PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 21/06/2020

Déboulonner statues, totems et tabous français... ou pas ?

 

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

La vague antiraciste fait peur. Mais lorsqu’elle s’en prend à des symboles du pouvoir glorifiés dans l’espace public, la peur se mue en intolérance. Si Emmanuel Macron refuse tout dialogue, la société, elle, s’est emparée de ce débat. Tour d’horizon des arguments.

 « La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. La République ne déboulonnera pas de statue. » De mémoire d’historien, jamais chef de l’État français n’avait mis son nez dans une telle affaire. Encore moins pour dire pareilles sottises. Car Emmanuel Macron a doublement tort – en plus de n’avoir aucune autorité en la matière. Il a tort sur le fond : depuis 1789, la République française n’a jamais cessé de « déboulonner » ses statues. Des rois sont tombés, des nobles, des collabos, etc. Il a tort sur la forme : déboulonner une statue, cela n’équivaut pas à effacer un nom de l’histoire. Ou alors, cela reviendrait à considérer que l’inverse peut être vrai : celles et ceux qui n’ont pas de statues ne sont pas entrés dans l’histoire.

Il faut bien garder à l’esprit ce qu’est une statue : l’exaltation, la glorification, l’honorification d’un personnage. Rien de moins, rien de plus. Figurez-vous nos voisins espagnols. Depuis que la gauche est au pouvoir, le pays a entrepris de déloger le dictateur Franco de son mausolée, puis envisage de faire interdire l’apologie du franquisme dans l’espace public (statues et noms de rue comprises). Parmi les nombreux contre-arguments, il y avait celui-ci : « Vous n’allez pas effacer de l’histoire celui qui fit la Sécurité sociale » – affirmation plus que discutable au demeurant. 35 ans de dictature fasciste et l’Espagne peine encore à en parler. En ce qui nous concerne, 400 ans d’esclavage, de traite négrière, de colonisation, ça mérite bien un débat.

Déboulonner les statues, oui, mais pour quoi faire ?

Avant toute chose, il s’agit de dédramatiser la situation. La France n’est pas en péril. D’autant que s’en prendre à une statue s’apparente plus à un geste de désespoir politique qu’à une volonté insurrectionnelle. Comme l’explique l’historien Emmanuel Fureix dans un entretien aux Inrocks, « l’idée est d’obtenir une réparation symbolique face à des statues ou des monuments publics qui blessent l’œil et offensent des mémoires. [...] Les gestes que l’on observe sont surtout des gestes d’interpellation de l’opinion publique. On cherche à créer des actes spectaculaires [...] plus qu’on ne cherche à renverser une souveraineté. »

En 2017 déjà, Louis-George Tin, alors président du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), écrivait ces lignes :

« La question des emblèmes esclavagistes dans l’espace public [...] est formulée depuis au moins trente ans par des citoyens – qu’ils viennent de l’outre-mer ou non – qui demandent que ces symboles soient retirés. [...] Cette exigence suscite chez certains de nos compatriotes une certaine angoisse : jusqu’où, disent-ils, faudra-t-il aller ? La réponse est claire : on ne pourra sans doute pas modifier tous les symboles liés à l’esclavage dans l’espace public, tant ils sont nombreux et intimement liés à notre histoire nationale. Mais on ne peut pas non plus ne rien faire, en restant dans le déni et dans le mépris, comme si le problème n’existait pas. Entre ceux qui disent qu’il faut tout changer et ceux qui disent qu’il ne faut rien changer, il y a probablement une place pour l’action raisonnable. On pourrait, par exemple, se concentrer sur les collèges et les lycées Colbert [...] Pourquoi Colbert ? Parce que le ministre de Louis XIV est celui qui jeta les fondements du Code noir, monstre juridique qui légalisa ce crime contre l’humanité. Par ailleurs, Colbert est aussi celui qui fonda la Compagnie des Indes occidentales, compagnie négrière de sinistre mémoire. En d’autres termes, en matière d’esclavage, Colbert symbolise à la fois la théorie et la pratique [...] Comment peut-on sur un même fronton inscrire le nom de "Colbert", et juste au-dessous, "Liberté, Egalité, Fraternité" ? Comment peut-on enseigner le vivre-ensemble et les valeurs républicaines à l’ombre de Colbert ? [...] les noms de bâtiments ne servent pas à garder la mémoire des criminels, ils servent en général à garder la mémoire des héros. C’est pour cela qu’il n’y a pas en France de rue Pierre-Laval, alors qu’il y a de nombreuses rues Jean-Moulin ».

Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, a toujours été très investi par ces questions. Dans une tribune publiée par Le Monde, il interroge lui aussi la place de Colbert : « Comment comprendre [...] que dans les locaux de l’Assemblée nationale, le cœur battant de notre démocratie, une salle porte encore le nom de Colbert, qu’on ne savait pas être une figure de notre vie parlementaire ni de la République ? » À la question posée par Ouest France « changer le nom d’une salle, est-ce vraiment cela qui va faire cesser le racisme ? », l’ancien Premier ministre socialiste rétorque « oui, car les préjugés viennent de là. » Et si Colbert ne convient plus, prenons le contre-pied : « Des nouvelles rues et des nouvelles places pourraient voir le jour, en France, en donnant le nom à ceux qui ont combattu l’esclavage, comme Lamartine, Condorcet, Aimé Césaire. Je n’oublie pas non plus les tirailleurs sénégalais. Je veux qu’on présente toute l’histoire, pas seulement une partie », ajoute Jean-Marc Ayrault.

L’historienne Françoise Vergès propose pour sa part de déplacer ces statues qui dérangent tant : « En France cela fait longtemps que des statues sont déplacées et pas des moindres, la statue de La Fayette a été déplacée, Victor Hugo a été déplacé, Gambetta a été déplacé à Paris, donc ça se fait. Il n’y a pas de raison de les garder parce qu’il y a 300 ans c’était ainsi. L’histoire change, la manière dont on perçoit, la manière dont on pense la ville, elle change. »

Après le déboulonnage à Fort-de-France de la statue de Victor Schœlcher, Emmanuel Macron avait condamné « avec fermeté les actes qui [...] salissent sa mémoire et celle de la République ». Pour la chercheuse Maboula Soumahoro, interviewée par Politis, l’explication de ce geste est moins caricaturale que ne le souhaite le Président : « Ce n’est pas seulement la figure de ce personnage qui était visée, mais plus largement le "schœlcherisme", c’est-à-dire le point de vue adopté dans le récit de la décolonisation et de l’abolition de l’esclavagisme aux Antilles. Car enfin, qui valorise-t-on pour cela via le mobilier urbain ? Une figure blanche et paternaliste de "grand sauveur". C’est un parti pris. N’existe-t-il donc pas d’autre manière de célébrer ces actes ? Les révoltes d’esclaves ont pourtant été précurseuses ! » Le député européen LFI Younous Omarjee le dit d’une façon plus directe : « Si nous considérons que l’esclavage est un voyage de l’humanité au bout de la nuit, qu’on s’abstienne d’ériger à la gloire et en pleine lumière des négriers qui sont des criminels contre l’humanité. Il ne viendrait à l’esprit de personne de défendre que soit érigé une statue à la gloire d’un nazi non ? Dans le récit national, on opère des choix. Ceux qui sont faits en disent longs. »

Changer le nom d’une rue, c’est facile. Remplacer une statue par une autre, ça peut aisément s’envisager – le hashtag #JeVeuxUneStatueDe vous offrira l’embarras du choix. On pourrait aussi faire comme ces militants antiracistes qui, jeudi 18 juin, ont recouvert d’un drap noir une statue de Joseph Gallieni. Mais la symbolique, qui déjà perturbe tant le pouvoir – Édouard Philippe parle d’« épuration mémorielle » –, ne suffit pas. Maboula Soumahoro continue : « Après avoir éliminé ses statues de l’espace public, va-t-on toucher à la fortune accumulée par Léopold II de Belgique ? Le pays envisagera-t-il des réparations au Congo ? »

En France, le 10 mai, journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition, mis en oeuvre par la loi Taubira de 2001, a été une étape majeure. Mais admettons que l’on enlève la statue de Colbert, que faisons-nous d’elle alors si sa place n’est plus dans l’espace public ? Désormais, la question de la création d’un musée de la colonisation devient plus qu’essentielle. Sur Twitter, l’historien Nicolas Offenstadt explique qu’à Berlin, « il y a un musée, récemment ouvert (2016), spécialement dédié aux statues de la ville qui ont été déboulonnées au XXe siècle. Il est très bien fait, avec beaucoup d’explications dans des bornes numériques. » À Paris, nous avons le Musée national de l’histoire de l’immigration, nous avons le Musée du quai Branly, à Nantes nous avons le Mémorial de l’abolition de l’esclavage, mais nous n’avons rien sur cette période longue et spécifique qu’est la colonisation. La France tourne autour de la question depuis des années, sans vouloir la saisir bien en face. Manque la volonté.

Laisser les statues, oui, mais pour faire quoi ?

Ne nous attardons pas sur ces esprits jupitériens pour lesquels il faut laisser toutes les statues à leur place et ne rien céder aux « communautaristes ». Prenant l’exemple de Jules Ferry, les propos de Mona Ozouf sont des plus éloquents et ne peuvent laisser indifférent quant à l’idée que cette histoire – l’histoire de l’humanité – ne peut se résoudre à des appréciation simplistes. L’historienne développe, le 12 juin sur France 5 :

« Je ne suis pas absolument sûre que démeubler notre espace des statues anciennes soit une très bonne idée. D’abord parce que je n’aimerais pas du tout vivre dans un pays où les rues n’auraient pas de nom et simplement des numéros. Je crois qu’on ne se rend pas compte assez souvent de la profondeur historique que donne à un peuple le fait de se promener à travers des statues et dans des rues qui portent des noms. Par ailleurs, le problème, s’il faut absolument purifier tout notre passé, c’est-à-dire ne garder sur nos places que des êtres absolument parfaits, il va y avoir un déménagement considérable. Je suis hostile à ce que nous devenions un peuple sans image, sans statue. Évidemment, il y a une célébration dans le fait de poser une statue dans un endroit. Il y a aussi un hommage. L’hommage peut être justifié, il peut être corrigé, il peut être contesté. L’exemple qui m’est constamment proposé, c’est bien entendu l’exemple de mon cher Jules Ferry, à qui on doit non seulement l’école primaire gratuite, obligatoire et laïque, mais auquel nous devons toutes les libertés sur lesquelles nous vivons. Dans les six petites années où il a exercé le pouvoir, nous lui devons la liberté de la presse, la liberté syndicale, l’élection des maires – point capital de la vie française. Il a été, nous dit-on, un colonisateur. Il a été, en effet, un colonisateur sans état d’âme. Il n’a pas été un colonialiste. Ce colonisateur, maintenant pourfendu, est quelqu’un qui a fait des écoles partout en Algérie. Des écoles qu’il appelait tendrement "mes filles". C’est quelqu’un qui, assistant à une interrogation d’un petit Mohamed par une maîtresse qui avait fait venir évidemment son meilleur élève, et qui lui demande devant les autorités, Jules Ferry, l’inspecteur d’académie : "Mohamed, peux-tu dire à ces messieurs ce que c’est que la France ?", et Mohamed répond : "C’est notre mère". Et Jules Ferry note dans son carnet : "Pauvre petit perroquet, dis plutôt notre marâtre". Voilà le colonialiste. Avec les écrits de Ferry, judicieusement découpés, on peut faire un magnifique pamphlet anticolonialiste. D’ailleurs, il a comme ennemis principaux les colons, arc-boutés contre les écoles aux petits musulmans, écoles où Jules Ferry veut introduire l’enseignement de la culture et de l’histoire arabe. Les gens sont plus compliqués, il faut essayer de mettre de la complication et de la complexité dans nos existences, parce qu’elles deviennent brutalement sommaires et binaires. »

S’il est des argumentaires qui virent à l’extrémisme – appréciez donc celui-ci –, là encore, écoutons Jean-Marc Ayrault : « Je ne demande pas qu’on démonte toutes les statues, par exemple, mais qu’on y appose une plaque rappelant qui est Colbert et ce qu’il a fait. Que ce fut, certes, un grand administrateur de l’État, mais aussi qu’il fut un colonisateur, à l’origine de la création de la Compagnie des indes, et qu’il a réalisé le Code noir. » L’historien Emmanuel Fureix expose, lui, d’autres pistes : « Je voudrais insister en réalité sur la gamme des gestes possibles. On n’est pas réduits à l’alternative entre tout détruire ou tout conserver. On peut tout à fait déplacer un monument qui est devenu insupportable, et le transformer en une pièce historique enclose dans un musée, on peut ajouter une plaque explicative pour montrer les ombres du personnage commémoré, on peut envisager la construction d’un contre-monument à proximité du monument contesté pour créer un autre espace, on peut même conserver une statue "vandalisée", comme la statue de Joséphine de Beauharnais décapitée depuis 1991 ! Bien des solutions sont possibles pour à la fois préserver des traces qui font partie d’une histoire, et en même temps montrer que cette histoire est derrière nous et que les blessures présentes et passées sont prises en compte par la société d’aujourd’hui. » L’Élysée, dans une manœuvre pour rattraper la présidentielle parole, a fait cette proposition d’ériger des contre-monuments, le 15 juin : « Il ne s’agit pas de débaptiser l’avenue Bugeaud mais pourquoi pas un monument adressé à l’émir Abdelkader » ou puis aussi « pourquoi pas une statue d’Émile Zola en face de celle de Paul Déroulède [un antidreyfusard, NDLR] »... Levée de boucliers à droite et l’Élysée rétropédale vitesse grand V. Il faut dire que l’idée d’un face-à-face figé pour l’éternité entre deux ennemis est saugrenue, un « en même temps » morbide qui ne ferait qu’ajouter de la confusion à la discorde.

Déboulonner ou ne pas déboulonner, quitte à choisir, les sorties par le haut de ce débat sont nombreuses. Pour faire ce travail de mémoire nécessaire aux citoyens – à tous les citoyens – il est peut-être temps que le pays suivent l’exemple de Bordeaux ou de Nantes, qui ont notamment apposé des plaques explicatives dans les rues au nom d’anciens négriers. Avec les limites que chacune ont rencontrées. [1]

La question de l’espace public

À Sciences et Avenir, l’historien François-Xavier Fauvelle évoque « une émotion politique, c’est-à-dire publique, et qui exprime toujours une certaine conflictualité entre le collectif qui se mobilise (pour ou contre) au sujet de la statue en question et le public qui a cette statue sous les yeux tous les jours [...] Il n’y a pas à être effrayé par ce phénomène, totalement inhérent à ce qu’est l’espace public, c’est-à-dire un lieu de conflictualité nécessaire, pour autant qu’il s’exprime de façon légale ». En fait, cette affaire de statues est double : démocratique et locale. Hélas, lorsqu’Emmanuel Macron donne sa fin de non-recevoir, le débat est-il clôt sans avoir commencé. On reconnaît bien sûr là la patte de notre cher Président absolutiste. S’il a fermé la porte à tout débat, la société, elle, s’en est saisi. Qu’ils soient pour ou contre le « déboulonnage », nombreux ont été les participants, encore plus les arguments. Mais la démocratie ne saurait s’arrêter aux portes des lieux de décisions, de pouvoir. Nous parlons justement-là d’une statue de Colbert – symbole des symboles – qui trône devant le Palais-Bourbon !

La question n’est pas seulement celle de l’histoire, de l’identité de chacun, ni celle du racisme passé et présent. C’est bien la question de l’espace public qui se pose. Cet espace qui devrait appartenir à tout le monde et à personne. Or, sans démocratie, cet espace ne peut être qu’un lieu où se règlent les conflictualités.

François-Xavier Fauvelle continue : « Nous vivons au milieu de ce réseau de symboles, qui fait l’objet, par définition, d’une gestion publique permanente : on en ajoute, en en retire ». Mais surtout, l’historien rappelle ce qui semble être méconnu de tous aujourd’hui : « La majorité des symboles historiques présents dans l’espace public ne sont nullement les produits d’un programme commémoratif national, comme le sont les monuments aux morts présents sur tout le territoire ou les plaques commémoratives de la déportation des juifs de France. Les noms de rues et beaucoup de monuments sont le fruit de décisions prises en conseil municipal pour rendre compte d’une mémoire locale. »

En prenant position, Emmanuel Macron empêche les choses de se passer normalement : par le débat, à une échelle locale, de façon apaisée – ou pour le moins apaisante.

Histoire d’une domination

Invoquer la démocratie comme solution à tous les problèmes – et donc à celui qui nous intéresse ici – est chose facile. La démocratie est le résultat de jeux de pouvoir et donc de domination. Cette question des statues, ils la posent en tant que jeunes citoyens, contemporains, là où les statues ont été placées dans l’espace public en des temps où la question coloniale ou celle du racisme ne se posaient pas, ou si peu. Emmanuel Fureix évoque « la volonté d’émanciper la société en émancipant l’espace public commun ». Or, le groupe social dominant domine aussi l’espace public. Il choisit ses héros et, de fait, tait les héros des dominés. Jeunes, femmes, noirs, arabes, etc., etc. Tous ceux qui n’ont pas voix au chapitre s’indignent de cette situation, comme l’évoque Françoise Vergès : « On compte environ 30 femmes pour 350 statues. C’est un univers très masculin, très blanc, qui n’est pas du tout dans l’égalité. Il n’y a pas d’égalité mémorielle [...] Quels sont les statues que je vois quand je me promène à Paris ? Essentiellement des hommes, blancs, très souvent guerriers, des généraux, des maréchaux ; quelques poètes, écrivains et philosophes, je vois très peu de femmes », et pour cause, 2% des rues françaises portent le nom d’une femme !

Ainsi François-Xavier Fauvelle trouve que « la quasi absence des femmes parmi les symboles historiques présents dans l’espace public est un scandale, comme l’est l’insensibilité de certains monuments à l’égard de ceux d’entre nous qui sont descendants d’esclaves ou de colonisés. Ce n’est pas du communautarisme que de le dire, seulement la prise en considération du fait que l’espace public n’appartient pas exclusivement à ceux auxquels il appartenait quand ces statues et monuments ont été érigées. L’espace public n’est pas hors de l’histoire. Il évolue comme la société. » Penser l’histoire de cette façon-là, comme un bien présent et changeant, cela mérite un effort d’empathie non-négligeable.

Dans Le Monde, Frédéric Régent, maître de conférences en histoire à l’université Paris-I, a réagi à cette affaire : « Mettre Schoelcher sur le même plan qu’un esclavagiste relève de la confusion et d’une inquiétante racialisation de l’histoire. On ne voit plus la lutte entre dominants et dominés, entre défenseurs de l’égalité et partisans de l’esclavage. Voir tout à travers le seul prisme racial, c’est faux, et cela nous promet de tristes lendemains. » Dominique Taffin, directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, abonde dans le même sens auprès du journal La Croix : « Les personnages historiques visés ne sont pas tous comparables. La destruction de deux statues de Victor Schœlcher en Martinique a fait réagir notre Fondation car, certes il croyait en la colonisation civilisatrice, mais c’est surtout un grand abolitionniste », ajoutant que « seul le dialogue permettra l’apaisement des mémoires ».

Néanmoins, dire tout cela, ça ne suffit pas. Il faut savoir qui parle, « d’où » cette personne s’exprime, et surtout savoir l’écouter. Là, nous assistons à une scène de l’histoire où une partie de la population exprime un désaccord quant à l’utilisation de l’espace public. Elle nous dit à nous tous : cette statue, ce nom de rue, m’offense, m’insulte en tant qu’être. Une telle remarque ne saurait être balayée avec dédain. Les « Colbert, ça n’est pas que le Code Noir » ne suffisent pas.

Sur Facebook, le sénateur PS de Guadeloupe et ancien ministre des Outre-Mer Victorin Lurel pose finalement les termes exacts du débat politique qui n’a pas lieu : « Dans un État républicain, démocratique et libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. Pourtant, parce que l’Histoire fonde nos consciences, parce que les mémoires – longtemps honteuses – restent douloureuses, parce que face à l’occultation et au déni encore vivaces, l’honneur de la République est d’œuvrer pour la réconciliation des mémoires ». Manque la volonté.

 

Loïc Le Clerc

Notes

[1] À venir incessamment sous peu sur regards.fr l’entretien du directeur fondateur de Mémoires et Partages Karfa Diallo

Publié le 17/06/2020

Emmanuel Macron : entre méthode Coué et discours de l’ordre

 

 rédaction (site humanite.fr)

 

Lors de sa quatrième allocution télévisée depuis le début de la crise, le président de la République a annoncé l’accélération du déconfinement et appelé à travailler plus.

Emmanuel Macron a annoncé dimanche que le pays avait remporté une « première victoire » contre le Covid-19. L’ensemble du territoire passe ainsi en zone verte, et le second tour des municipales aura bien lieu le 28 juin. Dès à présent, le président de la République l’assure : il est possible de « reprendre pleinement le travail » et de « retrouver notre art de vivre ». Après avoir vanté le « choix humaniste de placer la santé au-dessus de l’économie », qui a permis de sauver des « dizaines de milliers de vies », après avoir salué tous ceux qui se sont retrouvés en première ligne et, enfin, souligné que « 500 milliards d’euros » ont été mobilisés dans la période, Macron a évoqué l’après. Car ces milliards « viennent s’ajouter à notre dette ». Or, « nous ne la financerons pas en augmentant les impôts », assène-t-il, écartant tout retour de l’ISF. La « seule réponse », c’est de « travailler, de produire davantage », insiste-t-il. « Nous devons le faire alors que notre pays va connaître des plans sociaux et des faillites multiples », pronostique le président, qui souhaite répondre par une reconstruction économique qui devra être « écologique, souveraine et solidaire ». Celle-ci sera « préparée tout l’été avec les forces vives de la nation ». À voir, tant ces forces ont été écartées depuis le 15 mars. Le président entend aussi donner « des libertés et des responsabilités inédites » aux hôpitaux, universités et maires, avec à n’en pas douter un fort risque de rupture de l’égalité républicaine. Une mesure qu’il cherche à imposer depuis des mois. « Je ne crois pas que relever les défis qui sont devant nous invitent à revenir en arrière », tranche-t-il. « Et cela ne s’arrêtera pas. »

Déconfinement accéléré, retour de l’école obligatoireÀ défaut d’acte 3 du quinquennat, les Français ont gagné, dimanche soir, quelques précisions sur l’épisode 3 du déconfinement, après les assouplissements intervenus les 11 mai et 2 juin derniers. Même si « le virus n’a pas disparu » et « qu’il faudra vivre encore longtemps avec lui », Emmanuel Macron a annoncé que l’ensemble du territoire, sauf Mayotte et la Guyane encore très touchées, allait passer, dès ce lundi, « en zone verte ». Conséquences : « Une reprise plus forte du travail », « la réouverture des cafés et restaurants en Île-de-France », « la possibilité de se déplacer dans les pays européens sans restriction », et même, à partir du 1er juillet, au-delà du Vieux Continent, dans les États qui parviennent à maîtriser l’épidémie. Surtout, le chef de l’État a répondu à l’attente de nombreux parents en rétablissant, « à partir du 22 juin », le principe de l’école « obligatoire », « selon les règles de présence normales », dans les écoles maternelles, primaires et les collèges, sans mentionner toutefois les lycées (lire en p. 4). Autre conséquence de cette épidémie contenue, les visites dans les maisons de retraite et les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) seront de nouveau « autorisées » à partir de ce lundi, sans restriction autre que les classiques mesures barrières. Mais les rassemblements de personnes resteront « très encadrés », pour éviter toute seconde vague. « Nous devons nous préparer si l’épidémie revient avec plus de force », a-t-il aussi prévenu.

Autocélébration et généralitésEn fait d’annonces fracassantes, le chef de l’État s’est borné à vanter les mérites de sa politique économique, tout en traçant un timide cap pour la suite. « Chômage partiel, prêts aux entreprises, accompagnement aux indépendants… Tout a été mis en œuvre pour sauvegarder nos emplois », a-t-il tout d’abord énuméré. Avant de renchérir dans l’autocélébration : « Plans massifs pour l’industrie automobile, l’aéronautique, le tourisme… Nous avons mobilisé près de 500 milliards d’euros pour notre économie. Dans combien de pays tout cela a-t-il été fait ? »Pour ce qui est de l’avenir, Emmanuel Macron s’est placé dans le droit-fil de son discours du 31 mars dernier, où il avait surpris par ses accents souverainistes. Il va falloir « reconstruire une économie forte, écologique, souveraine et solidaire », a-t-il martelé, appelant à sceller un nouveau « pacte productif ». Ce « pacte », aux contours flous, impliquera visiblement des relocalisations, mais seulement « lorsque cela se justifie ». Au détour d’une envolée, Emmanuel Macron a également laissé entendre qu’il faudra « travailler davantage » – sans reprendre la formule sarkozienne jusqu’au bout qui précisait « pour gagner plus » – tout en insistant sur la multiplication probable des « faillites et des plans sociaux ». Une porte ouverte au chantage à l’emploi, qui a déjà commencé à être utilisé par certaines directions d’entreprises ? Finalement, la seule annonce tangible tient en un plan de rénovation thermique des bâtiments, sans chiffrage pour autant. Quant aux mesures censées assurer la transition écologique de notre modèle productif, elles se résument à une « industrie plus verte » et à un énigmatique recours à « notre puissance maritime ».Enfin, le chef de l’État a adressé quelques phrases aux personnels soignants, qui ont prévu de descendre dans la rue le 16 juin. Après avoir salué leur courage, il a assuré qu’ils seraient « revalorisés » dans le cadre du Ségur. Les syndicats redoutent que, si les négociations débouchent bien sur une revalorisation de leur traitement, ce rattrapage salarial se fasse au prix d’une nouvelle flexibilisation. C’est ce qu’avait annoncé il y a trois semaines déjà le ministre de la Santé Olivier Véran en expliquant à des soignants de la Pitié-Salpêtrière sidérés : « Nous avons fait le bon diagnostic, nous avons pris les bonnes orientations. Mais nous n’avons été ni assez vite ni assez fort. »

Silence et mépris sur les violences policèresL’intervention du président, silencieux depuis le 2 juin, date à laquelle s’étaient réunis devant le tribunal de Paris des milliers de manifestants à l’appel du comité Adama, était très attendue sur la question du racisme et des violences policières. Au lendemain d’une nouvelle et importante manifestation (lire p. 7), Emmanuel Macron en a d’abord appelé à l’« unité autour du patriotisme républicain ». « Nous sommes une nation où chacun, quelles que soient ses origines, sa religion, doit trouver sa place. Est-ce vrai partout et pour tout le monde ? Non », a-t-il lucidement constaté, mais pour mieux en appeler à l’égalité des chances. Le concept favori des libéraux pour cacher la forêt des inégalités. Le chef de l’État a promis « de nouvelles décisions fortes » en la matière après que la porte-parole du gouvernement a plaidé, samedi, la réouverture du « débat autour des statistiques ethniques » et que le ministre de la Ville a annoncé de nouveaux testings en entreprise.Si l’hôte de l’Élysée a enjoint à être « intraitable face au racisme, à l’antisémitisme et aux discriminations », il n’a pas eu un mot sur les violences policières dénoncées par des milliers et des milliers de jeunes. Il a préféré envoyé des gages aux policiers et gendarmes mobilisés depuis jeudi dernier contre les mesures annoncées par Christophe Castaner la semaine dernière, notamment la suppression de la clé d’étranglement. « Ils sont exposés à des risques quotidiens en notre nom, c’est pourquoi ils méritent le soutien de la puissance publique et la reconnaissance de la nation », a-t-il déclaré avant de fermer le ban.En revanche, Emmanuel Macron s’est fait le pourfendeur des « séparatistes », quitte à stigmatiser l’ensemble du mouvement mondial qui s’est mis en branle depuis la mort de George Floyd. « Ce combat noble est dévoyé lorsqu’il se transforme en communautarisme, en réécriture haineuse ou fausse du passé », a-t-il affirmé, prévenant que « la République n’effacera aucune trace, ni aucun nom de son histoire », tout en appelant à « lucidement regarder ensemble toute notre histoire, toutes nos mémoires », « notre rapport à l’Afrique en particulier ». Un renversement des rôles alors que les jeunes mobilisés veulent précisément faire la lumière sur les pans oubliés de notre histiore.

 

La rédaction

Publié le 14/06/2020

Encadrer la pub et l’influence des multinationales : un impératif écologique et démocratique

par Olivier Petitjean (site bastamag.net)

 

La publicité et la com’ des multinationales ne servent pas seulement à vendre toujours plus de produits, souvent pas très bons pour le climat ou la santé. Elles servent aussi à influencer, sans le dire, l’opinion publique et les décideurs pour protéger leurs modèles de profit. Une nouvelle publication, dont l’Observatoire des multinationales est partenaire, propose plusieurs mesures pour protéger notre démocratie de l’intoxication.

Le 20 mai dernier, quelques jours après la première étape du déconfinement, le groupe Orange a inauguré à sa manière le « monde d’après » en lançant une opération de communication de grande envergure dans plusieurs médias. Profitant de la chute du prix des espaces publicitaires, il s’est acheté des pages dans plusieurs grands quotidiens. Pas moins de six rien que dans Le Figaro, affichant fièrement sur fond noir la nouvelle « raison d’être » adoptée par l’entreprise héritière du service public des télécommunications : « être l’acteur de confiance qui donne à chacune et à chacun les clés d’un monde numérique responsable ». Apparemment, les communicants d’Orange n’ont pas noté la contradiction flagrante qu’il y a à afficher sa responsabilité et son engagement pour la planète au moyen de quantités massives de papier et d’encre. Du côté du Figaro, on était probablement trop préoccupé par la dégringolade des revenus publicitaires pour faire la fine bouche. Discours sociétaux vaporeux, gâchis de ressources, appropriation des aspirations au changement, dépendance des médias... Cet exemple résume à lui tout seul tout ce qui ne va pas avec la pub aujourd’hui.

Avec l’épidémie du Covid-19 et le confinement, beaucoup de grandes marques ont adapté leur communication et leurs slogans publicitaires en les axant sur des messages de prudence et de solidarité – ce qui était un peu le seul moyen de ne pas se faire oublier des consommateurs [1]. Après le déconfinement, l’injonction à consommer est revenue en force, tout en tâchant de surfer sur les aspirations qui ont émergé durant la crise : davantage de cohésion sociale, de relocalisation, de simplicité, de « jours heureux ». Aller faire ses courses dans les supermarchés en respectant les gestes barrières est présenté comme une forme d’engagement social ; revenir acheter dans les grands magasins est synonyme de liberté retrouvée. Prendre l’avion pour partir en vacances est un retour à l’essentiel, acheter une nouvelle voiture un geste patriotique. Même pour ce qui est de l’écologie et du climat, les industriels ont tout prévu. Qui veut d’un gros SUV électrique tout neuf ?

Plongée dans l’univers impitoyable de la communication des grandes entreprises

Si la bataille pour le « monde d’après » se joue dès maintenant, en grande partie à coups d’idées, de représentations, de désirs et d’imaginaire, le rapport Big Corpo. Encadrer la publicité et la communication des multinationales : un impératif écologique et démocratique arrive à point nommé. Issue d’un travail collectif de deux ans ayant associé 22 organisations de la société civile et des chercheurs dans le cadre du programme SPIM (« Système publicitaire et influence des multinationales ») [2], élaborée en partenariat avec l’Observatoire des multinationales, cette publication est une plongée dans l’univers impitoyable de la communication des grandes entreprises : ses méthodes, ses stratégies, ses acteurs, les sommes colossales qui y sont investies, la manière dont elle pénètre tous les recoins de nos sociétés et influencent les discours publics, mais aussi les moyens de s’en protéger.

Pour les industriels, la publicité sert d’abord à vendre. Et l’investissement en publicité et en marketing sera généralement inversement proportionnel à la réalité du « besoin » justifiant l’achat (penser ici luxe ou modèle dernier cri d’un smartphone ou un T-shirt pas très différent du précédent) ou à la qualité environnementale ou sanitaire des produits venus (penser ici malbouffe, SUV et week-ends au soleil en avion). Mais la publicité dite « corporate », les discours vantant les engagements sociaux et écologiques des firmes permettent aussi et surtout de soigner leur image de marque, donc la valeur de leurs « actifs immatériels », donc leur cours en bourse.

Pire encore : en mettant l’accent sur les initiatives volontaires à la place des lois et des réglementations, en cherchant sans le dire à influencer l’opinion et à façonner les discours publics, cette communication sert aussi fondamentalement des objectifs politiques. C’est pourquoi, en matière de climat par exemple, on voit tellement de belles affiches écolos et si peu de règles et d’objectifs contraignants. Tout en étant de plus en plus envahissante, occupant nos espaces de vie et accaparant notre attention, façonnant le contenu des médias, du web et des réseaux sociaux, la communication des multinationales s’affiche de moins en moins comme telle, masquant des objectifs intéressés derrière une façade de générosité ou d’objectivité.

En France, 600 grandes entreprises contrôlent 80 % du marché publicitaire

L’invasion publicitaire et les manipulations de la com’ des grandes entreprises ne sont donc pas une simple affaire de « baratin ». C’est un enjeu central, dont dépendent à la fois leurs profits, leur « acceptabilité sociétale », leur liberté d’action et leur influence vis-à-vis des pouvoirs publics. Il suffit de considérer les chiffres. Au niveau global, les dépenses de communication des multinationales ont dépassé 1300 milliards de dollars en 2018. En France, 600 grandes entreprises contrôlent 80 % du marché publicitaire, avec des dépenses annuelles de communication de plus de 45 milliards d’euros. Plusieurs poids lourds du CAC 40, comme L’Oréal ou LVMH, dépensent largement plus pour communiquer que pour fabriquer les produits qu’ils vendent (lire Les folles dépenses publicitaires du CAC 40). ExxonMobil, Chevron, BP, Shell et Total dépensent près de 200 millions de dollars par an en publicité pour se doter d’une image positive sur l’enjeu du climat.

Face à la capacité de nuisance démocratique de la com’ des multinationales, le laisser-faire qui prévaut actuellement est-il encore une option ? Cette nouvelle publication propose un arsenal de mesures pour y remédier, depuis des « lois Evin pour le climat » interdisant la pub pour les produits et services les plus nocifs jusqu’à une refonte des aides à la presse pour favoriser les titres qui servent vraiment des objectifs d’information et d’intérêt général, en passant par un contrôle plus strict des contenus et une taxation des dépenses de communication. Autant de gestes barrières pour protéger notre démocratie de l’intoxication.

Olivier Petitjean

Notes

[1] Le site Reporterre en donne quelques exemples ici.

[2] Programme chapeauté par Résistance à l’agression publicitaire (RAP), les Amis de la Terre France et Communication sans frontières. Voir

 

le site dédié.

Publié le 04/06/2020

Priscillia Ludosky – Marie Toussaint : « Nous voulons une justice libre, impartiale et indépendante »

 

par Barnabé Binctin, Vanina Delmas (site bastamag.net)

 

Elles mènent désormais leur combat en commun : Priscillia Ludosky, l’une des figures du mouvement des gilets jaunes, et Marie Toussaint, euro-députée écologiste, unissent leur force pour la justice sociale et environnementale. Une convergence ici qui fait écho aux mouvements de protestation qui montent ailleurs dans le monde. Entretien.

La première a lancé la pétition dénonçant les inégalités sociales de la taxe carbone qui a donné naissance au mouvement des gilets jaunes. La seconde est à l’origine de la pétition l’Affaire du siècle, avec l’association Notre affaire à tous, qui a lancé une action en justice climatique contre l’État français. Priscillia Ludosky et Marie Toussaint, aujourd’hui eurodéputée EELV, poursuivent leur combat pour la justice sociale et climatique en publiant Ensemble nous demandons justice, pour en finir avec les violences environnementales (éd. Massot, 2020). Une mise en commun de leurs observations et de leurs réflexions, articulées autour des témoignages de victimes et de militants : les populations tsiganes polluées suite à l’incendie de l’usine Lubrizol, les algues vertes en Bretagne, les boues rouges à Cassis, les ouvriers du bâtiment face au réchauffement climatique… Un « tour de France » des injustices sociales et environnementales qui dessine aussi une envie de créer un vrai contre-pouvoir citoyen.

Basta ! & Politis : Vous dénoncez l’opposition caduque entre gilets jaunes et gilets verts, c’est-à-dire entre social et écologie, et son instrumentalisation par « les productivistes, les lobbys, les forces de l’argent et les pouvoirs publics ». Mais la difficulté de ces mouvements à se rencontrer n’a-t-elle pas des causes plus profondes, au sein même de ces forces et mouvements politiques ?

Priscillia Ludosky : J’ai souvent entendu des personnes dire qu’elles préféraient d’abord remplir leur frigo et que, dans un second temps, elles verraient si elles peuvent acheter des produits bio. Cela reflète l’urgence, la détresse. On se focalise toujours sur ce qui manque dans le portefeuille, moins sur l’origine de ce manque. Mais, en creusant, on s’aperçoit que toutes ces personnes parlent aussi d’écologie : l’accès difficile à des produits sains, payer un loyer très cher et vivre à côté d’une usine, être malade à cause des rejets de cette même usine… Seulement, cela ne colle pas avec l’image de l’écologie construite au fil des années, restreinte au label bio ou à l’alimentation vegan. L’écologie, c’est faire partie d’un tout, vivre ensemble sur terre, avec l’animal et le végétal, et donc avoir droit à un environnement sain. Or, nous avons été tellement conditionnés à dissocier l’écologie du reste que c’est difficile de tout relier aujourd’hui. Ce livre décrit les luttes par la base, pour montrer à ceux qui n’en ont pas conscience qu’ils se questionnent déjà sur ces questions écologiques.

Marie Toussaint : Nos mouvements ont le même élan pour la justice sociale et environnementale. Ce lien a souvent été nié au cours de l’histoire. En Angleterre, au XVIIIe siècle, les paysans ont été sortis des campagnes pour densifier les villes et constituer une main-d’œuvre épuisable mais interchangeable pour les mines de charbon. Leur milieu de vie et leur culture ont été détruits pour les asservir. Parfois, les écolos ont contribué à ces mouvements : pour la création des grands parcs naturels aux États-unis, exportée ensuite en Amérique latine ou en Inde, une politique colonialiste a expulsé les habitants des territoires en considérant qu’ils n’avaient pas de valeur. Or, ceux qui voulaient défendre leur cadre de vie défendaient aussi la planète. On le voit encore aujourd’hui avec des luttes comme celle des Sioux contre l’oléoduc Dakota Access. En France, le collectif Front de mères se bat pour une bonne alimentation dans les cantines pour les enfants, mais aussi pour le bien de la planète.

Pourquoi avoir choisi de mettre le concept de « justice » au cœur de votre livre et pas celui des inégalités face à l’environnement et à la crise écologique ?

M. T. : Le mot « justice » est polysémique : il renvoie à la fois aux lois, aux tribunaux, à la police et à la justice sociale. Dans le livre, on dit notamment qu’on veut une justice libre, impartiale et indépendante. Dans la vallée de l’Orbiel, les habitants sont pollués à l’arsenic depuis des décennies, des ouvriers syndicalistes se sont mis en lutte pour dénoncer cela, ainsi que les problèmes liés à la mine de Salsigne et aux déchets accumulés là-bas. Or, leur seule chance de gagner quelque chose devant la justice, c’est ce qu’on appelle « le préjudice d’anxiété ». On a donc besoin de changer les lois, et les pratiques, car il y a beaucoup de restrictions pour saisir la justice. Puis beaucoup de difficultés à obtenir des réparations pour les victimes ! Les combats sur l’amiante, les pesticides, les algues vertes, etc. : ce sont des années de travail pour prouver les liens de cause à effet, prouver que c’est une maladie professionnelle… Nous avons besoin que soit reconnu – pas seulement en théorie – que l’environnement a des droits et que les citoyens ont des droits environnementaux.

P. L. : Les inégalités sont au cœur du sujet mais la vraie question est « comment les réduire ? ». Quels outils les citoyens peuvent-ils utiliser ? Les lois actuelles sont à degrés variables : si un citoyen lambda jette ses déchets ou s’il enfreint la loi, il est sanctionné ; en revanche, les grandes sociétés et les lobbyistes ne le sont pas toujours et parviennent à s’en sortir. C’est le nœud du problème. Au fil des récits de lutte, nous voyons se dessiner les mêmes schémas : l’absence de sanction pour non-respect des lois environnementales, le lobbying des grandes sociétés pour que les lois soient en leur faveur, notamment pour cacher leurs crimes environnementaux, avec toujours les mêmes organismes qui font barrage aux militants…

Quand on demande plus de lois et de sanctions, il faut aussi avoir un moyen de contrôle derrière, et en l’occurrence, virer ceux qui défendent toujours leur intérêt. Aujourd’hui, il n’y a pas d’outils de contrôle indépendant qui appartiennent aux citoyens, qui permettent d’empêcher les conflits d’intérêts. Il faudrait aussi faciliter l’accès aux documents pour les citoyens qui veulent vérifier des informations liées à un projet : c’est très important pour les militants qui se retrouvent face à une administration qui leur fait barrage, et qui doivent très souvent autofinancer des études indépendantes, notamment sur le plan sanitaire pour espérer peser.

Une autre victime en filigrane est le principe de précaution, qui devrait pourtant protéger les populations…

M. T. : Dans la loi, le principe de précaution a été une victoire « arrachée » mais personne ne veut vraiment l’appliquer. Ce principe, tout comme celui de pollueur-payeur, existe dans le traité de l’Union européenne mais quand on les utilise dans des actions en justice, ils ne sont jamais considérés comme des éléments prioritaires. C’est censé être reconnu mais, dans les faits, on observe que le principe de précaution est quasiment toujours tordu au service des puissants, même en France, pays plutôt bien loti.

P. L. : Dans l’Aude, les militants racontent que des décrets interdisent de cultiver les jardins partagés et qu’ils se sont habitués à ce que leurs légumes soient empoisonnés par les produits issus de l’exploitation minière du coin. Ce n’est pas normal de s’habituer à manger de l’arsenic dans ses tomates ! Quand les gens meurent à petit feu à cause de sociétés ayant déversé des produits toxiques dans l’environnement, ça pourrait relever du crime contre l’humanité. Et la justice devrait s’auto-saisir dès que notre environnement est menacé.

M. T. : Le cas des incinérateurs est très intéressant : l’étude montre que non seulement on installe des pauvres à côté des incinérateurs, mais on installe aussi des incinérateurs à côté des pauvres ! Et c’est la même chose pour les gens du voyage, les habitants des quartiers populaires depuis les années 1970 : on a détruit leur milieu de vie, et empêché l’accès à la nature. L’urbanisation ne doit pas signifier la destruction du cadre de vie de certaines personnes, toujours les mêmes, invisibilisées. Au contraire, il faut garantir l’accès à un environnement sain pour tous.

Vous racontez le scandale du chlordécone aux Antilles, les cas de leucose bovine à La Réunion, les projets miniers et l’orpaillage illégal en Guyane. Ces injustices environnementales sont-elles aussi post-coloniales, voire raciales ?

P. L. : Le chlordécone est un bon exemple de l’évolution des méthodes d’accaparement : on arrive, on asservit et on se sert, sans se soucier de la base, et cela perdure encore aujourd’hui. Après l’abolition de l’esclavage, on ne pouvait plus faire de sucre sans l’exploitation esclavagiste. Les grands propriétaires terriens se sont adaptés avec la monoculture de la banane tout en continuant d’exploiter les ouvriers, dans des conditions indignes : heures non déclarées, retraite minuscule et travail au contact de ce pesticide sans protection…

L’un des fils rouges, c’est le business, l’asservissement et la surproduction. La méthode d’exploitation, des gens comme de l’environnement, s’est simplement adaptée pour passer entre les mailles du filet. L’autre, c’est le profil des exploitants : les familles descendant des grands esclavagistes sont celles qui détiennent aujourd’hui la majorité des commerces dans les DOM-TOM. C’est un schéma qui se reproduit, se multiplie et évolue dans le temps : la colonisation, les pillages, l’esclavage, et cela prend désormais d’autres formes s’inscrivant dans le capitalisme : la version 2.0 de l’exploitation. Et encore, je pense qu’en Occident nous n’avons que la version édulcorée de ces pratiques.

M. T. : Ces injustices sont restées sans réparations et les inégalités perdurent. La distance est un facteur important : loin des instances décisionnaires principales, les projets se développent plus facilement. On ne va pas bloquer la Montagne d’or comme on a pu se rendre régulièrement à Notre-Dame-des-Landes… Et les préfets ont plus de pouvoir dans les territoires ultra-marins qu’en métropole, ce qui donne des situations d’illégalité invraisemblables : on interdit les forages en mer le long des côtes hexagonales, mais pas dans les DOM-TOM… Il est intolérable que des citoyens de la République, en fonction de leur lieu de naissance et de leur couleur de peau, n’aient pas accès à la même qualité d’environnement. Ce sont en effet des formes d’injustice et de racisme.

Le terme « classe sociale » n’apparaît pas, à aucun moment, dans votre livre : considérez-vous que c’est une lecture dépassée de la société que de raisonner en termes de classes sociales ?

P. L. : Je crois que cela n’a été un sujet de discussion à aucun moment pour Marie et moi ! Je pense que ça révèle qu’il n’y a pas de volonté de dissocier les profils des victimes…

MT : C’est vrai qu’on n’a pas travaillé à définir précisément de catégories sociales. Les gens à qui nous donnons la parole sont très différents, dans leur métier, leurs parcours et leurs modes de vie, mais ils représentent tous ceux que l’on considère souvent comme le « bas » de la société… On a donc plutôt opté pour la formule « eux contre nous », un peu comme Vandana Shiva parle du 1% contre le 99%, avec une proportion assez semblable : le « eux » visent au final un nombre très restreint de personnes.

Le « eux contre le nous », comme le « 1% contre le 99% », est certes une arme rhétorique intéressante, mais cette formulation binaire n’est-elle pas un peu limitée pour affronter la réalité ? Le mouvement des gilets jaunes a montré qu’il était complexe, hétérogène, habité par des représentations politiques très différentes… Diriez-vous que c’est un sentiment de « révolte » qui lie toutes ces personnes ?

P. L. : Votre question sur la « classe sociale » est intéressante, car, pour moi, il est important que les gens ne se sentent pas catégorisés… Au contraire même, on devrait plutôt sentir que les rôles se sont inversés : ce sont eux qui pointent ce qui ne va pas, eux qui disent comment on est censé vivre et ce qu’est une société plus juste, eux finalement qui donnent des leçons à la place de ceux qui leur en donnaient habituellement. On a souvent mis les « 1% » sur un piédestal, en créant l’envie de leur ressembler. Cela a pu générer du complexe d’infériorité, le fait de ne pas oser se battre, dénoncer certaines choses parce qu’on n’avait pas les mêmes moyens financiers ou logistiques, ou parce que qu’on ne pensait pas avoir la légitimité de s’exprimer en dehors des votes. Notre idée est de renverser cette vision des choses, et de montrer que les vrais responsables sont très peu nombreux, en réalité.

Vous incarnez deux postures politiques très différentes, qu’on peut également avoir tendance à opposer. Priscillia, vous avez notamment défendu des formes de démocratie beaucoup plus directe, avec le référendum d’initiative citoyenne (RIC) par exemple. Qu’est-ce que cela vous fait de travailler en collaboration avec une parlementaire, qui endosse donc un mandat de représentation que vous avez pu dénoncer par le passé ?

P. L. : Je trouve le parcours de Marie très intéressant. Chez les gilets jaunes, certains aussi ont fini par se dire : « J’ai tout fait, les actions de blocage et de désobéissance civile, etc., depuis des années, mais ça ne fonctionne pas… » Ils ont cru qu’avec le mouvement des gilets jaunes il y aurait du changement, ils ont été déçus et ont donc décidé de franchir le pas d’aller en politique, pour passer dans un cadre où ils seraient peut-être plus entendus. Personnellement, je ne m’inscris pas dans ce cadre, en tout cas pas maintenant. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt de pouvoir apporter ma pierre un peu partout… mais pas n’importe où ! Je considère qu’il faut contribuer à créer du débat, à donner l’envie aux gens de se battre face à des injustices. Avec toujours, selon moi, le même objectif : réduire les inégalités !

M. T. : On avait déjà porté des projets ensemble, comme celui de la Convention citoyenne pour le climat. De mon côté, je vois que le Parlement européen n’est pas un endroit où il y a beaucoup de pouvoirs – et où, par ailleurs, la plupart de mes collègues sont complètement coupés de ce qui se passe dans la société. J’ai beau m’inscrire dans le cadre politique, je pense qu’on a, avec Priscillia, une volonté commune de dire qu’on a besoin d’une démocratie beaucoup plus « remontante ». Je ne sais pas si on a le même horizon idéal sur ce que devrait être une « bonne » démocratie, mais en tout cas on partage la même analyse sur la nécessité de chambouler les structures représentatives, inefficaces aujourd’hui !

C’est par ailleurs une forme de « convergence » qui semble dans l’air du temps – comme on peut la voir avec le « plan de sortie » mené conjointement par la CGT, Greenpeace et Attac, par exemple.

M. T. : Je pense que Priscillia et le mouvement des gilets jaunes ont une grande responsabilité dans ce mouvement de convergence. Le mouvement écolo parlait déjà de justice sociale avant, bien sûr, mais ça restait un peu en l’air. Depuis, on voit vraiment des coopérations se développer avec les syndicats, des marches se faire ensemble – comme celle menée avec Assa Traoré, le 15 mars dernier. Ce sont des moments forts, importants.

P. L. : Tout au long de 2019, il y a eu des actions communes et des collaborations un peu inédites. Avec Marie, on s’est rencontrées à la Base, un lieu à Paris réunissant les militants, c’est très symbolique. Ce livre reflète les transversalités qui se multiplient, les envies de sortir du traditionnel cloisonnement des luttes. Celui-ci est nécessaire pour acquérir de l’expertise, apprendre à défendre un sujet précis. Mais unir nos forces entre luttes devient vital quand on se rend compte qu’on a toujours les mêmes responsables face à nous. Cela permet aussi de se nourrir de l’expertise, de l’énergie des autres et d’adresser son propre message à de nouvelles personnes. C’est aussi comme ça que nos combats entrent dans plus de foyers.

 

Recueillis par Barnabé Binctin (Basta !) et Vanina Delmas (Politis)

Publié le 03/06/2020

Le Défenseur des droits dénonce la discrimination systémique pratiquée par la police

 

Par Pascale Pascariello (site mediapart.fr)

 

Dans une décision du 12 mai, le Défenseur des droits dénonce des contrôles et des violences policières discriminatoires systémiques. Ces faits relèvent d’un système mis en place par la hiérarchie policière, visant délibérément des jeunes qualifiés d’« indésirables » dans un quartier du XIIe arrondissement de Paris. 

  Voilà une décision décisive non seulement pour un collectif de jeunes d’une cité parisienne, mais pour l’ensemble des quartiers populaires qui subissent régulièrement des pratiques policières similaires de harcèlement discriminatoire. 

Les « indésirables ». C’est par ce qualificatif que, dans une cité du XIIe arrondissement de Paris, des fonctionnaires de police désignaient dans les registres de mains courantes de jeunes Français issus de l’immigration. Selon le Défenseur des droits Jacques Toubon, les contrôles d’identité répétés et abusifs, ainsi que les violences commises à leur encontre, relevaient non pas d’initiatives individuelles mais d’un système, d’une « discrimination systémique ». Il demande dès lors à la justice « d’interroger le ministre de l’intérieur sur la justification […] de telles violations », sur ce « harcèlement discriminatoire » mis en place.

Pourtant, le ministre de l’intérieur Christophe Castaner réfutait encore le 24 mai toute pratique policière discriminatoire. Des déclarations aujourd’hui largement remises en question par cette décision du Défenseur des droits.

Comme nous l’avions révélé (à lire ici et ), une douzaine de policiers du Groupe de soutien des quartiers (GSQ), surnommés les « tigres » en référence à l’écusson cousu sur leur tenue, ont, des années durant, contrôlé en permanence et sans motif valable des jeunes âgés de 14 à 23 ans. 

Ces contrôles discriminatoires et abusifs s’accompagnaient de propos racistes, d’agressions physiques et de transferts injustifiés au commissariat. En décembre 2015, dix-huit de ces jeunes ont déposé plainte, notamment pour « violences aggravées », « agressions sexuelles aggravées », « séquestrations et arrestations arbitraires » et « discrimination ». Compte tenu du caractère systématique de ce harcèlement, les victimes ont tenu à concentrer en une seule plainte l’ensemble des faits subis entre 2013 et 2015. 

Après avoir obtenu, en avril 2018, la condamnation à des peines de prison avec sursis pour violences aggravées de trois policiers (ces derniers ont fait appel), ces mêmes jeunes ont assigné le ministre de l’intérieur et l’agent judiciaire de l’État pour « faute lourde », en l’occurrence des faits de « harcèlement discriminatoire » (à lire ici)

Dans le cadre de cette procédure, le Défenseur des droits a été saisi en qualité de « amicus curiae », « ami de la cour », personne qui n’a aucun lien avec les parties et qui apporte une expertise objective susceptible d’aider les juges. 

Dans sa décision rendue le 12 mai, le Défenseur des droits rappelle que, « sur instructions de la hiérarchie, des opérations de patrouille ont été mises en place ayant pour objectif de repérer les regroupements de jeunes et de les “évincer”, c’est-à-dire de leur demander de quitter les lieux lorsque des nuisances de type tapage », par exemple, étaient constatées. 

Mais, en pratique, ces « contrôles d’éviction » accompagnés de « palpations, de fouilles et de conduites au commissariat » concernaient toujours les mêmes jeunes d’origine maghrébine et africaine, qualifiés « d’indésirables ». Souvent immotivés, ces contrôles se produisaient « en dehors du cadre légal ». 

« Si certains fonctionnaires de police affirmaient que cela faisait suite à des nuisances constatées, rapporte le Défenseur, plusieurs déclaraient également qu’ils pouvaient agir dans un cadre préventif. » 

Exemple : pour pouvoir le contrôler et procéder à plusieurs vérifications, dont celle de son portable, des policiers ont prétexté qu’un jeune qui écoutait de la musique avait proféré une insulte à leur passage. In fine, ces pratiques « ne reposent sur aucun fondement légal ni objectif ». 

Des téléphones vérifiés, voire parfois détruits, des injures racistes, ainsi que des transports tout aussi abusifs au commissariat. Comme nous l’avions relaté, certains policiers insultent ces mineurs de « sale singe », de « sale Noir », de « chien » ou encore de « babines de pneu »

La violence est également physique. Certains de ces jeunes reçoivent des coups de matraque, d’autres des coups de poing, et parfois certains sont victimes de palpations dérivant vers des agressions sexuelles. Reconnaître leur caractère répété et organisé, c’est « remettre en cause des pratiques professionnelles qui les génèrent comme étant discriminatoires », en l’occurrence celle de la police. Concernant les conduites au poste, « l’enquête menée par l’IGPN a révélé que ces pratiques n’entraînaient jamais la mise en œuvre de la procédure de vérification d’identité, prévue par l’article 78-3 du code de la procédure pénale ». Ce manquement n’est pas sans conséquence : il empêche de facto tout contrôle a posteriori du bon déroulement des opérations.    

Mais le constat du Défenseur des droits ne s’arrête pas là. « Encouragé[es] par les consignes transmises par la hiérarchie », ces pratiques d’éviction quotidiennes ont créé « un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant », c’est-à-dire un « harcèlement discriminatoire »

Le Défenseur des droits conclut qu’il s’agit là non pas de pratiques isolées, mais d’un système discriminatoire. Il rappelle qu’une discrimination est définie comme systémique « lorsqu’elle relève d’un système, c’est-à-dire d’un ordre établi provenant de pratiques, volontaires ou non »« conscientes et inconscientes, directes et indirectes »

« Aujourd’hui, les nombreux constats de l’existence de différences de traitement liées à l’origine dans les relations police-population ne sont plus à présenter », déplore-t-il encore, avant de demander au juge « d’interroger le ministre de l’intérieur sur la justification de telles violations encouragées » par la hiérarchie policière. 

Le  ministère de l’intérieur et la préfecture de police de Paris n’ont pas souhaité répondre aux questions de Mediapart. Aucune information, non plus, sur les mesures administratives prises à l’encontre des policiers incriminés, ou sur celles pour faire cesser ce système discriminatoire. 

Selon Slim Ben Achour, avocat du collectif de jeunes, « une telle décision est fondamentale et historique. C’est la première fois qu’une instance étatique comme le Défenseur des droits reconnaît un système discriminatoire, et cela au sein de la police ». Il regrette que dans le cadre de cette assignation, la seule réponse de l’État se réduise pour l’instant à une « non-réponse, puisqu’il réfute toute discrimination. Il évite d’aborder la notion de système. Il n’en dit rien et finalement ne répond pas ».

« Il est difficile d’engager la responsabilité de l’État dans les pratiques policières, tout comme la responsabilité individuelle des policiers, poursuit Slim Ben Achour. Mais là, cette décision soulève la responsabilité collective et elle peut être déterminante dans le combat que mènent de nombreux jeunes dans les quartiers pour faire cesser le harcèlement discriminatoire, ainsi que les discriminations institutionnelles qu’ils subissent des policiers. »

Publié le 28/05/2020

Discours présidentiel sur la culture : les syndicats réagissent. Entretien avec Agnès Loudes, secrétaire du Syndicat national des scènes publiques

« Il faut que la culture revienne au cœur des services publics »

 

(site journalzibeline.fr)

 

Emmanuel Macron ne les a pas conviés à sa visioconférence sur la culture. Zibeline invite les syndicats du secteur culturel à réagir aux annonces présidentielles. Entretien avec la directrice déléguée du Théâtre Antoine Vitez, à Aix-en-Provence, Agnès Loudes, secrétaire du Syndicat national des scènes publiques (SNSP).

Zibeline : Le président de la République a choisi d’échanger avec une douzaine d’artistes triés sur le volet sans s’adresser aux organisations représentatives du secteur culturel comme les syndicats. Comment réagissez-vous ?

Agnès Loudes : Une prise de parole du président de la République est toujours bienvenue. En plus, cela répondait à une inquiétude sur l’intermittence. La grande déception vient du format assez étrange, avec des personnalités, des artistes dont les compétences n’ont pas vocation à représenter tout un milieu. Le chef de l’État s’est adressé à eux en bras de chemise, les tutoyant. Pourquoi ce traitement ? Comme si la culture se devait d’être traitée comme ça. Nous nous considérons comme une branche professionnelle. Cela donnait une image assez désuète qui en a laissé plus d’un perplexe. On a l’impression d’une reprise en main, d’une personnalisation et d’une mise en place d’une cour. « Moi président de la république, j’ai des relations avec des grands artistes. » 

En termes de vision de la culture et du rôle des artistes, le chef de l’État vous a-t-il paru convaincant ?

Il y a eu peu de paroles sur la place, le rôle donnés à la culture. Il y a eu une demi-heure consacrée uniquement à l’intermittence, qui est un vrai au problème, mais de manière assez floue. C’était un peu court et ça donne l’impression que nous ne faisons rien. Il faut qu’il aille au-delà et que la culture revienne au cœur des services publics au même titre que la santé. Au cours de cette crise, le modèle économique totalement privé s’est effondré. Ne tient que le secteur subventionné. Ce qui est paradoxal avec les discours sur les grands groupes et le mécénat. On rappelle tout le temps que le nombre de salariés dans le spectacle vivant représente autant que ceux des industries automobile et aéronautique. On sait aussi que les touristes viennent pour la qualité de vie et l’activité culturelle. J’ai trouvé la place du ministre de la Culture humiliante.

Que pensez-vous de son encouragement à l’action culturelle ?

Aucun chômeur pris actuellement en charge par la solidarité nationale n’a eu jusqu’à présent à justifier d’une activité d’action culturelle. Là, on avait l’air de dire que les baladins allaient avoir à justifier leur indemnisation, comme une contrepartie. Si l’intention est de s’en référer au modèle allemand, cela veut dire alterner cours, sport et action culturelle et c’est un changement radical très compliqué à mettre en place à la rentrée. Si c’est dire que les artistes doivent se préoccuper de l’action culturelle avec l’éducation nationale, les prisons, les Ehpad… cela fait longtemps que ça existe. Donc on a été étonné de l’ignorance du président sur le fonctionnement actuel de l’action culturelle.

Et de sa suggestion de réinvention ?

Pas forcément réinventer parce qu’on invente tout le temps. Mais reposer l’idée de modèle, de pacte républicain. La place du spectateur, les modes de diffusion, tout est un peu réinterrogé C’est peut-être l’occasion de réactualiser la question de l’éducation populaire, de l’outil partagé. On est tous volontaires là-dessus et avec plein d’idées. Mais en concertation. Les organisations syndicales ne sont pas là pour bloquer. On peut faire des allers-retours et avancer très vite. Il n’y a aucun problème au SNSP pour qu’on débatte de ce qu’est une scène de territoire et pour coopérer. Mais si l’invention consiste à lâcher sur les questions d’émancipation, d’éducation populaire, de projet artistique, ça peut inquiéter. 

Votre syndicat regroupe essentiellement des lieux sous la tutelle des collectivités locales. Comment se comportent-elles dans ce contexte de crise ?

On a beaucoup travaillé, et plutôt en bonne entente, avec leurs exécutifs qui nous ont beaucoup sollicités à l’instar des ministères de la Culture et du Travail, ainsi qu’avec les associations d’élus, tous conscients de l’importance de la culture. Il y a eu un engagement réciproque d’assurer nos missions de service public de la culture si on nous garantissait une ceinture de sécurité via le maintien des subventions. Et les collectivités locales ont été très réactives dans ce sens. Même si on n’y voit pas encore très clair sur le fonds d’aide spécifique de l’État. 

Un des points positifs de ce temps de crise est l’intérêt et la nécessité d’échanger, de se concerter entre structures et milieux, parfois sous l’égide d’une collectivité comme c’est le cas avec la mairie d’Aix-en-Provence. Généralement, les grandes agglomérations ont répondu pour les festivals, les compagnies subventionnées. En revanche, les artistes indépendants ou les petites communes qui ont des théâtres municipaux sont beaucoup plus inquiets. Le président n’a pas du tout parlé des relations avec les collectivités locales alors qu’elles sont les premières financeuses de la culture.

Les mesures annoncées vont-elles suffire ?

Pour le moment, ce n’est pas suffisant. En termes de besoins numéraires pour 2021, il faudra qu’il y ait un volet culture dans le plan de relance et que toute la chaîne des forces vives y contribue. Si on veut redémarrer, il faut davantage développer les relations entre l’État, les collectivités et les professionnels. Et profiter de ce temps pour repenser les répartitions de compétences. Ces dernières sont partagées, il doit y avoir de la coordination. On ne peut pas faire chacun dans son coin. Et les élus locaux ont démontré une très grande réactivité. Mais selon où vous êtes, l’intérêt pour la culture varie et l’État doit être là pour équilibrer. Comme beaucoup de secteurs, nous défendons l’idée de mettre en place des conférences territoriales de la culture dans lesquelles les choix doivent être débattus entre les différents acteurs. 

Appréhendez-vous la reprise avec optimisme ?

On n’a jamais arrêté à part le contact avec le public. Mais il va y avoir de la casse. Je m’inquiète pour les équipes artistiques, émergentes, indépendantes et donc fragiles. Cela va être difficile, en musique comme en théâtre, car je crains que l’on recentre les moyens sur quelques équipements ou les gens connus. On en revient à la méthode du président de la République. Il n’a pas choisi des artistes sortant d’école qui représentent l’avenir pour discuter, il a demandé à des gens installés. Ce n’est pas la reprise qui m’inquiète le plus car on y travaille beaucoup, mais la crise de notre démocratie et comment les prises de décision sont partagées. On a encore des atouts dans notre démocratie très affaiblie comme les services publics. L’humanité, la société seront ce que nous en ferons.

 

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Mai 2020

Publié le 21/05/2020

Demain le Corona des pauvres va nourrir les comptes des riches

 

Bertrand ROTHE (site legrandsoir.info)

 

Qui a cru à "un monde de demain qui ne serait plus comme celui d'hier" ? Macron l'a laissé entendre, dans la panique, puis il s'est ressaisi : le monde de demain sera celui de l'écrasement de ce qui reste de droits acquis, sera à une violence sociale qui, ayant le Covid pour fondement, n'a plus besoin d'alibi. Comment imaginer que des cerveaux formés dans des banques puissent imaginer autre chose que de conserver, ou d'améliorer, le taux de profit...

On ne sait plus à combien chiffrera réellement la douloureuse : 6 000 milliards rien que pour l’Europe ? 10 000 milliards ? On ne sait pas ! La pompe à phynance turbine trop vite. Face à sa calculatrice tout le monde n’a pas le génie de Glenn Gould face à son clavier. On se trompe sans cesse de chiffres et on joue faux. Trois zéros de plus c’est quoi ? Le pourboire ?

Pour tout simplifier les unités changent. Comme en 2008 on se remet à calculer en trilliards l’équivalent de mille milliards. Pour la seule Europe donc, la BCE a décidé d’acheter 750 milliards de bons du trésor. Ce qui fera passer à 1 100 milliards ses achats d’ici à décembre [1], la Commission y est allée de sa poche de 450 milliards auquel il faut ajouter 1 100 milliards [2] « d’aides aux entreprises » chez nos voisins germains (600 milliards pour les grandes entreprises et 357 milliards d’euros pour la banque d’investissement publique allemande).

Notre gouvernement s’est montré un peu plus pingre, un petit 300 milliards, à quoi il faut ajouter 7 milliards pour Air France, quelques autres milliards pour Renault et la SNCF sans oublier ceux qui vont continuer à dégringoler de la tirelire pour rassurer les marchés.

Schizophrène ou plaintif

Devant ce feu d’artifice, cette orgie financière, Le Point applaudit. Alors qu’en mars l’hebdomadaire de François Pinault accrochait le lecteur avec une couverture vitriolée : « Comment la CGT ruine la France », aujourd’hui il se réjouit que « la BCE sort le bazooka avec 750 milliards d’Euros ». On vient de s’endetter de 750 milliards d’euros et l’hebdomadaire est content ! Ose-t’on supposer que cette allégresse vient de ce que tous ces zéros, à l’infini, ne vont pas tomber dans la poche d’un gilet jaune ?

D’autres, comme Challenge, se plaignent pour exiger plus : « la France est à la traîne dans la course aux milliards ». Dans l’article, Elie Cohen, comme le Monsieur Plus de Balhsein, estime que ce n’est pas assez. 112 milliards ce n’est pas suffisant ! Est-ce bien le même Elie Cohen qui il y a quelques mois, affirmait que la France était incapable de financer nos retraites avec une barre placée à 13 milliards d’euros ?

D’un seul coup, et pour la seconde fois depuis 2008 et la crise des subprimes, c’est open bar pour sauver le « Nouveau Monde »Mais qui va payer ?

C’est nous qu’on va payer.

Évidemment pour ne pas casser la reprise, qu’il sait difficile mais qu’il souhaite la plus massive possible, Gérard Darmanin, ministre de « l’Action » et des Comptes publics, affirme sur France Inter que tous ces milliards ne nous coûterons rien : « pour ne pas démoraliser les Français... augmenter les impôts, ce n’est pas notre choix ».

Mais d’un autre côté, à bas bruit, les journalistes et autres économistes de garde invitent ceux qui le peuvent à faire des réserves et ceux qui sont dans le rouge le quinze du mois à se préparer à un monde plus dur. Le 2 mai deux journalistes du Monde nous préviennent « qu’il n’y a pas d’argent magique [3] ».

