PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Migrations, solidarité   Depuis oct 2021

publié le 26 octobre 2021

Contre les morts aux frontières, ouvrir des voies légales

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Pour ne plus avoir à faire face à des drames tels que celui de Calais, des voix s’élèvent pour porter des solutions plus humaines que sécuritaires.

Assis sur un banc de l’église Saint-Pierre de Calais, lundi 15 novembre, Ludovic Holbein avait fait ce funeste pronostic : « Si les autorités continuent de harceler et de déplacer les exilés sans leur proposer de véritables solutions, il y aura d’autres drames cet hiver. » Deux jours plus tard, ce militant stoppait la grève de la faim menée pendant trente-sept jours avec sa compagne Anaïs Vogel pour dénoncer les conditions de vie des exilés bloqués à la frontière franco-britannique. La mort, ce mercredi 24 novembre, d’au moins vingt-sept personnes dans le naufrage de leur embarcation pneumatique, au large de la Côte d’Opale, lui a malheureusement donné raison. Pourtant, des solutions sont avancées depuis des années par les élus et les responsables associatifs. Décryptage.

1. Reconnaître que le désespoir motive les traversées

Chaque jour, ils sont des centaines à tenter de traverser la mer vers l’Angleterre. Pour beaucoup, on y parle une langue qu’ils maîtrisent et ils y ont déjà de la famille. « C’est surtout la destination de la dernière chance après avoir été mal ou pas du tout accueilli dans les autres pays européens », pointe Pierre Roques, de l’Auberge des migrants, à Calais. Déboutés du droit d’asile, mineurs non accompagnés dont les autorités contestent l’âge, exilés sous le coup de la procédure Dublin, qui leur impose de demander l’asile dans le premier pays où ils ont été enregistrés à leur entrée en Europe, beaucoup arrivent à Calais à l’issue d’un parcours migratoire chaotique. Outre-Manche, la déréglementation du travail a atteint de telles proportions qu’ils pensent pouvoir y gagner leur vie sans avoir à justifier de leur statut administratif et retrouver ainsi un minimum de dignité pour se forger un futur.

2. En finir avec l’hypocrisie sécuritaire des États

La réponse des autorités britanniques et françaises à ces traversées du désespoir se traduit, année après année, par l’érection de toujours plus de barrières de barbelés et le déploiement de forces de sécurité au titre de la lutte contre les réseaux criminels. « Mais tant qu’on bloquera les frontières, il y aura des passeurs, note Marie-Christine Vergiat, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme.  Tant qu’on empêchera les gens de circuler librement, ils prendront des risques toujours plus grands pour continuer leur route. Les partenariats entre des pays de l’Union européenne et les milices libyennes n’ont jamais empêché les exilés de périr en Méditerranée centrale. » François Guennoc, cofondateur de l’Auberge des migrants, confirme que les réseaux de passeurs exploitent le désespoir des exilés. « Mais, à Calais, on ne trouve pas de véritables trafiquants, nuance-t-il.  Ce sont des petites mains, souvent des exilés payant leur propre traversée en travaillant pour ces mafias. Les passeurs répondent à un véritable besoin, puisqu’il n’existe aucun moyen légal d’aller en Angleterre pour demander asile. »

3. Avoir le courage d’ouvrir des voies légales

Pour rompre avec cette réalité, il faudrait en finir avec ces politiques, généralisées en Europe, d’externalisation des frontières. « Rendre l’accès aux visas plus difficile pour les ressortissants des pays du Sud et demander à d’autres pays de gérer ses propres frontières relève d’une logique xénophobe et raciste, assène Marie-Christine Vergiat.  Avec les accords du Touquet, la Grande-Bretagne fait la même chose avec la France que cette dernière avec l’Italie ou le reste de l’Union européenne (UE) avec la Pologne, la Grèce, la Turquie ou les pays nord-africains. » Au contraire de cette stratégie mortifère, de nombreuses voix s’élèvent pour que l’UE permette un accès sécurisé aux candidats à l’asile. « lI faut oser parler de la libre circulation des personnes, autoriser le rapprochement familial, distribuer des visas et abroger les directives de Dublin », abonde à son tour Cécile Dumas, membre du conseil national du PCF. À la frontière franco-britannique, ce changement radical de politique migratoire passe, pour la Cimade, par « remettre en cause le traité du Touquet ». C’est également l’avis de Delphine Rouilleault, directrice générale de France terre d’asile, qui appelle à « l’ouverture d’une vraie négociation entre l’Angleterre, la France et l’Union européenne pour créer des conditions d’accès sécurisées pour les demandeurs d’asile ».

4. Respecter l’urgence humanitaire d’accueillir

L’ensemble des associations et organisations qui soutiennent les exilés considèrent, en outre, que le drame qui vient de se jouer au large de Calais ne serait pas advenu si les exilés avaient été au préalable mieux accueillis en France. « Il faut notamment améliorer l’information auprès des exilés sur les solutions d’accueil en France », suggère Dephine Rouilleault. François Guennoc fustige pour sa part les autorités, qui empêchent les associations d’informer les exilés sur les dangers des traversées en leur distribuant des documents indiquant les numéros d’appel d’urgence. « Une véritable politique d’accueil passe par plus de moyens et un meilleur encadrement des associations qui ne peuvent plus travailler, reprend Cécile Dumas. Ça passe aussi par la création de postes dans l’enseignement, la santé, le social et la création de véritables infrastructures. Bien sûr, cela aura un coût. Mais combien dépense-t-on à chasser et expulser les exilés ? »


 


 

Calais. 27 morts en mer : après la honte et l’émotion, le besoin d’accueil

Aurélien Soucheyre, Florent LE DU et Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Le plus grave naufrage de réfugiés dans la Manche, mercredi, rappelle avec violence l’urgence de changer de politique migratoire pour la fonder sur l’accueil et la fraternité, quand le gouvernement et la droite montrent les muscles et fustigent avant tout les passeurs.

Jamais autant de réfugiés n’étaient morts en un jour en tentant de rejoindre l’Angleterre depuis la France. Mercredi, au moins vingt-sept personnes ont perdu la vie en pleine mer, au large de Calais (Pas-de-Calais), après être montées sur une embarcation de fortune. La plupart étaient des Kurdes originaires d’Irak et d’Iran. Des hommes, des femmes, et des enfants. Avant ce naufrage, le bilan humain depuis janvier était de trois morts noyés et quatre disparus dans la Manche. S’il vient d’augmenter spectaculairement, il n’a hélas rien de surprenant. De nombreuses associations alertaient depuis des mois sur l’imminence d’une tragédie d’une telle ampleur.

« Militarisation accrue de la frontière »

« Ces morts sont la conséquence la plus dramatique, la plus grave et la plus insupportable de la politique de non-accueil menée depuis trente ans à la frontière franco­-britannique », a réagi la Cimade. « Cette frontière tue », ajoute Utopia 56, qui estime elle aussi que « ces décès sont les résultats de politiques migratoires mortifères » et les conséquences directes « de la militarisation accrue de la frontière et de la lutte acharnée contre la présence des personnes exilées sur le littoral français à coups d’expulsions de lieux de vie et de confiscations d’effets personnels ».

À ce jour, 336 personnes sont décédées à la frontière franco-britannique depuis 1999, dont 36 au total rien qu’en 2021. Sans compter les milliers de réfugiés morts en Méditerranée et dans nos montagnes ces dernières années. De quoi rouvrir, plus que jamais, le débat sur la nécessité d’un accueil digne à l’échelle française, européenne et internationale devant les déséquilibres mondiaux liés aux guerres et aux graves inégalités sociales et économiques. Surtout à quelques mois de la présidentielle de 2022.

Les passeurs ne sont pas les seuls responsables

« La France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière », a fait savoir Emmanuel Macron. Alors que notre pays prendra dans quelques semaines la présidence de l’Union européenne, le chef de l’État a surtout renvoyé l’essentiel de la responsabilité sur le dos des passeurs. Sans regarder la réalité de la politique française et continentale. Son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, charge lui aussi les passeurs, et se fait fort d’accélérer le « démantèlement des réseaux criminels ». « Depuis le 1er  janvier, nous avons arrêté 1 500 passeurs », a-t-il annoncé, dont cinq personnes soupçonnées de l’être ­depuis le drame de mercredi.

L’extrême droite cible, elle aussi, les mafias qui profitent du désespoir, en plus de condamner la politique du gouvernement, qu’elle estime insuffisamment répressive. « Le laxisme en matière migratoire entraîne des drames », a asséné Marine Le Pen. Ni une ni deux, une partie de la droite lui a emboîté le pas. « La seule solution, c’est de déclarer le littoral français comme une zone zéro migrant », défend Pierre-Henri Dumont. Le député LR, qui fustige les associations qui viennent en aide aux réfugiés, souhaite créer des centres d’accueil à distance de Calais où il propose de conduire les migrants « si besoin par la force ». « La France et l’Europe n’ont pas les moyens d’intégrer cette immigration massive irrégulière, il faut la stopper. Dire le contraire, c’est risquer des vies. Notre devoir est de dissuader et d’arrêter clairement ces flux », a pour sa part réagi Éric Ciotti, candidat à l’investiture LR pour la présidentielle, qui comme ses concurrents à droite Xavier Bertrand et Valérie Pécresse fustige avant tout les passeurs.

Les « passeurs sans scrupule » ne sauraient pourtant être les seuls fautifs. « Il ne sert à rien d’incriminer d’abord les passeurs ou de s’en prendre aux associations. Les vrais responsables sont ceux qui refusent d’accueillir ces hommes, ces femmes, ces enfants qui fuient leur pays et cherchent refuge en Europe », développe la Ligue des droits de l’homme. « Cette tragédie aurait pu être évitée. Car ses traversées du désespoir sont une des conséquences de ce qui se joue depuis près de vingt ans suite aux stupéfiants accords du Touquet, à travers lesquels la France accepte que la frontière britannique passe, de fait, sur son territoire », se désole SOS Racisme. 

« Ces gens sont morts d’avoir espéré une vie meilleure »

À gauche, les dirigeants de parti affirment l’urgence de changer de politique. « Ces gens sont morts d’avoir espéré une vie meilleure. Aujourd’hui, ce qu’il manque, ce sont des voies légales vers le Royaume-Uni », indique Olivier Faure, premier secrétaire du PS. « Aucune difficulté ne justifie qu’on maltraite les personnes exilées. Rien n’oblige à lacérer des tentes. On peut et on doit traiter les gens humainement », mesure Adrien Quatennens. Le coordinateur national de la FI appelle à se « préparer » devant les migrations qui vont s’intensifier, et donc à « créer les conditions pour traiter les causes et pour organiser les coopérations pour un accueil digne ».

