PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

publié le 5 juillet 2021

SNCF. Ces erreurs d’aiguillage qui menacent le service public

Marion d'Allard sur le site www.humanite.fr

À l’appel de la CGT, les cheminots seront en grève, ce jeudi (1er juillet). Ils dénoncent la libéralisation à marche forcée, l’absence d’un État stratège, la dégradation du service et de leurs conditions de travail. Décryptage

À l’orée des grands départs, les cheminots n’auront pas la tête aux vacances d’été. À l’appel de la CGT, les agents de la SNCF ­seront en grève, ce jeudi. Un mouvement national pour exiger l’amélioration de leurs conditions de travail, de leur rémunération, l’arrêt des restructurations et le développement du service public ferroviaire. Car, malgré leur présence tout au long de la crise sanitaire, les cheminots voient leur contexte social se tendre. « Nous affrontons les dernières étapes d’un projet de société qui vise à déréguler les chemins de fer », déplore la CGT.

1. La SNCF malmenée par la crise, abandonnée par l’État

Plombée par la crise sanitaire et les confinements, la SNCF affiche des pertes de près de 4 milliards d’euros pour 2020. Pourtant, l’opérateur public reste soumis à la réalisation d’objectifs financiers stricts, imposés par la réforme de 2018. « Ces objectifs étaient déjà intenables, ils le sont d’autant moins ­aujourd’hui », souligne Sébastien Gasc. Le secrétaire fédéral CGT en charge du pôle économie rappelle que, si la crise a dégradé les comptes du groupe, « les pertes sont très différentes d’une activité à l’autre ». Ainsi, « les TER, largement subventionnés, n’ont pas tellement souffert dans la période. Le trafic fret s’est également maintenu. Mais l’activité TGV, elle, s’est écroulée, tout comme le trafic Eurostar », détaille le syndicaliste. Regarder cette donnée de près oblige à interroger le modèle de la SNCF, « trop sensible aux aléas du TGV, son activité la plus rentable », souligne Sébastien Gasc, « d’autant plus que la clientèle d’affaires, encore largement en télétravail, n’a pas encore repris le chemin des gares ».

À l’automne dernier, le gouvernement a dégainé son « plan de relance ferroviaire ». Doté d’une enveloppe de 4,7 milliards ­d’euros, il est décrié pour sa faiblesse par la CGT. « Pour ne compenser que les pertes sur deux ans liées au Covid, la SNCF elle-même estimait ses besoins à 10 milliards d’euros », relève Sébastien Gasc. Quant à la dette du système ferroviaire, évaluée avant la réforme de 2018 à plus de 50 milliards d’euros ­cumulés, elle continue de se creuser et la reprise par l’État de 35 milliards d’euros demeure une demi-mesure, estime le syndicat qui plaide pour une reprise à 100 % de la dette de la SNCF par l’État.

2. L’entreprise historique éclatée

Loin de n’être qu’une simple équation économique dictée par des objectifs de rentabilité, la réforme ferroviaire de 2018 a profondément remodelé la SNCF, de sa structure juridique à son organisation sociale. Depuis le 1er janvier 2020, les trois établissements (Epic) qui constituaient le groupe ont laissé place à cinq sociétés anonymes. Désormais cloisonnée et filialisée, l’entreprise publique historique est affaiblie, assure la CGT, qui dénonce une « SNCF (qui) continue de se transformer par mimétisme du fonctionnement des entreprises privées ». Sur le terrain, les impacts d’un tel bouleversement sont concrets. Car « contrairement à un établissement, une filiale impose des barrières juridiques, de la bureaucratie, des cloisons et interfaces pour une efficacité médiocre », relève le syndicat CGT des agents de maîtrise et cadres de la SNCF. Sur ce point-là, la deuxième organisation syndicale de la SNCF rejoint d’ailleurs la première. Dans une longue lettre au président du groupe Jean-Pierre Farandou, le secrétaire général de l’Unsa ferroviaire évoque les réorganisations « incessantes à la SNCF depuis 2002 », qui font « perdre le sens » de leur travail aux cheminots. « Nous assistons à un compartimentage de plus en plus étanche des organisations du groupe, à des tensions dans les relations ­sociales et, enfin, à des cloisonnements des parcours professionnels qui ­faisaient pourtant la force et l’attractivité d’un groupe comme la SNCF », note ainsi Didier Mathis.

3. Mise en concurrence dangereuse

Menée sous l’impulsion de Bruxelles depuis les années 1990, la libéralisation du ferroviaire en Europe s’est traduite, en France, par la casse progressive de l’unité de ­l’entreprise publique. En somme, résume-t-on à la CGT , « l’objectif des libéraux est de transformer le système ferroviaire en un ensemble de petites concessions soumises à concurrence ». Un modèle inefficace, assure l’organisation, car « la spécificité du mode ferroviaire – un transport guidé sur un réseau interconnecté – n’est pas prise en compte. Cette balkanisation créée de l’inefficacité dans l’exploitation ». Vendue par ses promoteurs comme la garantie d’une meilleure offre à moindre coût pour les usagers, la mise en concurrence est un échec. Émis avec enthousiasme par les régions Hauts-de-France, Paca ou Grand-Est, par exemple, les appels d’offres révèlent surtout que les candidats ne se pressent pas au portillon. Pour les lignes dites subventionnées, comme les Trains d’équilibre du territoire (TET), l’État, qui les opère, a même déclaré sans suite ceux émis sur les lignes Nantes-Lyon et Nantes-Bordeaux, la SNCF s’étant retrouvée seule en lice.

4. Le fret ferroviaire laissé à quai

Ouvert à la concurrence en 2006, le transport ferroviaire de marchandises n’a non seulement jamais regagné de parts de marché, mais en a perdu. Ainsi, de 17 % en 2000, sa part modale n’est plus que de 9,5 % aujourd’hui, dont 5 % seulement assurés par Fret SNCF, rappelle la CGT cheminots. Pour promouvoir son plan de relance ferroviaire, Jean Castex a pourtant appelé à la « reconquête » du transport de marchandise par rail. La réalité du terrain contredit, là encore, les belles déclarations.

Pour assurer le redressement des comptes du groupe public, la direction de la SNCF, sous pression de Bercy, a par exemple ­entrepris de vendre ses actifs pour faire rentrer du cash. Il en fut ainsi, en avril, de la filiale Ermewa, spécialisée dans la location de wagons fret. « Comment, dès lors, relancer le fret quand on vend ses wagons à deux fonds de pension qui vont assurément augmenter les prix de la location ? » interroge Sébastien Gasc. Dans le même temps, la mise au rebut du dernier train de produits frais, le Perpignan-Rungis, met à elle seule sur les routes 20 000 poids lourds supplémentaires chaque année. Quant aux autoroutes ferroviaires, ces « corridors longue distance », elles « ne permettent d’extraire environ que 120 000 semi-remorques par an de nos routes, quand des dizaines de millions les parcourent chaque année », rappelle la CGT cheminots. « La réalité du fret ferroviaire, c’est un service public qui n’a plus les moyens de mener sa mission, un gouvernement qui subventionne la demande alors que les effectifs s’effondrent et que les fermetures d’installations ferroviaires se multiplient », conclut son secrétaire général, Laurent Brun.

5. Une convention collective inachevée

Face à une stratégie mortifère et à une pression accrue sur la productivité des agents, l’exaspération gagne le corps social à la SNCF. Localement, les actions se multiplient. L’arrêt des recrutements au statut, imposé par la réforme de 2018, a créé une inégalité de traitement entre cheminots. Or, les négociations relatives à l’élaboration de la Convention collective nationale de la branche ferroviaire patinent. Son volet « classification et rémunération » a d’ailleurs été dénoncé par la CGT, SUD et FO. En parallèle, « depuis 2015, les cheminots ne bénéficient d’aucune augmentation générale, alors que l’inflation grignote leur pouvoir d’achat », relève la CGT, qui dénonce, en outre, le recours « abusif » aux contrats courts et à l’intérim. Les plans de suppressions de postes dégradent les conditions de travail des agents, alors que la sous-traitance gagne partout du terrain.

En somme, la mobilisation de ce 1er juillet « est une étape du calendrier revendicatif », assure Sébastien Gasc. Elle « est le résultat d’une certaine montée en pression sur ­plusieurs sites en mai et juin, qui illustre l’accentuation de la tension interne », précise Laurent Brun, rappelant aussi qu’elle inter­vient à « une période charnière de discussions sur le futur statut social du groupe ». 


 


 

SNCF. La CGT porte un contre-projet

Opposé aux plans du gouvernement et de la direction du groupe public ferroviaire, le syndicat met sur la table 21 propositions concrètes.

Un bond attendu de 65 % des transports longue distance tous modes confondus d’ici 2050. Une réduction de moitié des émissions carbone de l’Europe d’ici 2030… Pour la CGT, aucun doute : le rail a l’avenir devant lui. Le syndicat fixe donc l’objectif minimal de 25 % d’augmentation de la part modale du ferroviaire. Pour ce faire, « une maîtrise publique comme outil de régulation et contrôle » est indispensable, assortie d’ « une politique nationale des transports (…), pensée en cohérence avec la politique industrielle, l’emploi, le cadre de vie et l’urbanisme », détaille l’organisation.

Alors que « la modernisation du réseau exige plus de 3 milliards d’euros d’investissement par an », le syndicat, qui rappelle que le système ferroviaire ne peut pas s’auto­financer, en appelle à l’augmentation des subventions publiques, à la reprise de 100 % de la dette ferroviaire par l’État et à la recherche de recette nouvelles : nationalisation des sociétés d’autoroutes, arrêt des partenariats public-privé (PPP), création d’un pôle financier public et mobilisation de l’épargne populaire entre autres.

Un « réseau européen de trains de nuit »

Les régions, qui gèrent le réseau TER, doivent elles aussi disposer de « ressources spécifiques et pérennes pour financer de nouveaux développements », souligne le syndicat. Idem pour la régénération du réseau et les travaux sur voies. Le réseau doit aussi être pensé en dehors des frontières nationales, estime la CGT. Ainsi, l’établissement de « partenariats avec les pays frontaliers » et l’élaboration d’un « réseau européen de trains de nuit » font partie des revendications du syndicat.

La stratégie nationale ferroviaire, qui fait défaut aujourd’hui, doit être définie avec le concours des usagers, des cheminots, de la représentation nationale et des autorités organisatrices de transport, « tout en maintenant la cohérence nationale du ­système », préconise également la CGT. De même qu’une « politique industrielle ­planifiée et cohérente » doit permettre ­l’innovation et l’efficacité en ce qui concerne les nouveaux matériels roulants.

En interne, enfin, la CGT plaide pour que l’organisation du travail réponde aux impératifs de qualité du service public. Ce qui exige, selon le syndicat, la réinternalisation des tâches sous-traitées et l’embauche au sein de la SNCF des « nombreux salariés gravitant autour du ferroviaire ». Des salariés qui doivent être protégés par une convention collective nationale de haut niveau afin d’ « empêcher le dumping » et d’ « assurer l’égalité »


 


 

Éditorial. Diabolique Par Cédric Clérin

Que ne va-t-on pas encore entendre à propos de la grève des cheminots ? Des soi-disant privilégiés qui ne pensent qu’à embêter les citoyens avec leurs actions. En réalité, y compris parmi les éditorialistes avisés qui tirent dessus à boulets rouges, qui accepterait la moitié de ce que subissent les salariés de la SNCF depuis vingt-cinq ans ? On leur a tout fait : diviser l’entreprise publique en deux puis en trois puis en cinq. Fermer les « petites lignes » et les trains de nuit avant de s’apercevoir qu’il faut les rétablir. Ouvrir à la concurrence pour réduire la dette en vertu d’un dogme éculé dont, même outre-Manche, on a compris qu’il est absurde. Comme dit l’adage : « L’erreur est humaine, l’entêtement est diabolique. »

Par exemple, le Fret SNCF a été ouvert à la concurrence dès 2006 « pour le développer ». Or, que constate-t-on aujourd’hui ? Ses parts de marché ont été divisées par deux ! C’est un comble quand on sait à quel point les besoins écologiques se sont aiguisés depuis. Mais le pire est que l’État, pour soulager la dette, a fait vendre à la SNCF sa filiale wagons Fret à des fonds de pension : cela implique qu’elle devra désormais louer des wagons au privé, à un prix plus élevé, pour développer le Fret. La SNCF devra donc s’endetter davantage ! Moins de parts de marché pour plus cher, bravo la concurrence ! Le fiasco pointe également pour la libéralisation des trains régionaux pourtant annoncée à grand renfort de tambours et trompettes. Ajoutez à cela la suppression du statut des cheminots qui constitue indubitablement une précarisation de la profession. Mais aussi le cloisonnement organisé qui fait, entre autres absurdités, qu’un vendeur de billets de transilien ne peut pas vendre de billets TGV, TER, ou intercités… On comprend la perte de sens d’un métier dans une entreprise qu’on est en train de faire dérailler. Et tout ça sans rien apporter aux usagers ! Si avec tout ça les cheminots ne se mobilisaient pas…

publié le 4 juillet 2021

Le recul de l’âge de départ crée des personnes « ni en retraite ni en emploi »

Stéphane Ortega sur le site https://rapportsdeforce.fr/

La question d’un allongement à 64 ans de l’âge légal de départ à la retraite est sur la table d’Emmanuel Macron et pourrait être annoncée lors de son allocation du 14 juillet. Mais il ne suffit pas de répéter à l’envi qu’il faut travailler plus longtemps pour que cela devienne une réalité. À ce jour, le recul à 62 ans de l’âge de départ en 2010 a eu pour effet de précipiter nombre d’actifs dans la pauvreté et les minima sociaux.

 
« Il faut travailler plus longtemps », c’est « le sens de l’histoire » expliquait il y a trois semaines sur les ondes de Sud Radio le délégué général de LREM Stanislas Guerini, prenant ainsi le contre-pied d’une histoire sociale, longue d’un siècle, où réduction du temps contraint rimait avec progrès et émancipation.

Mais cette affirmation selon laquelle il faudrait travailler plus longtemps, assortie généralement d’arguments autour de l’allongement de la durée de vie, des déficits de la protection sociale ou du ratio entre nombre d’actifs et de retraité, butte sur une réalité crue : une personne sur deux n’est plus en activité au moment de faire valoir ses droits à la retraite. Et donc, ne travaille pas plus longtemps, malgré l’allongement à 62 ans de l’âge légal de départ à la retraite sous la présidence de Nicolas Sarkozy en 2010.

Le taux d’emploi des 60-64 ans est de 32,2 %, contre 52,3 % pour la tranche élargie des 55-64 ans, selon un document de la Cour des comptes de juillet 2019. Et la chute du taux n’est que partiellement liée au départ à la retraite d’une partie des salariés au-delà de 62 ans, dans la mesure où nombre de salariés travaillent au-delà, afin d’obtenir tous les trimestres requis pour bénéficier d’une retraite à taux plein. En réalité, l’âge moyen de départ des salariés du privé, les plus nombreux, était même de 63,4 ans en 2017 selon le ministère du Travail. 

Vieux travailleurs pauvres

 L’argument de faire travailler plus longtemps les Français ne tient donc pas l’épreuve des faits. Même si les raisons sont multiples, le nombre de chômeurs de plus de 50 ans a été multiplié par deux depuis 2008 selon les données de l’Insee. Et même par trois pour ce qui est des demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi en catégorie A. Ainsi, le recul de l’âge de départ à 64 ans cache mal « une mesure budgétaire brutale et injuste », selon les mots de Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, sur l’antenne de France Info mercredi 30 juin.

À n’en pas douter, un nouvel allongement de la durée de travail, avant de pouvoir partir à la retraite, aura le même effet que le recul de 60 à 62 ans en 2010 de l’âge légal de départ : augmenter le nombre de seniors « ni en retraite ni en emploi ». C’est-à-dire en attente de liquider leurs droits pour bénéficier d’une pension. Ce nombre est évalué à 30 % des plus de 60 ans pour la période 2016-2018 par le journal Capital. Ce qui fait dire à la Cour des comptes que « les performances sont restées médiocres, jusqu’à présent, en termes de maintien dans l’emploi des seniors de 60 ans et plus ». Et ce pour une raison assez simple : les employeurs préfèrent se séparer de leurs salariés les plus âgés, considérés moins productifs et plus onéreux. Ce que tend à confirmer le nombre de ruptures conventionnelles. Il correspond à 25 % des fins de contrats en CDI des seniors contre 16 % des jeunes.

Avec pour conséquence une « forte augmentation des effectifs de la tranche d’âge des 60-64 ans parmi les bénéficiaires de l’allocation d’aide au retour à l’emploi (ARE) et de l’allocation de solidarité spécifique (ASS), ainsi que des minimas sociaux ». Ce qui constitue une « trappe à précarité » selon la juridiction financière du Palais Cambon. Ainsi depuis 2010, date du dernier recul de l’âge légal de départ à la retraite, les allocations versées au titre de l’ARE aux 60-64 ans ont augmenté de 45 %. Celles concernant l’ASS de 75 % et enfin celles correspondant au RSA de 157 %. 

Transfert de coûts

 Aujourd’hui, le basculement d’une partie des salariés âgés de 60 à 64 ans vers les minima sociaux ou les allocations chômage coûte 1,5 milliard d’euros par an à la protection sociale et à la solidarité nationale, selon la Cour des comptes. Et encore, cette somme ne prend pas en compte l’augmentation des invalidités liées à une durée de travail plus longue et à l’usure plus intense des corps : les sommes allouées au titre de l’allocation adulte handicapé (AAH) ont bondi de 288 % entre 2010 et 2018. Des sommes appelées à croître si Emmanuel Macron confirme le relèvement de l’âge légal de départ à 64 ans.

Mais surtout un coût social et humain terrifiant pour des centaines de milliers de salariés ayant travaillé près de 40 ans, selon leur parcours sur un marché de l’emploi impitoyable. Une sorte de « quoi qu’il en coûte » inversée si exécutif confirme ses intentions austéritaires, alors que le pays n’est même pas encore réellement sorti de la crise sanitaire.

 

publié le 1° juillet 2021

Denis Gravouil : « La réforme de l’assurance chômage voulue par le gouvernement est absurde »

Ce jeudi 1er juillet, alors que le Conseil d’État a rejeté une partie des dispositions de la réforme du chômage, entre en vigueur une partie de la réforme de l’assurance chômage et notamment la dégressivité des allocations pour les hauts revenus. Denis Gravouil, secrétaire général de la CGT Culture, chargé des négociations de l’assurance chômage, est l’invité de #LaMidinale.

Vidéo à voir sur le site de www.regards.fr

Et voici quelques phrases qui en sont extraites :


 

 Sur la grève des cheminots 

« Les cheminots ont raison de se mettre en grève. »
« On est en train de voir tous les effets de la réforme ferroviaire. »
« La réorganisation interne de la SNCF se fait au détriment des cheminots et donc du service public. »
« Si certains pensent que ça n’est pas bien de faire grève, on peut aussi considérer que ça n’est pas bien de faire passer des réformes en se servant du Covid et du soi-disant retour à la normale. »

 Sur la réforme de l’assurance chômage 

« On fait semblant que c’est une réforme équilibrée alors qu’on tape très fort sur les chômeurs en faisant comme s’ils étaient responsables d’accepter des contrats courts parce qu’ils n’ont pas le choix que de les accepter alors qu’en fait c’est les recruteurs sur lesquels il faut regarder. »
« La tartufferie se révèle entière quand on voit que ce qui a permis la recrudescence des contrats courts, c’est la dérégulation du code du travail, les différents aménagements de la loi travail qui ont favorisé les recours aux CDD. La vraie pression devrait se faire par un renforcement du code du travail et un malus sur les recours à tous les contrats précaires. »

 Sur la dégressivité des allocations 

« On pourrait se dire que la dégressivité ne concerne que les hauts salaires et que c’est déjà pas si mal. »
« La dégressivité touche aussi des gens qui vont avoir du mal à retrouver du travail - comme si c’était de leur faute. Les gens recherchent du boulot à la hauteur de leurs qualifications. La dégressivité est absurde parce que ça ne crée pas d’emploi et ça ne fait que pousser des gens à accepter des emplois en dessous de leur qualification. Ils prennent le travail de quelqu’un de moins qualifié et ainsi de suite en cascade ce qui fait que c’est les moins qualifiés qui se retrouvent à avoir plus de difficultés à trouver un emploi. » 

 Sur le nouveau mode de calcul des indemnités et son entrée en vigueur 

« Le mode de calcul des indemnités chômage a été suspendu par référé de suspension du Conseil d’Etat. »
« La décision du Conseil d’Etat est une vraie baffe infligée au gouvernement. Et c’est surtout une bonne nouvelle pour 1,15 millions de personnes. »
« L’argumentaire du ministère du travail consiste à dire qu’on va baisser les allocations des chômeurs pour les inciter à prendre un CDI. C’est absurde et il suffit de regarder les 3,5 millions de chômeurs qui n’ont pas d’allocation. »

 Sur la fin du quoiqu’il en coûte 

« L’activité partielle n’a pas couvert les contrats en CDD : ils étaient donc précarisés, à Pôle Emploi sans indemnités ou très faibles. »
« Il y a un risque de baisse de salaire, différenciée selon les secteurs : on maintient les emplois avec les aides de l’Etat et de l’Unédic qui paie un tiers de l’activité partielle mais on ne garantit pas des niveaux de revenus. On utilise donc la crise pour baisser les rémunérations et faire des économies sur le dos des salariés en faisant du chantage à l’emploi. »
« Des dizaines de milliers de personnes vont se retrouver en fin de droits d’un seul coup en juillet comme si tout était retourné à la normale alors que l’on sait très bien que c’est plus dur de retrouver du boulot quand on était chômeur et pas d’en trouver un autre quand on était en CDI. »

Sur la réouverture des théâtres et le début des festivals estivaux 
« Tout le monde est content que cela rouvre… même si tout n’a pas rouvert : beaucoup de gros événements et de concerts sont annulés par des préfets. »
« Le gouvernement a prétendu que tout était réglé pour la reprise or il n’y a pas de plan de reprise pour le spectacle vivant. »

publié le 27 juin 2027

« Pôle emploi m’a radié et
                       on m’a supprimé le RSA » :
la pression s’intensifie contre les chômeurs

par Rachel Knaebel sur le site www.bastamag.net

Écrit avant la décision du Conseil d’État qui a invalidé de nombreux points de la réforme de l’assurance chômage, cet article illustre la situation de nombreux chômeurs : contrôlés, menacés de radiation, bloqués dans leur démarches de formation, les chômeurs font déjà l’objet d’une pression toujours plus grande. Témoignages.

Le 10 juin, le Conseil d’État a examiné la légalité de la réforme de l’assurance chômage, suite à sa saisie par les syndicats CGT, Solidaires et FSU. Cette réforme très contestée a été repoussée à plusieurs reprises depuis le début de la pandémie. Sauf si le Conseil d’État la retoque, elle devrait entrer en vigueur 1er juillet, avec pour conséquence d’importantes baisses d’indemnités pour une grande partie des chômeurs, en particulier ceux qui ont enchaîné les contrats précaires. La nouvelle manière de calculer le salaire journalier de référence (l’indemnité que perçoivent les chômeurs sur la base de leurs anciens emplois) entraînera une baisse des allocations pour près de la moitié des futurs inscrits à Pôle emploi [1].

Les chômeurs font déjà l’expérience de contrôles accrus de Pôle emploi, avec menace de radiation à la clé. « Fin mai, je reçois un mail sur mon espace en ligne Pôle emploi me disant que je fais l’objet d’un contrôle renforcé et que j’ai une quinzaine de jours pour répondre à un questionnaire sinon je suis radié », témoigne Jean*. En tant que cadre approchant de la cinquantaine, son âge est déjà un frein dans ses démarches pour trouver un poste. Jean est aujourd’hui au RSA. Auparavant, il avait travaillé plus de dix ans en recherche et développement dans une multinationale, avant de se faire licencier. « À la suite de cela, j’ai été près de cinq ans au chômage entrecoupé par des périodes en tant que professeur en collège et de formation payée par Pôle emploi. » Puis il s’est retrouvé aux minima sociaux.

« J’avais encore, à cette période, un suivi plus ou moins régulier avec une conseillère de Pôle emploi. À la fin d’un contrat d’enseignant, j’ai réussi à intégrer un grand organisme de recherche fondamentale publique. J’y ai cumulé plusieurs CDD pendant plus de trois ans. Mon dernier contrat s’est terminé fin 2019, détaille Jean. Je me suis à nouveau inscrit comme demandeur d’emploi. Mais la pandémie est arrivée et le premier confinement avec. Le marché de l’emploi s’est alors effondré de manière spectaculaire. J’ai eu un contact par mail avec ma nouvelle conseillère en octobre 2020. Elle devait me recontacter en février 2021, ce qui n’a jamais eu lieu. Je continuais toujours à chercher du boulot. »

« Après plus d’un an de pandémie, de marché du travail en berne, on demande aux gens de justifier de leur recherche »

Jusqu’à ce qu’il reçoive cette annonce de contrôle fin mai. Sans que personne ne lui ait jamais expliqué, assure-t-il, ce qu’il est supposé apporter comme éléments pour un tel contrôle. « Lorsque vous avez rempli votre questionnaire de contrôle et que vous l’avez envoyé, vous n’avez plus qu’à attendre. Votre conseiller ne sait pas quand vous allez recevoir une réponse à cette enquête. Après plus d’un an de pandémie, de marché du travail en berne, on demande aux gens de justifier de leur recherche d’une aiguille dans une botte de foin », dénonce Jean.

Pour Yann*, les contrôles sont devenus récurrents. L’homme est au chômage depuis plusieurs années, « à la suite d’une perte d’emploi, et des soucis de santé ». Il vit dans un village isolé. « Je viens de subir mon troisième contrôle en moins de deux ans », nous écrit-il. Résultat de cette nouvelle vérification ? « Je suis radié de Pôle emploi et on m’a supprimé mes allocations RSA. » Les contrôles des allocataires de minima sociaux se sont également durcis depuis quelques années. Et ceuxde Pôle emploi peuvent aussi avoir des effets sur l’allocation du RSA (le montant pour une personne seule est de 565 euros). « On m’avait déjà supprimé mon RSA à la suite d’un contrôle il y a plusieurs années, je n’ai eu plus aucun revenu pendant dix mois. Depuis, je faisais mes recherches d’emploi, j’ai toujours effectué toutes les démarches que l’on me demandait de faire, je me suis plié aux multiples contrôles, de Pôle emploi et du conseil général pour le RSA. J’essaie en même temps d’économiser de l’argent pour passer le permis de conduire, mais avec les confinements et les couvre-feux, il a été difficile pour moi de me déplacer en bus. » Après sa radiation en avril, il s’est vu supprimer 80 % de son RSA en mai. « J’ai été obligé de retourné vivre chez mes parents, qui sont âgés. »

Pôle emploi est plus prompt à radier qu’à donner des rendez-vous de recherche d’emploi aux nouveaux inscrits, accuse aussi Jérémy, qui a travaillé pendant six ans comme enseignant vacataire pour l’Éducation nationale. Il est titulaire d’un master. Au chômage depuis avril, il a reçu son indemnité en temps et en heure, même si personne n’a pu lui expliquer comment elle avait été calculée. Il a cependant dû attendre deux mois pour avoir un premier rendez-vous avec une conseillère. Alors qu’il a engagé dès son inscription au chômage une formation pour devenir comptable, il s’est retrouvé bloqué. « Je ne sais pas si je peux poursuivre ma formation de comptable ou si cela va faire que Pôle emploi me radie, considérant que je ne suis plus en recherche d’emploi. »

« Une catastrophe pour tous les saisonniers »

Maxime, lui, est travailleur saisonnier dans le tourisme depuis des années. Comme il passe d’un CDD précaire à un autre, il reste inscrit à Pôle emploi. « Tant qu’on est pas en CDI, on est considéré comme sans emploi, donc on reste inscrit et on doit s’actualiser chaque mois. Quand j’arrive à la fin d’un contrat, mes droits au chômage sont recalculés. Ma situation roule bien depuis des années, j’ai des contrats réguliers, mêle si j’alterne les saisons et les périodes non travaillées. J’ai donc peu de contact avec Pôle emploi. » Son dernier contrat s’est achevé le 25 avril. « En général, quand je reçois une convocation après un contrat, c’est avec mon agence locale. Là, je reçois une convocation à un entretien intitulé "Rendez-vous d’accompagnement : toutes les clefs pour mon emploi durable". Mais la date du rendez-vous est avant la fin de mon contrat. » Maxime ne peut donc pas s’y rendre, puisqu’il travaille.

« Quand j’ai appelé le numéro indiqué, la personne ne connaissait pas du tout mon dossier. C’était en fait une entreprise privée, Solérys, qui m’a répondu. » L’entreprise est en effet prestataire de Pôle emploi [2]. « La personne m’a dit que ne pas venir à la convocation allait donner lieu à un avertissement, et que je devais régler la situation directement auprès de mon conseiller Pôle emploi. Or, au bout de deux avertissements, vous risquez la radiation », rappelle Maxime. Il a finalement réussi à faire supprimer l’avertissement. Désormais, il pense à quitter le travail saisonnier. « Avec cette réforme de l’assurance chômage, cela va être très dur, une catastrophe pour tous les saisonniers. C’est très angoissant. Toute une population va s’appauvrir. Moi, je vais arrêter. »

Notes

[1] Selon l’estimation de l’Unédic, l’organisme gestionnaire de l’assurance-chômage.

[2] Voir sur son site.

publié le 22 juin 2021

Assurance chômage : la réforme
semi-enterrée par le Conseil d’État

Stéphane Ortega sur le site rapportsdeforce.fr

Le 21 mai dernier, sept organisations syndicales de salariés attaquaient devant le Conseil d’État le décret du 30 mars 2021 sur l’assurance chômage. Principale cible des syndicats : la modification du salaire journalier de référence servant au calcul des allocations. Selon une étude de l’Unédic, celui-ci pourrait entraîner à parcours équivalent des écarts d’indemnisation de 1 à 47. Et une baisse des allocations pour 1,15 million de chômeurs.

 

C’est un nouveau revers pour le gouvernement : le Conseil d’État a suspendu ce mardi 22 juin plusieurs articles de son décret du 30 mars 2021 sur la réforme de l’assurance chômage. En l’occurrence, ceux fixant au 1er juillet, la mise en place du nouveau mode de calcul du salaire journalier de référence (SJR) qui sert au calcul du montant des allocations.

La confiance affichée par l’exécutif sur un retour rapide à une situation économique normale, permettant à ses yeux de raboter les allocations pour inciter les chômeurs à travailler, n’a pas convaincu la haute autorité administrative. Pas plus que les arguments du ministère du Travail faisant porter une partie de la responsabilité de l’explosion des contrats courts, coûteux pour l’assurance chômage, aux demandeurs d’emploi, transformés par le gouvernement en stratèges du chômage. Sur ce point, le Conseil d’État n’a pas manqué de pointer une contradiction manifeste avec l’entrée en vigueur, seulement fin 2022, du bonus-malus pour les entreprises abusant des contrats de moins d’un mois.

Mais si le Conseil d’État considère qu’il n’y a pas « d’éléments suffisants permettant de considérer que les conditions du marché du travail sont à ce jour réunies pour atteindre l’objectif d’intérêt général poursuivi », il a plutôt ménagé le gouvernement sur son appréciation des écarts induits par la réforme entre les demandeurs d’emploi. À ce stade de l’instruction, il n’a pas mis en avant d’éléments d’illégalité, contrairement au mois de novembre 2020. Une façon pour l’heure de ne pas trop charger la barque en attendant un jugement plus complet sur le fond ? 

Une réforme exclusivement régressive

 Initialement, la réforme devait s’appliquer en deux temps. Le premier en novembre 2019, avec un allongement de la durée de travail nécessaire à l’ouverture de droits au chômage. De quatre mois sur 28 mois à six mois sur 24 mois. De même pour le rechargement des droits : de 1 mois à quatre mois travaillés. En prime, les cadres aux plus hauts revenus voient le retour de la dégressivité des allocations. Le second temps en avril 2020, avec un changement du mode de calcul du salaire journalier de référence qui sert au calcul du montant des allocations des demandeurs d’emploi.

Mais le Covid-19 est passé par là. Le premier volet a été allégé pour rendre moins insoutenable la crise sanitaire et une mise à arrêt de l’économie qui a enregistré un recul du PIB 9 % en 2020. Une contraction de l’activité rendant illusoire la recherche d’emploi. Le second volet a lui été repoussé de trois mois en trois mois. Mais entre temps, le Conseil d’État saisi un an plus tôt par plusieurs organisations syndicales rendait une décision défavorable au gouvernement le 25 novembre 2020.

« Le montant du salaire journalier de référence peut désormais, pour un même nombre d’heures de travail, varier du simple au quadruple en fonction de la répartition des périodes d’emploi au cours de la période de référence […] une différence de traitement manifestement disproportionnée au regard du motif d’intérêt général poursuivi », taclait le Conseil d’État fin novembre 2020 en annulant plusieurs points de la réforme. Le gouvernement a donc été contraint de revoir sa copie. Ainsi, nouveau round de discussion et nouveau décret le 30 mars qui tente de corriger un peu les effets du nouveau mode de calcul du SJR.

Mais nouvelle volée de bois vert. L’Unédic contredit d’abord les chiffres du gouvernement. Le gestionnaire de l’assurance chômage avance le chiffre de 1,15 million de chômeurs avec des allocations réduites comme conséquence de la réforme, au lieu de 800 000 avancés par le gouvernement. Des chiffres contestés par l’exécutif qui s’est pourtant bien gardé de présenter une étude d’impact, affaiblissant ainsi sa tentative de contre-feu. Puis le journal Les Échos révèle que le gouvernement a oublié de prendre en compte les congés maternité, les arrêts maladie ou l’activité partielle, alors qu’il avait été alerté sur ce point plusieurs mois plus tôt.

Du coup : premier projet de correction fourni en mai aux partenaires sociaux. Mais de nouveau étrillé par l’Unédic qui considère qu’il est fragile juridiquement en présentant un risque d’illégalité au regard du Code du travail. Le cabinet d’Élisabeth Borne attendra le 8 juin, trois semaines avant la date officielle de mise en route de la réforme etdeux jours avant l’audience au Conseil d’État, pour produireau journal officiel un correctif sur le décret du 30 mars.

Cependant, la copie du gouvernement ne convainc pas la juge du Conseil d’État lors de l’audience du 10 juin examinant les recours des syndicats. Celle-ci a longuement interrogé le représentant du ministère du Travail sans obtenir toutes les réponses attendues. À tel point que la juge a demandé des éléments supplémentaires par écrits sur trois points : « la pertinence et la possibilité d’atteindre les objectifs du document de cadrage dans le contexte actuel, l’ampleur des différences de traitement susceptibles d’apparaître entre salariés en activité réduite » et « la situation particulière des guides conférenciers », dont l’association professionnelle a déposé son propre recours.

Ceux-ci ont été fournis par le cabinet d’Élisabeth Borne mardi. Mais manifestement sans totalement convaincre.

Quel avenir pour la réforme de l’assurance chômage

 Le cœur de la réforme, à savoir le nouveau mode de calcul du SJR, est suspendu. Les autres éléments ne doivent s’appliquer que plus tard, après un « retour à meilleure fortune ». C’est à dire une fois que le nombre de demandeurs d’emploi baisse et le nombre d’embauches augmente sur une période de six mois. Soit pas avant la fin de l’année. Maintenant, le Conseil d’État qui a statué en urgence doit se déterminer sur le fond. Peut-être à l’automne, peut-être début 2022.

Une nouvelle partie relativement incertaine se jouera alors. En effet, dans sa décision d’aujourd’hui en procédure d’urgence, le Conseil d’État n’a pas étrillé le gouvernement sur la disproportion des écarts d’allocations entre chômeurs aux parcours équivalents. Pour autant, la partie ne sera pas simple à jouer pour l’exécutif. Outre qu’elle se situera en pleine campagne électorale de la présidentielle, elle pourrait être rendue caduque par l’ouverture de négociations en fin d’année sur la nouvelle convention de l’assurance chômage en 2022, venant remplacer celle de 2017.

Si ce n’est pas déjà un enterrement, pour les demandeurs d’emploi, c’est déjà un répit supplémentaire.

publié le 9 juin 2021

Il y a urgence ! 
Le billet du Dr Christophe Prudhomme. Recalé.e.s

 

Christophe Prudhomme sur le site www.humanite.fr

 

Christophe Prudhomme est médecin au Samu 93. Il publie, chaque semaine, une chronique dans nos colonnes.

Alors que nous manquons cruellement d’infirmier.e.s dans les hôpitaux, et plus particulièrement à l’AP-HP, plusieurs dizaines de salarié.e.s, en grande majorité des aides-soignant.e.s qui ont réussi l’épreuve de sélection, avec des notes allant de 13 à 20 pour poursuivre des études d’infirmier.e, sont recalé.e.s au motif de crédits insuffisants. Ce mécanisme, appelé promotion professionnelle, est un atout majeur pour les hôpitaux publics puisqu’il s’agit de former du personnel déjà en exercice qui pourra être affecté dès la fin de la formation sur les postes vacants.

 

Que des raisons financières soient évoquées par le directeur général de l’AP-HP, Martin Hirsch, est proprement scandaleux, car lui-même s’est répandu sur les ondes depuis plus d’un an pour expliquer qu’il aimerait bien ouvrir des lits supplémentaires pour prendre en charge les malades atteints du Covid-19, mais que c’était impossible, faute de personnels disponibles. Quel Ponce Pilate !

 

Aujourd’hui, alors qu’il est justement possible de former ces professionnel.le.s, il ne s’en donne pas les moyens et explique aux personnes concernées qu’elles doivent se payer elles-mêmes leurs études, si elles souhaitent les poursuivre. Mais comment imaginer qu’un.e aide-soignant.e qui gagne 1 500 euros par mois va pouvoir vivre en arrêtant son travail et en payant ses études pendant trois ans ?

 

La CGT, avec les agent.e.s concerné.e.s, se bat pour obtenir ce financement. Mais, au-delà de cette affaire qui montre bien la duplicité du gouvernement et de ses relais à la tête des hôpitaux, il est urgent de former massivement des professionnels de santé, en leur donnant les moyens de suivre leurs études dans les meilleures conditions.

 

Nous proposons ainsi de généraliser les contrats de formation qui permettent de payer les étudiant.e.s au Smic pendant leurs études, contre un engagement à servir un certain nombre d’années dans un établissement désigné où des emplois sont disponibles.



 

publié le 6 juin 2021

 

Télécoms. Chez Orange, la libéralisation des numéros d’urgence
au banc des accusés

 

Marion d'Allard sur le site www.humanite.fr


 

Si l’incident gravissime de l’accès aux numéros d’urgence interroge en interne, il n’est pourtant pas un cas isolé. « La déréglementation et la financiarisation du secteur sont à l’origine de ces problèmes », résume la CGT.

« Cette histoire est un trauma pour la boîte. Le malaise interne est extrêmement fort », confie d’emblée Sébastien Crozier. Certes, une enquête interne, ouverte chez Orange, tente de déterminer les causes exactes de la panne géante qui a affecté dramatiquement l’accès aux numéros d’urgence, mais pour le président de la CFE-CGC chez l’opérateur il est désormais urgent de « repenser tout le modèle et de comprendre, enfin, que les télécommunications sont un service vital pour la nation que l’on doit protéger de la logique de marché. »

Car si la gravité de l’incident justifie l’ampleur particulière qu’il a prise, ce type de panne n’est pas une exception, et « fait suite à une recrudescence d’incidents plus localisés mais de même type », rappelle la CGT qui cite en exemple l’Oise, la Haute-Savoie ou encore Narbonne où des événements similaires « ont récemment touché les services d’urgence ». Et pour le syndicat, « la multiplicité de ces situations ne peut pas être due à des erreurs humaines », mais révèle bien « une politique industrielle défaillante ». Ouverture à la concurrence, explosions de la mise en sous-traitance, sous-investissement chronique, plans massifs d’économies et de suppressions de postes, pertes de savoir faire, rallongement des délais d’intervention…, « la déréglementation et la financiarisation de notre secteur d’activité sont à l’origine de ces problèmes », affirme le syndicat.

Perte de compétences

En clair, la stratégie du groupe piloté par Stéphane Richard est clairement mise en cause par les représentants des salariés. La direction « a perdu depuis longtemps le sens du service public », déplore ainsi SUD-PTT. « Orange a fait le choix irresponsable et coupable de perdre la maîtrise de ses résultats, de ses processus et de ses compétences avec des dispositifs de contrôle de la qualité largement inopérants », poursuit le syndicat qui rappelle que « 70 % des emplois de techniciens n’ont pas été remplacés en 10 ans et (que) la chaîne technique d’Orange n’intervient quasiment plus ».

Mais il est un autre acteur majeur dont la stratégie mortifère est à mettre à l’index, soulignent les syndicats : l’État. Car si cette panne catastrophique résulte de la conjugaison de plusieurs facteurs technologiques et organisationnels, la libéralisation du secteur orchestré par les politiques publiques depuis des années a répondu à la question centrale de l’accès aux numéros d’urgence par l’absurde. « Ces numéros ont été attribués à Orange par appels d’offres avec un cahier des charges édicté directement par le ministère de l’Économie », rappelle Sébastien Crozier. Un système par essence inopérant : « La durée de l’appel d’offres court sur trois ans. Or, le moindre investissement qui permettrait d’améliorer le réseau et l’infrastructure est par définition bien supérieur à la durée de l’appel d’offres. Quel intérêt alors, un opérateur a-t-il d’investir ? », interroge, perplexe, le syndicaliste. À l’évidence, la complexité du système – qui doit permettre un accès rapide et sécurisé à la fois à la santé, la police, les pompiers -, la multiplication des opérateurs intervenants et le caractère vital du service, imposent un changement de braquet radical. « Force est de constater que la privatisation du secteur est un échec », en conclut pourtant la CGT qui milite pour que soit mise sur la table « la question de la reconquête d’un service public des télécommunications ». Mais pas seulement. « Il faut un responsable interministériel qui ait la responsabilité de ces numéros d’urgence », plaide la CFE-CGC : « Aucun opérateur, même public, ne devrait avoir à en assumer la charge ».

Retour de la maîtrise publique

Un retour de la maîtrise publique d’autant plus indispensable que « cette panne doit aussi interroger sur les procédures d’exploitation d’autres réseaux stratégiques, comme celle des centrales nucléaires ou des réseaux de transport », insiste SUD-PTT. D’autant plus indispensable aussi que ces incidents risquent de se multiplier. « À chaque fois qu’il y a des intempéries, une tempête, que les poteaux électriques sont arrachés, que les centraux sont inondés, à chaque fois que du fait de la concurrence, n’importe qui intervient sur les armoires électriques sans forcément savoir le faire… des centaines de personnes n’ont plus accès au téléphone et donc aux numéros d’urgence », souligne Sébastien Crozier. Pour le syndicaliste, la réflexion doit donc se porter bien au-delà de la seule affaire de la panne survenue chez Orange. « Il faut repenser tout ce système, mettre en place des plans d’urgence car on sait aussi que pendant le covid, l’accès aux numéros d’urgence a failli planter des tas de fois et que si un attentat survient, le système ne résistera pas… »


 

PUBLIÉ LE 1° JUIN 2021

L’hOpital public dans la rue
pour l’accès aux soins et à la santé

 

Par Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr

 

Un collectif international d’hospitaliers a appelé à manifester, samedi, dans de nombreuses villes. À Paris, le cortège était petit mais joyeux. Les soignants promettent d’être présents dans le débat public dans les prochains mois, en vue de la présidentielle.

Ils sont une centaine, mais ils sont tous là, ceux qui parlent au nom de l’hôpital public depuis qu’il s’est mis en branle, il y a deux ans. Ce samedi 29 mai, à Paris, ils sont confiants : « On se remobilise un beau week-end où tout le monde veut profiter des terrasses », reconnaît le docteur Anne Gervais, hépatologue à l’hôpital Bichat à Paris et membre du collectif Inter-hôpitaux. « Mais il y a un élan, de nombreux contacts avec le monde associatif, des projets de mobilisation, vous allez entendre parler de nous », promet-elle. 

Tous les partis politiques, à l’exception de La France insoumise, étaient présents à la manifestation des policiers le 19 mai, jusqu’au ministre de l’intérieur. Avec les soignants, ce 29 mai, il n’y avait ni ministre ni partis, une seule écharpe tricolore au milieu du cortège, « peut-être un élu parisien », se demande le neurologue François Salachas.

« De toute façon, on ne les a pas invités. On est allés au bout de ce qu’on peut demander aux politiques. On veut construire un mouvement plus large, citoyen, interpeller les Français sur l’état de l’hôpital public, qui est en grand danger. Notre objectif est de poser ce débat pour la présidentielle. »

« On cherche la mobilisation de la société civile, au-delà de la gauche qui se déchire », renchérit Anne Gervais. « L’hôpital dépasse les partis. Pendant le grand débat national, 30 % des contributions portaient sur la santé, 12 % sur l’hôpital public. Si les politiques ne le comprennent pas, ils seront rejetés, au profit des extrêmes », met-elle en garde.

L’appel à la mobilisation, ce samedi, est « un SOS international pour la santé ». Les soignants ont manifesté à Paris, La Rochelle et Marseille, mais aussi à Bruxelles, Madrid, Rome ou Milan, à l’appel d’un nouveau collectif, La Santé en lutte, né à Bruxelles, en septembre 2020, de la rencontre entre les Français et les Belges, auxquels se sont joints une soixantaine de collectifs en Europe, au Royaume-Uni et en Amérique du Nord. Tous constatent la même « dégradation de l’accès, de la qualité et de la sécurité des soins », une même « perte de sens des métiers ».

En France, pour le collectif Inter-urgences, qui porte la voix des paramédicaux des urgences, la question n’est plus salariale. Ils se satisfont des 183 euros net d’augmentation obtenus en juillet 2020, au moment du Ségur de la santé. Mais sur tous les autres volets du Ségur, « on ne peut pas en rester là », dit Noémie Banes, présidente du collectif et infirmière à Oloron-Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques) : « On veut que les soignants et les usagers soient associés à la gouvernance de l’hôpital. »

En France, le débat sur l’hôpital public va se cristalliser, dans les prochains mois, autour des grands projets hospitaliers, en particulier la construction du grand hôpital Nord à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), où doivent fusionner les hôpitaux Bichat (Paris) et Beaujon (Clichy). La fusion est aussi une restructuration, puisque 300 lits doivent être supprimés dans l’opération.

Ailleurs en France, d’autres suppressions de lits d’hôpitaux sont prévues, dans d’autres grands projets hospitaliers, à Paris-Saclay (Essonne), Nantes (Loire-Atlantique) ou encore Tours (Indre-et-Loire). La politique de rationalisation de l’hôpital – qui vise à poursuivre l’augmentation de la productivité par la suppression des lits – se poursuit donc sur l’ensemble du territoire.

L’hépatologue Anne Gervais voit quelques raisons d’espérer, comme à Reims, « où la mobilisation des élus, aux côtés des hospitaliers, a permis de préserver les lits dans le projet du nouvel hôpital ».

La question des lits est étroitement liée à celle des effectifs : « Dans de nombreux hôpitaux, on ferme aussi des lits parce qu’il n’y a plus assez d’infirmières, d’aides-soignantes, explique Noémie Banes. C’est le chat qui se mord la queue. Pendant le Covid, les soignants se sont épuisés, ils quittent l’hôpital, qui ne fait rien pour les retenir. »

Les hospitaliers réclament des « ratios de soignants », explique Anne Gervais : « Aux États-Unis, il y a une infirmière pour six patients. En France, il y a une infirmière pour quatorze patients. On veut discuter, service par service, du juste nombre de soignants. » 

Agnès Hartemann, professeur de diabétologie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, explique que, dans son service, « il y a trois postes d’infirmières vacants, en raison d’un arrêt maladie et de deux congés de maternité » : « On n’arrive pas à recruter pour les remplacer. Des infirmières qui voulaient venir à la manifestation ont finalement accepté de travailler 12 heures, sur un jour de repos. Des infirmières très qualifiées, formées par l’hôpital public, partent dans le privé, parce qu’elles y gagnent plus d’argent et ne travaillent pas le week-end. Pendant le Covid, on a eu des renforts, mais c’étaient des intérimaires beaucoup mieux payés. Tout cela crée des tensions, de la rancœur. »

Le « quoi qu’il en coûte » est terminé, les soignants voient revenir les restrictions budgétaires : « Nos collègues de Lorient et de Rennes nous ont raconté que leur direction leur a fait comprendre que les 183 euros net d’augmentation devaient se traduire par une augmentation de la productivité, rapporte Agnès Hartemann. Le budget de l’assurance-maladie augmente, mais moins que les besoins de santé. Au final, l’hôpital doit encore faire un milliard d’euros d’économies en 2021. C’est compliqué, mais il faut le faire comprendre aux Français. »

La psychiatrie est également bien représentée dans le cortège. Laurent Vassal, psychiatre à l’hôpital de Ville-Évrard (Seine-Saint-Denis), explique, avec lassitude, « tirer la sonnette depuis longtemps, sans effet » : « On nous annonçait un grand plan autisme, on n’a rien vu. On nous promettait un rattrapage en Seine-Saint-Denis, [département] notoirement sous-doté, on n’a rien vu. On va bientôt avoir des assises de la psychiatrie, mais franchement, je suis pessimiste. On a une population qui souffre de l’isolement, on voit plus de troubles dépressifs, de bouffées délirantes. Mais on a six services hospitaliers en grande difficulté, une dizaine de médecins manquent, 60 à 70 infirmières. Il y a six mois d’attente pour obtenir une consultation en centre médico-psychologique pour un adulte. Nos patients ne vont pas bien, certains se suicident. On n’a pas de lits pour ceux qui arrivent aux urgences. On doit les sédater, les contentionner, parce qu’on ne peut pas les laisser déambuler, en crise, dans les couloirs. Cela nous désespère. »


 

<publié le 18 mai 2021

Précarité, dégradation du service public : les postiers montpelliérains en grève et dans la rue

Sur le site lepoing.net

 

Comme partout dans le pays, les postiers de Montpellier sont en grève ce mardi 18 mai. Ils étaient plusieurs dizaines à manifester au centre-ville en fin de matinée.

Absence de primes, « réorganisations » constantes des services (1000 à la distribution au national d’après l’intersyndicale montpelliéraine), suppressions de bureaux de poste et pertes de sens au travail : les salariés de la Poste en ont gros sur la patate.

Sont dénoncées les différents projets de la direction dans le cadre de son plan stratégique 2021-2030. L’entrée de la sous-traitance dans le traitement des colis fait craindre une dégradation des services proposés aux usagers. De nombreuses postes ferment en milieu rural. Mais pas que : le bureau de poste de l’avenue Bouisson Bertrand dans le quartier Boutonnet de Montpellier appartient désormais au passé.

Niveau rémunération et pouvoir d’achat, même mécontentement chez les salariés. Malgré un bénéfice de 2,1 milliards d’euros l’an dernier dans l’entreprise, la direction de la Poste ne semble pas pressée de verser à ses salariés la prime exceptionnelle de pouvoir achat censée compenser les sacrifices de cette dernière année. Les augmentations de salaires pour l’année 2020 ne dépassaient pas les 0,2%. La prime à l’intéressement passe à la trappe, elle aussi. « On fait partie des agents du service public les moins bien payés en France », nous rappelle une gréviste devant le Polygone. A peine plus que le Smic. Et de plus en plus d’embauches se font par des successions de CDD précaires, plutôt que par des contrats stables.

D’où une unité syndicale particulièrement poussée, puisque les syndicats CGT, CFDT, SUD, FO, UNSA, CFTC sont de la partie depuis la mi-avril, sur le principe assez vague d’une participation au 1er mai et de temps forts de mobilisations pour la seconde quinzaine du mois. A relativiser, tout de même : seules les fédérations Sud PTT et CGT FAPT ont finalement appelé à la grève dans l’ensemble du pays. Les autres confédérations se contentent de laisser leurs syndicats de base agir à leur sauce.

Dans l’Hérault la lutte est prise en main par une intersyndicale Sud-CGT-FO, qui a appelé à participer à la grève, et à plusieurs rassemblements dans le département. Dès le matin un groupe se retrouve devant l’accès au centre de tri de Mauguio, qui abrite une plateforme regroupant plusieurs services sur le site de La Poste de Vauguières. Un autre rassemblement regroupant les postiers biterrois et des hauts cantons s’est tenu à Roujan.

Sur Montpellier, plusieurs dizaines de salariés se sont donné rendez-vous devant la poste de Rondelet à 10h, avant de défiler vers la place de la Comédie et le Polygone. Ils ont été rejoints par des salariés d’Orange, en lutte contre la fermeture annoncée de la boutique du Polygone de Béziers, et pour que la reprise des cantines de la boîte par le nouveau prestataire Eurest se fasse sans aucune dégradation sociale pour les employés.

L’intersyndicale héraultaise revendique un accès des salariés de la Poste aux différentes primes, des embauches stables pour lutter contre la précarité des agents de la profession, et une revalorisation des salaires avec un 13ème mois.

A suivre !

 


 

publié le 17 mai 2021

 

 

Tribune -

 

« La réforme de l’assurance-chomage

 

est injuste, absurde et indécente »

 

 

Des responsables associatifs et syndicaux, dont Philippe Martinez pour la CGT ont publié une tribune au « Monde » le 12 mai 2021 pour dénoncer la relance par gouvernemental du projet de réforme de l’assurance-chômage

 

Nous, associations et organisations syndicales de salariés, avions vigoureusement réagi contre la réforme de l’assurance-chômage, lorsqu’elle avait été annoncée en juin 2019 par le gouvernement. Du fait de la crise sanitaire, certains points de cette réforme avaient été opportunément mis en sommeil et les plus optimistes d’entre nous pouvaient les croire abandonnés. Le gouvernement vient pourtant d’annoncer sa mise en œuvre au 1er juillet 2021.

Cette entrée en vigueur, alors même que la crise sanitaire est loin d’être terminée et que ses conséquences sociales, déjà lourdes, ne vont aller qu’en s’accentuant, est à la fois injuste, absurde et indécente.

Injuste, parce qu’elle va frapper des personnes déjà fragilisées, qui comptent parmi celles qui ont été les plus touchées par la crise sanitaire et sociale. Selon les chiffres de l’Unédic, dès le 1er juillet 2021, 1,15 million de personnes vont voir leurs droits baisser drastiquement, en moyenne de 17 %, et jusqu’à 40 % pour les 400 000 les plus précaires. Les plus touchés seront justement celles et ceux qui ont des contrats courts ou espacés.

A une date encore non précisée, d’autres mesures devraient durcir l’accès aux droits, notamment par un relèvement du seuil d’accès à l’indemnisation, en exigeant une période de six mois travaillés, contre quatre aujourd’hui. Là encore, les plus touchés seront les travailleurs précaires, en particulier les jeunes de moins de 26 ans.

Absurde, notamment parce qu’elle intervient au pire moment. Les analyses du conseil scientifique du Conseil national de lutte contre l’exclusion sont éloquentes : elles montrent, d’une part, que les personnes les plus pauvres − notamment les personnes au chômage − ont été les plus durement touchées par les conséquences sociales de la crise sanitaire ; d’autre part, que de multiples couches de la société ont basculé ou vont basculer dans la pauvreté, la crise agissant comme un « descenseur social » ; enfin, que la force de notre système de protection sociale a évité une catastrophe pire encore.

Et c’est à ce moment, alors que nous sommes encore au cœur de la troisième vague de l’épidémie, que le gouvernement va, par son action même, accentuer les effets de la crise et faire plonger dans la pauvreté des personnes qui auraient pu rester la tête hors de l’eau si l’on avait maintenu le dispositif d’assurance-chômage.

Processus de stigmatisation

Indécente, enfin. Avant même la crise sanitaire, le pouvoir d’achat des ménages les plus pauvres avait déjà diminué, du fait notamment du gel des allocations-logement, des prestations familiales et du RSA ; les inégalités sociales s’étaient sensiblement creusées. La crise a accentué ce phénomène, les ménages les plus aisés pouvant épargner, quand les 10 % les plus pauvres ont dû le plus souvent s’endetter.

Si le gouvernement ne renonce pas à mettre en œuvre sa réforme de l’assurance-chômage, l’une des dernières réformes du quinquennat s’attaquera donc aux travailleurs précaires, en réduisant leurs droits et en fragilisant leur situation sociale. Alors qu’en parallèle, le pouvoir d’achat des plus riches n’aura cessé d’augmenter, du fait notamment des politiques fiscales ou sociales du gouvernement. Nous sommes loin de la justice sociale la plus élémentaire.

Cette réforme s’inscrit enfin dans un processus de stigmatisation des chômeurs, qui ne correspond à aucune réalité. Quiconque a vécu des périodes de chômage a senti son stress monter devant l’absence de réponse aux multiples candidatures, les entretiens décourageants, les sanctions injustifiées pour ne pas avoir pu prouver ces recherches infructueuses. Quiconque a vécu des périodes de chômage a vu arriver avec angoisse la fin de droits, avec le sentiment que la société vous considère comme inutile et qu’une partie de l’opinion vous soupçonne de tricher… au moment même où vous perdez vos dernières ressources.

Loin de l’intérêt des populations, le gouvernement peut-il s’obstiner à poursuivre une telle réforme, motivée essentiellement par des considérations financières et qui rencontre une opposition unanime des organisations syndicales comme du monde associatif, une réforme qui n’avait déjà aucun sens avant la crise sanitaire et qui, dans le contexte actuel, en devient encore plus injuste et absurde ?

 

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT ; Annick Berthier, présidente d’Emmaüs France ; Pascal Brice, président de la Fédération des acteurs de la solidarité ; Christophe Devys, président du collectif Alerte ; Patrick Doutreligne, président de l’Uniopss (Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux) ; Véronique Fayet, présidente du Secours catholique ; Marie- Aleth Grard, présidente d’ATD Quart Monde ; Paul Israël, président du CCSC-Vaincre le chômage ; Gilles de Labarre, président de Solidarités nouvelles face au chômage ; Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT ; Laurent Pinet, président du Coorace (fédération nationale de l’économie sociale et solidaire) ; Pascale Ribes, présidente d’APF France handicap ; Martine Vignau, secrétaire nationale de l’UNSA (Union nationale des syndicats autonomes).


 

publié le 11 mai 2021

Vaccin. comment Macron trompe son monde

sur la levée des brevets

par Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr


 

Échaudé par le revirement des États-Unis, le président français tente de se remettre en selle à la tête du mouvement pour faire du vaccin un « bien public mondial ». Mais il reprend tous les poncifs de Big Pharma. Notre décryptage dans le texte des six fourberies d'Emmanuel Macron.

Manifestement, Emmanuel Macron ne goûte guère l’ironie cruelle de la situation. Par leur volte-face spectaculaire sur la levée des brevets pour les vaccins contre le Covid-19, les États-Unis viennent d’expédier l’Union européenne et la France dans les cordes du nationalisme vaccinal. Passablement irrité, murmure-t-on à l’Élysée, par la « Bidenmania », le président français entend aujourd’hui rétablir les faits.

Il s’y est employé notamment, le week-end dernier, à Porto (Lisbonne), en marge du sommet social de l’Union européenne. Son plaidoyer mérite un examen approfondi, car, derrière l’opportunisme hypocrite des États-Unis, se nichent des apories et des simagrées fabriquées en France – à la différence du vaccin lui-même – depuis le début de la pandémie.

 

Ce qu'affirme Emmanuel Macron

 Je suis ouvert sur ces questions de levée des brevets, je l’ai déjà dit, mais nous, les Européens, nous nous battons pour que le vaccin soit un bien public mondial depuis maintenant un an. Et je suis heureux que l’on nous suive.

Décryptage

Dans les discours, ça ne fait pas un pli : l’Union européenne et la France sont imbattables. Sous Donald Trump, sans surprise, mais aussi sous Joe Biden, jamais les Américains n’ont utilisé l’expression « bien public mondial », consacrée par Emmanuel Macron lui-même au printemps de l’année dernière. Le problème, c’est que, derrière les envolées rhétoriques, le président français et ses homologues sur le continent n’ont pas fait grand-chose pour faire advenir cette grande et belle ambition. Bruxelles comme Paris ont, par exemple, boycotté purement et simplement le « Covid-19 Technology Access Pool » (C-Tap), ce mécanisme volontaire de mutualisation des brevets, des technologies et des savoir-faire mis en place, dès mai 2020, au sein de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). De la parole aux actes, en réalité, l’Union européenne s’ébroue dans les eaux glacées du calcul égoïste, car c’est elle qui a suivi Washington dans la course folle aux préachats de vaccins par les grandes puissances capitalistes. À l’automne dernier, les États-Unis, les pays européens, le Canada, le Royaume-Uni, le Japon et l’Australie avaient déjà confisqué près de 6 milliards de doses (lire notre édition du 18 novembre 2020). Et l’Europe ne renonce pas à cette mainmise, comme en atteste la nouvelle commande record de 1,8 milliard de doses à Pfizer, signée dimanche dernier…

 

 

Ce qu'affirme Emmanuel Macron

Ensuite, quel est le sujet actuellement ? Ce n’est pas vraiment la propriété intellectuelle. Vous pouvez donner la propriété intellectuelle à des laboratoires qui ne savent pas produire, ils ne le produiront pas demain.

Décryptage

Attention, tour de passe-passe : après avoir bloqué avec les Européens toute avancée depuis l’introduction de la proposition de l’Inde et de l’Afrique du Sud à l’OMC, ­Emmanuel Macron n’est, dit-il à présent, pas fermé sur les brevets, mais ça ne sert à rien d’y toucher, conclut-il dans la même phrase. À la Commission, Thierry Breton, chargé de la production des vaccins pour l’UE, tente une esquive complémentaire. « Cette question de la levée des brevets, il faudra qu’on se la pose, mais en son temps », exposait-il ce week-end. Autrement dit : on a déjà perdu du temps, continuons de retarder l’accroissement indispensable de la production mondiale ! Avec de tels arguments, on comprend que, comme il vient de le confier en présentant ses milliards de dollars de profits trimestriels devant les marchés financiers, Stéphane Bancel, le PDG de Moderna, n’ait pas « perdu une minute de sommeil ». Or, alors que des dizaines de laboratoires se déclarent prêts à participer, mais se voient opposer des refus des monopoles qui décident seuls de leurs chaînes de sous-traitance, le cas de la start-up américaine fournit la démonstration même qu’à partir du moment où on détient les brevets, on peut tout à fait amplifier massivement la production. Avant la pandémie, l’entreprise ne disposait pas de circuits pour produire en quantité son ARN messager ; ils ont été créés de but en blanc, grâce aux fonds publics américains, suisses, ou encore, pour un tout petit bout du conditionnement dans l’Hexagone, français… Ce qui démontre de manière implacable qu’il est largement possible de faire mieux, à condition de ne pas perdre plus de temps !

