PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 09/10/2018

Guyane, retour sur une colère générale

Loic RAMIREZ (site legrandsoir.info)

Reportage dans ce territoire français d’Amérique latine 1 an après le mouvement de blocages de 2017. Les militantes et militants de l’époque font le bilan et tirent les leçons d’une mobilisation « historique » qui n’a malheureusement presque « rien changé ». Retour sur une colère générale qui cherche encore son chemin vers la victoire.

Vu depuis l’avion, la Guyane ressemble à un immense brocoli, dit-on. Et c’est vrai. Recouvert à plus de 95% de forêt, le territoire offre sa chevelure verdoyante aux curieux qui le guettent à travers les hublots. Lundi 14 mai 2018, arrivée à l’aéroport Felix Eboué de Cayenne (du nom de l’enfant de Cayenne devenu administrateur colonial au Tchad, qui rallia en 1944 cette possession française à la France libre de De Gaulle). Seuls les taxis peuvent vous amener en ville. Pas de bus, aucun autre moyen de transport, rien. Sur la route goudronnée, nul éclairage, à peine quelques panneaux de signalisation. Seule la forêt tropicale encadre le chemin, à perte de vue. Un paysage brut et sauvage pour un département français de plus de 80 000 kilomètres carrés situé sur le Plateau des Guyanes, au nord-est du continent sud-américain. « Le seul pays non indépendant de la région, une sorte de verrue » formule Fabien Canavy, le secrétaire général du Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale (MDES), un parti indépendantiste fondé en 1991. Vestige d’une époque coloniale, la Guyane a fait trembler le pouvoir parisien lors du printemps 2017 en devenant le théâtre de blocages et de manifestations historiques. « Il y a une dégradation sociale depuis plusieurs années » explique le dirigeant politique. « Nous avions déjà eu des émeutes en 1996 [1] et nous savions qu’il y aurait à nouveau une explosion sociale, mais quand ? La mèche était allumée mais nous n’en connaissions pas la longueur ».

Revenons au commencement : le 17 mars, un groupe d’hommes encagoulés, tous vêtus de noir, pénètrent dans le bâtiment de la Collectivité territoriale de Guyane (CTG). Là se déroule une réunion internationale avec plusieurs représentants des pays de la région. Les individus y interpellent la ministre de l’Ecologie de l’époque, Mme Ségolène Royal, qui rencontre alors des représentants de pays de la région. La principale revendication de ce « Collectif des 500 frères contre la délinquance » porte alors sur des questions de sécurité. Ils obligent les caméras à se braquer sur la situation sociale d’un département qui fait rarement la « une » des quotidiens ou des journaux télévisés. A cette action coup de poing s’ajouteront d’autres, qui réuniront un large éventail de la société guyanaise. Le 20 mars, plusieurs personnes (dont des grévistes d’EDF) bloquent un rond point stratégique devant le Centre spatial guyanais de Kourou. Les jours suivants plusieurs barrages se multiplient sur tout le territoire. Les établissements scolaires sont fermés, les routes bloquées, les vols annulés. Le pays est paralysé. Le 27 mars se tient la première conférence du collectif qui aspire à rassembler toutes les composantes du mouvement : Pou Lagwiyanne Dekolé (Pour que la Guyane décolle). Tous les acteurs et actrices du mouvement s’accordent pour le dire : le collectif des 500 frères a servi de détonateur à la colère. Ce sont les questions d’insécurité et de délinquance qui motivaient ces derniers, excédés par l’assassinat de trop (avec 42 homicides en 2016, la Guyane est le territoire le plus meurtrier de France [2]) : celui d’Hervé Tambour, un jeune du quartier. Rapidement, les revendications ont dépassé ce cadre pour englober d’autres sujets : le manque de moyens dans la santé, l’éducation, l’agriculture, etc.

Point culminant du mouvement, une grande manifestation est organisée le 28 mars à laquelle la population répond largement. « C’était un beau moment. Pourtant j’en ai fait des manifestations, mais là, c’était énorme. On avait des frissons  » dit en souriant Olivier Magnan, enseignant d’Histoire-géographie depuis 6 ans au Lycée Felix Éboué de Cayenne. Encore sous le charme des événements, Olivier relate le sentiment d’union partagé durant les premiers jours de la mobilisation : « Cela a permis à des gens de se rencontrer, ce qui n’aurait pas été le cas autrement. Nous organisions des cours alternatifs sur le barrage où je me trouvais car beaucoup de personnes du milieu enseignant y participaient. Nous avons eu jusqu’à 150 élèves venus volontairement ». Marc Rozan se rappelle lui aussi avec enthousiasme ces moments de lutte. Agriculteur, il s’organise avec d’autres collègues pour dénoncer les retards dans les versements d’aides et de financements européens que la CTG promet de débloquer depuis… presque 3 ans ! « Nous étions tous ensemble et là, ça a pété ! Nous avons aspergé la préfecture de lisier de porc, à Cayenne. C’était dur car chaque jour de blocage, nous perdions de l’argent. Mais il y avait une très bonne ambiance ». Grâce à une mobilisation inédite, un accord est signé entre les différentes parties le 21 avril 2017 (sous le nom de Plan d’urgence et accords pour la Guyane) censé répondre aux 428 revendications présentées par le collectif « Pou Lagwiyann dékolé ». L’Etat français s’engagea à verser près de 1,86 milliard d’euros immédiatement pour « rattraper le retard endémique et structurel de la Guyane » et à examiner la demande de 2,1 milliards supplémentaires.

L’union ne résistera pas au temps. Les premières dissensions se dessinent dès l’arrivée dans le département, le 29 mars 2017, de la première délégation gouvernementale suivi des ministres de l’Intérieur (Mathias Fekl) et des Outre mer (Ericka Bareigts) et ne feront que s’accentuer. « Certains refusent de les rencontrer, d’autres non, il y a des rencontres en sous-main ; ensuite lorsqu’arrivent les ministres il s’agit de savoir qui va à la table des négociations, qui est l’interlocuteur privilégié, etc. Chacun veut tirer la couverture à soi. En face évidemment l’État s’organise, gagne du temps et réussit finalement à fissurer le front » raconte Fabien Canavy, « Il y avait tout le monde dans ce mouvement, c’était à la fois sa force et sa faiblesse ».

Dès le début du mois d’avril une partie importante de la population montre son agacement vis à vis des barrages et à l’impossibilité de se déplacer. Un constat partagé aujourd’hui par la majorité des gens interrogés sur place : « les blocages ont duré trop longtemps ». Les agriculteurs, éleveurs et beaucoup de petites entreprises furent durement touchés. A l’inverse, les fonctionnaires continuèrent de toucher leur salaire car la fermeture des établissements publics ne relevait pas d’une grève de ses employés mais de décisions administratives. Quant aux grandes enseignes « elles se sont enrichies durant le mouvement ! » enrage Marc Ozan« Les Super U, Carrefour, et autres n’étaient pas bloqués. Du coup les gens allaient se ravitailler là bas car les stocks de ces magasins leur permettaient de continuer à vendre des produits. Nous, les agriculteurs, nous vivons au jour le jour ». Un bilan que souligne également le Medef local (acteur lui aussi de la mobilisation !) un an après le conflit. Dans un article d’Outre Mer la 1ère (francetvinfo.fr) Nathalie Ho-A-Chuck Abchée, présidente par intérim du Médef Guyane, affirmait que les entreprises du département «  ont payé un trop lourd tribut » alors que « les secteurs du spatial, du BTP et de la grande distribution tirent leur épingle du jeu » [3]. Comment expliquer une telle clémence à l’égard des grands magasins alors que les « 500 frères » s’étaient assurés la fermeture de tous les commerces de Cayenne lors d’une opération « journée morte » [4] ? Certains disent se souvenir de camionnettes qui approvisionnaient certains barrages de produits provenant des Super U et autres supermarchés afin de s’assurer la « bienveillance » de militants à leur égard. Des affirmations récurrentes mais qui n’ont pas pu être prouvées durant notre enquête.

Aujourd’hui, en mai 2018, plus d’un an après les mobilisations, quel bilan ? « Rien n’a bougé » s’exclame Marc Rozan « Ils ont juste payé des aides prévues. Ce n’est pas une victoire, c’était dû ». A la radio, sur Guyane 1ère, la démission collective de plusieurs médecins urgentistes du Centre hospitalier de Cayenne en guise de dénonciation de leurs mauvaises conditions de travail alimente l’actualité locale. La chaleur tropicale s’enroule autour des poumons comme pour étouffer la respiration tandis que la pluie, quotidienne, peine à vider les rues de la capitale (régionale). Sur le vieux port, une poignée de bateaux semblent échoués sur les bancs de vase que provoquent la proximité avec la forêt amazonienne.

