PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 05/10/2018

Caisse d’allocations familiales: le projet du gouvernement pour ficher les allocataires

Par Jérôme Hourdeaux (site mediapart.fr)

La direction de la Sécurité sociale élabore une « base ressources mensuelle » (BRM) rassemblant dans un fichier centralisé les revenus de plus de 30 millions d’allocataires, identifiés par leur numéro de Sécurité sociale. L’administration veut ainsi automatiser les contrôles et repérer plus facilement les « indus ». Le dispositif, qui s’inscrit dans une stratégie de dématérialisation des services, concernera tout d’abord les aides au logement.

Le gouvernement prépare discrètement la création d’un gigantesque fichier centralisé de l’ensemble des personnes bénéficiant d’allocations versées par la Caisse d’allocations familiales (CAF), incluant notamment les revenus des allocataires, identifiés grâce à leur numéro de Sécurité sociale.

Cette « base ressources mensuelle » (BRM) concernera dans un premier temps les bénéficiaires des aides au logement (AL), avant d’être étendue à l’ensemble des aides (RSA, allocation adulte handicapé, prime d’activité…), dans le cadre de la fusion de celles-ci prévue pour 2020 par le plan pauvreté, afin de créer un « revenu universel d’activité ».

La BRM intégrera l’ensemble des revenus d’activité et les allocations reçues par les personnes afin d’automatiser au maximum les procédures. « Un des grands enjeux pour le RSA et la prime d’activité est de parvenir à dispenser au maximum de déclarer les ressources », a expliqué début septembre le directeur général de la CAF Vincent Mazauric, lors d’une conférence de presse rapportée par le journal Espace social européen. Pour cela, la constitution de la BRM sera accompagnée d’une centralisation des données, jusqu’à présent gérées par les différentes caisses, au sein d’un fichier national des allocataires.

Cette automatisation du traitement des allocations s’inscrit dans une stratégie plus globale de dématérialisation des procédures et de contrôle renforcé des allocataires, inscrite dans la Convention d’objectifs et de gestion (COG) pour 2018-2022 signée entre l’État et la CAF au mois de juillet dernier. « L’objectif est de pouvoir réaliser progressivement l’essentiel des démarches en ligne, comme c’est le cas pour la demande de RSA depuis 2017 », est-il mentionné dans le dossier de présentation de la COG. Celui-ci évoque également la possibilité d’échanger des « données avec les partenaires. À chaque fois qu’elles le pourront, les CAF récupéreront, auprès de tiers de confiance, les données qui doivent aujourd’hui faire l’objet des déclarations des allocataires, souvent complexes et sources d’erreurs, voire de demandes de remboursement ».

Ces « indus », des sommes versées par erreur à des allocataires et que la CAF peine à récupérer, sont l’une des raisons avancées par la DSS pour justifier cette réforme. Mais la BRM pourra avoir bien d’autres usages. En centralisant l’ensemble des données des allocataires, et en y incluant leurs ressources, le tout à partir du numéro de Sécurité sociale, l’identifiant le plus efficace qui soit, l’administration disposera d’une base de données considérable et détaillée, qui concernera à terme plus de 30 millions de personnes. Et celle-ci pourra faire l’objet de différents traitements algorithmiques. « La branche famille va utiliser les nouvelles techniques de data mining pour repérer les droits potentiels des allocataires qui n’ont pas fait valoir leurs droits, et aller au-devant d’eux », est-il par exemple indiqué dans le dossier de présentation de la COG. Mais ces algorithmes pourront également être utilisés pour repérer les « indus » et plus globalement détecter les cas de fraude.

Malgré l’importance de ce projet BRM, il n'a fait l'objet d'aucune présentation détaillée. Il est évoqué dans le cadre de la COG, qui ne donne pas de détails sur le projet. Interrogée par Mediapart, la DSS n’a répondu à aucune demande d’information. Nous avons pourtant eu confirmation de l’existence de ce projet, dont l’élaboration est déjà bien avancée. Le 6 septembre, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a d’ailleurs étudié une « demande de conseil relative à la création d’un traitement dénommé BRM », sans plus de précision. Interrogée, la commission indique ne pas avoir le droit de s’exprimer sur ce type de procédure.

Cette opacité entretenue par la DSS serait liée à l’aspect « sensible » du projet, nous indique une source au sein de l’administration. Une gêne compréhensible. La BRM pourrait en effet devenir l’un des fichiers les plus importants et les plus détaillés détenus par l’administration, fondé, qui plus est, sur l’identifiant le plus efficace mais également le plus dangereux en matière de libertés. Selon nos informations, pour identifier de manière certaine les allocataires, la BRM s’appuiera en effet sur le numéro d’inscription au répertoire (NIR), plus connu en tant que numéro de Sécurité sociale.

Or celui-ci est une particularité française au passé sulfureux. Peu de démocraties dans le monde disposent d’un système de fichage aussi pointu, attribuant à chaque citoyen dès sa naissance un numéro permettant de l’identifier à coup sûr. Le NIR permet, d’un coup d’œil, de connaître le sexe d’une personne, son âge, sa commune de naissance et de savoir si elle est née à l’étranger ou dans un territoire d’outre-mer. C’est même cette dangerosité qui est à l’origine de la création de la Cnil et du vote du texte fondateur en matière de protection des données personnelles : la loi du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés.

Le 21 mars 1974, Le Monde avait publié un article, devenu historique, intitulé SAFARI ou la chasse aux Français, révélant l’existence du projet de Système automatisé pour les fichiers administratifs et les répertoires des individus (SAFARI), un projet d’interconnexion de l’ensemble des fichiers administratifs sur la base du NIR. Cette révélation avait suscité un réel émoi dans l’opinion publique et ouvert un débat passionné. Au cours de celui-ci, avait été notamment rappelée l’origine du NIR, un numéro créé sous le régime de Vichy et accusé d’avoir été utilisé pour arrêter des Juifs.

La réalité historique est plus complexe. Le créateur du NIR, René Carmille, était un officier polytechnicien passionné de statistique, pionnier de l’utilisation des cartes perforées, mais également un résistant très actif. Le projet, initialement baptisé « numéro de Français », était en fait un plan secret, mené à la barbe de l’occupant, visant à la remobilisation de l’armée lorsque le moment serait venu. L’introduction du 1 pour les hommes et du 2 pour les femmes était ainsi un stratagème – seuls les premiers intéressaient l’armée –, visant à dissimuler le but réel de ce recensement. René Carmille sera finalement arrêté en raison de son manque de coopération avec l’occupant. Torturé par Klaus Barbie et envoyé dans le camp de Dachau, il meurt du typhus le 25 janvier 1945.

Un débat ancien

À la Libération, le « numéro Carmille » deviendra le numéro de Sécurité sociale. Par la suite, le projet secret de René Carmille sera en partie oublié et le NIR restera pour beaucoup comme une création du régime de Vichy qui l’a, en effet, utilisé. Lors des débats sur le projet SAFARI, certains affirmeront même que le NIR avait été utilisé par l’administration pétainiste pour identifier des Juifs et les déporter. Une accusation fausse, le fichier des Juifs ayant été constitué lors d’un recensement spécifique, mais qui colle encore aujourd’hui à l’image de ce numéro.

Lors de l’élaboration de la loi de 1978 qui donnera naissance à la Cnil, cette question est au centre des débats législatifs. L’article 18 du texte impose que toute utilisation du NIR fasse l’objet d’un décret en Conseil d’État après avis de la Cnil. Cette disposition a d’ailleurs été récemment remaniée par la loi de transposition du Règlement européen sur la protection des données personnelles (RGPD), adoptée le 20 juin 2018. Un nouvel article 22 maintient le principe de l’obligation d’un décret pris en Conseil d’État après avis de la Cnil, tout en prévoyant une série d’exceptions, notamment lorsque le fichier « a pour objet de mettre à la disposition des usagers de l’administration un ou plusieurs téléservices de l’administration électronique ».

La Cnil s’est jusqu’à présent montrée extrêmement prudente dans ses autorisations, à une exception notable : celle de la sphère du médico-social. « L’histoire de la commission a consisté en partie à encadrer l’utilisation du NIR et de le cantonner à des domaines où il a une utilité et une légitimité, explique à Mediapart Paul Hébert, directeur adjoint à la direction de la conformité de la Cnil. L’un des premiers cantonnements a été ce qu’on a appelé la sphère sociale, globalement tout ce qui concerne la Sécurité sociale. Quand on cotise, quand on génère des droits, il faut bien que ce soit rattaché à une personne, et le NIR a été très vite utilisé dans la sphère sociale, l’assurance maladie, y compris jusqu’à la fiche de paye, où figure le numéro de Sécurité sociale. Quand un employeur cotise, il faut bien un numéro pour le rattacher à des salariés afin de générer des droits et d’éviter qu’il y ait des doublons. »

Cette « exception sociale » est même antérieure à l’existence de la Cnil. « Le NIR était en fait déjà très utilisé dans la sphère sociale au moment du vote de la loi de 1978, détaille Paul Hébert. Par la suite, ça s’est peu à peu étendu à des usages sociaux, à certains traitements de données sociaux, jusqu’au décret adopté en 2017 sur l’utilisation du NIR comme identifiant national de santé, ce qui a été un autre pas de franchi. » À chaque fois, la Cnil a donné son autorisation lorsqu’il s’agissait d’un traitement lié au secteur médico-social. Elle a en revanche refusé ceux sortant de ce domaine. « En 2013, lorsqu’il y avait eu des débats sur le fichier positif, sur le surendettement des personnes, dont l’idée était de faire un fichier centralisé, l’utilisation du NIR avait été évoquée. Et la commission n’y avait pas été favorable, car on aurait étendu son utilisation bien au-delà du secteur social ou médico-social », souligne Paul Hébert.

Une autre extension, cette fois validée par la Cnil, avait ravivé le débat sur le NIR en 2009. Trois ans auparavant, à l’occasion du vote de la loi de financement de la Sécurité sociale de 2006, le gouvernement avait introduit un nouvel article dans le code de la Sécurité sociale, le L 114-2-1, créant le Répertoire national commun de la protection sociale (RNCPS). Celui-ci n’est rien d’autre que l’ancêtre de la BRM, dont il partage les mêmes objectifs de lutte contre la fraude. Ce répertoire permet de regrouper, sur la base du NIR, l’identité des allocataires, les organismes auxquels ils sont rattachés, les risques couverts, etc.

Le projet est mis en sommeil durant trois années, pendant lesquelles le décret d’application devant être soumis à la Cnil n’est pas pris. En 2009, le RNCPS est remis à l’ordre du jour par le gouvernement de François Fillon. L’annonce avait alors été dénoncée par les associations de défense des libertés individuelles telles que la LDH, qui s’inquiétaient de cette « nouvelle arme dans la chasse aux fraudeurs ». Le RNCPS avait même eu les honneurs des Big Brother Awards 2009, une cérémonie récompensant les projets les plus liberticides, qui lui avaient attribué le « prix Orwell » dans la catégorie « élus-État ».

Le décret créant le RNCPS avait finalement été publié au Journal officiel le 16 décembre 2009, avec l’assentiment de la Cnil. « Dans son avis, la commission ne revenait pas sur l’opportunité de la création de ce fichier, vu que le législateur l’avait en quelque sorte entérinée lors du vote de la loi de 2006, explique Paul Hébert. L’idée était qu’il y avait un raisonnement qui devait fonctionner dans les deux sens : détecter une éventuelle anomalie, que ce soit un indu ou une anomalie qui serait au bénéfice de la personne. »

La grande différence entre le RNCPS et la BRM est que cette dernière intégrera, en plus, les revenus des allocataires. De plus, elle s’accompagnera de la création d’un fichier centralisé qui, aujourd’hui, n’existe pas. En effet, le RNCPS n’est pas réellement un fichier mais un répertoire. « Son originalité d’un point de vue technique, c’est qu’il fonctionne un peu en étoile, indique Paul Hébert. Il y a une espèce d’annuaire qui recense les personnes et qui va chercher l’information auprès de l’administration qui la détient. » Désormais, ces informations seraient rassemblées dans un seul et même fichier.

Cette nouvelle extension de l’utilisation du NIR sera-t-elle encore validée ? Ou ce fichage intégral des allocataires va-t-il trop loin ? La Cnil, qui n’a pour l’instant été saisie que d’une demande de conseil, ne peut pas encore s’exprimer sur la question. « L’utilisation du NIR sur la sphère sociale, c’est une utilisation qui a été admise et qui ne pose pas vraiment de difficulté, précise cependant Paul Hébert. Vous soulevez par ailleurs la question de la lutte contre la fraude. Est-ce que, en utilisant ce numéro et en créant des traitements, la finalité de lutte contre la fraude pose problème ou pas ? En plusieurs occasions, la Cnil a estimé que cette finalité de lutte contre la fraude était légitime. Ça ne pose pas de difficulté sur le principe. En revanche, se pose la question de la proportionnalité du fichier. Si vous utilisez une base monstrueuse, voire un fichier de population, pour un nombre de fraudeurs potentiellement limité, on pourra s’interroger sur la proportionnalité. »t pas. Cette ligne clairement délimitée, tout ne sera sans doute pas réglé, loin de là. Mais l’air politique sera plus respirable.

Publié le 21/09/2018

Marché du travail. Derrière les discours simplistes, la réalité des offres d’emploi bidon

Cécile Rousseau (site l’humanité.fr)

Alors qu’Emmanuel Macron assure que le travail se trouve très facilement en France, l’étude de la CGT chômeurs vient démontrer que la moitié des annonces est illégale sur le site Internet de Pôle emploi, particulièrement dans l’hôtellerie et la construction.

Trouver du travail en traversant la rue. Depuis cette saillie d’Emmanuel Macron à un horticulteur demandeur d’emploi ce week-end, l’indignation n’en finit pas. Selon le chef de l’État, débusquer un job serait d’une simplicité enfantine. Et ceux qui n’y arrivent pas de mauvaise foi. Les statistiques sont pourtant têtues : plus de 6 millions de personnes sont inscrites à Pôle emploi, mais sur le site de l’opérateur public, seules 650 000 offres sont disponibles. Et parmi ce modeste volume d’emplois, tous sont loin d’être légaux. Si Pôle emploi estimait en 2017 que 9,3 % des offres étaient non conformes, une étude de la CGT chômeurs basée sur 1 708 annonces analysées le 30 et le 31 août avance le chiffre renversant de 50,17 % d’offres réputées illégales.

Les privés d’emploi soupçonnés de traîner des pieds

« De nombreuses propositions ne répondent clairement pas au référentiel de Pôle emploi, observe Tennessee Garcia, secrétaire général de la CGT chômeurs. Mais l’important pour Emmanuel Macron, c’est de faire dégonfler les chiffres du chômage, qu’importe la qualité des annonces. Il demande aux privés d’emploi de travailler à n’importe quel prix et se sert d’eux comme des boucs émissaires pour masquer la réalité. » Dans les villes de Marseille (3e arrondissement), Lyon (8e arrondissement), Montreuil, Nantes et Rennes, les secteurs de la construction, de l’hôtellerie-restauration-animation, de l’industrie, des services à la personne et enfin du commerce ont été passés au crible. Deux de ces secteurs, pourvoyeurs d’offres d’emploi, avaient justement été cités dimanche dernier par Emmanuel Macron. Sur un ton péremptoire, le locataire de l’Élysée avait incité le jeune chômeur à mettre ses aspirations professionnelles de côté : « Si vous êtes prêt et motivé, dans l’hôtellerie, les cafés et la restauration, dans le bâtiment, il n’y a pas un endroit où je vais où ils ne me disent pas qu’ils cherchent des gens. » Mais ce discours culpabilisant pour les privés d’emploi, soupçonnés de traîner des pieds et contraints de prendre le premier job qui leur tombe sous la main, ne résiste aux faits. D’après la CGT chômeurs, dans le 3e arrondissement de Marseille, 16 % des annonces dans l’hôtellerie-restauration-animation étaient illégales, et 41 % dans la construction.

Un contrat d’intérim d’une durée de 24 heures d’affilée

Même constat vertigineux au sein du 8e arrondissement de Lyon : 62 % des offres sont non conformes dans la construction et 38 % dans l’hôtellerie-restauration. Ou encore à Rennes, où 51 % sont hors légalité dans l’hôtellerie et 23 % dans le bâtiment.

Ces offres illégales prennent différentes formes : mission d’intérim à la place d’un CDI, durée de contrat non indiquée ou contradictoire, incohérence de métiers, du temps de travail, temps partiel avec nombre d’heures non précisé (60 % dans cette catégorie), annonces évaporées dans la nature… Parmi les exemples les plus abracadabrantesques : un contrat d’intérim d’une durée de 24 heures d’affilée en tant que serveur dans un banquet, la vente d’un café-restaurant comme sur leboncoin.fr, ou encore un poste de conseiller clientèle à distance censé être à Marseille mais basé à la fois à Belfast et à Sofia.

Les annonces sont aussi parfois mal classées : des annonces de baby-sitting se trouvent dans les services funéraires, de la maintenance industrielle est placée dans le secteur de la propreté. Comme le souligne Tennessee Garcia, « on a beaucoup de contrats d’intérim de six mois qui se révèlent d’une semaine quand on appelle pour vérifier. Fait un peu nouveau : des annonces redirigent les demandeurs d’emploi vers des sites mandataires où ils doivent s’inscrire, pour de l’aide au devoir par exemple. Le temps partiel est aussi en explosion ». Quant au CDI, il est plus que jamais en voie de disparition sur le site de Pôle emploi. Dans le panel (hors Nantes et Rennes), 66,2 % des offres sont des contrats précaires (CDD, intérim et temps partiels). Parmi elles, 22 % seulement sont légales.

Benjamin, du comité CGT chômeurs de Marseille, a repéré une de ses annonces ultracourtes. « Une commune proposait ainsi six CDD en animation sportive pour un total de 21 heures. Cela veut dire que les personnes auraient des contrats de moins de quatre heures par semaine, on ne peut pas vivre avec ça », tance le jeune chômeur. Si le site Internet de Pôle emploi héberge nombre d’annonces considérées comme « bidon », c’est que 60 % d’entre elles proviennent de 130 opérateurs privés (dans l’étude, cette part atteint les 75 %).

Depuis 2015 et l’entrée en scène de ces agrégateurs, le contrôle de Pôle emploi sur les offres n’est plus systématique, voire très faible. Mais plutôt que de renforcer le rôle de l’opérateur public en la matière, le gouvernement préfère serrer la vis aux demandeurs d’emploi. À travers la loi avenir professionnel, les brigades de conseillers chargés de surveiller les chômeurs vont passer de 200 personnes à 600 d’ici à 2019.

Les critères de pénalisation et de radiation ont été durcis

Comme l’explique Vladimir Bizet-Guilleron, coordinateur technique de l’étude et conseiller syndiqué à la CGT chômeurs, « la première mission de Pôle emploi est pourtant d’être le garant des offres légales. On n’est pas sur le site Internet d’une boîte privée, mais bien sur l’opérateur en charge du service public de l’emploi. Il faut réorienter les conseillers dédiés au flicage des chômeurs vers le contrôle de ces offres ». L’exécutif a aussi rigidifié la définition de l’offre raisonnable d’emploi (ORE), qui stipule qu’après un refus le demandeur d’emploi pourra être sanctionné. Désormais, les critères ne seraient plus fixés nationalement mais redéfinis, en théorie, avec le conseiller Pôle emploi. « Comment peut-on parler d’offre raisonnable d’emploi quand l’offre n’est pas légale ? questionne Vladimir Bizet-Guilleron. La seule offre raisonnable qui vaille est celle qui intéresse le demandeur d’emploi ! »

Les critères de pénalisation et de radiation pour manquements ont également été durcis. Enfin, le président souhaite que la prochaine négociation sur l’assurance-chômage aille encore dans le sens d’un renforcement des obligations des chômeurs. Un soupçon permanent en forme d’insulte pour les premiers concernés. Sommé d’aller servir des plats ou de manier la truelle sur les chantiers, l’horticulteur a fini par tacler Emmanuel Macron : « Il est encore dans le monde des Bisounours. (…) Lui, il rêve. Il est président, mais il ne s’occupe pas des personnes qui sont au chômage. »

Cécile Rousseau

Publié le 19/09/2018

Hôpital. Un plan santé qui entérine l’austérité pour le service public

Sylvie Ducatteau (site l’humanité.fr)

Rallonge budgétaire au compte-gouttes, rapprochement public-privé, soins d’urgence confiés aux médecins de ville… Le plan présenté hier ne répond à aucune des revendications exprimées par un personnel soignant à bout de souffle.

Pour sa réforme majeure du quinquennat, Emmanuel Macron prétend mettre « le patient au cœur du système », « développer la prévention et la qualité des soins ». « Mon ambition est que notre système de santé soit le pilier de l’État providence du XXIe siècle », a expliqué le président, hier matin à l’Élysée, avant de décliner quelques-unes des mesures phares du plan Santé 2022 dont la suppression du numerus clausus, la création d’un nouveau métier de conseiller médical, le recrutement de 400 médecins salariés pour les déserts médicaux et l’arrêt progressif du financement à l’acte (T2A) à l’hôpital et en ville. Emmanuel Macron a tenu à présenter lui-même le cap de la transformation du système de santé, d’ailleurs différée plusieurs fois ces derniers mois. Son premier avertissement a été clair : « Notre système ne souffre pas d’un manque de moyens mais d’une organisation inadaptée aux besoins d’une population vieillissante et aux évolutions technologiques. » Difficile toutefois d’ignorer les plaintes des soignants que rappellent les centaines de mouvements de grève dans les Ehpad, les hôpitaux publics, les cliniques et dans le secteur de la psychiatrie. 1 700 mouvements ont été recensés en un an par les syndicats. 400 millions d’euros d’investissements supplémentaires seront programmés en 2019 pour financer la réforme. Et quelques revalorisations salariales promises, notamment aux aides-soignants des Ehpad. La progression de l’Ondam, qui fixe le niveau des dépenses d’assurance-maladie, passera quant à elle de 2,3 % à 2,5 %. Un projet de loi sera présenté à la rentrée 2019.

1 LA FIN DE LA PÉNURIE DE MÉDECINS PAS POUR DEMAIN

Depuis 1971, le numerus clausus plafonnait le nombre de médecins formés chaque année. La logique voulait qu’en limitant leur nombre, en fait l’offre de soins, on limiterait les dépenses de santé. Pendant près de quinze ans, le nombre de médecins en formation a été divisé par deux pour atteindre moins de 4 000 par an. 25 % des nouveaux praticiens ont obtenu leur diplôme hors de France. La pénurie touche en particulier les généralistes alors que le nombre de spécialistes est en progression. La levée du numerus clausus permettra-t-elle de former plus de médecins, notamment généralistes, les plus à même de coordonner les parcours de soins ou de développer des plans de prévention, axe majeur du plan santé ? Emmanuel Macron n’en a rien dit. Pas de chiffres. Le président s’en est tenu à une affirmation : les études médicales nécessairement réformées resteraient « sélectives » et leur « excellence » garantie. Son entourage est un peu plus bavard. Au cabinet de l’Élysée, on n’écarte pas le risque que les étudiants soient moins nombreux à l’arrivée.

2 quelques médecins salariés face aux déserts médicaux

Pas de coercition. À la manière forte d’une obligation d’installation, Emmanuel Macron préfère l’appel « à la responsabilité collective » des médecins libéraux. Le président y croit. L’État mettra pourtant la main à la poche et financera, dès 2019, 400 postes de médecins salariés pour les territoires dont la situation est la plus critique. Un petit pas alors que 20 % de la population vivent en zone « sous-dense ». Ces salariés seront rattachés à un hôpital ou un centre de santé ou à d’autres structures comme les maisons de santé, publiques ou privées. « La porosité entre le système libéral et l’hôpital doit s’imposer », selon le président. Ces postes devront être attractifs mais tout reste à négocier, leur statut et leur rémunération.

3 Des médecins libéraux pour accueillir les urgences

Le gouvernement compte sur les médecins généralistes libéraux pour assurer les soins de premiers secours, la proximité avec les patients mais également les urgences de jour. Ces derniers sont fermement invités à se regrouper au sein de maisons de santé. Et à rejoindre les communautés professionnelles de territoires de soins (CPTS) auxquelles devraient incomber les urgences de jour et l’organisation de la coordination des soins. Ainsi, il faudra en passer par le regroupement et la CPTS pour bénéficier des aides de l’État pour le recrutement d’un poste d’« assistant médical » en particulier. Mi-médicaux, mi-admnistratifs, les 4 000 postes de ce nouveau métier seront financés dès 2019. « Nous les financerons autant que nécessaire », a indiqué Emmanuel Macron, arguant que le soutien apporté par ces assistants permettrait un gain de « temps médical » de 20 à 30 %, soit l’équivalent de 2 000 postes de praticiens. Le président a, par ailleurs, précisé qu’il souhaitait « l’extinction » de la pratique de la médecine en cabinet isolé d’ici à 2022.

4 L’hôpital public relégué en deuxième ligne

Que l’hôpital soit privé ou public, les frontières entre les deux secteurs doivent tomber et les statuts des professionnels se mêler pour « coopérer », « s’associer », a expliqué Emmanuel Macron. L’hôpital sera réorganisé à l’aune de la « gradation des soins » pour en assurer « la qualité ». Trois niveaux d’établissement sont envisagés, conformes aux préconisations des experts du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie (HCAAM) dans un rapport de juin dernier. Les hôpitaux de proximité n’assureront plus que des soins de premier niveau, des soins de suite après hospitalisation pour les personnes âgées notamment. « Des services pourront fermer, d’autres ouvrir. Je préfère qu’une personne soit opérée à 50 kilomètres de chez elle plutôt que dans un hôpital où je ne mettrais pas mon enfant », a commenté le président, reléguant donc plus loin les soins spécialisés et encore plus loin les soins « ultra-spécialisés ». Les groupements hospitaliers de territoire (GHT) sont maintenus, mais Emmanuel Macron a annoncé que le privé siégerait désormais dans leurs instances, insistant une fois de plus sur la « coopération » public-privé, préconisant à titre d’exemple le partage de plateaux techniques. Emmanuel Macron a aussi évoqué le virage ambulatoire pour souhaiter son accélération, donc la poursuite de la suppression de lits, et appelé à une « révolution du numérique de la médecine ».

5 pas de révolution budgétaire pour les hôpitaux

Les effets funestes du paiement à l’acte, la fameuse tarification à l’activité ou T2A (course à l’activité, industrialisation du système de soins hospitaliers avec les conséquences que l’on sait sur les conditions de travail des personnels de l’hôpital public) avaient plus ou moins condamné le système. Le paiement au forfait, expérimenté à partir de 2019 pour deux pathologies chroniques, le diabète et l’insuffisance rénale, renversera-t-il la vapeur ? C’est peu probable puisque c’est encore l’activité de soins qui financera l’hôpital et rémunérera les médecins de ville. Quant à l’augmentation de l’objectif de dépenses d’assurance-maladie de 400 millions d’euros, elle pèse bien peu face aux deux milliards d’euros d’économies annoncées par dans le rapport annuel « charges et produits » de la Cnam qui préfigure le budget de la Sécurité sociale.

Les besoins urgents de la psychiatrie et des ehpad oubliés

Il aura fallu attendre la fin du discours d’Emmanuel Macron pour entendre parler quelques secondes des Ehpad et de la psychiatrie, censée pourtant être une priorité nationale. Alors que les deux secteurs sont en crise profonde, en fin de semaine, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, avait ouvert les vannes et promettait des mesures fortes. Pour l’heure, cela se résume à un fonds pour l’innovation et à la reconnaissance du statut d’infirmière à pratique avancée (IPA). Mais les psys s’interrogent sur l’inquiétante déclaration de la ministre, qui vient d’affirmer que « la pratique psychiatrique devait se rapprocher des soins courants ». Les hôpitaux psychiatriques seraient-ils sur la sellette ? Quant au plan d’urgence promis pour les maisons de retraite, il n’en aura pas non plus été question...

Sylvie Ducatteau

Publié le15/09/2018

 

Inégalités. Le faux nez du plan pauvreté d’Emmanuel Macron

(site l’humanité.fr)

Zoé Boiron, Ixchel Delaporte, Laurent Mouloud et Lola Ruscio

Les mesures annoncées hier par le chef de l’État n’inversent en rien le cours idéologique de sa politique. Et dissimulent, derrière une apparente bonne volonté, plusieurs orientations inquiétantes.

L’affaire a été rondement menée. Une bonne heure de discours dans le décorum du musée de l’Homme, des trémolos dans la voix, des promesses d’« éradication de la pauvreté » et d’enfants qui échappent à leur « destin ». Sur la forme, Emmanuel Macron a passé sans encombre son grand oral de présentation du fameux plan pauvreté. Sur le fond, l’histoire est tout autre. Car derrière les déclarations d’intention et quelques mesures de bon sens, le chef de l’État, auréolé du statut de président des riches, n’a en rien inversé le cours idéologique de sa politique. Ni les mauvaises habitudes de maquiller les chiffres. Filou, l’Élysée brandit ainsi le chiffre de 8 milliards d’euros sur quatre ans consacrés à ce plan. Oubliant de préciser, comme l’ont fait plusieurs associations, que la moitié était des redéploiements de crédits déjà engagés. 4 milliards de plus, donc, d’où il faut déduire également la baisse des APL, la hausse de la CSG, la baisse des emplois aidés, etc. Au final, la balance ne penche pas franchement en faveur des 8,8 millions de personnes en situation de pauvreté. Surtout si l’on compare aux 5 milliards, par an, offerts aux plus fortunés via la seule suppression de l’ISF et la mise en place de la flat tax. Mais au-delà des choix budgétaires coupables, plusieurs pistes de réforme annoncées hier dissimulent aussi, derrière leur apparente bonne volonté, des intentions inquiétantes. Décryptage.

1 Un service public de l’insertion mal servi

C’est l’un des deux piliers de la « stratégie nationale » de lutte contre la pauvreté d’Emmanuel Macron : l’insertion par l’activité économique. Le chef de l’État considère que « le retour au travail est le meilleur outil de lutte contre la pauvreté ». Et pour formaliser cette évidence, il a annoncé la création d’un véritable « service public de l’insertion », avec un État qui s’engage aux côtés des « départements, des métropoles » pour mieux accompagner les personnes les plus éloignées de l’emploi. Le président déplore, en effet, un système « trop éclaté », « inégal territorialement » et promet même qu’à partir du 1er janvier chaque personne qui s’inscrit au revenu de solidarité active (RSA) aura « un rendez-vous dans le mois » et dans « un lieu unique » pour bénéficier d’un accompagnement. Beaucoup ont dû se frotter les yeux. Car, jusqu’ici, les projets du gouvernement ne vont pas vraiment dans le sens du renforcement du service public… Mieux accompagner les bénéficiaires du RSA ? L’exécutif prévoit de supprimer 2 100 conseillers CAF d’ici à 2022. Mieux accompagner les chômeurs ? Pôle emploi, recentré sur ses missions d’indemnisation et de contrôle, doit perdre 297 postes en CDI cette année et 1 380 contrats aidés. Sans parler des 50 000 fonctionnaires, notamment dans la fonction publique territoriale, pourtant au cœur du dispositif de proximité, qui doivent disparaître d’ici à 2022. « Il faut, au contraire, renforcer les moyens des services publics et des associations qui agissent, au quotidien, pour répondre aux besoins urgents des populations », relève la CGT. Exactement ce que ne prévoient pas les budgets de la majorité.

2 Un revenu universel d’activité à contre-emploi

La mesure phare du plan consiste à créer d’ici à 2020 un « revenu universel d’activité » qui fusionnera un « maximum d’aides sociales afin de garantir un seuil minimal de dignité ». Sans préciser quelles aides ni pour quel montant. Ce dispositif ne camoufle « aucune intention de remettre en cause certains droits », a assuré la ministre des Solidarités et de la Santé, Agnès Buzyn. Qui précise que cette prestation sociale unique, versée sous conditions de ressources, contiendra « au minimum le RSA, les APL et la prime d’activité puisque la philosophie est de faciliter un retour à l’emploi ». Le risque, malgré tout, est bien là de voir le montant des ressources fondre comme neige au soleil. « Il y aura forcément des perdants et des gagnants avec cette allocation moyenne. Le gouvernement cherche avant tout à faire économies », prévient Denis Gravouil, chargé des questions d’emploi à la CGT. Signe que les bénéficiaires de minima sociaux sont dans le viseur du gouvernement : chaque allocataire devra signer un « contrat d’engagement » et s’inscrire dans un « parcours d’insertion où il sera impossible de refuser plus de deux offres d’emploi raisonnables », a déclaré le chef de l’État. Ce qui va renforcer un peu plus les contrôles, alors que les personnes touchant du RSA sont déjà soumises à des obligations d’insertion et de recherche d’emploi. « On les suspecte de ne pas vouloir travailler alors qu’elles cherchent un boulot digne, s’indigne Denis Gravouil, on ne sait pas ce que signifie une offre d’emploi raisonnable pour Emmanuel Macron. Si la condition est de les obliger à accepter des CDD d’une semaine ou des contrats à temps partiel, le chantage aux emplois précaires va battre son plein. » Les associations de solidarité exigeaient une hausse du RSA et son extension aux jeunes de moins de 25 ans. Deux revendications qui sont tombées du bus Macron.

3 Des mesures pour les enfants

La pauvreté des enfants est un des pivots du plan pauvreté. Le chef de l’État a ainsi annoncé la création de 30 000 places de crèche supplémentaires d’ici à la fin du quinquennat, avec une enveloppe de 1,2 milliard d’euros pour aider les communes et mieux former les 600 000 personnels de la petite enfance. Un système de bonus sera appliqué aux structures favorisant la mixité sociale et à celles accueillant des enfants en situation de handicap. 30 000 places sur cinq ans ? Un chiffre qui claque mais modeste au regard des besoins. François Hollande avait estimé qu’il fallait 20 000 places de plus… par an. Autres mesures emblématiques : les petits déjeuners gratuits pour les enfants des écoles en réseau d’éducation prioritaire ainsi qu’une incitation financière aux communes des quartiers prioritaires afin qu’elles pratiquent une tarification sociale pour la cantine (ce que beaucoup font déjà). Sur le papier, l’idée des petits déjeuners offerts n’est pas contestable. Mais sa mise en pratique risque de ne pas être simple. Comment éviter de stigmatiser certains enfants ? « Les enseignants, les parents d’élèves auront toute liberté pour offrir ce petit déjeuner une ou plusieurs fois par semaine, ou installer un espace dédié dans un coin de préau, à des horaires adaptés, pour répondre aux besoins », précise Olivier Noblecourt, délégué interministériel à la prévention de la pauvreté des enfants. Le fléchage des aides aux quartiers prioritaires pose aussi question. « Les trois quarts des pauvres ne vivent pas dans des quartiers prioritaires, tacle Louis Maurin, président de l’Observatoire des inégalités. On ne touche qu’un dixième de la population en proposant des mesures pour les quartiers… Le problème de la pauvreté en France n’est pas dans les petits déjeuners mais dans le fait d’avoir des familles monoparentales soumises aux contrats précaires et aux bas salaires. » Sur ces points-là, Emmanuel Macron n’a absolument rien dit.

4 Pour les jeunes, on réaménage l’existant

Deux millions de jeunes sont actuellement sans formation ni boulot. Pour eux, Emmanuel Macron prévoit une extension de la garantie jeunes (480 euros versés aux 16-25 ans pendant un an pour aider à un retour à l’emploi) afin qu’elle bénéficie à 100 000 personnes chaque année jusqu’en 2022. Ce qui est déjà le cas… Surtout, aucun changement de fond de ce dispositif n’est envisagé. Sa durée d’un an, par exemple, freine l’accès aux droits et à des prestations comme le logement. « La garantie ne permet pas à ces jeunes d’être solvables pour un bailleur social, explique Antoine Dulin, vice-président du Conseil économique, social et environnemental (Cese). Ils peuvent difficilement accéder à un logement social. » Selon lui, le dispositif est accordé trop souvent à la tête du client : « Les missions locales sont payées sur les sorties positives de la garantie, donc un jeune paraissant très éloigné de l’emploi peut ne pas en bénéficier alors qu’il répond aux critères. » De son côté, la CGT rappelle qu’il faut « que les moyens soient donnés aux missions locales » pour que cela ait une chance de fonctionner. Le plan pauvreté entend aussi, à hauteur de 50 millions d’euros, nouer une contractualisation avec les départements pour que les mineurs suivis par l’Aide sociale à l’enfance puissent l’être jusqu’à leurs 21 ans. « C’est un premier pas », considère Antoine Dulin mais « 21 ans ne veut plus rien dire aujourd’hui. La loi devrait évoluer pour accompagner le jeune jusqu’à la fin de sa formation ou l’obtention de son premier emploi ». L’obligation de formation jusqu’à 18 ans est une avancée. Mais ne va pas jusqu’à la scolarité obligatoire. Et des syndicats, comme SUD éducation, redoutent « une externalisation de la prise en charge du décrochage scolaire ».

Pas un mot sur le sort des migrants et des seniors

Devant un parterre d’institutionnels et d’associatifs, derrière un bandeau proclamant « Faire plus pour ceux qui ont moins », Emmanuel Macron a déroulé ses mesures de lutte contre la pauvreté. Mais pas un mot sur les étrangers. Éric Pliez, président du Samu social, s’inquiète de cet angle mort qui, pourtant, représente un public important des hébergements d’urgence. Le chef de l’État n’a rien dit également des personnes âgées, dont un million sont en situation de pauvreté. « Une personne âgée pauvre sans entourage restera pauvre, sans possibilité de vivre dans des conditions dignes jusqu’au bout de la vie, soulignent les Petites Frères des pauvres. Nous espérons que l’annonce d’une réflexion sur la refonte des minima sociaux (...) pourra être l’occasion de sortir ces personnes d’un minimum vieillesse sous le seuil de pauvreté. » C’est pas garanti.

Zoé Boiron, Ixchel Delaporte, Laurent Mouloud et Lola Ruscio

Publié le 13/09/2018

Expulsions accélérées, peines de prison : la loi « Elan » sur le logement s’apprête à criminaliser les plus précaires

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

La loi sur l’« évolution du logement, de l’aménagement et du numérique » doit être définitivement adoptée par le Parlement en septembre. En l’état, après son durcissement par le Sénat, cette loi va conduire à privatiser des dizaines de milliers de logements sociaux chaque année, et à réduire le nombre de logements accessibles aux personnes handicapées. Elle va aussi criminaliser les occupants sans-titre, locataires non déclarés, victimes de marchands de sommeil ou squatteurs, tout en accélérant les expulsions et la destruction des habitats auto-construits. Les défenseurs du droit au logement dénoncent une « loi anti-pauvres ».

Il est loin le temps des intentions affichées par la loi sur le logement de Cécile Duflot qui, en 2014, envisageait, parmi d’autres mesures, d’encadrer les loyers et de promouvoir l’habitat coopératif. Définitivement enterrée aussi la belle promesse du président Emmanuel Macron, formulée après son élection : « D’ici la fin de l’année, je ne veux plus personne dans les rues, dans les bois ». « La première bataille : loger tout le monde dignement », lançait-il.

La loi sur le logement du gouvernement d’Édouard Philippe, baptisée Elan pour « évolution du logement, de l’aménagement et du numérique », va, au contraire, privatiser les logements sociaux (voir notre article), pénaliser les occupants sans-titre et faciliter les expulsions locatives. Elle a été votée juste avant l’été par l’Assemblée nationale avant de passer au Sénat en pleine pause estivale, fin juillet. Or, les sénateurs ont encore durci le texte. Celui-ci doit définitivement être adopté mi-septembre [1].

Le Sénat, qui compte une large majorité de droite, a, entre autres, voté une mesure criminalisant les occupants sans-titres. L’occupation sans titre d’un local à usage d’habitation sera désormais passible d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. « Aujourd’hui, seule l’entrée par effraction dans le domicile d’autrui est ainsi pénalisée », explique Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de Droit au logement (DAL). Cette peine d’un an d’emprisonnement pourra également viser les occupants de logements vacants, ou même les locataires au noir qui ne squattent pas le domicile de quelqu’un mais habitent dans un logement sans contrat. « Les sénateurs veulent une “loi anti-squat” depuis des années déjà, quitte à faire la confusion entre domicile d’autrui et logement vacant », poursuit Jean-Baptiste Eyraud.

Occuper un immeuble vide pour abriter des familles pourra mener en prison

Occuper des immeubles vides pour y mettre à l’abri des familles à la rue va donc devenir de plus en plus risqué. Les 80 personnes qui ont été expulsées fin août d’un ancien immeuble de l’armée à Dijon [2], ces sans abris qui occupent une maison de retraite municipale désaffectée à Rouen ou ces familles qui occupent avec le DAL un bâtiment hospitalier vacant dans le centre de Toulouse seront donc passibles d’emprisonnement.

Cette mesure pourrait aussi viser les squats artistiques. « Cet article va concerner toutes les réquisitions du DAL, mais aussi les victimes de marchands de sommeil si le propriétaire porte plainte contre les locataires, les locataires au noir victimes d’un bailleur indélicat… tous ceux qui ne pourront pas prouver qu’ils sont locataires. La mesure sera applicable à toutes les occupations déjà en cours », précise le porte-parole de l’association. « Ces occupants sans titre, ce sont en général des gens qui sont dans des situations dramatiques », souligne aussi Eddie Jacquemart, président de la Confédération nationale du logement (CNL). L’article 58 permet aussi d’expulser ces occupants sans titres même pendant la trêve hivernale ! Le Sénat a aussi voté la réduction des délais des procédures d’expulsion, en les divisant par deux, de deux à un mois.

Les consommateurs de stupéfiants et leur famille pourront être expulsés

Troisième mesure ajoutée par les sénateurs : la résiliation du bail locatif lorsqu’un des habitants a été condamné pour usage ou trafic de stupéfiants. Il suffit qu’un des membres d’une famille soit condamné pour que toute la famille se voit obliger de quitter son logement. Comme la mesure concerne aussi la détention de stupéfiants, les simples consommateurs peuvent être visés. Près de la moitié des adultes de 18 à 64 ans en France qui ont déjà consommé du cannabis au cours de leurs vie sont potentiellement concernés s’ils sont locataires [3] !

« Nous ne défendons pas les dealers, assure à ce sujet le porte-parole du DAL. Il y en a qui terrorisent les locataires, qui leur rendent la vie impossible. Mais est-ce que l’expulsion locative de toute la famille est la bonne réponse au problème ? Et en plus, quand cela vise aussi les simples consommateurs ? Cela va conduire à des situations dramatiques dans les quartiers », avec des familles entières mises à la rue, avertit le DAL.

Les maisons auto-construites de Guyane et Mayotte pourront être détruites sur ordre du préfet

Déjà, lors du vote de la loi à l’Assemblée nationale, les députés avaient adopté plusieurs mesures qui placent les locataires les plus pauvres dans des situations encore plus difficiles. La loi permettra une expulsion plus rapide des locataires endettés qui ne sont pas en mesure de reprendre le paiement du loyer. Les députés avaient aussi voté une mesure pour l’expulsion et la destruction rapide des quartiers dits informels dans les territoires de Mayotte et de Guyane. Le préfet pourra « par arrêté, ordonner aux occupants de ces locaux et installations d’évacuer les lieux et aux propriétaires de procéder à leur démolition à l’issue de l’évacuation » (article 57 bis). De quels type d’habitat s’agit-il ? Un habitat informel est selon la loi française un logement construit sans permis de construire, ou « dénués d’alimentation en eau potable ou de réseaux de collecte des eaux usées et des eaux pluviales, ou de voiries ou d’équipements collectifs propres à en assurer la desserte, la salubrité et la sécurité dans des conditions satisfaisantes » [4].

« La définition de l’habitat informel est assez vaste. En Guyane, ce sont des milliers de famille qui sont concernées, sur des quartiers construits parfois depuis plus 15 ans, témoigne Jean-Baptiste Eyraud qui s’est rendu dans le département d’outre-mer en juin dernier. Il y a en Guyane une tension foncière très forte, donc une spéculation foncière importante. Les gens n’arrive pas à trouver de terrains à bâtir, trop chers, alors ils s’installent où ils peuvent. Je me suis rendu dans un quartier informel où les gens habitaient depuis 1968, mais que la commune n’a jamais voulu régulariser. » En mai dernier, des habitants d’un quartiers informel de Guyane avaient d’ailleurs manifesté contre leur expulsion programmée (voir ici). Des politiques de reconnaissance et de viabilisation des quartiers informels sont pourtant à l’œuvre au Brésil voisin, avec notamment la régularisation de plusieurs favelas qui ont poussé avec l’exode rural. La France de Macron prend donc la direction inverse, en autorisant la destruction sur ordre du préfet, sans processus judiciaire.


Une maison construite de manière informelle en Guyane. Elle pourrait être visée par les menaces d’expulsions et de destruction sur ordre du préfet comme le prévoit la loi Elan. ©Jean-Baptistes Eyraud.

Un nouveau bail ultra-précaire pour les jeunes travailleurs

Autant de mesures qui risquent de mettre encore plus de gens à la rue en métropole et outre-mer. La loi Elan va également réduire le parc de logements sociaux, en poussant à la privatisation de dizaines de milliers de logements publics à loyer accessible chaque année, et en affaiblissant les obligations des communes en matière de logement social. Elle doit aussi créer un nouveau type de bail locatif, le « bail mobilité ». Ce bail ultra-court, destiné aux étudiants, aux apprentis, aux stagiaires, aux services civiques, et à n’importe quel travailleur en contrat temporaire depuis que le texte est passé au Sénat, est de dix mois maximum, non renouvelable, non reconductible. Un bail, en somme, encore plus précaire que le contrat de location d’un appartement meublé !

« Cette loi renforce les sanctions, comme les procédures d’expulsion, mais ne propose aucune solution à la crise du logement. Il faut des mesures en amont. Nous proposons une sécurité sociale du logement : un dispositif de solidarité nationale financé par les bailleurs, les locataires, l’État, les collectivités, qui permettrait de maintenir des personnes dans leur logement en cas d’accident de la vie, de perte de revenus suite à un accident par exemple » [5]. Selon Eddie Jacquemart, le principal problème en matière de logement demeure le niveau des loyers, contre lequel la loi Elan ne propose rien, bien au contraire.

« Le début de la fin de l’encadrement des loyers »

« Macron et son gouvernement ont même décidé d’attaquer le seul véritable amortisseur qui existe aujourd’hui face à la cherté du logement, c’est à dire le logement social. En plus, le gouvernement continue de restreindre les aides au logement. En faisant cela, il contribue à la non-solvabilité des locataires », accuse le président de la Confédération nationale du logement. Le gouvernement avait déjà baissé de 5 euros toutes les APL en 2017. Le budget annoncé pour 2019 prévoit de ne plus les revaloriser au niveau de l’inflation, ce qui signifie de facto une nouvelle entaille dans les aides pour les locataires…

Quid de l’encadrement des loyers prévus par la loi sur le logement de 2014 ? La loi Elan en parle, mais comme d’un dispositif « expérimental », alors que le principe existe depuis déjà quatre ans. Le terme, inscrit dans l’article 49 de la loi, signe pour Jean-Baptiste Eyraud « le début de la fin de l’encadrement des loyers ». Comment la nouvelle loi Elan compte-t-elle lutter contre le mal-logement, qui touche 3,9 millions de personnes selon le dernier rapport de la fondation Abbé-Pierre [6] ? Mystère.

Rachel Knaebel

Publié le 09/09/2018

« Questions directes » sur France 2, ou comment saboter le débat public

par Monique Pinçon-Charlot, (site acrimed.org)

Nous publions sous forme de tribune [1], le récit et l’analyse, par la sociologue Monique Pinçon-Charlot, de sa participation à l’émission de France 2 « Questions directes », le 18 avril 2018. Invitée en tant que spécialiste de la grande bourgeoisie et des inégalités sociales dans une émission dont la question « Qui sont vraiment les privilégiés ? » constituait le fil directeur, Monique Pinçon-Charlot s’est retrouvée prise au piège d’un plateau comptant pas moins de 13 invités et d’une parodie de débat au cours duquel les fondés de pouvoir médiatique de l’oligarchie, encouragés par l’animateur, rabâchèrent leurs éternelles inepties contre les « assistés » et les « fraudeurs ». Impossible dans ces conditions pour la sociologue de faire valoir ses analyses, étayées par des décennies de recherche, et pourtant ramenées à de simples opinions. Un témoignage édifiant sur les effets délétères des « formats » télévisés sur la qualité du débat public, et sur l’emprise de la « pensée dominante » sur ceux qui produisent ces débats.

La préparation de l’émission

Je suis contactée dès le 1er mars par un journaliste de la société de production « Maximal Production », propriété du groupe Lagardère (Europe 1, le Journal du Dimanche, Paris-Match) qui produit notamment « C dans l’air » (France 5) et ce nouveau direct de France 2 :

« Cette émission, précise mon interlocuteur dans un mail, permet de mettre au premier plan un véritable débat de service public sur des sujets sociétaux... Ce débat, sur une thématique donnée et bien anglée, alimenté par la rencontre entre des acteurs, des spécialistes ainsi que des témoins permet de donner les leviers adaptés aux téléspectateurs afin que ces derniers enrichissent leurs idées et leurs opinions sur un sujet précis. La thématique traitée sera celle de la précarité et de la notion d’assistanat. Je le précise vraiment, cette problématique sera traitée de manière constructive, c’est la vocation de notre programme de service public. J’aimerais vous convier sur l’une des trois parties de cette émission, sur celle qui s’intéressera à la solidarité nationale et au rapport entre les personnes aisées et les personnes en situation de précarité. Il est important pour nous que votre voix, compte tenu de votre parcours, soit représentée dans notre magazine, vous êtes la personne indispensable sur ce sujet. Nous serions vraiment ravis de pouvoir vous compter parmi les autres acteurs présents en plateau afin que vous nous donniez votre parole et votre éclairage sur cette thématique si importante... Nous n’attendons pas un débat frontal où la discussion est inaudible, nous souhaitons au contraire un débat constructif, c’est notre volonté. »

Devant une telle profession de foi, je réponds positivement à l’invitation, avec l’objectif de profiter du direct pour faire entendre notre voix à un moment où la violence multiforme des riches contre les dominés et les pauvres est particulièrement vive. Puis aidée par Denis Souchon, militant d’Acrimed (Action-Critique-Médias), j’essaye de comprendre les rouages de la production et du fonctionnement de cette nouvelle émission mise en place depuis le 22 mars 2018.

« Maximal production », la société productrice de cette émission appartient à l’un des oligarques qui contrôlent 90 % des médias dominants français. Une forme d’hybridation bien en phase avec le néolibéralisme et qui augure des visées de ces oligarques sur la télévision publique. L’interconnexion entre le privé et le public au cœur d’une chaine financée par les téléspectateurs, avec la redevance annuelle, a besoin de relais. Julian Bugier l’animateur-journaliste de cette émission est l’un d’eux, complètement à l’aise avec cet entremêlement du public et du privé dont la « modernité » est soutenue de manière assumée par Emmanuel Macron à l’Élysée.

Ce jeune animateur de 36 ans a commencé à exercer pour la télévision privée anglo-saxonne Bloomberg TV, puis pour iTélé. Il était au rendez-vous de la création, en 2005, de BFMTV avant de rejoindre la chaîne publique de France 2 sur laquelle il présente, en position numéro 2 de joker, le journal de 20 heures. « Je n’ai jamais caché mes ambitions de devenir numéro 1 » a-t-il déclaré à l’occasion du départ de David Pujadas en 2017.

Forte de ces précisions importantes pour exercer ma vigilance sociologique, je passe un test pour vérifier que je suis bien en phase avec les attentes de l’émission. Je réponds par téléphone avec une franchise sans concession aux questions qui concernent le refus systématique de la solidarité des plus riches envers les plus démunis, qu’il s’agisse de la fraude fiscale, ou des recours contre des logements sociaux ou des places d’hébergement pour sans-abri dans les beaux quartiers. Je parle bien évidemment de tous les cadeaux accordés aux plus riches par Emmanuel Macron dès son arrivée à l’Élysée. J’insiste sur leur statut d’assistés, ce sont eux les véritables assistés, et de privilégiés auxquels leurs camarades de classe de la sphère politique offrent de l’argent public par milliards d’euros sans aucun contrôle de leur usage !

Ma franchise a pour objectif de m’éviter un déplacement et une perte de temps inutiles. Il vaut mieux un refus, une censure nette plutôt qu’une manipulation malhonnête. À ma grande surprise, je suis recontactée par mail le 7 avril avec la composition des plateaux que j’avais demandée afin de pouvoir essayer de maîtriser au mieux les conditions de ma participation à cette émission. Ma présence est annoncée sur le plateau construit autour de ces deux questions : « Les riches sont-ils égoïstes ? Sont-ils de mauvais Français ? » Les thèmes sur lesquels je serai particulièrement invitée à m’exprimer sont ainsi formulés : « L’oligarchie, la guerre des classes des plus riches contre les plus pauvres, la non mixité sociale, les ghettos, les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres dans notre pays ; alors que le gouvernement insiste sur la fraude sociale, à défaut de la fraude fiscale, faut-il durcir les mesures et l’imposition des plus riches, le sens de la solidarité nationale aujourd’hui et de notre système de redistribution de nos richesses etc. Tout votre champ d’action… »

Comme toujours pour ce genre d’émission, un taxi vient me chercher à la maison, je profite ensuite d’une séance de maquillage, bonheur toujours renouvelé d’être transformée par les mains douces et magiques d’une maquilleuse professionnelle. L’entrée dans le grand studio où s’affairent les techniciens et tous ceux et celles chargés d’assurer la réussite de l’émission est toujours un peu éprouvante surtout lorsqu’on aperçoit les invités placés en face à face, annonçant un débat frontal entre conservateurs et progressistes, contrairement à ce que m’écrivait le 1er mars le journaliste qui m’a contactée pour participer à ce débat, Julian Bugier occupant bien sûr la position d’arbitre… engagé.

Premier plateau : « Les riches sont-ils égoïstes ? Sont-ils de mauvais Français ? »

Le ton de ce plateau est donné par Julian Bugier en accordant en premier et sans hésitation la parole à Éric Brunet. Cet essayiste très à droite est assuré de sa personne et de son infaillibilité. Présentons-le, car il fait partie de ces experts à la langue néolibérale régulièrement invités sur les plateaux dont il tutoie les responsables.

Après un DEA de sociologie de l’information, Éric Brunet soutient une maîtrise de sciences politiques à Assas puis enchaîne des emplois de journaliste, avant de rendre, en 2003, sa carte de presse en raison du supposé pouvoir des journalistes de gauche dans les rédactions, qu’il juge inadmissible. En 2013, il publie Sauve-qui-peut. dans lequel il enjoint aux riches de quitter une France passée en 2012, avec François Hollande, sous le règne d’une « gauche » pourtant en phase avec le libéralisme. Éric Brunet bat campagne dès 2011 pour la réélection de Nicolas Sarkozy avec la publication d’un livre intitulé Pourquoi Sarko va gagner. S’il avait lu notre ouvrage, Le président des riches, il ne se serait pas fourvoyé dans une telle impasse ! Éric Brunet est chroniqueur régulier à l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs Actuelles. En février 2014 l’association Acrimed montre qu’il ne s’embarrasse pas de déontologie journalistique : cet essayiste défend en effet à l’antenne de RMC ou de BFMTV le point de vue des cliniques privées sans jamais préciser son statut d’ancien directeur de la communication de Vitalia, le deuxième groupe d’hospitalisation privée en France.

Éric Brunet se fera, durant toute l’émission, le porte-parole des riches, des dominants et de la droite la plus conservatrice en dénonçant, avec une vivacité étonnante, des impôts jugés confiscatoires pour les riches et des dépenses sociales bien inutiles pour les salariés. Il donne avec emphase la « preuve » que le système redistributif français est largement contesté par le fait que les migrants de Calais ne veulent pas rester en France en cherchant à rejoindre l’Angleterre à leurs risques et périls… Pour Éric Brunet les riches, les seuls créateurs de richesses et d’emplois, sont les victimes d’un État-Providence encore trop au service des travailleurs qui, eux ne sont que des coûts et des charges.

Olivier Besancenot, souriant et calme, rétorque à Julian Bugier que la richesse n’est pas une question d’égoïsme ou de méchanceté mais une question de naissance et/ou de place dans les rapports sociaux d’exploitation et de domination. Julian Bugier n’a cure des analyses du dirigeant du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et il repose une fois encore la même question (« les riches sont-ils égoïstes ? »), cette fois-ci à Jean-Philippe Delsol, avocat fiscaliste avec lequel je m’étais déjà retrouvée sur un plateau à Europe 1 à l’invitation de Frédéric Taddeï. Il codirige avec son frère Xavier le cabinet Delsol Avocats implanté à Lyon, Marseille et Paris. Sa notice du Who’s Who 2018 indique sa fonction, depuis 2016, de président de l’Institut de recherches économiques et fiscales (IREF). Il s’agit d’un organisme privé, réunissant des fiscalistes et des avocats d’affaires spécialistes dans l’optimisation fiscale et le subventionnement des entreprises par des deniers publics. Il a publié un livre en 2013, Pourquoi je vais quitter la France, et un autre, en collaboration, en 2015, Anti-Piketty, vive le capital au XXIe siècle ! Inutile de développer ses propos attendus sur la nécessité pour la France de gâter les riches et les familles d’entrepreneurs qu’il affectionne tout particulièrement.

Je bouillonne, l’animateur de service se sent obligé de me donner la parole. Je confirme que la psychologisation du social est une manipulation idéologique pour masquer l’arbitraire des rapports de classe et de domination. Les riches ne sont donc ni égoïstes ni méchants, ils sont mobilisés pour défendre leurs intérêts de classe qui sont arrimés au fait qu’ils concentrent en quelques mains les titres de propriété des moyens de production : usines, valeurs mobilières (actions, obligations et autres produits dérivés...), médias, écoles privées, sociétés de vente aux enchères, œuvres d’art, cliniques et hôpitaux privés, terres agricoles…

Mais dévoiler l’arbitraire de l’origine des fortunes n’a pas l’air de plaire à Robin Rivaton qui siège sur le banc des pro-riches, aux côtés d’Éric Brunet. Avant de lui donner la parole, Julian Bugier le présente comme un jeune « économiste ». Mais il omet de préciser qu’il a travaillé au service d’industriels de premier plan, puis auprès d’élus de droite, comme nous l’a indiqué un militant d’Acrimed, Michel Ducrot : Franck Margain, élu régional sur la liste de Valérie Pécresse, puis Bruno Le Maire, dont il fut le conseiller économique lors de sa campagne à la primaire de la droite en septembre 2016. Robin Rivaton collabore par ailleurs à des think tanks comme la très libérale Fondation pour l’innovation politique, dont il est membre du conseil scientifique, sous la direction de Laurence Parisot, ou encore l’Institut de l’entreprise. Il tient également des chroniques dans Le Figaro et dans le quotidien libéral L’Opinion et intervient régulièrement à la radio (France Culture, France Info) comme à la télévision (iTélé, BFMTV). Bien évidemment, le pedigree de ce monsieur sera soigneusement passé sous silence. Dans le cadre de ses réflexions sur la télévision comme instrument de domination idéologique, Pierre Bourdieu disait que « l’apparence de l’objectivité est assurée par le fait que les positions partisanes de certains participants sont déguisées. » [2]

Robin Rivaton déclare avec arrogance et assurance que, selon l’indice de Gini, les inégalités n’ont pas bougé depuis l’an 2000. Ce constat, d’allure scientifique mais sans consistance sociologique, constitue « la réalité » et donc « La Vérité » de ce brillant économiste : « Au-delà des théories marxistes, il y a des réalités économiques qui ne se discutent pas  ». Les déclarations d’Olivier Besancenot et les miennes ne sont que des « fantasmes » de « prédation » et de « vol » des riches vis-à-vis des travailleurs ; le départ des riches de la France n’apporterait que misère et chaos.

La colère monte en moi, je suis furieuse d’être tombée dans ce que je vis comme un piège. Les dizaines d’années de recherches socio-anthropologiques menées avec Michel, comme chercheurs au CNRS, auprès des dynasties fortunées de la bourgeoisie et de la noblesse, sont ramenées par ce « jeune » militant du néolibéralisme à des fantasmes sans valeur scientifique. Vu le nombre d’invités, je dis tout doucement à Olivier Besancenot que je n’en peux plus et que je vais quitter le plateau. « Si tu te casses, je me casse avec toi ! » me répond-il, ce qui me donne l’énergie de contester les fondements idéologiques de l’émission, masqués par son dispositif : « Je ne suis pas d’accord avec la façon dont j’ai été invitée sur ce plateau et dont les choses se déroulent. Ce qu’on m’avait présenté, c’était une discussion sur le fait que les riches vivaient à part, dans des ghettos, dans des quartiers spécifiques, dans les conseils d’administration, dans un entre-soi complet et je ne pensais pas du tout me retrouver dans ces batailles d’experts-comptables, de chiffres, bref de tout ce qu’on voit sur tous les plateaux. Je pensais que c’était une émission… » Je suis interrompue par le faussement prévenant Julian Bugier : « Restez un peu, nous allons avoir le temps de parler de tout ça. » Bien évidemment, il ne sera pas question par la suite de « parler de tout ça », mais nous avons compris que notre possibilité de départ en direct avait été entendue grâce à des oreillettes invisibles !

Après les « experts », la ronde des « témoins »

Les témoignages des deux témoins assis aux côtes d’Olivier Besancenot permettent de rebondir sur la pensée libérale, le registre de l’émotion et la responsabilité individuelle dans les succès comme dans les échecs. Isabelle Maurer est une chômeuse de longue durée qui a l’habitude des plateaux depuis qu’elle a interpellé Jean-François Copé, lors d’une émission politique sur France 2, en tant que membre du Mouvement national des chômeurs et précaires. Elle est en colère « contre le jeune homme d’en face (il s’agit de Robin Rivaton), car les inégalités se creusent, je ne vis qu’avec 480 € de RSA par mois et 260 € d’APL, et puis dans tous vos chiffres, il n’y a pas le bonheur ! » Elle est effectivement rayonnante et sa présence comme son discours peuvent donner à croire que… l’argent n’est finalement qu’une question secondaire ! D’ailleurs, ne recommande-t-elle pas « d’être gentil avec les patrons et tout s’arrangera » ? On aura connu des victimes de la précarité tirant des conclusions plus subversives de leur situation…

L’autre témoin est un ancien boxeur d’origine antillaise, Jean-Marc Mormeck, aujourd’hui délégué interministériel à l’égalité des chances des Français d’outre-mer dans le gouvernement d’Emmanuel Macron. Ce boxeur a grandi dans une cité défavorisée de Bobigny en Seine-Saint-Denis. Il a parfaitement intégré les slogans de La République en Marche : « Il faut se prendre en main, et ne pas attendre qu’on vous donne. Moi j’ai travaillé, j’ai entrepris et j’ai fait du sport ».

Ces deux témoins, bien que d’origine très modeste, ne contestent en rien l’arbitraire de l’ordre social, et se vivent comme des individus qui essayent de s’en sortir. En cela ils donnent de l’espoir face aux analyses politiques et sociologiques particulièrement désenchanteresses sur la politique d’Emmanuel Macron depuis son arrivée aux commandes du pouvoir suprême. Des témoignages qui empêchent de surcroît l’analyse des origines et des causes des inégalités.

Le seul témoin du banc des pro-riches, Francis Richard, est présenté par Julian Bugier comme « un riche exilé fiscal ». Je perçois immédiatement chez lui un certain malaise que j’attribue au manque d’habitude de la pratique des médias. En réalité, comme il l’explique sur son blog quelques jours plus tard, il est tombé dans un traquenard : « Je dois cette invitation à un article publié sur ce blog le 11 septembre 2014, sous le titre Confession d’un riche appauvri  ». Une journaliste de Maximal Production le contacte pour susciter son témoignage pour cette émission, mais il ne donne pas suite car il est alors surchargé de travail. Son ami Jean-Philippe Delsol le convainc de participer à cette émission avec lui. La journaliste lui présente le thème suivant : « Les limites de l’État-Providence et des aides sociales ». Ce n’est que sur place qu’il a appris que le sujet était « Inégalités : qui sont vraiment les privilégiés ? » Il se défend d’avoir quitté la France pour la Suisse pour des raisons fiscales, mais plutôt parce que les charges qui pesaient sur son entreprise l’avaient rendue non rentable : « Le principe de redistribution n’est pas seulement injuste, mais immoral. On prend à certains qui se sont fatigués à avoir de l’argent pour le donner à d’autres, à des assistés… Faut-il se faire tuer ? En France on n’aime pas les riches, comme je ne suis pas un héros je suis parti. » Après la vente de son entreprise et le licenciement de ses salariés, il est retourné en Suisse où il avait acquis, dans ses jeunes années, le diplôme de l’Ecole Polytechnique de Lausanne.

Après une nouvelle intervention d’Éric Brunet sur les dizaines de milliers d’exilés fiscaux qui quittent la France chaque année pour cause d’impôts confiscatoires, (« Quelle tragédie que ce pays qui fait fuir les riches et les cerveaux !  »), Olivier Besancenot lui rappelle que les chiffres de Bercy indiquent une grande stabilité à moins de 1 000 exilés fiscaux chaque année depuis plus de 10 ans. Olivier Besancenot déclare solennellement que les riches peuvent bien s’en aller : « Je suis pour la libre circulation des personnes, nous pourrions faire fonctionner l’économie avec des systèmes coopératifs comme les Scop par exemple. Je suis guichetier à la poste dans le 18e, je gagne 1500 € par mois, je ne me plains pas car je vois chaque jour des gens vraiment très pauvres qui, eux, ne peuvent pas partir ; mon vécu n’a rien à voir avec le vôtre ! » Et il rappelle les 150 milliards d’euros de cadeaux faits aux directions d’entreprises et à leurs actionnaires, sans condition d’investissement ni de contrôle de leur utilisation.

Éric Brunet, toujours prompt à s’imposer sans être coupé par l’animateur, se lamente que la CAF consacre 70 milliards à des aides innombrables, alors même qu’il s’agit le plus souvent d’allocations, et non pas d’aides. De la même façon, l’avocat Jean-Philippe Delsol qui, selon le décryptage d’Yves Faucoup sur Mediapart, « combat l’impôt et « plein de gens qui sont pris en charge », lâche que « 33 % du PIB sont consacrés aux aides sociales », ce qui démontre sans coup férir l’ignorance crasse de ce fiscaliste qui menace dans ses livres de quitter le pays : il ignore que les 33 % sont des dépenses sanitaires et sociales (retraites, santé, action sociale) et non pas globalement des aides sociales (les aides sociales ne sont qu’une infime partie de cette dépense : retraite 300 mds, santé 200 mds, RSA 10 mds). » [3]

Les relais de la pensée dominante doivent se démultiplier dans leur diversité, y compris au sein de la même émission. Le pilonnage idéologique doit empêcher toute possibilité de réflexion chez les téléspectateurs et toute continuité d’expression chez les rarissimes invités ayant une analyse critique de l’ordre social.

Brice Teinturier, un des sondologues chargés d’influencer l’opinion publique, de prescrire l’idéologie dominante c’est-à-dire l’impossibilité de contester l’accaparement des richesses et des pouvoirs par une petite oligarchie, a été directeur du département Opinion à l’IFOP (Institut Français d’Opinion Publique) de 1987 à 1989. Puis il passe par la SOFRES avant de devenir le directeur général d’IPSOS en 2010. Le fait que l’IFOP soit lié à l’ancienne présidente du Medef, Laurence Parisot, et au frère de Florian Philippot (les deux frères étant militants d’extrême droite), et qu’à l’inverse IPSOS soit lié à deux personnalités de la « gauche » « socialiste » libérale, Didier Truchot et Jean-Marc Lech, montre que l’on peut naviguer, quand on s’appelle Brice Teinturier, d’un institut de sondages à un autre car il n’y a qu’une seule façon de manipuler l’opinion publique, transversale à la droite et la gauche libérale, les deux facettes de la même pièce de monnaie. Il n’est donc pas étonnant que Brice Teinturier ait obtenu en 2017 le « Prix du livre politique » pour son ouvrage Plus rien à faire, plus rien à foutre, la vraie crise de la démocratie.

Il clôt ce premier plateau sur le ton sussureux d’un cardinal avec les sondages réalisés pour cette émission : 70 % des Français sont choqués par les exilés fiscaux, 75 % considèrent que les riches ne participent pas à la solidarité nationale, 84 % pensent que les inégalités sont excessives. Les Français jugent la politique fiscale à l’avantage des plus riches qui s’exemptent volontiers de leurs devoirs. Brice Teinturier rappellera que l’impôt est un acte de solidarité nationale et pas une transaction financière « donnant-donnant ».

Ces chiffres qui contredisent la doxa ne relanceront pas la discussion avec les invités du premier plateau qui doivent, dans un jeu de chaises musicales d’une chorégraphie étourdissante, se déplacer d’un banc à l’autre, apparaître ou disparaître, avant l’ouverture du deuxième plateau sur lequel je n’étais pas prévue. Olivier Besancenot ayant décidé de partir pour assurer son travail du lendemain matin, j’ai été littéralement suppliée de bien vouloir rester, afin de préserver, contre mon gré, l’apparence de l’objectivité de cette seconde partie de soirée qui, en l’absence d’Olivier Besancenot et de moi-même, aurait été déséquilibrée et aurait manqué de la saveur piquante de deux contestataires engagés. De surcroît, compte tenu du thème de ce deuxième plateau, je ne voulais pas renoncer à défendre les travailleurs qui allaient être stigmatisés comme les assistés et les fraudeurs de la France macronnienne.

Deuxième plateau : « La France est-elle un pays d’assistés ? »

Michel Deschamps ouvre ce plateau avec son témoignage de fils d’ouvrier devenu restructurateur d’hypermarchés avec 350 licenciements à son actif, avant de sombrer dans la misère et la rue du fait de difficultés personnelles et familiales. Il vit aujourd’hui du RSA avec 480 € par mois et refuse d’être traité d’assisté. Suit un petit montage d’actualités ayant pour titre « La chasse aux chômeurs dans la bouche des politiques » avec Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy, Christophe Castaner, Martine Aubry, Éric Woerth et Laurent Wauquiez.

Le ton de ce plateau est donné : les assistés sont les chômeurs et pas les actionnaires qui sont à l’origine de leur malheur. Les délocalisations d’entreprises dans les pays pauvres où les travailleurs sont payés au tarif local, celui de la misère, ne seront jamais évoquées. La course au profit à court terme est totalement absente de ce plateau de la télévision publique. Je serai la seule à rappeler que les plus gros fraudeurs appartiennent à la haute société. Le sociologue Serge Paugam, spécialiste de la pauvreté, précisera à bon escient que la stigmatisation des plus démunis comme responsables des déficits publics en vient à ce qu’ils renoncent à faire valoir leurs droits. Ce qui représente 5 milliards d’euros de bonus par an pour les caisses de l’État !

L’analyse des causes des problèmes sociaux sera encore absente avec le témoignage poignant de Karine Taupin, une agricultrice de 45 ans dont l’exploitation agricole familiale a été mise en redressement judiciaire et qui vit aujourd’hui avec le RSA après avoir travaillé sans répit et n’avoir pu constituer un patrimoine lui permettant de vivre dignement.

L’émission en restera au niveau de l’émotion et ignorera l’analyse des causes et des mécanismes de la déshumanisation, voire de l’esclavagisation des agriculteurs qui doivent faire face à la chute du cours de la viande, à la crise du lait, au poids des intermédiaires dans la grande distribution, au réchauffement et aux dérèglements climatiques. Toutes causes qui ne sont pas naturelles mais sociales et provoquées par des êtres humains affamés d’argent. Les victimes de ces manipulations sont renvoyées à leurs « lacunes » et à leurs « insuffisances » et leur témoignage donne à penser que leurs difficultés ne relèvent que de leurs propres responsabilités. L’origine des inégalités est systématiquement censurée avec des manipulations et des tours de passe-passe dont les relais des puissances néolibérales ont fait leur métier. Lorsqu’un témoin n’est pas dans ce registre, comme ce jeune retraité de la Poste, Jean-Louis Fiori, qui dénoncera le fait que ce service public après avoir touché 500 millions d’euros au titre du CICE initié par Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint à l’Élysée, chargé de l’économie, pour favoriser la création d’emplois, a licencié 5000 salariés. Jean-Louis Fiori ayant revendiqué une origine modeste, Robin Rivaton lui a fait remarquer qu’il n’en avait pas le monopole, lui ayant vécu à La Ricamarie, et qu’il n’était pas d’accord avec le « discours de classe » qu’il venait de tenir.

Le fractionnement des temps de parole et les divers reportages et témoignages empêchent à la fois le développement de toute analyse et assure la pseudo-objectivité de l’émission. « La télévision, disait Pierre Bourdieu, instrument de communication, est un instrument de censure (elle cache en montrant) soumis à une très forte censure. » [4]

Pourquoi un tel nombre d’invités ?

Que ce soit sur France 2, LCI ou CNews, l’illusion du pluralisme passe par la multiplication des invités aux points de vue opposés – du moins en apparence – pour attester du caractère démocratique de l’émission. En réalité, par l’excès d’invités, il s’agit d’arriver à faire passer l’analyse scientifique pour une opinion comme une autre. Ce qui lui fait perdre sa charge critique. Il n’y a plus de propos plus scientifiquement fondé que les autres, tout est équivalent. Les effets des injustices sociales et économiques sont commentés mais sans jamais pouvoir mettre en évidence leurs causes. La confusion qui s’en dégage est délibérée afin de créer un brouillard idéologique et linguistique, afin de rendre impossible de distinguer le blanc du noir, le vrai du faux. La sidération emprisonne le téléspectateur en lui-même, plus rien n’ayant de sens.

La souffrance psychique que j’ai ressentie d’une manière particulièrement violente avec cette émission est due à ce sentiment étrange de me sentir privée de ma pensée dans une situation où la « démocratie » et le « pluralisme » sont invoqués avec des intentions explicites de manipuler et de configurer les opinions des téléspectateurs. L’appauvrissement de la pensée qui en résulte contribue à salir, à amoindrir le téléspectateur et à aggraver son asservissement à un monde où tout est ramené aux chiffres et dans lequel ce qui est humain n’a plus comme critère les valeurs de la solidarité et de l’égalité.

« Questions Directes » est une émission parmi tant d’autres dont l’objectif est de rendre impossible l’espoir d’un monde plus juste, plus joyeux et plus solidaire. La corruption de la pensée fait partie de la corruption généralisée d’une classe sociale aux visées hautement prédatrices pour marchandiser la planète et ses habitants à son seul profit.

Monique Pinçon-Charlot

<Publié le 06/09/2018

La poste. Une financiarisation infiltrée par tous les pores

Cécile Rousseau(site l’humanité.fr)

Alors que l’État s’apprête à devenir actionnaire minoritaire à La Poste via un amendement à la future loi Pacte, la Caisse des dépôts a désormais les coudées franches pour poursuivre la privatisation des activités de l’entreprise.

Une page se tourne dans l’histoire de La Poste. Jeudi dernier, le gouvernement a acté son désengagement au sein de la société anonyme à capitaux publics. C’est via un amendement ajouté dans le projet de loi Pacte, examiné en commission spéciale à l’Assemblée nationale à partir d’aujourd’hui, que l’État deviendra actionnaire minoritaire de La Poste, marquant une rupture pour l’opérateur postal. Laissant la Caisse des dépôts et consignations (CDC), institution financière publique déjà au capital à hauteur de 26 % depuis 2011, devenir l’actionnaire majoritaire.

En contrepartie, la CDC apportera sa contribution de 42 % au sein de la Caisse nationale de prévoyance (CNP) Assurances, permettant à La Poste d’accumuler six milliards d’euros de fonds propres. Mais ce montage capitalistique de rapprochement entre la CNP et la Banque postale, emballé dans la création d’un grand pôle public financier par le gouvernement, revendication de longue date de la CGT, ne convainc personne. « C’est une opération financière et un coup de communication, estime Alain Bard, administrateur CGT de La Poste. Pourquoi ce pôle ? Comment ? Avec qui ? On n’en sait rien. » D’autant que d’autres scénarios étaient possibles pour réaliser ce pôle public financier, via la montée de l’État au capital de la CNP. Bientôt intégrée au groupe La Poste, une partie du capital de l’assureur reste privée, composée d’actionnaires salariés, de fonds de pension et de la BPCE (Banque populaire-Caisses d’épargne).

Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a beau assurer que « La Poste restera un grand service public national et une entreprise 100 % publique », la privatisation, en route depuis la transformation du statut en société anonyme à capitaux publics le 1er mars 2010, devrait se poursuivre à vitesse grand V. En 2019, la Caisse des dépôts et consignations sera aux commandes de La Poste. Dans ce contexte, comment garantir les quatre missions de service public : le service postal universel, la contribution à l’aménagement du territoire, le transport et la distribution de presse, ainsi que l’accessibilité bancaire ? Le contrat d’entreprise conclu entre l’État et La Poste, assurant la bonne conduite de ces missions, court de 2018 jusqu’à 2022. Ensuite, l’incertitude plane. « Lors du dernier conseil d’administration en août, se remémore Alain Bard, les représentants de la Caisse des dépôts nous ont demandé si le contrat d’entreprise pouvait être modifié avant son terme. On voit bien que la CDC n’a pas vocation à développer le service public postal. » Même crainte au sujet du contrat de présence postale territoriale (CPPT), discuté entre La Poste, l’Association des maires de France (AMF) et l’État, organisant le financement et les modalités du maillage postal, qui devra être renégocié en 2019.