 

 

Ce qu'affirme Emmanuel Macron

 Le premier sujet pour la solidarité vaccinale, c’est le don de doses. Ce que nous avons lancé avec Act-A, au sein duquel il y a le véhicule Covax et sur lequel les Européens avancent. On a commencé à donner des doses il y a plusieurs semaines. Le don de doses, c’est la clé… 

Décryptage

Une clé, peut-être, mais alors, une clé qu’Emmanuel Macron viendrait opportunément de retrouver… Là encore, le président français ne manque pas d’air en présentant comme sa propre initiative les dispositifs (Act-A et Covax) visant à garantir l’accès aux vaccins à 20 % de la population dans les pays les plus pauvres. Plus grave : à ce stade, le Sud n’a pas vraiment vu la couleur des doses promises, car les producteurs de vaccins à ARN messager réservent leurs livraisons aux États qui paient le prix fort. Et AstraZeneca, central dans le mécanisme Covax, a revu drastiquement à la baisse ses prévisions, du fait des difficultés chez son sous-traitant indien. Alors que la Suède en promet un million, que l’Espagne et le Portugal s’engagent à partager entre 5 % et 10 % de leurs stocks avec l’Amérique latine, la France n’a donné aujourd’hui que 106 000 doses au titre de la « solidarité ». Et encore, comme les autres grandes puissances du Nord, États-Unis en tête, elle est d’autant plus généreuse qu’avec l’hésitation propre au vaccin AstraZeneca, des millions de doses risquent aujourd’hui de lui rester sur les bras…

 

 

Ce qu'affirme Emmanuel Macron

  Le deuxième pilier de cette solidarité pour que le vaccin circule, c’est de ne pas bloquer les ingrédients et les vaccins eux-mêmes. Aujourd’hui les Anglo-Saxons bloquent beaucoup de ces ingrédients et de ces vaccins. 100 % des vaccins produits aux États-Unis d’Amérique vont pour le marché américain. En Europe, sur à peu près 110 millions de doses produites à date, nous en avons exporté 45 et gardé 65. Nous sommes les plus généreux au monde dans le camp des pays développés. 

Décryptage

Difficile de donner tort au président de la République quand il fustige l’égoïsme des Américains. À travers l’activation d’un texte législatif sur la production en temps de guerre – le Defense Production Act daté de 1950 –, la Maison-Blanche a rétabli une planification protectionniste en constituant des stocks de principes actifs et de matériaux indispensables à la fabrication de leurs sérums. Maintenant qu’il est sur le point d’achever sa propre campagne de vaccination, Joe Biden tend la main, la bouche en cœur, au reste du monde…

En revanche, on n’est pas obligé de suivre Emmanuel Macron sur le terrain de l’exception européenne : jusqu’ici, ce sont la Chine, la Russie et l’Inde qui ont, de très loin, certes avec des visées géopolitiques et commerciales, fourni les pays du Sud en vaccins. Car si la production en Europe des multinationales a bel et bien été exportée en partie, elle l’a été, pour l’écrasante majorité des stocks, sur une base purement mercantile, celle des contrats de préachats bilatéraux : d’après les derniers chiffrages de la Commission européenne, sur les 200 millions de doses exportées au total – un chiffre bien supérieur à celui du président français, mais ça ne change rien, au fond –, 70 millions sont partis vers le Japon, 19 millions pour le Royaume-Uni, 18 pour le Canada, 10 pour le Mexique, 7 pour l’Arabie saoudite, 5 pour la Suisse et la Turquie, 3 pour Singapour et 3 pour la Corée du Sud. Plus que de la « générosité », il s’agit de simple libre-échange, en fait, qui ne règle rien à l’accès universel aux vaccins…

 

 

Ce qu'affirme Emmanuel Macron

  La troisième chose, c’est le transfert de technologies. Ce qu’il faut réussir à faire, c’est transférer au maximum les technologies pour produire la substance active ou réaliser le conditionnement, au service des pays en développement.

Décryptage

Jusqu’ici, les Européens ont, à l’instar des Américains, largement financé l’augmentation des capacités de production des grands labos pharmaceutiques et poussé les multinationales en retard dans la course aux vaccins, comme Sanofi, ou absentes, comme Novartis ou Merck, à aider les producteurs actuels. Mais, malgré les flots d’argent public déversés, l’Union européenne, France comprise, s’interdit d’intervenir directement et laisse le secteur privé s’organiser comme il veut. Ce qui explique pourquoi Emmanuel Macron fait mine de croire que levée des brevets et transferts de technologies s’opposent, alors que ces deux mouvements peuvent et doivent être articulés… Il est même possible de le faire, comme y invite désormais Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS, en offrant des « incitations » supplémentaires aux multinationales pour qu’elles partagent leur savoir-faire et leurs recettes.

 

 

Ce qu'affirme Emmanuel Macron

  Je suis favorable à ce qu’on ait ce débat (sur la levée des brevets – NDLR), mais il ne faut pas tuer la rémunération de l’innovation. Il faut toujours rémunérer les chercheurs, c’est important. Oui à la solidarité, mais elle passe aussi par ces mécanismes.

Décryptage

Dans la queue, le venin : à la fin de sa démonstration, le président français remet sa veste à l’endroit, et reprend le refrain de Big Pharma… « Bien public mondial », le vaccin ? Jusqu’ici, avec de tels promoteurs, il se révèle surtout être une gigantesque machine à cash pour les multinationales. L’« innovation », parlons-en ! En exploitant des décennies de recherches publiques sur l’ARN messager ou les adénovirus, sur la séquence génétique des coronavirus ou sur la description de la protéine spike, en bénéficiant d’un financement public global pour le développement, la fabrication et la logistique estimé à plus de 10 milliards d’euros, en profitant d’une liberté totale pour la fixation de leurs prix de vente, les géants du secteur engrangent des bénéfices vertigineux grâce à l’empire des brevets. Comme l’Humanité l’a établi récemment (lire notre édition du 28 avril), plus de 70 milliards d’euros ont été brûlés en dividendes et rachats d’actions par les grands groupes pharmaceutiques depuis le début de la pandémie. Emmanuel Macron serait bien avisé de jeter un œil à leurs principaux actionnaires, qui ressemblent furieusement, non pas à des chercheurs ou des innovateurs, mais plutôt à des spéculateurs…


 

 

La commission européenne ne prête l’oreille qu’à l’industrie pharmaceutique

 Quand elle veut parler de la production pharmaceutique et des vaccins contre le Covid-19, qui la Commission européenne choisit-elle comme interlocuteurs privilégiés ? D’après un décompte du Corporate Europe Observatory (CEO), une petite équipe spécialisée dans la surveillance du lobbying à Bruxelles, l’exécutif européen a, depuis le début de la pandémie, organisé 44 rencontres avec les dirigeants de grandes entreprises du secteur, 117  avec des représentants de leurs associations professionnelles et 41 avec des philanthropes liés à la Fondation Gates. Toutes ces entités sont de fervents opposants à un quelconque aménagement de l’empire des brevets. Dans le même temps, les portes de la Commission restent hermétiquement closes pour les partisans de l’intérêt général et de la santé publique mondiale. Ainsi, les rendez-vous demandés par Médecins sans frontières, la célèbre ONG très engagée sur les questions d’accès universel aux médicaments, ont été refusés par plusieurs commissaires européens. « La Commission est la chambre d’écho de Big Pharma », dénoncent les chercheurs du CEO

 

 


 

Publié le 26/02/2021

 

 

Macron au G7: une faute morale et une aberration en santé publique

 

 

Communiqué de presse de l'Observatoire de la Transparence dans les politiques du Médicament (OTMEDs) paru sur blogs.mediapart.fr

 

 

Le droit à la santé est un principe qui doit être universel et effectif, et nous avons besoin pour cela de politiques ambitieuses. En refusant les réformes politiques, économiques et industrielles, et en privilégiant le caritatif, Emmanuel Macron empêche toute réponse mondiale à la pandémie.

 

 

Le président de la République a proposé aux pays riches de donner de 3 à 5 % des doses de vaccins aux pays les plus pauvres. L'accès aux vaccins est aujourd'hui entravé par l'insuffisance de la production mondiale des multinationales, par les barrières de propriété intellectuelle, par une chaine privée et opaque des produits pharmaceutiques qui répond aux besoins des actionnaires, et non à l'intérêt général des populations.

 

C'est donc tout un système qu'il faut changer, mais le président de la République Emmanuel Macron refuse de le faire. Depuis le 2 octobre 2020, la France s'oppose encore à une proposition de l’Inde et de l’Afrique du Sud à l'Organisation Mondiale du Commerce, qui demande à ce que les droits de propriété intellectuelle soient levés sur les technologies développées contre le COVID, comme les vaccins, les tests et les candidats traitements.

 

Les ONG estiment que fin 2021, 9 personnes sur 10 en Afrique n'auront pas été vaccinées. Comme l'a rappelé le 9 décembre la coalition d’ONGs People’s Vaccine Alliance, la totalité des doses du vaccin Moderna et 96 % de celles de Pfizer BioNTech ont été acquises par les pays riches. Dans ce contexte, la proposition d'Emmanuel Macron est en même temps ridicule et indécente.

 

Cette proposition est une faute morale. La défense du droit à la santé par un des dirigeants des pays riches ne peut pas passer par de la charité. Le droit à la santé est un principe qui doit être universel et effectif, et nous avons besoin pour cela de politiques ambitieuses. C'est aussi l'éthique qui est piétinée. Nombre des essais cliniques sur les candidats vaccins sont pratiqués sur le continent africain, qui remplit donc sa part d'effort pour la recherche en exposant une partie de sa population aux risques inhérents à des essais sans pouvoir ensuite faire bénéficier l'ensemble des pays.

 

Cette proposition est aussi une aberration en terme de santé publique. En refusant les réformes politiques, économiques et industrielles, Emmanuel Macron empêche toute réponse mondiale à la pandémie. Cette menace est globale, elle ne peut être jugulée que si l’ensemble de la population mondiale peut avoir accès aux vaccins - et ce en espérant qu’ils stoppent la transmission et donc qu’ils soient efficaces au niveau populationnel, y compris contre les différents variants. En l'oubliant ou en l'ignorant, Emmanuel Macron ne piétine pas seulement le droit à la santé et l'éthique. Il fait preuve d'un manque de pragmatisme aberrant qui va permettre à la pandémie de se maintenir.

 

Si jusqu'ici les multinationales ont été incapables de produire les vaccins dont nous avons besoin, alors que leur développement ont été en grande partie financé par de l'argent public, alors les pays en développement doivent pouvoir produire eux-mêmes les vaccins dont ils ont besoin pour répondre à la pandémie.

 

 

Le 12 mars 2020, Emmanuel Macron déclarait : « Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d'autres est une folie. »

 

 

Le président de la République doit tenir sa promesse. La France doit maintenant soutenir de tout son poids les propositions des pays en développement à l'OMC demandant de lever les droits de propriété intellectuelle sur les technologies développées contre le COVID-19.

Publié le 19/02/2021

 

 

L’action sociale doit-elle devenir un service marchand ?

 

Tribune rédigée par des agents du Conseil Départemental de l’Essonne

publiée sur www.lien-social.com

 

 

 

Cela fait des années que les professionnels de l'action sociale sont soumis aux diktats technocratiques de directions hors-sol. Pourtant, ils sont au plus près de ce que vivent les populations précarisées, connaissant leurs besoins et leurs attentes. Mais, rien n'y fait. Leur expertise est négligée et méprisée, comme le montre ce cri de colère des travailleurs sociaux de l'Essonne.

 

 

Nous, travailleurs sociaux du Conseil départemental de l’Essonne nous sommes pris, comme tant d’autres, entre les injonctions de notre hiérarchie et la réalité des personnes que nous recevons de plus en plus nombreuses dans nos services, au quotidien. Nous ne pouvons plus faire face à la charge toujours croissante de travail. La réponse de notre Direction du développement social se résume à : « tu ne t'en sors pas ? Tu dois être mal organisé ! ». Et donc, les réorganisations se succèdent à marche forcée.

 

Dernièrement, la Direction a envisagé de mettre en place des rendez-vous « accueil » de trente minutes. Se serait-elle inspirée des services commerciaux d’Orange ou de Darty ? C’est la question que l’on peut se poser ! Cette innovation a été imaginée par des personnes qui ont tout fait, sauf justement du social ! Les usagers vont devoir contacter une plateforme à Evry, en dépit de tout souci de proximité, pour une pré évaluation de la demande et une éventuelle transmission au service social local. Puis, ils auront un rendez-vous d’à peine trente minutes avec un travailleur social, pour « faire connaissance », afin d’obtenir ensuite un nouveau rendez-vous pour engager la relation, traiter la demande et éventuellement envisager un accompagnement... Quelle simplification ! Après avoir passé dix minutes à expliquer aux usagers comment l’accueil fonctionne, il ne restera plus que vingt minutes… Avec cette réorganisation, toute la dimension humaine inhérente à la relation d'aide est effacée. En fait, elle n'existe plus. L’usager n’est plus qu’un dossier, un numéro, une statistique. Prendre en compte la personne, ce qui fait sens pour elle, son individualité, son parcours, dans une société de plus en plus complexe, écouter la détresse, engager une réflexion commune... est menacé. Notre travail ne consiste pas à être rentable ou « efficace »... L’efficacité du service social ne se mesure pas au nombre d’aides financières demandées ou de processus suivis à la lettre. Autant, il est facile de parler d’une facture d’électricité, autant il est difficile de dévoiler son intimité à quelqu’un qu'on ne connaît pas. Dévoiler son intimité demande une relation de confiance qui s'y prête ... de percevoir que son interlocuteur est disponible et à l'écoute... Cet accompagnement demande du temps, du temps pour analyser, du temps pour que la personne se l’approprie aussi. Ce temps n'est pas rationalisable comme notre hiérarchie le souhaiterait ... Il est indispensable que les professionnels gardent la maîtrise de leur agenda.

 

Tous les logiciels à compléter, les nombreux tableaux à remplir, dans l’objectif de mesurer et quantifier notre activité, mobilisent un temps important pour les professionnels, au détriment de la relation aux usagers. Désormais, avec cette nouvelle réorganisation, ce sont les entretiens et la relation humaine qu’il faudra mesurer et toujours plus quantifier, comme un service marchand. Nous, les professionnels du social, savons bien que cette vision de rentabilité et de satisfaction du client est complétement inadaptée. Notre métier c'est un métier d'aide à la personne...avec toute la complexité que revêt l'accompagnement d'un être humain.  Cette énième réorganisation censée mieux répondre aux besoins des usagers, est finalement déclencheuse d’une inadaptation majeure du service au but qui lui est donné.

 

Mieux répondre aux personnes nécessiterait en fait, non pas une réorganisation de l'accueil, mais juste la volonté de mettre plus de moyens humains et de remplacer au moins l’ensemble des postes administratifs et sociaux découverts à ce jour et de laisser le personnel social faire son travail !


 

Publié le 26/01/2021

 

 

Défendre et développer l’assurance chômage

 

 

Par Henri Sterdyniak - Les Economistes Atterrés (voir lien Internet en fin de publication)

 

 

Alors que la réforme de l’assurance chômage imposée en 2019 a été suspendue du fait de la crise sanitaire, le CAE vient de produire en janvier 2021 une note qui prépare une nouvelle offensive contre les garanties futures des salariés privés d’emploi.

 

Le transfert en 2017 du financement des cotisations sociales des salariés vers la CSG, puis le cadrage gouvernemental de la négociation des partenaires sociaux en 2018 ont constitué les premières étapes. Le mode de calcul du SJR unilatéralement décidé par le gouvernement en 2019 réduisait fortement les droits des salariés les plus précaires ; il a été censuré par le Conseil d’Etat. Le CAE propose de moduler les indemnités, avec un niveau de garanties fortes en période de fort chômage et plus faibles lorsque celui-ci diminue, dans le but de diminuer leurs valeurs moyennes.

 

Il persiste dans le projet de réduire le calcul de l’indemnité chômage pour les chômeurs en activité partielle. Par ailleurs, il propose de financer Pôle Emploi par une dotation spécifique hors budget de l’Unédic. Les partenaires sociaux se verraient encore plus marginalisés par la création d’un Haut conseil de l’assurance chômage et l’intégration de l’assurance chômage dans la LFSS. Ces propositions s’inscrivent dans une continuité de pensée qui nie le caractère spécifique et assurantiel de l’indemnisation du chômage pour le rapprocher du mode de gestion des prestations sociales.

 

Face à ce nouveau ballon d’essai lâché par le CAE, nous réaffirmons l’objectif de rétablissement des cotisations sociales chômage. L’Etat devrait contribuer au financement de l’Unédic lorsque le chômage excède un seuil (7% sont une base de discussion). Aux objectifs du CAE, nous opposons ceux d’une couverture de tous les chômeurs, l’allocation devant être proportionnelle au salaire antérieur à temps complet pour les salariés ayant cotisé. Les plus éloignés de l’emploi devront bénéficier de dispositifs spécifiques, les TZCLD en test étant une piste de travail. Enfin, les syndicats de salariés doivent retrouver leur rôle de pilotage.

 

 

Pour aller plus avant que ce seul résumé, vous pouvez télécharger

l'intégralité de l'article au format PDF via le lien ci-dessous :

 

http://www.atterres.org/article/defendre-et-d%C3%A9velopper-lassurance-ch%C3%B4mage

Publié le 10/01/2021

 

 

Aux racines de l’hésitation vaccinale en France (première partie)

 

Par Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr

 

 

 

Au pays de Pasteur, le vaccin a longtemps été une fierté nationale. Mais la confiance s’est érodée. Les campagnes ratées ont fait le lit des discours anti-vaccins et complotistes. Les éclairages d’une philosophe, d’un sociologue et d’un pharmacologue.

 

 

La France a retrouvé un fragile contrôle de l’épidémie, déjà menacé par le variant anglais plus virulent. Et plus que tout autre pays, elle entre dans la campagne de vaccination dans l’hésitation. « Les politiques sont dans leurs petits souliers », dit l’historienne et philosophe des sciences Annick Opinel, chercheuse à l’Institut Pasteur et membre du comité technique des vaccinations à la Haute Autorité de santé, dont les recommandations guident les priorités de la campagne vaccinale.

 

« Le principe de précaution peut aller dans un sens, ou un autre : faut-il vacciner vite, ou prendre son temps ? Il n’y a pas de réponse précise, il faut une bonne dose d’humilité, c’est impossible d’être sûr de soi. » C’est ce qu’elle déclarait mi-décembre. Depuis, de nombreuses questions sont levées sur les risques du nouveau vaccin ARNm de BioNTech/Pfizer, et la polémique monte sur la lenteur de la vaccination en France : au 1er janvier, seules 332 personnes étaient vaccinées, contre 168 000 en Allemagne, 2,79 millions aux États-Unis, 1 million en Grande-Bretagne et en Israël.

 

Mais ces derniers jours, le principe de précaution semble basculer de la prudence devant un nouveau vaccin vers l’urgence de vacciner au plus vite pour protéger les plus fragiles et, à moyen terme, arrêter l’épidémie.

 

Le ministre de la santé Olivier Véran, qui assumait de prendre son temps au journal de France 2 le 30 décembre, a changé de pied : il a annoncé le 31 décembre que la campagne allait « prendre de l’ampleur » : dès lundi, la vaccination sera lancée pour les professionnels de santé de plus de cinquante ans ; début février seront ouverts pour les plus de 75 ans des « centres de vaccination ».

 

Cela n’a rien d’évident de s’inoculer un virus inactivé, ou désormais une molécule d’ARN contenant un code génétique, pour se protéger d’une maladie. Les vaccins ont toujours suscité des résistances, dès leur apparition à la fin du XIXsiècle : « C’était le cas dans la plupart des pays, explique le psychosociologue Jocelyn Raude. En Grande-Bretagne, aux États-Unis ou au Brésil, on a vu se former des brigades anti-vaccination, il y a eu des manifestations, des émeutes à Rio de Janeiro. »

 

Mais en France au contraire, il y a eu, pendant un siècle, « un consensus politique et culturel très fort dans l’opinion, qui a duré près d’un siècle », poursuit-il. « La vaccination moderne et la figure de Pasteur étaient des sources de fierté nationale. Les vaccins pouvaient même être considérés un instrument de soft power pour la France. »

 

Dans le monde, l’efficacité des vaccins a très vite emporté l’adhésion de la population : « La vaccination a fait disparaître la poliomyélite en quelques mois, c’était spectaculaire. Cette maladie infectieuse laissait handicapées de nombreuses personnes, qui étaient visibles dans la société. L’effet sur la rougeole a aussi été très net. Mais les personnes qui ont vu les conséquences de ces grandes maladies infectieuses ont aujourd’hui plus de 70 ans. Cette mémoire est en train de disparaître. »

 

Depuis la fin du XXe siècle, les controverses autour des vaccins se multiplient. En France, explique Jocelyn Raude, « elles apparaissent autour des vaccins au cours de la campagne vaccinale contre l’hépatite B ».

 

 

La vaccination contre l’hépatite B a raté sa cible, sous l’influence des laboratoires

 

A partir de 1994, sous l’impulsion du ministre de la santé Philippe Douste-Blazy, la France se lance dans une vaste campagne de vaccination contre ce virus, à l’origine de cirrhoses et de maladies du foie. Elle suit les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui, en 1992, recommande la vaccination universelle contre l’hépatite B, en privilégiant les nourrissons et les adolescents.

 

Si le virus est très présent dans les pays en développement, il l’est beaucoup moins dans les pays riches, la prévalence du virus y est inférieure à 2 %. Pourtant, les autorités françaises ont tenu « des discours alarmistes et mensongers sur la gravité de l’hépatite B en France », se souvient le professeur de pharmacologie bordelais Bernard Bégaud. « Bien sûr, ce virus est à l’origine d’infections hépatiques graves, parfois mortelles. Mais on a entendu que l’hépatite B se transmettait par la salive, que ce virus faisait plus d’un mort en un jour que le Sida en une année. Tout cela était faux. La campagne de communication a été démesurée, financée par les laboratoires. On a même fait appel à des animateurs de Fun Radio qui ont fait le tour de France en camion pour sensibiliser les jeunes. »

 

Bernard Bégaud dirigeait alors la pharmacovigilance au sein de l’Agence du médicament et a vu remonter « 640 signalements de sclérose en plaques. Au départ, on ne comprenait pas pourquoi : la campagne ne devait viser au départ, selon les recommandations de l’OMS, que les enfants et les adolescents. Or la sclérose en plaques se déclare chez les jeunes adultes. Je me suis battu à l’époque pour obtenir le nombre de personnes vaccinées : 33 millions de personnes, 10 millions d’enfants et 23 millions d’adultes ont été vaccinés ! La campagne vaccinale a raté sa cible, aucun pays au monde n’a vacciné autant d’adultes contre l’hépatite B !  C’est à cette époque que les médecins, les professionnels de santé ont commencé à douter ».

 

La France est le seul pays à avoir eu autant de signaux de pharmacovigilance inquiétants, de même qu’une controverse sur cette vaccination. Les autres pays se sont eux contentés de vacciner les enfants, avec beaucoup plus d’efficacité. Alors que la France visait un taux de 80 % d’enfants et d’adolescents vaccinés, seuls 30 % l’ont été à l’issue de la campagne.

 

Le pharmacologue reste, aujourd’hui encore, « troublé par cette histoire ». Il conserve, à rebours de la communauté scientifique, « un doute sur l’imputabilité de ces scléroses en plaques au vaccin contre l’hépatite B. C’était peut-être une coïncidence, les scléroses en plaques se révèlent souvent à l’occasion d’un stimulus immunitaire : un simple virus, mais aussi un vaccin. Mais il y a eu des cas troublants, où les poussées de la maladie survenaient juste après les injections. Les cas signalés à l’époque n’étaient pas plus nombreux que ceux attendus, mais tous les malades ne se sont sans doute pas signalés. Les études statistiques ne permettent pas de trancher, dans un sens ou dans l’autre. Une vaste étude épidémiologique aurait dû être conduite, pour lever le doute ».

 

La controverse est si vive que Bernard Kouchner, qui a succédé en 1997 à Douste-Blazy comme secrétaire d’État à la santé, décide d’interrompre la vaccination en milieu scolaire. Cette décision, ainsi que l’absence d’études approfondies de pharmacovigilance, a alors ancré le doute dans l’esprit des Français, y compris des professionnels de santé.

 

L’historienne et philosophe des sciences Annick Opinel a travaillé sur les archives du cabinet de Bernard Kouchner : « L’exécutif craint alors un scandale de santé publique. Bernard Kouchner a préféré mettre le holà. La responsabilité de vacciner contre l’hépatite B s’est retrouvée entre les mains des médecins généralistes. Cela a nourri des inquiétudes légitimes de parents, de la suspicion. C’est une forme d’abandon de la santé publique », regrette-t-elle.

 

Mais le doute ne gagne pas tout de suite l’opinion publique : « La première grande étude nationale sur la confiance dans les vaccins en France est lancée en 2000. Jusqu’en 2005, 90 % de la population française est encore très favorable au vaccin. Les doutes autour du vaccin de l’hépatite B n’ont pas encore gagné les autres vaccinations. Le basculement intervient avec la gestion de la grippe A/H1N1 », estime le sociologue Jocelyn Raude.

 

 

A suivre...

 

Publié le 11/01/2021

 

Aux racines de l’hésitation vaccinale en France (deuxième partie)

 

 

2010, la bascule de l’opinion publique française

 

 

 

Grippe A/H1N1, la fausse pandémie

 

Une alerte pandémique mondiale a été lancée par l’OMS après l’apparition, au printemps 2009, au Mexique, d’une grippe jugée alors sévère, et qui frappait un plus grand nombre de jeunes. Finalement, pendant l’hiver 2009-2010, cette grippe s’est révélée peu virulente, autant qu’une grippe habituelle.

 

Mais une campagne de vaccination d’ampleur mondiale a été lancée et a presque partout échoué.

 

La France a acheté 94 millions de doses de vaccins, pour vacciner 75 % de sa population avec deux doses. Finalement, la commande de plus de 50 millions de doses a été résiliée, car seuls 5,36 millions de Français se sont fait vacciner, 563 000 personnes seulement ont reçu les deux doses du vaccin.

 

« Il y a eu plusieurs niveaux de critiques à la suite de cette campagne vaccinale, analyse le psychosociologue Jocelyn Raude. Il y a d’abord une critique économique, sur le nombre de vaccins achetés, qui est tout de suite suivie par la critique sur les liens d’intérêts de plusieurs experts. Ce n’était pas une question nouvelle, mais elle n’avait pas émergé dans le débat public. 2009, c’est aussi le moment de l’explosion des réseaux sociaux, dont se saisissent les milieux conspirationnistes. La vaccination devient le cœur de leur récit, qui est déjà construit autour de la figure de Bill Gates. À l’époque, il est accusé de vouloir contrôler la population grâce à des nanoparticules dans les vaccins. On voit aussi émerger des figures vaccino-sceptiques issues du monde médical – les professeurs Luc Montagnier et Henri Joyeux – qui portent les questions autour des adjuvants dans les vaccins, en particulier les sels d’aluminium. Ces discours sont relayés par les grands médias, Henri Joyeux est invité au journal télévisé de grandes chaînes nationales. »

 

Très vite, la confiance dans le vaccin s’érode : « Au cours de cette période, on voit grimper le nombre de réticents à la vaccination de 10 à 40 %, poursuit le psychosociologue. Parmi eux, il n’y a pas que des complotistes ou des anti-vaccins, mais aussi des personnes inquiètes qui se posent des questions. Le scandale du Mediator, qui met au jour en 2010 les pratiques du laboratoire Servier, ferme cette séquence et installe l’idée que la vaccination est dangereuse. On voit le taux de vaccination contre la grippe s’effondrer de 66 % à 50 % parmi les personnes âgées. »

 

Au niveau politique, la vive polémique s’est soldée par des conclusions plutôt sages des deux commissions d’enquête parlementaire : elles ont estimé que le risque était difficile à cerner, et ont plutôt mis en cause les conflits d’intérêts au sein de l’OMS. La principale critique des sénateurs a porté sur les conditions commerciales des contrats passés avec les laboratoires. Roselyne Bachelot a défendu, bec et ongles, le principe de précaution. Il n’y a pas eu de suites judiciaires.

 

La gestion de la crise A/H1N1 est un traumatisme en France. À tel point qu’elle a égaré le gouvernement comme les médecins dans la gestion de la crise du coronavirus : celui-ci a été qualifié de « grippette », quand les Chinois confinaient strictement la région du Hubei. L’importance des stocks de masques, inutilisés en 2009, a été perdu de vue. Pour vacciner contre le Covid, le gouvernement a d’abord exclu la création de centres de vaccination : Olivier Véran a même raillé les « vaccinodromes », terme utilisé par les contempteurs des centres de vaccination déployés en 2009-2010. C’était pourtant le seul dispositif possible pour vacciner massivement et de la manière la plus sûre, admettaient députés et sénateurs en 2010 dans leurs rapports.

 

Une seule chose s’est bien passée pendant la campagne vaccinale contre la grippe A/H1N1 : le système de pharmacovigilance a permis de repérer une cinquantaine de cas de narcolepsie associés d’une manière significative à la vaccination : « Nous n’avions pas anticipé ces cas de narcolepsie, mais on a pu les repérer assez vite, se souvient le pharmacologue Bernard Bégaud. Dès lors que les effets indésirables ne sont pas cachés, que la balance bénéfice/risque reste favorable, il n’y a pas de scandale. Il faut tout dire. »

 

 

Les 12 vaccins rendus obligatoires pour les enfants

 

En 2016, est conduite par le professeur d’immunologie pédiatrique Alain Fischer, l’actuel « monsieur vaccin », une concertation citoyenne sur la vaccination qui s’est penchée sur les raisons de la baisse de la couverture vaccinale en France, en particulier des enfants. La concertation a auditionné de nombreux experts sur la question des effets secondaires, en particulier des adjuvants avec des sels d’aluminium qui occupent le débat public sur le vaccin. Elle se prononce en faveur de la vaccination, jugeant ses bénéfices certains. Mais elle insiste sur transparence des liens d’intérêts des experts, ainsi que sur la formation des médecins sur les vaccins, sommaire. Cependant, la concertation citoyenne ne se prononce pas sur les choix politiques.

 

La ministre Agnès Buzyn tranche : à partir du 1er janvier 2018, l’obligation vaccinale des enfants est étendue, ils doivent désormais être vaccinés contre onze maladies au lieu de trois pour pouvoir être admis en crèche ou rentrer à l’école. Cette décision est très efficace : la part des nourrissons vaccinés contre l’hépatite B augmente de 8 points, de 11 points pour le méningocoque.

 

Et paradoxalement, elle restaure un peu la confiance chez les Français. Selon une étude internationale publiée dans The Lancet sur la confiance dans le vaccin dans 149 pays entre 2015 et 2019, la France est le pays le plus défiant au monde, aux côtés de la Mongolie et du Japon. Mais entre 2015 et 2019, cette confiance remonte un peu.

 

 

Vaccination contre le Covid : la polarisation de société française

 

Elle s’annonce comme la plus grande campagne de vaccination jamais conduite dans le monde, et elle débute avec un vaccin faisant appel à une technologie nouvelle, l’ARN messager. Les défis sont nombreux : la négociation des contrats avec les laboratoires, la logistique, qui doit permettre une campagne massive et sûre, la pharmacovigilance.

 

Le pharmacologue Bernard Bégaud, préside aujourd’hui EPI-PHARE, le groupement public en épidémiologie des produits de santé, qui associe l’assurance-maladie et l’ANSM. Il n’est pas inquiet sur la qualité de la pharmacovigilance à venir : « Le Système national des données de santé est un outil exceptionnel, l’une des plus grandes bases de données de santé au monde. On va pouvoir suivre deux cohortes de patients comparables : l’une vaccinée, l’autre pas, et les comparer. Cela va bien fonctionner », assure-t-il.

 

Et la France bénéficie d’ores et déjà de l’expérience des Américains et des Britanniques, qui ont déjà vacciné plus de 3 millions de personnes : « Ils ont d’excellents systèmes de pharmacovigilance. Les questionnements sont en train d’être levés. Par rapport à la peur de la population française, c’est une bonne position. Et cela me paraît logique, et civique, de commencer par les personnes âgées, qui sont les plus fragiles. »

 

Le psychosociologue Jocelyn Raude met cependant en garde : « On assiste à une politisation de la question vaccinale : ceux qui sont proches des partis de gouvernement la soutiennent davantage ; ceux qui sont proches des extrêmes, à droite ou à gauche, sont méfiants. C’est devenu un marqueur identitaire. Ce qui est aussi très frappant, en France, c’est de voir le faible taux de confiance envers les institutions médicales et sanitaires. On ne voit pas ça dans d’autres pays. »

 

Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr


 

 

 Publié le 19/12/2020

Malgré les déclarations d’Olivier Véran, suppressions de lits et fermetures d’hôpitaux se poursuivent

 

PAR RACHEL KNAEBEL (site bastamag.net)

 

 « Je sors totalement du dogme de la réduction des lits lorsqu’il y a des transformations de projets hospitaliers. Ça c’est terminé ! » C’est le ministre de la Santé Olivier Véran qui le dit, le 18 novembre, lors d’un séminaire professionnel des hospitaliers [1]. Après dix mois d’épidémie de Covid, pendant lesquels les projets de suppressions de lits ont été maintenus et en l’absence de mesures conséquentes pour améliorer la situation des hôpitaux, peut-on le croire ? « Sur le terrain, à la Réunion, à Nantes, à Caen, à Paris... les projets de restructuration hospitalière sont toujours à l’ordre du jour, prévoyant la fermeture de centaines de lits et la suppression de nombreux emplois hospitaliers », constate Olivier Milleron, cardiologue à l’hôpital Bichat, lors d’une conférence de presse du collectif inter-hôpitaux le 1er décembre.

3400 lits hospitaliers ont été fermés en 2019, 4000 en 2018. Ces fermetures s’ajoutent aux 69 000 places d’hospitalisation à temps complet qui ont disparu entre 2003 et 2017 [2]. Il y a un mois Basta ! établissait une carte des suppressions de lits d’hôpitaux engagées ces dernières années. Ces suppressions ont encore lieu ces derniers mois, comme à l’hôpital de Juvisy, en région parisienne : 50 lits d’hospitalisation ont été fermés fin septembre alors qu’ils avaient accueilli des malades du Covid lors de la première vague, selon le collectif de défense des hôpitaux du Nord-Essonne. À Nancy, la suppression prévue de près de 200 lits au CHU sera-t-elle maintenue malgré la crise sanitaire ? Le 22 novembre, le maire socialiste de Nancy, Mathieu Klein, a demandé au ministre de la Santé de confirmer sans ambiguïté l’abandon des suppressions de lits à l’hôpital lorrain.

40 % des maternités françaises ont déjà disparu

Nous avons complété notre carte des suppressions de lits en nous appuyant notamment sur les retours de terrain suite à notre appel à témoignages. Résultat : partout, des places d’hospitalisation continuent d’être supprimées. Tous les services, qu’il s’agisse de réanimation, de cardiologie, de gériatrie, de maternité ou de psychiatrie, sont concernés, avec ou sans épidémie.

À Dinan (Côtes-d’Armor), depuis le 15 novembre, la maternité ne réalise plus les accouchements. Elle est devenue un simple « centre périnatal », qui n’assure plus que le suivi des mères avant et après la naissance. Raison invoquée : la difficulté à recruter des gynécologues-obstétriciens. Dinan s’ajoute ainsi à la longue liste des maternités fermées en France, en particulier dans les petites villes (en vingt ans, 40 % des maternités françaises ont disparu calculait Le Monde l’année dernière).

 

Des soignants sanctionnés pour avoir manifesté contre la fermeture temporaire de services d’urgence

À Paris, l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a décidé le 1er novembre de fermer temporairement les urgences de l’Hôtel-Dieu, en pleine deuxième vague du Covid. Du jour au lendemain, les urgentistes de l’Hôtel-Dieu ont été envoyés travailler à l’hôpital Cochin. « Le prétexte de la direction pour cette fermeture était le besoin de renforcer les équipes sur l’hôpital Cochin par rapport au Covid. Mais s’il y a un manque de personnel, c’est dû aux restructurations passées, dénonce Bruno Lamaille, délégué CGT de l’hôpital de l’Hôtel-Dieu. Il y a quelques jours, la direction nous a finalement dit qu’elle allait rouvrir les urgences dans deux ou trois semaines. Mais peut-on la croire ? »

Défendre l’accès aux soins n’est pas du goût de la Préfecture. Des soignants qui manifestaient devant l’Hôtel-Dieu pour exiger la réouverture du service, ont écopé le 6 novembre d’une amende de 135 euros pour « rassemblement illégal en raison du contexte sanitaire » [3].

À l’hôpital gériatrique Émile-Roux de Limeil-Brévannes (Val-de-Marne), qui dépend aussi de l’AP-HP, le projet de reconstruction de l’hôpital dans des bâtiments neufs entraînera la suppression de 150 lits de prise en charge de long séjour, sur les 390 lits actuellement disponibles. « Pour supprimer autant de lits, la direction a pris pour prétexte de dire qu’une partie de nos patients ne relèvent pas du sanitaire mais du médico-social, et qu’ils devraient donc aller en Ehpad, nous précise Frédéric Lopez, aide-soignant et délégué de Sud-Santé-Sociaux à l’hôpital Émile-Roux. Nous considérons pourtant que les personnes âgées malades sont mieux prises en charge à l’hôpital. »

« L’AP-HP continue de supprimer des lits de soins de longs séjours »

Ce n’est pas l’avis de la direction de l’AP-HP et de son directeur Martin Hirsch. Dès 2018, elle annonce son projet de réduire de 30 à 50 % le nombre de lits de ses unités de soins de longue durée (USLD), dédiées aux personnes âgées. Objectif ? Les transformer en lits d’Ehpad, avec moins de personnels soignants. « Nous avons découvert le projet pour l’hôpital Émile-Roux fin 2018. Puis, dans le cadre de l’intersyndicale avec la CGT, nous avons proposé un projet alternatif de transformation, sans perte de lits », souligne Frédéric Lopez. Ce projet alternatif prévoyait l’ouverture d’un centre de santé, la remise en service de l’hospitalisation à domicile, la création d’une unité pour patients Alzheimer… « Puis le Covid est arrivé et la direction générale a reconnu que l’AP-HP avait en fait intérêt à investir dans le médico-social », rapporte le délégué Sud. L’AP-HP n’a pas abandonné la suppression de 150 lits dans le nouveau bâtiment, mais a finalement accepté de faire construire en plus un Ehpad de 120 à 150 lits, public, en coopération avec le département. « Avec le Covid, ce que demandent les Ehpad, c’est plus de personnels soignants, donc de devenir des unités de soins longue durée », relève Frédéric Lopez.Abonnez-vous à notre newsletter

« On se bat, et on obtient des choses, mais c’est à la marge. L’AP-HP continue de supprimer des lits de soins de longs séjours et de soins de suite alors que Korian et les autres groupes d’Ehpad privés se développent », regrette toutefois Fabien Cohen, porte-parole de la Coordination de vigilance du groupement hospitalier Henri-Mondor. À l’hôpital Albert-Chenevier de Créteil, une unité de psychiatrie de 20 lits doit ainsi être définitivement fermée… pour être transférée à une clinique psychiatrique privée appartenant au groupe Clinea, une filiale du groupe privé Orpea [4].

La direction justifie l’opération par les difficultés à recruter des psychiatres. « C’est à la fois un problème de personnel et une forme de privatisation, analyse Fabien Cohen. Aujourd’hui, on a une course à la captation de médecins de haut niveau. En fait, on les pousse à partir de l’hôpital public. Et le privé leur tend les bras avec souvent des salaires plus importants et des conditions de travail qui ne sont pas pires que dans le public. Le Ségur de la santé n’a pas réglé ce problème. En même temps, les directions se servent de ce manque de personnel pour justifier les fermetures. C’est un cycle sans fin. Et c’est très douloureux pour le personnel des hôpitaux, il faut les soutenir moralement. »

 

« Le mode de financement ne change pas, la gouvernance ne change pas »

En région parisienne, c’est aussi le projet du futur hôpital Grand Paris Nord qui inquiète. Cet établissement sera construit à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) et doit ouvrir en 2028. Elle prévoit de réunir sous un même toit l’hôpital Bichat de Paris et l’hôpital Beaujon de Clichy, qui, eux, disparaîtront. Le nouvel hôpital « ouvrira avec un tiers de lits d’hospitalisation complète en moins, affirme Olivier Milleron, du collectif inter-hôpitaux. Alors que la zone d’implantation du nouvel hôpital est déficitaire en médecins généralistes, en spécialistes, et en places d’hospitalisation. Et elle est en plus en forte croissance démographique. »

Dans ce contexte, les personnels hospitaliers du collectif inter-hôpitaux ne sont convaincus ni par les milliards d’euros supplémentaires prévus par la loi de financement de la Sécurité sociale, adoptée définitivement le 30 novembre et liés aux surcoûts générés par le Covid, ni par la proposition de loi de la députée LREM Stéphanie Rist « visant à améliorer le système de santé par la confiance et la simplification »« Le mode de financement ne change pas, la gouvernance ne change pas, les fermetures de lits se poursuivent », critique Olivier Milleron. Pour Sophie Ettendorff, cadre de santé à l’hôpital de Pau et membre du collectif inter-hôpitaux, la proposition de loi Rist « ne propose aucune ouverture vers un fonctionnement démocratique de la gouvernance des hôpitaux, dans lequel soignants et usagers auraient leur place. On ne peut plus avoir des décideurs toujours plus déconnectés du terrain », ajoute-t-elle [5]. Olivier Véran est-il aussi prêt à « sortir du dogme » des managers-gestionnaires tout puissants à l’hôpital public ?

Rachel Knaebel

 Publié le 13/12/2020

Covid-19. Plus qu’un vaccin, Moderna vend sa saga

 

Thomas Lemahieu (site humanite.fr)

 

C’est l’histoire d’une start-up des biotechnologies dénuée de capacités de production propres qui a réussi à faire financer à 100 % par le public son produit révolutionnaire contre le nouveau coronavirus. Une percée scientifique indéniable dont elle conserve pourtant jalousement les droits, au risque de ne pas réussir à répondre à la demande mondiale.

Une légende n’est jamais aussi belle que quand son propre héros la raconte. On pourrait en choisir d’autres, mais admettons que la scène inaugurale se déroule le 2 mars dernier à la Maison-Blanche, à Washington. Il y a là, autour de Donald Trump, le gratin de Big Pharma, rassemblé pour terrasser le Covid-19 en passe de devenir la pandémie mondiale que nous connaissons à présent. Un poil gris, visages graves, les grands patrons des mastodontes du secteur, qui ont largement externalisé leur recherche afin d’assouvir les appétits de leurs actionnaires, n’en mènent pas large et regimbent : un vaccin, ça prend un temps fou à développer quand même ! Puis un parfait inconnu, ou presque, avec un accent français à couper au couteau, prend la parole et chante à Trump l’air qu’il veut entendre. Il s’appelle Stéphane Bancel, il est le PDG de Moderna, une start-up spécialisée dans les biotechnologies. Lui, le vaccin, à cette date, il l’a déjà : il a été conçu en 42 jours à peine, à partir du code génétique du virus transmis au monde entier par les scientifiques chinois qui l’ont décrypté à Wuhan ; tout a été fait sur ordinateur, comme pour un algorithme, au fond, sans rien devoir manipuler en laboratoire.

« Les autres, ils me parlent d’années, et vous, vous me dites qu’en à peine quelques mois, vous serez prêts », grince le président américain. « C’est correct, oui », crâne ­Bancel. Avant qu’Anthony Fauci, le ponte de l’agence gouvernementale de lutte contre les épidémies et les maladies infectieuses (Niaid), partenaire attitré de Moderna pour ses essais cliniques, n’essaie de tempérer : « En quelques mois, vous n’aurez pas un vaccin, monsieur le président, on sera encore dans les essais, et au total, cela prendra entre un an et un an et demi… » Un rêve ou une promesse que les grincheux ne peuvent entamer : le monde et ses maîtres seront à vos pieds.

Strictement tout a été payé par le contribuable américain

Depuis la création, en 2011, de la start-up qui n’a ni usine ni produit fini, Stéphane Bancel et ses acolytes chez Moderna n’ont jamais rien vendu qu’une prophétie : il est possible d’endiguer les épidémies par le biais d’une technologie révolutionnaire, celle de l’acide ribonucléique messager (ARNm, lire notre encadré), développée depuis la fin des années 1990 dans les laboratoires universitaires américains, puis brevetée par des start-up comme la leur et leurs concurrents de BioNTech, associé à Pfizer, ou de CureVac sur le front du Covid-19. C’est largement grâce à ce simple discours que les chercheurs et les scientifiques rhabillés en hommes d’affaires ont réussi d’énormes levées de fonds ces dernières années – on parle de près de 3 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros) en moins d’une dizaine d’années – et que, depuis le printemps, ils ont reçu 2,5 milliards de dollars (2,1 milliards d’euros) d’aides publiques directes de l’administration Trump.

Recherche et développement, essais cliniques, augmentation des capacités de production, distribution, logistique… Dans le parcours du mRNA-1273, le petit nom du vaccin Moderna, tout, mais strictement tout, a été payé rubis sur l’ongle par le contribuable américain. Ce que Stéphane Bancel ne manque d’ailleurs pas de répéter dans une forme de chantage aux Européens : « Le développement de ce vaccin a été 100 % financé par le gouvernement américain. Tous les essais ont été effectués aux États-Unis et nous n’avons pas reçu 1 euro de l’Europe. » L’affirmation péremptoire n’est d’ailleurs plus rigoureusement exacte car, cet automne, l’Union européenne a fini par précommander – les yeux fermés et sans rien exiger en retour, au diapason des autres grandes puissances capitalistes – à ­Moderna 160 millions de doses, 80 en achats fermes et 80 en option, pour un montant global qu’on peut estimer à 3,28 milliards d’euros…

Couper court à tout débat sur la mutualisation de son brevet

« Moderna peut bien se gargariser de prendre des risques, mais dans le cas du vaccin contre le Covid-19, tout est vraiment payé par la princesse, observe Patrick Durisch, expert en politique de santé globale et accès aux médicaments dans l’ONG suisse Public Eye. C’est vraiment un vaccin 100 % public, et pourtant, il ne faut pas l’oublier, c’est le plus cher de tout le marché et l’entreprise n’a pris strictement aucun engagement pour favoriser sa distribution universelle ! »

Comme les autres compétiteurs dans la course aux vaccins, après avoir multiplié tout au long de l’année les effets d’annonce sur ses capacités de production – entre 500 millions et 1 milliard de doses devaient être disponibles en 2021 –, Moderna révise depuis quelques jours drastiquement ses gages à la baisse : au premier trimestre de l’année prochaine, la start-up ne compte pas pouvoir livrer plus de 85 à 100 millions de vaccins pour les États-Unis, et 15 à 25 millions pour le reste du monde ! Derrière cette surestimation de ses capacités de production, se niche, à l’évidence, l’ambition de couper court à tout débat sur la mutualisation de son brevet, de ses savoir-faire et de ses procédés. Depuis des mois, la start-up américaine, qui, pour l’industrialisation de son vaccin, ne peut pas s’appuyer sur les capacités d’un groupe aussi puissant que Pfizer, transfère sa technologie en pièces détachées à une cascade de sous-traitants, mais pas question pour elle de se délester de son principal actif, ses droits de propriété intellectuelle, et de ses prérogatives lui permettant de choisir les clients prioritaires…

Dans les faits, c’est Lonza qui, sur deux sites de production, l’un aux États-Unis à Portsmouth, dans le New Hampshire, et l’autre en Suisse à Viège, dans le Valais, fabrique, dans le cadre d’un partenariat global, la précieuse substance active du vaccin Moderna. Sous-traitant industriel qui, pour échapper à la concurrence de la Chine et de l’Inde sur les principes pharmaceutiques chimiques, s’est spécialisé ces dernières années dans les biotechnologies, le groupe helvétique promet de « ne pas faire de marges inconsidérées, mais pas de pertes non plus » : en guise d’assurance tous risques, alors qu’aux États-Unis, la fabrication est entièrement couverte par les subventions, Moderna s’est engagé à ajouter 130 millions d’euros rien que pour les lignes de production en Suisse. Après sa fabrication, le sérum est ensuite envoyé pour sa préparation finale et son conditionnement chez d’autres façonniers, Rovi en Espagne et, on l’a appris ces dernières semaines, Recipharm en France (lire notre enquête en page 5). Signe sans doute que, pour l’heure, Moderna donne résolument la priorité à sa production pour le seul marché américain : fabriqué par un autre industriel, Corden Pharma, dans son usine de Chenôve (Côte-d’Or), l’excipient lipide qui doit encapsuler l’ARNm est, lui, envoyé outre-­Atlantique, sur un site du même groupe au Colorado.

La Suisse, premier pays au monde à avoir passé commande

Dans la frénésie qui s’est accrue depuis les annonces marketing, à la mi-­novembre, d’une efficacité de « 90 à 95 % » des premiers vaccins, les dirigeants des États occidentaux cherchent à prendre un peu de la lumière offerte par Moderna dans la nuit de la pandémie. Au besoin en faisant ruisseler un peu plus d’aides publiques dans sa chaîne industrielle… Comme le gouvernement français, qui annonce la « fabrication » du vaccin dans l’Hexagone, Pedro Sanchez, le premier ministre espagnol, dont l’équipe a négocié les achats à Moderna pour le compte de l’Union européenne, s’affiche dans l’usine madrilène qui mettra le produit en flacon. Mais sur le continent, ce sont les Suisses qui tiennent le haut du pavé : c’est dans la confédération que la start-up a implanté son antenne pour les marchés hors États-Unis, son principal partenaire industriel est sur place et les banquiers d’affaires de Genève la soutiennent depuis le début. « C’est assez typique de la discrétion dans le pays, assure Patrick Durisch. Neutres et inoffensifs, nous ne sommes qu’un prestataire, on ne se mêle pas de la répartition, mais c’est un peu de la comédie. » Une fausse modestie corroborée par Stéphane Bancel lui-même, alors que la Suisse, le premier pays au monde à avoir passé commande à Moderna dès début août, vient d’en doubler le montant : « Depuis notre fondation il y a dix ans, le pays a joué un rôle déterminant dans notre développement grâce au soutien de long terme des investisseurs suisses », salue-t-il.

Dans quelques jours aux États-Unis, et début janvier dans l’Union européenne, le vaccin de la start-up qui épata Trump sera vraisemblablement autorisé. En Bourse, son titre continuera son galop vers les sommets. Dans l’angle mort de la saga, comme pour ceux de ses concurrents directs, il restera juste à savoir quelle part infinitésimale de la population mondiale pourra y accéder.

 

L’arn messager, une technologie nouvelle… et partagée

Des instructions génétiques visant à « apprendre » au système immunitaire à détruire les spicules, ces protéines à pointe entourant le coronavirus… Les deux premiers vaccins en circulation aux États-Unis ou en Europe (BioNTech et Moderna) utilisent cette technologie imaginée au départ dans des laboratoires publics. Comme des tas d’autres « biotechs », ils ont déposé des brevets pour protéger « leur » invention, et ils les protègent jalousement. Moderna a toutefois perdu un litige sur l’un d’eux au mois d’août. Ce qui l’a incité à promettre, début octobre, de n’attaquer personne sur cette base. Pour l’ONG américaine Public Citizen, la start-up doit aller plus loin et mettre ses brevets à disposition de l’OMS.

Publié le 10/12/2020

SNCF/RATP. Coup de frein exigé sur l’ouverture à la concurrence

Le conseil d’administration d’Île-de-France Mobilités a voté, mercredi, le calendrier de la libéralisation de certaines lignes du réseau francilien. Agents et cheminots ont manifesté leur colère, et dénoncé la casse du service public.

Rue de Châteaudun, Paris, 8 h 30. Alors que le jour se lève à peine, un cordon de gendarmes bloque l’entrée du siège d’Île-de-France Mobilités. Tandis que les administrateurs sont réunis pour décider du calendrier d’ouverture des réseaux ferroviaires franciliens à la concurrence, agents et cheminots de la SNCF et de la RATP ont décidé de donner de la voix.

À l’initiative de la CGT, puis de SUD plus tard dans la matinée, les salariés sont venus en nombre défendre leur service public de transport contre sa libéralisation, sur les rails depuis quelques années déjà. Il en va de la sécurité des agents et de la garantie de prestations de qualité, martèlent-ils. Christophe, syndiqué CGT, espère d’ailleurs que la mobilisation atteindra les usagers, afin qu’il comprennent que la privatisation dégradera le service, contrairement à ce qu’assure Valérie Pécresse, présidente (LR) de la région et d’Île-de-France Mobilités. « Les banlieues seront les premières laissées de côté. Là où les usagers doivent aujourd’hui attendre huit minutes pour prendre le métro, ils devront attendre vingt », craint l’agent rattaché au dépôt de bus RATP Paris Sud.

Pour tous, l’exemple du Royaume-Uni, de ses trains en retard et de ses chemins et fer en piteux état, fait redouter le pire pour l’avenir des transports franciliens. « L’histoire nous l’a appris, la libéralisation des réseaux de transports est une erreur. Ce qui a été débuté par Margaret Thatcher au outre-Manche s’est soldé par une renationalisation. À chaque fois qu’il y a privatisations, les opérateurs cherchent à faire des bénéfices avant d’offrir un service de qualité », dénonce la députée FI Clémentine Autain, présente aux côtés des salariés au pied du siège d’Île-de-France Mobilités.

En cas de privatisation, des employés moins protégés

Au-delà des usagers, c’est également leurs propres conditions de travail que les agents RATP et les cheminots sont venus défendre haut et fort. « Aujourd’hui, être employé à la SNCF ou à la RATP nous protège des licenciements économiques. C’est très précieux, surtout en ce moment, en période de crise, alors que les sociétés sont déficitaires. Mais on ne sera plus protégés comme cela en cas de privatisations », explique Jonathan Perrinet-Arraut, contrôleur RATP et représentant CGT. À quelques pas de lui, Karim, cheminot à la gare de l’Est depuis huit ans, craint également que l’ouverture à la concurrence des réseaux ne soit la porte ouverte à la dégradation de sa carrière. « On cherche à nous faire devenir des employés polyvalents, mais nos cœurs de métier sont très différents. On commence déjà à voir des changements, les primes baisses, il y a de nombreux départs », témoigne cet agent d’escale.

« C’est un retour en arrière catastrophique », dénonce de son côté Jacques Baudrier. Le communiste, administrateur d’Île-de-France Mobilités, est vent debout contre l’ouverture à la concurrence des réseaux ferroviaires et de bus, et entend bien faire reculer le conseil d’administration. « Ce qui se passe est extrêmement grave. Il s’agit de la vente à la découpe des activités de la SNCF. C’est un recul majeur à l’échelle de l’histoire de cette entreprise, créée en 1938. Valérie Pécresse nous propose un retour à Napoléon III, à l’époque où les compagnies de trains privées exploitaient chacune des lignes ferroviaires. Elle veut lancer des appels d’offres ligne par ligne, pour, à ter me, privatiser l’ensemble du réseau train et RER en Île-de-France. En termes fonctionnels, c’est une catastrophe. »

Alors que la mobilisation bat son plein, une délégation de syndicalistes a été reçue par le directeur général adjoint d’Île-de-France Mobilités. Pas suffisant toutefois pour convaincre une majorité des administrateurs. Ceux-ci ont validé, à l’issue de leur réunion, le lancement d’un appel d’offres sur un premier lot de lignes de tramways et de trains à la mi-2021, pour une désignation du nouvel exploitant en 2022. Malgré ce vote, pour Jacques Baudrier, « il est encore temps de stopper ce processus mortifère. Si la gauche remporte la région, elle pourra agir ». Pour lui, la question de la mobilité et du service public doit devenir l’un des grands enjeux de la campagne. En attendant, cinq syndicats de la RATP (Unsa, CGT, SAT, Solidaires et SUD) ont lancé un appel à la grève pour le 17 décembre.

Publié le 05/12/2020

Bercy taille à la hache dans l’ONF

 

Par Thierry Gadault (site liberation.fr)

 

Le ministère des Finances veut imposer à l’Office national des forêts la filialisation des missions d’intérêt général et le transfert à la sous-traitance de leurs travaux forestiers. Ce qui induirait la suppression de plus de 600 emplois et une fragilisation de la protection environnementale. Avant le démantèlement de ce service public ?

  • Bercy taille à la hache dans l’ONF

Après avoir imposé cette année à l’Office national des forêts (ONF), l’établissement qui gère les forêts publiques, la filialisation de ses activités concurrentielles – la nouvelle filiale devrait voir le jour en début d’année prochaine –, le ministère des Finances veut franchir une nouvelle étape dans le démantèlement de l’établissement créé en 1966. Selon nos informations, Bercy exige que le prochain contrat d’objectifs et de performances pour la période 2021–2026 mette en œuvre la filialisation des missions d’intérêt général, cette fois, et la mise en sous-traitance au privé de leur activité.

Contactée par Libération, la direction de l’ONF a démenti tout projet de filialisation de ces missions. Le cabinet de Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie et des Finances a, lui, botté en touche en indiquant que le dossier «est géré au cabinet d’Amélie de Montchalin». Le cabinet de la ministre de la Transformation et de la Fonction publique s’est lui aussi défilé : «Nous vous informons que l’ONF est sous la tutelle du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation. Par ailleurs, les questions posées relèvent de leur périmètre ministériel.» 

Financées par l’Etat (35,7 millions d’euros en 2019), les missions d’intérêt général sont essentielles pour la préservation de l’environnement. Elles portent aussi bien sur la protection de la biodiversité ou du cordon dunaire atlantique que sur la veille incendie ou la restauration des terrains de montagne (RTM). Ce service, créé en 1860, a réalisé le reboisement des massifs montagneux, permettant de réduire significativement les risques naturels (inondations, éboulements, avalanches). «La filialisation et le transfert de l’activité à la sous-traitance reviennent à les fermer, alors que ces missions sont vitales», se scandalise un syndicaliste de l’ONF, qui soupçonne Bercy de vouloir mettre fin à ces missions.

Dégâts sociaux dévastateurs

D’autant que la justification avancée par Bercy pour imposer cette décision paraît surtout pécuniaire : le travail réalisé par les équipes de l’ONF coûterait trop cher. «En fait, en transférant le travail à la sous-traitance, Bercy va récupérer la TVA (soit 20% de la facture), diminuant ainsi le coût des missions d’intérêt général pour les finances publiques», explique une source proche du dossier.

Mais pour l’ONF, les dégâts sociaux seraient dévastateurs. Le transfert au privé de ces missions induirait la suppression de plus de 600 postes, notamment tous les ouvriers forestiers saisonniers qui travaillent pour le service RTM en dehors de la période hivernale, ou les agents spécialisés dans la prévention incendie, bien souvent des descendants de harkis. Serait-ce le réel objectif poursuivi par le ministère des Finances ? Justifier la poursuite de la baisse des effectifs de l’établissement public, alors que tous les experts, mais aussi les élus communaux, s’inquiètent de la disparition des effectifs sur le terrain ?

Bientôt la privatisation de la gestion forestière ?

Depuis une dizaine d’années, l’ONF a ainsi réduit ses effectifs de plus de 10 000 à 8 500 emplois. Mais sur ce total, 500 à 600 postes sont non pourvus à la suite de départs naturels, et devraient être supprimés au cours des prochaines années, la direction se refusant à recruter. Après la suppression de 200 emplois en 2020, le projet de budget pour 2021 prévoyait ainsi une nouvelle réduction des effectifs de 95 postes. Mais un amendement défendu par la députée LREM Anne-Laure Cattelot, autrice d’un rapport sur la forêt remis au gouvernement mi-septembre et aussitôt enterré, a annulé la mesure, grâce notamment aux voix de l’opposition. Une victoire temporaire au vu de nos informations.

Cette restructuration à la hache de l’ONF n’a, en revanche, pas permis d’améliorer la santé financière de l’établissement. Depuis une dizaine d’années et malgré les suppressions d’emplois, l’office est structurellement déficitaire d’une quarantaine de millions d’euros par an en raison du poids excessif du «compte d’affectation spécial des pensions» (le coût de la retraite des fonctionnaires) : une centaine de millions d’euros par an qui ont fait plonger les comptes dans le rouge depuis sa mise en œuvre.

Cette année, la situation s’est encore dégradée en raison de l’effondrement des prix du bois, à cause de la dégradation de la santé des forêts (attaques de scolytes, sécheresses) et des surcoûts de gestion générés par le changement climatique. Selon nos informations, les comptes de l’ONF seraient ainsi déficitaires, cette année, d’environ 100 millions d’euros. Et aucun redressement significatif n’est prévu pour l’année prochaine, la perte prévue pour 2021 s’établissant à 80 millions. Un niveau qui devrait permettre à Bercy de justifier d’autres coupes rases à l’ONF avec l’objectif ultime de fermer cet établissement public et de privatiser la gestion forestière.

Ajout le 30/11/2020 à 9h24: Dimanche en début de soirée, le ministère de l’Agriculture nous a indiqué que «les discussions sont en cours sur le COP [contrat d’objectifs et de performance, ndlr] et associent l’ensemble des parties-prenantes. Elles visent à pérenniser le modèle de l’ONF, y compris sa trajectoire financière.»

 

Thierry Gadault

Publié le 04/12/2020

« Notre action permet de ralentir les fermetures » : partout en France, des citoyens s’engagent pour leurs hôpitaux

 

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 

Ils luttent contre les fermetures de leurs maternités, de leurs services de chirurgie ou de leurs urgences. Il existe des dizaines de comités de défense des hôpitaux de proximité en France. Certains arrivent même à renforcer l’accès aux soins, en participant à la création de centres de santé. Basta ! donne la parole à ces citoyens qui se mobilisent pour l’intérêt général.

Ils forment comme un archipel citoyen pour l’hôpital public et l’accès aux soins. Dans toute la France, des dizaines de collectifs d’habitants se sont créés pour lutter contre la fermeture de leur maternité, de leur service de chirurgie, de leurs urgences, ou de leur hôpital. La carte de cet archipel est celle des villes petites et moyennes, des zones où il faut multiplier les kilomètres pour accoucher, pour se faire opérer ou tout simplement pour consulter un médecin.

« Notre association s’est créée en 2012 suite à la fermeture du service de réanimation de l’hôpital. Depuis, nous tenons une permanence devant l’hôpital tous les jeudis après-midi, quel que soit le temps, même par -5°C », relate Nicole Marty, de l’association de défense de l’hôpital de Sarlat, ville de 9000 habitants en Dordogne. « Ici, nous sommes à plus d’une heure de tout autre hôpital, que ce soit Périgueux, Bergerac ou Cahors », ajoute la retraitée. « Le 1er mai 2017, nous avons réuni citoyens et personnels de l’hôpital pour empêcher la transformation de la maternité en simple centre de périnatalité », donc sans possibilité d’y accoucher. Ça a payé. « Nous avons sauvé la maternité ! »

Plus récemment, le collectif a protesté contre la fermeture de 14 places d’hospitalisation (sur 38) dans le service de psychiatrie de Sarlat. « Nous sommes montés au créneau en tant que citoyens. Les gendarmes aussi sont montés au créneau, car ce sont eux les premiers qui prennent souvent en charge les personnes en crise. Avant, ils allaient chercher des infirmiers psy de l’hôpital pour les aider », précise Nicole Marty. Or, avec moins de lits d’hospitalisation, Sarlat aura aussi moins de personnels de soins psy sur place. « C’est important que les personnes hospitalisées en psychiatrie puissent être proches de leurs familles. »

 « Die, en temps de transport, c’est à une heure de Valence, une heure quinze pour les pompiers »

Des associations comme celle de Sarlat, il en existe des dizaines. De la Bretagne à la région Paca, de Vire (Calvados) à Remiremont (Vosges), d’Albi (Tarn) à Dole (Jura), des milliers de citoyens sont engagés pour maintenir l’accès aux soins sur leur territoire. L’un des plus anciens comités de défense se trouve à Die, dans la Drôme. « Le collectif s’est créé en 1986, quand le préfet avait écrit au conseil d’administration de l’hôpital pour fermer les cinq lits de la maternité. Le maire de Die, Jean-Pierre Rambault, s’y est opposé et s’est tourné vers la population, avec qui il a fondé le comité de défense », retrace Philippe Leeuwenberg, l’actuel président du collectif. Du fait de la mobilisation, la maternité n’avait pas été fermée alors.

