PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

/Publié le 04/07/2020

Soignants : une « grande famille ». Vraiment ?

 

Nicolas De La Casinière (site rapportsdeforce.fr)

 

L’appellation fourre-tout de soignants masque des rapports de classe, de pouvoir, de hiérarchie et de fortes disparités de revenus et d’intérêts. Opinions recueillies dans les manifestations du 16 juin et du 30 juin.

« Blouse bleue ou blanche… Dans l’hôpital, ça dépend comment on est habillé. Les médecins ? Ils ne savent même pas qu’on existe… Nous les agents hospitaliers, plombiers, chauffagistes, menuisiers, mécaniciens s’occupant des lits, agents d’accueil, ils ne nous disent pas bonjour. Sauf quelques-uns, parce que ça fait 20 ans qu’on est là et qu’ils ont eu un jour quelque chose à nous demander… On est les héros du quotidien quand on a besoin de nous. Le reste du temps, on est des zéros. On nous considère comme des merdes. Mais bon, on est habitués… », lâchent Fabrice et Didier, électriciens et plombiers au CHU de Nantes, que leur blouse bleue désigne comme les prolos de l’hosto. « Mais s’il y a dans les mois qui viennent un retour de la pandémie, cette fois là on ne se fera pas prendre. On utilisera les droits de retrait… »

Entre le mépris de classe, la flatterie récente et la mesquinerie du versement des primes promises, l’amertume est imprégnée d’une certaine rage.

« Rien que le terme péjoratif de “petites mains” en dit long… » soupire David, infirmier depuis 26 ans dans le même CHU nantais. Il rappelle les rôles primordiaux des plus bas salaires : « Sans les agents de services hospitaliers, les cuisiniers, ambulanciers, préparateurs en pharmacie, sans les électriciens, plombiers, informaticiens ou les laborantins qui font des analyses toute la journée, tout s’effondre. La sécurité incendie, le bio-nettoyage, et la sûreté pour calmer les gens qui pètent les plombs… Et le personnel de la blanchisserie : il gère ici 30 tonnes de linge par jour… Culturellement, on les a placés hors du débat. Absents, invisibles… »

Les satellites, pas considérés comme soignants

L’appellation « soignants » suggère confusément un esprit d’équipe, un sens du collectif, une entité consensuelle voire des rapports égalitaires. Mais cette notion s’appuie sur une représentation tronquée : « Dans l’imaginaire collectif, les soignants, c’est juste la trilogie médecins, infirmières, aides-soignantes. Ce qui escamote tous les ASH, les agents de service hospitalier. Technicien de labo, c’est un métier dit “satellite” », dit Ahmed, agent de stérilisation à Toulouse. Sans lui et ses collègues, pas d’opération qui puisse se tenir… Mais il n’est pas considéré comme soignant, malgré le discours sur la filière du soin et l’hommage abstraitement rendu à tous les maillons de la chaîne. « Quand je dis que je suis manipulateur radio, les gens imaginent que je fais l’animation sur une radio locale… », rigole un de ses collègues.

Les questions de gouvernance, voire de « pilotage territorial », discutées au Ségur de la santé relèvent trop de la sphère technocratique, à des années-lumière du sort des professionnels sur le terrain, héros hier, vite rabaissés à leur rôle de subalternes par une hiérarchie bien ancrée. L’empathie médiatisée n’a pas bloqué la logique d’« hôpital-entreprise », soumis à un carcan bureaucratique et budgétaire, et les directions hospitalières reparleront vite de « parts de marché ».

« On ne compte pas sur les médecins »

Dérégulations, logiques comptables, principes de rentabilité, méthodes managériales mènent le système de santé à sa perte, et les membres de la prétendue grande famille n’ont pas les mêmes intérêts en jeu : « Pour les médecins, chefs de service, ce qui compte c’est combien de lits pour leur service, et combien il y aura dans l’enveloppe avec le Ségur de la santé, ce qui implique d’énormes enjeux de pouvoir. Ils parlent budget, chiffres, quand nous on parle de qualité de soins, de moyens humains. Les plus jeunes ont encore des illusions, mais avec une vingtaine d’années à l’hosto, on sait qu’on ne peut pas compter sur eux. Là où on travaille, il y avait 3 % de médecins grévistes la journée du 16 juin… », relèvent Charlène et Valérie, infirmières à l’hôpital de Cholet (Maine-et-Loire).

La prime de la discorde

Plus vite que prévu, l’application inéquitable de la prime exceptionnelle Covid-19, réduite, chipotée, rabotée au prorata de jours, a rappelé qu’il y a des soignants plus égaux que les autres. La prétendue reconnaissance unanime annoncée par Macron le 25 mars vire à la mesure de discorde, et la paie de fin juin n’accorde parfois rien ou varie de 250 à 1500 €. Au CHU de Nantes, les aides-soignantes ne se voient octroyer que 500 €, tout comme les techniciens du biomédical qui ont installé les respirateurs dans les services de réanimation, le personnel de l’exploration fonctionnelle qui a réalisé les examens d’électrocardiogramme pour les patients du Covid. Seuls 40 % du personnel va toucher la prime entière.

« Tout le monde est persuadé qu’on a toutes et tous touché 1500 €. On nous demande comment on va dépenser ce bonus… Mon épouse est infirmière en secteur de soins où il n’y avait pas de patient Covid, elle va toucher 600 € » confie Ivan, psychologue en gériatrie à Perpignan.

De l’intérieur des services de santé, l’esprit de famille, clamé par Macron et le patronat, n’aura montré qu’une cohésion de façade. « J’ai deux collègues qui ont perdu leurs pères, malades du Covid. La direction leur a demandé d’aller aux obsèques sur leurs jours de congés. Un vrai déni de la souffrance et du deuil… » ajoute Ivan.

Un mille-feuille de clivages

Mis à part la représentation réductrice d’un corps unifié, au service des patients, les strates d’inégalités sociales sont évidemment toujours bien présentes. L’appellation générique « soignants » plaque un masque sur ces divisions entre le secteur médical, géré par des médecins-chefs, et le paramédical sous tutelle administrative des cadres de santé. Une réorganisation qui a vu l’émergence des chefs de pôles d’activité et le rôle croissant des cadres de direction, soucieux des impératifs gestionnaires et financiers et non pas en priorité thérapeutiques.

Autre notion qui clive les personnels : la notion de « cœur de métier hospitalier » qui se centre sur le soin, écartant les professions dites techniques. Le statut de salarié soit de l’établissement hospitalier, soit d’une entreprise privée sous-traitante ne contribue évidemment pas à la cohésion, ne serait-ce que pour l’appartenance à des communautés de travail distinctes et la syndicalisation morcelée qui va avec. Outre les titulaires, l’hôpital emploie des stagiaires, des contractuels et des apprentis.

Faire croire que la situation est sous contrôle

« Avec l’appellation de soignants comme un groupe uni, on sent bien la volonté d’amalgame pour vendre de l’illusion à la population française », ajoute-t-il. « Le langage militaire de Macron, les héros envoyés “au front”, tout ça répond à l’objectif de faire des martyrs. Je me suis retrouvé en mars devant deux salariées d’un sous-traitant qui devaient désinfecter une chambre, sans la moindre consigne. Elles tremblaient. Leur seule préoccupation : ne pas déchirer leurs gants et de tenter de remettre leurs lunettes en place sans se toucher le visage. Personne n’était là pour les accompagner… La notion de grande famille, c’était pour faire croire que la situation était sous contrôle. Mais plus on montait dans la hiérarchie, plus les gens se sont mis relativement à l’abri, utilisant la question de garde des enfants. Les cadres en télétravail nous expliquaient depuis leur salon qu’il fallait faire des relevés de température deux fois par jour alors qu’on n’avait pas le temps, et même pas d’embouts pour les thermomètres… Et quand il y avait suspicion de contamination dans un service, les grands chefs on les a plus vus… » Ivan travaille dans une grosse structure associative de quelque 800 salarié·es où un quart de la masse salariale est monopolisé par les dix plus hauts revenus : « ce qui mange clairement une part du budget qui manque au soin. »

Le salaire comme marqueur de division

Ces criantes disparités de rémunération marquent aussi les statuts et les fonctions, mais aussi le genre. Une infirmière est payée 1500 euros nets en début de carrière, l’une des rémunérations, les plus basses des pays de l’OCDE. Plus de trois agents sur quatre de la fonction publique hospitalière sont des femmes qui gagnent 2 164 euros nets par mois en moyenne globale, soit 20,5 % de moins que des hommes, et cinq fois moins que les directeurs d’hôpitaux les mieux payés.

« On parle surtout de l’hôpital public, mais nous infirmières dans le privé on est moins bien payées que dans le public. On a le même salaire de base, mais pas de prime et seulement la moitié d’un treizième mois. Idéal pour monter les uns contre les autres… », note Émilie, infirmière dans une clinique toulousaine.

« Là où on se retrouve, c’est sur le besoin de moyens pour travailler correctement, et donc éviter de maltraiter les patients », dit Agnès, infirmière aux urgences à Toulouse. « Dans ce service des urgences, on est dans le même bain. Les médecins ne sont pas nos supérieurs hiérarchiques. J’ai l’impression d’être dans une équipe. Mais ça peut être très différent d’un service à l’autre… »
Mais sans nier ces disparités au sein de l’hôpital « on a l’espoir que ça évolue, sinon on ne serait pas là », dit Charlène. « C’est peut-être la première fois qu’on voit un tel soutien de la population, et une présence interprofessionnelle des autres salariés », ajoute David.

Publié le 30/06/2020

Hôpital. Digue populaire face à la deuxième vague

 

Stéphane Guérard (site humanite.fr)

 

Personnels soignants et usagers défilent à nouveau ce mardi à l’appel des syndicats et des collectifs pour faire pression sur le Ségur. Un échec de ces discussions censées aboutir vendredi fait craindre une hémorragie des personnels.

Il y a un mois, alors que le Covid-19 avait desserré son étreinte sur les services de réanimation parisiens et que les premiers « mardis de la colère » reprenaient leurs manifestations en faveur du système de santé, Inès et Solène faisaient le point sur leurs jeunes carrières d’infirmières. L’une en poste en service néonatal, réaffectée contre l’épidémie ; l’autre intérimaire et en fin de missions en service Covid. L’une ayant eu droit à la prime de 1 500 euros. L’autre pas. Par-delà leurs différences de traitement, les deux partageaient le même vécu. « Quand on choisit ce métier, on le fait pour soigner les gens, explique Inès. Si je suis venue prêter main-forte durant la crise, c’était bien pour cette urgence. Mais ça fait des années que les personnels appellent à l’aide. Peut-on encore soigner dans ces conditions ? » Pour l’infirmière intérimaire, c’est non. Sa consœur s’accroche. « On a 25 et 26 ans, nous sommes en début de carrière. Mais une carrière, c’est cinq à sept ans en moyenne. Pourtant, nous adorons notre métier. Il faut donner envie d’y travailler et d’y rester. On se bat pour ne pas être dégoûtées. »

Un mois a passé. Le Ségur de la santé bat toujours son plein. Plutôt son vide. Et d’individuelles, ces interrogations sur l’avenir se sont propagées pour devenir collectives. Ce mardi, pourtant, la mobilisation pour un système de santé renouvelé et renforcé s’annonce massive. Quinze mois après la première grève des urgences lançant le mouvement social dans les hôpitaux publics, trois mois après les premières promesses de changements énoncées par Emmanuel Macron, quinze jours après une journée nationale de grèves et défilé post-Covid-19 réussie, tout ce que la santé compte de personnels soignants on non soignants, de praticiens comme de paramédicaux et du médico-social, de l’hospitalier public comme du privé non lucratif ou commercial, de blouses blanches et d’usagers, est appelé à défiler à l’appel d’une large intersyndicale (CGT, FO, Unsa, SUD, CFE-CGC), des collectifs de soignants (Inter-Urgences, Inter-Hôpitaux, Inter-Blocs), rejoints par les organisations de médecins hospitaliers (INPH, APH, Jeunes Médecins). Le cœur y sera. Car les doutes n’ont jamais été aussi douloureux quant à la capacité de l’hôpital public à tenir une deuxième vague, qu’elle soit due au Covid-19 ou même à la canicule et à une « simple » grippe saisonnière. « On nous dit qu’on a fait face à la première vague, mais on n’a pas fait face. On a subi la crise en nous redéployant dans des services et en fermant tous les autres. On a été exposés au virus, sans masque, sans surblouse. Les professionnels sont fatigués, méprisés. Si une deuxième vague arrive, ce sera du même acabit. Car les choses ne sont pas près d’évoluer au vu du Ségur », constate Grégory Chakir, du collectif Inter-Blocs. « Les gens sont épuisés, diagnostique aussi le docteur Olivier Milleron, cardiologue à Bichat et membre du collectif Inter-hôpitaux. Un espoir est né quand on parlait des soignants comme des héros. Mais comment faire face à une deuxième vague alors qu’il y a, rien que pour mon établissement, toujours cent postes vacants et que l’on a du mal à revenir à la normale ? C’est comme avant, mais en pire. Au manque de moyens encore plus patent se conjugue le retour de patients en plus mauvaise santé. Si rien ne sort du Ségur, les collè gues vont quitter l’hôpital. »

Médecin, infirmier : même pulsation défaillante au bout du stéthoscope. « Dans mon département, la Seine-Saint-Denis, pourtant l’un de ceux les plus touchés par l’épidémie, on continue à fermer des hôpitaux, comme Jean-Verdier à Bondy, s’offusque Thierry Amouroux, du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI). Ailleurs, ce n’est pas mieux. Fermeture confirmée du Samu à Auxerre après celui de Nevers. Quatorze lits de réanimation fermés à Strasbourg. À Tours, les 350 lits des services fermés pour étoffer le service Covid ne rouvriront pas. On craint vraiment une fuite des personnels. » Thierry Brig, du syndical national des médecins hospitaliers FO, se fait moins diplomate. « On en parle comme ça. Mais les retours que nous font nos collègues sont très violents. Ils nous disent que si les promesses ne sont pas tenues, ils ne seront plus là pour la deuxième vague », prévient-il, avant de préciser : « Le ministère de la Santé est au courant. »

Grand corps malade de la République, l’hôpital public connaîtra rapidement la gravité de l’hémorragie qui le guette. Après son installation poussive par un gouvernement qui s’est placé lui-même ensuite aux abonnés absents durant un bon mois, le temps que les municipales se passent, le Ségur de la santé est censé aboutir vendredi à des conclusions à la hauteur des promesses présidentielles de changements. Trois petits jours de discussion pour donner un avenir au système de santé. Côté médecins hospitaliers, leurs organisations professionnelles étaient invitées hier soir par Olivier Véran à trouver un accord cinq jours après une première rencontre qui avait tourné court. Ces organisations chiffrent à 7 milliards d’euros la somme nécessaire aux rattrapages salariaux. Côté paramédicaux, la revendication commune d’une revalorisation de 300 euros pour tous dépasse de loin les 6 milliards évoqués par le ministre de la Santé (lire l’Humanité de vendredi), qui ne prennent eux-mêmes pas en compte les autres demandes communes d’ « un plan de formation professionnel avec des postes à la clé, des moyens supplémentaires à la Sécurité sociale dès son projet de loi de finances ainsi que (de) l’arrêt des restructurations en cours », liste Mireille Stivalla, de la CGT santé et action sociale. Ou peut-être que si.

« On a l’impression que le gouvernement veut acheter les soignants avec ses 6 milliards, suggère Michèle Leflon, présidente de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité. Mais ça ne suffira pas à faire revenir les soignants qui sont déjà partis. Ça ne suffira pas non plus à retenir ceux qui sont toujours là mais qui s’entendent dire chaque jour qu’il faut être bête pour travailler pour si peu de salaire dans des conditions aussi mauvaises. »

 

Stéphane Guérard

Publié le 29/06/2020

De l’amiante encore détecté dans des produits cosmétiques, dont le talc pour bébé

 

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

 

Plusieurs milliers de procédures judiciaires sont en cours aux États-Unis, engagées par des femmes atteintes d’un cancer de l’ovaire après avoir utilisé du talc pouvant contenir de l’amiante. En France les associations dénoncent l’inertie des pouvoirs publics.

Le géant américain de produits pharmaceutiques J&J (Johnson & Johnson) a annoncé le retrait des ventes de son talc pour bébé, le « Johnson’s baby powder », six mois après la découverte de traces d’amiante dans plusieurs échantillons, et un premier rappel de plusieurs dizaines de milliers de flacons. Seuls les États-Unis et le Canada sont concernés par ce retrait, ce qui provoque l’incompréhension de nombreuses associations de victimes de l’amiante un peu partout dans le monde. En Italie et en Belgique, les associations ont interpellé leurs ministres de la Santé [1]. En France, le talc pour bébé mis en cause continue d’être commercialisé.

Près de 20 000 procédures judiciaires

« Le talc est un minéral naturel extrait dans des mines, explique Alain Bobbio de l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva). Dans les gisements exploités, le talc coexiste avec divers minéraux parmi lesquelles on peut trouver de l’amiante. » Entrant dans la composition d’un grand nombre de produits cosmétiques tels que les anti-transpirants, les poudres de maquillage, les produits d’hygiène féminine ou encore les soins pour bébé, le talc peut, suivant les gisements dont il est extrait, avoir des conséquences sanitaires gravissimes [2].

« À ce jour 19 400 procédures judiciaires ont été engagées aux États-Unis principalement par des femmes qui ont utilisé du talc "Johnson’s Baby Powder" pour l’hygiène intime et qui ont aujourd’hui un cancer de l’ovaire ou un mésothéliome », précise l’Andeva. Le mésothéliome est une forme rare de cancer (il atteint la plèvre, cette membrane qui entoure les poumons), dont la seule cause établie à ce jour est l’exposition à l’amiante. En juillet 2018, 22 femmes ont obtenu une reconnaissance judiciaire. L’entreprise J&J a dû leur verser plusieurs milliards de dollars. La réputation de ses produits en a pris un sérieux coup.

« Pourquoi ce produit continue-t-il à être vendu en France ? », interroge l’Andeva. Dans l’Union européenne, l’importation de produits contenant de l’amiante est interdite depuis 2005. Des sites web tels que Easy pharmacie ou Amazon continuent pour le moment à commercialiser le produit.

Le principe de précaution à la trappe

L’association, qui a écrit à Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, le 3 juin dernier, demande un contrôle renforcé de la composition des talcs importés, ainsi qu’une cartographie précise des gisements, de façon à pouvoir identifier ceux qui sont à risque. Cette cartographie était déjà évoquée dans un avis de l’Anses émis en 2012 ! L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail recommandait d’assurer la traçabilité des produits à base de talc, depuis leur extraction jusqu’à leur commercialisation [3].

Le ministre de la Santé Olivier Véran a répondu à l’Andeva le 9 juin. Il signale dans son courrier que le système européen Rapex – pour Rapid Alert System for dangerous non-food products, il permet de mutualiser les alertes de chaque autorité sanitaire nationale – avait relayé une alerte lancée aux Pays-Bas, en 2018, suite à la détection de fibres d’amiante dans du maquillage [4]. « Cet événement a conduit les États membres à envisager l’élaboration d’un guide pour définir les impuretés possibles afin d’évaluer la sécurité des produits cosmétiques », précise le ministre.

L’alerte néerlandaise signale que le produit de maquillage en question présente un risque chimique, qu’il contient des fibres d’amiante, et que les fibres d’amiante présentent un risque cancérigène. « Deux ans ont passé depuis cette alerte, constate Alain Bobbio. Le "guide européen sur la sécurité des produits cosmétiques" dont la parution avait été "envisagée" par les États membres ne semble toujours pas avoir été réalisé. »

L’étrange immobilisme français

Le ministre indique ensuite que la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) n’a pas mené d’enquête spécifique sur l’amiante dans le talc et n’a pas reçu de signalement pour des produits commercialisés sur le territoire national qui en contiendraient. « Aucune enquête malgré 19 400 procédures judiciaires aux USA et une analyse récente de la FDA [l’autorité sanitaire fédérale, ndlr] révélant la présence d’amiante dans un lot de talc "Johnson’s Baby Powder", produit diffusé dans de nombreux pays ! Cet argument est irrecevable, proteste l’Andeva. Ces faits auraient dû alerter la DGCCRF qui aurait dû, de sa propre initiative, engager une enquête. »

L’absence de réaction des autorités françaises est d’autant plus étrange que l’affaire est connue depuis longtemps : trois associations italiennes de défense des victimes de l’amiante rappellent que « en Italie déjà, en 1984, une analyse de produits cosmétiques contenant du talc disponibles sur le marché a trouvé de l’amiante dans 6 des 14 prélèvements examinés, avec des pourcentages en masse variant de 0,03 % à 0,13 % pour 4 prélèvements et de 18 % à 22 % dans les deux autres prélèvements ».

Le déclassement des archives de J&J, épluchées par Lisa Girion, journaliste de l’agence de presse Reuters, révèle que l’entreprise savait depuis les années 1970 que certains de ses produits à base de talc présentaient des risques. « En 1976, alors que l’agence américaine de sécurité sanitaire des médicaments et de l’alimentation mesurait la présence d’amiante dans les produits cosmétiques à base de talc, J&J a assuré au régulateur qu’aucun amiante n’était détecté dans aucun échantillon de talc produit entre décembre 1972 et octobre 1973, omettant de préciser qu’au moins trois tests effectués par trois laboratoires différents de 1972 à 1975 avaient trouvé de l’amiante dans son talc – à des niveaux rapportés comme "plutôt élevés" dans l’un des trois tests. »

D’autres secteurs concernés, dont le BTP

« Les documents décrivent également les efforts couronnés de succès de J&J pour influencer les plans des autorités de réglementation américaines qui voulaient limiter l’amiante dans les produits cosmétiques à base de talc. L’entreprise a également cherché à influencer la recherche scientifique sur les effets du talc sur la santé », précise cette enquête très documentée. Une stratégie qui rappelle furieusement la technique des industriels du tabac, ou du secteur des pesticides, qui activent mille leviers pour faire durer leurs produits le plus longtemps possible, histoire de sauver leurs profits.

Les éléments de preuve accablants rassemblés par ces enquêtes, les milliers de plaintes et les procès perdus ne semblent en rien entamer les certitudes de J&J. Dans un courrier du 9 juin adressé à des associations de défense de la santé et de l’environnement aux Philippines, l’entreprise écrit : « Les ventes de "Johnson’s baby powder" ont diminué au cours de ces dernières années en raison des changements d’habitude des consommateurs et à cause d’informations erronées sur la sécurité du produit. Nous continuerons de mettre le produit à la disposition des consommateurs que nous estimons, et restons très confiants dans la sécurité de notre produit. »

L’entreprise française Chanel attaquée aux États-Unis

L’Andeva et plusieurs autres associations dans le monde demandent également la protection des salariés exposés au talc en milieu professionnel. Car si les produits cosmétiques posent des problèmes particuliers en raison de leur application directe sur la peau, et de leur très haute teneur en talc, ils ne représentent qu’une petite partie des usages [5]. Le talc est utilisé dans les industries de céramique (31%), de papier (21%), de peinture (19%), de toiture (8%) de plastique (5%), et de caoutchouc (4%). « Dans quelles conditions le talc est-il manipulé par les personnes qui travaillent sur ces chaînes de production ?, demande l’Andeva. Nous aimerions le savoir. »

J&J n’est pas la seule entreprise concernée par des procédures judiciaires entamées outre-Atlantique par des personnes malades, atteintes de cancers pour beaucoup d’entre elles. Les entreprises américaines Revlon et Avon, fabricants de cosmétiques, font l’objet de poursuites. De même que l’entreprise française Chanel, et le groupe français Sanofi, à l’origine de la poudre corporelle « Gold Bond », distribuée par une des ses filiales américaines. La femme californienne qui attaque Chanel est atteinte d’un mésothéliome. Elle utilisait une poudre corporelle à base de talc que Chanel avait choisi de retirer du marché en 2016.

« C’était un produit sûr », a déclaré Amy Wyatt, représentante de Chanel aux États-Unis, en mars 2020. Avant d’ajouter « nous avons décidé de respecter la perception du public et de le retirer du marché ». Même rhétorique du côté de l’entreprise pharmaceutique canadienne Bausch Health, impliquée dans 165 actions en justice, qui a changé récemment la formule de sa poudre « Shower To Shower » pour « s’adapter aux tendances du marché, et non pour des raisons sécuritaires », selon une représentante de la société citée par l’agence de presse Reuters. « Le talc que nous utilisons dans nos produits est de grande qualité et fait l’objet de tests stricts permettant de confirmer qu’il ne contient pas de fibres d’amiante », précise aussi L’Oréal. Le groupe français, ainsi que Chanel et l’étatsunien Revlon, ont cependant annoncé qu’ils allaient retirer progressivement le talc de leurs matières premières.

Nolwenn Weiler

Notes

[1] Il y a eu des réactions indignées en Inde, au Brésil, au Japon, au Vietnam, en Malaisie, au Rwanda.

[2] Voir le blog de l’Andeva.

[3] L’Anses avait lancée une étude en 2009 suite à plusieurs signalements concernant l’utilisation, en milieu professionnel, d’un enduit fabriqué à partir de talc suspecté de contenir des fibres d’amiante.

[4] Voir l’alerte lancée en 2018.

[5] En 2008, selon l’Anses, 7,51 millions de tonnes de talc ont été produites dans le monde

Publié le 24/06/2020

Ségur, la grande mascarade

(site politis.fr)

 

Censé établir en concertation l’avenir de l’hôpital, le Ségur de la santé se présente mal : organisation opaque, temps réduit… L’attente est immense, mais la déception risque de l’être davantage.

Devant l’ouverture de ce « grand débat », on ne peut s’empêcher de se dire « encore un ! » Comme si les problèmes de l’hôpital n’avaient pas été dénoncés sur la place publique depuis plus d’un an lors de journées de mobilisation organisées par des personnels excédés. Des alertes incessantes et ignorées, jusqu’à la démission administrative d’un millier de chef·fes de service hospitalier. Partout, les mêmes revendications : embauches et revalorisations salariales des personnels paramédicaux, davantage de moyens pour être en mesure de recentrer l’offre sur le soin plutôt que sur l’obsession budgétaire. Il aura fallu attendre cette crise sanitaire d’une ampleur inégalée pour que les politiques s’alarment. De l’aveu d’Emmanuel Macron – celui de s’être « trompé » –, tous les espoirs étaient permis pour ce « Ségur de la santé » qui promettait de s’atteler à quatre grands « piliers » : « Transformer les métiers et revaloriser ceux qui soignent », « Définir une nouvelle politique d’investissement et de financement », « Simplifier radicalement les organisations et le quotidien des équipes » et, enfin, « Fédérer les acteurs de la santé dans les territoires ». Mais plus de quinze jours après son lancement, c’est la douche froide.

Au pas de course

« On a une réunion hebdomadaire d’une heure et demie, dont la thématique a été décidée en amont, sans nous. Dans mon “pilier”, il y a 75 participants, pas de compte rendu ou de document faisant état de nos échanges. Chacun se borne à son petit pré carré et on n’a même pas accès aux propositions écrites des autres interlocuteurs, souffle Caroline Sault, représentante du Collectif inter-hôpitaux (CIH) au sein du pilier « territoires ». Nous sommes déçus car il n’y a aucun débat de fond. » Le lendemain, Nicole Notat, ancienne responsable de la CFDT et cheffe d’orchestre de ce Ségur désignée par le gouvernement, annule de manière unilatérale la deuxième des trois réunions plénières du « comité Ségur », qui devait faire office de « bilan d’étape ». À la place, elle organise une réunion sur le numérique…

La représentation pose aussi question : les paramédicaux sont quasi absents et l’organisation de l’expression est telle que des sujets centraux ne sont pas abordés. Pour les salarié·es, silence sur le manque d’effectifs. Sur la question des territoires, exit la répartition de la permanence des soins : « Un sujet extrêmement important, car c’est l’hôpital public qui assure quasiment seul cette permanence », résume Caroline Sault.