Le lecteur attentif comprend vite comment le Système va s’y prendre pour étrangler sans un cri. Premier, mais pas des moindres à tomber le masque, le gouverneur de la Banque de France rappelle dans le « JDD » que « dans la durée, il faudra rembourser cet argent... nous devrons également, sans freiner la reprise à court terme, traiter ensuite ce qui était déjà notre problème avant la crise : pour le même modèle social que nos voisins européens, nous dépensons beaucoup plus. Donc il faudra viser une gestion plus efficace [4] ».

Une gestion plus efficace ? Fermer de nouveaux des lits d’hôpitaux. Christophe Lannelongue le responsable de l’ARS d’Alsace Moselle, cœur de la chaudière du Corona avait juste un peu d’avance sur les réformes lorsqu’il demandait le 4 avril, la suppression de 598 postes la fermeture de 174 lits.

Encore dans le JDD, 60 « personnalités » de la droite libérale sont très porches du discours du patron de la Banque de France en signant « Libérons la société pour sortir de la crise ». En exergue le journal cite « La maîtrise de nos finances publiques s’impose comme un impératif moral ». On dirait du Kant !

L’institut Montaigne (une boite à mauvaises idées très proche d’Emmanuel Macron) n’est pas en reste, dans une note intitulée « Rebondir face au Covid-19 : l’enjeu du temps de travail ». Bertrand Martinot nous propose « une nécessaire augmentation de la durée moyenne du travail ». L’ouvrier de notre bonheur nous aligne « neuf propositions pour adapter le temps de travail en contexte de crise ».

Cette note propose pèle mêle : des « formules de rémunérations différées », c’est à dire d’« inciter à l’accroissement du temps de travail sans pour autant que la rémunération supplémentaire ne soit versée immédiatement », de « supprimer le jeudi de l’Ascension comme jour férié », de « supprimer la première semaine des vacances scolaires de la Toussaint en 2020 ».

On se demande où habite ce gonze : ce « spécialiste de l’économie du travail » présenté sur la plaquette de pub de Montaigne comme « un des meilleurs », ce qui nous laisse inquiet pour les autres. Cet économiste, peu économe de la sueur des autres, semble convaincu que les élèves et les enseignants se tournent les pouces depuis deux mois. Peut-être ce savant pousse-t-il l’économie jusqu’à se priver de l’achat d’un poste de télévision, d’une radio, ou d’un abonnement à “ Là-bas si j’y suis ” ?

A défaut de connaitre le monde réel il pourrait alors en apercevoir quelques images. Sur ces neuf propositions cinq visent spécifiquement les fonctionnaires, pouvait-il en être autrement ? Ces paresseux sans imagination, ceux qui viennent de vider nos poubelles pleines de Covid et de sauver les vies dans les hôpitaux, doivent se mettre au travail. Le drôle n’a même entendu la demande de notre président de « sortir des sentiers battus, des idéologies ».

Dans « Mieux Vivre Votre Argent », un site Internet, un normalien, agrégé, prof de fac, ancien de l’Essec (il a dû avoir une enfance difficile), Olivier Babeau, annonce sans retenue que « les Français peuvent éviter la hausse des impôts, à condition que l’État fasse enfin les profondes réformes structurelles qu’il repousse depuis si longtemps. La crise actuelle pourrait-elle servir d’électrochoc à cet égard ? On peut le souhaiter ».

Si par un tôt matin, dans la brume froide vous apercevez par le trou d’une palissade un pousseur de brouette, ne cherchez pas, c’est Babeau qui participe aux réformes structurelles, il montre l’exemple.

Ne croyez pas que l’hôpital, applaudi chaque soir, sera épargné. Dans un article du 1 avril, Mediapart [5] nous annonce, qu’aux ordres de l’Élysée, des têtes pensantes d’une filiale de la Caisse des Dépôts et Consignation, réfléchissent à la fin du premier épisode hospitalier et à sa suite. On change de héros, finis les soignants combattants, l’avenir est aux start-ups, et à l’ouverture, plus grande encore, au privé.

Après avoir lu le rapport, Pierre-André Juven, exemplaire sociologue, conclut, « ce document n’est pas seulement la marque d’une volonté d’étendre l’emprise du privé au sein de l’hôpital public, il traduit la conception technophile, néolibérale et paternaliste qu’une grande partie des acteurs administratifs et des responsables politiques ont de la santé ».

Vous aurez compris que, dès la crise passée, la relance effectuée, les bénéfices assurés, les fonds de pension rassurés, le rythme des « réformes » va reprendre voire s’accélérer. On connait le couplet et le refrain depuis Margaret Thatcher « Il n’y a pas d’alternative ». Le retour à l’anormal est prévu, il faut juste rattraper le retard. Demain sera « le même, en un peu pire » prédit, Michel Houellebecq, notre sinistre analyste.

« D’une manière générale, l’État dispose de trois leviers pour se financer »

On pouvait espérer une évolution puisqu’un Macron acculé avait évoqué pour demain un « monde différent ». D’autres stratégies sont possibles. Dans la précipitation il n’en est rien, le néolibéralisme revigoré au Covid garde la main sur notre sort. L’article du Monde cité plus haut en est une preuve de plus.

Rédigé en mode faux cul il commence par préciser « d’une manière générale (il faut comprendre pour toutes les personnes censées), l’État dispose de trois leviers pour se financer : – faire des coupes budgétaires ; – augmenter les impôts ; – s’endetter », puis ils expliquent avec beaucoup de pédagogie les avantages et les inconvénients de chacun des choix pour envisager, à la toute fin qu’il serait possible d’annuler la dette.

Mais là ils abandonnent le style direct pour évoquer cette monstruosité sortie de têtes loufoques : « plusieurs économistes ont émis l’idée d’annuler purement et simplement les dettes des États ». Faute de pioches, les travailleurs du Monde, ne creusent pas beaucoup plus l’hypothèse.

Également peu surprenant, dans cette trousse de secouriste, il n’est jamais envisagé de faire financer la dette directement par la Banque Centrale comme cela se pratique aux EU et en Grande Bretagne, deux pays qui n’éprouvent pas de nostalgie pour l’URSS.

Évidement dans quasiment aucun de ces articles il n’est envisagé de revenir sur la suppression de l’ISF. Pour faire payer un peu plus les riches le problème a définitivement été définitivement réglé par Darmanin sur France Inter : « Ce ne serait pas envisageable de remettre un ISF que nous avons supprimé il y a deux ans et qui a apporté ses preuves (sic). Aucun pays autour de nous ne l’a, il n’y a aucune raison de le remettre aujourd’hui. ». To be or not to be, les riches doivent rester riches.

Il ne nous reste plus qu’à imaginer les techniques mises en œuvre pour nous faire avaler la cigüe.

La faim de mois

La technique est éprouvée. Marx en avait décrit le principe au milieu du XIXe et l’avait appelé « l’armée de réserve ». Les chômeurs sont là pour tétaniser ceux qui ont encore un travail. Le jésuite et économiste hétérodoxe Gaël Giraud l’explique avec ses mots : « l’angoisse du chômage risque de servir d’épouvantail pour reconduire le monde d’hier ».

L’armée est en cours de constitution, son recrutement a commencé et pour ceux qui ont encore un travail les chiffres sont alarmants. En mars le chômage a bondi de 7,1%. Les statistiques à venir seront encore plus effrayantes. A ces nouvelles recrues s’ajoutent les 12 millions de chômeurs partiels qui risquent d’être sacrifiés.

Comme à chaque dois les plus précaires sont et seront les premiers touchés. L’étranglement du quinze du mois passe au premier. Plus d’espoir, il faut juste leur garder la tête hors de l’eau. Par crainte d’émeutes, annoncées par la DGSI, l’État colmate. Il devient dame de charité et augmente son aide alimentaire avant d’installer dans nos rues des camions de soupe populaire.

Nos petits-enfants pris en otage

Il va donc falloir faire des économies, et vite. Pour justifier cette nouvelle érection de la guillotine sociale, beaucoup d’économistes nous affirment qu’ils « souhaitent protéger nos enfants ». Impossible de laisser des dettes à nos chères petites têtes brunes ou blondes.

« Moralement impossible » crient ensemble les journalistes du Monde et les signataires de cette incroyable tribune du JDD : « Nous le devons à nos enfants : si les services publics sont un bien commun, il est de notre responsabilité de les leur léguer que libérés d’une dette qui les menace ».

Ce chantage est vieux comme Adam Smith. Juste avant la crise, devant une infirmière qui demandait plus de moyens, Emmanuel Macron répondait d’un direct : « C’est vos enfants qui payent quand ce n’est pas vous ! ».

La règle d’or du macronisme, « Bénéfices privés, pertes publiques », remplace plus que jamais « Liberté Égalité Fraternité ».

Bertrand Rothé

Notes

[1] https://www.la-croix.com/Economie/Monde/Coronavirus-milliards-endiguer...

[2] https://www.lefigaro.fr/conjoncture/en-allemagne-un-plan-de-soutien-ge...

[3] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/04/23/coronavirus-d-...

[4] https://www.banque-france.fr/intervention/le-journal-du-dimanche-cette...

Publié le 11/05/2020

Mises à pied, bavures, morts collatéraux et vies épargnées : les autres chiffres du Covid-19

 

Par Loïc Le Clerc, Sébastien Bergerat (site regards.fr)

 

Depuis le début de la pandémie du coronavirus, nos vies sont rythmés par le décompte des entrées et des sorties des services de réanimation, du nombre de personnes infectées par le virus et de celui des décès. Mais il est d’autres données, moins médiatiques (et très provisoires), que voilà.

7 MISES À PIED

Qu’ils soient soignants, inspecteur du travail ou éboueur, ils n’avaient qu’une seule exigence : que chacun travaille en sécurité, avec l’équipement nécessaire, afin que la santé des travailleurs ne soient pas mise en danger par le Covid-19. Pour avoir demander cela, ils ont été mis à pied.

Le 16 avril, Anthony Smith, inspecteur du travail, a été mis à pied par le ministère du Travail, sans que l’on sache bien pourquoi. Sur le site Rapports de force, on lit : « Décidée par le ministère du Travail, cette suspension à titre conservatoire tombe le jour même où une action en justice était lancée par l’inspecteur du travail. En référé, il demandait à un juge de sommer une entreprise d’aide à la personne de protéger ses salariées des risques de propagation du Covid-19 en leur fournissant masques, surblouses et charlottes. Or les gestes barrières sont les seules préconisations, a minima, du ministère du Travail. Dans un communiqué le ministère a jugé les exigences de l’inspecteur Anthony Smith comme des "faits considérés comme fautifs". Une langue de bois qui cache mal un manque d’arguments. "Au-delà de la mise à pied, ça nous semble surtout une manière de faire un exemple et de faire régner la peur", ajoute Sabine Dauménil », syndiquée à la CGT. Une plainte a été envoyée à l’Organisation internationale du travail. 

Sur Reflets, on lit : « Laetitia P., aide-soignante au Centre hospitalier d’Hautmont (Nord), s’est vue notifier samedi 4 avril une mise à pied pour une durée de quatre mois maximum. La direction lui reproche des faits de "menaces" et d’entretenir un "climat de crainte" dans l’établissement. » Également représentante syndicale Sud Santé et déléguée au CHSCT, il lui est précisément reproché d’avoir demandé à ce que les soignants bénéficient du matériel adéquat après qu’un premier cas de Covid-19 ait été déclaré dans le centre.

Fin mars, à Toulouse, dans l’Ehpad de la Cépière, deux soignants ont été mis à pied après avoir demandé plus de protection pour le personnel. Là encore, la direction les accuse d’avoir « instiller la peur chez les soignants et les résidents », témoigne l’un d’eux à La Dépêche, où l’on lit ceci : « L’un d’eux a dû quitter son poste en plein service, escorté par la police. »

Le 26 mars, on lit dans le journal La République du Centre : « Une salariée de l’entreprise de Saint-Ay, CIRETEC, a été mise à pied, à titre conservatoire, parce qu’elle aurait demandé plus de mesures de sécurité concernant le coronavirus. La direction réfute totalement cette hypothèse. »

Dans l’enquête de Médiacités Lyon, on apprend que deux éboueurs du principal opérateur privé de collecte de déchets de la Métropole lyonnaise ont été mis à pied après s’être… serré la main. Or, selon les salariés, la direction n’a pris aucun mesure pour assurer leur protection.

7 BAVURES

C’est le recensement effectué par le site rebellyon.info, pour la seule période du du 8 au 15 avril :

  • Le 8 avril à Béziers : Mohamed, 33 ans, est mort au commissariat de Béziers vers 23h30.
  • Le 10 avril à Cambrai : deux hommes trouvent la mort après avoir voulu échapper à un contrôle de police.
  • Le 10 avril à Angoulême : Boris, 28 ans, prend la fuite après un contrôle de police. Pris de panique, il stoppe sa voiture au milieu d’un pont et saute dans l’eau. Il n’en ressortira pas vivant.
  • Le 15 avril à Rouen : un homme, âgé de 60 ans, est décédé en garde à vue.
  • Le 15 avril à la Courneuve : un jeune de 25 ans reçoit cinq balles, dont trois en pleine tête. Selon les policiers, l’individu se serait jeté sur eux et ils n’auraient eu d’autres choix que de lui tirer dessus.

À cette liste, il faut ajouter le décès d’un adolescent de 14 ans qui, fuyant un contrôle de police, a trouvé la mort au volant à Clermont-Ferrand fin avril, ainsi que celui d’un homme de 43 ans retrouvé mort dans une cellule du commissariat d’Albi.

Pour rappel, en France, il y a en moyenne un peu plus d’un mort par mois entre les mains de la police et/ou des gendarmes.

Rebellyon recense également trois faits de violences policières et rappelle que l’Association de lutte contre les violences policières a déjà enregistré sept plaintes contre les forces de l’ordre.

9000 DÉCÈS À DOMICILE LIÉS AU COVID-19

Selon MG France, syndicat des médecins généralistes, 9000 personnes seraient mortes du Covid-19 à domicile entre le 17 mars et 19 avril. De plus, selon l’Insee, le nombre des décès hors hôpital ou Ehpad a bondi de 26% début avril en France. Le nombre officiel de décès à domicile lié au Covid-19 sera connu au mois de juin, a fait savoir le ministre de la Santé Olivier Véran.

27 SOIGNANTS DÉCÉDÉS

27, ce sera le minimum, selon un décompte de l’AFP. Mais toujours aucun chiffre officiel, pas plus que l’on ne connaît le nombre de soignants admis à l’hôpital pour le Covid-19. Le 16 avril, le site medscape.com, qui publie les noms des personnels soignants décédés, décomptait 7 morts pour la France, contre 97 pour l’Italie et 85 pour les États-Unis.

45% DE CRIMES ET DÉLITS EN MOINS, 36% DE VIOLENCES INTRAFAMILIALES EN PLUS

Selon le le service statistique du ministère de l’Intérieur, depuis le 17 mars, les crimes et délits enregistrés par la police et la gendarmerie reculent en moyenne de 45%, jusqu’à -51% pour les vols sans violence. A contrario, les violences intrafamiliales ont bondi de 36% dans la zone de la préfecture de police de Paris pendant la première semaine du confinement.

+184% DES DEMANDES POUR UNE IVG TARDIVES

Sur le site Les Nouvelles News, on lit qu’un rapport du Planning familial constate « une augmentation de 330% des difficultés concernant des dysfonctionnements dans la prise en charge des personnes. [...] Au final "les femmes viennent globalement moins avorter alors qu’elles en ont toujours le même besoin" dit le rapport. [...] Autre chiffre inquiétant : sur trois semaines le numéro vert a reçu 54 demandes pour une IVG à l’étranger ou une IMG en France, contre 19 demandes en 2019, soit "une augmentation de 184% des demandes pour une interruption de grossesse au-delà de 12 semaines de grossesse." » En parallèle, selon le Fonds des Nations Unies pour la population, le confinement priverait 47 millions de femmes d’accès à la contraception, lesquelles risqueraient 7 millions de grossesses non désirées.

101 PERSONNES TUÉES EN MOINS SUR LES ROUTES

Selon les estimations de la sécurité routière, « en mars 2020 en France métropolitaine, 154 personnes sont décédées sur les routes, contre 255 en mars 2019, soit 101 personnes tuées en moins (- 39,6%) ». À noter également la baisse de plus de 40% des accidents corporels et des blessés.

50.000 MORTS COLLATÉRAUX AU ROYAUME-UNI

Outre-Manche, le professeur Karol Sikora, spécialiste du cancer, estime que l’épidémie de coronavirus pourrait entraîner 50.000 décès par cancer, faute de détection précoce, de suivi et de traitement, soit quasiment autant que les morts liées au Covid-19. En moyenne, le Royaume-Uni déplore chaque année 165.000 décès suite à un cancer, 148.000 pour la France [1]. À noter qu’en France, depuis le confinement, on constate dans certains établissements une baisse pouvant aller jusqu’à -50% du nombre de patients pour les cancers, les AVC ou les infarctus.

11.000 VIES SAUVÉES EN EUROPE GRÂCE À LA BAISSE DE LA POLLUTION

11.000 personnes « auraient dû mourir » à cause de la pollution en Europe. Confinement oblige, les émissions de CO2 ont chuté de 40% et celles de particules fines de 10%. Pour rappel, la pollution de l’air tue chaque année 400.000 personnes en Europe.

1 GARDE À VUE, SIX AUDITIONS LIBRES ET 1 VISITE À DOMICILE POUR DES BANDEROLES « MACRONAVIRUS »

Pour avoir affiché à sa fenêtre une banderole « Macronavirus, à quand la fin ? » [2], une Toulousaine a passé plusieurs heures en garde à vue, accusée d’« outrage à personne dépositaire de l’autorité publique », avant d’être relâchée. Quatre jours plus tard, six de ses colocataires sont à leur tour convoqué au commissariat, cette fois-ci pour une audition libre. L’histoire faisant grand bruit, de nombreuses personnes font de même. Un autre Toulousain recevra le week-end suivant la visite des policiers à son domicile, lui enjoignant un choix assez clair : soit il retire sa banderole, soit il vient au poste. D’autres pressions du même genre ont eu lieu un peu partout en France, concernant d’autres messages.

Loïc Le Clerc et Sébastien Bergerat

Ces données sont bien évidemment très provisoires, quand il ne s’agit pas d’estimations. Si jamais vous constatez des oublis, ou bien si vous considérez que d’autres chiffres sont révélateurs de la crise du Covid-19, n’hésitez pas à nous le signaler à cette adresse : redaction@regards.fr

Notes

[1] Source : Ligue du cancer et Cancer Research UK

[2] À noter que ce jeu de mot « Macronavirus » provient d’une Une de Charlie Hebdo.

Publié le 29/04/2020

Assignons en justice les banques qui s’enrichissent sur le dos des prêts Macron.

 

Bérenger TOURNE (site le grandsoir.info)

 

A l'écouter Bruno Lemaire est devenu marxiste, en tout cas tendance Groucho. Voilà que l'Etat promet une pluie de prêts aux PME, PMI et autres, afin de les aider à passer le cap de la crise. C'est faux, comme toujours. Les hommes à la tête du système, pour ne pas dire de l'Etat qui a disparu, mettent de l'argent dans un toboggan, mais après ce sont les banques qui s'occupent de tout. Et d'abord d'elles mêmes. Cette disposition nous rappelle cette règle folle qui oblige la France, quand elle veut emprunter, à passer par les oukases du monde de la finance.

La communication gouvernementale le rabâche. Bruno Lemaire s’en gargarise : le « PGE », prêt garanti par l’Etat, concours pouvant représenter jusque 3 mois de chiffre d’affaires, va assurer la survie puis la pérennité des TPE françaises. Elles qui font le « maillage » essentiel de l’économie nationale.

Rendez-vous compte, c’est formidable, le dispositif prévu par l’arrêté ministériel du 23 mars 2020 (modifié le 17 avril dernier) offre sans aucune condition la garantie de l’Etat à hauteur de 90% du montant emprunté par nos commerçants, libéraux et artisans en difficulté. En effet ce texte nous dit que « la garantie de l’Etat est accordée aux établissements de crédit et sociétés de financement pour les prêts ... consentis, sans autre garantie ou sûreté, à compter du 16 mars 2020 et jusqu’au 31 décembre 2020 inclus » à toutes « les entreprises personnes morales ou physiques en ce compris les artisans, commerçants, exploitants agricoles, professions libérales et micro-entrepreneurs, ainsi que les associations et fondations ayant une activité économique » (articles 1 et 3).

Les voilà sauvés, ces mal partis, de la banqueroute. La belle histoire d’un lendemain promis à n’a plus être comme « avant » ... Hélas, cette histoire reste une histoire, comme celle que l’on raconte quand on veut faire foi. Mais elle est fausse. Dans ses promesses Bruno Lemaire escamote une épreuve importante du parcours du combattant qui attend les candidats aux prêts, c’est le bon vouloir et l’avidité des banques. La crise est un outil comme un autre qui, pour les banques sans affect, doit rester le moyen de gagner de l’argent. Les « prêts Lemaire » en sont un.

L’arrêté ministériel, qui se veut salvateur, dispose que : « l’établissement prêteur qui souhaite faire bénéficier de la garantie de l’Etat [...] un prêt [...] qu’il consent [à ses clients,] notifie à Bpifrance Financement SA de l’octroi de ce prêt » (article 4). Il laisse ainsi aux banques, en dépit du risque minime de défaut pris par ces dernières puisque seuls dix pour cent viennent de leur concours, le choix d’accorder ou de refuser les prêts, de manière totalement discrétionnaire. L’établissement bancaire n’a pas à se justifier de son choix, celui d’accorder ou non un peu de trésorerie aux cafetiers, restaurateurs, petits commerçants de quartier ou du village, indépendants et artisans. Alors qu’ils meurent du confinement économique imposé par l’Etat, urgence oblige. Cette loterie des prêts venant s’ajouter à la dureté de la vie précaire, celle qui touche chacun avec l’impéritie qui a conduit au défaut de masques, de tests, de gel, de blouses, de surblouses, de respirateurs, de curare et de tout ce qu’il nous faudrait pour affronter avec moins d’angoisse la catastrophe économique annoncée.

Eh bien non, rien ne vient s’imposer à nos banques libres et sans contraintes. Sauf une, pour la BPI c’est différent. Elle, et elle seule, est tenue de garantir tous les prêts notifiés par les banques privées. Sans examen ni mot à dire. Or la BPI, c’est la banque « Publique » d’investissement. Autrement votre argent, notre argent, celui des citoyens qui acquittent taxes et impôts.
Pour les autres, les banques privées, c’est-à-dire l’univers de la finance, prêter ne relève que du « souhait », du « consentement », bref de la bonne volonté mise à accomplir leur métier, qui est de prêter. Les nouvelles règles que nous vivons, les anglo-saxons appellent cela du soft law. Un droit si souple et élastique qu’il n’impose plus rien, se joue à la tête du client et dans l’obscurité.

Pour parler grossièrement Emmanuel Macron et Bruno Lemaire font comprendre aux banquiers, mais sans oser le dire, qu’il ne faut prêter qu’aux riches. Et que voit-on depuis le 17 avril dernier ? Et bien le monde à l’envers et l’argent aller vers l’argent au détriment de ceux qui en ont réellement besoin. Et les entreprises dont la trésorerie est dans le rouge se voient refuser très largement, trop en tout cas, l’accès au PGE.

On peut ainsi lire dans la Tribune du 15 avril dernier, que le Président national de la branche restauration de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (lui-même !) a espéré « décrocher [le PGE] et finalement c’est niet, la banque n’a pas voulu me l’accorder » alors que son « entreprise est pourtant solide. Elle existe depuis plus de quatre ans et j’emploie sept salariés à l’année » . Le Président de l’Union des entreprises de proximité explique quant à lui que des « témoignages d’entreprises qui peinent à obtenir un Prêt garanti par l’état, j’en reçois par kilos » .

Dans un courriel conjointement adressé, le 22 avril, au ministre de l’Economie, le Conseil national des barreaux, l’ordre des avocats de Paris et la conférence des bâtonniers, s’alarment des « nombreux refus d’octroi de PGE aux avocats par leurs agences bancaires, le plus souvent en raison d’une situation de trésorerie négative, alors que le risque des banques est ici minime puisque le prêt est garanti par l’Etat à 90 %. En réalité certaines agences analysent sans aucune bienveillance les demandes des avocats et se refusent à appliquer des critères plus souples que pour l’octroi d’un prêt classique ».

Citons enfin une enquête de France Inter qui relate plus globalement que « pour "éviter l’image de la banque qui a coulé les entreprises", les établissements de crédit affichent leur volontarisme. Mais face aux mauvais dossiers, des chargés d’affaire ont pour consigne de faire traîner les choses. »

Faire trainer, pourquoi ? Ce serait à n’y rien comprendre si ce n’était pas évident. Derrière la « com » sur le risque » pris par les prêteurs se cache une très vilaine réalité : pour les banques tous leurs clients « à découvert » sont profitables.

Le paradoxe n’est qu’apparent et la manœuvre simple : les entreprises vides de liquidités sont débitrices d’agios. Or les agios sont beaucoup, mais alors beaucoup plus rémunérateurs que les 0,25% d’intérêt offert par le PGE. Les agios, qui sanctionnent le solde négatif d’un compte-courant, sont en effet d’un taux proche de l’usure. Si on rajoute à cela les frais exorbitants de découvert, on atteint assez vite 5% et on peut tenter 7%, voire plus...

Les petites entreprises en difficulté représentent une véritable manne pour les banques. Prêter devient sans intérêt, si l’on peut dire...

Mais gare à l’indigestion. « La contradiction reste la loi fondamentale des choses » comme l’enseigne Hegel, elle est le moteur de l’histoire, ajouta Marx. La mise en piste, pour guérir le mal économique, de libres banquiers pourrait provoquer un retour de manivelle.

Si tant est que nous autres, avocats, plaidions un jour à nouveau - et que le juge veuille bien juger- on trouve dans notre droit commun, et cela avant les mesures exceptionnelles de confinement, un arsenal de textes qui pourraient pousser vers une jurisprudence douloureuse pour l’usure. Elle viendrait conduire à la barre tous les banquiers au commerce si peu équitable. En effet, l’article 225-1 du code pénal retient comme discriminatoire la « distinction opérée entre les personnes », qu’elles soient physiques (ce qui couvre ici les artisans, libéraux, entreprises unipersonnelles) ou morales (recouvrant les sociétés, associations, syndicats), reposant sur « la particulière vulnérabilité résultant de la situation économique, apparente ou connue de son auteur ».

Qu’on ne vienne pas nous dire, comme excuse, que le banquier ne connaît pas la situation économique de ses clients. Et que ne pas avoir de trésorerie ne caractérise pas la « vulnérabilité » des TPE, celle prévue par l’article 225-1. Ou alors la langue française n’est plus celle de la République et le journal officiel doit s’écrire en novlangue d’Oceania.

Lorsque l’on sait que l’article 225-2 , lui, sanctionne « de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende » toute discrimination consistant à « refuser la fourniture d’un bien ou d’un service », à « entraver l’exercice normal d’une activité économique quelconque » ou à « subordonner la fourniture d’un bien ou d’un service à une condition fondée sur l’un des éléments visés à l’article 225-1 », il devient légitime de mettre en accusation le banquier qui refuse un PGE à une petite entreprise d’artisans, commerçants ou libéraux à découvert bancaire. Alors que, par ailleurs, il octroie, des prêts à des sociétés présentant un solde créditeur. A défaut de pouvoir pomper sur ces dernières le moindre agio ni le moindre frais.
Si cette fraude à la loi (i.e. à l’arrêté ministériel du 17 mars) n’est pas en soi punissable, le refus discriminatoire de PGE et l’entrave discriminante à l’activité économique en résultant, à raison de la vulnérabilité économique des TPE victimes, apparait quant à lui constitué. On a beau chercher en effet, alors que le prêt garanti par l’Etat est quasiment exclusif du risque de défaut - la BPI offrant, répétons-le, une garantie exceptionnelle au-delà de toute celle que prendrait normalement le banquier -, la seule raison expliquant le refus de PGE à l’égard des plus précaires, c’est la rentabilité à court terme. La rentabilité immédiate se fait au mépris du tissu économique français.

On chercherait à détruire du capital, comme après une guerre, pour maintenir la rentabilité du taux de profit, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Plus terre à terre, contentons-nous de rappeler que, sans contre-pouvoir, la finance fait la loi du marché. La contre-offensive judiciaire existe, elle est prête. Pour tempérer les banques il nous reste à retrouver des juges qui veuillent bien siéger, considérant enfin que chaque page du Code n’est pas un piège à Corona.

 

Bérenger TOURNE

Notes

1 https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/pret-gara...

2 https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/pret-gara...

3 https://www.franceinter.fr/pret-garanti-par-l-etat-comment-les-banques...

URL de cet article 36056
https://www.legrandsoir.info/assignons-en-justice-les-banques-qui-s-enrichissent-sur-le-dos-des-prets-macron.html

Publié le 21/04/2020

 

Service public : et après ?

 

Anicet LE PORS (site le grandsoir.info)

 

On a quelque peine à imaginer dans le contexte du Covi 19 ce que peut être l’état d’esprit de ce secrétaire d’État auprès du ministre de l’Action et des Comptes publics, chargé de la fonction publique, mais honteux d’en faire état dans l’énoncé de sa qualification ministérielle. Il doit en effet, avec le concours de son administration de proximité (la direction générale de l’administration et de la fonction publique) élaborer, comme si de rien était, les projets de sept ordonnances et de la soixantaine de décrets en Conseil d’État prévus par la loi du 6 août 2019 dite de « transformation sociale », mais qui a en réalité contractualisé, managérialisé, dévoyé la conception française de la fonction publique. Et ce, dans une situation où les services publics, après avoir joué leur rôle d’ « amortisseur social » durant la crise financière de 2008, s’affirment aujourd’hui dans la pandémie comme le cœur des fonctions vitales de la nation. Soyons sans inquiétude, le secrétaire d’État ne pousse pas sa réflexion jusque-là. Adepte d’une stricte application du principe hiérarchique, il exécute sans broncher.

Il ne fait pas de doute cependant qu’après la pandémie et le confinement les choses ne seront plus tout à fait comme avant. Dans quelle mesure ? Telle est la question et nul ne peut se hasarder à prévoir avec trop d’assurance sur l’ampleur du changement qui interviendra. Les dominants, qui le demeurent, s’efforceront sans doute d’en limiter la portée jusqu’au point au-delà duquel leur ascendant politique serait menacé. Les partis politiques peinent à concevoir l’avenir faute d’un travail idéologique suffisant et d’une élaboration programmatique sérieuse. Le spontanéisme social est sans boussole, les idéologies de substitution et leurs gourous prospèrent. Dès lors, il est de la responsabilité de chaque citoyen et de chaque citoyenne d’apporter sa contribution à l’avènement des temps modernes, en responsabilité et en conscience. Au sein du mouvement social, il revient notamment aux organisations syndicales de faire l’effort nécessaire de renouvellement de la pensée et de l’action. Ce texte se veut une contribution personnelle concernant la fonction publique et le service public.

Sur la spécificité de la fonction publique

Par son importance économique et sociale comme par son contenu juridique, la fonction publique constitue la base principale sur laquelle doit se développer la réflexion. Je renvoie à cette fin au texte « Régression et modernité » du 15 novembre 2019 : introduction à l’assemblée générale annuelle du Centre départemental de gestion du Nord dont une synthèse est sur ce blog. Je ne rappellerai pas ici l’analyse de la politique du gouvernement en matière de fonction publique, mais seulement les orientations qui me semblent devoir être mises en avant. Seront ensuite examinées les conditions de convergence des analyses au sein de cette fonction publique à « trois versants », puis sur la base élargie de l’ensemble des services publics, enfin des secteurs public et privé.

La fonction publique est une réalité collective

La fonction publique est constituée d’un ensemble de travailleurs collectifs exerçant des fonctions spécifiques au service de l’intérêt général. Aucune transformation démocratique et efficace ne peut aboutir durablement sans l’engagement des fonctionnaires et le concours de leurs organisations syndicales dont la capacité de négocier avec le gouvernement doit être respectée (art. 8 du titre premier du statut général, loi du 13 juillet 1983).

Le statut actuel doit être assaini des dénaturations subies au cours des dernières décennies. Sur cette base pourrait être réalisée une véritable codification qui pourrait comporter des dispositions transposables, au moins dans leur esprit, aux autres personnels à statuts.

Les choix de base doivent être clairs : préférer la loi au contrat, la fonction au métier, l’efficacité sociale à la performance individuelle.

Cela doit conduire à une évolution du statut, le mettant en conformité avec l’évolution des besoins, des technologies et des relations internationales.

La fonction publique est une réalité structurelle

Il s’agit d’organiser rationnellement les travailleurs collectifs selon les spécialités et qualifications. Cela devrait entrainer la refonte de l’ensemble des grilles indiciaires qui n’ont pas évolué depuis des décennies. C’est la véritable solution pour rétablir les situations dégrafées de certaines professions (assistants sociaux, enseignants, soignants, chercheurs, etc.), par des revalorisations indiciaires importantes et pérennes (et non par des primes discriminatoires et fugaces à la Blanquer).

Cette remise en ordre est nécessaire pour engager une véritable gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences portant notamment sur les points suivants : redéfinition des corps, des cadres et des grades, organisation de multi-carrières et des systèmes de formation correspondants, définition stricte du recours aux personnels contractuels, réformes indemnitaires, mise en œuvre de la garantie de mobilité, égalité hommes-femmes, mise en place humaine du numérique, etc.

La réforme de la haute fonction publique serait alors analysée comme une conséquence de cette réforme d’ensemble[1].

La fonction publique une réalité de long terme

La politique actuelle brouille les finalités du public (intérêt général) et du privé, accroit de ce fait le risque de conflits d’intérêts, conduit à une captation de l’action publique par la finance. À l’inverse, une démarche rationnelle doit prendre appui sur les enseignements de l’histoire (les tendances lourdes de l’expansion administrative, la socialisation des financements des besoins fondamentaux et de la cohésion sociale, la maturation des concepts et principes), cultiver la rationalité des choix de l’action publique, veiller au respect de l’éthique républicaine. Il y a là deux lignes stratégiques opposées. Au-delà du « Ici et maintenant » du néolibéralisme, il convient d’ouvrir la perspective sur tout le XXIe siècle.

Une conséquence pratique et symbolique : l’avenir de la fonction publique (comme de tous les services publics) ne peut être soumis au principe de l’annualité budgétaire : de façon pratique et symbolique, il faut sortir la fonction publique de Bercy. Il est aussi nécessaire de progresser théoriquement et fonctionnellement sur des questions comme celles de l’efficacité sociale, de l’articulation des dispositions du droit du travail entre secteurs publics et privés.

Enfin, et la situation actuelle y invite, il faut s’interroger sur l’évolution du monde et du genre humain. Contrairement aux thuriféraires du néolibéralisme qui proclament la fin de l’histoire et la victoire définitive du capitalisme, tous les éléments du présent contexte conduisent au contraire à miser sur les interdépendances, les coopérations et les solidarités, c’est-à-dire … les services publics. C’est pourquoi il est rationnel et raisonnable d’avancer l’hypothèse d’un XXIe siècle « âge d’or du service public »[2].

Sur une stratégie de convergence statutaire

Les considérations qui précèdent chargent les salariés du secteur public d’une responsabilité particulière qui les oblige vis-à-vis de l’ensemble des salariés. Alors que les dominants actuels sont parvenus à faire du contrat individuel de droit privé la référence sociale majeure du salariat, il convient d’inverser cette logique et de faire des statuts législatifs et réglementaires cette référence. Une telle stratégie pourrait s’ordonner selon les trois stades suivants.

Convergence des trois versants de la fonction publique

Le 24 janvier 2017 la CGT a organisé, au niveau confédéral une journée d’étude pour marquer le 70eanniversaire du statut général des fonctionnaires créé par la loi du 19 octobre 1946, regardé comme statut fondateur de la conception moderne de la fonction publique française. Cette initiative a souligné l’unité des trois versants relatifs à l’État, aux collectivités territoriales et aux établissements publics hospitaliers, établie par le statut fédérateur initié par la loi du 13 juillet 1983, autour de trois thèmes : égalité, indépendance, responsabilité. L’affirmation de l’unité juridique a posé les questions d’une réflexion commune sur le service public sur l’unité de démarche revendicative dans le respect des spécificités des fonctions publiques.

Il ne semble pas pour autant que des progrès substantiels aient été réalisés depuis dans le sens de la convergence des réflexions et des démarches. L’appréciation de la situation reste essentiellement du ressort des organisations syndicales sectorielles. On peut aussi s’interroger sur le rôle qu’une organisation commune plus poissée pourrait jouer dans le contexte de crise actuel et dans l’avenir. Plus généralement : quelle fonction publique voulons-nous pour ce XXIe siècle s’il promet d’être celui de la promotion des services publics ? L’analyse présentée dans la première partie de ce texte pourrait s’inscrire dans ce débat.

Convergence statutaire des agents des services publics

Les services publics rassemblent les 5,5 millions de fonctionnaires ou assimilés (un cinquième), les agents des entreprises publiques et des établissements et organismes publics divers que l’on peut évaluer à environ 800 000 salariés, l’effectif étant variable selon la définition du service public que l’on retient. L’ensemble représente environ 25% de la population active. Mais d’autres dépenses publiques doivent être prises en considération, comme celles de l’assurance chômage ou l’indemnisation du chômage partiel dans la crise actuelle. Au total, c’est sans doute la moitié des salariés qui, aujourd’hui, est rémunérée sur fonds publics. Démentant les annonces répétées des néolibéraux, la dépense publique, les prélèvements obligatoires et l’endettement national poursuivent leur croissance inexorable dans une crise systémique.

Cela devrait conduire à mettre au premier rang de l’action publique la question de la propriété publique et corrélativement celle des statuts des agents des services publics hors fonction publique. Ceux-ci se sont le plus souvent vus reconnaître un statut à partir de dispositions prévues par les lois de nationalisation renvoyant à des décrets le soin d’en établir les dispositions réglementaires. Ces salariés ont cependant été considérés avec les fonctionnaires comme « personnels à statuts ». Il est donc assez naturel de réfléchir à la convergence des situations et des actions concernant l’ensemble de ces salariés dont la vocation est de servir l’intérêt général dans des activités de services, de productions ou de recherches. Ces réflexions ont été développées dans les différentes entreprises publiques tout comme dans les fonctions publiques[3]. Dès lors, on peut penser que leur mise en commun et leur développement gagneraient à être partagés au bénéfice de la satisfaction de l’ensemble des besoins fondamentaux de la population. Quel secteur public, quels services publics et quels statuts législatifs ou réglementaires devons- nous concevoir dans le XXIe siècle ?

Convergence public-privé

Et encore au-delà ne faudrait-il pas que les personnels des services publics s’intéressent plus directement au travailleurs du secteur privé, ne serait-ce que pour contester l’idée répandue et entretenue par les adversaires du service public assimilant la fonction publique à une privilégiature ? En 2009, la CGT avait pris position en faveur d’un « nouveau statut du travail salarié »[4]. Une réponse aurait pu être la généralisation, au motif de l’égalité, des conventions collectives couvrant le privé comme le public assorties de la généralisation des contrats individuels. Cela conduirait à tirer l’ensemble des salariés vers le bas, à aligner le public sur le privé ainsi que le tente le gouvernement actuel.

La solution retenue a été celle de la reconnaissance, dans le cadre d’un progrès d’ensemble de la condition salariale, de la spécificité du service public justifiant notamment l’existence d’un statut général des fonctionnaires bénéfique pour ceux-ci comme pour tous les citoyens et citoyennes[5]. Il ne s’agit pas pour autant d’une généralisation de l’application de statuts à l’ensemble des travailleurs, mais plutôt d’assurer la convergence de leurs situations statutaires respectives ce qui passe principalement par le renforcement des garanties législatives régissant leur condition et non le développement de positions contractuelles précaires[6]. Cette globalisation de la question statutaire appelle, à l’évidence, un travail de grande ampleur.

[1]Voir néanmoins : « Faut-il supprimer l’ENA ? », L’Humanité, 26 avril 22019.

[2]G. Aschieri et A. Le Pors, La fonction publique du XXIesiècle, Paris, Éditions de l’Atelier, 2015.

[3]Voir, par exemple, à l’initiative de l’Institut d’histoire sociale Mines-Énergie CGT, « 1946-2016 : de la nationalisation à la déréglementation. Et maintenant ? », Cahiers de l’IHSME, Colloque des 21-22 juin 2016.

[4]« Nouveau statut du travail salarié », Le Peuple, 17 juin 2009.

[5]Repères revendicatifs, fiche n°6, 2011.

[6]A. Le Pors, « Pour un statut des travailleurs salariés du secteur privé », Revue du droit du travail, mars 2010.

 

»» https://anicetlepors.blog/2020/04/14/service-public-et-apres/

Publié le 19/04/2020

Les héros, le temps de travail… et le jour d'après

 

Hervé Tourniquet (site humanite.fr)

 

Travailler plus en sortie de confinement ? Plus qu’un projet : la loi existe déjà depuis le 25 mars et elle est passée presque inaperçue… Décryptage de l'avocat Hervé Tourniquet.

-Le 25 mars 2020, le Gouvernement, autorisé à cette fin par sa majorité LREM, a pris une ordonnance « portant mesures d'urgence en matière de congés payés, de durée du travail et de jours de repos ».

Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur ce texte dont la philosophie même peut être résumée ainsi : le code du travail, malgré les coups qui lui ont été portés au cours de ces dernières décennies, et plus spécialement au cours des trois derniers quinquennats, doit à nouveau être rogné parce qu’il ne serait pas adapté à un temps de crise telle que celle engendrée par le COVID 19.

Sont ainsi prévues des dérogations aux durées maximales de travail journalière (jusqu’à 12 heures) et hebdomadaires (jusqu’à 60 heures) ainsi qu’au temps de repos entre deux journées de travail, pouvant être réduit de 11 à 9 heures.

Ainsi donc, les héros salués à longueur d’antenne, ceux qui, il n’y a pas si longtemps, étaient qualifiés de « foules haineuses », voire pour certains, de « nantis » protégés par leur statut, mais dont on feint aujourd’hui de s’apercevoir que ce sont eux qui font tourner le pays en temps de crise comme en temps normal, ceux qui, exclus du confinement, se voient contraints de continuer de travailler dans des conditions sanitaires alarmantes, peuvent mesurer la reconnaissance dont ils font l’objet par la réponse apportée à leurs préoccupations : travailler plus, se reposer moins. 

Fallait-il pour cela modifier le code du travail ?

Absolument pas.

Le Code du travail prévoyait déjà un dispositif dérogatoire permettant d’augmenter le temps de travail quotidien jusqu’à 12 heures (Article D 3121-15) et le temps de travail hebdomadaire jusqu’à 60 heures (article L 3121-35), de réduire le temps de repos entre deux journées de travail de 11 à 9 heures (L 3131-2).

Le dépassement de la durée maximale hebdomadaire est soumis à des circonstances exceptionnelles et à une décision expresse de l’autorité administrative qui vérifie la réalité de ces circonstances, après avis des IRP et pour une période limitée.

La réduction du temps de repos entre deux journées de travail est soumise à un accord collectif et à certaines circonstances limitativement énoncées. L’employeur ne décide seul d’y déroger que dans les cas extrêmes énoncés par l’article D 3131-5 en cas de travaux urgents dont l'exécution immédiate est nécessaire pour organiser des mesures de sauvetage, prévenir des accidents imminents ou réparer des accidents survenus au matériel, aux installations ou aux bâtiments.

Quel était l’intérêt, dès lors, de modifier à nouveau le code du travail ?

La réponse est très simple.

Les dérogations prévues par cette ordonnance du 25 mars 2020 sont laissées à la discrétion et au pouvoir du seul employeur avec pour simple obligation d’informer le Comité social et économique et le DIRECCTE. Elles sont applicables dans les entreprises relevant de secteurs d'activités particulièrement nécessaires à la sécurité de la Nation et à la continuité de la vie économique et sociale.

Le décret dressant la liste de ces secteurs n’est pas encore publié mais il sera intéressant de connaître, selon le Gouvernement, quels sont les secteurs d’activités qui ne sont pas nécessaires à la continuité de la vie économique et sociale…

En d’autres termes, ces mesures dérogatoires ont vocation à devenir la règle et le code dans sa version antérieure l’exception…

En fait, les dérogations existaient déjà mais l’urgence, l’urgence absolue, était d’en confier la décision au seul patron… Cela s’appelle de la saine gestion de crise.

Sauf que…

Sauf que l’on touche là, et ce n’est pas la première fois sous cette majorité, aux engagements internationaux de notre pays.

Plusieurs conventions de l’OIT, ratifiées par la France, sont concernées :

Convention (n° 1) sur la durée du travail (industrie), 1919

Convention (n° 106) sur le repos hebdomadaire (commerce et bureaux), 1957

Convention (n° 153) sur la durée du travail et les périodes de repos (transports routiers), 1979

Ces conventions prévoient d’une manière générale des temps de travail journalier de 8 heures maximum, hebdomadaire de 48 heures maximum et des dérogations possibles :

> en cas d'accident survenu ou imminent, ou en cas de travaux d'urgence à effectuer aux machines ou à l'outillage, ou en cas de force majeure, mais uniquement dans la mesure nécessaire pour éviter qu'une gêne sérieuse ne soit apportée à la marche normale de l'établissement. (conv. N°1)

> en cas d'accident, survenu ou imminent, et en cas de force majeure ou de travaux urgents à effectuer aux installations, mais uniquement dans la mesure nécessaire pour éviter qu'une gêne sérieuse ne soit apportée au fonctionnement normal de l'établissement; en cas de surcroît extraordinaire de travail provenant de circonstances particulières, pour autant que l'on ne puisse normalement attendre de l'employeur qu'il ait recours à d'autres mesures; pour prévenir la perte de marchandises périssables.(conv n° 106)

> en cas d'accident, de dépannage, de retard imprévu, de perturbation de service ou d'interruption du trafic; en cas de force majeure; en cas de nécessité urgente et exceptionnelle d'assurer le fonctionnement de services d'intérêt public (conv n°153)

D’une manière générale, ces dérogations sont accordées sur décision de l’autorité publique, et non laissées à l’appréciation de l’employeur pour une durée très limitée et dans des conditions limitativement énoncées.

La « continuité de la vie économique et sociale » au sens de l’ordonnance du 25 mars 2020 va donc bien au-delà des conditions restrictives posées par les conventions de l’OIT.

La législation européenne est aussi concernée en particulier la Directive 2003/88/CE du 4 novembre 2003.

Selon l’article 3 de cette directive :

« Les États membres prennent les mesures nécessaires pour que tout travailleur bénéficie, au cours de chaque période de vingt-quatre heures, d'une période minimale de repos de onze heures consécutives. »

L’article 6 dispose :

« Les États membres prennent les mesures nécessaires pour que, en fonction des impératifs de protection de la sécurité et de la santé des travailleurs:

a) la durée hebdomadaire du travail soit limitée au moyen de dispositions législatives, réglementaires ou administratives ou de conventions collectives ou d'accords conclus entre partenaires sociaux;

b) la durée moyenne de travail pour chaque période de sept jours n'excède pas quarante-huit heures, y compris les heures supplémentaires. »

Certes, l’article 6 de la même Directive prévoit des dérogations mais qui concernent une liste de secteurs qui, effectivement, renvoie à une notion d’activités essentielles et non pas à une vague catégorie de secteurs nécessaires à la continuité de la vie économique et sociale qui concerne à peu près tout le monde.

Mais il y a mieux. La jurisprudence, tant européenne que nationale, ne laisse jamais passer une occasion de rappeler le caractère exceptionnel et strictement encadré de ce type de dérogation.

Deux grandes tendances se dégagent de la jurisprudence.

La première grande tendance est que ces limites sont des garanties minimales pour assurer la préservation de la santé des travailleurs concernés.

Il a ainsi été jugé « que les différentes prescriptions énoncées par la directive précitée en matière de temps minimal de repos constituent des règles de droit social d'une importance particulière dont doit bénéficier chaque travailleur en tant que prescription minimale nécessaire pour assurer la protection de sa sécurité et de sa santé ».
(Cour de cassation - chambre sociale- 17 février 2010- N° 08-43212)

La seconde tendance est que cette protection est due jusque et y compris pour les professions les plus exposées.

La jurisprudence de la CJCE vient ainsi préciser que :

> « les activités exercées par les forces d'intervention d'un service public de sapeurs-pompiers tel que celui en cause au principal relèvent normalement du champ d'application desdites directives, en sorte que, en principe, l'article 6, point 2, de la directive 93/104 s'oppose au dépassement du plafond de 48 heures prévu pour la durée maximale hebdomadaire de travail, y compris les services de garde ;

> un tel dépassement est toutefois possible dans le cas de circonstances exceptionnelles d'une gravité et d'une ampleur telles que l'objectif visant à assurer le bon fonctionnement des services indispensables à la protection des intérêts publics tels que l'ordre, la santé et la sécurité publics doit prévaloir provisoirement sur celui consistant à garantir la sécurité et la santé des travailleurs affectés aux équipes d'intervention et de secours ; toutefois, même dans une telle situation exceptionnelle, les objectifs de la directive 89/391 doivent être préservés dans toute la mesure du possible. »
(CJCE, 2e ch., ord., 14 juill. 2005, aff. C-52/04 , Personalrat der Feuerwehr Hamburg c/ Leiter der Feuerwehr Hamburg)

On remarquera qu’il s’agit, une fois encore, d’évoquer des dérogations « dans le cas de circonstances exceptionnelles d'une gravité et d'une ampleur telles que l'objectif visant à assurer le bon fonctionnement des services indispensables à la protection des intérêts publics tels que l'ordre, la santé et la sécurité publics ».

En d’autres termes, l’on constate qu’en France le gouvernement saisit l’occasion d’une crise sanitaire majeure pour porter atteinte à des règles qui sont autant de prescriptions minimales nécessaires pour assurer la protection de la sécurité et de la santé des salariés.

Et de confier cette prérogative exorbitante aux seuls employeurs, sans aucun contrôle efficace, à une heure où les juridictions sont fermées et les administrations susceptibles d’intervenir en confinement.

Mais il y a mieux…

Cette ordonnance, comme les autres prises à la même période, a été présentée comme une mesure d’urgence pour faire face à la crise sanitaire pendant la durée de celle-ci.

Or, elle est applicable, selon ses termes mêmes, jusqu’au 31 décembre 2020….ce qui va bien au-delà de la plus pessimiste des estimations sur la date de levée du confinement.

Elle prévoit que la liste des « secteurs d’activités » concernés sera établie par décret.

On se demandait pourquoi, dans ces conditions, alors que cette ordonnance remonte à plus de deux semaines et que la France entame sa cinquième semaine de confinement, le décret en question n’est toujours pas sorti car, sans lui, ces dérogations en matière de temps de travail et de repos ne peuvent entrer en application.

La réponse est tombée pendant le week-end de Pâques.

M. ROUX DE BEZIEUX, président du MEDEF, dans le Figaro du 10 avril : « Il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire. »

MME PANNIER-RUNNACHER secrétaire d’État auprès du ministre de l'Économie et des Finances sur France Info (11 avril 2020) : « Il faudra certainement travailler plus que nous ne l’avons fait avant ».

Voila pour l’explication de la durée d’application de cette ordonnance. Les dérogations aux durées maximales de travail quotidien et hebdomadaire ainsi qu’au temps de repos ont été prévues pour l’après…

Les actionnaires peuvent dormir tranquilles, ce n’est pas à eux que l’effort de reconstruction sera demandé. Mais ce sont bien les employeurs qui décideront, seuls, du temps de travail et de repos des salariés.

Quant aux « héros » du jour, ils sont prévenus…Et gageons qu’ils sont applaudis chaque soir, de leur balcon, par le président du MEDEF et la secrétaire d’Etat.

Il est temps, grand temps, de se préoccuper de l’après confinement, car ceux qui gouvernent et décident sont plus efficaces pour préparer l’exploitation de demain que pour gérer la crise sanitaire d’aujourd’hui.

Publié le 12/04/2020

 

Crise : le passage des responsables devant le juge pénal est inéluctable


Article de Régis De Castelnau (Avocat à la cour et blogueur)

Publié le 02/04/2020 sur www.marianne.net/debattons/tribunes


"Face à une telle tragédie, la colère sera immense et face à des milliers de plaintes pénales venant de toute la France, il faudra rappeler fermement au corps des magistrats, au nom de qui ils doivent rendre justice. Et ceux qui ont failli devront rendre des comptes."

Emmanuel Macron serait, nous dit le Parisien en « colère froide », excédé par ceux qui sur les plateaux de télévision critiquent sa gestion de la crise, et il considère comme « irresponsable » le fait de saisir la justice pour qu’elle identifie et condamne les fautes pénales commises par les décideurs publics dans la gestion de la catastrophe pandémique que connaît notre pays. Ayant décidément du mal avec le débat démocratique, il se fait menaçant faisant dire à un de ces « chevaux légers » la chose suivante : « Quand cette crise sera passée, on aura tous à rendre des comptes. Tous sans exception. La majorité bien évidemment et c’est normal. Mais aussi tous ceux qui ont joué, à certains moments, à un jeu dangereux pour déstabiliser le pays dans une période où l’unité prévalait ».

Bigre, va-t-il demander au Parlement de voter un nouvel article du code pénal réprimant « l’intelligence avec l’ennemi Coronavirus » ? Inquiétantes rodomontades.


La "guerre" pour cacher les faillites

Certes pour l’instant, il s’agit d’affronter dans les moins mauvaises conditions le défi de la catastrophe sanitaire. Incontestablement le peuple français a trouvé des ressources en son sein pour que ceux qui sont indispensables soient malgré les risques à leur poste. « Nous sommes en guerre » nous a martelé celui qui se prend pour Clemenceau et joue les présidents thaumaturges. On lui répondra qu’à la guerre, on juge les généraux incompétents et parfois on les fusille. Et cela, présidents, ministres et fonctionnaires le savent bien, et manifestement appréhendent l’heure des comptes. Ils savent l’état déplorable du système hospitalier français dont ils sont les principaux responsables, le scandale des masques, des tests, la pénurie de matériel, les mensonges, le criminel premier tour des municipales, les invites Macroniennes à aller au théâtre etc. etc, n’en jetez plus ! Malgré cela, Emmanuel Macron joue « les pères de la nation » et délègue Edouard Philippe au colmatage, qui ose proclamer : « Je ne laisserai personne dire qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement ».

Eh bien Monsieur le Premier ministre, dans un pays démocratique, même en guerre, si on doit faire son devoir, on peut aussi critiquer la façon dont nos gouvernants font le leur. Or nous constatons qu’il y a eu du retard en tout et que la gestion a été marquée par le dogmatisme, l’amateurisme, l’imprévision, le mensonge et l’absence de transparence. Pour essayer d’éviter les responsabilités vous inventez la fable grossière « de la crise imprévisible » due au mensonge chinois sur leur nombre de morts. Quiconque a suivi d’un peu près la crise déclenchée en Chine savait ce qui nous attendait. Beaucoup d’experts le disaient, et l’OMS avait tôt lancé l’alerte. Depuis les précédentes épidémies de Coronavirus, tous les dirigeants auraient dû savoir et prévoir ce qui nous attendait. C’est la raison pour laquelle d’ailleurs en 2010, la France possédait un stock de masques pléthorique.

Jérôme Salomon, l’actuel directeur général de la santé avait remis, un rapport à Macron candidat en 2017 dans lequel il indiquait que la France n’était pas prête pour encaisser une pandémie. Cela n’a pas empêché celui-ci, accompagné du même Salomon, de poursuivre la mise en œuvre de la destruction du système de santé français, en réprimant férocement ceux qui s’y opposaient. Imprévisible la crise ? Alors que raconte Agnès Buzyn dans ses aveux ? Quand elle dit qu’elle savait tout à partir du 10 janvier, qu’elle a prévenu le président, le premier ministre et le directeur de la santé ? Pendant qu’elle mentait aux Français en leur disant qu’ils n’avaient pas à s’inquiéter ?

Alors face à la colère qui monte, et à l’exigence populaire de la reddition des comptes, devant le juge pénal si nécessaire, on allume les contre-feux et on menace.

 

Un lot d'infractions considérable

On retiendra de cette triste opération de communication, la lettre signée de six anciens ministres de la santé qui nous disent que le gouvernement a été formidable ! Probablement une façon pour eux aussi de tenter de se dédouaner, car l’affaiblissement méthodique de notre système de santé que nous payons si cher, ils en ont été les exécutants dociles depuis 30 ans. Ils seraient bien avisés de tous raser les murs. Pour ma part je retiens cette consternante tribune signée par deux avocats dans les colonnes de l’Obs où l’on met sans état d’âme ignorance et mauvaise foi au service d’une triste cause. En disant vouloir éviter à la justice de tomber dans le piège qui lui est tendu : juger l’action politique au prétexte d’un procès pénal. Comme si c’était le problème !

La gestion de la crise par le gouvernement et par l’Etat depuis le début du mois de janvier a été, chacun le sait bien aujourd’hui, calamiteuse. Les aveux pleurnichards d’Agnès Buzyn n’en sont finalement qu’une confirmation. Le comportement de nos dirigeants a été marqué par l’impréparation, la désinvolture, le cynisme, et beaucoup de leurs actes relèvent de l’application du code pénal. Homicides par négligences, mise en danger délibéré de la vie d’autrui, non-assistance à personne en danger, détournement de biens (disparition des stocks de masques et de chloroquine), nous avons affaire à un véritable florilège. Mais il faut bien comprendre que ce sont toutes les chaînes de commandement de l’Etat qui sont impliquées. Il n’y a pas que les ministres, Jérôme Salomon par exemple est un haut fonctionnaire, il relève quant à lui des tribunaux ordinaires.

On ne va pas ici faire la liste de toutes les infractions que l’on pourrait relever dans la gestion de la crise, simplement donner quelques exemples qui démontrent l’inanité des arguments avancés pour prétendre qu’il n’y en a pas.

Les deux auteurs de la tribune de l’Obs n’hésitent pas nous dire : « Mise en danger de la vie d’autrui ? Elle suppose, selon l’article 223-1 du Code pénal, que le coupable ait violé, de façon « manifestement délibérée », une « obligation particulière de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement ». Quelle obligation « particulière », qu’elle soit légale ou réglementaire, les membres du gouvernement ont-ils délibérément violée ? Aucune : « il n’y a donc pas eu mise en danger de la vie d’autrui. » Pardon ?

Le confinement est une réglementation particulière de sécurité prévue par décret. Il a pour but d’éviter la propagation du virus, et l’extension de la maladie et de la mort aux autres citoyens. Le violer, refuser de l’exécuter constitue bien évidemment cette « mise en danger délibérée » prévu au code pénal. Le Canard enchaîné nous apprend que Monsieur Nuñez aurait refusé de demander aux forces de l’ordre sous son autorité de le faire respecter dans certaines banlieues, ce refus d’accomplir sa mission a exposé les habitants à des risques de maladies et de mort, tout simplement. Si cette défaillance est réelle, Monsieur Nuñez devra être jugé et en répondre.

 

Calamités

Et puis il y a bien sûr les homicides et blessures involontaires (articles 221–6 et 121–3 du Code pénal), ou pour pouvoir être poursuivi et condamné il faut avoir « violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de sécurité » (comme en matière de mise en danger) ou encore « commis une faute caractérisée qui exposait autrui à un risque d’une particulière gravité ». Et nos deux auteurs d’affirmer tranquillement qu’il n’y a eu aucune faute. Pardon ? Tous les contaminés décédés du fait de la carence semble-t-il volontaire de Monsieur Nunez sont morts par hasard ? L’organisation calamiteuse du premier tour des élections municipales qui va entraîner des centaines de victimes, ne serait pas une faute caractérisée ? Alors même que comme l’a avoué Agnès Buzyn elle avait prévenu le Président de la république et le Premier ministre du danger dès le mois de janvier ? Et que dire des saillies lamentables, de Sibeth Ndiaye, voix du gouvernement, et par conséquent d’Edouard Philippe venant marteler mensongèrement et probablement délibérément sur les ondes « que les masques ne servaient à rien » exposant au risque ceux qui prenaient cela pour argent comptant.

Tant de méconnaissance de la matière sidère. Sans trop insister sur un argument d’autorité, l’auteur de cette tribune rappelle qu’il a écrit plusieurs livres sur le sujet de la responsabilité pénale des décideurs publics, enseigné la matière à l’université Paris II, et traité dans son cabinet plus d’une centaine de dossiers d’agents publics mis en cause sur la base de ces infractions. Il prétend par expérience savoir de quoi il parle.

Et il y a aussi les infractions qui relèvent du fameux chapitre « des atteintes à la probité » du Code pénal qui ne concerne que les agents publics. Juste un exemple, il faudra nous dire ce que sont devenus les stocks de masques et de chloroquine. Il semble bien que ce qui constituaient des biens publics ont été détournés ce que réprime l’article 432–15 du code, sans oublier le 432–16 qui lui punit les fonctionnaires dont la négligence a permis les détournements. N’en jetons plus…

Ministres et hauts fonctionnaires sont des agents publics. Ils devront en répondre comme dans le précédent parfaitement connu du « sang contaminé ».


Et ceux qui ont failli devront rendre des comptes

Ce que l’on va préciser maintenant et que cette reddition des comptes devant le juge pénal est inéluctable et elle aura lieu.

L’article 2 du code de procédure pénale précise qui a intérêt pour agir et se constituer partie civile : « L’action civile en réparation du dommage causé par un crime, un délit ou une contravention appartient à tous ceux qui ont personnellement souffert du dommage directement causé par l’infraction. » C’est-à-dire que les familles et les ayants droits des personnes décédées, ceux qui garderont des séquelles physiques de la pandémie, mais aussi les victimes économiques pourront déposer le moment venu des plaintes « simples » entre les mains du procureur de la république de tous les tribunaux judiciaires français. Il existe déjà des plates-formes numériques qui fournissent les modèles et qui rassemblent les plaignants. On peut légitimement craindre que les parquets, qui ont été si actifs dans la répression du mouvement social des gilets jaunes, si zélés dans le refus de poursuivre les violences policières et les infractions commises par des membres de l’entourage du président, poursuivent dans la même voie de soutien sans barguigner de l’Etat Macron. Qu’à cela ne tienne, si ces parquets restent sans réagir pendant trois mois ou classent sans suite, les plaignants récupéreront leur pouvoir d’initiative et pourront déposer des plaintes avec constitution de partie civile. La nomination de juges d’instruction (juges du siège théoriquement indépendants et impartiaux) sera obligatoire. Les instructions pourront se dérouler dans un cadre contradictoire et dans le respect des règles du code de procédure pénale. Il n’est pas temps de dire si tous les gens dont nous parlons seront condamnés, mais en tout cas ils seront jugés.

Face à une telle tragédie, la colère sera immense et face à des milliers de plaintes pénales venant de toute la France, il faudra rappeler fermement au corps des magistrats, au nom de qui ils doivent rendre justice. Et ceux qui ont failli devront rendre des comptes.

Publié le 09/04/2020

 

Négligences, mensonges et désinvolture : les fautes du gouvernement dans la gestion de la crise

 

par Agnès Rousseaux (site bastamag.net)

 

La gestion de la crise sanitaire par le gouvernement français est-elle à la hauteur ? Aux erreurs, lourdes de conséquences, commises jusqu’à mi-mars, s’ajoutent une inquiétante désinvolture face aux alertes de l’OMS et une communication incohérente. L’exécutif se révèle incapable de sortir de ses schémas de pensée.

« Rendre des comptes ». L’expression tourne et s’amplifie de jour en jour. Dans le brouillard de la situation actuelle, face aux contradictions et revirements de l’exécutif, ça bouillonne, ça s’enrage. Les plaintes se multiplient, déposées notamment par des soignants excédés. Fin mars, 79% des Français estiment que l’exécutif a trop tardé à prendre des mesures face à la crise [1]. À court d’arguments, nos dirigeants martèlent leurs éléments de langage, moulinant dans le vide des mots creux, appelant à l’union sacrée, fustigeant les polémiques, tentant vainement de justifier l’injustifiable.

Au-delà du froid décompte quotidien des décès, ce sont des hommes et des femmes qui meurent, coupés de leurs proches, dans des hôpitaux totalement dépassés, entourés de soignants à bout et sans doute pour longtemps traumatisés. Au-delà de la novlangue managériale qui justifie depuis plusieurs décennies la casse de l’hôpital, c’est une communauté de soignants qui se retrouve à faire des choix – qui va-t-on laisser mourir aujourd’hui. Ce sont des jeunes de vingt ans, élèves infirmiers, réquisitionnés pour être envoyés « sur le front » sans préparation, payés entre 28 et 50 euros par semaine, pour mettre des dizaines de corps dans des sacs mortuaires [2]. Ce sont des morts « évitables » qui ne pourront être évités, faute d’anticipation, en raison de choix politiques contestables. Une réalité qu’aucune communication politique ne pourra venir effacer. Résumé de ce fiasco, pour garder mémoire quand l’heure sera venue de rendre des comptes.

Pénurie de masques : non-assistance et négligence

Le plus évident, le plus visible : la pénurie de masques. Nous serions « en guerre », mais nous envoyons au front des soldats sans protection, et nous manquons chacun de la protection la plus élémentaire. Nous connaissons désormais la chronologie de cette débâcle, les responsabilités multiples dans l’effondrement des stocks stratégiques depuis 2011 (lire notre enquête). Le temps perdu au début de cette crise sanitaire laisse cependant perplexe : alors que le premier cas de Covid apparaît en France le 24 janvier, la Direction générale de la santé (DGS) demande à l’agence Santé publique France (SPF) d’acquérir fin janvier 1,1 million de masques FFP2 – ceux qui protègent les soignants et dont l’État n’a pas de stock stratégique. Le 7 février, elle passe à la vitesse supérieure et demande 28 millions de masques. 500 000 seulement seront reçus [3]. À cette époque, la DGS ordonne même de sortir des stocks 810 000 masques chirurgicaux pour les envoyer en Chine.

Des masques, au rythme actuel, il en faut 40 millions par semaine – et encore, cela ne suffit pas pour protéger tous les soignants [4]. Il faut pourtant attendre un mois, fin février, pour que le gouvernement passe une commande plus massive de près de 200 millions de masques FFP2. « Il n’y a pas de sujet de pénurie », déclare pourtant le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon.

Ce n’est que le 3 mars que le Premier ministre ordonne la réquisition de l’ensemble des stocks et productions de masques sur le territoire national, alors que les quatre entreprises françaises qui en fabriquent continuent d’exporter vers la Chine ou le Royaume-Uni. Des entreprises de secteurs « non essentiels » continuent pourtant d’utiliser des masques. Durant les trois premières semaines de mars, seuls 20 millions de masques importés seront livrés. Plutôt que de reconnaître ses erreurs et d’admettre la pénurie, le gouvernement s’enlise dans une communication obscène sur l’inutilité supposée des masques.

Du côté des masques chirurgicaux, la situation est critique. À l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (APHP), il ne reste plus que 294 000 masques en stock le 31 mars : « Le ratio des entrées et sorties sur les derniers jours montre la gravité de la situation : en trois jours, l’APHP a distribué 829 750 masques… et n’en a reçu dans le même temps que 7500 », décrit Mediapart.

