urgence à géométrie variable

Mais une semaine après la remise au gouvernement du rapport Spinetta, un autre rapport était rendu par la commission des finances de l’Assemblée nationale à propos de la création d’une liste française des paradis fiscaux. Celui-ci n’a pas fait l’objet des mêmes commentaires. Le document fait pourtant état des montages complexes d’évitement fiscal qui « siphonnent les ressources publiques au détriment de tous ». Viennent ensuite des estimations donnant le vertige sur les montants concernés.

Ainsi, entre 16 000 et 26 000 milliards d’euros transiteraient chaque année par les paradis fiscaux, selon une estimation de l’ONG Tax justice network. Les banques françaises y détiendraient encore 5,5 milliards, malgré les annonces de conduite vertueuse depuis la crise des subprimes et les scandales du type Panama Papers. Les pertes annuelles de recettes fiscales sont évaluées à 1000 milliards dans l’Union européenne, dont 80 pour la France. Aucun plan d’urgence n’a été annoncé à ce jour.

Pourtant, en reprenant le mode de calcul simplifié du rapport Spinetta sur la SNCF, le coût pour chaque Français de l’évasion fiscale est de 1194 € par an. Presque six fois plus que celui du transport ferroviaire qui lui présente au moins l’avantage d’apporter un service à la collectivité. Mais aucun éditorialiste attentif au porte-monnaie des Français et à l’efficacité des dépenses publiques n’a tiré la sonnette d’alarme. De la même façon, le Crédit d’impôt pour les entreprises (CICE), dont la capacité à créer des emplois est plus que relative, n’est pas présenté comme un coût probable de 305 € par Français en 2018 pour un total estimé de 20,5 milliards d’euros.

En tout cas, avec les 80 milliards d’euros par an manquant dans les finances publiques du fait de l’évitement fiscal, les 14 milliards de coûts pour assurer les déplacements quotidiens de millions de personnes seraient aisément couverts. Même la dette « abyssale » de 50 milliards de l’entreprise publique semblerait à portée de remboursement.

 

Publié le 15/03/2018 (site Ensemble 34)

Ce n'est pas la SNCF qu'il faut privatiser mais les autoroutes qu'il faut renationaliser !

Journée blanche et grande pagaille ! Montpellier à la recherche de son service public…
L'épisode neigeux de la semaine dernière dans le département de l'Hérault et notamment sur la Métropole de Montpellier démontre les faiblesses et dysfonctionnement de l’État et des collectivités territoriales. 

Nous aurions pu vivre une véritable catastrophe si nous n’avions pas été en période de vacances scolaires et si le froid avait duré quelques jours de plus.

La préfecture porte une responsabilité écrasante en ne déclenchant l’alerte rouge que le mercredi à 20 h, puis la levant le lendemain matin dès 6h alors que des gens dormiront encore une nuit dans leurs voitures ou dans des centres d’hébergement. Pourtant le préfet, de sa fenêtre, aurait pu constater dès mercredi 12 h que le centre ville était totalement impraticable pour les voitures (déjà une bonne dizaine de centimètres de neige...).

Cela a contribué en fin de journée à la pagaille sur le réseau routier, quand les gens ont cherché à rejoindre leur domicile, dans et hors métropole, alors que les routes déjà n’étaient plus du tout praticables ; le tout au motif qu’un hypothétique redoux était attendu pour la soirée du mercredi…

Et en l’absence d’alerte rouge le jeudi matin, certain-e-s ont dû reprendre leur voiture pour tenter de retourner travailler et de ne pas perdre une journée de salaire ;

Sur le front des autoroutes la préfecture a été incapable de trouver des solutions pour dégager les axes routiers. Nous rappelons qu’en 1987 l’armée avait dégagé les poids lourds. Des forces en réserve, lors du Carnaval des Gueux, nous avons pu voir que la Préfecture en avait… y compris dans la Gendarmerie.

Le seul point positif a été que la Préfecture a été capable de mettre en place un numéro « public » de sa cellule de crise, mais ce numéro était… payant (même durant l'attente) !

 

On a aussi constaté que l’entreprise privée qu’est la société Vinci n’a pu gérer la situation de crise étant pourtant, paraît-il, l'un des fleurons des entreprises hexagonales. Incapable de bloquer ses entrées d'autoroute aux poids-lourds, incapable de prendre en charge les automobilistes en détresse dans leur voiture, bloqués sur l'autoroute. N’assurant aucune distribution d'eau, de couvertures… Si VINCI avait été une entreprise publique, sa privatisation aurait été exigée sur le champ par le gouvernement et ses laquais !

Quant à EDF il a fallu attendre samedi pour que l’électivité soit rétablie, et il est inquiétant de décompter le nombre de rues et de villages restés sans électricité.

La responsabilité de la municipalité n’est pas en reste. A se demander s’il y avait un maire à plein temps aux commandes, place Frêche mercredi et jeudi dernier ?

Si notre maire a su allumer les contre-feux pour se dédouaner de ses responsabilités dans les pages de Midi Libre, les Montpelliérain-e-s ont pu constater de visu que les élu-e-s de la municipalité de Montpellier ont très mal géré cette situation de crise. Le déneigement des cheminements piétons dans des zones fréquentées ou stratégiques, afin de faciliter le déplacement notamment des plus fragiles, a été bien loin d’être suffisant (voire inexistant dans certains quartiers). Le Plan de Viabilité Hivernale de la ville de Montpellier a montré ses limites.

Certes ce genre d'épisode n'arrive pas souvent dans notre région mais ce type de crise se prépare néanmoins en amont. Gouverner ce n'est pas que choisir, c'est aussi prévoir.

