PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 27/04/2020

Faute de protection, des soignants souffrent, contaminent et succombent

 

Par Caroline Coq-Chodorge, Pascale Pascariello, Antton Rouget et Matthieu Suc (site mediapart.fr)

 

Des milliers de professionnels de santé et de pompiers sont aujourd’hui contaminés. Certains souffrent et meurent. D’autres continuent à travailler, et propagent ainsi le virus. L’AP-HP envisage pourtant de systématiser ce fonctionnement, selon une note interne obtenue par Mediapart.

·  Leur situation n’est jamais évoquée dans les statistiques diffusées chaque soir par le directeur général de la santé Jérôme Salomon. Pourtant, pas assez protégés, les soignants tombent malades, contaminent leurs propres patients, leurs proches, et meurent de l’épidémie. Le phénomène, d’une ampleur inédite, suscite l’inquiétude et l’exaspération de soignants, qui ne devraient pas être rassurés par une note interne de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) que Mediapart s’est procurée : le navire amiral des hôpitaux français prévoit de continuer à faire travailler, dans la perspective du déconfinement, les soignants testés positifs au Covid peu symptomatiques et non immunisés.

Initialement rédigée le 11 avril, la note a été mise à jour le 13 avril, après l’annonce par Emmanuel Macron de la date du 11 mai pour le déconfinement. Sur six pages, Martin Hirsch, son directeur adjoint François Crémieux, son directeur médical de crise, le professeur Bruno Riou, et son directeur de la stratégie de transformation de l’AP-HP, Frédéric Batteux, listent les risques auxquels l’AP-HP doit faire face, les solutions envisagées et la préparation du déconfinement.

« Les soignants étant exposés, il est indispensable de les considérer comme prioritaires pour les tests », indique le patron de l’AP-HP dans le document. Avant d’expliquer qu’une partie du personnel, même s’il est testé positif, devra en réalité continuer à travailler : « Induire une politique large d’éviction (des PCR + [testés positifs] pas ou peu symptomatiques ou des non immunisés) rendrait impossible la continuité du système des soins », justifie-t-il.

La direction de l’AP-HP organise ainsi la mise en danger des soignants mais sait que « cela sera un point très délicat à discuter et à faire accepter avant de commencer le dépistage à large échelle dans ces populations ». D’autant que le personnel est déjà exposé aux risques de « l’épuisement, du burn-out et du stress post-traumatique », exacerbés par « les premiers décès qui surviennent parmi les soignants » et par « l’extrême frustration de devoir toujours rationner les équipements de protections et certains médicaments ».

« L’exposition au risque est réelle et se traduit maintenant par des décès », reconnaît Martin Hirsch, en estimant qu’« il faut vite pouvoir leur dire [aux soignants] que leur situation est bien prise en compte », pour « éviter toute démobilisation alors que la crise sanitaire va se prolonger ».

Interrogée sur cette nouvelle doctrine, l’AP-HP minimise en parlant d’une « réflexion générale », et indique que la « politique appliquée » est celle d’un dépistage massif pour la sécurité du personnel. Mais ce nouvel hiatus illustre, si c’était nécessaire, l’absolue confusion qui règne : personne ne teste de la même façon, personne n’applique les mêmes précautions, personne ne fait remonter les infos à l’identique, et, dans ce contexte, il est impossible d’obtenir des statistiques nationales fiables.

À l’AP-HP, sur 100 000 personnels, 4 275 ont présenté des tests positifs au Covid-19. « 7 sont en réanimation et 3 sont décédés », précise Olivier Youinou, co-secrétaire du syndicat SUD Santé. L’AP-HP se félicite de son côté, le 23 avril, que « le nombre de personnels atteints par le virus continue à diminuer ».

Le 20 avril, 35 soignants ont été testés positifs, alors qu’ils étaient 200 en moyenne chaque jour deux semaines plus tôt. Selon nos calculs, au 14 avril, près d’un quart des tests positifs pratiqués dans les hôpitaux de Paris concernaient des soignants. Les autres établissements ne sont pas en reste : selon un document interne de l’Agence régionale de santé Île-de-France que nous avons pu consulter, le nombre de cas dans les établissements sociaux et médico-sociaux s’élève, au vendredi 24 avril, à 14 797 (225 nouveaux cas en 24 heures), dont 8 942 pour les seuls Ehpad de la région.

Les mêmes chiffres, impressionnants, témoignent de la déflagration de l’épidémie dans les hôpitaux de l’est du pays. Depuis le 1er mars, 571 agents de l’hôpital de Mulhouse ont été placés en arrêt de travail pour « Covid avéré ou suspecté ». Soit près de 10 % du personnel. « 26 professionnels ont été hospitalisés. » À ce jour, il y en a encore « 17 », selon la direction. « Aux urgences, environ 20 % du service a été contaminé », témoigne une infirmière de cet hôpital, qui dit avoir « baigné dans le virus pendant des semaines ».

À Strasbourg, 570 professionnels des hôpitaux universitaires ont été dépistés Covid positifs au jeudi 23 avril, dont « 235 » sont revenus au travail, indique l’établissement. Aux hôpitaux civils de Colmar, on comptabilise « 358 résultats Covid-19 positifs » depuis la mise en place d’un centre de prélèvements pour les soignants. Un médecin est hospitalisé.

 

L’hôpital est-il aujourd’hui un cluster, c’est-à-dire un lieu ou l’épidémie circule encore activement ? En réponse à nos questions, l’AP-HP affirme que « la grande majorité des cas de Covid-19 est d’acquisition communautaire et non hospitalière dans [ses] hôpitaux ». Cette thèse est de plus en plus contestée.

Le dernier soignant décédé, le médecin urgentiste de Lons-le-Saunier Éric Loupiac, 60 ans, mort du Covid-19 jeudi 23 avril, avait été contaminé le 6 mars, « au contact d’un des premiers patients atteints du Covid-19 qui s’est présenté dans [leur] service d’urgences », explique un de ses collègues, infirmier. « Il a été contaminé au début de l’épidémie, quand on nous disait que les masques n’étaient pas si importants », s’agace le médecin urgentiste Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf), qui décrit Éric Loupiac comme « un homme de 60 ans en bonne santé, sportif, qui ne présentait pas de facteur de risques ».

Le professeur Éric Caumes, chef de service des maladies infectieuses à la Pitié-Salpêtrière, rappelle que « l’hôpital est un important foyer potentiel de contamination dans tous les pays du monde ». « En France, ajoute-t-il, des soignants continuent à travailler alors qu’ils sont positifs, d’autres ne se font pas dépister malgré l’existence de symptômes évocateurs ». Autrement dit : rien n’est fait pour bloquer la circulation du virus à l’hôpital.

Aucun protocole national de dépistage des soignants

Certains groupes hospitaliers font l’effort de compter le nombre des soignants contaminés, mais ce sont des exceptions. Selon une étude conduite auprès de 1 300 médecins par le Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs (Snphar-e), 37 % observent « une omerta » sur le taux local de contamination dans leur hôpital.

Pour l’académie de médecine, la transmission au personnel soignant est même un « point aveugle de l’épidémie ». Existe-t-il des directives officielles sur le décompte des soignants contaminés ? Interrogée, la Direction générale de l’offre de soins, au sein du ministère de la santé, nous a répondu qu’il existait « depuis peu » un dispositif de « remontée des cas d’infections survenant parmi les personnels des établissements de santé ». Ce dispositif est censé fonctionner, mais aucun cas n’est pour l’instant mentionné sur le site indiqué.

Pour Yasminal Kettal, infirmière aux urgences de l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis et membre du Collectif Inter-urgences, « l’absence de statistiques montre bien que les soignants contaminés, ce n’est pas important. C’est pourtant leur responsabilité d’employeur de suivre les contaminations, service par service, et de revoir les règles d’hygiène là où c’est nécessaire ». « Ils sont partis du postulat qu’on allait tous être contaminés », dénonce-t-elle. Dans son service, « 25 membres du personnel ont été contaminés, sur 90. Certains étaient dans un état grave, c’était flippant ».

Elle-même a été arrêtée une semaine, en raison d’une forte fièvre, d’une fatigue intense, de courbatures, quelque chose de « costaud ». Elle a été testée au début de ses symptômes, mais le test est revenu négatif. Chez les personnes contaminées, 30 % des tests sont des « faux négatifs » : ils ne détectent pas le virus, alors qu’il est présent, mais pas encore dans la gorge ou le nez, là où sont pratiqués les prélèvements.

Les chiffres connus ne représentent donc qu’une partie des contaminations de soignants, en raison de ces faux négatifs, du nombre de cas asymptomatiques, mais surtout de pratiques de test très variables d’un établissement à l’autre. « Dans certains services, une simple fièvre justifie un test, explique Olivier Youinou, co-secrétaire du syndicat SUD Santé de l’AP-HP. Mais ailleurs, il faut présenter une détresse respiratoire pour l’obtenir. C’est à l’appréciation de l’encadrement et du management. Certains estiment que les soignants suspects de Covid-19 doivent continuer à travailler avec des masques. » L’AP-HP se protège derrière la « consigne » donnée de « dépister tous les soignants au moindre symptôme, même faible ».

« Il n’y a pas de protocole national de dépistage, cela se fait selon les services de médecine du travail, appuie Béatrice, interne en médecine du travail dans un hôpital d’Île-de-France. Dans mon hôpital, chaque soignant qui présente des symptômes est testé. On teste assez large. Quand deux ou trois soignants sont positifs dans un même service, on teste tout le monde pour identifier les clusters. Cela a mis du temps au début, malheureusement ; on a navigué à vue. »

Les cas de soignants testés positifs au Covid, et même malades, qui continuent à travailler sont nombreux, spécialement chez les médecins. « Deux médecins de mon service de réanimation ont continué à travailler en étant malades. Ils expliquaient qu’ils n’avaient pas de symptômes, donc qu’ils n’étaient pas contagieux. Nous, on ne comprend pas ce discours », témoigne un aide-soignant d’un hôpital parisien. Et en effet, des études scientifiques de plus en plus nombreuses montrent que les patients atteints contaminent quelques jours avant l’apparition des symptômes. C’est précisément pour cette raison que l’épidémie de SARS-CoV-2 est si difficile à contrôler.

Sandra Fournier, du service de prévention du risque infectieux, assure que « les personnels positifs au Covid-19 sont arrêtés pour au moins sept jours. Cet arrêt peut être prolongée si l’état clinique le nécessite ».

Le professeur de réanimation Jean-Michel Constantin confirme pourtant qu’il « conn[aît] des médecins qui ont continué à travailler en étant positifs. Mais ils étaient dans des services dédiés aux malades du Covid-19 et ils portaient en permanence des masques pour protéger les autres ». Le syndicaliste et infirmier anesthésiste Olivier Youinou tance : « Nous travaillons ensemble, nous faisons des gestes ensemble, d’une manière très rapprochée. Ces médecins peuvent nous contaminer ! »

L’infectiologue Éric Caumes est clairement en désaccord avec ces pratiques : « J’ai eu deux clusters dans mon service. Je l’ai fait dépister en totalité, même les personnes non symptomatiques. Nous avons trouvé une dizaine de cas, sur deux étages différents. Tous sont rentrés chez eux, parce qu’il faut casser les chaînes de contamination. Il faut être exemplaires vis-à-vis de nos personnels. »

Le blocage des chaînes de contamination bute aussi sur un problème structurel : le manque de matériel de protection. « Rien n’est réglé ! Quand le gouvernement dit qu’il a répondu aux problèmes, c’est faux. À 15 jours du déconfinement du 11 mai, le problème du matériel de protection n’est toujours pas solutionné, c’est inimaginable », s’agace Astrid Petit, sage-femme et membre de la direction fédérale de la CGT.

Faute de recensement public, le syndicat a lancé, depuis la fin du mois de mars, ses propres enquêtes nationales sur les contaminations de soignants et le manque de matériel.

Les deux premières ont montré un « bond impressionnant » des taux de contamination. « Dans les premiers résultats, le 6 avril, nous avions 2 746 soignants contaminés sur 400 000 salariés, ce qui représente un taux de contamination six fois supérieur à celui de la population. Lors de l’actualisation de l’étude, le 16 avril, nous étions à 6 676 soignants contaminés, alors que nous avons eu moins de réponses (132 syndicats, représentant 273 000 salariés). » Surtout, la CGT a enregistré 10 agents décédés du Covid-19 au 16 avril, contre un seul dix jours plus tôt.

Une nouvelle enquête, dont les résultats sont en cours de traitement, sera publiée dans les prochains jours. Dans des résultats intermédiaires, au 23 avril, 62 % des interrogés ont répondu « oui » à la question « Manquez-vous de matériel de protection ? ». Dans l’ordre, les soignants ne s’estiment pas assez dotés en blouses de protection (dans 75 % des réponses ; relire par ailleurs notre enquête ici), ensuite en masques de protection FFP2 (dans 56 % des réponses), puis en masques chirurgicaux.

110 sapeurs-pompiers de Paris testés positifs et quelque 350 cas suspects

« Des problèmes concernant les gants apparaissent aussi dans cette enquête, dans 16,5 % des réponses », relève également Astrid Petit. « Dans 60 % des réponses, à ce jour, les professionnels n’ont pas non plus d’accès facile au dépistage. C’était 67 %, le 6 avril. Il y a un léger mieux, mais la tension est toujours là. Et je le rappelle, le déconfinement est dans 15 jours », ajoute la syndicaliste.

La médecine de ville n’est pas épargnée. Bien au contraire, puisqu’elle paye un lourd tribut depuis la propagation du Covid-19.