Si les questionnements pleuvent, c’est parce que les missions de service public ont déjà pris du plomb dans l’aile. La mise en retrait de La Poste se poursuit dans les territoires. Parmi les 17 000 points de contact garantis par le CPPT, 8 500 sont encore des bureaux de plein exercice. Les autres sont des partenariats avec des commerçants (relais postes commerçants) ou avec des mairies (agences postales communales). D’ici 2023, la moitié des 8 500 agences sera aussi transformée en partenariats. Même si le groupe a fait valoir qu’il maintenait pour l’instant le service postal universel, les menaces sont réelles. Cet été, la CFDT dénonçait l’attitude « de groupes de pression » qui souhaiteraient s’attaquer à la distribution cinq jours sur sept (en France, c’est toujours six jours sur sept). « Il y a une volonté de l’entreprise de faire autre chose que du courrier, explique Régis Blanchot, ex-administrateur SUD PTT et membre du bureau fédéral du syndicat. Bien que le PDG, Philippe Wahl, s’en défende, on peut légitimement se poser la question du maintien de la distribution telle quelle et de la permanence des missions de service public. La pression sera plus forte avec une CDC cotée en Bourse à la tête de La Poste. Sans compter qu’on a toujours des signes de malaise social, avec un taux d’absentéisme en hausse constante, atteignant 25 jours et demi en moyenne en 2017, contre 24 et demi en 2016, des suppressions d’emplois qui continuent… »

« Un des exemples d’expansion poursuivie par le groupe »

Au détriment des cœurs de métier, la financiarisation s’est infiltrée par tous les pores depuis quelque temps. La Poste développe des activités de logistique urbaine via sa branche Geopost à Bordeaux, Grenoble, Lyon… « La Poste noue pour cela des partenariats avec des entreprises privées, c’est un des exemples d’expansion capitalistique poursuivie par le groupe », constate Alain Bard. Pour justifier ce rapprochement entre la CNP et la Banque postale renforçant les activités de « bancassurance », La Poste met en avant la baisse de revenu liée à la chute du trafic de courrier de 7 % par an (il pourrait ne représenter que 20 % du chiffre d’affaires en 2020).

Dans les faits, les six milliards de fonds propres dégagés par cette opération financière (sans compter les dividendes que La Poste percevra via ses parts dans la CNP), faisant office de garantie pour emprunter à des taux intéressants, ne serviront pas au développement d’un meilleur service public. Ces fonds gonfleront avant tout la croissance externe afin de poursuivre la transformation en un groupe multiservices. La branche de logistique Geopost reste une priorité. « La Poste a acheté des sociétés en Asie, mais dernièrement, elle a acquis, pour 400 millions d’euros, 37 % de l’entreprise leader du colis en Italie, Bartolini (BRT Corriere Espresso). L’idée, c’est d’aller plus loin », détaille Alain Bard. Aujourd’hui, Geopost réalise 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires sur les 24 milliards engrangés par le groupe en 2017.

Une logique de taux de profit de 15% à 20% par an

La Poste devrait également accélérer le rythme des acquisitions des entreprises de prestations de santé à domicile (PSAD), un des axes d’expansion, comme elle l’avait fait avec Asten Santé, un leader du secteur, en 2017. Pourtant, d’autres possibilités de développement existent. En matière de santé à domicile, les besoins sont criants, juge Alain Bard. « Nous pourrions imaginer que ces activités d’installation de matériel médical remboursées par la Sécurité sociale constituent une nouvelle mission de service public, indique le syndicaliste. La Poste pourrait prendre aussi en charge la dépendance. Ainsi, nous intégrerions les besoins sociaux dans la stratégie du groupe. Pour l’instant, nous restons dans une logique 100 % privée, avec des taux de profit de 15 à 20 % par an, réalisés sur le dos de la Sécu. Nous ne sommes pas contre une évolution des missions de service public. Quand nous en discutons, les agents ont parfois du mal à se projeter dans le futur. »

La société anonyme à capitaux publics pourrait aussi jouer sa partition en matière d’accessibilité aux outils numériques. Comme le souligne Régis Blanchot, « elle a toujours son rôle de maintien du lien social, même si pour l’instant, l’inverse est engagé. La Poste pourrait installer des accès gratuits à Internet dans les bureaux où de plus en plus de démarches administratives sont dématérialisées ». Autant d’idées pour développer un service public du XXIe siècle. Loin des directions actuelles.

Oxfam prend la loi pacte à contre-pied

Alors que le projet de loi Pacte arrive aujourd’hui en commission spéciale avant d’être discuté à l’Assemblée nationale, l’ONG Oxfam propose trois amendements au texte qui prennent au pied de la lettre l’ambition de « transformation des entreprises » exprimée dans son intitulé. « La volonté affichée par le gouvernement de remettre le social au cœur de l’entreprise est bienvenue, mais le projet traite la question de l’intérêt des salariés dans l’entreprise de façon trop marginale », explique la porte-parole d’Oxfam, Manon Aubry. « Pourtant, les dividendes des entreprises du CAC 40 ont augmenté en moyenne trois fois plus vite que les salaires depuis 2009. De plus, il est totalement incompréhensible que les salariés représentent à peine 10 % des membres des conseils d’administration du CAC 40 alors qu’ils sont les premiers concernés par les décisions prises dans ces instances ! » poursuit-elle. Face à ce constat, Oxfam propose d’instaurer une transparence sur les écarts de salaires dans les entreprises, avec justification d’une année sur l’autre de l’évolution de ces écarts. Elle demande également l’encadrement de la rémunération des actionnaires pour favoriser les hausses de salaires, ainsi qu’une augmentation réellement significative de la représentation des salariés dans les instances de décision des entreprises.

Cécile Rousseau

Publié le 04/09/2018

Rencontre à Matignon : « C’est un pseudo-dialogue », estime Eric Beynel (Solidaires)2

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

Le Premier ministre Édouard Philippe a entamé mercredi 29 août une série de rencontres avec les organisations de salariés et d’employeurs pour évoquer les réformes sociales de la rentrée. Ces réunions font suite à l’assurance donnée par le chef de l’État le 17 juillet de les associer davantage aux réformes. Reçu vendredi dernier à 18 h 30, le représentant de l’Union syndicale Solidaires Eric Beynel nous livre son appréciation.

Cette rencontre à Matignon marque-t-elle un changement de méthode du gouvernement ?

L’entretien a duré une heure, mais il n’en ressort pas grand-chose. C’est un pseudo-dialogue. Pour le gouvernement, il s’agit de donner l’impression de discuter avec les organisations syndicales, mais c’est uniquement un affichage. C’est un gouvernement gestionnaire qui remplit des cases. Il a rencontré pendant une heure 13 organisations syndicales et les a écoutées. Pour lui, la case dialogue social : c’est fait ! C’était un peu la même chose l’été dernier pendant les ordonnances. Sur le fond, il n’y a absolument rien de modifié à la politique de Macron. Si nous n’avons pas un vrai débat sur les décisions à prendre, et les moyens à mettre derrière, cela ne sert strictement à rien

Quels ont été les sujets abordés ?

Il y avait un cadrage par un courrier d’invitation dont l’ordre du jour était : l’assurance chômage, la santé au travail et les indemnités pour les arrêts maladie. De notre côté, nous avons mis en avant la situation sociale et économique du pays, les pensions qui vont être gelées, les minimas sociaux qui sont en péril, ou encore l’attitude revancharde et inacceptable de la direction de la SNCF qui mène une répression contre les cheminots ayant participé au mouvement social. Sur toutes les mesures gouvernementales : rien. Nous avons eu pour seule réponse : c’est politique, cela ne fait pas partie de la discussion.

Nous avons profité de la présence de la ministre de la Santé aux côtés d’Édouard Philippe pour évoquer les luttes nombreuses dans les hôpitaux psychiatriques, comme au Havre et Rouen ou maintenant Amiens. Ces luttes sont symptomatiques de l’état déplorable du réseau hospitalier et pour nous, les urgences se situent là. Ils nous ont renvoyé au Plan santé qui va bientôt être rendu public. Mais ce plan, comme tous les autres, est contraint par un cadre budgétaire qui consiste à donner des milliards au patronat. Cela implique qu’il y aura peu de moyens pour répondre aux questions qui se posent dans les hôpitaux.

Quels seront les changements sur l’assurance chômage ?

Il n’y a pas eu d’annonces. Ils ont donné très peu d’indications sur leurs intentions hormis un affichage sur la volonté qu’il y ait moins de précarité et le souhait d’une taxation des CDD. Mais dans le même temps, Muriel Pénicaud a signifié que la situation s’améliore, qu’il y a de plus en plus de CDI et de moins en moins de CDD. Ils sont persuadés que leur politique est la bonne et qu’il suffit de mesures d’ajustement, mais toujours dans un périmètre financier identique. Forcément, ce qui sera donné à quelques-uns sera pris à d’autres.

Comme toutes les politiques gouvernementales depuis des années consistent à baisser les moyens en abaissant les cotisations patronales, à chaque fois que l’on se voit, c’est pour répartir la pénurie. Il faut arrêter la baisse des cotisations pour permettre une vraie protection sociale qui permette aux gens de vivre dignement. Ils vont envoyer une lettre de cadrage aux syndicats mi-septembre. Nous devrions avoir les intentions du gouvernement et le périmètre des discussions qui vont s’ouvrir. Cependant, comme ces négociations auront lieu comme toujours au siège du Medef, sans rapport de force, tout cela ne servira pas à grand-chose pour les salariés et encore moins pour les chômeurs et les précaires.

Le Medef n’a aucune intention de voir ses cotisations augmenter. S’il y a taxation des contrats courts, ce sera forcément pris sur les indemnités versées à tels ou tels. Ainsi, il y a une menace sur les durées ou les critères d’indemnisation. D’autant que le gouvernement continu à penser qu’il y a des chômeuses et des chômeurs qui ne cherchent pas d’emploi et ne font pas d’efforts pour prendre des boulots qui ne sont pas satisfaisants. Mais sur ce point, le vrai enjeu est la question des salaires à un moment où l’inflation augmente. Cela a des conséquences sur le fait que des gens prennent tel ou tel travail et sur le volume global des cotisations.

Et sur le dossier de la santé au travail ?

Le rapport Lecocq est sorti en milieu de semaine. Il va dans le sens de moins de contrôle et plus d’accompagnement des entreprises. Pourtant, en matière de santé au travail, historiquement, cela n’a jamais fonctionné autrement que par la coercition ou le rapport de force. Le dossier de l’amiante est emblématique. Sans poursuites judiciaires et sans contrôles coercitifs, rien n’aurait avancé. Sur l’exemple plus récent des pesticides, il faut aller devant les tribunaux, proposer des actions d’éclat pour faire reconnaître les risques pour la santé des travailleuses et travailleurs qui sont exposés aux différents pesticides.

Le rapport ne va pas du tout dans le bon sens puisqu’il propose moins de contrôle, dans un contexte de suppression de poste d’inspecteurs du travail, de diminution des moyens des Carsat et de réduction du nombre de médecins du travail. Sur ce dossier, nous avons fait remarquer qu’il n’est pas banal de supprimer le principal outil de prévention aux mains des travailleurs, le CHSCT, pour ensuite se demander quelques mois plus tard ce que l’on fait pour la prévention.

Ils n’ont pas donné la moindre piste sur les décisions qu’ils allaient prendre. Ils ont l’air de penser qu’ils pourraient trouver certaines organisations syndicales pour entamer des négociations allant dans le sens du rapport Lecocq. Mais la réalité, ce sont des accidents du travail non déclarés sous la pression des employeurs, des maladies professionnelles avec des gens en situation d’extrême détresse qui se retrouvent face à des procédures très longues et complexes, avec des avocats des entreprises qui font tout pour que ces maladies ne soient pas reconnues. S’il y a une mesure de simplification à faire, c’est dans ce cadre-là.

La question de changements pour les indemnités journalières des congés maladie a été évoquée. Qu’en est-il ?

Ils ont annoncé vouloir faire un état des lieux. Nous avons regardé. Il est particulièrement frappant de voir que ce sont essentiellement les salariés de plus de 60 ans qui portent l’augmentation du nombre d’arrêts maladie et leur durée. Cela est lié aux contres-réformes des retraites qui ont augmenté la durée de vie au travail. La ministre a évoqué d’autres facteurs, mais pour nous il faudrait revenir à la retraite à 60 ans pour tous. Sur le dossier des indemnités journalières, ils semblent vouloir prendre du temps.

Pendant la réunion, ils nous ont appris que le Premier ministre s’était cassé le poignet et avait eu un arrêt maladie de six semaines. Tout cela pour nous dire qu’il avait trouvé que c’était vraiment beaucoup et qu’il pouvait continuer à travailler. Nous lui avons quand même fait remarquer que s’il avait travaillé à la chaîne cela aurait été différent (rires). Ils vivent dans un monde où les pelouses des jardins de Matignon restent vertes même après la sécheresse. Nous aurions mieux fait d’aller boire un spritz.

Comment vois-tu les perspectives du mouvement social en cette rentrée ?

Ce n’est pas dans ce genre de discussions que nous pourrons changer les choses, mais par la construction d’un rapport de force. La veille, nous avions rencontré la CGT et Force ouvrière et mis en perspective une journée de mobilisation le 9 octobre. La situation est catastrophique sur le plan social et écologique et nous restons sur les mêmes positions depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Nous avons devant nous un risque de nouvelle crise financière, avec la crise de la monnaie turque et des niveaux d’endettement équivalents à ceux prévalant avant la crise immobilière aux États-Unis. À ce tableau, il faut ajouter la situation européenne avec de plus en plus de régimes d’extrême droite. Tout cela nécessite que le mouvement social et syndical trouve les moyens de construire des rapports de force. Ils sont aujourd’hui indispensables. Il y a eu des rencontres intéressantes cet été à l’université rebelle et solidaire des mouvements sociaux et citoyens, mais aussi dans le Val de Suse et à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Dans les mois à venir, il va falloir trouver le moyen de travailler ensemble à des ripostes.

La journée de grève et manifestation du 9 octobre est-elle ce moyen ?

C’est un jalon dans cette construction. Ce n’est pas un point d’arrivée, mais de départ. Nous nous réjouissons que dès la fin du mois d’août trois organisations syndicales s’engagent dans cette construction, mais cela ne suffira pas. Il faut penser à l’après 9 octobre. Le mouvement syndical ne doit pas s’isoler. Il doit travailler avec les mouvements sociaux, notamment les mouvements écologiques. La question des retraites à venir pose celle de la répartition des richesses, de comment nous pouvons vivre dignement en ayant un emploi pendant sa vie salariée, puis en pouvant s’arrêter de travailler tôt pour profiter de sa vie. C’est une réflexion générale >>

Publié le 29/08/2018

Éric Pliez, président du Samu social de Paris : « Le 115 gère la pénurie »

(site politis.fr)

Le 115 prend un appel sur trois à Paris. Même avec d’avantage d’écoutants, le numéro du Samu social de Paris ne pourrait pas répondre à plus de demandes dans la capitale. Les explications de son président, Éric Pliez.

Les cris d’alarmes se succèdent depuis des années. Actuellement, le Samu social de Paris fait face à un manque de places d’hébergement d’urgence tel que, chaque jour, près de 600 personnes se voient refuser leur demande. Les places créées cet hiver n’ont pas toutes été pérennisées. Pourtant, la rue tue l’été aussi, a fortiori en pleine canicule. Plus de 200 enfants sont aujourd’hui sans domicile fixe dans la capitale. Et des femmes enceintes qui ne parviennent pas toutes à joindre le 115 ou à se réfugier à l’hôpital, comme Awa (lire le témoignage d’un Parisien qui a hébergé Awa, femme enceinte de sept mois à la rue). Toutes les jeunes mères ne connaissent pas le réseau Solipam qui leur propose une prise en charge avec leurs jeunes enfants. Mais là aussi, avec des délais. En outre, Solipam accompagne mais n'héberge pas. Le président du Samu social, Éric Pliez, alerte à nouveau sur la manque criant de places d'hébergement d'urgence, et de logement accessibles aux personnes précaires au sortir de l'hébergement d'urgence.

Une femme enceinte de sept mois et avec un enfant de 2 ans à la rue à Paris, sans solution d'hébergement malgré sa situation d’urgence médicale… Est-ce une situation exceptionnelle ?

Normalement, une femme enceinte de sept mois fait partie des publics absolument prioritaires. Mais on manque de places, y compris en hôtel meublé. Il est possible aussi qu'elle n'ait pas réussi à joindre le 115, qui prend environ un appel sur trois. Le premier conseil à donner, c'est donc d'insister au téléphone ! Mais nous refusons des personnes au 115 tous les jours. Aujourd'hui, c’est environ 130 familles – soit 400 personnes dont la moitié sont des enfants – et une centaine de personnes isolées par jour que le 115 ne peut prendre en charge parce que nous n'avons pas de places à leur proposer. Il faut donc aussi considérer tous ceux qui n'osent pas nous appeler et ceux qui essaient de nous appeler et, ne parvenant pas à nous joindre, se découragent. Cet hiver, un gros effort a été fait avec la création de 2 800 places d'hébergement d'urgence à Paris, contre 1 300 l'hiver d'avant. On n'a déploré quasiment aucun refus de prise en charge pour des familles ou des femmes seules. Mais c’est à cette période que s'est organisée la grande enquête sur la maraude à Paris qui a révélé, lors d'une nuit de la solidarité organisée pour compter les personnes sans abri le 15 février, que 3 000 personnes dormaient dehors ce soir-là. Malgré les places créées, tout le monde n'était pas à l'abri.

À la fin de l'hiver, ces places n'ont pas été pérennisées ?

Nous avions l'espoir que l'élan se poursuive. Mais nous sommes retombés dans la situation habituelle : près de 300 demandes non satisfaites chaque jour. Dont une centaine d'enfants. Les pérennisations de places décidées n’ont pas permis, et de loin, de couvrir les fermetures de structures temporaires. Cela signifie qu'on continue la gestion dite au thermomètre dénoncée maintes fois. Tout le monde est plus sensible au fait que des gens dorment dehors en hiver, mais quand on vit dans la rue l'été, les risques ne disparaissent pas.

Le Samu social est-il en sous-effectifs d'écoutants ?

Le problème majeur reste le manque de places ! Avec cinq écoutants de plus au téléphone au quotidien mais pas davantage de places d’hébergement on répondrait plus souvent et plus vite mais on n’hébergerait pas plus. Nous avons aussi un problème de fluidité : une fois rentrés dans le dispositif d’hébergement les gens n'en sortent pas parce qu'il n'y a pas de logements accessibles aux personnes à faibles ressources. En outre, une partie de notre public est en attente de régularisation. C'est pourquoi nous prônons la création de places d’hébergement supplémentaires pérennes, la mobilisation tous les partenaires de « l’aval » de l’hébergement – en premier lieu les bailleurs sociaux, les collectivités locales mais aussi le secteur médico-social – pour accélérer massivement les sorties d’hébergement et que les personnes en situation irrégulière puissent avoir accès à un titre de séjour même provisoire qui leur permette d'accéder au travail pour ensuite pouvoir se loger.

Quelles solutions de logement à la sortie des centres d'hébergement ou des hôtels meublés ?

La seule issue aujourd'hui pour les personnes à faibles ressources, c'est le logement social. C'est pourquoi nombreux restent bloqués dans l’hébergement même quand ils n'ont plus rien à y faire. On est donc complètement en phase avec la volonté politique de développer le logement d'abord : des gens qui peuvent rester dans un logement avec un accompagnement s'ils en ont besoin. Mais il faut créer des offres de logement qui ne sont actuellement pas sur le marché. Car certains deviennent des proies pour les marchands de sommeil.

Pour une femme enceinte précaire, la solution c'est le réseau Solidarité Paris Maman (Solipam) ?

Une femme enceinte en situation de précarité doit d’abord se tourner vers les services sociaux de proximité ou les accueils de jours pour femmes ou familles pour que soient activées l’ensemble des démarches possibles, du suivi de grossesse au dépôt de demande d’accès à un centre maternel – structure dépendant des conseils départementaux – en passant par la saisie du service intégré d'accueil et d'orientation (SIAO) de Paris. Mais ces acteurs, comme Solipam qui est un réseau qui s'occupe de jeunes mamans avant ou après l'accouchement, sont confrontés à la pénurie de place et finissent par se tourner vers le 115 ou le SIAO urgence pour tenter de trouver rapidement une solution de mise à l’abri.

Avec l'APHP, on a mis récemment en place une structure au sein de l'Hôtel-Dieu qui accueille un peu plus de 50 mères soit enceintes, soit avec des nourrissons. Il faut absolument développer ce genre de dispositif car on est de plus en plus contactés par des femmes enceintes qui rencontrent des difficultés soit familiales, soit sont coupées, ou veulent se couper, des réseaux communautaires.

C'est donc le 115 ou rien ?

Soit on est pris en charge en amont et on est suivi pour sa grossesse dans un hôpital ou un service social de proximité, soit le 115 ou le SIAO joue le rôle de régulateur. Mais les équipes gèrent la pénurie en permanence : c'est très difficile pour elles de devoir choisir au téléphone entre prendre en charge une femme enceinte de 7 mois et une femme enceinte de 6 mois qui attend des jumeaux, par exemple. Ce sont des dilemmes cornéliens. Sans places supplémentaires, le destin professionnel des équipes du Samu social est de devoir prioriser l’impriorisable alors que l'accueil est en principe inconditionnel !

Le 28 mai, un article du Parisien révélait que des familles logées en hôtels meublés avaient été expulsées au motif de « changement de critères » au Samu social des Hauts-de-Seine. Qu'est devenue cette affaire ?

L’affaire s’est heureusement calmée : le finançeur, c’est-à-dire l’État, est revenu en arrière. Ce qui se passe, c’est qu’un plafonnement budgétaire des nuits d’hôtel a été décrété : chaque année, arrivés en septembre, tous les départements ont à peu près utilisé tout leur budget hôtel. En général s’ouvre alors une négociation avec le ministère des Finances pour obtenir des rallonges. Le département des Hauts-de-Seine avait anticipé la panne en établissant un nouveau critère : les femmes avec des enfants de plus de 3 ans ne seront plus prises en charge à partir de telle date. C’est une double erreur selon moi car on peut obtenir des rallonges avec une volonté commune. En outre, la prise en charge des moins de 3 ans est théoriquement du ressort du conseil départemental. Donc il aurait été plus habile que l’État se tourne vers ce partenaire pour qu’il rallonge l’enveloppe jeunes enfants. C’est la solution qui se profile aujourd’hui. Chaque département a aujourd’hui son propre 115 et son quota de nuitées hôtelières. En principe, les critères ne devraient pas changer d’un département à l’autre. Le 92 a voulu faire du zèle. Ce déplacement du curseur n’est pas admissible. C’est du ressort de l’État d’assumer de mettre des gens à la rue. Le Samu social continue pour sa part à défendre l’inconditionnalité de l’accueil.

Mais en temps de pénurie l’inconditionnalité se heurte à une logique de tri. Les critères de prise en charge sont-ils publics ?

Le Samu social doit prendre en charge les plus vulnérables : enfants, femmes enceintes, personnes malades, personnes fragiles... C’est le premier critère. L’appréciation de la vulnérabilité des situations se fait soit au téléphone, soit via les travailleurs sociaux qui nous saisissent. S’il y a nécessairement une part de subjectivité dans cette appréciation des écoutants – et heureusement d’une certaine manière, car sinon on remplacerait le travail social par des algorithmes –, le problème c’est de devoir prioriser entre des situations tout aussi urgentes les unes que les autres. En tout cas, le Samu social de Paris ne subit pas de pression particulière sur les critères de priorisation, notamment sur le fait que les gens soient migrants ou pas migrants.

Pourquoi des familles à la rue n’acceptent-elles pas toujours de repartir avec les maraudes ?

Des personnes peuvent faire la manche jusqu'à 21 heures ou 22 heures et repartir en hôtel meublé ensuite. C’est plus difficile lorsque l’on est hébergé dans une structure qui implique un accompagnement et notamment la scolarisation des enfants. Les grands exclus peuvent refuser un hébergement. C’est pourquoi le travail des maraudes est essentiel : elles les ramènent vers une capacité à être hébergés. On a de très beaux exemples de personnes à qui a été proposée une solution pas trop éloignée du lieu auquel elles sont habituées. Mais il faut aussi proposer des solutions durables, parce que quand on dit à quelqu’un scotché à son trottoir depuis des années qu’il va être hébergé une nuit, il va accepter une fois ou deux parce qu’il fait très froid, et la troisième refuser. Si on prend le temps de rassurer les gens, et d’inscrire les solutions dans la durée, personne ne refuse d’hébergement.

Est-il exact que certains hôtels utilisent la « prime 115 » – délivrée à ceux qui réservent des chambres à l’hébergement d’urgence – pour faire des travaux, puis se désengagent du 115 une fois ces travaux terminés ?

Les hôtels meublés sont très contrôlés via des audits éclairs et imprévus des agents du Samu social de Paris dont c’est aussi une mission. Nous articulons de plus en plus ces actions d’audits avec les services de l'État dotés de compétences de contrôle de toute nature. Mais il est évident que les hôteliers, en s’assurant grâce à l’hébergement social, d’un taux de remplissage de leur établissement proche de 100 %, bénéficient d’une situation confortable. Mais, ce que je continue à déplorer, c’est qu’en hôtel meublé, les personnes ne sont pas suivies sur le plan social, ne peuvent pas toujours cuisiner et n’accèdent pas toutes à des distributions alimentaires adaptées à leurs besoins. Enfin, la facture est souvent élevée en regard de la qualité de l’hébergement proposé.

Quid de la circulaire sur les contrôles d’identité des migrants dans les centres d’hébergement ?

Le Conseil d’État a sérieusement laminé cette circulaire... Un projet en Île-de-France essaie de sortir par le haut de cette affaire : nous travaillerions main dans la main avec les services de la Direction régionale et interdépartementale de l'hébergement et du logement (Drihl) pour essayer d’accélérer la sortie des familles volontaires et demandeuses. Beaucoup de gens restent bloqués dans l’hébergement d’urgence alors qu’ils sont soit réfugiés statutaires, soit travailleurs pauvres. S’ils étaient relogés plus rapidement, ils libéreraient autant de places. Ce « protocole de fluidité » est le résultat de longues négociations. La préfecture a fait preuve d’écoute. On essaie d’avancer…


 

par Ingrid Merckx

Publié le 28/08/2018

 

L’offensive antisociale d’Édouard Philippe

(site l’humanité.fr)

Le premier ministre a présenté les grandes orientations d’un futur budget 2019 marqué par l’austérité. Il s’en prend au pouvoir d’achat des familles et des retraités, attaque l’assurance-chômage et les emplois aidés.

On nous promettait un acte II plus social de la politique gouvernementale. Mais ce qu’a décrit longuement Édouard Philippe dans le Journal du dimanche, hier, en est l’opposé. Le budget 2019 s’annonce frappé du sceau de l’austérité. À l’exception notable des cadeaux faits aux entreprises, qui, à force de baisses de cotisations, vont sérieusement mettre à mal le financement de la solidarité nationale. Sous prétexte « de faire le choix du travail », le premier ministre s’en prend aux prestations sociales en les désindexant de l’inflation. Décryptage.

1 Le Pouvoir d’achat plombé pour deux ans

C’est l’attaque la plus franche et la plus antisociale annoncée dans le Journal du dimanche par le premier ministre. Si Édouard Philippe rejette tout « gel » des prestations sociales et familiales, les hausses seront plafonnées à 0,3 % en 2019 et 2020, alors que les prix s’envolent et que l’inflation s’élève à 1,7 % cette fin d’année, selon l’Insee. Ce qui équivaut dans les faits à une baisse nette du pouvoir d’achat qui se prolongera pendant deux ans. « À croire que ces gens se réveillent tous les matins en se demandant comment pourrir la vie des gens modestes… » a réagi Ian Brossat, chef de file du PCF pour les élections européennes de 2019. Les pensions des retraités sont à nouveau en première ligne. « La désindexation des retraites combinée à la hausse de la CSG représentent 578 euros de perte de pouvoir d’achat par an pour un retraité qui a 1 300 euros de retraite par mois », a calculé Valérie Rabault, députée PS. La perte nette s’élève à 888 euros pour une retraite de 2 000 euros. Les familles seront aussi lourdement touchées au portefeuille : les allocations familiales, de rentrée scolaire, primes de naissance, aides à la garde, comme les APL – déjà attaquées l’année dernière – sont impactées et n’augmenteront que de 0,3 %. Seul le RSA reste indexé à l’inflation.

2 Heures sup désocialisées, une mesure contre-productive pour l’emploi

Pour tenter d’adoucir l’impact de ses mesures défavorables au pouvoir d’achat des Français, le gouvernement confirme vouloir exonérer les salariés de cotisations sociales sur les heures supplémentaires. Et ce dès septembre 2019. Une mesure censée redonner en moyenne « 200 euros supplémentaires par an » pour un salarié au Smic, d’après Édouard Philippe. À l’échelle de l’ensemble des ménages, l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques) estimait pour sa part dans une étude de juillet 2017 que « le gain engendré par la mesure devrait s’établir à environ 0,4 % du niveau de vie des ménages, soit 88 euros par an par ménage ». L’OFCE estimait même que cette politique pourrait coûter 3 milliards d’euros par an aux finances publiques et détruire 19 000 emplois dans le contexte actuel de chômage élevé, les employeurs préférant allonger le temps de travail de leurs salariés plutôt que de créer des emplois. Une mesure « inégalitaire, hypothétique, qui a déjà été tentée et qui ne crée aucun emploi », a critiqué hier le numéro un de Force ouvrière, Pascal Pavageau, sur RTL, en référence à la politique de Nicolas Sarkozy, associant désocialisation et défiscalisation des heures supplémentaires.

3 vers une dégressivité des allocations chômage

L’assurance-chômage est dans le viseur du gouvernement. Pour fonder « un nouveau contrat social », Édouard Philippe se dit prêt à « discuter » de la dégressivité des allocations chômage pour les cadres à hauts revenus. Une proposition du député LaREM Aurélien Taché, visant à diminuer les allocations chômage « à partir de six mois » pour les bénéficiaires qui touchent plus de 5 000 euros d’indemnités. « Le principe de l’assurance-chômage, c’est que vos droits dépendent des cotisations que vous versez en fonction de votre salaire, rappelle Henri Sterdyniak, économiste à l’OFCE et membre des Économistes atterrés. Les cadres touchent plus parce qu’ils cotisent plus. Si on touche à leurs indemnités, ils seraient fondés à dire qu’on les fait payer pour rien. » Avec cette mesure, le risque est de pénaliser les seniors, une catégorie de demandeurs d’emploi qui perçoivent les plus hauts revenus, selon l’Insee. Samedi, Matignon a envoyé une lettre de cadrage aux syndicats et au patronat en vue des réunions bilatérales, du 29 août au 4 septembre, dédiées à l’assurance-chômage, la santé au travail et les arrêts maladie.

4 Nouvelle baisse des contrats aidés

Le nombre de contrats aidés va à nouveau baisser en 2019, annonce Édouard Philippe Passés de 459 000 à 310 000 en 2017, ils avaient été déjà réduits à 154 000 dans le budget 2018. Un nouveau coup désastreux. Les baisses drastiques des contrats aidés, l’été dernier, ont eu « des impacts très lourds pour les associations, les collectivités, mais aussi les Ehpad », souligne un rapport publié cette année par les sénateurs Alain Dufaut (LR) et Jacques-Alain Magner (PS). Leur diminution brutale a « mis en péril l’existence de nombreuses structures » et aggravé la situation des bénéficiaires. « Du jour au lendemain, des milliers de personnes ont de nouveau basculé dans la précarité », souligne le rapport. Le gouvernement a créé un nouveau dispositif, appelé le parcours emploi compétences (PEC). Mais les associations et les collectivités y ont moins recours, car l’État ne prend en charge que 50 à 60 % du coût de ces contrats, contre 80 à 90 % pour les anciens. Les conditions d’accès ont aussi été restreintes. À peine 70 000 PEC ont été signés cet été… Beaucoup de monde risque de se retrouver sur le carreau.

5 Toujours plus d’austérité et moins de fonctionnaires

« Pour la fonction publique d’État, nous tiendrons l’objectif du président de supprimer 50 000 postes à l’horizon 2022 », assure Édouard Philippe au Journal du dimanche. L’administration fiscale – et tant pis pour les 60 milliards d’euros d’impôts qui échappent chaque année à l’État – et le personnel des ambassades seront les plus ciblés. Le premier ministre cite également des suppressions de postes dans l’audiovisuel public. La cadence devrait s’accélérer dès 2020, grâce notamment au « développement numérique », assure-t-il. Les coupes devraient être d’autant plus fortes que le premier ministre annonce le recrutement de 2 000 policiers supplémentaires, sans revoir son objectif de coupe nette de 4 500 postes pour 2019. Rappelons également que, pour répondre aux promesses de campagne d’Emmanuel Macron, 70 000 suppressions de postes de fonctionnaires sont également à prévoir dans les fonctions publiques territoriale et hospitalière. On devrait en voir une nouvelle preuve avec la réforme de l’hôpital portée par Agnès Buzyn, qui sera présentée à la mi-septembre.

6 Le CICE pérennisé en baisseS de cotisations

La confirmation de la pérennisation du Cice en baisses de cotisations fait figure d’exception parmi ces annonces uniformément austéritaires. Alors que le premier ministre ne parle que d’économies, voilà qu’il justifie ce trou de 21 milliards d’euros dans le budget 2018. Plus de 70 milliards d’euros ont ainsi été consacrés à cette aide depuis sa création en 2013, sans jamais qu’ait été donné une preuve de son efficacité. Mais c’est avec élan qu’Édouard Philippe sécurise ce cadeau aux entreprises, malgré le déficit qu’il va causer. « C’est un transfert de trésorerie qui doit être utilisé pour leur compétitivité », justifie-t-il. Pire, comme le gouvernement prévoit une double baisse des cotisations, le manque à gagner pour la protection sociale sera de 3,3 milliards de plus que ce que coûtait le Cice, selon la commission des Finances du Sénat. Pourtant, le comité de suivi des aides publiques aux entreprises et des engagements rappelait encore l’année dernière qu’« on ne dispose à ce jour d’aucune évaluation des effets sur l’emploi » des exonérations de cotisations patronales « sur l’ensemble des vingt-cinq dernières années ».

Pierre Duquesne, Pierric Marissal, Loan Nguyen, Lola Ruscio

Publié le 25/08/2018

TEXTE À L’APPUI. Nos grands entretiens à lire à tête reposée

Alain Deneault : « Ce système a un cancer généralisé »

(site la-bas.org)

À l’heure où, un peu partout, les destructions et les dégâts du néo-libéralisme entraînent des rejets et des mouvements profonds, en France, Emmanuel Macron, le leader du « free market » s’impose avec violence. Une violence que le philosophe québécois Alain Deneault nomme « l’extrême centre ». Deneault démonte et montre l’extrémisme de cet extrême centre, qui confisque, étouffe et finit par éliminer toute vitalité, toute démocratie réelle, et tout ce qui n’a pas un but lucratif, c’est-à-dire la plus grande majorité de l’humanité. Prenez le temps lire la version transcrite de cet entretien particulièrement lucide et stimulant par un des intellos les plus motivants d’aujourd’hui.

1. L’extrême centre joue sur le registre des sentiments

Daniel Mermet - Je suis content de te retrouver à l’occasion de la sortie de ton livre Faire l’économie de la haine. Tu as travaillé sur ce que tu appelles l’extrême centre. C’est vraiment quelque chose qui fait son chemin. Et tu as un très beau chapitre sur l’engagement. Je te regardais, dans cette émission d’Arte du 25 avril 2018, et je me disais : mais voilà, ce sont eux, ces journalistes-là, qui représentent tout à fait l’extrême centre, et toi qui es engagé. Ce sont eux qui resteront après que tu sois parti, tu n’as donc aucune chance de les ébranler en quoi que ce soit. Ils ont le pouvoir : ce studio est à eux, ce monde est à eux. Et toi, tu es un philosophe, un essayiste, mais tu es quelqu’un d’engagé. Ils sont bien contents de te faire venir pour t’entendre faire part de ton engagement, mais c’est une contribution. Tu es un petit peu suspect, et en aucun cas tu ne pourras venir au milieu de l’affaire.

Alain Deneault - C’est vrai qu’il y a une loi de la gravité qui pèse considérablement, et il ne s’agit pas de faire de procès d’intention. C’est comme si, en jouant le jeu, en pactisant, on intégrait le vocabulaire, les raisonnements, de façon à toujours se retrouver pile là, dans ce faux centre, un centre de la fausse conscience, qui liquide l’axe gauche-droite et qui ne s’y situe pas. Et qui consiste à attirer tout le monde au nom de pseudo-valeurs fondamentales : la raison, la responsabilité, la pondération, le sens du compromis… mais aussi le sens tout court. C’est comme si le sens était là, et que dès lors qu’on s’éloignait de ce programme-là – c’est ce que j’ai essayé d’esquisser en vingt secondes parce que c’était le temps qui m’était imparti –, on s’engageait dans ce qui est de l’ordre de l’insensé, que ce soit sur un mode paranoïaque, idéaliste, irresponsable ou rêveur ; il y a une panoplie d’épithètes pour disqualifier tout ce qui s’éloigne de ce programme, que j’ai évoquée souvent. C’est un ensemble de politiques, qui est le capitalisme, en fait, ce gros mot qui renvoie à un régime qui vise à faire en sorte que le capital de ceux qui en détiennent croisse. Cela se décline aujourd’hui au moins de cinq manières : plus de dividendes pour les actionnaires, plus de revenus pour les multinationales, un accès aux paradis fiscaux, moins de fonds pour les services publics, moins de droits pour les travailleuses et les travailleurs. On peut être Tsipras, Trump ou Macron, tout tend vers cet extrême centre qui ne se présente plus comme une position politique, mais qui se présente comme un discours de bon sens. Naguère on disait « normal », maintenant c’est « moderne ». Mais ce ne sont que des épithètes. Si on développe, on peut se rendre compte que cet extrême centre-là joue aussi sur le registre des sentiments ou sur une déclinaison du thème de la liberté ; et pas seulement sur l’idée d’une idéologie qui est devenue tellement nécessaire et inévitable qu’on n’a même plus à la nommer.

Macron, tel que tu le vois, ou Trudeau, ton patron là-bas, c’est l’extrême centre. C’est-à-dire qu’ils ne s’occupent pas de gauche ni de droite, ils ont inventé le centre.

La gauche et la droite, c’est devenu compliqué, soyons honnêtes. On doit faire le deuil de l’époque où il était simple de se situer sur cet axe-là. On sait qu’aujourd’hui on pense plus en termes de réticule, c’est-à-dire une croix. On sait que si on a un souci de la vie collective, on tend vers la gauche ; si on défend des libertés, quitte à laisser les plus puissants dominer, on tend vers la droite. Ensuite, il y aura un axe vertical qui ira d’une approche autoritaire à une approche ultralibérale, ultrapermissive. Et entre les deux, un libéralisme où il y a un peu d’État, un peu de marché. Mais ce réticule-là se stratifie selon un très grand nombre de thèmes : les enjeux socioéconomiques plus traditionnels qui intéressent les marxistes, toutes les questions sociétales liées à l’intersectionnalité – intégrer les minorités ou les laissés-pour-compte ; ensuite, il y aura la question de la centralisation par rapport aux régions : les modalités, les pratiques de gestion de l’administration sont-elles relâchées, sont-elles centralisées à l’intérieur des institutions ? Il y aura éventuellement aussi la question écologique : on peut être communiste et pas être écologiste du tout, on peut être écologiste et pas du tout socialisant, il y a des écologistes de droite. Donc chaque question suppose que le réticule reproduise une strate. Au fond, si on a à penser aujourd’hui l’axe gauche-droite, il faut plutôt le penser comme un cube, où on se situe par rapport à une quantité de questions sur différentes coordonnées. Ce qui rend très difficile le débat public, parce qu’au moment même où il y a une simplification outrancière du discours – avec des médias qui nous enjoignent de dire en vingt secondes ce qu’il en est de la portée de processus électoraux ou ce qu’il en est de la filière de l’acier entre la France et les États-Unis –, au moment même où tout va vite et se produit sur un flux où on oublie, au fur et à mesure qu’elles passent, les informations qu’on nous présente, en même temps, la pensée politique, elle, se complexifie énormément. Et une personne politisée, aujourd’hui, peut nuancer son discours de tellement de manières qu’elle peut être extrêmement réactionnaire sur les questions sociétales, être plutôt ancrée dans une perspective sociale-démocrate en ce qui concerne les politiques sociales, et sur l’écologie être ailleurs. Il est donc très difficile, pour des représentants politiques, de développer un discours qui résonne avec le commun, avec des classes, des catégories. C’est pour ça que, plus que jamais, puisque le discours est de plus en plus nuancé, complexe, quand on prend la peine d’en développer un, il faudra développer des modalités politiques qui elles aussi s’affinent – la proportionnelle, le tirage au sort, etc. Parce que sinon, on aura toujours une raison de rejeter un représentant qui, sur telle ou telle question, n’est pas en phase avec ce qu’on pense.

2. « Tout ce qui se compte ne compte pas »

Dans le premier ou le deuxième chapitre de ton livre, Faire l’économie de la haine, j’ai pensé à une phrase qu’on attribue à Einstein, qui dit en gros : tout ce qui se compte ne compte pas. Tu dis quelque part qu’on est plus impressionné par une colonne de chiffres que par une colonne de chars.

Déjà chez Adam Smith, chez Thomas Malthus, ensuite jusqu’à Friedrich Hayek et Léon Walras, ces économistes de référence, on a vu le concept d’économie passer d’un statut vitaliste à un statut mortifère. L’économie, avant que s’en emparent ceux qui ont osé s’appeler les « économistes » et qui se sont arrogé un mot qui existait dans toutes les disciplines, était un principe renvoyant à la vie. Les scientifiques de la nature, comme Carl von Linné, Gilbert White et même Charles Darwin, ne parlaient pas d’écologie, ils disaient l’ « économie de la nature ». Je m’arrête là-dessus parce que c’est la source même du discours. Le mot même d’« économie » vient d’abord de ce champ-là. L’économie de la nature consiste en une façon d’étudier ces relations multiples et précaires entre espèces, éléments, faisant en sorte que, bon an, mal an, la nature se perpétue. L’économie n’était pas tout à fait un système au sens d’une systématicité réglée à la manière d’un métronome, mais n’était pas non plus un chaos. Il y avait quelque chose comme des règles qui régissaient l’organisation du monde, donc l’organisation de la nature. On parlait d’économie de la nature d’abord sur un plan biologique. Gilbert White, par exemple, nous raconte que, quand la femelle hérisson accouche du bébé hérisson, celui-ci a des pics qui sont encore tendres, sinon on peut imaginer la souffrance que représenterait l’accouchement. Le têtard a une queue pour se mouvoir dans l’eau, et il la perd du moment que ses pattes poussent parce qu’il n’a plus à être dans l’eau. Donc Gilbert White dit : la nature est une grande économiste. Et les êtres humains sont inclus dans cette économie-là. Les économistes, qu’on reconnaît aujourd’hui comme les physiocrates, sont ceux qui, à la fin du XVIIIe siècle, ont voulu en quelque sorte maîtriser au maximum ces connaissances des relations naturelles pour favoriser l’agriculture, sur un mode intéressé, sur des finalités qui étaient liées éventuellement aux enjeux politiques plus libéraux de l’époque. Donc ce concept est vivant, l’économie est une chose vivante. Mais on est passé de cette idée vivante à une approche strictement comptable ; où on fait l’économie de cette vitalité-là, pour mieux strictement s’en tenir à son arithmétique. Ça veut dire que, chez Malthus, on a quelqu’un qui explicitement dira : je dois définir la richesse pour mieux la maîtriser, pour mieux en maîtriser la production. Alors, je vais exclure de ma définition de la richesse tout ce qui ne se compte pas. Et je ne vais considérer que ce qui est commensurable. Ce sera une façon – et il n’est pas le seul – de jeter les bases de ce qui s’appelle aujourd’hui les « sciences économiques » qui ont, de manière outrancière, hypostasié cette relation entre l’arithmétique, l’intendance et le capitalisme.

Malthus, c’était qu’il fallait supprimer les pauvres.

Tout à fait, mais c’est un autre versant qui montre qu’il n’était pas vitaliste. Je dirai que l’idée d’éradiquer la pauvreté en éradiquant les pauvres est une conséquence logique de cette idée voulant que ne compte que ce qui est sujet au calcul et que ce qui permet au capital de croître. On a exactement la même chose chez Adam Smith au titre de l’activité productive : ce qui est pertinent, c’est de favoriser dans un régime l’activité qui, du point de vue de la médiatisation de l’économie par les nombres, génère, on pourrait dire, de la plus-value – aujourd’hui on dirait des marges, des bénéfices. C’est réduire au maximum ce qui est en quelque sorte parasitaire quant à ce processus-là. Mais on s’est aliéné là-dedans. Et je me suis intéressé à ce passage de l’économie au sens fort.

Si on continue ton processus, on aboutit à l’élimination d’une partie de l’humanité.

Et même on élimine la vitalité, Marx en parlait déjà très bien, au profit d’une sorte de dynamique comptable et capitalistique qui s’impose à nous de manière tragique, à la manière d’un grand Frankenstein, sur un mode autonome. Au fond, on supprime la vitalité ; ou, si on la maintient, c’est à la condition de la faire fructifier du point de vue du capital : OK pour organiser un festival, mais à la condition que ça soit bon pour la restauration et l’hôtellerie. J’en ai parlé dans La médiocratie, on a vu des artistes faire valoir leur activité dans l’espace public ces dernières décennies, en disant : nous, en plus d’être artistes et étant artistes en fait, nous sommes surtout des entrepreneurs. Le problème du capitalisme, c’est qu’il s’est emparé de tous ces leviers de la culture pour faire l’économie des affects, de l’éthique, de la politique, au nom d’une science, (les « sciences économiques »), au nom d’un savoir-faire qui est arithmétique qui consiste à dire : arrêtez de « conter », arrêtez d’être sensible, arrêtez de vous intéresser aux choses. Intéressez-vous au bilan, intéressez-vous aux données comptables. Parce que ça serait plus vrai que le vrai, parce que le vrai serait de ce côté-là. Cette façon de voir les choses consiste au fond à transférer sur un système culturel (le capitalisme, pour aller vite) la responsabilité de certains affects, dont la haine, dont le mépris. On peut très bien être un investisseur sympa avec les gens de sa communauté, aimer son chien, s’occuper de ses enfants quand on les voit une demi-journée par mois, être gentil avec ses salariés quand on daigne les saluer une fois en deux ans. Et par ailleurs laisser le système haïr à sa place, haïr sans qu’il n’y paraisse, haïr sans devoir assumer le sentiment lui-même ; parce que « ça » hait, le régime hait pour nous, le régime méprise pour nous. Il suffit simplement de s’assurer que les résultats comptables sont au rendez-vous, à travers un processus de haine qui est très efficace mais qu’on n’a même plus à prendre sur soi, pour en profiter finalement.

C’est assez inquiétant, ce que tu dis. Parce qu’on est de plus en plus dans ce système. Notre ex-président de la République, François Hollande, avait fait de la finance son ennemi. Est-ce qu’il allait dans ton sens, est-ce qu’il avait compris ce que tu voulais dire ?

Lui aussi faisait l’économie de beaucoup de choses, notamment d’une description fine. Quand il disait par exemple que la finance n’a pas de visage, n’a pas d’identité, il avalisait cette idée que le capital a fait l’économie même de l’identité des ayants droit du capital, des bénéficiaires. Ce qui est une mystification, parce qu’il les connaît très bien. Ce qui était intéressant, dans sa formule, c’était précisément cette façon de rendre opaque ce que la pensée critique cherche à désopacifier. Je suis convaincu – c’est mon travail de le faire, et L’économie de la haine serait un peu la « bande-annonce » de la recherche à laquelle je m’attelle au Collège international de philosophie – qu’on reviendra, par la force des choses, à un concept d’économie beaucoup plus « riche » (pardonnez-moi le jeu de mot) qu’il ne l’est maintenant. Parce que l’économie renvoie, dans notre histoire, eu égard à notre patrimoine culturel, à mêler un champ que les économistes ont restreint à la seule intendance. L’économie est une pensée des relations en tant qu’elles sont escomptées. Et ce n’est pas simplement une affaire de commerce, de production, de consommation, de thésaurisation.

3. Agir sans esprit comptable 

Ce n’est pas dans ton livre, mais je voudrais te faire réagir sur ce qui se célèbre ces mois-ci, c’est-à-dire Mai-68. Je ne sais pas à quoi à ça a ressemblé dans ton Québec. Qu’est-ce que t’inspirent à la fois cette célébration et cette époque ?

Je dirai, par rapport à ces enjeux-là, que ce qu’on peut retenir de cette période pour s’en inspirer, c’est cette façon qu’a eue une génération – et ensuite les ouvrières et ouvriers qui ont emboîté le pas à la jeunesse – d’agir sans esprit comptable, tout le contraire de ce qu’on fait aujourd’hui. Ce sont tous ces gens de bonne volonté qui, lorsqu’il s’agit d’analyser un problème, de considérer un enjeu grave lié à la mondialisation, ne peuvent pas s’empêcher de dire : qu’est-ce que je peux faire, moi ? Ou, pour le dire autrement : quelle est la solution ? Et la solution, c’est une façon de résoudre quelque chose. Or ça n’existe plus. C’est comme si on se disait que, comme il n’y a pas de solution, ce n’est même pas la peine d’y penser. C’est pour ça que très souvent, politiquement, on tend aujourd’hui à ne s’intéresser qu’aux problèmes qu’on peut résoudre, à restreindre la conscience politique à ce qui peut être résolu dans l’immédiat. Alors qu’il me semble que l’engagement politique suppose d’être à la fois désespéré et plein d’espoir. C’est-à-dire que, par définition, les conditions mêmes de l’engagement politique supposent que l’on de réglera pas de sitôt les problèmes auxquels on s’attaque. Sinon, ça n’est pas de la politique, à la rigueur c’est de l’administration – Jacques Rancière parlerait de « police ». La politique suppose qu’on s’attaque à des problèmes qui n’ont pas de solution, qui ont quelque chose d’une aporie pour la pensée. Et c’est pour ça qu’on s’y engage, et c’est pour ça qu’il faut faire preuve de courage. C’est parce que c’est décourageant qu’il y a du courage. Dans ces années-là, on voit bien qu’agir sans être comptable du moindre effort, du moindre geste qui pourrait nous coûter ceci ou cela – parce que peut-être le voisin ne trouvera pas ça conséquent, qu’on va mal paraître, que nos parents vont nous désavouer ou que ça va nous faire plafonner dans un avancement de carrière – paraissait à l’évidence, dans les années 1970, comme étant proprement mesquin et indigne d’un sujet politique.

Il y a quelque chose qui illustre ce qui se passe en ce moment, c’est la ZAD à Notre-Dame-des-Landes, où ce qui déroute pas mal, c’est ceux qu’on appelle les « zadistes » n’ont pas de but lucratif. Et un gouvernement qui, lui, est exclusivement à but lucratif, leur envoie des drones, des hélicoptères. On en était l’autre jour à 11 000 grenades lacrymogènes.

Ça nous ramène à l’enjeu de l’extrême centre et à son caractère extrémiste. Parce qu’on a là effectivement des gens qui vivent l’économie sans esprit comptable et sans soumettre l’économie à la comptabilité. Ce qui semble impardonnable au régime, c’est de ne pas être dans les sphères de la comptabilité et du droit des affaires. C’est quelque chose d’irrévérencieux pour le capital de ne pas participer aux logiques instaurées par l’oligarchie. Et là où le régime d’extrême centre pèse de tout son poids, c’est dans ses contradictions. C’est-à-dire qu’il se présente comme étant centriste, équilibré, responsable, pondéré, neutre, vrai… Tous ces mots qu’il s’attribue grâce à des médias qui vont dans sa direction. Et le comble de tout ça, c’est d’avoir développé ou ramené cette expression de l’« illibéralisme », qui tend à exclure tout ce qui n’est pas étroitement soi. Et c’est là où il y a de l’extrémisme dans l’air. En laissant le champ de la légitimité politique ouvert à la seule notion étriquée de l’ultralibéralisme tel que le pensent ce gouvernement et cette présidence-là. Donc on a un parti pris qui est libéral, et ce libéralisme est régi par un droit des affaires qui se veut extrémiste au sens où il est destructeur, liberticide, impérialiste. Il est aveugle, il est sourd, intransigeant. Il est inique. C’est bien ce « libéralisme » à tout crin qui fait qu’on perd chaque année, dans le monde, l’équivalent d’une Belgique en forêt. C’est ce régime-là qui fait que l’Allemagne a découvert récemment qu’en quelques décennies elle avait perdu 75 % de ses insectes. C’est ce régime-là qui est en train de chercher du pétrole dans de la boue et du gaz dans des cailloux, parce qu’il ne sait plus comment faire reculer la frontière de l’extractivisme ; plutôt que de se ressaisir et de penser la nécessaire décroissance vers laquelle nous nous orientons de gré ou de fait. Mais ce régime-là, qui est aveugle et extrême, se pare de toutes les vertus ; et présente tous ceux qui pensent, qui s’inquiètent, qui s’organisent, comme étant des adversaires sous l’étiquette d’« illibéralisme », qui est la plus paradoxale que j’aie de mon vivant entendue.

4. Les cinq formes de la censure

Ton discours n’est pas neuf, tu appartiens à un courant ancien de philosophes. Mais on voit bien que tu creuses, tu t’exprimes, tu cherches. Cette pensée critique, qui n’a rien de violent, qui se contente d’être intelligente et humaine, pourquoi a-t-elle tant de mal à exister ? Quels sont les mécanismes de censure (dont tu parles dans ton livre) et d’autocensure, qui freinent et qui bloquent ?

Il y aurait cinq formes de censure qui sont à l’œuvre et qui font effectivement qu’on est mal à l’aise devant la pensée critique. Mais je dirai que ce malaise s’oppose à un autre. Au fond, la psyché suscitée ou façonnée par un régime capitaliste est une pensée qui est traversée par les malaises. C’est d’une part un malaise par rapport à la pensée critique, parce qu’elle nous menace, et s’il fallait être libre de sa pensée, comment réagirait-on devant les injonctions patronales ? Surtout que les injonctions patronales sont de plus en plus paradoxales, parce qu’elles consistent à nous demander de deviner ce que le patronat souhaite entendre – on nous rend associés, partenaires, clients, etc. Et donc on est « en marche » dans ce nouveau régime, et il faut prendre sur nous de vouloir ce que l’autorité souhaite nous voir désirer. Je crois que la formule qui résume le mieux cela, c’est le fait de devoir écrire des lettres de motivation quand on est demandeur d’emploi. On nous place dans une position psychique, dans les mots mêmes, qui est contraire à ce qu’on éprouve très souvent. Et la force de l’idéologie est de ne pas être simplement de la propagande sur un grand écran de cinéma qui nous serait lointain, mais un trousseau de clés pour se retrouver dans un monde qui nous domine. C’est-à-dire que l’idéologie nous aide, c’est une boussole pour nous orienter dans le monde. C’est pour ça que nos parents, nos professeurs, qui veillent à notre bien, vont nous dire à notre jeune âge : constitue-toi un savoir-faire pour pouvoir te vendre, constitue-toi entrepreneur de toi-même, donne-toi des atouts sur le marché du travail. C’est-à-dire qu’on va soumettre un jeune esprit à l’idéologie pour son bien, parce qu’on est pris là-dedans. Donc la pensée critique est une menace par rapport à une personne qui veut se débrouiller dans le monde, parce qu’elle nous aide à comprendre le monde, à comprendre nos souffrances, mais elle ne nous aide pas à gagner de l’argent, pour le dire crûment. Par ailleurs, il y a la souffrance liée à ce monde opprimant-là, ces structures d’oppression ; où on nous demande justement de sourire quand on a envie de faire la gueule, on nous demande de mentir en allant à l’encontre de nos convictions morales élémentaires, on nous demande continuellement de surmonter des malaises. Et le malaise est précisément ce qu’on a voulu exclure de la pensée politique. On a fait comme si les affects, les passions, la vie psychique ne méritaient pas attention, comme si c’était quelque chose d’excédentaire et même d’encombrant. Ce qui compte, c’est la raison, le calcul, le principe, la directive. Et les passions sont ce qu’il faut refouler. Et quand on finance quelqu’un sur un mode salarial, d’une manière sous-entendue – et si on ne le comprend pas par soi-même ça nous sera dit explicitement –, ce qui est dit, c’est : ta gueule, je te paie ! Et ce que je paie, c’est un travail que Freud définissait comme tel, un travail de refoulement, un travail psychique. Le travail qu’on fournit, ce n’est pas seulement du travail manuel, ou intellectuel s’il s’agit de répondre à des clients un certain nombre de phrases qu’on nous a mises dans la tête. C’est aussi travailler à réprimer ce qui nous semble absurde ou irritant, ce qui nous semble malhonnête, ce qui nous paraît être une escroquerie. Ce sont donc ces deux malaises qui entrent en ligne de compte. Mais la censure, comment se déploie-t-elle là-dedans ? Je passe vite sur les deux formes les plus connues, la censure et l’autocensure, sur le mode un peu évident de la rature ou de la suppression. Cette censure existe encore, mais d’une manière moins étendue qu’avant. Le Bureau de la censure qui dit : supprimez ceci, raturez cela, ce mode-là est de moins en moins fréquent. Il y aura bien sûr, au nom de la raison d’Etat, des textes caviardés. Il y aura aussi – Aude Lancelin en parlait bien dans son livre, Le monde libre – des coups de fil qui sont passés pour qu’on retranche ceci ou qu’on supprime cela. Ça existe donc encore, mais il y a d’autres formes plus insidieuses sur lesquelles on ferait bien de s’attarder. Il y a l’autre forme, l’autocensure, qui consiste à dire que, par crainte de représailles ou aux fins d’avancement de carrière, on ne nommera pas Untel et on supprimera cela de sa pensée. Mais il faut l’avoir déjà pensé. Ça, c’est les censures sur un mode ancien. Ensuite vient la censure idéologique, et elle est très efficace. Elle consiste à faire en sorte qu’on pactise avec des mots qui comportent des points aveugles. La censure est déjà intégrée aux mots, on fait donc l’économie de la censure, on ne se rend pas compte qu’elle est à l’œuvre. J’en parle souvent, je pense que c’est l’exemple le plus clair. Je viens d’un pays où sévit la notion de gouvernance. Cela suppose qu’on pense désormais tout en fonction des critères de l’entreprise privée. Même un ministère va se présenter comme une entreprise ministérielle, et va donc s’intéresser non pas à des citoyens ou des citoyennes – des patients, des usagers ou des voyageurs –, mais toujours à des « clients ». Dès lors qu’on instaure ce mot-là, on fait perdre de vue la notion de service public. Dès lors qu’il y a un conflit dans le monde et qu’on en fait strictement une affaire géopolitique – qui intéresse la Russie, la France, Israël, les Etats-Unis, etc. –, on passe sous silence ce qui motive le plus souvent les conflits d’envergure dans le monde. C’est-à-dire des intérêts commerciaux et industriels : où va passer le gazoduc, qui va pouvoir accéder à tel gisement de je ne sais quelle richesse ? On a développé mille et une manières de distiller un langage qui nous fait faire la censure d’un grand nombre de choses sans qu’on s’en aperçoive. Je ne sais pas si le terme « censure » est encore indiqué, mais il me semble que c’est bien ce qui est à l’œuvre. Ensuite, il y a la censure de nature psychique – j’aurais envie de dire psychanalytique, inconsciente – qui nommément apparaît comme telle chez Sigmund Freud. Et la censure, dans la métapsychologie, c’est le moment préconscient où le sujet psychique – je dirai presque l’appareil psychique à l’œuvre en lui – sent le malaise dont je parlais tout à l’heure, sent qu’il n’est pas convenable d’utiliser telle ou telle expression, même si c’est celle qui convient le mieux à une situation, parce que le plaisir ou la satisfaction à l’utiliser risque d’entraîner des conséquences fâcheuses qui ne valent pas le coup, qui ne font pas le poids. Et là, on est dans est dans des enjeux économiques. Ce n’est pas l’autocensure de tout à l’heure, où on se dit : j’ai fait un travail sur Vincent Bolloré, mais comme je ne veux pas être le cinquante-et-unième à recevoir une mise en demeure, je ne vais pas mettre son nom, je vais écrire « un homme d’affaires ». Là, c’est simplement sentir, avant même que le mot soit arrivé à la conscience, qu’il vaudrait mieux en utiliser un autre. Et on est continuellement dans ces rapports de malaise et de négociation intérieure. L’idée, c’est de faire en sorte que les gens, par eux-mêmes, répriment un certain nombre d’idées, tout simplement parce que ça ne se fait pas d’être écologiste quand, tout à coup, on est avec des gens qui reviennent de Cuba et qui ont pris l’avion. On est continuellement en train de se censurer, sur le plan psychique dont je parlais tout à l’heure, non pas par rapport à un absolu moral qui serait clair pour tout le monde, mais par rapport à un discours idéologique contingent qui se travaille quand on est puissant. On peut revenir à Propaganda d’Edward Bernays et à beaucoup d’autres textes qui renvoient à ce type d’enjeu. L’intérêt, pour des grandes firmes (je me suis intéressé à Total notamment, mais il y en a tellement d’autres), c’est de prendre au corps cette réalité endoxale de l’opinion et de faire en sorte qu’on la thématise bien, pour qu’il soit évident que le communisme, après coup on le sait, c’est des millions de morts et c’est tout ; que les utopies ne marchent jamais ; que tout ce qui compte, c’est de trouver un bon job et le reste, de toutes façons, ça nous échappe… Toutes ces espèces d’expressions toutes faites (« On n’y peut rien »), tous ces adages sont extrêmement puissants, et ils sont travaillés. On nous les bassine à longueur de journée, surtout depuis qu’il y a l’information en continu.

5. La souveraineté réfractée

En t’écoutant, et en réfléchissant assez souvent au boulot qu’on fait de journaliste, qui consiste malgré tout à persister dans l’idée de révéler, d’aller vers une vérité, je suis pris parfois d’un vertige qui consiste à se dire : à quoi ça sert ? Tu parlais des grandes multinationales. Philip Morris est une entreprise absolument assassine, qui a des millions de morts à son actif, qui a été condamnée, qui a dû publier ses archives qui sont consultables à l’envi. Un jour, Chomsky nous parlait des Pentagon Papers et de ces histoires-là, et il nous disait : ça n’a rien changé, aujourd’hui Philip Morris se porte bien. On passe nos vies à révéler des vérités sur des fake news et à dire : regardez comme ils ont menti, Cahuzac, etc. Comment s’interroger sur le parcours de la vérité et son efficacité ?

On peut, sans trop épiloguer, cerner cette question éminente. La souveraineté réfractée, pensons-là comme ça. On ne peut plus strictement penser l’ordre du monde comme étant l’effet de notre volonté. La souveraineté (la souveraineté une) est réfractée de plusieurs façons. Il y a encore la souveraineté d’État dont je parlais tout à l’heure. Les États, bon an, mal an, prennent des décisions sur un certain nombre de choses, de moins en moins par rapport aux oligarques ; ou en tout cas, quand ils les prennent, c’est en leur faveur et de plus en plus sur un mode contraignant par rapport à tous les autres. Ensuite, il y a une autre forme de souveraineté que j’ai essayé de définir depuis quelques années, qui est la souveraineté offshore, c’est-à-dire la souveraineté de nature privée, celle des multinationales. C’est une souveraineté qui définit un pouvoir discrétionnaire de grandes institutions financières, de multinationales dans le domaine de l’industrie et du commerce, sur un mode aussi tranchant que celui des États, dans certains domaines. Parfois, il peut y avoir complémentarité, parfois il peut y avoir parallélisme, parfois il peut y avoir antinomie. Et puis, il y a la souveraineté du peuple. Ce que les journalistes appellent avec beaucoup de mépris (mais souvent ils ne s’en rendent pas compte parce qu’ils font l’économie de la haine) la « grogne ». C’est quand le peuple est souverain, de par son interposition, de par ses manifestations, qu’il force une décision. Il s’interpose et il fait en sorte que l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne sera pas construit, par exemple. C’est une décision du peuple, c’est vraiment une manifestation de souveraineté. Il y a une quatrième souveraineté que j’ai développée en m’inspirant seulement de Georges Bataille (sans penser à m’approprier son discours), qui consiste à penser la souveraineté de l’histoire, du sort. C’est-à-dire une chimie entre les trois autres, qui serait elle-même souveraine. C’est qu’on ne sait jamais trop qui va avoir le dessus dans ce rapport de force permanent. La souveraineté, c’est cette espèce de rapport de force permanent qu’on institue entre ces trois souverainetés-là, mais c’est aussi le sort comme tel qui compte. Il y a une sorte de « volonté divine », comme on aurait dit à une certaine époque, et dont a parlé aussi Walter Benjamin dans la Critique de la violence. Et c’est d’autant plus vrai qu’il y a quelque chose qui va se révéler décisif ces années-ci, bien que ce ne soit pas une instance politique : c’est la nature, ce sont les écosystèmes qui vont, eux, arrêter le capitalisme, c’est clair Je pense que pour nous, peuple – peuple de gauche, mais nous aussi concitoyens et concitoyennes de toutes allégeances qui sommes inquiets –, l’erreur serait de penser que tout relève de notre volonté. J’ai dit récemment à quelqu’un que le capitalisme n’était pas viable dans sa forme actuelle parce qu’il n’y aura plus de pétrole bientôt, en tout cas plus de pétrole abondant, il n’y aura plus de gaz abondant. Et quand on voudra faire un virage vers les panneaux photovoltaïques, vers les techniques de captage et de stockage ou les agrocarburants, il y aura tellement de problèmes liés à l’industrie minière et aux réserves en lithium, en terres rares qui manqueront, et par ailleurs de tels les enjeux agricoles (sans parler du transport), que ça ne sera pas davantage viable. Et cette personne-là me disait : mais non, le capitalisme ne peut pas cesser, les gens ne l’accepteraient pas. Comme si nous étions – nous, civilisation, mais surtout nous, Occidentaux –littéralement maîtres des choses. Nous avons tellement donné dans l’ubris de la souveraineté financière, industrielle, technique, qu’on a oublié qu’il y avait un monde ; que ce monde-là a des ressacs, qu’il relève d’un principe de réalité et qu’il peut s’imposer à nous. C’est un monde fini. Et ce système dans lequel on est, tablant sur la croissance dans un monde fini, et n’étant pas capable de composer avec le fait que les richesses dont il a besoin sont désormais comptées, ce régime-là est son propre adversaire. Ce n’est pas nous qui allons le faire tomber, il a un cancer généralisé. Ce système est malade, il n’est pas viable. Et notre travail à nous, c’est de l’accompagner dans sa chute. L’accompagner, ce n’est pas dans le sens d’une balade, c’est dans le sens de l’achever. Donc c’est continuer à critiquer, à penser, à dénoncer, à analyser. Afin que, le jour où vraiment la crise devenant aiguë elle frappe les esprits et soit un fait reconnu par un très grand nombre de concitoyens et concitoyennes – pas nécessairement une majorité, mais une minorité intense capable de faire l’histoire et de valoir à titre de peuple –, afin que le jour où cette conjoncture-là sera développée, nous soyons à même, puisque nous y serons préparés, de développer un discours à la place des fascistes qui voudront eux aussi s’emparer de cet espace vide. Je pense que la focalisation se fait là.

Et pour finir, un vrai journaliste, un journaliste de l’extrême centre te dit : mais alors, Alain Deneault, vous voulez faire la révolution ?

Je souhaite rendre révolu, avec mes concitoyennes et concitoyens, un système délétère et destructeur pour nous-mêmes et pour la planète.

journaliste : Daniel Mermet

transcription : Josette Barrera et Jérémie Younes

Pubkié le 24/08/2018

Hôpital. Coup de sirocco dans les services publics d’urgences

Cécile Rousseau  (site l’humanité.fr)

En cette période estivale, de nombreux services virent au rouge. Si la canicule a pu aggraver la situation par endroits, les personnels hospitaliers estiment que le point de non-retour est déjà atteint depuis longtemps.

«Tout est parfaitement monitoré », lançait la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, début juillet. Faux ont rétorqué, excédés, médecins et personnels hospitaliers dans différents médias. Après un printemps de surchauffe, émaillé de nombreuses grèves, c’est l’été de la saturation totale aux urgences : dégradation de l’accueil des patients, des conditions de travail des soignants, départs en cascade… Si l’impact de la canicule n’a pas été aussi fort que redouté, les services n’ont jamais été aussi surchargés. Depuis vingt ans, leur fréquentation est passée de 10 à 21 millions de personnes. Sans que les moyens suivent. Pour calmer le jeu, la ministre de la Santé a ressorti les statistiques, mettant en avant 78 ouvertures de services d’urgence en vingt ans. Dans les faits, une majorité d’entre elles ont été réalisées dans le secteur privé. Pour apaiser les esprits, l’exécutif table désormais sur la présentation du plan hôpital, repoussée a priori à mi-septembre. Retour sur un été de plomb.

1 Abattage de consultations au Cap-d’Agde

Dans la célèbre station balnéaire, l’afflux de touristes se retrouve à l’hôpital. au Cap-d’Agde (Hérault), passant de 30 000 habitants à parfois 300 000 au cœur de la belle saison, le service de soins non programmé, faisant office de service d’urgence de jour, frôle l’asphyxie. Le Dr Bertrand de Pontual, chef du service et délégué régional de l’Amuf (Association des médecins urgentistes de France), ne sait plus où donner de la tête : « Je vois de 40 à 45 patients par jour. Hier, j’ai commencé à 8 heures et j’ai fini à 21 heures, en prenant dix minutes pour manger. C’est de l’abattage ! » Malgré la recrudescence estivale, il n’a bénéficié que d’un demi-poste d’infirmier en renfort. « On double les effectifs de police qu’on fait venir de Paris, on triple le nombre de pompiers, mais il y a zéro effectif en plus dans la santé », s’indigne le praticien. Les fortes chaleurs ont encore fait grimper la température dans le service. « Chez nous, il y a un effet canicule, les personnes âgées, des enfants en bas âge arrivent déshydratées, ça a encore fait augmenter notre taux de passage ! Sans compter l’accidentologie liée à l’usage des toboggans, les bouées tractées ou encore les rixes alcoolisées. » Dans l’Hérault, sur les 13 services d’urgence, 10 sont privés. Dans la zone, c’est la clinique privée de la petite commune de Pézenas qui avait obtenu l’agrément et non Le Cap-d’Agde. Or, un service 24 heures sur 24 s’impose pour le praticien. « Tous les jours, on doit refuser des gens après 18 heures pour fermer ; on se fait insulter. On manque aussi de lits, en amont et en aval. Et ce n’est pas que de la bobologie, comme le prétend la ministre de la Santé ! On réanime des personnes. » « Moralement atteint », le Dr Pontual voit son avenir ailleurs.

2 À Troyes, la valse sans fin des effectifs

L’hémorragie de praticiens vide le service des urgences de la préfecture de l’Aube. À la suite de la décision de fermer les consultations d’urgence pédiatrique, quatre médecins des urgences avaient démissionné en mai, entraînant une crise sans précédent. En guise de solution, la réserve sanitaire avait été déclenchée, avec l’arrivée temporaire de médecins à la retraite. Trois mois plus tard, malgré quelques aménagements à la marge, la catastrophe continue : « Nous sommes nombreux, moi y compris, à partir travailler dans le privé à la rentrée après 20 ans dans le public, lance un des docteurs du service. Et il n’y a pas grand monde pour prendre la relève vu les conditions de travail. Cet été, on a un planning à trous, c’est de la gestion de la pénurie, les équipes sont à bout. On a eu de la chance que la canicule ne soit pas à la hauteur de celle de 2003. » Dès février, les urgentistes avaient distribué des tracts aux patients pour s’excuser des conditions d’accueil. Avec 62 000 passages en 2017, le service est en surtension 365 jours par an. « La mère d’une amie est restée huit heures sur un brancard, tonne une élue de la CGT, certains agents travaillent 60 heures par semaine et ont plus de 200 heures supplémentaires. Ils ne peuvent pas prendre plus de 15 jours de congés d’affilée en juillet ou août. On voit bien que la ministre ne va pas se faire soigner à l’hôpital public ! J’espère qu’il y aura du monde dans la rue à la rentrée. »

Le maire LR François Baroin, président du conseil de surveillance, s’était pourtant emparé de l’affaire. Mais le plan d’action s’est soldé par l’octroi de 500 000 euros de subventions pour… rénover le logement des internes.

3 Bourges : bonnet d’âne pour le nombre de lits

Un été fébrile à l’hôpital de Bourges. Dans le « No bed challenge », lancé par le Samu, consistant en un classement des lits disponibles dans les urgences, la structure du Cher arrivait ces jours-ci en deuxième position des pires conditions d’accueil. En mars dernier, les agents s’étaient mobilisés face à l’engorgement du service. Ils exigeaient des renforts et des lits. À la place, ils ont dû se contenter d’une aide-soignante supplémentaire et de 15 lits de médecine générale (lits d’aval). « Ces lits étaient déjà décidés dans le projet d’établissement ! Nous en voulions au moins 30 pour débloquer la situation », explique la secrétaire de la CGT, Armelle Paris. Si, comme le rappelle l’Amuf, 150 000 lits ont disparu dans les hôpitaux français ces 20 dernières années, à Bourges, ils se sont volatilisés peut-être encore plus vite qu’ailleurs. Depuis deux ans, 70 lits ont été supprimés dans tout l’hôpital. À Bourges, les embouteillages sont désormais inévitables. Pour Nathalie, du bureau de la CGT : « Les urgences sont devenues un service d’hospitalisation, où les gens restent un ou deux jours alors que ce n’est pas leur vocation. Parfois, on leur fait payer le forfait hospitalier alors qu’ils sont toute la journée sur un fauteuil et n’ont pas eu de repas. Des gens sont dans le couloir 24 heures sur 24. Imaginez-vous changé sur un brancard, devant 10 personnes. » Découragés, 13 infirmières sur 50 ont déjà quitté le navire après la grève, remplacées pour certaines par des jeunes diplômés : « Quelques-unes veulent déjà partir. C’est du travail à la chaîne. Tout s’est tellement dégradé que la saison estivale passe quasi inaperçue », résume Armelle Paris.

4 Turnover permanent à Lariboisière

Dans le plus grand service d’urgence de Paris, les rendez-vous festifs ont aggravé la suractivité ambiante. Lors de la Fête de la musique, 345 personnes ont fait un passage aux urgences, contre 250 un jour normal. La Coupe du monde a également contribué au taux de fréquentation historique : « Ces pics d’activité provoquent un sacré gap avec un personnel médical en sous-effectif», déplore Élisabeth Genest, délégué CGT. Preuve que les besoins sont réels, en six mois, 313 missions de renfort ont été souscrites. Mais aucun médecin supplémentaire n’a été appelé cet été. Les fortes chaleurs se sont répercutées à la fois sur l’environnement de travail des soignants et l’attente des patients. « Un jeune médecin présent depuis novembre m’a raconté avoir travaillé 15 jours d’affilée. Il y a beaucoup de turnover, les jeunes diplômés restent deux-trois ans et s’en vont. Quand ils arrivent ici, ils savent que ça ne va pas être tranquille. Les arrêts maladie sont en hausse. La ministre de la Santé doit arrêter de dire que tout est sous contrôle. » Le 22 juillet, un comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) extraordinaire s’est tenu pour évoquer la souffrance des agents.

5 À Saint-Vallier, vide sanitaire en route

« Les urgences de l’hôpital seront fermées de jour comme de nuit. » Ce grand panneau blanc barre l’entrée du centre hospitalier de Saint-Vallier (Drôme). Pour la première fois, le service n’ouvrira pas ses portes en août. Déjà, en juillet, les horaires avaient été réduits avec un accueil uniquement de jour. Le 27 juin, la CGT a débarqué au comité technique d’établissement pour faire entendre son opposition. « Le directeur nous a assuré qu’il n’avait pas trouvé de médecins intérimaires pour Saint-Vallier, mais il n’a pas assez anticipé ! », s’agace Michèle Perrier, de l’union départementale CGT.

