PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 30/11/2018

Loi Mobilités : la nouvelle arnaque du gouvernement

Par Laura Raim | (site : regards.fr)

Evocatrice de dynamisme et de liberté, la mobilité qui fait l’objet du projet de loi présenté ce mardi 27 novembre en Conseil des ministres est une notion bien faite pour enterrer une réelle politique de désenclavement et de développement des transports publics.

C’est magique. Les transports vont bientôt disparaître. Nous aurons désormais affaire à la bien plus moderne mobilité. Cette actualisation sémantique constitue en effet la toute première proposition du projet de loi d’orientation des mobilités (LOM), présenté mardi 27 novembre devant le Conseil des ministres : dans plusieurs articles, « droit au transport » devient « droit à la mobilité », « système des transports » devient « système des mobilités » etc. Au-delà de la simple opération de toilettage du Code des transports, ce changement de vocabulaire est loin d’être innocent.

Il est d’abord chargé idéologiquement. Là où le transport se contente modestement d’être un moyen technique de déplacement, la mobilité a été érigée dans les discours politiques comme une valeur éminemment désirable de la société néolibérale. Une valeur en symbiose avec les réquisits de la mondialisation, qui repose matériellement sur la libre circulation des biens, des flux de capitaux et des personnes. Cousine de l’indispensable liquidité des marchés financiers et de la non moins nécessaire simplification du droit du travail, la mobilité invite les travailleurs à changer de résidence et/ou de travail pour s’adapter aux fluctuations de la conjoncture et aux mutations structurelles de l’économie.

Le terme, évocateur de liberté et de dynamisme, n’est pas choisi au hasard, parmi les éléments de langage récités par nos "réformateurs" en croisade contre les « rigidités » et autres « immobilismes » qui gangrèneraient la France. « Les mots de flexibilité en France sont associés à la notion de précarité […]. À ce titre, nous préférons parler de mobilité », précisait par exemple devant la presse François Hollande en 2006, reprenant un thème développé par le président Jacques Chirac en 1997 : « Flexibilité, Je n’aime pas beaucoup ce mot. En revanche, la mobilité est tout à fait évidente. » Le terme est très présent dans les textes européens, où il est affublé de toutes sortes d’adjectifs aimables, comme dans le programme de 2017 de la Commission européenne, « pour une transition socialement équitable vers une mobilité propre, compétitive et connectée pour tous ».

Les joies de la mobilité « douce » et « active »

La promotion de la mobilité, en tant que ressource et compétence personnelle, présente un autre avantage dans un contexte de restriction budgétaire : celui de faire reposer sur les individus ce qui était auparavant pris en charge par les politiques publiques de désenclavement. On mesure ainsi toute la distance entre l’ambitieux Plan Freycinet de 1879, qui entendait doter d’une gare chaque sous-préfecture, et la LOM, qui se gargarise d’encourager la mobilité « active » et « durable » ( comprendre : le vélo et la marche à pied) ainsi que la mobilité « connectée » ( c’est-à-dire les applis de transport géolocalisés).

Le succès du terme de mobilité s’explique ainsi autant par ce qu’il permet de faire miroiter en termes d’épanouissement et d’autonomie que ce qu’il permet d’escamoter, en remplaçant certains mots que le gouvernement aimerait faire oublier. Dans plusieurs articles du projet de LOM, « transports en commun » devient ainsi « des services de mobilité » ; « service de transport » devient « solution de mobilité », tandis que « transports public urbain » devient « mobilité » tout court. On l’aura compris, les transports publics ne peuvent pas tout, place au privé. De fait, « la réforme ferroviaire adoptée en juin dernier avait principalement pour but de s’adapter à l’ouverture à la concurrence, qui a déjà commencé avec le fret et le trafic international de voyageurs, et qui s’appliquera en 2020 aux lignes à grande vitesse puis aux lignes TER et Intercités », nous rappelle Laurent Kestel, auteur d’En marche forcée, une chronique de la libéralisation des transports : SNCF, cars Macron et quelques autres (Raisons d’agir, 2018).

Parler de mobilité évite de spécifier le mode de transports. Pour la SNCF, dont la branche de transport en train de voyageurs et de marchandises a été rebaptisée SNCF Mobilités avec la réforme de 2014, le nouveau nom reflète la volonté de l’entreprise publique de développer des activités non ferroviaires en rachetant ou créant des centaines de filiales dans tous les secteurs du transport et de la logistique : covoiturage, location de voitures entre particuliers, autocars, fret routier, gestion des parkings, plateformes numériques. Keolis, Geodis, Ouigo, Ouibus, Voyages-sncf, Effia ne sont que les noms les plus connus du grand public. En 20 ans, le nombre de filiales est passé de 350 à plus de 1000

Aberration écologique

Ce désengagement de l’Etat du réseau ferroviaire classique n’est pas sans conséquence. Sur la mobilité, précisément, puisqu’il a d’ores et déjà conduit à la fermeture de plus de 1200 km de petites lignes. « 30% de la population n’a pas accès aux transports publics, et cela va encore s’aggraver avec le contrat de performance Etat-SNCF Réseau signé en 2017, puisque les investissements fixés sont fléchés sur le réseau le plus fréquenté », avertit Laurent Kestel. Quant aux lignes qui demeurent, elles ne sont pas suffisamment entretenues, faute d’investissements. « Résultat, pour maintenir la sécurité des circulations, des limitations "temporaires" de vitesse sont de plus en plus nécessaires : 1300 km de lignes étaient touchés en 2008, 4000 en 2014 et 5500 en 2017. Du coup, les transports en commun perdent de leur attractivité », poursuit le chercheur. La mobilité donc, à condition de ne pas être trop pressé, et surtout, d’en avoir les moyens, le prix des transports ferroviaires ayant augmenté de 20% entre 2008 et 2013.

Conséquence de cette hausse tarifaire, « le trafic ferroviaire a quasiment stagné entre 2008 et 2016, quand les autres modes de transport, dont la voiture, le bus, et l’avion, ont vu le leur progresser. Une aberration du point de vue écologique, déplore Laurent Kestel. Entretenir et étendre les petites lignes du réseau ferroviaire devrait pourtant être une priorité au regard de la lutte contre le réchauffement climatique. Au lieu de cela, la "transition écologique" se limite à augmenter les taxes sur les carburants sans offrir cette alternative indispensable que sont les transports en commun ».

Si les gouvernants n’ont que la mobilité à la bouche, force est de constater que les politiques qui permettraient réellement de faciliter les déplacements sans aggraver la crise climatique ne suivent pas derrière. Une injonction contradictoire qui n’est finalement pas si éloignée du sens originel du terme, que nous livre l’auteur d’En marche forcée : « Au début du XIIIe siècle, mobilité était synonyme d’inconstance et d’instabilité. Ce sont des termes qui décrivent parfaitement l’organisation actuelle des transports sous l’effet des libéralisations successives. »

 

Laura Raim

Publi" le 24/11/2018

Toujours plus d’inégalités et encore moins d’écologie : Emmanuel Macron maintient le cap

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Le gouvernement a tellement entendu la colère des gilets jaunes qu’il vient de ponctionner le budget de l’écologie de 600 millions euros. Toujours moins vert, pour que les Français soient toujours plus pauvres.

 « La trajectoire carbone que nous avons fixée, nous allons la tenir. […] La transition écologique ne peut être réussie que si nous accompagnons effectivement, pratiquement, les Français. » C’est avec ces mots qu’Edouard Philippe a répondu aux gilets jaunes, sur France 2, au lendemain du mouvement qui a réuni plus de 280.000 personnes dans toute la France.

Si le gouvernement n’entend rien faire pour favoriser le pouvoir d’achat, sa rhétorique demeure celle de l’écologie. Et pourtant…

Rappelons-le, l’exécutif justifie la hausse des prix du carburant comme une sorte de "taxe carbone". Ainsi, le ministre de la Transition écologique, François de Rugy, faisait ce parallèle osé :

« Les recettes […] des taxes sur les carburants, c’est 34 milliards d’euros. Le budget du ministère de la Transition écologique est de 34 milliards d’euros. »

Sauf que depuis le 17 novembre, le "cap" macroniste continue dans sa logique anti-écologique.

Coupes budgétaires dans l’écologie

Car mardi 20 novembre, Public Sénat a révélé que pour le projet de loi de finances rectificative, le gouvernement a décidé de transférer 577 millions d’euros provenant de la taxe écologique sur les carburants vers le budget général de 2018.

Explications de la secrétaire d’Etat au ministre de la Transition écologique et solidaire Brune Poirson :

« C’est juste une technique comptable. […] En 2018, environ 600 millions d’euros de crédits affectés à la transition énergétique n’ont pas été utilisés. […] En parallèle, 600 millions d’euros supplémentaires seront affectés au compte de la Transition énergétique. »

En Macronie, deux tu l’auras valent mieux qu’un tien.

Rappelons également que début novembre, ce même gouvernement a autorisé les sociétés d’autoroutes à augmenter plus que d’habitude les tarifs des péages. Ainsi, dès le 1er février 2019, le prix des péages augmentera de 0,1 à 0,39%, hors inflation. Coucou les gilets jaunes…

Écologie antisociale

Attac, le 13 novembre dernier, rappelait que « le poids des dépenses énergétiques représente 14,9% du revenu des ménages les plus pauvres, et seulement 5,9% pour les plus riches qui sont pourtant les plus gros pollueurs ».

Et les "mauvaises nouvelles" pour/par le gouvernement continuent de tomber depuis ce 17 novembre.

Mardi 20 novembre, une étude de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), publiée dans le dernier "Portrait social de la France" de l’Insee révèle qu’entre 2008 et 2016, les ménages français ont perdu en moyenne près de 500 euros de revenu disponible (après déduction des impôts et des cotisations), notamment les classes moyennes. En cause ? Les réformes fiscales et sociales.

Le même jour en Belgique, Emmanuel Macron assurait que son objectif est « d’une part de taxer davantage les énergies fossiles et, d’autre part, d’avoir un accompagnement des plus modestes ». Et le président de la République est certain que les Français ont seulement besoin de "dialogue", de "pédagogie".

Pas sûr qu’avec tout ça, la fiche de paie de janvier parviendra à convaincre les Français de l’engagement d’Emmanuel Macron sur le pouvoir d’achat.

Publié le 23/11/2018

Logement. À Marseille, les écoles aussi se fissurent

camile bauer (site l’humanité.fr)

Deux semaines après le drame de la rue d’Aubagne, l’inquiétude monte dans les classes d’Olivier-Gillibert. Sa vétusté illustre l’état délabré des bâtiments publics délaissés par la ville.

Un mélange de crainte et de colère. C’est le sentiment qui assaille les parents délégués de l’école Olivier-Gillibert, dans le 5e arrondissement de Marseille, depuis qu’ils ont découvert l’état de délabrement de l’établissement où leurs enfants sont scolarisés. « Je ne peux plus amener ma fille sans avoir la peur au ventre », témoigne Elsa Dorlin, maman d’une petite fille de CE1. Dans un des bâtiments de cette école primaire déployée sur deux sites, le Velux qui surplombe l’escalier central fuit. « Lorsqu’il pleut, une véritable douche se déverse depuis le toit de l’école jusqu’au rez-de-chaussée, soit trois étages, imbibant les murs de la structure, les escaliers, les paliers, les plafonds… » dénoncent les parents dans une lettre adressée cette semaine aux élus locaux. Le palier du premier étage est balafré dans sa largeur par une large fissure. Au rez-de-chaussée, l’eau coule des faux plafonds éventrés, faisant craindre un court-circuit. Des plaques de plâtre sont déjà tombées, sans pour l’instant faire de victimes. Signalée par la directrice l’an dernier, la situation a encore empiré avec les fortes pluies qui ont frappé Marseille ces derniers mois.

« Nous n’arrivons pas à joindre la mairie, quels que soient les risques »

La situation à Olivier-Gillibert est loin d’être unique. Après le drame de la rue d’Aubagne, l’attention s’est de nouveau portée sur l’état des écoles marseillaises, à commencer par celle située près du cours Julien, dont les riverains demandent en vain la fermeture pour travaux. En 2016, le scandale avait éclaté à la suite du courrier d’une enseignante lanceuse d’alerte et d’une enquête du journal Libération, révélant locaux indignes, préfabriqués imbibés d’eau jamais rénovés depuis quarante ans, et bâtiments près de s’effondrer. Vexé, le maire, Jean-Claude Gaudin, avait promis 5 millions d’euros et la ministre d’alors, Najat Vallaud-Belkacem, commandité un audit et débloqué 17 millions d’euros. « Des choses ont été faites, estime Séverine Gil, présidente départementale de MPE13, la principale association de parents d’élèves de la région, mais il faudrait investir mieux et plus. Quand on interpelle les autorités sur l’état du parc scolaire, on s’aperçoit qu’ils n’ont aucune idée, pas de vision d’ensemble. C’est d’un amateurisme inquiétant. » Un nouvel audit a été promis la semaine dernière par Jean-Michel Blanquer.

L’accumulation de signaux inquiétants n’a pas fait reculer l’indifférence. « Nous n’arrivons pas à joindre la mairie, ni à la faire se déplacer, quels que soient les risques. C’est très compliqué d’avoir les mails des élus, il est impossible d’appeler directement un service. On est dans un système féodal », s’agace Elsa Dorlin. La directrice de l’école Olivier-Gillibert n’a pas eu plus de succès. Depuis le début de l’année scolaire, elle a écrit cinq fois aux responsables municipaux pour leur faire part de la gravité de la situation, sans obtenir plus qu’une visite évoquant la réfection de peinture. Interpellée pendant le conseil d’école, la référente de la mairie pour les travaux s’est contentée de… « prendre note de la situation ». Mis en place il y a deux ans pour faciliter les signalements, le numéro Allo Mairie École est saturé. « Il s’est grippé et les écoles attendent encore des mois, voire des années, des travaux d’entretien courant. Sans parler des rénovations plus coûteuses, qui restent largement insuffisantes au regard de la vétusté de certaines écoles », observe le SNUipp-FSU dans une lettre envoyée la semaine dernière au préfet des Bouches-du-Rhône.

À Olivier-Gillibert, une intervention a bien eu lieu sur le toit cet été, mais elle n’a rien réglé. « Comme d’habitude, on s’est contenté de mettre des sparadraps, plutôt que de faire de vrais travaux de rénovation », se désole Marie Otchakovsky, la présidente des parents d’élèves de l’école. Une situation habituelle. « Les agents chargés faire l’état des lieux avant travaux viennent sur les sites les mains vides. Ils ne cherchent pas la cause des problèmes. Quand il y a une fuite, ils bouchent le trou, en espérant qu’elle ne revienne pas », raconte Séverine Gil. La ville semble plus intéressée par les 34 écoles qu’elle va faire construire grâce à un très décrié partenariat public-privé ou par l’entretien des établissements privés. « Nous avons de très belles écoles privées à Marseille », enrage Marie Otchakovsky. Elle se souvient encore de l’inauguration, il y a deux ans, par le maire, d’un magnifique établissement privé flambant neuf, à deux pas de l’école de ses enfants.

Camille Bauer

Publié le 22/11/2018

Loi de financement de la sécu : les députés médecins votent-ils sous l’influence des labos ?

par Rozenn Le Saint (Site : bastamag.net)

 

Chaque année, l’examen de la loi de financement de la sécurité sociale est un rendez-vous obligé pour les lobbyistes des laboratoires pharmaceutiques. Logique : leurs taux de profits futurs dépendront des niveaux de dépenses et de remboursements des médicaments fixés par la loi. Les députés médecins qui siègent en nombre à la Commission des Affaires sociales sont donc particulièrement sollicités. Une enquête publiée dans le cadre de notre dossier sur les mégaprofits et le lobbying de l’industrie pharmaceutique.

Comme chaque année à l’automne, le Parlement examine actuellement la loi de financement de la sécurité sociale pour l’année suivante. Et comme chaque année, les amendements tombent aussi nombreux que les feuilles mortes. Plus de 1500 ont encore été déposés dans le cadre de l’examen du texte en première lecture à l’Assemblée nationale, qui a commencé le 22 octobre. Ces amendements sont parfois de simples copier-coller de propositions envoyées par les lobbys de l’industrie pharmaceutique, les syndicats de médecins ou les fédérations d’employeurs du secteur. « Il y a eu beaucoup d’amendements exactement similaires, par paquets de dix ou quinze. Les députés reproduisent ce que la Fehap (Fédération des établissements hospitaliers et d’aide à la personne) ou la FHF (Fédération hospitalière de France) leur envoient. Parfois ils n’ont même pas pris la peine d’enlever la mention de la Fédération ! », s’étonne Olivier Véran, député LREM, neurologue hospitalier et rapporteur général du texte [1]. Qu’en est-il des envois du Leem, le lobby des entreprises du médicament ? « Le Leem ne met pas son nom sur ses propositions d’amendements ! », rétorque-t-il sur le ton de la blague.

En tout cas, ce puissant syndicat de l’industrie pharmaceutique est très actif autour de l’Assemblée, de même que les grands labos. Pour le deuxième semestre 2017, ils ont collectivement déclaré près de 7 millions de dépenses de lobbying à Paris (lire notre article « À Paris, l’influence écrasante des labos face aux associations de patients ? »), dont une partie importante consacrée à influencer le projet de loi de financement de la sécurité sociale, ou « PLFSS » pour les initiés. Cette loi de financement est éminemment stratégique pour tout le secteur. Elle détermine non seulement le taux de croissance des dépenses de médicaments remboursables, mais aussi toutes les procédures d’évaluation, d’autorisation et de mise sur le marché des produits pharmaceutiques. Autant dire qu’une petite modification introduite par amendement peut avoir un impact significatif sur le taux de profit des laboratoires.

Députés et médecins, une cible qui compte double

Les députés médecins, au nombre de 25 dans l’Hémicycle, représentent 4,3% des députés. Ils sont cependant sur-représentés dans la commission des Affaires sociales, dont ils occupent 19% des sièges. Et surtout, ils y trustent une grande partie des postes clés. Le neurologue Olivier Véran (LREM) en est le rapporteur général, le cardiologue Jean-Pierre Door (Les Républicains) et la psychiatre Martine Wonner (LREM) en sont les vice-présidents, les médecins Julien Borowczyk (LREM) et Cyrille Isaac-Sibille (Modem) les secrétaires. Une aubaine pour les laboratoires, qui ont noué des liens d’intérêts avec les quatre cinquièmes d’entre eux, selon notre analyse des données du site EurosForDocs (lire notre article « EurosForDocs, une base de données d’utilité publique »).

En la matière, la championne de l’Assemblée nationale est Stéphanie Rist, députée LREM. Elle a noué 309 liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique en six ans… Près d’un par semaine ! D’après les chiffres disponibles, les labos ont dépensé 40 196 euros pour les services de cette rhumatologue (13e spécialité la plus approchée des labos selon EurosForDocs, lire notre article « Les labos soignent plus particulièrement les spécialistes du cancer »), soit 558 euros par mois, sous forme d’avantages divers (cadeaux, invitations à des conférences…) ou de contrats. « Il y a eu beaucoup d’innovations à présenter dans ma spécialité ces dernières années, et j’étais chargée par les laboratoires de rapporter les informations issues des congrès pour ensuite former mes collègues, justifie la parlementaire. C’est quand-même un atout d’avoir travaillé avec eux auparavant pour garder la bonne distance à présent, même si cela ne veut pas dire ne jamais les rencontrer. » Même depuis son arrivée au Palais Bourbon ? « Je croise encore les laboratoires mais pas à ma demande, admet-elle. Ils nous sollicitent davantage pendant le projet de loi de financement de la sécurité sociale, par écrit. Mais les amendements arrivent dans nos boites mail dans tous les domaines de toute façon ! »

Le podium des députés médecins les plus liés à Big Pharma est complété par deux de ses collègues du parti macroniste, Jean-François Eliaou et Ramlati Ali [2]. Les montants en jeu sont cependant peu élevés : la plupart des députés médecins ont largement réduit ou cessé leur activité médicale en faisant leur entrée dans l’Hémicycle. Est-ce à dire que les ponts sont coupés ? Pas tout à fait, puisque les sollicitations peuvent continuer, pour influencer la teneur des amendements et non plus celle des prescriptions, notamment dans le cadre du PLFSS. Les quelques liens d’intérêts répertoriés pour les députés médecins correspondent essentiellement à l’automne, période d’examen du texte au Parlement. Les deux tiers de ceux de Jean-Pierre Door (qui n’a pas répondu à nos demandes d’entretien) sont ainsi concentrés sur les seuls mois d’octobre et novembre…

L’omniprésence insidieuse des labos

Certains contestent la fiabilité de ces informations. Olivier Véran, « Monsieur PLFSS » en tant que rapporteur général du texte, déclare avoir déjà fait effacer « des liens d’intérêts inscrits sur la base Transparence santé par erreur ».

 

Pour prouver sa bonne foi, il sort son agenda électronique et nous montre que le lien recensé par le labo Johnson&Johnson (Janssen) en ce qui le concerne, daté du 21 novembre 2017, n’est pas justifié. En effet, son emploi du temps bien chargé ce jour-là atteste qu’il se trouvait à Paris et non au colloque organisé à Grenoble par l’entreprise pharmaceutique. « Je vais finir par faire un procès aux laboratoires qui prennent la liste de tous les médecins du CHU, sur laquelle figure mon nom, et leur compte une convention, qu’ils se rendent à l’événement qu’ils organisent ou pas », commente le député. Pour autant, il admet ne pas s’être penché sur une possible amélioration de cette base Transparence Santé, malgré ses failles.

En revanche, en vérifiant son planning du 11 janvier 2018, il se rend compte qu’il a effectivement participé à un colloque de décideurs hospitaliers ayant pour thématique les réformes de l’hôpital public, sans être rémunéré. Surprise ! C’était Astellas Pharma qui régalait, d’où la « convention d’hospitalité » répertoriée, ainsi que deux repas. « La page à mon nom devrait être vierge », s’indigne le député LREM, très soucieux d’être préservé de toute accusation de conflit d’intérêts… Pour autant, même lui semble s’être fait avoir par la présence insidieuse des laboratoires derrière la plupart des événements liés à la santé.

Une société de lobbying pour faire écran

Une présence de plus en plus cachée, pour échapper aux règles de transparence. L’an dernier, Olivier Véran a réalisé une allocution « sans même prendre un café », précise-t-il, le 28 novembre 2017, en pleine période de vote du PLFSS, à l’occasion d’une table ronde organisée par le cabinet de lobbying M&M Conseil, mais financée par l’industrie pharmaceutique. Cette fois, rien dans la base Transparence Santé. Car M&M Conseil fait office de société écran. Contrairement aux laboratoires, elle n’est pas soumise à l’obligation de déclarer les invitations des professionnels de santé. Cette stratégie de contournement était déjà dénoncée en mars 2016 dans un rapport de la Cour des comptes sur la prévention des conflits d’intérêts en matière d’expertise sanitaire : « Des entreprises prestataires de service s’interposent pour l’organisation des manifestations, ce qui introduit un écran supplémentaire et rend plus complexe la recherche de preuves de cadeau illicite », déploraient les sages de la rue Cambon.

Ce 9 octobre 2018, toujours à la Maison de la Chimie, à deux pas du Palais Bourdon, M&M Conseil organise cette fois une rencontre sur le cancer pour le compte du laboratoire MSD. La semaine précédant l’examen en commission des Affaires sociales du PLFSS 2019. Jean-Pierre Door préside régulièrement ces « débats » bénévolement, aux côtés ce jour là de Michel Lauzzana, député LREM et médecin généraliste. M&M Conseil organisera fin novembre une autre rencontre, sur le « système de santé », sponsorisée par Sanofi, Abbvie, Bristol-Myers-Squibb et quelques autres labos. Qui la présidera ? Jean-Pierre Door et Olivier Véran.

Les enjeux du financement de la Sécu pour les labos

Chaque année, on fait grand bruit autour du déremboursement de certains médicaments pour limiter la croissance inexorable des dépenses de santé. Cette année encore, le gouvernement a annoncé, pour le PLFSS 2019, un milliard d’euros d’économies sur le poste médicaments. Mais les labos n’y perdent pas forcément. Ils peuvent remplacer les produits déremboursés par d’autres à peine différents. Et ce qu’ils cèdent d’un côté, ils comptent bien le récupérer de l’autre. Réduction des délais pour démarrer les essais cliniques (qui vérifient l’efficacité et la tolérance d’un nouveau médicament), assouplissement des règles d’accès au marché des nouveaux produits de santé, accélération des procédures d’autorisation… Autant de mesures que toute l’industrie réclame depuis des années au nom de « l’accès à l’innovation thérapeutique ». Autrement dit, à les croire, pour le bien des patients…

Le jackpot pour un laboratoire pharmaceutique, ce n’est en effet pas seulement de vendre ses médicaments au prix le plus élevé possible, grâce à un remboursement généreux de la « sécu ». C’est aussi de lancer ses produits sur le marché rapidement, en réduisant les délais et les coûts, et en limitant la concurrence. Le brevet doit ainsi être valorisé financièrement au maximum avant sa disparition, au bout de vingt ans, et l’apparition des médicaments génériques. Il est devenu la clé de voûte de leur modèle commercial. Même après ces fameux vingt ans, les labos ne manquent pas de tours dans leur sac – brevetage de médicaments à peine différents (dits « me too »), changements de dosage ou de prescription, action auprès des médecins pour maintenir leurs parts de marché… – pour faire face à la concurrence des médicaments génériques.

Justement, le PLFSS 2019 prévoit que le médecin devra désormais justifier de ne pas substituer un médicament d’origine (dit « princeps ») par un générique. S’il ne le fait pas, le patient sera remboursé uniquement sur la base du prix du générique. Ce qui engendrera des économies pour la « sécu »… mais n’arrangera pas les affaires des labos. Ces derniers ont trouvé un allié en la personne de Jean-Pierre Door (Les Républicains). En déposant un amendement, le député a tenté de s’opposer à l’inscription de la mention « non remboursable » sur l’ordonnance lorsque les médecins persistent à ne pas substituer le médicament d’origine par son équivalent générique sans justification. L’amendement a été rejeté en commission, tout comme son exact jumeau déposé par des députés Les Républicains.

Le député Jean-Pierre Door en porte-voix du lobby pharmaceutique

Le 9 octobre dernier, une rencontre sur le cancer est organisée par M&M Conseil. Elle était animée par Alain Ducardonnet, cardiologue et consultant santé pour BFMTV et Le Parisien,. Cette activité de présentation de colloque rapporte près de 20 000 euros de chiffre d’affaires par an à la société du consultant, ID communication. « Depuis trois ans, je n’anime plus de débats pour les laboratoires. Je fais principalement les colloques Assemblée [comme celui organisé par M&M Conseil, NDLR] et du Conseil de l’ordre », se justifie le cardiologue. Problème : c’est bien MSD qui finance indirectement l’événement.

Les réprésentants du laboratoire y ont ainsi une place de choix. L’une des directrices de MSD France, Raphaèle Lorieau-Thibault, y intervient. Elle y regrette que la procédure d’autorisation de mise sur le marché d’un médicament (AMM) est, en France, « parmi les plus longues d’Europe ». Cette procédure est censée vérifier l’efficacité d’un médicament, ses effets secondaires et fixer son prix en conséquence, ce dont dépendra le niveau de prise en charge par la Sécu Avant même que le plan de financement de la Sécu soit définitivement voté, la cadre de MSD France se réjouit qu’une nouvelle mesure y soit intégrée : l’amélioration des mécanismes d’autorisations temporaires, qui permettent aux patients d’accéder à des médicaments présentés comme innovants avant que les négociations sur le prix soient finalisées. « C’est une bonne nouvelle, cela représente une grande avancée pour les patients français. » Et pour les labos… Le lobbying exercé par l’industrie pharmaceutique auprès des sénateurs pour faire passer cet article font l’objet d’une analyse détaillée du Formindep, association qui milite pour une formation et une information médicales indépendantes.

Jean-Pierre Door, vice-président de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée, salue lui aussi à la tribune cette simplification à venir et regrette qu’ « un milliard d’euros sera économisé sur le médicament au détriment de l’industrie pharmaceutique, qui arrive à l’os alors qu’on lui doit l’arrivée de nouveaux traitements ». Le député fustige le Comité économique des produits de santé (CEPS), chargé de fixer les prix des médicaments et des dispositifs médicaux pris en charge par l’Assurance maladie : « Un véritable tribunal où les industriels doivent discuter becs et ongles pour obtenir un prix décent », estime-t-il. Un discours digne des porte-paroles du Leem, le lobby des entreprises du médicament, qui semble bien éloigné de la prise en compte de l’intérêt général.

Rozenn Le Saint

 

Influence, opacité, prix exorbitants de certains médicaments, liaisons dangereuses avec les députés et les médecins… À travers des données inédites, des enquêtes et des reportages, les « Pharma Papers » mettent en lumière tout ce que les labos pharmaceutiques préféreraient que les patients et les citoyens ne sachent pas : les immenses profits qu’ils amassent chaque année aux dépens de la sécurité sociale et des budgets publics en instrumentalisant médecins et décideurs. Les « Pharma Papers » seront publiés par volets successifs au cours des mois de novembre et de décembre 2018.

Notes

[1] À l’occasion d’une rencontre organisée par l’Association des journalistes de l’information sociale, le 23 octobre, soit en pleine semaine d’examen du texte à l’Assemblée nationale.

[2] Ils n’ont pas souhaité répondre à nos demandes d’entretien.

Publié le 20/11/2018

La France abandonne ses villes moyennes

Délaissées au profit des métropoles, les villes moyennes comptent leurs plaies : isolement, faibles ressources, exil des jeunes et des diplômés, chômage, pauvreté. Pour leurs élus, l’égalité des territoires prévue par la Constitution n’est plus qu’un souvenir. Comme à Montluçon (Allier), où le combat pour une desserte ferroviaire décente en conditionne beaucoup d’autres.

par Jean-Michel Dumay  (site : lemonde-diplomatique.fr)  

Pour se rendre en train à Lyon, sa nouvelle capitale régionale, située à 183 kilomètres à vol d’oiseau, un habitant de Montluçon, première commune de l’Allier, doit compter au minimum trois heures et demie, avec un changement impératif, voire quatre à cinq heures selon les autres options proposées. C’est-à-dire davantage de temps qu’un Lillois, qui réside trois fois plus loin.

« On est près de tout et, en même temps, on est loin de tout », synthétise M. Daniel Coffin, l’un des animateurs du Comité de défense du rail local (Coderail). Ce cheminot retraité se souvient d’une époque bénie où l’on pouvait presque tout faire en train, en étoile, autour de Montluçon. Au cœur du pays, la ville était un carrefour ferroviaire. Ainsi en avait décidé Napoléon III, accueilli en grande pompe dans les usines de la cité en 1864, sous un arc de triomphe de rails et d’essieux de wagon. Un siècle et demi plus tard, ce 28 avril, en marge des grèves de cheminots, la population était à nouveau appelée par les élus locaux à « marcher pour le rail ». Mais, cette fois, il s’agissait d’empêcher sa disparition.

Depuis quelques années, sur la base d’un raisonnement comptable, les rapports successifs remis à l’exécutif, dont celui de l’ancien président-directeur général d’Air France, M. Jean-Cyril Spinetta (1), préconisent des mesures aboutissant à la suppression des « petites lignes » peu fréquentées, comme celle qui mène ici à Paris via Bourges et Vierzon (voir « Amertume et résistance à Montluçon »). Sans attendre, le premier ministre, M. Édouard Philippe, a assuré que le gouvernement n’emprunterait pas cette voie. Mais le président de la République, M. Emmanuel Macron, a aussi lâché sur TF1, le 12 avril, qu’« avec un service public ferroviaire rénové » seraient maintenues « toutes celles qui font sens ». Ce qui suppose que certaines ne le seront pas.

Dans les années 1980, il y avait de six à huit liaisons quotidiennes directes entre Montluçon et Paris. Il n’y en a plus que deux. La ligne de Moulins, se souvient M. Coffin, était déjà fermée depuis une dizaine d’années, mais celle d’Ussel, qui menait vers le sud, était encore en activité (elle a fermé il y a dix ans). Entre l’est et l’ouest — Royan et Genève ou Bordeaux et Lyon —, on comptait deux allers-retours le jour et deux la nuit. Il y a quatre ans, cette liaison directe a été abandonnée à son tour. Jusqu’à ce que, par la grâce de la région Nouvelle-Aquitaine, son tronçon depuis Bordeaux soit rouvert en décembre dernier — comme quoi rien n’est irréversible. Pis, notent le retraité et, avec lui, ceux qui ont de la mémoire dans le bocage bourbonnais, la ville s’est sensiblement éloignée de Paris (à 281 kilomètres à vol d’oiseau). En 1988, dit-il, il fallait deux heures et cinquante-neuf minutes pour rejoindre la capitale (et même six minutes de moins cinq ans plus tard). Il faut maintenant, au mieux, une demi-heure de plus. Et encore, moyennant un certain effort : le TER qui mène à l’Intercités en correspondance à Vierzon part à… 5 h 36. À défaut, une heure plus tard, un autocar SNCF assure la même correspondance, pour un trajet total de quatre heures. Le direct de 8 h 11, lui, ne fait pas mieux : il faut changer de motrice (diesel pour électrique) à Bourges, où l’on fait un crochet. Vingt minutes d’arrêt. « Évidemment, qu’un Montluçon-Paris soit parfois aussi long qu’un Paris-New York, ça joue sur le moral !, lance M. Frédéric Rodzynek, patron d’une jeune entreprise performante dans le secteur des biotechnologies. Allez expliquer à des clients canadiens, japonais ou américains qu’ils vont faire le Raid Gauloises (2) avant d’arriver à destination… Cela peut prendre une journée d’aller les chercher. »

Livrée au règne automobile

Avec une telle offre ferroviaire, comment s’étonner que le nombre de voyageurs décline ? « Les grandes villes n’ont cessé de se rapprocher entre elles, constate, amer, M. Coffin. Nous, nous nous sommes éloignés ! » En cause : d’une part, le report aux calendes du projet de ligne à grande vitesse Paris - Orléans - Clermont-Ferrand - Lyon (POCL), destinée à désengorger l’actuelle ligne Paris-Lyon et sur laquelle tout le monde, ici, s’était excité. Et surtout, le défaut d’investissements sur le tronçon du Cher ces quarante dernières années : une voie unique non électrifiée, où la vitesse est par endroits fortement limitée. Son ballast est fragile, ses attache-rails et sa signalisation à surveiller. Être au cœur du pays pour finir au centre de nulle part ! « Notre avantage est devenu notre handicap », analyse M. Frédéric Laporte, maire (Les Républicains, LR) de Montluçon. Avec M. Daniel Dugléry, président (LR également) de la communauté d’agglomération Montluçon Communauté, il demande le maintien de la ligne et son électrification.

Fermer le tronçon vers Bourges ? « Ils sont cinglés ! Ils tuent les villes moyennes, alors qu’il faut rendre la vie à ces endroits-là », s’exclame Mme Carole Thibaut, directrice du Centre dramatique national (CDN) des Îlets, qui s’y emploie sur le plan culturel. Qu’on ait besoin ou non de prendre le train pour Paris, le sentiment, ici, est largement partagé. L’éventuelle fermeture, après l’interruption de la liaison vers Lyon, signifie une rupture réelle, mais aussi symbolique. Certes, objecteront les technocrates, la ville est bien dotée en liaisons routières et autoroutières. Mais justement : la voici abandonnée au règne automobile, à contre-courant des métropoles, qui cherchent à s’en émanciper à l’heure de la nécessaire transition énergétique.

Dans l’agglomération montluçonnaise, sans voiture, point de salut. « On use une énergie folle, témoigne M. Jean-Claude Perot, président du groupe Metis, spécialisé en automatisme, mécatronique et robotique et vice-président de la chambre de commerce et d’industrie (CCI). J’ai fait le calcul : 70 000 kilomètres avec mon véhicule l’an passé. En temps, c’est trois mois de travail ! C’est monstrueux. Et, en plus, dangereux. » « Avec la hausse des péages et la limitation de vitesse à 80 kilomètres à l’heure », qui accroît mathématiquement de 12,5 % les temps de parcours sur les départementales (on ajouterait les nouvelles règles en matière de contrôle technique, plus strictes pour les vieux véhicules), « c’est un peu la double ou triple peine », observe Damien Tardieu, journaliste qui, dans ses entretiens à la radio associative RJFM, prend chaque jour le pouls de la société locale. Les élus finissent par y voir une rupture dans l’égalité de traitement entre les territoires que la Constitution est censée garantir (3).

Ironie des temps : c’est à Montluçon que fut conçue « la Bourbonnaise », l’une des mères des locomotives en France, surnommée « la bonne à tout faire du réseau ». Ici que fut remisée la dernière motrice à vapeur, dans ce qui fut l’un des dépôts nationaux les plus importants. Ici que surgirent des laminoirs locaux des kilomètres de rail qui équipèrent le pays, ainsi que du matériel d’armement. Ingratitude des temps. À Montluçon, la patrie n’est plus reconnaissante.

Au XIXe siècle, sur les bords du Cher, lovée autour du château des ducs de Bourbon, la petite ville médiévale s’était transformée en une cité industrielle au développement foudroyant. De 5 000 habitants en 1830, sa population crût à presque 60 000 dans les années 1960. Profitant du minerai de fer du Berry et du charbon voisin de Commentry, des usines métallurgiques, des hauts-fourneaux, des forges y étaient d’abord apparus. Puis des verreries, des fours à chaux, qui justifièrent l’essor du rail et firent de la rive gauche de la rivière une ruche ouvrière : la Ville-Gozet. Ces productions évoluèrent quand le charbon vint à manquer et que le fer lorrain s’avéra plus avantageux. Dans l’entre-deux-guerres, Dunlop (caoutchouc) et la Sagem (mécanique et optique de précision) prirent la relève. Mais la ville, par la suite, ne put échapper au triptyque désindustrialisation-automatisation-délocalisations. À la disparition définitive de la sidérurgie, en 1964, le conseil municipal socialiste dénonça une décision « guidée par l’unique souci d’un accroissement des profits, dans le cadre d’une politique de concentration capitaliste favorisée par le gouvernement » gaulliste (4). En 1984, la gauche au pouvoir, interventionniste mais impuissante, reçut une gifle lors du rachat de Dunlop par le japonais Sumitomo Rubber Industries : sur 2 783 emplois, il n’en resta que 1 200. Il y en avait plus de 5 000 en 1945  (5). En 2004, l’américain Goodyear absorba le nippon quand il n’y en eut plus que 900.

Aujourd’hui, difficile de trouver une trace de cette gloire industrielle passée, excepté aux Îlets : le centre dramatique a été installé dans les locaux d’anciennes forges. Depuis longtemps, le port au bout du canal de Berry, « la marina des prolos » (6), a été comblé. Les imposantes usines Saint-Jacques ont été rasées, cédant la place à un espace commercial géant où s’entassent enseignes franchisées et parkings bondés. L’hypermarché Carrefour et, plus loin, deux Leclerc, un Auchan, deux Intermarché… sont les nouveaux poumons urbains, qui assèchent le petit commerce. Ces trois dernières années, l’agglomération a perdu un quart de ses boulangers (7). Seule une cheminée — celle de l’usine des Fers creux, ancienne fabrique de tubes puis de moteurs innovants — témoigne d’un temps où, par dizaines, des colonnes crachaient des fumées noires virant au rouge au moment des coulées.

Au nord, dans une zone industrielle distendue, Safran, né de la fusion Sagem-Snecma, est le principal employeur (1 200 salariés). Des drones y sont développés pour l’armée. Tapie dans son interminable enceinte de murs blancs, Dunlop-Goodyear (aujourd’hui 650 emplois, dont 90 font l’objet d’un nouveau plan de suppression) a resserré son activité sur la production de gomme pneumatique et de pneus moto. Mais les livres contant le faste industriel ne sont même plus réédités (8). Par chance, on les débusque chez un bouquiniste du vieux quartier Saint-Pierre. Reste, indicible, ce que les anciens de « Montlu » appelleraient « le vezon ». Un spleen local. Le sentiment d’abandon qu’induit la question ferroviaire n’y est pas étranger. « Les gens se replient sur eux-mêmes, comme s’ils avaient l’impression qu’ils n’existent pas, observe Mme Thibaut, qui est née à Longwy, une ville sœur postindustrielle. En même temps, il y a chez eux comme quelque chose qui résiste en silence et en raclant. »

« On disait dans les années 1960 que nous serions 100 000 en l’an 2000 ! », se souvient M. Dugléry. On a donc beaucoup construit. Aujourd’hui, la ville a chuté à 38 000 habitants, tandis que l’agglomération (21 communes) s’est stabilisée à 65 000 du fait des poussées démographiques dans les communes périurbaines, à Domérat, Prémilhat, Saint-Victor ou Quinssaines : l’habitat du centre fait moins recette que le bâti neuf de la « nouvelle » ruralité en périphérie.

Si Montluçon dispose d’un Institut universitaire de technologie, d’une école de management et d’une école d’infirmières, beaucoup de jeunes n’y restent pas. Après le lycée, ils partent obtenir un diplôme d’études supérieures à Clermont-Ferrand, Lyon ou Paris. Parfois, certains reviennent en couple, avec enfants. Ou alors plus tard, retraités. Les cités, elles, sont aujourd’hui bien vides. Détruites ou rénovées, comme à Fontbouillant ou dans le quartier de Bien-Assis, toutes deux classées « politique de la ville ». Fin 2016, à Bien-Assis, on comptait 250 logements vides sur 700 disponibles. Au rez-de-chaussée, les rideaux de fer occultent les anciennes antennes de la Caisse d’allocations familiales (CAF), de la mission locale, de la mairie et du commissariat. En remplacement, les habitants ont obtenu une « maison des services ». « Ils se demandent à quoi cela sert d’aller voter, tellement ils ont l’impression de ne pas être écoutés », dit Mme Denise Charbonnier, présidente d’une association de quartier. Lors de la dernière élection présidentielle, dans cet ancien fief du Parti communiste conquis par la droite en 2001, l’abstention, les votes blancs ou nuls ont été plus forts que dans la France entière : 34 % des inscrits au premier tour (contre 24 %), près de 44 % au second (contre 34 %). M. Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) a fait jeu égal (24 %) avec M. Emmanuel Macron (En marche !), loin devant M. François Fillon (LR) et Mme Marine Le Pen (Front national), tous deux à 18 %.

Selon une note du Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) (9), une trentaine de villes moyennes en France, dont Montluçon, sont « particulièrement fragiles » parce qu’elles concentrent plusieurs des difficultés observées parmi les 203 villes de taille et rôle semblables répertoriées, principalement des villes de 20 000 à 100 000 habitants. On compte, dans ces « maillons fondamentaux de l’armature urbaine française », selon le CGET : une spécialisation industrielle et administrative, une population plus âgée que dans les métropoles, une plus faible proportion de cadres et de diplômés de l’enseignement supérieur, des jeunes moins bien insérés. Et, bien sûr, un chômage plus sensible à la crise de 2008 et un fort taux de pauvreté.

« La métropolisation, ça devient urticant »

En 2014, à Montluçon, le revenu médian des ménages — pour beaucoup des familles d’employés, d’ouvriers et de retraités — était de 12 % inférieur à la moyenne nationale, de 20 % à celui de Lyon, de 32 % à celui de Paris. Le taux de chômage (11,8 %) était plus haut que dans l’ensemble de la France (9,6 %) et bien plus que dans l’ensemble de la région (8,6 %). Le taux de pauvreté relative, dont le seuil était alors fixé à 1 008 euros mensuels pour une personne seule, était plus élevé de 52 % que le chiffre national (10)… Un Montluçonnais sur cinq est concerné.

On en voit la réalité les mardis et les samedis, dès 6 h 30, rue de la Gaîté, quand, près du Secours populaire français, commence la ronde des familles dont le reste-à-vivre quotidien (hors loyer, électricité, chauffage, téléphone, assurances) tourne en moyenne à 3,35 euros par personne. En 2017, 1 200 personnes ont été aidées par une soixantaine de bénévoles dans cette seule structure, avec les surplus alimentaires collectés auprès des grandes surfaces. On le voit aussi, chaque midi, dans la chaleureuse Maison de la solidarité gérée par le Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP), où une poignée de repas sont servis. Mais son activité est menacée : la cuisinière de l’association vient d’apprendre que son contrat aidé ne serait pas renouvelé — conséquence des restrictions décidées par le gouvernement. On parle ici d’équations délicates : comment faire, quand on est informaticien sans emploi et que l’on se voit proposer un contrat court à Issoire ou à Clermont-Ferrand ? Où se loger ? Comment se déplacer ? À Montluçon, près de la moitié des demandeurs d’emploi sont en chômage de longue durée. Au dessert tombe cette appréciation : « Tant qu’ils [les dirigeants] ne sont pas personnellement dans la merde, ils ne comprennent pas. »

À la cité administrative, qui regroupe les bureaux de la municipalité et de la communauté d’agglomération, M. Jean-Louis Muller, directeur des services des deux structures, estime que la France présente cette particularité d’avoir « un État qui connaît très mal les villes moyennes » et qui serre inconsidérément les cordons de la bourse en matière de dotations. « Cela confine à l’insupportable pour des villes comme nous », dit-il, d’autant qu’elles « portent toutes les charges de la centralité » au niveau du bassin de vie et d’emploi. Depuis, les associations de collectivités locales ont dénoncé les « pactes financiers » proposés par le gouvernement actuel, qui visent à limiter la hausse de leurs dépenses de fonctionnement (11).

Échaudés par la question ferroviaire, MM. Dugléry et Laporte font le constat d’un aménagement du territoire moribond et d’une décentralisation meurtrière quand elle n’est pas accompagnée de moyens. Ils exposent le récent découpage territorial imposé par Paris, qui les place dans la région Auvergne-Rhône-Alpes  Qu’a-t-on à voir avec la Maurienne ou la Tarentaise ? »), à quinze kilomètres de la Nouvelle-Aquitaine  qui s’étend jusqu’à Hendaye !… »), alors que la ville est tournée autant vers Bourges et Vierzon (Centre-Val de Loire) que vers Clermont-Ferrand.

« Il suffit que deux présidents de région ne se parlent pas, et rien ne bouge ! », regrette M. Dugléry, par ailleurs conseiller régional. Pour le rail, ce serait flagrant : la Nouvelle-Aquitaine a rouvert la ligne Bordeaux-Montluçon, qu’Auvergne-Rhône-Alpes, hostile à la régionalisation des lignes, ne veut pas étendre jusqu’à Lyon. La région Centre-Val de Loire veut bien participer, sur la partie Cher, à la restauration du tronçon Bourges-Montluçon vétuste ; mais Auvergne-Rhône-Alpes (dont le président, M. Laurent Wauquiez, est pourtant du même bord politique que M. Dugléry) n’est pas chaude pour le faire sur la partie Allier, si éloignée de Lyon… « Il faut reprendre aujourd’hui cette idée d’aménagement du territoire, conclut M. Dugléry. La métropolisation, ça devient urticant. »

La crainte d’une fermeture du tribunal

D’autant que l’agglomération a quelques atouts à faire valoir en matière de conditions et de cadre de vie (« Ici, on est toujours à moins de dix minutes de son travail », entend-on en boucle), d’immobilier  Ici, avec un smic, on peut devenir propriétaire »), d’équipements culturels et sportifs : « ici, on a » un centre dramatique national, un théâtre municipal, un conservatoire de musique, l’équivalent d’un Zénith pouvant accueillir plus de 4 000 personnes, une scène de musiques actuelles avec deux salles de concert, un musée des musiques populaires, un stade, un centre aqualudique… Un multiplexe, privé, se fait attendre.

« Les infrastructures, c’est bien. Mais ce n’est pas cela qui amène du monde », coupe M. Bernard Pozzoli, conseiller départemental (PS) et maire de Prémilhat, joli bourg de 2 500 âmes où des ménages plutôt aisés se pressent pour faire construire. « Le ferroviaire, c’est primordial », estime l’édile, qui plaide lui aussi pour « remettre Montluçon à moins de trois heures de Paris » et rouvrir d’urgence la liaison vers Lyon. « C’est une catastrophe : l’État a tout sacrifié. » Devant l’accumulation des accusations, on pousse la porte de la sous-préfecture. Gêne du réceptionniste. Le sous-préfet a été muté il y a deux mois ; son successeur ne sera là que dans un mois. « Et monsieur le secrétaire général [qui assurait l’intérim] vient de quitter lui aussi ses fonctions… »

Le désenclavement ferroviaire ne conditionne pas seulement la capacité d’attraction économique  Vous trouverez peut-être un salarié. Mais vous aurez du mal à faire venir son conjoint ! »). Par ricochet, il a aussi une incidence sur la qualité des missions de service public. À commencer par la santé, deuxième gros souci des Montluçonnais. Mme Élisabeth Ranoux, médecin généraliste à Désertines, dans le nord de l’agglomération, décrit « un système libéral à bout de souffle ». Sur l’agglomération, entre 5 000 et 6 000 personnes seraient sans médecin référent et opteraient pour les urgences de l’hôpital en cas de besoin. « En 2016, dans le secteur, nous étions huit. Dans deux ans, je serai à la retraite et ils ne seront plus que deux. » L’idée d’une maison de santé pluridisciplinaire a fait son chemin. Encore faut-il pouvoir attirer des médecins dans la vallée du Haut-Cher ! Pour le quartier de Bien-Assis, les élus peinent déjà à recruter. Ils sont allés jusqu’en Roumanie les chercher. En vain (12).

Redoutant un effet peau de chagrin, la justice locale n’est pas en reste. De grève perlée en journée morte, elle veille sur la carte judiciaire comme les élus sur le réseau ferroviaire. Avocats, personnel et magistrats redoutent la fermeture du tribunal de grande instance, pourtant en rénovation. Ou, plus insidieux, une réforme qui le viderait de sa substance en le spécialisant dans certains litiges. « On nous dit que la modernité, c’est le numérique, confie Me Anne Amet-Dussap, la bâtonnière. Mais cela ne remplacera pas la présence du juge et l’effet qu’elle produit  ! » Elle rappelle la fragilité de la population : « Le risque est que les gens finissent par renoncer à la justice comme ils commencent à renoncer aux soins. Cela mènerait à une réactivation des conflits. »

« On alimente un schisme entre les territoires », estime M. Jean-Nathanaël Foulquier, directeur de l’Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes (AFPA) de Montluçon, qui, dans sa zone, voit fondre la commande publique en matière de formation. D’un côté, les secteurs urbains à gros flux de population, où il est aisé de regrouper des stagiaires ; de l’autre, les territoires ruraux, moins denses, où la mission tient du travail d’orfèvre. Les sites de Moulins et de Vichy ont déjà été fermés. Pourtant, la demande de formation est forte — pour les métiers de niveau CAP (certificat d’aptitude professionnelle), d’agent de restauration collective, par exemple, ou d’auxiliaire de vie en zone rurale. Et dans l’industrie : on recherche des soudeurs, des usineurs. Sans compter le rôle social que joue ici l’AFPA par ses réussites en matière d’intégration des réfugiés (13). « Veiller au maillage des villes, dit M. Foulquier, c’est un choix de société. »

M. Perot abonde : « On essaye de poser tout dans les mêmes mailles, alors que, comme en jardinage, il faut aménager un espace pour que chaque plante pousse différemment. » Il dénonce une « stratégie jacobine », quelque peu défaillante, un temps administratif peu en phase avec le temps économique. Et les lenteurs d’un autre désenclavement en souffrance : le numérique. Un boulet pour les entreprises qui réalisent leur chiffre d’affaires grâce aux ventes par correspondance. La France, remarque-t-il, est « à la traîne en matière de visioconférence », et la fibre optique, ici, se fait désirer. Elle est arrivée à son domicile… avant d’arriver dans son entreprise. Absurde. « Citoyen entrepreneur », aujourd’hui à la tête d’un groupe qui emploie 120 salariés, il a cependant la foi : « Je vois autour de moi des gens qui ont envie d’avancer. »

Ils ne sont pas rares, en effet. Porteurs d’initiatives individuelles, qu’un nouveau souffle pourrait orchestrer. À Domérat, dans la zone industrielle de la Loue, M. Sébastien Raynaud, directeur du site de production chez Recyclea, spécialisé dans le réemploi de matériel informatique, se convainc que l’agglomération « a du potentiel ». « Nous ne sommes pas condamnés au motif que nous n’aurions pas le train », veut-il croire. Son grand-père a connu les licenciements chez Dunlop ; sa mère, chez Landis et Gyr (compteurs électriques) ; son père, à France Télécom. La relève, pour lui, passe par une action qui a du sens sur « son » territoire. Il a choisi d’œuvrer pour l’intégration des handicapés. Recyclea, en forte croissance, emploie 54 salariés, dont 47 en situation de handicap. Sur 100 euros gagnés, 82 sont réinvestis localement.

« Si elle n’a pas fait le deuil du passé, la ville comprend qu’elle a besoin de changer », assure M. Rodzynek, qui a lui-même jeté aux orties ses habitudes citadines. Délaissant la « Cocotte-Minute parisienne », ce patron d’une très petite entreprise (TPE) a relocalisé à Montluçon sa production de tests antidrogue, un temps fabriqués en Chine : « Tenter de faire pas cher, parfois, cela coûte très cher ! » Les prix au mètre carré et l’accueil réservé par les collectivités ont fini par le convaincre, même s’il aura fallu, un temps, « bricoler avec la 4G » pour boucler les sauvegardes du serveur de l’entreprise.

Souvent, l’impulsion vient de l’extérieur. Comme avec l’arrivée, à la dernière rentrée, d’un nouveau proviseur. Au lycée polyvalent Paul-Constans (1 700 élèves), M. Bruno Bouchez veut fixer un nouveau cap. Il parle d’excellence à développer : en maintenance numérique, en chimie, dans le tertiaire. « L’âge d’or serait derrière nous ? Il est devant ! Il faut un peu de rupture et des projets ambitieux. » Parfois, le déclic vient de l’intérieur. Cet hiver, M. Philippe Allin, agent immobilier, s’est mis en tête de réveiller le commerce local de centre-ville, malmené par les grandes surfaces et le commerce électronique et menacé par la vacance commerciale (lire « Au secours des centres urbains »). Sur un mur du boulevard de Courtais, l’artère bourgeoise, une peinture publicitaire donne avec ironie la mesure de ce sommeil : « Bar Le Moderne, depuis plus d’un siècle »… Cent soixante commerçants, repérables à de grands cœurs rouges dessinés sur leurs vitrines, adhèrent aujourd’hui à la campagne « Montluçon cœur de ville ». Le soir, lors d’ateliers de formation, ils redécouvrent par petits groupes que l’union fait la force. Parfois, enfin, l’étincelle est simplement individuelle et personnelle. Rue Porte-des-Forges, Mme Virginie Ansel a ouvert il y a trois mois une « librairie de l’image », La Gozette, sereinement différente, ancrée dans le territoire, sans se sentir en rien attaquée par la Fnac qui vient de s’installer à l’espace Saint-Jacques.

« Moins de poussière sur les meubles… »

« Pas de pollution, moins de poussière sur les meubles… Un environnement où les problèmes se règlent à échelle humaine… Nos territoires ont plus d’avenir que les métropoles à l’horizon de deux cents ou trois cents ans ! », prédit M. Jean Brosset, directeur d’Habitat jeunes (ex-Foyer des jeunes travailleurs), convaincu que « l’intelligence peut irriguer les petites villes ». Lui-même vient de mettre un parc de scooters à disposition des apprentis, auxquels l’organisme offre un logement.

Les collectivités n’attendront pas si longtemps. Dans l’agglomération, les habitants sont invités à dessiner leur avenir en planchant sur le nouveau plan local d’urbanisme intercommunal lors d’ateliers citoyens. La ville, elle, a déjà confié la reconfiguration de son espace à Joan Busquets, urbaniste catalan. Le Cher, jadis « barrière sociale » entre les rives gauche et droite, est appelé à devenir un « trait d’union ». Grâce au plan national Action cœur de ville, dont la cité bénéficiera, ses berges austères pourront être aménagées et le plan des mobilités repensé.

Le destin des villes moyennes passe aussi par la coopération. À Vierzon, qui organisait en mars un colloque sur la revitalisation des centres-villes, on retrouve M. Laporte, qui discute avec des collègues. De partout en France, des élus, des responsables administratifs, sont venus partager leurs difficultés ; leur rage, aussi. Le maire de Nevers approche. Il caresse l’idée de créer un pôle métropolitain, un syndicat mixte d’intercommunalités. « Vous seriez partant pour y réfléchir ? » Bien sûr ! Il n’est pas simple de faire les 100 kilomètres qui séparent Nevers de Montluçon. Qu’importe. Toutes les forces sont bienvenues pour survivre ou renaître, qu’elles se trouvent à une heure quarante par les départementales ou à deux heures et quart en train, changement compris.

Dans les couloirs, on parle des années d’abandon par l’État et de la nécessité d’agir ensemble. Il n’échappe à personne que l’impératif d’égalité républicaine entre les territoires est remis en question, y compris au plan sémantique. Avec la formation du premier gouvernement de M. Philippe, en mai 2017, la notion d’égalité a cédé la place à celle de « cohésion » des territoires, par la création d’un ministère du même nom. Une notion assez floue, moins contraignante, en vigueur dans les institutions européennes (14).

Jean-Michel Dumay

Journaliste.

(1) Jean-Cyril Spinetta, « L’avenir du transport ferroviaire » (PDF), rapport remis au premier ministre Édouard Philippe le 15 février 2018. Lire également Benoît Duteurtre, « Il paraît que les petites lignes de chemin de fer coûtent trop cher », Le Monde diplomatique, avril 2018.

(2) Épreuve référence du raid aventure, consistant à parcourir les régions hostiles de la planète sans moyen motorisé.

(3) Article 72-2 de la Constitution du 4 octobre 1958 : « La loi prévoit des dispositifs de péréquation destinés à favoriser l’égalité entre les collectivités territoriales. »

(4) André Touret, Destins d’Allier, 1945-2000, Éditions Créer, Nonette (Puy-de-Dôme), 2005.

(5Cf. Élie Cohen, L’État brancardier. Politiques du déclin industriel (1974-1984), Calmann-Lévy, coll. « Liberté de l’esprit », Paris, 1989.

(6) Sur la mémoire de la ville au cours des « trente glorieuses », cf. Jean-Claude Fournier, Si Montluçon nous était conté. En « mollussonais » dans le texte, disponible dans les librairies locales.

(7La Montagne, 17 mars 2018.

(8Cf. René Bourgougnon et Michel Desnoyers, Montluçon au siècle de l’industrie. Le temps du canal, du fer et du charbon, Éditions du Signe, Strasbourg, 1991.

(9) « Villes moyennes en France : vulnérabilités, potentiels et configurations territoriales », En bref, no 45, CGET, Paris, décembre 2017.

(10) Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et Pôle emploi Auvergne-Rhône-Alpes.

(11) Patrick Roger, « Les associations des collectivités locales se liguent contre la “recentralisation” en cours », Le Monde, 11 avril 2018.

(12) Lire Mehdi Chebana et Laurent Geslin, « La valse européenne des médecins », et Pierre Souchon, « Cette France en mal de médecins », Le Monde diplomatique, respectivement mai 2011 et septembre 2016.

(13) Maryline Baumard, « Réfugiés : un sas d’intégration à Montluçon », Le Monde, 7 août 2017.

(14Cf. Éloi Laurent, « Égalité versus cohésion des territoires ou le triomphe de la proximité », Cahiers français, no 402, Paris, janvier-février 2018.

Publié le 17/11/2018

Les Pharma Papers : tout ce que les labos pharmaceutiques voudraient vous cacher

par Ivan du Roy (site bastamag.net)

Alors que le Parlement examine le projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2019, Basta ! et son Observatoire des multinationales, en partenariat avec le collectif EurosForDocs, lancent les « Pharma Papers » pour mettre en lumière la toile d’influence tissée par les laboratoires pharmaceutiques, à coups de millions d’euros, autour de la profession médicale et des législateurs.

Pourquoi des « Pharma Papers » ? Parce que les taux de profits exigés par les grands laboratoires pharmaceutiques font peser une lourde menace sur l’avenir de notre modèle universel de sécurité sociale ; parce que l’intense lobbying déployé par ces mêmes labos sur l’ensemble du secteur de la santé, du médecin jusqu’à la Commission de Bruxelles en passant par les députés, entrave toute régulation et tout contre-pouvoir ; et parce qu’au final cela aura des incidences sur nous, sur notre possibilité à accéder aux soins.

Le système est pourtant censé fonctionner. Les laboratoires pharmaceutiques conçoivent, fabriquent et proposent de commercialiser des médicaments et des traitements. Les autorités évaluent ensuite l’efficacité de ces médicaments (le « service médical rendu ») et leurs effets secondaires, autorisent ou non leur mise sur le marché, et en négocient le prix avec les labos. Ensuite, le taux de remboursement d’un médicament par la Sécu est fixé par l’Assurance-maladie, en fonction du « service médical rendu », et de la loi de financement de la Sécurité sociale, qui est débattue chaque année, à l’automne, par le Parlement. Aux médecins, enfin, de prescrire tel médicament ou tel traitement autorisé.

« En six ans, les firmes pharmaceutiques ont versé plus de 3,5 milliards d’euros aux professionnels de santé exerçant en France ! »

Problème : à chaque étape, les labos pharmaceutiques tentent d’influencer ces évaluations et politiques de santé. Car leur taux de profit en dépend : plus un médicament sera considéré comme efficace et innovant, plus son prix onéreux sera justifié et son taux de remboursement élevé. Plus un médicament est bien remboursé, plus il sera vendu. Et plus un médecin aura intérêt à conseiller tel médicament, plus celui-ci sera prescrit.

Le premier volet de notre dossier « Pharma papers », publié ce 13 novembre, dévoile les rouages de cette influence. Sur les médecins d’abord : en six ans, les firmes pharmaceutiques ont versé plus de 3,5 milliards d’euros aux professionnels de santé exerçant en France ! A titre d’exemple, Sanofi dépense 7 millions d’euros par mois auprès de professionnels de santé en France, et MSD France 2,8 millions ! A quoi correspondent ces rémunérations ? Quels médecins sont concernés ? Influencent-elles les avis et prescriptions rendus par tel cardiologue ou cancérologue émérite ? Rendent-elles les généralistes plus perméables aux discours marketing des laboratoires ? Les députés médecins qui co-président la Commission des affaires sociales de l’Assemblée sont-ils sous influence alors que se sont ouverts les débats sur le Projet de loi de financement de la Sécurité sociale ?

Des dizaines de millions d’euros sont également dépensés en lobbying à Paris, Bruxelles et Washington pour défendre les intérêts – privés – des grands labos. Rien qu’à Paris, leurs dépenses de lobbying sont dix fois plus importantes que les moyens que peuvent mobiliser les associations représentant les malades.

Logique : Les 10 plus grands labos pharmaceutiques du monde ont enregistré des profits cumulés de 71,5 milliards de dollars en 2017.

Les Pharma Papers sont à découvrir ici : https://www.bastama

Publié le 14/11/2018

Cent ans d’hypocrisie

(site politis.fr)

Le centenaire de l'armistice de 1918 ne doit pas faire oublier que, derrière les discours de paix, la compétition absolue n’a pas cessé.

Il y a cent ans, au faîte de sa puissance militaire et industrielle, la vieille Europe entreprit de s’autodétruire. L’ombre du Vieux Monde (le vrai) qui s’écroule en 1918 se projette encore jusqu’à nous, comme un mort-vivant.

L’économie de notre journal est fragile. Jamais depuis la création de Politis, en 1988, la conjoncture n’a été si difficile : crise de la distribution, divisions de la gauche, perte du pouvoir d’achat… Lectrices et lecteurs, nous avons besoin de votre aide. Avec l’association Presse et Pluralisme, vous pouvez bénéficier d’une défiscalisation de 66 % (voir ci-contre), qui constitue une forme d’aide à la presse. C’est le moment. D’avance, un grand merci. Bien sûr, nous vous informerons des suites de cet appel.

L’ancienne prétention impérialiste des États européens à occuper tous les espaces terrestres et maritimes connus, et à organiser entre eux la compétition – jusqu’à la guerre – pour en être la puissance dominante, laisse encore ses traces qui n’en finissent pas de pourrir le monde et surtout les femmes et les hommes qui y vivent, d’abord dans les États d’Afrique (conférence de Berlin, 1885) et d’Orient (le soi-disant Levant issu des accords Sykes-Picot en 1916). Des murs artificiels – « frontières » – ont été érigés entre les peuples – et parfois au milieu des peuples – par les Européens… qui en ont décrété l’intangibilité.

Depuis quatre ans, un peu plus que d’habitude, nous avons eu droit à beaucoup de poncifs. Certes, on oublie moins qu’autrefois ce que la France doit aux soldats de ses colonies, enrôlés de force ou par des promesses jamais tenues (cela se reproduira en 39-45), on évoque le massacre des innocents perpétrés par des généraux arrogants, la lâcheté de la plupart des parlementaires soumis aux marchands d’armes. On a même pu entendre l’évocation des mutins de Craonne. Mais la version officielle de l’État ne retient guère, au fond, toutes ces trahisons infligées à la République. Le « périple mémoriel » mis en scène par Emmanuel Macron, s’il a l’avantage de ne pas s’en tenir au culte d’une mémoire militaire malvenue, est surtout hypocrite, et le parterre qui sert de vitrine à la concorde internationale, avec notamment la présence de Trump et de Poutine – grands pacifistes – à la cérémonie du 11 novembre, ne saurait tromper notre jugement.

Derrière les discours de paix, la compétition absolue n’a pas cessé, incluant désormais des multinationales privées. On espionne et contre-espionne. On invente et vend des armes toujours plus meurtrières qui perpétuent les boucheries d’antan : larmes de crocodile à Verdun, contrats juteux à Ryad… On perpétue aussi la modernité européenne et son modèle économique carboné, destructeur de la nature et qui nous laisse encore des milliards de particules dans les airs (lire notre nouvelle rubrique ici). Confrontés autrefois au socialisme, aujourd’hui à l’écologie, des dirigeants d’entreprise s’accommodent de plus en plus de pouvoirs autoritaires, quand ils ne les financent pas carrément ; ces tentations (néo)fascistes s’appuient aussi sur des fractions abandonnées du peuple et reprennent une option sur le monde, depuis le Brésil ou la Hongrie, l’Italie ou les États-Unis. La dictature chinoise et l’autocratie russe ne sont pas en reste…

La Société des Nations issue du désastre de la Grande Guerre fut incapable de réguler les intérêts étatiques divergents, spectatrice de toutes les défaites morales qui suivirent. L’ONU aujourd’hui reste certes le moins mauvais garant de la paix, mais que faire quand reprend le jeu des alliances et du bilatéralisme tous azimuts, dont Donald Trump a fait sa méthode diplomatique au service exclusif des intérêts économiques des grosses entreprises de son pays ?

L’Europe a certes fait du chemin depuis en trouvant sa paix intérieure. On ne se fait plus la guerre, mais on se concurrence toujours (l’arme est fiscale) et les salariés sont trop souvent la variable d’ajustement. Le travail détaché nous l’a montré. Surtout, par la cohorte de précaires et chômeurs que génère son modèle économique, l’Europe nourrit la bête qui n’était pas totalement morte. Invoquer le refus du national-populisme, comme le fait Emmanuel Macron, quand dans le même temps on l’alimente par l’accentuation inouïe des inégalités, ne ressemble pas à la sagesse de celui qui retient les leçons, mais plutôt au cynisme de l’apprenti sorcier.

La « nuée qui porte l’orage » qu’avait vue Jaurès plane toujours au-dessus de nos têtes. Sortir de la barbarie aurait sans doute été l’enjeu fondamental de cette commémoration. Proposer une feuille de route pour une nouvelle étape de civilisation humaine, et a minima un nouveau cours européen, voilà un devoir digne pour qui préside la République française. Au lieu de cela, Emmanuel Macron propose aux Européens une « paix armée » aux relents de guerre froide et se pose en sauveur d’une démocratie qui s’empoisonne elle-même. Au fond, il perpétue le monde des morts-vivants..


par Pouria Amirshahi

Publié le 13/11/2018

Réformes de l’éducation : « C’est un projet élitiste, autoritaire, réactionnaire et libéral »

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

Parcoursup, réforme du baccalauréat, de l’enseignement professionnel, dédoublement de classes en CP, nouveaux programmes, recadrages pédagogiques, suppressions de postes, Théo Roumier revient sur la politique du gouvernement en matière d’éducation. Syndicaliste à Sud-éducation, animateur des cahiers « Les Utopiques », militant libertaire, il fait le point sur la mobilisation à venir du 12 novembre dans l’Éducation nationale.

Dans un tract, ton syndicat évoque le « rouleau compresseur Blanquer » et appelle à contrer ses réformes. Peux-tu expliciter ?

Théo Roumier : La politique que mène le ministère Jean-Michel Blanquer est à la fois dans la continuité des précédentes et à la fois inédite. Dans la continuité, car elle n’a pour seule boussole qu’une vision comptable, à courte vue qui plus est. Inédite, car elle va bien plus loin dans le démantèlement que l’épisode de la prétendue « refondation » sous Vincent Peillon.

Il y a donc un véritable enjeu à construire une résistance solide, au plus près du terrain, ancrée dans les services et les établissements. Et ce, de la maternelle à l’université. Soyons francs, ce n’est pas gagné. Si Blanquer peut à ce point y aller en mode « rouleau compresseur », c’est justement parce que les résistances sont émoussées, que les personnels sont épuisés après des années de suppressions de postes et de contre-réformes qui s’empilent les unes après les autres. Il faut vraiment rediscuter, et vite, des stratégies à mettre en œuvre pour renforcer l’action syndicale !

Pourtant après la mesure sur le dédoublement des classes en primaire, puis un certain discours sur le retour à l’autorité, le ministre est plutôt populaire dans l’opinion publique. Qu’en est-il chez les profs ?

Théo Roumier : Il faut déjà rappeler que les classes de CP à 12 ne concernaient que les écoles en REP et REP+, et que cette mesure s’est faite pour l’essentiel en redéployant des postes, c’est-à-dire à moyens constants. Au mieux, il ne s’agit que d’un cautère sur une jambe de bois. Si l’on veut parler de l’amélioration des conditions de travail et d’étude, on ne peut pas évacuer la seule question qui vaille : la réduction des effectifs d’élèves par classe, à tous les niveaux.

Quant à l’aspect autoritaire, il rentre au diapason d’une période qui voit les idéologies réactionnaires gagner de plus en plus de terrain, jusque dans un secteur professionnel, « l’éducation », qui était traditionnellement marqué à gauche. La nouvelle « morale républicaine » peut apparaître comme un refuge pour des personnels fragilisés dans leurs métiers et qui peuvent s’émouvoir à l’évocation du temps des « Hussards noirs ». Mais ce temps était celui d’une école mille fois plus inégalitaire qu’elle ne l’est aujourd’hui ! Ce dont nous avons besoin, c’est au contraire de promouvoir plus fortement encore le projet d’une école de l’égalité.

Les réformes s’enchaînent. Quel est le modèle d’éducation que portent ce ministre et le gouvernement ?

Théo Roumier : Il est précisément à l’exact opposé d’une école où l’égalité serait au centre. C’est un projet élitiste, autoritaire, réactionnaire et libéral. Tous les projets ministériels visent à revenir à davantage de sélection, à mettre en concurrence les individus comme les établissements et les services. Parcoursup en est un des exemples : c’est officiel, la fac n’est désormais plus ouverte à toutes et tous les bacheliers. C’est une politique d’exclusion et de tri social à une échelle de masse.

On veut nous faire croire que l’école « de la République » n’encourage et ne reconnaît que le mérite. C’est une arnaque de haut vol ! Le mérite est une construction sociale. Statistiquement, il n’est toujours attribué, et à une écrasante majorité, qu’aux enfants des classes favorisées. Ce n’est pas vraiment une coïncidence. Pour les filles et les fils des classes populaires c’est exactement l’inverse : elles et ils vont payer, et très lourdement le prix de cette politique éducative. Ce qui veut dire plus de reproduction de classe et plus d’assignations et d’inégalités raciales et de genre.

Dans un billet sur Mediapart, tu parles de casse de l’enseignement professionnel. Qu’entends-tu par là ?

Théo Roumier : Le plan Blanquer pour l’enseignement professionnel est emblématique de cette politique. Il réussit l’exploit de supprimer à la fois des milliers de postes sur les trois prochaines années, entre 5000 et 7000 selon les calculs des syndicats, mais aussi des centaines d’heures de cours, notamment d’enseignement général en CAP et en bac pro. Comment croire qu’on accompagnera mieux les élèves ainsi ? C’est en fait enlever beaucoup à celles et ceux qui ont pourtant peu.

Parce que quoi qu’en disent les ministres successifs, qui se sont toujours gargarisés de mettre la priorité sur la voie professionnelle, la réalité c’est que les lycées pros sont les parents pauvres du service public d’éducation. Dans la plupart des établissements, nous manquons de personnels de surveillance, de santé ou d’entretien. Mais aussi d’heures de cours supplémentaires pour mettre en place des dispositifs permettant de meilleures conditions de travail et d’étude, comme les dédoublements de classes par exemple. Alors qu’il faudrait un plan d’urgence, c’est un plan d’austérité que nous propose le ministre Blanquer ! 

Et, là encore, derrière la prétendue recherche de l’excellence, c’est l’élitisme qui sert de boussole. Le ministre a même osé parler de « Harvard du professionnel », imaginant des sortes de super-lycées pros qui seraient bien sûr plus et mieux dotés que d’autres. Bref, c’est un enseignement professionnel à deux, voir trois vitesses qui se dessinent si ce plan est appliqué. Sauf qu’il va falloir compter avec les luttes des personnels.

Sur ce point, la FSU a fait l’impasse de la journée interprofessionnelle du 9 octobre au profit d’une journée de grève spécifique à l’éducation le 12 novembre, soit trois semaines avant les élections professionnelles. Penses-tu que cette stratégie soit en phase avec les enjeux du moment ?

Théo Roumier : Le « modèle » des grèves de novembre-décembre 1995 est à réinterroger dans la période. Appeler de manière incantatoire à une grève générale interprofessionnelle et reconductible sans l’appuyer sur des luttes solides dans les secteurs et au plus près du terrain n’est pas crédible. Du coup, l’enjeu est d’arriver à articuler les journées de 24 heures interpros à l’action dans son atelier, son service, son bahut.

Par exemple, c’est ce que nous avons fait le 9 octobre dernier à Orléans, dans le Loiret, où il y a eu un cortège spécifique des lycées professionnels en grève qui a rassemblé une grosse centaine de grévistes. Plus d’un prof de lycée pro du département sur cinq. Réussissons la grève du 12 novembre dans cet état d’esprit : avec des cortèges de bahuts, des assemblées générales de personnels, les plus représentatives possibles, pour discuter des suites.

Sans ce travail là, il est illusoire de croire que nous arriverons à des mouvements de grève durs, reconductibles et auto-organisés, ce qu’il faut pourtant toujours activement rechercher !

Quel est l’état de la mobilisation dans le secteur justement ? Il y a-t-il un état d’esprit combatif pouvant aller au-delà de journées d’actions ponctuelles ?

Théo Roumier : C’est très variable selon les établissements, les circonscriptions et les départements. Là où il y a un travail syndical de terrain de longue haleine, avec des heures ou des réunions d’information syndicale, la combativité est au rendez-vous. C’est vrai dans le second degré comme dans le premier degré.

Il y a un énorme travail à faire d’ancrage des revendications sur des réalités locales, bahut par bahut, école par école, service par service. Encore une fois, c’est cela qui sera le moteur pour aller au-delà des journées d’actions ponctuelles. C’est ce qui peut en donner l’assise et la volonté. C’est notre première tâche. Et c’est aussi un préalable dans une logique d’autogestion des luttes.

Mais il ne faut pas hésiter non plus à imaginer des propositions syndicales différentes. Si l’on prend l’exemple des lycées professionnels, pourquoi ne pas proposer trois jours de grève d’affilés? Cela pourrait se faire par le biais de certaines intersyndicales départementales, et pourquoi pas, être tenté au niveau national. Cela pourrait être une étape pour reprendre confiance dans notre capacité à construire un rapport de force digne de ce nom.

Publié le 11/11/2018

Nous ne commémorerons pas la "victoire" de 1918

par Roger Martelli  (site regards.fr)

En cette semaine de commémoration de la Première Guerre mondiale, retrouvez l’analyse de l’historien et directeur de la publication de Regards, Roger Martelli.

Nous ne commémorerons pas la “victoire" de 1918. Nous ne le ferons pas pour faire plaisir à Angela Merkel. Mais il n’est pas question d’exalter ce qui fut une hécatombe inouïe et qui inaugura un XXe siècle brutal, accouchant de tous les monstres, dont nous n’avons pas fini, hélas, de conjurer la mémoire.

Quand la guerre s’achève, la question de ses causes ne se pose pas. Ce que l’on veut, ce sont des coupables. Malheur donc au vaincu ! Imposé par les vainqueurs et signé le 28 juin 1919, le traité de Versailles est catégorique : l’Allemagne est responsable, l’Allemagne paiera. Les historiens, bien sûr, sont revenus sur ce constat sommaire. La "politique mondiale" de l’empereur allemand Guillaume II (1888-1918) pouvait certes être montrée du doigt, pour son ambition expansive et son agressivité. Mais entre le 28 juin et le 3 août 1914, entre l’assassinat de l’archiduc autrichien et la généralisation du conflit, l’ardeur belliqueuse s’est trouvée d’abord du côté de l’Autriche-Hongrie, de la Russie et de la Serbie, davantage que du côté de l’Allemagne. Quant à la France et au Royaume-Uni, ils pêchèrent à tout le moins par leur ambiguïté et leur irrésolution face aux protagonistes principaux. 