« Au début de la crise, on n’a rien reçu, aucune protection supplémentaire, explique Francis*, médecin à domicile dans une région fortement impactée par le virus. On s’est organisés avec nos relations. Des médecins plus anciens nous ont dépannés avec des vieux masques de la période Bachelot. Une entreprise de métallurgie nous a aussi donné des FFP2, des combinaisons et des solutions hydro-alcooliques. J’ai fait 30 bornes pour aller récupérer quelques masques chez un cuisiniste. Les masques étaient pleins de poussière, entreposés au fond d’un garage. »

Le groupement de Francis – une cinquantaine de médecins – a aussi développé, depuis mars, son propre circuit d’approvisionnement avec la Chine : « On a aussi réussi à avoir un contact là-bas qui vérifie la qualité sur place avant de nous les envoyer. On se croit un peu comme des trafiquants. On a l’impression de dealer de la drogue, alors que ce sont des masques ! » Les médecins « font venir une petite quantité à chaque fois, 300 ou 400, en espérant ne pas être saisis par la douane ». « On a voulu faire une grosse livraison pour tenir trois mois mais c’était trop cher, plusieurs dizaines de milliers d’euros, on ne pouvait pas l’assumer. » Malgré la dotation actuelle de l’État, revue à la hausse après les dernières importations, « si on n’arrive plus à se fournir par nos propres moyens, on doit s’arrêter le 2 mai ».

« On ne prendra pas le risque d’aller chez les gens sans FFP2 », ajoute-t-il. À ce jour, six médecins sur la cinquantaine de son groupement ont été dépistés positifs au Covid.

La crainte de transmettre le virus aux autres, c’est aussi ce qui habite Mélanie*, infirmière en unité Covid au CHU de Strasbourg. « Dans mon service, je dirais que ce sont trois quarts des infirmières qui ont attrapé le Covid. Je n’ai pas eu de symptômes, mais je ne sais pas par quel miracle je ne l’aurais pas eu, explique-t-elle. C’est très dur psychologiquement. On ressent de la culpabilité de contaminer ses proches. »

Mélanie et son mari font chambre à part. « Mes enfants ont développé des symptômes liés au stress. Ma fille me dit souvent : “Reviens maman, je ne veux pas que tu meures, je veux retourner dans ton ventre pour être protégée.” Le sacrifice est lourd quand même », dit-elle, prise par l’émotion.

« On a soigné des membres de la famille de collègues, reprend Yasmina Kettal, à Saint-Denis. Comment ont-ils été contaminés ? On est aussi terrifiés pour nos proches. »

Même problématique chez les sapeurs-pompiers. « J’ai été en contact avec une personne qui avait les symptômes du Covid, donc on m’a demandé de porter un masque chirurgical en permanence pendant ma garde, explique Hugo*, qui exerce en Moselle. J’ai eu peur d’être vecteur du virus chez moi. On me demandait de porter un masque toute la journée mais on me laissait rentrer à la maison sans rien. C’est dur à comprendre. J’ai du coup adopté des mesures de sécurité maximales, pour ne pas contaminer mes proches. Mais ce n’est pas facile avec un enfant en bas âge. J’allais dormir dans notre chambre d’amis. »

Comme le ministère de la santé, le ministère de l’intérieur ne fournit aucune donnée publique sur les taux de contamination des sapeurs-pompiers.

Officiellement, il n’y a eu qu’un seul cas de soldat du feu décédé à cause du Covid-19. Olivier Lugand, 58 ans, était, comme le rapporte Le Parisien, pompier volontaire dans les Yvelines. Il est décédé dans la nuit du 11 au 12 avril. Mais, assure une source à la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC, la direction au sein de Beauvau qui chapeaute les sapeurs-pompiers), Olivier Lugand n’avait pas participé à des interventions sur des personnes atteintes par le coronavirus. En revanche, il était infirmier de profession et aurait pu être contaminé dans le cadre de son activité professionnelle.

Fin mars, Le Figaro indiquait qu’il y avait déjà plus de 200 pompiers atteints du coronavirus et 2 000 autres confinés en raison d’une suspicion de contamination. Début avril, le lieutenant-colonel Gabriel Plus, le porte-parole la brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP), évoquait lui dans 20 Minutes « une trentaine de cas avérés sur les 8 500 pompiers de la brigade. Trois d’entre eux ont dû être hospitalisés en réanimation mais sont désormais sortis ». Selon nos informations, il y a désormais 110 sapeurs-pompiers de Paris testés positifs et quelque 350 cas présentant des symptômes suspects.

Sollicités par Mediapart, le ministère de l’intérieur et la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises n’ont pas souhaité répondre à nos questions (voir Boîte noire). Y compris celles concernant les tensions sur les stocks de matériel de protection.

Ce silence est d’autant plus embarrassant que, selon nos informations, plusieurs directeurs de Sdis, les services départementaux d’incendie et de secours semés dans tout le territoire, avaient tiré la sonnette d’alarme auprès de leur autorité de tutelle, concernant la pénurie prévisible de masques chirurgicaux et FFP2, dès le mois de février.

Des alertes sur le manque de matériel dès le mois de février

Des alertes remontées par des appels téléphoniques, des mails mais aussi le « blog des directeurs », un fil de discussion ouvert à 200 personnes comprenant tous les directeurs de Sdis, leurs adjoints, la haute hiérarchie des sapeurs-pompiers et la DGSCGC. Ceux qui s’y expriment tiennent un discours radicalement différent de celui tenu publiquement au même moment par les plus hautes autorités de l’État.

Comme ce 27 février, jour où le DGS Jérôme Salomon déclare publiquement qu’« il n’y a pas de sujet de pénurie ». Au même moment, le colonel Jean Moine, directeur du Sdis de la Charente, prend la plume sur le blog des directeurs. « En février, on a commencé à réfléchir à reconstituer nos stocks. J’ai demandé à notre pharmacien-chef et quand il consulte ses fournisseurs habituels, il me fait état d’un niveau de prix démesuré. Les masques qu’on achetait 22 centimes étaient vendus désormais 1,5 € HT pièce. J’ai fait remonter l’information au ministère. On s’est aperçus que nous n’étions pas les seuls. Les préfectures des zones de défense nous ont ensuite alimentés en masques », explique-t-il à Mediapart.

D’autres directeurs sont beaucoup plus inquiets. « Notre fournisseur de masques FFP2 et 3, […] nous a récemment indiqué ne pouvoir être en mesure de nous réapprovisionner avant juillet 2020 ; même chose pour les masques chirurgicaux. A priori, les autres fournisseurs sont dans la même situation. Nous risquons de manquer de masques au plus fort de l’épidémie… », interpelle le directeur du Sdis du Tarn. L’adjoint du Sdis des Yvelines interroge : « Au regard de l’état de nos stocks sur l’un ou/et l’autre de ces types de masques, quelle est la doctrine préconisée par le DGSCGC, pour permettre aux Sdis de garantir dans le temps et selon les capacités de réapprovisionnement un niveau de sécurité adapté […] ? »

Sollicités par Mediapart, plusieurs directeurs nous ont confirmé n’avoir jamais eu de retour de la part de leur autorité de tutelle. La DGSCGC et le ministère de l’intérieur n’ont pas souhaité commenter.

 « Des préoccupations se sont exprimées. On était en tension. Mais il n’y a pas eu de rupture opérationnelle où des pompiers étaient mal équipés », temporise un directeur de l’ouest de la France, dans un département peu touché par l’épidémie. D’autres laissent percevoir leur inquiétude, comme ce directeur d’un Sdis du sud-ouest de la France : « Il n’y a plus de tension sur les masquesLes FFP2, on en a encore. On réutilise des périmés. Maintenant, le problème se porte plutôt sur les blouses et combinaisons de protection. Nous avons passé des commandes pour des combinaisons jetables mais on n’arrive pas obtenir de réponse des fournisseurs sur quand on sera livrés et en quelle quantité… »

Le discours se durcit sur le terrain, là où la pandémie a le plus fortement éprouvé les systèmes de santé et de secours. Selon une source interne à la brigade de sapeurs-pompiers de Paris, au plus fort de la pandémie, « on se protégeait uniquement pour les suspicions de Covid, faute de stocks et de visibilité sur l’approvisionnement. Au lieu de se protéger sur toutes les interventions, ce que nous aurions fait sinon, et ce que nous faisons dorénavant. »

À un moment, critique, il n’est resté que près de 6 000 masques, alors que la brigade réalise 1 200 interventions de secours à victime par jour. Soit, considérant qu’il y a trois équipiers par camion, des réserves pour deux jours d’intervention, trois si un sapeur-pompier était laissé à l’intérieur du camion au lieu de participer à l’intervention de secours.

« Rien n’a été anticipé. Zéro, se désole Lionel*, un sapeur-pompier de Moselle. On s’est retrouvés avec une caisse vide de FFP2 et des notes de service contradictoires qui en ont progressivement réduit l’accès. » Un autre pompier du même département complète : « Les règles se sont assouplies au fil des jours. Au début, c’était FFP2 pour tout le monde. Mais plus on voyait le virus se propager, plus il faisait preuve de sa virulence, et plus on nous disait que le FFP2 n’était pas nécessaire… Au pire de la crise, on transportait des patients Covid à l’Hôpital de Mercy [à Metz] avec un masque chirurgical et en tenue classique, avec laquelle on va aller manger. Le personnel hospitalier prenait le relai avec des blouses, des charlottes, des FFP2. C’est pourtant le même virus. »

Le cas Nicolas*, un autre pompier de l’Est avec 20 ans de carrière, illustre bien toutes les limites de la stratégie française qui, pour gérer une pénurie, a restreint jusqu’à l’extrême l’accès aux tests et protections. « À la mi-mars, je suis intervenu dans un Ehpad où une dame souffrait de nausées et de diarrhée, raconte le professionnel. Nous n’avons mis nos masques qu’une fois que nous étions dans l’ambulance, à cause de la promiscuité, et encore, en théorie nous n’aurions pas dû le faire. La règle, c’est : pas de suspicion Covid, pas de masque. J’ai transgressé les règles et cinq jours plus tard, l’Agence régionale de santé m’a appelé : la dame était en fait atteinte du Covid. »

Nicolas devient alors à son tour un porteur suspect et un vecteur potentiel du virus. « L’ARS m’a dit qu’il ne fallait plus que j’aille faire mes courses, que je ne devais plus faire mon gazole mais, par contre, je pouvais continuer à aller travailler… » Ne présentant aucun symptôme, le pompier n’a pas été testé et a continué à se rendre en caserne. « On m’a demandé de porter un masque chirurgical toute la journée. »

Le pompier est même retourné dans un Ehpad. « Je portais mon masque chirurgical, j’en avais les larmes aux yeux. C’était pour une mamie. Je me disais : c’est horrible, je suis une bombe à retardement, je suis peut-être en train de la tuer. J’ai fait ce métier pour protéger les gens. Je me suis dit : je ne protège plus, je risque de tuer. »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Publié le 25/04/2020

Pendant la pandémie de coronavirus, la saignée se poursuit dans les hôpitaux

 

Cécile Rousseau (site humanite.fr)

 

En pleine crise sanitaire, les personnels craignent que les fermetures temporaires de services pour mutualiser les postes ne deviennent pérennes. Loin de la pause dans les plans de restructuration promise par le gouvernement. Quatre exemples. 

Une phrase a marqué les esprits. Le 5 avril, Olivier Véran annonçait la suspension des plans de restructuration dans les hôpitaux. Deux jours plus tôt, le directeur de l’Agence régionale de santé Grand-Est avait suscité un tollé en déclarant qu’il n’y avait pas lieu de remettre en cause les suppressions de postes et de lits au CHRU de Nancy pourtant accablé par la pandémie. Pour jouer l’apaisement, le ministre de la Santé a déclaré qu’il fallait «réinterroger en profondeur nos réflexes et nos manières de penser en matière de gestion hospitalière, pour préparer un grand plan d’investissement de notre système de santé », dans la lignée de ce qu’avait annoncé Emmanuel Macron fin mars. Mais la réalité du terrain contredit cette fable.

Les économies budgétaires n’ont été annulées nulle part : « Tant qu’il n’y a pas de projet de loi de finances de la Sécurité Social (PLFSS) rectificatif, la politique de santé du gouvernement continue comme avant ! avance Michèle Leflon, présidente de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité. Sans compter qu’Agnès Buzyn avait promis qu’un tiers de la dette des hôpitaux serait effacée en fonction des efforts consentis en termes de lits et de personnels… » Certains craignent que les fermetures provisoires de services, souvent compréhensibles pour mutualiser les forces en période de crise, ne servent de ballons d’essai pour restructurer dans un contexte de déficit record de la Sécurité sociale (41 milliards d’euros). Tour d’horizon des inquiétudes. 

 

Le Blanc : le retour du spectre des restructurations

 

Les habitants du Blanc (Indre) n’ont rien oublié. En 2018, ils avaient lutté d’arrache-pied pour sauver leur maternité, sans succès. Quand la direction de l’hôpital a décidé de fermer temporairement le bloc opératoire, le 30 mars dernier, pour des problèmes de planning d’anesthésistes liés à la pandémie (ils se partagent entre cette structure et celle de Châteauroux), leur sang n’a fait qu’un tour. « Nous avons écrit à l’agence régionale de santé, le comité de défense de l’hôpital a fait de même. Pour la maternité, cela s’était passé exactement de la même manière », se souvient Bertrand Coly, membre du collectif Cpasdemainlaveille. Il ajoute que « depuis sa fermeture, huit enfants sont nés à domicile ou aux urgences. On sait que notre hôpital excentré est toujours menacé, tant que la loi Ma Santé 2022 ne sera pas remise en cause ». Le 1er avril, pour alerter sur la situation, ils ont publié une vidéo parodique d’un Emmanuel Macron venant au Blanc détailler son plan massif pour la santé et présenter ses excuses pour avoir détruit l’hôpital public… Douce ironie, car la réouverture du bloc, qui devait intervenir le 19 avril, compte tenu de la baisse du nombre de malades du Covid-19 dans le département, ne s’est pas déroulée comme prévu. Une source médicale assure qu’il n’est pas encore en service à cause, notamment, des problèmes d’effectifs. Même si celle-ci se refuse pour l’instant à crier au loup, elle juge que les craintes exprimées par les collectifs sont « légitimes ».