Pour comprendre les raisons du conflit qui secoua le département, il nous faut (encore) revenir au commencement. Mais plus lointain celui-là : c’est au XVII° siècle que le Royaume de France entame la colonisation du territoire guyanais, obligeant les populations autochtones à se réfugier dans la forêt pour fuir l’invasion et le travail forcé. Après 1848, l’abolition de l’esclavage oblige les autorités métropolitaines a chercher des « travailleurs libres » (ou« engagés ») en Afrique et en Asie pour remplacer les esclaves noirs (eux-mêmes amenés en Guyane pour remplacer les Amérindiens). En vain. « L’économie de la Guyane n’a jamais fonctionné » lâche comme une sentence l’historien Dennis Lamaison. « Les conditions de travail sont tellement épouvantables que le taux de mortalité est élevé, y compris chez les engagés. Un exemple, parmi les 8000 travailleurs que l’on a fait venir d’Inde : 4000 meurent en quelques années ». Face à ce constat décevant, Paris décide, en 1852, de construire un bagne sur le territoire. « L’objectif était de se débarrasser des opposants politiques, vider les prisons surchargées de France et développer la Guyane » poursuit l’historien. « 68 000 bagnards sont venus ici jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Le résultat est nul. En 1946, la population de Guyane était de 32 000 habitants, ce qui montre qu’il n’y a eu presque aucune descendance. Quant au niveau économique, rien n’a été fait ». Ces transferts de population sur plusieurs siècles ont doté le pays d’une palette communautaire dans laquelle cohabitent Amérindiens (autochtones, présents avant l’arrivée des Français), Créoles (descendants métissés d’esclaves ou d’engagés), Bushinengés (descendants d’esclaves appelés aussi Noirs Marrons), Blancs (métropolitains pour la plupart), Chinois ou encore Hmong (originaires du Laos, fuyant le gouvernement communiste). La colonie française hérita également d’une particularité singulière, comme l’explique Dennis Lamaison : « La découverte de l’or en 1854 provoque une fuite des travailleurs libres vers les chantiers aurifères. Ainsi, au contraire de ce qui s’est passé en Martinique ou à la réunion, les grands propriétaires terriens ont quitté le pays. Ici, il n’y a pas d’équivalent des békés ». Le sociologue Saïd Bouamama, dans un article sur le sujet, explique lui aussi l’absence de békés sur le territoire mais écrit que «  la seule spécificité ici (en Guyane) est l’utilisation de la bourgeoisie antillaise comme intermédiaire dans l’exploitation de la colonie (…) Le tissu commercial est détenu par des grandes familles Béké de Martinique (Le Groupe Bernard Hayot, le groupe Fabre-Domergue, la famille Dormoy, etc.) » [5]. Parallèlement, une classe dirigeante se met en place en Guyane au sein de la haute administration publique, comme le souligne Dennis Lamaison : « Dans la seconde partie du XIXème siècle, les Créoles accèdent donc aux postes de fonctionnaires et dans l’administration en l’absence des Blancs. Chose qui a mis beaucoup plus de temps dans les autres colonies. En Guyane, très rapidement, une élite créole s’est créée ». Ainsi, un lieu commun s’est fait une place chez beaucoup : les « Créoles » tiennent les rênes du département. Ce point de départ sociologique explique peut être l’une des raisons de la fissure du mouvement, le cloisonnement communautaire.

Tout à l’Ouest du département, à 3 heures de route de Cayenne, échouée sur les rives du fleuve et cernée par la végétation, la petite ville de Saint Laurent du Maroni s’affiche comme le dernier bastion urbain avant la jungle. A l’entrée de la ville, des dizaines de collégiens et lycéens agitent le pouce dans l’espoir qu’une voiture s’arrête pour les rapprocher de l’école. Le soir, les mêmes vous font signe de la main sur le bord de la route, pour rentrer chez eux cette fois. « Il y a un déni du territoire » souffle Serge Abatucci qui est directeur artistique d’une école de théâtre dans l’ancien bagne de la ville, la compagnie Kokolampoe. « Du nom des petites lampes à pétrole, la lumière autour de laquelle se réunissent les gens quand il y a l’obscurité » dit-il avec un sourire. L’homme, grand et robuste, critique « le mépris qui touche toutes les communautés qui vivent en Guyane ». Selon lui, le pouvoir centrale de Paris ne prends pas en compte les « intelligences plurielles » du pays et s’obstine à y reproduire, de façon condescendante, un modèle inadapté. « J’ai fait un théâtre, je n’ai pas adapté le théâtre au bagne. Je fais un théâtre, c’est tout » insiste l’artiste. « Il ne s’agit pas d’adapter la France à la réalité de la Guyane. Il y a déjà un savoir-faire ici. La collectivité territoriale guyanaise reproduit à son tour ce déni en étant cloîtrée à Cayenne, ils ne connaissent pas le territoire. Le système est verrouillé ». Sur le fleuve Maroni, dernière frontière de l’Union européenne qui sépare « la France » de la république du Surinam, naviguent sans cesse les piroguiers. « Ce n’est pas une frontière, c’est un fleuve ! » s’insurge M. Abatucci. Avant la France il y avait déjà une circulation des populations entre les deux rives. Il faut prendre en compte ça ». Sur l’eau, un embarcadère datant de 2006 est totalement inutilisé. « 600 000 euros pour construire ça, et regarde où se posent les piroguiers » dit il en pointant du doigt la rive. A quelques mètres de là, sur le sable de la plage, les navigateurs du fleuve s’affairent à charger leur embarcation. Passant continuellement d’une rive à l’autre (c’est à dire d’un État à un autre) sous les yeux des douaniers, aucun ne fera tamponner son passeport pour régulariser ce « passage de frontière ». Malgré tout, M. Abatucci est optimiste. Lorsqu’il se réfère au mouvement de l’année dernière, il parle « d’une vague qui n’est pas encore retombée » et qui a emporté avec elle toutes les communautés.

Marie-Ange voit, elle aussi, l’avenir avec confiance. De toute façon, elle se dit « pas assez vieille pour être pessimiste ». Lycéenne à Saint Laurent du Maroni durant les blocages, elle fonde avec d’autres camarades le collectif « Les Lumineux » afin de porter les revendications des établissements scolaires de l’Ouest de la Guyane. « Nous dénoncions la vétusté des locaux, l’absence d’anti-venin en cas de piqûre de serpent, le fait d’avoir une seule cantine pour tous les collèges et lycées de St Laurent » énumère la jeune fille. Comme elle le rappelle, l’ampleur de la mobilisation chez les jeunes durant le mouvement a été quelque chose « d’inédit » et rassemblait « toutes les diversités du pays, même politique ! Tu manifestais à côté d’un indépendantiste ou d’un pro-État ». CPE au collège Arsène Bouyer d’Angoma (St Laurent du Maroni), Marie Bauer travaille depuis 7 ans sur le territoire. Militante du syndicat SUD, elle regrette que le mouvement de l’année dernière n’ait pas effacé « tant que ça » les différences entre les communautés. « Il y avait les barrages des Amérindiens, celui des Créoles, etc. » dit elle. Point positif néanmoins : une « reconnaissance mutuelle » s’est faite entre les différents acteurs de la mobilisation. « Il y a l’image de ces Blancs qui se fichent des problèmes d’ici, des « chasseurs de primes », ces fonctionnaires de la métropole qui viennent juste empocher les bonus sur salaire pour le déplacement en Guyane. Je crois que nous avons réussi à rompre cette image » affirme la militante. « Mais au final, rien n’a changé » conclut Marie ; « ce que nous avons obtenu était ce qui était déjà prévu, les choses se sont débloquées plus rapidement, c’est tout » explique-t-elle en citant l’exemple de quelques nouveaux établissement scolaires en construction attendus depuis longtemps.

A première vue, Christophe Pierre paraît un garçon taciturne. Le regard plongé dans l’obscurité de la jungle il écoute attentivement mes questions avant d’y répondre. En réalité, le garçon est juste prudent et préfère sous peser chacun de ses mots avant de les délivrer à son interlocuteur. Figure reconnue de la Jeunesse autochtone de Guyane (JAG) dont il a été l’un des artisans, il résume son action et celle de ce mouvement par « trois notions : apprendre, partager et protéger ». La JAG vise à organiser les populations (jeunes) des peuples amérindiens du département français afin de faire reconnaître leurs particularités culturelles. Comme beaucoup, Christophe s’est investi dans le mouvement de 2017 à l’encontre du pouvoir central. Quelles sont ses revendications ? « Oui nous voulons des écoles, oui nous voulons plus d’enseignants.. mais sous quelle forme ? Je suis d’accord plus de profs mais pour enseigner quelle histoire ? Tout le monde étudie l’histoire d’Hitler, de Napoléon, mais ici aussi il y a eu beaucoup de massacres également. Nous apprenons l’appel du Général de Gaulle, mais pas les résistants d’ici comme Sépélou ». Pareillement à beaucoup d’autres, Christophe dénonce l’inadéquation entre ce que propose (ou impose) l’autorité centrale et les attentes des populations de Guyane. « Pourquoi ne pas adapter le rythme scolaire selon les besoins des communautés ? En France, il y a 4 saisons. Ici il y en a 2. Ce n’est pas la même chose. Durant la saison sèche les enfants apprennent à naviguer, à tisser, etc. Il faut leur libérer du temps à ce moment là. Un bac littéraire ne te sert pas à grand chose quand tu habites sur le fleuve (Maroni). Tu connais Voltaire, ok c’est bien mais tu ne sais pas pêcher ».