Si le couloir rhodanien est très fréquenté en période estivale, avec l’autoroute A7 non loin, le service public semble, lui, aux abonnés absents. « Ils sont contraints d’aller à Romans, à 30 minutes de là, détaille Thierry Giraud, secrétaire de la CGT, ou à Valence qui est déjà saturé, il n’y a que cinq anesthésistes, les obligeant à déprogrammer les opérations les plus urgentes. Quand les patients viennent de la Drôme des collines, avec une route pas facile, cela peut leur prendre jusqu’à une heure. C’est de la non-assistance à personne en danger. » Pour les usagers de la commune semi-rurale, c’est la double peine. Par la force des choses, la maison médicale dans les urgences est aussi fermée. « Il y a 10 000 passages par an aux urgences. À terme, ils veulent en faire un service light, qui ne répond pas aux besoins. La ministre a promis de ne pas rayer de la carte les hôpitaux de proximité dans son futur plan hôpital, j’ai un doute », tacle Thierry Giraud. Un préavis de grève court jusqu’en septembre, le syndicat craignant que les portes restent partiellement closes ce mois-là.

Cécile Rousseau

Publié le 22/08/2018

Jeunesse. Ils ont fait leurs premiers pas militants sous l’ère Macron

service politique (site l’humanité.fr)

Alors que le président de la République se présentait comme le candidat de la jeunesse, une part croissante de celle-ci s’oppose à son projet et s’engage en politique, dans la vie associative ou syndicale. Témoignages.

Plein soleil mais fraîcheur toute bretonne. Au camp d’été du Mouvement jeunes communistes de France (MJCF), en cette fin du mois de juillet, quatre nouveaux adhérents goûtent avec curiosité et enthousiasme ce rendez-vous de formation et de vacances à Ploufragan (Côtes-d’Armor), aux côtés d’une centaine d’autres militants de toute la France. Au mur, le programme de la journée, affiché avec celui des tâches partagées, côtoie l’exemplaire quotidien du journal Avant-Garde, qui relate l’actualité du camp et au-delà. En crampons ou en tenue décontractée, revenant de l’activité football ou de l’atelier théâtre, ils témoignent de leur engagement récent, nourri par leur refus des politiques menées par le gouvernement.

« J’ai vaincu ma peur de rencontrer les autres! »

Pour Lou, lycéenne, le fait qu’Emmanuel Macron se présente comme le président des jeunes a déclenché son engagement. « C’est surtout le président des banques et de la bourgeoisie ! s’indigne-t-elle. « Il veut remettre nos droits à zéro en supprimant tout ce qui existe pour les couches les moins aisées. » En adhérent au MJCF le 1er mai et en participant à des manifestations, elle dit avoir évolué aussi personnellement. « J’ai appris à prendre la parole en public et j’ai vaincu ma peur de rencontrer les autres. »

Thomas n’a pas grandi dans une famille militante. Au contraire. « Ma famille se fout de la politique ou alors vote FN », explique-t-il. Quand il a suivi des études universitaires après son BTS de comptabilité, ses collègues de promo, « tous fils de bourgeois », lui lançaient des regards dédaigneux lorsqu’il disait être boursier. En s’engageant à l’Union des étudiants communistes (UEC) de Nanterre, il « ne se sent plus seul face à l’injustice ». Pour lui, les jeunes qui se sont engagés lors de la lutte contre Parcoursup seront autant de forces potentielles pour repartir à l’offensive à la rentrée.

C’est le cas de Medhi, 18 ans, tout juste bachelier en attente d’une place pour Sciences-Po, qui, lui, a choisi en décembre 2017 de pousser la porte des Jeunes insoumis de sa ville, Montpellier (Hérault). Bien qu’il « relayait » déjà la cause sur les réseaux sociaux, il a voulu « aller plus loin » en se rendant à une réunion publique. Avec Parcoursup, il a enclenché la seconde. « Très actif », presque « meneur » dans son lycée Georges-Clemenceau, il dit aujourd’hui avoir « beaucoup appris de cette mobilisation ». « La communication de Macron se base quasi exclusivement sur son jeune âge, mais la jeunesse n’est pas en phase avec lui. Sa politique, qui a mis le feu aux poudres, est plus vieille que moi », lâche-t-il, évoquant notamment l’écologie. Si Mehdi a choisi un mouvement politique, plutôt qu’une association ou un syndicat, c’est parce qu’il estime avoir « une vision plus globale de la société » et qu’il « veut » s’investir sur un projet, précise-t-il.

Aliénor, cheminote de 25 ans, a de son côté franchi le pas du syndicalisme. Salariée de la SNCF depuis 2014, elle est passée de l’Unsa à la CGT cheminots dès le début du mouvement contre la réforme ferroviaire : « Je me suis pointée à une AG et je me suis rendu compte qu’il n’y avait personne de l’Unsa, alors que les personnes de la CGT proposaient beaucoup de bonnes idées, donc j’ai changé de carte », raconte-t-elle, en riant. Jeune militante communiste pendant ses années lycée, elle s’en était désinvestie progressivement jusqu’à son entrée à la SNCF, « un milieu super syndiqué et super engagé ». « Je m’y suis vite remise », lâche-t-elle. « En dehors des AG, j’essaie de participer un maximum aux actions : je pars du principe que faire grève depuis son canapé, ça ne sert pas la cause. Il faut se faire voir pour pouvoir expliquer aux gens les problèmes de fond que les médias ne relaient pas. »

Pour d’autres, le syndicalisme commence sur les bancs de l’université. À 21 ans, Julie (le prénom a été modifié) a rejoint Solidaires étudiant.e.s en septembre 2017, d’abord pour « améliorer les conditions d’études au sein de la fac », puis contre « les différents projets du gouvernement qui touchent à l’enseignement supérieur ». Son militantisme s’est renforcé à ce moment-là : « Depuis qu’Emmanuel Macron est au pouvoir, sa politique néolibérale, qui revient à précariser toujours plus les plus faibles et à les mettre en concurrence, s’est traduite par une avalanche de mesures. »

Bientôt la rentrée et 65 000 étudiants sont toujours sans affectation

À Limoges, Louise, qui étudie les sciences de l’éducation, égrène elle aussi les coups portés par Emmanuel Macron à la jeunesse. Baisse des APL, loi ORE, sélection à l’université… « Macron me met en colère, car il s’attaque à la jeunesse la plus précarisée », juge l’étudiante, qui s’est engagée à l’Unef en 2017. Et si les luttes de l’année scolaire précédente n’ont pas encore fait faiblir le gouvernement, Parcoursup s’est chargé de décupler la colère chez les étudiants recalés. « J’ai des amies et des collègues de promotion qui étaient indifférents, voire favorables à la sélection. Une fois qu’ils se sont rendu compte de leur position via Parcoursup, ils ont modifié leur point de vue. » 65 000 étudiants sont toujours sans affectation, à quelques jours de la rentrée scolaire et universitaire.

Un sentiment de révolte face à l’inhumanité envers les réfugiés

Le mépris ressenti par les jeunes se conjugue aussi avec le sentiment de révolte alimenté par l’inhumanité avec laquelle sont traités les réfugiés, dont beaucoup ont eux aussi l’âge d’étudier. À 21 ans, Victoria a subi un électrochoc lors d’un voyage au Mexique. Pendant un an, elle a eu l’occasion de rencontrer des « familles mexicaines qui ont vécu les pires horreurs à la frontière américaine ». De là-bas, sa conscience sur la question migratoire s’est éveillée. À son retour en France, elle contacte Utopia 56 pour proposer ses services, au sein du pôle mineurs, grâce auquel elle mesure les manquements de la France à l’égard des jeunes migrants. « Face à l’inhumanité de ce gouvernement, il ne suffit pas de signer des pétitions ou de s’indigner sur les réseaux sociaux », s’insurge-t-elle.

Un engagement qui fait écho à celui de Marie, étudiante de 22 ans à la Sorbonne (Paris). Ses grands-parents paternels ont quitté l’Italie dans les années 1920. D’où, chez elle, cette « sensibilité accrue aux problématiques en lien avec l’exil ». Après un stage à France Terre d’asile, elle rejoint la Cimade en septembre 2017, qui cherche des bénévoles pour se rendre dans les centres de rétention, ces « prisons qui ne disent pas leur nom ». À l’élection de Macron, Marie ne prend pas tout de suite la mesure des choses. « À ce moment-là je n’avais pas forcément perçu que le positionnement du président était beaucoup plus à droite que ce qu’il avait annoncé. C’est quand la loi asile et immigration a été présentée que j’ai compris que Macron et Collomb seraient exclusivement dans la répression, sans considération aucune pour les droits humains », dit-elle, exprimant la nécessité « de résister ».

Raphaël, en tant que Lyonnais, connaît bien Gérard Collomb. À 25 ans, il s’est engagé à Génération.s fin janvier : « La première action d’Emmanuel Macron a été de pérenniser l’état d’urgence. Je ne pouvais pas laisser passer ça. C’est là que j’ai décidé de m’engager quelque part. » Pour cet étudiant en master de droit pénal, le pouvoir macroniste, c’est tout un ensemble : loi asile-immigration, criminalisation de la misère, réforme de la justice qui rime avec généralisation de l’État policier… Ce fils d’ouvriers, arrivés d’Uruguay il y a quinze ans et parlant peu le français, analyse le rôle de son origine sociale dans son engagement : « Voir à quel point les classes les plus défavorisées et immigrées galèrent, ça a créé un sentiment de révolte chez moi. » Cette année, « marquée par la riposte contre Blanquer » au sein du mouvement étudiant, il s’est activé, estimant « super important de continuer à manifester, d’aller dans la rue, même si la répression policière est féroce ». Avec une exigence, en retour, celle de ne pas se contenter « d’être contre », mais bien de « proposer des alternatives ».

Laurène Bureau, Audrey Loussouarn et Olivier Morin

Publié le 21/08/2018

Infrastructures. Le drame de Gênes éclaire les défaillances des routes françaises

mariond'allard (site l’humanité.fr)

L’onde de choc de l’effondrement meurtrier du viaduc Morandi dépasse les frontières italiennes. En France, un audit (en lien ci-dessous) pointe la vétusté avancée du réseau routier national tandis que l’état des autoroutes privatisées interroge.

Alors que Gênes, groggy, tente de sortir de la torpeur après l’effondrement meurtrier du viaduc Morandi, l’état de vétusté des infrastructures routières et autoroutières italiennes est mis au banc des accusés. La chute des investissements globaux consacrés aux réseaux routiers dans le pays est en cela éclairante : ils sont passés de plus de 13 milliards d’euros en 2007 à un peu plus de 5 milliards en 2015 (selon les chiffres compilés de l’OCDE).

Mais loin de se borner aux frontières italiennes, l’onde de choc de la catastrophe questionne les politiques de maintenance des infrastructures routières de l’ensemble des pays européens. Et si Sofia vient d’annoncer le lancement d’une campagne titanesque de rénovation simultanée de tous les ponts délabrés de Bulgarie, en France, le ministère des Transports planche pour la rentrée sur un projet de loi de programmation des infrastructures.

30 % des 12 000 ponts du réseau routier national sont à réparer

À cette occasion, un audit sur l’état du réseau routier non concédé (hors autoroutes privatisées), commandé par l’exécutif et dont les conclusions, rendues fin juillet, sont passées quasi inaperçues, prend aujourd’hui une tout autre envergure. Il révèle, entre autres, que 30 % des 12 000 ponts que compte le réseau routier national sont à réparer et que 7 % d’entre eux – soit 252 ouvrages – présentent même un « risque d’effondrement ». Plus généralement, le rapport, qui juge le réseau routier « vieillissant et dégradé » dans son ensemble, indique que plus de 2 000 kilomètres de routes nationales sont gravement endommagés. En conclusion, les auteurs de l’audit estiment à 1,3 milliard d’euros annuels le montant moyen des dépenses à prévoir pour la régénération du réseau public. Pour 2018, l’État a seulement alloué une enveloppe de 800 millions d’euros à la rénovation de cette partie du réseau.

Mais si ces chiffres sont révélateurs d’une « dégradation importante et inexorable des routes nationales », estime la CGT, ils ne concernent pas les 9 158 kilomètres d’autoroutes privatisées en 2006 gérés en concession par 18 sociétés privées qui cumulent, en 2017, plus de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires. C’est d’ailleurs sur une autoroute concédée à la société italienne Autostrade per l’Italia (filiale du groupe Atlantia) que la catastrophe de Gênes s’est produite (voir encadré).

l’état général des autoroutes concédées se détériore

En France, selon les chiffres de l’Association des sociétés françaises d’autoroutes (Afsa), 1,49 milliard d’euros ont été investis en 2017 sur le réseau privé par l’ensemble des sociétés concessionnaires, dont 143 millions d’euros « consacrés à l’entretien des infrastructures et à la sécurité », précise l’organisme. Des investissements en baisse (près de 2 milliards d’euros en 2011), inversement proportionnels à l’augmentation des bénéfices pour les concessionnaires. Conséquence, l’état général des autoroutes concédées se détériore, à un rythme certes moins rapide que celui du réseau national. Ainsi, un rapport d’information de la commission de l’Aménagement du territoire et du Développement durable du Sénat, reprenant les données sur la période 2001-2015, pointait dès 2017 que « si la proportion des autoroutes en très bon état de surface est restée relativement stable, autour de 65 %, celle des autoroutes en bon état de surface a diminué, passant de 31 % en 2011 à 18 % en 2013. En conséquence, la proportion du réseau autoroutier dont l’état est plus ou moins dégradé a augmenté, de 5 % à 16 % ».

En revanche, poursuit le rapport sénatorial, la proportion des ouvrages d’art – dont les ponts – qui nécessitent des « réparations structurelles » est, elle, passée de 8 % en 2011 à 4 % en 2015. Malgré le mauvais état constaté des infrastructures autoroutières privatisées, l’État a rallongé en 2015 la durée des contrats de concession. À l’époque, la Cour des comptes avait d’ailleurs épinglé l’indulgence de la puissance publique envers des concessionnaires devenus tout-puissants. Et les sages de relever que « l’État n’a pas jugé utile de subordonner l’ouverture des négociations relatives aux contrats de plan au respect par les concessionnaires de leurs obligations de base en matière d’entretien du réseau ».

En lien

 l'audit remis au ministère des transport qui dénonce l'état accablant des routes

Publié le 19/08/2018

Stages en entreprise : à qui le tour  ?

(Site l’humanité.fr)

Chaque année, pour se former et appréhender le monde du travail, 1,6 million d’étudiants se retrouvent « stagiaires ». Ce contingent forme souvent une main-d’œuvre bon marché.

Pour beaucoup d’étudiants, les vacances ne riment pas avec serviette de plage ! Tandis que certains optent pour un job d’été ou peaufinent leurs travaux universitaires, d’autres sont en stage. Soit qu’ils terminent celui commencé dans le cadre de leurs études, soit qu’ils se soient lancés dans un stage facultatif d’été, quand ce n’est pas les deux. Plus de 1,6 million d’étudiants chaque année font ainsi leurs premiers pas dans le monde de l’entreprise. Censé être une période de « formation », le stage est devenu un passage obligatoire. Sans cela, difficile de trouver un emploi : « Tout le monde veut absolument que l’on ait de l’expérience quand on sort des études », confie Laura (*), étudiante en master 2 à Paris-VIII Saint-Denis. Les entreprises accueillent ainsi un travailleur à moindres frais. Quant aux jeunes, ils ajoutent, par ce biais, une ligne sur leur CV. Présenté ainsi, le stage aurait presque des airs humanistes. Pourtant, il y a de l’abus ! « Sur les cinq postes occupés par des stagiaires, il pourrait y avoir trois vrais postes », affirme Gabrielle (*), qui termine un stage de six mois au service juridique d’un organisme culturel.

la manne des conventions

Même si le stage fait de plus en plus partie intégrante du cursus scolaire, il n’est pas chose facile de le décrocher. D’autant plus que les annonces sont parfois très exigeantes : on demande aux étudiants une polyvalence totale, des expériences antérieures, voire un test. Durant un stage, chaque étudiant a un tuteur en entreprise et un maître de stage rattaché à son école. Bien souvent, le premier comme le second sont débordés. L’école se contente souvent de signer la convention de stage puis lâche ses étudiants sans assurer aucun suivi. « Mais comment voulez-vous encadrer sérieusement 24 stagiaires en même temps quand vous êtes enseignants ? » interroge Sophie Binet, secrétaire générale adjointe de l’Ugict CGT.

Pour Julie (*), étudiante en master 2 à Paris-XIII, le stage n’a pas la même saveur que pour Laura. Son stage de trois mois dans une maison d’édition touche à sa fin sans qu’elle ait pu accéder aux missions qui correspondent à l’intitulé de son poste. « Je me retrouve à faire un travail qui est purement monotâche, je ne fais que lire des manuscrits à longueur de journée. Je n’ai pas appris grand-chose. » Le suivi de la part de son tuteur est quasi inexistant. Mais Julie relativise : « Mon tuteur est une des personnes les plus importantes de la boîte, je me dis qu’il est très occupé. » À l’inverse, Marie (*), en stage durant six mois dans une agence de publicité, évoque un poste à forte responsabilité qui fut gratifiant malgré un début difficile : « J’ai adoré, j’ai eu l’opportunité de suivre les projets en permanence ! »

Le stage a donc des airs de pochette-surprise. Horaires à rallonge et stress. Pressions, mise au placard, mais aussi rencontres et réels acquis professionnels. Julie, Marie et Gabrielle ont toutes perçu environ 500 euros par mois (seuls les stages de plus de deux mois sont obligatoirement rémunérés, à 3,75 euros de l’heure minimum). Une somme bien insuffisante pour vivre lorsque l’on travaille 35 heures par semaine : « Cela m’aide à payer un peu mon loyer, c’est tout. Je vis grâce à l’argent de mes parents », confie Julie. Cette situation crée des inégalités évidentes. Selon une étude de la Relève – cabinet spécialisé dans le recrutement des stagiaires et jeunes diplômés –, « en 2017, ce sont les étudiants en droit qui ont été les mieux rémunérés lors de leurs stages », en moyenne 1 078 euros mensuels. « Les étudiants d’écoles d’ingénieurs et de commerce figurent également dans le top 3 des étudiants les mieux payés. En queue de peloton : les étudiants en communication, graphisme et journalisme. » Dans ces derniers secteurs, comme dans la sphère culturelle, beaucoup d’entreprises ne concèdent aucune gratification. Pour contourner l’obligation de rémunération, les conventions de stages inférieurs à neuf semaines fleurissent. Sabine (*) en est à son deuxième stage. Cette année, elle est rémunérée, mais l’année dernière elle a fait un stage d’un mois dans un institut culturel sans aucune gratification.

banalisation du travail gratuit

Certains étudiants pourtant sont prêts à faire une croix sur toute rémunération même pour un stage de plus de deux mois, pourvu qu’il leur ouvre les portes du métier rêvé. Fabien (*) est étudiant en master 2 médias. Il n’a pas perçu un centime durant les trois mois qu’a duré son stage au sein d’une agence de presse étrangère. Pourtant, il ne regrette rien : « Mon objectif est avant tout d’entamer une carrière de journaliste et ce stage me permettait de vivre ma première expérience. »

En 2013, dans un texte intitulé « Sois stage et tais-toi ? Le sous-salariat démasqué », le collectif Génération précaire (actif jusqu’en 2015) dénonçait déjà la « banalisation du travail gratuit ou sous-payé alors qu’un certain discours politique souhaite réaffirmer la valeur travail ». À l’époque, la secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, avait déclaré : « Les stages ne sont pas un emploi. » Vraiment ? Pourtant, on y travaille : « Du matin au soir, je n’avais pas un seul instant pour m’ennuyer », reconnaît Laura, rémunérée 590 euros par mois. « J’avais une grande charge de travail, mais ça ne me dérangeait pas, j’étais là pour apprendre le métier. » Marie résume bien la situation du stagiaire : « Tu es jeune et tu as envie de découvrir le métier, alors tu es ultra-impliqué. Plus tu es impliqué, plus tu as envie de travailler ; et plus tu as envie de travailler, plus on te donne des choses à faire... mais on ne te paye pas plus. Donc, très vite, tu te retrouves à faire le travail d’un employé, sans compter les heures supplémentaires ! »

par l’« odeur » du contrat alléchés

Censé faciliter l’insertion professionnelle, le stage est devenu un emploi (non rémunéré) à part entière et un mode de gestion. Certaines entreprises annoncent la couleur dès le début, d’autres font miroiter un contrat. Marie n’a pas été embauchée après son stage, même s’« il y a eu deux ou trois promesses officieuses ». Elle sait qu’il y aura encore d’autres stagiaires après son départ car cette entreprise fonctionne ainsi. D’autres se sont vu proposer au mieux un CDD d’un ou deux mois. Pourquoi embaucher un jeune diplômé, même au Smic, alors qu’on peut le faire travailler pour deux fois moins cher, et sans payer aucune cotisation sociale ? Autre intérêt – pour les gouvernements cette fois –, les stages contribuent à dégonfler les statistiques de Pôle emploi.

Quant aux jeunes, beaucoup semblent en avoir pris leur parti. En 2015, la plateforme de recrutement RegionJob avait sondé ses utilisateurs. Sur les 1 028 répondants ayant effectué au moins un stage au cours des cinq dernières années, 84,8 % jugeaient leurs stages « formateurs ». Pourtant, selon le même sondage, ils étaient seulement 22 % à avoir trouvé un emploi suite à un stage.

(*) Les prénoms ont été changés.

Deyana Baeva

Publié le 18/08/2018

En Italie et en Turquie comme ailleurs, les gouvernements cèdent aux marchés

L’investisseur ne vote pas

(site monde-diplomatique.fr)

C’est une saynète désormais bien rodée. Un gouvernement — progressiste ou réactionnaire — prend une décision qui contrevient aux préférences de la finance. Les marchés menacent, le pouvoir politique renonce, les médias applaudissent. La crise italienne a démontré que le « cercle de la raison » néolibérale ressemble de plus en plus à un nœud coulant passé autour du cou de l’électeur.

par Renaud Lambert & Sylvain Leder     

Les Européens viennent de le redécouvrir : l’un des acteurs les plus influents de leurs démocraties se préoccupe peu des urnes. Son nom ? « L’investisseur ».

Au mois de mai 2018, le président italien Sergio Mattarella a plongé un instant son pays dans la crise en rejetant la nomination de M. Paolo Savona au poste de ministre de l’économie. Ce dernier avait le soutien des deux partis chargés de former un gouvernement, la Ligue (extrême droite) et le Mouvement 5 étoiles (« antisystème »)… mais il ne portait pas l’Union européenne dans son cœur. « La désignation du ministre de l’économie constitue toujours un message immédiat de confiance ou d’alarme pour les opérateurs économiques et financiers », justifia le chef de l’État le 27 mai. Or l’investisseur chérit l’Union, façonnée pour le lui rendre au centuple.

Le nom de M. Savona faisant planer sur l’Italie la menace du courroux des marchés, Ligue et Mouvement 5 étoiles reverraient leur copie. Et, s’ils n’y parvenaient pas, précisa le commissaire européen au budget Günther Oettinger, les Italiens retourneraient aux urnes, édifiés : « Les développements pour l’économie de l’Italie pourraient être si draconiens que cela pourrait être un signal possible adressé aux électeurs pour ne pas choisir des populistes de gauche et de droite. » Ce ne fut pas nécessaire. Moins d’une semaine plus tard, la coalition proposait un nouveau candidat au poste de ministre de l’économie, apparemment plus compatible avec le projet européen. L’eurosceptique Savona se trouvait relégué à un rôle secondaire aux yeux des investisseurs : celui de ministre des affaires européennes…

Les Italiens venaient-ils d’éviter le pire, ou avaient-ils exagéré la menace ? Autrement dit : est-il possible d’engager un bras de fer contre les marchés financiers et de l’emporter ? C’est ce qu’a récemment tenté le président turc Recep Tayyip Erdoğan, lors d’une escarmouche riche d’enseignements.

Exigences contradictoires

Si l’on imaginait une échelle graduée de la détermination politique, l’ancien président français François Hollande pourrait en incarner l’un des pôles ; M. Erdoğan occuperait alors la borne opposée. D’un côté la consistance du flan, de l’autre la fermeté de l’acier. Purge des dissidents, arrestations discrétionnaires, irritabilité géopolitique : le chef de l’État turc affiche une résolution rare. Dans la panoplie des mouvements de troupe, le repli stratégique ne constitue pas sa manœuvre préférée. Et pourtant, il vient de se voir contraint à une retraite humiliante sur la question des taux d’intérêt.

De la même façon que le nord vers lequel pointe l’aiguille de la boussole structure l’espace, les taux d’intérêt pratiqués par la banque centrale d’un pays — dits taux directeurs — en organisent l’environnement économique. De ces derniers découlent la plupart des autres taux d’intérêt de l’économie, notamment ceux que les établissements privés proposent aux ménages et aux entreprises. Lorsque la banque centrale baisse son taux directeur, elle facilite l’accès au crédit, aiguillonnant de la sorte l’investissement des entreprises et la consommation des ménages, bref l’ensemble de l’activité. Une telle politique peut également conduire à une hausse de l’inflation si cet accroissement de la consommation et de l’investissement ne s’accompagne pas d’une hausse similaire de la production de biens et de services sur le territoire.

Pour les investisseurs en devises, le taux directeur d’une banque centrale permet surtout de calculer les profits qu’ils peuvent escompter de leurs placements. Or les spéculateurs raffolent de l’opération consistant à s’endetter dans une monnaie pour placer les fonds empruntés dans une autre devise à taux d’intérêt fort (le carry trade). Un exemple : début juin 2018, la banque centrale américaine (Réserve fédérale) pratique un taux directeur d’environ 2 %, permettant à un investisseur de lever 1 million de dollars pour un coût annuel de 20 000 dollars. L’emprunteur peut convertir ses billets verts en livres turques, et profiter d’un placement rémunéré sur la base du taux directeur turc : 15 % (1).

On pourrait s’interroger sur l’intérêt de récompenser ainsi les touristes du marché de change. Dans le cadre d’une économie financiarisée, l’opération s’avère déterminante, puisque l’afflux de dollars offre l’un des seuls moyens d’équilibrer ses comptes. Ceux de la Turquie souffrent d’un déséquilibre structurel lié aux besoins énergétiques du pays : le pétrole et le gaz qu’elle consomme — et qu’elle doit faire venir de l’étranger — grèvent sa balance commerciale. Ankara dépend donc des devises charriées par les investisseurs.

Comme la plupart des pays émergents (Afrique du Sud, Brésil, Indonésie…), la Turquie se trouve confrontée à des exigences contradictoires. Celles des investisseurs, peu enclins à transiger sur l’ampleur des profits qu’ils attendent et qu’il s’agit de séduire par le biais de taux d’intérêt gonflés aux anabolisants. Celles de l’économie productive, qui a besoin de crédits suffisamment bon marché pour ne pas faire s’envoler les coûts de production ou pour faciliter la consommation des ménages et l’accès au logement. Autrement dit : un taux directeur réduit, qui limite les profits des spéculateurs…

Dans cet affrontement, les investisseurs comptent le plus souvent sur un allié de poids : la banque centrale elle-même. Le diktat de son « indépendance » s’est désormais imposé à bon nombre des pays dont il est question ici au prétexte d’extraire la politique monétaire — le pilotage de la valeur de la monnaie et des taux d’intérêt du pays — des mains de dirigeants politiques que les processus électoraux invitaient trop souvent à souhaiter satisfaire les besoins de leurs électeurs, en facilitant l’accès au crédit (baisse des taux d’intérêt) ou en faisant tourner la planche à billets (hausse de l’inflation). Une « dérive démagogique » que les idéologues néolibéraux (monétaristes) — politiquement victorieux à partir de la fin des années 1970 — ont entravée en soumettant les banques centrales indépendantes… à leurs propres préférences : des taux d’intérêt élevés et, surtout, la lutte contre l’inflation, qui grignote la valeur du pécule des nantis en réduisant celle de la monnaie.

Depuis quelque temps, le président turc avait laissé entendre qu’à ses yeux l’économie turque devait s’adapter aux exigences de l’économie productive ainsi qu’à celles de l’islam, qui condamne l’usure. Son projet ? Réduire le taux directeur. Partageant leur effroi, le Financial Times rapporte que « les investisseurs étrangers espéraient que M. Erdoğan profiterait de sa visite à Londres [au mois de mai 2018] pour les rassurer (2)  ». Erreur. S’exprimant sur Bloomberg TV le 15 mai, le président turc a confirmé que les taux d’intérêt élevés constituaient selon lui « la source des problèmes, pas leur solution », et qu’une victoire lors des élections anticipées du 24 juin lui permettrait de reprendre la main sur la politique monétaire du pays.

Jusque-là, la nature répressive du régime de M. Erdoğan n’avait pas coûté la moindre nuit de sommeil aux marchés financiers. Ses déclarations sur Bloomberg TV marquèrent « un tournant », selon un consultant financier interrogé par le Financial Times : « Pendant longtemps, les investisseurs s’étaient imaginé que ce gouvernement leur était favorable » (24 mai). Alarmé par la prétention d’un dirigeant politique à s’emparer de l’outil monétaire — une « décision arbitraire » —, l’économiste en chef du journal de la City Martin Wolf l’invita à « démontrer (…) qu’il [pouvait] piloter la Turquie de manière convenable » (25 mai). « Convenable », c’est-à-dire en harmonie avec les préférences des investisseurs. « Cela peut en déranger certains, mais ce sont ceux qui pilotent l’État qui rendent compte aux citoyens », avait plaidé M. Erdoğan sur Bloomberg TV pour justifier une limitation de l’indépendance d’une banque centrale blindée contre les besoins des électeurs.

Le président turc n’avait pas rendu son micro aux techniciens de Bloomberg que la guerre éclata… Le jour même, les investisseurs se retirent du marché stambouliote, provoquant un plongeon de la valeur de la livre turque d’environ 20 % en un mois. Les importations deviennent mécaniquement plus coûteuses (puisqu’il faut davantage de livres pour obtenir une même quantité de dollars), et le coût de la vie s’envole. Le départ des investisseurs prive par ailleurs la Turquie des fonds étrangers dont elle a besoin pour tenir ses engagements envers le reste du monde, notamment ses dettes publiques et privées (celles des entreprises s’avèrent colossales). À quelques semaines d’un scrutin électoral, les nuages s’accumulent dangereusement. L’homme fort de la droite nationaliste turque cède : il renonce à empêcher une première hausse du taux directeur turc de 13,5 % à 16,5 %, le 24 mai, puis à 17,75 % le 7 juin.

Pays membre de la zone euro, l’Italie se trouve moins soumise aux fluctuations du marché des changes que la Turquie. Elle n’en est pas pour autant prémunie des sollicitudes de la finance. La carotide que les investisseurs ont identifiée chez leurs « partenaires » européens pour y appliquer le tranchant de leur lame porte le nom de spread.

À partir des années 1970, et sous l’influence des monétaristes, les États cessent de se financer auprès de leurs banques centrales (un mécanisme accusé de doper l’inflation) et réduisent la fiscalité, en particulier sur les hauts revenus. Ils obtiennent donc les liquidités dont ils ont besoin auprès des investisseurs en émettant des bons du Trésor, ou obligations. Bref, des titres de la dette d’État. Ces titres s’échangent de deux façons distinctes. Sur le marché primaire, l’État « émet » ses obligations, qui comportent un prix et un taux d’intérêt. Le prix correspond au montant prêté, le taux d’intérêt fixe la rémunération. Pour un prix de 100 euros, un taux d’intérêt de 3 % offre un gain, appelé « coupon », de 3 euros par an.

Mais rares sont les investisseurs qui souhaitent conserver leurs titres jusqu’à maturité (entre deux et cinquante ans selon les titres). L’échange avant échéance s’effectue sur le marché secondaire. Lorsqu’une obligation d’État est très demandée, le titre prend de la valeur : d’un prix d’émission de 100 euros, il passe à une valeur de 150 euros, par exemple. Dans le cas contraire, il se déprécie. Le coupon, lui, ne varie pas. Il correspond en revanche à un pourcentage variable en fonction du prix : 3 euros représentent 3 % de 100 euros ; si le titre plonge à 60 euros, le même coupon de 3 euros équivaut à 5 % du nouveau prix. On parle alors d’une variation du taux d’intérêt : s’il s’accroît, c’est que le titre se voit boudé.

Knut le Grand, déjà…

De façon à mesurer l’attrait des diverses obligations, les investisseurs les comparent toutes à des titres similaires, jugés « forts », car sans risque. Dans le domaine de la dette européenne, ils comparent donc les taux d’intérêt des titres à ceux émis par l’Allemagne, pays considéré comme le plus solvable. Plus le taux d’intérêt des titres italiens s’accroît, plus ils divergent des obligations allemandes : entre les deux dettes, l’écart, également mesuré en points de pourcentage, s’agrandit. En anglais, écart se dit spread… et l’investisseur parle anglais. En d’autres termes, plus le spread s’élève, plus les taux d’intérêt pratiqués sur le marché primaire, lors de l’émission de dettes, devront être élevés, pour que les investisseurs ne délaissent pas les nouvelles obligations au profit de celles circulant sur le marché secondaire.

Entre avril et mai 2018, le spread italien (la différence entre les taux d’intérêt exigés par les investisseurs pour acheter des titres émis sur dix ans par Berlin et Rome) a doublé. Or l’Italie affiche un endettement important, supérieur à 130 % du produit intérieur brut (PIB). Comme, pas plus que les autres, le pays n’est pas en mesure de rembourser rubis sur l’ongle de telles sommes, il doit procéder au « roulage » de la dette : émettre régulièrement des titres pour rembourser les acquéreurs des précédents. L’accroissement du spread s’avère donc suffisamment coûteux pour convaincre les élites politiques d’apaiser les marchés au plus vite. D’où le choix du président italien…

Dans un éditorial du 24 mai, le Financial Times se félicitait de la décision du président turc d’« abdiquer » : « Recep Tayyip Erdoğan (…) vient d’apprendre une douloureuse leçon qu’enseignait déjà le roi Knut le Grand, souverain d’Angleterre au XIe siècle. On raconte que ce dernier s’asseyait devant la marée montante pour montrer aux flagorneurs qui l’entouraient qu’il ne régnait pas sur la mer. De la même façon, M. Erdoğan vient d’apprendre que la marée de la finance mondialisée ne se soumettra pas à lui. » Confronté à une telle force, « tout dirigeant avisé accommodera sa politique ».

« Dès lors qu’il n’envisage pas de mettre un terme au financement de l’État sur les marchés », aurait-il fallu ajouter. Pour l’heure, cela ne fait partie ni du projet de la Ligue, ni de celui du Mouvement 5 étoiles, ni de celui de la droite nationaliste turque. Ce qui ne signifie pas que les marchés ont toujours imposé leurs vues : le président américain Richard Nixon, par exemple, leur résista en 1971, lorsqu’il décida de suspendre la convertibilité du dollar en or. Ce qui était possible hier le demeure, et d’autres forces politiques — progressistes, par exemple — pourraient renouer avec l’ambition dans ce domaine. Mais libérer la démocratie du pouvoir des investisseurs impliquera d’engager un conflit d’une rare violence, dont il s’agit de mesurer les implications. Avant de s’y préparer.

Renaud Lambert & Sylvain Leder

Professeur de sciences économiques et sociales, a participé à la coordination du Manuel d’économie critique du Monde diplomatique, 2016.

(1) Auquel il convient toutefois de retrancher le niveau de l’inflation et le coût de change.

(2) Laura Pitel, Benedict Mander, Jonathan Wheatley et Roger Blitz, « Turkish lira leads broad sell-off in emerging market currencies », Financial Times, Londres, 15 mai 2018.

Oublié le 16/08/2018

Les pilotes de Ryanair montrent la voie

Patrick Le Hyaric (site l’humanité.fr)

Par Patrick Le Hyaric : "Souhaitons que le mouvement européen des pilotes et personnels de cabine de Ryanair permette d’ouvrir ce débat pour qu’advienne l’Europe du travail."

Le groupe de transport aérien Ryanair vient de connaître la plus grande grève de pilotes de son histoire, celle-ci faisant suite à celle des personnels de cabine il y a quelques semaines. Les revendications de ces mouvements  européens - les pilotes en Allemagne, en Belgique, en Espagne, au Portugal, aux Pays-Bas, en Suède y participent - portent sur les conditions de travail et de rémunération. Le bas- coût, «low-cost », cible d’abord les salaires. La brutalité des dirigeants de l’entreprise est de haute intensité, refusant,  jusqu’à ces derniers temps, de reconnaître le moindre syndicat. Plus de la moitié des pilotes de cette compagnie ne sont pas salariés de l’entreprise mais des sous-traitants, embauchés par le biais d’agences de placement avec des contrats de droit irlandais quel que soit le pays où ils travaillent, nombre d’entre eux exercent même sous le statut d’auto-entrepreneur.

Ce mécanisme permet à Ryanair de ne payer aucune cotisation sociale dans les pays où se trouvent les pilotes, s’ils veulent une couverture sociale et une retraite, les salariés payent eux-mêmes leurs cotisations, la course au « moins disant social » consistant à utiliser la législation du pays considéré du point de vue de la compagnie la plus avantageuse. Mieux, le pilote n’est payé qu’à partir du moment où les moteurs de l’avion sont allumés. Il doit acheter lui-même ses uniformes de travail, son badge d’accès à l’aéroport,  payer ses formations. Même l’entretien d’embauche est payant ! La direction de la compagnie confirme bien sa brutalité lorsque, face à ce mouvement social, elle menace de délocaliser l’entreprise en Pologne. Ce faisant elle démontre par l’absurde que l’Europe sociale n’existe pas, que les institutions européennes garantes des traités prônant « la concurrence libre.. » organisent cette situation qui a des répercussions négatives sur l’ensemble des compagnies aériennes européennes. Cette complicité qui, de fait, crée une « inégalité de concurrence » pousse les autres compagnies aériennes à faire pression à la baisse sur l’ensemble des droits sociaux. 

Parce qu’il met en cause ce dogme européen de la libre concurrence et réclame une amélioration des droits sociaux, ce mouvement européen doit être plus soutenu et valorisé. L’harmonisation sociale vers le progrès et l’égalité de traitement doit être portée avec force dans les mouvements sociaux européens contre les divisions entre travailleurs que suscite le grand patronat. C’est la convergence sociale qu’il faudrait arriver à porter au lieu d’une convergence économique servant les profits et les marchés financiers. Le droit de grève doit être enfin reconnu et opposable devant une cour de Justice européenne qui, enfin, prendrait d’abord en compte le progrès social et les droits d’intervention des salariés dans la gestion et l’organisation des entreprises exerçant sur l’ensemble de l’Union européenne, et non plus les libertés économiques fondamentales qui ne sont rien d’autre que la liberté d’exploiter. Au lieu de l’organisation de la concurrence entre compagnies dans le ciel européen, c’est à un nouveau mode de coopération qu’il faudrait travailler avec des complémentarités entre compagnies, l’exploitation en commun de lignes et d’aéroports dont il faut cesser les ventes au privé, et arrêter de considérer les aides publiques ou bancaires comme des distorsions de concurrence alors que les pays du Golfe et d’autres subventionnent leurs compagnies aériennes. 

Souhaitons que le mouvement européen des pilotes et personnels de cabine de Ryanair permette d’ouvrir ce débat pour qu’advienne l’Europe du travail.

Patrick le Hyaric

Publié le 14/08/2018

Harcèlement, menaces: les pressions d’ArcelorMittal sur des salariés en accident du travail

 Par Pascale Pascariello (site mediapart.fr)

Mediapart a recueilli plusieurs témoignages ainsi qu’un enregistrement révélant comment ArcelorMittal incite des salariés victimes d’accident à reprendre le travail au plus vite. L’objectif de la multinationale est de réduire ses cotisations auprès de l’Urssaf, et d’améliorer ses résultats en matière de sécurité.

 Fos (Bouches-du-Rhône), Dunkerque (Nord), envoyée spéciale.- Ceci n’est pas un accident du travail. Telle pourrait être un slogan de la multinationale ArcelorMittal, qui n’hésite pas à harceler et menacer, y compris aux tout premiers jours d’un arrêt consécutif à un accident, ses salariés, mais aussi les employés de ses sous-traitants.

Plusieurs d’entre eux ont expliqué à Mediapart comment ils subissent des pressions pour une reprise rapide, dans un poste aménagé. Le but de l’entreprise est d’abord de minimiser le nombre de jours d’arrêt de travail. En effet, plus l’arrêt de travail est court, moins l’employeur verse de cotisations à l’Urssaf. Pour un arrêt de travail inférieur à 4 jours, l’entreprise cotise à l’URSSAF pour un montant de 302 euros. Une somme qui monte à 10 305 euros pour un arrêt de 3 mois et à 35 267 euros si l’accident entraîne un arrêt de 5 mois.

Mais il s’agit aussi d’améliorer les statistiques d’accidentologie, et les résultats en termes de prévention et de sécurité. Car ArcelorMittal est loin d’être exemplaire en la matière. Il y a deux à trois fois plus d’accidents sur les sites d’ArcelorMittal que chez ses concurrents. Sur le seul site de Dunkerque, en 2017, 408 accidents ont été déclarés, dont 91 classés en accidents majeurs.

Lorsque la victime est intérimaire ou salarié d’un sous-traitant, l’accident n’a pas d’impact direct sur les cotisations d’ArcelorMittal. Il en a, en revanche, sur ses statistiques d’accidentologie. Par ailleurs, en cas de bons résultats, les directeurs des usines peuvent percevoir des primes. Ils ont donc tout intérêt à ce qu’il y ait le moins d’accidents du travail comptabilisés sur leur site, et que les arrêts soient le plus court possible.  

Les pressions de la multinationale sont donc fortes. L’histoire de Benoît en témoigne.

À 22 ans, il travaille pour un sous-traitant d’ArcelorMittal. Le 19 février 2018, il se rend sur le site de l’entreprise pour débarrasser des chantiers. Sur l’un d’eux, il se retrouve seul. Après avoir chargé la remorque du matériel léger, il tente de rapprocher une sableuse. En la tirant, il perd l’équilibre et la reçoit sur sa jambe, soit 150 kilos.

Benoît explique son accident du travail sur le site d'ArcelorMittal

 « J’ai hurlé pour que quelqu’un m’aide. Mais il n’y avait personne à proximité. J’étais terrorisé tant la douleur était grande. Le temps passait sans que personne ne vienne. Ça semblait être une éternité. Je suis resté 20 minutes seul à hurler dans le brouhaha des machines. Après bien des efforts, je suis parvenu à dégager mon pied de dessous la sableuse et j’ai rampé jusqu’à la remorque. J’ai appelé un responsable de l’entreprise qui m’a dit qu’il venait tout de suite. Pendant ce temps, je pleurais de douleur et je voyais ma cheville tripler de volume. » Benoît sera pris en charge près d’une heure plus tard. « Les pompiers du site d’Arcelor n’ont pas pu me transporter. Ils ont appelé le SAMU et m’ont mis sous morphine. »

« Vous allez faire perdre de l’argent à vos collègues, pourrez-vous les regarder dans les yeux ? »

Bilan : une fracture de la cheville, jambe plâtrée jusqu’au genou. Le médecin prescrit cinq mois d’arrêt de travail et alerte le salarié sur de possibles séquelles. En raison de nouvelles complications, Benoît vient de voir son arrêt prolongé d’un mois.

Depuis, son employeur le persuade de dire qu’il n’était pas seul lors de l’accident. Il l’appelle, plusieurs fois par jour, pour le convaincre de revenir travailler sur un poste aménagé. Si Benoît l’acceptait, cette proposition permettrait à ArcelorMittal d’alléger ses statistiques d’accidents graves en réduisant le nombre de jours d’arrêt de travail. 

Benoît témoigne des pressions subies suite à son accident du travail

Il a enregistré l’un de ces échanges téléphoniques. La responsable des ressources humaines qui l’appelle lui fait part des pressions qu’ils reçoivent d’ArcelorMittal et lui demande de revenir travailler ou bien de rester chez lui avec un ordinateur de l’entreprise.

Un sous-traitant d'ArcelorMittal parle des pressions exercées par la multinationale

Nous avons contacté la responsable de Benoît. Elle n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.

En revanche, le 20 juillet, ArcelorMittal nous a adressé les précisions suivantes, par courriel : « Le groupe ArcelorMittal suit et publie de nombreuses statistiques en matière d’accidents. Ces statistiques prennent en compte l’ensemble des personnes travaillant sur nos sites (salariés, intérimaires, co-traitants). […] Aucun signalement de pressions ou de harcèlement concernant ce sujet. »

Les témoignages et documents recueillis par Mediapart révèlent le contraire.

Pierre, 34 ans, est en CDI depuis huit ans dans l’entreprise. En mars 2018, il monte sur une plateforme, située à six mètres de hauteur, pour nettoyer une machine. Durant cette intervention, l’un de ses collègues est chargé de couper le gaz qui peut en sortir. Mais, avant la fin des réparations, le gaz est ouvert par inadvertance. Alors que Pierre reprend sa tâche, soudain, une déflagration retentit. « C’était une détonation énorme qui est sortie de la machine. J’ai fait un bond en arrière. Sur le coup, je n’entendais plus rien. J’étais sonné. Puis très vite, j’ai retrouvé l’audition, mais partiellement et avec des acouphènes de plus en plus forts. »

L’accident a été classé par l’entreprise comme « grave », compte tenu des risques encourus par Pierre.

Il est transporté aux urgences par les pompiers. Le médecin lui prescrit un mois d’arrêt de travail. Aujourd’hui, Pierre a une perte d’audition importante. Il n’entend plus les aigus.

« Le jour même de l’accident, à la sortie de l’hôpital, j’ai reçu un coup de téléphone d’ArcelorMittal, du chef du département Aciérie. Ensuite, il m’a appelé tous les jours pour me convaincre d’accepter un poste aménagé. Il m’a dit : “Ne déclare pas ton accident et on te fait un poste aménagé.” » Pierre refuse. « Ils m’ont même proposé d’aller voir leur médecin, alors que j’ai un médecin traitant. J’ai gardé leur SMS. » Durant plus d’une semaine, il recevra, chaque jour, un appel de son entreprise. Las de ce harcèlement, il se rapproche d’un syndicat et en informe sa hiérarchie. « [Depuis], ils me font la misère. Mais je ne voulais pas leur dire encore amen et rentrer dans leur jeu, d’autant que j’avais déjà cédé à leur pression, il y a quatre ans, et j’en garde des séquelles. »

En 2014, victime d’un accident du travail, Pierre se bloque le dos et est hospitalisé. « Ils sont venus me voir à l’hôpital. Ils m’ont dit que si j’acceptais le poste aménagé, j’aurais un avancement. Deux jours après, j’étais de retour au boulot sous cachets pour supporter la douleur. Depuis, je n’ai eu aucun avancement mais j’ai des séquelles. N’ayant pu suivre les séances de kiné, j’ai régulièrement le dos bloqué. Mais je ne peux rien faire pour le faire reconnaître, puisque l’arrêt de travail avait été écourté. »

Ces pratiques ne sont pas nouvelles. En 2011, sur le site de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), la Direction des ressources humaines d’ArcelorMittal, dans une note interne, adresse aux managers les instructions suivantes : « Il n’y a pas de formalité nécessaire vis-à-vis de la CPAM [Caisse primaire d’assurance maladie]. Le non-envoi de l’arrêt de travail est préférable. » Une posture qui place ArcelorMittal dans l’illégalité, comme le signale un an plus tard l’inspecteur du travail à la direction : cette « situation [est] hors standard et en parfaite illégalité ». La multinationale ignore cet avertissement.

Plusieurs comptes rendus du CHSCT (Comité hygiène, sécurité et conditions de travail) l’attestent. En juin 2013, par exemple, l’un des membres du CHSCT regrette que du « harcèlement soit organisé envers les salariés pour améliorer les statistiques ». Le responsable sécurité de l’entreprise reconnaît lui-même que « certains managers peuvent proposer cette solution [un poste aménagé – ndlr] de façon inappropriée ».

Un responsable de l’usine explique qu’il est important d’accepter un poste aménagé dans les 96 heures qui suivent l’accident. Il explique que « les arrêts de travail qui surviennent sur les différents sites du groupe sont comparés ». Au cours d’un autre CHSCT, le responsable de sécurité présente les avantages d’un système de chèques-cadeaux offerts en cas de bons résultats : « Notre challenge progressimo vise à récompenser entre autres les périodes sans accident avec arrêt. » Des représentants syndicaux soulèvent les dangers d’un tel système. D’ailleurs, en 2016, le constat est le suivant : « Les accidents du travail ne sont pas systématiquement déclarés à la Caisse primaire d’assurance-maladie. […] Pourtant, cela peut poser des problèmes si les salariés ont besoin. »

En 2018, la situation reste inchangée. Sandy Poletto, salarié depuis 20 ans chez ArcelorMittal à Fos et secrétaire du syndicat CGT, ne décolère pas : « Depuis des années, on dénonce les pressions qui sont mises sur les salariés victimes d’accidents. Certains craquent et ne déclarent pas leur accident. Le système de rétribution par des chèques-cadeaux, un système de prime déguisée, permet à ArcelorMittal de convaincre les salariés de ne pas déclarer. C’est un système pervers et dangereux. Dès qu’on est mis au courant, nous intervenons. Mais hélas, beaucoup de salariés, victimes de pressions, ont peur d’en parler. Ça permet à ArcelorMittal de maquiller les chiffres des accidents du travail, qui sont ainsi anormalement bas. »

Laurent, 35 ans, en CDI depuis 12 ans dans l’usine de Fos, connaît bien le sujet. Il a lui-même subi le harcèlement de ArcelorMittal à la suite d’un accident en 2010. « C’est ce qui m’a conduit à adhérer au syndicat pour mettre fin à ces pressions qui sont illégales. Suite à nos alertes, ArcelorMittal a changé les procédures concernant les aménagements de postes. Mais ils l’ont fait sur le papier, pas dans les faits. »

« En 2010, les tendons de mon genou ont été touchés lors d’une réparation délicate que je faisais sur un pont en hauteur, se rappelle Laurent. Je ne pouvais plus poser le pied par terre. » Après cet accident du travail, son médecin lui impose 30 jours d’arrêt et une rééducation pendant 10 mois.

Le soir même, Laurent est appelé par son chef, qui tente de le dissuader de déclarer son accident. Le lendemain, à son domicile, il reçoit la visite d’un chef d’atelier d’ArcelorMittal et du responsable « communication sociale ». Ce jour-là, ils lui présentent un document. Il y est écrit : « Les objectifs du poste aménagé, sont, pour l’entreprise : aspect économique, rechercher à améliorer les indicateurs en réduisant ou supprimant la durée d’accident de travail suite à un accident. » « J’étais consterné. Comment peuvent-ils me mettre sous les yeux leur avantage économique, alors que je viens de sortir de l’hôpital ? Ils m’ont traité comme un chien. »

Constatant que Laurent n’est pas disposé à accepter un poste aménagé, la multinationale change de ton.

« Deux jours après, mon chef d’équipe m’a téléphoné. Il m’a dit qu’un refus de ma part pourrait nuire à ma carrière. Si j’acceptais un poste aménagé, ArcelorMittal s’occuperait de prendre en charge mes transports en taxi aller-retour vers l’entreprise. »

Il signale qu’il ne peut toujours pas poser son pied à terre. « Ils m’ont proposé de rester chez moi avec un ordinateur de l’entreprise. Je n’avais qu’à me connecter deux fois par jour sur l’intranet de l’entreprise. J’étais stupéfait et je leur ai dit que c’est de la dissimulation d’accident. »

Les relances continuent néanmoins. C’est au tour du chef du département. Il se déplace au domicile de Laurent. « Il m’a dit que j’allais faire perdre des primes à mes collègues. Car il y a un système de primes sous forme de chèques-cadeaux pour les équipes qui n’ont pas d’accident. Je me rappelle encore de ces propos : “Vous allez faire perdre de l’argent à vos collègues, pourrez-vous encore les regarder dans les yeux à votre retour ?” »

Depuis, il s’est syndiqué et alerte régulièrement sur cette question. « J’en ai marre de voir venir des salariés en béquilles dans l’usine ou de savoir qu’ils vont les voir à l’hôpital pour leur mettre la pression. C’est surtout dangereux en termes de séquelles. » Le refus du poste aménagé n’a pas été sans conséquence pour Laurent. Son avancement professionnel est bloqué. « Les ressources humaines, elles-même, ne peuvent pas justifier le trou qu’il y a dans ma carrière. Après 10 ans en CDI, j’ai un salaire de 1700 euros qui n'a pas vraiment bougé. Je devrais avoir un poste d’encadrement, ce n’est pas le cas. Cela représente une perte mensuelle d’environ 200 euros. »

Ces pratiques proches de l’illégalité sont dénoncées depuis 30 ans. En 1988, la CFDT retranscrit, dans son journal, le courrier adressé par un manager de Solmer (ancien entité d'ArcelorMittal) à un salarié accidenté : « On fait le nécessaire pour stopper ton arrêt de travail. Il faudrait que tu ailles voir ton docteur pour annuler ton arrêt de travail. Lundi matin viens me voir tout de suite en début de poste. Salut. Bien entendu tout ceci est confidentiel. »

Ces agissements étonnent peu Olivier Tompa, agent de la Carsat, Caisse d’Assurance Retraite et de Santé au Travail, en charge des accidents : « De nombreuses multinationales minimisent leur cotisation auprès de l’Urssaf en contournant ainsi la loi. Il y a beaucoup d’agents pour contrôler les individus qui fraudent à la sécurité sociale mais peu voire pas pour contrôler les fraudes des entreprises aux non-déclarations des accidents de travail. Pourtant, depuis 2013, les directeurs des caisses en charge de ces questions (CARSAT, CRAMIF, CGSS) ont le pouvoir de prononcer des pénalités financières à l’encontre des employeurs. Mais dans les faits, il n’y a personne de missionné sur ces contrôles, alors que des faits de fraudes sont connus des services. »

Ce vide profite aux entreprises et représente des pertes importantes aussi bien pour les victimes en termes d’indemnisation que pour la sécurité sociale en terme de cotisations. Pour les salariés, les séquelles, suite à un accident, peuvent être dramatiques. En rendant “invisible” leur accident, avec un poste aménagé, leurs séquelles ne peuvent plus être reconnues comme un handicap causé par le travail. « Dans ce cas, poursuit Olivier Tompa, les frais liés aux soins médicaux ne seront pas imputés aux employeurs mais à la collectivité via la branche Maladie. De fait le budget de la branche AT est excédentaire et les employeurs demandent des ristournes sur leur cotisation et la branche Maladie est déficitaire. Les cotisations augmentent alors que les remboursements reculent. »

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Publié le 10/08/2018

Jean-Michel Blanquer veut (encore) changer la formation des enseignants

Par Faïza Zerouala (site mediapart.fr)

Le premier ministre Édouard Philippe et le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer comptent réformer le système éducatif en s’inspirant des recommandations formulées par le Comité action publique 2022. Une refonte qui passe notamment par une évolution de la formation des enseignants.

 En toute simplicité, Jean-Michel Blanquer et Édouard Philippe, respectivement ministre de l’éducation nationale et premier ministre, ambitionnent de « changer la vie des enseignants ». C’est ce qu’ils clament dans un entretien conjoint publié dans Ouest-France le 2 août. L’un des leviers pour le faire est le rapport « Comité action publique 2022 », dévoilé mi-juillet et qui consacre deux parties de sa réflexion à l’école et à l’université (lire notre article sur le sujet)

D’aucuns s’interrogeaient sur le statut de ce document. À savoir, allait-il finir comme d’autres rapports au fond d’un tiroir ou au contraire irriguer la politique des prochaines années ? Réponse donnée le 2 août : Matignon et la Rue de Grenelle ont gardé un certain nombre de propositions et en ont rejeté d’autres. La création d’un nouveau corps d’enseignants qui devait se substituer progressivement à celui des professeurs certifiés, proposition polémique s’il en est, n’est pas retenue, comme annoncé dans un communiqué. Édouard Philippe justifie cette décision par la nécessité de se focaliser sur des « réponses concrètes et opérationnelles ».

Le ministre de l’éducation nationale entend plutôt concentrer ses efforts sur la gestion des ressources humaines et la formation des enseignants. Il est vrai que depuis son arrivée à la tête du ministère, Jean-Michel Blanquer a consacré son énergie à des réformes destinées aux élèves, comme le dédoublement des classes de CP et bientôt CE1 en éducation prioritaire, la scolarisation obligatoire dès trois ans, la réforme à venir du baccalauréat et du lycée général et technologique ou la transformation de la voie professionnelle, etc.

Jean-Michel Blanquer explique, toujours dans le quotidien régional, que « la formation initiale des professeurs ne nous donne pas satisfaction. C’est vrai depuis des décennies et cela explique nos résultats parfois décevants dans les classements internationaux, par exemple dans l’apprentissage des mathématiques ».

Faire remonter les écoliers français dans les classements internationaux où ceux-ci ne brillent pas, et c’est un euphémisme, apparaît comme l’une des obsessions du ministre. Pour ce faire, il ouvre un nouveau chantier : celui de la formation dispensée dans les écoles supérieures de professorat et d'éducation (ESPE) créées en 2013 et dans les masters métiers de l'enseignement, de l'éducation et de la formation (MEEF).

Dans l’absolu, le sujet est consensuel, puisque les syndicats réclament que la formation des enseignants soit revue pour être renforcée et donner plus d’outils aux enseignants débutants, souvent affectés dans des zones délicates. Les professeurs en devenir souhaitent être également mieux encadrés.

En 2010, la réforme Chatel avait fait grand bruit et alimenté une forte colère. Cette réforme de la « mastérisation » avait instauré un recrutement des enseignants au niveau master (bac + 5) au lieu de la licence (bac + 3). Cela devait permettre, selon le ministre de l’époque, d’élever le niveau de qualification des professeurs. La première année de formation en alternance qui suivait le concours a été supprimée ; les nouveaux professeurs, les « stagiaires », sont ainsi parachutés dans les classes sans formation pratique. De fait, Bercy aura fait l'économie de 16 000 postes en 2010, dégageant ainsi 204 millions d’euros, mais la formation des enseignants en a pris un sacré coup et de fortes disparités sont apparues d’une université à l’autre.

C’est pourquoi le ministre entend développer un tutorat pour encadrer ces futurs professeurs et leur permettre d’échanger avec « des enseignants qui sont eux-mêmes au contact des élèves ».

Le concours pourrait changer de visage et être différencié, selon que le futur enseignant souhaite enseigner en primaire ou dans le secondaire. L’idée de créer des passerelles et d’ouvrir le métier à ceux qui souhaitent entamer une deuxième carrière dans l’enseignement est aussi à l’étude. Un cursus dédié sera mis en œuvre. En creux, l’exécutif entérine ainsi l’absence d’attractivité du métier parmi les jeunes, l’un des problèmes majeurs dans l’éducation nationale.

Plusieurs académies, comme Créteil ou Versailles, ont compté moins d’admissibles aux concours de l’enseignement que de postes disponibles. Les pré-recrutements, avant les concours, sont aussi envisagés. Là encore, c'est une idée à laquelle tient le ministre de l’éducation nationale. Il s’agit ainsi, selon lui, « d’encourager les vocations » en faisant par exemple évoluer le statut d’assistant d’éducation afin que cette expérience puisse être valorisée par un postulant aux concours de l’enseignement.

La formation continue sera aussi refondue, sans plus de précision sur la nature et l’ampleur de ce remodelage.

Le comité CAP 2022 préconisait d’instaurer des évaluations dans les établissements sous couvert de les « responsabiliser ». Pour ce faire, plusieurs critères seraient utilisés. Les résultats des élèves, mais aussi leurs conditions d’études et matérielles et l’implication des personnels. Ces données seraient ensuite rendues publiques dans un élan de transparence. Bien entendu, une telle démarche renforcerait de fait la hiérarchie entre écoles, collèges et lycées, déjà très présente, et favoriserait la concurrence.

Le gouvernement entend instaurer « une véritable culture de l’évaluation, transparente et publique » selon le communiqué de Matignon. Des tests d’acquis des élèves seront, dès septembre, organisés en début et milieu du cours préparatoire, en début de CE1, à l’entrée en 6e puis en 2de, toutes filières confondues. Déjà, depuis la rentrée 2017, les élèves de CP et de 6e sont évalués afin que leurs enseignants puissent cerner leur profil scolaire. Déjà, entre 2009 et 2012, Jean-Michel Blanquer, alors directeur général de l’enseignement scolaire au ministère, avait concocté des évaluations à faire passer aux élèves en fin d’année de CE1 et en milieu d’année en CM2 pour estimer les progrès des uns et des autres. La validité scientifique de celles-ci est contestée, rappelle le Café pédagogique.

Une instance ou agence sera créée par voie législative au premier trimestre 2019 afin d'évaluer les établissements scolaires. Le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) est déjà chargé de travailler sur l’amélioration de l’école française ; reste à voir comment les deux organismes d’évaluation pourront coexister.

La question des critères employés et de la composition de cette instance future est cruciale. Il convient aussi de s’interroger sur la place des personnels dans ce processus.

Le gouvernement confirme aussi le versement d’une prime spécifique, au montant progressif, aux enseignants d’écoles et de collèges labellisés REP +, le grade maximal de l’éducation prioritaire dès la rentrée prochaine. Ils recevront 1 000 euros net, puis 2 000 euros un an plus tard et 3 000 euros en septembre 2020. L’engagement pris par Emmanuel Macron lors de sa campagne présidentielle était de verser 3 000 euros pour attirer des candidats et les stabiliser dans ces quartiers où les difficultés se concentrent. En 2015, Najat Vallaud-Belkacem avait déjà créé une prime analogue de 2 315 euros.

Le problème est que début juillet, le ministère de l’éducation nationale a évoqué l’idée d’adosser une partie de cette prime au mérite des élèves, expliquant que ce point devrait être soumis à discussion avec les différents syndicats. 

Le ministère ne semble pas craindre de générer une forme de concurrence malsaine entre l’éducation prioritaire et les autres enseignants. Édouard Philippe a tranché. Il n’y aura pas de budget supplémentaire pour mettre en œuvre ces réformes. « Notre politique se fera à moyens contraints, mais nous investissons dans l’éducation et la formation, et cherchons à faire de profondes transformations, pas de petites économies. »

Pas question non plus de revenir sur le gel du point d’indice ou de rouvrir les discussions sur les parcours professionnels, carrières et rémunérations (le PPCR) des enseignants. Ceux qui souhaitent gagner plus devront faire des heures supplémentaires, ce qui ne concerne par ailleurs que le secondaire.

En mai 2016, Najat Vallaud-Belkacem avait lancé un plan de revalorisation d’un milliard d’euros d’augmentations jusqu’en 2020. Depuis 2017, les enseignants ont eu des augmentations de quelques dizaines d’euros net mensuels. Pas de quoi renverser la tendance : les enseignants français sont mal lotis au regard des traitements perçus par leurs homologues des pays de l’OCDE.

D’autres réformes vont être mises en œuvre comme la dématérialisation des démarches administratives dans les établissements scolaires. Il sera plus facile de régler les frais de cantine ou de remplir un dossier de bourse.

L’éducation nationale veut aussi développer une gestion des ressources humaines de proximité. Dans chaque académie, des fonctionnaires seront dédiés pour répondre aux demandes des enseignants. Des expérimentations en ce sens ont cours à Toulouse et Lyon.

L’organisation territoriale de l’administration de l’éducation nationale sera bouleversée et redécoupée en 13 académies, comme autant de régions. Les recteurs d’académie doivent proposer une nouvelle carte au 1er janvier 2020.

Publié le 04/08/2018

Chômage, formation: la nouvelle loi chamboule tout

 Par Dan Israel (site mediapart.fr)

Le gouvernement a réussi à boucler en un temps record une vaste réforme, qui va bouleverser le quotidien des salariés, des travailleurs indépendants, des demandeurs d'emploi et des apprentis. L'exécutif assure que son texte, définitivement adopté mercredi 1er août, apporte de nouveaux droits et des protections inédites. C'est vrai seulement pour un petit nombre de Français.

  Le pari est tenu. Mercredi 1er août, dernier jour de la session parlementaire, les députés ont définitivement voté (par 137 voix pour, 30 contre) la loi qui réforme en profondeur l’assurance-chômage, la formation professionnelle et l’apprentissage. En lançant le chantier en décembre, le gouvernement avait annoncé vouloir le boucler cet été. C’est chose faite, et tous les décrets d’application devraient être publiés d’ici à Noël.

La nouvelle loi va permettre « d’établir une société de l’émancipation par le travail et la formation qui donnera à chacun, jeunes, salariés et demandeurs d’emploi, la capacité de se projeter sereinement dans l’avenir », s'est félicitée la ministre du travail Muriel Pénicaud.

 « C’est la deuxième étape de la rénovation du modèle social français, s’enthousiasme-t-on dans son entourage. Avec les ordonnances réformant le code du travail, on s’est plutôt occupé des entreprises, on leur a donné de l’agilité, de la souplesse et de la sécurité pour s’adapter à l’économie mondialisée. Là, on s’occupe plus des personnes, on leur donne les droits et les protections nécessaires pour s’adapter à l’économie d’aujourd’hui. »

Voilà pour le discours officiel. Pour les travailleurs français, la réforme de la formation professionnelle et des règles régissant l’assurance-chômage est censée contrebalancer la très grande liberté octroyée aux employeurs par les ordonnances. Dans les faits, cependant, il est délicat de distinguer dans cette nouvelle loi les grandes mesures qui constitueront effectivement des avancées réelles pour les salariés, les indépendants, les demandeurs d’emploi et les apprentis.

© murielpenicaud

Le gouvernement a néanmoins raison de souligner que cette loi est pleine de « paris culturels destinés à changer les comportements des Français », « pas seulement dans les textes, mais dans les têtes ». Les bouleversements opérés par ce vaste texte sont très nombreux. En voici quelques-uns.

  • Le droit au chômage un peu plus ouvert, mais contrôlé plus sévèrement

Il s’agissait d’une promesse de campagne d’Emmanuel Macron, qui n’est tenue que sur le papier. Désormais, certains démissionnaires et travailleurs indépendants pourront bien toucher des allocations chômage, mais ce sera le cas pour seulement une petite partie d’entre eux. Le nouveau dispositif devrait permettre à moins de 30 000 indépendants (sur près de 3 millions) de bénéficier tous les ans des droits au chômage. Ils pourront toucher 800 euros de chômage pendant six mois, si leur activité a été mise en redressement ou en liquidation judiciaire et s’ils ont disposé d’un réel bénéfice annuel. Ce filet de sécurité est une avancée indiscutable, mais reste limité.

De même pour les démissionnaires, qui auront droit au chômage seulement après cinq ans d’emploi ininterrompu, et s’ils présentent un projet de « reconversion professionnelle nécessitant le suivi d’une formation ou un projet de création ou de reprise d’entreprise ». Ce projet sera évalué par une commission regroupant des représentants des syndicats et des employeurs. Une mesure qui devrait bénéficier à 20 000 ou 30 000 démissionnaires par an au maximum, alors qu’ils sont 400 000 salariés à claquer la porte de leur entreprise tous les ans et que 50 000 d’entre eux sont déjà indemnisés, car ils le font pour des motifs jugés légitimes. On reste donc loin de l’assurance-chômage « universelle » vantée pendant la campagne présidentielle.

L’intensification du contrôle des chômeurs était aussi une mesure présente en toile de fond pendant la campagne, et elle sera bien au rendez-vous dès 2019. Certes, pour rééquilibrer l’échelle des sanctions, les radiations de Pôle emploi pour absence à un rendez-vous verront leur durée passer de deux mois à deux semaines, et Pôle emploi assure en conséquence que « les changements de règles aboutiront pour 70 % des motifs de radiation à une situation plus favorable qu’aujourd’hui ».

Mais la durée des radiations consécutives à une recherche d’emploi jugée insuffisante sera allongée, sans doute jusqu’à quatre mois. De plus, le nombre d’agents spécifiquement chargés du contrôle des demandeurs d’emploi passera de 200 à 1 000 d’ici à 2020, sans que les effectifs de Pôle emploi ne soient revus à la hausse (au contraire, Pôle emploi devrait perdre 4 000 agents, soit près de 10 % de ses postes).

La nouvelle loi pourrait aussi permettre de redéfinir les « offres raisonnables d’emploi » qu’un chômeur ne peut pas refuser plus d’une fois sans raison valable. Leur définition serait alors discutée entre le demandeur d’emploi et son conseiller Pôle emploi. Enfin, un journal de bord à remplir obligatoirement tous les mois par les demandeurs d’emploi sera expérimenté dans deux régions. Autant de mesures dont le chercheur spécialisé Didier Demazière doute de la pertinence, comme il l’a expliqué dans un entretien limpide à Mediapart.

  • L’État reprend la main sur l’assurance-chômage… pour en baisser le coût

C’est un bouleversement historique, mais il reste pour l’instant plutôt mal compris. Le financement et la gouvernance de l’assurance-chômage vont changer de nature, comme Mediapart l’a déjà détaillé : d’ici à la fin de l’année, les salariés ne se verront plus prélever aucune cotisation chômage sur leur salaire. Ces cotisations alimentaient jusqu’ici les caisses de l’Unedic, qui gère l’assurance-chômage. Désormais, ce sont tous les Français qui contribueront à financer les allocations chômage, via un relèvement de la CSG, un impôt directement versé à l’État, qui pourra ensuite en disposer à sa guise.

C’est la fin de ce qu’on nomme le modèle assurantiel : chaque salarié versait une partie de son salaire pour s’assurer contre la perte de son emploi, et les indemnités chômage versées dépendaient de la durée d’emploi et de la rémunération précédente. Désormais, c’est l’État qui décidera quelle part de son budget doit être affectée au financement du système de chômage. Sans aucune garantie qu’à terme, le montant des allocations chômage ne baisse pas drastiquement, puisque les salariés n’y contribueront plus directement. Ce qu’a reconnu auprès de Mediapart Aurélien Taché, le député LREM rapporteur du texte.

Les craintes sont également alimentées par le fait qu’en amont de chaque négociation entre syndicats et patronat portant sur les règles de l’assurance-chômage, le gouvernement fixera désormais un sérieux cadrage, budgétaire et politique. Bref, même si les partenaires sociaux restent officiellement maîtres des décisions, l’État reprend largement la main.

Il a d’ailleurs déjà commencé. En cours de discussion du texte de loi, le gouvernement a fait adopter aux députés un amendement demandant aux partenaires sociaux de relancer au plus vite des négociations sur l’assurance-chômage. Alors même que les nouvelles règles sont entrées en vigueur en novembre 2017, et qu’elles ne sont censées être rediscutées que tous les trois ans.

Pour Emmanuel Macron, il s’agit d’une part d’afficher son nouveau souci de mieux associer les syndicats et le patronat à ses réformes sociales. D’autre part, il est surtout question de modifier les conditions dans lesquelles sont utilisés les contrats de travail précaires, les cumuls salaires-allocations chômage pour les chômeurs travaillant quelques heures par mois, ou l’indemnité pour les chômeurs de longue durée.

La loi « donne aux partenaires sociaux la capacité de négocier une nouvelle convention autour des sujets qui nous préoccupent », a indiqué, pour la version soft, le député Aurélien Taché. La version hard provient du cabinet du ministère du travail : « Nous avons changé notre fusil d’épaule en cours de discussion, et souhaitons lancer une réforme beaucoup plus profonde que ce qui était prévu. »

Le gouvernement est en effet inquiet de voir le niveau du chômage stagner, malgré la conjoncture économique relativement bonne. « La croissance est forte, il faut réduire le chômage quand il y a une forte demande des entreprises pour des emplois », estime le cabinet, et « il y a urgence à le faire ». Selon l’exécutif, il faut donc revoir à la baisse les règles d’indemnisation actuelles, pour obtenir une plus forte « incitation au retour à l’emploi ». Autrement dit, pousser les chômeurs à accepter toujours plus les emplois disponibles, quelle que soit leur qualité. Quitte à baisser le montant ou la durée des indemnités chômage. De quoi augurer d’un sérieux débat, dès la rentrée.

  • Entre salariés et indépendants, un troisième statut pour les travailleurs « ubérisés »

Voilà une mesure qui peut paraître anecdotique, mais qui en dit beaucoup sur le regard que porte le gouvernement sur la « disruption » économique et sur le droit du travail. Au départ, il était prévu que la réforme de l’assurance-chômage ouvre une voie d’accès spécifique au chômage pour tous les travailleurs indépendants dépendant des grandes plateformes numériques comme Uber et Deliveroo.

Finalement, rien de tout cela. À la place, un amendement porté par Aurélien Taché avec l’aval de l’exécutif permet à la plateforme d’établir une « charte » définissant « ses droits et obligations ainsi que celles des travailleurs avec lesquels elle est en relation ». Cette charte, facultative, établirait des tarifs minimum pour les prestations des indépendants, ainsi que leurs droits et leurs devoirs. L’amendement accorde également aux coursiers et autres chauffeurs, s’ils travaillent suffisamment, un droit à la formation professionnelle, ou plutôt à l’abondement de leur compte formation, au même titre que des salariés classiques.

Mais surtout, et c’est tout l’esprit de l’amendement Taché, signer la charte reviendrait pour les indépendants à accepter qu’il n’existe pas de « lien de subordination juridique » entre eux et la plateforme. Ce qui constituerait une sérieuse protection pour Uber ou Deliveroo contre des contentieux judiciaires lancés par des livreurs ou des coursiers mécontents, souhaitant voir leur contrat requalifié en contrat de travail classique, avec les droits afférents (heures supplémentaires, congés payés, protection sociale).

Sans surprise, les coursiers à vélo sont vent debout contre ce petit passage de la loi, qui entérine la création d’un troisième statut, entre salariat et véritable indépendance. Il est vrai que le contexte actuel est tendu : Deliveroo a récemment été lourdement épinglé par l’inspection du travail, qui juge que les 2 286 coursiers employés dans la région parisienne sont des salariés classiques et doivent être traités comme tels. La plateforme de livraison est désormais sous le coup d’une enquête judiciaire, confiée par le parquet de Paris à l’Office central de lutte contre le travail illégal.

  • Une « appli » et un décompte en euros pour la formation professionnelle

Le gouvernement a trouvé un outil pour que chacun « devienne acteur de sa formation professionnelle » et acquière « les réflexes et l’envie de se mettre à niveau dans le marché du travail » : une application mobile. Logique pour la « startup nation » vantée par Emmanuel Macron. Selon le gouvernement, il est urgent pour la France de se réveiller. Dans la grande compétition mondiale entre pays, seuls ceux dont les travailleurs seront les mieux formés se retrouveront en haut de la chaîne de production.

Et à l’automne 2019, assure le ministère du travail, l’envie de se former, de « s’upgrader » même, viendra d’une « appli ». Cette dernière ne devrait pas être un simple gadget, mais constituer la pierre angulaire de la réforme.

Car dans les projets gouvernementaux, tout passera par elle : les organismes de formation devront y faire inscrire leurs formations et en gérer les disponibilités en temps réel ; les salariés passeront par son intermédiaire pour dénicher leur formation et s’y inscrire ; chacun pourra donner son avis sur les programmes suivis, grâce à des commentaires gérés et classés comme sur le site TripAdvisor…

« C’est un pari », reconnaît le ministère du travail. Et quel pari ! S’il s’agit réellement de faire reposer tout le système français de la formation professionnelle sur un outil technologique, ce dernier devra être sacrément fiable. Sans parler des inégalités inévitables qui apparaîtront entre ceux qui maîtrisent bien l’outil numérique et les autres.

Au-delà des questions soulevées par la croyance affichée dans un simple outil pour régler un sujet aussi complexe, la volonté d’aller au maximum vers « l’individualisation du droit à la formation » est en elle-même contestable. Face à un catalogue infini de formations, le salarié saura-t-il quel choix faire ? Qu’est-ce qui l’empêchera de s’inscrire pour quelques heures à un cours d’italien, à une formation sur la décoration intérieure ou à un stage photo sans grand rapport avec ses besoins professionnels ? C’est pour répondre à cet enjeu que la loi prévoit de multiplier et de doter de moyens les conseils en évolution professionnelle, sur tout le territoire. Une initiative largement saluée, mais qui reste encore floue.

L’appli s’appuiera sur une autre évolution, plus discrète mais fondamentale, qui transforme tout le système. Le compte personnel de formation (CPF) des salariés ne sera plus alimenté chaque année en heures de formation, mais en euros. Chaque salarié obtiendra 500 euros par an dans une limite de 5 000 euros. Les salariés les moins qualifiés (qui ont le brevet, un CAP ou moins) obtiendront 800 euros, avec un plafond de 8 000 euros.

Cette monétisation du CPF était une ligne rouge pour les syndicats et le patronat, pour une fois à l’unisson. Le gouvernement est passé outre, au nom de la simplification du système. Les 500 euros attribués à chaque salarié correspondent à 35 heures de formation, payées environ 14 euros chacune. Aujourd’hui, les salariés accumulent seulement 24 heures par an… mais leur tarif est bien plus élevé que celui retenu par l’exécutif : 32 euros de l’heure en moyenne, même si ce coût varie fortement selon les régions et les domaines d’activité. L’État pourrait donc réaliser de sacrées économies.