 

 

Lavelanet : les urgences portées disparues

 

Le personnel n’a rien vu venir. Le 31 mars, la direction a annoncé aux soignants la fermeture des urgences de Lavelanet, jusqu’à fin mai, et leur transfert, dès le lendemain, dans le service de Saint-Jean-de-Verges faisant partie du même centre hospitalier des vallées de l’Ariège (Chiva). Au sein des équipes, en première ligne contre le Covid-19, c’est la douche froide. « Non seulement, le service n’est pas débordé, mais, en plus, ils remplacent les agents sur place pour que ceux-ci puissent récupérer leurs heures ! déplore Gabrielle Pousse, secrétaire CGT du CHSCT au centre hospitalier du pays d’Olmes-Lavelanet. Je ne comprends pas ce qui se passe. Pendant ce temps-là, dans notre zone rurale, avec beaucoup de personnes âgées, les gens sont abandonnés. Il ne faut pas qu’il arrive un drame après la fermeture des cabinets de médecins. » Une décision d’autant plus incompréhensible que l’Ariège est le deuxième département de France le moins touché par le Coronavirus. Pour la CGT, l’explication se trouve ailleurs. Selon Virginie Fachon, secrétaire adjointe du syndicat au Chiva, « cela s’inscrit dans la continuité des économies à réaliser dans le groupement hospitalier de territoire en 2020 ».

Depuis 2012, la structure de Lavelanet n’a cessé d’être dépouillée : la chirurgie complète a disparu, puis la chirurgie ambulatoire l’année dernière. Si la construction d’un nouvel hôpital, repoussée d’année en année, ne devrait pas tarder à démarrer, les inquiétudes sont vives. « On redoute que Lavelanet ne devienne alors qu’un centre gériatrique. C’est pour ça qu’ils veulent regrouper un maximum d’activités sur Saint-Jean-de-Verges », lance Virginie Fachon.

 

Douai : l’austérité ne connaît pas de pause

 

Le Collectif inter-hopitaux (CIH) de la ville du Nord n’en revient toujours pas. Alors que la pandémie connaît une relative accalmie, ils ont découvert que la direction du centre hospitalier de Douai était plus que jamais en contact avec le cabinet de stratégie Adopale, pour lui fournir des rapports d’activité afin de poursuivre l’élaboration du futur contrat de retour à l’équilibre financier (Cref). Pour les équipes sur le pont 24 heures sur 24, la poursuite de la cure d’austérité est un choc. « Il y a de quoi être surpris, observe un membre du collectif, c’est à l’opposé de ce qu’a déclaré Emmanuel Macron, qui a dit que l’aspect financier n’était pas la préoccupation du moment. Alors qu’on vante l’esprit de solidarité à l’hôpital, ça nous paraît déplacé. »

Dans sa version la plus noire, le premier rapport d’Adopale préconisait jusqu’à 100 suppressions de lits pour cette structure qui compte 12 millions de dettes cumulées. Aujourd’hui, c’est la piste des suppressions de postes qui semble privilégiée… Alors que cette histoire fait écho au zèle du directeur de l’agence régionale de santé Grand-Est dans le maintien des restructurations à l’hôpital de Nancy, la secrétaire de la CGT du CH de Douai, Karine Classe, prévient : « S’ils continuent sur cette lancée, ça va être très chaud, sachant qu’ils n’ont jamais reparlé de cela dans les instances représentatives du personnel et qu’en plus, la direction essaie de nous supprimer des congés et de nous imposer de ne prendre que huit jours de vacances cet été. »

De son côté, le député PCF du Nord, Alain Bruneel, a tiré la sonnette d’alarme en adressant un courrier à l’agence régionale de santé et interpellé le ministre de la Santé, pour l’heure sans réponse. L’élu communiste n’y va pas par quatre chemins : « C’est un état d’esprit scandaleux. Nous exigeons l’annulation de ce plan et l’embauche de personnels pour aider ceux qui ont suspendu leur mouvement de grève, entamé il y a un an, pour affronter cette crise sanitaire. Ils se donnent à fond, de la femme de ménage au chirurgien, et on veut leur imposer la même austérité qu’avant ! Il faut aussi rouvrir des lits, c’est tout ce qui manque dans cette période. Nous demandons un projet de loi de financement de la Sécurité sociale rectificatif et l’abrogation de la loi “Ma santé 2022”. Il faut que le “​​​​​​​jour d’après” prôné par le gouvernement soit imprégné du vécu d’aujourd’hui. »

 

Lyon : Au Vinatier, hémorragie de lits en cours

 

Confinement ou pas, les personnels n’ont pas hésité à brandir les banderoles. Mardi et jeudi derniers, une centaine de soignants sont sortis manifester, avec masques sur le nez et tout en gardant leurs distances de sécurité, jusqu’au bâtiment de la direction du centre psychiatrique du Vinatier à Bron, à côté de Lyon, à l’appel de la CGT et de FO. Tous dénoncent les suppressions de lits, au motif de renforcer le service dédié aux malades du Covid. « Or, en ce moment, sur une cinquantaine de lits sanctuarisés, on a une dizaine de cas, détaille Marc Auray, un des responsables de la CGT sur le site, nous ne sommes pas contre un réagencement, mais là, c’est trop. » Après la première vague de suppressions de lits, l’annonce de la fermeture d’une nouvelle unité, il y a quinze jours, et d’une autre, d’ici juin, portant selon la CGT le nombre de lits disparus de 70 à 120, a mis le feu aux poudres. « Notre directeur, qui est très proche du ministre de la Santé, profite clairement de la situation pour continuer son plan de 10 millions d’euros d’économies, il nous met artificiellement en sous-activité, c’est criminel ! Les personnels en ont marre de donner un maximum et d’être pris pour des lapins de trois semaines ! » tonne Marc Auray.

D’autant que le déconfinement et ses conséquences s’annoncent rudes pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques, avec des risques d’aggravation des pathologies. « Il faut que les lits rouvrent dès qu’il y a des besoins. Sinon, on va se retrouver avec de nombreux patients en détresse sur les bras. Donc, on va continuer à se battre jusqu’à l’écriture noir sur blanc d’un protocole pour le maintien des capacités », conclut le cégétiste.

D’autant que le déconfinement et ses conséquences s’annoncent rudes pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques, avec des risques d’aggravation des pathologies. « Il faut que les lits rouvrent dès qu’il y a des besoins. Sinon, on va se retrouver avec de nombreux patients en détresse sur les bras. Donc, on va continuer à se battre jusqu’à l’écriture noir sur blanc d’un protocole pour le maintien des capacités »,

conclut le cégétiste.

Publié le 20/04/2020

Hécatombe dans les Ehpad : scandale d’un État toujours en retard

 

Stéphane Ortega (site rapports de force.fr)

 

Il aura fallu attendre le 2 avril pour que le directeur général de la santé Jérôme Salomon donne un premier décompte du nombre de personnes âgées décédées du Covid-19 dans les Ehpad. Soit 17 jours après le « nous sommes en guerre » du chef de l’État et deux mois après les premiers cas de contamination sur le sol français. Dans les Ehpad, de la même façon que dans les hôpitaux avec le manque de protections, les retards dans les mesures prises se payent durement : 6 524 personnes âgées y sont mortes en date du 15 avril.

 

« Il faut mobiliser des moyens, faire en sorte de pouvoir tester, de pouvoir protéger », expose Édouard Philippe lors des questions au gouvernement devant l’Assemblée nationale. Le b,a-ba d’une politique visant à éviter un désastre dans des Ehpad notoirement sous-dotés : des moyens et des tests pour pouvoir protéger. Cette évidence, apparemment non effective au moment où elle est formulée, à bien comprendre le discours du Premier ministre, date du mercredi 8 avril.

Six jours plus tôt, Jérôme Salomon, faisant état de remontées partielles, donnait pour la première fois une comptabilité macabre dans les maisons de retraite : 884 décès. À la suite de quoi, le ministre de la Santé Olivier Véran annonçait le 6 avril sa décision de « tester tous les résidents et tous les personnels à compter de l’apparition du premier cas confirmé ». Une décision tardive et ne prenant pas en considération, encore à ce jour, les possibilités de contamination de maisons de retraite par des soignants pouvant être asymptomatiques, mais contagieux.

 

Des signaux d’alerte dès la mi-mars

 

À quel moment cette décision élémentaire d’un dépistage général à l’apparition d’un premier cas aurait-elle été pertinente ? Rétrospectivement, probablement trois ou quatre semaines plus tôt. Soit à l’instant où la fermeture de tous les établissements scolaires est annoncée par Emmanuel Macron le 12 mars. Avec certitude : deux semaines avant les annonces du ministre de la Santé du 6 avril. En fait, à l’heure où le gouvernement fait adopter définitivement par le parlement l’état d’urgence sanitaire le 22 mars. À cette période, les signaux d’alerte sont déjà au rouge et l’exécutif ne peut affirmer ne pas en avoir connaissance. Après des décès au « compte goutte », mais déjà de trop, d’un ou deux résidents dans quelques Ehpad, les drames collectifs tombent.

Entre le 5 et 20 mars, l’Ehpad de Thise dans le Doubs compte 12 décès, dont 8 le week-end des 18 et 19 mars. L’établissement compte alors 30 autres personnes malades sur 80 résidents. Au même moment, Gaël Durel, le président de l’association des médecins coordinateurs, évoque des taux de 75 % de résidents infectés dans des établissements où le coronavirus est entré. Les catastrophes y sont certaines, les vulnérabilités au coronavirus des personnes âgées étant clairement établies. Le 20 mars, Olivier Véran reçoit un courrier des professionnels des établissements pour personnes âgées. Ils s’inquiètent et craignent le décès de 100 000 résidents.

C’est seulement en réponse à cette alerte des professionnels de santé que le ministre annonce enfin le samedi 21 mars qu’il répondra à leur demande en équipement : 500 000 masques chirurgicaux par jour, à destination de près de 400 000 soignants et non-soignants, pour prendre en charge 700 000 résidents. Jusque là, pour gérer la pénurie de masques, la priorité était donnée aux hôpitaux qui accueillent les malades du Covid-19. Des moyens de protection arrivent enfin en nombre dans les maisons de retraite, la semaine suivante. Mais entre temps, les alertes virent à l’écarlate : cinq morts dans un Ehpad dans l’Hérault au 20 mars. Vingt autres dans un établissement des Vosges le 23 mars. Le 25 mars : 16 décès dans un Ehpad à Saint-Dizier et 7 dans une résidence en Haute-Savoie. La liste s’allonge, et s’allonge encore.

Le 25 mars, alors que le point presse quotidien ne comptabilise toujours pas les personnes mortes dans les maisons de retraites, l’Agence régionale de santé (ARS) annonce que 148 Ehpad en Île-de-France comptent au moins deux cas de Covid-19 détectés, laissant présager de l’hécatombe à venir. Trois semaines plus tard, l’hécatombe est bien là. Le dernier bilan fait état de 6 524 décès dans les Ehpad et les établissements médico-sociaux. Une comptabilité pourtant suspectée d’être incomplète. Assurément erratique en tout cas, donnée un jour sur deux depuis le week-end dernier, au gré de remontées chaotiques. Aussi surprenant que cela puisse paraître, jusqu’à la fin du mois de mars, aucun dispositif national ne centralisait les remontées des Ehpad et des ARS.

 

Retard à tous les étages

 

En Charente, à l’Ehpad Bergeron-Grenier, 18 employés prennent les devants en confinant leur maison de retraite pour protéger les pensionnaires. Ils dorment sur place au lieu de rentrer chez eux après leur travail. Depuis le 24 mars, personne n’est entré ni sorti jusqu’à avant hier. Et le Covid-19 est resté à la porte de l’établissement ces trois dernières semaines. Une mesure radicale prise sur la seule initiative du directeur et de ses salariés. Une anticipation qui révèle en négatif les cafouillages, l’impréparation, le manque d’organisation et l’absence de planification du gouvernement.

À cette date avancée du 24 mars, les masques FFP2 restent rares dans les Ehpad. Les masques chirurgicaux et les surblouses sont tout juste dispatchés en nombre raisonnable par les ARS. Les personnes malades ne sont pas toujours testées. Faute d’une procédure spécifique, les prescriptions de tests pour les résidents sont le plus souvent laissées à l’initiative des médecins généralistes, eux-mêmes déjà débordés dans leur cabinet. Avec tous les retards lourds de conséquences imaginables. Au-delà de trois résidents confirmés positifs, ceux ayant les mêmes symptômes ne sont pas contrôlés. Les soignants des Ehpad ne sont testés que lorsqu’ils présentent des symptômes, même dans les maisons de retraite où des cas ont été confirmés.

Aujourd’hui, les mesures du ministre de la Santé en date du 6 avril pour tester systématiquement résidents et personnels à l’apparition d’un premier cas sur un Ehpad ne sont pas encore effectives partout. L’ensemble du personnel d’un Ehpad dépendant de la Marie de Montpellier doit encore être testé ce jeudi 16 avril, dix jours après. Pourtant, le premier résident a y avoir été confirmé positif l’a été il y a presque un mois. Et quatorze agents ont été en arrêt maladie pour cause de Covid-19 depuis. Un cas loin d’être isolé. Mardi 14 avril, l’ARS d’Île-de-France a dévoilé son plan pour tester. Il s’établit encore sur plusieurs semaines.

Publié le 03/04/2020

 

Révélation Médiapart

Privatisation de la santé : Mediapart révèle les contours du plan promis par Macron

 

(site revolutionpermanente.fr)

 

Si Macron a récemment promis un plan d'investissement dans le système de santé public, et dressé un éloge de l'Etat Providence, beaucoup doutaient de ses véritables objectifs. Mediapart a révélé hier une note de la Caisse des Dépôts qui dessine un projet qui s'inscrit dans la logique de privatisation de la santé, sur fond de conflits d'intérêts.

Dans son allocution du 12 mars, Emmanuel Macron se lançait dans un éloge de l’Etat-providence et du système de santé décrits non comme « des coûts ou des charges, mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. » S’en suivaient de nombreux remerciements pour les soignants érigés en héros nationaux. Mais chez ces derniers le discours n’est pas très bien passé, pas plus que les mesures très insuffisantes annoncées les semaines suivantes, et ils sont nombreux à lui avoir répondu au travers de photos avec une affiche « Monsieur le président vous pouvez compter sur nous, l’inverse reste à prouver ».

Le 25 mars à Mulhouse, c’est un « plan massif d’investissement » pour l’hôpital public qu’annonçait cette fois le chef du gouvernement. Des promesses bien lointaines face à l’urgence actuelle et qui, dans la bouche de Macron, semblai ent aussi hypocrites que peu crédibles pour des soignant.e.s qui se battent depuis plusieurs années contre la casse du service public.