« Combien de temps allons-nous encore accepter que des hommes, des femmes, des enfants meurent sous nos yeux ? La France n’est plus elle-même quand elle n’agit pas pour la fraternité et des réponses humaines », a déclaré Fabien Roussel, candidat du PCF à la présidentielle, dont le parti dénonce les accords du Touquet en plus de défendre l’abrogation des directives de Dublin et le plein respect du droit et des conventions internationales. 

Manche : des traversées plus nombreuses et plus mortelles

La traversée jusqu’en Grande-Bretagne est dangereuse. Depuis 1999, au moins 336 personnes ont perdu la vie, « cachées dans la remorque d’un camion, électrocutées par une caténaire du site d’Eurotunnel, renversées sur l’autoroute », a rappelé, jeudi, le groupe Décès à Calais et Grande-Synthe, qui réunit plusieurs ONG. Depuis 2018, du fait du durcissement des stratégies policières pour interdire le passage par la terre, le nombre de tentatives par la mer sur des embarcations de fortune s’est accéléré et ne cesse depuis d’augmenter. Ils étaient 600 en 2018, 2 300 en 2019, et 9 500 en 2020 à avoir tenté le passage par la mer. Cette année, entre le 1er janvier et le 20 novembre, 31 500 exilés ont ainsi quitté les côtes françaises et, selon l’agence britannique Associated Press, 25 700 auraient réussi à passer en Grande-Bretagne.

publié le 22 novembre 2021

Droit d’asile bafoué à la frontière UE-Biélorussie : le silence de Macron

Par Nejma Brahim sur www.mediapart.fr

Depuis des semaines, quelques milliers de migrants sont coincés à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. Pour l’heure, ni la Pologne ni le reste de l’UE ne sont prêts à les accueillir, leur laissant pour seule alternative un retour au pays d’origine ou des conditions de vie extrêmes pouvant conduire à la mort. Emmanuel Macron, un temps favorable à un minimum de répartition dans l’UE, brille par son silence.

La situation perdure et empire chaque jour. Mardi 16 novembre, les soldats polonais ont usé de gaz lacrymogènes et de canons à eau pour repousser des migrants qui auraient tenté de passer la frontière en leur jetant des pierres. Selon le ministère de la défense polonais, une centaine de personnes a été arrêtée dans la nuit de mercredi à jeudi, après avoir tenté de franchir la frontière.

Depuis plusieurs semaines, quelques milliers de migrants, principalement originaires du Kurdistan irakien, de Syrie, du Yémen ou du Liban, sont bloqués à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, après avoir réussi à rejoindre Minsk par avion, sur « invitation » du régime biélorusse dans une tentative de déstabilisation de l’Union européenne (lire ici ou nos articles à ce sujet).

En France, les réactions sont timides, lorsqu’elles ne sont pas immondes. Pour l’heure, l’exécutif se contente de manifester sa « solidarité » avec la Pologne, qui « protège » ses frontières, et donc, par ricochet confortable, celles de l’Union européenne tout entière. Pourtant, la Pologne bafoue depuis des mois le droit international, en refoulant les migrants qui tentent le passage même lorsqu’ils peuvent prétendre à une protection.

Le pays a déclaré l’état d’urgence dans une zone forestière à la frontière, devenue inaccessible aux ONG, médecins bénévoles et journalistes, et les migrants y ont été abandonnés à leur sort, sans aide humanitaire. Une dizaine de personnes y ont déjà perdu la vie et une majorité d’exilés ayant tenté d’en sortir, côté polonais, ont été refoulés vers la Biélorussie.

Malgré tout, ni la France ni l’UE ne se sont positionnées pour dénoncer ces abus. Depuis la forte militarisation des frontières polonaises au cours de ces dernières semaines, l’instrumentalisation de la détresse humaine est reconnue de toute part, mais personne ou presque ne propose d’accueillir les quelque 3 000 migrants coincés face aux barbelés polonais, femmes et enfants inclus, confrontés à des conditions de survie extrêmes (lire ici leurs témoignages). N’est-ce pas là la première – et meilleure - des choses à faire ?

La France solidaire de la Pologne pour tenir les frontières de l’UE

Emmanuel Macron s’était montré favorable à un mécanisme de répartition « automatique » au sein de l’Union européenne s’agissant des exilés accessibles au statut de réfugiés et sauvés en Méditerranée, allant jusqu’à trouver un accord, en 2019, avec l’ancien chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte, visant à sanctionner à coups de pénalités financières les pays qui refuseraient d’y participer. La Pologne faisait partie des récalcitrants.

Le chef d’État français avait alors défendu « une position commune pour que tous les pays participent d’une façon ou d’une autre [à l’accueil], ou bien soient pénalisés financièrement ».

Si l’accord intervenait dans un contexte différent et concernait les migrants sauvés en mer par les navires humanitaires, il témoignait d’un embryon de solidarité entre les pays européens de première ligne et les autres. Aujourd’hui, à l’heure d’une grave crise où des vies humaines sont en jeu, la seule « solidarité » affichée par la France se résume à la congratulation de la Pologne et de sa politique de fermeté. Pas question d’accueillir ces personnes pour étudier leur demande d’asile et appliquer ce fameux système de répartition, qui représenterait pourtant, pour chaque pays, moins de 200 personnes.

« Ce système concerne des personnes déjà arrivées en Europe et cherchant à déposer une demande d’asile dans un État membre, justifie l’Élysée auprès de Mediapart. La situation est différente en Biélorussie. Afin de nous assurer que cette instrumentalisation cesse, nous devons trouver une solution décente pour les personnes bloquées à la frontière sans pour autant légitimer la manière dont elles ont été acheminées. »

Lundi 15 novembre, Emmanuel Macron a échangé avec son homologue russe Vladimir Poutine, dans l’espoir que ce dernier intervienne auprès de Loukachenko, le président biélorusse, afin d’apaiser les relations avec l’UE dans ce contexte de crise. « Les deux dirigeants sont convenus de travailler ensemble pour permettre une désescalade sur la crise migratoire, et permettre une implication du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) afin d’apporter une assistance humanitaire », indique l’Élysée. Problème, le HCR, côté polonais, n’a jamais pu intervenir dans la zone où l’état d’urgence a été déclaré, puisque les autorités y interdisent l’accès. « Côté biélorusse, nous avons pu apporter une aide humanitaire aux personnes à la frontière à trois reprises, avec la Croix-Rouge biélorusse, pour leur distribuer des vivres, produits d’hygiène, couvertures et tentes. La dernière mission date du 11 novembre », explique Rafal Kostrzynski, représentant du HCR en Pologne.

Il faut étudier leur demande d’asile, qu’ils soient arrivés de manière régulière ou irrégulière.

Selon lui, il ne s’agit même pas « d’accueillir » les migrants coincés sur place, car cela relèverait « de l’hospitalité ou d’une forme de courtoisie », mais d’appliquer le droit international et la convention de Genève, dont la Pologne est signataire.

« Les solutions existent, il faut étudier leur demande d’asile, qu’ils soient arrivés de manière régulière ou irrégulière. C’est d’ailleurs souvent de manière irrégulière qu’ils échappent à une situation de danger. » Et de relativiser les chiffres, accentués par les images médiatisées de personnes massées à la frontière : « On parle de quelques milliers de personnes, c’est donc tout à fait gérable. Elles doivent pouvoir être protégées si besoin, et sinon, renvoyées dans le cadre d’une procédure digne. »

Sollicité par Mediapart, le secrétaire d’État aux affaires étrangères n’a pas pu donner suite à l’heure où nous publions cet article. Mais dans une interview accordée à Sud Ouest, Clément Beaune a affirmé que la France devait être « ferme tout en respectant [ses] valeurs, à savoir ne pas basculer dans une politique inhumaine qui ne respecterait pas le droit d’asile et les droits humains ». « Pour [les migrants] qui sont rentrés dans l’Union européenne, il faut appliquer les procédures normales qui aboutissent, selon le droit, à l’accueil ou à une reconduite », a-t-il poursuivi, rappelant que les Européens devaient « répondre de façon unie et solidaire pour tenir [leur] frontière en soutenant la Pologne ».

Présent au Conseil des ministres des affaires étrangères de l’UE, réuni à Bruxelles lundi 15 novembre, le ministre de l’Europe et des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian devait de son côté exprimer la « solidarité totale de la France avec la Pologne, la Lituanie et la Lettonie face à l’instrumentalisation inacceptable des flux migratoires par le régime biélorusse », soulignant que la France confirmerait son accord pour « l’adoption d’un cinquième paquet de sanctions de l’Union européenne » à l’encontre de la Biélorussie. « Soutien aux autorités polonaises dans leur volonté de préserver leurs frontières, qui sont aussi les frontières de l’Union européenne », a-t-il également déclaré.

« Comment faire en sorte de ne pas céder à cet ignoble chantage qui vise à défier notre souveraineté européenne et en même temps répondre à notre devoir d’humanité, valeur cardinale de notre projet européen qui nous commande de protéger celles et ceux qui sont persécutés ? », l’a interrogé la députée LREM Anne Genetet. Seuls le « soutien à l’aide humanitaire » et le « soutien aux initiatives prises pour respecter le besoin de protection des migrants en matière d’asile » ont été soulevés par le ministre, renvoyant au rôle du HCR, sans envisager l’accueil des personnes sur le sol européen. « Il s’agit d’éviter que les flux ne s’amplifient », a-t-il conclu. Et même de renvoyer les personnes chez elles.

Un premier « retour humanitaire » organisé ce jeudi

Jeudi 18 novembre, un premier vol de rapatriement, sur la base du « volontariat », devait partir de Minsk en direction de Bagdad, avec à son bord quelque 400 ressortissants irakiens. Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, n’a pas manqué de vanter les « retours humanitaires » au micro de France Inter lundi, préférant botter en touche lorsqu’il lui est demandé si la France doit accueillir ces migrants.

« On s’est accordés [avec la Russie] sur des mesures pour casser les routes utilisées par les passeurs et faire intervenir le HCR pour organiser des retours humanitaires. Quand il peut y avoir des retours, il y a des retours », a-t-il assumé.

Pour l’Élysée, il semble logique de laisser la Biélorussie « assumer ses responsabilités en termes d’asile ou de retour vers les pays tiers pour les personnes non éligibles ». « La Biélorussie a contribué à l’acheminement de ces personnes vers son territoire. Les personnes aujourd’hui en danger du fait de la situation à la frontière doivent pouvoir sortir rapidement de cette situation. Si elles ne sont pas éligibles à l’asile en Biélorussie ou qu’elles souhaitent repartir dans leur pays d’origine, c’est possible grâce à ces retours. »

Un non-sens pour le HCR, qui rappelle que le premier « pays sûr » qui se présente à ces migrants reste la Pologne. « On sait bien qu’ils ne peuvent pas demander l’asile en Biélorussie. On ne peut pas laisser les gens souffrir ou mourir à cause d’un conflit politique entre deux États. C’est intenable », déplore Rafal Kostrzynski.