Il ne s'agit pas d’acheter de coûteux chasse-neiges, mais à défaut d'un véritable partenariat avec l’Équipement, dont les effectifs et les moyens ne font que diminuer depuis plusieurs décennies, des conventions peuvent être passées avec des sociétés de Travaux Publics, comme cela se fait dans d'autres communes. Ces entreprises équipées peuvent alors débloquer les principaux accès de la ville, effectuer des salages, et pas uniquement en préventif comme l’a fait faire la municipalité.
Les écoles s'entraînent à des « intrusions terroristes » pourquoi ne pas envisager une répétition annuelle du schéma de crise en cas de neige ?

 

Mais en revanche il a été possible de constater que la SNCF, tant décriée ces derniers mois, s’en est plutôt bien sortie dans cette situation. Contrairement aux autoroutes, les voies n'ont pas été bloquées. Contrairement au bus, aux Trams, aux voitures, les TER et TGV ont globalement circulé dans la région, certes avec du retard mais l'on pouvait voyager. L'épisode neigeux a bien sûr affecté les équipements mais les services de la SNCF, les cheminots, au statut tant remis en cause, ont répondu présent et se sont mis à pied d’œuvre pour faire circuler les trains.

Un autre service public, celui de la radio, France Bleu a également très bien fonctionné, puisque la station a émis non-stop des informations en temps réel sur la situation.

Ce type de crise montre les fragilités de nos sociétés. L'épisode neigeux que nous venons de vivre montre les conséquences néfastes des politiques libérales, des politiques d'austérité que nous subissons mais que nous dénonçons depuis des années.

Mais ces crises révèlent aussi ce qui, au final, fonctionne. Cet épisode, malgré les attaques, montre qu'il reste des Services Publics efficaces en France. Et que leurs agents, au statut tant critiqué, sont efficaces, attachés à leurs missions de Service public et qu’ils n’y travaillent pas par hasard. Ils l'ont prouvé une nouvelle fois.

Ce n'est pas le statut des cheminots qu'il faut supprimer, ce n'est pas la SNCF qu'il faut privatiser, mais ce sont les autoroutes qu'il faut renationaliser !

Publié le 14/03/2018

NOUS ALLONS DEVOIR NOUS BATTRE, ENSEMBLE !

Manifestation nationale du 22 mars 2018

07.03.2018 | Action du 22 mars 2018

Le 26 février 2018, le Premier ministre a présenté les principaux axes et la méthode envisagés concernant la réforme de la SNCF, il prétend même savoir ce que veulent les Français !

Outre la méthode inacceptable du passage en force, les axes décidés par le gouvernement vont à l’encontre d’un service public de qualité que chaque citoyen est en droit d’attendre au quotidien.

OUVERTURE À LA CONCURRENCE

La CGT est fermement opposée à l’ouverture à la concurrence.

Nous réaffirmons que l’ouverture à la concurrence n’est pas gage d’efficacité et de développement pour le mode ferroviaire. Les exemples multiples dans d’autres pays le démontrent.

Le règlement européen OSP (Obligation de Service Public), cité à maintes reprises par le Gouvernement, n’oblige en rien d’ouvrir à la concurrence. L’article 5 § 4 bis est très explicite sur le sujet. Le gouvernement n’est pas face à une « obligation européenne », mais fait un choix délibéré d’ouvrir à la concurrence.

AVENIR DES LIGNES RÉGIONALES

Le Gouvernement ment en affirmant que sa réforme ne remet pas en cause l’avenir des « petites lignes ». En ne finançant pas les travaux nécessaires sur le réseau et en ouvrant à la concurrence, il met fin à la péréquation, se désengage et laisse la responsabilité aux Régions de décider du maintien ou non des lignes régionales du Réseau Ferré National.

Au regard des difficultés financières que rencontrent les régions, cela augure mal du devenir de ces lignes.

STATUT DE L’ENTREPRISE SNCF

Le Gouvernement préconise le passage du Statut d’EPIC, où l’État est propriétaire, à celui de « Société Nationale à Capitaux Publics », où l’État est actionnaire.

En clair, le Gouvernement s’offre la possibilité d’ouvrir le capital et ainsi de privatiser la SNCF à court terme. C’est le scenario qui a été appliqué à Air France, France Télécom, EDF/GDF…

La CGT exige le retour à une entreprise publique unique et intégrée : la SNCF.

AVENIR DU FRET SNCF

Malgré une situation catastrophique après plus de 10 ans d’ouverture à la concurrence dans le transport de marchandises, rien n’est dit sur le Fret SNCF et encore moins proposé pour tendre vers un véritable report du trafic routier vers le rail.

Le Gouvernement veut liquider purement et simplement le Fret SNCF.

STATUT DES CHEMINOTS

Ce ne sont pas les conditions sociales des cheminots qui sont à l’origine des 55 milliards d’euros de dette du ferroviaire, mais bien le désengagement de l’Etat depuis des décennies. La fin du statut des cheminots ne réglera pas, bien au contraire, les problèmes d’organisation et de cloisonnement des activités qui détériorent la ponctualité et la qualité du transport au quotidien.

Est-ce le statut des cheminots qui est responsable des retards, des dysfonctionnements, des pannes ? NON.

Le Statut des cheminots permet au contraire une continuité et une stabilité dans le fonctionnement du Service Public. Il permet également un niveau de qualification, de formation initiale et continue pour assurer un haut niveau de technicité et de sécurité.

La Fédération CGT des cheminots agit depuis plusieurs années pour la modernisation et le développement du service public ferroviaire ainsi que pour l’amélioration des conditions sociales, de vie et de travail des cheminots.

Face à l’ampleur des attaques annoncées, la CGT a proposé, dans un cadre unitaire le plus large possible, la construction d’une riposte à la hauteur pour pérenniser l’entreprise publique SNCF, les trains publics et les conditions sociales des cheminots.