Par ailleurs, les animateurs et leur façon d’orienter certaines discussions créent un malaise. « La CFDT a été le seul syndicat à pouvoir s’exprimer à l’ouverture de la réunion plénière, alors qu’il n’est que troisième représentant des personnels hospitaliers, s’agace Patrick Bourdillon, secrétaire fédéral de la CGT santé, premier syndicat représentatif. On se demande forcément si le fait que Nicole Notat en soit l’ancienne secrétaire générale ne joue pas… » Sur le pilier « territoires », c’est Jocelyne Wittevrongel, présidente de l’Union nationale des professionnels de santé, regroupant 22 syndicats de médecins libéraux, qui anime. « Après avoir vanté la mobilisation des soignants libéraux, elle nous a fait un laïus sur des doyens d’université qui auraient refusé de laisser leurs étudiants en médecine soutenir les équipes pendant la crise. Elle a clamé : “Je ne l’oublierai pas”… nous n’avons pas compris ce que ça venait faire là, s’inquiète Caroline Sault. Ils se tutoient avec certains interlocuteurs, s’appellent par leur prénom alors qu’on ne sait même pas qui ils sont, ils ne se présentent pas toujours. J’ai l’impression d’être à l’écart de leur monde. Certes, il y a une écoute bienveillante, mais les discussions restent très générales. Moi je suis sur le terrain : ces débats technocratiques me paraissent bien éloignés de mon quotidien. »

D’autant qu’une grande question demeure : que va faire l’État de toutes ces concertations ? « Pour le moment, on n’en sait rien », admet Cécile Vigneau, professeure au CHU de Rennes, représentante du CIH au sein du pilier « gouvernance ». Selon le communiqué du gouvernement, un « accord » doit aboutir. Mais lequel ? Seule la feuille de route transmise à Nicole Notat est claire : rendu des copies fin juin pour des annonces officielles mi-juillet. C’est le pas de course, au risque d’un effet « vite fait, mal fait » que chacun redoute. « On ne pourra pas tout régler d’ici là », admet Cécile Vigneau.

Même inquiétude du côté des syndicats. « Il aurait été plus constructif de commencer par une prime de 1 500 euros à l’ensemble des personnels – et non pas seulement à 40 % des CHU. Ça a créé une colère monumentale, déplore Patrick Bourdillon. Puis il fallait définir un calendrier pour discuter de manière plus approfondie des fondamentaux : les métiers, la gouvernance et le financement. » C’est précisément parce qu’aucun de ces préalables n’a été posé sur la table que le syndicat SUD santé sociaux a claqué la porte du Ségur dès le 3 juin : « Nous voulions des propositions fortes sur les salaires, les fermetures de lits, les restructurations en cours et les embauches, et ils n’avaient rien, dénonce Jean-Marc Devauchelle, secrétaire général du syndicat. Ils sont arrivés avec des feuilles blanches, comme si rien ne s’était passé avant. Alors nous continuons la mobilisation dans la rue. »

« Mascarade »

Malgré la grogne, le Premier ministre a, dès l’ouverture du Ségur, recentré les orientations du débat : « La crise exige de nous non pas nécessairement de changer de cap, mais très certainement de changer de rythme. » La référence au projet « Ma santé 2022 », lancé par le gouvernement en 2018, ne saurait être plus claire. Pour les soignants, le risque est de permettre au gouvernement, au prix de quelques modifications à la marge, de s’arroger la puissante légitimité de la « coconstruction collective » pour appliquer un projet décidé il y a deux ans, qui peine à se mettre en place et comporte de nombreuses lacunes. « On a un peu l’impression d’une mascarade, admet Caroline Sault. On reste parce qu’on ne veut pas faire la politique de la chaise vide, mais on se réserve le droit de se désolidariser de toute proposition faite en notre nom et qui ne correspond pas à nos revendications. »

Le Premier ministre, lui, continue de se gargariser de cette stratégie : « Nous avons mis fin à la sempiternelle baisse des budgets de la santé, cessé de demander à l’hôpital de faire toujours mieux avec moins », a-t-il clamé. Une façon habile de jouer sur les mots. « C’est faux !, s’insurge Brigitte Dormont, professeure à l’université Paris-Dauphine, responsable de la chaire santé. Les budgets sont toujours aussi contraints. Depuis deux ans, les tarifs ont cessé de baisser, mais cela ne signifie pas du tout que les budgets totaux ont augmenté. Les tarifs ne font pas l’objet d’une décision, leur niveau découle d’une régulation prix/volume. » C’est le vice du « point flottant » : plus un hôpital fait d’activités – et il y est encouragé par la tarification à l’acte (T2A) –, plus le tarif desdits actes baisse pour tous les hôpitaux. « Les tarifs n’ont été “décidés” qu’une fois, il y a deux ans : l’activité n’avait pas augmenté au-delà des prévisions, les tarifs auraient dû être constants, mais le gouvernement les a quand même diminués pour gagner des marges de manœuvre budgétaires. L’année d’après, les tarifs ont juste évolué en fonction de l’activité. S’ils n’ont pas baissé, c’est parce que l’activité a été inférieure à ce qui était prévu, un phénomène nouveau qu’il s’agit d’interpréter. Il faudrait savoir si ce ralentissement est dû aux fermeture de lits par manque de personnel », recadre l’économiste.

Enveloppe fermée

Cette injonction contradictoire – course à l’activité qui aboutit à la baisse des tarifs – est la conséquence d’une enveloppe finale figée, celle de l’objectif national des dépenses d’assurance-maladie (Ondam). Quelle que soit la fluctuation de l’activité, le budget annuel reste le même. Tels des hamsters dans leur roue, les hôpitaux entrent en concurrence pour se « partager »le gâteau et subissent tous, à la fin, la baisse des tarifs qui en découle.

L’Ondam est voté chaque année par le Parlement dans le cadre du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), tous deux créés par le plan Juppé de 1995, soutenu à l’époque par la secrétaire générale de la CFDT : une certaine Nicole Notat…

Depuis, c’est donc l’État qui fixe, en avance, les dépenses de sécurité sociale en fonction d’objectifs prédéterminés. Aujourd’hui, l’Ondam est ventilé entre deux grands pôles : l’hôpital et la médecine de ville. « Dans le PLFSS 2020, alors que l’on prévoyait 3,3 % d’augmentation des dépenses de l’hôpital, l’augmentation de budget proposée a été de 2,1 %, soit un manque à gagner de plus d’un milliard d’euros. L’idée est qu’il doit être possible de trouver des gisements de gains de productivité qui permettront de fonctionner avec un budget inférieur aux prévisions de dépenses. Il me semble que c’est demander à l’hôpital de faire plus avec moins… », démontre Brigitte Dormont, qui insiste sur le fait que « le manque d’encadrement des dépenses de la médecine de ville nourrit la rigueur budgétaire pour l’hôpital, des réserves faites sur son budget étant utilisées pour compenser les excès de dépenses imprévues en ville… »

Cette année, malgré la crise et le bouleversement budgétaire qu’elle a induit, aucun PLFSS rectificatif ne sera voté : le gouvernement plaide pour que les répercussions s’inscrivent dans celui de 2021. On suppose donc que la revalorisation de l’Ondam annoncée par le Premier ministre – mais pour le moment jamais chiffrée – interviendra l’année prochaine. Cela dit, nulle part il n’est fait état d’une transformation de ses modalités de fonctionnement.

Certes, dans le projet « Ma santé 2022 », le gouvernement réduit la part de la T2A (de 63 % à 50 %) dans le financement de l’hôpital, en faisant émerger d’autres modalités de financement liées à la qualité de soins ou au type de pathologie. Mais tant que l’enveloppe finale reste fermée, les effets pervers perdurent.

Prise de décision

Par ailleurs, la gouvernance, l’une des grandes attentes des personnels hospitaliers, n’apparaît pas dans le projet « Ma santé 2022 ». Bien qu’il soit l’un des piliers du Ségur, le Premier ministre en a cependant réduit la voilure lors de son discours d’ouverture en refusant de parler de « gouvernance », mais plutôt d’un problème de « management ». « Quand on ne prend jamais l’avis des gens qui travaillent, c’est un problème de gouvernance, s’agace Anne Gervais, cofondatrice du Collectif inter-hôpitaux. La question est : qui on associe à la prise de décision ? Et ça, ce n’est pas une question de management. »

Pour Rémi Salomon, président de la commission médicale d’établissement (CME) de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) – instance représentative de la communauté médicale mais qui n’a qu’un rôle consultatif –, « il faut remettre le service au cœur de la décision. Il a été oublié avec la création des pôles [en 2007, rassemblement de plusieurs services, NDLR], dont l’unité de gestion et le projet médical ne sont pas toujours cohérents et dont le pouvoir n’est pas si important en réalité. Pourtant, le directeur de pôle est l’interlocuteur privilégié de la direction… » À l’AP-HP, la situation est d’autant plus critiquée que ces pôles sont devenus, l’année dernière, des départements médicaux universitaires éparpillés sur plusieurs « méga-sites ». « On revendique la suspension de ces intermédiaires qui plombent le fonctionnement du système », renchérit la professeure Vigneau.

Pour donner au médical plus de place, la CME de l’AP-HP propose de rendre obligatoire son avis pour toutes décisions ayant trait à la politique médicale d’un établissement. « Il ne faut pas mettre les médecins à la place des directeurs, mais les deux doivent cohabiter », plaide Rémi Salomon.

Une ébauche de propositions pourrait aussi émaner des conclusions de la commission sur la médicalisation de la gouvernance de l’hôpital, lancée par Agnès Buzyn en décembre dernier. En plein Ségur, c’était au professeur Olivier Claris de rendre sa copie mardi 16 juin, au moment de boucler ce numéro, alors que le monde hospitalier est dans la rue. « Il est essentiel que l’hôpital soit consolidé. S’il n’y a pas de vraies avancées, la déception va être immense, prédit Rémi Salomon. Et la rentrée risque d’être compliquée… »

 

par Nadia Sweeny et Chloé Dubois

Publié le 22/06/2020

Pour les confiner, des patients en psychiatrie enfermés à double tour

 

Par Mathilde Goanec (site mediapart.fr)

 

Un hôpital psychiatrique du Val-d’Oise se voit rappeler à l’ordre pour avoir enfermé des patients dans leur chambre, au motif d’empêcher la circulation du Covid-19 pendant le confinement. Une dérive qui rappelle le poids croissant du soin sous contrainte, en France, dans les établissements en santé mentale.

Le Covid-19 ne peut pas tout justifier, rappelle en substance le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), dans une recommandation rendue vendredi, après la visite en urgence de l’hôpital psychiatrique Roger-Prévot de Moisselles dans le Val-d’Oise.

Alerté par l’un des psychiatres de l’établissement, l’une de ses équipes s’est rendue sur place il y a un mois. De nombreux patients, testés positif au Covid-19 ou non, certains venant d’arriver, étaient alors enfermés à double tour dans leur chambre depuis plusieurs jours, avec des conséquences parfois dramatiques.

« Une patiente hébergée dans une unité “entrants”, au deuxième étage, avait été gravement blessée et admise aux urgences après être sortie par la fenêtre de sa chambre qu’elle avait brisée, détaille l’autorité administrative. Le CGLPL ignore si cette patiente souhaitait se donner la mort par défenestration ou si, plus probablement, elle ne désirait que recouvrer sa liberté de mouvement. »

Comme dans un autre rapport, sur l’hôpital psychiatrique du Rouvray à Rouen, quelques mois plus tôt, le document, publié au Journal officiel, relate au passage les conditions de vie de ces patients enfermés, « habillés d’un pyjama en tissu déchirable », et dont « les sous-vêtements avaient été retirés à certains d’entre eux ». Des chambres où la toilette se fait au lavabo, sans télévision, sans radio, sans horloge, et où l’air circule mal.

Cette manière de fonctionner relève d’une « confusion absolue entre les notions de confinement sanitaire et d’isolement psychiatrique », poursuit le CGLPL. Des patients ont été enfermés à clé 24 h sur 24 sans que leur état clinique psychiatrique le justifie, sans décision médicale écrite émanant d’un psychiatre ni traçabilité et, au surplus, dans des espaces dangereux car non aménagés à cet effet ». Depuis la visite des contrôleurs, cette situation aurait cessé.

Le cas du Val-d’Oise n’est pas isolé. D’après des documents consultés par Mediapart, le directeur d’un établissement en santé mentale dans le Val-de-Marne proposait lui aussi, fin mars, « compte tenu du niveau 3 de la pandémie Covid-19 », « d’isoler strictement les patients à l’admission afin de prévenir une contagion potentielle dans le service, même si cela doit limiter la liberté d’aller et venir, de façon strictement proportionnée ». En les maintenant en « chambre fermée », et s’ils résistaient et montraient de l’agressivité, « en chambre d’isolement ».

Dans cet article, publié en pleine crise sanitaire, Mediapart révélait également des pratiques posant question sur le plan éthique, pour limiter la déambulation des patients âgés, présentant des troubles psychiques ou cognitifs, au sein des Ehpad. Certaines agences régionales de santé, dans des protocoles envoyés aux établissements, ont en effet préconisé que, dans le contexte du Covid-19, où « l’intérêt collectif prime sur l’intérêt individuel, il pourra malheureusement être nécessaire de confiner le résident/patient dans sa chambre. […] En fonction de la tolérance de ce confinement, des moyens de contention chimique et/ou physique supplémentaire pourront être envisagés ».

Illustration dans cet Ehpad d’Aubervilliers, racontée dans une autre enquête de Mediapart, où un directeur a été mis à pied, notamment pour avoir voulu changer les serrures des résidents, afin de les enfermer de l’extérieur.

La dérive des notions de contention et d’enfermement a même motivé une note du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé, rendue publique le 30 mars, entièrement dédiée aux Ehpad, et remise aux autorités sanitaires. « Les mesures envisagées à l’échelle des établissements doivent tenir compte d’exigences sanitaires pour les personnes résidentes et leur entourage, ainsi que d’exigences éthiques et humaines fortes, également essentielles », relevait le comité, qui y renouvelait son alerte sur les structures collectives.

En psychiatrie comme dans le médicosocial, le manque de moyens explique en partie ces décisions : le secteur a perdu des milliers de lits ces dernières années, sans que l’ambulatoire ne soit taillé pour les compenser. Le personnel n’y est pas assez nombreux, ni formé, les psychiatres sont devenus une denrée rare que l’on s’arrache.

Avec la pénurie de masques et d’équipements de protection, qui a touché ce « parent pauvre » comme le reste de l’hôpital public (lire à ce sujet l’enquête du Poulpe à Rouen), les foyers de contamination étaient inévitables et se sont vite développés.

Mathieu Bellahsen, le psychiatre ayant saisi le CGLPL au sujet de son propre établissement dans le Val-d’Oise, très engagé dans le mouvement du Printemps de la psychiatrie, explique ce qui a motivé son signalement : « Nos difficultés quotidiennes sont évidentes. Mais mon rôle de médecin ce n’est pas de gérer et d’accepter la pénurie. Si on ne veut pas fermer les portes à clé, il n’y a pas de secret, il faut plus de monde auprès des patients, pour parler, pour expliquer ce qui est en train de se passer. »

Plus fondamentalement, le médecin dénonce l’habituel « fond asilaire » de la psychiatrie française. « Les médecins et les soignants décident continuellement à la place des patients. Et tout cela n’est pas si grave, finalement, ce qui compte c’est de protéger du virus… Mais on n’est pas obligé de faire n’importe quoi ! »

« Il y a la paupérisation de la psychiatrie qui renforce les isolements et la contention, mais elle ne suffit pas à tout expliquer, poursuit le psychiatre. Pourquoi les gens ont des serrures dans la tête ? Pourquoi, au cœur de la formation en psychiatrie, il n’y a pas cette notion de liberté ? Pourquoi notre démocratie sanitaire est à ce point-là défaillante, sans contre-pouvoir ? C’est aussi toute une culture et des imaginaires alternatifs qui font défaut. »

L’enfermement des malades mentaux est en effet une « tendance lourde », depuis 25 ans, relève un autre rapport publié le 17 juin par le même CGLPL, alors que le mandat de l’actuelle contrôleuse générale, Adeline Hazan, touche à sa fin. Au terme de plus de 200 contrôles, l’hôpital psychiatrique y est bel et bien décrit comme un lieu de privation de liberté, où la contention et l’isolement ne sont pas des exceptions, alors qu’augmente de manière vertigineuse le soin sans consentement.

« Même si les textes affirment que les soins libres doivent être privilégiés lorsque l’état de santé de la personne le permet, dans la pratique, la part des soins sous contrainte dans les admissions croît de façon préoccupante, atteignant le quart des admissions et représentant 40 % d’entre elles dans certains établissements », note Adeline Hazan dans ce document et regrette l’absence, malgré des initiatives locales, de « volonté politique » de la limiter davantage.

Vendredi 19 juin, une autre décision est venue enfoncer le clou sur ce diagnostic. Le Conseil constitutionnel, sollicité sur la loi du 26 janvier 2016 « de modernisation du système de santé » au sujet des conditions d’isolement et de contention lors d’une prise en charge dans un établissement assurant des soins psychiatriques sans consentement, a rappelé que ces mesures doivent être « réduites dans le temps, notifiées par un psychiatre, et restaient soumises au contrôle du juge judiciaire ». Épidémie de Covid-19 ou pas.

Publié le 12/06/2020

Covid-19 : ces consultants au cœur de la « défaillance organisée » de l’État

 

par Olivier Petitjean (site bastamag.net)

 

Après avoir accompagné et encouragé la réduction du nombre de personnels et la soumission de l’hôpital public aux contraintes gestionnaires, les grands cabinets de conseil – Boston Consulting Group, Capgemini, McKinsey… – se sont assuré un rôle clé auprès du pouvoir exécutif et de l’administration pour façonner la réponse à la crise sanitaire.

Ce sont des acteurs méconnus de la gestion de l’épidémie du Covid-19. On les retrouve partout : auprès des hôpitaux et des autorités de santé pour les conseiller sur leur organisation, auprès du pouvoir exécutif pour aider à mettre en place le confinement et le déconfinement et à faire face à l’urgence et aux pénuries, auprès du ministère de l’Économie aujourd’hui pour flécher les aides aux entreprises et contribuer à l’élaboration des plans de relance. C’est l’un des grands enseignements du rapport « Lobbying : l’épidémie cachée » que l’Observatoire des multinationales a publié le 3 juin en partenariat avec les Amis de la Terre France.

« Ils », ce sont le grands cabinets de conseil en gestion : McKinsey basé à New York, Boston Consulting Group (BCG) et Bain à Boston, Accenture à Dublin, Roland Berger à Munich, Capgemini à Paris, ou encore Strategy& (ex Booz, appartenant aujourd’hui à PwC) et Parthenon (filiale d’Ernst & Young). Leur rôle est de conseiller leurs clients – des entreprises, des institutions publiques et privées, et même des États - sur leur stratégie et leur organisation.

On pourrait les comparer aux « Big Four » de l’audit et de la comptabilité - PwC, Ernst & Young, KPMG et Deloitte – auxquels ils sont parfois directement liés. Travaillant comme ces derniers à la fois pour le public et – surtout – pour le privé, ils contribuent à aligner le premier sur le fonctionnement et la vision de monde du second. Très impliqués dans la « révision générale des politiques publiques » de Nicolas Sarkozy, puis dans la « modernisation de l’action publique » de François Hollande, aujourd’hui dans la « transformation de l’action publique » d’Emmanuel Macron, ils sont à la fois les artisans et les profiteurs de la « réforme de l’État », selon l’euphémisme en vigueur pour désigner les politiques de réduction du nombre de fonctionnaires et de repli du secteur public. C’est-à-dire ces politiques mêmes qui apparaissent aujourd’hui comme l’une des principales causes des carences constatées face au Covid-19.

Quand les consultants organisent la réponse à l’épidémie

Un exemple, relaté par Mediapart, résume à lui seul le problème. L’un des principaux acteurs de la réforme de l’État depuis des années, le cabinet McKinsey, a été mobilisé en plein pic épidémique pour aider à mettre en place une task force interministérielle en vue du déploiement de tests sur le territoire français. Cette task force a rapidement confié une mission d’évaluation des capacités des laboratoires français à... une autre firme de conseil, Bain. Pendant ce temps, des dizaines de laboratoires publics et privés qui avaient offert leurs services dès le début de la crise attendaient, incrédules, que le gouvernement veuille bien leur répondre. Bref, les firmes qui ont accompagné les politiques d’austérité et de suppressions d’emploi dans la fonction publique se voient aujourd’hui confier la mission de pallier les défaillances qui en résultent. Les résultats ne semblent pas, en l’occurrence, très probants.

D’après le site spécialisé Consultor, les cabinets ont été très sollicités pendant l’épidémie et ont eux-mêmes volontairement offert leurs services. On les retrouve auprès des hôpitaux parisiens de l’APHP (BCG et Roland Berger), du ministère de la Santé (Strategy& et Bain), et de celui de l’Économie (Roland Berger, EY-Parthenon et Strategy&). Leur rôle auprès de Bercy ? Aider à identifier les vulnérabilités dans l’industrie, élaborer les plans de relance, soutenir les PME, aider à gérer les achats de l’État, mettre en place les conditions d’une plus grande « souveraineté économique » (sur cette notion, lire notre récente analyse).

Certaines de ces missions semblent avoir été réalisées gratuitement (peut-être pour maintenir les bonnes relations), d’autres ont été rémunérées. Une grande opacité règne sur ces contrats de conseil et leurs tarifs. Ils ne doivent être déclarés qu’à partir d’un certain seuil, et restent pour partie éparpillés entre différentes administrations. On ne dispose donc pas d’un chiffre global sur les montants dépensés chaque année par l’État pour s’acheter les services de ces consultants. D’après les informations recueillies et les estimations de la Cour des comptes, il s’agit pourtant de centaines de millions d’euros. La teneur des « conseils » ainsi livrés à l’État est, elle-aussi, rarement rendue publique.

McKinsey et Boston Consulting Group, réformateurs de l’hôpital public

La situation de l’hôpital public est au centre des controverses autour de la gestion du Covid-19. Après lui avoir imposé des années de coupes budgétaires, le gouvernement semble avoir redécouvert son importance et le besoin de lui donner les moyens de ses missions. Les cabinets de conseil, à commencer par BCG et McKinsey, ont joué un rôle considérable dans la restructuration des hôpitaux et leur adaptation aux contraintes financières et gestionnaires. À plusieurs reprises, leurs missions ont d’ailleurs suscité la controverse : comment justifier des contrats de conseil et d’accompagnement se chiffrant en centaines de milliers, voire en millions d’euros alors que les moyens matériels manquaient au quotidien ? Même la Cour des comptes a fini par s’en inquiéter en 2018, évoquant, à propos de ces prestations, « des résultats souvent décevants et des marchés fréquemment irréguliers ».

En arrivant dans les hôpitaux et l’administration de la santé, les consultants de Capgemini, McKinsey et BCG ont contribué à « la disqualification des expertises jusqu’alors considérées comme légitimes ... au profit d’expertises concurrentes et privées », selon les termes du sociologue Frédéric Pierru [1]. Comme celle des « mandarins » qui disposaient jusqu’alors d’une grande influence sur la gestion du système hospitalier (qu’ils ont partiellement recouvrée avec l’épidémie). Mais aussi tout simplement celle des praticiens et des fonctionnaires de terrain qui ne se sentaient plus écoutés. On peut même se demander si le choix de faire appel à ces conseils privés n’avait pas précisément pour objectif de modifier les rapports de force internes. Toujours selon Frédéric Pierru, cette transformation des hôpitaux s’est « traduite concrètement par un processus de bureaucratisation..., mais une bureaucratisation d’un nouveau type, qui peut être qualifiée de ’néolibérale’ donc, et qui se distingue de la bureaucratie classique par des phénomènes d’hybridation public-privé et par la diffusion des normes du ’privé’, du marché, de l’entreprise, de la concurrence et de la compétition ».

Quand bien même Emmanuel Macron fait miroiter un changement de doctrine à ce sujet, on semble bien parti pour continuer sur la même lancée. Dans le cadre du Ségur de la santé, une opération de « consultation citoyenne » sur l’hôpital de demain a été lancée. Son organisation a été confiée à un autre cabinet de conseil, Eurogroup consulting, un cabinet français basé dans les Hauts-de-Seine.

La frontière très poreuse entre conseil et influence

Le rôle central des cabinets de conseil dans la gestion de l’épidémie ne se limite pas à la France. McKinsey et BCG ont été missionnés pour aider à gérer le confinement et le déconfinement en Italie, au Canada et dans plusieurs États des États-Unis, dont celui de New York. L’équipe de crise mise en place par Jared Kushner, gendre de Donald Trump, pour gérer la crise en court-circuitant l’administration fédérale, compte elle aussi plusieurs consultants de McKinsey. Au Québec, les conseils prodigués par McKinsey sur le déconfinement se sont trouvés au centre de controverses, certains secteurs ayant été apparemment favorisés.

Entre conseil et influence, où passe la frontière ? En France, les relations entre politiques, haute administration et cabinets de conseil sont marquées par un degré particulièrement élevé de « portes tournantes », des allers-retours des responsables entre ces différents secteurs, un temps au service de l’État, un temps au service du privé. La « révision générale des politiques publiques » (RGPP) avait été mise en place sous l’égide d’Éric Woerth, ministre en charge de la réforme de l’État de Nicolas Sarkozy, lui-même ancien consultant (chez Andersen). Le directeur général de la Modernisation de l’État de l’époque, François-Daniel Migeon, avait été recruté chez McKinsey.

Aujourd’hui encore, la Direction interministérielle à la transformation publique (DITP) compte en son sein de nombreux employés de cabinets de consultants, alors même qu’elle est chargée de coordonner une partie des missions de conseil commandées par l’État. L’actuel chef de service de la DITP, Axel Rahola, vient par exemple de Capgemini. Cette direction a été dirigée jusqu’en novembre dernier par Thomas Cazenave, inspecteur général des finances et candidat malheureux pour LREM à la mairie de Bordeaux, auteur en 2016 d’un livre préfacé par Emmanuel Macron et dont le titre est révélateur : L’État en mode start-up [2]. Son successeur, Thierry Lambert, lui aussi inspecteur général des finances, a passé douze années au sein du groupe Saint-Gobain.

Au sein des cabinets, la proximité personnelle avec les cercles de pouvoir est aussi la règle. Qui aide la Direction générale des entreprises, pour le compte du cabinet Strategy&, à penser la « souveraineté économique » ? Olivier Lluansi, membre du corps des Mines, ancien conseiller de François Hollande, passé notamment par Saint-Gobain et RTE (Réseau de transport d’électricité). L’un des dirigeants actuels de McKinsey France, Karim Tadjeddine, est réputé proche d’Emmanuel Macron qu’il a côtoyé au sein de la commission Attali. Il l’aurait aidé à préparer le lancement d’En marche ! [3]. Agnès Audier, l’une des chevilles ouvrières de BCG en France, est elle aussi issue du corps des Mines. Après être passée par les cabinets de Simone Veil alors ministre des Affaires sociales (1993-1995) et Jean-Pierre Raffarin, ministre des PME, du Commerce et de l’Artisanat (1995-1997), elle a travaillé pour Vivendi puis est arrivée au BCG après un bref passage par l’Inspection des finances. Elle siège aujourd’hui aux conseils d’administration d’Ingenico, d’Eutelsat et du Crédit agricole, et vient d’être nommée par le gouvernement au Conseil général de l’armement.

Quel est vraiment le pouvoir et l’influence réels de ces cabinets de conseil ? Comme beaucoup de professions similaires (lobbyistes, conseillers en communications...), les consultants en gestion et en stratégie tendent à exagérer fortement leur rôle quand ils parlent à des clients potentiels, et à le minimiser lorsqu’ils se retrouvent sous le feu des critiques. Certes, ces cabinets de conseil sont des acteurs clé de l’alignement croissant des pouvoirs publics sur les intérêts du secteur privé. Mais le simple fait qu’on fasse appel à eux est le signe que les décideurs étaient déjà largement convertis. Pour ce qui concerne la gestion de l’épidémie du Covid-19, leur omniprésence a surtout valeur de symptôme : celui de la « défaillance organisée » de l’État.

 

Olivier Petitjean

Publié le 07/06/2020

La colère des médecins généralistes, sévèrement endeuillés par la Covid-19

Par Laetitia Cherel et Cellule investigation de Radio France  (site franceculture.fr)

 

Enquête | SOS Médecins évalue à 16 % le nombre de ses médecins contaminés par la Covid-19, tandis que l’Ordre estime qu’une trentaine de praticiens libéraux sont décédés en France. Des médecins généralistes reprochent au ministre de la Santé d’avoir trahi sa promesse de les équiper de masques FFP2.

Combien de médecins libéraux sont morts pendant la pandémie de Covid-19 ? Combien ont été contaminés par le nouveau coronavirus ? Il est impossible de disposer de données précises de la part des autorités sur ces personnels de santé qui ont pourtant été parmi les plus exposés au virus.