Manque de moyens, désintérêt de l’État, aveuglément face aux demandes locales, pourquoi toutes les revendications n’ont pas réussi à maintenir l’unité des révoltés ? L’une des réponses se trouve dans l’absence de projet partagé. Alain Mindjouk est dirigeant de l’association Action Prévention Santé dont les activités sont tournées vers les peuples autochtones. Il est lui aussi Amérindien. Comme Christophe Pierre, il se bat pour la « survie » de son peuple et pour une « reconnaissance de sa spiritualité ». Il se souvient de la manifestation générale du 28 mai comme d’un « moment unique » par sa grandeur. Pourtant, Alain Mindjouk n’a pas tout de suite été favorable à rejoindre le mouvement : « Cela concernait ‘l’Île de Cayenne’  [6]. Nous avons rejoint leur mobilisation après la mort du jeune homme par solidarité, mais ce n’est pas notre combat. Surtout, personne ne se mobilise quand ce sont des Amérindiens qui sont tués ». Pour le militant, son combat est avant tout en direction de sa communauté : « Ce que nous voulons c’est être libre dans notre territoire, nous n’irons pas plus loin ». Ce « pas plus loin » pose la question de l’horizon que visent les autochtones mais aussi toutes les autres « communautés » qui composent la masse des révoltés de Guyane. Quel est-il ? Aucun ne saurait y répondre. Cette absence de but défini a empêché le mouvement de 2017 de déboucher sur une victoire. Paradoxalement, tous semblent conscients de cet handicap : « Tout le monde se bat pour la Guyane, d’accord. Mais quelle Guyane ? » questionnait Christophe Pierre durant notre entretien. Même son de cloche chez Marie-Ange, des Lumineux, pour qui « le problème est au niveau du projet Guyane : il n’y en a pas ». Pour M.Canavy et le MDES, la réponse à cette carence impose de « construire une culture guyanaise ». Optimiste à l’idée que le projet d’indépendance pourrait rassembler l’ensemble des communautés, l’homme ne cache pas l’immense chantier que cela représente. Beaucoup craignent en effet qu’un tel dénouement signifierait de « donner le pays aux Créoles ». Pour M.Canavy, cette crainte est justifiée car « elle a été construite » ; « La classe créole a été placée dans une position d’élite durant la colonisation. Il suffit de voir les élus de Guyane, combien d’Améridiens ? Combien de Bushinangés ? Une poignée. Ce ressentiment d’être mis de côté est normal. Nous travaillons à ce que tous se sentent Guyanais avant de se sentir Créole ou autre ». Une « culture » guyanaise comme ciment de l’unité ? Le projet est ambitieux et le travail immense. Or le MDES possède un ancrage limité dans la société guyanaise, bien que M.Canavy affirme que la question indépendantiste « a fait beaucoup débat » durant le mouvement. Aux dernières élections territoriales de 2015, le parti indépendantiste faisait moins de 6% des voix. Problème, le constat est le même pour tous les autres acteurs de la lutte. Aucune organisation, aucun parti, ni même aucune « communauté », n’a la capacité politique et matérielle d’unifier le mouvement de colère guyanais… pour le moment.

Dans une enquête sur les militants et syndicalistes de la CGT [7], le journaliste Pierre Souchon obtenait de ses interlocuteurs une seule et même réponse quant aux raisons des échecs accumulés des différentes mobilisations sociales dans l’Hexagone : l’absence de projet concret. « Des heures, je dis bien des heures, on a raconté ce genre de platitudes, de généralités creuses, on a aligné des mots vides, des trucs sur l’humanisme, la justice, le partage, je sais pas quoi, les frères humains, ça virait new age, presque, réunion de hippies, fallait tous qu’on s’aime, parce que les patrons nous aimaient pas, qu’ils aimaient rien, à part le pognon, et nous on s’aimait, et on allait y arriver – c’était n’importe quoi » [8]. Il rappelait que dans le passé, le mouvement ouvrier avait pour projet de « détruire le capitalisme » et le « socialisme pour horizon » . Un but, une cible qui nourrissait l’engouement des hommes et des femmes qui se mobilisaient et qui leur assura des conquêtes sociales. Subtilement, parfois de façon presque imperceptible, c’est le même appel au secours qui se devine dans les témoignages des révoltés de Guyane. C’est l’absence de squelette idéologique commun qui a fait défaut au mouvement de 2017. Un squelette auquel serait rattaché chaque organe avec ses fonctions, ses revendications, et dont la mise en mouvement harmonieuse donnerait corps aux colères. Dans les paroles des mobilisés, à Cayenne comme à Saint Laurent du Maroni, ce qui fait l’unanimité c’est l’urgence à trouver un étendard commun, un horizon pour tous. Ce qui ne manque pas d’ironie. Mais ce qui est peut être déjà un début de victoire.

Loïc Ramirez

Publié le 19/07/2018

En Guadeloupe, les ouvriers de la banane malades d’un pesticide dévastateur et oubliés de l’État français

par Samy Archimède (site bastamag.net)

Pendant plus de deux décennies, le chlordécone, un insecticide ravageur, a contaminé la quasi totalité de la population antillaise. Malgré son interdiction définitive il y a 25 ans, ce puissant perturbateur endocrinien utilisé dans les bananeraies ne disparaîtra pas des sols de Guadeloupe et de Martinique avant plusieurs siècles. Les premiers touchés sont les ouvriers agricoles. Ils sont pourtant les grands laissés pour compte de ce scandale sanitaire. Certains ont décidé de lever le voile sur leurs conditions de travail. Ils veulent que leurs problèmes de santé, dont de nombreux cancers de la prostate et leucémies, liés aux différents pesticides employés et à la pénibilité du métier, soient enfin reconnus comme maladie professionnelle. Reportage en Guadeloupe.

Il est 15 heures à Capesterre-Belle-Eau, « capitale » de la banane en Guadeloupe. Ce lundi de Pentecôte, une vingtaine d’ouvriers ont pris place sur les bancs du petit local de la CGT Guadeloupe (CGTG), près du stade. Ils sont venus témoigner de la pénibilité de leur travail, et parler du chlordécone, un insecticide extrêmement toxique utilisé jusque dans les années 1990 dans les plantations antillaises. Mais les visages restent fermés et les mots ne sortent pas. « Camarades, lâchez-vous ! Il y a un journaliste parmi nous ! », lâche en créole Jean-Marie Nomertin, le secrétaire général de la CGTG, syndicat majoritaire dans le secteur de la banane.

Quelques minutes plus tôt, une femme avait rompu le silence. Elle s’était avancée, le regard fixe et déterminé, pour raconter son histoire. Le récit d’une vie d’ouvrière de la banane : 32 ans au service de la plus grosse plantation de l’île, la SA Bois Debout, dirigée aujourd’hui par Guillaume Block de Friberg, l’héritier des Dormoy, grande famille de propriétaires, installée en Guadeloupe depuis 1870. Pendant 20 ans, Marie-Anne Georges a épandu à la main, « sans masque, avec juste un gant et un seau », plusieurs types d’insecticides extrêmement toxiques, dont le Képone et le Kurlone, les deux formules du chlordécone utilisées aux Antilles. Jusqu’à ce qu’elle tombe malade, d’un cancer du sang.

La « banane française », qui vient de Martinique et de Guadeloupe, est cette année fournisseur officiel du Tour de France. « Je suis fier d’accueillir sur le Tour un partenaire aussi soucieux des valeurs familiales et des bonnes pratiques agricoles », se réjouissait il y a deux mois Christian Prudhomme, le directeur du Tour. Des paroles qui ont dû en surprendre plus d’un dans les plantations antillaises. Car encore aujourd’hui, les travailleurs de la banane française font les frais, par leur santé, de pratiques agricoles toxiques qui ont perduré aux Antilles alors même qu’elles étaient interdites en métropole.

 

Un produit si toxique qu’il est interdit en métropole, mais pas aux Antilles

Bonnes pratiques agricoles ? Pendant plus de 20 ans, de 1972 à 1993, les planteurs de Guadeloupe et de Martinique ont utilisé un insecticide hyper-puissant afin d’éliminer les charançons qui ravageaient les pieds des bananiers [1]. Le chlordécone a été interdit aux États-Unis en 1976, suite à l’intoxication des ouvriers de l’usine qui fabriquait la molécule. Largement utilisée aux Antilles françaises, ce pesticide a finalement été interdit en 1990 en métropole, mais il a pu être utilisé jusqu’en 1993 en Guadeloupe et en Martinique [2]. Un traitement « spécial » rendu possible par le lobbying des grands planteurs et l’inconséquence de l’État français. Cela au mépris de la santé de la population [3].

Le problème de ce perturbateur endocrinien neurotoxique, reprotoxique et classé potentiellement cancérogène dès 1979 par le Centre international de recherche contre le cancer, c’est qu’il reste actif plusieurs siècles une fois qu’il a été introduit dans la terre. Et il contamine tout sur son passage : eau douce, eau de mer, légumes et organismes vivants. Selon l’agence nationale de santé publique (Santé publique France), 95 % des Guadeloupéens et 92 % des Martiniquais seraient aujourd’hui contaminés au chlordécone [4].

 

Conférence sur la santé le 20 mai 2018, à Sainte-Anne.

Au cœur de ce scandale sanitaire, les travailleurs de la banane sont les plus exposés aux conséquences terribles du pesticide. Aujourd’hui encore, ils sont quasiment tous en contact — de manière directe ou indirecte — avec la terre empoisonnée. Dans les plantations, les cas de cancers de la prostate et de leucémies sont nombreux. Or, le lien entre exposition aux pesticides organochlorés (dont le chlordécone fait partie) et ces cancers est maintenant établi [5]. « Toutes les parcelles ont été contrôlées et sont touchées. On charrie la terre, on laboure la terre et ça se déplace en poussière, détaille Albert Cocoyer, secrétaire général de la section banane de la CGT Guadeloupe. Ceux qui travaillent dans les champs mangent sur les parcelles. Et ensuite, ils emmènent cette terre chez eux. »

Les patrons du secteur communiquent sur une filière verte, mais refusent de nous répondre

Interrogé par Basta ! sur l’évolution des pratiques agricoles et sur les conditions de travail au sein de son « habitation » — un terme qui désignait les plantations de cannes à sucre au temps de l’esclavage et qui est aujourd’hui utilisé par les ouvriers de la banane — le directeur général de la SA Bois Debout n’a pas souhaité nous répondre. Même refus de la part du président du groupement des producteurs de Guadeloupe, Francis Lignières. Impossible également de visiter une plantation ou de rencontrer des ouvriers sur leur lieu de travail. De quoi les planteurs ont-ils donc peur ?

 

Depuis quelques années, l’Union des producteurs de Martinique et de Guadeloupe (UGPBAN) axe sa communication sur la propreté de la banane antillaise. Ses dirigeants affirment avoir réduit de 75 % l’emploi d’insecticides et d’herbicides en une décennie. « La banane de Guadeloupe et de Martinique est la plus verte au monde », affirment-ils dans leur dossier de presse. Ils se félicitent même du retour des colibris, des chauve-souris et des abeilles dans les plantations, symboles d’une « filière durable ». La pratique de la jachère et de la rotation des cultures (alternance banane-canne) a permis de faire quasiment disparaitre les charançons des bananeraies. Et de se passer d’insecticides. Voilà pour le volet vert.