Le comité de Die est resté actif ensuite. « Il y a eu une bataille pour le service de soins de suite et de réadaptation, pour la chirurgie, pour des travaux, pour des moyens… » Puis, l’ARS est revenue à la charge pour supprimer la maternité, en 2009. « Nous avons manifesté avec 2000 personnes. Et nous avons obtenu dérogation sur dérogation pour la garder ouverte. » Elle a finalement fermé en 2018. En juillet dernier, le tribunal administratif a jugé, suite à une requête du collectif, que cette décision était illégale, car actée sans concertation.

Pour autant, le comité se fait aujourd’hui peu d’illusion sur une possible réouverture. « On a jamais encore vu une maternité rouvrir en France », regrette Philippe Leeuwenberg. Même si « Die, en temps de transport, c’est à une heure de Valence, une heure quinze pour les pompiers. » En 2019, un bébé est décédé in utero alors que la mère avait été transportée aux urgences de Die avant d’être héliportée à la maternité de Montélimar – à 70 km. Une enquête de l’ARS a conclu à des dysfonctionnements dans la prise en charge de sa grossesse, tout en se gardant bien de dire que le maintien de la maternité locale aurait changé les choses [1].

« Pourquoi éloigner un service public de la commune en temps de désertification des centres-villes ? »

Le collectif de Die s’oppose aujourd’hui au déplacement de l’hôpital dans de nouveaux bâtiments qui seraient construits à l’extérieur de la ville. « Alors qu’on a aujourd’hui des bâtiment au centre. Les personnes âgées qui vivent à l’Ehpad de l’hôpital peuvent sortir en ville à pied. Pourquoi éloigner un service public de la commune en temps de désertification des centres-villes ? » interroge Philippe Leeuwenberg.

Les petites villes n’ont rien à gagner à la politique de centralisation hospitalière, qui privilégie les grosses structures aux dépens du maillage de proximité. Des hôpitaux qui ferment ou s’éloignent, c’est plus de kilomètres pour se faire soigner, et moins d’emplois et d’activité dans la commune. « Au début, c’est presque toujours soit la maternité soit la chirurgie qui ferme, selon les opportunités des ARS. Elles commencent par la chirurgie quand elles voient qu’il y a une résistance sur la maternité, car elles n’ont pas envie d’avoir toute une ville dans la rue, analyse Michèle Leflon, du comité du Nord-Ardennes, présidente de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité, qui existe depuis 2004. Chez nous, à Vitry-le-François, la maternité a été fermée en premier, la chirurgie a suivi. À Sedan, la chirurgie est fermée, nous craignons pour la maternité. »

« Aujourd’hui, ce sont aussi de plus en plus les urgences et les Smur [service mobile d’urgences et de réanimation] qui sont menacés », pointe Rosine Leverrier, enseignante retraitée et active au comité de Vire, dans la Calvados. De ville en ville le même scénario se répète depuis plus de deux décennies, avec un rythme de fermetures qui semble désormais s’accélérer. À Concarneau (Finistère), « la maternité avait déjà fermé dans les années 1990. Notre comité s’est créé en 2008 quand nous avons appris la fermeture des urgences de nuit, même l’été, alors que la population de la ville double pendant la période estivale, raconte Hélène Derrien, l’une des porte-parole du comité de défense de l’hôpital de Concarneau. En juin 2019, on apprend la fermeture en plus de la ligne de smur de nuit. La grosse crainte aujourd’hui, c’est la fermeture complète des urgences. » À Morlaix, « on voyait déjà les fermetures de services depuis quelques années, notamment en psychiatrie, quand le comité local s’est lancé en 2016. Puis, en 2018, ce sont huit lits de soins intensifs de cardiologie qui ont été supprimés », rapporte encore Martine Carn, infirmière retraitée.

Pour financer un « hôpital chic », « on ferme les hôpitaux chez les pauvres »

En région parisienne, le comité de défense des hôpitaux du Nord-Essonne se bat de son côté contre la disparition pure et simple de trois hôpitaux, ceux de Juvisy-sur-Orge, Orsay et Longjumeau. Le projet de l’ARS d’Île-de-France est de fermer les trois établissements d’ici à 2024 pour transférer tous les soins dans un nouvel hôpital, situé à Saclay, là où l’État veut installer une « Silicon Valley » à la française.

« Nous avons commencé à nous battre en 2008 pour l’hôpital de Juvisy. L’ARS avait alors fermé la maternité et transféré les autorisations d’accouchement à une clinique privée », retrace Gilles Rémignard, retraité. En 2015, l’hôpital de Juvisy fusionne au niveau administratif avec celui de Longjumeau. Puis, ça a été la fusion avec Orsay en 2017. À Saclay, on construit une ville nouvelle pour les scientifiques internationaux et les grandes entreprises. Ce sera un hôpital chic pour la classe chic internationale ! Et pour le financer, on ferme les hôpitaux chez les pauvres, déplore-t-il. À Longjumeau, c’est un désert médical, et l’hôpital est le plus gros employeur de la ville. » Le comité de défense anime aujourd’hui une dizaine de groupes locaux dans tout le département. Pour Gilles Rémignard, « avec les comités de défense des hôpitaux, nous permettons de ralentir les processus de fermeture. Mais on ne peut pas dire qu’on les arrête… »

 « Les jeunes médecins devraient avoir une obligation de service de quelques années dans les hôpitaux de proximité »

La Coordination des comités se mobilise aussi aux côtés des soignants de l’hôpital. Elle s’est jointe aux collectifs inter-urgences et inter-hôpitaux. « Nous avons défendu la hausse du salaire des soignants, la création de postes dans les hôpitaux, l’arrêt des fermetures de lits, la réouverture en psychiatrie des services de soin en ambulatoire, comme les centres médico-psychologiques et les CATTP [centres d’accueil thérapeutiques à temps partiel]…, énumère Michèle Leflon. Nous demandons aussi la démocratie pour les usagers et pour les soignants dans l’hôpital. Nous défendons par ailleurs l’idée que les jeunes médecins devraient avoir une obligation de service de quelques années dans les hôpitaux de proximité, ainsi que la création de centres de santé. »

 

La coordination est reconnue comme pouvant représenter les usagers dans hôpitaux et les diverses instances sanitaires. Les associations membres, dont les comités de défense, peuvent à ce titre candidater localement auprès des ARS pour porter la voix des usagers. C’est le cas de l’Association de citoyens contre les déserts médicaux, basée en Mayenne et dans l’Orne. « Nous sommes présents en tant que représentants des usagers au conseil territorial de santé (CTS) des deux départements. Les CTS, c’est beaucoup de blabla de l’ARS, mais on écoute ce qui s’y raconte, on y est aussi du poil à gratter », sourit Maxime Lebigot, président de l’association.

Le trentenaire est infirmier à l’hôpital de Laval. Dans sa ville d’origine, la Ferté-Macé (Orne), la maternité et la chirurgie ont fermé au début des années 2000. Son association fondée en 2016 s’engage de son côté plus particulièrement sur la question des déserts médicaux. « Même la ville de Laval, qui a pourtant 50 000 habitants, manque de médecins ! À l’hôpital, nous voyons une augmentation des passages aux urgences. Avec l’association, nous informons notamment les usagers sur les aides à l’installation des médecins : des aides nombreuses mais qui ne fonctionnent pas. Un médecin qui s’installe dans une zone de revitalisation rurale peut par exemple ne pas payer d’impôt sur le revenu pendant cinq ans. On fabrique ainsi deux catégories de soignants », juge l’infirmier.

Un comité qui crée un centre de santé coopératif

Maxime Lebigot souhaiterait que les installations des médecins libéraux soit régulées, comme c’est déjà le cas pour les pharmaciens et les infirmiers libéraux. « Nous payons la même CSG dans des zones rurales ou à Laval, et nous n’avons pas du tout le même accès aux soins ! » dénonce-t-il. Son association songe aujourd’hui à intenter une action en justice contre l’État, pour l’accès égal aux soins sur tout le territoire.

Publié le 18/11/2020

Face au Covid, l’efficacité des réseaux autogérés de soignants, plus réactifs que le gouvernement

 

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

 

L’implication des soignants du secteur libéral – généralistes, infirmières ou pharmaciennes – a été très forte pendant la première vague de l’épidémie de Covid. Dans certains quartiers, des collectifs habitués à travailler ensemble ont été très réactifs et ont sauvé de nombreuses vies tout en préservant l’hôpital. Ils regrettent que les institutions ne les prennent pas vraiment en compte pendant cette deuxième vague.

On les appelle les soignants « de ville », pour les différencier de ceux et celles qui exercent à l’hôpital, même s’ils travaillent parfois en milieu rural. Moins médiatisés que leurs collègues hospitaliers, ces soignants ont également été très mobilisés pour faire face à la première vague de l’épidémie de Covid-19 ; médecins généralistes et infirmières en tête. Organisés en collectifs formels et informels, ils ont tout fait pour réduire l’afflux de patients vers l’hôpital et ont, eux aussi, sauvé des vies.

Suivre des patients chez eux, pour épargner l’hôpital

Les soignants du 20ème arrondissement de Paris estiment à une centaine le nombre de morts évitées par leur auto-organisation pendant la première vague de l’épidémie. Comment ? En limitant l’exposition au Covid-19 de patients fragiles et très âgés grâce à des tournées spéciales d’infirmières à leurs domiciles. En France, neuf millions de patients de plus de 70 ans vivent à domicile, contre 750 000 dans les Ehpad. « En gérant ces patients en ville, c’est autant de lits de réanimation, et donc de vies, qui ont été sauvées, décrivent les soignants. Le même dispositif, assorti de la présence d’un médecin traitant, a permis d’organiser le retour chez eux de patients qui auraient en temps normal été hospitalisés. Cela a en plus permis d’économiser plusieurs centaines de milliers d’euros à l’assurance maladie en frais d’hospitalisations évitées. »

Les soignants du 20ème arrondissement de Paris estiment à une centaine le nombre de morts évitées par leur auto-organisation pendant la première vague de l’épidémie

Pour organiser ces tournées spéciales d’infirmières et de médecins généralistes, ces soignants se sont appuyés sur leur communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS). Expérimentées sur le terrain depuis une quinzaine d’années, et formalisées par la loi du 26 janvier 2016 de modernisation de notre système de santé, les CPTS réunissent des médecins, infirmières, sages-femmes, kinésiologues ou podologues qui décident de se regrouper pour partager leur savoirs et mutualiser leurs moyens. Il en existe plusieurs centaines en France, certaines très actives, d’autres moins.

Leurs objectifs : faciliter l’accès aux soins et mieux organiser la prévention. « Pour nous, la santé ne se réduit pas à la prise en charge par les médecins, explique Sophie Dubois, pharmacienne, et directrice de la CPTS du 13ème arrondissement de Paris. Nous travaillons donc avec le secteur médico-social. » Pendant le confinement, tous les soirs, un médecin et un infirmier étaient présents pour faire le tour des Ehpad, assurer une présence médicale et intervenir au niveau des soins palliatifs. « On a aussi organisé des tournées sur le centre d’hébergement d’urgence qui abrite des personnes sans domicile, cite Sophie Dubois. Un médecin et une médiatrice en santé [chargée d’accompagner des personnes qui sont confrontés à des obstacles dans l’accès aux soins] y faisaient une vacation une fois par semaine, des infirmiers trois fois par semaine. »

L’ancrage territorial, garant d’efficacité

Pour protéger l’hôpital, déjà sur-sollicité, les soignants « de ville » ont créé des centres d’appel qui ont déchargé le 15, littéralement pris d’assaut pendant l’épidémie. « Toutes les questions qui ne relevaient pas des urgences nous étaient transmises, rapporte Sophie Dubois. Cela couvrait toute la partie sud de Paris. » Des départements un peu moins urbanisés en ont aussi bénéficié : en Seine-et-Marne, « le centre d’appel s’est installé à la mairie de Thorigny [40 kms à l’est de Paris, ndlr], qui a mis à disposition ses locaux, et du personnel pour répondre aux patients. Il y avait au moins dix personnes tous les jours, de 8h à 20h », décrit Claire Beltramo, médecin généraliste et co-initiatrice d’une CPTS en Seine-et-Marne. Dans le 20ème arrondissement de Paris, l’organisation permettant de gérer l’afflux de patients au plus fort de la crise a nécessité 14 secrétaires qui ont été mises à disposition par la mairie.

 

L’ancrage territorial s’est révélé déterminant. « Les professionnels étaient noyés dans les informations nationales, se souvient Sophie Dubois. Nous nous sommes chargés de relayer des infos très locales : où trouver un labo qui fait des tests ? Où trouver un podologue qui propose encore des soins ? Qui peut prendre en charge un patient en sortie d’hôpital ? » Des newsletter étaient envoyées trois fois par semaine, les informations évoluant quotidiennement.

Une auto-organisation très efficace

« Être en hyper local, au sein d’un territoire que l’on connaît, c’est vraiment garant d’efficacité, insiste Sophie Dubois. Cela nous a été tellement utile pour trouver du matériel, et notamment des équipements de protection, qui manquaient partout. » Habituée à travailler avec la mairie, la CPTS du 13ème arrondissement a récupéré les kits d’hygiène des cantines, inutiles puisque les écoles étaient fermées. « Nous avons aussi pu nous servir des kits prévus pour les élections et qui n’avaient pas été utilisés. 5000 masques FFP2 ont par ailleurs été récupérés à la Bibliothèque nationale de France [située dans le même arrondissement]. Enfin, des toiles ont été achetées chez un fournisseur agricole et confiées à des couturières du quartier pour fabriquer des sur-blouses. » Avoir ce matériel a permis de protéger les soignants, et de garder des lieux de soins ouverts.

La réactivité des communautés autogérées de soignants a permis d’offrir une continuité de soins à des patients qui auraient, sans cela, été laissés de côté

De nombreux centres Covid ont été créés partout en France, souvent en collaboration avec les collectivités locales. Partout l’auto-organisation s’est révélée efficace. « Le terrain a été plus rapide que les institutions », résume Claire Beltramo. « Le fait de nous connaître nous a rendus très réactifs, ajoute Sophie Dubois. Nous sommes habitués à tenir compte les uns des autres. Il y a eu beaucoup de solidarité. » Dans de nombreux endroits, l’accueil des patients a été géré bénévolement par des kinés, sages-femmes ou podologues – autant de soignants souvent impliqués dans des CPTS mais dont l’activité était très réduite, voire nulle, en raison de la crise. Cette réactivité a permis d’offrir une continuité de soins à des patients qui auraient, sans cela, été laissés de côté.

 « La plupart des professionnels de santé se sont organisés spontanément, y compris ceux qui n’étaient pas encore en CPTS avec en particulier des liens forts tissés entre pharmaciens, médecins généralistes et infirmières, décrit Sophie Bauer, vice-présidente de la fédération des CPTS. Les modèles de coopération sont partis du terrain, ensuite les professionnels sont allés demander une aide matérielle aux élus, sous forme de locaux disponibles pour faire des consultations Covid, ou par une participation financière des ARS. »

Les liens avec le secteur médico-social ont permis de prendre en charge des personnes isolées. Dans le 20ème arrondissement de Paris, les soignants disposaient d’une ligne spéciale, mise en place avec la mairie, qui assurait ensuite l’accompagnement des personnes qui en avaient besoin. Un médecin traitant prenant des nouvelles d’une famille, a ainsi réalisé que, sans cantine, ils étaient en difficulté pour faire manger leurs enfants. Le médecin a pu solliciter la mairie rapidement. La famille a été contactée par une assistante sociale et une aide alimentaire a été apportée immédiatement. 

Passer d’une médecine de catastrophe à une gestion plus organisée

Tout cela a évidemment fait exploser le compteur des heures travaillées, qu’elles soient rémunérées ou non. « Nous avons fait trois fois nos horaires habituels », calcule Sophie Dubois, qui est payée pour ses missions de coordinatrice, et a parfois travaillé sept jours sur sept au plus fort de l’épidémie. Des milliers d’heures de travail, surtout du côté de la coordination, n’ont pas été payées, et ne le seront sans doute jamais.

Pour la CPTS du 20ème de Paris, ce travail invisible est « un scandale que l’on peut chiffrer à plusieurs dizaines de milliers d’euros ». Dans leur analyse de cette première vague, les soignants « de ville » insistent sur le fait qu’ils ne pourront pas s’engager à une telle hauteur pour la deuxième vague qui a débuté en octobre. D’autant que certains d’entre eux ont payé un lourd tribut lors du premier pic de contamination : 20 % des médecins et 40 % des infirmières sont tombés malades dès les premières semaines.

Pour cette deuxième vague de l’épidémie de Covid, les pratiques restent encore trop « hospitalo-centrées » et la parole des médecins généralistes largement ignorée

« Globalement les soignants "de ville" ne sont pas totalement tenus à l’écart comme lors de la première vague où le discours était d’appeler le Samu en cas de symptômes », note Sophie Bauer, vice-présidente de la fédération des CTPS. Mais les pratiques restent trop « hospitalo-centrées » dit-on parmi les soignants. La parole des médecins généralistes est toujours largement ignorée, alors qu’ils ont tiré la sonnette d’alarme dès la fin du mois d’août sur l’aggravation de la situation. « Les ARS étaient entièrement concentrées sur le dépistage, on ne pouvait parler de rien d’autre, déplore Claire Beltramo. On aurait pu réfléchir ensemble à l’organisation des sorties d’hôpital, qui ne vont pas tarder à arriver. On l’a fait de notre côté, bien sûr. Mais on aurait aimé le faire en lien avec les institutions. On a quand même fait nos preuves, pendant la première vague. »

Un fonctionnement institutionnel trop vertical

Nombre de soignants déplorent les discours très anxiogènes des autorités qui suscitent beaucoup de peur et de méfiance, et ont tendance à décourager les gens d’aller chez le médecin. Cet automne, comme au printemps, les retards de soins chroniques risquent de s’accumuler, posant d’importants problèmes sanitaires. « Les patients ne viennent plus chez nous, et refusent également d’aller à l’hôpital » , s’inquiète un généraliste.

Par ailleurs, un point de blocage important demeure côté financements. « Nous avons perdu un temps considérable à demander les moyens de pouvoir soigner alors que nous étions débordés », déplorent les membres d’une CPTS. Qui proposent plutôt « une mise à disposition de fonds a priori pour financer des actions d’urgence qui font consensus entre tous les soignants d’un territoire puis une régulation à froid. Nous pensons être dignes de cette confiance. »

Les agences régionales de santé doivent donner davantage d’autonomie au terrain pour simplifier l’organisation collective

Plus qu’un manque de confiance, Claire Beltramo évoque un manque d’habitude. « Les agences régionales de santé sont des institutions très verticales. Elles ne savent pas travailler autrement. Il faut qu’elles donnent davantage d’autonomie au terrain, pour simplifier notre organisation collective. C’est compliqué de toujours attendre des financements pour lancer des actions. » Le risque c’est que les gens s’épuisent, et se démotivent, avertissent les soignants. Cet épuisement risquerait de porter préjudice à une dynamique qui a fait preuve d’une grande pertinence en temps de crise.

« Les CPTS ont été dynamisées par cette crise, se félicite Claire Beltramo. Les liens entre professionnels de santé se sont renforcés. Il y a eu beaucoup de solidarité. L’ingéniosité pour répondre aux difficultés a été énorme. Ceux et celles qui portent les CPTS croient que le jeu collectif peut apporter quelque chose que le travail individuel n’offre pas. » Autant de forces sur lesquelles pourrait s’appuyer le gouvernement pour avoir un système de soins plus solide. Encore faut-il qu’il écoute.

Nolwenn Weiler

Publié le 11/11/2020

"Vous allez souffrir": notre dévouement de soignant fait le lit de la politique de fermeture de lits du gouvernement

Ironie de l’histoire: à force de vouloir faire des économies sur l’hôpital, c’est l'hôpital qui va mettre en péril l’économie.

  • Madeleine Lhote Médecin généraliste, ancienne interne des Hôpitaux de Paris (site huffingtonpost.fr

“Vous allez souffrir, je le sais” avez-vous dit, Monsieur le Premier Ministre aux soignants… Quel désaveu! Quelle façon de baisser les bras! Vous savez, je n’ai pas fait médecine pour souffrir, bien que j’aie fini par accepter que ça puisse faire partie de mon métier. J’ai fait médecine pour soigner. Pour accompagner. Pour expliquer. Pour guérir. Près du lit de mes patients j’ai appris l’humilité. J’ai appris à comprendre que dans la difficulté, dans la maladie, dans la mort, le travail en équipe est la seule ressource dont nous disposons. J’ai hélas compris que notre vocation servait aussi de lit aux pouvoirs publics pour fermer des lits, nous priver de ressources pourtant indispensables aux soins, pour nous pressuriser tant et plus. La loi du “travailler plus” n’a jamais été aussi vraie qu’en médecine, tant en ville qu’à l’hôpital. 

Monsieur le Premier Ministre, vous n’avez pas le droit de nous abandonner à notre triste sort. Vous devez être le soignant et le garant du pays. Vous devez nous donner les moyens de soigner. Des lits. Des personnels. Des moyens financiers. Des gants, des masques, des curares. Vous n’avez pas le droit d’abdiquer ainsi. Votre rôle est de nous protéger. De nous soutenir. D’assumer vos responsabilités. Aurez-vous, Monsieur le Premier Ministre, le courage de dire aux Français ce qu’ils méritent d’entendre? Qu’en mars les masques étaient déclarés comme inutiles parce qu’ils étaient manquants? Qu’actuellement nous sommes en pénurie de gants, en pénurie de vaccins anti-grippe? Que des erreurs ont été commises dans la gestion de l’épidémie? 

Vous savez Monsieur le Premier Ministre, les Français ne sont pas des enfants, ils ne sont pas stupides, ils peuvent comprendre les choses, si tant est qu’on leur explique clairement. Nous voulons simplement être tenus au courant de vos réflexions, des données scientifiques actuellement à votre disposition, des options que vous étudiez “en conseil de défense”. Pourquoi d’autres pays seraient-ils capables de le faire et pas nous? 

La situation sanitaire s’est aggravée.

Nous sommes le pays des Lumières. Le pays des Droits de l’Homme. Et notre Histoire, somme toute compliquée, doit nous guider dans nos choix. Parce que oui, Monsieur le Premier Ministre, l’Histoire se répète: il y a tout juste un siècle de cela l’ancêtre du Covid-19 était la grippe espagnole. Espérons que l’histoire ne se répétera pas et que le Covid n’en reproduira pas la cataclysmique seconde vague… Malheureusement pour vous, il vous appartient de mettre tout en œuvre pour nous en protéger, malgré ses aléas, ses inconnus et ses difficultés. 

Bien sûr que nous comprenons la situation.

L’économie est à genoux.

Les inégalités sociales de santé sont plus nombreuses que jamais.

Les soignants ont les visages inquiets, fermés et graves devant les jours qui se présentent.

Les clivages de la population sont forts, latents, dangereux.

Tout le monde se regarde, se jauge, se juge, se jalouse et la violence pointe. 

Mais Monsieur le Premier Ministre, regardez aussi ce qui nous inquiète et combien les institutions sont malmenées. Le Sénat vote contre vos mesures sanitaires. Les Maires promulguent des arrêtés contre les décrets préfectoraux. Le Parlement s’enflamme. Vous désavouez votre porte-parole

Oui, la situation sanitaire s’est aggravée.

Oui, le nombre de patients est inquiétant. Drastiquement.

Oui, les généralistes, les services d’urgences, les réanimations vont se prendre de face une inéluctable seconde vague qui semble encore plus violente que la première. 

Mais, Monsieur le Premier Ministre, nous ne pouvons pas tout vous laisser faire ou dire.

Non, nous ne sommes pas prêts.

Non, nous n’avons pas appris de nos erreurs.

Non, l’enjeu sanitaire n’excuse pas que nos règles démocratiques soient malmenées, bafouées. 

Je ne suis personne vous savez, je ne suis qu’une modeste médecin généraliste. J’ai quitté les urgences en 2011 parce qu’elles étaient déjà à bout de souffle et que malgré cela, les restrictions budgétaires se sont amplifiées depuis, malgré les alertes des personnels soignants. Je ne suis personne, mais je suis aussi tous mes collègues, médecins, infirmiers, sages-femmes, aides-soignants, brancardiers, kinésithérapeutes, podologues, personnels de ménage, pompiers, policiers, caissiers, livreurs, agriculteurs, enseignants… nous, toutes ces petites fourmis du service public que vous saluiez il n’y a pas si longtemps mais que vous abandonnez aujourd’hui. 

Aujourd’hui, pour la première fois depuis la grippe espagnole, plus de la moitié des lits de réanimation sont occupés par une seule et même maladie.

Aujourd’hui plus que jamais nous craignons de ne pas pouvoir soigner tout le monde, à cause de cette même maladie.

Aujourd’hui cette maladie s’attaque aux fondements même de notre société: nous voulons soigner tout le monde, envers et contre tout.

Aujourd’hui, votre paradigme n’est plus le même: nous devrions essayer de soigner tout le monde, sans les moyens de le faire, et si possible, sans donner le coup de grâce à une économie sacrément écorchée.

Aujourd’hui le virus circule et il se délecte de nos errances. Lui qui ne semble connaître que sa loi, et n’être freiné par rien, nous narguerait-il du haut de sa toute-puissance? 

Nous sommes en pénurie de gants, en pénurie de vaccins anti-grippe.

Et voilà qu’en plus d’attaquer nos santés, il met à mal l’économie et nous devrions le laisser menacer nos démocraties? 

Pardonnez-moi de m’adresser directement à vous, Monsieur le Premier Ministre, mais laissez-moi vous dire: vous comptez des lits et des décès? Nous soignants, nous battons tous les jours pour des patients. Pour des vies. Pour des familles. Et croyez-moi, ce ne sont pas des chiffres. 

Quarante années de fermetures de lits, de gels des salaires, de restrictions budgétaires et nous voilà, à l’aube d’un second pic épidémique, à essayer de trouver un lit, des soignants, des moyens? Ironie de l’histoire: à force de vouloir faire des économies sur l’hôpital, c’est ce même hôpital qui va mettre en péril l’économie tout entière. Tel un colosse aux pieds d’argile, l’hôpital chancelle, vacille et tremble… et nous tremblons tous avec lui. 

“Et si ce virus avait beaucoup d’autres vertus, que celle de s’attaquer à nos poumons vulnérables?” interrogeait Grand Corps Malade… Ce virus chercherait-il à nous rappeler qui nous sommes? Sommes-nous encore le pays des Lumières Monsieur le Premier Ministre? Sommes-nous encore le pays qui a vu émerger la Révolution, les Penseurs et le Contrat Social? Si oui, alors Monsieur le Premier Ministre, il me semble que vous avez un devoir d’intervention plus fort que ce vous allez souffrir” condescendant. Faute de quoi, nous risquerions nous aussi de nous barricader de notre propre démocratie, comme les États-Unis, qui protègent leurs commerces suite aux violences redoutées… après une élection démocratique.

 Publié le 05/11/2020

Le New Deal hospitalier absent de la « relance » !

 

(site politis.fr)

 

La carte hospitalière a été redessinée en application de la logique de métropolisation.

Le système de santé est au bord de l’implosion. Le bilan de la politique menée depuis vingt ans doit être dressé. Au cours de cette période, les dépenses des administrations publiques de santé ont progressé en moyenne de 2,04 % par an, à un rythme supérieur au PIB (1,65 % par an). Cela est dû au coût de techniques médicales et au vieillissement de la population, induisant un nombre croissant de patients touchés par des maladies chroniques et polypathologiques. Pour « maîtriser » ces dépenses, la politique publique définit annuellement un objectif national de dépenses d’assurance maladie (Ondam).

La carte hospitalière a été redessinée en application de la logique de métropolisation. Les pouvoirs publics entendent réorganiser le système autour d’un seul centre hospitalier par département, entouré d’« hôpitaux de proximité » dépourvus de blocs chirurgicaux, de services de réanimation et de maternités. Ces établissements sont, de fait, réduits à un rôle de dispensaires chargés de la gériatrie, de la médecine polyvalente et des soins de réadaptation. L’apparition de déserts médicaux, d’un côté, et l’afflux de patients vers les centres hospitaliers départementaux, de l’autre, en sont la conséquence. Cela a placé le personnel des centres sous tension, d’autant plus que la maîtrise des dépenses a eu pour corollaire la compression des effectifs médicaux et paramédicaux, ainsi que la fermeture de plus de 75 000 lits en vingt ans. Dans ce schéma, la tarification à l’activité a contraint le personnel soignant à la productivité et incité au développement du mode ambulatoire. Les patients, plus nombreux pour un nombre restreint de lits, sont pris en charge moins longtemps. Il en résulte un fonctionnement à flux tendu du système hospitalier, intenable lorsque survient une pandémie telle que celle du Covid-19.

À l’issue de la première vague, on pouvait espérer des mesures d’ampleur pour anticiper la deuxième vague, crainte par le corps médical. Las, aucune loi de financement rectificative de la Sécurité sociale n’était adoptée dans le cadre du « plan de relance » pour organiser immédiatement les ouvertures de lits et les recrutements de personnels nécessaires. Le Ségur de la santé fut une opération de communication, se soldant par une miette d’augmentation de 35 euros des infirmiers et aides-soignants, et une légère revalorisation des primes des praticiens hospitaliers. Le rapport de la Drees de juillet alertait pourtant sur les conséquences des 4 200 fermetures de lits intervenues en 2018. Pendant ce temps, le nombre de prises en charge, toutes disciplines confondues, continuait de croître. Avec la recrudescence de la pandémie, les services de réanimation ne pouvaient donc qu’être rapidement submergés, conduisant les hôpitaux à déprogrammer de nombreuses interventions.

Le projet de loi de finances de la Sécurité sociale (PLFSS) 2021, actuellement débattu au Parlement, ne programme toujours pas le New Deal indispensable pour remettre l’hôpital public sur ses pieds. Il prévoit de nouvelles coupes budgétaires et annonce certes des ouvertures temporaires de lits, mais sans le personnel supplémentaire nécessaire…

Liêm Hoang-Ngoc Maître de conférences à l’université de Paris-I.

 

par Liêm Hoang-Ngoc

Publié le 01/11/2020

Infirmiers formés, nombre de lits et de tests… Macron a-t-il menti ?

Florent LE DU (site humanite.fr)

 

Plusieurs chiffres avancés par le ­président de la République lors de son allocution ont surpris par leur ampleur. S’ils sont difficiles à vérifier, les personnels de santé les contestent.

Cherchant à se dédouaner des accusations d’impréparation de la deuxième vague, Emmanuel Macron a affirmé, mercredi soir, que la France avait anticipé en formant plus de personnel, en étant capable d’augmenter la capacité d’accueil en réanimation et en dépistant plus que nos voisins européens.

Mais les chiffres annoncés sont contestés, notamment en ce qui concerne les effectifs. « Nous avons formé près de 7 000 infirmiers et médecins pour pouvoir travailler en réanimation », a avancé ­Emmanuel Macron. « C’est impossible à vérifier mais ce qu’il ressort du terrain, dans les différents hôpitaux de France, c’est qu’il n’y a pas plus de personnel. Ce chiffre nous étonne énormément, pour nous c’est un mensonge », répond Rachid Digoy, président du collectif Inter-Blocs.

« Des formations assez sommaires, en une ­semaine »

Depuis avril et jusqu’à cet été, le ­ministère de la Santé a communiqué sur la formation express de « plusieurs centaines » d’infirmiers qui n’avaient aucune expérience en réanimation. « Il y a eu des formations assez sommaires, en une ­semaine alors qu’on estime qu’il faut entre six et douze mois de pratique pour être mobilisable, explique le Pr Marc Leone, chef du service d’anesthésie et réanimation à l’hôpital Nord de Marseille. Tout le monde est utile en ce moment, ils vont nous aider même s’il faudra bien sûr les encadrer par des infirmiers référents. » « En réanimation, la complexité est telle que les infirmiers ne peuvent pas être lancés ainsi dans les services, déplore toutefois Rachid Digoy. De plus, si certains ont eu cette formation express, c’était pendant la première vague, pas après. D’autres devaient l’avoir cet été mais ça ne s’est jamais fait. » Pour lui, faire croire que les effectifs ont augmenté « est une hérésie, quand on sait que des personnels à bout de souffle ont démissionné ou que des ­libéraux qui nous avaient rejoints au printemps ne le feront plus car ils n’ont eu aucune reconnaissance, pas de prime Covid, rien… ».

Or, si les effectifs sont réduits, l’augmentation du nombre de lits en réanimation sera fatalement limitée. Emmanuel Macron avance que « nos capacités, qui sont passées de 5 000 lits avant la première vague à 6 000 aujourd’hui, nous allons les porter au-delà de 10 000 lits en réanimation ». Est-ce vraiment réalisable ? Ce jeudi, les hôpitaux ont reçu des injonctions ministérielles les poussant à déprogrammer l’ensemble des opérations en dehors des urgences et des interventions qui ne peuvent être déplacées. Si cela va créer des problèmes graves, en termes de suivi de certains malades notamment, la déprogrammation va permettre de renflouer les effectifs des unités Covid, comme lors de la première vague. Mais au printemps le nombre de lits avait pu grimper jusqu’à 10 700, « parce que, quand on manquait de personnel, on en rapatriait des établissements des régions moins touchées. Là, on ne pourra pas le faire, car le Covid est partout », explique Frédéric Adnet, professeur en médecine d’urgence. Pour toutes ces raisons, beaucoup jugent l’objectif difficilement réalisable. Marc Leone se veut plus optimiste, estimant « qu’on pourra arriver à 10 000 lits, en s’organisant localement, avec une bonne collaboration entre les établissements ­publics et privés ».

Un autre chiffre avancé par Emmanuel Macron a surpris par son ampleur, celui de « 1,9 million de tests réalisés par semaine » qui ferait de la France « l’un des meilleurs pays d’Europe en la matière ». Les principaux syndicats de biologistes ne confirment ni n’infirment cette évaluation, mais s’agacent de voir le président de la République s’en féliciter. Il s’agit là certainement de montrer que notre pays, qui ne testait pratiquement pas jusqu’en mai, a rattrapé son retard. Jusqu’à tester trop ? Les laboratoires sont engorgés, particulièrement dans les grandes villes, ce qui a pour conséquence qu’il faut parfois plusieurs jours pour obtenir un rendez-vous (ou plusieurs heures de file d’attente). Le délai pour obtenir les résultats peut être de quelques journées supplémentaires. Une priorisation a été demandée en septembre mais elle semble difficile à appliquer pour les laboratoires. « On teste trop et mal, explique Thibault Massu, biologiste. Il n’y a pas de stratégie claire, tout le monde peut se faire tester plusieurs fois par jour sans être symptomatique, cas contacts ou personne à risque, la priorisation ne fonctionne pas. Si on veut continuer à tester autant, il faut vite mettre en place une vraie organisation. »

Publié le 01/11/2020

Crise sanitaire: un rapport pointe de sévères dysfonctionnements au sommet de l’Etat

 

Par Antton Rouget (site mediapart.fr)

 

Commandé par le gouvernement, un rapport confidentiel pointe les dysfonctionnements au sommet de l’État dans la gestion de la crise sanitaire. Mediapart en publie de larges extraits, alors que les leçons n'ont pas été tirées.

Bis repetita : comme pour la première vague, la France est suspendue aux paroles d’Emmanuel Macron, ce mercredi soir à 20 heures, pour savoir comment elle sera re-confinée dans les prochaines semaines. La décision est prise par un tout petit groupe de personnes réunies en conseil de défense autour du président de la République et de quelques ministres, sans concertation, ni anticipation.

Pourtant, un rapport confidentiel sur la gestion de la crise sanitaire, remis au gouvernement en juin 2020, a clairement pointé les insuffisances de ce mode d’organisation.

Fruit de dizaines d’entretiens avec les ministres et hauts fonctionnaires impliqués dans la gestion de la crise, ce document de 67 pages, « confidentiel » à « diffusion restreinte », souligne les dysfonctionnements institutionnels dans la gestion de la première vague de l’épidémie du Covid-19, au printemps dernier.

La mission – conduite à la demande de l’ex-premier ministre Édouard Philippe par le général Lizurey, ancien directeur général de la Gendarmerie nationale, avec l’appui d’Amélie Puccinelli, inspectrice de l’administration – a relevé que l’action de l’État ne reposait que sur quelques personnes, bien en peine pour animer une vraie stratégie interministérielle, ainsi que pour répercuter leurs décisions sur le terrain et faire appel à des compétences précises (comme pour l’achat de masques, par exemple).

Autant de problèmes qui ne semblent pas résolus à l’heure d’affronter la seconde vague : le rapport estime en effet qu’un autre « aspect crucial pour permettre une organisation efficace de la gestion de crise en cas de rebond réside dans la conservation de l’expertise acquise lors de la première vague épidémique ». Or, en juin 2020, le général Lizurey écrit : « Des renforts ont d’ores et déjà été démobilisés sans que ne soit prévue ni organisée la possibilité d’un retour en cas de deuxième vague. »

Les conclusions du rapport ont été révélées par Le Canard enchaîné ce mercredi 28 octobre. Mediapart en publie ici de larges extraits. Invité à réagir sur son contenu, et au fait que les recommandations n’ont visiblement pas été suivies d’effet, le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal a déclaré, ce mercredi, qu’il n’avait « pas vu » l’article du Canard enchaîné et s’est engagé à « apporter une réponse dans les plus brefs délais ».

Sollicité par Mediapart, Matignon n’avait pas encore répondu à nos questions au moment de la publication de cet article. Au sein du gouvernement, le document semble n’avoir guère circulé, puisqu’un conseiller qui aurait dû en être destinataire a été informé de son contenu par voie de presse. Ce qui ne rassure pas quant au manque d’information au sein des ministères – un des griefs justement formulés par la mission d’enquête.

Dans son rapport, le général Lizurey rappelle que « la gestion de la crise a reposé sur un nombre réduit de responsables nationaux » dont « l’engagement a été marqué par une exceptionnelle intensité » pendant plusieurs mois.

Ce mode d’organisation a posé plusieurs problèmes. À commencer par la capacité de ces hauts fonctionnaires et membres de cabinets à tenir dans le temps et « à garder du recul sur une gestion dans laquelle ils ont été totalement engagés dans la durée ».

Ce mode d’organisation, reposant sur peu de personnes, a aussi contribué à installer un véritable bazar institutionnel à la tête du pays. « Certains acteurs ont pu exercer indistinctement plusieurs niveaux de responsabilité, mélangeant notamment rôle stratégique et conduite opérationnelle », note ainsi le rapport, en estimant que cette situation « soulève le risque que la conduite ait parfois pris le pas sur la stratégie pour les acteurs en charge de cette dernière, et que le niveau responsable de la conduite se soit trouvé en partie déresponsabilisé ».

Dans les faits, la gestion de crise a donné lieu à de « très nombreuses réunions, souvent longues et ne traitant pas toujours des sujets du bon niveau », relève le général Lizurey. Ce dernier souligne à titre d’exemple la « mobilisation permanente du directeur de cabinet du premier ministre », qui a lui seul « a présidé 34 réunions de synthèse de la cellule interministérielle de crise (CIC) en deux mois et demi, entre mi-mars et mi-juin, certaines ayant duré jusqu’à 3 heures ».

La confusion des rôles a aussi imprégné certaines instances stratégiques, comme le conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN) que réunit Emmanuel Macron toutes les semaines et qui occupe une place déterminante dans le dispositif actuel (lire ici). Le conseil a parfois « privilégié l’information au détriment de son rôle de décision stratégique ».

La forte centralisation des décisions a aussi « laissé une plus faible place aux initiatives locales, dans un contexte où l’épidémie connaissait pourtant une forte hétérogénéité territoriale » et a « pu également allonger les circuits de circulation de l’information », déplore aussi le général Lizurey.

En théorie, la stratégie gouvernementale face au Covid-19 aurait dû prendre racine dans la cellule interministérielle de crise (CIC). Mais la cellule n’a en réalité jamais endossé la responsabilité de coordonner l’action de tous les ministères.

Plusieurs éléments expliquent ce dysfonctionnement. « Du fait de sa localisation à Beauvau et de son armature principalement par des hauts fonctionnaires du ministère de l’intérieur », la CIC a dans un premier temps été perçue « par beaucoup d’agents d’autres ministères comme une cellule majoritairement intérieure », indique le général Lizurey. Ce dernier est bien placé pour identifier le problème, puisqu’il était à Beauvau jusqu’en 2019.

Ce sentiment d’une cellule rattachée à un seul ministère a été, selon le général, « amplifié par l’existence » d’autres cellules qui ont continué à fonctionner « dans leurs domaines de compétences » en parallèle de la CIC. C’est notamment le cas du centre de crise santé (CSS) au ministère des solidarités et de la santé, ou celui du ministère de l’économie et des finances. Conséquence : les autres ministères n’ont pas participé à la CIC ou n’ont envoyé en réunion que des profils « junior » sans réel pouvoir décisionnel. À titre d’exemple : le ministère de la santé, pourtant au cœur de la crise, était en dehors de la cellule interministérielle jusqu’au 20 mai 2020, indique le rapport.

À ce moment-là, la coordination entre les deux ministères (intérieur et santé), pas optimale, a souffert de plusieurs insuffisances au sein des deux cellules : des organigrammes globaux trop complexes, un circuit de validation interne des documents pas toujours formalisés, une absence de fiches de poste, etc. 


Des risques de contamination au sein de la cellule de crise

Cette situation a inévitablement « créé des doublons, des incompréhensions et des conflits de compétence » entre les ministères. Un problème accru par « la faiblesse des moyens techniques de visioconférence du ministère de l’intérieur », selon le rapport. « Faute de bande passante ou de ponts suffisants, plusieurs préfets ont vu leur visioconférence annulée et ont dû se reporter vers des outils de visioconférence civils ou d’audioconférence », y apprend-on par exemple.

En raison de « circuits de partage de l’information et de décision flous », « plusieurs membres » du cabinet du premier ministre, la CIC, le CCS puis la mission de déconfinement menée par Jean Castex (avant qu’il devienne premier ministre en juillet), ont « parfois déploré une information insuffisante », relève le rapport. Des membres de ces structures ont par exemple « découvert des textes législatifs ou réglementaires trop tardivement pour pouvoir y intégrer leur expertise et le résultat des travaux produits ».

L’incapacité du ministère de l’intérieur à adapter son fonctionnement à la crise a aussi accru les risques de contamination au sein même de la cellule interministérielle de crise. Ainsi que l’avait révélé Mediapart (lire ici), « plusieurs personnes travaillant au sein de la CIC ou de cabinets ministériels ont été arrêtées car elles avaient développé des symptômes d’une infection au coronavirus entre mars et mai 2020 », rappelle le rapport Lizurey, en pointant clairement des risques de contamination au sein même du ministère.

« Les salles de gestion de crise utilisées à Beauvau se sont révélées peu adaptées : situées en majorité en sous-sol, elles ne peuvent être aérées avec de l’air extérieur et leur exiguïté rend difficile le maintien d’une distance d’un mètre entre les agents. Le transfert des cellules situation et anticipation de la CIC à la salle des fêtes de Beauvau (située au rez-de-chaussée et dotée de fenêtres) a amélioré la situation, sans la rendre optimale compte-tenu des dimensions de la salle, petite au regard des effectifs engagés. »

Le ministère de l’intérieur ne disposait pas non plus, dans un premier temps, d’équipements en Plexiglas pour isoler les postes de travail les uns des autres : ils ont « finalement pu être installés le 27 mars », soit deux semaines après l’annonce du confinement, note le rapport. De plus, « si du gel hydroalcoolique et des masques étaient à la disposition des équipes, le respect des gestes barrières n’a été qu’imparfait et s’est révélé difficile à maintenir dans la durée – par manque d’habitude et pour des questions pratiques et de confort », écrit le général Lizurey.

Au-delà de la coordination interministérielle défaillante, la mission de contrôle établit que « nombre d’acteurs publics et privés n’ont pas été associés à la définition de la stratégie globale de gestion de crise », quand bien même ils auraient joué un rôle déterminant sur le terrain. Ainsi, « les grands groupes gérant des Ehpad ont par exemple reçu des informations tardives et ont été peu associés aux décisions prises, alors que leurs fédérations et syndicats auraient pu constituer un relais », explique le rapport.

D’autres acteurs privés ont souligné la difficulté à identifier les décisionnaires et les voies d’accès et d’échange avec ces responsables, rendant difficile la remontée de problèmes en dehors de contacts personnels informels. Ce fut notamment le cas sur les importations de masques. Dans ce cas précis, le cloisonnement est d’autant plus préjudiciable que « la manœuvre logistique a été complexifiée par la difficulté à mobiliser des ressources humaines qualifiées », relève le rapport. Tandis que le CCS, au ministère de la santé, a « éprouvé des difficultés à faire appel à des acheteurs qualifiés sur le champ de la santé », Santé publique France, chargée de la gestion de la réserve sanitaire et des stocks stratégiques nécessaires à la protection des populations, a rencontré des difficultés « faute notamment de compétences et de moyens suffisants (seules 7 personnes étaient avant la crise dédiées à la manutention logistique) », note le général Lizurey. Au même moment, de nombreux importateurs qualifiés qui proposaient leur aide à l’État pour éviter une pénurie n’ont jamais reçu de réponse (lire ici).

En ce qui concerne les collectivités territoriales, leur information et association à la gestion de la crise « semblent avoir été inégales selon les régions et départements », estime la mission. Ce « manque de fluidité dans les relations entre acteurs locaux a pu être source d’inefficience, en ne mobilisant pas tous les moyens disponibles », estime le général Lizurey. Certaines préfectures ont aussi fait part de leur frustration par un processus de « décision des ARS perçu comme trop bureaucratique et lent et trop centralisé », selon le rapport. Pour essayer de corriger le tir, le rapport sollicite la constitution d’une réserve de hauts fonctionnaires mobilisables pour des missions d’appui territorial.

Cette proposition fait partie des 21 préconisations formulées par le général Lizurey. Les autres propositions sont principalement axées sur la nécessité d’une meilleure coordination entre les ministères. « Il apparaît d’emblée indispensable de conduire un retour d’expérience (RETEX) interministériel objectivé et partagé, accompagné le cas échéant d’un ou plusieurs RETEX spécifiques, afin de préparer dans les meilleures conditions possibles une nouvelle crise de nature similaire », écrit le général. Cela lui semble, à l’époque, d’autant plus urgent que, relève-t-il alors, « certains experts, dont le président du conseil scientifique, prévoyant une possible reprise de l’épidémie à l’automne, il est indispensable de se préparer au plus tôt ».

Interrogé par Mediapart, Matignon ne nous a pas indiqué si le premier ministre Jean Castex avait suivi la recommandation du général Lizurey et lancé un Retex pendant l’été.

 Publié le 30/10/2020

Le gouvernement continue de supprimer des lits d’hospitalisation

 

par Rédaction (site bastamag.net)

 

Gouvernement et autorités sanitaires continuent de fermer des centaines de lits dans les hôpitaux, malgré la pandémie. Voici la carte des suppressions de lits à venir que nous publions en exclusivité.

On aurait pu penser qu’avec la première vague du Covid qui a déferlé au printemps, les autorités sanitaires, les Agences régionales de santé (ARS), les directions des hôpitaux auraient remis en question la politique de suppression de lits d’hôpitaux qui prime depuis des années. Il n’en est rien. Au moins treize hôpitaux vont continuer de perdre des places d’hospitalisation.

En septembre 2020, la direction du CHU de Besançon a annoncé la suppression d’un service entier de soins de suite et de réadaptation, soit 28 places d’hospitalisation en moins [1]. À l’hôpital psychiatrique du Rouvray, près de Rouen, il a été annoncé début octobre qu’au moins 80 lits seraient supprimés d’ici à 2022 « soit 20 % de la capacité d’hospitalisation », relève l’Union syndicale de la psychiatrie. C’est là, au Rouvray, que des soignants avaient fait une grève de la faim de deux semaines en 2018 pour demander des moyens afin de prendre en charge les patients. Ils avaient obtenu la promesse de créations de postes et de deux nouvelles unités. Ces engagements n’ont pas été tenus (lire notre article).

Au CHU de Nancy, comme Basta ! vous le racontait en avril, le Covid n’a pas non plus remis en cause le plan de suppression de 174 lits d’ici à 2024. Au CHU de Nantes, ce sont environ 100 lits qui ont été fermés depuis le début de la crise sanitaire, a comptabilisé Mediapart. En mai, des parlementaires alsaciens alertaient aussi sur un projet de leur agence régionale de santé de supprimer 20 lits de réanimation, surtout à Strasbourg, alors même que la région Grand Est sortait d’une phase très dure de Covid… [2] Partout, depuis des années, les hôpitaux français suppriment des places d’hospitalisations. Cette tendance se poursuit depuis mars 2020 comme en atteste la carte que nous publions ci-dessous.

Ce comité interministériel qui décide des suppressions de lits

3400 lits avaient déjà été supprimés en 2019, 4000 en 2018. Entre 2003 et 2017, plus de 69 000 places d’hospitalisation à temps complet ont disparu [3]. Ces dernières années, ces suppressions de lits passent par des décisions du Copermo, pour « Comité interministériel de performance et de la modernisation de l’offre de soins », une instance interministérielle créée en 2012 [4]. C’est le Copermo qui a décidé de supprimer 174 lits et des centaines de postes au CHU de Nancy. C’est aussi le Copermo qui veut transformer le CHU de Reims, en y supprimant des lits : 184 lits en moins d’ici à 2027, selon les chiffres annoncé par le maire (LR) de Reims, 210 lits selon la CGT de l’hôpital.

Le résultat en tout cas est clair : la capacité d’accueil des patients sera réduite [5]. Au CHU de Tours, le plan Copermo en cours avant la crise du Covid prévoit de fermer 350 lits [6].

 

Des considérations strictement financières

À Caen, c’est le projet de reconstruction de l’hôpital qui aboutira à supprimer 200 lits à l’horizon 2026 [7]. À Limoges, un projet de transformation du CHU adopté en 2018 devrait avoir pour conséquence la fermeture d’une centaine de lits [8]. À Nice, un « contrat de retour à l’équilibre financier » proposé par la direction du CHU en 2017 prévoit la disparition d’environ 200 lits [9].

Même chose à l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille où le projet de 2019 qui vise à fermer 230 lits est basé sur des considérations strictement financières : il s’agit de sortir les comptes du rouge [10]. Début octobre, en pleine deuxième vague du Covid, la chambre régionale des comptes d’Occitanie a publié un rapport préconisant, là encore, des suppressions de lits au CHU de Toulouse [11].

Il faut « sortir du dogme de la fermeture des lits » affirmait le ministre de la Santé en mai 2020

En région parisienne, les regroupements en cours de sites hospitaliers auront aussi pour conséquence de réduire les capacités d’hospitalisation. Les hôpitaux de Longjumeau, Juvisy et Orsay doivent par exemple fermer pour en ouvrir un nouveau à Saclay (notre reportage). Résultat : des centaines de lits en moins [12]. À Paris, ce sont les hôpitaux Bichat et Beaujon qui doivent disparaître au profit d’un nouvel hôpital à Saint-Ouen. Le nouveau site devrait abriter un quart de lits d’hospitalisation en moins que ceux qu’il est censé remplacer [13]. À Poitiers, la fusion prévue pour 2021 du CHU avec un groupement hospitalier « Nord Vienne » fait également craindre une diminution des places d’hospitalisation [14].

En mai, le ministre de la Santé Olivier Véran affirmait qu’il fallait « sortir du dogme de la fermeture des lits ». Cela fait cinq mois et rien n’a été fait en ce sens. La deuxième vague changera-t-elle la donne ? Les ARS, le gouvernement, les directions d’hôpitaux, écouteront-elles enfin ce que disent les soignants depuis plusieurs années : il faut arrêter de s’attaquer aux hôpitaux, on en a besoin pour soigner.

Rachel Knaebel

 

Notes

[1] Voir sur France Bleu.

[2] Voir sur France Bleu.

[3] Source : Drees, Les établissements de santé, édition 2019

[4] Le Copermo est composé du secrétaire général des ministères chargés des affaires sociales, du directeur général de l’offre de soins, du directeur de la Sécurité sociale, du directeur général des finances publiques, du directeur du budget, du directeur de la Caisse nationale d’assurance maladie.

[5] Voir l’article de Politis

[6] Voir sur France Bleu.

[7] Voir sur France Bleu.

[8] Voir cet article du Populaire.

[9] Voir cet article du site d’informations sur la santé APM.

[10] Voir cet article du Quotidien du médecin.

[11] Voir sur France 3.

[12] Voir sur France Bleu.

[13] Voir cet article du Parisien.

[14] Voir cet article de La nouvelle République.

 Publié le 28/10/2020

Chronique du Covid (partie IV) : face à la seconde vague, changer de politique

 

par Gilles Alfonsi (site regards.fr)

 

Face à la diffusion massive du virus et à l’arrivée de nombreux malades dans des structures hospitalières – considérablement affaiblies par des années d’austérité –, le pouvoir semble maintenant attendre la catastrophe. Difficile en effet de rompre avec une politique qui est sa raison d’être.

Ceux qui reprochaient à l’Institut Pasteur d’avoir réalisé, pour le compte du Conseil scientifique, des prévisions alarmistes sur l’évolution de l’épidémie devaient, quelques jours plus tard, manger leurs chapeaux. La situation épidémique constatée par Santé publique France dans son point hebdomadaire du 22 octobre est en effet grave à tous égard, et il ne s’agit pas là de céder au catastrophisme. Après l’explosion du nombre de cas diagnostiqués positifs, après la hausse lente du nombre d’hospitalisations depuis douze semaines, les courbes prennent des formes exponentielles, c’est-à-dire rapides et continues.

D’une semaine sur l’autre, on compte +35% pour les passages aux urgences pour suspicion de Covid, +48% pour les nouvelles hospitalisations et les entrées en réanimation, +40% de décès. Ainsi, alors même que l’on voulait croire jusqu’à présent à une hausse de ces indicateurs en pente douce, Santé publique France écrit : « La situation hospitalière pour la COVID-19 en semaine 42 se rapproche de celle observée au cours de la première vague, après la mi-mars 2020 […], en termes de nombre de personnes nouvellement hospitalisées, nouvellement admises en réanimation et nombres de nouveaux décès survenus en milieu hospitalier ». L’organisme public précise certes que la dynamique de diffusion du virus semble plus lente qu’en mars dernier, mais le nombre de cas dépistés positifs augmente en même temps que le taux de positivité des tests. Autres facteurs d’inquiétude : « Depuis début septembre, le nombre de cas chez les personnes âgées de 65 à 74 ans a été multiplié par 5 […] et le nombre de cas chez les personnes âgées de 75 ans et plus par 6. […] Cette augmentation du nombre de cas chez les personnes âgées est très préoccupante car ces personnes sont les plus à risque de complication de COVID-19 ». Enfin, la diffusion de l’épidémie touche tout le territoire, dans des proportions certes variées, alors que début 2020, elle avait surtout concerné la région Grand-Est, l’Île-de-France et Bourgogne-Franche-Comté. Les ressources en lits et en personnels, qui avaient pu être mobilisées, sont cette fois rarement disponibles.

Conséquence que tout le monde connaît de la dynamique épidémique : le risque de saturation des capacités hospitalières, l’obligation de déprogrammer de nombreuses opérations non liées à la Covid (au détriment de la santé des patients), voire des situations chaotiques pénalisant les malades ayant des complications graves. Le ministère de la Santé va répétant que les capacités d’hospitalisation peuvent être étendues, évoquant depuis six mois les mêmes chiffres (5800 lits de réanimation disponibles, un nombre pouvant être augmenté au forceps à 12.000). En attendant, les déprogrammations ont commencé, ainsi que les transferts entre hôpitaux, entre secteur public et secteur privé, entre territoires. Qu’attend-on pour se donner les moyens de prendre en charge tous ceux qui en ont besoin, ayant la Covid ou non ?

Impuissante stratégique gouvernementale

La stratégie gouvernementale consiste à marteler les avertissements à l’égard des citoyens (soulignant leurs responsabilités dans la circulation du virus, pour mieux dégager les siennes), à occuper le terrain par les annonces successives de « couvre-feu » (là où il serait plus juste de parler de confinement nocturne). De fait, Emmanuel Macron, Jean Castex et Olivier Véran ont pris leur parti d’une dégradation de la situation, à tel point que le Premier ministre faisait figure, lors de sa conférence de presse du jeudi 22 octobre, d’oiseau de mauvaise augure.

 Parmi les mesures contre la Covid, celles qui dépendent de l’action de chacun sont largement quoiqu’imparfaitement mises en œuvre (graphique extrait de l’avis du 20 octobre du Conseil scientifique). Cependant, le dispositif de dépistage, de traçage, d’isolement et d’accompagnement des personnes positives, qui dépend des pouvoirs publics, reste à ce jour largement défaillant.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a souligné fin septembre que le confinement ne peut être que la « dernière solution des pays » pour freiner l’épidémie, car ses conséquences sur la vie économique et sociale sont majeures. Et le Conseil scientifique en France a souligné à plusieurs reprises qu’il s’agirait du constat d’échec de la stratégie préventive dont il a défendu avec grande insistance, au fil de ses avis, la mise en œuvre rapide. Or, où en sommes-nous de ce point de vue ? Outre que la diffusion du virus est actuellement hors de contrôle, bien que les gestes barrières soient largement mis en œuvre, force est de constater que les outils de prévention ne sont pas à la hauteur des problèmes.

Le dispositif de dépistage a en partie progressé, c’est-à-dire que de nombreux tests sont réalisés, et de plus en plus souvent dans des délais améliorés par rapport à la situation des derniers mois. Mais le traçage, l’isolement et l’accompagnement des personnes positives, qui en sont le complément impératif, sont globalement défaillants. Le traçage est mou, qu’il s’agisse de l’inutilité des cahiers remplis dans les restaurants ou de la timidité du recensement des cas contacts. Il supposerait un véritable travail relationnel auprès des personnes positives et de leurs proches. L’isolement est au bon vouloir de chacun, avec très peu de travail de conviction vis-à-vis des personnes, comme si l’incantation gouvernementale pouvait remplacer un travail pédagogique (ce qui supposerait une orientation moins répressive et beaucoup plus éducative). Ainsi, en dehors de l’implication des médecins de ville, l’accompagnement par le biais des plate-formes de l’Assurance maladie est essentiellement formel, comme si sa finalité était principalement la production de statistiques de suivi et non la qualité de vie des personnes.

Au total, si l’on veut affronter, puis sortir d’une situation particulièrement difficile, en prenant acte que nous ne sommes pas dans un sprint mais dans une course de fond, des ruptures avec les politiques macronistes sont indispensables. Cela va un peu plus loin que « débattre de la couleur du Canadair » pour « éteindre l’incendie alors que la maison brûle », pour reprendre l’expression, caustique mais consternante, d’Olivier Véran au début du débat du 24 octobre à l’Assemblée nationale sur la prolongation de l’état d’urgence sanitaire.

4 urgences, comme autant de ruptures politiques

1. Premier axe, un changement complet de politique hospitalière. La question n’est plus seulement d’ouvrir des lits au fur et à mesure des besoins, et de procéder à des recrutements en conséquence. Le refus d’engager dès juin dernier une politique de création massive de lits, de recrutements et de formation accélérée (notamment à la réanimation pour des élèves infirmiers proches du diplôme) se paie aujourd’hui d’une nouvelle situation d’asphyxie continue et d’un stress catastrophique pour les soignants. Le vrai sujet, c’est la remise à niveau des capacités d’hospitalisation et de réanimation. Et celles-ci doivent être pérennes car les spécialistes des pandémies soulignent depuis longtemps la possibilité que de nouvelles épidémies viennent mettre en danger les sociétés.

Dans ce domaine, opposer court et moyen termes est d’autant plus vain que les besoins sont immédiats. En réalité, la situation présente et les besoins sanitaires de demain impliquent aujourd’hui une rupture avec la politique d’austérité néolibérale. Ce sont toutes les orientations mises en œuvre qui méritent d’être remises en cause, de la tarification à l’acte aux réorganisations-fusions d’établissements motivées par la seule recherche d’économies (avec leurs conséquences désastreuses pour l’accès aux soins et pour les territoires), du tout ambulatoire au refus d’une véritable revalorisation des métiers de la santé.

2. Deuxième axe, la promotion de la santé publique, la prévention et la mobilisation de la société doivent l’emporter sur la menace et la peur. Il faut bien sûr mettre le paquet sur le dispositif de dépistage, de traçage, d’isolement et d’accompagnement des personnes (lire le bonus ci-dessous), qui ne devrait pas se résumer au déploiement d’une application numérique au succès improbable (au vu de l’échec de la première version) et à la mise en œuvre de plate-formes téléphoniques.

Mais ce qui fait défaut depuis début 2020, en l’absence de culture de la santé publique du pouvoir, c’est la mobilisation de tous les relais sanitaires et éducatifs possibles pour diffuser les pratiques de prévention. Le gouvernement est dans l’illusion que sa communication et les outils mis en place peuvent emporter la conviction du plus grand nombre, alors qu’on sait depuis trente ans que les actions de prévention sanitaire les plus efficaces sont celles qui impliquent les acteurs de terrain et qui responsabilisent positivement les personnes, au lieu de les culpabiliser. Dans ce domaine, le macronisme est nu, car il se situe toujours en surplomb de la société, dans un rapport de domination.

Plus largement, et là aussi dès à présent et sur la durée, la prévention et l’éducation à la santé sont des domaines entiers de politiques publiques à développer dans la durée : relance de la médecine scolaire et universitaire aujourd’hui entièrement sinistrée, développement des actions de prévention sanitaire tous azimuts, promotion de la démocratie sanitaire et notamment de l’association des usagers à la définition des politiques de santé, soutien aux relais éducatifs et préventifs de terrain.

3. Troisième axe, d’autres politiques économiques et sociales. L’éclatement de la règle des 3% de déficit budgétaire, l’explosion des budgets publics, la réhabilitation de l’État pour socialiser les pertes des entreprises et prendre en charge le chômage partiel de millions de personnes ne suffisent pas. Il faut une relance et un changement de politique économique, à plusieurs étages.