Selon une étude de SOS Médecins, que révèle la cellule investigation de Radio France, 16 % des 1 300 médecins regroupés dans ses 63 associations ont été contaminés, dont 20 % à Paris. C’est bien plus que les médecins d’établissements de santé (des hôpitaux notamment) qui ont été touchés à hauteur de 10 %, selon le point épidémiologique de Santé publique France du 19 mai :

SOS Médecins ne comptabilise pas de décès dans ses équipes, mais sept personnes hospitalisées pour une forme grave de la Covid-19, dont trois sont encore dans un état sévère.

Une trentaine de médecins libéraux morts de la Covid-19

De son côté, le Conseil national de l’Ordre des médecins a décompté 40 décès, parmi lesquels une trentaine de médecins libéraux, sur près de 83 000 en activité. "Un chiffre sans doute en-dessous de la réalité, explique son vice-président Jean-Marcel Mourgues, car les conseils départementaux de l’Ordre ne sont pas systématiquement prévenus par les familles de la cause du décès." Plus de 2 800 médecins généralistes auraient été contaminés par le virus, et "une trentaine se trouveraient en réanimation, dont la moitié en situation grave", précise encore l’Ordre.

Une autre évaluation de la Carmf, la Caisse autonome de retraite des médecins de France, estime à 46 le nombre de décès de médecins libéraux depuis le 1er mars. Parmi eux, 26 étaient en activité à temps plein et 20 étaient retraités, sans que l’on sache si ces derniers avaient repris une activité bénévole pendant la pandémie. Ces tous derniers chiffres sont à prendre avec précaution, car les décès attribués à la Covid-19 l’ont été sur la base des déclarations des familles des victimes, et non des certificats de décès qui ne mentionnent pas la cause de la mort. "Ils auraient pu fermer leur cabinet, mais l'immense majorité des généralistes libéraux a continué à assurer des consultations en présentiel. Ils sont allés se battre en se débrouillant pour trouver des masques. C'était suicidaire au début", estime Thierry Lardenois, médecin et président de la Carmf.

"Aidez-nous, on n’a pas de masques"

Parmi ces "morts au combat sans artillerie ni cartouche", comme le dit un médecin, il y a notamment Ali Djemoui, un généraliste de Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne). Cet homme, très connu et apprécié dans le quartier sensible du Bois-l'Abbé, est mort de la Covid-19 le 2 avril à 59 ans. Sa femme, qui travaillait à ses côtés, nous a raconté comment les malades ont soudainement afflué au cabinet médical.

"Après les vacances de février, début mars, on a eu une recrudescence de patients qui avaient les symptômes du coronavirus. L’hôpital était débordé et les renvoyait vers nous, les généralistes. On ne pouvait pas les refuser." Bientôt, trois des cinq médecins du quartier tombent malades et ferment leur cabinet. Leurs patients, ainsi que ceux d’un quatrième médecin ne travaillant pas le matin, se rendent chez le docteur Djemoui. "Le matin à 9 heures, il y avait une trentaine de personnes devant la porte du cabinet, deux fois plus que d’habitude, se souvient la veuve du médecin. L’après-midi, mon mari allait voir les plus fragiles à leur domicile jusque tard le soir. Pour créer une continuité de soins, on a recruté un médecin l’après-midi au cabinet."

Au total, Ali Djemoui verra près de 1 400 patients en un mois, à raison d’une soixantaine par jour, six jours sur sept. "Sans gants, ni gel, ni masque, précise son épouse. On a eu recours au système D. La pharmacie nous a fabriqué du gel, et on a eu quatre masques chirurgicaux. Trois pour lui et un moi, alors qu’il faut en changer toutes les quatre heures. Mais de FFP2 [les plus protecteurs], on n’en a jamais eu. Il n’a pas arrêté d’envoyer des mails à la Sécurité sociale pour dire « aidez-nous, on n’a pas de masques ».

Cette pénurie aura des conséquences : "Le 27 mars, il est rentré à la maison, il n’était pas bien, il vomissait, poursuit sa veuve. Il est allé à l’hôpital. Il a été testé positif." Le docteur Djemoui décèdera cinq jours plus tard. Il a été enterré au carré musulman de Thiais, laissant quatre enfants qui ont entendu, émus, l’hommage des habitants du quartier applaudissant leur père depuis leur balcon.

Aucun masque chez le pharmacien

Le cas du docteur Djemoui n’est pas isolé. À Paris, un autre médecin, Didier Benovici, est également mort du Covid-19 le 2 mai en exerçant son métier. Installé dans le IIIe arrondissement depuis 35 ans, avec sa femme qui était son assistante, il a reçu, de fin février à fin mars, de très nombreux patients qui présentaient les symptômes du Covid-19. Sa fille Aurélie, encore sous le choc, témoigne : "À partir de fin février, de nombreux patients sont venus avec des toux suspectes, des maux de tête, et se sont fait hospitaliser début avril comme lui. On lui disait de porter un masque, mais il descendait tous les jours à la pharmacie. Et tous les jours le pharmacien lui disait qu’il n’en avait pas reçus." La seule boîte de masques qu’il ait eue, c’était le 4 mars. Elle contenait cinquante masques chirurgicaux (qui protègent moins qu’un masque FFP2, étanche). Il en a donné une partie à ses patients les plus fragiles.

Dans la semaine du 20 mars, son frère, également médecin généraliste à Vincennes, tombe malade. "Mon père a voulu se faire tester, mais on lui a refusé, parce qu’il n’avait pas de symptômes. Les jours qui ont suivi, il a eu une petite toux. Il a fait un test qui a été positif. Il a été transféré rapidement à l’hôpital Lariboisière. Ses poumons étaient très attaqués. Son état s’est dégradé rapidement et il est mort après trois semaines en réanimation."

Didier Benovici, lui, avait 68 ans. Il était père de six enfants, dont un de 17 ans, et avait quatre petits-enfants. Quand certains proches, inquiets, lui ont conseillé de fermer son cabinet pendant la crise, il a répondu : "Hors de question. Où vont aller mes patients si je ferme ?" Aujourd’hui, ils viennent toujours sonner au cabinet. Sans obtenir de réponse. Sa famille envisage de porter plainte contre l’État pour "faute lourde".

Point commun entre ces médecins morts : ils étaient très proches de leurs patients

Des médecins morts en exerçant leur fonction, il y en a aussi eu plusieurs dans le Grand Est, l’une des régions les plus touchées par l’épidémie. Plusieurs d’entre eux ont été recensés par l’AFP. Parmi eux, dans le Haut-Rhin, on trouve Mahen Ramloll, 70 ans, généraliste dans un cabinet de Fessenheim. Il est décédé le 22 mars, à l'hôpital de Colmar. Dans le même département, le 3 avril, André Charon a été emporté par l’épidémie à l’âge de 73 ans. Il avait décidé de poursuivre son activité en raison du manque de généralistes dans son quartier. Dans le Territoire de Belfort, Olivier-Jacques Schneller, 68 ans, médecin de campagne, s'est aussi éteint à l'hôpital de Trévenans.

"Dans cette région fortement touchée, les généralistes ont été parmi les premiers en France, avec l’Oise, à voir des patients atteints du Covid-19, sans disposer de moyens de protection, affirme Jérôme Marty, du syndicat UFML (Union française pour une médecine libre). On a eu des confrères qui ont eu 40 à 50 patients infectés par jour dans leur cabinet."

Autre constat fait par le docteur Marty : 

Ils étaient très proches de leurs patients au sens littéral du terme, proches physiquement, ne comptant pas leurs heures. C’est ce type de médecins qui ont développé les formes les plus graves du virus dans les zones très touchées, et qui, malheureusement, en sont morts.

Le manque de masques aurait été déterminant dans leur contamination. "50 à 60 % d’entre elles viennent des microgouttelettes qui restent en suspension dans l’air, poursuit Jérôme Marty. Si un médecin généraliste n’aère pas sa pièce, le taux de microgouttelettes se concentre au fur et à mesure que les patients entrent. S’il n’a pas de masque FFP2, c’est-à-dire de masque étanche, il respire ce bain viral toute la journée. Et si ça dure deux, trois, quatre ou cinq jours, au bout d’un moment, ça explose. Il reçoit une telle charge virale qu’il va faire une forme très symptomatique de la maladie, se retrouver en réanimation, et parfois en mourir."

SOS médecin en première ligne

Cette carence de masques FFP2, la plupart des généralistes que nous avons contactés l’ont ressentie comme le signe d’un abandon de la part des pouvoirs publics. "C’est insupportable d’avoir réservé ces masques en priorité aux hôpitaux, et en deuxième partie aux médecins généralistes, s’insurge Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des médecins de France. On a été en première ligne, et on est aujourd’hui très en colère."

Même tonalité à SOS Médecins : "On méritait au moins la même protection qu’à l’hôpital, parce que nous étions fatalement plus exposés", regrette Serge Smadja, le secrétaire général de SOS Médecins, tout en se défendant de vouloir créer une quelconque polémique avec ses collègues hospitaliers. Selon lui, les visites à domicile accroissent particulièrement les risques. "Quand on va chez les patients, taper le code de l’immeuble avec ses doigts, appuyer sur le bouton de l’ascenseur, toucher les poignées de porte, même si on fait les gestes barrière, même si on se lave les mains et qu’on met du gel, c’est encore plus dangereux qu’au cabinet médical, d’autant plus quand on n’a pas de masque étanche comme les FFP2. Les chiffres sont là pour le prouver.

Interrogée, la direction générale de la Santé (DGS) nous a confirmé que "les masques filtrant de protection de type FFP2 ont été réservés exclusivement aux personnels soignants en établissements de santé, pour la réalisation des gestes médicaux invasifs ou des manœuvres au niveau de la sphère respiratoire".

David Zerbib, médecin généraliste à Clichy (Hauts-de-Seine), lui-même contaminé par le Covid-19, garde un souvenir particulièrement amer de la course contre la montre qu’il a dû faire pour trouver des masques. Testé positif le 23 mars, il s’est arrêté de travailler durant quatre semaines. Lorsque l’épidémie a commencé, il n’était pourtant pas inquiet, convaincu qu’il serait facile de se procurer des masques FFP2 : "On aurait pu nous-mêmes faire des stocks, mais on n’en a pas fait, pare qu’on était persuadés qu’on allait en recevoir comme au moment de la grippe H1N1 [en 2009]. À aucun moment, on ne s’est inquiétés. Y compris quand le prix des FFP2 augmentait."

Des masques FFP2 pourtant promis aux médecins généralistes

David Zerbib n’était pas le seul à avoir cru aux livraisons de masques FFP2. En effet, selon les informations de la cellule investigation de Radio France, le 21 février, Olivier Véran, le ministre de la Santé, a expliqué aux représentants des médecins, lors d’une réunion au ministère, que leur kit – y compris celui des généralistes – allait contenir ce type de masques, se souvient Jean-Paul Hamon de la Fédération des médecins de France, lui-même contaminé par le coronavirus. Des propos du ministre confirmés par plusieurs autres sources médicales qui ont participé à la réunion. Interrogés sur cette promesse, ni le cabinet du ministre, ni la direction générale de la Santé n’ont répondu à nos questions.

Certains vont cependant tomber de haut. Début mars, lorsque David Zerbib va chercher une boîte de 50 masques chirurgicaux, à la pharmacie, il est très surpris et pense qu’il s’agit d’une erreur. Ce ne sont pas des FFP2, mais bien des masques chirurgicaux qu’on lui fournit. Son pharmacien lui confirme qu’ils sont destinés aux généralistes.

Il découvre alors qu’entre-temps, la stratégie du gouvernement a changé, comme en atteste la note publiée le 2 mars par la direction générale de la Santé. Il n’est plus question de masques FFP2 pour les médecins libéraux, mais bien de masques chirurgicaux : "Chaque professionnel de santé recevant ce message, c'est à dire médecin généraliste, médecin spécialiste, infirmier diplômé d'État, sage-femme, masseur kinésithérapeute et chirurgien-dentiste, est invité à se présenter à son officine de proximité afin de retirer une boite de 50 masques chirurgicaux du stock État."

Pour justifier ce changement de stratégie, la DGS précise que les médecins libéraux doivent porter un masque chirurgical, ainsi que leur patient, selon le principe du "double masque". La note précise qu’"en l'absence d'acte invasif, ce principe permet de limiter l'exposition des soignants aux gouttelettes potentiellement infectieuses du patient".

La note précise enfin que "de nouveaux approvisionnements issus du stock d’État seront assurés afin de permettre aux professionnels de santé de disposer de ces équipements en quantités suffisantes". Résultat, les médecins font avec. "C’était mieux que rien parce qu’on n’avait rien", explique aujourd’hui le docteur Zerbib. Mais "on savait bien que ces masques ne nous protégeaient pas. Et avec 50 masques, on s’est dit qu’on pourrait en distribuer aux patients qui n’en avaient pas [pour respecter la consigne du double-masque émise par le gouvernement]. On ne pensait pas alors qu’on n’en aurait plus assez pour nous, puisqu’on nous promettait des masques en quantité suffisante", se souvient-il.

Quatre masques par semaine

À cette époque, le médecin de Clichy reçoit de plus en plus de patients qui présentent des symptômes du Covid-19. Il les aide à se protéger. En quatre jours, sa boîte de masques est presque épuisée. Le vendredi 13 mars, confiant, il en redemande à son pharmacien. "Je n’en ai plus", répond ce dernier. Et partout dans toute la ville on fait cette même réponse. C’est alors que le médecin s’inquiète : "Je réalise que je n’ai plus que quatre masques pour la semaine suivante."

L’après-midi, le docteur Zerbib se démène pour essayer d’en trouver. Il appelle l’Ordre des médecins. Il explique qu’il ne souhaite pas fermer son cabinet et qu’il a besoin de masques pour freiner les contaminations. "La situation a déjà été signalée", lui répond l’Ordre qui précise : "La position de l’Ordre des médecins ne pourra pas être de fermer les cabinets." La mairie qu’il contacte aussi n’a pas de solution à lui proposer. On est trop occupée à organiser les élections qui doivent se tenir le surlendemain. La semaine suivante, il n’a plus de masques à distribuer aux patients symptomatiques. "Je pense à ces patients qui sortent de mon cabinet. Ce sont mes patients. Ils vont contaminer leur famille !", écrit le docteur dans un journal de bord qu’il tient pendant l’épidémie.

Une chaîne de solidarité se met alors en place. Une patiente lui propose quelques masques FFP2 qu’elle a pu récupérer. Il trouve également deux boîtes de masques FFP3 dans une pharmacie. Le 23 mars, épuisé et fiévreux, le docteur Zerbib est testé positif au Covid-19. Il ne reprendra le travail que le 20 avril. Il n’aura jamais reçu le moindre masque FFP2 via un circuit officiel avant de tomber malade.

Dépanné par son carrossier

Comme le docteur Zerbib, la plupart des généralistes que nous avons interrogés ont eu recours au système D pour se procurer des masques. "C’est mon carrossier qui m’a dépanné", raconte Emmanuel Sarazin, médecin à Tours. "Les équipements qu’on a eu étaient soit des donations d’entreprises et de patients, soit des masques périmés du H1N1, explique le docteur Veron, généraliste à Tracy-le-Mont (Oise) et président du conseil de l‘Ordre de l’Oise, l’un des premiers et plus importants clusters. La dotation officielle a été quasi inexistante."

Même constat à SOS Médecins. Serge Smadja, le secrétaire général, raconte : 

C’est grâce aux dons des sociétés de bricolage, d’agriculteurs, d’entreprises de publicité, de patients, qu’on a pu avoir des équipements. Les gens nous appelaient partout en France pour nous procurer des masques. C’était très difficile car chaque jour, on ne savait pas si on allait en avoir assez. Sans ces dons, on n’aurait pas tenu.

D’autres, comme le docteur Xavier Lambertyn, le président de l'Association départementale d'organisation de la permanence des soins de l'Oise, Adops 60 (qui assure les urgences médicales le week-end), ont dû en passer par un bras-de-fer avec les autorités. Il réclamait 200 masques pour lui-même et 12 autres médecins. "Le premier Français décédé du Covid-19 sans avoir de lien avec la Chine venait de mourir à Crépy-en-Valois. On voulait assurer les gardes sans risque d’être contaminés ou de contaminer nos patients." Après avoir menacé de fermer les permanences de soins, il a finalement obtenu gain de cause au bout de deux jours de discussions et d’une vingtaine de coups de téléphone. L’agence régionale de santé lui livrera des masques, "mais à chaque fois, c’était une livraison au masque près, et juste pour le week-end. Ça a été très pénible".

"Ils ont mis un bon mois avant d’être honnêtes"

Entre lassitude et colère, certains médecins ont le sentiment d’avoir été trompés par les plus hautes autorités. "Ils nous ont annoncé qu’on allait avoir des masques et on ne les a pas eus. Ils ont mis un bon mois avant d’être honnêtes, fulmine Jean-Paul Hamon, de la Fédération des médecins de France. Ils ne nous ont jamais dit qu’ils manquaient de masques, poursuit-il. Ils étaient complètement à la rue. Ils ont fini par nous expliquer que des centaines de millions de masques avaient été commandés, mais que, comme ils étaient essentiellement fabriqués à Wuhan, ils avaient des difficultés à s’approvisionner parce que le monde entier en réclamait."

Trois médecins membres du collectif C19, Emmanuel Sarrazin, le médecin de Tours, Philippe Naccache, et Ludovic Toro, soutenus par plus de 600 personnels de santé, ont porté plainte contre Olivier Véran, le ministre de la Santé. Ils ont saisi la Cour de justice de la République, seule instance habilitée en France à juger des actes commis par des membres du gouvernement dans l'exercice de leurs fonctions. Leur avocat, Maître Fabrice Di Vizio, estime que "le gouvernement n'a pas présenté jusque-là de preuves de commandes ou de contrats pour les équipements nécessaires" de protection, comme des masques. Ces trois médecins ont également déposé plainte contre Agnès Buzyn, l'ancienne ministre de la Santé, et le Premier ministre Edouard Philippe. Leur avocat les accuse de s'être "abstenus" de prendre à temps des mesures pour endiguer l'épidémie de Covid-19.

"Je ne fais pas partie de ceux qui ont porté plainte. Ce n’est pas le moment, estime pour sa part Jean-Paul Hamon. Mais quand les choses seront calmées, on réclamera des comptes et des têtes."

 

Laetitia Cherel et Cellule investigation de Radio France

Publié le 01/06/2020

La majorité présidentielle rejette la création d’un Pôle public du médicament

 

Par Rozenn Le Saint (site mediapart.fr)

 

Face aux pénuries révélées par la crise du Covid-19, La France insoumise propose la création d’un établissement public qui gèrerait les stocks et produirait les remèdes manquants. Les députés LREM l’ont rejetée en commission et demandent de simples rapports. L’idée sera soumise au vote le 4 juin.

Une première occasion de joindre la parole aux actes a été manquée le 27 mai. Les députés de la majorité présidentielle ont évacué la proposition de La France insoumise (LFI) de créer un Pôle public du médicament dans le but d’éviter de futures pénuries, en commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale. Une chance de se rattraper se présente ce mercredi 4 juin : la proposition, aujourd’hui vidée de sa substance, sera discutée, peut-être retravaillée et votée dans l’hémicycle en séance publique.

L’annonce très « America first » du PDG de Sanofi, le 13 mai, avait agité l’exécutif français. Paul Hudson expliquait que le fleuron pharmaceutique tricolore donnerait la priorité aux Américains pour les premières commandes d’un éventuel vaccin contre le Covid-19 produit sur leur territoire pour récompenser les États-Unis de l’investissement de leur ministère de la santé dans son aide à la recherche (lire aussi La France délaisse la course au vaccin contre le Covid-19).

« Il est nécessaire que ce vaccin soit un bien public mondial, extrait des lois du marché », avait répliqué Emmanuel Macron. Au cours de cette crise sanitaire, les ministres ont souvent rappelé l’importance de « retrouver de la souveraineté et de l’autonomie, et de lancer une réflexion pour relocaliser la production nationale de médicaments », comme l’admettait le ministre de la santé, Olivier Véran, le 19 avril, par exemple.

À quand le passage de la réflexion à l’action ? Au plus fort de la crise du Covid-19, les tests de dépistage et les médicaments vitaux pour les patients Covid-19 en réanimation ont cruellement manqué. En cas de pandémie, tel que l’imaginent les députés du parti de Jean-Luc Mélenchon, le Pôle public du médicament aurait les moyens de les produire pour subvenir aux besoins de la population. Il serait aussi chargé de « garantir l’approvisionnement d’une réserve stratégique de médicaments essentiels » et « d’assurer que le stock national de médicaments soit suffisant pour faire face aux demandes de toute nature ».

« Quand j’entendais toutes ces paroles, j’imaginais que le fameux “monde d’après” allait arriver. Dommage », a lâché la députée LFI de Meurthe-et-Moselle et rapporteure du texte Caroline Fiat, dégoûtée au terme de l’examen du texte en commission parlementaire. La proposition en ressort désossée : sa colonne vertébrale, la création d’un établissement public de recherche et de production des remèdes, a été éjectée en 45 minutes.

Caroline Fiat, député La France insoumise, janvier 2020 © Ludovic Marin / AFP

Pendant la crise, cette aide-soignante de profession a en parallèle prêté main-forte à l’hôpital. « Avec le Pôle public du médicament, en tant que soignants, nous n’aurions plus à subir les conséquences des ruptures de stock en série, en cherchant des médicaments de substitution quand l’habituel n’est plus disponible. Et tout ça parce que l’industrie pharmaceutique ne le produit plus, car elle estime qu’il ne rapporte plus assez ! Les soignants et les patients sont sacrifiés », se désole-t-elle.

Pour toute réponse, Audrey Dufeu Schubert, députée LREM, a estimé que la création de ce service public du médicament ne « [répondait] pas à l’enjeu ». Elle a cité les solutions déjà enclenchées en brandissant la feuille de route annoncée en juillet 2019 par le ministère de la santé pour lutter contre les pénuries de médicaments. Une des actions envisagées vise à « réfléchir à la pertinence et la faisabilité de la mise en place d’une solution publique permettant de sécuriser l’approvisionnement en MITM [médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, qui sont vitaux pour les patients – ndlr] ».

Pour l’heure, la Direction générale de la santé (DGS) ne nous a pas fait part de l’état d’avancement de cette réflexion, ni de la date de publication prévue du rapport de Jacques Biot sur les pénuries de médicaments, rapport également « attendu » par Audrey Dufeu Schubert. Initialement commandé pour une remise en décembre 2019, la DGS indiquait le 28 janvier 2020 à Mediapart qu’il était « en cours de finalisation ».

En attendant, donc, LREM a fait remplacer l’article proposant de créer un Pôle public du médicament du texte de LFI par la demande de deux nouveaux rapports sur le sujet… Un « frondeur », Aurélien Taché, avait annoncé quitter le parti présidentiel le 17 mai, dans le Le JDD, déplorant que « l’ouverture » du parti ne se soit « faite que vers la droite », pour devenir membre d’Ecologie démocratie solidarité. Il s’est lui aussi contenté de demander un énième rapport, cette fois sur l’impact des incitations fiscales à la recherche et à la production.

Et ce, en réponse à un article de la proposition de loi rejeté, qui suggérait que pour financer le Pôle public du médicament, il faudrait supprimer le crédit impôt recherche (CIR) et rediriger l’argent qui lui est aujourd’hui dévolu vers le nouvel établissement. « En dix ans, Sanofi a reçu, sans aucun contrôle, 1,5 milliard d’euros au titre du CIR. Dans la même période, le laboratoire a supprimé plus de 2 800 postes de recherche », appuie l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament.

Son cofondateur, Jérôme Martin, peste : « La majorité présidentielle ne fait déjà que cela, demander des rapports quand il faut agir. Un groupe qui a mis en scène son départ de LREM pour préparer un “jour d’après” ne propose pas mieux. Ces députés qui ont rejeté le cœur du texte font semblant d’avoir compris ce qui s’est passé pendant la crise. Ils auront à rendre des comptes à la prochaine grosse pénurie de médicaments. L’irresponsabilité politique a ses limites ! »

Un appel de la société civile à soutenir la création d’un pôle public du médicament

Le 29 mai, l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament a lancé un appel commun avec des ONG comme Oxfam, des associations de défense de patients telles que Act Up ou l’Apesac, des syndicats comme la CGT ou SUD Chimie, le collectif de soignants Inter-Urgences et des chercheurs pour soutenir cette proposition de créer un Pôle public du médicament.

« Une réelle planification sanitaire doit être mise en place et doit être accompagnée d’une production publique locale du médicament : pour approvisionner notre marché national à hauteur des besoins, mais également pour envisager une coopération européenne et internationale essentielle à un accès réellement universel », énonce l’appel. Ces militants espèrent encore un électrochoc d’ici au vote de l’ensemble des députés le 4 juin.

Le rapport de Jacques Biot, ancien président de l’École polytechnique, devait déjà répondre à bon nombre de questions anciennes mises sur le devant de la scène pendant la crise sanitaire. Dans sa lettre de mission que Mediapart a pu consulter, le premier ministre attend de lui qu’il étudie « les incitations et moyens pouvant être proposés à la relocalisation en France ou en Europe de la fabrication de certains médicaments et principes actifs dont l’approvisionnement ne serait pas suffisamment sécurisé ».

La source du problème de ces pénuries est connue depuis longtemps : les premières étapes de leur fabrication ont stratégiquement été délocalisées par l’industrie pharmaceutique en dehors de l’Europe, accentuant notre dépendance, essentiellement vis-à-vis de l’Asie, de la Chine et de l’Inde, en particulier.

Les députés du MoDem et de Les Républicains (LR) se sont alignés sur la position de la majorité présidentielle lors de la présentation du texte de LFI. Les parlementaires LR ont même repris l’argumentaire classique du lobby des entreprises du médicament, le Leem : « Rogner les prix du médicament année après année n’est pas de nature à résoudre les choses », ont soutenu Bernard Perrut et Gilles Lurton, à l’unisson. Ce dernier a insisté : « Cela incite l’industrie pharmaceutique à s’exiler dans les pays où la main-d’œuvre est moins coûteuse. »

« Nous disons stop aux pénuries, il faut que l’on soit autonomes tout le temps. Quand il arrive une crise comme [celle que] nous avons connue, on ne peut plus compter sur les autres pays et on se retrouve le bec dans l’eau », argumente encore Caroline Fiat. Son collègue de LFI, Adrien Quatennens, souligne aussi : « Cette crise est révélatrice d’un problème ancien. Le Pôle public du médicament permettrait de produire les molécules indispensables, dont nous pouvons avoir besoin tout le temps. »

Pierre Dharréville, député de la Gauche démocrate et républicaine, soutient également la création d’un Pôle public du médicament, mais toutes les initiatives législatives passées de son parti ont échoué. Il a d’ailleurs dans ses tiroirs une nouvelle proposition de loi créant un tel service public du médicament : « Pour assainir le marché, il faut un acteur public », assure-t-il. « Le Pôle public du médicament, en tant qu’alternative de production, permettrait de fournir les hôpitaux quand ils sont en carence et servirait à mettre la pression sur l’industrie pharmaceutique, notamment sur les prix », soutient quant à elle Sandrine Caristan, adhérente à SUD Chimie.

La crise du Covid-19 a fait sortir de l’ombre le combat du personnel de l’usine de façonnage de médicaments Famar de Saint-Genis-Laval, près de Lyon, en redressement judiciaire (lire aussi Des ministères aux affaires : les folles manœuvres du conseiller Supplisson). « Famar pourrait être un bon point de départ d’un Pôle public du médicament si l’État se portait acquéreur et reprenait l’outil de production ainsi que les salariés, au savoir-faire précieux », suggère alors Pierre Dharréville.

Toujours concernant le rapport attendu de Jacques Biot, Édouard Philippe lui avait demandé d’expertiser « la pertinence d’une solution mixte public-privé pour la production de certains médicaments anciens, en cas de pénurie avérée ». « À cette fin, vous analyserez notamment les expériences étrangères et spécifiquement aux États-Unis », précise la lettre de mission. Outre-Atlantique, Civica RX, une fondation à but non lucratif regroupant 1 200 hôpitaux américains, las des ruptures de stock à répétition, produit ainsi ses propres génériques, les copies des remèdes « de marque ».