Personne ne savait les risques d’un embrasement ? Plaisanterie ! Des socialistes expliquent depuis longtemps que l’expansion coloniale et les tensions territoriales européennes annoncent le pire et que « le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée porte l’orage » (Jean Jaurès). Friedrich Engels évoque en 1887 la possibilité d’une « guerre mondiale d’une ampleur et d’une intensité insoupçonnées ». Quant à August Bebel, un des "papes" de la social-démocratie allemande, il déclare en 1905 que l’Europe va être « happée par une vaste campagne militaire à laquelle prendraient part 16 à 18 millions d’hommes […] équipés des armes les plus meurtrières », ce qui, ajoute-t-il, débouchera sur un « éclatement ». Belle lucidité…

Or ces hommes n’étaient pas des devins hallucinés. Il n’était pas nécessaire de recourir à la voyance, ou à la sophistication extrême de la pensée, pour deviner que la guerre à venir serait atroce. On avait déjà mesuré la portée ravageuse des équipements modernes pendant la guerre de Sécession américaine, pendant la Semaine sanglante qui a mis fin à la Commune de Paris, ou à l’occasion des massacres des guerres de colonisation. On savait donc très bien que la puissance meurtrière de l’industrie était considérable. Inutile, bien sûr, de s’imaginer des dirigeants d’un cynisme absolu, complotant pour faire en conscience le choix d’une boucherie. Mais il y a, dans l’air du temps, quelque chose qui conduit ces responsables à estimer que le bilan prévisible d’une guerre ne serait pas assez lourd pour que l’on cherche à la conjurer à tout prix. Quel est donc cet arrière-plan général ? Au fil du temps, les interprétations se sont focalisées sur trois séries de causes structurelles.

La faute à l’Allemagne ? Allons donc !

La première piste, la plus répandue, met l’accent sur les rivalités impériales qui dominent la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Entre 1880 et 1914, l’Europe parachève l’expansion extérieure qu’elle a amorcée à la fin du XVe siècle et qui installe son empire colonial sur quatre continents. L’Angleterre et la France, stimulées par leur réussite industrielle précoce, se sont taillé la part du lion. Mais l’Allemagne, qui a réussi spectaculairement la seconde phase de la révolution industrielle, veut à son tour bénéficier de la manne coloniale. Des dominants anciens qui font face à un apprenti dominant : la confrontation des impérialismes – le mot naît en Angleterre en 1902 – s’avère vite explosive. Elle se cherche dans les quelques années qui précèdent 1914 ; la péripétie de Sarajevo, le 28 juin, joue en cela le simple rôle de déclencheur final. On peut bien sûr – c’est la deuxième interprétation – insister sur le mécanisme des alliances militaires.

L’équilibre voulu en 1815 par les monarques vainqueurs de la France révolutionnaire et impériale s’effrite dans le dernier tiers du siècle. À partir de 1880, deux systèmes d’assistance s’installent sur le continent européen : la France, le Royaume-Uni et la Russie constituent la Triple Entente, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie forment la Triple Alliance. La logique militaire nourrit la paranoïa des États – chacun se sent menacé par le concurrent le plus proche – et suscite la course aux armements. Entre 1850 et 1913, les dépenses d’armement ont quintuplé en Europe. Or la paranoïa peut pousser à la prudence… ou à la précipitation. Dans bien des états-majors s’installe la conviction qu’il convient d’attaquer l’adversaire, avant qu’il ne soit prêt à le faire. C’est la hâte qui l’emporte, en Autriche, en Allemagne et en Russie.

Impossible enfin d’oublier – troisième interprétation – que le XIXe siècle est celui de la montée des nationalismes exclusifs, cocardiers et belligènes. Tout nationalisme n’est pas guerrier par nature. Le nationalisme des populations opprimées, dans les grands empires multinationaux (Autriche-Hongrie, Empire ottoman, Russie), n’est pas celui, virulent, qui croît dans les grandes puissances installées. Le nationalisme tempéré et bon enfant du brave soldat Chveik n’est pas le chauvinisme virulent de l’écrivain nationaliste Paul Déroulède ou de l’Action française monarchiste. Quant à la violence elle-même, elle peut être le signe fugace et circonscrit du désespoir ou l’effet brut et inquiétant d’une volonté de puissance. Il reste que, si les nationalismes ne se confondent pas, l’exaltation nationale se généralise sur tout le continent européen. Au bout du compte, elle prend le pas sur le libéralisme politique et sur le socialisme. Rien ne peut refroidir les emportements belliqueux, au moment où il s’agit de décider de la guerre et de la paix, dans les quelques jours qui séparent l’ultimatum autrichien à la Serbie (23 juillet) et l’embrasement général du début août.

Pas de fatalité, mais…

Les causes profondes du conflit de manquent pas. Il ne faut pourtant pas s’imaginer que la guerre, en août 1914, était une fatalité. Le heurt des impérialismes ? À plusieurs reprises, jusqu’aux années 1880, Français et Anglais – qui se haïrent pendant des siècles – ont été à deux doigts de s’affronter sur le terrain colonial. Ils ne l’ont pas fait pour autant. L’esprit guerrier l’emporte en 1914, alors qu’il s’est calmé quelques années plus tôt, par exemple au moment de la querelle franco-allemande du Maroc (1911), quand l’excitation des esprits était à son comble à l’Ouest et quand les Balkans s’embrasaient (1912-1913).

La mécanique infernale des alliances ? Elles se révèlent, à l’époque, bien plus fragiles qu’on ne le croit. L’Italie des années 1910 prend de plus en plus de distances avec ses alliés allemands et autrichiens (de fait, elle entrera plus tard en guerre, et au côté des franco-britanniques). Et tout laisse entendre que la lune de miel entre la France et la Russie est déjà oubliée en 1914. Mourir pour Vienne, pour Belgrade ou pour Moscou… En a-t-on à ce point envie à l’été de 1914 ? Rien n’est moins sûr.

Quant au nationalisme, il a ses limites. Dans sa forme extrême, il concerne une minorité, active mais relativement marginale. En France, elle est même politiquement sur le déclin. En dehors des exaltés, le nationalisme plus ou moins affirmé n’est qu’un instrument de pouvoir, ou une idée bien vague qui n’implique pas nécessairement l’envie de tuer. Les historiens ayant étudié le moment de l’entrée en guerre ont depuis longtemps montré que l’enthousiasme populaire n’est pour l’essentiel que de façade. Les images des défilés joyeux, la fleur au fusil, sont montées en épingle, mais ne disent pas la tristesse majoritaire des départs. Pour l’essentiel, en France comme en Allemagne, la population se résigne à la guerre et ne la souhaite pas.

Quand les socialistes européens s’engagent dans la grande lutte pour empêcher la guerre, ils ont bien raison de dire qu’elle peut être conjurée. Mais pour qu’elle le soit effectivement plusieurs conditions auraient dû être réunies, qui ne l’ont pas été malheureusement.

Une violence sourde

Il aurait d’abord fallu que l’opinion européenne ait conscience que le XIXe siècle avait été moins pacifique qu’il ne le semblait sur le Vieux continent. Sans doute les grands États européens ont-ils cessé de s’affronter, comme ils en avaient l’habitude. Mais la paix entre les nations d’Europe a été contrebalancée par de graves troubles internes, sociaux ou nationalitaires. Et la violence a déferlé sur le reste du monde, guerre de Sécession américaine (2% de la population tuée), révoltes sanglantes d’Asie (révolte des Cipayes en Inde, révolte des Boxers en Chine), guerres coloniales. En 1899, après la révolte chinoise des Boxers et la guerre des Boers en Afrique australe, le grand écrivain et penseur indien Rabindranath Tagore écrit, terrifié : « Le soleil du siècle est en train de se coucher dans des nuages de sang. Aujourd’hui, dans ce festival de haine, le chant atroce de la mort résonne dans le fracas des armes. » La violence est bien là, visible à qui ne veut pas se boucher les yeux. À l’été de 1914, elle ne concerne certes que les périphéries plus ou moins lointaines de la modernité. Mais ses fracas sont audibles.

Il ne faut pas oublier d’autre part que l’optimisme des Lumières bourgeoises a laissé la place à la grande peur des révolutions populaires. Les tumultes des révolutions européennes de 1848-1849 ont parachevé le processus. Loin des hardiesses libérales de la charnière de deux siècles, la grande translation vers l’industrie – la grande affaire du XIXe siècle – se fait dans un cadre conservateur et bourgeois à l’ouest du continent et dans des structures encore fortement féodalisées à l’est et au centre. À l’exception des États-Unis, on a l’impression que, à peu près partout, la nouvelle modernité conforte les hiérarchies anciennes, au lieu de les subvertir. Même l’Angleterre, le pays à la pointe de l’industrialisation et de l’urbanisation, se présente à nous sous l’aspect d’un capitalisme de gentlemen, où le suffrage universel demeure restreint et où il faut attendre 1911 pour revenir sur très aristocratique veto de la Chambre des Lords. Le siècle aurait dû voir le triomphe du libéralisme, économique et politique. En réalité, il s’affirme plutôt, selon la formule provocante de l’historien américain Arno Mayer, comme celui de « la persistance de l’Ancien Régime ». Or cet Ancien régime continue de reposer sur des castes nobiliaires de grands propriétaires et de guerriers. L’hypothèse extrême d’Arno Mayer ne manque pas alors de souffle : la guerre n’est pas déclenchée par les classes montantes des affaires et de l’industrie, mais par des classes déclinantes et cependant toujours au pouvoir, qui pensent que les valeurs belliqueuses leur assureront définitivement une place qu’elles savent menacée.

Elles le peuvent d’autant plus que, si elles résistent becs et ongles, ces castes savent utiliser à leur profit les ressources de la modernité. Le XIXe siècle a été celui du triomphe du capital ; il a vu aussi l’apogée de la technique et de l’État-nation. La première phase de la transition démographique a amorcé la croissance vertigineuse du nombre des hommes, tandis que les révolutions industrielles ont accéléré celle des biens matériels, dans l’agriculture comme dans l’industrie. Par-là, les États régentent davantage d’hommes et de ressources qu’ils n’ont pu le faire dans le passé. Leurs moyens de contrôle et leur autorité se sont élargis, dans les convulsions du cycle des révolutions et des contre-révolutions. Ils s’appuient désormais sur des cohortes conséquentes de professionnels pour lesquels le sens de l’État, de ses normes et de ses hiérarchies, prend peu ou prou le pas sur les obédiences dynastiques du passé.

Une course européenne

De plus, l’industrialisation des techniques militaires et la course au gigantisme de l’armement, terrestre ou maritime, ont limité l’efficacité de l’arsenal privé et renforcé d’autant le monopole étatique de la violence légale. Les pouvoirs disposent ainsi, là encore, de moyens de destruction sans commune mesure avec ceux que permettaient les ateliers du passé, des moyens qui s’appliquent indifféremment à l’extérieur (en Inde, en Afrique du Nord), et à l’intérieur (Commune de Paris). La conquête coloniale élargit le champ de la violence publique ; les deux révolutions industrielles exacerbent sa capacité destructrice. L’État-Léviathan du XXe siècle n’est pas encore là, mais après 1850 la Prusse de Bismarck, le Second Empire français ou l’État colonial britannique en Inde portent la puissance et la capacité de contrainte des États à un niveau de sophistication et d’efficacité sans équivalent. C’est cette puissance démultipliée qui va rendre possibles les guerres totales, d’une intensité inégalée, sans trêve ni répit pour les armées engagées.

Le tout se développe dans un contexte mental bouleversé. Le XVIIIe siècle laissait entrevoir le règne du libéralisme, économique et politique. Or le laisser-faire du libéralisme économique a buté sur la crise économique de 1873-1896 qui a relancé un certain protectionnisme. Quant au libéralisme politique, il est presque partout en berne depuis le milieu du XIXe siècle. La peur des "classes dangereuses" et des flambées révolutionnaires a poussé l’ensemble des dominants, anciens ou nouveaux, vers un conservatisme soucieux d’ordre et de hiérarchie. À la charnière des XIXe et XXe siècles, les tenants du libéralisme politique sont partout mis à l’écart, à l’Ouest comme à l’Est. La Troisième république française fonctionne comme une relative exception, avec son hégémonie des notables radicaux.

Le libéralisme en souffrance, que reste-t-il comme grand repère mobilisateur ? Le socialisme européen ne manque certes pas d’atouts. Il s’appuie sur une pléiade d’intellectuels brillants et sur un prolétariat de plus en plus expansif et concentré, dans l’usine comme dans la ville. Mais si ce mouvement attire de façon significative le cœur du monde du travail, si sa sociabilité s’avère très dynamique dans tout l’Ouest européen, il n’est pas assez attractif pour compenser le déclin continu des vieilles sociabilités d’autrefois. Le nouveau monde des classes est en même temps le monde des masses, qui affirme la prééminence de l’individu (le postulat de toute démocratie) mais qui le fragilise, dans un environnement mobile et de plus en plus concurrentiel, celui de la première grande mondialisation.

Or ni le rationalisme des Lumières, ni le libéralisme des notables, ni même l’espérance socialiste ne peuvent aisément se substituer aux symboliques monarchistes ou religieuses, qui soudaient mentalement le corps social, de haut en bas. C’est le nationalisme qui sert de relève, à la fois affective et intellectuelle, pour ce besoin de faire corps. À la fin du XIXe siècle, il prend une forme de plus en plus simpliste, volontiers raciale et virulente. La Belle Époque est davantage celle de l’angoisse que celle de l’optimisme. On peut célébrer les bienfaits de la Fée Électricité : dominent en fait, un peu partout, les critiques de la modernité que porte un Frédéric Nietzsche ou les extrapolations raciales des épigones médiocres du darwinisme social. La peur est sans frontières et elle transcende les appartenances de classe. Telle est sa force, si grande que bien peu, à l’été 1914, osent se dresser contre son exacerbation belliqueuse.

Les nationalistes rêvent du conflit, les conservateurs en attendent des fruits, les libéraux, monarchistes ou républicains ne veulent pas apparaître comme des faibles. Quant aux socialistes, ils s’exclament qu’ils ne veulent pas de la guerre, sans trop savoir ce qu’ils vont faire contre elle et jusqu’où ?

L’Europe malade de sa puissance

Qu’est-ce que l’Europe en 1914 ? Un continent en forte expansion démographique (un quart de la population mondiale), qui exporte ses hommes, ses marchandises et ses capitaux aux quatre coins du monde. Un continent qui a écarté la guerre de ses espaces centraux, mais qui l’a rejetée vers le reste du monde. Un continent en apparence sûr de lui, assuré de la supériorité de sa civilisation quand ce n’est pas de sa race. Un continent, toutefois, qui redoute sa décadence, qui se réfugie de moins en moins dans les certitudes rassurantes de la religion, mais qui ne croit pas pleinement aux vertus de la raison scientifique. Un continent qui a perdu bien de ses antiques communautés ou qui est en train de les perdre, que ce soient les communautés populaires ou les ordres aristocratiques ou bourgeois. Un continent qui découvre la force de la masse, mais qui n’a pas poussé jusqu’au bout la logique de la démocratie. En bref, un continent qui s’enrichit globalement, qui domine, mais qui doute de son avenir.

Dans ce contexte, les historiens ont bien montré que la passion guerrière ne touche pas en profondeur des catégories populaires qui, consciemment ou non, savent qu’elles en paieront les premières le prix. Mais ceux qui ne veulent pas de la guerre, ne savent pas non plus comment la conjurer. Monarchies et Républiques prêchent, avec la même ardeur, un patriotisme qui exalte la quasi-sainteté de celui qui meurt pour sa patrie. Face à cette passion entretenue, le pacifisme théorique n’a pas de force entraînante, sauf dans la minorité que constitue un socialisme presqu’exclusivement ouvrier. Pas de force, en tout cas, capable de contrebalancer efficacement l’exaltation nationaliste. Quand la masse est hésitante, ce sont les déterminés qui donnent le ton. Et en 1914, la balance de ces déterminés pèse d’abord en faveur de l’inéluctabilité d’un conflit.

À partir de juin 1914, la balle est du côté des diplomates et des militaires. Leur système est profondément élitiste, opaque, y compris pour les gouvernements qui les guident théoriquement. Dans ce monde clos, chacun s’observe, se méfie de l’autre, s’attache d’abord à se protéger, par la défensive ou par l’offensive. Avec cette méthode, l’initiative conciliatrice est quasiment impossible. Il n’y a pas alors de table de négociation institutionnalisée. Quand un des protagonistes propose d’en réunir une (par exemple l’Angleterre à la fin juillet), tous les autres flairent le piège et pratiquent l’esquive.

Quid du parti de la paix ?

À ce jeu d’une démocratie bien timide, le parti de la paix ne peut résister au-delà d’un certain seuil. Les plus déterminés, à l’époque, sont les socialistes, dont Jean Jaurès est en France la figure de proue. En apparence, leur discours est sans faille : menace de grève générale et de révolution imminente. Voilà plusieurs années que les socialistes s’accordent sur les discours. Mais ils ne savent pas répondre ensemble à la seule question pratique qui compte : que feront les socialistes si la guerre est effectivement déclenchée ? Les dirigeants au pouvoir des grands pays européens s’en inquiètent certes ; beaucoup prévoient des mesures de répression préventives, pour circonscrire tout mouvement de refus. L’inquiétude n’est toutefois pas si forte. Pas assez pour pousser les gouvernements à la prudence. Intuitivement, ils savent que le réflexe patriotique de défense nationale sera toujours le plus fort. Et ils n’ont pas tort. La mort de Jaurès sonne la fin du dernier espoir de sursaut ouvrier. Il ne reste plus qu’à attendre la conclusion logique : l’Union sacrée. Elle viendra quelques jours plus tard, précipitant la défaite la plus cruelle du mouvement ouvrier européen.

Au bout du compte, l’Europe va payer très cher les comptes d’une modernisation rapide des cadres matériels, qui ne peut pas s’accompagner d’une expansion analogue de la pratique démocratique. Quatre ans de guerre totale vont installer les mécanismes d’une violence légale, déjà en germe dans les méandres du XIXe siècle, mais démultipliée à l’infini. Il en sortira une brutalisation massive des sociétés et les troubles récurrents d’une guerre de trente ans (1914-1945), suivie par une longue guerre froide (1947-1991). Le coût humain sera terrible. Le court XXe siècle (1914-1991) en sera marqué de part en part.

La conclusion logique de la Grande Guerre fut la séquence des traités, qui redessinèrent la carte des États, sans que les peuples soient consultés. Les effets furent sans appel : répression brutale des vagues révolutionnaires, ressentiments allemand et italien, déstabilisation de l’Europe centrale et orientale, crispations nationalitaires, isolement de la Russie soviétique et expansion du stalinisme, montée des fascismes, capitulation des démocraties. Il n’y a décidément pas de quoi être fier d’un tel gâchis.

Sortir définitivement du XXe siècle

Décidément non : nous n’allons pas commémorer une "victoire" qui s’avéra être un désastre. Mais nous nous devons d’engager une réflexion citoyenne pour conjurer radicalement la possibilité de nouveaux cataclysmes.

Alors que la fin de la guerre froide devait marquer l’ouverture d’un nouvel ordre international, elle a ouvert la voie à un désordre plus grand que jamais. La mondialisation financière a creusé le gouffre des inégalités, accentué les rancœurs, nourri tous les ressentiments. L’Organisation des Nations Unies, le grand espoir de l’après-guerre, a vu son rôle s’effriter peu à peu, devant la concurrence accrue des puissances. Il n’y a jamais eu autant de conflits et de murs, depuis que le bloc soviétique s’est effondré. La course aux armements s’est amplifiée, les conflits internes ont pris le pas sur les guerres externe. L’état de guerre est devenu une notion endémique et un principe universel de gouvernement, justifié désormais par le conflit des civilisations.

Le capital financier a ruiné le bel idéal de la mondialité par les errances de la mondialisation. Il a nourri l’idée que la méfiance devait primer sur l’échange, que le repli sur soi valait mieux que le partage, que l’autorité des hommes forts était plus efficace que la patience démocratique. La démocratie est rongée d’abord par les limites de la gouvernance technocratique, dont on sous-estime les effets meurtriers en parlant pudiquement de propension à l’illibéralisme et au populisme.

Comment ne pas voir que le cours contemporain de nos sociétés conduit au désastre ? Et comment ne pas comprendre que c’est en continuant la conjonction de la concurrence, de la gouvernance et de l’obsession identitaire que l’on nourrit la possibilité du pire ? Comment ne pas voir que ce n’est pas en attisant le ressentiment contre les boucs émissaires que l’on améliorera le sort des plus modestes ? Mais croit-on pour autant qu’il suffit d’attiser la haine contre les adversaires indistincts, les élites ou la caste, pour que les catégories populaires délaissées se dressent enfin contre les logiques sociales qui les oppriment ?

En 1914, il n’y avait pas de fatalité à la guerre, mais des tendances bien lourdes poussaient à son déclenchement. Aujourd’hui, des évolutions préoccupantes nous précipitent vers un monde d’agressivité et de fermeture, mais les conditions existent pour qu’elles ne soient irréversibles. Les forces ne manquent pas, pour dire non et pour rêver d’un autre monde possible. Ce qui leur fait défaut, pour l’instant, est la conviction que, rassemblées, elles comptent plus que la somme des puissances.

Si le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale est utile, c’est à permettre à ces forces vives de réfléchir à la manière d’écarter concrètement la déroute de l’esprit humain. Laissons donc les élans cocardiers sur les rayons poussiéreux du passé. Ne célébrons surtout pas, mais réfléchissons et agissons, contre les guerres d’aujourd’hui, contre le cataclysme possible de demain. Mais pour conjurer la guerre, quoi de plus fort que le rêve réaliste d’une société d’égalité, de partage et de paix ?

Publié le 10/11/2018

Face aux plates-formes numériques, les livreurs à vélo européens s’organisent

par Mathilde Dorcadie (site bastamag.net)

C’est une première dans le monde de l’« uberisation » : une soixantaine de coursiers à deux-roues « indépendants » se sont réunis afin de construire une stratégie commune à une échelle internationale. Leur objectif : améliorer leurs conditions de travail et faire front ensemble face aux plateformes multinationales de la livraison, de type Deliveroo ou UberEats. Venus de douze pays d’Europe, ils travaillent d’ores et déjà à l’élaboration d’une charte qui demande la création d’un salaire horaire garanti, ainsi que l’exigence de transparence vis-à-vis des données numériques détenues par les plateformes. Reportage.

« C’est un tournant. Depuis longtemps, nous avions des contacts entre livreurs de différents pays et de différentes plateformes. Mais c’est la première fois que nous participons à une rencontre formelle et organisée », raconte Douglas Sepulchre, ancien livreur pour Deliveroo, désormais membre du « Collectif des coursier-e-s » à Bruxelles. « Quand j’ai commencé à travailler dans ce secteur, il y a quatre ans, j’étais tout seul dans la rue, je croisais parfois des collègues. Je n’imaginais pas qu’un jour, on se rassemblerait ainsi pour créer une structure commune. » À l’issue des deux journées d’ateliers et de discussions, les 25 et 26 octobre à Bruxelles, cette assemblée des livreurs européens a annoncé la création d’une « fédération transnationale des coursiers ». Des membres de syndicats étaient présents lors de cette rencontre, en tant qu’observateurs.

« Beaucoup se sont fait virer, ou plutôt "déconnecter" de l’application »

Cette nouvelle fédération travaille désormais à l’élaboration d’une charte, à laquelle 34 collectifs et syndicats de coursiers ont déjà exprimé leur intention d’adhérer. La charte portera sur trois axes de revendications : l’amélioration des conditions de travail, la création d’un salaire horaire garanti et l’exigence de transparence vis-à-vis des données numériques détenues par les plateformes. « En 2017, 40 mobilisations ont eu lieu dans toute l’Europe. C’est parce qu’il y a eu toutes ces luttes nationales qu’aujourd’hui ce mouvement pan-européen peut naître », analyse Anne Dufresne, chercheuse belge au Gresea (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative), qui a participé à l’organisation de la rencontre aux côtés d’Alter sommet, qui œuvre pour refonder une « Europe sociale ».

« Nous avons réalisé une cartographie des plateformes en Europe : Foodora, Deliveroo, UberEats, Stuart, Glovo… Ainsi qu’un état des lieux des pratiques des employeurs, qui ne se sentent souvent obligés de rien, parfois avec l’assentiment des États. Il y avait donc un besoin absolu de se rencontrer pour en finir avec ces pratiques, et pouvoir commencer à revendiquer ensemble. » La liberté d’association, qui a largement été évoquée, tient à cœur au Français Jérôme Pimot, co-fondateur du Clap75 (un collectif parisien) et présent à Bruxelles : « Depuis trois ans, nombre d’entre nous travaillent à des formes de syndicalisation, mais toujours dans la peur. Beaucoup se sont fait virer – ou plutôt "déconnecter" de l’application – suite à leur participation à des actions collectives. » L’un des objectifs sera de faire inscrire au niveau du droit européen, entre autres, le droit pour les travailleurs des plateformes numériques de se syndiquer, associé au droit de pouvoir faire grève.

Association, collectif, ou véritable syndicat ?

Pour l’instant, la France est l’un des rares pays à avoir pris en compte ces droits, avec l’article 60 de la Loi travail de 2016, rappelle Jérôme Pimot. « Le droit d’association est constitutionnel, ce n’est pas politique, encore moins économique. Ce n’est pas parce que nous dénonçons certaines conditions de travail, qu’une plateforme doit nous déconnecter, simplement parce que nous serions considérés comme contestataires. » Lors de la conférence de presse qui a clôturé la rencontre, les organisateurs n’ont pas voulu préciser quel sera le statut juridique de cette nouvelle fédération : association, collectif, ou véritable syndicat. Pour les participants, ce qu’il s’agit de mettre en avant, c’est la rédaction d’une charte constitutive de la fédération qui aura comme objectif de rassembler sur une base commune les groupes qui souhaiteront participer.

« Évidemment, nous ne pouvons pas intégrer n’importe qui, n’importe quoi. Car les plateformes ont beau jeu, depuis plusieurs années, à chaque création d’un collectif, de tenter de le noyauter ou de créer quelque chose de parallèle. Par ailleurs, il faut que les nouveaux collectifs de livreurs qui se constitueront sachent à quoi s’attendre, s’ils viennent vers nous », complète Jérôme Pimot. Le texte servira de référence au sein de chaque État, plutôt qu’à l’échelon européen. Car, parmi les 12 pays représentés, plusieurs ne font pas partie de l’Union (la Suisse, la Norvège et bientôt le Royaume-Uni). Plus tard, des alliances seront même envisageables au-delà de l’Europe, avec des travailleurs aux États-Unis, en Amérique du sud, en Asie et ailleurs.

Transparence des données et des algorithmes

« Parce que ces multinationales ont un "business model" à l’échelle planétaire, la seule riposte possible est un mouvement social coordonné à la même échelle », ajoute Anne Dufresne. « Sinon, c’est l’atomisation et le dumping social entre les pays. Cela a toujours existé, et continuera encore. Ce qui est très important et très fort dans cette assemblée, c’est qu’on ait vu des personnes qui sont par définition isolées, se rassembler. Elles se sont constituées non seulement au sein de collectifs, dans des villes, dans des pays. Mais aussi désormais à l’échelon transnational », ajoute la sociologue.

Parmi les points soulevés, la question de la transparence des données est aussi centrale. « Chaque livreur, chaque client, chaque restaurant apportent des données, qui sont censées être personnelles. Elles n‘ont pas vocation à alimenter les plateformes, mais en fait, c’est le carburant, le sang des plateformes », ajoute Jérôme Pimot. Ces dernières collectent un nombre important d’informations – les habitudes culinaires des consommateurs ou leur pouvoir d’achat, leur lieu de travail ou leur domicile, leurs numéros de téléphones et leurs données bancaires. Une mine qui peut être revendue à prix d’or. Par ailleurs, les travailleurs voudraient obtenir des informations concernant le fonctionnement des algorithmes qui attribuent les commandes, fixent les bonus en cas d’intempéries, ou calculent le prix du parcours sans prendre toujours en compte la géographie ou la circulation.

Manifestation aux côtés des cyclistes bruxellois

Les tentatives menées auprès des entreprises pour obtenir des éclaircissements sur le fonctionnement et la gestion des données statistiques se sont pour l’instant heurtées à leur refus. « Ces algorithmes ne sont pas neutres. On ne peut pas négocier avec un algorithme, et si on ne le comprend pas, cela crée un sentiment d’injustice pour les travailleurs », soulève le sociologue du travail Marc Zune. Les livreurs soupçonnent aussi une utilisation commerciale et concurrentielle de ces données, notamment par Deliveroo, qui s’en servirait pour créer des « cuisines en propre », les Roo Editions, des restaurants sponsorisés par la marque (lire notre article).

Pour clôturer la rencontre, les livreurs se sont joints à la manifestation mensuelle de la « Masse critique », qui rassemble des cyclistes belges réclamant de meilleures structures urbaines pour les deux-roues, en particulier pour leur sécurité. Des revendications que partagent également les coursiers, en première ligne dans la jungle des usagers des transports. « Cela nous touche aussi, car on risque notre vie sur la route. Il faut aller toujours plus vite pour gagner de l’argent. C’est pour cela qu’on veut un salaire horaire et plus seulement à la course, pour sortir de cette pression », souligne Jérôme Pimot. Les participants n’ont pas été découragés par la pluie, et ont affiché en toutes lettres leur mot d’ordre : « Not just for us but for everyone » – Pas seulement pour nous, mais pour tout le monde.
 
Mathilde Dorcadie, à Bruxelles

Publié le 08/11/2018

La renaissance du fascisme sous une forme moderne

John PILGER

Le fascisme est considéré comme de l’histoire ancienne, comme dans ces vieux films tremblotants de chemises noires marchant au pas, leur criminalité aussi terrifiante qu’évidente. Et pourtant dans nos sociétés libérales, alors même que des élites va-t-en guerre nous poussent au devoir de mémoire, le danger grandissant d’une forme moderne du fascisme est ignoré. Car c’est leur fascisme.

« Déclencher une guerre d’agression.., ont déclaré les juges du tribunal de Nuremberg en 1946, est non seulement un crime international mais de plus le pire crime international car, par rapport aux autres crimes de guerre, il contient en lui toute la malfaisance des autres crime de guerre réunis. »

Si les nazis n’avaient pas envahi l’Europe, Auschwitz et l’holocauste ne se seraient jamais produits. Si les États Unis et leurs alliés n’avaient pas commencé leur guerre d’agression en Irak en 2003, près d’un million de personnes seraient encore en vie aujourd’hui et l’État islamique ne serait pas en train de nous menacer de sa sauvagerie. Ce dernier est le rejeton du fascisme moderne, nourri par les bombes, les bains de sang et les mensonges de ce théâtre surréaliste que l’on appelle les actualités.

Comme pendant la période fasciste des années 1930 et 1940, des mensonges y sont débités avec le débit d’un métronome grâce à des médias omniprésents et répétitifs et leur étroite censure par omission. La catastrophe libyenne par exemple.

En 2011, l’Otan a effectué 9 700 bombardements sur la Libye, dont plus d’un tiers ont atteint des cibles civiles. Des obus à uranium enrichi furent utilisés. Les villes de Misurata et Syrte furent rasées. La Croix-Rouge a retrouvé des fosses communes et l’UNICEF a rapporté que « plus de la moitié des enfants tués avaient moins de 10 ans. »

La sodomie publique du président libyen Mouammar Kadhafi à l’aide d’une baïonnette rebelle fut accueillie par la secrétaire d’état américaine avec ces mots : « Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort ». Son assassinat ainsi que la destruction de son pays ont été justifiée par un mensonge classique : il planifiait un génocide contre son propre peuple. « Nous savions que si nous attendions un jour de plus, Benghazi, une ville de la taille de Charlotte, aurait subi un massacre qui aurait eu des répercussions sur toute la région et aurait créé une tache sur la conscience du monde », a prétendu le président Obama.

Mais c’était une invention des milices islamistes qui subissaient une défaite face aux forces gouvernementales libyennes. Ils ont dit à Reuters qu’il y aurait un véritable bain de sang, comme au Rwanda. Rapporté le 14 mars 2011, ce mensonge fut la première étincelle du déluge de feu de l’Otan, présenté par David Cameron comme une intervention humanitaire.

Secrètement approvisionnés et entraînés par les services spéciaux britanniques, beaucoup de ces rebelles deviendront membres de cet État Islamique dont la dernière vidéo en date montre la décapitation de 21 chrétiens coptes kidnappés à Syrte, la ville même qui fut rasée par les bombardements de l’Otan, en leur nom.

Pour Obama, Cameron et Hollande [plutôt Sarkozy en l’occurrence, NdT], le véritable crime de Kadhafi était l’indépendance économique de la Libye et son intention déclarée d’arrêter de vendre les plus grandes réserves de pétrole africaines en dollar américains. Le pétrodollar est un des piliers de la puissance impériale américaine. Kadhafi a eu l’audace de planifier la mise en place d’une monnaie africaine commune, adossée à l’or, de créer une banque pour toute l’Afrique et de pousser à l’union économique entre pays pauvres ayant des ressources en matières premières prisées. Que cela soit réalisable ou pas, rien que d’y penser était intolérable aux États-Unis, alors qu’ils se préparaient justement à pénétrer en Afrique et à corrompre les gouvernements africains avec leur partenariat militaire

A la suite de l’attaque de l’Otan sous couvert d’une résolution du Conseil de sécurité, Obama a, selon les écrits de Garikai Chengu, « confisqué les 30 milliards de dollars de la Banque centrale libyenne que Kadhafi avait mis de coté pour la mise en place d’une banque centrale africaine et d’une monnaie commune à l’Afrique, adossée à l’or ».

La guerre humanitaire contre la Libye a suivi un modèle cher au cœur des libéraux occidentaux, spécialement dans les médias. En 1999, Bill Clinton et Tony Blair ont envoyé l’Otan bombarder la Serbie car, ont-ils menti, les Serbes étaient en train de commettre un génocide contre les habitants d’origine albanaise dans la province sécessionniste du Kosovo. David Scheffer, l’ambassadeur américain contre les crimes de guerre (sic), a prétendu que pas moins de 225 000 personnes d’origine albanaise âgées de 14 à 59 ans pourraient avoir été assassinées. Clinton et Blair évoquèrent le spectre de l’Holocauste et l’esprit de la Deuxième Guerre mondiale. Les héroïques alliés de l’Occident étaient les membres de l’Armée de libération du Kosovo, dont les actes criminels furent mis de côté. Le secrétaire aux Affaires étrangères, Robin Cook, leur a dit de l’appeler n’importe quand sur son portable.

Quand les bombardements de l’OTAN furent terminés et la plus grande partie des infrastructures de la Serbie en ruine, ses écoles, ses hôpitaux, ses monastères et même la station de télévision nationale, les équipes d’enquêteurs internationaux débarquèrent au Kosovo pour y trouver les preuves de cet holocauste. Le FBI ne trouva pas une seule fosse commune et rentra bredouille. L’équipe espagnole fit de même, jusqu’à ce que son chef dénonce avec colère une pirouette sémantique par les machines à propagande de guerre. Un an plus tard, le tribunal des Nations Unis pour la Yougoslavie annonça le décompte final des morts au Kosovo : 2 788. Nombre incluant les combattants des deux bords ainsi que les Serbes tués par l’Armée de libération du Kosovo. Il n’y a eu aucun génocide. L’holocauste n’était qu’un mensonge. L’attaque de l’Otan reposait donc sur une manipulation.

Mais derrière ces mensonges se cachait une raison sérieuse. La Yougoslavie était unique, indépendante, une fédération multiethnique qui a servi de pont politique et économique durant la Guerre Froide. La majorité de ses services et de sa capacité de production était publiques. Fait inacceptable pour une Communauté européenne en expansion, surtout pour l’Allemagne tout juste réunifiée et qui commençait à se tourner vers l’Est pour capturer ses marchés naturels dans les provinces de Croatie et de Slovénie. Au moment où les Européens se réunissaient à Maastricht en 1991 pour deviser sur le projet de mise en place de la catastrophique zone euro, un accord secret fut conclu, l’Allemagne reconnaîtrait la Croatie. C’en était fini de la Yougoslavie.

A Washington, les États-Unis veillèrent à ce que l’économie yougoslave en difficulté ne puisse bénéficier d’un prêt de la Banque mondiale. L’Otan, qui n’était plus à cette époque qu’une relique de la guerre froide, renaissait comme instrument de l’impérialisme. En 1999, à la conférence de paix du Kosovo à Rambouillet, en France, les Serbes furent soumis aux tactiques vicieuses des vainqueurs. L’accord de Rambouillet comporte l’annexe secrète B, rajoutée le dernier jour par la délégation américaine, qui demandait l’occupation militaire de toute la Yougoslavie et la mise en place d’une économie libérale ainsi que la privatisation de tout le domaine public. Aucun État souverain ne peut signer un tel accord. Alors la punition suit rapidement. Les bombes de l’Otan pleuvent sur le pays sans défense. Ce fut un avant goût des catastrophes qui frapperont l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie, la Libye et dernièrement l’Ukraine.

Depuis 1945, plus d’un tiers des membres des Nations unies – 69 pays – ont souffert, entre les mains du fascisme moderne américain, en partie ou totalement, de l’un de ces sévices : ils ont été envahis, leurs gouvernements renversés, leurs mouvements populaires réprimés, leurs élections manipulées, leur population bombardée, leurs économies malmenées et soumises à un embargo connu sous le nom de sanctions. L’historien britannique Mark Curtis compte le nombre de victimes en millions. A chaque fois un mensonge était utilisé.

« Ce soir, pour la première fois depuis le 11 septembre, notre mission de combat est terminée. » Tels furent les mots d’ouverture du discours sur l’état de l’Union en 2015. En réalité, il reste encore 10 000 troupes et 20 000 mercenaires américains en Afghanistan, pour une durée indéterminée. « La plus longue guerre de l’histoire des États-Unis a pris fin de manière responsable », a dit Obama. En fait, plus de civils ont été tués en 2014 en Afghanistan qu’au cours d’aucune autre année depuis que les Nations unies en font le décompte. La majorité ayant été tuée – civils comme soldats – durant la période de présidence d’Obama.

La tragédie afghane concurrence les crimes épiques en Indochine. Dans son livre tant vanté, Le grand échiquier : La primauté américaine et ses impératifs stratégiques, Zbigniew Brzezinski, le père de la politique étrangère américaine de l’Afghanistan à nos jours, écrit que si les États-Unis devait contrôler l’Eurasie et dominer le monde, ils ne pourraient supporter une démocratie populaire, parce que « la poursuite du pouvoir n’est pas quelque chose qui entraîne la passion du peuple… La démocratie n’est pas l’amie de la mobilisation impériale ». Il a raison. Comme WikiLeaks et Edward Snowden l’ont révélé, un État policier est en train d’usurper la démocratie. En 1976, Brzezinski, qui était alors conseiller à la Sécurité nationale du président Carter, fit ses preuves en portant un coup mortel à la première et seule période démocratique afghane. Qui connait cette période de l’histoire ?

Dans les années 1960, une révolution populaire balaya l’Afghanistan, le plus pauvre pays sur terre, renversant finalement le régime aristocratique en 1978. Le Parti démocratique populaire d’Afghanistan (PDPA) a formé un gouvernement et déclaré un programme de réformes qui comprenait l’abolition du féodalisme, la liberté de religion, des droits égaux pour les femmes et la justice sociale pour les minorités ethniques. Plus de 13 000 prisonniers politiques furent libérés et les fichiers de la police brûlés en place publique.

Le nouveau gouvernement introduisit les soins médicaux gratuits pour les plus pauvres. Le servage fut aboli et un vaste programme contre l’illettrisme lancé. Pour les femmes, les gains furent immenses. A la fin des années 1980, la moitié des étudiants universitaires étaient des femmes ; elles formaient aussi la moitié du contingent de médecins, un tiers des fonctionnaires et la majorité des instituteurs. « Toutes les filles, se souvient Saira Noorani, une femme chirurgien, pouvaient aller à l’école et à l’université. Nous pouvions aller où bon nous semblait et porter ce que l’on aimait. On avait l’habitude de sortir le vendredi soir dans les cafés pour écouter de la musique ou au cinéma pour y voir le dernier film indien. Tout a commencé à aller de travers quand les moudjahidines ont commencé à gagner. Ils tuaient les instituteurs et brulaient les écoles. On était terrifiés. C’était étrange et triste de penser que ces gens étaient aidés par l’Occident »

Le gouvernement PDPA était soutenu par l’Union soviétique, même si, comme l’ancien secrétaire d’État l’a admis plus tard « il n’y avait aucune preuve d’une complicité soviétique dans cette révolution ». Alarmé par les succès croissants des mouvements de libération à travers le monde, Brzezinski décida que si le gouvernement PDPA réussissait en Afghanistan, son indépendance et ses réussites risquaient d’offrir la menace d’un exemple prometteur.

Le 3 juillet 1979, la Maison Blanche décida de soutenir secrètement les groupes tribaux fondamentalistes connus comme les moudjahidines, un soutien dont le coût monta jusqu’à plus de 500 millions de dollars par an en fourniture d’armes et autre assistance. L’objectif était de renverser le premier gouvernement laïque et réformiste d’Afghanistan. En aout 1979, l’ambassade américaine à Kaboul rapporta que « les intérêts supérieurs des États Unis… seraient servis par la destitution [du gouvernement PDPA], quelles qu’en soient les conséquences pour les réformes sociales et économiques en Afghanistan ».

Les moudjahidines furent les précurseurs d’al-Qaida et de l’État islamique. Gulbuddin Hekmatyar, qui reçu des dizaines de millions de dollars en liquide, fut l’un des leurs. La spécialité d’Hekmatyar était le trafic d’opium et l’aspersion d’acide sur le visage des femmes qui refusaient de porter le voile. Invité à Londres, il fut présenté par le premier ministre Thatcher comme un combattant pour la liberté.

De tels fanatiques seraient restés dans leur monde tribal si Brzezinski n’avait pas initié un mouvement international pour promouvoir le fondamentalisme islamique en Asie Centrale et donc miné la politique séculaire de libération pour déstabiliser l’Union Soviétique, créant, ainsi qu’il l’écrit dans son autobiographie, quelques musulmans agités. Son grand plan coïncidait avec celui du dictateur pakistanais Zia ul-Haq pour dominer la région. En 1986, la CIA et l’agence pakistanaise de renseignement, l’ISI, commencèrent à recruter des gens a travers le monde pour rejoindre le djihad afghan. Le multi-millionnaire saoudien Oussama Ben Laden était l’un d’eux. Des volontaires, qui finalement rejoindront les talibans et al-Qaida, furent recrutés dans un collège islamique de Brooklyn, à New York, et reçurent un entrainement para-militaire dans un camp de la CIA en Virginie. Cette opération fut nommée Opération Cyclone. Son succès fut fêté en 1996 quand le dernier président PDPA d’Afghanistan, Mohammed Najibullah – qui venait de demander de l’aide à l’assemblée générale des Nations unies – fut pendu à un réverbère dans la rue, par les talibans.

Le retour de bâton de l’opération Cyclone et ses quelques musulmans agités arriva le 11 septembre 2001. L’opération Cyclone se transforma en guerre contre le terrorisme, dans laquelle un nombre incalculable d’hommes, de femmes et d’enfants vont perdre la vie dans tout le monde musulman, de l’Afghanistan à l’Irak, au Yémen, en Somalie et en Syrie. Le message des puissants était, et est toujours : « Vous êtes soit avec nous soit contre nous ».

Le fil conducteur du fascisme, autrefois comme aujourd’hui, est le meurtre de masse. L’invasion américaine du Vietnam eut ses zones de tir à vue , sa comptabilité de cadavres et ses dommages collatéraux. Dans la province de Quang Ngai, ou j’étais basé, des milliers de civils furent tués par les États-Unis, même si l’on ne se souvient que d’un seul massacre, celui de My Lai. Au Laos et au Cambodge, le plus grand bombardement aérien de l’histoire a entrainé une époque de terreur marquée encore aujourd’hui par le spectacle de ces cratères de bombes se rejoignant jusqu’à former, vu du ciel, l’image d’un monstrueux collier. Les bombardements ont fourni au Cambodge son propre État islamique, les Khmers rouges dirigés par Pol Pot.

Aujourd’hui, la plus grande campagne de terreur qui ait jamais existé entraîne l’exécution de familles entières, d’invités à des mariages ou à des funérailles. Ce sont les victimes des tirs de drones d’Obama. Selon le New York Times, Obama fait sa sélection à partir d’une liste des personnes à tuer que la CIA lui présente chaque mardi dans la Situation Room de la Maison Blanche. Il décide alors, sans la moindre justification légale, qui vivra et qui mourra. Son arme de bourreau est le missile Hellfire [les feux de l’enfer, NdT] emporté par un avion sans pilote connu sous le nom de drone. Ces missiles rôtissent leurs victimes et laissent la région parsemée de cadavres calcinés. Chaque frappe est enregistrée sur une console très éloignée du point d’impact, console nommée Bugsplat.

« A ceux qui marchent au pas, écrit l’historien Norman Pollock, se substitue une militarisation de la culture apparemment plus anodine. Et à un dirigeant grandiloquent se substitue un réformateur effacé, heureux dans son travail de planificateur et d’exécuteur des hautes œuvres, toujours souriant. »

Ce qui rapproche aussi l’ancienne et la moderne version du fascisme est le culte de la supériorité [le suprématisme, NdT]. « Je crois en l’exceptionnalisme américain de toutes les fibres de mon être », a déclaré Obama, faisant écho aux déclarations ultranationalistes des années 1930. Comme l’historien Alfred W. McCoy l’a souligné, c’est un homme dévoué à Hitler, Carl Schmitt, qui dit un jour : « Le souverain est celui qui décide de l’exception ». Cela résume tout à fait l’américanisme, l’idéologie qui domine le monde actuel.

Qu’elle ne soit pas reconnue comme une idéologie prédatrice est le résultat d’un lavage de cerveau, lui-même non reconnu. Insidieux, caché, finement présenté comme un éclairage universel, son totalitarisme inonde la culture occidentale. J’ai moi-même grandi dans un environnement cinématographique à la gloire de l’Amérique, qui était presque toujours une déformation de la réalité. Je n’avais aucune connaissance du fait que l’Armée rouge avait détruit quasiment toute la machine de guerre nazie, au prix de la vie de 13 millions de ses soldats. Par comparaison, les pertes américaines, incluant celles du Pacifique, furent de 400 000 hommes. Hollywood avait inversé les faits.

La différence, de nos jours, tient à ce que le public des salles obscures est invité à s’accrocher au fauteuil sur la tragédie de psychopathes américains devant tuer des gens partout dans le monde – comme le fait le président des États-Unis lui-même. Symbole de la violence hollywoodienne, l’acteur et réalisateur Clint Eastwood, fut nominé pour un Oscar cette année pour son film American Sniper, film qui raconte l’histoire d’un assassin légal fou furieux. Selon le New York Times, « patriotique et pour toute la famille, ce film a battu tous les records d’audience dans ses premiers jours ».

Il n’existe pas de film épique sur les flirts de l’Amérique avec le fascisme. Durant la Deuxième Guerre mondiale, l’Amérique (et la Grande-Bretagne) entrèrent en guerre contre la Grèce qui venait de se battre héroïquement contre le nazisme et résistait à l’avènement d’un fascisme grec. En 1967, la CIA aida une junte militaire fasciste à prendre le pouvoir à Athènes, comme elle le fit au Brésil et dans la plupart des pays d’Amérique latine. Les Allemands et les Européens de l’Est qui avaient collaboré avec les nazis et leurs crimes contre l’humanité reçurent l’asile aux États-Unis. Beaucoup furent bien soignés et leurs talents récompensés. Wernher von Braun, par exemple, fut à la fois le père de la fusée nazie V2 et du programme spatial des États Unis.

Dans les années 1990, alors que les anciennes républiques soviétiques, l’Europe de l’Est et les Balkans, devenaient des avant-postes militaires de l’Otan, on a donné leur chance aux héritiers du mouvement nazi ukrainien. Responsable de la mort de milliers de juifs, Polonais et Russes durant l’invasion de l’Union soviétique par les nazis, le mouvement fasciste ukrainien fut réhabilité et cette nouvelle vague considérée comme nationaliste par ceux qui gouvernent.

Cette vague a atteint son apogée quand l’administration Obama a misé 5 milliards de dollars sur un coup d’État contre le gouvernement élu en place. Les troupes de choc étaient formées de néo–nazis du Secteur Droit et de Svoboda. Parmi leurs dirigeants on retrouve Oleh Tyahnybok, qui a appelé à la purge de la mafia juive et moscovite et autres merdes telles que les homosexuels, les féministes et les gauchistes.

Ces fascistes font maintenant partie du gouvernement ukrainien issu du coup d’État. Le rapporteur de l’assemblée nationale ukrainienne, Andriy Parubiy, un dirigeant du parti au pouvoir, est aussi un co-fondateur de Svoboda. Le 14 février, Parubiy annonça qu’il partait pour Washington afin d’obtenir que « les États-Unis nous fournissent des armes de précision ». S’il y arrive, cela sera considéré comme un acte de guerre par la Russie.

Aucun dirigeant occidental ne s’est insurgé contre cette renaissance du fascisme en plein cœur de l’Europe, à l’exception de Vladimir Poutine dont le peuple a perdu 22 millions de personnes dans l’invasion nazie qui arriva à travers les frontières de l’Ukraine. A la dernière Conférence sur la sécurité de Munich, l’assistante d’Obama pour les affaires européennes et eurasiennes, Victoria Nuland, a critiqué les dirigeants européens qui s’opposent à ce que les États-Unis arment le régime de Kiev. Elle a fait référence au ministre allemand de la défense en le traitant de « ministre du défaitisme ». C’est Nuland qui avait organisé le coup d’État à Kiev. Elle est la femme de Robert D. Kagan, une figure du mouvement néo-conservateur et cofondateur de l’association d’extrême-droite Project for a New American Century (Projet pour un nouveau siècle américain). Elle a aussi été conseillère en politique étrangère de Dick Cheney.

Le coup d’État de Nuland ne s’est pas totalement déroulé comme prévu. L’Otan n’a pas pu s’emparer de l’historique et légitime base navale russe en Crimée. La population de Crimée, en grande majorité d’origine russe – qui fut illégalement annexée à l’Ukraine par Nikita Kroutchev en 1954 – a largement voté pour son rattachement à la Russie, comme elle l’avait fait dans les années 1990. Le référendum fut non imposé, populaire et sous observation internationale. Il n’y a pas eu d’invasion.

Dans le même temps, le régime de Kiev s’en est pris à la population d’origine russe dans l’est du pays avec la férocité d’un nettoyage ethnique. Tout en déployant des milices néo-nazies dans le style de la Waffen SS, ils ont assiégé et bombardé villes et villages. Ils ont affamé les populations, coupé l’électricité, gelé les comptes en banque, arrêté le versement des prestations sociales et des retraites. Plus d’un million de personnes ont traversé la frontière pour se réfugier en Russie. Réfugiés décrits dans les médias occidentaux comme des gens fuyant les violences causées par l’invasion russe. Le commandant de l’Otan, le général Breedlove, dont le nom et les actes pourraient avoir été inspirés par le Dr Strangelove [Dr Folamour, NdT] de Stanley Kubrick, annonça que 40 000 soldats russes se rassemblaient aux frontières. A l’âge des photos satellites, il n’en a trouvé aucune pour prouver ses affirmations.

Le peuple d’Ukraine de langue russe et bilingue, un tiers de la population, a longtemps cherché a créer une fédération qui puisse refléter la diversité ethnique du pays et qui soit autonome et indépendante de Moscou. La plupart ne sont pas des séparatistes, ils veulent simplement vivre en sécurité dans leur pays et s’opposent à la prise de pouvoir qui a eu lieu à Kiev. Leur révolte et la création de républiques autonomes sont venues en réaction aux attaques de Kiev. On l’a très peu expliqué au public occidental.

En mai 2014 à Odessa, 41 personnes d’origine russe furent brûlées vives au siège social des syndicats sous les regards de la police. Le dirigeant de Secteur Droit Dmytro Yarosh a considéré ce massacre comme encore un grand jour dans l’histoire de notre pays. Dans les médias britanniques et américains cela fut reporté comme une tragédie opaque résultant de bagarres entre nationalistes (les néo nazis) et séparatistes (les gens récoltant des signatures pour un référendum sur une Ukraine fédérale).

Le New York Times a enterré l’affaire en traitant de propagande russe les avertissements sur la politique fasciste et antisémite des nouveaux clients de Washington. Le Wall Street Journal a condamné les victimes avec cet en-tête : « L’incendie mortel a été apparemment initié par les rebelles », dit le gouvernement. Obama a félicité la junte ukrainienne pour sa retenue.

Si Poutine était tombé dans le piège de venir défendre les rebelles, son statut de paria dans le monde occidental aurait justifié le mensonge d’une Russie envahissant l’Ukraine. Le 29 janvier, le général Viktor Muzhenko, haut commandant des armées ukrainiennes a, presque par inadvertance, rejeté la base même des sanctions occidentales quand il déclara de manière emphatique au cours d’une conférence de presse : « L’armée ukrainienne ne combat pas contre les troupes régulières russes », mais contre des « citoyens ordinaires », membres de « groupes armées illégaux » ; il n’y avait plus d’invasion russe. Vadym Prystaiko, adjoint au ministre de la Défense, a lui, appelé à la guerre totale contre la Russie, une puissance nucléaire.

Le 21 février, le sénateur américain James Inhofe, un républicain de l’Oklahoma, a introduit un arrêté parlementaire pour autoriser l’exportation d’armes américaines vers Kiev. Au cours de sa présentation au Sénat, Inhofe a utilisé des photos qu’il a présentées comme des preuves de troupes russes franchissant la frontière ukrainienne, photos qui ont depuis été démasquées comme des faux. Cela m’a rappelé les fausses photos de Ronald Reagan d’une installation soviétique au Nicaragua et les fausses preuves de Colin Powell sur les armes de destruction massive en Irak.

L’intensité de la campagne de dénigrement contre la Russie et la présentation de son président comme un méchant de foire ne ressemble à rien de ce que j’ai pu voir au cours de ma vie de journaliste. Robert Parry, un des journalistes d’investigation américain les plus réputés, qui a révélé le scandale Iran–Contra, a écrit récemment : « Aucun gouvernement occidental, depuis l’Allemagne hitlérienne, n’avait osé envoyer des troupes de choc nazies contre sa propre population, mais le régime de Kiev l’a fait et en toute conscience. Pourtant, le monde politico-médiatique a fait tout ce qu’il a pu pour cacher cette réalité, allant jusqu’à ignorer des faits clairement établis… Si vous vous demandez comment le monde pourrait tomber dans une troisième guerre mondiale – comme cela s’est passé pour la première il y a un siècle – tout ce que vous avez a faire est de regarder la folie en ce qui concerne l’Ukraine, folie qui se montre imperméable aux faits ou à la raison. »

En 1946, le procureur du tribunal de Nuremberg a déclaré aux journaux allemands : « L’utilisation par les conspirateurs nazis de la guerre psychologique est bien connue. Avant chaque attaque majeure, à l’exception de celles reposant sur la rapidité d’action, ils démarraient une campagne de presse destinée à abaisser leurs victimes et à préparer psychologiquement le peuple allemand à l’attaque… Dans le système de propagande de l’État hitlérien, les armes les plus importantes furent la presse quotidienne et la radio. »

Dans le Guardian du 2 février, Timothy Garton-Ash a demandé, en mots clairs, une guerre mondiale. « Poutine doit être empêché, dit le titre. Et parfois seuls les armes peuvent arrêter les armes. » Il concéda que la menace d’une guerre puisse nourrir la paranoïa russe de l’encerclement, mais que cela n’était pas grave. Il fit la liste de l’équipement militaire nécessaire pour le boulot et conseilla ses lecteurs en affirmant que l’Amérique avait le meilleur équipement.

En 2003, le même Garton-Ash, alors professeur a Oxford, répéta la propagande qui entraina le massacre en Irak. Saddam Hussein, écrivait il, « a, comme l’a montré Colin Powell, accumulé de grandes quantités d’armes chimiques et biologiques et cache ce qui lui reste. Il est toujours en train d’acquérir des armes nucléaires ». Il loua Blair comme un « Gladstonien, un chrétien libéral interventionniste ». En 2006, il écrivit : « Maintenant nous faisons face au prochain grand défi occidental après l’Irak : l’Iran »

Ces proclamations – ou comme Garton-Ash préfère le dire, son ambivalence libérale torturée – sont assez courantes chez ceux qui, dans l’élite libérale transatlantique, ont signé un pacte faustien. Le criminel de guerre qu’est Tony Blair est leur idole déchue. Le Guardian, journal dans lequel le texte de Garton-Ash fut publié a mis en page une publicité pour un avion de chasse furtif américain. Sous l’image menaçante de ce monstre crée par Lockheed Martin s’étalent les mots : « Le F35. Grand pour la Grande Bretagne ». Ce matériel [qui ne vole toujours pas, NdT] américain coûtera aux contribuables britanniques 1,3 milliards de livres, les modèles précédents ayant déjà fait des massacres à travers le monde. En parfait accord avec son annonceur, l’éditorial du Guardian a plaidé pour une augmentation des dépenses militaires.

La encore, cela suit un objectif sérieux. Les maitres du monde ne veulent pas seulement que l’Ukraine soit une base de missiles, ils veulent son économie. La nouvelle ministre des finances de Kiev, Nataliwe Jaresko, est une Américaine, ancienne fonctionnaire du Département d’État américain en charge des investissements à l’étranger. On lui a octroyé la nationalité ukrainienne en toute hâte.

Ils veulent l’Ukraine pour son gaz abondant. Le fils du vice-président Joe Biden est entré au conseil d’administration de la plus grosse compagnie pétrolière d’Ukraine. Les fabricants de graines génétiquement modifiées, comme le tristement célèbre Monsanto, veulent les riches terres cultivables de l’Ukraine.

Mais par dessus tout, ils veulent le puissant voisin de l’Ukraine, la Russie. Ils veulent balkaniser et démembrer la Russie pour exploiter la plus grande source de gaz naturel sur terre. Alors que l’Arctique fond, ils veulent contrôler l’océan Arctique et ses richesses énergétiques, tout comme les terres russes qui le longent. Leur homme à Moscou fut Boris Eltsine, un alcoolique, qui livra l’économie de son pays à l’Occident. Son successeur, Poutine, a rétabli la souveraineté russe. Tel est son crime.

Notre responsabilité ici est donc claire. Elle repose sur l’identification et la mise à nu des mensonges permanents des va-t-en guerre et à ne jamais collaborer avec eux. Elle est dans le réveil des grands mouvements populaires qui ont conduit une civilisation fragile vers des États modernes. Et, plus que tout, elle réside dans notre habileté à empêcher qu’ils ne nous écrasent. Si nous restons silencieux, leur victoire sur nous est assurée et l’holocauste est proche.

John Pilger

John Pilger, est un journaliste basé à Londres, il est aussi cinéaste et auteur. Il anime le site www.johnpilger.com.

Publié le 03/11/2018

Macron extérieur nuit

Pierre LEVY (site legrandsoir.info)

Au moins, c’est cohérent. A la politique économique et sociale d’Emmanuel Macron, qui suscite colère et mécontentement croissants, correspond l’action extérieure du président, tout aussi nuisible. Quatre exemples tirés de l’actualité la plus récente illustrent cette réalité, que ne pourra pas masquer l’opération marketing prévue le 11 novembre...

L’Elysée vient ainsi de mettre tout son poids dans la balance pour que la Rwandaise Louise Mushikiwabo soit portée à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Cette ancienne professeur d’anglais, elle-même de langue maternelle anglaise, est une très proche du président rwandais Paul Kagamé. En 2010, ce dernier s’illustra en remplaçant la langue de Molière par celle de Shakespeare dans l’enseignement national, et fit raser en 2014 le centre culturel français de Kigali. En outre, M. Kagamé est connu pour être, en Afrique, l’un des chefs d’Etat les plus engagés pour relayer les menées impérialistes. Quant à sa conception des droits de l’Homme, elle déclencherait des cris d’orfraie à Paris si elle émanait de dirigeants sous d’autres latitudes. L’éloge macronien de la « francophonie ouverte » (sic !) sert ici une sombre bascule géostratégique anglo-saxonne.

Deuxième terrain : l’Arabie saoudite. On n’ose imaginer la crise immédiate qu’aurait déclenchée la liquidation programmée d’un opposant à Vladimir Poutine dans les locaux du consulat russe à Paris, par exemple. Eh bien, il aura fallu dix jours avant que le Quai d’Orsay ne demande à la pétromonarchie de droit divin – en s’excusant presque – quelques « éclaircissements » sur le journaliste saoudien « disparu » dans les locaux du consulat de ce pays à Istanbul. Pas question de fâcher le jeune autocrate et tête brûlée qui tient de fait les rênes à Riyad, Mohammed Ben Salman, celui-là même qui entretient une guerre sanguinaire et sans fin contre le malheureux Yemen – avec les armes occidentales, françaises en particulier.

Par ailleurs, Paris a été, le 15 octobre, l’une des capitales européennes visitées par le président sud-coréen Moon Jae-in, qui se démène pour contribuer, avec son homologue du Nord, à faire baisser les tensions dans la Péninsule – un enjeu décisif pour la sécurité internationale. Alors que M. Moon a plaidé pour que la France fasse un geste confortant la Corée du Nord dans sa volonté de poursuivre le dialogue, il s’est heurté à une fin de non-recevoir. La France est le dernier pays de l’UE à n’avoir pas de relations diplomatiques avec Pyongyang. Et entend le rester.

Il y a enfin le dossier Brexit. Officiellement, les Vingt-sept affichent leur « unité » dans les négociations face à Londres. Mais en coulisses, le président français s’affiche comme le plus vindicatif des dirigeants européens. Peut-être est-ce du fait du caractère présidentiel arrogant que décrivent certaines gazettes ; on peut aussi y voir une angoisse : celle que l’envie de sortir de l’UE ne fasse école, en France en particulier.

Certes, la politique extérieure d’Emmanuel Macron se situe plus dans la continuité que dans la rupture avec ses prédécesseurs. Le problème est qu’elle prend place dans un monde marqué par des tensions croissantes, et renforce celles-ci. Des manœuvres militaires d’ampleur sans précédent se succèdent et se répondent. Des pays de l’UE – les Pays-Bas encore tout récemment – réclament de nouvelles dispositions contre Moscou, s’appuyant sur de bien étranges (et bien fragiles) accusations d’espionnage et de cyberguerre.

De son côté, la (novice) représentante américaine à l’OTAN a envisagé le 2 octobre de « dégager » (« take out ») certains missiles installés par les Russes sur leur propre sol, avant de devoir préciser précipitamment qu’elle avait été mal comprise. Surtout, Washington vient d’annoncer son intention de se retirer du traité signé en 1987 avec Moscou visant à éliminer les missiles à portée intermédiaire. Le très belliqueux conseiller John Bolton plaide, quant à lui, pour remettre également en cause les accords (1991/1993) sur les missiles nucléaires à longue portée.

Cette posture est particulièrement dangereuse, a alerté la Russie. Même pendant la guerre froide, les dirigeants américains faisaient rarement preuve d’autant d’irresponsabilité dans une matière aussi explosive. Des spécialistes commencent du reste à analyser des scénarios de guerre nucléaire limitée.

Le « réchauffement » géopolitique n’est sans doute pas (encore ?) entré en alerte rouge. Mais il serait temps de passer en vigilance orange.

Au moins.

Pierre Lévy,
rédacteur en chef du mensuel
Ruptures

Publié le 01/11/2018

« Les politiques migratoires actuelles ne sont pas rationnelles, elles sont juste électoralistes »

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Le gouvernement italien multiplie les mesures xénophobes, visant les migrants et leurs soutiens. Dans les îles grecques et italiennes, les conditions de vie des personnes en exil, entassées dans des camps, sont épouvantables. La France rechigne à accueillir des migrants naufragés. La Méditerranée est-elle donc devenue une zone de non-droit ? Pourquoi l’Europe a-t-elle transformé sa frontière Sud en cimetière marin ? D’autres politiques sont-elles possibles, alors qu’il n’y a pas si longtemps, l’Europe était encore accessible sans visa ? Un groupe de chercheurs répond à ces questions dans l’ouvrage Méditerranée : des frontières à la dérive, qui vient de paraître aux éditions du Passager Clandestin. Entretien avec la géographe et sociologue Camille Schmoll.

Basta ! : La Méditerranée est devenue une « zone frontière », écrivez-vous dans l’ouvrage Méditerranée : des frontières à la dérive ? Comment et quand cela est-il arrivé ?

Camille Schmoll [1]. La Méditerranée est une zone frontière depuis longtemps. C’est avec la formation d’un espace de libre circulation européen, l’espace Schengen, que la frontière extérieure de l’Union européenne s’est renforcée. Dès les années 1990, avec l’entrée progressive d’un certain nombre d’États dans Schengen, se renforcent à la fois la frontière orientale de l’Union européenne, qui va se déplacer au fur et à mesure de l’inclusion des pays d’Europe centrale et orientale, et la frontière sud, qui est la mer.

Concrètement, l’Union européenne a progressivement fait pression sur les États du sud de l’Europe pour qu’ils instituent d’abord des visas. Rappelons que l’Italie a institué des visas d’entrée sur son territoire pour les ressortissants des pays non européens dans les années 1980 seulement ! C’est comme cela qu’on commence à filtrer les entrées. Au cours des années 1980 et 1990, les pays d’Europe du sud deviennent tout de même des pays d’entrée, des pays d’installation où les gens vont venir avec des visas et vont souvent rester, s’installer, être régularisés par la suite. Petit à petit, l’Union européenne va freiner ces opérations de régularisation. On se dirige vers une politique, si ce n’est répressive, en tous cas dissuasive pour les migrants. Et, comme on ne peut plus entrer avec un visa, on arrive par la mer, cette politique s’accompagne d’un renforcement de la frontière maritime. La création de l’agence Frontex en 2005, chargée de renforcer la surveillance des frontières, est une étape très importante.

Cette évolution a également généré un appareil de contrôle et de militarisation des frontières...

Oui, tout un dispositif de surveillance et de contrôle. La frontière entre le Maroc et l’Espagne – le détroit de Gibraltar – va devenir le lieu d’expérimentation de ce dispositif. C’est ici qu’on ferme une première route dans les années 2000, qui revient aujourd’hui sur le devant de la scène parce que les efforts contre les arrivées s’exercent en priorité sur la route du canal de Sicile. C’est l’histoire des flux en Méditerranée : quand on ferme une route, une autre s’ouvre, ou se rouvre, et les itinéraires ne cessent ainsi de se redéployer. La fermeture de la frontière à Gibraltar a donné naissance à une des premières grandes crises humanitaires en Méditerranée, la crise des cayucos – du nom donné aux embarcations des migrants – en 2006, lorsque des milliers de personnes ont alors commencé à traverser vers les Canaries.

Vous notez aussi le rôle de la pression européenne exercée sur la Libye, les États du Maghreb, pour qu’eux aussi durcissent leur législation migratoire…

Aujourd’hui, l’Europe a déplacé la pression en amont des routes. C’est l’externalisation du contrôle. On fait pression sur ce qu’on appelle les « pays tiers », pour qu’ils exercent eux-mêmes le contrôle de nos frontières. D’ailleurs, la coopération avec la Libye, de ce point de vue, remplit ses objectifs, puisque l’on constate une chute drastique des passages cette année dans le canal de Sicile : 21 000 passages contre environ 100 000 l’année dernière [2].

On parle beaucoup aujourd’hui de cette coopération entre l’Italie, l’Europe et la Libye, mais est-elle si nouvelle ?

Les accords bilatéraux avec la Libye ont une longue histoire. Il y a des pressions de l’Italie sur la Libye pour exercer un contrôle migratoire dès le début des années 2000. La raison pour laquelle les choses se compliquent dans les années qui suivent la chute de Kadhafi, c’est que cette collaboration n’existe plus. Auparavant, Kadhafi utilisait les migrants comme arme de négociation avec l’Union européenne. Dès qu’il se sentait en danger, il laissait passer des migrants pour faire pression sur l’Europe. Et en 2017, il y a eu le memorandum entre l’Italie et la Libye, qui a été salué par l’Union européenne.

Dans cette transformation de la Méditerranée en zone frontière, vous soulignez aussi le rôle des îles. Celles-ci, comme Lampedusa pour l’Italie ou Samos pour la Grèce, seraient devenues d’un côté des zones de rétention à grande échelle, mais de l’autre, également, des centres d’accueil et de solidarité citoyens ?

Les îles sont des laboratoires de dynamiques qui se développent aussi ailleurs. Sur les « hotspots » de réception des demandeurs d’asile qui ont été mis en place par l’Union européenne en 2015, un seul se trouve en Italie continentale, tous les autres sont sur des îles, italiennes et grecques, comme Samos, Lesbos, Lampedusa… Ce sont à la fois des lieux de tri et de contrôle. Mais l’itinéraire naturel n’amènerait pas forcément les gens à arriver sur les îles. Quand on observe la crise de solidarité qui se joue devant nous en Méditerranée depuis quelques mois, on a l’impression que le débouché naturel de ces bateaux de sauvetage des ONG, devrait être Malte, Lampedusa ou la Sicile.

En réalité, si les gens vont dans les îles, c’est parce qu’ils y sont acheminés. Il y a une volonté de concentrer la gestion des migrations dans les îles. C’est aussi, parfois, au service de stratégies politiques. Par exemple en 2011, Berlusconi a laissé pourrir la situation à Lampedusa en laissant les Tunisiens arriver après la révolution de Jasmin. 20 000 à 30 000 Tunisiens étaient alors bloqués sur l’île ! Et le gouvernement italien n’a rien fait pour les redistribuer ou les déplacer, parce que cela l’arrangeait de créer cet effet d’étouffement et de jouer sur l’urgence.

Aujourd’hui sur certaines îles grecques, l’urgence est produite par l’inertie politique. C’est le cas dans le camp de Moria, sur l’île grecque de Lesbos. La situation y est absolument épouvantable. Il y a des gens qui sont là depuis plusieurs années, des familles, des enfants, avec une urgence sanitaire et psychologique terrible, des violences de tous types, des situations inhumaines. On voit bien comment, là aussi, le gouvernement grec pourrait redistribuer ces populations, essayer de débloquer l’urgence, mais il y a une stratégie politique qui vise à mettre ces populations au ban, à les exclure.

C’est le sens de l’expression que vous utilisez d’« orchestration du spectacle de la frontière », une orchestration qui participe peut-être aussi à la formation d’un discours d’extrême-droite de refus violent des personnes migrantes ?

Avec certains géographes, nous parlons de « géographie de la peur ». La gestion des populations participe de cette géographie de la peur. Quand on décide de concentrer des populations en un lieu exigu, isolé, cela y contribue. Alors que ce sont des lieux où s’exprime aussi une solidarité, malgré, parfois, une rhétorique de l’insularité qui déclare « Nous sommes trop petits pour accueillir ». L’exemple typique de cette rhétorique, c’est Malte. Malte est parvenue, en pleine urgence migratoire, alors que l’Italie mettait en place l’opération Mare nostrum qui essayait de sauver les gens en Méditerranée, à rester complètement en dehors de la question. Encore aujourd’hui, Malte arrive à ce que, même pour les quelques bateaux qui accostent sur son territoire, les populations soient redistribuées vers d’autres pays européens. Malte a traversé toutes les années de crise migratoire sans accueillir personne ou presque.

Vous disiez que les formes d’accueil qui avaient eu lieu sur les îles s’essoufflaient un peu, mais on voit quand même des formes de résistance, des exilés eux-mêmes ou venant de la société européenne, qui sont impressionnantes. Comme les ONG, parfois lancées par de simples particuliers, qui vont en mer sauver les passagers des bateaux. Est-ce quelque chose d’inédit ?

Ce que font ces ONG est extraordinaire. Il faudrait que nos politiques arrivent à ouvrir les yeux là-dessus. Nous avons tous été éberlués par le silence de la France face à l’errance du bateau de SOS Méditerranée. En fait, il y a une peur d’agir sur ces questions. Il y a la peur de l’électorat, la peur de la sanction politique si on faisait un geste de solidarité. Or, aujourd’hui, la solidarité en Europe, en Méditerranée, elle se manifeste tous les jours, que ce soit par les initiatives des ONG, ou en général venant de la société civile. Par exemple, le bateau Mediterranea vient d’être lancé en mer. Il s’agit d’une initiative de personnes qui n’ont pas le professionnalisme de Médecins sans frontière, mais qui ont décidé, comme un pied de nez au gouvernement italien, d’arborer un pavillon italien et d’aller chercher des gens qui ont besoin d’être sauvés en mer, pour les ramener en Italie. Les initiatives sont nombreuses. Que ce soit dans les îles ou ailleurs, il y a des initiatives solidaires, des lieux qui deviennent des modèles de mobilisation. Mais ces initiatives se lancent plutôt à l’échelle locale qu’à l’échelle nationale, où l’on voit bien qu’il y a un blocage des États et une incapacité à réagir de façon humaine et rationnelle.

Comment le processus de criminalisation des ONG de sauvetage est-il advenu ?

Là aussi, c’est une longue histoire. Parfois on pense que cette question naît avec la crise syrienne de 2015. En réalité, la criminalisation des ONG est intervenue très vite. Dès la fin de Mare Nostrum en 2014, les ONG commencent à agir en Méditerranée. Très vite, Frontex et l’Italie s’inquiètent et criminalisent leur travail. On les accuse de générer un « appel d’air », tout comme on accusait Mare Nostrum de générer un appel d’air. C’est quelque chose qui n’est pas nouveau. Après, il y a eu le code de conduite imposé aux ONG par le gouvernement italien à l’été 2017, en parallèle de la mise en place de la coopération avec la Libye. Cette criminalisation de toute forme de solidarité a de quoi inquiéter. La refonte en cours de la loi sur le droit d’asile en Italie est de ce point de vue à surveiller de près. De même que l’arrestation récente du maire de Riace, une ville devenue un modèle d’accueil, qui est un nouveau signe de cette criminalisation [3]. Ce sont des signaux pour décourager les opérations de solidarité.

Quel a été le résultat de la mise en place, en 2015, des « hotspots » de l’Union européenne, ces centres d’accueil et de tri des migrants ?

Le système des hotspots a été un échec total, comme toutes les initiatives qui ont été mises en place à l’échelle européenne pour essayer de maîtriser le gestion des flux d’entrée, par exemple les relocalisations à l’intérieur du territoire européen. La politique de relégation aux pays tiers du contrôle migratoire est liée à l’incapacité des États européens de trouver des solutions à l’échelle européenne. Cette incapacité abandonne les migrants entre les mains de pays qui ne sont pas démocratiques et qui sont instables, comme le Soudan, l’Érythrée, ou la Libye. L’objectif actuel de la politique européenne en matière de gestion des migrations est de mettre en place un système de hotspots à l’extérieur du territoire de l’UE. C’est problématique, ne serait-ce qu’en termes de respect de la convention de Genève sur les droits des réfugiés. Cela peut-être assimilé à une forme de refoulement.

Le nombre des morts en mer lors des tentatives de passage augmente. Les autorités européennes sont-elles en partie responsables de ces morts ?

Les passages sont devenus de plus en plus dangereux, de plus en plus difficiles, du fait des contrôles [4]. On a remis le contrôle du canal de Sicile entre les mains des gardes-côtes libyens : il est devenu depuis très dangereux de le traverser. Si le nombre de passages a chuté, la part de morts sur l’ensemble des passages a en revanche drastiquement augmenté. Nous en sommes à plus de 30 000 morts sur les vingt dernières années en Méditerranée. C’est une conséquence de cette délégation du contrôle aux pays du sud, notamment à la Libye.

Une pression est aussi exercée sur le Maroc, avec pour conséquence par exemple, tout récemment, une femme tuée en essayant de passer le détroit de Gibraltar. Nous avons vu aussi plusieurs épisodes en Égypte, de gardes-côtes ou de militaires qui ont tiré sur les bateaux au départ et qui ont tué des gens. Il est donc certain que la pression mise sur les pays du sud de la Méditerranée a aussi pour impact une augmentation de la létalité au départ puis en mer.

Le fait que le travail des ONG soit découragé augmente également le nombre de morts en mer. C’est là que la théorie de l’appel d’air ne fonctionne pas. La grande majorité des personnes qui ont traversé la Méditerranée ces dernières années étaient dans une situation d’urgence humanitaire. Les Syriens, les personnes qui viennent de la Corne de l’Afrique, de République démocratique du Congo, sont des gens qui, de toutes manières, auraient pris la route de l’exil. Pour ces personnes, il faudrait instaurer des voies de passage humanitaire qui permettraient aux gens de demander l’asile en amont. Aujourd’hui, ce n’est pas possible. Je me suis retrouvée récemment sur un plateau télé avec un journaliste du Figaro. Il a soutenu que pour un Afghan, il suffisait de faire une demande de visa humanitaire au consulat en Afghanistan. J’étais outrée. Dans la plupart des consulats, on ne peut pas faire une demande de visa. C’est tout simplement impossible ! C’est pour cela que les gens prennent la route de la Méditerranée. Aujourd’hui, la seule façon de partir vers l’Europe, c’est d’emprunter ces routes ultra-dangereuses.

Est-ce que vous avez des propositions pour une politique migratoire alternative dans l’espace méditerranéen aujourd’hui ?

Nous savons déjà que la politique actuelle ne fonctionne pas, pour des raisons humaines, éthiques. Elle a un impact sur la vie des gens qui est terrible, elle génère un allongement des trajectoires de personnes qui se retrouvent dans une situation d’errance sans fin. Du point de vue légal, on est en train de s’asseoir sur la convention de Genève sur les droits des réfugiés, et sur toutes les conventions sur les droits des enfants. Du point de vue des droits humains, c’est une catastrophe. Du point de vue économique, les millions d’euros investis dans la sécurisation des frontières, dans la coopération avec les pays tiers, ne pourraient-ils être investis dans les initiatives d’accueil, d’insertion ? En rendant le passage des frontières de plus en plus difficile, on engraisse les passeurs. On est dans une situation qui risque de ne pas s’améliorer, avec un coût humain énorme.

Face à cette situation, nous essayons, avec un groupe de chercheurs, de promouvoir une initiative de « Giec » des migrations, sur le modèle du panel d’experts sur le climat, un panel d’experts sur l’asile et les migrations. Nous avons lancé un appel en ce sens fin juin [5]. Nous partons du constat que les chercheurs qui travaillent sur les migrations ne sont jamais écoutés quand il s’agit de politiques migratoires. Le fait que les migrations se font principalement de régions du Sud vers d’autres régions du Sud, que l’Europe n’est pas la principale destination, qu’en termes économiques, les effets des migrations sont positifs pour les pays d’accueil... Tous ces points font consensus parmi les chercheurs. Mais ces aspects ne sont presque jamais pris en considération par les politiques. Les politiques migratoires actuelles ne répondent pas du tout à une vision rationnelle des choses. Elles sont animées par le court-terme électoraliste, elles n’ont rien à avoir avec la réalité des migrations. Nous appelons, sur les migrations, à un point de vue plus réaliste, plus pragmatique, et finalement plus dépassionné.

