PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 29/01/2019

Grand débat: les secrets d’un hold-up

 

26 janvier 2019 Par Laurent Mauduit

 

Alors que la Commission nationale du débat public était disposée à assurer l'impartialité et la neutralité du grand débat national, l’Élysée s’y est opposé. Documents et courriels confidentiels à l’appui, Mediapart révèle la lutte menée par Emmanuel Macron pour transformer l’initiative, selon le mot de Chantal Jouanno, en une « campagne de communication ».

  C’est une curieuse histoire, qui se joue le 9 janvier, et qui va lourdement peser sur le grand débat national souhaité par Emmanuel Macron, pour essayer de sortir de la crise des gilets jaunes. L’avant-veille, le 7 janvier, sous le titre « Le salaire pas très “gilet jaune” de Chantal Jouanno », La Lettre A a révélé que la présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP) avait une rémunération de 14 666 euros brut par mois. La controverse s’est aussitôt enflammée. Et quand l’intéressée tente de s’expliquer, deux jours plus tard au micro de France Inter, elle est en réalité devenue inaudible.

Elle a beau dire que le niveau de sa rémunération relève d’un décret, lequel relève de la compétence de la puissance publique, et qu’il lui appartient éventuellement de la diminuer ; elle a beau préciser qu’elle comprend qu’un tel niveau de rémunération puisse choquer les gilets jaunes, dont les revendications portent pour beaucoup sur des questions de pouvoir d’achat… personne ne l’entend.

Et quand Chantal Jouanno annonce ce 9 janvier qu’elle reste présidente de la CNDP mais qu’elle n’assumera pas, contrairement à ce qui était prévu, le pilotage de ce grand débat national, l’opinion retient que c’est cette polémique sur sa rémunération qui est à l’origine de cette embardée catastrophique pour le pouvoir.

Et pourtant, non ! Derrière cette histoire, une autre se joue, dont personne à l’époque ne se doute. Il y a bien une rumeur persistante qui circule, et dont Mediapart se fait l’écho dans notre première enquête, selon laquelle les relations sont tendues entre le pouvoir et Chantal Jouanno, l’ex-ministre sarkozyste, le premier cherchant à se débarrasser de la seconde. Mais cela ne va pas plus loin. Et nul ne se doute que cette mise en retrait de Chantal Jouanno est surtout l’aboutissement ultime de très vives tensions entre la CNDP d’un côté, et l’Élysée et Matignon de l'autre, sur la manière de conduire ce grand débat national.

Chantal Jouanno, dont nous avons recueilli le témoignage, admet elle-même bien volontiers que ce 9 janvier, elle ne dit pas ce qu’elle a sur le cœur. Par « loyauté », dit-elle. Mais avec le recul, la présidente souhaite visiblement faire connaître sa version des faits. Pour rétablir la vérité.

L’histoire commence donc au début du mois de décembre. Emmanuel Macron a alors annoncé son intention d’ouvrir un grand débat national pour tenter de désarmer la colère des gilets jaunes et leur apporter la preuve qu’il est à l’écoute.

Le 5 décembre, Chantal Jouanno, qui préside la CNDP, dont la mission est précisément d’être le garant de la neutralité et de l’impartialité de tous les débats publics organisés dans le pays, est donc approchée. Dans un premier temps, c’est Damien Cazé, conseiller au cabinet du premier ministre, qui lui demande si elle accepterait de piloter le grand débat. Mais la demande est curieusement formulée : son interlocuteur lui demande si elle accepte de le faire « à titre personnel ». Réponse de Chantal Jouanno : c’est impossible ! Si le gouvernement veut la saisir, cela ne peut être qu’ès qualités, comme présidente de la CNDP. Il faut donc que le gouvernement respecte les procédures et fasse une saisine officielle de la CNDP.

Le sous-entendu est très clair : la CNDP est régie par des règles. Et si le gouvernement veut faire appel à elle, il devra les respecter. Comme dans tous les débats organisés par la CNDP, il ne peut y avoir de « lignes rouges », c’est-à-dire de sujets interdits. La neutralité et l’impartialité des débats devront être assurées, et c’est la CNDP qui en est nécessairement le garant – et non un ministre ou un responsable politique. Tous les intervenants dans le débat sont égaux : en clair, la parole d’un président de la République, s’il intervient, ne peut pas peser plus que celle d’un autre citoyen. Ou alors, si le président ou un ministre participe, ils ne peuvent présider la séance ni être sur une tribune ou au centre de la salle, de sorte que tous les participants soient égaux. Quant aux restitutions et au compte-rendu final des débats, c’est aussi la CNDP qui doit en avoir la maîtrise, de sorte qu’ils ne soient pas biaisés par quiconque. Toutes ces règles, la puissance publique les connaît évidemment, et le premier échange ne fait qu’y faire allusion.

Alors pourquoi Damien Cazé demande-t-il à Chantal Jouanno de piloter le grand débat « à titre personnel » ? Le gouvernement souhaite-t-il obtenir la caution de la présidente de la Commission, mais sans saisine officielle, c’est-à-dire en s’émancipant des procédures démocratiques de la commission ? Ce même 5 décembre, un autre indice peut le suggérer. Il transparaît du courriel (voir ci-dessous) que Chantal Jouanno adresse au même Damien Cazé mais aussi à Thomas Fatome, qui est le directeur adjoint de cabinet d’Édouard Philippe. Chantal Jouanno leur signale que deux ministres, Jacqueline Gourault et Muriel Pénicaud, « rencontrent demain les organisations syndicales et associations d’élus ». Et la présidente de la CNDP d’ajouter : « Elles envisagent de définir et valider avec eux la méthode et l’organisation du débat. Ceci n’est pas en cohérence avec la volonté affichée de confier à une autorité indépendante cette organisation pour en garantir la neutralité. »

 

En clair, il n’y a pas encore de conflit entre le pouvoir et la CNDP, mais celle-ci peut commencer à craindre que le gouvernement ne cherche à s’émanciper des règles d’un véritable débat démocratique. Quelques jours passent ensuite, sans que Chantal Jouanno n’obtienne d’éclaircissements sur la méthode retenue par le gouvernement.

Le 11 décembre, Chantal Jouanno écrit donc un nouveau courriel à Thomas Fatome et Damien Cazé, dans l’espoir d’avoir des nouvelles car l’échéance du 15 janvier, date annoncée pour le lancement du grand débat, se rapproche. « Y voyez-vous plus clair sur l’organisation du débat ? L’Élysée souhaite-t-il le piloter directement ? Si vous souhaitez l’hypothèse de la saisine de la CNDP, il faut le faire très rapidement, car nous devons activer les budgets, les équipes pour mobiliser les prestataires », leur demande-t-elle.

Dans la soirée, Damien Cazé lui apporte une drôle de réponse. Ou plutôt, il revient vers elle pour lui poser une question : « Chantal, on peut mobiliser les équipes sans saisine formelle ? Car on risque d’avoir une gouvernance un peu compliquée… » Le message, cette fois, n’est plus allusif : la formule de « gouvernance un peu compliquée » suggère que le gouvernement cherche un moyen pour ne pas effectuer de saisine de la CNDP et donc, pour échapper aux contraintes démocratiques que cela imposerait.

 

Le nécessaire « filtrage du rapport final »

 

Le 12 décembre, Chantal Jouanno confirme donc à Matignon qu’elle ne pourra piloter le grand débat que dans le cadre d’une saisine officielle de la CNDP.

Le 13 décembre, le ton commence à monter. Une réunion a lieu ce jour-là à l’Élysée, avec une délégation de la CNDP conduite par Chantal Jouanno, la secrétaire générale adjointe de l’Élysée Anne de Bayser, le conseiller spécial de Macron Ismaël Emelien, le directeur adjoint de cabinet du premier ministre et divers autres conseillers. Un premier sujet de conflit apparaît. Ismaël Emelien veut qu’il s’agisse d’un débat fermé, avec des sujets hors débat – ce qui est contraire aux principes de la CNDP. Un second sujet de désaccord apparaît quand un conseiller évoque le nécessaire « filtrage du rapport final ». Ce qui est pour la CNDP tout aussi inacceptable car les données, dans leur intégralité, doivent pouvoir être accessibles à tous, de sorte que chacun puisse vérifier la sincérité de la restitution, à la fin du débat.

Le 14 décembre, après visiblement beaucoup d’hésitations, Édouard Philippe saisit officiellement la CNDP, mais les mots utilisés par le premier ministre prolongent les ambiguïtés des jours précédents .

Dans sa lettre à Chantal Jouanno, Édouard Philippe utilise en effet ces formules : « Je souhaite que la CNDP accompagne et conseille le gouvernement dans l’organisation de ce grand débat, et que vous assuriez personnellement cette mission. » Qui donc pilotera le grand débat : la CNDP ou le gouvernement ? La formule choisie peut signifier que la CNDP n’aura qu’une mission d’assistance et que c’est le gouvernement qui sera le pilote, ce qui serait une remise en cause du principe de neutralité.

La formule selon laquelle Chantal Jouanno assurerait « personnellement cette mission » peut aussi suggérer qu’elle ne le ferait pas forcément és qualités de présidente de la CNDP mais à titre personnel, d’autant qu’elle pourrait s’appuyer pour conduire cette mission « sur une équipe interministérielle ».

Le 17 décembre, la CNDP rend sa décision, qui est publiée comme le veut la loi par le Journal officiel : « Article 1 – La Commission, autorité administrative indépendante, accepte la mission d’accompagner et de conseiller le Gouvernement dans l’organisation du Grand débat national et désigne sa Présidente, Madame Chantal Jouanno, pour qu’elle assure personnellement cette mission. Cet accompagnement se poursuivra jusqu’au lancement du débat. Article 2 – La poursuite de cette mission jusqu’à la rédaction du rapport final suppose un engagement du Gouvernement à respecter pour ce débat public les principes fondamentaux de la Commission nationale du débat public. »

Il s’agit donc d’une réponse favorable, mais à la condition que les règles du débat démocratique soient bel et bien respectées ! Car tout est là, relève Chantal Jouanno, de manière rétrospective : « Ils ne voulaient pas être contraints par les règles du débat public », confie-t-elle à Mediapart.

Le 18 décembre, pour en avoir le cœur net, Chantal Jouanno repart à la charge. Sachant qu’il y a eu une réunion de travail peu avant entre l’Élysée et Matignon, elle demande par courriel à Thomas Fatome, le directeur adjoint de cabinet à Matignon, pour lui demander qui fera le rapport final : la CNDP comme le veut ses procédures ou le gouvernement ? « Et ils ont arbitré sur CNDP jusqu’à la restitution ou seulement la mise en place ? », demande-t-elle à son interlocuteur. Réponse peu avant minuit : « Point non abordé. Reparlons-en demain. »

La formule a de quoi inquiéter Chantal Jouanno car le même jour, peu avant, une réunion a eu lieu, toujours à Matignon, au cours de laquelle on lui a dit que la CNDP piloterait le grand débat, mais qu’elle serait assistée de personnalités faisant office de garants. Ce que Chantal Jouanno a refusé, toujours pour la même raison : le garant, le seul, ne peut être que la CNDP, puisque c’est précisément sa raison d’être.

Pour lever toutes les équivoques, la CNDP transmet d’ailleurs au gouvernement ce 18 décembre « une proposition de méthode pour la conduite du Grand Débat National » (proposition qui, parmi d’autres documents, figure dans le rapport final de la CNDP, que nous examinerons plus loin).

Dans le lot de ces recommandations figure celle-ci : « Nous déconseillons fortement de préciser publiquement avant le débat les “lignes rouges”, c’est-à-dire les propositions que le gouvernement refusera quoi qu’il advienne de prendre en compte, et plus encore les sujets dont il ne veut pas débattre. L’expérience de la CNDP lui permet d’affirmer qu’afficher une telle position avant l’ouverture du Grand Débat National en videra les salles ou en radicalisera plus encore les oppositions. Un débat qui ne permet pas d’aborder l’option zéro d’un projet, c’est-à-dire son abandon, est systématiquement un échec. Par contre, il ne vous sera jamais reproché de répondre négativement et de manière argumentée. Nous déconseillons également très fortement d’utiliser les mots de pédagogie, d’explication, ou tout autre terme qui laisse à penser que les décideurs n’écoutent pas et se placent toujours dans une position de supériorité. Plus généralement, l’expérience de la CNDP permet d’affirmer que la seule pédagogie acceptable lors d’un débat est la “pédagogie réciproque” et non unidirectionnelle. Un débat renseigne toutes les parties prenantes des points de vue, des arguments et des informations dont chacun dispose. Enfin le débat ne sert pas à faire accepter les projets, mais à faire émerger leur condition de faisabilité. »

Au chapitre « Neutralité et écoute pendant le Grand Débat National » figure cette autre recommandation : « Pendant le Grand débat national, les membres du gouvernement comme les parlementaires doivent s’engager à adopter une posture d’écoute active […]. La posture d’écoute active implique de ne jamais prononcer de discours en ouverture, en clôture ou depuis une estrade, mais de répondre éventuellement aux questions posées. »

La lettre confidentielle de Chantal Jouanno à Édouard Philippe

Le 21 décembre, Chantal Jouanno sait pourtant, par l’Élysée, que le grand débat ne se déroulera pas sous le pilotage de la CNDP. L’Élysée souhaite toujours qu’elle s’implique, mais seulement à titre personnel. Par une lettre adressée ce 21 décembre à Édouard Philippe, elle lui fait donc savoir qu’elle ne peut pas se livrer à cet exercice. C’est un épisode qui était jusque-là inconnu, car on avait toujours pensé que la décision de se mettre en retrait avait été prise par Chantal Jouanno bien plus tard, le 9 janvier, dans le prolongement des polémiques sur sa rémunération. Or non : dès ce 21 décembre, Chantal Jouanno refuse la mission, telle que le gouvernement la conçoit.

Voici cette lettre qui, jusqu’à présent, n’avait donc jamais été rendue publique :

« Le cabinet du président de la République a confirmé que la CNDP n’assurera pas le pilotage opérationnel du Grand débat national, ni sa restitution, écrit Chantal Jouanno. Le gouvernement a affiché sa volonté d’être le réceptacle de ce débat, sans instance tierce. Le gouvernement est libre de ce choix. Le cabinet du président de la République m’a demandé de poursuivre à titre personnel le pilotage de l’organisation du Grand débat national, et qu’un comité soit nommé à mes côtés pour garantir que ce débat soit neutre et que sa restitution soit sincère. Après réflexion et compte tenu des échanges avec les membres de la commission, je ne peux accepter cette mission, même à titre personnel. Celle-ci n’est en effet pas détachable de l’objet même de la CNDP. Il ne serait pas compréhensible, ni justifiable, que la présidente de l’autorité administrative indépendante chargée de garantir le droit à la participation ne s’appuie pas sur celle-ci pour garantir le Grand débat national. Cette position ne manquerait pas de susciter de vives critiques au sein de la Commission qui seraient fortement pénalisantes pour le bon déroulement du débat. Ainsi, je regrette de ne pouvoir donner une suite favorable à cette proposition et souhaite que ce Grand débat national soit une belle occasion pour réconcilier la Nation et un bel exemple d’exercice démocratique. »

Panique à Matignon ! À peine la lettre arrive-t-elle à Matignon que le directeur de cabinet d’Édouard Philippe, Benoît Ribadeau-Dumas, adresse un SMS à Chantal Jouanno la priant instamment de ne pas se retirer. Et le directeur adjoint de cabinet lui téléphone, lui disant en substance : « Ne fais pas cela ! Tu vas nous ruiner. On va trouver une solution… »

Face à l’insistance de ses interlocuteurs et voulant être loyale avec le gouvernement, Chantal Jouanno ne met donc pas aussitôt à exécution ce qu’elle a dit, pensant qu’une solution sera peut-être enfin trouvée.

Le 28 décembre, elle a pourtant très vite la confirmation que son espoir est vain. Sur le site du gouvernement qui annonce le grand débat, deux phrases ont été retirées du projet initial. Un retrait lourd de sens, puisque les deux phrases disparues disaient ceci : « Le compte-rendu [du grand débat] sera réalisé par la Commission nationale du débat public » ; « C’est la Commission nationale du débat public (CNDP) qui assure la coordination opérationnelle et garantit la neutralité de l’ensemble de la démarche ». Aussitôt, Chantal Jouanno fait part au directeur de cabinet de Matignon de son inquiétude.

Le 4 janvier, Chantal Jouanno adresse un courriel au directeur de cabinet de Matignon, Benoît Ribadeau-Dumas, pour lui expliquer dans le détail les contours que pourrait prendre le grand débat national, et elle lui joint une note de travail. Mais en préalable, elle lui demande (voir ci-dessous) si le gouvernement a clarifié la question du rôle de la CNDP et de la mission : « La prochaine réunion des commissaires de la Commission nationale a lieu le mercredi 9 janvier. Il serait souhaitable que la lettre de réponse du premier ministre sur laquelle nous avons échangé avec Thomas [Fatome] puisse m’être transmis[e] d’ici là pour clarifier ce point. Ce sera la dernière séance avant le 15 janvier, date de démarrage officiel du Grand débat. »

 

La demande reste sans effet : le gouvernement n’apporte aucune réponse à la CNDP.

Le 7 janvier, La Lettre A sort son « indiscret » sur la rémunération de Chantal Jouanno, et des sources gouvernementales multiplient les attaques contre la présidente de la CNDP.

Le 8 janvier dans la soirée, Chantal Jouanno en vient donc à la conclusion que rien n’a changé depuis sa lettre de mise en retrait du 21 décembre, adressée à Édouard Philippe, et que le gouvernement ne veut pas être contraint par les procédures du débat public. Elle annonce donc au gouvernement qu’elle met en application ce qu’elle annonçait au premier ministre ce 21 décembre.

Le 9 janvier, Chantal Jouanno annonce publiquement qu'elle ne pilotera pas le Grand débat. La Commission nationale du débat public se réunit et ne peut qu’acter que les conditions ne sont pas réunies, puisque le gouvernement ne veut pas accepter les règles habituelles. Voici la décision de la CNDP :

« Ce n’est pas ça un grand débat »

Le 10 janvier, une réunion de passation du dossier a lieu entre la CNDP, dont la mission s’arrête, et le Service d’information du gouvernement (SIG). La rencontre se passe mal, et les membres de la CNDP comprennent que toute la méthodologie mise au point va voler en éclats. Alors que la CNDP défend un débat avec « des thèmes ouverts, et pas de lignes rouges », le SIG veut une « fermeture des thèmes ». Et tout est à l’avenant. Alors que la CNDP défend « une posture d’écoute du décideur », le gouvernement veut confier à deux ministres, qui seront donc juges et parties, la gestion et le pilotage du grand débat, etc. Jusqu’à la restitution qui aurait été transparente, sous la responsabilité de la CNDP, et qui va passer sous le filtre du gouvernement, au risque d’être orientée…

Le 11 janvier, la CNDP publie son rapport, dans lequel elle consigne ce qu’elle a fait – et où on lit en pointillé les désaccords sur la méthode. Voici ce rapport, intitulé « Mission d’accompagnement et de conseil pour le grand débat national » :

Ce rapport acte donc que la mission d’accompagnement de la CNDP a pris fin.

Le 25 janvier, sur LCI, Chantal Jouanno ajoute pourtant une conclusion plus personnelle :

La présidente de la CNDP fait donc entendre ses regrets : la plateforme internet préparée par la CNDP « était prête, sauf qu’en fait, ils ont tout refait », dit-elle. « On n’avait pas prévu de faire une opération de communication mais un grand débat, donc on avait prévu de faire une plateforme numérique totalement ouverte, […] où tout le monde pouvait échanger sur n’importe quel sujet. » « Le grand débat est faussé », ajoute-t-elle. « Nous n’avions pas voulu que le grand débat se résume à un questionnaire sur quatre thèmes, nous avions dit [au gouvernement] : “Aujourd’hui le grand débat se limite pour vous à la possibilité de ne débattre que des quatre thèmes et de ne répondre qu’aux questions qui sont posées par le gouvernement”, ce n’est pas ça un grand débat. »

Mots cruels, mais qui résument tout : dans l’esprit de la CNDP, le gouvernement a bel et bien pris le risque de transformer le grand débat national en « une opération de communication » au profit d’Emmanuel Macron…

La CNDF fait les constats suivants : « Considérant que tout débat public doit respecter les principes fondamentaux tels que, neutralité et indépendance des organisateurs, égalité de traitement des participants, transparence dans le traitement des résultats », la CNDP décide : « Article 1 : La Commission prend acte du retrait de sa présidente de la mission d’accompagnement et de conseil du gouvernement dans l’organisation du Grand débat national. Article 2 : La Commission constate que sa mission de conception et de mise à disposition des outils nécessaires à l’organisation du Grand débat national est accomplie. Article 3 : La Commission réitère son souhait que le gouvernement s’engage à ce que le Grand débat national se déroule dans le respect des pr

Publié le 27/01/2019

De la violence médiatique - Alain Brossat

« S’il est un journal qui a su choisir son camp et abuser en toute clarté de sa position dominante depuis le début du mouvement des gilets jaunes, c’est bien Le Monde »

paru dans lundimatin#175, (site lundi.am)

Le Monde aura beau publier à retardement article sur article documentant le saut qualitatif effectué, à l’occasion de la mobilisation des gilets jaunes, dans le registre des violences policières, violences d’Etat – cela ne changera rigoureusement rien au fait vérifiable par tous et chacun que le même journal aura publié, édito après édito, au fort du mouvement et toujours à son heure, des mots, des phrases et des sentences dont il est plus qu’urgent de dévoiler le nom : violences médiatiques.

Il ne s’agit pas de se livrer ici à une quelconque surenchère verbale mais bien, comme dirait Deleuze, de produire un concept. La ou les violence(s) médiatique(s) comme concept. La violence médiatique, ce ne sont pas seulement les mots qui blessent, les mots du mépris, de l’arrogance, de l’animosité, de ce qu’il faut bien appeler la haine de classe – ici celle des élites qui ont la main sur le discours public, à l’endroit des gens d’en bas devenus rétifs à leurs jugements et à leurs injonctions. Ces mots et ces petites phrases sont partout, dans les éditos en question : « ultraviolence », « velléités insurrectionnelles choquantes et condamnables », mouvement « médiocrement contestataire » – autant de formules à l’emporte-pièce destinées à faire oublier que ce sont les manifestants qui, et de loin, paient le plus lourd tribut des « violences », c’est-à-dire, en tout premier lieu, de l’emploi par la police d’armes de guerre civile et de la mise en œuvre d’une « violence disproportionnée »...

Au plus fort de la répression qui laisse sur le carreau des centaines de blessés et de mutilés, Les éditos du Monde font bloc avec celle-ci et l’encouragent : « Le pouvoir exécutif a donc raison de s’insurger contre la stratégie du désordre que poursuivent les plus radicaux » – c’est plus qu’un blanc-seing, une exhortation, en vue d’un nouveau tour d’écrou.

Le pire, ici, ce n’est pas la prise de position politique, qui est attendue d’un journal comme Le Monde, en pareilles circonstances, ni même le ton d’animosité – disons, versaillais – contre le populo en folie, c’est le coup du mépris, ce tour perpétuel du discours dans lequel s’entend distinctement la présomption de celui qui sait et son infinie condescendance pour cette plèbe soulevée de samedi en samedi et qui persévère à dire non, en l’absence de toute structuration visible, représentation responsable, leaders à qui parler, programme en douze points, porte-paroles patentés, etc.

Le mépris, c’est le trait distinctif des dites élites néo-libérales de tout poil, et celui-ci trouve, dans la configuration dessinée par le soulèvement des gilets jaunes, l’occasion de se manifester dans toute son étendue. La manière dont, sciemment, au jour le jour, Le Monde s’acharne à monter en épingle de ces incidents et manifestations isolés (dont il serait surprenant qu’ils ne surviennent pas à l’occasion d’un mouvement de cette ampleur et de cette diversité) dans le but d’associer les gilets jaunes in toto à l’antisémitisme, au conspirationnisme et aux menées des néo-fascistes opérant désormais à visage découvert – cela, c’est vraiment la stratégie du mépris, l’art non seulement de prendre le lecteur pour un crétin, mais de surcroît de lâcher la bride à cet affect qui vient en supplément de l’animosité naturelle que nourrit la division – le mépris sans bornes pour ceux dont la vocation est de payer ses impôts sans rechigner et de prendre pour argent comptant les éléments de langage que lui sert à domicile le pouvoir médiatique ; le mépris mêlé d’indignation que suscite la levée en masse de ces invisibles, lorsqu’ils cessent de penser dans les clous et de rester à leur place.

La notion de violence médiatique prend tout son sens lorsque ce mépris infini vient s’agencer sur l’opération consistant à user de sa position plus que dominante – une hégémonie écrasante – dans l’agencement des discours sur l’événement en cours pour décrier le mouvement en étant assuré qu’aucun contrechamp ne pourra se mettre en place – l’adversaire ne disposant d’aucun moyen de riposte de même puissance. La violence médiatique c’est, dans l’ordre des discours sur l’événement en cours, l’équivalent du monopole de la maîtrise des airs que s’assure une puissance impériale lorsqu’elle affronte un ennemi rivé au sol – les Etats-Unis pendant les guerres d’Irak, la France au Sahel, etc. Une supériorité si écrasante en termes de rapports de force, de logistique et de puissance de feu que la partie hégémonique se trouve rapidement assurée qu’aucun contre-feu, qu’aucune riposte de même espèce ne risque de mettre en danger sa maîtrise de la situation.

Dans le cas de figure présent, la violence médiatique, c’est exactement cela : l’annulation de toute possibilité d’un contrechamp susceptible de faire pièce à ce qui s’impose comme le dit, le décret des élites et du pouvoir médiatique à propos de l’événement. Oh, certes, je suis libre (pour un moment encore) d’écrire sur le site confidentiel d’Ici et Ailleurs pour une philosophie nomade ou même sur LundiMatin tout le mal que je pense du dernier vibrant appel au rétablissement de l’ordre lancé par M. Fenoglio sur la dernière page du Monde, avec amorce en « une », mais c’est évidemment partir en ULM à l’assaut d’un Mirage 2000... Cause toujours, tout le monde s’en fout, tandis que l’excellent édito du susdit, lui, sera relayé par toutes les revues de presse radiophoniques du lendemain matin et dupliqué par les singes télévisuels de M. Fenoglio à longueur de journée(s)... Je peux aussi tenter le coup d’adresser une libre opinion au même journal, disant tout le mal que je pense du dernier papier du susdit encore, paré de mes titres académiques et autres... essayez – on s’en lasse vite...

La violence médiatique s’éprouve comme un tort infligé à ceux qui n’ont qu’un accès infinitésimal à la parole publique par d’autres qui se sont assuré cette « maîtrise des airs » en matière d’agencement et de profération des énoncés recevables à propos de l’événement en cours – un événement dont, précisément, le propre est de bouleverser les répartitions habituelles entre ceux qui ont vocation à parler et ceux qui sont voués à se taire : le propre d’un tel événement prolongé, c’est que, tout à coup, tout le monde a quelque chose à dire, et pas seulement l’éditorialiste du Monde, et probablement pas dans le ton de ce que cet important entend dire.

Un tort subi, donc, par la grande masse de ceux qui se sont mis en mouvement, qui se sont déplacés, qui ont brouillé les positions respectives des uns et des autres, et qui, très rapidement, apparaît comme un tort irréparable par des moyens purement discursifs – discours contre discours, mots contre mots, énoncés contre énoncés – non-violents en ce sens.

C’est dans ces conditions de radicale inégalité et asymétrie de ce qui donne « voix au chapitre » que les mots du mépris qui fleurissent sous la plume de M. Fenoglio deviennent des mots flashball, des mots qui blessent et mutilent. C’est ici, dans ces conditions, que les gens d’en-bas, ceux qui se sont mobilisés contre ce qui porte atteinte aux conditions élémentaires de la « vie vivable » se sentent insultés par l’arrogance des médias et le monopole que ceux-ci s’assurent sur la parole publique ; et qu’ils (les gens ordinaires) en viennent à éprouver le tort qui leur est infligé jour après jour, dans l’intensité de l’événement qui persévère dans son être, cette situation comme une violence vive (des voies de fait) à laquelle ils ne sauraient riposter qu’en sortant les poings de leurs poches.

Et c’est là que surviennent ces fameux incidents dont va faire son miel M. Fenoglio, ces reporters et journalistes insultés sur les ronds-points, ces caméras envoyées au diable, etc. Et il est vrai qu’il n’y a pas lieu, en principe, d’incriminer toute une profession, composée de davantage de piétons que de cavaliers de la qualité de M. Fenoglio, pour des orientations éditoriales qui sont celles d’industriels et d’idéologues, de gens de pouvoir qui se tiennent à la verticale du journaliste ordinaire... Reste qu’on a là une profession qui est fortement syndiquée et que l’on ne voit pas bien ce qui empêche les syndicats des journalistes d’un journal comme Le Monde de faire entendre leur voix lorsque les éditos de celui-ci se suivent et se ressemblent dans le registre d’une agitation qui, pour les plus avancés en âge d’entre nous, rappelle les riches heures de la presse Springer et de la presse Hersant. On ne voit pas bien ce qui les empêche – si ce n’est, comme trop souvent dans cette profession, la lâcheté ordinaire, les soucis de carrière, le fluide paralysant des avantages acquis...

La réaction spontanée de ceux d’en bas, dans le feu de l’événement, est de dire : les journaux mentent, les médias enfument, c’est l’intox à tous les étages.... Sans doute, mais il faut s’entendre sur ce qui est vraiment en cause : un journal comme Le Monde et les comparses de M. Fenoglio sur les radios et télés chiens de garde mentent rarement au sens élémentaire du mot, quand ils disent que des types vêtus d’un gilet jaune ont posé pour faire une « quenelle » collective, ils ne l’inventent pas, quand ils disent même qu’un CRS a pris un mauvais coup, c’est généralement vérifiable – le problème, c’est donc beaucoup moins le mensonge sur les faits que l’organisation, l’agencement des récits de l’événement. Le cœur du mensonge si l’on veut et, assurément, de l’intolérable, est là – dans la façon dont nous sont assénés sans relâche des récits non seulement partiaux, mais biaisés, distordus, pervers des événements – et auxquels nous (quelconque(s)) ne sommes en aucune manière en mesure de répondre, si ce n’est en tempêtant auprès de nos amis.

C’est un problème de possibilité de se faire entendre – ou non – davantage que de falsification des faits eux-mêmes, à proprement parler. C’est la raison d’ailleurs pour laquelle toute l’agitation médiatique autour des dites fake news n’est qu’une diversion. Si les médiacrates entendent discuter ce qu’il en est vraiment du fake – alors, parlons-en sérieusement : les raccourcis et les délires conspirationnistes, c’est vraiment l’arbre providentiel qui cache la forêt des « vérités » administrées par les médias industriels. Soral et ses émules ne seront jamais que des enfants crétins et turbulents auprès de ceux dont le métier est de produire, quand le feu prend à la plaine, les vérités policières, au rythme même où volent les balles en caoutchouc qui éborgnent et qui mutilent.

S’il est un journal qui a su choisir son camp et abuser en toute clarté de sa position dominante depuis le début du mouvement des gilets jaunes, c’est bien Le Monde  : on en a eu un témoignage éclatant lorsque, à l’occasion d’une bévue graphique, il apparut qu’un portrait de Macron, en couverture de l’inepte magazine sur papier glacé était susceptible de suggérer que celui-ci pût trouver sa place dans la généalogie suspecte des dictateurs du XXe siècle... Ce qu’à Dieu ne plaise et le plat-ventre autocritique de Fenoglio en première page fut alors digne des plus courtisanes prosternations d’Ancien régime... L’écume aux lèvres d’un côté lorsqu’il s’agit de stigmatiser « l’ultraviolence » des gilets jaunes, le nez dans la poussière de l’autre lorsqu’il s’agit de faire acte de contrition pour un montage des plus anodins, mais n’ayant pas eu l’heur de plaire du côté du Faubourg Saint-Honoré...

Mais pourquoi tant d’acharnement contre Le Monde qui n’est évidemment en l’occurrence que le sommet de l’iceberg de la vindicte exercée par les médias, radios et télés notamment, contre le mouvement en cours ? Peut-être juste qu’on ne regarde pas la télé et qu’on continue, par habitude, à feuilleter Le Monde – tout en demeurant convaincu que le résistible Fenoglio, c’est le poil du mammouth qui conduit à des violences médiatiques de plus vastes proportions, massives et compactes, celles, précisément, que se prennent en pleine poire jour après jour ceux qui, eux, regardent la télé, par habitude aussi.

Pas la peine de tourner autour du pot : aujourd’hui, du côté de ceux-celles qui sont le corps vivant et le cœur battant de la puissance de l’événement, tout le monde hait les médias et, du coup, les journalistes qui vont avec, de la même façon exactement que tout le monde hait la police et, du coup, les flics qui en sont indissociables. Plutôt que simuler une douloureuse surprise doublée d’indignation, ceux-celles qui se trouvent ici pris dans le faisceau de lumière de l’événement et s’y voient dans le mauvais rôle sont appelés à s’approprier ce concept appelé à creuser son sillon dans les temps à venir : violence médiatique.

Publié le 23/01/2019

Un intermittent répond à la lettre d'Emmanuel Macron

(site politis.fr)

Tribune. Comédien et membre de la Coordination des intermittents et précaires, Samuel Churin répond à la lettre aux Français d'Emmanuel Macron.

Monsieur,

Vous m’avez écrit le 13 janvier dernier, il était donc tout à fait normal que je vous réponde. Pour commencer et avant de développer plus amplement, je tenais à préciser que je ne me sens pas faisant partie de « votre peuple ». En effet, et il me semble que cela est peu relevé, vous employez souvent l’expression « mon peuple » pour parler des habitants de France. Si je ne conteste pas mon appartenance au peuple, je revendique le fait de ne pas faire partie du vôtre. D’ailleurs faudrait-il se poser la question : qu’entendez-vous par « mon peuple » ?

Cette précision faite, je voudrais essentiellement vous répondre sur un sujet qui devrait à mon avis être au cœur du débat : celui de l’emploi à tout prix et de la valeur travail dont vous parlez tant. Votre phrase « tous les Français n’ont pas le sens de l’effort » en est une parfaite illustration. S’il est vrai que le mépris dont vous faites preuve régulièrement envers celles et ceux qui sont au chômage n’est pas partagé par tous, l’hypothèse jamais remise en cause de « l’emploi à tout prix et sa valeur travail » fait l’unanimité dans la classe politique. L’emploi à tout prix est même une obsession chez vous puisqu’il est au cœur de toutes les phrases pleines de morgue, devenues célèbres, prononcées du haut de votre grandeur sur un piédestal devenu bien fragile. Pour rappel, car les mots ont un sens et la parole est performative :

« Le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler » (École numérique de Lunel dans l’Hérault, 27 mai 2016)

« Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien » (Halle Freyssinet Paris, 29 juin 2017)

« Je ne cèderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes » (École française d’Athènes, 8 septembre 2017)

« Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas » (Corrèze, 4 octobre 2017)

« Je traverse la rue et je vous en trouve » (à propos du travail, adressé à un chômeur, jardin de l’Élysée, 16 septembre 2018)

Et ajoutons sur les « migrants » :

« Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien » (Ethel, Morbihan, 1er juin 2017)

Personne n’a relevé que derrière la violence inouïe de ces propos se cachait une idéologie hélas partagée par une grande majorité. Cette idéologie est posée comme hypothèse jamais remise en cause, elle est le fondement de toutes les politiques et l’obsession des commentateurs : rétablir le plein emploi afin que chaque citoyen s’épanouisse.

Bon nombre de personnes travaillent sans être employées

Tout d’abord monsieur, le plein emploi n’existe pas et n’a jamais existé. J’ose espérer que pendant vos nombreuses années d’études, vous n’avez pas séché ce chapitre. En effet, vous n’êtes pas sans savoir que le plein emploi que la France a connu était un plein emploi fictif : une époque (années 1950 et début années 1960) où presque la moitié de la population n’était pas employée, à savoir les femmes. Et c’est d’abord une mise au point à faire : si nous voulons comprendre l’enjeu de ce débat, il faut impérativement différencier l’emploi et le travail. Ces deux termes ne se recouvrent pas.

L’emploi est obligatoirement sanctionné par une fiche de paye. Après avoir dit cela, on comprend parfaitement que bon nombre de personnes travaillent sans être employées.

À commencer par l’immense majorité des femmes après-guerre qui ont énormément travaillé (élever les enfants, tâches ménagères, etc.) sans être employées. En vous écrivant, je travaille sans être employé. La liste de celles et ceux qui travaillent sans être employés est immense, à commencer par tous les étudiants.

Pour comprendre l’aberration du plein emploi tant souhaité par beaucoup, il suffit de poser les chiffres : il y a 6 millions de chômeurs dans ce pays (source Les Échos : chiffre au plus bas si l’on considère uniquement les inscrits à Pôle emploi). Même si l’on arrivait à créer 1 million d’emplois (ce qui serait énorme), il resterait encore au minimum 5 millions de personnes précarisées. On en fait quoi ? On en parle ou elles sont quantités négligeables ?

En ce domaine, force est de reconnaître que vous n’avez pas l’exclusivité des recettes à coups de baguette magique. Certains sur votre gauche préconisent l’interdiction des licenciements et le partage du temps de travail. Je n’ai rien contre ces propositions, mais elles sont mensongères quand elles prétendent résoudre le « problème de l’emploi ». D’autres sur votre droite avancent la funeste préférence nationale sur le thème « les émigrés dehors, les Français d’abord ». Inutile de dire à quel point les défenseurs de cette thèse sont aussi dangereux que menteurs. Tous ces programmes sont souvent résumés en une phrase : « Avec moi, le retour au plein emploi. »

Pourquoi la valeur travail serait-elle prioritaire ?

Ces promesses sont et seront toujours un mensonge. Mensonge aussi énorme que de supprimer le remboursement des médicaments sous prétexte que personne ne sera plus malade.

Ainsi pour vous et la plupart de vos collègues, le salarié proche du licenciement est un « client », un sujet digne d’intérêt. Vous allez à grands renforts de déclarations dénoncer la fermeture de certaines usines, même si en tant que libéral votre religion vous interdit d’être trop véhément. Mais quand ce même salarié se trouve au chômage, il passe à vos yeux de victime à coupable ! Non seulement vous le négligez mais pire : vous le méprisez, le contrôlez, le harcelez et le forcez à accepter n’importe quel petit boulot à n’importe quel prix. Et cela au nom de la sacro-sainte valeur « travail » qu’il faudrait d’ailleurs appeler « emploi ». Car voyez-vous la méprise est dans ce mot. La valeur travail dont vous parlez, l’immense majorité des chômeurs la partage. Mais ils n’en ont pas la même définition que vous. Lorsqu’ils sont autour des ronds-points à parler politique, lorsqu’ils font des propositions sur une fiscalité juste assortie de services publics renforcés et non dégradés, lorsqu’ils élèvent leurs enfants, lorsqu’ils font partie d’une des milliers d’associations sans lesquelles la France n’existerait pas, lorsqu’ils aident leurs amis, lorsqu’ils participent au grand débat national que vous organisez… ILS TRAVAILLENT.

Mais au fait, pourquoi la valeur travail ou plutôt la valeur emploi serait-elle prioritaire ? Pourquoi serait-elle supérieure aux autres valeurs ?

Voyez-vous, je revendique tout autant salutaires et indispensables les valeurs repos, partager du temps avec ses amis, ses enfants, aller au spectacle, au cinéma, lire un livre, écouter une chanson, regarder la télé, manger un bon plat, aller en vacances, aller au musée, échanger, aimer… La liste n’est évidemment pas exhaustive. Ce que vous appelez « valeur travail » est souvent synonyme d’emploi pénible très mal payé, d’emploi à temps partiel loin de chez soi, d’emploi subi et non choisi. En quoi la valeur de ces boulots asservissants serait-elle supérieure à une seule des valeurs citées ci-dessus ?

Et pourtant, au nom de cette sacro-sainte valeur, votre collègue et ami Nicolas Sarkozy pouvait tranquillement humilier le « chômeur qui se lève tard » et l’opposer au « smicard qui se lève tôt », Manuel Valls tout comme Laurent Wauquiez pouvaient surfer sur la rhétorique des « droits et des devoirs », et vous pouvez maintenant fustiger le manque d’efforts de certains Français, autrement dit en langage courant des fainéants de chômeurs.

L’emploi à tout prix

C’est encore au nom de cette « valeur travail » que la France dépense plus de 100 millions d’euros par an pour l’emploi à tout prix, allant même jusqu’à financer Alstom pour des TGV qui ne serviront à rien puisque promis à des lignes régionales non équipées. Cette folie de l’emploi a notamment conduit au CICE, ce fameux plan d’aides aux entreprises qui devait créer 1 million d’emplois et qui n’a de fait eu pour conséquences que l’augmentation obscène des marges des plus riches !

Voyez-vous, monsieur Macron, je peux pardonner toutes celles et ceux qui croient en ces âneries comme on croit en la théorie du complot ou en d’autres sectes largement répandues, mais en ce qui vous concerne, je sais que vous savez.

Je sais que vous savez que vous êtes en train de détruire toutes les fondations mises en place par le Front populaire et le Conseil national de la Résistance, que votre but est notamment de participer au transfert de fonds de la Sécurité sociale vers les mutuelles, une sorte de privatisation bien masquée, de piétiner le principe de retraite par répartition, de continuer de détruire un à un les services publics en les privatisant (et les gilets jaunes ont bien raison de pointer le scandale de la privatisation des autoroutes, car vos prédécesseurs ont évidemment commencé le travail).

La guerre contre les chômeurs

Je sais que vous savez que le fameux « modèle social français » ne sera bientôt plus qu’une ligne dans les livres d’histoire.

Je sais que vous savez que les petits boulots sont pénibles, non attrayants, très mal payés, mais qu’ils sont nécessaires à votre politique.

Je sais que vous savez que lorsqu’on s’attaque au droit des chômeurs, des plus précaires, on s’attaque aussi au droit des salariés à l’emploi stable. En effet moins les chômeurs ont de droits, moins les salariés en CDI ont le choix de dire « non ». Auquel cas on leur répond : « y en a 200 qui attendent ta place ». L’attaque contre les chômeurs a des conséquences directes sur les salaires et conditions de travail des autres travailleurs : ils sont forcés d’accepter n’importe quel boulot à n’importe quel prix pour ne pas vivre l’horreur du chômeur stigmatisé, méprisé et sans argent.

Je sais que vous savez qu’en organisant la guerre contre les chômeurs, vous favorisez le dumping social et les employeurs peu scrupuleux qui, soutenus par vos réformes, n’hésitent pas à pratiquer l’esclavage moderne.

Je sais enfin que vous savez qu’en pratiquant cette politique injuste, vous contribuez à creuser le fossé entre les inclus et les exclus, entre vos amis et les laissés pour compte de plus en plus nombreux, entre ceux qui ont « amis bien placés » et ceux qui n’en ont pas, entre ceux qui auront toujours des emplois attrayants et les autres, entre les centre villes et les campagnes, entre les « bien nés » et les autres, je sais en effet que vous savez que le ruissellement n’existe pas, que l’eau est croupie depuis déjà longtemps et que vous n’avez aucune volonté de la renouveler.

Des droits inconditionnels attachés à la personne

Pour toutes ces raisons, je vous trouve immonde (vous comme dirigeant politique pas comme homme) de vous attaquer encore aux plus faibles, d’oser demander 4 milliards d’euros d’économies en trois ans sur le dos des chômeurs à temps partiel, et comble de tout de qualifier vos réformes de « justice sociale ». Car, voyez-vous, il n’est pas de plus grande injustice que de massacrer ceux dont vous pensez qu’ils seront incapables de se défendre.

Je terminerai cette lettre en répondant à votre appel. Vous me demandez de participer au grand débat national, je ne ferai qu’une seule proposition :

Sur le principe du régime général de la Sécurité sociale chère au Conseil national de la Résistance donnant des droits inconditionnels attachés à la personne, je propose une assurance chômage inconditionnelle. Cette réforme permettrait à des millions de personnes de vivre dignement (au-dessus du seuil de pauvreté) et entrainerait la revalorisation des emplois pénibles. Cette réforme est tout aussi possible que la mise en place de la Sécu. Ce n’est pas une question de financement, vous vous évertuez à dilapider les fonds publics pour des gens qui n’en ont pas besoin. C’est une question de priorité absolue.

À bon entendeur,

Samuel Churin

Publié le 20/01/2019

Il n’y a pas d’« affaire Benalla », il y a un pouvoir en guerre contre les révoltes logiques

Des lycéens responsables de l’appel du 1er mai place de la Contrescarpe répondent

 

paru dans lundimatin#172, (site lundi am)

 

Il arrive que des articles paraissent trop tôt, c’était notamment le cas de celui-ci que nous avions publié le 2 septembre. Cette tribune rédigée par des lycéens qui avaient appelé au rassemblement de la Contrescarpe et qui déclencha le feuilleton Benalla, vaut d’être relue aujourd’hui.
« On nous présente comme hyper-violents pour masquer le fait moins avouable que nous sommes hyper-sensibles » écrivaient déjà ces jeunes gens présentés comme des casseurs par un pouvoir qui ne se savait pas encore sur la sellette.

On nous passera, à nous qui avons relayé un certain nombre d’appels à manifester le 1er mai dernier, et plus particulièrement dans le quartier Latin, d’oser intervenir dans un débat public qui nous excède désormais si largement et où tant de gens plus éminents et plus autorisés que nous profèrent tant de profondes paroles. Pardonnez-nous de le dire crûment, mais de notre point de vue toute cette « affaire Benalla » relève de l’exercice de déni national. Ce qu’il y a de proprement scandaleux dans la « vidéo Benalla », ce n’est pas qu’un gendarme réserviste se permette de malmener des manifestants ; le scandale, c’est ce qu’elle fait voir de la nature du pouvoir d’État en France. Et voir cela, dans le « geste citoyen » que revendique l’intéressé, est précisément humiliant pour le citoyen.

Tout le débat qui se déchaîne depuis dix jours, tous les appels à « sanctionner les responsables », à punir les « dérives individuelles », et jusqu’à l’intitulé d’« affaire Benalla », ne visent qu’à revenir sur l’évidence que, pour une fois, on n’a pas pu ne pas voir. Évidence que « la souveraineté est puissance de donner et casser la loi », que toute « République s’établit par la violence des plus forts » (Jean Bodin, 1576), ainsi qu’on l’enseigne chaque jour à Science Po. Évidence à quoi s’adosse le monarque républicain lorsqu’il se proclame « le seul responsable » et met au défi ses sujets de « venir le chercher ». Évidence, comme chacun le sait, que « la France reste, du sommet de l’État jusque dans les milieux qui professent le plus radicalement sa perte, une société de cour. Comme si l’Ancien Régime, comme système de mœurs, n’était jamais mort. Comme si la Révolution française n’avait été qu’une ruse retorse pour maintenir partout, derrière le changement de phraséologie, l’Ancien Régime et le dérober à toute attaque ».

Que l’Élysée dépêche ses hommes de main pour aller gérer directement la mutinerie des sujets indisciplinés, que l’appareil gouvernemental déploie avant et après le 1er Mai toute sa machine de propagande médiatique contre cette « ultra-ultra-gauche » qui ose le défier, qu’il prenne en charge depuis ses « plus hautes sphères » l’écrasement méthodique et millimétré de chacun des foyers de révolte qui se sera manifesté au printemps, voilà qui nous rappelle seulement que l’art de gouverner est bel et bien un art de la guerre, contre sa propre population. Seulement voilà, le citoyen, qui ne se laisse gouverner qu’au prix de l’illusion entretenue de sa « liberté » et de ses « droits », n’aime pas qu’on lui rappelle sa sujétion réelle. Il ne veut pas voir le pouvoir nu ; il entend que le pouvoir mette un peu les formes, qu’il se travestisse minimalement et le flatte de son importance fictive, qu’il ne déchaîne sa souveraine brutalité qu’au nom de l’ « intérêt général », de l’ « ordre public » ou de la « justice ». Le plus grand nombre des protestations que l’on entend depuis dix jours visent une rupture intolérable dans ce pacte d’hypocrisie sociale. La vidéo de la place de la Contrescarpe n’a d’ailleurs pas fait scandale en ce que des passants suspectés d’être d’ « ultra-gauche » y subissent des violences gratuites, mais à partir du moment où l’on s’est avisé que Benalla et consorts n’étaient pas autorisés à « faire usage de la force ». On s’accommode sans mal, à l’année, que police et gendarmerie tabassent, humilient, éborgnent, amputent et tuent, tant que c’est pour maintenir l’ordre dont le citoyen est censé jouir. Jusqu’au beau jour où l’innocent citoyen des terrasses, si sûr de son bon droit derrière les vapeurs de son café dûment payé, se fait gazer comme une mouche sans raison valable… On connaît la suite.

Puisque le ministre de l’Intérieur se permet de nous mettre en cause publiquement depuis des mois au sujet du 1er Mai et de certains « appels à l’insurrection », permettez-nous à notre tour d’exprimer notre façon de voir. Disons que nous sommes animés par un pressant sentiment d’urgence. La planète est en surchauffe avérée, les écosystèmes s’effondrent, les océans s’engorgent de plastique, les catastrophes « naturelles » se multiplient, les misères – toutes les misères – galopent, des populations en panique se jettent à la mer pour peut-être survivre. Le pouvoir politique, dans son ultime discrédit, échoit de plus en plus à des fous, et pendant ce temps les puissances capitalistes déchaînent leur rapacité de fin du monde plus sauvagement que jamais ; elles cherchent à gratter quelques années encore avant l’apocalypse annoncée, quelques années d’empoisonnement rentable de plus, quelques années de surexploitation supplémentaires. Nos gestes sont parfois maladroits, nos cris sont peut-être inaudibles, nos raisons généralement rendues incompréhensibles et bientôt, à coup sûr, répréhensibles. Mais si nous appelons au soulèvement, c’est que tout cela ne peut plus durer. C’est que nous avons l’impression que nos semblables se laissent endormir par les gouvernements d’un sommeil en forme de cercueil. C’est que toute cette façade gouvernementale faite de responsables de rien du tout n’est qu’un paravent de communication qui ne cherche qu’à gagner un peu de temps. C’est que, lorsque chacun se décide à reprendre en main les conditions d’une survie de plus en plus menacée en cessant de déléguer à ceux qui nous ont menés au désastre l’organisation de leur existence, cela porte un nom : cela s’appelle l’insurrection, qui n’est ni le chaos ni la promesse toujours déçue d’un meilleur gouvernement. Il faut arrêter la machine, de toute urgence. L’organisation présente de la vie ne recèle à l’évidence aucun avenir. Un cauchemar climatisé reste un cauchemar. Personne ne fera notre salut pour nous.

Quant à nous, nous n’avons aucune solution, juste une perception aiguë du « problème ». L’unique « solution », c’est pour chacun, depuis là où il est, de prendre à bras le corps l’abîme de la situation. Il nous faut nous réveiller, regarder le désastre droit dans les yeux, mettre fin à nos dénis. Un pouvoir en guerre ne se laisse pas destituer par des moyens pacifiques. Il faudra bien aller chercher le monarque en son palais, et abattre les puissances dont il est le pantin. Il faudra bien réparer le monde. « On nous présente comme hyper-violents pour masquer le fait moins avouable que nous sommes hyper-sensibles. »

Publié le 19/01/2019

« Cela va vraiment être très violent » : des agents de Pôle emploi réagissent aux sanctions contre les chômeurs

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

La loi sur « la liberté du choix de son avenir professionnel » (sic), votée en septembre dernier, avait prévenu : les contrôles sur les chômeurs allaient se durcir. Mais personne ne s’attendait à ce que les sanctions prévues contre les demandeurs d’emplois soient si rudes, y compris les agents de Pôle emploi. Annoncées fin décembre par un décret publié au journal officiel, ces sanctions prévoient de rogner, voire de supprimer les indemnités chômage pour des rendez-vous manqués, des offres d’emploi refusées, ou des connexions sur son espace personnel pas suffisamment fréquentes. Du côté des conseillers, c’est la consternation, teintée de colère et de stress.

Les nouvelles instructions sont tombées sur les bureaux des agents de Pôle emploi le 3 janvier dernier. Une dizaine de pages qui décrivent par le menu les obligations des demandeurs d’emploi et les sanctions auxquelles ils s’exposent s’ils n’y répondent pas. Et ce, dès le premier manquement. Une première absence à un rendez-vous entraîne une radiation d’une durée d’un mois. À la seconde absence, la radiation est étendue à deux mois et les indemnités sont supprimées pour une durée équivalente. À la troisième absence, on passe à quatre mois.

Ces radiations et suppressions d’indemnités seront également exponentielles en cas d’« insuffisance de recherche d’emploi » ou de « refus de deux offres raisonnables d’emploi », le tout laissé à l’appréciation des agents de Pôle emploi. « J’étais en réunion de service le jour de l’annonce, se souvient Daniel, conseiller dans le Sud-ouest. Et bien même les collègues les plus enclins à sanctionner les chômeurs ont déclaré que là, quand même, le gouvernement y allait un peu fort et que l’on risquait d’avoir des soucis au niveau de l’accueil. »

« Désormais, pôle emploi a tout pouvoir. Il n’y a plus de regard extérieur »

Parmi les points « essentiels » à retenir : le fait que Pôle emploi dispose désormais du pouvoir de supprimer une partie ou la totalité du revenu de remplacement – l’assurance-chômage que perçoit un salarié licencié ou dont le contrat s’est terminé, et pour laquelle lui et son employeur ont cotisé. Avant la parution du décret, le 30 décembre 2018, qui définit les nouvelles règles de contrôle des chômeurs, la suppression du revenu des indemnités chômage nécessitait une saisine du Préfet. « Désormais, pôle emploi a tout pouvoir. Il n’y a plus de regard extérieur », s’inquiète Émilie, qui travaille depuis plus de 30 ans auprès des demandeurs d’emploi en Bretagne, depuis l’époque des Assedics devenues Pôle emploi en 2009. Elle craint de voir le sens de son travail lui échapper totalement : « Nous ne sommes pas là pour sanctionner et radier les gens, nous sommes là pour accompagner les personnes en recherches d’emplois et calculer leurs allocations au plus juste. »

Ce contrôle et ces sanctions renforcés doivent être mises en place via de nouveaux formulaires et logiciels que les conseillers ne maîtrisent pas encore. Et pour cause : ils n’ont pas eu le temps de complètement se familiariser avec les « nouveaux » logiciels précédents... « Cela fait partie des méthodes modernes de management du personnel, tempête Daniel. Il ne faut jamais être sûr de soi, jamais être en confort. Chez nous, on est fermés au public un jour par mois pour digérer les nouveautés informatiques, sans réussir à le faire du reste. Même les plus zélés, qui acceptent de faire des heures et des heures en plus pour pouvoir se mettre à jour n’y arrivent pas, c’est impossible. »

« Tout est plus dématérialisé. Les personnes un peu perdues vont l’être plus encore »

Une recherche d’emploi jugée insuffisante, une « non présentation à une action de formation » ou refuser deux offres d’emploi considérées comme « raisonnables » indépendamment du niveau de salaire et des conditions de travail sont soumises à la même progression exponentielle des sanctions que les absences aux rendez-vous, avec une suppression des indemnités à la première erreur. « C’est la double peine automatique, dénonce Daniel. La personne est suspendue pendant un mois. Et quand elle se réinscrit, on lui impute un mois. Elle se retrouve avec deux mois sans revenus. » « Ceux qui ont des facilités, qui se débrouillent avec l’outil informatique, il n’y aura pas trop de soucis pour eux, intervient une collègue. Mais les personnes qui sont loin de l’emploi, qui ne sont pas autonomes vis à vis du système informatique, ça va être plus compliqué pour elles. Elles vont se retrouvées de plus en plus précarisées. »

L’agente cite l’exemple des convocations aux rendez-vous, qui sont envoyées par Internet, ce qui suppose que les demandeurs d’emploi consultent très régulièrement leur espace personnel. « Tout est de plus en plus dématérialisé. Il devient difficile de trouver quelqu’un à qui parler. Les personnes un peu perdues vont l’être plus encore. » Pour justifier une recherche active d’emploi, il faut enrichir sans cesse son espace personnel numérique : être abonné aux offres d’emplois que l’on doit consulter tous les jours, mettre à jour son profil etc. « Cela lèse énormément les gens qui ne sont pas connectés, évidemment, sachant que l’on pourra désormais être sanctionné si on refuse de mettre son CV en ligne. » Tarif – minimum – de la sanction : un mois de radiation et autant de temps d’indemnités en moins.

Ces conseillers qui font de la résistance

Pour tracer le comportement des chômeurs, le nombre de contrôleurs va augmenter. Généralisé en 2015, sous le quinquennat de François Hollande, le contrôle de la recherche d’emploi mobilise à présent 600 agents, soit trois fois plus qu’il y a un an. 1000 personnes devraient à terme travailler dans ce service. Consultés dès mai 2018 sur l’augmentation du nombre de contrôleurs, « les syndicats se sont prononcés contre, rapporte Emilie. L’augmentation du nombre de contrôleurs se fait à effectifs constants, ce sont des conseillers qui changent de postes, ce qui réduit notre capacité à aider les personnes en recherche d’emploi. Cela stigmatise les chômeurs, les assimilant à des feignants et les forçant, ensuite, à accepter n’importe quelles conditions de travail. » La loi dont dépend le décret sur le contrôle des chômeurs, qui s’intitule « Travail : liberté du choix de son avenir professionnel » porte décidément bien mal son nom.

Jusque là, de nombreux conseillers ont fait - tant bien que mal - de la résistance, protégeant les demandeurs d’emploi contre la politique du chiffre imposée par les radiations ou le retour forcé vers des emplois de piètre qualité. « Quand une personne ne se présente pas, on peut faire un report simple de rendez-vous, décrit Daniel, qu’on ait réussi ou pas à la joindre par mail ou par téléphone. Cela évite qu’elle reçoive un courrier automatique d’avertissement avant radiation. » Les agents Pôle emploi peuvent également intervenir du côté des « offres raisonnables d’emploi » (ORE). Le nouveau décret prévoit qu’à partir de deux refus, le demandeur d’emploi pourra être sanctionné. Une offre raisonnable d’emploi est censée correspondre au profil du demandeur d’emploi, défini dans son projet personnalisé d’aide à l’emploi (PPAE).

Pressions sur les conseillers pour signaler les « mauvais » chômeurs

« Le projet personnalisé d’aide à l’emploi définit un métier, une zone géographique, et un niveau de salaire, précise Daniel. Jusqu’alors le demandeur pouvait refuser un emploi pour lequel il était moins payé qu’auparavant. C’est terminé puisque maintenant, on tiendra compte des salaires pratiqués sur l’aire géographique où un emploi est recherché. » Les conseillers tâcheront de continuer à ruser, en mettant par exemple un emploi inexistant dans l’aire de recherche du chômeur, ou en trichant un peu sur l’aire géographique de recherche « pour que les gens ne se retrouvent pas à travailler très loin de chez eux ». Mais ils craignent qu’il ne soit de plus en plus difficile de résister. « On va avoir plus de pressions. Si un conseiller ne signale jamais aucun chômeur au service du contrôle, cela lui sera reproché lors de son entretien annuel, c’est évident », soupirent-ils.

« On craint de ne plus avoir notre mot à dire », reprend Emilie. Jusqu’à présent, en cas d’avertissement pour radiation, le demandeur d’emploi pouvait venir directement en agence, et discuter avec le directeur. Les conseillers pouvaient donner leur avis. « Le nouveau système va réduire ces possibilités d’intervention car les recours ne se feront plus en agence. Ils seront traités directement par le supérieur hiérarchique du directeur d’agence », regrette une conseillère. Tout sera fait par écrit. Il n’y aura plus cette possibilité d’être reçus. Un directeur territorial hésitera à contredire régulièrement un directeur d’agence zélé en matière de radiations. Autrement dit : une plus grande proportion de recours ne pourront aboutir.

Les chômeurs bientôt contrôlés 24h/24 ?

« Le respect des droits des chômeurs dépend de plus en plus de leur ténacité, se désole une conseillère. J’ai souvenir d’une personne à qui Pôle emploi certifiait qu’elle avait eu un trop perçu. Elle a téléphoné, écrit, rencontré une médiatrice, a finalement été reçue par un responsable départemental qui a finalement reconnu qu’elle avait raison. Quelqu’un de moins tenace aurait baissé les bras, et remboursé la somme qui lui était pourtant due. »

Un autre outil de contrôle devrait être expérimenté à partir du mois de juin. Il a fait bondir les conseillers : il s’agit d’un carnet de bord numérique, que les demandeurs d’emploi devront remplir chaque mois à l’occasion du renouvellement de leur inscription. Le maintien de l’inscription sur la liste des demandeurs d’emploi est subordonné à la mise à jour de ce carnet de bord. « Il faudra que les gens justifient de 35 heures de recherche active, s’indigne Daniel. Certains contrôleurs ne vont pas faire de cadeaux. Ça va vraiment être très violent. Tout ça pour faire baisser les chiffres du chômage. »

Nolwenn Weiler

Publié le 18/01/2019

 

DE LA REVOLTE ANTILLAISE DE 2009 A LA REVOLTE DES GILETS JAUNES DE 2018
 

(site bellaciao.org)

Les brumes de la forêt un samedi matin...Au loin, à un carrefour, des Gilets Jaunes... Le froid. Dans un mois nous serons en février. Des images ensoleillées d’une autre révolte me reviennent, ceux d’un autre mois de février, celui de 2009 dans les Antilles.

Mais avec qui partager ici tous ces souvenirs ? S’il s’agit d’expériences passées personne n’écoute personne. On croit tout savoir, avoir tout découvert, surpris néanmoins de n’avoir pas pu convaincre le flic à qui on ouvrait les bras et encore plus désolé de prendre l’inévitable coup de matraque.

I.Un matin de février 2009.

Pourquoi et quand éclate une révolte populaire ? Pour les élites remises en question, tout comme pour celui qui est envahi par la sensation étrange de l’émeute, c’est un mystère. Y a t-il eu un complot ourdi de longue main ? Qui sont les instigateurs ? Quelles sont la vraies causes ?

L’auteur de ces lignes, séditieux de nature, a vécu mai-juin 68 du début à la fin, tout autant que la révolte antillaise de février-mars 2009 et aujourd’hui le mouvement des Gilets Jaunes. Et il ne peut répondre vraiment à ces questions. Bien des hypothèses ne pourront être prises en considération. Compte tenu du contexte, chaque situation est différente. Du côté des insurgés, comme du côté du « Parti de l’Ordre »,s’il y avait des « recettes », on saurait à quoi s’en tenir et tout serait tellement plus simple !

En Martinique, pendant plusieurs semaines, les délégations d’une intersyndicale, avaient parcouru l’île pour dénoncer les injustices sociales, la faiblesse du pouvoir d’achât, la cherté de la vie. En Guadeloupe auparavant, depuis un certain temps, la révolte infusait, se développait autour d’un syndicat de combat l’UGTG et du « Lyannaj con profitasyon » (1).

Mais quand le « 5 févriyé » tout s’arrête en Martinique, que de gigantesques défilés s’ébranlent, que tous les commerces ont été forcées de tirer leurs rideaux, on s’aperçoit que l’objet principal du mécontentement est la cherté de la vie. Et la cible des manifestants est donc les prix pratiqués par les grandes surfaces, dans les zones commerciales, dont le blocus s’organise. Plus que la grève, ce blocus sera ici l’arme des insurgés.

Bien sûr, nous demandions aussi une augmentation des bas salaires, du SMIC et la baisse des prix des services, du carburant, de la téléphonie, de l’électricité. ...

Prix baissés !

Que le creyol me manque aujourd’hui pour reprendre ces chants qui répertoriaient nos revendications !

Le bras de fer... Presque plus rien à manger.

Notre combat dura 38 jours . Un peu moins longtemps qu’en Guadeloupe, réputée plus combattive. Mais il se termina par une victoire. Grace au nouveau RSTA (2)Les bas salaires augmentaient de 80 à 100 euros, les prix étaient sous contrôle en accord avec la Préfecture (3), d’autres acquis qu’il serait trop long à énumérer ici la constituaient. Bien sûr, quelques mois plus tard tous ces avantages étaient amenuisés, réduits, annulés. Mais les plus conscients d’entre nous savions que c’était la loi du genre : tant que le capitalisme tenait debout, revenchard, il nous reprendrait d’une main ce qu’il nous avait donné de l’autre.

Il aurait fallu s’engager un peu plus dans la sédition et s’emparer des leviers de l’économie locale par une autogestion généralisée et la Démocratie Directe.

Sarkozy, qui avait laissé cette fois, les patrons face aux syndicats (4), avait fait, comme c’est d’usage la promesse de la concertation. Après avoir réuni les élus antillais, le personnel politique ultramarin déconsidéré, craintif, à Cayenne en juillet, il annonçait la réunion d’ « Etats Généraux de l’Outre-mer » puis un référendum.

Ce fut un capharnaum dont bien sûr rien ne subsiste . Mais on tenta ainsi d’ « amuser la galerie » comme tente de le faire aujourd’hui le Président Macron et son « grand débat national ».

II. Un après-midi de novembre 2018.

Mieux qu’en 2009 dans les Antilles, en 2018, en France internet fut un outil efficace pour réunir rapidement, à partir d’une pétition, des dizaines de milliers de Gilets Jaunes. Mais contrairement aux Antilles ce ne fut pas les syndicats qui eurent la main. Quant aux « politiques » on avait compris dès avant que personne n’en voulaient.

Mais la France, depuis assez longtemps, subissait l’influence de l’extrème-droite que les médias mettaient depuis longtemps régulièrement en scène pour faire le buzz. D’abord Le Pen père puis la fille. Collard plus que Mélanchon. Les formules creuses de « Patrie », de « France aux Français »... l’incapacité de la gauche se ralliant finalement au libéralisme , tout cela avait subtilement embrouillé bien des esprits. Et l’on arbora fièrement non pas le drapeau rouge mais l’étendard tricolore, vague évocation de la Révolution Française, mais aussi emblème des Versaillais (5).

Certaines revendications, minoritaires, fleurent donc encore le caca brun. Le RIC lui-même était issu du projet lepeniste (6). Rien d’étonnant après tout dans un pays où le score des populistes aux élections se situe audessus des 20%. L’ « apolitisme » d’un bon nombre s’arrête là. Et ils ne comprendront la nature du Rassemblement Nationale, parti aussi « corruptible » que les autres, que lorsqu’il sera au Pouvoir et qu’ils en auront senti la trique.

En Martinique il n’y avait pas de place pour les fascistes et le père Le Pen, dont l’avion, attendu par les manifestants, ne put jamais y atterrir.

Mais dans l’ensemble les Gilets Jaunes, même s’ils ont été encouragés par le gouvernement populiste italien, ne constituent pas un rassemblement fasciste et leurs principales revendications (pouvoir d’achat, justice fiscale...) ont clairement un caractère de classe.

Par rapport à la révolte antillaise, qui s’était déjà affranchie des « politiques », celle des Gilets Jaunes, dansant sur la crête populiste, s’est débarrassée des deux, et des « politiques » et des syndicalistes (7).

En mettant en avant la Démocratie Directe, ils ouvrent la porte à une nouvelle conception de la vie sociale, ce qui, malgré un état d’esprit alors bien plus combattif qu’en métropole, n’était pas clairement apparu dans les Antilles où l’on s’en tenait encore aux « majordomes » (8).

C’est objectivement un grand pas en avant vers la Révolution où néanmoins, en chemin, dans la lutte, tout peut basculer dans un sens ou dans un autre.

Ce combat social, en France, fera date, comme celui des Antilles (9), trop souvent occulté.

Notes

(1) UGTG – Union Générale des Travailleurs de la Guadeloupe – syndicat de combat dont le leader était Elie Domota. « Lyannaj con profitasyon » association informelle regroupant les forces vives de la Guadeloupe, depuis les salariés, les associations,jusqu’aux petits patrons.

(2) RSTA - Revenu Supplémentaire Temporaire d’Activité

« Conditions d’attribution du RSTA D’après le décret no 2009-602 du 27 mai 2009, il existe quatre conditions d’éligibilité :

1. Être salarié et percevoir une rémunération brute inférieure à 1,4 SMIC mensuel (soit 1 911,04 euros brut par mois à compter du 1er janvier 20111) ;

2. Exercer son activité professionnelle dans un des quatre DOM (Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion) ou des trois COM concernés (Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Saint-Pierre-et-Miquelon) ;

3. Être français, ou ressortissant d’un État partie à l’Espace économique européen, ou suisse, ou titulaire d’un titre de séjour autorisant à travailler ;

4. Être titulaire d’un contrat de travail d’une durée égale ou supérieure à un mois. »

(3) Des commisions de contrôle des prix organisées par les syndicats parcouraient les grandes surfaces. Ce qui m’exaspérait le plus c’était la « publicité mensongère ». Ainsi, sans avertissement, on ne trouvait plus le produit mis en promotion. Normalement on est alors en droit de prendre le produit le plus voisin et de l’acquérir dans les mêmes conditions que la promotion... Pour ma part je me contentais de terroriser les chefs de rayon en menaçant alors d’une « réquisition préfectorale »... Lesdites grandes surfaces s’en sont très bien remises, récupérant les revendications en affirmant « faire encore moins cher »...

(4) D’habitude, lors des conflits sociaux outre mers, c’était finalement les « politiques » qui s’en mêlaient et non pas les syndicats. Mais dans un premier temps Sarkozy avait voulu rester fidèle au libéralisme qui l’animait et avait donc voulu laisser face à face syndicats et patronat. Celui-ci s’en trouvait décontenancé, ignorant presque tout des négociations patrons-salariés, orphelin d’un Etat qui le laissait se démmerder tout seul... Quant aux syndicats, s’ils étaient dans l’ensemble plus combattifs qu’en métropole, ils n’allaient pas jusqu’à réclamer « la socialisation des moyens de production » comme cela était encore néanmoins mentionné dans leurs statuts...

(5) Le drapeau tricolore, déjà contesté en 1848, devint en 1871 l’emblème de rassemblement des « Versaillais » c’est-à-dire celui d’Adolphe Thiers et de l’assemblée conservatrice réunie à Versailles, combattant la Commune de Paris.

(6) Si les populistes disent que le ciel est bleu, que le capitalisme c’est pas beau, ce n’est là-dessus qu’on se querellera. Même chose pour le RIC qui en lui même n’est pas une mauvaise idée. Tout dépend du contexte, de l’organisation, des organisateurs et de leurs buts avoués ou inavoués...

(7) Les premiers syndicalistes se réclamaient de la Démocratie Directe. Mais aujourd’hui les cadres syndicaux s’en méfient, et il faut s’en remettre au GP (gentil permanent, souvent trés dévoué par ailleurs)... Pour ce que les syndicats nous rapportent, c’est vrai que l’on a envie de passer à autre chose d’un peu plus radical et efficace.

(8) Les « majordomes » étaient des personnes âgées, influentes et respectées qui régissaient les « rue-casa-nègres » (quartier des esclaves). Ce sont eux qui décidèrent la révolte de 1848, peu avant l’arrivée de Scholcher et du décret d’abolition de l’esclavage. On continua à nommer ainsi les « grandes personnes » influentes et certains « vénérables » syndicalistes...

(9) Lire « Matinik Doubout », 6 euros – Alternative Libertaire – BP 295 – 75921 Paris Cédex 19. www.alternativelibertaire.org

Publié le 17/01/2018

Stéphane Trouille : « Je déplore la confusion des pouvoirs et la massification de la répression »

Le vidéaste indépendant Stéphane Trouille a été condamné pour violence sur personne dépositaire de l’autorité publique dans le cadre du mouvement des gilets jaunes. Il revient pour Politis sur les faits qui lui sont reprochés.

Le 17 décembre, Amnesty International publiait les chiffres hors normes de la répression du mouvement des gilets jaunes depuis le 17 novembre : 1 407 blessés dont 46 grièvement, plus de 3 000 interpellations, 1 534 gardes à vue... En un mois ! Stéphane Trouille, 41 ans, vidéaste indépendant et collaborateur au média Reporterre, a été condamné le 26 décembre à 18 mois de prison dont six avec sursis et trois ans d’interdiction de manifester, pour violence sur personne dépositaire de l’autorité publique. Il a fait appel de sa condamnation le 29 décembre. La date du procès en appel n’a pas été encore fixé.

Que s’est-il passé le 8 décembre 2018 ?

Stéphane Trouille : J’avais commencé à m'impliquer depuis une semaine dans le mouvement des gilets jaunes quand j’ai eu vent d’une action d’information et de blocage au centre commercial Les Couleures à Valence. Je m’y suis rendu. Tout s’est bien passé jusqu’à environ midi, quand la police a décidé que l’on devait se disperser. Collectivement, il a été décidé de rester et un premier face-à-face a eu lieu. Celui-ci s’est rapidement arrêté car il y a eu des blessés du côté des manifestants suite à des coups de matraque et des tirs de lanceurs de balles de défense (LBD). Nous avons décidé peu après de quitter les lieux. C’est sur le chemin de ma voiture qu’une femme m’alerte sur une agression ayant lieu un peu plus loin. Avec d’autres, je cours alors vers cet attroupement et je donne un coup de pied à la personne en face de moi, qui frappe un gilet jaune. Cette personne se retrouve en confrontation avec un autre gilet jaune et je lui donne à nouveaux deux coups de pied dans les jambes. Je recule et je vois une autre personne qui dégaine un pistolet. À ce moment, je comprends que ce sont des policiers et je m’en vais.