Le Pôle public du médicament pourrait fabriquer ces « anciens » médicaments, ceux qui ne sont plus protégés par un brevet, pour lesquels le laboratoire premier producteur ne jouit plus d’un monopole. Ce sont généralement ceux qui se retrouvent en rupture de stock, abandonnés par l’industrie pharmaceutique, qui les juge insuffisamment rentables dès lors que les prix diminuent avec l’arrivée de la concurrence des génériques.

La proposition de loi initiale envisageait aussi que le Pôle public du médicament puisse produire de nouveaux remèdes, toujours protégés par un brevet. Et ce, en facilitant le recours à la licence d’office. Elle consiste à suspendre l’effet de monopole d’un brevet et à permettre à d’autres fabricants de produire et de fournir le produit. Le dispositif existe déjà depuis 1992 dans l’arsenal législatif hexagonal s’agissant du médicament « si l’intérêt de la santé publique l’exige ». Mais cette arme n’a jamais été dégainée en France.

« Les États peuvent s’approprier un médicament considéré comme stratégique pour servir l’intérêt public, en cas de pénurie ou de prix demandés exorbitants, explique Alain-Michel Ceretti, administrateur de France assos santé. Marisol Touraine avait menacé de le faire quand les fabricants de traitement pour l’hépatite C exigeaient des tarifs trop élevés. C’est une bombe atomique. Dans les négociations, il faut être crédible. Si vous avez dans votre manche un atout que vous ne sortez jamais, vous n’êtes plus crédible », se désole-t-il. La proposition de loi prévoit un élargissement de ce mécanisme aux dispositifs médicaux comme les essentiels tests de dépistage du Covid-19 : cette partie-là du texte, et c’est bien la seule, a été adoptée en commission parlementaire.

Le 19 mars, en pleine crise du Covid-19, Israël a fait usage de la licence d’office. Il s’agissait de fabriquer des copies d’un médicament contre le VIH testé en combinaison avec d’autres produits comme traitement contre le coronavirus, le Kaletra, commercialisé par Abbvie. « Dès le 20 mars, Abbvie a informé le Medicines Patent Pool [une organisation internationale de santé publique qui vise à améliorer l’accès aux traitements – ndlr] qu’il renonçait dans le monde entier à toute mesure qui empêcherait la fabrication de génériques du Kaletra, même s’il était toujours sous brevet ! Cela donne un ordre d’idée du pouvoir de la licence d’office », relate Ellen’t Hoen, experte hollandaise en politique du médicament et en propriété intellectuelle.

L’outil pourrait être particulièrement bienvenu en cas de découverte d’un traitement efficace contre le Covid-19 ou d’un vaccin, du fait de l’explosion prévisible de la demande. « Ce que nous avons vu par le passé, avec la grippe H1NI par exemple, c’est que les pays riches ont passé d’importantes commandes de vaccins, à tel point qu’il n’y en avait pas assez pour tout le monde. Les pays en développement et les plus pauvres sont passés à côté. Cela ne peut plus arriver », plaide Ellen’t Hoen. D’autres pays ont aussi adopté des mesures facilitant l’usage de la licence d’office dans le contexte de crise du Covid-19, comme l’Allemagne, le Canada, le Chili ou l’Équateur.

<Publié le 30/05/2020

Hôpital. ​​​​​​​Grand prix du mépris pour le Ségur de la santé

 

Cécile Rousseau (site humanite.fr)

 

La première semaine de la grande concertation menée par le gouvernement a réussi à cristalliser le mécontentement en excluant des discussions toute une partie des acteurs du secteur.

Des médailles jetées à la poubelle. Le geste fort des soignants de l’hôpital Charles-Foix à Ivry-sur-Seine lors des « mardis de la colère » s’inscrit dans la vague de déception qui a submergé une majorité des acteurs du secteur en cette semaine d’ouverture du « Ségur de la santé ». « Nous avons bien compris que le gouvernement souhaitait poursuivre sa politique plus loin et plus fort, comme l’a exposé Édouard Philippe notamment sur le plan Ma santé 2022, déplore Mireille Stivala, secrétaire générale de la CGT santé-action sociale. On nous disait déjà à l’époque que c’était un moment historique, on commence à avoir l’habitude… Pendant ces premiers jours, nous n’avons en revanche jamais entendu parler des effectifs à l’hôpital alors que c’est une question primordiale. » Le sentiment est également mitigé du côté des internes en médecine. Comme le précise Justin Breysse, président de l’Isni (Intersyndicale nationale des internes), « nous avons exprimé à tour de rôle nos revendications mais ce n’était pas vraiment un dialogue. Il y avait beaucoup de représentants institutionnels, des directeurs d’hôpitaux et d’agences régionales de santé (ARS). Le premier ministre a estimé lundi qu’il n’y avait pas de souci de gouvernance à l’hôpital, juste des problèmes de management, nous pensons au contraire qu’il faut remettre de la démocratie dans tout ça ».

Après un lancement en grande pompe lundi, la première journée de discussion mardi autour des carrières et rémunérations n’a pas laissé un souvenir impérissable. Alors que les participants avaient demandé le montant de l’enveloppe allouée pour les revalorisations salariales, ils se sont heurtés au silence avant de découvrir le lendemain dans les Échos que l’État pourrait débloquer 5 à 6 milliards d’euros par an pour les infirmiers et les aides-soignants, soit 250 euros brut par mois. « Il faut savoir quelle somme sera précisément dédiée aux salaires et si les dettes des hôpitaux ne rentrent pas dans cette somme, poursuit Mireille Stivala. En ce qui nous concerne, nous sommes favorables à une augmentation du point d’indice de 20 % dans la fonction publique hospitalière. Il faut rendre nos métiers attractifs. Le gouvernement doit donner un signe fort maintenant et s’engager ensuite à poursuivre la discussion sur la durée. »

Les méthodes de sélection des acteurs du Ségur posent aussi problème. De nombreux collectifs et syndicats présents en visioconférence lors du raout médiatique du lundi n’ont, à leur grande surprise, pas été invités pour la suite. Jeunes médecins s’est ainsi vu claquer la porte au nez. « Le ministre de la Santé refuse qu’on vienne. On ne sait pas pourquoi, lance Emanuel Loeb, président de l’organisation, sauf que notre syndicat est représentatif, ils sont donc obligés de nous convoquer selon la loi. Notre avocat a déposé un référé liberté, nous aurons le résultat ce vendredi. Dans le discours d’Édouard Philippe, il y a des choses que l’on n’a pas du tout comprises, comme la remise en cause du statut de praticien hospitalier, qui va à l’encontre des désirs de la profession. »

Des pans entiers du secteur se retrouvent invisibilisés

De leur côté, les paramédicaux se sentent une nouvelle fois la cinquième roue du carrosse. Les infirmiers de bloc opératoire diplômés d’État (Ibode) ont fait part de leur déception de ne pas être conviés. Une pilule qui a d’autant plus de mal à passer après la crise du Covid, où ils ont été en première ligne. « Comme d’habitude, les personnels du terrain, les petites mains, ne sont pas écoutés, lâche Rachid Digoy, président du collectif Inter-blocs. On se sent méprisés alors que l’on a été surexposés au coronavirus, qu’on nous a transférés des blocs en réanimation et que nos plannings ont été changés de semaine en semaine. Aujourd’hui, nous sommes en train de rattraper les opérations qui n’ont pas pu avoir lieu pendant le pic de la pandémie. Nous avons beaucoup de responsabilités pour un salaire de 1 970 euros brut en début de carrière. » Le collectif a d’ailleurs porté plainte contre les 32 CHU du pays pour mise en danger de la vie d’autrui à cause du manque persistant de masques FFP2 dans les blocs. En pointe d’une mobilisation dans les services d’urgences depuis mars 2019 qui n’a cessé de s’élargir, le collectif Inter-urgences n’a également pas eu voix au chapitre. « Le ministère nous a répondu qu’il ne voulait pas des spécialités, détaille Hugo Huon, porte-parole du collectif. Pourtant, nous sommes au croisement de tous les services de l’hôpital, mais aussi de la médecine de ville, de la psychiatrie. Nous allons continuer à nous mobiliser, occuper le terrain à l’extérieur. »

Alors que ce Ségur devait être l’occasion de repenser de fond en comble le système de santé, des pans entiers du secteur se retrouvent invisibilisés. Les sages-femmes, dont l’activité n’a pas faibli durant la période du confinement, ont découvert, abasourdies, qu’il n’y avait aucun représentant de la périnatalité dans cette grande concertation. « À croire que la santé des femmes n’est pas importante, lance Caroline Combot, secrétaire générale de l’Organisation nationale syndicale des sages-femmes (ONSSF). Nous sommes pourtant en contact avec le ministère depuis des mois pour revoir les décrets de périnatalité qui sont en vigueur depuis vingt ans et obtenir plus d’effectifs. Nous sommes considérés comme du personnel médical, mais nous faisons partie de la fonction publique hospitalière. Nous sommes dans une situation spécifique avec des demandes spécifiques. »

35 heures, le doute plane

Autre motif d’inquiétude, même si mardi Nicole Notat, ex-secrétaire nationale de la CFDT et coordinatrice contestée du Ségur, a assuré que les 35 heures à l’hôpital ne seraient pas remises en cause, le doute plane. Pour le docteur Anne Geffroy-Wernet, présidente du SNPhare, Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs, également non convié aux concertations : « Il ne faudrait pas que les avancées sur les rémunérations servent de contreparties pour faire sauter les 35 heures, sinon ça ne va pas le faire ! Le gouvernement dit qu’il veut aller vite. Mais ça fait dix ans qu’on démantèle l’hôpital. Aujourd’hui, 30 % des postes de réanimateur vacants sont pris par des contractuels et cela fait des années que les médecins en milieu de carrière n’ont rien obtenu en termes de revalorisations. J’ai des collègues qui veulent changer de métier depuis la crise du Covid. La colère est toujours là. »

Comme l’analyse Mireille Stivala, la stratégie de l’exécutif est claire. « Il s’agit de diviser entre les différents métiers alors que ce Ségur doit être un lieu d’expression large. Lors des interventions, on voit bien que Nicole Notat ne connaît aucun des acteurs de la santé. Ils veulent nous faire discuter en bilatérales alors que nous souhaitons des multilatérales. Nous n’avons aucune visibilité sur la suite au calendrier. Nous savons juste que nous serons en comité de pilotage le 5 juin et c’est tout. Nous n’avons jamais vu de telles méthodes de la part d’un gouvernement. » Pour tous, les délais impartis pour aboutir à une rénovation du système, d’ici fin juin, avant une présentation du plan mi-juillet, sont juste intenables. Le Ségur ne fait donc que renforcer la détermination. Ce jeudi, les « JeDis Colère » ont battu leur plein dans de nombreux hôpitaux du pays, de Paris à Besançon en passant par Saint-Denis, pour maintenir la pression jusqu’à la mobilisation nationale du 16 juin prochain.

Publié le 25/05/2020

Vandana Shiva : « Avec le coronavirus, Bill Gates met en place son agenda sur la santé »

 

par Barnabé Binctin, Guillaume Vénétitay (site bastamag.net)

 

L’écologiste indienne, figure de la lutte contre les OGM et Monsanto, est très critique du « philanthrocapitalisme », incarné notamment par Bill Gates et sa fondation. Pour elle, cette générosité désintéressée cacherait une stratégie de domination bien rodée. Entretien.

« Le philanthrocapitalisme (…) ne relève guère de la charité ou du don, mais plutôt du profit, du contrôle et de l’accaparement. Il s’agit d’un modèle économique d’investissement et d’un modèle politique de contrôle qui étouffent la diversité, la démocratie et les solutions alternatives et qui, en attribuant des aides financières, exercent une domination et valent de nouveaux marchés et monopoles au milliardaire  ».

C’est ainsi que Vandana Shiva définit le « philanthrocapitalisme », dans son dernier ouvrage paru à l’automne dernier, 1%, reprendre le pouvoir face à la toute-puissance des riches (éd. Rue de l’échiquier, 2019). Ce « philanthrocapitalisme » est symbolisé par Bill Gates, 2ème fortune mondiale. Sa Fondation Bill et Melinda Gates, son principal instrument pour les donations, est très active en Inde. Sa visibilité médiatique face à la crise actuelle, et les millions qu’il investit dans la recherche d’un vaccin, en fait une cible privilégiée des théories du complot. Il est cependant utile de s’interroger, et de critiquer, ce nouveau pouvoir que le fondateur de Microsoft a acquis, aux côtés d’autres milliardaires comme Jeff Bezos (Amazon, 1ère fortune mondiale), Mark Zuckerberg (Facebook, 7ème fortune mondiale) ou, en France, Bernard Arnault (LVMH, 3ème fortune mondiale). Un nouveau pouvoir loin de relever d’une générosité désintéressée.

Réalisé avant l’émergence de cette pandémie, cet entretien a été volontairement actualisé de deux questions au début, auxquelles Vandana Shiva a répondu par mail le 7 mai.

Basta ! : Comment analysez-vous la crise du Covid-19 ? Peut-on parler de crise écologique ?

Vandana Shiva : Nous ne sommes pas face à une seule crise. Il y en a trois qui interviennent simultanément : celle du Covid-19, celle des moyens de subsistance et, par ricochet, celle de la faim. Elles sont les conséquences d’un modèle économique néolibéral, basé sur le profit, l’avidité et une mondialisation menée par des multinationales. Il y a un fondement écologique à cette situation : par exemple, la destruction des forêts et de leurs écosystèmes favorise l’émergence de nouvelles maladies. Ces trois crises amènent à la création d’une nouvelle classe. Ceux que j’appelle “les laissés pour compte”, exploités par le néolibéralisme et l’émergence de dictatures numériques. Il faut une prise de conscience : l’économie dominée par les 1% n’est pas au service du peuple et de la nature.

La crise du coronavirus peut-elle justement renforcer le pouvoir de ces « 1% » et des « philanthrocapitalistes » comme Bill Gates, figure centrale de votre livre ?

Cette crise confirme ma thèse. Bill Gates met en place son agenda pour la santé, l’agriculture, l’éducation et même la surveillance. Pendant 25 ans de néolibéralisme, l’État s’était mué en État-entreprise. On observe désormais une transformation en un État de surveillance soutenu par le philanthrocapitalisme. Ces 1% considèrent les 99% comme inutiles : leur futur, c’est une agriculture numérique sans paysans, des usines totalement automatisées sans travailleurs. En ces temps de crise du coronavirus, il faut nous opposer et imaginer de nouvelles économies et démocraties basées sur la protection de la terre et de l’humanité.

Vous assimilez ce contrôle à une nouvelle forme de colonisation, et qualifiez même Bill Gates de « Christophe Colomb des temps modernes » : pourquoi cette comparaison ?

Parce que Bill Gates ne fait que conquérir de nouveaux territoires. Ce n’est pas simplement de la philanthropie, au sens d’un don à la collectivité, comme cela a toujours existé dans l’Histoire. En réalité, ce sont des investissements qui lui permettent de créer des marchés dans lesquels il acquiert des positions dominantes. Dans le capitalisme, il y a des interlocuteurs qui font du profit. Mais avec la philanthropie, Bill Gates donne quelques millions mais finit par prendre le contrôle d’institutions ou de secteurs qui valent plusieurs milliards ! On le voit bien dans la santé ou l’éducation, qu’il contribue à privatiser et à transformer en véritables entreprises.

C’est aussi le cas dans l’agriculture, où Bill Gates utilise les technologies digitales comme nouveau moyen pour faire entrer les brevets. La première génération d’OGM, censée contrôler les nuisibles et les mauvaises herbes, n’a pas tenu ses promesses, mais Bill Gates continue de mettre de l’argent pour financer l’édition du génome – comme si la vie n’était qu’un copier-coller, comme sur Word. Il pousse à cette technique et a créé une entreprise spécialement pour ça, Editas. Bill Gates veut jouer au maître de l’univers, en imposant une seule et unique façon de faire : une seule agriculture, une seule science, une seule monoculture, un seul monopole. C’est d’ailleurs également ce qu’il essaye de faire en s’attaquant au problème du changement climatique.

De quelle façon ?

Il fait la promotion de sa solution : la géo-ingénierie, qui est la modification intentionnelle des conditions météorologiques et du climat. C’est une idée stupide, non-écologique et complètement irresponsable, car elle s’en prend à la lumière solaire pour faire mécaniquement un “refroidissement planétaire.” Le problème, ce n’est pas le soleil, qui nous est indispensable, mais les combustions fossiles et notre système industriel et agricole. Il parle de géo-ingénierie à tous les chefs d’État. Je me souviens notamment de la COP 21, à Paris, en 2015, où il traînait partout. C’était incroyable, il était sur scène avec les chefs d’État, se comportait comme s’il était le patron de chaque gouvernement. En 40 ans de carrière auprès des institutions de l’ONU, je n’avais jamais vu quelque chose de semblable. C’est une vraie transformation.

Diriez-vous qu’il est désormais plus puissant que des États ou que des institutions internationales telles que le FMI ou la Banque mondiale ?

Il est bien plus puissant. Quand la Banque mondiale a voulu financer le barrage de Sardar Sarovar en Inde à la fin des années 1980, il y a eu des protestations et elle a fini par reculer (le barrage a tout de même fini par être inauguré en 2017 par Narendra Modi grâce à d’autres circuits de financement, devenant le deuxième plus grand barrage au monde, ndlr). L’impunité de la Banque mondiale a des limites, elle ne peut pas échapper à ses responsabilités. Alors que Bill Gates, lui, continue de contourner les obstacles, toujours. Même si cela échoue à un endroit, il cherchera à déréguler à côté.

Je me suis rendu compte que ce que nous avions réussi à stopper en Inde, Bill Gates l’a financé pour l’implanter ailleurs. Comme les OGM, encore une fois : en 2010, Monsanto a par exemple essayé d’introduire une aubergine OGM. L’Inde a été une terre d’expérimentations pour développer des nouvelles technologies destructrices. Le ministre de l’environnement avait organisé des auditions publiques pour savoir ce que les paysans, les scientifiques et les consommateurs en pensaient – d’ailleurs, je dis toujours que c’est la première fois qu’un légume était le sujet d’un débat démocratique profond…

L’aubergine OGM a été bannie sur la base de ces consultations, mais Bill Gates a ensuite trouvé un moyen de la financer et de la promouvoir au Bangladesh. Or si c’est approuvé au Bangladesh, cela inonde forcément l’Inde puisque c’est une frontière non-contrôlée. Aujourd’hui, c’est à l’Afrique qu’il s’attaque, où il met des milliards de dollars pour promouvoir une nouvelle révolution verte, avec des produits chimiques et des OGM, en forçant les pays africains à réécrire leurs lois pour autoriser ces semences.

Comment expliquez-vous un tel pouvoir, aujourd’hui ?

Il a créé et investi 12 millions de dollars dans la Cornell Alliance for Science, qui se présente comme une institution scientifique mais n’est qu’un organe de communication. À chaque fois qu’il y a un débat, il fait venir cette « institution » qui élabore une propagande mensongère en faveur des biotechnologies. Parce que c’est Bill Gates, le New York Times et CNN en parleront et en feront leur une… La philanthropie n’est qu’un prétexte pour lui : à travers elle, il pousse ses propres intérêts et influence des politiques gouvernementales. C’est une manière très intelligente d’entrer dans le jeu sans se plier aux règles. Parce que si une entreprise dit à un gouvernement : « Voici mon argent, faites-ça », ça ne peut pas marcher, elle se fait forcément mettre dehors. Bill Gates, lui, joue de son image. Les gens le voient encore à travers Microsoft, comme un génie et un géant de l’informatique. De brillants ingénieurs ont pourtant fait bien mieux et ont lutté pour garder des logiciels open-source et un Internet ouvert, contrairement à lui. Bill Gates n’est pas un inventeur. Il introduit des brevets, c’est comme ça qu’il a bâti son empire.

Dans votre livre, vous insistez aussi sur l’utilisation de la technologie et des algorithmes…

La technologie a été élevée au rang de religion. Elle est devenue la religion des 1%, exactement comme la chrétienté aux États-Unis avait donné une légitimité aux 1% de l’époque pour exterminer 99% des Amérindiens, au nom de la « mission civilisatrice ». Il y a aujourd’hui des millions de gens qu’on veut « civiliser » avec ces nouveaux outils de communication ou de paiement. La technologie est d’ailleurs plus qu’un outil. C’est un instrument de pouvoir très puissant afin de collecter des informations que l’on peut ensuite manipuler à différentes fins. Vous utilisez ces technologies au quotidien, mais elles sont surtout un moyen de plus de vous mettre sous contrôle.

Là encore, derrière cette révolution numérique, on retrouve Bill Gates. Il a par exemple joué un rôle prépondérant dans la démonétisation en Inde ! Faire disparaître l’argent liquide pour développer les transactions numériques, c’est évidemment une façon d’accélérer la révolution numérique dont il tire profit. Or, de la même façon que les brevets sur les semences sont une tentative malhonnête destinée à mettre les paysans « hors la loi » en déclarant la conservation de semences illégale, la « démonétisation » perturbe directement les pratiques économiques du plus grand nombre, lesquelles représentent 80 % de l’économie réelle en Inde. C’est une forme de dictature technologique. Dans aucun des deux cas, cela ne résulte d’un choix souverain du peuple indien.

Et en même temps, dans les urnes, les gens finissent par voter pour les représentants de cette politique des 1%, comme en Inde par exemple, où Narendra Modi a été réélu confortablement l’année dernière. Comme s’il y avait une nouvelle forme de « servitude volontaire » ?

Nous ne sommes plus vraiment dans une démocratie électorale honnête, où les gens votent en connaissance de cause et en pleine conscience des enjeux ! Aujourd’hui, les algorithmes façonnent en grande partie le système électoral. En Inde, pour les dernières élections, ils ont autorisé les entreprises et les particuliers à faire des dons anonymes aux partis politiques. Cela veut dire que les plus grandes entreprises du monde ont pu financer les élections, ce qui était illégal jusque-là. Résultat, la grande majorité de ces dons sont arrivés dans les caisses d’un seul parti [le BJP, droite nationaliste, au pouvoir, ndlr]. Les élections indiennes ont coûté plus cher que les élections américaines – or l’Inde est quand même loin d’être un pays riche. On peut donc se demander d’où vient cet argent…Il est impossible d’avoir une démocratie honnête et fonctionnelle, si le peuple ne vote plus de façon souveraine. Cette perte d’autonomie, dans tous les domaines, c’est tout l’enjeu politique pour les 1%.

Le choix du terme « 1% » peut paraître un peu simplificateur, voire simpliste : pourquoi vous paraît-il être un mot d’ordre approprié, aujourd’hui ?

Le 1% est en soi une valeur approximative, je parle surtout des quelques milliardaires qui contrôlent la moitié des ressources de la planète. Ces milliards vont directement à des fonds d’investissement. Avant, les plus grosses entités étaient des firmes : Monsanto, Coca-Cola... Aujourd’hui, ce sont des nains. Elles sont détenues par les mêmes fonds d’investissement : BlackRock, Vanguard, etc. En réalité, il n’y a qu’une seule économie, celle des 1%. Ce sont eux qui détruisent. Les autres, les 99%, sont exclus. Ce sont les chômeurs d’aujourd’hui et de demain, les paysans déracinés, les femmes mis à l’écart, les peuples indigènes tués. Les 99% ne sont pas responsables, ils sont victimes. Ce sont les 1% qui sont responsables des dommages. Et nommer ce « 1% », c’est former un “nous” qui, ensemble, peut leur demander des comptes. Nous avons le droit, le devoir et le pouvoir de le faire. C’est une invitation à la solidarité et à l’action. Il faut que les 99% se lèvent.

Recueillis par Barnabé Binctin et Guillaume Vénétitay

Publié le 15/05/2020

Le chantage de trop de Sanofi : Big Pharma ne peut plus faire la loi

 

Thomas Lemahieu (site humanite.fr)

 

En prétendant délivrer son éventuel vaccin d’abord à l’Amérique de Donald Trump, Sanofi fait scandale, et dope les partisans d’une remise au pas des multinationales, afin de répondre aux besoins sanitaires sur la planète. D'autant que ce chantage du géant pharmaceutique n’est que la pointe émergée d'un système de prédation d'argent public et de restriction de l'accès aux traitements. Explications.

Le directeur général de Sanofi pouvait-il imaginer le scandale qu’il allait déclencher ? Mercredi soir, Paul Hudson a, avec ou sans naïveté, déclaré à l’agence de presse financière Bloomberg qu’en cas de mise au point réussie d’un vaccin contre le nouveau coronavirus par la multinationale française, les États-Unis seraient les premiers servis. Rien de plus normal, à ses yeux : pour essayer de protéger sa population, l’administration Trump aurait accepté de « partager le risque » en glissant quelques dizaines de millions d’euros à Sanofi dès le mois de février ; ils ont donc « droit aux plus grosses précommandes ». Au fond, le transfuge de Novartis qui a pris la tête de Sanofi l’été dernier n’a rien fait d’autre qu’édicter la règle cardinale des affaires au sein des Big Pharma : « Celui qui paye commande. » C’est le business, quoi !

Un géant qui bénéficie de milliards d’euros de la BCE

Mais voilà, tout remonte à la surface. Les superprofits, les pénuries, les logiques financières à l’œuvre dans la recherche qui doit être rentable, la privatisation des profits émanant de connaissances bâties dans un cadre public au départ, les aides d’État sans aucune contrepartie, etc. Sur ce dernier point, en plus du crédit d’impôt compétitivité emploi (Cice), du crédit d’impôt recherche (CIR) et des autres cadeaux donnés aveuglément en France, Sanofi se débrouille très bien en la matière à l’échelle européenne. Le géant pharmaceutique français était, l’année dernière, parmi les trois plus gros bénéficiaires de la manne de la Banque centrale européenne (BCE), à travers ses achats d’obligations émises par les multinationales (voir notre enquête) : d’après une estimation arrêtée en juillet 2019 par le quotidien économique italien Il Sole 24 Ore, ce sont 4,42 milliards d’euros au total qui lui avaient été apportés, et depuis lors, ce montant a, à l’évidence, encore gonflé, étant donné que la BCE vient d’acheter deux nouveaux lots de titres de dettes de Sanofi ces dernières semaines, au taux défiant toute concurrence de 1 % et 1,5 %.

Les États-Unis, eldorado des labos pharmaceutiques

Paul Hudson s’étend moins sur un autre aspect qui peut expliquer le privilège que Sanofi voudrait accorder aux États-Unis : pour les grands groupes pharmaceutiques mondiaux, le pays demeure un eldorado absolu car les prix des traitements et des vaccins n’y sont pas encadrés, et du coup les bénéfices attendus peuvent vite s’avérer mirobolants. Jeudi, Olivier Bogillot, le président de Sanofi France, a, lui, choisi d’en rajouter dans une forme d’enchère, en appelant l’Union européenne à être « aussi efficace » que Donald Trump « en nous aidant à mettre à disposition très vite ce vaccin ». Une manière de reluquer allègrement sur le pactole de 7,4 milliards d’euros amassé dans le cadre d’un appel aux dons, avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la fondation Bill et Melinda Gates notamment, lancé il y a une quinzaine de jours par Bruxelles…

Des accords avec Gilead, détenteur du brevet du Remdevisir

Le chantage de Sanofi n’est, en réalité, que la pointe émergée de l’iceberg, comme l’illustre une autre information tombée à peu près au même moment. Connue pour ses tarifs souvent prohibitifs sur le marché américain, la multinationale Gilead, détentrice des brevets sur le Remdevisir, un des traitements qui, malgré des résultats controversés jusqu’ici, figure dans divers essais cliniques en cours pour soigner les malades atteints par le nouveau coronavirus, a officialisé un accord de licence avec plusieurs autres labos dans le monde afin de permettre une production et une distribution plus importante de ce médicament, développé dans la sphère de la recherche publique avant d’être privatisé. Mais ce programme écarte, d’après l’ONG états-unienne Public Citizen, près de 3,7 milliards de personnes dans le monde entier qui devront toujours passer par Gilead, selon ses capacités de production et à ses conditions financières, pour obtenir le traitement éventuellement efficace.

Vaccins et traitements, des biens publics 

Un accès universel à des tarifs abordables sur la planète pour tous les futurs médicaments et vaccins contre le Covid-19… Cette exigence de civilisation a pris une ampleur sans précédent depuis le début de la pandémie. Elle sera au centre de l’assemblée générale de l’OMS qui démarre mardi prochain, en l’absence des États-Unis, qui ont suspendu leur participation financière à cet organisme multilatéral sans doute plus nécessaire que jamais.