Et leurs craintes sont en train de se vérifier … Dans un article publié hier, Médiapart révèle une note de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), en charge de réfléchir à ce plan d’investissement pour la santé. Brigitte Dormont, Professeure d’économie à l’université de Dauphine, résume ainsi pour Médiapart son contenu : « En gros, le contenu essentiel de la note, c’est de proposer que de l’argent public et des actions de consolidation financière soient orientés vers le secteur privé non lucratif, sans argument pour fonder cette proposition. »

Effectivement, cette version provisoire, paraît bien loin du discours de Macron sur la nécessité d’avoir un service public de santé. L’idée principale qui en ressort n’est autre que « privé, privé et encore privé ». Loin de tirer le moindre bilan des politiques néolibérales de privatisation de la santé, ou des mesures austéritaires qui ont mené à la situation catastrophique dans les hôpitaux aujourd’hui et qui tendent à rendre la crise sanitaire qu’on traverse aussi ingérable que meurtrière, la note s’inscrit parfaitement dans la logique des dernières années.

L’exemple paradigmatique est celui des P-P-P : les Partenariats Public-Privé. Dans la partie « En faveur de l’hôpital », arrive en troisième position « Mettre en place des PPP (partenariats public-privé) vertueux. » Ces PPP, qui existent depuis 2006, permettent à des organismes publics de faire appel à des fonds privés - pour par exemple construire un hôpital - leur payant ensuite un loyer sur plusieurs dizaines d’années et les laissant gérer toutes les activités non-médicales liées au lieu. Or, les exemples de mises en place de PPP depuis 2006, ont donné lieu à de nombreux échecs scandaleux.

« Les partenariats public-privé du plan Hôpital 2007 : une procédure mal maîtrisée » titrait ainsi un rapport de la Cour des Comptes en 2014. Derrière cette « mauvaise maîtrise » se cache des millions d’euros de loyers -d’argent public- perdus pour des établissements mal construits, inutilisables et vides, laissant de nombreuses personnes sans structure de soin en mesure de les accueillir. Après ce constat, le gouvernement avait choisi de limiter leur utilisation, mais ces contrats, qui ont joué un rôle actif dans la casse de notre service de santé public, sont aujourd’hui la solution proposée par la CDC à l’état catastrophique de nos hôpitaux.

Pour que le privé et le public ne fasse qu’un : le projet de la CDC

De fait, toute la note tend à faire se confondre investissement public et privé. Sur la gestion de la dette la rhétorique est la même. Une phrase lapidaire sur la restructuration de la dette restante des hôpitaux public et un paragraphe entier sur la dette des « établissements privés de santé à but non lucratif ». La proposition pour cette dernière est de créer des fonds de dette hybride qui prêteraient aux mêmes titres aux hôpitaux publics... et à ces établissements privés. Une logique qui permet de développer toujours plus les intérêts des groupes privés dans le secteur de la santé, transformant les soins nécessaires à nos vies une marchandise comme les autres.

« Ce document est le révélateur très net des orientations actuelles en matière de réformes de la santé : nécessité de faire plus de place au privé ; croyance forte dans l’innovation numérique comme solution au double enjeu de la qualité des soins et de la contrainte financière ; responsabilisation et individualisation face au risque. Les quatre points généraux du document ne sont qu’un coup de tampon aux stratégies édictées depuis plusieurs années. Loin de remettre en cause les orientations délétères des réformes conduites depuis plus de vingt ans, ils conduisent à accélérer la casse de l’hôpital public. Ce document n’est pas seulement la marque d’une volonté d’étendre l’emprise du privé au sein de l’hôpital public, il traduit la conception technophile, néolibérale et paternaliste qu’une grande partie des acteurs administratifs et des responsables politiques ont de la santé. » synthétise ainsi Pierre-André Juven, sociologue interrogé par Mediapart.

Une note sur fond de conflit d’intérêt

Et derrière cette note semble apparaître plusieurs conflits d’intérêts. Le premier se joue sur les bateaux.. En effet la dernière des propositions en faveur de l’hôpital, est celle de transformer des navires en navire-hôpitaux, la proposition très longuement détaillée, propose de transformer les bateaux de croisières en hôpitaux, or le chantier coûteux et long ne semble pas être la réponse la plus efficace pour résoudre la crise ou pour répondre à des besoins de long terme. Médiapart indique une explication du phénomène « La raison en est peut-être ailleurs : la Société de financement local (Sfil), qui sert de bras financier à la banque des territoires, garantit un grand nombre de crédits exports. Elle s’est beaucoup engagée dans le secteur des croisières. »

L’autre conflit d’intérêt est autour de ces sociétés privées mises à l’honneur tout au long de la note, et qui semblent représenter pour les rédacteurs la solution à la crise terrible que traverse le système de santé. « N’y a-t-il pas un évident conflit d’intérêts à demander un rapport à la CDC sur l’hospitalisation ? La CDC, via une de ses filiales Icade santé, est un acteur majeur de l’hospitalisation privée lucrative. » s’interroge ainsi Jean-Paul Domin, professeur de sciences économiques à l’université de Reims. Les intérêts du gouvernement se trouvent ainsi bien étroitement liés à ceux de groupes privés, qui investissent dans tous les établissements privés de santé, au détriment du service public.

La crise sanitaire ouverte par le coronavirus, a mis en lumière le délabrement de notre système de santé, l’état catastrophique des hôpitaux, et le manque cruel de personnel. Alors que Macron ignorait jusqu’à présent la colère des soignant.e.s qui réclament depuis des années des moyens supplémentaires, il a été obligé de répondre à ce que tout le monde rdécouvre cruellement aujourd’hui l’état d’un système de santé à bout de souffle. Mais loin de répondre par un investissement massif, ou par la nationalisation des établissements privés, qui aujourd’hui pourraient permettre de désengorger les hôpitaux surchargés, la note de la CDC montre qu’il compte bien poursuivre la logique de privatisation entamées ces dernières années. Une logique pourtant déjà très largement rejetée parmi le personnel médical.

Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux préviennent, la détresse et la rage d’être confrontés à une épidémie sans un système solide qui puisse encaisser le coup, finira par s’exprimer après la crise. Et le projet porté par cette note pourrait bien rester en travers de la gorge de toutes celles et ceux qui sont au cœur de la gestion de l’épidémie, dans des hôpitaux exsangues.

Publié le 30/03/2020

La détresse des personnels des Ehpad : « Nous avons l’impression que nos anciens vont être sacrifiés »

 

par Hugo Boursier (Collectif Focus), Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 

Comme à l’hôpital, les soignants des maisons de retraites demandent depuis plusieurs années des moyens suffisants pour faire correctement leur travail. Aujourd’hui, le coronavirus menace aussi la santé des personnels, souvent laissés sans équipements adéquats. Plusieurs dizaines de résidents sont déjà décédés.

« Je suis soulagée, je suis négative. » Marie-Christine, infirmière et cadre de santé dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) de Normandie, craignait d’être contaminée au Covid-19. La veille, elle se sentait malade. « Je ne voulais pas aller travailler avec le risque de contaminer tout le monde. Comme notre établissement dépend d’un centre hospitalier, j’ai pu me faire tester aux urgences », explique l’infirmière. Sans test, elle serait restée en arrêt maladie peut-être quinze jours, par précaution. Alors que ce n’est vraiment pas le moment. « Je ne veux surtout pas lâcher les soignantes. Je leur dis à elles aussi, si vous êtes malades, vous appelez votre médecin ou vous allez aux urgences, mais ne venez pas. »

Dans son unité qui accueille 60 résidents, la situation est, pour l’instant, « stable », relate Marie-Christine. Il n’y a pas de cas de Covid-19. Comme dans tous les Ehpad de France, il ne faudrait surtout pas que le virus y entre. Quand il arrive dans les maisons de retraite, il fait des ravages. Dans les Vosges, un Ehpad de 160 résidents a enregistré, au 23 mars, 20 morts du Covid-19 parmi les personnes âgées [1]. Dans une maison de retraite privée parisienne, la maladie a fait 16 morts au 24 mars [2]. Dans les Yvelines, un établissement du grand groupe privé lucratif Korian comptait 14 morts [3]. Près de Besançon, ce sont 15 résidents du même Ehpad qui sont décédés, sans être testés, mais présentant les symptômes du Covid-19 [4]. Là encore, c’est un établissement du groupe Korian. Il y a aussi des morts en Haute-Savoie, dans l’Hérault, dans les Hauts-de-France [5].

Peu testées, les personnes âgées qui meurent du Covid-19 à l’hôpital ou en Ehpad ne sont pas toujours comptabilisées comme telles. Parmi les cas recensés chaque jour par la Direction générale de la santé (DGS), le nombre de résidents d’Ehpad reste inconnu. Pour pallier ce manque de transparence, Jérôme Salomon, à la tête de la DGS, a annoncé, mardi 24 mars, que ce recensement sera mis en place « dans les prochains jours », grâce à une application permettant « le suivi quotidien de la mortalité » dans les Ehpad, a confirmé la DGS à Public-Sénat [6]. Elle permettra d’additionner le nombre de morts en Ehpad au bilan quotidien. Celui-ci pourrait être extrêmement important. Dans un courrier envoyé vendredi 20 mars au ministre de la Santé, Olivier Véran, les fédérations des maisons de retraite, des services à domicile et des Ehpad disent redouter la mort de 100 000 résidents à cause du coronavirus ! Elles demandent la livraison urgente de matériel de protection.

« Il y a encore huit jours, c’était interdit de mettre un masque. On nous disait que les mesures barrières suffisaient »

Pourtant, dans certaines régions, la consigne donnée au personnel soignant des établissements est toujours de ne pas mettre de masque. Marie-Christine a choisi de passer outre. « L’Agence régionale de santé nous dit pour l’instant de ne porter des masques qu’au contact des résidents qui présentent des symptômes. Mais les soignantes de mon unité sont mortes de trouille, alors je leur ai dit, portez un masque. » En Centre-Val-de-Loire, les instructions ont changé dans la semaine, nous dit Anne, aide-soignante dans un Ehpad intercommunal. « Il y a à peine huit jours, c’était interdit de mettre un masque. On nous disait que les mesures barrières suffisaient. Si un résident revenait de l’hôpital, il était placé en quatorzaine et on avait juste ce qu’il fallait en protections pour rentrer dans sa chambre. Notre région était alors considérée comme moins touchée. Mais depuis les élections et le confinement, les cas se multiplient. Maintenant, on a le droit de porter des masques. » Encore faut-il en avoir.

Comme partout, Anne et ses collègues manquent d’équipement. « Nous avons un stock de gants pour une semaine, mais nous n’avons plus rien qui rentre, nous ne sommes pas livrés du tout. Ni en gants, ni en gel hydroalcoolique… Ça fait quinze jours qu’on nous dit qu’on nous envoie des masques, et on n’en voit pas la queue… » À Korian, qui possède des centaines de maisons de retraite, « les établissements sont enfin équipés en masques, surblouses, gel depuis le début de la semaine », indique le délégué CGT du groupe, Albert Papadacci, entre deux courriers envoyés à la direction et aux actionnaires de l’entreprise. L’homme se dit très inquiet pour la suite. « Pendant des semaines, les salariés ont travaillé sans protection. Cela fait plusieurs jours que je reçois des dizaines et des dizaines de messages sur des salariés qui tombent malades, des suspicions de Covid-19. Mais ils n’ont pas accès aux tests, et ils ont très peur. J’ai écrit à la direction qu’il y a le feu, il faut faire quelque chose de manière urgente. »

Les consignes varient d’un Ehpad à l’autre mais, faute de matériel nécessaire, elles ont souvent pour point commun de ne garantir la sécurité ni des résidents ni du personnel. Pascale, aide-soignante de nuit dans un Ehpad des Alpes-Maritimes, raconte que son seul masque chirurgical doit être gardé pendant trois jours. « À la fin de chaque service, on nous demande de le ramener chez nous, de passer le sèche-cheveux dessus et de l’aérer à l’extérieur. Et puis on doit le réutiliser le lendemain. Sur le plan sanitaire, c’est aberrant », explique la quinquagénaire. Virginie, elle aussi aide-soignante mais dans un établissement de l’Allier, déplore que l’unique recommandation reçue de sa direction, après qu’une résidente a été suspectée d’avoir le Covid-19, était de porter de « simples gants en latex pour rentrer dans sa chambre ».

« Nous n’avons pas eu de renforts. Les soignantes sont dans un épuisement constant »

Les personnels des Ehpad voient bien qu’ils ne sont pas prioritaires. « Nous savons qu’il n’y a pas assez de masques pour tout le monde, alors nous nous demandons, est-ce qu’on ne nous en donne pas dans les Ehpad par manque de stock, certainement aussi », analyse Sophie Dufaud, aide médico-psychologique, qui fait le même travail qu’une aide-soignante dans un Ehpad hospitalier du Morbihan. « Nous savons qu’ils en ont besoin à l’hôpital. Mais ici aussi, les agents ont peur. » D’autant que dans le département un Ehpad a déjà été touché par le Covid-19. Un soignant a été testé positif, des résidents également, certains ont été hospitalisés. « Si ce virus rentre dans nos Ehpad, les risques sont grands, ce sont des personnes très âgées. Et nous manquons toujours de personnels. Nous n’avons pas eu de renforts. Les soignantes sont dans un épuisement constant », ajoute Sophie Dufaud.