Ces personnes étaient-elles identifiées comme des forces de police ?

Verbalement je n’ai entendu aucune identification de ces personnes-là. Visuellement, je n'ai rien vu sur le moment. Ce n'est qu'au visionnage de la vidéo de surveillance, élément principal du dossier, que j'ai constaté, avec difficulté, qu'un des deux policiers portait une espèce de brassard dans le pli au dos du bras gauche. C’était plutôt une tâche orange où l’on ne distinguait aucun mot. Quant à l’autre policier, il avait au bas de son bras droit un bracelet orange sur lequel on ne distingue aucun mot, couvert la plupart du temps par son pull. Des trois autres inculpés avec moi, un seul reconnait avoir compris que ces deux personnes étaient de la police, en voyant leur arme avant nous. Tout ceci n’a duré qu’une vingtaine de secondes. Ces deux policiers étaient en fait le directeur départemental des services de police de la Drôme et son chauffeur, policier également. Que faisaient-ils à cet endroit, à peine identifiables, à plus de 200 mètres des autres forces de l’ordre présentes ? Ils ont justifié leur intervention par la présence d’un individu violent repéré le matin. Mais cette personne, arrêtée un peu plus tard, a été relâchée avec un simple rappel à l’ordre pour non-obéissance aux trois sommations de dispersion survenues plus tôt. Il y avait en plus au moins un autre policier en civil présent sur les lieux. On le voit sur la vidéo de surveillance qui observe et ne fait rien. Cela a été reconnu au procès. Tout cela pose un certain nombre de questions.

Qu’avez-vous fait après avoir compris que vous aviez à faire à des policiers ?

Je suis parti. Comme je le disais, tout cela s’est passé très rapidement. Je me suis dirigé vers la marche pour le climat dans le centre de Valence, en ressassant tout cela dans mon esprit. J’étais dans une certaine confusion, je me disais que la police n’allait pas laisser traîner ça. Et en effet, pendant la marche, j’ai vu des forces de l’ordre s’approcher de moi. J’ai compris que quelque chose se tramait, et par peur, j’ai couru pour m’enfuir. Comprenant que c’était inutile après quelques mètres, j’ai levé les bras en l’air, après avoir reçu un tir de Flash-Ball ou de LBD. À ce moment-là, j’ai subi un déferlement d’insultes et de coups. Un premier coup sur le crâne m’a fait tomber au sol, les coups de pieds pleuvaient. Cela m’a valu neuf points de suture. Deux SDF qui étaient là se sont aussi fait matraquer. Ce n’est que le lendemain, quand l’officier de police judiciaire m’a dit en visionnant la vidéo : « Ouhla vous avez tapé le gros lot, c’est le directeur de la police de la Drôme », que j’ai compris l’acharnement.

Comment s’est déroulée la suite ?

Lors de la première audience, j’ai tout d’abord refusé la comparution immédiate qui est préconisée par la circulaire du 22 novembre et qui est faite pour empêcher toute défense de se constituer : j’avais rencontré mon avocate commise d’office 15 minutes avant. Le juge a alors décidé de me placer en détention provisoire, considérant que je risquais de commettre à nouveau des violences et de ne pas me présenter au procès fixé au 26 décembre. J’y suis resté onze jours et il a été très difficile de préparer la défense car il fut impossible de passer ou de recevoir des appels en détention provisoire.

Le 26, le procureur a récité et mis en musique les directives ministérielles de fermeté. Avec mon avocat, nous avons présenté le témoignage écrit d’un ancien gardien de la paix qui ne pouvait être présent au procès en raison du décès de sa maman. Celui-ci assure que les policiers n’étaient pas identifiables et affirme avoir été passé à tabac après les avoir interpellés sur ce fait. Le procureur a remis en question ce témoignage en insistant sur l’absence du témoin : « Je ne vois pas de preuves dans le dossier que sa maman est bien morte. » Le juge a ensuite suivi les réquisitions du procureur : 18 mois de prison, trois ans d’interdiction de manifester, mais a réduit l'amende à 1 000 euros, contre les 15 000 requis.

Quel est votre ressenti sur ce procès ?

J’ai l’impression d’avoir assisté à une pièce de théâtre où tout était joué d’avance. Je déplore la confusion des pouvoirs et la massification de la répression, particulièrement concernant les interdictions de manifester. On voit se dessiner un fil entre le gouvernement, les circulaires, les discours, et la justice.

Il s'agit de faire peur, de faire taire, de criminaliser. Me concernant, à la vue du soutien écrit et oral, et à la vue des personnes qui sont impliquées dans l'organisation d'un festival de soutien qui aura lieu les 11, 12 et 13 janvier à Saillans, la stratégie ne marche plus.

Je me pose beaucoup de questions sur les possibles implications de mes engagements personnels et professionnels sur l’issue de ce procès. En tant que vidéaste, je couvre les luttes sociales, des expériences d’organisation collective, des lieux occupés comme la ZAD de Roybon… Mon travail et mes engagements sont grandement remis en question.


par Hervé Bossy

Publié le 16/01/2019

Grand débat national - Le pouvoir face au grand loto des mots

Brigade d’Intervention Linguistique

paru dans lundimatin#174, (site lundi.am)

Ainsi apprenons-nous par voie de presse que le Président demande la mise en place d’un Grand Débat National pour « mieux comprendre » le mouvement et les « revendications » des gilets jaunes.

Ce qui au fond revient à dire et à faire ce à quoi s’essaient les plateaux TV, radios et journaux depuis deux mois, à savoir tenter de répondre à la question qui les (journalistes et présentateurs, membres du gouvernement) taraude le plus : « mais au fond, qu’est-ce qu’un gilet jaune ? », ce qui en dit bien plus sur eux que sur le porteur du gilet en question.

Aussi, on peut considérer ce « débat » comme la continuation d’un grand phénomène d’ethnologie aux relents XIX°istes, et devrait-on dire plutôt de zoologie, exercé par les classes dominantes et les gouvernants sur les plus dominés et démunis d’entre nous.

[Photo : Jean-Pierre Porno]

Je propose donc de requalifier ce grand débat en grande enquête zoologique de la France du XXI° siècle, sous-titrée A la recherche du pauvre, dont la question subsidiaire serait non pas « qu’est-ce qu’un gilet jaune ? » mais plus précisément « qu’est-ce qu’un pauvre ? » , et de réécrire le grand appel du gouvernement, à tout le moins d’E. Macron, en « Mon brave, apportez-moi un gueux, que je l’observe. »

Certains se sont bien rendu compte qu’ils avaient perdu, consumé la plus grande partie de leur vie en cocktails et mondanités, goûters et dîners en ville, et ont décidé en toute hâte, avec la plus grande urgence, face à l’imminence de la mort qui frappe à la porte de liège, d’écrire A la recherche du temps perdu.

D’autres, se rendant compte qu’ils étaient aussi passés à côté de quelque chose, mais sans pour autant savoir vraiment dire à côté de quoi ou de qui, ni se rendre bien compte des implications et du mouvement rétrospectif que cette prise de conscience eut dû impliquer (si tant est que prise de conscience il y eût, et cela, justement, je ne le crois pas) sur leur petite personne, ont décidé plutôt d’aller à la recherche du peuple perdu, du pauvre perdu, du gueux de nos jours. N’est pas Marcel Proust qui veut !

Aussi, c’est sans se presser et sans prendre la plume que le Président et ses amis lancent cette grande opération de communication, mais plutôt en s’entourant d’une armée de gendarmes mobiles (doux retour des licteurs ?), de CRS, de membres de la BAC. Ou peut-être pas, puisque nous savons désormais qu’insignes et brassards circulent comme des petits pains, s’échangent comme des cartes Pokemon au plus fort de la récré, c’est-à-dire que l’habit ne fait pas le moine, pas plus que la matraque ne fait le policier.

Il est à noter enfin que cinquante ans après mai 68, un gouvernement choisit de nouveau la droite ligne du Général pour mater la chienlit à la matraque tout en disant « Je vous ai compris ». A quelques galons près, le gouvernement chanterait-il « Maréchaaal, nous voilà ! » ? Il y pense peut-être, méfions-nous, n’oublions pas.

Les termes requalifiés, intéressons-nous maintenant à cette drôle de dégringolade que semblent subir et le gouvernement et les médias sur le grand escalier de la surprise. Passer de Charybde en Scylla, disent-il ? Je ne crois pas. Cette surprise rejouée chaque jour (et peut-être sincèrement éprouvée, catastrophe) ne dit rien du sujet –la révolte- dont ils (membres du gouvernement et médias) prétendent parler, mais dit tout ou presque de ces individus pris d’étonnement, de leur bulle, de leur méconnaissance du monde, de leur ignorance crasse et de leur mépris pour tout ce qui n’est pas eux.

Un étonnement donc qui n’a pas lieu d’être après cinquante ans (que dis-je ? plus !) de mise en place de politiques néo-libérales, et de grande entreprise de trahison du peuple par la gauche.

Aussi, plus que d’étonnement, c’est bien d’aveuglement qu’il s’agit et qui aujourd’hui atteint une limite, celle du principe de réalité que les parangons du pragmatisme libéral, chantres du rationalisme, devraient pourtant bien connaître, eux qui se réclament de la fourmi comptable, les pattes sur terre.

Hé oui, la fameuse goutte de trop ! En l’occurrence, goutte d’arrogance et jus de mépris. Un inconscient débridé (des communicants auraient dit une parole décomplexée) craché à la face d’individus déjà à terre. Individus exploités, infantilisés, écrasés, et maintenant méprisés et humiliés. Individus dont « les affects de crainte » ont alors été instantanément convertis en « affects de haine » : naissance de l’indignation (pour reprendre les mots de Frédéric Lordon dans son essai Capitalisme, Désir et Servitude). Le point de non-retour a été atteint. Insupportable est donc la surprise des dominants, qui ont beaucoup de trains de retard, et qui est bien plutôt le signe d’un aveuglement. Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire, d’être gouvernées et informées par des aveugles ? Allons-voir plus avant, explorons ce que cet aveuglement dit d’eux.

Plusieurs médias allant du Monde à BFMTV disent des gilets jaunes qu’il s’agit d’un mouvement nouveau et protéiforme, expression d’une « grogne » sociale -revoilà la zoologie - émanant de groupes hétérogènes et sans leaders, et donc « difficile à appréhender ». Etranglement d’horreur en entendant une chose pareille, hoquet de honte.

« Changez de métier ! et ouvrez les yeux ! », leur répondrait un individu sensé.

Si ce n’est pas justement le propre du métier de journaliste que d’aller au contact du réel, du monde et des individus qui le peuplent et qui chaque jour s’agitant en tous sens produisent ce qui fait la matière de ce que l’on pourrait appeler « l’actualité », alors je ne sais pas ce qu’est un journaliste.

Ou bien, et ce n’est là bien sûr qu’une hypothèse toute personnelle, j’ai une idée vaguement juste de ce qu’est ce métier, et je me vois donc obligée d’en conclure que ces individus n’ont du journaliste que le micro.

Décidément ! Après les moines qui n’en ont que l’habit, les policiers que la matraque, les journalistes que le micro, nous voilà cernées par les apparences trompeuses. Serait-ce le signe que notre société fonctionne grâce à ces individus qui n’ont d’une fonction que les attributs ? Autrement dit, que nous vivons entourés d’imposteurs ?

Un journaliste qui porte micro pour remplir à la hâte un papier et produire des images sensationnelles et ainsi se faire repérer pour intégrer une salle de rédaction ? Oui. Il en va de même pour ce policier qui frappe, là pour montrer et exercer son pouvoir, là pour exercer sa volonté de puissance, son désir de dominer, de frapper et d’humilier l’autre en toute impunité, mais là surtout pour se distinguer. De qui ? de l’autre qu’il frappe, de l’autre dont le journaliste pense qu’il « grogne », de l’autre dont le Président pense qu’il doit être l’objet d’un dispositif de communication et de répression pour rentrer dans le rang.

Mensonge des journalistes, violences policières, corruption de l’Etat : signe de la dérive, signe de l’imposture, et symptômes d’une gigantesque volonté de distinction, alors ?

Ce serait le dernier temps de notre requalification des termes au grand loto des mots : serions-nous face au fond, et encore une fois, à une affaire de distinction ? Affaire mue par une peur première et primaire d’être, pour ces imposteurs, disons-le, poussons plus loin l’hypothèse, un plouc ?

Et qu’est-ce qu’un plouc sinon l’autre que l’on juge moins bien que soi, l’habitant du plus petit bourg que le sien propre, que l’on juge rustre, « l’invisible », celui qui n’aurait pas de fonction et donc pas de pouvoir, le dominé, en somme ?

Vérifions : président et politiques portent le costume, mais aucun ne remplit sa fonction, à savoir représenter des électeurs, défendre l’intérêt général. Au contraire, tous SE représentent, défendent leur intérêt personnel, sont donc là par ambition, carrière, amour du pouvoir, hybris, et non pour la seule raison pour laquelle ils devraient être là, pour incarner provisoirement une fonction politique. Etre là pour l’Autre, et non pour soi.

Une maxime alors, à adresser lors de cette enquête zoologique, aux gouvernants et aux médias : ils oublient d’une part que nous sommes tous le plouc de quelqu’un, et d’autre part, qu’ils ne sont nécessaires à personne, si ce n’est à eux-mêmes.

Après ce voyage instructif au pays des mots, nous savons :

1°) Que nous faisons l’objet d’une enquête zoologique ;

2°) Que nous faisons face à un vaste groupe d’imposteurs aveugles ayant peur d’être des ploucs, et au profit duquel est menée ladite enquête ;

3°) Que nous pouvons en tirer les conséquences suivantes : tenir, définir, documenter, manifester, toujours.

Brigade d’Intervention Linguistique

Publié le 15/01/2019

Ici, pas de chef, chacun compte pour un !

(site humanité.fr)

La cabane des gilets jaunes trône au cœur de Commercy (Meuse). Partisans de la démocratie directe, ils veulent empêcher à tout prix que leur parole soit confisquée. Le 30 décembre, ils ont lancé un appel à constituer des assemblées démocratiques.

Une mince couche de givre et de neige mêlée recouvre les rues de Commercy. En ce début de matinée, le thermomètre affiche – 5 °C. En plein centre-ville, à deux pas du château Stanislas, la place du Général-de-Gaulle est quasiment déserte. Seules quelques personnes bravent le froid autour d’un brasero posé devant une construction faite de poutres, de planches de bois et de bâches en plastique.

La cabane des gilets jaunes trône là depuis début décembre. Chaque jour, elle est ouverte de 8 heures jusqu’à 19 heures, parfois même au-delà de 20 heures quand l’assemblée générale quotidienne convoquée à 17 h 30 dure plus longtemps qu’à l’accoutumée. Les 6 000 habitants de Commercy peuvent venir y faire part de leurs revendications ou de leurs doléances. La centaine de gilets jaunes de cette sous-préfecture de la Meuse vient s’y informer et y décider des actions. Ils y ont aussi fêté la nouvelle année. Pour beaucoup d’entre eux, touchés par « la fraternité ambiante » ou parce que la lutte commune a « brisé les solitudes », ce réveillon fut « le plus beau depuis longtemps ». « Sans les gilets jaunes, nous ne nous serions jamais rencontrés. Nous sommes devenus une vraie famille », explique Marlène, sourire aux lèvres. Ici, chacun vient librement. « On ne demande à personne ce qu’il pense. On ne juge pas », explique René, retraité de l’éducation nationale. « Chacun est libre de ses opinions. » Parfois, les discussions sont vives. L’évocation de la thèse d’extrême droite sur « le grand remplacement » suscite une sévère engueulade.

BFMTV et la presse locale...

En semaine et en journée, ce sont surtout des retraités et des privés d’emploi qui assurent la permanence à la cabane. En soirée et le week-end, ils sont rejoints par des salariés. Autour d’un café fourni gracieusement par le Café du marché et des pâtisseries et croissants donnés par une boulangerie de la ville, les discussions vont bon train. Ce matin, les images de l’arrestation musclée d’Éric Drouet, la veille à Paris, alimentent la conversation. « Femme au foyer » âgée de 45 ans, Frede ne décolère pas contre ce nouvel épisode de la répression gouvernementale. Très vite, elle évoque les tirs de grenades lacrymogènes ou assourdissantes qu’elle a essuyés récemment avec d’autres gilets jaunes alors qu’ils défilaient « pacifiquement » à Nancy ou à Metz. La critique glisse ensuite sur les médias accusés de « désinformation ». Les gilets jaunes regardent de plus en plus la chaîne russe RT France. Dans leur collimateur : les chaînes d’information en continu, BFMTV en tête, mais aussi la presse locale. « À Metz, nous étions près de 3 000 et “l’Est républicain” a écrit que nous étions 500 », accuse Dédé. Bien accueillie, « l’Humanité Dimanche » verra néanmoins sa présence soumise à l’approbation de l’assemblée générale, tandis qu’une demande de relecture de l’article sera finalement abandonnée.

« C’est la dictature, la répression permanente. Macron veut nous faire taire », commente Jacques, retraité. Mais pas de quoi les décourager de lutter. Sur son gilet jaune, où elle a dessiné « une croix de Lorraine parce qu’elle est lorraine », Frede a écrit le nom de chaque ville où elle a manifesté. Le 5 janvier, Épinal devait rejoindre sur la liste Metz, Nancy ou encore Paris. Les autres gilets jaunes présents expriment la même détermination. René assure ne pas avoir constaté de baisse de la mobilisation, tout juste « un tassement » pendant les fêtes. À l’instar de ce retraité de l’éducation nationale, tous s’attendent à ce que les manifestations reprennent de plus belle courant janvier. « Les sans-dents sont devenus des sans-culottes », lâche tout sourires une retraitée qui répond au surnom de Banou.

Et pour cause. Ici comme ailleurs en France, les gilets jaunes estiment ne pas avoir obtenu gain de cause. Les mesures annoncées par Emmanuel Macron sont jugées « très loin du compte » par ces retraités, ces salariés ou ces privés d’emploi unis par les fins de mois « impossibles ou difficiles à boucler ». « Macron nous a lâché des cacahuètes », balance René. Nicolas, la trentaine, acquiesce. Ce salarié de la grande distribution, qui gagne 1 184 euros par mois, s’est rendu à la CAF pour calculer le montant de sa prime d’activité. « On m’a dit qu’elle allait augmenter de 104 euros mais qu’en conséquence mon APL allait baisser de 250 euros », raconte-t-il, encore abasourdi par une telle « absurdité ». « Non, décidément, le compte n’y est pas », assure aussi Jacques. Entre CSG et taxes sur la consommation, le retraité, qui estime avoir perdu environ 200 euros par mois, s’inquiète plus pour « l’avenir des enfants et des petits-enfants » que pour le sien. Une peur qui se double d’un sentiment d’injustice. À Commercy aussi, la suppression de l’ISF ne passe pas.

« Macron démission »

La seule prononciation du nom du chef de l’État suffit à mettre en colère un autre retraité de l’éducation nationale, également prénommé René. « Macron démission, Macron démission… » scande-t-il sous le regard approbateur d’autres gilets jaunes. Comme eux, il ne digère pas d’« avoir été traité de foule haineuse » par le locataire de l’Élysée lors de son allocution télévisée du 31 décembre. Pour beaucoup, le président et son gouvernement ont perdu toute légitimité à gouverner. Banou ne voit qu’« une solution, qu’ils dégagent tous ».

La « consultation nationale » annoncée par Emmanuel Macron censée mettre fin à la crise ne suscite que méfiance. « Les consultations, on connaît. À Bure, le projet d’enfouissement des déchets nucléaires a fait l’objet d’un débat public qui n’a rien changé. Tu peux bien y dire ce que tu veux. Au final, c’est le gouvernement qui décide », explique Guy, retraité. Les gilets jaunes n’ont « pas confiance » non plus dans les municipalités pour recueillir l’avis de la population, craignant qu’il soit là encore « dénaturé » ou « récupéré ». Aussi, à Commercy, ils ont décidé de « prendre les choses en main ». À l’entrée de leur cabane, une pancarte invite chacun à faire part de ses revendications. Des porte-à-porte sont aussi organisés. Les doléances sont précieusement recueillies sur des carnets à souches numérotées et autocopiantes. « Comme ça, quand tu donnes ton avis, tu repars avec un double et, grâce au numéro, tu peux le retrouver plus tard pour le compléter si besoin », explique René.

Les gilets jaunes de Commercy sont de fervents partisans de la démocratie directe. Chaque action, chaque communiqué, chaque proposition ou revendication est soumise au vote lors de l’assemblée générale quotidienne. « Nous sommes tous à égalité. Chacun compte pour un. Ici, pas de chef », explique Guy. À l’inverse, la démocratie représentative suscite la défiance. « Ceux qui sont élus ont tôt fait de s’arroger du pouvoir sur les autres », poursuit-il. Néanmoins, beaucoup concèdent la difficulté de fonctionner en permanence en assemblée générale et de la nécessité de se doter de délégués. « Il faut bien en passer par là », explique Choco, retraité qui se remémore son expérience de militant syndical dans le bâtiment.

Des délégués révocables à tout instant

Jean-Philippe, retraité de la tréfilerie anciennement Arcelor, se rappelle les délégués CGT de l’entreprise : « Les gars avaient du répondant. Ils savaient tenir tête au patron. » À Commercy, les gilets jaunes désignent des délégués si besoin. Mais leur rôle est uniquement de « mettre en œuvre les décisions ». Surtout, ils peuvent être révoqués à tout instant.

Le 30 décembre, pour défendre leur conception de la démocratie, les gilets jaunes ont lancé depuis leur cabane un appel à leurs homologues partout en France et plus largement à ceux qui ont « la rage au ventre ». Ils invitent à créer « des assemblées démocratiques dans un maximum d’endroits » et à ouvrir des cahiers de revendications. Cette démarche est, selon eux, le moyen de « ne se laisser confisquer la parole par personne ». Ils appellent aussi à refuser les représentants autoproclamés et l’idée de présenter des listes aux prochaines élections. « Si on fait cela, de marchandage en concession, on va se faire bouffer par le système », explique Pierre, travailleur précaire de 27 ans. L’exemple d’Édouard Martin, ex-syndicaliste CFDT d’Arcelor à Florange (Moselle), devenu eurodéputé PS, est souvent cité. À l’instar de Banou, qui l’accuse d’avoir « craché sur la tombe de Jaurès », les plus sévères estiment qu’il a trahi son camp. Ceux qui ne remettent pas en cause la sincérité de sa démarche jugent qu’elle « n’a rien changé ».

Le RIC, entre intérêt et scepticisme

Le référendum d’initiative citoyenne (RIC), en faveur duquel ont fleuri les pancartes ces dernières semaines dans les manifestations de gilets jaunes, suscite à la fois intérêt et scepticisme. Intérêt car, comme l’explique René, « ce peut être un moyen pour le peuple de décider directement sans passer par des élus ». Scepticisme car « Macron va chercher à le dénaturer pour protéger son pouvoir », poursuit-il. Pierre s’inquiète que « le RIC conforte au final la démocratie représentative » en cantonnant le peuple à « un rôle d’arbitre ».

Dans leur appel du 30 décembre, les gilets jaunes de Commercy proposent aussi d’organiser « une grande réunion nationale » des assemblées démocratiques locales. Composée de délégués venus de toute la France, cette « assemblée des assemblées » permettrait de mettre en commun les cahiers de revendications, de débattre des suites du mouvement et de « décider d’un mode d’organisation collectif, authentiquement démocratique ». Selon Claude, un fonctionnaire des finances publiques et ancien syndicaliste, une quinzaine de collectifs locaux de gilets jaunes des villes de Saint-Nazaire, Toulouse ou encore Nantes auraient déjà donné leur feu vert et assuré de leur présence le 26 janvier prochain, à Commercy. « S’organiser est le seul moyen d’éviter la récupération et d’assurer l’existence du mouvement dans la durée », plaide Claude. Durer ? « Tant que c’est nécessaire », jure Frede, qui imagine déjà la cabane en été.

Pierre-Henri Lab

gilets jaunes

Publié le 12/01/2019

Lettre Jaune #15 - 2019, année jaune !

« Nous approchons de la fin. Depuis plusieurs mois, nous menons bataille sur le terrain, ensemble, pour bloquer les tentatives suicidaires de ceux d’en haut. Nos vies, celles de nos enfants, et de nos petits-enfants sont sur un fil. »

paru dans lundimatin#173, (site lundi.am)

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes de mystérieuses Lettres Jaunes sont diffusées sur les ronds-points et les réseaux sociaux. Nous publions ici cette 15e missive qui aborde, avec toujours autant de justesse et de poésie, l’imminence de la fin de ce monde et la responsabilité qui nous incombe.

Chers Gilets jaunes, Chers hommes et femmes d’en bas,

Nous approchons d’un moment critique. Nous approchons d’un moment historique. Nous approchons d’un basculement de l’histoire. Nous approchons de la fin. Depuis plusieurs mois, nous menons bataille sur le terrain, ensemble, pour bloquer les tentatives suicidaires de ceux d’en haut. Nos vies, celles de nos enfants, et de nos petits-enfants sont sur un fil. Ne jouons pas aux équilibristes en mesurant les avantages ou les inconvénients de telle ou telle mesure constitutionnelle qui pourrait nous redonner, dit-on, des marges de manœuvres. Qu’on se le dise nous n’avons plus la main.

Nous n’avons plus la possibilité de définir à notre manière nos formes de vies. Qu’il s’agisse de comment travailler, de comment éduquer ses enfants, de comment manger, de comment produire, de comment s’habiller, de comment festoyer, de comment se regarder, de comment lutter, de comment partager, de comment s’embrasser, se rencontrer, de comment s’aimer ? Toute la vie est aspirée et dévorée par la machinerie d’en haut qui n’a cure de nos plaintes, de notre légalité, et de nos bons sentiments. Ceux d’en haut sont déjà des machines, et une machine, mes amis, ne sent pas, ne pense pas, elle calcule.

Chers Gilets jaunes, Chers hommes et femmes d’en bas,

En 2019, notre sol vivant, notre sol réel, à savoir tout ce qui nous entoure, la beauté et la richesse de nos paysages, la fraîcheur du bon matin, les odeurs de jasmin ou de lilas qui emplissent l’air des rues, les angoisses de la nuit noire, les brins de soleil caressant nos visages matinaux, et aussi le rire de nos enfants dans les jardins de l’innocence, tout cela se détruit, et disparaît dans les vagues monstrueuses de la bétonisation à outrance. Mais qu’on se le dise, mes amis, il n’y a pas de paix verte, de Greenpeace à l’horizon ! Ni même de taxe carbone ! Ni même d’écologie responsable ! Et encore moins de grenelle de l’environnement, ou de Cop 21, 22, 23 ! Tout cela n’est qu’un coup de pinceau vert sur l’immondice qui nous attend !

Alors Macron, et sa troupe d’en haut, auront beau nous souhaiter leurs meilleurs vœux. Ce n’est pas eux qui souffrent de la fin du mois, ni eux qui désespèrent de la fin du monde. Non, eux désespèrent du manque de croissance ; eux s’inquiètent seulement du manque d’adaptation de la France d’en bas aux impératifs marchands d’en haut. Aujourd’hui, notre lutte d’en bas est un combat total, et sans doute le dernier. Un combat contre l’extinction programmée de l’espèce humaine. Alors, il est temps que nous engagions une vraie organisation sociale dont la base sera locale pour s’élever à l’échelle mondiale. Les problèmes d’un congolais, d’un thaïlandais, ou d’un brésilien d’en bas sont aussi nos problèmes.

Tandis qu’à l’approche des soldes, on nous encouragera certainement à dévaliser les rayons des centres-commerciaux pour apaiser nos frustrations, imaginons-nous un vietnamien de 20 ans, délocalisé de sa terre natale où vit sa famille depuis des générations, se rendant à 6h du matin, seul, dans un champ de coton, ou dans d’immenses blocs métalliques froids, pour produire un vêtement de malheur ! Imaginons-nous la même entreprise se félicitant des bons résultats trimestriels ! Imaginons-nous maintenant, nous européens, quémander un crédit à la consommation pour enfin acheter ce fameux vêtement, ce fameux smartphone, ce fameux objet ! Imaginons-nous l’immonde ? Imaginons-nous le monde dans lequel nous vivons ? Le visage, le reflet de nos misères quotidiennes. Ce monde, notre monde. Celui que nous rendons insupportable, détestable, irrespirable, invivable au point de nous réfugier dans nos citadelles d’écrans, dans nos illusions, dans nos dénis…

Au contraire, imaginons dans nos immeubles, dans nos quartiers, dans nos villages, établir d’autres manières de produire, de consommer. Imaginons-nous une machine à laver par immeuble ? Imaginons-nous matin pêcheur, l’après-midi au soin des enfants, et le soir à préparer la fête du coin, ou le match de foot du lendemain ? Imaginons-nous conserver nos denrées dans les bocaux de grand-mères d’hiver, et dans des lieux de partageux ? Imaginons-nous briser la propriété privée qui nous enserre, qui nous chasse, qui nous isole, qui nous expulse ? Imaginons-nous la femme enceinte de 25 ans dont les besoins ne sont pas ceux de l’homme robuste de 35 ans ? Imaginons-nous un gardien de nuit travailler 40h dans le froid glacial, et imaginons-nous un banquier travailler autant dans un bureau climatisé, avec tasse de café et entremets ? Imaginons-nous ces deux tristesses réelles ? Alors imaginons-nous une inégalité réelle, et non cette égalité abstraite, celle d’un travail abstrait, celle où le travail n’est plus considéré à partir des besoins réels et vitaux, mais en vue de besoins fictifs et imaginaires ? Imaginons-nous alors un travail réel, un travail sensé ? Imaginons-nous enfin un visage humain ?

Chers Gilets jaunes, Chers hommes et femmes d’en bas,

Cette année, notre destin est encore entre nos mains. Saisissons notre chance, soulevons les questions qui nous tourmentent, et produisons des réponses radicales et réelles en dehors de tout artifice institutionnel. Notre monde se meurt, notre monde s’effondre, la vie humaine s’éteint. Nous avons rallumé une étincelle d’espoir ! Alors, enflammons nos villages, enflammons nos villes, enflammons la France, enflammons l’Europe, enflammons le Monde ! Que nos étincelles de révoltes jaunes se transforment en brasier créateur ! Que la destruction du quotidien se transforme en vitalité du lendemain !

Bonne année Jaune ! A nous !

Recette pour le repas de fin d’année :

1 – Pendant 40 ans, faites disparaître 60 % des animaux sauvages sur Terre.
2 – Mélangez 10 tonnes de plastique produites chaque seconde dans le monde.
3 – Ajoutez-y 237.000.000.000.000 de dollars, l’équivalent de la dette mondiale dans le monde.
4 – Saupoudrez le tout d’un yaourt ayant parcouru 9000km avant d’atterrir dans nos assiettes.
5 – Vous obtiendrez la destruction de l’humanité. Cette recette est illimitée. Elle procurera à ses invités un décès sur 6 dans le monde en raison de la pollution industrielle. Une dose de mortalité 15 fois plus importante que les guerre

Publié le 10/01/2019

Gilets jaunes. Macron ou la tactique du judoka

Cédric Clérin (site humanité.fr)

La nouvelle stratégie du président ? Utiliser la force de son adversaire pour le renverser. à savoir s’appuyer sur les aspirations démocratiques des gilets jaunes pour tenter de faire passer sa réforme institutionnelle et se refaire une virginité. Un jeu (très) dangereux.

Emmanuel Macron va-t-il enfiler un gilet jaune ? « Le mouvement des gilets jaunes est une chance » serait devenu le refrain à la mode dans les couloirs de l’Élysée. Confronté à une crise politique majeure mettant en cause jusqu’à sa légitimité, le président s’oriente vers une stratégie de judoka : utiliser la force de son adversaire pour le renverser. Les macronistes tentent donc désormais d’expliquer que le mouvement des gilets jaunes serait en réalité une résurgence de la campagne 2017 d’En marche ! Pour casser l’image d’un candidat banquier hors-sol, les soutiens d’Emmanuel Macron avaient alors réalisé une « grande marche », campagne de recueil de paroles citoyennes qui se voulait totalement novatrice. En réalité un porte-à-porte aux dimensions assez limitées (25 000 questionnaires remplis). Cette démarche initiale serait en résonance avec le mouvement actuel. « Cette crise aura réinventé notre façon d’exercer le pouvoir en révélant une aspiration très forte des Français à participer au débat politique », affirme ainsi Hugues Renson, vice-président macroniste de l’Assemblée nationale. Macron meilleur ambassadeur des gilets jaunes ? La ficelle est un peu grosse. Reste que le chef de l’État a besoin de retrouver une légitimité que lui contestent désormais de très nombreux Français : un sur deux demande sa démission, selon un sondage publié début décembre (Yougov). Comment reprendre la main sans changer d’orientation politique, tout en donnant l’impression d’avoir entendu le peuple ?

détourner le Référendum

Le président a dans l’idée de profiter de la crise pour imposer sa réforme des institutions. Les Français critiquent leurs élus déconnectés du peuple ? On va en réduire le nombre (réduction d’un tiers des parlementaires). Ils veulent plus de démocratie ? On va introduire une dose minime de proportionnelle (15 %). Ils veulent pouvoir proposer une loi ? Acceptons le référendum d’initiative citoyenne avec un nombre de signataires suffisamment grand pour qu’il soit très difficile d’en organiser un. Voilà en substance la supercherie qu’Emmanuel Macron s’apprête à proposer aux Français.

Avant cette sortie de crise, le président espère que le mouvement aura quitté les ronds-points, et même qu’il pourra lui profiter électoralement. La répression violente sert à dissuader la masse des mécontents de se rejoindre dans les rues et donc de donner force au mouvement. On recense ainsi une quarantaine de blessés graves dus au zèle des « forces de l’ordre » depuis six semaines. Main arrachée, fracture de la mâchoire, perte d’un œil ou encore perte d’audition figurent au triste bilan d’une répression aveugle, sans distinction d’âge (victimes de 15 ans…). Le gouvernement a d’ailleurs commandé 1 280 fusils lanceurs de balles de défense en caoutchouc de 40 millimètres, ainsi que 450 fusils automatiques du même calibre capables de tirer plusieurs balles en même temps. La sévérité des condamnations judiciaires (voir p. 18) complétant un dispositif répressif assez inédit.

Pendant que la rue se fait de plus en plus dangereuse, la majorité incite les manifestants à se structurer politiquement. « Puisque chaque jour on nous dit : “Voilà les nouvelles propositions”, eh bien qu’ils s’organisent, qu’ils fassent une plateforme de propositions et qu’ils aillent aux élections », a ainsi déclaré le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, le 16 décembre dernier. Quelques jours plus tôt, un sondage indiquait qu’une liste « gilets jaunes » aux élections européennes pourrait atteindre 12 %, en prenant largement sur le RN d’un côté et la France insoumise de l’autre. Les deux principaux opposants à Macron et soutiens ouverts du mouvement des gilets jaunes…

bien loin des aspirations profondes

Des calculs qui semblent cependant bien loin des aspirations profondes exprimées dans ce mouvement. Les annonces sur le pouvoir d’achat du président n’ont trompé personne et n’ont pas calmé grand monde avec le tour de passe-passe des 10 milliards pris d’une main pour les rendre de l’autre. Plus fondamentalement, les gilets jaunes expriment le ras-le-bol d’un peuple pour des politiques successives qui ne répondent jamais aux besoins sociaux et n’écoutent jamais les revendications populaires. Ni la réforme constitutionnelle envisagée par le président, ni les mesures prétendument sociales mises sur la table ne répondent à l’enjeu. Le livre programme du candidat Macron s’appelait « Révolution ». C’est peut-être ça qu’attendent les Français.

cédric clérin

Publié le 09/01/2019

 

La meute populaire : du mépris à l’extermination

« Trop abêtie par l’alcool et naturellement grossière, la masse insurgée ne saurait saisir ni les raisons, ni les enjeux de sa propre insurrection. »

paru dans lundimatin#172, (site lundi.am)

Comment, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les écrivains décrivaient-ils le peuple insurgé ? Comme des ivrognes et des bêtes, avec mépris et dégoût. Relire aujourd’hui les déclarations de Flaubert, Feydeau ou Goncourt à propos des communards et autres pauvres qui se soulèvent permet de mettre en perspective tant de déclarations d’éditocrates.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le bourgeois philistin subissait les foudres des génies littéraires du moment. Flaubert demeure sans doute la figure la plus représentative de cet antagonisme : sa fureur contre la bêtise bourgeoise, qui se retrouve aussi bien dans sa correspondance que dans ses œuvres – la figure d’Homais dans Madame Bovary, le Dictionnaire des idées reçues et Bouvard et Pécuchet – avait quelque chose d’obsessionnel. Mais cette condamnation, chez Flaubert comme chez ses contemporains, avait précisément des racines strictement esthétiques : l’incapacité indécrottable du bourgeois à saisir la valeur de leurs œuvres. La haine de la bourgeoisie s’arrête là : on cherchera en vain une critique d’ordre politique ou une désapprobation directe de l’exploitation des classes laborieuses par les possédants. « En effet, les écrivains considèrent que les forces sociales qui remettent en cause la société bourgeoise sont encore plus dangereuses que les bourgeois » [1].

Hormis quelques exceptions de taille, comme Léon Bloy, qui n’a cessé de mettre sa plume furibonde au service des plus pauvres, nul des beaux esprits de ce temps n’échappe entièrement à ce constat. Ni le Hugo des Misérables – « barbares », « sauvages », « nomades », voilà le lexique employé par le grand socialiste pour désigner le peuple [2] – ni Zola, dont la méthode pour « défendre » et promouvoir les intérêts de la classe ouvrière consistait principalement à l’humilier dans ses romans. La haine artiste du bourgeois procède donc avant tout d’un sentiment aristocratique de soi plutôt que d’une empathie à l’égard des exploités que fabrique l’émergence de la société industrielle.

Le peuple est bien plutôt l’objet d’un mépris et d’un dégoût ostensiblement affichés. La stupidité et les vices populaires sont d’ailleurs ce qui justifie la nécessité d’un pouvoir autoritaire et coercitif. Le peuple, cette « canaille » (E. de Goncourt), est « une éternelle race d’esclaves qui ne peut vivre sans bât et sans joug » (Leconte de Lisle). Aux mesures de prévention sanitaire s’ajoute une autre justification du maintien du peuple dans l’ignorance et l’exploitation. C’est que le peuple remplit une fonction utile à l’existence même de l’art et des artistes. Tout comme l’esclavage antique permettait à l’aristocratie athénienne de consacrer du temps à l’observation de la voûte céleste, la masse laborieuse de l’ère industrielle est là pour assurer les tâches nécessaires à la production cependant que, selon les mots de Renan, « quelques-uns remplissent pour elle les hautes fonctions de la vie » [3].

Si le naturalisme littéraire introduit la thématique et le parler populaires dans ses œuvres, sa motivation ne doit rien à l’éventuelle bienveillance qu’il pourrait nourrir à l’endroit d’un type humain jusque-là négligé par les littérateurs : comme l’affirme à plusieurs reprises E. de Goncourt, l’intérêt est purement documentaire et procède d’une curiosité pour l’exotisme et l’altérité radicale d’une population qui relève d’une sorte de sous-humanité [
4]. L’abêtissement, l’énormité des vices, les basses jouissances qu’induit la pauvreté extrême sont avant tout des motifs aptes à susciter et entretenir la curiosité du lecteur. Ce qui intéresse les écrivains de la fin du Second Empire, c’est l’hétérogénéité absolue de l’ouvrier des bas-fonds, assimilé à un sauvage, et nullement la possibilité d’une quelconque émancipation que pourrait favoriser les descriptions littéraires de sa condition miséreuse.

Cette littérature a suscité une atmosphère d’épouvante dans le monde bourgeois, atmosphère dans laquelle le pouvoir a puisé les justifications du maintien d’un cadre autoritaire strict afin d’empêcher la contagion des vices populaires à l’ensemble du corps social ou les explosions de violences sauvages dont cette « race » était porteuse. C’est cette atmosphère qui s’est concrétisée en actes lors d’un épisode, devenu mythique, de l’histoire européenne.

La Commune de Paris, de mars à mai 1871, débouche sur une répression sanglante : « 30 000 hommes, femmes et enfants sont exécutés […] en moins de huit jours par les forces de l’ordre » [5]. Le livre de Lidsky montre que ce massacre est l’aboutissement paroxystique d’une certaine vision de la nature du peuple partagée par tous les « honnêtes gens », qui se retrouve dans les commentaires de l’événement émis au jour le jour par les publicistes et écrivains de l’époque. Ces écrits révèlent le fossé idéologique et sociologique séparant la bourgeoisie intellectuelle et la classe ouvrière, la relégation de la condition populaire à une sorte d’état primitif, et l’image de barbarie à laquelle elle est associée. L’anthropologie pessimiste, dont la philosophie politique de Hobbes fournit la version moderne, a construit une catégorie repoussoir emblématique visant à illustrer ses présupposés et à maintenir un sentiment de peur, en vue de légitimer une domination contraignante capable de préserver la société du danger que représenterait une licence accordée aux exploités et aux démunis. La perpétuation, de nos jours, de l’anthropologie pessimiste montre que cette stigmatisation du peuple n’a pas disparue et explique dans une large mesure l’inhibition sociale et morale de la violence insurrectionnelle et la condamnation de toute perspective révolutionnaire. Elle montre aussi que la vision péjorative du peuple entretenue par la domination peut aller jusqu’à l’éradication lorsqu’elle se sent vraiment menacée.

L’anthropologie pessimiste se caractérise par son biologisme. Elle situe la violence et les vices humains – et plus précisément populaires – du côté de la nature : « L’ouvrier socialiste ivrogne, pervers et agitateur est présent dans presque toutes les œuvres. Une fois encore, on se trouve non devant un type social mais devant un type caractériel qui relève de la pathologie. Il s’agit d’un individu qui est né fainéant, noceur, lâche, égoïste, sournois, nuisible parce que pervertisseur » [6]. La « pathologie » dont il est question est comme un affleurement à la surface du fond naturel de l’individu qui serait censé le caractériser, faute du fragile vernis culturel dont l’homme socialisé est habituellement recouvert. C’est une sorte de raté du processus de civilisation.

Le peuple est donc la métonymie de l’humain tel que le conçoit l’anthropologie pessimiste – l’humain à l’état de nature, mais tel que ses caractères font retour ou se perpétuent au sein même de la condition civilisée. Vicieux par essence, quelle que soit sa conduite, il ne peut être mû que par de basses inclinations. L’envie jouera ici le rôle de la cause efficiente. Ce qui surgit et se répand en ces journées sanglantes, c’est le fonds primitif de la créature biblique pécheresse : « L’origine de la Commune remonte en effet au temps de la Genèse, elle date du jour où Caïn a tué son frère. C’est l’envie qui est derrière toutes ces revendications bégayées par des paresseux auxquels leur outil fait honte, et qui en haine du travail préfèrent les chances du combat à la sécurité du travail quotidien » [7]. – On sait qu’en matière d’envie, l’auteur de cette phrase, Maxime du Camp, pouvait se targuer d’une expertise certaine, lui dont l’œuvre apparaissait tellement médiocre auprès de celle de son grand ami Flaubert… Tout se jouera donc entre le triomphe de l’anarchie des plus vils instincts ou le maintien de l’ordre civilisationnel. Dans l’esprit des gens de plume et des détenteurs de la parole, l’enjeu de la Commune n’est en rien politique, il est d’ordre moral et relève « d’une lutte manichéenne du Bien contre le Mal » [8].

Trop abêtie par l’alcool et naturellement grossière, la masse insurgée ne saurait saisir ni les raisons, ni les enjeux de sa propre insurrection. Conformément à la pétition de principe hobbesienne, la disparition momentanée des contraintes sociales ne font que laisser libre cours au déferlement aveugle des instincts les plus détestables que l’ordre civil habituel ne parvient qu’à ensommeiller. L’événement est l’occasion, pour les intellectuels également, d’abandonner toute retenue et de livrer sans fard leurs poncifs haineux. Du Camp, encore lui : « Brutes obtuses ne comprenant rien, sinon qu’ils ont bonne paye, beaucoup de vin et trop d’eau-de-vie », « Ils recherchaient le plaisir grossier, le trouvaient sans peine, ajoutaient leur dépravation particulière à la dépravation générale et se tenaient pour satisfaits » [9]. Et le bon Feydeau : « L’effronterie de ces coquins n’avait d’égales que leur bêtise et leur scélératesse […]. Cela puait le vin, la crasse, le jus de pipe, bien autre chose encore, et je ne sais quelle bestiale vanité » [10]. Les femmes n’étaient pas en reste et ne pouvaient se prévaloir de davantage de lumières. Catulle Mendès : « Quelle est donc la fureur qui emporte ces furies ? Savent-elles ce qu’elles font, comprennent-elles pourquoi elles meurent ? » [11].

Le soulèvement de 1871 n’aurait pu être interprété autrement qu’à l’aune de ces présupposés. Ce fut l’un des épisodes les plus représentatifs de ce refoulement de la dimension politique de la violence populaire. Lorsque la populace s’ébroue, cela ne peut procéder que de basses motivations. La Commune de Paris « n’est donc ni une lutte politique, ni une révolution sociale. C’est l’œuvre d’un petit groupe de brigands, de barbares ayant préparé leur coup depuis longtemps, qui ont profité de la surexcitation de la population parisienne provoquée par le siège et la défaite pour s’emparer de la ville et la livrer à l’anarchie. Cette vision “apolitique” des brigands et des bêtes fauves, élaborée dès les premiers jours, a pris sa forme définitive à la fin de la Commune » [12].

L’ouvrage de Lidsky est une aide précieuse pour comprendre comment l’inhibition de la contre-violence sociale et sa condamnation morale ont, dès l’origine, trouvé dans la classe populaire une catégorie anthropologique apte à incarner les phantasmes et les peurs dont elles avaient besoin pour assurer leur emprise sur les esprits et devenir ainsi les éléments de légitimation décisifs d’un Etat de droit présenté comme opposé à la violence bestiale.

Un lien peut alors s’établir entre la fonction idéologique qui était dévolue à la classe ouvrière et les discours tenus aujourd’hui sur d’autres types de populations à qui l’on fait tenir un rôle similaire. Toutefois, un changement s’est opéré de nos jours : le mépris à l’égard du peuple pouvait, à la fin du XIXe siècle, s’étaler en toute bonne foi dans la mesure où il ne devait pas s’articuler à la valorisation ininterrompue des droits politiques des citoyens et de leur contribution active au fonctionnement du système représentatif. La mésestime dans laquelle était tenu le peuple s’accompagnait tout logiquement d’une condamnation du suffrage universel et d’une « haine de la démocratie » (Rancière) qui n’avait nullement à emprunter nos propres détours. Les mêmes qui ont fustigé l’ivrognerie et la brutalité des Communards ne laissent pas, avec conséquence, d’exprimer la révulsion que leur inspire les prétentions démocratiques du régime institué par Thiers aux lendemains de la défaite face à la Prusse et de la répression meurtrière de la guerre civile. Feydeau : « La prétention saugrenue de donner les mêmes droits politiques aux hommes les plus intelligents, les plus instruits d’une nation, et aux brutes qui ne sont bonnes qu’à se soûler ! ». Flaubert : « Le premier remède serait d’en finir avec le suffrage universel, la honte de l’esprit humain ». E. de Goncourt : « Quelle imprévoyance, quel ganachisme ! La société se meurt du suffrage universel. C’est de l’aveu de tous, l’instrument fatal de sa ruine prochaine. Par lui, l’ignorance de la vile multitude gouverne » [13].

Il semble bien que notre époque, si experte en duplicité, ait trouvé le moyen d’en finir avec la souveraineté populaire tout en chantant les louanges de la démocratie, des « initiatives citoyennes », et des urnes consciencieusement remplies.

Cédric Cagnat

[1] P. Lidsky, Les écrivains contre la Commune, Paris, La Découverte, 1999, (1re éd. 1970), p. 21.

[2Ibid.,p.24.

[3Ibid.,p.32.

[4Ibid.,pp.22-23.

[5Ibid.,p. 7.

[6Ibid.,p. 103.

[7Ibid.,p.48.

[8Ibid., p. 48.

[9Ibid., p. 61.

[10Ibid., p.62.

[11Ibid., p. 64.

[12Ibid., p. 46.

[13Ibid., p. 84.

 

Publié le 07/01/2019

Les femmes gilets jaunes haussent le ton

 Par Mathilde Goanec (sitemediapart.fr)

Quelques heures après l'acte 8, les femmes “gilets jaunes” ont à nouveau défilé, dimanche 6 janvier, un peu partout en France, pour protester contre les violences policières et marquer leur place dans le mouvement. Mais aussi car elles sont « des travailleuses, moins bien payées que les hommes ». 

 «T’as vu, ils sont sans casques aujourd’hui. » « Forcément, ils se disent qu’avec des femmes, ça va être plus cool. » Quelques heures après une grosse journée de mobilisation un peu partout en France, les femmes gilets jaunes sont descendues à nouveau dans la rue, pour défiler dans la capitale et dans un certain nombre de villes de France, dimanche 6 janvier.

À Paris, des hommes, tee-shirt blanc par-dessus le manteau, assurent une forme de service d’ordre, sur le bord de la chaussée. Mais ce sont bien les femmes qui tiennent la vedette, certaines coiffées d’un bonnet phrygien ou enroulées dans le drapeau français, d’autres ayant accroché au dos de leur gilet des images de manifestants ensanglantés. Car la journée est également placée sous le signe des violences policières.

Christine, comme beaucoup d’autres dans ce cortège d’à peu près 300 personnes, porte autour du cou un écriteau : « Je suis ta femme ». Elle explique vouloir s'adresser aux policiers : « Je suis ta femme, ta cousine, ta mère, ta sœur et donc quand tu frappes, pense à moi. Depuis le début, on voit beaucoup de violences, beaucoup d’hommes se battre, on veut dire aujourd’hui que les femmes sont là aussi, qu’elles sont gilets jaunes et comptent bien le rester. »  

Volonté de démonstration pacifiste, qui a démarré par un rendez-vous annoncé sur les réseaux sociaux une heure avant seulement. Place de la Bastille, les gilets jaunes ont chanté une vigoureuse Marseillaise, lancé quelques chants révolutionnaires, des ballons jaunes à la main. Puis la marche a démarré, sans que personne ne sache vraiment où aller. Arrêt une heure plus tard place de la République, bifurcation devant un barrage de CRS dans une rue adjacente, le cortège est alors coupé en deux. Certaines en profitent pour crier : « CRS tout nus, on veut des calendriers ! », quand d’autres tentent la négociation pour passer. Un homme du service d’ordre crie assez sévèrement de rebrousser chemin, craignant un effet de “nasse”. « Oui, enfin tu peux nous le dire gentiment quand même », s’insurge une manifestante.

D’autant plus que pour forcer le barrage des CRS, qui finalement reculent, et courir vers le boulevard Magenta, les femmes gilets jaunes n’ont pas besoin des hommes. « On l’a fait, c’était beau ! », s’enthousiasme Isabelle. Venue samedi de Limoges, restée à Paris pour la manifestation du jour, cette fonctionnaire hospitalière l’avoue bien volontiers : elle ne peut plus « vraiment se passer » du mouvement. « Tous les week-ends, je suis crevée, ce soir je vais encore faire 500 km en bus pour rentrer chez moi, mais c’est trop fort ce que je vis depuis sept semaines, j’arrive pas à lâcher. » Elle pouffe : « Et puis il suffit que Castaner parle pour qu’on reparte illico pour un tour… »

Entrée dans la danse pour protester contre la hausse des taxes sur les carburants, elle n’en peut plus des « mensonges ». « Dans mon hôpital, on nous dit qu’il n’y a plus d’argent et au moment de faire les budgets, on crée des postes de cadres et on supprime des postes d’aides soignantes ou d’infirmières, le cœur du métier ! Autre exemple, l’an dernier, ma fille s’est retrouvée face à Parcours Sup, la galère pendant des mois, tout ça parce qu’on n’ose pas dire qu’il n’y a plus assez de places en fac pour tout le monde… » Une manifestation de femmes, pour quoi faire, alors qu’elle prend part tous les samedis au mouvement des gilets jaunes, à Limoges ou Paris ? « Homme, femme, ce n'est pas très important, je crois que c’est surtout une manière de marquer les esprits. Mais c’est vrai que ce mouvement est dur, viriliste même, alors même que nous sommes très nombreuses à y être impliquées. »

Certaines arborent des ventres gonflés, un ballon jaune planqué sous le pull. « Un photographe y a cru ! », s’amuse un groupe d’amies. L’appel Facebook à l’origine de cette mobilisation avait annoncé la couleur : « Nous voulons montrer que nous sommes la mère patrie, en colère, et que nous avons peur pour l’avenir de nos enfants ! » Plus loin, l’appel précisait : « Nous restons complémentaires et solidaires aux hommes, ce n est pas une lutte féministe mais féminine. » De quoi agacer certaines militantes, un peu refroidies par l’imagerie maternelle, réticentes à surjouer la féminité et la douceur face aux CRS et au gouvernement. 

Michèle ne porte pas de gilet, elle le garde enroulé autour du bras. « Je ne suis pas d’accord avec tout, confirme cette féministe de la première heure, très impliquée auprès de la maison des femmes de Saint-Denis. Chanter la Marseillaise, c’est impossible. Mais je sens qu’il faut être là. Je lutte contre les violences faites aux femmes depuis toujours, et ces femmes qui marchent devant moi, beaucoup sont précaires, elles vivent ça au quotidien. » Ce qui n’empêche pas les désaccords et les discussions, sur le drapeau français, « impérialiste », le rapport à la politique ou aux syndicats. La veille, déjà, Michèle en a fait l’expérience : « On parle, les gens échangent, c’est ça qui est important. »

En fauteuil roulant (elles sont plusieurs dans son cas ce dimanche), Cindy s’est déplacée pour protester notamment contre l’oubli des personnes handicapées par le gouvernement : « Il n’y a rien pour nous, explique cette habitante du 19e. Quand on est handicapé, on est pauvre, on a du mal à se loger pour ceux qui peuvent vivre en appartement, et il n’y a pas assez de personnel pour s’occuper de nous dans les foyers. » Défilant pour la première fois, Cindy a convaincu Marie-Thérèse et Isabelle, ses amies de l’association « Les Couleurs de pont de Flandre », de l’accompagner. « On s’est dit que ce serait plus calme dans un mouvement de femmes et que Macron n’allait pas quand même taper sur tout le monde tout le temps. »

Ces femmes ont néanmoins déambulé sous grosse escorte policière pendant quelques heures dans l’est de la capitale. L’acte 8 « bis » a rassemblé également des centaines de femmes à Saint-Nazaire, Dieppe, Sens, Nîmes... ainsi que dans des bastions du mouvement, comme Toulouse, Montceau-les-Mines ou Dijon, dans le calme. Gwen, coiffeuse, 25 ans, ne peut jamais manifester le samedi, mais a déjà participé à trois actions avec les gilets jaunes en Seine-et-Marne, où elle vit : opération parking gratuit pour les familles voulant aller chez Disney, blocage de la raffinerie Total de Mitry-Mory et collecte alimentaire pour des associations caritatives.

Elle ne serait pas contre d’autres actions contre ces « multinationales qui ne payent pas leurs impôts en France ».  « Nous sommes des femmes, mais aussi des travailleuses, moins bien payées que les hommes, rappelle la jeune femme. Nous voulons montrer que nous sommes des citoyennes, pas juste bonnes à faire le ménage à la maison ou à s’occuper des enfants. » À 25 ans, en CDI, mais gagnant moins de 1 300 euros par mois, Gwen vit encore chez ses parents. Gilet jaune, pour encore longtemps.

Publié le 06/01/2019

« Si vous n’y allez pas, vous n’êtes pas des hommes ! » : enquête sur la mort de Quentin, jeune technicien cordiste

par Franck Dépretz (site bastamag.net)

Ils étaient tous débutants, intérimaires et à peine formés. Ils devaient détacher d’énormes blocs de résidus de céréales dans des silos mal aérés et obscurs de l’agro-industrie, au sein desquels ces cordistes descendaient en rappel. L’un d’eux n’est jamais remonté : Quentin Zaraoui-Bruat est mort enseveli sous 370 tonnes de grains, le 21 juin 2017, dans la Marne. Il avait 21 ans. Pour la première fois, ses collègues des derniers instants témoignent. Nous poursuivons notre enquête sur les accidents mortels subis par les techniciens-cordistes, et les graves défaillances qu’ils révèlent en matière de sécurité.

« Pour des questions de rendements, on a envoyé des cordistes à la mort dans un silo bien trop plein, au lieu d’attendre que la matière s’écoule toute seule. » Ce 21 juin 2017, Éric Louis, cordiste intérimaire, était à deux doigts de prendre la relève quand son collègue de l’équipe du matin se faisait emporter sous 370 tonnes de résidus de céréales, dans l’un de ces énormes silos qui font partie du paysage le long des routes champenoises. Quentin Zaraoui-Bruat, cordiste de 21 ans, travaillait pour Cristanol, une filiale du deuxième groupe sucrier français Cristal Union – qui exploite les marques Daddy ou Erstein... –, installée à Bazancourt, dans la Marne (sur les conditions de travail des techniciens cordistes, lire notre enquête détaillée ici).

À Bazancourt, la distillerie Cristanol se présente comme l’« un des leaders de la production de bioéthanol en Europe », un biocarburant obtenu à partir du blé et de la betterave. Dans ses silos, les résidus de céréales s’agglomèrent le long des parois et forment d’énormes blocs – qu’on appelle la « drêche ». Le travail de Quentin et ses collègues consistait à casser ces blocs, afin d’évacuer cette matière servant ensuite à l’alimentation des bovins. Toute la journée, ils tapaient à la pioche, à la houe, à la pelle, au marteau-piqueur, sous une chaleur étouffante, dans une atmosphère poussiéreuse, éclairés par une simple frontale.

Un silo de mauvaise augure

Le jour où Quentin est enseveli, le silo est anormalement plein. « Il était bien rempli aux deux tiers. Toute cette poussière formait comme un brouillard », se souvient Anthony, l’un des cinq membres de l’équipe. « Ces grosses dunes s’effondraient pour un rien », précise François. Quand ce dernier descend avec Raphaël, l’explosimètre s’affole, signifiant aussi bien que la teneur en oxygène est trop faible ou que la concentration de poussières est trop importante. Le binôme doit remonter en urgence, comme le veut la procédure, en laissant les cordes en vrac, à même la drêche.

Le silo est aéré une demi-heure. Au tour de Quentin et Anthony de descendre. Leur mission ? Installer les cordes pour l’équipe de l’après-midi, puis remonter. Simple formalité, à priori. Mais, scénario improbable, l’une des cordes abandonnées au moment de la remontée de Raphaël et François est comme « aspirée dans la matière », selon Anthony. Ce dernier la tire de toutes ses forces, avec Quentin, mais elle continue de se faire ensevelir. Quentin descend un peu plus sur la pente de cet entonnoir géant formé par la drêche, il descend pour avoir plus d’appui, ça ne suffit toujours pas, il retire son descendeur – se désencorde – pour arrêter l’effet de lévitation. C’est à ce moment qu’il crie : « Je m’enlise ! »

Un traumatisme qui ne cesse de les poursuivre

« En l’espace de quelques secondes, revoit Anthony, il s’est fait prendre un peu en dessous des genoux, puis au niveau des cuisses, puis de la taille. Puis il avait les mains en l’air. Le temps que j’arrive vers lui, il avait déjà disparu, sa lampe frontale était encore allumée... » Les collègues qui se trouvent sur le toit du silo descendent alors à toute vitesse pour creuser dans les granulés aux côtés d’Anthony, tandis que le chef d’équipe veille sur eux au sommet du silo. « J’avais peur de tomber sur son casque en piochant, de tomber sur le corps », dit François. Ils creusent durant peut-être un quart d’heure, qui leur paraît être une éternité. Des coups de pelles désespérés, dont ils ne se sont toujours pas remis.

Anthony ressortira de là avec une déchirure musculaire aux pectoraux : « J’ai une brûlure à l’épaule qui me gêne dans la vie de tous les jours que ça soit pour m’habiller, me laver, conduire. Je ne supporte même pas le poids de la ceinture de sécurité. » Raphaël a une discopathie dégénérative : « Mes lombaires me font un mal de chien. Rien que porter un harnais, c’est impossible. Les médecins ne comprennent pas ce que j’ai. » La médecine du travail a refusé de prolonger leur arrêt du travail, considérant pour Anthony que son « taux d’incapacité permanente n’est pas suffisant » pour poursuivre son indemnisation, et pour Raphaël que son « mal de dos n’est pas lié à l’accident » – alors que la qualité de travailleur handicapé lui a été reconnue par la Maison départementale des personnes handicapées.

François, de l’équipe de Quentin.

Tous les deux touchent désormais le chômage ou le RSA. Raphaël passe actuellement une formation pour animer des ateliers de vélo auprès de collégiens, en contrat aidé. S’il l’obtenait, ce serait son premier job depuis juin 2017. Anthony, lui, n’arrive pas à reprendre le travail. « Il y a des fois où je me demande si j’ai eu du bol. Le bol, c’est de ne pas être mort, juste blessé ?, lâche-t-il, blasé. Et j’ai 33 ans, je vais peut-être encore vivre 50 ans comme ça ? C’est moche. » Il n’y a pas que les blessures physiques qui font mal, plus d’un an après le drame. Il y a ce souvenir indélébile, qui ne cesse de les poursuivre. Des trois qui sont descendus dans le silo pour sauver Quentin, François est le seul à avoir repris les travaux sur cordes : « Tous les jours, j’y pense au moins une fois. Ça fait comme des flashbacks. Parfois, je craque. Des sanglots, comme jamais je n’en ai eu dans ma vie. »

Des trappes qui s’ouvrent sous les pieds des cordistes

Au moment où l’équipe, totalement exténuée, abattue, décide de remonter sans Quentin, voilà qu’Anthony commence à s’enliser à son tour. D’abord jusqu’à la taille. Puis jusqu’aux épaules. Lui est bel et bien encordé, pourtant. Alors, pour quelle raison est-il aspiré ? Pour les cordistes, cela ne fait aucun doute : « Il y a forcément quelqu’un chez Cristanol qui a ouvert une trappe de vidange par erreur, depuis la salle de contrôle, au moment où les collègues travaillaient dans les silos », résume Éric Louis, de l’équipe de l’après-midi. Le scénario du précédent accident mortel de Bazancourt se répéterait-il à l’identique ?

En mars 2012, deux cordistes étaient également emportés dans le fond des silos de sucre (voir toujours notre précédent article). Une erreur dans le verrouillage des trappes de vidange serait à chaque fois à l’origine de l’éboulement. Anthony est catégorique : « Dès que les employés de Cristanol ont crié de l’extérieur qu’il fallait fermer les trappes, j’ai arrêté de m’enfoncer. Ça s’est joué à quelques secondes. Si ces trappes n’avaient pas été ouvertes, ou si au moins il y avait eu un bouton d’arrêt d’urgence, tout cela ne serait jamais arrivé. Quentin serait encore vivant. » Mais Quentin sera enterré une semaine plus tard.

Avant l’accident, la pression de la direction

Pourquoi descendre dans un silo au sein duquel on ne se sent pas en sécurité ? C’est qu’on n’a pas vraiment laissé le choix aux principaux concernés. À Bazancourt, les cordistes constituent la dernière pièce d’un immense jeu de sous-traitance en cascade, telles des poupées russes. Si le donneur d’ordre se nomme Cristanol – dont l’actionnaire majoritaire est Cristal union –, le travail est en fait confié à la société « Entreprise de travaux en hauteur » (ETH), basée dans le Pas-de-Calais. ETH passe elle-même par des sociétés de travail temporaire pour recruter ses cordistes. Pour Quentin, il s’agit de Proman. Mais ce n’est pas fini : l’agence de recrutement passe elle-même par une autre boîte d’intérim, sa filiale spécialisée en travaux sur cordes : Cordial interim.

Un fonctionnement ordinaire dans une profession reposant pour moitié sur les entreprises d’intérim. Ils seraient 8625 cordistes en France, dont 4200 intérimaires. Un chiffre qui a bondi de 53 % entre 2009 et 2016 – contre 51% pour les titulaires, selon un recensement du Syndicat français des entreprises de travaux en hauteur (SFETH) [1]. Toujours selon cette étude, le chiffre d’affaires des 726 entreprises spécialisées en travaux sur cordes réunies (1,5 milliards d’euros en 2016) aurait progressé de 260 % sur la même période. Et de 142 % pour les 28 entreprises de travail temporaire répertoriées.

« Les deux dernières semaines avant l’accident, grimace Raphäel, on a clairement senti une pression de plus en plus forte de la part de la direction. Elle exigeait qu’on soit toujours plus réactifs, plus productifs... » Lors de cette période, un cadre de Cristanol, calepin à la main, sort spécialement des bureaux toute une après-midi pour observer la façon dont ses employés travaillent. Les cordistes ne l’avaient encore jamais vu sur le terrain. « Il nous fera diplomatiquement comprendre qu’on est payés à rien faire, sans chercher plus loin », se souvient François.

« Ça ne s’était encore jamais fait de démarrer un nouveau chantier en fin de poste »

La chasse aux temps morts est alors déclarée par Cristanol. Lorsque le silo se vidange, les cordistes ne doivent plus attendre sur le côté que la matière s’évacue avant de reprendre leur travail. Ils doivent tout de suite enchainer par un autre silo, plein. Finies les pauses, même forcées. Le jour du drame, alors que les cinq sont soulagés d’en avoir enfin terminé avec le silo 12 – « Une semaine et demie qu’on était dessus, à galérer au marteau piqueur pour péter les falaises formées par la matière » – ils apprennent qu’ils doivent trimballer directement leur matériel vers le 10. « Ça ne s’était encore jamais fait de démarrer un nouveau chantier en fin de poste, assure Raphaël. On était tous sur les nerfs. On avait qu’une envie c’était d’en finir au plus vite. » Lorsque Quentin descend pour la dernière fois, en fin de matinée après avoir commencé à 5h30, il lui reste environ un quart d’heure de travail...

Des silos de Cristanol à Bazancourt.

Ces dernières semaines, il n’est pas rare que les journées de travail s’étirent sur 11 heures. Officiellement, Cristanol n’oblige pas à travailler autant. « Si on se "contentait" de faire nos 35 heures, le responsable de Cristanol nous faisait comprendre qu’on ne pourrait pas quitter notre poste plus tôt le vendredi, révèle un ancien intérimaire pour ETH, que l’on surnommera Marc. Or, pour un cordiste qui doit encore se taper trois heures de route, partir à 13 heures au lieu de 17 heures, ça change tout. On s’arrangeait donc pour effectuer, au préalable, le maximum d’heures supplémentaires légales autorisées : ça faisait des semaines de 48 heures... »

Le « parking hôtel », choix de nombreux cordistes

« De toutes manières, ajoute-t-il, quand tu es payé une misère, que tu ne peux pas rentrer chez toi le soir et qu’on te propose de faire des heures sup’, tu ne craches pas dessus. » 10,50 euros de l’heure : c’est ce que touchait en moyenne l’équipe de Quentin. Autant dire qu’ils évitaient l’hôtel pour « économiser » la prime de déplacement : 60 euros par semaine, ainsi... qu’un panier repas le vendredi, pour ceux qui habitent à plus de 50 km. Venu des Côtes-d’Armor, Quentin rentrait rarement chez ses parents les week-ends. Il logeait chez sa grand-mère, plus proche du chantier. « Une fois en rentrant un vendredi, [Quentin] nous a raconté qu’il s’est endormi au volant », confiera-t-elle à Éric Louis, la veille des obsèques de son petit-fils [2].

43 % des cordistes seraient obligés d’effectuer plus de 50 km entre leur domicile et leur chantier. Seul un tiers des cordistes, qui ne peuvent pas rentrer chez eux après leur chantier, choisirait l’hôtel, tandis qu’un quart opterait pour le camping et un autre quart pour un véhicule aménagé – comme certains cordites qui dormaient sur le parking de Cristanol. Ces deux dernières « solutions » d’hébergement augmenteraient respectivement de 1,9 et de 1,6 fois le risque de se blesser lors de la journée de travail, par rapport à un hébergement en « dur » [3].

Forte concurrence

Courant juin 2017, c’est un secret de Polichinelle pour tous les cordistes : ETH est clairement menacée par Cristanol de perdre le marché. D’autres entreprises de travaux en hauteur sont sollicitées. L’une d’elle refuse, au motif que les « procédures de sécurité posent problème, invoque sa responsable au téléphone. On n’a pas envie de mettre en jeu la vie de nos techniciens. » Une boîte de cordes nordiste viendra quant à elle « démarcher Cristal Union sur [sa] propre initiative, reconnait son directeur, qui souhaite rester anonyme. J’ai observé quelques anomalies lors de ma visite sur le site. J’avais des réserves quant aux équipements, installations et configurations », affirme-t-il, tout en restant vague.

Néanmoins, le directeur de cette société tient à mettre en avant « leur sérieux » et « leurs procédures de sécurité très cadrées ». Et de préciser : « Cristanol n’y est pour rien dans cet accident. Et je ne dis pas ça parce que c’est un de mes clients ! » Plusieurs sociétés donneuses d’ordres, de même que des cordistes déçus par ETH, se seraient tournés vers lui. Ce patron aurait ainsi, affirme-t-il, « récupéré dix sites qui appartenaient à ETH rien que pour l’année 2016 », ainsi que « sept à huit cordistes de chez ETH dans l’année qui a précédé l’accident, et trois autres suite à l’accident ».

« Si vous n’y allez pas, vous n’êtes pas des hommes ! »

Jefferson, de l’équipe d’après-midi le jour de l’accident, fait partie de cette seconde vague de départs. Ce qui l’a poussé à aller voir ailleurs ? « Un manquement à la sécurité. À ETH, on était obligés d’utiliser notre propre matériel, qui n’était jamais vérifié. Bien avant l’accident de Quentin, on descendait avec des cordes qui avaient des marques d’usure, des coups... » Et puis, il y avait cette titularisation qu’on lui promettait, chaque fois repoussée. Et qui jamais ne viendra : « Quand on avait besoin de moi par rapport à mes qualités d’artisan couvreur, on m’embauchait en CDD. Sinon, le reste du temps, j’étais intérimaire. »

Comme beaucoup de cordistes, Jefferson dit avoir payé de sa poche les frais de matériel pour pouvoir travailler, soit 1350 euros sur un an. Une charge financière pourtant censée revenir à l’employeur ou à l’entreprise de travail temporaire pour les intérimaires, selon le code du travail. Quand il se plaignait des conditions de travail, voilà, selon lui, ce que la direction lui aurait répondu : « Si tu veux pas travailler, tu n’as qu’à ouvrir ta boîte. Tu n’as pas ton matériel ? Pas de compétence ? Au revoir. Demain, tu ne travailles plus pour nous. »

Marc confirme la manière dont la direction aurait taclé les revendications des ouvriers : « Chaque fois qu’on craignait pour notre sécurité, chaque fois qu’on travaillait dans des silos par 40 degrés dehors, ou sous des tôles d’amiante, le patron d’ETH, Julien Seillier, nous disait textuellement : "Vous êtes des tapettes. J’ai été cordiste, je l’ai fait avant vous. Si vous n’y allez pas, vous n’êtes pas des hommes !" Les titulaires qui osaient se plaindre étaient invités à donner leur démission. Quant aux intérimaires, c’était plus simple : à la moindre remarque leur contrat n’était pas renouvelé le lundi. » Sollicité à de multiples reprises, Julien Seillier n’a jamais souhaité nous répondre.

Tous intérimaires, débutants et à peine formés

A Bazancourt, d’autres aspects surprennent. Comme le fait que les cinq membres de l’équipe de Quentin étaient tous intérimaires, débutants et à peine formés. Le chef de chantier lui-même n’avait pas le Certificat de qualification professionnelle de niveau 1 (CQP1), soit le minimum requis qu’un cordiste doit maîtriser avant d’entrer dans la profession. Cordiste depuis six mois, il avait été nommé chef par ses supérieurs « par pure formalité administrative, parce qu’il en fallait un sur le papier », nous glissera-t-on. Quant aux plus expérimentés, ils avaient, au mieux, un an de travaux sur cordes dans les pattes... Appelé « en renfort » à 16h pour travailler le lendemain matin à 6h, Anthony a effectué sa première journée de travail à Bazancourt – sa onzième en tout et pour tout – sans le moindre briefing. Cristanol était censé lui délivrer un point « accueil sécurité » l’après-midi. Après l’accident, donc.

« Cristanol a demandé à ETH de gonfler ses effectifs pour sortir plus de matière, pour être plus productif, rapporte Éric Louis. Si lundi ETH ne mettait pas douze personnes sur le site, Cristanol allait faire appel à une autre boîte. Deux jours avant l’accident, on est donc passé sur deux équipes – matin et après-midi. » Deux équipes qui comptaient un seul et unique titulaire.