Propos recueillis par Rachel Knaebel

Publié le 31/10/2018

« Les raisins de la misère » : comment les grands crus du Bordelais prospèrent sur une pauvreté extrême

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

A l’ombre des luxueux châteaux du Bordelais se cache une pauvreté et une injustice saisissantes. C’est ce que révèle une enquête de la journaliste Ixchel Delaporte. Les saisonniers qui s’échinent dans la vigne, indispensables à la bonne tenue d’un grand cru, sont sans cesse plus précarisés. Les habitants les plus pauvres – chômeurs, mères célibataires, malades des pesticides... – ne voient pas les retombées économiques du négoce et du tourisme. Pire : ils doivent se rendre invisibles. Les raisins de la misère, titre du livre écrit par la journaliste, révèle aussi le lobbying des grands domaines pour conserver leurs privilèges, notamment fiscaux. Entretien.

Basta !  : Dans le Bordelais, une région de production vinicole particulièrement réputée, on trouve aussi, dites-vous, un « couloir de la pauvreté », peuplé de personnes qui habitent parfois de véritables taudis, et peinent même à se nourrir... Qui sont ces femmes et ces hommes ?

Ixchel Delaporte [1] : Identifié par l’Insee en 2011, ce « couloir de la pauvreté » forme en réalité un croissant qui contourne Bordeaux et son agglomération par le nord-est [2]. Ce couloir est empli de vignes, celles des grands crus et des châteaux. Au nord, on trouve par exemple le très connu Château Lafite Rothschild [dont les bouteilles s’arrachent jusqu’à 1000 euros pièce, ndlr], un peu plus loin, le long de la Garonne, la région de Saint-Émilion, et plus au sud, vers la fin du couloir, le Sauternais…

Au milieu de ces hauts lieux du luxe vivent des gens dont les taux de pauvreté individuelle sont si élevés qu’ils sont comparables à ceux des régions les plus pauvres de France : le Nord-Pas-de-Calais et le Languedoc Roussillon. Dans certaines petites villes ou villages, le taux de chômage atteint 25 %, les taux de RSA sont parfois supérieurs à 30 %, et les familles monoparentales sont très nombreuses. On trouve également des personnes qui sont en situation de grande pauvreté et qui ne sont même pas dans les radars des institutions ! Je pense notamment aux travailleurs saisonniers étrangers sans-papiers, de plus en plus précaires, du fait de l’augmentation de la sous-traitance des travaux viticoles.

Vous parlez, à propos de cette augmentation de la sous-traitance, de « professionnalisation de la précarité ». Pourquoi ?

La proportion de saisonniers est de plus en plus élevée parmi les travailleurs de la vigne. En 2015 dans le Médoc, il y avait environ 14 500 saisonniers en CDD contre 5000 en CDI. De plus, les châteaux recrutent de moins en moins la main d’œuvre directement. Ce sont des petites entreprises de quatre ou cinq personnes maximum qui forment les équipes pour entretenir la vigne et pour faire les vendanges. La situation de ces prestataires de service est d’ailleurs florissante, avec une progression de leur chiffre d’affaire qui va jusqu’à 20% par an. En général, ces entreprises emploient de la main d’œuvre non qualifiée et facile à exploiter : les Sarahouis, les Marocains, les latino-américains arrivent dans cette région par le bouche à oreille. Ils sont de plus en plus nombreux. En général, on ne leur demande pas de papiers. Ces pratiques créent une concentration de travail mal payé, exercé dans l’illégalité.

Les marchands de sommeil profitent bien de ces précarités extrêmes. Ils louent aux hommes, puis à leur famille, des maisons vétustes, nombreuses dans les centres villes à l’abandon. J’ai constaté cela en particulier dans la ville de Pauillac, la Mecque des vins du Médoc. Dans les villages plus éloignés, j’ai vu des gens qui vivent dans de vrais taudis, avec de la terre battue au sol, et des poêles à bois défectueux pour chauffer l’unique pièce de l’habitation. Les enfants qui vivent dans ce genre de logis sont malades en permanence. Dans le Sauternais, la région du Blanc liquoreux, au sud du « couloir de la pauvreté », les Tziganes - qui sont les petites mains de vignes depuis toujours - vivent cachés dans des terrains boueux ou au milieu de forêts de pins parce que personne ne veut les voir, même si l’économie du vin a vraiment besoin d’eux. Ils sont très nombreux à vivre dans de vieilles caravanes, regroupés parfois dans des campements de fortune, sans eau ni électricité.

Cette problématique de l’exploitation des travailleurs saisonniers existe aussi dans d’autres régions en France. Quelle est la spécificité du Bordelais ?

La situation géographique de Bordeaux, ville portuaire, a entraîné un modèle économique viticole unique en France, où le vin est devenu très tôt un business. Le port de Bordeaux attire les négociants anglais dès le 12ème siècle et la concentration foncière viticole s’amorce dès le 13ème siècle ! Plus tard, ce sont les négociants hollandais qui s’installent à Bordeaux. Au 17ème, ils établissent un système de vente des vins qui tient encore aujourd’hui, appelé « la Place » et qui réunit propriétaires, négociants et courtiers. Les riches propriétaires cherchent à augmenter leur capacité de production. Peu à peu les paysans et les journaliers deviennent dépendants des grandes propriétés qui, en échange du gîte et du couvert, les emploient comme des hommes à tout faire. Dans le cadre du commerce triangulaire, au 18ème siècle, qui organise la déportation de milliers d’esclaves Africains, le vin devient une monnaie d’échange très facile à transporter et à conserver. Bordeaux devient à cette époque le premier port commercial de France.

Aujourd’hui comme hier, les courtiers fixent le prix du vin avant même qu’il ne soit mis en bouteille. La liste des grands crus du Médoc a été établie au 19ème siècle et n’a quasiment pas bougé depuis. Ce système économique offre aux grands châteaux une position dominante et prestigieuse, qui se traduit au niveau international par des profits mirobolants et au niveau local par leur emprise foncière et leur capacité d’emploi. Les gens qui y sont employés restent tributaires de la vigne. Même s’ils essaient de se tourner vers d’autres débouchés, ils finissent par y revenir – dans les périodes de chômage en particulier. Dans les vignes, de très nombreuses personnes travaillent avec des corps déjà très abîmés. Les pesticides font des ravages, même si dans cette région il est difficile de le faire accepter. Sans compter la pénibilité des conditions climatiques. Les travailleurs de la vigne sont dehors qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il fasse 40°C. Beaucoup de saisonniers évoquent des cadences de plus en plus importantes, parfois l’absence de pauses et de fourniture d’eau. Dans des cas plus rare, il arrive que des saisonniers étrangers ne soient même pas rémunérés.

Les propriétaires de vignes prestigieuses ne produisent pas que des « grands crus ». Certains d’entre eux ont même fait fortune grâce à la vente de vins bas de gamme...

Tout a fait. C’est le cas du groupe Castel par exemple, qui a bâti sa fortune sur la vente de vins bas de gamme à 2 ou 3 euros la bouteille, étiquetés du Bordelais. Les consommateurs de ce genre de vin sont généralement en situation de grande précarité. Le groupe Castel possède plusieurs châteaux, dont le château Beychevelle dans le Médoc, quatrième cru au classement de 1855. En fait, les alcooliers se cachent derrière les grandes marques de vins associées au plaisir et au luxe, et utilisent cette image pour vendre 90 % de l’alcool. Castel possède aussi le maillon distribution puisqu’il a racheté la chaîne Nicolas. Le groupe de Bernard Magrez [négociant en vins, ndlr] a lui aussi fait fortune avec du vin bas de gamme avant de tout revendre à Castel, et d’investir dans des grands châteaux bordelais.

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Ces personnes tiennent les deux bouts de la chaîne, ainsi que le négoce. La plupart des vignerons hors grands crus fournissent les volumes nécessaires à la fabrication des vins bas de gamme, ou des vins de marque. Ils sont pieds et poings liés avec ces propriétaires mais aussi avec la grande distribution qui fixe les prix au plus bas. Notons que les grands crus n’appartiennent pas tous à des grandes et vieilles familles spécialistes du domaine. Divers grands groupes se paient aussi des châteaux pour l’image, et pour faire fructifier leur fortune en bénéficiant d’avantages fiscaux. On retrouve ainsi des assureurs (AG2R, AXA), des pétroliers (Perrodo), des groupes du BTP (Fayat) mais aussi Dassault, Auchan, Pinault ou Hermès…

Si les grands groupes investissent dans le vin, n’est-ce pas aussi parce que le secteur bénéficie d’avantages importants, notamment au niveau fiscal ?

Le vin est considéré comme l’un des piliers de la culture française. D’un point de vue fiscal, il n’est pas un alcool « comme les autres » : le vin est moins taxé que la bière ou les alcools forts – 3,6 % de TVA contre 20 %. Les « prémix », ces alcools très sucrés dont les jeunes raffolent, bénéficient eux aussi de ristournes quand ils sont élaborés à partir de vin. On sait pourtant que la faiblesse du prix a un effet immédiat sur la consommation. La refonte de la fiscalité du vin est l’un des grands enjeux du plan « Mildeca » de lutte contre les addictions, que le gouvernement est censé présenter bientôt... Les addictologues se battent contre ce traitement de faveur accordé au vin, étant donné le nombre de morts dus à l’alcool chaque année, qui est de 50 000 décès.

Et il est faux de dire, comme l’a prétendu Emmanuel Macron que les jeunes ne se soûlent pas au vin. Ils se soûlent aussi avec le vin, et notamment avec des prémix. Comme l’ont rappelé des médecins addictologues dans une tribune en mars dernier, le vin représente près de 60 % de la consommation d’alcool. Il est la seconde cause de cancers après le tabac. L’alcool, et notamment le vin, est à l’origine de violences familiales, conjugales et de violences sur la voie publique, de binge drinking (« beuverie expresse », ndlr), d’une part importante des affections mentales, des suicides et de la mortalité accidentelle et routière [3].

Mais entre la santé publique et le monde des grands crus, le pouvoir a toujours choisi les grands crus…

Il y a toujours eu en France une grande proximité entre les producteurs de vin et le pouvoir. Et Emmanuel Macron ne déroge pas à la règle. Sitôt arrivé à l’Élysée, il a envoyé un signal très fort de soutien aux producteurs de vin en nommant Audrey Bourolleau comme conseillère Agriculture, Pêche, Forêt et Développement rural. Ancienne déléguée générale du lobby Vin et société, elle a triomphé en 2015 en faisant assouplir la loi Evin qui encadre la publicité sur les boissons alcoolisées en France depuis 1991, avec le soutien précieux du ministre de l’économie de l’époque, un certain Emmanuel Macron [4]. Quand, l’hiver dernier, la ministre de la santé Agnès Buzyn a osé dire que le vin est un alcool comme les autres, elle a aussitôt été corrigée par le Premier ministre et le président de la République qui a dit, en direct du salon de l’agriculture, qu’il fallait « arrêter d’emmerder les Français » et que lui même buvait deux verres de vin par jour !

Comment faire passer quelque chose de dangereux pour quelque chose de sexy ? C’est tout le travail des lobbies, et les politiques les aident volontiers, les parlementaires n’étant pas en reste. Si les députés ont voté comme un seul homme l’exclusion du glyphosate de la loi Agriculture, c’est entre autres qu’ils y ont été poussés par les producteurs de vin. Quant à l’assouplissement de la loi Evin en 2015, elle a pu se faire via un amendement déposé par le sénateur maire de Gironde (LR) Gérard César, président du groupe d’études Vignes et vin au Sénat et… viticulteur.

L’œnotourisme et le luxe, qui sont des produits dérivés du secteur, permettent à certains châteaux de prospérer encore davantage, avec parfois, dites-vous, de substantielles aides publiques...

Oui, l’œnotourisme – qui propose des rencontres avec des vignerons, des visites de domaines, des dégustations de vins et autres plaisirs gastronomiques – est en pleine expansion. Il draine une économie faramineuse : dix millions de personnes par an, un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards d’euros ! La région bordelaise arrive en tête des territoires les plus visités avec 18% de touristes. En Gironde, le vignoble génère 4,3 millions de visites par an, dont 1,3 million pour la seule juridiction de Saint-Émilion. De nouveaux chais sont construits, parfois très luxueux. Et des hôtels quatre étoiles font désormais partie du paysage. Ils reçoivent le soutien actif de l’État : FranceAgriMer (établissement public rattaché au ministère de la l’agriculture, ndlr) alloue 165 millions d’euros d’aide à l’investissement par an pour les vignerons. Mais les dossiers sont tellement complexes à monter que seuls les grands groupes, en mesure de se payer des cabinets d’experts, parviennent à rafler la mise.

L’Europe aussi octroie des aides conséquentes à l’investissement. Un château peut ainsi toucher jusqu’à 40 % du coût de construction, de rénovation et de modernisation de ses chais, de la réception des vendanges au quai de chargement, jusqu’à 150 000 euros pour un projet d’œnotourisme, et jusqu’à 30 % pour aider à la mise au normes des installations. Et sans doute bien plus si un domaine est conseillé par des cabinets spécialisés. Un château appartenant au groupe de champagne Louis Roederer a réussi à obtenir jusqu’à 800 millions d’euros de l’Union européenne pour refaire ses installations.

Les régions extrêmement pauvres où s’implantent ces chais et hôtels ne bénéficient en aucun cas des sommes faramineuses qui sont drainées quasiment sous les yeux de leurs habitants. A côté des châteaux clinquants, les ruelles des petites villes et villages sont décrépies, les services publics s’évanouissent, les commerces disparaissent. La financiarisation à outrance du secteur, qui fait grimper l’hectare de vignes à deux, voire quatre millions d’euros, ne facilite pas non plus la vie des 80 % de vignerons qui ne possèdent pas de châteaux.

Vous avez même pu constater, au fil de votre enquête, que la cohabitation entre ce luxe « quatre étoiles » et les travailleurs de la vigne n’était pas toujours harmonieuse...

Dans les grands châteaux, on préfèrerait que ces travailleurs soient invisibles… D’ailleurs, ils le sont dans les discours. Jamais ceux qui vantent les qualités de leurs grands vins ne parlent de ceux et celles qui s’échinent à entretenir la vigne à longueur d’année. Un ancien tractoriste de Cheval blanc, un grand cru de Saint-Émilion appartenant à LVMH, rapporte s’être senti « tout petit » quand le gérant est venu lui demander de garer sa voiture dans les vignes pour que personne ne la voit. Il me raconte que sur le parking, c’était plutôt des Porsche, Ferrari et Maserati. Il faut dire que le domaine détient le record de la bouteille de vin la plus chère jamais vendue au monde : une Impériale de six litres, remportée pour plus de 200 000 euros...

A Saint-Émilion, les saisonniers espagnols, qui ont fait le choix de vivre en itinérance dans des camions et qui travaillent à la vigne, ont toutes les peines du monde à ouvrir des comptes dans les banques. Quand ils rentrent dans une boulangerie, on les regarde de travers… Tous ces gens incarnent la pauvreté dans des endroits où l’on ne voudrait admirer que du luxe. L’image, c’est pour ces milieux ce qu’il y a de plus important. Les pauvres posent donc problème, mais en même temps, on a besoin d’eux. C’est tout le paradoxe.

Propos recueillis par Nolwenn Weiler

Publié le 30/10/2018

Comment La Poste se joue des élus et des usagers pour fermer toujours plus d’agences locales

par Le Postillon (site bastamag.net)

Saviez-vous que La Poste est exemptée à 95 % de taxe foncière et de contribution économique territoriale ? Que cet argent économisé est censé lui permettre de « moderniser » les bureaux de poste grâce au « fonds postal national de péréquation territoriale » ? Mais que La Poste s’en sert en réalité pour en fermer un maximum en les transformant en petits relais postaux ? Connaissez-vous les « modes opératoires » publiés par La Poste pour expliquer à ses cadres locaux comment fermer habilement un bureau, même s’il ne désemplit pas ? Vous a-t-on dit que l’État et les élus locaux sont souvent complices de cette destruction du service public ? Grâce à quelques documents internes, Le Postillon, journal local isérois partenaire de Basta !, vous explique quelques combines de la direction de La Poste.

Cet article a été initialement publié dans le numéro d’automne du Postillon, journal régional de Grenoble et de sa région.

En 2008, on comptait 204 bureaux de poste en Isère. Dix ans plus tard il n’en reste plus que 125. Beaucoup ont tout simplement fermé, d’autres ont plus subtilement été « adaptés en point de contact ». En novlangue managériale cela signifie qu’un recoin de mairie ou de supérette orné du logo jaune et bleu permet de faire quelques opérations basiques comme déposer un colis. Cette ruse est inspirée de la poste allemande privatisée dès 1995, qui est parvenue à fermer la majorité de ses bureaux en ouvrant des points relais dans des commerces. Fermer des bureaux de poste fait partie des objectifs des directeurs de La Poste. Un consultant en « management du changement » chez IBM a même rédigé des « modes opératoires » pour aider les cadres sup’ de La Poste à bien s’y prendre.

Dans la pratique, ce que vous observerez c’est d’abord une réduction des horaires d’ouverture et des services de votre bureau de poste. Ensuite, des fermetures se font un peu au hasard selon le manque de personnel. La direction fait alors un « diagnostic partagé » avec la mairie pour constater que la fréquentation du bureau est en chute libre. Ou plutôt elle remplit les cases vides d’une lettre type aux élus (que Le Postillon s’est procuré) dans laquelle elle constate « un niveau faible d’occupation du guichet, à hauteur de xx heures hebdomadaires et une diminution de xx% de la fréquentation du bureau ».

Pour expliquer cette baisse, La Poste invoque « l’évolution des modes de consommation des citoyens avec le développement de l’économie numérique qui entraîne une réduction de flux de clients ». Philippe Wahl, PDG de La Poste, affirme dans une lettre à l’Association des maires de France que les réductions d’horaires d’ouverture sont dues à « la baisse tendancielle de la fréquentation des guichets qui résulte du développement de l’accessibilité multicanale attendue par notre clientèle ».

La Poste a (presque) tout prévu

C’est donc la faute à internet et aux clients si on doit fermer votre Poste, sûrement pas à la privatisation. Heureusement, après avoir créé le problème, La Poste sait aussi souffler la solution : elle invite la commune « à faire une mutualisation de l’activité avec la mairie, sous la forme d’une agence communale ou la reprise d’activité par un commerçant, sous la forme d’un relais ». Mais parfois ça se complique. Comme à Grenoble où six bureaux devaient être fermés courant 2017 et 2018. Alerté par les syndicats Sud et CGT, un collectif de défense des bureaux de poste constitué d’habitants, d’unions de quartiers, de commerçants, de quelques élus et de syndicats a mené la bataille pour tenter de sauver les bureaux. Réunions publiques, pétitions, et même une manifestation le 1er juin 2017.

Lors d’une réunion publique le 25 septembre 2017, Anne-Marie Vassallo, directrice régionale de La Poste, vient défendre en personne les fermetures, projections vidéo à l’appui. Face aux explications du collectif d’usagers, le dirigeant du magasin Natural games qui était pressenti pour devenir « relais poste commerçant » à la place du bureau de Grenoble Championnet annonce au nez de la directrice qu’il se retire du « partenariat ». Il n’a aucune intention de voir son enseigne servir de prétexte à la fermeture du bureau de poste du quartier, et explique quelques jours plus tard que La Poste n’a pas été « franche du collier » [1].

Des exonérations d’impôts qui servent à... fermer vos bureaux de poste

Anne-Marie Vassallo boude désormais les réunions publiques iséroises. Son bras droit continue le combat et confie au journaliste de Place Gre’net : « On ne peut pas reprocher à La Poste d’évoluer. Les concurrents font exactement comme nous ! » Mais La Poste n’est pas une entreprise comme les autres : elle est signataire d’un « contrat de présence territoriale » conclu avec l’État et l’Association des maires de France. Elle est également investie par plusieurs lois d’une mission d’aménagement du territoire reconnue par la Commission européenne.

La Poste est ainsi tenue à des règles d’accessibilité du service public, en particulier dans les zones rurales et les quartiers prioritaires de la ville. Une grosse contrainte ? Pas exactement. Car pour financer le coût de ce maillage géographique, La Poste est quasiment exemptée de taxe foncière et de contribution économique territoriale. L’argent ainsi économisé en impôts est reversé au Fonds postal national de péréquation territoriale.

En 2017, l’enveloppe du fonds de péréquation allouée pour le seul département de l’Isère était de plus de 2,6 millions d’euros. Cet argent devrait servir à maintenir les bureaux de poste ouverts. Mais, dans les faits, en Isère, plus des deux tiers de la somme financent les travaux, équipements et rémunérations des « points de contact » externalisés. Ce fonds de péréquation sert donc avant tout à transformer des bureaux de poste en petits relais postaux. La Poste utilise donc l’exonération des impôts qu’elle doit à vos communes pour fermer vos bureaux de poste !

Des élus qui trahissent le service public

La Poste peut-elle utiliser l’argent de ce fonds librement ? Pas tout-à-fait. Normalement, des élus sont censés contrôler son utilisation. Un décret du 25 mars 2007 impose la création dans chaque département d’une Commission départementale de présence postale territoriale (CDPPT). Cette commission a pour rôle de proposer la répartition de l’intégralité de la dotation départementale du fonds postal national de péréquation territoriale, et de donner un avis sur le projet de maillage des points de contact de La Poste dans le département.

La CDPPT iséroise est composée de quatre élus locaux désignés par l’association des maires de l’Isère, deux conseillers régionaux, deux conseillers départementaux, d’un représentant de la préfecture, et d’un autre de La Poste. À noter que seuls les élus ont une voix délibérative. Mais que peuvent-ils bien se raconter durant ces réunions ? Le Postillon s’est procuré le compte rendu de la réunion du CDPPT du 23 juin 2017, en plein débat sur la fermeture des bureaux grenoblois. Où l’on se rend compte que les élus locaux et le préfet sont largement complices de la démolition du service public postal.

Maintenir un bureau de poste : oui, mais pour les stations huppées

Il y en a qui sont complices par omission : cinq des huit élus étaient absents, laissant ainsi les mains libres à la direction de La Poste. Les trois restants n’ont pas été plus vaillants et se sont contentés de prêcher pour leur paroisse. Marie-Claire Terrier, maire de Clelles et élue régionale sur la liste de Laurent Wauquiez (LR), est seulement intervenue pour « regretter les fermetures inopinées sur sa commune au bénéfice de Mens ». Daniel Michoud (maire PS des Avenières et soutien LREM) a « fait part du mécontentement de son conseil municipal au sujet des horaires d’été ». Le préfet de l’Isère a lui un combat encore plus important : Lionel Beffre « fait remarquer qu’il faut être vigilant sur la commune d’Huez ».

Les bleds paumés du Nord-Isère, les quartiers grenoblois ? Pas grave : ce qui compte c’est la présence postale dans les stations de ski huppées : Huez est un village de 1300 habitants, mais son bureau de poste est encore ouvert 20 heures par semaine, contrairement à beaucoup des villages de cette taille. Francis Gimbert, président de cette CDPPT et président de la communauté de communes du Grésivaudan (PS) va d’ailleurs dans le même sens : il souhaite « qu’une réflexion soit menée sur ce type de stations ». Ce serait quand même vraiment dommage que les riches touristes n’aient pas un bureau postal à portée de main.

Fermetures en cascade

Coté Poste, Anne-Marie Vassallo est venue accompagnée de trois cadres supérieurs de La Poste, contrairement à ce qui est prévu par le décret. Remarquons que la direction régionale ne semble pas en manque de personnel, contrairement aux bureaux de poste. Ils en ont profité pour faire ce qu’ils font de mieux : une séance vidéo publicitaire pour présenter les produits que La Poste vend aux collectivités. Tablettes tactiles pour les personnes âgées, offre canicule et grand froid, offre vigie urbaine et Géoptis, audit de voirie avec une caméra collée sur la Kangoo du facteur. Le préfet est « étonné par la qualité de ces services » et Daniel Michoud se dit ravi de l’offre canicule qu’il trouve « simple et efficace ». Sachez que Daniel Michoud est aussi cadre supérieur retraité de La Poste, ce qui en fait un excellent commercial. La Poste remercie les élus, la réunion est finie.

Pas un mot sur les bureaux de campagne en sursis, rien sur les bureaux de Grenoble, aucun débat réel sur les plus de 2,6 millions d’euros d’argent public. En 2018, en plus des nombreuses réductions d’horaires, sept bureaux ont déjà fermé en Isère : ceux de Claix, Jarcieu, Seyssins, Tignieu Jameyzieu, Vaulx-Milieu, ainsi que deux bureaux de Grenoble, Championnet et Grand Place. Le bureau de Championnet fermé début juin a été remplacé en septembre par un « point relais » dans une enseigne Carrefour qui recevra des commissions sur les opérations postales mais aussi 3804 euros par an prélevés sur le fond de péréquation. Quant aux centaines de clients qui fréquentaient chaque jour le bureau de Grand’Place ils se heurtent à une affiche : « La Poste de Grand’Place change d’adresse. Retrouvez nos services à Grenoble Lionel Terray ».

Le problème c’est que le bureau de Grenoble Terray situé entre le Village olympique et la Villeneuve débordait déjà. Le manque de personnel et d’espace font monter la tension alors les « incivilités » ont encore explosé cet été (voir le premier épisode du feuilleton dans Le Postillon n°46). Pour apaiser la situation, La Poste pourra compter sur des médiateurs qui expliqueront au public comment patienter plus longtemps sans s’énerver. Et ça tombe plutôt bien pour La Poste qui ne payera même pas leur gilet : les médiateurs sont financés intégralement par le fond de péréquation et l’état.

Publié le 29/10/2018

« Le moteur de la "violence" du cortège de tête, c’est la répression policière »

Mardi 23 octobre, le Sénat a voté une proposition de loi visant à « prévenir et sanctionner les violences lors des manifestations ». Dans le viseur des élus, les "Black blocks". Regards est allé à la rencontre de Marco, un militant révolutionnaire de trente ans qui participe au "cortège de tête".

Entretien extrait du numéro d’été 2018 de Regards. (site regards .fr)

Regards. Le cortège de tête est présenté dans les médias comme un repère de "casseurs" et de "Black blocks" violents. Tu peux nous le présenter ?

Marco. Le "cortège de tête" est apparu à Paris lors du mouvement contre la loi Travail en 2016. Il représente un renouveau et une massification des cortèges "autonomes" dans le mouvement social. Dans les années 90-2000, les autonomes formaient des petits groupes d’anars qui marchaient en fond de manif. Aujourd’hui, ils défilent devant et le phénomène dépasse largement les anars. Il faut bien comprendre que le moteur de ce que les médias appellent "violence" du cortège de tête, c’est la répression policière. Celles de 2016 contre un lycéen de Bergson ont constitué une étincelle importante. Depuis son arrivée au pouvoir, Macron a décidé d’écraser les mouvements qui se dressent face à lui, que ce soit dans les facs occupées ou les ZAD, d’intimider les gens, de les gazer pour les dissuader de résister. Le cortège de tête attire ceux qui se révoltent contre cette gestion sécuritaire du mouvement social, qui refusent de se soumettre et de co-organiser la manif avec la préfecture.

 Quel rapport avec les "Black blocks" ?

Dans ce cortège de tête, la partie la plus exposée à la police va s’équiper, et c’est elle qui sera décrite comme faisant partie des Black blocks. Il ne s’agit pas d’un mouvement ou d’une idéologie, mais d’une pratique militante qui consiste à travailler sur des techniques d’anonymisation et de protection – d’où les K-Ways noirs, les masques à gaz et les casques. Dans le cas du 1er Mai 2018, les médias se sont focalisés sur les 2000 Black blocks pour ne pas parler des 15.000 du cortège de tête. Or c’était ça l’événement : la massification inédite du cortège de tête, qui attire tous ceux qui veulent une manif plus offensive que celle des cortèges syndicaux. Même ceux qui ne veulent pas caillasser une vitrine de banque ou des CRS comprennent que c’est un geste politique, et ils aident à préserver l’anonymat de ceux qui le font en faisant masse autour d’eux.

Qui trouve-t-on dans le cortège de tête ?

À Paris, toutes sortes de parcours de lutte y ont débouché. Des étudiants mobilisés, qui auparavant auraient manifesté dans des cortèges de l’Unef, des syndicalistes radicalisés, des lycéens qui gravitaient avant autour du Mili, des participants de Nuit debout, des groupes de quartiers, des personnes nourries par les combats de la ZAD ou par les écrits du Comité invisible, des autonomes, des antifas…

…dont tu fais partie. Tu peux nous parler un peu plus de cette étiquette ?

On a assisté à un renouveau du mouvement antifa en région parisienne et dans certaines villes depuis quelques années, lié au développement de l’extrême droite, mais également en réaction à la radicalisation fascisante de l’État, avec Sarkozy puis Valls. Une génération a grandi durant ces années, qui s’est emparée de cette étiquette et qui se retrouve depuis deux ans dans le cortège de tête… C’est un antifascisme autonome qui, au-delà de la lutte contre l’extrême droite militante, prend également pour cible le racisme d’État, sur les questions des migrants ou des violences policières dans les quartiers populaires. Ces dernières années, on s’est aussi investi sur le terrain de la solidarité internationale, avec la Palestine, par exemple.

 Avec ton polo, tes cheveux courts, tu ne corresponds pas forcément à l’image que l’on peut avoir des antifas…

"Habille-toi bien comporte-toi mal" (rire). Il y a une évolution culturelle et esthétique par rapport au mouvement antifasciste lié à la séquence du punk rock alternatif des années 80, les redskins, les Béruriers noirs, etc. La nouvelle génération est plus influencée par les sous-cultures liées aux tribunes de foot, la culture hip-hop, le graffiti etc. Le 1er Mai, les slogans sur les banderoles ont souvent fait référence à la culture populaire, comme "Mars Attack", "À bas la Hess" (à bas la misère), qui fait référence au snapchateur HoMondieuSalva. Le slogan "La piraterie féministe n’est jamais finie" est un détournement du rappeur Booba, qui a d’ailleurs retweeté le slogan… L’esthétique du mouvement autonome ou antifasciste évolue avec le renouvellement générationnel.

Venons-en à la question de la violence. Quelle place a-t-elle dans le cortège de tête ?

Cibler une banque ou un fast-food est un acte politique, mais ce n’est pas forcément central. En réalité, la majorité des gens ne cassent pas, mais vont se concentrer sur la défense du cortège face à la police, vont chercher à mettre en difficulté le dispositif policier, par exemple en empêchant les nasses ou en sortant du parcours prévu.

Vous y réfléchissez comment ? Vous vous réunissez régulièrement pour discuter du déroulement des manifs ?

Il y a sûrement des dizaines de discussions entre petits groupes, mais aucune ne va pouvoir décider de comment va se passer la manif suivante. Par contre, il y a une intelligence collective du cortège de tête, qui évolue forcément plus lentement que l’intelligence collective d’un groupe de quelques personnes, mais qui a aussi beaucoup plus de potentiel. Et elle n’augmente que par la pratique, par l’expérience collective, en apprenant des échecs et des succès des diverses manifs. Regardons de plus près ce qui s’est passé le 1er Mai avec le concessionnaire brûlé : un premier feu est parti de l’intérieur du bâtiment, des manifestants cagoulés ont vu que c’était dangereux pour les gens qui habitaient au-dessus, ils sont allés chercher un extincteur, ont éteint le feu. D’autres ont sorti les voitures à deux mètres du bâtiment, puis leur ont mis le feu. Ces voitures n’appartenaient d’ailleurs pas à des particuliers, elles sortaient de la vitrine. Peut-être que certains ont pensé au jour où deux personnes sont mortes, en 2010 à Athènes, à cause d’un incendie de banque. C’est un épisode charnière qui a fait beaucoup de mal au mouvement et qui a marqué les esprits, là-bas. C’est ce que j’appelle intelligence collective.

« Prétendre que les Black blocks sont extérieurs au mouvement et ne viennent que pour casser a pour but de dépolitiser la manif émeutière. »

On sait que BFMTV adore passer en boucle les images des "violences" des "casseurs" cagoulés. Mais une partie de la gauche radicale aussi vous accuse de donner une mauvaise image au mouvement social, de vous faire plaisir en brisant des vitrines ou en provoquant la police…

Nous avons d’ailleurs beaucoup apprécié l’article de Guillaume Liégard, sur le site de Regards, qui nous traitait de « lumpenmanifestants en burqa paramilitaire »… Nous serions presque tentés de le revendiquer ! On retient souvent que "lumpenprolétariat" désigne les gens trop déstructurés pour avoir une conscience de classe, mais pour Marx, le terme désigne le résidu de toutes les classes qui n’arrivent pas à se mobiliser au sein des organisations de classe : petits bourgeois déclassés, paysans déracinés, sous-prolétaires, migrants, petits délinquants… Le cortège de tête, c’est aussi ce conglomérat de tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans les cortèges officiels, y compris de nombreux syndicalistes ! Parmi nous, des gens travaillent à la SNCF. Durant une journée de mobilisation, ils vont participer le matin aux débrayages, aux occupations de gare, aux AG puis, l’après-midi, venir manifester dans le cortège de tête. Pour eux, l’aspect le plus intéressant du syndicalisme, c’est tout ce qui relève de l’action et du blocage de l’économie dans l’entreprise, pas de la manifestation syndicale. Prétendre que les Black blocks sont extérieurs au mouvement et ne viennent que pour casser a pour but de dépolitiser la manif émeutière.

Selon François Ruffin, par exemple, qui prône la non-violence, la question a été tranchée à la fin du XIXe siècle quand certains anarchistes ont mené une politique de « propagande par le fait » avec des attentats contre des députés. Une stratégie qui a échoué dès lors que le peuple a rejeté ces méthodes.

La comparaison n’est pas pertinente. Je pense que le cortège de tête a plus à voir avec les manifestations émeutières des 1er Mai des débuts du syndicalisme qu’avec les attentats anarcho-individualistes. Les syndicalistes révolutionnaires de l’époque n’étaient pas contre "la violence" en général, mais contre le principe de l’action violente individuelle plutôt que collective. La CGT était en faveur de l’autonomie ouvrière et de l’action directe, un concept qu’elle a développé pour désigner surtout la grève, les occupations, les sabotages.

Ruffin estime aussi que les violences empêchent le mouvement de s’amplifier…

Face à la répression policière, certains vont effectivement rentrer chez eux, s’occuper de leurs vies, se dire : "C’est pas pour moi". Mais d’autres vont penser : "Ah bon, c’est comme ça ?", et revenir encore plus organisés et plus déterminés la fois suivante. Cela éloigne certaines personnes et en attire d’autres ; délégitime le mouvement pour les uns et le légitime pour les autres, notamment des gens lambda qui voient que cela commence à ressembler à ce qui se passe dans d’autres pays – quand il se passe vraiment quelque chose de significatif, comme pendant les révolutions arabes de 2011. 

Et que répondez-vous à ceux qui disent que les violences donnent une mauvaise image dans les médias ?

De toute façon, aucun mouvement social n’aura droit à un traitement médiatique favorable. S’il n’y a pas de violence, les JT diront : "Le mouvement s’essouffle", même si c’est faux. Quand il y a des affrontements, les médias parlent du conflit, montre qu’il y a une résistance, et cela attire certaines personnes qui ne suivent pas forcement le détail des reformes néolibérales, mais attendent que la tension sociale monte un peu pour participer.

Mais vous savez que vous ne pourrez jamais "gagner" contre les CRS…

Comme dans tous les conflits asymétriques… Les actions visent à se défendre, à mettre en difficulté le dispositif policier, à déborder les forces de l’ordre, à les fatiguer, à les délégitimer. Il y a des victoires collectives ponctuelles.

« Il faut parasiter et saboter son fonctionnement en occupant des bâtiments et des places, en prenant la rue et en bloquant les entreprises et les flux. »

Que voulez-vous obtenir, alors ?

Nous sommes loin des relais politiques. Pour nous, les débouchés du mouvement social, ce n’est pas faire élire le politicien ou le parti de gauche plus ou moins radical qui ferait passer les bonnes mesures. Le but est d’instaurer un rapport de forces dans la société, de redonner confiance à notre camp. Je considère qu’il est plus efficace de taper le système au portefeuille que d’essayer d’atteindre sa tête ou son cœur. Autrement dit, il est plus stratégique de le saboter, de lui faire perdre des sous, de parasiter son fonctionnement avec des grèves, des occupations et des manifestations que d’essayer de convaincre le gouvernement dans le cadre de négociations. En ce sens, le cortège de tête est dans la continuité du mouvement ouvrier et du syndicalisme révolutionnaire. Des précaires, des gens qui ne peuvent pas s’organiser syndicalement sur leur lieu de travail viennent dans le cortège de tête ou dans les occupations pour mener une espèce de syndicalisme urbain : si l’on considère que la métropole capitaliste est comme une usine, il faut parasiter et saboter son fonctionnement en occupant des bâtiments et des places, en prenant la rue et en bloquant les entreprises et les flux. La manif n’est pas que du symbolique et de l’image, elle est aussi du blocage matériel de la ville, une des modalités de la grève sociale, une prise de la rue par des gens en révolte. L’objectif est aussi de délégitimer le pouvoir en place. Macron soigne sa com. Il adore se présenter comme moderne et progressiste. Le mouvement actuel, dans sa diversité, montre au monde entier que les transports sont bloqués, qu’il y a des émeutes en centre-ville, que la présidence de Macron ne se passe pas si bien que ça…

Mais quel est l’objectif final ?

Cela dépend pour qui. Le cortège de tête réunit beaucoup de courants de pensée différents : des communistes, des anarchistes, des insurrectionnalistes, et surtout des personnes qui ne se revendiquent pas d’un schéma idéologique précis, mais sont quand même généralement anticapitalistes et antifascistes. Personnellement, cela m’intéresse peu de discuter des querelles idéologiques du mouvement ouvrier du XIXe siècle ou du XXe siècle. J’assume cet héritage, en bloc, une synthèse de tout ça, mais je préfère parler de pratiques et de stratégies militantes pour aujourd’hui… Je pense que ce que le cortège de tête a en commun, c’est de chercher à faire grossir un contre-pouvoir, plutôt que d’être la "gauche radicale" du pouvoir, comme Tsipras en Grèce. Le pouvoir en France est peu légitime, énormément de gens ne s’identifient pas aux institutions, aux médias et à la police. Pourtant, il manque une réelle force en face. Pour nous, cette contre-société doit se construire au sein même de la société, pas seulement en construisant des communautés autogérées à la campagne, mais aussi dans nos villes et nos quartiers, en se confrontant à l’existant.

Publié le 27/10/2018

Contrôles au faciès : l’impossible procès de l’Etat

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

C’est une réalité à laquelle de très nombreux jeunes, principalement des hommes, sont confrontés quotidiennement : le contrôle d’identité dit "au faciès". Lundi 22 octobre, l’Etat était, de nouveau, face à cette accusation au tribunal correctionnel de Paris.

Beaucoup de monde, de soutiens, de médias était présent pour assister à l’audience d’Ilyas, Mamadou et Zakaria, ces trois jeunes de Seine-Saint-Denis qui ont attaqué la France pour cette pratique qu’ils jugent discriminatoire. Ils avaient 17 et 18 ans au moment des faits.

Le 1er mars 2017, alors qu’ils rentraient d’un voyage scolaire à Bruxelles avec leur classe de Terminale du lycée Louise-Michel (Épinay-sur-Seine), ils sont contrôlés par la police dans la gare du Nord. Leurs camarades de classe, un accompagnateur et leur professeure sont formels : ces contrôles se sont faits à base de tutoiement, de palpations et fouilles des valises devant les badauds qui passaient.

Selon Mediapart, un des policiers aurait même lancé : « On a eu raison de le contrôler, il a un casier judiciaire ». La professeure essayera de s’interposer, rien n’y fait. Le Bondy Blog précise que « le lendemain, l’enseignante tente de déposer plainte contre les policiers au commissariat de Saint-Denis mais la police refuse de prendre sa plainte ».

Le déni de l’Etat

Présent lors de l’audience, le député LFI Eric Coquerel rappelle qu’en début d’année, son groupe avait déposé une proposition de loi "relative à la mise en place d’un récépissé dans le cadre d’un contrôle d’identité". À Regards, il explique qu’au moment de la rédiger, « on savait que c’était discriminatoire, mais on a découvert des statistiques évidentes, que personne ne peut contester ». Pour rappel, en 2017 le Défenseur des droits publiait une enquête sur le contrôle au faciès, démontrant que les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes ont « une probabilité vingt fois plus élevée que les autres d’être contrôlés ».

Eric Coquerel ajoute :

« On a découvert que le contrôle au faciès était inefficace – le taux de contrôles qui débouchent en affaires c’est 4%, majoritairement pour "outrage et rébellion". Et on a découvert que c’était dangereux pour ceux qui les subissent – il y a eu des drames – mais aussi pour les policiers qui sont mis dans un contexte malsain qui ne peut que nuire au rapport qu’ils ont avec la population. »

Comme le souligne Mediapart, les contrôles d’identité "au faciès" ne laissent aucune trace administrative. C’est bien tout le problème. Au point que la préfecture ne retrouvera pas les policiers en cause ici. Pourtant, l’un d’entre eux a rédigé un rapport pour tenter de justifier ce contrôle, osant faire le parallèle avec le « contexte actuel » : « actes terroristes » et « trafic de stupéfiants ».

Les policiers refusent de penser leurs pratiques. Et ils sont tombés, bon gré mal gré, dans un tourbillon vicieux : s’il y a plus de noirs et d’arabes en garde à vue, en prison, ça n’est pas par hasard. Contacté par Regards, Mathieu Rigouste, chercheur en sciences sociales, est formel : « Dans la culture policière, les affaires faciles, c’est les stups et les histoires de papiers. On considère que pour ça, c’est plus rentable d’aller contrôler des jeunes noirs et arabes. Et cela permet de justifier un dispositif de ségrégation socio-raciste. » L’Etat a ainsi évalué les populations immigrées (ou qui semblent l’être) comme des populations "à risque". Slim Ben Achour, l’avocat des trois jeunes, évoque pour sa part un « racisme conscient ou inconscient ».

L’impossible preuve ?

À l’audience, lundi, le procureur Yves Badorc a, sans grande surprise, demandé le rejet des plaintes au nom de la « présomption de légalité » des policiers. En effet, il n’appartient pas à l’accusé d’apporter la preuve de son innocence. Il assène :

« On ne peut pas inviter les autorités publiques à chaque fois à se justifier au cas par cas. »

Et nous nous retrouvons dans une impasse. D’un côté des policiers qui nient leurs propres pratiques, de l’autre des jeunes gens incapables de prouver qu’ils ont été contrôlés, ne serait-ce qu’une seule fois. « Une discrimination qui pollue l’ambiance des quartiers, déplore le député insoumis, qui renvoie l’idée que la République méprise une partie de ses enfants. » D’où les demandes de caméras sur les agents, de récépissés, etc. Des solutions à double-tranchants, selon Mathieu Rigouste :

« Tous les policiers ne s’opposent pas aux caméras ou aux récépissés. Le modèle est déjà développé, notamment aux Etats-Unis, et on a des retours sur l’utilisation : des caméras qu’on allume et éteint quand on veut, des vidéos compromettantes pour la police qui disparaissent, etc. Le récépissé, lui, peut être utilisé contre un jeune qui aurait été beaucoup contrôlé sur le thème "c’est bien que vous avez quelque chose à vous reprocher". La police adapte ses pratiques de contrôle et sa violence en fonction du statut social, des formes d’organisation et des résistances qu’on lui oppose. »

À quand l’Etat de droit ?

Une impasse qui met le feu aux poudres dans une relation déjà extrêmement tendue entre jeunes et policiers. Si la plupart de ces contrôles ne débouchent sur rien, certains finissent au poste pour "outrage et rébellion", la formule consacrée lorsqu’un "contrôlé" exprime son mécontentement d’être contrôlé pour rien. Quand ça ne dégénère pas comme ce fut le cas pour la mort d’Adama Traoré en 2016 ou celles de Zyed et Bouna en 2005, entre autres.

Et Slim Ben Achour de conclure sa plaidoirie ainsi :

« Ce sont des jeunes qui sont venus me voir, car ils voulaient changer le monde en appliquant simplement le droit. »

Le verdict est attendu pour le 17 décembre prochain. D’ici là, « le contrôle au faciès sera un des sujets des "rencontres nationales des quartiers populaires", qu’on organise le 18 novembre, à Epinay », nous raconte Eric Coquerel, ajoutant : « C’est une bataille qu’il faut continuer à mener ».

Publié le 26/10/2018

Eduqués, formés et… discriminés: les injustices au travail des Français d’origine maghrébine

 Par Nesrine Slaoui (Bondy Blog pour Mediapart. Site mediapart.fr))

Malgré les efforts, le travail et les beaux discours, les discriminations à l’embauche des jeunes diplômés d’origine maghrébine persistent. Pour y remédier, chacun a sa méthode : accepter un poste en dessous de ses compétences ou créer sa propre entreprise. D’autres encore décident de quitter la France, contraints de devoir se réaliser en dehors des frontières.

« Fais des études et tu t’en sortiras. » Comme nombre d’enfants issus de l’immigration, Youcef*, 30 ans aujourd’hui, a entendu ses parents répéter inlassablement cette phrase. À leurs yeux, comme pour beaucoup de familles pauvres et immigrées, l’école est le seul moyen de s’en sortir, d’éviter la précarité et de s’élever socialement.

Même s’ils y sont encore largement minoritaires, les jeunes Français d’origine étrangère sont de plus en plus nombreux à fréquenter les amphithéâtres de l’enseignement supérieur et des grandes écoles : la garantie d’un emploi à la hauteur de leurs compétences une fois le diplôme obtenu, à en croire le discours méritocratique républicain. Pourtant, six ans après avoir fini ses études dans une école de commerce, Youcef est encore vendeur à mi-temps chez Ikea…

Un stand Pôle emploi au Forum de l'Alternance à Paris, en 2015. © Reuters

Malgré les efforts, le travail et les beaux discours, les discriminations, elles, persistent. Selon les conclusions d’une enquête publiée en décembre 2016 par le ministère du travail, réalisée entre avril et juillet 2016, les recruteurs ont tendance à privilégier les noms à consonance « hexagonale » au détriment de ceux à consonance maghrébine, et ce quel que soit le niveau de diplôme. Pour cette étude, deux chercheurs de l’équipe d’ISM Corum, un cabinet expert en testings, ont envoyé des faux C.V. à quarante entreprises françaises de plus de 1 000 salariés chacune.

Leur méthode ? L’équipe a créé deux profils quasi identiques : mêmes parcours scolaires, nationalité française, mêmes expériences professionnelles, à une seule différence, les noms des candidats. Un profil avait ainsi un patronyme à consonance maghrébine, l’autre « hexagonale ». Au total, ce sont environ 1 500 tests qui ont ainsi été menés.

Le résultat est implacable : 47 % des profils jugés de type « hexagonal » ont décroché un entretien contre 36 % des enfants d’immigrés maghrébins, soit un écart de 11 points. La discrimination est encore plus forte dans 12 des 40 entreprises testées, avec un écart de 35 points… Une situation que Zoubeir Ben Terdeyet a bien connue. Lors de ses études, ce Français d’origine tunisienne, aujourd’hui directeur de vente de Splunk, une multinationale américaine spécialisée dans le traitement de données, cherchait un stage pour valider son master : « J’ai envoyé ma candidature à un cabinet d’experts-comptables. Ils m’ont répondu qu’il n’y avait plus de place. Mais quelques jours plus tard, deux camarades ont postulé. Elles s’appelaient Marie et Coralie, et elles, ont été prises. »

Des expériences discriminatoires qui sont tout autant de déceptions pour ces jeunes diplômés qui arrivent sur le marché du travail. « On cumule le fait d’être pauvre, arabe et musulman », analyse Zoubeir Ben Terdeyet. Du haut de ses 40 ans, le père de famille se souvient des expériences vécues et énumère les récits de discriminations autour de lui. « Une fois, un ami d’origine maghrébine a postulé pour être manager. Il s’est vu répondre qu’il avait un bon profil mais que ce n’était pas possible car personne dans l’entreprise n’accepterait d’être dirigé par un Arabe. »

La loi, modifiée en 2016, sanctionne pourtant de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende toute entité qui discriminerait au travail. Aujourd’hui, en plus de l’origine ethnique, vingt-deux critères sont considérés comme discriminants, tels que le handicap, l’âge, le sexe, le lieu de résidence… Preuve qu’il ne s’agit pas d’un phénomène à la marge, selon le bilan 2017 du Défenseur des droits, l’origine est le premier critère, en volume, des réclamations auprès de l’institution dans l’emploi privé (21,2 %), le deuxième dans l’emploi public.

Mais il ne faut pas se méprendre : les discriminations sont loin d'être actives et visibles. Un des problèmes qui empêche un certain nombre de personnes d'accéder aux opportunités professionnelles correspondant à leurs compétences réside dans un système qui favorise le recrutement par cooptation. « Il y a un véritable marché caché de l’emploi, insiste Zoubeir Ben Terdeyet. Dans certains métiers, il faut être du sérail pour avoir simplement accès aux annonces. » Un système qui exclut davantage ceux dont le capital social est faible.

C’est pour lutter contre cette opacité que Zoubeir a fondé en 2004 son propre réseau, « Les Dérouilleurs ». Dès sa création, l’association s’est donné pour mission d’aider les jeunes issus de l’immigration à trouver un stage, une formation, un emploi dans leurs métiers de compétences ou tout simplement à développer leur réseau professionnel. « Au début, on avait beaucoup de profils dans l’informatique et la finance. Désormais, le réseau s’est ouvert, jusqu’aux avocats par exemple ! »

Les Dérouilleurs, qui comptent aujourd’hui plus de 4 000 membres, ont grandi grâce aux 52 soirées organisées à Paris et la dizaine à l’étranger, comme à Londres, Dubaï ou encore Genève. En quatorze ans d’activités, l’association a permis à plus de 200 personnes de trouver un emploi, selon le décompte de son fondateur. Mais le travail est loin d’être accompli, en témoignent les chiffres et les études qui montrent que les discriminations persistent : les Dérouilleurs doivent reprendre leurs soirées à partir de janvier 2019.

C’est ce manque de réseau que subit Youcef. Le trentenaire a grandi avec ses frères et sœurs à Franconville, élevé par une mère au foyer et un père commerçant sur les marchés. Après un DUT en gestion d’entreprise, il décide d’intégrer une école de commerce, l’ESGCI Paris. C’est son job de vendeur à Ikea le week-end qui lui a permis de financer ses études. Ce poste, il l’occupe toujours aujourd’hui, six ans après son master.

Comme Zubeir, Youcef a eu toutes les peines du monde à trouver un stage nécessaire à la validation de son diplôme. « Trois semaines avant la deadline, un de mes professeurs m’a proposé d’intégrer sa start-up pour créer une application mobile. Il m’a fait passer un entretien dans un kebab ! » L’enseignant lui promet qu’après les six mois de stage, il sera embauché en CDI : « Mais l’application n’a pas été finie à temps. Il voulait me prolonger comme stagiaire et j’ai refusé. »

Youcef s’est alors retrouvé sans travail. Pour gagner sa vie, il a accepté un CDD de trois mois à temps plein chez Ikea qu’il a ensuite prolongé pour six mois : « À un moment, j’ai arrêté de chercher un autre job. Je ne savais pas où postuler, à quelles annonces. » Finalement, il y a un an, c’est une école qui l’a contacté pour une formation de chef de projet digital. Depuis, il développe une plateforme qui permettra aux entreprises de créer leur propre site internet. « Mais je suis seulement en CDD et payé avec un salaire d’alternant, ce qui m’oblige à garder mon poste chez Ikea. »

Créer son entreprise ou partir à l’étranger pour échapper aux discriminations

Comme Zubeir et Youcef, de nombreux descendants de l’immigration trouvent moins facilement un emploi que leurs confrères sans origine étrangère. Selon l’Insee, ce sont les personnes originaires du Maghreb qui en souffrent le plus. Une enquête menée en 2017 démontre même que, d’une génération à l’autre, la discrimination ne s’est pas réduite.

« Ils rencontrent des difficultés voisines de celles de leurs parents en termes d’accès à un emploi ou pour en obtenir un qui soit stable ou en adéquation avec leur qualification », observe l’institut. Les descendants du Maghreb sont aussi plus exposés au chômage : « Leur taux d’emploi est inférieur à ceux sans ascendance migratoire. L’écart est de 23 points dans les dix années qui suivent les études », note l’Insee. « Vu que je n'arrivais pas à trouver de jobs même quand j'envoyais des candidatures tous les jours, ma mère me disait de raser ma barbe. Je ne l'ai pas fait, indique Youcef. Je n'arrivais pas à accepter l'idée que j'étais discriminé pour mes origines ethniques après autant d'années d'études. »

Un phénomène d’exclusion qui n’épargne pas les femmes. Même si Siham Hadjam a trouvé un poste dans une grande entreprise de télécommunication juste après ses études de communication à l’Inseec, elle a subi des remarques qu’elle n’oublie pas : « Un jour, on m'a demandé de quelle origine j’étais. Quand j’ai dit algérienne, j’ai eu comme réponse : “Tu as de la chance, ça ne se voit pas.” » C’est dans cette même entreprise, où elle est en charge des sujets responsabilité sociale et environnementale, que la jeune femme se rend compte de la sous-représentation des gens qui lui ressemblent : « Je voyais bien qu’aux postes de direction jusqu’aux vendeurs en boutique, il n’y avait pas beaucoup de personnes issues de l’immigration. »

La jeune cadre a fini par quitter son job pour se lancer dans l’entreprenariat. « Jusqu'à mes 26 ans, j’étais persuadée que quand on veut on peut. Puis, avec le temps et les expériences, je me suis rendu compte que parfois, c'est les autres qui ne veulent pas de vous. » En 2016, elle fonde Cyconia, un cabinet de conseil spécialisé dans les ressources humaines et le bien-être au travail. « Je voulais créer un espace pour me sentir moi-même, à l’aise avec ma double culture », explique-t-elle. Depuis un an, elle embauche une quinzaine de personnes : « Je reçois des C.V. de grande qualité de gens issus de l’immigration avec de l’expérience, en plus d’avoir mené des études dans de grandes écoles de commerce. En entretien, quand je leur demande pourquoi ils veulent travailler chez moi, souvent ils me répondent :“Vous êtes la seule à m’avoir répondu” ! Les embaucher, c’est aussi s’attaquer au syndrome de l’imposteur. Il y a tout un travail de déconstruction à réaliser. Certains pensent que je les ai recrutés parce qu’ils sont arabes alors que je les ai choisis pour leurs compétences. »

Face aux discriminations, chacun a sa méthode : créer un réseau d’entraide comme Zubeir ou sa propre entreprise comme Siham. D’autres encore décident de quitter la France, contraints de devoir se réaliser en dehors des frontières. C’est le choix d’Amir*, ingénieur de 30 ans, diplômé en 2013 d’un master en ingénierie des matériaux à Lyon. « Je n’arrivais pas à réaliser mon objectif professionnel en France. De plus, j’ai senti une atmosphère nauséabonde depuis le début des attentats. » En 2016, le jeune homme rend son appartement, achète un grand sac à dos, un billet aller pour l’Asie et voyage de pays en pays. « Un jour, j’étais derrière mon ordinateur à Osaka, au Japon. J’ai vu passer une offre de travail : un laboratoire allemand cherchait un assistant de recherche. Dans la journée, j’ai envoyé une candidature. J’ai pris le poste moins de deux mois plus tard. »

Amir se rappelle ses échecs en France, toutes les candidatures envoyées en vain. Il a bien tenté de pousser encore ses études, rêvant de poursuivre en thèse, mais le financement a été suspendu au dernier moment. Il s’est porté candidat pour quelques remplacements dans des laboratoires publics et privés mais les places sont chères, bien en deçà du nombre élevé de candidats. Sans autre choix, Amir a dû finalement se rabattre sur des petits jobs, des emplois alimentaires : « J’ai donné des cours à des enfants, j’ai fait des inventaires, j’ai même travaillé comme veilleur de nuit dans des résidences pour personnes âgées », tout en essayant de trouver un poste d’ingénieur, sans succès.

Désormais, c’est de l’autre côté du Rhin qu’il est heureux et s’épanouit professionnellement : « À l’étranger, je suis considéré comme Français. J’ai plusieurs fois essayé d’expliquer à mes voisins que j’étais aussi algérien de par mes origines mais ils ne savent pas où situer ce pays sur une carte ! Pour eux, je suis français, point. »

Publié le 25/10/2018

Social et santé face à l’épidémie marchande

De quoi le management est-il le nom ?

paru dans lundimatin#162,  (site lundi.am)

 

Dans ce texte, Sandra Leberthe, psychologue en addictologie et Jonathan Louli, sociologue, anthropologue et travailleur social, examinent le rapport entre soin, marchandisation et management.

« Une voix dans mon crâne s’égosille. Casser la culture du secret. Faire du bruit. Taper des mains sur la table et des pieds dans les portes. Briser la spirale du déni et de la culpabilité. RÉSISTER. »

Marin LEDUN, Carole Matthieu, les visages écrasés

« En multipliant la violence par l’entremise du marché, l’économie bourgeoise a tellement multiplié ses objets et ses forces que les bourgeois, comme les rois, ne parviennent plus à les gérer : la gestion a besoin de tout le monde »

Théodor ADORNO, Max HORKHEIMER, 1947, La dialectique de la raison

La fonction des secteurs de la santé et du travail social peut être ambiguë. Spécifiquement en ce qui concerne leur apport à l’émancipation individuelle et collective de personnes ou de groupes éloignés des sommets de la pyramide sociale. Une variété de dynamiques traverse ces champs professionnels et les rattache à la « totalité », c’est-à-dire à la société, à laquelle ils appartiennent [1]. Le propre de notre « totalité » actuelle étant d’être dominée par les logiques marchandes et capitalistes, le social et la santé sont de plus en plus traversés par de nouvelles dynamiques du capitalisme, de la marchandisation de l’État et des services publics.

Pour comprendre ces évolutions, il faut parvenir à en analyser les différents rouages. Ils vont des politiques publiques et réglementations jusqu’aux postures et interactions des différents acteurs, sans oublier tous les champs et domaines voisins qui ont une influence sur le social et la santé (la sécurité, l’économie, la culture…). Les nouvelles logiques managériales qui se développent dans ces deux secteurs sont à nos yeux l’un des rouages qui contribuent le plus aux oppressions des travailleuses, des travailleurs et des personnes bénéficiant de ce travail.

Nous avons tous deux observé ces phénomènes à travers différentes expériences professionnelles dans le travail social au sens large : de l’animation et du handicap à l’insertion par le logement, l’addictologie ou la prévention spécialisée, en passant par la formation, la recherche et les activités militantes. Ces expériences nous ont fourni l’occasion de recueillir différentes observations et échanges avec des acteurs, qui ont alimenté le travail d’analyse restitué dans les pages qui suivent. Nous ne prétendons pas à une vérité scientifique et académique, mais cherchons avant tout à partager une réflexion tirée de nos expériences, de nos observations, de témoignages recueillis, dans l’espoir d’aider à penser, à résister, d’autres personnes qui partageraient des expériences ou réflexions similaires.

Ce que nous appellerons les logiques managériales sont un ensemble de façons de penser, de faire, d’organiser le travail, tirées du système idéologique du management marchand, considéré comme un bras armé des logiques capitalistes. Jusque dans le dernier quart du XXe siècle, le management se présentait comme la « science de la gestion » du monde de l’entreprise. Avec pour unique fonction de défendre les intérêts et la pérennité de l’entreprise – donc de ceux qui y détiennent le pouvoir. Ce système de pensée, ou idéologie, s’est étendu en s’adaptant aux évolutions sociales et politiques de notre société, caractérisée par un développement des logiques marchandes. Ainsi, le management déborde du monde de l’entreprise, au fil des nouveaux marchés conquis, et s’immisce dans les domaines de la santé, du travail social, de la culture, de l’enseignement, de l’économie sociale et solidaire, des services publics au sens large…

En observant des tendances en cours dans les secteurs de la santé et du travail social, nous souhaitons montrer l’implication des logiques managériales marchandes dans la détérioration du sens et des conditions de travail subie par les acteurs de ces secteurs. Par-là, nous souhaitons montrer que ces évolutions dans l’organisation du travail ont des effets délétères sur des sphères professionnelles longtemps considérées comme totalement extérieures aux logiques marchandes et productivistes ; que, par conséquent, les personnes pouvant bénéficier de ces services (sociaux, sanitaires, éducatifs, etc.), subissent elles aussi les conséquences des réaménagements marchands. Cette invasion par les logiques managériales marchandes se présente comme un des assauts les plus révélateurs du capitalisme contre l’intérêt général.

Pour étayer ces analyses nous évoquerons dans un premier temps l’apparition et l’évolution de ce système idéologique managérial. On verra que d’après les idéologies dominantes, les « valeurs » de l’entreprise, ou plutôt ses injonctions à l’efficacité, à la performance et à la rentabilité, doivent se généraliser car elles seraient les plus rationnelles pour gérer une société. L’État gagnerait à fonctionner comme une entreprise, l’individu lui-même est incité à être « acteur » ou auto-entrepreneur de sa vie privée et professionnelle. Nous présenterons ensuite les principaux impacts de ces nouvelles façons de penser et de faire le travail que nous avons repérés dans les secteurs du social et de la santé.

Le mot « management  » vient de l’anglais « to manage » et désigne « celui qui s’occupe de quelque chose. », « qui conduit ». « To manage » au XVIe siècle est employé en anglais dans le domaine de l’équitation, et signifie « entrainer, dresser un cheval ». Ce mot en vient à évoquer le responsable d’une entreprise ou d’une institution, surtout dans le domaine des arts et du spectacle, au XIXe siècle, en Angleterre puis en France [2].

Rapidement, dans le monde anglo-saxon, avec le système de production fordiste, « manager » renvoie aux « cols blancs » qui pensent le découpage des tâches à effectuer par les travailleurs manuels ou subalternes. Les « managers » sont responsables de l’augmentation de la productivité, et contribuent à l’entrée dans des sociétés de consommation et de production de masse. Après la Seconde guerre mondiale, les Etats-Unis exportent leur savoir-faire managérial pour aider les économies européennes à se redresser. À une époque où il faut remettre sur pieds toute la production de biens de consommation courante et de logements notamment, le management montre toute son efficacité à organiser une production standardisée et industrielle. Les managers perfectionnent leurs méthodes et les organisent en une discipline à l’allure scientifique [3]. Pourtant le management marchand montre rapidement ses limites, notamment en termes de souffrance au travail, spécifiquement dans les secteurs industriels par lesquels il est arrivé.

Les sociologues P. Dardot et C. Laval remarquent en effet que si différents courants se succèdent dans le management de l’entreprise, tous visent à participer aux évolutions du capitalisme [4]. Les deux auteurs décrivent plus spécifiquement l’évolution du management au tournant des années 1970, dans une société française où l’État cesse peu à peu d’être « Providence », c’est-à-dire garant de droits sociaux sous la pression des nombreux travailleuses et travailleurs qui les défendent. Au contraire, lui-même conquis par l’idéologie néolibérale qui l’envisage comme une entreprise, l’État raisonne de plus en plus en fonction d’un calcul coûts / avantages, et gère les risques qu’il encourt.

Cet État néolibéral favorise le développement d’une logique managériale qui revêt les aspects d’une « science totale », comme en rêvait Von Mises, l’un des grands-pères du néolibéralisme. Ce courant de pensée dominant ne cherche donc pas exactement un recul de l’État, mais un État régi par les règles de l’efficacité, de la rentabilité, de la concurrence et de la sécurité, à l’image d’une entreprise privée. Pour les deux sociologues l’individu est enjoint à travailler pour l’entreprise comme si c’était pour lui-même. Cette dernière est donnée comme le lieu de toutes les innovations, comme un espace de compétition, d’adaptation aux constantes exigences du marché. Ce qui prime, c’est la recherche de la performance, de l’excellence, du « zéro défaut ». Le sujet est sollicité pour se conformer à cette image, intégrer les contraintes qui l’accompagnent, par un constant travail sur soi, il doit « s’investir dans son travail », « se motiver », « se dépasser ».

Mais la prosternation devant les logiques marchandes, conçues comme l’horizon le plus sûr, implique de sacrifier toute une partie du travail humain. La gestion marchande doit en effet exclure au maximum l’imprévu, le singulier, l’incommensurable, l’indicible, au profit de normes, réglementations et procédures, visant à augmenter la productivité et la rentabilité, autant que la maîtrise du processus de travail. En conséquence, estime A. Reverchon [5], les salariés agissent au quotidien dans un cadre qui n’est pas pensé par eux-mêmes (ni véritablement pour eux-mêmes). Ce qui paraît naturel au travail résulte en fait de plus en plus d’une accumulation d’idées et de concepts élaborés par des managers, des technocrates et experts en sciences de la gestion, de l’entreprise, de la finance : de ce qu’est devenu le travail en contexte capitaliste. L’écart se creuse entre le « travail prescrit » par le mangement et le « travail réel » vécu par les travailleurs [6].

Pour C. Dejours, le « travail prescrit » correspond à l’ensemble des procédures dictées par les managers et inspirées par les experts. Il revêt l’apparence d’une rationalité, d’une logique supérieure qui s’impose aux travailleuses et aux travailleurs. Le « travail réel » se compose des situations de travail ordinaires et quotidiennes, parsemées d’évènements inattendus, de pannes et autres incidents. Travailler, selon le psychologue, serait donc « combler l’écart entre le prescrit et l’effectif : le réel se fait connaître au sujet par sa résistance aux procédures, aux savoir-faire » (p. 38).

Le travail humain est soumis à une rationalisation croissante, c’est-à-dire une façon de le penser, de l’organiser, de l’évaluer, puis de le faire. Cette rationalisation, cette transformation, échappe de plus en plus aux désirs, volontés et revendications des travailleurs : les hiérarchies se passent généralement de leur avis. En conséquence, l’écart se creuse entre, d’une part, la pensée managériale construite autour de méthodes imposées de façon non-démocratique, et, d’autre part, le travail vécu par les salariés, indéfectiblement lié à l’affect et à l’imprévu, porteur d’invention et de créativité. L’évaluation managériale ou gestionnaire du travail, les « démarches qualité », ne tiennent pas compte de ce qui relève finalement de la dimension « humaine » (qui devient une simple « ressource »), de même que les références aux savoir-faire et travail concret sont largement gommés, et l’art du métier passe après l’art de la guerre économique.

Celui qui veut vraiment comprendre et évaluer un travail doit tenir compte de cet écart entre travail prescrit et travail réel, et s’intéresser à la construction de ce que Dejours appelle les « règles de l’art » par les travailleurs et aux sens et enjeux que ces derniers confèrent à leurs activités. Cela nécessite de reconnaitre la capacité de création et d’invention des travailleurs subalternes, pour dépasser les problèmes rencontrés dans les situations réelles et quotidiennes de travail. Nous en sommes très loin actuellement : les références au concret et au réel des métiers sont remises en cause dans les normes et procédures conçues par la pensée managériale, dans la plupart des domaines professionnels où celle-ci a pris le pouvoir dans l’organisation du travail. Les situations des secteurs du social et de la santé sont à ce titre intéressantes à observer pour différentes raisons. On peut en effet y voir les logiques marchandes dans une forme naissante (mais bien engagée) et hybride.

Le management du social et de la santé

La logique marchande est jugée par les détenteurs de pouvoirs économiques et politiques comme la plus pertinente pour gérer la société tout en leur permettant de maintenir leurs positions dominantes. À ce titre, elle est introduite dans un nombre croissant de champs sociaux et professionnels qui lui échappaient jusqu’ici. Après les transports, l’énergie et la protection sociale, après les communications et la sécurité, c’est la santé et le travail social au sens large, qui sont offerts en pâture à la privatisation, aux entrepreneurs et aux financiers. La loi, procédant à la façon d’une hache, ouvre les secteurs de la solidarité et du soin à la concurrence  : triste paradoxe. Les marchés gagnent du terrain, et de nouveaux aspects de la vie humaine tendent à devenir des marchandises sous le règne du capitalisme. Pour le social et la santé, la « chalandisation » [7] s’accentue, comme dit le sociologue Michel Chauvière.

À partir de la période de reconstruction du pays après la Seconde guerre mondiale, s’est développé un « État-Providence » qui concevait notamment le travail social et la santé comme des interventions de la société sur ses propres dysfonctionnements. Au prix d’une mise en œuvre autoritaire et bureaucratique (en un mot : technocratique), l’État déployait sa générosité, et gérait ces secteurs selon des logiques de solidarité sociale, donc des logiques d’inconditionnalité et de gratuité. Ce qui témoigne désormais de l’infection, par les logiques marchandes et concurrentielles, du social et de la santé, ce n’est pas seulement les diminutions budgétaires qui les frappent. C’est également et surtout l’introduction de dispositifs managériaux et entrepreneuriaux qui deviennent les outils privilégiés et les symptômes de cette infection capitaliste. Se faisant, l’État réoriente les buts et fonctions du social et de la santé, engendrant de fait, un recul de la solidarité. Les intérêts marchands se confondent chaque jour un peu plus avec les intérêts de l’État, et nos secteurs professionnels sont à leur entière merci.

En effet, tant que l’État est leur principal financeur, le travail social et la santé procurent des bénéfices en termes d’image. La population rechigne moins à payer l’impôt, à voter et à respecter la loi et les représentants de l’État, car ce dernier a l’air de défendre l’intérêt général. Dès que les bénéfices politiques sont insuffisants ou que leurs coûts sont trop élevés, la défense des intérêts de l’État se traduit par des réductions budgétaires souvent destructrices, et par la quête de bénéfices économiques et matériels. Baisser les budgets du social et de la santé, c’est faire du profit à investir ailleurs pour l’État. Le travail social et la santé pouvaient jusqu’ici être vus comme des conquêtes populaires et sociales ; elles étaient financées et dirigées par l’État, mais en usant du prétexte de la « crise économique », celui-ci impose une quête de rentabilité politique et financière. Dès lors, on retrouve dans ces champs professionnels une logique entrepreneuriale de quête de profits, notamment à travers l’injonction à la maîtrise des coûts, qui est au final aussi courante en entreprise marchande que dans le travail social et la santé, sous la forme des réductions budgétaires.

Depuis les Contrats Pluriannuels d’Objectifs et de Moyens (CPOM) ou les « appels à projet » que l’État signe directement avec les « opérateurs » (c’est-à-dire les associations et services de terrain), en passant par la diversité des réglementations et modes de pression des appareils d’État, les schémas départementaux, projets de territoire, projets d’établissement, chartes et autres gadgets administratifs, jusqu’aux projets de service et « démarches qualité », des objectifs sont fixés aux équipes et aux salariés, ainsi que les méthodes gestionnaires d’évaluation du travail qui portent majoritairement sur ces mêmes objectifs imposés d’en haut. Les salariés subissent une forme de contrôle de leur travail, qui s’exerce également par la pression budgétaire et le travail en « flux tendu », comme on dit à l’usine, ou « dans l’urgence », comme on dit dans le social et la santé. Plus fondamentalement, les critères utilisés par les « tarificateurs » et leurs experts pour lire l’action de terrain sont de plus en plus simples et limités, parfois statistiques et comptables seulement. Les objectifs fixés et les méthodes imposées pour évaluer l’activité sont en décalage avec le sens et la réalité du travail quotidien. Les professionnels de terrain qui veulent prendre du recul sur le travail, en rendre compte, en façonner le sens, sont finalement « bâillonnés » [8] par les indicateurs gestionnaires et les multiples pressions économiques et institutionnelles.

Le travail consiste globalement à respecter les directives hiérarchiques, les critères et règlementations promulgués par les différents services et strates de l’État. Il n’est pas nécessaire que ces réglementations et évaluations aient le moindre rapport avec une réalité de terrain, il faut simplement respecter les normes et alimenter les indicateurs de manière rationnelle. Alors, pour ne pas devenir des « imposteurs » [9] sidérés par les cyclones de normes opérationnelles qui balaient le sens du travail, beaucoup de collègues du social et de la santé doivent apprendre à mener continuellement de front deux métiers : d’un côté, travailler en respectant toutes les réglementations et prescriptions des appareils d’État tout en rendant compte du travail selon les langages gestionnaires de ces derniers ; d’un autre côté, s’occuper réellement des personnes, familles ou groupes qui sollicitent une aide. D’un côté, travailler pour l’État, de l’autre, pour le bien des congénères. La tension entre ces deux activités produit une souffrance au travail. Mais beaucoup de collègues ne perçoivent pas la distinction entre ces deux travaux : les appareils d’État finançant le social et la santé sont encore vaguement perçus comme une puissance tentant d’agir dans l’intérêt général. Il en découle souvent des confusions et incertitudes sur le sens du travail.

De plus en plus pèse sur les professionnels l’injonction à être avant tout des exécutants des réglementations et des politiques publiques, tandis que les hiérarchies de terrain deviennent des courroies de transmission de celles-ci. Certaines directions prônent donc l’adaptation aux nouvelles normes gestionnaires, ou prêchent une forme de pragmatisme désenchanté et calculateur pour tenter d’assurer la survie de leur établissement. L’adaptation doit se réaliser, quitte à faire taire les « lanceurs d’alerte » ou les militants. L’exercice de beaucoup de managers et équipes de direction est au service de ce réalisme comptable qui asphyxie les valeurs et l’éthique du travail social et la déontologie des personnels soignants.

La gestion entrepreneuriale importée par le néo-management dans le social et la santé peut ainsi générer des retournements du sens et des effets du travail : à l’hôpital et dans le médico-social, elle peut mettre en danger physique et psychique les soignants. Le personnel est sous pression, et doit également affronter la transformation de l’hôpital en structure quasi-entrepreneuriale, avec parfois un sentiment de « travail à la chaîne ». Dans certains hôpitaux, l’administration demande aux aides-soignantes de chronométrer le temps qu’elles passent à effectuer une toilette. Dans le social cette logique peut amener à exclure des dispositifs les bénéficiaires qui n’entrent pas dans les cases. On observe de manière flagrante ce phénomène dans le domaine de l’insertion, qui est le « cheval de Troie » par lequel les politiques libérales se sont introduites dans les secteurs du travail social historiquement les moins concernés par les logiques marchandes [10]. À la Mission Locale ou à Pôle Emploi, les conseillers et conseillères sont indirectement incités à concentrer leurs efforts sur les bénéficiaires dont la situation peut le plus facilement être réglée – ceux qui ont le moins de problèmes – de sorte à pouvoir améliorer les statistiques de réussite. Il en résulte que les personnes qui auraient le plus besoin de ces dispositifs en sont écartées puisqu’elles risquent d’en pourrir les résultats.

Au fur et à mesure que progresse dans le social et la santé, la logique de défense des seuls intérêts de l’État et de la compétitivité économique, les rares réglementations imposées par les luttes sociales pour protéger les salariés et les qualifications professionnelles apparaissent trop rigides, trop coûteuses. Dans la quête de fluidité et de profit des logiques entrepreneuriales, les métiers pensés pour réaliser ces activités sociales, sanitaires, humaines, deviennent bien trop encombrants avec leur éthique, leurs approches artisanales et cliniques, leur quête de sens. Ils deviennent des morceaux d’une culture obsolète.

De nombreux indicateurs suggèrent les conséquences de l’entrée des logiques managériales et entrepreneuriales dans les champs du social et de la santé, comme le suggèrent nos observations :

  • Du côté des salariés, c’est clairement la dégradation des conditions de travail : des arrêts de travail plus nombreux, des arrêts longs avec prolongations, de l’absentéisme, un « turn over » important, des abandons de poste, des avertissements pour « insuffisances professionnelles » parce qu’on ne remplit pas les documents de la démarche qualité, des inaptitudes « pour raisons non professionnelles » (c’est-à-dire la possibilité d’exercer son métier, mais ailleurs que chez l’employeur considéré), des licenciements pour « motif personnel » (quand par exemple la direction reproche à un salarié des « désaccords pédagogiques » trop fréquents et remettant en cause sa place dans l’association), un désenchantement qui pousse à ne plus voir le lieu de travail comme un espace démocratique, comme en témoignent les faibles taux de participation aux élections professionnelles notamment… Ce désenchantement est renforcé par des attitudes autoritaires des managers et équipes de direction, qui peuvent imposer leur vision du travail et lancer aux équipes : « si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à changer de travail ».
     Du côté des directions, la volonté est à l’extension des associations, et certaines qui grossissent beaucoup ne sont plus adaptées au travail sur le lien social et la santé. Les Conseils d’administration de nombreuses associations ou hôpitaux deviennent aussi inaccessibles et muets à l’égard des salariés que les Conseils d’administration des entreprises. De ce fait, la communication y circule mal, les enjeux de hiérarchie et de concurrence brouillent le sens du travail au profit du respect des procédures, et entravent la répartition et le contenu des informations, provoquant parfois des rumeurs et des manipulations. Cette mise en cause des finalités et des conditions des métiers génère une insécurité supplémentaire pour les acteurs. Dans les établissements sous tension se développent des stratégies hiérarchiques de « diviser pour mieux régner », qui renforcent le développement des logiques de concurrence entre salariés.

La direction peut encenser le travail de certains services, et se désintéresser d’autres ou les critiquer ouvertement. Certains salariés ont les faveurs de la direction, ils sont écoutés, c’est auprès d’eux que celle-ci prend ses informations au sujet des échanges entre salariés et de ce qui se passe dans certains services, c’est eux que la direction peut parfois acheter avec des financements de formations (typiquement, de chef de service), ou différents autres arrangements, comme étouffer des scandales en échange d’un soutien : en d’autres temps on appellerait cela des courtisans. Après que l’ancien patron d’une association de prévention spécialisée ait proféré des injures et menaces à caractère sexistes à l’encontre des déléguées du personnel lors d’une réunion, plusieurs de ses courtisans ont reproché aux syndicalistes et à leurs alliés d’avoir alerté des acteurs extérieurs : « le linge sale se lave en famille », nous disait l’un de ces courtisans.Faire du collectif ne va pas de soi, dans le social surtout. La place des délégués du personnel (DP) est particulièrement exposée : des directions font régner un climat de suspicion à leur endroit, en se servant des courtisans et de leurs coteries. Les syndicats et leurs militants peuvent être véritablement diabolisés. Les motivations des DP sont souvent mises sur le compte d’une vindicte personnelle contre la direction. Ils sont accusés de fomenter juste pour « foutre du bordel », ou même parfois de vouloir simplement « faire fermer la boîte ».