Cette réforme est une privatisation déguisée du service public ferroviaire et ne résoudra pas les problèmes que vous subissez au quotidien. Au contraire ! Il s’agit pour le gouvernement d’en finir avec le train.

La Fédération CGT appelle les cheminots, les usagers, leurs associations ainsi que toutes celles et ceux qui sont attachés au service public ferroviaire, à participer à la manifestation nationale unitaire le 22 mars 2018, place de la République à Paris à 13h00.

 

Publié le 10/03/2018

Réforme ferroviaire. La CGT cheminots contre-attaque sur le fond

Marion d’Allard

Jeudi, 8 Mars, 2018

L'Humanité.fr

 

Hier, face à la presse puis au Parlement, le premier syndicat de la SNCF a présenté son plan pour l’avenir du ferroviaire. Un contre-pied aux orientations libérales du gouvernement.

Alors qu’une nouvelle réforme du système ferroviaire est annoncée par le gouvernement « avant l’été », la fédération CGT des cheminots – première organisation syndicale de la SNCF – a rendu public, hier, son propre projet de réforme, « Ensemble pour le fer », qui garantit le développement d’un véritable service public du transport ferroviaire. Car au fond, de réformes en réorganisations « parties d’objectifs de traitement des questions financières pour arriver à des usines à gaz dans l’organisation de la production (…), le problème est tout simplement pris à l’envers », affirme Laurent Brun, secrétaire général de la CGT cheminots.

À contre-courant des feuilles de route libérales qui, depuis plus de trente ans, président aux décisions politiques de casse du service public ferroviaire, la CGT « veut donc contribuer au débat public en replaçant les éléments dans l’ordre qui semble correspondre à l’intérêt général, c’est-à-dire en partant des besoins des usagers et du pays pour arriver sur les outils pour y répondre, en passant par l’attribution de moyens adap tés », poursuit Laurent Brun. Le rapport du syndicat apporte ainsi une contre-expertise à celle du gouvernement sur les questions de l’ouverture à la concurrence, du traitement de la dette, de l’organisation interne de l’entreprise publique ou encore de la régénération d’un réseau vieillissant.

La mise en concurrence n’est pas une obligation

L’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire de voyageurs, prévue par les directives européennes à horizon 2019 et 2023, sert de justification à l’empressement du gouvernement pour réformer, à coups d’ordonnances, le rail français. Or « l’argument du passage obligatoire à la concurrence doit être contesté », estime la CGT, qui en veut pour preuve les textes communautaires eux-mêmes, qui prévoient des exceptions et permettent à « l’autorité compétente d’attribuer directement des contrats de service public » sans passer, donc, par les appels d’offres.

Toujours au chapitre de l’ou verture à la concurrence, « les “dates butoirs” souvent citées ne sont pas inflexibles », note par ailleurs la CGT, qui précise que « le rapport Spinetta lui-même, en raison des spécificités propres à la région Île-de-France, propose de reporter l’ouverture à la concurrence à 2033 et 2039 pour les RER ».

La dette ferroviaire est une dette d’État

Comme elle l’a déjà fait en 2014 lors de la dernière réforme ferroviaire, la CGT réaffirme que la dette ferroviaire est une dette d’État, largement contractée pour financer le développement des lignes à grande vitesse dans les années 1980. Elle plombe aujourd’hui le système ferroviaire de près de 50 milliards d’euros, et 1,7 milliard d’euros sont chaque année alloués aux remboursements des seuls intérêts de cette dette. « Le système ferroviaire ne peut s’autofinancer », répète la CGT, qui affirme que « la modernisation du réseau exige plus de 3 milliards d’euros d’investissement par an ». Le syndicat propose donc la mise en place d’une « caisse d’amortissement de la dette ferroviaire de l’État (Cadefe) », structure de défaisance qui apporterait « mécaniquement près de 2 milliards d’euros tous les ans au système ferroviaire en le libérant des intérêts bancaires de la dette ».

Par ailleurs, pour financer le développement du rail (fret et voyageurs), la CGT préconise le « fléchage de la Ticpe (taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques – NDLR) pour le financement des infrastructures, la création d’un versement transport additionnel pour les régions (…), la fin des partenariats public-privé (…), la création d’un pôle financier public », mais également une surtaxe de la rente des autoroutes concédées au privé, voire leur renationalisation.

Pour un retour à une entreprise unique et intégrée

Déjà en 1997, puis en 2014, les réformes ferroviaires n’ont cessé de poursuivre « le démembrement de l’entreprise publique (…), le tout accompagné d’externalisations, de segmentations internes et autres scléroses de la production », dénonce Laurent Brun. C’est à ce « statu quo libéral » qu’il convient aujourd’hui de mettre fin par le retour « à une entreprise unique, une intégration complète de la production, un renforcement de la maîtrise publique », égrène le syndicat.

Nourri d’expertises internes et extérieures, le projet de la CGT sera « remis au premier ministre dans les prochains jours », précise Laurent Brun. Hier, dans la foulée de sa présentation à la presse, le syndicat l’a porté à la connaissance des parlementaires, à l’invitation des députés et sénateurs communistes. Une manière de contourner les ordonnances et le déni du débat démocratique. Pour Pierre Laurent, présent hier aux côtés d’élus PCF mais aussi FI et LREM à cette audition de la CGT cheminots organisée à l’Assemblée nationale, « le diagnostic de la situation est essentiel ». Et s’adressant à Laurent Brun, le secrétaire national du PCF et sénateur a poursuivi : « Il y a maintenant une bataille à mener pour faire connaître ce que vous racontez face à ceux qui organisent les dysfonctionnements et s’en servent ensuite pour décrédibiliser la SNCF. »

La cfdt rejoint le cortège unitaire du 22 mars

La CFDT cheminots a annoncé en début de semaine qu’elle participera finalement à la manifestation nationale du 22 mars, à l’appel de la CGT. L’Unsa ferroviaire, SUD rail et FO avaient déjà répondu présent. L’intersyndicale au complet mobilise donc les cheminots contre le passage en force du gouvernement. « Nous nous revoyons le 15 mars, une fois le projet de loi d’habilitation connu et la feuille de route interne de la direction rendue publique, nous aurons toutes les cartes en mains pour voir ce qu’il en est concrètement et envisager, le cas échéant, de durcir le mouvement », a précisé hier Laurent Brun, secrétaire général de la CGT cheminots.