Un centre de formation reconnu par la profession

Situation paradoxale, juste à côté d’ETH, exactement à la même adresse, se trouve sa filiale, FTH, pour « Formation travaux en hauteur ». Difficile de croire que, pendant qu’ETH envoie des débutants trimer dans des silos de dizaines de mètres de hauteur sans leur délivrer de formation ou de consignes de sécurité, FTH est reconnu comme le tout premier organisme de formation du nord de la France à avoir été agréé par la très officielle association de Développement et de promotion des métiers sur cordes (DPMC), qui auto-régit la profession [4]. Les deux sociétés sont dirigées par la même personne, Julien Seillier. « Il a d’autant moins d’excuses d’être touché par ce genre d’accident, alors qu’il vend de la sécurité », juge Marc, qui a travaillé deux ans dans cette entreprise.

Le président du DPMC a préfacé le Petit mémento du cordiste, guide référence en matière de prévention à la sécurité dans le métier, qui a été écrit par Antoine Heil, le fondateur de FTH. « Les deux hommes étaient en conflit ouvert : quand Antoine Heil pointait les problèmes de sécurité pour tenter de les résoudre, Julien Seillier comptait l’argent, pensait à ses intérêts économiques », poursuit Marc. Contactés, Antoine Heil n’a jamais répondu à nos sollicitations. Julien Seillier a quant à lui raccroché juste après que nous ayons exposé l’objet de notre appel. Quant au DPMC, Marc Gratalon, son référent national, refuse de se prononcer sur le fond du dossier, mais garantit que le gérant de la société du Pas-de-Calais « est certainement la personne la plus affectée » par l’accident.

Un trophée « pour la sécurité » deux jours avant l’accident

Juste après l’accident, pourtant, alors que tout le monde est sous le choc, Anthony raconte avoir aperçu Julien Seillier, « furieux qu’il y ait eu un mort. Il en voulait à Quentin. Il n’arrêtait pas de demander pourquoi il s’est détaché. » Jeune cordiste, Maxime, de l’équipe d’après-midi, quittera ETH « écœuré » par la réaction de son employeur : « Il avait peur qu’on quitte la société, il faisait tout pour qu’on continue de bosser pour lui. Il nous parlait de boulot, de l’avenir de sa boîte sur le lieu de l’accident. » François croise de son côté le directeur de Cristanol – remplacé au moins à deux reprises depuis [5]. « Il ne m’aurait pas demandé si ça va ? La seule chose qu’il m’a dite c’est : "Alors, il était encordé ? Il était encordé ?" Tout le reste, on aurait dit qu’il s’en moquait. »

Si Quentin s’est vraisemblablement désencordé, la direction a-t-elle, pour sa part, respecté les procédures qui ont valu à son entreprise « un trophée consacrant ses efforts pour la sécurité » ? Le 19 juin 2017, dans un article intitulé « 261 jours sans accident chez Cristanol à Bazancourt », voici ce que déclarait le directeur de la distillerie aux quotidiens L’union et L’Ardennais : « L’objectif ultime est toujours le "Zéro accident". On doit agir sur nos comportements les plus anodins. Prendre le temps de faire les choses bien, au lieu, parfois, de vouloir gagner du temps et prendre des risques. » Deux jours plus tard, Quentin mourrait enseveli.

Deux mises en examen pour l’accident de 2012

Depuis l’accident, les silos de Bazancourt semblent toujours à l’arrêt. Nous avons constaté, en nous rendant sur place, qu’ils sont vides. À ce jour, l’enquête préliminaire est cloturée. Matthieu Bourrette, le procureur de Reims, nous fait savoir que « le dossier est en phase d’étude terminale par [son] parquet ». Un juge d’instruction sera-t-il saisi, des mises en examen prononcées ? La suite de la procédure dépend du magistrat qui étudie en ce moment le dossier. Mais pour Emmanuel Ludot, avocat de la mère de Quentin Zaraoui-Bruat, le choix d’avoir confié l’enquête préliminaire à la gendarmerie de Bazancourt pose déjà question : « Une enquête comme celle-ci aurait dû être confiée à la police judiciaire de Reims, de manière à éviter toute concomitance géographique. Vous imaginez sérieusement les gendarmes de Bazancourt venir fouiller chez le géant Cristanol ? »

Collègues et proches de Quentin redoutent aussi la lenteur de la justice. Le précédent accident mortel, qui a emporté Arthur Bertelli et Vincent Dequin, deux autres cordistes, dans le fond des silos de Bazancourt en 2012, sera jugée le 11 janvier 2019 devant le tribunal correctionnel de Reims. Soit près de sept ans après les faits... Dans cette affaire, Cristal Union et son prestataire, la société de nettoyage Carrard Services, sont inculpés en tant que personne morale, ainsi que leurs responsables de l’époque, pour « blessures et homicides involontaires, par violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence ».

Une association pour « être moins isolés, se serrer les coudes et lutter ensemble »

Tout juste créée, l’association Cordistes en colère, cordistes solidaires invite à cette occasion toute la profession à se rassembler en solidarité devant le palais de justice de Reims et à participer, le lendemain du procès, à un weekend de rencontres, afin « de tisser un réseau de solidarités, imaginer des outils pour se défendre, être plus forts et moins isolés face au boulot, [se] serrer les coudes et lutter ensemble ! » Dans une profession dominée par le Syndicat français des entreprises de travaux en hauteur, constitué des dirigeants des 37 principales entreprises de travaux en hauteur du pays, le collectif entend être « un contre-pouvoir qui portera la parole des cordistes auprès des instances qui chapeautent le métier, toutes d’émanation patronale » [6].

Initiée par les proches et collègues d’Arthur, Vincent et Quentin, soutenus par l’avocat Emmanuel Ludot, l’association se veut une plateforme de soutien pour tout cordiste ou proche de cordistes qui subissent des conditions de travail dangereuses et précaires et ont besoin d’ « être épaulé moralement, psychologiquement et juridiquement ». L’objectif de la structure est d’être reconnue d’utilité publique afin de pouvoir se constituer partie civile lors de procès qui opposeraient des cordistes à leurs employeurs, « d’apporter au cordiste des avancées sociales et des garanties de sécurité dans l’exercice de son métier », et de briser l’omerta qui règne autour des accidents de cordistes, qui continuent de se produire, comme ceux, mortels, de Nîmes en mars 2018 et de Nice l’été dernier.

Franck Dépretz

*Prénom modifié.

Publié le 05/01/2019

« Applaudissons-nous ! »

Le Temps des bouffons

(site monde-diplomatique.fr)

Trait caractéristique des classes dirigeantes, la certitude de ne devoir sa position qu’à ses propres mérites s’accompagne d’un intense contentement de soi : hors du commun, on survole le menu fretin. Mais, connaissant d’expérience l’irritabilité des classes populaires, patrons, hauts fonctionnaires et intellectuels tâchent, dans la mesure de leurs capacités, de limiter les manifestations publiques de condescendance. Cette arrogance satisfaite qu’affiche le jeune président français Emmanuel Macron, les notables plus roués savent en réserver l’expression à des cercles fermés : clubs, comités et conseils où nul défilé de « gilets jaunes » ne viendra polluer l’atmosphère par des considérations vulgaires sur le diesel et les fins de mois (voir le dossier « Le soulèvement français » dans le numéro de janvier, en kiosques).

Cinéaste et militant indépendantiste québécois, Pierre Falardeau (1) (1946-2009) a saisi en 1985, à Montréal, l’un de ces moments de félicité où l’élite se déboutonne. Réunis à l’hôtel Queen-Elisabeth, les membres du Beaver Club célèbrent le deux-centième anniversaire de ce cénacle fondée en 1785 par les maîtres du commerce de la fourrure. La première moitié de ce court documentaire (15 minutes) emprunte au registre de l’ethnographie : Falardeau observe la bourgeoisie coloniale canadienne comme l’anthropologue Jean Rouch (2) étudiait les tribus, avec leurs rites, leurs hiérarchies et leurs costumes. Il fait ce que tant de journalistes ont cessé de faire à mesure qu’ils installaient leur lit de camp dans les vestibules du pouvoir : rendre public cet entre-soi conçu précisément pour échapper au regard extérieur. La vision de ces images suscite chez le spectateur une sorte de colère incrédule qui, comme par sympathie, gagne peu-à-peu la voix du commentateur lui-même. « Toute la rapace est là : des boss pis des femmes de boss, des barons de la finance, des rois de la pizza congelée, des mafiosos de l’immobilier, (…) des journalistes rampants habillés en éditorialistes serviles, des avocats véreux, costumés en juges à 100 000 dollars par année, des lèche-culs qui se prennent pour des artistes », fulmine Falardeau en langue populaire québécoise. « Ils crient haut et fort, sans gêne, leur droit au profit, leur droit à l’exploitation, leur droit à la sueur des autres. Ils boivent à leurs succès. Ils chantent que tout va bien, que rien ne doit changer, que c’est pour toujours… toujours aux mêmes, toujours les mêmes. »

Le Temps des bouffons ne sera finalisé qu’en 1993 mais sa diffusion est d’abord clandestine : des cassettes VHS échangées sous le manteau. « Falardeau les dupliquait lui-même une à une, précisant sur la jaquette que chacun était libre de les copier à sa guise », se souvient le journaliste québécois Jean-François Nadeau, ami du réalisateur. « La demande devint si forte que plusieurs librairies et points de vente spécialisés décidèrent de commercialiser le film ». Lequel finit par attirer l’attention de la presse et celle de programmateurs de festivals d’art et d’essai. C’était il y a plus d’un quart de siècle. Pourtant, quand le président du Beaver Club conclut la cérémonie en bramant : « À vous tous, nos membres, à nous tous, applaudissons-nous ! », comment ne pas percevoir l’écho d’une autre voix présidentielle longtemps infatuée mais soudain inquiète à l’idée que les foules ne forcent les portes du banquet ?

Dans le dossier « gilets jaunes » du numéro de janvier, en kiosques, sont rassemblées quelques « Carabistouilles ». En voici d’autres.

« Où on prend l’argent ? Vu le niveau des déficits et de la dette, il n’y a pas beaucoup d’argent ». Léa Salamé, France 2, 2 décembre 2018.

« Triste bilan (provisoire) pour une révolte déclenchée au nom du pouvoir d’achat, dans un pays qui n’a jamais consacré autant d’argent aux aides sociales et peine toujours à recréer des emplois. Il y a cinquante ans, un éditorialiste annonçait Mai 68 sans le savoir en s’inquiétant que “La France s’ennuie”. Avec les gilets jaunes, le constat est plus amer encore : la France se nuit. » Hervé Gattegno, Le Journal du dimanche, 9 décembre 2018.

« Il y a un peu de ce parfum d’apocalypse dans ces émeutes sans direction, ces détestations nues et aveugles à leur propre volonté, ces débordements de ressentiment où, pour la première fois depuis longtemps, l’on vit un nombre non négligeable d’hommes et de femmes se contenter de casser, de profaner, de honnir. » Bernard-Henri Lévy, Le Point, 13 décembre 2018.

« Nos régimes sont plus fragiles qu’on ne le croit souvent, faciles à détruire, difficiles à reconstruire. Le sans-culottisme fut une épouvantable régression dont la France a mis longtemps à guérir les plaies qu’il lui a infligées. » Gérard Grunberg et Élie Cohen, « Les gilets jaunes : une double régression », Telos, 7 décembre 2018.

Publié le 04/01/2019

Gilets jaunes : voile médiatique sur les violences policières

par Frédéric Lemaire, (site acrimed.org)

Lundi 17 décembre, Amnesty International publiait une enquête dénonçant « le recours excessif à la force par des policiers » pendant les manifestations des gilets jaunes, comprenant de nombreux témoignages de victimes et de secouristes, mais aussi de photographes et journalistes. L’ONG s’inquiète du nombre de blessés très élevé (1 407 manifestants, dont 46 grièvement selon les chiffres officiels), et de l’absence de toute réaction ou de remise en cause de la part des autorités face à un tel bilan. Cette enquête a fait l’objet d’une couverture médiatique quasi-nulle, qui témoigne du désintérêt des grands médias vis-à-vis des violences en manifestation… lorsqu’elles sont commises par la police.

C’est peu dire que l’enquête d’Amnesty International sur les violences policières a eu mauvaise presse. Publiée lundi 17 décembre, elle a fait l’objet de trois brèves le jour même (sur les sites de Libération, de RT France et de Reporterre) et trois le lendemain (sur les sites de LCI, Franceinfo et de Linfo.re). Et c’est tout, à l’heure où nous écrivons cet article.

Mention spéciale pour LCI, qui accompagne l’articulet dédié à l’enquête d’Amnesty d’un extrait vidéo plein d’à-propos... intitulé « comment la police a gagné en efficacité » :


Comme son titre l’indique, ce sujet (tiré du JT de 20h du samedi 8 décembre) détaille et justifie le dispositif répressif mis en place le jour même, et qui a conduit à plus de mille interpellations et plus de 200 blessés (soit un sixième du total des blessés sur l’ensemble du mouvement). Par volonté, peut-être, de « rééquilibrer » les informations de l’enquête d’Amnesty ?

« Mutisme » de la presse sur les violences policières ?
Un article de la rubrique Checknews sur le site de Libération revient sur l’absence de couverture médiatique de l’enquête d’Amnesty International. L’auteur commence par botter en touche pour ce qui concerne les autres médias (« Nous ne pouvons répondre à la question du choix éditorial pour l’ensemble des rédactions »). S’agissant de Libération, l’auteur fait valoir que le quotidien a déjà « largement » écrit sur les violences policières (deux articles dans le journal papier, un sur le site, et quatre dans la rubrique Checknews). En tout, cinq articles sur des vidéos de violences policières ; un article avec des témoignages de trois victimes ; et un dernier sur un appel d’avocats pour interdire les grenades lacrymogènes instantanées (GLI).

Une couverture médiatique qui n’est certes pas nulle [1]. Mais est-elle vraiment suffisante pour justifier de passer à la trappe l’alerte d’Amnesty International ? Est-elle à la hauteur de l’ampleur nouvelle de la brutalité de la répression policière, dénoncée par cet article de Bastamag, à l’origine d’un décès, d’un coma et de nombreuses mutilations ? Cela se discute…

Quoi qu’il en soit, la couverture des violences policières par Libération reste largement plus fournie que celle du Parisien, qui préfère à son habitude jouer la partition de la préfecture. Elle est également plus consistante que celle du Monde, comme en témoigne le grand vide de la rubrique « violences policières » du site du quotidien. Dans le « live » du Monde dédié à la manifestation du 8 décembre, un lecteur interroge le journal sur son « mutisme » s’agissant des violences policières. Le journaliste s’en défend et avance une sélection de… trois contenus : la vidéo de l’interpellation des lycéens de Mantes-la-Jolie (republiée sur le site) ; un article évoquant l’appel des avocats sur les grenades GLI ; et un article intitulé « gilets jaunes, un casse-tête pour le maintien de l’ordre » où il n’est question nulle part de violences policières. À noter cependant que deux articles ont été consacrés, depuis, aux plaintes des gilets jaunes et de photographes et journalistes suite à la manifestation du 8 décembre.

En tout donc, pas plus de quatre ou cinq contenus sont dédiés à la question des violences policières depuis le début du mouvement des gilets jaunes sur le site du Monde. Un bilan plus que famélique… Et pourtant, ce n’est pas le matériau qui manque. Le journaliste David Dufresne s’est attaché à répertorier et à vérifier les signalements de dérives et de violences policières depuis le début du mouvement. Il en compte plus de 200 fin décembre.

Journalisme de préfecture sur les chaînes d’info en continu
Sur les chaînes d’information en continu, c’est encore une autre affaire. Nous avons déjà documenté la manière dont les chaînes d’information en continu traitaient de la question des violences, à travers plusieurs exemples. Nous sommes revenus sur la mobilisation des éditocrates et des experts qui ont quadrillé les plateaux télévisés pour livrer un discours policier, rejeter la responsabilité des violences sur les manifestants, voire appeler à plus de répression. Nous avons évoqué, en particulier, la manière dont les humiliations et violences policières à l’égard des lycéens de Mantes-la-Jolie avaient été relativisées, voire justifiées sur certains plateaux télévisés. Nous sommes également revenus sur les démonstrations de journalisme « aux ordres », à la veille des grandes manifestations, sur BFM-TV et CNews.

Un article de Checknews relate un autre épisode représentatif de la manière dont les chaînes d’information en continu traitent les violences policières. Le dimanche 9 décembre sur BFM-TV, un gilet jaune interpellait l’animateur Bruce Toussaint sur l’absence de couverture médiatique des violences policières par les chaînes d’info en continu. L’animateur le coupe pour s’en expliquer. Il y aurait, selon lui, des règles qui interdiraient de montrer à la télévision « des personnes menottées » ou encore « des violences physiques sur une personne. » Ce qui est faux, s’agissant de la diffusion d’images de violences physiques, comme le rappelle l’article de Checknews.

L’article rapporte également les directives données par la directrice de la rédaction de BFM-TV à ses équipes, leur demandant d’éviter de diffuser en direct des images de violences contre les personnes (de la part de manifestants comme de la police) afin « de ne pas être accusé d’indécence ou de complaisance ». Hors direct, ce choix éditorial n’avait pourtant pas empêché cependant, par le passé, de diffuser des images de violences policières, comme le note l’article... « L’excuse » de Bruce Toussaint ne tient donc pas. On peut donc proposer d’autres hypothèses pour expliquer le quasi-mutisme de BFM-TV s’agissant des violences policières. Comme celle, par exemple, d’un choix éditorial délibéré et perceptible dans de nombreuses émissions, et qui consiste à adopter systématiquement un point de vue policier sans recul par rapport à la communication gouvernementale [2]…

Notons cependant que tous les journalistes de télévision ne partagent heureusement pas les scrupules de Bruce Toussaint s’agissant des violences policières. Le 13 décembre, France 2 a diffusé un numéro d’Envoyé spécial à propos de la surenchère de la violence qui revient notamment particulièrement sur les violences policières, avec des témoignages édifiants de manifestants blessés lors de précédentes manifestations.

***
Au vu de ce rapide tour d’horizon du traitement des violences policières dans les médias, on comprend que le faible retentissement du rapport d’Amnesty International sur les violences policières n’est pas vraiment une surprise. Le précédent rapport, publié l’année dernière, avait d’ailleurs déjà fait l’objet d’une couverture discutable,
comme nous l’avions alors souligné. Tout se passe comme si l’ampleur croissante des violences policières était inversement proportionnelle à l’intérêt qu’elles suscitent dans les grands médias ; alors même que les violences des manifestants y sont scrutées, commentées, dénoncées à longueur de journées. Cette couverture à géométrie variable des violences témoigne une fois de plus d’une tendance médiatique lourde que nous avons pu observer pendant les mobilisations sociales de décembre : celle de l’emprise des réflexes et des mécanismes du journalisme de préfecture, dans la presse comme dans les chaînes d’info en continu, ou encore dans les péroraisons des éditocrates.


Frédéric Lemaire

 

Publié le 03/01/2019

Institutions. « Il faut assainir le système de financement de la démocratie »

Olivier Morin (Site humanite.fr)

Dans son essai le Prix de la démocratie (1), l’économiste Julia Cagé dénonce le cercle vicieux entraîné par le financement de la vie politique. Lequel contribue à maintenir et à renforcer les intérêts de la bourgeoisie. Entretien.

La politique menée par Emmanuel Macron est étroitement liée à la façon dont sa campagne a été financée, expliquez-vous dans votre ouvrage…

JULIA CAGÉ La République en marche est un parti qui n’a pas pu bénéficier des financements publics directs et j’insiste bien sur ce point. Car, quand il se crée en 2016, il ne peut pas compter sur cette somme d’argent calculée selon les résultats des élections législatives, pour la simple raison qu’il n’y a pas encore participé. Il a donc réalisé une campagne massive de levée de dons. Et il n’a obtenu quasiment que des dons au plafond. C’est-à-dire à 7 500 euros. Il a donc été financé par les plus favorisés. J’ai regardé la structure des dons aux partis politiques en France. Et il s’avère que les dons de cette somme sont effectués par les 1 % et même les 0,1 % les plus riches. La politique économique que met en place Emmanuel Macron correspond aux préférences exprimées par ces riches et pas du tout aux intérêts de la majorité. Rien qu’à la City de Londres, il a récolté 800 000 euros (contre 30 000 euros levés dans la ville de Lille). Les conséquences ont été rapides : suppression de l’ISF, flat tax sur le capital et suppression de l’exit tax.

C’est donc un renvoi d’ascenseur…

JULIA CAGÉ Tout à fait, sauf que ce n’est pas de la corruption, puisqu’il n’y a rien d’illégal. C’est le système qui est vicié. D’autant que si Emmanuel Macron n’a pas bénéficié de financements directs, il a quand même bénéficié d’argent public. Ceux qui ont donné 7 500 euros n’ont dépensé en réalité que 2 500 euros. Les 5 000 euros restants sont remboursés sous forme de réduction d’impôt. Sur les 13 millions de dons qui ont financé la campagne de LaREM, 8 millions d’euros ont été payés par les Français. Cela fait partie des autres injustices du système, car seuls les plus aisés bénéficient de cette réduction d’impôt. Quand les plus modestes, non assujettis à l’impôt sur le revenu, veulent donner par exemple 300 euros, ils payent 300 euros.

Vous dites aussi que plus on dépense d’argent dans une campagne électorale, plus on a de chances de l’emporter…

JULIA CAGÉ Nous avons étudié toutes les campagnes législatives et municipales depuis 1993. Toutes choses égales par ailleurs (sexe du candidat, sortant ou non, caractéristiques de la circonscription, etc.), plus un candidat dépense, plus il a de chances de l’emporter. Cela encourage la chasse aux dons privés et donc de défendre, une fois élu, ceux qui ont le plus donné : les plus riches. Le recours aux sirènes des levées de fonds privés a conduit à ce que les classes populaires ne se sentent plus représentées par certains partis de gauche. L’exemple le plus frappant est celui du Parti démocrate aux États-Unis. Il n’y a quasiment aucune différence entre son programme économique et celui de Donald Trump. Seules persistaient des différences sociétales. Ce qui a abouti à ce paradoxe : les classes populaires ont voté pour le candidat républicain. Il faut donc assainir le système de financement de la démocratie.

Quelles solutions proposez-vous pour y parvenir ?

JULIA CAGÉ Des solutions simples existent. Je propose dans mon livre des « bons pour l’égalité démocratique ». Pour éviter les disparités entre les citoyens, on alloue la même somme d’argent public à chaque citoyen. Et chacun peut la donner au parti politique de son choix. Le système serait annualisé plutôt qu’il soit figé tous les cinq ans en le basant sur les résultats aux législatives. L’autre proposition est de réduire drastiquement la somme autorisée des dons privés. Je propose de la limiter à 200 euros. C’est essentiel.

En quoi l’actuelle mobilisation des gilets jaunes interpelle l’exercice de la démocratie ?

JULIA CAGÉ Il existe des revendications sur le pouvoir d’achat directement liées à la politique d’Emmanuel Macron. Mais les gilets jaunes disent aussi qu’ils ne sont pas entendus et qu’ils ne se sentent plus représentés. Ils ont raison. C’est ce que propose de résoudre ma troisième proposition. Il s’agit de la mise en place d’une Assemblée mixte. On garde le même nombre de sièges à l’Assemblée nationale, mais, pour un tiers d’entre eux, on élit à la proportionnelle des listes qui seront paritaires socialement. Avec des ouvriers, des employés et des travailleurs précaires. Pour avoir des députés davantage à l’image de l’ensemble de la société.

(1) Le Prix de la démocratie, de Julia Cagé. Éditions Fayard, 464 pages, 23 euros.

 

Entretien réalisé par Olivier Morin

Oublié le 02/01/2019

Ils ont perdu la tête... - Alain Brossat

A propos des poursuites engagées contre 3 gilets jaunes accusés d’avoir décapité le président de la République

paru dans lundimatin#172, (site lundi.am)

Trois gilets jaunes ont été placés en garde à vue à Angoulême, suite à l’ouverture d’une enquête à la demande du Parquet. Ils sont soupçonnés d’avoir participé à la mise en scène d’une décapitation de Macron à l’occasion d’une manifestation organisée le 21 décembre et dûment déclarée en préfecture. Ils sont accusés de « provocation publique à la commission d’un crime » et « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique ». La préfète du département des Charentes qui a été la première à sonner la charge a dénoncé des « faits portant gravement atteinte tant à la personne qu’à la fonction du Président de la République ». Edouard Philippe a ensuite pris le relais, en twittouillant.

Pour que la mesure soit tout à fait complète, des journalistes de la presse locale qui avaient rendu compte de ce mini-événement ont été convoqués chez les flics en qualité de « témoins mis en cause » – si l’on comprend bien, le simple fait d’avoir « couvert » l’action en question en fait des complices objectifs de ce supposé délit.
 
Tous ceux, fonctionnaires, magistrats, gouvernants, flics, échotiers (etc.) qui se sont attelés à la répression et à la stigmatisation de cette roborative mise en scène méritent à leur tour d’être convoqués en vue d’un sérieux rappel, non pas à la loi, mais à la connaissance historique élémentaire.

Première remarque générale : l’exécution en effigie des gouvernants, quels qu’ils soient, à l’occasion de manifestations publiques et de défilés de rue, est, sous la V° République, de tradition, une routine presque. Généralement, les responsables politiques honnis, pour des raisons variées mais généralement bien fondées, sont pendus en effigie et trimballés en cet appareil, du début à la fin de la manif, à bout de bras, par quelque robuste syndicaliste, pas plus cannibale et assoiffé de sang que ça pour autant. Il n’y a que les cons, ès qualités ou pas, qui ne savent pas faire la différence entre une potence, une guillotine en carton (une effigie) et une vraie. Et il serait bon que les mêmes nous expliquent en quoi un important pendu, c’est quand même plus tempéré qu’un homme d’Etat tranché.

Seconde remarque : dans le régime traditionnel des pénalités, en France, en Angleterre, notamment, la mort infligée par pendaison c’est la mort vile, celle que le pouvoir royal et ses exécuteurs de basses œuvres infligent au commun, au peuple, à la plèbe – ceci jusqu’en plein XIX° siècle, voir à ce propos le classique ouvrage d’E. P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, avec le cortège des pendaisons à la chaîne qui accompagne la lutte contre les illégalismes et les émeutes. La mort par décapitation, par contraste, c’est la mort noble – modalité réservée aux gentilshommes, aux gens de sang bleu qui ont offensé le souverain, ont comploté contre lui.

 La « scène primitive » à laquelle fait implicitement mais distinctement référence le simulacre d’Angoulême, c’est évidemment la mise à mort de Charles 1er, le 30 janvier 1649, qui marque symboliquement la fin de la monarchie absolue en Angleterre et l’avènement provisoire de la République, sous Olivier Cromwell. Comme nul ne l’ignore, cet événement est, dans l’histoire européenne, un moment inaugural dans l’histoire de la souveraineté populaire.

Son équivalent symbolique, dans l’histoire française, c’est évidemment la mise à mort de Louis XVI, par décapitation aussi, un événement dont des philosophes du politique aussi négligeables que Jacques Rancière ou Alain Badiou ont montré qu’il était résolument indissociable de l’avènement de ce nouveau régime de la politique connu sous le nom de démocratie. Pas d’avènement de l’ère du citoyen sans rupture violente avec le temps de l’Ancien Régime, une rupture qui ne sera jamais aussi fortement et solidement imagée que dans et par cette cérémonie où le corps du roi est coupé en deux.

On s’en voudrait presque d’avoir à rafraîchir la mémoire des ineptes qui nous gouvernent et de tous les appareils dont ils s’entourent avec ces banalités – mais il semblerait que nous vivions dans un temps où l’inanité des maîtres et des Grands Citoyens culmine à de telles hauteurs qu’aucun rappel du b-a ba de la culture républicaine ne soit de trop.

Ce que signale la mise en scène d’Angoulême est tout à fait distinct : le retour en force, dans l’imagination du peuple en colère, de la symbolique de l’Ancien Régime, la notion vague mais tenace d’une sorte de monarchie absolue subrepticement restaurée, sous les apparences trompeuses d’un régime républicain en bout de course. Ce n’est pas pour rien que la mobilisation des gilets jaunes est suscitée, en premier lieu, par le fardeau écrasant de l’impôt, quelle qu’en soit la forme – un bon vieux motif d’Ancien Régime, analysé en son temps par Boris Porchnev, puis repris par Foucault. La cérémonie, plus combative et joyeuse (une sorte de carnaval) que sanguinaire et cannibale, de la mise à mort du tyran de papier, du petit monarque poudré enfermé dans ses présomptions et son palais de l’Elysée vient ponctuer, du côté de l’initiative populaire, la dérive néo-monarchique du régime présidentiel. Ce n’est au fond qu’une autre façon de nous rappeler que le mouvement des gilets jaunes, c’est bien la fuite à Varennes de Macron 1er. Ce n’est là qu’une des manifestations de la vivacité de cet imaginaire populaire agencé autour du motif du retour de la forme monarchique et dont le génial « Eh bien, donnez-leur du bio-carburant – signé : Brigitte Macron » inscrit sur un mur parisien au fort des événements de décembre, est un autre signe tangible.

Se trouvera-t-il un ou des juges pour condamner les trois d’Angoulême à des peines de prison ferme, avec sursis, des amendes, des rappels à la loi, des mises à l’épreuve (etc.) ?

Oui, selon toute probabilité et conformément à l’esprit du temps. 

Le malheur c’est qu’il ne se trouvera personne, dans le même temps, pour aller condamner ces sourcilleux gardiens de l’indépendance de la Justice à une solide révision de leur catéchisme républicain. C’est bien dommage : ils y auraient appris qu’à défaut d’avoir coupé le roi en deux, nous serions encore et toujours des sujets et eux, réduits à acheter leurs charges.

Publié le 01/01/2019

Mouvement des gilets jaunes : enjeux d’une lutte entre classes sociales

Julien AUBERGER (site legrandsoir.info)

Depuis la mi-novembre a éclaté une remarquable mobilisation spontanée à l’appel d’un certains nombres d’individus sur les réseaux sociaux. Avant tout menée par la classe travailleuse de ce pays et les plus précaires, elle a aussi su rallier à elle les couches intermédiaires comme le petit patronat qui ont peur pour l’avenir de leur production et leur niveau de vie. Retour sur un mouvement qui a su conquérir le cœur des français : en quoi il est dans une entière opposition aux intérêts des plus riches et quelles sont les stratégies de sortie de crise pour la classe dominante.

Qui aurait cru un jour que le jaune allait donner des sueurs froides aux oligarques et leurs valets libéraux de toute espèce ? Depuis la dernière intervention publique du Président de la République, ils se relaient sur tous les supports médiatiques et claironnent en chœur :

« Macron a compris, il a entendu. Le geste social est significatif. Il est temps que les manifestations et les blocages qui heurtent notre économie cessent. Sitôt que la détresse des plus précaires est reconnu en mots, elle disparaît en fait avec leur colère. L’heure est au dialogue. Macron est légitime, il a été élu pour cinq ans : ceux qui veulent persévérer dans les désordres sont des irresponsables qui mettent en péril notre République, qui plus est en période d’attentat terroriste etc. » Bref, le discours traditionnel du parti de l’ordre inique qui aimeraient persuader qu’il peut y avoir une voie de consensus entre ceux qui dominent et ceux qui sont dominés dans ce pays.

Non, il ne peut y avoir en avoir. Le dissensus est total. Et nous allons le montrer en prenant les quatre niveaux principaux de revendications des gilets jaunes [1]. Quand bien même les partis en présence seraient animés des plus haut sentiments, de la plus grande volonté de concorde, que le dissensus perdurerait, car ce qu’exigent les gilets jaunes est radicalement incompatible avec les intérêts de la caste dirigeante. Voici ce qu’ils exigent :

1) L’abolition de la déchéance sociale. La suppression du phénomène des sans abris, la fin de la pauvreté, une augmentation réelle du salaire minimum. Nous sommes loin des sempiternels refrain autour de « la lutte contre la pauvreté » ou « l’égalité des chances » qui n’ont pour résultat que de maintenir indéfiniment l’existence des misères les plus indignes. Les gilets jaunes tonnent comme Hugo dans Quatre-Vingt-Treize : « Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée ! ». Or, la détresse d’une partie de la population permet à la classe dominante de forcer le peuple à travailler dans de mauvaises conditions, avec des salaires médiocres, afin de ne pas sombrer dans ce que l’on appelle prudemment « l’extrême pauvreté ». Il n’est pas dans son intérêt d’éradiquer ce fléau. Au contraire, elle se plaît à disserter autour du ’problème de l’assistanat’.

2) Remise en cause des inégalités sociales. Des conditions de travail décentes, revalorisation de l’ensemble des salaires, mise à bas de l’inégalité fiscale avec une plus grande progressivité et la remise en place de l’ISF, et de l’inégalité sociale avec un maximum des salaires à hauteur de 15000€. Or, une augmentation des salaires à temps de travail égal et à intensité égale entraîne une baisse du taux de profitabilité des entreprises (ce qui n’est pas une mauvaise chose pour la population laborieuse, contrairement à ce qu’on aimerait nous faire croire !). La part du capital qui doit être reversé en salaire augmente, ce qui entraîne une diminution de la survaleur produite, qui n’est rien d’autre que du temps de travail extorqué aux salariés [2]. Du point de vue des possédants, le travail « coûte », tout salaire rogne la part dévolue à l’accumulation ; du point de vue du travail, le « capital coûte » car il monopolise une partie - toujours plus grande - de la valeur produite, sans pour autant qu’il y est un intérêt social quelconque à cette appropriation. Là aussi, le dissensus ne peut être que complet.

3) Le maintien et le développement de l’appareil productif national via l’investissement de la puissance publique : fin des délocalisations, plus jamais une trahison comme celle de la vente en pièces détachées d’Alsthom au Siemens allemand et General Electrics états-unien. C’est à partir d’un appareil productif fort que nous pourrons organiser, planifier, la transition écologique. Or, la grande bourgeoisie, encore une fois toute entière obsédée par son niveau de profitabilité, a depuis longtemps abandonné l’investissement dans l’économie réelle, lui préférant la finance, la spéculation, le boursicotage. La remise en cause des inégalités sociales (point 2) est le levier permettant de réinvestir dans l’économie productive et les services publics en prenant l’argent là où il est, c’est-à-dire chez les plus riches.

4) Enfin nous terminons sur l’axe le plus important et sans aucun doute le plus affolant pour la caste qui domine : le pouvoir au peuple. Référendum d’initiative populaire, 6ème République, contrôle des élus payés au salaire médian, déprofessionnalisation de la vie politique. Or la République, la démocratie, ne sont acceptés par ceux qui règnent sans partage sur l’économie que tant qu’elle est un garde-fou permettant de cacher et de protéger leur règne sans égal sur l’avoir. Ils n’ont jamais accepté la République qu’à demi-mot et hypocritement. Si les français ne votent pas comme il se doit, ainsi qu’il en a été lors du référendum sur la constitution européenne de 2005, on s’arrange pour contourner le vote, le détricoter, ou on les fait revoter. Et il en est ainsi plus généralement de toute l’histoire de France : la République a toujours été une concession (1792, 1848, 1871, 1946). La protection des intérêts des plus fortunés est normalement assuré par un puissant appareil de propagande médiatique qui permet de faire voter les gens « raisonnablement » et qui est directement entre les mains des oligarques : Xavier Niel, Serge Dassault, Martin Bouygues, Bernard Arnault, Vincent Bolloré, François Pinault, Patrick Drahi, Pierre Bergé, Mathieu Pigasse, Arnaud Lagardère, Marie-Odile Amaury, les Bettencourt.

Cependant sitôt que les masses se mobilisent, se rencontrent, discutent, débattent, sans médiation, l’influence des « médias » en prend un coup, l’endoctrinement devient bien plus ardu. Ce dernier point nous permet de faire directement le rapprochement entre la mobilisation des gilets jaunes qui portent les vélléités de souveraineté politique de l’écrasante majorité du peuple français avec ce que François Ruffin a désigné dernièrement comme « le resserrement autoritaire de la caste ». Le problème se pose ainsi à la bourgeoisie : comment maintenir notre domination politique et économique, quand 75 % de la population luttent ou soutiennent la lutte contre le néo-libéralisme [3] ? Quand les mensonges, les manipulations rhétoriques, n’entament pas la détermination du peuple, il ne reste à la classe dominante qu’à accélérer trois solutions stratégiques parallèles pour protéger ses intérêts :

1) La première est évidente, elle consiste en la dépossession de la souveraineté populaire. La souveraineté des masses populaires s’exprime dans le cadre national. A cette échelle, il s’agit en premier lieu de réduire à peau de chagrin l’expression politique du peuple en procédant à une centralisation inouïe des pouvoirs et, se faisant, en la cantonnant à des échéances électorales peu fréquentes : élection présidentielle et, dans la foulée, parlementaire afin d’assurer à tous les coups la majorité présidentielle au parlement. Jean-Jacques Rousseau, dont l’œuvre restera à bien des égards une bible pour les républicains, écrivait déjà dans Le Contrat Social en 1762 au sujet de la monarchie parlementaire anglaise : « Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort : il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien ». Bien entendu, vote blanc et abstention ne doivent pas être pris en compte. L’ensemble du système électoral doit être fait pour retenir l’émergence d’une alternative au consensus libéral. En ce sens, un individu comme Emmanuel Macron, qui n’a disposé que de 16 % des suffrages si on les rapporte à l’ensemble de la population en état de voter, peut prendre possession de presque tous les pouvoirs, ce qui permet de procéder aisément à une transformation autoritaire des institutions. Ensuite, il faut procéder à un « transfert de souveraineté » hors du cadre d’expression de la souveraineté du peuple vers le cadre des institutions européennes, comme l’a formulé « très clairement » le député LREM Aurélien Taché : « Le fait de transférer une grande partie de la souveraineté nationale au niveau européen, c’est le cœur de ce qu’on proposera aux élections européennes, ça c’est très clair. » [4] Cette expression « transfert de souveraineté » est en réalité une invention de communicants qui n’a aucune signification concrète : la souveraineté existe ou n’existe pas, elle ne peut pas être transférée. Sitôt qu’elle échappe aux mains du peuple, le peuple n’est plus souverain. La combine est bien plutôt une dépossession de la souveraineté populaire, dépossession intrinsèquement anti-démocratique. Et elle est déjà bien avancée : l’objectif de LREM consiste à faire aboutir ce processus. Le transfert des compétences les plus essentielles d’une nation libre se marie avec une parodie de débat démocratique national, limitant le choix des citoyens à la couleur politique à laquelle ils seront mangés ; acceptant le cadre des traités, ils acceptent l’austérité contrainte. Ces pantins politiques maquillent l’absence de contrôle économique, monétaire, militaire, en choix politiques délibérés, mais ils ne pourront plus longtemps masqué l’état de servitude volontaire imposé aux pays : privatisation du rail, des barrages, euro fort profitant à l’économie allemande contre le reste de l’europe, augmentation du budget militaire en réalité commandé par l’OTAN etc.

2) Dans un deuxième temps, pour sanctifier cette distance infinie qui sépare le peuple de l’exercice réel de sa souveraineté, tout une stratégie de répression voire de terreur peut être mise en place. Et cela est amenée à prendre une nouvelle ampleur avec le mouvement des gilets jaunes perdurant. Cette fois, une large frange de la population qui méconnaissait la violence dont était capable le pouvoir face à des mobilisations sociales est en train d’en prendre conscience. A l’heure où l’on écrit, on décompte 8 morts, 865 blessés, 4 yeux perdus, 3 mains arrachées, sans compter les nombreuses insultes, les entorses à la loi quand aux conditions d’interrogatoires en garde à vue, et la violence morale ineffaçable, représentée au plus haut point par le scandale mondial du traitement des lycéens de Mante-La-Jolie à genoux, les mains sur la tête, pour certains face contre le mur. La criminalisation des classes populaires en lutte va de paire avec la criminalisation de tous ceux qui veulent se faire les représentants de cette colère dans les parlements comme dans les entreprises. Cela permet d’empêcher cette lutte concrète et dans le même temps effrayer, terroriser, tous ceux qui seraient tentés de la joindre. Les attaques judiciaires contre l’opposition populaire (FI, Mélenchon, Ruffin, Eric Drouet etc.) ainsi que les diverses apologies du caractère monarchiste des français, ou de Pétain, l’affaire de barbouzerie Benalla, ne sont pas des coïncidences mais participent de la voie autoritaire prise par la caste pour empêcher son renversement.

3) Enfin, à défaut de pouvoir anéantir la colère sociale, il est néanmoins possible de la détourner. Toute société de classes est une société dans laquelle un certain nombre d’individus vivent et s’enrichissent sur le dos de ceux qui travaillent. Il faut donc dévier cette légitime colère, qui part d’une véritable souffrance, sur un groupe d’individus qui n’est pas la cause réelle des problèmes sociaux. Recentrer le débat politique sur la question religieuse a toujours été redoutablement efficace pour se prémunir de toute remise en cause de l’ordre établi ; au fur et à mesure que les tensions s’aiguisent, la remise en cause de la laïcité est plus qu’une tentation. En ce sens, les « libéraux » anticipent toujours sur la prise de pouvoir de l’extrême-droite en cherchant à poser le débat en ces termes. La liste d’exemples serait infinie, nous nous bornerons à en donner deux : Mr Collomb et Mr Wauquiez. Le premier énonçait sans le moindre scrupule la théorie du Grand Remplacement chère aux fascistes français en pleine commission parlementaire, et se plait à faire bénir annuellement sa ville de Lyon par le cardinal de la cathédrale de Fourvière. Rappelons que Mr Collomb était tout d’abord membre du parti socialiste avant de rejoindre la majorité présidentielle de Macron. C’est dans la même perspective que Mr Wauquiez défend « les racines chrétiennes de la France », en montant de toutes pièces des polémiques autour d’une crèche de Noël qu’il a fait monter au Conseil Régional Auvergne Rhône-Alpes. Le retour sur le devant de la scène politique de la religion chrétienne autorise la stigmatisation d’une importante minorité musulmane qui serait incompatible avec les institutions républicaines, qui attaquerait la culture française, qui vivrait « assistée » sur le dos des travailleurs français. Toute chose qui par contre est vraie si nous visons les grandes fortunes de ce pays qui ont depuis longtemps atomisé la production culturelle populaire de ce pays, sous la mass culture anglaise ou un art formaliste ultra élitiste, qui n’aime la République que lorsqu’elle leur est privatisée, qui s’engraissent sur le travail d’autrui. En tout cas Macron suit avec force cette voie de dé-laïcisation des débats : pleurant la rupture entre l’Église et l’État tout en se faisant chanoine de Latran, posant encore dans son dernier discours le problème de la laïcité avec celui de l’immigration de manière absolument impromptue, dans une volonté d’enfermer l’espace du débat politique autour de la pseudo-contradiction entre LREM et le RN.

Mais le peuple travailleur a montré qu’il n’était plus dupe des manœuvres destinées à lui faire lâcher ses revendications. Et le mouvement s’enracine dans le temps, comme les gens s’enracinent sur les barrages de rond-point. Quand bien même les gilets jaunes devaient mettre en repos la mobilisation pendant un moment, que les puissants ne se fassent pas d’illusions : le peuple n’acceptera plus les reculs. L’on n’extirpe pas facilement les réflexes d’auto-organisation qu’il a précieusement acquis. Si les culs cousus d’or aimeraient faire croire que cela donne une image délétère de la France, le réveil du peuple français donne au contraire de l’espoir aux exploités sous toutes les latitudes pour secouer le joug qui pèse sur eux. La victoire de l’insurrection citoyenne ferait l’effet d’un tremblement de terre et précipiterait bien d’autres à suivre l’exemple. Elle rappellerait cette loi clamée par Saint-Just, le 8 ventôse An II, et que les financiers apeurés s’efforcent d’oublier :« Les malheureux sont les puissances de la terre ; ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent. ».

Julien Auberger

[1] Revendications accessibles ici : https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/zero-sdf-retraites-superieures-a-1-200-euros-salaire-maximum-a-15-000-euros-decouvrez-la-longue-liste-des-revendications-des-gilets-jaunes

[2] Voir chap 7 et chapitre 12 du Capital de Marx sur le phénomène de la survaleur.

[3https://www.20minutes.fr/societe/2394811-20181214-gilets-jaunes-rarement-mesure-tel-soutien-opinion-mouvement-social

[4] Émission Les Terriens du Dimanche, 2 décembre, C8

Publié le 29/12/2018

Les Gilets jaunes et la question démocratique - Samuel Hayat

« Le référendum était l’une des multiples revendications du mouvement, c’est devenu en quelques jours son nouveau symbole, un aboutissement. »

paru dans lundimatin#171(site lundi.am)

 

En l’espace de quelques jours, le referendum d’initiative citoyenne (RIC), revendication des gilets jaunes noyée parmi tant d’autres, s’est retrouvé sur le devant de la scène et au milieu de toutes les polémiques. Enfin, politiciens et journalistes pouvaient s’accrocher à une revendication « réaliste », facilement représentable et digérable tant par l’appareil médiatique que gouvernemental. Promu depuis 2005 par un Etienne Chouard, d’abord confus avant d’être confusionniste, on aura rapidement oublié que le RIC faisait parti des promesses de campagne de 6 des 11 prétendants à la dernière élection présidentielle.

Afin d’éclaircir et d’approfondir cette question du RIC nous publions cet excellent texte de Samuel Hayat, chargé de recherche au CNRS, d’abord paru sur son blog. Nos lecteurs liront aussi avec intérêt et sur le même blog, une contribution antérieure intitulée Les Gilets jaunes, l’économie morale et le pouvoir.

Le mouvement des Gilets jaunes ne cesse d’embarrasser le pouvoir, ses défenseurs et ses interprètes médiatiques privilégiés. Porté par des personnes entrées par effraction dans l’espace public, il met sur le devant de la scène des questions gênantes. Non pas qu’elles soient nouvelles, mais les gouvernants en ont perdu depuis longtemps les réponses. Ou plutôt, les institutions par lesquelles ils gouvernent se sont largement fondées sur le refoulement de ces questions, leur oubli. Hier, c’était la question de l’impôt, du juste prix des choses, des moyens de vivre décemment, de l’économie morale trahie avec fierté par le président de la République [1]. Aujourd’hui, c’est cette vieille question de la démocratie qui revient : pourquoi, au fond, faudrait-il que ce soit toujours les mêmes qui décident, ces professionnels de la politique, au langage en bois, aux jeux obscurs et au mépris du peuple affiché ? Pourquoi donc le peuple ne pourrait-il pas faire ses affaires lui-même, de temps à autre, au moins pour les choses importantes ? Refleurissent alors, à côté des revendications de justice économique, les propositions de justice politique : contre les privilèges des élu.e.s, pour un contrôle étroit par le peuple, et surtout pour le référendum d’initiative citoyenne (RIC).

Deux conceptions de la politique

Le référendum était l’une des multiples revendications du mouvement, c’est devenu en quelques jours son nouveau symbole, un aboutissement. Le samedi 15 décembre, alors que le mouvement est présenté comme s’essoufflant (il a bien plutôt été étouffé par une répression d’une ampleur inédite [2]), un texte est lu devant la salle du Jeu de paume. Les initiateurs du mouvement demandent que soit inscrit dans la Constitution le référendum d’initiative citoyenne. La machine médiatique alors s’emballe, donnant lieu à un déferlement d’agoraphobie politique, cette peur d’un peuple supposé inconstant, incapable et dangereux, un des multiples avatars de la haine de la démocratie [3]. A croire que tout le monde a oublié que lors de la dernière campagne présidentielle, pas moins de six candidat.e.s sur onze avaient promis la création d’un tel référendum, sans que cela ne fasse scandale. Oui mais voilà : la démocratisation, lorsqu’elle est octroyée par les professionnel.le.s de la politique, est acceptable. Qu’elle devienne revendication populaire, et la voici séditieuse. Pire, ne voit-on pas un député, François Ruffin, attribuer cette proposition, pourtant portée par le chef de son groupe parlementaire, Jean-Luc Mélenchon, à un certain Étienne Chouard, petite célébrité d’Internet aux amitiés sulfureuses, y compris à l’extrême-droite ? D’une proposition anodine noyée au milieu des programmes, le RIC devient le signe du fascisme en marche.

Il ne s’agit pas là d’une simple inconstance des médias et des politicien.ne.s. Si le RIC s’est imposé si aisément et si le conflit autour de lui a pris des proportions si grandes, c’est que cette polémique touche à quelque chose de fondamental. Elle est révélatrice d’un affrontement, présent de manière plus ou moins ouverte depuis le début du mouvement, mais qui a ses racines dans une histoire bien plus longue, entre deux conceptions de la politique. L’une, la politique partisane, est centrée sur la compétition électorale entre professionnel.le.s du champ politique pour accéder au pouvoir. Elle fonctionne par la production de visions du monde antagonistes (des idéologies), objectivées dans des programmes entre lesquels les citoyen.ne.s sont sommé.e.s de choisir, sous peine de se condamner à l’invisibilité politique [4]. Cette conception partisane de la politique est en apparence hégémonique, ceux qui la refusent se trouvant rejetés aux marges de l’espace public. Elle est le sens commun, la manière naturalisée de penser la politique, de ceux et celles qui vivent de la politique partisane, les politicien.ne.s d’abord, mais aussi les salarié.e.s des partis, les journalistes politiques, les sondeurs, les chercheur.e.s en science politique dont l’auteur de ces lignes, tout un milieu social sinon homogène, en tout cas très peu représentatif, au sens statistique, de la population. Toutes ces personnes savent comment les institutions fonctionnent, qui est de quel parti et où ces partis se situent sur l’axe gauche-droite, bref ils maîtrisent les codes de la politique professionnelle. Et c’est à travers ces codes qu’ils interprètent toute la réalité politique, d’où leur obsession, depuis le début du mouvement, à le situer politiquement, c’est-à-dire à le faire entrer dans leurs schémas d’analyse issus de la politique professionnelle.

Mais le mouvement des Gilets jaunes, en particulier depuis que le RIC est devenu son cheval de bataille, a mis sur le devant de la scène une autre conception de la politique, que l’on peut qualifier de citoyenniste [5]. Elle repose sur la revendication d’une déprofessionnalisation de la politique, au profit d’une participation directe des citoyens, visant à faire régner l’opinion authentique du peuple, sans médiation. Le peuple, ici, est un peuple considéré comme uni, sans divisions partisanes, sans idéologies, une addition d’individus libres dont on va pouvoir recueillir la volonté par un dispositif simple, en leur posant une question, ou en tirant au sort parmi eux un certain nombre d’individus libres qui vont pouvoir délibérer en conscience. Il s’agit d’une politique du consensus, appuyée sur une conception essentiellement morale de la situation actuelle, avec d’un côté les citoyens et leur bon sens, et de l’autre les élites déconnectées, souvent corrompues, surpayées et privilégiées. Et de même que l’on ne peut comprendre les Gilets jaunes avec les seuls outils d’analyse de la politique professionnelle (sont-ils de droite ou de gauche ?), un.e citoyenniste n’accorde guère d’importance aux engagements politiques partisans : qu’importe à Chouard que Soral soit d’extrême droite, puisqu’il se dit contre le système oligarchique et qu’il partage ses vidéos ? Qu’importent aux Gilets jaunes que la « quenelle » soit un signe de ralliement antisémite si ça peut signifier l’opposition au système ? Bien sûr, les militant.e.s d’extrême droite qui participent au mouvement savent très bien ce qu’ils et elles font et politisent leur action dans un sens partisan [6] ; mais ce n’est pas nécessairement le cas des Gilets jaunes qui observent ces actions et peuvent tout simplement ne pas y voir de problème. La conception citoyenniste de la politique, par son refus principiel des schémas de la politique partisane, n’est pas seulement ouverte à la « récupération », terme clé de la politique des partis : elle cherche à être reprise, diffusée, réappropriée, par qui que ce soit. En cela, elle est bien plus ouverte que la politique partisane, elle n’a pas de coût d’entrée, pas de langage spécifique à manier, pas de jeu à saisir – elle est, disons le mot, éminemment démocratique.

La démocratie contre l’oligarchie

C’est cette question que le pouvoir n’arrive même pas à entendre : le mouvement des Gilets jaunes puise sa force dans la revendication démocratique. Alors que la politique professionnelle s’appuie sur la monopolisation du pouvoir par un petit groupe, une oligarchie, la politique citoyenniste entend, par le référendum, donner le pouvoir à n’importe qui, c’est-à-dire à tout le monde à égalité. C’est le sens qu’avaient les termes démocratie et aristocratie en Grèce antique, et qu’ils ont gardé jusqu’au XVIIIe siècle : la démocratie, c’est le règne du peuple agissant directement, ou bien par des citoyens tirés au sort ; l’élection, quant à elle, est la procédure aristocratique par excellence, elle donne le pouvoir à une élite [7]. Or le triomphe du gouvernement représentatif et de ses institutions, en premier lieu l’élection, s’est fait sur le refoulement de cette possibilité politique, sur l’oubli de ce que la démocratie pouvait vouloir dire, oubli renforcé par la récupération, pour qualifier le gouvernement représentatif, du vocabulaire de la démocratie. La politique démocratique s’est trouvée ainsi escamotée au profit d’une forme aristocratique de gouvernement, rebaptisée progressivement « démocratie représentative ». C’est pour cela qu’en temps normal, cette conception citoyenniste de la politique, refoulée, est peu audible – mais elle n’a jamais entièrement disparu. L’aspiration démocratique refait régulièrement surface, en 1848, en 1871, en 1936, en 1968, en 2018, chaque fois qu’a lieu un mouvement de contestation générale des gouvernants et de leur jeu, au nom du peuple. Et chaque fois, les cadres d’analyse manquent aux professionnel.le.s pour comprendre ce qui a lieu, eux qui vivent par et pour le refoulement de ces aspirations démocratiques. Le mouvement des Gilets jaunes donne donc à voir une possibilité claire : déprofessionnaliser la politique, aller vers un règne des citoyen.ne.s, au nom de l’idéal qui forme désormais le sens commun du plus grand nombre, la démocratie.

Face à ce mouvement citoyenniste, qui ira défendre la vieille politique, celle des partis et des élu.e.s ? A part ceux qui sont payés pour, gageons qu’il y aura peu de monde. C’est que la politique partisane se trouve déjà fortement affaiblie, et ce de longue date. D’abord, le conflit partisan s’est émoussé : vu du dehors du monde des professionnel.le.s, il n’y a plus, depuis longtemps, de différence significative entre la droite et la gauche, qu’il s’agisse de l’origine sociale des candidat.e.s ou de la nature des politiques menées. Partout, avec quelques nuances indéchiffrables pour le plus grand nombre, on trouve la même marchandisation des services publics, les mêmes manœuvres de séduction adressées aux capitalistes pour attirer leurs précieux investissements, le même zèle à limiter les libertés publiques, surarmer les forces de l’ordre, enfermer les pauvres et expulser les étranger.e.s. A cette neutralisation du conflit politique s’ajoute le dépérissement des partis comme moyens d’inclusion de la masse des citoyen.ne.s dans la politique partisane : le nombre d’adhérent.e.s des partis ne cesse de chuter, comme celui des syndicats ou de tous les outils habituels (comme la presse militante) de socialisation à la politique partisane. Dans ces conditions, qu’est-ce qui pourrait s’opposer à la démonétisation de cette conception de la politique ? Les tenants mêmes du pouvoir, les professionnel.le.s de la politique, semblent ne plus croire aux possibilités de l’action politique, et répètent avec diverses modulations qu’il n’y a pas d’alternative au néolibéralisme. Pourquoi alors défendre leur jeu, si de leur propre aveu, il n’a plus d’enjeu ? Cette perte de sens de la politique partisane a permis à un simple conseiller économique, un technicien ignorant des usages de la politique partisane, Emmanuel Macron, de devenir ministre puis président, en répétant à l’envi transcender les clivages et en refusant de s’appuyer sur les partis existants – il préfère en créer un, portant ses initiales, un artifice marketing bouffon qui aurait dû immédiatement lui enlever tout crédit si le système partisan avait gardé un tant soit peu de sens de sa dignité. Comment Emmanuel Macron pourrait-il, lui qui s’enorgueillissait hier d’avoir mis à genoux l’ancien système, le vieux monde, en appeler aujourd’hui à la mobilisation pour sauver ce même système et ses affrontements désormais vides de sens ? D’où son silence, la position impossible dans laquelle il est, et l’usage disproportionné de la répression face à un mouvement qui lui doit tant et qui, par bien des aspects, en est comme le reflet inversé [8].

Citoyennisme et néolibéralisme

Car c’est bien là qu’est le problème : la politique citoyenniste puise sa force dans le mécontentement justifié vis-à-vis de la politique partisane et dans une longue histoire de l’aspiration démocratique, mais aussi dans la montée en puissance des cadres de pensée du gouvernement des expert.e.s, de tous ceux qui veulent remplacer la politique (politics) par une série de mesures techniques (policies), néolibéraux en tête. Le mouvement des Gilets jaunes s’oppose aux technocrates, mais il en reprend largement la conception péjorative de la politique partisane et la manière de penser l’action publique. Le citoyennisme est le pendant démocratique du macronisme qui nous disent tous les deux qu’il faut en finir avec les idéologies : l’un comme l’autre réduisent la politique à une suite de problèmes à résoudre, de questions auxquelles répondre. Certes, il n’est pas équivalent de dire que ces questions doivent être résolues par des experts ou par les citoyens ; avec le référendum, le citoyennisme propose bien une démocratisation, mais c’est la démocratisation d’une conception de la politique qu’il partage avec les néolibéraux [9]. Le monde des citoyennistes est un monde homogène, peuplé d’individus qui ressemblent à s’y méprendre à ceux des économistes néoclassiques : on les imagine aller lors des référendums exprimer leurs préférences politiques comme les économistes imaginent les consommateurs aller sur le marché exprimer leurs préférences, sans considération pour les rapports de pouvoir dans lesquels ils sont pris, les antagonismes sociaux qui les façonnent.

Mais comme chez les économistes, cette représentation de la citoyenneté est un mythe – agissant mais trompeur, agissant parce que trompeur. L’image du peuple décidant par référendum ou par le biais de délégué.e.s tiré.e.s au sort vient recouvrir l’aspect irréductiblement conflictuel de la politique, sa possibilité guerrière. Il n’y a rien ici de nouveau : l’historienne Nicole Loraux a déjà montré comment ce type de discours, dans l’Athènes démocratique, glorifiant l’unanimité du peuple et le caractère réglé de ses institutions, venait masquer l’autre aspect de la politique démocratique, le conflit (statis), faisant toujours courir le risque de la guerre civile et devant par là être oublié, refoulé [10]. Loin d’être une anomalie de la démocratie, le conflit en était une possibilité toujours présente, et s’il apparaissait, il était obligatoire pour les citoyens de choisir un parti – l’abstention, signe de passivité et d’indifférence, valait retrait de ses droits politiques. En voulant se débarrasser des partis, au sens des organisations en compétition pour le pouvoir, le citoyennisme met aussi à mal la possibilité d’expression des divisions au sein de la cité. Or l’antagonisme politique, le conflit, est aussi nécessaire à la démocratie, même authentique et déprofessionnalisée, que ne l’est l’inclusion directe de tou.te.s les citoyen.ne.s.

Il s’agit alors de sauver ce qui, dans la politique partisane, est nécessaire à la démocratie, et que la politique citoyenniste oublie : son organisation durable de la division du corps politique. Cette division est nécessaire car sans elle, les antagonismes qui traversent la société ne trouvent pas d’expression, de mise en visibilité. Il est significatif que le mouvement des Gilets jaunes, dans ses revendications, ne donne rien à voir de ces antagonismes, qu’il s’agisse des rapports de genre, de race, ou même de classe, la question de la production des inégalités et du rapport salarial étant absente, au profit de revendications consensuelles d’économie morale [11]. Il met en lumière, de la manière la plus crue, l’inanité du système partisan, et dénonce avec raison la dépossession politique que le gouvernement représentatif institue. Mais la voie qu’ouvrent les citoyennistes qui se sont engouffrés dans la brèche, Chouard en tête, en se concentrant sur le RIC, est profondément ambiguë. Certes, ils proposent une démocratisation reposant sur la déprofessionnalisation de la politique, vieille aspiration populaire qui n’a cessé d’animer les résistances au gouvernement représentatif et à la monopolisation du pouvoir par une caste. En ce sens, on peut reconnaître et appuyer les innovations que le mouvement propose [12]. Mais cette démocratisation, telle qu’elle est ébauchée dans la pratique et les revendications du mouvement des Gilets jaunes, est une démocratisation du consensus : elle met en jeu le peuple contre les gouvernants, au risque de l’oubli complet d’une autre figure démocratique, celle du peuple contre lui-même. Et au risque de faire le jeu du néolibéralisme, dont les citoyennistes partagent le refus des idéologies et de la politique partisane.

Face à cette opposition entre une conception partisane professionnalisée et une conception citoyenniste consensuelle de la politique, une autre voie existe, même si les moyens de l’arpenter restent incertains. Il s’agit de chercher à déprofessionnaliser la politique sans en éliminer le caractère conflictuel, c’est-à-dire de démocratiser le dissensus. C’est ce qu’ont essayé de faire, en 1848, les défenseurs de la République démocratique et sociale : faire entrer les masses en politique, non pour les faire voter sur telle ou telle mesure, mais pour réaliser une politique de classe, le socialisme, dans l’intérêt des prolétaires et contre la bourgeoisie [13]. Il s’agissait alors de donner une visibilité aux clivages sociaux, et non de les dissimuler derrière tel dispositif participatif, aussi démocratique fût-il. Aujourd’hui, loin d’avoir disparu, les antagonismes sociaux se sont pluralisés, ce qui constitue à la fois une ressource et un défi pour une politique émancipatrice. Les vieilles solutions socialistes, centrées sur la question de classe, participaient déjà en 1848 à l’invisibilisation de la question des femmes et de celle de la race, alors même que les voix existaient pour les mettre sur le devant de la scène [14]. La nouvelle politique émancipatrice qui reste à inventer devrait s’appuyer sur la visibilisation de l’ensemble des rapports de domination, sans hiérarchisation et en restant ouvert et réactif aux nouveaux antagonismes qui ne manqueront de se faire jour. En l’état, le mouvement des Gilets jaunes, ancré dans une conception citoyenniste de la politique, ne semble pas prendre la voie d’une visibilisation de ces antagonismes, tout en ouvrant de nouvelles possibilités démocratiques. Le renouvellement d’une politique de l’émancipation devra alors penser à la fois avec et contre ce mouvement, pour la démocratie contre l’oligarchie, mais aussi pour l’expression du conflit contre le consensus – qu’il soit technocratique ou citoyen.

[1] Ce texte fait suite à un précédenthttps://samuelhayat.wordpress.com/2...post de blog. Il doit encore plus que ce dernier à mes échanges constants avec l’historienne Célia Keren que je remercie vivement.

[2] Voir entre autres Fabien Jobard dans le Monde (https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article47286) et Mathieu Rigouste dans Les Inrockuptibles (https://www.lesinrocks.com/2018/12/12/actualite/violences-policieres-il-y-derriere-chaque-blessure-une-industrie-qui-tire-des-profits-111151464/)

[3] Jacques Rancière, La haine de la démocratie, Paris, la Fabrique, 2005 ; Francis Dupuis-Déri, La peur du peuple  : Agoraphobie et agoraphilie politiques, Montréal, Qc, Lux, 2016

[4] Pierre Bourdieu, « La représentation politique – éléments pour une théorie du champ politique », Actes de la recherche en sciences sociales, n°36‑37, 1981, p. 3‑24

[5] On reprend ici le terme de citoyennisme à la critique libertaire de la croyance dans les possibilités émancipatrices des procédures démocratiques fondées sur la figure abstraite du citoyen. Voir par exemplehttps://blogs.mediapart.fr/jean-mar...« L’impasse citoyenniste. Contribution à une critique du citoyennisme » (2001) et les analyses d’Alternative libertaire (http://www.alternativelibertaire.org/?Reformisme-De-quoi-le-citoyennisme)

[6] Sur l’extrême droite dans le mouvement des Gilets jaunes, voir les textes de La Horde, notammenthttp://lahorde.samizdat.net/2018/12...http://lahorde.samizdat.net/2018/12/19/un-point-de-vue-antifasciste-sur-les-gilets-jaunes/

[7] Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 1996

[8] Ce point a déjà été souligné par l’historienne Danielle Tartakowsky : https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0600272685469-danielle-tartakowsky-les-gilets-jaunes-un-phenomene-miroir-du-macronisme-2227416.php

[9] D’où d’ailleurs la facilité apparente de la récupération gouvernementale de ces revendications citoyennes par la mise en place de dispositifs de concertation, avec des citoyen.ne.s tiré.e.s au sort.https://www.20minutes.fr/societe/2401719-20181221-gilets-jaunes-citoyens-tires-sort-contribuer-grand-debat-annonce-edouard-philippe

[10] Nicole Loraux, La cité divisée  : l’oubli dans la mémoire d’Athènes, Paris, Payot, 1997.

[11] Voir ce qu’en dit Stefano Palombarini, qui analyse les Gilets jaunes comme un bloc anti-bourgeois : https://blogs.mediapart.fr/stefano-palombarini/blog/211218/les-gilets-jaunes-le-neoliberalisme-et-la-gauche

[12] Voir par exemple la tribune collective duhttp://www.participation-et-democra...GIS démocratie et participation, ou les prises de positionhttps://www.nouvelobs.com/politique...d’Yves Sintomer ethttps://www.liberation.fr/debats/20...Julien Talpin.

[13] Samuel Hayat, Quand la République était révolutionnaire. Citoyenneté et représentation en 1848, Paris, Seuil, 2014

[14] Michèle Riot-Sarcey, La démocratie à l’épreuve des femmes  : trois figures critiques du pouvoir, 1830-1848, Paris, A. Michel, 1994 ; Silyane Larcher, L’autre citoyen  : l’idéal républicain et les Antilles après l’esclavage, Paris, Armand Colin, 2014

Publié le 27/12/2018

Gilets jaunes : "L'État criminalise les mouvements sociaux"

(site lejdd.fr)

TRIBUNE - Un avocat et une juriste, Emmanuel Daoud et de Lucie Lecarpentier, dénoncent les interpellations préventives réalisées en marge de la mobilisation des Gilets jaunes.

 

Les forces de l'ordre ont réalisé de nombreuses interventions préventives en marge des manifestations de Gilets jaunes. (Sipa)

Voici la tribune d'Emmanuel Daoud et de Lucie Lecarpentier : Durant la seule journée du samedi 8 décembre, 2.000 interpellations ont eu lieu en France et 1.700 personnes ont été placées en garde à vue, sur la base de contrôles d'identité et de fouilles de véhicules. La garde des Sceaux, Nicole Belloubet, avait demandé aux procureurs de prendre des ­réquisitions aux fins de procéder aux contrôles des manifestants dans de larges secteurs géographiques. Sur le fondement de ces réquisitions, les forces de l'ordre ont ainsi pu contrôler l'identité de tout citoyen dans les zones visées, sans même devoir justifier de l'existence d'un élément matériel lié à la commission d'une infraction.

Samedi 8 décembre, aux environs de 11 heures, 500 personnes avaient déjà été interpellées à Paris alors qu'aucun incident n'avait été signalé. Plus frappant encore, sur 907 placements en garde à vue à Paris, 520 ont été suivis d'un classement sans suite. Des centaines de citoyens ont donc été arrêtés au seul motif qu'ils souhaitaient manifester. Il résulte de ce qui précède qu'une opération d'interpellations préventives a bien eu lieu, quoi qu'en dise Nicole Belloubet.

C'est le droit de manifester que les autorités ont nié

Les avocats et les juristes ne peuvent que condamner ces modalités opérationnelles de maintien de l'ordre qui sont le marqueur d'une érosion des principes les plus fondamentaux de notre ­démocratie. Pourquoi?

Elles viennent remettre en question la liberté d'aller et venir, un droit fondamental reconnu par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Ces interpellations préventives portent aussi atteinte à la liberté individuelle. Surtout, c'est le droit de manifester que les autorités ont nié samedi 8 décembre. Ce droit d'expression collective des idées et des opinions est lui aussi garanti, et protégé par le Conseil constitutionnel. Il ne peut être limité que si cela est nécessaire et proportionné à la sauvegarde de l'ordre public. Or, en l'espèce, la disproportion a été flagrante.

Au-delà de l'utilisation de réquisitions permettant le contrôle de tout un chacun, arbitrairement, c'est sur le fondement du délit de participation à un groupement en vue de la préparation de violences ou de destructions ou de dégradations de biens – prévu à l'article 222-14-2 du Code pénal – qu'ont été effectués les placements en garde à vue du 8 décembre 2018. Or il s'agit d'une infraction aux contours vagues qui a cristallisé depuis sa création les critiques les plus vives.

Inspirer la peur du gendarme et des juges à des citoyennes et des citoyens pour la plupart pacifiques

Si l'effet escompté était de dissuader la participation à de futures manifestations, cela semble réussi. Samedi 15 décembre, ils étaient deux fois moins nombreux que la semaine précédente pour l'acte V des Gilets jaunes, soit 66.000 manifestants, contre 126.000 samedi 8 décembre. Certains ont invoqué la peur d'être interpellés et aussi la crainte d'être blessés, y compris du fait de l'usage important de grenades, gaz lacrymogène et Flash-Ball par les forces de l'ordre.

Le gouvernement a utilisé l'arsenal législatif et répressif en vigueur pour criminaliser les mouvements sociaux et inspirer la peur du gendarme et des juges à des citoyennes et des citoyens pour la plupart pacifiques, et ce pour affaiblir la mobilisation. Il convient d'ajouter que les journalistes et photoreporters ont eu les plus grandes difficultés à couvrir les événements. En conséquence, non seulement le droit de manifester a été restreint, mais également la liberté de la presse et le droit à l'information.

En définitive, ce comportement autoritaire auquel succombe l'État français est paradoxalement un aveu de faiblesse. Comme l'a souvent jugé la Cour européenne des droits de l'homme, conférer aux autorités des pouvoirs sans bornes sur les personnes ne rend pas l'État plus fort. Des réformes d'ampleur ont été annoncées par le gouvernement qui pourraient mettre dans la rue des centaines de milliers de personnes. Doit-on donc s'attendre à voir le gouvernement procéder à des centaines ou à des milliers d'interpellations préventives de salariés, ou encore de retraités, dont chacun s'accorde à dire qu'ils sont de dangereux délinquants?

La gestion des manifestations des Gilets jaunes par le gouvernement, et en particulier par le ministre de l'Intérieur et la ministre de la Justice, démontre une fois de plus (et cela depuis l'instauration de l'état d'urgence et de la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme) que la France, si elle est le pays où a été adoptée la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, n'est plus la patrie des droits de l'homme.

Par Emmanuel Daoud, avocat à Paris, et Lucie Lecarpentier, juriste au cabinet Vigo.

Publié le 26/12/2018

La stratégie du « starve the beast » ou l’art de tuer la solidarité nationale

AU RL (site legrandsoir.info)

Le vote du budget du gouvernement pour l’année 2019 est l’occasion de revenir sur une des stratégies politiques utilisées par les libéraux pour remettre en cause le poids des solidarités et des services publics dans le budget de l’État – il s’agit de la stratégie du « starve the beast », soit littéralement « affamer la bête ». L’image n’est pas anodine car il s’agit de faire mourir de faim le secteur public en lui coupant les vivres et en dégradant son état de santé. Une fois “l’animal” à terre, il suffira de lui administrer un remède à base de privatisations et de marchandisation des solidarités sociales pour le guérir.

Depuis une trentaine d’années, une bonne partie des questions économiques et sociales semble pouvoir se résumer à une seule problématique : celle de la dette et de son poids grandiloquent qui rend impossible toute nouvelle dépense. Ainsi face aux marchés financiers qui prêtent aux États, il semble impensable de devoir continuer à dépenser plus pour notre système social et de solidarité. Du côté des recettes, on aurait atteint un point de non retour tant la pression fiscale serait à son comble… Enfin surtout pour ceux qui n’ont pas les moyens d’échapper à l’impôt étant donné qu’ils doivent payer pour ceux qui partent ou s’exilent. Il semble dès lors inéluctable que la seule issue pour sauver notre modèle social est d’engager des « réformes courageuses » pour réduire son train de vie en coupant drastiquement dans les dépenses sociales destinées aux ménages. Pourtant cette asphyxie des budgets publics peut également être vue comme une stratégie tacite de l’oligarchie afin de rendre inévitable la fin de l’immixtion de l’État dans les affaires privées. Si l’on en croit certains théoriciens néo-conservateurs américains de la fin des années 1970, cette stratégie porte un nom : le « starve the beast ».

Le « starve the beast » en question

Le principe de cette stratégie est au demeurant assez simple mais à bien des égards diaboliques. Son succès repose sur cette façon “douce et lisse” dont les esprits sont préparés à la chute inéluctable de notre modèle de services publics et de sécurité sociale. En effet, il serait politiquement suicidaire d’annoncer une réforme du modèle de sécurité sociale sous la forme de baisses des prestations et de privatisations. Il est donc préférable d’installer petit à petit le doute chez les citoyens dans la capacité du système à assurer sa survie.