Le CPF monétisé semble mal taillé pour financer des formations longues et onéreuses. Or ce sont justement celles-ci qui permettent les rebonds professionnels, les augmentations de salaire, voire le retour à l’emploi. Le ministère indique qu’il envisage en fait que le dispositif soit utilisé une fois tous les dix ans par les Français, qui disposeront donc de tout leur portefeuille de 5 000 ou 8 000 euros pour faire leurs emplettes.

Pas suffisant, sans doute, pour régler la question des inégalités, qui est pourtant au cœur de la controverse sur la marchandisation de la formation. La France est très mauvaise élève en la matière : aujourd’hui, un ouvrier d’une petite entreprise a deux fois moins de chances d’être formé qu’un cadre d’une multinationale. Dans le nouveau système, libérés des « tracasseries administratives et des intermédiaires » selon les mots de la ministre, les plus riches et les plus insérés pourront toujours compléter ce que le gouvernement leur offre de financer, en mettant la main à la poche ou en négociant avec leur entreprise. Le risque est grand que les autres doivent patienter plus longtemps. Ou renoncer.

  • Une refonte de l’apprentissage pensée pour les entreprises

« C’est une refondation, une réforme jamais faite depuis la Seconde Guerre mondiale. » Au ministère du travail, on ne cache ni son enthousiasme ni son ambition quant à la refonte du système d’apprentissage français. Le constat est connu depuis des années. Dans l’Hexagone, seuls 7 % des 16-30 ans sont en apprentissage, contre 15 % pour nos voisins européens. Or ce type de formation est un rempart majeur contre le chômage : un an après avoir achevé leur formation, 80 % des apprentis ont un emploi stable. Le gouvernement tente donc de développer l’apprentissage, en revoyant bon nombre de règles qui le régissent.

« Il s’agit d’ouvrir comme jamais les possibilités de créer des CFA [centres de formation d’apprentis – ndlr] », résume le cabinet de Muriel Pénicaud. À commencer par la suppression de l’autorisation administrative, jusqu’ici délivrée par les régions, nécessaire pour ouvrir un CFA.

Dans l’esprit de l’exécutif, cela permettra à tous les secteurs professionnels, voire toutes les entreprises, de créer leur propre filière de formation, collant au plus près à leurs besoins. Les branches professionnelles seront chargées de veiller à la cohérence globale du système. On retrouve ici la patte d’Antoine Foucher, le directeur de cabinet du ministère du travail, qui avait imaginé une telle réforme lorsqu’il était le « M. Social » du Medef, son précédent poste.

Jusqu'à présent, les CFA étaient financés grâce à la taxe d’apprentissage, payée par les entreprises, et dont les régions conservaient environ une moitié, pour financer la formation selon leurs priorités. La taxe d’apprentissage est supprimée et remplacée par une « contribution alternance », qui ira presque intégralement aux CFA. Chaque centre collectera ainsi directement la majeure partie des financements dont il a besoin.

Pour les employeurs, une aide unique et plus lisible est aussi mise en place : 6 000 euros par an pour chaque jeune recruté comme apprenti dans une entreprise de moins de 250 personnes. Les apprentis de moins de 21 ans, eux, obtiennent une petite augmentation, de 30 euros mensuels (ils sont payés de 374 à 974 euros en fonction de leur âge et de l’année d’étude). Ils auront aussi droit à une aide de 500 euros pour passer le permis de conduire.

La possibilité d’entrer en apprentissage court désormais jusqu’à 30 ans, et non plus 25 ans. Une idée séduisante sur le papier mais, comme nous le soulignions dans un récent reportage, les jeunes professionnels de 25-30 ans ambitionnent généralement de gagner plus que 78 % du Smic au maximum…

Pour lever tous les freins, Muriel Pénicaud a également assoupli les possibilités de recrutement et de rupture d’un contrat d’apprentissage. Elle autorise la rupture du contrat par l’apprenti, après intervention d’un médiateur, et prévoit son maintien dans les CFA. En contrepartie, le passage obligatoire aux prud’hommes en cas de licenciement par l’employeur pour faute grave ou inaptitude est supprimé.

Rien n’est pensé en revanche pour mieux accompagner les jeunes de 16 ans démarrant l’apprentissage. Ils passent pourtant soudainement d’une vie de collégien ou de lycéen, avec ses vacances et ses plages de temps libre, à la réalité du monde professionnel, ses obligations, ses horaires et ses jours de repos peu nombreux. Cela explique en partie pourquoi un quart des contrats d’apprentissage sont rompus en cours de route, mais la « refondation » du statut ne s’attarde pas sur cette question.

Publié le 29/07/2018

Un « nouveau monde » de l’ordre et de la sécurité, où se croisent trois protagonistes de l’affaire Benalla

Audrey Loussouarn (site l’humanité.fr)

Qui sont Michel Delpuech, Patrick Strzoda et Vincent Crase, dont les noms sont abondamment cités dans la procédure ? Portraits d’un directeur de cabinet, d’un préfet de police et d’un ancien réserviste.

Gérard Collomb l’a assuré sous serment : en prenant connaissance des agissements d’Alexandre Benalla, le 2 mai, il s’est reposé sur le fait que « tant le cabinet du président de la République que le préfet de police avaient été destinataires de l’information », pensant que « les mesures appropriées avaient été prises ». De quoi reporter la faute sur deux personnages, tout comme lui au cœur du scandale : Michel Delpuech et Patrick Strzoda.

Le premier, préfet de police de Paris, a 65 ans. Il connaît bien Gérard Collomb. Avant d’être nommé dans la capitale en mars 2017 par un François Hollande qu’il a côtoyé à l’ENA, Michel Delpuech a officié dans de nombreuses préfectures, dont celle du Rhône et de la région Rhône-Alpes-Auvergne à partir de 2015. Le préfet exerce ses fonctions alors que le ministre de l’Intérieur n’est encore que maire PS de Lyon et président de la métropole. Là-bas, Delpuech a su caler ses pas sur ceux de son futur supérieur hiérarchique : en janvier 2016, après avoir rasé trois campements réunissant 233 personnes, Delpuech se félicite d’avoir « agi en marchant sur nos deux pieds, celui de l’humanité, de la main tendue, et le pied de la fermeté ». Résultat : 25 obligations de quitter le territoire français et 208 hébergements temporaires avant un départ pour leur pays d’origine, note le Progrès. Mais Delpuech a connu aussi les arcanes du pouvoir, avec un passage en 2007 par le cabinet de Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur de Nicolas Sarkozy. Michel Delpuech et Patrick Strzoda ont un point commun : leur CV, entre un passage à l’ENA et des années de fonctions préfectorales.

Patrick Strzoda est repéré par Emmanuel Macron, qui le veut dans son équipe

Le directeur du cabinet du chef de l’État (théoriquement jusqu’en octobre, période de son départ à la retraite), après avoir occupé le poste de préfet de Corse de 2011 à 2013, lui, arrive en Bretagne alors qu’éclate cette année-là la mobilisation des Bonnets rouges. En octobre, un manifestant a la main arrachée par une explosion de grenade au rassemblement du Pont-de-Buis. « Il n’était que la courroie de transmission des ordres de Paris, qui avait décidé d’avoir la main ferme, et il a eu la main ferme », témoigne Christian Troadec, ancien porte-parole du mouvement. En 2016, il est récompensé pour ses actions et nommé directeur de cabinet de Bernard Cazeneuve jusqu’à sa promotion, peu avant l’élection présidentielle de 2017, au poste de préfet d’Île-de-France. Il est vite repéré par Emmanuel Macron, qui le veut dans son équipe. C’est ce même Patrick Strzoda qui a déclaré être à l’origine de la mise à pied de quinze jours d’Alexandre Benalla.

Reste un troisième homme, présent, lui, aux côtés de l’ancien chargé de mission lors de ce fameux 1er Mai et qu’on voit dans plusieurs vidéos intervenir pour appréhender le couple. Après avoir été officier de réserve dans l’armée de l’air, puis gendarme, et enfin chef d’escadron de réserve, Vincent Crase s’est reconverti dans la sécurité privée, avant d’être employé par LaREM comme agent d’accueil. Selon le porte-parole de l’Élysée, Bruno Roger-Petit, il était « très ponctuellement mobilisé comme d’autres réservistes par le commandement militaire de l’Élysée ». L’homme, toujours salarié, a été mis en examen, notamment pour « port prohibé d’arme de catégorie B » – une arme bien visible dans une des vidéos. Un compagnon avec qui Benalla a créé en avril 2016 une fédération française de la sécurité privée, rapidement dissoute.

Audrey Loussouarn

Publié le 27/07/2018

précarité « J’aurais pu partir en vacances depuis des années, mais… »

Ixchel Delaporte (site l’humanité.fr)

En cette période estivale, nombre de familles n’imaginent même pas pouvoir voyager, ignorant les aides sociales qui leur permettent de faire valoir ce droit. Grâce au soutien d’une association, Christine, elle, va enfin goûter aux joies de la campagne avec son fils.

Le jour où Christine a appris qu’elle partirait en août avec son fils en vacances, elle a pleuré de joie. Dans son deux-pièces, situé dans la résidence sociale Albert-­Camus, dans le nord de Paris, Christine sort une pochette rouge où elle consigne précieusement les documents de son séjour : billets de train, feuille de route, photos de la caravane au milieu des pins et du plan d’eau. Du 7 au 20 août, elle quittera enfin la rumeur et le rythme infernal de la capitale pour « la verdure », dans un camping en bord de Garonne à une demi-heure de Bordeaux. Pour la première fois de sa vie, cette maman de trois enfants (3 ans, 16 ans et 17 ans), femme de ménage dans une école, bénéficiera de bons de la caisse d’allocations familiales (CAF) et des chèques-vacances. Sa participation à elle ne sera que de 68,80 euros. « En fait, j’aurais pu partir depuis des années mais je n’ai jamais profité des bons CAF car je ne comprenais pas très bien leur fonctionnement… »

C’est grâce à une autre maman qu’elle apprend l’existence de l’association Vacances et familles, basée à Montreuil, dont la vocation est d’accompagner les bénéficiaires d’aides aux vacances. Arwa Zaarra, salariée de cette association qui aide près de 1 000 familles par an à partir, explique les nombreux obstacles : « Nous voyons souvent arriver des familles monoparentales qui ne comprennent pas le système des bons CAF et qui ne feront pas la démarche pour partir en séjour. Les familles ne connaissent pas toujours leurs droits. » Mais lorsqu’elles font la démarche de prendre un rendez-vous, souvent aiguillées par les CAF ou par des assistantes sociales, ces familles ont déjà fait la moitié de la route pour les vacances.

« Lorsqu’on les reçoit, on examine leur situation, poursuit Arwa Zaarra. On leur demande où elles aimeraient aller. Certaines n’ont pas quitté leur appartement depuis des années, donc nous adaptons le séjour dans un village vacances, un camping ou un gîte. Nos 1 500 bénévoles sont là pour aider au bon déroulement de ces congés. » Créée en 1962 par Malou Barbe, une assistante sociale blanc-mesniloise, l’association vise un deuxième objectif à long terme : l’acquisition d’une autonomie suffisante pour que les familles envisagent un départ en vacances seules.

« Je n’ai jamais pu faire ça avec mes deux grands »

Pour Christine, la proposition de l’association est tombée comme un cadeau. Lorsqu’elle se présente à l’association en avril dernier, elle expose sa situation de maman célibataire. « Mes deux grands enfants ne souhaitent pas partir en vacances avec moi. Mais le plus petit, lui, a besoin de prendre le bon air de la campagne. J’ai besoin de silence et de repos. La seule chose que je voulais, c’était aller dans le Sud ! »

Voilà huit ans que Christine vit dans un petit appartement rudimentaire. Et voilà trois ans qu’elle dort dans le même lit que son fils et que ses deux adolescents partagent une chambre. « Cette résidence est censée être un point de transit de trois ans au plus, explique-t-elle. Mais la plupart des gens sont comme moi, sans autre solution d’hébergement. ça fait dix-huit ans que j’attends un logement social », se désole cette quadragénaire. Avant son arrivée dans cette résidence, Christine et ses deux enfants ont vécu dans des hôtels d’urgence pendant quelques années. « Je me suis occupée d’eux comme j’ai pu. Il m’était impossible de travailler. Aujourd’hui, j’ai enfin trouvé un travail pour quelques heures par semaine, mais nous vivons comme des rats ici. C’est précaire. Je n’invite jamais personne. Pour joindre les deux bouts, j’ai recours à l’épicerie solidaire. » Cette maman a pourtant été reconnue prioritaire au titre du droit au logement opposable.

Très impatiente de prendre le train avec son fils Benjamin, Christine sait qu’un bénévole de l’association viendra la chercher à la gare de La Réole pour la conduire au camping du Fontet. Depuis plusieurs semaines déjà, Jean-Pierre Malirat, bénévole girondin de l’association depuis 2009 et membre du conseil d’administration, s’affaire pour préparer l’accueil. En août, il recevra Christine et son enfant. « Nous attendons les familles à la gare avec un écriteau puis nous les aidons à s’installer. Nous organisons ensuite un pot d’accueil avec une animation de cirque. Nous sommes des référents, un peu pour les rassurer, mais le but reste l’autonomie des familles », explique-t-il. Pendant la durée du séjour, elles peuvent solliciter la vingtaine de bénévoles présents pour faire des courses ou de petites réparations. Mais surtout des activités sont proposées deux fois par semaine à la dune du Pilat sur le bassin d’Arcachon ou encore au parc d’attractions Walibi à Agen. « Pour ces sorties, c’est essentiellement le soutien de l’Agence pour les chèques-vacances, qui rend ces offres possibles. C’est une dotation très importante sans laquelle on ne pourrait pas faire sortir les familles dans la région », précise Jean-Pierre Malirat.

Avec un grand sourire, Christine ne se lasse pas de regarder la photo de la petite caravane posée sur un bout d’herbe, entourée de grands pins parasols, et celle aussi de la base nautique du Fontet. « Quand je vois ce petit lagon bleu et cette plage, je sens que ça va être magnifique, je vais bien dormir ! Je n’ai jamais pu faire ça avec mes deux grands. Je suis très émue de pouvoir le faire avec mon fils. J’enverrai une carte avec une photo de nous à l’association. »

Le tourisme, levier d’action sociale et solidaire

Créée en 1982, l’Agence nationale pour les chèques-vacances (ANCV), dont le but premier est de favoriser le départ en vacances des Français, a fait évoluer ses propositions pour toucher des publics qui échappaient aux dispositifs existants. C’est le cas du dispositif « Ville, vie, vacances » à destination des jeunes des quartiers prioritaires. « Plus de 2 500 jeunes filles et garçons sont partis, avec pour but de profiter de vacances mais aussi d’acquérir des compétences et de les réinsérer dans un parcours professionnel, explique la directrice de l’action sociale, Dominique Ktorza. Cela permet de lutter contre l’isolement et a même un impact sur la santé. »

Ixchel Delaporte

Publié le 26/07/2018

Benalla et l’arc d’extrême droite
de : Frédéric Lordon (site bellaciao.org)

 

L’affaire Benalla, c’est la police qui en parle le mieux. « Nous avons le sentiment que d’une affaire Benalla, on est en train de faire une affaire de police (1) », déclare un syndicaliste policier. Précisément. Et d’ajouter dans un éclair de lucidité dévastatrice : « Ce n’est pas ça la police. Il a ruiné notre image. » Bien sûr, avant d’être dévastatrice, cette lucidité est paradoxale puisqu’elle prend la forme retournée de la dénégation, ce tour du psychisme qui fait dire la vérité mais en énonçant le contraire de la vérité. En lieu et place de « ça n’est pas ça la police » et « il a ruiné notre image », le lecteur attentif aura évidemment rectifié de lui-même pour entendre « la police, c’est tout à fait ça (si ça n’est pas bien pire) » et « il a mis en pleine lumière ce que nous sommes ».

La mise au débat public des manières réelles de la police via les méfaits d’un séide de seconde zone fait irrésistiblement penser à Al Capone, tombé pour fraude fiscale. Hegel appelait « ruse de la raison » cette manière particulière qu’emprunte parfois l’histoire pour s’accomplir : les tournants majeurs se négocient au milieu des broutilles, et l’Histoire majestueuse avance par les forces des histoires de cornecul. L’Histoire de la période présente, c’est qu’il y a un problème de police, et même de police-justice, dans ce pays, un problème de première grandeur, où il faudra bien se décider à voir un symptôme politique.

Au reste, il appartiendrait à une minutieuse enquête de sociologie des médias d’éclairer ce mystère de l’émoi qui a saisi les rédactions au spectacle d’une scène de violence que, dans leur propre norme désormais déformée, les manifestants ne seraient pas loin de trouver « ordinaire ». C’est que depuis deux ans, en fait depuis la manifestation COP 21 du 29 octobre 2015, date d’inauguration de l’état d’urgence à usage des opposants politiques, la violence policière déployée contre les manifestants n’a cessé de passer des seuils. La police matraque, la police éborgne, la police grenade, mutile et tue. À qui veut se donner la peine de simplement regarder, les réseaux sociaux offrent depuis deux ans des tombereaux de vidéos de brutalités policières proprement ahurissantes, dont le centième suffirait à horrifier la population… si seulement on les lui donnait à voir. Mais à cette exposition, qui entre normalement dans le minimum minimorum des devoirs de la presse, la population n’a jamais eu droit. Sauf aujourd’hui.

Mais pourquoi ? Parce que, misère du journalisme politique, ce concentrat de toutes les tares de la presse contemporaine, il est question de « l’Élysée ». Et la séquence, alors, redevient intéressante. C’est pourtant tout autre chose qui se passe depuis deux ans, autre chose que les méfaits d’un voyou monté en grade : une entreprise d’intimidation généralisée de toute opposition politique sérieuse, méthodiquement conduite par les institutions de la police et de la justice. Intimider systématiquement par la violence institutionnelle et par la violence physique : menace de la garde-à-vue dans des conditions dégradantes qui glaceraient les spectateurs d’un film sur quelque dictature d’autres latitudes, menace de la prison pour des faits inexistants : un étudiant de Paris 1 a pris de la prison (de la prison ! – 4 mois avec sursis) pour avoir simplement été pris avec dans son sac un sweat à capuche, du sérum physiologique, un masque et des lunettes de piscine, c’est-à-dire le viatique minimal pour faire face aux agissements de la police. Menace de violence institutionnelle, donc, et menace de violence ouverte, expressément faite pour que les manifestants soient envahis du sentiment de mettre en jeu leur intégrité physique au moment où ils s’apprêtent à exercer leurs droits politiques fondamentaux. Ici se pose une question lexicale presque insoluble à force de complexité : sous quelle catégorie, en « isme » par exemple, résumer les pratiques d’un pouvoir qui s’attache ainsi à méthodiquement terroriser ses citoyens ? Pour la police elle-même, c’est parfois trop : un gardé à vue d’Arago témoigne ainsi que l’OPJ auquel il avait affaire restait interloqué des consignes venues d’en-haut d’administrer pareils traitements à une poignée d’adolescents.

De tout cela, les médias n’ont jamais sérieusement parlé. Et le pire est que, même avec un Benalla sous le nez, ils n’en parleront pas. Comme ils ne feront aucun des liens pourtant évidents que cette pitoyable affaire suggère de faire. À commencer par celui de la scène et de son contexte. Car Benalla tabasse hardiment, comme la police, mais en plein mouvement social contre les ordonnances SNCF. Mouvement social, opposants, contestation, contestation débordante même étant donnée la nullité des principales confédérations syndicales : par conséquent faire peur. Faire peur en massacrant le premier venu et, sous le regard terrorisé des autres, faire passer à tous l’envie de revenir. Voilà le régime politique dans lequel nous vivons, dont les médias, dans un mélange de collusion fondamentale et d’insuffisance intellectuelle, ne diront jamais le moindre mot en toute généralité – l’affaire Benalla de ce point de vue est idéalement faite pour leur (re)donner l’impression d’être le fer de lance de la démocratie : parbleu, ils enquêtent ! ils soulèvent, ils sont intransigeants, ils n’hésitent pas à fièrement bousculer le pouvoir, ils sont la liberté en marche (pardon – enfin oui quand même, justement, la « liberté en marche », c’est-à-dire la version « En marche » de la liberté, la liberté Potemkine qui ne sait rien, ne veut rien savoir, et ne rien dire, de toutes les offenses aux libertés réelles).

Il est vrai qu’on ne passe pas facilement de la pâmoison devant Macron-le-disciple-de Paul Ricoeur à Macron chef de bande à la tête d’un État-racaille. Il est plus vrai encore qu’ouvrir les yeux sur toutes ces choses immontrables forcerait à des révisions autrement déchirantes, une révision des catégories générales, les plus difficiles à bouger puisqu’elles commandent une entière vision du monde, dont l’abandon se paye de tous les coûts psychiques de s’avouer à soi-même s’être si longtemps, et si profondément, trompé. Ainsi, de même qu’on n’a jamais réussi à faire reconnaître à l’éditorialisme que le Parti socialiste n’avait plus rien à voir avec le signifiant « gauche », dont l’étiquette lui avait été maintenue dans un mélange d’inertie et de cécité volontaire, de même il n’y aura probablement pas moyen de faire entendre que le néolibéralisme est un anti-démocratisme, qu’il est, par essence et non par accident, un illibéralisme, catégorie précisément formée pour être appliquée aux « autres » (les Hongrois, les Polonais…), c’est-à-dire pour mieux se dédouaner soi-même.

Et, pour revenir dans le registre des étiquettes politiques, il y aura, a fortiori, moins d’espoir encore de faire voir, et de faire nommer, la part d’extrême droite de ce pouvoir élu pour, selon l’expression désormais couverte de ridicule, faire barrage à l’extrême droite. C’est qu’il n’y va plus ici de simplement reconnaître s’être trompé, mais – on ne voit pas trop comment le dire autrement – de s’être chié dessus. Dieu sait pourtant qu’il y aurait beaucoup à dire sur les rapports nombreux, variés, repérables dans une multitude de plans théoriques, qui relient la forme quintessentielle du néolibéralisme donnée par le macronisme et l’extrême droite.

On savait déjà, au moins pour qui avait le désir de savoir, que ces deux formes entretiennent, et depuis bien avant même le macronisme, des rapports de parfaite complémentarité externe : l’extrême droite comme opérateur de toutes les prises d’otage électorales. Nous découvrons depuis quelques années que ce rapport de complémentarité externe se double d’un rapport de fonctionnalité interne : tout pouvoir néolibéral requiert son pôle d’extrême droite, puisque la violence sociale sans limite, à quoi s’ajoute l’abyssale carence des médiateurs syndicaux, voue la contestation à prendre des formes moins standard, moins benoîtement ritualisées, et moins inoffensives, contre lesquelles l’État ne trouve plus que sa violence physique à opposer.

C’est ce mouvement général qui n’a pas manqué d’émerger au fur et à mesure que s’opérait l’approfondissement du néolibéralisme, particulièrement sous gouvernement « socialiste » (Hollande-Valls), à un point tel qu’on n’avait aucun sentiment de pareille dangerosité à aller manifester sous Sarkozy ! – nous l’aurons découvert avec le solférinisme. En réalité, c’est bien moins une affaire de personnes et d’étiquettes (elles n’ont plus aucun sens à ce degré d’indifférenciation) que de dynamique structurelle, la dynamique de l’obstination forcenée à administrer le néolibéralisme à des populations qui n’en veulent pas, et des caps que fait immanquablement franchir cette obstination.

Comme une illustration supplémentaire de cette propension des médias à croire s’acquitter d’un devoir de rapporter sans en fait jamais rien montrer, on devrait se souvenir de cette étude d’un chercheur américain (2), reprise aussi platement que possible et sans aucun esprit de suite dans la presse française, s’appuyant sur le World Values Survey et l’European Values Survey pour établir ce paradoxe que les électeurs du centre, et non les « extrémistes » comme on l’aurait attendu (souhaité), sont les moins attachés aux principes de la démocratie. Ici, il faut sans doute en revenir à la catégorie d’extrême centre, proposée par Alain Deneault (3) pour dire comme il convient cette forme inaperçue de fanatisme qu’emporte le néolibéralisme, et être un peu plus au clair quant à la question de savoir qui sont les vrais radicalisés dans la société – ils sont au pouvoir.

C’est ainsi qu’émerge, à l’encontre de l’indigence médiatique du « nouveau monde », cette forme politique pour le coup inédite de l’arc d’extrême droite, précisément parce que tout pouvoir néolibéral appelle fonctionnellement son pôle interne d’extrême droite, si bien qu’il y a désormais de l’extrême droite partout dans le paysage des « partis de gouvernement », et non plus seulement dans le dépotoir FN où l’on aurait tant voulu qu’elle demeurât confinée. Décidément préposé à dire la vérité du régime, Gérard Collomb aura donné sa formulation la plus achevée à la compatibilité, voire à la convergence, du néolibéralisme et de l’extrême droite avec son propos sur « les migrants qui font du benchmarking (4) », aussi remarquable par le cap d’ignominie joyeusement franchi que par le caractère inédit de la synthèse qu’il opère. Alors fatalement, les débordements s’appellent l’un l’autre : au débordement de la contestation, qui n’a plus aucune autre solution que de déborder, répond le débordement de l’extrême droite interne : celle de Valls, de Collomb, de Macron – et ce malheureux Benalla n’a probablement pas idée de son personnage hégélien, du statut de « ruse de la raison » incarnée qui lui échoit aujourd’hui.

Un malheur n’arrivant jamais seul, l’affaire Benalla éclate à quelques jours de la marche pour Adama. Pour le syndicalisme poulaga qui s’escrime à jurer que « la police, ça n’est pas ça », la collision est terrible. On ne répétera jamais assez combien les marges de la société servent de terrain d’expérimentation aux pratiques de l’ordre vouées à s’appliquer par extensions successives à des fractions de plus en plus larges de la société. Ce que les médias laissent à l’état dispersé, poussière de faits divers sans conséquence et sans lien, bref sans aucune leçon générale, là encore rapportés sans être montrés, un événement comme le rassemblement de Beaumont le concentre de la plus effrayante des manières. Doublement effrayante en vérité, d’abord par le simple récit des meurtres, et de la manière dont les institutions, de concert, mentent pour les couvrir. Mais, plus fondamentalement, à faire découvrir la nature particulière de la violence d’État qui s’exerce ici, non pas d’après quelque fait de contestation, mais à raison de l’existence même, nue, des individus, constitués en indésirables ontologiques – et l’on peine à croire dans ces conditions qu’il y ait tant de résistance à vaincre pour en venir à la conclusion évidente d’un racisme institutionnel.

Il fallait entendre en tout cas, ce 21 juillet, les prises de parole de tous les proches des tués sans raison, sans droit, sans rien, oui, comme des chiens, mères, frères, sœurs, le cœur brisé, voix étranglée de sanglots au moment de prendre la parole, racontant des choses proprement hallucinantes, des choses qu’on ne peut pas croire, et pourtant qu’il faut croire : parce qu’elles sont vraies.

Alors désormais nous attendons. Nous attendons de voir s’il se trouve quelque média pour enfin montrer toutes ces choses, entendons : pour les montrer vraiment, c’est-à-dire autrement que comme une série d’articles factuels mais sans suite ni cohérence, par-là voués à l’oubli et l’absence d’aucun effet politique, quelque média pour connecter ce qui doit l’être, non pas donc en en restant au confortable FN, mais en dessinant enfin l’arc qui est maintenant sous nos yeux, l’arc qui emmène de Marine Épouvantail Le Pen à Valls, Collomb, Macron, qui fait le rapport entre la violence pluri-décennale dans les banlieues et celle plus récente dans la rue, ou contre les syndicalistes trop remuants, et ceci quitte, s’il le faut (on sent qu’il le faudra…), à demander aux journalistes-remparts-de-la-démocratie d’aller puiser dans leurs souvenirs d’enfance : « relie les points dans l’ordre des numéros et tu verras apparaître une figure ». Avertissons d’emblée ces âmes sensibles : ici on va voir apparaître une sale gueule.

En guise de complément

Un ami suggère de voir dans l’affaire Benalla une manifestation inattendue, mais finalement très cohérente, du managérialisme macronien : en quelque sorte l’organisation au sommet de l’État d’une start-up de la « répression agile » – hors institutions, hors règle, hors tout protocole formel, orientée par la seule « efficacité » –, et c’est une interprétation qui ne manque pas d’intérêt. Assez curieusement, on pourrait y voir aussi, et plus classiquement, une parfaite illustration de la souveraineté devenue folle, c’est-à-dire en fait se comprenant elle-même dans la pureté de son concept, comme puissance absolue et absolument déliée, n’ayant à répondre de rien à personne, faisant valoir l’arbitraire de sa volonté comme acte politique par construction licite, le pur « je veux » d’un pouvoir complètement désorbité.

Il se pourrait qu’il n’y ait pas à choisir entre les deux lectures, comme le suggère d’ailleurs le fait qu’il se soit trouvé des éditorialistes assez complaisants ou assez idiots pour donner, selon son souhait, du « Jupiter » au président de la start-up nation, conjonction en soi tératologique, mais qui dit assez la compatibilité de l’absolutisme politique et de la soi-disant « modernité managériale ». Et le paradoxe de cet accolement contre-intuitif se résout complètement si l’on voit dans la revendication de l’« agilité » l’expression d’un désir du capital de jouir de latitudes indéfiniment étendues, d’y manœuvrer entièrement à sa guise – d’être lui aussi, dans son ordre, souverain. L’agilité, la souveraineté, deux manières de dire, chacune dans leur domaine, le désir des puissances de s’exercer sans la moindre contrariété, sans la moindre force de rappel institutionnelle, la détestation de toute limitation.

Il a fallu trois décennies de transformation profonde des structures économiques pour que le capital acquière la possibilité objective de faire ce qu’il veut, et la certitude subjective de sa toute-puissance. D’une toute-puissance l’autre, en quelque sorte. Celle du capital en miroir de celle de l’État. Et en quel personnage mieux qu’en Macron, fondé de pouvoir du capital, devenu zinzin à se prendre pour un roi de France, ces deux formes de la souveraineté absolue pouvaient-elles mieux se rejoindre, fusionner même ? L’absolutisme politique donne alors la main à l’absolutisme économique, l’aide à mieux s’accomplir, lui ouvre la voie juridique à coups d’ordonnances, et dégage les oppositions en faisant donner les cogneurs « agiles » du cabinet privé.

Les « barragistes » ont vraiment bonne mine.

(1) Jean-Paul Megret, secrétaire national du Syndicat indépendant des commissaires de police, entretien : « Affaire Benalla : “Ce ne sont pas les barbouzes qui doivent assurer la sécurité de l’Elysée” », Le Monde, 21 juillet 2018.

(2) David Adler, « Centrists are the most hostile to democracy, not extremists », New York Times, 23 mai 2018.

(3) Alain Deneault, Politiques de l’extrême centre, Lux éditeur, 2017.

(4) Gérard Collomb, audition Sénat, 30 mai 2018.

Publié le 25/07/2018

À Calais, les violences policières contre les migrants se poursuivent malgré les protestations

par Olivier Favier (site bastamag.net)

À Calais et alentours, les candidats à l’exil vers l’Angleterre continuent à installer des campements de fortune en attendant de réussir à traverser la Manche. Éparpillés dans les dunes, ils survivent dans des conditions extrêmement précaires et doivent faire face à un niveau élevé de harcèlement policier. Destruction de téléphones, fonctionnaires qui urinent sur les tentes, matériel de camping jeté dans l’eau ... les associations présentes sur le terrain rapportent des témoignages effarants. Reportage.

C’est une étape importante de « La Marche citoyenne et solidaire avec les migrants », partie le 30 avril de Vintimille en direction de Londres. Sous le soleil de juillet, elle relie Grande-Synthe à Calais par la route de Gravelines. Les marcheur(euse)s longent ainsi la lande qui de 2015 à 2016 a accueilli jusqu’à plus de 10 000 candidats à l’émigration pour l’Angleterre. Depuis lors, le bidonville a été évacué et nombre de ses habitant(e)s ont été emmenés vers des Centres d’accueil et d’orientation (CAO) répartis sur l’ensemble du territoire français. À première vue, dans la région de Calais, la situation semble désormais entièrement contrôlée par les pouvoirs publics. Le matin-même à l’Office du tourisme, une hôtesse d’accueil qui ne semble rien savoir du passage de la « Marche citoyenne » exprime son soulagement : « La crise des migrants c’est fini. Les médias vont enfin pouvoir parler d’autre chose. »

Des migrants de plus en plus vulnérables

Près des dunes situées à sept kilomètres à l’est de la ville, un campement rassemble une cinquantaine de Soudanais. La zone portuaire qui est déjà officiellement en territoire anglais est toujours surveillée et protégée de toute incursion par de hauts grillages. Dans Calais et dans ses alentours, on parle de quelques 700 personnes disséminées sur plusieurs sites. C’est un nombre et une situation assez semblables en apparence avec ce que la ville a connu depuis l’évacuation du centre de Sangatte en 2002. Les associatif(ve)s en témoignent par les appels reçus : chaque semaine, les migrants continuent de passer par petits effectifs. En langage bureaucratique, on dira qu’un « flux discret » empêche que le « stock » devienne un « point de fixation ».

En février dernier, toutefois, une rixe d’abord présentée dans la presse comme un affrontement entre migrants érythréens et afghans — en fait une agression des premiers par des passeurs — a fait cinq blessés par balle. L’un d’eux, touché à la nuque, est resté tétraplégique. Une violence d’une telle ampleur, en plein jour, témoigne d’une situation particulièrement chaotique, où les trafiquants se font plus menaçants par peur d’en perdre le contrôle. D’un côté, les migrants ont plus que jamais besoin de leurs « services ». De l’autre, la dispersion les rend encore plus vulnérables.

Des atteintes aux personnes d’une inédite gravité

Le décor répressif qui s’est pérennisé autour des embarcadères s’accompagne d’un niveau élevé de harcèlement policier. Constamment dénoncé par de nombreuses associations depuis plus d’un an, il est d’abord le fait d’une présence massive des Compagnies républicaines de sécurité — six ou sept compagnies selon Christian Salomé, le président de l’Auberge des migrants — soit un effectif comparable à celui des migrants eux mêmes ! En janvier, cette association s’est jointe au Secours catholique en portant plainte contre X pour « destruction et dégradation de biens ». À l’origine par ailleurs de la Marche solidaire, elle s’est déjà unie à Utopia 56 en juin 2017 dans une lettre envoyée au nouveau président de la république et au ministre de l’Intérieur.

Quelques jours plus tôt, le Défenseur des droits avait évoqué une « sorte de traque » et des atteintes aux personnes « d’une inédite gravité ». En juillet 2017, un rapport de l’ONG Human Rights Watch dénonçait lui aussi « un usage excessif et disproportionné » de la force. En octobre, devant tant de voix concordantes, un rapport de l’Inspection générale de l’administration (IGA), de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) diligenté par le ministre de l’Intérieur reconnaît a minima que « l’accumulation des témoignages écrits et oraux, bien que ne pouvant tenir lieu de preuves formelles, conduit à considérer comme plausibles des manquements à la doctrine d’emploi de la force et à la déontologie policière, principalement à Calais ».

Destruction de matériel et violences sur les corps

Des témoignages du même ordre sont encore portés à la connaissance d’un plus large public par le réalisateur Yann Moix, dans son documentaire Re-Calais, diffusé le 9 juin 2018 sur Arte. Professionnelle ou bénévole, chaque personne présente sur le terrain en a long à dire sur le sujet. G., par exemple, de l’association Utopia 56, fait état d’innombrables abus rapportés par les migrants : destruction de téléphones, fonctionnaires qui urinent sur les tentes, matériel de camping jeté dans l’eau, agents se photographiant avec les personnes qu’ils contrôlent comme les colons d’autrefois avec les « indigènes ». Les corps aussi portent des traces suspectes. « Du temps du bidonville, nous emmenions constamment des gens à l’hôpital, un peu moins maintenant, depuis que les médias se sont emparés du sujet. La semaine dernière pourtant, j’ai accompagné un jeune. Lorsque j’ai dit au médecin que la marque sur son dos pouvait être la conséquence d’un coup de matraque, il m’a répondu que ce n’était pas son problème. »

Si les associatif(ve)s apportent ou relaient de très nombreux témoignages, tous soulignent la difficulté — l’impossibilité souvent — de constituer des preuves. Les violences les plus caractérisées se déroulent en effet à l’abri des regards et des caméras. À leur égard, professionnel(le)s et bénévoles dénoncent des contrôles d’identité répétés, des interdictions de filmer, des verbalisations abusives. G. raconte ainsi qu’à la suite d’un contrôle, il a eu une amende pour absence de roue de secours dans son véhicule de service. Elle avait été changée une heure plus tôt suite à une crevaison. Des fonctionnaires recourent à l’intimidation : d’autres associatif(ve)s disent avoir été suivi(e)s jusqu’à leur domicile.

Si la brutalité débridée se cache, le harcèlement constant mené par les forces de police à l’encontre des migrants est visible au grand jour. En mars 2017, la maire Les Républicains Natacha Bouchart interdit les distributions de nourriture dans la zone de l’ancien bidonville, un arrêté aussitôt annulé par le tribunal de Lille. Deux mois plus tard cependant, les associations témoignent d’une distribution empêchée par les forces de l’ordre. En juin, réagissant à une saisie des associations réclamant la création d’un nouveau lieu d’accueil, le tribunal de Lille y oppose une fin de non recevoir. Il oblige néanmoins la ville et l’État à installer sous dix jours des points d’eau et des sanitaires.

Un harcèlement constant et largement documenté

Si l’hostilité affichée par la commune ne faiblit pas, Christian Salomé explique que la situation lui échappe désormais totalement. « Quelle que soit leur position sur le sujet qui peut être radicalement différente, comme à Grande-Synthe et Calais, les maires sont hors-circuit depuis l’arrivée de Macron à l’Élysée. Les préfets et sous-préfets prennent des décisions sans prévenir. » Dans un rapport d’avril 2018 — qui fait suite à un autre de décembre 2017 — L’Auberge des migrants fait état de deux types d’opérations menées très régulièrement par les CRS.

Pour les opérations de « confiscation », elles agissent en convoi de 5 à 12 camions, accompagnées d’une voiture de police du commissariat local. Un périmètre de sécurité est défini, duquel journalistes et associatifs sont tenus à l’écart. Puis les agents de nettoyage de la ville de Calais ramassent l’intégralité ou presque du matériel dévolu au couchage et à la nourriture des migrants. Dans certains cas, des agents de la sous-préfecture sont présents sur les lieux. Interrogés par les associatifs, qui s’efforcent d’être présents à toutes les évacuations, ils expliquent leur présence par la nécessité d’informer sur les possibilités de demande d’asile en France. Dans les faits, ils n’ont avec les occupants qu’une « communication limitée ».

Ces opérations durent entre une demi-heure et plusieurs heures. Elles ont lieu chaque jour ouvré dans les différents lieux de vie des migrants. La fréquence de passage dans un même campement est hebdomadaire. Dans un cas cependant, il ne s’est écoulé qu’un jour et demi entre la distribution de tentes et une nouvelle évacuation. En tout 142 évacuations ont été recensées entre octobre 2017 et avril 2018. L’autre type d’opération est la destruction pure et simple des biens des migrants. Ces actions-là ne durent que quelques minutes, généralement à l’aube ou à la nuit tombée, à l’abri des regards. Les effets personnels sont rendus inutilisables au moyen d’objets coupants, de matraques ou de gaz lacrymogènes. À l’arrivée des associations, il est déjà trop tard. Les responsables ont quitté les lieux.

Des opérations menées au grand jour et dans l’illégalité

Les conséquences immédiates sont évidentes : l’extrême précarisation de personnes se trouvant déjà en situation de grande fragilité et un coût supplémentaire occasionné par le renouvellement incessant du matériel de couchage et de nourriture. Mais l’association alerte aussi sur « l’absence de base légale apparente » pour la mise en œuvre de ces opérations. Dans son rapport, l’Auberge des migrants cite un seul cas où un document a été présenté comme justificatif : une réquisition du procureur de Boulogne-sur-Mer pour procéder à des contrôles d’identité dans différents quartiers de Calais, laquelle n’autorise en rien l’expulsion de terrain ou la confiscation d’effets personnels. Ces actions menées en-dehors de tout cadre juridique clairement établi et signifié correspond à ce que l’ONU définit comme des « évacuations forcées ».

Parmi la population locale, on perçoit parfois une sourde hostilité envers les personnes migrantes. Mais pour G., « les gens en ont surtout marre d’être abandonnés par des gouvernements successifs qui ne font rien. » Au soir du 6 juillet 2018, la « Marche citoyenne » s’approche de la cour du « Channel », la Scène nationale de Calais. Toute la journée, des militants ont préparé un grand repas solidaire pour accueillir les marcheurs. Aux fenêtres, quelques habitant(e)s sourient ou applaudissent. Les forces de l’ordre encadrent le cortège à distance, attentives aux photographes venus couvrir l’événement.

Peu avant d’arriver à destination, quatre militant(e)s vêtus de tee-shirts blancs, avec le mot « police » écrit au feutre indélébile, entament un happening. Ils/elles feignent d’appliquer une nouvelle règle fantaisiste inventée par l’État : « Tous ceux qui font plus d’1 mètre 70 ne passeront pas la frontière ». Les manifestant(e)s se prêtent au jeu, les rires fusent. En dénonçant par l’absurde l’arbitraire de la loi, la saynète dévoile en un instant l’inanité du système derrière son plus visible rouage. Par delà la question « Que fait la police ? » obstinément répétée, s’en pose une autre tout aussi essentielle : « Mais pourquoi agit-elle ainsi ? Au nom de qui et de quoi ? »

Olivier Favier

Publié le 24/07/2018

« Un pognon de dingue » : les médias tombent dans le panneau de la communication élyséenne

par Patrick Michel,  (site acrimed.org)

La vidéo montrant Emmanuel Macron parlant du budget des aides sociales en des termes inhabituels pour un responsable politique a été à l’origine d’une vaste campagne médiatique. La diffusion nocturne de cette vidéo sur le compte Twitter de l’Élysée, autant que son contenu étaient visiblement destinés à nourrir le « buzz » dont raffolent les médias dominants. Ces derniers se sont d’ailleurs empressés de couvrir « l’événement » au cours d’une séquence centrée sur la forme des déclarations présidentielles et faisant la part belle au « commentariat » le plus dépolitisé. Et quand, rarement, il fut question du fond, éditocrates et experts épousèrent le cadrage et les préoccupations (austéritaires et néolibérales) élyséennes, et ne donnèrent pas la moindre place à des questionnements plus généraux (et encore moins à des discours alternatifs) sur le système de protection sociale, son niveau, son financement et sa raison d’être, préparant ainsi le terrain médiatique (et politique) à un nouveau recul social.

Coup d’envoi : une fuite et quelques déclarations ministérielles

Dans un article daté du 18 mai, Le Monde inaugurait le nouveau cycle d’un débat récurrent dans l’espace public : se basant sur une note interne des services du budget, le journal révélait « les pistes explosives de Bercy pour réduire les aides sociales.  » Cette note avait-elle été transmise à dessein au journaliste du Monde pour donner le coup d’envoi d’une campagne médiatique, ou bien est-ce la fuite de ce document qui incita plusieurs membres du gouvernement à réagir ? Impossible de le savoir, mais toujours est-il que dans les jours ayant suivi la publication de l’article du Monde, plusieurs médias ont ouvert micros et colonnes aux responsables politiques pour « expliquer » le projet : Bruno Le Maire le 20 mai dans « Le grand rendez-vous » sur Europe 1, Benjamin Griveau dans Le Parisien le 27 mai, Gérald Darmanin le 29 mai sur RTL, tandis que les déclarations d’Édouard Philippe le 30 mai à l’issue d’un séminaire gouvernemental ont été reprises dans Le Monde, Les Echos, le JDD, Le Parisien, Le Point, Challenges, etc.

Dans les jours qui suivirent ces déclarations, plusieurs médias ont proposé une synthèse du projet [1]. Certains journalistes politiques lui ont porté un intérêt d’autant plus grand que l’annonce de ces mesures à venir avait, selon la formule consacrée, « suscité la désapprobation dans les rangs de la majorité ». Il s’agissait donc « d’éteindre le début d’incendie » (Les Echos, 1er juin), ou de cheminer en « terrain miné » (Le Monde, 30 mai), voire d’une « cacophonie gouvernementale » (France Bleu, 30 mai).

Comme toute bonne campagne médiatique, celle-ci fut accompagnée d’un sondage ad hoc, commandé par deux médias et un « think tank », tous ouvertement favorables au projet gouvernemental de réduction des aides sociales : Les Echos, Radio Classique, et l’Institut Montaigne. Ce sondage, largement repris dans la presse après avoir été relayé par l’AFP, charrie les mêmes biais que tout sondage d’opinion, auxquels il ajoute l’incohérence [2] et la malhonnêteté de la photo d’illustration de l’article, occultant le chiffre de 32% de sondés considérant le niveau de ces aides à « juste ce qu’il faut » pour laisser apparaître les 40% de « trop d’aides » comme majoritaires. (photo en tête de l'article)

C’est ainsi que l’angle du débat médiatique autour des aides sociales s’est d’emblée imposé, à l’unisson des problématiques posées par le gouvernement : faut-il ou non les réduire ?

Un débat médiatique amputé

Déjà bien limité par les termes dans lesquels il est posé, ce débat politique est encore amputé dans sa version politicienne, où seuls comptent les enjeux d’alliances et de popularité dans les sondages – c’est-à-dire, in fine, les enjeux potentiellement électoraux. Un bon exemple de ce journalisme politique dépolitisé fut donné à entendre dans sa version cultivée lors de l’émission du 3 juin de « L’esprit public » sur France Culture. Recevant comme chaque dimanche des invités idéologiquement proches du gouvernement actuel, Émilie Aubry leur posait la question : « Faut-il poser la question des aides sociales ? » Son texte introductif, stylisé à la façon d’un récit, vaut d’être cité in extenso  :

Que ferait le jeune président avec [les aides sociales] ? En condamnerait-il certaines ou se contenterait-il de revoir les conditions d’accès et la revalorisation de ces prestations ? Comment ferait-il pour n’apparaître ni comme l’incarnation d’un état technocrate mettant à mal un état social, ni comme celui qui à force de plaider le « en même temps » n’accomplissait comme son prédécesseur que des réformes cosmétiques sans effet réel sur l’ampleur de nos déficits ? Que devait-on lire entre les lignes de ses sibyllins propos élyséens : « nous allons faire des économies sans toucher aux paramètres » ?

Heureusement que le service public est là pour nous aider à réfléchir aux enjeux de la communication gouvernementale (« comment faire pour n’apparaître ni comme ceci ni comme cela »), et pour organiser ces « débats » où toutes les opinions peuvent s’exprimer : aussi bien celles qui encouragent la diminution des aides sociales que celles qui plaident pour leur suppression.

Certes, cette présentation caricaturale ne représente pas la tonalité générale de la campagne médiatique qui aura suivi les déclarations ministérielles de la fin mai : nombres d’articles firent également état de « l’attachement des Français » à leur « modèle social ». Autrement dit, la question se posait souvent sous la forme d’une alternative : réduire les aides sociales (éventuellement jusqu’à en supprimer certaines), ou les conserver.

C’est selon cette alternative que le débat fut posé dans les médias dominants : rares furent par exemple les articles mentionnant le fait bien établi que de très nombreuses personnes éligibles à une allocation n’en bénéficient pas parce qu’elles ne la demandent pas – alors même que ce « non-recours » concerne au moins 30% des allocataires potentiel du RSA par exemple [3]. Et ce sans parler de poser la question des moyens à envisager pour réduire ce non-recours !

Rares également furent les médias à s’emparer de visions politiques de la gauche radicale – par exemple celles qui jugent que ces aides devraient être augmentées, ou que le principe de redistribution devrait être généralisé, par exemple sur le modèle du salaire à vie [4]. Des visions qui comptent pourtant des représentants, responsables politiques, intellectuels, militants, soit autant de potentiels invités qui pourraient venir les défendre sur un plateau ou dans les colonnes d’un journal. Mais les invitations leur furent distribuées au compte-goutte [5], et aucun de nos grands médias n’emploie d’éditorialiste idéologiquement proche de ces courants politiques. Tant et si bien qu’ils restèrent quasiment invisibles durant toute cette séquence – aussi invisibles que d’habitude pourrait-on dire, et le périmètre du débat en fut particulièrement restreint, aussi restreint que d’habitude pourrait-ton dire !

Acte deux : la fabuleuse histoire médiatique du « pognon de dingue » ou la misère du journalisme politique

C’est dans la nuit du 12 ou 13 juin, soit après trois semaines de débat médiatique sur la question de la nécessité, ou non, de réduire les aides sociales, que la fameuse vidéo du « pognon de dingue » est mise en ligne sur le compte Twitter de la directrice de communication d’Emmanuel Macron.

Cet épisode intervient à la suite de deux révélations du Canard Enchaîné : une première affirmant que le montant des coupes budgétaires dans les aides sociales a été fixé à 7 milliards d’euros par le gouvernement ; et une seconde retranscrivant les propos d’un « conseiller gouvernemental » regrettant justement cette première révélation : « Pour éviter que les oppositions se coagulent contre les économies budgétaires, il était prévu qu’aucune donnée chiffrée ne devrait sortir avant que l’opinion soit préparée par des sondages opportuns et par une communication gouvernementale justifiant par avance ces mesures. Au nom de l’efficacité et de la nécessaire réforme. »

Et ce « coup de com’ » suscita en effet une large couverture dans les médias dominants, qui se sont une nouvelle fois illustrés par un suivisme sans borne à l’égard de la communication gouvernementale : en dissertant sur la forme et le vocabulaire d’une part, et en recentrant d’autre part quasi systématiquement les débats autour de la question de « l’efficacité » des aides sociales.

Dans la presse écrite tout d’abord, nombre d’articles se contentent de rapporter les propos de la vidéo, et parfois de la présenter comme une volonté d’Emmanuel Macron de « clarifier la politique sociale après quelques couacs » (Ouest France, 13 juin). D’autres, comme Le Figaro ou le site de BFM-TV, prétendent raconter « les dessous d’un coup de com’ », mais ne font en réalité que le prolonger en rapportant des détails du tournage, du montage ou de la mise en ligne fournis par les conseillers d’Emmanuel Macron… D’autres encore choisissent de poser la question de l’efficacité de ce « coup de com’ », à l’instar de Libération et du Huffington Post – le premier jugeant que le « coup de com’ » ne passe pas, et le second estimant que c’est un « pari gagnant ». Sur le fond, de nombreux médias ont repris à leur compte la question de « l’efficacité » des aides sociales, se basant notamment sur une dépêche AFP reprenant des statistiques officielles de la DREES. Comme le montre un article d’Arrêt sur images, cette même dépêche aura été reprise très différemment d’un média à l’autre :

Le journal Les Échos reprend la quasi-totalité de la dépêche AFP, en titrant sur le montant de ces dépenses : « La France, championne d’Europe des dépenses de protection sociale ». Très différent est le titre du Monde : « Le « pognon de dingue » investi dans la protection sociale est efficace et apprécié par les Français. » D’autres médias ont choisi également la même mise en perspective. C’est le cas de Libération, de France Bleu, ou encore du Parisien |...] ou du site de BFMTV Business.

Les journaux télévisés du 13 juin consacreront tous un sujet à cette vidéo, à 13h comme à 20h, sur TF1 comme sur France 2. Qu’il s’agisse de brefs reportages ou de commentaires en plateau, il s’agit de noter la singularité du ton et du vocabulaire et de pointer le « coup de com’ », tout en relayant la volonté proclamée d’Emmanuel Macron de rendre les aides sociales « plus efficaces ». Nathalie Saint-Cricq, grande spécialiste du style jupitérien était évidemment au rendez-vous du JT d’Anne-Sophie Lapix :

C’est la quintessence du « en même temps » macronien : un coup de social, on l’a vu ce matin à Montpellier et au même moment il parle aussi à la droite du genre « bah moi, j’ai le courage de dire ce que beaucoup pensent tout bas. » Alors finalement le style n’est pas très jupitérien et on a l’impression ce soir d’un message franchement brouillé, mais vous savez, tout ça, c’est de la com’, c’est de la politique car in fine ce qui comptera ce ne sont pas les paroles, ce seront les actes, les arbitrages, les priorités, les aides sociales, et ça on sera fixé très très vite, probablement d’ici juillet.

Car oui, dans le petit monde des éditorialistes, la politique, c’est de la com’. Et inversement.

Du côté des matinales radio, le sujet est cadré à l’identique. Sur RTL le 13 juin, Yves Calvi y ajoute son sens particulier du pluralisme, qui a peut-être encore rétréci depuis qu’il a quitté France 5 et l’émission « C dans l’air »... Au sommaire de cette matinale, il annonce un entretien téléphonique avec le Président de la Mutualité française [6] qui, à la surprise générale, déclare que « chaque euro doit être utilement dépensé ». Pas peu fier de pouvoir diffuser des propos aussi hostiles aux projets gouvernementaux, le présentateur poursuit :

Et comme nous aussi à RTL nous sommes curieux et obstinés, à l’autre bout de la chaîne, c’est Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, qui répondra aux questions d’Élizabeth Martichoux [...]. Bref, on ne peut pas être plus complets.

Plus complet qu’Yves Calvi ? Impossible ! Ou comme disait Pierre Desproges,ce serait comme être « plus rockeur que Tino Rossi. »

Le 14 juin, recevant François Hollande dans la matinale d’Europe 1, Patrick Cohen mène l’enquête. Il demande d’abord « Vous les prépariez de cette façon vos discours ?  », avant de poser une question sur le fond… de la forme : « Et sur le contenu... contenu et vocabulaire ? Ce ’’pognon de dingue’’ qui n’aide pas les pauvres à sortir de la pauvreté ? »

Le même jour, Jean-Michel Apathie et Bruce Toussaint sollicitent l’éclairage de Daniel Cohn-Bendit sur France Info. Jean-Michel Apathie tente l’exégèse du vocabulaire présidentiel, en se demandant si le mot « pognon » ne veut pas dire « trop de pognon ». Et à Daniel Cohn-Bendit qui répond qu’Emmanuel Macron a raison de pointer le problème de l’efficacité des aides sociales, Bruce Toussaint réplique : « Vous avez raison sur le fond, on peut entendre ce qu’il dit, mais sur la forme ...  »

Toujours le 14 juin, dans la matinale de France Inter, Thomas Legrand consacre son édito à décrire les « 2 lignes de com’ [qui] s’affrontent à l’Elysée  ». « Et le fond alors ?  » lui demande Nicolas Demorand à 40 secondes la fin de sa chronique (de trois minutes). Réponse de l’éditorialiste : « Ah bah j’ai plus le temps ». Hilarité dans le studio. Et pour les auditeurs qui doutaient encore de la fascination du petit monde des éditocrates à l’égard du petit monde de la communication élyséenne, l’échange qui eut lieu quelques minutes plus tard entre Léa Salamé et son invité Raphaël Enthoven, a clarifié la situation :

- Léa Salamé : Quand vous voyez la conseillère com’ de l’Elysée balancer sur les réseaux sociaux une vidéo, avec un vrai-faux « off » d’Emmanuel Macron qui prépare son discours devant ses conseillers, Thomas Legrand a parlé de « trumpisme de salon », vous en pensez quoi vous de cette vidéo ?
- Raphaël Enthoven : […] C’est ça qui est intéressant ici, c’est qu’on est dans une mise en scène au carré alors que l’enjeu c’est de donner le sentiment qu’on est sorti de la mise en scène parce qu’on le filme à l’iphone.
- Léa Salamé : Donc c’est raté ?
- Raphaël Enthoven : À mon avis.
- Léa Salamé : Sur le vocabulaire […], ce vocabulaire-là, il est disruptif, il est transgressif, ou au fond il est furieusement dans l’air du temps et conformiste ?

D’un entretien entre la journaliste élue « meilleure intervieweuse » en 2015 et le philosophe de studios, on n’attendait pas moins.

Le 25 juin, Léa Salamé semble avoir fait le tour de la forme, et peut donc embrasser le fond dans sa question à Thomas Piketty : « Au-delà de la forme [...], est-ce que c’est forcément faux de dire qu’il y a trop d’argent dans les prestations sociales ? » Mais son compère Nicolas Demorand n’en démord pas. Le 28 juin, au premier président de la Cour des comptes qui lui explique qu’il n’a pas à commenter les propos tenus dans cette vidéo, l’animateur demande, rigolard : « Vous parlez cette langue à la cour des comptes ou pas ? »

Entre temps, dans sa matinale du 15 juin sur RMC, Jean-Jacques Bourdin a lui aussi pris soin d’aborder le sujet avec son invité Nicolas Dupont-Aignan, en poussant un cran plus loin la logique du discours gouvernemental : « La France est généreuse, vous avez raison. Elle est trop généreuse ? Donc il faut réduire la dépense publique, on est bien d’accord ? »

Conseillers en com’ cherchent plateaux télé

Les principaux « talk-show » n’ont pas été en reste [7], et ont apporté leur pierre à l’édifice des commentaires sur la communication gouvernementale, avec, comme toujours, des invitations multiples de spécialistes en communication, aux profils, parcours et avis sensiblement identiques !

Dans « 24h Pujadas » (LCI), la moitié des invités (soit deux sur quatre) ont occupé le poste de « conseiller en communication » d’un Président de la République [8]. Un tiers de la séquence intitulée « Aides sociales : ’’un pognon de dingue’’ ? » est consacré à « décrypter » la stratégie de communication d’Emmanuel Macron – soit tout de même 7 minutes de discussion, au terme desquelles David Pujadas propose d’orienter la discussion sur le fond : « Bien, alors on va sur le fond. Parce qu’il y a la forme, il y a le choix de ce vocabulaire, et puis il y a le fond. Est-ce qu’il a raison quand il dit ’’ces aides sociales coûtent cher, elles coûtent de plus en plus cher, et elles sont relativement inefficaces’’ ?  »

Dans « L’info du vrai » sur Canal + le 13 juin, Yves Calvi (encore lui) poursuit sa campagne en recevant un sondeur, un « politologue spécialiste de communication politique » et un économiste médiatique macroniste. Dans un style plus tranché, la prestation du journaliste dépolitiseur revendiqué consistera essentiellement à ventriloquer les éléments de langage du Président, au point qu’on se demande parfois qui de Calvi ou de Macron fait un discours :

La France championne du monde de l’aide sociale : on pourrait en être fiers si elles étaient réellement utiles, alors nous allons essayer de dépolitiser en quelque sorte le débat pour en parler le plus normalement possible. La république française fonctionne sur un principe de solidarité, de redistribution, c’est sans doute notre fierté, encore faut-il qu’il soit efficace. C’est finalement ce que nous a dit Emmanuel Macron avec un sens consommé de la provocation.

Dans « L’heure des pros » sur CNews, le même jour, Pascal Praud reprend les deux questions qui auront finalement cadré la majorité de cette campagne médiatique dans les médias dominants : « ’’Pognon’’, un président ne devrait pas dire ça ? À moins qu’il ait raison, et que le fond justifie la forme ? »

Et le service public n’est pas en reste. Dans un débat organisé en marge du congrès de la Mutualité française sur Public Sénat, la présidente de la région Occitanie doit répondre à des questions telles que : « [Cette] formule choc, ’’un pognon de dingue’’, ça vous a choquée ?  », ou encore : «  Mais quand Emmanuel Macron dit que sur ces aides sociales il y a un problème d’efficacité, un problème d’effectivité, est-ce qu’il n’a pas raison ? »

Quant à l’émission « C dans l’air », petit salon de l’éditocratie, la discussion a été menée comme chaque soir entre amis [9]. Les deux premières questions posées par sa présentatrice montrent que la discussion fut encore largement consacrée aux objectifs et aux effets de la stratégie de communication de l’Elysée :

- Première question : Il faut qu’on commence cette émission par cette vidéo. C’était assez inattendu, donc c’est une scène un petit peu volée, à l’Elysée, une séance de travail… Alors pas du tout volée puisque c’est l’attachée de presse d’Emmanuel Macron qui la filme, en tout cas ça ressemble à une séance de travail avec les conseillers d’Emmanuel Macron. Et là, il y va avec une formule dont il a le secret.

- Deuxième question : Une formule qui a été diversement reçue […], ça a hérissé une partie de la gauche et même parfois de sa majorité dont certains ont des états d’âme. À quoi ça sert ? À quoi ça sert de prendre les Français à témoin d’une séance de travail à l’Elysée, en utilisant […] une façon de parler assez triviale ? Est-ce que c’est choquant ?

 

Dans notre article « Le pouvoir des médias : entre fantasmes, dénis et réalités », nous pointions certains des pouvoirs que les médias exercent réellement. Parmi ceux-ci, nous relevions le pouvoir d’agenda, puisqu’ « en déterminant quelles informations sont dignes d’être traitées, les médias définissent les événements qui font ’’l’actualité’’, suggérant au public non pas ce qu’il doit penser, mais ce à quoi il faut penser » ; et le pouvoir de cadrage découlant du fait que «  les médias ont le pouvoir de suggérer sous quel angle doivent être abordées les questions dont ils traitent et comment il faut y penser ».

Ces pouvoirs s’exercent avec d’autant plus de force que le niveau d’uniformité du traitement médiatique est élevé : moins les informations et les opinions diffusées sont diverses, notamment dans les médias dominants, plus l’agenda et le cadrage proposés relégueront les autres sujets et les autres points de vue aux marges de l’espace médiatique. Or il existe des acteurs extérieurs aux médias qui ont la possibilité d’imposer des sujets dans le débat médiatique, notamment, comme ici, le pouvoir politique, dont les choix annoncés ou effectifs font partie des centres d’intérêts évidents du travail de journaliste.

Dans ces conditions, la surexposition des débats consacrés à la communication d’Emmanuel Macron (qui est un sujet parfaitement mineur au regard des enjeux), ainsi que la reprise du cadre suggéré par l’Elysée lors des quelques occasions où le sujet de fond était abordé (« les aides sociales sont-elles efficaces ? ») ont permis au pouvoir politique d’utiliser les effets d’agenda et de cadrage à son bénéfice. En effet, pour voir exprimer des points de vue qui ont contesté cette façon de poser les problèmes ou en ont suggéré d’autres, c’est une nouvelle fois aux marges de l’espace médiatique qu’il aura fallu chercher.

Bref, dans les conditions de fonctionnement actuelles de l’univers médiatique, lorsqu’il s’agit de « préparer l’opinion » à « la nécessité et l’efficacité de la réforme », l’autonomie des médias dominants vis-à-vis du pouvoir politique semble si faible qu’il suffit d’un simple « coup de com’ », filmé sur un iPhone.

Patrick Michel

Publié le 23/07/2018

Lobbying : comment les entreprises font leur loi en influant sur le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État

par Olivier Petitjean (site bastamag.net)

Mal connus du grand public, Conseil d’État et Conseil constitutionnel disposent d’un pouvoir considérable sur le destin des législations fiscales, sociales ou environnementales. Les milieux d’affaires l’ont bien compris, qui ont réussi à se saisir de ces institutions pour imposer en toute discrétion une protection de plus en plus forte de la « liberté d’entreprendre » et des « attentes légitimes » des titulaires de droits de propriété contre toute réforme qui nuirait aux intérêts des multinationales et des investisseurs. Plongée dans un lobbying peu connu, mais extrêmement efficace pour les entreprises.

Avec les projets d’accords de libre-échange comme le Tafta ou le Ceta, beaucoup ont découvert les dangers des tribunaux d’arbitrage privés. Ceux-là mêmes qui permettent aux multinationales et aux spéculateurs de poursuivre les gouvernements qui adopteraient des règles sociales, fiscales ou environnementales contraires à leurs intérêts. Le risque est soudain apparu au grand jour que des acteurs économiques puissent empêcher des États de réformer leur fiscalité, d’introduire de nouvelles régulations environnementales ou de créer de nouvelles obligations pour les multinationales. Et si la même logique était justement en train d’être appliquée, discrètement, en France, sans qu’il y ait besoin de signer un traité de commerce et d’investissement supplémentaire, tout simplement en instrumentalisant de vénérables institutions de notre République ?

C’est exactement ce qui est en train de se passer, selon un nouveau rapport publié par les Amis de la Terre et l’Observatoire des multinationales, intitulé Les Sages sous influence ?, qui se penche sur le lobbying auprès du Conseil constitutionnel et du Conseil d’État. Deux institutions mal connues du grand public, et encore plus rarement envisagées comme des lieux d’influence, mais qui disposent d’un pouvoir énorme sur le destin des lois, sans avoir à rendre de comptes ou presque, et qui ne se sont pas dotées des procédures transparentes et contradictoires nécessaires.

Un lobbying qui ne dit pas son nom

Les acteurs économiques, leurs lobbies et leurs armées d’avocats se sont engouffrés dans la brèche. Ils ont réussi à faire censurer par le Conseil constitutionnel plus d’une douzaine de projets de loi dans le domaine fiscal (par exemple la taxe à 75 % voulue par François Hollande ou des règles de transparence fiscale ciblant les multinationales), mais aussi des mesures de justice sociale comme les dispositions de la loi Florange interdisant les fermetures de sites industriels rentables, ou encore une proposition de loi contre l’accaparement des terres. Ces censures ont presque toutes été prononcées au nom de grands principes comme la « liberté d’entreprendre » ou les « attentes légitimes » liées aux droit de propriété. Ces mêmes arguments ont été mobilisés par l’Afep (Association française des entreprises privées), le lobby du CAC40, et le Medef contre la loi sur le devoir de vigilance des multinationales début 2017 (lire notre enquête). Avec moins de succès, les partisans de la loi ayant vu venir le coup et déployé une stratégie de « contre-lobbying ».

Par quels moyens les lobbies peuvent-ils influencer le Conseil constitutionnel ? Chercheurs et journalistes d’investigation ont mis en lumière la pratique des « portes étroites », consistant à transmettre aux Sages des « contributions », rédigées par d’éminents professeurs de droit constitutionnel, pour faire pencher leurs décisions dans tel ou tel sens. Le tout dans la plus grande opacité, puisque leur contenu n’est pas rendu public, même pas au bénéfice des fonctionnaires du gouvernement chargés de défendre leurs lois devant le Conseil [1]. Un lobbying d’autant plus efficace qu’il ne dit pas son nom, déguisé dans le langage du droit. Et les acteurs qui le portent jouissent d’un accès privilégié aux Sages. Dans ses mémoires, l’ancien président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré raconte de manière faussement ingénue comment il recevait des délégations de grands patrons ou le président du Medef Pierre Gattaz [2].

L’histoire de la loi Hulot sur la fin des hydrocarbures en France, finalement adoptée fin 2017, est venue montrer que le mal était peut-être encore plus profond, en attirant l’attention sur une autre institution : le Conseil d’État. Les deux Conseils sont extrêmement proches l’un de l’autre, non seulement géographiquement (puisqu’ils sont tous deux situés au Palais-Royal), mais également parce que le secrétaire général du Conseil constitutionnel provient du Conseil d’État, lequel lui fournit l’essentiel de son expertise juridique. D’où l’efficacité de la manœuvre d’étranglement effectuée sur la loi Hulot : dans son avis rendu sur la première mouture du projet de la loi, la Conseil d’État s’est prononcé contre le non-renouvellement des concessions d’hydrocarbures existantes après 2040, parce que cela porterait atteinte aux « espérances légitimes » des détenteurs de ces concessions, et que porter ainsi atteinte au droit de propriété contreviendrait à la « Convention européenne des droits humains » (lire notre article).

Régulations sociales et environnementales remises en cause au nom des « droits et libertés économiques » ?

Vous avez bien lu : les droits des multinationales et des institutions financières (conçus en un sens extrêmement large puisque incluant le droit à un renouvellement de leurs permis et aux profits qu’ils peuvent en espérer) sont désormais protégés au nom des « droits humains ». Une tendance extrêmement inquiétante, particulièrement exacerbée dans les tribunaux d’arbitrage privé ou aux États-Unis, où la Cour suprême a levé toute limite aux financements politiques des entreprises en arguant qu’en tant que « personnes », elles avaient une totale liberté d’expression (lire notre article). Mais cette tendance se retrouve aussi en France et au niveau des cours de justice européennes.

Cette mise en avant de la « liberté d’entreprendre » et des « attentes légitimes » liées aux droits de propriété n’est pas totalement nouvelle. Ces principes ont été utilisés au début du siècle par le Conseil d’État pour limiter l’expansion des services publics locaux créés par le « socialisme municipal ». La première fois que le Conseil constitutionnel a invoqué la « liberté d’entreprendre » a été en 1982, à propos de la loi de nationalisations du gouvernement socialiste. Mais la tendance s’est considérablement renforcée depuis quelques années pour contrecarrer les velléités de réformes fiscales ou autres initiées dans la foulée de la crise financière mondiale. Elle semble avoir été accélérée par la création, il y a dix ans, de la procédure de la « question prioritaire de constitutionnalité » (QPC), qui permet à toute partie d’un procès de saisir le Conseil constitutionnel pour vérifier la conformité d’une disposition législative existante à la Constitution de la Ve République. Conçue pour rapprocher la Constitution des citoyens, la procédure de la QPC a surtout été utilisée par des acteurs économiques et des cabinets d’avocats d’affaires pour remettre en cause des législations et des normes existantes, tout d’abord dans le domaine fiscal, puis également sur des questions sociales, environnementales et autres. Dernier exemple en date : la plateforme de location Airbnb a annoncé son intention, avec son cabinet d’avocats Bredin Prat, de lancer une « question prioritaire de constitutionnalité » sur la loi Lemaire pour une République numérique, qui l’oblige à partager certaines informations avec les collectivités locales [3].

Ce ne donc pas seulement les nouvelles réformes, mais virtuellement toutes les régulations sociales et environnementales mises en place depuis des décennies qui pourraient se retrouver ainsi « re-jugées » par le Conseil constitutionnel, pour vérifier si elles ne portent pas excessivement atteinte à la liberté d’entreprendre et aux attentes légitimes des propriétaires, conçus comme des droits humains fondamentaux alors même qu’il ne s’agit plus d’individus, mais de multinationales et d’institutions financières. C’est pourquoi, dans le cadre de la réforme constitutionnelle actuelle, un groupe de parlementaire de tous bords — soutenus par des intellectuels qui ont cosigné une tribune dans les colonnes du Monde — a proposé un amendement pour encadrer l’invocation de la liberté d’entreprendre et des droits de propriété et pour protéger l’intérêt général.

Le poids d’un grand corps d’État

En ce qui concerne la loi Hulot, le gouvernement français a choisi d’emblée de ne pas mener cette bataille. Il a fait comme si l’avis rendu par le Conseil d’État — qui n’avait même pas, selon nos sources, été adopté de manière unanime — avait valeur d’oracle, et que les « attentes » des détenteurs de concessions devaient inévitablement primer sur l’exigence de protéger le climat, y compris par des mesures aussi modestes que de limiter le renouvellement de ces concessions à l’horizon 2040. Le gouvernement a donc revu sa copie à la dernière minute et constamment opposé l’argument du risque de censure constitutionnelle pour refuser toute amélioration du texte au regard de ses objectifs initiaux.

Il faut dire que le Conseil d’État exerce un monopole de fait sur l’expertise juridique de l’État. Premier des grands corps, créé en 1799, il conseille le gouvernement sur les projets de loi et constitue la plus haute juridiction administrative. Le secrétaire général du Conseil constitutionnel, les fonctionnaires du Secrétariat général du gouvernement, les directeurs juridiques de tous les ministères et les dirigeants de nombreuses autorités et agences indépendantes sont traditionnellement issus du Conseil d’État.

Il est pourtant lui aussi ouvert à l’influence du secteur privé. Comme le Conseil constitutionnel, il accepte des « contributions extérieures » dans le cadre de l’examen des projets de loi, dans le cadre d’une procédure opaque et non contradictoire. Lors de l’examen de la loi Hulot, selon nos sources, il a reçu deux contributions extérieures du Medef et de l’Ufip, lobby du secteur pétrolier. Surtout, même si c’est à un moindre degré que d’autres grands corps comme l’Inspection générale des finances (voir l’enquête de Basta !), il est lui aussi concerné par les problématiques de conflits d’intérêts, de pantouflages et d’allers-retours entre secteur public et privé qui semblent être devenus la norme au sommet de l’État. Exemple emblématique : celui d’Édouard Philippe, l’actuel Premier ministre, issu du Conseil d’État, qui a navigué entre cabinets ministériels, cabinet d’avocat d’affaires (Debevoise & Plimpton) et grande entreprise (Areva) avant d’occuper ses fonctions actuelles. Ou encore Laurent Vallée, conseiller d’État, qui est passé par le secrétariat général du gouvernement, le cabinet d’avocats d’affaires anglo-saxon Clifford Chance, puis le ministère de la Justice, puis le groupe Canal+, avant d’être parachuté secrétaire général du Conseil constitutionnel et de finalement rejoindre le groupe Carrefour en août 2017.

Entre conseillers d’État et grandes entreprises, c’est la culture de l’entre-soi

Même si ces pratiques ne concernent pas, loin de là, tous les conseillers d’État, on retrouve des membres (anciens ou actuels) de ce grand corps dans les directions et conseils d’administration de plusieurs entreprises publiques et privées (y compris à la tête de La Poste, de la SNCF et de Vallourec), et dans de nombreux cabinets d’avocats d’affaires. Les conseillers d’État exercent aussi parallèlement à leurs fonctions des activités rémunérées de conseil juridique auprès d’autres entités publiques, et certains d’entre eux ont même créé leurs propres entreprises individuelles pour exercer le même type d’activité au bénéfice du secteur privé [4]. Les tentatives récentes pour introduire davantage de garde-fous déontologiques ont toutes été tuées dans l’œuf.

Au final, davantage que les « portes étroites » et les « contributions extérieures », ce sont plutôt les réseaux de relations incestueuses et de connivences entre Conseil constitutionnel, Conseil d’État et secteur privé qui créent un risque pour la démocratie. C’est ainsi que le Conseil constitutionnel a pu confier la mission de réfléchir au statut à donner aux « portes étroites » à Denys de Béchillon, lequel n’est autre, selon nos informations, que le principal rédacteur de portes étroites pour le Medef et l’Afep depuis la mort du constitutionnaliste Guy Carcassonne. Membre fondateur du Club des juristes dont il copréside la commission « Constitution et institutions », professeur de droit à l’université de Pau (historiquement très liée à Total), Denys de Béchillon est aussi « consultant juridique auprès de grandes entreprises » selon son propre CV, et auteur de nombreux articles sur la valeur constitutionnelle de la « liberté d’entreprendre ».

De la même manière, le président de la section du Conseil d’État chargé de rendre son avis sur la loi Hulot était issu de la même promotion de l’ENA (École nationale d’administration) que Philippe Crouzet, autre conseiller d’État présidant désormais aux destinées de l’entreprise parapétrolière Vallourec, fer de lance du gaz de schiste en France, mais aussi que la directrice de cabinet de Nicolas Hulot. Le tout étant soumis à l’arbitrage d’un autre conseiller d’État encore, le Premier ministre Édouard Philippe. Pas étonnant dans ces conditions qu’on n’ait pas beaucoup entendu d’opinions juridiques discordantes.

De plus en plus assiégés par les lobbys, le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État continuent à opérer sans règles claires ni mécanismes transparents. Pour les Amis de la Terre, il est plus que temps que cela change. L’association écologiste a officiellement saisi le Conseil constitutionnel d’une demande formelle d’adoption d’un règlement pour mieux encadrer la procédure de contrôle de constitutionnalité et le rôle des contributions extérieures dans les décisions. Elle saisir parallèlement la Commission d’accès aux documents administratifs, avec l’Observatoire des multinationales, sur la question de l’accès aux contributions extérieures reçues par les deux instances. Autant de démarches nécessaires si l’on ne veut pas que toute réforme ambitieuse en matière sociale ou environnementale se trouve désormais sous l’épée de Damoclès d’une conception fondamentaliste des « droits et libertés économiques ».

Olivier Petitjean

Publié le 22/07/2018

Violences. Le retour des « barbouzes » de l’exécutif 

Grégory Marin, avec Olivier Morin et Lola Ruscio (site l’humanité.fr)

Alexandre Benalla, collaborateur de l’Élysée, a fait le coup de poing dans la manif du 1er Mai sans être sérieusement sanctionné. Une illustration du clanisme qui règne au cœur du pouvoir.