En dépit du sabotage de Donald Trump et de ses alliés, comme le Brésilien Jair Bolsonaro, de plus en plus de dirigeants se positionnent sur la ligne d’un classement comme « biens communs mondiaux » des éventuels vaccins anti-coronavirus. « Ce n’est pas le moment de placer les intérêts des multinationales et des gouvernements des pays les plus fortunés au-dessus de l’impératif universel qui est de sauver des vies, ou de laisser ce devoir moral aux forces du marché, écrivent le premier ministre pakistanais, Imran Khan, le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, et une cinquantaine d’ex-chefs d’État et de gouvernement dans une tribune parue ce jeudi. L’accès aux vaccins et aux traitements, ces biens publics mondiaux, est dans l’intérêt de toute l’humanité. Nous ne pouvons pas laisser les monopoles, le jeu de la concurrence et les nationalismes bigleux se mettre en travers du chemin. »

Un appel à la coopération mondiale

Alors que l’Union européenne soumet une proposition à l’assemblée générale de l’OMS visant à constituer sous l’égide de l’institution multilatérale un pôle d’échanges sur les traitements et vaccins anti-Covid-19, les coalitions d’ONG et d’associations essaient de se faire une place dans un cadre où les représentants de Big Pharma ont encore leurs entrées, à la différence des citoyens. Dans un communiqué publié ce jeudi et signé par 250 organisations du monde entier (dont Oxfam, MSF, Attac), elles appellent à entrer résolument dans une logique de « solidarité » et de « coopération mondiale ». « Le développement de médicaments, en s’appuyant sur des monopoles privés, est un échec pour le monde, dénoncent-elles. Les gouvernements devraient soutenir une recherche scientifique librement disponible et des pratiques de recherche pour les besoins sanitaires liés au Covid-19 qui permettent d’allier innovation et l’accès aux résultats. Les propriétaires des technologies de santé devraient placer les brevets, les secrets industriels, le savoir-faire, les cellules souches, les droits d’auteur, les logiciels, les données et toute autre propriété intellectuelle pertinente dans le domaine public. »

Publié le 27/04/2020

Faute de protection, des soignants souffrent, contaminent et succombent

 

Par Caroline Coq-Chodorge, Pascale Pascariello, Antton Rouget et Matthieu Suc (site mediapart.fr)

 

Des milliers de professionnels de santé et de pompiers sont aujourd’hui contaminés. Certains souffrent et meurent. D’autres continuent à travailler, et propagent ainsi le virus. L’AP-HP envisage pourtant de systématiser ce fonctionnement, selon une note interne obtenue par Mediapart.

·  Leur situation n’est jamais évoquée dans les statistiques diffusées chaque soir par le directeur général de la santé Jérôme Salomon. Pourtant, pas assez protégés, les soignants tombent malades, contaminent leurs propres patients, leurs proches, et meurent de l’épidémie. Le phénomène, d’une ampleur inédite, suscite l’inquiétude et l’exaspération de soignants, qui ne devraient pas être rassurés par une note interne de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) que Mediapart s’est procurée : le navire amiral des hôpitaux français prévoit de continuer à faire travailler, dans la perspective du déconfinement, les soignants testés positifs au Covid peu symptomatiques et non immunisés.

Initialement rédigée le 11 avril, la note a été mise à jour le 13 avril, après l’annonce par Emmanuel Macron de la date du 11 mai pour le déconfinement. Sur six pages, Martin Hirsch, son directeur adjoint François Crémieux, son directeur médical de crise, le professeur Bruno Riou, et son directeur de la stratégie de transformation de l’AP-HP, Frédéric Batteux, listent les risques auxquels l’AP-HP doit faire face, les solutions envisagées et la préparation du déconfinement.

« Les soignants étant exposés, il est indispensable de les considérer comme prioritaires pour les tests », indique le patron de l’AP-HP dans le document. Avant d’expliquer qu’une partie du personnel, même s’il est testé positif, devra en réalité continuer à travailler : « Induire une politique large d’éviction (des PCR + [testés positifs] pas ou peu symptomatiques ou des non immunisés) rendrait impossible la continuité du système des soins », justifie-t-il.

La direction de l’AP-HP organise ainsi la mise en danger des soignants mais sait que « cela sera un point très délicat à discuter et à faire accepter avant de commencer le dépistage à large échelle dans ces populations ». D’autant que le personnel est déjà exposé aux risques de « l’épuisement, du burn-out et du stress post-traumatique », exacerbés par « les premiers décès qui surviennent parmi les soignants » et par « l’extrême frustration de devoir toujours rationner les équipements de protections et certains médicaments ».

« L’exposition au risque est réelle et se traduit maintenant par des décès », reconnaît Martin Hirsch, en estimant qu’« il faut vite pouvoir leur dire [aux soignants] que leur situation est bien prise en compte », pour « éviter toute démobilisation alors que la crise sanitaire va se prolonger ».

Interrogée sur cette nouvelle doctrine, l’AP-HP minimise en parlant d’une « réflexion générale », et indique que la « politique appliquée » est celle d’un dépistage massif pour la sécurité du personnel. Mais ce nouvel hiatus illustre, si c’était nécessaire, l’absolue confusion qui règne : personne ne teste de la même façon, personne n’applique les mêmes précautions, personne ne fait remonter les infos à l’identique, et, dans ce contexte, il est impossible d’obtenir des statistiques nationales fiables.

À l’AP-HP, sur 100 000 personnels, 4 275 ont présenté des tests positifs au Covid-19. « 7 sont en réanimation et 3 sont décédés », précise Olivier Youinou, co-secrétaire du syndicat SUD Santé. L’AP-HP se félicite de son côté, le 23 avril, que « le nombre de personnels atteints par le virus continue à diminuer ».

Le 20 avril, 35 soignants ont été testés positifs, alors qu’ils étaient 200 en moyenne chaque jour deux semaines plus tôt. Selon nos calculs, au 14 avril, près d’un quart des tests positifs pratiqués dans les hôpitaux de Paris concernaient des soignants. Les autres établissements ne sont pas en reste : selon un document interne de l’Agence régionale de santé Île-de-France que nous avons pu consulter, le nombre de cas dans les établissements sociaux et médico-sociaux s’élève, au vendredi 24 avril, à 14 797 (225 nouveaux cas en 24 heures), dont 8 942 pour les seuls Ehpad de la région.

Les mêmes chiffres, impressionnants, témoignent de la déflagration de l’épidémie dans les hôpitaux de l’est du pays. Depuis le 1er mars, 571 agents de l’hôpital de Mulhouse ont été placés en arrêt de travail pour « Covid avéré ou suspecté ». Soit près de 10 % du personnel. « 26 professionnels ont été hospitalisés. » À ce jour, il y en a encore « 17 », selon la direction. « Aux urgences, environ 20 % du service a été contaminé », témoigne une infirmière de cet hôpital, qui dit avoir « baigné dans le virus pendant des semaines ».

À Strasbourg, 570 professionnels des hôpitaux universitaires ont été dépistés Covid positifs au jeudi 23 avril, dont « 235 » sont revenus au travail, indique l’établissement. Aux hôpitaux civils de Colmar, on comptabilise « 358 résultats Covid-19 positifs » depuis la mise en place d’un centre de prélèvements pour les soignants. Un médecin est hospitalisé.

 

L’hôpital est-il aujourd’hui un cluster, c’est-à-dire un lieu ou l’épidémie circule encore activement ? En réponse à nos questions, l’AP-HP affirme que « la grande majorité des cas de Covid-19 est d’acquisition communautaire et non hospitalière dans [ses] hôpitaux ». Cette thèse est de plus en plus contestée.

Le dernier soignant décédé, le médecin urgentiste de Lons-le-Saunier Éric Loupiac, 60 ans, mort du Covid-19 jeudi 23 avril, avait été contaminé le 6 mars, « au contact d’un des premiers patients atteints du Covid-19 qui s’est présenté dans [leur] service d’urgences », explique un de ses collègues, infirmier. « Il a été contaminé au début de l’épidémie, quand on nous disait que les masques n’étaient pas si importants », s’agace le médecin urgentiste Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf), qui décrit Éric Loupiac comme « un homme de 60 ans en bonne santé, sportif, qui ne présentait pas de facteur de risques ».

Le professeur Éric Caumes, chef de service des maladies infectieuses à la Pitié-Salpêtrière, rappelle que « l’hôpital est un important foyer potentiel de contamination dans tous les pays du monde ». « En France, ajoute-t-il, des soignants continuent à travailler alors qu’ils sont positifs, d’autres ne se font pas dépister malgré l’existence de symptômes évocateurs ». Autrement dit : rien n’est fait pour bloquer la circulation du virus à l’hôpital.

Aucun protocole national de dépistage des soignants

Certains groupes hospitaliers font l’effort de compter le nombre des soignants contaminés, mais ce sont des exceptions. Selon une étude conduite auprès de 1 300 médecins par le Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs (Snphar-e), 37 % observent « une omerta » sur le taux local de contamination dans leur hôpital.

Pour l’académie de médecine, la transmission au personnel soignant est même un « point aveugle de l’épidémie ». Existe-t-il des directives officielles sur le décompte des soignants contaminés ? Interrogée, la Direction générale de l’offre de soins, au sein du ministère de la santé, nous a répondu qu’il existait « depuis peu » un dispositif de « remontée des cas d’infections survenant parmi les personnels des établissements de santé ». Ce dispositif est censé fonctionner, mais aucun cas n’est pour l’instant mentionné sur le site indiqué.

Pour Yasminal Kettal, infirmière aux urgences de l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis et membre du Collectif Inter-urgences, « l’absence de statistiques montre bien que les soignants contaminés, ce n’est pas important. C’est pourtant leur responsabilité d’employeur de suivre les contaminations, service par service, et de revoir les règles d’hygiène là où c’est nécessaire ». « Ils sont partis du postulat qu’on allait tous être contaminés », dénonce-t-elle. Dans son service, « 25 membres du personnel ont été contaminés, sur 90. Certains étaient dans un état grave, c’était flippant ».

Elle-même a été arrêtée une semaine, en raison d’une forte fièvre, d’une fatigue intense, de courbatures, quelque chose de « costaud ». Elle a été testée au début de ses symptômes, mais le test est revenu négatif. Chez les personnes contaminées, 30 % des tests sont des « faux négatifs » : ils ne détectent pas le virus, alors qu’il est présent, mais pas encore dans la gorge ou le nez, là où sont pratiqués les prélèvements.

Les chiffres connus ne représentent donc qu’une partie des contaminations de soignants, en raison de ces faux négatifs, du nombre de cas asymptomatiques, mais surtout de pratiques de test très variables d’un établissement à l’autre. « Dans certains services, une simple fièvre justifie un test, explique Olivier Youinou, co-secrétaire du syndicat SUD Santé de l’AP-HP. Mais ailleurs, il faut présenter une détresse respiratoire pour l’obtenir. C’est à l’appréciation de l’encadrement et du management. Certains estiment que les soignants suspects de Covid-19 doivent continuer à travailler avec des masques. » L’AP-HP se protège derrière la « consigne » donnée de « dépister tous les soignants au moindre symptôme, même faible ».

« Il n’y a pas de protocole national de dépistage, cela se fait selon les services de médecine du travail, appuie Béatrice, interne en médecine du travail dans un hôpital d’Île-de-France. Dans mon hôpital, chaque soignant qui présente des symptômes est testé. On teste assez large. Quand deux ou trois soignants sont positifs dans un même service, on teste tout le monde pour identifier les clusters. Cela a mis du temps au début, malheureusement ; on a navigué à vue. »

Les cas de soignants testés positifs au Covid, et même malades, qui continuent à travailler sont nombreux, spécialement chez les médecins. « Deux médecins de mon service de réanimation ont continué à travailler en étant malades. Ils expliquaient qu’ils n’avaient pas de symptômes, donc qu’ils n’étaient pas contagieux. Nous, on ne comprend pas ce discours », témoigne un aide-soignant d’un hôpital parisien. Et en effet, des études scientifiques de plus en plus nombreuses montrent que les patients atteints contaminent quelques jours avant l’apparition des symptômes. C’est précisément pour cette raison que l’épidémie de SARS-CoV-2 est si difficile à contrôler.

Sandra Fournier, du service de prévention du risque infectieux, assure que « les personnels positifs au Covid-19 sont arrêtés pour au moins sept jours. Cet arrêt peut être prolongée si l’état clinique le nécessite ».

Le professeur de réanimation Jean-Michel Constantin confirme pourtant qu’il « conn[aît] des médecins qui ont continué à travailler en étant positifs. Mais ils étaient dans des services dédiés aux malades du Covid-19 et ils portaient en permanence des masques pour protéger les autres ». Le syndicaliste et infirmier anesthésiste Olivier Youinou tance : « Nous travaillons ensemble, nous faisons des gestes ensemble, d’une manière très rapprochée. Ces médecins peuvent nous contaminer ! »

L’infectiologue Éric Caumes est clairement en désaccord avec ces pratiques : « J’ai eu deux clusters dans mon service. Je l’ai fait dépister en totalité, même les personnes non symptomatiques. Nous avons trouvé une dizaine de cas, sur deux étages différents. Tous sont rentrés chez eux, parce qu’il faut casser les chaînes de contamination. Il faut être exemplaires vis-à-vis de nos personnels. »

Le blocage des chaînes de contamination bute aussi sur un problème structurel : le manque de matériel de protection. « Rien n’est réglé ! Quand le gouvernement dit qu’il a répondu aux problèmes, c’est faux. À 15 jours du déconfinement du 11 mai, le problème du matériel de protection n’est toujours pas solutionné, c’est inimaginable », s’agace Astrid Petit, sage-femme et membre de la direction fédérale de la CGT.

Faute de recensement public, le syndicat a lancé, depuis la fin du mois de mars, ses propres enquêtes nationales sur les contaminations de soignants et le manque de matériel.

Les deux premières ont montré un « bond impressionnant » des taux de contamination. « Dans les premiers résultats, le 6 avril, nous avions 2 746 soignants contaminés sur 400 000 salariés, ce qui représente un taux de contamination six fois supérieur à celui de la population. Lors de l’actualisation de l’étude, le 16 avril, nous étions à 6 676 soignants contaminés, alors que nous avons eu moins de réponses (132 syndicats, représentant 273 000 salariés). » Surtout, la CGT a enregistré 10 agents décédés du Covid-19 au 16 avril, contre un seul dix jours plus tôt.

Une nouvelle enquête, dont les résultats sont en cours de traitement, sera publiée dans les prochains jours. Dans des résultats intermédiaires, au 23 avril, 62 % des interrogés ont répondu « oui » à la question « Manquez-vous de matériel de protection ? ». Dans l’ordre, les soignants ne s’estiment pas assez dotés en blouses de protection (dans 75 % des réponses ; relire par ailleurs notre enquête ici), ensuite en masques de protection FFP2 (dans 56 % des réponses), puis en masques chirurgicaux.

110 sapeurs-pompiers de Paris testés positifs et quelque 350 cas suspects

« Des problèmes concernant les gants apparaissent aussi dans cette enquête, dans 16,5 % des réponses », relève également Astrid Petit. « Dans 60 % des réponses, à ce jour, les professionnels n’ont pas non plus d’accès facile au dépistage. C’était 67 %, le 6 avril. Il y a un léger mieux, mais la tension est toujours là. Et je le rappelle, le déconfinement est dans 15 jours », ajoute la syndicaliste.

La médecine de ville n’est pas épargnée. Bien au contraire, puisqu’elle paye un lourd tribut depuis la propagation du Covid-19.

« Au début de la crise, on n’a rien reçu, aucune protection supplémentaire, explique Francis*, médecin à domicile dans une région fortement impactée par le virus. On s’est organisés avec nos relations. Des médecins plus anciens nous ont dépannés avec des vieux masques de la période Bachelot. Une entreprise de métallurgie nous a aussi donné des FFP2, des combinaisons et des solutions hydro-alcooliques. J’ai fait 30 bornes pour aller récupérer quelques masques chez un cuisiniste. Les masques étaient pleins de poussière, entreposés au fond d’un garage. »

Le groupement de Francis – une cinquantaine de médecins – a aussi développé, depuis mars, son propre circuit d’approvisionnement avec la Chine : « On a aussi réussi à avoir un contact là-bas qui vérifie la qualité sur place avant de nous les envoyer. On se croit un peu comme des trafiquants. On a l’impression de dealer de la drogue, alors que ce sont des masques ! » Les médecins « font venir une petite quantité à chaque fois, 300 ou 400, en espérant ne pas être saisis par la douane ». « On a voulu faire une grosse livraison pour tenir trois mois mais c’était trop cher, plusieurs dizaines de milliers d’euros, on ne pouvait pas l’assumer. » Malgré la dotation actuelle de l’État, revue à la hausse après les dernières importations, « si on n’arrive plus à se fournir par nos propres moyens, on doit s’arrêter le 2 mai ».

« On ne prendra pas le risque d’aller chez les gens sans FFP2 », ajoute-t-il. À ce jour, six médecins sur la cinquantaine de son groupement ont été dépistés positifs au Covid.

La crainte de transmettre le virus aux autres, c’est aussi ce qui habite Mélanie*, infirmière en unité Covid au CHU de Strasbourg. « Dans mon service, je dirais que ce sont trois quarts des infirmières qui ont attrapé le Covid. Je n’ai pas eu de symptômes, mais je ne sais pas par quel miracle je ne l’aurais pas eu, explique-t-elle. C’est très dur psychologiquement. On ressent de la culpabilité de contaminer ses proches. »

Mélanie et son mari font chambre à part. « Mes enfants ont développé des symptômes liés au stress. Ma fille me dit souvent : “Reviens maman, je ne veux pas que tu meures, je veux retourner dans ton ventre pour être protégée.” Le sacrifice est lourd quand même », dit-elle, prise par l’émotion.

« On a soigné des membres de la famille de collègues, reprend Yasmina Kettal, à Saint-Denis. Comment ont-ils été contaminés ? On est aussi terrifiés pour nos proches. »

Même problématique chez les sapeurs-pompiers. « J’ai été en contact avec une personne qui avait les symptômes du Covid, donc on m’a demandé de porter un masque chirurgical en permanence pendant ma garde, explique Hugo*, qui exerce en Moselle. J’ai eu peur d’être vecteur du virus chez moi. On me demandait de porter un masque toute la journée mais on me laissait rentrer à la maison sans rien. C’est dur à comprendre. J’ai du coup adopté des mesures de sécurité maximales, pour ne pas contaminer mes proches. Mais ce n’est pas facile avec un enfant en bas âge. J’allais dormir dans notre chambre d’amis. »

Comme le ministère de la santé, le ministère de l’intérieur ne fournit aucune donnée publique sur les taux de contamination des sapeurs-pompiers.

Officiellement, il n’y a eu qu’un seul cas de soldat du feu décédé à cause du Covid-19. Olivier Lugand, 58 ans, était, comme le rapporte Le Parisien, pompier volontaire dans les Yvelines. Il est décédé dans la nuit du 11 au 12 avril. Mais, assure une source à la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC, la direction au sein de Beauvau qui chapeaute les sapeurs-pompiers), Olivier Lugand n’avait pas participé à des interventions sur des personnes atteintes par le coronavirus. En revanche, il était infirmier de profession et aurait pu être contaminé dans le cadre de son activité professionnelle.

Fin mars, Le Figaro indiquait qu’il y avait déjà plus de 200 pompiers atteints du coronavirus et 2 000 autres confinés en raison d’une suspicion de contamination. Début avril, le lieutenant-colonel Gabriel Plus, le porte-parole la brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP), évoquait lui dans 20 Minutes « une trentaine de cas avérés sur les 8 500 pompiers de la brigade. Trois d’entre eux ont dû être hospitalisés en réanimation mais sont désormais sortis ». Selon nos informations, il y a désormais 110 sapeurs-pompiers de Paris testés positifs et quelque 350 cas présentant des symptômes suspects.

Sollicités par Mediapart, le ministère de l’intérieur et la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises n’ont pas souhaité répondre à nos questions (voir Boîte noire). Y compris celles concernant les tensions sur les stocks de matériel de protection.

Ce silence est d’autant plus embarrassant que, selon nos informations, plusieurs directeurs de Sdis, les services départementaux d’incendie et de secours semés dans tout le territoire, avaient tiré la sonnette d’alarme auprès de leur autorité de tutelle, concernant la pénurie prévisible de masques chirurgicaux et FFP2, dès le mois de février.

Des alertes sur le manque de matériel dès le mois de février

Des alertes remontées par des appels téléphoniques, des mails mais aussi le « blog des directeurs », un fil de discussion ouvert à 200 personnes comprenant tous les directeurs de Sdis, leurs adjoints, la haute hiérarchie des sapeurs-pompiers et la DGSCGC. Ceux qui s’y expriment tiennent un discours radicalement différent de celui tenu publiquement au même moment par les plus hautes autorités de l’État.

Comme ce 27 février, jour où le DGS Jérôme Salomon déclare publiquement qu’« il n’y a pas de sujet de pénurie ». Au même moment, le colonel Jean Moine, directeur du Sdis de la Charente, prend la plume sur le blog des directeurs. « En février, on a commencé à réfléchir à reconstituer nos stocks. J’ai demandé à notre pharmacien-chef et quand il consulte ses fournisseurs habituels, il me fait état d’un niveau de prix démesuré. Les masques qu’on achetait 22 centimes étaient vendus désormais 1,5 € HT pièce. J’ai fait remonter l’information au ministère. On s’est aperçus que nous n’étions pas les seuls. Les préfectures des zones de défense nous ont ensuite alimentés en masques », explique-t-il à Mediapart.

D’autres directeurs sont beaucoup plus inquiets. « Notre fournisseur de masques FFP2 et 3, […] nous a récemment indiqué ne pouvoir être en mesure de nous réapprovisionner avant juillet 2020 ; même chose pour les masques chirurgicaux. A priori, les autres fournisseurs sont dans la même situation. Nous risquons de manquer de masques au plus fort de l’épidémie… », interpelle le directeur du Sdis du Tarn. L’adjoint du Sdis des Yvelines interroge : « Au regard de l’état de nos stocks sur l’un ou/et l’autre de ces types de masques, quelle est la doctrine préconisée par le DGSCGC, pour permettre aux Sdis de garantir dans le temps et selon les capacités de réapprovisionnement un niveau de sécurité adapté […] ? »

Sollicités par Mediapart, plusieurs directeurs nous ont confirmé n’avoir jamais eu de retour de la part de leur autorité de tutelle. La DGSCGC et le ministère de l’intérieur n’ont pas souhaité commenter.

 « Des préoccupations se sont exprimées. On était en tension. Mais il n’y a pas eu de rupture opérationnelle où des pompiers étaient mal équipés », temporise un directeur de l’ouest de la France, dans un département peu touché par l’épidémie. D’autres laissent percevoir leur inquiétude, comme ce directeur d’un Sdis du sud-ouest de la France : « Il n’y a plus de tension sur les masquesLes FFP2, on en a encore. On réutilise des périmés. Maintenant, le problème se porte plutôt sur les blouses et combinaisons de protection. Nous avons passé des commandes pour des combinaisons jetables mais on n’arrive pas obtenir de réponse des fournisseurs sur quand on sera livrés et en quelle quantité… »

Le discours se durcit sur le terrain, là où la pandémie a le plus fortement éprouvé les systèmes de santé et de secours. Selon une source interne à la brigade de sapeurs-pompiers de Paris, au plus fort de la pandémie, « on se protégeait uniquement pour les suspicions de Covid, faute de stocks et de visibilité sur l’approvisionnement. Au lieu de se protéger sur toutes les interventions, ce que nous aurions fait sinon, et ce que nous faisons dorénavant. »

À un moment, critique, il n’est resté que près de 6 000 masques, alors que la brigade réalise 1 200 interventions de secours à victime par jour. Soit, considérant qu’il y a trois équipiers par camion, des réserves pour deux jours d’intervention, trois si un sapeur-pompier était laissé à l’intérieur du camion au lieu de participer à l’intervention de secours.

« Rien n’a été anticipé. Zéro, se désole Lionel*, un sapeur-pompier de Moselle. On s’est retrouvés avec une caisse vide de FFP2 et des notes de service contradictoires qui en ont progressivement réduit l’accès. » Un autre pompier du même département complète : « Les règles se sont assouplies au fil des jours. Au début, c’était FFP2 pour tout le monde. Mais plus on voyait le virus se propager, plus il faisait preuve de sa virulence, et plus on nous disait que le FFP2 n’était pas nécessaire… Au pire de la crise, on transportait des patients Covid à l’Hôpital de Mercy [à Metz] avec un masque chirurgical et en tenue classique, avec laquelle on va aller manger. Le personnel hospitalier prenait le relai avec des blouses, des charlottes, des FFP2. C’est pourtant le même virus. »

Le cas Nicolas*, un autre pompier de l’Est avec 20 ans de carrière, illustre bien toutes les limites de la stratégie française qui, pour gérer une pénurie, a restreint jusqu’à l’extrême l’accès aux tests et protections. « À la mi-mars, je suis intervenu dans un Ehpad où une dame souffrait de nausées et de diarrhée, raconte le professionnel. Nous n’avons mis nos masques qu’une fois que nous étions dans l’ambulance, à cause de la promiscuité, et encore, en théorie nous n’aurions pas dû le faire. La règle, c’est : pas de suspicion Covid, pas de masque. J’ai transgressé les règles et cinq jours plus tard, l’Agence régionale de santé m’a appelé : la dame était en fait atteinte du Covid. »

Nicolas devient alors à son tour un porteur suspect et un vecteur potentiel du virus. « L’ARS m’a dit qu’il ne fallait plus que j’aille faire mes courses, que je ne devais plus faire mon gazole mais, par contre, je pouvais continuer à aller travailler… » Ne présentant aucun symptôme, le pompier n’a pas été testé et a continué à se rendre en caserne. « On m’a demandé de porter un masque chirurgical toute la journée. »

Le pompier est même retourné dans un Ehpad. « Je portais mon masque chirurgical, j’en avais les larmes aux yeux. C’était pour une mamie. Je me disais : c’est horrible, je suis une bombe à retardement, je suis peut-être en train de la tuer. J’ai fait ce métier pour protéger les gens. Je me suis dit : je ne protège plus, je risque de tuer. »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Publié le 25/04/2020

Pendant la pandémie de coronavirus, la saignée se poursuit dans les hôpitaux

 

Cécile Rousseau (site humanite.fr)

 

En pleine crise sanitaire, les personnels craignent que les fermetures temporaires de services pour mutualiser les postes ne deviennent pérennes. Loin de la pause dans les plans de restructuration promise par le gouvernement. Quatre exemples. 

Une phrase a marqué les esprits. Le 5 avril, Olivier Véran annonçait la suspension des plans de restructuration dans les hôpitaux. Deux jours plus tôt, le directeur de l’Agence régionale de santé Grand-Est avait suscité un tollé en déclarant qu’il n’y avait pas lieu de remettre en cause les suppressions de postes et de lits au CHRU de Nancy pourtant accablé par la pandémie. Pour jouer l’apaisement, le ministre de la Santé a déclaré qu’il fallait «réinterroger en profondeur nos réflexes et nos manières de penser en matière de gestion hospitalière, pour préparer un grand plan d’investissement de notre système de santé », dans la lignée de ce qu’avait annoncé Emmanuel Macron fin mars. Mais la réalité du terrain contredit cette fable.

Les économies budgétaires n’ont été annulées nulle part : « Tant qu’il n’y a pas de projet de loi de finances de la Sécurité Social (PLFSS) rectificatif, la politique de santé du gouvernement continue comme avant ! avance Michèle Leflon, présidente de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité. Sans compter qu’Agnès Buzyn avait promis qu’un tiers de la dette des hôpitaux serait effacée en fonction des efforts consentis en termes de lits et de personnels… » Certains craignent que les fermetures provisoires de services, souvent compréhensibles pour mutualiser les forces en période de crise, ne servent de ballons d’essai pour restructurer dans un contexte de déficit record de la Sécurité sociale (41 milliards d’euros). Tour d’horizon des inquiétudes. 