L’UGPBAN est moins loquace lorsqu’il s’agit d’évoquer les conditions de travail des ouvriers agricoles. Et pour cause : les plantations antillaises sont un véritable nid de maladies professionnelles non reconnues, d’accidents du travail, d’arrêts maladie non payés et d’interminables conflits sociaux. Seule société de la filière guadeloupéenne à avoir mis en place un comité d’entreprise et un comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), la SA Bois Debout présente pourtant un pâle bilan social. L’an dernier, elle a été condamnée par les Prud’hommes à payer, entre autres, des heures supplémentaires non prises en compte ainsi que les 13ème mois de plus de 60 de ses salariés. En 2015, l’ancien patron, Louis Dormoy, avait écopé d’un an de prison avec sursis pour homicide involontaire. L’un de ses salariés avait trouvé la mort lors d’une opération d’élagage effectuée sans dispositif de sécurité.

 

De plus en plus d’Haïtiens travaillent dans les plantations : « Ils meurent aussi de cancers »

Ces conditions de travail, Roméo Donineaux, 40 ans, et Elin Jaffard, 52 ans, en ont assez de les subir. Ils ne cachent pas leur colère. Travailler dans la banane est pénible et dangereux, et pas seulement à cause des pesticides. Il y a quatre ans, Roméo, père de cinq enfants, a failli perdre sa cheville lorsqu’une palette lui est tombée sur le pied. Elin a été intoxiqué au Temik, un redoutable insecticide qui tue tout sur son passage. Un poison utilisé dans les plantations jusque dans les années 2000 en remplacement du chlordécone…

Cancers, accidents mortels, eczéma, hypersensibilité chimique multiple, hernies discales… Les risques auxquels les ouvriers sont exposés, parfois sans protection, ne font pas rêver les jeunes Guadeloupéens. Même plombés par un taux de chômage de 47 %, ils préfèrent chercher du travail ailleurs. D’où le recours à une importante main d’œuvre étrangère dans les plantations de bananes, majoritairement haïtienne. Des employés au profil idéal aux yeux de certains patrons, car peu syndiqués, durs à la tâche et moins regardants sur la fiche de paie. Mais tout aussi exposés aux risques, notamment au chlordécone. « Ils meurent eux aussi de cancers. Et quand ils rentrent chez eux en Haïti, ils se retrouvent privés d’une part de leur pension de retraite et privés de soins », déplore Jean-Marie Nomertin, le secrétaire général de la CGTG.

Les planteurs ont livré une véritable guerre chimique contre le charançon qui s’attaque au bulbe du bananier.

Haïtiens ou Français, les ouvriers de la banane sont pris dans un paradoxe : ils ont beau voir leurs collègues, amis ou parents mourir du cancer, la poudre blanche du chlordécone, devenue invisible avec les années, reste très abstraite comparée aux 150 régimes de bananes de 60 kg chacun qu’ils doivent porter sur leur épaules chaque jour sur des kilomètres. Dans l’esprit des ouvriers, travailler sur une terre contaminée « n’est pas plus dangereux que de devenir infirme en transportant ces charges-là », soupire Albert Cocoyer. Le cancer de la prostate est pourtant bien le grand fléau des îles productrices de bananes d’exportation. Dans son dernier ouvrage, le toxicologue André Cicolella confirme qu’il y a aux Antilles trois fois plus de décès dus à ce type de cancer qu’en métropole [6].

« L’État a choisi de laisser crever les ouvriers agricoles »

Sur les hauteurs de Capesterre, où beaucoup d’ouvriers agricoles ont passé leur vie, Constant Jaffard regarde avec son fils le match amical France-Irlande. Cédric, 37 ans, dernier de la famille, est aujourd’hui au chômage. Mais pour rien au monde il n’irait travailler dans la banane. « Beaucoup sont morts du cancer de la prostate. Quand quelqu’un tombe malade, tu sais qu’ils ont travaillé toute leur vie là-dedans », dit-il. Constant, le père, ose quelques mots de français avant de poursuivre en créole : « J’ai commencé à 18 ans. J’ai tout fait : nettoyer les parcelles, arracher les plants, emballer les bananes une fois lavées… Il y avait beaucoup de produits dans l’eau, dans l’emballage. Je passais le désherbant et le chlordécone ». Sans protection adaptée et sans connaissance du danger. « Ils ont passé toute leur vie sans porter de masque ! » s’insurge Cédric, son fils. « Tous les patrons de la banane devraient être en prison ! Mais les ravets [cafards, ndlr] n’ont pas raison devant les poules : quand tu es plus fort, tu resteras toujours plus fort. » Constant a découvert son cancer de la prostate quelques années avant la retraite. Aujourd’hui âgé de 73 ans, il veut être indemnisé pour sa maladie. Mais il lui faudra encore patienter. Ce cancer n’est toujours pas reconnu comme maladie professionnelle dans le régime agricole.

Constant Jaffard, atteint d’un cancer de la prostate, comme beaucoup d’autres ouvriers des plantations.

Faire reconnaître son cancer comme maladie professionnelle est aujourd’hui très improbable. Et quand certains y parviennent, cela ne suffit pas pour bénéficier d’une prise en charge complète. Marie-Anne Georges, salariée de Bois Debout, atteinte d’une hémopathie maligne (cancer du sang), en a fait l’amère expérience. En arrêt maladie depuis un an et demi, elle touche seulement 450 euros de l’Assurance maladie. Il lui manque un certificat médical initial qu’aurait dû établir un des médecins consultés à l’hôpital. « L’État a choisi de laisser crever les ouvriers agricoles, fulmine Philippe Verdol, président de l’association EnVie-Santé et maître de conférence en économie à l’université des Antilles. Beaucoup sont morts non indemnisés. La stratégie de l’État a été d’attendre le plus longtemps possible. » [7].

Mais les responsables de la CGTG n’ont pas abdiqué. Avec leurs camardes martiniquais, ils veulent faire pression sur le préfet et sur l’agence régionale de santé afin d’obtenir la gratuité des soins pour les ouvriers malades. Dernièrement, ils se sont rapprochés de Jean-Michel Macni, médecin basé en Martinique, l’un des rares à accepter d’accompagner les salariés victimes du chlordécone. Jean-Michel Macni veut réaliser des tests sur une centaine d’ouvriers agricoles afin d’évaluer la présence de chlordécone et d’autres pesticides comme le glyphosate dans leur sang. Objectif : établir les facteurs de risque et faire reconnaître les maladies de ces salariés comme des maladies professionnelles. Encore faudrait-il que le préfet accepte de débloquer la somme de 1,5 million d’euros nécessaire à l’achat de trois appareils destinés à mesurer le taux de pesticides sanguin. C’est pourtant bien peu comparé au puits sans fond que représentent les conséquences sanitaires du chlordécone, qui détruit encore la santé des travailleurs antillais un quart de siècle après son interdiction.

Samy Archimède

Publié le 21/05/2018

Mayotte. Les zones d’ombre du plan d’action gouvernemental

Décryptage réalisé par Grégory Marin

Humanite.fr

 

Estimant qu’il y a eu « absence de concertation réelle », intersyndicale et citoyens se sont rassemblés mardi place de la République à Mamoudzou. Photo : Ornella Lamberti/AFP

Décryptage. Les annonces de la ministre des Outre-mer, Annick Giradin, de ce début de semaine, sont-elles à la hauteur des espoirs mahorais ? La comparaison avec la « plateforme d’union des revendications » signée en mars dernier par l’intersyndicale, le collectif de citoyens, les élus et les employeurs locaux comble beaucoup d’attentes, mais laisse apparaître des manques.

Après plusieurs semaines d’observation sur l’île d’une mission interministérielle sous la houlette du nouveau préfet Dominique Sorain, le gouvernement a présenté mardi 15 mai un plan d’« action de l’Etat pour votre quotidien » aux habitants de Mayotte. La ministre des Outre-mer, Annick Girardin, voit ces 53 mesures, déclinées en 125 actions, comme « une réponse durable » à « un échec des politiques publiques depuis de nombreuses années ». Selon elle, ces six chapitres (sécurité, justice et immigration ; santé ; social ; éducation et formation ; logement ; infrastructures ; institutions et services de l’Etat) qui forment un plan de 1,3 milliard d’euros (hors salaires des 500 recrutements prévus dans l’Education nationale) courant sur l’ensemble du quinquennat sont autant d’ « engagements fermes, concrets, précis, inscrits dans le réel, numérotés, financés ».

« Certains estimeront ce plan insuffisant ou trop tardif », a fait valoir la ministre, pressentant des critiques, déjà exprimées d’ailleurs par le collectif de citoyens et l’intersyndicale, qui avaient refusé de la rencontrer mardi matin pour protester contre la manière dont se sont déroulées les rencontres – élus, syndicats, citoyens, patronat ayant été reçus à part. Estimant qu’il y a eu « absence de concertation réelle », intersyndicale et citoyens se sont rassemblés mardi place de la République à Mamoudzou pour surenchérir, exigeant un plan d’« au moins trois milliards d'euros pour répondre aux mesures d'urgence ». En mars, avec les élus (maires, conseil départemental et parlementaires) et les syndicats patronaux de l’île, ils avaient déjà établi une « plateforme d’union des revendications pour la sécurité et le développement » comprenant « plan Marshall », un « fonds exceptionnel de rattrapage » de 2 milliards d’euros sur 10 ans, qui préconisait également la valorisation de Mayotte et de ses atouts culturels. Les 61 mesures qu’ils avançaient, et dont ils espéraient une « loi-programme pour Mayotte » qui n’est pas venue, étaient-elles plus ambitieuses que les 53 annoncées par la ministre des Outre-mer ?