«Je n’ai aucune indulgence pour la grande violence ou les tenants du désordre. » C’est ainsi qu’Emmanuel Macron commentait, depuis Sydney en Australie, les heurts du 1er Mai, préjudiciables avant tout à l’image du mouvement social. Mais le président de la République ne s’est toujours pas exprimé sur cette « grande violence » qu’a commise, le même jour, un adjoint au chef de son propre cabinet ! Sur une vidéo tournée par un manifestant place de la Contrescarpe, dans le Quartier latin, et mise en ligne par le Monde, on voit ce collaborateur, Alexandre Benalla, étrangler et violemment frapper un jeune homme au sol. Il s’avère que Benalla, alors chargé d’organiser « la sécurité des déplacements du président », avait « demandé l’autorisation d’observer les opérations de maintien de l’ordre pour le 1er Mai », précisait hier le porte-parole de l’Élysée, Bruno Roger-Petit, autorisation qui lui avait été donnée car « il agissait dans le cadre d’un jour de congé et ne devait avoir qu’un rôle d’observateur ». Or on l’a vu, portant un brassard de la police, casqué comme les CRS qu’il accompagnait, une radio Acropol du même modèle qu’eux à la ceinture, intervenir à plusieurs reprises.

il y a « usurpation de fonction » selon l’article 433-13

Hier matin, la ministre de la Justice estimait, devant l’Assemblée nationale, que « les agressions (...) témoignent de gestes absolument inadaptés ». D’autant, jugeait Nicole Belloubet, que Benalla « avait usurpé (...) une identification qui l’assimilait aux forces de police et tel n’était pas le cas ». En effet, outre les « violences par personne chargée d’une mission de service public », sanctionnées par l’article 222-13 du Code pénal de trois ans de prison et 45 000 euros d’amende, il y a « usurpation de fonction », délit condamné (article 433-13) d’un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende. Le parquet de Paris a annoncé hier l’ouverture d’une enquête préliminaire sur ces deux délits, confiée à la brigade de répression de la délinquance contre la personne. Quant aux policiers présents, qui en vertu de l’article 40 du Code pénal auraient dû empêcher toute violence, ils sont visés par une enquête de l’Inspection générale de la police, décidée hier.

Des actes judiciaires à mettre au crédit de la presse, car, à tous les étages du pouvoir, on a couvert le collaborateur. Alexandre Benalla a bien été « mis à pied pendant quinze jours avec suspension de salaire », soulignait hier le porte-parole de l’Élysée, et « démis de ses fonctions en matière d’organisation de la sécurité des déplacements du président » pour « punir un comportement inacceptable ». Mais ce « dernier avertissement avant licenciement » n’a eu que peu d’impact : on a pu voir le collaborateur assurer la sécurité, à la cérémonie du Panthéon pour Simone Veil, début juillet, ou autour du bus des champions du monde de football, cette semaine. En matière de sanction, on fait pire…

Benalla n’est pas ce qu’on appelle un perdreau de l’année. Militant du Parti socialiste, il assurait, lors de la primaire du parti, en 2011, la sécurité de Martine Aubry. Il entre au service d’ordre de François Hollande pendant la campagne présidentielle de 2012, avant de devenir chauffeur d’Arnaud Montebourg… une semaine seulement : selon l’ancien ministre du Redressement productif, Benalla, après avoir été impliqué dans un accident de la circulation, aurait voulu prendre la fuite, provoquant la colère de son patron. Viré ! Mais le pouvoir ne le lâche pas puisque, selon le Monde, il intègre en 2015, sur arrêté du premier ministre Manuel Valls, la session « jeunes » de l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice. Pour mieux revenir en 2016, comme responsable de la sécurité du candidat d’En marche ! (lire encadré).

Il se « distinguera » plusieurs fois. En novembre 2016, Emmanuel Macron officialise sa candidature au campus des métiers de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Grégoire (1), alors militant des Jeunes communistes, assure avoir été violemment poussé vers la sortie et frappé par Alexandre Benalla et la sécurité (la vidéo est visible sur la page Facebook des Jeunes communistes de Bobigny-Drancy). « On était quatre ou cinq militants à avoir réussi à rentrer à l’intérieur, témoigne-t-il à l’Humanité. Ils sont venus directement me voir, Benalla m’a dit de dégager et m’a agrippé pour me faire sortir. » Une fois dans le couloir, poursuit-il, « j’ai essayé de me débattre pour qu’ils arrêtent de me tenir et ils m’ont mis deux coups au visage, et Benalla m’a mis une béquille. » Rebelote en mars 2017. Au meeting du candidat Macron à Caen, Benalla empoigne un photographe qui s’était approché un peu trop près du fondateur d’En marche !, relate le Monde, et le soulève du sol…

« à l’Élysée, on se croit au-dessus de tout »

Plus que sa personnalité, c’est « l’impunité » dont a bénéficié Benalla qui fait réagir l’opposition. Le président des « Républicains », Laurent Wauquiez, se demandait hier sur Europe 1 si « à l’Élysée, on se croit au-dessus de tout », supposant qu’il y a eu « des manœuvres pour tenter d’étouffer l’affaire ». Le député PCF Sébastien Jumel pointe « l’absence de réaction appropriée au sommet de l’État », sans compter que « le chef de cabinet du président de la République n’a pas jugé utile d’en informer le procureur de la République, en contradiction avec ses obligations ». Jean-Luc Mélenchon (France insoumise) va plus loin, demandant des démissions : « L’autorité de l’État a été engagée d’une manière tellement ample et tellement forte que la sanction doit être exemplaire. » Encore faut-il dégager les responsabilités, estime sur Twitter le député PCF Stéphane Peu, espérant que « François de Rugy et la majorité accepteront (sa) proposition de commission d’enquête ». Éliane Assassi, au nom du Groupe communiste du Sénat, a demandé au président de la commission des Lois, Philippe Bas, d’auditionner de toute urgence le ministre de l’Intérieur, ainsi que la garde des Sceaux et le premier ministre, « pour faire la lumière sur cette affaire » : « L’intervention des barbouzes du nouveau monde dans les mouvements sociaux » ne saurait, selon elle, être tolérée.

(1) Le prénom du militant, qui souhaite conserver l’anonymat, a été modifié.

Pendant la campagne présidentielle, les curieuses dérives sécuritaires des chefs du service d’ordre d’en marche !

C’est un épisode de la campagne présidentielle révélateur de l’état d’esprit d’Alexandre Benalla et de ses proches que révèle la lecture attentive des Macronleaks, ces échanges de courriels internes à En marche ! authentifiés par Wikileaks. En mars 2017, une société de matériel de sécurité demande confirmation à la direction du mouvement d’une commande passée par Vincent Crase, le gendarme réserviste que l’on voit aux côtés de Benalla dans les vidéos du 1er mai. Alors « prestataire » pour En marche !, il souhaitait – démarche validée par Ludovic Chaker, directeur des opérations, et Alexandre Benalla, chef de la sécurité – obtenir deux pistolets Gomm Cogne avec leurs munitions et deux holsters, des boucliers, un Flash-Ball, un équipement en kevlar… Le directeur de campagne d’Emmanuel Macron, Jean-Marie Girier – devenu directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, et étrangement muet depuis l’explosion de l’affaire –, avait tranché : « Hors de question ! » Le trésorier de campagne, Cédric O, lui, s’interrogeait : « Je n’ai jamais entendu dire que les partis politiques avaient des vigiles armés. Je trouve même ça dangereux… » La commande est annulée. Mais, même après que le directeur financier de la campagne, Raphaël Coulhon, a signalé que Benalla « a un port d’arme, c’est sûrement aussi le cas de Christian Guedon (autre membre de l’équipe de campagne), et peut-être Vincent Crase », et qu’il « ne (savait) pas s’ils sont armés au QG », personne ne les a écartés du service d’ordre.

Grégory Marin, avec Olivier Morin et Lola Ruscio

Publié le 20/07/2018

Constitution. Cet été, Emmanuel Macron veut se tailler un régime sur mesure

Aurélien Soucheyre (site l’humanité.fr)

L’Assemblée nationale examine en ce moment le premier texte d’une réforme qui vise à soumettre définitivement le Parlement aux desiderata de l’exécutif. Face à ce projet, qui menace aussi la Sécurité sociale, les parlementaires PCF réclament un référendum.

Depuis la victoire des Bleus en finale de la Coupe du monde, des montages montrant un Emmanuel Macron qui exulte dans les gradins à l’idée de pouvoir dorénavant faire passer n’importe quelle réforme tournent en boucle sur les réseaux sociaux. Tout y passe : retraites à 75 ans, explosion de la TVA, suppression de la Sécurité sociale… Ce qui pourrait ici ressembler à une bonne blague sur l’opportunisme et le cynisme du président de la République n’en est pourtant pas une : depuis le 10 juillet, l’Assemblée nationale examine en séance publique un projet de réforme des institutions. En catimini, en plein été, souvent au cœur de la nuit, la Macronie se livre à une réécriture de la Constitution. Elle ne fait absolument rien – bien au contraire – pour provoquer et nourrir le grand débat public et citoyen nécessaire et indispensable, en démocratie, lorsqu’il s’agit de toucher à la loi fondamentale d’un pays. C’est pourquoi les parlementaires communistes, députés et sénateurs, ont fait le serment, le 9 juillet à Versailles, devant la salle du Jeu de paume, de tout faire pour obtenir un référendum (voir ci-contre). « Nous pétitionnerons dans tout le pays jusqu’à obtenir satisfaction », a prévenu Pierre Laurent, secrétaire national du PCF. Car le projet de réforme en cours entend s’attaquer frontalement au cœur même du fonctionnement démocratique de la République, à la séparation des pouvoirs, et même à la Sécurité sociale, comme l’ont démontré les débats au Parlement.

Une diminution de 30% du nombre de parlementaires

Certes, tout le monde s’est entendu, ou presque, pour supprimer le mot « race » de la Constitution, comme le proposaient les communistes depuis des années, et pour y assurer l’égalité de tous « sans distinction de sexe ». L’action pour « la préservation de l’environnement » a également été consacrée. Mais le torchon a très vite brûlé lorsque plusieurs groupes d’opposition ont souhaité fixer le nombre actuel de parlementaires dans la loi fondamentale, afin d’empêcher le gouvernement d’amputer demain les effectifs de la représentation nationale. L’exécutif considère en effet que la démocratie sera plus « représentative, responsable et efficace » avec beaucoup moins de députés et de sénateurs. Il souhaite faire adopter trois textes pour 2019 : un constitutionnel, un organique et un ordinaire, qui, additionnés, composeront une réforme globale des institutions. Et l’une des mesures phares prévoit justement une diminution de 30 % du nombre de parlementaires, soit la plus drastique depuis Napoléon III, qui ferait de la France le pays comptant le moins de parlementaires par habitants en Europe. Une autre propose de restreindre fondamentalement le droit d’amendement. Soit en ne l’autorisant qu’en commission, soit en augmentant la possibilité de les considérer comme « hors sujet », réduisant de fait considérablement le rôle législatif des parlementaires. Raccourcir le temps d’examen des projets de loi au Parlement, inclure une dose homéopathique de proportionnelle aux législatives, redessiner à la hache les circonscriptions, transformer le Conseil économique, social et environnemental (Cese) en « chambre de la société civile », en plus de l’amputer d’un tiers de ses membres, sont aussi, entre autres, au menu.

Face à un tel programme, la majorité des députés LR a dénoncé « la domestication, la décomposition et la démolition de l’Assemblée nationale », dans une tribune publiée par le Journal du dimanche. Valérie Rabault, présidente du groupe Nouvelle Gauche (PS), y voit aussi une « réduction du pouvoir parlementaire » impossible à cautionner. André Chassaigne, chef de file des députés PCF, a tancé lors du Congrès de Versailles un régime « brutalisant la démocratie », dont l’objectif est de constitutionnaliser une « dérive oligarchique » afin de mettre en place une « technocrature ». Le coprésident du groupe UDI-Agir, Jean-Christophe Lagarde, a, lui, annoncé qu’il ne votera qu’en fonction de la globalité des trois textes, à condition que le Parlement en sorte renforcé. « La présidentialisation, ça veut dire un vrai Parlement. Sinon, c’est une monarchisation », a-t-il prévenu.

« Une atteinte gravissime, à la séparation des pouvoirs »

Fait inédit, Emmanuel Macron lui-même, en plein Congrès, le 9 juillet, a annoncé un amendement présidentiel visant la réforme de la Constitution, afin qu’il puisse écouter les réponses des parlementaires avant d’avoir le dernier mot à Versailles. « Une atteinte sans précédent, gravissime, à la séparation des pouvoirs », s’indigne le député PCF Sébastien Jumel. Au motif que le premier ministre est normalement seul responsable devant le Parlement, de nombreux groupes parlementaires ont dans la foulée accusé Macron de vouloir devenir « président-premier ministre ». Non seulement parce que le président n’a pas à amender les lois, mais aussi parce qu’il n’a pas à débattre avec le Parlement. Macron pensait ici répondre à ses détracteurs. À l’instar des députés FI, qui ont boycotté le Congrès, refusant d’assister à un discours du trône unilatéral. Mais le président s’est au final enfoncé davantage, selon Jean-Luc Mélenchon. « S’il écoute et répond, c’est un discours de politique générale. Cela le met à un doigt d’un vote de confiance », c’est-à-dire d’une possible censure par le Parlement, a ironisé l’insoumis.

L’hôte de l’Élysée maîtrise en tout cas ses troupes à l’Assemblée, totalement caporalisées et allongées devant ses desiderata, ce qui est en soi déjà un grave problème démocratique. La preuve, c’est que Richard Ferrand, président du groupe LaREM et rapporteur général du texte constitutionnel, s’était, plusieurs jours avant le Congrès, opposé à ce que le président de la République puisse écouter et répondre lors d’un Congrès. Lors des débats en commission des Lois, il estimait que cela revenait à remettre « en jeu la position de non-responsabilité devant le Parlement ». Mais ça, c’était avant que le monarque ne dise l’inverse. Depuis, Ferrand soutient l’idée d’un débat au Congrès, et a fort opportunément appuyé un amendement allant en ce sens en séance publique. Les députés LaREM n’ont même pas eu à le rédiger, puisque c’est Jean-Christophe Lagarde qui l’a déposé. Le député UDI s’est d’ailleurs défendu d’être « le poisson-pilote » de Macron sur cette question, argumentant qu’il est favorable à un débat au Congrès depuis 2008, et qu’il avait rédigé cet amendement avant la parole du roi…

Des tractations de couloirs entre le gouvernement et le Sénat

Reste que des questions fondamentales d’équilibre et de concentration des pouvoirs sont actuellement débattues dans le plus grand silence de juillet. « Nous allons tout droit vers un système présidentialiste à l’américaine, mais avec un Parlement français beaucoup moins fort que le Congrès américain. Nous allons cumuler tous les défauts de ces deux systèmes », s’alarme le député FI Éric Coquerel. Le tout grâce à des tractations de couloirs entre le gouvernement et le Sénat, dont le président, Gérard Larcher (LR), a obtenu qu’il y ait demain au moins un sénateur et un député par département. En matière de représentativité des territoires, de lien avec les citoyens et de garantie de pluralisme, on a sans doute vu mieux…

Quant aux électeurs, il n’est absolument pas prévu qu’ils soient consultés. Certes, il serait pour le moins surprenant de voir la majorité LaREM lancer un processus constituant. « Nous n’avons pas été élus pour ça », rappelait en novembre le président de l’Assemblée nationale, François de Rugy. Mais examiner au milieu de la nuit des amendements rédigés le plus discrètement possible est plus que problématique, surtout quand ils concernent, par exemple, la Sécurité sociale, qui touche de très près la vie de tous les jours des Français. Après avoir écrit une proposition de suppression de quasiment toutes les mentions de la Sécurité sociale dans la Constitution, le député LaREM Olivier Véran a reformulé un amendement qui vise toujours à transformer fondamentalement ce pilier de notre modèle social, sans prévenir, et « sans mener les débats nécessaires dans la société », regrette le communiste Pierre Dharréville. Voilà pourquoi les parlementaires PCF lancent une pétition pour un référendum. « On ne peut pas imaginer de changer notre Constitution sans organiser un référendum (…). Nous exigeons donc que les Français et les Français, toutes celles et ceux qui vivent et travaillent dans notre pays, soient consultés », insiste Pierre Laurent.

Aurélien Soucheyre

Publié le 18/07/2018

Interventions policières mortelles : les autorités publient pour la première fois des chiffres officiels

par Ludo Simbille  (site bastamag.net)

Le 14 juin, Basta ! publiait une base de données inédite sur les interventions policières létales. Nous y recensions 478 morts des suites d’interventions policières en France entre 1977 et mai 2018. Moins de deux semaines plus tard, l’Inspection générale de la police nationale présentait, lors d’une conférence de presse, des chiffres sur le nombre de blessés et de tués par l’action de la police nationale. Un premier pas. Mais les données livrées par la police des polices diffèrent sensiblement de notre recensement. Explications.

L’Inspection générale de la police nationale (IGPN) vient-elle de mettre fin à un déni de l’État français ? Pour la première fois de son histoire, l’IGPN a communiqué le 26 juin le nombre de blessés et de tués par l’action de la police nationale à l’occasion de la présentation de son rapport annuel d’activité. La police des polices fait état de 14 morts entre le 1er juillet 2017 et le 31 mai 2018 ainsi que d’une centaine de blessés. « Ce recensement n’est pas le recensement des bavures policières. Cela ne préjuge pas de l’illégitimité de ces blessures et de ces morts », a précisé en conférence de presse la directrice du service, Marie-France Monéger Guyomarc’h. Peuvent y figurer les personnes tuées par arme à feu par un policier lors d’une intervention, à cause d’un accident avec un véhicule de police ou en raison d’une crise cardiaque lors d’une garde à vue.

Annoncée depuis plusieurs mois, ce nouvel outil de collecte a d’abord été testé dans deux départements (Yvelines et Gironde), puis sur l’ensemble du territoire depuis janvier 2018. Les informations sont donc parcellaires, bien que non loin d’être exhaustives, selon l’IGPN. C’est de toute façon une première. Jusqu’à présent, aucune donnée officielle n’existait en France sur les homicides commis par les forces de l’ordre dans l’exercice de leurs missions. L’État français ne publiait aucun chiffre, aucune liste de victimes, aucun document statistique, aucun « débriefing ». « Mais dans une démocratie, il n’est pas anormal que l’on puisse savoir combien de tués sont recensés en intervention de police », admet Marie-France Monéger Guyomarc’h. Sauf qu’à ce jour, ce rapport a seulement été présenté en conférence de presse. Il n’est toujours pas consultable publiquement [1].

Basta ! compte 26 morts, l’État seulement 14

Coïncidence ? Cet exercice de transparence intervient deux semaines après la publication par Basta ! d’une infographie détaillant les interventions létales des forces de l’ordre sur les 40 dernières années. Notre base de données inédite s’étend de 1977 à 2018. Sur la courte période couverte par l’IGPN - de juillet 2017 au 31 mai 2018 — Basta ! comptabilise pour sa part 26 décès suite à une action de la police nationale, toutes unités confondues. S’y ajoutent quatre morts liés à la gendarmerie et six liées à des interventions de policiers municipaux. Bien plus, donc, que les 14 morts comptés par l’IGPN.

Comment expliquer cette différence de chiffres entre les deux décomptes ? Serait-ce parce que l’IGPN n’a pris en compte que les affaires pour lesquelles elle a été saisie ? Environ une dizaine selon nos données. Ou serait-ce en raison de la prise en compte par Basta ! également des morts causées par des policiers hors-service, responsables d’une dizaine de victimes en 2017 (Voir ici notre méthodologie de recensement) ? Impossible de répondre avec certitude sans un accès aux données détaillées.

L’IGPN affirme par ailleurs que quatre personnes se seraient suicidées ou seraient décédées en ayant pris la fuite lors d’accidents ou de noyades, sans qu’il soit possible d’en savoir plus sur les circonstances de ces cas. De qui s’agit-il ? Basta ! relève 13 personnes décédées alors qu’elles fuyaient la police – 8 en véhicule et 5 à pieds – entre juillet 2017 et mai dernier. Trois l’ont été dans un accident routier et deux se sont noyées. C’est le cas de Blessing Matthew, une migrante Nigériane noyée dans la Durance, dans les Hautes-Alpes, ou de Steven, détenu fuyant son transfert en juillet 2017. Selom et Matisse, eux, ont été fauchés par un train en tentant d’échapper à des policiers. Ismaël Deh est mort dans des circonstances troubles lors d’une tentative d’interpellation sur le parvis du château de Versailles en avril 2018.

Sur les 15 personnes abattues par un policier, seulement 5 étaient armées

Durant la même période, trois personnes ont aussi perdu la vie des suites d’un malaise ou d’une asphyxie alors qu’elles étaient entre les mains des gardiens de la paix. Massar, 24 ans, meurt après 13 jours de coma suite à une interpellation, gare du Nord à Paris, le 9 novembre dernier. Ce jeune Espagnol soupçonné de vendre des stupéfiants avait été maintenu au sol par plusieurs agents de la brigade ferroviaire avant de faire un arrêt cardiaque. En juillet 2017, Lucas, 34 ans, est retrouvé pendu à une bouche d’aération du commissariat d’Arpajon (Essonne) après avoir été placé en garde à vue pour excès de vitesse. Les policiers présents évoquent un suicide par pendaison avec les chaussettes. La famille conteste cette version et leur avocat a porté plainte pour « homicide involontaire par manquement à une obligation ». Le parquet d’Évry a ouvert une instruction pour « recherche des causes de la mort », une autre enquête a été confiée à l’IGPN.

D’après notre décompte, 15 personnes ont été abattues par l’arme d’un policier durant la période étudiée par l’IGPN. Deux d’entre elles étaient des personnes armées tuées après qu’elles aient elles-mêmes assassiné ou blessé plusieurs personnes : le premier en mai dernier dans le quartier Opéra à Paris, le second à la gare Saint-Charles de Marseille en octobre. « La plupart des tués l’ont été alors qu’ils avaient commis, qu’ils commettaient ou tentaient de commettre des actes terroristes, les autres attentaient délibérément à la vie de policiers », a réagi le syndicat classé à droite Alliance Police dans un communiqué. Pourtant, sur les 15 personnes abattues par un policier, Basta ! en compte seulement cinq qui étaient armées : trois étaient munies d’une arme à feu, deux d’une arme blanche (couteau).

L’IGPN recense aussi 394 usages d’arme à feu par les agents sur la période, soit une hausse de 54 % par rapport à 2017. Marie-France Moneger-Guyomarch’ ne fait pas le lien entre cette augmentation du nombre de tirs et l’évolution législative récente. Depuis février 2017, une loi permet aux policiers, au même titre que les gendarmes, de tirer en dehors du cadre de la légitime défense, notamment sur un véhicule « dont les occupants sont susceptibles de perpétrer, dans leur fuite, des atteintes à leur vie ou à l’intégrité physique d’autrui ». L’augmentation de l’usage de l’armes à feu était « déjà sensible avant février 2017 », a dit la responsable de l’IGPN. Un seul cas correspondrait à ce nouveau cadre juridique selon Marie-France Moneger-Guyomarch’ : un homme tué à Montargis en août 2017.

Flashballs et grenades en cause dans de nombreuses blessures

L’administration policière a assuré que les fonctionnaires concernés ont agi en état de légitime défense dans la totalité des affaires. Que dire de la mort de Gaye Camara, tué d’une balle dans la tête par un agent de la brigade anti-criminalité (BAC), en janvier, alors qu’il était à bord d’une voiture fuyant un contrôle d’identité ? L’IGPN explique l’augmentation de l’ouverture du feu par les policiers par une hausse de 10 % des refus d’obtempérer chez les personnes contrôlées. Cette propension à ouvrir le feu dans le cadre d’un simple contrôle d’identité s’est encore manifestée à Nantes, ce 3 juillet. Un CRS a tué d’une balle dans la nuque Aboubakar Fofana, 22 ans. Cette intervention mortelle a provoqué plusieurs jours d’émeute. La « légitime défense » initialement invoquée par le policier, mis en examen, s’est transformée en « tir accidentel ».

Autre nouveauté, la police nationale a comptabilisé les blessés que ses actions ont provoqués lors du deuxième semestre de 2017. Elle dénombre une centaine de « blessés sérieux » ayant plus de huit jours d’interruption temporaire de travail (ITT). Les deux-tiers d’entre eux se sont vu délivrer des ITT comprises entre 10 et 29 jours. Là encore, il est difficile d’avoir une vue d’ensemble sur ces violences en l’absence des informations complètes. En 2015, des étudiants du Centre de formation des journalistes avaient fourni une infographie assez détaillée sur le sujet, visible ici. Le site Reporterre avait aussi lancé une mission civile d’information suite aux violences policières lors des manifestations contre la loi Travail de 2016.

Les armes dites "intermédiaires" sont dans ces cas régulièrement mises en cause. Les grenades à main causent des séquelles corporelles graves, comme pour Maxime qui a perdu sa main en mai à Notre-Dame-des-Landes. Leur usage aurait baissé de 8 % sur les 12 derniers mois. Mais les emplois du pistolet à impulsion électrique – dit taser – et du lanceur de balles de défense – le flashball – ont respectivement augmenté de 20 % et 46 %. « Malgré sa très mauvaise réputation, le pistolet à impulsion électrique permet de faire baisser la pression et de sauver des vies », a voulu rassurer Marie-France Monéger-Guyomarc’h. Ces armes dites "non létales" ont pourtant ôté la vie à neuf personnes en France. Dernière en date : Cyrille Faussadier, tuée par un tir de flashball en janvier 2017.

Une timide réponse aux revendications des associations de défense des droits

Bien qu’encore flous et non accessibles en détail à ce jour, les chiffres communiqués par la police nationale mettent toutefois fin à une exception française. De tels recensements, officiels ou indépendants, existent en Allemagne, au Brésil, au Canada, aux États-Unis, établi par le quotidien Washington Post, ou au Royaume-Uni. En France, seul le nombre de personnels des forces de l’ordre tués et blessés dans l’exercice de leurs fonctions était connu. En 2016, 26 fonctionnaires de sécurité sont morts en mission et en service, selon l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales. 14 gendarmes et 2 policiers sont décédés en mission lors d’une opération. 10 agents ont perdu la vie durant des formations, des trajets domicile-travail ou dans leur logement de fonction.

Avec ce rapport, l’IGPN répond, même timidement, à l’une des revendications des associations de défense de droits humains et des collectifs de lutte contre les violences policières, qui dénoncent depuis des années un déni des autorités publiques sur la question. En 2015, l’association Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat) recommandait de publier « le nombre de personnes blessées ou tuées dans le cadre d’interventions de police ou de gendarmerie ». Afin de mieux comprendre comment les éviter ?

Ludo Simbille

Publié le 10/07/2018

Entretien par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Marche pour Adama Traoré : « Faire condamner des policiers, c’est quasiment impossible en France »

Le 19 juillet 2016, Adama Traoré perdait la vie après une interpellation des gendarmes de Persan. Deux ans plus tard, ses proches organisent une marche le 21 juillet. Youcef Brakni, membre du Comité Adama, fait le point sur cette affaire.

Regards. Deux ans après la mort d’Adama Traoré, où en est l’enquête ?

Youcef Brakni. Au point mort. Les gendarmes n’ont pas été entendus. Il n’y a toujours pas eu de mise en examen. Ils sont toujours en liberté, ils n’ont pas été inquiétés pour ce qu’ils ont fait à Adama Traoré. Donc deux ans après, la justice est au ralenti. Je ne sais même pas si on peut dire "ralenti". C’est à l’arrêt. Donc là, on va mettre la pression. La marche du 21 est là pour ça, et aussi pour dire qu’on veut un procès au plus vite. C’est un travail politique, à l’image de toutes les actions qu’on mène un peu partout, y compris dans le mouvement social pour dire "il y a une affaire comme ça, ça se passe sous vos yeux, il faut aussi agir".

Donc, pour l’instant, la seule avancée judiciaire a été le dépaysement de l’affaire de Pontoise à Paris à l’automne 2016 ?

Oui. Le rapport de force était là dès le départ. Il y a eu très vite des marches qui ont été organisées, tout un discours politique qui a été mis en place. Le comité, les habitants, la famille ont réussi à démonter les mensonges du parquet de Pontoise, qui avait déclaré que Adama était mort soit des suites d’une prise de drogue, qu’il avait une maladie, bref, tous les mensonges qu’on connaît. Il y a eu cette petite victoire d’obtenir le dépaysement de l’affaire, ce qui n’était pas gagné d’avance. Quand on regarde comment le tribunal de Pontoise juge par ailleurs la famille Traoré, on se dit "heureusement qu’on a dépaysé l’affaire Adama à Paris".

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR >> Assa Traoré : « L’État a peur de notre combat »

À l’inverse, depuis deux ans, combien de frères d’Adama ont été mis en prison ?

Tous les petits frères d’Assa Traoré qui vivent à Beaumont-sur-Oise ont été placés en détention, ou alors c’est en cours. Il y en a eu cinq de condamnés, quatre sont derrière les barreaux. Le dernier, Cheikne Traoré, a été condamné à six mois de prison, une peine suspendue parce qu’on a fait appel. On voit que pour les frères Traoré, en deux ans de lutte, la justice est assez expéditive.

« Il y a une série de bavures, de crimes politiques qui sont impunis. »

Comment percevez-vous ce contraste entre l’absence d’avancée sur la mort d’Adama et la répression à l’encontre de sa famille ?

On l’analyse de manière politique. C’est un système bien huilé, puissant, qui permet de protéger les policiers ou les gendarmes mis en cause dans des crimes ou des bavures. On l’a vu récemment lors du verdict pour la famille Kebe, où le tribunal de grande instance de Bobigny a acquitté complètement les policiers. Une mère a perdu son œil, le fils a été méchamment violenté. Le procureur lui-même a demandé la condamnation des policiers. Mais on voit à chaque fois la justice… les policiers qui s’entraident, les versions qui changent… Les faire condamner, c’est quasiment impossible en France. Ou alors, il faut y laisser une partie de sa vie. Comme c’est le cas pour Assa Traoré qui ne travaille plus [elle est éducatrice, NDLR], elle consacre toute sa vie à ce combat. Et souvent, ça n’aboutit à rien. On l’a vu pour l’affaire Lamine Dieng où Ramata Dieng a fait onze ans de lutte. Pour avoir un non-lieu. Le dernier espoir, c’est la Cour européenne. Ali Ziri, c’est la même chose, Wissam El-Yamni, c’est la même chose, Hakim Ajimi, c’est la même chose. Il y a une série de bavures, de crimes politiques qui sont complètement impunis. Et les arguments sont toujours les mêmes : on parle d’un usage strict et nécessaire de la force, de légitime défense. Ce sont des choses qui passent au niveau judiciaire.

Quand vous apprenez qu’il y a une nouvelle affaire, par exemple Théo, Aboubakar à Nantes il y a quelques jours, comment réagissez-vous ?

Il faut une prise de conscience politique dans ce pays, il faut que politiquement prenne en charge cette question-là, comme une question centrale du mouvement social. Ce sont des personnes qui meurent pour des raisons racistes, sociales – le fait d’habiter dans des quartiers populaires, d’être jeune, etc. Si ça, ce n’est pas central dans un pays, dans une démocratie, si on ne se dit pas qu’il faut qu’on arrête de tuer des gens pour ce qu’ils sont – noirs, arabes, jeunes des quartiers populaires, gitans, etc. – évidemment qu’il y aura toujours cette impunité. Évidemment qu’on ne pourra jamais y mettre un terme.

C’est facile de s’émouvoir pour des crimes outre-Atlantique. On le voit, à chaque fois les politiques, les intellectuels (même les réacs) s’insurgent quand un Noir est tué aux Etats-Unis. Par contre, en France, on est incapable d’analyser ces crimes politiques comme étant la continuité coloniale d’une gestion d’une certaine population. On dirait qu’on n’a pas eu de passé colonial, esclavagiste. Quand on compare la proportion de descendants d’immigrés, de colonisés, dans la population française et la proportion qu’ils représentent dans les morts de la police, c’est hallucinant. Démographiquement, on n’est pas si nombreux dans la société française – même si on est très visible [dit-il avec ironie, NDLR]. Pourtant, on est surreprésenté dans les morts de la police. Comment on explique ça ? Quand on me dit : "Faut arrêter d’exagérer, c’est fini le colonialisme", j’aimerais bien que ça soit vrai, mais ça a évolué, ça prend différentes formes. Les violences policières, c’est celle qui est la plus visible. C’est aussi la plus atroce, celle qui détruit des vies.

De nombreux artistes ont affiché leur soutien à votre combat. Recevez-vous également des appuis politiques ?

On voit qu’il y a une prise de conscience, le groupe parlementaire de La France insoumise appelle à venir à la marche du 21 juillet. C’est une première pour une famille victime de violences policières. On se dit que notre travail paie. Il n’y a rien d’autre que la lutte qui paie. Militer, aller dans des conférences, tout ce travail de pédagogie politique a fonctionné. La Fête à Macron, Génération.s appellent aussi à y aller. On accepte toutes les aides, du moment qu’on respecte notre autonomie, notre discours. Comme quand ils vont soutenir les salariés de Goodyear, les postiers, les cheminots. Il faut accepter les revendications, le discours, l’autonomie et se mettre derrière. Pour nous, c’est ça les conditions d’une véritable alliance.

« Le centre de gravité politique ne va pas être à Paris, place de la République, mais à Beaumont-sur-Oise, en banlieue. »

Lors de la "Marée populaire", le 26 mai dernier, vous étiez en tête de cortège. Pensez-vous que les "Parisiens" vont eux aussi se déplacer jusqu’à Beaumont ?

C’est tout l’enjeu. Le slogan était, de manière un peu humoristique "On a braqué Paris, c’est nous le Grand Paris". On voulait apparaître là où personne ne nous attendait, là où on voulait peut-être pas nous voir. On s’est imposé. Je pense qu’on a impulsé une dynamique. On a aussi eu un cortège de tête à la Marche des fiertés. Tout cela participe au rapport de force, ce qui fait que la gauche s’intéresse à cette question-là. De toute façon, il n’y a pas d’autre solution. Il faut qu’on rentre par effraction, on ne peut pas attendre d’être invité. C’est ce qu’on a fait et ça a bien marché. On a prouvé qu’on était capable de tenir un discours politique, d’être devant, respecté, en s’appuyant sur une force locale tout en s’associant avec les autres secteurs en lutte. Dans le cortège de tête, il y avait les soignants, les cheminots, les postiers. C’est une belle victoire.

Le centre de gravité politique ne va pas être à Paris, place de la République, mais à Beaumont-sur-Oise, en banlieue, dans le quartier populaire de Boyenval. On a mis un car à disposition au départ de gare du Nord vers 12h-12h30. Les militants de Dijon, mobilisés autour de Bure, vont aussi venir en car. Tout le monde est le bienvenu.

Publié le 07/07/2018

Salah Hamouri victime, Israël coupable, la France complice.

Bérenger Tourné(site legrandsoir.info)

Dans son opinion N°34/2017 rendue le 25 avril 2018, le Groupe de travail sur la détention arbitraire du Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a jugé illégales tant l’arrestation que la « détention administrative » de Salah Hamouri par l’Etat d’Israël, auquel il est fait injonction de le libérer immédiatement. Faisant fi de cette décision, l’Etat d’Israël a décidé de prolonger de trois mois la détention arbitraire de Salah. Le droit international, Israël n’en a cure, ce d’autant que la France s’assoit dessus de son côté aussi…

C’est officiel. Salah Hamouri passera tout l’été dans sa geôle israélienne, mais toujours sans savoir pourquoi, la moindre charge ne lui ayant toujours pas été notifiée, après désormais 10 mois de « détention administrative ».

Ce qui est non moins officiel, c’est que le droit vient d’être dit relativement à la « détention administrative » infligée à Salah Hamouri, en regard de la légalité internationale. Dans son opinion N°34/2017 en date du 25 avril 2018, le Groupe de travail sur la détention arbitraire du Haut-Commissariat aux droits de l’hommes de l’ONU, a en effet jugé illégales l’arrestation et la détention arbitraire de Salah Hamouri par Israël.

On peut y lire que ce sont des forces illégitimes, les « forces d’occupation israélienne » intervenant à Jérusalem-est, territoire illégalement annexé et occupé par ces dernières, qui ont procédé à son arrestation, ce qui l’entache d’emblée d’illégalité.

On peut y lire que Salah Hamouri est enfermé sans aucune base légale, sur le fondement d’un prétendu « dossier secret » et qu’il n’a jamais été inculpé du moindre chef d’incrimination ce jour.

On peut y lire encore que Salah Hamouri a été interrogé dans des « conditions inhumaines », qu’il a été maintenu à l’isolement dans des conditions ne permettant pas de satisfaire aux « besoins minimum de vie humaine », transféré à plusieurs reprises à la prison de Ramleh qui présente des « conditions de détention inhumaines ».

Il y est enfin exposé que dans ces conditions d’arbitraire et de non droit, sa « détention administrative » équivaut à une « torture psychologique ».

Les mots sont forts, et pourtant ils sont choisis.

Aucune de ces allégations n’a été ni démentie, ni contestée par Israël, qui a préféré garder le silence dans le cadre de la procédure contradictoire instruite par le Groupe de travail sur la détention arbitraire du Haut-Commissariat aux droits de l’hommes.

L’organisme onusien a par ailleurs constaté que rien ne permet de considérer que
M. Hamouri ait pu constituer une menace actuelle, directe et impérative pour l’Etat d’Israël à l’époque de son arrestation, ni moins encore depuis lors et désormais, après plus de 300 jours d’enfermement.

Le verdict est clair et net. La détention de M. Salah Hamouri est arbitraire, à raison de la violation des articles 9 et 26 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques - dont Israël est signataire - ainsi que les articles 3, 8 et 9 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de la part de l’Etat d’Israël.
Rien moins. Et davantage même, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme assortit sa sentence d’une double injonction à l’encontre d’Israël : libérer immédiatement Salah Hamouri et lui accorder une juste indemnisation pour les préjudices résultants de sa détention arbitraire.

On aurait ainsi pu penser, non pas qu’Israël puisse revenir au droit international, elle s’assoit dessus depuis si longtemps, mais au moins que la France manœuvre habilement, sur le fondement de cette opinio juris, pour obtenir la remise en liberté de son compatriote, notre concitoyen Salah Hamouri. Ce sera pour une autre fois...

Le 5 juin dernier à Paris, le Président Emmanuel Macron a préféré faire honneur à son hôte d’un jour en visite en Europe, M. Benjamin Netanyahou. Il a tenu à lui rappeler combien ils partagent la même conception du « respect de l’autre ». Le propos ne laisse pas de surprendre ou, plutôt, d’effrayer. M. Macron partagerait-il ainsi la même la conception que son homologue israélien en matière de respect des droits de l’homme en général, et de détention arbitraire en particulier ? Il faut croire, jusqu’à preuve du contraire, que la question appelle, et c’est désolant, une réponse affirmative.

Qu’on en juge puisqu’aussi bien l’Elysée a qualifié de « violences », les massacres perpétrés par l’armée israélienne réprimant la Marche du Retour, pacifique et désarmée, de la population gazaouie. Alors qu’il s’agit de « crimes de guerre », qui plus est des plus ignobles lorsque l’on se figure ses images de manifestants froidement abattus à bonne distance par des snipers israéliens. Aussi bien l’Elysée ne s’insurge pas davantage contre la « détention administrative » de notre compatriote Salah Hamouri, jeune avocat que l’on veut broyer pour sa défense des droits humains en Palestine.

C’est à croire que la Présidence de la République partage la conception israélienne assez singulière de l’habeas corpus, puisque alors que son arrestation a pris la forme d’un enlèvement pur et simple, et que sa détention arbitraire se poursuivra pour atteindre une année complète fin août 2018, le sort réservé à Salah Hamouri n’a toujours pas donné lieu à la moindre protestation, en bonne et due forme, de la part du représentant de la Nation.

Officieusement, ainsi qu’il a pu l’écrire à son épouse Elsa Lefort, M. Emmanuel Macron aurait rappelé à M. Netanyahou « la position de la France qui condamne le recours à la détention administrative lorsque celle-ci est abusive, systématique et viole le droit à un procès équitable » avant de lui « demander la libération de Salah Hamouri ».

Officiellement cependant, à ce jour, la France s’est contentée d’émettre un simple « souhait » de le voir libérer. Ainsi le pays qui se revendique (donc abusivement) d’être la patrie des Droits de l’Homme, se satisfait d’un vœu du bout des lèvres, qui n’engage même pas son auteur, et laisse sans contrainte son destinataire. On reste ainsi avec une vague espérance passive, attentiste, subie : une injonction à se résigner en somme. Comme si la nouvelle place de la France était celle de la servitude.

A ce jour, notre compatriote Salah Hamouri attend toujours que son pays affirme une position claire, audible, ferme, préalable à l’action et potentiellement à la sanction.

On se souvient que pour Florence Cassez, inculpée puis condamnée par la justice mexicaine, Le Président Nicolas Sarkozy avait à l’époque unilatéralement décidé de dédier « l’année du Mexique » à cette dernière, ce qui avait conduit à l’annulation cette opération culturelle programmée entre les deux pays.

Visiblement M. Emmanuel Macron n’assurera pas, de la sorte, son soutien à notre concitoyen, otage d’Israël. Pas de dédicace ni d’exigence sine qua non, conditionnant la tenue de la « Saison croisée France-Israël », qui battra son plein à Paris sans que l’on ne s’émeuve...
Si sur les plans politique et diplomatique, cette position, ou plutôt cette non-position du chef de l’Etat est intenable, inacceptable et fait honte, sur le plan du droit, elle signe la complicité de la France à l’égard d’Israël, pour la privation de liberté arbitraire, injuste et cruelle, infligée à Salah Hamouri.

Non seulement par son silence et son immobilisme, la France conforte Israël quant au sort qu’il réserve à notre concitoyen, mais désormais que l’ONU, par l’entremise de son Haut-Commissariat aux droits de l’homme, a rendu une opinio juris qui condamne péremptoirement l’Etat d’Israël, ne pas s’en prévaloir caractérise une connivence délibérée.

Le dernier attendu (55.) de la décision du Groupe de travail onusien rappelle en effet, solennellement, à tous les Etats composant la Communauté internationale, qu’ils se doivent de prendre toutes mesures appropriées aux fins de faire cesser toute privation de liberté arbitraire. C’est là que le bât blesse particulièrement pour la France puisque sur le fondement de cette décision, elle est désormais fondée à se subroger dans les droits de son ressortissant, pour faire respecter, à son égard, le droit international. On appelle cela la protection diplomatique, qui ne se confond pas avec la protection consulaire, laquelle ne conduit qu’à des gesticulations diplomatiques ou des coups d’épées dans l’eau.

La protection diplomatique investit en revanche la France de la possibilité de déplacer le litige de la sphère diplomatique vers le terrain de l’action judiciaire internationale. La France est recevable et se doit de sommer l’Etat d’Israël de libérer immédiatement Salah Hamouri sur le fondement de l’opinion du Haut-Commissariat onusien. A défaut, la saisine de la Cour Internationale de Justice (quand bien même Israël n’est – évidemment - pas signataire de ses statuts, la Cour pouvant rendre un avis consultatif, voire une décision en cas de forum prorogatum (1) ) dans le cadre de l’exercice du régime de la protection diplomatique reconnu par le droit des gens (2).

C’est là la prérogative de la France offerte par le droit international. C’est là son honneur en tant qu’Etat souverain. C’est encore son devoir à l’égard de notre concitoyen.

Las, on ne peut tout à la fois, dérouler le tapis à rouge à M. Netanyahou d’une main, et lui signifier de l’autre une citation devant la justice internationale...

Bérenger Tourné

1) http://www.icj-cij.org/fr/fondements-de-la-competence#1&nbsp;: « Si un Etat n’a pas reconnu la compétence de la Cour au moment du dépôt, contre lui, d’une requête introductive d’instance », ce qui est le cas d’Israël, néanmoins « il a toujours la possibilité d’accepter cette compétence ultérieurement, pour permettre à la Cour de connaître de l’affaire : en pareil cas, la Cour est compétente au titre de la règle dite du forum prorogatum ».

2) Sur la notion de protection diplomatique : http://legal.un.org/ilc/documentation/french/a_cn4_484.pdf

 

Publié le 04/07/2018

Accidents mortels à répétition : quand l’agro-industrie joue avec la vie de ses techniciens cordistes

par Franck Dépretz (site bastamag.net)

Quentin Zaroui-Bruat en juin 2017, Arthur Bertelli et Vincent Dequin en mars 2012. Ces trois jeunes cordistes, des techniciens qui effectuent des travaux en hauteur, sont tous trois morts ensevelis dans les silos du géant du sucre Cristal Union. Aucun de ces accidents, intervenus sur le même site industriel, n’a encore été jugé. En cause à chaque fois ? L’ouverture accidentelle des trappes destinées à vidanger les silos. S’agit-il d’une simple erreur humaine ou de la conséquence d’insuffisances en matière de sécurité, dans un métier précaire et très peu encadré ? Enquête.

« C’est simple, l’accident est arrivé sur ma première mission dans un silo, et dans les dix premières minutes. » Le 13 mars 2012, Frédéric Soulier fait partie des quatre cordistes qui descendent dans ce silo de sucre de Bazancourt, dans la Marne. Et des deux seuls qui en remonteront. Alors qu’ils étaient chargés de décoller les énormes blocs de sucre qui se forment le long des parois, les quatre, tous intérimaires, sont happés vers le fond du silo. Il s’agit d’un énorme réservoir d’une cinquantaine de mètres de haut, appartenant à une sucrerie du géant Cristal union. À 17 km au nord-est de Reims, Bazancourt abrite ce site agro-industriel qui forme, selon l’entreprise, l’« une des plus grandes bioraffineries au monde ». Ce jour-là, trois trappes de désilage de 20 centimètres de diamètre - normalement destinées à vidanger le silo - s’ouvrent alors que les travailleurs sont toujours à l’intérieur. Comme dans un sablier géant, le sucre s’écoule et aspire au cœur de son immense « V » Arthur Bertelli et Vincent Dequin, 23 et 33 ans, deux cordistes arrivés le matin même sur le site.

Cinq ans plus tard, le 21 juin 2017, Quentin Zaroui-Bruat, cordiste de 21 ans, également intérimaire sur un site du groupe à Bazancourt, meurt là encore enseveli en quelques instants, malgré les tentatives désespérées de ses collègues pour le récupérer. « Exactement dans les mêmes conditions », relève Frédéric (lire sur le sujet : « Quentin, un bon gamin, mort enseveli dans un silo à l’issue d’une pénible journée d’un travail ingrat » [1]). Les deux accidents interrogent la sécurité au sein de cette entreprise, mais aussi les conditions d’exercice d’une profession, cordiste, peu encadrée, dans laquelle la « débrouille » a longtemps été la règle. D’autant plus que depuis quelques années, sous l’effet d’une demande croissante des entreprises, le nombre de cordistes en activité s’envole.

« Coupe ta corde, t’es pris dedans ! »

Entre les deux accidents mortels de 2012 et 2017, il y a si peu de différences. Les deux premières victimes travaillaient pour la grande entreprise de sucre Cristal union, la troisième pour sa filiale, la distillerie Cristanol, implantée à quelques mètres de là. Les deux premiers cassaient du sucre à la pioche toute la journée, le troisième des résidus de céréales. « C’est chaque fois le même accident qui a lieu à Bazancourt et qui broie des vies, et chaque fois, ça part de ces trappes qui s’ouvrent mystérieusement... », s’étrangle Frédéric, qui s’est lui aussi retrouvé pris dans le sucre en 2012. « Coupe ta corde, t’es pris dedans ! », lui a hurlé Vincent juste avant de disparaître lui-même. Frédéric s’est exécuté, coupant sa corde qui était avalée par le sucre, avant de se raccrocher à un autre lien. C’est ce qui l’a sauvé. In extremis.

Pour Frédéric comme pour ses collègues, ces accidents auraient dû être évités. Les questions sont nombreuses. Comment des trappes ont-t-elles pu s’ouvrir en pleine intervention ? Le gérant d’une entreprise de travaux sur cordes voisine, qui a souhaité rester anonyme, raconte : « Quand on travaille dans un silo ou en espace confiné, nos techniciens ont leur propre cadenas de consignation, qui empêche toute autre personne d’intervenir dessus, d’y accéder, d’ouvrir les vannes... Ils gardent la clé avec eux. Mais sur ce site, on ne peut pas faire comme ça. » Lors de ces accidents, les cordistes affirment qu’ils n’avaient effectivement rien de tout cela.

« Ni plan de prévention, ni moyen d’évacuer une personne en cas de danger »

« En descendant dans le silo, la première chose que je me suis dite, c’est que s’il nous arrivait quelque chose, on ne pourrait pas remonter », se souvient Frédéric Soulier. S’il y a bien deux « portes » d’accès percées dans les parois pour permettre de sortir à tout moment, elles se trouvent à un et sept mètres du sol. Mais elles sont invisibles : la couche de sucre, ce jour-là, les recouvrait totalement... « J’ai travaillé dans d’autres silos pour d’autres sociétés, poursuit Frédéric. Il y avait une analyse des risques avant notre intervention, et un plan de prévention qui indiquait les solutions à chaque problème. Par exemple, s’il n’y a pas d’accès par le bas, il faut prévoir un treuil d’évacuation en cas de secours. Mais à Bazancourt, il n’y avait ni plan de prévention adapté, ni moyen d’évacuer une personne en cas de danger. » À Bazancourt toujours, mais dans des silos n’appartenant pas à Cristal Union, un cordiste qui a bien connu Vincent Dequin affirme qu’il travaille également « avec un treuil par personne pour remonter en cas d’urgence ». L’inspection du travail de l’époque notera dans son rapport sur l’accident mortel de 2012 que le « plan de prévention [n’était] pas adapté aux lieux » ni à « l’action réelle ».

Rebelotte en 2017. Le jour où Quentin meurt, ses collègues rapportent qu’il n’y a pas davantage de système d’évacuation d’urgence. « Pour sauver Anthony, son binôme qui s’enfonçait aussi, heureusement qu’on avait une corde en plus pour bricoler un système D. Il n’y avait aucun kit de sauvetage, rien... », s’étonne encore Christophe, le chef d’équipe. La législation précise pourtant que « le travail doit être programmé et supervisé de telle sorte qu’un secours puisse être immédiatement porté au travailleur en cas d’urgence ».

« En cinq ans, aucune leçon n’a été tirée »

« Même s’il reste flou, cet alinéa du code du travail est le plus important en termes de prévention à la sécurité. Mais il est trop souvent violé sur le terrain », regrette Luc*, membre de la CGT cordistes. « Le plus fou, juge Frédéric Soulier, c’est qu’en cinq ans, aucune leçon n’a été tirée à Bazancourt. En 2012, au moins, la boite d’intérim faisait preuve d’exigence, sélectionnait les cordistes en fonction de leur expérience. En 2017, toute l’équipe était composée de débutants, et n’était même pas encadrée par un titulaire expérimenté ! » Tous étaient des intérimaires.

Suite à son enquête sur la mort de Quentin, l’inspection du travail a dressé un procès-verbal, transmis au procureur de Reims, faisant ici encore état d’une « exécution de travaux (...) sans plan de prévention des risques préalables conforme », de « mise à disposition (...) d’équipement ne préservant pas la sécurité du travailleur », ou encore d’« emploi de travailleur (...) sans dispense d’une formation pratique et appropriée en matière de santé et de sécurité ».
 
Quentin Zaraoui-Bruat - Vincent Dequin - Arthur Bertelli (crédit : familles)
 
Les cinq membres de l’équipe de Quentin possédaient, au mieux, le niveau le plus bas des certifications de qualification professionnelle : le CQP 1. Mais la très officielle association Développement et promotion des métiers sur corde (DPMC), qui gère le dispositif des formations, reconnaît elle-même qu’un CQP 1 ne peut être considéré comme autonome « dans les prises de décisions qui traitent des choix techniques à mettre en œuvre pour la sécurisation des accès cordes ou du poste de travail ». En juin 2017, presque au même moment que le deuxième accident mortel de Bazancourt, DPMC publie même un
nouveau référentiel exigeant que l’ouvrier cordiste CQP 1 soit « accompagné sur chacune de ses interventions en hauteur par au minimum un cordiste CQP2 ».

Les silos, un « passage obligatoire » pour les nouveaux

Le niveau CQP 2, Vincent Dequin, mort en 2012, l’avait. Largement, même. Il était, selon son entourage, « un grimpeur né », qui baroudait à travers l’Europe sur toutes sortes de chantiers – voilier, centrale nucléaire... Cela n’a pas empêché celui qui présidait l’antenne marnaise de la Fédération française de la montagne et de l’escalade de se faire ensevelir sous des tonnes de sucre. Dans un silo, le cordiste peut « se retrouver simultanément exposé à autant de dangers mortels ou très graves, et la moindre dégradation de la situation peut s’avérer dramatique », avertit la CGT Cordistes dans un document de travail d’octobre 2017 rédigé suite au deuxième accident. « Devant l’absence de considération de l’ensemble de la profession », le syndicat a tenté de tirer de son côté les leçons des accidents mortels de Bazancourt.

Aucune des victimes de 2012 comme de 2017 n’avaient été formées aux spécificités des milieux confinés. Et pour cause : il n’existe aucune formation officielle et obligatoire dédiée à ce domaine [2]. Lâcher des nouveaux dans un silo, sans même les briefer, n’a rien d’illégal. Au contraire, casser du sucre à la pioche ne réclamant pas la maîtrise précise d’un métier – comme la maçonnerie, la plomberie ou autre – les silos constituent une sorte de « passage obligatoire » pour les débutants. « Là, on peut tester leur vaillance, leur motivation, leur soumission, estime Marc*, ex-cordiste intérimaire qui a travaillé à Bazancourt. D‘autant que les plus expérimentés renâclent à y aller, sachant ce qui les attend. »

« C’est un métier où les débutants ont une pression supplémentaire, confirme Mathieu Piketty, responsable de l’entreprise de travail temporaire spécialisée, Sett Interim, qui employait Arthur et Vincent en 2012. Avec la multiplication des entreprises, et les salaire de plus en plus bas – 10 ou 12 euros de l’heure en moyenne pour les nouveaux – des jeunes sans expérience sont poussés à faire des choses qui ne relèvent pas toujours de leurs compétences. Ou alors ils acceptent de travailler sur des chantiers mal organisés, sans plan de prévention des risques. Ils veulent faire leurs preuves, pour être rappelés le lundi suivant. »

« Tout repose sur les épaules du travailleur plutôt que sur celles de l’employeur »

Zoomer sur les lacunes en matière de réglementation et de prévention à la sécurité dans les milieux confinés a-t-il un sens, quand les règles de la profession toute entière sont elles-mêmes particulièrement floues ? « Notre métier n’est défini par aucune convention collective. On a aucune réelle reconnaissance de notre travail, souffle Pierre*, cordiste formateur et membre de la CGT Cordistes. Les disparités entre les entreprises sont énormes. » Les entreprises de travaux sur cordes choisissent elles-mêmes si elles veulent plutôt dépendre de la branche bâtiment, de la branche propreté, travaux publics, spectacle, paysage, ou encore métallurgie...

S’il existe bel et bien plusieurs types de diplômes de cordistes, rien n’oblige une entreprise à les exiger [3]. Le code du travail exige simplement qu’une « formation adéquate et spécifique aux opérations envisagées et aux procédures de sauvetage » soit dispensée au futur cordiste. « On passe son CQP de cordiste comme on passerait son brevet de ski, lâche Luc, lui-aussi cordiste formateur. Une fois formés, les cordistes sont lâchés dans la nature. L’entreprise en fait ce qu’elle veut. Il n’y a pas nécessairement d’organisation du travail, pas de planification des sauvetages... Sur les chantiers, tout repose sur les épaules du travailleur plutôt que sur celles de l’employeur. »

Une réglementation à minima

Le syndicat français des entreprises de travaux en hauteur (SFETH), principale organisation de la profession [4], explique cette situation par l’histoire de l’activité : « Quand la profession de cordiste a véritablement démarré, à la fin des années 1970, les autorités publiques – inspections du travail, ministère... – ont longtemps cherché à interdire les travaux sur corde plutôt qu’à les réglementer, développe son président Jacques Bordignon. Ensuite le métier s’est "mondialisé", et les autorités ne pouvaient pas aller contre cette tendance. Quand une directive européenne a été produite, les autorités publiques se sont contentées de la transcrire dans le droit français : c’est ce qui a donné cet embryon de texte dans le code du travail, qui oblige un minimum de formation, de supervision. Mais ça n’a pas été plus loin, il y a une certaine inertie des autorités. » [5]

Le SFETH renvoie également la balle aux donneurs d’ordre : « Pour ne rien vous cacher, même s’il s’agit de nos clients, la vision que l’on a d’eux est assez négative, affirme Jacques Bordignon. Qu’ils viennent du public ou du privé, ils cherchent avant toute chose les entreprises les moins chères. Les conditions de travail passent après. C’est une tendance globale. On en arrive presque à dire qu’il faudrait, aujourd’hui, mener une action contre eux, pour qu’ils prennent conscience qu’ils tirent tout le monde vers le bas. »

L’esprit débrouillard des premiers cordistes, « criminel » aujourd’hui ?

De l’aveu même de Jacques Bordignon, « il n’y a pas de véritable réglementation : théoriquement, n’importe qui demain peut travailler sur cordes ». C’est pourquoi une circulaire du ministère du Travail devrait prochainement pousser à une évolution des pratiques – en précisant les impératifs de formation et de supervision des chantiers – et qu’une « Convention de bonnes pratiques » destinée aux agences d’intérim devrait voir le jour. Parmi les principales dispositions auxquelles ces dernières se sont engagées, on retrouve plusieurs points qui auraient fait défaut à Bazancourt le 21 juin 2017 : « Avoir un référent permanent par agence ou établissement qui possède la compétence métier », « s’assurer que le chantier ne soit pas effectué par 100% de personnel intérimaire », ou « s’assurer qu’il y a à minima un cordiste titulaire du CQP2 sur le poste de travail de l’intérimaire mis à disposition ».

S’en prendre aux agences d’intérim ou au manque de considération des institutions n’est cependant pas suffisant pour Luc, qui est également membre de la CGT Cordistes. « Avant qu’ils ne deviennent patrons des principales boîtes de travaux en hauteur, les cordistes qui ont posé les bases du métier dans les années 1980 et 1990 venaient du milieu de la montagne. De là vient l’esprit débrouillard dont a hérité la profession. Un esprit noble pour les sports de montagne, mais criminel dans le monde du travail. Ce qui était valable pour une poignée de cordistes, ne l’est plus aujourd’hui. »

Des entreprises qui vendent mieux les chantiers qu’elles n’expliquent les missions

Mathieu Piketty, de l’agence Sett Interim, ne connaissait pas les véritables conditions d’emploi de Vincent et Arthur à Bazancourt, en 2012 : « Je ne m’attendais pas à ce qu’ils soient envoyés dans un silo aussi énorme, avec des crêtes de sucre de dix ou douze mètres et du vide en dessous. » Les jeunes cordistes sont envoyés sur place à la demande de Carrard Services, une entreprise de nettoyage industriel, qui était prestataire pour Cristal union. D’après ses souvenirs, « ils étaient censés recevoir une formation de sécurité pour les informer de tous les risques liés au travail en sucrerie. Que faire en cas d’effondrement du sucre, par exemple. Mais ils ont été envoyés dans les silos avant même de l’avoir reçue. » Donneur d’ordre, entreprise de nettoyage, agence d’intérim... Qui est responsable ? La chaîne de sous-traitance dilue les responsabilités au maximum.

Manque de temps et de moyens pour vérifier les chantiers, manque d’infos de la part de l’entreprise utilisatrice, Mathieu Piketty était seul pour coordonner un effectif de 40 à 50 intérimaires. « Carrard ne m’a pas détaillé la mission, dénonce-t-il. Mes infos c’étaient les retours d’expérience des cordistes. Les clients sont peu bavards sur les conditions de travail. On a plutôt affaire aux responsables qui "vendent" le chantier, et techniquement ils ne savent pas toujours comment les gars se débrouillent pour le faire. »

Suite à cette expérience, Mathieu Piketty n’a plus voulu gérer d’agence d’intérim. Il est désormais cordiste indépendant, ce qui lui permet d’essayer de faire face à une tendance marquée à la dévaluation des prix : « Je ne sais pas s’il y a beaucoup d’autres milieux où les tarifs ont baissé aussi fortement en 15, 20 ans. Cordiste est un métier très paradoxal : il nécessite des compétences pointues, le tout pour 10 ou 12 euros de l’heure. Rarement plus de 13 ou 14 euros pour un cordiste expérimenté. »

Entre solidarité du milieu alpin et individualisme du travail précaire

« J’ai vu disparaître Arthur et Vincent sous mes yeux, je les ai vus mourir mais pour moi, dans ma tête, ils n’étaient pas morts. C’est à l’hôpital, plusieurs heures après, que j’ai compris », revoit Frédéric, l’un des deux survivants de 2012. Des années de psychothérapie plus tard, pour combattre la culpabilité et les cauchemars incessants, l’homme est devenu cordiste spécialisé dans l’entretien de murs végétalisés, et formateur au Luxembourg. « Même avec 12 ans d’expérience, je fais toujours des missions d’intérim pour assurer les fins de mois. Mais je refuse de travailler en milieu confiné. C’est trop dangereux, trop mal encadré. »

Fanny Maquin se souvient parfaitement de la dernière discussion qu’elle a eue avec Vincent, son compagnon, la veille de son départ à Bazancourt : « Il me disait qu’il craignait les interventions dans les silos, déjà dures par nature. » Fanny Maquin a noué des liens très forts avec Marion Vernhet, la compagne d’Arthur, le second cordiste décédé dans le silo lors de l’accident de 2012. En septembre 2017, les deux femmes ont co-organisé, avec les collègues de Quentin, un rassemblement « pacifique et solidaire », devant l’usine, en mémoire des trois cordistes morts à Bazancourt. Sans cette impulsion venue « d’en bas », il n’y aurait probablement eu aucun hommage. Ni de la part de Cristal union, ni de la part de la profession.

« C’est très difficile de se sentir épaulée, analyse Marion. Encore plus de s’organiser pour que des mesures soient prises, pour que les cordistes puissent faire valoir leur droit de retrait quand ils se sentent en danger, pour que cela ne se reproduise plus. C’est un métier très paradoxal, qui hérite à la fois de la solidarité du milieu alpin et de l’individualisme lié au travail indépendant et précaire. »

Deux mises en examen liées à l’accident de 2012

Désormais, pour les proches et collègues des victimes, le but est de faire évoluer la profession et de voir la justice désigner les responsables des drames. Aucun jugement n’a encore été prononcé. La juge d’instruction enquêtant sur l’accident de 2012 a cependant prononcé le 11 novembre 2017 la mise en examen d’un responsable de Cristal union et d’un responsable de Carrard, pour « blessures et homicides involontaires par violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence ». Après l’accident, la police judiciaire avait entendu les principaux témoins, y compris les responsables et employés de Carrard et de Cristal union – notamment la responsable du silo qui aurait ouvert la trappe de vidange.

Vue la lenteur des procédures, la lumière sur l’accident de Quentin en 2017 est encore loin d’être faite. La mère et les frères du jeune homme se sont constitués partie civile. Cette dernière a été entendue en janvier dernier par la gendarmerie de Reims, dans le cadre d’une enquête toujours en cours. Les inspectrices du travail étaient deux à enquêter, chacune chargée d’un accident. Mais la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) grand-est nous a appris qu’elles ont chacune été mutées en dehors de la Champagne-Ardenne. Une nouvelle inspectrice est en charge des dossiers.

Nos nombreux appels adressés aux donneurs d’ordres, entreprises délégataires et boîtes d’intérim sont restés sans réponse. Seule une chargée de communication a fini par nous répondre au siège de Cristal union. Pour nous avouer qu’elle était parfaitement au courant de l’objet de notre enquête : « Je sais que vous appelez depuis un moment et la réponse est claire : on n’a pas de réponse à vous donner là-dessus. »

Pas de condoléances, mais une « forte rentabilité » revendiquée

Ce silence n’épargne pas les proches des victimes. La mort de l’homme avec qui elle a partagé 12 ans de sa vie, Fanny l’a apprise dans les médias en 2012. Ni Cristal union, ni les gendarmes ne la préviendront officiellement de l’accident de Vincent. «  On ne peut pas prévenir tout le monde », lui diront les gendarmes deux jours plus tard. « Le seul échange qu’on a eu avec Cristal union en six ans, déplore également Marion, l’ancienne compagne d’Arthur, c’était avec deux représentants des ressources humaines devant la chambre mortuaire. Ils étaient venus nous "accueillir" juste avant la reconnaissance du corps. Depuis, c’est silence radio. »

Le 22 juin 2017, Cristal union mettait en ligne un communiqué de presse sur son site. Pas un mot sur Quentin, qui était mort la veille. Le but était d’afficher « une forte rentabilité et une excellente situation financière ». Le groupe propriétaire des marques Daddy et Erstein enregistrait un chiffre d’affaires de 2,5 milliards d’euros sur les 16 derniers mois.

À deux doigts d’un nouvel accident mortel

« La lenteur de la justice n’est pas sans rapport avec la puissance économique qui se trouve face à nous, estime Emmanuel Ludot, avocat au barreau de Reims. On a le sentiment que Cristanol et Cristal Union, dans la région, c’est un État dans l’État. Pas touche à l’empire du sucre, en quelque sorte. » Avec son « Centre d’Excellence de Biotechnologies » et autres « start-ups vertes », le site industriel lié à la bioraffinerie de Bazancourt emploie en tout 1200 personnes, dont plus de 500 directement chez Cristal union. L’entreprise y produit chaque année plus de 600 000 tonnes de sucre, ainsi que 3,5 millions d’hectolitres de bio-éthanol.

L’avocat Emmanuel Ludot travaille sur un troisième accident qui a eu lieu sur le site de Bazancourt, et qui a bien failli coûter la vie à Jérémie Devaux. L’homme, cette fois, n’est pas cordiste, mais plombier. Il procédait le 3 juin 2015 à un dépannage d’urgence dans un malaxeur de l’usine. L’opération commence vers 5h30. À 13h30, soit juste après la relève de l’équipe du matin, des particules fines inflammables entrent en contact avec les flammes de son chalumeau. La cuve dans laquelle il se trouve s’enflamme, et « une explosion de poussières » se produit, selon le rapport d’expertise. Brûlé au troisième degré, le trentenaire est héliporté au centre de traitement des grands brûlés de l’hôpital de Metz. Plongé en coma artificiel, il subira de larges greffes de peau. Trois semaines d’hôpital, des mois pour redevenir autonome.

Comment des particules fines ont-elles pu entrer dans le malaxeur ? Maître Ludot met en cause « un gros problème de communication dans cette entreprise. Lorsque le technicien de jour remplace celui de nuit, il n’est pas informé qu’une intervention a lieu dans le conduit. Il rouvre les trappes. » Les trappes, encore et toujours... S’appuyant sur l’enquête de l’inspection du travail, le parquet a décidé de renvoyer directement l’affaire devant le tribunal. Un procès est annoncé pour septembre.

 
Franck Dépretz

Publié le 27/06/2018

Mouvements sociaux: Macron ou l’illusion de la victoire

 Par Pauline Graulle et Manuel Jardinaud (site médiapart.fr)

Avec le vote définitif de la réforme de la SNCF, le mouvement social semble avoir subi un revers de taille. Mais l’apparent succès d’Emmanuel Macron cache une colère loin d’être éteinte, à travers une multitude de conflits locaux et sectoriels.

  La réforme visant à privatiser la SNCF a été définitivement votée à l’Assemblée nationale le 13 juin 2018, enterrant l’espoir des cheminots que le gouvernement revienne sur son projet. L’historien des mouvements sociaux, Stéphane Sirot, y voit une stratégie du bras de fer mûrement réfléchie par le pouvoir : « Emmanuel Macron a voulu, avec les cheminots, son moment Thatcher ou Reagan. Faire sauter le verrou des cheminots, c’est aussi remporter une victoire symbolique contre la CGT, lui infliger une défaite majeure. » Et ainsi, selon le chercheur, peut-être affaiblir les autres luttes professionnelles en cours ou à venir en envoyant un signal fort.

Manifestation de cheminots, le 22 mars 2008, à Paris. © Reuters

Autour du conflit à la SNCF, l’agrégation n’a pas eu lieu. Les mouvements nationaux ne semblent plus être porteurs. De fait, depuis la désormais mythique grève de 1995 contre la tentative de réforme Juppé des régimes spéciaux de retraite, aucun conflit national n’a abouti ni fait plier le pouvoir en place. Il n’y a pas si longtemps, en 2016, les vastes mobilisations contre la loi El Khomri n’ont aucunement permis d’éviter le vote du texte. Selon Stéphane Sirot, déjà depuis plus de 20 ans, « le pouvoir ne cède plus. Nous sommes à une époque où la régulation conflictuelle des rapports sociaux est terminée ».

En d’autres termes, inutile d’aller chercher un énième Grenelle dans la rue, le gouvernement trace sa route. Le rapport des forces est inégal. Même Philippe Martinez reconnaît le côté « inédit » du moment : « Les lois ne sont pas discutables. » Ce qui pose la question du mode de lutte, sans débouché en termes législatif et politique.

Sur le ferroviaire, Emmanuel Macron connaît ses classiques. Intraitable, il a donc – en apparence – construit sa victoire par la force. Les éléments de langage du pouvoir ont d’ailleurs été abondamment relayés par les médias, avec les images, tournant sur les chaînes d’info en continu, de ce président qui aurait « gagné la partie », affaiblissant d’un même mouvement cheminots et étudiants. Dimanche 17 juin, le JDD y allait de son « baromètre » pour montrer que l’intolérance à la grève ne cessait de croître parmi les Français – en avril, ils étaient ainsi près de la moitié à soutenir le mouvement, contre 37 % aujourd’hui.

Autre signe de cette mobilisation inaboutie, pourtant longue et massive : si la grève a coûté un tiers de leur salaire aux cheminots grévistes, elle semble avoir été indolore pour la croissance, répétaient, en boucle, les matinales radio tout au long de la semaine qui vient de s'écouler (lire aussi ici). Du reste, l’unité du front syndical cheminot s’est largement fissurée, mardi 19 juin, sur l’hypothèse d’une poursuite de la grève au mois de juillet. Seuls la CGT et Sud Rail vont continuer la lutte.

  • L’unité fragile du printemps

Ce printemps, les voyants semblaient pourtant au vert pour le mouvement social aux niveaux national et interprofessionnel : l’unité fut faite – même fragile et ambiguë – entre les gauches. La jonction inédite syndicats-partis politiques-société civile s’était forgée face à l’attitude du pouvoir et à sa politique.

Mais au lieu d’un cocktail explosif, c’est un lent épuisement qui semble avoir gagné les troupes, de moins en moins nombreuses dans les manifestations. Même la « marée » du 26 mai, rassemblement inédit de syndicats, de partis politiques et de citoyens, s’est avérée relativement décevante. Elle aurait dû être le point d’orgue du mouvement. « On a eu une moyenne marée, pas une marée d’équinoxe », reconnaît Willy Pelletier, coordinateur général de la Fondation Copernic, l’une des chevilles ouvrières de ce rassemblement.

Alors, que s’est-il passé ? Au PS, qui n’a pas participé en tant qu’organisation politique à la marée, la patronne des députés, Valérie Rabault, s’interroge : « Il y a deux hypothèses. La première, c’est qu’il existe résignation chez les gens ; la deuxième, c’est que le débouché politique n’est pas satisfaisant, car il n’est pas crédible », expliquait-elle, en début de semaine, à des journalistes, visant en creux La France insoumise, à la manœuvre pour faire aboutir le rassemblement entre syndicats et politiques.

À La France insoumise, on n’a évidemment pas la même analyse. « C’est la stratégie de communication d’Emmanuel Macron de faire croire qu’il est un rouleau compresseur. Pourtant, même si on n’a pas réussi à bloquer le projet de loi, beaucoup de choses ont avancé, et d’abord, l’idée qu’il est le président des très riches », soutient Éric Coquerel, député de Seine-Saint-Denis.

Une multitude de conflits sectoriels

Même son de cloche du côté de Willy Pelletier, à la Fondation Copernic : « Ce gouvernement a eu l’illusion de la victoire, alors qu’il est en train de perdre », affirme-t-il, dénonçant le trompe-l’œil « des sondages qui ne veulent rien dire et des médias dominants qui fonctionnent comme la Pravda ».

Olivier Besancenot, porte-parole du NPA, refuse, lui, de « parler au passé de la mobilisation, qui a d’ailleurs toujours cours à la SNCF, il ne faut pas l’oublier », relève-t-il. « Certes, il n’y a pas eu la coagulation attendue entre les luttes ce printemps, mais ça ne veut pas dire que ça n’arrivera pas, car partout, il y a encore plein de foyers de contestation. »

Car cette année 2018, dans le sillage de la fin 2017 qui a vu l’insuccès des manifestations contre les ordonnances réformant le code du travail et la tentative de La France insoumise de regrouper les mécontents dans la rue, ne se résume pas à un seul conflit social. Une constellation de grèves, d’occupations et de blocages a parsemé ce début d’année, obligeant le gouvernement et les ministres concernés à aller au front.

Dès janvier, et pendant dix jours, les gardiens de prison ont cessé le travail pour demander des moyens face à l’insécurité et à la dégradation des conditions de travail. Inflexible, l’administration pénitentiaire a même infligé des sanctions à certains grévistes pour cause d’entorses au droit de grève. Le mouvement social au sein des Ehpad a été plus visible, avec deux grandes manifestations nationales le 30 janvier et le 15 mars. Secteur sous-budgétisé, mais peu habitué à la grève, il a néanmoins fait entendre sa voix pour obtenir quelques subsides du gouvernement. Ce dernier, d’abord sourd à la souffrance des salariés, a finalement consenti à accorder une rallonge budgétaire.

Dans le même temps, de manière moins coordonnée, des hôpitaux ont été le théâtre de grèves pour dénoncer le manque de moyens et l’épuisement professionnel des soignants. Le cas de l’établissement psychiatrique de Saint-Étienne-du-Rouvray, en Normandie, a été symbolique de ces mobilisations. Après deux mois de blocage et quinze jours de grève de la faim menée par sept salariés, les personnels ont obtenu la création de trente postes.

La colère a également infusé dans les universités contre la réforme Parcoursup. Des dizaines de facultés ont été tour à tour ou de manière concomitante occupées au cours du printemps, comme à Nanterre, qui fut l’un des centres de gravité du mouvement. Les violences policières ont été nombreuses pour étouffer la révolte étudiante et la décrédibiliser.

Depuis octobre 2017, les fonctionnaires, sous des bannières syndicales unies comprenant la CFDT, défilent régulièrement pour dire leur inquiétude concernant la volonté du gouvernement de réformer le statut des contractuels pour le rendre encore plus souple, de continuer le gel du point d’indice et d’insuffler encore plus de new management. La mobilisation est loin d’être terminée face au flou du pouvoir.

Dans cette énumération, qui donne à voir un pays inquiet et finalement combatif face à la casse sociale dans certains secteurs, impossible de passer sous silence la lutte en cours des électriciens-gaziers. Depuis avril, la contestation grandit au sein de GRDF et Enedis, faite de blocages, de coupures d’électricité et de débrayages. Une lutte peu mise en lumière, mais qui s’inscrit dans la durée. Depuis trois mois déjà, la fédération FNME-CGT est à la manœuvre. « Ce qui se passe chez les électriciens-gaziers est intéressant, juge Stéphane Sirot. La CGT y insuffle une nouvelle culture du conflit et crée un rapport de force. Des choses sont tentées et peuvent donner un peu d’espoir pour l’avenir des luttes. »

Pascal Pavageau, le nouveau secrétaire général de Force ouvrière, qui rompt radicalement avec la posture consensuelle de Jean-Claude Mailly à l’égard du gouvernement, veut voir un espoir dans ces conflits en confettis : « Globalement, nous observons beaucoup de mouvements, dans le public et le privé, et qui sont capables de durer », explique-t-il en pensant notamment à ceux qui ont secoué Air France ou Carrefour.

Philippe Martinez, à la tête de la CGT, observe également cette multiplication des conflits sur le terrain. Avec un brin d’impuissance, il s’inquiète toutefois : « La question est : comment on arrive à faire converger ces mouvements sociaux, comment on fait pour qu’ils se retrouvent ensemble ? Aujourd’hui, ce qui est commun aux organisations syndicales, c’est le mécontentement. » De fait, ce simple constat ne suffit pas à faire déferler des milliers de manifestants dans les rues de Paris. Un appel à manifester (CGT, FO, Unef, Fidl) a néanmoins, et à nouveau, été lancé pour défiler dans la capitale le 28 juin, afin de défendre salariés, chômeurs et retraités.

Des ingrédients pour avancer dans l’unité

À ceux qui n’y verront qu’une sorte de méthode Coué des défaits, force est de le reconnaître : la mobilisation unitaire de ce printemps a donc semé quelques graines pour l’avenir. Des liens se sont formés entre des organisations qui ne travaillaient guère ensemble jusqu’ici. Un collectif qui n’est pas près de se détricoter, estime Willy Pelletier : « Après les grèves de 1995, Pierre Bourdieu avait monté, avec la FSU et Solidaires notamment, les états généraux du mouvement social. Au mois de septembre, nous allons mettre en place des rencontres de ce type avec les partenaires, y compris avec la CGT confédérale. Un noyau de programme commun est en train de se former. »

Cette perspective pourrait bien être « un embryon de repolitisation des luttes, qui demeure néanmoins délicate. Car, même si le 26 mai est novateur, les 25 dernières années ont vu une perte du politique au sein des syndicats, qui ne fabriquent plus d’utopie », analyse Stéphane Sirot. Difficile de se réinventer du jour au lendemain, notamment quand certaines centrales comme FO et, a fortiori, la CFDT refusent toute alliance avec les partis politiques.