« Il s’agit dans un premier temps de baisser les recettes de l’État et des organismes sociaux afin d’assoiffer la bête publique qui voit ainsi ses déficits augmentés. »

Il s’agit dans un premier temps de baisser les recettes de l’État et des organismes sociaux afin d’assoiffer la bête publique qui voit ainsi ses déficits augmentés. Il en est ainsi en France depuis les années 1990 où, à force d’exonérations de cotisations sociales pour un faible effet économique, on baisse les recettes destinées aux retraites, à la santé ou au chômage. Pour les services publics, le mitage de l’assiette de l’impôt par le biais de niches fiscales à l’efficacité parfois douteuse réduit les marges de manœuvre budgétaires et imposent des choix drastiques comme la diminution des implantations locales des services du fisc ou des hôpitaux ou tout simplement la réduction du service fourni. À force de coupes budgétaires, la qualité du service devient de plus en plus déplorable. C’est ainsi le cas dans le système ferroviaire où très récemment lors d’une réunion du conseil régional de l’Occitanie, la région a affirmé ne pas être en mesure de rénover les petites lignes qui traversent la région car la puissance publique refuse de mettre la main à la patte. C’est ainsi que les retards augmentent et les accidents se multiplient fautes de dépenses d’entretiens suffisantes ou de suppressions de personnel qui entraîne un mécontentement généralisé des usagers. On note les mêmes problématiques au sein de l’hôpital, de la justice ou au sein des services locaux des impôts, les universités…

Dans ces conditions, comment défendre un service dont chacun déplore le mauvais fonctionnement au quotidien ? Si l’on ajoute la charge des intérêts qui ampute une large part des marges de manœuvre (de façon illégitime pour la plupart d’ailleurs (1), la boucle est bouclée : « il faut dégraisser le Mammouth » comme dirait l’autre climato-sceptique Claude Allègre. Car une fois ce travail de sape effectué, la bête publique suffoque et peine à rester à flot. Il ne reste plus qu’à l’achever en transférant ses activités aux acteurs du privé et à laisser aux charognards du secteur des assurances, du travail intérimaire et précaire le soin de se lécher les babines face à la bête publique qui se tord de douleur face à sa mort certaine.

« L’idée est née dans les milieux politiques avant d’être repris par les économistes les plus libéraux pour justifier les bienfaits d’une baisse des dépenses publiques. »

Aux origines du « starve the beast »

La stratégie a été mis en œuvre sous l’impulsion du parti conservateur aux États-Unis dans les années 1980 où les baisses d’impôts ont été justifiées pour réduire de façon unilatérale les dépenses publiques. Cette réduction entraîne un déficit budgétaire plus important et force les législateurs à réaliser des réductions de dépenses face au déficit grandissant.

L’idée est née dans les milieux politiques avant d’être reprise par les économistes les plus libéraux pour justifier les bienfaits d’une baisse des dépenses publiques (2). Alors que les présidents Hoover et Eisenhower avaient privilégié les hausses d’impôts pour équilibrer les budgets, les républicains au Congrès et dans les États fédéraux ont commencé à expérimenter des réductions d’impôts (et donc de recettes) comme une façon de réduire la sphère d’intervention de l’État.

Deux événements majeurs aux États-Unis ont conduit les libéraux à reconsidérer leurs stratégies politiques vis-à-vis des impôts. En 1977, le membre du congrès Jack Kempf et le sénateur Bill Roth ont présenté leur fameux projet de loi fiscale Kemp-Roth visant à réduire drastiquement l’ensemble des taux d’impositions de 30 % sans aucune réduction de dépenses correspondantes. Puis en 1978, lorsque les électeurs de Californie ont ordonné l’application de la Proposition 13 de la Constitution américaine afin de réduire les taux des impôts fonciers. Ce mouvement a incité d’autres États à réduire unilatéralement les impôts, provoquant une révolte fiscale au niveau national. La popularité de ces deux mesures a ainsi amené les tenants de l’austérité budgétaire à encourager la baisse des recettes publiques pour mieux affaiblir le budget de l’État.

 

Ensuite, le relais a été pris par le milieu universitaire car il fallait bien labelliser de manière académique les bienfaits du « starve the beast ». Sous la houlette du prix Nobel d’économie James Buchanan et son école du Public Choice, les économistes proches des néo-conservateurs ont théorisé et légitimé cette stratégie. Pour Buchanan, il est urgent que l’équilibre du budget soit garanti constitutionnellement car le déficit serait l’instrument utilisé par les hommes politiques pour se faire réélire. De façon encore plus “perverse”, un dirigeant aurait tendance à favoriser l’augmentation de la dette nationale afin de réduire les marges de manœuvre d’un gouvernement plus favorable à la dépense publique. En effet, la part de plus en plus importante des revenus consacrés aux paiements des intérêts obligera un tel gouvernement à ne pas pouvoir dépenser autant qu’il le souhaiterait et donc à ne pas se faire réélire. Cela doit vous rappeler des discours sur la dette déjà largement diffusés. Toute ressemblance avec une situation connue n’est évidemment pas fortuite.

En support aux justifications politiques du courant du Public Choice, les économistes libéraux s’appuient ensuite sur l’idée que la baisse des impôts et des dépenses publiques est un préalable à la croissance économique. La courbe de Laffer en est un avatar les plus représentatifs. D’après cette courbe, il existerait un niveau de taxation à ne pas dépasser, sous peine de voir le produit de l’impôt diminuer suite à la réduction de la base d’imposition, car les individus seraient moins enclins à produire, à travailler voire incités à frauder. L’histoire de la courbe de Laffer commence en 1978 avec un article de Jude Wanniski paru dans la revue The Public Interest. L’économiste Arthur Laffer aurait, au cours d’un dîner dans un restaurant de Washington en 1974 accompagné notamment de Donald Rumsefld et Dick Cheney, dessiné sur la nappe une courbe illustrant l’arbitrage entre les taux d’impositions et les revenus fiscaux. De cet article est sorti le principe de l’effet Laffer qui connut un grand succès sous l’administration Reagan lors des importantes réductions d’impôts en 1986, alors que sa validation empirique est inexistante, sauf à prendre des hypothèses théoriques totalement farfelues et déconnectées de la réalité.

« Le projet d’Emmanuel Macron de garantir l’accès à l’assurance chômage aux salariés en cas de démission pouvait être la parfaite illustration d’une tactique de “starve the beast”, c’est à dire le genre de mesure impossible à financer avec le montant des recettes actuelles. »

Le « starve the beast » made in France

En France les attaques en règle sur les recettes de l’État et de la Sécurité sociale sont devenus monnaie courante depuis une trentaine d’années.

Depuis 1993, la politique de lutte contre le chômage s’est attelée à réduire doctement le coût du travail mais sans vouloir toucher au salaire net des salariés. Ceci a été rendu possible par les différentes politiques d’allègements de cotisations patronales et salariales comme celles prévues dans la loi de Finances 2019. Ainsi, avant la mise en place du CICE (Crédit impôt compétitivité emploi), l’allègement des cotisations patronales a fait perdre la bagatelle de 27,6 milliards d’euros aux caisses de Sécurité sociale, à laquelle le CICE est venu se greffer pour un montant compris autour des 30 milliards d’euros. Sur vingt ans, on a vu s’envoler près de 400 milliards d’euros de recettes de la Sécurité sociale. Dans le même temps le chômage reste important et avec lui le montant des prestations afférentes, malgré les différentes tentatives de baisser le chômage de façon artificielle en faisant passer dans la case inactifs les chômeurs. Le projet d’Emmanuel Macron de garantir l’accès à l’assurance chômage aux salariés en cas de démission pouvait être la parfaite illustration d’une tactique de « starve the beast », c’est à dire le genre de mesure impossible à financer avec le montant des recettes actuelles et qui, à force d’exonérations de cotisations sociales, verra son déficit exploser.

« L’allègement des cotisations patronales a fait perdre la bagatelle de 27,6 milliards d’euros aux caisses de Sécurité sociale, à laquelle le CICE est venu se greffer pour un montant compris autour des 30 milliards d’euros. »

Il s’agit donc encore et toujours de réduire les recettes tout en conservant un niveau de dépenses important pour creuser les déficits. C’est exactement la même chose pour les retraites où l’objectif du gouvernement est de “figer” à 16 % la part des retraites dans le PIB (Produit intérieur brut) alors que la population vieillit. Sans hausse du montant du salaire différé (c’est à dire des cotisations) le déficit des caisses retraites va exploser et une baisse globale des pensions est à l’œuvre. Pour la maladie c’est la même chose alors que sur le plan macroéconomique, la moitié des débouchés des entreprises proviennent d’une façon ou d’une autre des dépenses publiques ! Sur le plan de la gestion des caisses de Sécu, le poids de l’État devient de plus en plus prégnant au détriment des partenaires sociaux. En effet, la part des cotisations sociales dans le financement de la Sécu est passé de 86,8 % à 67,3 % depuis 1995, remplacé par un impôt du type CSG (Contribution sociale généralisée). On peut se demander ce qu’il adviendra lorsque la Sécurité sociale sera abandonnée totalement aux mains de l’État. Une seule ordonnance pourra engendrer des coupes drastiques, voir une privatisation immédiate. En vérité, la mort de la cotisation sociale n’est rien d’autre que celle de la Sécu.

Sous Macron, des faits avérés

Les différents budgets votés par le gouvernement Philippe illustrent parfaitement la manière dont il faut « assoiffer la bête ». D’un côté, le gouvernement engage une diminution des recettes de l’État par la réduction du rendement de l’ISF (Impôt sur la fortune), des prélèvements sur le capital. Il parait qu’il s’agit d’encourager le ruissellement de ce cadeau aux riches dans l’économie. Pourtant, aux États-Unis, ce type de politique fiscale fit dire au Prix Nobel Joseph Stiglitz : « Qu’avons nous dit au pays à nos jeunes quand nous avons réduit l’impôt sur les plus-values et augmenté les prélèvements sur ceux qui gagnent leur vie en travaillant ? Qu’il vaut mieux vivre en spéculant (3) « . De bien belles perspectives en somme qui correspondent bien à l’objectif de Macron « d’encourager les jeunes à devenir milliardaires ».

Lors de son allocution pour faire face à la grogne sociale des Gilets jaunes il a annoncé une hausse de la prime d’activité (et non du SMIC horaire) et de nouvelles exonérations de cotisations et impôts sur les heures supplémentaires. Les mesures annoncées se chiffrent à plus de 10 milliards d’euros et on imagine mal des hausses d’impôts futures pour assurer un déficit contrôlé. Le couplage de ces mesures avec le vote d’énièmes exonérations de cotisations sociales type généralisation du CICE est donc la voie parfaite pour ne pas respecter les engagements budgétaires vis-à-vis de Bruxelles et contraindre la France à rééquilibrer sa balance budgétaire en coupant dans les dépenses publiques et sociales. La partition est déjà jouée d’avance.

« Cette mission de dégraissement de la “bête” semble promise à un bel avenir sous l’ère Macron, et ce dans le but de réduire la qualité du service tout en étant sûr que ses usagers vont se retourneront contre elle. »

À titre d’exemple, en dix ans, les services des finances publiques (DGFIP) ont connu une réduction de près de 20 000 agents. Une chute des effectifs qui, dans la sphère privée, serait l’équivalent de l’un des plus gros plan social jamais vu en France. Mais le pire reste à venir, puisque le recours généralisé à l’externalisation est “en marche” dans les administrations publiques via le CAP 22 qui, d’après le site du gouvernement, est un « programme ambitieux [qui] vise à repenser le modèle de l’action publique en interrogeant en profondeur les métiers et les modes d’action publique ». Pour la DGFIP, les missions de recouvrement et de calcul de l’impôt sont concernées, puisqu’il est écrit que « dans les ministères économiques et financiers, la législation fiscale continuerait d’être exercée en administration centrale. Toutes les autres missions pourraient être conduites dans des agences : le recouvrement de l’impôt et le contrôle aujourd’hui exercés à la DGFIP ». Comment garantir la probité du service public dans ce cas ? Comment s’assurer que les CDD ou intérimaires embauchés seront suffisamment formés à la technicité que réclame une matière comme la fiscalité ? De nombreux dysfonctionnements sont à craindre, mais il paraît que c’est pour votre bien.

Cette mission de dégraissement de la “bête” semble promise à un bel avenir sous l’ère Macron, et ce dans le but de réduire la qualité du service tout en étant sûr que ses usagers se retourneront contre elle. Ainsi, sur l’ensemble du quinquennat, Macron a prévu de supprimer 50 000 fonctionnaires. Pour l’instant, il n’a pu qu’en supprimer 3 000. Il reste donc un énorme effort à faire. Mais cet effort sera justifié en toute fin du mandat (lors du CAP 22), lorsque les baisses d’impôt pour les hauts revenus et le pillage des recettes de la Sécu par le biais des diverses exonérations de cotisations auront rendu inéluctable la privatisation de pans entiers de missions de service publics (4).

Et à la fin, c’est le peuple qui perd

« Malheureusement pour les autres, il sera trop tard pour réaliser que la réduction des dépenses publiques aura réduit leur sacro-saint « pouvoir d’achat » car les services privés seront beaucoup plus onéreux. »

Face à ces coups de marteau politique et autres bourrages de crâne sémantiques, les citoyens décideront sans véritablement comprendre qu’on ne peut plus dépenser autant. Pour les attendrir, les politiques auront “augmenté” leur salaire net en façade, en réduisant leur salaire différé (maladie, retraite, chômage…). Mais ces derniers se rendront compte que ce qu’on a gagné d’un côté a été largement repris de l’autre, notamment quand ils s’apercevront du coût élevé de ces services rémunérés ou indemnisés par le secteur privé dans une logique de profit et de marge commerciale.

Ceux qui le pourront auront la possibilité de cotiser à une assurance maladie privée, à une retraite privée par capitalisation de qualité. Malheureusement, pour la grande majorité des citoyens, il sera trop tard pour réaliser que la réduction des dépenses publiques aura réduit leur sacro-saint “pouvoir d’achat” car les services privés seront beaucoup plus onéreux. Cette fois, leur salaire net ne sera plus “mangé” par l’infâme bête publique affamée, mais par l’ogre du secteur privé qui sacrifiera, comme il l’a souvent démontré, la solidarité nationale sur l’autel du profit et des actionnaires.

AU RL

Notes :

1) D’après Pucci et Tinel (Revue de l’OFCE, 2009), le gros de la dette publique jusqu’aux années 2000 est dû à l’effet boule de neige qui vient inexorablement alimenter la dette par l’accumulation des intérêts à payer. Ainsi au cours des années 1980 et 1990, le taux d’intérêt des obligations était passé au-dessus du taux de croissance. La baisse des taux au début des années 2000 n’a pas vraiment profité à l’État puisque les différents gouvernements ont décidé par la suite de réduire les impôts. Dans le rapport publié par le Collectif pour un audit-citoyen de la dette publique avec la participation des économistes Michel Husson et Henri Sterdyniak, on évalue à 59 % la part de la dette qui serait illégitime.

2) Bruce Bartlett, « Starve the Beast. Origins and Developement of a Budgetary Metaphor », The Independent Review (12, 2007).

3) Joseph Stiglitz, Quand le capitalisme perd la tête (Fayard, 2003).

4) Le nouveau management y est aussi pour quelque chose en favorisant, sous couvert de modernité, la mise en place d’outils d’évaluations. Ces derniers peuvent avoir une utilité mais malheureusement toutes les décisions sont prises en fonction des indicateurs quantitatifs et perdent de vue l’essence même du service public qui est celle de la qualité et de l’accessibilité, ceci visant notamment à contrebalancer les inégalités territoriales.

Publié le 24/12/2018

Les gilets et la bombe

« Le réel est de retour », se rengorgeait récemment le criminologue Alain Bauer, ouvrant les assises nationales de la recherche stratégique, à l’École militaire, dans un Paris chaque semaine en feu. Cette réunion, centrée cette année sur « les dissuasions », s’est focalisée sur le nucléaire militaire, épine dorsale du système de défense français : l’antique « force de frappe » conçue au temps du général de Gaulle, dont l’utilité est parfois contestée, pour des raisons morales, techniques, et surtout financières.

par Philippe Leymarie, (blog.mondediplo.net)

 

Il fallait oser, sur fond de crise des « gilets jaunes » et de fins de mois difficiles d’une grande partie des Français, discourir sur une force de dissuasion française certes ramenée, comme le répètent ses concepteurs, à une « stricte suffisance », mais qui consomme déjà en année « normale » la bagatelle de 3,6 milliards d’euros. Et qui en dévorera un de plus l’an prochain, jusqu’à atteindre 6 milliards en 2025 — soit un total de 37 milliards sur la période 2019-2025, si l’on suit la trajectoire fixée par la Loi de programmation militaire (LPM). L’augmentation sera de 60 % par rapport à la LPM précédente, pour cause de modernisation du système : les vecteurs, les projectiles, les transmissions, etc.

Lire aussi Romain Mielcarek, « La diplomatie du Rafale », Le Monde diplomatique, décembre 2018. Du côté des armées, on redoute que le budget de la « mission défense » soit mis un jour sinon en coupe réglée par Bercy, du moins en situation d’avoir à contribuer au financement des mesures fiscales et sociales destinées à apaiser la vague de protestation des « gilets jaunes » : la suspension des augmentations de taxes sur les carburants, et les mesures annoncées par le président Macron le 10 décembre coûteront à l’État au bas mot une dizaine de milliards, et il n’est pas exclu qu’un autre train de mesures vienne alourdir la facture.

Une crainte réelle, pour le ministère de la rue Saint-Dominique, même si en principe les crédits défense sont sacralisés, du fait de l’engagement auprès de l’OTAN — c’est à dire du parrain américain — de tendre vers le 2 % du PIB consacré à la défense (la France en est pour l’heure à 1,7 % ) ; et en raison de l’application d’une LPM votée l’an dernier, qui prévoit un rattrapage devenu indispensable en matière d’équipements, ainsi qu’une progression des crédits sur le nucléaire, rendue nécessaire par la mise en œuvre d’une force de frappe nouvelle génération (1).

Coup de poignard

Mais les us et coutumes budgétaires incitent à la prudence. Les crédits militaires ont souvent été utilisés, dans le passé comme une variable d’ajustement. On en a eu une nouvelle illustration, il y a quelques semaines, avec la loi de finances rectificative pour 2018 qui impose finalement au budget des armées de prendre en charge intégralement le financement des opérations extérieures (et des missions intérieures, comme Sentinelle) — dont une partie était jusqu’à présent assumée en interministériel —, ce qui correspond au total à 1,37 milliard d’euros : une mesure considérée comme un « coup de poignard » contre les armées, privées ainsi — et dans la discrétion — de 400 et quelques millions de crédits sur l’enveloppe promise. « Cette nouvelle amputation de crédits compromettrait davantage cet objectif et serait dangereuse à l’heure où la France, frappée encore une fois par les attentats, a besoin de toutes ses forces, correctement équipées et opérationnelles », vient de commenter le 13 décembre la sénatrice Hélène Conway-Mouret, vice-présidente du sénat.

Ce budget défense est confronté plus généralement à plusieurs menaces, selon les sénateurs Cédric Perrin et Hélène Conway-Mouret, dans leur rapport pour avis sur l’équipement des forces, produit lors du débat sur le budget 2019. Etant donné « le caractère extrêmement volontariste de la trajectoire retenue », écrivent-ils, il n’est pas sûr qu’elle tienne dans la durée, en dépit de l’engagement politique du gouvernement à la respecter :

 cette trajectoire est en pente déséquilibrée (une augmentation relativement modérés les premières années, une montée spectaculaire en seconde partie, en raison de l’accent mis sur le nucléaire) ;
 le gouvernement a «
 choisi une LPM longue (sept exercices), ce qui rend les derniers exercices assez nébuleux », affirment les parlementaires ;
 de plus, l’actuelle législature s’achèvera en 2022, et la LPM ne précise pas les montants prévus pour les deux derniers exercices, ni l’annonce des rendez-vous dits de «
 revoyure », pour faire le point sur l’application de la loi-programme.

Arme de non-emploi

Tout cela se déroule sur fond de débat feutré — ou de non-débat, si l’on préfère — sur la dissuasion à la française. Née dans les années 1960, est-elle toujours efficace, nécessaire, suffisante, et à quelles conditions ? Est-il possible, souhaitable d’en partager le fardeau dans un cadre bilatéral (avec Britanniques ou Allemands) ? Y a-t-il des marges d’économies à réaliser ? La France, comme les autres puissances nucléaires, se retrouvera-t-elle un jour isolée, lorsque le traité des Nations unies sur l’interdiction des armes nucléaires entrera en application ?

On ne va pas refaire le match ici, mais il apparaît que, pour beaucoup, et pour de bonnes ou de moins bonnes raisons, un abandon de la dissuasion nucléaire serait impensable :

 cela paraît peu opportun au moment où la confortable ex-bipolarité Est-Ouest est brouillée, où l’on détricote — à l’initiative surtout de Washington — les systèmes internationaux de médiation et de sécurité, où d’anciens empires relèvent la tête, où de nouveaux champs de conflictualité apparaissent, où certains États songent à abaisser le « seuil nucléaire » et à mettre en œuvre des « armes nucléaires d’emploi » (2), etc.
 cela déstabiliserait les équilibres subtils du «
 club nucléaire », et laisserait encore plus d’espace aux États peu démocratiques, dont la prévisibilité politique est incertaine, qui sont déjà la majorité ;
 cela provoquerait assez vite un déclassement international de la France, lui ferait perdre son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, etc.
 ;
 cela déséquilibrerait un dispositif militaire français qui comporte toute la gamme des capacités, dans un cadre autonome, et la possibilité d’une gradation dans les manœuvres de force, dont la dissuasion nucléaire n’est qu’une arme brandie en dernier recours
 ;
 cela priverait un pays comme la France d’un outil en forme d’assurance-risque qui ne coûtait par exemple, lorsque le rapport des députés Philippe Vitel et Geneviève Gosselin-Fleury sur l’exécution des crédits de la mission «
 défense » pour l’année 2013 a été publié, « que » 0,15 % du PIB, soit 3,2 milliards d’euros (l’équivalent, pour reprendre un terme de comparaison de l’époque, de ce que l’État avait perdu en acceptant d’accorder un taux réduit de TVA de 5,5 % au secteur de la restauration (3 milliards). Et un rapport coût-efficacité qu’aujourd’hui encore, un des plus ardents défenseurs de la dissuasion, le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique Bruno Tertrais, considère comme « très intéressant, car elle [la dissuasion] tire vers le haut l’ensemble de l’armée de l’air ».

Filière nucléaire

À la même époque, l’amiral Édouard Guillaud, chef d’état-major des armées, pouvait expliquer aux députés de la commission défense que « 3,4 milliards d’euros [pour çà], c’est presque bon marché », la force océanique stratégique étant mise en œuvre par 3 200 marins, « l’effectif des agents municipaux d’une ville comme Montpellier » (3).

Sur un plan financier, toujours, l’abandon souvent évoqué de la composante aérienne, ne serait pas une grosse économie : les Mirage, Rafale et les avions ravitailleurs qui mettent en œuvre ce volet de la dissuasion participent également aux missions plus conventionnelles, si bien que la suppression de la partie nucléaire de leurs missions ne ramènerait au budget général que 120 et quelques millions d’euros (« soit le montant d’une grosse cagnotte de l’Euromillions », soulignait Laurent Lagneau, dans Zone militaire, le blog qui pointait ce rapport parlementaire de 2013).

Quant à un abandon de la filière nucléaire militaire dans son ensemble, il menacerait trop d’intérêts chez les industriels comme Astrium (Airbus group), MBDA, ou DCNS, souligne le général Norlain (4), alors qu’une fraction de l’industrie de pointe — le nucléaire civil, l’aéronautique, l’espace — est plus ou moins issue ou en tout cas liée au nucléaire, avec des recherches, techniques et équipements à fonction le plus souvent duale.

En revanche, toujours sur ce plan des moyens, la modernisation de la dissuasion nucléaire est un lourd fardeau : elle n’est opératoire et crédible que si ses vecteurs sont invulnérables, et si elle est évolutive, ce qui implique une mise à niveau permanente, et si possible un temps d’avance sur la concurrence, avec des recherches et investissements à prévoir dans la « dronisation », la propulsion hypersonique, l’intelligence artificielle, etc.

Ligne Maginot

Le désarmement global, prôné par les partisans du Traité d’interdiction des armes nucléaires, passe souvent — dans le milieu de la défense au sens large — comme une vue de l’esprit, déconnectée des enjeux stratégiques :

 les grandes puissances ne sont pas prêtes à rendre les armes, et sont toutes embarquées dans un processus de modernisation — États-Unis, Royaume uni, France, Chine, Russie ;
 les réductions des arsenaux nucléaires consenties par les puissances «
 historiques » n’ont pas dissuadé d’autres États (Inde, Pakistan, Israël, et d’autres plus tard sans doute, comme l’Iran) d’acquérir le feu nucléaire ;
 un pays comme la France s’interdirait de pouvoir dissuader un agresseur potentiel, nucléarisé ou non
 ; et serait contraint, le cas échéant, de faire appel à la protection de tel ou tel de ses alliés nucléarisés, sans aucune garantie de mesures de rétorsion contre le pays agresseur.

Pas de quoi cependant démonter les partisans d’un désarmement nucléaire total, comme Jean-Marie Collin, animateur de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (Ican), pour qui « le discours sur la nécessité de la bombe et de son maintien repose sur des mythes. Or, en 2018, nous constatons de plus en plus que les failles de cette ligne Maginot nucléaire sont de plus en plus béantes. »

Lire aussi Jean-Marie Collin, « La bombe juridique des îles Marshall contre le nucléaire », Le Monde diplomatique, juin 2016. Il estime que le développement accéléré des nouvelles technologies (notamment le cyber) rend encore plus incertains et fragiles les systèmes de sécurité de ces armes. Et rappelle que l’invisibilité promise des futurs sous-marins est déjà remise en question, comme l’a souligné le député François Cornut-Gentille (qui n’est pas un opposant à l’arme nucléaire) avec l’arrivée de satellites capables de les repérer.

Jean-Marie Collin pointe les accidents, les coups de chance, les atteintes à la crédibilité de la dissuasion, l’opacité budgétaire, ou le manque de contrôle parlementaire. Et regrette que, pour éteindre tout débat, les partisans de la dissuasion recourent trop souvent aux techniques classiques de propagande que sont la déformation ou la dissimulation de la vérité, et la sous-estimation de certaines données. « C’est ainsi que se fabrique “l’illusion nucléaire” », conclut-il. Et c’est le titre du livre écrit avec l’ex-ministre de la défense Paul Quilès, et Michel Drain, de Justice et Paix (5) ?

Philippe Leymarie

 (1) La LPM prévoit une augmentation du budget des armées de 1,7 milliard par an jusqu’en 2022, puis de 3 milliards à partir de 2023, l’objectif étant d’atteindre les 2 % du PIB d’ici 2025… grâce donc, surtout, aux crédits dégagés pour préparer la future génération d’armes nucléaires.

(2) Un des théoriciens de la dissuasion, un général américain, expliquait dès 1946 que jusque-là, on cherchait à gagner la guerre, mais que désormais il faudra l’éviter, ou la préparer pour ne pas avoir à la faire. D’où la notion d’arme de « non-emploi » qui a été jusqu’à ces dernières années la caractéristique de l’armement nucléaire. Durant la guerre froide, on pouvait parler « d’équilibre de la terreur », chacun pariant sur la rationalité d’un adversaire qui ne prendrait pas le risque de subir des dommages inacceptables.

(3) Vincent Lamigeon, « La vérité sur… le prix de la dissuasion nucléaire », Challenges, 13 novembre 2012.

(4) Devenu un opposant à une dissuasion qu’il estime dépassée stratégiquement et ruineuse en période de disette budgétaire.

(5L’illusion nucléaire : la face cachée de la bombe atomique, Éditions Leopold Mayer, Paris, 2018, 173 pages, 20 €.

Publié le 22/12/2018

Gilets jaunes : le pouvoir n’a-t-il toujours rien compris ?

 Stéphane Ortega (site rapportdeforce.fr)

Après la panique qui s’est emparée d’un pouvoir incapable d’éteindre l’incendie des gilets jaunes durant des semaines, la majorité mise sur un apparent recul de la contestation sociale. Entre les louvoiements pour céder le moins possible, le retour des attitudes méprisantes et la tentation d’appliquer toute sa politique, le « nouveau monde » prend le risque de devenir l’ancien régime.

 

Chasser le naturel il revient au galop. Passé un petit vent de panique, début décembre, face à un mouvement des gilets jaunes qu’aucune des contorsions gouvernementales ne semblait en capacité de dégonfler, le gouvernement et la majorité reviennent à leurs petites habitudes. « Nous ne renoncerons pas au cap des réformes », a assuré Marc Fesneau, le ministre en charge des relations avec le parlement, cinq jours après le discours d’Emmanuel Macron du 11 décembre. Pourtant, une semaine plus tôt, la détermination des manifestants et le caractère imprévisible et insaisissable de la contestation obligeaient le chef de l’État à décréter un « État d’urgence social » en mettant sur la table 10 milliards d’euros de mesures. Les déclarations valorisant le cap à tenir étaient un peu mises en suspend.

Et pour cause ! Malgré la répression et les affrontements violents avec les forces de l’ordre, le mouvement des gilets jaunes ne se divisait pas et ne faiblissait pas. Pire, il conservait le soutien de près de 80 % de l’opinion publique. Le risque d’un embrasement général a été craint par une majorité aux affaires qui a vu la violence se rapprocher d’elle : des beaux quartiers et lieux de pouvoir de la capitale, aux préfectures, en passant par les domiciles et les permanences de parlementaires. Une situation inquiétante pour l’exécutif. D’autant que le mouvement a été porté majoritairement par ces Français qui d’ordinaire ne manifestent pas. En quelque sorte par cette partie de la population jugée facilement gouvernable par les gouvernants.

Aujourd’hui, la peur semble déjà oubliée. Pourtant, si la taxe sur les carburants a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, le mépris et la surdité du gouvernement ont été les carburants du mouvement des gilets jaunes pendant toutes ces semaines. Et sur ce point, l’exécutif et les parlementaires LREM semblent procéder à un retour au « business as usual ». La palme en revient aisément au député macroniste Gilles Le Gendre. Autour d’une déclaration convenue indiquant que la majorité avait « insuffisamment expliqué son action », il a lâché que ses membres s’étaient montrés « trop intelligents et subtils ». Une façon de dire que les contestataires sont trop bêtes pour comprendre les hauteurs de vue du gouvernement. Pas très pédagogique comme démonstration, à moins qu’il n’ait voulu montrer que le mépris pend toujours aux lèvres des membres de la majorité.

Éteindre le feu le plus possible avec le moins possible

Sur le terrain des mesures sociales annoncées par Emmanuel Macron le 11 décembre, la solennité du moment laisse place à un aménagement à minima du cap fixé par la politique du gouvernement. Si l’exécutif concède un dépassement du déficit budgétaire, il lâche peu sur l’essentiel. Ainsi, la prime d’activité sera augmentée pour obtenir une hausse du SMIC de 100 €, sans hausse du SMIC à proprement dit. Le dispositif sera financé par l’État, comme pour l’annulation de l’augmentation de la CSG pour les retraités dont la pension se situe entre 1700 et 2000 €. Ce sont donc les contribuables qui seront sollicités par une politique fiscale restant inégalitaire. Pas de changement de cap en la matière.

De façon plus sournoise, la défiscalisation et la désocialisation des heures supplémentaires avantageront d’abord les entreprises, plus portées à intensifier le travail qu’à embaucher. Selon un rapport de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) en 2017, la mesure promise par Emmanuel Macron dès la campagne électorale pourrait détruire 19 000 emplois d’ici 2022 et coûterait trois milliards d’euros à l’État par an. Sans oublier que la défiscalisation et la désocialisation permettent de faire baisser le coût du travail pour le patronat. Du côté des salariés effectuant des heures supplémentaires, l’augmentation réelle du salaire net s’obtiendra par une baisse du salaire différé, celui consacré à la protection sociale des salariés. Sans oublier que depuis la loi El-Khomri de 2016, les heures supplémentaires peuvent être réduites à un plancher de 10 %. La mesure programmé pour le courant de l’année 2019 a juste été avancée et correspond à la philosophie du gouvernement de détricoter les droits collectifs. Philosophie qui prévaut aussi pour la prime exceptionnelle demandée aux entreprises avant le 31 mars, elle aussi défiscalisée et désocialisée.

Signe d’une certaine surdité retrouvée, les revirements du gouvernement du mardi 18 décembre. Le matin, celui-ci annonce revenir sur les mesures annoncées mi-novembre par Édouard Philippe sous la pression du mouvement naissant des gilets jaunes pour calmer la colère sur la taxe sur les carburants. Revirement en fin de journée après l’intervention de députés de la majorité craignant un effet similaire à celui de baisse de 5 € des APL l’an passé. Mais en tentant de passer outre ses engagements et les aspirations exprimées par une partie de la population, le gouvernement ne change pas de méthode : celle qui met les gens dans la rue.

Évacuations, grand débat et référendum d’initiative citoyenne pour tourner la page

Assez logiquement, la fatigue gagne les gilets jaunes après cinq actes de mobilisation. Le ministère de l’Intérieur a annoncé 66 000 manifestants la journée du 15 décembre, deux fois moins que le samedi précédent. Mais la majorité mise un peu imprudemment sur la fin du mouvement. Les mesures annoncées par Emmanuel Macron ont certes décroché une partie de l’opinion publique et une minorité de gilets jaunes, mais le gros des troupes n’a pas été convaincu. Les blocages, les occupations se poursuivent malgré les mesures répressives hors normes déployées par l’État : 1723 arrestations « préventives » le 8 décembre, 1220 gardes à vue et 225 blessés chez les manifestants ce jour-là, s’ajoutant aux 820 autres dénombrés avant le 8 décembre.

Depuis le 15 décembre, la pression policière s’est nettement déplacée vers les ronds-points. Jugeant que le moment était propice, Laurent Nunez le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur a assumé l’évacuation par la force publique de 170 points de blocage depuis samedi. De quoi agacer des gilets jaunes encore mobilisés. De quoi même les énerver copieusement avec les propos outranciers de Christophe Castaner, comparant la destruction d’une statut d’ornement d’un rond-point de Châtellerault par des gilets jaunes, à la destruction d’une œuvre classée au patrimoine de l’humanité par les talibans. Une fanfaronnade de vainqueur pour donner le coup de grâce à son adversaire. Avec un brin d’humiliation en plus. Mais une déclaration qui pourrait laisser des traces dans le temps, comme celle du président de la République sur « ceux qui ne sont rien ».

En réalité, il ne suffit pas de siffler la fin de récréation pour obtenir la fin de la contestation. L’absence d’adhésion large aux mesures annoncées par le chef de l’État ne sera probablement pas compensée par l’ouverture du « grand débat » décidé par Emmanuel Macron. « Il y a un principe simple qui est que ces 18 mois ne seront pas détricotés en totalité par les trois mois de débat », a recadré Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement mercredi 19 décembre. Là encore, si la discussion est possible, le cap de la politique fixé par l’exécutif doit être conservé. Une façon de corseter le débat, mais aussi la confirmation d’une forme de surdité. Rare sujet d’ouverture aux revendications des gilets jaunes : le référendum d’initiative citoyenne (RIC). Le 17 décembre, le Premier ministre s’est déclaré favorable à la tenue d’un débat sur le RIC.

Pour autant, les 10 milliards d’euros de mesures et le grand débat incluant le RIC seront-ils la porte de sortie de crise ? C’est semble-t-il le pari du gouvernement. Un peu comme il y a cinquante ans, quand les accords de Grenelle et la dissolution de l’Assemblée nationale avaient progressivement mis fin à la contestation de Mai 68. Pourtant, là aussi, la fin du mouvement n’avait pas été immédiate. De plus, le début des années 70 avait été marqué par de nombreuses luttes ayant eu entre autres pour conséquence, une augmentation importante des salaires des ouvriers et des employés. Une leçon à méditer pour un exécutif « trop intelligent et subtil ».

 

Publié le 17/12/2018

Répression macroniste contre le peuple des gilets jaunes : un état d’urgence qui ne dit pas son nom

(site politis.fr)

D’après Vincent Brengarth, avocat au Barreau de Paris, nous assistons à une dérive inquiétante en matière de répression policière en France ces dernières années, plus précisément depuis novembre 2015 lorsque l’état d’urgence est prononcé et prolongé à de multiples reprises avant d’être intégré dans le droit commun. Nous serions donc désormais sous le coup « un état d’urgence qui ne dit pas son nom » avec des interpellations préventives sur la simple base du soupçon, sans élément concret d’une infraction.

Samedi 8 décembre, le mouvement des « gilets jaunes » maintient sa progression puisqu’il a rassemblé un total de 136 000 manifestants sur l'ensemble du territoire (dont près de 10 000 à Paris), niveau comparable au samedi 1er décembre, tandis qu'il avait comptabilisé 106 301 personnes lors du week-end précédent, selon les chiffres, habituellement sous-estimés, du ministère de l'Intérieur. Au lendemain de la mobilisation du 1er décembre, le ministre Christophe Castaner s’est d’ailleurs empressé de revoir à la hausse les chiffres du 24 novembre, puisqu’il a réévalué le nombre de manifestants à 166 000 personnes, au lieu de 106 000 annoncées précédemment. On appréciera ce saut de 60 000 personnes apparues soudainement dans les statistiques du ministère, manipulation comptable qui permet d’affirmer que le mouvement décroît…

Paris en état d’alerte insurrectionnelle

Pour ce quatrième samedi de mobilisation pour les gilets jaunes, 89 000 membres des forces dites « de l'ordre » sont mobilisés, dont 8 000 à Paris, appuyés par 14 « VBRG », véhicules blindés à roue de la gendarmerie. La tension est palpable. Dans la capitale, 36 stations de métro sont fermées au public, de nombreux commerces ne lèvent pas leurs rideaux et les portes d’une douzaine de musées (dont le Louvre, le musée d'Orsay, le Grand Palais, le musée de l'Homme ou le musée d'Art moderne) ainsi que d'autres sites touristiques emblématiques comme la Tour Eiffel, les Catacombes ou encore l'Arc de triomphe sont restés fermés. Des salles de spectacles, de l'Opéra à la Comédie-Française en passant par le théâtre Marigny et le théâtre des Champs-Élysées ont annulé leurs représentations.

1 723 interpellations

Une vague massive d’interpellations a lieu ce samedi 8 décembre, quatrième samedi ou acte IV de la mobilisation du mouvement des « gilets jaunes ». Des interpellations au cours desquelles la police confisque des fioles de sérum physiologique, apportées pour aider et soulager les gens asphyxiés par les gaz lacrymogènes, des masques de protection, des casques de cycliste, etc. Dérober le matériel de protections aux manifestants suscite l’indignation et jette de l’huile sur le feu. Pour peu qu’ils soient non-violents, avec l’intention légitime de se protéger contre la violences des armes utilisées par la police, ces intimidations finissent par inciter à ne plus « rester pacifique, puisque ça ne sert à rien », comme le confie Jean-Philippe interrogé par Mediapart.

Dans la capitale, la course aux interpellations bat son plein. On passe de 121 interpellations à 7h30 le matin à 575 à 14h. Les commissariats sont très vite saturés. Finalement, sur la seule journée du samedi 8 décembre, les forces de police ont interpellé 1 723 personnes participant au mouvement, dont 1 082 rien que sur Paris, lesquelles ont débouchées sur 820 gardes à vue. Une jeune mère livre un témoignage accablant alors qu’elle se retrouve en garde à vue sans avoir rien à se reprocher et sans pouvoir allaiter son bébé de quatre mois. « C’est un état d’urgence qui ne dit pas son nom, un détournement de pouvoir au profit du pouvoir judiciaire », s’insurge l’avocat inscrit au barreau de Paris, Me Vincent Brengarth. Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, mi-novembre, la police française a procédé à 4 523 interpellations, dont 4 099 ont débouché sur des gardes à vue.

Florent Compain, président des Amis de la terre France, et Denys Crolotte, du Mouvement pour une alternative non violente sont arrêtés dans le cortège de la Marche pour le climat à Nancy. Leur seul délit est d’avoir organisé et maintenue une manifestation malgré l’interdiction de la Préfecture. Celle-ci s’est pourtant révélée être un réel succès à Nancy, rassemblant entre 1 000 et 1 500 personnes. Là aussi, il semble qu’apporter « une réponse aux problèmes de fin du monde autant qu’aux problèmes de fin de mois » pour faire converger les enjeux nationaux de la mobilisation n’aient pas été du goût de la police qui a tout fait pour éviter cette convergence sur le terrain. Mais, les soutiens se sont multipliés et le standard du commissariat a croulé sous les appels téléphoniques. Denys et Florent sont finalement libérés après avoir été retenus plus de 21 heures en garde à vue par la police. Ils encourent une peine de 6 mois de prison et 7.500 euros d’amende.

En attendant, les plaintes déposées s’accumulent alors qu’on célèbre, ce 10 décembre, le 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, dont l’article 9 stipule : « Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ou exilé. »

La violence, parlons-en !

Le samedi 1er décembre, alors que des manifestations ont lieu dans toute la France, Zineb Redouane, une femme de 80 ans, se trouve dans son appartement au quatrième étage du 12, rue des Feuillants, adjacente à la Canebière à Marseille. Soudain, elle s’apprête à fermer ses volets et reçoit une bombe lacrymogène au visage, tirée lors d’incidents sur la Canebière après les manifestations. Sa voisine Nadjia Takouche, recueille son témoignage alors que la vieille dame est transportée à l'hôpital de La Timone, puis à l'hôpital de la Conception, pour y être opérée. « Mais comment ils peuvent tirer au quatrième étage ? Les policiers m’ont bien visée. Ils ont tiré avec un pistolet, puis ils sont montés dans la voiture et sont partis. Peut-être qu’ils pensaient que j’avais le téléphone portable pour filmer », dit-elle avant de mourir quelques heures plus tard, au bloc opératoire de l’hôpital de la Conception, le dimanche 2 décembre. Une enquête judiciaire sera confiée par le procureur à l’IGPN, la police des polices, une de plus.

Quelques jours plus tard, des jeunes du lycée Simone-de-Beauvoir, à Garges-lès-Gonesse manifestent le 5 décembre 2018 contre Parcoursup devant leur Lycée. L’un d’entre eux, Issam, un élève de Terminale de 17 ans, est touché par un tir tendu de flash-ball et s’effondre devant son professeur Mathieu Barraquier, il a la joue déchiquetée (1). Le même jour, Oumar, 16 ans, a été grièvement blessé par un tir de lanceur de balles de défense (LBD), à la porte du lycée Jacques-Monod à Saint-Jean-de-Braye, près d’Orléans. Le lendemain 6 décembre, l’arrestation de 151 jeunes de Mantes-la-Jolie choque. Sur des images qui tournent en boucle sur Internet, ont voit les lycéens alignés, agenouillés à même le sol, les mains sur la tête ou menottées à l’aide de Rilsan (des bracelets en plastique), sous la surveillance d’agents armés. On entend distinctement un policier commenter la scène : « Voilà une classe qui se tient sage. » Le même jour, 6 décembre, quelques 130 ex-lycéens engagés dans les mouvements en 1968, 1977, 1986, 1990, 1994, 2000, 2005 ou 2013 sous les différents gouvernements du Général De Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard D’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy ou François Hollande tirent le signal d’alarme. « Une étape a été franchie » dans la répression, s’inquiètent-ils.

Deux jours plus tard, Fiorina, une étudiante de 20 ans originaire d’Amiens, et Thomas, 20 ans aussi, un étudiant nîmois sont grièvement blessés au visage par des balles en caoutchouc sur les Champs-Élysées. Le Front de Mères, premier syndicat de parents des quartiers populaires, publie dans la foulée une tribune dans laquelle les parents dénoncent « l’infâme répression policière digne d'une dictature » que subissent leurs enfants. Le Front de mères affirme être « solidaire des revendications légitimes de nos enfants, qui refusent qu'on restreigne “réforme” après “réforme” leurs champs des possibles et leurs perspectives d'avefnir, (...) solidaires de leurs revendications contre Parcoursup, la “réforme” du bac, la suppression de 2 600 postes depuis septembre, et les discriminations dans le système scolaire. » Il exige que soit respecté « le droit de nos enfants à manifester et à s'exprimer » et soutient les plaintes déposées par les avocats de lycéen.nes victimes de violences policières. Enfin, le Front de mères appelle à protéger ses enfants en s’interposant tels des boucliers face à la police, car : « Un pays où l'on terrorise les enfants se dirige vers la dictature et le fascisme. »

Lors du rassemblement à Bordeaux ce 8 décembre, Antoine, 26 ans, a été amputé de sa main droite après l’explosion d’une grenade qu’il essayait de renvoyer sur « les forces de l’ordre ». 32 autres manifestants seront blessés. Antoine a vraisemblablement été mutilé par une grenade explosive de type GLI-F4, une arme composée de 25 grammes de TNT et d’une charge lacrymogène, qui tutoie les 165 décibels lorsqu’elle explose, soit plus qu’un avion au décollage et que seul la France utilise en Europe dans ses opérations de « maintien de l’ordre ». « Je n'en veux pas forcement aux flics, explique Antoine, mais à ce système qui a laissé des gens s'armer d'une telle façon face à d'autres gens qui ne sont pas du tout prêts à affronter ça. » Pourtant, dès le 30 novembre, un collectif d’avocats de personnes blessées par ce type de munitions adressait une lettre ouverte au ministre de l'Intérieur, Édouard Philippe, dans laquelle ils l’appelaient à cesser l’usage de cette grenade en vue de la nouvelle mobilisation prévue le 1er décembre. « Alors que depuis 2016, tant le Défenseur des droits que l’Association chrétienne pour l’abolition de la torture (ACAT) tirent le signal d’alarme quant au recours à ces armes à feu, l’État persiste à recourir massivement à ces grenades explosives au risque assumé de mutiler voire de tuer », dénonçaient-ils dans leur lettre (2). Pour l’heure, la seule réponse de la part de Matignon apportée à cette lettre, demeure la répression aveugle d’un gouvernement aux abois. Le collectif prévoit d’introduire des recours devant le tribunal administratif. «Dans un rapport conjoint daté de 2014, l’Inspection générale de la gendarmerie nationale, ainsi que celle de la police nationale, indiquent que ces grenades sont susceptibles de mutiler ou de blesser mortellement», rappelle Raphaël Kempf, un des avocats du collectif. « Que ce soit sur la zone à défendre de Bure (Meuse) ou à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), cette grenade a déjà fait beaucoup de blessés… » dénonce Aïnoha Pascual, l’avocate de Gabriel, un autre manifestant qui a eu la moitié de la main arrachée le 24 novembre.

Le matériel de protection confisqué, droit de la presse bafoué

Plusieurs photoreporters ont déclaré s’être fait confisquer leur matériel de travail. La photographe Véronique de Viguerie raconte à L'Express comment les protections de cette journaliste lui ont été confisquées par la police, la rendant vulnérable au cœur des manifestations du samedi 8 décembre. « J'arrivais devant le Louvre et il y avait quatre garçons assis sur un trottoir. Ils venaient d'être interpellés par la police. J'ai pris une photo et là les policiers sont venus vers moi. Ils m'ont contrôlée, m'ont dit de me tourner. J'ai montré ma carte de presse et bien rappelé que j'étais journaliste. Mais ils m'ont pris mon sac, dans lequel j'avais deux casques de snowboard, sur lesquels il y avait écrit "presse" avec du scotch, deux masques de snowboard et deux masques de peintre. »

Quatre syndicats de journalistes, le SNJ, le SNJ-CGT, la CFDT et FO, ont demandé lundi 10 décembre à être reçus « en urgence » par Emmanuel Macron après des « dérapages inadmissibles » des forces de l'ordre, notamment à Paris, contre des reporters de terrain et des photographes en marge de la manifestation des gilets jaunes. Ils « exigent des explications de la préfecture de police, du ministère de l'Intérieur et du gouvernement sur les consignes qui ont été données pour en arriver à cette situation ». « Dès 8h du matin samedi, de nombreux photographes de presse, clairement identifiés comme tels, se sont fait confisquer leur équipement de protection individuel (casques, lunettes, masque à gaz), parfois sous la menace d'une garde à vue », écrivent-ils dans un communiqué commun. Parmi les journalistes blessés samedi 8 décembre, deux photographes du Parisien ont été visés par des tirs de Flash-Ball, l’un d’eux, Yann Foreix, a été la cible d'un tir dans le dos à deux mètres de distances par un policier. Même cas de figure pour Boris Kharlamoff, un photographe de l’agence A2PRL, également touché dans le dos par un projectile en caoutchouc tiré par un policier en civil. Un photographe du Journal du dimanche, Éric Dessons, a lui été hospitalisé pour une fracture à la main après avoir été frappé à deux reprises par un CRS et un photographe de Reuters a été atteint par un tir de flash-ball à Bordeaux. Toujours à Paris ce samedi 8 décembre, le reporter de la fameuse émission de radio Là-bas si j’y suis, Gaylord Van Wymeersch, se fait agressé par un agent de la BAC (brigades anti-criminalité de la Police nationale qui sont déployées massivement et en tenue civile, avec ou sans brassard) qui lui donne un coup de matraque et casse sont téléphone. Son collègue, Dillah Teibi, enregistre la scène.

Enfin, lorsqu'un agent des forces de l'ordre républicain s'adresse à un photographe indépendant couvrant les manifestations, en ces termes : « Si vous voulez rester en vie, vous rentrez chez vous ! Vous n'avez rien à branler ici ! », on peut se poser des questions quant au maintien de l’ordre républicain. Macron, dans son discours du 10 décembre, parle exclusivement de la violence des « casseurs », sans même faire mention des innombrables blessés par armes létales des forces de l’ordre. Pourtant, le bilan provisoire du quatrième samedi de manifestation 8 décembre est lourd : 264 blessés dont 39 policiers, plus important encore que celui de la semaine précédente de 229 blessés dont 28 policiers. Les hôpitaux de Paris ont pris en charge 170 blessés contre 162 le 1er décembre. En tout, depuis le début du mouvement, mi-novembre, près d’un millier de personnes ont été blessés et parfois très gravement. Une liste non-exhaustive des blessés graves de ces dernières manifestations dressée par le collectif Désarmons-les ! donne froid dans le dos. Il fait mention de 3 mains arrachées par des grenades GLI F4 et d’au moins 4 yeux arrachés par des tirs de LBD 40.

Malheureusement, pour faire face à un tel afflux de blessés, dont nous ne dressons là qu’une liste trop partielle, les services de santé pâtissent d’un manque flagrant de ressources qui pourraient être facilement mobilisée en rétablissant l’ISF par exemple. À la suite de la manifestation du 8 décembre, l’Association des usager.es et du personnel de la santé (AUP’S) se révolte dans un communiqué contre des effectifs et moyens humains qui sont réduit d’année en année pour soigner dignement alors que « les gens meurent aux urgences ou y dorment sur des lits de camp faute de place. » L’association dit se préparer à descendre à nouveau dans la rue et se mobiliser avec les gilets jaunes.

[1] Voir le reportage de Street Press par Inès Belgacem et Matthieu Bidan le 7 décembre 2018 :

[2] « Florilège de violences et blessures policières », Lundi matin, 7 décembre 2018.

Publié le 15/12/2018

 

Une grossière politique de classe

 

Le « président des riches » peut bien corriger ici ou là quelques mesures anti-pauvres, mais il ne peut pas déplaire à ses commanditaires, ni contrarier un moi tout entier habité par l’idéologie libérale.

Pour dire vrai, c’était à peu près mission impossible. Lundi soir, Emmanuel Macron a eu beau surjouer l’émotion et parfois le repentir, annoncer quelques mesures pas toutes négligeables, promettre plus de concertation, flatter les maires et les syndicats, rien n’y a fait. Et rien ne pouvait y faire, parce que le « président des riches » peut bien corriger ici ou là quelques mesures anti-pauvres, mais il ne peut pas déplaire à ses commanditaires, ni contrarier un moi tout entier habité par l’idéologie libérale. Ce reniement, aussi dénommé « changement de cap », lui est impossible, aussi psychiquement que politiquement. D’où une incapacité à entrevoir un autre partage des richesses.

 

Lundi soir, les pauvres ont eu droit à quelques miettes, tandis que les riches n’étaient ni sollicités ni inquiétés. Nous avons entendu un parfait discours d’injustice sociale prononcé sur un ton compassionnel. Rien qui ne puisse convaincre ni apaiser la France qui souffre. Car nous n’en sommes plus au stade où les gilets jaunes, et d’autres, ont les yeux rivés seulement sur leur fiche de paie. C’est l’organisation globale de notre société qu’ils regardent aujourd’hui. L’économie doit être une « économie morale », pour reprendre la formule du politologue Samuel Hayat. La crise sociale est devenue politique, et le Président vacille. Et son pouvoir avec lui. Le soupçon d’insincérité s’est répandu comme un poison. Emmanuel Macron bouge sous l’empire de la peur, mais ne veut rien changer, ni probablement ne peut. Et ça se voit.

Des mesures égrenées dans son allocution, une seule, la suppression de la hausse de la CSG pour les petites retraites, est apparue franche. Encore faut-il rappeler que ce n’est rien d’autre que l’annulation d’une baisse de pouvoir d’achat qu’il avait lui-même programmée. Les autres sont toutes suspectes, ou contestables d’un point de vue social. La vraie fausse augmentation du Smic s’apparente à un tour de passe-passe. Les heures supplémentaires défiscalisées ont un effet pervers avéré sur l’emploi. Les primes sont plus qu’aléatoires et laissées au bon vouloir et au bon pouvoir des patrons. En réalité, tout le monde le sait, une seule disposition aurait pu, par sa forte charge symbolique et sa portée systémique, convaincre l’opinion : c’est évidemment le retour de l’impôt sur la fortune. Emmanuel Macron l’a écarté au prix d’un raisonnement spécieux. Car aucune étude n’a prouvé que les heureux bénéficiaires de la suppression de l’ISF ont réinjecté leur argent dans l’économie productive. Et quid de la flat tax, qui plafonne l’impôt sur les revenus du capital ? Et de l’allègement de l’exit tax qui devait ralentir l’exil fiscal ? Le système est conforté. Bref, ce n’est pas lundi que Macron aura cessé d’être un président des riches, impuissant face à la colère sociale.

Un instant seulement, il a mimé le pouvoir. C’est lorsqu’il a stigmatisé les violences et les pillages. Mais en reproduisant sur ce chapitre la même asymétrie et le même déséquilibre que dans le domaine social : pas un mot sur les violences policières, les tirs de Flash-Ball, les grenades explosives qui ont mutilé des manifestants. Rien sur cette scène effarante de lycéens agenouillés, mains sur la nuque, propre à réveiller la plus sinistre mémoire coloniale, et qui fera longtemps honte à notre pays.

Au total, où en sommes-nous aujourd’hui ? Un nouvel acte de la mobilisation se prépare. Il est bien possible que les fêtes de fin d’année et la fatigue imposent une trêve aux manifestants. Il est possible aussi que les casseurs finissent par porter préjudice au mouvement, provoquant une réaction des commerçants victimes de leurs exactions. Mais rien de tout ça ne résoudra, ni ne masquera la crise politique profonde dans laquelle le pouvoir s’enfonce. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, alors que les lycées et les universités se mobilisent à leur tour : la crise sociale s’est muée en une crise politique que seule une tentative de relégitimation pourrait surmonter. Dissolution de l’Assemblée ? Référendum ? Nous sommes sans doute parvenus à ce point de rupture, où il est temps que le président « jupitérien » s’élève au niveau de sa fonction.

Enfin, on aura noté deux silences dans le discours d’Emmanuel Macron : la transition écologique n’a été que très furtivement évoquée, comme si nous étions dans un jeu de vases communicants entre le social et l’écologique. Le 27 novembre, il avait oublié le social ; lundi, il a effacé l’écologie. Et nous ne savons rien du financement des mesures annoncées, évaluées à une dizaine de milliards. Ce n’est pas notre obsession, mais c’est notre inquiétude, parce que plusieurs ministres avaient annoncé la couleur avant même l’allocution présidentielle. Ce sont les dépenses publiques qui vont être ponctionnées. Et ce sont les services publics qui vont payer. Décidément, on ne s’en sort pas tant que la question centrale du partage des richesses n’est pas posée. Autrement dit, tant que ce qu’il faut bien appeler une politique de classe n’est pas abandonnée.

Denis Sieffert (article publié le 11 décembre 2018 sur le site politis.fr)

Publié le 14/12/2018

Gilets jaunes : « On sent bien qu’Emmanuel Macron n’est pas dans le même monde que nous »

par Simon Gouin  (site bastamag.net)

Comment les gilets jaunes ont-ils réagi à l’intervention du Président de la République ce 10 décembre et aux quelques mesures annoncées ? Basta ! a passé la soirée avec des gilets jaunes normands, à Caen. Pour eux et elles, le rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF) demeure une revendication centrale. « Si des mesures avaient été annoncées avant le début du mouvement, nous n’en serions pas là aujourd’hui », rappellent certains. Reportage.

« Bon, bah les gens sont en colère ! C’est bien ! » Quelques minutes après la fin du discours d’Emmanuel Macron, hier soir, les réactions des gilets jaunes rassemblés dans ce bar de Caen vont de la dérision à l’exaspération. Après trois semaines à enchaîner les occupations de ronds-points, ralentir les départs des camions des dépôts de carburant, obliger les principaux centres commerciaux de l’agglomération à fermer, les mots du Président de la République ne semblent pas avoir calmé la colère des gens présents ce soir-là.

Il y a d’abord ce que le Président a annoncé vouloir faire. Une augmentation du Smic de 100 euros ; l’annulation de l’augmentation de la CSG pour certains retraités ; des débats locaux à partir des mairies… Pour les gilets jaunes rassemblés dans le bar, ces annonces sont de la poudre de « perlimpinpin ». « L’augmentation du Smic, ok ! Mais quand le fait-il ? En 2019, mais quel jour ? Nous attendons des choses concrètes et pas qu’on demande à des patrons qui n’ont pas les moyens de verser une prime, estime Gaëtan, blessé il y a une semaine lors de l’évacuation par les CRS d’un rond-point. Et puis ce sont les salaires qu’il faut augmenter, pas uniquement le Smic, sinon, ceux qui sont juste au dessus du Smic n’obtiennent rien ! »

Ce n’est, en fait, pas vraiment le smic qui sera augmenté mais la prime d’activité versée par la Caisse d’allocations familiales aux salariés qui touchent un peu plus ou un peu moins que le smic (entre 900 et 1500 euros nets environ). L’augmentation progressive de cette prime d’activité était déjà prévue en 2019 et 2020. Sa mise en œuvre est donc accélérée. Une lycéenne franchit la porte du café. « Est-ce que vous venez bloquer mon lycée, demain ?, demande-t-elle. Si c’est le cas, je ne vais pas en cours. » Sa remarque fait rire les gilets jaunes. « Bloque-le, et on viendra t’aider ! », lui répond l’un d’eux.

« On ne peut pas être dirigés par les banques »

« Nous, on paie pour nos parents qui n’ont pas assez de retraites. Et nous devrons aussi payer pour nos enfants, explique Gaëtan à propos des raisons qui l’ont poussé à rejoindre le mouvement. Nous ne pouvons pas faire les deux en même temps. Avant, c’était la classe populaire qui n’arrivait pas à boucler les fins de mois. Désormais, c’est la classe moyenne. » Hier soir, plus que les annonces du Président qui déçoivent, c’est son style que les gilets jaunes continuent de trouver « méprisant ». « Il dit sans cesse « je », et pas « nous » », avance Gaëtan pour qui « on ne peut pas être dirigés par les banques ».

« Emmanuel Macron nous a bien flattés et a essayé de se mettre à notre niveau. Mais on sent bien qu’il n’est pas dans le même monde que nous », estime Jérémy, qui réalise régulièrement des directs sur Facebook sur les actions des « gilets jaunes ». C’est parce que les fins de mois sont difficiles que Jérémy s’est lancé dans la lutte. « Pour pouvoir nous acheter une maison, nous avons dû nous éloigner de Caen, donc acheter une voiture pour nous rendre au travail. Je fais 60 km par jour, ce qui me coûte 350 euros d’essence par mois. Et je rembourse tous les mois le prêt que j’ai dû faire pour acheter ma voiture, en plus du prêt de ma maison. On gagnait plus d’argent quand ma femme ne travaillait pas et qu’elle pouvait garder notre enfant à la maison. Ce qui est absurde ! »

« Que les riches paient autant d’impôts proportionnellement que les pauvres »

Pour Jérémy, les annonces du Président ne sont pas assez concrètes. « En quoi mon pouvoir d’achat va augmenter ?, demande-t-il. Les classes moyennes vont rester pauvres. » « Quand Emmanuel Macron défend sa décision de ne rien changer à l’ISF, on a l’impression que nous sommes des méchants qui s’attaquent aux riches, raconte Gaëtan. Mais on demande juste à ce que les riches paient autant d’impôts proportionnellement que les pauvres. »

« Cela va dégénérer », lance un gilet jaune pour qui la revendication principale d’une baisse des taxes n’est pas écoutée. « On commence à être exaspérés », exprime une autre personne. « Jusqu’à maintenant, les gens sont pacifiques », prévient-elle en référence au mouvement caennais. Gaëtan réclame un « référendum citoyen », pour « au moins pouvoir discuter, être représentés, ce qui n’est pas le cas actuellement » [1].

« C’est notre force d’avoir de petits groupes partout »

Seul un référendum initié par le Président de la République avec une démission en jeu pourrait calmer la colère des gilets jaunes et éviter les violences, estime Jérémy. « Si des mesures avaient été annoncées avant le début du mouvement, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Mais désormais, ce que j’entends autour de moi, c’est que les gens veulent la démission de Macron. » Pour le gilet jaune, la structuration du mouvement n’est pas utile. « On essaie de combattre un système qui voudrait qu’on se structure. C’est notre force d’avoir de petits groupes partout. »

 « Nous ne reprendrons pas le cours de nos vies […]. Mon seul souci, c’est vous ! », a conclu Emmanuel Macron. Quelques minutes après la fin du discours, Jérémy a interpellé la communauté Facebook des Automobilistes normands en colère, un groupe rassemblant plus de 62 000 citoyens. « Alors, vous en avez pensé quoi de notre Président ? », questionne l’affichette de couleur grenat. En une heure, 1600 personnes ont donné leurs avis. Parmi les avis, on pouvait lire : « Du pipeau. » « Petit pas en avant pour te mettre en gros coup pied au Q après. » « Acte 5 » « Ne rien lâcher. »

Simon Gouin

Publié le 13/12/2018

Les gilets jaunes sont-ils à la France ce que les journées de juin 2013 furent au Brésil ?

par Glauber Sezerino (site regards.fr)

Malgré la distance sociale et historique qui sépare le Brésil de 2013 et la France de 2018, les ressemblances entre les "journées de juin" et les "gilets jaunes" sont frappantes. Analyse par le sociologue et co-président de l’association "Autres Brésils" Glauber Sezerino.

Le titre de ce texte peut paraître quelque peu étrange. Qu’est-ce que le Brésil de 2013 pourrait offrir à une France ébranlée par la mouvance des gilets jaunes de ces dernières semaines ? En quoi le regard sur les mouvances politiques brésiliennes d’il y a cinq ans permettrait une meilleure compréhension du moment français actuel ?

Ce pari intellectuel semble perdu d’avance au vu de la distance sociale et chronologique entre ces deux "mouvements". Rien de plus compliqué que de comparer des mondes sociaux si différents, si éloignés en matière de structuration et de hiérarchie sociale, avec une difficulté supplémentaire due aux cinq ans qui séparent les deux moments historiques. Plus qu’un exercice de politique de comptoir, l’objectif de ces lignes est pourtant d’offrir un point de départ, et surtout un décentrement du regard pour mieux réfléchir sur l’actualité française.

En effet, les ressemblances entre ces différentes réalités sociales sont frappantes. Comme en 2013 au Brésil, la France de cette fin d’année 2018 voit un mouvement diffus, d’origine "spontanée" et partant d’une demande concrète liée à la question de la mobilité mettre le feu dans les rues du pays. Dans les deux cas, un incendie social vient déstabiliser les structures d’une République apparemment solide et en même temps nier la soi-disant apathie des couches moyennes-pauvres des deux pays. 

Ainsi qu’au Brésil, le mouvement français évolue à une vitesse telle qu’il agrège des nouvelles demandes quotidiennement, laissant derrière lui chaque porte-parole auto-proclamé la veille. Des taxes sur le carburant, nous avançons vers une discussion de fond sur le rôle de l’État et sa fiscalité, sur la contraction constante et inégale des salaires, ainsi que sur les violences policières ou encore sur les mécanismes d’intégration politique propres à la démocratie représentative. Tout cela sous un climat de ras-le-bol généralisé contre le chef d’État et son gouvernement, radicalement dissociés de la population.

Ainsi qu’au Brésil, la difficulté à définir le sens et les appartenances idéologiques du mouvement a déstabilisé plus d’un analyste. Mouvance néo ou proto-fasciste pour certains, insurgence populaire pour d’autres. Plus qu’un mouvement clairement défini dont les résultats politiques seraient déterminés au départ, le moment débouche sur l’ouverture d’un espace de dissensus social réel qui est par essence propice aux disputes politiques de tout genre : autour du sens, de la portée et des possibles futurs.

Ainsi qu’au Brésil, les propositions présentées par le chef d’État et ses représentants ne sont pas à la hauteur des enjeux. Elles ne font qu’attiser une colère de plus en plus généralisée, faisant ainsi converger des groupes sociaux jusque-là occupants des positions différentes sur l’échiquier politique. Avec cette convergence, l’unique réponse donnée est la répression : du nombre des grenades lancées en passant par des scènes grotesques des lycéennes et lycéens menottés et à genoux au nombre des gardes à vue, tous les records semblent être battus ces derniers jours.

L’échec de la gauche brésilienne...

Entre les deux situations historiques, une particularité conjoncturelle majeure est pourtant à remarquer : aux tropiques, la cheffe d’État en 2013 représentait un gouvernement de centre-gauche qui a manqué aux promesses d’une intégration sociale et économique durable des "nouvelles classes moyennes". En ayant rendu possible l’insertion de toute une partie de la population au marché du travail formel, aux droits qui en découlent et à un marché de consommation des biens durables, le gouvernement du Parti des Travailleurs au Brésil n’a pourtant pas pu faire face à la crise économique mondiale initiée en 2008. L’arrivée au pays de cette crise au début des années 2010 a en effet bloqué une ascension sociale promise par les efforts "développementistes" du parti de Lula. Mécontents et délaissés par des politiques économiques à chaque fois plus en accord avec les idéaux néo-libéraux, ces "nouvelles classes moyennes" se sont alors lancées dans les "journées de juin".

Face à cette configuration sociale particulière, une bonne partie de la gauche, notamment celle plus proche du gouvernement en place, a choisi d’abandonner les rues en 2013, en croyant que la défense du gouvernement tenu par le Parti des Travailleurs était prioritaire. Le pari politique étant qu’ainsi faisant elles ne serviraient pas comme masse de manœuvre à l’opposition de droite représentée par des partis de l’ordre ou encore par les grands groupes médiatiques. Le choix pour cette gauche a été de résoudre la crise par le haut, avec une proposition de réforme des instances politiques de la nouvelle république via une assemblée constituante restreinte.

Nulle mention à ce moment d’une vraie réforme fiscale visant le système d’impôts régressif via la taxation des grandes fortunes ou encore une mise en question du caractère néo-colonial de l’économie nationale, vouée à exporter des matières premières et acheter dans le marché international ses produits manufacturés. Nulle mention de leur part non plus à un élargissement des services publics ou à la fin d’une la violence d’État structurelle, dans un pays où les forces de l’ordre sont responsables pour plus de 5000 homicides par an !

... ouvre la porte à la droite...

En abandonnant la politique des rues, en cherchant seulement à capitaliser rhétoriquement ce sentiment légitime de ras-le-bol et en se montrant en deçà des enjeux sociaux avec une proposition de sortie institutionnelle de la crise, la gauche brésilienne a ainsi raté une opportunité en 2013. Ce faisant, elle a laissé la voie ouverte à la victoire politique d’une nouvelle droite naissante : pas représentée par les partis de l’ordre et constituée par une nouvelle génération des membres des anciennes classes moyennes conservatrices, cette droite était clairement moins soucieuse des institutions démocratiques et était centrée sur la défense de ses privilèges.

Apparue lors des "journées de juin", cette nouvelle droite se composait d’un ensemble hétéroclite d’organisations et groupuscules, sans lien apparent au-delà de l’aversion pour les valeurs reconnues comme étant "de gauche". Habillées en jaune et vert avec le maillot de l’équipe nationale de foot, ces militantes et militants de droite n’ont été identifiés qu’après coup. Passé le mois de juin, ils continuaient d’occuper les rues du pays, les médias et les réseaux sociaux en affichant enfin leurs intentions et objectifs. Au départ limitée à quelques dizaines d’activistes financés par des réseaux internationaux de l’extrême droite et néo-cons, cette nouvelle droite n’a cessé d’acquérir de l’importance sur la scène politique, notamment en utilisant la campagne pour la destitution de Dilma Rousseff pendant l’année 2016.

Face à cette mouvance, la gauche traditionnelle s’est de plus en plus réduite à la défense de l’héritage du gouvernement du Parti des Travailleurs représentée par les mandats de Lula et Dilma Rousseff. Aucune mise en question de l’inefficacité des politiques économiques austère ténue par la présidence en place ni aucun effort réel pour disputer le sens et les aboutissants des mécontentements populaires exprimés lors des journées de juin.

... et à l’extrême droite

Or, ces choix politiques se payent maintenant. L’arrivée d’un nouveau président brésilien de claire ascendance fasciste est plus que la victoire électorale due simplement aux conseils vendus par le gourou Steve Banon à son équipe de campagne ou en raison de l’usage massif des fake news diffusées sur les réseaux sociaux. Elle est aussi et surtout le résultat d’une importante victoire de cette nouvelle droite décomplexée qui n’a pas rencontré trop de difficultés à porter son discours dans les rues du pays et pour qui les principes de type fasciste ne sont pas à déplorer.

Ici encore une ressemblance avec la situation française semble sauter aux yeux : en utilisant des réseaux sociaux, des groupes identitaires, voir néo-fascistes ainsi que de partis d’extrême droite appartenant à l’ordre établi font appel à une démocratie directe 2.0 pour court-circuiter les instances de concertation nationale représentées par la politique institutionnelle, les partis et les syndicats.

Néanmoins, dans l’hexagone (et ses colonies) où émergent des gilets jaunes, dix ans après le début de la crise de 2008, la tête de l’État est tenue par un président ultra-libéral qui fait la sourde oreille aux mécontentements et détresses d’une classe moyenne constamment appauvrie par des plans d’ajustement structurel consécutifs, de gestion managériale des services publiques et par une réduction constante du pouvoir d’achat.

Différences franco-françaises

À la différence de ce qu’a vécu le Brésil en 2013, les demandes françaises semblent évoluer vers des problématiques qui mettent en porte-à-faux ces groupes d’extrême droite. La question salariale, les inégalités fiscales et les violences policières étant des contradictions majeures au sein de la société française, les demandes faites actuellement par le mouvement bloqueraient de fait la capacité de récupération par le discours anti-solidaire propre à ces secteurs politiques.

La conjoncture politique française permet a contrario que syndicats, partis, collectifs féministes et autres groupes plus proches des différentes gauches anti-libérales investissent le soulèvement populaire des couches moyennes appauvries. Plus important encore, l’actualité politique française a ouvert la porte aux alliances avec les demandes des populations non-blanches des zones périphériques des grands centres urbains. À cela vient s’ajouter l’arrivée des lycéennes et lycéens, étudiantes et étudiants, pour qui l’actuel gouvernement ne fait que proposer un futur de précarité et un présent autoritaire.

Malgré les éventuelles réticences d’intellectuels ou de représentants des mouvements de la gauche traditionnelle par rapport à la capacité qu’aurait l’extrême droite à récupérer les gilets jaunes, des syndicats, des féministes, des jeunes et des "mouvements des quartiers" sont également en train de disputer le sens des événements. En effet, ils et elles ne cessent de dire haut et fort : l’abandon dont sont victimes les gilets jaunes est semblable à celui vécu par les jeunes, par les femmes, par celles et ceux qui ne correspondent pas à l’identité forgée par la République française (homme, blanc et riche). De leur point de vue, et face à cet abandon, une alliance est plus que jamais à l’ordre du jour.

Convergence des luttes ?

Une telle alliance pourra se faire, semble-t-il, sur la base d’une restructuration fiscale profonde, d’un élargissement conséquent des services publics et d’une mise en question du rôle de la violence dite légitime utilisée par l’État pour gérer le dissensus propre au fonctionnement social. Voici le programme qui semble sortir des dernières journées de mobilisation : pas de quartier pour l’extrême droite, pour un partage équitable de la richesse et pour une démocratie de fait à toutes et tous.