  • « Répondre au défi sécuritaire » (1)

Ce que prévoit le gouvernement. C’est sous ce titre qu’Annick Girardin a présenté ses dix premières mesures, pour la plupart déjà annoncées par Edouard Philippe lors de la réunion de Matignon avec les Mahorais (à l’exception de l’intersyndicale et du collectif des citoyens) le 19 avril dernier. Mise en place de la Police de sécurité du quotidien (20 gendarmes supplémentaires dès 2019) et augmentation de tous les effectifs de sécurité (y compris les réservistes) ; sécurisation des transports et des établissements scolaires (avec gendarmes embarqués ponctuellement, recrutement de 40 médiateurs) ; relance de la politique de prévention de la délinquance (doublement de la dotation à 600 000 euros, création d’une brigade de prévention juvénile par la gendarmerie. L’accroissement de la présence policière se doublera de moyens accrus pour la justice : doublement de la possibilité d’accueil des jeunes délinquants, création « avant fin 2018 » d’un « centre éducatif renforcé, structure alternative à l’incarcération » ; audiences de la chambre d’instruction de La Réunion à Mamoudzou (jusqu’ici il fallait aller à Saint-Denis de La réunion). Troisième volet, la « lutte contre l’immigration clandestine », « priorité de l’Etat » : engagement de la diplomatie pour le rétablissement des procédures de réadmission des immigrés clandestins dans leur pays d’origine, « notamment aux Comores » ; renforcement « du taux d’interception (sic) en mer des flux illégaux », avec le renouvellement de 4 intercepteurs, l’amélioration des radars de détection… Surtout, « au regard du caractère exceptionnel de la pression migratoire (…), l’Etat décide de poursuivre la mobilisation des armées, en appui des forces de sécurité intérieures ».

Ce que préconisait la plateforme. Sur le plan du renforcement des frontières et de la sécurité, les représentants mahorais étaient à peu près sur la même ligne en mars (ils demandaient aussi la création d’une « base avancée » pour le contrôle sur l’ilôt de M’tsamboro), demandant également à l’Etat de « conditionner l’aide au développement de la France et de l’Union européenne » vers les Comores pour que celles-ci s’impliquent davantage dans la lutte contre l’immigration, voire qu’elles reconnaissent « l’appartenance française de Mayotte (devant) les instances internationales ».  Mais conscients de leur implantation géographique, ils adossaient au respect de ces demandes par les Comores  – la précision est de taille – l’engagement d’une « politique de coopération plus intense entre la France et l’Union des Comores dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la formation, des finances, de la justice, de l’état civil, du développement économique et de la gouvernance », avec la création d’un poste de conseiller diplomatique à la préfecture de Mayotte et la « mise à disposition d’Experts Techniques Internationaux » auprès de l’Union des Comores. Autant d’aspects complètement absents de la copie du ministère des Outre-mer. Comme l’extension de « la procédure Taubira sur la répartition des mineurs isolés ».

  • « Remettre à niveau l’offre de soins »

Ce que prévoit le gouvernement. En matière de santé, l’Etat veut « renforcer l’autonomie de gestion et de décision ». D’abord en créant à terme – les bases en seront posées « dès 2018 » - une agence de santé ; suivra un « projet de santé mahorais 2018-2022 » prenant en compte « les spécificités du département » ; puis l’augmentation de 50% du fonds d’intervention régional (de 7,5 à 11,7 millions) pour le doubler en 2019 par rapport à 2017 (15,6 millions), avec comme objectif « un ambitieux programme de santé publique » non encore détaillé. Le « renforcement de l’offre de soins, de sa qualité, de ses conditions d’accès » passe également, selon la mission interministérielle, par un investissement urgent de 20 millions d’euros pour « l’offre de soins programmés (bloc et consultations) » ; la modernisation du centre hospitalier (172 millions d’euros), l’expérimentation de la délégation de vaccination aux infirmiers, sages-femmes, pharmaciens. Pour renforcer « l’attractivité » de la profession, l’Etat promet de revoir l’indemnité particulière d’exercice pour les médecins de la fonction publique hospitalière, des conventions de coopération avec les CHU de métropole , des formations et la création de 30 postes d’assistants spécialistes pour l’hôpital de Mayotte. D’autres mesures s’adressent directement aux usagers pour « améliorer la couverture médicale » : la « mise en place dès 2019 de la gratuité des soins (exonération du ticket modérateur pour les assurés sociaux sous conditions de ressources) et le « déploiement, à compter de 2022, de la couverture maladie universelle complémentaire ».

Ce que préconisait la plateforme. Les associations d’aide aux migrants se réjouiront de ce que le placement en zone internationale du centre hospitalier, mesure un temps évoquée par le gouvernement qui aurait mis fin au droit du sol, ait été abandonnée. Le « plan Marshall » de mars la réclamait, tout en demandant paradoxalement – puisqu’elle s’adresse aux étrangers - la mise en place de « l’aide médicale d’Etat »…

  • « Relayer à Mayotte la solidarité nationale »

Ce que prévoit le gouvernement. L’égalité territoriale est une demande récurrente des Mahorais. Aussi, « dans un souci de solidarité nationale », l’Etat promet qu’un certain nombre de prestations sociales seront étendues d’ici 2022 « de manière adaptée à la réalité socio-économique ». L’Allocation d’éducation sera étendue aux enfants handicapés (idem pour les adultes) » dont le taux d’incapacité est compris entre 50 et 79% », et le soutien à la Maison départementale des personnes handicapés renforcé ; la prestation de service unique adaptée progressivement ; l’allocation journalière de présence parentale, le complément mode de garde de la prestation d’accueil du jeune enfant (Paje), les allocations de rentrée scolaire et de logement temporaire seront étendues ; la prestation de restauration scolaire augmentée immédiatement (pour la rentrée 2018-2019) de 20 centimes. « Dans l’attente de la convergence des prestations et cotisations sociales », le gouvernement envisage aussi la mise en place, « pour la durée du quinquennat » d’un « fonds de développement social » doté en loi de finances pour 2019. Le document prévoit également l’allocation de 4 millions d’euros en équipements sportifs dès 2018, en attendant un « schéma territorial d’équipements » pour lequel elle s’engage à accompagner la collectivité territoriale.

Ce que préconisait la plateforme. Le document ne regroupait pas cette ambition de « solidarité nationale » sous un seul chapitre, ses mesures étant éparpillées. Mais une des demandes, essentielle, manque à la proposition du gouvernement : l’application « la plus rapide possible du code de la Sécurité sociale » dont l’adaptation à Mayotte provoque une « discrimination à l’encontre des Mahorais » contraints de s’installer à La Réunion ou en métropole, constatent les signataires du document. Il s’agit en fait du versement par la Sécurité sociale de la prime d’activité, qui remplace le RSA et la prime pour l’emploi depuis 2016, bien moindre à Mayotte que sur l’ensemble du territoire (autres territoires d’Outre-mer compris) : 262,34 euros ici, contre 526,25 ailleurs.

  • « Remettre école et formation à niveau »

Ce que prévoit le gouvernement. Demande prioritaire des acteurs sociaux et économiques de Mayotte, la transformation du vice-rectorat en « rectorat de plein exercice » est actée « dans un délai de 24 mois ». Elle comprend la création de 20 emplois sur cinq ans, la réorganisation des services et un plan de formation. L’Etat s’engage à financer « l’investissement dans les constructions scolaires » du premier et du second degré à hauteur de « 500 millions d’euros ». Le « double de celui consenti au cours du quinquennat précédent » (mais que faisait l’ancien ministre de l’Economie ?), se rengorge le gouvernement… Le financement des renforts pédagogiques (345 postes supplémentaires dès 2018, et 150 équivalents temps plein pour renforcer les Réseaux d’éducation prioritaires, postes de direction, d’assistants d’éducation…) afin « d’améliorer le niveau d’encadrement » ou « d’encourager l’enseignement à plusieurs maîtres dans une même classe » ne figure pas dans le document, mais on voit mal comment il pourrait en être autrement vu l’ampleur de la promesse et les espoirs qu’elle suscite. S’ensuit une batterie de mesures d’attractivité permettant le recrutement de ces enseignants : « calibrage » du concours de recrutement, « bonification significative  au terme d’une durée minimale de séjour de quatre années », Capes académique dérogatoire… En ce qui concerne la formation, la première mesure consiste à créer une direction régionale de Pôle emploi en 2019. Quant aux « actions concrètes », elles se déclinent en formations adossées au service militaire (à partir de 17 ans), lancement du dispositif « Cadres avenir » à la rentrée 2018 (à destination des étudiants et des salariés à titre dérogatoire),création d’une « antenne supplémentaire de la mission locale »,  au financement (2,2 millions d’euros) de « 486 formations supplémentaires en 2018 », à l’augmentation (50%) de la « Garantie jeunes », qui concernera désormais 300 personnes…

Ce que préconisait la plateforme. Si la création d’un rectorat de plein exercice satisfait tous les acteurs locaux – ils la réclamaient -, comme l’augmentation des moyens, l’enseignement supérieur est aux abonnés absents : les signataires de la plateforme revendicative demandaient la création d’une « université de plein exercice ». Quant au second degré, le gouvernement n’a pas retenu cette demande en porte-à-faux avec l’idéal républicain mais en phase avec les « spécificités locales » où la religion tient un rôle prépondérant (2) : « favoriser la création d’écoles et d’établissements du second degré privés à vocation populaire » ( ?)… Au niveau de la formation, ils envisageaient de former leur propre administration, en établissant avec l’aide de l’Etat des « classes préparatoires au concours de la Fonction publique à l’université de Dembéni ». Raté.

  • « Nouvelles mesures pour l’habitat »

Ce que prévoit le gouvernement. Outre la « revitalisation » des « cœurs de ville », l’Etat prévoit le développement des rénovations urbaines (ANRU) et application de la loi Elan, notamment par l’attribution au préfet de pouvoirs de police renforcés pour « engager, dans des délais restreints et sans intervention préalable du juge ( !) la démoliton de poches d’habitats illégaux et indignes ».