Conclusion

La mainmise de l’État et des logiques marchandes génèrent dans les mondes professionnels du social et de la santé une structuration pyramidale et une dépossession des travailleurs et travailleuses de terrain du sens de leur activité tel qu’ils veulent le concevoir. En effet cette structuration pyramidale fait des directions et managers associatifs de simples relais des directives des « tarificateurs », et engendre de fait un autoritarisme managérial et patronal, puisque les salariés sont peu ou pas consultés. La tranquillité et la pérennité de l’activité des directions associatives et des hiérarchies dépendent de leur capacité à appliquer le cadre imaginé par les autorités, qu’il s’agisse du cadre budgétaire ou du cadre normatif : c’est-à-dire que les services étatiques n’attendent pas seulement l’équilibre voire le profit financier, ils attendent également que les « opérateurs » défendent certaines façons de penser et de faire le travail. Les valeurs républicaines et sécuritaires, et la délation et la sanction des déviants et des fraudeurs, l’efficience dans l’utilisation des fonds publics et l’intégrisme comptable qui en découle, la « qualité », le « droit de l’usager », et tout le fanatisme marchand et marketing qui s’ensuit…

Ce système de normes et de pratiques, ce cadre normatif, rend les métiers et cultures professionnelles obsolètes, il suffit d’appliquer les directives et respecter les normes. Les conséquences les plus visibles de ces évolutions parmi les professionnels du social et de la santé sont une augmentation des situations de souffrance et d’usure [11]. Les techniciens du pouvoir tentent alors de plus en plus d’incorporer de l’éthique dans leurs manies managériales : on voit apparaître un « management éthique ». Il est notamment encouragé par les recommandations de l’ancienne Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM), désormais disparue et incorporée dans la Haute Autorité de Santé (HAS). L’éthique affichée dans ces méthodes de management n’est qu’une éthiquette, un label, qui participe à l’uniformisation généralisée.

Face à ces tentatives de récupérations managériales du sens du travail, nous considérons que ce dernier doit être réfléchi, travaillé, par les acteurs de terrain et les observateurs indépendants. « Le travailleur social est à la fois porteur de normes, mais aussi émancipateur », écrit M. Autès [12]. Pour veiller au sens des normes transmises et conserver la dimension émancipatrice du travail social et du soin, on ne peut se contenter d’exécuter des actes standards ou une activité strictement quantifiable. Redonner du sens aux métiers implique une réflexion de fond sur les significations du travail social et du soin et les pratiques favorisant l’émancipation. Nous considérons que ces significations s’enracinent dans des valeurs de solidarité et d’autonomie, et que débattre de ces valeurs revient à avoir un débat politique. Pourtant, les conditions d’une prise de position collective des professionnels sur ces valeurs et sur le sens du travail ne semblent pas encore entièrement réunies. Les dimensions politiques du travail social et du soin sont en effet un vaste sujet… que nous étudierons dans la suite de ce texte.

[1] Lefebvre, Henri, 1955, « La notion de totalité dans les sciences sociales », Cahiers Internationaux de sociologie, Vol. XVIII, p.55-77.

[2] Alain Rey, 2006, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, articles « manager », et « management », p. 1330

[3] Luc Boltanksi, Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999

[4] Pierre Dardot, Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009

[5] Reverchon, A., 2016, « Le management en quête de sens », Le Monde, accessible en ligne : http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/09/08/le-management-en-quete-de-sens_4994586_3232.html

[6] Dejours, C., 2003, L’évaluation du travail à l’épreuve du réel. Critique des fondements de l’évaluation, Paris, INRA.

[7] Chauvière, M., 2011, Trop de gestion tue le social, Paris, La Découverte. Pour une présentation plus synthétique de ce concept, voir Chauvière, M., 2009, « Qu’est-ce que la « chalandisation » ? », Informations sociales, n°152, pp. 128-134, en ligne : https://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2009-2-p-128.htm

[8] Jonathan Louli, « Critique des baillônements », dans Les Cahiers de la PRAF, n°3, janvier 2014, p. 19 – 22, consultable à l’adresse suivante : https://pagesrougesetnoires.wordpress.com/2017/03/25/critique-des-baillonements/

[9] Gori, Roland, 2013, La fabrique des imposteurs, Paris, Éditions Les Liens Qui Libèrent

[10] Autès Michel, 1999, Les paradoxes du travail social, Paris, Dunod, p. 157 et suivantes.

[11] Ravon, Bertrand. « Repenser l’usure professionnelle des travailleurs sociaux », Informations sociales, vol. 152, n° 2, 2009, pp. 60-68.

[12] Autès, Michel, 1996, « Le travail social indéfini » in Revue des politiques sociales et familiales, n°44, p. 1-10.

Publié le 20/10/2018

Droits de l’homme. Quand l’Europe tente de torpiller un traité sur les multinationales

Damien Roustel (site l’humanité.fr)

Deux rapports d’ONG pointent l’obstruction des diplomates de l’UE, au moment où s’ouvre à Genève un nouveau cycle de négociations de l’ONU pour en finir avec l’impunité des grandes entreprises qui violent les droits humains et environnementaux.

Loin, très loin des projecteurs de l’actualité, sur les bords du tranquille lac Léman, une bataille diplomatique insoupçonnée va faire rage toute la semaine pour tenter de favoriser l’adoption d’un traité de l’ONU sur les multinationales. Un texte juridiquement contraignant – et c’est là toute la nouveauté –, qui pourrait de ce fait être considéré comme historique. Genève accueille à partir d’aujourd’hui, et jusqu’au 19 octobre, la quatrième session annuelle du groupe de travail intergouvernemental, du Conseil des droits de l’homme des Nations unies (CDH), chargé d’élaborer ce document visant à réguler les activités des multinationales en matière de droits humains et environnementaux.

Aux diplomates des 47 pays du CDH (un système de rotation est utilisé entre les 193 membres de l’ONU), se sont joints, en Suisse, plus de 100 ONG et mouvements sociaux du monde entier pour en finir avec l’impunité dont jouissent actuellement les sociétés mères et donneuses d’ordres en raison de la complexité de leur structure juridique et de l’absence de mécanismes judiciaires efficaces au plan international.

La tragédie du Rana Plaza a sans doute été celle de trop. L’effondrement, le 24 avril 2013, de cet immeuble pas aux normes de sécurité de la banlieue de Dacca, au Bangladesh, qui abritait les ateliers de confection des sous-traitants de groupes internationaux de l’habillement, fit plus de 1 000 morts et 2 000 blessés sans qu’aucune de ces grandes marques ne soit à ce jour inquiétée. Six mois après, plus de 140 organisations de la société civile formaient l’Alliance pour le traité (Treaty Alliance), pour l’adoption d’un texte contraignant. Et le 26 juin 2014, le CDH de l’ONU adoptait la résolution 26/9 demandant la création d’un groupe de travail sur ce sujet.

Ce n’est pas un hasard si c’est l’Équateur qui a présenté cette résolution. Le pays bataille depuis des décennies (voir page 6) dans les tribunaux contre le pétrolier Chevron, dont la filiale Texaco a pollué une partie de l’Amazonie. Les deux premières sessions de la CDH, en 2015 et en 2016, ont été qualifiées de « très réussies » par l’Alliance pour le traité. Mais celle de 2017 a bien failli être la dernière. En novembre 2017, l’Union européenne souhaitait tout stopper, avant de se rétracter face au tollé suscité.

« Nous comprenons que la résolution 26/9 du CDH ne prévoit que trois sessions du groupe de travail intergouvernemental à composition non limitée », écrivait l’Union européenne. « Selon (cette dernière), la résolution de 2014 ne préciserait que la tenue des trois premières sessions. Estimant qu’elles ont déjà eu lieu, l’UE prétend que le groupe intergouvernemental de négociation n’aurait plus de mandat », dénonçait alors l’association Sherpa. « L’Europe, principal obstacle sur la route d’un traité international contre l’impunité des grandes entreprises ? » s’interrogeait l’Observatoire des multinationales.

Deux rapports d’ONG pointent le rôle négatif de l’UE

Un an après, l’heure n’est plus aux interrogations mais aux certitudes. Deux rapports d’ONG publiés à l’occasion de cette réunion à Genève pointent clairement le rôle négatif joué par l’Union européenne. Rédigé par le CCFD-Terre solidaire, le premier s’intitule : « Une stratégie de diversion ». Ce document recense toutes les manœuvres dilatoires de l’UE pour faire échouer le futur traité.

Ce rapport rappelle que l’ensemble des pays européens siégeant au CDH ont rejeté, avec les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud, la résolution du 26 juin 2014 présentée par l’Équateur. L’UE a ensuite boycotté la session de 2015, puis a assisté de manière passive à celle de 2016, avant de vraiment se mêler aux débats en 2017. Puis l’UE, face aux avancées des discussions, a obtenu de l’Équateur l’organisation de pas moins de cinq réunions informelles entre mai et juillet 2018. À chaque fois, « l’Union européenne n’a eu de cesse de remettre en question le mandat du groupe de travail intergouvernemental et de l’opposer aux principes directeurs des Nations unies ! » s’insurgent les auteurs du document. Adoptés par l’OCDE, ces principes sont des recommandations non contraignantes, que les gouvernements adressent aux entreprises multinationales afin de respecter les droits humains et environnementaux. « L’Union européenne, via son service européen pour l’action extérieure, SEAE, a failli à soutenir ce processus de négociation historique », conclut le CCFD-Terre solidaire.

Le titre du deuxième rapport, réalisé par les Amis de la Terre, l’Observatoire des multinationales, le Cetim et TNI, est encore plus explicite : « Impunité “made in Europe”. Les liaisons dangereuses de l’Union européenne et des lobbies contre un traité contraignant sur les multinationales ». « Dans ces négociations à l’ONU, l’Union européenne dit exactement la même chose – avec les mêmes arguments et parfois les mêmes mots – que les lobbies des multinationales », dénonce Juliette Renaud, des Amis de la Terre France. Après quatre années de vaines obstructions, l’UE demande désormais que les entreprises transnationales soient associées aux négociations. Une nouvelle bataille en perspective.

Damien Roustel

La France, pionnière en europe avec la loi de 2017

La loi no 2017-399 relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordres a été promulguée le 27 mars 2017. Ce texte crée l’obligation, pour les sociétés par actions employant, en leur sein ou dans leurs filiales, au moins 5 000 salariés en France ou au moins 10 000 salariés dans le monde, d’établir un plan de vigilance, de le mettre en œuvre et de le publier. Ce plan doit comporter les mesures de « vigilance raisonnable propres à identifier et à prévenir les atteintes graves envers les droits humains et les libertés fondamentales, la santé et la sécurité des personnes, ainsi que l’environnement ».

Publié le 19/10/2018

« Fondamental », la fondation qui veut sauver la psychiatrie en partenariat avec les labos

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

La psychiatrie traverse une crise profonde. Tandis que les grèves se succèdent dans les hôpitaux, la sortie, mi-septembre, d’un ouvrage coécrit par deux psychiatres et intitulé Psychiatrie : l’état d’urgence, a fait du bruit. À y regarder de plus près, ce dernier pose cependant question. Coédité par l’Institut Montaigne, un think tank d’obédience néolibérale, et par « Fondamental », une fondation de recherche psychiatrique principalement financée par le secteur privé, le livre est un révélateur de tournants majeurs qui sont en cours dans la recherche et dans la pratique psy. Enquête.

De Rouen à Saint-Étienne, en passant par Niort, Nantes ou encore Amiens, l’année dernière également en Sarthe, dans le Cher, en Gironde ou à Rennes, les mouvements de grève s’enchainent dans des hôpitaux psychiatriques, confrontés à un manque de moyens, notamment humains, devenu insupportable (lire sur le sujet notre récent article).

Dans ce contexte, la parution, le 12 septembre, d’un ouvrage intitulé Psychiatrie : l’état d’urgence, a attiré l’attention des médias [1]. Ses auteurs, les psychiatres Marion Leboyer et Pierre-Michel Llorca, ont été reçus à la matinale de France Inter, de France Culture, dans les colonnes du Monde, ou encore de L’Express. Les deux auteurs estiment également que le système psychiatrique français est « à bout de souffle ». « Il y a une une baisse du nombre de lits de prise en charge en psychiatrie avec des créations en face de places en ambulatoire [hors hôpitaux] en nombre bien inférieurs », dit à Basta ! Pierre-Michel Llorca.

Coédité par l’Institut Montaigne, un think tank néolibéral

L’ouvrage Psychiatrie : l’état d’urgence peut pourtant difficilement se présenter comme le porte-parole des personnels en grève dans les hôpitaux psychiatriques à travers la France. Le livre est introduit d’un avant-propos de Nicolas Baverez. Cet économiste est un fervent promoteur du néolibéralisme, chroniqueur au Figaro et au Point. Dans une chronique de juin pour Le Point, l’économiste critiquait par exemple le remboursement des soins de santé. Dans les colonnes du même journal, il défendait l’ouverture à la concurrence du rail. Nicolas Baverez est aussi membre du comité directeur de l’Institut Montaigne, un groupe de réflexion (ou « think tank ») par ailleurs coéditeur de l’ouvrage. Créé en 2000 par Claude Bébéar, fondateur du géant des assurances Axa, l’Institut Montaigne est financé par de très grandes entreprises françaises comme Air France, Bolloré, Carrefour, SFR, Sanofi, Bouygues, Dassault, Orange, Veolia, Vinci, Total, Engie, LVMH, la Banque Lazard ou le Crédit agricole, ainsi que par des entreprises moins connues comme Elsan, le « leader de l’hospitalisation privée en France », dont quelques cliniques psychiatriques privées.

L’Institut Montaigne a proposé, ces dernières années, une réforme du code du travail pour donner « plus de pouvoir à l’entreprise dans la durée du temps de travail, en revenant à la semaine de 39 heures », ou encore une réforme du système de retraite français, visant à supprimer les régimes publics au bénéfice d’un système à points, plutôt que par répartition. Pourquoi une telle institution s’intéresse-t-elle au soin des troubles psychiques ?

Fondamental, une fondation qui cherche les causes des maladies psychiatriques avant tout dans le biologique

Psychiatrie : l’état d’urgence est aussi édité par la fondation Fondamental, une fondation de « coopération scientifique » (alliant fonds publics et fonds privés) créée en 2007 sous l’impulsion du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche d’alors. « Fondation de recherche dédiée à la lutte contre les maladies mentales, la fondation Fondamental allie soins et recherche de pointe pour promouvoir une prise en charge personnalisée et multidisciplinaire des troubles psychiatriques sévères », dit la fondation sur son site. Pour prévenir et soigner les troubles psychiatriques, la fondation regarde du côté de la neurologie, de la biologie, de la génétique, de l’imagerie cérébrale et des prises en charge médicamenteuses. Soit une vision de la maladie mentale centrée sur les causes organiques, biologiques, moins encline à s’intéresser au rôle de la relation entre patients et soignants ni, par exemple, à la psychanalyse.

Pour mener à bien ses travaux, Fondamental a notamment développé un réseau de plus de 40 centres dits « experts », dédiés au diagnostic des troubles bipolaires, de la dépression dite sévère, de la schizophrénie, de l’autisme. Ils sont hébergés par des Centres hospitaliers universitaires (CHU), des hôpitaux publics, à travers toute la France. « Les centres reçoivent des patients envoyés par leur médecin généraliste ou leur psychiatre. Il s’agit souvent de cas complexes, explique Pierre-Michel Llorca, coauteur du livre Psychiatrie : l’état d’urgence et codirecteur de la fondation Fondamental. Les centres établissent une évaluation clinique, également neurocognitive (sur l’attention, le traitement de l’information). Les centres font aussi un bilan somatique. À partir de là, un profil clinique est établi, et une synthèse est envoyée au médecin traitant ou au psychiatre qui a envoyé le patient. »

Si les patients sont d’accord, ils participent aussi aux projets de recherche de la fondation : « S’ils le veulent bien, les patients sont intégrés dans une base de données pour les recherches, par exemple sur la génétique. » Selon Pierre-Michel Llorca, environ 13 000 patients ont été accueillis par les centres de la fondation à travers le pays. « De tels dispositifs de centres experts existent dans de nombreuses disciplines, pour la maladie de Parkinson, pour les maladies génétiques », ajoute-t-il.

Approche économique de la pathologie mentale

C’est tout le sens de la ligne directrice affichée par Fondamental : la maladie mentale est une maladie comme les autres, comme les maladies « physiques ». Dans cette perspective, les recherches de la fondation vont vers la détection des maladies par l’imagerie cérébrale, la recherche sur des gènes ou sur des inflammations qui pourraient être causes ou vecteurs des troubles mentaux. Un programme de recherche sur « autisme et génétique » (financé par la fondation Bettencourt, la famille propriétaire de l’Oréal) se penche par exemple sur l’« identification de nouveaux gènes de vulnérabilité à l’autisme ». La plaquette de présentation du programme de recherche sur les conduites suicidaires assure que « plusieurs gènes liés aux conduites suicidaires ont déjà été identifiés ».

L’approche est loin de faire l’unanimité au sein de la psychiatrie. « L’enjeu, pour les porteurs de cette fondation, est de montrer qu’il y a un déterminant biologique à la schizophrénie, et de ramener toutes les pratiques psy à des pratiques cérébrales, pour faire de la réadaptation des individus, critique par exemple Mathieu Bellahsen, responsable d’un secteur de psychiatrie publique en banlieue parisienne et auteur de l’ouvrage La Santé mentale, vers un bonheur sous contrôle (La Fabrique, 2014). Fondamental veut truster l’ensemble de la psychiatrie française et dire : “Nous sommes les seuls qui arriveront à faire quelque chose, donnez-nous les rênes de la psychiatrie, et nous, nous ferons de la vraie science." Ils envisagent la santé mentale de manière très néolibérale, considérant que la pathologie mentale coûte cher. Leur but est de se placer à la pointe d’une réorganisation gestionnaire, experte et néolibérale des soins et de la société », poursuit le psychiatre.

Dans Psychiatrie : l’état d’urgence, Marion Leboyer et Pierre-Michel Llorca évoquent en effet (page 440) les « coûts indirects » des maladies mentales en termes de productivité perdue : « Souffrir d’une maladie mentale a souvent des répercussions sur l’activité professionnelle et la productivité de la personne malade. Les coûts indirects permettent d’appréhender la valeur de la production perdue du fait du chômage, de l’absence de travail, de l’absence de productivité au travail et de la mortalité prématurée liée aux troubles mentaux », écrivent-ils.

Au sujet des « centres experts » que la fondation a installé dans 43 hôpitaux, le psychiatre Mathieu Bellahsen n’est pas plus positif : « Les centres experts font un bilan sur une semaine, des recommandations aux patients, et ensuite, ces derniers doivent trouver un lieu de soin tous seuls, et ils viennent nous voir. Fondamental a créé ces centres sur le modèle des centres experts qui existent pour d’autres maladies. Pour eux, le modèle diagnostique et thérapeutique des troubles mentaux devrait être le même que celui actuellement promu pour des maladies chroniques comme le cancer, le diabète, l’obésité. Ils disent aux patients : “Vous avez cette maladie mentale, dorénavant vous aurez ce traitement toute votre vie”. »

L’industrie pharmaceutique au premier rang des financeurs

« Chez Fondamental, il ne sont pas du tout indépendants des firmes pharmaceutiques, ajoute Mathieu Bellahsen à sa critique. Qui finance en effet cette fondation et ses recherches ? En partie de l’argent public : près de 500 000 euros en 2016 ; 2,6 millions en 2015 ; plus 570 000 en 2014. Mais surtout de l’argent privé : 2,5 millions (hors legs) en 2014 ; 2,1 millions en 2015 ; 2,7 millions en 2016 [2]. Qui sont ces mécènes ? Des entreprises parmi les plus grosses du CAC 40 ou leurs fondations, comme le fabricant d’armes Dassault, la financière de la famille Pinault, Bouygues, ou la fondation Bettencourt.

Les financeurs privés se trouvent aussi parmi des entreprises du secteur de la santé. Deux groupes de cliniques psychiatriques privées, Clinea – filiale du groupe Orpea, leader des maisons de retraites privées, et mis en cause pour la souffrance au travail qui règne dans certains de ses Ephad – et OC Santé (un groupe de cliniques privées de la région Occitanie), figurent parmi les soutiens. Tout comme des laboratoires pharmaceutiques : les très gros comme Servier, Roche, Sanofi, Lilly (le producteur, entres autres, du Prozac), et d’autres comme Lundbeck, spécialisé dans les médicaments neurologiques et psychiatriques (antidépresseurs, neuroleptiques, traitement de l’alcoolisme), ainsi que les labos AstraZeneca, Janssen, Otsuka Pharmaceutical, et Takeda. « Les fonds privés viennent de mécènes, de toutes sortes de mécènes, défend Pierre-Michel Llorca. Le rôle de la fondation est aussi de récolter des fonds. À partir du moment où nous avons des partenariats avec des laboratoires pharmaceutiques, nous ne sommes pas indépendants d’eux, oui. Mais qu’est ce que cela signifie l’indépendance ? »

La composition de la gouvernance de la fondation peut aussi interroger. Marion Leboyer et Pierre-Michel Llorca, les auteurs de Psychiatrie : l’état d’urgence, sont co-directeurs de la fondation. Jusqu’ici, rien de surprenant. La personne qui siège à la tête du conseil d’administration (CA) l’est un peu plus : il s’agit de David de Rothschild, PDG de la banque d’affaires du même nom. Parmi les membres du CA, entre un représentant des hôpitaux de Paris, des représentants d’universités, de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), on trouve aussi la présidente d’une société de conseil en ressources humaines qui travaille essentiellement pour des laboratoires pharmaceutiques, et le PDG d’un groupe privé de cliniques psychiatriques, Sinoué. Le groupe Sinoué, fondé au début des années 2000, possède aujourd’hui une dizaine d’établissements psychiatriques privés en France et en Angleterre. « Le conseil d’administration reflète l’objet de la fondation, qui est d’associer privé et public, répond Pierre-Michel Llorca. Les fondations de coopération scientifiques allient public et privé, c’est leur principe. »

« Une négation de la psychiatrie et du soin de relation » ?

Recherches centrées sur les causes biologiques des troubles, financement et gouvernance qui associe des grands groupes privés… Autant d’aspects de la fondation qui indignent Philippe Gasser, psychiatre et vice-président de l’Union syndicale de la psychiatrie. « Fondamental est un lobby neuro-scientiste, dangereux pour la psychiatrie, estime-t-il. Et c’est évidemment l’industrie du médicament qui a des intérêts dans cette démarche. La fondation dénonce la misère de la psychiatrie tout en consommant un “pognon de dingue”. Il faut voir ce qui a été consommé comme budget, entre subventions et mécénat, pour les travaux de recherche de cette fondation, qui n’ont abouti à aucun résultat probant et validé. Ils collectent des quantités de données pour étouffer les gens avec la masse, mais c’est une illusion d’objectivité, comme s’ils allaient isoler le gène de la schizophrénie, sans jamais qu’il y ait de vérifications. Dans la maladie mentale, dans les troubles psychiques, différents facteurs interviennent : environnementaux, sociaux, familiaux. Pour nous, ce néo-scientisme est une négation de la psychiatrie et du soin de relation, essentiel dans nos pratiques », accuse-t-il.

« Fondamental veut relancer le recherche en psychiatrie en misant sur le fait que les troubles psychiques seraient des maladies comme les autres. En faisant cela, ils obtiennent des effets "collatéraux" qui peuvent être intéressants, modère Bernard Odier, du syndicat des psychiatres des hôpitaux. Par exemple, en considérant l’autisme comme un trouble du neuro-développement, les parents cessent de se sentir questionnés, et cela renforce l’espoir dans la recherche médicale et médicamenteuse. Même si le traitement peut être au final décevant, comme ce qui s’est passé dans le cas de la démence sénile, de la maladie d’Alzheimer. Mais les personnes qui, avant, se trouvaient dans le bâtiment des séniles gâteux des hôpitaux psy, ont été réintégrées dans la société. Après, l’ombre au tableau, c’est évidemment l’abandon des pratiques relationnelles de soin. »

Un abandon qui fait écho au mouvement de fond qu’a pris la recherche en psychiatrie en France. « Il y a deux modèles de développement possibles pour la science en psychiatrie : le modèle choisi par Fondamental, qui est le courant médical, avec la neuropsychiatrie, les neurosciences, est celui de la spécialisation et de la sur-spécialisation, explique Bernard Odier. Plus vous devenez spécialiste, moins vous avez d’intérêt pour la compréhension globale des problèmes des malades. La deuxième voie du progrès en psychiatrie, c’est la psychopathologie générale, c’est-à-dire quand le psychiatre tente de comprendre l’articulation des points de vues sociaux, biologiques, psychologiques. Les services de recherche en psychiatrie universitaire en France se sont presque tous dirigés, depuis des années, vers le courant médical, hyper-spécialisé. Ce n’est pas négatif en soi, mais cela oblitère l’autre mode de développement des connaissances et du savoir en psychiatrie. La situation a considérablement changé, en une seule génération. »

Une génération pendant laquelle, aussi, le nombre de places dans le secteur psychiatrique public a considérablement baissé : de 120 000 lits en 1980, à 41 000 en 2016 [3]. « Il y a des problèmes de financement dans le secteur psychiatrique public, oui, mais il n’y a pas que cela. Nous faisons aussi face à une perte de sens de ce qu’est le soin psychiatrique, estime Mathieu Bellahsen. Quand nous avons un patient délirant, ils nous dit quelque chose avec son délire. Il faut pouvoir écouter cela aussi. Dans les mouvements actuels de contestation dans les hôpitaux psy, les personnels soignants font un barnum devant l’hôpital. Ils campent. Un lien nouveau se noue alors avec les patients et leurs familles, qu’ils n’avaient pas pu créer avant. C’est ce type de lien qui s’est perdu et que ces collectifs réinventent avec les luttes actuelles. »

Rachel Knaebel

 À venir, le troisième volet de notre série sur la crise de la psychiatrie évoquera les profits réalisés par les groupes privés, tandis que la psychiatrie publique suffoque sous l’austérité budgétaire.

 Lire aussi : le premier volet de notre série : Hôpitaux psychiatriques : des infirmiers « comme dans une tranchée en temps de guerre ».

Publié le 16/10/2018

Enseignement. Le projet de loi Blanquer met le système scolaire en rang

Laurent Mouloud (site l’humanité.fr)

Le ministre présente aujourd’hui devant le Conseil supérieur de l’éducation un texte beaucoup plus ambitieux – et dangereux – que prévu, d’où émergent les contours de réformes libérales et une inquiétante volonté de reprise en main.

C’était en mai 2017, quelques jours après sa prise de fonction. « Il n’y aura pas de loi Blanquer, et j’en serai fier », avait annoncé le nouveau locataire de la Rue de ­Grenelle. À l’évidence, Jean-Michel Blanquer avait parlé trop vite. Comme ses prédécesseurs qu’il raillait en creux, le ministre présentera aujourd’hui, devant le Conseil supérieur de l’éducation (une instance consultative), « son » projet de loi, qui doit entrer en vigueur en septembre 2019. Un texte beaucoup plus ambitieux et dangereux que ne le laissaient présager jusqu’ici ses sorties faussement rassurantes. Baptisé « loi pour une école de la confiance », le texte devait se borner, pour l’essentiel, à traduire dans la législation l’instauration de la ­scolarisation obligatoire à 3 ans. Mais le 8 octobre, après des mois de mystère, les syndicats ont découvert les 24 articles. Et compris que du fourre-tout de mesures prétendues techniques émergeaient de profondes réformes et une inquiétante volonté de reprise en main.

Une logique de contrôle sur la formation des professeurs

C’est tout le paradoxe – ou la duplicité, diront certains – du ministre Blanquer. Côté pile, il défend le pragmatisme scientifique. Côté face, il marche sur les faits pour mieux imposer sa vision dogmatique de l’école. L’article 9 du projet de loi, qui prévoit la disparition du Conseil d’évaluation du système scolaire (Cnesco), résume à lui seul cette mécanique blanquérienne. La jeune institution lancée en 2014 était chargée d’évaluer en toute indépendance les résultats du système scolaire. Composé de quatre parlementaires, de deux membres du Conseil économique, social et environnemental et de huit personnalités extérieures nommées pour six ans, le Cnesco venait d’être salué par un rapport de l’Assemblée nationale, qui en parle comme d’une « instance productive et transparente », réclamant une extension de ses missions. Blanquer, lui-même, estimait que ce conseil « avait fait ses preuves ». Et donc ? Et donc, le ministre décide de le remplacer par un Conseil d’évaluation de l’école dont la Rue de Grenelle n’aura pas grand-chose à craindre. Sur les dix personnes qui le piloteront, quatre seront des « représentants » du ministre, quatre autres seront également choisies par ce dernier « pour leurs compétences », tandis qu’un député et un sénateur, désignés par les présidents de ces deux chambres, compléteront ce grotesque aréopage… Vous avez dit godillot ?

La même logique de contrôle est à l’œuvre sur la formation des enseignants. S’il ne dit rien de précis sur l’organisation imaginée par Jean-Michel Blanquer, le projet de loi acte, d’ores et déjà, la disparition des écoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espé), qui forment depuis 2013 les profs de la maternelle au lycée. Ces Espé seront remplacées par des instituts nationaux supérieurs du professorat dont les dirigeants, une fois de plus, devraient fêter les grandes idées du gouvernement en matière scolaire. Normal : ils seront nommés directement par les ministres de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur ! Jusqu’ici, ces nominations se faisaient sur proposition du conseil de l’Espé. Trop démocratique pour Blanquer, apparemment.

La part belle à l’élitisme macronien et au privé

Dans la même optique de mise au pas, le projet de loi autorise le gouvernement à utiliser les ordonnances pour imposer le futur découpage territorial des services académiques. Cette réforme prévue pour 2020, qui entend réduire le nombre d’académies à 13 (contre 30 aujourd’hui) tout en rêvant de « mutualisation » et d’économies de postes, pourra s’imposer sans débat parlementaire. D’autres articles de ce projet soulignent, en creux, les préoccupations budgétaires de l’exécutif au détriment du service public. L’article 13, par exemple, porte sur le recrutement des assistants d’éducation, autrement dit les surveillants. Pour ceux « inscrits dans une formation préparant aux concours » de l’enseignement, le texte veut pouvoir leur confier « des fonctions pédagogiques et d’enseignement ou des fonctions d’éducation ». Traduction : mettre dans les classes ces novices peu ou pas formés pour pallier le manque d’enseignants titulaires. Le tout-venant scolaire peut se préparer à souffrir. En revanche, le projet de loi fait la part belle à l’élitisme macronien et au privé. À rebours de toutes les études sur les inégalités sociales à l’école, l’article 6 du projet de loi Blanquer propose de créer des établissements publics locaux d’enseignement international, sélectifs, qui dispenseront des enseignements en langues française et étrangères uniquement pour des élèves « aptes » à suivre. Des établissements dont le budget pourra être abondé par « des personnes morales de droit privé », autrement dit des associations ou… des entreprises. Décidément, le « pragmatisme » de Jean-Michel Blanquer puise toujours dans les mêmes eaux libérales.

Laurent Mouloud

Publié le 15/10/2018

Pourquoi la nouvelle réforme des retraites pourrait encore aggraver les inégalités femmes-hommes

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

La réforme des retraites annoncée par le gouvernement pour 2019 pourrait bien exacerber les fortes inégalités qui persistent dans le montant des pensions entre hommes et femmes. En cause : une possible généralisation du système par points au lieu du système par répartition, qui assurait jusqu’ici une solidarité entre carrières complètes et incomplètes, mais aussi entre hauts revenus et bas salaires. Les femmes seront les premières touchées, de même que les travailleurs intérimaires ou à temps partiels, les chômeurs, toutes celles et ceux présentant des carrières discontinues et des revenus injustement maintenus au plus bas.

En France, les femmes retraitées touchent en moyenne 1065 euros par mois, contre 1739 euros pour les hommes. « Leur pension est inférieure de 38,8% à celle des hommes ou, dit autrement, celle des hommes est supérieure de 63,3% à celle des femmes », détaille Christiane Marty, membre de la fondation Copernic, critique du néolibéralisme, et du conseil scientifique de l’association Attac. Les femmes représentent plus de la moitié des titulaires du minimum vieillesse – environ 800 euros par mois. Et celles qui touchent une pension complète restent minoritaires. Pourtant, les femmes travaillent en moyenne une heure de plus chaque jour que les hommes. Simplement, il s’agit d’un temps de travail en partie non rémunéré, inégalité de la répartition des tâches domestiques oblige [1].

Le président Emmanuel Macron affirme avoir pris acte de ces injustices et promet pour 2019 un système de retraites « juste, unique, transparent », notamment pour protéger au mieux ceux et celles dont les carrières sont « hachées, instables, atypiques » [2]. La réforme en préparation irait-elle dans ce sens ?

Les carrières interrompues pénalisées

Si ses détails ne sont pas encore connus, une certitude semble émerger : nous aurons à faire à un régime de retraite « par points ». De quoi s’agit-il ? Jusqu’à présent, pour percevoir une pension complète – ou « à taux plein » –, il faut avoir cotisé un certain nombre d’années, le montant de la pension étant calculé, dans le privé, sur la base des 25 meilleures années ou, dans la fonction publique, sur le dernier traitement (salaire de base hors prime). Dans un régime « par points », on accumule des points en cotisant tout au long de sa vie active, et pas seulement pendant les « meilleures » années, lorsque le salaire est le plus élevé – ou le moins bas. Au moment de la retraite, les points sont convertis en pension. Le montant de la pension dépendra de la valeur du point décidée par le gouvernement au moment du départ en retraite, en fonction du nombre de retraités et de la conjoncture économique.

Le régime par annuité – en basant le montant de la pension de retraite sur le salaire moyen et la durée de carrière – pénalise d’ores et déjà les femmes. Elle sont en effet nettement moins rémunérées que les hommes au cours de leur vie active – notamment du fait du temps partiel – et elles ont, pour beaucoup d’entre-elles, des carrières interrompues, notamment à cause de la maternité. « Elles sont d’autant plus pénalisées que le salaire moyen pris en compte résulte de la moyenne des 25 meilleures années, au lieu des 10 meilleures années avant la réforme de 1993 », déplore Christiane Marty.

Le système à points sur l’ensemble de la vie active empêche toute équité

Plus le nombre d’années pris en compte est élevé, plus il pénalise les femmes : choisir les 25 meilleures années oblige à retenir davantage de mauvaises années dans des carrières qui sont plus courtes, assorties de salaires plus faibles, et qui ont des périodes de temps partiel. Avec un régime par points ce sera encore pire, puisqu l’intégralité de la carrière sera prise en compte.

« Toutes les années compteront y compris les plus mauvaises », avertit l’Union syndicale Solidaires. Les inégalités entre les sexes seront nécessairement accentuées. Un exemple : la somme des salaires perçus par une femme née entre 1950 et 1960 ne représente que 58 % de celle d’un homme. Sa pension, avec un régime à points prenant en compte l’intégralité de sa carrière, égalerait donc 58 % de celles des hommes, contre 69 % actuellement. Soit un écart de près de 10 points. Pour l’équité promise, il faudra repasser.

L’ensemble des inégalités vont se cumuler à la retraite

« Les salarié-es du secteur privé connaissent déjà le système à points des régimes complémentaires obligatoires de retraite (Agirc et Arrco) dont les résultats sont très aléatoires ! » , souligne l’union syndicale Solidaires [3]. Dans ces deux régimes complémentaires – dont les pensions viennent s’ajouter à la retraite de base de la sécurité sociale pour constituer la retraite globale –, les écarts de revenus entre les femmes et les hommes sont plus importants qu’au sein des systèmes par annuités [4]. « Cela tient à la logique du fonctionnement par points, qui reflètent l’ensemble des cotisations versées tout au long de la vie active, insiste Christiane Marty. L’ensemble des inégalités qui frappent les femmes par rapport aux hommes au cours de leur carrière – inégalités salariales, précarité de l’emploi, temps consacré aux activités domestiques et familiales... – se cumulent au moment du calcul de la pension de retraite.

L’autre raison des ces inégalités accrues par le système à points, c’est l’affaiblissement des dispositifs de solidarité qui permettent de compléter un peu les pensions des personnes qui n’ont pas exercé d’activité professionnelle suffisante pour prétendre à une retraite à taux plein – les femmes, les chômeurs et chômeuses, les accidentés… « Ces dispositifs représentent moins de 7 % de la totalité des montants alloués dans les régimes complémentaires par points, contre 23 % dans l’ensemble des régimes par annuités. »

Individualiser le système

Lors de son discours devant le congrès de Versailles, en juillet dernier, Emmanuel Macron a tenu à faire taire la rumeur selon laquelle le gouvernement voudrait supprimer l’un de ces dispositifs : la pension de réversion, qui permet de toucher une partie de la retraite de son conjoint au moment où il décède. 4,4 millions de retraités en bénéficient, pour un montant total 36 milliards d’euros, dont 90 % sont des femmes. Cette pension constitue le quart de leur retraite, contre à peine 1 % pour les hommes [5]. Si les pensions de réversion seront maintenues, on ignore encore sur quelles bases elles seront calculées.

Il semble bien que l’ensemble de ces dispositifs de solidarité soient dans le collimateur du gouvernement. En mai dernier, le haut-commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye, a affirmé qu’il n’y aurait « pas de points gratuits » [6]. Or, la pension de réversion, ou encore l’assurance vieillesse des parents au foyer sont, précisément, attribués gratuitement, dans le cadre d’un système assumant sa part de solidarité, au-delà des cotisations individuelles versées tout au long de la vie active.

De plus, lors des séances de travail avec les partenaires sociaux durant le mois de septembre, la pertinence de l’application du principe de solidarité – qui fonde les systèmes de protection sociale mis en place après la Seconde guerre mondiale – envers les retraités, a été clairement questionnée. « L’idée, c’est de sortir ces dispositifs du système des retraites pour les faire assumer par l’impôt », explique Christiane Marty.

S’attaquer aux inégalités durant la vie professionnelle

« S’il faut continuer à compenser la faiblesse des pensions des femmes, il faut surtout leur permettre de se constituer des retraites dignes de ce nom, prévient Christiane Marty. En intégrant le travail domestique dans le calcul des pensions retraites ? « Si les dispositifs familiaux sont indispensables pour réduire les inégalités de pension entre les femmes et les hommes, ils sont à double tranchant, appuie le syndicat FO. « Ils enferment les femmes dans le rôle de mère en pérennisant l’assignation sociale des femmes aux tâches parentales. Il est donc indispensable de lutter effectivement contre les discriminations professionnelles et d’assurer l’égalité salariale. »

Malgré leurs réussites exemplaires quand elles font des études, les femmes continuent à exercer une activité salariée bien moindre que les hommes : leur taux d’activité plafonne à 67,6 % contre 75,5 % pour les hommes. Leur salaire, tous temps de travail confondus, représente en moyenne 74,3 % du salaire des hommes. Les outils de lutte contre les inégalités dans la vie professionnelle et personnelle sont connus, mais encore trop souvent négligés. On pourrait par exemple condamner les entreprises qui ne respectent pas les obligations légales en matière d’égalité professionnelle à des amendes réellement dissuasives. Ou, comme le suggère Christiane Marty, « instaurer une sur-cotisation patronale sur l’emploi à temps partiel, puisque ces temps partiels sont très profitables aux employeurs, comme l’illustre l’exemple des caissières dans la grande distribution, qui ne travaillent qu’aux heures de pointe ».

L’égalité salariale rapporterait 11 milliards d’euros

Le développement des modes d’accueil de la petite enfance, à un coût abordable, est une autre piste. Pour atteindre l’égalité dans le partage des tâches parentales et domestiques – dont les femmes se chargent encore à près de 70% –, il serait possible de modifier le congé parental de manière à ce qu’il soit partagé de manière égale – et obligatoire – entre les deux parents... Aux grincheux qui s’inquiètent de voir le système totalement déséquilibré par une augmentation des retraites féminines, on peut répondre que l’augmentation du taux d’activité des femmes et de leur salaire permettrait à l’ensemble de la protection sociale de collecter davantage de ressources.

« Si les femmes ont des salaires équivalents à ceux des hommes, ce qui signifie un rattrapage de 25 %, les cotisations "retraite" vont beaucoup augmenter. Et ainsi de suite si leur taux d’activité égale celui des hommes », illustre Christiane Marty. En 2010, à la demande de la CGT, la Caisse nationale d’assurance vieillesse a fait une simulation pour évaluer l’impact de l’égalisation par le haut des salaires entre les sexes. Le gain annuel a été estimé à environ 11 milliards d’euros. Une autre projection, également réalisée à la demande de la CGT par les services de l’Agirc et de l’Arrco, montre que l’égalité salariale entre les femmes et les hommes permettrait un accroissement des cotisations tel que tout déficit serait effacé à l’Arrco. Celui de l’Agirc serait divisé par deux. « Il faut vraiment prendre les choses dans leur globalité, souligne Christiane Marty. Et insister sur le fait que l’émancipation passe pour toute personne par l’autonomie financière. »

Nolwenn Weiler

Photo : manifestation interprofessionnelle le 9 octobre à Paris / © Serge d’Ignazio

Notes

[1] Les femmes consacrent au travail non rémunéré une part de leur temps qui est plus du double de celle qu’y consacrent les hommes (24 % contre 11 %). À l’échelle européenne, ces inégalités sont encore plus criantes. Voir notre article à ce sujet.

[2] Voir le discours d’Emmanuel Macron devant le congrès de Versailles en juillet 2018.

[3] À partir de 2019, l’ARRCO (Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés) et l’AGIRC (Association générale des institutions de retraite des cadres) fusionneront : il n’y aura plus qu’une seule caisse de retraite complémentaire pour l’ensemble des salariés.

[4] C’est également le cas d’autres régimes complémentaires « par points » : Ircantec (agents non titulaires de l’État et collectivités publiques), RSI complémentaire (régime spécial des indépendants), ou MSA complémentaire non-salariés (agriculture).

[5] D’autres dispositifs de solidarité permettent aux femmes de majorer leurs pensions de retraite : Majoration de durée d’assurance (MDA), qui permet l’attribution de trimestres au titre de l’accouchement et de l’éducation des enfants, ou Assurance vieillesse des parents au foyer (AVPF) qui permet d’acquérir des droits à la retraite pour les personnes qui élèvent un ou plusieurs enfants.

[6] Voir l’interview de Jean-Paul Delevoye dans le Parisien.

Publié le 08/10/2018

«Bruxelles chantiers». Enquête sur une construction européenne à la dérive

 Par La rédaction de Mediapart (site mediapart.fr)

Dans « Bruxelles chantiers. Une critique architecturale de l’Europe », notre journaliste Ludovic Lamant prend la construction européenne au pied de la lettre, et apporte un autre angle de vue sur la crise de l’UE et les ravages du « façadisme démocratique ».

Aux fondations branlantes de l’Europe. Au gré de ses promenades dans le quartier européen de Bruxelles, et des ressentis subjectifs d'un chroniqueur averti de la désintégration européenne, notre journaliste Ludovic Lamant, correspondant de Mediapart entre 2012 et 2017, livre un stimulant réquisitoire compréhensif à l'égard d'une architecture européenne atterrante, au sens politique comme au sens du bâti institutionnel.

Cette enquête architecturale accablante et fouillée, qui nous trimballe dans les recoins du district européen et d'autres quartiers de Bruxelles, en passant par Brasilia, Lille, La Haye ou Strasbourg, résume par ses bâtiments la construction politique ratée de l'Europe. Un récit divaguant des grandes étapes de l'intégration jusqu'au rappel de ses minables renoncements, et documentant la naissance architecturale des plus importantes constructions de la « bulle » bruxelloise, fruit de compromis successifs toujours moins ambitieux et toujours plus méprisants de l'avis des habitants.

Les anecdotes tragicomiques (le récit des premières fissures au Parlement en même temps que le commencement de la crise grecque, symbole d'une ruine annoncée) se mêlent aux notions architecturales lourdes de double sens. « Bruxellisation » (phénomène où une ville est livrée aux promoteurs au mépris du cadre de vie des habitants, et pour cause de modernisation), « style démocratique » (comme il y a eu un « style soviétique », moins massif qu'improvisé et minimal), ou « façadisme européen », n'offrant la démocratie qu'en vitrine, au milieu d'un désert urbain et autoroutier, déshumanisé et glacial…

Au fil du livre, on se nourrit des souvenirs journalistiques et des échanges de l'auteur avec les architectes et urbanistes (ceux qui ont construit les institutions européennes comme ceux qui ont vu leurs projets refusés), dont le mythique néerlandais Rem Koolhaas au sommet de sa forme, mais aussi de l'histoire des collectifs militants mobilisés contre la dénaturation européenne de la capitale belge, ou encore d'universitaires et de philosophes. On croise aussi les hommes politiques Paul Magnette, Jean-Luc Mélenchon ou Guy Verhofstadt, ou encore le fascinant secrétaire général du Parlement européen, Klaus Welle, « Prince des ténèbres de l'Europe » (ainsi surnommé par le Financial Times) plus vrai que nature. Tous concourent à dresser sous la plume de Ludovic Lamant le portrait sensible d'une structure déstructurée et d'une Europe en chantier permanent, proche de la destruction.

Nous publions ici des extraits de l'ouverture de Bruxelles Chantiers, une critique architecturale de l'Europe (Lux).

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LA CONSTRUCTION EUROPÉENNE

Ceux des édifices qui ne parlent ni ne chantent, ne méritent que le dédain. Ce sont choses mortes.

Paul Valéry, Eupalinos

J’ai fini par m’y faire, à la colonnade exubérante du Lex : une dizaine de piliers recouverts d’une peau métallique qui tracent une courbe douce au rez-de-chaussée de l’édifice, en bordure d’autoroute. Depuis l’autre côté des voies, on dirait des troncs en carton-pâte, dont on peine à comprendre comment ils peuvent résister à la pression de la dizaine d’étages qui s’empilent au-dessus. Lorsqu’on toque sur l’un d’eux, un son creux confirme la fragilité de la structure. Ce portique clinquant possède au moins une qualité incontestable qui ne saute pas aux yeux, mais se révèle à l’usage : il offre au piéton bruxellois qui aurait osé s’aventurer sur ces terres hostiles un abri parfait en cas de pluie violente ou de bourrasques.

Le Lex héberge les services de traduction du Conseil de l’Union européenne, cette institution toute puissante qui relaie la voix des gouvernements nationaux à Bruxelles. Ce n’est donc pas dans ce bâtiment que les chefs d’État et de gouvernement se retrouvent pour leurs messes basses trimestrielles – ils se rendent à deux pas de là, à l’Europa, inauguré en 2016 –, mais l’édifice a tout de même été le théâtre de certaines réunions de crise qui ont marqué les esprits, dont l’une des plus mouvementées de la crise grecque. Le 11 février 2015, sur la volée de l’escalier principal, Yanis Varoufakis, alors ministre des Finances de la Grèce, a improvisé une conférence de presse dans un chaos invraisemblable, s’adressant à une centaine de journalistes du monde entier pressés au pied de l’escalier pour savoir si, oui ou non, la Grèce allait sortir de la zone euro.

Dans un élan de grandiloquence typique du projet européen, on a nommé cet édifice « Lex », « loi » en latin, sans doute parce que l’autoroute – quatre voies en sens unique, autrefois cinq – qui le borde s’appelle la « rue de la Loi ». C’est l’artère du district européen, principale, bruyante, épuisante, un exemple parfait de ce que Le Corbusier appelait la « rue-corridor », murée de bâtiments, presque hermétique à toute lumière. Elle est quasiment impossible à traverser à pied. Rampe de lancement de la E40 qui passe par Bruxelles et Liège, dans le sud du pays, puis par l’Allemagne, elle éventre le quartier européen. Lex, loi, sens unique, tout se tient, on n’en sort pas. À force d’être martelé partout dans le paysage, le message finit par passer : avant même d’être un objet politique difficile à saisir, l’Union européenne (UE) est une construction juridique, une masse d’articles de droit. C’est une machine à produire des milliers de règlements à appliquer, de la jurisprudence et des traités à respecter.

[…] À quelques mètres de là, en retrait de la rue de la Loi, un escalier longe les quais surélevés de la gare Schuman. Depuis le promontoire, en haut des marches, on perçoit le dénivelé et les reliefs de l’ancienne vallée du Maelbeek sur laquelle a été construit le quartier européen, dès la fin des années 1950. Le district européen occupe deux plateaux : en contrebas, autour de la place du Luxembourg, le parlement (l’ancien quartier Léopold). Dans la partie haute, autour du rond-point Schuman, les deux autres institutions clés : les sièges de la Commission (le Berlaymont) et du Conseil (le Juste Lipse et l’Europa) se regardent en chiens de faïence, aux abords du parc du Cinquantenaire.

En quelques décennies, les bureaux ont colonisé les deux plateaux comme une tache d’huile. Ils ont été construits à la va-vite sur les décombres des maisons bourgeoises et des hôtels de maître édifiés il y a cent cinquante ans, avec la fortune extraite des mines du Congo, pour attirer les habitants les plus aisés de Bruxelles à une époque où la Belgique se rêvait puissance coloniale de premier plan. Le quartier européen a tourné le dos à cette ostentation d’antan et piétiné sa mémoire – on y reviendra –, et ressemble aujourd’hui au quartier d’affaires anonyme d’une grande capitale, les tours en moins : rares sont les bâtiments qui dépassent la dizaine d’étages.

Un empilement de boîtes de verre, de béton et de plastique, que traversent chaque jour quelque 27 000 fonctionnaires européens. Le plan des rues en damier, hérité du XIXe siècle, et rappelant celui des grandes villes américaines, n’arrange rien : tout y est coupant, dur, angoissant. C’est ici, sur ces 85 îlots de bureaux où subsistent de rares logements, que sont fabriquées les politiques de l’UE.

Il est 21 heures, quelques rares voitures foncent dans la rue de la Loi. Il n’y a personne sur les trottoirs où je pousse mon vélo, incapable de distinguer à la nuit tombée les pistes cyclables des zones piétonnes, comme des chantiers aux contours sans cesse mouvants. À une centaine de mètres, la façade du Berlaymont impose son armure de verre et de métal. Ses détracteurs l’ont surnommé le « Berlaymonstre ». Des drapeaux bleus étoilés plantés sur le parvis claquent au vent. Ce bâtiment, qui ressemble à peu près, vu du ciel, à une croix de Saint-André aux angles arrondis, abrite le siège de la Commission, l’exécutif européen. Il s’agit sans doute du seul bâtiment iconique du quartier. Édifié en 1960 sur une structure copieusement bardée d’amiante, il a dû être évacué en 1991 pour une longue opération d’assainissement. Les commissaires y siègent à nouveau depuis 2004. Ce soir, la lumière de cinq ou six bureaux, aux douzième et treizième étages, est restée allumée.

Autour du même rond-point, de pâles éclairages publics laissent voir une façade de granit gris aux fenêtres en verre bleu : le bâtiment Triangle, propriété de l’assureur français Axa, sert de siège au Service européen pour l’action extérieure (SEAE), la diplomatie européenne dirigée par l’Italienne Federica Mogherini. Le loyer s’est élevé en 2017 à plus de 13 millions d’euros. La devanture, anecdotique, ne trahit rien de ce qu’il se passe à l’intérieur. La pierre terne de cette « façade-rideau », selon le jargon des architectes, n’est pas portante. Pas plus que les fenêtres qui ont été posées comme un vêtement, au dernier moment. La fine corniche en pierre qui court au-dessus du cinquième étage ne collecte pas les eaux de pluie : elle est, elle aussi, décorative.

Cette façade de façade, pour ainsi dire, est typique du postmodernisme, courant architectural très éclectique, d’abord théorisé par le critique américain Charles Jencks en 1977. Ce mouvement est une réaction à la grande architecture moderne du début du XXe siècle, celle des formes épurées des Walter Gropius – le fondateur du Bauhaus –, Le Corbusier et Mies van der Rohe, reprises plus tard dans le « style international », qui finit par s’essouffler dans les années 1970.

Le postmodernisme, lui, assume des emprunts à des courants historiques variés, sous la forme d’un bricolage foutraque d’influences et de citations, où l’apparence – l’habillage de la façade – prime sur la structure. C’est le retour des déguisements historiques : des frises, des colonnes et des ornements, copiés de l’Antiquité ou du château de Versailles, juxtaposés de telle manière que les références se brouillent et s’annulent entre elles. Contre New York ou Chicago, Las Vegas devient l’une des villes-totems, par sa capacité à fabriquer des images et susciter de l’ambiguïté architecturale. […]

Le postmodernisme est bien la grammaire dominante du district bruxellois. Mais il s’y déploie sous une forme moins puissante, encore plus carton-pâte, sans humour ni ambiguïté : une succession de façades flottantes à la pierre triste, parfois rehaussées d’arches, de mini-frontons et d’autres clins d’œil tièdes à l’histoire de l’architecture. Le bâti européen n’est pas facile à aimer, à première vue : il faut se laisser émouvoir par les infinies variations de granit gris, les pierres fades qui vieillissent mal, les reflets glaciaux des fenêtres-miroirs qui renforcent l’effet bunker d’institutions imprenables.

* * *

Lorsqu’on arpente le secteur, surtout la nuit, une étrange sensation nous envahit. Rien ne distingue vraiment les bâtiments du secteur public de ceux qui sont aux mains d’intérêts privés. Il faut se pencher sur la plaque à l’entrée, ou repérer un drapeau dans le hall d’accueil, pour déterminer si l’on se trouve devant l’ambassade d’un État membre ou un cabinet d’avocats chargés de lobbying pour des multinationales. Au cœur de la machinerie européenne, les politiques, les diplomates, les lobbyistes et les entrepreneurs sont tous logés à la même enseigne, retranchés dans leurs immeubles postmodernes. Fenêtres-miroirs, frontons, granit, les motifs se répètent jusqu’à l’écœurement.

Je fuis le rond-point Schuman par la rue Froissart, en contrebas, et longe des chantiers silencieux, protégés de fines barrières – il y a toujours quelque chose à démolir dans le district, en général pour y construire des bureaux quasiment identiques à ceux qui viennent d’être détruits. Puis je m’engage dans la rue Belliard, sur la droite. En surplomb, sur le ciel noir se découpe l’une des constructions les plus étonnantes du quartier : une version industrielle du pont des Soupirs vénitien.

À une quinzaine de mètres du sol, une imposante passerelle d’acier, de béton et de plexiglas enjambe la rue et permet aux fonctionnaires du Comité européen des régions (CdR) – une de ces institutions sans grande influence dont l’Europe a le secret – de circuler entre le bâtiment Jacques Delors et le bâtiment Van Maerlant, sans avoir à s’exposer aux intempéries. Figures de proue ou paratonnerres, on ne sait pas très bien, deux statues de bronze représentant Ariane avec son fil, créées par le sculpteur belge Jean-Paul Laenen, semblent vouloir s’extirper de l’étroit corridor où elles se trouvent coincées et s’élancer vers le ciel. Elles sont la métaphore désuète des lenteurs et frustrations de la construction européenne.

Un peu plus loin, je tourne à gauche et débouche sur l’esplanade Solidarność, ce long couloir piéton mais désert, pensé par ses concepteurs selon le modèle des ramblas barcelonaises, cette célèbre promenade en pente, toujours bondée de monde, qui mène à la mer. À Bruxelles, son symétrique est un aspirateur de courants d’air au dallage gris et rose saumon sans aspérités, qui permet surtout de séparer les deux rangées de bâtiments du parlement, sommet de postmodernisme bruxellois : pierres grises agrafées, arcs surbaissés et, toujours, ce verre-miroir bleu intense.

Une ornementation attire mon regard : une frise gravée dans l’acier inoxydable de la façade du bâtiment Altiero Spinelli. Elle court le long de l’édifice, portée par des colonnes de marbre vert d’environ trois mètres de haut. De loin, on dirait des motifs égyptiens. À y regarder de plus près, on distingue une couronne de feuilles, citation de l’Art déco bruxellois du début du XXe siècle.

Cette frise, je l’ai déjà vue ailleurs, à quelques blocs d’ici, au numéro 13 de la rue Montoyer. L’immeuble Sapphire, construit en 2003, héberge un poids lourd de l’assurance privée, Credendo. Au tiers de la hauteur, sa façade est décorée des mêmes motifs végétaux, à la différence près que les feuilles qui ornent le Sapphire ont des nervures apparentes, contrairement à leurs homologues du Spinelli. De plus, l’immeuble de la rue Montoyer est coiffé de pics d’acier qui rappellent ceux que l’on voit, plus modestes, sur la toiture du Spinelli, au parlement.

C’est l’Atelier d’architecture de Genval, pionnier de l’architecture postmoderne belge, qui a conçu les deux bâtiments, à quelques années d’intervalle. Pourquoi avoir donné à l’hémicycle européen, censé constituer le poumon démocratique de l’UE, les mêmes atours que le siège d’un assureur privé ? « Il n’y a presque aucune différence entre un édifice de l’UE et un siège social d’entreprise, ou un quelconque immeuble de bureaux », constatait, en 2007, un collectif d’architectes et de critiques auteur d’un livre culte sur le quartier, Brussels: A Manifesto. « Les valeurs cibles que sont la transparence, la communication, l’efficacité et la stabilité ont dégénéré pour adopter la forme du récit générique de l’architecture d’entreprise. »

Il est bientôt 22 heures, rue de l’Industrie, des grappes d’eurocrates quittent à pas pressés l’Aspria, le club de sport huppé du quartier, où l’on croise même parfois des commissaires européens. Une odeur de chlore monte dans la rue, au niveau de la porte de garage restée ouverte sur un monticule de serviettes sales qui attendent d’être envoyées à la blanchisserie.

La plupart des Bruxellois sont allergiques au district européen. Beaucoup préfèrent l’ignorer et n’y mettent jamais les pieds, même s’il se situe à deux pas de la Grand-Place et de l’hypercentre de la capitale. Sur la vingtaine d’architectes, urbanistes et dirigeants européens que j’ai rencontrés pour écrire ce livre, aucun n’a défendu le quartier, dont le nom lui-même oppose les partisans du « quartier Léopold », référence au roi Léopold Ier de Belgique, et ceux du « quartier européen ».

C’est une « balafre urbaine », admet Alain Hutchinson, un socialiste belge chargé des relations avec l’UE pour imaginer l’avenir du quartier. « J’y vois un trou noir qui assèche les énergies », explique pour sa part l’architecte Olivier Bastin, « maître architecte » de la ville (bouwmeester) de 2009 à 2014. Paul Magnette, figure du socialisme européen qui s’est fait connaître à l’international pour son combat acharné contre l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada, renchérit : « Il n’y a plus de vie, plus d’habitants, c’est fini, il n’y a plus que des lobbies, des ONG, des bureaux d’avocats, c’est un quartier totalement déshumanisé. » Dans un éditorial cinglant, la revue d’architecture belge A+ parle carrément d’une « bouillie sans goût ». Quant à l’architecte Rem Koolhaas, connu pour ses formules brillantes et provocatrices, il s’est emporté contre ce qu’il a surnommé le « Ground Euro », en référence au cratère du Ground Zero new-yorkais.

Lors d’une dérive dans le quartier que j’ai faite à ses côtés, en février 2013, l’architecte belge Nicolas Firket – qui a travaillé avec Koolhaas sur un appel d’offres pour le quartier, en 2009 – m’a fourni une clé, que je garde toujours précieusement en tête : « Tout cela est un style. Il y avait le style Empire, le style Louis XVI. Dans quelques siècles, tout le quartier sera classé. On parlera de “style UE” ou, pourquoi pas, de “style démocratique”. » Il a ajouté, dépité : « Mais pourquoi faut-il que le style démocratique soit aussi médiocre, consensuel, vide ? »

Résident contrarié du quartier européen, l’écrivain belge Geert van Istendael, lui, est carrément devenu europhobe : « Je me méfie des gens qui détruisent leur propre territoire. C’est exactement ce que fait l’Europe institutionnelle depuis un demi-siècle déjà. » Il y voit un « bric-à-brac international » à l’image de l’Union : « Un cercle de dieux autoproclamés, qui imposent leurs caprices destructeurs à 28 pays et 500 millions de personnes[2]. » En disant cela, l’écrivain fait référence au « caprice des dieux », le surnom ironique donné au Paul-Henri-Spaak, principal bâtiment du Parlement européen à Bruxelles, en raison de sa forme ovale qui rappelle celle de l’emballage d’un célèbre fromage industriel.

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Ce livre est né d’une peur, la peur de devenir gris, de finir par faire partie des meubles. Installé à Bruxelles en janvier 2012 pour suivre les « affaires européennes » pour mon journal, je me suis demandé plusieurs fois si je ne risquais pas, au fil des mois, de griser moi-même. Je redoutais de devenir aussi sinistre que les immeubles que j’arpentais, je craignais que le beige sombre des moquettes du parlement déteigne sur moi. Ou pire encore : que ce beige sombre finisse par me plaire.

Une vieille rengaine situationniste me taraudait, alors que je tâchais de me concentrer sur le discours d’un élu ou le briefing off the record d’un fonctionnaire cravaté : le décor, le climat, l’ambiance des rues influencent la manière dont on pense le monde. Un peu comme un moteur de recherche ou un réseau social bouscule nos manières de réfléchir, fréquenter trop longtemps les couloirs de l’euroghetto pouvait à la longue altérer mon rapport à la politique, réduire mon horizon des possibles, me faire perdre ma gauche.

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Devant l’imposante entrée de la chancellerie allemande, le 15 mars 1939, Emil Hácha, président de la République de la Tchécoslovaquie, n’en mène pas large. Il sait que la soirée qui l’attend sera effroyable. Après les accords de Munich signés en septembre 1938, la Tchécoslovaquie n’est déjà plus un État indépendant. Épuisé par le long voyage en train, il espérait encore, avant d’arriver, conserver un peu de dignité, mais c’était sans compter l’effet qu’allait produire sur lui le bâtiment flambant neuf construit selon les plans de l’architecte d’Hitler, Albert Speer (et qui sera détruit en 1945 par l’Armée rouge).

Pour l’emmener au bureau du Führer, on lui fait parcourir des halls en marbre de neuf mètres de haut, traverser l’oppressante cour intérieure dont les issues sont dissimulées, gravir un escalier monumental encadré de colonnes. Le soir même, Hácha, qui s’est déjà montré fragile du cœur par le passé, fait une crise cardiaque. Il y survivra, mais signera immédiatement après le document autorisant les nazis à occuper la partie du territoire encore souveraine. Cette annexion décisive pour la suite des événements européens se fera donc sans le moindre coup de feu.

« S’il fallait trouver l’exemple d’une architecture pensée comme une arme de guerre, ce serait celle-ci : la grandeur de la chancellerie fut l’un des éléments de la stratégie déployée par Hitler pour intimider Hácha et le forcer à lâcher », écrit le critique britannique Deyan Sudjic. L’édifice devient une démonstration de force, un instrument de torture de l’ennemi. « Une architecture pensée comme moyen, au service d’une fin », résume-t-il. Dans un tout autre registre politique, le Génois Leon Battista Alberti expliquait déjà dans son Traité sur l’art d’édifier, en 1452, que la somptuosité des palais princiers avait pour intérêt premier d’intimider l’ennemi. Leur beauté et leur opulence protégeaient le prince, le préservaient des agressions. « Pour l’humaniste, la mise en beauté du pouvoir est une forme de mise en défense », commente l’historien Patrick Boucheron.

À Bruxelles, de prime abord, aucun bâtiment ne risque de provoquer un infarctus à qui que ce soit. On ne trouve ni grandeur, ni beauté intimidante, ni arrière-pensée architecturales. L’UE ne se réfugie pas derrière des bâtiments grandiloquents et préfère faire comme si elle n’avait pas de valeurs à défendre. Il y a là une forme de franchise qui détend : la médiocrité du bâti est donnée d’emblée, montrée aux yeux de tous. Les failles sont exposées. Les rouages sont révélés au grand jour, à rebours de l’architecture systémique et imposante des régimes totalitaires. Dans cette architecture sans filtre, ce laissez-faire architectural trahissant les inconscients tourmentés de l’UE, certains bâtiments surgissent comme des lapsus.

Lors d’une conférence prononcée en 1948, alors qu’il enseigne à l’université de Princeton, l’historien de l’art allemand Erwin Panofsky analyse les plans des cathédrales du gothique flamboyant. Il s’intéresse aux portails de celles d’Autun (Saône-et- Loire), de Laon (Aisne) ou de Notre-Dame de Paris, comme aux façades de la cathédrale de Reims ou de la basilique Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Il compile surtout les plans de dizaines de narthex réalisés sur plusieurs siècles, et finit par établir des « concordances » entre ces schémas tracés par des architectes et la manière dont la pensée scolastique, au confluent de la philosophie et de la théologie, se structure et s’enseigne au Moyen-Âge au même moment.

Comment s’y prend-il pour mettre au jour cette fascinante circulation entre le bâti et la pensée ? Panofsky se penche par exemple sur le mouvement d’uniformisation des voûtes, lors du passage du roman au gothique. Exit les voûtes en berceau, les coupoles et demi-coupoles, ou encore les voûtes d’arête, propres à l’art roman : la voûte d’ogive s’impose partout, constate-t-il, de la nef au transept des cathédrales gothiques. Le bâtiment se compose désormais d’unités plus lisibles. La crypte, les galeries et les tours, sauf celles fixées à la façade, sont supprimées.

Ce serait là l’application d’un « principe de clarification » qu’il observe, presque identique au même moment, dans l’écriture de textes scolastiques. Les auteurs de l’époque veulent livrer des textes plus pédagogiques, pour sortir du mysticisme brumeux qui régnait jusque-là dans les monastères et gagner en rigueur intellectuelle. Panofsky repère des « homologies structurales » entre deux éléments a priori sans rapport : l’essor de la voûte d’ogive gothique d’un côté, la structure par articles de la Somme théologique de Thomas d’Aquin de l’autre. Le recours à la voûte gothique en architecture équivaudrait ainsi à l’enchaînement d’articles courts et précis au service d’un raisonnement. L’église devient un discours en soi.

Sans surprise, ce texte a marqué Pierre Bourdieu, théoricien de l’habitus, qui l’a traduit en français et lui a ajouté une postface marquante. Panofsky y expose justement certaines « habitudes mentales » propres au Moyen-Âge tardif, à partir d’une lecture minutieuse des plans de cathédrale. Ce qui ne signifie pas pour autant que les bâtisseurs du gothique ont sciemment cherché à traduire dans la pierre des cathédrales leurs lectures théologiques : « Il est très peu probable que les bâtisseurs des édifices gothiques aient lu Gilbert de la Porrée ou Thomas d’Aquin dans le texte original. »

« Mais ils étaient exposés à la doctrine scolastique de mille autres façons », précise Panofsky, soucieux de ne pas enfermer le travail de l’architecte dans le simple rôle d’un traducteur. Lecteur de Panofsky, Patrick Boucheron va jusqu’à écrire que l’observation des pierres nous permet de comprendre l’essence de la pensée scolastique avec davantage de « netteté » que celle des textes : « Ce que la cathédrale donne à voir dans l’éclatante évidence de son ordre visuel nous confie une clé d’accès à la pensée scolastique que les textes n’expriment pas aussi nettement. »

Les formes des bâtiments confrontées à la structure des textes et des traités : il est tentant de reproduire la démarche de Panofsky depuis le bitume du quartier européen à Bruxelles et de chercher à déchiffrer, dans le bâti des institutions de l’UE, les « habitudes mentales » de ceux qui font l’Europe, c’est-à-dire les partis pris politiques qui fondent les traités européens, souvent techniques et ardus, moins « nets ». Il faut, pour cela, considérer l’architecture comme un processus constituant plus large, celui d’une UE toujours en chantier, sans cesse contestée.

Le philosophe Benoît Goetz parle de l’architecture comme d’une « chambre d’écho à la fois gigantesque et finement articulée où l’essentiel de ce qui nous arrive trouve ses résonances » : « L’architecture, pourrait-on dire, “pense”. [...] Elle pense le politique en le mettant en place », écrit-il. Chaque architecture est parlante, tient un discours, dit une époque. Mais il faut rester à distance d’une discutable théorie du reflet, qui ferait de l’architecture le reflet instantané des goûts de la classe dominante. Les interactions sont plus complexes, et des dizaines d’acteurs différents entrent en jeu, depuis la commande jusqu’au chantier d’un édifice, qui obligent à nuancer l’analyse. Boucheron invite ainsi à penser l’architecture comme un « art de la persuasion » : le bâti n’est pas la simple expression d’un pouvoir politique, mais plutôt une rhétorique au service d’un discours, explique l’historien dans un essai récent consacré à « l’éloquence architecturale ». [...]

L’historien incite à regarder au-delà des « effets massifs de sens » de certains bâtiments, à se montrer à l’écoute de signes de basse intensité. Il propose de déchiffrer « l’efficace politique de l’architecture » non pas à la manière d’un spectateur de musée qui s’abîmerait dans la contemplation d’une œuvre, mais plutôt comme un usager de la ville, sensible aux sons, aux gestes, aux souvenirs, aux parcours – au climat, diraient les situationnistes. « Ce n’est pas dans l’ordre visuel que se déploie la persuasion architecturale, mais [...] par l’usage et la réception tactile qui demande plus d’accoutumance que d’attention », écrit-il.

Voici notre projet : analyser « l’éloquence » des bâtiments européens, pour mieux cerner la nature du pouvoir qui siège à Bruxelles, ses failles et son avenir. Dans les pages qui suivent, nous arpenterons les 85 blocs du quartier européen, surmontant notre dégoût du granit triste, des moquettes beiges et des bacs de plantes fatiguées. Nous apprendrons à déchiffrer Bruxelles l’Européenne comme un palimpseste, à distinguer les strates d’un quartier à l’histoire douloureuse. Ces blocs de béton seront notre pierre de Rosette, celle d’un régime politique encore en devenir, mais déjà menacé.

* * *

[…] La question se pose : les forces de gauche ont-elles encore quelque chose à faire à Bruxelles, à l’approche des européennes de 2019 ? Vaudrait-il mieux, stratégiquement, engager un repli ordonné ? Est-il trop tard pour réorienter le cours de l’UE ? Le projet d’une « refondation critique » de l’Europe lancé par Macron divise les gauches. Les « eurokeynésiens » continuent de défendre une « autre Europe », plus intégrée, ancrée à gauche, à l’instar des Yanis Varoufakis, Joseph E. Stiglitz ou Thomas Piketty. À l’inverse, d’autres plaident, par réalisme tactique, pour redéployer leurs forces ailleurs – aux échelons local et national. Il faudrait ainsi « suspendre la question européenne », plaide par exemple l’économiste français Cédric Durand dans un essai détonant : « L’Europe n’est pas la question principale pour les gauches sociales et politiques. Leur problème n’est pas de prendre en charge une solution pour l’UE. » […]

S’il est parvenu à neutraliser la plupart de ses opposants politiques au cours de sa première année de présidence, Macron doit tout de même composer avec quelques députés coriaces. Parmi eux, François Ruffin s’est fait connaître du grand public au moment de l’éclosion du mouvement Nuit debout en 2016. Élu d’une circonscription de la Somme aux législatives de 2017, rattaché depuis à la France insoumise, le journaliste, fondateur de Fakir, est aussi l’auteur de plusieurs livres, dont un petit pamphlet contre l’UE publié en 2014. Dans Faut-il faire sauter Bruxelles ?, Ruffin propose une « balade à Euroland » dans laquelle il joue le rôle du « reporter qui baguenaude ». Au terme de cette « excursion dans la capitale de l’Europe », son constat est sans appel : « [Il] s’y affiche tranquillement une idéologie. Une fusion, une confusion de la politique avec la finance. »

Le réalisateur de Merci patron ! s’intéresse moins à la forme des bâtiments qu’à une poignée de détails qui le font bondir, dont un portrait de Jacques Delors, ancien président de la Commission, « l’homme des firmes » qui s’étale « en quatre par trois, dans une affiche publicitaire » sur un bâtiment (et qui a, depuis, disparu). Une plaque commémorative retient aussi son attention, aux abords du parlement européen (elle y est toujours, rue Wiertz). « C’est par les discours, les débats et les votes que doivent se résoudre les grandes questions, avec détermination, patience et dévouement », y est-il écrit. La formule, a priori banale, prend tout son sens quand on voit qu’elle est signée par la Society of European Affairs Professionals (SEAP), une fédération européenne de lobbyistes.

« Imagine-t-on la même chose à Paris, à Rome ou à Madrid ? Une inscription, devant l’Élysée, qui unit le MEDEF et Hollande ? » s’emporte Ruffin, qui y voit la preuve qu’à Bruxelles, les lobbyistes ont remplacé « le peuple ». Dans un épilogue musclé, le journaliste français s’en prend aux sociaux-démocrates encore convaincus des vertus de l’Europe, les « eurogagas » et autres « imbéciles », mais il critique surtout sans ménagement certaines franges d’une gauche plus radicale, les « altereuropéistes », qui continuent de croire qu’« une autre Europe est possible » : « Le Parti communiste et ses partenaires ne semblaient pas [lors de la campagne des européennes de 2009] sortis de cette mièvrerie eurocompatible. » Ceux-là parient encore sur « la conversion “sociale”, non pas d’un homme – un miracle, en la matière, demeure pensable – mais d’institutions, qu’ils admettent pourtant vérolées jusqu’au trognon ».

« Notre balade politique nous incline à moins de détours, conclut Ruffin. Oui, il faut d’abord faire sauter Bruxelles. Le quartier européen, évidemment, je veux dire. Vu l’esthétique des bâtiments, un pareil projet devrait recevoir l’onction des habitants – qui apporteront sans doute d’eux-mêmes les explosifs. » Ruffin veut liquider la Commission, déchirer les traités, mettre un point final à l’Europe. S’il ne s’intéresse pas vraiment à l’architecture du quartier, et encore moins à l’histoire des lieux, le député insoumis renoue avec un imaginaire, celui des iconoclastes sous la Révolution française, qui voulaient détruire les signes du régime en place en s’en prenant à ses bâtiments. Face à ces rêves de table rase, il existe sans doute des strates enfouies du quartier européen à sauver.

Extrait de l'ouverture de : Bruxelles Chantiers, Une critique architecturale de l'Europe, éditions Lux, 2018, 16 euros.

Publié le 05/10/2018

Caisse d’allocations familiales: le projet du gouvernement pour ficher les allocataires

Par Jérôme Hourdeaux (site mediapart.fr)

La direction de la Sécurité sociale élabore une « base ressources mensuelle » (BRM) rassemblant dans un fichier centralisé les revenus de plus de 30 millions d’allocataires, identifiés par leur numéro de Sécurité sociale. L’administration veut ainsi automatiser les contrôles et repérer plus facilement les « indus ». Le dispositif, qui s’inscrit dans une stratégie de dématérialisation des services, concernera tout d’abord les aides au logement.

Le gouvernement prépare discrètement la création d’un gigantesque fichier centralisé de l’ensemble des personnes bénéficiant d’allocations versées par la Caisse d’allocations familiales (CAF), incluant notamment les revenus des allocataires, identifiés grâce à leur numéro de Sécurité sociale.

Cette « base ressources mensuelle » (BRM) concernera dans un premier temps les bénéficiaires des aides au logement (AL), avant d’être étendue à l’ensemble des aides (RSA, allocation adulte handicapé, prime d’activité…), dans le cadre de la fusion de celles-ci prévue pour 2020 par le plan pauvreté, afin de créer un « revenu universel d’activité ».

La BRM intégrera l’ensemble des revenus d’activité et les allocations reçues par les personnes afin d’automatiser au maximum les procédures. « Un des grands enjeux pour le RSA et la prime d’activité est de parvenir à dispenser au maximum de déclarer les ressources », a expliqué début septembre le directeur général de la CAF Vincent Mazauric, lors d’une conférence de presse rapportée par le journal Espace social européen. Pour cela, la constitution de la BRM sera accompagnée d’une centralisation des données, jusqu’à présent gérées par les différentes caisses, au sein d’un fichier national des allocataires.

Cette automatisation du traitement des allocations s’inscrit dans une stratégie plus globale de dématérialisation des procédures et de contrôle renforcé des allocataires, inscrite dans la Convention d’objectifs et de gestion (COG) pour 2018-2022 signée entre l’État et la CAF au mois de juillet dernier. « L’objectif est de pouvoir réaliser progressivement l’essentiel des démarches en ligne, comme c’est le cas pour la demande de RSA depuis 2017 », est-il mentionné dans le dossier de présentation de la COG. Celui-ci évoque également la possibilité d’échanger des « données avec les partenaires. À chaque fois qu’elles le pourront, les CAF récupéreront, auprès de tiers de confiance, les données qui doivent aujourd’hui faire l’objet des déclarations des allocataires, souvent complexes et sources d’erreurs, voire de demandes de remboursement ».

Ces « indus », des sommes versées par erreur à des allocataires et que la CAF peine à récupérer, sont l’une des raisons avancées par la DSS pour justifier cette réforme. Mais la BRM pourra avoir bien d’autres usages. En centralisant l’ensemble des données des allocataires, et en y incluant leurs ressources, le tout à partir du numéro de Sécurité sociale, l’identifiant le plus efficace qui soit, l’administration disposera d’une base de données considérable et détaillée, qui concernera à terme plus de 30 millions de personnes. Et celle-ci pourra faire l’objet de différents traitements algorithmiques. « La branche famille va utiliser les nouvelles techniques de data mining pour repérer les droits potentiels des allocataires qui n’ont pas fait valoir leurs droits, et aller au-devant d’eux », est-il par exemple indiqué dans le dossier de présentation de la COG. Mais ces algorithmes pourront également être utilisés pour repérer les « indus » et plus globalement détecter les cas de fraude.

Malgré l’importance de ce projet BRM, il n'a fait l'objet d'aucune présentation détaillée. Il est évoqué dans le cadre de la COG, qui ne donne pas de détails sur le projet. Interrogée par Mediapart, la DSS n’a répondu à aucune demande d’information. Nous avons pourtant eu confirmation de l’existence de ce projet, dont l’élaboration est déjà bien avancée. Le 6 septembre, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a d’ailleurs étudié une « demande de conseil relative à la création d’un traitement dénommé BRM », sans plus de précision. Interrogée, la commission indique ne pas avoir le droit de s’exprimer sur ce type de procédure.