Marion d'Allard

journaliste

Publié le 09/03/2018

 

Jean Ortiz

Vendredi, 2 Mars et samedi 3 mars 2018 (site l'Humanité.fr)

L’argent et les cheminots (première partie)

Les pauvres sont fortuno-dépendants: ils ne pensent qu’à l’argent. Faut-il vouloir devenir riche pour être obsédé à ce point ! Or, on le sait bien, pas besoin d’argent pour être heureux. L’australopithèque vivait sans argent et a pourtant marqué l’histoire de l’humanité. Certes : il pleut toujours là où c’est mouillé, mais n’est-ce pas le meilleur moyen pour combattre la sècheresse et le réchauffement climatique ?

La CGT n’a rien compris. Plus le vase des riches déborde et plus il coule sur les perdants, tous ceux qui ont refusé de leur plein gré d’être des gagneurs, d’écraser le collègue, le copain, de « niquer » père et mère pour « réussir». « Réussir », la belle affaire... reviens Jacquot ; ils ont tué encore et encore Jaurès !  Ils n’en finissent pas  de le trucider, tout en le statufiant. Des statues oui, des statuts non ! Pour travailler, pourquoi faudrait-il des normes, des lois ? Les bosseurs bossent, avec ou sans statut. Les statues de Lénine ont rejoint désormais le musée des rêves criminogènes.

Le statut protège ? Macache ! Les fainéants se barricadent derrière le statut pour tirer au flanc. Pour être rentable, moderne, compétitive, concurrentielle, une économie doit être totalement libre, sans contraintes, débarrassée des freins sociaux, des lois obsolètes du travail, du conservatisme syndical, des revendications salariales anachroniques... Il n’y a pas si longtemps les gosses travaillaient à la mine et cela ne les empêchait pas de ballocher le dimanche au bord de l’eau. Le prédateur élyséen avance vite, sème ruines et régressions abyssales, et prétend en finir avec le service public ferroviaire, ou du moins, ce qu’il en reste.

Et voilà-t-il que pour ce faire il veut se payer la tête et la peau des cheminots le Macron. Entreprise à hauts risques. Dans un pays, il y a des professions symbole de résistance, de luttes anticapitalistes, d’acquis sociaux « jalousés ». Macron veut se payer les cheminots pour des raisons essentiellement idéologiques et politiques. La dette n’est que prétexte. Comme la dame Thatcher, égérie de Pinochet, il entend casser les reins à toute une profession, pour l’exemple. Et brandir ce trophée de lutte des classes, la-tête-des-cheminots, afin de décourager le peuple et d’asseoir définitivement, vitam aeternam, le système capitaliste. Alors oui : tous cheminots, à partir de nos revendications, de nos problèmes, dans la convergence et l’unité la plus large. Jamais l’offensive libérale n’a été aussi débridée, sûre d’elle, cherchant délibérément l’affrontement, « jupitérienne ». De tels enjeux exigent un niveau de lutte à la hauteur de la situation. Tous cheminots ! Gagner ensemble.

 

L’argent et les cheminots (2e partie)

La SNCF est en crise parce que les cheminots sont des « privilégiés »... La preuve ? La SNCF se porte bien financièrement et fait des bénéfs juteux. Imparable ! 

La preuve ? Avec le statut, les trains n’arrivent jamais à l’heure. Sans le statut (par ailleurs souvent fruit de la présence de ministres cocos au gouvernement), plus d’obstacles à la libre circulation des trains !

Quelle que soit leur nationalité. Pas de migrant chez les trains. Le statut statufie, alors que sa suppression permettrait la mobilité, la flexibilité ; les marche arrière à grande vitesse, les MAGV. En outre, les ordonnances feront en sorte que les trains ne traînent pas. Qu’attendent les usagers ? Un bon ordonnancement des trains. Macron a choisi la bonne voie... plus sérieusement, il pense tenir la bonne « fenêtre de tir » pour casser les cheminots ; et après eux, tous les statufiés. Lui, il veut réussir là où tous les autres ont échoué.

 

Attention, danger !

Les trains, surtout les petites lignes au train train « déficitaire », doivent être terrassées : aux orties, les jolies « michelines » du Massif central, de Terrasson, de Saint-Pons, Olargues, Bédarieux, Saint Juéry, Mazamet. Une voie ferrée, une gare, un hôpital, une université, un « mouroir » pour personnes âgées, se doivent avant tout d’être « rentables ». Les entreprises ne le sont-elles pas, elles ? Il faut mettre la gestion comptable, le fric, l’argent, au centre du système (l’ISF, lui, s’en tire bien : il n’existe plus... trop douloureux pour les pauvres !). Pas question de centrifier les personnels et les usagers... Ne mettons pas les wagons avant les locomotives !

 

Plus de 5,5 millions de fonctionnaires fonctionnent aujourd’hui à cinq pauses café par journée de travail, cinquante coups de fils personnels, sans parler de la sacro-sainte sieste quotidienne au bureau, en classe, en salle de soins, en salle d’aiguillages... C’est insoutenable, ruineux !

 

Macron a raison, même si des manifestants commencent à crier : « Macron, piège à ... ! ». Il est plus que temps de limiter les dépenses publiques. Où puiser, ailleurs que dans la poche des retraités, des salariés, des précaires, des chômeurs, des modestes ? Et tant qu’à faire, d’autres gagne-petit que Monsieur toise avec tant d’arrogance ?