Ce que préconisait la plateforme. Cette dernière mesure, qui aurait mérité de figurer au premier chapitre du document gouvernemental, satisfait pleinement tous les acteurs, qui l’avaient inscrite à leur catalogue, en plus de l’implication des  « associations de voisins vigilants dans le signalement » des marchands de sommeil, la construction de logements illégaux, les infractions à la police de l’urbanisme et de l’environnement…

  • « Rendre le territoire plus performant »

Ce que prévoit le gouvernement. Un « plan global de transports » manquait à Mayotte, dont tous les habitants soulignent la décrépitude du réseau (routes et matériels roulants). Ce plan, qui mobilisera Etat, département et communes, s’étalera sur 15 ans, pour un financement de « 113,6 millions d’euros pour le développement des transports en commun » et les « travaux d’infrastructure ». « L’effort» d’entretien des routes nationales sera porté de 5 à 7 millions d’euros, celui des routes départementales à 9,3 millions pour 2018-2020. Le contournement de Mamoudzou, également demandé par les acteurs locaux, sera  à l’étude en 2019 (non chiffré pour l’instant). En ce qui concerne le transport aérien, 13 millions iront à l’exploitant de l’aéroport pour le réaménagement de la piste, et une mission est lancée pour « l’amélioration de la desserte aérienne afin d’agir sur le prix des billets », l’augmentation des long-courriers sans escale vers la métropole et l’étude de l’allongement de la piste. En relation avec le conseil départemental, l’Etat va également mener une mission pour développer l’activité portuaire et créer une zone d’emplois autour du port. Il s’engage par ailleurs à « réduire les zones blanches » en amenant  « la fibre (optique) vers 55 sites prioritaires ».
Autre point noir de l’île, l’acheminement en eau devrait bénéficier d’un « plan pluriannuel d’investissement de développement et de modernisation des infrastructures et réseaux » de 69,7 millions d’euros d’investissement sur la période 2018-2020. Mais d’ores et déjà, un plan d’urgence 2018-2020 consacrera 67,4 millions afin de répondre aux « besoins en eau de la population et des entreprises », incluant une étude pour une retenue collinaire supplémentaire. En outre, 7,2 millions d’euros iront à la création de filières d’économie circulaire pour la gestion des déchets.

Ce que préconisait la plateforme. Ces propositions sont a priori satisfaisantes si on les compare au document des acteurs locaux publié en mars. Excepté le fait qu’ils demandaient la construction immédiate de la piste longue de l’aéroport « sous maîtrise d’ouvrage d’Etat », lorsque les pouvoirs publics la confient à l’opérateur privé Edéis (dont le principal actionnaire Jean-Luc Schnoebelen ancien numéro trois du groupe Eiffage, a racheté 18 aéroports français).

  • « Priorité à l’activité économique »

Ce que prévoit le gouvernement. Sans surprise, l’Etat a prévu les dispositions les plus souples pour « soutenir la trésorerie des entreprises » : « décalage du règlement des taxes et des décades de frais de douane de 30 à 90 jours », « prolongation de deux mois des plans d’apurement des dettes fiscales et sociales » et « rééchelonnement au cas par cas des dettes fiscales », suspension des mesures de recouvrement forcé après mise en demeure (liées à la récupération des dettes sociales) « jusqu’au milieu de l’année 2018 », « prêts à taux zéro », « médiation de l’institut d’émission des départements d’Outre-mer en cas de difficultés d’obtention de facilités bancaires »… Tout ceci sans compter les « facilitations administratives ». Et pour pallier, s’il était besoin, les effets de la grève générale sur l’activité, le gouvernement a décidé « afin de soutenir l’emploi » le « déclenchement, avec effet rétroactif au 20 février 2018, du dispositif d’activité partielle » et la « possibilité de recourir aux heures supplémentaires ‘’en cas de force majeure’’ sans que celle-ci n’empêche le versement de l’aide de 1400 euros par an et par emploi dans le cadre du passage aux 35 heures » ! Vous n’avez encore rien lu, puisque dans la partie « mesures de soutien à l’économie » - les autres n’en étaient donc pas – figurent l’allongement de la durée du prêt de développement outre-mer (de 5 à 7 ans) pour les entreprises de plus de trois ans, l’établissement de zones franches, la mise en place d’un « dispositif d’allègement du coût du travail spécifique, permettant aux entreprises de conserver le bénéfice de l’actuel CICE, sous une forme adaptée compte tenu de la suppression du dispositif en 2019 » (!). Même la « relance de la filière dite ‘’Ylang-Ylang’’, dont la fleur est à l’origine du nom ‘’l’île aux parfums’’ donné à Mayotte » ne peut cacher un relent de partialité.

Ce que préconisait la plateforme. Rien d’étonnant ici, toutes les demandes formulées par les acteurs locaux sur ce chapitre ont été adoptées par le gouvernement, même si en ce qui concerne les « zones franches d’activités », le périmètre n’est pas aussi étendu qu’ils le voulaient (aquaculture, nouvelles technologies, économie circulaire, agro-alimentaire, BTP, services à la personne, pêche, agriculture, petit commerce et restauration)…

  • « Renforcer l’Etat et accompagner

les collectivités »

Ce que prévoit le gouvernement. C’est peut-être le chapitre le moins abouti, aux visées les plus lointaines, du document ministériel. Il s’agit surtout d’ « accompagner les réflexions « engagées sur l’évolution institutionnelle du Conseil départemental en collectivité unique, sur la répartition des compétences entre l’Etat et les différents niveaux de collectivités, leur financement ». Comme pour la réflexion sur « les vacances d’emploi des fonctionnaires et la qualité des recrutements », une mission, en lien avec les administrations de l’Etat, devra faire « un état des lieux » et « formuler des propositions ». Cette réflexion sera complétée par la mise en place d’une « plate-forme d’ingénierie publique » chargée de coordonner les projets de construction (établissements scolaires, infrastructures routières…) et d’un « comité stratégique » réunissant élus et administrations sous tutelle du préfet (3). Ces acteurs devront notamment engager « un travail de prospective territoriale qui s’appuiera sur le schéma d’aménagement régional en cours d’élaboration » pour adapter le territoire à la « croissance démographique exceptionnelle sur un des territoires les plus contraints de France ».

Ce que préconisait la plateforme. A lire les demandes des acteurs mahorais, les propositions du gouvernement ne paraissent pas à la hauteur. Leur document était plus précis, demandant par exemple la création d’un « Institut national de la statistique et des études économiques de plein exercice qui ne dépende plus de La Réunion ». Mais il cernait surtout le manque de moyens criant de l’île, plaidant pour l’accroissement des ressources de fonctionnement des collectivités mahoraises en « alignant les dotations globales de fonctionnement (…) sur celles versées dans les autres départements » d’Outre-mer. Ils plaidaient aussi pour des « contrats d’objectifs et de moyens » dans les collectivités, établis en début de mandat et suivis par « des instances citoyennes d’évaluation des politiques publiques » avec l’appui des services de l’Etat comme « observateur ». Comme les citoyens, via le Conseil économique et social de Mayotte, devraient selon ce document être « intégrés au processus d’affectation des hauts-fonctionnaires ». Ce qui ne sera pas le cas : Paris gardera la main.

  • « La pièce manquante » (4)

Ce que préconisait la plateforme. Un pan entier, intitulé « Valoriser Mayotte et ses atouts culturels au sein de la République », n’a pas du tout été traité par le document ministériel. La première mesure – l’instauration d’un « régime de concordat (…) en soutien de l’islam Chaféite tolérant - était problématique. De là à balayer les autres demandes… Les acteurs locaux demandaient  « l’introduction de l’enseignement de l’Histoire de Mayotte et des cultures de l’océan indien dans les programmes scolaires » ; l’inscription des langues locales (Shimaoré et Kibushi) dans la Charte européenne des langues régionales ; l’enseignement des langues et cultures « tout au long de la scolarité » (par l’adoption de l’article 40 de la loi 2013-595 au même titre que le breton, l’occitan ou le corse ; l’enseignement des « langues vivantes les plus pratiquées dans le Canal du Mozambique (Swahili, Malgache et Portugais) afin de soutenir l’intégration régionale de Mayotte » ; et enfin la création à l’université de Dembéni d’un « département des langues et cultures de l’Océan indien, en partenariat avec l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris ». « Les Mahorais aspirent à être des Français et des Européens, fiers de leurs cultures locales et ouverts sur la Région », expliquaient les signataires de la plateforme. Leur vision sur ce point n’est visiblement pas partagée par le gouvernement.

(1) Les intitulés des têtes de chapitre sont ceux du ministère des Outre-mer

(2)  Le document signé par l’intersyndicale, le patronat local, le collectif de citoyens et les élus réclamait aussi que « la médiation pénale de la République » mobilise les « cadis » (juges musulmans), qui seraient par ailleurs habilités au même titre que la police municipale à saisir des plaintes !

(3) L’avancement du plan d’action sera accessible au public sur le site internet « Transparence ».

(4) Cet intitulé est de la rédaction

Grégory Marin

 

Publié le 31/03/2018

Le gouvernement joue les «pousse-au-crime» à Mayotte.

Le gouvernement français portera une responsabilité écrasante dans les événements que traverse Mayotte. Etablissant une relation entre immigration dite illégale et délinquance, Annick Girardin a donné raison à l'idée, déjà trop répandue à Mayotte, que l'immigration serait la cause de tous les maux de l'île. Incapacité, incompétence de la ministre, ou cynisme ?