Ces problèmes d’effectifs se retrouvent, par exemple, dans l’Ehpad de Virginie, dans l’Allier : « Une collègue infirmière a demandé à être arrêtée parce que sa fille avait le Covid-19. Son poste ne pouvant être remplacé, sa direction a refusé. Elle pourrait facilement propager le virus. » Des infections venues de l’extérieur seraient dramatiques. Pascale doit gérer, avec une personne chargée du nettoyage, 99 résidents lors de son service de nuit : « Si l’une d’entre nous est atteinte du coronavirus, c’est certain, personne ne viendra au travail le lendemain. L’angoisse est déjà immense. »

En 2017 et 2018, les personnels des Ehpad s’étaient mobilisés dans le pays entier pour demander plus de moyens et de personnels pour leurs établissements. Une grève nationale avait réuni tous les syndicats en janvier 2018. Même les directeurs d’Ehpad avaient soutenu le mouvement. Là aussi, comme face aux mobilisations de l’hôpital et de soignants de psychiatrie, le gouvernement a fait la sourde oreille. Rien n’a changé. « Beaucoup de soignants sont en arrêt de travail à la suite de symptômes qui ne sont pas encore diagnostiqués, ou qui ne le seront de toute façon pas, par manque de tests », rapporte Malika Belarbi, aide-soignante en Ehpad dans les Hauts-de-Seine et responsable au sein de la fédération de la santé de la CGT.

« En Île-de-France, trois médecins d’Ehpad ont été confirmés positifs au Covid-19. Il y a aussi des cas parmi les agents des services hospitaliers [chargés de l’hygiène et de l’entretien, mais qui font en Ehpad le même travail que les aides-soignantes] et des infirmiers. Les salariés sont très inquiets. Les soignantes sont aussi en colère, car elles disent que, si on avait mis en place en amont les mesures tant revendiquées sur les effectifs, peut-être serions-nous moins en souffrance dans cette situation d’épidémie. Il faut absolument que le gouvernement mette en place les moyens assez rapidement pour limiter les dégâts. »

Les visites interdite depuis trois semaines : « Certaines familles m’appellent désespérées »

Dans l’établissement breton de Sophie Dufaud, elles étaient encore il y a quelques mois six soignantes le matin pour 39 résidents, pour leur servir leur petit-déjeuner, faire les toilettes, apporter les soins. Elles ne sont plus que cinq. « On nous a enlevé un poste de soignant pour le remplacer par une hôtelière, qui fait certes la vaisselle », mais pas de soins. Comme elle, Anne, qui travaille dans une maison de retraite près de Tours, s’est mobilisée ces dernières années pour demander des postes et les moyens de prendre en charge les résidents correctement. En vain. « Ce qu’on comprend aujourd’hui, c’est qu’on essaie de sauver un maximum de gens à l’hôpital. Et nous avons l’impression que nos anciens vont être sacrifiés. Nos résidents ont une moyenne d’âge de 92 ans. Ils ne seront pas réanimés ; à l’hôpital, ils ne les prendront pas. Déjà avant, l’hôpital nous demandait l’âge de nos résidents pour les prendre ou pas », raconte-t-elle, dépitée.

La situation n’est pas plus facile pour les familles. Dans certains établissements, cela fait déjà trois semaines que les visites sont interdites. « Cela a été très dur au début, les familles ne comprenaient pas, on avait alors très peu de cas dans la région », se souvient Marie-Christine. « Depuis, je n’ai fait rentrer qu’une famille, pour une fin de vie. C’est inquiétant, ce lien familial coupé, c’est un tel déchirement ! Certaines d’entre elles m’appellent désespérées. » Alors, des séances de téléphone et d’appels vidéo sont organisées par les animatrices et les soignantes. C’est le cas à Freyming-Merlebach, en Moselle. « Avec les deux tablettes que l’on a achetées au début de la crise, on arrive à organiser une dizaine de Skype par jour avec les familles de résidents », raconte Alexandre Nicolas, directeur de l’Ehpad.

Cela aide à maintenir le lien, mais ajoute aussi des tâches au personnel, là où les mesures de précaution donnent déjà plus de travail, comme les repas en chambre pour les résidents confinés ou quand les salles à manger sont trop petites pour respecter les distances. Pour apporter un peu de vie extérieure aux Ehpad devenus forteresses, la directrice de l’Ehpad Château du Plessis-Picard, en Seine-et-Marne, a quant à elle lancé un appel à écrire « des cartes, des dessins, des mots gentils pour illuminer les journées des résidents ». Il y a aussi de nouveaux résidents qui arrivent. Dans l’établissement normand, même en pleine d’épidémie, Marie-Christine a reçu « une femme qui va avoir 100 ans en avril » : « Elle m’a demandé le journal, la télévision. Elle est tout à fait au courant du virus. »

Hugo Boursier, Rachel Knaebel

Photo : Pedro Brito Da Fonseca

Cet article est écrit en collaboration entre Basta ! et l’hebdomadaire Politis.

Notes

[1] Selon le communiqué de presse de l’ARS du Grand-Est.

[2] Lire cet article du Parisien.

[3] Lire sur le Parisien.

[4] Voir sur le site de France3.

[5] Lire cet article du Monde.

[6] Voir ici.

Publié le 28/03/2020

Soignants : ces héros qui réclament des moyens en vain depuis un an

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Les membres du gouvernement et de la majorité ne tarissent pas d’éloges pour le personnel soignant depuis une semaine. Mais avant de devenir des « héros en blouse blanche », en réalité le plus souvent des héroïnes tant les professions paramédicales sont féminisées, nombre de ces soignants étaient des manifestants et des grévistes, longtemps méprisés dans leurs demandes de moyens pour sauver des vies. Retour en photos sur une lutte commencée en mars 2019.

Les applaudissements cela fait plaisir, les moyens cela fait tenir ! C’est ce qu’expriment les soignants engagés sur le « front du coronavirus », pour rester dans les métaphores guerrières dont le chef de l’État nous gratifie depuis une semaine. Le manque de masques FFP2, et même de masques tout courts, dans les hôpitaux, les Ehpad, pour la médecine de ville, les laboratoires d’analyse médicale, comme pour les intervenants à domicile, étant le dernier révélateur d’une pénurie de moyens pour soigner la population.

Une situation que dénoncent ardemment les paramédicaux depuis un an. Le 18 mars 2019, 90 % des infirmières et aides-soignantes de l’hôpital Saint-Antoine à Paris entament une grève illimitée, soutenue par la CGT, FO et SUD. En cause : une série d’agressions traitées à la légère par leur direction selon elles. Si elles réclament des mesures de sécurité, elles demandent également plus de postes et une prime de 300 € pour les services d’urgence. Des revendications qui font écho à la situation que vivent les mêmes services un peu partout. Un mois plus tard, le mouvement s’étend à une douzaine de services d’urgence de l’Assistance publique- Hôpitaux de Paris (AP-HP).

À partir de ce moment-là, la parole des soignants envahit les médias. Ils racontent les conditions déplorables dans lesquelles ils exercent leur métier et prennent en charge des patients. À cette détresse, à ces demandes en personnel supplémentaire, en ouverture de lits, les pouvoirs publics répondent qu’il n’y a pas d’argent magique. Avant que le mot « mascarade » ne fasse partie du vocabulaire de la candidate à la marie de Paris Agnès Buzyn, la ministre de la Santé Agnès Buzyn expliquait qu’il n’y avait pas de problèmes de moyens, mais un problème d’organisation. Un discours tenu sans relâche pendant de long mois.

 Même avec plus de 80 services en lutte dans toute la France début juin 2019, la ministre ne déviait pas de son cap. Face à l’urgence décrite par les personnels hospitaliers et à une première manifestation nationale des services en grève, elle annonçait des mesures. En fait : le lancement d’une mission de refondation des services urgences devant rendre ses préconisations quelques mois plus tard. Pas de lits, pas d’embauches, pas de revalorisations salariales, et manifestement pas d’urgence pour la ministre. La colère des soignants monta d’un cran. Des médecins entrèrent dans la danse, certains démissionnant de leurs fonctions administratives. Petit à petit, l’ensemble des professions se mobilisèrent, jusqu’aux internes en médecines, et même jusqu’aux doyens des universités formant les futurs médecins.

 Une grande manifestation est organisée le 14 novembre 2019 dans tout le pays, au moment où le projet de loi de finances est en discussion au parlement. Celui-ci ne prévoit pas de changement d’orientation pour enrayer la crise du monde hospitalier. L’austérité est toujours de mise. À Paris, 10 000 personnels de santé défilent ensemble, toutes professions confondues. Plus de 200 services d’urgence participent alors au mouvement de grève, malgré des réquisitions nombreuses dans les hôpitaux. Pour enlever le caillou dans la chaussure que représente ce mouvement, Emmanuel Macron annonce un plan d’urgence au soir de la manifestation du 14 novembre. Finalement, il s’avère en deçà des attentes. Quelques primes supplémentaires, des reprises non négligeables de dettes des hôpitaux, un peu de saupoudrage budgétaire, mais toujours pas de recrutements. Pourtant, les soignants en réclament 10 000. Toujours pas d’ouvertures de lits pour compenser les 100 000 perdus en 20 ans selon les syndicats.

 La mobilisation pour l’hôpital public s’est poursuivie, bien que passée au second plan pendant celle contre la réforme du système de retraite. La dernière manifestation en date des hospitaliers était le 14 février, le jour où la France a connu son premier mort lié au coronavirus, un touriste chinois. Aujourd’hui, les soignants ont quitté le pavé pour faire face à la crise sanitaire. Cependant, la question des moyens n’a pas été résolue. Depuis plusieurs jours, tous les soirs à 20 h, une partie de la population manifeste ses remerciements sous la forme d’applaudissements collectifs depuis les balcons.

Mais ici ou là, certains se souviennent de leur longue mobilisation et crient « du fric, du fric, pour l’hôpital public ». Un soutien qui tranche avec les louanges hypocrites de l’exécutif.

Publié le 25/03/2020

Entretien avec un jeune retraité de la recherche pharmaceutique

« Ce qui préside à la gestion de cette crise sanitaire n’obéit pas à une logique de santé, mais à des impératifs économiques, c’est-à-dire politiques. »

 

paru dans lundimatin#235, (site lundi.am)

 

Face aux accès de conspirationnisme qui fleurissent à chaque fois qu’une population en danger se trouve réduite à l’impuissance, face à un amateurisme gouvernemental qui ne trouve que les coups de menton autoritaires pour refouler l’évidence de ses propres errements et accuse sa propre population de la « mise en danger la vie d’autrui » dont il est lui-même l’artisan, nous avons choisi de nous tourner vers un médecin ami de lundimatin qui, après une carrière de généraliste, a passé trente ans à développer plusieurs des molécules-phares de l’industrie pharmaceutique française. Jeune retraité, nous avons jugé qu’il était assez détaché des intérêts de ses anciens employeurs pour nous livrer une analyse dessillée de la situation comme des pistes thérapeutiques possibles.

Question : Bonjour, docteur. Pour commencer nous aimerions comprendre comment se déroule le développement d’une molécule jusqu’à parvenir à un médicament. Dans quelle temporalité se situe-t-on ?

 

La logique d’un protocole de recherche en pareille situation est très simple : elle est empirique. Les chercheurs extrapolent a) à partir des expériences passées sur des virus similaires quel produit antiviral pourrait avoir un effet sur le covid 19 ; en suivant cette piste, ils testent des produits antiviraux plutôt récents ; c’est ce qui amène à tester le remdesivir, qui a été testé chez l’animal contre le virus Ebola ou le Kaletra, qui est utilisé dans les trithérapies contre le VIH ; b) à partir de l’expérience passée, quel produit connu, ou non connu comme spécifiquement antiviral, pourrait être utile et c’est comme cela que la combinaison Plaquenil-Zithromax a été choisie empiriquement et testée sur quelques patients. Les essais thérapeutiques se déroulent, eux, à partir d’un rationnel théorique. Dans un contexte de recherche normal, on commence par tester le produit en biologie : les virus en culture d’abord puis sur un tissu animal infecté enfin sur des espèces animales in vivo (souris, rats, lapins, cochons, chiens, singe). Si les résultats sont positifs, on passe chez l’homme. On teste d’abord la toxicité du produit chez des volontaires sains (jusqu’à 30 volontaires) en augmentant les doses pour connaître le seuil de toxicité puis, en ayant une valeur sur la concentration tissulaire non toxique chez le volontaire sain, on teste le produit sur des tissus humains infectés par le virus. Une fois toutes ces données analysées, on passe chez le malade avec un essai non comparatif sur 20 à 30 patients avec 1 ou 2 doses de produit pour connaître la réaction du malade (les paramètres que l’on mesure peuvent être l’état de santé du malade en général ou un paramètre secondaire comme la charge virale) ; c’est l’essai préliminaire qu’a fait le professeur Raoult. Si tout est positif et cohérent, on monte un essai comparatif avec 2 ou 3 doses de produit pendant une ou deux semaines, en fonction de la durée de vie du produit dans l’organisme, avec si possible un groupe placebo. Par exemple, dans un essai en double aveugle (c’est-à-dire que ni le médecin ni le malade ne connaissent les doses testées), on va tester 1 mg deux fois par jour pendant une semaine chez 20 patients, 5 mg chez 20 autres patients, 10 mg chez 20 autres et un placebo chez 20 derniers patients. Ces essais préliminaires sont faits chez des patients plutôt solides. Ainsi, on détermine la dose optimale que l’on va tester ensuite en double aveugle contre placebo ou un produit de référence (s’il en existe) dans une population plus nombreuse (quelques centaines de patients ) et moins sélective (jeunes, vieux, hommes, femmes, etc.). On parle alors d’essais de phase III. On fait en général 2 ou 3 essais pour être sûrs des résultats. En situation normale, les essais chez l’homme durent plusieurs années. En cas d’urgence sanitaire, le processus est le même avec moins de malades dans chaque essai et une prise de risque plus grande. Pour un produit classique qui deviendra un médicament, il se passe en moyenne 10 ans entre le début de la recherche biologique et la fin des essais thérapeutiques. En urgence pour un produit nouveau, cela prendra une à deux années. Pour un produit sur le marché depuis des décennies, un à trois mois peuvent suffire. Les produits testés actuellement (en dehors du Plaquenil) sont nouveaux, en général issus des centres de recherche qui sont majoritairement anglo-saxons mais les Européens, Indiens et Chinois sont aussi actifs.

 

Et concernant les vaccins ?