On parle ici de la revalorisation des salaires, du soutien aux personnes, notamment aux plus précaires, avec l’augmentation durable des minima sociaux, de la lutte contre les licenciements, du renforcement des droits des chômeurs, ou encore de la conditionnalité des aides aux entreprises On parle aussi de la mise à contribution des plus riches, avec la remise en place d’une réelle imposition sur les grandes fortunes et la taxation des profits notamment boursiers (qui n’ont pas cessé avec la crise). On parle de la rupture avec la politique qui corsète les budgets des collectivités territoriales, alors que celles-ci assurent 70% de l’investissement public civil, afin notamment de permettre une montée en puissance des politiques d’investissement pourvoyeuses de développement économique, d’emplois et de services utiles à tous. A ce propos, alors que le pouvoir risque de rogner les ambitions écologiques au nom de la crise, sortir de la crise c’est précisément changer de braquet – en ambitions et en moyens – pour obtenir des effets puissants. On parle encore de l’accompagnement du monde de la culture, du sport, des loisirs, du secteur associatif, non seulement pour éviter leur effondrement mais pour en faire le fer de lance d’un rebond de la société. On parle enfin de l’accompagnement conséquent des commerçants, artisans et des professions libérales sans attendre les faillites et pour protéger l’emploi.

4. Enfin, il faut une rupture démocratique. La gestion de l’épidémie par l’exécutif ressemble de plus en plus à un face à face entre lui et la société. Entre sa volonté de montrer qu’il est la fleur au fusil, son mépris de l’opposition et son dédain pour les forces sociales, il est bien seul. Surtout, une situation de crise nécessite une écoute et une mobilisation de la société sans lesquelles, au-delà de la violence ressentie par tout à chacun, les politiques publiques perdent en pertinence et en efficacité. Et ce qui vaut pour la situation présente montre un enjeu durable de transformation profonde des relations entre les institutions et les citoyens.

Si un confinement doit être envisagé pour briser la dynamique épidémique, doit-il encore une fois être imposé par le discours du monarque illusoirement tout puissant ou débattu avec les forces politiques et sociales, et devant les citoyens ?

Gouverner par la peur ?

Dans l’urgence d’une situation très dégradée – au point donc où nous en sommes –, se pose la question redoutable du confinement. Le pouvoir fait de moins en moins mystère qu’a minima des confinements partiels pourraient être nécessaires dans quelques semaines. En visite au centre hospitalier René Dubos de Pontoise (Val d’Oise), Emmanuel Macron expliquait ce 23 octobre, d’un côté : « Dans la phase où nous sommes, nous n’avons d’autre choix, compte tenu du nombre d’infections par jour, que de réduire notre vie sociale au maximum si on veut vraiment préserver notre système de santé et nos concitoyens ». Et de l’autre : « Nous aurons en milieu de la semaine prochaine une vision plus claire de l’impact des mesures que nous avons prises et nous aurons des décisions à prendre les prochaines semaines pour ajuster les choses ». En réalité, la réduction de la vie sociale au maximum n’implique même pas pour lui à ce jour la généralisation maximale du télétravail (l’économie d’abord !).

En fait, il semble que le pouvoir attende que le confinement devienne acceptable par le plus grand nombre… au regard de la peur induite par la dégradation de la situation sanitaire. Une telle orientation, qui revient à gouverner par la peur, est-elle de bonne politique ? Si un confinement doit être envisagé pour briser la dynamique épidémique, doit-il encore une fois être imposé par le discours du monarque illusoirement tout puissant ou débattu avec les forces politiques et sociales, et devant les citoyens ? Nul doute que là où le gouvernement se place en position d’accompagner la crise – en attente de l’aggravation de la situation sanitaire et en gestion des effets économiques et sociaux catastrophiques –, l’heure devrait être à une action beaucoup plus ambitieuse.

 

Gilles Alfonsi

Publié le 16/10/2020

Ordonnances pour l’hôpital

 

par Martine Bulard  (site monde-diplomatique.fr)

 

 «Afin de comptabiliser le nombre exact des éloges qui nous sont envoyés chaque année, pourriez-vous me communiquer chaque lettre de remerciements que vous recevez ? » La requête n’émane pas du patron d’une boutique de téléphones, mais d’une cadre des Hôpitaux de Paris - Assistance publique (AP-HP) chargée des relations avec les usagers… Une conception de l’hôpital-entreprise portée à son paroxysme. Le neurochirurgien Stéphane Velut raconte avec talent ces séminaires (obligatoires) sur la gestion, où de brillants experts de cabinets privés appointés à prix d’or n’hésitaient pas à expliquer qu’il « fallait désormais transformer l’hôpital de stock en hôpital de flux (1)  » — traduction : il faut plus de malades pendant moins longtemps.

Pas étonnant que les soignants soient vent debout. Certains ont rédigé un manifeste (2), traçant des pistes pour un « nouveau service public de santé » autour de cinq axes : « le service public de l’assurance-maladie ; [celui] des soins et de la prévention ; le service de la sécurité sanitaire et de la santé publique avec la création d’un établissement public du médicament ; [celui] de l’enseignement et de la formation continue ; [celui] de la recherche en santé ».

Ce manifeste aurait pu servir de base de discussions pour le « Ségur de la santé », dont les décisions apparaissent bien pâles : les personnels paramédicaux et non médicaux toucheront au mieux 183 euros net de plus par mois — la France est au vingt-troisième rang des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pour le salaire des infirmiers (en parité de pouvoir d’achat). En parallèle, le gouvernement continue à pousser à la suppression de lits (250 à Caen, 600 à Bichat et Beaujon à Paris…)

Pour comprendre la nécessité de rompre avec ces choix et surtout de (re)bâtir un système de santé cohérent qui garantisse l’accès aux soins, l’ouvrage collectif dirigé par le diabétologue André Grimaldi et le sociologue Frédéric Pierru (3) tombe à pic. De la médecine de ville à l’hôpital, de la prévention à la chirurgie de pointe, des urgences à la prise en charge des maladies chroniques, les auteurs tirent les leçons de l’expérience et innovent. On découvre les pratiques développées dans les communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) et les débats qu’elles suscitent, l’apport des « infirmières Asalée » (Action de santé libérale en équipe), le rôle des associations de patients, les problèmes de la fin de vie… Aucun sujet n’est écarté, y compris le mode de rémunération des médecins libéraux, et le « prix de la santé ». C’est sans doute l’un des ouvrages les plus stimulants pour la réflexion et l’action.

Il y manque cependant un volet : celui de l’industrie des équipements médicaux, rarement abordé par les spécialistes. L’économiste Jean-Pierre Escaffre, le syndicaliste de la Confédération générale du travail (CGT) Jean-Luc Malétras et l’ancien directeur d’hôpitaux publics Jean-Michel Toulouse comblent ce vide avec Des soins sans industrie (4). La pandémie a mis en évidence les conséquences de l’absence de production nationale de médicaments, de masques, de respirateurs, etc. Le constat des auteurs est sans appel : dans le domaine des « dispositifs médicaux » (imagerie, implants, machines et produits pour tests, logiciels…), la France dépend pour l’essentiel des États-Unis, de l’Allemagne et dans une moindre mesure du Japon.

Au-delà de l’aspect économique et des risques de pénurie, les équipements contribuent à modeler les pratiques. Ainsi, les machines en provenance des États-Unis sont liées à la conception américaine du patient qui n’est pas celle de la France. Même si elles sont adaptées moyennant finances, on est loin d’un dispositif qui aurait été pensé en amont, en coopération avec les soignants. C’est encore plus vrai pour la télémédecine et les nouvelles technologies qui supposent collecte de données de santé disparates, gestion de bases de données, etc. Pour ce secteur essentiel, les auteurs proposent de s’appuyer sur les petites et moyennes entreprises de pointe existantes, et sur de grands groupes comme Thales. Repenser le système de santé passe aussi par l’industrie.

 

Martine Bulard

(1) Stéphane Velut, L’Hôpital, une nouvelle industrie, Gallimard, coll. « Tracts », Paris, 2020.

(2) André Grimaldi avec Olivier Milleron, François Bourdillon et le Collectif inter-hôpitaux, « Santé : le programme des “jours heureux” », sur le site des éditions Odile Jacob, 4 juin 2020.

(3) André Grimaldi et Frédéric Pierru (sous la dir. de), Santé : Urgence, Odile Jacob, Paris, 2020, 290 pages, 23,90 euros.

(4) Jean-Pierre Escaffre, Jean-Luc Malétras et Jean-Michel Toulouse, Des soins sans industrie, publié à compte d’auteurs, 112 pages, 15 euros, à commander sur le site dessoinssansindustrie.fr

Publié le 10/10/2020

Santé publique:
PLFSS: Véran et le gouvernement actent la destruction de l’hôpital et des urgences

La destruction des urgences, de l’hôpital public et de notre système de santé, déjà exsangues, est parachevée par un budget de l'Assurance Maladie pour 2021 dans les faits en baisse, l'instauration d'un « forfait patient urgences » ou encore le refus de mettre en place la transparence sur les médicaments.

 

Redaction (site altermidi.org)

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La crise du COVID-19 a rendu encore plus criante la dépendance de l’État français aux industriels du médicament. Les exemples n’ont cessé de se multiplier depuis le début de la crise: Le 28 mai 2019, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a adopté une résolution historique favorisant la transparence sur les prix des médicaments, sans se donner les moyens de l’appliquer… Nous publions le communiqué de l’Observatoire pour la transparence dans les politiques du médicament, qui fait à juste titre le lien avec projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). 

L’Observatoire pour la transparence dans les politiques du médicament, s’est fixé pour mission de veiller à la mise en œuvre concrète de la résolution de l’OMS favorisant la transparence sur les prix des médicaments. Il s’implique pour proposer les mesures indispensables à cette transparence en France, et pour inciter les citoyens d’autres pays à faire de même, pour que le caractère contraignant dont cette résolution ne dispose pas le devienne.

 

Communiqué

 Le Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale pour 2021 (PLFSS 2021) est présenté demain en Conseil des ministres. La destruction des urgences, de l’hôpital public et de notre système de santé, déjà exsangues, y est parachevée par un budget de l’Assurance Maladie (ONDAM) dans les faits en baisse, l’instauration d’un « forfait patient urgences » ou encore le refus de mettre en place la transparence sur les médicaments.

 

 Un hôpital public exsangue après 20 ans de mesures d’austérité

Le contexte est dramatique. Les hôpitaux recommencent à être saturés, risquant de confronter à nouveau à très court terme les équipes soignantes à des dilemmes impossibles quant à l’accueil des patient-es. En 6 mois, aucune leçon n’a été tirée par le gouvernement des erreurs commises au début de la crise sanitaire.

Olivier Véran et le gouvernement portent une lourde responsabilité dans la destruction de l’hôpital public et des urgences. Rapporteur général du budget de la Sécurité sociale jusqu’à 2019, Olivier Véran a défendu pendant trois ans des budgets d’austérité accélérant la destruction de l’hôpital public (moins 1,4 milliard d’euros en 2018 !). Il a ainsi soutenu sans réserve la politique dogmatique du gouvernement et ses conséquences sur les conditions de travail des personnels soignants et sur l’accès aux soins.

Cette politique met nos vies en danger. Inscrite dans la suite logique de 20 ans de mesures d’austérité [1], elle a mis en grève pendant plus d’un an les personnels hospitaliers et urgentistes, qui dénonçaient les conséquences sur l’hôpital public, et plus généralement notre système de santé solidaire. Le personnel paramédical fuit, les arrêts maladie explosent, illustrant la souffrance au travail, et ni le surtaux de suicides des personnels, ni la médiatisation des conditions d’accueil scandaleuses n’entraînent une prise de conscience de la part du gouvernement.

 

Baisse des moyens pour les hôpitaux et de la capacité de soins

Dans le PLFSS pour 2021 présenté demain en conseil des ministres, l’ONDAM (Objectif national des dépenses d’assurance maladie) est gonflé par la revalorisation salariale ; mais cette revalorisation ne compense même pas le gel du pouvoir d’achat des fonctionnaires et notamment des soignants hospitaliers.

Une fois cette revalorisation mise de côté, l’ONDAM est dans les faits au plus bas, ce qui signifie que les moyens pour les hôpitaux et la capacité de soins baissent encore. Les « mesurettes » instaurées dans le « Ségur de la santé » rattrapent donc à peine la perte de pouvoir d’achat gelé des hospitaliers, et servent à masquer une diminution des dépenses ailleurs.

 

Destruction des urgences et augmentation des « pertes de chances »

Les urgences sont quant à elles dans un état particulièrement inquiétant. La seule mesure censée réduire l’engorgement est la fixation d’un forfait patient pris en charge par les complémentaires, y compris pour les personnes qui étaient exonérées du ticket modérateur. Cela revient à un transfert encore plus systématique des dépenses sur le privé, le renforcement des logiques individuelles des assureurs contre le système de solidarité de la Sécurité sociale.

Pire, cette réforme de la tarification des urgences va décourager des personnes à les solliciter – l’objectif affiché est bien de désengorger ces services – alors qu’elles sont souvent devenues le premier recours du fait même des déserts médicaux et des insuffisances de la médecine de ville. Là où il faudrait des budgets conséquents, une réforme d’ampleur de l’hospitalo-centrisme et de l’articulation médecine de ville / médecine hospitalière / santé publique, Olivier Véran ne propose qu’une mesure qui s’apparentera à une pénalité financière, décourageant les personnes de les solliciter, alors que leur vie en dépend peut-être.

L’actuel ministre rendra-t-il des comptes sur les pertes de chance que sa politique ne manquera pas de provoquer ? Il ne pourra en tout cas plaider ni l’ignorance, ni l’impuissance. Olivier Véran sait où trouver l’argent disponible, mais refuse de le chercher.

 

Refus de la transparence et défense du lobby pharmaceutique

Depuis qu’il est ministre, il a en effet la possibilité de faire, par décret, toute la transparence sur les subventions publiques à la recherche octroyées aux grandes entreprises du médicament.

De telles informations seraient utiles pour évaluer la pertinence des prix qu’elles imposent à des produits qui ont en fait été découverts grâce à de l’argent public. Le régulateur aurait plus de pouvoir pour négocier les prix. Des milliards d’euros pourraient ainsi être pris des profits illégitimes que font les firmes pharmaceutiques pour être réorientés dans le financement de l’hôpital, des urgences et du système de soins. En refusant une telle mesure, Olivier Véran affiche clairement que pour lui, « l’argent magique » existe pour une poignée d’actionnaires, mais pas pour un service public hospitalier de qualité et accessible à tous.

Comme l’année dernière, notre Observatoire a proposé aux député-es divers amendements sur la transparence : transparence pour lutter contre les pénuries de médicaments, transparence pour développer une meilleure politique de tests dans le pays et transparence pour une meilleure utilisation des financements publics à la recherche et au développement et pour que notre système d’Assurance maladie ne paie pas deux fois, ou plus, pour les mêmes médicaments et produits de santé.

Depuis qu’il est ministre, incapable de prendre la mesure des dégâts liés à l’austérité, Olivier Véran, comme Agnès Buzyn avant lui, refuse de se battre pour des moyens supplémentaires nécessaires à un accueil digne et efficace à l’hôpital. L’absence de geste budgétaire fort a fait augmenter les pertes de chances et dégradé la prise en charge des patient-es vivant avec des pathologies lourdes en les éloignant de l’hôpital pendant le confinement. La diminution de fait de l’ONDAM, l’instauration du forfait patient pour les urgences et le refus de faire la transparence sur toute la chaine du médicament vont porter un coup fatal à notre système de santé, et sont autant de mesures indignes d’un ministre de la santé.

[1]

  • Entre 2003 et 2016, 64 000 lits ont été supprimés, soit 13 % du total, pendant qu’en parallèle, on assistait à une augmentation de 26 000 lits en hospitalisation partielle.
  • Le nombre de prises en charge aux urgences a doublé en 20 ans, passant, de 10 à 20 millions.
  • De 2005 à 2009, l’activité hospitalière a augmenté de 11 % quand l’emploi, lui, n’a augmenté que de 4 %.
  • De 2011 à 2016, les emplois, toutes activités confondues, ont augmenté de 2,3 % alors que le nombre total de séjours a augmenté lui de 3,5 %, le nombre de séancse (radio-ou chimiothérapies, dialyse, etc.) de 13,1 % et le nombre de passages aux urgences de 12,6 %.

<< Nouvelle zonPublié le 07/10/2020

La Sécu, un bien commun

 

(site politis.fr)

 

Ce fut, en 1945, une victoire politique du mouvement ouvrier que d’instaurer une socialisation d’une partie du salaire.

Le concept de bien commun a été réhabilité pour désigner à la fois les biens que la collectivité décide d’élever au statut de « communs » et la méthode démocratique pour les gérer collectivement. Mais, le plus souvent, ce concept concerne les biens que la dévastation écologique menée par le capitalisme productiviste menace, condamne et/ou privatise : l’eau, l’air, toutes les ressources naturelles, la terre, la préservation du climat, les connaissances, etc. En témoignent les nombreuses luttes qui sont menées par des communautés, des associations, partout dans le monde, pour en asseoir la légitimité et en assurer la pérennité.

Mais il est une institution à propos de laquelle il est rarement dit qu’elle relève du bien commun dans ses deux acceptions. Il s’agit de la Sécurité sociale, dont nous devrions célébrer le 75e anniversaire pour en rappeler le sens politique. D’une part, la Sécu réalise une mise en commun d’une partie de la valeur ajoutée par le travail, par le biais de la cotisation sociale calculée par un pourcentage du salaire. Ce fut, en 1945, une victoire politique du mouvement ouvrier, grâce à la pression de la CGT et du Parti communiste, que d’instaurer une socialisation d’une partie du salaire. Une socialisation qui est passée en quelques décennies de 0 à 40 % environ de ce salaire, cotisation incluse. Certes, cette avancée politique a été affaiblie idéologiquement par l’invention d’une trouvaille sémantique distinguant cotisation salariale et cotisation patronale, alors que c’est le travail qui paie tout (puisque, de toute façon, il crée toute la valeur économique). Il n’en reste pas moins que le principe de la Sécu est l’une des victoires sociales les plus impressionnantes du XXe siècle, au point d’avoir progressivement permis d’universaliser la protection sociale.

D’autre part, lors de sa création, la Sécu inaugurait un mode de gestion salarial, indépendant de l’État, qui faisait des travailleurs les artisans de leur émancipation grâce à la socialisation d’une partie du fruit de leur travail. L’attaque déclenchée par les forces du capital contre la Sécu a commencé par là : déposséder progressivement les travailleurs de la gestion de leur patrimoine ; depuis 1967, ils n’élisent plus leurs représentants à la Sécu. Ensuite sont venues de multiples érosions du financement de la Sécu par des exonérations de cotisations pour les employeurs, qui atteignent aujourd’hui 60 milliards d’euros par an. La fiscalité remplaçant les cotisations salariales est venue affaiblir encore davantage la visibilité du lien entre travail et protection sociale.

Pour couronner le tout, désormais, c’est le Parlement, donc le gouvernement dans les institutions lézardées de la Ve République, qui fixe le montant des recettes et des dépenses de la Sécu dans le cadre de la loi de financement de la Sécurité sociale, et qui en fait un outil de régulation de ladite dépense publique, au moment où l’idéologie libérale entend la réduire par tous les bouts.

L’enjeu des luttes sur la protection sociale est crucial, d’où leur âpreté, par exemple sur les retraites. Il y aurait beaucoup à gagner si le concept de bien commun n’était pas réservé à l’écologie mais étendu à l’ensemble des conditions de la vie sociale.

Jean-Marie Harribey Membre du conseil scientifique d'Attac.

e de texte >>

Publié le 07/10/2020

Hôpital. « Nous avons moins de personnel et de lits que l’an dernier ! »

 

Cécile Rousseau Loan Nguyen (site humanite.fr)

 

Alors que le « plan blanc », dispositif de crise, a été déclenché face à la remontée du Covid, il se heurte au manque criant de bras de soignants et de lits disponibles. Dans certains endroits, les déprogrammations d’opérations ont commencé.

L’alerte rouge n’en finit pas de virer cramoisie. Alors que de nouvelles mesures de restriction ont été annoncées, ce lundi, en Île-de-France (voir article ci-après), les cas de Covid-19 continuent d’affluer dans les services de réanimation du pays, avec 1 300 personnes hospitalisées ce dimanche (soit 103 patients de plus dans les dernières vingt-quatre heures). Depuis fin septembre, la plupart des grandes villes ont à nouveau déclenché le « plan blanc ». Ce dispositif de crise permet de procéder à des réorganisations en cas d’augmentation de 20 % des passages aux urgences pendant trois jours consécutifs ou de hausse de 10 % du nombre de malades quotidiens sans solution d’hospitalisation pendant plus de huit heures. Les personnels peuvent ainsi être rappelés, des renforts sollicités, des lits ouverts et les opérations non urgentes, déprogrammées. Mais ,un peu partout, sa mise en œuvre a rajouté de la tension sur des soignants déjà rincés par la pandémie.

« Une infirmière ne reste jamais plus de deux ans »

Au CHU de Nice (Alpes-Maritimes), l’ouverture de 10 lits d’unité Covid a ainsi été réalisée dans la douleur le 19 septembre. Selon Laurent Gleizes, secrétaire de la CGT de l’hôpital l’Archet (faisant partie du CHU) : « Les agents sont censés être sollicités sur la base du volontariat pour travailler plus. Là, il y a eu des pressions. Des personnels ont été appelés un vendredi à 17 heures pour venir bosser à 19 heures. On les a menacés d’appeler la police s’ils refusaient ! Comme s’ils n’avaient pas de vie, ni de famille. Nous ne sommes plus au temps des hospices du XVe  siècle. Nous exerçons un métier, pas un sacerdoce. Les agents doivent aussi passer 12 heures par mois dans une unité Covid, mais, comme on manque de bras dans tous les services, ça se transforme en jeu de chaises musicales. Je n’ai jamais vu un tel bordel. Ce plan sert à imposer des règles plus autoritaires aux soignants. » La direction a également rappelé 274 renforts extérieurs venus au printemps dernier. Mais seuls un tiers d’entre eux ont répondu présent cette fois-ci… « Tous n’ont pas eu le droit à la prime Covid, rappelle le syndicaliste. Ils ne veulent pas revenir. Mais imaginez quel est l’état des agents permanents ! Une infirmière ne reste jamais plus de deux ans. Nous payons les mauvaises décisions politiques prises depuis trente ans. »

Les « mesures exceptionnelles » contenues dans le plan blanc laissent aussi perplexes les personnels des Hospices civils de Lyon (Rhône). « La réanimation Covid est déjà pleine, s’inquiète Chaïbia Khaif-Janssen, secrétaire du syndicat SUD santé sociaux à l’hôpital Édouard-Herriot. Et il y a une incompréhension par rapport aux mesures mises en place : contrairement à la première vague, il n’y a plus d’équipes dédiées Covid ou non-Covid en réanimation, ce qui augmente le risque de contaminations croisées pour des patients qui sont déjà fragilisés. La brigade de bionettoyage qui avait été activée en mars ne l’est plus aujourd’hui. On demande aux soignants testés positifs au Co vid, mais asymptomatiques de venir travailler. On n’a pas l’impression que tout soit mis en œuvre pour limiter la propagation du virus. » Surtout, les difficultés de recrutement continuent de plomber les capacités d’accueil des patients et les conditions de travail des soignants au quotidien dans plusieurs services. « Depuis 2010, on est toujours à l’effectif-cible, c’est-à-dire en dessous de l’effectif minimum, pointe Raja Hachemi, secrétaire de la CGT à Édouard-Herriot. À titre d’exemple, dans un service de chirurgie orthopédique, on en est à une infirmière et une aide-soignante pour 17 patients. »

« En un jour, on nous avait enlevé toutes nos vacances »

À l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), la direction a tranché dans le vif pour pallier cette pénurie de personnel. Elle a annoncé, samedi, envisager l’annulation des congés à compter d’octobre. À l’hôpital Saint-Antoine (12e arrondissement), comme dans les autres établissements de la capitale, cela n’a hélas rien d’une surprise. « Ils avaient fait la même chose en mars. En un jour, on nous avait enlevé toutes nos vacances, déplore Aurélie Jochaud, secrétaire de la CGT. Ce ne sont pas les 7 500 postes promis dans le Ségur de la santé, ni les 183 euros d’augmentation de salaire qui vont endiguer l’hémorragie de soignants. Rien n’a changé. Dans mon service en hématologie, il manque toujours 25 infirmières. Sans compter que les personnels qui avaient fait des demandes de changement d’établissement ou de disponibilité, retardées par le Covid, partent en ce moment. Po ur faire face aux prochains mois, depuis juin, la direction a donc envoyé des infirmières faire des miniformations de trois jours et demi en réanimation. Ils savent qu’il n’y aura pas de renforts. » Selon elle, ce plan blanc sert notamment à remettre en cause leurs acquis. « Lors de la première vague, on était passé en roulement de 12 heures. Ils ont voulu maintenir cette organisation du travail très éprouvante pour les agents sur la durée car c’est une façon de récupérer des postes. Nous avons dû mener la bataille », insiste la cégétiste.

Au CHU de Grenoble (Isère), 132 lits manquent à l’appel depuis mars.

La disparition chronique de lits met aussi à mal la communication de crise du gouvernement. Les 3 400 suppressions en 2019, dévoilées par la Direction statistique des ministères sociaux la semaine passée, ont suscité l’indignation. Mais cette tendance – 100 000 lits perdus en vingt-cinq ans – se poursuit. Remise sur la table lors du Ségur de la santé, la question d’un moratoire sur ces fermetures n’a jamais vu le jour.

Au CHU de Grenoble-Alpes-Voiron (Isère), 132 lits manquent ainsi à l’appel depuis mars. « Sachant que nous en avions eu 106 en plus, rappelle Cyril Venet, chef de service anesthésie-réanimation. Il n’y a certes pas assez de soignants, mais cela résulte aussi d’une volonté politique. Nous avons moins de personnel et de lits qu’à la même époque l’année dernière ! En octobre, il n’y a personne de garde certains jours pour le Smur et le secours en montagne. Au centre hospitalier de Voiron, il faudrait 18,6 équivalents temps plein pour faire tourner les urgences et nous n’en avons que 9. Le pl an blanc est un effet d’annonce. Cela ne devrait être instauré que pour un afflux ponctuel de malades. » 

Dans certains hôpitaux, les déprogrammations des opérations ont d’ores et déjà recommencé. C’est le cas au CHU de Rouen (Seine-Maritime) qui n’est même pas en plan blanc. « La direction de l’hôpital veut rouvrir deux lits en réanimation, mais il y a 13 agents arrêtés, ce qui fait que les autres devant normalement travailler 7 h 36 se retrouvent à faire des journées de 12 heures », déplore François His, secrétaire adjoint de la CGT. Une situation qui a d’ailleurs poussé les soignants à déposer un préavis de grève depuis hier. À l’hôpital nord de Marseille, autre point chaud de la pandémie, les déprogrammations ne sont pas encore envisagées. Sur 39 lits de réanimation, 40 à 50 % sont en ce moment occupés par des patients Covid. « La progression des cas a été arrêtée pour l’instant, estime Marc Leone, chef du service anesthésie-réanimation. Mais nous avons 18 à 20 % d’actes non programmés. Il nous faudrait 120 % de capacité en plus pour pouvoir rattraper notre retard accumulé depuis le printemps. S’il y a une nouvelle augmentation du nombre de malades, on se retrouvera dans une impasse. »

Publié le 22/08/2020

Coronavirus : Une mutation anthropologique.

 

Jean-Claude PAYE, Tülay UMAY (site legrandsoir.info)

 

La notion d’état d’urgence juridique nous est familière. Elle fait partie de notre vie depuis une vingtaine d’années, que l’état d’urgence ait été déclaré comme en France ou qu’il résulte simplement d’une transformation constante du droit pénal détruisant, au nom de la « lutte contre le terrorisme », l’essentiel des libertés collectives et individuelles. Ce processus, ayant pour objet la suppression de l’État de droit, a été nommé « état d’urgence permanent ».

A cette transformation, au niveau du droit, s’ajoute aujourd’hui une notion « d’état d’urgence sanitaire  ». Ici, dans l’état d’urgence sanitaire, le droit n’est pas suspendu, ni même supprimé, il n’a plus lieu d’être. Le pouvoir ne s’adresse plus à des citoyens, mais seulement à des malades ou à des porteurs potentiels de virus.

Lorsque le droit est suspendu dans l’état d’urgence ou supprimé dans le cadre de la dictature, sa place demeure, même si elle reste inoccupée. Dans « l’état d’urgence sanitaire », c’est sa place même qui disparaît. Le droit n’est plus simplement suspendu ou refoulé, mais expulsé. Forclos, il est simplement placé hors discours, comme s’il n’avait jamais existé.

Renoncer à nos libertés.

La « lutte antiterroriste » a permis de supprimer la plupart des libertés publiques et privées, en s’attaquant à des actes concrets, mais surtout à des intentions attribuées à la personne poursuivie, si celles-ci ont « pour objectif de faire pression sur un gouvernement ou une organisation internationale  ». La lutte antiterroriste enregistre la fin du politique [1].

Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, la notion de guerre s’est introduite dans le droit pénal par le biais de la lutte contre le terrorisme, Il permet au pouvoir exécutif de désigner, comme ennemis, ses propres ressortissants et ses opposants politiques. Cette lecture redéfinit la notion de guerre. Elle lui donne un caractère asymétrique, celle d’une « lutte à mort  » entre un Etat et des personnes désignées comme ennemis. Ils peuvent ainsi s’attaquer aux libertés constitutionnelles des citoyens, mais aussi à leur Habeas Corpus, à leur capacité de disposer de leur corps [2].

Ici, dans la «  lutte contre le coronavirus  », le corps n’est pas saisi, son effacement doit être consenti par les individus. De leur propre initiative, ils doivent renoncer à ce qui fait d’eux des hommes, à tout rapport social, à toute relation avec l’autre. Ils doivent participer aux mesures de distanciation, de limitation stricte des contacts, accepter l’interdiction de ce qui peut faire lien : rejeter les évènements pouvant constituer l’image d’un « nous », bien sûr les manifestations politiques, mais aussi culturelles ou même sportives.

La quotidienneté se réduit à une prescription sacrificielle. Tous les individus sont à la fois passifs et actifs, héros et victime. Ils se soumettent à l’autorité et tout en adoptant, de leur propre chef, des mesures absurdes et dégradantes. Ils veillent à la participation de tous dans le port du masque et les mesures de distanciation. Ils constituent des individus « en marche  » dans leur sacrifice.

La « guerre contre le coronavirus » s’inscrit bien dans un processus en cours depuis une vingtaine d’années. Cependant, ici, ce n’est pas seulement la personne juridique, ainsi que le droit de disposer de son corps, qui sont directement confisqués, mais l’existence même de l’individu social, son devenir et son rapport à l’autre. Les droits politiques des citoyens ne sont pas démantelés, dans le sens où ils n’ont pas à intervenir dans une crise sanitaire. Ils sont simplement forclos.

Renoncer à notre vie !

En fusionnant guerre et paix, dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme », le pouvoir exige un renoncement permanent à nos libertés. Dans la « guerre contre le coronavirus, » il nous est demandé un abandon de notre vie à des dieux obscurs, réclamant toujours plus de sacrifices. [3] Il s’agit notamment d’accepter un vaccin présentant tous les dangers. Nous devons nous confiner et supprimer tout rapport social. Un vaccin ne pouvant, par nature, faire face à un virus mutant, sa fonction est autre. Les bénéfices extraordinaires, que pourra en tirer l’industrie pharmaceutique, ne sont que l’aspect secondaire de la question. L’aspect principal réside dans le contrôle de notre existence, mais surtout dans la possibilité offerte au capital, grâce à l’introduction de puces, de modeler notre corps et notre psychisme selon ses intérêts, selon les besoins de la production et de la domination politique. La mise en place d’un transhumanisme, d’une mutation anthropologique est la question principale à laquelle nous devons aujourd’hui faire face. La guerre contre le coronavirus n’est qu’un élément de cette stratégie globale, économique, politique et anthropologique.

La volonté politique de s’approprier du vivant humain, pour en faire une marchandise, doit reposer sur l’assentiment des populations. L’affaire du coronavirus s’inscrit dans la fabrication du consentement des individus à leur propre destruction en tant qu’êtres humains. C’est aussi à travers cette question qu’il nous faut lire l’adoption par l’Assemblée nationale française du projet de loi sur la bioéthique [4]qui s’inscrit dans ce projet de mutation anthropologique. Outre la mesure emblématique de l’ouverture de la PMA aux couples de lesbiennes et aux femmes célibataires, il prévoit une réforme de la filiation. En parallèle, il autorise l’autoconservation des ovocytes et la recherche sur les cellules souches embryonnaires. L’ensemble de ces réformes rencontre les objectifs biopolitiques de la lutte contre le coronavirus, la création d’un homme nouveau qui n’a plus rien d’humain.

Une guerre contre la « personne ».

La « guerre contre le coronavirus  » fusionne maladie et guerre. Le citoyen est, ou ne peut, que devenir un malade, à qui la dite « science, à travers ses représentants médiatiques et politiques, doit dire comment se comporter. La responsabilité, au niveau de la lutte contre la maladie, serait moins collective qu’individuelle. « Solidaire, je suis chez moi », est l’injonction inscrite par une campagne d’affichage en Belgique. Elle exige un engagement ritualisé de sa propre personne, un engagement de caractère monadique, coupé de tout rapport avec l’autre. Ce combat contre un invisible est particulier, puisqu’il s’agit d’abord de rendre les armes, de s’abandonner à sa propre destruction en « vivant avec  » et, enfin, de jouir de celle-ci.

Cette guerre contre le coronavirus n’est plus seulement celle de tous contre tous, la guerre théorisée par Thomas Hobbes, mais aussi celle de l’individu contre lui-même. Elle exige non seulement le sacrifice de nos droits et de notre corps, comme l’avait déjà initié la lutte antiterroriste, notamment dans la destruction de l’Habeas Corpus des citoyens, mais encore l’abandon de l’entièreté de nos vies. La « guerre contre le coronavirus » anticipe ainsi la nouvelle réorganisation de la production capitaliste, dont elle doit favoriser la mise en place. Comme nous le montre la généralisation du télé-travail pour «  faire face à l’épidémie  », l’ensemble du temps de vie devient temps de travail.

Dans cette mutation politique, économique et sociale il n’y a plus de référence au droit. Ce dernier est placé hors champ. Il fait place au sacrifice, à l’abandon de soi ritualisé aux injonctions mortifères, à travers le port du masque, la distanciation et les ablutions répétées. Les droits de soigner et d’être soigné sont abolis. Les citoyens sont confinés, afin de favoriser la transmission de la maladie. Les médicaments permettant de soigner sont retirés et interdits à la vente. Chaque moment de notre existence se réduit au discours d’une mobilisation permanente contre une épidémie qui, dans les faits, n’est pas combattue

Forclusion du droit et forclusion du sujet.

Les mesures généralisées de confinement, prises dans le cadre de la « pandémie », s’inscrivent dans une remise en cause du droit des citoyens de disposer de leur corps. Cependant, il ne s’agit pas d’une saisie du corps, afin de l’enfermer, mais bien de sa forclusion. [5] En droit, la forclusion est « l’effet que la Loi attache à une échéance, à une prescription ou à une péremption » [6].

Ainsi, les individus ne sont plus en mesure de faire valoir leur libertés, le temps d’exercice de celles-ci étant dépassé. Leur droits sont forclos. Le droit comme signifiant est aussi forclos, enfermé dehors, non seulement oublié, mais perçu comme n’ayant jamais existé. Le droit et les libertés qui lui sont attachées n’ont plus cours dans une situation « d’urgence sanitaire  ». L’interrogation sur le bien fondé des dispositions, de confinement ou de distanciation, ne peut exister, l’individu devant se comporter comme si la question n’avait pas de lieu pour être posée.

Ce mécanisme juridique qui forclos le droit, qui le met hors de la vie politique et sociale, « si loin que l’on ne peut le retrouver, » [7] trouve aussi un écho dans la démarche psychanalytique. La notion de ’forclusion’ développée par Jacques Lacan signifie ’clore dehors’, ou ’fermer dehors’. Pour le sujet, ce qui est rejeté dans la psychose n’aura jamais été. Lacan le formule ainsi : ’Par là on ne peut dire que fut proprement porté un jugement sur son existence, mais il en fut aussi bien que si elle avait jamais existé.’ La forclusion traduit alors le retrait d’un signifiant hors de l’univers symbolique d’un sujet, celui du « Nom du Père  [8] », signifiant, non seulement « oublié », mais perçu comme n’ayant jamais eu de réalité.

Le concept de ’Nom du Père’ condense, en lui, toute une série de significations : la loi, le nom, la généalogie, la filiation. [9] Le symbolique, comme structure, façonne et fonde la réalité humaine. C’est cette dimension symbolique qui, ici, dans la guerre contre le coronavirus, n’a pas lieu d’être [10]

S’il y a forclusion du Nom du Père, ou échec de la métaphore paternelle, cela veut dire que l’acceptation par les individus de mesures absurdes et dommageables à leur intégrité mentale et à leur santé physique, tel le port du masque, le confinement ou la distanciation sociale, résulte dans le fait qu’ils se placent dans la position d’être le « phallus imaginaire  » de la mère symbolique, de la figure étatique. Ils se posent comme des infans, placés dans une relation duelle avec cette puissance maternelle. Faute de ne pouvoir inscrire le réel, le sujet est constamment pris par celui-ci. Ne pouvant penser le réel, il devient son déchet.

Le masque comme effacement du visage.

Le port obligatoire du masque efface le visage et, dès lors, intime à l’individu de renoncer à son humanité. Dans la « pandémie » du coronavirus, cette obligation supprime tout vis à vis. La dissimulation du visage est un signe d’altération de la personnalité. Elle entraîne une rupture de l’individu dans ses rapports avec ses proches, une néantisation des rapports sociaux. Le port du masque entraîne un retrait, un isolement qui remet en cause la notion même d’individu, puisque celle-ci procède de l’extérieur, dans le vis à vis d’autrui. [11]

Déjà pour les romains, le masque, porté par les acteurs, « est une puissance sortie des ténèbres, de l’invisible et de l’informe, du monde où il n’y a plus de visage  [12] ». Il traduit l’impossibilité de toute relation. Chez les romains et dans notre société, « s’exposer comme visage est un lieu significatif du rapport au politique, du rapport à l’autre : individu ou groupe » [13].

Le port du masque, comme effacement du visage, est donc suppression du vis à vis, du rapport à l’autre. Il est aussi perte de la face par rapport au pouvoir. Il traduit la fin du politique, de toute possibilité de confrontation.

En effet, avoir un visage, c’est ce qui répond, dans le registre imaginaire, à avoir un nom dans le registre symbolique . Avoir un visage, c’est advenir comme personne. Le visage est ce qui montre et dissimule le sujet dans son rapport au semblable. Le visage, pour tout sujet, est le dehors. Il est le masque qui sert de leurre dans les relations humaines.

Le porteur du masque «  coronavirus » est quant à lui sans visage, il est donc exclu du jeu des semblants. Il renvoie à une image béante, dont le porteur ne peut s’absenter. Il s’inscrit dans la transparence. Il n’est que ce qu’il montre : l’enfermement dans le réel, la fusion avec le regard du pouvoir. Si bien que le porteur du masque n’est plus une personne, mais devient simplement personne : « nobody ». La perte de la face induit ainsi un passage de la personne à la non-personne. [14]

Le masque : une mutation anthropologique.

Au début, le port du masque n’était pas conseillé par l’OMS. Il l’a ensuite recommandé. Maintenant que la maladie est quasiment éradiquée, cette contrainte devient impérative dans nombre de pays, comme en Belgique [15] où il ne fait pas l’objet d’une loi. Il y est donc illégal, tout comme les mesures de confinement ou de distanciation. En France, [16]le confinement a été imposé, malgré des erreurs de procédure, donc en dehors des règles imposées par un Etat de droit. Le droit est forclos, le discours, des médias et des forces politiques gouvernementales ou locales, le réduise à un impératif catégorique. Ce qui est recherché c’est une adhésion sans restriction. Par l’exhibition de leur soumission et la stricte observation ritualisée des injonctions paradoxales du gouvernement, les populations donnent du sens au non-sens, conférant ainsi un caractère sacrificiel aux injonctions du pouvoir.

La stricte observance des individus donne chair à la démesure, à des commandements absurdes et dangereux. Ces rituels se détachent de plus en plus de toute justification, qu’elles soient juridiques ou médicales. Les individus doivent accepter les distanciations et l’injonction de se voiler le visage, comme des actes de soumission pure et appelant à de nouveaux renoncements. Pour les populations, il ne s’agit plus simplement de rester passif face à un discours déréalisant, comme celui de la lutte contre le terrorisme, mais d’être «  en marche  », de participer activement à sa propre néantisation.

Le porteur du masque exprime ainsi son consentement à la création d’un « homme nouveau, » libéré de ses contraintes anthropologiques et symboliques. L’homme masqué est le porteur d’une nouvelle anthropologie, car mettre un masque c’est renoncer à avoir un corps et ne plus avoir un corps c’est ne plus être sexué. C’est être ni homme, ni femme. Les mesures imposées au niveau de la gestion du coronavirus s’inscrivent dans un changement de société qui détruit tout ordre symbolique. L’homme masqué est en phase avec l’homme, ni-homme et ni-femme des réformes sur la procréation, ainsi qu’avec le mi-homme et mi-machine des lois sur la bio-éthique.

Jean-Claude Paye, Tülay Umay, sociologues.

[1] Jean-Claude Paye, La fin de l’État de droit. De l’état d’exception à la dictature, La Dispute, Paris 2004 et « Pas de droit en Etat d’urgence », Libération, le 18 mars 2004, https://www.liberation.fr/tribune/2004/03/18/pas-de-droit-en-etat-d-urgence_472895

[2] Jean-Claude Paye, « Royaume Uni, menaces sur l’Habes-corpus  », Le Monde, le 13 avril 2005,  https://www.lemonde.fr/idees/article/2005/04/13/royaume-uni-menaces-sur-l-habeas-corpus-par-jean-claude-paye_638494_3232.html et « Le modèle anglais », Université de Caen Normandie, CRDF, no 6, 2007, p. 71-8 https://www.unicaen.fr/puc/html/ecrire/revues/crdf/crdf6/crdf0606paye.pdf

[3] Jean-Daniel Causse, « Le christianisme et la violence des dieux obscurs, liens et écarts », AIEMPR, XVIIe congrès international, Religions et violence ?, Strasbourg, 2006, p.4.

[4] « Loi bioéthique : l’Assemblée adopte le projet de loi en deuxième lecture », Le Monde avec AFP, le 1ier août 2020,

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/08/01/loi-bioethique-l-assemblee-adopte-le-projet-de-loi-en-deuxieme-lecture_6047874_3224.html

[5] La forclusion désigne le “défaut d’inscription dans l’inconscient de l’épreuve normative de la castration” . Dans la psychose la castration est rejetée par le moi qui se comporte comme si elle n’était jamais advenue, NASIO, J.-D., (1988), Enseignement de 7 concepts cruciaux de la psychanalyse. Paris, Payot, 1992, p. 223.

[6] Serge Baudro, https://www.dictionnaire-juridique.com/definition/forclusion.php

[7] Solal Rabinovitch, « Enfermés dehors »,,http://epsf.fr/wp-content/uploads/2016/05/Solal_Enferme%C4%97s-dehors.pdf

[8] Forclusion du Nom du Père, ou échec de la métaphore paternelle, cela veut dire que le patient reste coincé dans une position d’être le phallus imaginaire de la mère. Et il y est tellement identifié que cette position devient du réel pour lui.

[9]  Ibidem.

[10]  La définition de la forclusion, carnets2psycho, https://carnets2psycho.net/dico/sens-de-forclusion.html

[11] Françoise Frontisi-Ducroux, Du masque au visage, Champs Flammarion, p.68.

[12] Françoise Frontisi-Ducroux,Op.Cit., p.38.

[13] Dario Morales, « Le sujet sans visage », Ecole de la Cause Freudienne, https://www.causefreudienne.net/le-sujet-sans-visage/

[14Ibidem, p.215.

[15] Nicolas Thirion, « Pourquoi l’arrêté ministériel est illégal », La Libre, le 6 août 2020, https://www.lalibre.be/debats/opinions/pourquoi-l-arrete-ministeriel-covid-est-illegal-5f2bec38d8ad586219049846

[16] L’avocat Me Brusa établit l’illégalité des amendes pour “non port du masque”, Covidinfos.net, le 24 juillet 2020, https://covidinfos.net/experts/lavocat-me-brusa-etablit-lillegalite-des-amendes-pour-non-port-du-masque-document-juridique-telechargeable/1297/

Publié le 02/08/2020

Essais nucléaires français: l’indemnisation impossible

 

Par Julien Sartre (site mediapart.fr)

 

Depuis 2010, un dispositif existe afin que les « irradiés du Pacifique » fassent valoir leurs droits ou obtiennent réparation pour ceux de leurs proches qui sont décédés. Mais les lois, les décrets et les décisions contradictoires du Conseil d’État se sont multipliés, sans effet autre que de compliquer la tâche des demandeurs et de décourager toutes les velléités. >Série : Les irradiés du Pacifique

·  Tahiti, Raiatea, Tahaa et Anaa (Polynésie française). – Béatrice Marro et Heiata Maopi regardent d’un œil distrait le soleil se coucher derrière les reliefs acérés de Moorea, l’île sœur de Tahiti. Depuis la terrasse de Béatrice, sur les hauteurs, dans la nature, on peut admirer tous les soirs le vert éclatant de la vallée de Pamatai se parer de magnifiques teintes et le ciel s’embraser au loin, sur l’océan.

Les deux femmes se connaissent bien, elles sont proches, elles sont amies : elles se sont rencontrées dans une chambre d’hôpital, bien loin de la vallée de Pamatai, à Paris.

Dans l’angoisse et l’odeur des antiseptiques, elles soignaient toutes deux leur leucémie radio-induite. Entre les cathéters et les diagnostics contradictoires, une belle amitié est née mais aussi une lutte. « Il a fallu que Béatrice insiste, que ma famille insiste pour que je monte mon dossier d’indemnisation, pour moi ce n’était pas une priorité », se remémore Heiata, de sa belle voix un peu rauque (elle a eu les cordes vocales abîmées par une opération lors du traitement de son cancer de la thyroïde).

« J’ai monté mon dossier avec tous les documents qu’ils demandaient et j’ai attendu leur réponse, poursuit Heiata. Ils m’ont répondu qu’un médecin allait se déplacer, un médecin du Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen), un expert médical. Cette visite a eu lieu en avril 2019. La décision par laquelle le Civen a arrêté le montant de l’indemnisation date de 2019. Auparavant, par décision du 7 janvier 2019, le Civen m’a reconnue victime “potentielle” des essais nucléaires. Je trouve cela insultant. Pour moi, cela a toujours été clair que mon cancer de la thyroïde et ma leucémie ont été dus aux essais. Pour moi, le mot “potentielle” sur tous les documents est une façon pour eux de dire “peut-être” et pour moi c’est oui, ou non, pas peut-être », s’anime la quadragénaire, avide de témoigner. « Selon moi, si j’ai droit à une indemnisation, c’est que c’est un peu plus que “peut-être”. Non ? »

Heiata est en colère. Et elle ne compte pas en rester là. Par l’intermédiaire de son avocat – elle est l’une des très rares, peut-être la seule, victime des essais reconnues par la France à ne pas être passée par une association de victimes –, elle a interjeté appel de la décision du Civen.

Pour elle, le mot « potentielle » s’ajoute à l’offense de la faiblesse du montant d’indemnisation qui lui est proposée. La reconnaissance est incomplète, la somme est dérisoire. Il faut l’écouter raconter les déflagrations des essais nucléaires dans son existence. « J’étais personnel navigant commercial (PNC) sur Air Tahiti, je faisais les îles, se souvient-elle. Nous avons ouvert des routes vers Fidji, nous sommes allés aux Salomon, aux Samoa-Occidentales jusqu’à Vanuatu. J’avais beaucoup de projets, de l’énergie, j’ai toujours été très sportive. Avec son papa nous étions déjà séparés mais je vivais avec mon enfant sur la presqu’île. »

La presqu’île de Taiarapu, c’est de là qu’est originaire Heiata, là qu’elle a toujours vécu, non loin du spot de surf mythique de Teahupoo. C’est là, et notamment sur l’isthme de Taravao, qu’au moins un nuage radioactif venu des Tuamotu a contaminé la population.

Un des essais que l’armée a baptisé d’un nom tiré de la mythologie gréco-latine (au choix, Encelade, Rhéa, Ariel, Melpomène…) a franchi les 1 500 kilomètres qui séparent les atolls de Mururoa et Fangataufa et a blessé l’enfant qu’elle était.

Ensuite, à partir de 2002 et surtout de 2009, pour Heiata, il y a eu la douleur, la peur, et son père « qui a dû prendre un crédit, s’endetter pour faire le voyage à Paris ». Elle veut raconter les moments les plus horribles, mais aussi ceux où on lui a tendu la main. « À l’hôpital Saint-Antoine, dans le XIIe arrondissement de Paris, un soir, un pilote est venu me voir. Des PNC de ma compagnie sont venus me voir, j’ai été très entourée. »

Heiata n’a plus jamais volé. Maintenant qu’elle travaille au sol pour Air Tahiti, elle a vu son salaire amputé de presque 20 %. « Avec les traitements, j’ai perdu la mémoire, affirme-t-elle. On m’avait dit que tout reviendrait mais beaucoup de choses ne reviennent pas, j’ai du mal avec ce qui s’est passé en telle ou telle année. Et puis, il y a la ménopause chimique, que je n’ai pas vu venir. Je ne comptais pas avoir d’autre enfant mais bon… »

Qui pourra chiffrer correctement le préjudice subi par Heiata ? Les outils utilisés par la France pour indemniser les victimes des essais nucléaires – et d’autres pays, dans d’autres circonstances – sont basés sur une notion appelée la « valeur de la vie statistique » (VVS). En accordant une valeur uniforme à la valeur des années, en termes de travail, de consommation, de production utile à la société, cet outil chiffre une vie française à environ trois millions d’euros.

Le calcul des indemnités aux ayants droit de victimes décédées des conséquences des essais nucléaires se base sur l’espérance de vie moyenne et le nombre d’années amputées de cette « espérance raisonnable ».

« Comment expliquer, dès lors, que pour ma maman on me propose le prix d’une voiture d’occasion ? », s’indigne Béatrice. Elle s’étrangle à nouveau en écoutant Kévin Pautehea, un cousin éloigné, des Marquises, raconter comment il a perdu son père, décédé d’une leucémie aiguë en 2014. Il a 29 ans, vient de Hiva Hoa et lui aussi compte déposer un recours afin que soit réévalué le montant de l’indemnisation qui lui a été accordée en tant qu’ayant droit de son père. « Mon père s’appelait Pautehea Alfred. Il a travaillé dans les Tuamotu en tant que manœuvre : il dégageait les terrains pour que les pistes d’aéroport puissent être construites sur Moruroa, Fangataufa et Hao. Il a été contaminé, sa leucémie aiguë a été détectée en 2000. Il en est décédé quatre ans après. »

Le père de Kévin avait monté lui-même un dossier d’indemnisation avec l’association Mororua e tatou, l’une des trois structures actives dans ce domaine en Polynésie française. Il n’a rien obtenu de son vivant ; sa descendance s’estime bafouée par la reconnaissance et la proposition d’indemnisation françaises.

Et encore, les Polynésiens souffrant d’une maladie radio-induite, ou s’estimant victimes des essais parce qu’ils ont perdu un proche, ne peuvent-ils faire valoir leurs droits que depuis 2010. « À partir du moment où l’État français a reconnu qu’il était responsable d’un certain nombre d’effets des essais, la question est devenue un enjeu de santé publique, explique Abraham Behar, président de l’association des médecins français pour la prévention de la guerre nucléaire, une prestigieuse organisation internationale décorée du prix Nobel de la paix en 1985. C’est en 2010, avec la « loi Morin », qu’a été créé le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires, le Civen.

« Il y a eu deux périodes, précise encore Abraham Behar. Une période pendant laquelle le nombre de dossiers acceptés était très faible pour des raisons de procédure. Notamment l’utilisation du logiciel Niosh-Irep, qui était présenté comme un logiciel miracle, mais présentait de graves biais. Il faut aussi se souvenir que les rejets étaient justifiés par le “risque négligeable”, c’est-à-dire qu’il était considéré qu’il y avait moins de 1 % de probabilité de causalité des essais nucléaires pour la maladie dite radio-induite, détaille le professeur. Une deuxième période a consisté en l’abandon total de cette procédure. Les mêmes règles sont appliquées pour toute la population, qu’elle ait été travailleur exposé sur les sites nucléaires ou pas. En pratique, la règle est de 1 millisievert d’exposition radioactive par an. C’est-à-dire 1 millisievert de plus que la radioactivité naturelle et les expositions classiques comme l’imagerie médicale. Cela pose tout de même un problème pratique : à l’intérieur de cette mesure, les éléments qui constituent la limite ne sont pas identifiés. Une partie de l’exposition n’est pas mesurée individuellement et qui peut dire si l’exposition que vous recevez est due aux rayons cosmiques, à de l’exposition médicale ou encore à des accidents nucléaires anciens ? »

Ce genre d’arguments insupporte victimes, associations de victimes, ayants droit et militants antinucléaires. Pour eux, le problème est censé avoir été réglé en 2017, lorsque la loi Égalité réelle pour l’Outre-mer (EROM) a acté la suppression du « risque négligeable » et a réaffirmé solennellement que la présomption de causalité est en faveur du demandeur.

Selon les termes de cette loi, c’est à la France de prouver – si et seulement si le demandeur a auparavant fait la preuve du type de maladie en cause et qu’il était présent dans une zone contaminée à une date ou pendant une période concernée pendant la contamination – que la maladie n’est pas radio-induite. La loi a été adoptée à l’Assemblée nationale et au Sénat, à Paris, mais rien n’y a fait.

Le Civen a continué d’évaluer les indemnités à l’aide de critères extrêmement stricts, restrictifs. En se basant sur ce que les connaisseurs du dossier appellent « la jurisprudence Johnny » : comme Johnny Hallyday est décédé d’un cancer du poumon et qu’il a donné un concert à Tahiti en 1972, ses ayants droit seraient fondés à déposer un dossier devant le Civen. Un argument qui sous-entend que si on laisse faire, il faudra bientôt indemniser toute personne victime d’un cancer en Polynésie française.

Là encore, les associations de victimes et les victimes elles-mêmes se sentent insultées. « C’est à la France de trouver un cadre qui permette de ne pas minimiser ce qui s’est passé », s’insurge le père Auguste, président de l’association 193. À une période, l’équivalent d’Hiroshima explosait dans notre archipel tous les sept jours : Johnny, ce n’est pas notre problème. On n’en a rien à faire ! Avant 1992, tous les médecins-chefs de tous les hôpitaux étaient militaires. Les archives sont parties avec eux. Notre Sécurité sociale n’a toujours pas les bons chiffres. Ce que je crois, c’est que les autorités ne comprennent pas qu’avec une telle attitude de dénigrement et de moquerie, les Polynésiens deviennent racistes. Les gens deviennent aigris et, d’une certaine façon, la France est responsable de cette attitude. »

Depuis 2010, 1 500 dossiers, vétérans compris, ont été déposés devant le Civen. Parmi ce nombre de dossiers, déjà très faible au vu de l’immensité de la population concernée par les conséquences des essais, à peine plus d’une centaine ont été considérés comme recevables par l’institution.

Le Civen a été rappelé à l’ordre en 2019 par le Conseil d’État qui lui a remis en mémoire les termes de la loi EROM. Conséquence : un certain nombre de dossiers, moins d’un millier, auraient été recevables. Surtout, les décisions de rejet du Civen n’avaient plus de base juridique. Pour y remédier, le Parlement français a voté une nuit de mai 2020, au beau milieu d’une loi sur les conséquences de l’épidémie de Covid-19, une réforme des critères d’indemnisation des victimes des essais nucléaires.

« Mon dossier et celui de notre maman faisaient partie des tout premiers examinés par le Civen, se souvient Béatrice Marro. J’ai été convoquée pour expliquer mon cas avec une délégation composée de médecins et de membres d’associations. Nous étions un mercredi et le rendez-vous était pour le lundi, à Paris. J’ai remué ciel et terre pour trouver les fonds nécessaires à l’achat d’un billet d’avion, en urgence. Ils ne m’ont rien proposé et personne ne m’a aidée : j’ai plaidé ma cause, celle de notre mère et ils m’ont écouté en hochant la tête. Pour le résultat que l’on sait. Mon dossier a été rejeté parce que je suis née en 1977 : après la fin des essais aériens. »

C’est l’une des conséquences, et pas la moindre, des critères votés en mai 2020 par l’Assemblée nationale et le Sénat, à Paris : les demandeurs nés après la fin des essais aériens sont exclus de fait des dispositifs d’indemnisation. Et ce même si un membre du Civen reconnaît off the record que « bien sûr que les essais souterrains ou sous-marins ont eu des conséquences ».

Depuis le front de mer de Papeete, la capitale de Polynésie française, sur l'île de Tahiti, on aperçoit l'île toute proche, l'île sœur, Moorea. © JS

Depuis sa terrasse de la vallée de Pamatai, Béatrice continue de rassembler informations et témoignages, dans sa famille. Elle appelle ses cousins de Raiatea, sa cousine de Tahaa, sa famille de Rurutu. Leur pose les mêmes questions, inlassablement : « Où est née la tante ? En quelle année ? Tu as le cancer ? Et tes frères et sœurs ? »

Elle ne renoncera pas. Elle publie aussi sur les réseaux sociaux. Dans des termes à vif. « Malgré toutes les peines que cela nous a causés depuis le premier tir, malgré le feu nucléaire qui se déchaîna, dévastant la chair de nos îles, nous sommes toujours là ! Des vies de familles ont été meurtries, brisées, des dignités bafouées mais nous n’avons perdu ni nos valeurs ni notre humilité polynésiennes. Ni oubli, ni pardon. Pas de justice, pas de paix ! »

Publié le 31/07/2020

Pandémie Vaccins anti-Covid-19, la quête du Graal

 

Alexandre Fache (site humanite.fr)

 

Des scientifiques mobilisés, des milliards mis sur la table… La recherche d’une parade contre le virus fait l’objet d’une course effrénée. Mais rien ne dit qu’elle profitera à tous.

C’est une course qui se mène à coups de milliards, et dans laquelle, dit-on, « chaque minute compte ». La mise au point d’un vaccin contre le Covid-19 fait l’objet d’une mobilisation inédite de la communauté scientifique et de l’industrie pharmaceutique, tendues vers un objectif commun, parfois non dénué d’intérêts mercantiles : fournir à la planète un moyen de se protéger contre la pandémie due au Sars-CoV-2, ce coronavirus face auquel aucun traitement efficace ne se dresse aujourd’hui. L’enjeu est de taille : le Covid-19 a déjà tué plus de 660 000 personnes dans le monde et en a infecté 16 millions. Facteur inquiétant, il poursuit sa progression meurtrière, malgré l’été. « La saison ne semble pas avoir de répercussion sur la transmission du virus », a constaté cette semaine Margaret Harris, porte-parole de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). « Les virus respiratoires sont historiquement saisonniers mais celui-ci se comporte de façon différente. » Une raison supplémentaire d’avoir le regard fixé vers les laboratoires de recherche, lancés dans une véritable quête du Graal. Quand celle-ci pourrait-elle aboutir ? Quelles sont les équipes les plus avancées ? Et surtout : saura-t-on dépasser les égoïsmes nationaux pour faire de ce ou ces vaccins des biens publics mondiaux ? Décryptage.

1 Où en est la recherche pour se protéger du virus ?

Depuis début juillet, elle est entrée dans une phase active, avec le lancement de plusieurs essais cliniques sur l’homme à travers le monde. Dans son dernier point sur le sujet, l’OMS a recensé 25 « candidats vaccins » ayant atteint ce stade, contre seulement 11 à la mi-juin, en plus des 139 autres projets en phase « préclinique ». « C’est une bonne nouvelle, mais il faut se garder de tout triomphalisme, tempère le chercheur au CNRS Étienne Decroly, spécialiste des virus émergents. D’abord, avant les vaccins, il ne faut pas abandonner tout espoir dans la recherche de traitements : plusieurs stratégies sont prometteuses, notamment celles qui tentent de limiter la “tempête immunitaire” créée par le Sars-Cov-2. Traitements et vaccins sont complémentaires car de toute façon on ne vaccinera pas tout le monde. » Le virologue rappelle aussi que seuls les essais de phase 3, pendant lesquels les vaccins sont testés à grande échelle sur l’homme, donnent des réponses solides sur l’intérêt d’un produit et ses effets secondaires. « Avant, en phase 1 et 2, on se contente de démontrer que le vaccin n’est pas toxique et qu’il aboutit à la production d’anticorps. Mais ces anticorps sont-ils vraiment protecteurs, et pendant combien de temps, on ne le sait pas. » Pour l’heure, la plupart des essais lancés en sont encore à ces phases 1 et 2. Seuls quatre « candidats vaccins » ont atteint la phase 3 : dernière en date, la biotech américaine Moderna a annoncé, lundi, commencer ses tests sur 30 000 volontaires aux États-Unis. La moitié recevront une dose de 100 microgrammes, les autres un placebo. Pour l’occasion, la firme a obtenu du gouvernement américain un doublement de son investissement dans le projet, porté à près d’un milliard de dollars. Outre Moderna, deux projets chinois ont aussi démarré des essais à grande échelle : celui du laboratoire Sinopharm, qui veut tester son vaccin aux Émirats arabes unis sur 15 000 volontaires, et celui du laboratoire Sinovac, qui va injecter son produit à 9 000 professionnels de santé au Brésil, en partenariat avec l’institut de recherche local Butantan. C’est aussi dans ce pays, ainsi qu’en Afrique du Sud et au Royaume-Uni, que le laboratoire européen AstraZeneca (né de la fusion du suédois Astra et du britannique Zeneca) a démarré une vaste expérimentation, fin juin, en partenariat avec l’université d’Oxford. Mais impossible de dire pour l’heure qui coupera la ligne en premier.