Cette opacité entretenue par la DSS serait liée à l’aspect « sensible » du projet, nous indique une source au sein de l’administration. Une gêne compréhensible. La BRM pourrait en effet devenir l’un des fichiers les plus importants et les plus détaillés détenus par l’administration, fondé, qui plus est, sur l’identifiant le plus efficace mais également le plus dangereux en matière de libertés. Selon nos informations, pour identifier de manière certaine les allocataires, la BRM s’appuiera en effet sur le numéro d’inscription au répertoire (NIR), plus connu en tant que numéro de Sécurité sociale.

Or celui-ci est une particularité française au passé sulfureux. Peu de démocraties dans le monde disposent d’un système de fichage aussi pointu, attribuant à chaque citoyen dès sa naissance un numéro permettant de l’identifier à coup sûr. Le NIR permet, d’un coup d’œil, de connaître le sexe d’une personne, son âge, sa commune de naissance et de savoir si elle est née à l’étranger ou dans un territoire d’outre-mer. C’est même cette dangerosité qui est à l’origine de la création de la Cnil et du vote du texte fondateur en matière de protection des données personnelles : la loi du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés.

Le 21 mars 1974, Le Monde avait publié un article, devenu historique, intitulé SAFARI ou la chasse aux Français, révélant l’existence du projet de Système automatisé pour les fichiers administratifs et les répertoires des individus (SAFARI), un projet d’interconnexion de l’ensemble des fichiers administratifs sur la base du NIR. Cette révélation avait suscité un réel émoi dans l’opinion publique et ouvert un débat passionné. Au cours de celui-ci, avait été notamment rappelée l’origine du NIR, un numéro créé sous le régime de Vichy et accusé d’avoir été utilisé pour arrêter des Juifs.

La réalité historique est plus complexe. Le créateur du NIR, René Carmille, était un officier polytechnicien passionné de statistique, pionnier de l’utilisation des cartes perforées, mais également un résistant très actif. Le projet, initialement baptisé « numéro de Français », était en fait un plan secret, mené à la barbe de l’occupant, visant à la remobilisation de l’armée lorsque le moment serait venu. L’introduction du 1 pour les hommes et du 2 pour les femmes était ainsi un stratagème – seuls les premiers intéressaient l’armée –, visant à dissimuler le but réel de ce recensement. René Carmille sera finalement arrêté en raison de son manque de coopération avec l’occupant. Torturé par Klaus Barbie et envoyé dans le camp de Dachau, il meurt du typhus le 25 janvier 1945.

Un débat ancien

À la Libération, le « numéro Carmille » deviendra le numéro de Sécurité sociale. Par la suite, le projet secret de René Carmille sera en partie oublié et le NIR restera pour beaucoup comme une création du régime de Vichy qui l’a, en effet, utilisé. Lors des débats sur le projet SAFARI, certains affirmeront même que le NIR avait été utilisé par l’administration pétainiste pour identifier des Juifs et les déporter. Une accusation fausse, le fichier des Juifs ayant été constitué lors d’un recensement spécifique, mais qui colle encore aujourd’hui à l’image de ce numéro.

Lors de l’élaboration de la loi de 1978 qui donnera naissance à la Cnil, cette question est au centre des débats législatifs. L’article 18 du texte impose que toute utilisation du NIR fasse l’objet d’un décret en Conseil d’État après avis de la Cnil. Cette disposition a d’ailleurs été récemment remaniée par la loi de transposition du Règlement européen sur la protection des données personnelles (RGPD), adoptée le 20 juin 2018. Un nouvel article 22 maintient le principe de l’obligation d’un décret pris en Conseil d’État après avis de la Cnil, tout en prévoyant une série d’exceptions, notamment lorsque le fichier « a pour objet de mettre à la disposition des usagers de l’administration un ou plusieurs téléservices de l’administration électronique ».

La Cnil s’est jusqu’à présent montrée extrêmement prudente dans ses autorisations, à une exception notable : celle de la sphère du médico-social. « L’histoire de la commission a consisté en partie à encadrer l’utilisation du NIR et de le cantonner à des domaines où il a une utilité et une légitimité, explique à Mediapart Paul Hébert, directeur adjoint à la direction de la conformité de la Cnil. L’un des premiers cantonnements a été ce qu’on a appelé la sphère sociale, globalement tout ce qui concerne la Sécurité sociale. Quand on cotise, quand on génère des droits, il faut bien que ce soit rattaché à une personne, et le NIR a été très vite utilisé dans la sphère sociale, l’assurance maladie, y compris jusqu’à la fiche de paye, où figure le numéro de Sécurité sociale. Quand un employeur cotise, il faut bien un numéro pour le rattacher à des salariés afin de générer des droits et d’éviter qu’il y ait des doublons. »

Cette « exception sociale » est même antérieure à l’existence de la Cnil. « Le NIR était en fait déjà très utilisé dans la sphère sociale au moment du vote de la loi de 1978, détaille Paul Hébert. Par la suite, ça s’est peu à peu étendu à des usages sociaux, à certains traitements de données sociaux, jusqu’au décret adopté en 2017 sur l’utilisation du NIR comme identifiant national de santé, ce qui a été un autre pas de franchi. » À chaque fois, la Cnil a donné son autorisation lorsqu’il s’agissait d’un traitement lié au secteur médico-social. Elle a en revanche refusé ceux sortant de ce domaine. « En 2013, lorsqu’il y avait eu des débats sur le fichier positif, sur le surendettement des personnes, dont l’idée était de faire un fichier centralisé, l’utilisation du NIR avait été évoquée. Et la commission n’y avait pas été favorable, car on aurait étendu son utilisation bien au-delà du secteur social ou médico-social », souligne Paul Hébert.

Une autre extension, cette fois validée par la Cnil, avait ravivé le débat sur le NIR en 2009. Trois ans auparavant, à l’occasion du vote de la loi de financement de la Sécurité sociale de 2006, le gouvernement avait introduit un nouvel article dans le code de la Sécurité sociale, le L 114-2-1, créant le Répertoire national commun de la protection sociale (RNCPS). Celui-ci n’est rien d’autre que l’ancêtre de la BRM, dont il partage les mêmes objectifs de lutte contre la fraude. Ce répertoire permet de regrouper, sur la base du NIR, l’identité des allocataires, les organismes auxquels ils sont rattachés, les risques couverts, etc.

Le projet est mis en sommeil durant trois années, pendant lesquelles le décret d’application devant être soumis à la Cnil n’est pas pris. En 2009, le RNCPS est remis à l’ordre du jour par le gouvernement de François Fillon. L’annonce avait alors été dénoncée par les associations de défense des libertés individuelles telles que la LDH, qui s’inquiétaient de cette « nouvelle arme dans la chasse aux fraudeurs ». Le RNCPS avait même eu les honneurs des Big Brother Awards 2009, une cérémonie récompensant les projets les plus liberticides, qui lui avaient attribué le « prix Orwell » dans la catégorie « élus-État ».

Le décret créant le RNCPS avait finalement été publié au Journal officiel le 16 décembre 2009, avec l’assentiment de la Cnil. « Dans son avis, la commission ne revenait pas sur l’opportunité de la création de ce fichier, vu que le législateur l’avait en quelque sorte entérinée lors du vote de la loi de 2006, explique Paul Hébert. L’idée était qu’il y avait un raisonnement qui devait fonctionner dans les deux sens : détecter une éventuelle anomalie, que ce soit un indu ou une anomalie qui serait au bénéfice de la personne. »

La grande différence entre le RNCPS et la BRM est que cette dernière intégrera, en plus, les revenus des allocataires. De plus, elle s’accompagnera de la création d’un fichier centralisé qui, aujourd’hui, n’existe pas. En effet, le RNCPS n’est pas réellement un fichier mais un répertoire. « Son originalité d’un point de vue technique, c’est qu’il fonctionne un peu en étoile, indique Paul Hébert. Il y a une espèce d’annuaire qui recense les personnes et qui va chercher l’information auprès de l’administration qui la détient. » Désormais, ces informations seraient rassemblées dans un seul et même fichier.

Cette nouvelle extension de l’utilisation du NIR sera-t-elle encore validée ? Ou ce fichage intégral des allocataires va-t-il trop loin ? La Cnil, qui n’a pour l’instant été saisie que d’une demande de conseil, ne peut pas encore s’exprimer sur la question. « L’utilisation du NIR sur la sphère sociale, c’est une utilisation qui a été admise et qui ne pose pas vraiment de difficulté, précise cependant Paul Hébert. Vous soulevez par ailleurs la question de la lutte contre la fraude. Est-ce que, en utilisant ce numéro et en créant des traitements, la finalité de lutte contre la fraude pose problème ou pas ? En plusieurs occasions, la Cnil a estimé que cette finalité de lutte contre la fraude était légitime. Ça ne pose pas de difficulté sur le principe. En revanche, se pose la question de la proportionnalité du fichier. Si vous utilisez une base monstrueuse, voire un fichier de population, pour un nombre de fraudeurs potentiellement limité, on pourra s’interroger sur la proportionnalité. »t pas. Cette ligne clairement délimitée, tout ne sera sans doute pas réglé, loin de là. Mais l’air politique sera plus respirable.

Publié le 21/09/2018

Marché du travail. Derrière les discours simplistes, la réalité des offres d’emploi bidon

Cécile Rousseau (site l’humanité.fr)

Alors qu’Emmanuel Macron assure que le travail se trouve très facilement en France, l’étude de la CGT chômeurs vient démontrer que la moitié des annonces est illégale sur le site Internet de Pôle emploi, particulièrement dans l’hôtellerie et la construction.

Trouver du travail en traversant la rue. Depuis cette saillie d’Emmanuel Macron à un horticulteur demandeur d’emploi ce week-end, l’indignation n’en finit pas. Selon le chef de l’État, débusquer un job serait d’une simplicité enfantine. Et ceux qui n’y arrivent pas de mauvaise foi. Les statistiques sont pourtant têtues : plus de 6 millions de personnes sont inscrites à Pôle emploi, mais sur le site de l’opérateur public, seules 650 000 offres sont disponibles. Et parmi ce modeste volume d’emplois, tous sont loin d’être légaux. Si Pôle emploi estimait en 2017 que 9,3 % des offres étaient non conformes, une étude de la CGT chômeurs basée sur 1 708 annonces analysées le 30 et le 31 août avance le chiffre renversant de 50,17 % d’offres réputées illégales.

Les privés d’emploi soupçonnés de traîner des pieds

« De nombreuses propositions ne répondent clairement pas au référentiel de Pôle emploi, observe Tennessee Garcia, secrétaire général de la CGT chômeurs. Mais l’important pour Emmanuel Macron, c’est de faire dégonfler les chiffres du chômage, qu’importe la qualité des annonces. Il demande aux privés d’emploi de travailler à n’importe quel prix et se sert d’eux comme des boucs émissaires pour masquer la réalité. » Dans les villes de Marseille (3e arrondissement), Lyon (8e arrondissement), Montreuil, Nantes et Rennes, les secteurs de la construction, de l’hôtellerie-restauration-animation, de l’industrie, des services à la personne et enfin du commerce ont été passés au crible. Deux de ces secteurs, pourvoyeurs d’offres d’emploi, avaient justement été cités dimanche dernier par Emmanuel Macron. Sur un ton péremptoire, le locataire de l’Élysée avait incité le jeune chômeur à mettre ses aspirations professionnelles de côté : « Si vous êtes prêt et motivé, dans l’hôtellerie, les cafés et la restauration, dans le bâtiment, il n’y a pas un endroit où je vais où ils ne me disent pas qu’ils cherchent des gens. » Mais ce discours culpabilisant pour les privés d’emploi, soupçonnés de traîner des pieds et contraints de prendre le premier job qui leur tombe sous la main, ne résiste aux faits. D’après la CGT chômeurs, dans le 3e arrondissement de Marseille, 16 % des annonces dans l’hôtellerie-restauration-animation étaient illégales, et 41 % dans la construction.

Un contrat d’intérim d’une durée de 24 heures d’affilée

Même constat vertigineux au sein du 8e arrondissement de Lyon : 62 % des offres sont non conformes dans la construction et 38 % dans l’hôtellerie-restauration. Ou encore à Rennes, où 51 % sont hors légalité dans l’hôtellerie et 23 % dans le bâtiment.

Ces offres illégales prennent différentes formes : mission d’intérim à la place d’un CDI, durée de contrat non indiquée ou contradictoire, incohérence de métiers, du temps de travail, temps partiel avec nombre d’heures non précisé (60 % dans cette catégorie), annonces évaporées dans la nature… Parmi les exemples les plus abracadabrantesques : un contrat d’intérim d’une durée de 24 heures d’affilée en tant que serveur dans un banquet, la vente d’un café-restaurant comme sur leboncoin.fr, ou encore un poste de conseiller clientèle à distance censé être à Marseille mais basé à la fois à Belfast et à Sofia.

Les annonces sont aussi parfois mal classées : des annonces de baby-sitting se trouvent dans les services funéraires, de la maintenance industrielle est placée dans le secteur de la propreté. Comme le souligne Tennessee Garcia, « on a beaucoup de contrats d’intérim de six mois qui se révèlent d’une semaine quand on appelle pour vérifier. Fait un peu nouveau : des annonces redirigent les demandeurs d’emploi vers des sites mandataires où ils doivent s’inscrire, pour de l’aide au devoir par exemple. Le temps partiel est aussi en explosion ». Quant au CDI, il est plus que jamais en voie de disparition sur le site de Pôle emploi. Dans le panel (hors Nantes et Rennes), 66,2 % des offres sont des contrats précaires (CDD, intérim et temps partiels). Parmi elles, 22 % seulement sont légales.

Benjamin, du comité CGT chômeurs de Marseille, a repéré une de ses annonces ultracourtes. « Une commune proposait ainsi six CDD en animation sportive pour un total de 21 heures. Cela veut dire que les personnes auraient des contrats de moins de quatre heures par semaine, on ne peut pas vivre avec ça », tance le jeune chômeur. Si le site Internet de Pôle emploi héberge nombre d’annonces considérées comme « bidon », c’est que 60 % d’entre elles proviennent de 130 opérateurs privés (dans l’étude, cette part atteint les 75 %).

Depuis 2015 et l’entrée en scène de ces agrégateurs, le contrôle de Pôle emploi sur les offres n’est plus systématique, voire très faible. Mais plutôt que de renforcer le rôle de l’opérateur public en la matière, le gouvernement préfère serrer la vis aux demandeurs d’emploi. À travers la loi avenir professionnel, les brigades de conseillers chargés de surveiller les chômeurs vont passer de 200 personnes à 600 d’ici à 2019.

Les critères de pénalisation et de radiation ont été durcis

Comme l’explique Vladimir Bizet-Guilleron, coordinateur technique de l’étude et conseiller syndiqué à la CGT chômeurs, « la première mission de Pôle emploi est pourtant d’être le garant des offres légales. On n’est pas sur le site Internet d’une boîte privée, mais bien sur l’opérateur en charge du service public de l’emploi. Il faut réorienter les conseillers dédiés au flicage des chômeurs vers le contrôle de ces offres ». L’exécutif a aussi rigidifié la définition de l’offre raisonnable d’emploi (ORE), qui stipule qu’après un refus le demandeur d’emploi pourra être sanctionné. Désormais, les critères ne seraient plus fixés nationalement mais redéfinis, en théorie, avec le conseiller Pôle emploi. « Comment peut-on parler d’offre raisonnable d’emploi quand l’offre n’est pas légale ? questionne Vladimir Bizet-Guilleron. La seule offre raisonnable qui vaille est celle qui intéresse le demandeur d’emploi ! »

Les critères de pénalisation et de radiation pour manquements ont également été durcis. Enfin, le président souhaite que la prochaine négociation sur l’assurance-chômage aille encore dans le sens d’un renforcement des obligations des chômeurs. Un soupçon permanent en forme d’insulte pour les premiers concernés. Sommé d’aller servir des plats ou de manier la truelle sur les chantiers, l’horticulteur a fini par tacler Emmanuel Macron : « Il est encore dans le monde des Bisounours. (…) Lui, il rêve. Il est président, mais il ne s’occupe pas des personnes qui sont au chômage. »

Cécile Rousseau

Publié le 19/09/2018

Hôpital. Un plan santé qui entérine l’austérité pour le service public

Sylvie Ducatteau (site l’humanité.fr)

Rallonge budgétaire au compte-gouttes, rapprochement public-privé, soins d’urgence confiés aux médecins de ville… Le plan présenté hier ne répond à aucune des revendications exprimées par un personnel soignant à bout de souffle.

Pour sa réforme majeure du quinquennat, Emmanuel Macron prétend mettre « le patient au cœur du système », « développer la prévention et la qualité des soins ». « Mon ambition est que notre système de santé soit le pilier de l’État providence du XXIe siècle », a expliqué le président, hier matin à l’Élysée, avant de décliner quelques-unes des mesures phares du plan Santé 2022 dont la suppression du numerus clausus, la création d’un nouveau métier de conseiller médical, le recrutement de 400 médecins salariés pour les déserts médicaux et l’arrêt progressif du financement à l’acte (T2A) à l’hôpital et en ville. Emmanuel Macron a tenu à présenter lui-même le cap de la transformation du système de santé, d’ailleurs différée plusieurs fois ces derniers mois. Son premier avertissement a été clair : « Notre système ne souffre pas d’un manque de moyens mais d’une organisation inadaptée aux besoins d’une population vieillissante et aux évolutions technologiques. » Difficile toutefois d’ignorer les plaintes des soignants que rappellent les centaines de mouvements de grève dans les Ehpad, les hôpitaux publics, les cliniques et dans le secteur de la psychiatrie. 1 700 mouvements ont été recensés en un an par les syndicats. 400 millions d’euros d’investissements supplémentaires seront programmés en 2019 pour financer la réforme. Et quelques revalorisations salariales promises, notamment aux aides-soignants des Ehpad. La progression de l’Ondam, qui fixe le niveau des dépenses d’assurance-maladie, passera quant à elle de 2,3 % à 2,5 %. Un projet de loi sera présenté à la rentrée 2019.

1 LA FIN DE LA PÉNURIE DE MÉDECINS PAS POUR DEMAIN

Depuis 1971, le numerus clausus plafonnait le nombre de médecins formés chaque année. La logique voulait qu’en limitant leur nombre, en fait l’offre de soins, on limiterait les dépenses de santé. Pendant près de quinze ans, le nombre de médecins en formation a été divisé par deux pour atteindre moins de 4 000 par an. 25 % des nouveaux praticiens ont obtenu leur diplôme hors de France. La pénurie touche en particulier les généralistes alors que le nombre de spécialistes est en progression. La levée du numerus clausus permettra-t-elle de former plus de médecins, notamment généralistes, les plus à même de coordonner les parcours de soins ou de développer des plans de prévention, axe majeur du plan santé ? Emmanuel Macron n’en a rien dit. Pas de chiffres. Le président s’en est tenu à une affirmation : les études médicales nécessairement réformées resteraient « sélectives » et leur « excellence » garantie. Son entourage est un peu plus bavard. Au cabinet de l’Élysée, on n’écarte pas le risque que les étudiants soient moins nombreux à l’arrivée.

2 quelques médecins salariés face aux déserts médicaux

Pas de coercition. À la manière forte d’une obligation d’installation, Emmanuel Macron préfère l’appel « à la responsabilité collective » des médecins libéraux. Le président y croit. L’État mettra pourtant la main à la poche et financera, dès 2019, 400 postes de médecins salariés pour les territoires dont la situation est la plus critique. Un petit pas alors que 20 % de la population vivent en zone « sous-dense ». Ces salariés seront rattachés à un hôpital ou un centre de santé ou à d’autres structures comme les maisons de santé, publiques ou privées. « La porosité entre le système libéral et l’hôpital doit s’imposer », selon le président. Ces postes devront être attractifs mais tout reste à négocier, leur statut et leur rémunération.

3 Des médecins libéraux pour accueillir les urgences

Le gouvernement compte sur les médecins généralistes libéraux pour assurer les soins de premiers secours, la proximité avec les patients mais également les urgences de jour. Ces derniers sont fermement invités à se regrouper au sein de maisons de santé. Et à rejoindre les communautés professionnelles de territoires de soins (CPTS) auxquelles devraient incomber les urgences de jour et l’organisation de la coordination des soins. Ainsi, il faudra en passer par le regroupement et la CPTS pour bénéficier des aides de l’État pour le recrutement d’un poste d’« assistant médical » en particulier. Mi-médicaux, mi-admnistratifs, les 4 000 postes de ce nouveau métier seront financés dès 2019. « Nous les financerons autant que nécessaire », a indiqué Emmanuel Macron, arguant que le soutien apporté par ces assistants permettrait un gain de « temps médical » de 20 à 30 %, soit l’équivalent de 2 000 postes de praticiens. Le président a, par ailleurs, précisé qu’il souhaitait « l’extinction » de la pratique de la médecine en cabinet isolé d’ici à 2022.

4 L’hôpital public relégué en deuxième ligne

Que l’hôpital soit privé ou public, les frontières entre les deux secteurs doivent tomber et les statuts des professionnels se mêler pour « coopérer », « s’associer », a expliqué Emmanuel Macron. L’hôpital sera réorganisé à l’aune de la « gradation des soins » pour en assurer « la qualité ». Trois niveaux d’établissement sont envisagés, conformes aux préconisations des experts du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie (HCAAM) dans un rapport de juin dernier. Les hôpitaux de proximité n’assureront plus que des soins de premier niveau, des soins de suite après hospitalisation pour les personnes âgées notamment. « Des services pourront fermer, d’autres ouvrir. Je préfère qu’une personne soit opérée à 50 kilomètres de chez elle plutôt que dans un hôpital où je ne mettrais pas mon enfant », a commenté le président, reléguant donc plus loin les soins spécialisés et encore plus loin les soins « ultra-spécialisés ». Les groupements hospitaliers de territoire (GHT) sont maintenus, mais Emmanuel Macron a annoncé que le privé siégerait désormais dans leurs instances, insistant une fois de plus sur la « coopération » public-privé, préconisant à titre d’exemple le partage de plateaux techniques. Emmanuel Macron a aussi évoqué le virage ambulatoire pour souhaiter son accélération, donc la poursuite de la suppression de lits, et appelé à une « révolution du numérique de la médecine ».

5 pas de révolution budgétaire pour les hôpitaux

Les effets funestes du paiement à l’acte, la fameuse tarification à l’activité ou T2A (course à l’activité, industrialisation du système de soins hospitaliers avec les conséquences que l’on sait sur les conditions de travail des personnels de l’hôpital public) avaient plus ou moins condamné le système. Le paiement au forfait, expérimenté à partir de 2019 pour deux pathologies chroniques, le diabète et l’insuffisance rénale, renversera-t-il la vapeur ? C’est peu probable puisque c’est encore l’activité de soins qui financera l’hôpital et rémunérera les médecins de ville. Quant à l’augmentation de l’objectif de dépenses d’assurance-maladie de 400 millions d’euros, elle pèse bien peu face aux deux milliards d’euros d’économies annoncées par dans le rapport annuel « charges et produits » de la Cnam qui préfigure le budget de la Sécurité sociale.

Les besoins urgents de la psychiatrie et des ehpad oubliés

Il aura fallu attendre la fin du discours d’Emmanuel Macron pour entendre parler quelques secondes des Ehpad et de la psychiatrie, censée pourtant être une priorité nationale. Alors que les deux secteurs sont en crise profonde, en fin de semaine, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, avait ouvert les vannes et promettait des mesures fortes. Pour l’heure, cela se résume à un fonds pour l’innovation et à la reconnaissance du statut d’infirmière à pratique avancée (IPA). Mais les psys s’interrogent sur l’inquiétante déclaration de la ministre, qui vient d’affirmer que « la pratique psychiatrique devait se rapprocher des soins courants ». Les hôpitaux psychiatriques seraient-ils sur la sellette ? Quant au plan d’urgence promis pour les maisons de retraite, il n’en aura pas non plus été question...

Sylvie Ducatteau

Publié le15/09/2018

 

Inégalités. Le faux nez du plan pauvreté d’Emmanuel Macron

(site l’humanité.fr)

Zoé Boiron, Ixchel Delaporte, Laurent Mouloud et Lola Ruscio

Les mesures annoncées hier par le chef de l’État n’inversent en rien le cours idéologique de sa politique. Et dissimulent, derrière une apparente bonne volonté, plusieurs orientations inquiétantes.

L’affaire a été rondement menée. Une bonne heure de discours dans le décorum du musée de l’Homme, des trémolos dans la voix, des promesses d’« éradication de la pauvreté » et d’enfants qui échappent à leur « destin ». Sur la forme, Emmanuel Macron a passé sans encombre son grand oral de présentation du fameux plan pauvreté. Sur le fond, l’histoire est tout autre. Car derrière les déclarations d’intention et quelques mesures de bon sens, le chef de l’État, auréolé du statut de président des riches, n’a en rien inversé le cours idéologique de sa politique. Ni les mauvaises habitudes de maquiller les chiffres. Filou, l’Élysée brandit ainsi le chiffre de 8 milliards d’euros sur quatre ans consacrés à ce plan. Oubliant de préciser, comme l’ont fait plusieurs associations, que la moitié était des redéploiements de crédits déjà engagés. 4 milliards de plus, donc, d’où il faut déduire également la baisse des APL, la hausse de la CSG, la baisse des emplois aidés, etc. Au final, la balance ne penche pas franchement en faveur des 8,8 millions de personnes en situation de pauvreté. Surtout si l’on compare aux 5 milliards, par an, offerts aux plus fortunés via la seule suppression de l’ISF et la mise en place de la flat tax. Mais au-delà des choix budgétaires coupables, plusieurs pistes de réforme annoncées hier dissimulent aussi, derrière leur apparente bonne volonté, des intentions inquiétantes. Décryptage.

1 Un service public de l’insertion mal servi

C’est l’un des deux piliers de la « stratégie nationale » de lutte contre la pauvreté d’Emmanuel Macron : l’insertion par l’activité économique. Le chef de l’État considère que « le retour au travail est le meilleur outil de lutte contre la pauvreté ». Et pour formaliser cette évidence, il a annoncé la création d’un véritable « service public de l’insertion », avec un État qui s’engage aux côtés des « départements, des métropoles » pour mieux accompagner les personnes les plus éloignées de l’emploi. Le président déplore, en effet, un système « trop éclaté », « inégal territorialement » et promet même qu’à partir du 1er janvier chaque personne qui s’inscrit au revenu de solidarité active (RSA) aura « un rendez-vous dans le mois » et dans « un lieu unique » pour bénéficier d’un accompagnement. Beaucoup ont dû se frotter les yeux. Car, jusqu’ici, les projets du gouvernement ne vont pas vraiment dans le sens du renforcement du service public… Mieux accompagner les bénéficiaires du RSA ? L’exécutif prévoit de supprimer 2 100 conseillers CAF d’ici à 2022. Mieux accompagner les chômeurs ? Pôle emploi, recentré sur ses missions d’indemnisation et de contrôle, doit perdre 297 postes en CDI cette année et 1 380 contrats aidés. Sans parler des 50 000 fonctionnaires, notamment dans la fonction publique territoriale, pourtant au cœur du dispositif de proximité, qui doivent disparaître d’ici à 2022. « Il faut, au contraire, renforcer les moyens des services publics et des associations qui agissent, au quotidien, pour répondre aux besoins urgents des populations », relève la CGT. Exactement ce que ne prévoient pas les budgets de la majorité.

2 Un revenu universel d’activité à contre-emploi

La mesure phare du plan consiste à créer d’ici à 2020 un « revenu universel d’activité » qui fusionnera un « maximum d’aides sociales afin de garantir un seuil minimal de dignité ». Sans préciser quelles aides ni pour quel montant. Ce dispositif ne camoufle « aucune intention de remettre en cause certains droits », a assuré la ministre des Solidarités et de la Santé, Agnès Buzyn. Qui précise que cette prestation sociale unique, versée sous conditions de ressources, contiendra « au minimum le RSA, les APL et la prime d’activité puisque la philosophie est de faciliter un retour à l’emploi ». Le risque, malgré tout, est bien là de voir le montant des ressources fondre comme neige au soleil. « Il y aura forcément des perdants et des gagnants avec cette allocation moyenne. Le gouvernement cherche avant tout à faire économies », prévient Denis Gravouil, chargé des questions d’emploi à la CGT. Signe que les bénéficiaires de minima sociaux sont dans le viseur du gouvernement : chaque allocataire devra signer un « contrat d’engagement » et s’inscrire dans un « parcours d’insertion où il sera impossible de refuser plus de deux offres d’emploi raisonnables », a déclaré le chef de l’État. Ce qui va renforcer un peu plus les contrôles, alors que les personnes touchant du RSA sont déjà soumises à des obligations d’insertion et de recherche d’emploi. « On les suspecte de ne pas vouloir travailler alors qu’elles cherchent un boulot digne, s’indigne Denis Gravouil, on ne sait pas ce que signifie une offre d’emploi raisonnable pour Emmanuel Macron. Si la condition est de les obliger à accepter des CDD d’une semaine ou des contrats à temps partiel, le chantage aux emplois précaires va battre son plein. » Les associations de solidarité exigeaient une hausse du RSA et son extension aux jeunes de moins de 25 ans. Deux revendications qui sont tombées du bus Macron.

3 Des mesures pour les enfants

La pauvreté des enfants est un des pivots du plan pauvreté. Le chef de l’État a ainsi annoncé la création de 30 000 places de crèche supplémentaires d’ici à la fin du quinquennat, avec une enveloppe de 1,2 milliard d’euros pour aider les communes et mieux former les 600 000 personnels de la petite enfance. Un système de bonus sera appliqué aux structures favorisant la mixité sociale et à celles accueillant des enfants en situation de handicap. 30 000 places sur cinq ans ? Un chiffre qui claque mais modeste au regard des besoins. François Hollande avait estimé qu’il fallait 20 000 places de plus… par an. Autres mesures emblématiques : les petits déjeuners gratuits pour les enfants des écoles en réseau d’éducation prioritaire ainsi qu’une incitation financière aux communes des quartiers prioritaires afin qu’elles pratiquent une tarification sociale pour la cantine (ce que beaucoup font déjà). Sur le papier, l’idée des petits déjeuners offerts n’est pas contestable. Mais sa mise en pratique risque de ne pas être simple. Comment éviter de stigmatiser certains enfants ? « Les enseignants, les parents d’élèves auront toute liberté pour offrir ce petit déjeuner une ou plusieurs fois par semaine, ou installer un espace dédié dans un coin de préau, à des horaires adaptés, pour répondre aux besoins », précise Olivier Noblecourt, délégué interministériel à la prévention de la pauvreté des enfants. Le fléchage des aides aux quartiers prioritaires pose aussi question. « Les trois quarts des pauvres ne vivent pas dans des quartiers prioritaires, tacle Louis Maurin, président de l’Observatoire des inégalités. On ne touche qu’un dixième de la population en proposant des mesures pour les quartiers… Le problème de la pauvreté en France n’est pas dans les petits déjeuners mais dans le fait d’avoir des familles monoparentales soumises aux contrats précaires et aux bas salaires. » Sur ces points-là, Emmanuel Macron n’a absolument rien dit.

4 Pour les jeunes, on réaménage l’existant

Deux millions de jeunes sont actuellement sans formation ni boulot. Pour eux, Emmanuel Macron prévoit une extension de la garantie jeunes (480 euros versés aux 16-25 ans pendant un an pour aider à un retour à l’emploi) afin qu’elle bénéficie à 100 000 personnes chaque année jusqu’en 2022. Ce qui est déjà le cas… Surtout, aucun changement de fond de ce dispositif n’est envisagé. Sa durée d’un an, par exemple, freine l’accès aux droits et à des prestations comme le logement. « La garantie ne permet pas à ces jeunes d’être solvables pour un bailleur social, explique Antoine Dulin, vice-président du Conseil économique, social et environnemental (Cese). Ils peuvent difficilement accéder à un logement social. » Selon lui, le dispositif est accordé trop souvent à la tête du client : « Les missions locales sont payées sur les sorties positives de la garantie, donc un jeune paraissant très éloigné de l’emploi peut ne pas en bénéficier alors qu’il répond aux critères. » De son côté, la CGT rappelle qu’il faut « que les moyens soient donnés aux missions locales » pour que cela ait une chance de fonctionner. Le plan pauvreté entend aussi, à hauteur de 50 millions d’euros, nouer une contractualisation avec les départements pour que les mineurs suivis par l’Aide sociale à l’enfance puissent l’être jusqu’à leurs 21 ans. « C’est un premier pas », considère Antoine Dulin mais « 21 ans ne veut plus rien dire aujourd’hui. La loi devrait évoluer pour accompagner le jeune jusqu’à la fin de sa formation ou l’obtention de son premier emploi ». L’obligation de formation jusqu’à 18 ans est une avancée. Mais ne va pas jusqu’à la scolarité obligatoire. Et des syndicats, comme SUD éducation, redoutent « une externalisation de la prise en charge du décrochage scolaire ».

Pas un mot sur le sort des migrants et des seniors

Devant un parterre d’institutionnels et d’associatifs, derrière un bandeau proclamant « Faire plus pour ceux qui ont moins », Emmanuel Macron a déroulé ses mesures de lutte contre la pauvreté. Mais pas un mot sur les étrangers. Éric Pliez, président du Samu social, s’inquiète de cet angle mort qui, pourtant, représente un public important des hébergements d’urgence. Le chef de l’État n’a rien dit également des personnes âgées, dont un million sont en situation de pauvreté. « Une personne âgée pauvre sans entourage restera pauvre, sans possibilité de vivre dans des conditions dignes jusqu’au bout de la vie, soulignent les Petites Frères des pauvres. Nous espérons que l’annonce d’une réflexion sur la refonte des minima sociaux (...) pourra être l’occasion de sortir ces personnes d’un minimum vieillesse sous le seuil de pauvreté. » C’est pas garanti.

Zoé Boiron, Ixchel Delaporte, Laurent Mouloud et Lola Ruscio

Publié le 13/09/2018

Expulsions accélérées, peines de prison : la loi « Elan » sur le logement s’apprête à criminaliser les plus précaires

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

La loi sur l’« évolution du logement, de l’aménagement et du numérique » doit être définitivement adoptée par le Parlement en septembre. En l’état, après son durcissement par le Sénat, cette loi va conduire à privatiser des dizaines de milliers de logements sociaux chaque année, et à réduire le nombre de logements accessibles aux personnes handicapées. Elle va aussi criminaliser les occupants sans-titre, locataires non déclarés, victimes de marchands de sommeil ou squatteurs, tout en accélérant les expulsions et la destruction des habitats auto-construits. Les défenseurs du droit au logement dénoncent une « loi anti-pauvres ».

Il est loin le temps des intentions affichées par la loi sur le logement de Cécile Duflot qui, en 2014, envisageait, parmi d’autres mesures, d’encadrer les loyers et de promouvoir l’habitat coopératif. Définitivement enterrée aussi la belle promesse du président Emmanuel Macron, formulée après son élection : « D’ici la fin de l’année, je ne veux plus personne dans les rues, dans les bois ». « La première bataille : loger tout le monde dignement », lançait-il.

La loi sur le logement du gouvernement d’Édouard Philippe, baptisée Elan pour « évolution du logement, de l’aménagement et du numérique », va, au contraire, privatiser les logements sociaux (voir notre article), pénaliser les occupants sans-titre et faciliter les expulsions locatives. Elle a été votée juste avant l’été par l’Assemblée nationale avant de passer au Sénat en pleine pause estivale, fin juillet. Or, les sénateurs ont encore durci le texte. Celui-ci doit définitivement être adopté mi-septembre [1].

Le Sénat, qui compte une large majorité de droite, a, entre autres, voté une mesure criminalisant les occupants sans-titres. L’occupation sans titre d’un local à usage d’habitation sera désormais passible d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. « Aujourd’hui, seule l’entrée par effraction dans le domicile d’autrui est ainsi pénalisée », explique Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de Droit au logement (DAL). Cette peine d’un an d’emprisonnement pourra également viser les occupants de logements vacants, ou même les locataires au noir qui ne squattent pas le domicile de quelqu’un mais habitent dans un logement sans contrat. « Les sénateurs veulent une “loi anti-squat” depuis des années déjà, quitte à faire la confusion entre domicile d’autrui et logement vacant », poursuit Jean-Baptiste Eyraud.

Occuper un immeuble vide pour abriter des familles pourra mener en prison

Occuper des immeubles vides pour y mettre à l’abri des familles à la rue va donc devenir de plus en plus risqué. Les 80 personnes qui ont été expulsées fin août d’un ancien immeuble de l’armée à Dijon [2], ces sans abris qui occupent une maison de retraite municipale désaffectée à Rouen ou ces familles qui occupent avec le DAL un bâtiment hospitalier vacant dans le centre de Toulouse seront donc passibles d’emprisonnement.

Cette mesure pourrait aussi viser les squats artistiques. « Cet article va concerner toutes les réquisitions du DAL, mais aussi les victimes de marchands de sommeil si le propriétaire porte plainte contre les locataires, les locataires au noir victimes d’un bailleur indélicat… tous ceux qui ne pourront pas prouver qu’ils sont locataires. La mesure sera applicable à toutes les occupations déjà en cours », précise le porte-parole de l’association. « Ces occupants sans titre, ce sont en général des gens qui sont dans des situations dramatiques », souligne aussi Eddie Jacquemart, président de la Confédération nationale du logement (CNL). L’article 58 permet aussi d’expulser ces occupants sans titres même pendant la trêve hivernale ! Le Sénat a aussi voté la réduction des délais des procédures d’expulsion, en les divisant par deux, de deux à un mois.

Les consommateurs de stupéfiants et leur famille pourront être expulsés

Troisième mesure ajoutée par les sénateurs : la résiliation du bail locatif lorsqu’un des habitants a été condamné pour usage ou trafic de stupéfiants. Il suffit qu’un des membres d’une famille soit condamné pour que toute la famille se voit obliger de quitter son logement. Comme la mesure concerne aussi la détention de stupéfiants, les simples consommateurs peuvent être visés. Près de la moitié des adultes de 18 à 64 ans en France qui ont déjà consommé du cannabis au cours de leurs vie sont potentiellement concernés s’ils sont locataires [3] !

« Nous ne défendons pas les dealers, assure à ce sujet le porte-parole du DAL. Il y en a qui terrorisent les locataires, qui leur rendent la vie impossible. Mais est-ce que l’expulsion locative de toute la famille est la bonne réponse au problème ? Et en plus, quand cela vise aussi les simples consommateurs ? Cela va conduire à des situations dramatiques dans les quartiers », avec des familles entières mises à la rue, avertit le DAL.

Les maisons auto-construites de Guyane et Mayotte pourront être détruites sur ordre du préfet

Déjà, lors du vote de la loi à l’Assemblée nationale, les députés avaient adopté plusieurs mesures qui placent les locataires les plus pauvres dans des situations encore plus difficiles. La loi permettra une expulsion plus rapide des locataires endettés qui ne sont pas en mesure de reprendre le paiement du loyer. Les députés avaient aussi voté une mesure pour l’expulsion et la destruction rapide des quartiers dits informels dans les territoires de Mayotte et de Guyane. Le préfet pourra « par arrêté, ordonner aux occupants de ces locaux et installations d’évacuer les lieux et aux propriétaires de procéder à leur démolition à l’issue de l’évacuation » (article 57 bis). De quels type d’habitat s’agit-il ? Un habitat informel est selon la loi française un logement construit sans permis de construire, ou « dénués d’alimentation en eau potable ou de réseaux de collecte des eaux usées et des eaux pluviales, ou de voiries ou d’équipements collectifs propres à en assurer la desserte, la salubrité et la sécurité dans des conditions satisfaisantes » [4].

« La définition de l’habitat informel est assez vaste. En Guyane, ce sont des milliers de famille qui sont concernées, sur des quartiers construits parfois depuis plus 15 ans, témoigne Jean-Baptiste Eyraud qui s’est rendu dans le département d’outre-mer en juin dernier. Il y a en Guyane une tension foncière très forte, donc une spéculation foncière importante. Les gens n’arrive pas à trouver de terrains à bâtir, trop chers, alors ils s’installent où ils peuvent. Je me suis rendu dans un quartier informel où les gens habitaient depuis 1968, mais que la commune n’a jamais voulu régulariser. » En mai dernier, des habitants d’un quartiers informel de Guyane avaient d’ailleurs manifesté contre leur expulsion programmée (voir ici). Des politiques de reconnaissance et de viabilisation des quartiers informels sont pourtant à l’œuvre au Brésil voisin, avec notamment la régularisation de plusieurs favelas qui ont poussé avec l’exode rural. La France de Macron prend donc la direction inverse, en autorisant la destruction sur ordre du préfet, sans processus judiciaire.


Une maison construite de manière informelle en Guyane. Elle pourrait être visée par les menaces d’expulsions et de destruction sur ordre du préfet comme le prévoit la loi Elan. ©Jean-Baptistes Eyraud.

Un nouveau bail ultra-précaire pour les jeunes travailleurs

Autant de mesures qui risquent de mettre encore plus de gens à la rue en métropole et outre-mer. La loi Elan va également réduire le parc de logements sociaux, en poussant à la privatisation de dizaines de milliers de logements publics à loyer accessible chaque année, et en affaiblissant les obligations des communes en matière de logement social. Elle doit aussi créer un nouveau type de bail locatif, le « bail mobilité ». Ce bail ultra-court, destiné aux étudiants, aux apprentis, aux stagiaires, aux services civiques, et à n’importe quel travailleur en contrat temporaire depuis que le texte est passé au Sénat, est de dix mois maximum, non renouvelable, non reconductible. Un bail, en somme, encore plus précaire que le contrat de location d’un appartement meublé !

« Cette loi renforce les sanctions, comme les procédures d’expulsion, mais ne propose aucune solution à la crise du logement. Il faut des mesures en amont. Nous proposons une sécurité sociale du logement : un dispositif de solidarité nationale financé par les bailleurs, les locataires, l’État, les collectivités, qui permettrait de maintenir des personnes dans leur logement en cas d’accident de la vie, de perte de revenus suite à un accident par exemple » [5]. Selon Eddie Jacquemart, le principal problème en matière de logement demeure le niveau des loyers, contre lequel la loi Elan ne propose rien, bien au contraire.

« Le début de la fin de l’encadrement des loyers »

« Macron et son gouvernement ont même décidé d’attaquer le seul véritable amortisseur qui existe aujourd’hui face à la cherté du logement, c’est à dire le logement social. En plus, le gouvernement continue de restreindre les aides au logement. En faisant cela, il contribue à la non-solvabilité des locataires », accuse le président de la Confédération nationale du logement. Le gouvernement avait déjà baissé de 5 euros toutes les APL en 2017. Le budget annoncé pour 2019 prévoit de ne plus les revaloriser au niveau de l’inflation, ce qui signifie de facto une nouvelle entaille dans les aides pour les locataires…

Quid de l’encadrement des loyers prévus par la loi sur le logement de 2014 ? La loi Elan en parle, mais comme d’un dispositif « expérimental », alors que le principe existe depuis déjà quatre ans. Le terme, inscrit dans l’article 49 de la loi, signe pour Jean-Baptiste Eyraud « le début de la fin de l’encadrement des loyers ». Comment la nouvelle loi Elan compte-t-elle lutter contre le mal-logement, qui touche 3,9 millions de personnes selon le dernier rapport de la fondation Abbé-Pierre [6] ? Mystère.

Rachel Knaebel

Publié le 09/09/2018

« Questions directes » sur France 2, ou comment saboter le débat public

par Monique Pinçon-Charlot, (site acrimed.org)

Nous publions sous forme de tribune [1], le récit et l’analyse, par la sociologue Monique Pinçon-Charlot, de sa participation à l’émission de France 2 « Questions directes », le 18 avril 2018. Invitée en tant que spécialiste de la grande bourgeoisie et des inégalités sociales dans une émission dont la question « Qui sont vraiment les privilégiés ? » constituait le fil directeur, Monique Pinçon-Charlot s’est retrouvée prise au piège d’un plateau comptant pas moins de 13 invités et d’une parodie de débat au cours duquel les fondés de pouvoir médiatique de l’oligarchie, encouragés par l’animateur, rabâchèrent leurs éternelles inepties contre les « assistés » et les « fraudeurs ». Impossible dans ces conditions pour la sociologue de faire valoir ses analyses, étayées par des décennies de recherche, et pourtant ramenées à de simples opinions. Un témoignage édifiant sur les effets délétères des « formats » télévisés sur la qualité du débat public, et sur l’emprise de la « pensée dominante » sur ceux qui produisent ces débats.

La préparation de l’émission

Je suis contactée dès le 1er mars par un journaliste de la société de production « Maximal Production », propriété du groupe Lagardère (Europe 1, le Journal du Dimanche, Paris-Match) qui produit notamment « C dans l’air » (France 5) et ce nouveau direct de France 2 :

« Cette émission, précise mon interlocuteur dans un mail, permet de mettre au premier plan un véritable débat de service public sur des sujets sociétaux... Ce débat, sur une thématique donnée et bien anglée, alimenté par la rencontre entre des acteurs, des spécialistes ainsi que des témoins permet de donner les leviers adaptés aux téléspectateurs afin que ces derniers enrichissent leurs idées et leurs opinions sur un sujet précis. La thématique traitée sera celle de la précarité et de la notion d’assistanat. Je le précise vraiment, cette problématique sera traitée de manière constructive, c’est la vocation de notre programme de service public. J’aimerais vous convier sur l’une des trois parties de cette émission, sur celle qui s’intéressera à la solidarité nationale et au rapport entre les personnes aisées et les personnes en situation de précarité. Il est important pour nous que votre voix, compte tenu de votre parcours, soit représentée dans notre magazine, vous êtes la personne indispensable sur ce sujet. Nous serions vraiment ravis de pouvoir vous compter parmi les autres acteurs présents en plateau afin que vous nous donniez votre parole et votre éclairage sur cette thématique si importante... Nous n’attendons pas un débat frontal où la discussion est inaudible, nous souhaitons au contraire un débat constructif, c’est notre volonté. »

Devant une telle profession de foi, je réponds positivement à l’invitation, avec l’objectif de profiter du direct pour faire entendre notre voix à un moment où la violence multiforme des riches contre les dominés et les pauvres est particulièrement vive. Puis aidée par Denis Souchon, militant d’Acrimed (Action-Critique-Médias), j’essaye de comprendre les rouages de la production et du fonctionnement de cette nouvelle émission mise en place depuis le 22 mars 2018.

« Maximal production », la société productrice de cette émission appartient à l’un des oligarques qui contrôlent 90 % des médias dominants français. Une forme d’hybridation bien en phase avec le néolibéralisme et qui augure des visées de ces oligarques sur la télévision publique. L’interconnexion entre le privé et le public au cœur d’une chaine financée par les téléspectateurs, avec la redevance annuelle, a besoin de relais. Julian Bugier l’animateur-journaliste de cette émission est l’un d’eux, complètement à l’aise avec cet entremêlement du public et du privé dont la « modernité » est soutenue de manière assumée par Emmanuel Macron à l’Élysée.

Ce jeune animateur de 36 ans a commencé à exercer pour la télévision privée anglo-saxonne Bloomberg TV, puis pour iTélé. Il était au rendez-vous de la création, en 2005, de BFMTV avant de rejoindre la chaîne publique de France 2 sur laquelle il présente, en position numéro 2 de joker, le journal de 20 heures. « Je n’ai jamais caché mes ambitions de devenir numéro 1 » a-t-il déclaré à l’occasion du départ de David Pujadas en 2017.

Forte de ces précisions importantes pour exercer ma vigilance sociologique, je passe un test pour vérifier que je suis bien en phase avec les attentes de l’émission. Je réponds par téléphone avec une franchise sans concession aux questions qui concernent le refus systématique de la solidarité des plus riches envers les plus démunis, qu’il s’agisse de la fraude fiscale, ou des recours contre des logements sociaux ou des places d’hébergement pour sans-abri dans les beaux quartiers. Je parle bien évidemment de tous les cadeaux accordés aux plus riches par Emmanuel Macron dès son arrivée à l’Élysée. J’insiste sur leur statut d’assistés, ce sont eux les véritables assistés, et de privilégiés auxquels leurs camarades de classe de la sphère politique offrent de l’argent public par milliards d’euros sans aucun contrôle de leur usage !

Ma franchise a pour objectif de m’éviter un déplacement et une perte de temps inutiles. Il vaut mieux un refus, une censure nette plutôt qu’une manipulation malhonnête. À ma grande surprise, je suis recontactée par mail le 7 avril avec la composition des plateaux que j’avais demandée afin de pouvoir essayer de maîtriser au mieux les conditions de ma participation à cette émission. Ma présence est annoncée sur le plateau construit autour de ces deux questions : « Les riches sont-ils égoïstes ? Sont-ils de mauvais Français ? » Les thèmes sur lesquels je serai particulièrement invitée à m’exprimer sont ainsi formulés : « L’oligarchie, la guerre des classes des plus riches contre les plus pauvres, la non mixité sociale, les ghettos, les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres dans notre pays ; alors que le gouvernement insiste sur la fraude sociale, à défaut de la fraude fiscale, faut-il durcir les mesures et l’imposition des plus riches, le sens de la solidarité nationale aujourd’hui et de notre système de redistribution de nos richesses etc. Tout votre champ d’action… »

Comme toujours pour ce genre d’émission, un taxi vient me chercher à la maison, je profite ensuite d’une séance de maquillage, bonheur toujours renouvelé d’être transformée par les mains douces et magiques d’une maquilleuse professionnelle. L’entrée dans le grand studio où s’affairent les techniciens et tous ceux et celles chargés d’assurer la réussite de l’émission est toujours un peu éprouvante surtout lorsqu’on aperçoit les invités placés en face à face, annonçant un débat frontal entre conservateurs et progressistes, contrairement à ce que m’écrivait le 1er mars le journaliste qui m’a contactée pour participer à ce débat, Julian Bugier occupant bien sûr la position d’arbitre… engagé.

Premier plateau : « Les riches sont-ils égoïstes ? Sont-ils de mauvais Français ? »

Le ton de ce plateau est donné par Julian Bugier en accordant en premier et sans hésitation la parole à Éric Brunet. Cet essayiste très à droite est assuré de sa personne et de son infaillibilité. Présentons-le, car il fait partie de ces experts à la langue néolibérale régulièrement invités sur les plateaux dont il tutoie les responsables.

Après un DEA de sociologie de l’information, Éric Brunet soutient une maîtrise de sciences politiques à Assas puis enchaîne des emplois de journaliste, avant de rendre, en 2003, sa carte de presse en raison du supposé pouvoir des journalistes de gauche dans les rédactions, qu’il juge inadmissible. En 2013, il publie Sauve-qui-peut. dans lequel il enjoint aux riches de quitter une France passée en 2012, avec François Hollande, sous le règne d’une « gauche » pourtant en phase avec le libéralisme. Éric Brunet bat campagne dès 2011 pour la réélection de Nicolas Sarkozy avec la publication d’un livre intitulé Pourquoi Sarko va gagner. S’il avait lu notre ouvrage, Le président des riches, il ne se serait pas fourvoyé dans une telle impasse ! Éric Brunet est chroniqueur régulier à l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs Actuelles. En février 2014 l’association Acrimed montre qu’il ne s’embarrasse pas de déontologie journalistique : cet essayiste défend en effet à l’antenne de RMC ou de BFMTV le point de vue des cliniques privées sans jamais préciser son statut d’ancien directeur de la communication de Vitalia, le deuxième groupe d’hospitalisation privée en France.

Éric Brunet se fera, durant toute l’émission, le porte-parole des riches, des dominants et de la droite la plus conservatrice en dénonçant, avec une vivacité étonnante, des impôts jugés confiscatoires pour les riches et des dépenses sociales bien inutiles pour les salariés. Il donne avec emphase la « preuve » que le système redistributif français est largement contesté par le fait que les migrants de Calais ne veulent pas rester en France en cherchant à rejoindre l’Angleterre à leurs risques et périls… Pour Éric Brunet les riches, les seuls créateurs de richesses et d’emplois, sont les victimes d’un État-Providence encore trop au service des travailleurs qui, eux ne sont que des coûts et des charges.

Olivier Besancenot, souriant et calme, rétorque à Julian Bugier que la richesse n’est pas une question d’égoïsme ou de méchanceté mais une question de naissance et/ou de place dans les rapports sociaux d’exploitation et de domination. Julian Bugier n’a cure des analyses du dirigeant du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et il repose une fois encore la même question (« les riches sont-ils égoïstes ? »), cette fois-ci à Jean-Philippe Delsol, avocat fiscaliste avec lequel je m’étais déjà retrouvée sur un plateau à Europe 1 à l’invitation de Frédéric Taddeï. Il codirige avec son frère Xavier le cabinet Delsol Avocats implanté à Lyon, Marseille et Paris. Sa notice du Who’s Who 2018 indique sa fonction, depuis 2016, de président de l’Institut de recherches économiques et fiscales (IREF). Il s’agit d’un organisme privé, réunissant des fiscalistes et des avocats d’affaires spécialistes dans l’optimisation fiscale et le subventionnement des entreprises par des deniers publics. Il a publié un livre en 2013, Pourquoi je vais quitter la France, et un autre, en collaboration, en 2015, Anti-Piketty, vive le capital au XXIe siècle ! Inutile de développer ses propos attendus sur la nécessité pour la France de gâter les riches et les familles d’entrepreneurs qu’il affectionne tout particulièrement.

Je bouillonne, l’animateur de service se sent obligé de me donner la parole. Je confirme que la psychologisation du social est une manipulation idéologique pour masquer l’arbitraire des rapports de classe et de domination. Les riches ne sont donc ni égoïstes ni méchants, ils sont mobilisés pour défendre leurs intérêts de classe qui sont arrimés au fait qu’ils concentrent en quelques mains les titres de propriété des moyens de production : usines, valeurs mobilières (actions, obligations et autres produits dérivés...), médias, écoles privées, sociétés de vente aux enchères, œuvres d’art, cliniques et hôpitaux privés, terres agricoles…

Mais dévoiler l’arbitraire de l’origine des fortunes n’a pas l’air de plaire à Robin Rivaton qui siège sur le banc des pro-riches, aux côtés d’Éric Brunet. Avant de lui donner la parole, Julian Bugier le présente comme un jeune « économiste ». Mais il omet de préciser qu’il a travaillé au service d’industriels de premier plan, puis auprès d’élus de droite, comme nous l’a indiqué un militant d’Acrimed, Michel Ducrot : Franck Margain, élu régional sur la liste de Valérie Pécresse, puis Bruno Le Maire, dont il fut le conseiller économique lors de sa campagne à la primaire de la droite en septembre 2016. Robin Rivaton collabore par ailleurs à des think tanks comme la très libérale Fondation pour l’innovation politique, dont il est membre du conseil scientifique, sous la direction de Laurence Parisot, ou encore l’Institut de l’entreprise. Il tient également des chroniques dans Le Figaro et dans le quotidien libéral L’Opinion et intervient régulièrement à la radio (France Culture, France Info) comme à la télévision (iTélé, BFMTV). Bien évidemment, le pedigree de ce monsieur sera soigneusement passé sous silence. Dans le cadre de ses réflexions sur la télévision comme instrument de domination idéologique, Pierre Bourdieu disait que « l’apparence de l’objectivité est assurée par le fait que les positions partisanes de certains participants sont déguisées. » [2]

Robin Rivaton déclare avec arrogance et assurance que, selon l’indice de Gini, les inégalités n’ont pas bougé depuis l’an 2000. Ce constat, d’allure scientifique mais sans consistance sociologique, constitue « la réalité » et donc « La Vérité » de ce brillant économiste : « Au-delà des théories marxistes, il y a des réalités économiques qui ne se discutent pas  ». Les déclarations d’Olivier Besancenot et les miennes ne sont que des « fantasmes » de « prédation » et de « vol » des riches vis-à-vis des travailleurs ; le départ des riches de la France n’apporterait que misère et chaos.

La colère monte en moi, je suis furieuse d’être tombée dans ce que je vis comme un piège. Les dizaines d’années de recherches socio-anthropologiques menées avec Michel, comme chercheurs au CNRS, auprès des dynasties fortunées de la bourgeoisie et de la noblesse, sont ramenées par ce « jeune » militant du néolibéralisme à des fantasmes sans valeur scientifique. Vu le nombre d’invités, je dis tout doucement à Olivier Besancenot que je n’en peux plus et que je vais quitter le plateau. « Si tu te casses, je me casse avec toi ! » me répond-il, ce qui me donne l’énergie de contester les fondements idéologiques de l’émission, masqués par son dispositif : « Je ne suis pas d’accord avec la façon dont j’ai été invitée sur ce plateau et dont les choses se déroulent. Ce qu’on m’avait présenté, c’était une discussion sur le fait que les riches vivaient à part, dans des ghettos, dans des quartiers spécifiques, dans les conseils d’administration, dans un entre-soi complet et je ne pensais pas du tout me retrouver dans ces batailles d’experts-comptables, de chiffres, bref de tout ce qu’on voit sur tous les plateaux. Je pensais que c’était une émission… » Je suis interrompue par le faussement prévenant Julian Bugier : « Restez un peu, nous allons avoir le temps de parler de tout ça. » Bien évidemment, il ne sera pas question par la suite de « parler de tout ça », mais nous avons compris que notre possibilité de départ en direct avait été entendue grâce à des oreillettes invisibles !

Après les « experts », la ronde des « témoins »

Les témoignages des deux témoins assis aux côtes d’Olivier Besancenot permettent de rebondir sur la pensée libérale, le registre de l’émotion et la responsabilité individuelle dans les succès comme dans les échecs. Isabelle Maurer est une chômeuse de longue durée qui a l’habitude des plateaux depuis qu’elle a interpellé Jean-François Copé, lors d’une émission politique sur France 2, en tant que membre du Mouvement national des chômeurs et précaires. Elle est en colère « contre le jeune homme d’en face (il s’agit de Robin Rivaton), car les inégalités se creusent, je ne vis qu’avec 480 € de RSA par mois et 260 € d’APL, et puis dans tous vos chiffres, il n’y a pas le bonheur ! » Elle est effectivement rayonnante et sa présence comme son discours peuvent donner à croire que… l’argent n’est finalement qu’une question secondaire ! D’ailleurs, ne recommande-t-elle pas « d’être gentil avec les patrons et tout s’arrangera » ? On aura connu des victimes de la précarité tirant des conclusions plus subversives de leur situation…

L’autre témoin est un ancien boxeur d’origine antillaise, Jean-Marc Mormeck, aujourd’hui délégué interministériel à l’égalité des chances des Français d’outre-mer dans le gouvernement d’Emmanuel Macron. Ce boxeur a grandi dans une cité défavorisée de Bobigny en Seine-Saint-Denis. Il a parfaitement intégré les slogans de La République en Marche : « Il faut se prendre en main, et ne pas attendre qu’on vous donne. Moi j’ai travaillé, j’ai entrepris et j’ai fait du sport ».

Ces deux témoins, bien que d’origine très modeste, ne contestent en rien l’arbitraire de l’ordre social, et se vivent comme des individus qui essayent de s’en sortir. En cela ils donnent de l’espoir face aux analyses politiques et sociologiques particulièrement désenchanteresses sur la politique d’Emmanuel Macron depuis son arrivée aux commandes du pouvoir suprême. Des témoignages qui empêchent de surcroît l’analyse des origines et des causes des inégalités.

Le seul témoin du banc des pro-riches, Francis Richard, est présenté par Julian Bugier comme « un riche exilé fiscal ». Je perçois immédiatement chez lui un certain malaise que j’attribue au manque d’habitude de la pratique des médias. En réalité, comme il l’explique sur son blog quelques jours plus tard, il est tombé dans un traquenard : « Je dois cette invitation à un article publié sur ce blog le 11 septembre 2014, sous le titre Confession d’un riche appauvri  ». Une journaliste de Maximal Production le contacte pour susciter son témoignage pour cette émission, mais il ne donne pas suite car il est alors surchargé de travail. Son ami Jean-Philippe Delsol le convainc de participer à cette émission avec lui. La journaliste lui présente le thème suivant : « Les limites de l’État-Providence et des aides sociales ». Ce n’est que sur place qu’il a appris que le sujet était « Inégalités : qui sont vraiment les privilégiés ? » Il se défend d’avoir quitté la France pour la Suisse pour des raisons fiscales, mais plutôt parce que les charges qui pesaient sur son entreprise l’avaient rendue non rentable : « Le principe de redistribution n’est pas seulement injuste, mais immoral. On prend à certains qui se sont fatigués à avoir de l’argent pour le donner à d’autres, à des assistés… Faut-il se faire tuer ? En France on n’aime pas les riches, comme je ne suis pas un héros je suis parti. » Après la vente de son entreprise et le licenciement de ses salariés, il est retourné en Suisse où il avait acquis, dans ses jeunes années, le diplôme de l’Ecole Polytechnique de Lausanne.

Après une nouvelle intervention d’Éric Brunet sur les dizaines de milliers d’exilés fiscaux qui quittent la France chaque année pour cause d’impôts confiscatoires, (« Quelle tragédie que ce pays qui fait fuir les riches et les cerveaux !  »), Olivier Besancenot lui rappelle que les chiffres de Bercy indiquent une grande stabilité à moins de 1 000 exilés fiscaux chaque année depuis plus de 10 ans. Olivier Besancenot déclare solennellement que les riches peuvent bien s’en aller : « Je suis pour la libre circulation des personnes, nous pourrions faire fonctionner l’économie avec des systèmes coopératifs comme les Scop par exemple. Je suis guichetier à la poste dans le 18e, je gagne 1500 € par mois, je ne me plains pas car je vois chaque jour des gens vraiment très pauvres qui, eux, ne peuvent pas partir ; mon vécu n’a rien à voir avec le vôtre ! » Et il rappelle les 150 milliards d’euros de cadeaux faits aux directions d’entreprises et à leurs actionnaires, sans condition d’investissement ni de contrôle de leur utilisation.

Éric Brunet, toujours prompt à s’imposer sans être coupé par l’animateur, se lamente que la CAF consacre 70 milliards à des aides innombrables, alors même qu’il s’agit le plus souvent d’allocations, et non pas d’aides. De la même façon, l’avocat Jean-Philippe Delsol qui, selon le décryptage d’Yves Faucoup sur Mediapart, « combat l’impôt et « plein de gens qui sont pris en charge », lâche que « 33 % du PIB sont consacrés aux aides sociales », ce qui démontre sans coup férir l’ignorance crasse de ce fiscaliste qui menace dans ses livres de quitter le pays : il ignore que les 33 % sont des dépenses sanitaires et sociales (retraites, santé, action sociale) et non pas globalement des aides sociales (les aides sociales ne sont qu’une infime partie de cette dépense : retraite 300 mds, santé 200 mds, RSA 10 mds). » [3]

Les relais de la pensée dominante doivent se démultiplier dans leur diversité, y compris au sein de la même émission. Le pilonnage idéologique doit empêcher toute possibilité de réflexion chez les téléspectateurs et toute continuité d’expression chez les rarissimes invités ayant une analyse critique de l’ordre social.

Brice Teinturier, un des sondologues chargés d’influencer l’opinion publique, de prescrire l’idéologie dominante c’est-à-dire l’impossibilité de contester l’accaparement des richesses et des pouvoirs par une petite oligarchie, a été directeur du département Opinion à l’IFOP (Institut Français d’Opinion Publique) de 1987 à 1989. Puis il passe par la SOFRES avant de devenir le directeur général d’IPSOS en 2010. Le fait que l’IFOP soit lié à l’ancienne présidente du Medef, Laurence Parisot, et au frère de Florian Philippot (les deux frères étant militants d’extrême droite), et qu’à l’inverse IPSOS soit lié à deux personnalités de la « gauche » « socialiste » libérale, Didier Truchot et Jean-Marc Lech, montre que l’on peut naviguer, quand on s’appelle Brice Teinturier, d’un institut de sondages à un autre car il n’y a qu’une seule façon de manipuler l’opinion publique, transversale à la droite et la gauche libérale, les deux facettes de la même pièce de monnaie. Il n’est donc pas étonnant que Brice Teinturier ait obtenu en 2017 le « Prix du livre politique » pour son ouvrage Plus rien à faire, plus rien à foutre, la vraie crise de la démocratie.

Il clôt ce premier plateau sur le ton sussureux d’un cardinal avec les sondages réalisés pour cette émission : 70 % des Français sont choqués par les exilés fiscaux, 75 % considèrent que les riches ne participent pas à la solidarité nationale, 84 % pensent que les inégalités sont excessives. Les Français jugent la politique fiscale à l’avantage des plus riches qui s’exemptent volontiers de leurs devoirs. Brice Teinturier rappellera que l’impôt est un acte de solidarité nationale et pas une transaction financière « donnant-donnant ».

Ces chiffres qui contredisent la doxa ne relanceront pas la discussion avec les invités du premier plateau qui doivent, dans un jeu de chaises musicales d’une chorégraphie étourdissante, se déplacer d’un banc à l’autre, apparaître ou disparaître, avant l’ouverture du deuxième plateau sur lequel je n’étais pas prévue. Olivier Besancenot ayant décidé de partir pour assurer son travail du lendemain matin, j’ai été littéralement suppliée de bien vouloir rester, afin de préserver, contre mon gré, l’apparence de l’objectivité de cette seconde partie de soirée qui, en l’absence d’Olivier Besancenot et de moi-même, aurait été déséquilibrée et aurait manqué de la saveur piquante de deux contestataires engagés. De surcroît, compte tenu du thème de ce deuxième plateau, je ne voulais pas renoncer à défendre les travailleurs qui allaient être stigmatisés comme les assistés et les fraudeurs de la France macronnienne.

Deuxième plateau : « La France est-elle un pays d’assistés ? »

Michel Deschamps ouvre ce plateau avec son témoignage de fils d’ouvrier devenu restructurateur d’hypermarchés avec 350 licenciements à son actif, avant de sombrer dans la misère et la rue du fait de difficultés personnelles et familiales. Il vit aujourd’hui du RSA avec 480 € par mois et refuse d’être traité d’assisté. Suit un petit montage d’actualités ayant pour titre « La chasse aux chômeurs dans la bouche des politiques » avec Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy, Christophe Castaner, Martine Aubry, Éric Woerth et Laurent Wauquiez.

Le ton de ce plateau est donné : les assistés sont les chômeurs et pas les actionnaires qui sont à l’origine de leur malheur. Les délocalisations d’entreprises dans les pays pauvres où les travailleurs sont payés au tarif local, celui de la misère, ne seront jamais évoquées. La course au profit à court terme est totalement absente de ce plateau de la télévision publique. Je serai la seule à rappeler que les plus gros fraudeurs appartiennent à la haute société. Le sociologue Serge Paugam, spécialiste de la pauvreté, précisera à bon escient que la stigmatisation des plus démunis comme responsables des déficits publics en vient à ce qu’ils renoncent à faire valoir leurs droits. Ce qui représente 5 milliards d’euros de bonus par an pour les caisses de l’État !

L’analyse des causes des problèmes sociaux sera encore absente avec le témoignage poignant de Karine Taupin, une agricultrice de 45 ans dont l’exploitation agricole familiale a été mise en redressement judiciaire et qui vit aujourd’hui avec le RSA après avoir travaillé sans répit et n’avoir pu constituer un patrimoine lui permettant de vivre dignement.

L’émission en restera au niveau de l’émotion et ignorera l’analyse des causes et des mécanismes de la déshumanisation, voire de l’esclavagisation des agriculteurs qui doivent faire face à la chute du cours de la viande, à la crise du lait, au poids des intermédiaires dans la grande distribution, au réchauffement et aux dérèglements climatiques. Toutes causes qui ne sont pas naturelles mais sociales et provoquées par des êtres humains affamés d’argent. Les victimes de ces manipulations sont renvoyées à leurs « lacunes » et à leurs « insuffisances » et leur témoignage donne à penser que leurs difficultés ne relèvent que de leurs propres responsabilités. L’origine des inégalités est systématiquement censurée avec des manipulations et des tours de passe-passe dont les relais des puissances néolibérales ont fait leur métier. Lorsqu’un témoin n’est pas dans ce registre, comme ce jeune retraité de la Poste, Jean-Louis Fiori, qui dénoncera le fait que ce service public après avoir touché 500 millions d’euros au titre du CICE initié par Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint à l’Élysée, chargé de l’économie, pour favoriser la création d’emplois, a licencié 5000 salariés. Jean-Louis Fiori ayant revendiqué une origine modeste, Robin Rivaton lui a fait remarquer qu’il n’en avait pas le monopole, lui ayant vécu à La Ricamarie, et qu’il n’était pas d’accord avec le « discours de classe » qu’il venait de tenir.

Le fractionnement des temps de parole et les divers reportages et témoignages empêchent à la fois le développement de toute analyse et assure la pseudo-objectivité de l’émission. « La télévision, disait Pierre Bourdieu, instrument de communication, est un instrument de censure (elle cache en montrant) soumis à une très forte censure. » [4]

Pourquoi un tel nombre d’invités ?

Que ce soit sur France 2, LCI ou CNews, l’illusion du pluralisme passe par la multiplication des invités aux points de vue opposés – du moins en apparence – pour attester du caractère démocratique de l’émission. En réalité, par l’excès d’invités, il s’agit d’arriver à faire passer l’analyse scientifique pour une opinion comme une autre. Ce qui lui fait perdre sa charge critique. Il n’y a plus de propos plus scientifiquement fondé que les autres, tout est équivalent. Les effets des injustices sociales et économiques sont commentés mais sans jamais pouvoir mettre en évidence leurs causes. La confusion qui s’en dégage est délibérée afin de créer un brouillard idéologique et linguistique, afin de rendre impossible de distinguer le blanc du noir, le vrai du faux. La sidération emprisonne le téléspectateur en lui-même, plus rien n’ayant de sens.

La souffrance psychique que j’ai ressentie d’une manière particulièrement violente avec cette émission est due à ce sentiment étrange de me sentir privée de ma pensée dans une situation où la « démocratie » et le « pluralisme » sont invoqués avec des intentions explicites de manipuler et de configurer les opinions des téléspectateurs. L’appauvrissement de la pensée qui en résulte contribue à salir, à amoindrir le téléspectateur et à aggraver son asservissement à un monde où tout est ramené aux chiffres et dans lequel ce qui est humain n’a plus comme critère les valeurs de la solidarité et de l’égalité.

« Questions Directes » est une émission parmi tant d’autres dont l’objectif est de rendre impossible l’espoir d’un monde plus juste, plus joyeux et plus solidaire. La corruption de la pensée fait partie de la corruption généralisée d’une classe sociale aux visées hautement prédatrices pour marchandiser la planète et ses habitants à son seul profit.

Monique Pinçon-Charlot

<Publié le 06/09/2018

La poste. Une financiarisation infiltrée par tous les pores

Cécile Rousseau(site l’humanité.fr)

Alors que l’État s’apprête à devenir actionnaire minoritaire à La Poste via un amendement à la future loi Pacte, la Caisse des dépôts a désormais les coudées franches pour poursuivre la privatisation des activités de l’entreprise.

Une page se tourne dans l’histoire de La Poste. Jeudi dernier, le gouvernement a acté son désengagement au sein de la société anonyme à capitaux publics. C’est via un amendement ajouté dans le projet de loi Pacte, examiné en commission spéciale à l’Assemblée nationale à partir d’aujourd’hui, que l’État deviendra actionnaire minoritaire de La Poste, marquant une rupture pour l’opérateur postal. Laissant la Caisse des dépôts et consignations (CDC), institution financière publique déjà au capital à hauteur de 26 % depuis 2011, devenir l’actionnaire majoritaire.

En contrepartie, la CDC apportera sa contribution de 42 % au sein de la Caisse nationale de prévoyance (CNP) Assurances, permettant à La Poste d’accumuler six milliards d’euros de fonds propres. Mais ce montage capitalistique de rapprochement entre la CNP et la Banque postale, emballé dans la création d’un grand pôle public financier par le gouvernement, revendication de longue date de la CGT, ne convainc personne. « C’est une opération financière et un coup de communication, estime Alain Bard, administrateur CGT de La Poste. Pourquoi ce pôle ? Comment ? Avec qui ? On n’en sait rien. » D’autant que d’autres scénarios étaient possibles pour réaliser ce pôle public financier, via la montée de l’État au capital de la CNP. Bientôt intégrée au groupe La Poste, une partie du capital de l’assureur reste privée, composée d’actionnaires salariés, de fonds de pension et de la BPCE (Banque populaire-Caisses d’épargne).

Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a beau assurer que « La Poste restera un grand service public national et une entreprise 100 % publique », la privatisation, en route depuis la transformation du statut en société anonyme à capitaux publics le 1er mars 2010, devrait se poursuivre à vitesse grand V. En 2019, la Caisse des dépôts et consignations sera aux commandes de La Poste. Dans ce contexte, comment garantir les quatre missions de service public : le service postal universel, la contribution à l’aménagement du territoire, le transport et la distribution de presse, ainsi que l’accessibilité bancaire ? Le contrat d’entreprise conclu entre l’État et La Poste, assurant la bonne conduite de ces missions, court de 2018 jusqu’à 2022. Ensuite, l’incertitude plane. « Lors du dernier conseil d’administration en août, se remémore Alain Bard, les représentants de la Caisse des dépôts nous ont demandé si le contrat d’entreprise pouvait être modifié avant son terme. On voit bien que la CDC n’a pas vocation à développer le service public postal. » Même crainte au sujet du contrat de présence postale territoriale (CPPT), discuté entre La Poste, l’Association des maires de France (AMF) et l’État, organisant le financement et les modalités du maillage postal, qui devra être renégocié en 2019.

Si les questionnements pleuvent, c’est parce que les missions de service public ont déjà pris du plomb dans l’aile. La mise en retrait de La Poste se poursuit dans les territoires. Parmi les 17 000 points de contact garantis par le CPPT, 8 500 sont encore des bureaux de plein exercice. Les autres sont des partenariats avec des commerçants (relais postes commerçants) ou avec des mairies (agences postales communales). D’ici 2023, la moitié des 8 500 agences sera aussi transformée en partenariats. Même si le groupe a fait valoir qu’il maintenait pour l’instant le service postal universel, les menaces sont réelles. Cet été, la CFDT dénonçait l’attitude « de groupes de pression » qui souhaiteraient s’attaquer à la distribution cinq jours sur sept (en France, c’est toujours six jours sur sept). « Il y a une volonté de l’entreprise de faire autre chose que du courrier, explique Régis Blanchot, ex-administrateur SUD PTT et membre du bureau fédéral du syndicat. Bien que le PDG, Philippe Wahl, s’en défende, on peut légitimement se poser la question du maintien de la distribution telle quelle et de la permanence des missions de service public. La pression sera plus forte avec une CDC cotée en Bourse à la tête de La Poste. Sans compter qu’on a toujours des signes de malaise social, avec un taux d’absentéisme en hausse constante, atteignant 25 jours et demi en moyenne en 2017, contre 24 et demi en 2016, des suppressions d’emplois qui continuent… »

« Un des exemples d’expansion poursuivie par le groupe »

Au détriment des cœurs de métier, la financiarisation s’est infiltrée par tous les pores depuis quelque temps. La Poste développe des activités de logistique urbaine via sa branche Geopost à Bordeaux, Grenoble, Lyon… « La Poste noue pour cela des partenariats avec des entreprises privées, c’est un des exemples d’expansion capitalistique poursuivie par le groupe », constate Alain Bard. Pour justifier ce rapprochement entre la CNP et la Banque postale renforçant les activités de « bancassurance », La Poste met en avant la baisse de revenu liée à la chute du trafic de courrier de 7 % par an (il pourrait ne représenter que 20 % du chiffre d’affaires en 2020).

Dans les faits, les six milliards de fonds propres dégagés par cette opération financière (sans compter les dividendes que La Poste percevra via ses parts dans la CNP), faisant office de garantie pour emprunter à des taux intéressants, ne serviront pas au développement d’un meilleur service public. Ces fonds gonfleront avant tout la croissance externe afin de poursuivre la transformation en un groupe multiservices. La branche de logistique Geopost reste une priorité. « La Poste a acheté des sociétés en Asie, mais dernièrement, elle a acquis, pour 400 millions d’euros, 37 % de l’entreprise leader du colis en Italie, Bartolini (BRT Corriere Espresso). L’idée, c’est d’aller plus loin », détaille Alain Bard. Aujourd’hui, Geopost réalise 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires sur les 24 milliards engrangés par le groupe en 2017.

Une logique de taux de profit de 15% à 20% par an

La Poste devrait également accélérer le rythme des acquisitions des entreprises de prestations de santé à domicile (PSAD), un des axes d’expansion, comme elle l’avait fait avec Asten Santé, un leader du secteur, en 2017. Pourtant, d’autres possibilités de développement existent. En matière de santé à domicile, les besoins sont criants, juge Alain Bard. « Nous pourrions imaginer que ces activités d’installation de matériel médical remboursées par la Sécurité sociale constituent une nouvelle mission de service public, indique le syndicaliste. La Poste pourrait prendre aussi en charge la dépendance. Ainsi, nous intégrerions les besoins sociaux dans la stratégie du groupe. Pour l’instant, nous restons dans une logique 100 % privée, avec des taux de profit de 15 à 20 % par an, réalisés sur le dos de la Sécu. Nous ne sommes pas contre une évolution des missions de service public. Quand nous en discutons, les agents ont parfois du mal à se projeter dans le futur. »

La société anonyme à capitaux publics pourrait aussi jouer sa partition en matière d’accessibilité aux outils numériques. Comme le souligne Régis Blanchot, « elle a toujours son rôle de maintien du lien social, même si pour l’instant, l’inverse est engagé. La Poste pourrait installer des accès gratuits à Internet dans les bureaux où de plus en plus de démarches administratives sont dématérialisées ». Autant d’idées pour développer un service public du XXIe siècle. Loin des directions actuelles.