Plus que jamais, le moment demande une alliance entre gilets jaunes, "gauchistes" de toute heure, jeunes précaires et populations non-blanches déshéritées par une République des riches, blancs et ultra-libéraux. Seule cette éventuelle alliance peut réellement s’opposer à l’avancement d’un fascisme qui n’arrête pas de ronger le présent. Après tout, c’est lui l’ennemi le plus urgent.

Publié le 09/12/2018

Une répression massive, à coups de flashball, provoque des blessés graves chez les lycéens

par Thomas Clerget (site bastamag.net)

Depuis le début de la semaine, les forces de l’ordre répriment avec une grande violence la mobilisation des lycéens, qui ont fait leur retour dans la rue contre le système Parcoursup et la réforme du baccalauréat. Un passage en revue de la presse locale et nationale montre notamment que le flashball, une arme dite « à létalité réduite », a été utilisé face aux adolescents aux quatre coins du pays, entraînant de nombreuses blessures dont au moins trois graves. Est-ce ainsi que le gouvernement entend faire retomber la pression, à quelques jours d’une nouvelle journée nationale de mobilisation des gilets jaunes ?

Jusqu’où le gouvernement est-il prêt à aller ? Depuis le début de la semaine, les brutalités policières se multiplient un peu partout en France contre les lycéens. Ces derniers ont notamment fait l’objet de très nombreux tirs de flashball - une arme dite « à létalité réduite », susceptible d’entraîner des mutilations. A l’appel des syndicats lycéens UNL et FIDL, une multitude de manifestations ont lieu depuis vendredi 30 novembre contre le système d’orientation Parcoursup et la réforme du bac. Les lycéens dénoncent une absence totale de dialogue, le « mépris » du gouvernement, et appellent à rejoindre la contestation des « gilets jaunes ». La mobilisation a d’emblée pris une tournure très revendicative, les blocages touchant ce mercredi environ 200 établissements à travers le pays.

Ce 6 décembre, dans une note envoyée aux professeurs des lycées, destinée à être transmise aux élèves et à leurs parents, le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer se fait menaçant : les « familles » doivent être « pleinement conscientes des risques que courent leurs enfants en se joignant à des attroupements ». Le mouvement lycéen y est réduit à des « désordres urbains », les élèves y participant courant « un danger grave ». Un message qui ressemble à une interdiction implicite de manifester. En parallèle, les forces de l’ordre ont décidé de frapper fort, causant de nombreux blessés parmi les adolescents et procédant à des arrestations massives. Jeudi, pas moins de 700 lycéens auraient ainsi été interpellés.

« Les CRS sont intervenus avec leurs flashballs pointés sur les lycéens »

Deux cas ont notamment fait les titres de la presse nationale : à Saint-Jean-de-Braye (Loiret), un lycéen a été grièvement blessé à la tête, hier matin, par un tir de flashball. Il est hospitalisé à Orléans. A Garges-les-Gonesse (Val d’Oise), dans le nord de la région parisienne, un autre garçon a reçu un tir de flashball au visage. Blessé à la joue et à la mâchoire, il a du être opéré. Citée par Le Parisien, une professeure dénonce les conditions de l’intervention : « Les CRS sont intervenus avec leurs flash-balls pointés sur les lycéens. Un collègue a voulu parler avec eux pour calmer la situation, sans succès. Puis des cailloux ont été jetés par quelques élèves. » Une « source policière » citée par le même journal explique que le lycéen « lançait des projectiles », et précise : « S’il a été touché à la tête, c’est parce qu’il gigotait beaucoup en se montrant très agressif. » Le policier avance que le tir de flashball « n’était pas un tir tendu et a touché involontairement la tête ».

Six lycéens en garde à vue pour avoir tagué « Macron démission ! »

Ces deux événements sont loin d’être isolés. La situation a été particulièrement tendue mardi dans le Val d’Oise, où des affrontements entre policiers et lycéens auraient eu lieu à Cergy, Sarcelles, Argenteuil, ou encore Villiers-le-Bel. 138 lycéens au total auraient été interpellés ce jour-là dans le département, dont 96 à Enghien-les-Bains. Au lycée de Taverny, une vidéo diffusée par la Gazette du Val d’oise, qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux, montre une vingtaine de policiers forcer les lycéens à réintégrer leur établissement en faisant usage de lacrymogènes à bout portant. Un berger allemand, tenu en laisse par un policier, est également visible sur la vidéo, dont un post sur twitter affiche plus de 177 000 vues.

A Ivry-sur-Seine, six élèves de première du lycée Romain-Rolland ont été placés en garde à vue dans la nuit de lundi à mardi, pour avoir tagué « Macron démission ! » sur un mur devant leur établissement, suscitant l’indignation de la Fédération des parents d’élèves FCPE, qui parle de « provocation ». Ils n’ont été libérés que mercredi après-midi, après qu’une première garde à vue de 24h ait été prolongée. Mercredi matin, le lycée était bloqué par les élèves. Jeudi, ce sont pas moins de 146 adolescents qui ont été interpellés près d’un lycée de Mantes-la-Jolie, suite à des affrontements avec la police. Les images de leur interpellation ont profondément choqué, montrant une partie des jeunes alignés au sol, à genoux et les mains sur la tête, tandis que d’autres étaient agenouillés la tête contre un mur, mains liées derrière le dos. La scène est manifestement filmée par un policier, que l’on entend s’exprimer, narquois : « Voilà une classe qui se tient sage. »

A Grenoble une jeune fille opérée, gravement touchée à la mâchoire

A Grenoble, mardi, une adolescente a également été blessée à la mâchoire et a dû être opérée, là encore suite à un tir de flashball. Selon le procureur de la République de la préfecture de l’Isère, cité par LCI, « la jeune fille présente des blessures graves au visage qui vont occasionner une incapacité de travail supérieure à trois mois ». Selon le Dauphiné libéré, « plusieurs lycéens ont [aussi] été légèrement blessés au cours des divers affrontements » à Grenoble.

A Bordeaux, toujours mardi, les flashballs étaient encore de sortie. Le site Rue 89 Bordeaux raconte : « Après l’ébauche de manifestation des lycéens violemment réprimée par les forces de l’ordre lundi, de nouveaux affrontements ont eu lieu ce mardi matin place Stalingrad à Bordeaux. Certains lycéens disaient vouloir venger leurs amis agressés et arrêtés la veille. (...) Peu organisés et désarmés face aux flashballs et autres grenades, certains lycéens ont tenté de répondre par des jets de pierres. Mais l’opposition était largement inégale entre eux et les policiers. Ces derniers cherchaient non pas à permettre la circulation normale du tramway, mais à empêcher les lycéens d’aller manifester dans le centre ville. Mettant en joue les manifestants à hauteur de la tête pour les faire reculer, ils ont interpellé au moins 3 lycéens et blessé plusieurs autres. » Rue 89 cite la coordinatrice des « Médics jaunes 33 », des bénévoles qui interviennent pour apporter les premiers soins aux manifestants blessés : « Un jeune a été touché par un flashball à l’œil, plusieurs autres aux jambes ou sur le ventre. Nous avons aussi aidé trois ou quatre personnes blessées aux mains. »

« Sur le coup, je n’ai pas senti la douleur. Puis j’ai vu du sang sur mon caleçon et sur ma main »

Récit similaire mercredi à Toulouse, via La Dépêche.fr, qui cite un témoin : « "On a vu par la fenêtre beaucoup de jeunes qui couraient dans la rue, je dirais environ une cinquantaine". Il raconte avoir assisté à l’arrivée des forces de l’ordre qui ont tiré des grenades lacrymogènes pour disperser les manifestants. Les forces de l’ordre se sont déplacées vers le Capitole où elles ont chargé les lycéens à coups de flashball et de grenades lacrymogènes. CRS et lycéens jouent toujours au chat et à la souris dans les rues du centre-ville de Toulouse en cette fin d’après-midi. La situation est tendue place Wilson où les policiers sont postés. Le cinéma Gaumont situé sur la place a fermé ses portes par sécurité. Par réponse à des jets de projectile, les policiers tirent au flash ball en direction des manifestants. »

A Meaux (Seine-et-Marne), c’est France soir qui raconte la blessure subie lundi 3 décembre par un adolescent, toujours suite à un tir de lanceur de balle de défense (LBD), l’appellation technique du flashball : « Il défilait dans la rue avec d’autres jeunes lorsque Enzo, âgé de 18 ans, a été atteint pas un tir de flashball aux testicules. (...) Il a donc décidé de porter plainte. (...) Enzo est élève de terminale S au lycée Jean Vilar et participait à sa "première manif’" lundi, comme de nombreux autres jeunes partout en France. Lors de la manifestation à laquelle il a participé, pas moins de 16 personnes ont été interpellées après des heurs avec les forces de l’ordre. (...) "Sur le coup, avec l’adrénaline, je n’ai pas senti la douleur. Puis j’ai vu du sang sur mon caleçon et sur ma main", a expliqué le lycéen dans les colonnes du Parisien. »

A Hyères, Lyon, Bourgoin-Jailleu, Thionville, Paris...

Dans la métropole lyonnaise, Rue 89 Lyon rapporte également des tensions croissantes entre la police et les lycéens, ainsi que l’usage de flashballs : « Le mode opératoire de ce mouvement reste le "blocus". (...) Depuis vendredi, ces blocages s’accompagnent de violences : mobiliers vandalisés, poubelles brûlées, etc. Et la police qui intervient reçoit des jets de projectiles. L’activité anti-émeute de la police va en s’intensifiant : usage de gaz lacrymogène, de flashball ou de la matraque, devant les lycées généraux de Bron, Saint-Priest, Vénissieux, Vaulx-en-Velin ou dans le 8ème arrondissement de Lyon. (...) Plusieurs lycéens sont également blessés, notamment deux à la Martinière-Monplaisir, après avoir reçu un projectile. Mais là, aucun chiffre officiel. Dans ces deux cas, l’UNL met en cause l’usage de flashball. »

Des scènes comparables sont encore rapportées à Thionville (Moselle), à Bourgoin-Jallieu en Isère, où 17 jeunes auraient été interpellés, dans le Var comme à Toulon et à Hyères, où mardi « une jeune fille a été blessées à la cheville par un tir de flashball », ou à Paris mercredi, comme le raconte BFM TV. A Béziers, Midi libre rapporte là encore des affrontements et le fait qu’« un lycéen aurait été blessé à la jambe par un tir de flashball ». La liste n’est pas exhaustive.

Le flashball « à l’origine de nombreuses blessures graves irréversibles, voire de décès »

Alors que les appels à la mobilisation se poursuivent en lien avec l’« acte 4 » du mouvement des gilets jaunes samedi, et que certaines universités, comme Tolbiac, manifestent leur désir d’entrer dans la danse, le gouvernement espère-t-il « rétablir l’ordre » à coup de flashball sur la jeunesse du pays ? Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, estime que les lycéens « se mettent en danger », et avance que « la révolte des gilets jaunes n’a aucun rapport avec les réformes scolaires ». Il n’est pas certain que l’argument fasse entendre raison aux contestataires, pour lesquels la légitimité même du gouvernement est désormais sur la table.

« Les lanceurs de balles de caoutchouc sont à l’origine de nombreuses blessures graves irréversibles, voire de décès », souligne l’ONG Action des chrétiens (Acat) contre la torture dans un rapport de mars 2016. A cette date – soit avant les violences policières du mouvement contre la loi travail – l’Acat dénombrait au moins un mort et trente-neuf blessés graves depuis 2005 suite à leur utilisation, dont « 21 ont été éborgnés ou ont perdu l’usage d’un œil ». L’Acat demande l’interdiction pure et simple de cette arme en France, tout comme le Défenseur des droits, depuis plusieurs années, dans le cadre des opérations de maintient de l’ordre.

Thomas Clerget

Publié le 06/12/2018

La vérité sur les casseurs

(site la-bas.org)

Entre 10 heures du matin et 21 heures, 10 000 grenades ont été tirées dans Paris ce samedi 1er décembre. 900 à l’heure, 15 à la minute, une grenade toutes les 4 secondes contre les mauvais Gilets jaunes.

Les Gilets jaunes, il y a les bons et il y a les mauvais. Les mauvais, on les appelle des casseurs.

Mais qui sont ces casseurs ? Nous en connaissons un. Pas de masque, pas de cagoule, le casseur le plus violent, c’est lui, lui et le petit monde dont il est le fondé de pouvoir.

La France est choquée par cette explosion de violence et de vandalisme. Mais ce n’est rien à côté de la violence des riches, à côte de la violence du président des riches.

Pas de capuche, pas de lunette de piscine, pas de gilet jaune, pas besoin de courir, ni de hurler, leur violence ne date pas d’hier. Leur violence est admise, elle est si naturelle qu’on ne la remarque même plus, mais elle détruit beaucoup plus, depuis beaucoup plus longtemps. C’est d’abord cette violence-là que la lutte des Gilets jaunes a mise en évidence. Ce samedi 1er décembre, la canaille s’en est pris aux beaux quartiers, banques, arc de triomphe, prestige, grand luxe, belles autos, grands parfums, hôtels particuliers. C’est mal, c’est très mal, mais ça change un peu de la Bastille et de Clichy-sous-Bois, non ? C’est violent, mais c’est mille fois moins violent que la violence des fauchés de l’avenue Foch et ça ne date pas d’hier.

À la Chambre des députés, en 1906, Jean JAURÈS parlait de la violence des riches et de la violence des pauvres :

« Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclats de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continuent la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. [...] Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. [1] »

Voilà la violence de Macron, voilà à quoi nous nous sommes habitués jusqu’à trouver ça normal, jusqu’à trouver ça inéluctable et naturel.

Et c’est cette violente inégalité qui soudain est dénoncée, condamnée, combattue, non par des penseurs éclairés, non par des commentateurs de plateaux télé ni par des Youtubeurs en trottinette engagés, non, mais par le peuple.

Oui, ils s’appellent comme ça, les Gilets jaunes, nous sommes le peuple. C’est l’inconscient de la Révolution française qui parle ? Allez savoir. Ça leur permet surtout d’échapper aux étiquettes politiques. Gauche, droite, Marine, Mélenchon, Macron, vote blanc, abstention, peu importe. On ne s’arrête plus à ça. On nous fait croire que c’est ça la politique, mais ça c’est les élections, les élections, c’est pas de la politique, disons que ça vient après. Les Gilets jaunes, c’est le retour de la politique, la seule, l’essentielle : ce qu’il faut pour vivre. C’est ça la politique, c’est simple. Ce qu’il faut pour vivre, chacun le sait, chacun y a droit. Et quand il ne l’a pas, quand il ne l’a plus, quand il craint de ne plus l’avoir, il pourrit. Ça s’entasse, ça ronge, ça fermente, longtemps, des années. Et soudain, on ne sait pas pourquoi, d’un seul coup ça pète, ça sort du tube, et c’est impossible de remettre tout ça dedans. C’est un suicide ou c’est une révolution. Une révolution, c’est quand ça fait ça en même temps pour des milliers, pour des millions qui se croyaient chacun tout seul à vivre comme ça. Très rare, oui. Un genre de miracle, si vous voulez.

C’est avec eux qu’on était samedi, tandis que ça pétait à Paris et un peu partout, Dillah Teibi est allé rencontrer des Gilets jaunes qui tiennent le carrefour à Montabon, dans la Sarthe, vers Le Mans. Tandis que les médias récupèrent et formatent l’événement, et dramatisent jusqu’à la nausée, nous voilà avec eux, avec cette frange de France à l’origine de ce qu’il faut bien appeler donc une révolution. Une révolution qui, c’est sûr, va changer le monde, mais qui les a déjà changés eux, chacun personnellement dans leur vie et dans la solidarité avec les autres grâce à la lutte qui s’invente à chaque instant, chemin faisant, sans grand leader, sans grande organisation, ce qui ne les empêche nullement de rédiger un très judicieux cahier de revendications. Comme disait Mark Twain, « ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ». Une idée qui leur va bien.

Daniel Merme

Publié le 30/11/2018

Loi Mobilités : la nouvelle arnaque du gouvernement

Par Laura Raim | (site : regards.fr)

Evocatrice de dynamisme et de liberté, la mobilité qui fait l’objet du projet de loi présenté ce mardi 27 novembre en Conseil des ministres est une notion bien faite pour enterrer une réelle politique de désenclavement et de développement des transports publics.

C’est magique. Les transports vont bientôt disparaître. Nous aurons désormais affaire à la bien plus moderne mobilité. Cette actualisation sémantique constitue en effet la toute première proposition du projet de loi d’orientation des mobilités (LOM), présenté mardi 27 novembre devant le Conseil des ministres : dans plusieurs articles, « droit au transport » devient « droit à la mobilité », « système des transports » devient « système des mobilités » etc. Au-delà de la simple opération de toilettage du Code des transports, ce changement de vocabulaire est loin d’être innocent.

Il est d’abord chargé idéologiquement. Là où le transport se contente modestement d’être un moyen technique de déplacement, la mobilité a été érigée dans les discours politiques comme une valeur éminemment désirable de la société néolibérale. Une valeur en symbiose avec les réquisits de la mondialisation, qui repose matériellement sur la libre circulation des biens, des flux de capitaux et des personnes. Cousine de l’indispensable liquidité des marchés financiers et de la non moins nécessaire simplification du droit du travail, la mobilité invite les travailleurs à changer de résidence et/ou de travail pour s’adapter aux fluctuations de la conjoncture et aux mutations structurelles de l’économie.

Le terme, évocateur de liberté et de dynamisme, n’est pas choisi au hasard, parmi les éléments de langage récités par nos "réformateurs" en croisade contre les « rigidités » et autres « immobilismes » qui gangrèneraient la France. « Les mots de flexibilité en France sont associés à la notion de précarité […]. À ce titre, nous préférons parler de mobilité », précisait par exemple devant la presse François Hollande en 2006, reprenant un thème développé par le président Jacques Chirac en 1997 : « Flexibilité, Je n’aime pas beaucoup ce mot. En revanche, la mobilité est tout à fait évidente. » Le terme est très présent dans les textes européens, où il est affublé de toutes sortes d’adjectifs aimables, comme dans le programme de 2017 de la Commission européenne, « pour une transition socialement équitable vers une mobilité propre, compétitive et connectée pour tous ».

Les joies de la mobilité « douce » et « active »

La promotion de la mobilité, en tant que ressource et compétence personnelle, présente un autre avantage dans un contexte de restriction budgétaire : celui de faire reposer sur les individus ce qui était auparavant pris en charge par les politiques publiques de désenclavement. On mesure ainsi toute la distance entre l’ambitieux Plan Freycinet de 1879, qui entendait doter d’une gare chaque sous-préfecture, et la LOM, qui se gargarise d’encourager la mobilité « active » et « durable » ( comprendre : le vélo et la marche à pied) ainsi que la mobilité « connectée » ( c’est-à-dire les applis de transport géolocalisés).

Le succès du terme de mobilité s’explique ainsi autant par ce qu’il permet de faire miroiter en termes d’épanouissement et d’autonomie que ce qu’il permet d’escamoter, en remplaçant certains mots que le gouvernement aimerait faire oublier. Dans plusieurs articles du projet de LOM, « transports en commun » devient ainsi « des services de mobilité » ; « service de transport » devient « solution de mobilité », tandis que « transports public urbain » devient « mobilité » tout court. On l’aura compris, les transports publics ne peuvent pas tout, place au privé. De fait, « la réforme ferroviaire adoptée en juin dernier avait principalement pour but de s’adapter à l’ouverture à la concurrence, qui a déjà commencé avec le fret et le trafic international de voyageurs, et qui s’appliquera en 2020 aux lignes à grande vitesse puis aux lignes TER et Intercités », nous rappelle Laurent Kestel, auteur d’En marche forcée, une chronique de la libéralisation des transports : SNCF, cars Macron et quelques autres (Raisons d’agir, 2018).

Parler de mobilité évite de spécifier le mode de transports. Pour la SNCF, dont la branche de transport en train de voyageurs et de marchandises a été rebaptisée SNCF Mobilités avec la réforme de 2014, le nouveau nom reflète la volonté de l’entreprise publique de développer des activités non ferroviaires en rachetant ou créant des centaines de filiales dans tous les secteurs du transport et de la logistique : covoiturage, location de voitures entre particuliers, autocars, fret routier, gestion des parkings, plateformes numériques. Keolis, Geodis, Ouigo, Ouibus, Voyages-sncf, Effia ne sont que les noms les plus connus du grand public. En 20 ans, le nombre de filiales est passé de 350 à plus de 1000

Aberration écologique

Ce désengagement de l’Etat du réseau ferroviaire classique n’est pas sans conséquence. Sur la mobilité, précisément, puisqu’il a d’ores et déjà conduit à la fermeture de plus de 1200 km de petites lignes. « 30% de la population n’a pas accès aux transports publics, et cela va encore s’aggraver avec le contrat de performance Etat-SNCF Réseau signé en 2017, puisque les investissements fixés sont fléchés sur le réseau le plus fréquenté », avertit Laurent Kestel. Quant aux lignes qui demeurent, elles ne sont pas suffisamment entretenues, faute d’investissements. « Résultat, pour maintenir la sécurité des circulations, des limitations "temporaires" de vitesse sont de plus en plus nécessaires : 1300 km de lignes étaient touchés en 2008, 4000 en 2014 et 5500 en 2017. Du coup, les transports en commun perdent de leur attractivité », poursuit le chercheur. La mobilité donc, à condition de ne pas être trop pressé, et surtout, d’en avoir les moyens, le prix des transports ferroviaires ayant augmenté de 20% entre 2008 et 2013.

Conséquence de cette hausse tarifaire, « le trafic ferroviaire a quasiment stagné entre 2008 et 2016, quand les autres modes de transport, dont la voiture, le bus, et l’avion, ont vu le leur progresser. Une aberration du point de vue écologique, déplore Laurent Kestel. Entretenir et étendre les petites lignes du réseau ferroviaire devrait pourtant être une priorité au regard de la lutte contre le réchauffement climatique. Au lieu de cela, la "transition écologique" se limite à augmenter les taxes sur les carburants sans offrir cette alternative indispensable que sont les transports en commun ».

Si les gouvernants n’ont que la mobilité à la bouche, force est de constater que les politiques qui permettraient réellement de faciliter les déplacements sans aggraver la crise climatique ne suivent pas derrière. Une injonction contradictoire qui n’est finalement pas si éloignée du sens originel du terme, que nous livre l’auteur d’En marche forcée : « Au début du XIIIe siècle, mobilité était synonyme d’inconstance et d’instabilité. Ce sont des termes qui décrivent parfaitement l’organisation actuelle des transports sous l’effet des libéralisations successives. »

 

Laura Raim

Publi" le 24/11/2018

Toujours plus d’inégalités et encore moins d’écologie : Emmanuel Macron maintient le cap

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Le gouvernement a tellement entendu la colère des gilets jaunes qu’il vient de ponctionner le budget de l’écologie de 600 millions euros. Toujours moins vert, pour que les Français soient toujours plus pauvres.

 « La trajectoire carbone que nous avons fixée, nous allons la tenir. […] La transition écologique ne peut être réussie que si nous accompagnons effectivement, pratiquement, les Français. » C’est avec ces mots qu’Edouard Philippe a répondu aux gilets jaunes, sur France 2, au lendemain du mouvement qui a réuni plus de 280.000 personnes dans toute la France.

Si le gouvernement n’entend rien faire pour favoriser le pouvoir d’achat, sa rhétorique demeure celle de l’écologie. Et pourtant…

Rappelons-le, l’exécutif justifie la hausse des prix du carburant comme une sorte de "taxe carbone". Ainsi, le ministre de la Transition écologique, François de Rugy, faisait ce parallèle osé :

« Les recettes […] des taxes sur les carburants, c’est 34 milliards d’euros. Le budget du ministère de la Transition écologique est de 34 milliards d’euros. »

Sauf que depuis le 17 novembre, le "cap" macroniste continue dans sa logique anti-écologique.

Coupes budgétaires dans l’écologie

Car mardi 20 novembre, Public Sénat a révélé que pour le projet de loi de finances rectificative, le gouvernement a décidé de transférer 577 millions d’euros provenant de la taxe écologique sur les carburants vers le budget général de 2018.

Explications de la secrétaire d’Etat au ministre de la Transition écologique et solidaire Brune Poirson :

« C’est juste une technique comptable. […] En 2018, environ 600 millions d’euros de crédits affectés à la transition énergétique n’ont pas été utilisés. […] En parallèle, 600 millions d’euros supplémentaires seront affectés au compte de la Transition énergétique. »

En Macronie, deux tu l’auras valent mieux qu’un tien.

Rappelons également que début novembre, ce même gouvernement a autorisé les sociétés d’autoroutes à augmenter plus que d’habitude les tarifs des péages. Ainsi, dès le 1er février 2019, le prix des péages augmentera de 0,1 à 0,39%, hors inflation. Coucou les gilets jaunes…

Écologie antisociale

Attac, le 13 novembre dernier, rappelait que « le poids des dépenses énergétiques représente 14,9% du revenu des ménages les plus pauvres, et seulement 5,9% pour les plus riches qui sont pourtant les plus gros pollueurs ».

Et les "mauvaises nouvelles" pour/par le gouvernement continuent de tomber depuis ce 17 novembre.

Mardi 20 novembre, une étude de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), publiée dans le dernier "Portrait social de la France" de l’Insee révèle qu’entre 2008 et 2016, les ménages français ont perdu en moyenne près de 500 euros de revenu disponible (après déduction des impôts et des cotisations), notamment les classes moyennes. En cause ? Les réformes fiscales et sociales.

Le même jour en Belgique, Emmanuel Macron assurait que son objectif est « d’une part de taxer davantage les énergies fossiles et, d’autre part, d’avoir un accompagnement des plus modestes ». Et le président de la République est certain que les Français ont seulement besoin de "dialogue", de "pédagogie".

Pas sûr qu’avec tout ça, la fiche de paie de janvier parviendra à convaincre les Français de l’engagement d’Emmanuel Macron sur le pouvoir d’achat.

Publié le 23/11/2018

Logement. À Marseille, les écoles aussi se fissurent

camile bauer (site l’humanité.fr)

Deux semaines après le drame de la rue d’Aubagne, l’inquiétude monte dans les classes d’Olivier-Gillibert. Sa vétusté illustre l’état délabré des bâtiments publics délaissés par la ville.

Un mélange de crainte et de colère. C’est le sentiment qui assaille les parents délégués de l’école Olivier-Gillibert, dans le 5e arrondissement de Marseille, depuis qu’ils ont découvert l’état de délabrement de l’établissement où leurs enfants sont scolarisés. « Je ne peux plus amener ma fille sans avoir la peur au ventre », témoigne Elsa Dorlin, maman d’une petite fille de CE1. Dans un des bâtiments de cette école primaire déployée sur deux sites, le Velux qui surplombe l’escalier central fuit. « Lorsqu’il pleut, une véritable douche se déverse depuis le toit de l’école jusqu’au rez-de-chaussée, soit trois étages, imbibant les murs de la structure, les escaliers, les paliers, les plafonds… » dénoncent les parents dans une lettre adressée cette semaine aux élus locaux. Le palier du premier étage est balafré dans sa largeur par une large fissure. Au rez-de-chaussée, l’eau coule des faux plafonds éventrés, faisant craindre un court-circuit. Des plaques de plâtre sont déjà tombées, sans pour l’instant faire de victimes. Signalée par la directrice l’an dernier, la situation a encore empiré avec les fortes pluies qui ont frappé Marseille ces derniers mois.

« Nous n’arrivons pas à joindre la mairie, quels que soient les risques »

La situation à Olivier-Gillibert est loin d’être unique. Après le drame de la rue d’Aubagne, l’attention s’est de nouveau portée sur l’état des écoles marseillaises, à commencer par celle située près du cours Julien, dont les riverains demandent en vain la fermeture pour travaux. En 2016, le scandale avait éclaté à la suite du courrier d’une enseignante lanceuse d’alerte et d’une enquête du journal Libération, révélant locaux indignes, préfabriqués imbibés d’eau jamais rénovés depuis quarante ans, et bâtiments près de s’effondrer. Vexé, le maire, Jean-Claude Gaudin, avait promis 5 millions d’euros et la ministre d’alors, Najat Vallaud-Belkacem, commandité un audit et débloqué 17 millions d’euros. « Des choses ont été faites, estime Séverine Gil, présidente départementale de MPE13, la principale association de parents d’élèves de la région, mais il faudrait investir mieux et plus. Quand on interpelle les autorités sur l’état du parc scolaire, on s’aperçoit qu’ils n’ont aucune idée, pas de vision d’ensemble. C’est d’un amateurisme inquiétant. » Un nouvel audit a été promis la semaine dernière par Jean-Michel Blanquer.

L’accumulation de signaux inquiétants n’a pas fait reculer l’indifférence. « Nous n’arrivons pas à joindre la mairie, ni à la faire se déplacer, quels que soient les risques. C’est très compliqué d’avoir les mails des élus, il est impossible d’appeler directement un service. On est dans un système féodal », s’agace Elsa Dorlin. La directrice de l’école Olivier-Gillibert n’a pas eu plus de succès. Depuis le début de l’année scolaire, elle a écrit cinq fois aux responsables municipaux pour leur faire part de la gravité de la situation, sans obtenir plus qu’une visite évoquant la réfection de peinture. Interpellée pendant le conseil d’école, la référente de la mairie pour les travaux s’est contentée de… « prendre note de la situation ». Mis en place il y a deux ans pour faciliter les signalements, le numéro Allo Mairie École est saturé. « Il s’est grippé et les écoles attendent encore des mois, voire des années, des travaux d’entretien courant. Sans parler des rénovations plus coûteuses, qui restent largement insuffisantes au regard de la vétusté de certaines écoles », observe le SNUipp-FSU dans une lettre envoyée la semaine dernière au préfet des Bouches-du-Rhône.

À Olivier-Gillibert, une intervention a bien eu lieu sur le toit cet été, mais elle n’a rien réglé. « Comme d’habitude, on s’est contenté de mettre des sparadraps, plutôt que de faire de vrais travaux de rénovation », se désole Marie Otchakovsky, la présidente des parents d’élèves de l’école. Une situation habituelle. « Les agents chargés faire l’état des lieux avant travaux viennent sur les sites les mains vides. Ils ne cherchent pas la cause des problèmes. Quand il y a une fuite, ils bouchent le trou, en espérant qu’elle ne revienne pas », raconte Séverine Gil. La ville semble plus intéressée par les 34 écoles qu’elle va faire construire grâce à un très décrié partenariat public-privé ou par l’entretien des établissements privés. « Nous avons de très belles écoles privées à Marseille », enrage Marie Otchakovsky. Elle se souvient encore de l’inauguration, il y a deux ans, par le maire, d’un magnifique établissement privé flambant neuf, à deux pas de l’école de ses enfants.

Camille Bauer

Publié le 22/11/2018

Loi de financement de la sécu : les députés médecins votent-ils sous l’influence des labos ?

par Rozenn Le Saint (Site : bastamag.net)

 

Chaque année, l’examen de la loi de financement de la sécurité sociale est un rendez-vous obligé pour les lobbyistes des laboratoires pharmaceutiques. Logique : leurs taux de profits futurs dépendront des niveaux de dépenses et de remboursements des médicaments fixés par la loi. Les députés médecins qui siègent en nombre à la Commission des Affaires sociales sont donc particulièrement sollicités. Une enquête publiée dans le cadre de notre dossier sur les mégaprofits et le lobbying de l’industrie pharmaceutique.

Comme chaque année à l’automne, le Parlement examine actuellement la loi de financement de la sécurité sociale pour l’année suivante. Et comme chaque année, les amendements tombent aussi nombreux que les feuilles mortes. Plus de 1500 ont encore été déposés dans le cadre de l’examen du texte en première lecture à l’Assemblée nationale, qui a commencé le 22 octobre. Ces amendements sont parfois de simples copier-coller de propositions envoyées par les lobbys de l’industrie pharmaceutique, les syndicats de médecins ou les fédérations d’employeurs du secteur. « Il y a eu beaucoup d’amendements exactement similaires, par paquets de dix ou quinze. Les députés reproduisent ce que la Fehap (Fédération des établissements hospitaliers et d’aide à la personne) ou la FHF (Fédération hospitalière de France) leur envoient. Parfois ils n’ont même pas pris la peine d’enlever la mention de la Fédération ! », s’étonne Olivier Véran, député LREM, neurologue hospitalier et rapporteur général du texte [1]. Qu’en est-il des envois du Leem, le lobby des entreprises du médicament ? « Le Leem ne met pas son nom sur ses propositions d’amendements ! », rétorque-t-il sur le ton de la blague.

En tout cas, ce puissant syndicat de l’industrie pharmaceutique est très actif autour de l’Assemblée, de même que les grands labos. Pour le deuxième semestre 2017, ils ont collectivement déclaré près de 7 millions de dépenses de lobbying à Paris (lire notre article « À Paris, l’influence écrasante des labos face aux associations de patients ? »), dont une partie importante consacrée à influencer le projet de loi de financement de la sécurité sociale, ou « PLFSS » pour les initiés. Cette loi de financement est éminemment stratégique pour tout le secteur. Elle détermine non seulement le taux de croissance des dépenses de médicaments remboursables, mais aussi toutes les procédures d’évaluation, d’autorisation et de mise sur le marché des produits pharmaceutiques. Autant dire qu’une petite modification introduite par amendement peut avoir un impact significatif sur le taux de profit des laboratoires.

Députés et médecins, une cible qui compte double

Les députés médecins, au nombre de 25 dans l’Hémicycle, représentent 4,3% des députés. Ils sont cependant sur-représentés dans la commission des Affaires sociales, dont ils occupent 19% des sièges. Et surtout, ils y trustent une grande partie des postes clés. Le neurologue Olivier Véran (LREM) en est le rapporteur général, le cardiologue Jean-Pierre Door (Les Républicains) et la psychiatre Martine Wonner (LREM) en sont les vice-présidents, les médecins Julien Borowczyk (LREM) et Cyrille Isaac-Sibille (Modem) les secrétaires. Une aubaine pour les laboratoires, qui ont noué des liens d’intérêts avec les quatre cinquièmes d’entre eux, selon notre analyse des données du site EurosForDocs (lire notre article « EurosForDocs, une base de données d’utilité publique »).

En la matière, la championne de l’Assemblée nationale est Stéphanie Rist, députée LREM. Elle a noué 309 liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique en six ans… Près d’un par semaine ! D’après les chiffres disponibles, les labos ont dépensé 40 196 euros pour les services de cette rhumatologue (13e spécialité la plus approchée des labos selon EurosForDocs, lire notre article « Les labos soignent plus particulièrement les spécialistes du cancer »), soit 558 euros par mois, sous forme d’avantages divers (cadeaux, invitations à des conférences…) ou de contrats. « Il y a eu beaucoup d’innovations à présenter dans ma spécialité ces dernières années, et j’étais chargée par les laboratoires de rapporter les informations issues des congrès pour ensuite former mes collègues, justifie la parlementaire. C’est quand-même un atout d’avoir travaillé avec eux auparavant pour garder la bonne distance à présent, même si cela ne veut pas dire ne jamais les rencontrer. » Même depuis son arrivée au Palais Bourbon ? « Je croise encore les laboratoires mais pas à ma demande, admet-elle. Ils nous sollicitent davantage pendant le projet de loi de financement de la sécurité sociale, par écrit. Mais les amendements arrivent dans nos boites mail dans tous les domaines de toute façon ! »

Le podium des députés médecins les plus liés à Big Pharma est complété par deux de ses collègues du parti macroniste, Jean-François Eliaou et Ramlati Ali [2]. Les montants en jeu sont cependant peu élevés : la plupart des députés médecins ont largement réduit ou cessé leur activité médicale en faisant leur entrée dans l’Hémicycle. Est-ce à dire que les ponts sont coupés ? Pas tout à fait, puisque les sollicitations peuvent continuer, pour influencer la teneur des amendements et non plus celle des prescriptions, notamment dans le cadre du PLFSS. Les quelques liens d’intérêts répertoriés pour les députés médecins correspondent essentiellement à l’automne, période d’examen du texte au Parlement. Les deux tiers de ceux de Jean-Pierre Door (qui n’a pas répondu à nos demandes d’entretien) sont ainsi concentrés sur les seuls mois d’octobre et novembre…

L’omniprésence insidieuse des labos

Certains contestent la fiabilité de ces informations. Olivier Véran, « Monsieur PLFSS » en tant que rapporteur général du texte, déclare avoir déjà fait effacer « des liens d’intérêts inscrits sur la base Transparence santé par erreur ».

 

Pour prouver sa bonne foi, il sort son agenda électronique et nous montre que le lien recensé par le labo Johnson&Johnson (Janssen) en ce qui le concerne, daté du 21 novembre 2017, n’est pas justifié. En effet, son emploi du temps bien chargé ce jour-là atteste qu’il se trouvait à Paris et non au colloque organisé à Grenoble par l’entreprise pharmaceutique. « Je vais finir par faire un procès aux laboratoires qui prennent la liste de tous les médecins du CHU, sur laquelle figure mon nom, et leur compte une convention, qu’ils se rendent à l’événement qu’ils organisent ou pas », commente le député. Pour autant, il admet ne pas s’être penché sur une possible amélioration de cette base Transparence Santé, malgré ses failles.

En revanche, en vérifiant son planning du 11 janvier 2018, il se rend compte qu’il a effectivement participé à un colloque de décideurs hospitaliers ayant pour thématique les réformes de l’hôpital public, sans être rémunéré. Surprise ! C’était Astellas Pharma qui régalait, d’où la « convention d’hospitalité » répertoriée, ainsi que deux repas. « La page à mon nom devrait être vierge », s’indigne le député LREM, très soucieux d’être préservé de toute accusation de conflit d’intérêts… Pour autant, même lui semble s’être fait avoir par la présence insidieuse des laboratoires derrière la plupart des événements liés à la santé.

Une société de lobbying pour faire écran

Une présence de plus en plus cachée, pour échapper aux règles de transparence. L’an dernier, Olivier Véran a réalisé une allocution « sans même prendre un café », précise-t-il, le 28 novembre 2017, en pleine période de vote du PLFSS, à l’occasion d’une table ronde organisée par le cabinet de lobbying M&M Conseil, mais financée par l’industrie pharmaceutique. Cette fois, rien dans la base Transparence Santé. Car M&M Conseil fait office de société écran. Contrairement aux laboratoires, elle n’est pas soumise à l’obligation de déclarer les invitations des professionnels de santé. Cette stratégie de contournement était déjà dénoncée en mars 2016 dans un rapport de la Cour des comptes sur la prévention des conflits d’intérêts en matière d’expertise sanitaire : « Des entreprises prestataires de service s’interposent pour l’organisation des manifestations, ce qui introduit un écran supplémentaire et rend plus complexe la recherche de preuves de cadeau illicite », déploraient les sages de la rue Cambon.

Ce 9 octobre 2018, toujours à la Maison de la Chimie, à deux pas du Palais Bourdon, M&M Conseil organise cette fois une rencontre sur le cancer pour le compte du laboratoire MSD. La semaine précédant l’examen en commission des Affaires sociales du PLFSS 2019. Jean-Pierre Door préside régulièrement ces « débats » bénévolement, aux côtés ce jour là de Michel Lauzzana, député LREM et médecin généraliste. M&M Conseil organisera fin novembre une autre rencontre, sur le « système de santé », sponsorisée par Sanofi, Abbvie, Bristol-Myers-Squibb et quelques autres labos. Qui la présidera ? Jean-Pierre Door et Olivier Véran.

Les enjeux du financement de la Sécu pour les labos

Chaque année, on fait grand bruit autour du déremboursement de certains médicaments pour limiter la croissance inexorable des dépenses de santé. Cette année encore, le gouvernement a annoncé, pour le PLFSS 2019, un milliard d’euros d’économies sur le poste médicaments. Mais les labos n’y perdent pas forcément. Ils peuvent remplacer les produits déremboursés par d’autres à peine différents. Et ce qu’ils cèdent d’un côté, ils comptent bien le récupérer de l’autre. Réduction des délais pour démarrer les essais cliniques (qui vérifient l’efficacité et la tolérance d’un nouveau médicament), assouplissement des règles d’accès au marché des nouveaux produits de santé, accélération des procédures d’autorisation… Autant de mesures que toute l’industrie réclame depuis des années au nom de « l’accès à l’innovation thérapeutique ». Autrement dit, à les croire, pour le bien des patients…

Le jackpot pour un laboratoire pharmaceutique, ce n’est en effet pas seulement de vendre ses médicaments au prix le plus élevé possible, grâce à un remboursement généreux de la « sécu ». C’est aussi de lancer ses produits sur le marché rapidement, en réduisant les délais et les coûts, et en limitant la concurrence. Le brevet doit ainsi être valorisé financièrement au maximum avant sa disparition, au bout de vingt ans, et l’apparition des médicaments génériques. Il est devenu la clé de voûte de leur modèle commercial. Même après ces fameux vingt ans, les labos ne manquent pas de tours dans leur sac – brevetage de médicaments à peine différents (dits « me too »), changements de dosage ou de prescription, action auprès des médecins pour maintenir leurs parts de marché… – pour faire face à la concurrence des médicaments génériques.

Justement, le PLFSS 2019 prévoit que le médecin devra désormais justifier de ne pas substituer un médicament d’origine (dit « princeps ») par un générique. S’il ne le fait pas, le patient sera remboursé uniquement sur la base du prix du générique. Ce qui engendrera des économies pour la « sécu »… mais n’arrangera pas les affaires des labos. Ces derniers ont trouvé un allié en la personne de Jean-Pierre Door (Les Républicains). En déposant un amendement, le député a tenté de s’opposer à l’inscription de la mention « non remboursable » sur l’ordonnance lorsque les médecins persistent à ne pas substituer le médicament d’origine par son équivalent générique sans justification. L’amendement a été rejeté en commission, tout comme son exact jumeau déposé par des députés Les Républicains.

Le député Jean-Pierre Door en porte-voix du lobby pharmaceutique

Le 9 octobre dernier, une rencontre sur le cancer est organisée par M&M Conseil. Elle était animée par Alain Ducardonnet, cardiologue et consultant santé pour BFMTV et Le Parisien,. Cette activité de présentation de colloque rapporte près de 20 000 euros de chiffre d’affaires par an à la société du consultant, ID communication. « Depuis trois ans, je n’anime plus de débats pour les laboratoires. Je fais principalement les colloques Assemblée [comme celui organisé par M&M Conseil, NDLR] et du Conseil de l’ordre », se justifie le cardiologue. Problème : c’est bien MSD qui finance indirectement l’événement.

Les réprésentants du laboratoire y ont ainsi une place de choix. L’une des directrices de MSD France, Raphaèle Lorieau-Thibault, y intervient. Elle y regrette que la procédure d’autorisation de mise sur le marché d’un médicament (AMM) est, en France, « parmi les plus longues d’Europe ». Cette procédure est censée vérifier l’efficacité d’un médicament, ses effets secondaires et fixer son prix en conséquence, ce dont dépendra le niveau de prise en charge par la Sécu Avant même que le plan de financement de la Sécu soit définitivement voté, la cadre de MSD France se réjouit qu’une nouvelle mesure y soit intégrée : l’amélioration des mécanismes d’autorisations temporaires, qui permettent aux patients d’accéder à des médicaments présentés comme innovants avant que les négociations sur le prix soient finalisées. « C’est une bonne nouvelle, cela représente une grande avancée pour les patients français. » Et pour les labos… Le lobbying exercé par l’industrie pharmaceutique auprès des sénateurs pour faire passer cet article font l’objet d’une analyse détaillée du Formindep, association qui milite pour une formation et une information médicales indépendantes.

Jean-Pierre Door, vice-président de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée, salue lui aussi à la tribune cette simplification à venir et regrette qu’ « un milliard d’euros sera économisé sur le médicament au détriment de l’industrie pharmaceutique, qui arrive à l’os alors qu’on lui doit l’arrivée de nouveaux traitements ». Le député fustige le Comité économique des produits de santé (CEPS), chargé de fixer les prix des médicaments et des dispositifs médicaux pris en charge par l’Assurance maladie : « Un véritable tribunal où les industriels doivent discuter becs et ongles pour obtenir un prix décent », estime-t-il. Un discours digne des porte-paroles du Leem, le lobby des entreprises du médicament, qui semble bien éloigné de la prise en compte de l’intérêt général.

Rozenn Le Saint

 

Influence, opacité, prix exorbitants de certains médicaments, liaisons dangereuses avec les députés et les médecins… À travers des données inédites, des enquêtes et des reportages, les « Pharma Papers » mettent en lumière tout ce que les labos pharmaceutiques préféreraient que les patients et les citoyens ne sachent pas : les immenses profits qu’ils amassent chaque année aux dépens de la sécurité sociale et des budgets publics en instrumentalisant médecins et décideurs. Les « Pharma Papers » seront publiés par volets successifs au cours des mois de novembre et de décembre 2018.

Notes

[1] À l’occasion d’une rencontre organisée par l’Association des journalistes de l’information sociale, le 23 octobre, soit en pleine semaine d’examen du texte à l’Assemblée nationale.

[2] Ils n’ont pas souhaité répondre à nos demandes d’entretien.

Publié le 20/11/2018

La France abandonne ses villes moyennes

Délaissées au profit des métropoles, les villes moyennes comptent leurs plaies : isolement, faibles ressources, exil des jeunes et des diplômés, chômage, pauvreté. Pour leurs élus, l’égalité des territoires prévue par la Constitution n’est plus qu’un souvenir. Comme à Montluçon (Allier), où le combat pour une desserte ferroviaire décente en conditionne beaucoup d’autres.

par Jean-Michel Dumay  (site : lemonde-diplomatique.fr)  

Pour se rendre en train à Lyon, sa nouvelle capitale régionale, située à 183 kilomètres à vol d’oiseau, un habitant de Montluçon, première commune de l’Allier, doit compter au minimum trois heures et demie, avec un changement impératif, voire quatre à cinq heures selon les autres options proposées. C’est-à-dire davantage de temps qu’un Lillois, qui réside trois fois plus loin.

« On est près de tout et, en même temps, on est loin de tout », synthétise M. Daniel Coffin, l’un des animateurs du Comité de défense du rail local (Coderail). Ce cheminot retraité se souvient d’une époque bénie où l’on pouvait presque tout faire en train, en étoile, autour de Montluçon. Au cœur du pays, la ville était un carrefour ferroviaire. Ainsi en avait décidé Napoléon III, accueilli en grande pompe dans les usines de la cité en 1864, sous un arc de triomphe de rails et d’essieux de wagon. Un siècle et demi plus tard, ce 28 avril, en marge des grèves de cheminots, la population était à nouveau appelée par les élus locaux à « marcher pour le rail ». Mais, cette fois, il s’agissait d’empêcher sa disparition.

Depuis quelques années, sur la base d’un raisonnement comptable, les rapports successifs remis à l’exécutif, dont celui de l’ancien président-directeur général d’Air France, M. Jean-Cyril Spinetta (1), préconisent des mesures aboutissant à la suppression des « petites lignes » peu fréquentées, comme celle qui mène ici à Paris via Bourges et Vierzon (voir « Amertume et résistance à Montluçon »). Sans attendre, le premier ministre, M. Édouard Philippe, a assuré que le gouvernement n’emprunterait pas cette voie. Mais le président de la République, M. Emmanuel Macron, a aussi lâché sur TF1, le 12 avril, qu’« avec un service public ferroviaire rénové » seraient maintenues « toutes celles qui font sens ». Ce qui suppose que certaines ne le seront pas.

Dans les années 1980, il y avait de six à huit liaisons quotidiennes directes entre Montluçon et Paris. Il n’y en a plus que deux. La ligne de Moulins, se souvient M. Coffin, était déjà fermée depuis une dizaine d’années, mais celle d’Ussel, qui menait vers le sud, était encore en activité (elle a fermé il y a dix ans). Entre l’est et l’ouest — Royan et Genève ou Bordeaux et Lyon —, on comptait deux allers-retours le jour et deux la nuit. Il y a quatre ans, cette liaison directe a été abandonnée à son tour. Jusqu’à ce que, par la grâce de la région Nouvelle-Aquitaine, son tronçon depuis Bordeaux soit rouvert en décembre dernier — comme quoi rien n’est irréversible. Pis, notent le retraité et, avec lui, ceux qui ont de la mémoire dans le bocage bourbonnais, la ville s’est sensiblement éloignée de Paris (à 281 kilomètres à vol d’oiseau). En 1988, dit-il, il fallait deux heures et cinquante-neuf minutes pour rejoindre la capitale (et même six minutes de moins cinq ans plus tard). Il faut maintenant, au mieux, une demi-heure de plus. Et encore, moyennant un certain effort : le TER qui mène à l’Intercités en correspondance à Vierzon part à… 5 h 36. À défaut, une heure plus tard, un autocar SNCF assure la même correspondance, pour un trajet total de quatre heures. Le direct de 8 h 11, lui, ne fait pas mieux : il faut changer de motrice (diesel pour électrique) à Bourges, où l’on fait un crochet. Vingt minutes d’arrêt. « Évidemment, qu’un Montluçon-Paris soit parfois aussi long qu’un Paris-New York, ça joue sur le moral !, lance M. Frédéric Rodzynek, patron d’une jeune entreprise performante dans le secteur des biotechnologies. Allez expliquer à des clients canadiens, japonais ou américains qu’ils vont faire le Raid Gauloises (2) avant d’arriver à destination… Cela peut prendre une journée d’aller les chercher. »

Livrée au règne automobile

Avec une telle offre ferroviaire, comment s’étonner que le nombre de voyageurs décline ? « Les grandes villes n’ont cessé de se rapprocher entre elles, constate, amer, M. Coffin. Nous, nous nous sommes éloignés ! » En cause : d’une part, le report aux calendes du projet de ligne à grande vitesse Paris - Orléans - Clermont-Ferrand - Lyon (POCL), destinée à désengorger l’actuelle ligne Paris-Lyon et sur laquelle tout le monde, ici, s’était excité. Et surtout, le défaut d’investissements sur le tronçon du Cher ces quarante dernières années : une voie unique non électrifiée, où la vitesse est par endroits fortement limitée. Son ballast est fragile, ses attache-rails et sa signalisation à surveiller. Être au cœur du pays pour finir au centre de nulle part ! « Notre avantage est devenu notre handicap », analyse M. Frédéric Laporte, maire (Les Républicains, LR) de Montluçon. Avec M. Daniel Dugléry, président (LR également) de la communauté d’agglomération Montluçon Communauté, il demande le maintien de la ligne et son électrification.

Fermer le tronçon vers Bourges ? « Ils sont cinglés ! Ils tuent les villes moyennes, alors qu’il faut rendre la vie à ces endroits-là », s’exclame Mme Carole Thibaut, directrice du Centre dramatique national (CDN) des Îlets, qui s’y emploie sur le plan culturel. Qu’on ait besoin ou non de prendre le train pour Paris, le sentiment, ici, est largement partagé. L’éventuelle fermeture, après l’interruption de la liaison vers Lyon, signifie une rupture réelle, mais aussi symbolique. Certes, objecteront les technocrates, la ville est bien dotée en liaisons routières et autoroutières. Mais justement : la voici abandonnée au règne automobile, à contre-courant des métropoles, qui cherchent à s’en émanciper à l’heure de la nécessaire transition énergétique.

Dans l’agglomération montluçonnaise, sans voiture, point de salut. « On use une énergie folle, témoigne M. Jean-Claude Perot, président du groupe Metis, spécialisé en automatisme, mécatronique et robotique et vice-président de la chambre de commerce et d’industrie (CCI). J’ai fait le calcul : 70 000 kilomètres avec mon véhicule l’an passé. En temps, c’est trois mois de travail ! C’est monstrueux. Et, en plus, dangereux. » « Avec la hausse des péages et la limitation de vitesse à 80 kilomètres à l’heure », qui accroît mathématiquement de 12,5 % les temps de parcours sur les départementales (on ajouterait les nouvelles règles en matière de contrôle technique, plus strictes pour les vieux véhicules), « c’est un peu la double ou triple peine », observe Damien Tardieu, journaliste qui, dans ses entretiens à la radio associative RJFM, prend chaque jour le pouls de la société locale. Les élus finissent par y voir une rupture dans l’égalité de traitement entre les territoires que la Constitution est censée garantir (3).

Ironie des temps : c’est à Montluçon que fut conçue « la Bourbonnaise », l’une des mères des locomotives en France, surnommée « la bonne à tout faire du réseau ». Ici que fut remisée la dernière motrice à vapeur, dans ce qui fut l’un des dépôts nationaux les plus importants. Ici que surgirent des laminoirs locaux des kilomètres de rail qui équipèrent le pays, ainsi que du matériel d’armement. Ingratitude des temps. À Montluçon, la patrie n’est plus reconnaissante.

Au XIXe siècle, sur les bords du Cher, lovée autour du château des ducs de Bourbon, la petite ville médiévale s’était transformée en une cité industrielle au développement foudroyant. De 5 000 habitants en 1830, sa population crût à presque 60 000 dans les années 1960. Profitant du minerai de fer du Berry et du charbon voisin de Commentry, des usines métallurgiques, des hauts-fourneaux, des forges y étaient d’abord apparus. Puis des verreries, des fours à chaux, qui justifièrent l’essor du rail et firent de la rive gauche de la rivière une ruche ouvrière : la Ville-Gozet. Ces productions évoluèrent quand le charbon vint à manquer et que le fer lorrain s’avéra plus avantageux. Dans l’entre-deux-guerres, Dunlop (caoutchouc) et la Sagem (mécanique et optique de précision) prirent la relève. Mais la ville, par la suite, ne put échapper au triptyque désindustrialisation-automatisation-délocalisations. À la disparition définitive de la sidérurgie, en 1964, le conseil municipal socialiste dénonça une décision « guidée par l’unique souci d’un accroissement des profits, dans le cadre d’une politique de concentration capitaliste favorisée par le gouvernement » gaulliste (4). En 1984, la gauche au pouvoir, interventionniste mais impuissante, reçut une gifle lors du rachat de Dunlop par le japonais Sumitomo Rubber Industries : sur 2 783 emplois, il n’en resta que 1 200. Il y en avait plus de 5 000 en 1945  (5). En 2004, l’américain Goodyear absorba le nippon quand il n’y en eut plus que 900.

Aujourd’hui, difficile de trouver une trace de cette gloire industrielle passée, excepté aux Îlets : le centre dramatique a été installé dans les locaux d’anciennes forges. Depuis longtemps, le port au bout du canal de Berry, « la marina des prolos » (6), a été comblé. Les imposantes usines Saint-Jacques ont été rasées, cédant la place à un espace commercial géant où s’entassent enseignes franchisées et parkings bondés. L’hypermarché Carrefour et, plus loin, deux Leclerc, un Auchan, deux Intermarché… sont les nouveaux poumons urbains, qui assèchent le petit commerce. Ces trois dernières années, l’agglomération a perdu un quart de ses boulangers (7). Seule une cheminée — celle de l’usine des Fers creux, ancienne fabrique de tubes puis de moteurs innovants — témoigne d’un temps où, par dizaines, des colonnes crachaient des fumées noires virant au rouge au moment des coulées.

Au nord, dans une zone industrielle distendue, Safran, né de la fusion Sagem-Snecma, est le principal employeur (1 200 salariés). Des drones y sont développés pour l’armée. Tapie dans son interminable enceinte de murs blancs, Dunlop-Goodyear (aujourd’hui 650 emplois, dont 90 font l’objet d’un nouveau plan de suppression) a resserré son activité sur la production de gomme pneumatique et de pneus moto. Mais les livres contant le faste industriel ne sont même plus réédités (8). Par chance, on les débusque chez un bouquiniste du vieux quartier Saint-Pierre. Reste, indicible, ce que les anciens de « Montlu » appelleraient « le vezon ». Un spleen local. Le sentiment d’abandon qu’induit la question ferroviaire n’y est pas étranger. « Les gens se replient sur eux-mêmes, comme s’ils avaient l’impression qu’ils n’existent pas, observe Mme Thibaut, qui est née à Longwy, une ville sœur postindustrielle. En même temps, il y a chez eux comme quelque chose qui résiste en silence et en raclant. »

« On disait dans les années 1960 que nous serions 100 000 en l’an 2000 ! », se souvient M. Dugléry. On a donc beaucoup construit. Aujourd’hui, la ville a chuté à 38 000 habitants, tandis que l’agglomération (21 communes) s’est stabilisée à 65 000 du fait des poussées démographiques dans les communes périurbaines, à Domérat, Prémilhat, Saint-Victor ou Quinssaines : l’habitat du centre fait moins recette que le bâti neuf de la « nouvelle » ruralité en périphérie.

Si Montluçon dispose d’un Institut universitaire de technologie, d’une école de management et d’une école d’infirmières, beaucoup de jeunes n’y restent pas. Après le lycée, ils partent obtenir un diplôme d’études supérieures à Clermont-Ferrand, Lyon ou Paris. Parfois, certains reviennent en couple, avec enfants. Ou alors plus tard, retraités. Les cités, elles, sont aujourd’hui bien vides. Détruites ou rénovées, comme à Fontbouillant ou dans le quartier de Bien-Assis, toutes deux classées « politique de la ville ». Fin 2016, à Bien-Assis, on comptait 250 logements vides sur 700 disponibles. Au rez-de-chaussée, les rideaux de fer occultent les anciennes antennes de la Caisse d’allocations familiales (CAF), de la mission locale, de la mairie et du commissariat. En remplacement, les habitants ont obtenu une « maison des services ». « Ils se demandent à quoi cela sert d’aller voter, tellement ils ont l’impression de ne pas être écoutés », dit Mme Denise Charbonnier, présidente d’une association de quartier. Lors de la dernière élection présidentielle, dans cet ancien fief du Parti communiste conquis par la droite en 2001, l’abstention, les votes blancs ou nuls ont été plus forts que dans la France entière : 34 % des inscrits au premier tour (contre 24 %), près de 44 % au second (contre 34 %). M. Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) a fait jeu égal (24 %) avec M. Emmanuel Macron (En marche !), loin devant M. François Fillon (LR) et Mme Marine Le Pen (Front national), tous deux à 18 %.

Selon une note du Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) (9), une trentaine de villes moyennes en France, dont Montluçon, sont « particulièrement fragiles » parce qu’elles concentrent plusieurs des difficultés observées parmi les 203 villes de taille et rôle semblables répertoriées, principalement des villes de 20 000 à 100 000 habitants. On compte, dans ces « maillons fondamentaux de l’armature urbaine française », selon le CGET : une spécialisation industrielle et administrative, une population plus âgée que dans les métropoles, une plus faible proportion de cadres et de diplômés de l’enseignement supérieur, des jeunes moins bien insérés. Et, bien sûr, un chômage plus sensible à la crise de 2008 et un fort taux de pauvreté.

« La métropolisation, ça devient urticant »

En 2014, à Montluçon, le revenu médian des ménages — pour beaucoup des familles d’employés, d’ouvriers et de retraités — était de 12 % inférieur à la moyenne nationale, de 20 % à celui de Lyon, de 32 % à celui de Paris. Le taux de chômage (11,8 %) était plus haut que dans l’ensemble de la France (9,6 %) et bien plus que dans l’ensemble de la région (8,6 %). Le taux de pauvreté relative, dont le seuil était alors fixé à 1 008 euros mensuels pour une personne seule, était plus élevé de 52 % que le chiffre national (10)… Un Montluçonnais sur cinq est concerné.

On en voit la réalité les mardis et les samedis, dès 6 h 30, rue de la Gaîté, quand, près du Secours populaire français, commence la ronde des familles dont le reste-à-vivre quotidien (hors loyer, électricité, chauffage, téléphone, assurances) tourne en moyenne à 3,35 euros par personne. En 2017, 1 200 personnes ont été aidées par une soixantaine de bénévoles dans cette seule structure, avec les surplus alimentaires collectés auprès des grandes surfaces. On le voit aussi, chaque midi, dans la chaleureuse Maison de la solidarité gérée par le Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP), où une poignée de repas sont servis. Mais son activité est menacée : la cuisinière de l’association vient d’apprendre que son contrat aidé ne serait pas renouvelé — conséquence des restrictions décidées par le gouvernement. On parle ici d’équations délicates : comment faire, quand on est informaticien sans emploi et que l’on se voit proposer un contrat court à Issoire ou à Clermont-Ferrand ? Où se loger ? Comment se déplacer ? À Montluçon, près de la moitié des demandeurs d’emploi sont en chômage de longue durée. Au dessert tombe cette appréciation : « Tant qu’ils [les dirigeants] ne sont pas personnellement dans la merde, ils ne comprennent pas. »

À la cité administrative, qui regroupe les bureaux de la municipalité et de la communauté d’agglomération, M. Jean-Louis Muller, directeur des services des deux structures, estime que la France présente cette particularité d’avoir « un État qui connaît très mal les villes moyennes » et qui serre inconsidérément les cordons de la bourse en matière de dotations. « Cela confine à l’insupportable pour des villes comme nous », dit-il, d’autant qu’elles « portent toutes les charges de la centralité » au niveau du bassin de vie et d’emploi. Depuis, les associations de collectivités locales ont dénoncé les « pactes financiers » proposés par le gouvernement actuel, qui visent à limiter la hausse de leurs dépenses de fonctionnement (11).

Échaudés par la question ferroviaire, MM. Dugléry et Laporte font le constat d’un aménagement du territoire moribond et d’une décentralisation meurtrière quand elle n’est pas accompagnée de moyens. Ils exposent le récent découpage territorial imposé par Paris, qui les place dans la région Auvergne-Rhône-Alpes  Qu’a-t-on à voir avec la Maurienne ou la Tarentaise ? »), à quinze kilomètres de la Nouvelle-Aquitaine  qui s’étend jusqu’à Hendaye !… »), alors que la ville est tournée autant vers Bourges et Vierzon (Centre-Val de Loire) que vers Clermont-Ferrand.

« Il suffit que deux présidents de région ne se parlent pas, et rien ne bouge ! », regrette M. Dugléry, par ailleurs conseiller régional. Pour le rail, ce serait flagrant : la Nouvelle-Aquitaine a rouvert la ligne Bordeaux-Montluçon, qu’Auvergne-Rhône-Alpes, hostile à la régionalisation des lignes, ne veut pas étendre jusqu’à Lyon. La région Centre-Val de Loire veut bien participer, sur la partie Cher, à la restauration du tronçon Bourges-Montluçon vétuste ; mais Auvergne-Rhône-Alpes (dont le président, M. Laurent Wauquiez, est pourtant du même bord politique que M. Dugléry) n’est pas chaude pour le faire sur la partie Allier, si éloignée de Lyon… « Il faut reprendre aujourd’hui cette idée d’aménagement du territoire, conclut M. Dugléry. La métropolisation, ça devient urticant. »

La crainte d’une fermeture du tribunal

D’autant que l’agglomération a quelques atouts à faire valoir en matière de conditions et de cadre de vie (« Ici, on est toujours à moins de dix minutes de son travail », entend-on en boucle), d’immobilier  Ici, avec un smic, on peut devenir propriétaire »), d’équipements culturels et sportifs : « ici, on a » un centre dramatique national, un théâtre municipal, un conservatoire de musique, l’équivalent d’un Zénith pouvant accueillir plus de 4 000 personnes, une scène de musiques actuelles avec deux salles de concert, un musée des musiques populaires, un stade, un centre aqualudique… Un multiplexe, privé, se fait attendre.

« Les infrastructures, c’est bien. Mais ce n’est pas cela qui amène du monde », coupe M. Bernard Pozzoli, conseiller départemental (PS) et maire de Prémilhat, joli bourg de 2 500 âmes où des ménages plutôt aisés se pressent pour faire construire. « Le ferroviaire, c’est primordial », estime l’édile, qui plaide lui aussi pour « remettre Montluçon à moins de trois heures de Paris » et rouvrir d’urgence la liaison vers Lyon. « C’est une catastrophe : l’État a tout sacrifié. » Devant l’accumulation des accusations, on pousse la porte de la sous-préfecture. Gêne du réceptionniste. Le sous-préfet a été muté il y a deux mois ; son successeur ne sera là que dans un mois. « Et monsieur le secrétaire général [qui assurait l’intérim] vient de quitter lui aussi ses fonctions… »

Le désenclavement ferroviaire ne conditionne pas seulement la capacité d’attraction économique  Vous trouverez peut-être un salarié. Mais vous aurez du mal à faire venir son conjoint ! »). Par ricochet, il a aussi une incidence sur la qualité des missions de service public. À commencer par la santé, deuxième gros souci des Montluçonnais. Mme Élisabeth Ranoux, médecin généraliste à Désertines, dans le nord de l’agglomération, décrit « un système libéral à bout de souffle ». Sur l’agglomération, entre 5 000 et 6 000 personnes seraient sans médecin référent et opteraient pour les urgences de l’hôpital en cas de besoin. « En 2016, dans le secteur, nous étions huit. Dans deux ans, je serai à la retraite et ils ne seront plus que deux. » L’idée d’une maison de santé pluridisciplinaire a fait son chemin. Encore faut-il pouvoir attirer des médecins dans la vallée du Haut-Cher ! Pour le quartier de Bien-Assis, les élus peinent déjà à recruter. Ils sont allés jusqu’en Roumanie les chercher. En vain (12).

Redoutant un effet peau de chagrin, la justice locale n’est pas en reste. De grève perlée en journée morte, elle veille sur la carte judiciaire comme les élus sur le réseau ferroviaire. Avocats, personnel et magistrats redoutent la fermeture du tribunal de grande instance, pourtant en rénovation. Ou, plus insidieux, une réforme qui le viderait de sa substance en le spécialisant dans certains litiges. « On nous dit que la modernité, c’est le numérique, confie Me Anne Amet-Dussap, la bâtonnière. Mais cela ne remplacera pas la présence du juge et l’effet qu’elle produit  ! » Elle rappelle la fragilité de la population : « Le risque est que les gens finissent par renoncer à la justice comme ils commencent à renoncer aux soins. Cela mènerait à une réactivation des conflits. »

« On alimente un schisme entre les territoires », estime M. Jean-Nathanaël Foulquier, directeur de l’Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes (AFPA) de Montluçon, qui, dans sa zone, voit fondre la commande publique en matière de formation. D’un côté, les secteurs urbains à gros flux de population, où il est aisé de regrouper des stagiaires ; de l’autre, les territoires ruraux, moins denses, où la mission tient du travail d’orfèvre. Les sites de Moulins et de Vichy ont déjà été fermés. Pourtant, la demande de formation est forte — pour les métiers de niveau CAP (certificat d’aptitude professionnelle), d’agent de restauration collective, par exemple, ou d’auxiliaire de vie en zone rurale. Et dans l’industrie : on recherche des soudeurs, des usineurs. Sans compter le rôle social que joue ici l’AFPA par ses réussites en matière d’intégration des réfugiés (13). « Veiller au maillage des villes, dit M. Foulquier, c’est un choix de société. »

M. Perot abonde : « On essaye de poser tout dans les mêmes mailles, alors que, comme en jardinage, il faut aménager un espace pour que chaque plante pousse différemment. » Il dénonce une « stratégie jacobine », quelque peu défaillante, un temps administratif peu en phase avec le temps économique. Et les lenteurs d’un autre désenclavement en souffrance : le numérique. Un boulet pour les entreprises qui réalisent leur chiffre d’affaires grâce aux ventes par correspondance. La France, remarque-t-il, est « à la traîne en matière de visioconférence », et la fibre optique, ici, se fait désirer. Elle est arrivée à son domicile… avant d’arriver dans son entreprise. Absurde. « Citoyen entrepreneur », aujourd’hui à la tête d’un groupe qui emploie 120 salariés, il a cependant la foi : « Je vois autour de moi des gens qui ont envie d’avancer. »

Ils ne sont pas rares, en effet. Porteurs d’initiatives individuelles, qu’un nouveau souffle pourrait orchestrer. À Domérat, dans la zone industrielle de la Loue, M. Sébastien Raynaud, directeur du site de production chez Recyclea, spécialisé dans le réemploi de matériel informatique, se convainc que l’agglomération « a du potentiel ». « Nous ne sommes pas condamnés au motif que nous n’aurions pas le train », veut-il croire. Son grand-père a connu les licenciements chez Dunlop ; sa mère, chez Landis et Gyr (compteurs électriques) ; son père, à France Télécom. La relève, pour lui, passe par une action qui a du sens sur « son » territoire. Il a choisi d’œuvrer pour l’intégration des handicapés. Recyclea, en forte croissance, emploie 54 salariés, dont 47 en situation de handicap. Sur 100 euros gagnés, 82 sont réinvestis localement.

« Si elle n’a pas fait le deuil du passé, la ville comprend qu’elle a besoin de changer », assure M. Rodzynek, qui a lui-même jeté aux orties ses habitudes citadines. Délaissant la « Cocotte-Minute parisienne », ce patron d’une très petite entreprise (TPE) a relocalisé à Montluçon sa production de tests antidrogue, un temps fabriqués en Chine : « Tenter de faire pas cher, parfois, cela coûte très cher ! » Les prix au mètre carré et l’accueil réservé par les collectivités ont fini par le convaincre, même s’il aura fallu, un temps, « bricoler avec la 4G » pour boucler les sauvegardes du serveur de l’entreprise.

Souvent, l’impulsion vient de l’extérieur. Comme avec l’arrivée, à la dernière rentrée, d’un nouveau proviseur. Au lycée polyvalent Paul-Constans (1 700 élèves), M. Bruno Bouchez veut fixer un nouveau cap. Il parle d’excellence à développer : en maintenance numérique, en chimie, dans le tertiaire. « L’âge d’or serait derrière nous ? Il est devant ! Il faut un peu de rupture et des projets ambitieux. » Parfois, le déclic vient de l’intérieur. Cet hiver, M. Philippe Allin, agent immobilier, s’est mis en tête de réveiller le commerce local de centre-ville, malmené par les grandes surfaces et le commerce électronique et menacé par la vacance commerciale (lire « Au secours des centres urbains »). Sur un mur du boulevard de Courtais, l’artère bourgeoise, une peinture publicitaire donne avec ironie la mesure de ce sommeil : « Bar Le Moderne, depuis plus d’un siècle »… Cent soixante commerçants, repérables à de grands cœurs rouges dessinés sur leurs vitrines, adhèrent aujourd’hui à la campagne « Montluçon cœur de ville ». Le soir, lors d’ateliers de formation, ils redécouvrent par petits groupes que l’union fait la force. Parfois, enfin, l’étincelle est simplement individuelle et personnelle. Rue Porte-des-Forges, Mme Virginie Ansel a ouvert il y a trois mois une « librairie de l’image », La Gozette, sereinement différente, ancrée dans le territoire, sans se sentir en rien attaquée par la Fnac qui vient de s’installer à l’espace Saint-Jacques.

« Moins de poussière sur les meubles… »

« Pas de pollution, moins de poussière sur les meubles… Un environnement où les problèmes se règlent à échelle humaine… Nos territoires ont plus d’avenir que les métropoles à l’horizon de deux cents ou trois cents ans ! », prédit M. Jean Brosset, directeur d’Habitat jeunes (ex-Foyer des jeunes travailleurs), convaincu que « l’intelligence peut irriguer les petites villes ». Lui-même vient de mettre un parc de scooters à disposition des apprentis, auxquels l’organisme offre un logement.

Les collectivités n’attendront pas si longtemps. Dans l’agglomération, les habitants sont invités à dessiner leur avenir en planchant sur le nouveau plan local d’urbanisme intercommunal lors d’ateliers citoyens. La ville, elle, a déjà confié la reconfiguration de son espace à Joan Busquets, urbaniste catalan. Le Cher, jadis « barrière sociale » entre les rives gauche et droite, est appelé à devenir un « trait d’union ». Grâce au plan national Action cœur de ville, dont la cité bénéficiera, ses berges austères pourront être aménagées et le plan des mobilités repensé.

Le destin des villes moyennes passe aussi par la coopération. À Vierzon, qui organisait en mars un colloque sur la revitalisation des centres-villes, on retrouve M. Laporte, qui discute avec des collègues. De partout en France, des élus, des responsables administratifs, sont venus partager leurs difficultés ; leur rage, aussi. Le maire de Nevers approche. Il caresse l’idée de créer un pôle métropolitain, un syndicat mixte d’intercommunalités. « Vous seriez partant pour y réfléchir ? » Bien sûr ! Il n’est pas simple de faire les 100 kilomètres qui séparent Nevers de Montluçon. Qu’importe. Toutes les forces sont bienvenues pour survivre ou renaître, qu’elles se trouvent à une heure quarante par les départementales ou à deux heures et quart en train, changement compris.

Dans les couloirs, on parle des années d’abandon par l’État et de la nécessité d’agir ensemble. Il n’échappe à personne que l’impératif d’égalité républicaine entre les territoires est remis en question, y compris au plan sémantique. Avec la formation du premier gouvernement de M. Philippe, en mai 2017, la notion d’égalité a cédé la place à celle de « cohésion » des territoires, par la création d’un ministère du même nom. Une notion assez floue, moins contraignante, en vigueur dans les institutions européennes (14).

Jean-Michel Dumay

Journaliste.

(1) Jean-Cyril Spinetta, « L’avenir du transport ferroviaire » (PDF), rapport remis au premier ministre Édouard Philippe le 15 février 2018. Lire également Benoît Duteurtre, « Il paraît que les petites lignes de chemin de fer coûtent trop cher », Le Monde diplomatique, avril 2018.