2 Un vaccin ou plusieurs vaccins ?

« Il va falloir des vaccins pour le monde entier, l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique… Et un seul industriel ne pourra pas y arriver. Il en faudra quatre, cinq, peut-être six, pour trouver d’abord, produire ensuite, et distribuer enfin » les bons vaccins, prévenait Olivier Bogillot, le président de Sanofi France, fin juin, dans le Journal de Saône-et-Loire, en annonçant un investissement de 600 millions d’euros dans la réalisation de deux sites consacrés à l’élaboration de vaccins, l’un à Neuville-sur-Saône, l’autre près de Lyon. « Plus il y a de candidats vaccins, et surtout plus il y a de types de candidats vaccins, plus on a de chances d’aboutir à quelque chose », confirme Daniel Floret, le vice-président de la commission technique des vaccinations, rattachée à la Haute Autorité de santé (HAS). « En clair, c’est une bonne chose de ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier et de courir plusieurs lièvres à la fois, car on ne connaît pas ceux qui finiront la course », image le chercheur Étienne Decroly. Si presque tous les projets de vaccins ont choisi de viser la protéine Spike, sorte de porte d’entrée du virus dans les cellules, les stratégies pour susciter une réponse immunitaire diffèrent. La technique classique consiste à utiliser une version « inactivée » du virus original. C’est celle choisie par les labos chinois qui sont déjà en phase 3 de leurs essais. Elle pourrait nécessiter plusieurs injections pour être efficace et recèlerait « un risque théorique plus important que les autres de voir apparaître un phénomène d’aggravation de la maladie », selon la présidente du comité Vaccin Covid-19 et chercheuse à l’Inserm, Marie-Paule Kieny, citée par l’Express. Autre technique : les vaccins « à vecteur viral », qui prennent comme support un autre virus, transformé pour inviter l’organisme à combattre le Covid-19. Le labo AstraZeneca a fait ce choix, via un adénovirus de chimpanzé, tout comme l’américain Johnson & Johnson (J&J), déjà à l’origine d’un vaccin contre Ebola. D’autres projets se veulent encore plus innovants, en misant sur la génétique. Le vaccin dans ce cas utiliserait l’ADN ou l’ARN (acide ribonucléique) pour indiquer à nos cellules comment se protéger du Covid, en produisant les anticorps nécessaires. C’est le pari tenté par la société Moderna ou par le duo Pfizer-BioNTech.

3 Quand pourraient débuter les vaccinations ?

En mars dernier, Donald Trump avait affirmé que ce serait chose faite d’ici « trois à quatre mois ». Le président américain avait été immédiatement recadré par l’immunologiste Anthony Fauci, de la cellule de crise de la Maison-Blanche sur le coronavirus. « Comme je vous l’ai dit, Monsieur le président, il faudra un an à un an et demi » pour disposer d’un vaccin, avait corrigé l’expert. En temps normal, il faut même compter une dizaine d’années pour mettre au point ce type de produit de santé. Mais, compte tenu de la mobilisation planétaire en vigueur et des milliards investis, la fourchette évoquée par le Dr Fauci paraît raisonnable. En Inde, pourtant, on n’a pas attendu les résultats des tests en cours pour parier sur l’un des produits actuellement en phase 3, celui des chercheurs de l’université d’Oxford et du labo AstraZeneca. Dès le début du mois de juin, le Serum Institute of India, qui fabrique déjà près d’un vaccin sur deux dans le monde, a commencé à produire le nouveau remède. La firme espère pouvoir sortir de ses usines 50 millions de doses chaque mois, dès septembre.

Un lancement précipité ? Pas pour l’administration américaine, qui veut aller « au-delà de la vitesse de la lumière » (« Warp Speed »), du nom de l’opération qu’elle a mise en place pour accélérer le développement d’un vaccin. Au moins 6,3 milliards de dollars ont été engagés depuis mars pour financer divers projets concurrents (J&J, Pfizer, AstraZeneca, Moderna et Novavax). Dont 1,6 milliard pour cette dernière société, qui n’a encore jamais commercialisé le moindre vaccin et sur le site de laquelle Donald Trump s’est rendu lundi dernier. « Nous serons victorieux sur le virus en déchaînant le génie scientifique américain », a-t-il professé, le visage masqué (pour une fois). Sauf que vouloir aller plus vite que la science « peut poser problème » en termes de sécurité, reconnaît Daniel Floret, qui cite par exemple le risque d’ « exacerbation de la maladie » par le vaccin. « On l’a déjà vu sur des singes lors de tentatives de développement de vaccins contre le Mers-CoV et le Sars. Il faudra donc s’assurer que ce risque est écarté ici », explique-t-il.

Problème : l’élection présidentielle de novembre aux États-Unis pourrait inciter le candidat Trump à crier victoire trop tôt. « Il y a fort à parier que, avec ou sans résultats, un vaccin soit enregistré » avant cette date, en se basant sur les seuls effets constatés chez le singe, craint la chercheuse Marie-Paule Kieny, interrogée par le Figaro. Or, comme l’Agence européenne des médicaments (EMA) a tendance à suivre les décisions de son homologue américaine, la puissante FDA, « il se pourrait que l’Europe également autorise un vaccin pour lequel nous n’aurons pas de preuve d’efficacité. J’espère que nous saurons être plus prudents que cela ». Pour l’heure, l’agence européenne l’est : « Cela pourrait prendre au moins jusqu’au début 2021 pour qu’un vaccin contre le Covid-19 soit prêt », a-t-elle estimé.

4 Un vaccin au plus offrant ? Le risque du chacun pour soi

En allongeant les milliards, Donald Trump s’est surtout assuré d’être prioritaire dans la livraison des premières doses pour la population américaine. 500 millions ont ainsi déjà été « réservées » dans ce but. « Mais nous en aurons probablement beaucoup pour le reste du monde », a-t-il ajouté lundi, magnanime. Mi-mai, Paul Hudson, le directeur général du groupe Sanofi, une entreprise française, avait déclenché une polémique en affirmant que son laboratoire servirait « en premier » les États-Unis s’il trouvait un vaccin, car ce pays « avait investi pour essayer de protéger (sa) population ». « Il est nécessaire que ce vaccin soit un bien public mondial, extrait des lois du marché », avait immédiatement répliqué l’Élysée. Une vision affirmée début juin par le secrétaire général de Nations unies, Antonio Guterres. « Un vaccin, à lui seul, ne suffit pas. Nous avons besoin d’une solidarité mondiale pour garantir que tous les peuples, partout dans le monde, y aient accès », avait souligné l’ex-premier ministre portugais.

Or on en est loin. Chaque jour ou presque, un nouvel accord est rendu public entre tel labo et tel État, pour la « sécurisation » des livraisons des futurs vaccins. Mercredi, Sanofi et GSK ont ainsi annoncé avoir réservé 60 millions de doses de leur sérum, même pas encore en phase d’essai clinique, à destination du Royaume-Uni, portant à 250 millions le nombre d’injections préemptées par ce pays, tous candidats vaccins confondus. Même si elle n’a pas communiqué sur le sujet, la France n’est pas en reste et négocie elle aussi ce type de réservations, mais en partenariat avec d’autres pays européens (Allemagne, Pays-Bas, Italie), rassemblés dans l’Alliance inclusive pour le vaccin (AIV). « C’est le règne du chacun pour soi, il n’y a pratiquement aucune concertation internationale, regrette Pauline Londeix, cofondatrice de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament. Des milliards d’argent public sont déversés sur les labos, sans contrepartie pour faire de leurs éventuelles découvertes des biens mondiaux accessibles à tous. Résultat : ce seront les pays les moins riches qui seront servis en dernier. » Pour tenter de rassurer les sceptiques, deux labos (J&J et AstraZeneca) ont annoncé qu’ils allaient vendre leur vaccin « à prix coûtant », au moins pour la première année. Un « effort » que trois autres labos américains ne feront pas, comme ils l’ont affirmé devant le Congrès, le 21 juillet. « C’est une période extraordinaire et notre prix le reflétera », a même assuré, sans prendre de gants, le directeur commercial de Pfizer, John Young.

5 Quelle stratégie vaccinale en France ?

Elle vient de se préciser cette semaine, avec la publication de deux avis, celui cosigné par le Conseil scientifique, le Care (Comité analyse, recherche et expertise) et le comité Vaccin Covid-19, et celui publié mardi par la Haute Autorité de santé (HAS). Dans le premier, les experts réclament « une évaluation rigoureuse » des vaccins avant toute « utilisation à grande échelle », privilégient l’idée d’une « vaccination organisée » plutôt qu’ « obligatoire », et demandent que les citoyens soient associés aux démarches, pour éviter l’échec de la vaccination antigrippale de 2009. Les deux avis se rejoignent pour considérer comme prioritaires les travailleurs en première ligne (6,8 millions de personnes), et en particulier les personnels soignants (1,8 million), devant un deuxième groupe : les personnes à risque, du fait de leur âge ou de leur état de santé (23 millions). « Mais tout dépendra de l’état de la pandémie au moment où les vaccins seront disponibles, rappelle Étienne Decroly. Si elle est très active, on pourra prendre un risque plus élevé dans l’utilisation des vaccins. Si ce n’est pas le cas, on pourra être plus prudents. »

Alexandre Fache

Un tiers des Français refuseraient de se faire vacciner

Et si le ou les vaccins étaient boudés par les Français ? D’après un sondage mené par l’institut YouGov pour le HuffPost, 32 % des personnes interrogées (du 23 au 24 juillet derniers) affirment qu’ils n’accepteraient pas de se faire vacciner si un sérum contre le Covid était disponible. Une « hésitation vaccinale » qui inquiète les scientifiques. « Le développement des vaccins n’est qu’une partie de la solution. Une acceptation large de ces vaccins est également nécessaire », ont estimé des experts américains, dans un rapport publié début juillet. « Dans un contexte de défiance et en présence d’enjeux industriels, la vaccination se prête aux controverses publiques, voire au conspirationnisme », regrette aussi le Conseil scientifique, qui réclame une communication « transparente » sur le sujet, ainsi qu’une « démarche participative, associant des citoyens », pour limiter le plus possible cette défiance. « La communication doit être réalisée en amont de la campagne (de vaccination – NDLR), être différenciée selon les publics cibles, et évoquer une forme de “contrat social” appelant à la responsabilité de chacun », recommandent les experts.

Publié le 26/07/2020

« Pourquoi, dans le plus moderne des services d’urgences, peut-on attendre quinze heures sur un brancard »

 

par Fabienne Orsi (sote bstamag.net)

 

Fabienne Orsi est une chercheuse engagée dans la défense de l’hôpital public et a fait l’expérience des conditions déplorables dans lesquelles sont reçus des patients aux urgences de l’Assistance publique des hôpitaux de Marseille. Dans cette lettre, elle s’adresse à leurs responsables, ainsi qu’à la nouvelle maire de la ville, Michèle Rubirola, qui doit siéger au Conseil de surveillance.

Messieurs (Lettre adressée à Jean-Olivier Arnaud, directeur général de l’Assistance publique des hôpitaux de Marseille (APHM) et Pierre Pinzelli, secrétaire général de l’APHM) [1],

Il y a 9 mois vous refusiez que se tienne à la Timone le débat public que j’organisais avec des collègues chercheurs et que nous avions intitulé « Où va l’hôpital public ? ».

Aujourd’hui, voyez où nous en sommes. Les soignants n’en peuvent plus de manifester leur colère et leur rage face à des autorités publiques sourdes à l’état de déliquescence du service public hospitalier.

Et vous, quelle est votre position ? Quelle est la position de la direction de l’APHM ?

Nous aimerions tellement vous entendre, nous, « usagers » de l’hôpital public de Marseille.

Pouvez-vous nous expliquer les raisons qui font que dans le sixième pays le plus riche du monde, dans la deuxième ville de France, l’hôpital public soit dans un état de pourrissement sans nom, des chambres sans douche, sans eau chaude, des fenêtres sans stores, sans gel hydro-alcoolique ?

Pouvez-vous nous expliquer pourquoi, alors que la qualité de l’alimentation est la condition première d’une bonne santé et devrait donc être à la base de toute démarche de soin, ce sont des plateaux-repas industriels et insipides qui sont servis aux patients, des plateaux-repas qui coûtent une fortune aux contribuables et qui vont à l’encontre de toute logique environnementale ?

Pouvez-vous nous expliquer pourquoi, dans le plus moderne des services d’urgences, on peut y attendre plus de quinze heures sur un brancard, dont six à attendre un scanner car un seul scanner est disponible la nuit dans le plus grand hôpital public de Marseille ? Que les patients âgés, perdus, fragiles soient attachés à leur brancard faute de personnels pour en prendre soin, qu’aucune distribution de masques ne soit régulièrement faite aux patients pendant leurs longues heures d’attente aux urgences ? Rappelez-moi combien dure l’efficacité d’un masque chirurgical ?

Je vous joins quelques photos prises çà et là, dans l’éventualité où vous n’ayez pas le temps de vous rendre dans l’hôpital public, depuis vos bureaux de la rue Brochier.

Pour ma part, je n’oublierai pas le regard de cette vieille dame m’implorant d’une voix toute fine et douce de la détacher alors même que comme elle, tout près d’elle, j’attendais sur un brancard mon heure de passage au scanner la nuit.

Je suis certaine que vous prendrez le temps de répondre à mon courrier, et que vous aurez à cœur de montrer votre mobilisation pour que cette grande institution républicaine que constitue l’hôpital public redevienne la fierté de notre beau pays.

Avec mes meilleures salutations

Marseille le 13 juillet 2020,

Fabienne Orsi est une chercheuse engagée dans la défense de l’hôpital public et co-initiatrice de l’Appel à la tenue d’un Atelier populaire et démocratique pour la refondation du service public hospitalier (l’initiative est présentée sur l’un des blogs de Mediapart) avec le Collectif Inter-hôpitaux, les Économistes Atterrés, le Collectif Inter-Urgences, le Printemps de la psychiatrie, les Ateliers travail et démocratie.

 Cette lettre ouverte a initialement été publiée le 20 juillet par le journal La Marseillaise (Lettre ouverte à la direction de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille) et publiée sur Basta ! avec l’autorisation de l’auteure.

Notes

[1] Lettre adressée à Jean-Olivier Arnaud, directeur général de l’APHM et Pierre Pinzelli, secrétaire général de l’APHM Copie à Sylvia Breton, directrice générale adjointe, Caroline Peragut, responsable du service communication, Dominique Rossi, président de la CME, Jean-Luc Jouve, chef de pôle de pédiatrie, membre du Collectif InterHôpitaux

Publié le 24/07/2020

Les Etats européens sont pour l’instant incapables de garantir un accès équitable à un futur vaccin contre le Covid

LEILA MINANO (site bastamag.net)

 

Jamais le développement d’un vaccin n’aura coûté si cher aux contribuables. Ni les recherches sur Ebola, ni celles sur le Sida, n’auront reçu autant de fonds publics dans un laps de temps aussi court. Pourtant, rien n’est fait pour empêcher un accaparement de ces recherches par des intérêts privés. Une enquête du collectif de journalistes Investigate Europe, partenaire de Basta !.

Après presque trois heures de visioconférence, la concentration a quitté l’assistance. Pas moins de 60 premiers ministres, présidents et représentants de familles royales se sont déjà succédé devant leurs webcams. Comme dans un Téléthon VIP, les chefs d’État ont montré qu’ils savaient faire preuve de générosité. Nous sommes lundi 4 mai, à l’heure de la sieste, au cœur de la grande conférence des donateurs, parrainée par l’UE, la Norvège, l’Arabie saoudite, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France. Objectif : recueillir 7,5 milliards d’euros au profit de la recherche sur le Covid-19 (tests, médicaments, vaccins).

La Commission européenne a donné le coup d’envoi de cette levée de fonds avec l’annonce d’une contribution d’1,4 milliard d’euros [1], la France a suivi avec 500 millions et l’Allemagne, 525 millions. Sous les sourires bienveillants de la présidente de la Commission de Bruxelles, Ursula Van der Leyen, l’argent public des États membres et des fondations philanthropiques tombe comme une pluie d’orage. En une après-midi, et avec une fluidité désarmante, la cagnotte atteint les 7,4 milliards d’euros. À noter également, l’apparition savamment orchestrée, pile au dernier moment, de Madonna, la star s’engageant à son tour pour un million de dollars. « Ce virus nous a tous rendus égaux et c’est ce qui est merveilleux, clame la chanteuse sur Instagram, nue dans un bain où flottent des pétales de roses. Et si le bateau sombre, nous sombrerons tous ensemble. »

Depuis le début de la pandémie de telles déclarations émues se multiplient, laissant croire à l’existence d’un « tous ensemble », un front uni contre le Covid outrepassant les habituelles concurrences et recherche de profit. À l’image d’Emmanuel Macron qui clamait le 15 mai dernier : « Le vaccin doit être "un bien public mondial, extrait des lois du marché ». Même les géants de l’industrie pharmaceutique, les BigPharma, qu’on peut difficilement suspecter de philanthropie mettent la main sur la cœur : Johnson and Johnson (Etats-Unis), GSK (Royaume-Uni), et même le français Sanofi. « Nous sommes déterminés à faire notre part pour rendre un vaccin Covid-19 disponible et abordable dans le monde entier le plus rapidement possible », a ainsi déclaré le 30 mars Alex Gorsky, PDG de Johnson & Johnson [2].

« Compte tenu de l’extraordinaire défi humanitaire et financier posé par la pandémie, les deux sociétés estiment que l’accès aux vaccins contre le Covid-19 est une priorité, et s’engagent à faire en sorte que tout vaccin résultant de leur collaboration soit disponible à un prix abordable et à mettre en place des mécanismes permettant à chacun d’y avoir accès partout dans le monde », ont aussi affirmé les firmes Sanofi et GSK, qui ont décidé de faire alliance sur leur projet de vaccin [3]. L’urgence de la pandémie va-t-elle mettre tout le monde d’accord ? À l’heure actuelle, il apparaît surtout que ces engagements ne dépassent guère le stade déclaratif. En dépit de l’urgence de la situation, les règles d’hier semblent continuer à s’appliquer dans le monde de demain : l’opacité dans la gestion des fonds publics est toujours de mise.

Aucune transparence sur les bénéficiaires des fonds publics

Pourtant l’occasion était belle. « Des scientifiques du monde entier ont laissé en plan leurs propres recherches pour se lancer dans la recherche sur le vaccin, témoigne James Love, directeur de l’ONG états-unienne Knowledge Ecology International accréditée à l’OMS, qui milite sur les questions de propriété intellectuelle et pour un accès libre au vaccin et aux traitements contre le Covid-19. Le nombre de scientifiques qui ont travaillé sur le sujet est incroyable, les outils mis au service du développement d’un vaccin Covid sont les meilleurs, nous arrivons à un niveau de coopération historique en direction d’un même objectif. » Résultat, à la mi-mai, il y avait 110 vaccins candidats en développement dans le monde, selon l’OMS [4]. Et la recherche avance vite, huit d’entre-eux avaient déjà atteint le stade des essais cliniques (tests sur les humains).

Pour ne rien gâcher, plusieurs États – en général peu enclins à financer des vaccins coûteux et peu rentables – et des fondations ont ouvert largement les cordons de leurs bourses. C’est ainsi que sur les 7,4 milliards d’euros récoltés lors du Téléthon VIP du 4 mai, « environ 4 milliards » seront consacrés à la recherche vaccinale, dévoile la Commission européenne à Investigate Europe. « Environ » ? À combien de centaines de millions près ? Nous n’obtiendrons guère mieux. Au cours de ces quelques semaines d’enquête Investigate Europe et Basta ! ont pu s’apercevoir qu’il était impossible d’obtenir une liste exhaustive de l’ensemble des investissements publics européens – montants, destinataires – dans le développement du vaccin depuis le début de la pandémie.

Sur l’opération du 4 mai, la Commission l’explique elle-même en note sur son site : « Les montants affichés par pays peuvent représenter plusieurs donateurs et toutes les contributions ne peuvent pas être attribuées aux autorités publiques du pays. » De son propre aveu l’institution n’est donc pas en capacité de faire la part entre ce qui relève de fonds publics et ce qui provient de donateurs privés. Connaît-elle seulement l’identité de ses généreux philanthropes ? Interrogée par Investigate Europe, elle n’est pas non plus en mesure de publier la répartition du 1,4 milliard d’euros qu’elle a mis sur la table (part réservée aux vaccins, traitements, tests), car « seuls les meilleurs projets obtiendront le contrat », nous répond-t-elle.

Les fonds publics en Europe dévolus au futur vaccin ne viennent pas seulement des institutions européennes. Les États membres de l’UE ont également individuellement mis la main à la poche. Nous leur avons aussi demandé de quels montants il s’agissait. Seulement la moitié des États ont accepté de répondre à nos questions. L’Allemagne a par exemple débloqué 140 millions d’euros jusqu’au 1er avril (date de la réponse apportée à nos questions), la Hongrie 6 millions (en date du 6 avril), la Finlande 5 millions, les Pays-Bas 50 millions, le Royaume Uni près de 280 millions d’euros (250 millions de livres)… Les autorités françaises n’ont pas répondu à notre requête. Dans un article du 2 mai, Mediapart assurait qu’à ce jour, aucun budget spécifique n’avait été débloqué par l’État français pour la recherche sur le vaccin. Le ministère français de l’Enseignement supérieur et de la Recherche avait pourtant fièrement annoncé, au mois de mars 2020, la mise en place d’un fonds d’urgence pour la recherche sur le Covid (traitement et vaccin) de 50 millions d’euros. Mais après un mois et demi d’échanges de mails et de coups de téléphone, il n’a pas été en mesure nous dire quel montant avait été dirigé vers la recherche vaccinale ni même à quelle équipe de recherche la somme avait été allouée. Le ministère faisait toutefois cette réponse à Mediapart : « Le montant dépendra de l’avancement des projets mais les moyens nécessaires seront mis à disposition afin de développer les pistes sérieuses ». Vague.

La question de la transparence et de la traçabilité des fonds publics dédiés à la recherche vaccinale contre le Covid est généralisée en Europe. « Il est très difficile de savoir combien d’argent public a été investi dans le vaccin. Personne ne le sait réellement, à l’exception des entreprises et des entreprises bénéficiaires, analyse Viviana Galli de European Alliance for Responsible R&D and affordable medicine, puissante coalition rassemblant des associations de patients, des consommateurs et des ONG. Les gouvernements eux-mêmes n’ont pas ces données, ce qui veut dire qu’ils seront littéralement “aveugles” quand ils négocieront le prix d’un médicament avec les entreprises pharmaceutiques. Comment négocier un prix juste quand on ignore combien la recherche a coûté ? Et qui l’a financée ? »

Les États, et leur citoyens, risquent de payer deux fois le prix du vaccin

Gaelle Krikorian, responsable de la campagne d’accès aux médicaments essentiels de Médecins sans frontières (MSF), ironise sur « toutes ces conférences qui veulent envoyer le message qu’on serait “tous ensemble contre le méchant virus sans frontière”. Mais lorsqu’il s’agit d’avoir des informations précises, on a l’impression que c’est surtout une espèce de club des dirigeants qui discutent entre eux, presque sur un coin de table, en finissant de dîner, sans personne pour s’assurer qu’il y ait un minimum de transparence et de garanties. » Pourtant, le contenu de ces négociations est crucial : « Personne n’est clair sur quel est le plan, quels sont les deals, comment on fait pour qu’il n’y ait pas de monopole, pour assurer un accès équitable [au vaccin] à travers le monde », poursuit la chercheuse, condamnée à récupérer les quelques informations dont elle dispose « par la bande et de manière très informelle ».

Il y a le problème de l’opacité et de la traçabilité des fonds, mais aussi celui des conditions auxquelles ces fonds ont été attribués aux laboratoires privés. Après avoir interrogé tout le monde, Commission européenne, Banque européenne d’investissement, et le CEPI – pour Coalition for Epidemic Preparedness Innovations, organisme créé en 2017 et regroupant États, organisations philanthropiques et industrie pharmaceutique – le constat est sans appel : il semble que personne n’ait pensé à garder des droits sur le futur brevet du vaccin. L’enjeu est pourtant de taille.

« L’entreprise qui développera le vaccin en premier aura un énorme pouvoir de négociation avec les États, analyse Ancel·la Santos Quintano, du Bureau européen des unions de consommateurs (BEUC), la fédération qui regroupe 41 associations de consommateurs de 31 pays d’Europe. Nous faisons face à une pandémie, ce qui veut dire que le monde entier va vouloir ce vaccin. Une entreprise qui dispose d’un monopole peut facilement demander beaucoup d’argent. » D’où, probablement, l’inflation d’annonces récentes sur des essais cliniques encourageants. Les États, et leur citoyens, risquent de se retrouver à payer deux fois le prix du vaccin : une fois par les fonds publics investis pour le développer, une seconde fois pour en acheter des doses pour les populations.

« Les résultats de recherche générés dans le cadre de l’action appartiennent au bénéficiaire qui les a générés », confirme un porte-parole de la Commission européenne à Investigate Europe au sujet des fonds européens. Les contrats visant à obtenir de l’argent pour la recherche sur le Covid-19 comprennent toutefois une obligation : rendre les données de recherche disponibles en libre accès dans les 30 jours suivant leur production. « Cela signifie que les utilisateurs finaux pourront accéder aux données, les exploiter, les reproduire et les diffuser sans frais pour eux », selon le porte-parole. Mais cela ne signifie aucun engagement sur l’accès au vaccin.

Le 13 mai, dans un article de l’agence Bloomberg [5], le patron de Sanofi avait suscité l’indignation en Europe en annonçant que si les recherches de son entreprise pour un vaccin aboutissaient, le vaccin serait distribué en priorité aux États-Unis. La raison : c’est le gouvernement des États-Unis qui a investi le plus auprès de la firme pour ce vaccin. Combien exactement ? 30 millions de dollars pour les recherches pré-cliniques nous a répondu Sanofi, avant donc d’éventuels essais sur un potentiel vaccin.

Leïla Miñano / Investigate Europe (avec Rachel Knaebel)

Investigate Europe est un projet pilote pan-européen : une équipe de neuf journalistes travaillant dans huit pays européens, qui enquêtent sur des sujets ayant une résonance sur l’ensemble du continent. Chacune des enquêtes est publiée dans les colonnes de leurs partenaires médias européens, dont Bastamag fait partie – parmi eux : Tagsspiegel (Allemagne), EuObserver (UK), Newsweek Polska (Pologne), Publico (Portugal), Infolibre (Espagne), Aftenposten (Norvège), Corriere della Sera (Italie), Efsyn (Grèce), Falter (Autriche), Dagen Arbet (Suède), The Black Sea (Roumania), Ugebrevet A4 (Danemark), Pot Crto (Slovenie). Leur travail est financé par des bourses et des fondations, ainsi que des contributions de lecteurs. En savoir plus sur le projet et sur les journalistes ayant travaillé sur cette enquête : www.investigate-europe.eu.

Photo de une : CC Hospital Clinic via flickr.

Notes

[1D’après les informations obtenues par Investigate Europe et Basta !, la Commission a promis 1,4 milliard d’euros au total lors de la conférence des donateurs du 4 mai : dont 1 milliard d’euros de subventions et 400 millions d’euros de garanties sur des prêts.

[2Dans un communiqué de presse.

[3Voir le communiqué de presse du 14 avril.

[4Voir sur le site de l’OMS.

[5Voir ici.

/Publié le 04/07/2020

Soignants : une « grande famille ». Vraiment ?

 

Nicolas De La Casinière (site rapportsdeforce.fr)

 

L’appellation fourre-tout de soignants masque des rapports de classe, de pouvoir, de hiérarchie et de fortes disparités de revenus et d’intérêts. Opinions recueillies dans les manifestations du 16 juin et du 30 juin.

« Blouse bleue ou blanche… Dans l’hôpital, ça dépend comment on est habillé. Les médecins ? Ils ne savent même pas qu’on existe… Nous les agents hospitaliers, plombiers, chauffagistes, menuisiers, mécaniciens s’occupant des lits, agents d’accueil, ils ne nous disent pas bonjour. Sauf quelques-uns, parce que ça fait 20 ans qu’on est là et qu’ils ont eu un jour quelque chose à nous demander… On est les héros du quotidien quand on a besoin de nous. Le reste du temps, on est des zéros. On nous considère comme des merdes. Mais bon, on est habitués… », lâchent Fabrice et Didier, électriciens et plombiers au CHU de Nantes, que leur blouse bleue désigne comme les prolos de l’hosto. « Mais s’il y a dans les mois qui viennent un retour de la pandémie, cette fois là on ne se fera pas prendre. On utilisera les droits de retrait… »

Entre le mépris de classe, la flatterie récente et la mesquinerie du versement des primes promises, l’amertume est imprégnée d’une certaine rage.

« Rien que le terme péjoratif de “petites mains” en dit long… » soupire David, infirmier depuis 26 ans dans le même CHU nantais. Il rappelle les rôles primordiaux des plus bas salaires : « Sans les agents de services hospitaliers, les cuisiniers, ambulanciers, préparateurs en pharmacie, sans les électriciens, plombiers, informaticiens ou les laborantins qui font des analyses toute la journée, tout s’effondre. La sécurité incendie, le bio-nettoyage, et la sûreté pour calmer les gens qui pètent les plombs… Et le personnel de la blanchisserie : il gère ici 30 tonnes de linge par jour… Culturellement, on les a placés hors du débat. Absents, invisibles… »

Les satellites, pas considérés comme soignants

L’appellation « soignants » suggère confusément un esprit d’équipe, un sens du collectif, une entité consensuelle voire des rapports égalitaires. Mais cette notion s’appuie sur une représentation tronquée : « Dans l’imaginaire collectif, les soignants, c’est juste la trilogie médecins, infirmières, aides-soignantes. Ce qui escamote tous les ASH, les agents de service hospitalier. Technicien de labo, c’est un métier dit “satellite” », dit Ahmed, agent de stérilisation à Toulouse. Sans lui et ses collègues, pas d’opération qui puisse se tenir… Mais il n’est pas considéré comme soignant, malgré le discours sur la filière du soin et l’hommage abstraitement rendu à tous les maillons de la chaîne. « Quand je dis que je suis manipulateur radio, les gens imaginent que je fais l’animation sur une radio locale… », rigole un de ses collègues.

Les questions de gouvernance, voire de « pilotage territorial », discutées au Ségur de la santé relèvent trop de la sphère technocratique, à des années-lumière du sort des professionnels sur le terrain, héros hier, vite rabaissés à leur rôle de subalternes par une hiérarchie bien ancrée. L’empathie médiatisée n’a pas bloqué la logique d’« hôpital-entreprise », soumis à un carcan bureaucratique et budgétaire, et les directions hospitalières reparleront vite de « parts de marché ».

« On ne compte pas sur les médecins »

Dérégulations, logiques comptables, principes de rentabilité, méthodes managériales mènent le système de santé à sa perte, et les membres de la prétendue grande famille n’ont pas les mêmes intérêts en jeu : « Pour les médecins, chefs de service, ce qui compte c’est combien de lits pour leur service, et combien il y aura dans l’enveloppe avec le Ségur de la santé, ce qui implique d’énormes enjeux de pouvoir. Ils parlent budget, chiffres, quand nous on parle de qualité de soins, de moyens humains. Les plus jeunes ont encore des illusions, mais avec une vingtaine d’années à l’hosto, on sait qu’on ne peut pas compter sur eux. Là où on travaille, il y avait 3 % de médecins grévistes la journée du 16 juin… », relèvent Charlène et Valérie, infirmières à l’hôpital de Cholet (Maine-et-Loire).

La prime de la discorde

Plus vite que prévu, l’application inéquitable de la prime exceptionnelle Covid-19, réduite, chipotée, rabotée au prorata de jours, a rappelé qu’il y a des soignants plus égaux que les autres. La prétendue reconnaissance unanime annoncée par Macron le 25 mars vire à la mesure de discorde, et la paie de fin juin n’accorde parfois rien ou varie de 250 à 1500 €. Au CHU de Nantes, les aides-soignantes ne se voient octroyer que 500 €, tout comme les techniciens du biomédical qui ont installé les respirateurs dans les services de réanimation, le personnel de l’exploration fonctionnelle qui a réalisé les examens d’électrocardiogramme pour les patients du Covid. Seuls 40 % du personnel va toucher la prime entière.

« Tout le monde est persuadé qu’on a toutes et tous touché 1500 €. On nous demande comment on va dépenser ce bonus… Mon épouse est infirmière en secteur de soins où il n’y avait pas de patient Covid, elle va toucher 600 € » confie Ivan, psychologue en gériatrie à Perpignan.

De l’intérieur des services de santé, l’esprit de famille, clamé par Macron et le patronat, n’aura montré qu’une cohésion de façade. « J’ai deux collègues qui ont perdu leurs pères, malades du Covid. La direction leur a demandé d’aller aux obsèques sur leurs jours de congés. Un vrai déni de la souffrance et du deuil… » ajoute Ivan.

Un mille-feuille de clivages

Mis à part la représentation réductrice d’un corps unifié, au service des patients, les strates d’inégalités sociales sont évidemment toujours bien présentes. L’appellation générique « soignants » plaque un masque sur ces divisions entre le secteur médical, géré par des médecins-chefs, et le paramédical sous tutelle administrative des cadres de santé. Une réorganisation qui a vu l’émergence des chefs de pôles d’activité et le rôle croissant des cadres de direction, soucieux des impératifs gestionnaires et financiers et non pas en priorité thérapeutiques.

Autre notion qui clive les personnels : la notion de « cœur de métier hospitalier » qui se centre sur le soin, écartant les professions dites techniques. Le statut de salarié soit de l’établissement hospitalier, soit d’une entreprise privée sous-traitante ne contribue évidemment pas à la cohésion, ne serait-ce que pour l’appartenance à des communautés de travail distinctes et la syndicalisation morcelée qui va avec. Outre les titulaires, l’hôpital emploie des stagiaires, des contractuels et des apprentis.

Faire croire que la situation est sous contrôle

« Avec l’appellation de soignants comme un groupe uni, on sent bien la volonté d’amalgame pour vendre de l’illusion à la population française », ajoute-t-il. « Le langage militaire de Macron, les héros envoyés “au front”, tout ça répond à l’objectif de faire des martyrs. Je me suis retrouvé en mars devant deux salariées d’un sous-traitant qui devaient désinfecter une chambre, sans la moindre consigne. Elles tremblaient. Leur seule préoccupation : ne pas déchirer leurs gants et de tenter de remettre leurs lunettes en place sans se toucher le visage. Personne n’était là pour les accompagner… La notion de grande famille, c’était pour faire croire que la situation était sous contrôle. Mais plus on montait dans la hiérarchie, plus les gens se sont mis relativement à l’abri, utilisant la question de garde des enfants. Les cadres en télétravail nous expliquaient depuis leur salon qu’il fallait faire des relevés de température deux fois par jour alors qu’on n’avait pas le temps, et même pas d’embouts pour les thermomètres… Et quand il y avait suspicion de contamination dans un service, les grands chefs on les a plus vus… » Ivan travaille dans une grosse structure associative de quelque 800 salarié·es où un quart de la masse salariale est monopolisé par les dix plus hauts revenus : « ce qui mange clairement une part du budget qui manque au soin. »

Le salaire comme marqueur de division

Ces criantes disparités de rémunération marquent aussi les statuts et les fonctions, mais aussi le genre. Une infirmière est payée 1500 euros nets en début de carrière, l’une des rémunérations, les plus basses des pays de l’OCDE. Plus de trois agents sur quatre de la fonction publique hospitalière sont des femmes qui gagnent 2 164 euros nets par mois en moyenne globale, soit 20,5 % de moins que des hommes, et cinq fois moins que les directeurs d’hôpitaux les mieux payés.

« On parle surtout de l’hôpital public, mais nous infirmières dans le privé on est moins bien payées que dans le public. On a le même salaire de base, mais pas de prime et seulement la moitié d’un treizième mois. Idéal pour monter les uns contre les autres… », note Émilie, infirmière dans une clinique toulousaine.

« Là où on se retrouve, c’est sur le besoin de moyens pour travailler correctement, et donc éviter de maltraiter les patients », dit Agnès, infirmière aux urgences à Toulouse. « Dans ce service des urgences, on est dans le même bain. Les médecins ne sont pas nos supérieurs hiérarchiques. J’ai l’impression d’être dans une équipe. Mais ça peut être très différent d’un service à l’autre… »
Mais sans nier ces disparités au sein de l’hôpital « on a l’espoir que ça évolue, sinon on ne serait pas là », dit Charlène. « C’est peut-être la première fois qu’on voit un tel soutien de la population, et une présence interprofessionnelle des autres salariés », ajoute David.

Publié le 30/06/2020

Hôpital. Digue populaire face à la deuxième vague

 

Stéphane Guérard (site humanite.fr)

 

Personnels soignants et usagers défilent à nouveau ce mardi à l’appel des syndicats et des collectifs pour faire pression sur le Ségur. Un échec de ces discussions censées aboutir vendredi fait craindre une hémorragie des personnels.

Il y a un mois, alors que le Covid-19 avait desserré son étreinte sur les services de réanimation parisiens et que les premiers « mardis de la colère » reprenaient leurs manifestations en faveur du système de santé, Inès et Solène faisaient le point sur leurs jeunes carrières d’infirmières. L’une en poste en service néonatal, réaffectée contre l’épidémie ; l’autre intérimaire et en fin de missions en service Covid. L’une ayant eu droit à la prime de 1 500 euros. L’autre pas. Par-delà leurs différences de traitement, les deux partageaient le même vécu. « Quand on choisit ce métier, on le fait pour soigner les gens, explique Inès. Si je suis venue prêter main-forte durant la crise, c’était bien pour cette urgence. Mais ça fait des années que les personnels appellent à l’aide. Peut-on encore soigner dans ces conditions ? » Pour l’infirmière intérimaire, c’est non. Sa consœur s’accroche. « On a 25 et 26 ans, nous sommes en début de carrière. Mais une carrière, c’est cinq à sept ans en moyenne. Pourtant, nous adorons notre métier. Il faut donner envie d’y travailler et d’y rester. On se bat pour ne pas être dégoûtées. »

Un mois a passé. Le Ségur de la santé bat toujours son plein. Plutôt son vide. Et d’individuelles, ces interrogations sur l’avenir se sont propagées pour devenir collectives. Ce mardi, pourtant, la mobilisation pour un système de santé renouvelé et renforcé s’annonce massive. Quinze mois après la première grève des urgences lançant le mouvement social dans les hôpitaux publics, trois mois après les premières promesses de changements énoncées par Emmanuel Macron, quinze jours après une journée nationale de grèves et défilé post-Covid-19 réussie, tout ce que la santé compte de personnels soignants on non soignants, de praticiens comme de paramédicaux et du médico-social, de l’hospitalier public comme du privé non lucratif ou commercial, de blouses blanches et d’usagers, est appelé à défiler à l’appel d’une large intersyndicale (CGT, FO, Unsa, SUD, CFE-CGC), des collectifs de soignants (Inter-Urgences, Inter-Hôpitaux, Inter-Blocs), rejoints par les organisations de médecins hospitaliers (INPH, APH, Jeunes Médecins). Le cœur y sera. Car les doutes n’ont jamais été aussi douloureux quant à la capacité de l’hôpital public à tenir une deuxième vague, qu’elle soit due au Covid-19 ou même à la canicule et à une « simple » grippe saisonnière. « On nous dit qu’on a fait face à la première vague, mais on n’a pas fait face. On a subi la crise en nous redéployant dans des services et en fermant tous les autres. On a été exposés au virus, sans masque, sans surblouse. Les professionnels sont fatigués, méprisés. Si une deuxième vague arrive, ce sera du même acabit. Car les choses ne sont pas près d’évoluer au vu du Ségur », constate Grégory Chakir, du collectif Inter-Blocs. « Les gens sont épuisés, diagnostique aussi le docteur Olivier Milleron, cardiologue à Bichat et membre du collectif Inter-hôpitaux. Un espoir est né quand on parlait des soignants comme des héros. Mais comment faire face à une deuxième vague alors qu’il y a, rien que pour mon établissement, toujours cent postes vacants et que l’on a du mal à revenir à la normale ? C’est comme avant, mais en pire. Au manque de moyens encore plus patent se conjugue le retour de patients en plus mauvaise santé. Si rien ne sort du Ségur, les collè gues vont quitter l’hôpital. »

Médecin, infirmier : même pulsation défaillante au bout du stéthoscope. « Dans mon département, la Seine-Saint-Denis, pourtant l’un de ceux les plus touchés par l’épidémie, on continue à fermer des hôpitaux, comme Jean-Verdier à Bondy, s’offusque Thierry Amouroux, du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI). Ailleurs, ce n’est pas mieux. Fermeture confirmée du Samu à Auxerre après celui de Nevers. Quatorze lits de réanimation fermés à Strasbourg. À Tours, les 350 lits des services fermés pour étoffer le service Covid ne rouvriront pas. On craint vraiment une fuite des personnels. » Thierry Brig, du syndical national des médecins hospitaliers FO, se fait moins diplomate. « On en parle comme ça. Mais les retours que nous font nos collègues sont très violents. Ils nous disent que si les promesses ne sont pas tenues, ils ne seront plus là pour la deuxième vague », prévient-il, avant de préciser : « Le ministère de la Santé est au courant. »

Grand corps malade de la République, l’hôpital public connaîtra rapidement la gravité de l’hémorragie qui le guette. Après son installation poussive par un gouvernement qui s’est placé lui-même ensuite aux abonnés absents durant un bon mois, le temps que les municipales se passent, le Ségur de la santé est censé aboutir vendredi à des conclusions à la hauteur des promesses présidentielles de changements. Trois petits jours de discussion pour donner un avenir au système de santé. Côté médecins hospitaliers, leurs organisations professionnelles étaient invitées hier soir par Olivier Véran à trouver un accord cinq jours après une première rencontre qui avait tourné court. Ces organisations chiffrent à 7 milliards d’euros la somme nécessaire aux rattrapages salariaux. Côté paramédicaux, la revendication commune d’une revalorisation de 300 euros pour tous dépasse de loin les 6 milliards évoqués par le ministre de la Santé (lire l’Humanité de vendredi), qui ne prennent eux-mêmes pas en compte les autres demandes communes d’ « un plan de formation professionnel avec des postes à la clé, des moyens supplémentaires à la Sécurité sociale dès son projet de loi de finances ainsi que (de) l’arrêt des restructurations en cours », liste Mireille Stivalla, de la CGT santé et action sociale. Ou peut-être que si.

« On a l’impression que le gouvernement veut acheter les soignants avec ses 6 milliards, suggère Michèle Leflon, présidente de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité. Mais ça ne suffira pas à faire revenir les soignants qui sont déjà partis. Ça ne suffira pas non plus à retenir ceux qui sont toujours là mais qui s’entendent dire chaque jour qu’il faut être bête pour travailler pour si peu de salaire dans des conditions aussi mauvaises. »

 

Stéphane Guérard

Publié le 29/06/2020

De l’amiante encore détecté dans des produits cosmétiques, dont le talc pour bébé

 

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

 

Plusieurs milliers de procédures judiciaires sont en cours aux États-Unis, engagées par des femmes atteintes d’un cancer de l’ovaire après avoir utilisé du talc pouvant contenir de l’amiante. En France les associations dénoncent l’inertie des pouvoirs publics.

Le géant américain de produits pharmaceutiques J&J (Johnson & Johnson) a annoncé le retrait des ventes de son talc pour bébé, le « Johnson’s baby powder », six mois après la découverte de traces d’amiante dans plusieurs échantillons, et un premier rappel de plusieurs dizaines de milliers de flacons. Seuls les États-Unis et le Canada sont concernés par ce retrait, ce qui provoque l’incompréhension de nombreuses associations de victimes de l’amiante un peu partout dans le monde. En Italie et en Belgique, les associations ont interpellé leurs ministres de la Santé [1]. En France, le talc pour bébé mis en cause continue d’être commercialisé.

Près de 20 000 procédures judiciaires

« Le talc est un minéral naturel extrait dans des mines, explique Alain Bobbio de l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva). Dans les gisements exploités, le talc coexiste avec divers minéraux parmi lesquelles on peut trouver de l’amiante. » Entrant dans la composition d’un grand nombre de produits cosmétiques tels que les anti-transpirants, les poudres de maquillage, les produits d’hygiène féminine ou encore les soins pour bébé, le talc peut, suivant les gisements dont il est extrait, avoir des conséquences sanitaires gravissimes [2].

« À ce jour 19 400 procédures judiciaires ont été engagées aux États-Unis principalement par des femmes qui ont utilisé du talc "Johnson’s Baby Powder" pour l’hygiène intime et qui ont aujourd’hui un cancer de l’ovaire ou un mésothéliome », précise l’Andeva. Le mésothéliome est une forme rare de cancer (il atteint la plèvre, cette membrane qui entoure les poumons), dont la seule cause établie à ce jour est l’exposition à l’amiante. En juillet 2018, 22 femmes ont obtenu une reconnaissance judiciaire. L’entreprise J&J a dû leur verser plusieurs milliards de dollars. La réputation de ses produits en a pris un sérieux coup.

« Pourquoi ce produit continue-t-il à être vendu en France ? », interroge l’Andeva. Dans l’Union européenne, l’importation de produits contenant de l’amiante est interdite depuis 2005. Des sites web tels que Easy pharmacie ou Amazon continuent pour le moment à commercialiser le produit.

Le principe de précaution à la trappe

L’association, qui a écrit à Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, le 3 juin dernier, demande un contrôle renforcé de la composition des talcs importés, ainsi qu’une cartographie précise des gisements, de façon à pouvoir identifier ceux qui sont à risque. Cette cartographie était déjà évoquée dans un avis de l’Anses émis en 2012 ! L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail recommandait d’assurer la traçabilité des produits à base de talc, depuis leur extraction jusqu’à leur commercialisation [3].

Le ministre de la Santé Olivier Véran a répondu à l’Andeva le 9 juin. Il signale dans son courrier que le système européen Rapex – pour Rapid Alert System for dangerous non-food products, il permet de mutualiser les alertes de chaque autorité sanitaire nationale – avait relayé une alerte lancée aux Pays-Bas, en 2018, suite à la détection de fibres d’amiante dans du maquillage [4]. « Cet événement a conduit les États membres à envisager l’élaboration d’un guide pour définir les impuretés possibles afin d’évaluer la sécurité des produits cosmétiques », précise le ministre.

L’alerte néerlandaise signale que le produit de maquillage en question présente un risque chimique, qu’il contient des fibres d’amiante, et que les fibres d’amiante présentent un risque cancérigène. « Deux ans ont passé depuis cette alerte, constate Alain Bobbio. Le "guide européen sur la sécurité des produits cosmétiques" dont la parution avait été "envisagée" par les États membres ne semble toujours pas avoir été réalisé. »

L’étrange immobilisme français

Le ministre indique ensuite que la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) n’a pas mené d’enquête spécifique sur l’amiante dans le talc et n’a pas reçu de signalement pour des produits commercialisés sur le territoire national qui en contiendraient. « Aucune enquête malgré 19 400 procédures judiciaires aux USA et une analyse récente de la FDA [l’autorité sanitaire fédérale, ndlr] révélant la présence d’amiante dans un lot de talc "Johnson’s Baby Powder", produit diffusé dans de nombreux pays ! Cet argument est irrecevable, proteste l’Andeva. Ces faits auraient dû alerter la DGCCRF qui aurait dû, de sa propre initiative, engager une enquête. »

L’absence de réaction des autorités françaises est d’autant plus étrange que l’affaire est connue depuis longtemps : trois associations italiennes de défense des victimes de l’amiante rappellent que « en Italie déjà, en 1984, une analyse de produits cosmétiques contenant du talc disponibles sur le marché a trouvé de l’amiante dans 6 des 14 prélèvements examinés, avec des pourcentages en masse variant de 0,03 % à 0,13 % pour 4 prélèvements et de 18 % à 22 % dans les deux autres prélèvements ».

Le déclassement des archives de J&J, épluchées par Lisa Girion, journaliste de l’agence de presse Reuters, révèle que l’entreprise savait depuis les années 1970 que certains de ses produits à base de talc présentaient des risques. « En 1976, alors que l’agence américaine de sécurité sanitaire des médicaments et de l’alimentation mesurait la présence d’amiante dans les produits cosmétiques à base de talc, J&J a assuré au régulateur qu’aucun amiante n’était détecté dans aucun échantillon de talc produit entre décembre 1972 et octobre 1973, omettant de préciser qu’au moins trois tests effectués par trois laboratoires différents de 1972 à 1975 avaient trouvé de l’amiante dans son talc – à des niveaux rapportés comme "plutôt élevés" dans l’un des trois tests. »

D’autres secteurs concernés, dont le BTP

« Les documents décrivent également les efforts couronnés de succès de J&J pour influencer les plans des autorités de réglementation américaines qui voulaient limiter l’amiante dans les produits cosmétiques à base de talc. L’entreprise a également cherché à influencer la recherche scientifique sur les effets du talc sur la santé », précise cette enquête très documentée. Une stratégie qui rappelle furieusement la technique des industriels du tabac, ou du secteur des pesticides, qui activent mille leviers pour faire durer leurs produits le plus longtemps possible, histoire de sauver leurs profits.

Les éléments de preuve accablants rassemblés par ces enquêtes, les milliers de plaintes et les procès perdus ne semblent en rien entamer les certitudes de J&J. Dans un courrier du 9 juin adressé à des associations de défense de la santé et de l’environnement aux Philippines, l’entreprise écrit : « Les ventes de "Johnson’s baby powder" ont diminué au cours de ces dernières années en raison des changements d’habitude des consommateurs et à cause d’informations erronées sur la sécurité du produit. Nous continuerons de mettre le produit à la disposition des consommateurs que nous estimons, et restons très confiants dans la sécurité de notre produit. »

L’entreprise française Chanel attaquée aux États-Unis

L’Andeva et plusieurs autres associations dans le monde demandent également la protection des salariés exposés au talc en milieu professionnel. Car si les produits cosmétiques posent des problèmes particuliers en raison de leur application directe sur la peau, et de leur très haute teneur en talc, ils ne représentent qu’une petite partie des usages [5]. Le talc est utilisé dans les industries de céramique (31%), de papier (21%), de peinture (19%), de toiture (8%) de plastique (5%), et de caoutchouc (4%). « Dans quelles conditions le talc est-il manipulé par les personnes qui travaillent sur ces chaînes de production ?, demande l’Andeva. Nous aimerions le savoir. »

J&J n’est pas la seule entreprise concernée par des procédures judiciaires entamées outre-Atlantique par des personnes malades, atteintes de cancers pour beaucoup d’entre elles. Les entreprises américaines Revlon et Avon, fabricants de cosmétiques, font l’objet de poursuites. De même que l’entreprise française Chanel, et le groupe français Sanofi, à l’origine de la poudre corporelle « Gold Bond », distribuée par une des ses filiales américaines. La femme californienne qui attaque Chanel est atteinte d’un mésothéliome. Elle utilisait une poudre corporelle à base de talc que Chanel avait choisi de retirer du marché en 2016.

« C’était un produit sûr », a déclaré Amy Wyatt, représentante de Chanel aux États-Unis, en mars 2020. Avant d’ajouter « nous avons décidé de respecter la perception du public et de le retirer du marché ». Même rhétorique du côté de l’entreprise pharmaceutique canadienne Bausch Health, impliquée dans 165 actions en justice, qui a changé récemment la formule de sa poudre « Shower To Shower » pour « s’adapter aux tendances du marché, et non pour des raisons sécuritaires », selon une représentante de la société citée par l’agence de presse Reuters. « Le talc que nous utilisons dans nos produits est de grande qualité et fait l’objet de tests stricts permettant de confirmer qu’il ne contient pas de fibres d’amiante », précise aussi L’Oréal. Le groupe français, ainsi que Chanel et l’étatsunien Revlon, ont cependant annoncé qu’ils allaient retirer progressivement le talc de leurs matières premières.

Nolwenn Weiler

Notes

[1] Il y a eu des réactions indignées en Inde, au Brésil, au Japon, au Vietnam, en Malaisie, au Rwanda.

[2] Voir le blog de l’Andeva.

[3] L’Anses avait lancée une étude en 2009 suite à plusieurs signalements concernant l’utilisation, en milieu professionnel, d’un enduit fabriqué à partir de talc suspecté de contenir des fibres d’amiante.

[4] Voir l’alerte lancée en 2018.

[5] En 2008, selon l’Anses, 7,51 millions de tonnes de talc ont été produites dans le monde

Publié le 24/06/2020

Ségur, la grande mascarade

(site politis.fr)

 

Censé établir en concertation l’avenir de l’hôpital, le Ségur de la santé se présente mal : organisation opaque, temps réduit… L’attente est immense, mais la déception risque de l’être davantage.

Devant l’ouverture de ce « grand débat », on ne peut s’empêcher de se dire « encore un ! » Comme si les problèmes de l’hôpital n’avaient pas été dénoncés sur la place publique depuis plus d’un an lors de journées de mobilisation organisées par des personnels excédés. Des alertes incessantes et ignorées, jusqu’à la démission administrative d’un millier de chef·fes de service hospitalier. Partout, les mêmes revendications : embauches et revalorisations salariales des personnels paramédicaux, davantage de moyens pour être en mesure de recentrer l’offre sur le soin plutôt que sur l’obsession budgétaire. Il aura fallu attendre cette crise sanitaire d’une ampleur inégalée pour que les politiques s’alarment. De l’aveu d’Emmanuel Macron – celui de s’être « trompé » –, tous les espoirs étaient permis pour ce « Ségur de la santé » qui promettait de s’atteler à quatre grands « piliers » : « Transformer les métiers et revaloriser ceux qui soignent », « Définir une nouvelle politique d’investissement et de financement », « Simplifier radicalement les organisations et le quotidien des équipes » et, enfin, « Fédérer les acteurs de la santé dans les territoires ». Mais plus de quinze jours après son lancement, c’est la douche froide.

Au pas de course

« On a une réunion hebdomadaire d’une heure et demie, dont la thématique a été décidée en amont, sans nous. Dans mon “pilier”, il y a 75 participants, pas de compte rendu ou de document faisant état de nos échanges. Chacun se borne à son petit pré carré et on n’a même pas accès aux propositions écrites des autres interlocuteurs, souffle Caroline Sault, représentante du Collectif inter-hôpitaux (CIH) au sein du pilier « territoires ». Nous sommes déçus car il n’y a aucun débat de fond. » Le lendemain, Nicole Notat, ancienne responsable de la CFDT et cheffe d’orchestre de ce Ségur désignée par le gouvernement, annule de manière unilatérale la deuxième des trois réunions plénières du « comité Ségur », qui devait faire office de « bilan d’étape ». À la place, elle organise une réunion sur le numérique…

La représentation pose aussi question : les paramédicaux sont quasi absents et l’organisation de l’expression est telle que des sujets centraux ne sont pas abordés. Pour les salarié·es, silence sur le manque d’effectifs. Sur la question des territoires, exit la répartition de la permanence des soins : « Un sujet extrêmement important, car c’est l’hôpital public qui assure quasiment seul cette permanence », résume Caroline Sault.

Par ailleurs, les animateurs et leur façon d’orienter certaines discussions créent un malaise. « La CFDT a été le seul syndicat à pouvoir s’exprimer à l’ouverture de la réunion plénière, alors qu’il n’est que troisième représentant des personnels hospitaliers, s’agace Patrick Bourdillon, secrétaire fédéral de la CGT santé, premier syndicat représentatif. On se demande forcément si le fait que Nicole Notat en soit l’ancienne secrétaire générale ne joue pas… » Sur le pilier « territoires », c’est Jocelyne Wittevrongel, présidente de l’Union nationale des professionnels de santé, regroupant 22 syndicats de médecins libéraux, qui anime. « Après avoir vanté la mobilisation des soignants libéraux, elle nous a fait un laïus sur des doyens d’université qui auraient refusé de laisser leurs étudiants en médecine soutenir les équipes pendant la crise. Elle a clamé : “Je ne l’oublierai pas”… nous n’avons pas compris ce que ça venait faire là, s’inquiète Caroline Sault. Ils se tutoient avec certains interlocuteurs, s’appellent par leur prénom alors qu’on ne sait même pas qui ils sont, ils ne se présentent pas toujours. J’ai l’impression d’être à l’écart de leur monde. Certes, il y a une écoute bienveillante, mais les discussions restent très générales. Moi je suis sur le terrain : ces débats technocratiques me paraissent bien éloignés de mon quotidien. »

D’autant qu’une grande question demeure : que va faire l’État de toutes ces concertations ? « Pour le moment, on n’en sait rien », admet Cécile Vigneau, professeure au CHU de Rennes, représentante du CIH au sein du pilier « gouvernance ». Selon le communiqué du gouvernement, un « accord » doit aboutir. Mais lequel ? Seule la feuille de route transmise à Nicole Notat est claire : rendu des copies fin juin pour des annonces officielles mi-juillet. C’est le pas de course, au risque d’un effet « vite fait, mal fait » que chacun redoute. « On ne pourra pas tout régler d’ici là », admet Cécile Vigneau.

Même inquiétude du côté des syndicats. « Il aurait été plus constructif de commencer par une prime de 1 500 euros à l’ensemble des personnels – et non pas seulement à 40 % des CHU. Ça a créé une colère monumentale, déplore Patrick Bourdillon. Puis il fallait définir un calendrier pour discuter de manière plus approfondie des fondamentaux : les métiers, la gouvernance et le financement. » C’est précisément parce qu’aucun de ces préalables n’a été posé sur la table que le syndicat SUD santé sociaux a claqué la porte du Ségur dès le 3 juin : « Nous voulions des propositions fortes sur les salaires, les fermetures de lits, les restructurations en cours et les embauches, et ils n’avaient rien, dénonce Jean-Marc Devauchelle, secrétaire général du syndicat. Ils sont arrivés avec des feuilles blanches, comme si rien ne s’était passé avant. Alors nous continuons la mobilisation dans la rue. »

« Mascarade »

Malgré la grogne, le Premier ministre a, dès l’ouverture du Ségur, recentré les orientations du débat : « La crise exige de nous non pas nécessairement de changer de cap, mais très certainement de changer de rythme. » La référence au projet « Ma santé 2022 », lancé par le gouvernement en 2018, ne saurait être plus claire. Pour les soignants, le risque est de permettre au gouvernement, au prix de quelques modifications à la marge, de s’arroger la puissante légitimité de la « coconstruction collective » pour appliquer un projet décidé il y a deux ans, qui peine à se mettre en place et comporte de nombreuses lacunes. « On a un peu l’impression d’une mascarade, admet Caroline Sault. On reste parce qu’on ne veut pas faire la politique de la chaise vide, mais on se réserve le droit de se désolidariser de toute proposition faite en notre nom et qui ne correspond pas à nos revendications. »

Le Premier ministre, lui, continue de se gargariser de cette stratégie : « Nous avons mis fin à la sempiternelle baisse des budgets de la santé, cessé de demander à l’hôpital de faire toujours mieux avec moins », a-t-il clamé. Une façon habile de jouer sur les mots. « C’est faux !, s’insurge Brigitte Dormont, professeure à l’université Paris-Dauphine, responsable de la chaire santé. Les budgets sont toujours aussi contraints. Depuis deux ans, les tarifs ont cessé de baisser, mais cela ne signifie pas du tout que les budgets totaux ont augmenté. Les tarifs ne font pas l’objet d’une décision, leur niveau découle d’une régulation prix/volume. » C’est le vice du « point flottant » : plus un hôpital fait d’activités – et il y est encouragé par la tarification à l’acte (T2A) –, plus le tarif desdits actes baisse pour tous les hôpitaux. « Les tarifs n’ont été “décidés” qu’une fois, il y a deux ans : l’activité n’avait pas augmenté au-delà des prévisions, les tarifs auraient dû être constants, mais le gouvernement les a quand même diminués pour gagner des marges de manœuvre budgétaires. L’année d’après, les tarifs ont juste évolué en fonction de l’activité. S’ils n’ont pas baissé, c’est parce que l’activité a été inférieure à ce qui était prévu, un phénomène nouveau qu’il s’agit d’interpréter. Il faudrait savoir si ce ralentissement est dû aux fermeture de lits par manque de personnel », recadre l’économiste.

Enveloppe fermée

Cette injonction contradictoire – course à l’activité qui aboutit à la baisse des tarifs – est la conséquence d’une enveloppe finale figée, celle de l’objectif national des dépenses d’assurance-maladie (Ondam). Quelle que soit la fluctuation de l’activité, le budget annuel reste le même. Tels des hamsters dans leur roue, les hôpitaux entrent en concurrence pour se « partager »le gâteau et subissent tous, à la fin, la baisse des tarifs qui en découle.

L’Ondam est voté chaque année par le Parlement dans le cadre du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), tous deux créés par le plan Juppé de 1995, soutenu à l’époque par la secrétaire générale de la CFDT : une certaine Nicole Notat…

Depuis, c’est donc l’État qui fixe, en avance, les dépenses de sécurité sociale en fonction d’objectifs prédéterminés. Aujourd’hui, l’Ondam est ventilé entre deux grands pôles : l’hôpital et la médecine de ville. « Dans le PLFSS 2020, alors que l’on prévoyait 3,3 % d’augmentation des dépenses de l’hôpital, l’augmentation de budget proposée a été de 2,1 %, soit un manque à gagner de plus d’un milliard d’euros. L’idée est qu’il doit être possible de trouver des gisements de gains de productivité qui permettront de fonctionner avec un budget inférieur aux prévisions de dépenses. Il me semble que c’est demander à l’hôpital de faire plus avec moins… », démontre Brigitte Dormont, qui insiste sur le fait que « le manque d’encadrement des dépenses de la médecine de ville nourrit la rigueur budgétaire pour l’hôpital, des réserves faites sur son budget étant utilisées pour compenser les excès de dépenses imprévues en ville… »

Cette année, malgré la crise et le bouleversement budgétaire qu’elle a induit, aucun PLFSS rectificatif ne sera voté : le gouvernement plaide pour que les répercussions s’inscrivent dans celui de 2021. On suppose donc que la revalorisation de l’Ondam annoncée par le Premier ministre – mais pour le moment jamais chiffrée – interviendra l’année prochaine. Cela dit, nulle part il n’est fait état d’une transformation de ses modalités de fonctionnement.

Certes, dans le projet « Ma santé 2022 », le gouvernement réduit la part de la T2A (de 63 % à 50 %) dans le financement de l’hôpital, en faisant émerger d’autres modalités de financement liées à la qualité de soins ou au type de pathologie. Mais tant que l’enveloppe finale reste fermée, les effets pervers perdurent.

Prise de décision

Par ailleurs, la gouvernance, l’une des grandes attentes des personnels hospitaliers, n’apparaît pas dans le projet « Ma santé 2022 ». Bien qu’il soit l’un des piliers du Ségur, le Premier ministre en a cependant réduit la voilure lors de son discours d’ouverture en refusant de parler de « gouvernance », mais plutôt d’un problème de « management ». « Quand on ne prend jamais l’avis des gens qui travaillent, c’est un problème de gouvernance, s’agace Anne Gervais, cofondatrice du Collectif inter-hôpitaux. La question est : qui on associe à la prise de décision ? Et ça, ce n’est pas une question de management. »

Pour Rémi Salomon, président de la commission médicale d’établissement (CME) de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) – instance représentative de la communauté médicale mais qui n’a qu’un rôle consultatif –, « il faut remettre le service au cœur de la décision. Il a été oublié avec la création des pôles [en 2007, rassemblement de plusieurs services, NDLR], dont l’unité de gestion et le projet médical ne sont pas toujours cohérents et dont le pouvoir n’est pas si important en réalité. Pourtant, le directeur de pôle est l’interlocuteur privilégié de la direction… » À l’AP-HP, la situation est d’autant plus critiquée que ces pôles sont devenus, l’année dernière, des départements médicaux universitaires éparpillés sur plusieurs « méga-sites ». « On revendique la suspension de ces intermédiaires qui plombent le fonctionnement du système », renchérit la professeure Vigneau.

Pour donner au médical plus de place, la CME de l’AP-HP propose de rendre obligatoire son avis pour toutes décisions ayant trait à la politique médicale d’un établissement. « Il ne faut pas mettre les médecins à la place des directeurs, mais les deux doivent cohabiter », plaide Rémi Salomon.