Qu’advient-il de ces personnes une fois rentrées dans un pays qu’elles ont cherché à fuir, alors qu’elles auraient peut-être pu prétendre à une protection ? Qui s’en soucie seulement ? La notion de « volontariat » semble bien relative lorsque les seuls choix qui s’imposent sont de survivre dans un campement de fortune ou de retourner dans un pays où ils craignent peut-être pour leur vie.

Le reste de la classe politique française, à gauche comme à droite et à l’extrême droite, n’a pas montré davantage d’ouverture sur le sujet. « Frontière polonaise : nous ne devons ni accueillir ces migrants ni céder au chantage. Seule la fermeté sera gage d’humanité », a tweeté Éric Ciotti, candidat à la primaire des Républicains.

« Résolument non, il ne faut pas ouvrir la frontière. Nous sommes face à une Europe assiégée par des migrants qui sont instrumentalisés comme une nouvelle arme, une arme migratoire (…). Pour l’Union européenne, l’immigration n’est pas un problème : c’est un projet. L’Union européenne est contre le principe du refoulement [des migrants] », a quant à elle déclaré Marine Le Pen sur le plateau de France Info, faisant fi d’ignorer que cela caractérise une violation du droit international.

La pire réaction vient sans doute du porte-parole de son parti, Julien Odoul, qui est allé jusqu’à affirmer qu’il fallait laisser les migrants mourir de froid à la frontière, le 11 novembre, sur BFMTV. « Il ne faut certainement pas ouvrir cette frontière. Il ne faut certainement pas accueillir ces migrants, dont beaucoup sont potentiellement dangereux », martèle-t-il. « Donc on les laisse mourir de froid derrière les barbelés ? », en déduit le présentateur. La réponse est d’une clarté inouïe : « Bien sûr que oui, bien sûr que oui », insiste-t-il, évoquant une « invasion migratoire » pour tenter de justifier l’impensable. Ce n’est que face à l’insistance du présentateur qu’il finit par rétropédaler et lâcher : « On les laisse en dehors des frontières de l’Europe. »

L’urgence est d’accueillir ces réfugiés qui sont en train de mourir dans des forêts dans des conditions abominables.

Même Jean-Luc Mélenchon n’ira pas jusqu’à dire qu’il faut les accueillir lorsqu’il est interrogé, sur France 3, le 14 novembre. Le présentateur aura dû s’y reprendre à six reprises pour tenter d’avoir une réponse claire : « On les met au chaud, on leur donne à manger, on s’occupe d’eux. » « Mais où ? », lui demande-t-on. « Là où ils se trouvent, ils sont aujourd’hui en Biélorussie. » À la question « faut-il les accueillir en Europe et en France ? », le candidat LFI fait diversion, pour conclure qu’il faut les mettre à l’abri « là où ils sont » : « Là, nous sommes dans la situation où ils sont bloqués [en Biélorussie]. Nous aussi nous sommes censés bloquer les gens qui veulent aller en Angleterre. Alors qu’est-ce qu’on fait, on les laisse passer ou on les garde ? »

Seul Yannick Jadot, eurodéputé EELV et candidat à l’élection présidentielle, aura sauvé l’honneur français et européen, en affirmant que l’urgence était « d’accueillir ces réfugiés qui sont en train de mourir dans des forêts dans des conditions abominables ». Et d’ajouter : « Je suis effaré par le niveau du débat que nous avons dans notre pays aujourd’hui sur les migrants. On a 4 000 personnes qui ne menacent personne, notre sécurité n’est pas remise en cause, on ne va pas être envahis, et on les laisse mourir dans une forêt en dressant des murs. »

Mercredi, Alexandre Loukachenko et Angela Merkel se sont entretenus par téléphone en vue d’entamer des négociations au niveau européen pour résoudre la crise, rapporte l’AFP. « C’est dans ce contexte que sera étudié le souhait des réfugiés de se rendre en Allemagne », a affirmé le régime biélorusse par le biais de son service presse. Après avoir affirmé que 7000 migrants se trouvaient sur son sol, la Biélorussie a assuré qu'elle organiserait le rapatriement de 5000 migrants, « s’ils le souhaitent », toujours selon l'AFP. Elle a aussi déclaré qu'Angela Merkel négocierait avec l’UE un « corridor humanitaire » pour évacuer les 2000 personnes restantes vers l’Allemagne, ce que Berlin a nié jeudi.

publié le 20 novembre 2021

 

Sans papiers.

La régularisation au bout des grèves coordonnées

sur la site www.cgt.fr

Le 25 octobre, plus de 250 travailleurs sans-papiers ont commencé un mouvement de grève coordonné régionalement et confédéralement dans plusieurs secteurs d'activité en Ile-de-France, avec l'appui de nombreuses organisations de la CGT. Ils viennent d’obtenir gain de cause, ils vont pouvoir souffler.

Les grévistes ont commencé ce jour-là à occuper dix de leurs lieux de travail. Certains piquets de grève étaient ouverts et les grévistes de la première heure ont rapidement été rejoints par d'autres

Ouvriers du bâtiment qui travaillent sur les chantiers de grands groupes tels que Bouygues ou Eiffage, livreurs pour les supermarchés Monoprix, plongeurs dans les cuisines du café Marly situé près du Louvre, éboueurs, intérimaires... Ils sont employés dans des entreprises ayant pignon sur rue, qui utilisent leur statut administratif pour leur imposer de mauvaises conditions de travail ou des contrats précaires.

Marilyne Poulain, secrétaire de l'UD de Paris, membre de la direction confédérale et responsable du collectif Migrants, dénonce ainsi le système de sous-traitance en cascade souvent mis en place. « Dans le 19ème arrondissement de Paris, explique-t-elle, Monoprix a confié sa livraison à Stuart, qui a sous-traité à PickUp, une filiale de La Poste, qui a sous-traité à une société de livraison, GSG Transports Express, qui a fait travailler des personnes sans fiches de paie – bien qu'on trouve la trace de chèques – puis leur a imposé d'être auto entrepreneurs. »

Les sans-papiers occupent souvent des emplois qui se sont retrouvés en première ligne au plus fort de la pandémie.

Ils se sont mis en grève avec la CGT pour forcer leurs employeurs à soutenir leur régularisation, préalable nécessaire à l'obtention d'un titre de séjour lié à leur travail. La préparation de ces grèves a donné lieu à un important travail de coordination de différentes organisations (professions, territoires et syndicats).

Dans le cas des livreurs par exemple, la Fapt CGT (Fédération des salariés du secteur des activités postales et de télécommunications ), l'US Commerce de Paris, l’Union Locale du 19e arrondissement, l'UD de Paris et le syndicat des livreurs à vélo parisiens étaient impliquées.

À ce jour, tous les piquets de grève ont été levés après avoir obtenu satisfaction.

Les plongeurs qui travaillaient en contrat d'extras pour le café Marly situé près du Louvre ont été embauchés en CDI par le groupe de restauration Costes.

Les livreurs ont obtenu le formulaire nécessaire à leur régularisation et des contrats de travail en CDI.

Dans le cas des éboueurs de Sepur, des plaintes ont été déposées et une enquête ouverte par le parquet. Une solution va être mise en place par les services de l'Etat pour garantir leur protection.

La CGT défend l'égalité de traitement et l'application du droit du travail français pour tou·tes les salarié·es qui travaillent en France.

Elle prône la reconnaissance du travail et la régularisation administrative des travailleur·ses sans papiers surexploité·es parce que sans droits.

Qu'ils et elles aient ou non une autorisation de séjour et de travail, ce qui importe, c'est qu'ils et elles travaillent et vivent ici. Face à la montée des idées d'extrême-droite, la CGT réaffirme l'unité du salariat : ces travailleur·ses font partie intégrante de la classe ouvrière de ce pays.


 

70 travailleurs sans-papiers de La Poste entrent en grève

Guillaume Bernard sur le site https://rapportsdeforce.fr/

 D’ordinaire, ils chargent et déchargent les colis qui arrivent sur la plateforme logistique DPD (filiale de La Poste) de Coudray-Monceau en Essonne (91). Mais ce matin, ces 70 salariés sans-papiers se sont mis en grève. Selon l’Union Départementale Solidaires 91, environ 400 personnes travaillent dans ce hall de tri de 22 000 mètres carrés et à peu près 200 seraient sans-papiers.

Si les lieux appartiennent à l’entreprise DPD, ces salariés sont en revanche employés par une agence d’intérim créée par l’entreprise Derichebourg. Une entreprise elle-même sous-traitante de DPD, une des filiale de La Poste en charge de son réseau international de livraison. Un montage juridique complexe au cœur des dénonciations des grévistes et de leurs soutiens. « Cette cascade de sous-traitance a pour seul but d’employer de la main d’œuvre sans-papiers précarisés sans en endosser la responsabilité : les salariés n’ont pas d’horaires fixes, il peuvent terminer leur journée après minuit, leurs conditions de travail sont exécrables…mais La Poste peut détourner le regard », explique Catherine Fayet de l’Union Départementale Solidaires 91.

« Il n’y a que des travailleurs sans titre qui arrivent à supporter ces conditions de travail sans fuir à toutes jambes », résument les grévistes dans un communiqué. Ils demandent donc l’internalisation des salariés sous-traités, la suppression de l’intérim ainsi que la délivrance des documents leur permettant de régulariser leur situation auprès de la préfecture. « Nous ne libérerons les lieux de nous-mêmes qu’après satisfaction de ces revendications », préviennent-ils.

Ce n’est pas la première fois que le groupe La Poste est épinglé pour des pratiques de sous-traitance consistant, in fine, à faire employer des sans-papiers. Pendant 7 mois, de juin 2019 à janvier 2020, une lutte devant l’agence Chronopost d’Alfortville, avait permis d’imposer à cette filiale de La Poste la régularisation de 27 travailleurs sans-papier. 46 autres, travaillant dans d’autres sociétés et ayant participé à la lutte, avaient également été régularisés.

publié le 19 novembre 2021

Immigration. Calais a faim de solidarité

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Pendant plus d’un mois, deux bénévoles ont cessé de s’alimenter pour protester contre les conditions de vie des exilés dans le Pas-de-Calais. Leur action a ravivé l’élan solidaire des habitants de la ville, exténués par une crise de l’accueil qui a trop duré. Reportage à Calais.

Ils ont le teint pâle et les joues creusées. Leurs corps transpirent l’extrême fatigue qui les tient alités dans une petite salle à droite de l’autel de l’église érigée place Crèvecœur, à Calais (Pas-de-Calais). Anaïs et Ludovic ont cessé de s’alimenter depuis trente-six jours, ce lundi 15 novembre, deux jours avant d’arrêter leur grève de la faim. À eux deux, ils incarnent l’état actuel des habitants du Calaisis, solidaires des personnes exilées, bloquées à la frontière franco-britannique : exténués, mais déterminés.