 

Pour les vaccins, le process est identique mais plus long car le temps de production des anticorps pour chaque personne testée est variable (une à quelques semaines voire mois) et la production d’anticorps plus ou moins intense selon le patient. Même en cas d’urgence sanitaire, il faut compter un à deux ans pour mettre au point un vaccin contre une nouvelle maladie. Il faut savoir que les efforts de recherche sur les précédentes épidémies du même type sont en général menés par les milieux académiques plus que par l’industrie pharmaceutique, sauf lorsqu’une population occidentale est aussi atteinte comme pour le SIDA. C’est que les épidémies similaires touchaient plus souvent des pays « en développement », et donc des populations pauvres, peu solvables qui n’intéressent pas beaucoup l’industrie privée a priori. C’est terrible, mais c’est ainsi. Dans les vingt dernières années, on a vu s’imposer une répartition tacite des axes de recherche : au public, toujours moins financé, la recherche fondamentale ; au privé la recherche appliquée, qui aboutit à la commercialisation de médicaments. Dans le cas présent, il y a fort à parier que, des populations riches étant concernées et la clientèle étant mondiale, la course de vitesse entre firmes va accélérer tous les protocoles de recherche, car il faut savoir que c’est le premier qui arrive sur le marché qui, classiquement, définit le prix du médicament.

 

Pourquoi l’essentiel des molécules mises à l’essai en France sont-elles américaines ?

Parce que c’est là que se trouvent le plus grand nombre de centres de recherche. C’est là qu’est l’argent. À part Sanofi et Mérieux, il n’y a pas de compétiteur français de taille dans ce domaine. Dès qu’un chercheur obtient des résultats significatifs en France, il est courtisé par l’industrie américaine qui lui offre des ponts d’or et des moyens de recherche sans commune mesure.

 

Que pensez-vous de la piste chloroquine / azythromycine ?

 

Je ne suis pas un spécialiste de la question. Tout ce que je peux dire, c’est que l’hydroxychloroquine est un antipaludéen de synthèse de plus de 20 ans d’âge, l’azythromycine, un antibiotique de type macrolide également bien connu, capable de bien se concentrer dans les poumons avec une activité bactéricide moyenne. Les autorités ne veulent pas s’engager pour l’heure à promouvoir ce type d’association car les essais formels, bien structurés n’ont pas encore été menés comme pour un produit pharmaceutique classique et que se pose dès lors pour elles un problème de responsabilité juridique (ce qui n’empêche nullement que les médecins y aient recours sans attendre, plutôt que de regarder mourir leurs patients). Par ailleurs, l’industrie pharmaceutique qui non seulement a l’oreille de tous les ministres de la santé depuis des lustres mais détient aussi tous les moyens de développement n’est sûrement pas intéressée pour faire un plan de développement long et coûteux pour un produit peu cher et, qui plus est, « génériquable » (5 euros la boîte de 30 comprimés de Plaquenil). Tant que la recherche et le développement seront entre les mains d’intérêts privés eux-mêmes soumis aux cours boursiers, ce seront tendanciellement les opportunités de marché qui détermineront les axes de développement clinique, et tant que l’on persistera dans la voie d’une privatisation rampante de l’hôpital public par l’imposition d’une logique comptable d’inspiration manageriale, les choix thérapeutiques seront plutôt guidés par des options budgétaires que par le souci strict de la santé du patient.

 

Pourquoi tout ce débat absurdement passionné autour du professeur Raoult quand ce qui est en jeu est une piste thérapeutique ?

 

J’ai connu le professeur Raoult. Il est de ma génération. C’est un éminent chercheur en virologie clinique, au parler rude, à la forte personnalité. Son tort est de ne pas donner dans les mœurs de cour qui sont habituellement la norme dès lors que l’on s’élève, en France, dans l’échelle hiérarchique. Il dit ce qu’il pense d’un point de vue purement scientifique, quitte à provoquer, sans se soucier de la politique. Il avait déjà critiqué la ligne officielle d’imposition des onze vaccins par Agnès Buzyn. Autant dire qu’il accumule les crimes de lèse-majesté. Là, il s’est permis de critiquer la stratégie d’ensemble, effectivement aberrante, du gouvernement. Voilà qui est impardonnable. À la fin, il y a de grandes chances que l’option qu’il défend finisse par devenir la doxa gouvernementale : on va dépister en masse et traiter précocement ceux chez qui il n’y aura pas de contre-indication à l’hydroxychloroquine, simplement parce qu’il n’y a pas d’autre piste thérapeutique à court terme. Tout le tort de cette situation revient au gouvernement : à force d’incurie, d’impréparation, de déni, il a fini par produire un effet de panique dans la population qui se rend compte qu’il n’y a pas de pilote à bord. Et ce n’est certainement pas Jérôme Salomon, qui depuis ses trente ans fréquente plus les milieux ministériels que les paillasses, qui pourrait l’être. Rien n’est plus stressant que de voir ces gouvernants se donner des airs d’assurance martiale alors qu’il est patent qu’ils ne font que bricoler et inventer des éléments de langage à même de couvrir l’étendue de leurs propres manquements. Rien n’est plus contre-productif que de prétendre que tout est sous contrôle alors que chaque jour atteste de combien l’on est débordé. Comment ne pas avoir des montées d’angoisse quand un secrétaire d’Etat certifie face caméra que non, il n’y a pas de pénurie de masque, alors que ses propres collègues ont renoncé à le nier ? Le confinement, qui est le prix à payer par la population pour la branquignolerie et l’avidité de ses dirigeants, conduit logiquement à tourner tout cela en rond dans sa tête. Ce qui est criminel chez nos gouvernants, c’est leur façon de simuler qu’ils font autre chose qu’improviser, de faire croire qu’ils gouverneraient quoi que ce soit dans cette affaire. Cette situation de détresse où chacun se rend compte que sa vie se trouve entre les mains d’une bande d’incapables qui en rajoutent dans l’arrogance produit logiquement le besoin de trouver un sauveur. Et puisque la politique a déçu, on se tourne logiquement vers la science. Le Pr Raoult est le candidat idéal pour cet investissement affectif déplacé qu’il n’a lui-même pas demandé. Il faut redescendre et revenir au fond du débat. Celui-ci est simple : selon les standards classiques de développement d’un produit anti-infectieux, le Plaquenil n’a pas encore fait les preuves solides de son efficacité ; à ce stade, c’est une hypothèse de travail prometteuse mais à confirmer ; il faut prendre sereinement les quelques semaines de test nécessaires pour la valider. Ensuite, la capacité de production suivra sans problème. Il faut procéder avec méthode, malgré l’anxiété liée à la situation.

 

Pourquoi, d’après vous, a-t-on renoncé si tôt à une politique de dépistage de masse qui aurait permis d’isoler les porteurs du virus et de les traiter précocement plutôt que d’en venir à traiter chacun, indistinctement, comme un pestiféré potentiel ?

 

Au départ, je n’ai pas bien compris non plus, puis je me suis informé. Cela paraîtra absurde, et peut donner l’impression que, sous les apparences d’un pays à la modernité clinquante, se cache une réalité digne du Tiers-Monde. Les autorités ont produit toutes sortes d’arguments pour camoufler la triste et misérable vérité : au départ, c’est à cause du manque de masques pour protéger les préleveurs (infirmières à domicile, techniciens et biologistes des laboratoires de biologie médicale) ! Les biologistes de ville ont été, comme souvent, les grands oubliés des personnels de santé alors que les laboratoires d’analyses de biologie médicale sont ceux qui prélèvent et réalisent les diagnostics. Ils n’étaient même pas dans la première liste officielle des personnels de santé pour l’attribution des masques donc : sans protection de leur personnel, impossible de prélever. Quand le problème des masques a été plus ou moins réglé, il y a eu un manque notoire de milieu de transport (éprouvettes spécifiques car il faut un milieu qui ne détruit pas les virus prélevés, des écouvillons du malade au labo d’analyse). Puis, quand ce problème a été réglé, il y a eu pénurie de tests disponibles. Par ailleurs, le dosage fait appel à la biologie moléculaire dont beaucoup de labos de ville n’ont pas la pratique ni le matériel. Ensuite, il y a la complexité relative de l’examen pour un diagnostic fiable dès le début des symptômes (et même avant) qui est fait en biologie moléculaire (c’est un examen spécialisé, ce n’est pas une glycémie ; il ne se fait donc pas sur n’importe quel automate), donc certains labos ont à s’équiper. Il faut préciser que le test est très fiable à condition que le prélèvement nasal soit très précautionneux afin d’éviter des faux négatifs. Enfin, et je dirais surtout au vu de la logique de ceux qui nous gouvernent, il faut savoir que le test a le malheur d’être remboursé par la sécurité sociale. Tester 67 millions de personnes à un centaine d’euros le test coûterait « un pognon de dingue ». C’est ici toujours la même logique comptable, gestionnaire et pour tout dire économique qui nous a mené dans ce cul-de-sac sanitaire, et qui empêche que l’on en sorte. C’est triste à dire, mais ce qui préside à la gestion de cette crise sanitaire n’obéit pas à une logique de santé, mais à des impératifs économiques, c’est-à-dire politiques.

 

Qu’est-ce que vous inspire la situation ?

Ce qui me paraît scandaleux, c’est que depuis cinquante ans toutes les épidémies de ce type, malgré des extensions et des cinétiques variables, obéissent au même schéma : elles naissent le plus souvent en Asie pour se répandre ensuite à la faveur de la circulation mondiale des marchandises et des personnes ; or on n’a pas été foutus, quand en début janvier les premières nouvelles nous sont parvenues de Chine, d’envoyer immédiatement une équipe pour aller au contact et prendre la mesure de ce qui se passait à Wuhan, qui ne manque pas de connexions avec la France, ni d’ailleurs ensuite en Corée du Sud. Ces messieurs de la santé publique ont préféré rester à la cour, dans leurs ministères et manger dans les bons restaurants plutôt que de prendre le risque de sortir de leur milieu de culture et affronter la situation sur le terrain. On a là un symptôme sûr d’une organisation sociale sub-claquante. Depuis vingt ans que les risques de pandémie virale, bactériologique ou parasitaire se précisent, aucun plan concerté mondial n’a été vraiment mis sur pied ; les études sur ces pandémies, leur pourquoi et la résolution de ces crises, certainement parce qu’on les croyait réservées aux pauvres, sont justement le parent pauvre de la recherche mondiale (seule la Chine a investi massivement dans ce domaine) ; il n’y a aucune cellule d’alerte multidisciplinaire capable d’étudier le phénomène immédiatement sur place dès le début de chaque épidémie et de donner des recommandations à mettre en œuvre rapidement avant sa propagation élargie. En théorie, malgré la destruction organisée de l’hôpital public, notre organisation sanitaire est en mesure de circonscrire une pareille épidémie à condition qu’elle soit très réactive. Cela revêt une importance d’autant plus grande que de telles pandémies ont vocation à se répéter du fait de la mobilité internationale des humains et des marchandises, d’une population toujours plus nombreuse, de la concentration de celle-ci dans les villes, de la paupérisation induite par la logique capitaliste, du ravage écologique et de l’absence de toute éducation sanitaire de masse. À moins que tout cela ne cesse...

Publié le 21/03/2020

Santé. Les hôpitaux entre énergie du devoir et colère du désespoir

 

Stéphane Guérard (site humanite.fr)

 

Depuis un an, les personnels paramédicaux et médicaux sont mobilisés contre la casse du service public du soin et de la santé. Ils ont pris comme une claque le « quoi qu’il en coûte » et « la santé n’a pas de prix » proférés par Emmanuel Macron.

Ils feront face. Bien sûr que les personnels des hôpitaux publics feront face aux conséquences sanitaires du coronavirus, comme Emmanuel Macron les a à nouveau exhortés à le faire lors de son allocution de jeudi. D’ailleurs, ils font déjà face. Dans l’urgence, comme à Mulhouse, premier point d’impact du tsunami de cas graves que les autorités sanitaires nous prédisent (voir en page 4). Partout ailleurs aussi. À mesure que les stades successifs du plan blanc ont été déclenchés, le système public s’est lancé dans une course contre la montre de redéploiement et d’adaptation de ses capacités de prises en charge.

Les règles austéritaires ont conduit à l’atrophie

Les personnels hospitaliers sont prêts à affronter la crise. Avec l’énergie du devoir à accomplir mais avec la colère au ventre. Car il leur aura fallu attendre la survenue d’une pandémie pour qu’un président de la République se rende compte de la nécessité de disposer d’un service public de santé efficace et qu’il commence à réinterroger les règles austéritaires qui ont conduit à son atrophie et à son affaiblissement. Voilà pourtant un an exactement que personnels paramédicaux, médicaux, simples soignants comme chefs de service, des urgences ou de tous les autres services, se mobilisent pour justement porter cette revendication. Le 18 mars 2019, ce mouvement social partait des personnels de l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, pour se propager à l’ensemble des établissements de France. Ce mercredi 18 mars 2020, les mêmes blouses blanches portant l’inscription « en grève » sont toujours aussi nombreuses. Malgré leurs manifestations nationales successives, elles n’ont pas obtenu grand-chose de leurs revendications. Au vu de la situation, celles-ci n’avaient vraiment rien de dispendieux : plus de personnels, plus de lits et de meilleures conditions de travail.

Dans ce contexte, les assurances d’Emmanuel Macron de la semaine dernière – « la santé n’a pas de prix » ou « ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché » – ainsi que ses promesses de « décisions de rupture en ce sens » n’ont pas bien été reçues. Comment donner du crédit à un « gouvernement qui a fermé 4 418 lits d’hospitalisation ces deux dernières années », se demandait hier la CGT santé et action sociale ?