 

Un jour, un jour viendra...

Ne gaspillons pas le peu d’argent que nous avons en France. Les riches sont riches, parce qu’ils créent des emplois, et font marcher l’économie. Carlos Ghosn, PDG de Renault, a 7,25 millions d’euros de salaire annuel. Carlos Tavarès, PDG de PSA-Peugeot a doublé le sien ; LVMH, la multinationale du luxe, si familière aux épouses de cheminots, a augmenté ses profits de 24%, L’Oréal de 38%.

 

La fraude et l’évasion fiscales coûtent à la France chaque année entre 60 à 100 milliards d'euros, soit un montant plus ou moins équivalent au budget de l'Education nationale... Si les riches fraudent, c’est qu’ils ont leurs raisons. L’année dernière, les principaux groupes du CAC 40 ont réalisé 75 milliards d’euros de profits (BNP-Paribas : 7,7, AXA : 5,6, SANOFI : 4,7...), sans compter tous les mécanismes de bienfaisance publique : les paradis fiscaux, les stock options, les parachutes dorés, les retraites chapeau... Sans oublier Total, qui continue à blanchir la Françafrique, ni tous les PDG présentés par d’aucuns (dont les « Panama papers ») comme des organismes... de charité : Xavier Niel, JC Decaux, champion de la com’..., et non pas, comme beaucoup le croient, des délinquants en col blanc. Ah, ah, ah, cela fait du bien de rire de temps en temps !

 

Tout l’argent de ces citoyens si désintéressés, intouchable, ne sert-il pas à améliorer la vie quotidienne des millions de nécessiteux ? Alors, de quoi se plaignent-ils, ces cheminots ? Exit le statut, vivent les pépettes !

 

Mais trêve de plaisanterie ! Attention, monsieur le président, un train peut en cacher un autre... A vouloir chercher l’affrontement pour mettre au pas tout le mouvement social, vous pouvez récolter la tempête que vous méritez.

Publié le 06/03/2018

La dénonciation des "privilèges" des cheminots opère un retournement de sens conforme au programme néolibéral : il s’agit essentiellement de travestir en "modernisation" une vaste opération de régression sociale.(site Regars.fr)

Emmanuel-Joseph Seyiès est connu pour avoir, à la veille des États généraux – et de la Révolution française – publié une célèbre brochure : Qu’est-ce que le tiers état ?. Et chacun a bien sûr a encore en tête la non moins célèbre déclaration : « Qu’est-ce que le tiers état ? – TOUT. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? – RIEN ». Pourtant, c’est d’abord un autre essai qui fit connaître Seyiès au public : l’Essai sur les privilèges.

Et c’est ce dernier qui devrait retenir aujourd’hui notre attention. Lorsqu’ils désignent au public les cheminots comme des "privilégiés", le travail intellectuel et politique des gouvernements néolibéraux (et de leurs relais médiatiques) ne vise, en effet, rien moins qu’à disqualifier et discréditer, mais aussi à subvertir l’héritage des mots de la modernité sociale. Et, avec ceux-ci, l’histoire et les représentations associées aux conquêtes politiques des révolutions sociales passées et présentes.

S’inspirant, comme le disait Pierre Bourdieu, d’une intention paradoxale de « subversion orientée vers la restauration ou la conservation », les néolibéraux transforment, par un renversement de tous les mots et de toutes les valeurs, les réactions de défense légitimes suscitées par les régressions qu’ils décrivent comme révolutionnaires, en défense archaïque de "privilèges".

Mais ce travail vise aussi et surtout, à détruire, avec ces mêmes mots, retournés contre leur sens et leur histoire, les institutions sociales correspondantes (droit du travail, assurance chômage, régime des retraites, statuts de la fonction publique), qui sont dès lors constituées en survivances d’un temps passé et donc "dépassées" et même, contre toute vraisemblance historique, en "privilèges" inutiles et illégitimes.

La farce des "privilèges"

Les cheminots, dans le "nouveau monde" qu’Emmanuel Macron cherche à faire advenir – car l’invocation du "nouveau monde" est tout sauf un constat ; c’est en vérité un énoncé performatif qui travaille à réaliser ce à quoi il aspire : un monde inégalitaire – devraient donc, nous dit-on, sur un mode savant et avec une bonne dose de cynisme, être considérés comme des "privilégiés". Mais, précisément, qu’est-ce qu’un privilégié ? Que veut dire privilège ? Seyiès, lui, répondait très vite et très nettement à cette question : est un privilège ce qui « dispense de la loi », et ce qui fait « tort à autrui ». On pourrait d’abord se demander en quoi le statut public des cheminots – qui bénéficie tout au plus à 130.000 personnes – les situe hors de la loi commune, et plus encore, fait tort à autrui.

Passons sur le faible revenu des cheminots (tout au plus 1.800 euros par mois, soit celui de la moyenne des Français) et sur le fait que le régime de retraites des cheminots est excédentaire, et n’est donc en rien lié à la dette de la SNCF (qui est justiciable, en fait, d’une interrogation sur les décisions des dirigeants de la SNCF sur la ruineuse séparation de la gestion du réseau ferré et des transports eux-mêmes, des accords public-privé avec Vinci, ainsi que du surinvestissement dans les lignes à grande vitesse).

En quoi l’octroi d’un emploi garanti à vie (quand on sait que l’emploi de cheminot, outre sa pénibilité, exige une très haute technicité, qui ne saurait être acquise qu’au cours d’une très longue expérience, une expérience approfondie, du reste, dans le cadre d’une formation professionnelle continue), d’un régime de retraite particulier (qui est d’ailleurs conditionné par 42 années de cotisation), de journées de repos supplémentaires en échange d’un travail de nuit, les week-ends, feraient-ils, en ce sens, tort à autrui ? En quoi ces avantages (octroyés en fonction non de privilèges, mais d’une « reconnaissance », comme le dirait Seyiès, de conditions de travail éprouvantes qui concourent au bien public) lèsent-ils d’autres salariés ?