Certains pensent néanmoins à une forme d’agrégation sur un socle encore à définir. Olivier Besancenot est en tout cas convaincu que « la bataille culturelle n’a pas été remportée par ceux qui le croient. À la SNCF, Guillaume Pépy est délégitimé, et à Air France, le référendum a donné raison aux salariés ».

Les réflexions du personnel politique montrent cependant le décalage qui existe entre leur propre agenda, et même leur façon d’envisager les luttes sociales, et la réalité syndicale du pays. La « bataille culturelle » évoquée ne peut s’envisager que sur un constat social clair et commun, et une aptitude à mobiliser ses troupes. Ce qui est encore loin d’être le cas au sein du paysage des organisations de défense des salariés.

« Ce qui rend d’abord compliqué le retour des syndicats dans le champ politique, c’est son état de délabrement et les tensions qui les traversent », note Stéphane Sirot. C’est aussi, dans la multiplication des conflits, l’impossibilité pour les salariés mécontents de se dédoubler. Ce que Pascal Pavageau résume par : « Les luttes se font aujourd’hui dans le concret. Si vous êtes cheminot et qu’on détruit votre statut, ça vous occupe déjà beaucoup. Les gens sont centrés sur leurs revendications particulières. »

Autre difficulté pour assurer cette « convergence », le point de ralliement, l’élément commun dans lequel chacun peut se retrouver. Vouloir contrer « le président des riches » ne suffit pas. Pascal Pavageau parle de la « déprotection sociale » à l’œuvre depuis un an pour qualifier la politique du gouvernement, mentionnant la réforme du code du travail et la loi sur la formation professionnelle. Philippe Martinez fait aussi le constat de la casse du modèle social. Il met aussi en avant « une victoire pour faire émerger le débat sur la sauvegarde des services publics ». Même s’il dure, le mouvement social à l’œuvre dans ce secteur n’a cependant pas permis de ralliement plus large au-delà des troupes syndiquées, montrant les limites de ce mot d’ordre.

  • La réforme des retraites en ligne de mire

Mais tout espoir n’est pas anéanti. Il y a d’abord, et avant tout, les prémices d’une unité de discussion. En parallèle, des intersyndicales sectorielles, les principales confédérations et les syndicats étudiants se rencontrent à nouveau. « Depuis un mois et demi, j’ai vu tout le monde, témoigne Pascal Pavageau. C’est heureux, c’est bien. Et ce n’est pas fini. Cela pourrait déboucher sur une tribune syndicale commune pour au moins exiger un retour à un agenda social en concertation. » L’ambition reste modeste, mais est réelle.

Du reste, avec le 26 mai, coordonner les efforts entre organisations syndicales et mouvements politiques n’est plus un tabou. Pascal Pavageau, qui rappelle l’indépendance politique de FO, ne veut pas jouer « les directeurs de conscience » et laisse libres ses militants de rejoindre un mouvement plus large. Philippe Martinez, qui a appelé ses adhérents à y participer, se réjouit de cette évolution : « Cela nous a permis de montrer que nous étions disponibles pour travailler avec d’autres, sans être à la remorque », explique-t-il, évacuant les tensions qui avaient émergé à la rentrée 2017 avec La France insoumise et sa tentative de « déferlement » dans la rue, en marge des défilés syndicaux.

La rentrée sera cruciale pour élaborer une feuille de route commune. Les principaux syndicats contestataires s’y préparent, les partis politiques y réfléchissent, bien qu’absorbés par l’empilement des textes législatifs. En ligne de mire : la réforme des retraites, qui participe de « l’individualisation des droits », selon le chef de file de FO, contre laquelle se bat en creux chaque organisation syndicale. Même la CFDT a déjà fixé des lignes rouges lors de son congrès, sur l’âge de départ à la retraite en particulier.

En cela, les deux grandes séquences de l’automne 2017 et de ce printemps ne pourraient pas avoir été vaines. Car, comme le remarquait, dans Mediapart, Théo Roumier, membre du comité éditorial des Cahiers de réflexions de l’Union syndicale Solidaires, « Les Utopiques », et blogueur sur Mediapart, « l’intérêt des organisations syndicales, c’est de réussir une grosse manif afin, si possible, d’obtenir une victoire, mais aussi de préparer le tissu social pour la suite. Il ne faut jamais oublier que l’année 1967 a été particulièrement conflictuelle ». Derrière le mythe de Mai 68 se dessine peut-être un avenir positif pour le mouvement social de 2018.

Publié le 26/06/2018

Nicolas Lebourg, « En dissolvant les groupuscules d'extrême-droite, on risque de les moderniser »

Grégory Marin (site humanité.fr)

Entretien. Nicolas Lebourg, historien et politiste, chercheur au Cepel (CNRS-Université de Montpellier) est spécialiste de l’extrême droite. Il a dirigé avec Isabelle Sommier l’ouvrage collectif La violence des marges politiques des années 1980 à nos jours (1). Selon lui, la dissolution des groupes qui mêlent activisme politique et violence doit être réfléchie avec prudence.

On assiste à une recrudescence d’actes de violences de l’extrême droite. Est-elle mesurable ? Est-ce gratuit ou une vraie forme de discours politique ?

Nicolas Lebourg C’est quantifiable, il y a des statistiques régulièrement établies par la police. Attention, le degré d’acceptation de la violence est extrêmement faible car on a un niveau très faible de violence politique depuis les années 80. Mais ce qu’on ressent depuis un ou deux ans c’est une tentation activiste qui revient, et une plus grande acceptation de la violence politique. Avec les black blocs par exemple : jusqu’ici on les identifiait seulement à des casseurs, en refusant de prendre en compte la dimension politique de leur action, aujourd’hui le cortège de tête en manifestation peut faire 1400 personnes qui ne sont pas tous des black blocs mais refusent l’action classique des syndicats ou des partis politiques. Il y a un frémissement sur la question de la violence politique.

Vous parlez de la tentation activiste. Il y a une acceptation parce qu’elle est mise en scène ? Par exemple par Génération identitaire avec ses maraudes à destination des SDF français, son récent coup de main contre les migrants à la frontière franco-italienne ?

Nicolas Lebourg Leur stratégie illustre le problème de la question des dissolutions. Après celle d’Unité radicale (UR) en 2002, Philippe Vardon et Fabrice Robert ont changé de stratégie en tentant de faire de Génération identitaire un « Greenpeace » de l’extrême droite. Ce sont des gens intelligents qui ont compris qu’il fallait changer, organiser leur action pour qu’elle soit reçue de façon positive, par les médias d’abord, et le public ensuite : tabasser un épicier arabe à coups de batte de base-ball n’a jamais été bien vu, même par la vieille France du 16e arrondissement... Résultat, on est dissous, des militants vont faire de la prison, les plus intelligents rejoignent des partis de droite.

Alors que l’activisme tel qu’ils le pratiquent leur donne un langage commun, des souvenirs, mais aussi une cohésion de groupe, une meilleure image : la rombière du 16e n’a plus peur. C’est une petite révolution qu’ils doivent à l’Etat qui leur a fourni cette chance en dissolvant UR : ils n’auraient jamais pu le faire avaler au milieu autrement... La répression fournit une énergie modernisatrice que les groupes sont incapables d’avoir par eux-mêmes et d’imposer à leurs troupes. Sans la loi Gayssot-Pleven de 1972 (condamnant l’expression de propos racistes et antisémites – ndlr), jamais François Duprat (ex numéro 2 du Front national) n’aurait imposé le passage à la dénonciation sociale de l’immigration. Il aurait été complètement coincé dans une propagande qui avant 1972 ose des slogans comme « sous-développés sous capables ». Jamais Vardon n’aurait pu imposer le « Greenpeace de la résistance française », selon sa formule, sans la dissolution d’Unité radicale. La dissolution permet aux cadres d’imposer une réforme à la base qui est assez conservatrice sur ses formes militantes.

La dissolution sans discernement est une mauvaise solution ?

Nicolas Lebourg Lorsque l’Etat dans les années 30 envisage de dissoudre le Parti national breton, les préfets de Bretagne disent « surtout pas ! ». Lorsque dans les années 70, le gouvernement prévoit une première dissolution de l’Oeuvre française, il demande aux Renseignements, qui lui écrivent une note disant « surtout pas ! On les surveille, on sait où ils sont, ce qu’ils font… On contrôle la situation. » J’ai travaillé sur des dizaines de dossiers de dissolution, à chaque fois le corps policier, préfectoral ou les Renseignements disent « laissez-nous faire ». La plupart du temps – il y a eu quelques ratés – ils ont eu raison.

En plus, c’est une question lourde sur le plan des libertés publiques. Quand avec l’Oeuvre française (2) Yvan Benedetti (qui avec Alexandre Gabriac, leader, lui, des Jeunesses nationalistes révolutionnaires, comparaissait lundi à Lyon pour « reconstitution de ligues dissoutes » - ndlr) a investi le Parti nationaliste français en 2015, il entrait dans un mouvement qui date de 1983, fondé sur un bulletin qui date de 1967. On ne peut pas dire que c’est de la « reconstitution de ligue », ils ne remontent pas le temps ! Il n’est pas interdit d’être malins, même quand comme lui on se revendique du fascisme et de l’antisémitisme. Mais ce n’est pas le problème : si on accepte de taper au marteau, sans se soucier des libertés fondamentales, au prétexte que le gars est un fasciste, ça nous retombe dessus, et les avis de droit risquent de faire jurisprudence. Il faut être prudents. Comme je le disais plus tôt, on n’efface ni les hommes ni les idées, on risque de les moderniser...

Ou de les voir se recycler dans des mouvements qui ont pignon sur rue, au risque qu’ils les radicalisent.

Nicolas Lebourg C’est l’éternel paradoxe. Quand Vardon devient cadre du Front national, c’est parfait en terme de maintien de l’ordre public: un militant radical issu d’un mouvement violent devient un notable. Mais d’un autre côté ça se traduit par une extrémisation de la vie politique, en échange de la normalisation de la radicalité. Il y a une transaction, il faut savoir si on veut la payer ou pas...

Dans le livre est évoquée la notion de bastions, les enjeux de monopolisation de territoires. C’est un phénomène à l’œuvre avec le Bastion social du GUD qui essaime un peu partout en France (Lyon, Marseille, Chambéry…)

Nicolas Lebourg François Audigier insistait là-dessus dans le volume précédent de la collection et il avait raison, même si le phénomène évolue encore. C’est fondamental pour comprendre les dynamiques : la bataille de territoire est absolument fondamentale entre extrêmes, car cela leur permet de mobiliser chaque groupe. Par exemple, le couloir rhodanien, Lyon-Marseille et jusqu’à Nice est un cœur militant de l’extrême droite radicale, avec un enracinement historique, on le voit en étudiant les archives des RG et de la DST dans le temps long. Mais les pouvoirs publics n’en ont jamais tenu compte dans leur stratégie, car ils n'ont pas ce regard dans la longue durée sur leurs propres archives Le vrai problème est que les pouvoirs publics ont une appréhension conjoncturelle de la radicalité, sans analyse structurelle. Ça a encore empiré avec la réforme des renseignements sous Sarkozy, qui ne permet pas d’analyse structurelle. Alors que jusque dans le passé, on y travaillait : dans les années 60, les services sont bons sur l’extrémisme. A partir de septembre 67, les services de renseignement passaient leur temps à écrire des notes sur les mouvements trotskystes, maoïstes, etc. Ils savaient les repérer, quantifier leur action.  Aujourd’hui on est toujours dans l’urgence : après l’émotion de l’opinion publique, les hommes politiques s’agitent, on prend des décrets de dissolution très rapides, mal ficelés...

(1) Collection Violences et radicalités militantes, aux éditions Riveneuve

(2) Mouvement fondé en 1968 par Pierre Sidos en mémoire du maréchal Pétain et dissous en 2013 après la mort du militant antifasciste Clément Méric. Comme les Jeunesses nationalistes révolutionnaires, auto-dissoutes en 1995 par Serge Ayoub avant d’être réactivées en 2010 par Alexandre Gabriac.

Lire aussi :

Extrême droite. Face à l’inertie du gouvernement, des groupes extrêmement à l’aise

Publié le 25/06/2018

Un « Pognon de dingue », vraiment ?(site humanité.fr)

Les aides sociales ? « Un pognon de dingue » pour rien ! Alors, chers pauvres, soyez dignes, renoncez-y... Macron attaque la protection sociale au profit des plus riches. La solidarité, pourtant, ça marche. La preuve.

Après seulement une année de mandat, Emmanuel Macron n’en finit plus de jeter le masque. Ses différentes réformes mises en œuvre depuis le début de son quinquennat vont toutes dans le même sens. Il est en train de casser délibérément et soigneusement toute dimension solidaire dans notre système de protection sociale, et, plus globalement, dans la marche de la société française.

Son discours lors du congrès de la Mutualité française, le 13 juin, a achevé de convaincre (si c’était encore nécessaire) ceux qui auraient pu encore espérer le moindre geste social du gouvernement. La veille, la communication du président de la République avait donné le la, en publiant sur les réseaux sociaux une vidéo dans laquelle Emmanuel Macron estimait que l’on dépense un « pognon de dingue » dans les aides sociales. Tandis que, précisait-il dans cette vidéo, « les pauvres restent pauvres ». Emmanuel Macron utilise donc le résultat de trois décennies de politiques libérales, l’augmentation de la pauvreté et des inégalités, pour attaquer un des derniers pans du système de protection sociale français : la solidarité. Notre Sécurité sociale fonctionne selon ce grand principe de solidarité : les actifs cotisent pour payer les pensions des retraités, les cotisations sociales servent à soigner ceux qui tombent malades, ou encore à indemniser ceux qui perdraient leur travail... Avec les politiques libérales mises en œuvre depuis les années 1980, et accélérées depuis la crise de 2008, ce système prend de plus en plus du plomb dans l’aile, mais il fonctionne encore. Les soins sont moins bien remboursés, tandis que les mutuelles complémentaires, de plus en plus sollicitées, augmentent leurs tarifs. Les retraités ont vu leurs pensions baisser tandis que l’âge de départ à la retraite est sans cesse reculé... Et, effectivement, il y a toujours autant de pauvres, les gouvernements successifs ayant mis en œuvre des politiques d’incitation à l’embauche au seul bénéfice des entreprises (comme le Cice mis en place par François Hollande), et en échange d’aucune contrepartie.

le pognon... des grands patrons

Lors de son discours du 13 juin, Emmanuel Macron a déclaré vouloir « réinventer un État providence de la dignité et de l’émancipation ». En traduction, éclairé par sa vidéo de la veille, cela signifie ne plus s’abaisser à recevoir des aides sociales quand on est pauvre (dignité), et aller chercher un travail à la place (émancipation). Cette injonction à remettre les pauvres au boulot fait pourtant fi du constat qui précède sur l’explosion du nombre de pauvres et de précaires, en raison justement des théories politiques qui guident celle de Macron. Elles sont anciennes et elles ont été mises en place dans les années 1980 par Margaret Thatcher en Grande-Bretagne. Lui poursuit dans ce sens trente ans plus tard.

Emmanuel Macron n’est évidemment pas mû par une simple haine des pauvres... Sa politique de casse de toute conception solidaire de notre système de protection sociale répond à la logique de ceux qui l’ont porté au pouvoir : la solidarité, ça coûte cher aux riches. Le « pognon de dingue » auquel le président de la République a fait allusion est celui que les grands patrons du Medef ne veulent plus verser dans la solidarité. La Sécu leur coûte cher, alors qu’il y aurait moyen pour eux de gagner de l’argent en privatisant complètement le marché de la santé. Les chômeurs leur coûtent cher, d’autant qu’ils licencient beaucoup... D’autre part, François Hollande, avec le Cice, leur avait déjà fait un joli cadeau de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Emmanuel Macron a poursuivi en cassant le Code du travail, et en faisant également un cadeau aux plus riches avec la suppression de l’ISF à l’automne dernier. Tous ces cadeaux-là coûtent autrement plus cher que le « pognon de dingue » dont parlait le président de la République.

La France, gros payeur de dividendes

D’autant que l’ONG Oxfam a décortiqué les résultats des entreprises du CAC 40 entre 2009 et 2016, pour mettre en avant l’évolution du partage des bénéfices entre actionnaires, dirigeants et salariés. Sa conclusion est sans appel : « Les choix économiques des entreprises du CAC 40 nourrissent une véritable spirale des inégalités. » D’après l’étude, depuis 2009, ces grands groupes auraient versé 407 milliards d’euros de dividendes à leurs actionnaires. Sur 100 euros de bénéfices, 67,40 euros seraient revenus aux actionnaires sous forme de dividendes, 27,3 euros pour les réinvestissements et 5,3 euros pour les salariés. La France serait ainsi « le plus gros payeur de dividendes d’Europe continentale ». L’ONG, pour donner une idée du « pognon de dingue » brassé par ces entreprises, osait même une comparaison : si les entreprises avaient maintenu leur niveau de redistribution de 2009, chaque salarié d’une entreprise du CAC 40 aurait pu être augmenté de 2 000 euros par an sur la période 2009-2016. Un scandale qui continue : en 2017, les entreprises du CAC 40 ont dégagé près de 95 milliards d’euros de bénéfices nets cumulés, soit une hausse de 24,1 % par rapport au bénéfice total de 76 milliards d’euros dégagé en 2016.

Alors où est le « pognon de dingue » ? C’est cette différence de traitement entre riches et pauvres qui est révélatrice du sens de cette politique : la solidarité, c’est bel et bien terminé. Place aux subsides, au mérite, aux contrôles et à la « responsabilité »... mais celle des pauvres uniquement.

Publié le 23/06/2018

Leur "émancipation" n’est pas la nôtre

par Nicolas Framont (site regards.fr)

Tout le monde n’a pas la même définition de la liberté ou du travail, notamment si l’on se place du point de vue du dominant ou du dominé. Analyse d’une guerre de classes, par Nicolas Framont, co-rédacteur en chef de la revue Frustration.

 « Notre projet de société, c’est l’émancipation par le travail ». Accompagnée du visage satisfait de Muriel Pénicaud, cheffe d’orchestre de la destruction du Code du travail, cette phrase formait la Une du quotidien La Croix le 4 juin dernier. Amen, le crédo macroniste de 2018 est bien celui-ci : le travail rend libre, et tous nos dirigeants s’emploient à mettre en scène leur attachement viscéral à l’acte de trimer. De Macron, qui aime tellement bosser qu’il a deux bureaux et ne dort pas la nuit, à ses députés qui frissonnent de plaisir dès que le mot "entreprise", prononcé comme le nom d’un lieu de concorde et de délices, est entendu dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.

Comme les bourgeois du XIXe, les macronistes détestent l’oisiveté. Avec leur ethos de cadre dynamique qui brassent en continu un air chargé d’anglicismes dégueulasses, ils n’envisagent pas que tous les salariés français ne se rendent pas chaque matin au travail en chantant. Ils évoluent dans un monde où la souffrance au travail n’existe que dans les livres d’histoire, et ils ne manquent pas de reprocher systématiquement à leurs adversaires de « faire du Zola » quand ils évoquent les horaires décalés des femmes de ménage, le burn out des soignants ou le taux de mortalité des ouvriers. Infoutus d’admettre que leur position de dominants leur assure, du berceau à la tombe, un rapport enchanté au travail, les macronistes ne comprennent pas que si eux "ne comptent pas leurs heures", l’ensemble des salariés français ne le fassent pas aussi.

Travailler à marche forcée

Leur objectif est donc de remettre tout le monde au travail, quels qu’ils soient et quelles qu’en soient les conditions. Remplacer le chômage par la précarité, remplacer les minima sociaux – qui coûtent « un pognon de dingue » - par les temps très partiels, remplacer le loisir par les heures supplémentaires, voici globalement leur projet. « Ma conviction, appuyée sur quarante ans d’expérience, c’est que nul n’est inemployable, sous réserve d’être aidé », déclare Pénicaud à La Croix. C’est pourquoi le gouvernement met toute la société sous pression pour que chaque individu se formate à sa propre « employabilité », c’est-à-dire la faculté de correspondre à tout moment aux besoins des possédants, et avant le voisin si possible.

Qu’importe si ce « choc d’employabilité » passe par un relâchement drastique des normes sanitaires au travail, avec la suppression des CHSCT, la dégradation des conditions de travail des apprentis - car les bourgeois adorent l’apprentissage, où ils rêvent d’envoyer tous les enfants d’ouvriers afin de laisser à leur propre progéniture l’accès à des établissements publics enfin exclusifs – ou le harcèlement des chômeurs : tout est bon pour rendre le plus de citoyens possibles employables, c’est-à-dire parfaitement conformes aux besoins du patronat et des actionnaires, comme un meuble Ikéa pour votre salon, et nécessitant le moins d’engagement de leur part, comme l’est un Kleenex ou un lot de couverts en plastique.

Car il y a évidemment un intérêt fort à véhiculer cette idéologie, outre le plaisir de pouvoir se regarder dans un miroir en se racontant qu’on construit ou qu’on "réforme" quelque chose, alors qu’on ne fait que détruire : subordonner l’ensemble de la population aux besoins du capitalisme leur rapporte « un pognon de dingue ». Après dix années de diffusion de ce discours en boucle sur nos ondes et d’exercice de cette politique dans nos corps, les actionnaires français sont les mieux rémunérés d’Europe. Pénicaud est bien placée pour le savoir, elle qui a empoché un millions d’euros de plus-value suite à la suppression de 900 postes, lors de son passage décapant à Danone.

Le mirage de la liberté

L’intérêt économique des possédants érigé en morale universelle présente un avantage prodigieux pour s’assurer de notre docilité collective : grâce à ce discours du travail émancipateur, nous ne nous sentons pas comme des dominés d’un système qui nous exploite, mais comme des merdes incapables de profiter de notre "liberté". A force d’être aspergés par leur rhétorique autant débilisante que dénuée de toute réalité, même les citoyens les plus politisés en viennent à perdre tout sens de ce qu’est vraiment le travail. Combien de salariés de "l’associatif" et autres secteurs "alternatifs" en viennent eux aussi à « ne plus compter leurs heures » ? Qui ne cède pas aux sirènes du "présentéisme", cette pratique qui consiste à rester bosser plus tard que le collègue pour mettre en scène sa profonde motivation ? Quel demandeur d’emploi ne s’est pas senti tellement nul de ne pas avoir "trouvé sa voie" qu’il en est venu à se couper de toute vie sociale pour purger sa peine en silence ?

Pour combattre une pensée oppressive qui prend les atours de la liberté, le plus efficace est encore de redonner un sens à ces mots ingurgités et digérés par des dominants en quête de légitimité à nous pourrir la vie. Les vieux livres de nos luttes passées et la réalité de ce que nous vivons dans notre chair nous apprennent ceci : l’émancipation par le travail, ça n’existe que par le revenu qu’il procure. Si les enfants par rapport à leur parents, les femmes par rapport à leurs maris, les anciens esclaves par rapport à leurs anciens maîtres ont pu trouver dans le travail un vecteur d’émancipation, c’est parce qu’il permet de mettre fin à leur dépendance économique à leur égard. Mais dans une société capitaliste, cette prise d’indépendance se fait toujours au prix d’une dépendance nouvelle, auprès du patron, du cadre, de l’actionnaire qui récupèrent le fruit de leurs efforts pour s’élever matériellement, quand tous les autres stagnent.

C’est pour sortir de cette impasse que des générations de femmes et d’hommes ont combattu pour l’émancipation des travailleurs car ça, ça existe bel et bien, et ça fonde une morale et une politique en tout point inverse à celle portée par Macron et ses sbires. Elle consiste d’abord dans l’émancipation sanitaire des travailleurs : crever à cause de son travail n’est pas un risque acceptable. C’est pourtant ce qui arrive à entre 500 (estimation basse) à 10 000 (estimation haute, comprenant les cancers d’origine professionnelle) personnes par an en France. Imaginez le macroniste servir la soupe de "l’émancipation au travail" à un salarié crevant à petit feu de son cancer due aux substances chimiques qu’il a ingéré au fil des années - ces mêmes substances chimiques retirées de la liste des critères de la pénibilité au travail par Pénicaud et sa bande de criminels. Car être "employable", c’est ne pas faire chier son employeur avec ses problèmes de dos et l’état de ses poumons. Pour ça, mangez 5 fruits et légumes par jour.

Ne pas confondre travail et soumission

Il y a ensuite l’émancipation du travail. Comme être puissant et dominant est un boulot passionnant, les patrons et les hauts cadres refusent de s’imaginer que celles et ceux qui récurent leurs chiottes ne sont pas comme eux des acharnés du travail, qui y trouvent un profond sentiment d’accomplissement. Par conséquent, la notion de temps libre leur est profondément antipathique. De gouvernement en gouvernement, les attaques contre les scandaleuses 35 heures se multiplient, du « travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy au « travailler plus sans gagner plus pour pas vous faire virer » de la loi Pénicaud. Et l’objectif de Macron est maintenant de ne laisser personne toucher des prestations sociales sans s’agiter en tout sens : c’est ce que soutient Mathieu Laine, conseiller de l’ombre du président et dirigeant d’Altermind, « une société de conseil innovante mettant la puissance académique au soutien des dirigeants ».

Vendredi 15 juin, sur les ondes de France Inter, il donnait sa piste alternative aux minima sociaux : un «  droit universel à l’activité et au capital » : « donner la possibilité à chacun, par le travail, un coup de main sur le déménagement, un petit cours, vous aidez une personne âgée... de 0 à 500 euros par mois vous n’aurez ni taxe, ni impôt ». En gros, faites ce que vous voulez mais surtout bossez, même si ça vous rapporte des clopinettes et qu’au passage, vous remplacer toute action altruiste et quotidienne par un mesquin petit business plan. Face à ce terrorisme moral, il y a plusieurs urgences. D’abord affirmer sous le patronage de la science que moins on travaille, plus on vit longtemps. Ensuite rappeler que le temps libre, ce n’est pas l’inactivité : les loisirs, l’engagement politique et associatif, l’amitié, la vie de famille, l’amour, le sexe, s’ennuyer même, sont des occupations légitimes et désirables. Enfin, n’avoir pas peur de dire que vouloir se faire du fric sur le moindre échange entre êtres humains, c’est un truc de gros connard.

Pour finir, contre leur "émancipation par le travail", il y a l’émancipation politique de ceux qui triment. Recevoir des ordres toute la journée, contribuer à une production et à des services dont on ne connaît ni le sens ni le profit, c’est ça être libre ? Pas étonnant que les tenants de "l’émancipation par le travail" soient tous des chefs et des cadres. Quoi de plus confortable que de savoir ce que vous faites, pour quoi vous le faites, pour qui vous le faites, et de pouvoir compter sur des gens serviles tenus dans l’ignorance ? La démocratie ce n’est pas pour les chiens. Ce qui vaut pour la gestion d’un pays vaut aussi pour celle d’une entreprise, dont la direction n’a en plus comme légitimité que le fait d’avoir l’argent, patron étant soit dit en passant le seul métier qu’on puisse exercer sans formation spécifique.

C’est tout ça l’émancipation. L’exact inverse de leur "émancipation par le travail", leur politique doublée d’un terrorisme moral qui a fait des morts et des blessés : morts sont celles et ceux qui sont tombés sur le front des accidents du travail et des maladies professionnelles, que le désespoir ou l’humiliation a poussé au suicide, blessés sont celles et ceux que la honte a poussé à l’épuisement professionnel et la culpabilité à la dépression. Remettons donc les mots dans le bon sens : leur projet, c’est la soumission dans le travail. L’émancipation, ça implique qu’ils dégagent.

Publié le 22/06/2018

Retraites, le nouveau chantier de démolition

diego chauvet

Humanité.fr

Le coup d’envoi de la future réforme des retraites vient d’être donné. L’objectif du gouvernement : remplacer le système actuel, basé sur la répartition, par une capitalisation à peine déguisée. à la clé, des pensions toujours plus basses.

Après le Code du travail, les cotisations sociales, l’ISF ou encore la SNCF, le gouvernement vient de donner le coup d’envoi de son prochain grand chantier de démolition sociale : sa réforme des retraites. C’est le 31 mai que le haut-commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye, a lancé une « première expédition citoyenne dans le futur de notre système de retraite ». Une réunion de 20 « citoyens », en fait, au ministère des Solidarités et de la Santé, en présence du haut-commissaire et un intitulé alléchant : « En 2040, tous égaux dans le nouveau système de retraite ». Dans la foulée, le gouvernement a ouvert un site Internet (1) au moyen duquel il annonce donc lancer une grande consultation des Français dans la perspective d’un futur projet de loi prévu à l’horizon fin 2019-début 2020. Et le ton est donné, puisqu’il s’agit, dans la présentation qu’il en fait, d’instaurer l’égalité pour tous dans un nouveau système de retraite qui viendrait de surcroît régler les problèmes de financement.

La méthode est donc en soi biaisée. On trouve dans les questions qui sont débattues lors des « expéditions citoyennes » des idées avec lesquelles on ne pourrait qu’être d’accord (l’égalité) et des préoccupations futuristes éliminant notamment les syndicats, représentants des salariés et des retraités… voire toute décision politique : « Quelles seront les conséquences à moyen terme si une intelligence artificielle décidait tous les cinq ans du niveau des pensions en fonction de l’espérance de vie moyenne actualisée et de la croissance du pays ? » peut-on lire dans le résumé des sujets en débat le 31 mai dernier. Ainsi, donc, le simple fait de poser cette question permettrait de dessiner une solution qui viendrait à bout de toutes les revendications. L’intelligence artificielle, solution miracle pour le Medef !

Nous vendre le modèle suédois
Plus sérieusement, Emmanuel Macron tente de nous vendre une réforme en s’inspirant, dit-il, du modèle suédois… Il s’agit de la retraite par points. Exit les trimestres de cotisation, on compterait désormais les droits à la retraite en euros sonnants et trébuchants : accumulés tout au long de la carrière, ils formeraient à la fin un capital qui serait donc reversé sous forme de rente. La retraite par points n’est rien d’autre qu’une forme de retraite par capitalisation. Là encore, le gouvernement nous tend un miroir aux alouettes. Si les retraites ne sont plus calculées en fonction des trimestres cotisés, l’âge légal de départ pourrait lui-même disparaître… « Que se passerait-il dans vingt ans si chacun pouvait décider de partir à la retraite quand il le souhaite ? » interroge le site officiel de la consultation en ligne. En somme, il suffirait de compter ses points, et si on estime en avoir assez, choisir de partir un peu plus tôt que prévu. Mais l’âge légal de 62 ans restera en vigueur, et le Medef veille à ce que l’on rende le mécanisme suffisamment dissuasif, en mettant en place de nouvelles décotes, pour pousser les salariés à travailler plus longtemps, soit à s’aligner sur les 65-67 ans en vigueur dans d’autres pays européens.

Evincer les syndicats
En attendant un contenu qui va être appelé à se préciser dans les mois qui viennent, la méthode choisie par le gouvernement relève déjà en soi de la manipulation. Avec cette consultation en ligne et les quelques dates « d’expéditions citoyennes » à venir, il s’agit d’une véritable opération d’enfumage des citoyens et de contournement des syndicats. Avec cette méthode, le gouvernement cherche à faire croire qu’il pourrait obtenir l’assentiment des « Français », qu’il opposerait ainsi aux organisations syndicales qui ne manqueraient pas de s’élever contre cette réforme. Cette apparence « démocratique » n’est qu’un nouvel avatar de la stratégie utilisée par Nicolas Sarkozy lors de sa campagne de 2012. L’ex-président s’en était alors violemment pris aux « corps intermédiaires qui font écran entre l’État et le peuple ».

(1) Sur https ://participez.reforme-retraite.gouv.fr/projects

Diego Chauvet

Journaliste à l'Humanité Dimanche

Publié le 20/06/2018

Ces Français qui voulaient un Roi

PERSONNE (site legrandsoir.info)

Macron a bien réfléchi : « Tout le système social, on met trop de pognon, on déresponsabilise, on est dans le curatif ». Bien inspiré, Henry de Montherlant écrivit : « La plupart des hommes recèlent en eux-mêmes leur propre caricature. Et cette caricature ressort un jour, à l’improviste, sous le coup de l’événement. »

Tous les cinq ans, maintenant, lors d’une grande et profonde respiration démocratique, les Français se choisissent un monarque républicain, dans une immense communion nationale, en souvenir d’une grandeur à jamais révolue. C’est le circus maximus avec force effets spécieux de com’ . Les méchantes langues diront que les Français sont comme « les Grenouilles qui demandent un Roi » (1). Ensuite, ils replongent, sombrent à nouveau dans l’apathie, l’indolence, l’indifférence, dans le gris du quotidien, avec la conviction erronée du devoir citoyen accompli.

Après avoir opté pour un énergumène du genre excité, ils jetèrent leur dévolu sur « un roi tout pacifique », du moins en apparence, sur un « président normal ». Ce roi de l’anaphore, même s’il usa de l’état d’urgence pour une tartufferie internationale (une COP 21 sans lendemain), fut semblable à ce soliveau jeté parmi les batraciens de la fable de La Fontaine.

Le peuple se lasse très vite : il faut dire que de nos jours tous les produits sont si rapidement frappés d’obsolescence. Donc ce peuple a aspiré à du neuf, à du vrai changement. Il pouvait croire à l’apparente jeunesse d’un nouveau prétendant, tout frais émoulu de ses classes ministérielles, jamais adoubé par la moindre élection : ce peuple allait être servi (servir, terme de vénerie : achever).

La révolution était en marche : le monde des affaires avaient présenté, promu son dévoué, son affidé, son fondé de pouvoir. Il restait à convaincre, à fabriquer le consentement, et à l’introniser. Il y a le chef d’orchestre (le faiseur de roi) et les musiciens : ces derniers sont les médias, étymologiquement les moyens, ils sont majoritairement là pour divertir et pour « façonner » (étymologie de « informer »), ils « travaillent » de concert l’opinion publique, ils jouent leur partition.

Passé la théâtralisation inaugurale, les travaux ont pu rapidement débuter. Au diable le permis de déconstruction : l’innovation n’attend pas. Le public s’est choisi librement ou non un monarque sans connaître son « projet », comme si la « belle gueule » du porteur de projet suffisait à séduire les électeurs. Au diable le contenu pourvu qu’on ait l’ivresse, n’est-ce pas ?

C’est ainsi que ceux qui voulaient un roi et ceux qui n’en voulaient pas se sont fait dépouiller par petites touches : c’est cela la théorie du ruissellement, les petits gains sordides forment les grandes fortunes. Le « projet » était pourtant clair : il s’agit d’en finir avec le programme, « le programme du CNR ». C’est cela la révolution au sens astronomique : un mouvement elliptique qui ramène au point de départ.

Petit rappel, toujours utile pour une parfaite vaccination :

« II - mesures à appliquer dès la libération du territoire

Unis quant au but à atteindre, unis quant aux moyens à mettre en œuvre pour atteindre ce but qui est la libération rapide du territoire, les représentants des mouvements, groupements, partis ou tendances politiques groupés au sein du CNR proclament qu’ils sont décidés à rester unis après la Libération : [...]

4) Afin d’assurer :

- l’établissement de la démocratie la plus large en rendant la parole au peuple français par le rétablissement du suffrage universel ;
- la pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression ;
- la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères ;
- la liberté d’association, de réunion et de manifestation ;
- l’inviolabilité du domicile et le secret de la correspondance ;
- le respect de la personne humaine ;
- l’égalité absolue de tous les citoyens devant la loi ;

5) Afin de promouvoir les réformes indispensables :

a) Sur le plan économique :

- l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ;
- une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général et affranchie de la dictature professionnelle instaurée à l’image des États fascistes ; [...]
- le retour à la nation des grands moyens de production monopolisée, fruits du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques ;
- le développement et le soutien des coopératives de production, d’achats et de ventes, agricoles et artisanales ;
- le droit d’accès, dans le cadre de l’entreprise, aux fonctions de direction et d’administration, pour les ouvriers possédant les qualifications nécessaires, et la participation des travailleurs à la direction de l’économie.

b) Sur le plan social :

- le droit au travail et le droit au repos, notamment par le rétablissement et l’amélioration du régime contractuel du travail ;
- un rajustement important des salaires et la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine ; [...]
- la reconstitution, dans ses libertés traditionnelles, d’un syndicalisme indépendant, doté de larges pouvoirs dans l’organisation de la vie économique et sociale ;
- un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ;
- la sécurité de l’emploi, la réglementation des conditions d’embauchage et de licenciement, le rétablissement des délégués d’atelier ;
- l’élévation et la sécurité du niveau de vie des travailleurs de la terre par une politique de prix agricoles rémunérateurs, [...]
- une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours ; [...]

d) La possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l’instruction et d’accéder à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires. » (2)

Ce programme bien qu’écrit en 44 reste toujours pertinent !

Comme si le temps était compté, les prochains chantiers de démolition se profilent déjà, c’est quand le fer est encore chaud qu’il faut le battre. Il faut en finir avec « le système de retraite par répartition et solidaire » (3), pour mieux imposer un système par points à l’égalité trompeuse (3). Il faut aussi tailler dans le gras. Les pauvres sont obèses plus qu’à leur tour. Ils votent moins. Pourquoi se gêner ? Bercy préparerait 7 milliards d’économies sur les minima sociaux (Le Canard Enchaîné du 6 et 13 juin). Dans le même temps, le « verrou de Bercy » préserve l’anonymat, épargne les intérêts des « évadés fiscaux ». Il est des délits qui sont réprimés avec dureté et publicité. Et il en est d’autres qui se règlent dans la douceur et le secret des officines.

Comme tout l’édifice repose sur la propagande (et non pas sur les résultats, des résultats toujours plus inégalitaires), il devient utile, en guise de diversion, de faire la chasse à ce qui pourrait nuire, à ce qui sera taxé de fausses-nouvelles : c’est l’hôpital qui se moque de la charité et qui monte en fiacre. En effet, les secrets des affaires et de l’État sont promus à un bel avenir, quand dans le même temps, les lanceurs d’alerte sont toujours exposés... In fine, il n’est de vérité qu’officielle.

Chaque étape, chaque succès incitent au chantier suivant. Mais le problème avec les marches triomphales, c’est l’hybris, c’est l’ego démesuré. Ils vous coupent irrémédiablement du monde, des réalités. Ils vous aveuglent, vous isolent. Les succès faciles rendent audacieux. Et c’est déjà l’heure du premier faux-pas, puis les suivants, par excès d’assurance, deviennent échecs. Et la belle mécanique promise à un bel avenir s’emballe. Malgré l’emballage, le pur produit de la com’ finit par décevoir, par agacer, voire par dégoûter (d’autant, qu’il a été choisi, en partie, par défaut). Et « les clients » finiront par comprendre qu’ils se sont fait gruger.

Déjà, les mauvaises fréquentations s’enchaînent : les vigoureuses poignées de main avec un psychopathe avant le camouflet économique, comme les franches poignées de main avec un criminel de guerre avant le prochain massacre, sont révélatrices d’une absence affligeante du sens de l’Histoire.

L’illusion de grandeur s’évanouit, comme si tout n’est qu’apparat factice.

Cinq ans, c’est long. Cela en laisse du temps, du champ pour déconstruire les conquis sociaux, les idéaux...

La morale, car il en faut bien une, n’est pas celle de La Fontaine (« Que votre premier roi fut débonnaire et doux, De celui-ci contentez-vous, De peur d’en rencontrer un pire. »). Elle serait plutôt : quand on se prétend libres, quand on se rêve démocrates, il ne faut jamais déléguer ses pouvoirs sans faculté de révoquer ses représentants à tout moment. Signer un blanc-seing valable cinq ans n’est que pure folie.

PERSONNE

(1) Les Grenouilles qui demandent un Roi, La Fontaine :
http://www.lafontaine.net/lesFables/afficheFable.php?id=47

(2) Les jours heureux, https://www.humanite.fr/politique/les-jours-heureux-le-programme-du-co...

(3) Macron lance le chantier du big-bang des retraites, L’Humanité du 1 juin 2018 : https://www.humanite.fr/macron-lance-le-chantier-du-big-bang-des-retra...

Publié le 15/06/2018

 Guillaume Liégard | (site regards.fr)

Salauds de pauvres : la complainte de l’homme blanc présidentiel

Pour son discours au congrès de la Mutualité, Emmanuel Macron a frappé fort : « pognon de dingue dans les minima sociaux », « ceux qui tombent pauvres, ils restent pauvres », etc. Le mépris familier aux accents du ruissellement de la responsabilité.

Lourdement lesté par son statut amplement mérité de "président des riches", le discours d’Emmanuel Macron au congrès de la Mutualité française, ce mercredi 13 juin, avait été savamment orchestré par la pléthorique cellule communication de l’Elysée. On allait voir ce qu’on allait voir. Avec ce délicieux discours prétentieux servi en boucle depuis un an, était donc annoncé : « Un discours stratégique sur une nouvelle manière de prévenir les grands risques sociaux comme le chômage, la maladie et la retraite. Cette vision, au fur et à mesure des réformes sectorielles, a un peu perdu de sa visibilité. » Car n’oublions pas, là où tant de tâcherons ne proposent que des mesurettes forcément coûteuses, le président descendu de l’Olympe livre une pensée complexe et élaborée.

Ce discours ne serait donc pas un « tournant social » mais un « approfondissement » qui « veut prendre les inégalités à la racine pour les résoudre ». Disons-le franchement, le discours présidentiel a bien été à la hauteur de ce qui avait été préalablement annoncé sur au moins un point : il n’y a effectivement aucun tournant social. Rien, zéro.

La théorie contredite par la pratique

Si on ne peut qu’approuver une approche qui consiste à ne pas simplement se contenter du volet curatif en développant aussi la prévention, il est totalement contredit par les politiques publiques à l’œuvre. Ne prenons en exemple qu’un seul cas de figure celui de la médecine scolaire, ou tout du moins ce qu’il en reste. En Seine-Saint-Denis, 17 des 49 postes de médecins scolaires n’étaient pas pourvus il y a peu. Pour se faire une idée plus précise du désastre, à Bobigny, préfecture du département, il n’y aurait ainsi plus « qu’un demi-poste pour 29 écoles, 4 collèges et 3 lycées », bref autant dire que pour la prévention, ça ne va pas être simple. La médecine du travail est de même sans cesse affaiblie, en particulier dans la fonction publique.

À défaut de pensée visionnaire, profonde et stratégique, intéressons-nous tout de même à l’idéologie présidentielle, à vrai dire, il faudrait plutôt parler de son dogmatisme libéral voire libertarien. Dans une vidéo saisissante (ici par exemple) du Président, on entendra notamment : « Il faut prévenir la pauvreté et responsabiliser les gens pour qu’ils sortent de la pauvreté ». Car bien sûr s’il y a de la pauvreté, c’est parce que les gens sont irresponsables, il s’y complaise voyez vous mon bon monsieur. Des assistés, Jupiter vous le dit : « On met un pognon de dingue dans les minima sociaux, les gens sont quand même pauvres », « ceux qui tombent pauvres, ils restent pauvres ». Cette dernière phrase est en soi tout un poème.

Une maladie nommée "pauvreté"

Car voilà un concept fort intéressant que ce "tomber pauvre". On devient donc pauvre comme on tombe amoureux, malade. C’est comme ça, mélange de faute à pas de chance, d’accidents de la vie et de comportements inadéquats. La responsabilité de dizaines d’années de politique de déréglementation en tout genre ? Vous n’y pensez pas. La concurrence extrêmement libre et totalement faussée qui a généré des déserts industriels sur des pans entiers du territoire ? Évidemment rien à voir. Les politiques de réductions des coûts qui ont asphyxié les villes petites et moyennes ? Vous délirez. Au fond, on "tombe pauvre" comme on "meurt de froid". Dans un cas, c’est la faute du froid, méchant va, et non en raison de la misère dans l’autre, c’est la faute du pauvre, gavé aux allocations.

Il est vrai qu’une autre approche pointerait les responsabilités de Macron Emmanuel, lui qui, successivement a été rapporteur de la mission Attali, ministre de l’Économie, secrétaire général adjoint de l’Elysée, et désormais président de la République. Autant dire un crime de lèse-majesté.

Il y a peu, ce président arrogant déclarait lors de la remise du plan Borloo sur les banlieues : « Que deux mâles blancs ne vivant pas dans ces quartiers s’échangent l’un rapport, l’autre disant "on m’a remis un plan"... Ce n’est pas vrai. Cela ne marche plus comme ça" ». Le procédé était un peu curieux puisque c’est le président de la République lui-même qui avait demandé ce rapport, mais prenons le au mot. Inapte à parler des quartiers populaires, il n’est pas sûr non plus qu’un président issu du monde de la finance et qui s’est composé un gouvernement d’assujettis à l’ISF soit qualifié en quoi que ce soit pour régler la pauvreté dans ce pays. « Cela ne marche plus comme ça ».

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Publié le 13/06/2018

La France achète de l’huile de palme dans l’espoir de vendre des avions Rafale

Gérard Le Puill

Humanite.fr

 

Aujourd’hui à 15 heures le ministre de l’Agriculture doit recevoir une délégation de syndicalistes paysans engagés dans le blocage de 16 raffineries et dépôts de carburants (ici devant la raffinerie de La Mède). Photo : Jean-Paul Pélissier/Reuters

Au second jour de blocages des raffineries et des dépôts de carburants, la FNSEA annonce avoir étendu ce blocage à 16 sites. L’opération devait durer trois jours. Hier, toutefois, Jérôme Despey, secrétaire général de la FNSEA a déclaré : « notre action se prolongera au-delà de mercredi si nous n’obtenons pas des réponses satisfaisantes du ministre de l’Agriculture sur l’huile de palme importée par Total d’Indonésie et de Malaisie pour sa raffinerie de La Mède ».

Aujourd’hui à 15 heures le ministre de l’Agriculture doit recevoir une délégation de syndicalistes paysans engagés dans le blocage de 16 raffineries et dépôts de carburants. Histoire de préparer cette rencontre, la FNSEA a mis en avant quatre revendications qui n’étaient pas formulées de cette manière dans le communiqué commun cosigné en amont de ces actions par Christiane Lambert et Jérémy Decerle au nom de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs. Les revendications formulées dans la journée  du 10 juin parla FNSEA à l’attention de StéphaneTravert sont ainsi rédigées :

  1. Nous demandons une interdiction d’importer tout produit ne correspondant pas aux standards de production français.
  2. Nous demandons qu’aucune loi ni évolution réglementaire ne génère de nouvelles charges et qu’aune autre norme ne soit créée sans une étude d’impact complète.
  3. Nous demandons un allègement du coût du travail, notamment saisonnier, pour permettre aux employeurs agricoles d’être compétitifs par rapport à leurs concurrents européens.
  4. Nous demandons un ciblage du volet agricole du Grand plan d’investissement pour accompagner la mise en œuvre des plans de filières – issus des Etats Généraux de l’Alimentation- dans les exploitations ».

Polémiques sur le groupe Avril et les agro-carburants

Hier, deux autres syndicats paysans se sont invités dans le débat. La Coordination Rurale a fait savoir qu’elle manifestait devant le siège du groupe Avril qui « importe » selon ce syndicat « près de 200.000 tonnes par an »  d’huile de palme pour produire du diester. Le groupe Avril parle de 120.000 tonnes, soit 8,5% de sa production de diester en France dont 85,5% proviendrait du colza et 6% du tournesol. Dans son communiqué, la Coordination Rurale pose ces questions : « Pourquoi bloquer uniquement les raffineries (…) Pourquoi ne pas ouvrir le débat à toutes les productions agricoles en bloquant les ports par lesquels transitent ces marchandises ? (…) Bernard Lannes, président de la Coordination Rurale, est prêt à débattre publiquement de cet état de fait avec la présidente de la FNSEA, Christiane Lambert », lit-on dans ce communiqué.

Hier aussi , la Confédération paysanne a publié un communiqué dans lequel elle se dit « solidaire de tous les producteurs et productrices qui luttent pour un revenu ».Mais, s’agissant du blocage des raffineries contre la seule importation de l’huile de palme, ce syndicat évoque « l’instrumentalisation de cette question au profit des intérêt très particuliers de l’agro-industrie(…) Oui, les importations d’huile de palme, dont la production est catastrophique en termes de déforestation et d’impacts sur les paysans du sud, doivent être dénoncés. Pour autant, transformer l’huile de colza  en agro-carburant est aussi une impasse pour les paysans, dont le bilan environnemental s’avère calamiteux», dit ce communiqué.

Les politiques de substitution ont un bilan carbone négatif

Certes, mieux vaut triturer du colza et du tournesol produits en France pour en faire du diester et récupérer les tourteaux dans les unités de production existantes plutôt que de les alimenter par de l’huile de palme ou de fermer  ces unités. Mais il est clair depuis longtemps que les agro-carburants ne sont pas une alternative au pétrole dans la lutte contre le réchauffement climatique, même si la combustion de ces carburants émet un peu moins de CO2 que l’essence et le gazole. Car il faut intégrer à ce bilan, celui de la production des graines à triturer, en intégrant les énergies fossiles brûlées pour les labours, la production des engrais et des pesticides, sans oublier celui de la récolte. Il en va de même pour d’autres politiques de substitution comme remplacer des voitures diesel par des voitures à essence, surtout quand les véhicules retirés du marché chez nous sont revendues en Afrique. Chez nous, la réduction des émissions de CO2 passe par une réduction sensible de la circulation routière, ce qui semble difficile à admettre faute d’alternatives en provenance des pouvoirs publics.  

Reste la question du choix fait par la France d’autoriser Total à importer 300.000 tonnes par d’huile de palme pour alimenter son usine de La Mède. L’argument relatif aux emplois à sauver souhaité par le gouvernement ne semble pas le plus crédible quand on connait le peu de cas qu’Emmanuel Macron fit des emplois perdus par les travailleurs de GM§S dans la Creuse, comme de ceux de Whirlpool à Amiens. En revanche, la menace de la Malaisie de ne pas acheter à la France des avions Rafale du groupe Dassault en cas de boycott de l’huile de palme par notre pays, comme Nicolas Hulot le souhaita dans un premier temps semble avoir beaucoup compté dans la décision finale du gouvernement comme l’on souligné plusieurs médias ces derniers jours.

Gérard Le Puill

Journaliste et auteur

Publié le 12/06/2018

Netanyahou à Paris : l’information très sélective du service public

par Pauline Perrenot, (site Acrimes.fr)

Partielle ou marginale, parfois tout simplement inexistante, la couverture de la venue à Paris de Benjamin Netanyahou le 5 juin fut surtout étrangement sélective dans les journaux télévisés de France 2 et de France 3, comme dans les bulletins d’information de France Inter [1] le jour même. Quand elle ne fut pas, dans certains cas, biaisée par des partis-pris flagrants.

Alors que des massacres de Palestiniens ont été perpétrés par l’armée israélienne depuis fin mars [2] – on dénombre désormais plus de 120 morts – Benjamin Netanyahou était reçu par Emmanuel Macron à Paris mardi 5 juin. Cette rencontre a suscité de nombreuses critiques, dont l’indignation de trois syndicats de journalistes (SNJ, SNJ-CGT et CFDT Journalistes).

Les raisons de cette venue ? Faire valoir son point de vue diplomatique sur l’Iran (dans le cadre d’une « tournée » européenne et après une visite à Berlin), mais également lancer officiellement la saison culturelle France-Israël 2018 – un partenariat institutionnel – en inaugurant aux côtés du président français une exposition au Grand Palais dédiée aux innovations technologiques et scientifiques israéliennes [3].

Des appels à manifester dans toutes les grandes villes de France ont été lancés par plusieurs associations palestiniennes ou de solidarité avec la Palestine, réclamant l’annulation de la venue de Netanyahou et de la saison croisée France-Israël. Des rassemblements se sont effectivement tenus, comme en témoigne la couverture de plusieurs médias nationaux, régionaux ou locaux : on peut se référer, entre autres exemples, à L’Humanité pour la protestation de Paris, LyonMag pour celle de Lyon, et Ouest France, pour celles de Vannes et Quimper.
 

France Inter : la différence

Sur ces trois informations, seule la première, c’est-à-dire la tenue de discussions sur l’Iran, a été traitée dans les bulletins d’information de France Inter tout au long de la journée du 5 juin. Sur les quatorze journaux ou flash info diffusés [4], les auditeurs de la chaîne de service public n’auront eu connaissance ni de la « saison culturelle » inaugurée au Grand Palais, ni des appels à manifester, pas plus que des rassemblements de contestation et des conditions dans lesquels ils se sont tenus. Une information pour le moins incomplète, si ce n’est biaisée, qui choisit de taire les aspects les plus polémiques de cette séquence diplomatique : d’une part, le lancement en grande pompe d’un évènement culturel franco-israélien quelques jours après les terribles massacres de Gaza [5], et d’autre part, les protestations de militants – dont certains proches ou s’inspirant du mouvement BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions) – que suscite désormais systématiquement tout partenariat institutionnel avec l’État israélien.

Oubli volontaire ? Ce ne sont pourtant pas les occasions qui ont manqué, puisque sur ces mêmes quatorze journaux, la venue de Netanyahou a été traitée pas moins de dix fois par la rédaction de France Inter. Ce n’est pas non plus faute de sources disponibles, puisque l’AFP et l’agence Reuters, ont mentionné l’inauguration de l’exposition du Grand Palais dans le cadre de la « saison croisée », comme les appels à manifester [6].

L’omission journalistique, qui est aussi un parti pris, s’aggrave encore lorsque l’on écoute le journal de 8h du lendemain, le 6 juin. Dans cette édition en effet, deux minutes sur seize reviennent sur la visite de Netanyahou à Paris, introduite en ces termes par Nicolas Demorand : « Un peu de culture et beaucoup de diplomatie au menu de la visite de Benjamin Netanyahou en France. » Marc Fauvelle, à qui il donne la réplique, enchaîne sur un sujet réussissant l’exploit de passer à nouveau sous silence les manifestations organisées la veille partout en France [7], centrant plutôt le sujet sur les actions BDS en versant dans l’amalgame le plus crasse : assimiler, à la faveur d’une construction pour le moins douteuse, la critique d’Israël à de l’antisémitisme.

Marc Fauvelle : Hier soir le Premier ministre israélien et Emmanuel Macron ont donné le coup d’envoi de la saison croisée France-Israël, manifestation culturelle censée marquer l’entente entre les deux pays. Mais d’entente hier soir il n’y eut pas vraiment : les deux hommes ont constaté leur désaccord sur la question du nucléaire iranien. Et alors que Benyamin Netanyahou est à Paris, le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme s’inquiète d’une campagne de boycott menée en ce moment en France. Boycott des produits israéliens comme les dattes par exemple, retirées des rayons de certains supermarchés par des activistes, qui filment la scène et la diffusent ensuite sur Internet.

Pour prolonger et illustrer cette présentation factuellement confuse, partielle et partiale, France Inter choisit de se référer et de donner la parole aux représentants de deux institutions connues pour leur alignement sur la droite et l’extrême droite israéliennes, et pour leurs attaques outrancières contre les mouvements de solidarité avec les Palestiniens : le Président du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme, Sammy Ghozlan, qui affirmait en 2011 que « l’incitation à la solidarité palestinienne conduit à la haine d’Israël et pousse à l’acte anti-juif » [8], et le président du conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), Francis Kalifat, qui en appelle aux pouvoirs publics pour que soient réprimés les activistes du mouvement BDS (« Ils doivent être arrêtés, sanctionnés et le mouvement interdit. ») [9]. Et ce ne sont pas les quelques secondes d’interview d’Imen Habib, animatrice de la campagne BDS France, préalablement disqualifiée par le cadrage du sujet choisi par la rédaction de France Inter, qui permettront aux auditeurs de saisir ce qui se jouait autour de la venue à Paris du Premier ministre israélien [10].
 

Et dans les JT du service public ?

 

Si les auditeurs de France Inter, épris de service public, ont également regardé les JT de France 2 ou France 3 sur la tranche 12h-13h le mardi 5 juin [11], ils n’en auront pas appris davantage : les deux rédactions n’ont pas même mentionné la venue de Netanyahou à Paris. Leur conception de la hiérarchie de l’information leur a plutôt commandé des sujets sur les inondations, qui ont occupé un tiers du temps total du journal dans le cas de France 2 et un cinquième pour France 3 [12].

Les livraisons nocturnes n’ont pas été plus brillantes : entre le 20h de France 2, le 19/20 de France 3 et le « Grand Soir 3 » de la même chaîne, aucune édition n’a ne serait-ce que mentionné l’inauguration de l’exposition, la « saison culturelle » ou encore les rassemblements de protestation. Et si le 19/20 de France 3 ne dit mot de la rencontre entre Benjamin Netanyahou et Emmanuel Macron, les deux autres journaux observés lui consacrent tout de même du temps d’antenne ; mais une nouvelle fois sous le seul prisme de la question iranienne, amputant ainsi une grande partie de l’information, au mépris du droit du public à être informé.
 

***
 

D’ordinaire suivistes de la communication et de l’agenda gouvernementaux, les médias dominants ont une nouvelle fois calqué leur discours sur celui de l’État, ayant préféré mettre en avant le rendez-vous diplomatique sur la question iranienne plutôt que la « saison France-Israël » (et ses partenariats culturels notamment) et les manifestations qu’elle a suscitées [13]. Un suivisme que l’on peut supposer accru sur les questions relatives à Israël et à la Palestine, jugées d’ordinaire « épineuses » par les grands médias et qui pâtissent de biais systématiques conduisant à mal-informer [14].

Pour autant, et que l’on fasse l’hypothèse d’une auto-censure ou d’un suivisme assumé, les mouvements de protestation ont reçu un écho médiatique qui, quoique timoré et partiel, les ont rendus visibles. Ce constat rend d’autant plus problématique le silence de France Inter (et des JT du service public) sur le même sujet. Une radio qui, non contente d’avoir totalement invisibilisé des dizaines de manifestations en France – et leurs mots d’ordre – le 5 juin, a réussi le lendemain à disqualifier les mouvements politiques de solidarité avec la Palestine au gré d’amalgames fumeux.
 

Pauline Perrenot

Publié le 08/06/2018

« Les gens ici sont en avance, ceux qui ont le pouvoir, l’argent et les armes sont en retard »

par Laurent Guizard, Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

Bénéficiant d’un certain répit, petit à petit la Zad se reconstruit. Quinze conventions d’occupation précaire ont été signées entre la préfecture et des occupants. 170 hectares sont pour le moment préservés d’un retour à l’agriculture conventionnelle. Entre maraîchage, nettoyage et reconstruction, les zadistes esquissent de nouveaux projets, notamment en matière d’habitat respectueux de l’environnement. Et ce, malgré les tracasseries policières et administratives. Reportage chez les résistants du bocage où l’été se prépare.

« Quinze projets ont été validés, et six projets restent en attente », résume Pauline, habitante de la Zad de Notre-dame-des-Landes. Elle est venue assister, comme de nombreux habitants de la Zad, à la signature de ces conventions d’occupation précaires devant la préfecture. 170 hectares sont pour le moment « sauvés », soulageant pour un temps ceux et celles qui bataillent depuis deux mois contre les expulsions, malgré les violences policières. Pour autant, personne ne crie victoire. Une signature collective, pour l’ensemble des projets, n’a pas été acceptée.

« On sait que les mêmes peuvent décider, du jour au lendemain, de reprendre les expulsions », glisse Pauline. La préfecture incarne aussi l’autorité qui a permis aux forces de l’ordre d’utiliser massivement des grenades qui ont entrainé de nombreux blessés, dont un très grave, Maxime, qui s’est fait arracher la main par une grenade le 22 mai dernier.

Conflits fonciers avec les anciens propriétaires

Parmi les six projets encore en attente de validation, deux sont jugés trop peu avancés par la Préfecture. Pour rattraper ce retard, un chantier solidaire a donc été organisé les 2 et 3 juin à la Grée, où doit s’installer un élevage d’escargots. Pour le second projet, une ferme auberge, « c’est un peu plus compliqué : une partie de la maison où devait s’installer la ferme auberge a été détruite pendant l’opération policière », explique Pauline. Opérations policières et destructions à répétition ne constituent pas forcément un climat idéal pour construire et expérimenter des alternatives...

Les quatre projets restants font l’objet de conflits avec les anciens propriétaires, qui ont vendu leurs terres au profit du projet d’aéroport mais souhaitent désormais les récupérer. Parmi ces initiatives bloquées, celle de la Noé verte. Située à l’extrême Est de la Zad, la Noé verte abrite une maison « en dur » occupée depuis bientôt trois ans par un collectif qui développe, entre autres, une conserverie. Élaborés à partir des aliments cultivés ou produits sur la Zad, la conserverie fabrique des pots de confitures ou de miel, des purées, et d’autres légumes transformés.

 

À l’entrée du jardin, une ossature bois montée quelques jours avant la première vague d’expulsion début avril, attend d’être habillée d’un toit et de murs. Derrière la maison, et le terrain qui sert de potager, s’étend un champ de plusieurs hectares où un verger a été planté à l’automne. Les lieux accueillent aussi des serres maraîchères, quelques ruches, et des cultures de céréales destinées à nourrir les animaux d’un élevage ovin.

Alternatives vs bureaucratie étatique

« Les projets qui ont été déposés pour obtenir des conventions d’occupation précaires sont tous interdépendants, rappelle Katy, du collectif de la Noé verte. C’est une des réalités de la Zad. Nous ne vivons ni ne travaillons chacun dans notre coin. » Partages de matériels, de locaux et rotations de parcelles, troc… la Zad se fond difficilement dans le cadre très individualiste que l’État souhaite imposer. En insistant, par un montage complexe, sur la dimension collective des projets, les occupants entendent aussi les protéger de la destruction.

 

Pour le moment, tous semblent à l’abri d’une expulsion, même les projets non agricoles : atelier mécanique, bibliothèque, menuiserie, forge. « La préfecture nous a conseillé de nous rapprocher d’autres instances telles que la chambre des métiers », explique Pauline. De nouveaux travaux administratifs attendent donc les zadistes. « Nous sommes en phase de légalisation, constate Youca, avec une pointe d’accablement. On ne sait pas trop où va nous mener cette stratégie administrative. »

Des parcelles agricoles infestées de... grenades

Valables jusqu’au 31 décembre 2018, les conventions d’occupation précaires seront rediscutées à l’automne. Le répit est donc court, à peine le temps d’un été. « C’est précaire, comme leur nom l’indique, avance Pauline. Et nous sommes bien conscients que ces conventions ne nous accordent aucun droit pour l’avenir. Nous n’avons même pas de priorité en cas de renouvellement. » Les occupants devraient être fixés fin octobre, sachant que l’État planche actuellement sur la rétrocession des terres de la Zad, notamment au conseil général. Celui-ci pourrait mettre en concurrence agriculteurs conventionnels – souvent adeptes de l’agrandissement d’exploitations déjà importantes et utilisateurs de pesticides – et zadistes.

 

En attendant, « nous continuons à faire ce que nous avons toujours fait », dit Youca, en jetant un œil attendri aux plants d’aubergines et de tomates dont il a réussi à s’occuper malgré l’expulsion policière et le temps dédié à la mobilisation. Aux travaux des champs, coupes de bois, chantiers mécaniques, et cantines collectives s’ajoutent le nettoyage des parcelles infestées non pas d’insectes ravageurs mais de grenades lacrymogènes. « Quand on remue les herbes, ça sent encore les lacrymos », s’indigne Geneviève, qui soutient la Zad depuis des années. « Le foin est foutu. Il faudra faire des appels à solidarité pour que les paysans puissent nourrir leurs bêtes cet hiver », souffle-t-elle, en parcourant un champ qui jouxte le carrefour de la Saulce, en plein centre de la zone.

« Ils nous empêchent de nous réunir »

S’ils sont moins nombreux, les policiers sont toujours bien présents. Et privent certains habitants de leur liberté de circulation. « Ils nous empêchent de nous réunir, rapporte Katy. Certains lieux sont inaccessibles. Il y a tout le temps des contrôles d’identité, ils nous prennent en photo, regardent leur fichier. On ne sait pas ce qu’ils vont en faire. Nous avons peur qu’ils interdisent le territoire à certains d’entre nous. Souvent, nous arrivons en retard aux réunions. Or, ces moments sont très importants pour nous : c’est là que vit le collectif, qu’il s’organise. Ils mènent clairement une stratégie d’occupation du territoire. »

 

Les temps de réunion sont particulièrement précieux aux lendemains des expulsions et destructions subies ces deux derniers mois. « Nous sommes dans un moment où il nous faut recomposer le mouvement et les soutiens, explique Katy. Évoquant les dissensions qui ont agité la Zad ces dernières semaines, elle remarque qu’il est important que l’on soit ensemble pour recréer un rapport de force. » « Comment on lutte ensemble contre le monde qui veut nous absorber ? », lance Youca. « Il faut que l’on prenne le temps de se relever. Là, on est encore en train d’encaisser la chute. »

« Habiter ici, c’est habiter un vide juridique »

La fatigue, Léo et Antonin, du collectif « Habiter et défendre la Zad » l’évoquent aussi. « Nous accusons le coup », énonce Léo, insistant sur la violence que représente la perte d’un logement. « Ils ont tout rasé en disant : ne vous inquiétez pas, on protège le territoire. Qui peut comprendre cela ? » Né dans la foulée de l’abandon de l’aéroport, et soutenu par des architectes et urbanistes, leur collectif entend faire émerger la question de l’habitat, souvent éludée par le sujet agricole. « Face aux problématiques environnementales qui émergent un peu partout, nous posons ici la question : comment vivre sur un territoire ? Les cabanes nous permettent de travailler ici et de nourrir les autres sans rien casser. » Le modèle pavillonnaire ne serait donc pas le seul possible ?

 

Peu abordé par les médias, cette question de l’habitat ne l’est pas non plus par les représentants de l’État.« L’État se permet de ne pas parler d’habitat alors même qu’il a détruit près de 40 lieux de vie. Où sont censés vivre ceux et celles qui portent des projets agricoles validés par la préfecture ? », interroge Léo. « On ne nous dit rien des possibilités juridiques de construction. Habiter ici, c’est habiter un vide juridique. Nous ne sommes pas dans un cadre de régularisation apaisé. Et puis, c’est difficile : comment négocier avec des gens qui détruisent nos maisons ? » Au détour d’une réunion, la préfète a lâché que l’habitat peut être couvert par les conventions précaires. Pour le moment, rien n’a été signé. Le sujet ne semble pas prioritaire. La réouverture officielle des routes qui traversent la Zad permettra-t-elle d’aborder cette question ? Nul ne le sait pour le moment.

Solidarité et reconstruction personnelle

Seule certitude : les occupants n’ont pas l’intention de se satisfaire ce vide décisionnel et juridique. Une commission « Habiter » planche déjà sur le sujet. Ils sont soutenus par des personnes extérieures, comme le paysagiste Gilles Clément, qui est venu sur place fin mai. Il a constaté « une prise de conscience très sérieuse sur tous les problèmes qui relèvent de l’habitat et de la vie ». « On ne pourra pas continuer avec le modèle économique actuel qui est profondément destructeur. Les gens ici sont en avance. Ceux qui ont le pouvoir, l’argent et les armes sont en retard. Ils ne vont pas s’arrêter sous prétexte qu’une bande de CRS armés arrivent. »

Léo présente la période qu’ils traversent comme « un moment d’élaboration, de solidarité et de reconstruction personnelle ». Avec Antonin, ils rappellent qu’en 2012, le fait d’habiter la Zad constituait un mode d’action très fort pour réagir à la première tentative d’expulsion. « Ici, c’est une lutte habitée, résument-ils. D’ailleurs les premiers à se battre contre le projet d’aéroport, les agriculteurs, se sont battus pour habiter ici. »

 

Alain et Norbert, éleveurs laitiers bios à la retraite, confirment : l’occupation de fermes et de terres est une stratégie locale qui date. Soutiens de la première heure de la lutte contre l’aéroport, ils sont en ce mois de mai occupés à tirer des barbelés pour réparer les clôtures arrachées lors des interventions policières. En fin de journée, les vaches devraient pouvoir pâturer, même si l’herbe aura peut-être encore un arrière-goût de lacrymo.

Se relevant un temps pour soulager leur dos et avaler un verre d’eau, ils confient avoir beaucoup appris au contact des personnes qui ont choisi d’habiter et cultiver la Zad pour la défendre. « Leur façon de cultiver la terre, de s’interroger sur la traction animale, de réintroduire des cultures comme les plantes médicinales, c’est vraiment intéressant » , estime Alain. Les deux hommes évoquent aussi l’importance que revêt pour eux le fait de mener des vies moins coûteuses pour l’environnement. A l’inverse de l’ancien monde qui semble vouloir tout faire pour les en empêcher.

Nolwenn Weiler

Publié le 05/06/2018

Pourquoi la politique de Macron tourne le dos à l’émancipation humaine

Recul des services publics, sélection à l’université, etc..

L'Humanité.r

Avec Clémentine Autain, députée France insoumise de Seine-Saint-Denis, André Bellon, président de l’Association pour une Constituante et Marie-Jean Sauret, psychanalyste et auteur.

Rappel des faits. En évoquant ce fil conducteur de « l’émancipation » pour guider sa politique, le chef de l’État prend le risque d’être contesté sur ses finalités.

  • La liberté doit s’articuler à l’égalité par Clémentine Autain, députée France insoumise de Seine-Saint-Denis

Les tenants du libéralisme surfent sur une ambiguïté fondamentale qui se cristallise dans la proximité du terme avec celui de « liberté ». Par un tour de passe-passe, éminemment sonore, ils prétendent donc « libérer les énergies », comme l’entonne du matin au soir la Macronie, et ainsi contribuer à l’émancipation des individus et de la société. L’entourloupe est aussi ancienne que le libéralisme économique. En revendiquant, voire s’arrogeant le principe de liberté, il s’agit de promouvoir une économie de la concurrence, de la dérégulation, de l’accaparement des richesses par un capital toujours plus affamé et son sinistre corollaire consumériste. Nous connaissons le funeste résultat de ces politiques qui sont menées depuis des décennies partout en Europe et qu’Emmanuel Macron a choisi d’accélérer et d’amplifier. Plus le profit et la rente sont libérés de contraintes, de ponctions redistributives, plus la pauvreté et les inégalités explosent.

La politique économique libérale contrevient à l’intérêt concret des catégories populaires qui voient leur qualité de vie s’abaisser. Avec d’autres, comme Martha Nussbaum, le prix Nobel d’économie Amartya Sen a développé l’idée simple selon laquelle la liberté n’est qu’un mirage si l’on n’a pas de toit sur la tête, de quoi manger, se soigner, s’éduquer, se cultiver. Une société qui progresse est une société qui développe les « capabilités » des individus, autrement dit les possibilités pour chaque personne de devenir autonome, libre parce que pleinement sujet de sa vie. La liberté chevillée au corps de la Macronie est celle du capital et des puissants. Elle ne peut être autre chose.

Le propos du ministre Christophe Castaner sur ces sans-abri qui refuseraient une place en centres d’hébergement par « liberté » doit être pris au sérieux. Nous sommes au bout d’une logique qui considère que chacune, chacun possède a priori toutes les clés de son autonomie, et donc la faculté de choisir sa vie. Cette assertion est une négation des processus de domination, d’exploitation, d’aliénation. Viser l’émancipation suppose a contrario de battre en brèche les mécanismes qui fondent ces rapports sociaux, et non de les ignorer. Pour ne pas être réservée aux dominants, la liberté doit s’articuler à l’égalité.

Le libéralisme économique a, par ailleurs, pour corollaire le renforcement du contrôle social et l’affaiblissement de la démocratie. La fable selon laquelle la liberté du capital irait de pair avec la démocratie et les libertés relève d’un conte pour enfants du XXe siècle. La France de Macron enfourche le pas d’un binôme cohérent : libéralisme économique et contrôle social accru. Oui, le recours aux ordonnances, la chasse aux migrants ou la brutalité vis-à-vis d’une jeunesse rebelle vont de pair avec une politique de dérégulation de l’économie. Dans le monde ultralibéral, la surveillance des libertés devient nécessaire pour affirmer le pouvoir de l’État qui s’en est dépossédé sur le terrain économique, pour limiter les espaces de contestation et mieux laminer les possibilités d’insoumission. Ajoutez une pincée de méritocratie, laissant accroire que notre société n’est pas favorable aux héritiers et aux rentiers mais à celles et ceux qui auraient tout simplement la volonté de réussir. Complétez d’une bonne dose de technocratie, augmentant la distance entre les inclus et les exclus. Le résultat est à la hauteur des crises sociales et démocratiques que nous traversons. Nous voici dans Moi, Daniel Blake de Ken Loach. À des années-lumière de l’émancipation humaine.

Dernier ouvrage paru : Notre liberté contre leur libéralisme. 1968-2018 (Éditions du Cerf, 2018).

  • Les principes de la souveraineté populaire par André Bellon, président de l’Association pour une Constituante

À l’occasion du premier anniversaire de l’élection d’Emmanuel Macron (ah, ce goût pour les commémorations stupides !), on entend se développer en boucle un refrain selon lequel le président respecte le programme pour lequel il a été élu. Il n’est pas inutile de rappeler que, si l’actuel titulaire de l’Élysée a bien été constitutionnellement élu, ce n’est pas son programme que les citoyens ont avalisé. Au premier tour, qui caractérise justement le soutien à un programme, Emmanuel Macron a obtenu à peine plus de 18 % des inscrits. Le deuxième tour exprimait surtout le refus du Front national, non un appui à un projet et, même dans ce contexte, l’heureux élu n’a pas atteint 44 % des inscrits. Prétendre qu’un tel résultat engageait un programme n’est qu’une triste plaisanterie.

Il revient à l’esprit, à l’occasion de ces déclarations, une thèse très à la mode dans les milieux philosophico-politiques depuis des décennies. Tocqueville aidant, on nous met en garde quant à une présumée « dictature de la majorité ». Certes, la nécessité de contre-pouvoirs ne fait aucun doute, et notre Constitution en manque cruellement, mais l’idée d’une « dictature de la majorité » est plus que douteuse. Imagine-t-on qu’une dictature de la minorité soit préférable ? Et n’est-ce pas le danger qui nous guette ? Car il n’est pas acceptable qu’un pouvoir aussi absolu que celui du président de la République procède d’une légitimité électorale aussi faible.

La question des institutions est depuis longtemps au cœur de la crise politique et sociale. Elle devient encore plus dramatique lorsqu’un pouvoir aussi faible veut imposer des mesures fort minoritaires, renforcer le pouvoir présidentiel, aussi bien sur le territoire national en écrasant les collectivités locales que dans une vision européenne bien éloignée de la volonté du peuple. Cette situation engendre des tentatives tout aussi minoritaires, certaines prônant la violence, d’autres contestant les principes mêmes de la souveraineté populaire, du citoyen et de son droit au vote, attaquant l’essence même du suffrage universel. Rien de malheureusement plus logique, ces tentatives condamnables trouvant naissance dans la forme de dictature engendrée par le système.

Une telle situation nous mène à des affrontements graves et des phénomènes de violence de plus en plus manifestes. La solution se trouve dans le retour aux principes fondamentaux de la démocratie, à partir des citoyens, dans les communes comme dans les quartiers. Ce travail permettra la redéfinition d’un contrat social, fondement nécessaire à l’équilibre national comme à la réaffirmation de saines relations internationales. Tel est le sens du processus menant à l’élection d’une Constituante en France qui, loin des solutions clés en main de tous les pouvoirs autoproclamés, est la seule solution pacifique, démocratique et rassembleuse aux défis du moment que nous traversons.

  • La tiédeur de l’eau par Marie-Jean Sauret, psychanalyste et auteur

Pourquoi ces gesticulations contre le Venezuela ou encore Cuba, et cette complaisance envers l’Arabie saoudite et Israël ? Les crimes que l’on dénoncerait là ne disqualifient-ils pas la morale prêchée ici ? Le cours du pétrole tient-il lieu d’éthique ? 18,24 % des inscrits à un premier tour et 43,6 % à un second (Macron) sont démocratiques, et 29 % des inscrits (Maduro) n’est pas légitime, et 23,86 % des exprimés valent mieux que 68 % des exprimés ? L’ingérence étrangère et les « sanctions » internationales sont légitimes là quand la suspicion d’une ingérence de Moscou ici est un scandale ? Le référendum est paré de toutes les vertus si le résultat conforte la logique néolibérale, et un danger pour la démocratie quand il va contre (Constitution européenne, Grèce, Air France, SNCF…) ?

Les référendums d’entreprise ont dénoncé la casse alors que présidentielle et législatives ont privilégié les casseurs. Un clivage affecterait l’électeur qui vote non à la politique et oui au politicien ? Certes, ce sujet partagé est une fiction : beaucoup des salariés confirmeraient la cohérence de leurs votes. Pourtant, il faut bien suspecter quelques-uns de cette division pour rendre compte de la macronisation. Cette partition nous inquiète. Mais ne devrions-nous pas nous réjouir de cette part qui, chez chacun, objecte au néolibéralisme ? Cette comptabilité subtile échappe aux prévisionnistes, mais elle donne la majorité aux candidats pour une autre société. Si nous savons la réveiller.