Oxfam prend la loi pacte à contre-pied

Alors que le projet de loi Pacte arrive aujourd’hui en commission spéciale avant d’être discuté à l’Assemblée nationale, l’ONG Oxfam propose trois amendements au texte qui prennent au pied de la lettre l’ambition de « transformation des entreprises » exprimée dans son intitulé. « La volonté affichée par le gouvernement de remettre le social au cœur de l’entreprise est bienvenue, mais le projet traite la question de l’intérêt des salariés dans l’entreprise de façon trop marginale », explique la porte-parole d’Oxfam, Manon Aubry. « Pourtant, les dividendes des entreprises du CAC 40 ont augmenté en moyenne trois fois plus vite que les salaires depuis 2009. De plus, il est totalement incompréhensible que les salariés représentent à peine 10 % des membres des conseils d’administration du CAC 40 alors qu’ils sont les premiers concernés par les décisions prises dans ces instances ! » poursuit-elle. Face à ce constat, Oxfam propose d’instaurer une transparence sur les écarts de salaires dans les entreprises, avec justification d’une année sur l’autre de l’évolution de ces écarts. Elle demande également l’encadrement de la rémunération des actionnaires pour favoriser les hausses de salaires, ainsi qu’une augmentation réellement significative de la représentation des salariés dans les instances de décision des entreprises.

Cécile Rousseau

Publié le 04/09/2018

Rencontre à Matignon : « C’est un pseudo-dialogue », estime Eric Beynel (Solidaires)2

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

Le Premier ministre Édouard Philippe a entamé mercredi 29 août une série de rencontres avec les organisations de salariés et d’employeurs pour évoquer les réformes sociales de la rentrée. Ces réunions font suite à l’assurance donnée par le chef de l’État le 17 juillet de les associer davantage aux réformes. Reçu vendredi dernier à 18 h 30, le représentant de l’Union syndicale Solidaires Eric Beynel nous livre son appréciation.

Cette rencontre à Matignon marque-t-elle un changement de méthode du gouvernement ?

L’entretien a duré une heure, mais il n’en ressort pas grand-chose. C’est un pseudo-dialogue. Pour le gouvernement, il s’agit de donner l’impression de discuter avec les organisations syndicales, mais c’est uniquement un affichage. C’est un gouvernement gestionnaire qui remplit des cases. Il a rencontré pendant une heure 13 organisations syndicales et les a écoutées. Pour lui, la case dialogue social : c’est fait ! C’était un peu la même chose l’été dernier pendant les ordonnances. Sur le fond, il n’y a absolument rien de modifié à la politique de Macron. Si nous n’avons pas un vrai débat sur les décisions à prendre, et les moyens à mettre derrière, cela ne sert strictement à rien

Quels ont été les sujets abordés ?

Il y avait un cadrage par un courrier d’invitation dont l’ordre du jour était : l’assurance chômage, la santé au travail et les indemnités pour les arrêts maladie. De notre côté, nous avons mis en avant la situation sociale et économique du pays, les pensions qui vont être gelées, les minimas sociaux qui sont en péril, ou encore l’attitude revancharde et inacceptable de la direction de la SNCF qui mène une répression contre les cheminots ayant participé au mouvement social. Sur toutes les mesures gouvernementales : rien. Nous avons eu pour seule réponse : c’est politique, cela ne fait pas partie de la discussion.

Nous avons profité de la présence de la ministre de la Santé aux côtés d’Édouard Philippe pour évoquer les luttes nombreuses dans les hôpitaux psychiatriques, comme au Havre et Rouen ou maintenant Amiens. Ces luttes sont symptomatiques de l’état déplorable du réseau hospitalier et pour nous, les urgences se situent là. Ils nous ont renvoyé au Plan santé qui va bientôt être rendu public. Mais ce plan, comme tous les autres, est contraint par un cadre budgétaire qui consiste à donner des milliards au patronat. Cela implique qu’il y aura peu de moyens pour répondre aux questions qui se posent dans les hôpitaux.

Quels seront les changements sur l’assurance chômage ?

Il n’y a pas eu d’annonces. Ils ont donné très peu d’indications sur leurs intentions hormis un affichage sur la volonté qu’il y ait moins de précarité et le souhait d’une taxation des CDD. Mais dans le même temps, Muriel Pénicaud a signifié que la situation s’améliore, qu’il y a de plus en plus de CDI et de moins en moins de CDD. Ils sont persuadés que leur politique est la bonne et qu’il suffit de mesures d’ajustement, mais toujours dans un périmètre financier identique. Forcément, ce qui sera donné à quelques-uns sera pris à d’autres.

Comme toutes les politiques gouvernementales depuis des années consistent à baisser les moyens en abaissant les cotisations patronales, à chaque fois que l’on se voit, c’est pour répartir la pénurie. Il faut arrêter la baisse des cotisations pour permettre une vraie protection sociale qui permette aux gens de vivre dignement. Ils vont envoyer une lettre de cadrage aux syndicats mi-septembre. Nous devrions avoir les intentions du gouvernement et le périmètre des discussions qui vont s’ouvrir. Cependant, comme ces négociations auront lieu comme toujours au siège du Medef, sans rapport de force, tout cela ne servira pas à grand-chose pour les salariés et encore moins pour les chômeurs et les précaires.

Le Medef n’a aucune intention de voir ses cotisations augmenter. S’il y a taxation des contrats courts, ce sera forcément pris sur les indemnités versées à tels ou tels. Ainsi, il y a une menace sur les durées ou les critères d’indemnisation. D’autant que le gouvernement continu à penser qu’il y a des chômeuses et des chômeurs qui ne cherchent pas d’emploi et ne font pas d’efforts pour prendre des boulots qui ne sont pas satisfaisants. Mais sur ce point, le vrai enjeu est la question des salaires à un moment où l’inflation augmente. Cela a des conséquences sur le fait que des gens prennent tel ou tel travail et sur le volume global des cotisations.

Et sur le dossier de la santé au travail ?

Le rapport Lecocq est sorti en milieu de semaine. Il va dans le sens de moins de contrôle et plus d’accompagnement des entreprises. Pourtant, en matière de santé au travail, historiquement, cela n’a jamais fonctionné autrement que par la coercition ou le rapport de force. Le dossier de l’amiante est emblématique. Sans poursuites judiciaires et sans contrôles coercitifs, rien n’aurait avancé. Sur l’exemple plus récent des pesticides, il faut aller devant les tribunaux, proposer des actions d’éclat pour faire reconnaître les risques pour la santé des travailleuses et travailleurs qui sont exposés aux différents pesticides.

Le rapport ne va pas du tout dans le bon sens puisqu’il propose moins de contrôle, dans un contexte de suppression de poste d’inspecteurs du travail, de diminution des moyens des Carsat et de réduction du nombre de médecins du travail. Sur ce dossier, nous avons fait remarquer qu’il n’est pas banal de supprimer le principal outil de prévention aux mains des travailleurs, le CHSCT, pour ensuite se demander quelques mois plus tard ce que l’on fait pour la prévention.

Ils n’ont pas donné la moindre piste sur les décisions qu’ils allaient prendre. Ils ont l’air de penser qu’ils pourraient trouver certaines organisations syndicales pour entamer des négociations allant dans le sens du rapport Lecocq. Mais la réalité, ce sont des accidents du travail non déclarés sous la pression des employeurs, des maladies professionnelles avec des gens en situation d’extrême détresse qui se retrouvent face à des procédures très longues et complexes, avec des avocats des entreprises qui font tout pour que ces maladies ne soient pas reconnues. S’il y a une mesure de simplification à faire, c’est dans ce cadre-là.

La question de changements pour les indemnités journalières des congés maladie a été évoquée. Qu’en est-il ?

Ils ont annoncé vouloir faire un état des lieux. Nous avons regardé. Il est particulièrement frappant de voir que ce sont essentiellement les salariés de plus de 60 ans qui portent l’augmentation du nombre d’arrêts maladie et leur durée. Cela est lié aux contres-réformes des retraites qui ont augmenté la durée de vie au travail. La ministre a évoqué d’autres facteurs, mais pour nous il faudrait revenir à la retraite à 60 ans pour tous. Sur le dossier des indemnités journalières, ils semblent vouloir prendre du temps.

Pendant la réunion, ils nous ont appris que le Premier ministre s’était cassé le poignet et avait eu un arrêt maladie de six semaines. Tout cela pour nous dire qu’il avait trouvé que c’était vraiment beaucoup et qu’il pouvait continuer à travailler. Nous lui avons quand même fait remarquer que s’il avait travaillé à la chaîne cela aurait été différent (rires). Ils vivent dans un monde où les pelouses des jardins de Matignon restent vertes même après la sécheresse. Nous aurions mieux fait d’aller boire un spritz.

Comment vois-tu les perspectives du mouvement social en cette rentrée ?

Ce n’est pas dans ce genre de discussions que nous pourrons changer les choses, mais par la construction d’un rapport de force. La veille, nous avions rencontré la CGT et Force ouvrière et mis en perspective une journée de mobilisation le 9 octobre. La situation est catastrophique sur le plan social et écologique et nous restons sur les mêmes positions depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Nous avons devant nous un risque de nouvelle crise financière, avec la crise de la monnaie turque et des niveaux d’endettement équivalents à ceux prévalant avant la crise immobilière aux États-Unis. À ce tableau, il faut ajouter la situation européenne avec de plus en plus de régimes d’extrême droite. Tout cela nécessite que le mouvement social et syndical trouve les moyens de construire des rapports de force. Ils sont aujourd’hui indispensables. Il y a eu des rencontres intéressantes cet été à l’université rebelle et solidaire des mouvements sociaux et citoyens, mais aussi dans le Val de Suse et à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Dans les mois à venir, il va falloir trouver le moyen de travailler ensemble à des ripostes.

La journée de grève et manifestation du 9 octobre est-elle ce moyen ?

C’est un jalon dans cette construction. Ce n’est pas un point d’arrivée, mais de départ. Nous nous réjouissons que dès la fin du mois d’août trois organisations syndicales s’engagent dans cette construction, mais cela ne suffira pas. Il faut penser à l’après 9 octobre. Le mouvement syndical ne doit pas s’isoler. Il doit travailler avec les mouvements sociaux, notamment les mouvements écologiques. La question des retraites à venir pose celle de la répartition des richesses, de comment nous pouvons vivre dignement en ayant un emploi pendant sa vie salariée, puis en pouvant s’arrêter de travailler tôt pour profiter de sa vie. C’est une réflexion générale >>

Publié le 29/08/2018

Éric Pliez, président du Samu social de Paris : « Le 115 gère la pénurie »

(site politis.fr)

Le 115 prend un appel sur trois à Paris. Même avec d’avantage d’écoutants, le numéro du Samu social de Paris ne pourrait pas répondre à plus de demandes dans la capitale. Les explications de son président, Éric Pliez.

Les cris d’alarmes se succèdent depuis des années. Actuellement, le Samu social de Paris fait face à un manque de places d’hébergement d’urgence tel que, chaque jour, près de 600 personnes se voient refuser leur demande. Les places créées cet hiver n’ont pas toutes été pérennisées. Pourtant, la rue tue l’été aussi, a fortiori en pleine canicule. Plus de 200 enfants sont aujourd’hui sans domicile fixe dans la capitale. Et des femmes enceintes qui ne parviennent pas toutes à joindre le 115 ou à se réfugier à l’hôpital, comme Awa (lire le témoignage d’un Parisien qui a hébergé Awa, femme enceinte de sept mois à la rue). Toutes les jeunes mères ne connaissent pas le réseau Solipam qui leur propose une prise en charge avec leurs jeunes enfants. Mais là aussi, avec des délais. En outre, Solipam accompagne mais n'héberge pas. Le président du Samu social, Éric Pliez, alerte à nouveau sur la manque criant de places d'hébergement d'urgence, et de logement accessibles aux personnes précaires au sortir de l'hébergement d'urgence.

Une femme enceinte de sept mois et avec un enfant de 2 ans à la rue à Paris, sans solution d'hébergement malgré sa situation d’urgence médicale… Est-ce une situation exceptionnelle ?

Normalement, une femme enceinte de sept mois fait partie des publics absolument prioritaires. Mais on manque de places, y compris en hôtel meublé. Il est possible aussi qu'elle n'ait pas réussi à joindre le 115, qui prend environ un appel sur trois. Le premier conseil à donner, c'est donc d'insister au téléphone ! Mais nous refusons des personnes au 115 tous les jours. Aujourd'hui, c’est environ 130 familles – soit 400 personnes dont la moitié sont des enfants – et une centaine de personnes isolées par jour que le 115 ne peut prendre en charge parce que nous n'avons pas de places à leur proposer. Il faut donc aussi considérer tous ceux qui n'osent pas nous appeler et ceux qui essaient de nous appeler et, ne parvenant pas à nous joindre, se découragent. Cet hiver, un gros effort a été fait avec la création de 2 800 places d'hébergement d'urgence à Paris, contre 1 300 l'hiver d'avant. On n'a déploré quasiment aucun refus de prise en charge pour des familles ou des femmes seules. Mais c’est à cette période que s'est organisée la grande enquête sur la maraude à Paris qui a révélé, lors d'une nuit de la solidarité organisée pour compter les personnes sans abri le 15 février, que 3 000 personnes dormaient dehors ce soir-là. Malgré les places créées, tout le monde n'était pas à l'abri.

À la fin de l'hiver, ces places n'ont pas été pérennisées ?

Nous avions l'espoir que l'élan se poursuive. Mais nous sommes retombés dans la situation habituelle : près de 300 demandes non satisfaites chaque jour. Dont une centaine d'enfants. Les pérennisations de places décidées n’ont pas permis, et de loin, de couvrir les fermetures de structures temporaires. Cela signifie qu'on continue la gestion dite au thermomètre dénoncée maintes fois. Tout le monde est plus sensible au fait que des gens dorment dehors en hiver, mais quand on vit dans la rue l'été, les risques ne disparaissent pas.

Le Samu social est-il en sous-effectifs d'écoutants ?

Le problème majeur reste le manque de places ! Avec cinq écoutants de plus au téléphone au quotidien mais pas davantage de places d’hébergement on répondrait plus souvent et plus vite mais on n’hébergerait pas plus. Nous avons aussi un problème de fluidité : une fois rentrés dans le dispositif d’hébergement les gens n'en sortent pas parce qu'il n'y a pas de logements accessibles aux personnes à faibles ressources. En outre, une partie de notre public est en attente de régularisation. C'est pourquoi nous prônons la création de places d’hébergement supplémentaires pérennes, la mobilisation tous les partenaires de « l’aval » de l’hébergement – en premier lieu les bailleurs sociaux, les collectivités locales mais aussi le secteur médico-social – pour accélérer massivement les sorties d’hébergement et que les personnes en situation irrégulière puissent avoir accès à un titre de séjour même provisoire qui leur permette d'accéder au travail pour ensuite pouvoir se loger.

Quelles solutions de logement à la sortie des centres d'hébergement ou des hôtels meublés ?

La seule issue aujourd'hui pour les personnes à faibles ressources, c'est le logement social. C'est pourquoi nombreux restent bloqués dans l’hébergement même quand ils n'ont plus rien à y faire. On est donc complètement en phase avec la volonté politique de développer le logement d'abord : des gens qui peuvent rester dans un logement avec un accompagnement s'ils en ont besoin. Mais il faut créer des offres de logement qui ne sont actuellement pas sur le marché. Car certains deviennent des proies pour les marchands de sommeil.

Pour une femme enceinte précaire, la solution c'est le réseau Solidarité Paris Maman (Solipam) ?

Une femme enceinte en situation de précarité doit d’abord se tourner vers les services sociaux de proximité ou les accueils de jours pour femmes ou familles pour que soient activées l’ensemble des démarches possibles, du suivi de grossesse au dépôt de demande d’accès à un centre maternel – structure dépendant des conseils départementaux – en passant par la saisie du service intégré d'accueil et d'orientation (SIAO) de Paris. Mais ces acteurs, comme Solipam qui est un réseau qui s'occupe de jeunes mamans avant ou après l'accouchement, sont confrontés à la pénurie de place et finissent par se tourner vers le 115 ou le SIAO urgence pour tenter de trouver rapidement une solution de mise à l’abri.

Avec l'APHP, on a mis récemment en place une structure au sein de l'Hôtel-Dieu qui accueille un peu plus de 50 mères soit enceintes, soit avec des nourrissons. Il faut absolument développer ce genre de dispositif car on est de plus en plus contactés par des femmes enceintes qui rencontrent des difficultés soit familiales, soit sont coupées, ou veulent se couper, des réseaux communautaires.

C'est donc le 115 ou rien ?

Soit on est pris en charge en amont et on est suivi pour sa grossesse dans un hôpital ou un service social de proximité, soit le 115 ou le SIAO joue le rôle de régulateur. Mais les équipes gèrent la pénurie en permanence : c'est très difficile pour elles de devoir choisir au téléphone entre prendre en charge une femme enceinte de 7 mois et une femme enceinte de 6 mois qui attend des jumeaux, par exemple. Ce sont des dilemmes cornéliens. Sans places supplémentaires, le destin professionnel des équipes du Samu social est de devoir prioriser l’impriorisable alors que l'accueil est en principe inconditionnel !

Le 28 mai, un article du Parisien révélait que des familles logées en hôtels meublés avaient été expulsées au motif de « changement de critères » au Samu social des Hauts-de-Seine. Qu'est devenue cette affaire ?

L’affaire s’est heureusement calmée : le finançeur, c’est-à-dire l’État, est revenu en arrière. Ce qui se passe, c’est qu’un plafonnement budgétaire des nuits d’hôtel a été décrété : chaque année, arrivés en septembre, tous les départements ont à peu près utilisé tout leur budget hôtel. En général s’ouvre alors une négociation avec le ministère des Finances pour obtenir des rallonges. Le département des Hauts-de-Seine avait anticipé la panne en établissant un nouveau critère : les femmes avec des enfants de plus de 3 ans ne seront plus prises en charge à partir de telle date. C’est une double erreur selon moi car on peut obtenir des rallonges avec une volonté commune. En outre, la prise en charge des moins de 3 ans est théoriquement du ressort du conseil départemental. Donc il aurait été plus habile que l’État se tourne vers ce partenaire pour qu’il rallonge l’enveloppe jeunes enfants. C’est la solution qui se profile aujourd’hui. Chaque département a aujourd’hui son propre 115 et son quota de nuitées hôtelières. En principe, les critères ne devraient pas changer d’un département à l’autre. Le 92 a voulu faire du zèle. Ce déplacement du curseur n’est pas admissible. C’est du ressort de l’État d’assumer de mettre des gens à la rue. Le Samu social continue pour sa part à défendre l’inconditionnalité de l’accueil.

Mais en temps de pénurie l’inconditionnalité se heurte à une logique de tri. Les critères de prise en charge sont-ils publics ?

Le Samu social doit prendre en charge les plus vulnérables : enfants, femmes enceintes, personnes malades, personnes fragiles... C’est le premier critère. L’appréciation de la vulnérabilité des situations se fait soit au téléphone, soit via les travailleurs sociaux qui nous saisissent. S’il y a nécessairement une part de subjectivité dans cette appréciation des écoutants – et heureusement d’une certaine manière, car sinon on remplacerait le travail social par des algorithmes –, le problème c’est de devoir prioriser entre des situations tout aussi urgentes les unes que les autres. En tout cas, le Samu social de Paris ne subit pas de pression particulière sur les critères de priorisation, notamment sur le fait que les gens soient migrants ou pas migrants.

Pourquoi des familles à la rue n’acceptent-elles pas toujours de repartir avec les maraudes ?

Des personnes peuvent faire la manche jusqu'à 21 heures ou 22 heures et repartir en hôtel meublé ensuite. C’est plus difficile lorsque l’on est hébergé dans une structure qui implique un accompagnement et notamment la scolarisation des enfants. Les grands exclus peuvent refuser un hébergement. C’est pourquoi le travail des maraudes est essentiel : elles les ramènent vers une capacité à être hébergés. On a de très beaux exemples de personnes à qui a été proposée une solution pas trop éloignée du lieu auquel elles sont habituées. Mais il faut aussi proposer des solutions durables, parce que quand on dit à quelqu’un scotché à son trottoir depuis des années qu’il va être hébergé une nuit, il va accepter une fois ou deux parce qu’il fait très froid, et la troisième refuser. Si on prend le temps de rassurer les gens, et d’inscrire les solutions dans la durée, personne ne refuse d’hébergement.

Est-il exact que certains hôtels utilisent la « prime 115 » – délivrée à ceux qui réservent des chambres à l’hébergement d’urgence – pour faire des travaux, puis se désengagent du 115 une fois ces travaux terminés ?

Les hôtels meublés sont très contrôlés via des audits éclairs et imprévus des agents du Samu social de Paris dont c’est aussi une mission. Nous articulons de plus en plus ces actions d’audits avec les services de l'État dotés de compétences de contrôle de toute nature. Mais il est évident que les hôteliers, en s’assurant grâce à l’hébergement social, d’un taux de remplissage de leur établissement proche de 100 %, bénéficient d’une situation confortable. Mais, ce que je continue à déplorer, c’est qu’en hôtel meublé, les personnes ne sont pas suivies sur le plan social, ne peuvent pas toujours cuisiner et n’accèdent pas toutes à des distributions alimentaires adaptées à leurs besoins. Enfin, la facture est souvent élevée en regard de la qualité de l’hébergement proposé.

Quid de la circulaire sur les contrôles d’identité des migrants dans les centres d’hébergement ?

Le Conseil d’État a sérieusement laminé cette circulaire... Un projet en Île-de-France essaie de sortir par le haut de cette affaire : nous travaillerions main dans la main avec les services de la Direction régionale et interdépartementale de l'hébergement et du logement (Drihl) pour essayer d’accélérer la sortie des familles volontaires et demandeuses. Beaucoup de gens restent bloqués dans l’hébergement d’urgence alors qu’ils sont soit réfugiés statutaires, soit travailleurs pauvres. S’ils étaient relogés plus rapidement, ils libéreraient autant de places. Ce « protocole de fluidité » est le résultat de longues négociations. La préfecture a fait preuve d’écoute. On essaie d’avancer…


 

par Ingrid Merckx

Publié le 28/08/2018

 

L’offensive antisociale d’Édouard Philippe

(site l’humanité.fr)

Le premier ministre a présenté les grandes orientations d’un futur budget 2019 marqué par l’austérité. Il s’en prend au pouvoir d’achat des familles et des retraités, attaque l’assurance-chômage et les emplois aidés.

On nous promettait un acte II plus social de la politique gouvernementale. Mais ce qu’a décrit longuement Édouard Philippe dans le Journal du dimanche, hier, en est l’opposé. Le budget 2019 s’annonce frappé du sceau de l’austérité. À l’exception notable des cadeaux faits aux entreprises, qui, à force de baisses de cotisations, vont sérieusement mettre à mal le financement de la solidarité nationale. Sous prétexte « de faire le choix du travail », le premier ministre s’en prend aux prestations sociales en les désindexant de l’inflation. Décryptage.

1 Le Pouvoir d’achat plombé pour deux ans

C’est l’attaque la plus franche et la plus antisociale annoncée dans le Journal du dimanche par le premier ministre. Si Édouard Philippe rejette tout « gel » des prestations sociales et familiales, les hausses seront plafonnées à 0,3 % en 2019 et 2020, alors que les prix s’envolent et que l’inflation s’élève à 1,7 % cette fin d’année, selon l’Insee. Ce qui équivaut dans les faits à une baisse nette du pouvoir d’achat qui se prolongera pendant deux ans. « À croire que ces gens se réveillent tous les matins en se demandant comment pourrir la vie des gens modestes… » a réagi Ian Brossat, chef de file du PCF pour les élections européennes de 2019. Les pensions des retraités sont à nouveau en première ligne. « La désindexation des retraites combinée à la hausse de la CSG représentent 578 euros de perte de pouvoir d’achat par an pour un retraité qui a 1 300 euros de retraite par mois », a calculé Valérie Rabault, députée PS. La perte nette s’élève à 888 euros pour une retraite de 2 000 euros. Les familles seront aussi lourdement touchées au portefeuille : les allocations familiales, de rentrée scolaire, primes de naissance, aides à la garde, comme les APL – déjà attaquées l’année dernière – sont impactées et n’augmenteront que de 0,3 %. Seul le RSA reste indexé à l’inflation.

2 Heures sup désocialisées, une mesure contre-productive pour l’emploi

Pour tenter d’adoucir l’impact de ses mesures défavorables au pouvoir d’achat des Français, le gouvernement confirme vouloir exonérer les salariés de cotisations sociales sur les heures supplémentaires. Et ce dès septembre 2019. Une mesure censée redonner en moyenne « 200 euros supplémentaires par an » pour un salarié au Smic, d’après Édouard Philippe. À l’échelle de l’ensemble des ménages, l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques) estimait pour sa part dans une étude de juillet 2017 que « le gain engendré par la mesure devrait s’établir à environ 0,4 % du niveau de vie des ménages, soit 88 euros par an par ménage ». L’OFCE estimait même que cette politique pourrait coûter 3 milliards d’euros par an aux finances publiques et détruire 19 000 emplois dans le contexte actuel de chômage élevé, les employeurs préférant allonger le temps de travail de leurs salariés plutôt que de créer des emplois. Une mesure « inégalitaire, hypothétique, qui a déjà été tentée et qui ne crée aucun emploi », a critiqué hier le numéro un de Force ouvrière, Pascal Pavageau, sur RTL, en référence à la politique de Nicolas Sarkozy, associant désocialisation et défiscalisation des heures supplémentaires.

3 vers une dégressivité des allocations chômage

L’assurance-chômage est dans le viseur du gouvernement. Pour fonder « un nouveau contrat social », Édouard Philippe se dit prêt à « discuter » de la dégressivité des allocations chômage pour les cadres à hauts revenus. Une proposition du député LaREM Aurélien Taché, visant à diminuer les allocations chômage « à partir de six mois » pour les bénéficiaires qui touchent plus de 5 000 euros d’indemnités. « Le principe de l’assurance-chômage, c’est que vos droits dépendent des cotisations que vous versez en fonction de votre salaire, rappelle Henri Sterdyniak, économiste à l’OFCE et membre des Économistes atterrés. Les cadres touchent plus parce qu’ils cotisent plus. Si on touche à leurs indemnités, ils seraient fondés à dire qu’on les fait payer pour rien. » Avec cette mesure, le risque est de pénaliser les seniors, une catégorie de demandeurs d’emploi qui perçoivent les plus hauts revenus, selon l’Insee. Samedi, Matignon a envoyé une lettre de cadrage aux syndicats et au patronat en vue des réunions bilatérales, du 29 août au 4 septembre, dédiées à l’assurance-chômage, la santé au travail et les arrêts maladie.

4 Nouvelle baisse des contrats aidés

Le nombre de contrats aidés va à nouveau baisser en 2019, annonce Édouard Philippe Passés de 459 000 à 310 000 en 2017, ils avaient été déjà réduits à 154 000 dans le budget 2018. Un nouveau coup désastreux. Les baisses drastiques des contrats aidés, l’été dernier, ont eu « des impacts très lourds pour les associations, les collectivités, mais aussi les Ehpad », souligne un rapport publié cette année par les sénateurs Alain Dufaut (LR) et Jacques-Alain Magner (PS). Leur diminution brutale a « mis en péril l’existence de nombreuses structures » et aggravé la situation des bénéficiaires. « Du jour au lendemain, des milliers de personnes ont de nouveau basculé dans la précarité », souligne le rapport. Le gouvernement a créé un nouveau dispositif, appelé le parcours emploi compétences (PEC). Mais les associations et les collectivités y ont moins recours, car l’État ne prend en charge que 50 à 60 % du coût de ces contrats, contre 80 à 90 % pour les anciens. Les conditions d’accès ont aussi été restreintes. À peine 70 000 PEC ont été signés cet été… Beaucoup de monde risque de se retrouver sur le carreau.

5 Toujours plus d’austérité et moins de fonctionnaires

« Pour la fonction publique d’État, nous tiendrons l’objectif du président de supprimer 50 000 postes à l’horizon 2022 », assure Édouard Philippe au Journal du dimanche. L’administration fiscale – et tant pis pour les 60 milliards d’euros d’impôts qui échappent chaque année à l’État – et le personnel des ambassades seront les plus ciblés. Le premier ministre cite également des suppressions de postes dans l’audiovisuel public. La cadence devrait s’accélérer dès 2020, grâce notamment au « développement numérique », assure-t-il. Les coupes devraient être d’autant plus fortes que le premier ministre annonce le recrutement de 2 000 policiers supplémentaires, sans revoir son objectif de coupe nette de 4 500 postes pour 2019. Rappelons également que, pour répondre aux promesses de campagne d’Emmanuel Macron, 70 000 suppressions de postes de fonctionnaires sont également à prévoir dans les fonctions publiques territoriale et hospitalière. On devrait en voir une nouvelle preuve avec la réforme de l’hôpital portée par Agnès Buzyn, qui sera présentée à la mi-septembre.

6 Le CICE pérennisé en baisseS de cotisations

La confirmation de la pérennisation du Cice en baisses de cotisations fait figure d’exception parmi ces annonces uniformément austéritaires. Alors que le premier ministre ne parle que d’économies, voilà qu’il justifie ce trou de 21 milliards d’euros dans le budget 2018. Plus de 70 milliards d’euros ont ainsi été consacrés à cette aide depuis sa création en 2013, sans jamais qu’ait été donné une preuve de son efficacité. Mais c’est avec élan qu’Édouard Philippe sécurise ce cadeau aux entreprises, malgré le déficit qu’il va causer. « C’est un transfert de trésorerie qui doit être utilisé pour leur compétitivité », justifie-t-il. Pire, comme le gouvernement prévoit une double baisse des cotisations, le manque à gagner pour la protection sociale sera de 3,3 milliards de plus que ce que coûtait le Cice, selon la commission des Finances du Sénat. Pourtant, le comité de suivi des aides publiques aux entreprises et des engagements rappelait encore l’année dernière qu’« on ne dispose à ce jour d’aucune évaluation des effets sur l’emploi » des exonérations de cotisations patronales « sur l’ensemble des vingt-cinq dernières années ».

Pierre Duquesne, Pierric Marissal, Loan Nguyen, Lola Ruscio

Publié le 25/08/2018

TEXTE À L’APPUI. Nos grands entretiens à lire à tête reposée

Alain Deneault : « Ce système a un cancer généralisé »

(site la-bas.org)

À l’heure où, un peu partout, les destructions et les dégâts du néo-libéralisme entraînent des rejets et des mouvements profonds, en France, Emmanuel Macron, le leader du « free market » s’impose avec violence. Une violence que le philosophe québécois Alain Deneault nomme « l’extrême centre ». Deneault démonte et montre l’extrémisme de cet extrême centre, qui confisque, étouffe et finit par éliminer toute vitalité, toute démocratie réelle, et tout ce qui n’a pas un but lucratif, c’est-à-dire la plus grande majorité de l’humanité. Prenez le temps lire la version transcrite de cet entretien particulièrement lucide et stimulant par un des intellos les plus motivants d’aujourd’hui.

1. L’extrême centre joue sur le registre des sentiments

Daniel Mermet - Je suis content de te retrouver à l’occasion de la sortie de ton livre Faire l’économie de la haine. Tu as travaillé sur ce que tu appelles l’extrême centre. C’est vraiment quelque chose qui fait son chemin. Et tu as un très beau chapitre sur l’engagement. Je te regardais, dans cette émission d’Arte du 25 avril 2018, et je me disais : mais voilà, ce sont eux, ces journalistes-là, qui représentent tout à fait l’extrême centre, et toi qui es engagé. Ce sont eux qui resteront après que tu sois parti, tu n’as donc aucune chance de les ébranler en quoi que ce soit. Ils ont le pouvoir : ce studio est à eux, ce monde est à eux. Et toi, tu es un philosophe, un essayiste, mais tu es quelqu’un d’engagé. Ils sont bien contents de te faire venir pour t’entendre faire part de ton engagement, mais c’est une contribution. Tu es un petit peu suspect, et en aucun cas tu ne pourras venir au milieu de l’affaire.

Alain Deneault - C’est vrai qu’il y a une loi de la gravité qui pèse considérablement, et il ne s’agit pas de faire de procès d’intention. C’est comme si, en jouant le jeu, en pactisant, on intégrait le vocabulaire, les raisonnements, de façon à toujours se retrouver pile là, dans ce faux centre, un centre de la fausse conscience, qui liquide l’axe gauche-droite et qui ne s’y situe pas. Et qui consiste à attirer tout le monde au nom de pseudo-valeurs fondamentales : la raison, la responsabilité, la pondération, le sens du compromis… mais aussi le sens tout court. C’est comme si le sens était là, et que dès lors qu’on s’éloignait de ce programme-là – c’est ce que j’ai essayé d’esquisser en vingt secondes parce que c’était le temps qui m’était imparti –, on s’engageait dans ce qui est de l’ordre de l’insensé, que ce soit sur un mode paranoïaque, idéaliste, irresponsable ou rêveur ; il y a une panoplie d’épithètes pour disqualifier tout ce qui s’éloigne de ce programme, que j’ai évoquée souvent. C’est un ensemble de politiques, qui est le capitalisme, en fait, ce gros mot qui renvoie à un régime qui vise à faire en sorte que le capital de ceux qui en détiennent croisse. Cela se décline aujourd’hui au moins de cinq manières : plus de dividendes pour les actionnaires, plus de revenus pour les multinationales, un accès aux paradis fiscaux, moins de fonds pour les services publics, moins de droits pour les travailleuses et les travailleurs. On peut être Tsipras, Trump ou Macron, tout tend vers cet extrême centre qui ne se présente plus comme une position politique, mais qui se présente comme un discours de bon sens. Naguère on disait « normal », maintenant c’est « moderne ». Mais ce ne sont que des épithètes. Si on développe, on peut se rendre compte que cet extrême centre-là joue aussi sur le registre des sentiments ou sur une déclinaison du thème de la liberté ; et pas seulement sur l’idée d’une idéologie qui est devenue tellement nécessaire et inévitable qu’on n’a même plus à la nommer.

Macron, tel que tu le vois, ou Trudeau, ton patron là-bas, c’est l’extrême centre. C’est-à-dire qu’ils ne s’occupent pas de gauche ni de droite, ils ont inventé le centre.

La gauche et la droite, c’est devenu compliqué, soyons honnêtes. On doit faire le deuil de l’époque où il était simple de se situer sur cet axe-là. On sait qu’aujourd’hui on pense plus en termes de réticule, c’est-à-dire une croix. On sait que si on a un souci de la vie collective, on tend vers la gauche ; si on défend des libertés, quitte à laisser les plus puissants dominer, on tend vers la droite. Ensuite, il y aura un axe vertical qui ira d’une approche autoritaire à une approche ultralibérale, ultrapermissive. Et entre les deux, un libéralisme où il y a un peu d’État, un peu de marché. Mais ce réticule-là se stratifie selon un très grand nombre de thèmes : les enjeux socioéconomiques plus traditionnels qui intéressent les marxistes, toutes les questions sociétales liées à l’intersectionnalité – intégrer les minorités ou les laissés-pour-compte ; ensuite, il y aura la question de la centralisation par rapport aux régions : les modalités, les pratiques de gestion de l’administration sont-elles relâchées, sont-elles centralisées à l’intérieur des institutions ? Il y aura éventuellement aussi la question écologique : on peut être communiste et pas être écologiste du tout, on peut être écologiste et pas du tout socialisant, il y a des écologistes de droite. Donc chaque question suppose que le réticule reproduise une strate. Au fond, si on a à penser aujourd’hui l’axe gauche-droite, il faut plutôt le penser comme un cube, où on se situe par rapport à une quantité de questions sur différentes coordonnées. Ce qui rend très difficile le débat public, parce qu’au moment même où il y a une simplification outrancière du discours – avec des médias qui nous enjoignent de dire en vingt secondes ce qu’il en est de la portée de processus électoraux ou ce qu’il en est de la filière de l’acier entre la France et les États-Unis –, au moment même où tout va vite et se produit sur un flux où on oublie, au fur et à mesure qu’elles passent, les informations qu’on nous présente, en même temps, la pensée politique, elle, se complexifie énormément. Et une personne politisée, aujourd’hui, peut nuancer son discours de tellement de manières qu’elle peut être extrêmement réactionnaire sur les questions sociétales, être plutôt ancrée dans une perspective sociale-démocrate en ce qui concerne les politiques sociales, et sur l’écologie être ailleurs. Il est donc très difficile, pour des représentants politiques, de développer un discours qui résonne avec le commun, avec des classes, des catégories. C’est pour ça que, plus que jamais, puisque le discours est de plus en plus nuancé, complexe, quand on prend la peine d’en développer un, il faudra développer des modalités politiques qui elles aussi s’affinent – la proportionnelle, le tirage au sort, etc. Parce que sinon, on aura toujours une raison de rejeter un représentant qui, sur telle ou telle question, n’est pas en phase avec ce qu’on pense.

2. « Tout ce qui se compte ne compte pas »

Dans le premier ou le deuxième chapitre de ton livre, Faire l’économie de la haine, j’ai pensé à une phrase qu’on attribue à Einstein, qui dit en gros : tout ce qui se compte ne compte pas. Tu dis quelque part qu’on est plus impressionné par une colonne de chiffres que par une colonne de chars.

Déjà chez Adam Smith, chez Thomas Malthus, ensuite jusqu’à Friedrich Hayek et Léon Walras, ces économistes de référence, on a vu le concept d’économie passer d’un statut vitaliste à un statut mortifère. L’économie, avant que s’en emparent ceux qui ont osé s’appeler les « économistes » et qui se sont arrogé un mot qui existait dans toutes les disciplines, était un principe renvoyant à la vie. Les scientifiques de la nature, comme Carl von Linné, Gilbert White et même Charles Darwin, ne parlaient pas d’écologie, ils disaient l’ « économie de la nature ». Je m’arrête là-dessus parce que c’est la source même du discours. Le mot même d’« économie » vient d’abord de ce champ-là. L’économie de la nature consiste en une façon d’étudier ces relations multiples et précaires entre espèces, éléments, faisant en sorte que, bon an, mal an, la nature se perpétue. L’économie n’était pas tout à fait un système au sens d’une systématicité réglée à la manière d’un métronome, mais n’était pas non plus un chaos. Il y avait quelque chose comme des règles qui régissaient l’organisation du monde, donc l’organisation de la nature. On parlait d’économie de la nature d’abord sur un plan biologique. Gilbert White, par exemple, nous raconte que, quand la femelle hérisson accouche du bébé hérisson, celui-ci a des pics qui sont encore tendres, sinon on peut imaginer la souffrance que représenterait l’accouchement. Le têtard a une queue pour se mouvoir dans l’eau, et il la perd du moment que ses pattes poussent parce qu’il n’a plus à être dans l’eau. Donc Gilbert White dit : la nature est une grande économiste. Et les êtres humains sont inclus dans cette économie-là. Les économistes, qu’on reconnaît aujourd’hui comme les physiocrates, sont ceux qui, à la fin du XVIIIe siècle, ont voulu en quelque sorte maîtriser au maximum ces connaissances des relations naturelles pour favoriser l’agriculture, sur un mode intéressé, sur des finalités qui étaient liées éventuellement aux enjeux politiques plus libéraux de l’époque. Donc ce concept est vivant, l’économie est une chose vivante. Mais on est passé de cette idée vivante à une approche strictement comptable ; où on fait l’économie de cette vitalité-là, pour mieux strictement s’en tenir à son arithmétique. Ça veut dire que, chez Malthus, on a quelqu’un qui explicitement dira : je dois définir la richesse pour mieux la maîtriser, pour mieux en maîtriser la production. Alors, je vais exclure de ma définition de la richesse tout ce qui ne se compte pas. Et je ne vais considérer que ce qui est commensurable. Ce sera une façon – et il n’est pas le seul – de jeter les bases de ce qui s’appelle aujourd’hui les « sciences économiques » qui ont, de manière outrancière, hypostasié cette relation entre l’arithmétique, l’intendance et le capitalisme.

Malthus, c’était qu’il fallait supprimer les pauvres.

Tout à fait, mais c’est un autre versant qui montre qu’il n’était pas vitaliste. Je dirai que l’idée d’éradiquer la pauvreté en éradiquant les pauvres est une conséquence logique de cette idée voulant que ne compte que ce qui est sujet au calcul et que ce qui permet au capital de croître. On a exactement la même chose chez Adam Smith au titre de l’activité productive : ce qui est pertinent, c’est de favoriser dans un régime l’activité qui, du point de vue de la médiatisation de l’économie par les nombres, génère, on pourrait dire, de la plus-value – aujourd’hui on dirait des marges, des bénéfices. C’est réduire au maximum ce qui est en quelque sorte parasitaire quant à ce processus-là. Mais on s’est aliéné là-dedans. Et je me suis intéressé à ce passage de l’économie au sens fort.

Si on continue ton processus, on aboutit à l’élimination d’une partie de l’humanité.

Et même on élimine la vitalité, Marx en parlait déjà très bien, au profit d’une sorte de dynamique comptable et capitalistique qui s’impose à nous de manière tragique, à la manière d’un grand Frankenstein, sur un mode autonome. Au fond, on supprime la vitalité ; ou, si on la maintient, c’est à la condition de la faire fructifier du point de vue du capital : OK pour organiser un festival, mais à la condition que ça soit bon pour la restauration et l’hôtellerie. J’en ai parlé dans La médiocratie, on a vu des artistes faire valoir leur activité dans l’espace public ces dernières décennies, en disant : nous, en plus d’être artistes et étant artistes en fait, nous sommes surtout des entrepreneurs. Le problème du capitalisme, c’est qu’il s’est emparé de tous ces leviers de la culture pour faire l’économie des affects, de l’éthique, de la politique, au nom d’une science, (les « sciences économiques »), au nom d’un savoir-faire qui est arithmétique qui consiste à dire : arrêtez de « conter », arrêtez d’être sensible, arrêtez de vous intéresser aux choses. Intéressez-vous au bilan, intéressez-vous aux données comptables. Parce que ça serait plus vrai que le vrai, parce que le vrai serait de ce côté-là. Cette façon de voir les choses consiste au fond à transférer sur un système culturel (le capitalisme, pour aller vite) la responsabilité de certains affects, dont la haine, dont le mépris. On peut très bien être un investisseur sympa avec les gens de sa communauté, aimer son chien, s’occuper de ses enfants quand on les voit une demi-journée par mois, être gentil avec ses salariés quand on daigne les saluer une fois en deux ans. Et par ailleurs laisser le système haïr à sa place, haïr sans qu’il n’y paraisse, haïr sans devoir assumer le sentiment lui-même ; parce que « ça » hait, le régime hait pour nous, le régime méprise pour nous. Il suffit simplement de s’assurer que les résultats comptables sont au rendez-vous, à travers un processus de haine qui est très efficace mais qu’on n’a même plus à prendre sur soi, pour en profiter finalement.

C’est assez inquiétant, ce que tu dis. Parce qu’on est de plus en plus dans ce système. Notre ex-président de la République, François Hollande, avait fait de la finance son ennemi. Est-ce qu’il allait dans ton sens, est-ce qu’il avait compris ce que tu voulais dire ?

Lui aussi faisait l’économie de beaucoup de choses, notamment d’une description fine. Quand il disait par exemple que la finance n’a pas de visage, n’a pas d’identité, il avalisait cette idée que le capital a fait l’économie même de l’identité des ayants droit du capital, des bénéficiaires. Ce qui est une mystification, parce qu’il les connaît très bien. Ce qui était intéressant, dans sa formule, c’était précisément cette façon de rendre opaque ce que la pensée critique cherche à désopacifier. Je suis convaincu – c’est mon travail de le faire, et L’économie de la haine serait un peu la « bande-annonce » de la recherche à laquelle je m’attelle au Collège international de philosophie – qu’on reviendra, par la force des choses, à un concept d’économie beaucoup plus « riche » (pardonnez-moi le jeu de mot) qu’il ne l’est maintenant. Parce que l’économie renvoie, dans notre histoire, eu égard à notre patrimoine culturel, à mêler un champ que les économistes ont restreint à la seule intendance. L’économie est une pensée des relations en tant qu’elles sont escomptées. Et ce n’est pas simplement une affaire de commerce, de production, de consommation, de thésaurisation.

3. Agir sans esprit comptable 

Ce n’est pas dans ton livre, mais je voudrais te faire réagir sur ce qui se célèbre ces mois-ci, c’est-à-dire Mai-68. Je ne sais pas à quoi à ça a ressemblé dans ton Québec. Qu’est-ce que t’inspirent à la fois cette célébration et cette époque ?

Je dirai, par rapport à ces enjeux-là, que ce qu’on peut retenir de cette période pour s’en inspirer, c’est cette façon qu’a eue une génération – et ensuite les ouvrières et ouvriers qui ont emboîté le pas à la jeunesse – d’agir sans esprit comptable, tout le contraire de ce qu’on fait aujourd’hui. Ce sont tous ces gens de bonne volonté qui, lorsqu’il s’agit d’analyser un problème, de considérer un enjeu grave lié à la mondialisation, ne peuvent pas s’empêcher de dire : qu’est-ce que je peux faire, moi ? Ou, pour le dire autrement : quelle est la solution ? Et la solution, c’est une façon de résoudre quelque chose. Or ça n’existe plus. C’est comme si on se disait que, comme il n’y a pas de solution, ce n’est même pas la peine d’y penser. C’est pour ça que très souvent, politiquement, on tend aujourd’hui à ne s’intéresser qu’aux problèmes qu’on peut résoudre, à restreindre la conscience politique à ce qui peut être résolu dans l’immédiat. Alors qu’il me semble que l’engagement politique suppose d’être à la fois désespéré et plein d’espoir. C’est-à-dire que, par définition, les conditions mêmes de l’engagement politique supposent que l’on de réglera pas de sitôt les problèmes auxquels on s’attaque. Sinon, ça n’est pas de la politique, à la rigueur c’est de l’administration – Jacques Rancière parlerait de « police ». La politique suppose qu’on s’attaque à des problèmes qui n’ont pas de solution, qui ont quelque chose d’une aporie pour la pensée. Et c’est pour ça qu’on s’y engage, et c’est pour ça qu’il faut faire preuve de courage. C’est parce que c’est décourageant qu’il y a du courage. Dans ces années-là, on voit bien qu’agir sans être comptable du moindre effort, du moindre geste qui pourrait nous coûter ceci ou cela – parce que peut-être le voisin ne trouvera pas ça conséquent, qu’on va mal paraître, que nos parents vont nous désavouer ou que ça va nous faire plafonner dans un avancement de carrière – paraissait à l’évidence, dans les années 1970, comme étant proprement mesquin et indigne d’un sujet politique.

Il y a quelque chose qui illustre ce qui se passe en ce moment, c’est la ZAD à Notre-Dame-des-Landes, où ce qui déroute pas mal, c’est ceux qu’on appelle les « zadistes » n’ont pas de but lucratif. Et un gouvernement qui, lui, est exclusivement à but lucratif, leur envoie des drones, des hélicoptères. On en était l’autre jour à 11 000 grenades lacrymogènes.

Ça nous ramène à l’enjeu de l’extrême centre et à son caractère extrémiste. Parce qu’on a là effectivement des gens qui vivent l’économie sans esprit comptable et sans soumettre l’économie à la comptabilité. Ce qui semble impardonnable au régime, c’est de ne pas être dans les sphères de la comptabilité et du droit des affaires. C’est quelque chose d’irrévérencieux pour le capital de ne pas participer aux logiques instaurées par l’oligarchie. Et là où le régime d’extrême centre pèse de tout son poids, c’est dans ses contradictions. C’est-à-dire qu’il se présente comme étant centriste, équilibré, responsable, pondéré, neutre, vrai… Tous ces mots qu’il s’attribue grâce à des médias qui vont dans sa direction. Et le comble de tout ça, c’est d’avoir développé ou ramené cette expression de l’« illibéralisme », qui tend à exclure tout ce qui n’est pas étroitement soi. Et c’est là où il y a de l’extrémisme dans l’air. En laissant le champ de la légitimité politique ouvert à la seule notion étriquée de l’ultralibéralisme tel que le pensent ce gouvernement et cette présidence-là. Donc on a un parti pris qui est libéral, et ce libéralisme est régi par un droit des affaires qui se veut extrémiste au sens où il est destructeur, liberticide, impérialiste. Il est aveugle, il est sourd, intransigeant. Il est inique. C’est bien ce « libéralisme » à tout crin qui fait qu’on perd chaque année, dans le monde, l’équivalent d’une Belgique en forêt. C’est ce régime-là qui fait que l’Allemagne a découvert récemment qu’en quelques décennies elle avait perdu 75 % de ses insectes. C’est ce régime-là qui est en train de chercher du pétrole dans de la boue et du gaz dans des cailloux, parce qu’il ne sait plus comment faire reculer la frontière de l’extractivisme ; plutôt que de se ressaisir et de penser la nécessaire décroissance vers laquelle nous nous orientons de gré ou de fait. Mais ce régime-là, qui est aveugle et extrême, se pare de toutes les vertus ; et présente tous ceux qui pensent, qui s’inquiètent, qui s’organisent, comme étant des adversaires sous l’étiquette d’« illibéralisme », qui est la plus paradoxale que j’aie de mon vivant entendue.

4. Les cinq formes de la censure

Ton discours n’est pas neuf, tu appartiens à un courant ancien de philosophes. Mais on voit bien que tu creuses, tu t’exprimes, tu cherches. Cette pensée critique, qui n’a rien de violent, qui se contente d’être intelligente et humaine, pourquoi a-t-elle tant de mal à exister ? Quels sont les mécanismes de censure (dont tu parles dans ton livre) et d’autocensure, qui freinent et qui bloquent ?

Il y aurait cinq formes de censure qui sont à l’œuvre et qui font effectivement qu’on est mal à l’aise devant la pensée critique. Mais je dirai que ce malaise s’oppose à un autre. Au fond, la psyché suscitée ou façonnée par un régime capitaliste est une pensée qui est traversée par les malaises. C’est d’une part un malaise par rapport à la pensée critique, parce qu’elle nous menace, et s’il fallait être libre de sa pensée, comment réagirait-on devant les injonctions patronales ? Surtout que les injonctions patronales sont de plus en plus paradoxales, parce qu’elles consistent à nous demander de deviner ce que le patronat souhaite entendre – on nous rend associés, partenaires, clients, etc. Et donc on est « en marche » dans ce nouveau régime, et il faut prendre sur nous de vouloir ce que l’autorité souhaite nous voir désirer. Je crois que la formule qui résume le mieux cela, c’est le fait de devoir écrire des lettres de motivation quand on est demandeur d’emploi. On nous place dans une position psychique, dans les mots mêmes, qui est contraire à ce qu’on éprouve très souvent. Et la force de l’idéologie est de ne pas être simplement de la propagande sur un grand écran de cinéma qui nous serait lointain, mais un trousseau de clés pour se retrouver dans un monde qui nous domine. C’est-à-dire que l’idéologie nous aide, c’est une boussole pour nous orienter dans le monde. C’est pour ça que nos parents, nos professeurs, qui veillent à notre bien, vont nous dire à notre jeune âge : constitue-toi un savoir-faire pour pouvoir te vendre, constitue-toi entrepreneur de toi-même, donne-toi des atouts sur le marché du travail. C’est-à-dire qu’on va soumettre un jeune esprit à l’idéologie pour son bien, parce qu’on est pris là-dedans. Donc la pensée critique est une menace par rapport à une personne qui veut se débrouiller dans le monde, parce qu’elle nous aide à comprendre le monde, à comprendre nos souffrances, mais elle ne nous aide pas à gagner de l’argent, pour le dire crûment. Par ailleurs, il y a la souffrance liée à ce monde opprimant-là, ces structures d’oppression ; où on nous demande justement de sourire quand on a envie de faire la gueule, on nous demande de mentir en allant à l’encontre de nos convictions morales élémentaires, on nous demande continuellement de surmonter des malaises. Et le malaise est précisément ce qu’on a voulu exclure de la pensée politique. On a fait comme si les affects, les passions, la vie psychique ne méritaient pas attention, comme si c’était quelque chose d’excédentaire et même d’encombrant. Ce qui compte, c’est la raison, le calcul, le principe, la directive. Et les passions sont ce qu’il faut refouler. Et quand on finance quelqu’un sur un mode salarial, d’une manière sous-entendue – et si on ne le comprend pas par soi-même ça nous sera dit explicitement –, ce qui est dit, c’est : ta gueule, je te paie ! Et ce que je paie, c’est un travail que Freud définissait comme tel, un travail de refoulement, un travail psychique. Le travail qu’on fournit, ce n’est pas seulement du travail manuel, ou intellectuel s’il s’agit de répondre à des clients un certain nombre de phrases qu’on nous a mises dans la tête. C’est aussi travailler à réprimer ce qui nous semble absurde ou irritant, ce qui nous semble malhonnête, ce qui nous paraît être une escroquerie. Ce sont donc ces deux malaises qui entrent en ligne de compte. Mais la censure, comment se déploie-t-elle là-dedans ? Je passe vite sur les deux formes les plus connues, la censure et l’autocensure, sur le mode un peu évident de la rature ou de la suppression. Cette censure existe encore, mais d’une manière moins étendue qu’avant. Le Bureau de la censure qui dit : supprimez ceci, raturez cela, ce mode-là est de moins en moins fréquent. Il y aura bien sûr, au nom de la raison d’Etat, des textes caviardés. Il y aura aussi – Aude Lancelin en parlait bien dans son livre, Le monde libre – des coups de fil qui sont passés pour qu’on retranche ceci ou qu’on supprime cela. Ça existe donc encore, mais il y a d’autres formes plus insidieuses sur lesquelles on ferait bien de s’attarder. Il y a l’autre forme, l’autocensure, qui consiste à dire que, par crainte de représailles ou aux fins d’avancement de carrière, on ne nommera pas Untel et on supprimera cela de sa pensée. Mais il faut l’avoir déjà pensé. Ça, c’est les censures sur un mode ancien. Ensuite vient la censure idéologique, et elle est très efficace. Elle consiste à faire en sorte qu’on pactise avec des mots qui comportent des points aveugles. La censure est déjà intégrée aux mots, on fait donc l’économie de la censure, on ne se rend pas compte qu’elle est à l’œuvre. J’en parle souvent, je pense que c’est l’exemple le plus clair. Je viens d’un pays où sévit la notion de gouvernance. Cela suppose qu’on pense désormais tout en fonction des critères de l’entreprise privée. Même un ministère va se présenter comme une entreprise ministérielle, et va donc s’intéresser non pas à des citoyens ou des citoyennes – des patients, des usagers ou des voyageurs –, mais toujours à des « clients ». Dès lors qu’on instaure ce mot-là, on fait perdre de vue la notion de service public. Dès lors qu’il y a un conflit dans le monde et qu’on en fait strictement une affaire géopolitique – qui intéresse la Russie, la France, Israël, les Etats-Unis, etc. –, on passe sous silence ce qui motive le plus souvent les conflits d’envergure dans le monde. C’est-à-dire des intérêts commerciaux et industriels : où va passer le gazoduc, qui va pouvoir accéder à tel gisement de je ne sais quelle richesse ? On a développé mille et une manières de distiller un langage qui nous fait faire la censure d’un grand nombre de choses sans qu’on s’en aperçoive. Je ne sais pas si le terme « censure » est encore indiqué, mais il me semble que c’est bien ce qui est à l’œuvre. Ensuite, il y a la censure de nature psychique – j’aurais envie de dire psychanalytique, inconsciente – qui nommément apparaît comme telle chez Sigmund Freud. Et la censure, dans la métapsychologie, c’est le moment préconscient où le sujet psychique – je dirai presque l’appareil psychique à l’œuvre en lui – sent le malaise dont je parlais tout à l’heure, sent qu’il n’est pas convenable d’utiliser telle ou telle expression, même si c’est celle qui convient le mieux à une situation, parce que le plaisir ou la satisfaction à l’utiliser risque d’entraîner des conséquences fâcheuses qui ne valent pas le coup, qui ne font pas le poids. Et là, on est dans est dans des enjeux économiques. Ce n’est pas l’autocensure de tout à l’heure, où on se dit : j’ai fait un travail sur Vincent Bolloré, mais comme je ne veux pas être le cinquante-et-unième à recevoir une mise en demeure, je ne vais pas mettre son nom, je vais écrire « un homme d’affaires ». Là, c’est simplement sentir, avant même que le mot soit arrivé à la conscience, qu’il vaudrait mieux en utiliser un autre. Et on est continuellement dans ces rapports de malaise et de négociation intérieure. L’idée, c’est de faire en sorte que les gens, par eux-mêmes, répriment un certain nombre d’idées, tout simplement parce que ça ne se fait pas d’être écologiste quand, tout à coup, on est avec des gens qui reviennent de Cuba et qui ont pris l’avion. On est continuellement en train de se censurer, sur le plan psychique dont je parlais tout à l’heure, non pas par rapport à un absolu moral qui serait clair pour tout le monde, mais par rapport à un discours idéologique contingent qui se travaille quand on est puissant. On peut revenir à Propaganda d’Edward Bernays et à beaucoup d’autres textes qui renvoient à ce type d’enjeu. L’intérêt, pour des grandes firmes (je me suis intéressé à Total notamment, mais il y en a tellement d’autres), c’est de prendre au corps cette réalité endoxale de l’opinion et de faire en sorte qu’on la thématise bien, pour qu’il soit évident que le communisme, après coup on le sait, c’est des millions de morts et c’est tout ; que les utopies ne marchent jamais ; que tout ce qui compte, c’est de trouver un bon job et le reste, de toutes façons, ça nous échappe… Toutes ces espèces d’expressions toutes faites (« On n’y peut rien »), tous ces adages sont extrêmement puissants, et ils sont travaillés. On nous les bassine à longueur de journée, surtout depuis qu’il y a l’information en continu.

5. La souveraineté réfractée

En t’écoutant, et en réfléchissant assez souvent au boulot qu’on fait de journaliste, qui consiste malgré tout à persister dans l’idée de révéler, d’aller vers une vérité, je suis pris parfois d’un vertige qui consiste à se dire : à quoi ça sert ? Tu parlais des grandes multinationales. Philip Morris est une entreprise absolument assassine, qui a des millions de morts à son actif, qui a été condamnée, qui a dû publier ses archives qui sont consultables à l’envi. Un jour, Chomsky nous parlait des Pentagon Papers et de ces histoires-là, et il nous disait : ça n’a rien changé, aujourd’hui Philip Morris se porte bien. On passe nos vies à révéler des vérités sur des fake news et à dire : regardez comme ils ont menti, Cahuzac, etc. Comment s’interroger sur le parcours de la vérité et son efficacité ?

On peut, sans trop épiloguer, cerner cette question éminente. La souveraineté réfractée, pensons-là comme ça. On ne peut plus strictement penser l’ordre du monde comme étant l’effet de notre volonté. La souveraineté (la souveraineté une) est réfractée de plusieurs façons. Il y a encore la souveraineté d’État dont je parlais tout à l’heure. Les États, bon an, mal an, prennent des décisions sur un certain nombre de choses, de moins en moins par rapport aux oligarques ; ou en tout cas, quand ils les prennent, c’est en leur faveur et de plus en plus sur un mode contraignant par rapport à tous les autres. Ensuite, il y a une autre forme de souveraineté que j’ai essayé de définir depuis quelques années, qui est la souveraineté offshore, c’est-à-dire la souveraineté de nature privée, celle des multinationales. C’est une souveraineté qui définit un pouvoir discrétionnaire de grandes institutions financières, de multinationales dans le domaine de l’industrie et du commerce, sur un mode aussi tranchant que celui des États, dans certains domaines. Parfois, il peut y avoir complémentarité, parfois il peut y avoir parallélisme, parfois il peut y avoir antinomie. Et puis, il y a la souveraineté du peuple. Ce que les journalistes appellent avec beaucoup de mépris (mais souvent ils ne s’en rendent pas compte parce qu’ils font l’économie de la haine) la « grogne ». C’est quand le peuple est souverain, de par son interposition, de par ses manifestations, qu’il force une décision. Il s’interpose et il fait en sorte que l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne sera pas construit, par exemple. C’est une décision du peuple, c’est vraiment une manifestation de souveraineté. Il y a une quatrième souveraineté que j’ai développée en m’inspirant seulement de Georges Bataille (sans penser à m’approprier son discours), qui consiste à penser la souveraineté de l’histoire, du sort. C’est-à-dire une chimie entre les trois autres, qui serait elle-même souveraine. C’est qu’on ne sait jamais trop qui va avoir le dessus dans ce rapport de force permanent. La souveraineté, c’est cette espèce de rapport de force permanent qu’on institue entre ces trois souverainetés-là, mais c’est aussi le sort comme tel qui compte. Il y a une sorte de « volonté divine », comme on aurait dit à une certaine époque, et dont a parlé aussi Walter Benjamin dans la Critique de la violence. Et c’est d’autant plus vrai qu’il y a quelque chose qui va se révéler décisif ces années-ci, bien que ce ne soit pas une instance politique : c’est la nature, ce sont les écosystèmes qui vont, eux, arrêter le capitalisme, c’est clair Je pense que pour nous, peuple – peuple de gauche, mais nous aussi concitoyens et concitoyennes de toutes allégeances qui sommes inquiets –, l’erreur serait de penser que tout relève de notre volonté. J’ai dit récemment à quelqu’un que le capitalisme n’était pas viable dans sa forme actuelle parce qu’il n’y aura plus de pétrole bientôt, en tout cas plus de pétrole abondant, il n’y aura plus de gaz abondant. Et quand on voudra faire un virage vers les panneaux photovoltaïques, vers les techniques de captage et de stockage ou les agrocarburants, il y aura tellement de problèmes liés à l’industrie minière et aux réserves en lithium, en terres rares qui manqueront, et par ailleurs de tels les enjeux agricoles (sans parler du transport), que ça ne sera pas davantage viable. Et cette personne-là me disait : mais non, le capitalisme ne peut pas cesser, les gens ne l’accepteraient pas. Comme si nous étions – nous, civilisation, mais surtout nous, Occidentaux –littéralement maîtres des choses. Nous avons tellement donné dans l’ubris de la souveraineté financière, industrielle, technique, qu’on a oublié qu’il y avait un monde ; que ce monde-là a des ressacs, qu’il relève d’un principe de réalité et qu’il peut s’imposer à nous. C’est un monde fini. Et ce système dans lequel on est, tablant sur la croissance dans un monde fini, et n’étant pas capable de composer avec le fait que les richesses dont il a besoin sont désormais comptées, ce régime-là est son propre adversaire. Ce n’est pas nous qui allons le faire tomber, il a un cancer généralisé. Ce système est malade, il n’est pas viable. Et notre travail à nous, c’est de l’accompagner dans sa chute. L’accompagner, ce n’est pas dans le sens d’une balade, c’est dans le sens de l’achever. Donc c’est continuer à critiquer, à penser, à dénoncer, à analyser. Afin que, le jour où vraiment la crise devenant aiguë elle frappe les esprits et soit un fait reconnu par un très grand nombre de concitoyens et concitoyennes – pas nécessairement une majorité, mais une minorité intense capable de faire l’histoire et de valoir à titre de peuple –, afin que le jour où cette conjoncture-là sera développée, nous soyons à même, puisque nous y serons préparés, de développer un discours à la place des fascistes qui voudront eux aussi s’emparer de cet espace vide. Je pense que la focalisation se fait là.

Et pour finir, un vrai journaliste, un journaliste de l’extrême centre te dit : mais alors, Alain Deneault, vous voulez faire la révolution ?

Je souhaite rendre révolu, avec mes concitoyennes et concitoyens, un système délétère et destructeur pour nous-mêmes et pour la planète.

journaliste : Daniel Mermet

transcription : Josette Barrera et Jérémie Younes

Pubkié le 24/08/2018

Hôpital. Coup de sirocco dans les services publics d’urgences

Cécile Rousseau  (site l’humanité.fr)

En cette période estivale, de nombreux services virent au rouge. Si la canicule a pu aggraver la situation par endroits, les personnels hospitaliers estiment que le point de non-retour est déjà atteint depuis longtemps.

«Tout est parfaitement monitoré », lançait la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, début juillet. Faux ont rétorqué, excédés, médecins et personnels hospitaliers dans différents médias. Après un printemps de surchauffe, émaillé de nombreuses grèves, c’est l’été de la saturation totale aux urgences : dégradation de l’accueil des patients, des conditions de travail des soignants, départs en cascade… Si l’impact de la canicule n’a pas été aussi fort que redouté, les services n’ont jamais été aussi surchargés. Depuis vingt ans, leur fréquentation est passée de 10 à 21 millions de personnes. Sans que les moyens suivent. Pour calmer le jeu, la ministre de la Santé a ressorti les statistiques, mettant en avant 78 ouvertures de services d’urgence en vingt ans. Dans les faits, une majorité d’entre elles ont été réalisées dans le secteur privé. Pour apaiser les esprits, l’exécutif table désormais sur la présentation du plan hôpital, repoussée a priori à mi-septembre. Retour sur un été de plomb.

1 Abattage de consultations au Cap-d’Agde

Dans la célèbre station balnéaire, l’afflux de touristes se retrouve à l’hôpital. au Cap-d’Agde (Hérault), passant de 30 000 habitants à parfois 300 000 au cœur de la belle saison, le service de soins non programmé, faisant office de service d’urgence de jour, frôle l’asphyxie. Le Dr Bertrand de Pontual, chef du service et délégué régional de l’Amuf (Association des médecins urgentistes de France), ne sait plus où donner de la tête : « Je vois de 40 à 45 patients par jour. Hier, j’ai commencé à 8 heures et j’ai fini à 21 heures, en prenant dix minutes pour manger. C’est de l’abattage ! » Malgré la recrudescence estivale, il n’a bénéficié que d’un demi-poste d’infirmier en renfort. « On double les effectifs de police qu’on fait venir de Paris, on triple le nombre de pompiers, mais il y a zéro effectif en plus dans la santé », s’indigne le praticien. Les fortes chaleurs ont encore fait grimper la température dans le service. « Chez nous, il y a un effet canicule, les personnes âgées, des enfants en bas âge arrivent déshydratées, ça a encore fait augmenter notre taux de passage ! Sans compter l’accidentologie liée à l’usage des toboggans, les bouées tractées ou encore les rixes alcoolisées. » Dans l’Hérault, sur les 13 services d’urgence, 10 sont privés. Dans la zone, c’est la clinique privée de la petite commune de Pézenas qui avait obtenu l’agrément et non Le Cap-d’Agde. Or, un service 24 heures sur 24 s’impose pour le praticien. « Tous les jours, on doit refuser des gens après 18 heures pour fermer ; on se fait insulter. On manque aussi de lits, en amont et en aval. Et ce n’est pas que de la bobologie, comme le prétend la ministre de la Santé ! On réanime des personnes. » « Moralement atteint », le Dr Pontual voit son avenir ailleurs.

2 À Troyes, la valse sans fin des effectifs

L’hémorragie de praticiens vide le service des urgences de la préfecture de l’Aube. À la suite de la décision de fermer les consultations d’urgence pédiatrique, quatre médecins des urgences avaient démissionné en mai, entraînant une crise sans précédent. En guise de solution, la réserve sanitaire avait été déclenchée, avec l’arrivée temporaire de médecins à la retraite. Trois mois plus tard, malgré quelques aménagements à la marge, la catastrophe continue : « Nous sommes nombreux, moi y compris, à partir travailler dans le privé à la rentrée après 20 ans dans le public, lance un des docteurs du service. Et il n’y a pas grand monde pour prendre la relève vu les conditions de travail. Cet été, on a un planning à trous, c’est de la gestion de la pénurie, les équipes sont à bout. On a eu de la chance que la canicule ne soit pas à la hauteur de celle de 2003. » Dès février, les urgentistes avaient distribué des tracts aux patients pour s’excuser des conditions d’accueil. Avec 62 000 passages en 2017, le service est en surtension 365 jours par an. « La mère d’une amie est restée huit heures sur un brancard, tonne une élue de la CGT, certains agents travaillent 60 heures par semaine et ont plus de 200 heures supplémentaires. Ils ne peuvent pas prendre plus de 15 jours de congés d’affilée en juillet ou août. On voit bien que la ministre ne va pas se faire soigner à l’hôpital public ! J’espère qu’il y aura du monde dans la rue à la rentrée. »

Le maire LR François Baroin, président du conseil de surveillance, s’était pourtant emparé de l’affaire. Mais le plan d’action s’est soldé par l’octroi de 500 000 euros de subventions pour… rénover le logement des internes.

3 Bourges : bonnet d’âne pour le nombre de lits

Un été fébrile à l’hôpital de Bourges. Dans le « No bed challenge », lancé par le Samu, consistant en un classement des lits disponibles dans les urgences, la structure du Cher arrivait ces jours-ci en deuxième position des pires conditions d’accueil. En mars dernier, les agents s’étaient mobilisés face à l’engorgement du service. Ils exigeaient des renforts et des lits. À la place, ils ont dû se contenter d’une aide-soignante supplémentaire et de 15 lits de médecine générale (lits d’aval). « Ces lits étaient déjà décidés dans le projet d’établissement ! Nous en voulions au moins 30 pour débloquer la situation », explique la secrétaire de la CGT, Armelle Paris. Si, comme le rappelle l’Amuf, 150 000 lits ont disparu dans les hôpitaux français ces 20 dernières années, à Bourges, ils se sont volatilisés peut-être encore plus vite qu’ailleurs. Depuis deux ans, 70 lits ont été supprimés dans tout l’hôpital. À Bourges, les embouteillages sont désormais inévitables. Pour Nathalie, du bureau de la CGT : « Les urgences sont devenues un service d’hospitalisation, où les gens restent un ou deux jours alors que ce n’est pas leur vocation. Parfois, on leur fait payer le forfait hospitalier alors qu’ils sont toute la journée sur un fauteuil et n’ont pas eu de repas. Des gens sont dans le couloir 24 heures sur 24. Imaginez-vous changé sur un brancard, devant 10 personnes. » Découragés, 13 infirmières sur 50 ont déjà quitté le navire après la grève, remplacées pour certaines par des jeunes diplômés : « Quelques-unes veulent déjà partir. C’est du travail à la chaîne. Tout s’est tellement dégradé que la saison estivale passe quasi inaperçue », résume Armelle Paris.

4 Turnover permanent à Lariboisière

Dans le plus grand service d’urgence de Paris, les rendez-vous festifs ont aggravé la suractivité ambiante. Lors de la Fête de la musique, 345 personnes ont fait un passage aux urgences, contre 250 un jour normal. La Coupe du monde a également contribué au taux de fréquentation historique : « Ces pics d’activité provoquent un sacré gap avec un personnel médical en sous-effectif», déplore Élisabeth Genest, délégué CGT. Preuve que les besoins sont réels, en six mois, 313 missions de renfort ont été souscrites. Mais aucun médecin supplémentaire n’a été appelé cet été. Les fortes chaleurs se sont répercutées à la fois sur l’environnement de travail des soignants et l’attente des patients. « Un jeune médecin présent depuis novembre m’a raconté avoir travaillé 15 jours d’affilée. Il y a beaucoup de turnover, les jeunes diplômés restent deux-trois ans et s’en vont. Quand ils arrivent ici, ils savent que ça ne va pas être tranquille. Les arrêts maladie sont en hausse. La ministre de la Santé doit arrêter de dire que tout est sous contrôle. » Le 22 juillet, un comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) extraordinaire s’est tenu pour évoquer la souffrance des agents.

5 À Saint-Vallier, vide sanitaire en route

« Les urgences de l’hôpital seront fermées de jour comme de nuit. » Ce grand panneau blanc barre l’entrée du centre hospitalier de Saint-Vallier (Drôme). Pour la première fois, le service n’ouvrira pas ses portes en août. Déjà, en juillet, les horaires avaient été réduits avec un accueil uniquement de jour. Le 27 juin, la CGT a débarqué au comité technique d’établissement pour faire entendre son opposition. « Le directeur nous a assuré qu’il n’avait pas trouvé de médecins intérimaires pour Saint-Vallier, mais il n’a pas assez anticipé ! », s’agace Michèle Perrier, de l’union départementale CGT.

Si le couloir rhodanien est très fréquenté en période estivale, avec l’autoroute A7 non loin, le service public semble, lui, aux abonnés absents. « Ils sont contraints d’aller à Romans, à 30 minutes de là, détaille Thierry Giraud, secrétaire de la CGT, ou à Valence qui est déjà saturé, il n’y a que cinq anesthésistes, les obligeant à déprogrammer les opérations les plus urgentes. Quand les patients viennent de la Drôme des collines, avec une route pas facile, cela peut leur prendre jusqu’à une heure. C’est de la non-assistance à personne en danger. » Pour les usagers de la commune semi-rurale, c’est la double peine. Par la force des choses, la maison médicale dans les urgences est aussi fermée. « Il y a 10 000 passages par an aux urgences. À terme, ils veulent en faire un service light, qui ne répond pas aux besoins. La ministre a promis de ne pas rayer de la carte les hôpitaux de proximité dans son futur plan hôpital, j’ai un doute », tacle Thierry Giraud. Un préavis de grève court jusqu’en septembre, le syndicat craignant que les portes restent partiellement closes ce mois-là.

Cécile Rousseau

Publié le 22/08/2018

Jeunesse. Ils ont fait leurs premiers pas militants sous l’ère Macron

service politique (site l’humanité.fr)

Alors que le président de la République se présentait comme le candidat de la jeunesse, une part croissante de celle-ci s’oppose à son projet et s’engage en politique, dans la vie associative ou syndicale. Témoignages.

Plein soleil mais fraîcheur toute bretonne. Au camp d’été du Mouvement jeunes communistes de France (MJCF), en cette fin du mois de juillet, quatre nouveaux adhérents goûtent avec curiosité et enthousiasme ce rendez-vous de formation et de vacances à Ploufragan (Côtes-d’Armor), aux côtés d’une centaine d’autres militants de toute la France. Au mur, le programme de la journée, affiché avec celui des tâches partagées, côtoie l’exemplaire quotidien du journal Avant-Garde, qui relate l’actualité du camp et au-delà. En crampons ou en tenue décontractée, revenant de l’activité football ou de l’atelier théâtre, ils témoignent de leur engagement récent, nourri par leur refus des politiques menées par le gouvernement.

« J’ai vaincu ma peur de rencontrer les autres! »

Pour Lou, lycéenne, le fait qu’Emmanuel Macron se présente comme le président des jeunes a déclenché son engagement. « C’est surtout le président des banques et de la bourgeoisie ! s’indigne-t-elle. « Il veut remettre nos droits à zéro en supprimant tout ce qui existe pour les couches les moins aisées. » En adhérent au MJCF le 1er mai et en participant à des manifestations, elle dit avoir évolué aussi personnellement. « J’ai appris à prendre la parole en public et j’ai vaincu ma peur de rencontrer les autres. »

Thomas n’a pas grandi dans une famille militante. Au contraire. « Ma famille se fout de la politique ou alors vote FN », explique-t-il. Quand il a suivi des études universitaires après son BTS de comptabilité, ses collègues de promo, « tous fils de bourgeois », lui lançaient des regards dédaigneux lorsqu’il disait être boursier. En s’engageant à l’Union des étudiants communistes (UEC) de Nanterre, il « ne se sent plus seul face à l’injustice ». Pour lui, les jeunes qui se sont engagés lors de la lutte contre Parcoursup seront autant de forces potentielles pour repartir à l’offensive à la rentrée.

C’est le cas de Medhi, 18 ans, tout juste bachelier en attente d’une place pour Sciences-Po, qui, lui, a choisi en décembre 2017 de pousser la porte des Jeunes insoumis de sa ville, Montpellier (Hérault). Bien qu’il « relayait » déjà la cause sur les réseaux sociaux, il a voulu « aller plus loin » en se rendant à une réunion publique. Avec Parcoursup, il a enclenché la seconde. « Très actif », presque « meneur » dans son lycée Georges-Clemenceau, il dit aujourd’hui avoir « beaucoup appris de cette mobilisation ». « La communication de Macron se base quasi exclusivement sur son jeune âge, mais la jeunesse n’est pas en phase avec lui. Sa politique, qui a mis le feu aux poudres, est plus vieille que moi », lâche-t-il, évoquant notamment l’écologie. Si Mehdi a choisi un mouvement politique, plutôt qu’une association ou un syndicat, c’est parce qu’il estime avoir « une vision plus globale de la société » et qu’il « veut » s’investir sur un projet, précise-t-il.

Aliénor, cheminote de 25 ans, a de son côté franchi le pas du syndicalisme. Salariée de la SNCF depuis 2014, elle est passée de l’Unsa à la CGT cheminots dès le début du mouvement contre la réforme ferroviaire : « Je me suis pointée à une AG et je me suis rendu compte qu’il n’y avait personne de l’Unsa, alors que les personnes de la CGT proposaient beaucoup de bonnes idées, donc j’ai changé de carte », raconte-t-elle, en riant. Jeune militante communiste pendant ses années lycée, elle s’en était désinvestie progressivement jusqu’à son entrée à la SNCF, « un milieu super syndiqué et super engagé ». « Je m’y suis vite remise », lâche-t-elle. « En dehors des AG, j’essaie de participer un maximum aux actions : je pars du principe que faire grève depuis son canapé, ça ne sert pas la cause. Il faut se faire voir pour pouvoir expliquer aux gens les problèmes de fond que les médias ne relaient pas. »

Pour d’autres, le syndicalisme commence sur les bancs de l’université. À 21 ans, Julie (le prénom a été modifié) a rejoint Solidaires étudiant.e.s en septembre 2017, d’abord pour « améliorer les conditions d’études au sein de la fac », puis contre « les différents projets du gouvernement qui touchent à l’enseignement supérieur ». Son militantisme s’est renforcé à ce moment-là : « Depuis qu’Emmanuel Macron est au pouvoir, sa politique néolibérale, qui revient à précariser toujours plus les plus faibles et à les mettre en concurrence, s’est traduite par une avalanche de mesures. »

Bientôt la rentrée et 65 000 étudiants sont toujours sans affectation

À Limoges, Louise, qui étudie les sciences de l’éducation, égrène elle aussi les coups portés par Emmanuel Macron à la jeunesse. Baisse des APL, loi ORE, sélection à l’université… « Macron me met en colère, car il s’attaque à la jeunesse la plus précarisée », juge l’étudiante, qui s’est engagée à l’Unef en 2017. Et si les luttes de l’année scolaire précédente n’ont pas encore fait faiblir le gouvernement, Parcoursup s’est chargé de décupler la colère chez les étudiants recalés. « J’ai des amies et des collègues de promotion qui étaient indifférents, voire favorables à la sélection. Une fois qu’ils se sont rendu compte de leur position via Parcoursup, ils ont modifié leur point de vue. » 65 000 étudiants sont toujours sans affectation, à quelques jours de la rentrée scolaire et universitaire.