Les conséquences sont lourdes, en premier lieu dans les hôpitaux qui tentent de gérer la pénurie – depuis le début de l’épidémie, 1200 salariés de l’APHP ont été contaminés par le Covid-19. Également pour les médecins en ville qui sont contaminés et risquent de contaminer leurs patients. Dans les maisons de retraite, qui accueillent 750 000 résidents et où les équipements manquent, les principales fédérations du secteur craignent 100 000 décès [5]. Conséquences aussi pour l’Aide sociale à l’enfance et ses 300 000 enfants suivis, totalement oubliée (lire ici). Ou pour les travailleurs du nucléaire, alors que dans les centrales les salariés, sans masques et sans gel hydroalcoolique, ne peuvent pas respecter les distances de sécurité (lire notre article). Pour tous les salariés des secteurs « essentiels » ou non, contraints de travailler, et de prendre des risques sanitaires, le manque de masques, voir de gel hydroalcoolique, revient à les mettre en danger. L’exemple le plus flagrant en est le géant Amazon (voir ce témoignage en vidéo), mis en demeure par le ministère du Travail. Faute de masques, on laisse aussi se multiplier les « clusters familiaux », avec des malades restés à domicile, sans protection, qui vont contaminer leurs proches.

Tests de dépistage : contradictions et manque de transparence

L’autre négligence évidente concerne les tests de dépistage, que l’OMS déclare indispensables. Sans tests, les soignants, les personnels des Ehpad continuent d’être contaminés et de contaminer. Sans dépistage systématique, aucune donnée fiable n’est possible, que ce soit sur la progression de la maladie, le taux de complication, de mortalité, le nombre de décès. Sans tests, difficile même de compter les morts du Covid-19, d’évaluer la situation critique que connaissent les maisons de retraite. Puis sans tests sérologiques, impossible aussi de dépasser le confinement.

Le gouvernement multiplie les revirements et les contradictions. « La France n’est pas visée » par la consigne de l’OMS, assure le directeur général de la santé Jérôme Salomon, le 17 mars. Le lendemain, le président du Conseil scientifique constitué par l’Élysée, Jean-François Delfraissy, affirme qu’atteindre un nombre massif de tests est « un enjeu majeur »... Après plusieurs semaines de tergiversation, la production de tests devient une priorité. Mais la pénurie de gants, de lunettes de protection, de masques, empêche les laboratoires de ville de pratiquer les prélèvements. Une partie des machines utilisées ne fonctionnent qu’avec le réactif de la même marque, ralentissant encore le processus (lire notre enquête). Dès le 12 janvier, les autorités chinoises avaient pourtant partagé avec le reste du monde la séquence génétique complète du virus, permettant la fabrication de tests de dépistage.

On nous aurait reproché de dilapider l’argent public, si ces dépenses avaient finalement été inutiles, pointe l’exécutif, cherchant la parade. Un argument peut-être entendable si, depuis le début de son mandat, ce gouvernement n’avait pas multiplié les cadeaux aux plus riches.

Casse de l’hôpital public, délocalisations : la faillite des schémas de pensée néolibéraux

Ce qui rend la situation critique, ce sont bien évidemment aussi ces quatre décennies « d’austérité » imposées aux hôpitaux français. En 20 ans, plus de 60 000 places d’hospitalisation à temps complet (« lits ») ont disparu – dont près de la moitié en médecine et chirurgie (lire ici). Les hôpitaux publics sont passés de près de 400 000 lits en 1981 à moins de 260 000 en 2011. Après une année de grèves et de mobilisations pour alerter sur le manque criant de moyens de l’hôpital public, les quelques mesures promises par l’exécutif paraissent bien dérisoires. Le comble du cynisme ? Le 8 janvier 2020, Brigitte Macron lance une opération « pièces jaunes » pour aider les hôpitaux.

Dans son discours du 25 mars, Emmanuel Macron promet aux soignants : « Les heures supplémentaires que vous effectuez vont être majorées et vous aurez une prime exceptionnelle. Après la crise, un plan massif d’investissements et de revalorisation des carrières sera construit pour notre hôpital. Nous vous le devons ». Quelques semaines plus tôt, ces mêmes soignants étaient malmenés, frappés et gazés par les forces de l’ordre. Alors qu’ils manifestaient pour demander des moyens, non pour eux, mais pour l’hôpital, en tant que bien public. Pendant que nos dirigeants successifs ont créé cette impuissance de l’hôpital à faire face aujourd’hui. Mais depuis le début de la crise sanitaire, aucun mea culpa, aucun mot de l’exécutif pour admettre qu’il aurait dû écouter les alertes que les soignants martèlent depuis des années, que leur inquiétude était légitime, leur mobilisation nécessaire.

On pourrait aussi parler du manque de moyens du secteur de la recherche, du fait du désengagement de l’État (lire ici). Et de ces autres secteurs-clés comme la production de médicaments, totalement délocalisés, sapant notre capacité de réaction. On connaît l’histoire du paracétamol, aujourd’hui importé à 100 % d’Asie, depuis la fermeture en 2008 de la dernière unité de production européenne, détenue par Rhodia (lire notre enquête). On découvre aujourd’hui que nous manquons de tout, et surtout de l’essentiel : ce qui inquiète actuellement les soignants, c’est la menace d’une pénurie de certains sédatifs et anti-douleurs utilisés notamment en réanimation ou pour l’intubation des patients en insuffisance respiratoire.

« Les services hospitaliers sont aujourd’hui contraints d’utiliser "avec parcimonie" et "frugalité" certains médicaments tels que la morphine ou de rationner l’usage des curares. Cette situation dramatique est une atteinte à la sécurité sanitaire des personnes et à leur vie », dénoncent des collectifs de soignants. Certains antibiotiques sont aussi en tension, ainsi que des médicaments pour des malades chroniques. La France est totalement dépendante de ses importations. Pourquoi ces délocalisations ? Pour que quelques multinationales maximisent leurs profits, sans que les pouvoirs publics n’y trouvent rien à redire, malgré les risques évidents concernant l’approvisionnement de ces produits de première nécessité en situation de crise.

Désinvolture de nos dirigeants face aux alertes de l’OMS et des scientifiques

Pour mesure l’ampleur des insuffisances du gouvernement, il faut faire un détour par l’information scientifique à disposition tout au long de cette crise [6]. Fin janvier, l’OMS considère le nouveau coronavirus comme une « urgence de santé publique au niveau mondial ». Dix-huit pays sont déjà concernés. La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, déclare le 24 janvier que le virus ne nous concerne pas – il s’arrêtera sans doute à la frontière. Le 5 février, un article de la revue de référence Science évoque le fait que 20 % des personnes infectées souffrent de formes graves de la maladie, nécessitant une hospitalisation. Il souligne ainsi la probable pression sur les systèmes de santé qui en découlerait. Le 11 février, Science alerte sur la possible pénurie de tests de dépistage.

Tout cela semble bien secondaire pour le gouvernement. Mi-février, Agnès Buzyn quitte son ministère, pour mener campagne électorale à Paris, en remplacement de Benjamin Griveaux. Le Premier ministre Edouard Philippe se lance lui aussi dans la bataille électorale, au Havre. Le 25 février, un autre article de Science estime que « tout est question de vitesse » dans la mise en place de mesures préventives.

Le 28 février, l’OMS publie un rapport sur la stratégie chinoise, montrant que seule la mobilisation de toute la société permet de vaincre l’épidémie. Le lendemain, un Conseil des ministres exceptionnel lié à la crise du coronavirus se tient enfin à l’Élysée. A part l’annulation des rassemblements de plus de 5000 personnes en milieu confiné, aucune mesure nationale n’en sortira. « L’enjeu est de gagner du temps pour mieux se préparer », explique le gouvernement, sans donner de détails sur ce que signifie « se préparer ». Visiblement, d’autres sujets sont bien plus prioritaires : c’est le moment choisi par l’exécutif pour annoncer le recours au 49-3 pour faire passer la réforme des retraites. Alors qu’un krach boursier menace, envisager une réforme qui encourage la capitalisation des retraites, donc le recours aux fonds de pension, éclaire sur la très grande lucidité de l’exécutif.

De cette période restent en mémoire les images du couple Macron exhortant le 6 mars les Français à sortir au théâtre : « La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie ». Et la décision, inconcevable aujourd’hui, de maintenir les élections, après avoir ordonné la veille la fermeture des commerces et lieux publics – la France compte alors 127 morts recensés. Le 19 mars, après des déclarations fracassantes de l’ex-ministre de la Santé, des médecins portent plainte contre Agnès Buzyn et Édouard Philippe, les accusant de s’être abstenus « volontairement de prendre ou de provoquer les mesures permettant […] de combattre un sinistre de nature à créer un danger pour la sécurité des personnes ».

 « On ne peut pas dire qu’il y a eu un défaut d’anticipation de cette crise, bien au contraire », annone la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, sur CNews le 23 mars. Deux jours plus tard, le Collectif Inter-Urgences dépose une plainte contre X, pour « abstention volontaire de prendre les mesures visant à combattre un sinistre », « homicide involontaire », « mise en danger délibérée de la vie d’autrui », dans l’objectif d’accélérer la prise de décision du gouvernement pour une livraison urgente de matériel médical.

Durant toute cette période, pas une décision politique n’a été « contraire aux choix des scientifiques », se défausse le gouvernement. « Les anthropologues, sociologues et historiens vont avoir la tâche très intéressante d’analyser, dans les années qui viennent, le fiasco qu’a été la gestion de la crise actuelle en particulier en France, en matière d’information scientifique, analyse l’historien des sciences biologiques Laurent-Henri Vignaud (lire notre entretien). Le système de défense des responsables politiques consiste aujourd’hui à déclarer : "Les scientifiques nous disent que… ". Mais les médecins n’ont pas à s’exprimer sur la fermeture ou non des frontières avec les conséquences économiques que cela implique ! (…) Les politiques ont raison de demander leur avis aux médecins, mais cela ne suffit pas. Une décision politique ne se résume pas à une estimation d’experts. »

Renvoyer à la responsabilité individuelle pour mieux dissimuler la débâcle politique

La chute est rude. « Sans prévenir, les corps souriants qui dansaient frénétiquement de réforme en ordonnances, ont été contraints de dessaouler plus tôt que prévu », commente le blog Les infiltrés tenu par des hauts-fonctionnaires opposés aux dogmes néo-libéraux. Emmanuel Macron, droit dans son nouveau costume de chef de guerre, tente se sauver ce qui peut l’être. Le discrédit de l’exécutif se ressent jusque dans sa communication : ton professoral voire paternaliste, argumentations alambiquées et injonctions contradictoires ajoutent à la confusion. On peut aller voter mais pas se réunir, on doit se protéger mais sans avoir le matériel sanitaire adéquat, on est prié de rester chez soi mais de continuer à aller travailler y compris pour des secteurs non essentiels. Des salariés doivent se rendre sur leur lieu de travail, alors que leurs employeurs ne respectent pas les consignes sanitaires – pour cause, entre autres, de pénurie d’équipements de protection. Les entreprises sont appelées à prendre des mesures de prévention, impossibles dans certains secteurs, et la ministre du Travail Muriel Pénicaud, déconnectée de la réalité, fustige le « défaitisme » des entreprises du BTP.

L’État qui s’affirme dans toute sa force, c’est l’État sécuritaire et néolibéral, autant que l’État-providence. Emmanuel Macron choisit le discours martial mais aussi la culpabilisation. Un ton moralisateur, infantilisant, pointant les responsabilité des autres pour mieux faite oublier la sienne. « Une des stratégies les plus efficaces mises en œuvre dans toute situation d’urgence par les pouvoirs forts consiste à culpabiliser les individus pour obtenir d’eux qu’ils intériorisent la narration dominante sur les événements en cours, afin d’éviter toute forme de rébellion envers l’ordre constitué », rappelle Marco Bersani, responsable d’Attac Italie. On met le projecteur sur ceux qui ne se plient pas comme ils le devraient au confinement, resquilleurs, semeurs de virus qui trainent dans la rue – parfois parce qu’ils y vivent –, pour mieux détourner le regard et la colère. « Cette chasse moderne, mais très ancienne, au semeur de peste est particulièrement puissante, car elle interfère avec le besoin individuel de donner un nom à l’angoisse de devoir combattre un ennemi invisible ».

« Je suis en colère et j’ai la rage, quand ils défilent dans les médias, tempête un psychologue de l’hôpital de Mulhouse, toujours pour nous parler d’une situation dont ils sont un facteur aggravant, toujours pour pérorer sur la citoyenneté, sur le risque de récession, sur les responsabilités des habitants, des adversaires politiques, des étrangers… Jamais pour nous présenter leurs excuses, implorer notre pardon, alors même qu’ils sont en partie responsables de ce que nous vivons. (...) Je suis en colère et j’ai la rage, en pensant à toutes ces familles qui vivront avec la terrible douleur d’un deuil impossible, d’un adieu impossible, d’une justice impossible. »

Inégalités et rapport de classes exacerbés

« Je vois dans notre pays les facteurs de division, les doutes, toutes celles et ceux qui voudraient aujourd’hui fracturer le pays alors que nous ne devons avoir qu’une obsession : être unis pour combattre le virus », prévient Macron. Ce qui fracture, ce n’est pas la parole dissonante ou critique. Les fractures béantes n’ont pas attendu le coronavirus. La crise exacerbe les inégalités et les dépendances, tout comme elle exacerbe les peurs, les solitudes et les promiscuités, le vide et l’ennui, les angoisses de privation, les compulsions consommatrices, les violences. Les fractures entre les confinés et ceux qui sont « sur le front », entre ceux qui sont dans le risque permanent et ceux qui attendent « que ça passe », entre les confinés « de confort » et ceux qui s’entassent.

La surmortalité en Seine-Saint-Denis a ainsi atteint un record entre le 21 et le 27 mars : +63 % (par comparaison, 32 % à Paris). Le département fournit d’importants contingents d’aides-soignantes, d’aides à domicile, de travailleuses en Ehpad, d’agents d’entretien, de caissières et des livreurs. Autant de personnes exposées, en première ligne face au virus.

Les narrations du confinement mettent en lumière cet immense décalage. « La romantisation de la quarantaine est un privilège de classe », peut-on lire sur une banderole en Espagne. La mise en lumière, crue et directe, de ces rapports sociaux, du gouffre qui séparent ceux qui peuvent choisir et ceux qui subissent, la violence symbolique incarnée par le pouvoir, semble disloquer les éléments de langage de nos dirigeants. Ils ne sont plus que paroles vides de sens, face aux questions essentielles qui affleurent – comment faire société avec ces fractures, comment redonner une valeur à l’utilité sociale, comment décroître économiquement dans la justice sociale.

Cette crise est aussi un révélateur de notre rapport au monde. Une prise de conscience pour beaucoup de la finitude de nos modes de vie, des limites de nos sociétés. Nous sommes dans l’expectative, impuissants. Dans l’attente fébrile d’un remède, d’un vaccin. Espérant que cette crise trouve sa résolution, tout comme nous voudrions une solution « clé-en-main » pour les crises à venir – en première ligne climatiques et écologiques. Ce rappel de notre rapport délétère à l’environnement nous secoue. Un virus qui franchit la barrière entre espèces, qu’on ne pourra sans doute jamais totalement éradiquer mais qu’il faudra apprendre à gérer, qui nous remet à notre place de vivants entourés de particules du vivant, invitant à une posture d’humilité. Notre système économique mondial est un colosse aux pieds d’argile qu’un virus microscopique affole, notre science peut beaucoup mais ne peut pas tout.

La réponse du gouvernement : des mesures d’exception attentatoires aux libertés et au droit du travail

Les enjeux de la situation et ces prises de conscience collectives appellent des réponses à la hauteur. Que fait le gouvernement ? Perdu dans la bataille sanitaire, il ressasse sur le front économique ses vieilles recettes. La loi instaurant un « état d’urgence sanitaire », adoptée le 22 mars au Parlement, met en place un régime d’exception et attribue des pouvoirs exceptionnels au gouvernement pour lutter contre l’épidémie de Covid-19. Elle autorise les employeurs à déroger au « droit commun » du travail. Alors que d’autres pays comme l’Espagne ont fait le choix d’interdire les licenciements, l’exécutif français préfère aller vers un démantèlement du droit du travail, au mépris de la sécurité et de la santé des salariés : augmenter la durée légale du travail et autoriser la semaine de 60 heures, réduire les durées minimales de repos, modifier des jours de congés ou de RTT sur décision de l’employeur… Les services sociaux et médico-sociaux peuvent dépasser les capacités d’accueil de leurs établissements et avoir recours à du personnel non formé. Les assistantes maternelles peuvent, en plus de leurs enfants, s’occuper simultanément de six enfants à leur domicile.

Pendant que les entreprises du CAC40 se demandent si elles vont verser des dividendes records, les pouvoirs publics émettent des « recommandations » pour que celles-ci restent décentes. Les aides financières annoncées sont dirigées principalement vers les banques et n’apportent que peu de garanties d’être utilisées au service de l’économie réelle. L’objectif principal semble être de rassurer la bourse plutôt que d’empêcher les faillites d’entreprises. Air France demande à l’État d’intervenir, les compagnies aériennes réclament une aide publique de 200 milliards de dollars au niveau mondial. Certains dirigeants, y compris du Medef, envisagent des nationalisations, si la situation devenait difficile pour certaines entreprises – autant dire renflouer pour mieux socialiser les pertes. L’État multiplie les annonces, mais ce n’est pas son argent qu’il distribue : celui de la Sécurité sociale (arrêts pour garde d’enfant et arrêts maladie), de Pôle emploi (chômage partiel). On attend les futures mesures d’austérité pour combler « le trou ». Le report de loyer à négocier avec son bailleur, et la prime de 1000 euros au bon vouloir de l’employeur. Sans compter les bonnes âmes qui suggèrent de faire don de ses RTT.

Le ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, est envoyé fin mars annoncer un « appel à la solidarité nationale ». Il s’agit, via une plateforme de dons, d’aider l’État dans sa lutte contre la pandémie, notamment en soutenant les entreprises en difficulté. La solidarité nationale, c’est l’impôt, s’indignent tous les responsables politiques de gauche. Une loi pour mettre fin à l’évasion fiscale par exemple aurait déjà permis de collecter 17 milliards d’euros depuis le 1er janvier… Mais il n’en sera évidemment pas question. « Darmanin fait la manche au lieu de rétablir l’ISF [supprimé en 2018]. C’est un test pour mesurer la capacité d’indignation du pays ? », ironise Jean-Luc Mélenchon.

« La fin du "capitalisme néo-libéral" » ?

À rebours des discours habituels, on suspend d’un mot les règles budgétaires européennes, d’un geste on fait sauter « des verrous intangibles » et on débloque des financements publics colossaux, on encadre les prix, on réquisitionne. On découvre soudain que « l’État peut ». Pour la santé, pour la vie de quelques centaines de milliers ou millions d’humains, on donne un coup d’arrêt à l’économie. « Le Covid-19 crée ainsi un précédent : si on a pu arrêter l’économie pour sauver 200 000 personnes en France, pourquoi ne ferait-on pas demain le nécessaire pour prévenir les cancers et les 40 000 morts prématurés par an dues à la pollution ? », questionne l’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz (lire notre entretien).

Désormais certains discours ne seront-ils plus entendables ? Qui pourra demain défendre la mondialisation effrénée, les délocalisations ? Même l’économiste en chef de la banque d’affaires Natixis (BPCE), Patrick Artus, affirme que cette crise sonne « la fin du "capitalisme néo-libéral" qui avait choisi la globalisation, la réduction du rôle de l’État et de la pression fiscale, les privatisations ».

Mais cette onde de choc va nous mettre K-O. Ces chocs sont aussi des périodes d’instrumentalisation, des opportunités de faire passer des mesures anti-sociales, anti-écologiques, car « les caisses sont vides », « la situation est grave », et « on n’a pas le choix ». Des occasions pour faire graver dans le marbres des « mesures provisoires », décidées dans le feu de l’action. Le 15 février, le président chinois Xi Jinping a annoncé une relance économique pour sortir du marasme, avec levée des quotas de voitures, recours charbon et massification de la 5G. Notre capacité de résilience se mesurera aussi à la possibilité de changer de cap. Rapidement et durablement.

 

Agnès Rousseaux

Notes

[1] Enquête Ipsos-Sopra Steria pour le Cevipof, publiée par Le Monde le 28 mars 2020

[2] Lire « Étudiants en soins infirmiers : les dérives d’une réquisition forcée », Chloé Dubois, Politis, 1er avril 2020.

[3] Lire la longue enquête de Mediapart sur la pénurie de masques.

[4] Des collectifs de médecins ont évalué à 15 millions par jour le besoin de masques FFP2 « afin de prévenir l’hécatombe de la communauté soignante qui se profile si cette pénurie se perpétue ».

[5] Courrier adressé au ministre de la Santé, Olivier Véran

[6] Ce que fait notamment l’excellent article « Savoir et prévoir. Première chronologie de l’émergence du Covid-19 », qui retrace la chronologie de notre connaissance du coronavirus, à travers les articles du magazine « Science » et les déclarations de l’OMS depuis fin décembre 2019.

Publié le 05/04/2020

Coronavirus : pourquoi la France tarde-t-elle à pratiquer un dépistage massif du coronavirus ?

 

par Sophie Chapelle (site bastamag.fr)

 

D’abord hostile à un dépistage massif du coronavirus, pourtant recommandé par l’OMS, le gouvernement a fait évoluer sa position. Préparer la levée du confinement nécessite de tester en masse pour éviter une seconde phase de contamination. Problème : comment surmonter l’actuelle pénurie et le manque de moyens industriels pour pratiquer des tests plus nombreux ?

Tester, tester, tester. C’est la consigne donnée, depuis mi-mars, par le président de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus. « Vous ne pouvez pas combattre un incendie les yeux bandés. Et nous ne pourrons pas stopper cette pandémie si nous ne savons pas qui est infecté. » À l’instar de l’OMS, des scientifiques français demandent également une politique massive de dépistage, complément crucial au confinement. Pourquoi gouvernement et autorités sanitaires français n’ont-ils pas suivi au plus vite ces recommandations ?

L’appel de l’OMS négligé par le gouvernement

« La France n’est pas visée » par la consigne de l’OMS, assure le 17 mars, Jérôme Salomon, directeur général de la santé (DGS), alors que le confinement vient d’être instauré. « En circulation active [...] le test n’a pas beaucoup d’intérêt. » Ce qu’il faut, c’est rester chez soi, martèle le directeur général, car « on est tous potentiellement porteurs ». L’épidémie est arrivée en France depuis maintenant deux mois. Les laboratoires hospitaliers ne réalisent alors, en moyenne, que 4000 tests par jour. L’ensemble des laboratoires de ville quelques centaines [1]. Autorités sanitaires et gouvernement semblent assumer une « stratégie ciblée » : « Nous testons toutes les personnes fragiles, à risques, hospitalisées évidemment, mais aussi les foyers collectifs, les résidents d’établissements collectifs de personnes fragiles ou âgées et, évidemment, les professionnels de santé », détaille Jérôme Salomon le 20 mars lors de son point de situation.

Une position officielle qui évolue sous la pression

Pourtant, le président du Conseil scientifique constitué par l’Élysée face au coronavirus, Jean-François Delfraissy, se prononce dès le 18 mars en faveur de tests massifs. « Les tests permettraient en effet, si on les avait en très grande quantité, de tester les individus suspects, ensuite de les isoler, c’est donc un enjeu majeur », explique-t-il. Les apparents bons résultats obtenus par la stratégie de dépistage massif en Corée du Sud et en Allemagne alimentent les critiques. Il faudra attendre dix jours, le 28 mars, pour que l’exécutif ne néglige plus les recommandations de l’OMS. Lors d’une conférence de presse, le Premier ministre Edouard Philippe et le ministre de la Santé Olivier Véran reconnaissent enfin la nécessité de tester plus massivement. Il s’agit aussi de commencer à anticiper la sortie du confinement.

La France est désormais en capacité de tester environ 12 000 personnes par jour, principalement via les laboratoires hospitaliers. L’objectif du ministère de la Santé est de multiplier ces capacités par quatre d’ici fin avril (avec 50 000 tests par jour). Problème : comment rattraper le retard et surmonter la pénurie de tests, que les deux semaines d’hésitations gouvernementales ont probablement aggravé. « Nous ne pouvons pas faire passer plusieurs dizaines de milliers de tests par jour. (...) Nous sommes en train de prendre des moyens industriels pour nous procurer ces produits afin de mettre en œuvre cette stratégie de tests massifs », expliquait Jean-François Delfraissy, le 20 mars [2]. Confrontées à un nombre limité de tests, les autorités sanitaires en ont pour l’instant restreint leur usage aux cas jugés « prioritaires » : principalement les personnes et les professionnels de santé « présentant des signes de gravité et des symptômes évocateurs du Covid-19 ». Face à ces restrictions en matière de dépistage, les soupçons de passe-droit pour les personnalités alimentent la défiance.

Un manque de réactifs et d’écouvillons pour réaliser les tests

Les tests actuellement pratiqués en France consistent à détecter la présence du virus dans des sécrétions qui ont été prélevées. Pour cela, un biologiste ou un personnel soignant réalise d’abord un prélèvement dans les cavités nasales à l’aide d’un écouvillon – une sorte de long coton-tige. Ce prélèvement est ensuite envoyé dans un laboratoire pour être testé par une méthode appelée « réaction en chaîne par polymérase » (PCR). Il s’agit de détecter si le matériel génétique du virus (l’acide ribonucléique, ARN), se trouve dans le prélèvement.

Le réactif est le composé qui réagit si le virus est présent dans l’échantillon prélevé. Ces réactifs, principalement produits en Chine et aux Etats-Unis, manquent. Les écouvillons pourraient aussi subir une pénurie, rapporte Le Canard Enchainé dans son édition du 25 mars. L’italien Copan, leader du secteur, est débordé de commandes. « Certains laboratoires – privés comme publics – sont obligés de développer des astuces artisanales pour démultiplier les possibilités d’écouvillonnage », prévient un communiqué des syndicats de biologie médicale et de médecins toutes spécialités confondues, le 24 mars.

La fiabilité des tests actuels est également source d’interrogations. Une partie des patients sont négatifs aux tests alors qu’ils souffrent de syndrome respiratoire aigu. L’une des raisons avancées, selon le chef de service du laboratoire de virologie du CHU de Rennes, Vincent Thibault, est que le virus ne se trouve pas dans le nez tout au long des différentes phases de la maladie. Il peut être localisé plus en profondeur, dans les voies respiratoires supérieures, voire dans les poumons. Ceci explique que l’on puisse obtenir un test négatif chez un patient symptomatique, pourtant bien infecté. « Cela ne veut pas dire que le test n’est pas bon mais que nous cherchons le virus au mauvais endroit, là où il n’est pas à toutes les phases de la maladie. »

La pénurie de masques joue sur le manque de tests

Depuis le 7 mars, le gouvernement autorise les laboratoires de ville à effectuer les tests [3]. La Direction générale de la santé dénombre 120 laboratoires, publics et privés, en mesure de les réaliser. Mais face à la pénurie de gants, de lunettes de protection et de masques, les biologistes et infirmiers ne peuvent pratiquer les prélèvements sans risquer d’être contaminés, puis de propager le virus eux-mêmes. Cette absence de moyens a donc un effet direct sur le nombre de prélèvements.

 Notre enquête : Pénurie de masques face au Covid-19 : la faillite des gouvernements successifs dans la gestion des stocks

Là encore, le manque d’anticipation du gouvernement est pointé du doigt. « Les laboratoires privés auraient dû être autorisés plus tôt à pratiquer ces tests, cela leur aurait permis d’anticiper plus tôt. Nous avons perdu un mois de pratique de tests, le temps de les recevoir et de mettre en place une organisation pour les réaliser », estime Lionel Barrand, président des jeunes biologistes médicaux, interrogé par Mediapart, .

Hôpitaux publics et laboratoires de villes, prisonniers de l’offre des entreprises privées

La liste de kits de tests certifiés est régulièrement mise à jour par le ministère de la Santé. Au 23 mars, 19 kits étaient validés par les autorités françaises et distribués par 14 entreprises [4]. Or beaucoup de laboratoires de ville ne sont pas équipés des toutes dernières machines des fournisseurs de tests nécessaires à l’analyse des échantillons. Pour pratiquer la plupart des tests « nouvelle génération » comme celui de Roche, le laboratoire doit être équipé de la plateforme de test Roche dernière génération dont le tarif serait compris entre 300 000 et 400 000 euros ! « Sur les 4200 laboratoires de ville en France, pas plus d’une dizaine sera en mesure de s’acheter une machine de la dernière gamme de Roche », estime François Blanchecotte, président du Syndicat des biologistes dans Mediapart.

Autre obstacle : le choix a été fait de privilégier les plateformes de tests dites « fermées ». Pour une machine d’une marque donnée, le réactif de la même marque doit être utilisé, un autre ne sera pas compatible. « Lors d’une nouvelle menace virale comme aujourd’hui, il faut donc attendre les réactifs fournis par Roche ou Abbott pour pouvoir utiliser leurs machines. Si vous avez la machine Abbott mais que ce sont les réactifs Roche qui sont disponibles en premier, vous êtes coincé », explique Jérôme Martin, cofondateur de l’Observatoire de la transparence des politiques du médicament. Les réactifs pour les plateformes de tests dites « ouvertes » ont été distribués assez vite. Mais comme ces machines ne peuvent être entièrement automatisées et nécessitent davantage de manipulations, donc de personnels, elles sont devenues rares : l’ensemble des CHU ne comptent que 48 de ces plateformes « ouvertes » de tests. Les laboratoires de recherche et les hôpitaux publics sont donc prisonniers de l’offre des entreprises privées et de leur niveau de réactivité.

Quid des tests rapides

L’une des principales critiques adressées au gouvernement français en mars est l’absence de tests rapides comme ceux mis en place en Corée du Sud. Ces tests rapides permettent « d’avoir un résultat rendu en quelques minutes, 10, 15, 20 parfois 30 minutes selon les tests considérés », a précisé Olivier Véran le 28 mars. Ces nouveaux kits sont en cours d’élaboration, voire « désormais opérationnels pour certains d’entre eux », a ajouté le ministre, mentionnant des recherches en France, aux États-Unis, au Japon ou en Corée du Sud. Toutefois, « avant de les déployer, il faut s’assurer de leur efficacité », a-t-il insisté.

L’Espagne avait ainsi commandé 640 000 kits de tests rapides à l’entreprise chinoise Shenzhen Bioeasy Biotechnology. Le 26 mars, l’ambassade de Chine en Espagne a indiqué que l’entreprise qui a envoyé ces tests rapides ne disposait pas de « licence officielle de l’administration nationale des produits médicaux de Chine ». Au moins 9000 tests étaient défectueux selon le coordinateur des urgences du ministère de la Santé espagnol, rapporte le journal El Pais.

Olivier Véran a confirmé la commande de 5 millions de tests rapides par le gouvernement français. Il a garanti que les modèles commandés ont été testés et leur efficacité vérifiée. L’objectif annoncé est la réalisation de 30 000 tests rapides par jour en avril, et 100 000 par jour d’ici le mois de mai. Cela permettra d’accompagner la fin du confinement et d’éviter une seconde vague de contamination.

Un dépistage massif en France... après le confinement

L’autre piste envisagée par le gouvernement consiste en un dépistage massif de la population après la période de confinement, en recourant à des tests sérologiques : une prise de sang réalisée dans des laboratoires d’analyses. Plusieurs modèles de tests sérologiques, qui permettent d’identifier la présence d’anticorps dans l’organisme, sont en cours d’expérimentation. Aux États-Unis et en Chine, des entreprises ont déjà commencé à produire des tests de recherche d’anticorps. En France, trois équipes de l’Institut Pasteur travaillent à la mise au point de tests sérologiques. Depuis le 31 mars, la société bretonne NG Biotech propose un test sanguin rapide.

Ces tests sérologiques pourraient donner une image plus précise de la contamination de la population française, et surtout permettre d’identifier les personnes immunisées et les autres, encore vulnérables. Le confinement serait alors réservé aux malades et à leurs contacts. L’élaboration de ces tests à une grande échelle risque cependant de prendre du temps.

 

Sophie Chapelle, avec Rachel Knaebel

 

Notes

[1] Selon les données publiées le 24 mars par Santé publique France.

[2] Entretien accordé au quotidien La Croix.

[3] En France, seuls les laboratoires médicaux de sécurité biologique de niveau 2 (certifiés PSM2) sont habilités à pratiquer ces tests, en plus des établissements de santé de référence, selon un arrêté pris le 7 mars.

[4] Eurobio, Orgentec, Elitech group, Roche diagnostics, Bluednacompanion, Abl, Launchdiagnostics, Servibio, Appolonbiotek, Biomerieux, Atothis, Biosynex, Bd, Aaz.

<Publié le 27/03/2020

Roland Gori, psychanalyste : "Face à la maladie et la mort, le ridicule des emblèmes de la richesse et du pouvoir"

 

Maud Vergnol

 

"Distanciations sociale", inégalités de traitement, mondialisation en accusation... Le philosophe et psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie clinique, éclaire les débats que suscite la crise liée au coronavirus et analyse les effets du confinement sur les individus et sur nos sociétés. Un entretien décapant de la directrice de rédaction avec le président de l'appel des appels.

Le pays vit sous confinement depuis plus d’une semaine. Quelle analyse le psychanalyste que vous êtes fait-il de cette « distanciation sociale » imposée pour juguler le coronavirus ? Quels peuvent en être les effets à moyen terme, tant au niveau individuel que collectif ?

Roland Gori. Le terme de « distanciation sociale » est inapproprié et maladroit. Bien au contraire, il convient d’inviter à la proximité et à la solidarité sociales, tout en exigeant une « distanciation physique ». Il ne s’agit pas de se replier individuellement mais au contraire de mettre à profit ce temps suspendu pour être affectivement et socialement ensemble. De ce point de vue, les nouvelles technologies sont un moyen formidable pour « être seuls, ensemble ». Ce qui est péjoratif en temps normal est formidablement palliatif en période d’épidémie. Sinon, on finira par devenir dingues, persécutés et phobiques pour les uns, hypocondriaques graves pour les autres, désespérés et suicidaires pour certains, transgressifs et compulsivement en prise de risques pour d’autres encore. Il faut relire le récit de Thucydide de la peste à Athènes au Ve siècle avant J.-C. sur les risques qui menacent une cité en temps d’épidémie : chaos, panique, dégradation morale, terreur religieuse, compulsion à jouir sans entrave pour conjurer l’échéance fatale… Le risque qui menace chacune des cités ou chacun des pays en proie à une grave épidémie, c’est l’anomie, la perte des normes et des lois qui les régissent pour réguler les comportements sociaux et intégrer les individus. C’est l’heure de vérité de tout gouvernement, de son potentiel à réagir au choc. Faute de confiance dans le gouvernement, la peur s’installe, durablement. C’est une émotion morale et politique dont Hobbes, celui du Léviathan, fait le principe fondateur de toute religion et de tout État. Que l’on adhère ou pas à ses analyses, il nous faut reconnaître que toute terreur, quelle que soit son origine, pandémique, climatique, sociale, économique ou militaire, est un défi pour un État et ne peut le laisser indemne. Toute la question est de savoir ce qu’il en sortira…

Comment cette crise révèle-t-elle la violence des inégalités ?

Roland Gori. À toutes les époques, la menace de mort met à nu les inégalités sociales et les conditions d’existence des individus. Thucydide déjà le remarquait pour la peste à Athènes : « Chacun se livra à la poursuite des plaisirs avec une audace inégalée (…). Nul ne montrait un empressement à atteindre avec quelque peine un but honnête. (…). Nul n’était retenu par la crainte des dieux, ni par les lois humaines. » Voilà la tendance indécente des individus face au chaos, devenir un « autoentrepreneur » de sa survie et jouir sans entrave des moyens dont chacun dispose. Heureusement, une autre tendance existe, la philia, l’amitié qui considère que cela ne sert à rien de survivre si on reste seul. Même Robinson ne saurait exister sans son Vendredi…

La société française est terriblement fracturée. Cette crise sanitaire peut-elle néanmoins recréer un sentiment de « destin commun », dans la mesure où l’épidémie ne connaît ni les frontières, ni les classes sociales ?

Roland Gori. Tout dépend de la manière dont la situation va être gérée. C’est bien d’être transparent et de donner toutes les informations. Mais il y a un risque d’« infobésité » qui provient de l’avalanche d’informations non triées, non expliquées, contradictoires et sans hiérarchisation. C’est la catastrophe des médias/spectacles, qui livrent une information qui n’a de valeur qu’au moment où elle émerge et produit ce symptôme des « sociétés du spectacle » (Guy Debord), où « le vrai n’est plus qu’un moment du faux ». Par contre, le virus ignore les frontières des nations et des classes sociales, et rappelle à chacun la finitude de la condition humaine. Les emblèmes du pouvoir et de la richesse se révèlent ridicules face à la maladie et à la mort, mais ils peuvent aider à mieux s’en préserver.

Vous dénoncez régulièrement dans vos livres la « dégradation du langage » par le pouvoir macroniste. Fallait-il utiliser le mot de « guerre », comme l’a fait le président ?

Roland Gori. Si nous sommes en « guerre » (sept fois répété), pourquoi est-ce que ceux qui sont au front n’ont pas de munitions ? Qu’est-ce qui fait que le gouvernement n’a pas sanctionné cet état-major pitoyable qui a oublié de nous préparer à une guerre annoncée ? Pourquoi ne sanctionne-t-on pas plus sérieusement les arnaqueurs et les pilleurs qui tentent de profiter de la situation ? Je n’invite pas à punir, j’essaie de montrer la légèreté d’une communication qui employant ce terme de « guerre » n’en tire pas les conséquences. En psychopathologie, cela s’appelle « une parole à responsabilité limitée ».

« Le néolibéralisme est mort mais ils ne le savent pas », affirmiez-vous, il y a quelques mois. Que dit cette crise sanitaire du capitalisme mondialisé ?

Roland Gori. La pandémie a révélé les promesses fallacieuses de la mondialisation et les mensonges des États néolibéraux responsables de la mort de milliers de personnes, faute d’avoir pris les mesures qui s’imposaient, pour avoir massacré les dispositifs de santé et avoir fait prévaloir l’économie financiarisée sur l’humain. On a écrit des milliers de pages, prononcé des millions de mises en garde, et cela n’a rien changé ! Margareth Thatcher et Ronald Reagan ont initié une colonisation néolibérale des mœurs que les autres gouvernements ont poursuivie et, comme dans toute colonisation, il y a destruction des biens et des personnes, des crimes véritables. Ainsi, cette pandémie démontre expérimentalement l’aberration des réformes entreprises par les néolibéraux. Les peuples ont vu la santé et la vie de leurs proches exposées, ils ne se soumettront pas. L’augmentation de la cote de popularité du président reflète davantage une attente qu’une confiance, elle plébiscite davantage ses paroles que l’action de son gouvernement. C’est la faillite du « en même temps » ! Vous superposez l’allocution présidentielle du jeudi 12 mars et les propositions de la ministre du Travail, et il ne vous reste plus qu’à demander au gouvernement de déposer le bilan ! Les gens veulent sauver leur peau et leur travail, ils ne pardonneront pas aux néolibéraux, quels que soient les masques dont ils s’affublent, d’avoir mis l’un comme l’autre en danger.

Publié le 26/03/2020

Coronavirus: Philippe Martinez réclame "un état de catastrophe sanitaire"

Le secrétaire général de la CGT demande notamment aux assurances de combler le manque à gagner du chômage partiel ainsi que l'arrêt des secteurs non-essentiels.

 

Par Astrid de Villaines (site huffingtonpost.fr)

 

INTERVIEW - Cela fait plusieurs jours qu’on ne l’a pas entendu. Pourtant, dans la crise actuelle de lutte contre le coronavirus, Philippe Martinez s’active. Le leader de la CGT est notamment en première ligne pour organiser ses locales qui répondent aux interrogations nombreuses des salariés, syndiqués ou non, sur l’ensemble du territoire. 

Au HuffPost, le secrétaire général de la CGT livre son analyse de la crise sanitaire et économique actuelle et ses remarques toujours virulentes à l’encontre de la politique menée. S’il reconnaît “l’écoute” de certains ministres et de “bonnes mesures” comme la prime pour les indépendants ou l’arrêt maladie pour les parents qui gardent leurs enfants, il réclame d’urgence l’arrêt des activités économiques non essentielles, plus de protection pour les salariés en première ligne et le paiement intégral du salaire pour les salariés en chômage partiel. Entretien.

Le HuffPost: Comment allez-vous?

Philippe Martinez: Dans les circonstances, je vais plutôt bien au niveau santé.

Comment analysez-vous la situation?

La situation est très grave. Parce qu’on est confrontés à un discours ambigu du gouvernement qui a d’un côté un discours qui dit ‘tout le monde à la maison’ et de l’autre un discours qui dit ‘tout le monde au travail’. On fait prendre des risques aux citoyens et notamment aux travailleurs et travailleuses dans des secteurs d’activité qui ne sont pas indispensables aux défis sanitaires d’aujourd’hui. C’est un point de désaccord important qu’on a avec le gouvernement qui va bien au-delà de la polémique.

Que demandez-vous au gouvernement?

Malgré nos demandes, le gouvernement refuse de lister les activités qui sont indispensables à la santé et à la vie des citoyens, au nom de considérations économiques d’après-crise qui n’ont pas lieu d’être à l’heure actuelle. La priorité, aujourd’hui, c’est la santé des citoyens. Je me suis fâché tout rouge -même s’ils ne l’ont pas vu- contre Bruno Le Maire et Muriel Pénicaud pour leur demander si la construction de navires de guerre ou de croisière, de train et d’avion était indispensable dans la période. 

Bruno Le Maire pense que construire un avion est essentiel, je ne le crois pas.

Que vous ont-ils répondu?

On fait face à un refus du gouvernement de flécher ces activités, ils disent que dans la période tout serait lié dans l’activité économique du pays. Nous ne le pensons pas. Bruno Le Maire pense que construire un avion est essentiel, je ne le crois pas. Surtout que tous ceux qui travaillent dans ces secteurs peuvent occuper inutilement du matériel de protection qui serait mieux utilisé dans d’autres secteurs comme l’hôpital, les commerces, les routiers, les aides à domicile ou les services publics comme les policiers et les pompiers.

Que pensez-vous du pacte de 300 milliards d’euros mis en place par le gouvernement?

Il faut différencier deux plans. Celui à 300 milliards est une garantie de l’État pour les entreprises qui débloquerait des conditions de crédits. Il n’est pas encore totalement dépensé, ce sera en fonction des besoins.

Sur les 45 milliards d’aides aux entreprises, on estime que la communication du gouvernement est mensongère. Sur le chômage partiel par exemple, l’État prévoit que les entreprises soient remboursées à 100%, mais les salariés eux, n’ont pas de changement, ils toucheront toujours 84% de leur salaire. Nous réclamons 100% pour eux aussi.

Nous demandons que soit décrété un état de catastrophe sanitaire pour que les assurances financent le salaire intégral des salariés

Que proposez-vous pour que les salariés au chômage partiel touchent l’intégralité de leurs salaires?

Nous demandons que soit décrété un état de catastrophe sanitaire, sur le modèle des catastrophes naturelles, afin que les entreprises et les salariés puissent avoir recours aux assurances et ainsi financer le salaire intégral des salariés. Nous n’avons pas de réponse. 

Gérald Darmanin demande aux salariés de prendre des congés payés, au nom des efforts que chacun doit faire et pour éviter un chômage qui irait juqu’à 20-25%. Qu’en pensez-vous?

Ce sont des déclarations qui sont vraiment mal à propos, pour rester poli. Les gens ne sont pas en congé, ils sont confinés. Ils restent chez eux parce qu’il faut rester chez soi, c’est assez malsain d’entendre ce genre de discours. Ceux qui prennent des congés, c’est parce que le chômage partiel n’est pas indemnisé à 100% et qu’il vaut mieux avoir la paye complète à la fin du mois pour les bas salaires, nombreux, que compte notre pays. C’est tendancieux et scandaleux.

 

Les métiers 'indispensables', c'est toute l'année qu'ils doivent être bien payés

Que pensez-vous de la prime de 1000 euros pour les employés de supermarché mise en place par certains grands groupes sur proposition du gouvernement?

Quand on est mal payé, 1000 euros c’est parfois un double mois, mais il est quand même assez remarquable de noter qu’on découvre qu’il y a des gens qui font “des petits boulots” et qui deviennent indispensables dans le pays. Or, quand on est indispensable, c’est toute l’année qu’on devrait être mieux payés.

Certains cadres de la CGT locale ont dit que c’était “une prime à la mort”. Qu’en pensez-vous?

Je pense que dans cette période, il faut être mesuré. Je comprends les salariés qui l’acceptent et qui ne vont pas dire ‘ça ne m’intéresse pas’. Mais encore une fois, les métiers indispensables, comme les employés qui font le ménage et qui sont très mal payés ou en temps partiel imposé, c’est toute l’année qu’ils doivent être bien payés.

Quels sont les retours de terrain des salariés en France?

Les principaux retours concernent le problème de la protection des salariés. Toutes les entreprises n’appliquent pas les mesures minimales de protection, y compris dans le commerce. On a fait beaucoup de publicité pour la grande distribution, mais il reste beaucoup de supermarchés où les salariés se protègent tout seul et ce qu’on leur donne n’est pas suffisant. Il y a même des cas où les salariés sont contraints de travailler alors qu’il y a eu parfois des cas contaminés. On a vu récemment le décès d’un agent de sécurité dans un centre commercial en région parisienne. 

Trouvez-vous qu’on parle moins de ces morts que des médecins?

Je ne veux pas distinguer les morts. Il faut que tous ceux dont l’activité est indispensable pour passer cette crise sanitaire grave soient protégés. Médecins et personnels hospitaliers sont directement exposés. D’autres professionnels sont livrés à eux-mêmes. Il leur faut à tous une protection maximum qui fait défaut aujourd’hui.  

Nous demandons au gouvernement d’inciter les Français à se plonger dans les livres de recettes plutôt que de commander des repas tout prêts qui mettent en danger les livreurs.

Les indépendants vont toucher 1500 euros par mois, les banques vont pouvoir accorder des prêts aux entreprises pendant trois mois, le jour de carence est suspendu pour les fonctionnaires et on peut se mettre en arrêt maladie pour garder les enfants. Reconnaissez-vous que ce sont de bonnes mesures?

Évidemment. Ce sont des choses qu’on demande depuis plus d’une semaine. Petit à petit, les choses se débloquent, je pense également à la suspension de la réforme de l’assurance chômage ou à la protection des intérimaires et précaires qui continueront à être payés durant tout le temps de leur contrat de mission initial. Il y a encore des blocages concernant les travailleurs du numérique et les livraisons à domicile. Nous demandons au gouvernement d’inciter les Français à se plonger dans les livres de recettes plutôt que de commander des repas tout prêts qui mettent en danger les livreurs.

On dirait que vous avez un meilleur dialogue avec le gouvernement par rapport à l’avant-crise?

C’est sur qu’on a jamais eu autant de contacts ! (Rires). Ça, c’est nouveau, mais c’est bien le moins que le gouvernement puisse faire. On a une écoute, on a réussi à faire bouger certaines choses dans la discussion, mais on n’est pas encore entendu. Il reste des problèmes majeurs que je viens d’évoquer. 

Les ordonnances seront un chèque en blanc pour le gouvernement et les patrons

Que pensez-vous de la loi d’urgence sanitaire adoptée à l’Assemblée nationale dimanche?

Que du mal. Il y a une décision unilatérale du gouvernement et du patronat qui n’est pas adaptée à la diversité des situations. On ne répond pas par une loi qui impose des règles dérogatoires au droit du travail -qui a déjà été bien attaqué pendant ce quinquennat- en ne prenant pas en compte la situation des entreprises.

Par exemple, des industriels qui ne sont pas indispensables en ce moment vont aussi bénéficier de la liberté des horaires hebdomadaires accrus ou des dérogations au repos dominical. Ce n’est pas normal. Il faut faire confiance à ceux qui travaillent dans les secteurs-clés pour travailler un peu plus si besoin, il n’y a pas besoin de le leur dire. Dans les autres cas, il faut le faire dans les règles. Les ordonnances qui seront prises seront en chèque en blanc pour le gouvernement et les patrons.

Vous avez signé une déclaration commune avec tous les syndicats, dont le Medef. Pour quelle raison? 

On a eu une réunion qui était prévue de longue date, on a discuté de la situation. Ce n’est pas un accord. Nous précisons ensemble qu’il est de la responsabilité du gouvernement et des entreprises de tout mettre en oeuvre pour protéger les salariés devant travailler.  

Il faut que la vie démocratique continue à s'exprimer. Il n'y a pas d'union sacrée.

Le patronat est à la hauteur de la situation? 

Une partie du patronat et notamment dans les PME-TPE est très inquiète, légitimement. Quant au Medef, il se cache derrière des décisions non prises par le gouvernement en matière d’arrêt d’activités alors qu’il est plutôt d’accord avec lui pour ne pas arrêter l’activité économique. Je m’appuie sur ce que disent les soignants: il faut arrêter d’urgence les productions non essentielles.

On dirait que les oppositions ont du mal à trouver un écho et que le gouvernement a les mains libres, est-ce votre analyse?

Non, même si les communications sont plus difficiles, on continue de s’exprimer. On assume parfaitement nos critiques. Il n’y a pas d’union sacrée.  

On se rend compte que les services publics, c'est important!

Pensez-vous que les Français organiseront des manifestations au balcon s’ils sont mécontents, par exemple, des ordonnances?

Oui. Il peut y avoir toute forme d’expression de mécontentement. Il y a des salariés qui se mettent en grève en ce moment. Il faut que la vie démocratique continue à s’exprimer.

Quelles leçons souhaitez-vous que l’on tire de cette crise?

Il y aura beaucoup de choses à reconsidérer après cette crise, c’est évident. Sans vous faire un inventaire à la Prévert, on redécouvre ce qu’on disait bien avant la crise : la revalorisation de certains métiers, la revalorisation des salaires. On se rend compte que les services publics, c’est important! Cela fait plusieurs mois que l’hôpital manque de lits et de moyens, il va falloir qu’on y regarde sérieusement.

La mondialisation a du bon pour certains côtés, mais quand je vois qu’on est incapable d’avoir des systèmes de détection du virus parce qu’aucun n’est fabriqué en France ou qu’on fait face à des pénuries de médicaments pour les mêmes raisons, il faudra repenser la relocalisation de l’activité, les circuits courts et remettre en cause un certain nombre de politiques publiques et industrielles. 

Emmanuel Macron a dit qu’il tirerait toutes les conséquences de cette crise. Faites-vous confiance à l’exécutif pour aller dans votre sens?

Nous saurons leur rappeler leurs propos nombreux dans la période. Ils saluent tous les jours le personnel hospitalier, ils prennent conscience de leur nécessité. De même pour les Ehpad qui ont connu des mouvements sociaux l’année dernière, aujourd’hui on se rend compte de leur manque de moyens. 

Une question plus légère et personnelle pour finir, vous n’êtes pas obligé d’y répondre. Allez-vous vous raser votre moustache comme le préconise le Dr Pelloux qui estime que ce sont des nids à microbe?

Je n’embrasse personne ! (Rires). Et je respecte les consignes de confinement et de protection, car la CGT est fermée. Dites-le à

Publié le 18/03/2020

Confinement général : des garanties pour les patrons, rien de concret pour les travailleurs !

 

Macron a décrété sans le dire le « confinement » du pays. Aussitôt décrété, Castaner a annoncé un déploiement de 100 000 policiers et gendarmes pour contrôler les contrevenants moyennant amendes. Des mesures répressives d’un nouveau type pour imposer la « discipline » combinée à toujours plus de garanties pour le grand patronat qui ne risquera pas « la faillite ». D’un côté, les entreprises bénéficient de garanties royales : pas de facture d’eaux, électricités…. Pour les salariés, que des paroles. Eux seront amenés à se déplacer « pour aller travailler » et risquer la contamination !

 

Julian Vadis (site revolutionpermanente.fr)

 

Report des réformes en cours, dont celle des retraites, et du deuxième tour des municipales, aide de 300 milliards pour les entreprises avec annulation des taxes fiscales et sociales, fermeture de l’espace Schengen, restriction des déplacements avec potentielles sanctions, des amendes comme l’a précisé Castaner. L’allocution de Macron, ce 16 mars, n’a pas manqué d’annonces fortes pour lutter contre la propagation du Coronavirus. Pourtant, en termes de mesures concrètes, le naturel est revenu au galop : Des garanties pour les patrons, rien de concret pour les travailleurs ! Des précisions sont attendues dans la soirée et les jours à venir.

« Nous sommes en guerre », a répété le président. « En guerre sanitaire certes, mais l’ennemi est là. Invisible, insaisissable », a t-il précisé. « Les regroupements extérieurs ne seront plus permis, retrouver ses amis ne sera plus possible : il s’agit de limiter les contacts au maximum au delà du foyer [...]Partout sur le territoire français, seuls doivent demeurer les trajets nécessaires, pour faire ses courses, en respectant les distances, pour se soigner, pour aller travailler. [...]Toutes les entreprises doivent s’organiser pour faciliter le travail à distance. Et quand ça ne sera pas possible, elles devront adapter leur organisation »,a indiqué Macron, tout en ajoutant que « toute infraction sera sanctionnée ». En d’autres termes, et même si les termes n’ont pas été explicites.

C’est Castaner qui a précisé les modalités de ce confinement généralisé qui a été officieusement décrété par le Président. Des mesures accompagnées par « un dispositif de contrôle qui sera mis en place par les forces de l’ordre. Il reposera sur des points de contrôle fixes, mais aussi des contrôles mobiles, sur les axes principaux et secondaires, partout sur le territoire national. Il mobilisera plus de 100 000 policiers et gendarmes », a précisé le ministre de l’intérieur. « Toutes les personnes devront être en mesure de justifier les déplacements. […] Toute infraction sera punie d’une amende de 38 euros, voire 135 euros », a-t-il asséné. Si l’armée n’est pas pour l’heure mobilisée sur le terrain du « maintien de l’ordre », c’est un confinement par la matraque en bonne et due forme. Et il est, dans le même temps, demandé de passer par le télétravail si possible, sinon de se déplacer « pour travailler ».

Une incapacité à gérer la crise sanitaire Tout pour les grands patrons, rien pour les travailleurs !

En amont de cette déclaration solennelle à la nation, le discours du gouvernement et des représentants LREM visait à une forme de décharge sur la population de l’aggravation de la situation. Le discours de Macron n’a pas dérogé à la règle, et c’est même cet élément qui est avancé comme justificatif aux mesures les plus drastiques. « En bravant ces consignes, vous ne vous protégez pas vous-mêmes, mais vous ne protégez pas les autres. Même si vous ne présentez aucun symptôme vous risquez de mettre en danger la vie de ceux qui vous sont chers » , a ainsi déclaré le président.

Pire encore, si le président s’est engagé solennellement à aider les personnels soignants en masques et en matériel pour pouvoir faire face à la crise (encore heureux !), la seule mesure concrète annoncée a été, pour la région Grand Est, le concours de l’armée a été mobilisé l « pour déplacer les malades les plus infectés et réduire la congestion ». Une goutte d’eau, tant les retours du terrain montrent déjà un épuisement des effectifs dans les régions les plus touchées, en particulier le Grand Est, et un manque criant de matériel nécessaire, ouvrant la porte à un scénario à l’italienne où les personnels médicaux ont dû, face à l’afflux de malades, choisir qui soigner en priorité.

Aucune embauche annoncée, pas de précisions sur la production de masques et de matériels nécessaires, pas de réquisition du secteur privé de la santé pour soutenir l’effort contre le COVID-19. Pareillement, le président s’est contenté d’une prise de position solennelle pour le soutien aux personnes les plus précaires, précisant que personne ne sera laissé « sans ressources ». Là encore, on reste dans le flou, sans annonce, par exemple, de réquisition de logements vides pour les sans-abri, avec ou sans papier, qui se voient surexposer au Coronavirus dans la rue. Enfin, pour l’ensemble des travailleurs forcés à poursuivre les activités dans des secteurs non-essentiel, rien de concret !

Par contre, « aucune entreprise ne sera livrée au risque de faillite » a annoncé le président, sans s’arrêter pour le coup à une simple prise de position de principe. Ainsi, nous apprenons que 300 milliards d’euros d’aides seront apportés, quelle que soit la taille des entreprises. Comme si, au final, il était possible de mettre sur le même plan petite PME et multinationale. Les charges fiscales sont suspendues, tout comme les charges salariales, les factures d’eau, de loyer ou d’électricité. Une générosité réservée aux entreprises, et dont ne bénéficieront pas les particuliers. Solennellement, le président a précisé que « l’Etat paiera », sur le plan sanitaire comme pour le soutien aux plus grandes entreprises qui, jusqu’à présent, ont continué à maintenir la production et donc les profits, mettant en danger la vie des travailleurs.

Dans ce contexte, l’allocution de Macron ne confirme qu’une chose : Il est impossible de leur laisser gérer la crise ! Il est urgent d’exiger que les salariés travaillant dans les usines « non essentielles » n’aient pas à risquer leur vie, en devant produire des biens qui aujourd’hui sont inutiles, d’autant plus que la crise sanitaire chamboule nos vies ! Pas une usine d’armement ne doit rester en marche, de même pour les usines fabriquant des machines-outils, ainsi que l’ensemble des usines aéronautiques et industrielles. Si certaines usines ferment leurs portes, c’est une bonne chose, mais généralement, c’est lié aux baisses de commandes, et ce n’est en aucun cas pour des raisons sanitaires, laissant les intérimaires sur le carreau ! Il faut exiger le maintien des salaires à 100% par le patronat et non par la sécurité sociale, notamment concernant les grandes entreprises ! « Nos vies valent plus que leurs profits ! »

Publié le 09/03/2020

Maintien de l'ordre : la méthode Lallement étrillée dans une enquête de Mediapart.

 

(Site francais.rt.com)

 

 Maintien de l'ordre : la méthode Lallement étrillée dans une enquête de Mediapart

 

Des documents présentés par Mediapart comme des «notes» rédigées par des hauts gradés de la gendarmerie et de compagnies républicaines de sécurité (CRS) contestent la légalité des ordres donnés par le préfet de Police, Didier Lallement. Dans une enquête publiée le 7 mars, Mediapart met en lumière une série de notes attribuées aux plus hauts gradés de la gendarmerie nationale et de compagnies républicaines de sécurité (CRS). Ces notes soulignant «des pratiques contraires à la législation ainsi qu'à la réglementation» et «des emplois disproportionnés de la force ordonnée par le préfet Didier Lallement», auraient été rédigées en septembre 2019, soit six mois après la nomination l'ancien préfet de Gironde à la tête de la préfecture de police de Paris. Ces documents internes, portant sur «l’emploi de la gendarmerie mobile au maintien de l'ordre au profit de la préfecture de police», recensent plus précisément les directives données par la préfecture de Paris en amont des manifestations, mais également leur application sur le terrain. Des pratiques «légalement douteuses» Parmi les directives controversées, figurerait celle exigeant des membres des forces de l'ordre d'«impacter les groupes» lors des manifestations. Evoquée le 20 septembre 2019, au siège même de la préfecture de police de Paris, la directive n'a guère trouvé l'approbation des responsables de la gendarmerie déployés sur le terrain. «Ils décrivent ces ordres d'aller au contact des manifestants sans nécessité apparente comme "volontairement dérogatoires aux dispositions des articles L 211-9 et au R 211-13 du CSI [code de sécurité intérieure]", selon lesquelles l’emploi de la force ne l’est qu’en absolue nécessité et la force déployée doit alors être proportionnée au trouble à faire cesser», relate Mediapart. Ils qualifient ces méthodes de «légalement douteuses et aux conséquences politiques potentiellement néfastes» mais également «contraires à la législation ainsi qu’à la réglementation en vigueur». A plusieurs reprises, la PP [préfecture de police] a ordonné des manœuvres d'encagement, consistant à fixer l’adversaire. Ceci contrevient aux dispositions légales et réglementaires. Lire aussi Anne Hidalgo livre le discours de lancement de sa campagne pour les élections municipales le 13 janvier 2020 à Paris (image d'illustration). Maintien de l'ordre: «Il faut que le préfet de police revienne à la doctrine Grimaud», selon Hidalgo Pour autant, malgré cette défiance vis-à-vis de ces directives émanant de la plus haute hiérarchie, elles auraient été appliquées lors de l'acte 45 des Gilets jaunes et de la marche pour le climat : il a été «constaté des emplois disproportionnés de la force, conformes aux directives de la veille», apprend-t-on dans l'un des documents. «A plusieurs reprises, la PP [préfecture de police] a ordonné des manœuvres d’encagement [de nasses], consistant à fixer l’adversaire. Ceci contrevient aux dispositions légales et réglementaires», y affirme-t-on par ailleurs. Cette technique de maintien de l'ordre, utilisée lors de nombreuses manifestations, fait l'objet de vives critiques au sein de la gendarmerie. Rappelant que «dans toute opération de maintien, l’ordre est de laisser une échappatoire à l’adversaire», une source proche du dossier citée par Mediapart relève que ce procédé ne permet aucune issue aux manifestants alors que «les grenades de gaz lacrymogènes y sont souvent massivement utilisées». Un constat qui vient contredire un télégramme du ministère de l'intérieur date du 13 septembre 2019. Dans celui-ci, la place Beauvau rappelle «qu'il est nécessaire de préserver pour les manifestants des "itinéraires de dispersion ou d’échappement"». Désobéir aux ordres pour «éviter un accident» Un autre document rédigé par un capitaine en charge d’un escadron de gendarmerie mobile, met en avant la dangerosité de cette technique : en effet, le 15 octobre 2019 à Paris, lors d'une mobilisation des pompiers, des manifestants qui demandaient «calmement de pouvoir quitter les lieux» ont été bloqués sur le pont de la Concorde d'un côté par les gendarmes et de l'autre par une unité de police. Incommodés par les tirs de gaz lacrymogènes et ne pouvant quitter les lieux, «certains individus [ont commencé] à enjamber la rambarde du pont pour contourner le barrage se mettant ainsi en danger au dessus-de la Seine». Pour «éviter un accident», le capitaine d'escadron aurait, selon le site d'investigation, décidé de ne pas se conformer aux ordres de la préfecture en les escortant «jusqu'au métro». Didier Lallement sous le feu des critiques de la classe politique La publication de cette enquête intervient alors que le préfet de police de Paris fait l'objet de vives critiques de la classe politique sur sa gestion sécuritaire des manifestations. La France Insoumise (LFI), le Parti socialiste (PS) mais aussi le Rassemblement national (RN) : tous avaient appelé à la démission du préfet de police de Paris, pointé du doigt après de nouvelles accusations de violences policières lors de manifestations dans la capitale. Lire aussi Jérôme Rodrigues a été encerclé par les forces de l'ordre le 8 février. «La gestapo de Lallement» : le coup de gueule de Rodrigues contre l'interdiction de manifester «Je mets en cause le préfet de police de Paris, les choix qui ont été faits par lui en matière de maintien de l'ordre sont des choix qui, évidemment, ont poussé à l'aggravation des tensions et des violences», avait déclaré Marine Le Pen sur le plateau de l'émission de France 3 Dimanche en politique, le 19 janvier. Dix jours auparavant, le patron du PS Olivier Faure avait, quant à lui, appelé à la démission du préfet controversé. «J'ai du mal à saisir pourquoi ce gouvernement continue à conforter ce préfet qui, semaine après semaine, est une véritable provocation pour l'ensemble de ceux qui, démocratiquement, défendent une autre position», avait-il déclaré au Figaro. Même son de cloche du côté des Insoumis. Après les violences survenues le 16 novembre sur la place d'Italie à Paris pour l'anniversaire des Gilets jaunes en novembre 2019, La France insoumise avait mis en cause le représentant de l'Etat dans la capitale. Son chef de file, Jean-Luc Mélenchon, avait accusé le 17 novembre Didier Lallement d'être responsable de l'envenimement de la situation, en ayant ordonné le départ de la manifestation parisienne des Gilets jaunes au niveau de la place d'Italie, alors que celle-ci était en travaux. Cette caractéristique du lieu, selon le député de Marseille, avait facilité la casse et les débordements. «Même le maire de l'arrondissement a trouvé que ce n'était pas le bon endroit [...] Le préfet de police a été nul dans cette affaire. Il a lui-même créé les conditions du débordement», avait-il alors estimé.

En savoir plus sur RT France :
https://francais.rt.com/france/72106-maintien-ordre-methode-lallement-etrillee

Publié le 03/03/2020

Despentes et des armes

 

Par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Jacquemain (Site regards)

 

En moins de 24h, la tribune de Virginie Despentes a été très largement partagée sur les réseaux sociaux. Plus d’un million de lecture sur le site de Libération. Ce que nous disent les mots indignés de l’écrivaine. Analyse.

Le moment est à l’indignation générale. Les colères sont plurielles. Elles se rejoignent parfois. Elles se dispersent le plus souvent. La convergence se lit et se prononce partout mais personne n’y met du liant. La parole politique est disqualifiée. Celle des intellectuels, injustement balayée. Il faut prendre au pied de la lettre ce que nous dit Despentes : « Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture, vous, les puissants, vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, les exactions de votre police, les César, votre réforme des retraites. En prime, il vous faut le silence de victimes », écrit-elle dans la tribune publiée par Libération qui a recueilli en à peine 24 heures plus d’1,3 million de visites. C’est la première à exprimer cela. À expliquer que tout est lié. Qu’il n’y a rien d’étonnant dans le choix des César de d’honorer la réalisation du « J’accuse » de Polanski. Qu’il y a deux mondes. Le monde des puissants. Et l’autre monde, celui des opprimés.

« Les plus puissants entendent défendre leurs prérogatives : ça fait partie de votre élégance, le viol est même ce qui fonde votre style. La loi vous couvre, les tribunaux sont votre domaine, les médias vous appartiennent. »

Et d’ajouter : « Alors tous les corps assis ce soir-là dans la salle [la salle Pleyel qui accueillait la cérémonie des César] sont convoqués dans un seul but : vérifier le pouvoir absolu des puissants. Et les puissants aiment les violeurs. » Et les commentaires indignés par la tribune de Despentes montrent à quel point elle a visé juste. Les puissants ont été mis à nus. Comme touchés en plein cœur.

Au fond, Despentes nous parle de l’impuissance des puissants. Celle des opprimés. Celle des éborgnés, des femmes, des précaires, des migrants. Celle de ceux et celles qui luttent chaque jour pour leur survie. Despentes nous parle aussi de la puissance des impuissants. Celle des dominants. « Des boss, des chefs, des gros bonnets », comme elle dit. Celle de ceux qui luttent chaque jour pour accroître leur héritage. Un monde bien conscient des intérêts qui sont les siens. Un monde organisé pour préserver ses intérêts. Les intérêts d’une caste. Despentes nous parle de ce monde organisé. Elle nous parle aussi de ce monde désorganisé. Abandonné par les impuissants d’une gauche en déshérence. Et Despentes de leur proposer « qu’on se lève, qu’on se casse ». Et « qu’on gueule ». Ok pour se lever, ok pour se casser. Ok pour gueuler. Ok pour tout ce que propose Despentes. Mais pour se casser où et gueuler quoi quand depuis des mois, voire des années, plusieurs milliers de citoyens gueulent chaque jour sur les ronds-points et les rues de France pour dénoncer l’inaction climatique du gouvernement. Pour dénoncer l’inaction du gouvernement sur les violences faites aux femmes. Pour dénoncer la précarité. Pour dénoncer la privatisation de la SNCF. Pour dénoncer la contre réforme des retraites. Pour dénoncer l’injustice.