Jusqu’où ira Emmanuel Macron ? Il donne l’impression d’une urgence à casser les services publics les uns après les autres, comme s’il se savait sur un siège éjectable. Pervers, il tient parfois un discours humaniste, juste assez pour leurrer son monde et obtenir le soutien de certains dont il fait les poches. Le moment venu, comme nombre de politiques, il disparaîtra sur un poste lucratif où il recevra ses dividendes pour service rendu. Jamais gouvernement n’aura été aussi cynique. Après avoir trahi ses amis de gauche, mimé le philosophe, Brutus devient Jupiter, révélant qu’il ne connaît d’autre fidélité que celle de l’argent, des actionnaires, des banques, des grandes entreprises, de la Bourse, etc. La France est le pays où les inégalités de classes (richesse, héritage, métiers…) seraient les plus stables. Bien sûr, ce sont des inégalités à combattre comme telles. Cette stabilité est due, outre la vigilance des salariés (certains syndicats et partis), à la redistribution permise justement par les services publics : imposition, allocations, Sécurité sociale, retraites, santé, transport, éducation… Et voilà que l’on prétexte de la stabilité des inégalités pour justifier la privatisation ou la destruction des dispositifs qui les contiennent !

L’objectif d’E. Macron est donc clair – servir à tout prix le néolibéralisme – et nous en connaissons les armes, de la traîtrise à l’autoritarisme en passant par le mensonge. Jusqu’où allons-nous supporter cela ? Jusqu’à quand ferons-nous jouer cette division qui nous fait protester contre la casse et trouver courageux des réformes qu’aucun programme électoral n’a exposées ? Entre la glace de l’extrême droite et le feu de la gauche, l’électeur a choisi l’eau tiède, de gré ou de force au second tour. Mais la tiédeur de l’eau n’a rien à voir avec la chaleur du feu : tôt ou tard, elle l’éteindra et finira en glace. Nous n’avons donc pas l’éternité devant nous pour souffler sur les braises, tant qu’il y en a. Et il y en a en cette période de lutte. Pour ce faire, nous pouvons compter sur cette part qui, chez soi comme chez chacun, logiquement, proteste – même s’il l’ignore…

Publié le 03/06/2018

Arié Alimi : « Une volonté de faire peur, de faire mal, de casser un élan de politisation de la jeunesse »

Entretien réalisé par Alexandre Fache

Humanite.fr

 

Arié Alimi : « On est passé dans l’ère de la punition collective, dans une logique de soupçon généralisé.» Photo : Miguel Medina/AFP

Avocat au barreau de Paris et membre de la Ligue des droits de l'homme (LDH), Me Arié Alimi dénonce la stratégie d’intimidation mise en oeuvre par le gouvernement contre les jeunes arrêtés au lycée Arago, le 22 mai dernier.

Pourquoi la répression subie par les jeunes au lycée Arago constitue-t-elle un événement inédit, comme vous l’avez écrit dans une tribune récente?

Arié Alimi. Mettre autant de mineurs et jeunes majeurs en garde vue, aussi longtemps, prolonger ces gardes à vue, pour la simple occupation d’un lycée, en vue d’y tenir une assemblée générale, ne s’est, à ma connaissance, jamais vu. Autre aspect inédit: la violence exercée à l’encontre de ces jeunes. Pas physique, fort heureusement, mais psychologique: absence de notification de droits, placement pendant des heures dans un fourgon, sans boire, manger ou uriner, impossibilité de prévenir leurs parents… Or, on parle de mineurs, c’est-à-dire d’enfants, qui été confrontés pour la première fois à la violence de l’Etat. Cette injustice qui leur été faite a un retentissement d’autant plus fort qu’ils sont mineurs. Plus important, en tous cas, que pour un majeur qui serait habitué à la chose judiciaire. Cela en dit beaucoup sur la façon dont l’Etat perçoit cette jeunesse. 

L’objectif, c’est de l’intimider?

Arié Alimi. Cela paraît évident. Lors des premières gardes à vue de beaucoup de ces jeunes, les policiers, et même le parquet, souhaitaient lever ces procédures. Mais des pressions politiques ont semble-t-il été exercées pour prolonger ces gardes à vue. Cela ressemble vraiment à de l’intimidation. Autre point qui soutient cette analyse: le fait que ces jeunes aient été déférés devant la justice. Ce n’est pas si courant que ça, dans le cadre d’une manifestation pacifique, qui plus est de lycéens mineurs. Certains ont été mis en examen. Beaucoup ont écopé de rappels à la loi. Des décisions prises par le procureur de la République, sans voie de contestation possible, et qui, même si elles ne sont pas inscrites au casier judiciaire, pourront être utilisées demain contre ces jeunes, et présentées comme des ‘antécédents défavorables’. Il y a eu dans cette affaire une volonté de faire peur, de faire mal, de casser un élan de politisation d’une génération qui se pose des questions.

Créées par une loi de 2010, les qualifications utilisées pour poursuivre ces jeunes (« participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations », « intrusion dans un établissement scolaire ») sont pointées du doigt. En quoi posent-elles problème?

Arié Alimi. Parce que l’utilisation qui en est faite est diamétralement opposée à ce qui était présenté comme leur vocation, au moment du débat parlementaire de 2010. A l’époque, Christian Estrosi, député UMP, avait vendu son texte comme un moyen de protéger les lycéens d’éventuelles agressions de ‘casseurs’. Huit ans plus tard, ce texte est utilisé massivement pour s’en prendre aux lycéens eux-mêmes, ou aux manifestants. A l’époque, bien sûr, on avait alerté sur ces possibles dévoiements. Ce qui s’est passé au lycée Arago en est l’illustration. C’est d’autant plus grave que les peines encourues sont lourdes: pour ‘l’intrusion’, jusqu’à trois d’emprisonnement, lorsque les faits sont commis en réunion, et 7500 euros d’amende; et un an de prison, et 15000 euros d’amende, pour la ‘participation à un groupement…’. Ce dernier délit est de plus en plus utilisé dans les manifestations, comme le 1er mai dernier, pour appréhender collectivement des personnes qui n’ont commis aucune dégradation ou violence, mais se retrouvent à proximité de ceux qui le font. On est passé dans l’ère de la punition collective, dans une logique de soupçon généralisé. Une logique qui tranche avec notre droit pénal, qui sanctionne normalement des faits individuels.

L’utilisation de ces textes est-elle nouvelle?

Arié Alimi. Plutôt oui. ‘L’intrusion dans un établissement scolaire’ a déjà été utilisée, de façon moins contestable, dans l’affaire de la fac de Montpellier, pour laquelle l’ex doyen est mis en cause. Mais, avec l’affaire du lycée Arago, on a franchi un cap. En revanche, l’infraction de ‘participation à un groupement…’ est déjà fréquemment utilisée, depuis des années. Dans une affaire pour laquelle j’avais plaidé, celle du quai de Valmy (dans laquelle une voiture de police avait été brûlée, e mai 2016 - NDLR), la plupart des mis en cause étaient poursuivis sur ce motif.

Le Défenseur des Droits va être saisi par les parents des lycéens poursuivis. Cela peut-il avoir du poids dans les procédures en cours?

Arié Alimi. A voir. Les décisions du Défenseur des droits sont toujours très justes, pertinentes. Le problème, c’est que le gouvernement n’en a rien à faire. Il ne l’écoute pas, pas plus que les autres organismes publics, comme la CNCDH, qui alertent sur des reculs des droits. Toutes ces institutions ne cessent de fustiger les pratiques du ministère de l’Intérieur, en vain. Sur les interpellations de mineurs, mais aussi sur les migrants ou le maintien de l’ordre. On a l’impression que le gouvernement fait même exactement l’inverse de ce que lui demande le Défenseur des droits, comme si cette politique répressive était la seule à pouvoir plaire à son électorat.

Beaucoup de procédures semblent entachées d’irrégularités. Vous allez jouer là-dessus?

Arié Alimi. Effectivement, il y a eu beaucoup d’irrégularités: notifications tardives de droits, parents, avocats, médecins pas prévenus… Tout cela devrait entraîner des annulations massives de gardes à vue. Ces jeunes seront-ils jugés néanmoins? C’est possible, car l’interpellation elle-même n’est pas forcément soumise à ces irrégularités. Il est possible qu’il y ait des condamnations. On verra ensuite quel sera le quantum de peines pour des poursuites qui sont plus de nature politique que judiciaire…

Vous avez défendu plusieurs lycéens victimes de violences policières devant le lycée Bergson, en mars 2016. Quel parallèle faites-vous avec l’affaire du lycée Arago?

Arié Alimi. Le parallèle est intéressant. Les violences policières devant le lycée Bergson ont donné lieu à deux procès différents. Fin 2016, le fonctionnaire que l’on voit frapper un lycéen sur une vidéo devenue virale, a écopé de 8 mois de prison avec sursis. Et la semaine dernière, un autre, poursuivi pour des violences hallucinantes, le même jour, devant le lycée, a été condamné à quatre mois avec sursis. Entre Arago et Bergson, le contexte est similaire: un blocus de lycéens. Sauf qu’à l’époque, on a envoyé des policiers non formés au maintien de l’ordre. Et ils ont fait n’importe quoi, en tapant sur des gamins. Avec Arago, on a vu une réponse beaucoup plus structurée, réfléchie, volontaire. Cette tentative de dissuasion a été travaillée par l’administration, c’est évident.

Le maintien de l’ordre dans les manifestations semble aussi avoir évolué…

Arié Alimi. Oui, on l’a vu le 1er mai dernier. Pendant longtemps, la doctrine était de maintenir une distance entre forces de police et manifestants, pour éviter au maximum le risque d’affrontements. Sous Nicolas Sarkozy, et encore plus sous Manuel Valls, pendant les mobilisations anti-loi travail, c’était tout l’inverse: une doctrine de la confrontation, et du contact, au risque de nombreux blessés. Depuis le 1er mai, on est revenu à la mise à distance, avec d’ailleurs le retour des canons à eau. Objectivement, c’est mieux. En revanche, cette stratégie s’accompagne aussi de dispositifs de nasse, de blocage des manifestations, et de plans de communication beaucoup plus élaborés contre ce qu’on appelle les ‘blacks blocs’. 

Les lycéens d’Arago font-ils les frais de ces nouvelles stratégies?

Arié Alimi. Pas directement. En revanche, il y a clairement une volonté du gouvernement d’éviter que des mouvements d’opposition s’organisent dans la jeunesse. C’est la raison pour laquelle ils sont intervenus massivement dans toutes les universités mobilisées contre Parcoursup.

Cette affaire du lycée Arago peut-elle se retourner politiquement contre le gouvernement?

Arié Alimi. Difficile à dire. Dans les familles, comme plus largement dans l’opinion, elle a d’abord créé de la sidération. Personne ne pouvait s’attendre à un truc pareil. Ce n’est que trois jours après que beaucoup se sont dit: ‘c’est inacceptable, il faut se battre’. Mais pour ça, les familles doivent s’organiser, se regrouper, être aidées aussi, face à ce qui constitue une agression d’Etat. C’est en train de se faire. Le gouvernement ne devrait pas en être profondément destabilisé. Mais cela alimente une prise de distance d’une partie de l’opinion par rapport à l’action brutale de l’Etat.

Lire aussi :

Parcoursup. La folle répression des lycéens du 22 mai

Alexandre Fache

rubrique société

Publié le 27/05/2018

Ne m’appelez plus Radio France…

Maurice LEMOINE(site le grandsoir.info)

Courrier au médiateur

auditeurs.inter@radiofrance.com

http://mediateur.radiofrance.fr/mediateur/

Le service public de radiodiffusion et de télévision français a-t-il pour vocation d’informer les citoyens ou d’être le porte-parole de l’opposition vénézuélienne ? La question est posée tant le lynchage mené par ses différentes chaînes – avec, en tête de gondole, France Inter et France culture – contre la République bolivarienne du Venezuela a redoublé de violence (s’il était possible) à l’occasion de l’élection présidentielle du 20 mai, laquelle a vu la réélection du président Nicolás Maduro.

La critique du gouvernement dit « bolivarien » est légitime, dans le cadre, démocratique, de tout média d’information ou d’analyse digne de ce nom. Néanmoins, et sans entrer dans un débat sur le Venezuela qui nécessiterait de longs développements, comment la quasi totalité de vos propagandistes à microphone peut-elle affirmer que ce denier scrutin s’est déroulé sans opposition ? Jusqu’à preuve du contraire, il n’a été boycotté que par la droite dure et l’extrême droite, d’où une abstention similaire à celles enregistrées, par exemple, lors des présidentielles chiliennes de 2013 et 2017, la colombienne de 2014 ou… le second tour des législatives françaises de 2017 !

De la même manière, pourquoi présenter systématiquement le candidat Henri Falcón comme un « dissident chaviste » – en gros, un candidat fantoche – quand, après avoir effectivement appartenu à cette mouvance politique, il a changé de camp au point de devenir le chef de campagne de Henrique Capriles Radonski, représentant de toutes les droites, au sein de la Table d’unité démocratique (MUD), lors de l’élection présidentielle perdue en 2013 contre Maduro ? Imagine-t-on un chaviste, quand bien même il serait « dissident », prôner la dollarisation du pays et le retour du FMI ? Et, tiens, amusons-nous un peu : présenteriez-vous Bernard Guetta comme un « dissident » de la Ligue communiste révolutionnaire (aujourd’hui NPA) qu’il a fréquentée ?

A quelques exceptions près – dont nous ne donnerons pas ici les noms afin de leur éviter tout problème avec les maîtres à penser que chaque jour ils côtoient –, la majorité de vos journalistes et éditorialistes sont totalement alignés, s’agissant du Venezuela, sur les thèses du brillant président des Etats-Unis Donald Trump, des très progressistes chefs (ex et actuel) du gouvernement espagnol José Maria Aznar et Mariano Rajoy, ou de l’ancien et dangereux chef de l’Etat colombien Álvaro Uribe, qui, pour ne citer qu’eux, refusent de reconnaître le résultat de ce scrutin et entendent sanctionner Caracas. Nous en sommes d’accord, leur position mérite d’être exposée pour comprendre la situation. Mais pourquoi ce silence absolu sur les déclarations du président bolivien Evo Morales, de l’ancien chef de l’Etat Rafael Correa (Equateur) ou même de l’espagnol José Luis Rodríguez Zapatero ? Un redoutable « gauchiste populiste », Zapatero ?

Médiateur lors du dialogue tenu en République dominicaine entre gouvernement et représentants de la MUD, Zapatero a exprimé son amertume lorsque ces derniers, au tout dernier moment, le 6 février, sous la pression de Washington, ont refusé de signer l’accord qui avait été conclu (pour, entre autres, organiser cette élection tant contestée !). Observateur du scrutin de dimanche dernier, il a été hué et agressé par certains de vos nouveaux amis « démocrates » quelque peu fascisants, dans un bureau de vote d’un quartier chic de Caracas et, s’agissant de la non-reconnaissance du résultat par l’Union européenne, a déclaré : « C’est très grave de dire à un pays : ces élections ne sont pas utiles, elles ne valent rien, avant qu’elles n’aient lieu. C’est une marque d’irresponsabilité envers un peuple et son avenir. Que des positions si importantes aient été prises avec si peu d’éléments de jugement me fait peur. » Aznar plutôt que Zapatero : c’est une option politique possible (et même légitime au Figaro). Mais sûrement pas un choix éditorial acceptable sur une chaîne publique d’intérêt général. N’ayez pas peur du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) : prononcer le mot « Zapatero » à l’antenne n’est pas un gros mot (pour ne parler que de lui).

On ne recensera pas ici (cela nécessiterait trop de place et de temps !) les innombrables bobards malveillants diffusés sur vos antennes concernant le Venezuela. Mais, pour prendre en référence cette dernière période, de l’émission « Cultures Monde » (France Culture, 18 mai), destinée à discréditer Maduro et à faire la promotion d’un documentaire « à charge » programmé sur Arte le lendemain, à la chronique hilarante (si le sujet n’était aussi grave) du « spécialiste de tout » Anthony Bellanger dans la matinale de France Inter (21 mai), votre production est devenue une véritable malédiction pour le service public, qu’il discrédite quotidiennement. D’ailleurs, peut-on encore parler de service public et d’une quelconque spécificité ?

Quand Nicolas Demorand quitte la matinale de France Inter en 2010, c’est pour rejoindre Europe 1, puis, en 2011, la codirection des « unes » racoleuses de Libération. Lorsque, après avoir échoué à redresser les ventes de ce quotidien, il revient animer la même tranche de France Inter, Patrick Cohen, qui l’avait remplacé devant le micro, part à son tour à Europe 1, dont il ne parvient pas plus à ranimer l’audience (ce qui prouve, entre parenthèses, que si France Inter demeure la station de radio la plus écoutée le matin et en début de soirée, ce n’est pas à ces rois du boniment qu’elle le doit, mais à l’attachement des Français au service public, envers et contre tout). Evincé du « 20 heures » de France 2, David Pujadas a lui quitté France Télévision et rejoint la chaîne d’info LCI (sous produit de TF1).

Appelé par Arnaud Lagardère, le nouveau vice-président directeur général d’Europe 1 (ainsi que de RFM et de Virgin Radio), Laurent Guimier, a officiellement pris ses fonctions le 22 mai. Il y avait commencé sa carrière avant de devenir le numéro deux de… Radio France. Dans un premier temps, la rumeur a couru que Matthieu Aron, un ancien de la Maison de la radio, actuellement conseiller éditorial et directeur adjoint de la rédaction à L’Obs, quitterait l’hebdomadaire détenu par les actionnaires du Monde pour rejoindre la direction des antennes du service public, où il s’occuperait de l’information. Pour la petite histoire, Aron avait été nommé en août 2016 à L’Obs pour y remplacer Aude Lancelin, licenciée car non suffisamment « pensée conforme ».

C’est finalement Guy Lagache qui succédera à Guimier et prendra le 25 juin ses fonctions de directeur délégué aux antennes et à la stratégie éditoriale de Radio France. Il a, jusque-là, effectué toute sa carrière au sein de chaînes de télévision privées, essentiellement à M6 où, de 2003 à 2011, il a présenté le magazine économique « Capital ». Les noms d’Aron et de Catherine Nay (directrice de l’information de France Inter après l’avoir été de… TF1) circulent pour un éventuel poste de directeur(trice) de l’information de Radio France, pour assister Laurent Guimier.

Vous avez dit service public ou « caste médiatique » indifférenciée ?

S’agissant des chaînes privées, il suffit de les éviter ou d’appuyer sur le bouton si les programmes ou l’idéologie déplaisent. Mais, qu’ils l’apprécient ou non, tous les Français (ou à peu près) sont obligés de payer la redevance rémunérant le service public. Dès lors, ils ont des droits. Entre autre celui de recevoir une information digne de ce nom, pluraliste, vérifiée et sourcée, plutôt qu’un discours de propagande. Au nom de quoi devraient-ils accepter de financer de leurs deniers les porte-paroles de la droite et de l’extrême-droite vénézuéliennes, comme c’est actuellement le cas ? Même camouflée sous un manteau démocratique, l’extrême droite est l’extrême droite, que ce soit à Caracas ou à Paris. Et qui dit qu’un jour, excédés, nombre de vos usagers ne s’organiseront pas pour boycotter le paiement injustifié d’une somme se retournant contre leurs intérêts (car, en matière de traitement médiatique, le Venezuela ne constitue pas une exception) ?

Que les tenants de la laïcité nous pardonnent, mais une excellente citation s’impose : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ? » (Evangile, Luc, 6, 41). Au lieu de bassiner vos auditeurs et téléspectateurs avec les « fake news » (réelles ou supposées) des autres, commencez par faire la chasse à celles qui sortent de vos studios. Entre autres, celle prétendant qu’il existe une « dictature » au Venezuela. Sinon, vous ne faites que renforcer le croissant sentiment de défiance à l’égard des journalistes, que vous dénoncez à longueur de temps. Le citoyen n’y trouve pas son compte. Et ne vous faites aucune illusion. Ceux à qui vous « servez la soupe » ne vous en seront nullement reconnaissants.

En témoigne la glorieuse prestation des soixante-huitards ayant accédé à la caste, Daniel « moi je » Cohn-Bendit et Romain Goupil, ex-trotskiste admirateur de George W. Bush, invités le 21 mai dans la matinale de France Culture, après avoir bénéficié d’un complaisant tapis rouge, dans toutes les rédactions, pour leur dernière production cinématographique. La chronique du talentueux Aurélien Bellanger croquant avec humour leur nouvelle idole, Emmanuel Macron, ils l’ont interpelé en direct, verbalement rudoyé, tutoyé comme un domestique, gratifié d’une pulsion de haine braillarde « Mélenchon – Castro ! » (nullement mentionnés dans son texte), sans que le courageux Guillaume Erner, producteur et animateur des « Matins » plutôt obsédé par les « populismes », ne songe à élever la voix pour protester et fustiger ces petits caïds de cour de récréation.

MAURICE LEMOINE
(journaliste)

 

Publié le 23/05/2018

L’intérêt général à la casse

Les fonctionnaires, voilà l’ennemi

Propageant la plus grande confusion entre rentabilité à des fins particulières et efficacité au bénéfice de tous, le gouvernement français veut délégitimer un peu plus l’État social, qui fut pourtant gage d’émancipation pour de nombreuses générations. Après avoir multiplié les cadeaux fiscaux aux vrais privilégiés, il tente de dévier l’attention sur la fonction publique.

par Anicet Le Pors  (site monde-diplomatique.fr)  

Début février, le premier ministre Édouard Philippe a livré les premières décisions du gouvernement concernant la fonction publique : plan de départs volontaires, recrutement accéléré de contractuels, rémunérations dites « au mérite », multiplication des indicateurs individuels de résultat… Il inaugurait ainsi une croisade contre les statuts : d’abord celui des cheminots, puis les autres, en particulier la pièce maîtresse du statut général des fonctionnaires, qui concerne quelque cinq millions et demi de salariés, soit 20 % de la population active.

Dans ce domaine comme dans les autres, le président Emmanuel Macron entend aller vite. Mandaté par les dominants — la finance internationale dont il émane, les cercles dirigeants de l’Union européenne, le patronat, la technocratie administrative, les flagorneurs du show-business, la quasi-totalité des médias, le jeune dirigeant sait que le temps ne travaille pas pour lui.

Durant la campagne pour l’élection présidentielle, M. Macron a jugé le statut des fonctionnaires « inapproprié » et prévu la suppression de 120 000 emplois. Il a stigmatisé les « insiders » (1), ceux qui se seraient construit un nid douillet à l’intérieur du « système » et dont les privilèges barreraient la route aux moins chanceux. Le 13 octobre 2017, le premier ministre s’est adressé aux ministres pour leur annoncer la création d’un Comité action publique 2022 (CAP 22) prévoyant « des transferts au secteur privé, voire des abandons de mission », et présenté comme la pièce centrale du chantier de réforme de l’État. La réforme du code du travail — priorité répondant aux vœux du Mouvement des entreprises de France (Medef) — a par ailleurs élevé le contrat et, plus spécifiquement, le contrat individuel d’entreprise au rang de référence sociale susceptible d’être généralisée à l’ensemble des salariés des secteurs privé et public.

Et, ce faisant, fourbi les armes qui permettront de s’attaquer directement aux statuts des personnels du secteur public, qui se situent dans la filiation de celui élaboré au lendemain de la Libération, puis en 1983. En rappeler la genèse éclaire la situation présente.

L’histoire de la fonction publique française révèle deux lignes de force : une conception autoritaire donnant la primauté au pouvoir hiérarchique, et une autre fondée sur la responsabilité du fonctionnaire, quelle que soit sa place dans la hiérarchie — la conception du fonctionnaire-citoyen. Adopté en 1944, le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) ne prévoyait pas de réforme spécifique dans ce domaine. Le général Charles de Gaulle souhaitait toutefois pouvoir s’appuyer sur une administration loyale et efficace. Sous l’impulsion de Michel Debré (2), chargé d’une mission dans ce domaine, un premier train de reformes est adopté par ordonnance le 9 octobre 1945. Elles donnent naissance à l’École nationale d’administration (ENA), à la direction de la fonction publique, aux corps interministériels des administrateurs civils et des secrétaires administratifs, au conseil permanent paritaire de l’administration civile ainsi qu’aux instituts d’études politiques (IEP).

Nommé ministre d’État chargé de la fonction publique le 21 novembre 1945, Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français (PCF), se heurte à plusieurs difficultés dans l’élaboration d’un statut propre. À commencer par les réserves de la Fédération générale des fonctionnaires (FGF-CGT), qui demeure campée sur sa revendication d’un « contrat collectif », associant l’idée de statut à celle de « carcan ». Jacques Pruja, l’un des dirigeants de la fédération, prendra toutefois le contre-pied de la position de son organisation, qu’il finira par convaincre. Par ailleurs, la Confédération générale du travail (CGT) et la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) — les deux seuls syndicats de l’époque — divergent sur le mode de représentation des syndicats.

Le premier projet de loi essuie de vives critiques, dont beaucoup s’articulent autour de la création d’un poste de secrétaire général de l’administration, suspectée de refléter une volonté de placer l’administration sous contrôle politique. Thorez transige sur ce point, mais tient bon sur le reste. Son entreprise se trouve encore contrariée par le rejet, le 5 mai 1946, d’un premier projet de Constitution, qui contraint à de nouvelles élections constituantes. Après la formation du gouvernement, Thorez — alors vice-président d’un conseil des ministres présidé par Georges Bidault — obtient que son projet soit discuté le 5 octobre à l’Assemblée. Il est adopté à l’unanimité, sans discussion générale, après seulement quatre heures de débat. Pour Thorez, la loi du 19 octobre 1946 constitue un premier pas vers la « libération » du fonctionnaire, « enfin considéré comme un homme et non comme un rouage impersonnel de la machine administrative (3)  ».

Le statut alors créé ne concerne que les fonctionnaires de l’État, un effectif de 1 105 000 agents, dont seulement 47 % sont titulaires. Il instaure de nombreuses garanties en matière de rémunération, d’emploi, de carrière, de droit syndical, de protection sociale et de retraite. L’innovation la plus surprenante est la définition d’un « minimum vital » : « La somme en dessous de laquelle les besoins individuels et sociaux de la personne humaine considérés comme élémentaires et incompressibles ne peuvent plus être satisfaits » (article 32, alinéa 3). Cette mesure constitue la base d’une disposition prévoyant qu’aucun traitement de début de carrière ne soit inférieur à 120 % de ce minimum vital. Les agents des collectivités territoriales devront attendre la loi du 28 avril 1952 pour obtenir de nouvelles dispositions statutaires ; ceux des établissements hospitaliers, le décret-loi du 20 mai 1955.

Un statut qui a subi 225 modifications législatives en trente ans

Lors de l’avènement de la Ve République, l’ordonnance du 4 février 1959 abroge la loi du 19 octobre 1946, mais les dispositions essentielles du statut sont conservées. À la suite du mouvement social de 1968, les fonctionnaires bénéficient des retombées des événements (comme la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise), avant que l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, le 10 mai 1981, n’ouvre un nouveau chantier statutaire...

Ayant fait de la décentralisation l’une de ses priorités, Mitterrand avait chargé son ministre de l’intérieur et de la décentralisation, le maire de Marseille Gaston Defferre, d’élaborer un projet de loi sur le sujet. J’occupais alors le poste de ministre de la fonction publique, et la question des garanties statutaires à accorder aux personnels des collectivités territoriales m’opposa rapidement à la logique de Defferre. Il envisageait un simple renforcement des dispositions existantes ; je souhaitais au contraire une unification statutaire globale au niveau des garanties de carrière prévues pour les fonctionnaires de l’État.

Avant même l’arbitrage du premier ministre, Pierre Mauroy, j’intervins à l’Assemblée nationale, le 27 juillet 1981, en faveur de la « mise en place pour les personnels locaux d’un statut calqué sur celui de la fonction publique de l’État, c’est-à-dire sur le statut général des fonctionnaires ». On pouvait craindre la coexistence de deux types de fonction publique : celle de l’État, fondée sur le système de la carrière, et celle de la fonction publique territoriale, soumettant l’emploi aux aléas du métier, peu mobile et plus sensible aux pressions de toute nature. À terme, la seconde pouvait l’emporter sur la première, au préjudice de la neutralité de l’administration, des garanties des fonctionnaires, de la mobilité des effectifs et de l’efficacité du service public. M. Olivier Schrameck, alors conseiller technique de Gaston Defferre, radicalisera plus tard ma position, écrivant à mon sujet : « Jacobin de tempérament et tout particulièrement méfiant à l’égard des tentations clientélistes des élus, il était résolu à n’accorder à l’autonomie des collectivités locales que ce qui leur était constitutionnellement dû. » Après bien des péripéties, Mauroy arbitra en ce sens. « Ce compromis fut ainsi la traduction d’un rapport de forces », conclura M. Schrameck (4).

Le statut unifié fut inauguré par la loi du 13 juillet 1983 relative aux droits et obligations de tous les fonctionnaires, suivie de trois lois concernant respectivement la fonction publique de l’État, la fonction publique territoriale et la fonction publique hospitalière, caractérisant un système « à trois versants ». Le nouveau statut intégra des droits qui ne s’y trouvaient pas (droit de grève, liberté d’opinion, capacité de négociation des organisations syndicales, garantie de mobilité, droit à la formation permanente, etc.) et étendit son champ d’application aux agents territoriaux et hospitaliers. Après quelques hésitations de certaines d’entre elles, les organisations syndicales soutinrent la réforme. Les associations d’élus se montrèrent réservées, voire hostiles, craignant que ce statut ne limite leurs prérogatives. Mais, au Parlement, l’opposition se découragea vite.

Au départ, François Mitterrand ne s’intéressait guère à ces questions. Il était beaucoup plus vigilant concernant les réformes administratives, craignant sans doute qu’on lui reproche de laisser un ministre communiste s’intéresser de trop près à l’appareil d’État. Dès la composition du gouvernement et ma nomination, il n’avait accepté qu’avec réserve que les attributions du ministre de la fonction publique soient étendues aux réformes administratives. Il multiplia ensuite les objections à nos propositions en la matière. Il ne pouvait cependant manquer de douter des réformes en cours après son « tournant libéral » de 1983. M. Jacques Fournier, alors secrétaire général du gouvernement, le raconte : « Le président s’interrogea à haute voix, le 29 mai 1985, sur l’utilité de l’ensemble législatif concernant le statut de la fonction publique. (...) Passait ce jour-là en conseil des ministres le projet de loi sur la fonction publique hospitalière, dernier volet de cet ensemble. Le commentaire de Mitterrand est en demi-teinte : “L’adoption de ce texte s’inscrit dans la logique de ce que nous avons fait. À mon sens, ce n’est pas ce que nous avons fait de mieux.” Il évoque une “rigidité qui peut devenir insupportable” et des “solutions discutables”. “On ne peut plus recruter un fossoyeur dans une commune sans procéder à un concours.” “Il est vrai que j’ai présidé moi-même à l’élaboration de ces lois. Peut-être n’ai-je pas été suffisamment informé. Tout ceci charge l’administration et conduit à la paralysie de l’État. Il reste que c’est la quatrième et la dernière partie d’un ensemble. Je ne suis pas sûr, en définitive, que ces lois aient longue vie” (5).  » C’était il y a trente-trois ans…

La séquence libérale étant ouverte, on aurait tort de s’étonner de l’obstination des partisans de la marchandisation de la vie publique et du détricotage des statuts législatifs ou réglementaires (et tout spécialement du statut général des fonctionnaires), soit sous la forme d’offensives brutales, soit par l’action de transformations souterraines plus insidieuses. Ainsi, la loi Galland du 13 juillet 1987 (sous le gouvernement de M. Jacques Chirac) changeait pour le symbole les corps des fonctionnaires territoriaux en cadres et rétablissait le système dit des « reçus-collés », soit la substitution, à l’issue d’un concours, de la liste des candidats admis par ordre alphabétique à la liste présentée par ordre du mérite dans la fonction publique territoriale. Elle nuisait à la comparabilité des fonctions publiques et, par là, à la mobilité des fonctionnaires, que le statut a érigée au rang de « garantie fondamentale » (article 14 du titre Ier du statut). Mais aussi : faux pas du Conseil d’État préconisant dans son rapport annuel de 2003 de faire du contrat une « source autonome de droit de la fonction publique ». Proclamation imprudente de M. Nicolas Sarkozy appelant en septembre 2007 à une « révolution culturelle » et déclarant son intention de promouvoir le « contrat de droit privé négocié de gré à gré », mais forcé d’y renoncer face à la crise financière de 2008, l’opinion reconnaissant que la France disposait d’un précieux atout anticrise dans l’existence d’un important secteur public, efficace « amortisseur social ».

Les attaques frontales ayant échoué, s’est développée une stratégie plus sournoise : d’une part, l’expansion du paradigme de l’entreprise privée dans le service public sous la forme du new public management nouvelle gestion publique ») ; d’autre part, un « mitage » du statut : 225 modifications législatives en trente ans, la plupart des dénaturations, démontrant, malgré tout, à la fois sa solidité et son adaptabilité.

La conception française du service public et la traduction juridique qu’en donne le statut général des fonctionnaires expriment une logique inacceptable aux yeux d’oligarchies qui s’efforcent de faire ruisseler leur idéologie libérale dans la société. Y compris lorsqu’elle se voit disqualifiée sur le plan théorique et contredite par le mouvement du monde.

La socialisation des financements apparaît irréversible

« On empêchera plutôt la Terre de tourner que l’homme de se socialiser », aurait déclaré Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), paléontologue et jésuite, homme de science et prophète (6). Il n’est au pouvoir d’aucun gouvernement d’inverser des tendances lourdes qui portent l’évolution des sociétés. Depuis la fin du Moyen Âge, on assiste à une sécularisation du pouvoir politique qui s’accompagne d’une autonomisation de l’appareil d’État et d’une expansion administrative constante. La socialisation des financements répondant à des besoins fondamentaux apparaît irréversible : en France, les prélèvements obligatoires ne dépassaient pas 15 % du produit intérieur brut (PIB) avant la première guerre mondiale ; ils s’élèvent désormais à 45 %. Il n’y avait pas plus de 200 000 agents de l’État au début du XXe siècle ; le secteur public (administrations, entreprises, organismes publics) approche les sept millions de salariés en 2018.

Pour autant, la France n’est pas « suradministrée ». Elle se situe au contraire dans le haut de la moyenne des pays développés, comme l’a démontré une récente étude de France Stratégie : on y compte 89 agents publics pour 1 000 habitants, loin derrière les pays scandinaves, derrière le Canada et juste devant le Royaume-Uni (7). Ce n’est ni l’ampleur des effectifs ni leur évolution qui distinguent la France des autres pays, mais le fait que les agents y sont protégés par la loi, dans le cadre d’un statut regardé comme la condition d’une administration neutre et intègre.

Les libéraux ont cru pouvoir annoncer la victoire définitive de leur doctrine, la fin de l’histoire, et consacrer l’horizon indépassable d’un capitalisme hégémonique sur la planète. En ce début de XXIe siècle, le monde tel qu’il est dévoile leur erreur. Comme sous l’effet d’une nécessité, une forme de socialisation objective se développe, quand bien même elle s’exprime dans des contextes capitalistes. Dans une crise qu’Edgar Morin analyse comme une « métamorphose (8)  », des valeurs universelles émergent et s’affirment : les droits humains, la protection de l’écosystème mondial, l’accès aux ressources naturelles indispensables, le droit au développement, la mobilité des personnes, l’égalité entre les hommes et les femmes, le devoir d’hospitalité, la sécurité. D’autres sont en gestation, qui exacerbent les contradictions. La mondialisation n’est pas seulement celle du capital ; elle touche toutes les formes d’échange et de formation de la citoyenneté : révolution informationnelle, coopérations administratives et scientifiques, conventions internationales, floraison de créations culturelles. Bref, ce siècle sera peut-être celui des interdépendances, des interconnexions, des coopérations, des solidarités, toutes formules qui se condensent en France dans le concept de service public. On ne s’en rend peut-être pas compte tous les jours en écoutant M. Macron, mais, contrairement aux espoirs et aux proclamations des thuriféraires du libéralisme, le XXIe siècle pourrait annoncer l’âge d’or du service public (9)…

Anicet Le Pors

Ancien ministre de la fonction publique et des réformes administratives, conseiller d’État honoraire.

(1Le Point, Paris, 31 août 2017.

(2) Michel Debré inaugurera le poste de premier ministre prévu par la Constitution de la Ve République, à la rédaction de laquelle il avait pris une part importante.

(3) Cité par René Bidouze, Les Fonctionnaires, sujets ou citoyens ? Le syndicalisme, des origines à la scission de 1947-1948, Éditions sociales, coll. « Notre temps / Société », Paris, 1979.

(4) Olivier Schrameck, La Fonction publique territoriale, Dalloz, coll. « Connaissance du droit », Paris, 1995.

(5) Jacques Fournier, Itinéraire d’un fonctionnaire engagé, Dalloz, 2008.

(6) Cité par Gérard Donnadieu, Comprendre Teilhard de Chardin, Saint-Léger Productions, Chouzé-sur-Loire, 2013.

(7) Flore Deschard et Marie-Françoise Le Guilly, « Tableau de bord de l’emploi public. Situation de la France et comparaisons internationales », France Stratégie, Paris, décembre 2017, www.strategie.gouv.fr

(8) « Edgar Morin : “L’idée de métamorphose dit qu’au fond tout doit changer” », L’Humanité, Saint-Denis, 19 juillet 2013. Dans le même esprit : Anicet Le Pors, Pendant la mue le serpent est aveugle. Chronique d’une différence, Albin Michel, Paris, 1993.

(9) Gérard Aschieri et Anicet Le Pors, La Fonction publique du XXIe siècle, Éditions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2015.

(7) Flore Deschard et Marie-Françoise Le Guilly, « Tableau de bord de l’emploi public. Situation de la France et comparaisons internationales », France Stratégie, Paris, décembre 2017, www.strategie.gouv.fr

(8) « Edgar Morin : “L’idée de métamorphose dit qu’au fond tout doit changer” », L’Humanité, Saint-Denis, 19 juillet 2013. Dans le même esprit : Anicet Le Pors, Pendant la mue le serpent est aveugle. Chronique d’une différence, Albin Michel, Paris, 1993.

Dossier L’intérêt général à la casse

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Publié le 17/05/2018

Henri Curiel : histoire d'une figure de l'anticolonialisme assassinée.

Il y a 40 ans, le 4 mai 1978, Henri Curiel était assassiné à Paris. Une affaire qui n'a jamais été résolue. L'enquête est aujourd'hui rouverte après des révélations posthumes. Henri Curiel, figure de l'anticolonialisme, a aidé les combats de Mandela, Ben Barka et bien d'autres. Portrait. 

par Philippe Randrianarimanana (site tv5monde.com)

Né en 1914 au Caire, fils de banquier juif francophone, élevé chez les jésuites, Henri Curiel choisit le camp des déshérités, ceux du delta du Nil, paysans, ouvriers, colonisés... Une misère insoutenable qui engage Henri Curiel pour la vie. 

Antifasciste, du côté de De Gaulle pendant la Seconde Guerre mondiale, ce communiste fervent veut libérer l'Egypte. Mais c'est lui qui sera chassé en 1950, après la création de l'Etat d'Israël qu'il approuve et la défaite militaire arabe qui le condamne.

Quand il débarque en France, sa patrie d'élection sa voie est tracée : c'est l'anti-impérialisme. Mais banni par le Parti communiste français, il va servir la cause de l'indépendance de l'Algérie. Henri Curiel dirige alors un réseau de porteur de valises qui aident le FLN. Il finit en prison en 1960 jusqu'à sa libération aux accord d'Evian.

A 48 ans, il met son expérience de la lutte clandestine au profit des militants anti-coloniaux du Tiers-Monde. Henri Curiel délivre des stages de formation au sein de Solidarité. Cette organisation qu'il crée soutient l'ANC en lutte contre l'apartheid en Afrique du sud, mais aussi les réseaux antifascistes en Espagne, au Portugal, en Grèce ou au Chili.
 

Je soutiens tous les mouvements de libération nationale, mais jamais les terroristes.

Henri Curiel

En 1976, Henri Curiel devient la cible d'une virulente campagne de presse en France et en Allemagne, ces deux pays qui avaient enfreint l'embargo décidé par la communauté internationale contre l'Afrique du Sud en raison de sa politique raciste d'apartheid. Ce non respect d'une résolution des Nation Unies avait été révélé. Les trois Etats mis en cause avaient été persuadés que le réseau Curiel était à l'origine des révélarions. 

Henri Curiel est ensuite assigné à résidence à Dignes. Partisan du dialogue israélo-palestinien, dans le camp des colombes, il finit assassiné par balles au pied de son immeuble, le 4 mai 1978, à Paris, dans sa 64ème année. 

Il y a un fond commun, une galaxie, une communauté de personnes d'extrême droite, proches des services secrets et des mercenaires, à l'origine de cet assassinat, avec ce sous-jacent politique qui est celui de Valery Giscard d'Estaing.
William Bourdon, avocat

 

Publié le 16/05/2018

Un « Bandung du Nord » antiraciste, féministe et anticapitaliste (site politis.fr)

par Maïa Courtois

Du 4 au 6 mai, activistes et intellectuels venus des États-Unis et d’Europe ont affirmé la nécessité d’un mouvement décolonial. Parmi les invités de « Bandung du Nord » : Angela Davis et Fred Hampton Jr.

Invité à monter sur la scène de la Bourse du travail, un membre de la mairie de Saint-Denis lance, tout sourire : « Je félicite le culot des Blancs qui ont réussi à rentrer ! » Rires dans la salle. Contrairement à ce qui a pu être diffusé dans certains médias, l’événement Bandung du Nord de ce week-end était bel et bien ouvert à tous et toutes. « Mais il est vrai que c’est toujours compliqué de trouver des salles pour des événements qui parlent du racisme d’État… »

Militants et intellectuels antiracistes ont été invités par le Decolonial International Network (Réseau décolonial international) pour questionner la mémoire coloniale, et comment elle façonne nos sociétés occidentales. De la découverte de l’Amérique, que l’enseignant de Berkeley Hatem Bazian préfère nommer « découverte par les autochtones de Christophe Colomb perdu dans sa recherche de l’Inde », aux guerres impérialistes d’aujourd’hui. Du regard historique que l’Occident a posé sur l’islam, à la question des violences policières.

Une boîte à dons circule dans les rangs du public, des buffets palestiniens ponctuent les journées : l’événement repose sur l'autofinancement, fidèle à la volonté de s’organiser d’abord entre premiers concernés. Avec un objectif politique : faire de cet événement, à plusieurs reprises qualifié d’« historique », la rampe de lancement d’une « Internationale décoloniale ».

La référence à la conférence de Bandung (Indonésie) de 1955, où 29 pays africains et asiatiques sommés de rejoindre l’un des deux blocs de la Guerre froide s’étaient réunis pour lancer le mouvement des Non-Alignés, est le fil rouge du week-end. Sandew Hira, membre du Réseau décolonial international, rappelle ce qu’en avait dit le militant afro-américain Malcom X : « Ils ont découvert qu'ils avaient une chose en commun : l’oppression, l'exploitation, la souffrance. Et le même oppresseur, le même exploiteur : l’Européen. » Plus de soixante ans après, nous voilà, selon l’historien, dans un monde où « le libéralisme occidental a proclamé sa victoire idéologique ». Et où le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’a, comme le souligne Mireille Fanon-Mendès-France, fille du psychiatre et essayiste Frantz Fanon, «jamais cessé d’être remis en question par l’offensive libérale et impériale».

 

L’actualité est alors souvent invoquée. À la tribune, Nacira Guénif-Souilamas, sociologue enseignant à l’université Paris-VIII mentionne « ces lieux du Nord qui sont dans le Sud, particulièrement exposés aux inégalités : je pense à la Nouvelle-Calédonie, qui voit arriver sur son sol un Président qui pense que peut continuer l’arrogance coloniale… » Emmanuel Macron était alors à Ouvéa, là où, il y a tout juste trente ans, « dix-neuf Kanaks ont été assassinés, pour avoir exigé l’accès à la souveraineté kanak ».

Pour penser l’héritage colonial, les intervenants convoquent aussi le chemin tracé, avant eux, par d’autres. Des figures historiques de l’antiracisme montent sur scène. Parmi elles, Fred Hampton Jr., fils de Fred Hampton, membre des Black Panthers assassiné à son domicile en 1969 par le FBI (voir photo ci-dessus). Ou encore, l’activiste afro-féministe Angela Davis, qui fut membre des Black Panthers également, incarcérée près de deux ans aux États-Unis, professeure de philosophie et militante du parti communiste. Devant une foule électrisée par sa présence, du haut de ses 77 ans, la grande dame se permet d’être malicieuse : « Il me semble très important que cette conférence se déroule ici, à Paris, sous la présidence de… comment s’appelle-t-il déjà ? » Elle évoque alors « une France qui nous a offert de si belles devises de démocratie, mais aussi les formes les plus violentes de racisme, sous couvert de cette démocratie ». Et mentionne en vrac, avec une même énergie, la défense de l’environnement, l’accueil des exilés, le combat contre un capitalisme qualifié d’intrinsèquement « raciste » et « misogyne ».

La France nous a offert de si belles devises de démocratie, mais aussi les formes les plus violentes de racisme, sous couvert de cette démocratie

Aux pieds d’Angela Davis a été déposée une peinture de Mumia Abu Jamal, journaliste et militant afroaméricain. Incarcéré depuis 1982, il est l’un des parrains de l’évènement. De nombreuses autres affiches décorent la grande salle : un dessin de panthères noires, un portrait de Marielle Franco, militante des droits de l’homme brésilienne récemment assassinée, ou encore une banderole annonçant une manifestation à venir en soutien à la Marche du retour palestinienne. C’est que cette lutte décoloniale est présentée par les intervenants comme internationaliste, anticapitaliste, écologiste et féministe.

Elle reste pourtant, selon eux, un angle mort de la « gauche blanche ». « La gauche française boycotte ce genre d’évènements », constate Ramón Grosfoguel, sociologue portoricain, enseignant lui aussi à Berkeley. Dans le hall, non loin des stands tenus par des organisations participantes comme la Brigade anti-négrophobie ou le Parti des indigènes de la République, son ton est sans concession: « À défendre le mythe républicain, ils participent de l’islamophobie, et de l’idéologie impérialiste. Pourquoi tu te revendiques de gauche, si tu utilises la même épistémologie que la droite ? » À la tribune du Bandung du Nord, il invite à trouver « comment travailler avec cette gauche blanche, et comment travailler ensemble, avec nos histoires coloniales différentes ». Et finit en empruntant l’image d’un « cheval de Troie » qui se doit de lutter « depuis l’intérieur du paradigme » : celui des pays occidentaux où l’a fait échouer l’histoire coloniale du monde.

 

Publié le 10/05/2018

Élysée. Avec Macron, l’ancien monde supplante le nouveau

Lionel Venturini

L'Humanité.fr

 

Comme lors de cette manifestation contre la réforme de la justice, de nombreux projets gouverne mentaux, sélection à l’université, SNCF, retraites, droit d’asile, sont contestés.

Un an après son élection, le président Macron offre en bilan des riches courtisés, un chômage en baisse insuffisante pour être perçue, et une brutalité de l’exercice du pouvoir. Sous l’apparence de rupture, un ancien monde persiste.

Assuré d’être élu face à Marine Le Pen, le candidat avait tout loisir pour mettre en scène son accession au pouvoir, et il ne s’en était pas privé. Le cadre du Louvre, la longue marche solitaire jusqu’au pupitre, toute cette pompe bien peu républicaine avait pour but d’effacer le soir même de l’élection les conditions hors normes de la campagne. Le symbole, vu alors comme simplement grandiloquent, apparaît différemment un an plus tard, et passe désormais pour ce qu’il est : la marque, au fond, qu’un ancien monde a réussi en fait à supplanter le « nouveau » qu’était censé incarner Emmanuel Macron. Car c’est un ancien monde fait de solutions libérales, de conquêtes sociales en matière de travail mises à bas, de zadistes empêchés d’alternative, d’un contrôle des chômeurs en même temps qu’une attention extrême aux soucis des plus fortunés, qu’incarne depuis le 7 mai l’hôte de l’Élysée. Tolérance zéro pour les premiers, absolue pour les seconds. Il est loin le candidat de la bienveillance. Le président a pris goût à l’autoritarisme permis par le recours aux ordonnances. Selon un sondage Ifop, 73 % des personnes interrogées le jugent ainsi « autoritaire », et seulement 30 % « proche des Français ».

« tout est dédié à la croissance du capital. De ceux qui en ont »

Alain Deneault, philosophe québécois, auteur de la Médiocratie et du Totalitarisme pervers, inventeur de l’expression « extrême centre » qui caractérisa les débuts du macronisme, relevait récemment dans un entretien au Média que « tout est dédié à la croissance du capital. De ceux qui en ont ». Déjà, le futur plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises – la future loi Pacte, seul projet dont étrangement rien ne fuite jusqu’ici – répondra à la demande récurrente des patrons de suppression de contraintes réglementaires, en particulier les seuils sociaux, a confirmé le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire.

Comble, Emmanuel Macron réserve au magazine des businessmen américains Forbes une annonce fiscale qui devrait concerner les Français au premier chef : doit-on conserver la mesure mise en place par Nicolas Sarkozy pour dissuader la domiciliation fiscale hors de France ? Sarkozy, au moins, assumait sa politique sans prétendre la déguiser.

«Macron n’a pas honte d’insulter les classes populaires»

Macron, à l’inverse, dissimule sous des mots anodins une violence inédite. L’« exit tax », une peccadille pour les finances publiques ? S’agissant d’une taxe dissuasive, si elle rapporte peu, c’est donc… qu’elle fonctionne. En outre, « les 800 millions de manque à gagner avec la suppression de l’exit tax, c’est deux fois le coût de la revalorisation des retraites agricoles proposée par les parlementaires communistes. Pas d’argent magique, pas d’argent pour le social ? C’est une question de choix ! » s’emporte le sénateur PCF Éric Bocquet, quand le gouvernement exige dans le même temps un milliard d’économies à l’hôpital public. Choix également de se montrer attentiste sur les questions de mœurs, comme la PMA. Le chef de l’État peut aussi être à la manœuvre pour freiner des avancées, quand Paris ne se montre guère pressé sur la directive européenne favorable à l’égalité femmes-hommes sur le congé parental.

Aux étudiants indiens, burkinabés ou américains – le président Macron voyage beaucoup, une façon d’occuper le terrain sans devoir rendre de compte au pays –, il répète : « Ne respectez jamais les règles. » Il se garde bien d’encourager de la sorte les étudiants français. Il y a quelque chose de schizophrène à vouloir courir après une cohérence du discours chez Emmanuel Macron, comme en témoigne celui prononcé devant les évêques de France. Là, le président de tous les Français a singulièrement marqué sa distance d’avec la loi de 1905, pour suggérer que seule la spiritualité comblait les manques de l’existence. Pour le romancier Édouard Louis, il y a en outre « une violence extrême chez Macron, qu’on n’avait jamais vue avant. Ce à quoi on assiste avec lui, c’est la fin de la honte : Macron est quelqu’un qui n’a pas honte d’insulter les classes populaires. Pour lui, ce sont des fainéants ». « L’élite française a perdu toute aptitude à la honte », dit en écho Alain Deneault. Exemple avec Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, qui peut affirmer sans ciller que « notre modèle social est là pour protéger, mais aussi pour émanciper. Émanciper par le travail, mieux rémunéré. Émanciper par l’école, où chaque enfant retrouve une chance. Émanciper en choisissant librement son avenir professionnel, par la formation et l’apprentissage ». Pour Alain Deneault, Macron ou un autre, au fond peu importe. Macron est interchangeable, « la force de ce système est de n’avoir pas de tête », poursuit le philosophe. Ajoutant : « C’est aussi sa faiblesse, ce système ne sait plus où il va, tient par intimidation et propagande effrénée, sur le plan du chantage aux conditions de vie. » En 2017, 24 % des électeurs votaient au premier tour pour Macron. Un an plus tard, selon un sondage Ipsos sur sa première année à l’Élysée, la France « va mieux » pour à peu près autant, 27 % des personnes sondées. Elle va en revanche « moins bien » pour 36 %, et « rien ne change » pour 37 %. Selon l’institut Odoxa, 72 % des Français jugent la politique économique d’Emmanuel Macron « injuste ». La cote d’alerte est atteinte pour le pouvoir. Où est passée la « disruption » ? Les réformes lancées à tour de bras, sélection à l’université, SNCF, formation professionnelle, retraites, droit d’asile, ne sont pas majoritairement perçues comme utiles.

La base électorale du président s’est déportée à droite

L’action d’Emmanuel Macron pour ce qui est du pouvoir d’achat et de la réduction des inégalités sociales, toujours selon Ipsos, est jugée particulièrement sévèrement, 78 % des Français estimant qu’elle va dans le mauvais sens. Avec les premiers déçus du macronisme (lire page 6), la base électorale du président s’est déportée à droite. Les sympathisants des « Républicains » sont désormais majoritairement satisfaits du président de la République : 53 % (+ 14 points en un mois). L’électorat de droite est, juste après celui de la République en marche, le second pilier de Macron. Les effets du macronisme tardent à venir, pourtant. Pour 2018, la Commission européenne place la France dans le peloton de queue, avec une prévision de croissance du PIB de 2 %, et tandis qu’elle est de 0,3 % pour le premier trimestre. Tout ça pour ça ? Même la recomposition politique que Macron appelle de ses vœux est résistible, quand huit Français sur dix se positionnent encore spontanément « à gauche » ou « à droite ».

Le mépris des corps intermédiaires par le gouvernement, ce que reconnaît même l’interlocuteur privilégié qu’était Laurent Berger à la CFDT, rend le pouvoir solitaire, et sans amortisseur avec la base sociale du pays. Le profil de gestionnaire exigé des ministres fait par conséquent remonter à Matignon ou à l’Élysée toutes les questions politiques. La technostructure au pouvoir se coupe du pays, et n’a guère d’antennes pour comprendre ses attentes. Année électorale blanche, 2018 n’en est pas moins porteuse de dangers pour l’exécutif. Dans la Fin de l’innocence, le documentaire réalisé par un proche, Bertrand Delais, à l’occasion du premier anniversaire de l’élection du chef de l’État, et diffusé sur France 3 ce soir, Macron confie son dédain pour « les gens qui pensent que la France est une espèce de syndic de copropriété où il faudrait défendre un modèle social qui ne sale plus, une République dont on ne connaît plus l’odeur ». La marche forcée des réformes ouvrira-t-elle un an II des difficultés ?

Lionel Venturini

 

Publié le 09/05/2018

Manifestation du 1er mai à Paris : les médias saccagent l’information

par Blaise Magnin, (site Acrimed.org)

À chaque grande manifestation depuis deux ans maintenant, se déroule le même scénario auquel les « grands » médias d’information politique et générale participent activement sans, visiblement, se lasser. Alors que des militants vêtus et masqués de noir formant un cortège en tête de manifestation s’attaquent à des symboles du capitalisme et/ou affrontent les forces de l’ordre, les journalistes focalisent leur attention sur ces heurts et ignorent quasiment « le reste » – qui est aussi l’immense majorité – des manifestants et leurs revendications, avant que des hordes d’éditocrates hurlent leur indignation partout où ils sont invités à le faire.

Comme en 2016, la manifestation du 1er mai cette année à Paris n’a pas échappé à ce tropisme de l’information par temps de mobilisation sociale et le matraquage médiatique fut intense. Tout se passe finalement comme si les médias, croyant rendre compte de la mobilisation, construisaient en réalité ce que le sociologue Patrick Champagne qualifie de « manifestation de papier » [1] :

Mais la manifestation, action qui n’agit que dans la mesure où elle est donnée à voir largement, ne peut produire les effets pour lesquels elle a été finalement organisée que si elle parvient à susciter de larges recensions dans la presse écrite, parlée et télévisée, point de passage obligé pour être perçu par le champ politique. On pourrait presque dire, sans forcer l’expression, que le lieu réel où se déroulent les manifestations, qu’elles soient violentes et spontanées ou pacifiques et organisées, n’est pas la rue, simple espace apparent, mais la presse (au sens large). Les manifestants défilent en définitive pour la presse et pour la télévision ; les journalistes présents tout au long des défilés ou installés dans les salles de presse spécialement aménagées pour eux croient rendre compte de la manifestation sans apercevoir qu’ils participent à sa réalisation.

Dans ce jeu de miroir, les chaînes d’« information » en continu BFMTV et CNews, furent évidemment en pointe, comme le relate Arrêt sur images : diffusion en direct des dégradations dont les images tourneront en boucle jusqu’au soir, servies par une dramatisation outrancière des « événements » par la plupart des commentateurs en plateau qui parleront de militants « armés jusqu’aux dents », de « convergence des violences », de « terrorisme urbain », ou de « prise d’otage de la démocratie », emboitant ainsi le pas aux responsables LR et FN qui se relaient pour faire part de leurs réactions martiales.

Mais cette surenchère et cette polarisation journalistiques sur quelques centaines de manifestants et les dégâts que leurs actions ont occasionnés ne furent pas le propre des chaines d’information en continu. Leurs consœurs, pourtant en principe moins avides d’images spectaculaires et moins obnubilées par la dictature du direct, tombèrent dans les mêmes travers.

Sur France 2 comme sur TF1, le sujet faisait l’ouverture des JT à 20h, et les trois reportages suivants lui étaient consacrés pour une durée totale de 7 min sur le service public – qui évoquait une ambiance de « guérilla urbaine » et de « chaos » – et de 10 min sur la chaîne de Bouygues (soit environ 20% de la durée totale des éditions). Le lendemain, TF1 récidivait avec de nouveau l’ouverture du 20h et quatre sujets successifs (« Qui sont les casseurs et d’où viennent-ils ? » ; « Pouvait-on éviter ces scènes d’émeute ? » ; « Les casseurs peuvent-ils être considérés comme des terroristes ? » (sic) ; « Qui va payer les dégâts ? ») pour une durée totale de 10 min. Plus sobre mais non moins ferme, France 2 n’y consacrait qu’un seul sujet dans son édition du 2 mai : « 1er mai : quelles sanctions pour les casseurs ? ».

Au Parisien, on titre « À Paris, le 1er mai des Blacks Blocs », et on consacre un diaporama aux plus belles images des « violents incidents en marge du défilé ». Au Figaro, il ne fallait pas moins d’un éditorial intitulé « Saccages en plein Paris, l’État bafoué », pour mettre en perspective le reportage vidéo proposant une petite visite « à l’intérieur d’un McDonald’s saccagé ». Sur le site d’Europe 1 aussi, on propose une page de vidéos intitulée «  Commerces saccagés à Paris : "On a l’impression qu’il y a du laisser-faire de la part de nos gouvernants" ». Même son de cloche sur francetvinfo lorsqu’il s’agit de dénoncer « un quartier de Paris mis à sac par des blacks blocs » ou lorsqu’arrive « le temps du bilan pour les lieux saccagés à Paris ». Et puisqu’il faut toujours « incarner » un sujet, que la description et les images de dégâts matériels ne pourra jamais émouvoir comme peut le faire un témoignage humain, on s’inquiète sur Sud radio de la « reprise du travail difficile pour les commerçants du quartier d’Austerlitz », ou on relaye « le témoignage émouvant du gérant d’un commerce saccagé » recueilli à chaud par BFMTV, que l’on retrouve dans Ouest France, sur le Huffington Post ou dans Centre Presse Aveyron (région d’origine du malheureux concessionnaire…).

Ce petit échantillon de la couverture médiatique hors de toute mesure des incidents parisiens du 1er mai ne laisse pas d’étonner : même Le Monde l’affirme dans un article paru le 2 mai, le «  bilan matériel et humain de la manifestation, [il] apparaît particulièrement faible avec quatre blessés légers, dont un CRS, et une trentaine de commerces dégradés dont deux incendiés. Alors que la mouvance autonome n’a jamais été aussi nombreuse dans la rue depuis deux ans, la casse a été, dans les faits, limitée  » !

Un éclair de lucidité qui n’avait pas empêché le quotidien du soir de publier la veille un montage vidéo des « images des violences en tête du défilé parisien », et un article de synthèse sur la manifestation intitulé « 1er Mai : 109 personnes en garde à vue après les violences en marge du cortège parisien » abondamment illustré, là encore, de vidéos des affrontements, et qui ne disait pas un seul mot de la manifestation officielle. En ce sens, ou peut parler de complicité objective entre les médias dominants et les « casseurs ».

Et c’est ainsi qu’obnubilés par les images spectaculaires et télégéniques que leur offraient les destructions matérielles opérées par une centaine d’individus, la plupart des journalistes en oubliaient l’information principale : une manifestation rassemblant quelques dizaines de milliers de personnes venait d’avoir lieu… Tout en soulignant lourdement, en écho au climat social et aux enjeux politiques du moment, la désunion syndicale qui marquait cette manifestation pour la journée internationale du travail, la plupart des médias ignorèrent superbement les militants défilant dans le cortège officiel, les motifs de leur présence, comme leurs revendications.

Pis, tout à leur obsession pour « les casseurs » et « les saccages », rares sont les médias à avoir ne serait-ce que relevé la présence lors de cette manifestation d’un « cortège de tête » massif, rassemblant près de 15 000 personnes, précédant les 20 000 manifestants défilant, eux, sous les bannières syndicales. Cette désaffection à l’égard des organisations représentatives traditionnelles d’une large fraction des personnes mobilisées lors des grandes manifestations nationales, déjà entraperçue lors de mobilisations précédentes, rompt avec plusieurs décennies de routine manifestante institutionnalisée et constitue une « nouveauté » qui devrait pourtant être à même d’intriguer tout journaliste spécialisé dans l’enquête sociale... Autant dire que l’on n’est pas prêt d’entendre parler du phénomène dans les grands médias [2].

Blaise Magnin

 

Publié le 08/05/2018

Nancy : une loi antiterroriste utilisée contre le mouvement étudiant

Stéphane Ortega  (site rapportsdeforce.fr)

À Nancy, un étudiant est poursuivi pour n’avoir pas donné le code PIN de son téléphone portable pendant sa garde à vue faisant suite à l’intervention de la police sur le campus le 3 mai. Il est accusé du refus de donner la clef d’un système de chiffrement ayant pu servir à la commission d’un délit. Une infraction inscrite dans la loi sur la sécurité quotidienne votée en France au lendemain des attentats du World Trade Center en 2001.

L’acceptation de mesures potentiellement attentatoires aux libertés pour lutter contre le terrorisme est quasiment unanime au sein de la population. L’idée selon laquelle ces mesures ne concernent que les individus préparant des attentats l’est tout autant. Pourtant, c’est bien une disposition provenant d’une loi antiterroriste qui est utilisée aujourd’hui contre un étudiant mobilisé contre la réforme de l’enseignement supérieur.

Un étudiant interpellé avec plusieurs de ses camarades pour avoir tenté de bloquer l’université de lettre de Nancy, et les examens devant s’y tenir, est poursuivi pour avoir refusé de donner aux policiers le code de son smartphone, pendant sa garde à vue. C’est le seul motif pour lequel il devra comparaître dans trois mois. L’infraction invoquée est celle du refus de donner la clef d’un système de chiffrement dans le cadre d’un crime ou d’un délit. Cette disposition a été inscrite dans la loi sur la sécurité quotidienne, adoptée en 2001 sur proposition du gouvernement de gauche plurielle. Pourtant son libellé est suffisamment vague pour qu’elle soit utilisée à d’autres fins que celle de la lutte contre le terrorisme.

Criminalisation du mouvement social

Les cinq autres étudiants poursuivis le sont pour des dégradations, des violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique et pour refus de prélèvement ADN. Le 3 mai, ils sont assis, avec un groupe de jeunes s’opposant à la loi orientation et réussite des étudiants (ORE), devant un amphithéâtre où doit se tenir un examen. La police, déjà présente à l’entrée de la faculté, intervient sur le campus à la demande de la présidence de l’université. L’évacuation filmée par les caméras de France 3 Lorraine est musclée et ne montre pas d’actes de violence de la part des étudiants.

C’est pourtant un des motifs des poursuites. Selon un article du Parisien, les dégradations invoquées sont en fait une plaque de contreplaqué, bloquant l’entrée d’un amphithéâtre, arrachée par les opposants à la loi ORE pendant l’intervention de la police. Comme pour l’étudiant poursuivi pour avoir refusé de donner le code d’accès à son smartphone, un des interpellés est accusé de refus de prélèvement ADN. Là aussi, ce délit trouve son origine dans des infractions qui n’ont rien à voir avec l’occupation d’une université lors d’un mouvement social.

La loi instaurant le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG) ne prévoit de ficher que les délinquants sexuels. Elle ne soulève pas de vagues de protestation. Votée quelques mois après l’affaire Guy Georges en 1998, elle est assortie du délit de refus de prélèvementADN. Celui-ci est passible d’une peine de prison de 6 mois et de 37 000 € d’amende. Depuis, ce fichage a été étendu à la plupart des crimes et des délits. L’ADN est prélevé même en l’absence de condamnation ou de poursuite, dès le placement en garde à vue.

 

Lire aussi : Le refus du fichage ADN en procès à Saint Godens

 

Publié le 07/05/2018

Quand les mots de La Boétie nous éclairent sur les maux actuels

De la servitude volontaire

PERSONNE (Site Le Grand Soir)

Je voudrais seulement comprendre comment il se peut que la nouvelle aliénation, la servitude version 2.0, puisse phagocyter la plupart des existences.

Comprendre comment il se peut que la « révolution numérique » puisse s’épanouir sans défiance.

Comment il se peut que ce vrai mouvement réactionnaire puisse se développer en toute confiance.

Comment le système hégémonique et tyrannique peut perdurer malgré toutes les souffrances.

Comment Trumpion, le « tribun » des patriciens, peut réformer à marche forcée sans susciter une vraie résistance.

Comment il peut, en toute impunité, ne servir que les intérêts de ceux qui vivent dans l’opulence.

« Je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment étonnante - et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir -, de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter, puisqu’il est seul, ni aimer puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des hommes : contraints à l’obéissance, obligés de temporiser, ils ne peuvent pas être toujours les plus forts. Si donc une nation, contrainte par la force des armes, est soumise au pouvoir d’un seul - comme la cité d’Athènes le fut à la domination des trente tyrans -, il ne faut pas s’étonner qu’elle serve, mais bien le déplorer. Ou plutôt, ne s’en étonner ni ne s’en plaindre, mais supporter le malheur avec patience, et se réserver pour un avenir meilleur.

Si l’on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir celui qui les traite tous comme autant de serfs et d’esclaves, comment qualifierons-nous cela ? Est-ce lâcheté ? Mais tous les vices ont des bornes qu’ils ne peuvent pas dépasser. Deux hommes, et même dix, peuvent bien en craindre un ; mais que mille, un million, mille villes ne se défendent pas contre un seul homme, cela n’est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, de même que la vaillance n’exige pas qu’un seul homme escalade une forteresse, attaque une armée, conquière un royaume. Quel vice monstrueux est donc celui-ci, qui ne mérite pas même le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez laid, que la nature désavoue et que la langue refuse de nommer ?

Ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche... S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l’en presserais pas ; même si ce qu’il doit avoir le plus à cœur est de rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je n’attends même pas de lui une si grande hardiesse ; j’admets qu’il aime mieux je ne sais quelle assurance de vivre misérablement qu’un espoir douteux de vivre comme il l’entend [c’est là, il me semble, le point primordial : servitude-certitude ou liberté-inconfort ; à mesure que le sédentaire - « être assis »- gagne ou veut gagner en confort, en protection, il cède de « son bien le plus précieux » ; cf. la fable Le loup et le chien de La Fontaine].

Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos viles vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

Ainsi donc, puisque tout être pourvu de sentiment sent le malheur de la sujétion et court après la liberté ; puisque les bêtes, même faites au service de l’homme, ne peuvent s’y soumettre qu’après avoir protesté d’un désir contraire, quelle malencontre a pu dénaturer l’homme - seul vraiment né pour vivre libre - au point de lui faire perdre la souvenance de son premier état et le désir de le reprendre ?

Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. Pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelques différences, mais de choix, je n’en vois pas : car s’ils arrivent au trône par des moyens divers, leur manière de règne est toujours à peu près la même. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature.

Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais bien gagné sa servitude.

Il est vrai qu’au commencement, on sert contraint et vaincu par la force ; mais les successeurs servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance. Toutefois il n’est pas d’héritier, même prodigue ou nonchalant, qui ne porte un jour les yeux sur les registres de son père pour voir s’il jouit de tous les droits de sa succession et si l’on n’a rien entrepris contre lui ou contre son prédécesseur. Mais l’habitude, qui exerce en toutes choses un si grand pouvoir sur nous, a surtout celui de nous apprendre à servir et, comme on le raconte de Mithridate, qui finit par s’habituer au poison, celui de nous apprendre à avaler le venin de la servitude sans le trouver amer.

On ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais eu. Le chagrin ne vient qu’après le plaisir et toujours, à la connaissance du malheur, se joint le souvenir de quelque joie passée. La nature de l’homme est d’être libre et de vouloir l’être, mais il prend facilement un autre pli lorsque l’éducation le lui donne. Disons donc que, si toutes choses deviennent naturelles à l’homme lorsqu’il s’y habitue, seul reste dans sa nature celui qui ne désire que les choses simples et non altérées. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude. Voilà ce qui arrive aux plus braves chevaux qui d’abord mordent leur frein, et après s’en jouent, qui, regimbant naguère sous la selle, se présentent maintenant d’eux-mêmes sous le harnais et, tout fiers, se rengorgent sous l’armure.

Il est certain qu’avec la liberté on perd aussitôt la vaillance. Les gens soumis n’ont ni ardeur ni pugnacité au combat. Ils y vont comme ligotés et tout engourdis, s’acquittant avec peine d’une obligation. Ils ne sentent pas bouillir dans leur cœur l’ardeur de la liberté qui fait mépriser le péril et donne envie de gagner, par une belle mort auprès de ses compagnons, l’honneur et la gloire. Chez les hommes libres au contraire, c’est à l’envi, à qui mieux mieux, chacun pour tous et chacun pour soi : ils savent qu’ils recueilleront une part égale au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens soumis, dépourvus de courage et de vivacité, ont le cœur bas et mou et sont incapables de toute grande action. Les tyrans le savent bien. Aussi font-ils tout leur possible pour mieux les avachir.

Cette ruse des tyrans d’abêtir leurs sujets n’a jamais été plus évidente que dans la conduite de Cyrus envers les Lydiens, après qu’il se fut emparé de leur capitale et qu’il eut pris pour captif Crésus, ce roi si riche. On lui apporta la nouvelle que les habitants de Sardes s’étaient révoltés. Il les eut bientôt réduits à l’obéissance. Mais ne voulant pas saccager une aussi belle ville ni être obligé d’y tenir une armée pour la maîtriser, il s’avisa d’un expédient admirable pour s’en assurer la possession. Il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et publia une ordonnance qui obligeait les citoyens à s’y rendre. Il se trouva si bien de cette garnison que, par la suite, il n’eut plus à tirer l’épée contre les Lydiens. Ces misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux si bien que, de leur nom même, les Latins formèrent le mot par lequel ils désignaient ce que nous appelons passe-temps, qu’ils nommaient Ludi, par corruption de Lydi. Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements étaient ceux qu’employaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir aussi niaisement mais plus mal que les petits enfants n’apprennent à lire avec des images brillantes.

Les empereurs romains n’oubliaient surtout pas de prendre le titre de Tribun du peuple, parce que cet office était tenu pour saint et sacré ; établi pour la défense et la protection du peuple, il jouissait d’une haute faveur dans l’État. Ils s’assuraient par ce moyen que le peuple se fierait mieux à eux, comme s’il lui suffisait d’entendre ce nom, sans avoir besoin d’en sentir les effets. Mais ils ne font guère mieux ceux d’aujourd’hui qui, avant de commettre leurs crimes les plus graves, les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien public et le soulagement des malheureux.

J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. Ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (on aura peine à le croire d’abord, quoique ce soit l’exacte vérité) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours été ainsi : cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et les bénéficiaires de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant envers la société, non seulement de sa propre méchanceté mais encore des leurs. Ces six en ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’ils les exercent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série de ceux qui les suivent. Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille et des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui.

En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait.

S’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner de sa liberté et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains sa servitude ? Qu’ils mettent un moment à part leur ambition, qu’ils se dégagent un peu de leur avidité, et puis qu’ils se regardent ; qu’ils se considèrent eux-mêmes : ils verront clairement que ces villageois, ces paysans qu’ils foulent aux pieds et qu’ils traitent comme des forçats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, si malmenés, sont plus heureux qu’eux et en quelque sorte plus libres. Le laboureur et l’artisan, pour asservis qu’ils soient, en sont quittes en obéissant ; mais le tyran voit ceux qui l’entourent coquinant et mendiant sa faveur. Il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il ordonne, mais aussi qu’ils pensent ce qu’il veut et souvent même, pour le satisfaire, qu’ils préviennent ses propres désirs. Ce n’est pas le tout de lui obéir, il faut encore lui complaire ; il faut qu’ils se rompent, se tourmentent, se tuent à traiter ses affaires, et puisqu’ils ne se plaisent qu’à son plaisir, qu’ils sacrifient leur goût au sien, qu’ils forcent leur tempérament et dépouillent leur naturel. Il faut qu’ils soient attentifs à ses paroles, à sa voix, à ses regards, à ses gestes : que leurs yeux, leurs pieds, leurs mains soient continuellement occupés à épier ses volontés et à deviner ses pensées.

Est-ce là vivre heureux ? Est-ce même vivre ? »

Étienne de La Boétie, vers 1546 (Extraits de Discours de la servitude volontaire ou le Contr’un)

Ces phrases furent écrites alors que leur auteur n’avait que 16 ans.
Du coup, il en est un qui prend un sacré coup de vieux malgré ses quarante balais : le « fondé de pouvoir de la finance ».

Le tyran contemporain est un maître sans visage et sans pitié, mais aux mille et une identités.

En démocrature de marché, la servitude volontaire a pris les atours de la Liberté. Son meilleur vecteur tient dans la main de chacun, il éblouit par l’éclat de son écran, par sa relative toute-puissance, il obéit au doigt, à l’œil. Bientôt, qui sait, à la pensée.

Alors... alors, on pourra remiser le vieux mot « libre arbitre » (1541).

Personne

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Publié le 05/05/2018

Pour construire une "Europe de la paix", la France doit sortir de l'OTAN

Au lieu de contribuer ainsi à jouer avec le feu, les grandes puissances de l'Union européenne pourraient passer de l'Europe de la guerre à l'Europe de la paix.

Coresponsable de l’école de la France insoumise, politologue et essayiste

Les grandes puissances membres de l'Union européenne se trouvent à un moment charnière. Que ce soit en Ukraine, en Libye, en Syrie ou en Irak, l'une après l'autre les poudrières s'accumulent et s'embrasent à leur voisinage. Or, depuis plusieurs années leur tendance est au suivisme de la ligne pyromane de Washington: que ce soit en s'impliquant activement dans ces conflits, en participant à une stratégie de la tension envers la Russie, ou encore en relançant la course aux armements sur le continent européen. Ainsi bâtissent-elles une "Europe de la guerre", qui transforme l'argument massue pro-Union européenne, "L'Europe-c'est-la-paix", en mensonge.

Sur la question syrienne, leur position est à la fois va-t'en-guerre et incohérente. Ce fut flagrant avec les situations d'Alep et de La Ghouta. En particulier, le second cas servit de motif à des bombardements sur la Syrie. Ces frappes aériennes ont été présentées comme un devoir face aux attaques chimiques de Bachar al-Assad sur les civils, crime de guerre ayant franchi une "ligne rouge". En réalité cette position ne tient pas. D'abord, il est absurde de décider via l'arbitraire de quelques grandes puissances que les morts civils d'une guerre sont inacceptables si c'est une attaque chimique, mais acceptables si c'est par bombardement "classique" ou à la machette. Ensuite, aller jusqu'aux frappes aériennes pour les crimes de guerre imputés à telle puissance, mais rester silencieux sur ceux de telle autre, c'est un "deux poids deux mesures" qui disqualifie l'argument moral sous-jacent. De fait, cette contradiction est insoutenable: bombarder la Syrie en accusant son gouvernement d'attaques chimiques sur des civils; mais se taire sur la dizaine de milliers de morts et les millions de civils en détresse humanitaire provoqués au Yémen par les bombardements de l'Arabie saoudite.