En rien, bien sûr. Sinon qu’il faut en réalité, pour ce gouvernement, mettre les cheminots au niveau non pas d’une égalité avec l’ensemble des autres salariés, mais au niveau d’une concurrence, possible et souhaitée par le gouvernement, avec de futurs salariés de compagnies privées, et ce, dans le cadre d’une libéralisation du marché et d’une privatisation de la SNCF recommandée par l’Union européenne. C’est d’ailleurs ce qu’annonce, de fait, la transformation de cette dernière d’entreprise publique en SCPI – comme, il y a peu, France Telecom qui, c’était promis, juré, ne devait pas être privatisée (avec les conséquences désastreuses sur les conditions de travail des salariés et les services aux usagers que l’on sait).

Étendre le statut des cheminots

Bien plus – au nom même de la loi commune – il faudrait en fait répondre à tous ceux qui prétendent abolir ce statut : loin de devoir être supprimé, ce statut devrait, tout ou partie, au nom de l’égalité, être étendu à tous les employés et salariés qui exercent leur professions dans les mêmes conditions de travail, à savoir à des agents de la fonction publique (on pense au personnel hospitalier, à celui de la police, etc.), mais également aux salariés du privé (comme, par exemple, ceux qui exercent leur profession dans la grande distribution, la restauration, etc.).

Au nom de la même logique, le gouvernement et sa majorité devraient également reconnaître l’exposition à la pénibilité et au burn-out et, au lieu d’en nier avec impudence la réalité, construire un arsenal législatif propre à favoriser des mesures de prévention des maladies professionnelles, des suicides, etc. Loin de travailler à défendre le statut des cheminots, nous devrions donc collectivement travailler à l’étendre partout où il est légitime d’inclure et de protéger, en ce sens, d’autres salariés. Loin d’être un privilège catégoriel, le statut des cheminots devrait constituer un point d’appui critique pour généraliser des revendications salariées légitimes.

C’est dire aussi que la question du statut des cheminots devrait, non pas opposer les cheminots et les autres salariés entre eux, mais opposer l’ensemble des salariés au gouvernement et à la politique de révolution conservatrice qu’il représente. Et que la constitution de cette opposition passe par un travail de critique et de resignification des mots, notamment ceux de "privilèges" et de "privilégiés", mais aussi d’"égalité" et de "modernité".

Les véritables questions de notre temps passent en effet non pas, bien entendu, par une abolition du statut des cheminots, mais par une interrogation sur les écarts et les inégalités économiques, de plus en plus cruelles, entre classes dominantes et classes dominées – au point qu’on puisse désormais parler d’une volonté de sécession sociale des élites. Mais aussi par une remise en cause des inégalités sociales et culturelles qui sont telles que notamment, les titres scolaires viennent redoubler et légitimer les inégalités économiques – les plus jeunes des plus diplômés, le plus souvent issus des classes dominantes, se détournant désormais franchement de la démocratie au profit de politiques libérales, inégalitaires et autoritaires.

Contre la "modernisation régressive"

Car c’est ainsi, en effet, que se reconstitue en fait ce que Seyiès appelait déjà une « caste » – un « empire dans un empire » précise Seyiès – pour qui le peuple n’est plus qu’ « un assemblage de gens de rien, une classe d’hommes créés tout exprès pour servir », et servir en fait des privilégiés qui « se regardent comme une autre espèce d’hommes ». C’est que les véritables privilégiés, les « privilégiés d’état », ainsi que le faisait déjà remarquer Seyiès, ne peuvent véritablement se regarder comme une autre espèce d’homme non pas tant par la grâce d’un Dieu, ou par un droit de naissance, que par la grâce ou la reconnaissance, qu’en réalité, « un prince fait par son brevet ou sa signature ».

C’est dire que l’action d’un État, gagné à la volonté de conservation et de restauration des inégalités, doit également, pour les conforter, associer une forme de "privilège épistémologique" à la détention de privilèges économiques et culturels, à savoir le privilège de de ceux qui savent où est le bonheur du peuple, qui se "savent" en mesure de faire le bonheur du peuple, malgré lui ou même contre lui (à coups, par exemple, d’ordonnances).

Gagner la bataille culturelle contre la "modernisation régressive" que représente, entre autres choses, la réforme du statut des cheminots passe donc par une bataille de et sur les mots. Mais aussi par la remise en question de la légitimité intellectuelle, du privilège épistémologique associé à la modernité néolibérale, qui n’habille de rationalité économique les présupposés de la pensée conservatrice, et ne se réclame de la culture et de la rationalité, du savoir savant et scientifique et de l’humanité, que pour pousser à la limite l’efficacité économique par l’introduction du marché, de la concurrence et de ses techniques d’assujettissement rationnelles.

C’est en contestant à ces agents de la noblesse d’État des propriétés intellectuelles qui ont, en fait, tout des privilèges de ceux de la noblesse au sens médiéval, que l’on peut se donner la chance d’en contester la rationalité et la modernité. Et de se donner la chance, également, non pas d’en finir avec un "ancien monde", mais bien avec ce qu’il faut appeler la restauration d’un "ancien régime".

 

Publié le 27/02/2018

SNCF : une "réforme" libérale qui rate la révolution des mobilités

Par Catherine Tricot | 26 février 2018 (site « Regards.fr)

Appuyée sur le rapport Spinetta, la réforme de la SNCF promeut des mesures dont on a pu mesurer les conséquences néfastes au Royaume-Uni. Mais l’opposition à ce démantèlement libéral ne suffit pas : il faut promouvoir un autre modèle.