Le texte de Despentes est d’une puissance incommensurable. Parce qu’il est d’une lucidité alarmante. Elle a les mots pour le dire. Comme personne ne saurait les dire. C’est aussi là, le rôle de l’écrivain. De nous aider à comprendre le monde. De nous aider à penser un autre chemin. Difficile de distinguer l’auteure de la citoyenne engagée. La gauche n’a pas su appeler les citoyens à se lever. À se casser. À gueuler. Ou plutôt si, les citoyens se sont cassés des rangs de la gauche. Ils ont déserté la gauche.

Le monde du cinéma, cette merveilleuse industrie qui nous irrigue de créations jusqu’à plus soif, il pue, on l’aura compris. Mais on ne peut pas s’en passer, on ne peut pas dire merde au cinéma et faire comme si on allait tourner gentiment la page. Et ça vaut pour de nombreux autres endroits de notre société, à commencer par la politique. Prenons l’Assemblée nationale : sous prétexte que nous ne sommes que groupusculaire dans l’enceinte du Palais Bourbon, devrions-nous attendre de nos représentants qu’ils se lèvent et qu’ils se cassent en gueulant « la honte » ? C’est ce qu’ils font parfois et on ne peut que reconnaître que c’est une bonne chose. Seulement, pour le cinéma comme pour la politique, ce n’est pas une fin en soi.

Et c’est ce que révèle le cri de Virginie Despentes : la toute-puissance des dominants nécessite, de notre part, une réponse radicale à la hauteur de leur violence dont ils se défendent si mal. Le texte enragé prend aux tripes et aux couilles. Il nous intime de nous barrer pour ne pas accepter la domination, les dominations. Ok, dont acte. Mais du coup, on va où ? L’entrisme dans l’Institution, qu’elle soit incarnée par le Parlement ou par la soirée des César, a atteint, avec l’utilisation du 49.3 pour faire passer en force la réforme des retraites et avec la remise du prix de la réalisation à Roman Polanski, ses limites. Ce que nous dit Virginie Despentes, c’est donc : dégagez de ces lieux de merde où toute ambition d’émancipation collective est impossible et investissez-en d’autres.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui on juge une oeuvre cinématographique trop souvent à l’aune de sa popularité numérique et l’on ne fait de la politique qu’à l’Assemblée nationale. Que n’a-t-on déjà entendu les commentateurs spécialistes de la question considérer que, parce qu’un tel avait été battu dans les urnes, cela signifiait la fin de sa carrière politique ? De la même manière, que n’a-t-on aussi déjà entendu tel acteur ou telle actrice de cinéma nous répondre qu’une prise de position politique ou un engagement pourrait être problématique pour sa carrière ? Les puissants et les dominants nous tiennent en laisse, à la merci de leur volonté politique et morale - c’est un fait - parce qu’ils tiennent les cordons de la bourse et font trop souvent les règles du jeu politique et médiatique.

Dès lors, l’enjeu est double : récupérer la main sur ces espaces (pouvoir politique, industries culturelles) pour en proposer une vision nouvelle portée par un renversement des normes sociales et de domination, et/ou créer des alter-espaces à même de proposer cette même vision. Dans les deux cas, la nécessité première, c’est de porter un récit puissant, à même de contrer le rouleau-compresseur néolibéral, patriarcal et raciste qui nous fait face. Ensuite, il faut descendre dans la rue, ne pas rester dans les lieux confinés du pouvoir. Bien entendu, certains le font, des député-es, des réalisateur-trices, des acteur-trices et il faut savoir leur rendre hommage. Mais on ne peut s’en arrêter là : un horizon ne peut se construire à quelques uns pour s’imposer, même en douceur, aux autres. Il se construit à toutes et à tous. Alors, si gueuler il faut, ce n’est pas qu’aux César et à l’Assemblée nationale, c’est aussi dans les entreprises et dans les rues, dans les familles et dans les soirées entre ami-es, bref, partout où l’on peut - et même si l’on peut pas. Souvent, cela nécessite une sacrée dose de courage, c’est vrai, et c’est pour cela que le récit général dans lequel cette rage doit s‘inscrire est au moins aussi important que la rage elle-même.

Mardi, les oppositions parlementaires auront le droit de défendre leur motion de censure à la suite de l’utilisation de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution. Ce peut être un grand moment politique. Ce doit être un grand moment politique. Car les inquiétudes sont nombreuses et les dominants semblent plus forts que jamais. Mais on ne pourra en rester là : le grand moment politique, c’est aussi quand toutes et tous réussiront à trouver la légitimité et la force pour gueuler ensemble sur ceux qui se satisfont de ce monde où les dominations les plus insupportables semblent des évidences. Gueuler est un projet politique car les puissants savent parfaitement que tous ces cris vibrent en fait au même diapason. Trouvons ensemble les voies et moyens pour l’articuler. Et l’on sera invincible.

 

Pierre Jacquemain et Pablo Pillaud-Vivien

Publié le 02/03/2020

 

Comment le 49.3 va sauver vos retraites

 

Par Loïc Le Clerc, Pablo Pillaud-Vivien (site regards.fr)

 

L’exécutif va-t-il tenir sa réforme des retraites sans passer par le recours au 49.3 ? Tout semble indiquer le contraire. Une envie de passage en force, au risque de voir ce texte si mal ficelé retoqué par la suite.

Depuis l’arrivée du texte de la réforme des retraites à l’Assemblée nationale la semaine dernière, c’est le bordel, institutionnellement parlant. Il faut dire que l’opposition a su user de tous les outils à sa disposition – et notamment du fameux droit d’amendement.

Il n’est pas nouveau ni étonnant de voir la Macronie suer à grosses gouttes face aux droits de l’opposition. Au point de ne pas hésiter à répandre quelques fake news. Avant la première lecture du texte, 40.000 amendements ont été déposés, dont 23.000 uniquement par le groupe La France insoumise. Une « obstruction » tout ce qu’il y a de plus légal, n’en déplaise aux députés LREM et à leur gouvernement. Agacés, ces parlementaires sont allés jusqu’à faire circuler auprès des journalistes le chiffre de 700.000 sous-amendements, leur permettant de hurler au « blocage institutionnel de notre pays ». Imaginez ce qu’il faut de nerfs perdus pour que le co-rapporteur du texte éructe à l’opposition : « La République c’est nous, et que vous vous n’êtes rien » !

Dommage, LFI n’a déposé que 141 sous-amendements, explique le président du groupe Jean-Luc Mélenchon, ajoutant : « Je les accuse de vouloir préparer un 49.3 et de vouloir chauffer l’opinion en donnant l’impression du chaos dans l’hémicycle ».

D’ailleurs, ce même Jean-Luc Mélenchon a déclaré sur LCI : « Je suis plutôt pour qu’on fasse baisser le ton, je suis pour un débat avec des normes humaines ». La bataille des amendements est terminée. Et pour cause, la stratégie de l’obstruction après la mobilisation, ce scénario peut-il déboucher sur autre chose que l’adoption du texte, sous quelques formes que ce soit, au risque du 49.3 ?

Une démocratie à la définition mouvante

Car derrière tout le tintamarre parlementaire, une idée perce le brouillard de cette réforme : le passage en force. À vrai dire, tout le monde y pense depuis un moment. L’opposition accuse. La CFDT le redoute. Mais la nouveauté, c’est cette Macronie qui veut l’assumer, à mots à peine couverts. Si l’opposition a des droits légaux et constitutionnels, l’exécutif et la majorité aussi. Parmi eux, le 49.3. Pour le coup, la majorité parlementaire s’offusque nettement moins face à cette idée. Quoique… Le patron des députés LREM Gilles Le Gendre n’a rien contre l’idée du 49.3, mais il préférerait que « ça ne doit pas être un 49.3 couperet, bête et méchant, prenant tel quel le texte initial », comprenez : oui au 49.3, mais en tenant compte des amendements de la majorité. Quel système politique merveilleux où l’opposition est tout bonnement effacée de l’histoire, où les pouvoirs séparés s’épousent au grand jour !

LREM joue la carte suivante : si 49.3 il y a, c’est tout la faute des insoumis et des communistes. Ah bon ? 33 députés auraient un tel pouvoir face à une confortable majorité absolue à l’Assemblée ? Seront dupes ceux qui veulent bien l’être mais même pour certains membres de cette majorité, la magouille semble un peu grosse.

Reste à savoir quand Emmanuel Macron – car il est le seul maître des horloges, n’oublions pas – enclenchera la procédure. Il se dit que le Président veut faire adopter la réforme avant les municipales. Pourquoi donc ? Pour aller vite, tout bonnement ? Il est vrai qu’à ce rythme (un article adopté après une semaine de débat), l’Assemblée ne finirait l’examen du texte qu’à l’automne. Heureusement que la procédure accélérée est invoquée !

Mais on a vu pire : comme le rappelait Adrien Quatennens dimanche dernier, la privatisation d’EDF en 2006, c’était 137.000 amendements et la privatisation de TF1 des semaines de débats. La Macronie croit vraiment avoir affaire à une séquence exceptionnellement dure ? Et depuis quand la vitesse du législatif est-elle un gage de grandeur ? Sans vouloir défendre la droite gaulliste qui a mis en place cette monarchie parlementaire, Michel Debré lui-même vantait le temps long de la création de la loi. Ah, l’Ancien Monde ! Si romantique… Avec Macron, on va plus vite, plus loin, plus fort !

Motion de censure = enfin de la politique !

Il va sans dire que le 49.3, les Français n’aiment pas trop ça. Mais réjouissez-vous, grâce à cela, nous allons enfin vivre un moment purement politique ! Qui dit 49.3 dit motion de censure. Toute l’opposition, de droite comme de gauche, est sur les starting-blocks. Car, qui dit motion de censure – n’allez pas croire que l’Assemblée va renverser le gouvernement et faire capoter la loi, oh, là, comme vous y allez ! – dit discours des présidents de groupe, enfin (mais à la fin) des paroles politiques, projet de société contre projet de société. Car depuis le début, on ne peut pas dire que la politique ait été au rendez-vous - les deux minutes de prise de parole n’ont pas aidé, d’ailleurs. On peut même donner raison à Laurent Berger qui, sur France Inter, déplore que personne n’ait simplement justifié la raison d’être du projet de réforme (équilibre financier mis à part).

Le débat politique ne peut rester au strict niveau du nombre d’annuités, de l’âge-pivot, de la définition de la pénibilité et des masses budgétaires en jeu. Non, il faut que l’on puisse voir, dans les débats, se dessiner les différentes sociétés qui sont prônées par chacune des forces politiques en présence. Dépasser le cadre légicentriste imposé par la droite macroniste pour véritablement entrer dans la définition de la société de demain, tel est le véritable enjeu. Car l’Assemblée nationale a déjà été, de part le passé, le lieu de ce type de débats : comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon lui-même en séance, Jean Jaurès ne s’est pas gêné lorsqu’à la tribune il s’est livré à une puissante définition de ce qu’était le socialisme.

En bout de course, Édouard Philippe semble être le seul à douter de la pertinence du 49.3. C’est son côté juppéiste. Il faut reconnaître au Premier ministre d’être le seul du clan à remonter un peu le niveau – pas pour rien qu’il est à Matignon. Hélas, lui sait ce qui attend la réforme : la censure du Conseil constitutionnel. À ce jeu-là, la figure du Président-Prince ne peut pas gagner. C’est LA bombe à retardement qui attend Emmanuel Macron. Le Conseil constitutionnel censurera-t-il tout ou partie de la réforme ? Comme le recours à 29 ordonnances pour combler le « texte de loi à trous » ou ses innombrables faiblesses comptables ? Ce serait de fait une humiliation sans nom. Deux personnes en détiennent la clé : Laurent Fabius, président du Conseil, et Alain Juppé, membre siégeant. Le premier aura-t-il le courage ? Le second aura-t-il la revanche tenace ? Voilà tout ce à quoi tiennent vos retraites, et surtout celles de vos enfants, si aucun grand récit ne vient les transcender.

 

Loïc Le Clerc et Pablo Pillaud-Vivien

Publié le 01/03/2020

ADP, les arnaques du référendum d’initiative partagée

 

paru dans lundimatin#231, (site lundi.am)

 

Le 4 février, nos confrères de Le Média révélaient sous la plume du journaliste Marc Endeweld une potentielle affaire de corruption concernant la filiale internationale d’Aéroports de Paris (ADPi) et la Libye de Kadhafi. A la suite de ces révélations, le site d’information organisait un débat télévisé le 12 février intitulé « ADP : le scandale qui remet en cause la privatisation » qui réunissait un syndicaliste d’ADP, un député insoumis et une élue socialiste de la Région Île-de-France. Un lecteur et fin connaisseur du dossier ADP nous a transmis cet article dans lequel il émet quelques légers doutes quant à la pertinence politique de la mobilisation en faveur d’un référendum d’initiative partagée contre la privatisation d’Aéroports de Paris.

La présence d’Aéroports de Paris Ingénierie (ADPi) en Lybie sous la présidence Sarkozy et jusqu’à la fin du règne de Kadhafi a laissé des traces pour le moins gênantes. Mais les commentateurs de cette affaire passent malheureusement à côté de questions politiques essentielles, et qui sont étroitement liées à l’actualité. Voici pourquoi.

Un passé gênant ?

Tant l’article du 4 février 2020 écrit par Marc Endeweld que l’émission spéciale dédiée par Le Média le 12 février-> https://www.lemediatv.fr/emissions/les-emissions-speciales/adp-le-scandale-qui-remet-en-cause-la-privatisation-5uWMnqRiTySj02JG9RVoGw] évitent de revenir sur l’origine de la privatisation d’ADP en 2005-2006 et sur la création de ses filiales dont ADPi, qui est précisément en cause.

Cette enquête aurait pu rappeler, par exemple, que cette entreprise publique dont les biens ont été constitués uniquement par ses salariés et ses usagers – car elle ne devait pas un centime à l’Etat – a été spoliée. En effet, l’Etat a vendu au privé des biens publics mal acquis et sous-évalués (Cf. les entourloupes juridiques qu’il aura fallu construire pour déclassifier le domaine public).

L’enquête aurait également dû rappeler qu’un des arguments avancés à l’époque était le besoin d’investir 600 millions d’euros dans les infrastructures et que, depuis 2005, ADP SA a distribué (pour moitié à l’Etat) plus de 2,7 milliards de dividendes, car depuis ses débuts comme SA cotée en bourse, « Le Groupe ADP a pour objectif de pratiquer une politique de distribution de dividendes représentant 60 % de son résultat net consolidé [1] ». Quinze ans plus tard, les dividendes versés équivalent à la moitié de la valeur de l’entreprise telle qu’évaluée en 2005.

ADPi, une créature de la maison-mère privatisée

L’enquête néglige également de mentionner que la filiale ADP Ingénierie est née de la volonté de liquider le bureau d’études d’ADP (500 personnes), comme beaucoup d’autres services ou entités depuis l’externalisation de l’assistance au sol. Puis en 2006, l’entreprise privatisée a mis à disposition des marchés un « indicateur de productivité » pas très original : c’était « le ratio du nombre de passagers (pax) sur celui de salariés », ratio qui a presque doublé depuis. En effet, en 2005, on dénombrait 8 135 salariés pour 78,7 millions de pax alors qu’en 2019, on ne comptait plus que 6 207 salariés pour 108 millions de pax. Une inversion de la courbe en quelque sorte, unique depuis 1945, et qui révèle une fois de plus en quoi consiste la « variable d’ajustement ».

On pourrait s’étonner que, sur ces sujets et d’autres encore, un responsable syndical CGT invité le 12 février sur le plateau du Média pour évoquer l’affaire, soit resté muet. Mais rappelons à ce titre qu’entre 1997 et 2002, sous le gouvernement Jospin (celui qui a pratiqué le plus grand nombre de privatisations depuis 1982), le ministre communiste Gayssot et son conseiller en transport aérien Patrick Amar, étaient déjà convaincus de la nécessité de privatiser ADP qui devait « faire sa révolution du client » (une novlangue des consultants et des cabinets ministériels déjà en usage). De concert avec Air France et la DGAC, ils avaient même envisagé de fermer Orly car « il est anti-économique de disperser sa flotte sur plusieurs plateformes » comme le soutenait alors Air France, et surtout « il faut absolument éviter la constitution d’un Hub concurrent de Roissy » par les compagnies étatsuniennes.

On voit que, dès cette époque, le ver du néolibéralisme avait déjà rongé jusqu’au trognon tout ce qui se proclamait encore publiquement de gôche. Dans ces conditions, que pouvait-on attendre d’autre qu’un silence embarrassé de la part d’un responsable syndical ? Mais ce qui étonne, c’est qu’il ne lui ait pas été demandé –

ni à plusieurs autres responsables syndicaux non plus – s’ils savaient quelque chose de ce scandale. Car, bien entendu, des sections de plusieurs syndicats et un comité d’entreprise existaient dans cette filiale depuis sa création.

Une mise en perspective défaillante

Autre lacune de l’enquête : ne pas rapporter un tel scandale à la dynamique financière d’un capitalisme mondialisé et, plus gênant, à celle d’une société qui fonctionne comme toutes les entreprises privées brassant énormément d’argent dans des pays problématiques à beaucoup d’égards (Arabie Saoudite, Abou Dabi…). Par ailleurs, il n’est qu’à lire la publication du groupe ADP « Connexions » pour mesurer à quel point tous les ingrédients du « management totalitaire [2] » ont intoxiqué les esprits, sauf celui du PDG d’ADP, Augustin de Romanet de Beaune, un transfuge de la caisse des dépôts qui, en tant qu’ex-administrateur d’Accor, Dexia, Icade, Veolia, CNP Assurances, CDC Entreprises, La Poste, Oséo, Fonds stratégique d’investissement, Egis… doit en savoir un bout sur le « new public management » [3].

Il ne s’agit pas de la privatisation d’ADP, mais de celle de son actionnariat

Dans ce contexte, croire que « sortir une affaire » concernant ADPi pourrait arrêter la privatisation totale de son actionnariat participe d’un double leurre. D’une part, c’est passer sous silence que l’entreprise fonctionne depuis quinze ans comme n’importe quelle grande entreprise privée intervenant à l’étranger. D’autre part, c’est faire preuve d’une grande naïveté que de penser qu’un fonds de pension aurait le moindre scrupule à investir dans cette bonne affaire : il suffirait de couper le cordon de la filiale et d’en profiter pour la restructurer (ce qui est d’ailleurs en cours avec le regroupement des filiales ADPi et ADPm). Les exemples sont légion en la matière. La seule chose qui compte en l’occurrence, ce sont les dividendes et le rapport à la revente, as usual.

L’arnaque du référendum d’initiative partagée

Une « proposition de loi référendaire » basée sur une procédure d’initiative partagée (RIP) a été émise à la mi-juin 2019 par des parlementaires de droite et de gôche, enfin ce qu’il en reste. Il s’agissait à l’évidence d’une réponse ad hoc à l’exigence d’un renouvellement démocratique radical, formulée par le mouvement des Gilets jaunes depuis novembre 2018 : traduttore, traditore !

Mais, outre que la demande est censée recueillir 10% de signatures d’électeurs inscrits (et non de la population) en neuf mois (soit 4,7 millions des inscrits) ce qui n’arrivera jamais, voici ce que précise le Conseil constitutionnel (CC) : « À compter de la publication au Journal officiel de la décision du CC déclarant que le seuil des 10 % d’électeurs est atteint, si la proposition de loi [référendaire, le RIP] n’a pas été examinée au moins une fois par chacune des deux assemblées dans un délai de six mois, le président de la République la soumet au référendum [4]. »

Ainsi, même si les 10 % étaient miraculeusement atteints d’ici le début mars (il y a un peu plus d’un million de signatures recueillies à ce jour), il suffirait que le résultat de ce RIP soit examiné au moins une fois par chacune des deux assemblées dans un délai de six mois (à compter de la publication du résultat par le CC) pour qu’il n’y ait jamais de référendum sur la convocation duquel par ailleurs, Macron a entièrement la main. De ce point de vue, les GJ savent à quoi s’en tenir, eux qui demandent sa démission depuis le début.

La campagne actuelle de signatures n’a donc aucune chance d’aboutir à un « référendum sur la privatisation d’ADP » (une appellation abusive, comme on l’a vu plus haut) comme voudraient le faire croire les partis politiques et leurs sympathisants, dans certaines assemblées de Gilets jaunes notamment. En revanche, les restes de cette gôche en voie de disparition ont réussi à faire courir pendant des mois une partie non négligeable des GJ derrière un gros attrape-nigaud. Certes, il s’agit-là d’une figure classique des entourloupes de la politique bourgeoise (les dirigeants au chaud, les militants au charbon), mais chapeau bas pour la mise en scène et la manip ! En outre, cette « arnaque politique à tiroirs », venue d’ailleurs que des rangs des GJ, a plusieurs vertus :

— elle donne à croire qu’ADP est une entreprise publique ou que c’est une entreprise privée à délégation de service public ;

— et que tout ce qui s’inspirerait du défunt programme du CNR et qui fut mis en place après 1945, est à reprendre ou à signer tel quel.

Eh bien non, « l’intensification de la production nationale selon les lignes d’un plan arrêté par l’Etat après consultation des représentants de tous les éléments de cette production [5] », nous n’en voulons pas.

Nous sommes dans d’autres temps, dans un autre monde et nous avons d’autres désirs. Le nationalisme, le stalinisme, le productivisme, l’extractivisme, le stakhanovisme et le règne des partis inféodés à un pays, un système ou une idéologie, ne sont plus de mise. Nous connaissons à présent la cause des immenses dégâts écologiques engendrés par « la modernité agro-industrielle » d’après-guerre que l’on nous a vendue comme une « révolution verte » capable d’éradiquer la faim dans le monde ! Ou encore la raison pour laquelle fut créé, en même temps qu’ADP, le commissariat à l’énergie atomique [6] (CEA).

N’essayez pas de nous repasser les plats (empoisonnés) qui ont mené à tant d’années de reculs et de dérives, ainsi qu’à votre propre faillite !

J. Manders

[1https://www.parisaeroport.fr/groupe/finances/actions-aeroports-de-paris/actionnariat

[2] Alain Deneault, Gouvernance. Le Management totalitaire, Montréal, Lux, 2013.

[3] Cf. Wikipédia : « Il se rapproche d’Emmanuel Macron dès sa victoire à l’élection présidentielle de 2017 et le rencontre dans la semaine précédant son investiture. En décembre 2017, il est nommé président du conseil d’administration du domaine de Chambord — le président de la République souhaitant rétablir les chasses présidentielles — et devient en 2018 président de Paris Europlace (organisme chargé de promouvoir et développer la place financière de Paris). Le 29 mai 2019, le gouvernement le reconduit pour cinq ans à la tête d’ADP. » Lire également l’article du Monde en date du 10 février 2020 : « Le PDG d’ADP condamné pour recel de violation du secret de l’enquête. Un document synthétisant des éléments d’une enquête en cours au Parquet national financier visant Augustin de Romanet avait été retrouvé lors d’une perquisition à son domicile. » https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/02/10/le-pdg-d-adp-condamne-pour-recel-de-violation-du-secret-de-l-enquete_6029045_3224.html

[4https://www.conseil-constitutionnel.fr/referendum-d-initiative-partagee/referendum-d-initiative-partagee-rip-mode-d-emploi

[5] Programme du CNR, page 6. https://cache.media.eduscol.education.fr/file/droits_homme/19/8/Programme_du_Conseil_national_de_la_Resistance_319198.pdf

[6] Fin 1945, le « camarade Joliot » qui dirigeait le CEA avant d’en être démis en 1950, avait dit au général de Gaulle : « Je vous la ferai, mon général, votre bombe ! »

Publié le 25/02/2020

Parlement. La Macronie menace : « attendez-vous à un 49-3 cette semaine »

 

Aurélien Soucheyre (site humanite.fr)

 

Le gouvernement songe de plus en plus à utiliser le 49-3 pour imposer son texte sur les retraites. Il l’évoque désormais publiquement. Une démarche antidémocratique, à l’image de sa réforme, marquée du sceau du mépris depuis le début.

C’est une petite musique qui a commencé doucement, avant de monter crescendo. Une musique lourde de menace : celle du 49-3. La Macronie la joue désormais à plein poumons, afin de faire passer en force sa réforme des retraites. « La question n’est plus de savoir si, mais quand. Attendez-vous à un 49-3 cette semaine », a ainsi lancé un poids lourd de la majorité, hier, dans le Journal du dimanche. Le même jour, Ouest France publiait une tribune de députés LaREM et Modem qui appellent sans la nommer le gouvernement à sortir l’arme fatale. Car l’article 49-3 de la Constitution permet de faire adopter un texte sans vote au Parlement . « À situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle. Il est de notre responsabilité collective de mettre un terme à cette mascarade », écrivent les 13 signataires, qui accusent l’opposition de freiner les débats en ayant déposé 41 000 amendements. « Notre Constitution permet d’accélérer l’approbation de ce texte. Si nous voulons assurer un système de retraite universel, il n’y aura peut-être pas d’autre choix », ajoutent les auteurs de la tribune, avant de sortir les trompettes : « On tente un coup de force contre l’Assemblée. Que l’Assemblée s’en libère. C’est le sens de cet appel. »

« Libérer » l’Assemblée, donc, en ayant recours au 49-3 ? La Macronie n’en finit décidément plus de pervertir le sens des mots. Car le 49-3 a été pensé pour contraindre le Parlement à s’agenouiller devant le gouvernement. « L’utiliser serait une faute politique grave, un aveu de faiblesse gigantesque et l’expression d’un autoritarisme dangereux. Normalement, le 49-3 est utilisé pour discipliner une majorité. Là, ce serait fait pour museler l’opposition. C’est particulièrement grave », s’alarme Sébastien Jumel. Le député PCF refuse tout procès en « obstruction » intenté par les macronistes. « Nous utilisons nos amendements pour contraindre le gouvernement à s’expliquer et à dévoiler son projet. Quel sera l’âge de départ à la retraite ? Quels seront la valeur du point et le montant des pensions ? Comment sera calculée la pénibilité ? Quelles garanties pour les femmes ? Le gouvernement ne nous répond pas. Son texte n’est pas prêt », accuse le parlementaire.

Cela n’a hélas rien de surprenant. Le gouvernement marche seul et ne veut absolument pas débattre de sa réforme. « Il ne veut pas discuter de son projet avec les partenaires sociaux qu’il méprise. Il ne veut pas entendre les manifestants et les professions mobilisées qu’il passe son temps à enfumer. Il refuse de débattre avec les Français en repoussant tout référendum. Il ne veut pas non plus dévoiler le fond de sa réforme devant le Parlement. La preuve, c’est que son texte à trous est composé de 29 ordonnan ces », détaille le député PCF Pierre Dharréville. « Comment pourrions-nous voter un texte aussi important, qui bouscule toute notre organisation sociale, sans savoir précisément ce qu’il y a dedans et en laissant le gouvernement le rédiger plus tard en ayant recours à des ordonnances ? Voilà pourquoi nos amendements sont si nombreux, dès l’article premier, afin d’aborder tous les dangers d’emblée », argumente Adrien Quatennens. Le député FI estime même qu’il était nécessaire d’amender massivement cet article, dont l’examen est en cours à l’Assemblée, au motif que l’exécutif « ne veut pas aller plus loin, car il n’arrive pas à vendre son texte ».

LaREM accuse l’opposition

Plutôt que de défendre pied à pied sa réforme, l’exécutif songe depuis longtemps au 49-3. « Il faut faire constater au grand public le jeu d’obstruction mené par certains », a ainsi commandé Emmanuel Macron en réunissant les députés LaREM à l’Élysée, le 11 février. Quelques jours plus tard, alors que le texte arrivait dans l’Hémicycle, le 17 février, Gilles Le Gendre lançait à la presse un commentaire sans appel. « Nous allons perdre du temps à nous embourber et nous noyer dans des choses qui n’ont aucun intérêt », déclarait le président du groupe LaREM, qui n’a eu de cesse de faire référence au 49-3 les jours suivants. « C’est un outil qui n’est pas à exclure évidemment », a ensuite déclaré le secrétaire d’État aux Transports, Jean-Baptiste Djebbari, le 21 février, avant un week-end durant lequel l’ensemble des ministres ont pris soin d’accuser l’opposition en cas de recours au 49-3.

Dans la foulée, le questeur LaREM de l’Assemblée nationale, Florian Bachelier, a nourri l’offensive en calculant qu’une « journée d’obstruction parlementaire par les députés minoritaires d’extrême gauche, c’est 1 500 000 euros d’argent public ». Sauf que le budget de l’Assemblée atteint chaque jour ce montant en moyenne, que les élus siègent ou non, comme l’a rappelé le député PS Boris Vallaud. « J’ai fait un rappel au règlement suite à cette déclaration de Bachelier. Sa démonstration est poujadiste et antiparlementariste. La démocratie a un coût, c’est normal. Que voudrait dire l’inverse ? Qu’il faut dissoudre le Parlement pour faire des économies et avoir recours à des ordonnances permanentes ? » tacle Sébastien Jumel.

Au même moment, dix députés proches du président, dont six LaREM, signaient de leur côté une tribune contre le 49-3, qui serait selon eux interprété comme « un passage en force » et un « déni de démocratie ». L’image de Manuel Valls s’était d’ailleurs considérablement dégradée après un recours à cette arme ultime sur la loi El Khomri en 2016. Près de 72 % des Français sont même contre un recours au 49-3 sur les retraites, selon un sondage BVA. L’usage du 44-3, ou vote bloqué, aurait sans doute le même impact et viendrait couronner la façon de gouverner de Macron : se passer du peuple, se passer des syndicats, et se passer du Parlement. 

 

Aurélien Soucheyre

Publié le 10/02/2020

Le retour des lois scélérates

La répression policière et judiciaire que subissent les mouvements contestataires en France illustre un processus plus que centenaire : des lois d’exception votées à la hâte deviennent la norme.

 

par Raphaël Kempf  (site lemonde-diplomatique.fr)

  

Le 10 septembre 1898, le journaliste Francis de Pressensé — auparavant parfaitement légitimiste — lance à la tribune d’un meeting dreyfusard à Saint-Ouen : « On m’accuse de mener une campagne avec des anarchistes et des révolutionnaires ; c’est un honneur pour moi de mener avec ces militants une lutte pour la justice et pour la vérité (1). » Jadis chroniqueur très officiel de la politique étrangère française, l’ancien journaliste du Temps essuie des injures quotidiennes dans la presse pour sa défense du capitaine Alfred Dreyfus, mais aussi parce qu’il s’engage dans ce combat aux côtés d’anarchistes. Cette alliance n’avait rien d’évident et doit beaucoup à la conjoncture créée par l’affaire. Les libertaires menaient campagne pour leurs camarades envoyés au bagne en application de lois adoptées cinq ans plus tôt en réponse aux attentats anarchistes. Certains d’entre eux, comme Émile Pouget ou Jean Grave, aux convictions naturellement antimilitaristes, avaient montré des réticences à s’engager pour un capitaine bourgeois et haut gradé de l’état-major (2).

Au cours de l’année 1898, Pouget va cependant évoluer et accepter d’écrire contre les lois qui visent les partisans de l’action directe aux côtés des dreyfusards Pressensé et Léon Blum, alors jeune auditeur au Conseil d’État. Cette alliance inédite trouve son lieu d’expression éditoriale dans une revue d’avant-garde littéraire et artistique, La Revue blanche, dirigée par un dandy anarchiste, Félix Fénéon, qui avait lui même été emprisonné en application de ces lois antiterroristes avant d’être acquitté. Au printemps 1899, Fénéon publie une brochure qui réunit des articles de Pressensé, Pouget et Blum (qui signe « un juriste »). Son titre, Les Lois scélérates de 1893-1894, reprend celui d’un article de ce dernier paru six mois plus tôt. La lecture de ces textes en 2019 révèle d’étonnants parallèles entre la réaction de la jeune IIIe République face au terrorisme anarchiste et l’accumulation contemporaine de lois liberticides visant tour à tour opposants politiques, manifestants, musulmans trop croyants, écologistes trop radicaux, ou même badauds pouvant avoir un mot de trop à l’endroit de la maréchaussée…

En 1893-1894 comme au XXIe siècle, des parlementaires émus par l’événement de l’attentat, et dont les défenses démocratiques se sont soudain évanouies, adoptent des lois d’exception qui se normalisent et qui, après avoir visé les seuls anarchistes, vont s’étendre aux militants politiques de gauche dans leur ensemble, avant de toucher potentiellement tout un chacun. Blum en a donné un théorème : « Dirigées contre les anarchistes, elles ont eu pour résultat de mettre en péril les libertés élémentaires de tous les citoyens. » En outre, ces lois, au nom de la lutte contre la matérialité physique de l’attentat, cherchent à atteindre la parole, l’idée, l’opinion, voire l’intention. Blum, encore, a écrit que la deuxième loi scélérate, celle sur les associations de malfaiteurs, « lésait un des principes généraux de notre législation. (…) Aux termes de ce nouveau texte, la simple résolution, l’entente même prenait un caractère de criminalité ».

C’est au surlendemain de l’attentat commis par Auguste Vaillant que la Chambre des députés adopte la première des trois lois scélérates. Le samedi 9 décembre 1893, le jeune anarchiste lance dans l’Hémicycle une bombe artisanale remplie de clous qui ne tue personne et ne fait presque aucun blessé. La légende veut que, une fois le calme revenu, le président Charles Dupuy ait déclaré : « Messieurs, la séance continue. » Ces mots symbolisent aujourd’hui encore la calme pensée législative de la République.

Récemment, le conseiller d’État Christian Vigouroux, ancien directeur de cabinet de plusieurs ministres de l’intérieur et de la justice, s’enorgueillissait de la capacité de notre système juridique à respecter les libertés fondamentales même face aux pires horreurs. Cet éminent juriste présentait en 2017 l’épisode du 9 décembre 1893 comme un modèle de réaction démocratique face au terrorisme : « Cette force de résistance de la Chambre des députés qui ne s’interrompt pas montre au terrorisme lui-même qu’aux yeux de la nation ce n’est pas lui qui fixe l’agenda des institutions (3). » Par analogie, il glorifie la réponse étatique au terrorisme de l’année 2015, qui, selon lui, combine l’utilisation de l’état d’urgence et le respect des libertés. Mais le parallèle est bancal : en réalité, il n’a pas fallu attendre deux jours après l’attentat de décembre 1893 pour que, dès le lundi 11, la Chambre des députés — sous la présidence de Dupuy — vote la première des lois scélérates. Blum montre comment la Chambre a perdu tout sang-froid et légifère sous la pression du gouvernement, qui instrumentalise l’attentat pour tout faire passer. Ainsi les députés votent-ils avant même que le texte du projet n’ait été imprimé et ne leur ait été distribué. Un signe manifeste de calme, de sang-froid et de modération…

La première loi scélérate punit l’apologie des crimes ou délits. Une décennie plus tôt, lors du vote de la grande loi sur la liberté de la presse de 1881, les parlementaires avaient refusé d’inscrire dans nos codes ce délit, car il permettrait une « chasse à la pensée », selon les mots du rapporteur Eugène Lisbonne. Et c’est effectivement ce qui se produisit à partir de 1893, lorsque la police emprisonna des personnes ayant tenu des propos favorables à l’anarchisme. Cette loi permettait en outre l’arrestation provisoire, c’est-à-dire la détention avant jugement, de l’auteur des propos litigieux. Le haut magistrat Fabreguettes se félicitait qu’avec la nouvelle loi on puisse désormais, « en pleine réunion publique, arrêter un délinquant (4) ».

Cette loi existe encore aujourd’hui. Elle a même été aggravée en 2014 à l’initiative du ministre de l’intérieur d’alors, M. Bernard Cazeneuve, qui a permis que l’apologie du terrorisme soit jugée en comparution immédiate (5). Cela a eu pour effet l’emprisonnement de dizaines de prévenus n’ayant rien de terroristes, mais ayant tenu des propos pouvant leur valoir cette qualification pénale. Au lendemain des attentats de janvier 2015, Amnesty International et la Ligue des droits de l’homme se sont émus des lourdes condamnations prononcées en application du nouveau texte (6).

La deuxième loi scélérate, celle sur les associations de malfaiteurs, introduit dans le droit la notion d’entente et de participation à une entente, pouvant déclencher — en l’absence de tout commencement d’exécution d’une infraction — la répression. Pressensé redoute que ce texte puisse « atteindre, sous le nom d’entente et de participation à l’entente, des faits aussi peu susceptibles de répression que des entretiens privés, des lettres missives, voire la présence à une conversation, l’audition de certains propos ». Il ne faut pas quinze jours pour que ses craintes se confirment : le 1er janvier 1894, des dizaines de personnes répertoriées comme anarchistes par le renseignement font l’objet de perquisitions. Les journaux donnent alors chaque jour de nombreux détails sur ces opérations de police qui, en définitive, ne déboucheront sur presque aucune condamnation.

Ces lois permettent de multiplier des mesures de contrainte, attentatoires aux libertés individuelles, qui échappent au contrôle des juges. C’est le cas en 1894, mais aussi en 2015, lorsque l’état d’urgence autorise des milliers de perquisitions administratives violant l’intimité de familles musulmanes ou de militants écologistes, sans que l’immense majorité de ces visites domiciliaires soient contrôlées par un juge. Mais également à partir du mois de décembre 2018, lorsque, appliquant les ordres de la garde des sceaux Nicole Belloubet, les procureurs de la République permettent, dans toute la France, des interpellations préventives de « gilets jaunes » qui se rendent aux manifestations. La police prive ainsi de liberté des milliers de citoyens, quelques heures ou plusieurs jours, sans que cette atteinte à leurs droits soit contrôlée par un juge indépendant.

Cependant, l’héritage le plus important des lois scélérates se trouve aujourd’hui dans la logique du soupçon qui contamine le droit pénal comme le droit administratif. Le désormais fameux délit de participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations — créé en 2010 à l’initiative du député Christian Estrosi pour lutter contre ce qu’il appelait les « violences de groupe » — représente la version allégée de l’association de malfaiteurs de 1893. Il permet de punir la seule intention, sans qu’aucune violence ou dégradation matérielle ait même commencé. Massivement utilisé contre les « gilets jaunes », ce délit sert désormais aux parquets à embastiller de simples manifestants. Du côté de la police administrative, les deux ans d’état d’urgence — 2015-2017 — et l’inscription de celui-ci dans le droit commun ont durablement ancré l’idée que l’État pouvait se débarrasser d’éléments qu’il juge dangereux. Il existe nombre de dispositifs permettant — sur la seule foi d’un renseignement policier sans source ni signature — de licencier un conducteur de train ou de métro jugé trop engagé (7), d’assigner à résidence un musulman (8), d’écarter de leurs emplois tous les ennemis que l’État se désigne, faisant ainsi une confiance aveugle à sa police.

« Tout le monde avoue, concluait Blum, que de telles lois n’auraient jamais dû être nos lois, les lois d’une nation civilisée, d’une nation probe. Elles suent la tyrannie, la barbarie et le mensonge. »

 

Raphaël Kempf

Avocat. Auteur d’Ennemis d’État. Les lois scélérates, des anarchistes aux terroristes, La Fabrique, Paris, 2019.

 

(1) Rémi Fabre, Francis de Pressensé et la défense des droits de l’homme. Un intellectuel au combat, Presses universitaires de Rennes, 2004.

(2) Jean-Jacques Gandini, « Les anarchistes et l’affaire Dreyfus », Réfractions, no 42, Paris, printemps 2019.

(3) Christian Vigouroux, Du juste exercice de la force, Odile Jacob, Paris, 2017.

(4) M. P. Fabreguettes, De la complicité intellectuelle et des délits d’opinion. De la provocation et de l’apologie criminelles. De la propagande anarchiste. Étude philosophique et juridique, Chevalier Marescq et Cie, Paris, 1894-1895.

(5) Loi no 2014-1353 du 13 novembre 2014 renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme.

(6) « France. “Test décisif” en matière de liberté d’expression, avec de très nombreuses arrestations dans le sillage des attentats », Amnesty International, 16 janvier 2015 ; « Déjà 50 poursuites engagées au pénal pour apologie du terrorisme », Ligue des droits de l’homme, Paris, 14 janvier 2015.

(7) Loi no 2016-339 du 22 mars 2016 relative à la prévention et à la lutte contre les incivilités, contre les atteintes à la sécurité publique et contre les actes terroristes dans les transports collectifs de voyageurs.

(8) Loi no 2017-1510 du 30 octobre 2017 renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme.

Publié le 06/02/2020

Finances locales. Les collectivités à nouveau dans le viseur fiscal du gouvernement

 

Benjamin Konig (site humanite.fr)

 

Via le pacte productif, l’exécutif entend s’attaquer aux impôts de production, dont une bonne partie est levée par les collectivités territoriales. Les élus locaux organisent la riposte.

C’est une petite musique qui monte, qui monte… avec en guise de chef d’orchestre un président du Medef plutôt porté sur la grosse caisse que sur le triangle. Cette antienne, reprise par le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, concerne ce que l’on nomme les « impôts de production ». Ils sont dans le viseur de Bercy et du Medef – « C’est même une de leurs vieilles revendications », éclaire le vice-président de l’Association des maires de France (AMF) et président du Comité des finances locales (CFL), André Laignel. D’un montant de 72 milliards d’euros annuels et acquittés par les entreprises, ils recouvrent des impôts sur la masse salariale (comme le versement transports ou la C3S, la contribution sociale de solidarité des sociétés, qui contribue au financement des retraites), des taxes sectorielles… Mais le gros morceau est constitué par la fiscalité économique locale. Selon André Laignel, l’objectif de « supprimer les impôts de production et notamment les impôts locaux pour les entreprises “relève”, pour l’instant, de demandes du patronat, relayées par certains ministres ou membres de la majorité. »

L’offensive en règle a provoqué le courroux des élus locaux

Et si certains ministres poussent en ce sens – « Je souhaite qu’une trajectoire de baisse des impôts de production d’ici à 2025 puisse être présentée par le président dans le cadre du pacte productif, et qu’elle démarre dès le prochain projet de loi de finances », répète à l’envi Bruno Le Maire – c’est bien parce que le chef de l’État a donné lui-même le signal de l’offensive lors de son fameux discours de clôture du grand débat, le 25 avril dernier. Sous le vocable de pacte productif, il avait alors affirmé vouloir viser le « plein-emploi » en « améliorant la compétitivité de l’industrie ». Et le 15 mai dernier, une note de deux économistes du Conseil d’analyse économique, Philippe Martin et Alain Trannoy, évoquait des impôts « particulièrement nocifs ». Même son de cloche au Medef, qui maintient la pression malgré la « conjoncture plutôt bonne », dixit Geoffroy Roux de Bézieux, et le fait que la France est en première place européenne pour les investissements étrangers dans l’industrie, preuve de son attractivité. « Si le PLF 2021 ne prévoit pas de baisse de l’impôt sur les sociétés ni des impôts de production, la tendance pourrait s’inverser », pleurniche le président du Medef.

Cette offensive en règle a provoqué le courroux des élus locaux, à commencer par le président de l’AMF, François Baroin. Dans son dernier éditorial pour Maires de France, intitulé « Nouvelle menace sur la fiscalité locale », il évoque « les fédérations patronales et le gouvernement (qui) expliquent que les impôts de production, notamment locaux, sont la principale cause de la perte de compétitivité de notre industrie ». Or, rappelle-t-il, « aucun représentant des collectivités locales ou du CFL n’a été associé à cette réflexion ». Et pour cause : les élus locaux sont totalement opposés à ces mesures, qu’André Laignel qualifie de « poursuite de la tentative d’étouffement des collectivités et notamment des communes, les premières concernées ». Selon lui, ce qui se joue est tout simplement « la perte de toute autonomie fiscale réelle » des communes et des intercommunalités.

Selon les Échos, l’idée est de « s’attaquer au bloc de 72 milliards », en débutant par une quinzaine de milliards étalés sur cinq à dix ans. Car la manœuvre est délicate, surtout à quelques mois des élections municipales. « Mais une fois que vous avez mis le doigt dans l’engrenage… On peut s’inquiéter pour la suite », avertit André Laignel. Après la suppression de la taxe professionnelle sous Sarkozy, puis de la taxe d’habitation, cette fiscalité est quasiment un des derniers impôts locaux encore en vigueur. « Sans ça, 90 % du budget des communes dépendrait de l’État, précise le président du CFL. C’est une tentative de plus de mettre en coupe réglée les collectivités. » De plus, ce manque à gagner devrait être compensé, soit par un transfert sur les ménages, soit par de nouvelles mesures d’économies : Bruno Le Maire pense notamment à relancer le débat sur la prise en charge des indemnités journalières pour les arrêts maladie. Face à ce nouveau coup fourré ultralibéral, « on ne peut pas attendre les bras ballants », plaide André Laignel. Une première bataille se jouera lors du débat sur la loi « 3D », au printemps prochain. En attendant le budget 2021

.

Benjamin König

Publié le 01/02/2020

Interdiction des grenades GLI-F4

Des avocats dénoncent l’« opération de communication » de Christophe Castaner

 

paru dans lundimatin#227, (site lundi.am)

 

Dimanche 26 janvier, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner annonçait à la télévision l’interdiction de l’usage des grenades GLI-F4 par ses forces de l’ordre. Si certains ont cru voir dans cette annonce le début d’une remise en question des méthodes excessivement violentes de la police par le gouvernement, certains avocats de manifestants mutilés par ces armes de guerre ont immédiatement dénoncé une « opération de communication » particulièrement hypocrite. Nous nous sommes entretenus avec Aïnoha Pascual, avocate au barreau de Paris qui défend plusieurs mutilés et blessés lors des manifestations de Gilets jaunes ou de la défense de la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Dès dimanche soir, elle co-signait avec plusieurs confrères un communiqué de presse cinglant en réponse aux annonces du ministre de l’Intérieur.

Hier, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner annonçait l’interdiction de l’usage des grenades GLi-F4. Dans un communiqué de presse vous dénoncez avec d’autres confrères avocats qui défendent des victimes de cette arme une "opération de communication", pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

L’annonce de M. Castaner de procéder au retrait des grenades GLI-F4 de l’arsenal des forces de l’ordre intervient dans un contexte bien particulier de médiatisation croissante des violences policières à l’approche, de surcroit, des élections municipales. En ce sens, l’annonce faite hier aurait pu être interprétée comme un « pas en avant » fait par l’exécutif dans la reconnaissance de ces violences et ainsi comme une prise de conscience, même tardive, de la dangerosité des grenades GLI-F4, qui sont , rappelons-le des armes à feu classées par le code de la sécurité intérieure dans la catégorie A2 i.e. des armes de guerre. Mais il n’en est rien. Dès le 30 novembre 2018, au lendemain de la mutilation de Gabriel, P., apprenti chaudronnier de 20 ans, dont la main avait été arrachée lors du deuxième acte des “gilets jaunes,” nous avions adressé une lettre ouverte à M. Castaner pour lui demander de renoncer à l’usage de ces grenades contre des civils dans le cadre d’opération de maintien de l’ordre. Nous lui avions alors rappelé la, déjà trop longue, « liste noire » des blessés par cette arme, qu’il s’agisse d’opposants au projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, à l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure ou de journalistes blessés alors qu’ils couvraient ces évènements.

Le ministre avait-il répondu à votre interpellation ?

Cette lettre est restée sans réponse. Comble du mépris, quelques jours après, début décembre 2018, il a été annoncé par le journal de gendarmerie l’Essor que les grenades GLI-F4 seraient utilisées jusqu’à l’épuisement des stocks à l’horizon 2020-2022. Il faut en effet savoir que la production de ces grenades avait été arrêtée par la sosicété Alsetex en 2014 à la suite du décès d’un de ses employés du fait de l’explosion d’une grenade GLI-F4. Et cette même année, un rapport conjoint de l’IGGN et de l’IGPN avait pointé du doigt les défaillances techniques de cette grenade qui projette des éclats transfixiants lors de la détonation, allant même jusqu’à reconnaître sa potentielle létalité. En 2017, il avait été annoncé qu’aucune nouvelle commande de GLI-F4 ne serait passée et la production de sa remplaçante, la GM2L, avait été lancée. Malgré nos alertes, le recours aux grenades GLI-F4 s’est donc poursuivi pendant de longs mois avec les conséquences dramatiques que l’on connaît : 5 mains arrachées sur l’ensemble du mouvement des gilets jaunes, des mutilations corporelles, auditives, des chaires délabrées, des éclats métalliques logés dans les visages, membres ... Face au silence du gouvernement nous avions également saisi le Conseil d’Etat en mai 2019 en vue de faire interdire le recours aux grenades GLI-F4. Outre le nombre croissant de blessés dont nous avions fait état, et la gravité des blessures, nous avions rappelé au Conseil d’Etat les constats faits par les instances gouvernementales concernant la dangerosité de la grenade GLI-F4 ainsi que la circonstance que nous étions le seul pays européen à faire usage d’armes de guerre contre des civils en opération de maintien de l’ordre. Nous avions alors également contesté la logique purement budgétaire du gouvernement qui persistait à vouloir épuiser ses stocks alors même qu’était déjà en dotation une arme supposée moins dangereuse la GM2L. Il est intéressant de souligner qu’à cet argument le gouvernement nous avait répondu, d’une part, que la période restant à courir serait finalement moindre puisque les stocks seraient épuisés au dernier trimestre 2019, d’autre part, que la GM2L présentait le même degré de dangerosité pour les manifestants. En d’autres termes, dès le deuxième trimestre 2019 M. Castaner savait que les GLIF4 ne seraient plus utilisées aux alentours de 2020 faute de stock et que les forces de l’ordre useraient alors d’une arme d’égale dangerosité, la GM2L.

Vous semblez bien connaître le fonctionnement et la composition de ces grenades, que sait-on pour l’instant de la remplaçante de la GLI-F4, nommée GML2 ? Pourquoi écrivez-vous dans votre communiqué que son objet reste le même : traumatiser les corps et les esprits ?

La GM2L, « petite sœur » de la GLI-F4 est censée présenter la particularité de ne pas être pourvue de TNT à l’origine de l’effet de souffle. Dans le même sens, la GM2L est supposée ne pas produire d’éclats transfixiants lors de son explosion. Outre le fait que le gouvernement a lui même balayé ces considérations techniques en plaçant ces deux armes sur le même niveau de dangerosité, dans les faits, les effets produits sont les mêmes : traumatiser les corps et les esprits. La GM2L est dotée d’un dispositif pyrotechnique encore plus puissant, ses effets sonores et lacrymogènes sont renforcés, elle reste une arme de guerre au sens du code de la sécurité intérieure. A l’instar de la grenade GLIF4, la GM2L relève de la stratégie de peur et de violence mise en place par le gouvernement dans la gestion des foules. Les blessures qu’elles occasionnent dissuadent à elles seules de manifester.

Vous defendez Gabriel P., un jeune homme de 22 ans qui a eu la main arrachée en novembre 2018 par une grenade GLI-F4 et dont nous avons régulièrement parlé dans nos pages. Nous avons appris récemment que l’enquête de l’IGPN avait amené le parquet à classer sans suites les poursuites contre les policiers qui ont lancé cette grenade à ses pieds lors de l’acte 2 des Gilets jaunes sur les Champs Elysées, alors même que les vidéos de la scène démontre qu’il n’y avait aucune violence de commise. Est-ce que ce revirement, ou plutôt cette déclaration cosmétique du ministre de l’Intérieur pourrait changer quelque chose au sort des mutilés par les Gli-F4 ?

L’annonce faite hier par M. Castaner ne changera rien au sort des mutilés et des blessés. Au fil des derniers mois, les décisions de classement sans suite se sont succédées concernant les plaintes déposées par des blessés par GLI-F4. Le ministre de l’Intérieur n’a pas admis de manière rétroactive qu’un usage disproportionné de la force avait été fait de par l’utilisation de ces grenades en manifestation, comme il n’admettra pas que tel est le cas avec les GM2L. Le ministre a, tout au plus, concédé qu’il y avait « une difficulté » avec les grenades GLI-F4 ce qu’il savait pourtant depuis plus de 14 mois et qu’il a décidé sciemment d’ignorer au détriment du droit de manifester et de la protection de l’intégrité physique des manifestants.

Publié le 29/01/2020

Philippe Martinez : « Du mépris à l’encontre de la démocratie sociale »

 

Stéphane Guérard (site humanite.fr)

 

Retraites.  Nouvelle journée d’action interprofessionnelle mercredi, conférence sur le financement jeudi, arrivée du projet de loi à l’Assemblée vendredi. Le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, fait le point sur les mobilisations, pour l’Humanité, à l’orée d’une semaine charnière.

Quelle est votre appréciation des manifestations de vendredi ?

Philippe Martinez Contrairement à ce qu’essaie de faire croire le gouvernement, la mobilisation est bel et bien présente. Non, l’histoire des retraites n’est pas terminée. Après autant de semaines de grèves reconductibles, les taux de grévistes à la SNCF et à la RATP ont été importants. J’ai vu beaucoup de jeunes dans la manifestation parisienne, venant de lycées et de facs. Et la mobilisation ne se cantonne pas aux cortèges. De multiples initiatives sont prises, très créatives, comme les retraites au flambeau jeudi soir dernier, les concerts et spectacles gratuits de l’Opéra de Paris, les jets de robes des avocats, de livres scolaires des enseignants… C’est ça, l’originalité de cette mobilisation historique : un mouvement social de cette ampleur, c’est festif ! On ne pourra pas nous reprocher d’être des dinosaures !

Côté face, les procédures disciplinaires s’accumulent à l’encontre des grévistes.

Philippe Martinez Ça, c’est une spécificité du vieux monde ! Quand on n’arrive pas à convaincre avec des arguments, ce qui est le cas aujourd’hui, on sort la matraque dans la rue et le bâton dans les entreprises. Après la publication du rapport du Défenseur des droits mettant en lumière les difficultés d’être syndiqué et d’exercer des responsabilités de représentant syndical dans les entreprises, le gouvernement avait expliqué qu’il allait agir contre cette situation anormale. C’était il y a six mois. Aujourd’hui, il s’en occupe, mais d’une autre façon. C’est pour cela que je parle de mépris. Mais plus le gouvernement vitupère contre les grévistes, plus il tente d’opposer les citoyens entre eux, et plus la détermination est tenace en faveur du retrait total de cette réforme. Quand on apprend une nouvelle fois par la presse qu’une réunion qualifiée d’importante par le gouvernement est organisée jeudi (la conférence sur le financement du régime des retraites – NDLR), c’est bien du mépris à l’encontre de la démocratie sociale. Quand la députée LaREM désignée rapporteuse du projet de loi va consacrer dix minutes, je dis bien dix minutes, à chaque organisation syndicale pour donner son avis sur un projet dont on discute depuis deux ans, sans résultat apparent de ces discussions, c’est aussi du mépris.

Quels sont les contacts récents que vous avez eus aussi bien avec la majorité qu’avec le gouvernement ?

Philippe Martinez Un seul. J’ai croisé la ministre du Travail dans une réunion mardi dernier au cours de laquelle elle m’a expliqué qu’on verrait les questions de pénibilité plus tard. Depuis, nous avons bien reçu une invitation pour la conférence sur le financement, mais nous ne savons toujours pas qui se trouvera autour de la table ni comment la conférence va se dérouler. Voilà quelques semaines que nous sommes traités de cette façon. J’allais dire deux ans et demi. Quant aux députés de la majorité, on a toujours été disponibles pour discuter avec eux. Mais eux ne veulent pas. Il y a trois mois, j’ai eu un contact avec un député LaREM qui m’a proposé de venir présenter notre vision de la réforme. J’attends encore l’invitation.

Que vous inspire l’avis très critique du Conseil d’État sur le projet de loi ?

Philippe Martinez J’ai accueilli l’avis du Conseil d’État sans surprise. Cela fait des mois que l’on dit que le gouvernement s’apprête à faire passer une réforme floue, non fondée et seulement argumentée par le besoin de faire des économies. Le Conseil d’État confirme donc qu’il est demandé aux députés de signer un chèque en blanc. Mais il est encore temps pour le gouvernement de retirer son projet de loi et de discuter sur un projet plus juste et plus solidaire.

Arrive ensuite la conférence sur le financement. De quelle marge de manœuvre disposez-vous alors qu’Édouard Philippe a expliqué qu’il ne tiendrait pas compte de la représentativité des syndicats ?

Philippe Martinez La majorité fait toujours référence au respect de la loi, au respect des décisions prises par la majorité. Elle a une tout autre lecture concernant la représentativité syndicale. Il faut être cohérent. Aujourd’hui, une majorité de syndicats représentant une majorité de salariés veut discuter des questions de retraite, non pas sur la base de ce projet de loi. Mais quand la représentativité syndicale, pourtant inscrite dans la loi, ne va pas dans leur sens, ils en font fi. On a rarement vu autant de mépris. Les positions des syndicats sont claires, celle de l’opinion publique qui rejette majoritairement ce texte est claire. La contestation est claire. Et elle ne date pas du 5 décembre. Il y a un an, les cheminots étaient en lutte. La mobilisation dans les hôpitaux publics et la santé dure depuis un an. Il y a eu les gilets jaunes. Les manifestations contre les ordonnances Macron… Le gouvernement continue de gouverner tout seul.

Le gouvernement n’a-t-il pas la légitimité du suffrage universel ?

Philippe Martinez Si l’élection présidentielle s’était jouée sur la question des retraites, ça se saurait. Si le candidat Macron nous avait dit à ce moment-là qu’il faudrait travailler plus longtemps, ça se saurait. Cette loi « simple et juste », personne n’y comprend rien. En revanche, tout le monde a bien compris une chose : ils veulent nous faire travailler plus longtemps, au moins jusqu’à 65 ans. La publication des projets de loi et de son étude d’impact le confirme.

Le projet de loi arrive maintenant devant l’Assemblée nationale. Comment appréhendez-vous le débat parlementaire ?

Philippe Martinez Ça va être une grande première dans la Ve République : on va demander à des députés de se déterminer sur un texte dont la moitié des choses importantes est renvoyée à plus tard. La gestion des cas des salariés à cheval sur les deux systèmes est renvoyée aux ordonnances. On parle là de dizaines de milliers de personnes. Même chose sur la pénibilité, l’emploi des seniors. Pour les financements, on renvoie à une conférence où l’on n’aura pas le droit de parler de tout, si j’ai bien compris. Là encore, la démocratie en prend un coup.

Le débat parlementaire est-il joué d’avance ?

Philippe Martinez On a besoin de relais politiques, qu’une opposition politique formalise le fait que nous sommes face à des projets de société totalement différents. Construisons un autre projet plus solidaire que l’individualisme que nous propose Emmanuel Macron. Mais le débat parlementaire ne signifie pas que nous sommes passés à une autre phase. Le mouvement social est bien là et une nouvelle journée d’action est prévue mercredi.

L’opinion publique demeure favorable à la mobilisation contre le système par points. Pourquoi les revendications et alternatives de la CGT ne parviennent-elles pas à convaincre plus largement ?

Philippe Martinez La notion de débat démocratique est difficile à faire vivre en France, y compris dans les médias. On nous cantonne au rôle de contestataires, en masquant toutes nos propositions. Il faut donc avoir un contact direct avec les salariés. Ce que nous faisons et que nous devons poursuivre. Quand on explique aux travailleurs qu’une augmentation des salaires et l’égalité salariale réelle entre femmes et hommes, c’est aussi bon pour les retraites parce que cela fait des cotisations supplémentaires, tout le monde comprend. Tout le monde comprend aussi qu’assurer les financements du régime implique de remettre en cause les exonérations de cotisations patronales, de maintenir un même taux de cotisation y compris sur les hauts salaires. Idem sur la question de l’emploi des seniors, qui pose le problème des plans de départs volontaires ou des ruptures conventionnelles collectives dont usent les grandes entreprises pour se débarrasser des plus de 55 ans. Notre grande différence avec le gouvernement, c’est que nos arguments, tout le monde les ­comprend.

 

Entretien réalisé par Stéphane Guérard

Publié le 25/01/2020

Comment vont être calculés vos droits au chômage à partir du 1er avril  ?

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Une nouvelle salve de mesures de la réforme de l’assurance chômage va bientôt entrer en vigueur. Cinq mois après les changements liés à l’ouverture des droits, c’est cette fois le mode de calcul des allocations chômage qui va être modifié. Et ça va faire mal… en particulier pour les plus précaires. À quoi devez-vous vous attendre exactement ? Quelles sont les mesures déjà en vigueur ? Rapports de force fait le point pour vous.

Que va-t-il se passer à partir du 1er avril ?

Les personnes qui s’inscriront à Pôle emploi et qui auront alterné des périodes de travail et d’inactivité vont subir une baisse conséquente de leurs allocations chômage, en comparaison avec ce qu’elles auraient perçu sous l’ancienne convention.

Exemple

Lucie est saisonnière. Elle s’inscrit à Pôle emploi le 15 avril 2020.

Elle vient de terminer un CDD de huit mois dans une station de ski, rémunéré 1500 € brut.

Auparavant, dans son passé professionnel, elle avait eu un CDD de 4 mois dans une station balnéaire, entre juin 2018 et octobre 2018, également rémunéré 1500 € brut.

Sous l’ancienne convention, Lucie aurait perçu 925 € d’allocation chômage mensuelle.

Avec les nouvelles règles, elle n’en percevra plus que 613 €.

Pourquoi une telle différence ?

À partir du 1er avril, le salaire journalier de référence (SJR), sera calculé différemment. Le SJR est central : c’est lui qui détermine le montant de l’allocation chômage. Pour l’obtenir, Pôle emploi prend actuellement en compte tous les salaires bruts perçus par le demandeur d’emploi dans les douze mois précédant sa dernière fin de contrat de travail. Ce montant est ensuite divisé par le nombre de jours travaillés sur cette période. C’est sur ce point que va intervenir le premier changement fondamental de calcul.

À partir du 1er avril, la division se fera avec l’ensemble des jours de la période (les jours calendaires) qu’ils aient été travaillés ou non. De quoi faire sacrément baisser le SJR pour les personnes qui ont eu des périodes de travail fractionnées (des alternances entre chômage et emploi). Pire, ce ne seront plus les douze mois précédant la fin du dernier contrat qui seront pris en compte, mais une nouvelle période de référence « individualisée » qui pourra s’étaler sur 24 mois (et même 36 mois pour les plus de 53 ans).

En clair : Pôle emploi regardera dans le rétroviseur de votre passé professionnel et ira poser deux marqueurs. Le premier marqueur sera le premier contrat de travail identifié dans les 24 mois précédents. Il sera le début de votre période de référence. Le second marqueur (le dernier jour du dernier contrat) en sera la fin.

Reprenons le cas de Lucie : elle s’inscrit le 15 avril 2020. Que s’est-il passé pour elle ces 24 mois derniers mois, soit depuis le 15 avril 2018 ?

Dès juin 2018, elle a eu un contrat de travail. Son premier marqueur est donc posé : le CDD de 4 mois va être pris en compte. Son dernier contrat de huit mois s’achève lui en avril 2020. C’est le marqueur de fin. Au total, sa période de référence individualisée dure donc 22 mois, soit 669 jours au total (calendaires). La nouvelle période prise en compte (plus longue) ainsi que la division en jours calendaires et non plus uniquement travaillés fait s’effondrer le montant de l’allocation de Lucie.

Outre les saisonniers et intérimaires, cette nouvelle règle va aussi avoir un impact sur les nouveaux entrants sur le marché de travail.

Exemple

Antoine est a obtenu son diplôme en septembre 2019. Après ses études, il a signé un CDD de six mois, plutôt bien rémunéré. Son contrat se termine en mai et il s’inscrit à Pôle emploi. Avec l’ancienne réglementation, seul le salaire issu de ce CDD aurait été pris en compte pour calculer son allocation chômage, car Antoine n’a pas eu d’autre emploi dans les 12 derniers mois. En revanche, il a eu un job étudiant de deux mois à l’été 2018. Avec la nouvelle réglementation, ce contrat étudiant devient donc le premier marqueur de sa période de référence individualisée. Et fait baisser le montant de son allocation chômage ! Par contre, la durée pendant laquelle il pourra utiliser ses droits est de fait considérablement allongée. Une allocation plus basse… pendant plus longtemps. Maigre consolation. Et outil de communication de l’exécutif qui vante une durée indemnisation rallongée.

Le 1er avril prochain, je serai déjà inscrit à Pôle emploi et indemnisé. Mon allocation va-t-elle subitement diminuer ?

Non, si vous avez déjà des droits ouverts, votre allocation chômage ne changera pas. Vous resterez, jusqu’à épuisement de vos droits, sous le régime de la convention d’assurance chômage 2017. Et donc, avec le même montant d’allocation chômage.

Les plus précaires seront-ils les premiers touchés par la réforme ?

Avec ce nouveau mode de calcul et ce changement de période de référence, ceux qui auront travaillé de façon continue avant de s’inscrire à Pôle emploi ne seront pas impactés. En revanche, les personnes qui alternent périodes de chômage et de travail verront effectivement leurs allocations fondre par rapport à ce qu’elles auraient perçu avant la réforme. Selon les projections de l’Unédic (voir tableau ci-dessous), le gestionnaire de l’assurance chômage, une personne qui a travaillé entre 25 % et 49 % du temps sur sa période de référence pourra voir son allocation diminuer… de moitié !

 

De la même manière, ces « permittents » auront plus de difficultés à cumuler des allocations chômage et un salaire, issu de l’activité réduite. Le mode de calcul pour déterminer le complément versé par l’assurance chômage ne changera pas. Il est le suivant : vous prenez 70 % de votre rémunération brute. Et vous retranchez le résultat à votre allocation chômage.

Comme le salaire journalier de référence baisse, il entraîne logiquement une baisse de l’allocation et donc… du montant versé en complément. Voire, empêche tout complément. C’est l’effet domino.

Exemple :

Avant la réforme

Patrice a droit à 500 € d’allocation chômage par mois. Il cherche du travail et on lui propose une mission, en intérim, rémunérée 400 €.

Faisons le calcul : 70 % de 400 € = 280.

Puis : 500 – 280 = 220

Patrice a donc droit à 220 € de complément, versé par Pôle emploi.

Au total, il percevra donc à la fin du mois 620 €. De quoi encourager la reprise d’une activité, même réduite. Patrice, grâce à cette mission, gagne légèrement plus que s’il n’avait pas du tout travaillé.

Après la réforme

Patrice a eu une activité fractionnée avant d’ouvrir des droits au chômage. Comme on l’a vu précédemment, cela a un impact direct sur le calcul de son salaire journalier de référence (SJR) et donc, sur le montant de son allocation. Patrice a désormais droit à 250 € d’allocation mensuelle. Il cherche du travail et on lui propose une mission, en intérim, rémunérée 400 €.

Faisons le calcul : 70 % de 400 € = 280.

Comme il perçoit seulement 250 € d’allocation, Patrice n’a plus droit à un complément.

Parlons des premières mesures de la réforme, en vigueur depuis le 1er novembre. Qu’est-ce qui a changé ?

Depuis cette date, il faut avoir travaillé plus longtemps pour ouvrir des droits au chômage. Précisément 6 mois sur une période de référence de 24 mois. Auparavant, 4 mois de travail (sur une période de 28 mois) étaient suffisants. Cela concerne donc tous les contrats de travail qui se terminent après le 1er novembre 2019.