« Notre action a remobilisé les solidaires, assure Ludovic, jeune homme à la barbe brune. Confrontés eux-mêmes à des situations sociales très difficiles et à une situation qui dure depuis près de trente ans, beaucoup de Calaisiens avaient perdu confiance en l’action collective. » Mais le refus des autorités d’entendre les maigres revendications du couple de militants associatifs a mis en lumière le cynisme de l’État et suscité une telle indignation que les habitants se sont rassemblés bien plus nombreux que d’habitude, samedi 13 novembre, pour la manifestation organisée en leur soutien. La prochaine se tiendra à Paris, dimanche 21 novembre, place Stalingrad. Accrochée à l’entrée de l’église Saint-Pierre, une banderole rappelle les objectifs de leur action. Anaïs et Ludovic ne demandaient pas la lune, mais simplement la fin de la confiscation des biens des personnes contraintes de vivre à la rue, la suspension des démantèlements de campements de fortune durant l’hiver et l’ouverture d’un véritable dialogue entre les autorités et les associations actives sur le terrain.

Les expulsions surprises ont repris de plus belle

« L’État ne respecte même pas les promesses faites par le médiateur qu’il a mandaté », s’insurge Yolène, retraitée et bénévole de l’association Salam depuis 2008. L’association, constituée essentiellement de personnes résidant à Calais, mobilise vingt bénévoles différents chaque jour. Ce lundi matin, Yolène est venue distribuer des petits déjeuners aux exilés vivant dans les bosquets aux alentours de la zone commerciale située à l’ouest de la ville. Ils sont près de 700, en majorité soudanais. La militante n’a de cesse de fustiger l’action de l’État dans sa ville. Et pour cause : Didier Leschi, patron de l’Office français de l’immigration et de l’intégration et médiateur, envoyé, le 2 novembre, par Beauvau, avait annoncé l’instauration d’un préavis de quarante-cinq minutes avant les expulsions de campements et la création d’un « sas », centre d’accueil uniquement ouvert la nuit, à la périphérie de la ville, pour 300 personnes. Moins d’un mois plus tard, le lieu a été fermé et les expulsions surprises ont repris.

« Quand on part chercher à manger ou prendre une douche, les policiers volent nos affaires », explique ainsi Abbas, en train de cacher son sac de couchage et quelques vêtements dans l’orifice d’une buse de béton, à côté du sous-bois où il vit avec trente compagnons d’infortune. « Certaines nuits, ils nous réveillent, nous font partir et détruisent nos tentes », reprend le jeune Soudanais. À ses côtés, deux hommes nettoient, à l’aide de branches d’arbre, le sol boueux où sont disposées quelques caisses en plastique, en guise de bancs, et trois boîtes de conserve faisant office de braseros

« Ils sont tous partis toussant et pleurant. Et les policiers riaient ! »

« Un soir, en 2017, en centre-ville, j’ai repéré une famille avec de jeunes enfants dormant sous un pont, se souvient Michel, Calaisien bénévole au Secours catholique. J’ai vu arriver un camion de CRS. Les agents leur ont jeté des grenades lacry mogènes. Les gamins et leurs parents ont été réveillés par la fumée. Ils sont tous partis toussant et pleurant. Et les policiers riaient ! C’est ce qui a motivé mon engagement ici. » En début d’après-midi, le jeune retraité est posté à l’entrée de l’accueil de jour de l’antenne du Secours catholique. À l’aide d’un compteur mécanique, il pointe le nombre de personnes entrant dans ce lieu, mis à disposition des exilés trois jours par semaine. L’ambiance y est presque festive. Des groupes jouent au ballon dans la cour. Une quinzaine de Syriens dansent la dabké, embarqués par le son d’une sono dont le volume a été poussé à fond. Ils entraînent dans leur farandole orientale Maryam, une bénévole, et trois Érythréens curieux d’apprendre ce nouveau pas de danse.

Sous les préaux qui bordent cet espace extérieur, Brigitte et son amie, toutes deux travailleuses sociales à la retraite, font tourner des lessiveuses pour les exilés venus laver du linge. Un autre groupe de bénévoles distribue à manger. Laurence, médecin retraitée du CHU de Calais, se tient à la porte d’une vaste salle où, répartis sur une dizaine de grandes tables, les exilés peuvent venir recharger leurs appareils électroniques. « Je travaillais au service d’addictologie, explique cette grande dame souriante. Ici, depuis deux ans, je continue mon engagement auprès de personnes vulnérables. J’espère aussi contribuer à changer le regard des personnes les plus hostiles aux étrangers dans la population calaisienne. »

Attablé à l’extérieur d’un entrepôt où se regroupent près de huit associations françaises et britanniques, dont la Refugee Community Kitchen et l’Auberge des migrants, Pierre Roques, salarié de cette dernière, confirme que la population est fatiguée par ces trente dernières années de défaillance de l’État à gérer l’accueil des exilés. « Les Calaisiens sont eux aussi confrontés à une forte précarité », explique le jeune homme, faisant allusion, notamment, au taux de chômage dans la ville, qui dépasse régulièrement les 27 %. « La misère des personnes exilées qu’ils observent ne fait qu’aggraver leur sentiment d’insécurité, continue-t-il. Malgré cela, une récente étude d’Amnesty International montre qu’une majorité soutient l’action des associations. » L’ONG a publié, en mai dernier, une enquête révélant, après avoir sondé plusieurs centaines de personnes, une réalité bien différente des discours sur l’exaspération de la population face aux « incivilités des migrants », dont se targuent régulièrement les autorités. « Les Calaisiens sont fiers de leur ville, de ses atouts et attraits, écrit Amnesty International. Ils parlent notamment de la “gentillesse” de ses habitants. C’est l’adjectif le plus communément utilisé pour décrire la ville. » 76 % des Calaisiens jugent, selon cette même étude, que la présence des associations est nécessaire. 71 % estiment, en outre, ne pas être satisfaits de la façon dont la situation des personnes exilées est gérée et 68 % que les associations ne travaillent pas dans de bonnes conditions.

« Depuis le 28 septembre, on compte 5 morts et 6 disparus en mer »

La grève de la faim de Ludovic et Anaïs et l’accumulation récente de drames humains participent à accentuer la défiance des habitants de la Côte d’Opale vis-à-vis des politiques conduites par l’État. « Depuis le 28 septembre, entre Calais et Grande-Synthe, on compte 5 morts et 6 disparus en mer », tempête Marguerite, une jeune militante d’Utopia 56, assise à l’avant d’une voiture à l’occasion d’un tour d’observation des différents lieux de vie alentour, où se répartissent près de 1 500 exilés. « J’ai été appelée sur le lieu de l’accident quand Yasser Abdallah, 20 ans, a été fauché par un camion fin septembre, reprend-elle, encore ulcérée par ce drame. J’étais devant son corps sans vie quand j’ai appris que la police allait démanteler le campement où vivaient ses amis. Ils ont été emmenés à l’autre bout de la France dans des centres d’accueil et d’évaluation des situations (Caes), sans pouvoir lui rendre hommage. Les Calaisiens, eux, étaient nombreux à venir à la cérémonie organisée en son souvenir. » Fidèles à leur inhumaine et mortifère logique, les autorités ont, dans la foulée, déraciné les arbres où Yasser et ses amis avaient installé leur campement. De quoi partager, avec Anaïs, Ludovic et toute cette population de solidaires, une écœurante nausée.


 

Un signalement contre la préfète des hautes-alpes

Un signalement au procureur de la République de Gap, « des actes de Mme Martine Clavel, préfète des Hautes-Alpes », a été transmis, ce lundi 15 novembre, par le député (LT) Sébastien Nadot, président de la commission d’enquête parlementaire sur les migrations. La préfecture a fait savoir qu’elle n’ouvrirait pas de nouveau lieu d’accueil d’urgence suite à la décision, fin octobre, des associations briançonnaises de fermer leur tiers lieu « les Terrasses ». Depuis, les exilés sont laissés à la rue. Le député y voit une « mise en danger délibérée de la vie des migrants, une omission de leur porter secours et des atteintes involontaires à leur intégrité physique ». Le groupe d’opposition municipale Briançon citoyenne (PCF, EELV, FI, PS), qui soutient la démarche des associations, appelle le gouvernement à mettre en place un dialogue «  garanti par un médiateur ».

publié le 17 novembre 2021

Commission d’enquête sur les migrations : « La promesse républicaine n’est pas tenue »

par Nejma Brahim sur le site www.mediapart.fr

Dans un rapport rendu public mardi 16 novembre, la commission d’enquête de l’Assemblée sur les migrations dénonce la politique menée par le gouvernement et les défaillances de l’État et de l’Europe quant aux conditions d’accueil et aux difficultés d’accès aux droits pour les migrants. 

L’immigration est au cœur des débats à quelques mois de la présidentielle. Instrumentalisé à tout-va, le sujet n’est présenté que comme un « problème » à résoudre, un « phénomène » conjoncturel à maîtriser et à réduire pour les uns, à stopper définitivement pour les autres. Pourtant, les mouvements migratoires ont existé, existent et existeront toujours. C’est ce que rappelle la commission d’enquête parlementaire sur les migrations, dans son rapport rendu public ce mardi, au terme de sept mois de recherches, de déplacements sur le terrain et d’auditions à l'Assemblée nationale.

Les parlementaires, notamment membres du parti présidentiel LREM, voulaient comprendre dans quelles conditions de vie évoluent les migrants sur le sol français, et dans quelle mesure leur accès aux droits, au logement, à la santé ou à l’éducation est respectée.

Le constat est alarmant. La promesse de la République est « insuffisamment tenue » quant à l’accès des personnes migrantes aux droits sur le territoire français, pointe le rapport, accompagné de trente recommandations venant fortement remettre en cause la politique migratoire du gouvernement français. Le caractère « excessivement complexe » du droit des étrangers produit des « conséquences délétères » à la fois pour les personnes étrangères et le reste des acteurs concernés, comme l’administration, les agents publics et les juridictions, ces dernières étant souvent saisies par les associations d’aide aux étrangers dans le cadre de contentieux lorsque le droit n’est pas appliqué.

La dématérialisation des démarches, comme l’a déjà documenté Mediapart, « porte trop souvent atteinte, dans sa mise en œuvre, à l’effectivité de l’accès aux droits », estime la rapporteuse de la commission. Sonia Krimi, députée LREM de la Manche, invite ainsi à proposer une alternative systématique à la prise de rendez-vous en ligne, devenue mission quasi impossible – faisant tomber des personnes en situation régulière dans l’irrégularité –, et à augmenter le budget alloué aux moyens humains en préfecture.