·  Ce texte devait être publié dans la rubrique Idées du journal  Libération, comme cela avait été convenu le lundi 19 mars. J’avais donc renoncé à le publier ailleurs. Depuis, la publication, imminente, avait été repoussée au mercredi 28 mars, et j’apprends ce soir (n’ayant pas eu confirmation de la publication, je m’en suis inquiété) que l’article ne sera pas publié. Il se trouve ainsi étouffé au niveau national (trop tard pour le proposer ailleurs). Les raisons ? Une actualité surchargée (attentat et affaire libyenne). Une actualité dont on ne peut pourtant pas dire qu’elle ait été négligée par les médias. Mayotte peut donc aller se faire voir, si je traduis le sous-titre du choix éditorial de Libération, qu’on puisse s’y égorger demain, on verra bien – et il sera toujours temps d’en parler. J’avais choisi d’en parler quand il était encore temps de lancer une alerte.

 

Lorsque le gouvernement français, par la voix d’Annick Girardin, établissait un lien entre immigration dite irrégulière et délinquance, il désignait à la vindicte mahoraise une catégorie des habitants de l’île, n’ayant déjà, sans cela, que trop tendance à être utilisée comme bouc émissaire : les Comoriens, particulièrement les Anjouanais (dénomination devenue parfois une forme d’insulte, du moins dans l’usage qu’en font certains « Mahorais »). Au lieu d’apporter des solutions pour les nombreux maux dont souffre Mayotte, au premier rang desquels la pauvreté, la ministre s’est contentée de souffler sur les braises. Au train où vont les choses, on ne peut plus écarter le pire, et si des affrontements devaient conduire à l’irréparable, si le sang devait couler, ce gouvernement en porterait la responsabilité, de façon écrasante – ce qui ne dédouane en rien les précédents gouvernements, ayant eux-mêmes participé à cette coupure entre Mayotte et les autres îles de l’archipel, et ainsi préparé la situation actuelle.

S’il y a lieu d’utiliser un ton de lanceur d’alerte, c’est que les indices d’un déchaînement prochain d’une violence inter-ethnique (aussi fantasmatiques que soient ces supposées ethnies, comme toujours[1]) à Mayotte ne manquent pas aujourd’hui. Dans la nuit de jeudi à vendredi dernier, des sortes de milices auto-proclamées de citoyens « mahorais » se sont déployées dans le nord de l’île, du côté de M’tzamboro notamment, pour « chasser » des « clandestins » (des personnes venues des Comores et soupçonnées de ne pas être en situation régulière), au moins pour les intimider, et leur annoncer de futurs « décasages ». Comment ne pas faire le lien entre ces actions punitives et les discours gouvernementaux sur l’immigration et ses supposés effets en matière d’insécurité ? Comment ne pas envisager que ces « miliciens » aient pu se sentir encouragés à une action devenue pour ainsi dire « citoyenne », puisqu’en cela il se serait agi, au fond, de seconder la police, dans les fonctions que la ministre des Outre-mer lui a attribuées dans son discours (déloger les « clandestins » et détruire leurs habitations – soit donc une légalisation du « décasage »).

Mon propos est exagérément alarmiste ? Regardons alors les faits. En deux jours, 192 personnes dites en situation irrégulière ont été « éloignées du territoire », de façon immédiate, autrement dit, expulsées. Or, malgré cela, et parce qu’en la matière la logique veut qu’on n’en fasse jamais assez (si le problème de l’insécurité est lié à l’immigration dite « clandestine », comme la ministre le soutient elle-même, c’est l’ensemble des personnes en situation irrégulière qui devient alors cause du « problème »), des menaces ont été adressées à des étrangers en situation supposément irrégulière par des « citoyens mahorais ». Des menaces suffisamment précises et inquiétantes pour que des Comoriens décident, d’eux-mêmes, de se livrer aux forces de l’ordre ! Or, que peuvent-ils craindre à ce point sinon quelque violence à leur encontre, une manière de lynchage ? Reprenons les mots de l’Agence AFP :

« […] selon la gendarmerie, une vingtaine d’étrangers en situation irrégulière se sont spontanément rendus aux forces de l’ordre jeudi à Mtsamboro (nord de l’île) en raison du climat communautaire [je souligne] tendu dans l’île. D’autres Comoriens auraient demandé à être reconduits à la frontière vendredi. Selon une source proche du dossier, ils étaient une cinquantaine à la mi-journée. “Vu la situation, ils préfèrent partir […] Ils ont peur de la violence”, indique la gendarmerie de Mayotte qui a précisé que ces individus auraient subi des menaces de la part des villageois »[2].    

On est bien ici face à une forme de terreur exercée à l’encontre d’une population, qui préfère se livrer à la gendarmerie, de façon à échapper à la vindicte de villageois chauffés à blanc. C’est là que je dis à nouveau que le gouvernement a déjà les mains sales, en ayant ouvert les vannes à cette haine communautaire, qu’il ne pouvait pas ignorer, qui a déjà surgi épisodiquement sur l’île. En désignant les Comoriens (« l’immigration irrégulière » dans les termes de la ministre) comme fauteurs de troubles, les dirigeants de notre pays n’ont pas hésité à mettre en danger des personnes en situation précaire, pour flatter l’opinion locale, et obtenir un retour au calme (et si possible la tenue d’une élection législative partielle ce dimanche).

Radio Kwezy, que j’ai déjà comparée à Radio Mille Collines[3], de sinistre mémoire dans les massacres du Rwanda, vient de relayer sur son site d’ « information » l’appel d’un « Collectif » de « citoyens du nord » à ce qui s’apparente à une chasse aux « clandestins ». Sans aucun recul critique, le site reproduit l’affiche de ce collectif, portant les indications suivantes :

« Collectifs Citoyens du Nord

Acoua – Mtsangadoua – Mtzamboro – Hamjago – Mtsahara

Nous sommes ensemble pour sécuriser nos villages nos familles. Sur ce fait nous nous obligeons à mener certaines actions communes dorénavant

  • Ratissage des zones suspectes à toutes activités illégales
  • Monter les gardes afin d’appréhender les coupeurs de route
  • Anéantir des constructions de bangas sauvages
  • Surveiller les entrées des kwassa kwassa ».

Appel que le site se contente de faire suivre d’un bref commentaire de la rédaction :

« Depuis hier ils ont débuté leurs actions avec les décasages dans les différents villages du Nord. Des dizaines de personnes ont ainsi été délogées puis conduites à la gendarmerie de Mtsamboro en vue d’une reconduite à la frontière »[4].  

Comme on le voit, l’appel de ce collectif vise clairement – bien que les cibles ne soient pas désignées explicitement – à des actions en direction des personnes dites en situation irrégulière, auxquelles on attribue uniment, et comme en passant, la responsabilité des actions menées par les « coupeurs de route ». Or le site qui relaie cet appel, non seulement ne met pas en garde contre la constitution de telles milices, contre leurs dangers et leur caractère parfaitement illégal, mais décrit la création d’un tel collectif de façon tout à fait neutre, validant ainsi de telles opérations de « décasage ». En cela, Radio Kwezy reste conforme à sa « politique », puisque c’est ce même média qui avait déjà relayé, naguère, des appels à opérer des décasages – que les forces de l’ordre, d’ailleurs, laissaient alors s’effectuer, sans intervenir.

Le paradoxe est ainsi qu’un mouvement de grève « contre la violence » trouve son accomplissement, du moins du côté du « Collectif des citoyens mahorais » (à distinguer de l’intersyndicale), dans des actes de violence et d’intimidation. Il n’est pas possible de faire tomber une à une les frontières entre un discours, au moins un discours, conforme à ce qu’on nomme « état de droit » et un discours fascistoïde sans devoir un jour en assumer les conséquences. Que l’Etat se soit en fait constamment assis sur les règles du droit commun, notamment en ce qui concerne les territoires et départements d’outre-mer, la chose est bien connue. Qu’il suffise de demander au nom de quoi un Comorien en situation régulière à Mayotte n’a pas le droit de se rendre en métropole, sans l’obtention d’un visa. Et l’on pourrait donner cent autres exemples.

Que l’Etat enfreigne son propre droit, ce n’est pas une nouveauté, c’est même un grand classique. En revanche, que l’Etat revendique ouvertement la violation de son propre droit, et c’est alors la porte ouverte à des exactions conduites par des particuliers – et le pire, c’est que cette conséquence détient sa propre légitimité : en quoi des policiers et gendarmes conduits à exercer des exactions (expulsion d’habitation et destruction des logis sans procès) se distingueraient-ils encore (du point de vue même de l’Etat, par lequel il s’octroie le « monopole de la violence légitime ») de simples citoyens ? Or, le discours de la ministre des Outre-mer, à Mayotte, relayant celui de Gérard Collomb, s’apparente bien à un appel à la violence, précisément contre une population désignée.

L’histoire nous a montré bien des exemples où les gouvernants ont utilisé les antagonismes entre groupes humains (quand ils ne les ont pas construits de toute pièce) pour parvenir à leurs fins. Dans le cas présent, l’intention n’était même pas de conduire la population à des exactions contre les dits « clandestins », mais seulement de montrer que ce gouvernement était pragmatique, n’hésitant pas à désigner les supposées « vraies causes » des problèmes, autrement dit, ne niant pas qu’il y ait un « problème » de « l’immigration irrégulière », ne laissant pas ces questions à l’extrême-droite, etc. Là est le calcul politique criminel de ce gouvernement : en acceptant d’aller dans le sens d’un lien entre immigration dite « clandestine » et insécurité, parce qu’il est facile d’ordonner des expulsions d’étrangers, et de mettre sous les verrous quelques fauteurs de troubles dans certains quartiers, au lieu de s’attaquer aux vraies difficultés de Mayotte, ce gouvernement a commis une faute impardonnable. Avec un tel discours, les Comoriens sont désignés comme les responsables des malheurs de Mayotte – que la ministre ait précisé qu’un autre volet viendrait compléter ce dispositif sécuritaire n’a rien changé à l’affaire, le simplisme des annonces ayant déjà fait son œuvre.