Quelles sont les conséquences de cette réforme sur les demandeurs d’emploi ?

Exemple : Camille a signé un CDD de 5 mois le 15 octobre 2019. Ce contrat se terminera le 15 mars 2020. Elle ne pourra pas ouvrir de droits, car elle n’aura pas atteint les 6 mois nécessaires depuis le 1er novembre. Sa demande d’allocation sera donc rejetée.

Mes droits arrivent bientôt à épuisement, comment vais-je pouvoir les recharger ?

Auparavant, un mois de travail (150 heures) suffisait pour recharger de nouveaux droits. Depuis le 1er novembre, il faut également justifier d’une affiliation au moins égale à 6 mois pour en bénéficier.

Exemple

Camille était en fin de droit. Elle a trouvé un CDD de 5 mois le 30 août. Le contrat se termine le 30 janvier et elle demande le rechargement de ses droits. Or, depuis le 1er novembre, elle n’a pas travaillé 6 mois, mais près de 3 mois. Son rechargement est donc impossible. Si son contrat s’était achevé le 30 octobre, elle y aurait eu droit.

Quelles sont les conséquences de cette réforme sur les demandeurs d’emploi ?

L’étude d’impact menée par l’Unédic est saisissante. Entre novembre 2019 et octobre 2020, le gestionnaire de l’assurance chômage estime que :

– Environ 710 000 personnes seront concernées par la réforme des conditions d’ouverture de droit, soit 27 % des ouvertures de droit sur cette période.

– 200 000 personnes n’ouvriront plus de droit au cours de la 1 ère année, car elles n’atteindront pas les 6 mois de travail nécessaires pour ouvrir un droit

– 210 000 ouvriront un droit, mais plus tard (avec un retard de 5 mois en moyenne).

– 300 000 verront la durée de leur droit diminuer.

Publié le 31/01/2020

Anicet Le Pors : « Le Conseil d’État dénonce une maltraitance de l’État de droit par l’exécutif 

 

Aurelien Soucheyre (site humanite.fr)

 

La haute juridiction a torpillé le projet de réforme des retraites, l’estimant lacunaire et insincère. Entretien avec un membre honoraire de cette instance.

L’avis rendu par le Conseil d’État sur la réforme des retraites est très négatif. Est-ce surprenant ?

Anicet Le Pors Le Conseil d’État est une institution pour laquelle j’ai la plus grande estime, qui a joué au cours de l’histoire de France un rôle essentiel dans la fabrication des concepts qui constituent notre identité politique républicaine. Il a, cela dit, vis-à-vis des autorités en général, une attitude de critique bienveillante qui se traduit par une grande prudence dans la formulation de ses avis. C’est sur cet arrière-plan qu’il faut juger celui qu’il vient de rendre sur la réforme des retraites, qui est très sévère. Je n’ai pas connu en trente années d’avis aussi ferme. Il s’agit, me semble-t-il, d’une manière de s’opposer à ce que j’appellerais une maltraitance de l’État de droit par le président de la République et le gouvernement.

Le Conseil d’État estime que l’étude d’impact du gouvernement est lacunaire et insincère…

Anicet Le Pors Il y a deux types de réaction lorsqu’un gouvernement ne veut pas soigner une étude d’impact : soit il en fournit une absolument vide, par pure formalité, avec le risque de la voir rejetée d’emblée ; soit il en fait réaliser une d’un volume tel qu’elle en devient inabordable. Celle sur la réforme des retraites présente les deux défauts ! Elle fait d’une part 1 000 pages, impossibles à lire dans les délais impartis, et en même temps elle ne répond pas aux questions qui sont posées. La situation me rappelle celle du projet de loi de la transformation de la fonction publique, en 2019. La critique du Conseil d’État était très sévère aussi, car l’étude d’impact avait été envoyée quatre jours après le projet de loi, sur protestation du Conseil d’État. C’est pourtant une grossière erreur puisque l’étude d’impact est faite pour éclairer l’élaboration juridique, pas pour la compléter en cours de route ! C’est elle qui garantit le sérieux du contenu de la loi et dit quelles en seront les conséquences.

Entre notre système de retraite et la transformation de notre fonction publique, l’exécutif s’attaque donc à des piliers de notre modèle de façon très cavalière…

Anicet Le Pors Le contraste est ahurissant. Le gouvernement bouleverse des pans fondamentaux de notre contrat social sans avoir analysé les conséquences de l’action qu’il propose. C’est pourquoi je parle de maltraitance de l’État de droit. Cela traduit une manière d’être de l’exécutif et de Macron qui leur sont tout à fait spécifiques. Tel un démiurge, ce dernier n’admet aucune autorité morale ou spirituelle au-dessus de lui, sans prendre conscience qu’il outrepasse ses compétences. Ce qui se fait sur la réforme des retraites n’est pas acceptable. C’est tout à l’honneur du Conseil d’État de l’avoir signalé et au déshonneur du gouvernement de procéder ainsi. Ce qu’il y a d’étonnant dans cette affaire, c’est qu’Édouard Philippe est lui-même conseiller d’État. Il sait tout cela. Je me demande s’il ne s’est pas radicalisé. Il devient cassant et brutal.

Le Conseil d’État s’alarme d’un recours massif aux ordonnances pour rédiger la réforme. Qu’en pensez-vous ?

Anicet Le Pors C’est très problématique car pour les ordonnances, il n’y a pas d’étude d’impact. Et là, il y a 29 ordonnances ! D’un point de vue juridique, elles ont rang de lois. Et l’exécutif décide qu’il n’y aura pas d’études d’impact sur 29 équivalents lois. C’est massif et inquiétant. Pour la réforme de la transformation publique, les nombreuses imperfections et le recours à 7 ordonnances avaient conduit le gouvernement à prévoir 60 décrets en Conseil d’État pour définir le contenu de la loi. C’était déjà ahurissant et cela s’aggrave. Ce qui est critiqué sur la réforme des retraites par le Conseil d’État était donc déjà en germe. Ce comportement qui tend à devenir systématique de la part du gouvernement se traduit par une bureaucratie considérable : on soumet au Conseil d’État, puis au Parlement un texte dont on ne peut pas évaluer la portée, ce qui est très grave.

Emmanuel Macron balaye les critiques qui peuvent lui être faites en lançant : « Essayez la dictature et vous verrez ! »

Anicet Le Pors Emmanuel Macron est un homme dangereux. Ce qui se passe en ce moment le montre. Il est intéressant de voir, après les gilets jaunes et les mobilisations syndicales, que le Conseil d’État ouvre un autre terrain, qui touche directement au pouvoir d’État. Et la Cour de cassation appelle Macron à respecter la séparation des pouvoirs. L’éditorialiste Thomas Legrand s’est évertué, lundi, sur France Inter, à dire que l’on était quand même en démocratie. Mais, être obligé de le faire montre déjà qu’il y a un doute quelque part. Évidemment, il est aujourd’hui excessif de parler de dictature, ce serait passer une limite qualitative. Mais il ne faut pas pour autant jouer avec la démocratie comme Macron le fait. Il ouvre la voie aux forfaitures et risque à un moment d’être dépassé par plus violent que lui, dans une société complètement décomposée et désorganisée.

Sur le fond, que pensez-vous de la réforme des retraites ?

Anicet Le Pors Aujourd’hui, le produit intérieur brut par tête en France est le plus élevé que l’on ait jamais connu. En tenant compte de la démographie et des prix, chaque Français s’est potentiellement enrichi par rapport à il y a vingt ans. Comment se fait-il, dès lors, qu’il ne puisse pas bénéficier de cet effort de productivité global ? La réponse se trouve en analysant le partage de la valeur ajoutée nationale, qui est de plus en plus défavorable à la rémunération du travail et de plus en plus favorable à la rente. La France est pourtant un pays riche, qui a largement les moyens d’un modèle social de haut niveau. À mes yeux, il faudrait faire l’inverse de ce que veut imposer l’exécutif. La retraite des fonctionnaires est, par exemple, une référence sociale majeure, car elle porte sur les six derniers mois de façon définie et transparente : un fonctionnaire qui rentre dans l’administration sait immédiatement quel sera le montant de sa retraite. Voilà quelque chose à défendre.

Anicet Le Pors Conseiller d’État honoraire et ancien ministre communiste de la Fonction publique

Publié le 21/01/2020

Violences policières : "C’est bien en France que la police a tiré sur des civils non-armés"

 

Par Maxime Lledo (site marianne.net)

 

Face à la multiplication des affaires de dérives policières, Emmanuel Macron a expliqué, ce mardi 14 janvier, attendre "la plus grande déontologie" des forces de l'ordre. A ce jour, l'exécutif refuse cependant toujours de parler de "violences policières". Décryptage avec le général Bertrand Cavallier et Sébastian Roché.

C’est un sujet crucial depuis deux ans. Successivement, la crise des gilets jaunes et les manifestations contre la réforme des retraites ont fait éclater ce que certains appellent “des dérives individuelles" et que d’autres préfèrent qualifier de "violence d’Etat". En cette mi-janvier, les différentes déclarations du président de la République et de son ministre de l’Intérieur ont été interprétées comme une volonté de modifier les méthodes du maintien de l’ordre. Mais qu'en est-il vraiment ? Décryptage avec le général Bertrand Cavallier, ancien commandant du Centre National d’Entraînement des forces de Gendarmerie de Saint-Astier, considéré comme un expert du maintien de l’ordre au niveau européen et Sébastian Roché, criminologue, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des rapports entre police et population.

Marianne : Pour bien cerner le sujet, le terme de "violences policières" est-il adapté pour décrire ce à quoi nous assistons ?

Général Bertrand Cavallier : L’essentiel du problème n’est pas sémantique. Néanmoins, j’observe chez les syndicats de police et chez certains experts une volonté de ne plus utiliser ce terme. Maintenant, la véritable question est de savoir si oui ou non des agents de l’Etat ont fait usage de la force dehors du cadre légal. C’est-à-dire en s’affranchissant des trois principes d’absolue nécessité, d’absolue proportionnalité et de la simultanéité. Les trois conditions obligatoires aux ripostes des forces de l’ordre.

Sébastian Roché : Bien évidemment. Les débats organisés un peu partout pour déterminer si oui ou non le terme était adéquat étaient incompréhensibles. Il y a une confusion intellectuelle majeure entre la légitimité et la matérialité. Sous prétexte que certains gestes utilisés par les forces de l’ordre sont légaux, ce n’est pas de la violence. Mais dans certains pays la décapitation est légale, ce n’est pas pour autant que ce n’est pas violent.

" Comment le personnel politique n’a t-il pas pu voir ce que tout le monde a vu ?"

En début de semaine, Christophe Castaner et Emmanuel Macron ont réagi aux dernières scènes de violences relayées dans la presse et sur les réseaux sociaux. L’un mettant en garde contre le risque de "croches-pied à l’éthique", le second pointant "des comportements inacceptables"… Des paroles nécessaires ?

BC : Cette parole était nécessaire et attendue. Le maintien de l’ordre est une fonction essentielle pour garantir la cohésion de la nation et la stabilité des institutions. Le maintien de l’ordre par un usage très gradué et très ajusté de la force doit favoriser le retour à une situation normale qui permet le règlement du conflit par une solution négociée. En d’autres termes, par une solution politique. Les dernières semaines et les derniers mois ont laissé en suspens des interrogations pour certains de nos concitoyens. Aujourd’hui s’ajoute à la problématique sociale un questionnement sur l’exercice de la fonction du maintien de l’ordre. Ces interrogations ont nui à la réponse de l’Etat aux conflits sociaux.

SR : Elle était nécessaire, mais ces paroles n’engagent en rien. Les politiques, jusqu’à présent aveugles sur la question, ont fait mine de découvrir ce problème. C’est un premier pas dans la bonne direction. Une fois le problème reconnu on peut envisager de le traiter convenablement. Néanmoins, une question subsiste : comment le personnel politique n’a t-il pas pu voir ce que tout le monde a vu ? Si ce n’est par déconnexion avec le monde réel ? Comment n’ont-ils pas vu qu’il fallait envisager sérieusement une réforme de la police ?

Le problème du maintien de l’ordre ne vient-il pas essentiellement des consignes données en amont ?

SR : Non, il vient d’un ensemble de facteurs. Il faut être honnête : ce problème n’est pas la seule responsabilité du gouvernement Macron et de Christophe Castaner. Ils n'ont pas généralisé l’utilisation du LBD. C’est Nicolas Sarkozy qui a imposé ce choix sécuritaire contre l’avis de nombreuses associations qui voyaient le problème arriver. Le problème majeur du maintien de l’ordre n’est pas sa doctrine. La doctrine n’est pas responsable contrairement au manque de vision pour la police. Il n’y en a aucune. En économie, par exemple, le gouvernement Macron et ses équipes ont une vision. Ils veulent être plus compétitifs, plus attractifs etc… On peut-être pour ou contre, mais il y a quelque chose de précis à critiquer. Actuellement la police est une police des années 70. Elle n’est pas adaptée aux enjeux et à l’époque. Elle n’a pas encore compris qu’être bénéficiaire de l’autorité n'autorisait pas la violence.

BC : Le gouvernement se doit d’assurer le maintien de l’ordre, c’est sa responsabilité première. Je le dis sans problèmes, ce qui s’est passé à Paris le 1er Décembre et le 13 Mars sont des choses inacceptables pour notre République. Le gouvernement se devait de réagir. Il a donné des consignes dans ce sens. Mais la réponse est encore perfectible. Les dysfonctionnements individuels doivent être réglés. Aujourd'hui se posent d'ailleurs trois problèmes : celui de la formation, de l’efficience de l’encadrement et lcelui du choix des unités appelées à intervenir. Le concept des BRAV-M (brigades de répression de l’action violente, ndlr), par exemple, est intéressant. Ces unités de circonstances interviennent dans deux cas : d'abord, en complément des autres forces de l'ordre pour arrêter les casseurs. Ensuite, dans les attroupements, mais toujours en liaison avec les unités spécialisés en maintien de l’ordre (Unité gendarmerie mobile ; CRS) lesquelles doivent conserver le rôle principal.

"La culture et l’organisation militaire sont les premières garanties de maîtrise de l’emploi de la force dans le maintien de l’ordre."

BC : Ce sont des propos erronés. Et je pèse mes mots. C’est un véritable contresens que de dire ça. La culture et l’organisation militaire sont les premières garanties de maîtrise de l’emploi de la force dans le maintien de l’ordre. C’est ce que l’on peut observer d’une part chez les escadrons gendarmerie mobiles qui sont des unités militaires et d’une certaine manière chez les CRS, qui sont elles aussi organisées de façon militaire.

SR : Il faut quand même reconnaître que nous avons fait un pas en avant dans cette voie. Nous ne sommes pas les Etats-Unis avec la garde déployée et les blindés. Cela étant dit, nous observons une progression dans une mauvaise direction. Heureusement nous avons des cadres légaux, des institutions et des organismes qui nous permettront toujours de revenir en arrière.

Peut-on faire le lien entre la hausse des violences policières et la montée d’une haine anti-flics ?

BC : Nous sommes dans une société qui perd ses références. Une société qui est fragilisée. Nous assistons à une crise de la mondialisation qui pose des questions économiques sur fond de préoccupations identitaires. Ce contexte est propice au développement de la violence. Ceux qui sont persuadés d’assister à des violences uniquement lors des manifestations parisiennes se trompent ! La violence est quotidienne. Tous les acteurs de service public sont concernés. Les gendarmes et les policiers sont en première ligne, mais elle vient attaquer tout le monde : les pompiers, les infirmières, les urgentistes, les médecins. L’année dernière, plus de 1.200 d’entre eux ont subi des violences dans l’exercice de leur fonction. C’est une situation identique dans le service public en général. Il s'agit d'un problème de mutation d’une société. Elle révèle différentes mouvances. D'une part, une mouvance socio-économique suscitée par le rejet d’un capitalisme excessif. Mais aussi une mouvance idéologique qui s’appuie sur un rejet massif de l’Etat et de l’ordre en général et dont la constance puise dans les agressions envers les forces de l’ordre. Des propos souvent reliés à une haine anti-France et anti-République.

SR : De mon côté, je ne crois pas qu’on puisse affirmer ça. Je ne suis pas sur qu’il existe une chronologie qui puisse justifier le nombre de mutilés. Il y a une violence qu’il ne faut pas nier. Des groupuscules anti-police existent et dans les manifestations on a vu leur unique but : en découdre avec la police. D’ailleurs c’est ce qu’elles ont fait. On ne peut qu’observer une asymétrie évidente des armes de police utilisées contre les manifestants. Mais ces derniers n’étaient jamais armés comme les forces de l’ordre. Combien de personnes éborgnées ? Combien de personnes dévisagées ? Combien de personnes mutilées ? Cela peut déplaire, oui, mais c’est bien en France que la police a tiré sur des civils non-armés.

La réponse à ces dérives passe-t-elle par la suppression des armes comme le LBD ou la GLI-F4 ?

SR : C’est une partie de la solution. A mon avis, c’est l’horizon vers lequel on doit se diriger. On devrait instaurer un moratoire pour engager une réflexion sur la réforme de la police. Il faudrait y associer le Défenseur des droits Jacques Toubon, qui a beaucoup écrit sur le sujet, et progresser vers une nouvelle définition du maintien de l’ordre.

BC : Mais pas du tout. Une fois de plus, ces armes ne posent en aucun cas un problème lorsqu’elles sont employées dans le cadre légal prévu à cet effet ! Les articles et le cadre sont développés dans le Code de la Sécurité Intérieure et font l’objet au sein même des services de police et de gendarmerie d'une note d’instruction. Pour être très précis, il s'agit de la note 233500, relative à l’usage et l’emploi des armes de force intermédiaire dans les services de la police nationale et les unités de la gendarmerie nationale. Sur une vidéo datant du 9 janvier, on peut apercevoir un tir de LBD à bout portant contre un civil, en pleine manifestation contre la réforme des retraites. Cela ne semble pas conforme. Cependant, le LBD permet de graduer la riposte face à un individu dangereux. Il est utilisé dans des missions de sécurité quotidiennes, dans les cadres de violences urbaines… Il reste utile, car il permet de reculer l’usage de armes à effet létal.

L’actualité à fait resurgir l’interrogation sur l’interdiction du plaquage ventral, notamment utilisé dans l’arrestation de Cédric Chouviat. L'autopsie a conclu à une mort par fracture du larynx. Qu’en pensez-vous ?

BC : Cette technique est utilisée par la gendarmerie et lorsque c’est le cas elle est encadrée, une fois de plus. Mais les consignes sont strictes. On évite toujours d’intervenir au niveau du cou, de la colonne vertébrale, la nuque etc… Cette technique est malgré tout nécessaire lorsque vous devez appréhender un individu dangereux et qu’aucune autre action n’est possible, mais toujours selon les principes d’absolu nécessité et proportionnalité.

SR : Combien de fois avons-nous été mis en garde ? Dès 2010, des associations nous ont prévenu. C’est le même problème que celui évoqué précédemment. Nous devons progressivement réfléchir à supprimer ce genre de pratiques. Ce genre d’interrogations doit pousser la police à inviter des tiers dans la réflexion sur son avenir. Le corps médical, les pompiers, des domaines de compétences pouvant apporter un regard extérieur. C’est essentiel.

Le problème de fond également posé par les violences policières est le sentiment d’impunité vis-à-vis des responsables… L’IGPN, la police des polices, chargée des enquêtes sur les fautes commises par les siens est-elle encore légitime ? N’est-elle pas devenue partiale ?

BC : C’est une question grave que vous posez. Nous devons faire entièrement confiance à la justice. Tout citoyen peut se constituer partie civile. Les magistrats ont toujours la possibilité de saisir selon la sensibilité d’une enquête soit la gendarmerie soit la police. C’est là tout l’avantage de l’existence de deux forces de sécurité intérieure dans une démocratie.

SR : Mais c’est un fait. L’IGPN n’est pas indépendant. A partir du moment où la direction générale de la police nationale est rattachée au ministère de l’Intérieur, elle est forcément partiale. Une correction est nécessaire vis-à-vis de cette institution. On pourrait parfaitement envisager de donner des prérogatives pénales au Défenseur des Droits ainsi que des enquêteurs pour qu’il puisse avoir un mot à dire. C’est une des solutions à envisager si on veut sortir de ce sentiment d’impunité.

Publié le 19/12/2019

 

Accidents du travail : des centaines de morts par an, en silence

 

par Loïc Le Clerc

 

Plus de 1000 accidents du travail graves en 2019, dont 400 mortels. C’est le lourd recensement fait par un professeur d’histoire. Un recensement forcément partiel, non-exhaustif.

Matthieu Lépine est professeur d’histoire à Montreuil.

 Regards. Vous tenez le compte Twitter « Accident du travail : silence des ouvriers meurent », sur lequel vous référencez quasi-quotidiennement les accidents du travail qui ont lieu en France. Comment vous est venue cette idée et pourquoi faites-vous cela ?

Matthieu Lépine. Ça date de 2016, d’une polémique avec Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, qui avait déclaré : « La vie d’un entrepreneur, elle est bien souvent plus dure que celle d’un salarié. Il ne faut jamais l’oublier [...] Il peut tout perdre, lui. » Comme s’il n’y avait que des risques et des pertes financières dans le cadre du travail. À ce moment-là, je n’avais pas de lien particulier avec le sujet, mais je l’ai pris au mots, j’ai commencé mes recherches et, voyant que chaque jour il y avait des articles – plutôt des brèves –, je me suis mis à les comptabiliser, de façon irrégulière. Début 2019, deux accidents m’ont donné envie de faire ce travail de façon plus importante, quotidienne : la mort de Michel Brahim, ouvrier auto-entrepreneur de 68 ans, qui a fait une chute depuis le toit de la préfecture de Versailles. Quelques jours après, dans la banlieue de Bordeaux, Franck Page, un jeune livreur Uber Eats, 18 ans, meurt dans une course. Le premier est mort parce qu’il devait encore travailler pour financer sa retraite, l’autre devait déjà travailler pour financer ses études.

Comment procédez-vous pour faire un tel recensement ?

Je fais des recherches quotidiennes sur Internet. J’ai des alertes Google avec certains mots-clés, pour avoir des listes d’articles contenant ces mots. Depuis que le compte Twitter a gagné en visibilité, beaucoup de gens m’envoient directement les liens des articles qu’ils lisent dans la presse régionale. Il y a aussi des syndicalistes, des salariés, des familles, des inspecteurs du travail qui m’écrivent. Aujourd’hui, sur une journée, j’ai pas mal de choses à recenser, sachant que mon travail n’est que partiel. Je me contente de ce que je trouve sur Internet, de ce qu’on me donne, mais j’en rate énormément – déjà tout ce qui n’apparaît pas dans la presse. Il n’y a pas de recensement officiel. Le ministère du Travail peut sortir des chiffres, mais ce sera ceux de l’inspection du travail ou ceux de la Sécurité sociale qui sortent tous les ans. Mais le problème avec les chiffres de la Sécu, c’est qu’ils ne prennent en compte que les personnes qui y sont affiliées, donc pas les enseignants, pas les agriculteurs, pas les indépendants, soit dix millions de personnes qui échappent aux statistiques. Donc quand la Sécu nous dit qu’il y a 551 morts au travail en 2018 [en hausse de 2,9% par rapport à 2017, NDLR], c’est 551 morts dans le privé.

Quel est le dernier bilan ?

J’ai comptabilisé plus de 1000 accidents du travail graves, dont 400 mortels. J’ai compté quelques suicides, avec toutes les difficultés que cela comporte pour être certain qu’ils sont liés au travail. J’en ai compté un vingtaine.

Y a-t-il un profil de travailleur qui revient plus qu’un autre ou, pour le dire autrement, quels sont les métiers les plus touchés ?

Pour le coup, il n’y a rien d’original : les ouvriers du BTP et de l’industrie sont le plus touchés. Des chutes, des chocs avec des machines, des charges qui s’effondrent, etc. Il y a aussi les chauffeurs-routiers. L’une des principales causes des accidents du travail, ça reste les accidents de la route. Ensuite, selon les saisons, les profils varient. Pendant l’été, il y a eu énormément de décès d’agriculteurs. En deux mois, j’ai multiplié par deux le nombre de recensement dans l’agriculture. En automne, ce sont les bûcherons, les élagueurs. Et, proportionnellement à leur nombre, les marins sont très touchés.

« Quand le sujet est abordé dans ses interviews, Muriel Pénicaud va dire « ah oui, c’est très important, on prend ça au sérieux »… puis derrière, rien. Ça fait des années qu’on casse le code du travail, qu’on détricote la médecine du travail, l’inspection du travail, que la justice du travail manque considérablement de moyens, et ça empire à chaque nouveau gouvernement. »

Le 12 décembre, vous avez tweeté : « On a dépassé aujourd’hui les 1000 victimes d’accidents du travail graves ou mortels recensés depuis le 1er janvier 2019 ». Trouvez-vous que ce thème-là, les accidents du travail, est trop peu pris en compte par la société, que ce soit les politiques, les journalistes, etc. ?

Complètement. Je me suis vite rendu compte – étant donné l’intérêt suscité par mon travail –, c’est que personne ne fait ce recensement. Les syndicats sont plutôt dans l’accompagnement et n’ont pas nécessairement le temps. L’État a créé des observatoires sur un tas de sujets (même si le gouvernement les zigouille les uns après les autres), mais il n’y en a jamais eu un sur les accidents du travail. Selon la Sécurité sociale, il y a 650.000 personnes en France qui chaque année sont victimes d’un accident du travail, du plus bénin au plus grave. Et ça n’est toujours que concernant le secteur privé. Les médias ne parlent de ces accidents que lorsque la Sécu sort ses chiffres. Si l’accident a lieu à Paris ou dans une grande ville, ça aura plus de visibilité qu’un mort dans un petit village où il n’y aura que quelques lignes dans le journal du coin. Si un ouvrier-couvreur meurt en pleine canicule à cause de déshydratation, ça sera beaucoup plus médiatisé que s’il meurt hors-canicule. Les médias sont dans une absence de conscience, pris par la culture du buzz. Quant aux politiques, c’est le pompon. Franchement, quasiment personne n’en parle, jamais. Pendant la campagne présidentielle, Jean-Luc Mélenchon sortait le chiffre du nombre de morts lors de ses meetings, mais au-delà de ça, rien. Je ne vous parle même pas du gouvernement. On a Emmanuel Macron qui nous dit, en octobre dernier : « Je n’adore pas le mot "pénibilité" car ça donne le sentiment que le travail serait pénible ». Il y a eu la députée LREM Aurore Bergé qui avait tweeté : « "Mourir au travail" : sérieusement ? On en est encore là de la vision du monde du travail ?! » C’est d’une absurdité, cela montre à quel point ils ne connaissent vraiment rien au sujet. Quant à Muriel Pénicaud, quand le sujet est abordé dans ses interviews, elle va dire « ah oui, c’est très important, on prend ça au sérieux »… puis derrière, rien. Ça fait des années qu’on casse le code du travail, qu’on détricote la médecine du travail, l’inspection du travail, que la justice du travail manque considérablement de moyens, et ça empire à chaque nouveau gouvernement.

Vos tweets commencent souvent ainsi : « allo
@murielpenicaud - c’est pour signaler un accident du travail »
, faisant écho au recensement des violences policières par David Dufresne. Finalement, quel est le but de votre action ? Qu’attendez-vous des pouvoirs publics ?

Déjà, je n’attends pas que Muriel Pénicaud me contacte. Si elle avait des gens à contacter, ça serait plutôt les représentants des travailleurs. Je voulais juste faire parler d’un sujet que je considère important et dont on ne parle pas assez. Mon objectif, c’était aussi de lutter contre l’absence de reconnaissance accordée à toutes ces personnes, de leur rendre hommage. Derrière les chiffres, les brèves de presse, il y a des noms, des visages, des vies brisées. Je voulais aussi montrer que les nouvelles formes de travail, la précarisation du travail, la réduction des effectifs peuvent avoir des conséquences sur les accidents du travail. Muriel Pénicaud n’est pas responsable de ces accidents mais, tout de même, quand on est ministre du Travail, il faut prendre ses responsabilités et faire quelque chose.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Publié le 14/12/2019

Hôpitaux surchargés. Vingt-deux bébés malades en balade

 

Lola Ruscio (site humanite.fr)

 

Des nourrissons atteints de bronchiolite ont été transférés depuis mi-octobre à plus de 100 kilomètres du domicile familial, faute de place dans les établissements parisiens.

C’est une crise sans précédent que vivent plusieurs services d’urgences pédiatriques d’Île-de-France. Alors que les établissements affrontent, comme chaque hiver, un quasi-doublement du nombre de passages aux urgences en raison des épidémies de bronchiolites aiguës, l’hôpital public n’arrive plus à faire face.

Dans ce contexte, plusieurs chefs de service s’inquiètent d’une hausse du nombre d’enfants transférés dans des hôpitaux éloignés du domicile des parents et du département. Une situation alarmante qui oblige des équipes de régulation du Samu à rouler des centaines de kilomètres depuis la capitale pour hospitaliser des nourrissons à Amiens, Rouen, Reims, Orléans et Caen.

Dès la mi-octobre, certains pédiatres d’Île-de-France avaient, pourtant, sonné l’alarme. Dans un communiqué signé par 28 chefs de service, les praticiens pointaient alors vivement le manque d’internes en médecine générale, indispensables pour faire tourner les services surchargés, « déjà pénalisés par le manque de pédiatres dû à une démographie défavorable et au manque d’attractivité des carrières hospitalières ». Pour juguler une « crise sanitaire à venir », ils en appelaient à la « responsabilité du gouvernement afin de trouver une solution rapide ».

Les services de pédiatrie vacillent sous les plans de fermeture de lits

Mais les dysfonctionnements dénoncés n’ont pas été appréhendés par les autorités, et des enfants, avec leur famille, se retrouvent pris dans cette spirale. Au total, 22 petits patients, en majorité des nourrissons – le plus âgé a 4 ans – tous atteints de bronchiolites, ont été transportés dans des hôpitaux à des kilomètres d’Île-de-France, selon le recensement effectué du 17 octobre au 2 décembre par cinq services mobiles d’urgence et de réanimation (Smur) pédiatriques d’Île-de-France. « En trente ans, je n’ai jamais vu une telle situation, s’inquiète Noëlla Lodé, représentante des Smur. Les hivers précédents, en période tendue, on en transférait au maximum 3 entre le 15 octobre et le 15 janvier. »

Ces transferts de nourrissons ne sont pas neutres médicalement et les risques sont réels pour les enfants, souligne Malika Merzekane, infirmière du Samu pédiatrique de Montreuil depuis 2006. « Ils sont dans des états instables, c’est dangereux sur des distances aussi longues », explique la soignante. L’hôpital public « n’est plus en capacité de les accueillir dans des services parisiens adaptés à leurs besoins », regrette pour sa part Azzedine Ayachi. Et « c’est d’autant plus difficile à entendre pour les familles que certaines ne sont pas véhiculées et se retrouvent éloignées de leur enfant malade », poursuit le chef de service du Smur pédiatrique 93.

Ces trajets à rallonge déstabilisent en outre l’offre de soins sur le territoire. « Comme les équipes partent parfois quatre ou cinq heures, c’est autant de monde en moins pour assurer des interventions vitales », dénonce le professionnel de santé. Ces distances longues, parcourues de jour comme de nuit, ajoutent à la pénibilité du travail et épuisent les personnels. « C’est très fatigant, notamment pour nos collègues ambulanciers, qui ne disent rien parce que la plupart ont des contrats précaires, regrette Malika Merzekane. Tout le monde est rappelé sur ses jours de repos. Nous travaillons de surcroît avec du matériel défectueux. Parfois, lorsqu’on roule dans le camion équipé de bouteilles de gaz et d’air, on entend des fuites au niveau des flexibles d’oxygène. »

Cette crise survient dans un hôpital public à bout de souffle, avec des services de pédiatrie qui vacillent sous les plans de fermeture de lits. « L’hiver, on devrait normalement ouvrir des lits supplémentaires, rappelle Noëlla Lodé. Mais nous n’avons pas été capables de le faire. On est même en dessous du nombre de lits autorisés en période normale. » Comme ailleurs à l’hôpital, les unités de pédiatrie se retrouvent affaiblies par les départs et peinent à recruter le personnel nécessaire. « Il y a un turnover important à Paris, la durée de vie professionnelle d’une infirmière est très courte », regrette-t-elle. Non seulement le métier n’attire plus, en raison des faibles salaires et des conditions de travail dégradées, mais le coût de la vie exorbitant à Paris ajoute aux difficultés.

Dans une lettre, consultée par l’Humanité, envoyée début décembre à ses collègues, un chef de service de pédiatrie d’un hôpital de banlieue parisienne crie son désespoir : « Je ne peux plus continuer à cautionner ce système qui est en train de nous broyer (…). Je ne peux plus supporter le malaise de certains de mes collègues ni celui des soignants. Je ne tiens pas à voir décéder un bébé dans mon service par manque de moyens. » L’auteur du courrier envisage même de démissionner. Il poursuit : « Le malaise a maintenant atteint les jeunes pédiatres de l’équipe qui n’ont pas l’habitude de la réanimation, qui viennent pleurer dans mon bureau à cause du stress et qui renoncent à assurer leur garde par peur de voir un enfant décompenser ou un grand prématuré naître (…) pendant leur garde. »

Son témoignage éclaire l’ampleur des dysfonctionnements. « Le service de pédiatrie a perdu, à partir de la fin de l’hiver dernier, 30 % de ses IDE (infirmier diplômé d’État – NDLR) expérimentés (ainsi que) sa cadre de santé suite à la gestion calamiteuse de l’équipe paramédicale imposée par la direction des soins. » Face au manque d’effectifs, écrit-il, « la direction des soins me propose des IDE en renfort ou des vacataires dont certains ne connaissent rien à la pédiatrie ». Pire encore, souligne le médecin : « Dans son dernier mail, M. D… me demande de proposer aux internes d’aider les infirmières à surveiller les bébés ! Dans quel hôpital sommes-nous ? » Ces transferts de nourrissons faute de lits dépassent les frontières de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). « À Marseille, on compte un transfert hors région et Bordeaux commence à être en difficulté », a rapporté Noëlla Lodé.

Les soignants s’alarment en pleine épidémie de bronchiolite

Dès lors, comment sortir de la crise ? À l’issue d’une réunion, le 2 décembre, en présence de la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, de l’ARS d’Île-de-France, de l’AP-HP et des Smur pédiatriques de la région, le lancement d’une mission « flash » – confiée à l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) – a été décidé. En dépit de l’urgence de la situation, ses conclusions seront « attendues sous quinzaine, pour un début des actions d’accompagnement » des hôpitaux en difficulté « dès la fin d’année ».

De son côté, le collectif Inter-Hôpitaux plaide pour accélérer le mouvement. « La situation en ce début du mois de décembre est plus qu’alarmante. La pédiatrie crie à la catastrophe en pleine épidémie de bronchiolite. La psychiatrie est sinistrée. La grippe arrive (…). Nous ne pouvons faire face ! Les patients sont en danger, les soignants démunis. » En colère, les personnels hospitaliers appellent, après neuf mois de grève aux urgences, à une manifestation nationale le 17 décembre.

 

Lola Ruscio

Publié le 06/12/2019

Billets gratuits à volonté, retraite à 52 ans, faible productivité : ces clichés qui abîment l’image des cheminots

 

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

 

Les cheminots et leurs syndicats sont au centre du bras de fer qui s’engage sur la réforme des retraites. Une position qui leur attire nombre de commentaires médisants, et autres persiflages politico-médiatiques.

On connaissait la rumeur de la « prime charbon », dont bénéficiaient les cheminots, mais supprimée il y a un demi-siècle avec la disparition des locomotives à vapeur. Avec le mouvement social qui débute ce 5 décembre, on peut s’attendre à une multitude de commentaires médiatiques plus ou moins « experts » sur les avantages et privilèges des cheminots, forcément formidables. Voici quelques éléments pour remettre les pendules à l’heure, et éclairer les débats en plateaux (TV) comme en famille.

Cliché n°1 : des cheminots pas assez productifs

Les cheminots ne sont pas suffisamment productifs. C’est ce qu’assure un rapport de la Cour des comptes rendu public le 18 novembre, deux semaines avant le mouvement de grève du 5 décembre. Le mot revient comme un mantra dans le rapport : la politique sociale de la SNCF serait « peu favorable à la productivité ». Pourtant, les effectifs de la SNCF dédiés au train n’ont cessé de baisser : 7000 cheminots en moins depuis quatre ans, 22 000 en quinze ans. Malgré cela, les personnels de la SNCF continuent d’entretenir 30 000 km de voies ferrées, et d’y faire rouler 15 000 trains chaque jour. Ceux-ci transportent quotidiennement 5 millions de passagers, dont les trois quarts en Île-de-France. Qu’importe, de nouveaux « gains de productivité » seraient nécessaires.

Le rapport de la Cour des comptes, au-delà de ses savants ratios, n’aborde pas les conséquences sociales de cette quête de productivité, ni ses effets sur le travail réel. « C’est vraiment la gouvernance par les nombres, commente Jean-René Delépine, de la fédération Sud rail. Que veulent-ils en fait ? Que les queues s’allongent devant les guichets ? Est-ce que l’on veut de plus en plus d’accidents ferroviaires parce que l’organisation du travail est de plus en plus allégée et que de plus en plus de boucles de rattrapage sont supprimées ? » Les boucles de rattrapage, en matière de sécurité, désignent les vérifications multiples d’une même situation.

De nombreux cheminots s’inquiètent ainsi de la simplification de la procédure « départ du train » mise en œuvre à compter du 15 décembre prochain. Pour le moment, trois professionnels s’assurent que tout est en place avant que le train ne démarre : le conducteur, le contrôleur et un agent en gare. Ils ne seront bientôt plus que deux. La « productivité » y gagnera mais pas forcément la sécurité. L’agent en charge du quai disparaît. Or, celui-ci connaissait parfaitement sa gare. Il savait, par exemple, où se placer quand le quai est courbe pour avoir une visibilité parfaite pour vérifier que tout va bien, que personne, par exemple, ne reste bloquée entre le marchepied du train et le quai.

Ce sera désormais au conducteur d’anticiper ces paramètres, avec le concours du contrôleur, quand il y en a un, ce qui n’est pas toujours le cas. « Sur le papier de la Cour des comptes, ça fait X emplois en moins, dit Jean-René Delépine. Mais dans la vie réelle d’un mécano, cela fait une charge mentale qui augmente considérablement. Il va falloir qu’il connaisse les réalités physiques de chacune des gares qu’il va traverser. Il va devoir intégrer 1000 situations différentes. C’est un facteur de confusion possible, qui crée un risque d’accident supplémentaire. »

 

Autre conséquence : l’état de santé des agents s’est dégradé. « Les indices de morbidité [le nombre de jours d’absence des salariés pour maladie ou accident du travail, ndlr] ont augmenté au fur et à mesure que des gains de productivité étaient enregistrés », soulignait Arnaud Eymery, expert au cabinet Degest, qui a produit de nombreux rapports sur la SNCF [1].

Le rapport de la Cour des comptes mentionne bien cet absentéisme croissant, mais sans le relier aux conditions de travail réelles, de plus en plus tendues. Entre 2012 et 2017, relève la Cour, les absences pour maladie ont ainsi progressé de 10 %, passant de 17,62 jours d’arrêt par agent en 2012 à près de 19 jours en 2017. La hausse est particulièrement élevée dans les gares, là où les baisses en personnel sont les plus importantes. Par ailleurs, la fédération Sud Rail, à qui la direction refuse de fournir des chiffres, estime qu’une cinquantaine de cheminots se suicident chaque année.

Cliché n°2 : les cheminots partent en retraite à 52 ans

« L’espérance de vie augmente, les finances sont au rouge, il faut donc travailler plus longtemps. » L’argument, répété en boucle, vaut particulièrement pour les régimes dits spéciaux, dont celui des cheminots. Certains agents – chargés de la conduite des trains – peuvent effectivement partir à la retraite dès 52 ans. Mais au fil des réformes, l’écart avec les agents au régime général se réduit. Selon la fédération Sud Rail, l’âge de départ moyen est de 53,6 ans pour les agents de conduite, de 58,1 ans pour les sédentaires et de 62 ans pour les agents contractuels (15 800 d’agents contractuels, soit un peu plus de 12 % des effectifs). Pour éviter une décote de leur pension, les cheminots, comme les autres salariés, ont tendance à décaler de plus en plus leur départ en retraite.

« L’âge d’ouverture des droits à 57 ans n’existe pas à cause d’une pénibilité plus importante qu’ailleurs, mais afin de fidéliser les cheminots à la SNCF », ajoute le syndicat Sud Rail. Cette fidélisation joue un rôle important en matière de compétences et de sécurité. Ajoutons que l’espérance de vie des cheminots est inférieure à la moyenne nationale, notamment pour les personnels de l’exécution et de la traction, soit la moitié des effectifs. Ces derniers meurent quatre ans plus tôt que le reste de la population [2].

Concernant le montant moyen de la retraite des cheminots, la Cour des comptes évoque le chiffre de 2636 euros brut. Si l’on se penche sur le bilan 2018 de la caisse de retraite des agents SNCF, on constate que les pensions annuelles moyennes sont de 2106 euros brut par mois, soit 500 euros de moins que le chiffre annoncé par la Cour des comptes. Les cheminots tiennent aussi à préciser qu’ils paient une sur-cotisation de 15 % afin de financer les spécificités de leurs régimes de retraite. Si leur caisse de retraite est déficitaire (d’un peu plus de 3 milliards d’euros par an), c’est aussi parce que les actifs sont moins nombreux que les retraités.

Actuellement, on compte un cheminot actif pour deux retraités. Or, ce déficit démographique est en partie dû à la politique d’emploi de la SNCF et à la réduction des effectifs. En supprimant le statut à partir de janvier 2020, le déficit va continuer a se creuser puisque de moins en moins de personnels cotiseront à la caisse du régime spécial qui, elle, devra financer les pensions des futurs retraités encore au statut.

Cliché n°3 : le train gratuit à volonté pour toute la famille

Quand une personne est embauchée à la SNCF, elle dispose d’une carte carmillon qui lui permet de voyager sur l’intégralité du réseau sans payer son billet. Seule la réservation, quand il y en a une, est payante. Les conjoint.es et enfants peuvent également bénéficier de ces facilités de circulation, sans toutefois disposer de la carte carmillon. Selon la Cour des comptes « l’ensemble des facilités de circulation proposées aux agents et à leurs ayants droit représente une perte de chiffre d’affaires de près de 220 millions d’euros. » 1,3 million de personnes bénéficieraient de cette quasi-gratuité aux dépens des voyageurs qui, eux, paient leurs billets.

Or, il s’agit du nombre de bénéficiaires théoriques calculé à partir de l’effectif de 164 894 cheminots en activité. Dans la vie réelle, les cheminots et leurs familles ne se précipitent pas dans les TGV à longueur de week-ends. « Ce sont essentiellement les cadres qui bénéficient de ces facilités de circulation sur leur temps personnel, ceux qui partent en week-end, précise Jean-René Delépine, lui même cadre. Le cheminot lambda, qui est dans le train tout le temps, n’a pas nécessairement envie de partir le week-end en famille. »

Ces facilités de circulation servent d’abord à se rendre sur son lieu de travail, alors qu’une partie des cheminots n’a pas forcément les moyens, comme pour d’autres métiers d’intérêts général, d’habiter au cœur des grandes agglomérations. « Dans les ateliers de matériel, le tarif à l’embauche, c’est 1300 euros par mois, précise Jean-René Delépine. En plus, quand ils sont en trois huit, ils prennent de toute façon leur bagnole ! » Combien de cheminots, et d’ayants droit ne prennent jamais le train, voire ne réclament même pas leur facilité de circulation ? « Un non-recours n’a aucun impact négatif sur le chiffre d’affaires. Or l’objet du débat est de chiffrer l’impact de cet avantage en natures sur le chiffre d’affaires de la SNCF, donc son coût pour l’entreprise, qui connaît une dette très importante », nous a répondu la Cour des comptes, qui n’a donc pas évalué ce non-recours. Cela aurait pourtant permis de relativiser la position de « privilégiés » des cheminots.

La Cour des comptes a aussi entrepris d’évaluer le coût que représente l’éviction des voyageurs payants, sous-entendant que des agents SNCF prendraient leur place lors des départs en vacances, grâce à leurs billets gratuits. La réalité n’est pas tout à fait raccord avec cette conception encore une fois très négative des cheminots. « Il y a un système de contingentement qui fait que plus le train est demandé, moins il y a de places réservées pour les agents de la SNCF, précise Jean-René Delépine. On ne prend pas la place d’un client payant. »

Nolwenn Weiler
 

Notes

[1] Le cabinet Degest a rédigé en 2013 un rapport très documenté pour la SNCF en vue de la réforme ferroviaire de 2014. Les principales conclusions de ce rapport sont à lire ici. Le rapport est consultable .

[2] Espérance de vie à l’âge de 60 ans : 24,9 ans pour la France entière ; 20,3 ans pour les personnels d’exécution à la SNCF, 22 pour les personnels de traction.

Publié le 02/12/2019

Pour « bien vieillir », des retraités conçoivent leur propre habitat coopératif et écologique

 

 

par Sophie Chapelle (site bastamag.net)

 

Elle est la première coopérative d’habitants pour personnes vieillissantes en France : Chamarel-les-Barges, dans la banlieue de Lyon. Cette expérience pionnière ouvre la voie à une autre vision du vieillissement... et de la propriété.

« Vous ne croyez pas qu’à la place des placards dans la cuisine, on pourrait mettre des tiroirs ? A nos âges, ce serait plus pratique. » Jean et Hélios hochent la tête. « Ça fait partie des choses qu’il faut discuter avec les autres », confirment-ils à Madeleine. Et d’expliquer : « Quand on a réfléchi à la conception du bâtiment, on a travaillé avec une association pour les personnes en situation de handicap, mais il y a encore des petites choses à améliorer. »

Voilà un an et demi que Jean, Hélios et Madeleine ont emménagé à Chamarel-les-Barges, la première coopérative d’habitants, en France, pour personnes vieillissantes. Ils sont dix-huit, de plus de 60 ans, à partager cet immeuble de quatre étages à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue de Lyon.

Le projet est né il y a dix ans, à la suite d’une discussion entre deux amies sur les difficultés de proches n’ayant pas anticipé leurs vieux jours. Rapidement, ils se réunissent à plusieurs, pointent les longues listes d’attente des maisons de retraite et leur coût, et entament une réflexion sur le « bien-vieillir ». Vieillissement ou pas, ils entendent rester actrices et acteurs de leur vie. Le groupe s’agrandit progressivement, avant de se lancer dans la création d’un lieu de vie. Après de multiples péripéties, ils déposent leur permis de construire en novembre 2014 et emménagent en juillet 2017.

- Pour mieux comprendre ces « péripéties », retrouvez notre précédent reportage : Une maison de retraite coopérative et écologique pour que « les vieux » ne deviennent pas « des marchandises » publié en février 2016.

« Il y en a qui ont mis plus d’argent pour permettre à d’autres de venir avec moins »

Les résidents versent chaque mois une redevance allant de 600 euros pour un T2 à 800 euros pour un T3, bien loin des prix exorbitants des Ehpad. Ce loyer sert à rembourser les prêts contractés par la coopérative et à payer les charges. Pour ce prix, ils ont également accès à plusieurs espaces communs : les coursives, deux chambres d’amis, une salle commune avec cuisine, un atelier bricolage, une buanderie, un bureau pour l’association Chamarel, une cave, ou encore un garage à vélos. « Avant de faire les travaux, on s’était renseignés sur le prix des locations en logements neufs à Vaulx-en-Velin, rappelle Patrick. On avait convenu avec l’équipe d’architectes qu’on ne voulait pas que les loyers ici aillent au delà des prix du marché. »

Il a donc fallu faire des choix. Les coopérateurs ont par exemple renoncé aux terrasses qui coûtaient cher au profit de petits balcons. S’ils ont tenu à maintenir l’isolation du bâtiment en paille, ils ont reporté la récupération des eaux de pluie qui nécessitait un double réseau ainsi que l’installation de panneaux solaires.

« Chaque appartement a payé en moyenne 120 euros de chauffage au gaz la première année, 90 euros l’année suivante », pointe Hélios, heureux que les coopérateurs aient maintenu l’isolation écologique. Tous se félicitent de n’avoir pas augmenté la redevance depuis leur emménagement, contrairement au reste du marché immobilier. « A long terme, on voudrait démontrer que l’on peut descendre les loyers au lieu de les augmenter », espère Jean, citant l’exemple du Québec où les loyers des coopératives d’habitants seraient 20% en dessous du marché.

Si la non spéculation fait partie des valeurs qui les ont rassemblés, la solidarité financière leur tient aussi à cœur. Pour devenir résident, il faut normalement apporter 30 000 euros sous forme de parts sociales, récupérables si le résident s’en va. Une somme initiale que tout le monde ne pouvait pas acquitter. « Certains ont donc mis plus d’argent pour permettre à d’autres de venir avec moins », explique Hélios. Une manière de résoudre le problème de l’apport personnel dans les coopératives d’habitants, à mi chemin entre propriété privée et location [1]. « Nous sommes propriétaires collectivement de l’immeuble et du terrain, précise Chantal, tout en étant locataires puisque nous payons chaque mois une redevance ».

 « A Chamarel, c’est le groupe qui prend les décisions »

A Chamarel-les-Barges, toutes les décisions sont prises au consensus, sur le principe « une personne égale une voix ». « Récemment, on a travaillé sur le thème des leaders et des chefs, souligne Anne. A Chamarel, c’est le groupe qui prend les décisions mais certains disent qu’il y a des chefs "naturels". C’est important de remettre ce thème là sur la table. »

 

A chaque étage, une coursive appartient aux quatre appartements. Les résidents y mettent des affaires en commun et y gèrent une bibliothèque. Les règles des coursives sont variables d’un étage à l’autre.

Les habitants se réunissent chaque semaine durant deux heures et demi, sauf pendant les vacances. Une assemblée générale, regroupant les 40 adhérents de l’association – dont les habitants –, se tient chaque mois. Plusieurs commissions, comme les aménagements extérieurs ou l’éducation populaire, ont été créées. Résidents et adhérents de l’association se partagent différentes responsabilités allant du nettoyage et de la gestion des espaces communs aux relations avec l’extérieur, en passant par les dossiers administratifs et financiers.

« Le jardin par exemple a entrainé pas mal de discussions intéressantes, reprend Hélios. Certains veulent faire de la permaculture, d’autres veulent des jardins bien ordonnés. » Comme dans tout immeuble, les relations peuvent être difficiles entre des habitants. Mais la coopérative n’est pas un tribunal tient à préciser Chantal. « S’il y a un conflit entre deux personnes, ce n’est pas à la coopérative de trancher. Elle est là pour que puissent s’exprimer des choses, elle peut accueillir le problème. » « Hormis le fait que l’on gère l’immeuble ensemble, pour le reste c’est notre vie privée », insiste Anne.

« Le premier départ a été un électrochoc »

Pour devenir résident, il faut être retraité et adhérent de l’association depuis au moins six mois [2]. « Cela permet de voir le fonctionnement de notre coopérative et d’apprendre à se connaitre », souligne Anne. Pour habiter dans l’immeuble, il faut ensuite être coopté par l’ensemble des résidents. Certains ont cependant décidé de quitter l’immeuble depuis leur emménagement. « Le premier départ a été un électrochoc, reconnaît Jean. Lorsqu’on a emménagé, je pensais que c’était jusqu’à la mort qu’on allait rester. La réalité est différente. »

 Le fonctionnement coopératif ne correspondrait pas à tout le monde, avec un décalage possible entre ce que chacun projette et la réalité. « On peut se mettre d’accord en paroles sur plein de "mots valises" comme l’écologie, l’autogestion, la mixité sociale... Mais la mise en pratique révèle parfois des compréhensions différentes, souligne Patrick. On confronte nos idées avec des réalités qu’il faut gérer à mesure. » « Le fameux "PFH" entre en compte : le "putain de facteur humain" », plaisante Hélios, entrainant les résidents autour de la table dans un grand éclat de rire. « On peut aussi tomber amoureux de quelqu’un qui ne veut pas vivre en coopérative », intervient Patrick. Pour le moment, un appartement par an se libère en moyenne, et sept personnes sont sur liste d’attente.

« Le bien-être et l’environnement bienveillant sont des outils pour combattre la maladie »

L’ensemble de l’immeuble, équipé d’un ascenseur, a été pensé pour être fonctionnel, avec des coursives larges, des portes coulissantes, des douches italiennes, ou bien encore la possibilité d’enlever les placards sous l’évier si l’on se retrouve en fauteuil roulant. Cette préoccupation constante pour le vieillissement et un éventuel handicap s’est révélée fondamentale. Marie-Line, 63 ans, est atteinte d’une maladie neurodégénérative rare, « le syndrome de Benson ». Elle partage la vie de Jean, et tous les deux ont participé à la construction du projet dès ses débuts.

Alors que l’état de santé de Marie-Line demeure relativement stable, une équipe médicale leur a demandé des précisions sur leur environnement. « Je leur ai parlé de la coopérative, témoigne Jean. Ils ont d’abord demandé si c’était un "kolkhoze", mais plus sérieusement, on leur a expliqué notre mode de fonctionnement comme les réunions hebdomadaires. Mon épouse peut décrocher plus facilement, mais le fait que son cerveau soit obligé de travailler est un plus contre la maladie, et pour nous. Une partie de cette équipe médicale est persuadée que le bien-être dans notre appartement et l’environnement bienveillant sont des "outils" pour combattre la maladie. »

 « Chercher à l’extérieur ce que l’on n’a pas ici, pour rester dynamiques »

L’ouverture sur l’extérieur est également un enjeu. Pas question de vivre en communauté repliée sur elle-même ! La commission « événementiel » a remporté un vif succès : la programmation est complète jusqu’à l’été 2020. Un spectacle a ainsi lieu toutes les six semaines dans la salle commune de l’immeuble, ouvert au public sur invitation. « Faire de la culture ici, c’est pour s’ouvrir à l’extérieur et pas pour nous auto-animer » , tient à préciser Anne qui redoute l’amalgame avec les activités proposées aux seniors dans les maisons de retraite.

 « Chacun a des activités à l’extérieur. Notre idée c’est de rester très ancrés dans la vie et d’aller chercher à l’extérieur ce que l’on n’a pas ici pour rester dynamiques. » « Vaulx-en-Velin, c’est la troisième ville la plus pauvre de France. Mais elle est riche par le foisonnement de propositions dans le domaine associatif, à des prix défiant toute concurrence », appuie Chantal.

Régulièrementn d’autres groupes de retraités viennent s’informer sur le projet. Les habitants reçoivent aussi beaucoup d’étudiants. La rencontre avec des étudiants en architecture a particulièrement marqué Jean. « Ils nous ont dit qu’ils avaient saisi l’importance de placer l’habitant au centre des préoccupations de leur métier. C’est en voyant ce que nous avons fait qu’ils l’ont compris. Ça fait du bien de voir qu’on est à peu près sur la même planète. »

 

« Si on avait attendu d’avoir 70 ans pour se lancer, on se serait peut être découragés »

Reste la question de l’argent. Le projet a coûté au total 2,46 millions d’euros (les charges foncières, la construction, les honoraires, des frais divers comme l’accompagnement par Habicoop), ils ont bénéficié de quelques subventions notamment du conseil régional. « Il n’est pas sûr que les prochaines coopératives aient autant de chance que nous, car la situation politique a changé », prévient Jean. « Depuis l’arrivée de Laurent Wauquiez à la tête de la région, on n’a plus rien. Même chose pour Habicoop, qui ne reçoit plus de subventions », renchérit Chantal. Ils ont heureusement trouvé « la bonne personne » au sein d’une banque, le Crédit agricole, qui leur a accordé le prêt qui a tout débloqué [3].

L’anticipation est également déterminante. « Quand on a 60 ans, on se dit que l’on est trop jeunes pour commencer à penser à ce que l’on va faire après », souligne Chantal qui évoque les huit années nécessaires pour que Chamarel-les-Barges se concrétise. « Nous les premiers, si on avait attendu d’avoir 70 ans pour se lancer, on se serait peut être découragés avant. » Elle souligne le changement de mentalité à avoir concernant la question de la propriété qui est « sacrée » en France, et cette idée de « laisser quelque chose à ses enfants ». Autant d’aspects qui expliqueraient les raisons pour lesquelles il y a encore si peu de projets comme Chamarel-les-Barges.

Pour le foncier, « des municipalités étudient la possibilité d’un bail emphytéotique »

Le prix du foncier, auquel se heurtent un bon nombre de groupes voulant monter de l’habitat participatif, pourrait être l’un des leviers. « Des municipalités étudient déjà la possibilité d’un bail emphytéotique, constate Patrick. L’idée est que le foncier reste public, un bien commun. Au niveau financier, ça change tout. Il faut encourager les élus et les municipalités à le faire. On ne fera pas avancer la coopérative d’habitants si on ne s’attaque pas à la question du foncier. » [4]

Malgré ces obstacles, l’idée des coopératives d’habitants pour personnes vieillissantes essaime. Un groupe de seniors à Bègles, « les boboyaka », vient de déposer un permis de construire autour d’un habitat faisant « le pari de vieillir ensemble autrement » [5]. « On reçoit beaucoup de bandes de vieux qui se posent les mêmes questions que nous », souligne Patrick. Une délégation japonaise est même venue les rencontrer, préoccupés eux aussi par le vieillissement et l’écologie. Le 9 novembre dernier, les habitants de Chamarel-les-Bargesont accueilli leur millième visiteuse.

 

Sophie Chapelle

 Photo de une : Une partie des habitantes et habitants de Chamarel-les-Barges. Merci à eux pour leur accueil (et pour le pot de miel, récolté sur le toit de leur immeuble !).

A lire également sur le sujet :
 Des retraités « inquiets » des conditions de vie indignes en Ehpad s’engagent auprès des soignants en lutte

Notes

[1] En 2014, les coopératives d’habitants ont obtenu un statut légal avec la loi « Alur » (loi pour l’accès au logement et un urbanisme rénové) mais les décrets d’application se font toujours attendre.

[2] Un critère « retraite » est lié à la convention avec la Carsat (Caisse d’Assurance Retraite et de la Santé au Travail Rhône-Alpes) qui a attribué à Chamarel-les-Barges un prêt de 612 000 euros à taux zéro sur 20 ans. Pendant ces vingt ans, seuls des retraités peuvent habiter dans le bâtiment.

[3] Le Crédit agricole a accordé à Chamarel-les-Barges un prêt de 275 000 euros remboursable sur 50 ans pour le foncier et un prêt d’un peu plus d’un million d’euros pour le bâti, sur 40 ans.

[4] Le 6 novembre 2019, le député Modem Jean-Luc Lagleize a remis au Premier ministre Édouard Philippe un rapport sur « La maîtrise des coûts du foncier dans les opérations de construction » (à télécharger ici).

[5] Découvrez le projet des Boboyaka à Bègles.

Publié le 30/11/2019

Black Friday. Après le clic, la vie frénétique d’une commande Amazon

 

Pierric Marissal (site humanite.fr)

 

Entre son achat et la livraison, un colis de la plateforme d’e-commerce passe entre des dizaines de mains et dans de nombreuses camionnettes. Un acte, semble-t-il, virtuel qui a des conséquences sociales et environnementales bien réelles.

Il apparaît inoffensif, ce clic sur « valider votre commande ». Et puis il est tellement pratique. Et livré en 24 heures, avec ce mois d’essai gratuit Amazon Prime, pourquoi ne pas sauter sur la promotion : – 40 % sur ce téléphone, – 60 % sur un petit pull à la mode, à l’occasion de ce Black Friday. Et c’est l’abondance ! 70 nouveaux vêtements sont commercialisés par habitant chaque année. Pour commander en toute conscience, voici ce qui se passe entre la validation de l’achat en ligne et la livraison.

Il y a déjà de bonnes chances pour que l’achat tout juste réalisé sur Amazon ne soit pas facturé en France. Ce qui explique au passage que plus de la moitié du chiffre d’affaires réalisé sur le territoire par Amazon n’y est pas déclaré, selon le tout récent rapport ­d’Attac. Si elle est en stock, la commande peut être livrée en 24 heures ou 48 heures. C’est l’immense machinerie algorithmique d’Amazon qui prévoit le flux des produits à stocker dans les entrepôts locaux, parmi les 15 milliards vendus chaque année sur la plateforme. Chaque centimètre des 23 kilomètres carrés d’entrepôts est ainsi optimisé soigneusement. « Nous stockons les articles de façon aléatoire, ainsi, chaque fois qu’un produit est vendu, on peut utiliser l’espace disponible pour stocker un autre, explique Julie Valette, directrice de la communication d’Amazon Logistique. À l’usage, les articles les plus commandés se retrouvent plutôt au milieu des rayons, où ils sont plus faciles à manipuler. Les moins achetés se retrouvent en hauteur. Tout cela est possible grâce à des outils qui nous permettent de relier le code-barres d’un produit et son emplacement physique. Il y a quelques exceptions, par exemple on sait que le dernier livre primé au Goncourt va partir très v ite, alors on en met des palettes accessibles. »

Caméras, minutage et délation

Vingt et un millions de Français ont commandé sur Amazon en 2018. Alors les entrepôts ne dorment pas. Pendant deux mois, avec le Black Friday et les fêtes de fin d’année, il y a une quasi-obligation de travailler. Ce que, dans le jargon d’Amazon, on appelle pudiquement « période de haute modulation ». Si un salarié accepte de trimer pendant au moins deux semaines consécutives, sans incident ni retard, du lundi au samedi inclus, il peut espérer une prime de 150 euros brut. De toute manière, des cars remplis d’intérimaires arrivent toutes les huit heures sur le parking des entrepôts pour décharger leur flot de main-d’œuvre corvéable à merci, en l’espoir d’un hypothétique CDI, dans l’entreprise de Jeff Bezos, deuxième homme le plus riche du monde. « En ce moment sur le site de Lauwin-Planque (Nord), il y a 3 000 intérimaires pour 2 000 CDI. Et à Saran, près d’Orléans, des bus de travailleurs temporaires arrivent depuis Vierzon, il faut aller les chercher de plus en plus loin », note Alain Jeault, délégué central CGT Amazon. Et si le salarié ne peut prendre de congés en cette période, il est encore plus difficile de faire grève. Selon la CGT, des services de sécurité ont investi, cette fin de semaine, les entrepôts de Lauwin-Planque et de Montélimar pour dissuader les travailleurs de débrayer, que ce soit pour le Black Friday ou pour le 5 décembre contre la réforme des retraites.

Le colis, lui, suit tout un parcours. Durant sa vie dans l’entrepôt, il passe entre une grosse dizaine de mains différentes, puisque la division des tâches y est poussée à l’extrême. Il y a ceux qui arrangent les rayons, selon les directives des algorithmes. D’autres encore comptent et contrôlent les marchandises. « Ce sont les postes les plus prisés, car les moins rébarbatifs, explique Alain Jeault. Ils s’obtiennent le plus souvent par copinage avec le manager. » Et puis il y a les salariés qui parcourent les allées à la recherche des articles qui viennent d’être achetés, pour les livrer à leurs collègues chargés de préparer les colis. Une fois la commande en carton, avec l’adresse du consommateur étiquetée dessus, il faut l’amener aux quais de chargement. Là, d’autres travailleurs chargent et déchargent les marchandises dans les 4 500 camions et camionnettes qui s’amarrent chaque jour aux quais de chargement.

Dans les entrepôts, les chiffres d’accidents du travail ont diminué. Une victoire au goût amer. Le « safety first » (« sécurité d’abord »), répété à l’envi et en anglais par les jeunes managers des entrepôts, frais émoulus des écoles de commerce privées, a aussi servi à accentuer la politique de contrôle de la main-d’œuvre par Amazon. « Si une caméra nous filme alors qu’on descend un escalier et qu’on ne tient pas la rampe, on peut être convoqué à un entretien préalable à sanction, témoigne Julien, employé dans l’entrepôt de Lauwin-Planque. Pour empêcher les accidents, les travailleurs sont surveillés, contrôlés. » Aux caméras et au minutage des mouvements – puisque dans un entrepôt Amazon tout est géolocalisé – s’ajoute la délation. « Il y a de plus en plus de sanctions disciplinaires, certains salariés dénoncent leurs camarades lorsqu’ils en voient deux en train de discuter pendant qu’ils mettent des produits en rayon par exemple, explique Alain Jeault. Ils espèrent se faire bien voir et être affectés à un poste moins dur. »

Congestion, pollution, précarisation

Pour assurer sa livraison en 24 heures, parfois même le dimanche, promise aux abonnés Amazon Prime, la plateforme développe beaucoup le transport aérien, en hausse de 29 % sur un an, selon Attac, et loue pour ce faire une flotte de plusieurs dizaines de Boeing. Cela ne concerne pas l’Europe, assure la multinationale, où le bateau et le transport routier sont privilégiés. « Amazon est la première entreprise au monde à s’engager non seulement à respecter les accords de Paris, mais à le faire avec dix ans d’avance, assure Julie Valette. On a commandé 100 000 véhicules électriques, confirmé un investissement de 100 millions de dollars dans de la reforestation… On peut toujours mieux faire, mais on ne peut pas laisser penser qu’on ne fait rien. »

Des six grands centres de distribution français, les commandes partent dans des centres de tri, qui appartiennent à Amazon ou à ses partenaires, comme La Poste ou DHL… Les marchandises y sont triées par zones géographiques. « Puis des prestataires locaux, experts du dernier kilomètre, se chargent de la livraison chez le client ou dans les consignes ou points de collecte que nous mettons en place partout en France, et notamment dans des centres urbains, poursuit Julie Valette. Un même camion permet de livrer sur un itinéraire optimisé l’équivalent de 120 clients situés en moyenne à 600 mètres les uns des autres. Si chacun d’entre eux se déplaçait individuellement, les distances seraient largement supérieures. »

Pour l’adjoint à l’urbanisme à la mairie de Paris, Jean-Louis Missika, cosignataire dimanche dernier d’une tribune dans le Monde, où il appelait à taxer les livraisons Amazon, cette semaine du Black Friday reste difficilement soutenable pour une ville comme Paris où le nombre de colis à acheminer est multiplié par 10, pour atteindre les 2,5 millions par jour. Si à cela on ajoute les Uber Eats et autres Deliveroo, le volume explose. Une étude réalisée à New York montre que les camions de livraison y étaient responsables en 2018 de 471 000 stationnements gênants, d’une baisse significative de la vitesse moyenne sur les principaux axes routiers de la ville et d’une hausse des émissions polluantes.

Congestion, pollution mais aussi précarisation. Si toute une partie des livraisons chez le client est prise en charge par La Poste et ses prestataires, une forme d’ubérisation – que l’on voit très bien à l’œuvre dans le dernier film de Ken Loach, Sorry We Missed You – gagne du terrain. Devant les agences du dernier kilomètre, des files de camionnettes privées, parfois louées à la journée par des autoentrepreneurs, attendent leurs colis qu’ils livreront à toute vitesse.

Mais ils sonneront à la porte dans les 24 heures, livrer ce petit pull qui vous faisait de l’œil. Et s’il ne convient pas, tant pis. D’autres livreurs se chargeront de le rapporter, jusqu’en République tchèque, là où d’autres petites mains d’Amazon devront le reconditionner, pour lui faire reprendre sa grande valse, de transports, pollution et de précarité invisible.