Un sentiment de révolte face à l’inhumanité envers les réfugiés

Le mépris ressenti par les jeunes se conjugue aussi avec le sentiment de révolte alimenté par l’inhumanité avec laquelle sont traités les réfugiés, dont beaucoup ont eux aussi l’âge d’étudier. À 21 ans, Victoria a subi un électrochoc lors d’un voyage au Mexique. Pendant un an, elle a eu l’occasion de rencontrer des « familles mexicaines qui ont vécu les pires horreurs à la frontière américaine ». De là-bas, sa conscience sur la question migratoire s’est éveillée. À son retour en France, elle contacte Utopia 56 pour proposer ses services, au sein du pôle mineurs, grâce auquel elle mesure les manquements de la France à l’égard des jeunes migrants. « Face à l’inhumanité de ce gouvernement, il ne suffit pas de signer des pétitions ou de s’indigner sur les réseaux sociaux », s’insurge-t-elle.

Un engagement qui fait écho à celui de Marie, étudiante de 22 ans à la Sorbonne (Paris). Ses grands-parents paternels ont quitté l’Italie dans les années 1920. D’où, chez elle, cette « sensibilité accrue aux problématiques en lien avec l’exil ». Après un stage à France Terre d’asile, elle rejoint la Cimade en septembre 2017, qui cherche des bénévoles pour se rendre dans les centres de rétention, ces « prisons qui ne disent pas leur nom ». À l’élection de Macron, Marie ne prend pas tout de suite la mesure des choses. « À ce moment-là je n’avais pas forcément perçu que le positionnement du président était beaucoup plus à droite que ce qu’il avait annoncé. C’est quand la loi asile et immigration a été présentée que j’ai compris que Macron et Collomb seraient exclusivement dans la répression, sans considération aucune pour les droits humains », dit-elle, exprimant la nécessité « de résister ».

Raphaël, en tant que Lyonnais, connaît bien Gérard Collomb. À 25 ans, il s’est engagé à Génération.s fin janvier : « La première action d’Emmanuel Macron a été de pérenniser l’état d’urgence. Je ne pouvais pas laisser passer ça. C’est là que j’ai décidé de m’engager quelque part. » Pour cet étudiant en master de droit pénal, le pouvoir macroniste, c’est tout un ensemble : loi asile-immigration, criminalisation de la misère, réforme de la justice qui rime avec généralisation de l’État policier… Ce fils d’ouvriers, arrivés d’Uruguay il y a quinze ans et parlant peu le français, analyse le rôle de son origine sociale dans son engagement : « Voir à quel point les classes les plus défavorisées et immigrées galèrent, ça a créé un sentiment de révolte chez moi. » Cette année, « marquée par la riposte contre Blanquer » au sein du mouvement étudiant, il s’est activé, estimant « super important de continuer à manifester, d’aller dans la rue, même si la répression policière est féroce ». Avec une exigence, en retour, celle de ne pas se contenter « d’être contre », mais bien de « proposer des alternatives ».

Laurène Bureau, Audrey Loussouarn et Olivier Morin

Publié le 21/08/2018

Infrastructures. Le drame de Gênes éclaire les défaillances des routes françaises

mariond'allard (site l’humanité.fr)

L’onde de choc de l’effondrement meurtrier du viaduc Morandi dépasse les frontières italiennes. En France, un audit (en lien ci-dessous) pointe la vétusté avancée du réseau routier national tandis que l’état des autoroutes privatisées interroge.

Alors que Gênes, groggy, tente de sortir de la torpeur après l’effondrement meurtrier du viaduc Morandi, l’état de vétusté des infrastructures routières et autoroutières italiennes est mis au banc des accusés. La chute des investissements globaux consacrés aux réseaux routiers dans le pays est en cela éclairante : ils sont passés de plus de 13 milliards d’euros en 2007 à un peu plus de 5 milliards en 2015 (selon les chiffres compilés de l’OCDE).

Mais loin de se borner aux frontières italiennes, l’onde de choc de la catastrophe questionne les politiques de maintenance des infrastructures routières de l’ensemble des pays européens. Et si Sofia vient d’annoncer le lancement d’une campagne titanesque de rénovation simultanée de tous les ponts délabrés de Bulgarie, en France, le ministère des Transports planche pour la rentrée sur un projet de loi de programmation des infrastructures.

30 % des 12 000 ponts du réseau routier national sont à réparer

À cette occasion, un audit sur l’état du réseau routier non concédé (hors autoroutes privatisées), commandé par l’exécutif et dont les conclusions, rendues fin juillet, sont passées quasi inaperçues, prend aujourd’hui une tout autre envergure. Il révèle, entre autres, que 30 % des 12 000 ponts que compte le réseau routier national sont à réparer et que 7 % d’entre eux – soit 252 ouvrages – présentent même un « risque d’effondrement ». Plus généralement, le rapport, qui juge le réseau routier « vieillissant et dégradé » dans son ensemble, indique que plus de 2 000 kilomètres de routes nationales sont gravement endommagés. En conclusion, les auteurs de l’audit estiment à 1,3 milliard d’euros annuels le montant moyen des dépenses à prévoir pour la régénération du réseau public. Pour 2018, l’État a seulement alloué une enveloppe de 800 millions d’euros à la rénovation de cette partie du réseau.

Mais si ces chiffres sont révélateurs d’une « dégradation importante et inexorable des routes nationales », estime la CGT, ils ne concernent pas les 9 158 kilomètres d’autoroutes privatisées en 2006 gérés en concession par 18 sociétés privées qui cumulent, en 2017, plus de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires. C’est d’ailleurs sur une autoroute concédée à la société italienne Autostrade per l’Italia (filiale du groupe Atlantia) que la catastrophe de Gênes s’est produite (voir encadré).

l’état général des autoroutes concédées se détériore

En France, selon les chiffres de l’Association des sociétés françaises d’autoroutes (Afsa), 1,49 milliard d’euros ont été investis en 2017 sur le réseau privé par l’ensemble des sociétés concessionnaires, dont 143 millions d’euros « consacrés à l’entretien des infrastructures et à la sécurité », précise l’organisme. Des investissements en baisse (près de 2 milliards d’euros en 2011), inversement proportionnels à l’augmentation des bénéfices pour les concessionnaires. Conséquence, l’état général des autoroutes concédées se détériore, à un rythme certes moins rapide que celui du réseau national. Ainsi, un rapport d’information de la commission de l’Aménagement du territoire et du Développement durable du Sénat, reprenant les données sur la période 2001-2015, pointait dès 2017 que « si la proportion des autoroutes en très bon état de surface est restée relativement stable, autour de 65 %, celle des autoroutes en bon état de surface a diminué, passant de 31 % en 2011 à 18 % en 2013. En conséquence, la proportion du réseau autoroutier dont l’état est plus ou moins dégradé a augmenté, de 5 % à 16 % ».

En revanche, poursuit le rapport sénatorial, la proportion des ouvrages d’art – dont les ponts – qui nécessitent des « réparations structurelles » est, elle, passée de 8 % en 2011 à 4 % en 2015. Malgré le mauvais état constaté des infrastructures autoroutières privatisées, l’État a rallongé en 2015 la durée des contrats de concession. À l’époque, la Cour des comptes avait d’ailleurs épinglé l’indulgence de la puissance publique envers des concessionnaires devenus tout-puissants. Et les sages de relever que « l’État n’a pas jugé utile de subordonner l’ouverture des négociations relatives aux contrats de plan au respect par les concessionnaires de leurs obligations de base en matière d’entretien du réseau ».

En lien

 l'audit remis au ministère des transport qui dénonce l'état accablant des routes

Publié le 19/08/2018

Stages en entreprise : à qui le tour  ?

(Site l’humanité.fr)

Chaque année, pour se former et appréhender le monde du travail, 1,6 million d’étudiants se retrouvent « stagiaires ». Ce contingent forme souvent une main-d’œuvre bon marché.

Pour beaucoup d’étudiants, les vacances ne riment pas avec serviette de plage ! Tandis que certains optent pour un job d’été ou peaufinent leurs travaux universitaires, d’autres sont en stage. Soit qu’ils terminent celui commencé dans le cadre de leurs études, soit qu’ils se soient lancés dans un stage facultatif d’été, quand ce n’est pas les deux. Plus de 1,6 million d’étudiants chaque année font ainsi leurs premiers pas dans le monde de l’entreprise. Censé être une période de « formation », le stage est devenu un passage obligatoire. Sans cela, difficile de trouver un emploi : « Tout le monde veut absolument que l’on ait de l’expérience quand on sort des études », confie Laura (*), étudiante en master 2 à Paris-VIII Saint-Denis. Les entreprises accueillent ainsi un travailleur à moindres frais. Quant aux jeunes, ils ajoutent, par ce biais, une ligne sur leur CV. Présenté ainsi, le stage aurait presque des airs humanistes. Pourtant, il y a de l’abus ! « Sur les cinq postes occupés par des stagiaires, il pourrait y avoir trois vrais postes », affirme Gabrielle (*), qui termine un stage de six mois au service juridique d’un organisme culturel.

la manne des conventions

Même si le stage fait de plus en plus partie intégrante du cursus scolaire, il n’est pas chose facile de le décrocher. D’autant plus que les annonces sont parfois très exigeantes : on demande aux étudiants une polyvalence totale, des expériences antérieures, voire un test. Durant un stage, chaque étudiant a un tuteur en entreprise et un maître de stage rattaché à son école. Bien souvent, le premier comme le second sont débordés. L’école se contente souvent de signer la convention de stage puis lâche ses étudiants sans assurer aucun suivi. « Mais comment voulez-vous encadrer sérieusement 24 stagiaires en même temps quand vous êtes enseignants ? » interroge Sophie Binet, secrétaire générale adjointe de l’Ugict CGT.

Pour Julie (*), étudiante en master 2 à Paris-XIII, le stage n’a pas la même saveur que pour Laura. Son stage de trois mois dans une maison d’édition touche à sa fin sans qu’elle ait pu accéder aux missions qui correspondent à l’intitulé de son poste. « Je me retrouve à faire un travail qui est purement monotâche, je ne fais que lire des manuscrits à longueur de journée. Je n’ai pas appris grand-chose. » Le suivi de la part de son tuteur est quasi inexistant. Mais Julie relativise : « Mon tuteur est une des personnes les plus importantes de la boîte, je me dis qu’il est très occupé. » À l’inverse, Marie (*), en stage durant six mois dans une agence de publicité, évoque un poste à forte responsabilité qui fut gratifiant malgré un début difficile : « J’ai adoré, j’ai eu l’opportunité de suivre les projets en permanence ! »

Le stage a donc des airs de pochette-surprise. Horaires à rallonge et stress. Pressions, mise au placard, mais aussi rencontres et réels acquis professionnels. Julie, Marie et Gabrielle ont toutes perçu environ 500 euros par mois (seuls les stages de plus de deux mois sont obligatoirement rémunérés, à 3,75 euros de l’heure minimum). Une somme bien insuffisante pour vivre lorsque l’on travaille 35 heures par semaine : « Cela m’aide à payer un peu mon loyer, c’est tout. Je vis grâce à l’argent de mes parents », confie Julie. Cette situation crée des inégalités évidentes. Selon une étude de la Relève – cabinet spécialisé dans le recrutement des stagiaires et jeunes diplômés –, « en 2017, ce sont les étudiants en droit qui ont été les mieux rémunérés lors de leurs stages », en moyenne 1 078 euros mensuels. « Les étudiants d’écoles d’ingénieurs et de commerce figurent également dans le top 3 des étudiants les mieux payés. En queue de peloton : les étudiants en communication, graphisme et journalisme. » Dans ces derniers secteurs, comme dans la sphère culturelle, beaucoup d’entreprises ne concèdent aucune gratification. Pour contourner l’obligation de rémunération, les conventions de stages inférieurs à neuf semaines fleurissent. Sabine (*) en est à son deuxième stage. Cette année, elle est rémunérée, mais l’année dernière elle a fait un stage d’un mois dans un institut culturel sans aucune gratification.

banalisation du travail gratuit

Certains étudiants pourtant sont prêts à faire une croix sur toute rémunération même pour un stage de plus de deux mois, pourvu qu’il leur ouvre les portes du métier rêvé. Fabien (*) est étudiant en master 2 médias. Il n’a pas perçu un centime durant les trois mois qu’a duré son stage au sein d’une agence de presse étrangère. Pourtant, il ne regrette rien : « Mon objectif est avant tout d’entamer une carrière de journaliste et ce stage me permettait de vivre ma première expérience. »

En 2013, dans un texte intitulé « Sois stage et tais-toi ? Le sous-salariat démasqué », le collectif Génération précaire (actif jusqu’en 2015) dénonçait déjà la « banalisation du travail gratuit ou sous-payé alors qu’un certain discours politique souhaite réaffirmer la valeur travail ». À l’époque, la secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, avait déclaré : « Les stages ne sont pas un emploi. » Vraiment ? Pourtant, on y travaille : « Du matin au soir, je n’avais pas un seul instant pour m’ennuyer », reconnaît Laura, rémunérée 590 euros par mois. « J’avais une grande charge de travail, mais ça ne me dérangeait pas, j’étais là pour apprendre le métier. » Marie résume bien la situation du stagiaire : « Tu es jeune et tu as envie de découvrir le métier, alors tu es ultra-impliqué. Plus tu es impliqué, plus tu as envie de travailler ; et plus tu as envie de travailler, plus on te donne des choses à faire... mais on ne te paye pas plus. Donc, très vite, tu te retrouves à faire le travail d’un employé, sans compter les heures supplémentaires ! »

par l’« odeur » du contrat alléchés

Censé faciliter l’insertion professionnelle, le stage est devenu un emploi (non rémunéré) à part entière et un mode de gestion. Certaines entreprises annoncent la couleur dès le début, d’autres font miroiter un contrat. Marie n’a pas été embauchée après son stage, même s’« il y a eu deux ou trois promesses officieuses ». Elle sait qu’il y aura encore d’autres stagiaires après son départ car cette entreprise fonctionne ainsi. D’autres se sont vu proposer au mieux un CDD d’un ou deux mois. Pourquoi embaucher un jeune diplômé, même au Smic, alors qu’on peut le faire travailler pour deux fois moins cher, et sans payer aucune cotisation sociale ? Autre intérêt – pour les gouvernements cette fois –, les stages contribuent à dégonfler les statistiques de Pôle emploi.

Quant aux jeunes, beaucoup semblent en avoir pris leur parti. En 2015, la plateforme de recrutement RegionJob avait sondé ses utilisateurs. Sur les 1 028 répondants ayant effectué au moins un stage au cours des cinq dernières années, 84,8 % jugeaient leurs stages « formateurs ». Pourtant, selon le même sondage, ils étaient seulement 22 % à avoir trouvé un emploi suite à un stage.

(*) Les prénoms ont été changés.

Deyana Baeva

Publié le 18/08/2018

En Italie et en Turquie comme ailleurs, les gouvernements cèdent aux marchés

L’investisseur ne vote pas

(site monde-diplomatique.fr)

C’est une saynète désormais bien rodée. Un gouvernement — progressiste ou réactionnaire — prend une décision qui contrevient aux préférences de la finance. Les marchés menacent, le pouvoir politique renonce, les médias applaudissent. La crise italienne a démontré que le « cercle de la raison » néolibérale ressemble de plus en plus à un nœud coulant passé autour du cou de l’électeur.

par Renaud Lambert & Sylvain Leder     

Les Européens viennent de le redécouvrir : l’un des acteurs les plus influents de leurs démocraties se préoccupe peu des urnes. Son nom ? « L’investisseur ».

Au mois de mai 2018, le président italien Sergio Mattarella a plongé un instant son pays dans la crise en rejetant la nomination de M. Paolo Savona au poste de ministre de l’économie. Ce dernier avait le soutien des deux partis chargés de former un gouvernement, la Ligue (extrême droite) et le Mouvement 5 étoiles (« antisystème »)… mais il ne portait pas l’Union européenne dans son cœur. « La désignation du ministre de l’économie constitue toujours un message immédiat de confiance ou d’alarme pour les opérateurs économiques et financiers », justifia le chef de l’État le 27 mai. Or l’investisseur chérit l’Union, façonnée pour le lui rendre au centuple.

Le nom de M. Savona faisant planer sur l’Italie la menace du courroux des marchés, Ligue et Mouvement 5 étoiles reverraient leur copie. Et, s’ils n’y parvenaient pas, précisa le commissaire européen au budget Günther Oettinger, les Italiens retourneraient aux urnes, édifiés : « Les développements pour l’économie de l’Italie pourraient être si draconiens que cela pourrait être un signal possible adressé aux électeurs pour ne pas choisir des populistes de gauche et de droite. » Ce ne fut pas nécessaire. Moins d’une semaine plus tard, la coalition proposait un nouveau candidat au poste de ministre de l’économie, apparemment plus compatible avec le projet européen. L’eurosceptique Savona se trouvait relégué à un rôle secondaire aux yeux des investisseurs : celui de ministre des affaires européennes…

Les Italiens venaient-ils d’éviter le pire, ou avaient-ils exagéré la menace ? Autrement dit : est-il possible d’engager un bras de fer contre les marchés financiers et de l’emporter ? C’est ce qu’a récemment tenté le président turc Recep Tayyip Erdoğan, lors d’une escarmouche riche d’enseignements.

Exigences contradictoires

Si l’on imaginait une échelle graduée de la détermination politique, l’ancien président français François Hollande pourrait en incarner l’un des pôles ; M. Erdoğan occuperait alors la borne opposée. D’un côté la consistance du flan, de l’autre la fermeté de l’acier. Purge des dissidents, arrestations discrétionnaires, irritabilité géopolitique : le chef de l’État turc affiche une résolution rare. Dans la panoplie des mouvements de troupe, le repli stratégique ne constitue pas sa manœuvre préférée. Et pourtant, il vient de se voir contraint à une retraite humiliante sur la question des taux d’intérêt.

De la même façon que le nord vers lequel pointe l’aiguille de la boussole structure l’espace, les taux d’intérêt pratiqués par la banque centrale d’un pays — dits taux directeurs — en organisent l’environnement économique. De ces derniers découlent la plupart des autres taux d’intérêt de l’économie, notamment ceux que les établissements privés proposent aux ménages et aux entreprises. Lorsque la banque centrale baisse son taux directeur, elle facilite l’accès au crédit, aiguillonnant de la sorte l’investissement des entreprises et la consommation des ménages, bref l’ensemble de l’activité. Une telle politique peut également conduire à une hausse de l’inflation si cet accroissement de la consommation et de l’investissement ne s’accompagne pas d’une hausse similaire de la production de biens et de services sur le territoire.

Pour les investisseurs en devises, le taux directeur d’une banque centrale permet surtout de calculer les profits qu’ils peuvent escompter de leurs placements. Or les spéculateurs raffolent de l’opération consistant à s’endetter dans une monnaie pour placer les fonds empruntés dans une autre devise à taux d’intérêt fort (le carry trade). Un exemple : début juin 2018, la banque centrale américaine (Réserve fédérale) pratique un taux directeur d’environ 2 %, permettant à un investisseur de lever 1 million de dollars pour un coût annuel de 20 000 dollars. L’emprunteur peut convertir ses billets verts en livres turques, et profiter d’un placement rémunéré sur la base du taux directeur turc : 15 % (1).

On pourrait s’interroger sur l’intérêt de récompenser ainsi les touristes du marché de change. Dans le cadre d’une économie financiarisée, l’opération s’avère déterminante, puisque l’afflux de dollars offre l’un des seuls moyens d’équilibrer ses comptes. Ceux de la Turquie souffrent d’un déséquilibre structurel lié aux besoins énergétiques du pays : le pétrole et le gaz qu’elle consomme — et qu’elle doit faire venir de l’étranger — grèvent sa balance commerciale. Ankara dépend donc des devises charriées par les investisseurs.

Comme la plupart des pays émergents (Afrique du Sud, Brésil, Indonésie…), la Turquie se trouve confrontée à des exigences contradictoires. Celles des investisseurs, peu enclins à transiger sur l’ampleur des profits qu’ils attendent et qu’il s’agit de séduire par le biais de taux d’intérêt gonflés aux anabolisants. Celles de l’économie productive, qui a besoin de crédits suffisamment bon marché pour ne pas faire s’envoler les coûts de production ou pour faciliter la consommation des ménages et l’accès au logement. Autrement dit : un taux directeur réduit, qui limite les profits des spéculateurs…

Dans cet affrontement, les investisseurs comptent le plus souvent sur un allié de poids : la banque centrale elle-même. Le diktat de son « indépendance » s’est désormais imposé à bon nombre des pays dont il est question ici au prétexte d’extraire la politique monétaire — le pilotage de la valeur de la monnaie et des taux d’intérêt du pays — des mains de dirigeants politiques que les processus électoraux invitaient trop souvent à souhaiter satisfaire les besoins de leurs électeurs, en facilitant l’accès au crédit (baisse des taux d’intérêt) ou en faisant tourner la planche à billets (hausse de l’inflation). Une « dérive démagogique » que les idéologues néolibéraux (monétaristes) — politiquement victorieux à partir de la fin des années 1970 — ont entravée en soumettant les banques centrales indépendantes… à leurs propres préférences : des taux d’intérêt élevés et, surtout, la lutte contre l’inflation, qui grignote la valeur du pécule des nantis en réduisant celle de la monnaie.

Depuis quelque temps, le président turc avait laissé entendre qu’à ses yeux l’économie turque devait s’adapter aux exigences de l’économie productive ainsi qu’à celles de l’islam, qui condamne l’usure. Son projet ? Réduire le taux directeur. Partageant leur effroi, le Financial Times rapporte que « les investisseurs étrangers espéraient que M. Erdoğan profiterait de sa visite à Londres [au mois de mai 2018] pour les rassurer (2)  ». Erreur. S’exprimant sur Bloomberg TV le 15 mai, le président turc a confirmé que les taux d’intérêt élevés constituaient selon lui « la source des problèmes, pas leur solution », et qu’une victoire lors des élections anticipées du 24 juin lui permettrait de reprendre la main sur la politique monétaire du pays.

Jusque-là, la nature répressive du régime de M. Erdoğan n’avait pas coûté la moindre nuit de sommeil aux marchés financiers. Ses déclarations sur Bloomberg TV marquèrent « un tournant », selon un consultant financier interrogé par le Financial Times : « Pendant longtemps, les investisseurs s’étaient imaginé que ce gouvernement leur était favorable » (24 mai). Alarmé par la prétention d’un dirigeant politique à s’emparer de l’outil monétaire — une « décision arbitraire » —, l’économiste en chef du journal de la City Martin Wolf l’invita à « démontrer (…) qu’il [pouvait] piloter la Turquie de manière convenable » (25 mai). « Convenable », c’est-à-dire en harmonie avec les préférences des investisseurs. « Cela peut en déranger certains, mais ce sont ceux qui pilotent l’État qui rendent compte aux citoyens », avait plaidé M. Erdoğan sur Bloomberg TV pour justifier une limitation de l’indépendance d’une banque centrale blindée contre les besoins des électeurs.

Le président turc n’avait pas rendu son micro aux techniciens de Bloomberg que la guerre éclata… Le jour même, les investisseurs se retirent du marché stambouliote, provoquant un plongeon de la valeur de la livre turque d’environ 20 % en un mois. Les importations deviennent mécaniquement plus coûteuses (puisqu’il faut davantage de livres pour obtenir une même quantité de dollars), et le coût de la vie s’envole. Le départ des investisseurs prive par ailleurs la Turquie des fonds étrangers dont elle a besoin pour tenir ses engagements envers le reste du monde, notamment ses dettes publiques et privées (celles des entreprises s’avèrent colossales). À quelques semaines d’un scrutin électoral, les nuages s’accumulent dangereusement. L’homme fort de la droite nationaliste turque cède : il renonce à empêcher une première hausse du taux directeur turc de 13,5 % à 16,5 %, le 24 mai, puis à 17,75 % le 7 juin.

Pays membre de la zone euro, l’Italie se trouve moins soumise aux fluctuations du marché des changes que la Turquie. Elle n’en est pas pour autant prémunie des sollicitudes de la finance. La carotide que les investisseurs ont identifiée chez leurs « partenaires » européens pour y appliquer le tranchant de leur lame porte le nom de spread.

À partir des années 1970, et sous l’influence des monétaristes, les États cessent de se financer auprès de leurs banques centrales (un mécanisme accusé de doper l’inflation) et réduisent la fiscalité, en particulier sur les hauts revenus. Ils obtiennent donc les liquidités dont ils ont besoin auprès des investisseurs en émettant des bons du Trésor, ou obligations. Bref, des titres de la dette d’État. Ces titres s’échangent de deux façons distinctes. Sur le marché primaire, l’État « émet » ses obligations, qui comportent un prix et un taux d’intérêt. Le prix correspond au montant prêté, le taux d’intérêt fixe la rémunération. Pour un prix de 100 euros, un taux d’intérêt de 3 % offre un gain, appelé « coupon », de 3 euros par an.

Mais rares sont les investisseurs qui souhaitent conserver leurs titres jusqu’à maturité (entre deux et cinquante ans selon les titres). L’échange avant échéance s’effectue sur le marché secondaire. Lorsqu’une obligation d’État est très demandée, le titre prend de la valeur : d’un prix d’émission de 100 euros, il passe à une valeur de 150 euros, par exemple. Dans le cas contraire, il se déprécie. Le coupon, lui, ne varie pas. Il correspond en revanche à un pourcentage variable en fonction du prix : 3 euros représentent 3 % de 100 euros ; si le titre plonge à 60 euros, le même coupon de 3 euros équivaut à 5 % du nouveau prix. On parle alors d’une variation du taux d’intérêt : s’il s’accroît, c’est que le titre se voit boudé.

Knut le Grand, déjà…

De façon à mesurer l’attrait des diverses obligations, les investisseurs les comparent toutes à des titres similaires, jugés « forts », car sans risque. Dans le domaine de la dette européenne, ils comparent donc les taux d’intérêt des titres à ceux émis par l’Allemagne, pays considéré comme le plus solvable. Plus le taux d’intérêt des titres italiens s’accroît, plus ils divergent des obligations allemandes : entre les deux dettes, l’écart, également mesuré en points de pourcentage, s’agrandit. En anglais, écart se dit spread… et l’investisseur parle anglais. En d’autres termes, plus le spread s’élève, plus les taux d’intérêt pratiqués sur le marché primaire, lors de l’émission de dettes, devront être élevés, pour que les investisseurs ne délaissent pas les nouvelles obligations au profit de celles circulant sur le marché secondaire.

Entre avril et mai 2018, le spread italien (la différence entre les taux d’intérêt exigés par les investisseurs pour acheter des titres émis sur dix ans par Berlin et Rome) a doublé. Or l’Italie affiche un endettement important, supérieur à 130 % du produit intérieur brut (PIB). Comme, pas plus que les autres, le pays n’est pas en mesure de rembourser rubis sur l’ongle de telles sommes, il doit procéder au « roulage » de la dette : émettre régulièrement des titres pour rembourser les acquéreurs des précédents. L’accroissement du spread s’avère donc suffisamment coûteux pour convaincre les élites politiques d’apaiser les marchés au plus vite. D’où le choix du président italien…

Dans un éditorial du 24 mai, le Financial Times se félicitait de la décision du président turc d’« abdiquer » : « Recep Tayyip Erdoğan (…) vient d’apprendre une douloureuse leçon qu’enseignait déjà le roi Knut le Grand, souverain d’Angleterre au XIe siècle. On raconte que ce dernier s’asseyait devant la marée montante pour montrer aux flagorneurs qui l’entouraient qu’il ne régnait pas sur la mer. De la même façon, M. Erdoğan vient d’apprendre que la marée de la finance mondialisée ne se soumettra pas à lui. » Confronté à une telle force, « tout dirigeant avisé accommodera sa politique ».

« Dès lors qu’il n’envisage pas de mettre un terme au financement de l’État sur les marchés », aurait-il fallu ajouter. Pour l’heure, cela ne fait partie ni du projet de la Ligue, ni de celui du Mouvement 5 étoiles, ni de celui de la droite nationaliste turque. Ce qui ne signifie pas que les marchés ont toujours imposé leurs vues : le président américain Richard Nixon, par exemple, leur résista en 1971, lorsqu’il décida de suspendre la convertibilité du dollar en or. Ce qui était possible hier le demeure, et d’autres forces politiques — progressistes, par exemple — pourraient renouer avec l’ambition dans ce domaine. Mais libérer la démocratie du pouvoir des investisseurs impliquera d’engager un conflit d’une rare violence, dont il s’agit de mesurer les implications. Avant de s’y préparer.

Renaud Lambert & Sylvain Leder

Professeur de sciences économiques et sociales, a participé à la coordination du Manuel d’économie critique du Monde diplomatique, 2016.

(1) Auquel il convient toutefois de retrancher le niveau de l’inflation et le coût de change.

(2) Laura Pitel, Benedict Mander, Jonathan Wheatley et Roger Blitz, « Turkish lira leads broad sell-off in emerging market currencies », Financial Times, Londres, 15 mai 2018.

Oublié le 16/08/2018

Les pilotes de Ryanair montrent la voie

Patrick Le Hyaric (site l’humanité.fr)

Par Patrick Le Hyaric : "Souhaitons que le mouvement européen des pilotes et personnels de cabine de Ryanair permette d’ouvrir ce débat pour qu’advienne l’Europe du travail."

Le groupe de transport aérien Ryanair vient de connaître la plus grande grève de pilotes de son histoire, celle-ci faisant suite à celle des personnels de cabine il y a quelques semaines. Les revendications de ces mouvements  européens - les pilotes en Allemagne, en Belgique, en Espagne, au Portugal, aux Pays-Bas, en Suède y participent - portent sur les conditions de travail et de rémunération. Le bas- coût, «low-cost », cible d’abord les salaires. La brutalité des dirigeants de l’entreprise est de haute intensité, refusant,  jusqu’à ces derniers temps, de reconnaître le moindre syndicat. Plus de la moitié des pilotes de cette compagnie ne sont pas salariés de l’entreprise mais des sous-traitants, embauchés par le biais d’agences de placement avec des contrats de droit irlandais quel que soit le pays où ils travaillent, nombre d’entre eux exercent même sous le statut d’auto-entrepreneur.

Ce mécanisme permet à Ryanair de ne payer aucune cotisation sociale dans les pays où se trouvent les pilotes, s’ils veulent une couverture sociale et une retraite, les salariés payent eux-mêmes leurs cotisations, la course au « moins disant social » consistant à utiliser la législation du pays considéré du point de vue de la compagnie la plus avantageuse. Mieux, le pilote n’est payé qu’à partir du moment où les moteurs de l’avion sont allumés. Il doit acheter lui-même ses uniformes de travail, son badge d’accès à l’aéroport,  payer ses formations. Même l’entretien d’embauche est payant ! La direction de la compagnie confirme bien sa brutalité lorsque, face à ce mouvement social, elle menace de délocaliser l’entreprise en Pologne. Ce faisant elle démontre par l’absurde que l’Europe sociale n’existe pas, que les institutions européennes garantes des traités prônant « la concurrence libre.. » organisent cette situation qui a des répercussions négatives sur l’ensemble des compagnies aériennes européennes. Cette complicité qui, de fait, crée une « inégalité de concurrence » pousse les autres compagnies aériennes à faire pression à la baisse sur l’ensemble des droits sociaux. 

Parce qu’il met en cause ce dogme européen de la libre concurrence et réclame une amélioration des droits sociaux, ce mouvement européen doit être plus soutenu et valorisé. L’harmonisation sociale vers le progrès et l’égalité de traitement doit être portée avec force dans les mouvements sociaux européens contre les divisions entre travailleurs que suscite le grand patronat. C’est la convergence sociale qu’il faudrait arriver à porter au lieu d’une convergence économique servant les profits et les marchés financiers. Le droit de grève doit être enfin reconnu et opposable devant une cour de Justice européenne qui, enfin, prendrait d’abord en compte le progrès social et les droits d’intervention des salariés dans la gestion et l’organisation des entreprises exerçant sur l’ensemble de l’Union européenne, et non plus les libertés économiques fondamentales qui ne sont rien d’autre que la liberté d’exploiter. Au lieu de l’organisation de la concurrence entre compagnies dans le ciel européen, c’est à un nouveau mode de coopération qu’il faudrait travailler avec des complémentarités entre compagnies, l’exploitation en commun de lignes et d’aéroports dont il faut cesser les ventes au privé, et arrêter de considérer les aides publiques ou bancaires comme des distorsions de concurrence alors que les pays du Golfe et d’autres subventionnent leurs compagnies aériennes. 

Souhaitons que le mouvement européen des pilotes et personnels de cabine de Ryanair permette d’ouvrir ce débat pour qu’advienne l’Europe du travail.

Patrick le Hyaric

Publié le 14/08/2018

Harcèlement, menaces: les pressions d’ArcelorMittal sur des salariés en accident du travail

 Par Pascale Pascariello (site mediapart.fr)

Mediapart a recueilli plusieurs témoignages ainsi qu’un enregistrement révélant comment ArcelorMittal incite des salariés victimes d’accident à reprendre le travail au plus vite. L’objectif de la multinationale est de réduire ses cotisations auprès de l’Urssaf, et d’améliorer ses résultats en matière de sécurité.

 Fos (Bouches-du-Rhône), Dunkerque (Nord), envoyée spéciale.- Ceci n’est pas un accident du travail. Telle pourrait être un slogan de la multinationale ArcelorMittal, qui n’hésite pas à harceler et menacer, y compris aux tout premiers jours d’un arrêt consécutif à un accident, ses salariés, mais aussi les employés de ses sous-traitants.

Plusieurs d’entre eux ont expliqué à Mediapart comment ils subissent des pressions pour une reprise rapide, dans un poste aménagé. Le but de l’entreprise est d’abord de minimiser le nombre de jours d’arrêt de travail. En effet, plus l’arrêt de travail est court, moins l’employeur verse de cotisations à l’Urssaf. Pour un arrêt de travail inférieur à 4 jours, l’entreprise cotise à l’URSSAF pour un montant de 302 euros. Une somme qui monte à 10 305 euros pour un arrêt de 3 mois et à 35 267 euros si l’accident entraîne un arrêt de 5 mois.

Mais il s’agit aussi d’améliorer les statistiques d’accidentologie, et les résultats en termes de prévention et de sécurité. Car ArcelorMittal est loin d’être exemplaire en la matière. Il y a deux à trois fois plus d’accidents sur les sites d’ArcelorMittal que chez ses concurrents. Sur le seul site de Dunkerque, en 2017, 408 accidents ont été déclarés, dont 91 classés en accidents majeurs.

Lorsque la victime est intérimaire ou salarié d’un sous-traitant, l’accident n’a pas d’impact direct sur les cotisations d’ArcelorMittal. Il en a, en revanche, sur ses statistiques d’accidentologie. Par ailleurs, en cas de bons résultats, les directeurs des usines peuvent percevoir des primes. Ils ont donc tout intérêt à ce qu’il y ait le moins d’accidents du travail comptabilisés sur leur site, et que les arrêts soient le plus court possible.  

Les pressions de la multinationale sont donc fortes. L’histoire de Benoît en témoigne.

À 22 ans, il travaille pour un sous-traitant d’ArcelorMittal. Le 19 février 2018, il se rend sur le site de l’entreprise pour débarrasser des chantiers. Sur l’un d’eux, il se retrouve seul. Après avoir chargé la remorque du matériel léger, il tente de rapprocher une sableuse. En la tirant, il perd l’équilibre et la reçoit sur sa jambe, soit 150 kilos.

Benoît explique son accident du travail sur le site d'ArcelorMittal

 « J’ai hurlé pour que quelqu’un m’aide. Mais il n’y avait personne à proximité. J’étais terrorisé tant la douleur était grande. Le temps passait sans que personne ne vienne. Ça semblait être une éternité. Je suis resté 20 minutes seul à hurler dans le brouhaha des machines. Après bien des efforts, je suis parvenu à dégager mon pied de dessous la sableuse et j’ai rampé jusqu’à la remorque. J’ai appelé un responsable de l’entreprise qui m’a dit qu’il venait tout de suite. Pendant ce temps, je pleurais de douleur et je voyais ma cheville tripler de volume. » Benoît sera pris en charge près d’une heure plus tard. « Les pompiers du site d’Arcelor n’ont pas pu me transporter. Ils ont appelé le SAMU et m’ont mis sous morphine. »

« Vous allez faire perdre de l’argent à vos collègues, pourrez-vous les regarder dans les yeux ? »

Bilan : une fracture de la cheville, jambe plâtrée jusqu’au genou. Le médecin prescrit cinq mois d’arrêt de travail et alerte le salarié sur de possibles séquelles. En raison de nouvelles complications, Benoît vient de voir son arrêt prolongé d’un mois.

Depuis, son employeur le persuade de dire qu’il n’était pas seul lors de l’accident. Il l’appelle, plusieurs fois par jour, pour le convaincre de revenir travailler sur un poste aménagé. Si Benoît l’acceptait, cette proposition permettrait à ArcelorMittal d’alléger ses statistiques d’accidents graves en réduisant le nombre de jours d’arrêt de travail. 

Benoît témoigne des pressions subies suite à son accident du travail

Il a enregistré l’un de ces échanges téléphoniques. La responsable des ressources humaines qui l’appelle lui fait part des pressions qu’ils reçoivent d’ArcelorMittal et lui demande de revenir travailler ou bien de rester chez lui avec un ordinateur de l’entreprise.

Un sous-traitant d'ArcelorMittal parle des pressions exercées par la multinationale

Nous avons contacté la responsable de Benoît. Elle n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.

En revanche, le 20 juillet, ArcelorMittal nous a adressé les précisions suivantes, par courriel : « Le groupe ArcelorMittal suit et publie de nombreuses statistiques en matière d’accidents. Ces statistiques prennent en compte l’ensemble des personnes travaillant sur nos sites (salariés, intérimaires, co-traitants). […] Aucun signalement de pressions ou de harcèlement concernant ce sujet. »

Les témoignages et documents recueillis par Mediapart révèlent le contraire.

Pierre, 34 ans, est en CDI depuis huit ans dans l’entreprise. En mars 2018, il monte sur une plateforme, située à six mètres de hauteur, pour nettoyer une machine. Durant cette intervention, l’un de ses collègues est chargé de couper le gaz qui peut en sortir. Mais, avant la fin des réparations, le gaz est ouvert par inadvertance. Alors que Pierre reprend sa tâche, soudain, une déflagration retentit. « C’était une détonation énorme qui est sortie de la machine. J’ai fait un bond en arrière. Sur le coup, je n’entendais plus rien. J’étais sonné. Puis très vite, j’ai retrouvé l’audition, mais partiellement et avec des acouphènes de plus en plus forts. »

L’accident a été classé par l’entreprise comme « grave », compte tenu des risques encourus par Pierre.

Il est transporté aux urgences par les pompiers. Le médecin lui prescrit un mois d’arrêt de travail. Aujourd’hui, Pierre a une perte d’audition importante. Il n’entend plus les aigus.

« Le jour même de l’accident, à la sortie de l’hôpital, j’ai reçu un coup de téléphone d’ArcelorMittal, du chef du département Aciérie. Ensuite, il m’a appelé tous les jours pour me convaincre d’accepter un poste aménagé. Il m’a dit : “Ne déclare pas ton accident et on te fait un poste aménagé.” » Pierre refuse. « Ils m’ont même proposé d’aller voir leur médecin, alors que j’ai un médecin traitant. J’ai gardé leur SMS. » Durant plus d’une semaine, il recevra, chaque jour, un appel de son entreprise. Las de ce harcèlement, il se rapproche d’un syndicat et en informe sa hiérarchie. « [Depuis], ils me font la misère. Mais je ne voulais pas leur dire encore amen et rentrer dans leur jeu, d’autant que j’avais déjà cédé à leur pression, il y a quatre ans, et j’en garde des séquelles. »

En 2014, victime d’un accident du travail, Pierre se bloque le dos et est hospitalisé. « Ils sont venus me voir à l’hôpital. Ils m’ont dit que si j’acceptais le poste aménagé, j’aurais un avancement. Deux jours après, j’étais de retour au boulot sous cachets pour supporter la douleur. Depuis, je n’ai eu aucun avancement mais j’ai des séquelles. N’ayant pu suivre les séances de kiné, j’ai régulièrement le dos bloqué. Mais je ne peux rien faire pour le faire reconnaître, puisque l’arrêt de travail avait été écourté. »

Ces pratiques ne sont pas nouvelles. En 2011, sur le site de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), la Direction des ressources humaines d’ArcelorMittal, dans une note interne, adresse aux managers les instructions suivantes : « Il n’y a pas de formalité nécessaire vis-à-vis de la CPAM [Caisse primaire d’assurance maladie]. Le non-envoi de l’arrêt de travail est préférable. » Une posture qui place ArcelorMittal dans l’illégalité, comme le signale un an plus tard l’inspecteur du travail à la direction : cette « situation [est] hors standard et en parfaite illégalité ». La multinationale ignore cet avertissement.

Plusieurs comptes rendus du CHSCT (Comité hygiène, sécurité et conditions de travail) l’attestent. En juin 2013, par exemple, l’un des membres du CHSCT regrette que du « harcèlement soit organisé envers les salariés pour améliorer les statistiques ». Le responsable sécurité de l’entreprise reconnaît lui-même que « certains managers peuvent proposer cette solution [un poste aménagé – ndlr] de façon inappropriée ».

Un responsable de l’usine explique qu’il est important d’accepter un poste aménagé dans les 96 heures qui suivent l’accident. Il explique que « les arrêts de travail qui surviennent sur les différents sites du groupe sont comparés ». Au cours d’un autre CHSCT, le responsable de sécurité présente les avantages d’un système de chèques-cadeaux offerts en cas de bons résultats : « Notre challenge progressimo vise à récompenser entre autres les périodes sans accident avec arrêt. » Des représentants syndicaux soulèvent les dangers d’un tel système. D’ailleurs, en 2016, le constat est le suivant : « Les accidents du travail ne sont pas systématiquement déclarés à la Caisse primaire d’assurance-maladie. […] Pourtant, cela peut poser des problèmes si les salariés ont besoin. »

En 2018, la situation reste inchangée. Sandy Poletto, salarié depuis 20 ans chez ArcelorMittal à Fos et secrétaire du syndicat CGT, ne décolère pas : « Depuis des années, on dénonce les pressions qui sont mises sur les salariés victimes d’accidents. Certains craquent et ne déclarent pas leur accident. Le système de rétribution par des chèques-cadeaux, un système de prime déguisée, permet à ArcelorMittal de convaincre les salariés de ne pas déclarer. C’est un système pervers et dangereux. Dès qu’on est mis au courant, nous intervenons. Mais hélas, beaucoup de salariés, victimes de pressions, ont peur d’en parler. Ça permet à ArcelorMittal de maquiller les chiffres des accidents du travail, qui sont ainsi anormalement bas. »

Laurent, 35 ans, en CDI depuis 12 ans dans l’usine de Fos, connaît bien le sujet. Il a lui-même subi le harcèlement de ArcelorMittal à la suite d’un accident en 2010. « C’est ce qui m’a conduit à adhérer au syndicat pour mettre fin à ces pressions qui sont illégales. Suite à nos alertes, ArcelorMittal a changé les procédures concernant les aménagements de postes. Mais ils l’ont fait sur le papier, pas dans les faits. »

« En 2010, les tendons de mon genou ont été touchés lors d’une réparation délicate que je faisais sur un pont en hauteur, se rappelle Laurent. Je ne pouvais plus poser le pied par terre. » Après cet accident du travail, son médecin lui impose 30 jours d’arrêt et une rééducation pendant 10 mois.

Le soir même, Laurent est appelé par son chef, qui tente de le dissuader de déclarer son accident. Le lendemain, à son domicile, il reçoit la visite d’un chef d’atelier d’ArcelorMittal et du responsable « communication sociale ». Ce jour-là, ils lui présentent un document. Il y est écrit : « Les objectifs du poste aménagé, sont, pour l’entreprise : aspect économique, rechercher à améliorer les indicateurs en réduisant ou supprimant la durée d’accident de travail suite à un accident. » « J’étais consterné. Comment peuvent-ils me mettre sous les yeux leur avantage économique, alors que je viens de sortir de l’hôpital ? Ils m’ont traité comme un chien. »

Constatant que Laurent n’est pas disposé à accepter un poste aménagé, la multinationale change de ton.

« Deux jours après, mon chef d’équipe m’a téléphoné. Il m’a dit qu’un refus de ma part pourrait nuire à ma carrière. Si j’acceptais un poste aménagé, ArcelorMittal s’occuperait de prendre en charge mes transports en taxi aller-retour vers l’entreprise. »

Il signale qu’il ne peut toujours pas poser son pied à terre. « Ils m’ont proposé de rester chez moi avec un ordinateur de l’entreprise. Je n’avais qu’à me connecter deux fois par jour sur l’intranet de l’entreprise. J’étais stupéfait et je leur ai dit que c’est de la dissimulation d’accident. »

Les relances continuent néanmoins. C’est au tour du chef du département. Il se déplace au domicile de Laurent. « Il m’a dit que j’allais faire perdre des primes à mes collègues. Car il y a un système de primes sous forme de chèques-cadeaux pour les équipes qui n’ont pas d’accident. Je me rappelle encore de ces propos : “Vous allez faire perdre de l’argent à vos collègues, pourrez-vous encore les regarder dans les yeux à votre retour ?” »

Depuis, il s’est syndiqué et alerte régulièrement sur cette question. « J’en ai marre de voir venir des salariés en béquilles dans l’usine ou de savoir qu’ils vont les voir à l’hôpital pour leur mettre la pression. C’est surtout dangereux en termes de séquelles. » Le refus du poste aménagé n’a pas été sans conséquence pour Laurent. Son avancement professionnel est bloqué. « Les ressources humaines, elles-même, ne peuvent pas justifier le trou qu’il y a dans ma carrière. Après 10 ans en CDI, j’ai un salaire de 1700 euros qui n'a pas vraiment bougé. Je devrais avoir un poste d’encadrement, ce n’est pas le cas. Cela représente une perte mensuelle d’environ 200 euros. »

Ces pratiques proches de l’illégalité sont dénoncées depuis 30 ans. En 1988, la CFDT retranscrit, dans son journal, le courrier adressé par un manager de Solmer (ancien entité d'ArcelorMittal) à un salarié accidenté : « On fait le nécessaire pour stopper ton arrêt de travail. Il faudrait que tu ailles voir ton docteur pour annuler ton arrêt de travail. Lundi matin viens me voir tout de suite en début de poste. Salut. Bien entendu tout ceci est confidentiel. »

Ces agissements étonnent peu Olivier Tompa, agent de la Carsat, Caisse d’Assurance Retraite et de Santé au Travail, en charge des accidents : « De nombreuses multinationales minimisent leur cotisation auprès de l’Urssaf en contournant ainsi la loi. Il y a beaucoup d’agents pour contrôler les individus qui fraudent à la sécurité sociale mais peu voire pas pour contrôler les fraudes des entreprises aux non-déclarations des accidents de travail. Pourtant, depuis 2013, les directeurs des caisses en charge de ces questions (CARSAT, CRAMIF, CGSS) ont le pouvoir de prononcer des pénalités financières à l’encontre des employeurs. Mais dans les faits, il n’y a personne de missionné sur ces contrôles, alors que des faits de fraudes sont connus des services. »

Ce vide profite aux entreprises et représente des pertes importantes aussi bien pour les victimes en termes d’indemnisation que pour la sécurité sociale en terme de cotisations. Pour les salariés, les séquelles, suite à un accident, peuvent être dramatiques. En rendant “invisible” leur accident, avec un poste aménagé, leurs séquelles ne peuvent plus être reconnues comme un handicap causé par le travail. « Dans ce cas, poursuit Olivier Tompa, les frais liés aux soins médicaux ne seront pas imputés aux employeurs mais à la collectivité via la branche Maladie. De fait le budget de la branche AT est excédentaire et les employeurs demandent des ristournes sur leur cotisation et la branche Maladie est déficitaire. Les cotisations augmentent alors que les remboursements reculent. »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr

Publié le 10/08/2018

Jean-Michel Blanquer veut (encore) changer la formation des enseignants

Par Faïza Zerouala (site mediapart.fr)

Le premier ministre Édouard Philippe et le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer comptent réformer le système éducatif en s’inspirant des recommandations formulées par le Comité action publique 2022. Une refonte qui passe notamment par une évolution de la formation des enseignants.

 En toute simplicité, Jean-Michel Blanquer et Édouard Philippe, respectivement ministre de l’éducation nationale et premier ministre, ambitionnent de « changer la vie des enseignants ». C’est ce qu’ils clament dans un entretien conjoint publié dans Ouest-France le 2 août. L’un des leviers pour le faire est le rapport « Comité action publique 2022 », dévoilé mi-juillet et qui consacre deux parties de sa réflexion à l’école et à l’université (lire notre article sur le sujet)

D’aucuns s’interrogeaient sur le statut de ce document. À savoir, allait-il finir comme d’autres rapports au fond d’un tiroir ou au contraire irriguer la politique des prochaines années ? Réponse donnée le 2 août : Matignon et la Rue de Grenelle ont gardé un certain nombre de propositions et en ont rejeté d’autres. La création d’un nouveau corps d’enseignants qui devait se substituer progressivement à celui des professeurs certifiés, proposition polémique s’il en est, n’est pas retenue, comme annoncé dans un communiqué. Édouard Philippe justifie cette décision par la nécessité de se focaliser sur des « réponses concrètes et opérationnelles ».

Le ministre de l’éducation nationale entend plutôt concentrer ses efforts sur la gestion des ressources humaines et la formation des enseignants. Il est vrai que depuis son arrivée à la tête du ministère, Jean-Michel Blanquer a consacré son énergie à des réformes destinées aux élèves, comme le dédoublement des classes de CP et bientôt CE1 en éducation prioritaire, la scolarisation obligatoire dès trois ans, la réforme à venir du baccalauréat et du lycée général et technologique ou la transformation de la voie professionnelle, etc.

Jean-Michel Blanquer explique, toujours dans le quotidien régional, que « la formation initiale des professeurs ne nous donne pas satisfaction. C’est vrai depuis des décennies et cela explique nos résultats parfois décevants dans les classements internationaux, par exemple dans l’apprentissage des mathématiques ».

Faire remonter les écoliers français dans les classements internationaux où ceux-ci ne brillent pas, et c’est un euphémisme, apparaît comme l’une des obsessions du ministre. Pour ce faire, il ouvre un nouveau chantier : celui de la formation dispensée dans les écoles supérieures de professorat et d'éducation (ESPE) créées en 2013 et dans les masters métiers de l'enseignement, de l'éducation et de la formation (MEEF).

Dans l’absolu, le sujet est consensuel, puisque les syndicats réclament que la formation des enseignants soit revue pour être renforcée et donner plus d’outils aux enseignants débutants, souvent affectés dans des zones délicates. Les professeurs en devenir souhaitent être également mieux encadrés.

En 2010, la réforme Chatel avait fait grand bruit et alimenté une forte colère. Cette réforme de la « mastérisation » avait instauré un recrutement des enseignants au niveau master (bac + 5) au lieu de la licence (bac + 3). Cela devait permettre, selon le ministre de l’époque, d’élever le niveau de qualification des professeurs. La première année de formation en alternance qui suivait le concours a été supprimée ; les nouveaux professeurs, les « stagiaires », sont ainsi parachutés dans les classes sans formation pratique. De fait, Bercy aura fait l'économie de 16 000 postes en 2010, dégageant ainsi 204 millions d’euros, mais la formation des enseignants en a pris un sacré coup et de fortes disparités sont apparues d’une université à l’autre.

C’est pourquoi le ministre entend développer un tutorat pour encadrer ces futurs professeurs et leur permettre d’échanger avec « des enseignants qui sont eux-mêmes au contact des élèves ».

Le concours pourrait changer de visage et être différencié, selon que le futur enseignant souhaite enseigner en primaire ou dans le secondaire. L’idée de créer des passerelles et d’ouvrir le métier à ceux qui souhaitent entamer une deuxième carrière dans l’enseignement est aussi à l’étude. Un cursus dédié sera mis en œuvre. En creux, l’exécutif entérine ainsi l’absence d’attractivité du métier parmi les jeunes, l’un des problèmes majeurs dans l’éducation nationale.

Plusieurs académies, comme Créteil ou Versailles, ont compté moins d’admissibles aux concours de l’enseignement que de postes disponibles. Les pré-recrutements, avant les concours, sont aussi envisagés. Là encore, c'est une idée à laquelle tient le ministre de l’éducation nationale. Il s’agit ainsi, selon lui, « d’encourager les vocations » en faisant par exemple évoluer le statut d’assistant d’éducation afin que cette expérience puisse être valorisée par un postulant aux concours de l’enseignement.

La formation continue sera aussi refondue, sans plus de précision sur la nature et l’ampleur de ce remodelage.

Le comité CAP 2022 préconisait d’instaurer des évaluations dans les établissements sous couvert de les « responsabiliser ». Pour ce faire, plusieurs critères seraient utilisés. Les résultats des élèves, mais aussi leurs conditions d’études et matérielles et l’implication des personnels. Ces données seraient ensuite rendues publiques dans un élan de transparence. Bien entendu, une telle démarche renforcerait de fait la hiérarchie entre écoles, collèges et lycées, déjà très présente, et favoriserait la concurrence.

Le gouvernement entend instaurer « une véritable culture de l’évaluation, transparente et publique » selon le communiqué de Matignon. Des tests d’acquis des élèves seront, dès septembre, organisés en début et milieu du cours préparatoire, en début de CE1, à l’entrée en 6e puis en 2de, toutes filières confondues. Déjà, depuis la rentrée 2017, les élèves de CP et de 6e sont évalués afin que leurs enseignants puissent cerner leur profil scolaire. Déjà, entre 2009 et 2012, Jean-Michel Blanquer, alors directeur général de l’enseignement scolaire au ministère, avait concocté des évaluations à faire passer aux élèves en fin d’année de CE1 et en milieu d’année en CM2 pour estimer les progrès des uns et des autres. La validité scientifique de celles-ci est contestée, rappelle le Café pédagogique.

Une instance ou agence sera créée par voie législative au premier trimestre 2019 afin d'évaluer les établissements scolaires. Le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) est déjà chargé de travailler sur l’amélioration de l’école française ; reste à voir comment les deux organismes d’évaluation pourront coexister.

La question des critères employés et de la composition de cette instance future est cruciale. Il convient aussi de s’interroger sur la place des personnels dans ce processus.

Le gouvernement confirme aussi le versement d’une prime spécifique, au montant progressif, aux enseignants d’écoles et de collèges labellisés REP +, le grade maximal de l’éducation prioritaire dès la rentrée prochaine. Ils recevront 1 000 euros net, puis 2 000 euros un an plus tard et 3 000 euros en septembre 2020. L’engagement pris par Emmanuel Macron lors de sa campagne présidentielle était de verser 3 000 euros pour attirer des candidats et les stabiliser dans ces quartiers où les difficultés se concentrent. En 2015, Najat Vallaud-Belkacem avait déjà créé une prime analogue de 2 315 euros.

Le problème est que début juillet, le ministère de l’éducation nationale a évoqué l’idée d’adosser une partie de cette prime au mérite des élèves, expliquant que ce point devrait être soumis à discussion avec les différents syndicats. 

Le ministère ne semble pas craindre de générer une forme de concurrence malsaine entre l’éducation prioritaire et les autres enseignants. Édouard Philippe a tranché. Il n’y aura pas de budget supplémentaire pour mettre en œuvre ces réformes. « Notre politique se fera à moyens contraints, mais nous investissons dans l’éducation et la formation, et cherchons à faire de profondes transformations, pas de petites économies. »

Pas question non plus de revenir sur le gel du point d’indice ou de rouvrir les discussions sur les parcours professionnels, carrières et rémunérations (le PPCR) des enseignants. Ceux qui souhaitent gagner plus devront faire des heures supplémentaires, ce qui ne concerne par ailleurs que le secondaire.

En mai 2016, Najat Vallaud-Belkacem avait lancé un plan de revalorisation d’un milliard d’euros d’augmentations jusqu’en 2020. Depuis 2017, les enseignants ont eu des augmentations de quelques dizaines d’euros net mensuels. Pas de quoi renverser la tendance : les enseignants français sont mal lotis au regard des traitements perçus par leurs homologues des pays de l’OCDE.

D’autres réformes vont être mises en œuvre comme la dématérialisation des démarches administratives dans les établissements scolaires. Il sera plus facile de régler les frais de cantine ou de remplir un dossier de bourse.

L’éducation nationale veut aussi développer une gestion des ressources humaines de proximité. Dans chaque académie, des fonctionnaires seront dédiés pour répondre aux demandes des enseignants. Des expérimentations en ce sens ont cours à Toulouse et Lyon.

L’organisation territoriale de l’administration de l’éducation nationale sera bouleversée et redécoupée en 13 académies, comme autant de régions. Les recteurs d’académie doivent proposer une nouvelle carte au 1er janvier 2020.

Publié le 04/08/2018

Chômage, formation: la nouvelle loi chamboule tout

 Par Dan Israel (site mediapart.fr)

Le gouvernement a réussi à boucler en un temps record une vaste réforme, qui va bouleverser le quotidien des salariés, des travailleurs indépendants, des demandeurs d'emploi et des apprentis. L'exécutif assure que son texte, définitivement adopté mercredi 1er août, apporte de nouveaux droits et des protections inédites. C'est vrai seulement pour un petit nombre de Français.

  Le pari est tenu. Mercredi 1er août, dernier jour de la session parlementaire, les députés ont définitivement voté (par 137 voix pour, 30 contre) la loi qui réforme en profondeur l’assurance-chômage, la formation professionnelle et l’apprentissage. En lançant le chantier en décembre, le gouvernement avait annoncé vouloir le boucler cet été. C’est chose faite, et tous les décrets d’application devraient être publiés d’ici à Noël.

La nouvelle loi va permettre « d’établir une société de l’émancipation par le travail et la formation qui donnera à chacun, jeunes, salariés et demandeurs d’emploi, la capacité de se projeter sereinement dans l’avenir », s'est félicitée la ministre du travail Muriel Pénicaud.

 « C’est la deuxième étape de la rénovation du modèle social français, s’enthousiasme-t-on dans son entourage. Avec les ordonnances réformant le code du travail, on s’est plutôt occupé des entreprises, on leur a donné de l’agilité, de la souplesse et de la sécurité pour s’adapter à l’économie mondialisée. Là, on s’occupe plus des personnes, on leur donne les droits et les protections nécessaires pour s’adapter à l’économie d’aujourd’hui. »

Voilà pour le discours officiel. Pour les travailleurs français, la réforme de la formation professionnelle et des règles régissant l’assurance-chômage est censée contrebalancer la très grande liberté octroyée aux employeurs par les ordonnances. Dans les faits, cependant, il est délicat de distinguer dans cette nouvelle loi les grandes mesures qui constitueront effectivement des avancées réelles pour les salariés, les indépendants, les demandeurs d’emploi et les apprentis.

© murielpenicaud

Le gouvernement a néanmoins raison de souligner que cette loi est pleine de « paris culturels destinés à changer les comportements des Français », « pas seulement dans les textes, mais dans les têtes ». Les bouleversements opérés par ce vaste texte sont très nombreux. En voici quelques-uns.

  • Le droit au chômage un peu plus ouvert, mais contrôlé plus sévèrement

Il s’agissait d’une promesse de campagne d’Emmanuel Macron, qui n’est tenue que sur le papier. Désormais, certains démissionnaires et travailleurs indépendants pourront bien toucher des allocations chômage, mais ce sera le cas pour seulement une petite partie d’entre eux. Le nouveau dispositif devrait permettre à moins de 30 000 indépendants (sur près de 3 millions) de bénéficier tous les ans des droits au chômage. Ils pourront toucher 800 euros de chômage pendant six mois, si leur activité a été mise en redressement ou en liquidation judiciaire et s’ils ont disposé d’un réel bénéfice annuel. Ce filet de sécurité est une avancée indiscutable, mais reste limité.

De même pour les démissionnaires, qui auront droit au chômage seulement après cinq ans d’emploi ininterrompu, et s’ils présentent un projet de « reconversion professionnelle nécessitant le suivi d’une formation ou un projet de création ou de reprise d’entreprise ». Ce projet sera évalué par une commission regroupant des représentants des syndicats et des employeurs. Une mesure qui devrait bénéficier à 20 000 ou 30 000 démissionnaires par an au maximum, alors qu’ils sont 400 000 salariés à claquer la porte de leur entreprise tous les ans et que 50 000 d’entre eux sont déjà indemnisés, car ils le font pour des motifs jugés légitimes. On reste donc loin de l’assurance-chômage « universelle » vantée pendant la campagne présidentielle.

L’intensification du contrôle des chômeurs était aussi une mesure présente en toile de fond pendant la campagne, et elle sera bien au rendez-vous dès 2019. Certes, pour rééquilibrer l’échelle des sanctions, les radiations de Pôle emploi pour absence à un rendez-vous verront leur durée passer de deux mois à deux semaines, et Pôle emploi assure en conséquence que « les changements de règles aboutiront pour 70 % des motifs de radiation à une situation plus favorable qu’aujourd’hui ».

Mais la durée des radiations consécutives à une recherche d’emploi jugée insuffisante sera allongée, sans doute jusqu’à quatre mois. De plus, le nombre d’agents spécifiquement chargés du contrôle des demandeurs d’emploi passera de 200 à 1 000 d’ici à 2020, sans que les effectifs de Pôle emploi ne soient revus à la hausse (au contraire, Pôle emploi devrait perdre 4 000 agents, soit près de 10 % de ses postes).

La nouvelle loi pourrait aussi permettre de redéfinir les « offres raisonnables d’emploi » qu’un chômeur ne peut pas refuser plus d’une fois sans raison valable. Leur définition serait alors discutée entre le demandeur d’emploi et son conseiller Pôle emploi. Enfin, un journal de bord à remplir obligatoirement tous les mois par les demandeurs d’emploi sera expérimenté dans deux régions. Autant de mesures dont le chercheur spécialisé Didier Demazière doute de la pertinence, comme il l’a expliqué dans un entretien limpide à Mediapart.

  • L’État reprend la main sur l’assurance-chômage… pour en baisser le coût

C’est un bouleversement historique, mais il reste pour l’instant plutôt mal compris. Le financement et la gouvernance de l’assurance-chômage vont changer de nature, comme Mediapart l’a déjà détaillé : d’ici à la fin de l’année, les salariés ne se verront plus prélever aucune cotisation chômage sur leur salaire. Ces cotisations alimentaient jusqu’ici les caisses de l’Unedic, qui gère l’assurance-chômage. Désormais, ce sont tous les Français qui contribueront à financer les allocations chômage, via un relèvement de la CSG, un impôt directement versé à l’État, qui pourra ensuite en disposer à sa guise.

C’est la fin de ce qu’on nomme le modèle assurantiel : chaque salarié versait une partie de son salaire pour s’assurer contre la perte de son emploi, et les indemnités chômage versées dépendaient de la durée d’emploi et de la rémunération précédente. Désormais, c’est l’État qui décidera quelle part de son budget doit être affectée au financement du système de chômage. Sans aucune garantie qu’à terme, le montant des allocations chômage ne baisse pas drastiquement, puisque les salariés n’y contribueront plus directement. Ce qu’a reconnu auprès de Mediapart Aurélien Taché, le député LREM rapporteur du texte.

Les craintes sont également alimentées par le fait qu’en amont de chaque négociation entre syndicats et patronat portant sur les règles de l’assurance-chômage, le gouvernement fixera désormais un sérieux cadrage, budgétaire et politique. Bref, même si les partenaires sociaux restent officiellement maîtres des décisions, l’État reprend largement la main.

Il a d’ailleurs déjà commencé. En cours de discussion du texte de loi, le gouvernement a fait adopter aux députés un amendement demandant aux partenaires sociaux de relancer au plus vite des négociations sur l’assurance-chômage. Alors même que les nouvelles règles sont entrées en vigueur en novembre 2017, et qu’elles ne sont censées être rediscutées que tous les trois ans.

Pour Emmanuel Macron, il s’agit d’une part d’afficher son nouveau souci de mieux associer les syndicats et le patronat à ses réformes sociales. D’autre part, il est surtout question de modifier les conditions dans lesquelles sont utilisés les contrats de travail précaires, les cumuls salaires-allocations chômage pour les chômeurs travaillant quelques heures par mois, ou l’indemnité pour les chômeurs de longue durée.

La loi « donne aux partenaires sociaux la capacité de négocier une nouvelle convention autour des sujets qui nous préoccupent », a indiqué, pour la version soft, le député Aurélien Taché. La version hard provient du cabinet du ministère du travail : « Nous avons changé notre fusil d’épaule en cours de discussion, et souhaitons lancer une réforme beaucoup plus profonde que ce qui était prévu. »

Le gouvernement est en effet inquiet de voir le niveau du chômage stagner, malgré la conjoncture économique relativement bonne. « La croissance est forte, il faut réduire le chômage quand il y a une forte demande des entreprises pour des emplois », estime le cabinet, et « il y a urgence à le faire ». Selon l’exécutif, il faut donc revoir à la baisse les règles d’indemnisation actuelles, pour obtenir une plus forte « incitation au retour à l’emploi ». Autrement dit, pousser les chômeurs à accepter toujours plus les emplois disponibles, quelle que soit leur qualité. Quitte à baisser le montant ou la durée des indemnités chômage. De quoi augurer d’un sérieux débat, dès la rentrée.

  • Entre salariés et indépendants, un troisième statut pour les travailleurs « ubérisés »

Voilà une mesure qui peut paraître anecdotique, mais qui en dit beaucoup sur le regard que porte le gouvernement sur la « disruption » économique et sur le droit du travail. Au départ, il était prévu que la réforme de l’assurance-chômage ouvre une voie d’accès spécifique au chômage pour tous les travailleurs indépendants dépendant des grandes plateformes numériques comme Uber et Deliveroo.

Finalement, rien de tout cela. À la place, un amendement porté par Aurélien Taché avec l’aval de l’exécutif permet à la plateforme d’établir une « charte » définissant « ses droits et obligations ainsi que celles des travailleurs avec lesquels elle est en relation ». Cette charte, facultative, établirait des tarifs minimum pour les prestations des indépendants, ainsi que leurs droits et leurs devoirs. L’amendement accorde également aux coursiers et autres chauffeurs, s’ils travaillent suffisamment, un droit à la formation professionnelle, ou plutôt à l’abondement de leur compte formation, au même titre que des salariés classiques.

Mais surtout, et c’est tout l’esprit de l’amendement Taché, signer la charte reviendrait pour les indépendants à accepter qu’il n’existe pas de « lien de subordination juridique » entre eux et la plateforme. Ce qui constituerait une sérieuse protection pour Uber ou Deliveroo contre des contentieux judiciaires lancés par des livreurs ou des coursiers mécontents, souhaitant voir leur contrat requalifié en contrat de travail classique, avec les droits afférents (heures supplémentaires, congés payés, protection sociale).

Sans surprise, les coursiers à vélo sont vent debout contre ce petit passage de la loi, qui entérine la création d’un troisième statut, entre salariat et véritable indépendance. Il est vrai que le contexte actuel est tendu : Deliveroo a récemment été lourdement épinglé par l’inspection du travail, qui juge que les 2 286 coursiers employés dans la région parisienne sont des salariés classiques et doivent être traités comme tels. La plateforme de livraison est désormais sous le coup d’une enquête judiciaire, confiée par le parquet de Paris à l’Office central de lutte contre le travail illégal.

  • Une « appli » et un décompte en euros pour la formation professionnelle

Le gouvernement a trouvé un outil pour que chacun « devienne acteur de sa formation professionnelle » et acquière « les réflexes et l’envie de se mettre à niveau dans le marché du travail » : une application mobile. Logique pour la « startup nation » vantée par Emmanuel Macron. Selon le gouvernement, il est urgent pour la France de se réveiller. Dans la grande compétition mondiale entre pays, seuls ceux dont les travailleurs seront les mieux formés se retrouveront en haut de la chaîne de production.

Et à l’automne 2019, assure le ministère du travail, l’envie de se former, de « s’upgrader » même, viendra d’une « appli ». Cette dernière ne devrait pas être un simple gadget, mais constituer la pierre angulaire de la réforme.

Car dans les projets gouvernementaux, tout passera par elle : les organismes de formation devront y faire inscrire leurs formations et en gérer les disponibilités en temps réel ; les salariés passeront par son intermédiaire pour dénicher leur formation et s’y inscrire ; chacun pourra donner son avis sur les programmes suivis, grâce à des commentaires gérés et classés comme sur le site TripAdvisor…

« C’est un pari », reconnaît le ministère du travail. Et quel pari ! S’il s’agit réellement de faire reposer tout le système français de la formation professionnelle sur un outil technologique, ce dernier devra être sacrément fiable. Sans parler des inégalités inévitables qui apparaîtront entre ceux qui maîtrisent bien l’outil numérique et les autres.

Au-delà des questions soulevées par la croyance affichée dans un simple outil pour régler un sujet aussi complexe, la volonté d’aller au maximum vers « l’individualisation du droit à la formation » est en elle-même contestable. Face à un catalogue infini de formations, le salarié saura-t-il quel choix faire ? Qu’est-ce qui l’empêchera de s’inscrire pour quelques heures à un cours d’italien, à une formation sur la décoration intérieure ou à un stage photo sans grand rapport avec ses besoins professionnels ? C’est pour répondre à cet enjeu que la loi prévoit de multiplier et de doter de moyens les conseils en évolution professionnelle, sur tout le territoire. Une initiative largement saluée, mais qui reste encore floue.

L’appli s’appuiera sur une autre évolution, plus discrète mais fondamentale, qui transforme tout le système. Le compte personnel de formation (CPF) des salariés ne sera plus alimenté chaque année en heures de formation, mais en euros. Chaque salarié obtiendra 500 euros par an dans une limite de 5 000 euros. Les salariés les moins qualifiés (qui ont le brevet, un CAP ou moins) obtiendront 800 euros, avec un plafond de 8 000 euros.

Cette monétisation du CPF était une ligne rouge pour les syndicats et le patronat, pour une fois à l’unisson. Le gouvernement est passé outre, au nom de la simplification du système. Les 500 euros attribués à chaque salarié correspondent à 35 heures de formation, payées environ 14 euros chacune. Aujourd’hui, les salariés accumulent seulement 24 heures par an… mais leur tarif est bien plus élevé que celui retenu par l’exécutif : 32 euros de l’heure en moyenne, même si ce coût varie fortement selon les régions et les domaines d’activité. L’État pourrait donc réaliser de sacrées économies.

Le CPF monétisé semble mal taillé pour financer des formations longues et onéreuses. Or ce sont justement celles-ci qui permettent les rebonds professionnels, les augmentations de salaire, voire le retour à l’emploi. Le ministère indique qu’il envisage en fait que le dispositif soit utilisé une fois tous les dix ans par les Français, qui disposeront donc de tout leur portefeuille de 5 000 ou 8 000 euros pour faire leurs emplettes.

Pas suffisant, sans doute, pour régler la question des inégalités, qui est pourtant au cœur de la controverse sur la marchandisation de la formation. La France est très mauvaise élève en la matière : aujourd’hui, un ouvrier d’une petite entreprise a deux fois moins de chances d’être formé qu’un cadre d’une multinationale. Dans le nouveau système, libérés des « tracasseries administratives et des intermédiaires » selon les mots de la ministre, les plus riches et les plus insérés pourront toujours compléter ce que le gouvernement leur offre de financer, en mettant la main à la poche ou en négociant avec leur entreprise. Le risque est grand que les autres doivent patienter plus longtemps. Ou renoncer.

  • Une refonte de l’apprentissage pensée pour les entreprises

« C’est une refondation, une réforme jamais faite depuis la Seconde Guerre mondiale. » Au ministère du travail, on ne cache ni son enthousiasme ni son ambition quant à la refonte du système d’apprentissage français. Le constat est connu depuis des années. Dans l’Hexagone, seuls 7 % des 16-30 ans sont en apprentissage, contre 15 % pour nos voisins européens. Or ce type de formation est un rempart majeur contre le chômage : un an après avoir achevé leur formation, 80 % des apprentis ont un emploi stable. Le gouvernement tente donc de développer l’apprentissage, en revoyant bon nombre de règles qui le régissent.

« Il s’agit d’ouvrir comme jamais les possibilités de créer des CFA [centres de formation d’apprentis – ndlr] », résume le cabinet de Muriel Pénicaud. À commencer par la suppression de l’autorisation administrative, jusqu’ici délivrée par les régions, nécessaire pour ouvrir un CFA.

Dans l’esprit de l’exécutif, cela permettra à tous les secteurs professionnels, voire toutes les entreprises, de créer leur propre filière de formation, collant au plus près à leurs besoins. Les branches professionnelles seront chargées de veiller à la cohérence globale du système. On retrouve ici la patte d’Antoine Foucher, le directeur de cabinet du ministère du travail, qui avait imaginé une telle réforme lorsqu’il était le « M. Social » du Medef, son précédent poste.

Jusqu'à présent, les CFA étaient financés grâce à la taxe d’apprentissage, payée par les entreprises, et dont les régions conservaient environ une moitié, pour financer la formation selon leurs priorités. La taxe d’apprentissage est supprimée et remplacée par une « contribution alternance », qui ira presque intégralement aux CFA. Chaque centre collectera ainsi directement la majeure partie des financements dont il a besoin.

Pour les employeurs, une aide unique et plus lisible est aussi mise en place : 6 000 euros par an pour chaque jeune recruté comme apprenti dans une entreprise de moins de 250 personnes. Les apprentis de moins de 21 ans, eux, obtiennent une petite augmentation, de 30 euros mensuels (ils sont payés de 374 à 974 euros en fonction de leur âge et de l’année d’étude). Ils auront aussi droit à une aide de 500 euros pour passer le permis de conduire.

La possibilité d’entrer en apprentissage court désormais jusqu’à 30 ans, et non plus 25 ans. Une idée séduisante sur le papier mais, comme nous le soulignions dans un récent reportage, les jeunes professionnels de 25-30 ans ambitionnent généralement de gagner plus que 78 % du Smic au maximum…

Pour lever tous les freins, Muriel Pénicaud a également assoupli les possibilités de recrutement et de rupture d’un contrat d’apprentissage. Elle autorise la rupture du contrat par l’apprenti, après intervention d’un médiateur, et prévoit son maintien dans les CFA. En contrepartie, le passage obligatoire aux prud’hommes en cas de licenciement par l’employeur pour faute grave ou inaptitude est supprimé.

Rien n’est pensé en revanche pour mieux accompagner les jeunes de 16 ans démarrant l’apprentissage. Ils passent pourtant soudainement d’une vie de collégien ou de lycéen, avec ses vacances et ses plages de temps libre, à la réalité du monde professionnel, ses obligations, ses horaires et ses jours de repos peu nombreux. Cela explique en partie pourquoi un quart des contrats d’apprentissage sont rompus en cours de route, mais la « refondation » du statut ne s’attarde pas sur cette question.

Publié le 29/07/2018

Un « nouveau monde » de l’ordre et de la sécurité, où se croisent trois protagonistes de l’affaire Benalla

Audrey Loussouarn (site l’humanité.fr)

Qui sont Michel Delpuech, Patrick Strzoda et Vincent Crase, dont les noms sont abondamment cités dans la procédure ? Portraits d’un directeur de cabinet, d’un préfet de police et d’un ancien réserviste.

Gérard Collomb l’a assuré sous serment : en prenant connaissance des agissements d’Alexandre Benalla, le 2 mai, il s’est reposé sur le fait que « tant le cabinet du président de la République que le préfet de police avaient été destinataires de l’information », pensant que « les mesures appropriées avaient été prises ». De quoi reporter la faute sur deux personnages, tout comme lui au cœur du scandale : Michel Delpuech et Patrick Strzoda.

Le premier, préfet de police de Paris, a 65 ans. Il connaît bien Gérard Collomb. Avant d’être nommé dans la capitale en mars 2017 par un François Hollande qu’il a côtoyé à l’ENA, Michel Delpuech a officié dans de nombreuses préfectures, dont celle du Rhône et de la région Rhône-Alpes-Auvergne à partir de 2015. Le préfet exerce ses fonctions alors que le ministre de l’Intérieur n’est encore que maire PS de Lyon et président de la métropole. Là-bas, Delpuech a su caler ses pas sur ceux de son futur supérieur hiérarchique : en janvier 2016, après avoir rasé trois campements réunissant 233 personnes, Delpuech se félicite d’avoir « agi en marchant sur nos deux pieds, celui de l’humanité, de la main tendue, et le pied de la fermeté ». Résultat : 25 obligations de quitter le territoire français et 208 hébergements temporaires avant un départ pour leur pays d’origine, note le Progrès. Mais Delpuech a connu aussi les arcanes du pouvoir, avec un passage en 2007 par le cabinet de Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur de Nicolas Sarkozy. Michel Delpuech et Patrick Strzoda ont un point commun : leur CV, entre un passage à l’ENA et des années de fonctions préfectorales.

Patrick Strzoda est repéré par Emmanuel Macron, qui le veut dans son équipe

Le directeur du cabinet du chef de l’État (théoriquement jusqu’en octobre, période de son départ à la retraite), après avoir occupé le poste de préfet de Corse de 2011 à 2013, lui, arrive en Bretagne alors qu’éclate cette année-là la mobilisation des Bonnets rouges. En octobre, un manifestant a la main arrachée par une explosion de grenade au rassemblement du Pont-de-Buis. « Il n’était que la courroie de transmission des ordres de Paris, qui avait décidé d’avoir la main ferme, et il a eu la main ferme », témoigne Christian Troadec, ancien porte-parole du mouvement. En 2016, il est récompensé pour ses actions et nommé directeur de cabinet de Bernard Cazeneuve jusqu’à sa promotion, peu avant l’élection présidentielle de 2017, au poste de préfet d’Île-de-France. Il est vite repéré par Emmanuel Macron, qui le veut dans son équipe. C’est ce même Patrick Strzoda qui a déclaré être à l’origine de la mise à pied de quinze jours d’Alexandre Benalla.

Reste un troisième homme, présent, lui, aux côtés de l’ancien chargé de mission lors de ce fameux 1er Mai et qu’on voit dans plusieurs vidéos intervenir pour appréhender le couple. Après avoir été officier de réserve dans l’armée de l’air, puis gendarme, et enfin chef d’escadron de réserve, Vincent Crase s’est reconverti dans la sécurité privée, avant d’être employé par LaREM comme agent d’accueil. Selon le porte-parole de l’Élysée, Bruno Roger-Petit, il était « très ponctuellement mobilisé comme d’autres réservistes par le commandement militaire de l’Élysée ». L’homme, toujours salarié, a été mis en examen, notamment pour « port prohibé d’arme de catégorie B » – une arme bien visible dans une des vidéos. Un compagnon avec qui Benalla a créé en avril 2016 une fédération française de la sécurité privée, rapidement dissoute.