(2) Épreuve référence du raid aventure, consistant à parcourir les régions hostiles de la planète sans moyen motorisé.

(3) Article 72-2 de la Constitution du 4 octobre 1958 : « La loi prévoit des dispositifs de péréquation destinés à favoriser l’égalité entre les collectivités territoriales. »

(4) André Touret, Destins d’Allier, 1945-2000, Éditions Créer, Nonette (Puy-de-Dôme), 2005.

(5Cf. Élie Cohen, L’État brancardier. Politiques du déclin industriel (1974-1984), Calmann-Lévy, coll. « Liberté de l’esprit », Paris, 1989.

(6) Sur la mémoire de la ville au cours des « trente glorieuses », cf. Jean-Claude Fournier, Si Montluçon nous était conté. En « mollussonais » dans le texte, disponible dans les librairies locales.

(7La Montagne, 17 mars 2018.

(8Cf. René Bourgougnon et Michel Desnoyers, Montluçon au siècle de l’industrie. Le temps du canal, du fer et du charbon, Éditions du Signe, Strasbourg, 1991.

(9) « Villes moyennes en France : vulnérabilités, potentiels et configurations territoriales », En bref, no 45, CGET, Paris, décembre 2017.

(10) Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et Pôle emploi Auvergne-Rhône-Alpes.

(11) Patrick Roger, « Les associations des collectivités locales se liguent contre la “recentralisation” en cours », Le Monde, 11 avril 2018.

(12) Lire Mehdi Chebana et Laurent Geslin, « La valse européenne des médecins », et Pierre Souchon, « Cette France en mal de médecins », Le Monde diplomatique, respectivement mai 2011 et septembre 2016.

(13) Maryline Baumard, « Réfugiés : un sas d’intégration à Montluçon », Le Monde, 7 août 2017.

(14Cf. Éloi Laurent, « Égalité versus cohésion des territoires ou le triomphe de la proximité », Cahiers français, no 402, Paris, janvier-février 2018.

Publié le 17/11/2018

Les Pharma Papers : tout ce que les labos pharmaceutiques voudraient vous cacher

par Ivan du Roy (site bastamag.net)

Alors que le Parlement examine le projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2019, Basta ! et son Observatoire des multinationales, en partenariat avec le collectif EurosForDocs, lancent les « Pharma Papers » pour mettre en lumière la toile d’influence tissée par les laboratoires pharmaceutiques, à coups de millions d’euros, autour de la profession médicale et des législateurs.

Pourquoi des « Pharma Papers » ? Parce que les taux de profits exigés par les grands laboratoires pharmaceutiques font peser une lourde menace sur l’avenir de notre modèle universel de sécurité sociale ; parce que l’intense lobbying déployé par ces mêmes labos sur l’ensemble du secteur de la santé, du médecin jusqu’à la Commission de Bruxelles en passant par les députés, entrave toute régulation et tout contre-pouvoir ; et parce qu’au final cela aura des incidences sur nous, sur notre possibilité à accéder aux soins.

Le système est pourtant censé fonctionner. Les laboratoires pharmaceutiques conçoivent, fabriquent et proposent de commercialiser des médicaments et des traitements. Les autorités évaluent ensuite l’efficacité de ces médicaments (le « service médical rendu ») et leurs effets secondaires, autorisent ou non leur mise sur le marché, et en négocient le prix avec les labos. Ensuite, le taux de remboursement d’un médicament par la Sécu est fixé par l’Assurance-maladie, en fonction du « service médical rendu », et de la loi de financement de la Sécurité sociale, qui est débattue chaque année, à l’automne, par le Parlement. Aux médecins, enfin, de prescrire tel médicament ou tel traitement autorisé.

« En six ans, les firmes pharmaceutiques ont versé plus de 3,5 milliards d’euros aux professionnels de santé exerçant en France ! »

Problème : à chaque étape, les labos pharmaceutiques tentent d’influencer ces évaluations et politiques de santé. Car leur taux de profit en dépend : plus un médicament sera considéré comme efficace et innovant, plus son prix onéreux sera justifié et son taux de remboursement élevé. Plus un médicament est bien remboursé, plus il sera vendu. Et plus un médecin aura intérêt à conseiller tel médicament, plus celui-ci sera prescrit.

Le premier volet de notre dossier « Pharma papers », publié ce 13 novembre, dévoile les rouages de cette influence. Sur les médecins d’abord : en six ans, les firmes pharmaceutiques ont versé plus de 3,5 milliards d’euros aux professionnels de santé exerçant en France ! A titre d’exemple, Sanofi dépense 7 millions d’euros par mois auprès de professionnels de santé en France, et MSD France 2,8 millions ! A quoi correspondent ces rémunérations ? Quels médecins sont concernés ? Influencent-elles les avis et prescriptions rendus par tel cardiologue ou cancérologue émérite ? Rendent-elles les généralistes plus perméables aux discours marketing des laboratoires ? Les députés médecins qui co-président la Commission des affaires sociales de l’Assemblée sont-ils sous influence alors que se sont ouverts les débats sur le Projet de loi de financement de la Sécurité sociale ?

Des dizaines de millions d’euros sont également dépensés en lobbying à Paris, Bruxelles et Washington pour défendre les intérêts – privés – des grands labos. Rien qu’à Paris, leurs dépenses de lobbying sont dix fois plus importantes que les moyens que peuvent mobiliser les associations représentant les malades.

Logique : Les 10 plus grands labos pharmaceutiques du monde ont enregistré des profits cumulés de 71,5 milliards de dollars en 2017.

Les Pharma Papers sont à découvrir ici : https://www.bastama

Publié le 14/11/2018

Cent ans d’hypocrisie

(site politis.fr)

Le centenaire de l'armistice de 1918 ne doit pas faire oublier que, derrière les discours de paix, la compétition absolue n’a pas cessé.

Il y a cent ans, au faîte de sa puissance militaire et industrielle, la vieille Europe entreprit de s’autodétruire. L’ombre du Vieux Monde (le vrai) qui s’écroule en 1918 se projette encore jusqu’à nous, comme un mort-vivant.

L’économie de notre journal est fragile. Jamais depuis la création de Politis, en 1988, la conjoncture n’a été si difficile : crise de la distribution, divisions de la gauche, perte du pouvoir d’achat… Lectrices et lecteurs, nous avons besoin de votre aide. Avec l’association Presse et Pluralisme, vous pouvez bénéficier d’une défiscalisation de 66 % (voir ci-contre), qui constitue une forme d’aide à la presse. C’est le moment. D’avance, un grand merci. Bien sûr, nous vous informerons des suites de cet appel.

L’ancienne prétention impérialiste des États européens à occuper tous les espaces terrestres et maritimes connus, et à organiser entre eux la compétition – jusqu’à la guerre – pour en être la puissance dominante, laisse encore ses traces qui n’en finissent pas de pourrir le monde et surtout les femmes et les hommes qui y vivent, d’abord dans les États d’Afrique (conférence de Berlin, 1885) et d’Orient (le soi-disant Levant issu des accords Sykes-Picot en 1916). Des murs artificiels – « frontières » – ont été érigés entre les peuples – et parfois au milieu des peuples – par les Européens… qui en ont décrété l’intangibilité.

Depuis quatre ans, un peu plus que d’habitude, nous avons eu droit à beaucoup de poncifs. Certes, on oublie moins qu’autrefois ce que la France doit aux soldats de ses colonies, enrôlés de force ou par des promesses jamais tenues (cela se reproduira en 39-45), on évoque le massacre des innocents perpétrés par des généraux arrogants, la lâcheté de la plupart des parlementaires soumis aux marchands d’armes. On a même pu entendre l’évocation des mutins de Craonne. Mais la version officielle de l’État ne retient guère, au fond, toutes ces trahisons infligées à la République. Le « périple mémoriel » mis en scène par Emmanuel Macron, s’il a l’avantage de ne pas s’en tenir au culte d’une mémoire militaire malvenue, est surtout hypocrite, et le parterre qui sert de vitrine à la concorde internationale, avec notamment la présence de Trump et de Poutine – grands pacifistes – à la cérémonie du 11 novembre, ne saurait tromper notre jugement.

Derrière les discours de paix, la compétition absolue n’a pas cessé, incluant désormais des multinationales privées. On espionne et contre-espionne. On invente et vend des armes toujours plus meurtrières qui perpétuent les boucheries d’antan : larmes de crocodile à Verdun, contrats juteux à Ryad… On perpétue aussi la modernité européenne et son modèle économique carboné, destructeur de la nature et qui nous laisse encore des milliards de particules dans les airs (lire notre nouvelle rubrique ici). Confrontés autrefois au socialisme, aujourd’hui à l’écologie, des dirigeants d’entreprise s’accommodent de plus en plus de pouvoirs autoritaires, quand ils ne les financent pas carrément ; ces tentations (néo)fascistes s’appuient aussi sur des fractions abandonnées du peuple et reprennent une option sur le monde, depuis le Brésil ou la Hongrie, l’Italie ou les États-Unis. La dictature chinoise et l’autocratie russe ne sont pas en reste…

La Société des Nations issue du désastre de la Grande Guerre fut incapable de réguler les intérêts étatiques divergents, spectatrice de toutes les défaites morales qui suivirent. L’ONU aujourd’hui reste certes le moins mauvais garant de la paix, mais que faire quand reprend le jeu des alliances et du bilatéralisme tous azimuts, dont Donald Trump a fait sa méthode diplomatique au service exclusif des intérêts économiques des grosses entreprises de son pays ?

L’Europe a certes fait du chemin depuis en trouvant sa paix intérieure. On ne se fait plus la guerre, mais on se concurrence toujours (l’arme est fiscale) et les salariés sont trop souvent la variable d’ajustement. Le travail détaché nous l’a montré. Surtout, par la cohorte de précaires et chômeurs que génère son modèle économique, l’Europe nourrit la bête qui n’était pas totalement morte. Invoquer le refus du national-populisme, comme le fait Emmanuel Macron, quand dans le même temps on l’alimente par l’accentuation inouïe des inégalités, ne ressemble pas à la sagesse de celui qui retient les leçons, mais plutôt au cynisme de l’apprenti sorcier.

La « nuée qui porte l’orage » qu’avait vue Jaurès plane toujours au-dessus de nos têtes. Sortir de la barbarie aurait sans doute été l’enjeu fondamental de cette commémoration. Proposer une feuille de route pour une nouvelle étape de civilisation humaine, et a minima un nouveau cours européen, voilà un devoir digne pour qui préside la République française. Au lieu de cela, Emmanuel Macron propose aux Européens une « paix armée » aux relents de guerre froide et se pose en sauveur d’une démocratie qui s’empoisonne elle-même. Au fond, il perpétue le monde des morts-vivants..


par Pouria Amirshahi

Publié le 13/11/2018

Réformes de l’éducation : « C’est un projet élitiste, autoritaire, réactionnaire et libéral »

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

Parcoursup, réforme du baccalauréat, de l’enseignement professionnel, dédoublement de classes en CP, nouveaux programmes, recadrages pédagogiques, suppressions de postes, Théo Roumier revient sur la politique du gouvernement en matière d’éducation. Syndicaliste à Sud-éducation, animateur des cahiers « Les Utopiques », militant libertaire, il fait le point sur la mobilisation à venir du 12 novembre dans l’Éducation nationale.

Dans un tract, ton syndicat évoque le « rouleau compresseur Blanquer » et appelle à contrer ses réformes. Peux-tu expliciter ?

Théo Roumier : La politique que mène le ministère Jean-Michel Blanquer est à la fois dans la continuité des précédentes et à la fois inédite. Dans la continuité, car elle n’a pour seule boussole qu’une vision comptable, à courte vue qui plus est. Inédite, car elle va bien plus loin dans le démantèlement que l’épisode de la prétendue « refondation » sous Vincent Peillon.

Il y a donc un véritable enjeu à construire une résistance solide, au plus près du terrain, ancrée dans les services et les établissements. Et ce, de la maternelle à l’université. Soyons francs, ce n’est pas gagné. Si Blanquer peut à ce point y aller en mode « rouleau compresseur », c’est justement parce que les résistances sont émoussées, que les personnels sont épuisés après des années de suppressions de postes et de contre-réformes qui s’empilent les unes après les autres. Il faut vraiment rediscuter, et vite, des stratégies à mettre en œuvre pour renforcer l’action syndicale !

Pourtant après la mesure sur le dédoublement des classes en primaire, puis un certain discours sur le retour à l’autorité, le ministre est plutôt populaire dans l’opinion publique. Qu’en est-il chez les profs ?

Théo Roumier : Il faut déjà rappeler que les classes de CP à 12 ne concernaient que les écoles en REP et REP+, et que cette mesure s’est faite pour l’essentiel en redéployant des postes, c’est-à-dire à moyens constants. Au mieux, il ne s’agit que d’un cautère sur une jambe de bois. Si l’on veut parler de l’amélioration des conditions de travail et d’étude, on ne peut pas évacuer la seule question qui vaille : la réduction des effectifs d’élèves par classe, à tous les niveaux.

Quant à l’aspect autoritaire, il rentre au diapason d’une période qui voit les idéologies réactionnaires gagner de plus en plus de terrain, jusque dans un secteur professionnel, « l’éducation », qui était traditionnellement marqué à gauche. La nouvelle « morale républicaine » peut apparaître comme un refuge pour des personnels fragilisés dans leurs métiers et qui peuvent s’émouvoir à l’évocation du temps des « Hussards noirs ». Mais ce temps était celui d’une école mille fois plus inégalitaire qu’elle ne l’est aujourd’hui ! Ce dont nous avons besoin, c’est au contraire de promouvoir plus fortement encore le projet d’une école de l’égalité.

Les réformes s’enchaînent. Quel est le modèle d’éducation que portent ce ministre et le gouvernement ?

Théo Roumier : Il est précisément à l’exact opposé d’une école où l’égalité serait au centre. C’est un projet élitiste, autoritaire, réactionnaire et libéral. Tous les projets ministériels visent à revenir à davantage de sélection, à mettre en concurrence les individus comme les établissements et les services. Parcoursup en est un des exemples : c’est officiel, la fac n’est désormais plus ouverte à toutes et tous les bacheliers. C’est une politique d’exclusion et de tri social à une échelle de masse.

On veut nous faire croire que l’école « de la République » n’encourage et ne reconnaît que le mérite. C’est une arnaque de haut vol ! Le mérite est une construction sociale. Statistiquement, il n’est toujours attribué, et à une écrasante majorité, qu’aux enfants des classes favorisées. Ce n’est pas vraiment une coïncidence. Pour les filles et les fils des classes populaires c’est exactement l’inverse : elles et ils vont payer, et très lourdement le prix de cette politique éducative. Ce qui veut dire plus de reproduction de classe et plus d’assignations et d’inégalités raciales et de genre.

Dans un billet sur Mediapart, tu parles de casse de l’enseignement professionnel. Qu’entends-tu par là ?

Théo Roumier : Le plan Blanquer pour l’enseignement professionnel est emblématique de cette politique. Il réussit l’exploit de supprimer à la fois des milliers de postes sur les trois prochaines années, entre 5000 et 7000 selon les calculs des syndicats, mais aussi des centaines d’heures de cours, notamment d’enseignement général en CAP et en bac pro. Comment croire qu’on accompagnera mieux les élèves ainsi ? C’est en fait enlever beaucoup à celles et ceux qui ont pourtant peu.

Parce que quoi qu’en disent les ministres successifs, qui se sont toujours gargarisés de mettre la priorité sur la voie professionnelle, la réalité c’est que les lycées pros sont les parents pauvres du service public d’éducation. Dans la plupart des établissements, nous manquons de personnels de surveillance, de santé ou d’entretien. Mais aussi d’heures de cours supplémentaires pour mettre en place des dispositifs permettant de meilleures conditions de travail et d’étude, comme les dédoublements de classes par exemple. Alors qu’il faudrait un plan d’urgence, c’est un plan d’austérité que nous propose le ministre Blanquer ! 

Et, là encore, derrière la prétendue recherche de l’excellence, c’est l’élitisme qui sert de boussole. Le ministre a même osé parler de « Harvard du professionnel », imaginant des sortes de super-lycées pros qui seraient bien sûr plus et mieux dotés que d’autres. Bref, c’est un enseignement professionnel à deux, voir trois vitesses qui se dessinent si ce plan est appliqué. Sauf qu’il va falloir compter avec les luttes des personnels.

Sur ce point, la FSU a fait l’impasse de la journée interprofessionnelle du 9 octobre au profit d’une journée de grève spécifique à l’éducation le 12 novembre, soit trois semaines avant les élections professionnelles. Penses-tu que cette stratégie soit en phase avec les enjeux du moment ?

Théo Roumier : Le « modèle » des grèves de novembre-décembre 1995 est à réinterroger dans la période. Appeler de manière incantatoire à une grève générale interprofessionnelle et reconductible sans l’appuyer sur des luttes solides dans les secteurs et au plus près du terrain n’est pas crédible. Du coup, l’enjeu est d’arriver à articuler les journées de 24 heures interpros à l’action dans son atelier, son service, son bahut.

Par exemple, c’est ce que nous avons fait le 9 octobre dernier à Orléans, dans le Loiret, où il y a eu un cortège spécifique des lycées professionnels en grève qui a rassemblé une grosse centaine de grévistes. Plus d’un prof de lycée pro du département sur cinq. Réussissons la grève du 12 novembre dans cet état d’esprit : avec des cortèges de bahuts, des assemblées générales de personnels, les plus représentatives possibles, pour discuter des suites.

Sans ce travail là, il est illusoire de croire que nous arriverons à des mouvements de grève durs, reconductibles et auto-organisés, ce qu’il faut pourtant toujours activement rechercher !

Quel est l’état de la mobilisation dans le secteur justement ? Il y a-t-il un état d’esprit combatif pouvant aller au-delà de journées d’actions ponctuelles ?

Théo Roumier : C’est très variable selon les établissements, les circonscriptions et les départements. Là où il y a un travail syndical de terrain de longue haleine, avec des heures ou des réunions d’information syndicale, la combativité est au rendez-vous. C’est vrai dans le second degré comme dans le premier degré.

Il y a un énorme travail à faire d’ancrage des revendications sur des réalités locales, bahut par bahut, école par école, service par service. Encore une fois, c’est cela qui sera le moteur pour aller au-delà des journées d’actions ponctuelles. C’est ce qui peut en donner l’assise et la volonté. C’est notre première tâche. Et c’est aussi un préalable dans une logique d’autogestion des luttes.

Mais il ne faut pas hésiter non plus à imaginer des propositions syndicales différentes. Si l’on prend l’exemple des lycées professionnels, pourquoi ne pas proposer trois jours de grève d’affilés? Cela pourrait se faire par le biais de certaines intersyndicales départementales, et pourquoi pas, être tenté au niveau national. Cela pourrait être une étape pour reprendre confiance dans notre capacité à construire un rapport de force digne de ce nom.

Publié le 11/11/2018

Nous ne commémorerons pas la "victoire" de 1918

par Roger Martelli  (site regards.fr)

En cette semaine de commémoration de la Première Guerre mondiale, retrouvez l’analyse de l’historien et directeur de la publication de Regards, Roger Martelli.

Nous ne commémorerons pas la “victoire" de 1918. Nous ne le ferons pas pour faire plaisir à Angela Merkel. Mais il n’est pas question d’exalter ce qui fut une hécatombe inouïe et qui inaugura un XXe siècle brutal, accouchant de tous les monstres, dont nous n’avons pas fini, hélas, de conjurer la mémoire.

Quand la guerre s’achève, la question de ses causes ne se pose pas. Ce que l’on veut, ce sont des coupables. Malheur donc au vaincu ! Imposé par les vainqueurs et signé le 28 juin 1919, le traité de Versailles est catégorique : l’Allemagne est responsable, l’Allemagne paiera. Les historiens, bien sûr, sont revenus sur ce constat sommaire. La "politique mondiale" de l’empereur allemand Guillaume II (1888-1918) pouvait certes être montrée du doigt, pour son ambition expansive et son agressivité. Mais entre le 28 juin et le 3 août 1914, entre l’assassinat de l’archiduc autrichien et la généralisation du conflit, l’ardeur belliqueuse s’est trouvée d’abord du côté de l’Autriche-Hongrie, de la Russie et de la Serbie, davantage que du côté de l’Allemagne. Quant à la France et au Royaume-Uni, ils pêchèrent à tout le moins par leur ambiguïté et leur irrésolution face aux protagonistes principaux. 

Personne ne savait les risques d’un embrasement ? Plaisanterie ! Des socialistes expliquent depuis longtemps que l’expansion coloniale et les tensions territoriales européennes annoncent le pire et que « le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée porte l’orage » (Jean Jaurès). Friedrich Engels évoque en 1887 la possibilité d’une « guerre mondiale d’une ampleur et d’une intensité insoupçonnées ». Quant à August Bebel, un des "papes" de la social-démocratie allemande, il déclare en 1905 que l’Europe va être « happée par une vaste campagne militaire à laquelle prendraient part 16 à 18 millions d’hommes […] équipés des armes les plus meurtrières », ce qui, ajoute-t-il, débouchera sur un « éclatement ». Belle lucidité…

Or ces hommes n’étaient pas des devins hallucinés. Il n’était pas nécessaire de recourir à la voyance, ou à la sophistication extrême de la pensée, pour deviner que la guerre à venir serait atroce. On avait déjà mesuré la portée ravageuse des équipements modernes pendant la guerre de Sécession américaine, pendant la Semaine sanglante qui a mis fin à la Commune de Paris, ou à l’occasion des massacres des guerres de colonisation. On savait donc très bien que la puissance meurtrière de l’industrie était considérable. Inutile, bien sûr, de s’imaginer des dirigeants d’un cynisme absolu, complotant pour faire en conscience le choix d’une boucherie. Mais il y a, dans l’air du temps, quelque chose qui conduit ces responsables à estimer que le bilan prévisible d’une guerre ne serait pas assez lourd pour que l’on cherche à la conjurer à tout prix. Quel est donc cet arrière-plan général ? Au fil du temps, les interprétations se sont focalisées sur trois séries de causes structurelles.

La faute à l’Allemagne ? Allons donc !

La première piste, la plus répandue, met l’accent sur les rivalités impériales qui dominent la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Entre 1880 et 1914, l’Europe parachève l’expansion extérieure qu’elle a amorcée à la fin du XVe siècle et qui installe son empire colonial sur quatre continents. L’Angleterre et la France, stimulées par leur réussite industrielle précoce, se sont taillé la part du lion. Mais l’Allemagne, qui a réussi spectaculairement la seconde phase de la révolution industrielle, veut à son tour bénéficier de la manne coloniale. Des dominants anciens qui font face à un apprenti dominant : la confrontation des impérialismes – le mot naît en Angleterre en 1902 – s’avère vite explosive. Elle se cherche dans les quelques années qui précèdent 1914 ; la péripétie de Sarajevo, le 28 juin, joue en cela le simple rôle de déclencheur final. On peut bien sûr – c’est la deuxième interprétation – insister sur le mécanisme des alliances militaires.

L’équilibre voulu en 1815 par les monarques vainqueurs de la France révolutionnaire et impériale s’effrite dans le dernier tiers du siècle. À partir de 1880, deux systèmes d’assistance s’installent sur le continent européen : la France, le Royaume-Uni et la Russie constituent la Triple Entente, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie forment la Triple Alliance. La logique militaire nourrit la paranoïa des États – chacun se sent menacé par le concurrent le plus proche – et suscite la course aux armements. Entre 1850 et 1913, les dépenses d’armement ont quintuplé en Europe. Or la paranoïa peut pousser à la prudence… ou à la précipitation. Dans bien des états-majors s’installe la conviction qu’il convient d’attaquer l’adversaire, avant qu’il ne soit prêt à le faire. C’est la hâte qui l’emporte, en Autriche, en Allemagne et en Russie.

Impossible enfin d’oublier – troisième interprétation – que le XIXe siècle est celui de la montée des nationalismes exclusifs, cocardiers et belligènes. Tout nationalisme n’est pas guerrier par nature. Le nationalisme des populations opprimées, dans les grands empires multinationaux (Autriche-Hongrie, Empire ottoman, Russie), n’est pas celui, virulent, qui croît dans les grandes puissances installées. Le nationalisme tempéré et bon enfant du brave soldat Chveik n’est pas le chauvinisme virulent de l’écrivain nationaliste Paul Déroulède ou de l’Action française monarchiste. Quant à la violence elle-même, elle peut être le signe fugace et circonscrit du désespoir ou l’effet brut et inquiétant d’une volonté de puissance. Il reste que, si les nationalismes ne se confondent pas, l’exaltation nationale se généralise sur tout le continent européen. Au bout du compte, elle prend le pas sur le libéralisme politique et sur le socialisme. Rien ne peut refroidir les emportements belliqueux, au moment où il s’agit de décider de la guerre et de la paix, dans les quelques jours qui séparent l’ultimatum autrichien à la Serbie (23 juillet) et l’embrasement général du début août.

Pas de fatalité, mais…

Les causes profondes du conflit de manquent pas. Il ne faut pourtant pas s’imaginer que la guerre, en août 1914, était une fatalité. Le heurt des impérialismes ? À plusieurs reprises, jusqu’aux années 1880, Français et Anglais – qui se haïrent pendant des siècles – ont été à deux doigts de s’affronter sur le terrain colonial. Ils ne l’ont pas fait pour autant. L’esprit guerrier l’emporte en 1914, alors qu’il s’est calmé quelques années plus tôt, par exemple au moment de la querelle franco-allemande du Maroc (1911), quand l’excitation des esprits était à son comble à l’Ouest et quand les Balkans s’embrasaient (1912-1913).

La mécanique infernale des alliances ? Elles se révèlent, à l’époque, bien plus fragiles qu’on ne le croit. L’Italie des années 1910 prend de plus en plus de distances avec ses alliés allemands et autrichiens (de fait, elle entrera plus tard en guerre, et au côté des franco-britanniques). Et tout laisse entendre que la lune de miel entre la France et la Russie est déjà oubliée en 1914. Mourir pour Vienne, pour Belgrade ou pour Moscou… En a-t-on à ce point envie à l’été de 1914 ? Rien n’est moins sûr.

Quant au nationalisme, il a ses limites. Dans sa forme extrême, il concerne une minorité, active mais relativement marginale. En France, elle est même politiquement sur le déclin. En dehors des exaltés, le nationalisme plus ou moins affirmé n’est qu’un instrument de pouvoir, ou une idée bien vague qui n’implique pas nécessairement l’envie de tuer. Les historiens ayant étudié le moment de l’entrée en guerre ont depuis longtemps montré que l’enthousiasme populaire n’est pour l’essentiel que de façade. Les images des défilés joyeux, la fleur au fusil, sont montées en épingle, mais ne disent pas la tristesse majoritaire des départs. Pour l’essentiel, en France comme en Allemagne, la population se résigne à la guerre et ne la souhaite pas.

Quand les socialistes européens s’engagent dans la grande lutte pour empêcher la guerre, ils ont bien raison de dire qu’elle peut être conjurée. Mais pour qu’elle le soit effectivement plusieurs conditions auraient dû être réunies, qui ne l’ont pas été malheureusement.

Une violence sourde

Il aurait d’abord fallu que l’opinion européenne ait conscience que le XIXe siècle avait été moins pacifique qu’il ne le semblait sur le Vieux continent. Sans doute les grands États européens ont-ils cessé de s’affronter, comme ils en avaient l’habitude. Mais la paix entre les nations d’Europe a été contrebalancée par de graves troubles internes, sociaux ou nationalitaires. Et la violence a déferlé sur le reste du monde, guerre de Sécession américaine (2% de la population tuée), révoltes sanglantes d’Asie (révolte des Cipayes en Inde, révolte des Boxers en Chine), guerres coloniales. En 1899, après la révolte chinoise des Boxers et la guerre des Boers en Afrique australe, le grand écrivain et penseur indien Rabindranath Tagore écrit, terrifié : « Le soleil du siècle est en train de se coucher dans des nuages de sang. Aujourd’hui, dans ce festival de haine, le chant atroce de la mort résonne dans le fracas des armes. » La violence est bien là, visible à qui ne veut pas se boucher les yeux. À l’été de 1914, elle ne concerne certes que les périphéries plus ou moins lointaines de la modernité. Mais ses fracas sont audibles.

Il ne faut pas oublier d’autre part que l’optimisme des Lumières bourgeoises a laissé la place à la grande peur des révolutions populaires. Les tumultes des révolutions européennes de 1848-1849 ont parachevé le processus. Loin des hardiesses libérales de la charnière de deux siècles, la grande translation vers l’industrie – la grande affaire du XIXe siècle – se fait dans un cadre conservateur et bourgeois à l’ouest du continent et dans des structures encore fortement féodalisées à l’est et au centre. À l’exception des États-Unis, on a l’impression que, à peu près partout, la nouvelle modernité conforte les hiérarchies anciennes, au lieu de les subvertir. Même l’Angleterre, le pays à la pointe de l’industrialisation et de l’urbanisation, se présente à nous sous l’aspect d’un capitalisme de gentlemen, où le suffrage universel demeure restreint et où il faut attendre 1911 pour revenir sur très aristocratique veto de la Chambre des Lords. Le siècle aurait dû voir le triomphe du libéralisme, économique et politique. En réalité, il s’affirme plutôt, selon la formule provocante de l’historien américain Arno Mayer, comme celui de « la persistance de l’Ancien Régime ». Or cet Ancien régime continue de reposer sur des castes nobiliaires de grands propriétaires et de guerriers. L’hypothèse extrême d’Arno Mayer ne manque pas alors de souffle : la guerre n’est pas déclenchée par les classes montantes des affaires et de l’industrie, mais par des classes déclinantes et cependant toujours au pouvoir, qui pensent que les valeurs belliqueuses leur assureront définitivement une place qu’elles savent menacée.

Elles le peuvent d’autant plus que, si elles résistent becs et ongles, ces castes savent utiliser à leur profit les ressources de la modernité. Le XIXe siècle a été celui du triomphe du capital ; il a vu aussi l’apogée de la technique et de l’État-nation. La première phase de la transition démographique a amorcé la croissance vertigineuse du nombre des hommes, tandis que les révolutions industrielles ont accéléré celle des biens matériels, dans l’agriculture comme dans l’industrie. Par-là, les États régentent davantage d’hommes et de ressources qu’ils n’ont pu le faire dans le passé. Leurs moyens de contrôle et leur autorité se sont élargis, dans les convulsions du cycle des révolutions et des contre-révolutions. Ils s’appuient désormais sur des cohortes conséquentes de professionnels pour lesquels le sens de l’État, de ses normes et de ses hiérarchies, prend peu ou prou le pas sur les obédiences dynastiques du passé.

Une course européenne

De plus, l’industrialisation des techniques militaires et la course au gigantisme de l’armement, terrestre ou maritime, ont limité l’efficacité de l’arsenal privé et renforcé d’autant le monopole étatique de la violence légale. Les pouvoirs disposent ainsi, là encore, de moyens de destruction sans commune mesure avec ceux que permettaient les ateliers du passé, des moyens qui s’appliquent indifféremment à l’extérieur (en Inde, en Afrique du Nord), et à l’intérieur (Commune de Paris). La conquête coloniale élargit le champ de la violence publique ; les deux révolutions industrielles exacerbent sa capacité destructrice. L’État-Léviathan du XXe siècle n’est pas encore là, mais après 1850 la Prusse de Bismarck, le Second Empire français ou l’État colonial britannique en Inde portent la puissance et la capacité de contrainte des États à un niveau de sophistication et d’efficacité sans équivalent. C’est cette puissance démultipliée qui va rendre possibles les guerres totales, d’une intensité inégalée, sans trêve ni répit pour les armées engagées.

Le tout se développe dans un contexte mental bouleversé. Le XVIIIe siècle laissait entrevoir le règne du libéralisme, économique et politique. Or le laisser-faire du libéralisme économique a buté sur la crise économique de 1873-1896 qui a relancé un certain protectionnisme. Quant au libéralisme politique, il est presque partout en berne depuis le milieu du XIXe siècle. La peur des "classes dangereuses" et des flambées révolutionnaires a poussé l’ensemble des dominants, anciens ou nouveaux, vers un conservatisme soucieux d’ordre et de hiérarchie. À la charnière des XIXe et XXe siècles, les tenants du libéralisme politique sont partout mis à l’écart, à l’Ouest comme à l’Est. La Troisième république française fonctionne comme une relative exception, avec son hégémonie des notables radicaux.

Le libéralisme en souffrance, que reste-t-il comme grand repère mobilisateur ? Le socialisme européen ne manque certes pas d’atouts. Il s’appuie sur une pléiade d’intellectuels brillants et sur un prolétariat de plus en plus expansif et concentré, dans l’usine comme dans la ville. Mais si ce mouvement attire de façon significative le cœur du monde du travail, si sa sociabilité s’avère très dynamique dans tout l’Ouest européen, il n’est pas assez attractif pour compenser le déclin continu des vieilles sociabilités d’autrefois. Le nouveau monde des classes est en même temps le monde des masses, qui affirme la prééminence de l’individu (le postulat de toute démocratie) mais qui le fragilise, dans un environnement mobile et de plus en plus concurrentiel, celui de la première grande mondialisation.

Or ni le rationalisme des Lumières, ni le libéralisme des notables, ni même l’espérance socialiste ne peuvent aisément se substituer aux symboliques monarchistes ou religieuses, qui soudaient mentalement le corps social, de haut en bas. C’est le nationalisme qui sert de relève, à la fois affective et intellectuelle, pour ce besoin de faire corps. À la fin du XIXe siècle, il prend une forme de plus en plus simpliste, volontiers raciale et virulente. La Belle Époque est davantage celle de l’angoisse que celle de l’optimisme. On peut célébrer les bienfaits de la Fée Électricité : dominent en fait, un peu partout, les critiques de la modernité que porte un Frédéric Nietzsche ou les extrapolations raciales des épigones médiocres du darwinisme social. La peur est sans frontières et elle transcende les appartenances de classe. Telle est sa force, si grande que bien peu, à l’été 1914, osent se dresser contre son exacerbation belliqueuse.

Les nationalistes rêvent du conflit, les conservateurs en attendent des fruits, les libéraux, monarchistes ou républicains ne veulent pas apparaître comme des faibles. Quant aux socialistes, ils s’exclament qu’ils ne veulent pas de la guerre, sans trop savoir ce qu’ils vont faire contre elle et jusqu’où ?

L’Europe malade de sa puissance

Qu’est-ce que l’Europe en 1914 ? Un continent en forte expansion démographique (un quart de la population mondiale), qui exporte ses hommes, ses marchandises et ses capitaux aux quatre coins du monde. Un continent qui a écarté la guerre de ses espaces centraux, mais qui l’a rejetée vers le reste du monde. Un continent en apparence sûr de lui, assuré de la supériorité de sa civilisation quand ce n’est pas de sa race. Un continent, toutefois, qui redoute sa décadence, qui se réfugie de moins en moins dans les certitudes rassurantes de la religion, mais qui ne croit pas pleinement aux vertus de la raison scientifique. Un continent qui a perdu bien de ses antiques communautés ou qui est en train de les perdre, que ce soient les communautés populaires ou les ordres aristocratiques ou bourgeois. Un continent qui découvre la force de la masse, mais qui n’a pas poussé jusqu’au bout la logique de la démocratie. En bref, un continent qui s’enrichit globalement, qui domine, mais qui doute de son avenir.

Dans ce contexte, les historiens ont bien montré que la passion guerrière ne touche pas en profondeur des catégories populaires qui, consciemment ou non, savent qu’elles en paieront les premières le prix. Mais ceux qui ne veulent pas de la guerre, ne savent pas non plus comment la conjurer. Monarchies et Républiques prêchent, avec la même ardeur, un patriotisme qui exalte la quasi-sainteté de celui qui meurt pour sa patrie. Face à cette passion entretenue, le pacifisme théorique n’a pas de force entraînante, sauf dans la minorité que constitue un socialisme presqu’exclusivement ouvrier. Pas de force, en tout cas, capable de contrebalancer efficacement l’exaltation nationaliste. Quand la masse est hésitante, ce sont les déterminés qui donnent le ton. Et en 1914, la balance de ces déterminés pèse d’abord en faveur de l’inéluctabilité d’un conflit.

À partir de juin 1914, la balle est du côté des diplomates et des militaires. Leur système est profondément élitiste, opaque, y compris pour les gouvernements qui les guident théoriquement. Dans ce monde clos, chacun s’observe, se méfie de l’autre, s’attache d’abord à se protéger, par la défensive ou par l’offensive. Avec cette méthode, l’initiative conciliatrice est quasiment impossible. Il n’y a pas alors de table de négociation institutionnalisée. Quand un des protagonistes propose d’en réunir une (par exemple l’Angleterre à la fin juillet), tous les autres flairent le piège et pratiquent l’esquive.

Quid du parti de la paix ?

À ce jeu d’une démocratie bien timide, le parti de la paix ne peut résister au-delà d’un certain seuil. Les plus déterminés, à l’époque, sont les socialistes, dont Jean Jaurès est en France la figure de proue. En apparence, leur discours est sans faille : menace de grève générale et de révolution imminente. Voilà plusieurs années que les socialistes s’accordent sur les discours. Mais ils ne savent pas répondre ensemble à la seule question pratique qui compte : que feront les socialistes si la guerre est effectivement déclenchée ? Les dirigeants au pouvoir des grands pays européens s’en inquiètent certes ; beaucoup prévoient des mesures de répression préventives, pour circonscrire tout mouvement de refus. L’inquiétude n’est toutefois pas si forte. Pas assez pour pousser les gouvernements à la prudence. Intuitivement, ils savent que le réflexe patriotique de défense nationale sera toujours le plus fort. Et ils n’ont pas tort. La mort de Jaurès sonne la fin du dernier espoir de sursaut ouvrier. Il ne reste plus qu’à attendre la conclusion logique : l’Union sacrée. Elle viendra quelques jours plus tard, précipitant la défaite la plus cruelle du mouvement ouvrier européen.

Au bout du compte, l’Europe va payer très cher les comptes d’une modernisation rapide des cadres matériels, qui ne peut pas s’accompagner d’une expansion analogue de la pratique démocratique. Quatre ans de guerre totale vont installer les mécanismes d’une violence légale, déjà en germe dans les méandres du XIXe siècle, mais démultipliée à l’infini. Il en sortira une brutalisation massive des sociétés et les troubles récurrents d’une guerre de trente ans (1914-1945), suivie par une longue guerre froide (1947-1991). Le coût humain sera terrible. Le court XXe siècle (1914-1991) en sera marqué de part en part.

La conclusion logique de la Grande Guerre fut la séquence des traités, qui redessinèrent la carte des États, sans que les peuples soient consultés. Les effets furent sans appel : répression brutale des vagues révolutionnaires, ressentiments allemand et italien, déstabilisation de l’Europe centrale et orientale, crispations nationalitaires, isolement de la Russie soviétique et expansion du stalinisme, montée des fascismes, capitulation des démocraties. Il n’y a décidément pas de quoi être fier d’un tel gâchis.

Sortir définitivement du XXe siècle

Décidément non : nous n’allons pas commémorer une "victoire" qui s’avéra être un désastre. Mais nous nous devons d’engager une réflexion citoyenne pour conjurer radicalement la possibilité de nouveaux cataclysmes.

Alors que la fin de la guerre froide devait marquer l’ouverture d’un nouvel ordre international, elle a ouvert la voie à un désordre plus grand que jamais. La mondialisation financière a creusé le gouffre des inégalités, accentué les rancœurs, nourri tous les ressentiments. L’Organisation des Nations Unies, le grand espoir de l’après-guerre, a vu son rôle s’effriter peu à peu, devant la concurrence accrue des puissances. Il n’y a jamais eu autant de conflits et de murs, depuis que le bloc soviétique s’est effondré. La course aux armements s’est amplifiée, les conflits internes ont pris le pas sur les guerres externe. L’état de guerre est devenu une notion endémique et un principe universel de gouvernement, justifié désormais par le conflit des civilisations.

Le capital financier a ruiné le bel idéal de la mondialité par les errances de la mondialisation. Il a nourri l’idée que la méfiance devait primer sur l’échange, que le repli sur soi valait mieux que le partage, que l’autorité des hommes forts était plus efficace que la patience démocratique. La démocratie est rongée d’abord par les limites de la gouvernance technocratique, dont on sous-estime les effets meurtriers en parlant pudiquement de propension à l’illibéralisme et au populisme.

Comment ne pas voir que le cours contemporain de nos sociétés conduit au désastre ? Et comment ne pas comprendre que c’est en continuant la conjonction de la concurrence, de la gouvernance et de l’obsession identitaire que l’on nourrit la possibilité du pire ? Comment ne pas voir que ce n’est pas en attisant le ressentiment contre les boucs émissaires que l’on améliorera le sort des plus modestes ? Mais croit-on pour autant qu’il suffit d’attiser la haine contre les adversaires indistincts, les élites ou la caste, pour que les catégories populaires délaissées se dressent enfin contre les logiques sociales qui les oppriment ?

En 1914, il n’y avait pas de fatalité à la guerre, mais des tendances bien lourdes poussaient à son déclenchement. Aujourd’hui, des évolutions préoccupantes nous précipitent vers un monde d’agressivité et de fermeture, mais les conditions existent pour qu’elles ne soient irréversibles. Les forces ne manquent pas, pour dire non et pour rêver d’un autre monde possible. Ce qui leur fait défaut, pour l’instant, est la conviction que, rassemblées, elles comptent plus que la somme des puissances.

Si le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale est utile, c’est à permettre à ces forces vives de réfléchir à la manière d’écarter concrètement la déroute de l’esprit humain. Laissons donc les élans cocardiers sur les rayons poussiéreux du passé. Ne célébrons surtout pas, mais réfléchissons et agissons, contre les guerres d’aujourd’hui, contre le cataclysme possible de demain. Mais pour conjurer la guerre, quoi de plus fort que le rêve réaliste d’une société d’égalité, de partage et de paix ?

Publié le 10/11/2018

Face aux plates-formes numériques, les livreurs à vélo européens s’organisent

par Mathilde Dorcadie (site bastamag.net)

C’est une première dans le monde de l’« uberisation » : une soixantaine de coursiers à deux-roues « indépendants » se sont réunis afin de construire une stratégie commune à une échelle internationale. Leur objectif : améliorer leurs conditions de travail et faire front ensemble face aux plateformes multinationales de la livraison, de type Deliveroo ou UberEats. Venus de douze pays d’Europe, ils travaillent d’ores et déjà à l’élaboration d’une charte qui demande la création d’un salaire horaire garanti, ainsi que l’exigence de transparence vis-à-vis des données numériques détenues par les plateformes. Reportage.

« C’est un tournant. Depuis longtemps, nous avions des contacts entre livreurs de différents pays et de différentes plateformes. Mais c’est la première fois que nous participons à une rencontre formelle et organisée », raconte Douglas Sepulchre, ancien livreur pour Deliveroo, désormais membre du « Collectif des coursier-e-s » à Bruxelles. « Quand j’ai commencé à travailler dans ce secteur, il y a quatre ans, j’étais tout seul dans la rue, je croisais parfois des collègues. Je n’imaginais pas qu’un jour, on se rassemblerait ainsi pour créer une structure commune. » À l’issue des deux journées d’ateliers et de discussions, les 25 et 26 octobre à Bruxelles, cette assemblée des livreurs européens a annoncé la création d’une « fédération transnationale des coursiers ». Des membres de syndicats étaient présents lors de cette rencontre, en tant qu’observateurs.

« Beaucoup se sont fait virer, ou plutôt "déconnecter" de l’application »

Cette nouvelle fédération travaille désormais à l’élaboration d’une charte, à laquelle 34 collectifs et syndicats de coursiers ont déjà exprimé leur intention d’adhérer. La charte portera sur trois axes de revendications : l’amélioration des conditions de travail, la création d’un salaire horaire garanti et l’exigence de transparence vis-à-vis des données numériques détenues par les plateformes. « En 2017, 40 mobilisations ont eu lieu dans toute l’Europe. C’est parce qu’il y a eu toutes ces luttes nationales qu’aujourd’hui ce mouvement pan-européen peut naître », analyse Anne Dufresne, chercheuse belge au Gresea (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative), qui a participé à l’organisation de la rencontre aux côtés d’Alter sommet, qui œuvre pour refonder une « Europe sociale ».

« Nous avons réalisé une cartographie des plateformes en Europe : Foodora, Deliveroo, UberEats, Stuart, Glovo… Ainsi qu’un état des lieux des pratiques des employeurs, qui ne se sentent souvent obligés de rien, parfois avec l’assentiment des États. Il y avait donc un besoin absolu de se rencontrer pour en finir avec ces pratiques, et pouvoir commencer à revendiquer ensemble. » La liberté d’association, qui a largement été évoquée, tient à cœur au Français Jérôme Pimot, co-fondateur du Clap75 (un collectif parisien) et présent à Bruxelles : « Depuis trois ans, nombre d’entre nous travaillent à des formes de syndicalisation, mais toujours dans la peur. Beaucoup se sont fait virer – ou plutôt "déconnecter" de l’application – suite à leur participation à des actions collectives. » L’un des objectifs sera de faire inscrire au niveau du droit européen, entre autres, le droit pour les travailleurs des plateformes numériques de se syndiquer, associé au droit de pouvoir faire grève.

Association, collectif, ou véritable syndicat ?

Pour l’instant, la France est l’un des rares pays à avoir pris en compte ces droits, avec l’article 60 de la Loi travail de 2016, rappelle Jérôme Pimot. « Le droit d’association est constitutionnel, ce n’est pas politique, encore moins économique. Ce n’est pas parce que nous dénonçons certaines conditions de travail, qu’une plateforme doit nous déconnecter, simplement parce que nous serions considérés comme contestataires. » Lors de la conférence de presse qui a clôturé la rencontre, les organisateurs n’ont pas voulu préciser quel sera le statut juridique de cette nouvelle fédération : association, collectif, ou véritable syndicat. Pour les participants, ce qu’il s’agit de mettre en avant, c’est la rédaction d’une charte constitutive de la fédération qui aura comme objectif de rassembler sur une base commune les groupes qui souhaiteront participer.

« Évidemment, nous ne pouvons pas intégrer n’importe qui, n’importe quoi. Car les plateformes ont beau jeu, depuis plusieurs années, à chaque création d’un collectif, de tenter de le noyauter ou de créer quelque chose de parallèle. Par ailleurs, il faut que les nouveaux collectifs de livreurs qui se constitueront sachent à quoi s’attendre, s’ils viennent vers nous », complète Jérôme Pimot. Le texte servira de référence au sein de chaque État, plutôt qu’à l’échelon européen. Car, parmi les 12 pays représentés, plusieurs ne font pas partie de l’Union (la Suisse, la Norvège et bientôt le Royaume-Uni). Plus tard, des alliances seront même envisageables au-delà de l’Europe, avec des travailleurs aux États-Unis, en Amérique du sud, en Asie et ailleurs.

Transparence des données et des algorithmes

« Parce que ces multinationales ont un "business model" à l’échelle planétaire, la seule riposte possible est un mouvement social coordonné à la même échelle », ajoute Anne Dufresne. « Sinon, c’est l’atomisation et le dumping social entre les pays. Cela a toujours existé, et continuera encore. Ce qui est très important et très fort dans cette assemblée, c’est qu’on ait vu des personnes qui sont par définition isolées, se rassembler. Elles se sont constituées non seulement au sein de collectifs, dans des villes, dans des pays. Mais aussi désormais à l’échelon transnational », ajoute la sociologue.

Parmi les points soulevés, la question de la transparence des données est aussi centrale. « Chaque livreur, chaque client, chaque restaurant apportent des données, qui sont censées être personnelles. Elles n‘ont pas vocation à alimenter les plateformes, mais en fait, c’est le carburant, le sang des plateformes », ajoute Jérôme Pimot. Ces dernières collectent un nombre important d’informations – les habitudes culinaires des consommateurs ou leur pouvoir d’achat, leur lieu de travail ou leur domicile, leurs numéros de téléphones et leurs données bancaires. Une mine qui peut être revendue à prix d’or. Par ailleurs, les travailleurs voudraient obtenir des informations concernant le fonctionnement des algorithmes qui attribuent les commandes, fixent les bonus en cas d’intempéries, ou calculent le prix du parcours sans prendre toujours en compte la géographie ou la circulation.

Manifestation aux côtés des cyclistes bruxellois

Les tentatives menées auprès des entreprises pour obtenir des éclaircissements sur le fonctionnement et la gestion des données statistiques se sont pour l’instant heurtées à leur refus. « Ces algorithmes ne sont pas neutres. On ne peut pas négocier avec un algorithme, et si on ne le comprend pas, cela crée un sentiment d’injustice pour les travailleurs », soulève le sociologue du travail Marc Zune. Les livreurs soupçonnent aussi une utilisation commerciale et concurrentielle de ces données, notamment par Deliveroo, qui s’en servirait pour créer des « cuisines en propre », les Roo Editions, des restaurants sponsorisés par la marque (lire notre article).

Pour clôturer la rencontre, les livreurs se sont joints à la manifestation mensuelle de la « Masse critique », qui rassemble des cyclistes belges réclamant de meilleures structures urbaines pour les deux-roues, en particulier pour leur sécurité. Des revendications que partagent également les coursiers, en première ligne dans la jungle des usagers des transports. « Cela nous touche aussi, car on risque notre vie sur la route. Il faut aller toujours plus vite pour gagner de l’argent. C’est pour cela qu’on veut un salaire horaire et plus seulement à la course, pour sortir de cette pression », souligne Jérôme Pimot. Les participants n’ont pas été découragés par la pluie, et ont affiché en toutes lettres leur mot d’ordre : « Not just for us but for everyone » – Pas seulement pour nous, mais pour tout le monde.
 
Mathilde Dorcadie, à Bruxelles

Publié le 08/11/2018

La renaissance du fascisme sous une forme moderne

John PILGER

Le fascisme est considéré comme de l’histoire ancienne, comme dans ces vieux films tremblotants de chemises noires marchant au pas, leur criminalité aussi terrifiante qu’évidente. Et pourtant dans nos sociétés libérales, alors même que des élites va-t-en guerre nous poussent au devoir de mémoire, le danger grandissant d’une forme moderne du fascisme est ignoré. Car c’est leur fascisme.

« Déclencher une guerre d’agression.., ont déclaré les juges du tribunal de Nuremberg en 1946, est non seulement un crime international mais de plus le pire crime international car, par rapport aux autres crimes de guerre, il contient en lui toute la malfaisance des autres crime de guerre réunis. »

Si les nazis n’avaient pas envahi l’Europe, Auschwitz et l’holocauste ne se seraient jamais produits. Si les États Unis et leurs alliés n’avaient pas commencé leur guerre d’agression en Irak en 2003, près d’un million de personnes seraient encore en vie aujourd’hui et l’État islamique ne serait pas en train de nous menacer de sa sauvagerie. Ce dernier est le rejeton du fascisme moderne, nourri par les bombes, les bains de sang et les mensonges de ce théâtre surréaliste que l’on appelle les actualités.

Comme pendant la période fasciste des années 1930 et 1940, des mensonges y sont débités avec le débit d’un métronome grâce à des médias omniprésents et répétitifs et leur étroite censure par omission. La catastrophe libyenne par exemple.

En 2011, l’Otan a effectué 9 700 bombardements sur la Libye, dont plus d’un tiers ont atteint des cibles civiles. Des obus à uranium enrichi furent utilisés. Les villes de Misurata et Syrte furent rasées. La Croix-Rouge a retrouvé des fosses communes et l’UNICEF a rapporté que « plus de la moitié des enfants tués avaient moins de 10 ans. »

La sodomie publique du président libyen Mouammar Kadhafi à l’aide d’une baïonnette rebelle fut accueillie par la secrétaire d’état américaine avec ces mots : « Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort ». Son assassinat ainsi que la destruction de son pays ont été justifiée par un mensonge classique : il planifiait un génocide contre son propre peuple. « Nous savions que si nous attendions un jour de plus, Benghazi, une ville de la taille de Charlotte, aurait subi un massacre qui aurait eu des répercussions sur toute la région et aurait créé une tache sur la conscience du monde », a prétendu le président Obama.

Mais c’était une invention des milices islamistes qui subissaient une défaite face aux forces gouvernementales libyennes. Ils ont dit à Reuters qu’il y aurait un véritable bain de sang, comme au Rwanda. Rapporté le 14 mars 2011, ce mensonge fut la première étincelle du déluge de feu de l’Otan, présenté par David Cameron comme une intervention humanitaire.

Secrètement approvisionnés et entraînés par les services spéciaux britanniques, beaucoup de ces rebelles deviendront membres de cet État Islamique dont la dernière vidéo en date montre la décapitation de 21 chrétiens coptes kidnappés à Syrte, la ville même qui fut rasée par les bombardements de l’Otan, en leur nom.

Pour Obama, Cameron et Hollande [plutôt Sarkozy en l’occurrence, NdT], le véritable crime de Kadhafi était l’indépendance économique de la Libye et son intention déclarée d’arrêter de vendre les plus grandes réserves de pétrole africaines en dollar américains. Le pétrodollar est un des piliers de la puissance impériale américaine. Kadhafi a eu l’audace de planifier la mise en place d’une monnaie africaine commune, adossée à l’or, de créer une banque pour toute l’Afrique et de pousser à l’union économique entre pays pauvres ayant des ressources en matières premières prisées. Que cela soit réalisable ou pas, rien que d’y penser était intolérable aux États-Unis, alors qu’ils se préparaient justement à pénétrer en Afrique et à corrompre les gouvernements africains avec leur partenariat militaire

A la suite de l’attaque de l’Otan sous couvert d’une résolution du Conseil de sécurité, Obama a, selon les écrits de Garikai Chengu, « confisqué les 30 milliards de dollars de la Banque centrale libyenne que Kadhafi avait mis de coté pour la mise en place d’une banque centrale africaine et d’une monnaie commune à l’Afrique, adossée à l’or ».

La guerre humanitaire contre la Libye a suivi un modèle cher au cœur des libéraux occidentaux, spécialement dans les médias. En 1999, Bill Clinton et Tony Blair ont envoyé l’Otan bombarder la Serbie car, ont-ils menti, les Serbes étaient en train de commettre un génocide contre les habitants d’origine albanaise dans la province sécessionniste du Kosovo. David Scheffer, l’ambassadeur américain contre les crimes de guerre (sic), a prétendu que pas moins de 225 000 personnes d’origine albanaise âgées de 14 à 59 ans pourraient avoir été assassinées. Clinton et Blair évoquèrent le spectre de l’Holocauste et l’esprit de la Deuxième Guerre mondiale. Les héroïques alliés de l’Occident étaient les membres de l’Armée de libération du Kosovo, dont les actes criminels furent mis de côté. Le secrétaire aux Affaires étrangères, Robin Cook, leur a dit de l’appeler n’importe quand sur son portable.

Quand les bombardements de l’OTAN furent terminés et la plus grande partie des infrastructures de la Serbie en ruine, ses écoles, ses hôpitaux, ses monastères et même la station de télévision nationale, les équipes d’enquêteurs internationaux débarquèrent au Kosovo pour y trouver les preuves de cet holocauste. Le FBI ne trouva pas une seule fosse commune et rentra bredouille. L’équipe espagnole fit de même, jusqu’à ce que son chef dénonce avec colère une pirouette sémantique par les machines à propagande de guerre. Un an plus tard, le tribunal des Nations Unis pour la Yougoslavie annonça le décompte final des morts au Kosovo : 2 788. Nombre incluant les combattants des deux bords ainsi que les Serbes tués par l’Armée de libération du Kosovo. Il n’y a eu aucun génocide. L’holocauste n’était qu’un mensonge. L’attaque de l’Otan reposait donc sur une manipulation.

Mais derrière ces mensonges se cachait une raison sérieuse. La Yougoslavie était unique, indépendante, une fédération multiethnique qui a servi de pont politique et économique durant la Guerre Froide. La majorité de ses services et de sa capacité de production était publiques. Fait inacceptable pour une Communauté européenne en expansion, surtout pour l’Allemagne tout juste réunifiée et qui commençait à se tourner vers l’Est pour capturer ses marchés naturels dans les provinces de Croatie et de Slovénie. Au moment où les Européens se réunissaient à Maastricht en 1991 pour deviser sur le projet de mise en place de la catastrophique zone euro, un accord secret fut conclu, l’Allemagne reconnaîtrait la Croatie. C’en était fini de la Yougoslavie.

A Washington, les États-Unis veillèrent à ce que l’économie yougoslave en difficulté ne puisse bénéficier d’un prêt de la Banque mondiale. L’Otan, qui n’était plus à cette époque qu’une relique de la guerre froide, renaissait comme instrument de l’impérialisme. En 1999, à la conférence de paix du Kosovo à Rambouillet, en France, les Serbes furent soumis aux tactiques vicieuses des vainqueurs. L’accord de Rambouillet comporte l’annexe secrète B, rajoutée le dernier jour par la délégation américaine, qui demandait l’occupation militaire de toute la Yougoslavie et la mise en place d’une économie libérale ainsi que la privatisation de tout le domaine public. Aucun État souverain ne peut signer un tel accord. Alors la punition suit rapidement. Les bombes de l’Otan pleuvent sur le pays sans défense. Ce fut un avant goût des catastrophes qui frapperont l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie, la Libye et dernièrement l’Ukraine.

Depuis 1945, plus d’un tiers des membres des Nations unies – 69 pays – ont souffert, entre les mains du fascisme moderne américain, en partie ou totalement, de l’un de ces sévices : ils ont été envahis, leurs gouvernements renversés, leurs mouvements populaires réprimés, leurs élections manipulées, leur population bombardée, leurs économies malmenées et soumises à un embargo connu sous le nom de sanctions. L’historien britannique Mark Curtis compte le nombre de victimes en millions. A chaque fois un mensonge était utilisé.

« Ce soir, pour la première fois depuis le 11 septembre, notre mission de combat est terminée. » Tels furent les mots d’ouverture du discours sur l’état de l’Union en 2015. En réalité, il reste encore 10 000 troupes et 20 000 mercenaires américains en Afghanistan, pour une durée indéterminée. « La plus longue guerre de l’histoire des États-Unis a pris fin de manière responsable », a dit Obama. En fait, plus de civils ont été tués en 2014 en Afghanistan qu’au cours d’aucune autre année depuis que les Nations unies en font le décompte. La majorité ayant été tuée – civils comme soldats – durant la période de présidence d’Obama.

La tragédie afghane concurrence les crimes épiques en Indochine. Dans son livre tant vanté, Le grand échiquier : La primauté américaine et ses impératifs stratégiques, Zbigniew Brzezinski, le père de la politique étrangère américaine de l’Afghanistan à nos jours, écrit que si les États-Unis devait contrôler l’Eurasie et dominer le monde, ils ne pourraient supporter une démocratie populaire, parce que « la poursuite du pouvoir n’est pas quelque chose qui entraîne la passion du peuple… La démocratie n’est pas l’amie de la mobilisation impériale ». Il a raison. Comme WikiLeaks et Edward Snowden l’ont révélé, un État policier est en train d’usurper la démocratie. En 1976, Brzezinski, qui était alors conseiller à la Sécurité nationale du président Carter, fit ses preuves en portant un coup mortel à la première et seule période démocratique afghane. Qui connait cette période de l’histoire ?

Dans les années 1960, une révolution populaire balaya l’Afghanistan, le plus pauvre pays sur terre, renversant finalement le régime aristocratique en 1978. Le Parti démocratique populaire d’Afghanistan (PDPA) a formé un gouvernement et déclaré un programme de réformes qui comprenait l’abolition du féodalisme, la liberté de religion, des droits égaux pour les femmes et la justice sociale pour les minorités ethniques. Plus de 13 000 prisonniers politiques furent libérés et les fichiers de la police brûlés en place publique.

Le nouveau gouvernement introduisit les soins médicaux gratuits pour les plus pauvres. Le servage fut aboli et un vaste programme contre l’illettrisme lancé. Pour les femmes, les gains furent immenses. A la fin des années 1980, la moitié des étudiants universitaires étaient des femmes ; elles formaient aussi la moitié du contingent de médecins, un tiers des fonctionnaires et la majorité des instituteurs. « Toutes les filles, se souvient Saira Noorani, une femme chirurgien, pouvaient aller à l’école et à l’université. Nous pouvions aller où bon nous semblait et porter ce que l’on aimait. On avait l’habitude de sortir le vendredi soir dans les cafés pour écouter de la musique ou au cinéma pour y voir le dernier film indien. Tout a commencé à aller de travers quand les moudjahidines ont commencé à gagner. Ils tuaient les instituteurs et brulaient les écoles. On était terrifiés. C’était étrange et triste de penser que ces gens étaient aidés par l’Occident »

Le gouvernement PDPA était soutenu par l’Union soviétique, même si, comme l’ancien secrétaire d’État l’a admis plus tard « il n’y avait aucune preuve d’une complicité soviétique dans cette révolution ». Alarmé par les succès croissants des mouvements de libération à travers le monde, Brzezinski décida que si le gouvernement PDPA réussissait en Afghanistan, son indépendance et ses réussites risquaient d’offrir la menace d’un exemple prometteur.

Le 3 juillet 1979, la Maison Blanche décida de soutenir secrètement les groupes tribaux fondamentalistes connus comme les moudjahidines, un soutien dont le coût monta jusqu’à plus de 500 millions de dollars par an en fourniture d’armes et autre assistance. L’objectif était de renverser le premier gouvernement laïque et réformiste d’Afghanistan. En aout 1979, l’ambassade américaine à Kaboul rapporta que « les intérêts supérieurs des États Unis… seraient servis par la destitution [du gouvernement PDPA], quelles qu’en soient les conséquences pour les réformes sociales et économiques en Afghanistan ».

Les moudjahidines furent les précurseurs d’al-Qaida et de l’État islamique. Gulbuddin Hekmatyar, qui reçu des dizaines de millions de dollars en liquide, fut l’un des leurs. La spécialité d’Hekmatyar était le trafic d’opium et l’aspersion d’acide sur le visage des femmes qui refusaient de porter le voile. Invité à Londres, il fut présenté par le premier ministre Thatcher comme un combattant pour la liberté.

De tels fanatiques seraient restés dans leur monde tribal si Brzezinski n’avait pas initié un mouvement international pour promouvoir le fondamentalisme islamique en Asie Centrale et donc miné la politique séculaire de libération pour déstabiliser l’Union Soviétique, créant, ainsi qu’il l’écrit dans son autobiographie, quelques musulmans agités. Son grand plan coïncidait avec celui du dictateur pakistanais Zia ul-Haq pour dominer la région. En 1986, la CIA et l’agence pakistanaise de renseignement, l’ISI, commencèrent à recruter des gens a travers le monde pour rejoindre le djihad afghan. Le multi-millionnaire saoudien Oussama Ben Laden était l’un d’eux. Des volontaires, qui finalement rejoindront les talibans et al-Qaida, furent recrutés dans un collège islamique de Brooklyn, à New York, et reçurent un entrainement para-militaire dans un camp de la CIA en Virginie. Cette opération fut nommée Opération Cyclone. Son succès fut fêté en 1996 quand le dernier président PDPA d’Afghanistan, Mohammed Najibullah – qui venait de demander de l’aide à l’assemblée générale des Nations unies – fut pendu à un réverbère dans la rue, par les talibans.

Le retour de bâton de l’opération Cyclone et ses quelques musulmans agités arriva le 11 septembre 2001. L’opération Cyclone se transforma en guerre contre le terrorisme, dans laquelle un nombre incalculable d’hommes, de femmes et d’enfants vont perdre la vie dans tout le monde musulman, de l’Afghanistan à l’Irak, au Yémen, en Somalie et en Syrie. Le message des puissants était, et est toujours : « Vous êtes soit avec nous soit contre nous ».

Le fil conducteur du fascisme, autrefois comme aujourd’hui, est le meurtre de masse. L’invasion américaine du Vietnam eut ses zones de tir à vue , sa comptabilité de cadavres et ses dommages collatéraux. Dans la province de Quang Ngai, ou j’étais basé, des milliers de civils furent tués par les États-Unis, même si l’on ne se souvient que d’un seul massacre, celui de My Lai. Au Laos et au Cambodge, le plus grand bombardement aérien de l’histoire a entrainé une époque de terreur marquée encore aujourd’hui par le spectacle de ces cratères de bombes se rejoignant jusqu’à former, vu du ciel, l’image d’un monstrueux collier. Les bombardements ont fourni au Cambodge son propre État islamique, les Khmers rouges dirigés par Pol Pot.

Aujourd’hui, la plus grande campagne de terreur qui ait jamais existé entraîne l’exécution de familles entières, d’invités à des mariages ou à des funérailles. Ce sont les victimes des tirs de drones d’Obama. Selon le New York Times, Obama fait sa sélection à partir d’une liste des personnes à tuer que la CIA lui présente chaque mardi dans la Situation Room de la Maison Blanche. Il décide alors, sans la moindre justification légale, qui vivra et qui mourra. Son arme de bourreau est le missile Hellfire [les feux de l’enfer, NdT] emporté par un avion sans pilote connu sous le nom de drone. Ces missiles rôtissent leurs victimes et laissent la région parsemée de cadavres calcinés. Chaque frappe est enregistrée sur une console très éloignée du point d’impact, console nommée Bugsplat.

« A ceux qui marchent au pas, écrit l’historien Norman Pollock, se substitue une militarisation de la culture apparemment plus anodine. Et à un dirigeant grandiloquent se substitue un réformateur effacé, heureux dans son travail de planificateur et d’exécuteur des hautes œuvres, toujours souriant. »

Ce qui rapproche aussi l’ancienne et la moderne version du fascisme est le culte de la supériorité [le suprématisme, NdT]. « Je crois en l’exceptionnalisme américain de toutes les fibres de mon être », a déclaré Obama, faisant écho aux déclarations ultranationalistes des années 1930. Comme l’historien Alfred W. McCoy l’a souligné, c’est un homme dévoué à Hitler, Carl Schmitt, qui dit un jour : « Le souverain est celui qui décide de l’exception ». Cela résume tout à fait l’américanisme, l’idéologie qui domine le monde actuel.

Qu’elle ne soit pas reconnue comme une idéologie prédatrice est le résultat d’un lavage de cerveau, lui-même non reconnu. Insidieux, caché, finement présenté comme un éclairage universel, son totalitarisme inonde la culture occidentale. J’ai moi-même grandi dans un environnement cinématographique à la gloire de l’Amérique, qui était presque toujours une déformation de la réalité. Je n’avais aucune connaissance du fait que l’Armée rouge avait détruit quasiment toute la machine de guerre nazie, au prix de la vie de 13 millions de ses soldats. Par comparaison, les pertes américaines, incluant celles du Pacifique, furent de 400 000 hommes. Hollywood avait inversé les faits.

La différence, de nos jours, tient à ce que le public des salles obscures est invité à s’accrocher au fauteuil sur la tragédie de psychopathes américains devant tuer des gens partout dans le monde – comme le fait le président des États-Unis lui-même. Symbole de la violence hollywoodienne, l’acteur et réalisateur Clint Eastwood, fut nominé pour un Oscar cette année pour son film American Sniper, film qui raconte l’histoire d’un assassin légal fou furieux. Selon le New York Times, « patriotique et pour toute la famille, ce film a battu tous les records d’audience dans ses premiers jours ».

Il n’existe pas de film épique sur les flirts de l’Amérique avec le fascisme. Durant la Deuxième Guerre mondiale, l’Amérique (et la Grande-Bretagne) entrèrent en guerre contre la Grèce qui venait de se battre héroïquement contre le nazisme et résistait à l’avènement d’un fascisme grec. En 1967, la CIA aida une junte militaire fasciste à prendre le pouvoir à Athènes, comme elle le fit au Brésil et dans la plupart des pays d’Amérique latine. Les Allemands et les Européens de l’Est qui avaient collaboré avec les nazis et leurs crimes contre l’humanité reçurent l’asile aux États-Unis. Beaucoup furent bien soignés et leurs talents récompensés. Wernher von Braun, par exemple, fut à la fois le père de la fusée nazie V2 et du programme spatial des États Unis.

Dans les années 1990, alors que les anciennes républiques soviétiques, l’Europe de l’Est et les Balkans, devenaient des avant-postes militaires de l’Otan, on a donné leur chance aux héritiers du mouvement nazi ukrainien. Responsable de la mort de milliers de juifs, Polonais et Russes durant l’invasion de l’Union soviétique par les nazis, le mouvement fasciste ukrainien fut réhabilité et cette nouvelle vague considérée comme nationaliste par ceux qui gouvernent.

Cette vague a atteint son apogée quand l’administration Obama a misé 5 milliards de dollars sur un coup d’État contre le gouvernement élu en place. Les troupes de choc étaient formées de néo–nazis du Secteur Droit et de Svoboda. Parmi leurs dirigeants on retrouve Oleh Tyahnybok, qui a appelé à la purge de la mafia juive et moscovite et autres merdes telles que les homosexuels, les féministes et les gauchistes.

Ces fascistes font maintenant partie du gouvernement ukrainien issu du coup d’État. Le rapporteur de l’assemblée nationale ukrainienne, Andriy Parubiy, un dirigeant du parti au pouvoir, est aussi un co-fondateur de Svoboda. Le 14 février, Parubiy annonça qu’il partait pour Washington afin d’obtenir que « les États-Unis nous fournissent des armes de précision ». S’il y arrive, cela sera considéré comme un acte de guerre par la Russie.

Aucun dirigeant occidental ne s’est insurgé contre cette renaissance du fascisme en plein cœur de l’Europe, à l’exception de Vladimir Poutine dont le peuple a perdu 22 millions de personnes dans l’invasion nazie qui arriva à travers les frontières de l’Ukraine. A la dernière Conférence sur la sécurité de Munich, l’assistante d’Obama pour les affaires européennes et eurasiennes, Victoria Nuland, a critiqué les dirigeants européens qui s’opposent à ce que les États-Unis arment le régime de Kiev. Elle a fait référence au ministre allemand de la défense en le traitant de « ministre du défaitisme ». C’est Nuland qui avait organisé le coup d’État à Kiev. Elle est la femme de Robert D. Kagan, une figure du mouvement néo-conservateur et cofondateur de l’association d’extrême-droite Project for a New American Century (Projet pour un nouveau siècle américain). Elle a aussi été conseillère en politique étrangère de Dick Cheney.

Le coup d’État de Nuland ne s’est pas totalement déroulé comme prévu. L’Otan n’a pas pu s’emparer de l’historique et légitime base navale russe en Crimée. La population de Crimée, en grande majorité d’origine russe – qui fut illégalement annexée à l’Ukraine par Nikita Kroutchev en 1954 – a largement voté pour son rattachement à la Russie, comme elle l’avait fait dans les années 1990. Le référendum fut non imposé, populaire et sous observation internationale. Il n’y a pas eu d’invasion.

Dans le même temps, le régime de Kiev s’en est pris à la population d’origine russe dans l’est du pays avec la férocité d’un nettoyage ethnique. Tout en déployant des milices néo-nazies dans le style de la Waffen SS, ils ont assiégé et bombardé villes et villages. Ils ont affamé les populations, coupé l’électricité, gelé les comptes en banque, arrêté le versement des prestations sociales et des retraites. Plus d’un million de personnes ont traversé la frontière pour se réfugier en Russie. Réfugiés décrits dans les médias occidentaux comme des gens fuyant les violences causées par l’invasion russe. Le commandant de l’Otan, le général Breedlove, dont le nom et les actes pourraient avoir été inspirés par le Dr Strangelove [Dr Folamour, NdT] de Stanley Kubrick, annonça que 40 000 soldats russes se rassemblaient aux frontières. A l’âge des photos satellites, il n’en a trouvé aucune pour prouver ses affirmations.

Le peuple d’Ukraine de langue russe et bilingue, un tiers de la population, a longtemps cherché a créer une fédération qui puisse refléter la diversité ethnique du pays et qui soit autonome et indépendante de Moscou. La plupart ne sont pas des séparatistes, ils veulent simplement vivre en sécurité dans leur pays et s’opposent à la prise de pouvoir qui a eu lieu à Kiev. Leur révolte et la création de républiques autonomes sont venues en réaction aux attaques de Kiev. On l’a très peu expliqué au public occidental.

En mai 2014 à Odessa, 41 personnes d’origine russe furent brûlées vives au siège social des syndicats sous les regards de la police. Le dirigeant de Secteur Droit Dmytro Yarosh a considéré ce massacre comme encore un grand jour dans l’histoire de notre pays. Dans les médias britanniques et américains cela fut reporté comme une tragédie opaque résultant de bagarres entre nationalistes (les néo nazis) et séparatistes (les gens récoltant des signatures pour un référendum sur une Ukraine fédérale).

Le New York Times a enterré l’affaire en traitant de propagande russe les avertissements sur la politique fasciste et antisémite des nouveaux clients de Washington. Le Wall Street Journal a condamné les victimes avec cet en-tête : « L’incendie mortel a été apparemment initié par les rebelles », dit le gouvernement. Obama a félicité la junte ukrainienne pour sa retenue.