Pierric Marissal

Publié le 27/11/2019

Deux ans et demi en Macronie : 8 mises en examen, 10 enquêtes en cours et 2 affaires classées sans suite

 

Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

On vous aurait bien fait un top 10 des macronistes confrontés à la justice, mais ils sont déjà 20.

S’il fallait ne retenir qu’une seule promesse du candidat Macron, la « moralisation » décrocherait assurément la palme. Au final, la « grande » loi portée par François Bayrou n’aura été qu’une réponse à l’affaire Fillon. Un fait divers, une loi.

Par la suite, la « morale » macronienne n’aura été qu’une suite d’affaires. À se croire dans l’Ancien Monde. Deux ans et demi après l’élection d’Emmanuel Macron, prenons le temps de revenir sur les déboires de la Macronie.

Huit mises en examen

Le directeur financier et le trésorier du Modem

Alors que le parti allié d’Emmanuel Macron est déjà visé par une information judiciaire concernant des soupçons d’emplois fictifs d’assistants au Parlement européen, le 16 novembre 2019, l’étau se resserre. Son directeur financier Alexandre Nardella – « premier responsable du parti centriste à être entendu par les juges d’instruction chargés de l’enquête », peut-on lire dans Le Monde – est mis en examen pour « complicité de détournement de fonds publics » et « recel de détournement de fonds publics ». Quelques jours plus tard, c’est Michel Mercier, ancien ministre de la Justice et trésorier du Modem, qui est mis en examen pour « complicité de détournement de fonds publics ».

Thierry Solère

Au tout début de l’actuelle législature, en juin 2017, le député « constructif » Thierry Solère avait magouillé avec la majorité pour obtenir le poste de questeur (celui qui gère les finances de l’Assemblée nationale), traditionnellement réservé à l’opposition. Depuis, il a rejoint les rangs de LREM et laissé ce poste prestigieux à Eric Ciotti. Mais les magouilles n’ont pas l’air de s’arrêter.

Début février 2019, le tribunal de grande instance de Nanterre a ouvert une information judiciaire contre le parlementaire pour des soupçons de « fraude fiscale, manquements aux obligations déclaratives à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, détournement de fonds publics par dépositaire de l’autorité publique et recel, recel de violation du secret professionnel, trafic d’influence et recel [...] abus de biens sociaux et recel, abus de confiance et recel, financement illicite de dépenses électorales, détournement de la finalité de fichiers nominatifs, portant sur une période comprise entre 2005 et 2017 ». Rien que ça.

Le 11 octobre, Thierry Solère est mis en examen pour fraude fiscale, détournement de fonds publics et trafic d’influence.

Richard Ferrand

Au printemps 2017, Richard Ferrand fut, l’espace d’un mois, ministre de la Cohésion des territoires. En juin 2017, le parquet de Brest a ouvert une enquête préliminaire sur son passé à la tête des Mutuelles de Bretagne de 1998 à 2012. Le ministre fut alors remercié et devint président du groupe LREM puis président de l’Assemblée nationale.

En 2011, Richard Ferrand a favorisé la société immobilière de sa compagne Sandrine Doucen pour l’obtention d’un marché lors de la location d’un local commercial par les Mutuelles de Bretagne.

Après avoir été classée sans suite en octobre 2017, l’affaire est relancée en janvier 2018 avec l’ouverture par le PNF d’une information judiciaire pour prise illégale d’intérêts. La Cour de Cassation a ordonné en juillet 2018 le dépaysement à Lille de l’information judiciaire ouverte à Paris. Fin septembre 2018, trois juges d’instruction ont été désignés à Lille.

Le 11 septembre 2019, Richard Ferrand est mis en examen pour prise illégale d’intérêts. Une première pour un président de l’Assemblée.

Alexandre Benalla et Vincent Crase

Faut-il encore présenter le feuilleton de l’été ? Alors qu’Emmanuel Macron profitait de sa piscine à 34.000 euros à Brégançon, une vidéo montrant son homme de main élyséen molestant des manifestants le 1er-Mai venait assombrir le ciel estival macroniste.

Alexandre Benalla n’est pas seulement un barbouze. Il intervient comme bon lui semble, en marge des manifestations, brassard « police » autour du bras. La loi, c’est lui. Le jeune homme de 26 ans dispose aussi d’une voiture (avec chauffeur) équipée de gyrophares, d’un badge lui permettant de se rendre dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale et et de porter des armes à feu. À ce propos, ces armes étaient conservées dans un coffre-fort au domicile de Benalla. Depuis que la justice s’est saisie de l’affaire, le coffre-fort a disparu. Le 5 novembre, une information judiciaire a été ouverte contre X (coucou Alexandre Benalla) par le parquet de Paris pour « soustraction de documents ou objets concernant un crime ou un délit en vue de faire obstacle à la manifestation de la vérité ».

Pour la première fois du quinquennat, Emmanuel Macron est pris de court. Sa communication s’avère catastrophique. Lui et ses sbires accusent les journalistes de ne pas chercher la « vérité ». Même les plus conservateurs des syndicats de police s’offusqueront de voir Benalla invité du JT de TF1. Eux n’ont pas droit à autant de considération.

L’Assemblée et le Sénat tenteront de jouer leur rôle de contre-pouvoir face à un super-Président. Le Palais-Bourbon, aux mains de LREM, abdiquera rapidement, se félicitant d’avoir fait la lumière sur cette affaire, alors que le ministre de l’Intérieur, le préfet de police ou encore Patrick Strzoda, directeur de cabinet du président de la République, ont menti sous serment.

Un scandale d’Etat que les marcheurs qualifieront de « tempête dans un verre d’eau ». L’Elysée aurait mis à pied Benalla 15 jours, après le 1er mai, avant de le licencier une fois l’affaire rendue public. Un « fait-divers » qui poussera Macron à réorganiser l’Elysée.

Alexandre Benalla a été mis en examen le 22 juillet pour violences volontaires, immixtion dans l’exercice d’une fonction publique, port public et sans droit d’insignes réglementés, recel de détournement d’images issues d’un système de vidéo-protection et recel de violation du secret professionnel. Vincent Crase, un gendarme réserviste salarié du parti LREM, a lui aussi été mis en examen pour les mêmes faits.

De plus, Mediapart révèle que Ismaël Emelien, conseiller spécial d’Emmanuel Macron, devrait se voir lui aussi inquiété dans cette affaire. Il est accusé d’avoir détenu le CD montrant les images volées de la vidéosurveillance des violences du 1er mai.

Le 29 novembre 2018, Alexandre Benalla a également été mis en examen pour violences volontaires, des faits commis au Jardin des plantes, toujours le 1er mai. De plus, une enquête préliminaire a été ouverte à son encontre pour la non-restitution de deux passeports diplomatiques qu’il a continué à utiliser malgré son licenciement de l’Élysée.

M’Jid El Guerrab

Le 31 août 2017, M’Jid El Guerrab, alors député LREM, frappe violemment à coups de casque Boris Faure, un cadre du PS. Deux coups qui causeront un traumatisme crânien au socialiste. Pour sa défense, il accuse Boris Faure d’« insultes racistes ».

Depuis, M’Jid El Guerrab a exclu du groupe LREM à l’Assemblée nationale. Il a aussi été mis en examen pour violences volontaires avec arme. L’instruction est toujours en cours.

 

Mustapha Laabid

Le 1er février 2019, le parquet de Rennes a fait savoir qu’il allait poursuivre pénalement le député LREM Mustapha Laabid « pour des faits d’abus de confiance », peut-on lire dans Le Monde. L’élu est soupçonné d’avoir « utilisé à des fins personnelles ou indues des fonds de l’association Collectif Intermède », association dont il fut président jusqu’à son élection en 2017. Le montant du préjudice présumé est de 21.930,54 euros.

Dix enquêtes en cours

Le « dircab » de Richard Ferrand

Le 24 octobre 2019, on lit sur Le Point que le Parquet national financier a ouvert une enquête à l’encontre du directeur de cabinet de Richard Ferrand, Jean-Marie Girier (qui fut aussi directeur de la campagne d’Emmanuel Macron). Il aurait travaillé à une stratégie pour « siphonner les élus du Parti socialiste et créer un "Agir" de gauche ».

Jean-Jacques Bridey

Le 27 septembre 2018, Mediapart publie un article sur ce député LREM. Jean-Jacques Bridey, un des premiers « marcheurs », actuel président de la commission de la défense à l’Assemblée nationale, est « visé par une enquête préliminaire pour concussion », peut-on lire.

Concrètement, Jean-Jacques Bridey est soupçonné d’avoir dépassé les plafonds d’indemnités concernant le cumul de mandats. Coût de l’opération : 100.000 euros.

En septembre 2019, Le Monde révèle qu’une autre enquête est ouverte par le Parquet national financier à l’encontre de Jean-Jacques Bridey. Cette fois-ci, le député est soupçonné de « détournement de fonds publics, liés à un usage illicite de ses indemnités représentatives de frais de mandat (IRFM) de député, lors de la précédente législature », peut-on lire dans le quotidien du soir. Plus tôt en septembre, Mediapart assurait que Jean-Jacques Bridey se faisait également rembourser deux fois ses notes de frais, des frais de bouche exorbitants alors qu’il était maire de Fresnes.

Laura Flessel

Le 4 septembre, quelques heures avant le remaniement post-Hulot, la ministre des Sports Laura Flessel annonce sa démission pour des « raisons personnelles ». Il n’aura pas fallu 24 heures pour que Mediapart révèle ces « raisons » : « Le fisc a récemment saisi la Commission des infractions fiscales (CIF) de Bercy, en vue d’une possible plainte pénale pour fraude, après avoir découvert des manquements déclaratifs de la ministre concernant une société de droit à l’image », peut-on lire. Plusieurs dizaines de milliers d’euros d’impôt seraient en jeu.

A peine nommée, la nouvelle ministre des Sports, Roxana Maracineanu, est épinglée dans la presse parce que, depuis 2012, elle occupe un logement social.

Françoise Nyssen

Avant d’être nommée ministre de la Culture, Françoise Nyssen dirigeait la maison d’édition Actes Sud. C’est à la tête de cette dernière qu’elle s’est permis quelques écarts avec les règles élémentaires d’urbanisme. En 1997, lors de l’agrandissement des locaux parisiens – un immeuble classé – , Françoise Nyssen avait fait réaliser les travaux « sans autorisation », ni « déclaration au fisc  », écrit Le Canard enchaîné. Le journal satirique révèle également d’autres « irrégularités » dans des travaux au siège d’Actes Sud, dans le centre classé d’Arles, effectués en 2011. Une « négligence », tente d’expliquer la ministre.

Le parquet de Paris a ouvert jeudi 23 août une enquête préliminaire.

Le 16 octobre 2018, à l’occasion du remaniement post-démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb, Françoise Nyssen n’est pas reconduite à la Culture.

Alexis Kohler

Outre son rôle dans l’affaire Benalla – Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée, avait eu connaissance des agissements violents dès le mois de mai et n’a rien fait savoir à la justice, à l’instar de l’Intérieur et de l’Elysée – ce proche d’Emmanuel Macron est embourbé dans une affaire de conflit d’intérêts.

Alexis Kohler a été directeur financier d’août 2016 à mai 2017 de l’armateur italo-suisse MSC, fondé par des membres de sa famille. Or, depuis 2010, il a aussi représenté l’Agence des participations de l’Etat auprès des Chantiers de l’Atlantique/STX France, dont MSC est client. Il siégeait également au conseil de surveillance du Grand Port maritime du Havre.

Selon Mediapart, avec cette double (triple !) casquette, Alexis Kohler a ainsi pu conclure en 2011 des contrats entre MSC et le port du Havre. Le beurre, l’argent du beurre et la crémière.

Anticor a porté plainte pour « prise illégale d’intérêt », « corruption passive » et « trafic d’influence ». Début juin 2018, le parquet national financier (PNF) a ouvert une enquête à l’encontre du secrétaire général de l’Elysée.

Muriel Pénicaud

22 mai 2018, la ministre du Travail est entendue comme témoin assisté par le pôle financier du Tribunal de Paris. La justice enquête sur le rôle de Business France – société qui eut pour directrice générale Muriel Pénicaud – dans l’organisation d’une soirée à Las Vegas en janvier 2016 pour le candidat Macron.

Une information judiciaire a été ouverte pour des soupçons de favoritisme en juillet 2017, mois au cours duquel Muriel Pénicaud a déclaré qu’elle n’avait « rien à se reprocher ».

François Bayrou, Marielle de Sarnez et Sylvie Goulard

Mai 2017. Emmanuel Macron commence tout juste son mandat. Trois membres du MoDem font partie du gouvernement, à des postes majeurs : François Bayrou à la Justice, Marielle de Sarnez aux Affaires européennes et Sylvie Goulard aux Armées.
François Bayrou aura tout juste le temps de porter sa « grande » réforme de « moralisation ».

En juillet 2017, le parquet de Paris ouvre une information judiciaire pour abus de confiance, recel d’abus de confiance et escroqueries concernant des soupçons d’emplois fictifs d’assistants au Parlement européen.

Les trois démissionneront dès juin 2017.

Deux affaires classées sans suite

Gérald Darmanin

Fin 2017, le ministre des Comptes publics est accusé de viol et d’abus de faiblesse par deux femmes. En février et mai 2018, les affaires sont classées sans suite.

Le 31 août dernier, Gérald Darmanin a obtenu un non-lieu définitif pour une de ces affaires, au motif que « le défaut de consentement ne suffit pas à caractériser le viol. Encore faut-il que le mis en cause ait eu conscience d’imposer un acte sexuel par violence, menace, contrainte ou surprise », a expliqué le juge. La plaignante a fait appel.

L’avocat du ministre a, quant à lui, annoncé l’intention de ce dernier de porter plainte pour « dénonciation calomnieuse ». Mi-novembre 2019, on apprend via l’AFP que la va réexaminer le non-lieu dont a bénéficié Gérald Darmanin.

Nicolas Hulot

En 2008, une plainte pour viol a été déposée à l’encontre de Nicolas Hulot. Plainte classée sans suite la même année, mais dévoilée en 2018 par le journal Ebdo.

Agnès Buzyn

La ministre de la Santé a frôlé le conflit d’intérêts, ce dont son secteur d’activité n’a pas besoin pour être au centre de moultes théories du complot.

À peine nommée, elle s’est vu privée de la tutelle sur l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), car celui-ci est dirigé par son mari, Yves Lévy, depuis juin 2014. Visiblement peu perturbé par la perspective d’un conflit d’intérêts, ce dernier laissait planer le doute, encore en juin dernier, qu’il pourrait briguer un nouveau mandat à la tête de l’institut.

Il aura fallu attendre juillet 2018 et l’indignation de la communauté scientifique pour qu’Yves Lévy abandonne l’idée.

Le 10 octobre, Yves Lévy a été nommé « conseiller d’Etat en service extraordinaire ». Ou comment un médecin devient expert en droit public auprès du gouvernement.

 

Loïc Le Clerc

Publié le 24/11/2019

Le capitalisme ne rendra pas les clés gentiment

Ce texte est la version augmentée d’un entretien réalisé avec Joseph Andras pour « L’Humanité » sous le titre : « On ne demandera pas au capital d’envisager gentiment de rendre les clés » (9 novembre 2019), autour de l’ouvrage « Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent… » (La Fabrique).

 

par Frédéric Lordon, (site blog.mondediplo.net)

 

Vous vous dites « à contresens de (votre) époque ». Vous mobilisez en effet un quatuor qui n’a plus très bonne presse à gauche : Lénine, Trotsky, dictature du prolétariat et grand soir. Quand l’idéal de « démocratie directe horizontale » s’impose avec force, pourquoi cette résurrection ?

Par enchaînement logique. Si les données variées du désastre — désastre social, humain, existentiel, écologique — sont, comme je le crois, à rapporter au capitalisme, alors l’évitement du désastre ne passe que par la sortie du capitalisme. Or je pense que les manières locales de déserter le capitalisme ne sont que des manières partielles. Car, évidemment, ces manières locales ne peuvent internaliser toute la division du travail, et elles demeurent de fait dépendantes de l’extérieur capitaliste pour une part de leur reproduction matérielle. Ce que je dis là n’enlève rien à la valeur de ces expérimentations. Du reste, je ne pense pas qu’elles-mêmes se rêvent en triomphatrices du capitalisme ! Comme expérimentations, précisément, elles nourrissent le désir collectif d’en triompher, et c’est considérable. Mais pour en triompher vraiment, il y aura nécessairement une étape d’une tout autre nature. L’étape d’une confrontation globale et décisive. On ne demandera pas au capital d’envisager gentiment de rendre les clés, quand il est manifeste qu’il épuisera jusqu’au dernier gramme de minerai, fera décharge du dernier mètre carré disponible et salopera jusqu’au dernier cours d’eau pour faire le dernier euro de profit. Ces gens ont perdu toute raison et déjà ils n’entendent plus rien. L’alarme climatique, d’ailleurs loin d’épuiser la question écologique, aidera peut-être à en venir à l’idée qu’avec le capital, maintenant, c’est lui ou nous. Mais si le problème se pose en ces termes, il faut en tirer les conséquences. Le capital est une puissance macroscopique et on n’en viendra à bout qu’en lui opposant une force de même magnitude. De là, logiquement, je vais chercher dans l’histoire les catégories homogènes à un affrontement de cette échelle. Ces noms et ces mots que vous rappelez, on sait assez de quel terrible stigmate historique ils sont marqués — et qui explique la déshérence radicale où ils sont tombés. Je tâche d’y faire analytiquement un tri et d’en conserver l’équation stratégique qu’à mon sens ils ont adéquatement circonscrite, mais sans rien oublier des abominations qui sont venues avec la « solution ». C’est évidemment ce qui explique qu’ils aient à ce point disparu du paysage idéologique et qu’à la place on trouve l’horizontalité, la démocratie directe et les communes. Or, pour tout le bien-fondé de ces idées, je pense qu’elles relèvent de fait davantage du projet de se soustraire au capitalisme que de celui de le renverser. L’équation contemporaine c’est donc : comment les tenir, car il faut les tenir, mais dans un horizon de renversement ? Ce qui suppose de retrouver les « noms » ensevelis mais de donner à ce qui y gît une forme nouvelle.

Un spectre hante votre livre : « combien ». Les masses. Mais vous reconnaissez que le néocapitalisme a « capturé » nos corps, qu’il soumet en séduisant. Le grand nombre a-t-il envie de s’extraire du cocon libéral et technologique ?

C’est la question décisive. En réalité c’est toujours la même question pour tout : où en est le désir majoritaire ? Reich avait compris qu’il y avait eu en Allemagne, non pas juste une chape totalitaire tombée du haut, mais, « en bas », un désir de fascisme. On peut bien dire, identiquement, qu’il y a un désir de capitalisme et que c’est lui qu’il s’agit de vaincre. Ça n’est d’ailleurs pas seulement par la bricole marchande qu’il nous tient mais, plus profondément encore, par le corps : le corps dorloté, choyé par toutes les attentions matérielles dont le capitalisme est capable. Il ne faut pas s’y tromper : la puissance d’attraction du capitalisme « par les corps » est immense. Nous sommes alors rendus aux tautologies du désir : pour sortir du capitalisme, il faut que se forme un désir de sortie du capitalisme plus grand que le désir de capitalisme. Tout dépendra des solutions qui seront proposées à cette équation. La solution « ZAD » est admirable en soi mais elle est d’une exigence qui la rend très difficilement généralisable. C’est une solution pour « virtuoses », pas pour le grand nombre. Qu’il nous faudra consentir à des réductions de nos conditions matérielles d’existence en sortant du capitalisme, la chose devra être claire et admise. Mais dans des proportions tout de même qui la rende raisonnablement praticable. Une trajectoire post-capitaliste reposant sur une hypothèse de dé-division du travail massive ne me semble pas viable. Notre problème, c’est donc de conserver la division du travail disons dans ses « ordres de grandeur » actuels — je dis ça sans préjudice de toutes les réductions que nous pourrions et devrions lui infliger –-, mais en la revêtant de rapports sociaux de production entièrement neufs. Par exemple en abolissant la propriété lucrative des moyens de production pour la remplacer par une propriété d’usage, comme dit Friot. Transformation dont on voit bien qu’elle suppose ni plus ni moins qu’une révolution juridique. C’est-à-dire, puisqu’il s’agit du point de droit névralgique qui soutient tout le capitalisme, une révolution tout court.

Ce nombre serait, au lendemain de la révolution, « le seul antidote au déchaînement » capitaliste. Allende a gagné avec 36,6 % des voix et, fait rare, obtenu après deux ans de pouvoir un score de 44 % aux législatives. Cela n’a pas entravé le coup d’État…

J’allais dire que c’est l’écart entre une condition nécessaire et une condition suffisante. Mais en fait, ici vous me parlez d’un soutien manifesté sous une forme exclusivement électorale. Dont se trouve démontrée la terrible limite historique. Après tout, que des factieux s’asseyent sur le « verdict des urnes », comme on dit, ça n’est pas exactement une nouvelle. Ce dont pour ma part je parle c’est d’une mobilisation suffisamment puissante pour prendre physiquement l’espace public, et éventuellement les armes, pour défendre ce à quoi elle tient. Au Chili, en 1973, ce sont les militaires qui sont descendus dans la rue. À la fin des fins, c’est toujours la même question : qui passe à l’action ? Et avec le plus d’intensité ?

Au titan (le capital), vous assurez qu’il faut opposer un géant (les masses). Gulliver, sur l’île de Liliput, a été enchaîné par des « insectes humains » : pourquoi une fédération de communes « swiftienne » n’y arriverait-elle pas ?

Je serais tenté de dire que la fédération des communes, elle vient surtout après : elle est ce qui suit le renversement… ne serait-ce que parce que je vois mal les pouvoirs stato-capitalistes laisser prospérer avec largesse une fédération de communes qui aurait pour objectif avoué de les renverser -– ça, c’est un scénario à la Bookchin, et je n’y crois pas une seconde. Quant à ce qui opère le renversement, je pense que ce sera dans les faits d’une autre nature. Laquelle, je ne sais pas. Mais ou bien ce sera coordonné, et puissamment, d’une manière ou d’une autre, ou bien ce ne sera pas. Dans l’affrontement des blocs, « nous » sommes pourtant infiniment plus nombreux que le « eux » d’en-face. Mais « ils » sont infiniment mieux coordonnés que nous. L’oligarchie est une classe consciente et organisée. Et elle a pour elle un appareil de force qui fonctionne carrément à la coordination militaire. La dissymétrie dans la capacité de coordination lui fait surmonter à l’aise la dissymétrie numérique écrasante en sa défaveur. À un moment, il faudra bien réfléchir à ça. Nul n’en tirera la conséquence que nous n’avons qu’à répliquer « leur » forme de coordination, forme militaire comprise ! Mais il faut que nous en trouvions une -– ou plusieurs d’ailleurs, mais articulées a minima. Sauf miracle, la spontanéité signifie la dispersion et n’arrive à rien. Pourtant, dira-t-on, le Chili, le Liban, l’Équateur… Oui, d’accord, attendons quand même un peu pour faire les bilans. Et craignons qu’ils ne soient pas fondamentalement différents de ceux qu’on a pu tirer après les printemps arabes. Ces demi-échecs sont le fait de coordinations d’action suffisantes -– pour produire « quelque chose » –- mais sans véritable coordination de visée  : faire quoi quand on a « réussi », quoi mettre à la place de ce qu’on renverse ? Imaginons, pour le plaisir, un acte 2 ou 3 des « gilets jaunes » qui parvient à l’Élysée, et vire Macron manu militari. Quoi après ? C’est tellement incertain que c’en est difficilement figurable. Soit les institutions, intouchées, auraient accommodé le choc, quitte à se transformer à la marge ; soit, comme toujours, ce sont des groupes déjà organisés qui auraient raflé la mise. Le problème c’est que, dans la gauche radicale, intellectuelle notamment, tout un courant de pensée s’oppose à l’idée de visée, d’orientation stratégique, comprise, disons les choses, comme « capture bolchevique ». Alors on cultive l’idée du mouvement pour le mouvement, l’idée de l’intransitivité, on dit de bien belles choses, que le but est dans le chemin et que ce qui compte, ce sont les devenirs. Je ne méconnais nullement le risque inhérent à ceux qui se présentent pour, littéralement, prendre la direction des choses. Ce n’est pas un hasard qu’il s’agisse du même mot : toute proposition de direction enveloppe une candidature à diriger. Mais je crois que notre seul choix c’est d’assumer ce risque, de trouver à le contenir en l’ayant d’abord bien réfléchi, car si on ne sait pas où l’on va… il est certain qu’on n’arrive nulle part. En fait, voilà pourquoi il faut être organisé et savoir où l’on va : parce que d’autres sont organisés et savent où ils vont.

« Rupture globale ou (…) rien », résumez-vous. Le Chiapas se situe précisément dans cet entre-deux : ni un îlot zadiste (les zapatistes ont des dizaines de milliers de partisans, une armée et un gouvernement), ni le Palais national de Mexico. Et ça tient, non ?

Je ne dirais pas ça –- « entre-deux ». Dans leur périmètre, tant le Chiapas que le Rojava accomplissent une rupture globale, complète. Mais leur caractéristique commune est d’inscrire leur rupture dans une conjoncture particulière, et particulièrement « favorable », où cependant ni l’un ni l’autre ne maîtrise entièrement ses conditions externes de viabilité, lesquelles demeurent contingentes. C’est par le statu quo plus ou moins négocié avec le Mexique « environnant » que le Chiapas peut ne pas passer toute son énergie politique dans une guerre pour la survie pure et simple -– comme le pouvoir bolchevique avait eu à en mener une à partir de 18. Le statut d’enclave est donc précaire et pour une très large part abandonné à une contingence externe. Que cette contingence vienne à mal tourner, et ça ne tiendra plus. Soit exactement ce qui menace de se passer au Rojava. Hors de ces circonstances miraculeusement favorables, où l’hostilité extérieure demeure modérée, une épreuve de mobilisation totale, militaire, marque la formation politique naissante d’un premier pli terrible. Et toute la question est de savoir si on en revient. Le Chiapas et le Rojava doivent plus aux circonstances extérieures qu’à leur propre principe d’avoir fait l’économie de cette épreuve.

Vous rappelez que l’écrasement de Kronstadt par les bolcheviks a marqué « un coup d’arrêt » démocratique. Mais au regard de la conception verticale et militaire qu’avait Lénine de la révolution, le ver n’était-il pas dans le fruit ?

Oui, il y était. Et c’est bien ça le problème. Le drame c’est quand ce qui nous libère du capitalisme nous laisse sur les bras un appareil formé au chaud de la convulsion révolutionnaire si elle tourne en guerre civile. Donc un appareil d’État originairement militarisé. Soit une verticalité policière, vouée au pire. Il faut bien voir la différence, abyssale, de configuration entre l’expérience russe et les expériences de type Chiapas-Rojava, et les contraintes que respectivement elles imposent, ou dont elles soulagent. Le Chiapas et le Rojava ont jusqu’à présent tiré avantage d’une hostilité « modérée » de leur environnement. Et puis ils se constituent comme des enclaves homogènes : les individus y sont d’emblée accordés autour d’une manière commune de vivre. La révolution dans un pays capitaliste développé se pose dans de tout autres coordonnées : avec la perspective inévitable d’avoir à réduire une réaction intérieure ultra-déterminée, puissante, et puissamment soutenue par un extérieur capitaliste qui veut également à tout prix voir échouer une expérience communiste. Ce sont des conditions d’hostilité qui sont sans commune mesure. La situation de 17 a imposé ses réquisits et ils étaient terribles. C’est toujours très facile de passer cent ans derrière et de dire « ah mais il aurait fallu, et il aurait fallu ne pas ». Les corps collectifs comme les corps individuels font ce qu’ils peuvent dans les situations de vie ou de mort. Comment on fait quand on se retrouve confronté à ce problème objectif, et comment on s’en tire après ? Voilà le problème que je pose – et dont je n’ai pas le commencement d’une solution. Mais je tiens au moins que si les problèmes ne sont pas convenablement posés, les « solutions » seront à coup sûr déconnantes. La genèse du Chiapas ou du Rojava est à l’opposé de ça : elle répond à un modèle de la fuite — on se tire, on vous laisse, nous on va faire notre affaire ailleurs. Du coup on se tire ensemble, entre individus qui ont le même désir, la même idée. Alors il n’y aura pas à lutter contre une réaction intérieure. C’est une donnée nouvelle, considérable ! C’est très beau ce modèle de la fuite collective. Mais à quel degré est-il généralisable ? Imaginez en France une masse assez importante qui investit une portion de territoire conséquente pour se faire un équivalent de Rojava. Et vous pensez que l’État français, centraliste, jacobin, laisserait faire une chose pareille ? Il n’a même pas toléré une ZAD. Le temps a passé, le capital s’est déplacé, il est devenu (encore plus) méchant, l’État du capital avec lui, même une possibilité comme le Larzac d’il y a quarante ans n’existe plus.

Il y a dans vos pages un souci de l’homme ordinaire — de « la gente común », diraient les zapatistes. Vous réhabilitez le quotidien quand d’autres misent tout sur l’Évènement : rompre avec l’ordre en place relèverait de la course de fond ?

Je ne récuse nullement la catégorie d’événement, en tout cas en son sens ordinaire — l’événement aux sens de Badiou ou Deleuze, c’est autre chose. Écarter l’« événement », en quelque sens que ce soit, tout en réhabilitant le « grand soir », il faut avouer que ce serait singulièrement incohérent. Non, pour emprunter son titre à Ludivine Bantigny, je dirais plutôt que, passé le grand soir, il faut penser aux petits matins — moins enthousiasmants. L’effervescence du moment insurrectionnel est par définition transitoire. L’erreur serait de prendre ses intensités particulières pour une donnée permanente. Je me méfie des formules politiques qui tablent « en régime » sur une forte mobilisation au quotidien. C’est trop demander : le désir des gens c’est de vivre leur vie. Bien sûr cette antinomie de la « politique » et de la « vie » a sa limite, et l’on pourrait dire que la ZAD, le Chiapas, ou le Rojava, c’est vivre d’une manière qui est immédiatement politique, qu’y vivre c’est intrinsèquement faire de la politique. Alors la séparation de « la politique » et de « la vie » est résorbée. Mais il faut avoir atteint ce stade de résorption pour que l’idée même de « mobilisation au quotidien » s’en trouve dissoute et que, simplement vivre, ce soit de fait être mobilisé. Pour l’heure, nous qui contemplons la perspective d’un dépassement du capitalisme, nous n’y sommes pas, en tout cas pas majoritairement. Il faut donc trouver des voies politiques révolutionnaires qui fassent avec la « gente común » comme elle se présente actuellement, sans minimiser les déplacements considérables dont elle est capable, mais sans non plus présupposer des virtuoses de la politique, ayant déjà tout résorbé, tout dépassé, capables même de performances « éthiques » bien au-delà du simple fait de « vivre politiquement » — donc sans présupposer que tout ce qu’il y a à faire est comme déjà fait. Finalement, l’une de mes préoccupations dans ce livre c’est ça : continuer de penser une politique qui ne soit réservée ni à des moments exceptionnels (« événements ») ni à des individus exceptionnels (« virtuoses »).

Un dernier point — et non des moindres. L’essayiste marxiste Andreas Malm assure que l’écologie est « la question centrale qui englobe toutes les autres ». Signez-vous des deux mains ?

Même pas d’une. Pour moi la question première, ça a toujours été « ce qu’on fait aux hommes ». « Ce qu’on fait à la Terre » est une question seconde, j’entends : qui ne fait sens que comme déclinaison de la question première — oui, à force de bousiller la Terre, ça va faire quelque chose aux hommes… Lesquels d’ailleurs ? Comme de juste, ça risque de leur faire des choses assez différenciées. Sauf à la toute fin bien sûr, quand tout aura brûlé, ou sera sous l’eau, je ne sais pas, mais ça n’est pas pour demain et entre temps les inégalités « environnementales » promettent d’être sauvages. J’avoue que le soudain éveil de conscience politique de certaines classes sociales urbaines éduquées au motif de « la planète » me fait des effets violemment contrastés. Pour « sauver la Terre » on veut bien désormais envisager de s’opposer au libre-échange international. Mais quand il s’agissait de sauver les classes ouvrières de la démolition économique, une position protectionniste était quasiment l’antichambre du fascisme. Que « la planète » puisse devenir ce puissant légitimateur là où « les classes ouvrières » ne suffisaient jamais à rien justifier, et finalement comptaient pour rien, c’est dégoûtant — et ça me semble un effet typique de la hiérarchisation des questions premières et secondes. Maintenant, on fait avec les formations passionnelles que nous offre l’histoire. Un affect « climatique » puissant est visiblement en train de se former. Toutes choses égales par ailleurs, c’est tant mieux, trouvons à en faire quelque chose. Et pour commencer, trouvons à y faire embrayer un certain travail de la conséquence. Car il y a encore loin de l’angoisse climatique à la nomination claire et distincte de sa cause : le capitalisme. Et à l’acceptation de la conséquence qui s’en suit logiquement : pour sauver la Terre afin de sauver les hommes, il faudra sortir du capitalisme. C’est peut-être une part déraisonnablement optimiste en moi, mais j’aime à croire, en tout cas sur ce sujet-là, que la logique trouvera, malgré tout, à faire son chemin.

 

Frédéric Lordon

Publié le 21/11/2019

« Le système ne peut s’autoriser qu’un lanceur d’alerte gagne » : l’affaire Rudolf Elmer, dissident de la finance

 

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 

Poursuivi pendant quatorze ans pour avoir révélé les pratiques d’évasion fiscale de sa banque, emprisonné, interdit d’exercer son métier, cible de la vengeance de son ex-employeur, le lanceur d’alerte suisse Rudolf Elmer poursuit son combat.

« Les lanceurs d’alerte ne sont pas protégés, alors qu’ils rendent un grand service à notre société », avertit Rudolf Elmer. Le sexagénaire suisse a osé s’attaquer à l’évasion fiscale, et en a payé le prix fort. Comme Stéphanie Gibault, qui a dénoncé les pratiques de la banque UBS, comme Hervé Falciani, à l’origine des révélations sur le système d’évasion fiscale de la filiale suisse de HSBC, ou Antoine Deltour, à l’origine des Luxleaks, sur les pratiques d’optimisation fiscale des multinationales au Luxembourg.

Rudolf Elmer est lui aussi un ancien travailleur de la finance qui, un jour, a décidé de révéler comment les banques aident massivement les plus riches et les multinationales à échapper aux impôts, souvent illégalement, souvent avec la complicité d’États qui sont des paradis fiscaux. Si l’homme est bien moins connu que les trois Français précédemment cités, c’est peut-être parce que la banque qui l’employait, Julius Bär, est plus discrète sur la scène financière internationale qu’HSBC et UBS. Mais l’édifice qu’il a tenté de renverser depuis 2004, celui du secret bancaire suisse, s’étend bien au-delà des frontières helvétiques. Le système a permis pendant des décennies aux riches du monde entier de dissimuler leurs patrimoines aux services fiscaux.

À l’image des autres lanceurs d’alerte du secteur, depuis ses premières révélations, le citoyen suisse a fait l’expérience d’un long chemin de croix : plusieurs procès, plus de six mois de prison, un placement en isolement, sans compter l’interdiction d’exercer son métier. Pourtant, le sexagénaire ne lâche rien. « La Suisse est un paradis fiscal et un paradis légal », nous dit-il quatorze ans après le début de son affaire. Le paradis pour les riches et les multinationales est un enfer pour d’autres.

Chef comptable basé aux Îles Caïmans

Le 26 août dernier, la Cour européenne des droits humains (CEDH) a rejeté, pour la quatrième fois, une plainte de Rudolf Elmer qui dénonçait le traitement que la justice suisse lui a réservé. Le 13 octobre, le lanceur d’alerte a donc décidé d’envoyer une lettre ouverte directement au président de la Cour européenne. « Je pense que la proportionnalité des poursuites du ministère public suisse à mon encontre, durant quatorze ans, au titre des lois suisses sur le secret bancaire, sans pouvoir me prévaloir d’aucune protection des lanceurs d’alerte telles que reconnues par la CEDH, le Conseil de l’Europe et maintenant par l’Union européenne dans une nouvelle directive (…) devrait être une question juridique importante pour la Cour européenne des droits humains », y écrit-il.

La France a adopté une loi de protection des lanceurs d’alerte en 2016 – la loi dite « Sapin 2 » –, mais il n’existe rien de tel en Suisse, ni quand Elmer a commencé à dénoncer les pratiques de sa banque, ni aujourd’hui.

 

Le « cas » Elmer commence au début des années 2000. L’homme travaille alors depuis la fin des années 1980 à la banque suisse Julius Bär. Depuis 1994, il est basé aux Îles Caïmans, un paradis fiscal notoire, comme chef comptable puis comme directeur des opérations, avant d’être licencié en 2002. En 2005, les autorités suisses lancent une première procédure contre Elmer pour avoir fourni un CD de données bancaires à l’administration fiscale de Zurich et à un magazine suisse.

En 2008, l’ex-banquier commence à échanger des informations avec Wikileaks, et le site de Julian Assange publie une première salve de données de la banque. Julius Bär se tourne alors vers la justice états-unienne pour faire fermer Wikileaks, sans y parvenir.

 

En janvier 2011, deux jours avant le début du premier procès de Rudolf Elmer pour violation du secret bancaire, l’homme se trouve à Londres aux côtés de Julian Assange. Il lui remet deux CD de nouvelles données confidentielles sur des clients de Julius Bär. La presse internationale en rend compte. Mais la médiatisation ne protège pas Elmer. La justice suisse le condamne une première fois pour violation du secret bancaire, puis à nouveau en 2014 et 2015.

Un an plus tard, cette fois, c’est sa banque, Julius Bär, qui se retrouve dans le viseur de la justice des États-Unis. Impossible de savoir quel rôle les données fuitées par Elmer ont joué, mais la banque est accusée d’avoir aidé des contribuables états-uniens à cacher des milliards de dollars au fisc grâce à des comptes offshore. La procédure se termine par un plaider-coupable de la banque – comme il est fréquent aux États-unis : Julius Bär paie plus de 500 millions de dollars et l’affaire est réglée [1]. Mais les ennuis continuent pour Rudolf Elmer.

« Nos banques sont des crapules »

Aujourd’hui, Julian Assange est en prison au Royaume-Uni, affaibli, menacé d’extradition vers les États-Unis où il risque une peine de plus de 100 ans de détention. Rudolf Elmer, lui, a été définitivement acquitté, en octobre 2018, des accusations de violation du secret bancaire. La justice a finalement considéré que le secret bancaire suisse ne s’appliquait pas à Elmer, puisqu’il était en fait employé d’une succursale basée aux îles Caïmans.

Voilà toute l’ironie du cas Elmer. Les banques suisses possèdent, à l’image de nombreuses autres banques, des filiales dans des paradis fiscaux notoires comme les Îles Caïmans justement pour échapper au droit. Elles ne peuvent donc pas faire condamner un lanceur d’alerte basé dans ces États pour avoir enfreint le droit national. Autre paradoxe de l’affaire : même après avoir définitivement acquitté Rudolf Elmer, la justice suisse lui réclame toujours près de 300 000 euros (320 000 francs suisses) de frais de procédures.

 « C’est la première fois qu’un lanceur d’alerte est acquitté en Suisse. Les faits sont tels qu’ils ont été obligés de m’acquitter, mais la justice veut me punir d’une autre manière », dénonce aujourd’hui l’ancien banquier à Basta !. Le jugement de 2018 ne lui donne par ailleurs droit à aucune compensation pour les six mois passés en prison à l’isolement, ni pour l’interdiction de travailler dans la finance pendant plus d’une décennie. « C’est un peu un acte de vengeance du système, car le système ne peut pas s’autoriser qu’un lanceur d’alerte gagne. »

C’est pour cela que l’ancien banquier a tenté de se tourner vers la Cour européenne des droits humains. Si les quatre plaintes qu’il y a déposées entre 2008 et 2019 ont toutes été déclarées irrecevables, c’est, selon Elmer, parce que c’est un juge suisse qui les a examinées à chaque fois. « Ce qui me tient à cœur, c’est de lancer la discussion sur les lanceurs d’alerte. Il ne s’agit pas de moi ou des 320 000 francs suisses que je ne pourrai de toutes manières jamais payer, mais que le débat ait lieu dans la société. Je pense que le moment est propice. Il est tout à fait clair aujourd’hui que ce que je disais en 2004 est vrai : nos banques sont des crapules. »

« Le secret bancaire suisse n’est pas terminé, il est au contraire florissant »

Selon l’ex-banquier, ce n’est pas l’annonce de la levée du secret bancaire suisse, l’an dernier, qui y change quoi que ce soit. Depuis l’automne 2018, les banques suisses doivent échanger automatiquement leurs données sur les comptes en Suisse avec les autorités fiscales des autres pays. C’en est donc officiellement fini du secret bancaire ancré dans la loi suisse depuis 1934. En octobre 2019, l’Union européenne a retiré la Suisse de sa « liste grise » des paradis fiscaux.

« Mais le secret bancaire existe encore, relativise Elmer. L’échange automatique d’information ne fonctionne que si vous avez un compte à votre nom en Suisse. Si vous l’avez au sein d’une structure de trust, là, on ne pourra pas avoir accès à ces données. Le secret bancaire n’est donc pas terminé, il est au contraire florissant, tout comme les constructions offshore, très lucratives. » Pour l’ONG Tax Justice Network aussi, la fin officielle du secret bancaire suisse ne change presque rien. Le pays est toujours en première place de leur index du « secret financier » sur la carte mondiale des paradis fiscaux.

 

Même après les scandales à répétition, les Panama Papers, les Luxleaks, les Swssleaks, les lanceurs d’alerte n’ont pas encore gagné face aux colosses de la finance. « J’ai mis longtemps à comprendre que je ne pourrai pas changer la Suisse de l’intérieur. » Alors, il vise au-delà. « Si je n’arrive pas à voir mon cas traité à la Cour européenne, j’irais à la Cour internationale de justice des Nations unies. »

Rachel Knaebel

 Le site de Rudolf Elmer, et sa campagne de crowdfunding pour sa procédure auprès de la Cour européenne des droits humains.

Publié le 09/11/2019

Quand Schiappa instrumentalise le féminisme à des fins racistes et xénophobes

 

(site revolutionpermanente.fr)

La dernière proposition de Marlène Schiappa ? Expulser les citoyens étrangers coupables de violences faites aux femmes. Derrière un agenda pseudo-féministe se cachent les motivations les plus réactionnaires.

Comment le gouvernement poursuit son offensive islamophobe

Le gouvernement occupe littéralement tout le terrain du régalien ces dernières semaines ; abordant la question sous tous les angles possibles pour avancer sa politique réactionnaire et islamophobe. Après les polémiques éculées sur le voile, la loi réactionnaire pour interdire le port de celui-ci dans les sorties scolaires, et le passage de quotas d’immigration, c’est au tour de Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’égalité homme-femmes, de participer elle aussi à l’offensive islamophobe sous couvert des droits des femmes. Sa dernière proposition ? Expulser les citoyens étrangers coupables de violences faites aux femmes : « J’insisterais plus particulièrement sur une mesure : nous allons désormais expulser les citoyens étrangers condamnés pour violences sexistes ou sexuelles. » Derrière un agenda pseudo-progressiste se cachent les motivations les plus réactionnaires.

Ces mesures s’inscrivent non seulement dans la continuité des politiques racistes menées par le gouvernement, son « tournant régalien », dont l’interview d’Emmanuel Macron dans le magazine d’extrême-droite Valeurs Actuelles est l’illustration, mais aussi dans la politique répressive et sécuritaire menée au nom du droit des femmes. Il y avait déjà eu la vidéo de Marlène Schiappa se baladant dans les rues de la Chapelle, sous-titrée des paroles d’une chanson des Destiny’s Child, « I am a survivor », et du commentaire « Les lois de la république protègent les femmes, elles s’appliquent à toute heure, en tout lieu », stigmatisant une population bien définie, ici les réfugiés, pour en faire des barbares qui seraient « naturellement » enclins à commettre des actes violents envers les femmes.

C’est ici exactement la même logique qui prévaut, en érigeant la figure de « l’étranger », dont le caractère même d’étranger en fait une menace latente pour les femmes, surtout les femmes « françaises ». Une façon de poursuivre sur un autre front le politique de « tri » entre les « bons » et les « mauvais » migrants instaurés par les quotas sur l’immigration, et qui ne vise en dernière instance qu’à avancer plus loin dans l’agenda réactionnaire du gouvernement qui cherche tant bien que mal à rassurer les électeurs de droite qui pourraient être tentés par le Rassemblement National.

Or, en ciblant certaines populations, ici les « hommes étrangers », pour en faire des sujets naturellement dangereux, dont la culture serait par essence arriérée et barbare, Schiappa réalise un fameux et fumeux tour de passe-passe : disparu l’impérialisme français qui oppresse ses ex-colonies (et au premier chef les femmes), et disparu aussi le patriarcat national !
 

Des néolibéraux aux réactionnaires : tous féministes ?

Non contente de masquer derrière ce discours réactionnaire le fait que l’oppression des femmes est structurelle et qu’elle n’est pas l’apanage de secteurs issus de l’immigration, Schiappa exonère l’impérialisme français de ses crimes contre les populations de pays ravagés par la guerre, le pillage et le massacre – dont des viols d’enfants en Centrafrique ayant mené à des non lieux. La secrétaire d’État a déclaré en effet : « Si on lutte contre les violences faites aux femmes en Afrique et si on favorise leur émancipation économique, on fait en sorte qu’elles puissent vivre dignement dans leurs pays d’origine, au lieu d’être obligées d’en partir. »

Une plaisanterie des plus sordides et des plus ignobles ! De quelle émancipation parle-t-on lorsqu’un pays comme la France, fondée sur l’histoire coloniale écrite en lettres de sang et de feu, continue, sous une forme différente, de mener ses politiques impérialistes en Afrique, base sa richesse sur l’exploitation de pays en Afrique ?

Lorsqu’on parle de violences de genre, dont les agressions sexuelles, les viols et les féminicides sont les exemples les plus extrêmes, ultimes maillons d’une longue chaîne de violences, le premier responsable se trouve bien être l’État capitaliste, ses institutions, son personnel politique ; et avec lui l’ensemble de ce système économique qui produit et reproduit sans cesse l’exploitation, la misère, la violence sous toutes ses formes. Et rappelons seulement à ce titre qu’au sein même du gouvernement, des Darmanin et Hulot ont été accusés de viols sans que cela ne les pousse à démissionner !

Ici, encore une fois, au nom du droit des femmes, c’est la confluence d’un agenda réactionnaire venant de la droite, des néolibéraux et de l’extrême-droite qui est mis en place. Car dans un pays où l’histoire coloniale est si présente comme la France, le féminisme est détourné pour servir des intérêts impérialistes réactionnaires, comme le note la chercheuse Sara Farris : « Le fémonationalisme renvoie à la fois à l’exploitation des thèmes féministes par les nationalistes et les néolibéraux dans les campagnes anti-islam […] et à la participation de certaines féministes à la stigmatisation des hommes musulmans sous la bannière de l’égalité des sexes. Le fémonationalisme décrit ainsi, d’une part, les tentatives des partis de droite et des néolibéraux de faire avancer la politique xénophobe et raciste par la promotion de l’égalité des sexes, et d’autre part, l’implication de diverses féministes dans les représentations de l’Islam comme une religion et une culture misogynes par excellence. » Une alliance de circonstance qui s’était déjà retrouvée dans un front islamophobe défendant la « liberté française » du décolleté contre les « fondamentalistes » en burkini.
 

Pour un féminisme lutte des classes !

Non, l’émancipation des femmes ne pourra pas être garanti par un gouvernement réactionnaire qui mène ses guerres en Afrique, pille ses ex-colonies, et poursuit dans les quartiers populaires sa politique raciste ; pas plus ne pourra-t-elle venir de ce discours puant qui vise à mobiliser une rhétorique féministe pour mettre en avant son agenda nationaliste et néolibéral.

Marlène Schiappa est membre d’un gouvernement qui éborgne, qui mutile, qui réprime ; un gouvernement qui mène une guerre sociale acharnée contre la majorité de la population et surtout les classes populaires, et parmi elles, les femmes, qui sont en première ligne de réformes comme l’assurance-chômage ou les retraites.

Leur soi-disant féminisme ne vise qu’à détourner ce qu’est réellement la lutte pour l’émancipation de toutes et tous, une émancipation qui ne pourra jamais venir de la main de ceux-là même qui tiennent les chaînes qui nous oppriment, alors même qu’une immense majorité de femmes sont en première ligne de l’exploitation et l’oppression sous toutes ses formes, et dont la violence sexuelle n’est que l’un des aspects.

Notre émancipation devra en réalité se conquérir par la lutte de tous les opprimés contre les préjugés réactionnaires qui servent à la classe dominante d’instruments de division de notre classe, au nom desquels le pseudo-féminisme néolibéral qui sert de paravent à l’impérialisme pour camoufler ses crimes et exonérer le patriarcat bien de chez nous qui continue de s’exprimer – et alors même que le courage de certaines femmes, comme Adèle Haenel, expose à quel point les puissants, si tant est qu’il fallait encore le prouver après des affaires comme Weinstein ou Epstein, ont, eux, les mains libres (et tous les moyens) pour donner libre cours à la violence patriarcale. C’est tout leur système qu’il faut mettre à bas !

Comme l’écrit la militante féministe et marxiste révolutionnaire Andréa d’Atri dans son ouvrage Du Pain et des Roses : « Affirmer que nous ne voulons pas nous intégrer à l’État capitaliste et patriarcal n’est pas suffisant pour y mettre un terme. Pour ce faire, il est nécessaire de le combattre et de le détruire. Sur ce chemin, la recherche de meilleures formes d’existence, plus égalitaires, dans les limites restreintes de cette société d’exploitation, est importante pour des millions de femmes dans le monde. Mais cela n’est pas suffisant quand nos corps, nos désirs, nos vies, restent soumis à l’exploitation, à la discrimination et à la soumission qui naissent des relations de propriété défendues par l’État et auxquelles nous ne pouvons nous soustraire volontairement. »

Publié le 08/11/2019

Marseille : un an après l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne

Les habitants manifesteront samedi 9 novembre

paru dans lundimatin#215 (site lundi.am)

Nous avons reçu et diffusons bien volontiers ces deux appels depuis Marseille.

Noailles 1 ans après ; et quoi ?

Il y a un an, les immeubles de la rue d’Aubagne se sont effondrés ; un an que la plaine est aux griffes des aménageurs et vigiles, presque un an que Zineb Redouane est morte, assassinée par la police. Mais aussi un an d’une riche et forte agitation politique où la rue n’a pas cessé de faire entendre ses voix, un an de grande solidarité au pied des murs. Un an d’un increvable mouvement de gilets jaunes. Un an de forte répression, pendant lequel la légal-team travaille sans relâche alors que chaque semaine draine son lot de manifestants aux Baumettes.

La question se pose partout au coin des rues ; un an, et après quoi ? Le constat est amer. Depuis les 8 morts du 5 novembre, la peste dormante de l’insalubrité dans les quartier pauvres de notre ville s’est révélée au grand jour, la peur s’est répandue, chaque fissure fait l’objet d’angoisses bien justifiées et tout le monde ici sait qu’il n’en manque pas. Nombres des quartiers impactés sont dans le centre et sont des quartiers avec beaucoup de petits propriétaires et une population plutôt pauvre, que mairie et promoteurs veulent voir dégager plus loin en banlieue. Les institutions publiques tels des maîtres illusionnistes ont su se ressaisir de cette affaire qu’ils ont créée de toutes pièces.
Depuis déjà de nombreuses années, des structures indépendantes dénonçaient l’insalubrité d’une bonne partie du bâti de la ville, mais les élus et promoteurs semblaient contracter une défaillance chronique de l’ouïe. Aujourd’hui, on peut se permettre de douter de ce diagnostique trop médical et il paraît évident que la raison de cette surdité provenait plus d’une stratégie de gestion urbaine des populations. De plus, pour couronner le tout, on trouve des élus quand on fouille parmi les propriétaires de ces logement insalubres ; ils continuaient à louer ces taudis, sans scrupule, attendant patiemment le moment tant attendu de la grande colonisation par des populations « respectables ».
Depuis un an donc ce sont presque 4000 personnes qui se sont retrouvées obligées de quitter leurs domicile. Cette vidéo de BRUT explique bien la situation.

Chaque semaine, on découvre une nouvelle rue barrée pour chute d’immeubles imminente et cela paraît aujourd’hui d’une triste banalité.
Voraces, les sociétés immobilières démarchent les propriétaires d’immeubles mis en périls pour les racheter a prix imbattable. Par ailleurs les politique urbaines continuent de parier sur ces chantiers vitrines - on finance un coup de peinture sur les façades fissurées par là, ailleurs on s’affaire à la destruction totale d’un quartier ou d’une place pour favoriser les investisseurs et leur permettre d’y construire de grands complexes chers et ternes, comme aux Docks, à la Joliette ou même à la Plaine. Mais nul besoin ici de s’étaler plus sur les classiques de la gentrification qui opèrent partout avec une déroutante similitude et une violence qui n’a rien a envier aux mafias.

Si l’on peut sentir parfois un sentiment d’apathie face a cette situation qui n’a de cesse d’empirer, les réseaux de solidarité ne faiblissent pas, la colère grossit, les cœurs et les luttes quotidienne se poursuivent.Toute la semaine du 5 au 9 novembre c’est une suite d’évènements, entre banquets et témoignages, qui peupleront les rues de Noailles pour finir sur le Samedi 9 qui sera une grande manifestation de toutes les colères urbaines.

Depuis quelques temps, la lutte s’intensifie, les esprits s’échauffent, les rues se couvrent de phrases appelant à la commémoration et à la colère ; des bâtiments publics, locaux RN, associations de promoteurs ou sociétés de gestion immobilière se font passer à l’extincteur ; depuis chaque quartier, plein d’espoirs, on se donne RDV pour cette journée. Et la mairie, forte d’un fier cynisme, expulse méthodiquement avant la trêve hivernal. Ainsi ce jeudi nous avons perdu entre autre notre chère Maison du peuple qui constituait un point de jonction important entre les luttes, mais qui saura muer comme le serpent.

Pour les 8 morts de la rue d’Aubagne, pour Zineb Redouane, pour les 4000 expulsé(e)s, pour les sinistrés de maison blanche, pour la Plaine, pour tout ceux qui s’intoxiquent dans des logements insalubres à des prix exorbitants, pour crier notre rage et notre tristesse, pour se sentir forts ensemble, pour se donner de l’espoir, pour prolonger la lutte et construire des rapport de forces, Tout Marseille dans la rue le 9 novembre.
Et pour ceux qui lisent de plus loin, venez voir que parfois ici aussi il pleut, et venez chargés de vos histoires car la gentrification et son monde font système partout.
9 Novembre RDV 15h Notre-dame-du-mont.

Marche 1 an après les effondrements, commémorer ? Non, le 5 novembre 2018 n’est malheureusement pas fini...

Samedi 9 novembre, à 15h au Métro Notre Dame du Mont / Cours Julien aura lieu le départ de la grande marche “1 an après les effondrements”. Cela aurait pu être une marche blanche, comme exactement il y a un an déjà, mais ce sera une marche de la colère. De toutes les colères urbaines. Parce que la destruction du “Marseille populaire” n’a pas commencé le 5 novembre à Noailles. Depuis bien longtemps les autorités locales mènent une guerre sans relâche contre les populations précarisées du centre-ville et des quartiers : Euromed 1 (Rue de la république, la Joliette vidée et rasée), Euromed 2 (casse du marché aux puces, remplacement des populations et des activités aux Crottes ou à Bougainville), les plans de requalification de la SOLEAM (La Plaine notamment), les vagues de délogement couplées à une spéculation immobilière sans scrupule et sans borne, l’abandon des cités avec dernièrement le cas de la Maison Blanche incendiée, le circuit infernal pour les sans-papiers ou les plus pauvres entre campement-expulsion-squat-expulsion-marchand de sommeil...

Oui, nous honorerons les martyrs de la rue d’Aubagne. Tué.es à cause de la chute d’un immeuble MU-NI-CI-PAL (propriété de Marseille Habitat), signalé par des tas d’expert comme “en situation d’effondrement imminent” depuis plus de 5 ans. Tué.es parce que leurs proprios (des élus rappelons-le, dont Xavier Cachard, l’avocat de Renaud Muselier, des syndics foireux, certainement liés à des sociétés immobilières, que l’on retrouve dans de très nombreux cas d’expulsion-délogement comme Porte d’Aix) ont laissé pourrir les habitations, pour se goinfrer encore plus de pognon. Les 8 de la rue d’Aubagne ont été purement et simplement assassiné.es. La guerre aux pauvres dans la ville de Marseille est sanglante.

Et, comme à l’accoutumée dans ce genre de situation, pour maintenir leurs privilèges et se protéger, les responsables du massacre se planquent derrière des armées de flics. Qui n’ont eu de cesse de tabasser, ratonner. Et de tuer encore. Zineb Redouane, habitant.e de Noailles. La brutalité policière débridée a également contribué à exacerber les violences sexistes des milices privées qui défendent les chantiers et les lieux de pouvoir. Un an de répression tous azimut, banalisée et élargie à l’ensemble de la société révoltée, avec comme seule réponse des coups, des arrestations, des condamnations, des emprisonnements, chaque week-end de protestation. Quand certains collectifs militants et des délogé.es ont patiemment joué le jeu de la cogestion avec les autorités métropolitaines et étatiques (Fructus, Ruas, Préfet, ministre du logement...), ces derniers se sont bien marrés de tant de gentillesse... puis se sont littéralement torchés avec la prétendue “Charte du relogement” à la première occasion ! Pas un seul n’a démissionné !

Depuis le 5 novembre : 4000 délogé.es, 359 immeubles expulsés dans des tas de quartiers. Rien n’a changé, sauf le prix du mètre carré.

Avouez qu’il y a de quoi être en colère, non ? Le mot est faible...

Alors depuis un an, on s’est serrés les coudes : assemblées de quartier, collectifs d’habitant.es, squatteurs, gilets jaunes, syndicalistes, exilé.es en révolte ici pour leurs frères et soeurs qui se battent au pays. Toi et moi. On a tenté de sortir la tête du nuage de lacrymo. On a lancé l’occupation de dizaines de logements vides, des petits et des très grands comme St Just, on a réoccupé nos places publiques éventrées par les chantiers du nettoyage social, on s’est rencontré entre quartiers, on a ouvert une Maison du peuple et d’autres espaces occupés et autogérés, on a continué l’accueil des exilé.es tant bien que mal, on a manifesté, beaucoup, discuté beaucoup aussi. On a fait la fête aussi, dansé. On s’est donné la force.

ON SERA A NOUVEAU PRESENT.ES ENSEMBLE SAMEDI 9 NOVEMBRE DANS LA RUE.
CAR S’IL EST UN MOMENT HISTORIQUE QUI A ÉTÉ RATÉ C’EST BIEN CELUI DU RENVERSEMENT DES RESPONSABLES DU MASSACRE.
GAUDIN, VASSAL, FRUCTUS, RUAS, CHENOZ, NUNEZ, CASTANER... : DU SANG SUR VOS MAINS, DANS VOS BOUCHES DES CADAVRES.
VOUS VOULEZ NOUS CHASSER ? NOUS VOUS CHASSERONS.

Publié le 06/11/2019

Alexander Samuel : « Les gaz lacrymo empoisonnent »

 

Emilien Urbach (site humanite.fr)

 

Lanceur d’alerte. Le jeune biologiste niçois met en lumière des doses importantes de cyanure dans le sang des manifestants exposés à cette arme chimique.

«Du cyanure dans les gaz lacrymogènes utilisés pour le maintien de l’ordre ? Le gouvernement empoisonnerait la population ? Impensable ! » C’est la première réaction d’Alexander Samuel, enseignant en mathématiques et docteur en biologie, lorsque le gilet jaune Julien Chaize, en avril 2019, lui demande d’étudier cette hypothèse. Six mois plus tard, le jeune scientifique niçois en est persuadé, des doses non négligeables de poison circulent dans le sang des manifestants gazés.

Cette conviction dérange. Samedi 2 novembre, Alexander a été placé en garde à vue au motif qu’il serait impliqué dans une attaque symbolique, à la peinture bio, d’une banque. Il s’en défend mais reste enfermé quarante-huit heures. Son domicile est perquisitionné. Son matériel informatique et de nombreux documents sont minutieusement inspectés. Un manuel militaire de 1957, « sur la protection contre les gaz de combat », est saisi et détruit.

À l’écart, il observe les violences

Cet épisode n’est apparemment pas lié à ses recherches sur les gaz lacrymogènes. Quoi qu’il en soit, le biologiste a déjà compilé ses travaux dans un rapport. Il sera publié dans les prochains jours par l’Association Toxicologie Chimie, fondée par André Picot, directeur honoraire de l’unité de prévention du risque chimique au CNRS. Ce dernier sera cosignataire de la publication d’Alexander, aux côtés d’autres chercheurs et médecins.

Rien ne laissait présager un tel résultat quand, au début du printemps, Alexander se rend pour la première fois à une manifestation de gilets jaunes. « J’étais méfiant, avoue-t-il. Dans les Alpes-Maritimes, l’extrême droite était très présente au début du mouvement et mes convictions écologistes étaient en contradiction avec les revendications liées aux taxes sur le carburant. » Curieux, il se rend cependant au rassemblement organisé le 23 mars, à Nice.

À l’écart, il observe les violentes charges de police au cours desquelles la responsable d’Attac, Geneviève Legay, est gravement blessée. Alexander n’assiste pas directement à la scène mais il voit les street medics, ces secouristes militants qui interviennent lors des manifestations, empêchés d’intervenir et se faire interpeller. Alexander filme. Il est immédiatement placé en garde à vue. C’est sa première fois.

« J’ai été choqué, confie le scientifique. Les conditions de ma détention, les mensonges d’Emmanuel Macron et du procureur concernant Geneviève Legay ont fait que je me suis solidarisé avec le mouvement. » Il décide de rassembler tout ce qui pourrait permettre de rétablir la vérité et de le transmettre à des gilets jaunes qui entendent saisir l’ONU. Parmi eux, Julien Chaize veut le convaincre de se pencher sur le cas d’une manifestante qui, à la suite d’une exposition aux gaz lacrymogènes, affichait un taux anormalement élevé dans le sang de thiocyanate, molécule formée après l’assimilation du cyanure par le foie.

C’est un cas isolé. Impossible pour Alexander d’y voir la preuve d’un empoisonnement massif de la population. Incrédule, il participe cependant à d’autres manifestations et observe les réactions des personnes exposées aux gaz. Vomissements, irritations, désorientation, perte de connaissance… ces fumées ne font pas seulement pleurer.

Alexander consulte la littérature scientifique. Le composant lacrymogène utilisé en France est le 2-Chlorobenzylidène malonitrile. Comme il est considéré comme arme chimique, son emploi est interdit dans le cadre de conflits armés. Pas pour le maintien de l’ordre. Pour le biologiste, le verdict est clair, cette molécule, une fois présente dans le sang, libère du cyanure. Plusieurs études, depuis 1950, l’affirment. Aucune ne dit le contraire. Mais ce poison est également présent dans les cigarettes et dans une multitude d’aliments. Sa dangerosité est donc une question de dosage. Comment le mesurer ?

Alexander et trois médecins gilets jaunes proposent alors aux manifestants de faire analyser leur sang afin de déterminer un taux de thiocyanate. Mais ce marqueur n’est pas assez fiable. Il faut quantifier le cyanure. Or, le poison n’est détectable dans le sang que pendant quelques dizaines de minutes. Munis de kit d’analyses, d’ordonnances et de formulaires à faire signer par les candidats à un examen, ils décident de faire des prises de sang et d’urine directement pendant les manifestations du 20 avril et du 1er Mai.

Les résultats sont édifiants

Les résultats des premiers prélèvements confirment bien la présence importante de cyanure, mais n’en donnent pas le dosage précis. Le 8 juin, à Montpellier, l’équipe perfectionne son protocole. Alexander, les trois médecins et quelques complices se font eux-mêmes cobayes de leur expérience. Ils testent leur sang avant la manifestation puis après. Les résultats sont édifiants. La communauté scientifique considère l’empoisonnement au cyanure à partir de 0,5 mg par litre de sang et sa dose mortelle à 1 mg. Parmi les personnes testées, deux affichent des taux voisins de 0,7 mg par litre.

Leur démarche inquiète certains gilets jaunes et dérange les autorités. Alexander et les trois médecins font, depuis mai, l’objet d’une enquête préliminaire pour « violence aggravée et mise en danger de la vie d’autrui ». L’affaire suit son cours. Les chercheurs-suspects ont même été entendus, pendant l’été, par la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP). Alexander a subi une nouvelle garde à vue au mois de septembre. Ils ont reçu de nombreuses menaces. Mais rien ne les a empêchés de continuer. La population doit être informée. Les policiers, eux-mêmes exposés, doivent savoir. La vérité doit éclater.

 

Émilien Urbach

Publié le 28/10/2019

Edgard Morin : « Le rôle d’un intellectuel est de poser les problèmes de fond de notre société »

 

Jean-Paul Pierrot (site humanité.fr)

 

Penseur de la complexité, le philosophe et sociologue engagé publie Les souvenirs viennent à ma rencontre, des Mémoires tournés vers l’avenir. Il y fait le choix de l’éclatement, de la sincérité et de la confession où se croisent la grande et la petite histoire.

Les souvenirs viennent à ma rencontre, ce livre de 760 pages que vous venez de publier, est une traversée du siècle, au fil de récits, de rencontres, de portraits. De la Résistance à la métamorphose de la société que vous appelez de vos vœux, vous bâtissez un récit plein d’humanité, des Mémoires où les sentiments priment sur la chronologie. Pourquoi ce choix ?

Edgar Morin Le choix s’est imposé à moi-même. Ma première idée était d’écrire un livre où je ferais revivre ceux que j’appelais « mes amis, mes héros ». Certains sont inconnus, d’autres plus célèbres. Mais, en les évoquant, inévitablement, je mentionnais les conditions dans lesquelles nous nous rencontrions, nous nous fréquentions. Cela faisait surgir de nombreux souvenirs. J’ai décidé de laisser parler les souvenirs. Dans la vie, les questions les plus graves coexistent avec des petites choses. J’ai voulu restituer la vie. Le choix des portraits découle des souvenirs. Un exemple : Henri Alleg, je l’évoque comme copain de lycée, sans oublier, bien des années plus tard, le choc de la publication de La question. Certaines de ces rencontres m’ont marqué pour la vie.

« Vivre n’est pas survivre, il faut savoir risquer sa vie », dites-vous. C’est au nom de ce principe que vous avez rejoint « l’armée des ombres ».

Edgar Morin Quand j’avais 20 ans, je voulais vivre, connaître les expériences de la vie. Mais c’était une époque où je sentais qu’il y avait une sorte de lutte mondiale menaçant toute l’humanité. À partir de décembre 1941, Moscou a résisté, les États-Unis sont entrés dans la guerre. La jeunesse soviétique et l’américaine risquaient leur vie et moi, je serais resté planqué comme un pleutre. Ce n’était pas possible. Voilà ce que je pensais et qui m’a conduit à m’engager dans la Résistance communiste en 1942. J’ai été emporté dans cet élan. Entrer dans la Résistance, c’était un acte patriotique, mais c’était quelque chose de plus ample : le sort de l’humanité était en jeu.