« Les messages de l’exécutif, sur le mode “on vous adore, vous êtes des héros”, ça ne passe pas et la plupart des soignants que je connais les vivent très mal. Moi-même, ça me met en colère. » Stéphane Dauger, qui parle ainsi, est médecin et chef de service de réanimation pédiatrique à l’hôpital Robert-Debré, à Paris. Comme plusieurs centaines de ses confrères, il a démissionné de ses tâches administratives après les faibles réponses apportées par les plans successifs d’Agnès Buzyn, en fin d’année dernière. Ce qui ne l’empêche pas de se porter volontaire dans le service de réanimation pour adultes spécialement aménagé ces derniers jours à Robert-Debré. « Dans mon hôpital, ces derniers temps, on continuait à fermer des lits de chirurgie pour faire de l’ambulatoire. Dans cette crise, on a aussi beaucoup tardé à mobiliser le secteur privé… C’est insupportable ! poursuit-il. Le président, aujourd’hui, fait de grandes déclarations. Mais nous, on attend des décisions concrètes. Et on espère que la considération pour les personnels soignants survivra à cette crise. »

300 milliards d’euros débloqués mais pas pour la santé

À Avicenne, la même colère s’exprime. Dans ce groupement hospitalier qui couvre la Seine-Saint-Denis, les urgences sont en fin de transformation en unité spécifique Covid-19. Tous les autres services sont mobilisés. « Ils rappellent les infirmières anesthésistes du bloc opératoire. Mais ça ne règle pas le fait qu’il n’y a pas d’autres personnels mobilisables. Ça fait des années que plus personne ne veut venir travailler et que ceux qui y sont démissionnent », déplore une infirmière très engagée dans le mouvement social, qui préfère rester anonyme après avoir subi des pressions de la part de sa direction. « Depuis un an que nous sommes en grève, on a fait face aux fortes chaleurs de l’été dernier, aux bronchiolites, à l’épidémie de grippe… À chaque fois, à nos demandes de personnels supplémentaires, on répondait que tout était question d’organisation du travail. Avec le coronavirus, ils ne peuvent plus mentir. »

La colère s’est propagée aux associations d’usagers des hôpitaux, mobilisés aux côtés des professionnels depuis six mois. Et le fait que le gouvernement trouve du jour au lendemain 300 milliards d’euros en soutien aux entreprises, sans autre annonce chiffrée pour la santé, n’arrange rien. « Nous sommes en train de payer toutes les économies passées, résume Michèle Leflon, de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité. À Mulhouse, si l’État appelle en renfort l’armée, c’est peut-être aussi parce que les urgences d’Altkirch (établissement appartenant au même groupement hospitalier départemental – NDLR) sont régulièrement fermées faute de médecins. Le département était déjà à flux tendu avant le coronavirus. Pareil chez nous, dans les Ardennes, où des malades sont régulièrement transférés vers les services de réan imation en Belgique. On a déjà connu de belles paroles. Il serait temps de passer aux actes. »

 

Stéphane Guérard

Publiéle 20/03/2020

Emmanuelle Seris : « Dans le Grand-Est, le tri des malades a commencé »

 

Alexandre Fache (site humanite.fr)

 

Hôpital. Médecin urgentiste dans l’une des régions les plus touchées de France, raconte la lutte inégale des soignants contre le coronavirus. Elle-même positive au Covid-19, elle est désormais confinée chez elle.

Emmanuelle Seris, 40 ans, est déléguée pour la région Grand-Est de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf) et cheffe de service aux urgences de Sarreguemines et Bitche (Moselle). En première ligne face au coronavirus, elle a été contaminée la semaine dernière par le Covid-19 et est donc confinée chez elle depuis quelques jours. Entre deux quintes de toux et la consultation de ses mails, pour vérifier si les stocks de masques promis sont bien arrivés dans son service, elle nous raconte la saturation du système de soins dans l’Est, le manque de moyens de l’hôpital public, l’engagement des soignants… Et presse les Français de respecter les consignes de confinement, comme les gestes barrières, pour endiguer la contamination. Témoignage.

Soignante et contaminée

« Je suis confinée à mon domicile depuis vendredi dernier. J’ai fait ce choix, dès que j’ai eu des doutes, en accord avec mes collègues, pour ne pas contaminer d’autres personnes. Lundi soir, c’était confirmé : je suis positive au Covid-19, et symptomatique. Je vais un peu mieux depuis quelques jours, mais je continue de tousser. Toutefois, comme pour tous les Français dans mon cas, je ne me rendrai à l’hôpital que si mon état s’aggravait, avec une détresse respiratoire. Là, ce n’est pas le cas, donc je reste chez moi. Même si on ne sait pas tout de ce virus, la plupart des personnes touchées connaissent heureusement une évolution favorable de la maladie. »

« J’ai sans doute été contaminée la semaine dernière, quand j’étais encore en poste. On savait qu’il pouvait y avoir des cas asymptomatiques, mais on n’avait pas forcément d’informations sur des patients avec des symptômes de pharyngite et de rhinite, sans fièvre. Or, des patients comme ça, j’en ai croisé beaucoup. Chez soi, il faut donc que chacun respecte bien les gestes barrières, comme le lavage régulier des mains. Et le port du masque s’il y a des symptômes. Idem pour les soignants qui travaillent dans des territoires encore relativement préservés : attention à cette première vague de malades qui n’ont pas forcément tous les symptômes associés au Covid-19, mais peuvent être porteurs du virus malgré tout. Car si les soignants sont contaminés eux aussi, le risque de désorganisation du système de santé devient lourd. »

Pourquoi ce manque de masques et de tests

« Notre système de santé est déjà bien fragile : effectifs trop justes, conditions de travail pénibles, matériel manquant… Faute de masques ou de blouses, beaucoup de soignants (libéraux ou hospitaliers) ont ainsi été exposés au virus. Et certains continuent de travailler, même s’ils ont des symptômes, car ils n’ont personne pour les remplacer. Les arrivages promis de matériel se font attendre. Au moment où je vous parle, on a un médecin, pas encore contaminé, qui fait des prélèvements sans avoir les protections adéquates. Je m’étonne qu’avec la menace terroriste ou l’expérience des épidémies précédentes, la France ne dispose pas de stocks de masques en quantité suffisante. Idem pour les tests de dépistage, qui sont rationnés. Aujourd’hui, seuls les soignants qui présentent des symptômes sont dépistés. Et par ailleurs, quand on dépiste, il y a des délais avant les résultats (deux jours en général), car les labos sont débordés. »

Dans l’Est, l’épidémie balaye tout

« Dans le Grand-Est, la situation est très difficile, mais de façon plus ou moins marquée selon les endroits. L’Alsace est aujourd’hui la plus touchée, alors que ce n’est pas la région la plus déshéritée en termes d’accès aux soins. C’est dire combien cette épidémie balaye tout. Malgré tout, les sous-dotations en moyens humains et matériels constituent un terreau sur lequel cette maladie peut se développer à vitesse grand V. Beaucoup de services de réanimation sont saturés, des malades sont déplacés grâce à l’armée, et, n’ayons pas peur de le dire, un tri se met en place. Des choix sont faits par les équipes pour intuber les patients qui ont le plus de chance de survie. L’Italie a connu ça, et c’est ce qui se passe aujourd’hui en France aussi. »

Arrêtez de faire des stocks !

« Quand j’entends que des gens se massent dans les pharmacies pour faire des réserves de médicaments, ça me met un peu en colère. Confinement ne veut pas dire pénurie ! Il faut arrêter de faire des stocks de tout et n’importe quoi. On ne va chez le médecin ou à la pharmacie que si on est malade. Se déplacer alors qu’on n’a rien, c’est s’exposer. Bien sûr, cela va à l’encontre de nos réflexes. On se dit : je vais prendre tout ce qu’il faut pour tenir pendant longtemps. Il faut arrêter de penser comme ça. Rester chez soi. Et arrêter d’appeler le 15 pour un petit conseil, alors qu’on n’a que des symptômes bénins. Cela porte préjudice à la personne qui, elle, va faire un infarctus, par exemple. Il faut avoir en tête les valeurs de la République et en particulier la fraternité. Et penser aux autres. »

Le déni face au virus n’est plus possible

« Le confinement général décidé lundi soir me semble une très bonne mesure. Je ne sais pas quelles informations avait le gouvernement avant, ni s’il a tardé à prendre cette décision. Mais l’important, désormais, c’est que chacun la respecte pour freiner au maximum la propagation du virus. Certes, une bonne partie de la population semble avoir pris conscience tardivement du danger. Mais c’est humain comme réaction. Cela peut se comprendre. En revanche, afficher du dédain ou du déni face à cette épidémie n’est plus possible. Si la majorité des personnes touchées va connaître une évolution favorable, il y a aussi dans les services de réanimation des patients jeunes, de 30 ou 40 ans, qui souffrent de complications sévères. Les scientifiques travaillent d’arrache-pied pour trouver un traitement, mais aujourd’hui, ils ne l’ont pas. Donc, la solution, c’est de rester chez soi. »

Monsieur Macron, tenez parole !

« Dans mon établissement, cela fait des années qu’on nous refuse tout investissement nouveau. Résultat : pour pouvoir acheter le matériel nécessaire, j’ai dû monter une association avec les médecins pour lancer un appel aux dons et financer ces achats. Voilà d’où on vient ! Et on ne parle pas là de produits de luxe, mais simplement d’un échographe et d’un nouveau respirateur. Du matériel de base dans un service d’urgences. Si vous ajoutez à cette situation d’austérité budgétaire le manque d’attractivité des métiers et la casse des structures de proximité, la situation était déjà explosive avant le virus. Alors, maintenant… Et je ne vous parle même pas de ces territoires où il n’y a plus de généralistes, et où des pans entiers de la population n’ont plus de médecin traitant. Le chef de l’État a dit qu’il voulait sortir la santé des lois du marché. J’espère qu’il tiendra parole. »

 

Propos recueillis par Alexandre Fache

Publié le 19/03/2020

Aveux d’Agnès Buzyn : une défaillance criminelle de l’État Macron ?

 

Régis DE CASTELNAU (site legrandsoir.info)

 

« On aurait dû tout arrêter, c’était une mascarade » vient de nous dire la pauvre Agnès Buzyn en parlant des élections municipales, entre ces sanglots dont elle n’est pas avare.

Ces aveux formulés dans le journal le Monde et selon lesquels le plus haut sommet de l’État savait parfaitement la catastrophe qui se profilait sont assez terrifiants. « Quand j’ai quitté le ministère, assure-t-elle, je pleurais parce que je savais que la vague du tsunami était devant nous. Je suis partie en sachant que les élections n’auraient pas lieu.  » Bien sûr, c’est une pure et simple désertion qu’elle a commise et qu’elle reconnaît aujourd’hui en essayant assez lâchement de s’en défausser. Mais de cela elle se débrouillera avec sa conscience sur laquelle pèsera une partie de ces morts qui vont tomber, emportés par le virus, et dont on sait parfaitement qu’ils vont se compter par milliers. Dormez bien Madame Buzyn, si vous le pouvez.

Mais il y a plus grave, beaucoup plus grave, on peut déduire de ses propos le caractère criminel du comportement des décideurs publics dont c’était la responsabilité de prendre toutes les mesures permettant d’affronter la catastrophe et d’éviter une hécatombe.

Que nous dit-elle en effet ? : « Je pense que j’ai vu la première ce qui se passait en Chine : le 20 décembre, un blog anglophone détaillait des pneumopathies étranges. J’ai alerté le directeur général de la santé. Le 11 janvier, j’ai envoyé un message au président sur la situation. Le 30 janvier, j’ai averti Edouard Philippe que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir. Je rongeais mon frein. » Donc, dès la fin janvier il était clair que prévenu par la ministre de la santé de la république Emmanuel Macron savait à quoi il fallait s’attendre, son premier ministre aussi ainsi que le directeur général de la santé. Malgré cela, le président de la république paradait le 7 mars dans les rues de Paris pour inciter les parisiens à continuer à aller au théâtre ! Tous ceux, professeurs de médecine, spécialistes, chercheurs qui sonnaient l’alarme se faisaient insulter par les serviteurs du pouvoir, de Jean-Michel Apathie à Christophe Barbier en passant par l’ineffable Michel Cymes et bien sûr l’inévitable Sibeth Ndiaye. L’incompétence à la direction d’un État de toute cette équipe arrivée au pouvoir par surprise en 2017 n’est plus à démontrer, mais aujourd’hui si l’on en croit Buzyn ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Si ces faits sont établis, si Madame Buzyn dit la vérité, tout cela engage la responsabilité pénale de tous ces décideurs publics.

Que nous dit le code pénal, celui-là même utilisé dans l’affaire du sang contaminé ?

C’est tout d’abord l’article 221–6 qui s’applique et qu’il faut citer intégralement :

 « Le fait de causer, dans les conditions et selon les distinctions prévues à l’article 121-3, par maladresse, imprudence, inattention, négligence ou manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, la mort d’autrui constitue un homicide involontaire puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.

En cas de violation manifestement délibérée d’une obligation particulière de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, les peines encourues sont portées à cinq ans d’emprisonnement et à 75 000 euros d’amende. »

Il renvoie à l’article 121-3 qui nous dit :

« Il y a également délit, lorsque la loi le prévoit, en cas de faute d’imprudence, de négligence ou de manquement à une obligation de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, s’il est établi que l’auteur des faits n’a pas accompli les diligences normales compte tenu, le cas échéant, de la nature de ses missions ou de ses fonctions, de ses compétences ainsi que du pouvoir et des moyens dont il disposait.

Dans le cas prévu par l’alinéa qui précède, les personnes physiques qui n’ont pas causé directement le dommage, mais qui ont créé ou contribué à créer la situation qui a permis la réalisation du dommage ou qui n’ont pas pris les mesures permettant de l’éviter, sont responsables pénalement s’il est établi qu’elles ont, soit violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, soit commis une faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d’une particulière gravité qu’elles ne pouvaient ignorer. »

Ces deux textes, fruit d’une élaboration particulière dans les années 90 pour justement bien définir le périmètre de la responsabilité personnelle en matière d’homicide et de coups et blessures involontaires, méritent un éclairage.

Dans ce domaine, la France applique depuis toujours ce que l’on appelle : « la théorie de l’équivalence des conditions  » qui veut que tous ceux qui ont commis le dommage ou CONTRIBUÉ à sa réalisation sont pénalement responsables. C’est ce que l’on appelle les « auteurs directs » et les « auteurs indirects ». On prendra un exemple un peu éloigné de notre sujet mais qui éclaire la problématique. L’automobiliste qui renverse un cycliste et le tue est l’auteur direct de l’infraction de l’article 221–6 par défaut de maîtrise de son véhicule. Mais, si la manœuvre mortelle a aussi été causée en raison d’une voirie défectueuse non signalée à cet endroit, les responsables de celle-ci seront également poursuivis.