Si Poutine était tombé dans le piège de venir défendre les rebelles, son statut de paria dans le monde occidental aurait justifié le mensonge d’une Russie envahissant l’Ukraine. Le 29 janvier, le général Viktor Muzhenko, haut commandant des armées ukrainiennes a, presque par inadvertance, rejeté la base même des sanctions occidentales quand il déclara de manière emphatique au cours d’une conférence de presse : « L’armée ukrainienne ne combat pas contre les troupes régulières russes », mais contre des « citoyens ordinaires », membres de « groupes armées illégaux » ; il n’y avait plus d’invasion russe. Vadym Prystaiko, adjoint au ministre de la Défense, a lui, appelé à la guerre totale contre la Russie, une puissance nucléaire.

Le 21 février, le sénateur américain James Inhofe, un républicain de l’Oklahoma, a introduit un arrêté parlementaire pour autoriser l’exportation d’armes américaines vers Kiev. Au cours de sa présentation au Sénat, Inhofe a utilisé des photos qu’il a présentées comme des preuves de troupes russes franchissant la frontière ukrainienne, photos qui ont depuis été démasquées comme des faux. Cela m’a rappelé les fausses photos de Ronald Reagan d’une installation soviétique au Nicaragua et les fausses preuves de Colin Powell sur les armes de destruction massive en Irak.

L’intensité de la campagne de dénigrement contre la Russie et la présentation de son président comme un méchant de foire ne ressemble à rien de ce que j’ai pu voir au cours de ma vie de journaliste. Robert Parry, un des journalistes d’investigation américain les plus réputés, qui a révélé le scandale Iran–Contra, a écrit récemment : « Aucun gouvernement occidental, depuis l’Allemagne hitlérienne, n’avait osé envoyer des troupes de choc nazies contre sa propre population, mais le régime de Kiev l’a fait et en toute conscience. Pourtant, le monde politico-médiatique a fait tout ce qu’il a pu pour cacher cette réalité, allant jusqu’à ignorer des faits clairement établis… Si vous vous demandez comment le monde pourrait tomber dans une troisième guerre mondiale – comme cela s’est passé pour la première il y a un siècle – tout ce que vous avez a faire est de regarder la folie en ce qui concerne l’Ukraine, folie qui se montre imperméable aux faits ou à la raison. »

En 1946, le procureur du tribunal de Nuremberg a déclaré aux journaux allemands : « L’utilisation par les conspirateurs nazis de la guerre psychologique est bien connue. Avant chaque attaque majeure, à l’exception de celles reposant sur la rapidité d’action, ils démarraient une campagne de presse destinée à abaisser leurs victimes et à préparer psychologiquement le peuple allemand à l’attaque… Dans le système de propagande de l’État hitlérien, les armes les plus importantes furent la presse quotidienne et la radio. »

Dans le Guardian du 2 février, Timothy Garton-Ash a demandé, en mots clairs, une guerre mondiale. « Poutine doit être empêché, dit le titre. Et parfois seuls les armes peuvent arrêter les armes. » Il concéda que la menace d’une guerre puisse nourrir la paranoïa russe de l’encerclement, mais que cela n’était pas grave. Il fit la liste de l’équipement militaire nécessaire pour le boulot et conseilla ses lecteurs en affirmant que l’Amérique avait le meilleur équipement.

En 2003, le même Garton-Ash, alors professeur a Oxford, répéta la propagande qui entraina le massacre en Irak. Saddam Hussein, écrivait il, « a, comme l’a montré Colin Powell, accumulé de grandes quantités d’armes chimiques et biologiques et cache ce qui lui reste. Il est toujours en train d’acquérir des armes nucléaires ». Il loua Blair comme un « Gladstonien, un chrétien libéral interventionniste ». En 2006, il écrivit : « Maintenant nous faisons face au prochain grand défi occidental après l’Irak : l’Iran »

Ces proclamations – ou comme Garton-Ash préfère le dire, son ambivalence libérale torturée – sont assez courantes chez ceux qui, dans l’élite libérale transatlantique, ont signé un pacte faustien. Le criminel de guerre qu’est Tony Blair est leur idole déchue. Le Guardian, journal dans lequel le texte de Garton-Ash fut publié a mis en page une publicité pour un avion de chasse furtif américain. Sous l’image menaçante de ce monstre crée par Lockheed Martin s’étalent les mots : « Le F35. Grand pour la Grande Bretagne ». Ce matériel [qui ne vole toujours pas, NdT] américain coûtera aux contribuables britanniques 1,3 milliards de livres, les modèles précédents ayant déjà fait des massacres à travers le monde. En parfait accord avec son annonceur, l’éditorial du Guardian a plaidé pour une augmentation des dépenses militaires.

La encore, cela suit un objectif sérieux. Les maitres du monde ne veulent pas seulement que l’Ukraine soit une base de missiles, ils veulent son économie. La nouvelle ministre des finances de Kiev, Nataliwe Jaresko, est une Américaine, ancienne fonctionnaire du Département d’État américain en charge des investissements à l’étranger. On lui a octroyé la nationalité ukrainienne en toute hâte.

Ils veulent l’Ukraine pour son gaz abondant. Le fils du vice-président Joe Biden est entré au conseil d’administration de la plus grosse compagnie pétrolière d’Ukraine. Les fabricants de graines génétiquement modifiées, comme le tristement célèbre Monsanto, veulent les riches terres cultivables de l’Ukraine.

Mais par dessus tout, ils veulent le puissant voisin de l’Ukraine, la Russie. Ils veulent balkaniser et démembrer la Russie pour exploiter la plus grande source de gaz naturel sur terre. Alors que l’Arctique fond, ils veulent contrôler l’océan Arctique et ses richesses énergétiques, tout comme les terres russes qui le longent. Leur homme à Moscou fut Boris Eltsine, un alcoolique, qui livra l’économie de son pays à l’Occident. Son successeur, Poutine, a rétabli la souveraineté russe. Tel est son crime.

Notre responsabilité ici est donc claire. Elle repose sur l’identification et la mise à nu des mensonges permanents des va-t-en guerre et à ne jamais collaborer avec eux. Elle est dans le réveil des grands mouvements populaires qui ont conduit une civilisation fragile vers des États modernes. Et, plus que tout, elle réside dans notre habileté à empêcher qu’ils ne nous écrasent. Si nous restons silencieux, leur victoire sur nous est assurée et l’holocauste est proche.

John Pilger

John Pilger, est un journaliste basé à Londres, il est aussi cinéaste et auteur. Il anime le site www.johnpilger.com.

Publié le 03/11/2018

Macron extérieur nuit

Pierre LEVY (site legrandsoir.info)

Au moins, c’est cohérent. A la politique économique et sociale d’Emmanuel Macron, qui suscite colère et mécontentement croissants, correspond l’action extérieure du président, tout aussi nuisible. Quatre exemples tirés de l’actualité la plus récente illustrent cette réalité, que ne pourra pas masquer l’opération marketing prévue le 11 novembre...

L’Elysée vient ainsi de mettre tout son poids dans la balance pour que la Rwandaise Louise Mushikiwabo soit portée à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Cette ancienne professeur d’anglais, elle-même de langue maternelle anglaise, est une très proche du président rwandais Paul Kagamé. En 2010, ce dernier s’illustra en remplaçant la langue de Molière par celle de Shakespeare dans l’enseignement national, et fit raser en 2014 le centre culturel français de Kigali. En outre, M. Kagamé est connu pour être, en Afrique, l’un des chefs d’Etat les plus engagés pour relayer les menées impérialistes. Quant à sa conception des droits de l’Homme, elle déclencherait des cris d’orfraie à Paris si elle émanait de dirigeants sous d’autres latitudes. L’éloge macronien de la « francophonie ouverte » (sic !) sert ici une sombre bascule géostratégique anglo-saxonne.

Deuxième terrain : l’Arabie saoudite. On n’ose imaginer la crise immédiate qu’aurait déclenchée la liquidation programmée d’un opposant à Vladimir Poutine dans les locaux du consulat russe à Paris, par exemple. Eh bien, il aura fallu dix jours avant que le Quai d’Orsay ne demande à la pétromonarchie de droit divin – en s’excusant presque – quelques « éclaircissements » sur le journaliste saoudien « disparu » dans les locaux du consulat de ce pays à Istanbul. Pas question de fâcher le jeune autocrate et tête brûlée qui tient de fait les rênes à Riyad, Mohammed Ben Salman, celui-là même qui entretient une guerre sanguinaire et sans fin contre le malheureux Yemen – avec les armes occidentales, françaises en particulier.

Par ailleurs, Paris a été, le 15 octobre, l’une des capitales européennes visitées par le président sud-coréen Moon Jae-in, qui se démène pour contribuer, avec son homologue du Nord, à faire baisser les tensions dans la Péninsule – un enjeu décisif pour la sécurité internationale. Alors que M. Moon a plaidé pour que la France fasse un geste confortant la Corée du Nord dans sa volonté de poursuivre le dialogue, il s’est heurté à une fin de non-recevoir. La France est le dernier pays de l’UE à n’avoir pas de relations diplomatiques avec Pyongyang. Et entend le rester.

Il y a enfin le dossier Brexit. Officiellement, les Vingt-sept affichent leur « unité » dans les négociations face à Londres. Mais en coulisses, le président français s’affiche comme le plus vindicatif des dirigeants européens. Peut-être est-ce du fait du caractère présidentiel arrogant que décrivent certaines gazettes ; on peut aussi y voir une angoisse : celle que l’envie de sortir de l’UE ne fasse école, en France en particulier.

Certes, la politique extérieure d’Emmanuel Macron se situe plus dans la continuité que dans la rupture avec ses prédécesseurs. Le problème est qu’elle prend place dans un monde marqué par des tensions croissantes, et renforce celles-ci. Des manœuvres militaires d’ampleur sans précédent se succèdent et se répondent. Des pays de l’UE – les Pays-Bas encore tout récemment – réclament de nouvelles dispositions contre Moscou, s’appuyant sur de bien étranges (et bien fragiles) accusations d’espionnage et de cyberguerre.

De son côté, la (novice) représentante américaine à l’OTAN a envisagé le 2 octobre de « dégager » (« take out ») certains missiles installés par les Russes sur leur propre sol, avant de devoir préciser précipitamment qu’elle avait été mal comprise. Surtout, Washington vient d’annoncer son intention de se retirer du traité signé en 1987 avec Moscou visant à éliminer les missiles à portée intermédiaire. Le très belliqueux conseiller John Bolton plaide, quant à lui, pour remettre également en cause les accords (1991/1993) sur les missiles nucléaires à longue portée.

Cette posture est particulièrement dangereuse, a alerté la Russie. Même pendant la guerre froide, les dirigeants américains faisaient rarement preuve d’autant d’irresponsabilité dans une matière aussi explosive. Des spécialistes commencent du reste à analyser des scénarios de guerre nucléaire limitée.

Le « réchauffement » géopolitique n’est sans doute pas (encore ?) entré en alerte rouge. Mais il serait temps de passer en vigilance orange.

Au moins.

Pierre Lévy,
rédacteur en chef du mensuel
Ruptures

Publié le 01/11/2018

« Les politiques migratoires actuelles ne sont pas rationnelles, elles sont juste électoralistes »

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Le gouvernement italien multiplie les mesures xénophobes, visant les migrants et leurs soutiens. Dans les îles grecques et italiennes, les conditions de vie des personnes en exil, entassées dans des camps, sont épouvantables. La France rechigne à accueillir des migrants naufragés. La Méditerranée est-elle donc devenue une zone de non-droit ? Pourquoi l’Europe a-t-elle transformé sa frontière Sud en cimetière marin ? D’autres politiques sont-elles possibles, alors qu’il n’y a pas si longtemps, l’Europe était encore accessible sans visa ? Un groupe de chercheurs répond à ces questions dans l’ouvrage Méditerranée : des frontières à la dérive, qui vient de paraître aux éditions du Passager Clandestin. Entretien avec la géographe et sociologue Camille Schmoll.

Basta ! : La Méditerranée est devenue une « zone frontière », écrivez-vous dans l’ouvrage Méditerranée : des frontières à la dérive ? Comment et quand cela est-il arrivé ?

Camille Schmoll [1]. La Méditerranée est une zone frontière depuis longtemps. C’est avec la formation d’un espace de libre circulation européen, l’espace Schengen, que la frontière extérieure de l’Union européenne s’est renforcée. Dès les années 1990, avec l’entrée progressive d’un certain nombre d’États dans Schengen, se renforcent à la fois la frontière orientale de l’Union européenne, qui va se déplacer au fur et à mesure de l’inclusion des pays d’Europe centrale et orientale, et la frontière sud, qui est la mer.

Concrètement, l’Union européenne a progressivement fait pression sur les États du sud de l’Europe pour qu’ils instituent d’abord des visas. Rappelons que l’Italie a institué des visas d’entrée sur son territoire pour les ressortissants des pays non européens dans les années 1980 seulement ! C’est comme cela qu’on commence à filtrer les entrées. Au cours des années 1980 et 1990, les pays d’Europe du sud deviennent tout de même des pays d’entrée, des pays d’installation où les gens vont venir avec des visas et vont souvent rester, s’installer, être régularisés par la suite. Petit à petit, l’Union européenne va freiner ces opérations de régularisation. On se dirige vers une politique, si ce n’est répressive, en tous cas dissuasive pour les migrants. Et, comme on ne peut plus entrer avec un visa, on arrive par la mer, cette politique s’accompagne d’un renforcement de la frontière maritime. La création de l’agence Frontex en 2005, chargée de renforcer la surveillance des frontières, est une étape très importante.

Cette évolution a également généré un appareil de contrôle et de militarisation des frontières...

Oui, tout un dispositif de surveillance et de contrôle. La frontière entre le Maroc et l’Espagne – le détroit de Gibraltar – va devenir le lieu d’expérimentation de ce dispositif. C’est ici qu’on ferme une première route dans les années 2000, qui revient aujourd’hui sur le devant de la scène parce que les efforts contre les arrivées s’exercent en priorité sur la route du canal de Sicile. C’est l’histoire des flux en Méditerranée : quand on ferme une route, une autre s’ouvre, ou se rouvre, et les itinéraires ne cessent ainsi de se redéployer. La fermeture de la frontière à Gibraltar a donné naissance à une des premières grandes crises humanitaires en Méditerranée, la crise des cayucos – du nom donné aux embarcations des migrants – en 2006, lorsque des milliers de personnes ont alors commencé à traverser vers les Canaries.

Vous notez aussi le rôle de la pression européenne exercée sur la Libye, les États du Maghreb, pour qu’eux aussi durcissent leur législation migratoire…

Aujourd’hui, l’Europe a déplacé la pression en amont des routes. C’est l’externalisation du contrôle. On fait pression sur ce qu’on appelle les « pays tiers », pour qu’ils exercent eux-mêmes le contrôle de nos frontières. D’ailleurs, la coopération avec la Libye, de ce point de vue, remplit ses objectifs, puisque l’on constate une chute drastique des passages cette année dans le canal de Sicile : 21 000 passages contre environ 100 000 l’année dernière [2].

On parle beaucoup aujourd’hui de cette coopération entre l’Italie, l’Europe et la Libye, mais est-elle si nouvelle ?

Les accords bilatéraux avec la Libye ont une longue histoire. Il y a des pressions de l’Italie sur la Libye pour exercer un contrôle migratoire dès le début des années 2000. La raison pour laquelle les choses se compliquent dans les années qui suivent la chute de Kadhafi, c’est que cette collaboration n’existe plus. Auparavant, Kadhafi utilisait les migrants comme arme de négociation avec l’Union européenne. Dès qu’il se sentait en danger, il laissait passer des migrants pour faire pression sur l’Europe. Et en 2017, il y a eu le memorandum entre l’Italie et la Libye, qui a été salué par l’Union européenne.

Dans cette transformation de la Méditerranée en zone frontière, vous soulignez aussi le rôle des îles. Celles-ci, comme Lampedusa pour l’Italie ou Samos pour la Grèce, seraient devenues d’un côté des zones de rétention à grande échelle, mais de l’autre, également, des centres d’accueil et de solidarité citoyens ?

Les îles sont des laboratoires de dynamiques qui se développent aussi ailleurs. Sur les « hotspots » de réception des demandeurs d’asile qui ont été mis en place par l’Union européenne en 2015, un seul se trouve en Italie continentale, tous les autres sont sur des îles, italiennes et grecques, comme Samos, Lesbos, Lampedusa… Ce sont à la fois des lieux de tri et de contrôle. Mais l’itinéraire naturel n’amènerait pas forcément les gens à arriver sur les îles. Quand on observe la crise de solidarité qui se joue devant nous en Méditerranée depuis quelques mois, on a l’impression que le débouché naturel de ces bateaux de sauvetage des ONG, devrait être Malte, Lampedusa ou la Sicile.

En réalité, si les gens vont dans les îles, c’est parce qu’ils y sont acheminés. Il y a une volonté de concentrer la gestion des migrations dans les îles. C’est aussi, parfois, au service de stratégies politiques. Par exemple en 2011, Berlusconi a laissé pourrir la situation à Lampedusa en laissant les Tunisiens arriver après la révolution de Jasmin. 20 000 à 30 000 Tunisiens étaient alors bloqués sur l’île ! Et le gouvernement italien n’a rien fait pour les redistribuer ou les déplacer, parce que cela l’arrangeait de créer cet effet d’étouffement et de jouer sur l’urgence.

Aujourd’hui sur certaines îles grecques, l’urgence est produite par l’inertie politique. C’est le cas dans le camp de Moria, sur l’île grecque de Lesbos. La situation y est absolument épouvantable. Il y a des gens qui sont là depuis plusieurs années, des familles, des enfants, avec une urgence sanitaire et psychologique terrible, des violences de tous types, des situations inhumaines. On voit bien comment, là aussi, le gouvernement grec pourrait redistribuer ces populations, essayer de débloquer l’urgence, mais il y a une stratégie politique qui vise à mettre ces populations au ban, à les exclure.

C’est le sens de l’expression que vous utilisez d’« orchestration du spectacle de la frontière », une orchestration qui participe peut-être aussi à la formation d’un discours d’extrême-droite de refus violent des personnes migrantes ?

Avec certains géographes, nous parlons de « géographie de la peur ». La gestion des populations participe de cette géographie de la peur. Quand on décide de concentrer des populations en un lieu exigu, isolé, cela y contribue. Alors que ce sont des lieux où s’exprime aussi une solidarité, malgré, parfois, une rhétorique de l’insularité qui déclare « Nous sommes trop petits pour accueillir ». L’exemple typique de cette rhétorique, c’est Malte. Malte est parvenue, en pleine urgence migratoire, alors que l’Italie mettait en place l’opération Mare nostrum qui essayait de sauver les gens en Méditerranée, à rester complètement en dehors de la question. Encore aujourd’hui, Malte arrive à ce que, même pour les quelques bateaux qui accostent sur son territoire, les populations soient redistribuées vers d’autres pays européens. Malte a traversé toutes les années de crise migratoire sans accueillir personne ou presque.

Vous disiez que les formes d’accueil qui avaient eu lieu sur les îles s’essoufflaient un peu, mais on voit quand même des formes de résistance, des exilés eux-mêmes ou venant de la société européenne, qui sont impressionnantes. Comme les ONG, parfois lancées par de simples particuliers, qui vont en mer sauver les passagers des bateaux. Est-ce quelque chose d’inédit ?

Ce que font ces ONG est extraordinaire. Il faudrait que nos politiques arrivent à ouvrir les yeux là-dessus. Nous avons tous été éberlués par le silence de la France face à l’errance du bateau de SOS Méditerranée. En fait, il y a une peur d’agir sur ces questions. Il y a la peur de l’électorat, la peur de la sanction politique si on faisait un geste de solidarité. Or, aujourd’hui, la solidarité en Europe, en Méditerranée, elle se manifeste tous les jours, que ce soit par les initiatives des ONG, ou en général venant de la société civile. Par exemple, le bateau Mediterranea vient d’être lancé en mer. Il s’agit d’une initiative de personnes qui n’ont pas le professionnalisme de Médecins sans frontière, mais qui ont décidé, comme un pied de nez au gouvernement italien, d’arborer un pavillon italien et d’aller chercher des gens qui ont besoin d’être sauvés en mer, pour les ramener en Italie. Les initiatives sont nombreuses. Que ce soit dans les îles ou ailleurs, il y a des initiatives solidaires, des lieux qui deviennent des modèles de mobilisation. Mais ces initiatives se lancent plutôt à l’échelle locale qu’à l’échelle nationale, où l’on voit bien qu’il y a un blocage des États et une incapacité à réagir de façon humaine et rationnelle.

Comment le processus de criminalisation des ONG de sauvetage est-il advenu ?

Là aussi, c’est une longue histoire. Parfois on pense que cette question naît avec la crise syrienne de 2015. En réalité, la criminalisation des ONG est intervenue très vite. Dès la fin de Mare Nostrum en 2014, les ONG commencent à agir en Méditerranée. Très vite, Frontex et l’Italie s’inquiètent et criminalisent leur travail. On les accuse de générer un « appel d’air », tout comme on accusait Mare Nostrum de générer un appel d’air. C’est quelque chose qui n’est pas nouveau. Après, il y a eu le code de conduite imposé aux ONG par le gouvernement italien à l’été 2017, en parallèle de la mise en place de la coopération avec la Libye. Cette criminalisation de toute forme de solidarité a de quoi inquiéter. La refonte en cours de la loi sur le droit d’asile en Italie est de ce point de vue à surveiller de près. De même que l’arrestation récente du maire de Riace, une ville devenue un modèle d’accueil, qui est un nouveau signe de cette criminalisation [3]. Ce sont des signaux pour décourager les opérations de solidarité.

Quel a été le résultat de la mise en place, en 2015, des « hotspots » de l’Union européenne, ces centres d’accueil et de tri des migrants ?

Le système des hotspots a été un échec total, comme toutes les initiatives qui ont été mises en place à l’échelle européenne pour essayer de maîtriser le gestion des flux d’entrée, par exemple les relocalisations à l’intérieur du territoire européen. La politique de relégation aux pays tiers du contrôle migratoire est liée à l’incapacité des États européens de trouver des solutions à l’échelle européenne. Cette incapacité abandonne les migrants entre les mains de pays qui ne sont pas démocratiques et qui sont instables, comme le Soudan, l’Érythrée, ou la Libye. L’objectif actuel de la politique européenne en matière de gestion des migrations est de mettre en place un système de hotspots à l’extérieur du territoire de l’UE. C’est problématique, ne serait-ce qu’en termes de respect de la convention de Genève sur les droits des réfugiés. Cela peut-être assimilé à une forme de refoulement.

Le nombre des morts en mer lors des tentatives de passage augmente. Les autorités européennes sont-elles en partie responsables de ces morts ?

Les passages sont devenus de plus en plus dangereux, de plus en plus difficiles, du fait des contrôles [4]. On a remis le contrôle du canal de Sicile entre les mains des gardes-côtes libyens : il est devenu depuis très dangereux de le traverser. Si le nombre de passages a chuté, la part de morts sur l’ensemble des passages a en revanche drastiquement augmenté. Nous en sommes à plus de 30 000 morts sur les vingt dernières années en Méditerranée. C’est une conséquence de cette délégation du contrôle aux pays du sud, notamment à la Libye.

Une pression est aussi exercée sur le Maroc, avec pour conséquence par exemple, tout récemment, une femme tuée en essayant de passer le détroit de Gibraltar. Nous avons vu aussi plusieurs épisodes en Égypte, de gardes-côtes ou de militaires qui ont tiré sur les bateaux au départ et qui ont tué des gens. Il est donc certain que la pression mise sur les pays du sud de la Méditerranée a aussi pour impact une augmentation de la létalité au départ puis en mer.

Le fait que le travail des ONG soit découragé augmente également le nombre de morts en mer. C’est là que la théorie de l’appel d’air ne fonctionne pas. La grande majorité des personnes qui ont traversé la Méditerranée ces dernières années étaient dans une situation d’urgence humanitaire. Les Syriens, les personnes qui viennent de la Corne de l’Afrique, de République démocratique du Congo, sont des gens qui, de toutes manières, auraient pris la route de l’exil. Pour ces personnes, il faudrait instaurer des voies de passage humanitaire qui permettraient aux gens de demander l’asile en amont. Aujourd’hui, ce n’est pas possible. Je me suis retrouvée récemment sur un plateau télé avec un journaliste du Figaro. Il a soutenu que pour un Afghan, il suffisait de faire une demande de visa humanitaire au consulat en Afghanistan. J’étais outrée. Dans la plupart des consulats, on ne peut pas faire une demande de visa. C’est tout simplement impossible ! C’est pour cela que les gens prennent la route de la Méditerranée. Aujourd’hui, la seule façon de partir vers l’Europe, c’est d’emprunter ces routes ultra-dangereuses.

Est-ce que vous avez des propositions pour une politique migratoire alternative dans l’espace méditerranéen aujourd’hui ?

Nous savons déjà que la politique actuelle ne fonctionne pas, pour des raisons humaines, éthiques. Elle a un impact sur la vie des gens qui est terrible, elle génère un allongement des trajectoires de personnes qui se retrouvent dans une situation d’errance sans fin. Du point de vue légal, on est en train de s’asseoir sur la convention de Genève sur les droits des réfugiés, et sur toutes les conventions sur les droits des enfants. Du point de vue des droits humains, c’est une catastrophe. Du point de vue économique, les millions d’euros investis dans la sécurisation des frontières, dans la coopération avec les pays tiers, ne pourraient-ils être investis dans les initiatives d’accueil, d’insertion ? En rendant le passage des frontières de plus en plus difficile, on engraisse les passeurs. On est dans une situation qui risque de ne pas s’améliorer, avec un coût humain énorme.

Face à cette situation, nous essayons, avec un groupe de chercheurs, de promouvoir une initiative de « Giec » des migrations, sur le modèle du panel d’experts sur le climat, un panel d’experts sur l’asile et les migrations. Nous avons lancé un appel en ce sens fin juin [5]. Nous partons du constat que les chercheurs qui travaillent sur les migrations ne sont jamais écoutés quand il s’agit de politiques migratoires. Le fait que les migrations se font principalement de régions du Sud vers d’autres régions du Sud, que l’Europe n’est pas la principale destination, qu’en termes économiques, les effets des migrations sont positifs pour les pays d’accueil... Tous ces points font consensus parmi les chercheurs. Mais ces aspects ne sont presque jamais pris en considération par les politiques. Les politiques migratoires actuelles ne répondent pas du tout à une vision rationnelle des choses. Elles sont animées par le court-terme électoraliste, elles n’ont rien à avoir avec la réalité des migrations. Nous appelons, sur les migrations, à un point de vue plus réaliste, plus pragmatique, et finalement plus dépassionné.

Propos recueillis par Rachel Knaebel

Publié le 31/10/2018

« Les raisins de la misère » : comment les grands crus du Bordelais prospèrent sur une pauvreté extrême

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

A l’ombre des luxueux châteaux du Bordelais se cache une pauvreté et une injustice saisissantes. C’est ce que révèle une enquête de la journaliste Ixchel Delaporte. Les saisonniers qui s’échinent dans la vigne, indispensables à la bonne tenue d’un grand cru, sont sans cesse plus précarisés. Les habitants les plus pauvres – chômeurs, mères célibataires, malades des pesticides... – ne voient pas les retombées économiques du négoce et du tourisme. Pire : ils doivent se rendre invisibles. Les raisins de la misère, titre du livre écrit par la journaliste, révèle aussi le lobbying des grands domaines pour conserver leurs privilèges, notamment fiscaux. Entretien.

Basta !  : Dans le Bordelais, une région de production vinicole particulièrement réputée, on trouve aussi, dites-vous, un « couloir de la pauvreté », peuplé de personnes qui habitent parfois de véritables taudis, et peinent même à se nourrir... Qui sont ces femmes et ces hommes ?

Ixchel Delaporte [1] : Identifié par l’Insee en 2011, ce « couloir de la pauvreté » forme en réalité un croissant qui contourne Bordeaux et son agglomération par le nord-est [2]. Ce couloir est empli de vignes, celles des grands crus et des châteaux. Au nord, on trouve par exemple le très connu Château Lafite Rothschild [dont les bouteilles s’arrachent jusqu’à 1000 euros pièce, ndlr], un peu plus loin, le long de la Garonne, la région de Saint-Émilion, et plus au sud, vers la fin du couloir, le Sauternais…

Au milieu de ces hauts lieux du luxe vivent des gens dont les taux de pauvreté individuelle sont si élevés qu’ils sont comparables à ceux des régions les plus pauvres de France : le Nord-Pas-de-Calais et le Languedoc Roussillon. Dans certaines petites villes ou villages, le taux de chômage atteint 25 %, les taux de RSA sont parfois supérieurs à 30 %, et les familles monoparentales sont très nombreuses. On trouve également des personnes qui sont en situation de grande pauvreté et qui ne sont même pas dans les radars des institutions ! Je pense notamment aux travailleurs saisonniers étrangers sans-papiers, de plus en plus précaires, du fait de l’augmentation de la sous-traitance des travaux viticoles.

Vous parlez, à propos de cette augmentation de la sous-traitance, de « professionnalisation de la précarité ». Pourquoi ?

La proportion de saisonniers est de plus en plus élevée parmi les travailleurs de la vigne. En 2015 dans le Médoc, il y avait environ 14 500 saisonniers en CDD contre 5000 en CDI. De plus, les châteaux recrutent de moins en moins la main d’œuvre directement. Ce sont des petites entreprises de quatre ou cinq personnes maximum qui forment les équipes pour entretenir la vigne et pour faire les vendanges. La situation de ces prestataires de service est d’ailleurs florissante, avec une progression de leur chiffre d’affaire qui va jusqu’à 20% par an. En général, ces entreprises emploient de la main d’œuvre non qualifiée et facile à exploiter : les Sarahouis, les Marocains, les latino-américains arrivent dans cette région par le bouche à oreille. Ils sont de plus en plus nombreux. En général, on ne leur demande pas de papiers. Ces pratiques créent une concentration de travail mal payé, exercé dans l’illégalité.

Les marchands de sommeil profitent bien de ces précarités extrêmes. Ils louent aux hommes, puis à leur famille, des maisons vétustes, nombreuses dans les centres villes à l’abandon. J’ai constaté cela en particulier dans la ville de Pauillac, la Mecque des vins du Médoc. Dans les villages plus éloignés, j’ai vu des gens qui vivent dans de vrais taudis, avec de la terre battue au sol, et des poêles à bois défectueux pour chauffer l’unique pièce de l’habitation. Les enfants qui vivent dans ce genre de logis sont malades en permanence. Dans le Sauternais, la région du Blanc liquoreux, au sud du « couloir de la pauvreté », les Tziganes - qui sont les petites mains de vignes depuis toujours - vivent cachés dans des terrains boueux ou au milieu de forêts de pins parce que personne ne veut les voir, même si l’économie du vin a vraiment besoin d’eux. Ils sont très nombreux à vivre dans de vieilles caravanes, regroupés parfois dans des campements de fortune, sans eau ni électricité.

Cette problématique de l’exploitation des travailleurs saisonniers existe aussi dans d’autres régions en France. Quelle est la spécificité du Bordelais ?

La situation géographique de Bordeaux, ville portuaire, a entraîné un modèle économique viticole unique en France, où le vin est devenu très tôt un business. Le port de Bordeaux attire les négociants anglais dès le 12ème siècle et la concentration foncière viticole s’amorce dès le 13ème siècle ! Plus tard, ce sont les négociants hollandais qui s’installent à Bordeaux. Au 17ème, ils établissent un système de vente des vins qui tient encore aujourd’hui, appelé « la Place » et qui réunit propriétaires, négociants et courtiers. Les riches propriétaires cherchent à augmenter leur capacité de production. Peu à peu les paysans et les journaliers deviennent dépendants des grandes propriétés qui, en échange du gîte et du couvert, les emploient comme des hommes à tout faire. Dans le cadre du commerce triangulaire, au 18ème siècle, qui organise la déportation de milliers d’esclaves Africains, le vin devient une monnaie d’échange très facile à transporter et à conserver. Bordeaux devient à cette époque le premier port commercial de France.

Aujourd’hui comme hier, les courtiers fixent le prix du vin avant même qu’il ne soit mis en bouteille. La liste des grands crus du Médoc a été établie au 19ème siècle et n’a quasiment pas bougé depuis. Ce système économique offre aux grands châteaux une position dominante et prestigieuse, qui se traduit au niveau international par des profits mirobolants et au niveau local par leur emprise foncière et leur capacité d’emploi. Les gens qui y sont employés restent tributaires de la vigne. Même s’ils essaient de se tourner vers d’autres débouchés, ils finissent par y revenir – dans les périodes de chômage en particulier. Dans les vignes, de très nombreuses personnes travaillent avec des corps déjà très abîmés. Les pesticides font des ravages, même si dans cette région il est difficile de le faire accepter. Sans compter la pénibilité des conditions climatiques. Les travailleurs de la vigne sont dehors qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il fasse 40°C. Beaucoup de saisonniers évoquent des cadences de plus en plus importantes, parfois l’absence de pauses et de fourniture d’eau. Dans des cas plus rare, il arrive que des saisonniers étrangers ne soient même pas rémunérés.

Les propriétaires de vignes prestigieuses ne produisent pas que des « grands crus ». Certains d’entre eux ont même fait fortune grâce à la vente de vins bas de gamme...

Tout a fait. C’est le cas du groupe Castel par exemple, qui a bâti sa fortune sur la vente de vins bas de gamme à 2 ou 3 euros la bouteille, étiquetés du Bordelais. Les consommateurs de ce genre de vin sont généralement en situation de grande précarité. Le groupe Castel possède plusieurs châteaux, dont le château Beychevelle dans le Médoc, quatrième cru au classement de 1855. En fait, les alcooliers se cachent derrière les grandes marques de vins associées au plaisir et au luxe, et utilisent cette image pour vendre 90 % de l’alcool. Castel possède aussi le maillon distribution puisqu’il a racheté la chaîne Nicolas. Le groupe de Bernard Magrez [négociant en vins, ndlr] a lui aussi fait fortune avec du vin bas de gamme avant de tout revendre à Castel, et d’investir dans des grands châteaux bordelais.

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Ces personnes tiennent les deux bouts de la chaîne, ainsi que le négoce. La plupart des vignerons hors grands crus fournissent les volumes nécessaires à la fabrication des vins bas de gamme, ou des vins de marque. Ils sont pieds et poings liés avec ces propriétaires mais aussi avec la grande distribution qui fixe les prix au plus bas. Notons que les grands crus n’appartiennent pas tous à des grandes et vieilles familles spécialistes du domaine. Divers grands groupes se paient aussi des châteaux pour l’image, et pour faire fructifier leur fortune en bénéficiant d’avantages fiscaux. On retrouve ainsi des assureurs (AG2R, AXA), des pétroliers (Perrodo), des groupes du BTP (Fayat) mais aussi Dassault, Auchan, Pinault ou Hermès…

Si les grands groupes investissent dans le vin, n’est-ce pas aussi parce que le secteur bénéficie d’avantages importants, notamment au niveau fiscal ?

Le vin est considéré comme l’un des piliers de la culture française. D’un point de vue fiscal, il n’est pas un alcool « comme les autres » : le vin est moins taxé que la bière ou les alcools forts – 3,6 % de TVA contre 20 %. Les « prémix », ces alcools très sucrés dont les jeunes raffolent, bénéficient eux aussi de ristournes quand ils sont élaborés à partir de vin. On sait pourtant que la faiblesse du prix a un effet immédiat sur la consommation. La refonte de la fiscalité du vin est l’un des grands enjeux du plan « Mildeca » de lutte contre les addictions, que le gouvernement est censé présenter bientôt... Les addictologues se battent contre ce traitement de faveur accordé au vin, étant donné le nombre de morts dus à l’alcool chaque année, qui est de 50 000 décès.

Et il est faux de dire, comme l’a prétendu Emmanuel Macron que les jeunes ne se soûlent pas au vin. Ils se soûlent aussi avec le vin, et notamment avec des prémix. Comme l’ont rappelé des médecins addictologues dans une tribune en mars dernier, le vin représente près de 60 % de la consommation d’alcool. Il est la seconde cause de cancers après le tabac. L’alcool, et notamment le vin, est à l’origine de violences familiales, conjugales et de violences sur la voie publique, de binge drinking (« beuverie expresse », ndlr), d’une part importante des affections mentales, des suicides et de la mortalité accidentelle et routière [3].

Mais entre la santé publique et le monde des grands crus, le pouvoir a toujours choisi les grands crus…

Il y a toujours eu en France une grande proximité entre les producteurs de vin et le pouvoir. Et Emmanuel Macron ne déroge pas à la règle. Sitôt arrivé à l’Élysée, il a envoyé un signal très fort de soutien aux producteurs de vin en nommant Audrey Bourolleau comme conseillère Agriculture, Pêche, Forêt et Développement rural. Ancienne déléguée générale du lobby Vin et société, elle a triomphé en 2015 en faisant assouplir la loi Evin qui encadre la publicité sur les boissons alcoolisées en France depuis 1991, avec le soutien précieux du ministre de l’économie de l’époque, un certain Emmanuel Macron [4]. Quand, l’hiver dernier, la ministre de la santé Agnès Buzyn a osé dire que le vin est un alcool comme les autres, elle a aussitôt été corrigée par le Premier ministre et le président de la République qui a dit, en direct du salon de l’agriculture, qu’il fallait « arrêter d’emmerder les Français » et que lui même buvait deux verres de vin par jour !

Comment faire passer quelque chose de dangereux pour quelque chose de sexy ? C’est tout le travail des lobbies, et les politiques les aident volontiers, les parlementaires n’étant pas en reste. Si les députés ont voté comme un seul homme l’exclusion du glyphosate de la loi Agriculture, c’est entre autres qu’ils y ont été poussés par les producteurs de vin. Quant à l’assouplissement de la loi Evin en 2015, elle a pu se faire via un amendement déposé par le sénateur maire de Gironde (LR) Gérard César, président du groupe d’études Vignes et vin au Sénat et… viticulteur.

L’œnotourisme et le luxe, qui sont des produits dérivés du secteur, permettent à certains châteaux de prospérer encore davantage, avec parfois, dites-vous, de substantielles aides publiques...

Oui, l’œnotourisme – qui propose des rencontres avec des vignerons, des visites de domaines, des dégustations de vins et autres plaisirs gastronomiques – est en pleine expansion. Il draine une économie faramineuse : dix millions de personnes par an, un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards d’euros ! La région bordelaise arrive en tête des territoires les plus visités avec 18% de touristes. En Gironde, le vignoble génère 4,3 millions de visites par an, dont 1,3 million pour la seule juridiction de Saint-Émilion. De nouveaux chais sont construits, parfois très luxueux. Et des hôtels quatre étoiles font désormais partie du paysage. Ils reçoivent le soutien actif de l’État : FranceAgriMer (établissement public rattaché au ministère de la l’agriculture, ndlr) alloue 165 millions d’euros d’aide à l’investissement par an pour les vignerons. Mais les dossiers sont tellement complexes à monter que seuls les grands groupes, en mesure de se payer des cabinets d’experts, parviennent à rafler la mise.

L’Europe aussi octroie des aides conséquentes à l’investissement. Un château peut ainsi toucher jusqu’à 40 % du coût de construction, de rénovation et de modernisation de ses chais, de la réception des vendanges au quai de chargement, jusqu’à 150 000 euros pour un projet d’œnotourisme, et jusqu’à 30 % pour aider à la mise au normes des installations. Et sans doute bien plus si un domaine est conseillé par des cabinets spécialisés. Un château appartenant au groupe de champagne Louis Roederer a réussi à obtenir jusqu’à 800 millions d’euros de l’Union européenne pour refaire ses installations.

Les régions extrêmement pauvres où s’implantent ces chais et hôtels ne bénéficient en aucun cas des sommes faramineuses qui sont drainées quasiment sous les yeux de leurs habitants. A côté des châteaux clinquants, les ruelles des petites villes et villages sont décrépies, les services publics s’évanouissent, les commerces disparaissent. La financiarisation à outrance du secteur, qui fait grimper l’hectare de vignes à deux, voire quatre millions d’euros, ne facilite pas non plus la vie des 80 % de vignerons qui ne possèdent pas de châteaux.

Vous avez même pu constater, au fil de votre enquête, que la cohabitation entre ce luxe « quatre étoiles » et les travailleurs de la vigne n’était pas toujours harmonieuse...

Dans les grands châteaux, on préfèrerait que ces travailleurs soient invisibles… D’ailleurs, ils le sont dans les discours. Jamais ceux qui vantent les qualités de leurs grands vins ne parlent de ceux et celles qui s’échinent à entretenir la vigne à longueur d’année. Un ancien tractoriste de Cheval blanc, un grand cru de Saint-Émilion appartenant à LVMH, rapporte s’être senti « tout petit » quand le gérant est venu lui demander de garer sa voiture dans les vignes pour que personne ne la voit. Il me raconte que sur le parking, c’était plutôt des Porsche, Ferrari et Maserati. Il faut dire que le domaine détient le record de la bouteille de vin la plus chère jamais vendue au monde : une Impériale de six litres, remportée pour plus de 200 000 euros...

A Saint-Émilion, les saisonniers espagnols, qui ont fait le choix de vivre en itinérance dans des camions et qui travaillent à la vigne, ont toutes les peines du monde à ouvrir des comptes dans les banques. Quand ils rentrent dans une boulangerie, on les regarde de travers… Tous ces gens incarnent la pauvreté dans des endroits où l’on ne voudrait admirer que du luxe. L’image, c’est pour ces milieux ce qu’il y a de plus important. Les pauvres posent donc problème, mais en même temps, on a besoin d’eux. C’est tout le paradoxe.

Propos recueillis par Nolwenn Weiler

Publié le 30/10/2018

Comment La Poste se joue des élus et des usagers pour fermer toujours plus d’agences locales

par Le Postillon (site bastamag.net)

Saviez-vous que La Poste est exemptée à 95 % de taxe foncière et de contribution économique territoriale ? Que cet argent économisé est censé lui permettre de « moderniser » les bureaux de poste grâce au « fonds postal national de péréquation territoriale » ? Mais que La Poste s’en sert en réalité pour en fermer un maximum en les transformant en petits relais postaux ? Connaissez-vous les « modes opératoires » publiés par La Poste pour expliquer à ses cadres locaux comment fermer habilement un bureau, même s’il ne désemplit pas ? Vous a-t-on dit que l’État et les élus locaux sont souvent complices de cette destruction du service public ? Grâce à quelques documents internes, Le Postillon, journal local isérois partenaire de Basta !, vous explique quelques combines de la direction de La Poste.

Cet article a été initialement publié dans le numéro d’automne du Postillon, journal régional de Grenoble et de sa région.

En 2008, on comptait 204 bureaux de poste en Isère. Dix ans plus tard il n’en reste plus que 125. Beaucoup ont tout simplement fermé, d’autres ont plus subtilement été « adaptés en point de contact ». En novlangue managériale cela signifie qu’un recoin de mairie ou de supérette orné du logo jaune et bleu permet de faire quelques opérations basiques comme déposer un colis. Cette ruse est inspirée de la poste allemande privatisée dès 1995, qui est parvenue à fermer la majorité de ses bureaux en ouvrant des points relais dans des commerces. Fermer des bureaux de poste fait partie des objectifs des directeurs de La Poste. Un consultant en « management du changement » chez IBM a même rédigé des « modes opératoires » pour aider les cadres sup’ de La Poste à bien s’y prendre.

Dans la pratique, ce que vous observerez c’est d’abord une réduction des horaires d’ouverture et des services de votre bureau de poste. Ensuite, des fermetures se font un peu au hasard selon le manque de personnel. La direction fait alors un « diagnostic partagé » avec la mairie pour constater que la fréquentation du bureau est en chute libre. Ou plutôt elle remplit les cases vides d’une lettre type aux élus (que Le Postillon s’est procuré) dans laquelle elle constate « un niveau faible d’occupation du guichet, à hauteur de xx heures hebdomadaires et une diminution de xx% de la fréquentation du bureau ».

Pour expliquer cette baisse, La Poste invoque « l’évolution des modes de consommation des citoyens avec le développement de l’économie numérique qui entraîne une réduction de flux de clients ». Philippe Wahl, PDG de La Poste, affirme dans une lettre à l’Association des maires de France que les réductions d’horaires d’ouverture sont dues à « la baisse tendancielle de la fréquentation des guichets qui résulte du développement de l’accessibilité multicanale attendue par notre clientèle ».

La Poste a (presque) tout prévu

C’est donc la faute à internet et aux clients si on doit fermer votre Poste, sûrement pas à la privatisation. Heureusement, après avoir créé le problème, La Poste sait aussi souffler la solution : elle invite la commune « à faire une mutualisation de l’activité avec la mairie, sous la forme d’une agence communale ou la reprise d’activité par un commerçant, sous la forme d’un relais ». Mais parfois ça se complique. Comme à Grenoble où six bureaux devaient être fermés courant 2017 et 2018. Alerté par les syndicats Sud et CGT, un collectif de défense des bureaux de poste constitué d’habitants, d’unions de quartiers, de commerçants, de quelques élus et de syndicats a mené la bataille pour tenter de sauver les bureaux. Réunions publiques, pétitions, et même une manifestation le 1er juin 2017.

Lors d’une réunion publique le 25 septembre 2017, Anne-Marie Vassallo, directrice régionale de La Poste, vient défendre en personne les fermetures, projections vidéo à l’appui. Face aux explications du collectif d’usagers, le dirigeant du magasin Natural games qui était pressenti pour devenir « relais poste commerçant » à la place du bureau de Grenoble Championnet annonce au nez de la directrice qu’il se retire du « partenariat ». Il n’a aucune intention de voir son enseigne servir de prétexte à la fermeture du bureau de poste du quartier, et explique quelques jours plus tard que La Poste n’a pas été « franche du collier » [1].

Des exonérations d’impôts qui servent à... fermer vos bureaux de poste

Anne-Marie Vassallo boude désormais les réunions publiques iséroises. Son bras droit continue le combat et confie au journaliste de Place Gre’net : « On ne peut pas reprocher à La Poste d’évoluer. Les concurrents font exactement comme nous ! » Mais La Poste n’est pas une entreprise comme les autres : elle est signataire d’un « contrat de présence territoriale » conclu avec l’État et l’Association des maires de France. Elle est également investie par plusieurs lois d’une mission d’aménagement du territoire reconnue par la Commission européenne.

La Poste est ainsi tenue à des règles d’accessibilité du service public, en particulier dans les zones rurales et les quartiers prioritaires de la ville. Une grosse contrainte ? Pas exactement. Car pour financer le coût de ce maillage géographique, La Poste est quasiment exemptée de taxe foncière et de contribution économique territoriale. L’argent ainsi économisé en impôts est reversé au Fonds postal national de péréquation territoriale.

En 2017, l’enveloppe du fonds de péréquation allouée pour le seul département de l’Isère était de plus de 2,6 millions d’euros. Cet argent devrait servir à maintenir les bureaux de poste ouverts. Mais, dans les faits, en Isère, plus des deux tiers de la somme financent les travaux, équipements et rémunérations des « points de contact » externalisés. Ce fonds de péréquation sert donc avant tout à transformer des bureaux de poste en petits relais postaux. La Poste utilise donc l’exonération des impôts qu’elle doit à vos communes pour fermer vos bureaux de poste !

Des élus qui trahissent le service public

La Poste peut-elle utiliser l’argent de ce fonds librement ? Pas tout-à-fait. Normalement, des élus sont censés contrôler son utilisation. Un décret du 25 mars 2007 impose la création dans chaque département d’une Commission départementale de présence postale territoriale (CDPPT). Cette commission a pour rôle de proposer la répartition de l’intégralité de la dotation départementale du fonds postal national de péréquation territoriale, et de donner un avis sur le projet de maillage des points de contact de La Poste dans le département.

La CDPPT iséroise est composée de quatre élus locaux désignés par l’association des maires de l’Isère, deux conseillers régionaux, deux conseillers départementaux, d’un représentant de la préfecture, et d’un autre de La Poste. À noter que seuls les élus ont une voix délibérative. Mais que peuvent-ils bien se raconter durant ces réunions ? Le Postillon s’est procuré le compte rendu de la réunion du CDPPT du 23 juin 2017, en plein débat sur la fermeture des bureaux grenoblois. Où l’on se rend compte que les élus locaux et le préfet sont largement complices de la démolition du service public postal.

Maintenir un bureau de poste : oui, mais pour les stations huppées

Il y en a qui sont complices par omission : cinq des huit élus étaient absents, laissant ainsi les mains libres à la direction de La Poste. Les trois restants n’ont pas été plus vaillants et se sont contentés de prêcher pour leur paroisse. Marie-Claire Terrier, maire de Clelles et élue régionale sur la liste de Laurent Wauquiez (LR), est seulement intervenue pour « regretter les fermetures inopinées sur sa commune au bénéfice de Mens ». Daniel Michoud (maire PS des Avenières et soutien LREM) a « fait part du mécontentement de son conseil municipal au sujet des horaires d’été ». Le préfet de l’Isère a lui un combat encore plus important : Lionel Beffre « fait remarquer qu’il faut être vigilant sur la commune d’Huez ».

Les bleds paumés du Nord-Isère, les quartiers grenoblois ? Pas grave : ce qui compte c’est la présence postale dans les stations de ski huppées : Huez est un village de 1300 habitants, mais son bureau de poste est encore ouvert 20 heures par semaine, contrairement à beaucoup des villages de cette taille. Francis Gimbert, président de cette CDPPT et président de la communauté de communes du Grésivaudan (PS) va d’ailleurs dans le même sens : il souhaite « qu’une réflexion soit menée sur ce type de stations ». Ce serait quand même vraiment dommage que les riches touristes n’aient pas un bureau postal à portée de main.

Fermetures en cascade

Coté Poste, Anne-Marie Vassallo est venue accompagnée de trois cadres supérieurs de La Poste, contrairement à ce qui est prévu par le décret. Remarquons que la direction régionale ne semble pas en manque de personnel, contrairement aux bureaux de poste. Ils en ont profité pour faire ce qu’ils font de mieux : une séance vidéo publicitaire pour présenter les produits que La Poste vend aux collectivités. Tablettes tactiles pour les personnes âgées, offre canicule et grand froid, offre vigie urbaine et Géoptis, audit de voirie avec une caméra collée sur la Kangoo du facteur. Le préfet est « étonné par la qualité de ces services » et Daniel Michoud se dit ravi de l’offre canicule qu’il trouve « simple et efficace ». Sachez que Daniel Michoud est aussi cadre supérieur retraité de La Poste, ce qui en fait un excellent commercial. La Poste remercie les élus, la réunion est finie.

Pas un mot sur les bureaux de campagne en sursis, rien sur les bureaux de Grenoble, aucun débat réel sur les plus de 2,6 millions d’euros d’argent public. En 2018, en plus des nombreuses réductions d’horaires, sept bureaux ont déjà fermé en Isère : ceux de Claix, Jarcieu, Seyssins, Tignieu Jameyzieu, Vaulx-Milieu, ainsi que deux bureaux de Grenoble, Championnet et Grand Place. Le bureau de Championnet fermé début juin a été remplacé en septembre par un « point relais » dans une enseigne Carrefour qui recevra des commissions sur les opérations postales mais aussi 3804 euros par an prélevés sur le fond de péréquation. Quant aux centaines de clients qui fréquentaient chaque jour le bureau de Grand’Place ils se heurtent à une affiche : « La Poste de Grand’Place change d’adresse. Retrouvez nos services à Grenoble Lionel Terray ».

Le problème c’est que le bureau de Grenoble Terray situé entre le Village olympique et la Villeneuve débordait déjà. Le manque de personnel et d’espace font monter la tension alors les « incivilités » ont encore explosé cet été (voir le premier épisode du feuilleton dans Le Postillon n°46). Pour apaiser la situation, La Poste pourra compter sur des médiateurs qui expliqueront au public comment patienter plus longtemps sans s’énerver. Et ça tombe plutôt bien pour La Poste qui ne payera même pas leur gilet : les médiateurs sont financés intégralement par le fond de péréquation et l’état.

Publié le 29/10/2018

« Le moteur de la "violence" du cortège de tête, c’est la répression policière »

Mardi 23 octobre, le Sénat a voté une proposition de loi visant à « prévenir et sanctionner les violences lors des manifestations ». Dans le viseur des élus, les "Black blocks". Regards est allé à la rencontre de Marco, un militant révolutionnaire de trente ans qui participe au "cortège de tête".

Entretien extrait du numéro d’été 2018 de Regards. (site regards .fr)

Regards. Le cortège de tête est présenté dans les médias comme un repère de "casseurs" et de "Black blocks" violents. Tu peux nous le présenter ?

Marco. Le "cortège de tête" est apparu à Paris lors du mouvement contre la loi Travail en 2016. Il représente un renouveau et une massification des cortèges "autonomes" dans le mouvement social. Dans les années 90-2000, les autonomes formaient des petits groupes d’anars qui marchaient en fond de manif. Aujourd’hui, ils défilent devant et le phénomène dépasse largement les anars. Il faut bien comprendre que le moteur de ce que les médias appellent "violence" du cortège de tête, c’est la répression policière. Celles de 2016 contre un lycéen de Bergson ont constitué une étincelle importante. Depuis son arrivée au pouvoir, Macron a décidé d’écraser les mouvements qui se dressent face à lui, que ce soit dans les facs occupées ou les ZAD, d’intimider les gens, de les gazer pour les dissuader de résister. Le cortège de tête attire ceux qui se révoltent contre cette gestion sécuritaire du mouvement social, qui refusent de se soumettre et de co-organiser la manif avec la préfecture.

 Quel rapport avec les "Black blocks" ?

Dans ce cortège de tête, la partie la plus exposée à la police va s’équiper, et c’est elle qui sera décrite comme faisant partie des Black blocks. Il ne s’agit pas d’un mouvement ou d’une idéologie, mais d’une pratique militante qui consiste à travailler sur des techniques d’anonymisation et de protection – d’où les K-Ways noirs, les masques à gaz et les casques. Dans le cas du 1er Mai 2018, les médias se sont focalisés sur les 2000 Black blocks pour ne pas parler des 15.000 du cortège de tête. Or c’était ça l’événement : la massification inédite du cortège de tête, qui attire tous ceux qui veulent une manif plus offensive que celle des cortèges syndicaux. Même ceux qui ne veulent pas caillasser une vitrine de banque ou des CRS comprennent que c’est un geste politique, et ils aident à préserver l’anonymat de ceux qui le font en faisant masse autour d’eux.

Qui trouve-t-on dans le cortège de tête ?

À Paris, toutes sortes de parcours de lutte y ont débouché. Des étudiants mobilisés, qui auparavant auraient manifesté dans des cortèges de l’Unef, des syndicalistes radicalisés, des lycéens qui gravitaient avant autour du Mili, des participants de Nuit debout, des groupes de quartiers, des personnes nourries par les combats de la ZAD ou par les écrits du Comité invisible, des autonomes, des antifas…

…dont tu fais partie. Tu peux nous parler un peu plus de cette étiquette ?

On a assisté à un renouveau du mouvement antifa en région parisienne et dans certaines villes depuis quelques années, lié au développement de l’extrême droite, mais également en réaction à la radicalisation fascisante de l’État, avec Sarkozy puis Valls. Une génération a grandi durant ces années, qui s’est emparée de cette étiquette et qui se retrouve depuis deux ans dans le cortège de tête… C’est un antifascisme autonome qui, au-delà de la lutte contre l’extrême droite militante, prend également pour cible le racisme d’État, sur les questions des migrants ou des violences policières dans les quartiers populaires. Ces dernières années, on s’est aussi investi sur le terrain de la solidarité internationale, avec la Palestine, par exemple.

 Avec ton polo, tes cheveux courts, tu ne corresponds pas forcément à l’image que l’on peut avoir des antifas…

"Habille-toi bien comporte-toi mal" (rire). Il y a une évolution culturelle et esthétique par rapport au mouvement antifasciste lié à la séquence du punk rock alternatif des années 80, les redskins, les Béruriers noirs, etc. La nouvelle génération est plus influencée par les sous-cultures liées aux tribunes de foot, la culture hip-hop, le graffiti etc. Le 1er Mai, les slogans sur les banderoles ont souvent fait référence à la culture populaire, comme "Mars Attack", "À bas la Hess" (à bas la misère), qui fait référence au snapchateur HoMondieuSalva. Le slogan "La piraterie féministe n’est jamais finie" est un détournement du rappeur Booba, qui a d’ailleurs retweeté le slogan… L’esthétique du mouvement autonome ou antifasciste évolue avec le renouvellement générationnel.

Venons-en à la question de la violence. Quelle place a-t-elle dans le cortège de tête ?

Cibler une banque ou un fast-food est un acte politique, mais ce n’est pas forcément central. En réalité, la majorité des gens ne cassent pas, mais vont se concentrer sur la défense du cortège face à la police, vont chercher à mettre en difficulté le dispositif policier, par exemple en empêchant les nasses ou en sortant du parcours prévu.

Vous y réfléchissez comment ? Vous vous réunissez régulièrement pour discuter du déroulement des manifs ?

Il y a sûrement des dizaines de discussions entre petits groupes, mais aucune ne va pouvoir décider de comment va se passer la manif suivante. Par contre, il y a une intelligence collective du cortège de tête, qui évolue forcément plus lentement que l’intelligence collective d’un groupe de quelques personnes, mais qui a aussi beaucoup plus de potentiel. Et elle n’augmente que par la pratique, par l’expérience collective, en apprenant des échecs et des succès des diverses manifs. Regardons de plus près ce qui s’est passé le 1er Mai avec le concessionnaire brûlé : un premier feu est parti de l’intérieur du bâtiment, des manifestants cagoulés ont vu que c’était dangereux pour les gens qui habitaient au-dessus, ils sont allés chercher un extincteur, ont éteint le feu. D’autres ont sorti les voitures à deux mètres du bâtiment, puis leur ont mis le feu. Ces voitures n’appartenaient d’ailleurs pas à des particuliers, elles sortaient de la vitrine. Peut-être que certains ont pensé au jour où deux personnes sont mortes, en 2010 à Athènes, à cause d’un incendie de banque. C’est un épisode charnière qui a fait beaucoup de mal au mouvement et qui a marqué les esprits, là-bas. C’est ce que j’appelle intelligence collective.

« Prétendre que les Black blocks sont extérieurs au mouvement et ne viennent que pour casser a pour but de dépolitiser la manif émeutière. »

On sait que BFMTV adore passer en boucle les images des "violences" des "casseurs" cagoulés. Mais une partie de la gauche radicale aussi vous accuse de donner une mauvaise image au mouvement social, de vous faire plaisir en brisant des vitrines ou en provoquant la police…

Nous avons d’ailleurs beaucoup apprécié l’article de Guillaume Liégard, sur le site de Regards, qui nous traitait de « lumpenmanifestants en burqa paramilitaire »… Nous serions presque tentés de le revendiquer ! On retient souvent que "lumpenprolétariat" désigne les gens trop déstructurés pour avoir une conscience de classe, mais pour Marx, le terme désigne le résidu de toutes les classes qui n’arrivent pas à se mobiliser au sein des organisations de classe : petits bourgeois déclassés, paysans déracinés, sous-prolétaires, migrants, petits délinquants… Le cortège de tête, c’est aussi ce conglomérat de tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans les cortèges officiels, y compris de nombreux syndicalistes ! Parmi nous, des gens travaillent à la SNCF. Durant une journée de mobilisation, ils vont participer le matin aux débrayages, aux occupations de gare, aux AG puis, l’après-midi, venir manifester dans le cortège de tête. Pour eux, l’aspect le plus intéressant du syndicalisme, c’est tout ce qui relève de l’action et du blocage de l’économie dans l’entreprise, pas de la manifestation syndicale. Prétendre que les Black blocks sont extérieurs au mouvement et ne viennent que pour casser a pour but de dépolitiser la manif émeutière.

Selon François Ruffin, par exemple, qui prône la non-violence, la question a été tranchée à la fin du XIXe siècle quand certains anarchistes ont mené une politique de « propagande par le fait » avec des attentats contre des députés. Une stratégie qui a échoué dès lors que le peuple a rejeté ces méthodes.

La comparaison n’est pas pertinente. Je pense que le cortège de tête a plus à voir avec les manifestations émeutières des 1er Mai des débuts du syndicalisme qu’avec les attentats anarcho-individualistes. Les syndicalistes révolutionnaires de l’époque n’étaient pas contre "la violence" en général, mais contre le principe de l’action violente individuelle plutôt que collective. La CGT était en faveur de l’autonomie ouvrière et de l’action directe, un concept qu’elle a développé pour désigner surtout la grève, les occupations, les sabotages.

Ruffin estime aussi que les violences empêchent le mouvement de s’amplifier…

Face à la répression policière, certains vont effectivement rentrer chez eux, s’occuper de leurs vies, se dire : "C’est pas pour moi". Mais d’autres vont penser : "Ah bon, c’est comme ça ?", et revenir encore plus organisés et plus déterminés la fois suivante. Cela éloigne certaines personnes et en attire d’autres ; délégitime le mouvement pour les uns et le légitime pour les autres, notamment des gens lambda qui voient que cela commence à ressembler à ce qui se passe dans d’autres pays – quand il se passe vraiment quelque chose de significatif, comme pendant les révolutions arabes de 2011. 

Et que répondez-vous à ceux qui disent que les violences donnent une mauvaise image dans les médias ?

De toute façon, aucun mouvement social n’aura droit à un traitement médiatique favorable. S’il n’y a pas de violence, les JT diront : "Le mouvement s’essouffle", même si c’est faux. Quand il y a des affrontements, les médias parlent du conflit, montre qu’il y a une résistance, et cela attire certaines personnes qui ne suivent pas forcement le détail des reformes néolibérales, mais attendent que la tension sociale monte un peu pour participer.

Mais vous savez que vous ne pourrez jamais "gagner" contre les CRS…

Comme dans tous les conflits asymétriques… Les actions visent à se défendre, à mettre en difficulté le dispositif policier, à déborder les forces de l’ordre, à les fatiguer, à les délégitimer. Il y a des victoires collectives ponctuelles.

« Il faut parasiter et saboter son fonctionnement en occupant des bâtiments et des places, en prenant la rue et en bloquant les entreprises et les flux. »

Que voulez-vous obtenir, alors ?

Nous sommes loin des relais politiques. Pour nous, les débouchés du mouvement social, ce n’est pas faire élire le politicien ou le parti de gauche plus ou moins radical qui ferait passer les bonnes mesures. Le but est d’instaurer un rapport de forces dans la société, de redonner confiance à notre camp. Je considère qu’il est plus efficace de taper le système au portefeuille que d’essayer d’atteindre sa tête ou son cœur. Autrement dit, il est plus stratégique de le saboter, de lui faire perdre des sous, de parasiter son fonctionnement avec des grèves, des occupations et des manifestations que d’essayer de convaincre le gouvernement dans le cadre de négociations. En ce sens, le cortège de tête est dans la continuité du mouvement ouvrier et du syndicalisme révolutionnaire. Des précaires, des gens qui ne peuvent pas s’organiser syndicalement sur leur lieu de travail viennent dans le cortège de tête ou dans les occupations pour mener une espèce de syndicalisme urbain : si l’on considère que la métropole capitaliste est comme une usine, il faut parasiter et saboter son fonctionnement en occupant des bâtiments et des places, en prenant la rue et en bloquant les entreprises et les flux. La manif n’est pas que du symbolique et de l’image, elle est aussi du blocage matériel de la ville, une des modalités de la grève sociale, une prise de la rue par des gens en révolte. L’objectif est aussi de délégitimer le pouvoir en place. Macron soigne sa com. Il adore se présenter comme moderne et progressiste. Le mouvement actuel, dans sa diversité, montre au monde entier que les transports sont bloqués, qu’il y a des émeutes en centre-ville, que la présidence de Macron ne se passe pas si bien que ça…

Mais quel est l’objectif final ?

Cela dépend pour qui. Le cortège de tête réunit beaucoup de courants de pensée différents : des communistes, des anarchistes, des insurrectionnalistes, et surtout des personnes qui ne se revendiquent pas d’un schéma idéologique précis, mais sont quand même généralement anticapitalistes et antifascistes. Personnellement, cela m’intéresse peu de discuter des querelles idéologiques du mouvement ouvrier du XIXe siècle ou du XXe siècle. J’assume cet héritage, en bloc, une synthèse de tout ça, mais je préfère parler de pratiques et de stratégies militantes pour aujourd’hui… Je pense que ce que le cortège de tête a en commun, c’est de chercher à faire grossir un contre-pouvoir, plutôt que d’être la "gauche radicale" du pouvoir, comme Tsipras en Grèce. Le pouvoir en France est peu légitime, énormément de gens ne s’identifient pas aux institutions, aux médias et à la police. Pourtant, il manque une réelle force en face. Pour nous, cette contre-société doit se construire au sein même de la société, pas seulement en construisant des communautés autogérées à la campagne, mais aussi dans nos villes et nos quartiers, en se confrontant à l’existant.

Publié le 27/10/2018

Contrôles au faciès : l’impossible procès de l’Etat

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

C’est une réalité à laquelle de très nombreux jeunes, principalement des hommes, sont confrontés quotidiennement : le contrôle d’identité dit "au faciès". Lundi 22 octobre, l’Etat était, de nouveau, face à cette accusation au tribunal correctionnel de Paris.

Beaucoup de monde, de soutiens, de médias était présent pour assister à l’audience d’Ilyas, Mamadou et Zakaria, ces trois jeunes de Seine-Saint-Denis qui ont attaqué la France pour cette pratique qu’ils jugent discriminatoire. Ils avaient 17 et 18 ans au moment des faits.

Le 1er mars 2017, alors qu’ils rentraient d’un voyage scolaire à Bruxelles avec leur classe de Terminale du lycée Louise-Michel (Épinay-sur-Seine), ils sont contrôlés par la police dans la gare du Nord. Leurs camarades de classe, un accompagnateur et leur professeure sont formels : ces contrôles se sont faits à base de tutoiement, de palpations et fouilles des valises devant les badauds qui passaient.

Selon Mediapart, un des policiers aurait même lancé : « On a eu raison de le contrôler, il a un casier judiciaire ». La professeure essayera de s’interposer, rien n’y fait. Le Bondy Blog précise que « le lendemain, l’enseignante tente de déposer plainte contre les policiers au commissariat de Saint-Denis mais la police refuse de prendre sa plainte ».

Le déni de l’Etat

Présent lors de l’audience, le député LFI Eric Coquerel rappelle qu’en début d’année, son groupe avait déposé une proposition de loi "relative à la mise en place d’un récépissé dans le cadre d’un contrôle d’identité". À Regards, il explique qu’au moment de la rédiger, « on savait que c’était discriminatoire, mais on a découvert des statistiques évidentes, que personne ne peut contester ». Pour rappel, en 2017 le Défenseur des droits publiait une enquête sur le contrôle au faciès, démontrant que les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes ont « une probabilité vingt fois plus élevée que les autres d’être contrôlés ».

Eric Coquerel ajoute :

« On a découvert que le contrôle au faciès était inefficace – le taux de contrôles qui débouchent en affaires c’est 4%, majoritairement pour "outrage et rébellion". Et on a découvert que c’était dangereux pour ceux qui les subissent – il y a eu des drames – mais aussi pour les policiers qui sont mis dans un contexte malsain qui ne peut que nuire au rapport qu’ils ont avec la population. »

Comme le souligne Mediapart, les contrôles d’identité "au faciès" ne laissent aucune trace administrative. C’est bien tout le problème. Au point que la préfecture ne retrouvera pas les policiers en cause ici. Pourtant, l’un d’entre eux a rédigé un rapport pour tenter de justifier ce contrôle, osant faire le parallèle avec le « contexte actuel » : « actes terroristes » et « trafic de stupéfiants ».

Les policiers refusent de penser leurs pratiques. Et ils sont tombés, bon gré mal gré, dans un tourbillon vicieux : s’il y a plus de noirs et d’arabes en garde à vue, en prison, ça n’est pas par hasard. Contacté par Regards, Mathieu Rigouste, chercheur en sciences sociales, est formel : « Dans la culture policière, les affaires faciles, c’est les stups et les histoires de papiers. On considère que pour ça, c’est plus rentable d’aller contrôler des jeunes noirs et arabes. Et cela permet de justifier un dispositif de ségrégation socio-raciste. » L’Etat a ainsi évalué les populations immigrées (ou qui semblent l’être) comme des populations "à risque". Slim Ben Achour, l’avocat des trois jeunes, évoque pour sa part un « racisme conscient ou inconscient ».

L’impossible preuve ?

À l’audience, lundi, le procureur Yves Badorc a, sans grande surprise, demandé le rejet des plaintes au nom de la « présomption de légalité » des policiers. En effet, il n’appartient pas à l’accusé d’apporter la preuve de son innocence. Il assène :

« On ne peut pas inviter les autorités publiques à chaque fois à se justifier au cas par cas. »

Et nous nous retrouvons dans une impasse. D’un côté des policiers qui nient leurs propres pratiques, de l’autre des jeunes gens incapables de prouver qu’ils ont été contrôlés, ne serait-ce qu’une seule fois. « Une discrimination qui pollue l’ambiance des quartiers, déplore le député insoumis, qui renvoie l’idée que la République méprise une partie de ses enfants. » D’où les demandes de caméras sur les agents, de récépissés, etc. Des solutions à double-tranchants, selon Mathieu Rigouste :

« Tous les policiers ne s’opposent pas aux caméras ou aux récépissés. Le modèle est déjà développé, notamment aux Etats-Unis, et on a des retours sur l’utilisation : des caméras qu’on allume et éteint quand on veut, des vidéos compromettantes pour la police qui disparaissent, etc. Le récépissé, lui, peut être utilisé contre un jeune qui aurait été beaucoup contrôlé sur le thème "c’est bien que vous avez quelque chose à vous reprocher". La police adapte ses pratiques de contrôle et sa violence en fonction du statut social, des formes d’organisation et des résistances qu’on lui oppose. »

À quand l’Etat de droit ?

Une impasse qui met le feu aux poudres dans une relation déjà extrêmement tendue entre jeunes et policiers. Si la plupart de ces contrôles ne débouchent sur rien, certains finissent au poste pour "outrage et rébellion", la formule consacrée lorsqu’un "contrôlé" exprime son mécontentement d’être contrôlé pour rien. Quand ça ne dégénère pas comme ce fut le cas pour la mort d’Adama Traoré en 2016 ou celles de Zyed et Bouna en 2005, entre autres.

Et Slim Ben Achour de conclure sa plaidoirie ainsi :

« Ce sont des jeunes qui sont venus me voir, car ils voulaient changer le monde en appliquant simplement le droit. »

Le verdict est attendu pour le 17 décembre prochain. D’ici là, « le contrôle au faciès sera un des sujets des "rencontres nationales des quartiers populaires", qu’on organise le 18 novembre, à Epinay », nous raconte Eric Coquerel, ajoutant : « C’est une bataille qu’il faut continuer à mener ».

Publié le 26/10/2018

Eduqués, formés et… discriminés: les injustices au travail des Français d’origine maghrébine

 Par Nesrine Slaoui (Bondy Blog pour Mediapart. Site mediapart.fr))

Malgré les efforts, le travail et les beaux discours, les discriminations à l’embauche des jeunes diplômés d’origine maghrébine persistent. Pour y remédier, chacun a sa méthode : accepter un poste en dessous de ses compétences ou créer sa propre entreprise. D’autres encore décident de quitter la France, contraints de devoir se réaliser en dehors des frontières.

« Fais des études et tu t’en sortiras. » Comme nombre d’enfants issus de l’immigration, Youcef*, 30 ans aujourd’hui, a entendu ses parents répéter inlassablement cette phrase. À leurs yeux, comme pour beaucoup de familles pauvres et immigrées, l’école est le seul moyen de s’en sortir, d’éviter la précarité et de s’élever socialement.

Même s’ils y sont encore largement minoritaires, les jeunes Français d’origine étrangère sont de plus en plus nombreux à fréquenter les amphithéâtres de l’enseignement supérieur et des grandes écoles : la garantie d’un emploi à la hauteur de leurs compétences une fois le diplôme obtenu, à en croire le discours méritocratique républicain. Pourtant, six ans après avoir fini ses études dans une école de commerce, Youcef est encore vendeur à mi-temps chez Ikea…

Un stand Pôle emploi au Forum de l'Alternance à Paris, en 2015. © Reuters

Malgré les efforts, le travail et les beaux discours, les discriminations, elles, persistent. Selon les conclusions d’une enquête publiée en décembre 2016 par le ministère du travail, réalisée entre avril et juillet 2016, les recruteurs ont tendance à privilégier les noms à consonance « hexagonale » au détriment de ceux à consonance maghrébine, et ce quel que soit le niveau de diplôme. Pour cette étude, deux chercheurs de l’équipe d’ISM Corum, un cabinet expert en testings, ont envoyé des faux C.V. à quarante entreprises françaises de plus de 1 000 salariés chacune.

Leur méthode ? L’équipe a créé deux profils quasi identiques : mêmes parcours scolaires, nationalité française, mêmes expériences professionnelles, à une seule différence, les noms des candidats. Un profil avait ainsi un patronyme à consonance maghrébine, l’autre « hexagonale ». Au total, ce sont environ 1 500 tests qui ont ainsi été menés.