L’accès aux soins est lui aussi entravé, notamment depuis une série de décrets venue durcir la possibilité d’être soigné pour les demandeurs d’asile et sans-papiers sous le quinquennat d’Emmanuel Macron (lire ici notre article), fin 2019, dans l’objectif affiché de lutter contre « le tourisme médical » et la fraude présumée rabâchée d’année en année par l’extrême droite, avant d’être récupérée par la droite et la majorité. Là encore, le rapport de la commission d’enquête vient contredire la ligne affichée par le gouvernement.

À propos de l’aide médicale d’État (AME), c’est davantage l’insuffisant recours au dispositif qui pose question, « plutôt que celui de son usage abusif ». Les caisses primaires d’assurance-maladie réclament, de manière abusive, des pièces supplémentaires venant compliquer le parcours de soins des personnes en situation irrégulière. Le délai de carence s’appliquant aux personnes en situation irrégulière, pouvant bénéficier de l’AME, doit être réduit ; celui s’appliquant aux demandeurs d’asile, pouvant bénéficier de la protection universelle maladie (PUMa), supprimé. Autrement dit, les récents décrets pris par le gouvernement fin 2019 pour introduire ces délais supplémentaires sont remis en cause.

De Calais à Briançon, les parlementaires de la commission font également état des défaillances en matière d’accès à l’hébergement, pointant un « sous-dimensionnement des solutions d’hébergement particulièrement criant ». Et souligne le rôle crucial joué par les associations, comme le Refuge solidaire de Briançon, qui, depuis le 24 octobre dernier, a dû fermer temporairement ses portes faute de places nécessaires, avec l’idée d’interpeller les autorités sur la nécessité de proposer des solutions d’hébergement aux exilés. La préfète des Hautes-Alpes est restée jusqu’à présent silencieuse face au cri d’alarme des bénévoles associatifs.

À Calais, où deux citoyens sont en grève de la faim depuis plus d’un mois pour réclamer la fin des « traitements inhumains et dégradants » visant les migrants sur le littoral et l’arrêt des expulsions des lieux de vie durant la trêve hivernale, les parlementaires demandent la fin de la politique « zéro point de fixation », qui explique les démantèlements de camps en rafale sur le littoral. « Le coût de notre politique à Calais et sur le littoral s’élève à 129 millions d’euros, s’époumone Sonia Krimi auprès de Mediapart. Vous imaginez ce que l’on pourrait mettre en place en termes d’accompagnement avec cette somme ? » 

Le ministère de l’intérieur fait de la sécurité. Il ne va pas faire de la solidarité ou de l’intégration par le travail.

L’une des recommandations phares avancées par la rapporteuse concerne justement l’intégration des personnes migrantes via l’apprentissage du français, la formation, l’éducation civique et le travail, à l’heure où un rapport d’inspection pointe les lacunes de la politique d’intégration pourtant tant vantée par l’exécutif en parallèle de la loi « asile et immigration » de 2018.

« On a aujourd’hui des syndicats et des patrons qui nous disent avoir du mal à recruter dans les métiers en tension. Regardons la réalité en face dans ce pays ! », s’agace la rapporteuse, qui propose de lever les obstacles à l’emploi pour les demandeurs d’asile afin de leur permettre d’avoir un accès au marché du travail « plus tôt », dès l’introduction de leur demande d’asile, plutôt que de les conduire, indirectement, à travailler au noir.

Un « manque de vision globale »

Une autre recommandation de la commission d’enquête consiste à ne plus confier la compétence « immigration » au seul ministère de l’intérieur, qui se retrouve, explique Sonia Krimi, « à gérer à la fois le logement, la santé, le travail et les services de l’État en préfecture... ». « Le ministère de l’intérieur fait de la sécurité. Il ne va pas faire de la solidarité ou de l’intégration par le travail. Que l’Ofpra [Office français de protection des réfugiés et apatrides – ndlr] soit sous la tutelle de ce ministère est incompréhensible », dénonce celle qui y voit le « manque d’une vision globale, sur le long terme, davantage interministérielle et structurelle ».

« Plus d’interministériel, pourquoi pas, mais la question est de savoir qui pilote, nuance Sébastien Nadot, président de la commission d’enquête et député ex-LREM. Tant qu’il n’y a pas un pilotage clair du ministère des affaires étrangères, l’interministériel consiste à habiller ce qui est déjà existant. C’est du LREM tout craché. »

Enfin, à l’échelle européenne, la commission propose de mettre fin au règlement Dublin, qui impose aux exilés de déposer leur demande d’asile dans le premier pays par lequel ils sont entrés dans l’Union européenne. Un texte qui « ne tient pas compte du parcours ou des intentions du demandeur d’asile » et génère par ailleurs « des comportements non coopératifs de la part de l’ensemble des États de l’Union, chacun essayant de minimiser le nombre des demandeurs chez lui ».

Afin de « réduire le pouvoir des mafias de passeurs », elle invite par ailleurs à l’ouverture de « voies de migration légale pour fluidifier les déplacements », à l’instar de certains chercheurs spécialistes des migrations. Pour la rapporteuse, la présidence française de l’Union européenne en 2022 devrait permettre d’insuffler la création d’une « agence de l’asile européen » (déjà prévue par le pacte migratoire européen), même si nombre d’observateurs estiment au contraire qu’Emmanuel Macron pourrait contribuer à restreindre les migrations en Europe à cette occasion.

Tout être humain a des droits fondamentaux. Si on envoie valser cela, on fait exploser la Constitution [...].

Moins enthousiaste sur ce volet, Sébastien Nadot (Libertés et territoires) estime que la notion de « responsabilité » présente dans le pacte englobe « surtout des questions de contrôle et d’enfermement ». « Sur 80 milliards dédiés à l’action extérieure de l’Union européenne, 12 sont dévolus aux questions migratoires, ce qui arrange bien les fabricants de drones et autres dispositifs de sécurité. Il n’y a aucun accord sur la notion de solidarité, mais on trouvera des compromis sur les murs et les barbelés. La France va prendre la présidence de l’Union européenne et va laisser couler. »

Pour le député de Haute-Garonne, à l’origine de cette commission d’enquête, le rapport (une première sur ce sujet) reste malgré tout un point d’appui important pour « mettre en lumière un autre discours politique en face de celui de la droite et de l’extrême droite ».

« Les constats sur la situation des migrants sont inacceptables du point de vue de la dignité. Il y a des manquements à tous les étages, sur la santé, le logement, l’hébergement, l’éducation… Tout être humain a des droits fondamentaux. Si on envoie valser cela, on fait exploser la Constitution avec les conséquences qui en découlent », assène le président de la commission d’enquête, bien content d’avoir contraint la majorité à produire ce rapport. « C’est elle qui dit que le compte n’y est pas et que la promesse républicaine n’est pas tenue, c’est donc d’autant plus puissant. Cela vient démonter cinq ans de discours de la majorité sur ces questions. »

En résumé, le rapport est un camouflet pour le gouvernement et sa politique migratoire. Reste à savoir ce qu’en fera le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, à quelques mois d’une présidentielle déjà entachée par les saillies racistes et xénophobes, à droite comme à l’extrême droite – et parfois plus à gauche, comme lorsque Arnaud Montebourg propose d’interdire les transferts d’argent des immigrés vers les pays refusant de reprendre leurs ressortissants sous le joug d’une procédure d’éloignement en France.

« Ce qui est sûr, c’est que l’on va déposer le rapport au ministre de l’intérieur, de même qu’à Emmanuel Macron, qui doit proposer des choses sur l’immigration en 2022. On passe notre temps à vouloir repousser les migrations plutôt qu’à les intégrer de manière structurelle pour le bien-être de tous. Je suis dans la majorité, j’ai proposé des solutions équilibrées. Je ferai tout pour qu’il s’en saisisse », affirme Sonia Krimi, dont le soutien au chef de l’État ne faiblit pas malgré le constat alarmant livré dans son rapport.

publié le 16 novembre 2021

Pologne. Des milliers de migrants
se heurtent au mur de la honte

Nadjib Touaibia sur www.humanite.fr

 

Piégés à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, des migrants sont abandonnés dans des conditions épouvantables. Les ONG évoquent une crise humanitaire. L’UE confirme sa politique de la forteresse.

Les images sont insoutenables, de ces hommes, femmes et enfants, emmitouflés comme ils peuvent, dans un froid glacial, qui font face à des militaires polonais postés derrière des fils de barbelés, déterminés à leur barrer le passage. Entre 3 000 et 4 000 migrants, originaires principalement d’Irak, sont ainsi immobilisés à la frontière UE-Biélorussie. Au moindre mouvement en avant, ils sont arrosés de gaz lacrymogène et se font refouler. S’ils reculent, ils se heurtent aux forces de l’ordre biélorusses qui veillent à les maintenir sur place. Les ONG évoquent une crise humanitaire en cours alors que les températures chutent en dessous de zéro, et appellent à une désescalade pour aider les migrants. Au moins 11 personnes sont mortes, rapportent ces organisations.

Les Occidentaux accusent le Biélorusse Alexandre Loukachenko d’avoir délibérément orchestré la crise. « Attirer les migrants en profitant de leur fragilité est une des choses les plus faciles au monde. Les mettre en scène, en plaçant des femmes, des enfants et des bébés devant les gardes-frontières, n’est pas très compliqué non plus. L’objectif est de déstabiliser l’UE », a fustigé le vice-président de la Commission européenne Margaritis Schinas. Les ministres des Affaires étrangères de l’UE se réunissent aujourd’hui en vue d’élargir les sanctions imposées à la Biélorussie à la suite de sa répression contre les opposants de Loukachenko, qui dirige le pays depuis près de trente ans. Sont visées les compagnies aériennes, les agences de voyages et les fonctionnaires « qui participent au trafic de migrants vers la Biélorussie », a averti le chef de la politique étrangère de l’UE, Josep Borrell. « Loukachenko s’est trompé. Il croyait qu’en ripostant de cette façon, il allait nous tordre le bras et faire annuler les sanctions. C’est tout le contraire qui se produit », a-t-il déclaré au Journal du dimanche.

Vladimir Poutine mis en cause

Les pressions diplomatiques semblent déboucher. La Turquie interdit désormais aux Irakiens, aux Syriens et aux Yéménites de se rendre en Biélorussie. La compagnie aérienne syrienne privée Cham Wings Airlines interrompt également ses vols vers Minsk. En Irak, la compagnie privée Fly Baghdad aurait également suspendu ses vols vers cette direction. Les dirigeants occidentaux regardent aussi, et surtout, vers la Russie, soupçonnée de couvrir l’opération biélorusse. Directement mis en cause, le président russe, Vladimir Poutine, a pointé dans un premier temps la responsabilité des pays européens dans l’accélération des flux migratoires . «  C’est de leur propre faute. Politique, militaire et économique. Ils ont eux-mêmes créé les conditions pour que des milliers et des centaines de milliers de personnes arrivent. Maintenant, ils cherchent des coupables sur qui rejeter la responsabilité de ce qu’il se passe », a-t-il martelé dans une émission sur la chaîne de télévision Rossiya. Il serait à présent disposé à contribuer à la résolution de la crise. « Nous sommes prêts à faire tout ce que nous pouvons, s’il y a quelque chose que nous pouvons faire », promet-il.