Une ébauche de propositions pourrait aussi émaner des conclusions de la commission sur la médicalisation de la gouvernance de l’hôpital, lancée par Agnès Buzyn en décembre dernier. En plein Ségur, c’était au professeur Olivier Claris de rendre sa copie mardi 16 juin, au moment de boucler ce numéro, alors que le monde hospitalier est dans la rue. « Il est essentiel que l’hôpital soit consolidé. S’il n’y a pas de vraies avancées, la déception va être immense, prédit Rémi Salomon. Et la rentrée risque d’être compliquée… »

 

par Nadia Sweeny et Chloé Dubois

Publié le 22/06/2020

Pour les confiner, des patients en psychiatrie enfermés à double tour

 

Par Mathilde Goanec (site mediapart.fr)

 

Un hôpital psychiatrique du Val-d’Oise se voit rappeler à l’ordre pour avoir enfermé des patients dans leur chambre, au motif d’empêcher la circulation du Covid-19 pendant le confinement. Une dérive qui rappelle le poids croissant du soin sous contrainte, en France, dans les établissements en santé mentale.

Le Covid-19 ne peut pas tout justifier, rappelle en substance le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), dans une recommandation rendue vendredi, après la visite en urgence de l’hôpital psychiatrique Roger-Prévot de Moisselles dans le Val-d’Oise.

Alerté par l’un des psychiatres de l’établissement, l’une de ses équipes s’est rendue sur place il y a un mois. De nombreux patients, testés positif au Covid-19 ou non, certains venant d’arriver, étaient alors enfermés à double tour dans leur chambre depuis plusieurs jours, avec des conséquences parfois dramatiques.

« Une patiente hébergée dans une unité “entrants”, au deuxième étage, avait été gravement blessée et admise aux urgences après être sortie par la fenêtre de sa chambre qu’elle avait brisée, détaille l’autorité administrative. Le CGLPL ignore si cette patiente souhaitait se donner la mort par défenestration ou si, plus probablement, elle ne désirait que recouvrer sa liberté de mouvement. »

Comme dans un autre rapport, sur l’hôpital psychiatrique du Rouvray à Rouen, quelques mois plus tôt, le document, publié au Journal officiel, relate au passage les conditions de vie de ces patients enfermés, « habillés d’un pyjama en tissu déchirable », et dont « les sous-vêtements avaient été retirés à certains d’entre eux ». Des chambres où la toilette se fait au lavabo, sans télévision, sans radio, sans horloge, et où l’air circule mal.

Cette manière de fonctionner relève d’une « confusion absolue entre les notions de confinement sanitaire et d’isolement psychiatrique », poursuit le CGLPL. Des patients ont été enfermés à clé 24 h sur 24 sans que leur état clinique psychiatrique le justifie, sans décision médicale écrite émanant d’un psychiatre ni traçabilité et, au surplus, dans des espaces dangereux car non aménagés à cet effet ». Depuis la visite des contrôleurs, cette situation aurait cessé.

Le cas du Val-d’Oise n’est pas isolé. D’après des documents consultés par Mediapart, le directeur d’un établissement en santé mentale dans le Val-de-Marne proposait lui aussi, fin mars, « compte tenu du niveau 3 de la pandémie Covid-19 », « d’isoler strictement les patients à l’admission afin de prévenir une contagion potentielle dans le service, même si cela doit limiter la liberté d’aller et venir, de façon strictement proportionnée ». En les maintenant en « chambre fermée », et s’ils résistaient et montraient de l’agressivité, « en chambre d’isolement ».

Dans cet article, publié en pleine crise sanitaire, Mediapart révélait également des pratiques posant question sur le plan éthique, pour limiter la déambulation des patients âgés, présentant des troubles psychiques ou cognitifs, au sein des Ehpad. Certaines agences régionales de santé, dans des protocoles envoyés aux établissements, ont en effet préconisé que, dans le contexte du Covid-19, où « l’intérêt collectif prime sur l’intérêt individuel, il pourra malheureusement être nécessaire de confiner le résident/patient dans sa chambre. […] En fonction de la tolérance de ce confinement, des moyens de contention chimique et/ou physique supplémentaire pourront être envisagés ».

Illustration dans cet Ehpad d’Aubervilliers, racontée dans une autre enquête de Mediapart, où un directeur a été mis à pied, notamment pour avoir voulu changer les serrures des résidents, afin de les enfermer de l’extérieur.

La dérive des notions de contention et d’enfermement a même motivé une note du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé, rendue publique le 30 mars, entièrement dédiée aux Ehpad, et remise aux autorités sanitaires. « Les mesures envisagées à l’échelle des établissements doivent tenir compte d’exigences sanitaires pour les personnes résidentes et leur entourage, ainsi que d’exigences éthiques et humaines fortes, également essentielles », relevait le comité, qui y renouvelait son alerte sur les structures collectives.

En psychiatrie comme dans le médicosocial, le manque de moyens explique en partie ces décisions : le secteur a perdu des milliers de lits ces dernières années, sans que l’ambulatoire ne soit taillé pour les compenser. Le personnel n’y est pas assez nombreux, ni formé, les psychiatres sont devenus une denrée rare que l’on s’arrache.

Avec la pénurie de masques et d’équipements de protection, qui a touché ce « parent pauvre » comme le reste de l’hôpital public (lire à ce sujet l’enquête du Poulpe à Rouen), les foyers de contamination étaient inévitables et se sont vite développés.

Mathieu Bellahsen, le psychiatre ayant saisi le CGLPL au sujet de son propre établissement dans le Val-d’Oise, très engagé dans le mouvement du Printemps de la psychiatrie, explique ce qui a motivé son signalement : « Nos difficultés quotidiennes sont évidentes. Mais mon rôle de médecin ce n’est pas de gérer et d’accepter la pénurie. Si on ne veut pas fermer les portes à clé, il n’y a pas de secret, il faut plus de monde auprès des patients, pour parler, pour expliquer ce qui est en train de se passer. »

Plus fondamentalement, le médecin dénonce l’habituel « fond asilaire » de la psychiatrie française. « Les médecins et les soignants décident continuellement à la place des patients. Et tout cela n’est pas si grave, finalement, ce qui compte c’est de protéger du virus… Mais on n’est pas obligé de faire n’importe quoi ! »

« Il y a la paupérisation de la psychiatrie qui renforce les isolements et la contention, mais elle ne suffit pas à tout expliquer, poursuit le psychiatre. Pourquoi les gens ont des serrures dans la tête ? Pourquoi, au cœur de la formation en psychiatrie, il n’y a pas cette notion de liberté ? Pourquoi notre démocratie sanitaire est à ce point-là défaillante, sans contre-pouvoir ? C’est aussi toute une culture et des imaginaires alternatifs qui font défaut. »

L’enfermement des malades mentaux est en effet une « tendance lourde », depuis 25 ans, relève un autre rapport publié le 17 juin par le même CGLPL, alors que le mandat de l’actuelle contrôleuse générale, Adeline Hazan, touche à sa fin. Au terme de plus de 200 contrôles, l’hôpital psychiatrique y est bel et bien décrit comme un lieu de privation de liberté, où la contention et l’isolement ne sont pas des exceptions, alors qu’augmente de manière vertigineuse le soin sans consentement.

« Même si les textes affirment que les soins libres doivent être privilégiés lorsque l’état de santé de la personne le permet, dans la pratique, la part des soins sous contrainte dans les admissions croît de façon préoccupante, atteignant le quart des admissions et représentant 40 % d’entre elles dans certains établissements », note Adeline Hazan dans ce document et regrette l’absence, malgré des initiatives locales, de « volonté politique » de la limiter davantage.

Vendredi 19 juin, une autre décision est venue enfoncer le clou sur ce diagnostic. Le Conseil constitutionnel, sollicité sur la loi du 26 janvier 2016 « de modernisation du système de santé » au sujet des conditions d’isolement et de contention lors d’une prise en charge dans un établissement assurant des soins psychiatriques sans consentement, a rappelé que ces mesures doivent être « réduites dans le temps, notifiées par un psychiatre, et restaient soumises au contrôle du juge judiciaire ». Épidémie de Covid-19 ou pas.

Publié le 12/06/2020

Covid-19 : ces consultants au cœur de la « défaillance organisée » de l’État

 

par Olivier Petitjean (site bastamag.net)

 

Après avoir accompagné et encouragé la réduction du nombre de personnels et la soumission de l’hôpital public aux contraintes gestionnaires, les grands cabinets de conseil – Boston Consulting Group, Capgemini, McKinsey… – se sont assuré un rôle clé auprès du pouvoir exécutif et de l’administration pour façonner la réponse à la crise sanitaire.

Ce sont des acteurs méconnus de la gestion de l’épidémie du Covid-19. On les retrouve partout : auprès des hôpitaux et des autorités de santé pour les conseiller sur leur organisation, auprès du pouvoir exécutif pour aider à mettre en place le confinement et le déconfinement et à faire face à l’urgence et aux pénuries, auprès du ministère de l’Économie aujourd’hui pour flécher les aides aux entreprises et contribuer à l’élaboration des plans de relance. C’est l’un des grands enseignements du rapport « Lobbying : l’épidémie cachée » que l’Observatoire des multinationales a publié le 3 juin en partenariat avec les Amis de la Terre France.

« Ils », ce sont le grands cabinets de conseil en gestion : McKinsey basé à New York, Boston Consulting Group (BCG) et Bain à Boston, Accenture à Dublin, Roland Berger à Munich, Capgemini à Paris, ou encore Strategy& (ex Booz, appartenant aujourd’hui à PwC) et Parthenon (filiale d’Ernst & Young). Leur rôle est de conseiller leurs clients – des entreprises, des institutions publiques et privées, et même des États - sur leur stratégie et leur organisation.

On pourrait les comparer aux « Big Four » de l’audit et de la comptabilité - PwC, Ernst & Young, KPMG et Deloitte – auxquels ils sont parfois directement liés. Travaillant comme ces derniers à la fois pour le public et – surtout – pour le privé, ils contribuent à aligner le premier sur le fonctionnement et la vision de monde du second. Très impliqués dans la « révision générale des politiques publiques » de Nicolas Sarkozy, puis dans la « modernisation de l’action publique » de François Hollande, aujourd’hui dans la « transformation de l’action publique » d’Emmanuel Macron, ils sont à la fois les artisans et les profiteurs de la « réforme de l’État », selon l’euphémisme en vigueur pour désigner les politiques de réduction du nombre de fonctionnaires et de repli du secteur public. C’est-à-dire ces politiques mêmes qui apparaissent aujourd’hui comme l’une des principales causes des carences constatées face au Covid-19.

Quand les consultants organisent la réponse à l’épidémie

Un exemple, relaté par Mediapart, résume à lui seul le problème. L’un des principaux acteurs de la réforme de l’État depuis des années, le cabinet McKinsey, a été mobilisé en plein pic épidémique pour aider à mettre en place une task force interministérielle en vue du déploiement de tests sur le territoire français. Cette task force a rapidement confié une mission d’évaluation des capacités des laboratoires français à... une autre firme de conseil, Bain. Pendant ce temps, des dizaines de laboratoires publics et privés qui avaient offert leurs services dès le début de la crise attendaient, incrédules, que le gouvernement veuille bien leur répondre. Bref, les firmes qui ont accompagné les politiques d’austérité et de suppressions d’emploi dans la fonction publique se voient aujourd’hui confier la mission de pallier les défaillances qui en résultent. Les résultats ne semblent pas, en l’occurrence, très probants.

D’après le site spécialisé Consultor, les cabinets ont été très sollicités pendant l’épidémie et ont eux-mêmes volontairement offert leurs services. On les retrouve auprès des hôpitaux parisiens de l’APHP (BCG et Roland Berger), du ministère de la Santé (Strategy& et Bain), et de celui de l’Économie (Roland Berger, EY-Parthenon et Strategy&). Leur rôle auprès de Bercy ? Aider à identifier les vulnérabilités dans l’industrie, élaborer les plans de relance, soutenir les PME, aider à gérer les achats de l’État, mettre en place les conditions d’une plus grande « souveraineté économique » (sur cette notion, lire notre récente analyse).

Certaines de ces missions semblent avoir été réalisées gratuitement (peut-être pour maintenir les bonnes relations), d’autres ont été rémunérées. Une grande opacité règne sur ces contrats de conseil et leurs tarifs. Ils ne doivent être déclarés qu’à partir d’un certain seuil, et restent pour partie éparpillés entre différentes administrations. On ne dispose donc pas d’un chiffre global sur les montants dépensés chaque année par l’État pour s’acheter les services de ces consultants. D’après les informations recueillies et les estimations de la Cour des comptes, il s’agit pourtant de centaines de millions d’euros. La teneur des « conseils » ainsi livrés à l’État est, elle-aussi, rarement rendue publique.

McKinsey et Boston Consulting Group, réformateurs de l’hôpital public

La situation de l’hôpital public est au centre des controverses autour de la gestion du Covid-19. Après lui avoir imposé des années de coupes budgétaires, le gouvernement semble avoir redécouvert son importance et le besoin de lui donner les moyens de ses missions. Les cabinets de conseil, à commencer par BCG et McKinsey, ont joué un rôle considérable dans la restructuration des hôpitaux et leur adaptation aux contraintes financières et gestionnaires. À plusieurs reprises, leurs missions ont d’ailleurs suscité la controverse : comment justifier des contrats de conseil et d’accompagnement se chiffrant en centaines de milliers, voire en millions d’euros alors que les moyens matériels manquaient au quotidien ? Même la Cour des comptes a fini par s’en inquiéter en 2018, évoquant, à propos de ces prestations, « des résultats souvent décevants et des marchés fréquemment irréguliers ».

En arrivant dans les hôpitaux et l’administration de la santé, les consultants de Capgemini, McKinsey et BCG ont contribué à « la disqualification des expertises jusqu’alors considérées comme légitimes ... au profit d’expertises concurrentes et privées », selon les termes du sociologue Frédéric Pierru [1]. Comme celle des « mandarins » qui disposaient jusqu’alors d’une grande influence sur la gestion du système hospitalier (qu’ils ont partiellement recouvrée avec l’épidémie). Mais aussi tout simplement celle des praticiens et des fonctionnaires de terrain qui ne se sentaient plus écoutés. On peut même se demander si le choix de faire appel à ces conseils privés n’avait pas précisément pour objectif de modifier les rapports de force internes. Toujours selon Frédéric Pierru, cette transformation des hôpitaux s’est « traduite concrètement par un processus de bureaucratisation..., mais une bureaucratisation d’un nouveau type, qui peut être qualifiée de ’néolibérale’ donc, et qui se distingue de la bureaucratie classique par des phénomènes d’hybridation public-privé et par la diffusion des normes du ’privé’, du marché, de l’entreprise, de la concurrence et de la compétition ».

Quand bien même Emmanuel Macron fait miroiter un changement de doctrine à ce sujet, on semble bien parti pour continuer sur la même lancée. Dans le cadre du Ségur de la santé, une opération de « consultation citoyenne » sur l’hôpital de demain a été lancée. Son organisation a été confiée à un autre cabinet de conseil, Eurogroup consulting, un cabinet français basé dans les Hauts-de-Seine.

La frontière très poreuse entre conseil et influence

Le rôle central des cabinets de conseil dans la gestion de l’épidémie ne se limite pas à la France. McKinsey et BCG ont été missionnés pour aider à gérer le confinement et le déconfinement en Italie, au Canada et dans plusieurs États des États-Unis, dont celui de New York. L’équipe de crise mise en place par Jared Kushner, gendre de Donald Trump, pour gérer la crise en court-circuitant l’administration fédérale, compte elle aussi plusieurs consultants de McKinsey. Au Québec, les conseils prodigués par McKinsey sur le déconfinement se sont trouvés au centre de controverses, certains secteurs ayant été apparemment favorisés.

Entre conseil et influence, où passe la frontière ? En France, les relations entre politiques, haute administration et cabinets de conseil sont marquées par un degré particulièrement élevé de « portes tournantes », des allers-retours des responsables entre ces différents secteurs, un temps au service de l’État, un temps au service du privé. La « révision générale des politiques publiques » (RGPP) avait été mise en place sous l’égide d’Éric Woerth, ministre en charge de la réforme de l’État de Nicolas Sarkozy, lui-même ancien consultant (chez Andersen). Le directeur général de la Modernisation de l’État de l’époque, François-Daniel Migeon, avait été recruté chez McKinsey.

Aujourd’hui encore, la Direction interministérielle à la transformation publique (DITP) compte en son sein de nombreux employés de cabinets de consultants, alors même qu’elle est chargée de coordonner une partie des missions de conseil commandées par l’État. L’actuel chef de service de la DITP, Axel Rahola, vient par exemple de Capgemini. Cette direction a été dirigée jusqu’en novembre dernier par Thomas Cazenave, inspecteur général des finances et candidat malheureux pour LREM à la mairie de Bordeaux, auteur en 2016 d’un livre préfacé par Emmanuel Macron et dont le titre est révélateur : L’État en mode start-up [2]. Son successeur, Thierry Lambert, lui aussi inspecteur général des finances, a passé douze années au sein du groupe Saint-Gobain.

Au sein des cabinets, la proximité personnelle avec les cercles de pouvoir est aussi la règle. Qui aide la Direction générale des entreprises, pour le compte du cabinet Strategy&, à penser la « souveraineté économique » ? Olivier Lluansi, membre du corps des Mines, ancien conseiller de François Hollande, passé notamment par Saint-Gobain et RTE (Réseau de transport d’électricité). L’un des dirigeants actuels de McKinsey France, Karim Tadjeddine, est réputé proche d’Emmanuel Macron qu’il a côtoyé au sein de la commission Attali. Il l’aurait aidé à préparer le lancement d’En marche ! [3]. Agnès Audier, l’une des chevilles ouvrières de BCG en France, est elle aussi issue du corps des Mines. Après être passée par les cabinets de Simone Veil alors ministre des Affaires sociales (1993-1995) et Jean-Pierre Raffarin, ministre des PME, du Commerce et de l’Artisanat (1995-1997), elle a travaillé pour Vivendi puis est arrivée au BCG après un bref passage par l’Inspection des finances. Elle siège aujourd’hui aux conseils d’administration d’Ingenico, d’Eutelsat et du Crédit agricole, et vient d’être nommée par le gouvernement au Conseil général de l’armement.

Quel est vraiment le pouvoir et l’influence réels de ces cabinets de conseil ? Comme beaucoup de professions similaires (lobbyistes, conseillers en communications...), les consultants en gestion et en stratégie tendent à exagérer fortement leur rôle quand ils parlent à des clients potentiels, et à le minimiser lorsqu’ils se retrouvent sous le feu des critiques. Certes, ces cabinets de conseil sont des acteurs clé de l’alignement croissant des pouvoirs publics sur les intérêts du secteur privé. Mais le simple fait qu’on fasse appel à eux est le signe que les décideurs étaient déjà largement convertis. Pour ce qui concerne la gestion de l’épidémie du Covid-19, leur omniprésence a surtout valeur de symptôme : celui de la « défaillance organisée » de l’État.

 

Olivier Petitjean

Publié le 07/06/2020

La colère des médecins généralistes, sévèrement endeuillés par la Covid-19

Par Laetitia Cherel et Cellule investigation de Radio France  (site franceculture.fr)

 

Enquête | SOS Médecins évalue à 16 % le nombre de ses médecins contaminés par la Covid-19, tandis que l’Ordre estime qu’une trentaine de praticiens libéraux sont décédés en France. Des médecins généralistes reprochent au ministre de la Santé d’avoir trahi sa promesse de les équiper de masques FFP2.

Combien de médecins libéraux sont morts pendant la pandémie de Covid-19 ? Combien ont été contaminés par le nouveau coronavirus ? Il est impossible de disposer de données précises de la part des autorités sur ces personnels de santé qui ont pourtant été parmi les plus exposés au virus.

Selon une étude de SOS Médecins, que révèle la cellule investigation de Radio France, 16 % des 1 300 médecins regroupés dans ses 63 associations ont été contaminés, dont 20 % à Paris. C’est bien plus que les médecins d’établissements de santé (des hôpitaux notamment) qui ont été touchés à hauteur de 10 %, selon le point épidémiologique de Santé publique France du 19 mai :

SOS Médecins ne comptabilise pas de décès dans ses équipes, mais sept personnes hospitalisées pour une forme grave de la Covid-19, dont trois sont encore dans un état sévère.

Une trentaine de médecins libéraux morts de la Covid-19

De son côté, le Conseil national de l’Ordre des médecins a décompté 40 décès, parmi lesquels une trentaine de médecins libéraux, sur près de 83 000 en activité. "Un chiffre sans doute en-dessous de la réalité, explique son vice-président Jean-Marcel Mourgues, car les conseils départementaux de l’Ordre ne sont pas systématiquement prévenus par les familles de la cause du décès." Plus de 2 800 médecins généralistes auraient été contaminés par le virus, et "une trentaine se trouveraient en réanimation, dont la moitié en situation grave", précise encore l’Ordre.

Une autre évaluation de la Carmf, la Caisse autonome de retraite des médecins de France, estime à 46 le nombre de décès de médecins libéraux depuis le 1er mars. Parmi eux, 26 étaient en activité à temps plein et 20 étaient retraités, sans que l’on sache si ces derniers avaient repris une activité bénévole pendant la pandémie. Ces tous derniers chiffres sont à prendre avec précaution, car les décès attribués à la Covid-19 l’ont été sur la base des déclarations des familles des victimes, et non des certificats de décès qui ne mentionnent pas la cause de la mort. "Ils auraient pu fermer leur cabinet, mais l'immense majorité des généralistes libéraux a continué à assurer des consultations en présentiel. Ils sont allés se battre en se débrouillant pour trouver des masques. C'était suicidaire au début", estime Thierry Lardenois, médecin et président de la Carmf.

"Aidez-nous, on n’a pas de masques"

Parmi ces "morts au combat sans artillerie ni cartouche", comme le dit un médecin, il y a notamment Ali Djemoui, un généraliste de Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne). Cet homme, très connu et apprécié dans le quartier sensible du Bois-l'Abbé, est mort de la Covid-19 le 2 avril à 59 ans. Sa femme, qui travaillait à ses côtés, nous a raconté comment les malades ont soudainement afflué au cabinet médical.

"Après les vacances de février, début mars, on a eu une recrudescence de patients qui avaient les symptômes du coronavirus. L’hôpital était débordé et les renvoyait vers nous, les généralistes. On ne pouvait pas les refuser." Bientôt, trois des cinq médecins du quartier tombent malades et ferment leur cabinet. Leurs patients, ainsi que ceux d’un quatrième médecin ne travaillant pas le matin, se rendent chez le docteur Djemoui. "Le matin à 9 heures, il y avait une trentaine de personnes devant la porte du cabinet, deux fois plus que d’habitude, se souvient la veuve du médecin. L’après-midi, mon mari allait voir les plus fragiles à leur domicile jusque tard le soir. Pour créer une continuité de soins, on a recruté un médecin l’après-midi au cabinet."

Au total, Ali Djemoui verra près de 1 400 patients en un mois, à raison d’une soixantaine par jour, six jours sur sept. "Sans gants, ni gel, ni masque, précise son épouse. On a eu recours au système D. La pharmacie nous a fabriqué du gel, et on a eu quatre masques chirurgicaux. Trois pour lui et un moi, alors qu’il faut en changer toutes les quatre heures. Mais de FFP2 [les plus protecteurs], on n’en a jamais eu. Il n’a pas arrêté d’envoyer des mails à la Sécurité sociale pour dire « aidez-nous, on n’a pas de masques ».

Cette pénurie aura des conséquences : "Le 27 mars, il est rentré à la maison, il n’était pas bien, il vomissait, poursuit sa veuve. Il est allé à l’hôpital. Il a été testé positif." Le docteur Djemoui décèdera cinq jours plus tard. Il a été enterré au carré musulman de Thiais, laissant quatre enfants qui ont entendu, émus, l’hommage des habitants du quartier applaudissant leur père depuis leur balcon.

Aucun masque chez le pharmacien

Le cas du docteur Djemoui n’est pas isolé. À Paris, un autre médecin, Didier Benovici, est également mort du Covid-19 le 2 mai en exerçant son métier. Installé dans le IIIe arrondissement depuis 35 ans, avec sa femme qui était son assistante, il a reçu, de fin février à fin mars, de très nombreux patients qui présentaient les symptômes du Covid-19. Sa fille Aurélie, encore sous le choc, témoigne : "À partir de fin février, de nombreux patients sont venus avec des toux suspectes, des maux de tête, et se sont fait hospitaliser début avril comme lui. On lui disait de porter un masque, mais il descendait tous les jours à la pharmacie. Et tous les jours le pharmacien lui disait qu’il n’en avait pas reçus." La seule boîte de masques qu’il ait eue, c’était le 4 mars. Elle contenait cinquante masques chirurgicaux (qui protègent moins qu’un masque FFP2, étanche). Il en a donné une partie à ses patients les plus fragiles.

Dans la semaine du 20 mars, son frère, également médecin généraliste à Vincennes, tombe malade. "Mon père a voulu se faire tester, mais on lui a refusé, parce qu’il n’avait pas de symptômes. Les jours qui ont suivi, il a eu une petite toux. Il a fait un test qui a été positif. Il a été transféré rapidement à l’hôpital Lariboisière. Ses poumons étaient très attaqués. Son état s’est dégradé rapidement et il est mort après trois semaines en réanimation."

Didier Benovici, lui, avait 68 ans. Il était père de six enfants, dont un de 17 ans, et avait quatre petits-enfants. Quand certains proches, inquiets, lui ont conseillé de fermer son cabinet pendant la crise, il a répondu : "Hors de question. Où vont aller mes patients si je ferme ?" Aujourd’hui, ils viennent toujours sonner au cabinet. Sans obtenir de réponse. Sa famille envisage de porter plainte contre l’État pour "faute lourde".

Point commun entre ces médecins morts : ils étaient très proches de leurs patients

Des médecins morts en exerçant leur fonction, il y en a aussi eu plusieurs dans le Grand Est, l’une des régions les plus touchées par l’épidémie. Plusieurs d’entre eux ont été recensés par l’AFP. Parmi eux, dans le Haut-Rhin, on trouve Mahen Ramloll, 70 ans, généraliste dans un cabinet de Fessenheim. Il est décédé le 22 mars, à l'hôpital de Colmar. Dans le même département, le 3 avril, André Charon a été emporté par l’épidémie à l’âge de 73 ans. Il avait décidé de poursuivre son activité en raison du manque de généralistes dans son quartier. Dans le Territoire de Belfort, Olivier-Jacques Schneller, 68 ans, médecin de campagne, s'est aussi éteint à l'hôpital de Trévenans.

"Dans cette région fortement touchée, les généralistes ont été parmi les premiers en France, avec l’Oise, à voir des patients atteints du Covid-19, sans disposer de moyens de protection, affirme Jérôme Marty, du syndicat UFML (Union française pour une médecine libre). On a eu des confrères qui ont eu 40 à 50 patients infectés par jour dans leur cabinet."

Autre constat fait par le docteur Marty : 

Ils étaient très proches de leurs patients au sens littéral du terme, proches physiquement, ne comptant pas leurs heures. C’est ce type de médecins qui ont développé les formes les plus graves du virus dans les zones très touchées, et qui, malheureusement, en sont morts.

Le manque de masques aurait été déterminant dans leur contamination. "50 à 60 % d’entre elles viennent des microgouttelettes qui restent en suspension dans l’air, poursuit Jérôme Marty. Si un médecin généraliste n’aère pas sa pièce, le taux de microgouttelettes se concentre au fur et à mesure que les patients entrent. S’il n’a pas de masque FFP2, c’est-à-dire de masque étanche, il respire ce bain viral toute la journée. Et si ça dure deux, trois, quatre ou cinq jours, au bout d’un moment, ça explose. Il reçoit une telle charge virale qu’il va faire une forme très symptomatique de la maladie, se retrouver en réanimation, et parfois en mourir."

SOS médecin en première ligne

Cette carence de masques FFP2, la plupart des généralistes que nous avons contactés l’ont ressentie comme le signe d’un abandon de la part des pouvoirs publics. "C’est insupportable d’avoir réservé ces masques en priorité aux hôpitaux, et en deuxième partie aux médecins généralistes, s’insurge Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des médecins de France. On a été en première ligne, et on est aujourd’hui très en colère."

Même tonalité à SOS Médecins : "On méritait au moins la même protection qu’à l’hôpital, parce que nous étions fatalement plus exposés", regrette Serge Smadja, le secrétaire général de SOS Médecins, tout en se défendant de vouloir créer une quelconque polémique avec ses collègues hospitaliers. Selon lui, les visites à domicile accroissent particulièrement les risques. "Quand on va chez les patients, taper le code de l’immeuble avec ses doigts, appuyer sur le bouton de l’ascenseur, toucher les poignées de porte, même si on fait les gestes barrière, même si on se lave les mains et qu’on met du gel, c’est encore plus dangereux qu’au cabinet médical, d’autant plus quand on n’a pas de masque étanche comme les FFP2. Les chiffres sont là pour le prouver.

Interrogée, la direction générale de la Santé (DGS) nous a confirmé que "les masques filtrant de protection de type FFP2 ont été réservés exclusivement aux personnels soignants en établissements de santé, pour la réalisation des gestes médicaux invasifs ou des manœuvres au niveau de la sphère respiratoire".

David Zerbib, médecin généraliste à Clichy (Hauts-de-Seine), lui-même contaminé par le Covid-19, garde un souvenir particulièrement amer de la course contre la montre qu’il a dû faire pour trouver des masques. Testé positif le 23 mars, il s’est arrêté de travailler durant quatre semaines. Lorsque l’épidémie a commencé, il n’était pourtant pas inquiet, convaincu qu’il serait facile de se procurer des masques FFP2 : "On aurait pu nous-mêmes faire des stocks, mais on n’en a pas fait, pare qu’on était persuadés qu’on allait en recevoir comme au moment de la grippe H1N1 [en 2009]. À aucun moment, on ne s’est inquiétés. Y compris quand le prix des FFP2 augmentait."

Des masques FFP2 pourtant promis aux médecins généralistes

David Zerbib n’était pas le seul à avoir cru aux livraisons de masques FFP2. En effet, selon les informations de la cellule investigation de Radio France, le 21 février, Olivier Véran, le ministre de la Santé, a expliqué aux représentants des médecins, lors d’une réunion au ministère, que leur kit – y compris celui des généralistes – allait contenir ce type de masques, se souvient Jean-Paul Hamon de la Fédération des médecins de France, lui-même contaminé par le coronavirus. Des propos du ministre confirmés par plusieurs autres sources médicales qui ont participé à la réunion. Interrogés sur cette promesse, ni le cabinet du ministre, ni la direction générale de la Santé n’ont répondu à nos questions.

Certains vont cependant tomber de haut. Début mars, lorsque David Zerbib va chercher une boîte de 50 masques chirurgicaux, à la pharmacie, il est très surpris et pense qu’il s’agit d’une erreur. Ce ne sont pas des FFP2, mais bien des masques chirurgicaux qu’on lui fournit. Son pharmacien lui confirme qu’ils sont destinés aux généralistes.

Il découvre alors qu’entre-temps, la stratégie du gouvernement a changé, comme en atteste la note publiée le 2 mars par la direction générale de la Santé. Il n’est plus question de masques FFP2 pour les médecins libéraux, mais bien de masques chirurgicaux : "Chaque professionnel de santé recevant ce message, c'est à dire médecin généraliste, médecin spécialiste, infirmier diplômé d'État, sage-femme, masseur kinésithérapeute et chirurgien-dentiste, est invité à se présenter à son officine de proximité afin de retirer une boite de 50 masques chirurgicaux du stock État."

Pour justifier ce changement de stratégie, la DGS précise que les médecins libéraux doivent porter un masque chirurgical, ainsi que leur patient, selon le principe du "double masque". La note précise qu’"en l'absence d'acte invasif, ce principe permet de limiter l'exposition des soignants aux gouttelettes potentiellement infectieuses du patient".

La note précise enfin que "de nouveaux approvisionnements issus du stock d’État seront assurés afin de permettre aux professionnels de santé de disposer de ces équipements en quantités suffisantes". Résultat, les médecins font avec. "C’était mieux que rien parce qu’on n’avait rien", explique aujourd’hui le docteur Zerbib. Mais "on savait bien que ces masques ne nous protégeaient pas. Et avec 50 masques, on s’est dit qu’on pourrait en distribuer aux patients qui n’en avaient pas [pour respecter la consigne du double-masque émise par le gouvernement]. On ne pensait pas alors qu’on n’en aurait plus assez pour nous, puisqu’on nous promettait des masques en quantité suffisante", se souvient-il.

Quatre masques par semaine

À cette époque, le médecin de Clichy reçoit de plus en plus de patients qui présentent des symptômes du Covid-19. Il les aide à se protéger. En quatre jours, sa boîte de masques est presque épuisée. Le vendredi 13 mars, confiant, il en redemande à son pharmacien. "Je n’en ai plus", répond ce dernier. Et partout dans toute la ville on fait cette même réponse. C’est alors que le médecin s’inquiète : "Je réalise que je n’ai plus que quatre masques pour la semaine suivante."

L’après-midi, le docteur Zerbib se démène pour essayer d’en trouver. Il appelle l’Ordre des médecins. Il explique qu’il ne souhaite pas fermer son cabinet et qu’il a besoin de masques pour freiner les contaminations. "La situation a déjà été signalée", lui répond l’Ordre qui précise : "La position de l’Ordre des médecins ne pourra pas être de fermer les cabinets." La mairie qu’il contacte aussi n’a pas de solution à lui proposer. On est trop occupée à organiser les élections qui doivent se tenir le surlendemain. La semaine suivante, il n’a plus de masques à distribuer aux patients symptomatiques. "Je pense à ces patients qui sortent de mon cabinet. Ce sont mes patients. Ils vont contaminer leur famille !", écrit le docteur dans un journal de bord qu’il tient pendant l’épidémie.

Une chaîne de solidarité se met alors en place. Une patiente lui propose quelques masques FFP2 qu’elle a pu récupérer. Il trouve également deux boîtes de masques FFP3 dans une pharmacie. Le 23 mars, épuisé et fiévreux, le docteur Zerbib est testé positif au Covid-19. Il ne reprendra le travail que le 20 avril. Il n’aura jamais reçu le moindre masque FFP2 via un circuit officiel avant de tomber malade.

Dépanné par son carrossier

Comme le docteur Zerbib, la plupart des généralistes que nous avons interrogés ont eu recours au système D pour se procurer des masques. "C’est mon carrossier qui m’a dépanné", raconte Emmanuel Sarazin, médecin à Tours. "Les équipements qu’on a eu étaient soit des donations d’entreprises et de patients, soit des masques périmés du H1N1, explique le docteur Veron, généraliste à Tracy-le-Mont (Oise) et président du conseil de l‘Ordre de l’Oise, l’un des premiers et plus importants clusters. La dotation officielle a été quasi inexistante."

Même constat à SOS Médecins. Serge Smadja, le secrétaire général, raconte : 

C’est grâce aux dons des sociétés de bricolage, d’agriculteurs, d’entreprises de publicité, de patients, qu’on a pu avoir des équipements. Les gens nous appelaient partout en France pour nous procurer des masques. C’était très difficile car chaque jour, on ne savait pas si on allait en avoir assez. Sans ces dons, on n’aurait pas tenu.

D’autres, comme le docteur Xavier Lambertyn, le président de l'Association départementale d'organisation de la permanence des soins de l'Oise, Adops 60 (qui assure les urgences médicales le week-end), ont dû en passer par un bras-de-fer avec les autorités. Il réclamait 200 masques pour lui-même et 12 autres médecins. "Le premier Français décédé du Covid-19 sans avoir de lien avec la Chine venait de mourir à Crépy-en-Valois. On voulait assurer les gardes sans risque d’être contaminés ou de contaminer nos patients." Après avoir menacé de fermer les permanences de soins, il a finalement obtenu gain de cause au bout de deux jours de discussions et d’une vingtaine de coups de téléphone. L’agence régionale de santé lui livrera des masques, "mais à chaque fois, c’était une livraison au masque près, et juste pour le week-end. Ça a été très pénible".

"Ils ont mis un bon mois avant d’être honnêtes"

Entre lassitude et colère, certains médecins ont le sentiment d’avoir été trompés par les plus hautes autorités. "Ils nous ont annoncé qu’on allait avoir des masques et on ne les a pas eus. Ils ont mis un bon mois avant d’être honnêtes, fulmine Jean-Paul Hamon, de la Fédération des médecins de France. Ils ne nous ont jamais dit qu’ils manquaient de masques, poursuit-il. Ils étaient complètement à la rue. Ils ont fini par nous expliquer que des centaines de millions de masques avaient été commandés, mais que, comme ils étaient essentiellement fabriqués à Wuhan, ils avaient des difficultés à s’approvisionner parce que le monde entier en réclamait."

Trois médecins membres du collectif C19, Emmanuel Sarrazin, le médecin de Tours, Philippe Naccache, et Ludovic Toro, soutenus par plus de 600 personnels de santé, ont porté plainte contre Olivier Véran, le ministre de la Santé. Ils ont saisi la Cour de justice de la République, seule instance habilitée en France à juger des actes commis par des membres du gouvernement dans l'exercice de leurs fonctions. Leur avocat, Maître Fabrice Di Vizio, estime que "le gouvernement n'a pas présenté jusque-là de preuves de commandes ou de contrats pour les équipements nécessaires" de protection, comme des masques. Ces trois médecins ont également déposé plainte contre Agnès Buzyn, l'ancienne ministre de la Santé, et le Premier ministre Edouard Philippe. Leur avocat les accuse de s'être "abstenus" de prendre à temps des mesures pour endiguer l'épidémie de Covid-19.

"Je ne fais pas partie de ceux qui ont porté plainte. Ce n’est pas le moment, estime pour sa part Jean-Paul Hamon. Mais quand les choses seront calmées, on réclamera des comptes et des têtes."

 

Laetitia Cherel et Cellule investigation de Radio France

Publié le 01/06/2020

La majorité présidentielle rejette la création d’un Pôle public du médicament

 

Par Rozenn Le Saint (site mediapart.fr)

 

Face aux pénuries révélées par la crise du Covid-19, La France insoumise propose la création d’un établissement public qui gèrerait les stocks et produirait les remèdes manquants. Les députés LREM l’ont rejetée en commission et demandent de simples rapports. L’idée sera soumise au vote le 4 juin.

Une première occasion de joindre la parole aux actes a été manquée le 27 mai. Les députés de la majorité présidentielle ont évacué la proposition de La France insoumise (LFI) de créer un Pôle public du médicament dans le but d’éviter de futures pénuries, en commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale. Une chance de se rattraper se présente ce mercredi 4 juin : la proposition, aujourd’hui vidée de sa substance, sera discutée, peut-être retravaillée et votée dans l’hémicycle en séance publique.

L’annonce très « America first » du PDG de Sanofi, le 13 mai, avait agité l’exécutif français. Paul Hudson expliquait que le fleuron pharmaceutique tricolore donnerait la priorité aux Américains pour les premières commandes d’un éventuel vaccin contre le Covid-19 produit sur leur territoire pour récompenser les États-Unis de l’investissement de leur ministère de la santé dans son aide à la recherche (lire aussi La France délaisse la course au vaccin contre le Covid-19).

« Il est nécessaire que ce vaccin soit un bien public mondial, extrait des lois du marché », avait répliqué Emmanuel Macron. Au cours de cette crise sanitaire, les ministres ont souvent rappelé l’importance de « retrouver de la souveraineté et de l’autonomie, et de lancer une réflexion pour relocaliser la production nationale de médicaments », comme l’admettait le ministre de la santé, Olivier Véran, le 19 avril, par exemple.

À quand le passage de la réflexion à l’action ? Au plus fort de la crise du Covid-19, les tests de dépistage et les médicaments vitaux pour les patients Covid-19 en réanimation ont cruellement manqué. En cas de pandémie, tel que l’imaginent les députés du parti de Jean-Luc Mélenchon, le Pôle public du médicament aurait les moyens de les produire pour subvenir aux besoins de la population. Il serait aussi chargé de « garantir l’approvisionnement d’une réserve stratégique de médicaments essentiels » et « d’assurer que le stock national de médicaments soit suffisant pour faire face aux demandes de toute nature ».

« Quand j’entendais toutes ces paroles, j’imaginais que le fameux “monde d’après” allait arriver. Dommage », a lâché la députée LFI de Meurthe-et-Moselle et rapporteure du texte Caroline Fiat, dégoûtée au terme de l’examen du texte en commission parlementaire. La proposition en ressort désossée : sa colonne vertébrale, la création d’un établissement public de recherche et de production des remèdes, a été éjectée en 45 minutes.

Caroline Fiat, député La France insoumise, janvier 2020 © Ludovic Marin / AFP

Pendant la crise, cette aide-soignante de profession a en parallèle prêté main-forte à l’hôpital. « Avec le Pôle public du médicament, en tant que soignants, nous n’aurions plus à subir les conséquences des ruptures de stock en série, en cherchant des médicaments de substitution quand l’habituel n’est plus disponible. Et tout ça parce que l’industrie pharmaceutique ne le produit plus, car elle estime qu’il ne rapporte plus assez ! Les soignants et les patients sont sacrifiés », se désole-t-elle.

Pour toute réponse, Audrey Dufeu Schubert, députée LREM, a estimé que la création de ce service public du médicament ne « [répondait] pas à l’enjeu ». Elle a cité les solutions déjà enclenchées en brandissant la feuille de route annoncée en juillet 2019 par le ministère de la santé pour lutter contre les pénuries de médicaments. Une des actions envisagées vise à « réfléchir à la pertinence et la faisabilité de la mise en place d’une solution publique permettant de sécuriser l’approvisionnement en MITM [médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, qui sont vitaux pour les patients – ndlr] ».

Pour l’heure, la Direction générale de la santé (DGS) ne nous a pas fait part de l’état d’avancement de cette réflexion, ni de la date de publication prévue du rapport de Jacques Biot sur les pénuries de médicaments, rapport également « attendu » par Audrey Dufeu Schubert. Initialement commandé pour une remise en décembre 2019, la DGS indiquait le 28 janvier 2020 à Mediapart qu’il était « en cours de finalisation ».

En attendant, donc, LREM a fait remplacer l’article proposant de créer un Pôle public du médicament du texte de LFI par la demande de deux nouveaux rapports sur le sujet… Un « frondeur », Aurélien Taché, avait annoncé quitter le parti présidentiel le 17 mai, dans le Le JDD, déplorant que « l’ouverture » du parti ne se soit « faite que vers la droite », pour devenir membre d’Ecologie démocratie solidarité. Il s’est lui aussi contenté de demander un énième rapport, cette fois sur l’impact des incitations fiscales à la recherche et à la production.

Et ce, en réponse à un article de la proposition de loi rejeté, qui suggérait que pour financer le Pôle public du médicament, il faudrait supprimer le crédit impôt recherche (CIR) et rediriger l’argent qui lui est aujourd’hui dévolu vers le nouvel établissement. « En dix ans, Sanofi a reçu, sans aucun contrôle, 1,5 milliard d’euros au titre du CIR. Dans la même période, le laboratoire a supprimé plus de 2 800 postes de recherche », appuie l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament.

Son cofondateur, Jérôme Martin, peste : « La majorité présidentielle ne fait déjà que cela, demander des rapports quand il faut agir. Un groupe qui a mis en scène son départ de LREM pour préparer un “jour d’après” ne propose pas mieux. Ces députés qui ont rejeté le cœur du texte font semblant d’avoir compris ce qui s’est passé pendant la crise. Ils auront à rendre des comptes à la prochaine grosse pénurie de médicaments. L’irresponsabilité politique a ses limites ! »

Un appel de la société civile à soutenir la création d’un pôle public du médicament

Le 29 mai, l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament a lancé un appel commun avec des ONG comme Oxfam, des associations de défense de patients telles que Act Up ou l’Apesac, des syndicats comme la CGT ou SUD Chimie, le collectif de soignants Inter-Urgences et des chercheurs pour soutenir cette proposition de créer un Pôle public du médicament.

« Une réelle planification sanitaire doit être mise en place et doit être accompagnée d’une production publique locale du médicament : pour approvisionner notre marché national à hauteur des besoins, mais également pour envisager une coopération européenne et internationale essentielle à un accès réellement universel », énonce l’appel. Ces militants espèrent encore un électrochoc d’ici au vote de l’ensemble des députés le 4 juin.

Le rapport de Jacques Biot, ancien président de l’École polytechnique, devait déjà répondre à bon nombre de questions anciennes mises sur le devant de la scène pendant la crise sanitaire. Dans sa lettre de mission que Mediapart a pu consulter, le premier ministre attend de lui qu’il étudie « les incitations et moyens pouvant être proposés à la relocalisation en France ou en Europe de la fabrication de certains médicaments et principes actifs dont l’approvisionnement ne serait pas suffisamment sécurisé ».

La source du problème de ces pénuries est connue depuis longtemps : les premières étapes de leur fabrication ont stratégiquement été délocalisées par l’industrie pharmaceutique en dehors de l’Europe, accentuant notre dépendance, essentiellement vis-à-vis de l’Asie, de la Chine et de l’Inde, en particulier.

Les députés du MoDem et de Les Républicains (LR) se sont alignés sur la position de la majorité présidentielle lors de la présentation du texte de LFI. Les parlementaires LR ont même repris l’argumentaire classique du lobby des entreprises du médicament, le Leem : « Rogner les prix du médicament année après année n’est pas de nature à résoudre les choses », ont soutenu Bernard Perrut et Gilles Lurton, à l’unisson. Ce dernier a insisté : « Cela incite l’industrie pharmaceutique à s’exiler dans les pays où la main-d’œuvre est moins coûteuse. »

« Nous disons stop aux pénuries, il faut que l’on soit autonomes tout le temps. Quand il arrive une crise comme [celle que] nous avons connue, on ne peut plus compter sur les autres pays et on se retrouve le bec dans l’eau », argumente encore Caroline Fiat. Son collègue de LFI, Adrien Quatennens, souligne aussi : « Cette crise est révélatrice d’un problème ancien. Le Pôle public du médicament permettrait de produire les molécules indispensables, dont nous pouvons avoir besoin tout le temps. »

Pierre Dharréville, député de la Gauche démocrate et républicaine, soutient également la création d’un Pôle public du médicament, mais toutes les initiatives législatives passées de son parti ont échoué. Il a d’ailleurs dans ses tiroirs une nouvelle proposition de loi créant un tel service public du médicament : « Pour assainir le marché, il faut un acteur public », assure-t-il. « Le Pôle public du médicament, en tant qu’alternative de production, permettrait de fournir les hôpitaux quand ils sont en carence et servirait à mettre la pression sur l’industrie pharmaceutique, notamment sur les prix », soutient quant à elle Sandrine Caristan, adhérente à SUD Chimie.

La crise du Covid-19 a fait sortir de l’ombre le combat du personnel de l’usine de façonnage de médicaments Famar de Saint-Genis-Laval, près de Lyon, en redressement judiciaire (lire aussi Des ministères aux affaires : les folles manœuvres du conseiller Supplisson). « Famar pourrait être un bon point de départ d’un Pôle public du médicament si l’État se portait acquéreur et reprenait l’outil de production ainsi que les salariés, au savoir-faire précieux », suggère alors Pierre Dharréville.

Toujours concernant le rapport attendu de Jacques Biot, Édouard Philippe lui avait demandé d’expertiser « la pertinence d’une solution mixte public-privé pour la production de certains médicaments anciens, en cas de pénurie avérée ». « À cette fin, vous analyserez notamment les expériences étrangères et spécifiquement aux États-Unis », précise la lettre de mission. Outre-Atlantique, Civica RX, une fondation à but non lucratif regroupant 1 200 hôpitaux américains, las des ruptures de stock à répétition, produit ainsi ses propres génériques, les copies des remèdes « de marque ».

Le Pôle public du médicament pourrait fabriquer ces « anciens » médicaments, ceux qui ne sont plus protégés par un brevet, pour lesquels le laboratoire premier producteur ne jouit plus d’un monopole. Ce sont généralement ceux qui se retrouvent en rupture de stock, abandonnés par l’industrie pharmaceutique, qui les juge insuffisamment rentables dès lors que les prix diminuent avec l’arrivée de la concurrence des génériques.

La proposition de loi initiale envisageait aussi que le Pôle public du médicament puisse produire de nouveaux remèdes, toujours protégés par un brevet. Et ce, en facilitant le recours à la licence d’office. Elle consiste à suspendre l’effet de monopole d’un brevet et à permettre à d’autres fabricants de produire et de fournir le produit. Le dispositif existe déjà depuis 1992 dans l’arsenal législatif hexagonal s’agissant du médicament « si l’intérêt de la santé publique l’exige ». Mais cette arme n’a jamais été dégainée en France.

« Les États peuvent s’approprier un médicament considéré comme stratégique pour servir l’intérêt public, en cas de pénurie ou de prix demandés exorbitants, explique Alain-Michel Ceretti, administrateur de France assos santé. Marisol Touraine avait menacé de le faire quand les fabricants de traitement pour l’hépatite C exigeaient des tarifs trop élevés. C’est une bombe atomique. Dans les négociations, il faut être crédible. Si vous avez dans votre manche un atout que vous ne sortez jamais, vous n’êtes plus crédible », se désole-t-il. La proposition de loi prévoit un élargissement de ce mécanisme aux dispositifs médicaux comme les essentiels tests de dépistage du Covid-19 : cette partie-là du texte, et c’est bien la seule, a été adoptée en commission parlementaire.

Le 19 mars, en pleine crise du Covid-19, Israël a fait usage de la licence d’office. Il s’agissait de fabriquer des copies d’un médicament contre le VIH testé en combinaison avec d’autres produits comme traitement contre le coronavirus, le Kaletra, commercialisé par Abbvie. « Dès le 20 mars, Abbvie a informé le Medicines Patent Pool [une organisation internationale de santé publique qui vise à améliorer l’accès aux traitements – ndlr] qu’il renonçait dans le monde entier à toute mesure qui empêcherait la fabrication de génériques du Kaletra, même s’il était toujours sous brevet ! Cela donne un ordre d’idée du pouvoir de la licence d’office », relate Ellen’t Hoen, experte hollandaise en politique du médicament et en propriété intellectuelle.

L’outil pourrait être particulièrement bienvenu en cas de découverte d’un traitement efficace contre le Covid-19 ou d’un vaccin, du fait de l’explosion prévisible de la demande. « Ce que nous avons vu par le passé, avec la grippe H1NI par exemple, c’est que les pays riches ont passé d’importantes commandes de vaccins, à tel point qu’il n’y en avait pas assez pour tout le monde. Les pays en développement et les plus pauvres sont passés à côté. Cela ne peut plus arriver », plaide Ellen’t Hoen. D’autres pays ont aussi adopté des mesures facilitant l’usage de la licence d’office dans le contexte de crise du Covid-19, comme l’Allemagne, le Canada, le Chili ou l’Équateur.

<Publié le 30/05/2020

Hôpital. ​​​​​​​Grand prix du mépris pour le Ségur de la santé

 

Cécile Rousseau (site humanite.fr)

 

La première semaine de la grande concertation menée par le gouvernement a réussi à cristalliser le mécontentement en excluant des discussions toute une partie des acteurs du secteur.

Des médailles jetées à la poubelle. Le geste fort des soignants de l’hôpital Charles-Foix à Ivry-sur-Seine lors des « mardis de la colère » s’inscrit dans la vague de déception qui a submergé une majorité des acteurs du secteur en cette semaine d’ouverture du « Ségur de la santé ». « Nous avons bien compris que le gouvernement souhaitait poursuivre sa politique plus loin et plus fort, comme l’a exposé Édouard Philippe notamment sur le plan Ma santé 2022, déplore Mireille Stivala, secrétaire générale de la CGT santé-action sociale. On nous disait déjà à l’époque que c’était un moment historique, on commence à avoir l’habitude… Pendant ces premiers jours, nous n’avons en revanche jamais entendu parler des effectifs à l’hôpital alors que c’est une question primordiale. » Le sentiment est également mitigé du côté des internes en médecine. Comme le précise Justin Breysse, président de l’Isni (Intersyndicale nationale des internes), « nous avons exprimé à tour de rôle nos revendications mais ce n’était pas vraiment un dialogue. Il y avait beaucoup de représentants institutionnels, des directeurs d’hôpitaux et d’agences régionales de santé (ARS). Le premier ministre a estimé lundi qu’il n’y avait pas de souci de gouvernance à l’hôpital, juste des problèmes de management, nous pensons au contraire qu’il faut remettre de la démocratie dans tout ça ».

Après un lancement en grande pompe lundi, la première journée de discussion mardi autour des carrières et rémunérations n’a pas laissé un souvenir impérissable. Alors que les participants avaient demandé le montant de l’enveloppe allouée pour les revalorisations salariales, ils se sont heurtés au silence avant de découvrir le lendemain dans les Échos que l’État pourrait débloquer 5 à 6 milliards d’euros par an pour les infirmiers et les aides-soignants, soit 250 euros brut par mois. « Il faut savoir quelle somme sera précisément dédiée aux salaires et si les dettes des hôpitaux ne rentrent pas dans cette somme, poursuit Mireille Stivala. En ce qui nous concerne, nous sommes favorables à une augmentation du point d’indice de 20 % dans la fonction publique hospitalière. Il faut rendre nos métiers attractifs. Le gouvernement doit donner un signe fort maintenant et s’engager ensuite à poursuivre la discussion sur la durée. »

Les méthodes de sélection des acteurs du Ségur posent aussi problème. De nombreux collectifs et syndicats présents en visioconférence lors du raout médiatique du lundi n’ont, à leur grande surprise, pas été invités pour la suite. Jeunes médecins s’est ainsi vu claquer la porte au nez. « Le ministre de la Santé refuse qu’on vienne. On ne sait pas pourquoi, lance Emanuel Loeb, président de l’organisation, sauf que notre syndicat est représentatif, ils sont donc obligés de nous convoquer selon la loi. Notre avocat a déposé un référé liberté, nous aurons le résultat ce vendredi. Dans le discours d’Édouard Philippe, il y a des choses que l’on n’a pas du tout comprises, comme la remise en cause du statut de praticien hospitalier, qui va à l’encontre des désirs de la profession. »

Des pans entiers du secteur se retrouvent invisibilisés

De leur côté, les paramédicaux se sentent une nouvelle fois la cinquième roue du carrosse. Les infirmiers de bloc opératoire diplômés d’État (Ibode) ont fait part de leur déception de ne pas être conviés. Une pilule qui a d’autant plus de mal à passer après la crise du Covid, où ils ont été en première ligne. « Comme d’habitude, les personnels du terrain, les petites mains, ne sont pas écoutés, lâche Rachid Digoy, président du collectif Inter-blocs. On se sent méprisés alors que l’on a été surexposés au coronavirus, qu’on nous a transférés des blocs en réanimation et que nos plannings ont été changés de semaine en semaine. Aujourd’hui, nous sommes en train de rattraper les opérations qui n’ont pas pu avoir lieu pendant le pic de la pandémie. Nous avons beaucoup de responsabilités pour un salaire de 1 970 euros brut en début de carrière. » Le collectif a d’ailleurs porté plainte contre les 32 CHU du pays pour mise en danger de la vie d’autrui à cause du manque persistant de masques FFP2 dans les blocs. En pointe d’une mobilisation dans les services d’urgences depuis mars 2019 qui n’a cessé de s’élargir, le collectif Inter-urgences n’a également pas eu voix au chapitre. « Le ministère nous a répondu qu’il ne voulait pas des spécialités, détaille Hugo Huon, porte-parole du collectif. Pourtant, nous sommes au croisement de tous les services de l’hôpital, mais aussi de la médecine de ville, de la psychiatrie. Nous allons continuer à nous mobiliser, occuper le terrain à l’extérieur. »

Alors que ce Ségur devait être l’occasion de repenser de fond en comble le système de santé, des pans entiers du secteur se retrouvent invisibilisés. Les sages-femmes, dont l’activité n’a pas faibli durant la période du confinement, ont découvert, abasourdies, qu’il n’y avait aucun représentant de la périnatalité dans cette grande concertation. « À croire que la santé des femmes n’est pas importante, lance Caroline Combot, secrétaire générale de l’Organisation nationale syndicale des sages-femmes (ONSSF). Nous sommes pourtant en contact avec le ministère depuis des mois pour revoir les décrets de périnatalité qui sont en vigueur depuis vingt ans et obtenir plus d’effectifs. Nous sommes considérés comme du personnel médical, mais nous faisons partie de la fonction publique hospitalière. Nous sommes dans une situation spécifique avec des demandes spécifiques. »

35 heures, le doute plane

Autre motif d’inquiétude, même si mardi Nicole Notat, ex-secrétaire nationale de la CFDT et coordinatrice contestée du Ségur, a assuré que les 35 heures à l’hôpital ne seraient pas remises en cause, le doute plane. Pour le docteur Anne Geffroy-Wernet, présidente du SNPhare, Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs, également non convié aux concertations : « Il ne faudrait pas que les avancées sur les rémunérations servent de contreparties pour faire sauter les 35 heures, sinon ça ne va pas le faire ! Le gouvernement dit qu’il veut aller vite. Mais ça fait dix ans qu’on démantèle l’hôpital. Aujourd’hui, 30 % des postes de réanimateur vacants sont pris par des contractuels et cela fait des années que les médecins en milieu de carrière n’ont rien obtenu en termes de revalorisations. J’ai des collègues qui veulent changer de métier depuis la crise du Covid. La colère est toujours là. »

Comme l’analyse Mireille Stivala, la stratégie de l’exécutif est claire. « Il s’agit de diviser entre les différents métiers alors que ce Ségur doit être un lieu d’expression large. Lors des interventions, on voit bien que Nicole Notat ne connaît aucun des acteurs de la santé. Ils veulent nous faire discuter en bilatérales alors que nous souhaitons des multilatérales. Nous n’avons aucune visibilité sur la suite au calendrier. Nous savons juste que nous serons en comité de pilotage le 5 juin et c’est tout. Nous n’avons jamais vu de telles méthodes de la part d’un gouvernement. » Pour tous, les délais impartis pour aboutir à une rénovation du système, d’ici fin juin, avant une présentation du plan mi-juillet, sont juste intenables. Le Ségur ne fait donc que renforcer la détermination. Ce jeudi, les « JeDis Colère » ont battu leur plein dans de nombreux hôpitaux du pays, de Paris à Besançon en passant par Saint-Denis, pour maintenir la pression jusqu’à la mobilisation nationale du 16 juin prochain.

Publié le 25/05/2020

Vandana Shiva : « Avec le coronavirus, Bill Gates met en place son agenda sur la santé »

 

par Barnabé Binctin, Guillaume Vénétitay (site bastamag.net)

 

L’écologiste indienne, figure de la lutte contre les OGM et Monsanto, est très critique du « philanthrocapitalisme », incarné notamment par Bill Gates et sa fondation. Pour elle, cette générosité désintéressée cacherait une stratégie de domination bien rodée. Entretien.

« Le philanthrocapitalisme (…) ne relève guère de la charité ou du don, mais plutôt du profit, du contrôle et de l’accaparement. Il s’agit d’un modèle économique d’investissement et d’un modèle politique de contrôle qui étouffent la diversité, la démocratie et les solutions alternatives et qui, en attribuant des aides financières, exercent une domination et valent de nouveaux marchés et monopoles au milliardaire  ».

C’est ainsi que Vandana Shiva définit le « philanthrocapitalisme », dans son dernier ouvrage paru à l’automne dernier, 1%, reprendre le pouvoir face à la toute-puissance des riches (éd. Rue de l’échiquier, 2019). Ce « philanthrocapitalisme » est symbolisé par Bill Gates, 2ème fortune mondiale. Sa Fondation Bill et Melinda Gates, son principal instrument pour les donations, est très active en Inde. Sa visibilité médiatique face à la crise actuelle, et les millions qu’il investit dans la recherche d’un vaccin, en fait une cible privilégiée des théories du complot. Il est cependant utile de s’interroger, et de critiquer, ce nouveau pouvoir que le fondateur de Microsoft a acquis, aux côtés d’autres milliardaires comme Jeff Bezos (Amazon, 1ère fortune mondiale), Mark Zuckerberg (Facebook, 7ème fortune mondiale) ou, en France, Bernard Arnault (LVMH, 3ème fortune mondiale). Un nouveau pouvoir loin de relever d’une générosité désintéressée.

Réalisé avant l’émergence de cette pandémie, cet entretien a été volontairement actualisé de deux questions au début, auxquelles Vandana Shiva a répondu par mail le 7 mai.

Basta ! : Comment analysez-vous la crise du Covid-19 ? Peut-on parler de crise écologique ?

Vandana Shiva : Nous ne sommes pas face à une seule crise. Il y en a trois qui interviennent simultanément : celle du Covid-19, celle des moyens de subsistance et, par ricochet, celle de la faim. Elles sont les conséquences d’un modèle économique néolibéral, basé sur le profit, l’avidité et une mondialisation menée par des multinationales. Il y a un fondement écologique à cette situation : par exemple, la destruction des forêts et de leurs écosystèmes favorise l’émergence de nouvelles maladies. Ces trois crises amènent à la création d’une nouvelle classe. Ceux que j’appelle “les laissés pour compte”, exploités par le néolibéralisme et l’émergence de dictatures numériques. Il faut une prise de conscience : l’économie dominée par les 1% n’est pas au service du peuple et de la nature.

La crise du coronavirus peut-elle justement renforcer le pouvoir de ces « 1% » et des « philanthrocapitalistes » comme Bill Gates, figure centrale de votre livre ?

Cette crise confirme ma thèse. Bill Gates met en place son agenda pour la santé, l’agriculture, l’éducation et même la surveillance. Pendant 25 ans de néolibéralisme, l’État s’était mué en État-entreprise. On observe désormais une transformation en un État de surveillance soutenu par le philanthrocapitalisme. Ces 1% considèrent les 99% comme inutiles : leur futur, c’est une agriculture numérique sans paysans, des usines totalement automatisées sans travailleurs. En ces temps de crise du coronavirus, il faut nous opposer et imaginer de nouvelles économies et démocraties basées sur la protection de la terre et de l’humanité.

Vous assimilez ce contrôle à une nouvelle forme de colonisation, et qualifiez même Bill Gates de « Christophe Colomb des temps modernes » : pourquoi cette comparaison ?

Parce que Bill Gates ne fait que conquérir de nouveaux territoires. Ce n’est pas simplement de la philanthropie, au sens d’un don à la collectivité, comme cela a toujours existé dans l’Histoire. En réalité, ce sont des investissements qui lui permettent de créer des marchés dans lesquels il acquiert des positions dominantes. Dans le capitalisme, il y a des interlocuteurs qui font du profit. Mais avec la philanthropie, Bill Gates donne quelques millions mais finit par prendre le contrôle d’institutions ou de secteurs qui valent plusieurs milliards ! On le voit bien dans la santé ou l’éducation, qu’il contribue à privatiser et à transformer en véritables entreprises.