 

Le Blanc : le retour du spectre des restructurations

 

Les habitants du Blanc (Indre) n’ont rien oublié. En 2018, ils avaient lutté d’arrache-pied pour sauver leur maternité, sans succès. Quand la direction de l’hôpital a décidé de fermer temporairement le bloc opératoire, le 30 mars dernier, pour des problèmes de planning d’anesthésistes liés à la pandémie (ils se partagent entre cette structure et celle de Châteauroux), leur sang n’a fait qu’un tour. « Nous avons écrit à l’agence régionale de santé, le comité de défense de l’hôpital a fait de même. Pour la maternité, cela s’était passé exactement de la même manière », se souvient Bertrand Coly, membre du collectif Cpasdemainlaveille. Il ajoute que « depuis sa fermeture, huit enfants sont nés à domicile ou aux urgences. On sait que notre hôpital excentré est toujours menacé, tant que la loi Ma Santé 2022 ne sera pas remise en cause ». Le 1er avril, pour alerter sur la situation, ils ont publié une vidéo parodique d’un Emmanuel Macron venant au Blanc détailler son plan massif pour la santé et présenter ses excuses pour avoir détruit l’hôpital public… Douce ironie, car la réouverture du bloc, qui devait intervenir le 19 avril, compte tenu de la baisse du nombre de malades du Covid-19 dans le département, ne s’est pas déroulée comme prévu. Une source médicale assure qu’il n’est pas encore en service à cause, notamment, des problèmes d’effectifs. Même si celle-ci se refuse pour l’instant à crier au loup, elle juge que les craintes exprimées par les collectifs sont « légitimes ».

 

 

Lavelanet : les urgences portées disparues

 

Le personnel n’a rien vu venir. Le 31 mars, la direction a annoncé aux soignants la fermeture des urgences de Lavelanet, jusqu’à fin mai, et leur transfert, dès le lendemain, dans le service de Saint-Jean-de-Verges faisant partie du même centre hospitalier des vallées de l’Ariège (Chiva). Au sein des équipes, en première ligne contre le Covid-19, c’est la douche froide. « Non seulement, le service n’est pas débordé, mais, en plus, ils remplacent les agents sur place pour que ceux-ci puissent récupérer leurs heures ! déplore Gabrielle Pousse, secrétaire CGT du CHSCT au centre hospitalier du pays d’Olmes-Lavelanet. Je ne comprends pas ce qui se passe. Pendant ce temps-là, dans notre zone rurale, avec beaucoup de personnes âgées, les gens sont abandonnés. Il ne faut pas qu’il arrive un drame après la fermeture des cabinets de médecins. » Une décision d’autant plus incompréhensible que l’Ariège est le deuxième département de France le moins touché par le Coronavirus. Pour la CGT, l’explication se trouve ailleurs. Selon Virginie Fachon, secrétaire adjointe du syndicat au Chiva, « cela s’inscrit dans la continuité des économies à réaliser dans le groupement hospitalier de territoire en 2020 ».

Depuis 2012, la structure de Lavelanet n’a cessé d’être dépouillée : la chirurgie complète a disparu, puis la chirurgie ambulatoire l’année dernière. Si la construction d’un nouvel hôpital, repoussée d’année en année, ne devrait pas tarder à démarrer, les inquiétudes sont vives. « On redoute que Lavelanet ne devienne alors qu’un centre gériatrique. C’est pour ça qu’ils veulent regrouper un maximum d’activités sur Saint-Jean-de-Verges », lance Virginie Fachon.

 

Douai : l’austérité ne connaît pas de pause

 

Le Collectif inter-hopitaux (CIH) de la ville du Nord n’en revient toujours pas. Alors que la pandémie connaît une relative accalmie, ils ont découvert que la direction du centre hospitalier de Douai était plus que jamais en contact avec le cabinet de stratégie Adopale, pour lui fournir des rapports d’activité afin de poursuivre l’élaboration du futur contrat de retour à l’équilibre financier (Cref). Pour les équipes sur le pont 24 heures sur 24, la poursuite de la cure d’austérité est un choc. « Il y a de quoi être surpris, observe un membre du collectif, c’est à l’opposé de ce qu’a déclaré Emmanuel Macron, qui a dit que l’aspect financier n’était pas la préoccupation du moment. Alors qu’on vante l’esprit de solidarité à l’hôpital, ça nous paraît déplacé. »

Dans sa version la plus noire, le premier rapport d’Adopale préconisait jusqu’à 100 suppressions de lits pour cette structure qui compte 12 millions de dettes cumulées. Aujourd’hui, c’est la piste des suppressions de postes qui semble privilégiée… Alors que cette histoire fait écho au zèle du directeur de l’agence régionale de santé Grand-Est dans le maintien des restructurations à l’hôpital de Nancy, la secrétaire de la CGT du CH de Douai, Karine Classe, prévient : « S’ils continuent sur cette lancée, ça va être très chaud, sachant qu’ils n’ont jamais reparlé de cela dans les instances représentatives du personnel et qu’en plus, la direction essaie de nous supprimer des congés et de nous imposer de ne prendre que huit jours de vacances cet été. »

De son côté, le député PCF du Nord, Alain Bruneel, a tiré la sonnette d’alarme en adressant un courrier à l’agence régionale de santé et interpellé le ministre de la Santé, pour l’heure sans réponse. L’élu communiste n’y va pas par quatre chemins : « C’est un état d’esprit scandaleux. Nous exigeons l’annulation de ce plan et l’embauche de personnels pour aider ceux qui ont suspendu leur mouvement de grève, entamé il y a un an, pour affronter cette crise sanitaire. Ils se donnent à fond, de la femme de ménage au chirurgien, et on veut leur imposer la même austérité qu’avant ! Il faut aussi rouvrir des lits, c’est tout ce qui manque dans cette période. Nous demandons un projet de loi de financement de la Sécurité sociale rectificatif et l’abrogation de la loi “Ma santé 2022”. Il faut que le “​​​​​​​jour d’après” prôné par le gouvernement soit imprégné du vécu d’aujourd’hui. »

 

Lyon : Au Vinatier, hémorragie de lits en cours

 

Confinement ou pas, les personnels n’ont pas hésité à brandir les banderoles. Mardi et jeudi derniers, une centaine de soignants sont sortis manifester, avec masques sur le nez et tout en gardant leurs distances de sécurité, jusqu’au bâtiment de la direction du centre psychiatrique du Vinatier à Bron, à côté de Lyon, à l’appel de la CGT et de FO. Tous dénoncent les suppressions de lits, au motif de renforcer le service dédié aux malades du Covid. « Or, en ce moment, sur une cinquantaine de lits sanctuarisés, on a une dizaine de cas, détaille Marc Auray, un des responsables de la CGT sur le site, nous ne sommes pas contre un réagencement, mais là, c’est trop. » Après la première vague de suppressions de lits, l’annonce de la fermeture d’une nouvelle unité, il y a quinze jours, et d’une autre, d’ici juin, portant selon la CGT le nombre de lits disparus de 70 à 120, a mis le feu aux poudres. « Notre directeur, qui est très proche du ministre de la Santé, profite clairement de la situation pour continuer son plan de 10 millions d’euros d’économies, il nous met artificiellement en sous-activité, c’est criminel ! Les personnels en ont marre de donner un maximum et d’être pris pour des lapins de trois semaines ! » tonne Marc Auray.

D’autant que le déconfinement et ses conséquences s’annoncent rudes pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques, avec des risques d’aggravation des pathologies. « Il faut que les lits rouvrent dès qu’il y a des besoins. Sinon, on va se retrouver avec de nombreux patients en détresse sur les bras. Donc, on va continuer à se battre jusqu’à l’écriture noir sur blanc d’un protocole pour le maintien des capacités », conclut le cégétiste.

D’autant que le déconfinement et ses conséquences s’annoncent rudes pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques, avec des risques d’aggravation des pathologies. « Il faut que les lits rouvrent dès qu’il y a des besoins. Sinon, on va se retrouver avec de nombreux patients en détresse sur les bras. Donc, on va continuer à se battre jusqu’à l’écriture noir sur blanc d’un protocole pour le maintien des capacités »,

conclut le cégétiste.

Publié le 20/04/2020

Hécatombe dans les Ehpad : scandale d’un État toujours en retard

 

Stéphane Ortega (site rapports de force.fr)

 

Il aura fallu attendre le 2 avril pour que le directeur général de la santé Jérôme Salomon donne un premier décompte du nombre de personnes âgées décédées du Covid-19 dans les Ehpad. Soit 17 jours après le « nous sommes en guerre » du chef de l’État et deux mois après les premiers cas de contamination sur le sol français. Dans les Ehpad, de la même façon que dans les hôpitaux avec le manque de protections, les retards dans les mesures prises se payent durement : 6 524 personnes âgées y sont mortes en date du 15 avril.

 

« Il faut mobiliser des moyens, faire en sorte de pouvoir tester, de pouvoir protéger », expose Édouard Philippe lors des questions au gouvernement devant l’Assemblée nationale. Le b,a-ba d’une politique visant à éviter un désastre dans des Ehpad notoirement sous-dotés : des moyens et des tests pour pouvoir protéger. Cette évidence, apparemment non effective au moment où elle est formulée, à bien comprendre le discours du Premier ministre, date du mercredi 8 avril.

Six jours plus tôt, Jérôme Salomon, faisant état de remontées partielles, donnait pour la première fois une comptabilité macabre dans les maisons de retraite : 884 décès. À la suite de quoi, le ministre de la Santé Olivier Véran annonçait le 6 avril sa décision de « tester tous les résidents et tous les personnels à compter de l’apparition du premier cas confirmé ». Une décision tardive et ne prenant pas en considération, encore à ce jour, les possibilités de contamination de maisons de retraite par des soignants pouvant être asymptomatiques, mais contagieux.

 

Des signaux d’alerte dès la mi-mars

 

À quel moment cette décision élémentaire d’un dépistage général à l’apparition d’un premier cas aurait-elle été pertinente ? Rétrospectivement, probablement trois ou quatre semaines plus tôt. Soit à l’instant où la fermeture de tous les établissements scolaires est annoncée par Emmanuel Macron le 12 mars. Avec certitude : deux semaines avant les annonces du ministre de la Santé du 6 avril. En fait, à l’heure où le gouvernement fait adopter définitivement par le parlement l’état d’urgence sanitaire le 22 mars. À cette période, les signaux d’alerte sont déjà au rouge et l’exécutif ne peut affirmer ne pas en avoir connaissance. Après des décès au « compte goutte », mais déjà de trop, d’un ou deux résidents dans quelques Ehpad, les drames collectifs tombent.

Entre le 5 et 20 mars, l’Ehpad de Thise dans le Doubs compte 12 décès, dont 8 le week-end des 18 et 19 mars. L’établissement compte alors 30 autres personnes malades sur 80 résidents. Au même moment, Gaël Durel, le président de l’association des médecins coordinateurs, évoque des taux de 75 % de résidents infectés dans des établissements où le coronavirus est entré. Les catastrophes y sont certaines, les vulnérabilités au coronavirus des personnes âgées étant clairement établies. Le 20 mars, Olivier Véran reçoit un courrier des professionnels des établissements pour personnes âgées. Ils s’inquiètent et craignent le décès de 100 000 résidents.

C’est seulement en réponse à cette alerte des professionnels de santé que le ministre annonce enfin le samedi 21 mars qu’il répondra à leur demande en équipement : 500 000 masques chirurgicaux par jour, à destination de près de 400 000 soignants et non-soignants, pour prendre en charge 700 000 résidents. Jusque là, pour gérer la pénurie de masques, la priorité était donnée aux hôpitaux qui accueillent les malades du Covid-19. Des moyens de protection arrivent enfin en nombre dans les maisons de retraite, la semaine suivante. Mais entre temps, les alertes virent à l’écarlate : cinq morts dans un Ehpad dans l’Hérault au 20 mars. Vingt autres dans un établissement des Vosges le 23 mars. Le 25 mars : 16 décès dans un Ehpad à Saint-Dizier et 7 dans une résidence en Haute-Savoie. La liste s’allonge, et s’allonge encore.

Le 25 mars, alors que le point presse quotidien ne comptabilise toujours pas les personnes mortes dans les maisons de retraites, l’Agence régionale de santé (ARS) annonce que 148 Ehpad en Île-de-France comptent au moins deux cas de Covid-19 détectés, laissant présager de l’hécatombe à venir. Trois semaines plus tard, l’hécatombe est bien là. Le dernier bilan fait état de 6 524 décès dans les Ehpad et les établissements médico-sociaux. Une comptabilité pourtant suspectée d’être incomplète. Assurément erratique en tout cas, donnée un jour sur deux depuis le week-end dernier, au gré de remontées chaotiques. Aussi surprenant que cela puisse paraître, jusqu’à la fin du mois de mars, aucun dispositif national ne centralisait les remontées des Ehpad et des ARS.

 

Retard à tous les étages

 

En Charente, à l’Ehpad Bergeron-Grenier, 18 employés prennent les devants en confinant leur maison de retraite pour protéger les pensionnaires. Ils dorment sur place au lieu de rentrer chez eux après leur travail. Depuis le 24 mars, personne n’est entré ni sorti jusqu’à avant hier. Et le Covid-19 est resté à la porte de l’établissement ces trois dernières semaines. Une mesure radicale prise sur la seule initiative du directeur et de ses salariés. Une anticipation qui révèle en négatif les cafouillages, l’impréparation, le manque d’organisation et l’absence de planification du gouvernement.

À cette date avancée du 24 mars, les masques FFP2 restent rares dans les Ehpad. Les masques chirurgicaux et les surblouses sont tout juste dispatchés en nombre raisonnable par les ARS. Les personnes malades ne sont pas toujours testées. Faute d’une procédure spécifique, les prescriptions de tests pour les résidents sont le plus souvent laissées à l’initiative des médecins généralistes, eux-mêmes déjà débordés dans leur cabinet. Avec tous les retards lourds de conséquences imaginables. Au-delà de trois résidents confirmés positifs, ceux ayant les mêmes symptômes ne sont pas contrôlés. Les soignants des Ehpad ne sont testés que lorsqu’ils présentent des symptômes, même dans les maisons de retraite où des cas ont été confirmés.

Aujourd’hui, les mesures du ministre de la Santé en date du 6 avril pour tester systématiquement résidents et personnels à l’apparition d’un premier cas sur un Ehpad ne sont pas encore effectives partout. L’ensemble du personnel d’un Ehpad dépendant de la Marie de Montpellier doit encore être testé ce jeudi 16 avril, dix jours après. Pourtant, le premier résident a y avoir été confirmé positif l’a été il y a presque un mois. Et quatorze agents ont été en arrêt maladie pour cause de Covid-19 depuis. Un cas loin d’être isolé. Mardi 14 avril, l’ARS d’Île-de-France a dévoilé son plan pour tester. Il s’établit encore sur plusieurs semaines.

Publié le 03/04/2020

 

Révélation Médiapart

Privatisation de la santé : Mediapart révèle les contours du plan promis par Macron

 

(site revolutionpermanente.fr)

 

Si Macron a récemment promis un plan d'investissement dans le système de santé public, et dressé un éloge de l'Etat Providence, beaucoup doutaient de ses véritables objectifs. Mediapart a révélé hier une note de la Caisse des Dépôts qui dessine un projet qui s'inscrit dans la logique de privatisation de la santé, sur fond de conflits d'intérêts.

Dans son allocution du 12 mars, Emmanuel Macron se lançait dans un éloge de l’Etat-providence et du système de santé décrits non comme « des coûts ou des charges, mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. » S’en suivaient de nombreux remerciements pour les soignants érigés en héros nationaux. Mais chez ces derniers le discours n’est pas très bien passé, pas plus que les mesures très insuffisantes annoncées les semaines suivantes, et ils sont nombreux à lui avoir répondu au travers de photos avec une affiche « Monsieur le président vous pouvez compter sur nous, l’inverse reste à prouver ».

Le 25 mars à Mulhouse, c’est un « plan massif d’investissement » pour l’hôpital public qu’annonçait cette fois le chef du gouvernement. Des promesses bien lointaines face à l’urgence actuelle et qui, dans la bouche de Macron, semblai ent aussi hypocrites que peu crédibles pour des soignant.e.s qui se battent depuis plusieurs années contre la casse du service public.

Et leurs craintes sont en train de se vérifier … Dans un article publié hier, Médiapart révèle une note de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), en charge de réfléchir à ce plan d’investissement pour la santé. Brigitte Dormont, Professeure d’économie à l’université de Dauphine, résume ainsi pour Médiapart son contenu : « En gros, le contenu essentiel de la note, c’est de proposer que de l’argent public et des actions de consolidation financière soient orientés vers le secteur privé non lucratif, sans argument pour fonder cette proposition. »

Effectivement, cette version provisoire, paraît bien loin du discours de Macron sur la nécessité d’avoir un service public de santé. L’idée principale qui en ressort n’est autre que « privé, privé et encore privé ». Loin de tirer le moindre bilan des politiques néolibérales de privatisation de la santé, ou des mesures austéritaires qui ont mené à la situation catastrophique dans les hôpitaux aujourd’hui et qui tendent à rendre la crise sanitaire qu’on traverse aussi ingérable que meurtrière, la note s’inscrit parfaitement dans la logique des dernières années.

L’exemple paradigmatique est celui des P-P-P : les Partenariats Public-Privé. Dans la partie « En faveur de l’hôpital », arrive en troisième position « Mettre en place des PPP (partenariats public-privé) vertueux. » Ces PPP, qui existent depuis 2006, permettent à des organismes publics de faire appel à des fonds privés - pour par exemple construire un hôpital - leur payant ensuite un loyer sur plusieurs dizaines d’années et les laissant gérer toutes les activités non-médicales liées au lieu. Or, les exemples de mises en place de PPP depuis 2006, ont donné lieu à de nombreux échecs scandaleux.

« Les partenariats public-privé du plan Hôpital 2007 : une procédure mal maîtrisée » titrait ainsi un rapport de la Cour des Comptes en 2014. Derrière cette « mauvaise maîtrise » se cache des millions d’euros de loyers -d’argent public- perdus pour des établissements mal construits, inutilisables et vides, laissant de nombreuses personnes sans structure de soin en mesure de les accueillir. Après ce constat, le gouvernement avait choisi de limiter leur utilisation, mais ces contrats, qui ont joué un rôle actif dans la casse de notre service de santé public, sont aujourd’hui la solution proposée par la CDC à l’état catastrophique de nos hôpitaux.

Pour que le privé et le public ne fasse qu’un : le projet de la CDC

De fait, toute la note tend à faire se confondre investissement public et privé. Sur la gestion de la dette la rhétorique est la même. Une phrase lapidaire sur la restructuration de la dette restante des hôpitaux public et un paragraphe entier sur la dette des « établissements privés de santé à but non lucratif ». La proposition pour cette dernière est de créer des fonds de dette hybride qui prêteraient aux mêmes titres aux hôpitaux publics... et à ces établissements privés. Une logique qui permet de développer toujours plus les intérêts des groupes privés dans le secteur de la santé, transformant les soins nécessaires à nos vies une marchandise comme les autres.

« Ce document est le révélateur très net des orientations actuelles en matière de réformes de la santé : nécessité de faire plus de place au privé ; croyance forte dans l’innovation numérique comme solution au double enjeu de la qualité des soins et de la contrainte financière ; responsabilisation et individualisation face au risque. Les quatre points généraux du document ne sont qu’un coup de tampon aux stratégies édictées depuis plusieurs années. Loin de remettre en cause les orientations délétères des réformes conduites depuis plus de vingt ans, ils conduisent à accélérer la casse de l’hôpital public. Ce document n’est pas seulement la marque d’une volonté d’étendre l’emprise du privé au sein de l’hôpital public, il traduit la conception technophile, néolibérale et paternaliste qu’une grande partie des acteurs administratifs et des responsables politiques ont de la santé. » synthétise ainsi Pierre-André Juven, sociologue interrogé par Mediapart.

Une note sur fond de conflit d’intérêt

Et derrière cette note semble apparaître plusieurs conflits d’intérêts. Le premier se joue sur les bateaux.. En effet la dernière des propositions en faveur de l’hôpital, est celle de transformer des navires en navire-hôpitaux, la proposition très longuement détaillée, propose de transformer les bateaux de croisières en hôpitaux, or le chantier coûteux et long ne semble pas être la réponse la plus efficace pour résoudre la crise ou pour répondre à des besoins de long terme. Médiapart indique une explication du phénomène « La raison en est peut-être ailleurs : la Société de financement local (Sfil), qui sert de bras financier à la banque des territoires, garantit un grand nombre de crédits exports. Elle s’est beaucoup engagée dans le secteur des croisières. »

L’autre conflit d’intérêt est autour de ces sociétés privées mises à l’honneur tout au long de la note, et qui semblent représenter pour les rédacteurs la solution à la crise terrible que traverse le système de santé. « N’y a-t-il pas un évident conflit d’intérêts à demander un rapport à la CDC sur l’hospitalisation ? La CDC, via une de ses filiales Icade santé, est un acteur majeur de l’hospitalisation privée lucrative. » s’interroge ainsi Jean-Paul Domin, professeur de sciences économiques à l’université de Reims. Les intérêts du gouvernement se trouvent ainsi bien étroitement liés à ceux de groupes privés, qui investissent dans tous les établissements privés de santé, au détriment du service public.

La crise sanitaire ouverte par le coronavirus, a mis en lumière le délabrement de notre système de santé, l’état catastrophique des hôpitaux, et le manque cruel de personnel. Alors que Macron ignorait jusqu’à présent la colère des soignant.e.s qui réclament depuis des années des moyens supplémentaires, il a été obligé de répondre à ce que tout le monde rdécouvre cruellement aujourd’hui l’état d’un système de santé à bout de souffle. Mais loin de répondre par un investissement massif, ou par la nationalisation des établissements privés, qui aujourd’hui pourraient permettre de désengorger les hôpitaux surchargés, la note de la CDC montre qu’il compte bien poursuivre la logique de privatisation entamées ces dernières années. Une logique pourtant déjà très largement rejetée parmi le personnel médical.

Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux préviennent, la détresse et la rage d’être confrontés à une épidémie sans un système solide qui puisse encaisser le coup, finira par s’exprimer après la crise. Et le projet porté par cette note pourrait bien rester en travers de la gorge de toutes celles et ceux qui sont au cœur de la gestion de l’épidémie, dans des hôpitaux exsangues.

Publié le 30/03/2020

La détresse des personnels des Ehpad : « Nous avons l’impression que nos anciens vont être sacrifiés »

 

par Hugo Boursier (Collectif Focus), Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 

Comme à l’hôpital, les soignants des maisons de retraites demandent depuis plusieurs années des moyens suffisants pour faire correctement leur travail. Aujourd’hui, le coronavirus menace aussi la santé des personnels, souvent laissés sans équipements adéquats. Plusieurs dizaines de résidents sont déjà décédés.

« Je suis soulagée, je suis négative. » Marie-Christine, infirmière et cadre de santé dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) de Normandie, craignait d’être contaminée au Covid-19. La veille, elle se sentait malade. « Je ne voulais pas aller travailler avec le risque de contaminer tout le monde. Comme notre établissement dépend d’un centre hospitalier, j’ai pu me faire tester aux urgences », explique l’infirmière. Sans test, elle serait restée en arrêt maladie peut-être quinze jours, par précaution. Alors que ce n’est vraiment pas le moment. « Je ne veux surtout pas lâcher les soignantes. Je leur dis à elles aussi, si vous êtes malades, vous appelez votre médecin ou vous allez aux urgences, mais ne venez pas. »

Dans son unité qui accueille 60 résidents, la situation est, pour l’instant, « stable », relate Marie-Christine. Il n’y a pas de cas de Covid-19. Comme dans tous les Ehpad de France, il ne faudrait surtout pas que le virus y entre. Quand il arrive dans les maisons de retraite, il fait des ravages. Dans les Vosges, un Ehpad de 160 résidents a enregistré, au 23 mars, 20 morts du Covid-19 parmi les personnes âgées [1]. Dans une maison de retraite privée parisienne, la maladie a fait 16 morts au 24 mars [2]. Dans les Yvelines, un établissement du grand groupe privé lucratif Korian comptait 14 morts [3]. Près de Besançon, ce sont 15 résidents du même Ehpad qui sont décédés, sans être testés, mais présentant les symptômes du Covid-19 [4]. Là encore, c’est un établissement du groupe Korian. Il y a aussi des morts en Haute-Savoie, dans l’Hérault, dans les Hauts-de-France [5].

Peu testées, les personnes âgées qui meurent du Covid-19 à l’hôpital ou en Ehpad ne sont pas toujours comptabilisées comme telles. Parmi les cas recensés chaque jour par la Direction générale de la santé (DGS), le nombre de résidents d’Ehpad reste inconnu. Pour pallier ce manque de transparence, Jérôme Salomon, à la tête de la DGS, a annoncé, mardi 24 mars, que ce recensement sera mis en place « dans les prochains jours », grâce à une application permettant « le suivi quotidien de la mortalité » dans les Ehpad, a confirmé la DGS à Public-Sénat [6]. Elle permettra d’additionner le nombre de morts en Ehpad au bilan quotidien. Celui-ci pourrait être extrêmement important. Dans un courrier envoyé vendredi 20 mars au ministre de la Santé, Olivier Véran, les fédérations des maisons de retraite, des services à domicile et des Ehpad disent redouter la mort de 100 000 résidents à cause du coronavirus ! Elles demandent la livraison urgente de matériel de protection.

« Il y a encore huit jours, c’était interdit de mettre un masque. On nous disait que les mesures barrières suffisaient »

Pourtant, dans certaines régions, la consigne donnée au personnel soignant des établissements est toujours de ne pas mettre de masque. Marie-Christine a choisi de passer outre. « L’Agence régionale de santé nous dit pour l’instant de ne porter des masques qu’au contact des résidents qui présentent des symptômes. Mais les soignantes de mon unité sont mortes de trouille, alors je leur ai dit, portez un masque. » En Centre-Val-de-Loire, les instructions ont changé dans la semaine, nous dit Anne, aide-soignante dans un Ehpad intercommunal. « Il y a à peine huit jours, c’était interdit de mettre un masque. On nous disait que les mesures barrières suffisaient. Si un résident revenait de l’hôpital, il était placé en quatorzaine et on avait juste ce qu’il fallait en protections pour rentrer dans sa chambre. Notre région était alors considérée comme moins touchée. Mais depuis les élections et le confinement, les cas se multiplient. Maintenant, on a le droit de porter des masques. » Encore faut-il en avoir.

Comme partout, Anne et ses collègues manquent d’équipement. « Nous avons un stock de gants pour une semaine, mais nous n’avons plus rien qui rentre, nous ne sommes pas livrés du tout. Ni en gants, ni en gel hydroalcoolique… Ça fait quinze jours qu’on nous dit qu’on nous envoie des masques, et on n’en voit pas la queue… » À Korian, qui possède des centaines de maisons de retraite, « les établissements sont enfin équipés en masques, surblouses, gel depuis le début de la semaine », indique le délégué CGT du groupe, Albert Papadacci, entre deux courriers envoyés à la direction et aux actionnaires de l’entreprise. L’homme se dit très inquiet pour la suite. « Pendant des semaines, les salariés ont travaillé sans protection. Cela fait plusieurs jours que je reçois des dizaines et des dizaines de messages sur des salariés qui tombent malades, des suspicions de Covid-19. Mais ils n’ont pas accès aux tests, et ils ont très peur. J’ai écrit à la direction qu’il y a le feu, il faut faire quelque chose de manière urgente. »

Les consignes varient d’un Ehpad à l’autre mais, faute de matériel nécessaire, elles ont souvent pour point commun de ne garantir la sécurité ni des résidents ni du personnel. Pascale, aide-soignante de nuit dans un Ehpad des Alpes-Maritimes, raconte que son seul masque chirurgical doit être gardé pendant trois jours. « À la fin de chaque service, on nous demande de le ramener chez nous, de passer le sèche-cheveux dessus et de l’aérer à l’extérieur. Et puis on doit le réutiliser le lendemain. Sur le plan sanitaire, c’est aberrant », explique la quinquagénaire. Virginie, elle aussi aide-soignante mais dans un établissement de l’Allier, déplore que l’unique recommandation reçue de sa direction, après qu’une résidente a été suspectée d’avoir le Covid-19, était de porter de « simples gants en latex pour rentrer dans sa chambre ».

« Nous n’avons pas eu de renforts. Les soignantes sont dans un épuisement constant »

Les personnels des Ehpad voient bien qu’ils ne sont pas prioritaires. « Nous savons qu’il n’y a pas assez de masques pour tout le monde, alors nous nous demandons, est-ce qu’on ne nous en donne pas dans les Ehpad par manque de stock, certainement aussi », analyse Sophie Dufaud, aide médico-psychologique, qui fait le même travail qu’une aide-soignante dans un Ehpad hospitalier du Morbihan. « Nous savons qu’ils en ont besoin à l’hôpital. Mais ici aussi, les agents ont peur. » D’autant que dans le département un Ehpad a déjà été touché par le Covid-19. Un soignant a été testé positif, des résidents également, certains ont été hospitalisés. « Si ce virus rentre dans nos Ehpad, les risques sont grands, ce sont des personnes très âgées. Et nous manquons toujours de personnels. Nous n’avons pas eu de renforts. Les soignantes sont dans un épuisement constant », ajoute Sophie Dufaud.