Bien évidemment, l’auteur principal et direct des morts de la pandémie est bien le coronavirus. Mais il existe aussi comme vient de l’avouer Agnès Buzyn des auteurs indirects dont la culpabilité si elle est établie serait accablante. Le chef de l’État, le Premier ministre, la ministre de la santé, le directeur général de la santé, savaient donc à quoi s’en tenir dès janvier ? Alors manifestement, n’ayant pas pris les mesures afin de l’éviter alors qu’elles étaient de leur compétence, en n’appliquant pas les « diligences normales » qu’exigeaient leurs responsabilités, ils ont contribué à créer la situation d’une catastrophe aggravée. Et en s’abstenant d’agir, ils ont commis une faute pénale caractérisée en exposant autrui « un risque d’une particulière gravité qu’ils ne pouvaient ignorer ».

Par conséquent, compte tenu de l’ampleur de tout ceci, comme cela avait été le cas pour l’affaire du sang contaminé, il est indispensable que la Cour de Justice de la République soit saisie d’une procédure dirigée contre les ministres pour dire si leur défaillance est établie ainsi que le prétend Agnès Buzyn et prononcer à leur encontre les sanctions à la mesure du dommage subi. Le juge judiciaire de droit commun doit l’être pour les fonctionnaires qui n’ont pas fait leur devoir comme cela avait été également le cas dans l’affaire du sang contaminé.

Emmanuel Macron quant à lui ne risque rien. Avec ses propres pouvoirs et un Parlement à sa botte, celui qui pouvait tout est protégé par son immunité.

Reste le déshonneur.

 

Régis de Castelnau

Publié le 17/03/2020

Face au coronavirus, les femmes davantage en première ligne que les hommes

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

La revue médicale The Lancet appelle les gouvernements à prendre en compte les conséquences particulières du coronavirus sur les femmes.

Les hommes auraient plus de risques que les femmes de mourir du Covid-19, selon les données encore parcellaires à disposition [1]. Mais ce sont les femmes qui sont en première ligne pour affronter l’épidémie. Elles composent l’essentiel des personnels soignants, au contact direct des malades, et courent donc davantage le risque d’être infectées.

« Des données officielles chinoises indiquent que plus de 90 % des soignants de la province du Hubei [la région la plus touchée par le coronavirus en Chine] sont des femmes », relève la revue scientifique médicale britannique The Lancet. La proportion est similaire en France : parmi le million de personnes qui composent la fonction publique hospitalière, 78 % sont des femmes. Ce ratio grimpe à 90 % pour les infirmières et les aides-soignantes (pour les médecins, toutes spécialités, libéral ou hospitalier, le taux de femmes est de 45 %). Or, ce travail de soins largement féminin est « pour une grande partie non-payé ou sous-payé » pendant les crises sanitaires, pendant lesquelles l’État leur demande des efforts inouïs, sans forcément les protéger. Comme on le voit dans plusieurs hôpitaux français avec la pénurie de masques ou de vêtements adaptés et de solutions désinfectantes. Au même moment, les efforts de l’État en la matière se sont portés vers les bureaux de vote ce dimanche pour tenter de protéger assesseurs et votants.

« Les politiques de santé publique ne se sont pas intéressées jusqu’ici aux impacts genrés des épidémies. Ce n’est pas différent pour le coronavirus », écrit la revue, qui fait le point sur les effets genrés de l’épidémie de Covid-19 [2]. Et pourtant, « déterminer la manière dont les épidémies affectent différemment les femmes et les hommes est une étape fondamentale pour comprendre les effets des situations d’urgence sanitaire sur les individus et les communautés ».

Confinement, quarantaine et recrudescence des violences domestiques

La fermeture des écoles, une mesure prise en France comme dans de nombreux autres pays pour lutter contre la propagation, a aussi des effets spécifiques sur les femmes. Ce sont elles, souvent, « qui fournissent la plus grande partie des soins informels dans la famille, avec la conséquence de limiter leur travail et leur opportunités économiques ». The Lancet n’oublie pas de mentionner le statut encore plus compliqué et précaire des travailleuses domestiques employées dans un autre pays que le leur : « Les restrictions de voyage provoquent des lourdes incertitudes financières pour la plupart des travailleuses domestiques étrangères, dont beaucoup voyagent en Asie du Sud-est entre les Philippines, l’Indonésie, Hong Kong et Singapour ».

Autre conséquence pour les femmes, liée à l’instauration du confinement : en Chine, dans les zones mises en quarantaine, les femmes se retrouvent d’autant plus exposées aux violences conjugales. « Depuis que les gens sont confinés à domicile, les ONG ont signalé une augmentation de la violence domestique », écrit l’hebdomadaire britannique The Economist [3]. Un réseau a même été créé pour aider les victimes de violences pendant l’épidémie. Il s’appelle « vaccins contre la violence domestique ». Yuanzhong, une ONG basée à Pékin qui travaille sur les droits des femmes, a publié récemment un nouveau guide », qui inclut « des conseils comme "comment faire une demande de divorce sous quarantaine" ».

Les femmes en première ligne pour soigner, mais exclues des prises de décision

Lors de l’épidémie d’Ebola qui a sévi en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016, et a tué, selon les chiffres officiels, plus de 11 000 personnes [4], « les normes de genre ont eu pour conséquence que les femmes avaient plus de chances d’être infectées par le virus, compte tenu de leur rôle prédominant comme aidants dans les familles et comme personnels soignants de première ligne », rappelle The Lancet. Dans le même temps, « les femmes avaient moins de possibilité d’être en position de prendre les décisions sur l’épidémie, leurs besoins ont été largement été ignorés ». Les moyens normalement attribués à la santé reproductive et sexuelle ont ainsi été redirigés, pour répondre à l’urgence sanitaire du virus Ebola. Ce qui a contribué à une augmentation de la mortalité maternelle, dans une région où ce taux est déjà très élevé.

C’est tout le paradoxe que souligne The Lancet : les femmes sont particulièrement exposées aux épidémies parce qu’elles sont largement sollicitées pour prendre soin des malades et pour gérer les familles. Pourtant, elles sont sous-représentées dans les instances qui prennent les décisions de gestion de la crise sanitaire. « En dépit du fait que le conseil exécutif de l’OMS [Organisation mondiale de la santé] reconnaisse le besoin d’inclure les femmes dans les prises de décisions pour répondre aux épidémies, la représentation des mêmes femmes aux niveaux nationaux et global dans les espaces politiques qui traite du Covid-19 est inadéquate », conclut la revue, prenant pour exemple la task force mise en place par le gouvernement des États-Unis pour lutter contre le coronavirus, composée en grande majorité d’hommes. L’article se termine par un appel : « Nous demandons aux gouvernements et institutions internationales de la santé de considérer les effets genrés du Covid-19, directs et indirects, et d’inclure les voix des femmes qui sont en première ligne dans la réponse à l’épidémie. » Sera-t-il entendu ?

Rachel Knaebel

Photo : © Anne Paq

Notes

[1] Notamment cette étude sur 191 patients chinois hospitalisés à Wuhan, dont 137 guérisons, et 54 décès (en anglais ici).

[2] Voir l’article ici.

[3] Voir l’article ici.

[4] Voir le résumé de l’institut Pasteur.

Publié le 14/03/2020

Les généralistes, « fantassins désarmés » face au Covid-19

 

Alexandre Fache (site humanite.fr)

 

Le stade 3 de l’épidémie, imminent, en fait les premiers acteurs de la lutte anti-coronavirus. Dans les départements les plus touchés, c’est déjà le cas. Témoignages recueillis dans l’Oise, en Corse et dans le Morbihan.

« Nous, du gel ou des masques, on n’en a pas »

Dr Xavier Lambertin, 56 ans, généraliste à Lachapelle-aux-Pots (Oise).

Ils sont en première ligne sur le front du Covid-19. Les médecins généralistes des zones les plus touchées par l’épidémie, dans l’Oise, le Haut-Rhin, le Morbihan ou en Corse, constituent le premier et principal rempart contre la maladie. Pour ces professionnels, le stade 3 de l’épidémie, toujours pas officialisé, a de fait déjà démarré depuis au moins deux semaines. Avec des protocoles bien précis et des moyens en conséquence ? Pas du tout, répondent les médecins que nous avons joints mercredi. Témoignages.

« Je travaille en milieu rural, dans un désert médical, donc mes journées sont déjà bien chargées sans coronavirus : 8 heures- 22 heures, et malgré ça, je refuse encore 10 à 15 patients par jour. Évidemment, le virus aggrave tout cela, d’autant que nous n’avons pas de protocole à suivre ni de matériel en quantité suffisante pour nous protéger et protéger les patients. En fait, c’est le bazar et le règne de la débrouille. Là, je reviens d’un magasin de bricolage où je suis allé chercher des lunettes de protection… Je ne vais quand même pas mener mes consultations en masque de plongée ! Certes, l’ARS a bien fait quelques réunions, mais, il y a encore quinze jours, les médecins de ville n’y étaient même pas invités ! Mon obsession, c’est de ne pas transmettre le virus à des patients fragiles. Donc, on s’est organisé en conséquence. On a arrêté les consultations libres et on fonctionne uniquement sur rendez-vous. Nous sommes deux médecins dans un cabinet qui pourrait en accueillir quatre – c’est l’avantage du désert médical ! Du coup, on a pu réserver une salle d’attente, et même une salle de consultation, pour les personnes avec risque contagieux. Et je porte un masque systématiquement quand je reçois mes patients. Mais l’ambiance est bizarre, on est toujours un peu aux aguets et on ne travaille pas sereinement. On échange des infos avec les autres médecins du département, qui ont vu passer des cas positifs. Certains ont remarqué que beaucoup avaient comme symptôme une perte de goût et d’odorat. Mardi soir, j’ai eu une malade qui présentait ces symptômes et avait potentiellement croisé des cas positifs. Mais comme elle n’avait de détresse respiratoire, impossible de lui faire passer le test du Covid-19. Je l’ai arrêtée huit jours et lui ai dit de rester confinée chez elle. Bref, on essaie de faire au mieux, au cas par cas, mais on se sent un peu abandonné face au virus. »

« Un vrai retard à l’allumage dans la gestion de l’épidémie »

Dr Sébastien Thos, 44 ans, généraliste à SOS Médecins, à Vannes (Morbihan)

« Nous sommes plusieurs médecins à travailler dans une petite structure à Vannes ou en nous déplaçant au domicile des patients les plus fragiles. Même si nous nous situons à quelques kilomètres du cluster d’Auray, on n’a pas vu le nombre de consultations exploser. Peut-être parce que les gens réfléchissent à deux fois avant de se présenter dans un cabinet médical. Chaque jour néanmoins, on voit entre 80 et 100 patients, et les masques vont vite manquer. Car on les utilise pour nous, soignants, et on en donne aussi à tous ceux qui toussent. Plus généralement, je trouve qu’il y a eu un vrai retard à l’allumage dans la gestion de la maladie. La première alerte de l’OMS date de fin décembre 2019, et les premiers cas groupés en Italie du 19 février. Dès ce moment, il aurait fallu agir plus vite et plus fort. Mais, en fait, rien n’a été anticipé. Aucune leçon n’a été tirée de l’épisode de grippe H1N1, aucun protocole n’existe, même dans les Ehpad, et aucun stock de matériel n’a été constitué dans les régions. Résultat, on improvise, et tout est un peu chaotique, alors que ce genre de virus va nous frapper régulièrement. Un exemple ? Le 20 février, je vois un patient avec des problèmes respiratoires. Classique en hiver. L’homme est hospitalisé et son état se dégrade. Huit jours après, il est testé au coronavirus. Positif. Et le 29, à 23 heures, je suis au restaurant et je reçois un appel : on me dit de rentrer chez moi et de rester confiné, en surveillant ma température. Huit jours après, quel sens cela a-t-il ? Le mal était fait, si j’avais contaminé d’autres personnes. Ce confinement a été levé après 24 heures, parce qu’on est alors passé au stade 2 de l’épidémie, qui prévoit que les soignants, même exposés, continuent de travailler. Cela résume un peu la confusion qui règne dans l’approche de la maladie. À laquelle s’ajoute un problème de taille, dont on parle peu : le manque de formation des personnels de santé libéraux. Les masques par exemple, si on ne sait pas bien les mettre et les enlever, cela peut être problématique. Je pense aussi aux infirmières libérales qui sont en contact quotidien avec les patients “préférés” des virus, les personnes âgées et fragiles. Qui pense à elles ? Qui les forme à se protéger efficacement ? »

« On se sent un peu abandonnés face au virus »

Dr Sauveur Merlenghi, 73 ans, généraliste à Ajaccio (Corse)

« Avec cette épidémie, on fait comme d’habitude, avec nos propres moyens et notre propre expérience. Certes, ce coronavirus constitue un problème sérieux, mais il faut aussi savoir le relativiser. La pollution tue chaque année 48 000 personnes en France et on n’arrête pas pour autant les voitures ou les usines. 3 % de mortalité, c’est bien moins que la rougeole par exemple. Donc, on applique au mieux les mesures barrières classiques (lavage de mains), et on demande aux patients qui toussent ou ont des problèmes respiratoires de téléphoner avant ou de ne pas passer par la salle d’attente, pour éviter les contaminations. Ils attendent dehors et sont reçus en priorité. Mais, de toute façon, du gel hydroalcoolique ou des masques, nous, on n’en a pas ! Et l’ARS ne nous dit pas où en trouver. On est des fantassins, en première ligne, sans protection et sans autres armes que nos connaissances. Or, évidemment, les patients, eux, se posent énormément de questions. Et pour cause : les pouvoirs publics ont créé les conditions de cette psychose collective ! D’ailleurs, on voit bien que, si les choses s’accélèrent récemment, ce n’est pas au nom de la santé publique, mais bien parce que les conséquences économiques de l’épidémie commencent à faire peur. À Ajaccio, 36 cas ont été répertoriés à ce jour, ce qui est beaucoup. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu énormément d’impréparation et pas mal d’incivisme aussi, après la mise au jour des premiers cas, qui revenaient d’un foyer à Mulhouse. À Bastia, cela a été mieux géré, et il n’y a que 6 cas aujourd’hui. »

 

Alexandre Fache

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