L’Europe cautionne du même coup le discours xénophobe et anti-migrants du gouvernement polonais.

La Pologne durcit le ton de son côté. Varsovie met en garde contre des flux plus importants dans la foulée de la réunion de l’UE. La police a indiqué sur Twitter que 50 migrants qui ont traversé samedi la barrière ont tous été arrêtés. Le pays verrait bien une fermeture complète de la frontière avec la Biélorussie . «  Toute la communauté (européenne) devrait contribuer à la construction d’un mur », souhaite le premier ministre Mateusz Morawiecki.

L’UE se prépare ainsi à faire corps pour défendre sa frontière. Les dirigeants se répandent en déclarations de fermeté et autres promesses de sanctions sans jamais évoquer l’urgence humanitaire. Pas la moindre parole d’indignation devant ces milliers de personnes abandonnées à leur triste sort dans des conditions de vie épouvantables. Comment imaginer que des solutions ne puissent pas être trouvées pour 3 000 migrants, poussés par le désespoir et pions dans le bras de fer entre deux régimes totalitaires, en situation de détresse à l’arrivée du grand froid ? L’Europe cautionne du même coup le discours xénophobe et anti-migrants du gouvernement polonais. Elle confirme sa politique de la forteresse et encourage les prises de position de toutes les extrêmes droites à travers le continent. Un mur est d’ores et déjà bien là, celui de la honte. Seule empreinte de dignité : la solidarité discrète de citoyens biélorusses et polonais qui viennent en aide aux familles de migrants dans l’obscurité des forêts.

 

Isabelle Carré : « Un adolescent âgé de 14 ans vient de mourir à la frontière polonaise… »

I

Ils meurent dans l’indifférence... Ils font l’actualité de quelques heures et sont aussitôt oubliés. Les enfants de migrants qui périssent laissent un sentiment de honte et d’indignation mêlées.

 

Par Isabelle Carré Actrice

 

Un adolescent âgé de 14 ans vient de mourir à la frontière polonaise. Je ne sais pas de quoi il est mort, sans doute d’hypothermie, car le froid devient plus humide et glacial au fil des jours, et l’aide humanitaire, les secours y sont interdits. Combien d’enfants vont perdre la vie là-bas dans les prochaines semaines ? Quel drame attendons-nous encore pour protester ? Une image choc ? Comme celle de ce petit garçon sur la plage, une joue contre le sable, qui a l’air de rêver ? Mais c’est nous qui dormons. Avons-nous vraiment besoin de ce genre de détails pour nous réveiller ? Voir le bulletin trimestriel cousu dans la veste d’un autre adolescent retrouvé noyé – sa mère ayant pensé qu’avec ses bonnes notes, on l’accueillerait à bras ouverts…

Je sais que je ne suis pas la seule à me dire alors : si c’était mon fils ? Les infos se succèdent sur nos téléphones portables, rien de plus simple que de les oublier… Il faut qu’un prêtre de 72 ans mette sa vie en danger, et qu’un couple fasse la grève de la faim à ses côtés pour nous rappeler qu’en France, on confisque les biens des candidats pour l’Angleterre, couvertures, réchauds de fortune… tout en empêchant les distributions de repas organisées par les associations.

Ici ou en Biélorussie, le sort de ces femmes, de ces hommes et de leurs enfants ne peut plus nous laisser indifférents. Les instances européennes, les dirigeants s’accordent à dénoncer l’instrumentalisation politique dont ces familles sont victimes. Mais s’ils souffrent et meurent, se heurtent à des murs barbelés, nous ne pleurerons pas, ils ne sont après tout que des « migrants ».

Les Polonais sont prêts à débloquer 353 millions d’euros pour ériger des murs plus sophistiqués. Des murs détectant les mouvements de ceux qu’ils considèrent être « les nouvelles armes d’une guerre hybride ». Partout en Europe, ils sont devenus les principaux arguments électoraux que l’on ne cesse d’agiter telle une menace grandissante, quasi incontrôlable… Ils sont quelques centaines de corps épuisés dans des forêts ; ils sont aussi ce garçon qui témoigne à la télévision, visage caché pour que ses parents au loin continuent d’ignorer son désespoir ; ce petit sur cette plage qui a l’air de dormir ; et ce bon élève dont la mère avait foi en l’avenir. »

publié le 6 novembre 2021

Immigration. À Calais, les propositions du médiateur capotent

Nadège Dubessay sur www.humanite.fr

Les associations déplorent les mesures insuffisantes du gouvernement pour résoudre le traitement inhumain dont sont victimes les exilés.

Ils ont les traits fatigués, mais ils assurent qu’ils tiendront bon. Déterminés, le prêtre de 72 ans Philippe Demeestère, les militants associatifs Anaïs Vogel et son compagnon Ludovic Holbein ont annoncé, mardi 2 novembre, lors d’une conférence de presse, la poursuite de leur grève de la faim. Cela fait aujourd’hui vingt-quatre jours qu’ils ne s’alimentent plus, pour dénoncer la situation catastrophique des exilés à Calais (Pas-de-Calais). Le même jour, Didier Leschi, le directeur général de l’Office français de l’intégration et de l’immigration (Ofii), chargé d’une mission de médiation par le gouvernement, faisait le déplacement à Calais pour la seconde fois, dans l’espoir de désamorcer la crise. En vain.

L’État s’engage à proposer « systématiquement » un hébergement aux migrants qui seront délogés de leur campement de fortune à Calais. Hébergement « qui sera essentiellement dans le Pas-de-Calais, dans les Hauts-de-France, mais pas à Calais », a précisé le médiateur.

Il a également promis la fin des évacuations surprises. Les exilés disposeront de quarante-cinq minutes pour ramasser leurs effets personnels. Nettement insuffisant, rétorquent les associations qui ont réitéré, hier, leur revendication : que cessent les évacuations. Les trois grévistes de la faim attendent « un courage politique ».

Les associations réclament une pause pendant la trêve hivernale

Et il y a urgence : la période hivernale vient de débuter. Les associations réclament une pause pendant cette trêve. Qu’on arrête de confisquer les tentes des exilés. « Didier Leschi continue d’égrainer les propositions que le gouvernement a décidées seul, bien avant que soit entamé le début des négociations  ! » tempête Pierre Roques, de l’Auberge des migrants. Aux dispositifs déjà existants, le médiateur ajoute des propositions jugées invraisemblables par les associations.

« Il suggère de faire un diagnostic social avant chaque expulsion, c’est-à-dire un entretien d’une heure avec chaque personne, explique le militant. Étant donné qu’il y a des expulsions toutes les 48 heures, cela représente 1 500 heures d’entretien à mener par les agents de l’Ofii toutes les 48 heures ! »

« On ne peut pas forcer les gens à aller où ils ne veulent pas »

Un vrai dialogue de sourds. D’un côté, les associations dénoncent des traitements inhumains. De l’autre, le médiateur répète que les exilés ont besoin d’hébergement. « Sauf qu’on ne peut pas forcer des gens à aller où ils ne veulent pas. Ils n’iront pas à l’autre bout du département. S’ils sont à Calais, c’est pour rejoindre l’Angleterre », insiste Pierre Roques. Les exilés, en majorité afghans, syriens, soudanais ou érythréens, non expulsables parce que leur pays d’origine n’est pas sûr, ne parlent pas français. Ils rêvent de rejoindre l’Angleterre, où ils trouveront un contact, des proches et un point de chute.

Pour le responsable de l’Auberge des migrants, les choses sont claires : « Si on leur fait des propositions éloignées de Calais, ils les refuseront forcément. » Pour l’heure, les associations redoutent l’arrivée de l’hiver et, avec, les risques d’hypothermie, d’engelures, de mauvais traitements et de troubles psychologiques. Pierre Roques ne décolère pas : « Il existe une vraie crise humanitaire sur le sol français. »

publié le 25 octobre 2021

Briançon. Les Terrasses solidaires suspendent l’accueil des exilés

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

Un mois après son ouverture, le refuge des Hautes-Alpes ferme temporairement ses portes et interpelle l’État.

« Tous les acteurs associatifs qui interviennent dans ce lieu ont décidé collégialement de le fermer temporairement. On espère que ce n’est que pour quelques jours. Notre jauge, qui est de 81 personnes , était déjà dépassée, puisque près de 180 personnes étaient hébergées aux Terrasses solidaires (1) avant-hier. Nous avons appris l’arrivée d’un convoi d’une soixantaine d’Afghans en provenance d’Ital ie, et un autre de plus de 100 personnes. Cet afflux n’est pas tenable en termes de sécurité des personnes », explique Max Duez, chirurgien à la retraite, médecin bénévole et membre du conseil d’administration de l’association Refuges solidaires.

Briançon est un pays de montagne où passer une nuit dehors par des températures négatives peut être mortel. Les exilés se sont réfugiés dans la gare de cette petite ville. Des bénévoles se sont mobilisés pour apporter des repas chauds aux 235 hommes, femmes et enfants qui y ont passé la nuit de dimanche à lundi. Leur but n’est, bien sûr, pas de s’y installer, mais de poursuivre leur parcours d’exil.

Au bout de leurs capacités

Pour cela, il leur faut prendre des bus ou des trains. « Jusqu’à lundi en milieu de matinée, les guichets sont restés clos, relate un militant. On a craint que les autorités cherchent à bloquer les gens sur place pour tenter de décourager les arrivées. Heureusement, la circulation des trains et des bus est redevenue normale. Mais les exilés vont avoir du mal à obtenir un passe sanitaire pour pouvoir embarquer puisque la Croix-Rouge, qui propose habituellement des tests C ovid gratuits, a reçu l’interdiction par la préfecture de se rendre sur place… Cela fait monter la tension. » Face à la pression des associations, la Croix-Rouge sera finalement autorisée à venir sur place lundi en fin d’après-midi.

Depuis 2017, des centaines de milliers de repas ont été distribués aux plus de 17 500 exilés passés dans la commune. Pour rouvrir leur lieu d’hébergement d’urgence, les associations demandent à l’État de remplir ses obligations quant à l’accueil des exilés, dont beaucoup sont éligibles au statut de réfugié. Les bénévoles qui font le travail de l’État depuis cinq ans arrivent au bout de leurs capacités, déplore Max Duez : « Nous sommes épuisés de constater que l’État refuse de nous aider à accueillir dignement ces gens, prétextant un appel d’air. C’est complètement absurde, la frontière italienne est à quelques centaines de mètres, les personnes qui fuient la guerre et la misère continueront de venir. Seulement, s’ils ne trouvent pas de refuge, il y aura des morts…

publié le 25 octobre 2021

Mobilisation. Grèves coordonnées de travailleurs sans papiers

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Plus de 300 travailleurs occupent leurs entreprises sur différents sites d’Île-de-France. La CGT exige leur régularisation immédiate.