Ces problèmes d’effectifs se retrouvent, par exemple, dans l’Ehpad de Virginie, dans l’Allier : « Une collègue infirmière a demandé à être arrêtée parce que sa fille avait le Covid-19. Son poste ne pouvant être remplacé, sa direction a refusé. Elle pourrait facilement propager le virus. » Des infections venues de l’extérieur seraient dramatiques. Pascale doit gérer, avec une personne chargée du nettoyage, 99 résidents lors de son service de nuit : « Si l’une d’entre nous est atteinte du coronavirus, c’est certain, personne ne viendra au travail le lendemain. L’angoisse est déjà immense. »

En 2017 et 2018, les personnels des Ehpad s’étaient mobilisés dans le pays entier pour demander plus de moyens et de personnels pour leurs établissements. Une grève nationale avait réuni tous les syndicats en janvier 2018. Même les directeurs d’Ehpad avaient soutenu le mouvement. Là aussi, comme face aux mobilisations de l’hôpital et de soignants de psychiatrie, le gouvernement a fait la sourde oreille. Rien n’a changé. « Beaucoup de soignants sont en arrêt de travail à la suite de symptômes qui ne sont pas encore diagnostiqués, ou qui ne le seront de toute façon pas, par manque de tests », rapporte Malika Belarbi, aide-soignante en Ehpad dans les Hauts-de-Seine et responsable au sein de la fédération de la santé de la CGT.

« En Île-de-France, trois médecins d’Ehpad ont été confirmés positifs au Covid-19. Il y a aussi des cas parmi les agents des services hospitaliers [chargés de l’hygiène et de l’entretien, mais qui font en Ehpad le même travail que les aides-soignantes] et des infirmiers. Les salariés sont très inquiets. Les soignantes sont aussi en colère, car elles disent que, si on avait mis en place en amont les mesures tant revendiquées sur les effectifs, peut-être serions-nous moins en souffrance dans cette situation d’épidémie. Il faut absolument que le gouvernement mette en place les moyens assez rapidement pour limiter les dégâts. »

Les visites interdite depuis trois semaines : « Certaines familles m’appellent désespérées »

Dans l’établissement breton de Sophie Dufaud, elles étaient encore il y a quelques mois six soignantes le matin pour 39 résidents, pour leur servir leur petit-déjeuner, faire les toilettes, apporter les soins. Elles ne sont plus que cinq. « On nous a enlevé un poste de soignant pour le remplacer par une hôtelière, qui fait certes la vaisselle », mais pas de soins. Comme elle, Anne, qui travaille dans une maison de retraite près de Tours, s’est mobilisée ces dernières années pour demander des postes et les moyens de prendre en charge les résidents correctement. En vain. « Ce qu’on comprend aujourd’hui, c’est qu’on essaie de sauver un maximum de gens à l’hôpital. Et nous avons l’impression que nos anciens vont être sacrifiés. Nos résidents ont une moyenne d’âge de 92 ans. Ils ne seront pas réanimés ; à l’hôpital, ils ne les prendront pas. Déjà avant, l’hôpital nous demandait l’âge de nos résidents pour les prendre ou pas », raconte-t-elle, dépitée.

La situation n’est pas plus facile pour les familles. Dans certains établissements, cela fait déjà trois semaines que les visites sont interdites. « Cela a été très dur au début, les familles ne comprenaient pas, on avait alors très peu de cas dans la région », se souvient Marie-Christine. « Depuis, je n’ai fait rentrer qu’une famille, pour une fin de vie. C’est inquiétant, ce lien familial coupé, c’est un tel déchirement ! Certaines d’entre elles m’appellent désespérées. » Alors, des séances de téléphone et d’appels vidéo sont organisées par les animatrices et les soignantes. C’est le cas à Freyming-Merlebach, en Moselle. « Avec les deux tablettes que l’on a achetées au début de la crise, on arrive à organiser une dizaine de Skype par jour avec les familles de résidents », raconte Alexandre Nicolas, directeur de l’Ehpad.

Cela aide à maintenir le lien, mais ajoute aussi des tâches au personnel, là où les mesures de précaution donnent déjà plus de travail, comme les repas en chambre pour les résidents confinés ou quand les salles à manger sont trop petites pour respecter les distances. Pour apporter un peu de vie extérieure aux Ehpad devenus forteresses, la directrice de l’Ehpad Château du Plessis-Picard, en Seine-et-Marne, a quant à elle lancé un appel à écrire « des cartes, des dessins, des mots gentils pour illuminer les journées des résidents ». Il y a aussi de nouveaux résidents qui arrivent. Dans l’établissement normand, même en pleine d’épidémie, Marie-Christine a reçu « une femme qui va avoir 100 ans en avril » : « Elle m’a demandé le journal, la télévision. Elle est tout à fait au courant du virus. »

Hugo Boursier, Rachel Knaebel

Photo : Pedro Brito Da Fonseca

Cet article est écrit en collaboration entre Basta ! et l’hebdomadaire Politis.

Notes

[1] Selon le communiqué de presse de l’ARS du Grand-Est.

[2] Lire cet article du Parisien.

[3] Lire sur le Parisien.

[4] Voir sur le site de France3.

[5] Lire cet article du Monde.

[6] Voir ici.

Publié le 28/03/2020

Soignants : ces héros qui réclament des moyens en vain depuis un an

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Les membres du gouvernement et de la majorité ne tarissent pas d’éloges pour le personnel soignant depuis une semaine. Mais avant de devenir des « héros en blouse blanche », en réalité le plus souvent des héroïnes tant les professions paramédicales sont féminisées, nombre de ces soignants étaient des manifestants et des grévistes, longtemps méprisés dans leurs demandes de moyens pour sauver des vies. Retour en photos sur une lutte commencée en mars 2019.

Les applaudissements cela fait plaisir, les moyens cela fait tenir ! C’est ce qu’expriment les soignants engagés sur le « front du coronavirus », pour rester dans les métaphores guerrières dont le chef de l’État nous gratifie depuis une semaine. Le manque de masques FFP2, et même de masques tout courts, dans les hôpitaux, les Ehpad, pour la médecine de ville, les laboratoires d’analyse médicale, comme pour les intervenants à domicile, étant le dernier révélateur d’une pénurie de moyens pour soigner la population.

Une situation que dénoncent ardemment les paramédicaux depuis un an. Le 18 mars 2019, 90 % des infirmières et aides-soignantes de l’hôpital Saint-Antoine à Paris entament une grève illimitée, soutenue par la CGT, FO et SUD. En cause : une série d’agressions traitées à la légère par leur direction selon elles. Si elles réclament des mesures de sécurité, elles demandent également plus de postes et une prime de 300 € pour les services d’urgence. Des revendications qui font écho à la situation que vivent les mêmes services un peu partout. Un mois plus tard, le mouvement s’étend à une douzaine de services d’urgence de l’Assistance publique- Hôpitaux de Paris (AP-HP).

À partir de ce moment-là, la parole des soignants envahit les médias. Ils racontent les conditions déplorables dans lesquelles ils exercent leur métier et prennent en charge des patients. À cette détresse, à ces demandes en personnel supplémentaire, en ouverture de lits, les pouvoirs publics répondent qu’il n’y a pas d’argent magique. Avant que le mot « mascarade » ne fasse partie du vocabulaire de la candidate à la marie de Paris Agnès Buzyn, la ministre de la Santé Agnès Buzyn expliquait qu’il n’y avait pas de problèmes de moyens, mais un problème d’organisation. Un discours tenu sans relâche pendant de long mois.

 Même avec plus de 80 services en lutte dans toute la France début juin 2019, la ministre ne déviait pas de son cap. Face à l’urgence décrite par les personnels hospitaliers et à une première manifestation nationale des services en grève, elle annonçait des mesures. En fait : le lancement d’une mission de refondation des services urgences devant rendre ses préconisations quelques mois plus tard. Pas de lits, pas d’embauches, pas de revalorisations salariales, et manifestement pas d’urgence pour la ministre. La colère des soignants monta d’un cran. Des médecins entrèrent dans la danse, certains démissionnant de leurs fonctions administratives. Petit à petit, l’ensemble des professions se mobilisèrent, jusqu’aux internes en médecines, et même jusqu’aux doyens des universités formant les futurs médecins.

 Une grande manifestation est organisée le 14 novembre 2019 dans tout le pays, au moment où le projet de loi de finances est en discussion au parlement. Celui-ci ne prévoit pas de changement d’orientation pour enrayer la crise du monde hospitalier. L’austérité est toujours de mise. À Paris, 10 000 personnels de santé défilent ensemble, toutes professions confondues. Plus de 200 services d’urgence participent alors au mouvement de grève, malgré des réquisitions nombreuses dans les hôpitaux. Pour enlever le caillou dans la chaussure que représente ce mouvement, Emmanuel Macron annonce un plan d’urgence au soir de la manifestation du 14 novembre. Finalement, il s’avère en deçà des attentes. Quelques primes supplémentaires, des reprises non négligeables de dettes des hôpitaux, un peu de saupoudrage budgétaire, mais toujours pas de recrutements. Pourtant, les soignants en réclament 10 000. Toujours pas d’ouvertures de lits pour compenser les 100 000 perdus en 20 ans selon les syndicats.

 La mobilisation pour l’hôpital public s’est poursuivie, bien que passée au second plan pendant celle contre la réforme du système de retraite. La dernière manifestation en date des hospitaliers était le 14 février, le jour où la France a connu son premier mort lié au coronavirus, un touriste chinois. Aujourd’hui, les soignants ont quitté le pavé pour faire face à la crise sanitaire. Cependant, la question des moyens n’a pas été résolue. Depuis plusieurs jours, tous les soirs à 20 h, une partie de la population manifeste ses remerciements sous la forme d’applaudissements collectifs depuis les balcons.

Mais ici ou là, certains se souviennent de leur longue mobilisation et crient « du fric, du fric, pour l’hôpital public ». Un soutien qui tranche avec les louanges hypocrites de l’exécutif.

Publié le 25/03/2020

Entretien avec un jeune retraité de la recherche pharmaceutique

« Ce qui préside à la gestion de cette crise sanitaire n’obéit pas à une logique de santé, mais à des impératifs économiques, c’est-à-dire politiques. »

 

paru dans lundimatin#235, (site lundi.am)

 

Face aux accès de conspirationnisme qui fleurissent à chaque fois qu’une population en danger se trouve réduite à l’impuissance, face à un amateurisme gouvernemental qui ne trouve que les coups de menton autoritaires pour refouler l’évidence de ses propres errements et accuse sa propre population de la « mise en danger la vie d’autrui » dont il est lui-même l’artisan, nous avons choisi de nous tourner vers un médecin ami de lundimatin qui, après une carrière de généraliste, a passé trente ans à développer plusieurs des molécules-phares de l’industrie pharmaceutique française. Jeune retraité, nous avons jugé qu’il était assez détaché des intérêts de ses anciens employeurs pour nous livrer une analyse dessillée de la situation comme des pistes thérapeutiques possibles.

Question : Bonjour, docteur. Pour commencer nous aimerions comprendre comment se déroule le développement d’une molécule jusqu’à parvenir à un médicament. Dans quelle temporalité se situe-t-on ?

 

La logique d’un protocole de recherche en pareille situation est très simple : elle est empirique. Les chercheurs extrapolent a) à partir des expériences passées sur des virus similaires quel produit antiviral pourrait avoir un effet sur le covid 19 ; en suivant cette piste, ils testent des produits antiviraux plutôt récents ; c’est ce qui amène à tester le remdesivir, qui a été testé chez l’animal contre le virus Ebola ou le Kaletra, qui est utilisé dans les trithérapies contre le VIH ; b) à partir de l’expérience passée, quel produit connu, ou non connu comme spécifiquement antiviral, pourrait être utile et c’est comme cela que la combinaison Plaquenil-Zithromax a été choisie empiriquement et testée sur quelques patients. Les essais thérapeutiques se déroulent, eux, à partir d’un rationnel théorique. Dans un contexte de recherche normal, on commence par tester le produit en biologie : les virus en culture d’abord puis sur un tissu animal infecté enfin sur des espèces animales in vivo (souris, rats, lapins, cochons, chiens, singe). Si les résultats sont positifs, on passe chez l’homme. On teste d’abord la toxicité du produit chez des volontaires sains (jusqu’à 30 volontaires) en augmentant les doses pour connaître le seuil de toxicité puis, en ayant une valeur sur la concentration tissulaire non toxique chez le volontaire sain, on teste le produit sur des tissus humains infectés par le virus. Une fois toutes ces données analysées, on passe chez le malade avec un essai non comparatif sur 20 à 30 patients avec 1 ou 2 doses de produit pour connaître la réaction du malade (les paramètres que l’on mesure peuvent être l’état de santé du malade en général ou un paramètre secondaire comme la charge virale) ; c’est l’essai préliminaire qu’a fait le professeur Raoult. Si tout est positif et cohérent, on monte un essai comparatif avec 2 ou 3 doses de produit pendant une ou deux semaines, en fonction de la durée de vie du produit dans l’organisme, avec si possible un groupe placebo. Par exemple, dans un essai en double aveugle (c’est-à-dire que ni le médecin ni le malade ne connaissent les doses testées), on va tester 1 mg deux fois par jour pendant une semaine chez 20 patients, 5 mg chez 20 autres patients, 10 mg chez 20 autres et un placebo chez 20 derniers patients. Ces essais préliminaires sont faits chez des patients plutôt solides. Ainsi, on détermine la dose optimale que l’on va tester ensuite en double aveugle contre placebo ou un produit de référence (s’il en existe) dans une population plus nombreuse (quelques centaines de patients ) et moins sélective (jeunes, vieux, hommes, femmes, etc.). On parle alors d’essais de phase III. On fait en général 2 ou 3 essais pour être sûrs des résultats. En situation normale, les essais chez l’homme durent plusieurs années. En cas d’urgence sanitaire, le processus est le même avec moins de malades dans chaque essai et une prise de risque plus grande. Pour un produit classique qui deviendra un médicament, il se passe en moyenne 10 ans entre le début de la recherche biologique et la fin des essais thérapeutiques. En urgence pour un produit nouveau, cela prendra une à deux années. Pour un produit sur le marché depuis des décennies, un à trois mois peuvent suffire. Les produits testés actuellement (en dehors du Plaquenil) sont nouveaux, en général issus des centres de recherche qui sont majoritairement anglo-saxons mais les Européens, Indiens et Chinois sont aussi actifs.

 

Et concernant les vaccins ?

 

Pour les vaccins, le process est identique mais plus long car le temps de production des anticorps pour chaque personne testée est variable (une à quelques semaines voire mois) et la production d’anticorps plus ou moins intense selon le patient. Même en cas d’urgence sanitaire, il faut compter un à deux ans pour mettre au point un vaccin contre une nouvelle maladie. Il faut savoir que les efforts de recherche sur les précédentes épidémies du même type sont en général menés par les milieux académiques plus que par l’industrie pharmaceutique, sauf lorsqu’une population occidentale est aussi atteinte comme pour le SIDA. C’est que les épidémies similaires touchaient plus souvent des pays « en développement », et donc des populations pauvres, peu solvables qui n’intéressent pas beaucoup l’industrie privée a priori. C’est terrible, mais c’est ainsi. Dans les vingt dernières années, on a vu s’imposer une répartition tacite des axes de recherche : au public, toujours moins financé, la recherche fondamentale ; au privé la recherche appliquée, qui aboutit à la commercialisation de médicaments. Dans le cas présent, il y a fort à parier que, des populations riches étant concernées et la clientèle étant mondiale, la course de vitesse entre firmes va accélérer tous les protocoles de recherche, car il faut savoir que c’est le premier qui arrive sur le marché qui, classiquement, définit le prix du médicament.

 

Pourquoi l’essentiel des molécules mises à l’essai en France sont-elles américaines ?

Parce que c’est là que se trouvent le plus grand nombre de centres de recherche. C’est là qu’est l’argent. À part Sanofi et Mérieux, il n’y a pas de compétiteur français de taille dans ce domaine. Dès qu’un chercheur obtient des résultats significatifs en France, il est courtisé par l’industrie américaine qui lui offre des ponts d’or et des moyens de recherche sans commune mesure.

 

Que pensez-vous de la piste chloroquine / azythromycine ?

 

Je ne suis pas un spécialiste de la question. Tout ce que je peux dire, c’est que l’hydroxychloroquine est un antipaludéen de synthèse de plus de 20 ans d’âge, l’azythromycine, un antibiotique de type macrolide également bien connu, capable de bien se concentrer dans les poumons avec une activité bactéricide moyenne. Les autorités ne veulent pas s’engager pour l’heure à promouvoir ce type d’association car les essais formels, bien structurés n’ont pas encore été menés comme pour un produit pharmaceutique classique et que se pose dès lors pour elles un problème de responsabilité juridique (ce qui n’empêche nullement que les médecins y aient recours sans attendre, plutôt que de regarder mourir leurs patients). Par ailleurs, l’industrie pharmaceutique qui non seulement a l’oreille de tous les ministres de la santé depuis des lustres mais détient aussi tous les moyens de développement n’est sûrement pas intéressée pour faire un plan de développement long et coûteux pour un produit peu cher et, qui plus est, « génériquable » (5 euros la boîte de 30 comprimés de Plaquenil). Tant que la recherche et le développement seront entre les mains d’intérêts privés eux-mêmes soumis aux cours boursiers, ce seront tendanciellement les opportunités de marché qui détermineront les axes de développement clinique, et tant que l’on persistera dans la voie d’une privatisation rampante de l’hôpital public par l’imposition d’une logique comptable d’inspiration manageriale, les choix thérapeutiques seront plutôt guidés par des options budgétaires que par le souci strict de la santé du patient.

 

Pourquoi tout ce débat absurdement passionné autour du professeur Raoult quand ce qui est en jeu est une piste thérapeutique ?

 

J’ai connu le professeur Raoult. Il est de ma génération. C’est un éminent chercheur en virologie clinique, au parler rude, à la forte personnalité. Son tort est de ne pas donner dans les mœurs de cour qui sont habituellement la norme dès lors que l’on s’élève, en France, dans l’échelle hiérarchique. Il dit ce qu’il pense d’un point de vue purement scientifique, quitte à provoquer, sans se soucier de la politique. Il avait déjà critiqué la ligne officielle d’imposition des onze vaccins par Agnès Buzyn. Autant dire qu’il accumule les crimes de lèse-majesté. Là, il s’est permis de critiquer la stratégie d’ensemble, effectivement aberrante, du gouvernement. Voilà qui est impardonnable. À la fin, il y a de grandes chances que l’option qu’il défend finisse par devenir la doxa gouvernementale : on va dépister en masse et traiter précocement ceux chez qui il n’y aura pas de contre-indication à l’hydroxychloroquine, simplement parce qu’il n’y a pas d’autre piste thérapeutique à court terme. Tout le tort de cette situation revient au gouvernement : à force d’incurie, d’impréparation, de déni, il a fini par produire un effet de panique dans la population qui se rend compte qu’il n’y a pas de pilote à bord. Et ce n’est certainement pas Jérôme Salomon, qui depuis ses trente ans fréquente plus les milieux ministériels que les paillasses, qui pourrait l’être. Rien n’est plus stressant que de voir ces gouvernants se donner des airs d’assurance martiale alors qu’il est patent qu’ils ne font que bricoler et inventer des éléments de langage à même de couvrir l’étendue de leurs propres manquements. Rien n’est plus contre-productif que de prétendre que tout est sous contrôle alors que chaque jour atteste de combien l’on est débordé. Comment ne pas avoir des montées d’angoisse quand un secrétaire d’Etat certifie face caméra que non, il n’y a pas de pénurie de masque, alors que ses propres collègues ont renoncé à le nier ? Le confinement, qui est le prix à payer par la population pour la branquignolerie et l’avidité de ses dirigeants, conduit logiquement à tourner tout cela en rond dans sa tête. Ce qui est criminel chez nos gouvernants, c’est leur façon de simuler qu’ils font autre chose qu’improviser, de faire croire qu’ils gouverneraient quoi que ce soit dans cette affaire. Cette situation de détresse où chacun se rend compte que sa vie se trouve entre les mains d’une bande d’incapables qui en rajoutent dans l’arrogance produit logiquement le besoin de trouver un sauveur. Et puisque la politique a déçu, on se tourne logiquement vers la science. Le Pr Raoult est le candidat idéal pour cet investissement affectif déplacé qu’il n’a lui-même pas demandé. Il faut redescendre et revenir au fond du débat. Celui-ci est simple : selon les standards classiques de développement d’un produit anti-infectieux, le Plaquenil n’a pas encore fait les preuves solides de son efficacité ; à ce stade, c’est une hypothèse de travail prometteuse mais à confirmer ; il faut prendre sereinement les quelques semaines de test nécessaires pour la valider. Ensuite, la capacité de production suivra sans problème. Il faut procéder avec méthode, malgré l’anxiété liée à la situation.

 

Pourquoi, d’après vous, a-t-on renoncé si tôt à une politique de dépistage de masse qui aurait permis d’isoler les porteurs du virus et de les traiter précocement plutôt que d’en venir à traiter chacun, indistinctement, comme un pestiféré potentiel ?

 

Au départ, je n’ai pas bien compris non plus, puis je me suis informé. Cela paraîtra absurde, et peut donner l’impression que, sous les apparences d’un pays à la modernité clinquante, se cache une réalité digne du Tiers-Monde. Les autorités ont produit toutes sortes d’arguments pour camoufler la triste et misérable vérité : au départ, c’est à cause du manque de masques pour protéger les préleveurs (infirmières à domicile, techniciens et biologistes des laboratoires de biologie médicale) ! Les biologistes de ville ont été, comme souvent, les grands oubliés des personnels de santé alors que les laboratoires d’analyses de biologie médicale sont ceux qui prélèvent et réalisent les diagnostics. Ils n’étaient même pas dans la première liste officielle des personnels de santé pour l’attribution des masques donc : sans protection de leur personnel, impossible de prélever. Quand le problème des masques a été plus ou moins réglé, il y a eu un manque notoire de milieu de transport (éprouvettes spécifiques car il faut un milieu qui ne détruit pas les virus prélevés, des écouvillons du malade au labo d’analyse). Puis, quand ce problème a été réglé, il y a eu pénurie de tests disponibles. Par ailleurs, le dosage fait appel à la biologie moléculaire dont beaucoup de labos de ville n’ont pas la pratique ni le matériel. Ensuite, il y a la complexité relative de l’examen pour un diagnostic fiable dès le début des symptômes (et même avant) qui est fait en biologie moléculaire (c’est un examen spécialisé, ce n’est pas une glycémie ; il ne se fait donc pas sur n’importe quel automate), donc certains labos ont à s’équiper. Il faut préciser que le test est très fiable à condition que le prélèvement nasal soit très précautionneux afin d’éviter des faux négatifs. Enfin, et je dirais surtout au vu de la logique de ceux qui nous gouvernent, il faut savoir que le test a le malheur d’être remboursé par la sécurité sociale. Tester 67 millions de personnes à un centaine d’euros le test coûterait « un pognon de dingue ». C’est ici toujours la même logique comptable, gestionnaire et pour tout dire économique qui nous a mené dans ce cul-de-sac sanitaire, et qui empêche que l’on en sorte. C’est triste à dire, mais ce qui préside à la gestion de cette crise sanitaire n’obéit pas à une logique de santé, mais à des impératifs économiques, c’est-à-dire politiques.

 

Qu’est-ce que vous inspire la situation ?

Ce qui me paraît scandaleux, c’est que depuis cinquante ans toutes les épidémies de ce type, malgré des extensions et des cinétiques variables, obéissent au même schéma : elles naissent le plus souvent en Asie pour se répandre ensuite à la faveur de la circulation mondiale des marchandises et des personnes ; or on n’a pas été foutus, quand en début janvier les premières nouvelles nous sont parvenues de Chine, d’envoyer immédiatement une équipe pour aller au contact et prendre la mesure de ce qui se passait à Wuhan, qui ne manque pas de connexions avec la France, ni d’ailleurs ensuite en Corée du Sud. Ces messieurs de la santé publique ont préféré rester à la cour, dans leurs ministères et manger dans les bons restaurants plutôt que de prendre le risque de sortir de leur milieu de culture et affronter la situation sur le terrain. On a là un symptôme sûr d’une organisation sociale sub-claquante. Depuis vingt ans que les risques de pandémie virale, bactériologique ou parasitaire se précisent, aucun plan concerté mondial n’a été vraiment mis sur pied ; les études sur ces pandémies, leur pourquoi et la résolution de ces crises, certainement parce qu’on les croyait réservées aux pauvres, sont justement le parent pauvre de la recherche mondiale (seule la Chine a investi massivement dans ce domaine) ; il n’y a aucune cellule d’alerte multidisciplinaire capable d’étudier le phénomène immédiatement sur place dès le début de chaque épidémie et de donner des recommandations à mettre en œuvre rapidement avant sa propagation élargie. En théorie, malgré la destruction organisée de l’hôpital public, notre organisation sanitaire est en mesure de circonscrire une pareille épidémie à condition qu’elle soit très réactive. Cela revêt une importance d’autant plus grande que de telles pandémies ont vocation à se répéter du fait de la mobilité internationale des humains et des marchandises, d’une population toujours plus nombreuse, de la concentration de celle-ci dans les villes, de la paupérisation induite par la logique capitaliste, du ravage écologique et de l’absence de toute éducation sanitaire de masse. À moins que tout cela ne cesse...

Publié le 21/03/2020

Santé. Les hôpitaux entre énergie du devoir et colère du désespoir

 

Stéphane Guérard (site humanite.fr)

 

Depuis un an, les personnels paramédicaux et médicaux sont mobilisés contre la casse du service public du soin et de la santé. Ils ont pris comme une claque le « quoi qu’il en coûte » et « la santé n’a pas de prix » proférés par Emmanuel Macron.

Ils feront face. Bien sûr que les personnels des hôpitaux publics feront face aux conséquences sanitaires du coronavirus, comme Emmanuel Macron les a à nouveau exhortés à le faire lors de son allocution de jeudi. D’ailleurs, ils font déjà face. Dans l’urgence, comme à Mulhouse, premier point d’impact du tsunami de cas graves que les autorités sanitaires nous prédisent (voir en page 4). Partout ailleurs aussi. À mesure que les stades successifs du plan blanc ont été déclenchés, le système public s’est lancé dans une course contre la montre de redéploiement et d’adaptation de ses capacités de prises en charge.

Les règles austéritaires ont conduit à l’atrophie

Les personnels hospitaliers sont prêts à affronter la crise. Avec l’énergie du devoir à accomplir mais avec la colère au ventre. Car il leur aura fallu attendre la survenue d’une pandémie pour qu’un président de la République se rende compte de la nécessité de disposer d’un service public de santé efficace et qu’il commence à réinterroger les règles austéritaires qui ont conduit à son atrophie et à son affaiblissement. Voilà pourtant un an exactement que personnels paramédicaux, médicaux, simples soignants comme chefs de service, des urgences ou de tous les autres services, se mobilisent pour justement porter cette revendication. Le 18 mars 2019, ce mouvement social partait des personnels de l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, pour se propager à l’ensemble des établissements de France. Ce mercredi 18 mars 2020, les mêmes blouses blanches portant l’inscription « en grève » sont toujours aussi nombreuses. Malgré leurs manifestations nationales successives, elles n’ont pas obtenu grand-chose de leurs revendications. Au vu de la situation, celles-ci n’avaient vraiment rien de dispendieux : plus de personnels, plus de lits et de meilleures conditions de travail.

Dans ce contexte, les assurances d’Emmanuel Macron de la semaine dernière – « la santé n’a pas de prix » ou « ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché » – ainsi que ses promesses de « décisions de rupture en ce sens » n’ont pas bien été reçues. Comment donner du crédit à un « gouvernement qui a fermé 4 418 lits d’hospitalisation ces deux dernières années », se demandait hier la CGT santé et action sociale ?