À cela s'ajoute la "jurisprudence Colin Powell": il ne peut plus être question que telle grande puissance, le cas échéant une fiole à la main, décrète la culpabilité d'une autre et que sur sa seule bonne parole, il nous faille valider une chose aussi grave que des bombardements – c'est-à-dire un acte de guerre. Avant de bombarder quiconque pour punir des crimes de guerre, il faut attendre l'identification certaine des coupables par une enquête de l'organisme compétent de la communauté internationale, en l'occurrence le secrétariat technique de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC). A défaut, l'on aboutit à l'invasion étatsunienne de l'Irak pour neutraliser des armes de destruction massive que Saddam Hussein ne possédait pas: une invasion qui fit plus d'un million de morts selon le rapport conjoint "Body Count : Casualty Figures after 10 years of the 'War on Terror" de l'Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (prix Nobel de la paix 1985), de Physicians for Social Responsibility, et de Physicians for Global Survival. De surcroît, l'on ne saurait bombarder un pays sans avoir au moins un mandat des Nations-Unies, certes plus difficile à obtenir depuis que Washington, Paris et Londres ont outrepassé le mandat obtenu pour agir en Libye, jusqu'à renverser le gouvernement de Mouammar Kadhafi.

Plus simplement, la position des grandes puissances de l'Union européenne sur la question syrienne pose le problème d'un récit trompeur : "les gentils contre les méchants". En fait, le conflit oppose aujourd'hui le régime autoritaire de Bachar al-Assad à des groupes armés islamistes, tels qu'Al-Qaida en Syrie ou ce qui reste de l'organisation "Etat islamique". Quant aux forces qui veulent une Syrie laïque et démocratique, elles sont hélas depuis longtemps réduites à la portion congrue. Comme l'a résumé Robert Baer, ancien spécialiste de la CIA pour ce pays, en 2014: "Il n'y a pas de rebelles modérés en Syrie". Dépeindre autrement la situation, c'est soit faire de la propagande, soit prendre ses désirs pour la réalité.

A ces acteurs s'ajoutent des puissances, grandes ou régionales, qui s'immiscent dans la guerre pour pousser ou défendre leurs propres intérêts dans la région. La Russie intervient pour soutenir son allié syrien, qui héberge une de ses rares bases à l'étranger. Flanqués de leurs alliés européens, les Etats-Unis interviennent au contraire pour subvertir cet Etat lié à la Russie et pousser ainsi plus loin leurs positions dans la région. L'Iran intervient pour maintenir son allié syrien et contenir l'expansion de ses rivaux régionaux. La Turquie se focalise sur le containment des enclaves kurdes qui émergent lorsque s'affaiblit l'Etat central en Syrie ou en Irak. L'Arabie saoudite cherche à participer au conflit sur le terrain de peur d'être marginalisée face à Ankara et Téhéran. En toile de fond, la rivalité croissante de ces trois puissances pour le leadership régional les encourage à intensifier leurs ingérences: ainsi l'actuelle guerre civile au Yémen est-elle indirectement, derrière les forces gouvernementales et les rebelles houthis, une guerre entre l'Arabie saoudite et l'Iran. Similairement, il n'est pas interdit de penser que si Washington, Paris et Londres ont procédé aux récentes frappes aériennes, c'était surtout pour revenir dans le jeu géopolitique par un acte symbolique spectaculaire (des bombes sur des installations militaires syriennes vidées après qu'ils ont eux-mêmes prévenu la Russie). Le "processus d'Astana" mené en tripartite par Moscou, Téhéran et Ankara menaçait en effet, humiliation géopolitique suprême, de résoudre le conflit syrien sans les Etats-Unis.

Toujours est-il que l'accumulation des actes de guerre unilatéraux par ces puissances porte le risque croissant de déclencher un conflit régional majeur, à l'instar des guerres balkaniques du début du 20ème siècle. L'implication des plus grandes puissances militaires du monde – Etats-Unis, Russie, France, Royaume-Uni, Arabie saoudite, Turquie... – porte même en germe un conflit bien plus vaste. Cette situation n'est pas sans rappeler celle décrite par l'historien Christopher Clark dans Les Somnambules pour la 1ère Guerre Mondiale: à tort, chacun part du principe que ses intérêts à lui sont légitimes et raisonnables, que ceux des autres ne le sont pas, et que c'est aux autres de faire l'effort de courber l'échine ; ceci, jusqu'à la déflagration globale.

Au lieu de contribuer ainsi à jouer avec le feu, les grandes puissances de l'Union européenne, France en tête, pourraient passer de l'Europe de la guerre à l'Europe de la paix. A très court terme, cela supposerait de garantir une enquête indépendante de l'OIAC sur les attaques chimiques en Syrie, afin que sur cette base les coupables soient châtiés, qui qu'ils soient. Cela supposerait aussi d'organiser, conformément à la position des Nations-Unies, une grande conférence internationale de négociations sur l'avenir de la Syrie, avec toutes les puissances impliquées, qu'elles soient grandes ou régionales. Compte tenu du rapport de force, un objectif raisonnable serait d'obtenir alors en Syrie : la protection de toutes les minorités ; le progrès des libertés fondamentales pour la population dans son ensemble ; l'arrêt total des fournitures d'appui et d'armes aux belligérants, en particulier aux groupes armés islamistes ; et l'élimination concertée de ces derniers. Inévitablement, cela supposerait plus largement qu'une conférence similaire traite globalement la poudrière du Moyen-Orient, avec autour de la table aussi bien l'Iran, l'Arabie saoudite et la Turquie que la Russie, les Etats-Unis et les plus grandes puissances d'Europe.

À dire vrai, l'Europe de la guerre prévaut également sur la question ukrainienne. Là aussi, sa position est trompeuse. Il y aurait d'un côté les milices pro-russes fascisantes, adeptes des violences contre les civils ukrainophones, tournées vers la Russie ; et de l'autre les militants de la liberté et de la démocratie, tournés vers l'Europe et les Etats-Unis. Plus largement, lors de la "Révolution Euromaïdan" de 2013, qui a vu des manifestations à Kiev renverser le président pro-russe Viktor Ianoukovitch, il y aurait eu d'un côté un gouvernement corrompu, népotique et pro-Kremlin; et de l'autre des forces politiques démocratiques, intègres et pro-Union européenne. Logiquement, ces mêmes puissances européennes soutiendraient donc le gouvernement ukrainien au nom de la démocratie et des droits de l'Homme.

Là encore, cette position ne tient pas. D'abord, si le président pro-russe renversé en 2013 était effectivement à la tête d'une oligarchie corrompue et népotique, multipliant les actifs bancaires de son fils par dix de 2010 à 2012, les figures de proue du camp opposé ne sont pas en reste. Par exemple, Ioulia Tymochenko, célèbre égérie pro-Union européenne, fait partie elle aussi des oligarques ukrainiens richissimes qui ont participé dans les années 1990, comme dans la Russie des années Eltsine, à de vastes privatisations mêlant clientélisme, affairisme, népotisme et pratiques mafieuses politico-financières. En d'autres termes, en Ukraine le choix n'est pas entre des oligarques corrompus pro-Kremlin et des combattants de la démocratie et de la liberté : il est entre des oligarques corrompus pro-Kremlin et des oligarques corrompus pro-Washington. Plus grave: parmi les forces politiques qui ont renversé le gouvernement pro-russe de 2013 pour installer à sa place un pouvoir pro-OTAN, l'on trouve des néonazis assumés. Par exemple, l'actuel président du parlement ukrainien, Andry Parouby, est le fondateur du Parti social-nationaliste d'Ukraine, c'est-à-dire du parti néonazi ukrainien créé en 1991. De plus, les violences commises par des milices nationalistes sur des civils sont attestées dans les deux camps: à l'est, par des milices pro-Kremlin sur des civils ukrainophones; à l'ouest, par des milices pro-OTAN sur des civils russophones.

Bref, en réalité il y a là une confrontation très dure d'intérêts géopolitiques incompatibles entre une grande alliance, l'OTAN, et une grande puissance, la Russie, dans ce pays que le géopolitologue étatsunien Zbigniew Brzeziński considérait déjà dans son livre Le Grand Echiquier comme un espace stratégiquement crucial pour Washington. A cet égard, la question ukrainienne s'inscrit dans le contexte plus large du dépeçage systématique de la sphère d'influence russe en Europe par les Etats-Unis et leurs alliés européens, en avalant les pays concernés dans l'OTAN et dans l'Union européenne – généralement dans cet ordre.

L'Europe qui participe à cette expansion géopolitique étatsunienne déraisonnable aux marches de la Russie est clairement une Europe de la guerre, de l'hybris ; et non pas une Europe de la paix. Tandis que l'Ukraine reste une poudrière, les grandes puissances de l'Union européenne, France en tête, pourraient changer leur fusil d'épaule, ou plutôt délaisser leur fusil, en prenant l'initiative d'une conférence paneuropéenne sur les frontières du continent européen, avec par conséquent autour de la table l'ensemble des pays dudit continent, Russie incluse. C'est une chose de répéter en se bouchant les oreilles l'intangibilité sacrée des frontières en Europe, dans le déni de chamboulements récents tels que l'éclatement de la Yougoslavie dès les années 1990. C'en est une autre d'examiner la situation rationnellement, pour constater ceci: il n'y a plus de principe de stabilité des frontières en Europe, depuis qu'en dehors de toute décision de la communauté internationale via les Nations-Unies, l'OTAN a imposé unilatéralement la partition de la Serbie, avec pour résultat l'indépendance du Kosovo. A cet égard, l'intervention militaire unilatérale de Moscou pour imposer l'indépendance de la Crimée, suivie de son annexion, est la fille de l'intervention militaire unilatérale de Washington pour imposer l'indépendance du Kosovo.

Une telle conférence paneuropéenne sur les frontières, qui aurait dû avoir lieu dès la chute de l'URSS, pourrait avoir comme objectif raisonnable de les stabiliser en établissant explicitement leurs tracés, ce qui romprait le principe d'instabilité propagé ces quelque vingt-cinq dernières années de part et d'autre du rapport de force. Elle pourrait également organiser un effort de démilitarisation d'une partie du continent. En particulier, démilitariser l'essentiel de l'Europe centrale et la neutraliser (au sens "proclamer des pays neutres") serait un bon moyen de faire chuter la tension actuelle, irrespirable, entre l'est et l'ouest du continent.

Ceci pose la question plus large de la course aux armements sur le continent européen. Les Etats-Unis entendent ne plus contribuer dans les proportions actuelles aux dépenses militaires de l'OTAN. Ils exigent donc que leurs alliés d'Europe révisent à la hausse leurs propres dépenses: le secrétaire d'Etat Mike Pompeo est d'ailleurs récemment venu le leur marteler à Bruxelles sitôt confirmé dans ses fonctions. Dans un contexte d'austérité obligatoire encore renforcée par le traité budgétaire européen de 2012, il est très tentant pour les grandes puissances de l'Union européenne de répondre par la mutualisation la plus poussée possible de leur effort capacitaire: d'où la résurrection récente du thème de "l'Europe de l'armement". Si l'on ajoute à cela l'actuelle stratégie de la tension face à Moscou, qui multiplie les mainmises sur des ex-satellites de la Russie pour en faire des membres de l'OTAN littéralement à ses portes, le risque d'un double engrenage de la course aux armements et du bellicisme contaminant toute l'Europe est bien réel.

Avant de se soumettre aux desiderata de Washington, il est donc temps de soulever la question qui fâche: à quoi sert l'OTAN? Elle ne sert pas à défendre la démocratie: la Grèce a pu en rester membre lorsqu'elle était sous la botte du "régime des colonels". Elle ne sert pas à défendre les droits de l'Homme: des pays qui accumulent les violations des libertés fondamentales, tels la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, peuvent eux aussi en rester membres. Plus prosaïquement, elle sert tout simplement à rassembler dans une même alliance militaire les vassaux des Etats-Unis de part et d'autre de l'Atlantique Nord.

Plutôt que d'intensifier l'Europe de la guerre, les grandes puissances de l'Union européenne pourraient au contraire saisir l'opportunité du désengagement militaire des Etats-Unis pour désarrimer de l'OTAN la défense européenne. La France pourrait être à l'avant-garde du mouvement: soit en quittant l'organisation; soit en quittant seulement son commandement intégré, comme elle le fit une première fois en 1966. Dans les deux cas, elle redeviendrait une grande puissance non-alignée, garante de sa souveraineté grâce à sa propre force armée, et extérieure aux aventures bellicistes dont l'accumulation sous l'égide de Washington s'accélère depuis deux décennies. Comme ce fut le cas hier, de Charles de Gaulle à François Mitterrand et jusqu'au duo Chirac-Villepin, Paris serait alors un facteur de paix et de concertation des nations, en sa qualité de grande puissance indépendante qui veut et peut dialoguer avec toutes les puissances dans l'intérêt supérieur de la paix.

 

Publié le 02/05/2018

La Commune du Paris et les premiers de cordée de la révolution sociale

Gérard Le Puill

Humanite.fr

 

Étudier à travers le livre de Jean A. Chérassece que furent les objectifs de la Commune nous conduit aussi à penser les changements à promouvoir dans le pays pour en finir avec ce capitalisme prédateur en ce XXIème siècle. Photo : AFP

En cette année 2018 qui nous fait commémorer le bicentenaire de la naissance de Karl Marx et les cinquante ans de la grève générale de 1968 en France, Jean A. Chérasse, cinéaste documentariste et agrégé d’histoire, vient de sortir un livre de plus de 500 pages qui raconte, jour à après jour, ce que fut la Commune de Paris du 18 mars au 28 mai 1871 (1).

« Née dans la fête, noyée dans le sang, la Commune de Paris a surgi telle une fleur du cerisier de Jean-Baptiste Clément, à la fin d’un hiver effroyable rendu difficilement supportable par les rigueurs d’un siège, mais elle reste, par sa fulgurance, une page extraordinaire de l’histoire de France », nous dit l’auteur dans son avant propos.

Alors que les manifestations du 1er mai vont mettre dans la rue des centaines de milliers de travailleurs et de retraités mécontents de la politique du président des très riches et de son gouvernement, un livre vient de sortir et nous informe de manière détaillée sur la Commune de Paris. A la lecture des documents d’époque publiés dans cet ouvrage, on est frappé par le niveau élevé des revendications, mais aussi par la pertinence des arguments mis en avant pour les défendre, sans oublier la beauté des textes avec une qualité d’écriture qui impressionne le lecteur près d’un siècle-et-demi plus tard. Les journaux des communards étaient vendus à la criée. Parmi eux, figurait le Cri du Peuple, dans lequel Jean-Baptiste Clément écrivait en ce dixième jour de la Commune pour évoquer la fuite de d’Adolphe Thiers à Versailles : 

« C’est le plus grand jour de la République (…) Ce matin, c’est l’heure de la fraternité, c’est l’apothéose de la grande République(…) Il n’y aura parmi nous ni vainqueurs ni vaincus, il n’y aura plus qu’un grand peuple confondu dans un même sentiment :celui d’une régénération ».

Le lendemain, Charles Beslay, élu du cinquième arrondissement et doyen des « Communeux », lui-même âgé de 76 ans, déclarait dans un discours consacré à la relance de l’économie dans la  capitale :

 « la commune que nous fondons sera la commune modèle. Qui dit travail dit ordre, économie, honnêteté, contrôle sévère et ce n’est pas  dans la Commune républicaine  que Paris trouvera des fraudes de 400 millions!».

« Ce que tentent nos héroïques camarades de Paris »

Evoquant les premiers pas de la Commune le 12 avril 1971, Karl Marx écrivat à son ami Kigelmann : 

« La révolution en France doit avant tout tenter non pas de faire passer la machine bureaucratique et militaire  en d’autres mains- ce qui s’est produit  toujours jusqu’à maintenant- mais la briser. Là est précisément la condition préalable de toute révolution vraiment populaire sur le continent. C’est aussi ce que tentent nos héroïques camarades à Paris».

Mais les versaillais préparent l’offensive militaire ce qui conduisent Pierre Denis à lancer cette mise en garde dans le Cri du Peuple dès le 23 avril :

« Le véritable danger n’est pas dans l’implacable ressentiment du gouvernement et de l’assemblée, ni dans l’armement qui se produit à Versailles. Le danger est ici, dans le Conseil communal, s’il ne sait pas, prendre les mesures de défense rapides, sûres, à la fois intelligentes, sages et fermes;  il est dans l’organisation même de la défense, et il est surtout dans les illusions que pourrait faire naître une fausse conciliation… ».

Au fil des pages de ce livre ont voit en effet monter la puissance militaire des Versaillais qui ont réussi à conserver des sites stratégiques comme le Mont Valérien sur les hauteurs de Suresnes, d’où il est possible de tirer au canon sur Paris. Progressivement, les troupes de Thiers investissent la banlieue ouest de Paris et les obus font de plus en plus de dégâts dans la capitale où des enfants d’une dizaine d’années vont, au risque de leur vie, récupérer des éclats d’obus dans les rues afin de récupérer quelques sous en les vendant à des marchands de ferraille.

A chaque fois qu’ils prennent de nouvelles positions, les Versaillais achèvent les blessés et même les infirmières présentes pour les soigner comme en  témoigne le commandant Noro dans un courrier au communard Charles Delescluze. Après la victoire des Versaillais, les massacres vont se poursuivre avec notamment 400 personnes fusillées à la prison de Mazas et 1907 exécutions à la Roquette en une seule journée.

Donner une place centrale à l’éducation de tous les enfants

La chute de la Commune de Paris fut donc particulièrement douloureuse. Toutefois, ce que l’on retient avant tout du livre de Jean A. c’est la qualité du projet politique des communards. Ils se battaient pour une société de justice et d’égalité, y compris entre les hommes et les femmes. Ils voulaient la bâtir dans le pays tout entier comme le montre un texte adressé  aux paysans. Ils considéraient qu’il fallait pour cela donner une place centrale à l’éducation de tous les enfants.

Alors que l’actuel président de la République et son gouvernement n’ont que la précarité du plus grand nombre à nous proposer comme projet afin de donner toujours plus aux «les premiers de cordées » tels que les voit Emmanuel Macron, étudier à travers ce livre ce que furent les objectifs de la Commune nous conduit aussi à penser les changements à promouvoir dans le pays pour en finir avec ce capitalisme prédateur en ce XXIème siècle qui, de surcroît  accélère le réchauffement  climatique.

(1) Les 72 immortelles, la fraternité sans rivages, une éphéméride des grand rêve fracassé des Communeux, de Jean A. Chérasse, dessins d’Eloi Valat ; les éditions du Croquant, 560 pages, 24€

Gérard Le Puill

Journaliste et auteur

 

Publié le 29/04/2018

Notre réponse au « manifeste » de Philippe Val dans « Le Parisien » du 22 avril (site la-bas.org)

« Manifeste "contre le nouvel antisémitisme" » : délirant, provoquant, indigent

Le 24 avril 2018

Délirant ? Provoquant ? Indigent ? On hésite à la lecture du «  manifeste "contre le nouvel antisémitisme" » signé Philippe Val dans Le Parisien du 22 avril [1].

En France, aujourd’hui, selon ce penseur, les Juifs subissent « une épuration ethnique à bas bruit ». Si nous le comprenons bien, la France sera bientôt « Judenfrei », c’est-a-dire « nettoyée de ses Juifs » ? Et qui sont les nazis d’aujourd’hui ? Oui, les musulmans et les gauchistes, vous le saviez déjà, c’est le même disque rayé depuis 20 ans. Ils sont quelques-uns à enfoncer le même clou avec le même marteau depuis des années, en se tapant sur les doigts entre eux de temps à autre. Ils n’ont pas pour but de lutter contre le racisme et l’antisémitisme, les drames qui se succèdent sont pour eux autant de moyens de stigmatiser ceux qu’ils n’aiment pas, « les musulmans-pas-tous-bien-sûr » et « les gauchistes-presque-tous-hélas », ceux-là qui agissent « à bas bruit », c’est-à-dire dans la lâcheté et le silence de tous.

Bof, on se rassure, on retrouve cette vieille droite qui a simplement remplacé le « judéo-bolchévique » d’hier par « l’islamo-gauchiste » d’aujourd’hui. On se dit que « tout ce qui est excessif est insignifiant ». Sauf que cette fois, cette insignifiance est soutenue par 300 « personnalités » qui ont signé ce manifeste, et un livre sort sur ce sujet dans la semaine. Bien sûr, on se demande quelle valeur donner à ces signatures. Comment ont-elles été obtenues ? On vous appelle pour vous demander de signer un manifeste contre l’antisémitisme, comment dire non ? Combien auront lu le texte avant de signer ? Chacun pourra ensuite venir dire qu’il n’approuvait pas tout, bien sûr, mais c’est la loi du genre, que voulez-vous. Alors un coup de pub pour la sortie d’un livre ? Possible. Aujourd’hui, la com’ ne recule devant rien. La lutte contre le racisme et contre l’antisémitisme exige un autre combat, il est en cours depuis longtemps. Il faut en priorité déjouer et dénoncer ces démagogues qui instrumentalisent les peurs et les souffrances et qui exploitent les traumatismes profonds qui hantent toujours la mémoire des peuples. Il faut d’abord des informations claires, des études cohérentes, des analyses articulées mais surtout, avant tout, il faut des pédagogies fraternelles.

Daniel Mermet


Voici un texte de Dominique Vidal qui a réagi rapidement contre ce consternant « Manifeste » :

Contre l’antisémitisme, avec détermination et sang-froid

Je partage avec les signataires du Manifeste des 300 une seule conviction : la lutte contre l’antisémitisme constitue un impératif moral et politique majeur, dans une société encore rongée par toutes les formes de racisme. Il en va de l’avenir de la démocratie et donc de la République. Mais je ne suis d’accord, ni avec leur analyse du phénomène, ni avec leur démarche pour le combattre.

Et pour cause : ils ignorent complètement les indications que nous donne, depuis des années, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), avec laquelle, je le rappelle, les institutions et organismes communautaires juifs collaborent pourtant étroitement. Le « Rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie », que la Commission publie chaque année, met à la fois à notre disposition un état de l’opinion et une évaluation des violences perpétrées [2].

Quelles leçons se dégagent du travail des sondeurs, des sociologues et du ministère de l’Intérieur ?

 Que l’idéologie antisémite n’a cessé de reculer parmi nos concitoyens depuis la Seconde Guerre mondiale, au point d’y devenir marginale : 89 % d’entre eux considèrent les Juifs comme « des Français comme les autres », soit une proportion supérieure de 8 points à celle observée pour les musulmans et de 30 points comparée à celle des Roms ;

 Qu’en revanche, les préjugés antisémites, bien qu’en diminution, restent influents, si bien que 35 % des Français pensent encore que « les Juifs ont un rapport particulier à l’argent », 40 % que, « pour les Juifs français, Israël compte plus que la France » ou 22 % que «  les Juifs ont trop de pouvoir » ;

 Que les violences anti-juives, après un pic au début du siècle, ont connu depuis une décrue progressive, confirmée en 2017. Les violences antimusulmans, elles, ont culminé en 2015, alimentées par l’horreur des attentats terroristes, mais reflué elles aussi depuis. Rapportés au nombre de personnes concernées, les chiffres montrent que les Juifs constituent la principale cible des actes racistes, par ailleurs moins nombreux mais plus violents ;

 Que, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, des Juifs ont été assassinés, en tant que tels – indépendamment des attentats terroristes comme ceux de la synagogue de la rue Copernic ou de la rue des Rosiers. Si, certains de ces meurtres sont indiscutablement antisémites, comme ceux de Mohammed Merah ou d’Amedy Coulibaly, d’autres imbriquent haine des Juifs, motivations crapuleuses, voire signes de maladie mentale ;

 Que cet antisémitisme – idéologie, préjugés, violences – est le fait de groupes divers. S’il reste caractéristique de l’extrême droite, y compris du Front national dont la « dédiabolisation » n’a pas éradiqué le vieux racisme anti-juif et le négationnisme, cet antisémitisme s’est aussi développé parmi les enfants de l’immigration. Mais une sociologue comme Nonna Mayer met en garde contre le concept de « nouvel antisémitisme », inspiré des thèses de Pierre-André Taguieff qui, écrit-elle, « voit un antisémitisme masqué derrière la critique d’Israël et du sionisme, au nom de l’antiracisme et des droits de l’homme, et porté tant par l’islamisme radical que par les idéologies tiers-mondistes d’extrême gauche » [3].

Ces analyses, on en conviendra, tranchent avec le simplisme et l’alarmisme du Manifeste de Philippe Val. Tout ce qui est excessif ne compte pas, disait Talleyrand : comment peut-on parler, à propos des Juifs français, de « terreur » ou d’« épuration ethnique »  ? Mais surtout les pistes que suggèrent les signataires sont de fausses pistes, le plus souvent dangereuses :

 Faire du seul islam radical la cause de la violence antijuive, c’est ignorer une partie importante du phénomène. D’abord parce que, je l’ai rappelé, l’antisémitisme de l’extrême droite reste vivace et souvent violent. Ensuite parce que, même parmi les jeunes de banlieue, la violence – comme d’ailleurs le djihadisme – n’a pas qu’une dimension idéologique ou religieuse : elle s’enracine aussi, n’en déplaise aux signataires, dans la désespérance sociale, elle-même produite par les discriminations économiques, sociales et ethniques qui les frappent dans notre société. Autrement dit, la vigilance et la répression nécessaires doivent aller de pair avec des efforts d’intégration considérables. Pour que la République se réconcilie avec sa jeunesse, y compris immigrée.

 Dénoncer « l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société » (sic), c’est tout simplement infâme. Mais d’où sort ce fantasme d’une extrême gauche antisémite en France aujourd‘hui ? De qui parle-t-on ? Des communistes ? Des insoumis ? Des écologistes ? Des trotskistes ? Des chrétiens de gauche ? Aucun de ces partis, groupes ou mouvements n’a jamais flirté, de près ou de loin, avec la haine des Juifs ! Au contraire, c’est de ce côté-là que les Juifs ont trouvé, à l’heure du plus grand péril, leurs défenseurs les plus héroïques. Faut-il rappeler qu’en France, contrairement à la plupart des autres pays occupés, la solidarité populaire, des communistes aux gaullistes en passant par les chrétiens, a permis à près de quatre cinquièmes des Juifs d’échapper au génocide ?

 Infâme, cette affirmation relève aussi de l’analphabétisme historique. L’antisémitisme est un délit, poursuivi à juste titre, comme toutes les formes de racisme, par les lois, anciennes et récentes, de la République. L’antisionisme, lui, est une opinion, selon laquelle Theodor Herzl a eu tort de considérer les Juifs comme inassimilables et de prôner en conséquence leur rassemblement dans un État qui leur soit propre. L’immense majorité des Juifs, jusqu’en 1939, s’est opposée au projet sioniste : à cette date, la communauté juive de Palestine ne représente que 2,5 % de la population juive mondiale. Après le génocide nazi, des centaines de milliers de survivants, qui ne savaient pas où aller, faute de visas américains, ont choisi de rebâtir leur vie en Israël. Il en ira de même pour les Juifs des pays arabes, puis pour les Juifs soviétiques, venus par nécessité plus que par choix sioniste. Et, malgré ces vagues d’immigration, la majorité des Juifs vivent ailleurs qu’en Israël, et ils s’intègrent si bien en Amérique et en Europe que la majorité d’entre eux y concluent des mariages « mixtes ». En quoi ces rappels historiques relèveraient-ils de l’antisémitisme ?

 Avec la conclusion du Manifeste, on sombre dans l’absurdité pure et simple. Les signataires demandent que « les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémitisme catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime ». J’avoue avoir du mal à imaginer que tant de personnalités ignorent un fait simple : si l’Église catholique a pu renoncer dans son discours à la dénonciation des Juifs comme un « peuple déicide », responsable de siècles de massacres en Europe, c’est qu’elle s’organise autour d’une structure hiérarchique, avec un clergé, un pape et des conciles. Tel n’est pas le cas de l’Islam, qui ne dispose pas d’« autorités théologiques » à même de modifier des versets du Coran. Il en va d’ailleurs de même du judaïsme, où personne n’est en droit de censurer les commentaires du Talmud contre les goyim et encore moins les nombreux appels au génocide que contient l’Ancien Testament – et que pourtant des dirigeants, religieux et politiques, invoquent pour justifier le sort fait aux Palestiniens. Si les Livres saints étaient amendables, ça se saurait !

 Voilà, pour conclure, le grand absent du « Manifeste » : le conflit israélo-palestinien. Cette lâcheté, sans doute nécessaire pour bricoler un groupe aussi hétéroclite, est absurde. Qui osera le nier ? Les massacres de ces dernières semaines contre les manifestations de Gaza, justifiés par une partie des signataires, provoquent par exemple plus d’antisémitisme que tous les versets dénoncés du Coran. De quand date la dernière explosion de violences contre les Juifs dans notre pays, sinon de la Seconde Intifada et de sa répression brutale ? Et la droite et l’extrême droite israéliennes nous annoncent bien pire, avec l’annexion annoncée de la Cisjordanie, l’enterrement de la solution des deux États et la perspective d’un seul État où les Palestiniens annexés avec leur terre n’auraient pas le droit de vote… La paix au Proche-Orient ne fera pas disparaître miraculeusement l’antisémitisme, mais elle y contribuera décisivement : raison de plus pour s’engager sur ce chemin.

Un dernier mot : hiérarchiser les racismes, c’est tomber dans le racisme. Et hiérarchiser le combat contre le racisme, c’est le saboter. Cette lutte indispensable, nous la remporterons ensemble ou jamais. Avec détermination et sang-froid.

Dominique Vidal


Une occasion pour (re)voir l’entretien de Daniel Mermet avec Dominique Vidal en février dernier, lors de la parution de son ouvrage Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, 2018, éditions Libertalia :

 

Publié le 28/04/2018

Marie-Pierre Vieu (regards.fr)

Macron à la conquête de l’Europe

Alors que le président français passait son grand oral la semaine dernière devant les parlementaires européens, Marie-Pierre Vieu, eurodéputée membre de la Gauche unie européenne, nous livre son analyse du phénomène Emmanuel Macron en marche à l’échelle continentale.

Sans surprise, Emmanuel Macron a été chaleureusement reçu, mardi 17 avril, au Parlement européen. L’objectif était clair : légitimer sa démarche politique auprès de ses pairs de l’Union européenne, et cela alors même qu’il se heurte, en France, aux premières grandes résistances sur le terrain social et qu’il est contesté quant à sa décision des frappes militaires en Syrie.

Après le 13 heures de Jean-Pierre Pernault et l’interview putching-ball de Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel où il jouait sa remise en scène au plan de la politique intérieure, Strasbourg lui a offert la possibilité de se positionner en leader de la classe Europe - pour user d’une expression consacrée. Dans sa déclinaison d’une relance néolibérale d’une Union européenne en crise, deux formules ont appuyé son allocution : "l’autorité de la démocratie" et "la nouvelle souveraineté européenne".

Sur la première, il veut en faire une marque de fabrique de l’Europe et le décliner, pour la zone euro par exemple, sous la forme de consultations qu’il pense comme le premier acte de la campagne des élections européennes de 2019. Dans les faits, depuis un an qu’il a été élu avec 18% des inscrits au premier tour, le même n’a de cesse d’annihiler toute marge de manoeuvre pour l’intervention citoyenne, de saper toute base démocratique, comme le décrit fort bien la philosophe Sandra Logier dan Antidémocratie.

"Autorité de la démocratie" et "nouvelle souveraineté européenne"

Ce 27 avril, face à la contradiction qui a été portée dans l’hémicycle par Patrick Le Hyaric de la GUE et par l’écologiste Philippe Lamberts, tant sur la question de la Syrie, des migrants ou de la verticalité de sa politique, la réponse est sans ambiguïté : l’homme concentre les pouvoirs, l’assume et le théorise même manageant la fonction présidentielle comme une entreprise du CAC 40. Il fait alors fi du dialogue parlementaire voire institutionnel, balaie d’un revers de manche toute négociation sociale, use de violence dans les universités et à Notre-Dame-des-Landes - car pour lui, toutes ces luttes se situent hors du cadre du pacte républicain.

Quant à la question de la souveraineté européenne, comment imaginer qu’elle puisse protéger les peuples si elle exclut une redistribution sociale et s’inscrit dans la poursuite des choix du libre-échange et du productivisme ? C’est pourtant, là encore, le créneau qu’a choisi Emmanuel Macron. Et il a ses arguments : pour lui, développer la richesse de l’Europe, c’est developper celle des Européen-nes, parvenir à cette richesse implique de vrais choix fiscaux (comprenez : unilatéralement bénéfiques aux plus puissants), d’accélérer les libéralisations à tout crin et de fouler au pied les propres engagements écologiques et climatiques de la France. Et cette dernière question n’est pas des moindres car la libéralisation des énergies renouvelables, le tout-camions, le parti pris de l’agro-industrie comme la poursuite des traités de libre-échange, vont à rebours de tous les engagements de la COP 21. Bien sûr, les néolibéraux vont proposer, en parallèle, la mise en place d’une taxe environnementale mais ce n’est que pour mieux faire passer le reste, une mesurette à la marge qui n’inverse pas les logiques d’ensemble...

La France selon Macron, prémisse d’une Europe selon Macron

La réalité française du mouvement social et le rejet grandissant de sa politique ne semblent pas non plus entamer la détermination du Président. Il en fait même de simples obstacles à surmonter, sans quoi l’Union européenne serait vouée aux surenchères extrémistes. Sur ce dernier point, on voit le coeur de sa rhétorique : sanctuariser le fait que l’alternative se résumerait à accepter sa vision de l’Europe ou se replier dans un ultra-nationalisme qui ouvre grand les portes à la barbarie.

Ce qu’il y a de neuf dans cette dialectique, c’est que Macron la met en place en France, un peu finalement comme si notre pays était le laboratoire de ce qu’il compte faire demain à l’échelle de l’Union européenne. Cela peut enflammer une Assemblée européenne largement acquise à la cause du libéralisme et qui ne voit plus en Merkel, la championne qu’elle a pu être. Mais cela n’est pas de nature à répondre aux colères sociales et aux exigences populaires, comme en ont encore témoigné les huées et les prises-à-partie lors de sa sortie quelques heures plus tard à Epinal.

Reste que si la solution à ce mal passe par la mise en mouvement des peuples, encore faut-il se mettre à leur service et en capacité de les fédérer autour d’un autre projet, radical et ambitieux, pour l’Union européenne. Pour une autre Europe. Dans les semaines qui viennent, nous aurons ici en France une série de rendez vous sociaux et citoyens qui sont d’une grande importance à court terme mais aussi afin de faire grandir la perspective d’une vraie alternative à Macron comme au diktat de la Banque centrale européenne. Sachons ne pas passer à côté de ces rendez-vous !

 

Publié le 26/04/2018

Pour les jeunes, Macron propose de vieux schémas de pensée

 Par Ellen Salvi (site médiapart.fr)

Alors que la mobilisation étudiante se poursuit, l’exécutif continue de défendre ses politiques teintées de pragmatisme et d’éthique libérale. Sous couvert de modernisation, son approche de « la jeunesse » révèle en filigrane une vision classique de la société, où les alternatives sont encouragées à condition qu’elles respectent le cadre fixé par le pouvoir.

Il a d’abord été question d’« agitateurs professionnels », qui n’avaient pas grand-chose à voir avec des étudiants. Dès les premiers blocages d’université, le premier ministre, suivi par l’ensemble de son gouvernement, est monté au créneau pour dénoncer la « très forte mainmise de l’extrême gauche sur ces mouvements ». Les relais parlementaires, en tête desquels le député La République en marche (LREM) Gabriel Attal, rapporteur de la réforme d’accès à l’enseignement supérieur, ont rapidement emboîté le pas et fait évoluer le discours, renvoyant dos à dos les grévistes « animés d’un esprit bobo et égoïste » et les étudiants opposés aux blocages.

Sur les réseaux sociaux, les blagues sont allées bon train, tournant en ridicule les mobilisations, à commencer par celle des jeunes de Sciences-Po Paris qui n’auraient, à entendre leurs détracteurs, aucune légitimité à s’opposer à la forme de sélection qu’introduit la loi orientation et réussite des étudiants (ORE), alors qu’ils ont eux-mêmes passé un concours pour entrer rue Saint-Guillaume. « Par leur attitude, leurs propos d’estrade, leurs caricatures, ils font honte à l’école qu’ils ont réussi à intégrer... par concours... #SciencesPo », tweetait le 19 avril la députée Aurore Bergé, l’une des porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée nationale.

Emmanuel Macron ne cesse de le répéter : « Nous sommes dans un État d’ordre. » Pour le faire respecter, les CRS pénètrent dans les universités. Les responsables politiques rappellent les règles. Et les étudiants mobilisés en AG continuent d’être considérés comme part minime et non représentative. « Cette minorité-là, ce n’est pas les jeunes de France », assure un ministre à Mediapart. Convaincu de son fait, le chef de l’État reste sourd aux colères qu’il estime injustifiées, allant jusqu’à parler, comme il l’a fait le 15 avril au sujet de la contestation sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), de la « tyrannie de certaines minorités », expression chérie en son temps par Nicolas Sarkozy.

La Macronie, qui regrette souvent que l’on puisse « caricaturer » ses réformes, n’hésite pas à sombrer elle-même dans la caricature. Sous couvert de « respecter tout le monde » et de prôner l’« émancipation » de chacun, elle laisse diffuser une petite musique qui tendrait à suggérer que les jeunes qui se mobilisent contre la loi Vidal n’ont d’autre ambition que d’obtenir des « diplômes en chocolat ». Ce même genre de ritournelle a été fredonnée pour les cheminots ou pour les zadistes. Eux aussi sont renvoyés à des clichés destinés à délégitimer leur mobilisation et à reprendre la main sur la fameuse « opinion publique », cette inconnue que tout le monde se dispute et sur laquelle le président a jusqu’alors construit sa stratégie politique.

En adoptant cette position de surplomb, laquelle confine bien souvent à la condescendance, l’exécutif révèle en filigrane une vision de la société bien plus monochrome qu’elle ne l’est en réalité, un pays où les alternatives sont encouragées à condition qu’elles respectent le cadre fixé par le pouvoir – et qu’elles perdent, dès lors, leur qualité même d’alternative. « Un dernier conseil : ne respectez jamais les règles », lançait le chef de l’État à la jeunesse indienne, le 10 mars. Celle de France, en revanche, est priée de s’y plier.

Sur le papier, tout était pourtant fait pour coller. En mai 2017 entrait pour la première fois à l’Élysée un président de moins de 40 ans. Un mois plus tard, l’Assemblée nationale s’offrait une cure de jouvence en abaissant l’âge moyen (48,7 ans) de ses élus au-dessous des 50 ans – 146 d’entre eux ayant moins de 40 ans (contre 55 sous la précédente mandature). Tout en intégrant dans des proportions inédites des novices en politique, le Palais-Bourbon restait cependant le lieu d’une forte reproduction sociale, 54 % des élus étant des cadres du privé, des dirigeants d’entreprise ou des professions libérales, à l’image du groupe majoritaire de LREM.

Le renouvellement générationnel n’est évidemment pas un gage de renouvellement de pensée politique. Le startupper, élevé au rang de modèle par la Macronie, n’est qu’une partie de ce que l’on appelle communément « la jeunesse », terme générique qui ne reflète pas en lui-même la variété des situations, des profils et des engagements. La promesse macronienne d’horizontalité aurait pu parler à une génération avide de prendre part aux décisions publiques, mais elle se heurte aujourd’hui à la réalité des politiques mises en place par le gouvernement et à la façon dont il multiplie les « réformes techniques avec la fausse évidence qui les accompagne », explique le sociologue Vincent Tiberj.

Pour ce professeur des universités associé à Sciences-Po Bordeaux, « il y a une forme de péché originel du macronisme ». Conscient de la remise en cause des partis politiques traditionnels, le candidat devenu président a « mis en place un système qui donne l’illusion de l’horizontalité », alors que « toutes les décisions continuent d’être prises par en haut ». Or « ce n’est pas en instituant par en haut un grand débat [comme celui promis par la grande marche sur l’Europe – ndlr] que l’on attire des personnes différentes et que l’on trouve de véritables alternatives ».

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Cette conception du pouvoir « terriblement technocratique », et finalement assez conservatrice, en dit long sur les politiques proposées, et notamment celles qui concernent la jeune génération. « C’est le propre de l’éthique libérale, poursuit le chercheur. On est dans une logique d’individus, qui reconnaît éventuellement les carcans sociaux, mais ne remettra pas en question les mécanismes de la domination collective. » Et d’ajouter : « Tout le problème du pouvoir macronien, c’est le manque de discours global. Le gouvernement empile des mesures qui ne font pas système. » 

Pour éviter ce « fonctionnement en silo », Antoine Dulin, vice-président du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et coauteur du rapport « Arrêtons de les mettre dans des cases ! Pour un choc de simplification en faveur de la jeunesse », remis en mars 2017 à Matignon, plaide en faveur d’un travail interministériel. « Il y a des choses qui se disent et qui se passent, mais c’est encore compliqué de voir la cohérence, affirme-t-il. Il manque un récit qui permette d’appréhender cet âge de la vie comme une globalité, qui donne du souffle à cette volonté d’émancipation, que je préfère qualifier d’autonomisation, dont parle Emmanuel Macron. » Les propositions de son rapport figurent dans la lettre de mission confiée au ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer, mais très peu ont été lancées.

« C’est une vision raccourcie de la société »

  • Sur la jeunesse, comme sur tous les autres sujets, la Macronie prône le pragmatisme. Pour Vincent Tiberj, le problème réside dans la vision que se fait l’exécutif de l’éducation et du savoir, lesquels sont envisagés sous le prisme de l’« employabilité ». « Leur conception de l’éducation s’apparente davantage à du dressage qu’à du développement personnel, regrette-t-il. Même la recherche est vue comme quelque chose qui doit être utile à l’économie. » Or « le risque d’une politique pragmatique, c’est de mettre des gens de côté », reconnaît Antoine Dulin.
  • Cette philosophie générale de la rentabilité est l’une des clefs de la loi ORE et des fameux « prérequis » à l’entrée à l’université qui l’accompagnent et risquent de renforcer les inégalités sociales qu’ils prétendaient réduire. « Les perdants vont évidemment être les publics les plus fragiles scolairement et socialement, qui ne sont pas ajustés au modèle universitaire », expliquait à Mediapart la sociologue Sophie Orange, spécialiste de l’orientation post-bac, dès le mois de décembre.
  • Ce dispositif, aujourd’hui au cœur de la contestation, figurait déjà dans une « lettre ouverte à la jeunesse » diffusée le 18 avril 2017 par le candidat d’En Marche!. En l’instaurant, et quoiqu’il s’en défende, Emmanuel Macron introduit une forme de sélection à l’université. L’exécutif a beau marteler qu’il souhaite ce faisant réduire les échecs, il balaye d’un revers de la main la possibilité pour les étudiants de repartir à zéro après le bac, de tâtonner, d’échouer s’il le faut – souvent une leçon pour réussir –, de se chercher et, pourquoi pas, de se révéler. En résumé : de prendre en compte les vocations tardives, en resserrant le champ des possibles qu’offre l’université.
  • « C’est une vision raccourcie de la société, une philosophie que l’on apprend dans les grandes écoles et qui se résume à la compétitivité, déplore le directeur de l’Observatoire des inégalités Louis Maurin. Aller plus haut, avoir toujours plus de pouvoir. Les fameux “premiers de cordée”… » Or si l’on en croit la sociologue Cécile Van de Velde, interrogée par Le Monde, l’une des difficultés de la jeune génération est précisément qu’elle « se retrouve en tension entre son besoin de sens et les pressions de la compétition ». En France, « les jeunes sont très angoissés et pessimistes », souligne-t-elle, indiquant qu’il en est de même au Japon et en Corée.
  • « Dans ces sociétés qui ont tout fait jouer sur le diplôme, qui envoient le message qu’un adulte c’est avant tout un diplômé – davantage qu’un sujet –, les jeunes vont être atteints dans leur confiance parce qu’il faut aller vite, choisir vite, explique-t-elle. Et ce encore plus en temps de crise, quand il faut gagner la compétition scolaire pour avoir des chances de se placer sur le marché du travail. Ces modèles forcent le choix précoce et créent un enjeu autour de l’“orientation”, comme on le voit en ce moment en France. »
  • Il y a aussi, derrière cette façon d’envisager les choses, une forme de « paternalisme » qui n’a pas échappé aux principales organisations du spectacle vivant. Dans une tribune publiée par Le Monde le 23 avril, elles dénoncent collectivement le programme « Culture près de chez vous » porté par Françoise Nyssen, lequel constitue à leurs yeux « un incroyable retour en arrière », « une vision paresseuse, vénale et embourgeoisée de la culture » qui ne favorisera en rien « l’émancipation » des jeunes, promesse phare de l’entreprise macroniste.
  • Là où ils espéraient « un acte II de la décentralisation culturelle », capable de libérer la création, de redonner élan à la vie des individus et des collectifs, et de rassurer la jeunesse, les signataires de ce texte n’ont trouvé qu’une politique digne de « la IVe République ». « Depuis un an, qu’avons-nous eu ? interrogent-ils. Des chorales dans les établissements scolaires, la Comédie-Française et le théâtre privé au secours des campagnes, l’obstination pour un “Pass culture” dont nous savons qu’il est démagogique et voué à être une dépense sans effet ou pire, aux effets pervers. » Et de conclure : « Sur le plan culturel, on nous promettait l’élan d’un John F. Kennedy, nous redoutons le retour d’un René Coty. »
  • Contrairement à François Hollande, qui avait promis d’en faire sa « priorité » – sans que cela soit vraiment suivi d’effets –, Emmanuel Macron ne s’est guère engagé, durant sa campagne, sur des promesses à destination des jeunes. Une fois élu, le mot « jeunesse » a d’ailleurs disparu des libellés ministériels, au grand dam des mouvements et associations de jeunes. Le président de la République s’en est très tôt expliqué : « C’est quand vous réformez le marché du travail et du logement que vous faites une vraie politique de la jeunesse, assurait-il au Point, fin août 2017. C’est en recréant des libertés et de la mobilité. C’est en donnant aux gens, selon leurs mérites, l’opportunité de gravir les échelons de la société : voilà l’esprit républicain ! »
  • Dans sa « lettre ouverte à la jeunesse », le candidat d’En Marche! dévoilait déjà ses pistes en la matière. Se présentant comme le « candidat du travail », il assurait alors que « la baisse des cotisations payées par les salariés » et « l’augmentation de la prime d’activité » permettraient à « 400 000 jeunes » de voir leurs revenus augmenter. « Concrètement, un jeune au Smic touchera chaque mois 100 euros net de plus », expliquait-il. Mais concrètement, les choses sont surtout un peu plus compliquées.
  • Les dispositifs étant mis en place de façon progressive, la promesse des 100 euros net ne sera effective qu’en fin de quinquennat (elle s’élèvera à 34 euros fin 2018 et 66 euros fin 2019) et ne concernera que les célibataires au Smic, qui payent une taxe d’habitation. En outre, si l’on estime effectivement à environ 390 000 le nombre de moins de 25 ans touchant le salaire minimum, une bonne part d’entre eux travaillent à temps partiel (environ 50 % sur l’ensemble de la population) et ne touchera donc pas les fameux 100 euros.
  • Autre grand axe du projet d’Emmanuel Macron : « La formation d’un million de jeunes sans emploi éloignés du marché du travail. » Une intention louable, quoique battue en brèche par de nombreux travaux dont celui élaboré en 2017 par France Stratégie, une institution rattachée au premier ministre. « Les plans massifs de formation et l’élévation du niveau de diplôme ont peu de prise sur le taux de chômage, pouvait-on lire dans son rapport. Certains travaux considèrent même que les effets de ces plans sont nuls, quand ils ne conduisent pas à dégrader relativement la situation des profils les moins diplômés. » Pas moins de 15 milliards d’euros doivent être consacrés à la formation sur la durée du quinquennat mais pour l’heure, nul ne sait exactement comment ils seront financés. Vendredi 27 avril, le gouvernement présentera son projet de loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel », qui inclut un important volet sur la réforme de l’apprentissage.

« Il n’y a pas de confiance vis-à-vis de la jeunesse »

Emmanuel Macron l’avait assuré pendant sa campagne : « Mon ennemi, c’est l’assignation à résidence », avait-il lancé le 30 mars 2017 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), en écho au désormais célèbre « Mon adversaire, c’est le monde de la finance » de son prédécesseur. Le président de la République, qui rêve de jeunes Français ayant envie de devenir milliardaires, a très tôt abordé les quartiers populaires par le versant des parcours individuels et de l’entrepreneuriat. « Il est dans un discours de self-made-man américain, qui pourrait parler aux jeunes, mais le souci c’est que dans le même temps, il les assigne à résidence dans sa politique en supprimant les emplois aidés par exemple », souligne Louis Maurin.

Convaincu de l’inefficacité de ce type de contrats, le gouvernement a décidé dès l’été 2017 de les « prioriser », plongeant nombre d’associations de quartier, notamment celles qui s’occupent des jeunes, dans de grandes difficultés. Mi-avril, trois ministres – Muriel Pénicaud, Jacques Mézard et Julien Denormandie – ont fait le déplacement à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) pour promouvoir la mise en place, dans sept territoires, des « emplois francs ». Ce dispositif, abandonné par François Hollande en 2014, a été remis au goût du jour par son successeur quatre ans plus tard, dans une version remaniée. Une façon de « compenser » la disparition des emplois aidés qui, pour certains, est loin d’être suffisante, comme l’a glissé le maire de Clichy-sous-Bois à la ministre du travail le jour de sa visite. Le gouvernement planche en outre sur une nouvelle mouture du contrat aidé, intitulée « Parcours Emploi Compétences ».

Sur la question du logement, deuxième pilier d’une « vraie politique de la jeunesse », le candidat Macron avait promis d’en faire construire 80 000 pour les jeunes (60 000 pour les étudiants et 20 000 pour les jeunes actifs) et de leur réserver une part de logement social. Le premier de ces deux objectifs – prévu sur le quinquennat – a été retranscrit dans le projet de loi pour l’évolution du logement (Elan), présenté début avril en conseil des ministres, sans autres détails que la création, en 2018, d’un observatoire national du logement étudiant. Quant au logement social, la part destinée aux jeunes reste encore inconnue et n’est stipulée ni dans le texte du ministère de la cohésion des territoires ni dans l’accord signé avec les bailleurs.

En outre, d’autres dispositifs figurant dans le projet de loi Elan ont d’ores et déjà été remis en question par les spécialistes du secteur. C’est notamment le cas du bail mobilité de un à dix mois sans dépôt de garantie pour les étudiants, les saisonniers, les jeunes en alternance, ceux en CDD à courte durée, etc., auquel le délégué général adjoint de la Fondation Abbé-Pierre (FAP), Christophe Robert, se dit « vraiment opposé ». Et ce, d’autant plus qu’il existe déjà des locations meublées ou des formules de location saisonnière que les jeunes peuvent quitter assez rapidement. « On fait un bail précaire pour les précaires, résume le responsable associatif. Et on prend le risque de réduire les protections que confère le bail classique de trois ans, mis en place depuis 1989. »

Dans son dernier rapport sur l’état du mal-logement en France, la Fondation Abbé-Pierre critique vertement les orientations choisies par l’exécutif dans les premiers mois du quinquennat, à commencer par la baisse de 5 euros des aides personnalisées au logement (APL). « Sous couvert d’engager des économies sur les aides personnelles, le projet porté par le gouvernement aboutit finalement à une profonde remise en question du modèle du logement social. » Si le président de la République et le premier ministre avaient eux-mêmes reconnu que cette mesure n’était pas la bonne – sans pour autant revenir dessus –, d’autres, au sein de la majorité, avaient préféré s’en moquer. « Ça va, messieurs dames, si à 18, 19 ans, 20 ans, 24 ans, vous commencez à pleurer pour 5 euros, qu’est-ce que vous allez faire de votre vie ? », avait par exemple interrogé la députée LREM Claire O’Petit.

Christophe Robert compte désormais beaucoup sur les arbitrages du plan pauvreté, attendus dans les prochaines semaines. Devraient en toute logique y figurer des mesures à destination des jeunes de moins de 25 ans ne touchant pas le RSA. « Nous avons déjà remporté une première victoire en faisant en sorte que ce plan ne concerne pas seulement les enfants, mais aussi les 16-30 ans », se réjouit le vice-président du CESE Antoine Dulin, qui a participé aux travaux préparatoires. De façon générale, le délégué général adjoint de la Fondation Abbé-Pierre reste très attentif au discours politique du gouvernement en matière d’exclusion : « Pour le moment, on est un peu dans le “si on se bouge, on peut y arriver”, mais c’est évidemment un peu plus compliqué que ça... », note-t-il.

Parce qu’il veut « une jeunesse engagée en France, en Europe et dans le monde » et qu’il ambitionne de « renforcer la cohésion républicaine », tout en développant « un esprit commun de défense et de secours », Emmanuel Macron a annoncé pendant sa campagne vouloir créer « un service national obligatoire », qui durerait « un mois » et s’adresserait « aux jeunes femmes et aux jeunes hommes aptes dans les trois ans suivant leur dix-huitième anniversaire ». En février, le chef de l’État s’était de nouveau prononcé sur le sujet, en évoquant cette fois-ci une durée de « trois à six mois ».

Jugée coûteuse et délicate à mettre en place en raison des capacités d’accueil des armées, réduites depuis la suppression du service militaire en 1997, cette promesse avait déjà suscité de nombreux doutes pendant la campagne. Selon L’Opinion, elle a toutes les chances d’être revue à la baisse. Le groupe de travail chargé de dessiner les contours de ce que l’on appelle désormais « service national universel » (SNU) privilégierait en effet l’option d’un « temps de vie partagé » dans un internat d’une durée d’« une semaine », lequel serait décliné en « activités militaires » (enseignement de défense, sport, comportement en situation de crise...), « activités civiques et citoyennes autour des valeurs républicaines » et « activités-médico-sociales ».

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Au-delà des seules contraintes techniques et budgétaires, ce dispositif pose aussi une question de fond, là encore liée à la perception qu’a le pouvoir des jeunes Français. La Fage, l’un des principaux organismes étudiants, qui défend par ailleurs la loi Vidal, dénonce une « proposition démagogique qui vise à “recadrer” une jeunesse qui serait la source de tous les maux ». « Loin de vouloir assurer à tous les jeunes une protection sociale adéquate et un accès de toutes et tous à l’éducation supérieure, cette vision négative de la jeunesse occulte intégralement l’engagement quotidien de milliers de jeunes, peut-on lire dans son communiqué. Loin d’être cette génération “désengagée” dépeinte dans les discours publics, les jeunes s’engagent plus que toutes les générations précédentes. »

Pour le sociologue Vincent Tiberj, cette proposition s’inscrit surtout dans la philosophie générale des politiques pensées pour les jeunes. « On retrouve ce même discours de l’encadrement, affirme-t-il. Il n’y a pas de confiance vis-à-vis de la jeunesse. » D’autant que ce discours paraît aujourd’hui en décalage avec les nouvelles formes d’engagement que le chercheur développe dans son livre Les citoyens qui viennent – Comment le renouvellement générationnel transforme la politique en France (Éd. Puf). Éloignées des schémas politiques classiques, les « cohortes » qu’il analyse se tournent désormais vers de nouvelles formes de politisation, des modes de consommation différents et des alternatives qui ne s’inscrivent pas forcément dans le moule de la « start-up nation ».

 

 

Publié le 24/04/2018

Naomi Klein: «La ZAD est un modèle»

 Par Jade Lindgaard (médiapart.fr)

Alors qu’Édouard Philippe dit vouloir évacuer la ZAD avec « avec une immense détermination tranquille », la journaliste et activiste canadienne prend la défense de la zone et de « sa vision essentielle de la politique » : il ne suffit pas de dire non aux injustices, il faut aussi faire advenir le monde que l’on veut défendre.

 Les services de la Direction départementale des territoires et de la mer ont jusqu’au soir du 23 avril pour expertiser les 28 projets nominatifs agricoles déposés vendredi dernier par les habitant·e·s de la ZAD, ainsi que la dizaine d’autres projets liés à des activités artisanales et culturelles (voir ici à ce sujet). La préfète de Loire-Atlantique, Nicole Klein, considère que le dépôt de ces documents marque « une ouverture, une possibilité » et témoigne d’« avancées concrètes » et d’« une prise de conscience positive ». Pour autant, le devenir de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes est toujours incertain. Jeudi, au Sénat, Édouard Philippe a déclaré vouloir mener jusqu’au bout l'évacuation de la zone « avec une immense détermination tranquille ».

C’est dans ce contexte que nous avons recueilli les propos de la journaliste et activiste canadienne Naomi Klein, auteure en 2017 de Dire non ne suffit plus, un essai réflexif sur le pouvoir de Donald Trump et la façon de s'y opposer.

Que pensez-vous de l’expulsion et de la démolition d’une partie de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ?

Naomi Klein : Les images des attaques féroces de la police contre la ZAD sont très choquantes et tellement révélatrices : le système n’aime pas qu’on lui dise non. Il aime encore moins qu’on construise une alternative radicale. Des personnes sont venues vivre sur la ZAD pour empêcher une infrastructure néfaste pour le climat. La ZAD représente une vision essentielle de la politique : il ne suffit pas de dire non aux injustices et à la destruction du monde par le profit et les pollutions. Il faut faire advenir le monde que l’on veut défendre. Ces encoches où des gens se retrouvent pour construire un bel avenir sont importantes. En ce sens, la ZAD est un modèle. Elle est née du mouvement d’opposition à un aéroport mais elle est devenue bien autre chose. Elle est devenue un « oui » : un lieu collectif de vies et d’inventions, avec des projets agricoles, d’artisanat, une bibliothèque.

Dire non ne suffit plus, c’était le titre de mon dernier livre sur Donald Trump. En 2008, quand a éclaté la crise financière, l’imagination utopique en était réduite à un stade très atrophié. Les générations qui avaient grandi sous le régime néolibéral avaient beaucoup de mal à imaginer autre chose que le système qu’ils avaient toujours connu.

Nous devons raconter une histoire qui tranche avec celle des néolibéraux, des militaristes et des nationalistes. Développer une vision du monde suffisamment forte et entraînante pour concurrencer leur storytelling. Je suis convaincue que ce récit ne peut naître que de processus sincèrement collaboratifs. Ce travail sur l’imaginaire me semble de plus en plus crucial et urgent.

Les gouvernements néolibéraux ont peur de celles et ceux qui disent « oui » contre lui. Au Canada, les luttes contre les grands projets d’aménagement sont très majoritairement menées par les peuples autochtones. Au cœur de leurs combats, il y a la volonté acharnée de protéger la gestion collective de leurs terres, qui est le fruit de leur histoire. Les structures communautaires des terres autochtones sont violemment attaquées par les intérêts des industriels qui veulent construire des oléoducs et des infrastructures liées aux énergies fossiles. Cette histoire est bien sûr bien plus ancienne que celle de la ZAD. Mais on voit bien que ces luttes pour les terres contre les projets et pour des vies alternatives sur des terres collectives existent dans le monde entier.

Vous avez récemment publié (dans The Intercept) une enquête sur une loi votée à la Barbade après le passage de l’ouragan Irma qui affaiblit la propriété communale des terres. Peut-on tracer un lien avec la bataille actuelle autour de la ZAD entre projets individuels et collectifs ?

En début d’année, un amendement a été voté à la Barbade. Il menace l’existence des terres communales, une tradition qui remonte à l’abolition de l’esclavage en 1834, et qui a permis qu’un développement durable de la Barbade existe, contrairement à ce qui s’est passé dans le reste des Caraïbes.

Jusqu’ici, les terres des Barbades étaient sous un régime de propriété collective : elles ne pouvaient pas être achetées ou vendues. Les promoteurs pouvaient les louer sur de très longues durées avec des baux de 50 ans, et ils avaient besoin de l’accord de la majorité des habitant·e·s pour développer leurs projets. C’est un exemple rare de planification économique participative et de redistribution heureuse des terres aux anciens esclaves et à leurs descendant·e·s. Mais cette loi était combattue par les investisseurs internationaux et les riches habitants. Leur dernière offensive contre cette loi a repris quelques jours après le ravage de l’île par l’ouragan Irma. 90 % des bâtiments ont été détruits et tous les résidents évacués vers Antigua. C’est un nouvel exemple de cette « shock doctrine », cette théorie du choc, que je documente depuis plusieurs années. Aujourd’hui, des habitant·e·s se mobilisent pour préserver ces terres communales.

A-t-on besoin de terres collectives en situation de dérèglements climatiques ?

C’est une question difficile parce que les liens entre ces sujets sont complexes. Je pense qu’on ne peut agir contre les changements du climat que par l’action collective qui seule peut contrer les comportements de multinationales comme ExxonMobil et Goldman Sachs. Agir pour le climat demande des investissements de la part de la sphère publique : dans de nouveaux réseaux énergétiques, les transports publics, l’efficacité énergétique, à un niveau inégalé depuis la Seconde Guerre mondiale. Pour cela, il faut plus d’impôts, donner la priorité aux industries vertes locales et aux activités relocalisées. Saper les bases du néolibéralisme et du conservatisme actuel.

Je ne crois pas que protéger les communs soit une garantie en soi que vous aurez une soutenabilité environnementale. Mais ne pas le faire garantit que vous n’en aurez pas. Ce qui est protégé, ce sont les outils, les mécanismes de la transformation. Plus les décisions se prennent de manière centralisée et privatisée, plus vous pouvez prendre des décisions qui déstabilisent le climat. Si l’on regarde l’ouverture de la possibilité des privatisations dans le rail en France, il y a un lien avec le climat. Bénéficier de transports en commun publics ne veut pas forcément dire que vos modes de transport seront soutenables. Mais si vous perdez le rapport de force que permettent les communs, il est certain que ce ne sera pas le cas.

Soutiens à la ZAD depuis Ithaca, dans l'État de New York (ZAD – nadir).

Les images de l’évacuation de la ZAD ont-elles été montrées au Canada ?

Le New York Times a étonnamment beaucoup couvert le sujet. C’est difficile de se battre pour obtenir de la visibilité. J’ai publié plusieurs tweets au sujet de l’expulsion de la ZAD. Ça se passait en même temps que Donald Trump bombardait la Syrie. Pourquoi tweeter sur ces paysan·ne·s en France qui ont fait le choix de vivre là alors qu’au même moment des missiles sont tirés contre des Syriens ? Parce que ces encoches où des gens prouvent tous les jours qu’on peut vivre différemment, qu’il est possible d’extirper un autre modèle économique, social et politique, sont si précieuses. C’est la raison pour laquelle ces images ont fait le tour du monde et ont déclenché des signes de solidarité partout.

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C’est le pouvoir de l’exemple. Ça a toujours existé. Voir la force brutale d’une police militarisée face à des milliers de personnes et des gens qui veulent juste qu’on les laisse tranquilles pour vivre leur vie dans la beauté, de façon soutenable, ça résonne pour les gens.

Des gens m’ont remerciée de les avoir alertés sur ce qui se passait à la ZAD. D’autres étaient troublés, car ils sont séduits par le discours de Macron. Si Macron perd ses soutiens, c’est important de se demander à qui cela profitera. Du fait de l’histoire contestataire en France, c’est excitant si cela nourrit l’essor d’une nouvelle gauche en France, autour des étudiant·e·s, des syndicats, des zadistes.

Mais en l’absence d’une force politique organisée à gauche, les fascistes pourraient profiter des trahisons imprudentes de Macron. Cette histoire n’est pas encore écrite. Mais si cela se produit, il en sera le responsable. Pas les gens qui lui résistent, qui sont des héros. Mais Macron ouvre la voie aux fascistes par sa politique. Et faire ça, après les résultats incroyablement inquiétants de la dernière présidentielle française, c’est le comble de l’imprudence.

 

Publié le 23/04/2018

Gildas Le Dem (site regards.fr)

Loi Asile et Immigration : le FN et En Marche main dans la main à l’Assemblée nationale

Dans la nuit de jeudi à vendredi, le Front national et la République En Marche ont voté ensemble pour l’article 5 de la loi Asile et Immigration qui prévoit de réduire à 90 jours le délai dont dispose un étranger pour déposer une demande d’asile devant l’OFPRA - contre 120 jours auparavant. Analyse en profondeur d’une convergence loin d’être anodine.

Il y a maintenant un an, à l’issue du premier tour des élections présidentielles, les électeurs français étaient amenés à choisir entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. On s’en souvient : au soir de ce premier tour, Jean-Luc Mélenchon appela à faire barrage à Marine Le Pen mais se refusa, pour autant, à donner une consigne de vote et par conséquent à se prononcer en faveur d’Emmanuel Macron.

Sans doute le discours de Jean-Luc Mélenchon et des représentants de la France Insoumise ne fut pas, ce soir là, toujours heureux. Précisément, il avait parfois le goût de l’amertume là où il aurait pu, et sans doute du, être l’occasion de célébrer un score historique ; de faire valoir une reconquête historique de l’électorat populaire et de la jeunesse, là où le FN pouvait croire s’être durablement enraciné ; enfin, d’en appeler à d’autres victoires.

Alexis Corbière l’a d’ailleurs reconnu depuis.

 Reste que le mot d’ordre de Jean-Luc Mélenchon et de la France Insoumise (« pas une voix pour le Front National ») allait, durant les quinze jours qui ont séparé le premier tour du second, focaliser et rallier toutes les attaques. Et notamment celles, répétées, d’Emmanuel Macron, au point que l’on était amené à se demander si ce dernier faisait, dans cet entre-deux tours, campagne contre Marine Le Pen ou contre Jean-Luc Mélenchon.

On s’interrogeait alors : savait-il, cet homme qui n’était encore que candidat, qu’il y avait encore un second tour ? Et qu’il devait, par conséquent, travailler à rassembler plutôt qu’à diviser — puisqu’enfin c’est, selon la logique de l’élection, la responsabilité politique qui incombe au candidat arrivé en tête au premier tour ? Emmanuel Macron n’offrit pourtant ni gages sur sa réforme du droit du travail ni — en dépit de l’hapax d’un soutien à la politique migratoire d’Angela Merkel — de véritables garanties sur la politique migratoire. 


Présidentielles 2017 : la farce d’un entre-deux-tours anti-raciste

Restaient deux choix possibles. S’abstenir pour ne pas ratifier une politique qui, depuis des décennies, avait, notamment au sein des classes populaires, favorisé sinon produit l’ascension du Front National. Ou, pour ceux qui hésitaient encore à voter Emmanuel Macron, constater, en raison des déclarations irresponsables de ce dernier, qu’il allait falloir être responsable et rassembleur pour deux — et donc voter Macron contre lui-même, et bien malgré soi.

On sait, depuis, que seule une infime fraction de l’électorat de la France Insoumise a fait un choix contraire : seuls 7 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon ont apportés leurs suffrages à la candidate du Front national et, tant sur les questions de l’immigration, de l’autorité, que sur celles du travail, ces électorats divergeaient spectaculairement. 

Pourtant, durant les quinze jours qui séparèrent le 23 avril du 7 mai 2017, on vit fleurir, sur les réseaux sociaux comme dans les grands médias, des déclarations anti-racistes péremptoires.

Des anti-racistes du dimanche soir, qu’on n’avait jamais vu, sous le mandat de François Hollande ou de Nicolas Sarkozy, participer à une manifestation contre les violences ou les vexations policières dont est quotidiennement victime la jeunesse racisée de ce pays, se joindre à une action contre les expulsions des réfugiés, ou simplement protester contre la politique migratoire, injuriaient les électeurs de la France Insoumise et ses représentants, quand ils ne le soupçonnaient pas d’antisémitisme. France Insoumise/Front National, même combat !



Quelques semaines plus tard, toutefois, les incidents se multipliaient déjà, alors que Gérard Collomb était en poste au ministère de l’Intérieur, et que la gauche socialiste, ralliée à la République En Marche, retrouvait ses vieux démons. Dès le 15 juin, 300 organisations condamnaient le nouveau gouvernement, et appelaient à un changement radical de sa politique migratoire. Moins d’un mois après le deuxième tour de l’élection présidentielle qui demandait à tous de faire barrage aux fascistes de tous bords, le festival afroféministe européen Nyansapo Fest risquait d’être annulé par la maire de Paris, Anne Hidalgo. Enfin, Emmanuel Macron plaisantait allègrement, à Mayotte, sur les « kwassas kwassas », et s’inquiétait, au mépris de la mort de migrants, de ce qu’on puisse y « amener du Comorien ».

En Marche et le Front National main dans la main à l’Assemblée nationale

Que n’aurait-ton dit, pourtant, si Nicolas Sarkozy s’était abandonné à ce genre de détestable petite blague, digne de Le Pen-père ? On eût dit, bien sûr, qu’il chassait sur les terres du Front National. Mais non, la gauche morale qui, quelques semaines plus tôt, faisait profession d’anti-racisme, faisait silence sur la politique et les discours d’un président qui ne devait néanmoins son élection, au second tour, qu’à toutes celles et ceux qui avaient décidé, en responsabilité politique, de ne pas voter, en dépit de leur dégoût pour tout ce qu’incarnait Emmanuel Macron, en faveur de Marine Le Pen.



La République En Marche vient pourtant, cette nuit, avec l’ensemble des députés du Front National, de voter, à l’Assemblée Nationale, le cinquième article du « projet de loi pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif », proposé, au nom du gouvernement, par Gérard Collomb. Ce dernier « rassemble les dispositions relatives à la procédure d’examen des demandes d’asile », qui « participent de l’objectif de maîtrise des délais d’instruction et de dissuasion des demandes pouvant apparaître comme étrangères à un besoin de protection ». Il réduit notamment « de cent-vingt à quatre-vingt-dix jours le délai courant à compter de l’entrée sur le territoire » au-delà duquel le dépôt d’une demande d’asile peut entraîner, à la demande de l’autorité administrative, l’examen de celle-ci « selon une procédure accélérée ».

Autrement dit, il s’agit rien moins que de réduire, une fois de plus, les droits, pourtant sacrés depuis la Révolution Française, des réfugiés. Et de contourner le devoir d’hospitalité — quand celui-ci n’est pas tout simplement, si l’on ose dire, constitué en délit d’hospitalité et solidarité, comme Emmanuel Macron l’a « assumé », c’est son mot, dimanche soir devant les caméras de BFMTV et de Médiapart.



Le philosophe Jacques Derrida, en 1996, déclarait, alors que le vote de dispositions analogues venait d’avoir lieu sous une autre majorité : « en ce monument sacré de la représentation nationale que devrait être un Parlement, une majorité de représentants, des députés en l’occurrence, viennent de donner (hier, avant-hier) le spectacle à la fois consternant et inquiétant d’une démagogie xénophobe, répressive, électoraliste, s’inventant des boucs émissaires pour s’exonérer d’une politique catastrophique et d’une impuissance flagrante, pressée de voler des voix imaginaires à Le Pen ». Il parlait de « tournant », de retour, en vérité, à des dispositions qui préparaient, comme en 1938, « une aggravation du dispositif législatif dans une atmosphère de veille de guerre ».

Cacher une politique d’extrême droite derrière des déclarations humanistes



Si l’on doit, aujourd’hui, constater une aggravation, c’est que le gouvernement, sous la présidence d’Emmanuel Macron, ne multiplie pas seulement les exactions et les dispositions répressives à l’égard des réfugiés. Il ne cherche pas même à récupérer les voix du Front National. Celles-ci lui sont désormais acquises et volent au secours de sa politique. Et désormais, les députés d’extrême-droite votent de concert avec la majorité à l’Assemblée Nationale.

Dans ces conditions, comment croire encore aux déclarations d’humanisme, de bienveillance d’Emmanuel Macron et de ses soutiens ? Comment ne pas voir que cette posture, toute morale, est parfaitement homogène, dans les faits, à la politique du Front National ? On s’en doutait déjà. Mais désormais, nous n’avons donc que faire des intimidations et des leçons en anti-racisme moral qui, durant l’entre-deux-tours, ont déferlé sur les militants politiques de l’anti-racisme. On se demande, d’ailleurs, où sont passées toutes ces voix de "gauche", "progressistes", "humanistes", qui parlaient si haut et si fort.

 D’autant, on le sait depuis, que les politiques répressives favorisent, en France et en Europe, un business des expulsions. Comme elles tendent à encourager, de fait, la corruption des Etats européens par les pires des organisations mafieuses (en l’espèce la Ndrangheta, la mafia calabraise, qui, en Italie, organise avec la complicité des autorités le passage des migrants : contrairement à ce qu’affirmait Emmanuel Macron dans le discours de Ouagoudougou, des européens tirent donc bien profit de ce commerce sordide).

La politique migratoire d’Emmanuel Macron n’est donc pas seulement indigne ; elle n’attente pas seulement à la dignité politique d’hommes et de femmes ; elle est, du point de vue de l’état de droit, de son intégrité et de son indépendance vis-à-vis des forces de l’argent, que celles-ci soient licites ou illicites, irresponsable et inefficace. Et l’on est donc tenté de pasticher la lapidaire formule de Marx Horkheimer : au sujet de l’antiracisme, que ceux qui ne veulent pas parler de capitalisme se taisent.

 

Publié le 22/04/2018

Emmanuel Macron, le pouvoir et l'argent

(site politis.fr)

En cherchant à déminer les risques de convergence des « colères » qui colorent la tension sociale, le chef de l'État a justifié sa politique par un discours libéral souvent repris du... vieux monde.

Les amoureux et spécialistes des interviews présidentielles se feront un plaisir de décortiquer cet exercice inédit, qui marque un tournant bienvenu en la matière. L’affiche en elle-même avait une certaine intensité, qui devait sans doute autant au moment social exceptionnel de l’ère Macron qu’au duo inédit d’intervieweurs (Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel). La Syrie a donné le ton (voir l'article de Denis Sieffert) : la parole présidentielle ne suffira pas et les intervieweurs ne sont pas là pour servir la soupe. Ils se posent avant tout comme journalistes « relais » des citoyens. Côté Macron, les réponses se font sans note, avec aisance. Les échanges sont directs, ce qui n’empêchera pas Emmanuel Macron d’emprunter parfois une langue bois digne de « l’ancien monde » : « Je veux qu’on réussisse » succède à « il faut chercher les causes et trouver les bonnes réponses » avant un « je veux relancer l’activité économique pour une plus grande cohésion sociale ».

Mais l’objectif du président de la République est clair : déminer les risques de convergence des « colères » qui colorent la tension sociale qui s’est installée dans le pays. Certes, le fondateur d’En marche ! n’a pas manqué de rappeler qu’elles préexistaient à son élection, voire qu’elles en sont pour partie la raison… Une façon de répondre à Edwy Plenel qui lui rappelait son véritable péché originel de légitimité du fait des conditions de son élection.

« L’argent on le trouve… pour nos priorités »

Pas sûr qu’il soit parvenu à convaincre et à renouer le dialogue… notamment lorsqu’il livre son diagnostic. Ainsi par exemple quand il énonce que la crise dans les hôpitaux est d’abord la faute des citoyens « qui se rendent trop facilement aux urgences pour se faire soigner » (alors même qu’il reconnaît la grande difficulté à trouver des médecins dans certains territoires). Ou encore lorsqu’il refuse de concéder à Edwy Plenel la responsabilité des actuels dirigeants de la SNCF dans la situation des salariés. Sa persévérance à ne pas répondre à Jean-Jacques Bourdin qui a invoqué avec insistance le contraste saisissant entre ceux qui, depuis un an, s’enrichissent toujours plus et tous les autres ne l’aura pas aidé…

Emmanuel Macron a nettement justifié sa politique en faveur des plus riches, conçue comme le point de départ d’une relance du pays, qui, lui, devra attendre les effets bénéfiques de ces choix. En attendant, assume-t-il, « l’argent on le trouve… pour nos priorités ». Qui a dit qu’ « il n’y a pas d’argent magique » ? S’il affirme « ne pas croire à la théorie du ruissellement » (NDLR : quand les riches iront mieux, les autres suivront), les premiers de cordée restent la cible car il demeure persuadé, comme François Hollande avant lui, qu’alléger leurs impôts évite qu’ils « quittent le pays » et leur permet au contraire de « réinvestir ».

Une rhétorique libérale et autoritaire

La rhétorique libérale est bien en place et s’il fallait bien qu’il se dise « intraitable contre la fraude fiscale » (entre 60 à 80 milliards d’euros par an), le président de la République n’a pas bougé d’un iota sur son agenda économique et fiscal. La redistribution n’est pas à l’ordre du jour, même s’il affirme comme presque tous les pouvoirs ou presque depuis Raymond Barre qu’il entend « baisser les cotisations de tous les travailleurs de France pour que le travail paie mieux ». Là encore, le vieux monde…

Sur le terrain des libertés publiques, c’est du Collomb sur toute la ligne. Autrement dit, face à la « tyrannie de certaines minorités », Macron veut croire « en l’ordre républicain » : répression à Notre-Dame-des-Landes contre les « occupations illégales », renvoi de tous les migrants non régularisés, maintien de l’autorisation de rétention des enfants car « sinon cela favorisera les filières ». Celui qu’on avait connu plus ferme sur les grands principes s’est même laissé aller de façon inquiétante à justifier les propos de Gérard Collomb sur le risque de « submersion migratoire » que courrait, selon lui, la France.