Présents sur dix sites en Île-de-France, c’est sous la bannière de la CGT que 300 travailleurs sans papiers ont entamé hier matin un mouvement de grève, bien déterminés à obtenir leur régularisation. Ils sont livreurs, éboueurs, plongeurs, agents de sécurité, ouvriers dans le bâtiment ou encore manutentionnaires… Leurs métiers sont souvent pénibles, mal rémunérés, et leur imposent des horaires atypiques ; à ces difficultés – trop souvent accompagnées d’un manque de considération sociale – vient s’ajouter la pire des injustices : à cause de leur situation administrative, ces hommes et femmes sont traités comme des travailleurs de seconde classe par des patrons peu scrupuleux, qui ne se privent pas de leur imposer des conditions de travail dégradées.

«  Dans le secteur du bâtiment, nous explique Jean-Albert Guidou, on peut se retrouver avec des intérimaires qui ont des contrats de mission d’à peine trois, voire deux heures de travail par jour ! Qui pourrait accepter ça ? C’est un système de flexibilité absolu dans lequel toutes les contraintes disparaissent pour les employeurs, explique ce responsable pour la Seine-Saint-Denis du collectif Travailleurs migrants de la CGT. Pour leur part, les agences d’intérim y trouvent grassement leur compte grâce aux commissions qu’elles touchent sur le dos des sans-papiers. En retour, ces derniers subissent discriminations, surexploitation, se voient imposer les contrats les plus précaires.

« Une main-d’œuvre corvéable à merci, en dehors de toute règle et loi du travail »

«Nous occupons les lieux notamment pour f aire pression sur les employeurs pour qu’ils signent des promesses d’embauche », précise Jean-Albert Guidou, actif sur le piquet de grève de Bobigny (Seine-Saint-Denis) en soutien aux agents de voirie de la Sepur. Comme cette entreprise spécialisée dans la gestion de la propreté et des déchets, il signale d’autres enseignes, du luxueux Café Marly du Louvre aux grands groupes comme Monoprix, Bouygues ou Eiffage. «Ces entreprises s’appuient sur les différents types de statuts précarisés – intérimaires, autoentrepreneurs ou extras – tout en se dédouanant de leurs responsabilités, puisqu’elles passent par des agences d’intérim, tout en sachant que, s’agissant de sans-papiers, ces travailleurs n’iront pas se plaindre (de leurs conditions de travail). » Une situation qui fait d’eux «  une main-d’œuvre corvéable à merci, en dehors de toute règle et loi du travail », dénonce la CGT dans un communiqué, non sans rappeler que le combat des travailleurs sans papiers «  sert la lutte de tous les travailleurs (…) contre la précarisation de la société ».

publié le 20 octobre 2021

Un Juste condamné pour
« délit de solidarité »

sur http://patrick-le-hyaric.fr/

Le Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU tout comme le pape François avaient salué et soutenu l’action de ce maire d’une petite ville de moins de 2000 habitants du sud de l’Italie, dans la région de Calabre. Le magazine américain Fortune, avait été jusqu’à le classer parmi les cinquante personnes les plus influentes au monde en 2016. Il avait été élu en 2010, 3ème meilleur maire au monde.

Voici que la justice italienne, sous les applaudissements de l’extrême droite, vient de condamner, cet élu, Domenico Lucano, à l’assourdissante peine de treize ans de prison et à 500 000 euros d’amende. Son crime ? Avoir accueilli et fait installer dans son village des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, fuyant guerres, persécutions et misère.

Ce faisant, il ne faisait que son devoir, codifié dans de multiples conventions internationales. Il donnait un sens concret aux beaux mots d’humanisme et de solidarité. En même temps il redonnait vie à la collectivité : les maisons abandonnées depuis des années retrouvaient tout d’un coup la vie grâce à lui. Des familles se formaient, la vie sociale renaissait dans une mêlée de cultures du monde. L’école rouvrait. Des activités artisanales et commerçantes donnaient vie à la cité. Une coopérative créée par les réfugiés avec le soutien de la commune traitait les déchets ménagers. Bref, Domenico protégeait, offrait sécurité et espoir.

La presse internationale s’enthousiasmait  de cette expérience originale. Des maires partout en Europe voulaient s’en inspirer.

Mais c’était sans compter sur la hargne du ministre d’extrême droite, Matteo Salvini, qui en 2018 le fit arrêter et placer en résidence surveillée.

Le chef d’accusation fut tout trouvé : Domenico Lucano aurait organisé des mariages de convenance pour aider les femmes déboutées du droit d’asile à rester en Italie. Puis des juges acharnés condamnèrent l’attribution du marché de la gestion des déchets à des coopératives liées aux personnes migrantes.

Peu importe que ce maire ait sauvé des vies. Peu importe qu’il se soit appuyé sur la Convention de Genève qui proclame depuis 1951 un droit imprescriptible : celui d’être accueilli dès lors que l’on craint pour des hommes et des femmes des persécutions « du fait de la race, de la religion, de leur nationalité, de leur appartenance à un certain groupe social ou de leurs opinions politiques ».

Ainsi, au cœur d’une Europe qui proclame à chaque lever de soleil son amour de la liberté et de la solidarité, un élu du peuple défendant les droits humains et faisant du même coup revivre sa petite ville, subit un procès en hospitalité.

Car l’hospitalité pour Domenico, est un héritage. La Calabre est une terre d’accueil dont on retrouve les traces durant la période Grecque.

Et la mère de Doménico hébergeait déjà des pèlerins roms à l’occasion du festival de septembre à Riace. A la fin des années 1990, la famille s’occupe de 300 migrants Kurdes fuyant le pire et suit leur installation, tout en commençant à redonner vie à la commune.

Seulement le « modèle » de Riace n’a pas sa place dans cette Europe qui se terre, qui érige désormais des murs et fait de notre mer commune, la méditerranée, un cimetière.

Les représentants de cette Europe, si préoccupés par ce qui se passe en Amérique latine ou en Chine, n’ont pas un mot de soutien pour un maire qui ouvre sa porte et reçoit en humanité. Un maire qui refuse de renvoyer à la mort des femmes et des hommes qui cherchent refuge ! Un maire qui fait que cette Europe cesse d’être un froid tiroir-caisse, une police aux frontières et la guerre de tous contre tous.

Au lieu de la criminalisation, l’action de Domenico Lucano appelle un autre monde dans lequel les droits humains seraient supérieurs à celui de la liberté des capitaux à spéculer et à se réfugier dans des paradis fiscaux quand des millions d’êtres humains connaissent l’enfer. Un monde fondé sur la coopération, et non plus la compétition, le co-développement au sens du développement commun, social ; solidaire, démocratique, et environnemental, dans la sécurité et la paix.

Ce procès de Riace est celui de la condamnation d’un Juste. Celui de l’hospitalité dans un pays membre fondateur de l’Union européenne, miné par les violentes tourmentes politiques, que gouvernent, ensemble, l’ancien président de la Banque centrale européenne et une partie de l’extrême droite.

Fermer les yeux sur cette infamie, serait nous condamner à la vivre ailleurs ! Les démocrates, les progressistes, les humanistes ont le devoir de faire sauter la chape de plomb qui s’abat sur la situation de Domenico Lucano et d’utiliser tous les moyens pour que le gouvernement français et les institutions européennes fassent appliquer les conventions internationales et blanchissent Domenico.

C’est l’honneur de l’Europe qui est engagé. Qu’elle ait le courage de faire sienne cette interpellation de Sophocle « Qui a le droit avec soi peut aller le front haut ».

Patrick Le Hyaric 

publié le 17 octobre 2021

« Enfer libyen » : l’indifférence obscène de l’Europe face à l’agonie des migrants

Par Nejma Brahim sur www.mediapart.fr

Six personnes ont été tuées et au moins 24 blessées par les gardiens du centre de détention d’Al-Mabani, à Tripoli, le 8 octobre. Ces derniers ont ouvert le feu après que des migrants retenus arbitrairement se sont révoltés et ont tenté de s’évader. Dans un contexte hautement répressif qui laisse l’Europe indifférente.


 

Ce sont encore des vies humaines qui ont été emportées, dans l’indifférence quasi générale, vendredi 8 octobre en Libye. Six hommes ont été tués par balle dans le centre de détention d’Al-Mabani, à Tripoli, par des gardiens armés qui ont ouvert le feu après une émeute et une tentative d’évasion de migrants détenus sur place. Au moins vingt-quatre autres personnes ont été blessées selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), dont les équipes, présentes sur les lieux, ont été témoins des faits.

« L’usage excessif de la force et de la violence entraînant souvent la mort est un phénomène courant dans les centres de détention libyens, a résumé le chef de mission pour l’OIM en Libye, Federico Soda, dans un mélange d’amertume et de fatalisme. Certains de nos employés décrivent des migrants blessés dans une mare de sang gisant sur le sol. Nous sommes dévastés par cette tragique perte de vie. »

Des morts et une mare de sang qui ne choquent pas grand monde. Dès le 1er octobre, une forte répression a débuté à Tripoli, conduisant à l’arrestation de nombreux exilés dans un camp de fortune, dans le quartier de Gargaresh puis dans d’autres, et à leur placement dans ce centre de détention déjà surpeuplé. « Les raids ont commencé il y a deux semaines dans les quartiers où il y a une forte concentration de migrants et de demandeurs d’asile. Cinq mille personnes ont été délogées, ont vu leurs habitations détruites, ont été arrêtées et placées dans un des centres de détention dépendant du DCIM [Département pour la lutte contre l’immigration illégale, qui agit sous la houlette du ministère de l’intérieur – ndlr] », déroule Jean-Paul Cavalieri, chef de mission du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) en Libye.

Une « grosse rafle » qui a eu pour résultat de doubler la population des individus en détention dans tout le pays en l’espace de quelques jours. « Les personnes ont donc été en surpopulation dans des cellules mal ventilées et deux mille d’entre elles ont tenté de s’évader. Six hommes ont été tués et des dizaines blessés. » « Depuis deux semaines, c’est une vraie chasse à l’homme », soupire Hamed*, un jeune Africain vivant à Tripoli depuis trois ans, qui a tenté à plusieurs reprises la traversée pour rejoindre l’Europe, sans succès.

Et d’ajouter : « La police vient au domicile des gens, enfonce la porte et entre. Elle les arrête chez eux et les emmène en prison. C’est très dangereux en ce moment pour les migrants à Tripoli. Avant, ce genre de choses n’arrivait pas. On pouvait finir en centre de détention après avoir été intercepté en mer ou kidnappé dans la rue par des groupes armés, mais la police ne venait pas nous traquer chez nous. »

« Plusieurs de mes amis ont été arrêtés et emmenés à Al-Mabani. Certains ont été blessés au moment des tirs et ont été sortis du centre par les ONG pour être soignés », raconte un autre exilé subsaharien contacté par Mediapart, qui préfère garder l’anonymat.