C’est aussi le cas dans l’agriculture, où Bill Gates utilise les technologies digitales comme nouveau moyen pour faire entrer les brevets. La première génération d’OGM, censée contrôler les nuisibles et les mauvaises herbes, n’a pas tenu ses promesses, mais Bill Gates continue de mettre de l’argent pour financer l’édition du génome – comme si la vie n’était qu’un copier-coller, comme sur Word. Il pousse à cette technique et a créé une entreprise spécialement pour ça, Editas. Bill Gates veut jouer au maître de l’univers, en imposant une seule et unique façon de faire : une seule agriculture, une seule science, une seule monoculture, un seul monopole. C’est d’ailleurs également ce qu’il essaye de faire en s’attaquant au problème du changement climatique.

De quelle façon ?

Il fait la promotion de sa solution : la géo-ingénierie, qui est la modification intentionnelle des conditions météorologiques et du climat. C’est une idée stupide, non-écologique et complètement irresponsable, car elle s’en prend à la lumière solaire pour faire mécaniquement un “refroidissement planétaire.” Le problème, ce n’est pas le soleil, qui nous est indispensable, mais les combustions fossiles et notre système industriel et agricole. Il parle de géo-ingénierie à tous les chefs d’État. Je me souviens notamment de la COP 21, à Paris, en 2015, où il traînait partout. C’était incroyable, il était sur scène avec les chefs d’État, se comportait comme s’il était le patron de chaque gouvernement. En 40 ans de carrière auprès des institutions de l’ONU, je n’avais jamais vu quelque chose de semblable. C’est une vraie transformation.

Diriez-vous qu’il est désormais plus puissant que des États ou que des institutions internationales telles que le FMI ou la Banque mondiale ?

Il est bien plus puissant. Quand la Banque mondiale a voulu financer le barrage de Sardar Sarovar en Inde à la fin des années 1980, il y a eu des protestations et elle a fini par reculer (le barrage a tout de même fini par être inauguré en 2017 par Narendra Modi grâce à d’autres circuits de financement, devenant le deuxième plus grand barrage au monde, ndlr). L’impunité de la Banque mondiale a des limites, elle ne peut pas échapper à ses responsabilités. Alors que Bill Gates, lui, continue de contourner les obstacles, toujours. Même si cela échoue à un endroit, il cherchera à déréguler à côté.

Je me suis rendu compte que ce que nous avions réussi à stopper en Inde, Bill Gates l’a financé pour l’implanter ailleurs. Comme les OGM, encore une fois : en 2010, Monsanto a par exemple essayé d’introduire une aubergine OGM. L’Inde a été une terre d’expérimentations pour développer des nouvelles technologies destructrices. Le ministre de l’environnement avait organisé des auditions publiques pour savoir ce que les paysans, les scientifiques et les consommateurs en pensaient – d’ailleurs, je dis toujours que c’est la première fois qu’un légume était le sujet d’un débat démocratique profond…

L’aubergine OGM a été bannie sur la base de ces consultations, mais Bill Gates a ensuite trouvé un moyen de la financer et de la promouvoir au Bangladesh. Or si c’est approuvé au Bangladesh, cela inonde forcément l’Inde puisque c’est une frontière non-contrôlée. Aujourd’hui, c’est à l’Afrique qu’il s’attaque, où il met des milliards de dollars pour promouvoir une nouvelle révolution verte, avec des produits chimiques et des OGM, en forçant les pays africains à réécrire leurs lois pour autoriser ces semences.

Comment expliquez-vous un tel pouvoir, aujourd’hui ?

Il a créé et investi 12 millions de dollars dans la Cornell Alliance for Science, qui se présente comme une institution scientifique mais n’est qu’un organe de communication. À chaque fois qu’il y a un débat, il fait venir cette « institution » qui élabore une propagande mensongère en faveur des biotechnologies. Parce que c’est Bill Gates, le New York Times et CNN en parleront et en feront leur une… La philanthropie n’est qu’un prétexte pour lui : à travers elle, il pousse ses propres intérêts et influence des politiques gouvernementales. C’est une manière très intelligente d’entrer dans le jeu sans se plier aux règles. Parce que si une entreprise dit à un gouvernement : « Voici mon argent, faites-ça », ça ne peut pas marcher, elle se fait forcément mettre dehors. Bill Gates, lui, joue de son image. Les gens le voient encore à travers Microsoft, comme un génie et un géant de l’informatique. De brillants ingénieurs ont pourtant fait bien mieux et ont lutté pour garder des logiciels open-source et un Internet ouvert, contrairement à lui. Bill Gates n’est pas un inventeur. Il introduit des brevets, c’est comme ça qu’il a bâti son empire.

Dans votre livre, vous insistez aussi sur l’utilisation de la technologie et des algorithmes…

La technologie a été élevée au rang de religion. Elle est devenue la religion des 1%, exactement comme la chrétienté aux États-Unis avait donné une légitimité aux 1% de l’époque pour exterminer 99% des Amérindiens, au nom de la « mission civilisatrice ». Il y a aujourd’hui des millions de gens qu’on veut « civiliser » avec ces nouveaux outils de communication ou de paiement. La technologie est d’ailleurs plus qu’un outil. C’est un instrument de pouvoir très puissant afin de collecter des informations que l’on peut ensuite manipuler à différentes fins. Vous utilisez ces technologies au quotidien, mais elles sont surtout un moyen de plus de vous mettre sous contrôle.

Là encore, derrière cette révolution numérique, on retrouve Bill Gates. Il a par exemple joué un rôle prépondérant dans la démonétisation en Inde ! Faire disparaître l’argent liquide pour développer les transactions numériques, c’est évidemment une façon d’accélérer la révolution numérique dont il tire profit. Or, de la même façon que les brevets sur les semences sont une tentative malhonnête destinée à mettre les paysans « hors la loi » en déclarant la conservation de semences illégale, la « démonétisation » perturbe directement les pratiques économiques du plus grand nombre, lesquelles représentent 80 % de l’économie réelle en Inde. C’est une forme de dictature technologique. Dans aucun des deux cas, cela ne résulte d’un choix souverain du peuple indien.

Et en même temps, dans les urnes, les gens finissent par voter pour les représentants de cette politique des 1%, comme en Inde par exemple, où Narendra Modi a été réélu confortablement l’année dernière. Comme s’il y avait une nouvelle forme de « servitude volontaire » ?

Nous ne sommes plus vraiment dans une démocratie électorale honnête, où les gens votent en connaissance de cause et en pleine conscience des enjeux ! Aujourd’hui, les algorithmes façonnent en grande partie le système électoral. En Inde, pour les dernières élections, ils ont autorisé les entreprises et les particuliers à faire des dons anonymes aux partis politiques. Cela veut dire que les plus grandes entreprises du monde ont pu financer les élections, ce qui était illégal jusque-là. Résultat, la grande majorité de ces dons sont arrivés dans les caisses d’un seul parti [le BJP, droite nationaliste, au pouvoir, ndlr]. Les élections indiennes ont coûté plus cher que les élections américaines – or l’Inde est quand même loin d’être un pays riche. On peut donc se demander d’où vient cet argent…Il est impossible d’avoir une démocratie honnête et fonctionnelle, si le peuple ne vote plus de façon souveraine. Cette perte d’autonomie, dans tous les domaines, c’est tout l’enjeu politique pour les 1%.

Le choix du terme « 1% » peut paraître un peu simplificateur, voire simpliste : pourquoi vous paraît-il être un mot d’ordre approprié, aujourd’hui ?

Le 1% est en soi une valeur approximative, je parle surtout des quelques milliardaires qui contrôlent la moitié des ressources de la planète. Ces milliards vont directement à des fonds d’investissement. Avant, les plus grosses entités étaient des firmes : Monsanto, Coca-Cola... Aujourd’hui, ce sont des nains. Elles sont détenues par les mêmes fonds d’investissement : BlackRock, Vanguard, etc. En réalité, il n’y a qu’une seule économie, celle des 1%. Ce sont eux qui détruisent. Les autres, les 99%, sont exclus. Ce sont les chômeurs d’aujourd’hui et de demain, les paysans déracinés, les femmes mis à l’écart, les peuples indigènes tués. Les 99% ne sont pas responsables, ils sont victimes. Ce sont les 1% qui sont responsables des dommages. Et nommer ce « 1% », c’est former un “nous” qui, ensemble, peut leur demander des comptes. Nous avons le droit, le devoir et le pouvoir de le faire. C’est une invitation à la solidarité et à l’action. Il faut que les 99% se lèvent.

Recueillis par Barnabé Binctin et Guillaume Vénétitay

Publié le 15/05/2020

Le chantage de trop de Sanofi : Big Pharma ne peut plus faire la loi

 

Thomas Lemahieu (site humanite.fr)

 

En prétendant délivrer son éventuel vaccin d’abord à l’Amérique de Donald Trump, Sanofi fait scandale, et dope les partisans d’une remise au pas des multinationales, afin de répondre aux besoins sanitaires sur la planète. D'autant que ce chantage du géant pharmaceutique n’est que la pointe émergée d'un système de prédation d'argent public et de restriction de l'accès aux traitements. Explications.

Le directeur général de Sanofi pouvait-il imaginer le scandale qu’il allait déclencher ? Mercredi soir, Paul Hudson a, avec ou sans naïveté, déclaré à l’agence de presse financière Bloomberg qu’en cas de mise au point réussie d’un vaccin contre le nouveau coronavirus par la multinationale française, les États-Unis seraient les premiers servis. Rien de plus normal, à ses yeux : pour essayer de protéger sa population, l’administration Trump aurait accepté de « partager le risque » en glissant quelques dizaines de millions d’euros à Sanofi dès le mois de février ; ils ont donc « droit aux plus grosses précommandes ». Au fond, le transfuge de Novartis qui a pris la tête de Sanofi l’été dernier n’a rien fait d’autre qu’édicter la règle cardinale des affaires au sein des Big Pharma : « Celui qui paye commande. » C’est le business, quoi !

Un géant qui bénéficie de milliards d’euros de la BCE

Mais voilà, tout remonte à la surface. Les superprofits, les pénuries, les logiques financières à l’œuvre dans la recherche qui doit être rentable, la privatisation des profits émanant de connaissances bâties dans un cadre public au départ, les aides d’État sans aucune contrepartie, etc. Sur ce dernier point, en plus du crédit d’impôt compétitivité emploi (Cice), du crédit d’impôt recherche (CIR) et des autres cadeaux donnés aveuglément en France, Sanofi se débrouille très bien en la matière à l’échelle européenne. Le géant pharmaceutique français était, l’année dernière, parmi les trois plus gros bénéficiaires de la manne de la Banque centrale européenne (BCE), à travers ses achats d’obligations émises par les multinationales (voir notre enquête) : d’après une estimation arrêtée en juillet 2019 par le quotidien économique italien Il Sole 24 Ore, ce sont 4,42 milliards d’euros au total qui lui avaient été apportés, et depuis lors, ce montant a, à l’évidence, encore gonflé, étant donné que la BCE vient d’acheter deux nouveaux lots de titres de dettes de Sanofi ces dernières semaines, au taux défiant toute concurrence de 1 % et 1,5 %.

Les États-Unis, eldorado des labos pharmaceutiques

Paul Hudson s’étend moins sur un autre aspect qui peut expliquer le privilège que Sanofi voudrait accorder aux États-Unis : pour les grands groupes pharmaceutiques mondiaux, le pays demeure un eldorado absolu car les prix des traitements et des vaccins n’y sont pas encadrés, et du coup les bénéfices attendus peuvent vite s’avérer mirobolants. Jeudi, Olivier Bogillot, le président de Sanofi France, a, lui, choisi d’en rajouter dans une forme d’enchère, en appelant l’Union européenne à être « aussi efficace » que Donald Trump « en nous aidant à mettre à disposition très vite ce vaccin ». Une manière de reluquer allègrement sur le pactole de 7,4 milliards d’euros amassé dans le cadre d’un appel aux dons, avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la fondation Bill et Melinda Gates notamment, lancé il y a une quinzaine de jours par Bruxelles…

Des accords avec Gilead, détenteur du brevet du Remdevisir

Le chantage de Sanofi n’est, en réalité, que la pointe émergée de l’iceberg, comme l’illustre une autre information tombée à peu près au même moment. Connue pour ses tarifs souvent prohibitifs sur le marché américain, la multinationale Gilead, détentrice des brevets sur le Remdevisir, un des traitements qui, malgré des résultats controversés jusqu’ici, figure dans divers essais cliniques en cours pour soigner les malades atteints par le nouveau coronavirus, a officialisé un accord de licence avec plusieurs autres labos dans le monde afin de permettre une production et une distribution plus importante de ce médicament, développé dans la sphère de la recherche publique avant d’être privatisé. Mais ce programme écarte, d’après l’ONG états-unienne Public Citizen, près de 3,7 milliards de personnes dans le monde entier qui devront toujours passer par Gilead, selon ses capacités de production et à ses conditions financières, pour obtenir le traitement éventuellement efficace.

Vaccins et traitements, des biens publics 

Un accès universel à des tarifs abordables sur la planète pour tous les futurs médicaments et vaccins contre le Covid-19… Cette exigence de civilisation a pris une ampleur sans précédent depuis le début de la pandémie. Elle sera au centre de l’assemblée générale de l’OMS qui démarre mardi prochain, en l’absence des États-Unis, qui ont suspendu leur participation financière à cet organisme multilatéral sans doute plus nécessaire que jamais.

En dépit du sabotage de Donald Trump et de ses alliés, comme le Brésilien Jair Bolsonaro, de plus en plus de dirigeants se positionnent sur la ligne d’un classement comme « biens communs mondiaux » des éventuels vaccins anti-coronavirus. « Ce n’est pas le moment de placer les intérêts des multinationales et des gouvernements des pays les plus fortunés au-dessus de l’impératif universel qui est de sauver des vies, ou de laisser ce devoir moral aux forces du marché, écrivent le premier ministre pakistanais, Imran Khan, le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, et une cinquantaine d’ex-chefs d’État et de gouvernement dans une tribune parue ce jeudi. L’accès aux vaccins et aux traitements, ces biens publics mondiaux, est dans l’intérêt de toute l’humanité. Nous ne pouvons pas laisser les monopoles, le jeu de la concurrence et les nationalismes bigleux se mettre en travers du chemin. »

Un appel à la coopération mondiale

Alors que l’Union européenne soumet une proposition à l’assemblée générale de l’OMS visant à constituer sous l’égide de l’institution multilatérale un pôle d’échanges sur les traitements et vaccins anti-Covid-19, les coalitions d’ONG et d’associations essaient de se faire une place dans un cadre où les représentants de Big Pharma ont encore leurs entrées, à la différence des citoyens. Dans un communiqué publié ce jeudi et signé par 250 organisations du monde entier (dont Oxfam, MSF, Attac), elles appellent à entrer résolument dans une logique de « solidarité » et de « coopération mondiale ». « Le développement de médicaments, en s’appuyant sur des monopoles privés, est un échec pour le monde, dénoncent-elles. Les gouvernements devraient soutenir une recherche scientifique librement disponible et des pratiques de recherche pour les besoins sanitaires liés au Covid-19 qui permettent d’allier innovation et l’accès aux résultats. Les propriétaires des technologies de santé devraient placer les brevets, les secrets industriels, le savoir-faire, les cellules souches, les droits d’auteur, les logiciels, les données et toute autre propriété intellectuelle pertinente dans le domaine public. »

Publié le 27/04/2020

Faute de protection, des soignants souffrent, contaminent et succombent

 

Par Caroline Coq-Chodorge, Pascale Pascariello, Antton Rouget et Matthieu Suc (site mediapart.fr)

 

Des milliers de professionnels de santé et de pompiers sont aujourd’hui contaminés. Certains souffrent et meurent. D’autres continuent à travailler, et propagent ainsi le virus. L’AP-HP envisage pourtant de systématiser ce fonctionnement, selon une note interne obtenue par Mediapart.

·  Leur situation n’est jamais évoquée dans les statistiques diffusées chaque soir par le directeur général de la santé Jérôme Salomon. Pourtant, pas assez protégés, les soignants tombent malades, contaminent leurs propres patients, leurs proches, et meurent de l’épidémie. Le phénomène, d’une ampleur inédite, suscite l’inquiétude et l’exaspération de soignants, qui ne devraient pas être rassurés par une note interne de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) que Mediapart s’est procurée : le navire amiral des hôpitaux français prévoit de continuer à faire travailler, dans la perspective du déconfinement, les soignants testés positifs au Covid peu symptomatiques et non immunisés.

Initialement rédigée le 11 avril, la note a été mise à jour le 13 avril, après l’annonce par Emmanuel Macron de la date du 11 mai pour le déconfinement. Sur six pages, Martin Hirsch, son directeur adjoint François Crémieux, son directeur médical de crise, le professeur Bruno Riou, et son directeur de la stratégie de transformation de l’AP-HP, Frédéric Batteux, listent les risques auxquels l’AP-HP doit faire face, les solutions envisagées et la préparation du déconfinement.

« Les soignants étant exposés, il est indispensable de les considérer comme prioritaires pour les tests », indique le patron de l’AP-HP dans le document. Avant d’expliquer qu’une partie du personnel, même s’il est testé positif, devra en réalité continuer à travailler : « Induire une politique large d’éviction (des PCR + [testés positifs] pas ou peu symptomatiques ou des non immunisés) rendrait impossible la continuité du système des soins », justifie-t-il.

La direction de l’AP-HP organise ainsi la mise en danger des soignants mais sait que « cela sera un point très délicat à discuter et à faire accepter avant de commencer le dépistage à large échelle dans ces populations ». D’autant que le personnel est déjà exposé aux risques de « l’épuisement, du burn-out et du stress post-traumatique », exacerbés par « les premiers décès qui surviennent parmi les soignants » et par « l’extrême frustration de devoir toujours rationner les équipements de protections et certains médicaments ».

« L’exposition au risque est réelle et se traduit maintenant par des décès », reconnaît Martin Hirsch, en estimant qu’« il faut vite pouvoir leur dire [aux soignants] que leur situation est bien prise en compte », pour « éviter toute démobilisation alors que la crise sanitaire va se prolonger ».

Interrogée sur cette nouvelle doctrine, l’AP-HP minimise en parlant d’une « réflexion générale », et indique que la « politique appliquée » est celle d’un dépistage massif pour la sécurité du personnel. Mais ce nouvel hiatus illustre, si c’était nécessaire, l’absolue confusion qui règne : personne ne teste de la même façon, personne n’applique les mêmes précautions, personne ne fait remonter les infos à l’identique, et, dans ce contexte, il est impossible d’obtenir des statistiques nationales fiables.

À l’AP-HP, sur 100 000 personnels, 4 275 ont présenté des tests positifs au Covid-19. « 7 sont en réanimation et 3 sont décédés », précise Olivier Youinou, co-secrétaire du syndicat SUD Santé. L’AP-HP se félicite de son côté, le 23 avril, que « le nombre de personnels atteints par le virus continue à diminuer ».

Le 20 avril, 35 soignants ont été testés positifs, alors qu’ils étaient 200 en moyenne chaque jour deux semaines plus tôt. Selon nos calculs, au 14 avril, près d’un quart des tests positifs pratiqués dans les hôpitaux de Paris concernaient des soignants. Les autres établissements ne sont pas en reste : selon un document interne de l’Agence régionale de santé Île-de-France que nous avons pu consulter, le nombre de cas dans les établissements sociaux et médico-sociaux s’élève, au vendredi 24 avril, à 14 797 (225 nouveaux cas en 24 heures), dont 8 942 pour les seuls Ehpad de la région.

Les mêmes chiffres, impressionnants, témoignent de la déflagration de l’épidémie dans les hôpitaux de l’est du pays. Depuis le 1er mars, 571 agents de l’hôpital de Mulhouse ont été placés en arrêt de travail pour « Covid avéré ou suspecté ». Soit près de 10 % du personnel. « 26 professionnels ont été hospitalisés. » À ce jour, il y en a encore « 17 », selon la direction. « Aux urgences, environ 20 % du service a été contaminé », témoigne une infirmière de cet hôpital, qui dit avoir « baigné dans le virus pendant des semaines ».

À Strasbourg, 570 professionnels des hôpitaux universitaires ont été dépistés Covid positifs au jeudi 23 avril, dont « 235 » sont revenus au travail, indique l’établissement. Aux hôpitaux civils de Colmar, on comptabilise « 358 résultats Covid-19 positifs » depuis la mise en place d’un centre de prélèvements pour les soignants. Un médecin est hospitalisé.

 

L’hôpital est-il aujourd’hui un cluster, c’est-à-dire un lieu ou l’épidémie circule encore activement ? En réponse à nos questions, l’AP-HP affirme que « la grande majorité des cas de Covid-19 est d’acquisition communautaire et non hospitalière dans [ses] hôpitaux ». Cette thèse est de plus en plus contestée.

Le dernier soignant décédé, le médecin urgentiste de Lons-le-Saunier Éric Loupiac, 60 ans, mort du Covid-19 jeudi 23 avril, avait été contaminé le 6 mars, « au contact d’un des premiers patients atteints du Covid-19 qui s’est présenté dans [leur] service d’urgences », explique un de ses collègues, infirmier. « Il a été contaminé au début de l’épidémie, quand on nous disait que les masques n’étaient pas si importants », s’agace le médecin urgentiste Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf), qui décrit Éric Loupiac comme « un homme de 60 ans en bonne santé, sportif, qui ne présentait pas de facteur de risques ».

Le professeur Éric Caumes, chef de service des maladies infectieuses à la Pitié-Salpêtrière, rappelle que « l’hôpital est un important foyer potentiel de contamination dans tous les pays du monde ». « En France, ajoute-t-il, des soignants continuent à travailler alors qu’ils sont positifs, d’autres ne se font pas dépister malgré l’existence de symptômes évocateurs ». Autrement dit : rien n’est fait pour bloquer la circulation du virus à l’hôpital.

Aucun protocole national de dépistage des soignants

Certains groupes hospitaliers font l’effort de compter le nombre des soignants contaminés, mais ce sont des exceptions. Selon une étude conduite auprès de 1 300 médecins par le Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs (Snphar-e), 37 % observent « une omerta » sur le taux local de contamination dans leur hôpital.

Pour l’académie de médecine, la transmission au personnel soignant est même un « point aveugle de l’épidémie ». Existe-t-il des directives officielles sur le décompte des soignants contaminés ? Interrogée, la Direction générale de l’offre de soins, au sein du ministère de la santé, nous a répondu qu’il existait « depuis peu » un dispositif de « remontée des cas d’infections survenant parmi les personnels des établissements de santé ». Ce dispositif est censé fonctionner, mais aucun cas n’est pour l’instant mentionné sur le site indiqué.

Pour Yasminal Kettal, infirmière aux urgences de l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis et membre du Collectif Inter-urgences, « l’absence de statistiques montre bien que les soignants contaminés, ce n’est pas important. C’est pourtant leur responsabilité d’employeur de suivre les contaminations, service par service, et de revoir les règles d’hygiène là où c’est nécessaire ». « Ils sont partis du postulat qu’on allait tous être contaminés », dénonce-t-elle. Dans son service, « 25 membres du personnel ont été contaminés, sur 90. Certains étaient dans un état grave, c’était flippant ».

Elle-même a été arrêtée une semaine, en raison d’une forte fièvre, d’une fatigue intense, de courbatures, quelque chose de « costaud ». Elle a été testée au début de ses symptômes, mais le test est revenu négatif. Chez les personnes contaminées, 30 % des tests sont des « faux négatifs » : ils ne détectent pas le virus, alors qu’il est présent, mais pas encore dans la gorge ou le nez, là où sont pratiqués les prélèvements.

Les chiffres connus ne représentent donc qu’une partie des contaminations de soignants, en raison de ces faux négatifs, du nombre de cas asymptomatiques, mais surtout de pratiques de test très variables d’un établissement à l’autre. « Dans certains services, une simple fièvre justifie un test, explique Olivier Youinou, co-secrétaire du syndicat SUD Santé de l’AP-HP. Mais ailleurs, il faut présenter une détresse respiratoire pour l’obtenir. C’est à l’appréciation de l’encadrement et du management. Certains estiment que les soignants suspects de Covid-19 doivent continuer à travailler avec des masques. » L’AP-HP se protège derrière la « consigne » donnée de « dépister tous les soignants au moindre symptôme, même faible ».

« Il n’y a pas de protocole national de dépistage, cela se fait selon les services de médecine du travail, appuie Béatrice, interne en médecine du travail dans un hôpital d’Île-de-France. Dans mon hôpital, chaque soignant qui présente des symptômes est testé. On teste assez large. Quand deux ou trois soignants sont positifs dans un même service, on teste tout le monde pour identifier les clusters. Cela a mis du temps au début, malheureusement ; on a navigué à vue. »

Les cas de soignants testés positifs au Covid, et même malades, qui continuent à travailler sont nombreux, spécialement chez les médecins. « Deux médecins de mon service de réanimation ont continué à travailler en étant malades. Ils expliquaient qu’ils n’avaient pas de symptômes, donc qu’ils n’étaient pas contagieux. Nous, on ne comprend pas ce discours », témoigne un aide-soignant d’un hôpital parisien. Et en effet, des études scientifiques de plus en plus nombreuses montrent que les patients atteints contaminent quelques jours avant l’apparition des symptômes. C’est précisément pour cette raison que l’épidémie de SARS-CoV-2 est si difficile à contrôler.

Sandra Fournier, du service de prévention du risque infectieux, assure que « les personnels positifs au Covid-19 sont arrêtés pour au moins sept jours. Cet arrêt peut être prolongée si l’état clinique le nécessite ».

Le professeur de réanimation Jean-Michel Constantin confirme pourtant qu’il « conn[aît] des médecins qui ont continué à travailler en étant positifs. Mais ils étaient dans des services dédiés aux malades du Covid-19 et ils portaient en permanence des masques pour protéger les autres ». Le syndicaliste et infirmier anesthésiste Olivier Youinou tance : « Nous travaillons ensemble, nous faisons des gestes ensemble, d’une manière très rapprochée. Ces médecins peuvent nous contaminer ! »

L’infectiologue Éric Caumes est clairement en désaccord avec ces pratiques : « J’ai eu deux clusters dans mon service. Je l’ai fait dépister en totalité, même les personnes non symptomatiques. Nous avons trouvé une dizaine de cas, sur deux étages différents. Tous sont rentrés chez eux, parce qu’il faut casser les chaînes de contamination. Il faut être exemplaires vis-à-vis de nos personnels. »

Le blocage des chaînes de contamination bute aussi sur un problème structurel : le manque de matériel de protection. « Rien n’est réglé ! Quand le gouvernement dit qu’il a répondu aux problèmes, c’est faux. À 15 jours du déconfinement du 11 mai, le problème du matériel de protection n’est toujours pas solutionné, c’est inimaginable », s’agace Astrid Petit, sage-femme et membre de la direction fédérale de la CGT.

Faute de recensement public, le syndicat a lancé, depuis la fin du mois de mars, ses propres enquêtes nationales sur les contaminations de soignants et le manque de matériel.

Les deux premières ont montré un « bond impressionnant » des taux de contamination. « Dans les premiers résultats, le 6 avril, nous avions 2 746 soignants contaminés sur 400 000 salariés, ce qui représente un taux de contamination six fois supérieur à celui de la population. Lors de l’actualisation de l’étude, le 16 avril, nous étions à 6 676 soignants contaminés, alors que nous avons eu moins de réponses (132 syndicats, représentant 273 000 salariés). » Surtout, la CGT a enregistré 10 agents décédés du Covid-19 au 16 avril, contre un seul dix jours plus tôt.

Une nouvelle enquête, dont les résultats sont en cours de traitement, sera publiée dans les prochains jours. Dans des résultats intermédiaires, au 23 avril, 62 % des interrogés ont répondu « oui » à la question « Manquez-vous de matériel de protection ? ». Dans l’ordre, les soignants ne s’estiment pas assez dotés en blouses de protection (dans 75 % des réponses ; relire par ailleurs notre enquête ici), ensuite en masques de protection FFP2 (dans 56 % des réponses), puis en masques chirurgicaux.

110 sapeurs-pompiers de Paris testés positifs et quelque 350 cas suspects

« Des problèmes concernant les gants apparaissent aussi dans cette enquête, dans 16,5 % des réponses », relève également Astrid Petit. « Dans 60 % des réponses, à ce jour, les professionnels n’ont pas non plus d’accès facile au dépistage. C’était 67 %, le 6 avril. Il y a un léger mieux, mais la tension est toujours là. Et je le rappelle, le déconfinement est dans 15 jours », ajoute la syndicaliste.

La médecine de ville n’est pas épargnée. Bien au contraire, puisqu’elle paye un lourd tribut depuis la propagation du Covid-19.

« Au début de la crise, on n’a rien reçu, aucune protection supplémentaire, explique Francis*, médecin à domicile dans une région fortement impactée par le virus. On s’est organisés avec nos relations. Des médecins plus anciens nous ont dépannés avec des vieux masques de la période Bachelot. Une entreprise de métallurgie nous a aussi donné des FFP2, des combinaisons et des solutions hydro-alcooliques. J’ai fait 30 bornes pour aller récupérer quelques masques chez un cuisiniste. Les masques étaient pleins de poussière, entreposés au fond d’un garage. »

Le groupement de Francis – une cinquantaine de médecins – a aussi développé, depuis mars, son propre circuit d’approvisionnement avec la Chine : « On a aussi réussi à avoir un contact là-bas qui vérifie la qualité sur place avant de nous les envoyer. On se croit un peu comme des trafiquants. On a l’impression de dealer de la drogue, alors que ce sont des masques ! » Les médecins « font venir une petite quantité à chaque fois, 300 ou 400, en espérant ne pas être saisis par la douane ». « On a voulu faire une grosse livraison pour tenir trois mois mais c’était trop cher, plusieurs dizaines de milliers d’euros, on ne pouvait pas l’assumer. » Malgré la dotation actuelle de l’État, revue à la hausse après les dernières importations, « si on n’arrive plus à se fournir par nos propres moyens, on doit s’arrêter le 2 mai ».

« On ne prendra pas le risque d’aller chez les gens sans FFP2 », ajoute-t-il. À ce jour, six médecins sur la cinquantaine de son groupement ont été dépistés positifs au Covid.

La crainte de transmettre le virus aux autres, c’est aussi ce qui habite Mélanie*, infirmière en unité Covid au CHU de Strasbourg. « Dans mon service, je dirais que ce sont trois quarts des infirmières qui ont attrapé le Covid. Je n’ai pas eu de symptômes, mais je ne sais pas par quel miracle je ne l’aurais pas eu, explique-t-elle. C’est très dur psychologiquement. On ressent de la culpabilité de contaminer ses proches. »

Mélanie et son mari font chambre à part. « Mes enfants ont développé des symptômes liés au stress. Ma fille me dit souvent : “Reviens maman, je ne veux pas que tu meures, je veux retourner dans ton ventre pour être protégée.” Le sacrifice est lourd quand même », dit-elle, prise par l’émotion.

« On a soigné des membres de la famille de collègues, reprend Yasmina Kettal, à Saint-Denis. Comment ont-ils été contaminés ? On est aussi terrifiés pour nos proches. »

Même problématique chez les sapeurs-pompiers. « J’ai été en contact avec une personne qui avait les symptômes du Covid, donc on m’a demandé de porter un masque chirurgical en permanence pendant ma garde, explique Hugo*, qui exerce en Moselle. J’ai eu peur d’être vecteur du virus chez moi. On me demandait de porter un masque toute la journée mais on me laissait rentrer à la maison sans rien. C’est dur à comprendre. J’ai du coup adopté des mesures de sécurité maximales, pour ne pas contaminer mes proches. Mais ce n’est pas facile avec un enfant en bas âge. J’allais dormir dans notre chambre d’amis. »

Comme le ministère de la santé, le ministère de l’intérieur ne fournit aucune donnée publique sur les taux de contamination des sapeurs-pompiers.

Officiellement, il n’y a eu qu’un seul cas de soldat du feu décédé à cause du Covid-19. Olivier Lugand, 58 ans, était, comme le rapporte Le Parisien, pompier volontaire dans les Yvelines. Il est décédé dans la nuit du 11 au 12 avril. Mais, assure une source à la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC, la direction au sein de Beauvau qui chapeaute les sapeurs-pompiers), Olivier Lugand n’avait pas participé à des interventions sur des personnes atteintes par le coronavirus. En revanche, il était infirmier de profession et aurait pu être contaminé dans le cadre de son activité professionnelle.

Fin mars, Le Figaro indiquait qu’il y avait déjà plus de 200 pompiers atteints du coronavirus et 2 000 autres confinés en raison d’une suspicion de contamination. Début avril, le lieutenant-colonel Gabriel Plus, le porte-parole la brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP), évoquait lui dans 20 Minutes « une trentaine de cas avérés sur les 8 500 pompiers de la brigade. Trois d’entre eux ont dû être hospitalisés en réanimation mais sont désormais sortis ». Selon nos informations, il y a désormais 110 sapeurs-pompiers de Paris testés positifs et quelque 350 cas présentant des symptômes suspects.

Sollicités par Mediapart, le ministère de l’intérieur et la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises n’ont pas souhaité répondre à nos questions (voir Boîte noire). Y compris celles concernant les tensions sur les stocks de matériel de protection.

Ce silence est d’autant plus embarrassant que, selon nos informations, plusieurs directeurs de Sdis, les services départementaux d’incendie et de secours semés dans tout le territoire, avaient tiré la sonnette d’alarme auprès de leur autorité de tutelle, concernant la pénurie prévisible de masques chirurgicaux et FFP2, dès le mois de février.

Des alertes sur le manque de matériel dès le mois de février

Des alertes remontées par des appels téléphoniques, des mails mais aussi le « blog des directeurs », un fil de discussion ouvert à 200 personnes comprenant tous les directeurs de Sdis, leurs adjoints, la haute hiérarchie des sapeurs-pompiers et la DGSCGC. Ceux qui s’y expriment tiennent un discours radicalement différent de celui tenu publiquement au même moment par les plus hautes autorités de l’État.

Comme ce 27 février, jour où le DGS Jérôme Salomon déclare publiquement qu’« il n’y a pas de sujet de pénurie ». Au même moment, le colonel Jean Moine, directeur du Sdis de la Charente, prend la plume sur le blog des directeurs. « En février, on a commencé à réfléchir à reconstituer nos stocks. J’ai demandé à notre pharmacien-chef et quand il consulte ses fournisseurs habituels, il me fait état d’un niveau de prix démesuré. Les masques qu’on achetait 22 centimes étaient vendus désormais 1,5 € HT pièce. J’ai fait remonter l’information au ministère. On s’est aperçus que nous n’étions pas les seuls. Les préfectures des zones de défense nous ont ensuite alimentés en masques », explique-t-il à Mediapart.

D’autres directeurs sont beaucoup plus inquiets. « Notre fournisseur de masques FFP2 et 3, […] nous a récemment indiqué ne pouvoir être en mesure de nous réapprovisionner avant juillet 2020 ; même chose pour les masques chirurgicaux. A priori, les autres fournisseurs sont dans la même situation. Nous risquons de manquer de masques au plus fort de l’épidémie… », interpelle le directeur du Sdis du Tarn. L’adjoint du Sdis des Yvelines interroge : « Au regard de l’état de nos stocks sur l’un ou/et l’autre de ces types de masques, quelle est la doctrine préconisée par le DGSCGC, pour permettre aux Sdis de garantir dans le temps et selon les capacités de réapprovisionnement un niveau de sécurité adapté […] ? »

Sollicités par Mediapart, plusieurs directeurs nous ont confirmé n’avoir jamais eu de retour de la part de leur autorité de tutelle. La DGSCGC et le ministère de l’intérieur n’ont pas souhaité commenter.

 « Des préoccupations se sont exprimées. On était en tension. Mais il n’y a pas eu de rupture opérationnelle où des pompiers étaient mal équipés », temporise un directeur de l’ouest de la France, dans un département peu touché par l’épidémie. D’autres laissent percevoir leur inquiétude, comme ce directeur d’un Sdis du sud-ouest de la France : « Il n’y a plus de tension sur les masquesLes FFP2, on en a encore. On réutilise des périmés. Maintenant, le problème se porte plutôt sur les blouses et combinaisons de protection. Nous avons passé des commandes pour des combinaisons jetables mais on n’arrive pas obtenir de réponse des fournisseurs sur quand on sera livrés et en quelle quantité… »

Le discours se durcit sur le terrain, là où la pandémie a le plus fortement éprouvé les systèmes de santé et de secours. Selon une source interne à la brigade de sapeurs-pompiers de Paris, au plus fort de la pandémie, « on se protégeait uniquement pour les suspicions de Covid, faute de stocks et de visibilité sur l’approvisionnement. Au lieu de se protéger sur toutes les interventions, ce que nous aurions fait sinon, et ce que nous faisons dorénavant. »

À un moment, critique, il n’est resté que près de 6 000 masques, alors que la brigade réalise 1 200 interventions de secours à victime par jour. Soit, considérant qu’il y a trois équipiers par camion, des réserves pour deux jours d’intervention, trois si un sapeur-pompier était laissé à l’intérieur du camion au lieu de participer à l’intervention de secours.

« Rien n’a été anticipé. Zéro, se désole Lionel*, un sapeur-pompier de Moselle. On s’est retrouvés avec une caisse vide de FFP2 et des notes de service contradictoires qui en ont progressivement réduit l’accès. » Un autre pompier du même département complète : « Les règles se sont assouplies au fil des jours. Au début, c’était FFP2 pour tout le monde. Mais plus on voyait le virus se propager, plus il faisait preuve de sa virulence, et plus on nous disait que le FFP2 n’était pas nécessaire… Au pire de la crise, on transportait des patients Covid à l’Hôpital de Mercy [à Metz] avec un masque chirurgical et en tenue classique, avec laquelle on va aller manger. Le personnel hospitalier prenait le relai avec des blouses, des charlottes, des FFP2. C’est pourtant le même virus. »

Le cas Nicolas*, un autre pompier de l’Est avec 20 ans de carrière, illustre bien toutes les limites de la stratégie française qui, pour gérer une pénurie, a restreint jusqu’à l’extrême l’accès aux tests et protections. « À la mi-mars, je suis intervenu dans un Ehpad où une dame souffrait de nausées et de diarrhée, raconte le professionnel. Nous n’avons mis nos masques qu’une fois que nous étions dans l’ambulance, à cause de la promiscuité, et encore, en théorie nous n’aurions pas dû le faire. La règle, c’est : pas de suspicion Covid, pas de masque. J’ai transgressé les règles et cinq jours plus tard, l’Agence régionale de santé m’a appelé : la dame était en fait atteinte du Covid. »

Nicolas devient alors à son tour un porteur suspect et un vecteur potentiel du virus. « L’ARS m’a dit qu’il ne fallait plus que j’aille faire mes courses, que je ne devais plus faire mon gazole mais, par contre, je pouvais continuer à aller travailler… » Ne présentant aucun symptôme, le pompier n’a pas été testé et a continué à se rendre en caserne. « On m’a demandé de porter un masque chirurgical toute la journée. »

Le pompier est même retourné dans un Ehpad. « Je portais mon masque chirurgical, j’en avais les larmes aux yeux. C’était pour une mamie. Je me disais : c’est horrible, je suis une bombe à retardement, je suis peut-être en train de la tuer. J’ai fait ce métier pour protéger les gens. Je me suis dit : je ne protège plus, je risque de tuer. »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Publié le 25/04/2020

Pendant la pandémie de coronavirus, la saignée se poursuit dans les hôpitaux

 

Cécile Rousseau (site humanite.fr)

 

En pleine crise sanitaire, les personnels craignent que les fermetures temporaires de services pour mutualiser les postes ne deviennent pérennes. Loin de la pause dans les plans de restructuration promise par le gouvernement. Quatre exemples. 

Une phrase a marqué les esprits. Le 5 avril, Olivier Véran annonçait la suspension des plans de restructuration dans les hôpitaux. Deux jours plus tôt, le directeur de l’Agence régionale de santé Grand-Est avait suscité un tollé en déclarant qu’il n’y avait pas lieu de remettre en cause les suppressions de postes et de lits au CHRU de Nancy pourtant accablé par la pandémie. Pour jouer l’apaisement, le ministre de la Santé a déclaré qu’il fallait «réinterroger en profondeur nos réflexes et nos manières de penser en matière de gestion hospitalière, pour préparer un grand plan d’investissement de notre système de santé », dans la lignée de ce qu’avait annoncé Emmanuel Macron fin mars. Mais la réalité du terrain contredit cette fable.

Les économies budgétaires n’ont été annulées nulle part : « Tant qu’il n’y a pas de projet de loi de finances de la Sécurité Social (PLFSS) rectificatif, la politique de santé du gouvernement continue comme avant ! avance Michèle Leflon, présidente de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité. Sans compter qu’Agnès Buzyn avait promis qu’un tiers de la dette des hôpitaux serait effacée en fonction des efforts consentis en termes de lits et de personnels… » Certains craignent que les fermetures provisoires de services, souvent compréhensibles pour mutualiser les forces en période de crise, ne servent de ballons d’essai pour restructurer dans un contexte de déficit record de la Sécurité sociale (41 milliards d’euros). Tour d’horizon des inquiétudes. 

 

Le Blanc : le retour du spectre des restructurations

 

Les habitants du Blanc (Indre) n’ont rien oublié. En 2018, ils avaient lutté d’arrache-pied pour sauver leur maternité, sans succès. Quand la direction de l’hôpital a décidé de fermer temporairement le bloc opératoire, le 30 mars dernier, pour des problèmes de planning d’anesthésistes liés à la pandémie (ils se partagent entre cette structure et celle de Châteauroux), leur sang n’a fait qu’un tour. « Nous avons écrit à l’agence régionale de santé, le comité de défense de l’hôpital a fait de même. Pour la maternité, cela s’était passé exactement de la même manière », se souvient Bertrand Coly, membre du collectif Cpasdemainlaveille. Il ajoute que « depuis sa fermeture, huit enfants sont nés à domicile ou aux urgences. On sait que notre hôpital excentré est toujours menacé, tant que la loi Ma Santé 2022 ne sera pas remise en cause ». Le 1er avril, pour alerter sur la situation, ils ont publié une vidéo parodique d’un Emmanuel Macron venant au Blanc détailler son plan massif pour la santé et présenter ses excuses pour avoir détruit l’hôpital public… Douce ironie, car la réouverture du bloc, qui devait intervenir le 19 avril, compte tenu de la baisse du nombre de malades du Covid-19 dans le département, ne s’est pas déroulée comme prévu. Une source médicale assure qu’il n’est pas encore en service à cause, notamment, des problèmes d’effectifs. Même si celle-ci se refuse pour l’instant à crier au loup, elle juge que les craintes exprimées par les collectifs sont « légitimes ».

 

 

Lavelanet : les urgences portées disparues

 

Le personnel n’a rien vu venir. Le 31 mars, la direction a annoncé aux soignants la fermeture des urgences de Lavelanet, jusqu’à fin mai, et leur transfert, dès le lendemain, dans le service de Saint-Jean-de-Verges faisant partie du même centre hospitalier des vallées de l’Ariège (Chiva). Au sein des équipes, en première ligne contre le Covid-19, c’est la douche froide. « Non seulement, le service n’est pas débordé, mais, en plus, ils remplacent les agents sur place pour que ceux-ci puissent récupérer leurs heures ! déplore Gabrielle Pousse, secrétaire CGT du CHSCT au centre hospitalier du pays d’Olmes-Lavelanet. Je ne comprends pas ce qui se passe. Pendant ce temps-là, dans notre zone rurale, avec beaucoup de personnes âgées, les gens sont abandonnés. Il ne faut pas qu’il arrive un drame après la fermeture des cabinets de médecins. » Une décision d’autant plus incompréhensible que l’Ariège est le deuxième département de France le moins touché par le Coronavirus. Pour la CGT, l’explication se trouve ailleurs. Selon Virginie Fachon, secrétaire adjointe du syndicat au Chiva, « cela s’inscrit dans la continuité des économies à réaliser dans le groupement hospitalier de territoire en 2020 ».

Depuis 2012, la structure de Lavelanet n’a cessé d’être dépouillée : la chirurgie complète a disparu, puis la chirurgie ambulatoire l’année dernière. Si la construction d’un nouvel hôpital, repoussée d’année en année, ne devrait pas tarder à démarrer, les inquiétudes sont vives. « On redoute que Lavelanet ne devienne alors qu’un centre gériatrique. C’est pour ça qu’ils veulent regrouper un maximum d’activités sur Saint-Jean-de-Verges », lance Virginie Fachon.

 

Douai : l’austérité ne connaît pas de pause

 

Le Collectif inter-hopitaux (CIH) de la ville du Nord n’en revient toujours pas. Alors que la pandémie connaît une relative accalmie, ils ont découvert que la direction du centre hospitalier de Douai était plus que jamais en contact avec le cabinet de stratégie Adopale, pour lui fournir des rapports d’activité afin de poursuivre l’élaboration du futur contrat de retour à l’équilibre financier (Cref). Pour les équipes sur le pont 24 heures sur 24, la poursuite de la cure d’austérité est un choc. « Il y a de quoi être surpris, observe un membre du collectif, c’est à l’opposé de ce qu’a déclaré Emmanuel Macron, qui a dit que l’aspect financier n’était pas la préoccupation du moment. Alors qu’on vante l’esprit de solidarité à l’hôpital, ça nous paraît déplacé. »

Dans sa version la plus noire, le premier rapport d’Adopale préconisait jusqu’à 100 suppressions de lits pour cette structure qui compte 12 millions de dettes cumulées. Aujourd’hui, c’est la piste des suppressions de postes qui semble privilégiée… Alors que cette histoire fait écho au zèle du directeur de l’agence régionale de santé Grand-Est dans le maintien des restructurations à l’hôpital de Nancy, la secrétaire de la CGT du CH de Douai, Karine Classe, prévient : « S’ils continuent sur cette lancée, ça va être très chaud, sachant qu’ils n’ont jamais reparlé de cela dans les instances représentatives du personnel et qu’en plus, la direction essaie de nous supprimer des congés et de nous imposer de ne prendre que huit jours de vacances cet été. »

De son côté, le député PCF du Nord, Alain Bruneel, a tiré la sonnette d’alarme en adressant un courrier à l’agence régionale de santé et interpellé le ministre de la Santé, pour l’heure sans réponse. L’élu communiste n’y va pas par quatre chemins : « C’est un état d’esprit scandaleux. Nous exigeons l’annulation de ce plan et l’embauche de personnels pour aider ceux qui ont suspendu leur mouvement de grève, entamé il y a un an, pour affronter cette crise sanitaire. Ils se donnent à fond, de la femme de ménage au chirurgien, et on veut leur imposer la même austérité qu’avant ! Il faut aussi rouvrir des lits, c’est tout ce qui manque dans cette période. Nous demandons un projet de loi de financement de la Sécurité sociale rectificatif et l’abrogation de la loi “Ma santé 2022”. Il faut que le “​​​​​​​jour d’après” prôné par le gouvernement soit imprégné du vécu d’aujourd’hui. »

 

Lyon : Au Vinatier, hémorragie de lits en cours

 

Confinement ou pas, les personnels n’ont pas hésité à brandir les banderoles. Mardi et jeudi derniers, une centaine de soignants sont sortis manifester, avec masques sur le nez et tout en gardant leurs distances de sécurité, jusqu’au bâtiment de la direction du centre psychiatrique du Vinatier à Bron, à côté de Lyon, à l’appel de la CGT et de FO. Tous dénoncent les suppressions de lits, au motif de renforcer le service dédié aux malades du Covid. « Or, en ce moment, sur une cinquantaine de lits sanctuarisés, on a une dizaine de cas, détaille Marc Auray, un des responsables de la CGT sur le site, nous ne sommes pas contre un réagencement, mais là, c’est trop. » Après la première vague de suppressions de lits, l’annonce de la fermeture d’une nouvelle unité, il y a quinze jours, et d’une autre, d’ici juin, portant selon la CGT le nombre de lits disparus de 70 à 120, a mis le feu aux poudres. « Notre directeur, qui est très proche du ministre de la Santé, profite clairement de la situation pour continuer son plan de 10 millions d’euros d’économies, il nous met artificiellement en sous-activité, c’est criminel ! Les personnels en ont marre de donner un maximum et d’être pris pour des lapins de trois semaines ! » tonne Marc Auray.

D’autant que le déconfinement et ses conséquences s’annoncent rudes pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques, avec des risques d’aggravation des pathologies. « Il faut que les lits rouvrent dès qu’il y a des besoins. Sinon, on va se retrouver avec de nombreux patients en détresse sur les bras. Donc, on va continuer à se battre jusqu’à l’écriture noir sur blanc d’un protocole pour le maintien des capacités », conclut le cégétiste.

D’autant que le déconfinement et ses conséquences s’annoncent rudes pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques, avec des risques d’aggravation des pathologies. « Il faut que les lits rouvrent dès qu’il y a des besoins. Sinon, on va se retrouver avec de nombreux patients en détresse sur les bras. Donc, on va continuer à se battre jusqu’à l’écriture noir sur blanc d’un protocole pour le maintien des capacités »,

conclut le cégétiste.

Publié le 20/04/2020

Hécatombe dans les Ehpad : scandale d’un État toujours en retard

 

Stéphane Ortega (site rapports de force.fr)

 

Il aura fallu attendre le 2 avril pour que le directeur général de la santé Jérôme Salomon donne un premier décompte du nombre de personnes âgées décédées du Covid-19 dans les Ehpad. Soit 17 jours après le « nous sommes en guerre » du chef de l’État et deux mois après les premiers cas de contamination sur le sol français. Dans les Ehpad, de la même façon que dans les hôpitaux avec le manque de protections, les retards dans les mesures prises se payent durement : 6 524 personnes âgées y sont mortes en date du 15 avril.

 

« Il faut mobiliser des moyens, faire en sorte de pouvoir tester, de pouvoir protéger », expose Édouard Philippe lors des questions au gouvernement devant l’Assemblée nationale. Le b,a-ba d’une politique visant à éviter un désastre dans des Ehpad notoirement sous-dotés : des moyens et des tests pour pouvoir protéger. Cette évidence, apparemment non effective au moment où elle est formulée, à bien comprendre le discours du Premier ministre, date du mercredi 8 avril.

Six jours plus tôt, Jérôme Salomon, faisant état de remontées partielles, donnait pour la première fois une comptabilité macabre dans les maisons de retraite : 884 décès. À la suite de quoi, le ministre de la Santé Olivier Véran annonçait le 6 avril sa décision de « tester tous les résidents et tous les personnels à compter de l’apparition du premier cas confirmé ». Une décision tardive et ne prenant pas en considération, encore à ce jour, les possibilités de contamination de maisons de retraite par des soignants pouvant être asymptomatiques, mais contagieux.

 

Des signaux d’alerte dès la mi-mars

 

À quel moment cette décision élémentaire d’un dépistage général à l’apparition d’un premier cas aurait-elle été pertinente ? Rétrospectivement, probablement trois ou quatre semaines plus tôt. Soit à l’instant où la fermeture de tous les établissements scolaires est annoncée par Emmanuel Macron le 12 mars. Avec certitude : deux semaines avant les annonces du ministre de la Santé du 6 avril. En fait, à l’heure où le gouvernement fait adopter définitivement par le parlement l’état d’urgence sanitaire le 22 mars. À cette période, les signaux d’alerte sont déjà au rouge et l’exécutif ne peut affirmer ne pas en avoir connaissance. Après des décès au « compte goutte », mais déjà de trop, d’un ou deux résidents dans quelques Ehpad, les drames collectifs tombent.

Entre le 5 et 20 mars, l’Ehpad de Thise dans le Doubs compte 12 décès, dont 8 le week-end des 18 et 19 mars. L’établissement compte alors 30 autres personnes malades sur 80 résidents. Au même moment, Gaël Durel, le président de l’association des médecins coordinateurs, évoque des taux de 75 % de résidents infectés dans des établissements où le coronavirus est entré. Les catastrophes y sont certaines, les vulnérabilités au coronavirus des personnes âgées étant clairement établies. Le 20 mars, Olivier Véran reçoit un courrier des professionnels des établissements pour personnes âgées. Ils s’inquiètent et craignent le décès de 100 000 résidents.

C’est seulement en réponse à cette alerte des professionnels de santé que le ministre annonce enfin le samedi 21 mars qu’il répondra à leur demande en équipement : 500 000 masques chirurgicaux par jour, à destination de près de 400 000 soignants et non-soignants, pour prendre en charge 700 000 résidents. Jusque là, pour gérer la pénurie de masques, la priorité était donnée aux hôpitaux qui accueillent les malades du Covid-19. Des moyens de protection arrivent enfin en nombre dans les maisons de retraite, la semaine suivante. Mais entre temps, les alertes virent à l’écarlate : cinq morts dans un Ehpad dans l’Hérault au 20 mars. Vingt autres dans un établissement des Vosges le 23 mars. Le 25 mars : 16 décès dans un Ehpad à Saint-Dizier et 7 dans une résidence en Haute-Savoie. La liste s’allonge, et s’allonge encore.

Le 25 mars, alors que le point presse quotidien ne comptabilise toujours pas les personnes mortes dans les maisons de retraites, l’Agence régionale de santé (ARS) annonce que 148 Ehpad en Île-de-France comptent au moins deux cas de Covid-19 détectés, laissant présager de l’hécatombe à venir. Trois semaines plus tard, l’hécatombe est bien là. Le dernier bilan fait état de 6 524 décès dans les Ehpad et les établissements médico-sociaux. Une comptabilité pourtant suspectée d’être incomplète. Assurément erratique en tout cas, donnée un jour sur deux depuis le week-end dernier, au gré de remontées chaotiques. Aussi surprenant que cela puisse paraître, jusqu’à la fin du mois de mars, aucun dispositif national ne centralisait les remontées des Ehpad et des ARS.

 

Retard à tous les étages

 

En Charente, à l’Ehpad Bergeron-Grenier, 18 employés prennent les devants en confinant leur maison de retraite pour protéger les pensionnaires. Ils dorment sur place au lieu de rentrer chez eux après leur travail. Depuis le 24 mars, personne n’est entré ni sorti jusqu’à avant hier. Et le Covid-19 est resté à la porte de l’établissement ces trois dernières semaines. Une mesure radicale prise sur la seule initiative du directeur et de ses salariés. Une anticipation qui révèle en négatif les cafouillages, l’impréparation, le manque d’organisation et l’absence de planification du gouvernement.

À cette date avancée du 24 mars, les masques FFP2 restent rares dans les Ehpad. Les masques chirurgicaux et les surblouses sont tout juste dispatchés en nombre raisonnable par les ARS. Les personnes malades ne sont pas toujours testées. Faute d’une procédure spécifique, les prescriptions de tests pour les résidents sont le plus souvent laissées à l’initiative des médecins généralistes, eux-mêmes déjà débordés dans leur cabinet. Avec tous les retards lourds de conséquences imaginables. Au-delà de trois résidents confirmés positifs, ceux ayant les mêmes symptômes ne sont pas contrôlés. Les soignants des Ehpad ne sont testés que lorsqu’ils présentent des symptômes, même dans les maisons de retraite où des cas ont été confirmés.

Aujourd’hui, les mesures du ministre de la Santé en date du 6 avril pour tester systématiquement résidents et personnels à l’apparition d’un premier cas sur un Ehpad ne sont pas encore effectives partout. L’ensemble du personnel d’un Ehpad dépendant de la Marie de Montpellier doit encore être testé ce jeudi 16 avril, dix jours après. Pourtant, le premier résident a y avoir été confirmé positif l’a été il y a presque un mois. Et quatorze agents ont été en arrêt maladie pour cause de Covid-19 depuis. Un cas loin d’être isolé. Mardi 14 avril, l’ARS d’Île-de-France a dévoilé son plan pour tester. Il s’établit encore sur plusieurs semaines.

Publié le 03/04/2020

 

Révélation Médiapart

Privatisation de la santé : Mediapart révèle les contours du plan promis par Macron

 

(site revolutionpermanente.fr)

 

Si Macron a récemment promis un plan d'investissement dans le système de santé public, et dressé un éloge de l'Etat Providence, beaucoup doutaient de ses véritables objectifs. Mediapart a révélé hier une note de la Caisse des Dépôts qui dessine un projet qui s'inscrit dans la logique de privatisation de la santé, sur fond de conflits d'intérêts.

Dans son allocution du 12 mars, Emmanuel Macron se lançait dans un éloge de l’Etat-providence et du système de santé décrits non comme « des coûts ou des charges, mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. » S’en suivaient de nombreux remerciements pour les soignants érigés en héros nationaux. Mais chez ces derniers le discours n’est pas très bien passé, pas plus que les mesures très insuffisantes annoncées les semaines suivantes, et ils sont nombreux à lui avoir répondu au travers de photos avec une affiche « Monsieur le président vous pouvez compter sur nous, l’inverse reste à prouver ».

Le 25 mars à Mulhouse, c’est un « plan massif d’investissement » pour l’hôpital public qu’annonçait cette fois le chef du gouvernement. Des promesses bien lointaines face à l’urgence actuelle et qui, dans la bouche de Macron, semblai ent aussi hypocrites que peu crédibles pour des soignant.e.s qui se battent depuis plusieurs années contre la casse du service public.

Et leurs craintes sont en train de se vérifier … Dans un article publié hier, Médiapart révèle une note de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), en charge de réfléchir à ce plan d’investissement pour la santé. Brigitte Dormont, Professeure d’économie à l’université de Dauphine, résume ainsi pour Médiapart son contenu : « En gros, le contenu essentiel de la note, c’est de proposer que de l’argent public et des actions de consolidation financière soient orientés vers le secteur privé non lucratif, sans argument pour fonder cette proposition. »

Effectivement, cette version provisoire, paraît bien loin du discours de Macron sur la nécessité d’avoir un service public de santé. L’idée principale qui en ressort n’est autre que « privé, privé et encore privé ». Loin de tirer le moindre bilan des politiques néolibérales de privatisation de la santé, ou des mesures austéritaires qui ont mené à la situation catastrophique dans les hôpitaux aujourd’hui et qui tendent à rendre la crise sanitaire qu’on traverse aussi ingérable que meurtrière, la note s’inscrit parfaitement dans la logique des dernières années.

L’exemple paradigmatique est celui des P-P-P : les Partenariats Public-Privé. Dans la partie « En faveur de l’hôpital », arrive en troisième position « Mettre en place des PPP (partenariats public-privé) vertueux. » Ces PPP, qui existent depuis 2006, permettent à des organismes publics de faire appel à des fonds privés - pour par exemple construire un hôpital - leur payant ensuite un loyer sur plusieurs dizaines d’années et les laissant gérer toutes les activités non-médicales liées au lieu. Or, les exemples de mises en place de PPP depuis 2006, ont donné lieu à de nombreux échecs scandaleux.

« Les partenariats public-privé du plan Hôpital 2007 : une procédure mal maîtrisée » titrait ainsi un rapport de la Cour des Comptes en 2014. Derrière cette « mauvaise maîtrise » se cache des millions d’euros de loyers -d’argent public- perdus pour des établissements mal construits, inutilisables et vides, laissant de nombreuses personnes sans structure de soin en mesure de les accueillir. Après ce constat, le gouvernement avait choisi de limiter leur utilisation, mais ces contrats, qui ont joué un rôle actif dans la casse de notre service de santé public, sont aujourd’hui la solution proposée par la CDC à l’état catastrophique de nos hôpitaux.

Pour que le privé et le public ne fasse qu’un : le projet de la CDC

De fait, toute la note tend à faire se confondre investissement public et privé. Sur la gestion de la dette la rhétorique est la même. Une phrase lapidaire sur la restructuration de la dette restante des hôpitaux public et un paragraphe entier sur la dette des « établissements privés de santé à but non lucratif ». La proposition pour cette dernière est de créer des fonds de dette hybride qui prêteraient aux mêmes titres aux hôpitaux publics... et à ces établissements privés. Une logique qui permet de développer toujours plus les intérêts des groupes privés dans le secteur de la santé, transformant les soins nécessaires à nos vies une marchandise comme les autres.

« Ce document est le révélateur très net des orientations actuelles en matière de réformes de la santé : nécessité de faire plus de place au privé ; croyance forte dans l’innovation numérique comme solution au double enjeu de la qualité des soins et de la contrainte financière ; responsabilisation et individualisation face au risque. Les quatre points généraux du document ne sont qu’un coup de tampon aux stratégies édictées depuis plusieurs années. Loin de remettre en cause les orientations délétères des réformes conduites depuis plus de vingt ans, ils conduisent à accélérer la casse de l’hôpital public. Ce document n’est pas seulement la marque d’une volonté d’étendre l’emprise du privé au sein de l’hôpital public, il traduit la conception technophile, néolibérale et paternaliste qu’une grande partie des acteurs administratifs et des responsables politiques ont de la santé. » synthétise ainsi Pierre-André Juven, sociologue interrogé par Mediapart.

Une note sur fond de conflit d’intérêt

Et derrière cette note semble apparaître plusieurs conflits d’intérêts. Le premier se joue sur les bateaux.. En effet la dernière des propositions en faveur de l’hôpital, est celle de transformer des navires en navire-hôpitaux, la proposition très longuement détaillée, propose de transformer les bateaux de croisières en hôpitaux, or le chantier coûteux et long ne semble pas être la réponse la plus efficace pour résoudre la crise ou pour répondre à des besoins de long terme. Médiapart indique une explication du phénomène « La raison en est peut-être ailleurs : la Société de financement local (Sfil), qui sert de bras financier à la banque des territoires, garantit un grand nombre de crédits exports. Elle s’est beaucoup engagée dans le secteur des croisières. »

L’autre conflit d’intérêt est autour de ces sociétés privées mises à l’honneur tout au long de la note, et qui semblent représenter pour les rédacteurs la solution à la crise terrible que traverse le système de santé. « N’y a-t-il pas un évident conflit d’intérêts à demander un rapport à la CDC sur l’hospitalisation ? La CDC, via une de ses filiales Icade santé, est un acteur majeur de l’hospitalisation privée lucrative. » s’interroge ainsi Jean-Paul Domin, professeur de sciences économiques à l’université de Reims. Les intérêts du gouvernement se trouvent ainsi bien étroitement liés à ceux de groupes privés, qui investissent dans tous les établissements privés de santé, au détriment du service public.

La crise sanitaire ouverte par le coronavirus, a mis en lumière le délabrement de notre système de santé, l’état catastrophique des hôpitaux, et le manque cruel de personnel. Alors que Macron ignorait jusqu’à présent la colère des soignant.e.s qui réclament depuis des années des moyens supplémentaires, il a été obligé de répondre à ce que tout le monde rdécouvre cruellement aujourd’hui l’état d’un système de santé à bout de souffle. Mais loin de répondre par un investissement massif, ou par la nationalisation des établissements privés, qui aujourd’hui pourraient permettre de désengorger les hôpitaux surchargés, la note de la CDC montre qu’il compte bien poursuivre la logique de privatisation entamées ces dernières années. Une logique pourtant déjà très largement rejetée parmi le personnel médical.

Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux préviennent, la détresse et la rage d’être confrontés à une épidémie sans un système solide qui puisse encaisser le coup, finira par s’exprimer après la crise. Et le projet porté par cette note pourrait bien rester en travers de la gorge de toutes celles et ceux qui sont au cœur de la gestion de l’épidémie, dans des hôpitaux exsangues.