Un train à grande vitesse va relier Londres et Birmingham. Le gouvernement de Theresa May vient de programmer un investissement de 49 milliards d’euros pour que, dans moins de dix ans, la capitale du Royaume-Uni et la seconde ville anglaise soient à moins de cinquante minutes l’une de l’autre. Ce train est un élément majeur dans la création d’une conurbation de vingt millions d’habitants.

Au-delà même du Brexit, il s’agit d’une recomposition du tissu anglais, autant géographique qu’économique. Londres étouffe sous le coup de la cherté du foncier, des logements, des transports urbains et pour tout dire, de toute la vie quotidienne. Les classes laborieuses ne peuvent déjà plus y vivre. En élargissant substantiellement le rayon londonien, une réponse est esquissée pour intégrer moins les classes populaires que les classes moyennes désormais éloignées de la capitale.

Ce pharaonique projet outre-Manche résonne avec celui du Grand Paris express et avec les réformes de la SNCF qui s’annoncent. Ici comme ailleurs, les transformations du monde (réchauffement climatique, métropolisation, nouvelles mobilités…), mais aussi le vieillissement des infrastructures, les importants besoins en financement enclenchent des projets ou des réformes qui redéfinissent le système de transports.

Le défi : promouvoir une vraie vision alternative

On doutera fortement de la portée du projet Spinetta. Bouclé en quelques mois, il s’apparente surtout à une collection de mesures pour faire des économies structurelles et réduire encore un peu la desserte des villes françaises – pas seulement les petites –, et pour remettre en question le statut des cheminots. En guise de prospective, il surfe sur les évolutions intéressantes d’autopartage sans convaincre qu’il s’agit d’une révolution.

Dans trois semaines, une mobilisation est programmée pour s’opposer au projet Spinetta, déjà en passe d’entrer en application. Mais le défi, dans ce combat qui s’engage autour du système ferroviaire sera de promouvoir une vision globale alternative. Comme pour l’école, la santé, l’agriculture, le logement, le service public, la formation professionnelle.…

On ne gagne plus sur la défensive. Ces systèmes, les uns et les autres, sont en bout de course. Cela ne signifie pas que tout est obsolète, mais que la cohérence est perdue et qu’il faut la reconstruire. Macron est crédité non de vouloir changer le système, mais les systèmes. Secteur après secteur, il démontre cette ambition réformatrice structurée par une vision libérale. Pour contrer Macron, c’est à ces niveaux systémiques qu’il faudra porter la réplique.

L’opinion publique peut être gagnée. Dans le pays berceau du néolibéralisme contemporain, 60% des Britanniques seraient favorables à la renationalisation de l’ensemble des concessions de chemin de fer, contre seulement 25% favorables à leur gestion privée.

 

Publié le 17/02/2018

Transports. Le rapport Spinetta, scénario catastrophe pour le ferroviaire.

Vendredi, 16 Février, 2018

L'Humanité

 

Dans le cas des lignes régionales, celles-ci seraient regroupées en lots, et plusieurs opérateurs devront répondre à un appel d’offres. Jacky Naegelen/Reuters

L’ex-PDG d’Air France a lancé une bombe contre le service public et la SNCF : transformation en société privatisable, ouverture à la concurrence, fermeture de lignes, fin du statut de cheminot… Décryptage des dangers.

Le premier ministre a sifflé le départ de la bataille du rail, en rendant public, jeudi, le rapport de mission confié à Jean-Cyril Spinetta et visant à préparer la « refonte du transport ferroviaire ». Avec 43 propositions, le rapport de l’ex-patron d’Air France est une véritable bombe contre le service public et l’entreprise nationalisée. Pour le gouvernement, il représente « un diagnostic complet et lucide », alors que, pour la CGT cheminot et SUD rail, il signe la fin du « système public ferroviaire ». Fin du statut, transformation de la SNCF en société anonyme privatisable, ouverture à la concurrence et fermetures de lignes, abandon du fret au privé… les inquiétudes sont grandes. « Ces propositions doivent désormais faire l’objet d’un examen approfondi par le gouvernement et d’un dialogue avec l’ensemble des acteurs concernés », a expliqué le premier ministre, promettant qu’une « première phase de concertation aura lieu dès la semaine prochaine » avec les acteurs, dont les organisations syndicales, « afin de recueillir leurs réactions à la suite de ce rapport ».

Pour la CGT cheminots, ces préconisations « constituent une attaque inédite contre le transport ferré public et contre celles et ceux qui, au quotidien, font le choix du train, quelle que soit la région ou le territoire.(...) Le gouvernement s’apprête à confisquer à la nation son entreprise publique ferroviaire ». L’Unsa ferroviaire anticipe de son côté un « séisme pour les secteurs du rail, ses salariés, ses usagers (...) au détriment du service public ».

1. La vertu de la concurrence, un dogme indiscutable

Pour Jean-Cyril Spinetta, l’ouverture à la concurrence n’est pas sujette à débat. Même si « le système français ne semble toujours pas prêt pour la concurrence », il s’agit désormais de définir « les conditions de la réussite » de l’ouverture du marché du transport de voyageurs, prévue à partir de 2019 et jusqu’en 2023 pour les TER et Intercités (subventionnés par l’État et les régions), et, à partir de 2020, pour les TGV (qui dépendent directement de la SNCF). Car, promet, l’ex-PDG d’Air France, « l’ouverture à la concurrence apportera une partie de la réponse aux difficultés du système ferroviaire français ». À condition, insiste-t-il, que la concurrence soit « préparée et organisée », à la différence de ce qui s’est passé pour le fret ferroviaire, cité comme contre-exemple. Le dogme du privé comme modèle vertueux est donc bien ici le préalable. Car aucune piste d’amélioration du système, en dehors du cadre d’une mise en concurrence, n’est envisagée. Or, selon la CGT cheminots, celle-ci n’a rien d’inéluctable, le gouvernement ayant le pouvoir de la refuser (voir l’Humanité du 8 février).