Audrey Loussouarn

Publié le 27/07/2018

précarité « J’aurais pu partir en vacances depuis des années, mais… »

Ixchel Delaporte (site l’humanité.fr)

En cette période estivale, nombre de familles n’imaginent même pas pouvoir voyager, ignorant les aides sociales qui leur permettent de faire valoir ce droit. Grâce au soutien d’une association, Christine, elle, va enfin goûter aux joies de la campagne avec son fils.

Le jour où Christine a appris qu’elle partirait en août avec son fils en vacances, elle a pleuré de joie. Dans son deux-pièces, situé dans la résidence sociale Albert-­Camus, dans le nord de Paris, Christine sort une pochette rouge où elle consigne précieusement les documents de son séjour : billets de train, feuille de route, photos de la caravane au milieu des pins et du plan d’eau. Du 7 au 20 août, elle quittera enfin la rumeur et le rythme infernal de la capitale pour « la verdure », dans un camping en bord de Garonne à une demi-heure de Bordeaux. Pour la première fois de sa vie, cette maman de trois enfants (3 ans, 16 ans et 17 ans), femme de ménage dans une école, bénéficiera de bons de la caisse d’allocations familiales (CAF) et des chèques-vacances. Sa participation à elle ne sera que de 68,80 euros. « En fait, j’aurais pu partir depuis des années mais je n’ai jamais profité des bons CAF car je ne comprenais pas très bien leur fonctionnement… »

C’est grâce à une autre maman qu’elle apprend l’existence de l’association Vacances et familles, basée à Montreuil, dont la vocation est d’accompagner les bénéficiaires d’aides aux vacances. Arwa Zaarra, salariée de cette association qui aide près de 1 000 familles par an à partir, explique les nombreux obstacles : « Nous voyons souvent arriver des familles monoparentales qui ne comprennent pas le système des bons CAF et qui ne feront pas la démarche pour partir en séjour. Les familles ne connaissent pas toujours leurs droits. » Mais lorsqu’elles font la démarche de prendre un rendez-vous, souvent aiguillées par les CAF ou par des assistantes sociales, ces familles ont déjà fait la moitié de la route pour les vacances.

« Lorsqu’on les reçoit, on examine leur situation, poursuit Arwa Zaarra. On leur demande où elles aimeraient aller. Certaines n’ont pas quitté leur appartement depuis des années, donc nous adaptons le séjour dans un village vacances, un camping ou un gîte. Nos 1 500 bénévoles sont là pour aider au bon déroulement de ces congés. » Créée en 1962 par Malou Barbe, une assistante sociale blanc-mesniloise, l’association vise un deuxième objectif à long terme : l’acquisition d’une autonomie suffisante pour que les familles envisagent un départ en vacances seules.

« Je n’ai jamais pu faire ça avec mes deux grands »

Pour Christine, la proposition de l’association est tombée comme un cadeau. Lorsqu’elle se présente à l’association en avril dernier, elle expose sa situation de maman célibataire. « Mes deux grands enfants ne souhaitent pas partir en vacances avec moi. Mais le plus petit, lui, a besoin de prendre le bon air de la campagne. J’ai besoin de silence et de repos. La seule chose que je voulais, c’était aller dans le Sud ! »

Voilà huit ans que Christine vit dans un petit appartement rudimentaire. Et voilà trois ans qu’elle dort dans le même lit que son fils et que ses deux adolescents partagent une chambre. « Cette résidence est censée être un point de transit de trois ans au plus, explique-t-elle. Mais la plupart des gens sont comme moi, sans autre solution d’hébergement. ça fait dix-huit ans que j’attends un logement social », se désole cette quadragénaire. Avant son arrivée dans cette résidence, Christine et ses deux enfants ont vécu dans des hôtels d’urgence pendant quelques années. « Je me suis occupée d’eux comme j’ai pu. Il m’était impossible de travailler. Aujourd’hui, j’ai enfin trouvé un travail pour quelques heures par semaine, mais nous vivons comme des rats ici. C’est précaire. Je n’invite jamais personne. Pour joindre les deux bouts, j’ai recours à l’épicerie solidaire. » Cette maman a pourtant été reconnue prioritaire au titre du droit au logement opposable.

Très impatiente de prendre le train avec son fils Benjamin, Christine sait qu’un bénévole de l’association viendra la chercher à la gare de La Réole pour la conduire au camping du Fontet. Depuis plusieurs semaines déjà, Jean-Pierre Malirat, bénévole girondin de l’association depuis 2009 et membre du conseil d’administration, s’affaire pour préparer l’accueil. En août, il recevra Christine et son enfant. « Nous attendons les familles à la gare avec un écriteau puis nous les aidons à s’installer. Nous organisons ensuite un pot d’accueil avec une animation de cirque. Nous sommes des référents, un peu pour les rassurer, mais le but reste l’autonomie des familles », explique-t-il. Pendant la durée du séjour, elles peuvent solliciter la vingtaine de bénévoles présents pour faire des courses ou de petites réparations. Mais surtout des activités sont proposées deux fois par semaine à la dune du Pilat sur le bassin d’Arcachon ou encore au parc d’attractions Walibi à Agen. « Pour ces sorties, c’est essentiellement le soutien de l’Agence pour les chèques-vacances, qui rend ces offres possibles. C’est une dotation très importante sans laquelle on ne pourrait pas faire sortir les familles dans la région », précise Jean-Pierre Malirat.

Avec un grand sourire, Christine ne se lasse pas de regarder la photo de la petite caravane posée sur un bout d’herbe, entourée de grands pins parasols, et celle aussi de la base nautique du Fontet. « Quand je vois ce petit lagon bleu et cette plage, je sens que ça va être magnifique, je vais bien dormir ! Je n’ai jamais pu faire ça avec mes deux grands. Je suis très émue de pouvoir le faire avec mon fils. J’enverrai une carte avec une photo de nous à l’association. »

Le tourisme, levier d’action sociale et solidaire

Créée en 1982, l’Agence nationale pour les chèques-vacances (ANCV), dont le but premier est de favoriser le départ en vacances des Français, a fait évoluer ses propositions pour toucher des publics qui échappaient aux dispositifs existants. C’est le cas du dispositif « Ville, vie, vacances » à destination des jeunes des quartiers prioritaires. « Plus de 2 500 jeunes filles et garçons sont partis, avec pour but de profiter de vacances mais aussi d’acquérir des compétences et de les réinsérer dans un parcours professionnel, explique la directrice de l’action sociale, Dominique Ktorza. Cela permet de lutter contre l’isolement et a même un impact sur la santé. »

Ixchel Delaporte

Publié le 26/07/2018

Benalla et l’arc d’extrême droite
de : Frédéric Lordon (site bellaciao.org)

 

L’affaire Benalla, c’est la police qui en parle le mieux. « Nous avons le sentiment que d’une affaire Benalla, on est en train de faire une affaire de police (1) », déclare un syndicaliste policier. Précisément. Et d’ajouter dans un éclair de lucidité dévastatrice : « Ce n’est pas ça la police. Il a ruiné notre image. » Bien sûr, avant d’être dévastatrice, cette lucidité est paradoxale puisqu’elle prend la forme retournée de la dénégation, ce tour du psychisme qui fait dire la vérité mais en énonçant le contraire de la vérité. En lieu et place de « ça n’est pas ça la police » et « il a ruiné notre image », le lecteur attentif aura évidemment rectifié de lui-même pour entendre « la police, c’est tout à fait ça (si ça n’est pas bien pire) » et « il a mis en pleine lumière ce que nous sommes ».

La mise au débat public des manières réelles de la police via les méfaits d’un séide de seconde zone fait irrésistiblement penser à Al Capone, tombé pour fraude fiscale. Hegel appelait « ruse de la raison » cette manière particulière qu’emprunte parfois l’histoire pour s’accomplir : les tournants majeurs se négocient au milieu des broutilles, et l’Histoire majestueuse avance par les forces des histoires de cornecul. L’Histoire de la période présente, c’est qu’il y a un problème de police, et même de police-justice, dans ce pays, un problème de première grandeur, où il faudra bien se décider à voir un symptôme politique.

Au reste, il appartiendrait à une minutieuse enquête de sociologie des médias d’éclairer ce mystère de l’émoi qui a saisi les rédactions au spectacle d’une scène de violence que, dans leur propre norme désormais déformée, les manifestants ne seraient pas loin de trouver « ordinaire ». C’est que depuis deux ans, en fait depuis la manifestation COP 21 du 29 octobre 2015, date d’inauguration de l’état d’urgence à usage des opposants politiques, la violence policière déployée contre les manifestants n’a cessé de passer des seuils. La police matraque, la police éborgne, la police grenade, mutile et tue. À qui veut se donner la peine de simplement regarder, les réseaux sociaux offrent depuis deux ans des tombereaux de vidéos de brutalités policières proprement ahurissantes, dont le centième suffirait à horrifier la population… si seulement on les lui donnait à voir. Mais à cette exposition, qui entre normalement dans le minimum minimorum des devoirs de la presse, la population n’a jamais eu droit. Sauf aujourd’hui.

Mais pourquoi ? Parce que, misère du journalisme politique, ce concentrat de toutes les tares de la presse contemporaine, il est question de « l’Élysée ». Et la séquence, alors, redevient intéressante. C’est pourtant tout autre chose qui se passe depuis deux ans, autre chose que les méfaits d’un voyou monté en grade : une entreprise d’intimidation généralisée de toute opposition politique sérieuse, méthodiquement conduite par les institutions de la police et de la justice. Intimider systématiquement par la violence institutionnelle et par la violence physique : menace de la garde-à-vue dans des conditions dégradantes qui glaceraient les spectateurs d’un film sur quelque dictature d’autres latitudes, menace de la prison pour des faits inexistants : un étudiant de Paris 1 a pris de la prison (de la prison ! – 4 mois avec sursis) pour avoir simplement été pris avec dans son sac un sweat à capuche, du sérum physiologique, un masque et des lunettes de piscine, c’est-à-dire le viatique minimal pour faire face aux agissements de la police. Menace de violence institutionnelle, donc, et menace de violence ouverte, expressément faite pour que les manifestants soient envahis du sentiment de mettre en jeu leur intégrité physique au moment où ils s’apprêtent à exercer leurs droits politiques fondamentaux. Ici se pose une question lexicale presque insoluble à force de complexité : sous quelle catégorie, en « isme » par exemple, résumer les pratiques d’un pouvoir qui s’attache ainsi à méthodiquement terroriser ses citoyens ? Pour la police elle-même, c’est parfois trop : un gardé à vue d’Arago témoigne ainsi que l’OPJ auquel il avait affaire restait interloqué des consignes venues d’en-haut d’administrer pareils traitements à une poignée d’adolescents.

De tout cela, les médias n’ont jamais sérieusement parlé. Et le pire est que, même avec un Benalla sous le nez, ils n’en parleront pas. Comme ils ne feront aucun des liens pourtant évidents que cette pitoyable affaire suggère de faire. À commencer par celui de la scène et de son contexte. Car Benalla tabasse hardiment, comme la police, mais en plein mouvement social contre les ordonnances SNCF. Mouvement social, opposants, contestation, contestation débordante même étant donnée la nullité des principales confédérations syndicales : par conséquent faire peur. Faire peur en massacrant le premier venu et, sous le regard terrorisé des autres, faire passer à tous l’envie de revenir. Voilà le régime politique dans lequel nous vivons, dont les médias, dans un mélange de collusion fondamentale et d’insuffisance intellectuelle, ne diront jamais le moindre mot en toute généralité – l’affaire Benalla de ce point de vue est idéalement faite pour leur (re)donner l’impression d’être le fer de lance de la démocratie : parbleu, ils enquêtent ! ils soulèvent, ils sont intransigeants, ils n’hésitent pas à fièrement bousculer le pouvoir, ils sont la liberté en marche (pardon – enfin oui quand même, justement, la « liberté en marche », c’est-à-dire la version « En marche » de la liberté, la liberté Potemkine qui ne sait rien, ne veut rien savoir, et ne rien dire, de toutes les offenses aux libertés réelles).

Il est vrai qu’on ne passe pas facilement de la pâmoison devant Macron-le-disciple-de Paul Ricoeur à Macron chef de bande à la tête d’un État-racaille. Il est plus vrai encore qu’ouvrir les yeux sur toutes ces choses immontrables forcerait à des révisions autrement déchirantes, une révision des catégories générales, les plus difficiles à bouger puisqu’elles commandent une entière vision du monde, dont l’abandon se paye de tous les coûts psychiques de s’avouer à soi-même s’être si longtemps, et si profondément, trompé. Ainsi, de même qu’on n’a jamais réussi à faire reconnaître à l’éditorialisme que le Parti socialiste n’avait plus rien à voir avec le signifiant « gauche », dont l’étiquette lui avait été maintenue dans un mélange d’inertie et de cécité volontaire, de même il n’y aura probablement pas moyen de faire entendre que le néolibéralisme est un anti-démocratisme, qu’il est, par essence et non par accident, un illibéralisme, catégorie précisément formée pour être appliquée aux « autres » (les Hongrois, les Polonais…), c’est-à-dire pour mieux se dédouaner soi-même.

Et, pour revenir dans le registre des étiquettes politiques, il y aura, a fortiori, moins d’espoir encore de faire voir, et de faire nommer, la part d’extrême droite de ce pouvoir élu pour, selon l’expression désormais couverte de ridicule, faire barrage à l’extrême droite. C’est qu’il n’y va plus ici de simplement reconnaître s’être trompé, mais – on ne voit pas trop comment le dire autrement – de s’être chié dessus. Dieu sait pourtant qu’il y aurait beaucoup à dire sur les rapports nombreux, variés, repérables dans une multitude de plans théoriques, qui relient la forme quintessentielle du néolibéralisme donnée par le macronisme et l’extrême droite.

On savait déjà, au moins pour qui avait le désir de savoir, que ces deux formes entretiennent, et depuis bien avant même le macronisme, des rapports de parfaite complémentarité externe : l’extrême droite comme opérateur de toutes les prises d’otage électorales. Nous découvrons depuis quelques années que ce rapport de complémentarité externe se double d’un rapport de fonctionnalité interne : tout pouvoir néolibéral requiert son pôle d’extrême droite, puisque la violence sociale sans limite, à quoi s’ajoute l’abyssale carence des médiateurs syndicaux, voue la contestation à prendre des formes moins standard, moins benoîtement ritualisées, et moins inoffensives, contre lesquelles l’État ne trouve plus que sa violence physique à opposer.

C’est ce mouvement général qui n’a pas manqué d’émerger au fur et à mesure que s’opérait l’approfondissement du néolibéralisme, particulièrement sous gouvernement « socialiste » (Hollande-Valls), à un point tel qu’on n’avait aucun sentiment de pareille dangerosité à aller manifester sous Sarkozy ! – nous l’aurons découvert avec le solférinisme. En réalité, c’est bien moins une affaire de personnes et d’étiquettes (elles n’ont plus aucun sens à ce degré d’indifférenciation) que de dynamique structurelle, la dynamique de l’obstination forcenée à administrer le néolibéralisme à des populations qui n’en veulent pas, et des caps que fait immanquablement franchir cette obstination.

Comme une illustration supplémentaire de cette propension des médias à croire s’acquitter d’un devoir de rapporter sans en fait jamais rien montrer, on devrait se souvenir de cette étude d’un chercheur américain (2), reprise aussi platement que possible et sans aucun esprit de suite dans la presse française, s’appuyant sur le World Values Survey et l’European Values Survey pour établir ce paradoxe que les électeurs du centre, et non les « extrémistes » comme on l’aurait attendu (souhaité), sont les moins attachés aux principes de la démocratie. Ici, il faut sans doute en revenir à la catégorie d’extrême centre, proposée par Alain Deneault (3) pour dire comme il convient cette forme inaperçue de fanatisme qu’emporte le néolibéralisme, et être un peu plus au clair quant à la question de savoir qui sont les vrais radicalisés dans la société – ils sont au pouvoir.

C’est ainsi qu’émerge, à l’encontre de l’indigence médiatique du « nouveau monde », cette forme politique pour le coup inédite de l’arc d’extrême droite, précisément parce que tout pouvoir néolibéral appelle fonctionnellement son pôle interne d’extrême droite, si bien qu’il y a désormais de l’extrême droite partout dans le paysage des « partis de gouvernement », et non plus seulement dans le dépotoir FN où l’on aurait tant voulu qu’elle demeurât confinée. Décidément préposé à dire la vérité du régime, Gérard Collomb aura donné sa formulation la plus achevée à la compatibilité, voire à la convergence, du néolibéralisme et de l’extrême droite avec son propos sur « les migrants qui font du benchmarking (4) », aussi remarquable par le cap d’ignominie joyeusement franchi que par le caractère inédit de la synthèse qu’il opère. Alors fatalement, les débordements s’appellent l’un l’autre : au débordement de la contestation, qui n’a plus aucune autre solution que de déborder, répond le débordement de l’extrême droite interne : celle de Valls, de Collomb, de Macron – et ce malheureux Benalla n’a probablement pas idée de son personnage hégélien, du statut de « ruse de la raison » incarnée qui lui échoit aujourd’hui.

Un malheur n’arrivant jamais seul, l’affaire Benalla éclate à quelques jours de la marche pour Adama. Pour le syndicalisme poulaga qui s’escrime à jurer que « la police, ça n’est pas ça », la collision est terrible. On ne répétera jamais assez combien les marges de la société servent de terrain d’expérimentation aux pratiques de l’ordre vouées à s’appliquer par extensions successives à des fractions de plus en plus larges de la société. Ce que les médias laissent à l’état dispersé, poussière de faits divers sans conséquence et sans lien, bref sans aucune leçon générale, là encore rapportés sans être montrés, un événement comme le rassemblement de Beaumont le concentre de la plus effrayante des manières. Doublement effrayante en vérité, d’abord par le simple récit des meurtres, et de la manière dont les institutions, de concert, mentent pour les couvrir. Mais, plus fondamentalement, à faire découvrir la nature particulière de la violence d’État qui s’exerce ici, non pas d’après quelque fait de contestation, mais à raison de l’existence même, nue, des individus, constitués en indésirables ontologiques – et l’on peine à croire dans ces conditions qu’il y ait tant de résistance à vaincre pour en venir à la conclusion évidente d’un racisme institutionnel.

Il fallait entendre en tout cas, ce 21 juillet, les prises de parole de tous les proches des tués sans raison, sans droit, sans rien, oui, comme des chiens, mères, frères, sœurs, le cœur brisé, voix étranglée de sanglots au moment de prendre la parole, racontant des choses proprement hallucinantes, des choses qu’on ne peut pas croire, et pourtant qu’il faut croire : parce qu’elles sont vraies.

Alors désormais nous attendons. Nous attendons de voir s’il se trouve quelque média pour enfin montrer toutes ces choses, entendons : pour les montrer vraiment, c’est-à-dire autrement que comme une série d’articles factuels mais sans suite ni cohérence, par-là voués à l’oubli et l’absence d’aucun effet politique, quelque média pour connecter ce qui doit l’être, non pas donc en en restant au confortable FN, mais en dessinant enfin l’arc qui est maintenant sous nos yeux, l’arc qui emmène de Marine Épouvantail Le Pen à Valls, Collomb, Macron, qui fait le rapport entre la violence pluri-décennale dans les banlieues et celle plus récente dans la rue, ou contre les syndicalistes trop remuants, et ceci quitte, s’il le faut (on sent qu’il le faudra…), à demander aux journalistes-remparts-de-la-démocratie d’aller puiser dans leurs souvenirs d’enfance : « relie les points dans l’ordre des numéros et tu verras apparaître une figure ». Avertissons d’emblée ces âmes sensibles : ici on va voir apparaître une sale gueule.

En guise de complément

Un ami suggère de voir dans l’affaire Benalla une manifestation inattendue, mais finalement très cohérente, du managérialisme macronien : en quelque sorte l’organisation au sommet de l’État d’une start-up de la « répression agile » – hors institutions, hors règle, hors tout protocole formel, orientée par la seule « efficacité » –, et c’est une interprétation qui ne manque pas d’intérêt. Assez curieusement, on pourrait y voir aussi, et plus classiquement, une parfaite illustration de la souveraineté devenue folle, c’est-à-dire en fait se comprenant elle-même dans la pureté de son concept, comme puissance absolue et absolument déliée, n’ayant à répondre de rien à personne, faisant valoir l’arbitraire de sa volonté comme acte politique par construction licite, le pur « je veux » d’un pouvoir complètement désorbité.

Il se pourrait qu’il n’y ait pas à choisir entre les deux lectures, comme le suggère d’ailleurs le fait qu’il se soit trouvé des éditorialistes assez complaisants ou assez idiots pour donner, selon son souhait, du « Jupiter » au président de la start-up nation, conjonction en soi tératologique, mais qui dit assez la compatibilité de l’absolutisme politique et de la soi-disant « modernité managériale ». Et le paradoxe de cet accolement contre-intuitif se résout complètement si l’on voit dans la revendication de l’« agilité » l’expression d’un désir du capital de jouir de latitudes indéfiniment étendues, d’y manœuvrer entièrement à sa guise – d’être lui aussi, dans son ordre, souverain. L’agilité, la souveraineté, deux manières de dire, chacune dans leur domaine, le désir des puissances de s’exercer sans la moindre contrariété, sans la moindre force de rappel institutionnelle, la détestation de toute limitation.

Il a fallu trois décennies de transformation profonde des structures économiques pour que le capital acquière la possibilité objective de faire ce qu’il veut, et la certitude subjective de sa toute-puissance. D’une toute-puissance l’autre, en quelque sorte. Celle du capital en miroir de celle de l’État. Et en quel personnage mieux qu’en Macron, fondé de pouvoir du capital, devenu zinzin à se prendre pour un roi de France, ces deux formes de la souveraineté absolue pouvaient-elles mieux se rejoindre, fusionner même ? L’absolutisme politique donne alors la main à l’absolutisme économique, l’aide à mieux s’accomplir, lui ouvre la voie juridique à coups d’ordonnances, et dégage les oppositions en faisant donner les cogneurs « agiles » du cabinet privé.

Les « barragistes » ont vraiment bonne mine.

(1) Jean-Paul Megret, secrétaire national du Syndicat indépendant des commissaires de police, entretien : « Affaire Benalla : “Ce ne sont pas les barbouzes qui doivent assurer la sécurité de l’Elysée” », Le Monde, 21 juillet 2018.

(2) David Adler, « Centrists are the most hostile to democracy, not extremists », New York Times, 23 mai 2018.

(3) Alain Deneault, Politiques de l’extrême centre, Lux éditeur, 2017.

(4) Gérard Collomb, audition Sénat, 30 mai 2018.

Publié le 25/07/2018

À Calais, les violences policières contre les migrants se poursuivent malgré les protestations

par Olivier Favier (site bastamag.net)

À Calais et alentours, les candidats à l’exil vers l’Angleterre continuent à installer des campements de fortune en attendant de réussir à traverser la Manche. Éparpillés dans les dunes, ils survivent dans des conditions extrêmement précaires et doivent faire face à un niveau élevé de harcèlement policier. Destruction de téléphones, fonctionnaires qui urinent sur les tentes, matériel de camping jeté dans l’eau ... les associations présentes sur le terrain rapportent des témoignages effarants. Reportage.

C’est une étape importante de « La Marche citoyenne et solidaire avec les migrants », partie le 30 avril de Vintimille en direction de Londres. Sous le soleil de juillet, elle relie Grande-Synthe à Calais par la route de Gravelines. Les marcheur(euse)s longent ainsi la lande qui de 2015 à 2016 a accueilli jusqu’à plus de 10 000 candidats à l’émigration pour l’Angleterre. Depuis lors, le bidonville a été évacué et nombre de ses habitant(e)s ont été emmenés vers des Centres d’accueil et d’orientation (CAO) répartis sur l’ensemble du territoire français. À première vue, dans la région de Calais, la situation semble désormais entièrement contrôlée par les pouvoirs publics. Le matin-même à l’Office du tourisme, une hôtesse d’accueil qui ne semble rien savoir du passage de la « Marche citoyenne » exprime son soulagement : « La crise des migrants c’est fini. Les médias vont enfin pouvoir parler d’autre chose. »

Des migrants de plus en plus vulnérables

Près des dunes situées à sept kilomètres à l’est de la ville, un campement rassemble une cinquantaine de Soudanais. La zone portuaire qui est déjà officiellement en territoire anglais est toujours surveillée et protégée de toute incursion par de hauts grillages. Dans Calais et dans ses alentours, on parle de quelques 700 personnes disséminées sur plusieurs sites. C’est un nombre et une situation assez semblables en apparence avec ce que la ville a connu depuis l’évacuation du centre de Sangatte en 2002. Les associatif(ve)s en témoignent par les appels reçus : chaque semaine, les migrants continuent de passer par petits effectifs. En langage bureaucratique, on dira qu’un « flux discret » empêche que le « stock » devienne un « point de fixation ».

En février dernier, toutefois, une rixe d’abord présentée dans la presse comme un affrontement entre migrants érythréens et afghans — en fait une agression des premiers par des passeurs — a fait cinq blessés par balle. L’un d’eux, touché à la nuque, est resté tétraplégique. Une violence d’une telle ampleur, en plein jour, témoigne d’une situation particulièrement chaotique, où les trafiquants se font plus menaçants par peur d’en perdre le contrôle. D’un côté, les migrants ont plus que jamais besoin de leurs « services ». De l’autre, la dispersion les rend encore plus vulnérables.

Des atteintes aux personnes d’une inédite gravité

Le décor répressif qui s’est pérennisé autour des embarcadères s’accompagne d’un niveau élevé de harcèlement policier. Constamment dénoncé par de nombreuses associations depuis plus d’un an, il est d’abord le fait d’une présence massive des Compagnies républicaines de sécurité — six ou sept compagnies selon Christian Salomé, le président de l’Auberge des migrants — soit un effectif comparable à celui des migrants eux mêmes ! En janvier, cette association s’est jointe au Secours catholique en portant plainte contre X pour « destruction et dégradation de biens ». À l’origine par ailleurs de la Marche solidaire, elle s’est déjà unie à Utopia 56 en juin 2017 dans une lettre envoyée au nouveau président de la république et au ministre de l’Intérieur.

Quelques jours plus tôt, le Défenseur des droits avait évoqué une « sorte de traque » et des atteintes aux personnes « d’une inédite gravité ». En juillet 2017, un rapport de l’ONG Human Rights Watch dénonçait lui aussi « un usage excessif et disproportionné » de la force. En octobre, devant tant de voix concordantes, un rapport de l’Inspection générale de l’administration (IGA), de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) diligenté par le ministre de l’Intérieur reconnaît a minima que « l’accumulation des témoignages écrits et oraux, bien que ne pouvant tenir lieu de preuves formelles, conduit à considérer comme plausibles des manquements à la doctrine d’emploi de la force et à la déontologie policière, principalement à Calais ».

Destruction de matériel et violences sur les corps

Des témoignages du même ordre sont encore portés à la connaissance d’un plus large public par le réalisateur Yann Moix, dans son documentaire Re-Calais, diffusé le 9 juin 2018 sur Arte. Professionnelle ou bénévole, chaque personne présente sur le terrain en a long à dire sur le sujet. G., par exemple, de l’association Utopia 56, fait état d’innombrables abus rapportés par les migrants : destruction de téléphones, fonctionnaires qui urinent sur les tentes, matériel de camping jeté dans l’eau, agents se photographiant avec les personnes qu’ils contrôlent comme les colons d’autrefois avec les « indigènes ». Les corps aussi portent des traces suspectes. « Du temps du bidonville, nous emmenions constamment des gens à l’hôpital, un peu moins maintenant, depuis que les médias se sont emparés du sujet. La semaine dernière pourtant, j’ai accompagné un jeune. Lorsque j’ai dit au médecin que la marque sur son dos pouvait être la conséquence d’un coup de matraque, il m’a répondu que ce n’était pas son problème. »

Si les associatif(ve)s apportent ou relaient de très nombreux témoignages, tous soulignent la difficulté — l’impossibilité souvent — de constituer des preuves. Les violences les plus caractérisées se déroulent en effet à l’abri des regards et des caméras. À leur égard, professionnel(le)s et bénévoles dénoncent des contrôles d’identité répétés, des interdictions de filmer, des verbalisations abusives. G. raconte ainsi qu’à la suite d’un contrôle, il a eu une amende pour absence de roue de secours dans son véhicule de service. Elle avait été changée une heure plus tôt suite à une crevaison. Des fonctionnaires recourent à l’intimidation : d’autres associatif(ve)s disent avoir été suivi(e)s jusqu’à leur domicile.

Si la brutalité débridée se cache, le harcèlement constant mené par les forces de police à l’encontre des migrants est visible au grand jour. En mars 2017, la maire Les Républicains Natacha Bouchart interdit les distributions de nourriture dans la zone de l’ancien bidonville, un arrêté aussitôt annulé par le tribunal de Lille. Deux mois plus tard cependant, les associations témoignent d’une distribution empêchée par les forces de l’ordre. En juin, réagissant à une saisie des associations réclamant la création d’un nouveau lieu d’accueil, le tribunal de Lille y oppose une fin de non recevoir. Il oblige néanmoins la ville et l’État à installer sous dix jours des points d’eau et des sanitaires.

Un harcèlement constant et largement documenté

Si l’hostilité affichée par la commune ne faiblit pas, Christian Salomé explique que la situation lui échappe désormais totalement. « Quelle que soit leur position sur le sujet qui peut être radicalement différente, comme à Grande-Synthe et Calais, les maires sont hors-circuit depuis l’arrivée de Macron à l’Élysée. Les préfets et sous-préfets prennent des décisions sans prévenir. » Dans un rapport d’avril 2018 — qui fait suite à un autre de décembre 2017 — L’Auberge des migrants fait état de deux types d’opérations menées très régulièrement par les CRS.

Pour les opérations de « confiscation », elles agissent en convoi de 5 à 12 camions, accompagnées d’une voiture de police du commissariat local. Un périmètre de sécurité est défini, duquel journalistes et associatifs sont tenus à l’écart. Puis les agents de nettoyage de la ville de Calais ramassent l’intégralité ou presque du matériel dévolu au couchage et à la nourriture des migrants. Dans certains cas, des agents de la sous-préfecture sont présents sur les lieux. Interrogés par les associatifs, qui s’efforcent d’être présents à toutes les évacuations, ils expliquent leur présence par la nécessité d’informer sur les possibilités de demande d’asile en France. Dans les faits, ils n’ont avec les occupants qu’une « communication limitée ».

Ces opérations durent entre une demi-heure et plusieurs heures. Elles ont lieu chaque jour ouvré dans les différents lieux de vie des migrants. La fréquence de passage dans un même campement est hebdomadaire. Dans un cas cependant, il ne s’est écoulé qu’un jour et demi entre la distribution de tentes et une nouvelle évacuation. En tout 142 évacuations ont été recensées entre octobre 2017 et avril 2018. L’autre type d’opération est la destruction pure et simple des biens des migrants. Ces actions-là ne durent que quelques minutes, généralement à l’aube ou à la nuit tombée, à l’abri des regards. Les effets personnels sont rendus inutilisables au moyen d’objets coupants, de matraques ou de gaz lacrymogènes. À l’arrivée des associations, il est déjà trop tard. Les responsables ont quitté les lieux.

Des opérations menées au grand jour et dans l’illégalité

Les conséquences immédiates sont évidentes : l’extrême précarisation de personnes se trouvant déjà en situation de grande fragilité et un coût supplémentaire occasionné par le renouvellement incessant du matériel de couchage et de nourriture. Mais l’association alerte aussi sur « l’absence de base légale apparente » pour la mise en œuvre de ces opérations. Dans son rapport, l’Auberge des migrants cite un seul cas où un document a été présenté comme justificatif : une réquisition du procureur de Boulogne-sur-Mer pour procéder à des contrôles d’identité dans différents quartiers de Calais, laquelle n’autorise en rien l’expulsion de terrain ou la confiscation d’effets personnels. Ces actions menées en-dehors de tout cadre juridique clairement établi et signifié correspond à ce que l’ONU définit comme des « évacuations forcées ».

Parmi la population locale, on perçoit parfois une sourde hostilité envers les personnes migrantes. Mais pour G., « les gens en ont surtout marre d’être abandonnés par des gouvernements successifs qui ne font rien. » Au soir du 6 juillet 2018, la « Marche citoyenne » s’approche de la cour du « Channel », la Scène nationale de Calais. Toute la journée, des militants ont préparé un grand repas solidaire pour accueillir les marcheurs. Aux fenêtres, quelques habitant(e)s sourient ou applaudissent. Les forces de l’ordre encadrent le cortège à distance, attentives aux photographes venus couvrir l’événement.

Peu avant d’arriver à destination, quatre militant(e)s vêtus de tee-shirts blancs, avec le mot « police » écrit au feutre indélébile, entament un happening. Ils/elles feignent d’appliquer une nouvelle règle fantaisiste inventée par l’État : « Tous ceux qui font plus d’1 mètre 70 ne passeront pas la frontière ». Les manifestant(e)s se prêtent au jeu, les rires fusent. En dénonçant par l’absurde l’arbitraire de la loi, la saynète dévoile en un instant l’inanité du système derrière son plus visible rouage. Par delà la question « Que fait la police ? » obstinément répétée, s’en pose une autre tout aussi essentielle : « Mais pourquoi agit-elle ainsi ? Au nom de qui et de quoi ? »

Olivier Favier

Publié le 24/07/2018

« Un pognon de dingue » : les médias tombent dans le panneau de la communication élyséenne

par Patrick Michel,  (site acrimed.org)

La vidéo montrant Emmanuel Macron parlant du budget des aides sociales en des termes inhabituels pour un responsable politique a été à l’origine d’une vaste campagne médiatique. La diffusion nocturne de cette vidéo sur le compte Twitter de l’Élysée, autant que son contenu étaient visiblement destinés à nourrir le « buzz » dont raffolent les médias dominants. Ces derniers se sont d’ailleurs empressés de couvrir « l’événement » au cours d’une séquence centrée sur la forme des déclarations présidentielles et faisant la part belle au « commentariat » le plus dépolitisé. Et quand, rarement, il fut question du fond, éditocrates et experts épousèrent le cadrage et les préoccupations (austéritaires et néolibérales) élyséennes, et ne donnèrent pas la moindre place à des questionnements plus généraux (et encore moins à des discours alternatifs) sur le système de protection sociale, son niveau, son financement et sa raison d’être, préparant ainsi le terrain médiatique (et politique) à un nouveau recul social.

Coup d’envoi : une fuite et quelques déclarations ministérielles

Dans un article daté du 18 mai, Le Monde inaugurait le nouveau cycle d’un débat récurrent dans l’espace public : se basant sur une note interne des services du budget, le journal révélait « les pistes explosives de Bercy pour réduire les aides sociales.  » Cette note avait-elle été transmise à dessein au journaliste du Monde pour donner le coup d’envoi d’une campagne médiatique, ou bien est-ce la fuite de ce document qui incita plusieurs membres du gouvernement à réagir ? Impossible de le savoir, mais toujours est-il que dans les jours ayant suivi la publication de l’article du Monde, plusieurs médias ont ouvert micros et colonnes aux responsables politiques pour « expliquer » le projet : Bruno Le Maire le 20 mai dans « Le grand rendez-vous » sur Europe 1, Benjamin Griveau dans Le Parisien le 27 mai, Gérald Darmanin le 29 mai sur RTL, tandis que les déclarations d’Édouard Philippe le 30 mai à l’issue d’un séminaire gouvernemental ont été reprises dans Le Monde, Les Echos, le JDD, Le Parisien, Le Point, Challenges, etc.

Dans les jours qui suivirent ces déclarations, plusieurs médias ont proposé une synthèse du projet [1]. Certains journalistes politiques lui ont porté un intérêt d’autant plus grand que l’annonce de ces mesures à venir avait, selon la formule consacrée, « suscité la désapprobation dans les rangs de la majorité ». Il s’agissait donc « d’éteindre le début d’incendie » (Les Echos, 1er juin), ou de cheminer en « terrain miné » (Le Monde, 30 mai), voire d’une « cacophonie gouvernementale » (France Bleu, 30 mai).

Comme toute bonne campagne médiatique, celle-ci fut accompagnée d’un sondage ad hoc, commandé par deux médias et un « think tank », tous ouvertement favorables au projet gouvernemental de réduction des aides sociales : Les Echos, Radio Classique, et l’Institut Montaigne. Ce sondage, largement repris dans la presse après avoir été relayé par l’AFP, charrie les mêmes biais que tout sondage d’opinion, auxquels il ajoute l’incohérence [2] et la malhonnêteté de la photo d’illustration de l’article, occultant le chiffre de 32% de sondés considérant le niveau de ces aides à « juste ce qu’il faut » pour laisser apparaître les 40% de « trop d’aides » comme majoritaires. (photo en tête de l'article)

C’est ainsi que l’angle du débat médiatique autour des aides sociales s’est d’emblée imposé, à l’unisson des problématiques posées par le gouvernement : faut-il ou non les réduire ?

Un débat médiatique amputé

Déjà bien limité par les termes dans lesquels il est posé, ce débat politique est encore amputé dans sa version politicienne, où seuls comptent les enjeux d’alliances et de popularité dans les sondages – c’est-à-dire, in fine, les enjeux potentiellement électoraux. Un bon exemple de ce journalisme politique dépolitisé fut donné à entendre dans sa version cultivée lors de l’émission du 3 juin de « L’esprit public » sur France Culture. Recevant comme chaque dimanche des invités idéologiquement proches du gouvernement actuel, Émilie Aubry leur posait la question : « Faut-il poser la question des aides sociales ? » Son texte introductif, stylisé à la façon d’un récit, vaut d’être cité in extenso  :

Que ferait le jeune président avec [les aides sociales] ? En condamnerait-il certaines ou se contenterait-il de revoir les conditions d’accès et la revalorisation de ces prestations ? Comment ferait-il pour n’apparaître ni comme l’incarnation d’un état technocrate mettant à mal un état social, ni comme celui qui à force de plaider le « en même temps » n’accomplissait comme son prédécesseur que des réformes cosmétiques sans effet réel sur l’ampleur de nos déficits ? Que devait-on lire entre les lignes de ses sibyllins propos élyséens : « nous allons faire des économies sans toucher aux paramètres » ?

Heureusement que le service public est là pour nous aider à réfléchir aux enjeux de la communication gouvernementale (« comment faire pour n’apparaître ni comme ceci ni comme cela »), et pour organiser ces « débats » où toutes les opinions peuvent s’exprimer : aussi bien celles qui encouragent la diminution des aides sociales que celles qui plaident pour leur suppression.

Certes, cette présentation caricaturale ne représente pas la tonalité générale de la campagne médiatique qui aura suivi les déclarations ministérielles de la fin mai : nombres d’articles firent également état de « l’attachement des Français » à leur « modèle social ». Autrement dit, la question se posait souvent sous la forme d’une alternative : réduire les aides sociales (éventuellement jusqu’à en supprimer certaines), ou les conserver.

C’est selon cette alternative que le débat fut posé dans les médias dominants : rares furent par exemple les articles mentionnant le fait bien établi que de très nombreuses personnes éligibles à une allocation n’en bénéficient pas parce qu’elles ne la demandent pas – alors même que ce « non-recours » concerne au moins 30% des allocataires potentiel du RSA par exemple [3]. Et ce sans parler de poser la question des moyens à envisager pour réduire ce non-recours !

Rares également furent les médias à s’emparer de visions politiques de la gauche radicale – par exemple celles qui jugent que ces aides devraient être augmentées, ou que le principe de redistribution devrait être généralisé, par exemple sur le modèle du salaire à vie [4]. Des visions qui comptent pourtant des représentants, responsables politiques, intellectuels, militants, soit autant de potentiels invités qui pourraient venir les défendre sur un plateau ou dans les colonnes d’un journal. Mais les invitations leur furent distribuées au compte-goutte [5], et aucun de nos grands médias n’emploie d’éditorialiste idéologiquement proche de ces courants politiques. Tant et si bien qu’ils restèrent quasiment invisibles durant toute cette séquence – aussi invisibles que d’habitude pourrait-on dire, et le périmètre du débat en fut particulièrement restreint, aussi restreint que d’habitude pourrait-ton dire !

Acte deux : la fabuleuse histoire médiatique du « pognon de dingue » ou la misère du journalisme politique

C’est dans la nuit du 12 ou 13 juin, soit après trois semaines de débat médiatique sur la question de la nécessité, ou non, de réduire les aides sociales, que la fameuse vidéo du « pognon de dingue » est mise en ligne sur le compte Twitter de la directrice de communication d’Emmanuel Macron.

Cet épisode intervient à la suite de deux révélations du Canard Enchaîné : une première affirmant que le montant des coupes budgétaires dans les aides sociales a été fixé à 7 milliards d’euros par le gouvernement ; et une seconde retranscrivant les propos d’un « conseiller gouvernemental » regrettant justement cette première révélation : « Pour éviter que les oppositions se coagulent contre les économies budgétaires, il était prévu qu’aucune donnée chiffrée ne devrait sortir avant que l’opinion soit préparée par des sondages opportuns et par une communication gouvernementale justifiant par avance ces mesures. Au nom de l’efficacité et de la nécessaire réforme. »

Et ce « coup de com’ » suscita en effet une large couverture dans les médias dominants, qui se sont une nouvelle fois illustrés par un suivisme sans borne à l’égard de la communication gouvernementale : en dissertant sur la forme et le vocabulaire d’une part, et en recentrant d’autre part quasi systématiquement les débats autour de la question de « l’efficacité » des aides sociales.

Dans la presse écrite tout d’abord, nombre d’articles se contentent de rapporter les propos de la vidéo, et parfois de la présenter comme une volonté d’Emmanuel Macron de « clarifier la politique sociale après quelques couacs » (Ouest France, 13 juin). D’autres, comme Le Figaro ou le site de BFM-TV, prétendent raconter « les dessous d’un coup de com’ », mais ne font en réalité que le prolonger en rapportant des détails du tournage, du montage ou de la mise en ligne fournis par les conseillers d’Emmanuel Macron… D’autres encore choisissent de poser la question de l’efficacité de ce « coup de com’ », à l’instar de Libération et du Huffington Post – le premier jugeant que le « coup de com’ » ne passe pas, et le second estimant que c’est un « pari gagnant ». Sur le fond, de nombreux médias ont repris à leur compte la question de « l’efficacité » des aides sociales, se basant notamment sur une dépêche AFP reprenant des statistiques officielles de la DREES. Comme le montre un article d’Arrêt sur images, cette même dépêche aura été reprise très différemment d’un média à l’autre :

Le journal Les Échos reprend la quasi-totalité de la dépêche AFP, en titrant sur le montant de ces dépenses : « La France, championne d’Europe des dépenses de protection sociale ». Très différent est le titre du Monde : « Le « pognon de dingue » investi dans la protection sociale est efficace et apprécié par les Français. » D’autres médias ont choisi également la même mise en perspective. C’est le cas de Libération, de France Bleu, ou encore du Parisien |...] ou du site de BFMTV Business.

Les journaux télévisés du 13 juin consacreront tous un sujet à cette vidéo, à 13h comme à 20h, sur TF1 comme sur France 2. Qu’il s’agisse de brefs reportages ou de commentaires en plateau, il s’agit de noter la singularité du ton et du vocabulaire et de pointer le « coup de com’ », tout en relayant la volonté proclamée d’Emmanuel Macron de rendre les aides sociales « plus efficaces ». Nathalie Saint-Cricq, grande spécialiste du style jupitérien était évidemment au rendez-vous du JT d’Anne-Sophie Lapix :

C’est la quintessence du « en même temps » macronien : un coup de social, on l’a vu ce matin à Montpellier et au même moment il parle aussi à la droite du genre « bah moi, j’ai le courage de dire ce que beaucoup pensent tout bas. » Alors finalement le style n’est pas très jupitérien et on a l’impression ce soir d’un message franchement brouillé, mais vous savez, tout ça, c’est de la com’, c’est de la politique car in fine ce qui comptera ce ne sont pas les paroles, ce seront les actes, les arbitrages, les priorités, les aides sociales, et ça on sera fixé très très vite, probablement d’ici juillet.

Car oui, dans le petit monde des éditorialistes, la politique, c’est de la com’. Et inversement.

Du côté des matinales radio, le sujet est cadré à l’identique. Sur RTL le 13 juin, Yves Calvi y ajoute son sens particulier du pluralisme, qui a peut-être encore rétréci depuis qu’il a quitté France 5 et l’émission « C dans l’air »... Au sommaire de cette matinale, il annonce un entretien téléphonique avec le Président de la Mutualité française [6] qui, à la surprise générale, déclare que « chaque euro doit être utilement dépensé ». Pas peu fier de pouvoir diffuser des propos aussi hostiles aux projets gouvernementaux, le présentateur poursuit :

Et comme nous aussi à RTL nous sommes curieux et obstinés, à l’autre bout de la chaîne, c’est Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, qui répondra aux questions d’Élizabeth Martichoux [...]. Bref, on ne peut pas être plus complets.

Plus complet qu’Yves Calvi ? Impossible ! Ou comme disait Pierre Desproges,ce serait comme être « plus rockeur que Tino Rossi. »

Le 14 juin, recevant François Hollande dans la matinale d’Europe 1, Patrick Cohen mène l’enquête. Il demande d’abord « Vous les prépariez de cette façon vos discours ?  », avant de poser une question sur le fond… de la forme : « Et sur le contenu... contenu et vocabulaire ? Ce ’’pognon de dingue’’ qui n’aide pas les pauvres à sortir de la pauvreté ? »

Le même jour, Jean-Michel Apathie et Bruce Toussaint sollicitent l’éclairage de Daniel Cohn-Bendit sur France Info. Jean-Michel Apathie tente l’exégèse du vocabulaire présidentiel, en se demandant si le mot « pognon » ne veut pas dire « trop de pognon ». Et à Daniel Cohn-Bendit qui répond qu’Emmanuel Macron a raison de pointer le problème de l’efficacité des aides sociales, Bruce Toussaint réplique : « Vous avez raison sur le fond, on peut entendre ce qu’il dit, mais sur la forme ...  »

Toujours le 14 juin, dans la matinale de France Inter, Thomas Legrand consacre son édito à décrire les « 2 lignes de com’ [qui] s’affrontent à l’Elysée  ». « Et le fond alors ?  » lui demande Nicolas Demorand à 40 secondes la fin de sa chronique (de trois minutes). Réponse de l’éditorialiste : « Ah bah j’ai plus le temps ». Hilarité dans le studio. Et pour les auditeurs qui doutaient encore de la fascination du petit monde des éditocrates à l’égard du petit monde de la communication élyséenne, l’échange qui eut lieu quelques minutes plus tard entre Léa Salamé et son invité Raphaël Enthoven, a clarifié la situation :

- Léa Salamé : Quand vous voyez la conseillère com’ de l’Elysée balancer sur les réseaux sociaux une vidéo, avec un vrai-faux « off » d’Emmanuel Macron qui prépare son discours devant ses conseillers, Thomas Legrand a parlé de « trumpisme de salon », vous en pensez quoi vous de cette vidéo ?
- Raphaël Enthoven : […] C’est ça qui est intéressant ici, c’est qu’on est dans une mise en scène au carré alors que l’enjeu c’est de donner le sentiment qu’on est sorti de la mise en scène parce qu’on le filme à l’iphone.
- Léa Salamé : Donc c’est raté ?
- Raphaël Enthoven : À mon avis.
- Léa Salamé : Sur le vocabulaire […], ce vocabulaire-là, il est disruptif, il est transgressif, ou au fond il est furieusement dans l’air du temps et conformiste ?

D’un entretien entre la journaliste élue « meilleure intervieweuse » en 2015 et le philosophe de studios, on n’attendait pas moins.

Le 25 juin, Léa Salamé semble avoir fait le tour de la forme, et peut donc embrasser le fond dans sa question à Thomas Piketty : « Au-delà de la forme [...], est-ce que c’est forcément faux de dire qu’il y a trop d’argent dans les prestations sociales ? » Mais son compère Nicolas Demorand n’en démord pas. Le 28 juin, au premier président de la Cour des comptes qui lui explique qu’il n’a pas à commenter les propos tenus dans cette vidéo, l’animateur demande, rigolard : « Vous parlez cette langue à la cour des comptes ou pas ? »

Entre temps, dans sa matinale du 15 juin sur RMC, Jean-Jacques Bourdin a lui aussi pris soin d’aborder le sujet avec son invité Nicolas Dupont-Aignan, en poussant un cran plus loin la logique du discours gouvernemental : « La France est généreuse, vous avez raison. Elle est trop généreuse ? Donc il faut réduire la dépense publique, on est bien d’accord ? »

Conseillers en com’ cherchent plateaux télé

Les principaux « talk-show » n’ont pas été en reste [7], et ont apporté leur pierre à l’édifice des commentaires sur la communication gouvernementale, avec, comme toujours, des invitations multiples de spécialistes en communication, aux profils, parcours et avis sensiblement identiques !

Dans « 24h Pujadas » (LCI), la moitié des invités (soit deux sur quatre) ont occupé le poste de « conseiller en communication » d’un Président de la République [8]. Un tiers de la séquence intitulée « Aides sociales : ’’un pognon de dingue’’ ? » est consacré à « décrypter » la stratégie de communication d’Emmanuel Macron – soit tout de même 7 minutes de discussion, au terme desquelles David Pujadas propose d’orienter la discussion sur le fond : « Bien, alors on va sur le fond. Parce qu’il y a la forme, il y a le choix de ce vocabulaire, et puis il y a le fond. Est-ce qu’il a raison quand il dit ’’ces aides sociales coûtent cher, elles coûtent de plus en plus cher, et elles sont relativement inefficaces’’ ?  »

Dans « L’info du vrai » sur Canal + le 13 juin, Yves Calvi (encore lui) poursuit sa campagne en recevant un sondeur, un « politologue spécialiste de communication politique » et un économiste médiatique macroniste. Dans un style plus tranché, la prestation du journaliste dépolitiseur revendiqué consistera essentiellement à ventriloquer les éléments de langage du Président, au point qu’on se demande parfois qui de Calvi ou de Macron fait un discours :

La France championne du monde de l’aide sociale : on pourrait en être fiers si elles étaient réellement utiles, alors nous allons essayer de dépolitiser en quelque sorte le débat pour en parler le plus normalement possible. La république française fonctionne sur un principe de solidarité, de redistribution, c’est sans doute notre fierté, encore faut-il qu’il soit efficace. C’est finalement ce que nous a dit Emmanuel Macron avec un sens consommé de la provocation.

Dans « L’heure des pros » sur CNews, le même jour, Pascal Praud reprend les deux questions qui auront finalement cadré la majorité de cette campagne médiatique dans les médias dominants : « ’’Pognon’’, un président ne devrait pas dire ça ? À moins qu’il ait raison, et que le fond justifie la forme ? »

Et le service public n’est pas en reste. Dans un débat organisé en marge du congrès de la Mutualité française sur Public Sénat, la présidente de la région Occitanie doit répondre à des questions telles que : « [Cette] formule choc, ’’un pognon de dingue’’, ça vous a choquée ?  », ou encore : «  Mais quand Emmanuel Macron dit que sur ces aides sociales il y a un problème d’efficacité, un problème d’effectivité, est-ce qu’il n’a pas raison ? »

Quant à l’émission « C dans l’air », petit salon de l’éditocratie, la discussion a été menée comme chaque soir entre amis [9]. Les deux premières questions posées par sa présentatrice montrent que la discussion fut encore largement consacrée aux objectifs et aux effets de la stratégie de communication de l’Elysée :

- Première question : Il faut qu’on commence cette émission par cette vidéo. C’était assez inattendu, donc c’est une scène un petit peu volée, à l’Elysée, une séance de travail… Alors pas du tout volée puisque c’est l’attachée de presse d’Emmanuel Macron qui la filme, en tout cas ça ressemble à une séance de travail avec les conseillers d’Emmanuel Macron. Et là, il y va avec une formule dont il a le secret.

- Deuxième question : Une formule qui a été diversement reçue […], ça a hérissé une partie de la gauche et même parfois de sa majorité dont certains ont des états d’âme. À quoi ça sert ? À quoi ça sert de prendre les Français à témoin d’une séance de travail à l’Elysée, en utilisant […] une façon de parler assez triviale ? Est-ce que c’est choquant ?

 

Dans notre article « Le pouvoir des médias : entre fantasmes, dénis et réalités », nous pointions certains des pouvoirs que les médias exercent réellement. Parmi ceux-ci, nous relevions le pouvoir d’agenda, puisqu’ « en déterminant quelles informations sont dignes d’être traitées, les médias définissent les événements qui font ’’l’actualité’’, suggérant au public non pas ce qu’il doit penser, mais ce à quoi il faut penser » ; et le pouvoir de cadrage découlant du fait que «  les médias ont le pouvoir de suggérer sous quel angle doivent être abordées les questions dont ils traitent et comment il faut y penser ».

Ces pouvoirs s’exercent avec d’autant plus de force que le niveau d’uniformité du traitement médiatique est élevé : moins les informations et les opinions diffusées sont diverses, notamment dans les médias dominants, plus l’agenda et le cadrage proposés relégueront les autres sujets et les autres points de vue aux marges de l’espace médiatique. Or il existe des acteurs extérieurs aux médias qui ont la possibilité d’imposer des sujets dans le débat médiatique, notamment, comme ici, le pouvoir politique, dont les choix annoncés ou effectifs font partie des centres d’intérêts évidents du travail de journaliste.

Dans ces conditions, la surexposition des débats consacrés à la communication d’Emmanuel Macron (qui est un sujet parfaitement mineur au regard des enjeux), ainsi que la reprise du cadre suggéré par l’Elysée lors des quelques occasions où le sujet de fond était abordé (« les aides sociales sont-elles efficaces ? ») ont permis au pouvoir politique d’utiliser les effets d’agenda et de cadrage à son bénéfice. En effet, pour voir exprimer des points de vue qui ont contesté cette façon de poser les problèmes ou en ont suggéré d’autres, c’est une nouvelle fois aux marges de l’espace médiatique qu’il aura fallu chercher.

Bref, dans les conditions de fonctionnement actuelles de l’univers médiatique, lorsqu’il s’agit de « préparer l’opinion » à « la nécessité et l’efficacité de la réforme », l’autonomie des médias dominants vis-à-vis du pouvoir politique semble si faible qu’il suffit d’un simple « coup de com’ », filmé sur un iPhone.

Patrick Michel

Publié le 23/07/2018

Lobbying : comment les entreprises font leur loi en influant sur le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État

par Olivier Petitjean (site bastamag.net)

Mal connus du grand public, Conseil d’État et Conseil constitutionnel disposent d’un pouvoir considérable sur le destin des législations fiscales, sociales ou environnementales. Les milieux d’affaires l’ont bien compris, qui ont réussi à se saisir de ces institutions pour imposer en toute discrétion une protection de plus en plus forte de la « liberté d’entreprendre » et des « attentes légitimes » des titulaires de droits de propriété contre toute réforme qui nuirait aux intérêts des multinationales et des investisseurs. Plongée dans un lobbying peu connu, mais extrêmement efficace pour les entreprises.

Avec les projets d’accords de libre-échange comme le Tafta ou le Ceta, beaucoup ont découvert les dangers des tribunaux d’arbitrage privés. Ceux-là mêmes qui permettent aux multinationales et aux spéculateurs de poursuivre les gouvernements qui adopteraient des règles sociales, fiscales ou environnementales contraires à leurs intérêts. Le risque est soudain apparu au grand jour que des acteurs économiques puissent empêcher des États de réformer leur fiscalité, d’introduire de nouvelles régulations environnementales ou de créer de nouvelles obligations pour les multinationales. Et si la même logique était justement en train d’être appliquée, discrètement, en France, sans qu’il y ait besoin de signer un traité de commerce et d’investissement supplémentaire, tout simplement en instrumentalisant de vénérables institutions de notre République ?

C’est exactement ce qui est en train de se passer, selon un nouveau rapport publié par les Amis de la Terre et l’Observatoire des multinationales, intitulé Les Sages sous influence ?, qui se penche sur le lobbying auprès du Conseil constitutionnel et du Conseil d’État. Deux institutions mal connues du grand public, et encore plus rarement envisagées comme des lieux d’influence, mais qui disposent d’un pouvoir énorme sur le destin des lois, sans avoir à rendre de comptes ou presque, et qui ne se sont pas dotées des procédures transparentes et contradictoires nécessaires.

Un lobbying qui ne dit pas son nom

Les acteurs économiques, leurs lobbies et leurs armées d’avocats se sont engouffrés dans la brèche. Ils ont réussi à faire censurer par le Conseil constitutionnel plus d’une douzaine de projets de loi dans le domaine fiscal (par exemple la taxe à 75 % voulue par François Hollande ou des règles de transparence fiscale ciblant les multinationales), mais aussi des mesures de justice sociale comme les dispositions de la loi Florange interdisant les fermetures de sites industriels rentables, ou encore une proposition de loi contre l’accaparement des terres. Ces censures ont presque toutes été prononcées au nom de grands principes comme la « liberté d’entreprendre » ou les « attentes légitimes » liées aux droit de propriété. Ces mêmes arguments ont été mobilisés par l’Afep (Association française des entreprises privées), le lobby du CAC40, et le Medef contre la loi sur le devoir de vigilance des multinationales début 2017 (lire notre enquête). Avec moins de succès, les partisans de la loi ayant vu venir le coup et déployé une stratégie de « contre-lobbying ».

Par quels moyens les lobbies peuvent-ils influencer le Conseil constitutionnel ? Chercheurs et journalistes d’investigation ont mis en lumière la pratique des « portes étroites », consistant à transmettre aux Sages des « contributions », rédigées par d’éminents professeurs de droit constitutionnel, pour faire pencher leurs décisions dans tel ou tel sens. Le tout dans la plus grande opacité, puisque leur contenu n’est pas rendu public, même pas au bénéfice des fonctionnaires du gouvernement chargés de défendre leurs lois devant le Conseil [1]. Un lobbying d’autant plus efficace qu’il ne dit pas son nom, déguisé dans le langage du droit. Et les acteurs qui le portent jouissent d’un accès privilégié aux Sages. Dans ses mémoires, l’ancien président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré raconte de manière faussement ingénue comment il recevait des délégations de grands patrons ou le président du Medef Pierre Gattaz [2].

L’histoire de la loi Hulot sur la fin des hydrocarbures en France, finalement adoptée fin 2017, est venue montrer que le mal était peut-être encore plus profond, en attirant l’attention sur une autre institution : le Conseil d’État. Les deux Conseils sont extrêmement proches l’un de l’autre, non seulement géographiquement (puisqu’ils sont tous deux situés au Palais-Royal), mais également parce que le secrétaire général du Conseil constitutionnel provient du Conseil d’État, lequel lui fournit l’essentiel de son expertise juridique. D’où l’efficacité de la manœuvre d’étranglement effectuée sur la loi Hulot : dans son avis rendu sur la première mouture du projet de la loi, la Conseil d’État s’est prononcé contre le non-renouvellement des concessions d’hydrocarbures existantes après 2040, parce que cela porterait atteinte aux « espérances légitimes » des détenteurs de ces concessions, et que porter ainsi atteinte au droit de propriété contreviendrait à la « Convention européenne des droits humains » (lire notre article).

Régulations sociales et environnementales remises en cause au nom des « droits et libertés économiques » ?

Vous avez bien lu : les droits des multinationales et des institutions financières (conçus en un sens extrêmement large puisque incluant le droit à un renouvellement de leurs permis et aux profits qu’ils peuvent en espérer) sont désormais protégés au nom des « droits humains ». Une tendance extrêmement inquiétante, particulièrement exacerbée dans les tribunaux d’arbitrage privé ou aux États-Unis, où la Cour suprême a levé toute limite aux financements politiques des entreprises en arguant qu’en tant que « personnes », elles avaient une totale liberté d’expression (lire notre article). Mais cette tendance se retrouve aussi en France et au niveau des cours de justice européennes.

Cette mise en avant de la « liberté d’entreprendre » et des « attentes légitimes » liées aux droits de propriété n’est pas totalement nouvelle. Ces principes ont été utilisés au début du siècle par le Conseil d’État pour limiter l’expansion des services publics locaux créés par le « socialisme municipal ». La première fois que le Conseil constitutionnel a invoqué la « liberté d’entreprendre » a été en 1982, à propos de la loi de nationalisations du gouvernement socialiste. Mais la tendance s’est considérablement renforcée depuis quelques années pour contrecarrer les velléités de réformes fiscales ou autres initiées dans la foulée de la crise financière mondiale. Elle semble avoir été accélérée par la création, il y a dix ans, de la procédure de la « question prioritaire de constitutionnalité » (QPC), qui permet à toute partie d’un procès de saisir le Conseil constitutionnel pour vérifier la conformité d’une disposition législative existante à la Constitution de la Ve République. Conçue pour rapprocher la Constitution des citoyens, la procédure de la QPC a surtout été utilisée par des acteurs économiques et des cabinets d’avocats d’affaires pour remettre en cause des législations et des normes existantes, tout d’abord dans le domaine fiscal, puis également sur des questions sociales, environnementales et autres. Dernier exemple en date : la plateforme de location Airbnb a annoncé son intention, avec son cabinet d’avocats Bredin Prat, de lancer une « question prioritaire de constitutionnalité » sur la loi Lemaire pour une République numérique, qui l’oblige à partager certaines informations avec les collectivités locales [3].

Ce ne donc pas seulement les nouvelles réformes, mais virtuellement toutes les régulations sociales et environnementales mises en place depuis des décennies qui pourraient se retrouver ainsi « re-jugées » par le Conseil constitutionnel, pour vérifier si elles ne portent pas excessivement atteinte à la liberté d’entreprendre et aux attentes légitimes des propriétaires, conçus comme des droits humains fondamentaux alors même qu’il ne s’agit plus d’individus, mais de multinationales et d’institutions financières. C’est pourquoi, dans le cadre de la réforme constitutionnelle actuelle, un groupe de parlementaire de tous bords — soutenus par des intellectuels qui ont cosigné une tribune dans les colonnes du Monde — a proposé un amendement pour encadrer l’invocation de la liberté d’entreprendre et des droits de propriété et pour protéger l’intérêt général.

Le poids d’un grand corps d’État

En ce qui concerne la loi Hulot, le gouvernement français a choisi d’emblée de ne pas mener cette bataille. Il a fait comme si l’avis rendu par le Conseil d’État — qui n’avait même pas, selon nos sources, été adopté de manière unanime — avait valeur d’oracle, et que les « attentes » des détenteurs de concessions devaient inévitablement primer sur l’exigence de protéger le climat, y compris par des mesures aussi modestes que de limiter le renouvellement de ces concessions à l’horizon 2040. Le gouvernement a donc revu sa copie à la dernière minute et constamment opposé l’argument du risque de censure constitutionnelle pour refuser toute amélioration du texte au regard de ses objectifs initiaux.

Il faut dire que le Conseil d’État exerce un monopole de fait sur l’expertise juridique de l’État. Premier des grands corps, créé en 1799, il conseille le gouvernement sur les projets de loi et constitue la plus haute juridiction administrative. Le secrétaire général du Conseil constitutionnel, les fonctionnaires du Secrétariat général du gouvernement, les directeurs juridiques de tous les ministères et les dirigeants de nombreuses autorités et agences indépendantes sont traditionnellement issus du Conseil d’État.

Il est pourtant lui aussi ouvert à l’influence du secteur privé. Comme le Conseil constitutionnel, il accepte des « contributions extérieures » dans le cadre de l’examen des projets de loi, dans le cadre d’une procédure opaque et non contradictoire. Lors de l’examen de la loi Hulot, selon nos sources, il a reçu deux contributions extérieures du Medef et de l’Ufip, lobby du secteur pétrolier. Surtout, même si c’est à un moindre degré que d’autres grands corps comme l’Inspection générale des finances (voir l’enquête de Basta !), il est lui aussi concerné par les problématiques de conflits d’intérêts, de pantouflages et d’allers-retours entre secteur public et privé qui semblent être devenus la norme au sommet de l’État. Exemple emblématique : celui d’Édouard Philippe, l’actuel Premier ministre, issu du Conseil d’État, qui a navigué entre cabinets ministériels, cabinet d’avocat d’affaires (Debevoise & Plimpton) et grande entreprise (Areva) avant d’occuper ses fonctions actuelles. Ou encore Laurent Vallée, conseiller d’État, qui est passé par le secrétariat général du gouvernement, le cabinet d’avocats d’affaires anglo-saxon Clifford Chance, puis le ministère de la Justice, puis le groupe Canal+, avant d’être parachuté secrétaire général du Conseil constitutionnel et de finalement rejoindre le groupe Carrefour en août 2017.

Entre conseillers d’État et grandes entreprises, c’est la culture de l’entre-soi

Même si ces pratiques ne concernent pas, loin de là, tous les conseillers d’État, on retrouve des membres (anciens ou actuels) de ce grand corps dans les directions et conseils d’administration de plusieurs entreprises publiques et privées (y compris à la tête de La Poste, de la SNCF et de Vallourec), et dans de nombreux cabinets d’avocats d’affaires. Les conseillers d’État exercent aussi parallèlement à leurs fonctions des activités rémunérées de conseil juridique auprès d’autres entités publiques, et certains d’entre eux ont même créé leurs propres entreprises individuelles pour exercer le même type d’activité au bénéfice du secteur privé [4]. Les tentatives récentes pour introduire davantage de garde-fous déontologiques ont toutes été tuées dans l’œuf.

Au final, davantage que les « portes étroites » et les « contributions extérieures », ce sont plutôt les réseaux de relations incestueuses et de connivences entre Conseil constitutionnel, Conseil d’État et secteur privé qui créent un risque pour la démocratie. C’est ainsi que le Conseil constitutionnel a pu confier la mission de réfléchir au statut à donner aux « portes étroites » à Denys de Béchillon, lequel n’est autre, selon nos informations, que le principal rédacteur de portes étroites pour le Medef et l’Afep depuis la mort du constitutionnaliste Guy Carcassonne. Membre fondateur du Club des juristes dont il copréside la commission « Constitution et institutions », professeur de droit à l’université de Pau (historiquement très liée à Total), Denys de Béchillon est aussi « consultant juridique auprès de grandes entreprises » selon son propre CV, et auteur de nombreux articles sur la valeur constitutionnelle de la « liberté d’entreprendre ».

De la même manière, le président de la section du Conseil d’État chargé de rendre son avis sur la loi Hulot était issu de la même promotion de l’ENA (École nationale d’administration) que Philippe Crouzet, autre conseiller d’État présidant désormais aux destinées de l’entreprise parapétrolière Vallourec, fer de lance du gaz de schiste en France, mais aussi que la directrice de cabinet de Nicolas Hulot. Le tout étant soumis à l’arbitrage d’un autre conseiller d’État encore, le Premier ministre Édouard Philippe. Pas étonnant dans ces conditions qu’on n’ait pas beaucoup entendu d’opinions juridiques discordantes.

De plus en plus assiégés par les lobbys, le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État continuent à opérer sans règles claires ni mécanismes transparents. Pour les Amis de la Terre, il est plus que temps que cela change. L’association écologiste a officiellement saisi le Conseil constitutionnel d’une demande formelle d’adoption d’un règlement pour mieux encadrer la procédure de contrôle de constitutionnalité et le rôle des contributions extérieures dans les décisions. Elle saisir parallèlement la Commission d’accès aux documents administratifs, avec l’Observatoire des multinationales, sur la question de l’accès aux contributions extérieures reçues par les deux instances. Autant de démarches nécessaires si l’on ne veut pas que toute réforme ambitieuse en matière sociale ou environnementale se trouve désormais sous l’épée de Damoclès d’une conception fondamentaliste des « droits et libertés économiques ».

Olivier Petitjean

Publié le 22/07/2018

Violences. Le retour des « barbouzes » de l’exécutif 

Grégory Marin, avec Olivier Morin et Lola Ruscio (site l’humanité.fr)

Alexandre Benalla, collaborateur de l’Élysée, a fait le coup de poing dans la manif du 1er Mai sans être sérieusement sanctionné. Une illustration du clanisme qui règne au cœur du pouvoir.

«Je n’ai aucune indulgence pour la grande violence ou les tenants du désordre. » C’est ainsi qu’Emmanuel Macron commentait, depuis Sydney en Australie, les heurts du 1er Mai, préjudiciables avant tout à l’image du mouvement social. Mais le président de la République ne s’est toujours pas exprimé sur cette « grande violence » qu’a commise, le même jour, un adjoint au chef de son propre cabinet ! Sur une vidéo tournée par un manifestant place de la Contrescarpe, dans le Quartier latin, et mise en ligne par le Monde, on voit ce collaborateur, Alexandre Benalla, étrangler et violemment frapper un jeune homme au sol. Il s’avère que Benalla, alors chargé d’organiser « la sécurité des déplacements du président », avait « demandé l’autorisation d’observer les opérations de maintien de l’ordre pour le 1er Mai », précisait hier le porte-parole de l’Élysée, Bruno Roger-Petit, autorisation qui lui avait été donnée car « il agissait dans le cadre d’un jour de congé et ne devait avoir qu’un rôle d’observateur ». Or on l’a vu, portant un brassard de la police, casqué comme les CRS qu’il accompagnait, une radio Acropol du même modèle qu’eux à la ceinture, intervenir à plusieurs reprises.

il y a « usurpation de fonction » selon l’article 433-13

Hier matin, la ministre de la Justice estimait, devant l’Assemblée nationale, que « les agressions (...) témoignent de gestes absolument inadaptés ». D’autant, jugeait Nicole Belloubet, que Benalla « avait usurpé (...) une identification qui l’assimilait aux forces de police et tel n’était pas le cas ». En effet, outre les « violences par personne chargée d’une mission de service public », sanctionnées par l’article 222-13 du Code pénal de trois ans de prison et 45 000 euros d’amende, il y a « usurpation de fonction », délit condamné (article 433-13) d’un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende. Le parquet de Paris a annoncé hier l’ouverture d’une enquête préliminaire sur ces deux délits, confiée à la brigade de répression de la délinquance contre la personne. Quant aux policiers présents, qui en vertu de l’article 40 du Code pénal auraient dû empêcher toute violence, ils sont visés par une enquête de l’Inspection générale de la police, décidée hier.

Des actes judiciaires à mettre au crédit de la presse, car, à tous les étages du pouvoir, on a couvert le collaborateur. Alexandre Benalla a bien été « mis à pied pendant quinze jours avec suspension de salaire », soulignait hier le porte-parole de l’Élysée, et « démis de ses fonctions en matière d’organisation de la sécurité des déplacements du président » pour « punir un comportement inacceptable ». Mais ce « dernier avertissement avant licenciement » n’a eu que peu d’impact : on a pu voir le collaborateur assurer la sécurité, à la cérémonie du Panthéon pour Simone Veil, début juillet, ou autour du bus des champions du monde de football, cette semaine. En matière de sanction, on fait pire…

Benalla n’est pas ce qu’on appelle un perdreau de l’année. Militant du Parti socialiste, il assurait, lors de la primaire du parti, en 2011, la sécurité de Martine Aubry. Il entre au service d’ordre de François Hollande pendant la campagne présidentielle de 2012, avant de devenir chauffeur d’Arnaud Montebourg… une semaine seulement : selon l’ancien ministre du Redressement productif, Benalla, après avoir été impliqué dans un accident de la circulation, aurait voulu prendre la fuite, provoquant la colère de son patron. Viré ! Mais le pouvoir ne le lâche pas puisque, selon le Monde, il intègre en 2015, sur arrêté du premier ministre Manuel Valls, la session « jeunes » de l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice. Pour mieux revenir en 2016, comme responsable de la sécurité du candidat d’En marche ! (lire encadré).

Il se « distinguera » plusieurs fois. En novembre 2016, Emmanuel Macron officialise sa candidature au campus des métiers de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Grégoire (1), alors militant des Jeunes communistes, assure avoir été violemment poussé vers la sortie et frappé par Alexandre Benalla et la sécurité (la vidéo est visible sur la page Facebook des Jeunes communistes de Bobigny-Drancy). « On était quatre ou cinq militants à avoir réussi à rentrer à l’intérieur, témoigne-t-il à l’Humanité. Ils sont venus directement me voir, Benalla m’a dit de dégager et m’a agrippé pour me faire sortir. » Une fois dans le couloir, poursuit-il, « j’ai essayé de me débattre pour qu’ils arrêtent de me tenir et ils m’ont mis deux coups au visage, et Benalla m’a mis une béquille. » Rebelote en mars 2017. Au meeting du candidat Macron à Caen, Benalla empoigne un photographe qui s’était approché un peu trop près du fondateur d’En marche !, relate le Monde, et le soulève du sol…

« à l’Élysée, on se croit au-dessus de tout »

Plus que sa personnalité, c’est « l’impunité » dont a bénéficié Benalla qui fait réagir l’opposition. Le président des « Républicains », Laurent Wauquiez, se demandait hier sur Europe 1 si « à l’Élysée, on se croit au-dessus de tout », supposant qu’il y a eu « des manœuvres pour tenter d’étouffer l’affaire ». Le député PCF Sébastien Jumel pointe « l’absence de réaction appropriée au sommet de l’État », sans compter que « le chef de cabinet du président de la République n’a pas jugé utile d’en informer le procureur de la République, en contradiction avec ses obligations ». Jean-Luc Mélenchon (France insoumise) va plus loin, demandant des démissions : « L’autorité de l’État a été engagée d’une manière tellement ample et tellement forte que la sanction doit être exemplaire. » Encore faut-il dégager les responsabilités, estime sur Twitter le député PCF Stéphane Peu, espérant que « François de Rugy et la majorité accepteront (sa) proposition de commission d’enquête ». Éliane Assassi, au nom du Groupe communiste du Sénat, a demandé au président de la commission des Lois, Philippe Bas, d’auditionner de toute urgence le ministre de l’Intérieur, ainsi que la garde des Sceaux et le premier ministre, « pour faire la lumière sur cette affaire » : « L’intervention des barbouzes du nouveau monde dans les mouvements sociaux » ne saurait, selon elle, être tolérée.

(1) Le prénom du militant, qui souhaite conserver l’anonymat, a été modifié.

Pendant la campagne présidentielle, les curieuses dérives sécuritaires des chefs du service d’ordre d’en marche !

C’est un épisode de la campagne présidentielle révélateur de l’état d’esprit d’Alexandre Benalla et de ses proches que révèle la lecture attentive des Macronleaks, ces échanges de courriels internes à En marche ! authentifiés par Wikileaks. En mars 2017, une société de matériel de sécurité demande confirmation à la direction du mouvement d’une commande passée par Vincent Crase, le gendarme réserviste que l’on voit aux côtés de Benalla dans les vidéos du 1er mai. Alors « prestataire » pour En marche !, il souhaitait – démarche validée par Ludovic Chaker, directeur des opérations, et Alexandre Benalla, chef de la sécurité – obtenir deux pistolets Gomm Cogne avec leurs munitions et deux holsters, des boucliers, un Flash-Ball, un équipement en kevlar… Le directeur de campagne d’Emmanuel Macron, Jean-Marie Girier – devenu directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, et étrangement muet depuis l’explosion de l’affaire –, avait tranché : « Hors de question ! » Le trésorier de campagne, Cédric O, lui, s’interrogeait : « Je n’ai jamais entendu dire que les partis politiques avaient des vigiles armés. Je trouve même ça dangereux… » La commande est annulée. Mais, même après que le directeur financier de la campagne, Raphaël Coulhon, a signalé que Benalla « a un port d’arme, c’est sûrement aussi le cas de Christian Guedon (autre membre de l’équipe de campagne), et peut-être Vincent Crase », et qu’il « ne (savait) pas s’ils sont armés au QG », personne ne les a écartés du service d’ordre.

Grégory Marin, avec Olivier Morin et Lola Ruscio

Publié le 20/07/2018

Constitution. Cet été, Emmanuel Macron veut se tailler un régime sur mesure

Aurélien Soucheyre (site l’humanité.fr)

L’Assemblée nationale examine en ce moment le premier texte d’une réforme qui vise à soumettre définitivement le Parlement aux desiderata de l’exécutif. Face à ce projet, qui menace aussi la Sécurité sociale, les parlementaires PCF réclament un référendum.

Depuis la victoire des Bleus en finale de la Coupe du monde, des montages montrant un Emmanuel Macron qui exulte dans les gradins à l’idée de pouvoir dorénavant faire passer n’importe quelle réforme tournent en boucle sur les réseaux sociaux. Tout y passe : retraites à 75 ans, explosion de la TVA, suppression de la Sécurité sociale… Ce qui pourrait ici ressembler à une bonne blague sur l’opportunisme et le cynisme du président de la République n’en est pourtant pas une : depuis le 10 juillet, l’Assemblée nationale examine en séance publique un projet de réforme des institutions. En catimini, en plein été, souvent au cœur de la nuit, la Macronie se livre à une réécriture de la Constitution. Elle ne fait absolument rien – bien au contraire – pour provoquer et nourrir le grand débat public et citoyen nécessaire et indispensable, en démocratie, lorsqu’il s’agit de toucher à la loi fondamentale d’un pays. C’est pourquoi les parlementaires communistes, députés et sénateurs, ont fait le serment, le 9 juillet à Versailles, devant la salle du Jeu de paume, de tout faire pour obtenir un référendum (voir ci-contre). « Nous pétitionnerons dans tout le pays jusqu’à obtenir satisfaction », a prévenu Pierre Laurent, secrétaire national du PCF. Car le projet de réforme en cours entend s’attaquer frontalement au cœur même du fonctionnement démocratique de la République, à la séparation des pouvoirs, et même à la Sécurité sociale, comme l’ont démontré les débats au Parlement.

Une diminution de 30% du nombre de parlementaires

Certes, tout le monde s’est entendu, ou presque, pour supprimer le mot « race » de la Constitution, comme le proposaient les communistes depuis des années, et pour y assurer l’égalité de tous « sans distinction de sexe ». L’action pour « la préservation de l’environnement » a également été consacrée. Mais le torchon a très vite brûlé lorsque plusieurs groupes d’opposition ont souhaité fixer le nombre actuel de parlementaires dans la loi fondamentale, afin d’empêcher le gouvernement d’amputer demain les effectifs de la représentation nationale. L’exécutif considère en effet que la dém