Une forte répression à l’approche des élections

Selon une source proche de l’exécutif libyen, l’ordre serait venu « d’en haut » et pourrait avoir une visée électoraliste : un signal de fermeté envoyé à la population locale concernant la question migratoire, à deux mois de l’élection présidentielle prévue le 24 décembre prochain, après qu’un nouvel exécutif intérimaire a été désigné en février dernier (lire notre analyse).

Officiellement, les autorités libyennes ont justifié la répression enclenchée début octobre par la volonté de démanteler des réseaux de trafiquants de drogue et des lieux d’hébergements clandestins pour les personnes en migration. Dans un communiqué publié sur sa page Facebook, le ministère de l’intérieur libyen fait état d’un mort et de plusieurs blessés, sans préciser leur nombre, mais aussi de policiers blessés. Il évoque une « opération de maintien de l’ordre réalisée avec professionnalisme et sans l’usage de la force ».

Si on tente de s’évader, ils nous abattent sur-le-champ

En avril dernier déjà, dans ce même centre de détention, une personne avait été tuée et deux autres blessées, comme le rapportait Médecins sans frontières, dont les équipes avaient pris en charge deux adolescents blessés par balle. En juin, un rapport d’Amnesty International montrait comment les violences commises sur les exilés une décennie durant s’étaient perpétuées au cours du premier semestre 2021, malgré les promesses d’y remédier.

« Pour moi, ce ne sont pas des centres de détention mais des prisons. Les conditions sanitaires sont déplorables, il n’y a pas à manger. Il peut y avoir quatre cents à cinq cents personnes entassées dans une salle, les gardiens sont armés et violents. Si on tente de s’évader, ils nous abattent sur-le-champ », ajoute Hamed, qui a lui-même connu la détention.

Faut-il accepter qu’un tel degré de violence se banalise à l'encontre de migrants – terme pour le moins fourre-tout qui, dans la bouche de ceux qui veulent l'instrumentaliser, tend à déshumaniser des femmes, hommes et enfants et contribue à renforcer la peur de « l’autre » ? Faut-il considérer que leurs vies valent moins que d’autres ?

Cela fait des années que dans ce pays ravagé par la guerre et les divisions, où prospèrent de dangereuses milices locales, les personnes en migration, principalement originaires d’Afrique (subsaharienne, Afrique du Nord), sont soumises aux pires sévices, comme le fait d’être kidnappées et séquestrées par des mafias qui réclament ensuite une rançon pour leur libération. Elles sont aussi victimes, dans une majorité des cas, d’exploitation, de maltraitance, d’abus sexuels et de viols, de torture, de disparitions forcées ou d’exécutions sommaires, y compris dans des centres de détention officiels, comme nous le racontions ici, là ou là, sur la base de témoignages recueillis début 2021 par Mediapart à bord de l’Ocean Viking, le navire humanitaire de l’association SOS Méditerranée.

Un système de crimes généralisé et soutenu, indirectement, par l’Union européenne, qui a injecté, aux dernières nouvelles, la modique somme de 455 millions d’euros en Libye dans le cadre du Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique. Derrière cet intitulé à rallonge, il s’agit, pour l’Union européenne, de financer « l’entraînement des garde-côtes » ou « l’amélioration de la gestion des frontières », mais surtout, « la protection et le soutien aux migrants et réfugiés ». Autant dire que sur ce dernier point, on en est encore loin.

« En plus d’être surpeuplés, les centres de détention officiels sont sous-financés et mal équipés. Il y a aussi une absence totale de contrôle judiciaire pour les détenus », pointe Jean-Paul Cavalieri. « Les causes ne sont pas seulement le surpeuplement mais de sérieuses violations des droits humains, des extorsions par les gardiens de prison, le désespoir. Les responsables de ce système de détention seront-ils poursuivis pour ces abus ? », a réagi sur Twitter Vincent Cochetel, envoyé spécial du HCR pour la situation en Méditerranée occidentale et centrale, réclamant des « sanctions ».

Un cauchemar sans fin

Hasard du calendrier, cette répression et l’annonce de cette tuerie tombent alors qu’a été publié, début octobre à Genève, le rapport d’une mission d’enquête indépendante de l’ONU, dans lequel les inspecteurs pointent des « crimes de guerre » et des « crimes contre l’humanité » à l’égard des migrants. La nouvelle n’a pas fait la une des journaux.

« Les migrants, les demandeurs d’asile et les réfugiés sont soumis à une litanie d’abus en mer, dans les centres de détention et aux mains des trafiquants », a dénoncé Chaloka Beyani, membre de la Mission d’établissement des faits, qui a recueilli et analysé des centaines de documents et interrogé plus de cent cinquante personnes en Libye, en Tunisie et en Italie, permettant d’identifier des individus (parmi des groupes libyens et des acteurs étrangers) pouvant porter la responsabilité des violations, abus et crimes commis dans le pays depuis 2016.

« Nos enquêtes indiquent que les violations à l’encontre des migrants sont commises à grande échelle par des acteurs étatiques et non étatiques, avec un haut niveau d’organisation et avec l’encouragement de l’État – tout cela est évocateur de crimes contre l’humanité », a ajouté l’enquêteur onusien.

Derrière, se cachent les chiffres parlants de la détention arbitraire, mais aussi ceux des interceptions des migrants par les garde-côtes libyens en Méditerranée, immédiatement placés en détention à leur retour en Libye. Soit 3 400 personnes, dont 356 femmes et 144 enfants, rien que pour le centre surpeuplé d’Al-Mabani à Tripoli. Dix mille sur l’ensemble des centres de détention libyens, sans accès ou presque à l’aide humanitaire.

Selon l’OIM, tous les vols humanitaires sont suspendus depuis des mois sur décision du directeur du DCIM, contraignant plus de mille personnes placées en détention à rester en Libye alors qu’elles ont émis le souhait d’un retour volontaire.

« Les autorités libyennes ont une part de responsabilité puisque les centres de détention sont sous leur juridiction, rappelle le chef de mission du HCR en Libye. Des sanctions doivent être considérées par les Nations unies et l’Union européenne pour que ceux qui se rendent complices de graves violations des droits humains soient poursuivis, même s’ils ont une fonction officielle. Il est légitime d’aider la Libye mais il est important que ce soutien soit conditionné au respect des droits humains, à la fois dans les centres de détention et en mer au moment des interceptions. »

Cette année, les interceptions sur cette route migratoire ont été particulièrement élevées : 24 000 personnes ont ainsi été stoppées par les garde-côtes libyens, parfois dans de terribles conditions, comme l’ont montré les images de l’association Pilotes volontaires, dont l’avion de reconnaissance patrouille afin de repérer des embarcations en difficulté en mer – dans lesquelles nous pouvions voir comment des personnes étaient tombées à l’eau et avaient été laissées à la dérive, sans que l’on ne sache si et combien de vies avaient été englouties par la mer.

L’Union européenne, qui a financé la création de la zone SAR (de recherche et de secours) libyenne, subventionne encore aujourd’hui la mission de ces garde-côtes ayant pourtant démontré leur incompétence et leur violence à l’égard des exilés.

Depuis la fin des opérations de sauvetage « Triton » ou « Sophia », mises en place par l’agence européenne de surveillance des frontières Frontex, aucun navire militaire ne circule en Méditerranée centrale. En déléguant ses missions aux garde-côtes libyens, qui n’hésitent pas, comme nous l’avons documenté, à violer le droit international en procédant à des refoulements illégaux (en interceptant des personnes dans les zones de recherche et de secours maltaise ou italienne et en les renvoyant en Libye), l’Union européenne fuit ses responsabilités. Comme s’il était convenable, et acceptable, de laisser des êtres humains perdre la vie, souvent dans des naufrages invisibles dont personne n’a connaissance.

Seules des initiatives telles que « Missing Migrants Project », de l’OIM, tentent de mettre un nombre et un nom sur les personnes disparues en mer – 17 000 morts et disparus en Méditerranée centrale depuis 2014. Jusqu’à quand le monde et l’Europe continueront-ils à regarder ailleurs ?

Pour réagir et mettre fin à ces exactions, les dirigeants européens gagneraient peut-être à embarquer à bord d’un navire humanitaire pour participer à une patrouille en Méditerranée centrale : parfois, les photos ou vidéos de personnes à bord de rafiots ne suffisent pas à prendre conscience de la gravité de la situation. Sans doute faut-il être confronté au réel, apercevoir les silhouettes pleines de désespoir au loin, à bord d’une embarcation de fortune souvent surchargée, flottant au milieu d’une infinie étendue d’eau avec le ciel pour seul horizon ; entendre leurs cris et appels à l’aide, s’en approcher, deviner le corps frêle de bébés innocents enveloppés d’une simple couverture ; tendre la main aux survivants, constater leur peau lacérée par la torture, affronter leur regard vide et leurs sanglots non maîtrisés, panser les plaies ; entendre le récit des femmes violées, rendues à l’état d’esclaves sexuelles, pour prendre la mesure de ce qu’est la Libye et des raisons qui poussent tant de personnes à la fuir, par tous les moyens. Nombreux sont ceux qui affirment préférer mourir en mer plutôt que d’être renvoyés dans cet « enfer libyen ».

Si l’horreur est telle, pourquoi tant de migrants (597 611 actuellement présents en Libye) choisissent de s’y rendre ? En réalité, la majorité des personnes vont en Libye pour les opportunités de travail que le pays offre, sans avoir l’intention de poursuivre leur parcours migratoire par-delà la Méditerranée, et sans imaginer les mauvais traitements qui les attendent. C’est souvent une fois sur place, pour fuir les exactions, qu’ils décident de s’échapper en tentant la traversée.

Qu’on se le dise, aucun responsable politique ne fera l’expérience d’une opération de recherche et de secours en mer. Ils prendront soin de laisser le sale boulot aux associations citoyennes, comme SOS Méditerranée et autres ONG dont le navire humanitaire ratisse la Méditerranée centrale pour porter secours aux exilés en détresse, et qui, comme l’avait souligné un jeune homme secouru par l’Ocean Viking début 2021, ne sauvent pas seulement des êtres, mais « l’humanité tout entière ».

La perspective des élections présidentielle et législatives en Libye, en décembre et janvier prochains, laisse espérer aux plus optimistes de meilleurs lendemains. « Ça donne de l’espoir pour la création d’un espace de coopération pour tenter d’améliorer les choses, pour l’installation d’un gouvernement stable, la reconstruction du pays et d’une gouvernance migratoire permettant aux personnes de venir travailler sur le territoire en toute légalité », conclut Jean-Paul Cavalieri.



 

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