Publié le 30/03/2020

La détresse des personnels des Ehpad : « Nous avons l’impression que nos anciens vont être sacrifiés »

 

par Hugo Boursier (Collectif Focus), Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 

Comme à l’hôpital, les soignants des maisons de retraites demandent depuis plusieurs années des moyens suffisants pour faire correctement leur travail. Aujourd’hui, le coronavirus menace aussi la santé des personnels, souvent laissés sans équipements adéquats. Plusieurs dizaines de résidents sont déjà décédés.

« Je suis soulagée, je suis négative. » Marie-Christine, infirmière et cadre de santé dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) de Normandie, craignait d’être contaminée au Covid-19. La veille, elle se sentait malade. « Je ne voulais pas aller travailler avec le risque de contaminer tout le monde. Comme notre établissement dépend d’un centre hospitalier, j’ai pu me faire tester aux urgences », explique l’infirmière. Sans test, elle serait restée en arrêt maladie peut-être quinze jours, par précaution. Alors que ce n’est vraiment pas le moment. « Je ne veux surtout pas lâcher les soignantes. Je leur dis à elles aussi, si vous êtes malades, vous appelez votre médecin ou vous allez aux urgences, mais ne venez pas. »

Dans son unité qui accueille 60 résidents, la situation est, pour l’instant, « stable », relate Marie-Christine. Il n’y a pas de cas de Covid-19. Comme dans tous les Ehpad de France, il ne faudrait surtout pas que le virus y entre. Quand il arrive dans les maisons de retraite, il fait des ravages. Dans les Vosges, un Ehpad de 160 résidents a enregistré, au 23 mars, 20 morts du Covid-19 parmi les personnes âgées [1]. Dans une maison de retraite privée parisienne, la maladie a fait 16 morts au 24 mars [2]. Dans les Yvelines, un établissement du grand groupe privé lucratif Korian comptait 14 morts [3]. Près de Besançon, ce sont 15 résidents du même Ehpad qui sont décédés, sans être testés, mais présentant les symptômes du Covid-19 [4]. Là encore, c’est un établissement du groupe Korian. Il y a aussi des morts en Haute-Savoie, dans l’Hérault, dans les Hauts-de-France [5].

Peu testées, les personnes âgées qui meurent du Covid-19 à l’hôpital ou en Ehpad ne sont pas toujours comptabilisées comme telles. Parmi les cas recensés chaque jour par la Direction générale de la santé (DGS), le nombre de résidents d’Ehpad reste inconnu. Pour pallier ce manque de transparence, Jérôme Salomon, à la tête de la DGS, a annoncé, mardi 24 mars, que ce recensement sera mis en place « dans les prochains jours », grâce à une application permettant « le suivi quotidien de la mortalité » dans les Ehpad, a confirmé la DGS à Public-Sénat [6]. Elle permettra d’additionner le nombre de morts en Ehpad au bilan quotidien. Celui-ci pourrait être extrêmement important. Dans un courrier envoyé vendredi 20 mars au ministre de la Santé, Olivier Véran, les fédérations des maisons de retraite, des services à domicile et des Ehpad disent redouter la mort de 100 000 résidents à cause du coronavirus ! Elles demandent la livraison urgente de matériel de protection.

« Il y a encore huit jours, c’était interdit de mettre un masque. On nous disait que les mesures barrières suffisaient »

Pourtant, dans certaines régions, la consigne donnée au personnel soignant des établissements est toujours de ne pas mettre de masque. Marie-Christine a choisi de passer outre. « L’Agence régionale de santé nous dit pour l’instant de ne porter des masques qu’au contact des résidents qui présentent des symptômes. Mais les soignantes de mon unité sont mortes de trouille, alors je leur ai dit, portez un masque. » En Centre-Val-de-Loire, les instructions ont changé dans la semaine, nous dit Anne, aide-soignante dans un Ehpad intercommunal. « Il y a à peine huit jours, c’était interdit de mettre un masque. On nous disait que les mesures barrières suffisaient. Si un résident revenait de l’hôpital, il était placé en quatorzaine et on avait juste ce qu’il fallait en protections pour rentrer dans sa chambre. Notre région était alors considérée comme moins touchée. Mais depuis les élections et le confinement, les cas se multiplient. Maintenant, on a le droit de porter des masques. » Encore faut-il en avoir.

Comme partout, Anne et ses collègues manquent d’équipement. « Nous avons un stock de gants pour une semaine, mais nous n’avons plus rien qui rentre, nous ne sommes pas livrés du tout. Ni en gants, ni en gel hydroalcoolique… Ça fait quinze jours qu’on nous dit qu’on nous envoie des masques, et on n’en voit pas la queue… » À Korian, qui possède des centaines de maisons de retraite, « les établissements sont enfin équipés en masques, surblouses, gel depuis le début de la semaine », indique le délégué CGT du groupe, Albert Papadacci, entre deux courriers envoyés à la direction et aux actionnaires de l’entreprise. L’homme se dit très inquiet pour la suite. « Pendant des semaines, les salariés ont travaillé sans protection. Cela fait plusieurs jours que je reçois des dizaines et des dizaines de messages sur des salariés qui tombent malades, des suspicions de Covid-19. Mais ils n’ont pas accès aux tests, et ils ont très peur. J’ai écrit à la direction qu’il y a le feu, il faut faire quelque chose de manière urgente. »

Les consignes varient d’un Ehpad à l’autre mais, faute de matériel nécessaire, elles ont souvent pour point commun de ne garantir la sécurité ni des résidents ni du personnel. Pascale, aide-soignante de nuit dans un Ehpad des Alpes-Maritimes, raconte que son seul masque chirurgical doit être gardé pendant trois jours. « À la fin de chaque service, on nous demande de le ramener chez nous, de passer le sèche-cheveux dessus et de l’aérer à l’extérieur. Et puis on doit le réutiliser le lendemain. Sur le plan sanitaire, c’est aberrant », explique la quinquagénaire. Virginie, elle aussi aide-soignante mais dans un établissement de l’Allier, déplore que l’unique recommandation reçue de sa direction, après qu’une résidente a été suspectée d’avoir le Covid-19, était de porter de « simples gants en latex pour rentrer dans sa chambre ».

« Nous n’avons pas eu de renforts. Les soignantes sont dans un épuisement constant »

Les personnels des Ehpad voient bien qu’ils ne sont pas prioritaires. « Nous savons qu’il n’y a pas assez de masques pour tout le monde, alors nous nous demandons, est-ce qu’on ne nous en donne pas dans les Ehpad par manque de stock, certainement aussi », analyse Sophie Dufaud, aide médico-psychologique, qui fait le même travail qu’une aide-soignante dans un Ehpad hospitalier du Morbihan. « Nous savons qu’ils en ont besoin à l’hôpital. Mais ici aussi, les agents ont peur. » D’autant que dans le département un Ehpad a déjà été touché par le Covid-19. Un soignant a été testé positif, des résidents également, certains ont été hospitalisés. « Si ce virus rentre dans nos Ehpad, les risques sont grands, ce sont des personnes très âgées. Et nous manquons toujours de personnels. Nous n’avons pas eu de renforts. Les soignantes sont dans un épuisement constant », ajoute Sophie Dufaud.

Ces problèmes d’effectifs se retrouvent, par exemple, dans l’Ehpad de Virginie, dans l’Allier : « Une collègue infirmière a demandé à être arrêtée parce que sa fille avait le Covid-19. Son poste ne pouvant être remplacé, sa direction a refusé. Elle pourrait facilement propager le virus. » Des infections venues de l’extérieur seraient dramatiques. Pascale doit gérer, avec une personne chargée du nettoyage, 99 résidents lors de son service de nuit : « Si l’une d’entre nous est atteinte du coronavirus, c’est certain, personne ne viendra au travail le lendemain. L’angoisse est déjà immense. »

En 2017 et 2018, les personnels des Ehpad s’étaient mobilisés dans le pays entier pour demander plus de moyens et de personnels pour leurs établissements. Une grève nationale avait réuni tous les syndicats en janvier 2018. Même les directeurs d’Ehpad avaient soutenu le mouvement. Là aussi, comme face aux mobilisations de l’hôpital et de soignants de psychiatrie, le gouvernement a fait la sourde oreille. Rien n’a changé. « Beaucoup de soignants sont en arrêt de travail à la suite de symptômes qui ne sont pas encore diagnostiqués, ou qui ne le seront de toute façon pas, par manque de tests », rapporte Malika Belarbi, aide-soignante en Ehpad dans les Hauts-de-Seine et responsable au sein de la fédération de la santé de la CGT.

« En Île-de-France, trois médecins d’Ehpad ont été confirmés positifs au Covid-19. Il y a aussi des cas parmi les agents des services hospitaliers [chargés de l’hygiène et de l’entretien, mais qui font en Ehpad le même travail que les aides-soignantes] et des infirmiers. Les salariés sont très inquiets. Les soignantes sont aussi en colère, car elles disent que, si on avait mis en place en amont les mesures tant revendiquées sur les effectifs, peut-être serions-nous moins en souffrance dans cette situation d’épidémie. Il faut absolument que le gouvernement mette en place les moyens assez rapidement pour limiter les dégâts. »

Les visites interdite depuis trois semaines : « Certaines familles m’appellent désespérées »

Dans l’établissement breton de Sophie Dufaud, elles étaient encore il y a quelques mois six soignantes le matin pour 39 résidents, pour leur servir leur petit-déjeuner, faire les toilettes, apporter les soins. Elles ne sont plus que cinq. « On nous a enlevé un poste de soignant pour le remplacer par une hôtelière, qui fait certes la vaisselle », mais pas de soins. Comme elle, Anne, qui travaille dans une maison de retraite près de Tours, s’est mobilisée ces dernières années pour demander des postes et les moyens de prendre en charge les résidents correctement. En vain. « Ce qu’on comprend aujourd’hui, c’est qu’on essaie de sauver un maximum de gens à l’hôpital. Et nous avons l’impression que nos anciens vont être sacrifiés. Nos résidents ont une moyenne d’âge de 92 ans. Ils ne seront pas réanimés ; à l’hôpital, ils ne les prendront pas. Déjà avant, l’hôpital nous demandait l’âge de nos résidents pour les prendre ou pas », raconte-t-elle, dépitée.

La situation n’est pas plus facile pour les familles. Dans certains établissements, cela fait déjà trois semaines que les visites sont interdites. « Cela a été très dur au début, les familles ne comprenaient pas, on avait alors très peu de cas dans la région », se souvient Marie-Christine. « Depuis, je n’ai fait rentrer qu’une famille, pour une fin de vie. C’est inquiétant, ce lien familial coupé, c’est un tel déchirement ! Certaines d’entre elles m’appellent désespérées. » Alors, des séances de téléphone et d’appels vidéo sont organisées par les animatrices et les soignantes. C’est le cas à Freyming-Merlebach, en Moselle. « Avec les deux tablettes que l’on a achetées au début de la crise, on arrive à organiser une dizaine de Skype par jour avec les familles de résidents », raconte Alexandre Nicolas, directeur de l’Ehpad.

Cela aide à maintenir le lien, mais ajoute aussi des tâches au personnel, là où les mesures de précaution donnent déjà plus de travail, comme les repas en chambre pour les résidents confinés ou quand les salles à manger sont trop petites pour respecter les distances. Pour apporter un peu de vie extérieure aux Ehpad devenus forteresses, la directrice de l’Ehpad Château du Plessis-Picard, en Seine-et-Marne, a quant à elle lancé un appel à écrire « des cartes, des dessins, des mots gentils pour illuminer les journées des résidents ». Il y a aussi de nouveaux résidents qui arrivent. Dans l’établissement normand, même en pleine d’épidémie, Marie-Christine a reçu « une femme qui va avoir 100 ans en avril » : « Elle m’a demandé le journal, la télévision. Elle est tout à fait au courant du virus. »

Hugo Boursier, Rachel Knaebel

Photo : Pedro Brito Da Fonseca

Cet article est écrit en collaboration entre Basta ! et l’hebdomadaire Politis.

Notes

[1] Selon le communiqué de presse de l’ARS du Grand-Est.

[2] Lire cet article du Parisien.

[3] Lire sur le Parisien.

[4] Voir sur le site de France3.

[5] Lire cet article du Monde.

[6] Voir ici.

Publié le 28/03/2020

Soignants : ces héros qui réclament des moyens en vain depuis un an

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Les membres du gouvernement et de la majorité ne tarissent pas d’éloges pour le personnel soignant depuis une semaine. Mais avant de devenir des « héros en blouse blanche », en réalité le plus souvent des héroïnes tant les professions paramédicales sont féminisées, nombre de ces soignants étaient des manifestants et des grévistes, longtemps méprisés dans leurs demandes de moyens pour sauver des vies. Retour en photos sur une lutte commencée en mars 2019.

Les applaudissements cela fait plaisir, les moyens cela fait tenir ! C’est ce qu’expriment les soignants engagés sur le « front du coronavirus », pour rester dans les métaphores guerrières dont le chef de l’État nous gratifie depuis une semaine. Le manque de masques FFP2, et même de masques tout courts, dans les hôpitaux, les Ehpad, pour la médecine de ville, les laboratoires d’analyse médicale, comme pour les intervenants à domicile, étant le dernier révélateur d’une pénurie de moyens pour soigner la population.

Une situation que dénoncent ardemment les paramédicaux depuis un an. Le 18 mars 2019, 90 % des infirmières et aides-soignantes de l’hôpital Saint-Antoine à Paris entament une grève illimitée, soutenue par la CGT, FO et SUD. En cause : une série d’agressions traitées à la légère par leur direction selon elles. Si elles réclament des mesures de sécurité, elles demandent également plus de postes et une prime de 300 € pour les services d’urgence. Des revendications qui font écho à la situation que vivent les mêmes services un peu partout. Un mois plus tard, le mouvement s’étend à une douzaine de services d’urgence de l’Assistance publique- Hôpitaux de Paris (AP-HP).

À partir de ce moment-là, la parole des soignants envahit les médias. Ils racontent les conditions déplorables dans lesquelles ils exercent leur métier et prennent en charge des patients. À cette détresse, à ces demandes en personnel supplémentaire, en ouverture de lits, les pouvoirs publics répondent qu’il n’y a pas d’argent magique. Avant que le mot « mascarade » ne fasse partie du vocabulaire de la candidate à la marie de Paris Agnès Buzyn, la ministre de la Santé Agnès Buzyn expliquait qu’il n’y avait pas de problèmes de moyens, mais un problème d’organisation. Un discours tenu sans relâche pendant de long mois.

 Même avec plus de 80 services en lutte dans toute la France début juin 2019, la ministre ne déviait pas de son cap. Face à l’urgence décrite par les personnels hospitaliers et à une première manifestation nationale des services en grève, elle annonçait des mesures. En fait : le lancement d’une mission de refondation des services urgences devant rendre ses préconisations quelques mois plus tard. Pas de lits, pas d’embauches, pas de revalorisations salariales, et manifestement pas d’urgence pour la ministre. La colère des soignants monta d’un cran. Des médecins entrèrent dans la danse, certains démissionnant de leurs fonctions administratives. Petit à petit, l’ensemble des professions se mobilisèrent, jusqu’aux internes en médecines, et même jusqu’aux doyens des universités formant les futurs médecins.

 Une grande manifestation est organisée le 14 novembre 2019 dans tout le pays, au moment où le projet de loi de finances est en discussion au parlement. Celui-ci ne prévoit pas de changement d’orientation pour enrayer la crise du monde hospitalier. L’austérité est toujours de mise. À Paris, 10 000 personnels de santé défilent ensemble, toutes professions confondues. Plus de 200 services d’urgence participent alors au mouvement de grève, malgré des réquisitions nombreuses dans les hôpitaux. Pour enlever le caillou dans la chaussure que représente ce mouvement, Emmanuel Macron annonce un plan d’urgence au soir de la manifestation du 14 novembre. Finalement, il s’avère en deçà des attentes. Quelques primes supplémentaires, des reprises non négligeables de dettes des hôpitaux, un peu de saupoudrage budgétaire, mais toujours pas de recrutements. Pourtant, les soignants en réclament 10 000. Toujours pas d’ouvertures de lits pour compenser les 100 000 perdus en 20 ans selon les syndicats.

 La mobilisation pour l’hôpital public s’est poursuivie, bien que passée au second plan pendant celle contre la réforme du système de retraite. La dernière manifestation en date des hospitaliers était le 14 février, le jour où la France a connu son premier mort lié au coronavirus, un touriste chinois. Aujourd’hui, les soignants ont quitté le pavé pour faire face à la crise sanitaire. Cependant, la question des moyens n’a pas été résolue. Depuis plusieurs jours, tous les soirs à 20 h, une partie de la population manifeste ses remerciements sous la forme d’applaudissements collectifs depuis les balcons.

Mais ici ou là, certains se souviennent de leur longue mobilisation et crient « du fric, du fric, pour l’hôpital public ». Un soutien qui tranche avec les louanges hypocrites de l’exécutif.

Publié le 25/03/2020

Entretien avec un jeune retraité de la recherche pharmaceutique

« Ce qui préside à la gestion de cette crise sanitaire n’obéit pas à une logique de santé, mais à des impératifs économiques, c’est-à-dire politiques. »

 

paru dans lundimatin#235, (site lundi.am)

 

Face aux accès de conspirationnisme qui fleurissent à chaque fois qu’une population en danger se trouve réduite à l’impuissance, face à un amateurisme gouvernemental qui ne trouve que les coups de menton autoritaires pour refouler l’évidence de ses propres errements et accuse sa propre population de la « mise en danger la vie d’autrui » dont il est lui-même l’artisan, nous avons choisi de nous tourner vers un médecin ami de lundimatin qui, après une carrière de généraliste, a passé trente ans à développer plusieurs des molécules-phares de l’industrie pharmaceutique française. Jeune retraité, nous avons jugé qu’il était assez détaché des intérêts de ses anciens employeurs pour nous livrer une analyse dessillée de la situation comme des pistes thérapeutiques possibles.

Question : Bonjour, docteur. Pour commencer nous aimerions comprendre comment se déroule le développement d’une molécule jusqu’à parvenir à un médicament. Dans quelle temporalité se situe-t-on ?

 

La logique d’un protocole de recherche en pareille situation est très simple : elle est empirique. Les chercheurs extrapolent a) à partir des expériences passées sur des virus similaires quel produit antiviral pourrait avoir un effet sur le covid 19 ; en suivant cette piste, ils testent des produits antiviraux plutôt récents ; c’est ce qui amène à tester le remdesivir, qui a été testé chez l’animal contre le virus Ebola ou le Kaletra, qui est utilisé dans les trithérapies contre le VIH ; b) à partir de l’expérience passée, quel produit connu, ou non connu comme spécifiquement antiviral, pourrait être utile et c’est comme cela que la combinaison Plaquenil-Zithromax a été choisie empiriquement et testée sur quelques patients. Les essais thérapeutiques se déroulent, eux, à partir d’un rationnel théorique. Dans un contexte de recherche normal, on commence par tester le produit en biologie : les virus en culture d’abord puis sur un tissu animal infecté enfin sur des espèces animales in vivo (souris, rats, lapins, cochons, chiens, singe). Si les résultats sont positifs, on passe chez l’homme. On teste d’abord la toxicité du produit chez des volontaires sains (jusqu’à 30 volontaires) en augmentant les doses pour connaître le seuil de toxicité puis, en ayant une valeur sur la concentration tissulaire non toxique chez le volontaire sain, on teste le produit sur des tissus humains infectés par le virus. Une fois toutes ces données analysées, on passe chez le malade avec un essai non comparatif sur 20 à 30 patients avec 1 ou 2 doses de produit pour connaître la réaction du malade (les paramètres que l’on mesure peuvent être l’état de santé du malade en général ou un paramètre secondaire comme la charge virale) ; c’est l’essai préliminaire qu’a fait le professeur Raoult. Si tout est positif et cohérent, on monte un essai comparatif avec 2 ou 3 doses de produit pendant une ou deux semaines, en fonction de la durée de vie du produit dans l’organisme, avec si possible un groupe placebo. Par exemple, dans un essai en double aveugle (c’est-à-dire que ni le médecin ni le malade ne connaissent les doses testées), on va tester 1 mg deux fois par jour pendant une semaine chez 20 patients, 5 mg chez 20 autres patients, 10 mg chez 20 autres et un placebo chez 20 derniers patients. Ces essais préliminaires sont faits chez des patients plutôt solides. Ainsi, on détermine la dose optimale que l’on va tester ensuite en double aveugle contre placebo ou un produit de référence (s’il en existe) dans une population plus nombreuse (quelques centaines de patients ) et moins sélective (jeunes, vieux, hommes, femmes, etc.). On parle alors d’essais de phase III. On fait en général 2 ou 3 essais pour être sûrs des résultats. En situation normale, les essais chez l’homme durent plusieurs années. En cas d’urgence sanitaire, le processus est le même avec moins de malades dans chaque essai et une prise de risque plus grande. Pour un produit classique qui deviendra un médicament, il se passe en moyenne 10 ans entre le début de la recherche biologique et la fin des essais thérapeutiques. En urgence pour un produit nouveau, cela prendra une à deux années. Pour un produit sur le marché depuis des décennies, un à trois mois peuvent suffire. Les produits testés actuellement (en dehors du Plaquenil) sont nouveaux, en général issus des centres de recherche qui sont majoritairement anglo-saxons mais les Européens, Indiens et Chinois sont aussi actifs.

 

Et concernant les vaccins ?

 

Pour les vaccins, le process est identique mais plus long car le temps de production des anticorps pour chaque personne testée est variable (une à quelques semaines voire mois) et la production d’anticorps plus ou moins intense selon le patient. Même en cas d’urgence sanitaire, il faut compter un à deux ans pour mettre au point un vaccin contre une nouvelle maladie. Il faut savoir que les efforts de recherche sur les précédentes épidémies du même type sont en général menés par les milieux académiques plus que par l’industrie pharmaceutique, sauf lorsqu’une population occidentale est aussi atteinte comme pour le SIDA. C’est que les épidémies similaires touchaient plus souvent des pays « en développement », et donc des populations pauvres, peu solvables qui n’intéressent pas beaucoup l’industrie privée a priori. C’est terrible, mais c’est ainsi. Dans les vingt dernières années, on a vu s’imposer une répartition tacite des axes de recherche : au public, toujours moins financé, la recherche fondamentale ; au privé la recherche appliquée, qui aboutit à la commercialisation de médicaments. Dans le cas présent, il y a fort à parier que, des populations riches étant concernées et la clientèle étant mondiale, la course de vitesse entre firmes va accélérer tous les protocoles de recherche, car il faut savoir que c’est le premier qui arrive sur le marché qui, classiquement, définit le prix du médicament.

 

Pourquoi l’essentiel des molécules mises à l’essai en France sont-elles américaines ?

Parce que c’est là que se trouvent le plus grand nombre de centres de recherche. C’est là qu’est l’argent. À part Sanofi et Mérieux, il n’y a pas de compétiteur français de taille dans ce domaine. Dès qu’un chercheur obtient des résultats significatifs en France, il est courtisé par l’industrie américaine qui lui offre des ponts d’or et des moyens de recherche sans commune mesure.

 

Que pensez-vous de la piste chloroquine / azythromycine ?

 

Je ne suis pas un spécialiste de la question. Tout ce que je peux dire, c’est que l’hydroxychloroquine est un antipaludéen de synthèse de plus de 20 ans d’âge, l’azythromycine, un antibiotique de type macrolide également bien connu, capable de bien se concentrer dans les poumons avec une activité bactéricide moyenne. Les autorités ne veulent pas s’engager pour l’heure à promouvoir ce type d’association car les essais formels, bien structurés n’ont pas encore été menés comme pour un produit pharmaceutique classique et que se pose dès lors pour elles un problème de responsabilité juridique (ce qui n’empêche nullement que les médecins y aient recours sans attendre, plutôt que de regarder mourir leurs patients). Par ailleurs, l’industrie pharmaceutique qui non seulement a l’oreille de tous les ministres de la santé depuis des lustres mais détient aussi tous les moyens de développement n’est sûrement pas intéressée pour faire un plan de développement long et coûteux pour un produit peu cher et, qui plus est, « génériquable » (5 euros la boîte de 30 comprimés de Plaquenil). Tant que la recherche et le développement seront entre les mains d’intérêts privés eux-mêmes soumis aux cours boursiers, ce seront tendanciellement les opportunités de marché qui détermineront les axes de développement clinique, et tant que l’on persistera dans la voie d’une privatisation rampante de l’hôpital public par l’imposition d’une logique comptable d’inspiration manageriale, les choix thérapeutiques seront plutôt guidés par des options budgétaires que par le souci strict de la santé du patient.

 

Pourquoi tout ce débat absurdement passionné autour du professeur Raoult quand ce qui est en jeu est une piste thérapeutique ?

 

J’ai connu le professeur Raoult. Il est de ma génération. C’est un éminent chercheur en virologie clinique, au parler rude, à la forte personnalité. Son tort est de ne pas donner dans les mœurs de cour qui sont habituellement la norme dès lors que l’on s’élève, en France, dans l’échelle hiérarchique. Il dit ce qu’il pense d’un point de vue purement scientifique, quitte à provoquer, sans se soucier de la politique. Il avait déjà critiqué la ligne officielle d’imposition des onze vaccins par Agnès Buzyn. Autant dire qu’il accumule les crimes de lèse-majesté. Là, il s’est permis de critiquer la stratégie d’ensemble, effectivement aberrante, du gouvernement. Voilà qui est impardonnable. À la fin, il y a de grandes chances que l’option qu’il défend finisse par devenir la doxa gouvernementale : on va dépister en masse et traiter précocement ceux chez qui il n’y aura pas de contre-indication à l’hydroxychloroquine, simplement parce qu’il n’y a pas d’autre piste thérapeutique à court terme. Tout le tort de cette situation revient au gouvernement : à force d’incurie, d’impréparation, de déni, il a fini par produire un effet de panique dans la population qui se rend compte qu’il n’y a pas de pilote à bord. Et ce n’est certainement pas Jérôme Salomon, qui depuis ses trente ans fréquente plus les milieux ministériels que les paillasses, qui pourrait l’être. Rien n’est plus stressant que de voir ces gouvernants se donner des airs d’assurance martiale alors qu’il est patent qu’ils ne font que bricoler et inventer des éléments de langage à même de couvrir l’étendue de leurs propres manquements. Rien n’est plus contre-productif que de prétendre que tout est sous contrôle alors que chaque jour atteste de combien l’on est débordé. Comment ne pas avoir des montées d’angoisse quand un secrétaire d’Etat certifie face caméra que non, il n’y a pas de pénurie de masque, alors que ses propres collègues ont renoncé à le nier ? Le confinement, qui est le prix à payer par la population pour la branquignolerie et l’avidité de ses dirigeants, conduit logiquement à tourner tout cela en rond dans sa tête. Ce qui est criminel chez nos gouvernants, c’est leur façon de simuler qu’ils font autre chose qu’improviser, de faire croire qu’ils gouverneraient quoi que ce soit dans cette affaire. Cette situation de détresse où chacun se rend compte que sa vie se trouve entre les mains d’une bande d’incapables qui en rajoutent dans l’arrogance produit logiquement le besoin de trouver un sauveur. Et puisque la politique a déçu, on se tourne logiquement vers la science. Le Pr Raoult est le candidat idéal pour cet investissement affectif déplacé qu’il n’a lui-même pas demandé. Il faut redescendre et revenir au fond du débat. Celui-ci est simple : selon les standards classiques de développement d’un produit anti-infectieux, le Plaquenil n’a pas encore fait les preuves solides de son efficacité ; à ce stade, c’est une hypothèse de travail prometteuse mais à confirmer ; il faut prendre sereinement les quelques semaines de test nécessaires pour la valider. Ensuite, la capacité de production suivra sans problème. Il faut procéder avec méthode, malgré l’anxiété liée à la situation.

 

Pourquoi, d’après vous, a-t-on renoncé si tôt à une politique de dépistage de masse qui aurait permis d’isoler les porteurs du virus et de les traiter précocement plutôt que d’en venir à traiter chacun, indistinctement, comme un pestiféré potentiel ?

 

Au départ, je n’ai pas bien compris non plus, puis je me suis informé. Cela paraîtra absurde, et peut donner l’impression que, sous les apparences d’un pays à la modernité clinquante, se cache une réalité digne du Tiers-Monde. Les autorités ont produit toutes sortes d’arguments pour camoufler la triste et misérable vérité : au départ, c’est à cause du manque de masques pour protéger les préleveurs (infirmières à domicile, techniciens et biologistes des laboratoires de biologie médicale) ! Les biologistes de ville ont été, comme souvent, les grands oubliés des personnels de santé alors que les laboratoires d’analyses de biologie médicale sont ceux qui prélèvent et réalisent les diagnostics. Ils n’étaient même pas dans la première liste officielle des personnels de santé pour l’attribution des masques donc : sans protection de leur personnel, impossible de prélever. Quand le problème des masques a été plus ou moins réglé, il y a eu un manque notoire de milieu de transport (éprouvettes spécifiques car il faut un milieu qui ne détruit pas les virus prélevés, des écouvillons du malade au labo d’analyse). Puis, quand ce problème a été réglé, il y a eu pénurie de tests disponibles. Par ailleurs, le dosage fait appel à la biologie moléculaire dont beaucoup de labos de ville n’ont pas la pratique ni le matériel. Ensuite, il y a la complexité relative de l’examen pour un diagnostic fiable dès le début des symptômes (et même avant) qui est fait en biologie moléculaire (c’est un examen spécialisé, ce n’est pas une glycémie ; il ne se fait donc pas sur n’importe quel automate), donc certains labos ont à s’équiper. Il faut préciser que le test est très fiable à condition que le prélèvement nasal soit très précautionneux afin d’éviter des faux négatifs. Enfin, et je dirais surtout au vu de la logique de ceux qui nous gouvernent, il faut savoir que le test a le malheur d’être remboursé par la sécurité sociale. Tester 67 millions de personnes à un centaine d’euros le test coûterait « un pognon de dingue ». C’est ici toujours la même logique comptable, gestionnaire et pour tout dire économique qui nous a mené dans ce cul-de-sac sanitaire, et qui empêche que l’on en sorte. C’est triste à dire, mais ce qui préside à la gestion de cette crise sanitaire n’obéit pas à une logique de santé, mais à des impératifs économiques, c’est-à-dire politiques.

 

Qu’est-ce que vous inspire la situation ?

Ce qui me paraît scandaleux, c’est que depuis cinquante ans toutes les épidémies de ce type, malgré des extensions et des cinétiques variables, obéissent au même schéma : elles naissent le plus souvent en Asie pour se répandre ensuite à la faveur de la circulation mondiale des marchandises et des personnes ; or on n’a pas été foutus, quand en début janvier les premières nouvelles nous sont parvenues de Chine, d’envoyer immédiatement une équipe pour aller au contact et prendre la mesure de ce qui se passait à Wuhan, qui ne manque pas de connexions avec la France, ni d’ailleurs ensuite en Corée du Sud. Ces messieurs de la santé publique ont préféré rester à la cour, dans leurs ministères et manger dans les bons restaurants plutôt que de prendre le risque de sortir de leur milieu de culture et affronter la situation sur le terrain. On a là un symptôme sûr d’une organisation sociale sub-claquante. Depuis vingt ans que les risques de pandémie virale, bactériologique ou parasitaire se précisent, aucun plan concerté mondial n’a été vraiment mis sur pied ; les études sur ces pandémies, leur pourquoi et la résolution de ces crises, certainement parce qu’on les croyait réservées aux pauvres, sont justement le parent pauvre de la recherche mondiale (seule la Chine a investi massivement dans ce domaine) ; il n’y a aucune cellule d’alerte multidisciplinaire capable d’étudier le phénomène immédiatement sur place dès le début de chaque épidémie et de donner des recommandations à mettre en œuvre rapidement avant sa propagation élargie. En théorie, malgré la destruction organisée de l’hôpital public, notre organisation sanitaire est en mesure de circonscrire une pareille épidémie à condition qu’elle soit très réactive. Cela revêt une importance d’autant plus grande que de telles pandémies ont vocation à se répéter du fait de la mobilité internationale des humains et des marchandises, d’une population toujours plus nombreuse, de la concentration de celle-ci dans les villes, de la paupérisation induite par la logique capitaliste, du ravage écologique et de l’absence de toute éducation sanitaire de masse. À moins que tout cela ne cesse...

Publié le 21/03/2020

Santé. Les hôpitaux entre énergie du devoir et colère du désespoir

 

Stéphane Guérard (site humanite.fr)

 

Depuis un an, les personnels paramédicaux et médicaux sont mobilisés contre la casse du service public du soin et de la santé. Ils ont pris comme une claque le « quoi qu’il en coûte » et « la santé n’a pas de prix » proférés par Emmanuel Macron.

Ils feront face. Bien sûr que les personnels des hôpitaux publics feront face aux conséquences sanitaires du coronavirus, comme Emmanuel Macron les a à nouveau exhortés à le faire lors de son allocution de jeudi. D’ailleurs, ils font déjà face. Dans l’urgence, comme à Mulhouse, premier point d’impact du tsunami de cas graves que les autorités sanitaires nous prédisent (voir en page 4). Partout ailleurs aussi. À mesure que les stades successifs du plan blanc ont été déclenchés, le système public s’est lancé dans une course contre la montre de redéploiement et d’adaptation de ses capacités de prises en charge.

Les règles austéritaires ont conduit à l’atrophie

Les personnels hospitaliers sont prêts à affronter la crise. Avec l’énergie du devoir à accomplir mais avec la colère au ventre. Car il leur aura fallu attendre la survenue d’une pandémie pour qu’un président de la République se rende compte de la nécessité de disposer d’un service public de santé efficace et qu’il commence à réinterroger les règles austéritaires qui ont conduit à son atrophie et à son affaiblissement. Voilà pourtant un an exactement que personnels paramédicaux, médicaux, simples soignants comme chefs de service, des urgences ou de tous les autres services, se mobilisent pour justement porter cette revendication. Le 18 mars 2019, ce mouvement social partait des personnels de l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, pour se propager à l’ensemble des établissements de France. Ce mercredi 18 mars 2020, les mêmes blouses blanches portant l’inscription « en grève » sont toujours aussi nombreuses. Malgré leurs manifestations nationales successives, elles n’ont pas obtenu grand-chose de leurs revendications. Au vu de la situation, celles-ci n’avaient vraiment rien de dispendieux : plus de personnels, plus de lits et de meilleures conditions de travail.

Dans ce contexte, les assurances d’Emmanuel Macron de la semaine dernière – « la santé n’a pas de prix » ou « ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché » – ainsi que ses promesses de « décisions de rupture en ce sens » n’ont pas bien été reçues. Comment donner du crédit à un « gouvernement qui a fermé 4 418 lits d’hospitalisation ces deux dernières années », se demandait hier la CGT santé et action sociale ?

« Les messages de l’exécutif, sur le mode “on vous adore, vous êtes des héros”, ça ne passe pas et la plupart des soignants que je connais les vivent très mal. Moi-même, ça me met en colère. » Stéphane Dauger, qui parle ainsi, est médecin et chef de service de réanimation pédiatrique à l’hôpital Robert-Debré, à Paris. Comme plusieurs centaines de ses confrères, il a démissionné de ses tâches administratives après les faibles réponses apportées par les plans successifs d’Agnès Buzyn, en fin d’année dernière. Ce qui ne l’empêche pas de se porter volontaire dans le service de réanimation pour adultes spécialement aménagé ces derniers jours à Robert-Debré. « Dans mon hôpital, ces derniers temps, on continuait à fermer des lits de chirurgie pour faire de l’ambulatoire. Dans cette crise, on a aussi beaucoup tardé à mobiliser le secteur privé… C’est insupportable ! poursuit-il. Le président, aujourd’hui, fait de grandes déclarations. Mais nous, on attend des décisions concrètes. Et on espère que la considération pour les personnels soignants survivra à cette crise. »

300 milliards d’euros débloqués mais pas pour la santé

À Avicenne, la même colère s’exprime. Dans ce groupement hospitalier qui couvre la Seine-Saint-Denis, les urgences sont en fin de transformation en unité spécifique Covid-19. Tous les autres services sont mobilisés. « Ils rappellent les infirmières anesthésistes du bloc opératoire. Mais ça ne règle pas le fait qu’il n’y a pas d’autres personnels mobilisables. Ça fait des années que plus personne ne veut venir travailler et que ceux qui y sont démissionnent », déplore une infirmière très engagée dans le mouvement social, qui préfère rester anonyme après avoir subi des pressions de la part de sa direction. « Depuis un an que nous sommes en grève, on a fait face aux fortes chaleurs de l’été dernier, aux bronchiolites, à l’épidémie de grippe… À chaque fois, à nos demandes de personnels supplémentaires, on répondait que tout était question d’organisation du travail. Avec le coronavirus, ils ne peuvent plus mentir. »

La colère s’est propagée aux associations d’usagers des hôpitaux, mobilisés aux côtés des professionnels depuis six mois. Et le fait que le gouvernement trouve du jour au lendemain 300 milliards d’euros en soutien aux entreprises, sans autre annonce chiffrée pour la santé, n’arrange rien. « Nous sommes en train de payer toutes les économies passées, résume Michèle Leflon, de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité. À Mulhouse, si l’État appelle en renfort l’armée, c’est peut-être aussi parce que les urgences d’Altkirch (établissement appartenant au même groupement hospitalier départemental – NDLR) sont régulièrement fermées faute de médecins. Le département était déjà à flux tendu avant le coronavirus. Pareil chez nous, dans les Ardennes, où des malades sont régulièrement transférés vers les services de réan imation en Belgique. On a déjà connu de belles paroles. Il serait temps de passer aux actes. »

 

Stéphane Guérard

Publiéle 20/03/2020

Emmanuelle Seris : « Dans le Grand-Est, le tri des malades a commencé »

 

Alexandre Fache (site humanite.fr)

 

Hôpital. Médecin urgentiste dans l’une des régions les plus touchées de France, raconte la lutte inégale des soignants contre le coronavirus. Elle-même positive au Covid-19, elle est désormais confinée chez elle.

Emmanuelle Seris, 40 ans, est déléguée pour la région Grand-Est de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf) et cheffe de service aux urgences de Sarreguemines et Bitche (Moselle). En première ligne face au coronavirus, elle a été contaminée la semaine dernière par le Covid-19 et est donc confinée chez elle depuis quelques jours. Entre deux quintes de toux et la consultation de ses mails, pour vérifier si les stocks de masques promis sont bien arrivés dans son service, elle nous raconte la saturation du système de soins dans l’Est, le manque de moyens de l’hôpital public, l’engagement des soignants… Et presse les Français de respecter les consignes de confinement, comme les gestes barrières, pour endiguer la contamination. Témoignage.

Soignante et contaminée

« Je suis confinée à mon domicile depuis vendredi dernier. J’ai fait ce choix, dès que j’ai eu des doutes, en accord avec mes collègues, pour ne pas contaminer d’autres personnes. Lundi soir, c’était confirmé : je suis positive au Covid-19, et symptomatique. Je vais un peu mieux depuis quelques jours, mais je continue de tousser. Toutefois, comme pour tous les Français dans mon cas, je ne me rendrai à l’hôpital que si mon état s’aggravait, avec une détresse respiratoire. Là, ce n’est pas le cas, donc je reste chez moi. Même si on ne sait pas tout de ce virus, la plupart des personnes touchées connaissent heureusement une évolution favorable de la maladie. »

« J’ai sans doute été contaminée la semaine dernière, quand j’étais encore en poste. On savait qu’il pouvait y avoir des cas asymptomatiques, mais on n’avait pas forcément d’informations sur des patients avec des symptômes de pharyngite et de rhinite, sans fièvre. Or, des patients comme ça, j’en ai croisé beaucoup. Chez soi, il faut donc que chacun respecte bien les gestes barrières, comme le lavage régulier des mains. Et le port du masque s’il y a des symptômes. Idem pour les soignants qui travaillent dans des territoires encore relativement préservés : attention à cette première vague de malades qui n’ont pas forcément tous les symptômes associés au Covid-19, mais peuvent être porteurs du virus malgré tout. Car si les soignants sont contaminés eux aussi, le risque de désorganisation du système de santé devient lourd. »

Pourquoi ce manque de masques et de tests

« Notre système de santé est déjà bien fragile : effectifs trop justes, conditions de travail pénibles, matériel manquant… Faute de masques ou de blouses, beaucoup de soignants (libéraux ou hospitaliers) ont ainsi été exposés au virus. Et certains continuent de travailler, même s’ils ont des symptômes, car ils n’ont personne pour les remplacer. Les arrivages promis de matériel se font attendre. Au moment où je vous parle, on a un médecin, pas encore contaminé, qui fait des prélèvements sans avoir les protections adéquates. Je m’étonne qu’avec la menace terroriste ou l’expérience des épidémies précédentes, la France ne dispose pas de stocks de masques en quantité suffisante. Idem pour les tests de dépistage, qui sont rationnés. Aujourd’hui, seuls les soignants qui présentent des symptômes sont dépistés. Et par ailleurs, quand on dépiste, il y a des délais avant les résultats (deux jours en général), car les labos sont débordés. »

Dans l’Est, l’épidémie balaye tout

« Dans le Grand-Est, la situation est très difficile, mais de façon plus ou moins marquée selon les endroits. L’Alsace est aujourd’hui la plus touchée, alors que ce n’est pas la région la plus déshéritée en termes d’accès aux soins. C’est dire combien cette épidémie balaye tout. Malgré tout, les sous-dotations en moyens humains et matériels constituent un terreau sur lequel cette maladie peut se développer à vitesse grand V. Beaucoup de services de réanimation sont saturés, des malades sont déplacés grâce à l’armée, et, n’ayons pas peur de le dire, un tri se met en place. Des choix sont faits par les équipes pour intuber les patients qui ont le plus de chance de survie. L’Italie a connu ça, et c’est ce qui se passe aujourd’hui en France aussi. »

Arrêtez de faire des stocks !

« Quand j’entends que des gens se massent dans les pharmacies pour faire des réserves de médicaments, ça me met un peu en colère. Confinement ne veut pas dire pénurie ! Il faut arrêter de faire des stocks de tout et n’importe quoi. On ne va chez le médecin ou à la pharmacie que si on est malade. Se déplacer alors qu’on n’a rien, c’est s’exposer. Bien sûr, cela va à l’encontre de nos réflexes. On se dit : je vais prendre tout ce qu’il faut pour tenir pendant longtemps. Il faut arrêter de penser comme ça. Rester chez soi. Et arrêter d’appeler le 15 pour un petit conseil, alors qu’on n’a que des symptômes bénins. Cela porte préjudice à la personne qui, elle, va faire un infarctus, par exemple. Il faut avoir en tête les valeurs de la République et en particulier la fraternité. Et penser aux autres. »

Le déni face au virus n’est plus possible

« Le confinement général décidé lundi soir me semble une très bonne mesure. Je ne sais pas quelles informations avait le gouvernement avant, ni s’il a tardé à prendre cette décision. Mais l’important, désormais, c’est que chacun la respecte pour freiner au maximum la propagation du virus. Certes, une bonne partie de la population semble avoir pris conscience tardivement du danger. Mais c’est humain comme réaction. Cela peut se comprendre. En revanche, afficher du dédain ou du déni face à cette épidémie n’est plus possible. Si la majorité des personnes touchées va connaître une évolution favorable, il y a aussi dans les services de réanimation des patients jeunes, de 30 ou 40 ans, qui souffrent de complications sévères. Les scientifiques travaillent d’arrache-pied pour trouver un traitement, mais aujourd’hui, ils ne l’ont pas. Donc, la solution, c’est de rester chez soi. »

Monsieur Macron, tenez parole !

« Dans mon établissement, cela fait des années qu’on nous refuse tout investissement nouveau. Résultat : pour pouvoir acheter le matériel nécessaire, j’ai dû monter une association avec les médecins pour lancer un appel aux dons et financer ces achats. Voilà d’où on vient ! Et on ne parle pas là de produits de luxe, mais simplement d’un échographe et d’un nouveau respirateur. Du matériel de base dans un service d’urgences. Si vous ajoutez à cette situation d’austérité budgétaire le manque d’attractivité des métiers et la casse des structures de proximité, la situation était déjà explosive avant le virus. Alors, maintenant… Et je ne vous parle même pas de ces territoires où il n’y a plus de généralistes, et où des pans entiers de la population n’ont plus de médecin traitant. Le chef de l’État a dit qu’il voulait sortir la santé des lois du marché. J’espère qu’il tiendra parole. »

 

Propos recueillis par Alexandre Fache

Publié le 19/03/2020

Aveux d’Agnès Buzyn : une défaillance criminelle de l’État Macron ?

 

Régis DE CASTELNAU (site legrandsoir.info)

 

« On aurait dû tout arrêter, c’était une mascarade » vient de nous dire la pauvre Agnès Buzyn en parlant des élections municipales, entre ces sanglots dont elle n’est pas avare.

Ces aveux formulés dans le journal le Monde et selon lesquels le plus haut sommet de l’État savait parfaitement la catastrophe qui se profilait sont assez terrifiants. « Quand j’ai quitté le ministère, assure-t-elle, je pleurais parce que je savais que la vague du tsunami était devant nous. Je suis partie en sachant que les élections n’auraient pas lieu.  » Bien sûr, c’est une pure et simple désertion qu’elle a commise et qu’elle reconnaît aujourd’hui en essayant assez lâchement de s’en défausser. Mais de cela elle se débrouillera avec sa conscience sur laquelle pèsera une partie de ces morts qui vont tomber, emportés par le virus, et dont on sait parfaitement qu’ils vont se compter par milliers. Dormez bien Madame Buzyn, si vous le pouvez.

Mais il y a plus grave, beaucoup plus grave, on peut déduire de ses propos le caractère criminel du comportement des décideurs publics dont c’était la responsabilité de prendre toutes les mesures permettant d’affronter la catastrophe et d’éviter une hécatombe.

Que nous dit-elle en effet ? : « Je pense que j’ai vu la première ce qui se passait en Chine : le 20 décembre, un blog anglophone détaillait des pneumopathies étranges. J’ai alerté le directeur général de la santé. Le 11 janvier, j’ai envoyé un message au président sur la situation. Le 30 janvier, j’ai averti Edouard Philippe que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir. Je rongeais mon frein. » Donc, dès la fin janvier il était clair que prévenu par la ministre de la santé de la république Emmanuel Macron savait à quoi il fallait s’attendre, son premier ministre aussi ainsi que le directeur général de la santé. Malgré cela, le président de la république paradait le 7 mars dans les rues de Paris pour inciter les parisiens à continuer à aller au théâtre ! Tous ceux, professeurs de médecine, spécialistes, chercheurs qui sonnaient l’alarme se faisaient insulter par les serviteurs du pouvoir, de Jean-Michel Apathie à Christophe Barbier en passant par l’ineffable Michel Cymes et bien sûr l’inévitable Sibeth Ndiaye. L’incompétence à la direction d’un État de toute cette équipe arrivée au pouvoir par surprise en 2017 n’est plus à démontrer, mais aujourd’hui si l’on en croit Buzyn ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Si ces faits sont établis, si Madame Buzyn dit la vérité, tout cela engage la responsabilité pénale de tous ces décideurs publics.

Que nous dit le code pénal, celui-là même utilisé dans l’affaire du sang contaminé ?

C’est tout d’abord l’article 221–6 qui s’applique et qu’il faut citer intégralement :

 « Le fait de causer, dans les conditions et selon les distinctions prévues à l’article 121-3, par maladresse, imprudence, inattention, négligence ou manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, la mort d’autrui constitue un homicide involontaire puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.

En cas de violation manifestement délibérée d’une obligation particulière de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, les peines encourues sont portées à cinq ans d’emprisonnement et à 75 000 euros d’amende. »

Il renvoie à l’article 121-3 qui nous dit :

« Il y a également délit, lorsque la loi le prévoit, en cas de faute d’imprudence, de négligence ou de manquement à une obligation de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, s’il est établi que l’auteur des faits n’a pas accompli les diligences normales compte tenu, le cas échéant, de la nature de ses missions ou de ses fonctions, de ses compétences ainsi que du pouvoir et des moyens dont il disposait.

Dans le cas prévu par l’alinéa qui précède, les personnes physiques qui n’ont pas causé directement le dommage, mais qui ont créé ou contribué à créer la situation qui a permis la réalisation du dommage ou qui n’ont pas pris les mesures permettant de l’éviter, sont responsables pénalement s’il est établi qu’elles ont, soit violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, soit commis une faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d’une particulière gravité qu’elles ne pouvaient ignorer. »

Ces deux textes, fruit d’une élaboration particulière dans les années 90 pour justement bien définir le périmètre de la responsabilité personnelle en matière d’homicide et de coups et blessures involontaires, méritent un éclairage.

Dans ce domaine, la France applique depuis toujours ce que l’on appelle : « la théorie de l’équivalence des conditions  » qui veut que tous ceux qui ont commis le dommage ou CONTRIBUÉ à sa réalisation sont pénalement responsables. C’est ce que l’on appelle les « auteurs directs » et les « auteurs indirects ». On prendra un exemple un peu éloigné de notre sujet mais qui éclaire la problématique. L’automobiliste qui renverse un cycliste et le tue est l’auteur direct de l’infraction de l’article 221–6 par défaut de maîtrise de son véhicule. Mais, si la manœuvre mortelle a aussi été causée en raison d’une voirie défectueuse non signalée à cet endroit, les responsables de celle-ci seront également poursuivis.

Bien évidemment, l’auteur principal et direct des morts de la pandémie est bien le coronavirus. Mais il existe aussi comme vient de l’avouer Agnès Buzyn des auteurs indirects dont la culpabilité si elle est établie serait accablante. Le chef de l’État, le Premier ministre, la ministre de la santé, le directeur général de la santé, savaient donc à quoi s’en tenir dès janvier ? Alors manifestement, n’ayant pas pris les mesures afin de l’éviter alors qu’elles étaient de leur compétence, en n’appliquant pas les « diligences normales » qu’exigeaient leurs responsabilités, ils ont contribué à créer la situation d’une catastrophe aggravée. Et en s’abstenant d’agir, ils ont commis une faute pénale caractérisée en exposant autrui « un risque d’une particulière gravité qu’ils ne pouvaient ignorer ».

Par conséquent, compte tenu de l’ampleur de tout ceci, comme cela avait été le cas pour l’affaire du sang contaminé, il est indispensable que la Cour de Justice de la République soit saisie d’une procédure dirigée contre les ministres pour dire si leur défaillance est établie ainsi que le prétend Agnès Buzyn et prononcer à leur encontre les sanctions à la mesure du dommage subi. Le juge judiciaire de droit commun doit l’être pour les fonctionnaires qui n’ont pas fait leur devoir comme cela avait été également le cas dans l’affaire du sang contaminé.

Emmanuel Macron quant à lui ne risque rien. Avec ses propres pouvoirs et un Parlement à sa botte, celui qui pouvait tout est protégé par son immunité.

Reste le déshonneur.

 

Régis de Castelnau

Publié le 17/03/2020

Face au coronavirus, les femmes davantage en première ligne que les hommes

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

La revue médicale The Lancet appelle les gouvernements à prendre en compte les conséquences particulières du coronavirus sur les femmes.

Les hommes auraient plus de risques que les femmes de mourir du Covid-19, selon les données encore parcellaires à disposition [1]. Mais ce sont les femmes qui sont en première ligne pour affronter l’épidémie. Elles composent l’essentiel des personnels soignants, au contact direct des malades, et courent donc davantage le risque d’être infectées.

« Des données officielles chinoises indiquent que plus de 90 % des soignants de la province du Hubei [la région la plus touchée par le coronavirus en Chine] sont des femmes », relève la revue scientifique médicale britannique The Lancet. La proportion est similaire en France : parmi le million de personnes qui composent la fonction publique hospitalière, 78 % sont des femmes. Ce ratio grimpe à 90 % pour les infirmières et les aides-soignantes (pour les médecins, toutes spécialités, libéral ou hospitalier, le taux de femmes est de 45 %). Or, ce travail de soins largement féminin est « pour une grande partie non-payé ou sous-payé » pendant les crises sanitaires, pendant lesquelles l’État leur demande des efforts inouïs, sans forcément les protéger. Comme on le voit dans plusieurs hôpitaux français avec la pénurie de masques ou de vêtements adaptés et de solutions désinfectantes. Au même moment, les efforts de l’État en la matière se sont portés vers les bureaux de vote ce dimanche pour tenter de protéger assesseurs et votants.

« Les politiques de santé publique ne se sont pas intéressées jusqu’ici aux impacts genrés des épidémies. Ce n’est pas différent pour le coronavirus », écrit la revue, qui fait le point sur les effets genrés de l’épidémie de Covid-19 [2]. Et pourtant, « déterminer la manière dont les épidémies affectent différemment les femmes et les hommes est une étape fondamentale pour comprendre les effets des situations d’urgence sanitaire sur les individus et les communautés ».

Confinement, quarantaine et recrudescence des violences domestiques

La fermeture des écoles, une mesure prise en France comme dans de nombreux autres pays pour lutter contre la propagation, a aussi des effets spécifiques sur les femmes. Ce sont elles, souvent, « qui fournissent la plus grande partie des soins informels dans la famille, avec la conséquence de limiter leur travail et leur opportunités économiques ». The Lancet n’oublie pas de mentionner le statut encore plus compliqué et précaire des travailleuses domestiques employées dans un autre pays que le leur : « Les restrictions de voyage provoquent des lourdes incertitudes financières pour la plupart des travailleuses domestiques étrangères, dont beaucoup voyagent en Asie du Sud-est entre les Philippines, l’Indonésie, Hong Kong et Singapour ».

Autre conséquence pour les femmes, liée à l’instauration du confinement : en Chine, dans les zones mises en quarantaine, les femmes se retrouvent d’autant plus exposées aux violences conjugales. « Depuis que les gens sont confinés à domicile, les ONG ont signalé une augmentation de la violence domestique », écrit l’hebdomadaire britannique The Economist [3]. Un réseau a même été créé pour aider les victimes de violences pendant l’épidémie. Il s’appelle « vaccins contre la violence domestique ». Yuanzhong, une ONG basée à Pékin qui travaille sur les droits des femmes, a publié récemment un nouveau guide », qui inclut « des conseils comme "comment faire une demande de divorce sous quarantaine" ».

Les femmes en première ligne pour soigner, mais exclues des prises de décision

Lors de l’épidémie d’Ebola qui a sévi en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016, et a tué, selon les chiffres officiels, plus de 11 000 personnes [4], « les normes de genre ont eu pour conséquence que les femmes avaient plus de chances d’être infectées par le virus, compte tenu de leur rôle prédominant comme aidants dans les familles et comme personnels soignants de première ligne », rappelle The Lancet. Dans le même temps, « les femmes avaient moins de possibilité d’être en position de prendre les décisions sur l’épidémie, leurs besoins ont été largement été ignorés ». Les moyens normalement attribués à la santé reproductive et sexuelle ont ainsi été redirigés, pour répondre à l’urgence sanitaire du virus Ebola. Ce qui a contribué à une augmentation de la mortalité maternelle, dans une région où ce taux est déjà très élevé.

C’est tout le paradoxe que souligne The Lancet : les femmes sont particulièrement exposées aux épidémies parce qu’elles sont largement sollicitées pour prendre soin des malades et pour gérer les familles. Pourtant, elles sont sous-représentées dans les instances qui prennent les décisions de gestion de la crise sanitaire. « En dépit du fait que le conseil exécutif de l’OMS [Organisation mondiale de la santé] reconnaisse le besoin d’inclure les femmes dans les prises de décisions pour répondre aux épidémies, la représentation des mêmes femmes aux niveaux nationaux et global dans les espaces politiques qui traite du Covid-19 est inadéquate », conclut la revue, prenant pour exemple la task force mise en place par le gouvernement des États-Unis pour lutter contre le coronavirus, composée en grande majorité d’hommes. L’article se termine par un appel : « Nous demandons aux gouvernements et institutions internationales de la santé de considérer les effets genrés du Covid-19, directs et indirects, et d’inclure les voix des femmes qui sont en première ligne dans la réponse à l’épidémie. » Sera-t-il entendu ?

Rachel Knaebel

Photo : © Anne Paq

Notes

[1] Notamment cette étude sur 191 patients chinois hospitalisés à Wuhan, dont 137 guérisons, et 54 décès (en anglais ici).

[2] Voir l’article ici.

[3] Voir l’article ici.

[4] Voir le résumé de l’institut Pasteur.

Publié le 14/03/2020

Les généralistes, « fantassins désarmés » face au Covid-19

 

Alexandre Fache (site humanite.fr)

 

Le stade 3 de l’épidémie, imminent, en fait les premiers acteurs de la lutte anti-coronavirus. Dans les départements les plus touchés, c’est déjà le cas. Témoignages recueillis dans l’Oise, en Corse et dans le Morbihan.

« Nous, du gel ou des masques, on n’en a pas »

Dr Xavier Lambertin, 56 ans, généraliste à Lachapelle-aux-Pots (Oise).

Ils sont en première ligne sur le front du Covid-19. Les médecins généralistes des zones les plus touchées par l’épidémie, dans l’Oise, le Haut-Rhin, le Morbihan ou en Corse, constituent le premier et principal rempart contre la maladie. Pour ces professionnels, le stade 3 de l’épidémie, toujours pas officialisé, a de fait déjà démarré depuis au moins deux semaines. Avec des protocoles bien précis et des moyens en conséquence ? Pas du tout, répondent les médecins que nous avons joints mercredi. Témoignages.

« Je travaille en milieu rural, dans un désert médical, donc mes journées sont déjà bien chargées sans coronavirus : 8 heures- 22 heures, et malgré ça, je refuse encore 10 à 15 patients par jour. Évidemment, le virus aggrave tout cela, d’autant que nous n’avons pas de protocole à suivre ni de matériel en quantité suffisante pour nous protéger et protéger les patients. En fait, c’est le bazar et le règne de la débrouille. Là, je reviens d’un magasin de bricolage où je suis allé chercher des lunettes de protection… Je ne vais quand même pas mener mes consultations en masque de plongée ! Certes, l’ARS a bien fait quelques réunions, mais, il y a encore quinze jours, les médecins de ville n’y étaient même pas invités ! Mon obsession, c’est de ne pas transmettre le virus à des patients fragiles. Donc, on s’est organisé en conséquence. On a arrêté les consultations libres et on fonctionne uniquement sur rendez-vous. Nous sommes deux médecins dans un cabinet qui pourrait en accueillir quatre – c’est l’avantage du désert médical ! Du coup, on a pu réserver une salle d’attente, et même une salle de consultation, pour les personnes avec risque contagieux. Et je porte un masque systématiquement quand je reçois mes patients. Mais l’ambiance est bizarre, on est toujours un peu aux aguets et on ne travaille pas sereinement. On échange des infos avec les autres médecins du département, qui ont vu passer des cas positifs. Certains ont remarqué que beaucoup avaient comme symptôme une perte de goût et d’odorat. Mardi soir, j’ai eu une malade qui présentait ces symptômes et avait potentiellement croisé des cas positifs. Mais comme elle n’avait de détresse respiratoire, impossible de lui faire passer le test du Covid-19. Je l’ai arrêtée huit jours et lui ai dit de rester confinée chez elle. Bref, on essaie de faire au mieux, au cas par cas, mais on se sent un peu abandonné face au virus. »

« Un vrai retard à l’allumage dans la gestion de l’épidémie »

Dr Sébastien Thos, 44 ans, généraliste à SOS Médecins, à Vannes (Morbihan)

« Nous sommes plusieurs médecins à travailler dans une petite structure à Vannes ou en nous déplaçant au domicile des patients les plus fragiles. Même si nous nous situons à quelques kilomètres du cluster d’Auray, on n’a pas vu le nombre de consultations exploser. Peut-être parce que les gens réfléchissent à deux fois avant de se présenter dans un cabinet médical. Chaque jour néanmoins, on voit entre 80 et 100 patients, et les masques vont vite manquer. Car on les utilise pour nous, soignants, et on en donne aussi à tous ceux qui toussent. Plus généralement, je trouve qu’il y a eu un vrai retard à l’allumage dans la gestion de la maladie. La première alerte de l’OMS date de fin décembre 2019, et les premiers cas groupés en Italie du 19 février. Dès ce moment, il aurait fallu agir plus vite et plus fort. Mais, en fait, rien n’a été anticipé. Aucune leçon n’a été tirée de l’épisode de grippe H1N1, aucun protocole n’existe, même dans les Ehpad, et aucun stock de matériel n’a été constitué dans les régions. Résultat, on improvise, et tout est un peu chaotique, alors que ce genre de virus va nous frapper régulièrement. Un exemple ? Le 20 février, je vois un patient avec des problèmes respiratoires. Classique en hiver. L’homme est hospitalisé et son état se dégrade. Huit jours après, il est testé au coronavirus. Positif. Et le 29, à 23 heures, je suis au restaurant et je reçois un appel : on me dit de rentrer chez moi et de rester confiné, en surveillant ma température. Huit jours après, quel sens cela a-t-il ? Le mal était fait, si j’avais contaminé d’autres personnes. Ce confinement a été levé après 24 heures, parce qu’on est alors passé au stade 2 de l’épidémie, qui prévoit que les soignants, même exposés, continuent de travailler. Cela résume un peu la confusion qui règne dans l’approche de la maladie. À laquelle s’ajoute un problème de taille, dont on parle peu : le manque de formation des personnels de santé libéraux. Les masques par exemple, si on ne sait pas bien les mettre et les enlever, cela peut être problématique. Je pense aussi aux infirmières libérales qui sont en contact quotidien avec les patients “préférés” des virus, les personnes âgées et fragiles. Qui pense à elles ? Qui les forme à se protéger efficacement ? »

« On se sent un peu abandonnés face au virus »

Dr Sauveur Merlenghi, 73 ans, généraliste à Ajaccio (Corse)

« Avec cette épidémie, on fait comme d’habitude, avec nos propres moyens et notre propre expérience. Certes, ce coronavirus constitue un problème sérieux, mais il faut aussi savoir le relativiser. La pollution tue chaque année 48 000 personnes en France et on n’arrête pas pour autant les voitures ou les usines. 3 % de mortalité, c’est bien moins que la rougeole par exemple. Donc, on applique au mieux les mesures barrières classiques (lavage de mains), et on demande aux patients qui toussent ou ont des problèmes respiratoires de téléphoner avant ou de ne pas passer par la salle d’attente, pour éviter les contaminations. Ils attendent dehors et sont reçus en priorité. Mais, de toute façon, du gel hydroalcoolique ou des masques, nous, on n’en a pas ! Et l’ARS ne nous dit pas où en trouver. On est des fantassins, en première ligne, sans protection et sans autres armes que nos connaissances. Or, évidemment, les patients, eux, se posent énormément de questions. Et pour cause : les pouvoirs publics ont créé les conditions de cette psychose collective ! D’ailleurs, on voit bien que, si les choses s’accélèrent récemment, ce n’est pas au nom de la santé publique, mais bien parce que les conséquences économiques de l’épidémie commencent à faire peur. À Ajaccio, 36 cas ont été répertoriés à ce jour, ce qui est beaucoup. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu énormément d’impréparation et pas mal d’incivisme aussi, après la mise au jour des premiers cas, qui revenaient d’un foyer à Mulhouse. À Bastia, cela a été mieux géré, et il n’y a que 6 cas aujourd’hui. »

 

Alexandre Fache

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