« Les messages de l’exécutif, sur le mode “on vous adore, vous êtes des héros”, ça ne passe pas et la plupart des soignants que je connais les vivent très mal. Moi-même, ça me met en colère. » Stéphane Dauger, qui parle ainsi, est médecin et chef de service de réanimation pédiatrique à l’hôpital Robert-Debré, à Paris. Comme plusieurs centaines de ses confrères, il a démissionné de ses tâches administratives après les faibles réponses apportées par les plans successifs d’Agnès Buzyn, en fin d’année dernière. Ce qui ne l’empêche pas de se porter volontaire dans le service de réanimation pour adultes spécialement aménagé ces derniers jours à Robert-Debré. « Dans mon hôpital, ces derniers temps, on continuait à fermer des lits de chirurgie pour faire de l’ambulatoire. Dans cette crise, on a aussi beaucoup tardé à mobiliser le secteur privé… C’est insupportable ! poursuit-il. Le président, aujourd’hui, fait de grandes déclarations. Mais nous, on attend des décisions concrètes. Et on espère que la considération pour les personnels soignants survivra à cette crise. »

300 milliards d’euros débloqués mais pas pour la santé

À Avicenne, la même colère s’exprime. Dans ce groupement hospitalier qui couvre la Seine-Saint-Denis, les urgences sont en fin de transformation en unité spécifique Covid-19. Tous les autres services sont mobilisés. « Ils rappellent les infirmières anesthésistes du bloc opératoire. Mais ça ne règle pas le fait qu’il n’y a pas d’autres personnels mobilisables. Ça fait des années que plus personne ne veut venir travailler et que ceux qui y sont démissionnent », déplore une infirmière très engagée dans le mouvement social, qui préfère rester anonyme après avoir subi des pressions de la part de sa direction. « Depuis un an que nous sommes en grève, on a fait face aux fortes chaleurs de l’été dernier, aux bronchiolites, à l’épidémie de grippe… À chaque fois, à nos demandes de personnels supplémentaires, on répondait que tout était question d’organisation du travail. Avec le coronavirus, ils ne peuvent plus mentir. »

La colère s’est propagée aux associations d’usagers des hôpitaux, mobilisés aux côtés des professionnels depuis six mois. Et le fait que le gouvernement trouve du jour au lendemain 300 milliards d’euros en soutien aux entreprises, sans autre annonce chiffrée pour la santé, n’arrange rien. « Nous sommes en train de payer toutes les économies passées, résume Michèle Leflon, de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité. À Mulhouse, si l’État appelle en renfort l’armée, c’est peut-être aussi parce que les urgences d’Altkirch (établissement appartenant au même groupement hospitalier départemental – NDLR) sont régulièrement fermées faute de médecins. Le département était déjà à flux tendu avant le coronavirus. Pareil chez nous, dans les Ardennes, où des malades sont régulièrement transférés vers les services de réan imation en Belgique. On a déjà connu de belles paroles. Il serait temps de passer aux actes. »

 

Stéphane Guérard

Publiéle 20/03/2020

Emmanuelle Seris : « Dans le Grand-Est, le tri des malades a commencé »

 

Alexandre Fache (site humanite.fr)

 

Hôpital. Médecin urgentiste dans l’une des régions les plus touchées de France, raconte la lutte inégale des soignants contre le coronavirus. Elle-même positive au Covid-19, elle est désormais confinée chez elle.

Emmanuelle Seris, 40 ans, est déléguée pour la région Grand-Est de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf) et cheffe de service aux urgences de Sarreguemines et Bitche (Moselle). En première ligne face au coronavirus, elle a été contaminée la semaine dernière par le Covid-19 et est donc confinée chez elle depuis quelques jours. Entre deux quintes de toux et la consultation de ses mails, pour vérifier si les stocks de masques promis sont bien arrivés dans son service, elle nous raconte la saturation du système de soins dans l’Est, le manque de moyens de l’hôpital public, l’engagement des soignants… Et presse les Français de respecter les consignes de confinement, comme les gestes barrières, pour endiguer la contamination. Témoignage.

Soignante et contaminée

« Je suis confinée à mon domicile depuis vendredi dernier. J’ai fait ce choix, dès que j’ai eu des doutes, en accord avec mes collègues, pour ne pas contaminer d’autres personnes. Lundi soir, c’était confirmé : je suis positive au Covid-19, et symptomatique. Je vais un peu mieux depuis quelques jours, mais je continue de tousser. Toutefois, comme pour tous les Français dans mon cas, je ne me rendrai à l’hôpital que si mon état s’aggravait, avec une détresse respiratoire. Là, ce n’est pas le cas, donc je reste chez moi. Même si on ne sait pas tout de ce virus, la plupart des personnes touchées connaissent heureusement une évolution favorable de la maladie. »

« J’ai sans doute été contaminée la semaine dernière, quand j’étais encore en poste. On savait qu’il pouvait y avoir des cas asymptomatiques, mais on n’avait pas forcément d’informations sur des patients avec des symptômes de pharyngite et de rhinite, sans fièvre. Or, des patients comme ça, j’en ai croisé beaucoup. Chez soi, il faut donc que chacun respecte bien les gestes barrières, comme le lavage régulier des mains. Et le port du masque s’il y a des symptômes. Idem pour les soignants qui travaillent dans des territoires encore relativement préservés : attention à cette première vague de malades qui n’ont pas forcément tous les symptômes associés au Covid-19, mais peuvent être porteurs du virus malgré tout. Car si les soignants sont contaminés eux aussi, le risque de désorganisation du système de santé devient lourd. »

Pourquoi ce manque de masques et de tests

« Notre système de santé est déjà bien fragile : effectifs trop justes, conditions de travail pénibles, matériel manquant… Faute de masques ou de blouses, beaucoup de soignants (libéraux ou hospitaliers) ont ainsi été exposés au virus. Et certains continuent de travailler, même s’ils ont des symptômes, car ils n’ont personne pour les remplacer. Les arrivages promis de matériel se font attendre. Au moment où je vous parle, on a un médecin, pas encore contaminé, qui fait des prélèvements sans avoir les protections adéquates. Je m’étonne qu’avec la menace terroriste ou l’expérience des épidémies précédentes, la France ne dispose pas de stocks de masques en quantité suffisante. Idem pour les tests de dépistage, qui sont rationnés. Aujourd’hui, seuls les soignants qui présentent des symptômes sont dépistés. Et par ailleurs, quand on dépiste, il y a des délais avant les résultats (deux jours en général), car les labos sont débordés. »

Dans l’Est, l’épidémie balaye tout

« Dans le Grand-Est, la situation est très difficile, mais de façon plus ou moins marquée selon les endroits. L’Alsace est aujourd’hui la plus touchée, alors que ce n’est pas la région la plus déshéritée en termes d’accès aux soins. C’est dire combien cette épidémie balaye tout. Malgré tout, les sous-dotations en moyens humains et matériels constituent un terreau sur lequel cette maladie peut se développer à vitesse grand V. Beaucoup de services de réanimation sont saturés, des malades sont déplacés grâce à l’armée, et, n’ayons pas peur de le dire, un tri se met en place. Des choix sont faits par les équipes pour intuber les patients qui ont le plus de chance de survie. L’Italie a connu ça, et c’est ce qui se passe aujourd’hui en France aussi. »

Arrêtez de faire des stocks !

« Quand j’entends que des gens se massent dans les pharmacies pour faire des réserves de médicaments, ça me met un peu en colère. Confinement ne veut pas dire pénurie ! Il faut arrêter de faire des stocks de tout et n’importe quoi. On ne va chez le médecin ou à la pharmacie que si on est malade. Se déplacer alors qu’on n’a rien, c’est s’exposer. Bien sûr, cela va à l’encontre de nos réflexes. On se dit : je vais prendre tout ce qu’il faut pour tenir pendant longtemps. Il faut arrêter de penser comme ça. Rester chez soi. Et arrêter d’appeler le 15 pour un petit conseil, alors qu’on n’a que des symptômes bénins. Cela porte préjudice à la personne qui, elle, va faire un infarctus, par exemple. Il faut avoir en tête les valeurs de la République et en particulier la fraternité. Et penser aux autres. »

Le déni face au virus n’est plus possible

« Le confinement général décidé lundi soir me semble une très bonne mesure. Je ne sais pas quelles informations avait le gouvernement avant, ni s’il a tardé à prendre cette décision. Mais l’important, désormais, c’est que chacun la respecte pour freiner au maximum la propagation du virus. Certes, une bonne partie de la population semble avoir pris conscience tardivement du danger. Mais c’est humain comme réaction. Cela peut se comprendre. En revanche, afficher du dédain ou du déni face à cette épidémie n’est plus possible. Si la majorité des personnes touchées va connaître une évolution favorable, il y a aussi dans les services de réanimation des patients jeunes, de 30 ou 40 ans, qui souffrent de complications sévères. Les scientifiques travaillent d’arrache-pied pour trouver un traitement, mais aujourd’hui, ils ne l’ont pas. Donc, la solution, c’est de rester chez soi. »

Monsieur Macron, tenez parole !

« Dans mon établissement, cela fait des années qu’on nous refuse tout investissement nouveau. Résultat : pour pouvoir acheter le matériel nécessaire, j’ai dû monter une association avec les médecins pour lancer un appel aux dons et financer ces achats. Voilà d’où on vient ! Et on ne parle pas là de produits de luxe, mais simplement d’un échographe et d’un nouveau respirateur. Du matériel de base dans un service d’urgences. Si vous ajoutez à cette situation d’austérité budgétaire le manque d’attractivité des métiers et la casse des structures de proximité, la situation était déjà explosive avant le virus. Alors, maintenant… Et je ne vous parle même pas de ces territoires où il n’y a plus de généralistes, et où des pans entiers de la population n’ont plus de médecin traitant. Le chef de l’État a dit qu’il voulait sortir la santé des lois du marché. J’espère qu’il tiendra parole. »

 

Propos recueillis par Alexandre Fache

Publié le 19/03/2020

Aveux d’Agnès Buzyn : une défaillance criminelle de l’État Macron ?

 

Régis DE CASTELNAU (site legrandsoir.info)

 

« On aurait dû tout arrêter, c’était une mascarade » vient de nous dire la pauvre Agnès Buzyn en parlant des élections municipales, entre ces sanglots dont elle n’est pas avare.

Ces aveux formulés dans le journal le Monde et selon lesquels le plus haut sommet de l’État savait parfaitement la catastrophe qui se profilait sont assez terrifiants. « Quand j’ai quitté le ministère, assure-t-elle, je pleurais parce que je savais que la vague du tsunami était devant nous. Je suis partie en sachant que les élections n’auraient pas lieu.  » Bien sûr, c’est une pure et simple désertion qu’elle a commise et qu’elle reconnaît aujourd’hui en essayant assez lâchement de s’en défausser. Mais de cela elle se débrouillera avec sa conscience sur laquelle pèsera une partie de ces morts qui vont tomber, emportés par le virus, et dont on sait parfaitement qu’ils vont se compter par milliers. Dormez bien Madame Buzyn, si vous le pouvez.

Mais il y a plus grave, beaucoup plus grave, on peut déduire de ses propos le caractère criminel du comportement des décideurs publics dont c’était la responsabilité de prendre toutes les mesures permettant d’affronter la catastrophe et d’éviter une hécatombe.

Que nous dit-elle en effet ? : « Je pense que j’ai vu la première ce qui se passait en Chine : le 20 décembre, un blog anglophone détaillait des pneumopathies étranges. J’ai alerté le directeur général de la santé. Le 11 janvier, j’ai envoyé un message au président sur la situation. Le 30 janvier, j’ai averti Edouard Philippe que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir. Je rongeais mon frein. » Donc, dès la fin janvier il était clair que prévenu par la ministre de la santé de la république Emmanuel Macron savait à quoi il fallait s’attendre, son premier ministre aussi ainsi que le directeur général de la santé. Malgré cela, le président de la république paradait le 7 mars dans les rues de Paris pour inciter les parisiens à continuer à aller au théâtre ! Tous ceux, professeurs de médecine, spécialistes, chercheurs qui sonnaient l’alarme se faisaient insulter par les serviteurs du pouvoir, de Jean-Michel Apathie à Christophe Barbier en passant par l’ineffable Michel Cymes et bien sûr l’inévitable Sibeth Ndiaye. L’incompétence à la direction d’un État de toute cette équipe arrivée au pouvoir par surprise en 2017 n’est plus à démontrer, mais aujourd’hui si l’on en croit Buzyn ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Si ces faits sont établis, si Madame Buzyn dit la vérité, tout cela engage la responsabilité pénale de tous ces décideurs publics.

Que nous dit le code pénal, celui-là même utilisé dans l’affaire du sang contaminé ?

C’est tout d’abord l’article 221–6 qui s’applique et qu’il faut citer intégralement :

 « Le fait de causer, dans les conditions et selon les distinctions prévues à l’article 121-3, par maladresse, imprudence, inattention, négligence ou manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, la mort d’autrui constitue un homicide involontaire puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.

En cas de violation manifestement délibérée d’une obligation particulière de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, les peines encourues sont portées à cinq ans d’emprisonnement et à 75 000 euros d’amende. »

Il renvoie à l’article 121-3 qui nous dit :

« Il y a également délit, lorsque la loi le prévoit, en cas de faute d’imprudence, de négligence ou de manquement à une obligation de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, s’il est établi que l’auteur des faits n’a pas accompli les diligences normales compte tenu, le cas échéant, de la nature de ses missions ou de ses fonctions, de ses compétences ainsi que du pouvoir et des moyens dont il disposait.

Dans le cas prévu par l’alinéa qui précède, les personnes physiques qui n’ont pas causé directement le dommage, mais qui ont créé ou contribué à créer la situation qui a permis la réalisation du dommage ou qui n’ont pas pris les mesures permettant de l’éviter, sont responsables pénalement s’il est établi qu’elles ont, soit violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, soit commis une faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d’une particulière gravité qu’elles ne pouvaient ignorer. »

Ces deux textes, fruit d’une élaboration particulière dans les années 90 pour justement bien définir le périmètre de la responsabilité personnelle en matière d’homicide et de coups et blessures involontaires, méritent un éclairage.

Dans ce domaine, la France applique depuis toujours ce que l’on appelle : « la théorie de l’équivalence des conditions  » qui veut que tous ceux qui ont commis le dommage ou CONTRIBUÉ à sa réalisation sont pénalement responsables. C’est ce que l’on appelle les « auteurs directs » et les « auteurs indirects ». On prendra un exemple un peu éloigné de notre sujet mais qui éclaire la problématique. L’automobiliste qui renverse un cycliste et le tue est l’auteur direct de l’infraction de l’article 221–6 par défaut de maîtrise de son véhicule. Mais, si la manœuvre mortelle a aussi été causée en raison d’une voirie défectueuse non signalée à cet endroit, les responsables de celle-ci seront également poursuivis.

Bien évidemment, l’auteur principal et direct des morts de la pandémie est bien le coronavirus. Mais il existe aussi comme vient de l’avouer Agnès Buzyn des auteurs indirects dont la culpabilité si elle est établie serait accablante. Le chef de l’État, le Premier ministre, la ministre de la santé, le directeur général de la santé, savaient donc à quoi s’en tenir dès janvier ? Alors manifestement, n’ayant pas pris les mesures afin de l’éviter alors qu’elles étaient de leur compétence, en n’appliquant pas les « diligences normales » qu’exigeaient leurs responsabilités, ils ont contribué à créer la situation d’une catastrophe aggravée. Et en s’abstenant d’agir, ils ont commis une faute pénale caractérisée en exposant autrui « un risque d’une particulière gravité qu’ils ne pouvaient ignorer ».

Par conséquent, compte tenu de l’ampleur de tout ceci, comme cela avait été le cas pour l’affaire du sang contaminé, il est indispensable que la Cour de Justice de la République soit saisie d’une procédure dirigée contre les ministres pour dire si leur défaillance est établie ainsi que le prétend Agnès Buzyn et prononcer à leur encontre les sanctions à la mesure du dommage subi. Le juge judiciaire de droit commun doit l’être pour les fonctionnaires qui n’ont pas fait leur devoir comme cela avait été également le cas dans l’affaire du sang contaminé.

Emmanuel Macron quant à lui ne risque rien. Avec ses propres pouvoirs et un Parlement à sa botte, celui qui pouvait tout est protégé par son immunité.

Reste le déshonneur.

 

Régis de Castelnau

Publié le 17/03/2020

Face au coronavirus, les femmes davantage en première ligne que les hommes

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

La revue médicale The Lancet appelle les gouvernements à prendre en compte les conséquences particulières du coronavirus sur les femmes.

Les hommes auraient plus de risques que les femmes de mourir du Covid-19, selon les données encore parcellaires à disposition [1]. Mais ce sont les femmes qui sont en première ligne pour affronter l’épidémie. Elles composent l’essentiel des personnels soignants, au contact direct des malades, et courent donc davantage le risque d’être infectées.

« Des données officielles chinoises indiquent que plus de 90 % des soignants de la province du Hubei [la région la plus touchée par le coronavirus en Chine] sont des femmes », relève la revue scientifique médicale britannique The Lancet. La proportion est similaire en France : parmi le million de personnes qui composent la fonction publique hospitalière, 78 % sont des femmes. Ce ratio grimpe à 90 % pour les infirmières et les aides-soignantes (pour les médecins, toutes spécialités, libéral ou hospitalier, le taux de femmes est de 45 %). Or, ce travail de soins largement féminin est « pour une grande partie non-payé ou sous-payé » pendant les crises sanitaires, pendant lesquelles l’État leur demande des efforts inouïs, sans forcément les protéger. Comme on le voit dans plusieurs hôpitaux français avec la pénurie de masques ou de vêtements adaptés et de solutions désinfectantes. Au même moment, les efforts de l’État en la matière se sont portés vers les bureaux de vote ce dimanche pour tenter de protéger assesseurs et votants.

« Les politiques de santé publique ne se sont pas intéressées jusqu’ici aux impacts genrés des épidémies. Ce n’est pas différent pour le coronavirus », écrit la revue, qui fait le point sur les effets genrés de l’épidémie de Covid-19 [2]. Et pourtant, « déterminer la manière dont les épidémies affectent différemment les femmes et les hommes est une étape fondamentale pour comprendre les effets des situations d’urgence sanitaire sur les individus et les communautés ».

Confinement, quarantaine et recrudescence des violences domestiques

La fermeture des écoles, une mesure prise en France comme dans de nombreux autres pays pour lutter contre la propagation, a aussi des effets spécifiques sur les femmes. Ce sont elles, souvent, « qui fournissent la plus grande partie des soins informels dans la famille, avec la conséquence de limiter leur travail et leur opportunités économiques ». The Lancet n’oublie pas de mentionner le statut encore plus compliqué et précaire des travailleuses domestiques employées dans un autre pays que le leur : « Les restrictions de voyage provoquent des lourdes incertitudes financières pour la plupart des travailleuses domestiques étrangères, dont beaucoup voyagent en Asie du Sud-est entre les Philippines, l’Indonésie, Hong Kong et Singapour ».

Autre conséquence pour les femmes, liée à l’instauration du confinement : en Chine, dans les zones mises en quarantaine, les femmes se retrouvent d’autant plus exposées aux violences conjugales. « Depuis que les gens sont confinés à domicile, les ONG ont signalé une augmentation de la violence domestique », écrit l’hebdomadaire britannique The Economist [3]. Un réseau a même été créé pour aider les victimes de violences pendant l’épidémie. Il s’appelle « vaccins contre la violence domestique ». Yuanzhong, une ONG basée à Pékin qui travaille sur les droits des femmes, a publié récemment un nouveau guide », qui inclut « des conseils comme "comment faire une demande de divorce sous quarantaine" ».

Les femmes en première ligne pour soigner, mais exclues des prises de décision

Lors de l’épidémie d’Ebola qui a sévi en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016, et a tué, selon les chiffres officiels, plus de 11 000 personnes [4], « les normes de genre ont eu pour conséquence que les femmes avaient plus de chances d’être infectées par le virus, compte tenu de leur rôle prédominant comme aidants dans les familles et comme personnels soignants de première ligne », rappelle The Lancet. Dans le même temps, « les femmes avaient moins de possibilité d’être en position de prendre les décisions sur l’épidémie, leurs besoins ont été largement été ignorés ». Les moyens normalement attribués à la santé reproductive et sexuelle ont ainsi été redirigés, pour répondre à l’urgence sanitaire du virus Ebola. Ce qui a contribué à une augmentation de la mortalité maternelle, dans une région où ce taux est déjà très élevé.

C’est tout le paradoxe que souligne The Lancet : les femmes sont particulièrement exposées aux épidémies parce qu’elles sont largement sollicitées pour prendre soin des malades et pour gérer les familles. Pourtant, elles sont sous-représentées dans les instances qui prennent les décisions de gestion de la crise sanitaire. « En dépit du fait que le conseil exécutif de l’OMS [Organisation mondiale de la santé] reconnaisse le besoin d’inclure les femmes dans les prises de décisions pour répondre aux épidémies, la représentation des mêmes femmes aux niveaux nationaux et global dans les espaces politiques qui traite du Covid-19 est inadéquate », conclut la revue, prenant pour exemple la task force mise en place par le gouvernement des États-Unis pour lutter contre le coronavirus, composée en grande majorité d’hommes. L’article se termine par un appel : « Nous demandons aux gouvernements et institutions internationales de la santé de considérer les effets genrés du Covid-19, directs et indirects, et d’inclure les voix des femmes qui sont en première ligne dans la réponse à l’épidémie. » Sera-t-il entendu ?

Rachel Knaebel

Photo : © Anne Paq

Notes

[1] Notamment cette étude sur 191 patients chinois hospitalisés à Wuhan, dont 137 guérisons, et 54 décès (en anglais ici).

[2] Voir l’article ici.

[3] Voir l’article ici.

[4] Voir le résumé de l’institut Pasteur.

Publié le 14/03/2020

Les généralistes, « fantassins désarmés » face au Covid-19

 

Alexandre Fache (site humanite.fr)

 

Le stade 3 de l’épidémie, imminent, en fait les premiers acteurs de la lutte anti-coronavirus. Dans les départements les plus touchés, c’est déjà le cas. Témoignages recueillis dans l’Oise, en Corse et dans le Morbihan.

« Nous, du gel ou des masques, on n’en a pas »

Dr Xavier Lambertin, 56 ans, généraliste à Lachapelle-aux-Pots (Oise).

Ils sont en première ligne sur le front du Covid-19. Les médecins généralistes des zones les plus touchées par l’épidémie, dans l’Oise, le Haut-Rhin, le Morbihan ou en Corse, constituent le premier et principal rempart contre la maladie. Pour ces professionnels, le stade 3 de l’épidémie, toujours pas officialisé, a de fait déjà démarré depuis au moins deux semaines. Avec des protocoles bien précis et des moyens en conséquence ? Pas du tout, répondent les médecins que nous avons joints mercredi. Témoignages.

« Je travaille en milieu rural, dans un désert médical, donc mes journées sont déjà bien chargées sans coronavirus : 8 heures- 22 heures, et malgré ça, je refuse encore 10 à 15 patients par jour. Évidemment, le virus aggrave tout cela, d’autant que nous n’avons pas de protocole à suivre ni de matériel en quantité suffisante pour nous protéger et protéger les patients. En fait, c’est le bazar et le règne de la débrouille. Là, je reviens d’un magasin de bricolage où je suis allé chercher des lunettes de protection… Je ne vais quand même pas mener mes consultations en masque de plongée ! Certes, l’ARS a bien fait quelques réunions, mais, il y a encore quinze jours, les médecins de ville n’y étaient même pas invités ! Mon obsession, c’est de ne pas transmettre le virus à des patients fragiles. Donc, on s’est organisé en conséquence. On a arrêté les consultations libres et on fonctionne uniquement sur rendez-vous. Nous sommes deux médecins dans un cabinet qui pourrait en accueillir quatre – c’est l’avantage du désert médical ! Du coup, on a pu réserver une salle d’attente, et même une salle de consultation, pour les personnes avec risque contagieux. Et je porte un masque systématiquement quand je reçois mes patients. Mais l’ambiance est bizarre, on est toujours un peu aux aguets et on ne travaille pas sereinement. On échange des infos avec les autres médecins du département, qui ont vu passer des cas positifs. Certains ont remarqué que beaucoup avaient comme symptôme une perte de goût et d’odorat. Mardi soir, j’ai eu une malade qui présentait ces symptômes et avait potentiellement croisé des cas positifs. Mais comme elle n’avait de détresse respiratoire, impossible de lui faire passer le test du Covid-19. Je l’ai arrêtée huit jours et lui ai dit de rester confinée chez elle. Bref, on essaie de faire au mieux, au cas par cas, mais on se sent un peu abandonné face au virus. »

« Un vrai retard à l’allumage dans la gestion de l’épidémie »

Dr Sébastien Thos, 44 ans, généraliste à SOS Médecins, à Vannes (Morbihan)

« Nous sommes plusieurs médecins à travailler dans une petite structure à Vannes ou en nous déplaçant au domicile des patients les plus fragiles. Même si nous nous situons à quelques kilomètres du cluster d’Auray, on n’a pas vu le nombre de consultations exploser. Peut-être parce que les gens réfléchissent à deux fois avant de se présenter dans un cabinet médical. Chaque jour néanmoins, on voit entre 80 et 100 patients, et les masques vont vite manquer. Car on les utilise pour nous, soignants, et on en donne aussi à tous ceux qui toussent. Plus généralement, je trouve qu’il y a eu un vrai retard à l’allumage dans la gestion de la maladie. La première alerte de l’OMS date de fin décembre 2019, et les premiers cas groupés en Italie du 19 février. Dès ce moment, il aurait fallu agir plus vite et plus fort. Mais, en fait, rien n’a été anticipé. Aucune leçon n’a été tirée de l’épisode de grippe H1N1, aucun protocole n’existe, même dans les Ehpad, et aucun stock de matériel n’a été constitué dans les régions. Résultat, on improvise, et tout est un peu chaotique, alors que ce genre de virus va nous frapper régulièrement. Un exemple ? Le 20 février, je vois un patient avec des problèmes respiratoires. Classique en hiver. L’homme est hospitalisé et son état se dégrade. Huit jours après, il est testé au coronavirus. Positif. Et le 29, à 23 heures, je suis au restaurant et je reçois un appel : on me dit de rentrer chez moi et de rester confiné, en surveillant ma température. Huit jours après, quel sens cela a-t-il ? Le mal était fait, si j’avais contaminé d’autres personnes. Ce confinement a été levé après 24 heures, parce qu’on est alors passé au stade 2 de l’épidémie, qui prévoit que les soignants, même exposés, continuent de travailler. Cela résume un peu la confusion qui règne dans l’approche de la maladie. À laquelle s’ajoute un problème de taille, dont on parle peu : le manque de formation des personnels de santé libéraux. Les masques par exemple, si on ne sait pas bien les mettre et les enlever, cela peut être problématique. Je pense aussi aux infirmières libérales qui sont en contact quotidien avec les patients “préférés” des virus, les personnes âgées et fragiles. Qui pense à elles ? Qui les forme à se protéger efficacement ? »

« On se sent un peu abandonnés face au virus »

Dr Sauveur Merlenghi, 73 ans, généraliste à Ajaccio (Corse)

« Avec cette épidémie, on fait comme d’habitude, avec nos propres moyens et notre propre expérience. Certes, ce coronavirus constitue un problème sérieux, mais il faut aussi savoir le relativiser. La pollution tue chaque année 48 000 personnes en France et on n’arrête pas pour autant les voitures ou les usines. 3 % de mortalité, c’est bien moins que la rougeole par exemple. Donc, on applique au mieux les mesures barrières classiques (lavage de mains), et on demande aux patients qui toussent ou ont des problèmes respiratoires de téléphoner avant ou de ne pas passer par la salle d’attente, pour éviter les contaminations. Ils attendent dehors et sont reçus en priorité. Mais, de toute façon, du gel hydroalcoolique ou des masques, nous, on n’en a pas ! Et l’ARS ne nous dit pas où en trouver. On est des fantassins, en première ligne, sans protection et sans autres armes que nos connaissances. Or, évidemment, les patients, eux, se posent énormément de questions. Et pour cause : les pouvoirs publics ont créé les conditions de cette psychose collective ! D’ailleurs, on voit bien que, si les choses s’accélèrent récemment, ce n’est pas au nom de la santé publique, mais bien parce que les conséquences économiques de l’épidémie commencent à faire peur. À Ajaccio, 36 cas ont été répertoriés à ce jour, ce qui est beaucoup. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu énormément d’impréparation et pas mal d’incivisme aussi, après la mise au jour des premiers cas, qui revenaient d’un foyer à Mulhouse. À Bastia, cela a été mieux géré, et il n’y a que 6 cas aujourd’hui. »

 

Alexandre Fache

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