Le résultat est implacable : 47 % des profils jugés de type « hexagonal » ont décroché un entretien contre 36 % des enfants d’immigrés maghrébins, soit un écart de 11 points. La discrimination est encore plus forte dans 12 des 40 entreprises testées, avec un écart de 35 points… Une situation que Zoubeir Ben Terdeyet a bien connue. Lors de ses études, ce Français d’origine tunisienne, aujourd’hui directeur de vente de Splunk, une multinationale américaine spécialisée dans le traitement de données, cherchait un stage pour valider son master : « J’ai envoyé ma candidature à un cabinet d’experts-comptables. Ils m’ont répondu qu’il n’y avait plus de place. Mais quelques jours plus tard, deux camarades ont postulé. Elles s’appelaient Marie et Coralie, et elles, ont été prises. »

Des expériences discriminatoires qui sont tout autant de déceptions pour ces jeunes diplômés qui arrivent sur le marché du travail. « On cumule le fait d’être pauvre, arabe et musulman », analyse Zoubeir Ben Terdeyet. Du haut de ses 40 ans, le père de famille se souvient des expériences vécues et énumère les récits de discriminations autour de lui. « Une fois, un ami d’origine maghrébine a postulé pour être manager. Il s’est vu répondre qu’il avait un bon profil mais que ce n’était pas possible car personne dans l’entreprise n’accepterait d’être dirigé par un Arabe. »

La loi, modifiée en 2016, sanctionne pourtant de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende toute entité qui discriminerait au travail. Aujourd’hui, en plus de l’origine ethnique, vingt-deux critères sont considérés comme discriminants, tels que le handicap, l’âge, le sexe, le lieu de résidence… Preuve qu’il ne s’agit pas d’un phénomène à la marge, selon le bilan 2017 du Défenseur des droits, l’origine est le premier critère, en volume, des réclamations auprès de l’institution dans l’emploi privé (21,2 %), le deuxième dans l’emploi public.

Mais il ne faut pas se méprendre : les discriminations sont loin d'être actives et visibles. Un des problèmes qui empêche un certain nombre de personnes d'accéder aux opportunités professionnelles correspondant à leurs compétences réside dans un système qui favorise le recrutement par cooptation. « Il y a un véritable marché caché de l’emploi, insiste Zoubeir Ben Terdeyet. Dans certains métiers, il faut être du sérail pour avoir simplement accès aux annonces. » Un système qui exclut davantage ceux dont le capital social est faible.

C’est pour lutter contre cette opacité que Zoubeir a fondé en 2004 son propre réseau, « Les Dérouilleurs ». Dès sa création, l’association s’est donné pour mission d’aider les jeunes issus de l’immigration à trouver un stage, une formation, un emploi dans leurs métiers de compétences ou tout simplement à développer leur réseau professionnel. « Au début, on avait beaucoup de profils dans l’informatique et la finance. Désormais, le réseau s’est ouvert, jusqu’aux avocats par exemple ! »

Les Dérouilleurs, qui comptent aujourd’hui plus de 4 000 membres, ont grandi grâce aux 52 soirées organisées à Paris et la dizaine à l’étranger, comme à Londres, Dubaï ou encore Genève. En quatorze ans d’activités, l’association a permis à plus de 200 personnes de trouver un emploi, selon le décompte de son fondateur. Mais le travail est loin d’être accompli, en témoignent les chiffres et les études qui montrent que les discriminations persistent : les Dérouilleurs doivent reprendre leurs soirées à partir de janvier 2019.

C’est ce manque de réseau que subit Youcef. Le trentenaire a grandi avec ses frères et sœurs à Franconville, élevé par une mère au foyer et un père commerçant sur les marchés. Après un DUT en gestion d’entreprise, il décide d’intégrer une école de commerce, l’ESGCI Paris. C’est son job de vendeur à Ikea le week-end qui lui a permis de financer ses études. Ce poste, il l’occupe toujours aujourd’hui, six ans après son master.

Comme Zubeir, Youcef a eu toutes les peines du monde à trouver un stage nécessaire à la validation de son diplôme. « Trois semaines avant la deadline, un de mes professeurs m’a proposé d’intégrer sa start-up pour créer une application mobile. Il m’a fait passer un entretien dans un kebab ! » L’enseignant lui promet qu’après les six mois de stage, il sera embauché en CDI : « Mais l’application n’a pas été finie à temps. Il voulait me prolonger comme stagiaire et j’ai refusé. »

Youcef s’est alors retrouvé sans travail. Pour gagner sa vie, il a accepté un CDD de trois mois à temps plein chez Ikea qu’il a ensuite prolongé pour six mois : « À un moment, j’ai arrêté de chercher un autre job. Je ne savais pas où postuler, à quelles annonces. » Finalement, il y a un an, c’est une école qui l’a contacté pour une formation de chef de projet digital. Depuis, il développe une plateforme qui permettra aux entreprises de créer leur propre site internet. « Mais je suis seulement en CDD et payé avec un salaire d’alternant, ce qui m’oblige à garder mon poste chez Ikea. »

Créer son entreprise ou partir à l’étranger pour échapper aux discriminations

Comme Zubeir et Youcef, de nombreux descendants de l’immigration trouvent moins facilement un emploi que leurs confrères sans origine étrangère. Selon l’Insee, ce sont les personnes originaires du Maghreb qui en souffrent le plus. Une enquête menée en 2017 démontre même que, d’une génération à l’autre, la discrimination ne s’est pas réduite.

« Ils rencontrent des difficultés voisines de celles de leurs parents en termes d’accès à un emploi ou pour en obtenir un qui soit stable ou en adéquation avec leur qualification », observe l’institut. Les descendants du Maghreb sont aussi plus exposés au chômage : « Leur taux d’emploi est inférieur à ceux sans ascendance migratoire. L’écart est de 23 points dans les dix années qui suivent les études », note l’Insee. « Vu que je n'arrivais pas à trouver de jobs même quand j'envoyais des candidatures tous les jours, ma mère me disait de raser ma barbe. Je ne l'ai pas fait, indique Youcef. Je n'arrivais pas à accepter l'idée que j'étais discriminé pour mes origines ethniques après autant d'années d'études. »

Un phénomène d’exclusion qui n’épargne pas les femmes. Même si Siham Hadjam a trouvé un poste dans une grande entreprise de télécommunication juste après ses études de communication à l’Inseec, elle a subi des remarques qu’elle n’oublie pas : « Un jour, on m'a demandé de quelle origine j’étais. Quand j’ai dit algérienne, j’ai eu comme réponse : “Tu as de la chance, ça ne se voit pas.” » C’est dans cette même entreprise, où elle est en charge des sujets responsabilité sociale et environnementale, que la jeune femme se rend compte de la sous-représentation des gens qui lui ressemblent : « Je voyais bien qu’aux postes de direction jusqu’aux vendeurs en boutique, il n’y avait pas beaucoup de personnes issues de l’immigration. »

La jeune cadre a fini par quitter son job pour se lancer dans l’entreprenariat. « Jusqu'à mes 26 ans, j’étais persuadée que quand on veut on peut. Puis, avec le temps et les expériences, je me suis rendu compte que parfois, c'est les autres qui ne veulent pas de vous. » En 2016, elle fonde Cyconia, un cabinet de conseil spécialisé dans les ressources humaines et le bien-être au travail. « Je voulais créer un espace pour me sentir moi-même, à l’aise avec ma double culture », explique-t-elle. Depuis un an, elle embauche une quinzaine de personnes : « Je reçois des C.V. de grande qualité de gens issus de l’immigration avec de l’expérience, en plus d’avoir mené des études dans de grandes écoles de commerce. En entretien, quand je leur demande pourquoi ils veulent travailler chez moi, souvent ils me répondent :“Vous êtes la seule à m’avoir répondu” ! Les embaucher, c’est aussi s’attaquer au syndrome de l’imposteur. Il y a tout un travail de déconstruction à réaliser. Certains pensent que je les ai recrutés parce qu’ils sont arabes alors que je les ai choisis pour leurs compétences. »

Face aux discriminations, chacun a sa méthode : créer un réseau d’entraide comme Zubeir ou sa propre entreprise comme Siham. D’autres encore décident de quitter la France, contraints de devoir se réaliser en dehors des frontières. C’est le choix d’Amir*, ingénieur de 30 ans, diplômé en 2013 d’un master en ingénierie des matériaux à Lyon. « Je n’arrivais pas à réaliser mon objectif professionnel en France. De plus, j’ai senti une atmosphère nauséabonde depuis le début des attentats. » En 2016, le jeune homme rend son appartement, achète un grand sac à dos, un billet aller pour l’Asie et voyage de pays en pays. « Un jour, j’étais derrière mon ordinateur à Osaka, au Japon. J’ai vu passer une offre de travail : un laboratoire allemand cherchait un assistant de recherche. Dans la journée, j’ai envoyé une candidature. J’ai pris le poste moins de deux mois plus tard. »

Amir se rappelle ses échecs en France, toutes les candidatures envoyées en vain. Il a bien tenté de pousser encore ses études, rêvant de poursuivre en thèse, mais le financement a été suspendu au dernier moment. Il s’est porté candidat pour quelques remplacements dans des laboratoires publics et privés mais les places sont chères, bien en deçà du nombre élevé de candidats. Sans autre choix, Amir a dû finalement se rabattre sur des petits jobs, des emplois alimentaires : « J’ai donné des cours à des enfants, j’ai fait des inventaires, j’ai même travaillé comme veilleur de nuit dans des résidences pour personnes âgées », tout en essayant de trouver un poste d’ingénieur, sans succès.

Désormais, c’est de l’autre côté du Rhin qu’il est heureux et s’épanouit professionnellement : « À l’étranger, je suis considéré comme Français. J’ai plusieurs fois essayé d’expliquer à mes voisins que j’étais aussi algérien de par mes origines mais ils ne savent pas où situer ce pays sur une carte ! Pour eux, je suis français, point. »

Publié le 25/10/2018

Social et santé face à l’épidémie marchande

De quoi le management est-il le nom ?

paru dans lundimatin#162,  (site lundi.am)

 

Dans ce texte, Sandra Leberthe, psychologue en addictologie et Jonathan Louli, sociologue, anthropologue et travailleur social, examinent le rapport entre soin, marchandisation et management.

« Une voix dans mon crâne s’égosille. Casser la culture du secret. Faire du bruit. Taper des mains sur la table et des pieds dans les portes. Briser la spirale du déni et de la culpabilité. RÉSISTER. »

Marin LEDUN, Carole Matthieu, les visages écrasés

« En multipliant la violence par l’entremise du marché, l’économie bourgeoise a tellement multiplié ses objets et ses forces que les bourgeois, comme les rois, ne parviennent plus à les gérer : la gestion a besoin de tout le monde »

Théodor ADORNO, Max HORKHEIMER, 1947, La dialectique de la raison

La fonction des secteurs de la santé et du travail social peut être ambiguë. Spécifiquement en ce qui concerne leur apport à l’émancipation individuelle et collective de personnes ou de groupes éloignés des sommets de la pyramide sociale. Une variété de dynamiques traverse ces champs professionnels et les rattache à la « totalité », c’est-à-dire à la société, à laquelle ils appartiennent [1]. Le propre de notre « totalité » actuelle étant d’être dominée par les logiques marchandes et capitalistes, le social et la santé sont de plus en plus traversés par de nouvelles dynamiques du capitalisme, de la marchandisation de l’État et des services publics.

Pour comprendre ces évolutions, il faut parvenir à en analyser les différents rouages. Ils vont des politiques publiques et réglementations jusqu’aux postures et interactions des différents acteurs, sans oublier tous les champs et domaines voisins qui ont une influence sur le social et la santé (la sécurité, l’économie, la culture…). Les nouvelles logiques managériales qui se développent dans ces deux secteurs sont à nos yeux l’un des rouages qui contribuent le plus aux oppressions des travailleuses, des travailleurs et des personnes bénéficiant de ce travail.

Nous avons tous deux observé ces phénomènes à travers différentes expériences professionnelles dans le travail social au sens large : de l’animation et du handicap à l’insertion par le logement, l’addictologie ou la prévention spécialisée, en passant par la formation, la recherche et les activités militantes. Ces expériences nous ont fourni l’occasion de recueillir différentes observations et échanges avec des acteurs, qui ont alimenté le travail d’analyse restitué dans les pages qui suivent. Nous ne prétendons pas à une vérité scientifique et académique, mais cherchons avant tout à partager une réflexion tirée de nos expériences, de nos observations, de témoignages recueillis, dans l’espoir d’aider à penser, à résister, d’autres personnes qui partageraient des expériences ou réflexions similaires.

Ce que nous appellerons les logiques managériales sont un ensemble de façons de penser, de faire, d’organiser le travail, tirées du système idéologique du management marchand, considéré comme un bras armé des logiques capitalistes. Jusque dans le dernier quart du XXe siècle, le management se présentait comme la « science de la gestion » du monde de l’entreprise. Avec pour unique fonction de défendre les intérêts et la pérennité de l’entreprise – donc de ceux qui y détiennent le pouvoir. Ce système de pensée, ou idéologie, s’est étendu en s’adaptant aux évolutions sociales et politiques de notre société, caractérisée par un développement des logiques marchandes. Ainsi, le management déborde du monde de l’entreprise, au fil des nouveaux marchés conquis, et s’immisce dans les domaines de la santé, du travail social, de la culture, de l’enseignement, de l’économie sociale et solidaire, des services publics au sens large…

En observant des tendances en cours dans les secteurs de la santé et du travail social, nous souhaitons montrer l’implication des logiques managériales marchandes dans la détérioration du sens et des conditions de travail subie par les acteurs de ces secteurs. Par-là, nous souhaitons montrer que ces évolutions dans l’organisation du travail ont des effets délétères sur des sphères professionnelles longtemps considérées comme totalement extérieures aux logiques marchandes et productivistes ; que, par conséquent, les personnes pouvant bénéficier de ces services (sociaux, sanitaires, éducatifs, etc.), subissent elles aussi les conséquences des réaménagements marchands. Cette invasion par les logiques managériales marchandes se présente comme un des assauts les plus révélateurs du capitalisme contre l’intérêt général.

Pour étayer ces analyses nous évoquerons dans un premier temps l’apparition et l’évolution de ce système idéologique managérial. On verra que d’après les idéologies dominantes, les « valeurs » de l’entreprise, ou plutôt ses injonctions à l’efficacité, à la performance et à la rentabilité, doivent se généraliser car elles seraient les plus rationnelles pour gérer une société. L’État gagnerait à fonctionner comme une entreprise, l’individu lui-même est incité à être « acteur » ou auto-entrepreneur de sa vie privée et professionnelle. Nous présenterons ensuite les principaux impacts de ces nouvelles façons de penser et de faire le travail que nous avons repérés dans les secteurs du social et de la santé.

Le mot « management  » vient de l’anglais « to manage » et désigne « celui qui s’occupe de quelque chose. », « qui conduit ». « To manage » au XVIe siècle est employé en anglais dans le domaine de l’équitation, et signifie « entrainer, dresser un cheval ». Ce mot en vient à évoquer le responsable d’une entreprise ou d’une institution, surtout dans le domaine des arts et du spectacle, au XIXe siècle, en Angleterre puis en France [2].

Rapidement, dans le monde anglo-saxon, avec le système de production fordiste, « manager » renvoie aux « cols blancs » qui pensent le découpage des tâches à effectuer par les travailleurs manuels ou subalternes. Les « managers » sont responsables de l’augmentation de la productivité, et contribuent à l’entrée dans des sociétés de consommation et de production de masse. Après la Seconde guerre mondiale, les Etats-Unis exportent leur savoir-faire managérial pour aider les économies européennes à se redresser. À une époque où il faut remettre sur pieds toute la production de biens de consommation courante et de logements notamment, le management montre toute son efficacité à organiser une production standardisée et industrielle. Les managers perfectionnent leurs méthodes et les organisent en une discipline à l’allure scientifique [3]. Pourtant le management marchand montre rapidement ses limites, notamment en termes de souffrance au travail, spécifiquement dans les secteurs industriels par lesquels il est arrivé.

Les sociologues P. Dardot et C. Laval remarquent en effet que si différents courants se succèdent dans le management de l’entreprise, tous visent à participer aux évolutions du capitalisme [4]. Les deux auteurs décrivent plus spécifiquement l’évolution du management au tournant des années 1970, dans une société française où l’État cesse peu à peu d’être « Providence », c’est-à-dire garant de droits sociaux sous la pression des nombreux travailleuses et travailleurs qui les défendent. Au contraire, lui-même conquis par l’idéologie néolibérale qui l’envisage comme une entreprise, l’État raisonne de plus en plus en fonction d’un calcul coûts / avantages, et gère les risques qu’il encourt.

Cet État néolibéral favorise le développement d’une logique managériale qui revêt les aspects d’une « science totale », comme en rêvait Von Mises, l’un des grands-pères du néolibéralisme. Ce courant de pensée dominant ne cherche donc pas exactement un recul de l’État, mais un État régi par les règles de l’efficacité, de la rentabilité, de la concurrence et de la sécurité, à l’image d’une entreprise privée. Pour les deux sociologues l’individu est enjoint à travailler pour l’entreprise comme si c’était pour lui-même. Cette dernière est donnée comme le lieu de toutes les innovations, comme un espace de compétition, d’adaptation aux constantes exigences du marché. Ce qui prime, c’est la recherche de la performance, de l’excellence, du « zéro défaut ». Le sujet est sollicité pour se conformer à cette image, intégrer les contraintes qui l’accompagnent, par un constant travail sur soi, il doit « s’investir dans son travail », « se motiver », « se dépasser ».

Mais la prosternation devant les logiques marchandes, conçues comme l’horizon le plus sûr, implique de sacrifier toute une partie du travail humain. La gestion marchande doit en effet exclure au maximum l’imprévu, le singulier, l’incommensurable, l’indicible, au profit de normes, réglementations et procédures, visant à augmenter la productivité et la rentabilité, autant que la maîtrise du processus de travail. En conséquence, estime A. Reverchon [5], les salariés agissent au quotidien dans un cadre qui n’est pas pensé par eux-mêmes (ni véritablement pour eux-mêmes). Ce qui paraît naturel au travail résulte en fait de plus en plus d’une accumulation d’idées et de concepts élaborés par des managers, des technocrates et experts en sciences de la gestion, de l’entreprise, de la finance : de ce qu’est devenu le travail en contexte capitaliste. L’écart se creuse entre le « travail prescrit » par le mangement et le « travail réel » vécu par les travailleurs [6].

Pour C. Dejours, le « travail prescrit » correspond à l’ensemble des procédures dictées par les managers et inspirées par les experts. Il revêt l’apparence d’une rationalité, d’une logique supérieure qui s’impose aux travailleuses et aux travailleurs. Le « travail réel » se compose des situations de travail ordinaires et quotidiennes, parsemées d’évènements inattendus, de pannes et autres incidents. Travailler, selon le psychologue, serait donc « combler l’écart entre le prescrit et l’effectif : le réel se fait connaître au sujet par sa résistance aux procédures, aux savoir-faire » (p. 38).

Le travail humain est soumis à une rationalisation croissante, c’est-à-dire une façon de le penser, de l’organiser, de l’évaluer, puis de le faire. Cette rationalisation, cette transformation, échappe de plus en plus aux désirs, volontés et revendications des travailleurs : les hiérarchies se passent généralement de leur avis. En conséquence, l’écart se creuse entre, d’une part, la pensée managériale construite autour de méthodes imposées de façon non-démocratique, et, d’autre part, le travail vécu par les salariés, indéfectiblement lié à l’affect et à l’imprévu, porteur d’invention et de créativité. L’évaluation managériale ou gestionnaire du travail, les « démarches qualité », ne tiennent pas compte de ce qui relève finalement de la dimension « humaine » (qui devient une simple « ressource »), de même que les références aux savoir-faire et travail concret sont largement gommés, et l’art du métier passe après l’art de la guerre économique.

Celui qui veut vraiment comprendre et évaluer un travail doit tenir compte de cet écart entre travail prescrit et travail réel, et s’intéresser à la construction de ce que Dejours appelle les « règles de l’art » par les travailleurs et aux sens et enjeux que ces derniers confèrent à leurs activités. Cela nécessite de reconnaitre la capacité de création et d’invention des travailleurs subalternes, pour dépasser les problèmes rencontrés dans les situations réelles et quotidiennes de travail. Nous en sommes très loin actuellement : les références au concret et au réel des métiers sont remises en cause dans les normes et procédures conçues par la pensée managériale, dans la plupart des domaines professionnels où celle-ci a pris le pouvoir dans l’organisation du travail. Les situations des secteurs du social et de la santé sont à ce titre intéressantes à observer pour différentes raisons. On peut en effet y voir les logiques marchandes dans une forme naissante (mais bien engagée) et hybride.

Le management du social et de la santé

La logique marchande est jugée par les détenteurs de pouvoirs économiques et politiques comme la plus pertinente pour gérer la société tout en leur permettant de maintenir leurs positions dominantes. À ce titre, elle est introduite dans un nombre croissant de champs sociaux et professionnels qui lui échappaient jusqu’ici. Après les transports, l’énergie et la protection sociale, après les communications et la sécurité, c’est la santé et le travail social au sens large, qui sont offerts en pâture à la privatisation, aux entrepreneurs et aux financiers. La loi, procédant à la façon d’une hache, ouvre les secteurs de la solidarité et du soin à la concurrence  : triste paradoxe. Les marchés gagnent du terrain, et de nouveaux aspects de la vie humaine tendent à devenir des marchandises sous le règne du capitalisme. Pour le social et la santé, la « chalandisation » [7] s’accentue, comme dit le sociologue Michel Chauvière.

À partir de la période de reconstruction du pays après la Seconde guerre mondiale, s’est développé un « État-Providence » qui concevait notamment le travail social et la santé comme des interventions de la société sur ses propres dysfonctionnements. Au prix d’une mise en œuvre autoritaire et bureaucratique (en un mot : technocratique), l’État déployait sa générosité, et gérait ces secteurs selon des logiques de solidarité sociale, donc des logiques d’inconditionnalité et de gratuité. Ce qui témoigne désormais de l’infection, par les logiques marchandes et concurrentielles, du social et de la santé, ce n’est pas seulement les diminutions budgétaires qui les frappent. C’est également et surtout l’introduction de dispositifs managériaux et entrepreneuriaux qui deviennent les outils privilégiés et les symptômes de cette infection capitaliste. Se faisant, l’État réoriente les buts et fonctions du social et de la santé, engendrant de fait, un recul de la solidarité. Les intérêts marchands se confondent chaque jour un peu plus avec les intérêts de l’État, et nos secteurs professionnels sont à leur entière merci.

En effet, tant que l’État est leur principal financeur, le travail social et la santé procurent des bénéfices en termes d’image. La population rechigne moins à payer l’impôt, à voter et à respecter la loi et les représentants de l’État, car ce dernier a l’air de défendre l’intérêt général. Dès que les bénéfices politiques sont insuffisants ou que leurs coûts sont trop élevés, la défense des intérêts de l’État se traduit par des réductions budgétaires souvent destructrices, et par la quête de bénéfices économiques et matériels. Baisser les budgets du social et de la santé, c’est faire du profit à investir ailleurs pour l’État. Le travail social et la santé pouvaient jusqu’ici être vus comme des conquêtes populaires et sociales ; elles étaient financées et dirigées par l’État, mais en usant du prétexte de la « crise économique », celui-ci impose une quête de rentabilité politique et financière. Dès lors, on retrouve dans ces champs professionnels une logique entrepreneuriale de quête de profits, notamment à travers l’injonction à la maîtrise des coûts, qui est au final aussi courante en entreprise marchande que dans le travail social et la santé, sous la forme des réductions budgétaires.

Depuis les Contrats Pluriannuels d’Objectifs et de Moyens (CPOM) ou les « appels à projet » que l’État signe directement avec les « opérateurs » (c’est-à-dire les associations et services de terrain), en passant par la diversité des réglementations et modes de pression des appareils d’État, les schémas départementaux, projets de territoire, projets d’établissement, chartes et autres gadgets administratifs, jusqu’aux projets de service et « démarches qualité », des objectifs sont fixés aux équipes et aux salariés, ainsi que les méthodes gestionnaires d’évaluation du travail qui portent majoritairement sur ces mêmes objectifs imposés d’en haut. Les salariés subissent une forme de contrôle de leur travail, qui s’exerce également par la pression budgétaire et le travail en « flux tendu », comme on dit à l’usine, ou « dans l’urgence », comme on dit dans le social et la santé. Plus fondamentalement, les critères utilisés par les « tarificateurs » et leurs experts pour lire l’action de terrain sont de plus en plus simples et limités, parfois statistiques et comptables seulement. Les objectifs fixés et les méthodes imposées pour évaluer l’activité sont en décalage avec le sens et la réalité du travail quotidien. Les professionnels de terrain qui veulent prendre du recul sur le travail, en rendre compte, en façonner le sens, sont finalement « bâillonnés » [8] par les indicateurs gestionnaires et les multiples pressions économiques et institutionnelles.

Le travail consiste globalement à respecter les directives hiérarchiques, les critères et règlementations promulgués par les différents services et strates de l’État. Il n’est pas nécessaire que ces réglementations et évaluations aient le moindre rapport avec une réalité de terrain, il faut simplement respecter les normes et alimenter les indicateurs de manière rationnelle. Alors, pour ne pas devenir des « imposteurs » [9] sidérés par les cyclones de normes opérationnelles qui balaient le sens du travail, beaucoup de collègues du social et de la santé doivent apprendre à mener continuellement de front deux métiers : d’un côté, travailler en respectant toutes les réglementations et prescriptions des appareils d’État tout en rendant compte du travail selon les langages gestionnaires de ces derniers ; d’un autre côté, s’occuper réellement des personnes, familles ou groupes qui sollicitent une aide. D’un côté, travailler pour l’État, de l’autre, pour le bien des congénères. La tension entre ces deux activités produit une souffrance au travail. Mais beaucoup de collègues ne perçoivent pas la distinction entre ces deux travaux : les appareils d’État finançant le social et la santé sont encore vaguement perçus comme une puissance tentant d’agir dans l’intérêt général. Il en découle souvent des confusions et incertitudes sur le sens du travail.

De plus en plus pèse sur les professionnels l’injonction à être avant tout des exécutants des réglementations et des politiques publiques, tandis que les hiérarchies de terrain deviennent des courroies de transmission de celles-ci. Certaines directions prônent donc l’adaptation aux nouvelles normes gestionnaires, ou prêchent une forme de pragmatisme désenchanté et calculateur pour tenter d’assurer la survie de leur établissement. L’adaptation doit se réaliser, quitte à faire taire les « lanceurs d’alerte » ou les militants. L’exercice de beaucoup de managers et équipes de direction est au service de ce réalisme comptable qui asphyxie les valeurs et l’éthique du travail social et la déontologie des personnels soignants.

La gestion entrepreneuriale importée par le néo-management dans le social et la santé peut ainsi générer des retournements du sens et des effets du travail : à l’hôpital et dans le médico-social, elle peut mettre en danger physique et psychique les soignants. Le personnel est sous pression, et doit également affronter la transformation de l’hôpital en structure quasi-entrepreneuriale, avec parfois un sentiment de « travail à la chaîne ». Dans certains hôpitaux, l’administration demande aux aides-soignantes de chronométrer le temps qu’elles passent à effectuer une toilette. Dans le social cette logique peut amener à exclure des dispositifs les bénéficiaires qui n’entrent pas dans les cases. On observe de manière flagrante ce phénomène dans le domaine de l’insertion, qui est le « cheval de Troie » par lequel les politiques libérales se sont introduites dans les secteurs du travail social historiquement les moins concernés par les logiques marchandes [10]. À la Mission Locale ou à Pôle Emploi, les conseillers et conseillères sont indirectement incités à concentrer leurs efforts sur les bénéficiaires dont la situation peut le plus facilement être réglée – ceux qui ont le moins de problèmes – de sorte à pouvoir améliorer les statistiques de réussite. Il en résulte que les personnes qui auraient le plus besoin de ces dispositifs en sont écartées puisqu’elles risquent d’en pourrir les résultats.

Au fur et à mesure que progresse dans le social et la santé, la logique de défense des seuls intérêts de l’État et de la compétitivité économique, les rares réglementations imposées par les luttes sociales pour protéger les salariés et les qualifications professionnelles apparaissent trop rigides, trop coûteuses. Dans la quête de fluidité et de profit des logiques entrepreneuriales, les métiers pensés pour réaliser ces activités sociales, sanitaires, humaines, deviennent bien trop encombrants avec leur éthique, leurs approches artisanales et cliniques, leur quête de sens. Ils deviennent des morceaux d’une culture obsolète.

De nombreux indicateurs suggèrent les conséquences de l’entrée des logiques managériales et entrepreneuriales dans les champs du social et de la santé, comme le suggèrent nos observations :

  • Du côté des salariés, c’est clairement la dégradation des conditions de travail : des arrêts de travail plus nombreux, des arrêts longs avec prolongations, de l’absentéisme, un « turn over » important, des abandons de poste, des avertissements pour « insuffisances professionnelles » parce qu’on ne remplit pas les documents de la démarche qualité, des inaptitudes « pour raisons non professionnelles » (c’est-à-dire la possibilité d’exercer son métier, mais ailleurs que chez l’employeur considéré), des licenciements pour « motif personnel » (quand par exemple la direction reproche à un salarié des « désaccords pédagogiques » trop fréquents et remettant en cause sa place dans l’association), un désenchantement qui pousse à ne plus voir le lieu de travail comme un espace démocratique, comme en témoignent les faibles taux de participation aux élections professionnelles notamment… Ce désenchantement est renforcé par des attitudes autoritaires des managers et équipes de direction, qui peuvent imposer leur vision du travail et lancer aux équipes : « si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à changer de travail ».
     Du côté des directions, la volonté est à l’extension des associations, et certaines qui grossissent beaucoup ne sont plus adaptées au travail sur le lien social et la santé. Les Conseils d’administration de nombreuses associations ou hôpitaux deviennent aussi inaccessibles et muets à l’égard des salariés que les Conseils d’administration des entreprises. De ce fait, la communication y circule mal, les enjeux de hiérarchie et de concurrence brouillent le sens du travail au profit du respect des procédures, et entravent la répartition et le contenu des informations, provoquant parfois des rumeurs et des manipulations. Cette mise en cause des finalités et des conditions des métiers génère une insécurité supplémentaire pour les acteurs. Dans les établissements sous tension se développent des stratégies hiérarchiques de « diviser pour mieux régner », qui renforcent le développement des logiques de concurrence entre salariés.

La direction peut encenser le travail de certains services, et se désintéresser d’autres ou les critiquer ouvertement. Certains salariés ont les faveurs de la direction, ils sont écoutés, c’est auprès d’eux que celle-ci prend ses informations au sujet des échanges entre salariés et de ce qui se passe dans certains services, c’est eux que la direction peut parfois acheter avec des financements de formations (typiquement, de chef de service), ou différents autres arrangements, comme étouffer des scandales en échange d’un soutien : en d’autres temps on appellerait cela des courtisans. Après que l’ancien patron d’une association de prévention spécialisée ait proféré des injures et menaces à caractère sexistes à l’encontre des déléguées du personnel lors d’une réunion, plusieurs de ses courtisans ont reproché aux syndicalistes et à leurs alliés d’avoir alerté des acteurs extérieurs : « le linge sale se lave en famille », nous disait l’un de ces courtisans.Faire du collectif ne va pas de soi, dans le social surtout. La place des délégués du personnel (DP) est particulièrement exposée : des directions font régner un climat de suspicion à leur endroit, en se servant des courtisans et de leurs coteries. Les syndicats et leurs militants peuvent être véritablement diabolisés. Les motivations des DP sont souvent mises sur le compte d’une vindicte personnelle contre la direction. Ils sont accusés de fomenter juste pour « foutre du bordel », ou même parfois de vouloir simplement « faire fermer la boîte ».

Conclusion

La mainmise de l’État et des logiques marchandes génèrent dans les mondes professionnels du social et de la santé une structuration pyramidale et une dépossession des travailleurs et travailleuses de terrain du sens de leur activité tel qu’ils veulent le concevoir. En effet cette structuration pyramidale fait des directions et managers associatifs de simples relais des directives des « tarificateurs », et engendre de fait un autoritarisme managérial et patronal, puisque les salariés sont peu ou pas consultés. La tranquillité et la pérennité de l’activité des directions associatives et des hiérarchies dépendent de leur capacité à appliquer le cadre imaginé par les autorités, qu’il s’agisse du cadre budgétaire ou du cadre normatif : c’est-à-dire que les services étatiques n’attendent pas seulement l’équilibre voire le profit financier, ils attendent également que les « opérateurs » défendent certaines façons de penser et de faire le travail. Les valeurs républicaines et sécuritaires, et la délation et la sanction des déviants et des fraudeurs, l’efficience dans l’utilisation des fonds publics et l’intégrisme comptable qui en découle, la « qualité », le « droit de l’usager », et tout le fanatisme marchand et marketing qui s’ensuit…

Ce système de normes et de pratiques, ce cadre normatif, rend les métiers et cultures professionnelles obsolètes, il suffit d’appliquer les directives et respecter les normes. Les conséquences les plus visibles de ces évolutions parmi les professionnels du social et de la santé sont une augmentation des situations de souffrance et d’usure [11]. Les techniciens du pouvoir tentent alors de plus en plus d’incorporer de l’éthique dans leurs manies managériales : on voit apparaître un « management éthique ». Il est notamment encouragé par les recommandations de l’ancienne Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM), désormais disparue et incorporée dans la Haute Autorité de Santé (HAS). L’éthique affichée dans ces méthodes de management n’est qu’une éthiquette, un label, qui participe à l’uniformisation généralisée.

Face à ces tentatives de récupérations managériales du sens du travail, nous considérons que ce dernier doit être réfléchi, travaillé, par les acteurs de terrain et les observateurs indépendants. « Le travailleur social est à la fois porteur de normes, mais aussi émancipateur », écrit M. Autès [12]. Pour veiller au sens des normes transmises et conserver la dimension émancipatrice du travail social et du soin, on ne peut se contenter d’exécuter des actes standards ou une activité strictement quantifiable. Redonner du sens aux métiers implique une réflexion de fond sur les significations du travail social et du soin et les pratiques favorisant l’émancipation. Nous considérons que ces significations s’enracinent dans des valeurs de solidarité et d’autonomie, et que débattre de ces valeurs revient à avoir un débat politique. Pourtant, les conditions d’une prise de position collective des professionnels sur ces valeurs et sur le sens du travail ne semblent pas encore entièrement réunies. Les dimensions politiques du travail social et du soin sont en effet un vaste sujet… que nous étudierons dans la suite de ce texte.

[1] Lefebvre, Henri, 1955, « La notion de totalité dans les sciences sociales », Cahiers Internationaux de sociologie, Vol. XVIII, p.55-77.

[2] Alain Rey, 2006, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, articles « manager », et « management », p. 1330

[3] Luc Boltanksi, Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999

[4] Pierre Dardot, Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009

[5] Reverchon, A., 2016, « Le management en quête de sens », Le Monde, accessible en ligne : http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/09/08/le-management-en-quete-de-sens_4994586_3232.html

[6] Dejours, C., 2003, L’évaluation du travail à l’épreuve du réel. Critique des fondements de l’évaluation, Paris, INRA.

[7] Chauvière, M., 2011, Trop de gestion tue le social, Paris, La Découverte. Pour une présentation plus synthétique de ce concept, voir Chauvière, M., 2009, « Qu’est-ce que la « chalandisation » ? », Informations sociales, n°152, pp. 128-134, en ligne : https://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2009-2-p-128.htm

[8] Jonathan Louli, « Critique des baillônements », dans Les Cahiers de la PRAF, n°3, janvier 2014, p. 19 – 22, consultable à l’adresse suivante : https://pagesrougesetnoires.wordpress.com/2017/03/25/critique-des-baillonements/

[9] Gori, Roland, 2013, La fabrique des imposteurs, Paris, Éditions Les Liens Qui Libèrent

[10] Autès Michel, 1999, Les paradoxes du travail social, Paris, Dunod, p. 157 et suivantes.

[11] Ravon, Bertrand. « Repenser l’usure professionnelle des travailleurs sociaux », Informations sociales, vol. 152, n° 2, 2009, pp. 60-68.

[12] Autès, Michel, 1996, « Le travail social indéfini » in Revue des politiques sociales et familiales, n°44, p. 1-10.

Publié le 20/10/2018

Droits de l’homme. Quand l’Europe tente de torpiller un traité sur les multinationales

Damien Roustel (site l’humanité.fr)

Deux rapports d’ONG pointent l’obstruction des diplomates de l’UE, au moment où s’ouvre à Genève un nouveau cycle de négociations de l’ONU pour en finir avec l’impunité des grandes entreprises qui violent les droits humains et environnementaux.

Loin, très loin des projecteurs de l’actualité, sur les bords du tranquille lac Léman, une bataille diplomatique insoupçonnée va faire rage toute la semaine pour tenter de favoriser l’adoption d’un traité de l’ONU sur les multinationales. Un texte juridiquement contraignant – et c’est là toute la nouveauté –, qui pourrait de ce fait être considéré comme historique. Genève accueille à partir d’aujourd’hui, et jusqu’au 19 octobre, la quatrième session annuelle du groupe de travail intergouvernemental, du Conseil des droits de l’homme des Nations unies (CDH), chargé d’élaborer ce document visant à réguler les activités des multinationales en matière de droits humains et environnementaux.

Aux diplomates des 47 pays du CDH (un système de rotation est utilisé entre les 193 membres de l’ONU), se sont joints, en Suisse, plus de 100 ONG et mouvements sociaux du monde entier pour en finir avec l’impunité dont jouissent actuellement les sociétés mères et donneuses d’ordres en raison de la complexité de leur structure juridique et de l’absence de mécanismes judiciaires efficaces au plan international.

La tragédie du Rana Plaza a sans doute été celle de trop. L’effondrement, le 24 avril 2013, de cet immeuble pas aux normes de sécurité de la banlieue de Dacca, au Bangladesh, qui abritait les ateliers de confection des sous-traitants de groupes internationaux de l’habillement, fit plus de 1 000 morts et 2 000 blessés sans qu’aucune de ces grandes marques ne soit à ce jour inquiétée. Six mois après, plus de 140 organisations de la société civile formaient l’Alliance pour le traité (Treaty Alliance), pour l’adoption d’un texte contraignant. Et le 26 juin 2014, le CDH de l’ONU adoptait la résolution 26/9 demandant la création d’un groupe de travail sur ce sujet.

Ce n’est pas un hasard si c’est l’Équateur qui a présenté cette résolution. Le pays bataille depuis des décennies (voir page 6) dans les tribunaux contre le pétrolier Chevron, dont la filiale Texaco a pollué une partie de l’Amazonie. Les deux premières sessions de la CDH, en 2015 et en 2016, ont été qualifiées de « très réussies » par l’Alliance pour le traité. Mais celle de 2017 a bien failli être la dernière. En novembre 2017, l’Union européenne souhaitait tout stopper, avant de se rétracter face au tollé suscité.

« Nous comprenons que la résolution 26/9 du CDH ne prévoit que trois sessions du groupe de travail intergouvernemental à composition non limitée », écrivait l’Union européenne. « Selon (cette dernière), la résolution de 2014 ne préciserait que la tenue des trois premières sessions. Estimant qu’elles ont déjà eu lieu, l’UE prétend que le groupe intergouvernemental de négociation n’aurait plus de mandat », dénonçait alors l’association Sherpa. « L’Europe, principal obstacle sur la route d’un traité international contre l’impunité des grandes entreprises ? » s’interrogeait l’Observatoire des multinationales.

Deux rapports d’ONG pointent le rôle négatif de l’UE

Un an après, l’heure n’est plus aux interrogations mais aux certitudes. Deux rapports d’ONG publiés à l’occasion de cette réunion à Genève pointent clairement le rôle négatif joué par l’Union européenne. Rédigé par le CCFD-Terre solidaire, le premier s’intitule : « Une stratégie de diversion ». Ce document recense toutes les manœuvres dilatoires de l’UE pour faire échouer le futur traité.

Ce rapport rappelle que l’ensemble des pays européens siégeant au CDH ont rejeté, avec les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud, la résolution du 26 juin 2014 présentée par l’Équateur. L’UE a ensuite boycotté la session de 2015, puis a assisté de manière passive à celle de 2016, avant de vraiment se mêler aux débats en 2017. Puis l’UE, face aux avancées des discussions, a obtenu de l’Équateur l’organisation de pas moins de cinq réunions informelles entre mai et juillet 2018. À chaque fois, « l’Union européenne n’a eu de cesse de remettre en question le mandat du groupe de travail intergouvernemental et de l’opposer aux principes directeurs des Nations unies ! » s’insurgent les auteurs du document. Adoptés par l’OCDE, ces principes sont des recommandations non contraignantes, que les gouvernements adressent aux entreprises multinationales afin de respecter les droits humains et environnementaux. « L’Union européenne, via son service européen pour l’action extérieure, SEAE, a failli à soutenir ce processus de négociation historique », conclut le CCFD-Terre solidaire.

Le titre du deuxième rapport, réalisé par les Amis de la Terre, l’Observatoire des multinationales, le Cetim et TNI, est encore plus explicite : « Impunité “made in Europe”. Les liaisons dangereuses de l’Union européenne et des lobbies contre un traité contraignant sur les multinationales ». « Dans ces négociations à l’ONU, l’Union européenne dit exactement la même chose – avec les mêmes arguments et parfois les mêmes mots – que les lobbies des multinationales », dénonce Juliette Renaud, des Amis de la Terre France. Après quatre années de vaines obstructions, l’UE demande désormais que les entreprises transnationales soient associées aux négociations. Une nouvelle bataille en perspective.

Damien Roustel

La France, pionnière en europe avec la loi de 2017

La loi no 2017-399 relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordres a été promulguée le 27 mars 2017. Ce texte crée l’obligation, pour les sociétés par actions employant, en leur sein ou dans leurs filiales, au moins 5 000 salariés en France ou au moins 10 000 salariés dans le monde, d’établir un plan de vigilance, de le mettre en œuvre et de le publier. Ce plan doit comporter les mesures de « vigilance raisonnable propres à identifier et à prévenir les atteintes graves envers les droits humains et les libertés fondamentales, la santé et la sécurité des personnes, ainsi que l’environnement ».

Publié le 19/10/2018

« Fondamental », la fondation qui veut sauver la psychiatrie en partenariat avec les labos

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

La psychiatrie traverse une crise profonde. Tandis que les grèves se succèdent dans les hôpitaux, la sortie, mi-septembre, d’un ouvrage coécrit par deux psychiatres et intitulé Psychiatrie : l’état d’urgence, a fait du bruit. À y regarder de plus près, ce dernier pose cependant question. Coédité par l’Institut Montaigne, un think tank d’obédience néolibérale, et par « Fondamental », une fondation de recherche psychiatrique principalement financée par le secteur privé, le livre est un révélateur de tournants majeurs qui sont en cours dans la recherche et dans la pratique psy. Enquête.

De Rouen à Saint-Étienne, en passant par Niort, Nantes ou encore Amiens, l’année dernière également en Sarthe, dans le Cher, en Gironde ou à Rennes, les mouvements de grève s’enchainent dans des hôpitaux psychiatriques, confrontés à un manque de moyens, notamment humains, devenu insupportable (lire sur le sujet notre récent article).

Dans ce contexte, la parution, le 12 septembre, d’un ouvrage intitulé Psychiatrie : l’état d’urgence, a attiré l’attention des médias [1]. Ses auteurs, les psychiatres Marion Leboyer et Pierre-Michel Llorca, ont été reçus à la matinale de France Inter, de France Culture, dans les colonnes du Monde, ou encore de L’Express. Les deux auteurs estiment également que le système psychiatrique français est « à bout de souffle ». « Il y a une une baisse du nombre de lits de prise en charge en psychiatrie avec des créations en face de places en ambulatoire [hors hôpitaux] en nombre bien inférieurs », dit à Basta ! Pierre-Michel Llorca.

Coédité par l’Institut Montaigne, un think tank néolibéral

L’ouvrage Psychiatrie : l’état d’urgence peut pourtant difficilement se présenter comme le porte-parole des personnels en grève dans les hôpitaux psychiatriques à travers la France. Le livre est introduit d’un avant-propos de Nicolas Baverez. Cet économiste est un fervent promoteur du néolibéralisme, chroniqueur au Figaro et au Point. Dans une chronique de juin pour Le Point, l’économiste critiquait par exemple le remboursement des soins de santé. Dans les colonnes du même journal, il défendait l’ouverture à la concurrence du rail. Nicolas Baverez est aussi membre du comité directeur de l’Institut Montaigne, un groupe de réflexion (ou « think tank ») par ailleurs coéditeur de l’ouvrage. Créé en 2000 par Claude Bébéar, fondateur du géant des assurances Axa, l’Institut Montaigne est financé par de très grandes entreprises françaises comme Air France, Bolloré, Carrefour, SFR, Sanofi, Bouygues, Dassault, Orange, Veolia, Vinci, Total, Engie, LVMH, la Banque Lazard ou le Crédit agricole, ainsi que par des entreprises moins connues comme Elsan, le « leader de l’hospitalisation privée en France », dont quelques cliniques psychiatriques privées.

L’Institut Montaigne a proposé, ces dernières années, une réforme du code du travail pour donner « plus de pouvoir à l’entreprise dans la durée du temps de travail, en revenant à la semaine de 39 heures », ou encore une réforme du système de retraite français, visant à supprimer les régimes publics au bénéfice d’un système à points, plutôt que par répartition. Pourquoi une telle institution s’intéresse-t-elle au soin des troubles psychiques ?

Fondamental, une fondation qui cherche les causes des maladies psychiatriques avant tout dans le biologique

Psychiatrie : l’état d’urgence est aussi édité par la fondation Fondamental, une fondation de « coopération scientifique » (alliant fonds publics et fonds privés) créée en 2007 sous l’impulsion du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche d’alors. « Fondation de recherche dédiée à la lutte contre les maladies mentales, la fondation Fondamental allie soins et recherche de pointe pour promouvoir une prise en charge personnalisée et multidisciplinaire des troubles psychiatriques sévères », dit la fondation sur son site. Pour prévenir et soigner les troubles psychiatriques, la fondation regarde du côté de la neurologie, de la biologie, de la génétique, de l’imagerie cérébrale et des prises en charge médicamenteuses. Soit une vision de la maladie mentale centrée sur les causes organiques, biologiques, moins encline à s’intéresser au rôle de la relation entre patients et soignants ni, par exemple, à la psychanalyse.

Pour mener à bien ses travaux, Fondamental a notamment développé un réseau de plus de 40 centres dits « experts », dédiés au diagnostic des troubles bipolaires, de la dépression dite sévère, de la schizophrénie, de l’autisme. Ils sont hébergés par des Centres hospitaliers universitaires (CHU), des hôpitaux publics, à travers toute la France. « Les centres reçoivent des patients envoyés par leur médecin généraliste ou leur psychiatre. Il s’agit souvent de cas complexes, explique Pierre-Michel Llorca, coauteur du livre Psychiatrie : l’état d’urgence et codirecteur de la fondation Fondamental. Les centres établissent une évaluation clinique, également neurocognitive (sur l’attention, le traitement de l’information). Les centres font aussi un bilan somatique. À partir de là, un profil clinique est établi, et une synthèse est envoyée au médecin traitant ou au psychiatre qui a envoyé le patient. »

Si les patients sont d’accord, ils participent aussi aux projets de recherche de la fondation : « S’ils le veulent bien, les patients sont intégrés dans une base de données pour les recherches, par exemple sur la génétique. » Selon Pierre-Michel Llorca, environ 13 000 patients ont été accueillis par les centres de la fondation à travers le pays. « De tels dispositifs de centres experts existent dans de nombreuses disciplines, pour la maladie de Parkinson, pour les maladies génétiques », ajoute-t-il.

Approche économique de la pathologie mentale

C’est tout le sens de la ligne directrice affichée par Fondamental : la maladie mentale est une maladie comme les autres, comme les maladies « physiques ». Dans cette perspective, les recherches de la fondation vont vers la détection des maladies par l’imagerie cérébrale, la recherche sur des gènes ou sur des inflammations qui pourraient être causes ou vecteurs des troubles mentaux. Un programme de recherche sur « autisme et génétique » (financé par la fondation Bettencourt, la famille propriétaire de l’Oréal) se penche par exemple sur l’« identification de nouveaux gènes de vulnérabilité à l’autisme ». La plaquette de présentation du programme de recherche sur les conduites suicidaires assure que « plusieurs gènes liés aux conduites suicidaires ont déjà été identifiés ».

L’approche est loin de faire l’unanimité au sein de la psychiatrie. « L’enjeu, pour les porteurs de cette fondation, est de montrer qu’il y a un déterminant biologique à la schizophrénie, et de ramener toutes les pratiques psy à des pratiques cérébrales, pour faire de la réadaptation des individus, critique par exemple Mathieu Bellahsen, responsable d’un secteur de psychiatrie publique en banlieue parisienne et auteur de l’ouvrage La Santé mentale, vers un bonheur sous contrôle (La Fabrique, 2014). Fondamental veut truster l’ensemble de la psychiatrie française et dire : “Nous sommes les seuls qui arriveront à faire quelque chose, donnez-nous les rênes de la psychiatrie, et nous, nous ferons de la vraie science." Ils envisagent la santé mentale de manière très néolibérale, considérant que la pathologie mentale coûte cher. Leur but est de se placer à la pointe d’une réorganisation gestionnaire, experte et néolibérale des soins et de la société », poursuit le psychiatre.

Dans Psychiatrie : l’état d’urgence, Marion Leboyer et Pierre-Michel Llorca évoquent en effet (page 440) les « coûts indirects » des maladies mentales en termes de productivité perdue : « Souffrir d’une maladie mentale a souvent des répercussions sur l’activité professionnelle et la productivité de la personne malade. Les coûts indirects permettent d’appréhender la valeur de la production perdue du fait du chômage, de l’absence de travail, de l’absence de productivité au travail et de la mortalité prématurée liée aux troubles mentaux », écrivent-ils.

Au sujet des « centres experts » que la fondation a installé dans 43 hôpitaux, le psychiatre Mathieu Bellahsen n’est pas plus positif : « Les centres experts font un bilan sur une semaine, des recommandations aux patients, et ensuite, ces derniers doivent trouver un lieu de soin tous seuls, et ils viennent nous voir. Fondamental a créé ces centres sur le modèle des centres experts qui existent pour d’autres maladies. Pour eux, le modèle diagnostique et thérapeutique des troubles mentaux devrait être le même que celui actuellement promu pour des maladies chroniques comme le cancer, le diabète, l’obésité. Ils disent aux patients : “Vous avez cette maladie mentale, dorénavant vous aurez ce traitement toute votre vie”. »

L’industrie pharmaceutique au premier rang des financeurs

« Chez Fondamental, il ne sont pas du tout indépendants des firmes pharmaceutiques, ajoute Mathieu Bellahsen à sa critique. Qui finance en effet cette fondation et ses recherches ? En partie de l’argent public : près de 500 000 euros en 2016 ; 2,6 millions en 2015 ; plus 570 000 en 2014. Mais surtout de l’argent privé : 2,5 millions (hors legs) en 2014 ; 2,1 millions en 2015 ; 2,7 millions en 2016 [2]. Qui sont ces mécènes ? Des entreprises parmi les plus grosses du CAC 40 ou leurs fondations, comme le fabricant d’armes Dassault, la financière de la famille Pinault, Bouygues, ou la fondation Bettencourt.

Les financeurs privés se trouvent aussi parmi des entreprises du secteur de la santé. Deux groupes de cliniques psychiatriques privées, Clinea – filiale du groupe Orpea, leader des maisons de retraites privées, et mis en cause pour la souffrance au travail qui règne dans certains de ses Ephad – et OC Santé (un groupe de cliniques privées de la région Occitanie), figurent parmi les soutiens. Tout comme des laboratoires pharmaceutiques : les très gros comme Servier, Roche, Sanofi, Lilly (le producteur, entres autres, du Prozac), et d’autres comme Lundbeck, spécialisé dans les médicaments neurologiques et psychiatriques (antidépresseurs, neuroleptiques, traitement de l’alcoolisme), ainsi que les labos AstraZeneca, Janssen, Otsuka Pharmaceutical, et Takeda. « Les fonds privés viennent de mécènes, de toutes sortes de mécènes, défend Pierre-Michel Llorca. Le rôle de la fondation est aussi de récolter des fonds. À partir du moment où nous avons des partenariats avec des laboratoires pharmaceutiques, nous ne sommes pas indépendants d’eux, oui. Mais qu’est ce que cela signifie l’indépendance ? »

La composition de la gouvernance de la fondation peut aussi interroger. Marion Leboyer et Pierre-Michel Llorca, les auteurs de Psychiatrie : l’état d’urgence, sont co-directeurs de la fondation. Jusqu’ici, rien de surprenant. La personne qui siège à la tête du conseil d’administration (CA) l’est un peu plus : il s’agit de David de Rothschild, PDG de la banque d’affaires du même nom. Parmi les membres du CA, entre un représentant des hôpitaux de Paris, des représentants d’universités, de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), on trouve aussi la présidente d’une société de conseil en ressources humaines qui travaille essentiellement pour des laboratoires pharmaceutiques, et le PDG d’un groupe privé de cliniques psychiatriques, Sinoué. Le groupe Sinoué, fondé au début des années 2000, possède aujourd’hui une dizaine d’établissements psychiatriques privés en France et en Angleterre. « Le conseil d’administration reflète l’objet de la fondation, qui est d’associer privé et public, répond Pierre-Michel Llorca. Les fondations de coopération scientifiques allient public et privé, c’est leur principe. »

« Une négation de la psychiatrie et du soin de relation » ?

Recherches centrées sur les causes biologiques des troubles, financement et gouvernance qui associe des grands groupes privés… Autant d’aspects de la fondation qui indignent Philippe Gasser, psychiatre et vice-président de l’Union syndicale de la psychiatrie. « Fondamental est un lobby neuro-scientiste, dangereux pour la psychiatrie, estime-t-il. Et c’est évidemment l’industrie du médicament qui a des intérêts dans cette démarche. La fondation dénonce la misère de la psychiatrie tout en consommant un “pognon de dingue”. Il faut voir ce qui a été consommé comme budget, entre subventions et mécénat, pour les travaux de recherche de cette fondation, qui n’ont abouti à aucun résultat probant et validé. Ils collectent des quantités de données pour étouffer les gens avec la masse, mais c’est une illusion d’objectivité, comme s’ils allaient isoler le gène de la schizophrénie, sans jamais qu’il y ait de vérifications. Dans la maladie mentale, dans les troubles psychiques, différents facteurs interviennent : environnementaux, sociaux, familiaux. Pour nous, ce néo-scientisme est une négation de la psychiatrie et du soin de relation, essentiel dans nos pratiques », accuse-t-il.

« Fondamental veut relancer le recherche en psychiatrie en misant sur le fait que les troubles psychiques seraient des maladies comme les autres. En faisant cela, ils obtiennent des effets "collatéraux" qui peuvent être intéressants, modère Bernard Odier, du syndicat des psychiatres des hôpitaux. Par exemple, en considérant l’autisme comme un trouble du neuro-développement, les parents cessent de se sentir questionnés, et cela renforce l’espoir dans la recherche médicale et médicamenteuse. Même si le traitement peut être au final décevant, comme ce qui s’est passé dans le cas de la démence sénile, de la maladie d’Alzheimer. Mais les personnes qui, avant, se trouvaient dans le bâtiment des séniles gâteux des hôpitaux psy, ont été réintégrées dans la société. Après, l’ombre au tableau, c’est évidemment l’abandon des pratiques relationnelles de soin. »

Un abandon qui fait écho au mouvement de fond qu’a pris la recherche en psychiatrie en France. « Il y a deux modèles de développement possibles pour la science en psychiatrie : le modèle choisi par Fondamental, qui est le courant médical, avec la neuropsychiatrie, les neurosciences, est celui de la spécialisation et de la sur-spécialisation, explique Bernard Odier. Plus vous devenez spécialiste, moins vous avez d’intérêt pour la compréhension globale des problèmes des malades. La deuxième voie du progrès en psychiatrie, c’est la psychopathologie générale, c’est-à-dire quand le psychiatre tente de comprendre l’articulation des points de vues sociaux, biologiques, psychologiques. Les services de recherche en psychiatrie universitaire en France se sont presque tous dirigés, depuis des années, vers le courant médical, hyper-spécialisé. Ce n’est pas négatif en soi, mais cela oblitère l’autre mode de développement des connaissances et du savoir en psychiatrie. La situation a considérablement changé, en une seule génération. »

Une génération pendant laquelle, aussi, le nombre de places dans le secteur psychiatrique public a considérablement baissé : de 120 000 lits en 1980, à 41 000 en 2016 [3]. « Il y a des problèmes de financement dans le secteur psychiatrique public, oui, mais il n’y a pas que cela. Nous faisons aussi face à une perte de sens de ce qu’est le soin psychiatrique, estime Mathieu Bellahsen. Quand nous avons un patient délirant, ils nous dit quelque chose avec son délire. Il faut pouvoir écouter cela aussi. Dans les mouvements actuels de contestation dans les hôpitaux psy, les personnels soignants font un barnum devant l’hôpital. Ils campent. Un lien nouveau se noue alors avec les patients et leurs familles, qu’ils n’avaient pas pu créer avant. C’est ce type de lien qui s’est perdu et que ces collectifs réinventent avec les luttes actuelles. »

Rachel Knaebel

 À venir, le troisième volet de notre série sur la crise de la psychiatrie évoquera les profits réalisés par les groupes privés, tandis que la psychiatrie publique suffoque sous l’austérité budgétaire.

 Lire aussi : le premier volet de notre série : Hôpitaux psychiatriques : des infirmiers « comme dans une tranchée en temps de guerre ».

Publié le 16/10/2018

Enseignement. Le projet de loi Blanquer met le système scolaire en rang

Laurent Mouloud (site l’humanité.fr)

Le ministre présente aujourd’hui devant le Conseil supérieur de l’éducation un texte beaucoup plus ambitieux – et dangereux – que prévu, d’où émergent les contours de réformes libérales et une inquiétante volonté de reprise en main.

C’était en mai 2017, quelques jours après sa prise de fonction. « Il n’y aura pas de loi Blanquer, et j’en serai fier », avait annoncé le nouveau locataire de la Rue de ­Grenelle. À l’évidence, Jean-Michel Blanquer avait parlé trop vite. Comme ses prédécesseurs qu’il raillait en creux, le ministre présentera aujourd’hui, devant le Conseil supérieur de l’éducation (une instance consultative), « son » projet de loi, qui doit entrer en vigueur en septembre 2019. Un texte beaucoup plus ambitieux et dangereux que ne le laissaient présager jusqu’ici ses sorties faussement rassurantes. Baptisé « loi pour une école de la confiance », le texte devait se borner, pour l’essentiel, à traduire dans la législation l’instauration de la ­scolarisation obligatoire à 3 ans. Mais le 8 octobre, après des mois de mystère, les syndicats ont découvert les 24 articles. Et compris que du fourre-tout de mesures prétendues techniques émergeaient de profondes réformes et une inquiétante volonté de reprise en main.

Une logique de contrôle sur la formation des professeurs

C’est tout le paradoxe – ou la duplicité, diront certains – du ministre Blanquer. Côté pile, il défend le pragmatisme scientifique. Côté face, il marche sur les faits pour mieux imposer sa vision dogmatique de l’école. L’article 9 du projet de loi, qui prévoit la disparition du Conseil d’évaluation du système scolaire (Cnesco), résume à lui seul cette mécanique blanquérienne. La jeune institution lancée en 2014 était chargée d’évaluer en toute indépendance les résultats du système scolaire. Composé de quatre parlementaires, de deux membres du Conseil économique, social et environnemental et de huit personnalités extérieures nommées pour six ans, le Cnesco venait d’être salué par un rapport de l’Assemblée nationale, qui en parle comme d’une « instance productive et transparente », réclamant une extension de ses missions. Blanquer, lui-même, estimait que ce conseil « avait fait ses preuves ». Et donc ? Et donc, le ministre décide de le remplacer par un Conseil d’évaluation de l’école dont la Rue de Grenelle n’aura pas grand-chose à craindre. Sur les dix personnes qui le piloteront, quatre seront des « représentants » du ministre, quatre autres seront également choisies par ce dernier « pour leurs compétences », tandis qu’un député et un sénateur, désignés par les présidents de ces deux chambres, compléteront ce grotesque aréopage… Vous avez dit godillot ?

La même logique de contrôle est à l’œuvre sur la formation des enseignants. S’il ne dit rien de précis sur l’organisation imaginée par Jean-Michel Blanquer, le projet de loi acte, d’ores et déjà, la disparition des écoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espé), qui forment depuis 2013 les profs de la maternelle au lycée. Ces Espé seront remplacées par des instituts nationaux supérieurs du professorat dont les dirigeants, une fois de plus, devraient fêter les grandes idées du gouvernement en matière scolaire. Normal : ils seront nommés directement par les ministres de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur ! Jusqu’ici, ces nominations se faisaient sur proposition du conseil de l’Espé. Trop démocratique pour Blanquer, apparemment.

La part belle à l’élitisme macronien et au privé

Dans la même optique de mise au pas, le projet de loi autorise le gouvernement à utiliser les ordonnances pour imposer le futur découpage territorial des services académiques. Cette réforme prévue pour 2020, qui entend réduire le nombre d’académies à 13 (contre 30 aujourd’hui) tout en rêvant de « mutualisation » et d’économies de postes, pourra s’imposer sans débat parlementaire. D’autres articles de ce projet soulignent, en creux, les préoccupations budgétaires de l’exécutif au détriment du service public. L’article 13, par exemple, porte sur le recrutement des assistants d’éducation, autrement dit les surveillants. Pour ceux « inscrits dans une formation préparant aux concours » de l’enseignement, le texte veut pouvoir leur confier « des fonctions pédagogiques et d’enseignement ou des fonctions d’éducation ». Traduction : mettre dans les classes ces novices peu ou pas formés pour pallier le manque d’enseignants titulaires. Le tout-venant scolaire peut se préparer à souffrir. En revanche, le projet de loi fait la part belle à l’élitisme macronien et au privé. À rebours de toutes les études sur les inégalités sociales à l’école, l’article 6 du projet de loi Blanquer propose de créer des établissements publics locaux d’enseignement international, sélectifs, qui dispenseront des enseignements en langues française et étrangères uniquement pour des élèves « aptes » à suivre. Des établissements dont le budget pourra être abondé par « des personnes morales de droit privé », autrement dit des associations ou… des entreprises. Décidément, le « pragmatisme » de Jean-Michel Blanquer puise toujours dans les mêmes eaux libérales.

Laurent Mouloud

Publié le 15/10/2018

Pourquoi la nouvelle réforme des retraites pourrait encore aggraver les inégalités femmes-hommes

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

La réforme des retraites annoncée par le gouvernement pour 2019 pourrait bien exacerber les fortes inégalités qui persistent dans le montant des pensions entre hommes et femmes. En cause : une possible généralisation du système par points au lieu du système par répartition, qui assurait jusqu’ici une solidarité entre carrières complètes et incomplètes, mais aussi entre hauts revenus et bas salaires. Les femmes seront les premières touchées, de même que les travailleurs intérimaires ou à temps partiels, les chômeurs, toutes celles et ceux présentant des carrières discontinues et des revenus injustement maintenus au plus bas.

En France, les femmes retraitées touchent en moyenne 1065 euros par mois, contre 1739 euros pour les hommes. « Leur pension est inférieure de 38,8% à celle des hommes ou, dit autrement, celle des hommes est supérieure de 63,3% à celle des femmes », détaille Christiane Marty, membre de la fondation Copernic, critique du néolibéralisme, et du conseil scientifique de l’association Attac. Les femmes représentent plus de la moitié des titulaires du minimum vieillesse – environ 800 euros par mois. Et celles qui touchent une pension complète restent minoritaires. Pourtant, les femmes travaillent en moyenne une heure de plus chaque jour que les hommes. Simplement, il s’agit d’un temps de travail en partie non rémunéré, inégalité de la répartition des tâches domestiques oblige [1].

Le président Emmanuel Macron affirme avoir pris acte de ces injustices et promet pour 2019 un système de retraites « juste, unique, transparent », notamment pour protéger au mieux ceux et celles dont les carrières sont « hachées, instables, atypiques » [2]. La réforme en préparation irait-elle dans ce sens ?

Les carrières interrompues pénalisées

Si ses détails ne sont pas encore connus, une certitude semble émerger : nous aurons à faire à un régime de retraite « par points ». De quoi s’agit-il ? Jusqu’à présent, pour percevoir une pension complète – ou « à taux plein » –, il faut avoir cotisé un certain nombre d’années, le montant de la pension étant calculé, dans le privé, sur la base des 25 meilleures années ou, dans la fonction publique, sur le dernier traitement (salaire de base hors prime). Dans un régime « par points », on accumule des points en cotisant tout au long de sa vie active, et pas seulement pendant les « meilleures » années, lorsque le salaire est le plus élevé – ou le moins bas. Au moment de la retraite, les points sont convertis en pension. Le montant de la pension dépendra de la valeur du point décidée par le gouvernement au moment du départ en retraite, en fonction du nombre de retraités et de la conjoncture économique.

Le régime par annuité – en basant le montant de la pension de retraite sur le salaire moyen et la durée de carrière – pénalise d’ores et déjà les femmes. Elle sont en effet nettement moins rémunérées que les hommes au cours de leur vie active – notamment du fait du temps partiel – et elles ont, pour beaucoup d’entre-elles, des carrières interrompues, notamment à cause de la maternité. « Elles sont d’autant plus pénalisées que le salaire moyen pris en compte résulte de la moyenne des 25 meilleures années, au lieu des 10 meilleures années avant la réforme de 1993 », déplore Christiane Marty.

Le système à points sur l’ensemble de la vie active empêche toute équité

Plus le nombre d’années pris en compte est élevé, plus il pénalise les femmes : choisir les 25 meilleures années oblige à retenir davantage de mauvaises années dans des carrières qui sont plus courtes, assorties de salaires plus faibles, et qui ont des périodes de temps partiel. Avec un régime par points ce sera encore pire, puisqu l’intégralité de la carrière sera prise en compte.

« Toutes les années compteront y compris les plus mauvaises », avertit l’Union syndicale Solidaires. Les inégalités entre les sexes seront nécessairement accentuées. Un exemple : la somme des salaires perçus par une femme née entre 1950 et 1960 ne représente que 58 % de celle d’un homme. Sa pension, avec un régime à points prenant en compte l’intégralité de sa carrière, égalerait donc 58 % de celles des hommes, contre 69 % actuellement. Soit un écart de près de 10 points. Pour l’équité promise, il faudra repasser.

L’ensemble des inégalités vont se cumuler à la retraite

« Les salarié-es du secteur privé connaissent déjà le système à points des régimes complémentaires obligatoires de retraite (Agirc et Arrco) dont les résultats sont très aléatoires ! » , souligne l’union syndicale Solidaires [3]. Dans ces deux régimes complémentaires – dont les pensions viennent s’ajouter à la retraite de base de la sécurité sociale pour constituer la retraite globale –, les écarts de revenus entre les femmes et les hommes sont plus importants qu’au sein des systèmes par annuités [4]. « Cela tient à la logique du fonctionnement par points, qui reflètent l’ensemble des cotisations versées tout au long de la vie active, insiste Christiane Marty. L’ensemble des inégalités qui frappent les femmes par rapport aux hommes au cours de leur carrière – inégalités salariales, précarité de l’emploi, temps consacré aux activités domestiques et familiales... – se cumulent au moment du calcul de la pension de retraite.

L’autre raison des ces inégalités accrues par le système à points, c’est l’affaiblissement des dispositifs de solidarité qui permettent de compléter un peu les pensions des personnes qui n’ont pas exercé d’activité professionnelle suffisante pour prétendre à une retraite à taux plein – les femmes, les chômeurs et chômeuses, les accidentés… « Ces dispositifs représentent moins de 7 % de la totalité des montants alloués dans les régimes complémentaires par points, contre 23 % dans l’ensemble des régimes par annuités. »

Individualiser le système

Lors de son discours devant le congrès de Versailles, en juillet dernier, Emmanuel Macron a tenu à faire taire la rumeur selon laquelle le gouvernement voudrait supprimer l’un de ces dispositifs : la pension de réversion, qui permet de toucher une partie de la retraite de son conjoint au moment où il décède. 4,4 millions de retraités en bénéficient, pour un montant total 36 milliards d’euros, dont 90 % sont des femmes. Cette pension constitue le quart de leur retraite, contre à peine 1 % pour les hommes [5]. Si les pensions de réversion seront maintenues, on ignore encore sur quelles bases elles seront calculées.

Il semble bien que l’ensemble de ces dispositifs de solidarité soient dans le collimateur du gouvernement. En mai dernier, le haut-commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye, a affirmé qu’il n’y aurait « pas de points gratuits » [6]. Or, la pension de réversion, ou encore l’assurance vieillesse des parents au foyer sont, précisément, attribués gratuitement, dans le cadre d’un système assumant sa part de solidarité, au-delà des cotisations individuelles versées tout au long de la vie active.

De plus, lors des séances de travail avec les partenaires sociaux durant le mois de septembre, la pertinence de l’application du principe de solidarité – qui fonde les systèmes de protection sociale mis en place après la Seconde guerre mondiale – envers les retraités, a été clairement questionnée. « L’idée, c’est de sortir ces dispositifs du système des retraites pour les faire assumer par l’impôt », explique Christiane Marty.

S’attaquer aux inégalités durant la vie professionnelle

« S’il faut continuer à compenser la faiblesse des pensions des femmes, il faut surtout leur permettre de se constituer des retraites dignes de ce nom, prévient Christiane Marty. En intégrant le travail domestique dans le calcul des pensions retraites ? « Si les dispositifs familiaux sont indispensables pour réduire les inégalités de pension entre les femmes et les hommes, ils sont à double tranchant, appuie le syndicat FO. « Ils enferment les femmes dans le rôle de mère en pérennisant l’assignation sociale des femmes aux tâches parentales. Il est donc indispensable de lutter effectivement contre les discriminations professionnelles et d’assurer l’égalité salariale. »

Malgré leurs réussites exemplaires quand elles font des études, les femmes continuent à exercer une activité salariée bien moindre que les hommes : leur taux d’activité plafonne à 67,6 % contre 75,5 % pour les hommes. Leur salaire, tous temps de travail confondus, représente en moyenne 74,3 % du salaire des hommes. Les outils de lutte contre les inégalités dans la vie professionnelle et personnelle sont connus, mais encore trop souvent négligés. On pourrait par exemple condamner les entreprises qui ne respectent pas les obligations légales en matière d’égalité professionnelle à des amendes réellement dissuasives. Ou, comme le suggère Christiane Marty, « instaurer une sur-cotisation patronale sur l’emploi à temps partiel, puisque ces temps partiels sont très profitables aux employeurs, comme l’illustre l’exemple des caissières dans la grande distribution, qui ne travaillent qu’aux heures de pointe ».

L’égalité salariale rapporterait 11 milliards d’euros

Le développement des modes d’accueil de la petite enfance, à un coût abordable, est une autre piste. Pour atteindre l’égalité dans le partage des tâches parentales et domestiques – dont les femmes se chargent encore à près de 70% –, il serait possible de modifier le congé parental de manière à ce qu’il soit partagé de manière égale – et obligatoire – entre les deux parents... Aux grincheux qui s’inquiètent de voir le système totalement déséquilibré par une augmentation des retraites féminines, on peut répondre que l’augmentation du taux d’activité des femmes et de leur salaire permettrait à l’ensemble de la protection sociale de collecter davantage de ressources.

« Si les femmes ont des salaires équivalents à ceux des hommes, ce qui signifie un rattrapage de 25 %, les cotisations "retraite" vont beaucoup augmenter. Et ainsi de suite si leur taux d’activité égale celui des hommes », illustre Christiane Marty. En 2010, à la demande de la CGT, la Caisse nationale d’assurance vieillesse a fait une simulation pour évaluer l’impact de l’égalisation par le haut des salaires entre les sexes. Le gain annuel a été estimé à environ 11 milliards d’euros. Une autre projection, également réalisée à la demande de la CGT par les services de l’Agirc et de l’Arrco, montre que l’égalité salariale entre les femmes et les hommes permettrait un accroissement des cotisations tel que tout déficit serait effacé à l’Arrco. Celui de l’Agirc serait divisé par deux. « Il faut vraiment prendre les choses dans leur globalité, souligne Christiane Marty. Et insister sur le fait que l’émancipation passe pour toute personne par l’autonomie financière. »

Nolwenn Weiler

Photo : manifestation interprofessionnelle le 9 octobre à Paris / © Serge d’Ignazio

Notes

[1] Les femmes consacrent au travail non rémunéré une part de leur temps qui est plus du double de celle qu’y consacrent les hommes (24 % contre 11 %). À l’échelle européenne, ces inégalités sont encore plus criantes. Voir notre article à ce sujet.

[2] Voir le discours d’Emmanuel Macron devant le congrès de Versailles en juillet 2018.

[3] À partir de 2019, l’ARRCO (Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés) et l’AGIRC (Association générale des institutions de retraite des cadres) fusionneront : il n’y aura plus qu’une seule caisse de retraite complémentaire pour l’ensemble des salariés.

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