J’étais physiquement craintif, j’avais peur de risquer ma peau. Sous le régime de Vichy, en zone dite libre, on pouvait être arrêté et faire trois ans de prison, mais quand les Allemands sont arrivés on risquait la torture, la mort ou la déportation. « Une fois que le choix est fait, disait André Malraux, le courage est une affaire d’organisation. »

Comment avez-vous vu monter l’antisémitisme ?

Edgar Morin Dès que j’ai été adolescent, j’ai vu l’antisémitisme se déchaîner dans une partie de la presse, Gringoire, Candide, etc. Personnellement je n’en ai pas souffert. Dans mon lycée, il y avait des fils de bourgeois du quartier et des élèves de milieux plus populaires, venus de banlieue. Sur une classe d’environ 35 élèves, il y avait quatre ou cinq juifs. Je n’ai pas particulièrement subi d’offenses. Même après le lycée, étudiant à Toulouse, je ne me sentais pas discriminé. Les lois de Vichy établissaient un numerus clausus pour les juifs, mais, dans les deux facultés où je me suis inscrit, aucune ne le pratiquait, elles opposaient une sorte de résistance passive à Vichy.

Mes parents, originaires de Salonique, s’étaient installés en France pendant la Première Guerre mondiale. C’était une famille très laïque, qui n’assistait à des cérémonies religieuses qu’à l’occasion des enterrements. Mon éveil à la politique date du Front populaire. J’étais enthousiasmé par l’ambiance fervente et pleine d’espoir qui régnait dans le monde du travail au cours des grèves du printemps 1936. Je me suis mobilisé en faveur de la République espagnole au sein de la Solidarité internationale antifasciste. 

L’engagement antifasciste vous conduit en pleine clandestinité à adhérer au Parti communiste en 1942. Vous y resterez une dizaine d’années avant de le quitter sur fond de procès staliniens en Europe de l’Est. Relativement courte, cette période a néanmoins beaucoup compté dans votre vie.

Edgar Morin Avant d’adhérer au Parti communiste, j’ai mené une réflexion profonde. J’avais une culture très antistalinienne mais j’analysais tous les vices du système soviétique comme relevant de l’encerclement capitaliste et de l’arriéation tsariste. Cela amenait le système à se durcir. Mais, après la victoire sur le nazisme, j’espérais qu’il y aurait un épanouissement de la culture socialiste. Cet espoir a commencé à diminuer, au début de la guerre froide, avec la reprise des procès staliniens en Hongrie et en Tchécoslovaquie.

J’ai vécu intensément cette période où j’étais au PCF. Il y régnait une grande fraternité mais au sein de l’organisation d’alors pesait une atmosphère quasi religieuse, un ton d’excommunication qui a brisé des militants. Ce fut une expérience polyvalente qui a compté beaucoup. Après mon divorce d’avec le PCF, je n‘ai appartenu à aucune autre formation politique.

Cet esprit de résistance, croyez-vous qu’il soit encore nécessaire aujourd’hui ?

Edgar Morin Les conditions ne sont pas aussi dangereuses, mais, plus encore qu’à l’époque où je croyais m’engager pour le salut de l’humanité, le destin de notre monde est entré dans une crise profonde, subit des menaces extraordinaires, une certaine promesse aussi, qui risque de ne jamais voir le jour si les menaces se concrétisent.

Je me souviens d’avoir écrit dans les Lettres françaises un article intitulé « Il n’y a plus d’Europe », à l’époque où la communauté européenne commençait à se construire. Ce qui était important à mes yeux, c’était le sort de toute la planète, les pays colonisés (à l’époque, les pays européens, dont la France, avaient concervé leurs colonies). Je suis devenu européen en 1972 ou 1973, au moment de la crise du pétrole. Ce dont nous souffrons aujourd’hui, ce n’est pas seulement du problème écologique planétaire, c’est aussi du problème de la multiplication des armes nucléaires. Tout est désormais interdépendant sur la planète, les fanatismes se rallument, l’espoir est perdu si ce n’est l’espoir céleste, avec le retour en force des religions. Une série de conquêtes scientifiques et techniques sont prodigieuses mais aussi dans une certaine part menaçantes. Il faut savoir réagir. Par exemple, quand la mondialisation désertifie des territoires, alors il faut démondialiser pour les sauver.

En 1936, les luttes sociales et politiques du monde du travail étaient nourries par l’espoir de construire un monde meilleur. Aujourd’hui, le contexte mondial et les menaces que fait planer le réchauffement climatique sur la survie de l’humanité ne donne-t-il à l’action un caractère avant tout défensif ?

Edgar Morin Vous avez raison, nous sommes dans une période de régression généralisée avec une crise épouvantable et mondiale de la démocratie (des gouvernements autoritaires, des présidents incultes et dangereux – je pense particulièrement aux États-Unis et au Brésil –, une époque où, au lieu de prendre conscience de notre destin humain commun, on se replie sur les identités particulières, on cherche le bouc émissaire. Avant, c’était le juif, aujourd’hui, c’est l’arabe, le musulman. C’est une obsession, une folie, un délire. Il nous faut résister contre la vieille barbarie de l’histoire humaine et aussi contre la barbarie de la civilisation occidentale : le calcul glacé de la recherche du profit. Actuellement, le profit privé a colonisé presque tout. Avant guerre, on dénonçait « les deux cents familles ». Cela n’était rien par rapport à maintenant.

L’une des meilleures façons de résister, c’est d’être dans un oasis de solidarité et de fraternité. Des associations se créent un peu partout dans le monde. Ce bouillonnement est très fécond mais ce mouvement ne parvient pas encore à se cristalliser en pensée politique.

Que pensez-vous du rôle des intellectuels dans ce débat ?

Edgar Morin Les intellectuels devraient et pourraient participer à cette résistance d’idées. Mais ils restent trop souvent sur des questions particulières. Or le rôle d’un intellectuel est de poser les problèmes de fond de notre société. J’ai avancé des idées de politique de civilisation dans mon ouvrage la Voie. J’ai un peu le sentiment d’être un dinosaure mais je continue.

Edgar morin

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Piérot

Publié le 21/10/2019

« Avec la réforme, les retraites de demain ne seront pas suffisantes pour maintenir son niveau de vie »

par Rachel Knaebel (site bastamag.net=

La réforme des retraites voulu par Emmanuel Macron fait basculer le système par répartition vers un système individualisé, à points. Chacun vivra dans l’illusion qu’il reste maître du niveau de sa future pension, mais exercer un métier pénible ou précaire, connaître des périodes de chômage, se retrouver en invalidité sont autant de facteur qui feront baisser les points accumulés. Entretien avec l’économiste Michaël Zemmour.

Basta !  : Cette réforme, et le passage à un système à points, sera-t-elle plus égalitaire que le système actuel, comme l’assure le gouvernement ?

Michaël Zemmour [1] : Cette réforme veut limiter les dépenses de retraite, c’est-à-dire concrètement faire baisser les pensions des retraités par rapport au niveau de vie des actifs. C’est une trajectoire qui est déjà en partie programmée par les réformes précédentes. La nouveauté de la réforme, avec l’introduction d’un système à points, c’est de rendre cette trajectoire automatique, et moins facilement réversible. Son principe est de définir un taux de cotisation fixe, qui ne bougera pas. C’est donc le niveau des pensions qui s’ajustera, de manière à ce que ce taux de cotisations permette de les payer.

Le rapport de Jean-Paul Delevoye, haut-commissaire aux retraites [2] propose un taux de cotisation limité à 28% du salaire brut. C’est à peu près le taux actuel, mais comme on sait que la durée de vie va s’allonger, bloquer ce taux va avoir pour conséquence de faire baisser les pensions. L’idée principale du système à points, c’est qu’on gèle le niveau des ressources, et comme les retraites vont durer plus longtemps, puisque la durée de vie s’allonge, les pensions vont baisser. On pousse ainsi les gens à partir plus tard, et avec une pension plus faible.

En passant au système à points, il ne sera plus du tout possible d’augmenter le taux de cotisation ?

Ce sera difficile. Le système sera en quelque sorte en pilotage automatique. Depuis plusieurs réformes, les gouvernements veulent bloquer les taux de cotisation, mais très régulièrement on finit par les augmenter quand même un peu. Par exemple, cette année, même si c’est très marginal, les partenaires sociaux ont augmenté les taux de cotisation pour les retraites complémentaires, qu’ils gèrent, pour éviter justement que les pensions baissent. Sur les quinze-vingt dernières années, il y a eu des réformes qui ont eu pour but de faire baisser les pensions, mais il y a quand même eu des relèvement de taux de cotisation.

La grande question qui est devant nous est celle du niveau de pension, ainsi que celle de l’âge de départ en retraite. Là où le débat est biaisé aujourd’hui, c’est que le gouvernement dit : « Nous sommes prêts à discuter de tout, mais avec les mêmes moyens. » Autrement dit l’alternative ne se joue qu’entre perdre plus de pension, ou partir plus tard. L’option qu’une partie de l’effort puisse passer par des cotisations supplémentaires est complètement évacuée. C’est cela la principale rupture de cette réforme.

Ce que cela dessine, d’ici une vingtaine ou une trentaine d’années, ce sont des retraites qui n’auront plus le même rôle qu’aujourd’hui. Les pensions retraites existeront toujours – il est inexact de dire qu’on n’aura plus de retraites. Mais ces retraites qui ne seront pas suffisantes pour maintenir son niveau de vie. Elles ne constitueront qu’un premier étage. Celles et ceux qui n’auront que cela seront vraiment appauvris. D’autres, qui seront plus aisés, iront compléter par de la capitalisation.

Le système de décote/surcote est aussi profondément inégalitaire, car le fait de pourvoir travailler plus longtemps dépend du métier exercé...

Aujourd’hui, on discute beaucoup de savoir s’il faut calculer la retraite en fonction de l’âge ou en fonction des durées de travail. Le cœur de cette discussion, c’est que les systèmes de retraites, tels qu’ils sont présentés par le gouvernement, font que si vous n’atteignez pas l’objectif qu’on vous fixe, on vous pénalise lourdement. Le système voulu par Delevoye prévoit que vous accumuliez des points, mais si vous n’atteignez pas soit l’âge pivot, soit la durée de référence, la valeur de vos points est diminuée. C’est une sorte de double peine. D’abord vous avez travaillé moins longtemps donc vous avez moins de points, par exemple si vous avez une carrière à trous. En plus, si vous partez à 62 ans, vos points valent moins cher.

Au cœur de ce principe, il y a une philosophie basée sur l’incitation : les dispositifs sont là pour inciter les gens à avoir des comportements considérés comme vertueux. Ce principe ignore la plupart des gens ne sont pas maîtres de leurs décisions de travailler ou pas. Ces décisions ne sont pas prises dans un contexte de pure liberté ! Ce n’est pas un menu au restaurant. Il y a des difficultés professionnelles, il y a un contexte de santé, il y a du chômage. Donc, si on vous pénalise pour une décision que vous n’avez pas prise, ou si vous êtes déjà en mauvaise santé et que vous ne pouvez pas continuer à travailler, c’est un faux choix, et une vraie pénalisation.

Vous pointez le fait qu’il est faux que les gens travaillent dans l’ensemble plus longtemps. Les gens prennent leur retraite plus tard, mais selon vous c’est plutôt le temps entre la fin du travail et le début de la retraite qui augmenterait.

Il y a des personnes qui travaillent plus longtemps, à peu près deux ans de plus par rapport à il y a dix ans. C’est le fait des réformes précédentes, et aussi de la chasse aux pré-retraites. Dans le même temps, plus de la moitié des salariés français ne travaillent pas jusqu’à la retraite. Lorsqu’ils liquident leur retraite, aux alentours de 63 ans, ils ne sont déjà plus en emploi depuis un, deux ou trois ans. Ils peuvent être au chômage – le chômage de longue durée des seniors est important. C’est le chômage qui a tendance à remplacer les pré-retraites, mais de manière moins favorable. Ils peuvent être aussi en invalidité, en arrêt longue maladie, ou aux minimas sociaux. Une période sans emploi ni retraite est en train de se créer, et a tendance à s’allonger avec les réformes.

C’est une illusion de poser les débats comme si, en décidant d’un âge de départ à la retraite, on résolvait le problème de l’emploi des seniors. Ce problème est toujours là, à la fois parce que les entreprises ne sont pas très demandeuses de garder les seniors très longtemps, que les conditions de santé dans un grand nombre d’emplois ne permettent pas de travailler plus longtemps, et aussi parce que les personnes ne souhaitent pas travailler plus longtemps. C’est en lien avec les conditions de travail. Il y a un fossé qui se creuse entre le moment où l’on s’arrête – la moitié des gens s’arrêtent aujourd’hui avant 60 ans –, l’âge légal (62 ans actuellement), et l’âge moyen auquel on touche enfin sa retraite, qui est plutôt de 63 ans pour l’instant.

Est-il possible de dessiner une réforme, ou des changements dans le système des retraites qui prendraient mieux en compte les carrières heurtées, les périodes de chômage, les congés maternités, les congés parentaux ?

Il y a la question du système de retraites, et la question du niveau des pensions. Ce que propose Delevoye, avec le système à points, est de considérer la retraite quasiment comme une épargne. Si vous avez épargné beaucoup, vous avez beaucoup. Si vous avez épargné moins parce que vous avez eu des trous dans votre carrière, cela se ressent sur votre retraite. Il existe une autre façon de voir la retraite traditionnellement en France : la retraite n’est pas une épargne, c’est le maintien des meilleurs salaires. Avec cette réforme, nous assistons ainsi à un réel basculement. Veut-on penser la retraite comme le maintien du salaire, auquel cas le système proposé par Jean-Paul Delevoye n’est pas le plus adapté ? Ou alors la conçoit-on comme une quasi-épargne publique, et dans ce cas c’est le système à points qu’il faut adopter.

La deuxième question concerne le « bon » niveau d’une retraite : quelle part des derniers salaires, vers quel âge peut-on envisager de la prendre, et du coup, quels sont les besoins en termes de financement puisqu’on va vivre plus vieux ? Le problème du débat, tel qu’il est mené aujourd’hui, est que le gouvernement évacue complètement ces aspects, en focalisant l’attention sur la tuyauterie, sur les points. Le gouvernement a en fait déjà décidé qu’on ne mettrait pas un centime de plus pour les retraites et que, donc, leur niveau va baisser. Ce sera à nous de décider de prendre notre retraite plus tard, parce que nous toucherons beaucoup moins.

D’un côté, le gouvernement communique sur des détails très techniques, de l’autre, les économistes, les partenaires sociaux, les citoyens, n’ont pas accès aux données sur lesquelles se base le gouvernement pour calculer les effets de la réforme. Qu’en pensez-vous ?

Nous n’avons pas accès aux données ni au résultats des études. C’est particulièrement archaïque, d’autant plus que le gouvernement communique sur des détails très techniques et qu’il veut absolument parler de cela. Il ne communique pas les simulations sur lesquelles il s’appuie. Le gouvernement assure que notre système sera meilleur que l’ancien, mais nous n’avons pas accès aux données pour le savoir ! Ce qui est clair, c’est qu’on va donner aux cadres supérieurs, aux salariés les plus riches, un bon de sortie du système. Ils pourront sortir du système de base pour la partie de leur salaire qui dépasse 10 000 euros par mois.

Les petites retraites, nous dit-on, seraient de l’autre côté un peu revalorisées. L’éventail des retraites distribuées, sans les plus riches, paraîtra donc plus égalitaire. Mais c’est une loupe déformante. Car les personnes qui en ont les moyens et qui vont voir les retraites de base baisser vont les compléter par la capitalisation. Et la capitalisation accroît nettement les inégalités. Les comparaisons internationales le montrent. Notre système actuel est loin d’être parfait, il contient des formes d’inégalités importantes. Mais en préparant un système où la retraite publique ne sera qu’un premier étage, peut-être que les inégalités seront encore plus fortes entre les retraités.

L’unification des différents régimes aura-t-elle aussi pour effet un nivellement pas le bas ?

Pour y voir plus clair, il faudrait avoir des chiffres. Pour le régime de la fonction publique, il est reconnu publiquement que son intégration au régime général va coûter très cher en droits à la retraite, au moins pour la partie des fonctionnaires qui sont peu payés en prime. On ne connaît pas l’effet de la réforme, mais au moins leurs primes seront prises en compte dans le calcul de la retraite. Pour bien d’autres agents publics, dont les enseignants et certains personnels hospitaliers, qui sont faiblement payés en prime, on sait que la réforme implique une baisse très importante du niveau des pensions. Pour que cela ne soit pas le cas, il faudrait des revalorisations des traitements, qui soient très conséquents, puisque cela fait dix ans que leurs salaires sont gelés.

Le système actuel de retraites est-il encore viable ?

Le système actuel a un petit déficit, de l’ordre de 10 milliards d’euros, sur 300 milliards. Il est donc somme toute équilibré. Il n’est pas du tout question d’un système qui serait à découvert et dont il faudrait éponger les dettes. Le problème, c’est que depuis des années, pour l’équilibrer, on fait baisser les pensions. C’est un choix implicite qui a été fait. La logique de cette nouvelle réforme qui vient, c’est de dire « Dorénavant, on va toujours faire comme ça ». Si on remet en cause la baisse des pensions, alors il faut discuter de sources de financement supplémentaires.

Élargir l’assiette des cotisations serait une alternative ?

On peut tout imaginer. Cela dépend d’abord des contextes politiques. Plusieurs possibilités paraissent assez évidentes. Exemple chez les salariés du privés : presque 10% des rémunérations sont retirées de l’assiette des cotisations, comme l’épargne salariale. Réintégrer ces éléments donnerait un peu d’air. C’est quelque chose qui a été fait par le passé. Il existe d’autres pistes, comme taxer les profits. L’avantage de l’augmentation des cotisations, est que c’est cohérent avec le système par répartition. Nous savons le faire et les montants sont tout à fait raisonnables : toutes choses égales par ailleurs, il suffirait d’augmenter les cotisations de seulement 0,2 point par an pour maintenir les taux de remplacement, le montant de la retraite par rapport au dernier salaire, à leur niveau actuel. En moyenne cela ne se traduirait pas par des baisses de salaires pour les actifs, mais des augmentations légèrement moins rapides.

Une autre question dont on parle peu dans cette réforme, est celle de la prise en compte de la pénibilité…

Plusieurs dispositifs de prise en compte de la pénibilité ont été mis en place dans les années 2000 puis ont été dégradés. Aujourd’hui, ce n’est pas mis en avant. Et comme on présente chacun comme le gestionnaire de son compte de points, on ne rend pas compte du fait qu’il y a des métiers qui ont des effets tels sur la santé qu’on ne peut pas les exercer indéfiniment. C’est quelque chose qui doit se penser pour la retraite, mais aussi se penser au travail, il faut mener de front les deux. Une partie des éléments des régimes spéciaux de retraites reposent sur cette idée de prendre en compte les risques spécifiques. S’il y avait quelque chose à faire pour s’inspirer des régimes spéciaux, ce serait effectivement de reconnaître qu’il y a des professions qui, en tant que telles, méritent un traitement spécifique.

Propos recueillis par Rachel Knaebel

 Photo : CC Domaine public.

Notes

[1] Michaël Zemmour est maître de conférences en économie à l’Université Lille 1. Ses recherches portent sur l’économie politique du financement de l’État social.

[2] Le rapport qui dessine la réforme des retraites à venir et qui a été publié en juillet.

Publié le 01/10/2019

Immigration. Emmanuel Macron prend le relais de Marine Le Pen

Grégory Marin et Lionel Venturini (site humanite.fr)

 

Devant les parlementaires de sa majorité, le chef de l’État a estimé qu’il fallait s’atteler au « détournement » du droit d’asile. Dans la droite ligne du Rassemblement national, qu’il désigne par commodité seul « opposant sur le terrain ».

Les prestidigitateurs vous le diront, détourner l’attention est tout un art. Une fois de plus, invité lundi à la réunion de rentrée des parlementaires de sa majorité dans les jardins du ministère des Relations avec le Parlement, le président de la République disruptive s’y est plié. Bien qu’ayant décliné quatre priorités, il est vaguement passé sur les trois premières pour s’intéresser à la dernière seulement. Il faut dire qu’en matière d’écologie, de retraites, de travail, le gouvernement accumule échecs et déconvenues. Ne lui restait plus que le « régalien », dernier terme abordé, selon les participants de cette réunion à huis clos. Par régalien, il faut comprendre sécurité et immigration, selon une distribution qui rappelle plus les années Sarkozy que le « nouveau monde ».

Raccoler dans l’électorat RN

« Nous n’avons pas le droit de ne pas regarder ce sujet en face », a-t-il martelé. C’est en réalité ce seul sujet, l’immigration, qui scandera la prochaine séquence politique macronienne. Le chef de l’État a ainsi appelé sa majorité et son gouvernement à la fermeté sur le « détournement » du droit d’asile pour éviter d’être « un parti bourgeois » qui ignore l’opinion de classes populaires séduites par l’extrême droite. Double détournement : il faut d’abord se rappeler les conditions de naissance de la République en marche, ses accointances avec les milieux d’affaires et la figure de son chef, symbole de la réussite bourgeoise ; ensuite, il faut considérer que les couches populaires ne sont pas vouées à être les captives électorales d’une extrême droite profitant d’un discours « tous contre tous ». C’est pourtant cet épouvantail que le président de la République agite, pour mieux remettre en selle son duel avec Marine Le Pen. « Vous n’avez qu’un opposant sur le terrain : c’est le Front national, a-t-il ainsi expliqué. Il faut confirmer cette opposition, car ce sont les Français qui l’ont choisie. »

À quinze jours d’un débat parlementaire sans vote sur l’immigration, prévu les 30 septembre et 2 octobre, la sortie présidentielle ne doit rien au hasard. « Les flux d’entrée n’ont jamais été aussi bas en Europe et les demandes d’asile jamais aussi hautes en France », a-t-il surligné… ce qui est un mensonge. À l’échelle européenne, Eurostat confirme que, après les pics de 2015 et 2016, les 638 000 demandes d’asile reçues dans l’Union européenne en 2018 représentent une baisse de 10 % par rapport à 2017 (712 000). Qu’importe : en parlant du droit d’asile, Emmanuel Macron laisse s’opérer, à dessein, la confusion qu’effectue le Rassemblement national entre réfugiés pour cause de guerre ou pour cause économique (et au-delà, immigration illégale, légale, étudiante, rapprochement familial…). Or, « les demandeurs d’asile et les réfugiés ne sont ni des sans-papiers ni des migrants économiques », s’échine régulièrement à rappeler France Terre d’asile.

Ce n’est pas la première fois que le président de la République fait de l’immigration un thème politique. En juin 2018, il déclarait lors d’un discours à Quimper : « Je le dis à tous les donneurs de leçons, allez m’expliquer qu’il faudrait accueillir tout le monde ! » C’est à peu près ce qu’il a répété lundi : « Je crois en notre droit d’asile mais il est détourné de sa finalité par des réseaux, des gens qui manipulent. Si nous ne le regardons pas en face, nous le subirons. Cela donne quoi ? Des quartiers où le nombre de mineurs non accompagnés explose. » Mais, à lire la suite de l’intervention du chef de l’État, ce que cache cette sortie est moins guidé par une recherche de fermeté envers ces « gens qui manipulent » ou de bienveillance pour les habitants des « quartiers » qui « subissent », que par un pur calcul électoraliste et comptable : « La question est de savoir si nous voulons être un parti bourgeois ou pas. Les bourgeois n’ont pas de problème avec cela : ils ne la croisent pas (l’immigration – NDLR). Les classes populaires vivent avec. » Celles-ci sont un marché électoral qu’Emmanuel Macron aimerait bien récupérer.

Faire dévier le débat

Alors que la rentrée sociale s’annonce difficile pour lui, le chef du couple exécutif a donc tout intérêt à faire dévier le débat social qui s’annonce avec la réforme des retraites. Il l’avait déjà fait lors du grand débat national, pour lequel l’immigration n’avait pas été un des thèmes retenus, mais que le président de la République avait tenu à intégrer. La teneur de la discussion qui s’est ensuivie lundi avec les parlementaires de la majorité montre en creux cette volonté, mue par la peur d’affronter un climat social dégradé. Pendant plus d’une heure, le président leur a rappelé que le mouvement des gilets jaunes, « une crise politique sociale profonde », est encore devant eux. « Plusieurs catégories de la population restent nerveuses », prévient-il. Sans pour autant donner permission aux parlementaires de la majorité d’appuyer sur d’autres leviers que la mise en concurrence des malheurs, comme l’a démontré la sortie de la députée marcheuse des Yvelines Aurore Bergé, évoquant les « failles sur le détournement du droit d’asile ». Ou pire encore celle du député LaREM de l’Hérault Patrick Vignal : « Je ne veux pas laisser ce sujet au Front national, ce n’est pas un problème de ligne ferme, les gens qui sont là sont très bien traités » mais « ceux qui arrivent là, Albanais et Géorgiens, n’ont rien à faire là parce que leurs pays ne sont pas en guerre ». C’est oublier que, selon les chiffres de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides compilés par la Cimade, le taux d’accord du droit d’asile, sur 120 000 demandes annuelles, est non seulement en léger fléchissement, mais que l’Afghanistan est de loin la première nationalité, devant le Soudan et la Syrie. Trois pays en guerre.

Drôle de rempart à l’extrême droite

L’opération n’est pas restée sans réaction – c’est le but de propos tenus lors d’une réunion censée être à huis clos mais qui ont largement fuité dans la presse. Passons sur la réaction d’un Bruno Retailleau, chef de file des sénateurs LR, qui pointe une absence d’« actes » malgré les « clins d’œil à la droite ou à la droite de la droite ». La gauche, à l’instar de la députée insoumise de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain, souligne le paradoxe à « se prétendre rempart à l’extrême droite (pour) reprendre ses thèses sur l’immigration ». Le « rempart » est « devenu passerelle », ironise sur Twitter le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure. La présidente du groupe d’élus communiste, républicain, citoyen et écologiste du Sénat, Éliane Assassi, a également jugé « regrettable », sur Public Sénat, que le chef de l’État et sa majorité utilisent « l’immigration comme drapeau pour faire peur à la population. In fine, les gens préfèrent l’original à la copie », a-t-elle mis en garde. « On l’a déjà vu lors des élections européennes », où, malgré une campagne qui a parfois flirté avec ses thèmes de prédilection, la République en marche a laissé la première place au Rassemblement national.

Marine Le Pen n’a eu qu’à relever les filets de cette pêche miraculeuse, dès mardi sur BFMTV. La députée du parti d’extrême droite rappelle qu’il y avait eu un précédent débat sur l’immigration, « (lui) semble-t-il », au moment du grand débat national à l’Assemblée nationale et que « toutes les propositions que nous avons mises sur la table pour empêcher ce détournement » du droit d’asile avaient été « blackboulées par les députés En marche ». Elle anticipe sur les conclusions d’un futur débat : « Est-ce que ce n’est pas plus clair de demander aux Français, s’interroge-t-elle, oui ou non le droit du sol, oui ou non le regroupement familial, oui ou non la maîtrise à nouveau de nos frontières ? »

 

Grégory Marin et Lionel Venturini

Publié le 14/09/2019

Comment polices française et allemande coopèrent pour emprisonner des activistes sur de simples soupçons

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Le ministère de l’Intérieur allemand a officiellement admis avoir fourni aux autorités françaises, en prévision du G7, une liste de personnes fichées pour leur proximité avec des mouvements contestataires. Peu avant le sommet, trois jeunes Allemands ont été arrêtés en France et condamnés pour « groupement en vue de commettre des violences ou dégradations ».

La police allemande a t-elle transmis aux autorités françaises, en amont du G7 de Biarritz, une liste de personnes fichées pour leur proximité avec des mouvements de gauche ? Tout à fait, ont répondu les autorités allemandes au député Andrej Hunko, élu du parti de gauche Die Linke au Bundestag. Le parlementaire s’était inquiété de cet échange de données après qu’un collaborateur freelance de la radio associative de Fribourg « Radio Dreyeckland » avait été expulsé de France, par deux fois, au mois d’août. Le journaliste devait se rendre au contre-sommet du G7 afin d’en rendre compte pour sa radio [1].

Le 21 août, le ministère de l’Intérieur allemand a répondu à Andrej Hunko qu’effectivement, en prévision du G7, l’Office fédéral de la police criminelle allemande avait mis à la disposition des autorités françaises une liste de noms de militants de gauche. Il s’agissait de personnes qui avaient eut affaire à la police « lors de grands événements politiques avec une participation internationale », et de personnes qui « entretiennent des contacts intensifs avec des militants et des groupes étrangers ». Les données peuvent être utilisées en France jusqu’au 15 septembre (voir le courrier du ministère de l’Intérieur allemand au député ici). Le député a réagi en s’indignant du fait que les autorités allemandes agissent, avec cette liste, comme une « police de la pensée ».

Des citoyens fichés en amont des contre-sommets, déjà depuis Gênes

Le 21 août justement, quelques jours avant le début du G7, trois autres jeunes Allemands âgés de 18 à 22 ans ont été interpellés par la police française à un péage autoroutier. Dans leur voiture, la police trouve des cagoules et une bombe lacrymogène, comme l’ont rapporté Reporterre et Libération. Pour les policiers français, c’est assez pour les arrêter. Deux jours plus tard, les trois Allemands originaires de Nuremberg sont jugés et condamnés à deux à trois mois de prison ferme pour « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations et des violences ». Ce délit créé en 2010 sous la présidence de Nicolas Sarkozy est largement utilisé pour condamner des gilets jaunes depuis le début du mouvement. Les trois jeunes se trouvent depuis derrière les barreaux [2].

Que la France puisse condamner des personnes à plusieurs mois de prison parce que la justice leur reproche d’avoir eu l’intention de commettre des violences, sur la base de la présence dans leur véhicule d’objets tels qu’une bombe lacrymogène et des cagoules, voilà qui interroge le député Andrej Hunko. « Dans les cas de ces trois personnes, il n’y avait aucun élément concret. C’est beaucoup trop faible. Je trouve cela scandaleux », dit-il à Basta !.

Mais l’élu n’est pas surpris de l’échange de données entre les polices des deux pays. « Dès le sommet de Gênes, en 2001, la police allemande avait commencé à établir des listes de "perturbateurs", des personnes qui n’avaient pas été condamnées à quoi que ce soit mais qui pouvaient être interdites de sortie du territoire en amont d’événements tels que les G7 et G20. Les autorités allemandes cherchent même à établir une telle liste au niveau européen. Mais elles n’y sont pas arrivées, car les gens sont fichés sur la base d’un concept très flou. Par ailleurs en Allemagne, on ne peut pas condamner quelqu’un sur le simple fait d’être soupçonné de pouvoir commettre des violences. » Alors que c’est possible en France.

La répression en France, un sujet pour le Conseil de l’Europe ?

Le député a demandé des comptes au ministère des Affaires étrangères allemand et à l’ambassadrice de France en Allemagne. Une semaine plus tard, celle-ci ne lui avait toujours pas répondu. Andrej Hunko veut aussi aborder le sujet de la répression des mouvements sociaux en France, dont celui des gilets jaunes, auprès du Conseil de l’Europe, l’institution européenne chargée de veiller au respect des droits fondamentaux et des libertés sur le continent. En février, le Conseil de l’Europe avait déjà demandé à la France de cesser d’utiliser des lanceurs de balles de défense (LBD) contre les manifestants.

Ce nouvel épisode confirme aussi la coopération policière entre la France et l’Allemagne concernant les protestataires altermondialistes. Les policiers allemands chargés de poursuivre les auteurs des dégradations commises en marge du G20 de Hambourg il y a deux ans ont déjà procédé à des perquisitions aux côtés de leurs collègues français chez des activistes anti-nucléaires de Bure, dans l’est de la France. Et, en août 2018, un jeune Français recherché par les autorités allemandes à la suite du G20 a été arrêté en France sur la base des dires de policiers français de Commercy, près de Bure, qui ont assuré avoir reconnu le Français sur des images du contre-sommet de 2017.

Le jeune homme est en prison depuis près d’un an à Hambourg, où son procès est en cours depuis décembre. Le parquet le désigne comme responsable, ainsi que ses trois co-prévenus, de l’ensemble des dégradations réalisée pendant l’une des manifestations du contre-sommet, quand bien même ils ne les auraient pas commises eux-mêmes. « Cela voudrait dire qu’on pourrait être condamné simplement pour avoir été présent dans une manifestation où il y a eu de la casse. C’est absurde », dénonçait en juillet l’avocat du jeune homme à Basta !. Presque aussi absurde que d’être condamné, en France, pour ses intentions présumées.

Rachel Knaebel

Notes

[1] Voir cet article de Libération.

[2] Le collectif anti-répression du G7 a comptabilisé 160 interpellations en marge du contre-sommet, une centaine de gardes à vues, une vingtaine de convocations pour des procès ultérieurs, et cinq personnes en prison, dont les trois jeunes Allemands.

Publié le 10/09/2019

« Pouloducs », élevages intensifs, aliments importés : les dérives de l’œuf bio industriel

par Sophie Chapelle (site bastamag.net)

Des élevages industriels de poules pondeuses bio apparaissent en France, encouragés par un règlement européen qui n’impose aucune limite de taille. Sur le terrain, les agriculteurs et organisations soucieux de préserver les petits élevages et les valeurs fondamentales de l’agriculture bio lancent l’alerte.

C’est un marché en pleine expansion. Un œuf sur cinq vendu aujourd’hui dans l’hexagone provient d’un élevage labellisé en agriculture biologique [1]. A la différence des poules élevées en cage ou « au sol », qui ne voient ni soleil ni herbe, celles élevées en plein air, en bio ou label rouge, ont accès à un parcours extérieur. Ces élevages peuvent cependant être assez imposants : la majorité des œufs bio vendus en grande surface proviennent d’exploitations comptant au minimum 3000 poules [2]. Et les fermes qui se spécialisent en œufs bio ont en général des élevages trois fois plus grands.

La tendance ces dernières années est même à l’agrandissement. « Des élevages de plus de 15 000 poules pondeuses biologiques sont apparus en France ces dernières années. Ils ne représentent encore que 2% des exploitations mais déjà 20% du cheptel », alertait la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab) début 2019. Jusqu’où ira cette course à l’agrandissement ?

Les exploitations géantes légalisées par un nouveau règlement

Un nouveau règlement européen de l’agriculture biologique a été voté en mai 2018 et entrera en vigueur en 2021. Il pourrait accélérer l’industrialisation des élevages. Le règlement précédent prévoyait 3000 poules pondeuses par bâtiment. « Cela a été interprété de manière large par des États membres qui l’ont traduit par "3000 poules pondeuses par salle d’élevage" », observe Fiona Marty, chargée des affaires européennes à la Fnab. Le terme « bâtiment » a ainsi été remplacé par « compartiment » dans le nouveau règlement.

Un éleveur peut ainsi concevoir un bâtiment avec quatre « compartiments », séparés par des cloisons, abritant chacun 3000 poules. Total : 12 000 gallinacées pondeuses, dont les œufs pourront être sans problème labellisés bio... Sachant que l’éleveur peut construire d’autres bâtiments, pour accueillir encore plus de poulaillers géants. « Ça légalise les dérives que l’on voit déjà sur le terrain, constate David Léger, secrétaire national de la Fnab en charge de la filière volailles. En Italie, il y a un élevage bio de 100 000 poules, vous imaginez ? Ne pas mettre de taille maximale sur les élevages de poules pondeuses bio n’a pas de sens ! On va vers des systèmes invraisemblables. »

« Si c’est pour reproduire ce qu’il s’est passé en conventionnel, quel est l’avenir du bio ? »

Des entreprises comme Sanders, leader français des aliments composés pour animaux et marque du groupe Avril, se sont déjà engouffrés dans la brèche, comme en témoigne Jean Marc Restif, administrateur du groupement des agriculteurs biologiques en Ille-et-Vilaine (AgroBio35). Engagé dans la bio depuis vingt ans, il siège dans une commission en charge de valider les projets d’installation et d’agrandissement dans son département [3]. « On a récemment vu passer un dossier avec un projet industriel de 24 000 poules pondeuses où le bâtiment faisait 4000 m2 », alerte-t-il.

Outre la taille gigantesque, assimilable à ses yeux à de la bio industrielle, Jean-Marc Restif déplore le modèle « clé en main » associé à ce projet. Dans le cadre d’un contrat dit de « prestation », le producteur s’engage à acheter le bâtiment, les poussins et l’aliment auprès d’une entreprise. Cette dernière, en contrepartie, lui achète toute sa production d’œufs à un prix « garanti » sur une durée déterminée. « Les producteurs ne discutent rien, ils sont juste libres de signer en bas du contrat. Ce modèle n’est pas durable et ne privilégie ni l’éleveur, ni le consommateur. Si c’est pour reproduire ce qu’il s’est passé en conventionnel, quel est l’avenir de la bio ? », alerte Jean-Marc Restif.

La cohérence globale de ces immenses élevages est également mise en cause. Selon la réglementation, pour être considérée comme élevée « en plein air », chaque poule nécessite 4 m2 de terrain. Un poulailler géant de 24 000 pondeuses doit donc disposer d’un terrain de 9,6 hectares pour que la volaille puisse s’y promener et picorer. Pour atteindre de telles surfaces, on voit désormais apparaître des « pouloducs » : des tunnels sous les routes sensés être empruntés par les poules, pour circuler d’un terrain à un autre ! « Une poule n’est pas un bovin, s’emporte David Léger, qui élève 1800 poules pondeuses bio. C’est un animal qui a besoin d’avoir des repères pour s’éloigner du bâtiment, de se sentir protégé par des haies ou des arbres. Un parcours à découvert, ça ne fonctionne pas. » Or, la réglementation actuelle ne prévoit pas d’obligation pour aménager le parcours, ce qui peut avoir d’autres conséquences. « Les poules restent autour du bâtiment. Cela implique une sur-concentration en azote, à cause de leurs déjections, illustre Jean-Marc Restif. De telles densités d’animaux impliquent des risques sanitaires. »

L’inquiétude de Jean-Marc Restif concerne aussi la perte du « lien au sol ». « La cohérence entre la plante, l’animal et le sol, c’est l’esprit dominant de la philosophie de la bio et c’est fondamental. » Ainsi, la réglementation invite à ce qu’au moins 20 % de l’alimentation soit issue de la ferme ou, à défaut, produit dans la même région administrative. Mais ce n’est pas une obligation...

« Certains s’engouffrent dans cette faille, note David Léger. Il y a beaucoup d’agriculteurs et d’opérateurs sur le marché bio qui viennent du conventionnel et qui n’ont pas compris ce qu’était le bio. » Résultat, alors que la production céréalière bio est insuffisante en France, la part d’aliments importés tend à augmenter. En 2017, une enquête réalisée par la Fnab montrait que plus de 60 % des élevages de poules pondeuses bio étaient dans l’incapacité de produire un minimum de 20 % des aliments destinés à nourrir leurs volailles. « On nourrit les poules avec des céréales qui viennent de l’inconnu. Ce n’est plus du local. Et ça échappe aux producteurs », déplore Jean-Marc Restif.

« Mieux vaut huit producteurs avec 3000 poules, plutôt que 24 000 poules et un seul producteur »

Résultat de ces dérives : le Label Rouge pour les œufs est plus exigeant que le label bio. Il limite les élevages à 6000 poules par bâtiment et à un maximum de deux bâtiments par ferme – soit 12 000 poules maximum par exploitation. « Il y a vraiment un risque que la bio soit décrédibilisée et qu’on perde la confiance des consommateurs ! », estime Jean-Marc Restif. Selon lui, avec un élevage entre 1000 et 3000 poules, avec vente directe et circuit court, un producteur peut espérer dégager entre 30 000 et 50 000 euros de revenu par an. Et si l’on vend exclusivement ses œufs en grande surface, un élevage de 6000 poules en bio suffit pour dégager 1,5 smic par mois. Nul besoin, donc, d’un élevage industriel pour s’en sortir économiquement. « Mieux vaut huit producteurs avec 3000 poules pondeuses, plutôt que 24 000 poules avec un seul producteur », défend t-il.

Pour l’heure, les négociations se poursuivent à Bruxelles sur les « actes secondaires » du règlement biologique européen. « Ils discutent des détails techniques pour compléter les principes », précise Fiona Marty de la Fnab, qui bataille avec son organisation pour réintroduire la limitation de la taille des bâtiments. C’est en octobre que les États membres prévoient de voter le texte final proposé par la commission européenne.

« Alors que le règlement européen nous échappe, nous prévoyons dans les semaines à venir des rencontres avec les grandes surfaces, souligne David Léger. Ce sont elles qui gèrent les contrats avec les centres de conditionnement. Elles peuvent imposer des limites sur la taille des élevages, le lien au sol, l’aménagement des parcours... On n’a pas le droit aux dérives, il faut imposer une bio cohérente ! »

Les œufs issus de cages « aménagées » restent les plus consommés par les ménages

Si de plus en plus d’enseignes s’engagent à bannir les œufs de poules élevées en cage [4], les ménages continuent encore de privilégier les œufs issus de cages dites « aménagées » (48% des achats des ménages en 2018). Celles-ci sont un peu moins minuscules que les cages conventionnels, et prévoient quelques aménagements supplémentaire [5]. Les œufs de plein air et Label Rouge arrivent en deuxième position à 32% des parts de marché, suivis des œufs bio (17 %) puis des œufs issus de poules élevées au sol (3%).

Pour s’y retrouver, il est inscrit sur chaque œuf un code qui correspond aux conditions de vie de la poule qui l’a pondu – le code « 3 » pour les poules en cage, « 2 » pour les poules « au sol », qui restent cependant confinées dans des bâtiments fermés, « 1 » pour celles élevées en plein air et « 0 » pour les œufs bio. Face aux dérives de la filière, un code qui distingue la bio-industrielle de la bio « fermière » [6] ou « paysanne » pourrait être utile. Privilégier l’achat en « Amap » (association entre consommateurs et producteurs), à la ferme ou sur les marchés est aussi une façon pour le consommateur de soutenir une agriculture biologique locale plus « cohérente ». Selon la Fnab, la moitié des producteurs en poules pondeuses bio en vente directe ont des élevages de moins de 500 poules.

Sophie Chapelle (texte et photo)

Notes

[1] Fnab, La filière œufs bio : chiffres-clés, dynamiques, typologie des élevages, 2017. Télécharger le document.

[2Oeufs bio, les défis du changement d’échelle. Actes du séminaire organisé par la Fnab (Fédération nationale de l’agriculture biologique) et le Synalaf (syndicat national des labels avicoles de France) le 14 novembre 2017. Télécharger le document.

[3] La CDOA, commission départementale d’orientation agricole.

[4] Voir la liste des distributeurs s’étant engagés à bannir les œufs en batterie, mise à jour par L214 en cliquant ici.

[5] Depuis le 1er janvier 2012, la réglementation européenne interdit les cages conventionnelles mais autorise cependant encore les cages dites aménagées :
 légère augmentation de l’espace par poule (750 cm² contre 550 cm², soit la surface d’une carte postale en plus) ;

 addition d’aménagements de type perchoir, nid artificiel, bac à poussière et grattoir. Voir à ce sujet le communiqué de l’ONG Compassion in World Farming, CIWF.

[6] Lire à ce sujet le décret qui définit l’œuf fermier.

Publié le 05/09/2019

Mediapart et le Rojava, la DGSI en embuscade ?

Corinne Morel Darleux

paru dans lundimatin#206,  (site lundi.am)

 

Dimanche 1er septembre, on découvrait une étonnante Une sur Mediapart. Sous l’onglet « terrorisme » on pouvait découvrir la nouvelle angoisse des services de renseignement français : Ces revenants du Rojava qui inquiètent les services de renseignement. L’article signé par les journalistes Matthieu Suc et Jacques Massey a immédiatement soulevé la polémique sur les réseaux sociaux tant les informations révélées et le vocabulaire choisi semblaient tout droit sortis d’un mauvais rapport de la DGSI. Nous publions ici une tribune de Corinne Morel Darleux, elle aussi « revenante » de deux missions au Rojava, et qui dit sa stupéfaction. Nous publierons demain un second article qui démontrera que certaines des informations révélées par le site d’investigation préféré des français s’avèrent inexactes et non vérifiées.

Elle fait froid dans le dos, cette Une sur les « revenants du Rojava », entre radicalisation et film de zombie. Et cette photo hérissée de kalachnikovs, ce chapo indiquant que "certains d’entre eux voudraient passer à l’acte en France" ! On se souvient du JDD et ses fameuses boules de pétanque hérissés de lames de rasoir sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, dont il sera d’ailleurs beaucoup question dans l’article. On frémit.

Soulagement, on apprend assez vite - pour ceux qui dépassent encore les titres - qu’il s’agit en réalité d’une "douzaine d’individus", dont "l’inexpérience militaire [a conduit] à les affecter en priorité à des travaux d’aménagement et de terrassement", et qui n’auraient pas pensé, une fois en Syrie, à communiquer sur des applis cryptées. Sérieux. On y apprend ensuite que le tir sur l’hélicoptère de gendarmerie lors de l’expulsion à Notre Dame des Landes, mentionné dans ce chapo saisissant, est en fait une fusée éclairante. Nul besoin au demeurant d’être un "vétéran du Rojava" pour manier une fusée éclairante, une rapide recherche indique qu’elles sont vendues sur Internet pour les "soirées illuminées, fêtes nationales, départ en retraite, événements, fiançailles, mariage, baptême". Mais surtout, on parle beaucoup dans cet article de "pré-terrorisme", ce concept étonnant popularisé par le film Minority Report, pour ensuite reconnaitre qu’en fait non, "on n’a pas l’impression que le tabou de la mort soit tombé". Nuance d’importance.

Et bien sûr pas un mot sur le contexte ni les motivations de ces personnes parties combattre Daech. Pas un mot sur les dizaines de milliers de Daechiens toujours prisonniers des forces arabo-kurdes dans le camp de al-Hol, autrement plus inquiétants et pour lesquels aucune aide internationale ne pointe le nez. Pas un mot sur les victimes de Daech et les camps de réfugiés. Ni sur la situation géopolitique avec la Turquie. Pis, l’article insinue que ces combattants français auraient même précipité la coopération de la France avec les services secrets turcs du MIT. Des propos infâmants et pour tout dire assez contradictoires. Comme si la DGSI avait besoin de ceux que l’article décrit comme une "poignée de jeunes révolutionnaires émus par les images de Kobane" pour se rapprocher de la Turquie, membre de l’Otan. Bref, pas un mot sur les tenants et aboutissants des combats que ces militants de l’"ultra-gauche" ont rejoint. Ni sur les dispositions prises récemment en Angleterre sous couvert d’état d’urgence pour emprisonner à leur retour les militants internationalistes qui se rendent en Syrie du Nord, quelles que soient leur activités, même civiles, là-bas. C’aurait été une information intéressante, parfaitement dans le sujet, dont peu de médias français ont parlé. Et en lien avec la répression policière et judiciaire des milieux militants dont Mediapart s’est pourtant beaucoup fait l’écho en France. Mais rien de tout ça. On nous livre un dossier à charge, clé en main.

Et pour mieux jouer l’effet de stupeur et faire masse ("tout en se gardant de dramatiser"), les auteurs n’hésitent pas à coller pêle-mêle dans le même article, sans en expliciter les liens, la ZAD, la lutte contre Vinci, le blackbloc et les réseaux libertaires, les gilets jaunes, Tarnac, et là-bas les combattants engagés dans la lutte contre Daech - comme l’armée française - et ceux de la Commune internationale, entièrement civile, dont le projet principal est de planter des arbres : https://makerojavagreenagain.org/ (voilà, ça fait des mois que je dis que c’est devenu une action subversive). A ce compte-là on se demande même pourquoi les auteurs n’ont pas poussé jusqu’à titrer sur les liens avec la Colombie, puisque deux militants d’ultra-gauche s’y seraient rendus. Le lien avec le Rojava ? L’article ne le dit pas. Pas plus qu’avec les locaux et véhicules incendiés en France, à part un laconique "croit savoir le haut gradé". Mais peu importe, on a là tout l’attirail de l’"ultra-gauche" fantasmée par la DGSI.

Il y aurait certes des articles d’investigation à faire sur le sujet, des témoignages à récolter, des analyses à pousser. Mais le ton lui-même discrédite tout le papier. Personne ne "joue" aux Brigades internationales. Je passe la mention de l’"improbable « brigade Henri-Krasucki »" : cet adjectif, sans doute destiné à faire ricaner le lecteur, traduit une méconnaissance inquiétante du rôle dudit Krasucki dans la Résistance et des actions de sabotage menées au sein des FTP-MOI (référence loin d’être anodine, et qui au demeurant aurait fait un article de fond particulièrement intéressant). Parler de femmes "affectées aux conseils populaires", dans un territoire où l’émancipation des femmes est l’objectif premier du projet politique, où les unités féminines de défense, les YPJ, ont fait la guerre "comme des hommes" (une des revendications de la Commune de Paris, là aussi ç’aurait produit un article intéressant)... Ecrire cela est inexact et insultant. Cet article n’est pas un article, mais une tribune. Elle aurait pu être publiée sur un blog de Mediapart, il s’y exprime de nombreuses opinions assez variées. Mais en Une du Journal, j’avoue mon incompréhension.

Tout ça n’est pas très sérieux. Mais qui le saura ? Ce qu’il en restera, en Une de Mediapart, c’est une espèce d’affaire Tarnac du pauvre, de JDD du Rojava. Il y a pourtant fort à dire sur la situation en Syrie du Nord et sur les questions de "sécurité intérieure", sur la résurgence de Daech, et même sur les milieux antifas, la dégradation des infrastructures matérielles ou la lutte armée. Mais jouer à se faire peur et exacerber la paranoia, comme si on n’avait pas assez de réels motifs d"inquiétude comme ça, donner du prêt-à-penser tout droit sorti des cartons de la DGSI, appauvrir la pensée... Le sujet mérite mieux que ça. La période mérite mieux que ça. Mais la complexité, visiblement, a fait long feu. Misère.

Nota Bene :
Je me suis rendue au Rojava deux fois en l’espace de quinze mois :
— 
Carnet du Rojava
— Dix jours en Syrie, entre guerre et révolution

 

Publié le 27/08/2019

Ces Espagnols qui ont libéré Paris

Le 25 août 1944, à 16 heures, le général Dietrich von Choltitz, gouverneur allemand de Paris, qui s’était rendu, deux heures auparavavant, au soldat espagnol Antonio González, signait la capitulation nazie devant le général Leclerc et le colonel Rol-Tanguy. Paris était libéré. Le rôle qu’y jouèrent les résistants étrangers, et en particulier les républicains espagnols, sera-t-il oublié au cours de la commémoration de cet événement ?

par Denis Fernandez Recatala  (site monde-diplomatique.fr)

 

 

Soldats espagnols de la division Leclerc dans les rues de Paris avec leurs half-tracks baptisés du nom de célèbres batailles de la guerre d’Espagne.

Les photographies de cet article proviennent de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC).

Il est de bon ton de « ranimer » les mémoires. C’est à doses homéopathiques pourtant que la France accorde sa reconnaissance aux étrangers qui participèrent à sa libération. Aucun monument d’envergure ne rend hommage, par exemple, aux milliers d’Espagnols qui combattirent l’occupant nazi. En ce soixantième anniversaire de la libération de Paris, pourquoi marchander la gratitude et oublier d’honorer les femmes et les hommes morts pour la liberté aux côtés des Français ?

Après la guerre civile de 1936-1939, de nombreux Espagnols rejoignirent les rangs de la Résistance ou les armées de la France libre, comme le rappelle un tableau de Picasso, accolé au fameux Guernica, au Musée Reina Sofia, à Madrid. Il s’intitule : Monument aux Espagnols morts pour la France. Les républicains d’outre-Pyrénées ont marqué de leur empreinte la Libération. Leur présence est reconnue dans le Sud, mais plus de 10 000 d’entre eux combattirent un peu partout, en Bretagne comme dans les Cévennes (1) ou à Poitiers, Bordeaux, Angoulême, Avignon, Montélimar, Valence, Annecy (2)… Foix a été libérée par les seuls Espagnols, auxquels on a envoyé au dernier moment un certain Marcel Bigeard (3) afin d’assurer une participation française aux combats.

A Bordeaux, Charles Tillon, fondateur des Francs-tireurs et partisans français (FTPF), avait contacté les organisations du Parti communiste d’Espagne (PCE) dès la fin de l’été 1940. A cette époque, les étrangers constituaient une sorte de vivier pour la résistance naissante. Ils n’avaient pas été mobilisés, et le pacte germano-soviétique les avait peu touchés (4). De surcroît, les communistes d’Espagne se souvenaient de l’apport français aux Brigades internationales. A Paris, à la même époque, la direction clandestine du PCE cherchait à rencontrer les dirigeants communistes français. Mme Lise London sera approchée à la mi-décembre. Si elle et son mari, Artur London, servirent d’intermédiaires, c’est que ce dernier avait combattu en Espagne au sein des Brigades internationales (5).

Dès lors, côté communiste et apparenté, les initiatives se précisent. La communauté espagnole a deux composantes : la vieille émigration économique d’après 1918 et les rescapés de l’armée républicaine, répartis dans toute la France. Créée par le PCF dès les années 1930, la Main-d’œuvre immigrée (MOI) va occuper une place majeure au sein de la Résistance. Elle accueillera la majorité des communistes espagnols. Les autres formeront des détachements armés (sous commandement du PCE) qui coordonneront leurs actions avec l’Organisation spéciale (OS), puis avec les FTPF, tout en préservant une relative autonomie.

A Paris et sa région, c’est à « Lucien » (Conrado Miret-Must) que l’on confie la charge, dès 1942, de diriger les combattants de la MOI. Nous sommes encore loin de la Libération, mais elle se prépare, malgré la grande rafle qui décimera les résistants espagnols cette même année. Leur procès, dit des « terroristes de l’Union nationale espagnole », préfigure celui des membres du groupe Manouchian (6). Au quartier de la « petite Espagne » à La Plaine-Saint-Denis (7), par exemple, les arrestations se multiplient. Elles sont également nombreuses en Bretagne, à Paris intra-muros et dans les autres banlieues : cent trente-cinq Espagnols, dont six femmes, sont traduits en justice. Ils portent à la boutonnière de minuscules espadrilles aux couleurs des républiques espagnole et française. A l’énoncé de la sentence, ils entonnent La Marseillaise et l’Himno de Riego (8). Les peines sont relativement légères mais, au bout du compte, il y aura des tortures, des déportations et des exécutions.

Le char « Guadalajara » entre le premier

Effet secondaire : après la dislocation de son unité et l’assassinat de ses camarades, Celestino Alfonso, ancien lieutenant de chars, intégrera le groupe Manouchian pour ne pas rester isolé. Il y connaîtra Michel Rajman. Son exécution avec ses camarades de « l’Affiche rouge », le 16 février 1944, précède de quelques mois la libération de Paris. Dans sa dernière lettre, Celestino écrira : « Je meurs pour la France. » Pour les Espagnols, la Résistance est le prolongement de leur guerre civile par d’autres moyens. Pour les communistes, c’est aussi une manière de répondre à la solidarité des Brigades internationales, dont la création résultait d’une décision du Komintern (9).

En attendant que la répression se détourne d’eux, les Espagnols gagnent les départements voisins. L’alerte passée, ils reviennent à Paris sous le commandement de Rogelio Puerto. Le 6 juin 1944, quand les Alliés débarquent sur les plages normandes, José Baron, dit « Robert », mobilise les réserves de combattants. Ils forment les bataillons qui participeront à l’insurrection parisienne d’août. Ils sont prêts, résolus et ne demandent qu’à en découdre : pour eux, la liberté de la France annonce celle de l’Espagne.

L’histoire, on le sait, a ses ironies. Elle a aussi des coïncidences heureuses. Le chef de l’insurrection parisienne, Henri Rol-Tanguy, était commissaire politique de la 14e Brigade internationale en Espagne… Les événements trouvent leur cohérence. Une passerelle est ainsi jetée entre les combattants antifascistes des deux pays. L’expérience militaire acquise en 1936-1939 se combine avec l’invention de la guerre des partisans, au maquis comme en ville.

Avec la libération de la capitale, les anarchistes espagnols font leur entrée en scène. Là encore, il faut remonter à 1939, aux camps du sud-est de la France on l’on parque l’armée républicaine défaite (10). Tous les matins, les gendarmes sillonnent les baraquements, incitant les Espagnols à rejoindre la Légion étrangère : plusieurs milliers d’entre eux céderont. Pour continuer la lutte contre le nazisme. Ils seront affectés tantôt en Afrique du Nord, tantôt en Afrique noire (Tchad, Cameroun). Les seconds rallieront les Forces françaises libres dès l’année 1940. Ils rejoindront les colonnes du général Leclerc (11). Les premiers patienteront jusqu’au débarquement allié en Algérie. Tous – du moins les survivants – seront les premiers à entrer dans la capitale le 24 août 1944.

Paris est en armes. Paris se bat. Paris a besoin de secours, car la trêve a été rompue pour que les Allemands n’en tirent pas un profit stratégique. Le colonel Rol-Tanguy envoie le commandant Gallois informer les troupes alliées de la situation et convainc le général Leclerc d’accélérer la progression de sa 2e division blindée – la célèbre « 2e DB » – vers Paris.

Leclerc confie cette mission à la 9e compagnie de blindés, commandée par le capitaine Raymond Dronne. Elle est entièrement composée d’anarchistes espagnols. On y parle le castillan. Dans ses Carnets de route (12), le capitaine Dronne évoque le courage de ses compagnons d’armes auxquels le général Leclerc vouera une admiration constante.

Les premiers détachements de la 9e compagnie entrent dans Paris par la porte d’Italie à 20 h 41, ce 24 août. C’est le char Guadalajara qui franchit le premier les boulevards extérieurs – Guadalajara, du nom d’une victoire républicaine sur les volontaires mussoliniens, alliés de Franco. « Guadalajara no es Abisinia (13 », disait une chanson de l’époque. A 21 h 22, chars et half-tracks se garent place de l’Hôtel-de-Ville. Cent vingt Espagnols et leurs vingt-deux véhicules blindés sont accueillis en libérateurs. Une foule en liesse les entoure. On leur demande s’ils sont américains. On se surprend de les entendre parler en espagnol. Leurs chars portent les noms de batailles de la guerre d’Espagne – Ebro, Teruel, Brunete, Madrid – mais également celui de Don Quijote ou de Durruti, le chef anarchiste.

Les défenseurs de l’Hôtel de Ville sont ainsi libérés. Depuis cinq jours, retranchés dans le bâtiment, ils résistaient aux assauts allemands. Les Espagnols installent un canon à l’intérieur de l’édifice : ils le baptisent Abuelo (grand-père). On se congratule en attendant les renforts. Amado Granell, lieutenant de la 9e compagnie, est reçu par des membres du Conseil national de la Résistance, présidé par Georges Bidault. Entre-temps, Leclerc avec le reste de sa 2e DB fonce sur Paris. Il n’y entrera que le matin du 25 août.

Les jours suivants, les combats s’accentuent. Charles Tillon affirmera que les Espagnols sont passés maîtres dans les combats de rue. Il songe aux partisans qui ont rejoint les Forces françaises de l’intérieur (FFI). Il surestime leur nombre à Paris. En 1946, préfaçant un livre sur le groupe Manouchian, Tillon évalue leurs effectifs à 4 000, chiffre qu’il reprendra dans Les FTP (14). Manuel Tuñon de Lara, historien espagnol, est plus prudent.

Les combats achevés à Paris, Rogelio Puerto, avec ses détachements espagnols des FTP, de l’Union nationale espagnole ou du PCE, rallie la caserne de Reuilly – où le responsable de la MOI, Boris Holban, fusionne les brigades d’étrangers au sein d’un bataillon dénommé « Liberté ». On y trouve des Italiens, des Polonais, des Arméniens et des évadés soviétiques. Les Espagnols constituent le plus fort contingent : on en dénombre 500 qui se sont battus dans les rues de Paris, à la Concorde et devant l’Assemblée nationale, place de l’Etoile, à l’hôtel Majestic, siège de la Gestapo, place Saint-Michel, rue des Archives, place de la République… Plusieurs dizaines d’entre eux mourront au cours des affrontements – José Baron, par exemple, organisateur des regroupements de guérilleros en 1944, tombe place de la Concorde.

Avec sa 9e compagnie, la 2e DB de Leclerc poursuivra son offensive vers l’Allemagne. Les Espagnols participeront à la libération de Strasbourg, où périt le lieutenant-colonel Putz, volontaire des Brigades internationales, « au milieu de ses républicains espagnols ». Ils pousseront jusqu’à Berchtesgaden, le quartier général de Hitler dans les Alpes de Bavière, où le Führer avait reçu Mussolini et Laval. Combien d’Espagnols reste-t-il pour arpenter le nid d’aigle du dictateur nazi ? Ils ne sont plus qu’une poignée.

Partis du Tchad trois ans auparavant, ils étaient des milliers de volontaires à vouloir combattre le Reich hitlérien, allié du fascisme espagnol. Ils avaient un rêve chevillé à l’esprit : revenir en vainqueurs en Espagne, avec l’appui des Alliés. Espoir trahi. Car Franco est demeuré au pouvoir jusqu’en 1975. Et la France, pour laquelle ils versèrent leur sang, les a oubliés.

Denis Fernandez Recatala

Journaliste et écrivain, auteur de Matière, Le Temps des cerises, Paris, 2002.

(1Cf. Hervé Mauran, Un maquis de républicains espagnols en Cévennes, Lacour, Nimes, 1995.

(2) Lire Eduardo Pons Prades, Los republicanos españoles en la segunda guerra mundial, La Esfera de los libros, Madrid, 2003, et Memoria del olvido. La contribucion de los republicanos españoles a la resistencia y a la liberacion de Francia, 1939-1945, (ouvrage collectif), Faceef, Paris, 1996.

(3) Le général Bigeard s’illustrera ensuite en Indochine comme en Algérie. Il fut accusé d’avoir fait torturer des militants du Front de libération nationale (FLN).

(4) Le pacte de non-agression conclu, le 23 août 1939, entre l’Union soviétique et l’Allemagne hitlérienne a divisé le mouvement communiste et les forces démocratiques.

(5) Ce qui en fera une cible toute désignée de la répression nazie (il sera déporté à Buchenwald), puis stalinienne (il échappera de peu à la peine de mort infligée à Rudolf Slansky et à la plupart des accusés, presque tous juifs, lors du procès de Prague, en 1952).

(6) Groupe de FTP-MOI dirigé par Missak Manouchian, fusillé le 16 février 1944 avec vingt et un de ses camarades. Louis Aragon leur dédia un poème intitulé L’Affiche rouge, celle que les autorités nazies avaient placardée sur les murs de la France occupée pour dénoncer « la libération par l’armée du crime ».

(7) Lire Natacha Lillo, La Petite Espagne de La Plaine-Saint-Denis, 1900-1980, Autrement, Paris, 2004.

(8) Hymne de la République espagnole, proclamée le 14 avril 1931.

(9) Appellation russe de l’Internationale communiste, fondée en 1919, dissoute en 1943.

(10) Lire « Des camps pour les républicains espagnols », Le Monde diplomatique, février 1999.

(11) Gouverneur du Cameroun, le général Leclerc (1902-1947) constitua une colonne des Forces françaises libres qui partit du Tchad rejoindre les forces britanniques du général Montgomery à Tripoli en janvier 1943. Elle participa au débarquement de Normandie avec la 2e DB qui entra dans Paris le 24 août 1944.

(12) Deux tomes, éditions France-Empire, Paris, 1984 et 1985.

(13) Allusion à la guerre coloniale menée par le régime fasciste italien en Ethiopie (1935-1936).

(14) Julliard, Paris, 1966.

Publié le 13/08/2019

Dans les couloirs du temps avec le chevalier d’Harcourt, préfet de Nantes

Par Olivier LONG

paru dans lundimatin#203, (site lundi.am)

 

 

Suite à la mort de Steve Maia Caniço, les journaux s’émeuvent naïvement de la morgue et de l’indifférence du préfet de Loire-Atlantique : Claude d’Harcourt. « Une forme d’indifférence qui confine au mépris » lance Libération.. C’est ignorer qui est réellement le personnage.

Claude d’Harcourt est l’héritier d’une longue lignée des plus anciennes familles de la noblesse française. La maison d’Harcourt débarque aujourd’hui tout droit de l’Ancien Régime avec ses titres, charges, châteaux et baronnies pour occuper l’actualité estivale. Elle est depuis toujours composée de seigneurs, comtes, ducs, marquis, maréchaux, ambassadeurs, prêtres et prélats, généraux de corps d’armée-lieutenant-de-France-émérite-de-l’ordre-du-Saint-Sépulcre-de Jérusalem ; et voilà que tout ce folklore fait retour. La plus vieille dynastie de l’histoire de France vient naturellement réoccuper la place qui fut toujours la sienne au cœur du royaume de France, mais aujourd’hui c’est à l’occasion de la plus grande affaire d’État que le pays ait connu depuis l’assassinat de Malik Oussekine par les voltigeurs de Charles Pasqua. Ce qui nous permet de revivre ici un énième épisode de la saga des Visiteurs.

Suivons le fil de cette incroyable épopée chevaleresque, en marche et surtout à reculons dans Les couloirs du temps.

Bien avant la guerre de Cent ans, dans la maison d’Harcourt on se nomme Torf, Turquetil, Anquetil, Errand, Octavius, Odet, plutôt que « Jojo le Gilet Jaune ». Le nom d’Harcourt est à tel point synonyme de pouvoir que Michel Houellebecq fait d’un certain Aymeric d’Harcourt l’archétype d’une souveraineté multiséculaire et brutale dans son dernier roman : Sérotonine. Aymeric d’Harcourt est l’ami intime du personnage principal de ce livre, Houellebecq en brosse le portrait :

« [Aymeric d’Harcourt] avait sorti un portrait d’ancêtre, appuyé contre un fauteuil, c’était un type trapu, au visage carré et parfaitement glabre, l’œil mauvais et attentif, sanglé dans une armure métallique. Dans une main il tenait un glaive énorme, qui lui arrivait jusqu’à la poitrine, dans l’autre une hache ; dans l’ensemble il dégageait une impression de puissance physique et de brutalité extraordinaire. Robert d’Harcourt dit le Fort commenta-t-il. La sixième génération de Harcourt, bien après Guillaume le Conquérant, donc. Il a accompagné Richard Cœur de Lion à la troisième croisade. » Je me suis dit que c’était bien, quand même d’avoir des racines ».

C’est des racines de cette archaïque brutalité et du type de croisade qu’elle mène actuellement qu’il sera question dans les lignes qui suivent.

Le chevalier d’Harcourt, Cost Killer

Claude d’Harcourt est haut fonctionnaire de l’Etat français lorsqu’il est nommé le 7 novembre de l’an de grâce 2016 à la direction de l’Agence Régionale de Santé (A.R.S.) de la Région PACA. Par ironie du sort, il faut savoir qu’avant la mort de Steve Maia Caniço, l’actuel préfet de Nantes, directeur des forces de police de Loire-Atlantique, travaillait non pas à une répression de laquelle s’ensuivit la mort d’un jeune homme mais au service de la santé de ses contemporains.