Je ne demande qu’à être démenti dans mes craintes, mais il me semble, hélas, que le mécanisme d’une violence extrême est à présent enclenché à Mayotte. L’actuel gouvernement, au fond, se situe seulement au bout de la chaîne, dans ce processus de déstabilisation de l’ensemble de la région, provoquée par la présence de la France. Il n’en reste pas moins que c’est lui qui vient d’allumer la mèche qui pourrait bien embraser l’ensemble de l’île.

[1] On sait qu’à Mayotte, particulièrement depuis qu’il a été question d’un processus susceptible de conduire à une départementalisation de l’île, s’est développé le syntagme d’ « identité mahoraise », censé départager entre habitants de l’archipel des Comores ceux qui seraient pleinement français et les autres. Que, parmi les revendications actuelles du « Collectif des citoyens », il y ait cette demande de non recrutement, à des postes à responsabilité, dans l’administration à Mayotte, de Français d’origine comorienne, cela indique la profondeur du problème. Dans cette quête d’identité, forcément fantasmée, il y a l’oubli volontaire, le reniement des liens ancestraux existant entre les îles de l’archipel et Madagascar. Combien de familles « mahoraises » n’ont-elles pas une partie de leurs membres encore présents sur une autre île de l’archipel, ou même y étant nés ? 

 

[2] Agence AFP, « Mayotte : 192 clandestins éloignés du territoire en deux jours », source Internet : https://www.afp.com/fr/infos/258/mayotte-192-clandestins-eloignes-du-territoire-en-deux-jours-doc-12n5pk3

[3] Alain Naze, « L’impasse mahoraise », internet : https://blogs.mediapart.fr/alain-naze/blog/150318/limpasse-mahoraise

[4] L’Info kwezy, « Création du collectif des citoyens du Nord et décasages en série », samedi 17 mars 2018, source Internet : http://www.linfokwezi.fr/creation-du-collectif-des-citoyens-du-nord-et-decasages-en-serie/

 

Publié le 17/03/2018

Mayotte : Le gouvernement sourd et muet (site Politis.fr)

Lundi 12 mars, la ministre d’outre-mer, Annick Girardin, s’est enfin rendue sur l’île, après trois semaines de mobilisation.

Il aura fallu trois semaines de mobilisation pour que le gouvernement daigne tourner son regard vers Mayotte. Lundi 12 mars, la ministre d’outre-mer, Annick Girardin, s’est enfin rendue sur l’île, mais, son incompréhension (ou son aveuglement) l’empêche de saisir vraiment la situation du 101e département de France et donc d’établir un dialogue avec les Mahorais. « J’arrive avec la main tendue et cette main restera tendue tant que cela est possible », avait-elle annoncé avant son départ. « Qu’est-ce que cela signifie ?, s’interrogeait l’eurodéputé France insoumise Younous Ormarjee. L’État a des devoirs. La France n’est pas à la hauteur de Mayotte. »

La situation semble être devenue catastrophique sur l’île, voisine de Madagascar. L’insécurité fait partie du quotidien des habitants : violences dans les établissements scolaires, comme au lycée professionnel de Mamoudzou le 19 février dernier. Mais aussi les coupeurs de routes, quelque 3 000 adolescents isolés, qui rackettent et volent les gens dans ce qui apparaît comme une délinquance de survie. Cela dans un contexte où l’immigration clandestine, notamment des Comores, est d’autant plus forte qu’elle est mal gérée par les pouvoirs publics. Et comment ignorer les liens entre insécurité physique et insécurité sociale ? Alors que le taux de chômage plafonne à 26 % sur l’île (contre 9 % en métropole), 84 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

S’ajoute à cela la saturation des services publics : le centre hospitalier a alerté sur sa situation « extrêmement préoccupante », et constate que « les patients n’arrivent plus à accéder aux structures de soins publiques ou privées ». « Liberté Égalité Sécurité », proclament les banderoles des manifestants, qui ont voté pour avoir la nationalité française mais voient l’État tourner le dos à ses obligations. Devant les élus, la ministre a énuméré ses annonces : augmentation des effectifs de sécurité, plan de lutte sur terre comme sur mer contre l’immigration clandestine, une aide financière pour la prévention de la délinquance à hauteur de 330 000 euros… « Une mascarade », ont fustigé l’intersyndicale et le collectif à l’initiative de la mobilisation. Ceux-ci, qui avaient refusé la rencontre avec Annick Girardin, critiquent des « sous-mesures prises dans l’urgence qui ne résoudront rien sur le long terme », selon les mots de leur porte-parole Maoulida Momed. Ils avaient donc appelé à une manifestation massive mardi 13 mars, acceptant cette fois de rencontrer la ministre dans l’après-midi. Non sans la mettre en garde : « On est là pour crier notre colère. À partir d’aujourd’hui, nous allons défier le gouvernement », scandaient les manifestants dans les rues de Mamoudzou.


par Malika Butzbach
publié le 14 mars 2018

Publié le13/03/2018

Outre-mer. Mayotte, entre grève générale et climat de « guerre civile »

Maud Vergnol

Mardi, 13 Mars, 2018

L'Humanité.fr

Alors que 84 % de la population vivent sous le seuil de pauvreté, et à la veille d’une nouvelle mobilisation d’ampleur, la ministre des Outre-mer, Annick Girardin, s’est contentée hier d’annoncer des mesurettes sécuritaires et de lutte contre l’immigration.

À Mayotte, on les appelle les chats sauvages. Ce sont 3 000 enfants et adolescents abandonnés à leur sort et à une « une délinquance de survie ». Ce sont eux qui sont aujourd’hui montrés du doigt et désignés comme les principaux responsables de l’insécurité qui règne à Mayotte, à l’origine de la grève générale lancée le 20 février, et contre laquelle la population est appelée ce matin à descendre massivement dans les rues. « Ce ne sont pas des mineurs isolés mais bien abandonnés », explique Salim Nahouda, le secrétaire général de la CGT Mayotte. « Ces mômes, ils cherchent à survivre, rappelle le syndicaliste, mais on ne peut pas les laisser faire la loi, car la situation est intenable. Les bandes armées menacent à chaque coin de rue. Mayotte est devenue une zone de non-droit. Il est temps que le gouvernement prenne les choses au sérieux. » « La République n’abandonne pas Mayotte, n’abandonnez pas la République », avait osé dimanche le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, appelant les élus à assurer la rentrée des classes comme préalable à toute négociation avant l’arrivée de la ministre des Outre-mer, hier. Non seulement la rentrée n’a pas eu lieu, mais les barrages se sont démultipliés, assure le responsable de la CGT, qui en dénombre une dizaine sur les 374 km2 qui composent Mayotte.

Une île ravagée par la pauvreté et désertée par les services publics

Quant à « la République qui n’abandonne pas Mayotte », les Mahorais n’en voient pas beaucoup la couleur. Devenue le dernier département français par référendum en 2011, Mayotte est loin de bénéficier des mêmes droits que le reste du territoire, ravagée par la pauvreté et désertée par les services publics. « Mayotte est de loin le département le plus pauvre et le plus inégalitaire de France, rappelle le sociologue Nicolas Roinsard, maître de conférences à l’université Clermont-Auvergne. 84 % de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté. Alors que 60 % des habitants ont moins de 25 ans, les politiques sociales envers la jeunesse sont quasi inexistantes, dans un contexte où le taux de chômage avoisine les 40 %. Chaque année, ils sont près de 4 000 à sortir du système scolaire pour seulement 2 000 offres d’emploi recensées par Pôle emploi. La mission locale de Mayotte compte un conseiller pour 600 jeunes, contre 150 dans l’Hexagone. Une fois sortis du système scolaire, et bien avant pour les mineurs isolés, les jeunes sont rapidement confrontés à des enjeux de survie économique. Dans ces conditions, l’enfance en danger devient une enfance dangereuse. » Pour le chercheur, « il n’y a pas de secret : l’insécurité sociale crée de l’insécurité civile ». Et celle-ci est loin d’être le seul fait des Comoriens, assure Nicolas Roinsard : les statistiques de la préfecture et de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) démontrent que cette délinquance juvénile touche aussi les Mahorais, contrairement à ce que laisse entendre le mouvement actuel. « Il règne un climat de guerre civile », s’inquiète de son côté Éric Decombe, fonctionnaire territorial et militant de la CFDT, qui vit à M’tsapéré, dans la banlieue de Mamoudzou. « En bas de chez moi, les Mahorais survivent dans des conditions inhumaines. Ce sont des favelas sans eau potable ni toilettes. La situation va mal tourner si le gouvernement continue de diviser les Mahorais et de ne pas répondre aux urgences sociales. »

C’est dire si la ministre des Outre-mer, Annick Girardin, était hier attendue au tournant. Fraîchement accueillie, elle s’est pour le moment contentée d’annoncer un renforcement de la sécurité dérisoire (l’arrivée de 20 gendarmes et 10 policiers supplémentaires…) et de la lutte contre l’immigration clandestine. Cette grève générale contre l’insécurité relance pourtant le débat sur la départementalisation et en dessine un premier bilan. C’est l’analyse qu’en font de nombreux Comoriens, à l’instar de l’écrivain Mohamed Nabhane, très engagé dans le Collectif de soutien aux délogés de Mayotte. En effet, en 2016, plus d’un millier de Comoriens avaient été « décasés » par des bandes violentes et xénophobes. Leurs maisons détruites et pillées, ils ont été réduits à vivre dans la rue. « Les Comoriens non mahorais sont devenus les boucs émissaires de prédilection d’extrémistes mahorais qui se veulent plus français que les Français de France, alerte l’écrivain. Des bandes organisées, opérant une sorte de “nettoyage” du paysage, font justice elles-mêmes. » Pourtant, il n’y aura pas de progrès social à Mayotte sans codéveloppement avec l’Union des Comores.

Maud Vergnol

Chef de la rubrique Politique

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