Pour organiser le passage à la concurrence, les auteurs du rapport préconisent deux systèmes. Dans le cas des lignes régionales, celles-ci seraient regroupées en lots, et plusieurs opérateurs devront répondre à un appel d’offres. Celui retenu sera sur cette portion en situation de monopole. Pour le TGV, le rapport opte pour une concurrence en accès libre (ou open access), où plusieurs opérateurs différents pourront exploiter la même ligne.

2. 9 000 km de lignes à abattre au nom de la rentabilité

Le rapport propose de recentrer le réseau ferré sur « son domaine de pertinence », à savoir les agglomérations et le TGV entre les principales métropoles françaises. Jean-Cyril Spinetta tient dans sa ligne de mire les petites lignes, en agitant l’argument selon lequel elles « coûtent 1,7 milliard d’euros par an », soit 16 % des concours publics du secteur ferroviaire, « pour 2 % des voyageurs ». Ainsi, « chaque kilomètre parcouru par un voyageur coûte 1 euro à la collectivité », insiste le rapport. Le rapport préconise donc un audit complet du réseau, afin que la SNCF puisse sélectionner les lignes à abattre. Charge ensuite aux régions de reprendre ou non ces lignes. Dans un communiqué, ces dernières ont estimé, jeudi, qu’« elles s’opposent à leur fermeture par l’État et à leur transfert unilatéral aux régions ».

Les auteurs du rapport estiment, quant à eux, que « l’économie liée à la fermeture des petites lignes pour le système s’élèverait au minimum à 1,2 milliard d’euros annuels (500 millions d’euros sur l’infrastructure et 700 millions sur l’exploitation des trains) ». Une somme qui pourrait être redéployée vers « la partie la plus circulée du réseau ». Les usagers concernés par les fermetures n’auront qu’à trouver d’autres moyens de se déplacer…

3. « Départs volontaires » et fin du statut de cheminot

Transferts obligatoires, fin du statut pour les nouveaux entrants, plans de départs volontaires : les cheminots sont clairement mis à l’amende. Là encore, les dogmes libéraux priment sur toute recherche d’alternative. Face aux futurs concurrents, anticipant un futur dumping social, Jean-Cyril Spinetta cible les agents. « À la recherche d’un accroissement de la compétitivité de l’entreprise », les auteurs du rapport, citant les cas d’Orange et de La Poste, préconisent qu’il soit « mis un terme au recrutement au statut des nouveaux » embauchés. Le statut de cheminot s’éteindrait ainsi « naturellement » dans une trentaine d’années. Reste que, pour l’ex-PDG d’Air France, la mesure n’est pas suffisante. Il suggère de redéfinir un « nouveau contrat social » à la SNCF, afin de permettre une « évolution du statut ». Pis encore, pour un « gain de compétitivité rapide », Jean-Cyril Spinetta suggère la suppression de 5 000 postes, en recourant pendant deux ans à la « procédure des plans de départs volontaires ». Des « attaques contre les conditions sociales des cheminots inacceptables ! » a réagi la CGT cheminots, l’Unsa ferroviaire estimant pour sa part que ces préconisations visent à « stigmatiser des salariés (...) dévoués au service public ».

Dans le cadre de l’ouverture à la concurrence des TER, des transferts de personnels sont envisagés vers les nouveaux opérateurs. Les cheminots concernés pourront refuser, mais à la condition d’accepter une nouvelle affectation, sous peine d’être considérés comme démissionnaires.

4. Des préconisations floues sur le problème de la dette

La dette de la SNCF a augmenté de 15 milliards d’euros entre 2010 et 2016, pour atteindre près de 45 milliards d’euros fin 2016, décrit le rapport. Et, tous les ans, celle-ci se creuse de 3 milliards. À cela s’ajoute le 1,5 milliard d’intérêts d’emprunt versé chaque année aux marchés financiers. Pour le rapport, « le traitement de la dette est une condition préalable et nécessaire à un retour à l’équilibre du gestionnaire d’infrastructures ». Jean-Cyril Spinetta estime que l’État devrait reprendre « une part » du passif de SNCF Réseau. Le rapport reste cependant particulièrement flou. Pour les syndicats, la dette est le résultat des politiques de l’État. « Ce n’est pas aux cheminots d’en payer le prix aujourd’hui », a réagi le secrétaire général de la CFDT, Didier Auber.

5. La SNCF changée en société anonyme privatisable

La SNCF est, depuis la réforme ferroviaire de 2014, composée de trois établissements publics à caractère industriel et commercial (Epic) : l’Epic SNCF de tête, SNCF Mobilités (les trains) et SNCF Réseau (les rails). Pour se conformer prétendument aux exigences européennes, Jean-Cyril Spinetta souhaite « faire de SNCF Mobilités » une société anonyme « à capitaux publics détenue en totalité par l’État ». Une faible garantie, car cette SA sera bel et bien privatisable, si une nouvelle loi en décide ainsi. Mais, l’ancien haut fonctionnaire ne s’arrête pas là et préconise également la transformation de SNCF Réseau. Car, le statut d’Epic permettant de disposer d’un taux d’intérêt plus faible et d’une capacité d’endettement plus élevée, celui-ci serait une incitation au surendettement. Alors même que, au vu des besoins de financements, il serait sans aucun doute plus intéressant de bénéficier des avantages du statut d’Epic.

A lire :

Le rapport Spinetta sur l'avenir de la SNCF

Clotilde Mathieu

Journaliste à la rubrique social-économie

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