Il faut savoir que bien avant d’être nommé préfet de région, Claude d’Harcourt était déjà bien connu pour être un killer, un vrai killer : ce qu’on nomme dans la novlangue managériale un Cost Killer. Arracheur de dents talentueux, il avait su prouver son obéissance en opérant à la hache dans le personnel de l’Agence Régionale de Santé de la région PACA. Bilan : 100 personnes brutalement déplacées en deux ans, et 70 départs (pour 35 arrivées !) en moins d’un an de règne.

Ce personnage efficace et de sinistre mémoire porte donc à son passif un lourd bilan dans ses fonctions de directeur de cette Agence Régionale de Santé. Les fonctionnaires de ces services s’en souviennent bien. Un article du site Mars actu documente le quotidien des sévices infligés par Claude d’Harcourt. Tous ses collaborateurs décrivent un management maltraitant, d’une « dureté » digne de France Télécom : indifférent aux autres, menaçant, insultant, brisant, humiliant. Au menu : burn out, pressions et dépressions, mises au placard, carrières brisées, dégradations, propos blessants, insultes voire délation.

Badauds, crieurs et tambours, sonnez trompettes et clochettes, Oyez braves gens, lisez ce texte instructif ; ces faits méritent large diffusion. Les informations du site de Mars actu ont été corroborées et vérifiées en interne par une source que avons personnellement suivi durant les quelques années qui furent pour son compte une longue suite de déboires et d’humiliations professionnelles.

Est-ce à la suite à ses aventures guerrières dans le secteur de la santé, que le chevalier d’Harcourt - viking du management- après avoir semé la terreur en région PACA, fut « promu » préfet de Loire-Atlantique ? Toujours est-il qu’on peut se demander si les propos déplacés proférés par Claude d’Harcourt -devenu préfet de Nantes- après la disparition inquiétante de Steve Maia Caniço (« des gens qui avaient beaucoup bu et qui avaient aussi sans doute pris de la drogue » jusqu’à devenir « immaîtrisables »), ne sont pas à mettre en rapport avec la brutalité des politiques managériales que le chevalier a cavalièrement mis en œuvre dans un tout autre domaine : celui de la santé.

La question est celle de savoir comment quelqu’un qui est censé veiller à la santé de ses concitoyens peut devenir sans transition préfet de la région Loire-Atlantique, c’est-à-dire assumer la répression sans précédent qui s’exerce à Notre-Dame des Landes ou être mêlé à des événements produisant la mort d’un jeune par noyade. Comment être à la fois patelin et brutal ? Comment comprendre qu’on puisse passer sans transition du soin à la répression ? Un peu comme si gérer la vie ou gérer la mort, c’était un même métier. Tel est le genre de paradoxe qu’il nous faut penser pour comprendre ce que la figure du chevalier d’Harcourt dit de l’époque.

Sans perdre de vue l’itinéraire picaresque du Chevalier mais d’un point de vue plus politique, cet étrange retournement concerne un problème de gestion biopolitique des populations.

Nécropolitique

Selon Michel Foucault, le terme « biopolitique » désigne le fait que le pouvoir sur la vie (droit de vie et de mort) tend à se transformer entre le XVIIe et le XIXe siècle en gestion des vies (bios). L’étatisation du biologique transforme les pratiques de gouvernement en médecine sociale. Pour mettre au travail les populations de l’époque moderne, les gouvernants envisagent dès lors le corps social comme un ensemble d’être vivants dont la vie peut être contrôlée ou exclue. S’instaurent à cet effet toutes sortes de procédures et d’institutions concernant la gestion de la santé, de l’alimentation, de la sexualité, de la natalité. La gestion des vies, le management du capital humain remplace la force brutale et la raison d’État. L’objectif de ce changement est de contrôler plus précisément les corps afin de canaliser leur force de travail, c’est la raison pour laquelle la gouvernementalité moderne s’occupe moins de « faire mourir ou laisser vivre » (le droit de glaive du souverain) que de « faire vivre et laisser mourir ».

Entendons par là que le rapport politique s’organise comme protection de la vie afin de mieux surveiller le corps social au travail. Gouverner c’est générer un certain nombre de soins qui permettent d’exclure du corps social les indésirables, c’est-à-dire les inutiles pour l’économie. On traite alors ceux-ci comme on circonscrit un foyer d’infection. Cette économie politique du vivant (bios, la vie) permet de contrôler de manière plus rigoureuse les populations en reléguant de manière insidieuse et toujours plus lointaine « ceux qui ne sont rien ». Ceux-ci se retrouvent automatiquement cantonnés dans des espaces d’exclusion où ils croupissent à perpétuité (chômage de longue durée, aides dérisoires, quartiers périphériques, prisons, centres de rétention, hôpitaux psychiatriques, etc.) sans qu’il soit nécessaire de se donner la peine d’une amputation ou d’une élimination physique. De ce point de vue, il est significatif que le candidat Nicolas Sarkozy ai pu remporter une élection présidentielle avec pour seul programme d’éliminer la « racaille »quand on sait qu’une des étymologies du mot désigne une malade de peau très contagieuse : la teigne.

Comment comprendre la mise à mort dans un tel système ? Deux modèles-limites permettent de comprendre la persistance de l’élimination physique dans ce système hygiéniste : le camp de concentration et l’esclavage de plantation.

A la suite de Michel Foucault et de Giorgio Agamben [3], Roberto Esposito [4], philosophe napolitain a montré que le camp de concentration incarne le paradigme le plus extrême de cette biopolitique des populations. Pour Adolf Hitler les opposants, les malades mentaux et les non aryens contaminaient la santé du peuple allemand, la régénérescence de la race aryenne passait donc par l’enfermement inévitable des juifs, des homosexuels, des tziganes, des malades mentaux et des opposants de toutes sortes afin qu’ils ne contaminent pas la race aryenne. Pour éliminer cette menace « biologique », virale, la rétention ou l’extermination ne sont pour le IIIe Reich que des mesures prophylactiques, c’est la raison pour laquelle on élimine des millions d’humain par le gaz comme on tue « des poux » (selon l’expression de Himmler).

On retrouve un autre visage de cette gestion biopolitique du vivant dans l’esclavage de plantation. Si l’on protège la valeur marchande de l’esclave, son corps puissant et en bonne santé, c’est pour mieux le tuer au travail (8 ans d’espérance de vie dans une plantation des Caraïbes au seul motif que des européens fortunés puissent sucrer leur café !)). « En tant qu’instrument de travail, l’esclave a un prix. En tant que propriété, il a une valeur. Son travail répond à un besoin et est utilisé. L’esclave est par conséquent gardé en vie mais dans un état mutilé, dans un monde fantomatique d’horreurs et de cruauté et de désacralisation intenses. » explique Achille Membe [5]

. La notion de mutilation est au cœur de l’organisation biopolitique comme nous allons le voir.

Quand le pouvoir de « soin » médical et le pouvoir de tuer renvoient l’un à l’autre, s’instaure une dialectique de la vie et de la mort dont les limites viennent à se confondre. Car au lieu de sauver la partie qu’on pense non contaminée, la gestion biopolitique des populations se retourne en infection généralisée des sociétés. C’est sous prétexte d’immuniser les populations contre une pseudo-infection, que le peuple allemand tout entier s’est retrouvé enfermé par le national-socialisme. Enfermé en dehors des camps, mais enfermé chez lui dans une frontière de barbelés et un système de surveillance mortifère. De même, l’Europe s’est retrouvée prisonnière de ses frontières pour se prémunir des migrations qui sont les conséquences inévitables de la colonisation. Il n’y a qu’à compter le nombre de morts en Méditerranée pour comprendre que la gestion « biopolitique » se retourne inévitablement en « thanatopolitique » comme le remarque Roberto Esposito [6]

, (Thanatos, désigne la mort en grec ancien). L’horizon du meurtre demeure la perspective inévitable de toute gestion biopolitique des populations.

Quoique ces digressions nous aient emmené un peu loin des tribulations du chevalier d’Harcourt, préfet de Nantes, indifféremment médecin et policier, n’est-ce pas là une clef de lecture pour comprendre la mort de Steve Maia Caniço ?

Depuis les attentats de Paris et l’instauration de l’état d’urgence à perpétuité la place centrale donnée à la sécurité et au désir d’ordre fabrique une situation d’exception. L’adhésion massive ou passive des populations aux programmes du RN ou de LRM remet à l’ordre du jour ce point nodal où les systèmes d’immunisation se retournent contre eux-mêmes, c’est-à-dire contre les populations qu’elles disent vouloir protéger. Sous prétexte de protéger la vie de la communauté d’une agression par un ennemi extérieur, (menace terroriste, crise environnementale, économique, sanitaire, migratoire, fin du monde annoncée, etc…) on reconduit de manière inquiétante les apories de la biopolitique et son retournement en thanatopolitique.

Quand on tue un jeune afin de « laisser les honnêtes citoyens dormir tranquille », le souci de protection vire au meurtre. Quand la disparition d’un jeune n’est plus qu’un dégât collatéral d’une opération de maintien de l’ordre qui vise à éradiquer une gêne, personne n’est plus très pressé de retrouver le corps de Steve Maia Caniço. Du point de vue du soin apporté aux populations la police a fait son travail, le préfet-médecin a opéré pour amputer l’infection. C’est la raison pour laquelle cette disparition a été reléguée pendant quelques semaines dans l’espace incertain où disparaissent les affections indésirables.

C’est ce mélange de sollicitude et de répression mise au service du dressage des populations qui constitue la question biopolitique actuelle. Elle vise l’éradication d’un ennemi intérieur qui gangrènerai le corps social à la manière d’une infection : la jeunesse un peu trop bruyante, les citoyens issus des migrations, les musulmans forcément djihadistes, les travailleurs pauvres qui mettent à sac la vitrine parisienne, les retraités, les chômeurs qui touchent trop d’aides, les handicapés, les mères-célibataires qui font trop d’enfants, les exclus de tout poil, etc.

Le parcours du chevalier professionnel du chevalier d’Harcourt, préfet- médecin est symptomatique de ces retournements. On ne sera pas surpris d’apprendre qu’avant de faire carrière au service de la santé des populations non seulement en région PACA mais aussi en Normandie, Champagne-Ardenne et Alsace et Lorraine, Claude d’Harcourt a également travaillé à la direction de l’administration pénitentiaire, mais aussi comme secrétaire général pour l’administration de la préfecture de police de Paris durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, tout cela avant d’être nommé préfet. Quelles sont les conditions qui font qu’on peut penser que la santé ou la police, les soins ou la répression sont un même métier ? Les apories de la nécropolitique donnent la clef de cette indifférenciation.

Si l’on accepte que surveiller c’est punir et que punir c’est guérir, qu’enfermer c’est en quelque sorte prendre soin de ceux qu’on enferme, il n’y a pas mélange des genres. C’est finalement le même métier du point de vue d’une biopolitique qui se retourne fatalement en nécropolitique.

Epidémie dansante

Dans cet embrouillamini savamment organisé, on peut finalement se demander si la mission curative du préfet-médecin n’était pas de faire cesser une épidémie bien connue dès la fin du moyen-âge : celle de la peste dansante, dite « danse de Saint Guy ».

Les épidémies de danses ou « manies dansantes » étaient les premières Rave party de la fin du Moyen Âge. Ces antiques Teufs étaient souvent attribuées à la « condition pitoyable » et au « délaissement spirituel des populations », c’est la raison pour laquelle elles étaient étroitement surveillées par les pouvoirs en place. Car ceux et celles qui dansaient, le faisaient souvent pour se libérer de leur oppression tout autant que de leurs oppresseurs.

Paracelse -médecin et chirurgien suisse de la fin du XVe siècle-, explique que « Rien n’irrite plus un homme qu’une femme qui danse. Et pour que l’affaire parût suffisamment sérieuse et pour confirmer l’apparence de la maladie, elle se mit à sauter, à faire des bonds, chantant, fredonnant, s’effondrant par terre, la danse finie, tremblant un moment puis s’endormant : ce qui déplut au mari et l’inquiéta fortement. Sans rien dire et prétextant cette maladie, elle berna son mari. Or d’autres femmes se comportèrent de la même manière, l’une instruisit l’autre, et tout le monde finit par considérer que la maladie était un châtiment du Ciel. » [7]

[Tout ceci est écrit bien avant les hystériques de Charcot, et il faudrait se demander si du point de vue des dominés, les têtes de cortège (avec ou sans Gilets jaunes), ne sont pas une variété de ce genre de tarentulisme, comme les cortèges de bacchantes visaient dans l’antiquité une guérison et une transformation collective du corps social. Du point de vue des dominants, la réponse apportée à ces pratiques d’extase, de débordement n’ont guère varié depuis les temps médiévaux. C’est peut-être pour cela que le chevalier d’Harcourt était le personnage idoine se mêler à ces tribulations.

Le néolibéralisme actuel, sous prétexte d’entrer dans le Nouveau Monde ne recycle-t-il pas des pratiques d’un autre temps ? Du Moyen-âge au néolibéralisme globalisé s’exhibe la pérennité d’un ’théâtre de l’horreur et de la terreur’. C’est par ces mots qu’on a décrit les pratiques déroutantes de la justice médiévale. Avec son cortège de mise aux arrêts, d’amendes, de mutilations déshonorantes (amputations du pied, d’un pouce, de l’oreille, de la langue, œil crevé), de noyades forcées, de supplices raffinés, la justice médiévale consistait en une mise en scène quotidienne et impitoyable de la victoire du « Bien » sur la « Mal » au profit d’une minorité de la population bien évidemment.

Ce « théâtre de l’horreur », n’est-ce pas ce qu’on a vu avec le traitement policier de la révolte des Gilets Jaunes ? Quand on lit le témoignage des agissements du Cavalier d’Harcourt à l’Agence Régionale de Santé de la région Paca, dès lors que plus personne n’ose s’exprimer, que les syndicats sont atones, ne lit-on pas ici tous les signes d’une politique de la terreur ? Ce qui nous rappelle les termes dans lesquels Michel Houellebecq décrit Aymeric d’Harcourt : « C’était un type trapu, au visage carré et parfaitement glabre, l’œil mauvais et attentif, sanglé dans une armure métallique. Dans une main il tenait un glaive énorme, qui lui arrivait jusqu’à la poitrine, dans l’autre une hache ; dans l’ensemble il dégageait une impression de puissance physique et de brutalité extraordinaire »

De l’Agence de Santé de la région Paca à la préfecture de Nantes, des classes populaires de banlieue aux travailleurs pauvres, des Gilets Jaunes aux « teufeurs » de Nantes, au travers de l’instauration de situation d’exception (état d’urgence économique, menace terroriste, péril jeune), la volonté curative ne cache t-elle pas une simple extension du domaine de la brutalisation ? La « brutalisation » désigne chez les historiens de la première guerre mondiale, la contagion des sociétés des pays belligérants en temps de paix par des habitudes, des pratiques de violence contractées sur des lieux de guerre. De l’organisation de la terreur en entreprise (pour le bien des employés), à la terreur de rue (pour la sécurité des commerçants), de la terreur de rue à la mort des fêtards (péril jeune), l’exercice actuel du pouvoir ne dessine-t-il pas une simple consolidation du droit de tuer au service direct d’une assomption de la souveraineté pure ?

Quand on mutile des manifestants, on peut toujours dire que ceux-ci sont violents puisque cela vide la rue. Mais comment comprendre qu’on s’en prenne à un jeune innocent qui ne conteste rien ? N’est-ce pas là un signal envoyé à l’intégralité de la population ? Quand la terreur vise des innocents, n’est-ce pas cela le terrorisme ? Cela signifie-t-il que se retourne aujourd’hui en France la « protection » biopolitique en terreur d’État ?

Il semble que les récentes pratiques de maintien de l’ordre n’aient pour objectif que d’habituer petit à petit police et population, par gradations successives, à la brutalité du rêve américain. Ce mode de vie, bien qu’il proclame l’accès de tous aux premières marches du podium est pourtant le mode de vie d’un des empires les plus oppressifs, les plus belliqueux et les plus inégalitaires de la planète. Comment imposer ce cauchemar économique sinon par la peur ? L’obsession anti-terroriste n’aurait-elle que pour objectif que de valider l’instauration d’un régime de terreur économique ? Quand sous couvert de guerre, de résistance, ou de lutte contre la terreur, le biopouvoir fait du meurtre son objectif, le régime a change de nature. Un régime qui se définit par la terreur à tous les niveaux de l’existence, qui vise par sa terreur des innocents, un régime dans lequel l’humain devient superflu, c’est un système totalitaire. Il arrive que les couloirs du temps nous ramènent parfois bien en arrière. De manière irréversible ?

[1] Michel Houellebecq, Sérotonine, éditions Flammarion, Paris, 2019, p. 204.

[2] Michel Foucault, « Il faut défendre la Société », Cours au collège de France, 1976, éditions Gallimard/Seuil, Paris, 1997, p. 213 sq.

[3] Giorgio Agamben, Moyens sans fins, Notes sur le politique, éditions Rivages, Paris, 2002, p. 47 sq.

[4] Roberto Esposito, Communauté, immunité, biopolitique, Repenser les termes du politique, éditions Les prairies ordinaires, Paris, 2010, p. 171sq.

[5] Achille Mbembe, « Nécropolitiques », Raisons politiques, 2006/1, numéro 21, p. 15.

[6] Roberto Esposito, Bìos. Biopolitica e filosofia, Turin, Einaudi, 2004, p. 39.

[7] Paracelse, cité par Claire Biquard (E.H.E.S.S.) : Le mal de Saint Vit (ou Saint Guy) Bulletin du centre d’Etude et d’Histoire et de la médecine de Toulouse, janvier 2002.

Publié le 11/08/2019

Les idées ont-elles encore leur place dans les médias ?

par Pierre Jacquemain | (site regards.fr)

Appauvrissement, polarisation ou droitisation des débats, manque de diversité des opinions, accaparement par les penseurs médiatiques et les leaders de think tanks, démission des politiques : l’espace des médias est de plus en plus hostile aux intellectuels et à la pensée complexe.

Thomas Legrand est éditorialiste de France Inter et réalisateur du documentaire « Instincts primaires : coulisses d’une élection » (2016). Laurent Jeanpierre est professeur de science politique et auteur de La Vie intellectuelle en France, Seuil 2016.

Regards. On reproche souvent aux médias d’inviter les mêmes intellectuels ou les mêmes experts. Partagez-vous cette analyse ?

Thomas Legrand. C’est assez juste, malheureusement. Et ça s’appelle le syndrome du bon client. On peut aussi parler de flemme journalistique… Untel est bien, on le prend. Prenez l’exemple de Gilles Kepel, qu’on a beaucoup entendu ces derniers temps. On sait à peu près ce qu’il va dire et on a envie de savoir quel va être son regard sur tel ou tel événement. Nos auditeurs ont sans doute lu ses livres ou ils en ont au moins entendu parler. On ne va pas perdre dix minutes à représenter sa pensée. Il y a donc un peu de flemme intellectuelle de la part des journalistes, mais aussi un confort pour les auditeurs. Il faut dire aussi que beaucoup d’intellectuels refusent de parler. Certains ne veulent pas débattre, d’autres souhaitent avoir les questions en amont, quelques-uns refusent d’être interrogés par les auditeurs. Ce n’est pas évident.

Laurent Jeanpierre. Je pense qu’on ne gagne rien, si l’enjeu est de favoriser une écologie favorisant la diversité des idées, de simplement confronter les mondes, de rester dans un jeu d’anathèmes croisés entre les professions. Trois mondes nous occupent dans cet échange : le monde journalistique, le monde de la production d’idées et le monde politique. Ils sont tous traversés par des tensions fortes et contiennent des gens plus ou moins proches des deux autres mondes. Par exemple, chez les producteurs d’idées professionnels, un certain nombre de personnes se sont spécialisées exclusivement dans la présence publique – au détriment de leurs recherches, de leurs travaux ou de leurs créations. Cela n’est pas nouveau : avec le poids de la télévision, on avait déjà vu émerger, il y a quarante ans, une catégorie d’intellectuels médiatiques. Chaque époque a eu les siens.

Finalement, peu importe le fond tant que le casting est susceptible de faire de l’audience ?

Thomas Legrand. Il y a des biais. En tant que programmateur, quand on organise une matinale grand public, on essaye de trouver des intellectuels reconnus dans leurs domaines, et qui sont vulgarisateurs. Pas simplificateurs, vulgarisateurs. Je distingue deux catégories : les chercheurs qui savent vulgariser, et ceux qui ne le savent pas. On se tourne évidemment plus facilement vers ceux qui savent vulgariser une pensée. Mais aux trois catégories que Laurent Jeanpierre a mentionnées, j’ajouterai une quatrième qui fait beaucoup de mal au débat public : les spécialistes de la prise de position. Je pense à Éric Zemmour, à Natacha Polony, etc. Ils ne sont ni tout à fait journalistes, ni tout à fait intellectuels. Et pourtant, ils sont présentés comme les « nouveaux penseurs ». Auparavant, on allait chercher des intellectuels et on essayait de vulgariser leur savoir pour l’amener au grand public. Aujourd’hui, on se tourne vers certains journalistes polémistes qui se piquent de philosophie, de sociologie et parfois d’anthropologie – comme on l’a vu avec Zemmour. Et l’on se rend compte de la caricature et de l’imposture de leur parole quand on la confronte à celle des intellectuels.

« On assiste à un abaissement général du niveau intellectuel. L’aisance médiatique remplace dans beaucoup de formats – notamment sur les chaînes tout info – le savoir fondamental. »

Thomas Legrand

Pourquoi, en ce cas, leur fait-on autant de place dans les médias ?

Thomas Legrand. On assiste à un abaissement général du niveau intellectuel. L’aisance médiatique remplace dans beaucoup de formats – notamment sur les chaînes tout info – le savoir fondamental. Elle devient une valeur incontournable : c’est un argument plus important pour être invité que le vrai savoir.

Laurent Jeanpierre. C’est contradictoire avec l’idée même de vulgarisation… Mais s’il est vrai que Polony, Zemmour et les autres sont surexposés, la figure qui s’impose aussi, de manière plus souterraine avec une visibilité moins spectaculaire, c’est le leader de think tank. Autrefois les partis produisaient les idées en interne. Il y a eu une externalisation de la production d’idées par les partis, depuis trente ans en France, qui a été voulue par les leaders politiques actuels. Nous avons sans doute, aujourd’hui, le personnel politique le plus inculte de l’histoire de France. Ces think tankers, ces producteurs d’idées pour le monde politique, pour le monde médiatique, ont un poids beaucoup plus important sur les plateaux de télévision, et aussi dans les coulisses puisqu’ils nourrissent les politiciens qui n’ont plus le temps de travailler sur les idées. Ils sont un nouvel opérateur, un nouvel acteur dans la production d’idées, entre monde politique et monde médiatique.

C’est quoi, pour vous, une « bonne » programmation ?

Thomas Legrand. Il faut diversifier les points de vue. Quand un sujet politique émerge et qu’il nous semble occuper le débat, plutôt que d’inviter un pour et un contre, nous prenons de la hauteur et invitons un ou deux intellectuels qui ont travaillé une question. C’est le cas sur les questions d’autorité, de genre, d’islam, par exemple. Nous essayons de le faire une ou deux fois par semaine. Ce qui préside aux choix de nos invités résulte aussi de nos lectures : nous lisons les tribunes, les revues, la République des Idées, les sites identifiés. Nous faisons de la veille intellectuelle. Nous savons ce qu’il faudrait faire pour organiser un bon show – ce que font beaucoup – et ce que nous nous refusons à faire. Sur la laïcité, on peut prendre un intellectuel qui considère que le voile est une liberté totale et de l’autre côté un intervenant de Valeurs actuelles. Là, on organise un bon clash. Mais si l’on choisit plutôt quelqu’un de plus modéré dans les deux sens, il me semble que ce sera propice à un débat plus sain et plus intéressant. Ce que je vous décris là constitue à la fois un biais et une nécessité. Parce que cette démarche exclut quelque fois des pensées radicales. Mais quand nous voulons faire des débats apaisés et intéressants, on nous accuse souvent d’être dans l’eau tiède, et du coup dans la pensée unique.

Laurent Jeanpierre. Je ne connais pas de programmation sans biais. L’idée d’une programmation neutre ? Quel est le présupposé ? Cela n’existe pas. Le problème n’est pas là. La question pertinente pourrait être la suivante : est-ce que les médias produisent une concentration de la parole sur un petit nombre de personnes ? Des collègues ont mené des travaux sur les invités politiques. Et c’est très net : il y a des effets de concentration, des effets de seuil. Si l’on n’a pas atteint un seuil de visibilité nécessaire, on n’atteint pas la visibilité supérieure. Des députés qui font un travail politique estimable à l’Assemblée ne vont pas avoir accès aux grands entretiens des médias audiovisuels…

Thomas Legrand. Alors qu’on a la volonté, chez les intellectuels, de trouver le jeune, la pépite…

Laurent Jeanpierre. Oui, on peut parler d’une prime relative au jeunisme, dans un contexte où les grandes figures intellectuelles publiques sont les mêmes qu’il y a quarante ans…

Thomas Legrand. Si dans une réunion de programmation, vous dites : « J’ai lu un truc super d’un jeune type », ou d’un vieux que personne n’avait repéré qui est super, « il apporte ça au débat, c’est quelqu’un de très intéressant, etc. », là vous avez une prime dans cette réunion. Si vous arrivez en disant : « Ce député inconnu a fait un truc super dans sa ville ou à l’assemblée, il faut l’inviter », on vous dira : « On va d’abord envoyer un reporter, il fera un sujet là-dessus, ça passera dans le journal ». La raison en est simple : on arrive à mesurer l’importance d’un homme politique à son grade dans son parti, à la façon dont il a été élu. Et l’importance d’un intellectuel à ses ventes de livres.

Diriez-vous que l’on assiste à une droitisation du champ médiatique ?

Laurent Jeanpierre. À toute époque, il y a des pôles progressistes et des pôles conservateurs, dans le monde journalistique comme dans le monde intellectuel et politique. On peut alors s’interroger sur l’alignement plus ou moins grand entre la production d’idées et le journalisme. Or il y a aujourd’hui moins d’alignement entre les fractions les plus engagées à gauche des mondes intellectuels et les plus jeunes ou les plus en vue du monde journalistique. La situation était de ce point de vue très différente dans les années 1970, lorsque les pensées critiques rencontraient le nouveau journalisme et parfois y participaient. Mais je ne connais pas le décompte statistique qui montre que plus d’invités de droite apparaissent aujourd’hui dans les médias

Thomas Legrand. C’est peut-être que certains de nos invités de gauche peuvent paraître à certains comme tenant des propos de droite.

Laurent Jeanpierre. On peut s’interroger sur les questions qui sont traitées par les médias. Est-ce qu’ils participent de ce qu’on appelle la construction d’une forme de pensée unique ? C’est une réflexion que nous devons avoir.

Il s’agirait moins d’une affaire de droitisation que d’une uniformisation de la pensée et du discours ?

Laurent Jeanpierre. Il y a le problème de la sélection des personnes que les médias invitent, et le problème de la sélection des thèmes. La sélection des personnes, nous en avons parlé : on voit les contraintes des médias, on voit aussi les mécanismes d’auto-renforcement, les difficultés que cela pose pour la vie démocratique. Le problème de la sélection des thèmes, c’est la question de la pensée unique. Ça n’est pas tant que tout le monde a le même avis et qu’on n’a pas équilibré les points de vue. C’est que l’on discute de certains sujets et pas d’autres. Ces sujets sont définis par l’idéologie dominante – véhiculée par des intellectuels, des politiques, des journalistes – comme étant les sujets pertinents. Prenez la question de l’islam : problème pertinent ou pas ? L’écologie : problème pertinent ou pas ? Et c’est indépendant du problème de la vérité et de la question des faits. Les faits viennent toujours avec des interprétations. L’enjeu, c’est plutôt d’assumer l’interprétation des faits que l’on interprète les faits. Dans les histoires de débats pertinents et de débats non pertinents, s’exprime un principe de sélection des thèmes, avec des thèmes qui n’apparaissent pas.

Thomas Legrand. La vraie question, beaucoup plus que la question des invités, c’est en effet cette question des thèmes. Sur le service public, on se bat en permanence et on prend des risques. Nous avons consacré une matinale à la question de l’autisme, par exemple. Nous n’en avons pas parlé de manière déconnectée : il y avait un lien avec l’actualité puisque le jour même, un texte était débattu à l’Assemblée nationale. On est dans l’actualité, mais en même temps, là où vous avez raison, c’est qu’il y a tout le temps des actualités sur tous les sujets. Qui fait l’actualité ? Concernant l’islam, le sujet le plus traité, ou la question identitaire, nous avons décidé de lever le pied. Nous avions fait beaucoup, et c’est un sujet sensible. Avec la montée du FN, nous nous sommes dit que nous ne pouvions pas laisser ce sujet traité de manière caricaturale. Il fallait donc en parler avec de la diversité de pensée et ramener la question à son juste niveau. En traitant le sujet, on peut apaiser et relativiser les choses. J’ai le sentiment que si l’on décide de traiter un sujet sur-traité, c’est parce que tout le monde le traite, et le traite mal. Alors il faut qu’on le traite. Mais ce faisant, on rajoute une couche. C’est très compliqué…

« Autrefois les partis produisaient les idées en interne. Il y a eu une externalisation de la production d’idées par les partis, depuis trente ans en France, qui a été voulue par les leaders politiques actuels. Nous avons sans doute, aujourd’hui, le personnel politique le plus inculte de l’histoire de France. »

Laurent Jeanpierre

Quelle a été votre réaction lorsque la presse, unanime, a fait campagne contre le Brexit et Trump, ou lorsqu’elle n’a pas vu venir l’élection de François Fillon ?

Thomas Legrand. Nous nous remettons en question. Nous nous engueulons. Nos chroniques sont différentes. Nous sommes conscients de notre responsabilité. On ne peut pas à la fois nous accuser d’être responsables de tout et s’apercevoir qu’on est influents sur rien. Parce que Trump, c’est quand même la fin de l’influence journalistique sérieuse. C’est le triomphe des réseaux sociaux, des télés trash et des médias conspirationnistes. Parce qu’il y a une grande crise de la complexification. Il devient très compliqué de produire des messages simples. Et même pour nous journalistes, pour être écoutés, pour être entendus, nous devons tomber dans le simplisme.

Laurent Jeanpierre. Je ne comprends pas cette contrainte. C’est ce que je disais sur le public fantasmé des journalistes : si vous postulez un public bête, vous allez conforter ce type de lieux communs qui circulent dans votre monde professionnel. Pour moi, ça n’est pas audible. Le présupposé, c’est que le public n’est pas capable de comprendre des choses compliquées. Et plus on pense comme cela, plus on lui propose des contenus de plus en plus simplistes, pour ensuite en conclure que le public est bête ou qu’il est simpliste. C’est une prophétie autoréalisatrice contre laquelle il faut lutter.

Thomas Legrand. Les journalistes sont de plus en plus contraints de recourir à la simplification. Ils rentrent dans le cadre d’une économie particulière. Quand vous prenez Arte, ou France Inter, nous faisons l’inverse et ça marche. Dans une autre mesure, c’est ce que i-Télé essaie de faire et c’est ce que les grévistes de i-Télé ont essayé de faire. Il est vrai que maintenant, dans une profession remplie de CDD, de pigistes, de gens précarisés, cela devient très compliqué.

Vous avez dit, Laurent Jeanpierre, que nous avions la classe politique « la moins cultivée de l’histoire de France ». Dans votre ouvrage, vous dites aussi qu’aujourd’hui nous n’avons plus de Malraux, de Lamartine ou de Guizot…

Laurent Jeanpierre. Je n’ai pas une vision nostalgique. J’observe que le dernier mandat durant lequel des intellectuels ont exercé des fonctions soit diplomatiques, soit de haute fonction publique, soit éventuellement politiques, c’est certainement celui qui a débuté en 1981. Par la suite, nous avons assisté à une transformation du mode de formation de la haute administration, qui est l’élément le plus pérenne du pouvoir d’État en France. Si vous regardez l’évolution des contenus des cours de l’ENA depuis cinquante ans, les savoirs techniques y sont de plus en plus importants. Toute formation extra technique ou extra bureaucratique est reléguée. Deuxième élément : la formation des autres élites politiques a changé. Pour faire carrière dans un parti, il faut, si on ne fait pas l’ENA, commencer à quinze ans comme Manuel Valls, Benoît Hamon ou François Fillon – qui a été le plus jeune député de France. Nous parlons de personnes qui, dans l’élite des professionnels de la politique, ont soit été formées par l’ENA – qui reste la voie royale –, soit ont fait carrière politique à la force du poignet. Dans les deux cas, leur rapport au monde intellectuel est extrêmement faible. En voici d’ailleurs un symptôme : Piketty est peut-être l’un des chercheurs en sciences humaines les plus importants depuis quelques décennies en France ; il consacre de nombreuses pages, dans son ouvrage sur les inégalités, à des propositions pour tout le monde – le centre gauche comme l’extrême gauche. C’est une boîte à outils. Et le ministre de l’Économie et des Finances explique, non sans fierté, qu’il ne lira pas ce livre. De même, Valls dit que les sociologues excusent le terrorisme. On vit un moment d’anti-intellectualisme tout à fait singulier en politique.

Thomas Legrand. Je dirais qu’il y a un affaiblissement du niveau des références. Mais nos hommes politiques sont le produit de la société et de l’époque dans laquelle ils ont évolué. Quand il fallait choisir entre Mitterrand et De Gaulle en 65, c’était entre deux hommes qui avaient traversé des moments tellement épiques ! Le tragique de l’histoire était présent – jusqu’à Chirac, qui a fait la guerre d’Algérie. Maintenant, on a le choix entre des gens dont on ne sait même pas s’ils ont voté oui ou non à Maastricht – et c’est le seul choix un peu dramatique qu’ils aient eu à faire de leur vie. Nos vies ont moins d’aspérités dramatiques et cela se ressent sur le plan des idées, de la pensée. Comme les idéologies sont mortes, comme après la chute du mur de Berlin les grandes grilles de lecture sont tombées, on a des gestionnaires. Et quand vous devez choisir le meilleur des comptables, vous ne regardez pas sa note au Bac de français. On en est là. Et puisqu’on parle d’animer le débat intellectuel, malheureusement, j’ai l’impression que ce débat ne se retrouve plus dans les médias classiques, qu’il est plutôt sur la Toile. Et nous avons un gros problème avec le statut de la vérité, le statut des faits. Donner des faits, c’est devenu une opinion. Il devient alors très compliqué d’articuler les choses dans le débat politique-intellectuel-journalistique…

« Le problème de la sélection des thèmes, c’est la question de la pensée unique. Ça n’est pas tant que tout le monde a le même avis et qu’on n’a pas équilibré les points de vue. C’est que l’on discute de certains sujets et pas d’autres. »

Laurent Jeanpierre

Pourquoi autrefois pouvait-on faire des émissions de trois heures avec Raymond Aron, Michel Foucault ou Jacques Derrida alors qu’aujourd’hui cela ne semble plus imaginable, malgré une offre pléthorique de médias ?

Thomas Legrand. Parce qu’avant, il n’y avait que trois chaînes, et l’on décidait que L’Homme du Picardie serait sur la première et Malraux sur la deuxième.

Laurent Jeanpierre. L’offre se diversifie quand même. On ne peut pas dire que les idées sont moins présentes dans le monde médiatique, si on l’envisage dans sa diversité. Elles sont même plus représentées aujourd’hui qu’hier. Mais j’ai un désaccord avec Thomas Legrand sur le sentiment que les médias seraient dans la surenchère pour être plus simplificateurs que les autres. Les médias qui résistent mieux à la crise de la presse misent sur les contenus : Télérama, Le Monde du jeudi soir. Même si cela semble réservé au papier, cela plaide contre l’idée de la simplification. Quand on donne du contenu, on se maintient comme média traditionnel contre les nouveaux médias ou contre les rumeurs, les théories du complot, les réseaux sociaux. Mais faire cela, ce n’est pas simplement établir ou rétablir des faits. C’est aussi et indissociablement les interpréter.

Thomas Legrand. Le contenu paye, je suis d’accord, et la complexification peut payer. Mais le bruit général du débat va à la simplification. Comment expliquer alors que le contenu paye mais que le conspirationnisme se répande ?

Laurent Jeanpierre. Ce ne sont pas des phénomènes contradictoires. Comment analyse-t-on ce qu’on appelle conspirationnisme, qui n’a d’ailleurs rien de nouveau non plus ? Pour moi, c’est une crise de l’explication. Pas une crise de la vérité. C’est une mauvaise explication. C’est lié aussi à l’humeur ambiante, très anti-intellectualiste en effet. Mais la vraie demande est une demande d’explication. Et force est de constater que l’explication n’a pas bonne presse.

 

Entretien réalisé par Pierre Jacquemain

Publié le 08/08/2019

#SelonLIGPN

La violence et la dérision

paru dans lundimatin#203 (site lundi.am)

 

 

Lundi 29 juillet, le corps de Steve Maia Caniço est retrouvé dans la Loire. Dès le lendemain, Edouard Philippe et Christophe Castaner révèlent qu’ils disposent depuis plusieurs semaines d’un rapport de synthèse de l’IGPN quant aux conditions dans lesquelles le jeune homme est mort le soir de la fête de la musique. Selon le rapport et selon le premier ministre, « il ne peut être établi de lien entre l’intervention des forces de police et la disparition de M. Steve Maia Caniço ». Immédiatement, les réseaux sociaux s’embrasent et le hashtag #selonlIGPN devient le plus repris sur twitter, moquant l’aberration et la partialité de cette enquête de la police des polices. Une lectrice nous a transmis cette oeuvre littéraire directement inspirée de la sagesse et de l’humour populaire.

Le petit chaperon rouge s’est introduit dans l’estomac du loup par effraction. Ce stylo est rouge. La lune n’est pas un satellite de la terre. Le nuage de Tchernobyl a contourné la France. Le lien entre la bombe atomique et Hiroshima n’est pas établi. Donald Trump a pris conscience du réchauffement climatique. Il ne peut-être établi de lien entre les deux extrémités d’une corde. Il n’y a aucun lien entre l’assassinat de Jaurès et le fait qu’il soit mort. On n’y est jamais allés trop fort avec les lacrymos. On ne meurt pas au travail. Le périphérique est fluide.
Cet homme n’est pas Alexandre Benalla. Alexandre Benalla venait de garer son scooter pour aller chercher du pain et des cigarettes. L’arme que porte Alexandre Benalla est un pistolet à eau de 49,3 centilitres en polyester de propylène. Sur cette photographie Alexandre Benalla a une carotte dans la main. Alexandre Benalla n’existe pas.
Ce jour-là à Mantes-la-Jolie nos enfants participaient à la reconstitution d’une scène d’archives tirée de l’histoire coloniale de la France. Puis le groupe studieux a joué à « 1, 2, 3 soleil ». Le championnat du monde de « 1, 2, 3 soleil » s’est déroulé dans une ambiance conviviale et chaleureuse.
Geneviève faisait juste la sieste. Ce sont les mouettes qui ont apporté les grenades sur le balcon du 3e étage. Il n’y a d’ailleurs pas de lien entre la mort de Zineb Redouane et un quelconque tir de grenade lacrymogène.
Les CRS étaient venus clôturer la soirée de la fête de la musique par un joli feu d’artifice. La mort de Steve s’est bien passée. La Loire est coupable d’avoir été présente au mauvais endroit au mauvais moment. Wilson n’est pas un quai, mais un ballon. Or aucun match n’était programmé ce soir là. Rien ne permet d’affirmer que la Loire était au bord du quai le soir de la fête de la musique. La fête de la musique s’est arrêté à la frontière de Nantes. La profondeur de la Loire ne dépasse pas 60 cm. La Loire était complètement asséchée le 21 juin 2019. D’ailleurs il n’y a pas la Loire à Nantes. Et Nantes a été rayée de la carte trois semaines avant la disparition de Steve Caniço.
Cet homme fait une petite sieste après avoir marché toute la journée. Cet homme n’est pas un manifestant mais un ballon de foot déguisé en manifestant. Cet homme est un skate. Cet homme, cordonnier de métier, intervient sur les rangers du policier pour une réparation expresse. Cet homme est coincé dans son jean. Cet homme joue au jeu appelé « la balle au prisonnier ». Cet homme est juste éliminé du jeu appelé « la balle au prisonnier ». C’était lui le CHAT ! Didier Andrieux joue seulement au jeu appelé " je te tiens - tu me tiens par la barbichette ". Les gentils policiers jouent au loup avec ce gilet jaune. Ils ont organisé un grand cache-cache à Paris. Le méchant lycéen s’est montré menaçant et présentait un risque pour les gentils policiers. L’horrible mordeuse en série comptait faire une nouvelle victime mais est tombée sur un os. Cette ordure en jaune à tenté de faire tomber ce courageux policier avec lui. La béquille est une arme de guerre. Les courageux policiers ont dû pratiquer une coloscopie d’urgence pour diagnostiquer une maladie rare des intestins. Des grêlons gros comme des balles de LBD40 tombent souvent en ce moment. Les balles de fusil d’assaut étant plus petites que celles des LBD40, elles sont de facto moins dangereuses. Ce sont des balles tirées par les manifestants qui leur sont revenues dans la figure. C’est nécessaire pour la démocratie. Et on voit beaucoup mieux avec un seul œil.
Ceci n’est pas une charge. Ceci est un message d’amour. Ceci est un message de paix. Ceci est une simple petite partie de foot. Ceci est un battle de hip-hop. Ceci est une scène de ménage. Ceci est un atelier taï-chi organisé au Burger King. Ceci est un massage cardiaque. Ce n’est rien d’autre qu’un bal masqué. Il s’agit d’un goûter d’anniversaire un peu bruyant avec uniquement du cidre doux et du Champomy. Il s’agit des pleurs du préfet qui honore la disparition de Steve de façon démonstrative. Ceci est un brumisateur géant déployé pour lutter contre les fortes chaleurs. Les policiers mettent les gens à l’abri de la canicule, les brumisent d’Évian, pratiquent un massage relaxant à l’huile de jojoba, distribuent une lotion capillaire revigorante à ce chauve, offrent généreusement de la ventoline à un asthmatique en détresse, font un shampooing nourrissant pour cheveux longs. Ils ont dit "VIP" et non "vieille truie". Les mots "sales putes" doivent être replacés dans leur contexte. Ses vraies paroles sont " on va leur faire des bisous sur la bouche". Ces 46 policiers souffraient de "problèmes d’ordre privé et pas du tout d’ordre professionnel". Ils avaient aqua-poney ce jour-là. Et ils ne sont pas de la maison.
Ce policier a vu une grosse araignée sur la cuisse de ce jeune homme. A vu un moustique sur la main de cette jeune femme. Lui a porté secours en l’écrasant, avant de lui offrir un échantillon gratuit du nouveau parfum de chez Sephora. Celui-ci est en train de replacer la hanche démise de cette pauvre dame. D’ailleurs cet homme n’est pas un policier mais un ostéopathe.
Les CRS qui ont refusé de faire usage de la force sont des BlackBlocks déguisés. Les services d’urgence ne sont pas en grève, ce sont juste des feignants réfractaires. Cette photo est un hommage aux Justes. Il n’y a aucun lien entre la République et En Marche. Il n’existe aucun lien entre Christophe Castaner et le ministère de l’Intérieur. Il n’y a pas de lien non plus entre le rapport de l’IGPN et l’enquête de l’IGPN. La police fait bien son travail. La police est indépendante. Aucun homme politique n’a jamais donné l’ordre à la police de tirer, qui, de toute façon, n’a jamais eu d’arme entre les mains. Il est impossible d’identifier le membre des forces de l’Ordre que l’on voit sur la vidéo. Ces images ont été tournées en Syrie. Les journalistes doivent transmettre les images officielles du ministère de la vérité. Afin de lever tout soupçon, le Kremlin a demandé une contre-expertise à l’IGPN qui n’a pas trouvé non plus de substance toxique dans l’organisme de Monsieur Navalny. Dans la nuit de jeudi à vendredi, les gilets jaunes ont repeint en jaune la banque postale. Une marche blanche en mémoire des vitrines brisées et des murs taggués sera prochainement organisée sur les Champs Élysées. D’ailleurs ce ne sont pas des tags mais l’ouverture de la biennale d’art contemporain. Ce ne sont pas des tags mais une poule qui picote du pain dur.

Publié le03/08/2019

La rue ou rien

« Il y a dix jours, trois jeunes hommes étrangers à la rue sont morts à Paris »

paru dans lundimatin#202, (site lundi.am)

 

 

Il y a dix jours, trois jeunes hommes étrangers à la rue sont morts à Paris : l’un d’entre eux a été fauché par un véhicule porte de la Chapelle, un autre s’est noyé dans le canal de l’Ourcq et un troisième s’est pendu du côté de la porte d’Aubervilliers, juste à coté d’un graffiti à la craie qui criait « Help us ».

[Photo : Nnoman - collectif OEIL]

Nous ne savons toujours pas comment ils s’appelaient, qui ils étaient, quel âge ils avaient, quels étaient leurs désirs, leurs idées, ni leurs rêves. Même de cela, d’une mémoire d’eux, la France les a destitués. Des bruits circulent que le jeune suicidé était mineur.

La semaine précédente, deux adolescents, étrangers eux aussi et supposément « pris en charge » par l’Aide Sociale à l’Enfance (donc reconnus comme mineurs, contrairement à l’écrasante majorité de jeunes arrivants rejetés au faciès ou après un bref entretien par la Croix Rouge), sont morts de désespoir.

Les journalistes s’en foutent et quand bien même les évoqueraient-ils, qu’ils les nommeraient « migrants ». Comme à chaque fois que le compteur des noyés de Frontex grossit. 323 migrants, 48 migrants, 39 migrants, 221 migrants, 121 migrants, 42 migrants. De personnes, de destins, de visons du monde, de causes des exodes, jamais il n’est question. Ni d’aucun élément qui tisserait l’interstice d’une possible identification donc d’un Nous.

Depuis un an et demi, avec les personnes mobilisées du Nord-Est parisien, nous avons côtoyé plus de 25 personnes qui se sont suicidées en région parisienne. Il y en a bien d’autres, c’est certain. Je me souviens que le frère de l’un d’eux est venu de Londres pour l’inhumer mais qu’il n’a pas pu le faire car ils étaient soudanais et que son frère s’était déclaré Érythréen pour avoir des papiers. Je me souviens aussi de Majdi, qui avait 17 ans, qui était « suivi » par le Samu Social et qui est mort d’anorexie : il pesait alors moins de 40 kilos. Mais personne n’a organisé d’écoute pour lui. L’État préfère engraisser des tenanciers d’hôtels sociaux à 70 balles la nuitée que de louer de vrais appartements avec des portes qui ferment où l’on peut se reposer, partager une conversation privée, lire, écrire, réfléchir, avoir une vie sexuelle ou inviter des amis. Et de Soraya, âgée de 17 ans elle aussi, qui s’est jetée sur les rails du RER. Et d’autres. Notamment d’un ami très cher, avocat d’activistes dans son pays d’origine, qui n’a pas supporté les conditions d’hébergement dans un centre qu’Emmaüs nous avait volé dans le XIXe arrondissement. Il s’est défenestré. Il a passé un an et demi à l’hôpital. Il n’est pas mort physiquement mais son esprit, si.

Puis je me suis rappelée de la première tentative de suicide d’une personne exilée de notre entourage. C’était le 10 juin 2015. Le soir où nous avons brièvement occupé la caserne Château-Landon et que le PCF, borné dans sa lamentable rivalité avec le NPA, a tout fait, avec des tas d’élus municipaux rouges et verts, pour dissuader les étrangers à la rue violentés à La Chapelle d’occuper ce vaste bâtiment qui est toujours vide. Il paraît qu’Hidalgo veut en faire une pépinière de mode.

Hidalgo, elle décore Pia Klemp et Carola Rockete, les valeureuses capitaines du Sea Watch qui, je l’espère, refuseront sa médaille salie par la maltraitance qui sévit à Paname, mais elle coupe les points d’eau en pleine canicule dans les quartiers où seules les fontaines publiques permettent de s’abreuver quand on n’a pas un sou en poche, qu’on n’a pas de papiers et qu’on ne parle pas la langue française. Les douches aussi. Fermées. Paraît que ça contribue à la formation de ce que ses équipes appellent « des abcès de fixation ». C’est pour ça qu’elle fait installer des grillages partout entre Barbès et Jaurès, tels des cicatrices de nos échecs.

Hidalgo, elle dépense des fortunes pour qu’un street-artist carriériste fasse une déco géante au champ de Mars pour la journée internationale des migrants. Bref, c’est une socialiste, on s’en fout.

Mais reparlons de Khalil, le copain qui a failli se jeter du pont de la Chapelle le soir de l’occupation de la caserne. Aussitôt, plein d’habitant.e.s du quartier et d’autres personnes en situation d’exil se sont rapprochées de lui. Et on a campé ensemble. On a manifesté ensemble. On a écrit ensemble. On a dansé. On a occupé. On était là. Ça n’a pas empêché qu’il se fasse expulser l’année suivante suite à la délation d’un contrôleur RATP, le corps tout entier saucissonné avec du scotch de gros travaux et le crâne enserré dans un casque en mousse. Les flics de la PAF l’avaient piqué avant, à Roissy.

Après la menace de chute de Khalil, pendant une bonne année, on n’a plus entendu parler de tentatives de suicides ou de suicides. Je suis convaincue que c’est en grande partie parce que la rue était investie politiquement. Que de l’expérience de résistance commune et collective s’y partageait au quotidien.

Il y avait des AGs mixtes multilingues (demandeurs d’asile / sans paps - « soutiens ») et non-mixtes (entre exilés) et des triples listes dans ces AGs pour favoriser la parole des femmes exilées et l‘auto-organisation des habitant.e.s des campements. Y’avait pas trop de dames patronnesses mais plutôt des cuisines de rue, pour que les gens puissent se faire eux-mêmes à bouffer ce qu’ils voulaient. Et aussi des cours d’arabe et de français, de la transmission de techniques d’autodéfense en manifs, des tours de gardes de nuits avec la BAN et Regard Noir, des formations de délégations pour explorer des lieux à occuper ou rencontrer des agents de l’État, des discussions aussi, beaucoup.

Mais face à la répression, à la fatigue, à la dèche, à la gale, on s’est tous embrouillés, dispersés, fragmentés,, atomisés. Si au moins ça avait été pour des raisons politiques, sachant que les deux lignes de fracture principales sont 1°) avec ou sans l’État 2°) humanitaire ou politique, c’aurait été pas mal. Mais en fait, même s’il y a de ça, c’est surtout des conneries interpersonnelles liées à des enjeux de représentation. Et puis des rivalités de groupes. Et puis des gens qui se sont trouvés du taf en montant des assos.

Quand Hidalgo à ouvert sa bulle de tri Porte de la Chapelle, on a déserté la rue pour ne pas servir de vaseline ni d’huile de coude à son antichambre de la rétention. Mais en fait, on a perdu.

D’autres groupes d’entraide se sont constitués. Pas mal de maraudeurs. Des gens que je salue et que je respecte car faut vraiment être quelqu’un de bien pour tenir des mois durant là-bas, entre les CRS, les dealers, les toxs, la neige, les grosses assos immondes qui se gavent, la détresse, la détresse, la détresse.

Mais d’AGs de rues, il n’a plus été question. Et de plus en plus de gars se suicident.

Pourtant, la rue parisienne n’a jamais été aussi vivante que tous les samedis depuis novembre dernier. Mais il faut le reconnaître, malgré quelques ponts et passerelles, la synergie entre Gilets Jaunes et Lutte antiraciste a échoué.

Les Gilets Noirs, coordonnés avec 45 foyers de travailleurs, le Collectif La Chapelle Debout ! et Droits Devant ! mènent des actions très fortes qui relancent une dynamique importante : à Roissy, au siège d’Elior à la Défense et dernièrement, au Panthéon. Ils sont majoritairement – mais pas uniquement - composés de dits « sans papiers » francophones qui partagent du commun. Ils sont déterminés.

La présence et le déplacement des derniers arrivants posent une question à cette ville, à ce pays, à ce continent et à l’Occident tout entier. Sans opposition entre eux, la question migratoire est devenue le point de polarisation obessionnelle des libéraux comme des souverainistes, qui font de leur hostilité xénophobe un argument de responsabilité électorale.

Demeure un point aveugle : comment la sécurité des uns (des Nationaux en l’occurence) se fait sur le dos de la surexposition permanente des Autres à la violence d’État ? À chaque meeting sur les violences policières, impasse est faite sur celles et ceux qui la subissent le plus massivement. Sur les 3 000 personnes raflées entre août et octobre 2016 à Stalingrad, sur les retenu.e.s en CRA, sur les expulsé.e.s, sur les mineurs étrangers isolés des parcs et des ponts des XVIIIè, XIXe et XXe arrondissements, sur les suicidés des maréchaux. Cela pose une question à laquelle il importe de répondre.

Alors, avec les 3 000 personnes cachées sous des porches d’immeubles, sous des ponts, dans des campements éphémères démantelés les uns après les autres et repoussés de plus en plus loin des zones de pouvoir, on fait quoi ? On fait quoi avec ceux qui ont survécu à la répression féroce dans leurs pays d’origine, à la traversée du Ténéré et des Balkans, à la mer Méditerranée, aux flics qui les ont électrocutés pour relever leurs empreintes en Bulgarie, en Hongrie, en Grèce et en Italie ? On fait quoi ICI ?

Quelqu’un qui traîne à la Chapelle depuis 4 ans et qui a la privilège de naissance de détenir un passeport occidental.

Publié le 02/08/2019

L'intolérable est dans les rangs du pouvoir

Dégradations des locaux de LREM : Steve est mort, et ils pleurent leurs locaux

Depuis plus d’une semaine, et notamment après le vote sur le CETA, les locaux des députés LREM sont la cible de plusieurs dégradations, pendant des manifestations Gilets jaunes ou lors d’actions d’agriculteurs. Pendant que les députés de la majorité – et du PS – pleurent leurs vitrines, et crient à « l’intolérable », la ligne rouge de « l’intolérable » continue à être franchie, en tout impunité, par le gouvernement, son parlement, et sa police, comme on le voit encore avec la mort de Steve à la suite de la répression de la fête de la musique à Nantes.

Iris Serant (site revolution permanente.fr)

Une colère qui en annonce bien d’autres

Les articles fleurissent à ce sujet. Depuis un peu plus d’une semaine, c’est une dizaine de locaux des permanences des députés LREM qui ont été la cible de différentes dégradations – Haute-Saône, Jura, Creuse, Lot-et-Garonne, Pyrénées-Orientales, Gironde… A Foix, le local a été recouvert de tags – ACAB, RIC, Fuck le système –. Quant à Perpignan, le député accuse des Gilets jaunes d’avoir tenté de mettre le feu à son local. D’autres députés déplorent le fait que des agriculteurs aient mis des déchets devant leur porte.

Un ensemble d’actions qui a suscité une tribune de députés LREM, rappelant leur « responsabilité politique : celle d’organiser démocratiquement le vivre-ensemble et rendre possible la diversité et les contradictions du réel au lieu de les amplifier. » Une responsabilité politique et un souci de la démocratie si présents chez eux, qu’ils ont ratifié, malgré le rejet massif de la population, l’accord de libre-échange avec le Canada, le CETA, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles aberrations écologiques, sanitaires et sociales. C’est notamment furieux contre la ratification de ce traité que plusieurs agriculteurs ont décidé de viser les permanences de LREM.

Mais le problème ne se limite évidemment pas au CETA, et la colère est loin d’être spécifique aux agriculteurs. Au moment où le gouvernement prépare la réforme des retraites et vient de porter un nouveau coup à l’assurance chômage – que les députés LREM se sont empressés d’approuver –, après des mois de manifestations massives contre ces politiques au service du grand patronat et contre les violences policières, ces actions de dégradation expriment bien plus que le seul rejet du CETA. En plein été, alors que le gouvernement pensait avoir refermé la crise des Gilets jaunes, on voit bien que toutes les manœuvres du gouvernement, qui profite en plus de la période estivale pour faire ses coups en douce, ne passent plus. La tension reste palpable.

L’intolérable n’est pas là où ils le dénoncent

Une vingtaine de députés bretons de la majorité LREM ont signé une tribune relayée par France Info où ils vantent leur capacité à ménager la chèvre et le chou – les travailleurs et le grand patronat – grâce à des politiques dont on n’a que trop subi les effets mais s’inquiètent cependant du devenir de leur système démocratique : « Cet ensauvagement des mots et du monde ne peut produire que le pire et pourtant certains soufflent sur ces braises. Car ils souhaitent le pire. Pas nous ! »

Ces derniers mois, bien que la colère se soit exprimée à des niveaux très élevés, nous avons vu que « le pire » était bien loin d’être atteint, malgré un gouvernement qui n’a cessé de mettre de l’huile sur le feu et de renchérir pour faire taire les manifestants ; une escalade qui a été jusqu’à entraîner la mort de Zineb Redouane. Les députés peuvent s’agiter face à la violence contre leurs locaux, c’est aujourd’hui les responsables de la mort de Steve qu’il faut condamner. Après une enquête menée au ralenti, des fausses déclarations de la police, et un ministre de l’Intérieur qui nie le lien « entre l’intervention des forces de police et la disparition de Steve Maia Caniço », c’est bien de ce « pire » là qu’il faut se soucier.

« Nous sommes en train de nous habituer à l’intolérable » ont eu le culot de déclarer les députés signataires, scandalisés de ce qui arrivait à leurs locaux. Pourtant, tandis qu’ils s’évertuent à nous faire pleurer sur leur sort, force est de constater que leurs lamentations ont de moins en moins d’écho. Et ce en dépit de la manœuvre qui consiste à attirer les projecteurs sur eux tandis que tous les regards devraient se porter sur les forces de répression et le gouvernement désormais mis en cause dans la mort de Steve.
Pour l’intolérable que les Gilets jaunes, les jeunes, les travailleurs subissent au quotidien, pour la violence à laquelle le gouvernement tente de nous habituer afin de mater la colère et de garder la main, pour toutes ces enquêtes sur des meurtres policiers qui sont étouffées, pour la mort de Steve, pour les centaines de blessés dont il est responsable et pour la mémoire des victimes des violences policières, les Adama, Les Zyneb et Bouna, c’est la démission de Castaner que nous exigeons aujourd’hui !

Publié le 25/07/2019

« Ce qu’on vit dans les centres de rétention administrative, c’est de la torture psychologique »

 

par Eléonore Hughes (site bastamag.net)

 

Tentatives de suicide, grèves de la faim, incendies volontaires : les signes de désespoir se multiplient au sein des centres de rétention administrative (CRA), où sont enfermées les personnes faisant l’objet d’une procédure d’expulsion. Des associations dénoncent « une machine à enfermer qui brise des vies », « un environnement carcéral oppressant » et font valoir leur droit de retrait. Une « maltraitance institutionnelle » niée par le ministre de l’Intérieur.

Trois jeunes hommes ont tenté de se suicider le 9 juillet au centre de rétention administrative (CRA) du Mesnil-Amelot, près de l’aéroport de Roissy. Suite à ces actes, les salariés de la Cimade, qui interviennent dans le centre, ont exercé leur droit de retrait, jugeant qu’ils et elles ne pouvaient pas exercer leur mission d’accompagnement juridique dans de telles conditions. « On ne peut pas aller travailler tous les matins en prenant le risque de voir quelqu’un se suicider », explique Clémence, une employée de cette association qui intervient dans plusieurs CRA en France. 

Dans les autres centres, la situation n’est pas meilleure. À Vincennes, des détenus du centre de rétention ont mis le feu à leur cellule la semaine dernière pour protester contre les conditions dans lesquelles ils sont enfermés. À Palaiseau, 22 détenus sont en grève de la faim depuis le 17 juillet, eux aussi pour réclamer de meilleures conditions de vie au sein du centre.

Selon un collectif de 21 associations de solidarité et de défense des droits humains, le gouvernement a « franchi une ligne rouge » dans sa politique d’enfermement. « Ces actes qui se multiplient à une fréquence inédite sont le résultat d’une politique inacceptable », écrivent les associations dans un courrier au ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner : utiliser l’enfermement en rétention comme outil d’une politique d’expulsion banalise la privation de liberté et « conduit à la maltraitance de personnes étrangères ».

« Violations massives des droits »

Au sein du centre de rétention du Mesnil-Amelot, « la logique qui prédomine actuellement est "on enferme, et on voit après" », décrit Clémence. Même son de cloche dans un rapport de plusieurs associations, dont la Cimade, publié en juin 2019 : le texte évoque un « usage quasi systématique de la rétention, sans examen approfondi des situations personnelles. » Il décrit « des centres de rétention utilisés à plein régime », et dénonce « des violations massives des droits » des personnes. « Nous demandons au gouvernement de cesser sa politique d’enfermement systématique, explique le secrétaire général de la Cimade, Cyrille de Billy. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 40 % des personnes retenues sont finalement libérées sur décision de justice, c’est bien la preuve que l’exécutif recourt à la rétention de façon totalement abusive. »

Dans les CRA se côtoient des personnes aux situations variées : des pères de famille présents sur le territoire depuis une dizaine d’années avec des enfants scolarisés en France, des migrants demandeurs d’asile [1], ou encore des personnes ayant exécuté une peine de prison et ensuite envoyées en rétention… Leur point commun ? Être étrangers, et ne pas être en règle du point de vue de l’État français.

Enfants traumatisés, familles séparées, emplois et logements perdus, personnes malades dont les traitements sont interrompus… Telles sont les conséquences de l’enfermement sur celles et ceux qui le subissent. Selon le gouvernement, focalisé sur sa volonté d’expulsions en nombre, la rétention serait nécessaire pour en accélérer le rythme. Même sur ce point, et sans partager cet objectif, les associations jugent que « les statistiques sont formelles : enfermer plus longtemps ne permet pas d’expulser plus ». Les violations des droits fondamentaux iraient par contre jusqu’aux expulsions elles-mêmes, parfois réalisées en dehors du cadre légal.

« On vit dans des conditions déplorables »

À cette politique d’enfermement jugée injuste, s’ajoutent des conditions de vie exécrables dans les centres de rétention. D’abord concernant la santé : « De plus en plus de personnes avec des problèmes psychiatriques sont en rupture de soin dans les CRA. On les place en cellule d’isolement plutôt que de les soigner !, poursuit Clémence, de la Cimade. Le psychiatre vient deux demi-journées par semaine, ce qui n’est absolument pas assez. Il n’y pas de soins dentaires non plus, donc les gens se retrouvent seuls face à la douleur, sans traitement. » Le Défenseur des droits et la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) ont également dénoncé des atteintes graves au droit à la santé au sein des CRA.

Hamel Khalid a passé 32 jours dans le CRA de Mesnil-Amelot. Libéré jeudi 18 juillet, il peine pourtant à se réjouir, en pensant à ses codétenus toujours derrière les grilles. « On est censés être dans un pays de droit, mais j’ai vu des choses qui m’ont dégoûté, dénonce-t-il. Il faut voir l’état des toilettes, des douches, c’est vraiment très crade. Ils nettoyaient tout avec la même serpillère en cinq, dix minutes maximum. On vit là-bas dans des conditions déplorables. »

Elias*, détenu dans le centre de rétention de Palaiseau, fait lui aussi le constat de conditions d’enfermement anxiogènes : « On est les uns sur les autres dans des espaces très petits. » Avant d’être en centre de rétention, Elias a purgé une longue peine de prison, « pour des affaires qui se sont accumulées. » Contacté par Basta !, il estime que « le centre de rétention est trois, quatre fois pire que la prison, à tous les niveaux. Ce qu’on y vit, c’est de la torture psychologique. »

Une politique d’exception devenue la norme

Cette politique d’enfermement des étrangers existe depuis plus de 35 ans. Nicolas Fischer, du Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales, rappelle qu’il s’agit « d’enfermer des individus en dehors de toute condamnation pénale et hors de toute procédure judiciaire, afin de les mettre à l’écart et de les maintenir sous surveillance. » La pratique est d’abord informelle, jusqu’à ce que la loi Bonnet du 10 janvier 1980 lui donne un cadre légal. « Au lieu de demander la fermeture de ces centres, et que cela cesse d’exister, les associations ont préféré qu’ils soient légalisés », regrette Nestor*, membre du collectif « La Chapelle debout », qui agit aux côtés des personnes exilées.

Si, au début, cette politique reste exceptionnelle, elle se normalise peu à peu. Désormais « c’est le principe de rétention qui prévaut, observe l’avocat Sohil Boudjellal. Avant, la remise en liberté était la norme, et la rétention, l’exception. Aujourd’hui c’est l’inverse. » La loi dite « asile et immigration », promulguée en septembre 2018, est venue accentuer cette politique en doublant la durée maximale de rétention, portée à trois mois. Ce qui entraîne, en conséquence, une augmentation des personnes en rétention. Selon les associations, 480 places supplémentaires auraient été créées en métropole en 2018, pour atteindre le chiffre de 1549 places.

« Le ministre ne semble pas comprendre l’ampleur du phénomène ni mesurer ses conséquences pour la vie et la santé des personnes enfermées sous sa responsabilité », estime la Cimade. Christophe Castaner a répondu à l’interpellation des associations en niant « la violence de la politique du tout enfermement, la maltraitance institutionnelle de ces lieux de privation de liberté ainsi que les pratiques illégales des préfectures, selon l’association. Une pétition en cours, interpellant le ministre, a déjà récolté 21 000 signatures.

Eléonore Hughes

*Son prénom a été modifié.

Publié le 24/07/2019

Comment est-on passé de « l’arabe » au « musulman » ?

Par Aude Lorriaux (site regards.fr)

Il y a cent ans, on haïssait au nom de la couleur de peau. Dans les années 1970, le racisme prend une forme culturelle : au pied des tours HLM, c’est désormais « l’arabe » que l’on dénonce comme « l’envahisseur ». Jusqu’à subir une nouvelle mutation, plus récente, en la figure du musulman. Quel chemin les mots ont-ils suivi ?

Pour les quinquas et leurs aînés, c’est une sorte de souvenir flou, confus, le sentiment que quelque chose dans le vocabulaire a changé. Il y a quelques dizaines d’années, dans les conversations de bistrot, on parlait plutôt des Arabes. Aujourd’hui, ce sont les musulmans et l’islam qui ont la cote sur les comptoirs en zinc, ou sur les comptoirs virtuels des réseaux sociaux.

Des « travailleurs arabes » aux « Arabes » tout court

Le vocabulaire s’adapte à l’époque. Il a en réalité connu plus d’une mutation : « Au temps des croisades on parlait des Sarrasins, au début du XIXe siècle, c’était les "enturbannés", dans les années 1930 on disait les "Sidi" (du nom de la ville de Sidi Bel Abbès, à 80 km d’Oran, en Algérie, NDLR)... Cela correspond toujours à une posture ethno-historique », explique l’historien Pascal Blanchard.

C’est à partir des années 1970 qu’on commence à parler d’Arabes de manière très régulière pour désigner les populations dites maghrébines qui habitent en France, et qui sont d’abord associées à la question du travail. On parle ainsi beaucoup de « travailleurs étrangers ». Ou, dans une moindre mesure, de « travailleurs arabes ». Ainsi ce titre du journal Le Monde, sur une grève à Marseille, en 1973 : « Un mouvement de grève des travailleurs arabes a été diversement suivi ». Ou cet autre titre, de 1971 : « L’alphabétisation : clé de l’intégration sociale des travailleurs étrangers ». « Plantu dessine alors des immigrés avec des casques d’ouvriers. Aujourd’hui il ajoute des mouches autour de la plupart des musulmans… », fait remarquer Thomas Deltombe auteur de L’islam imaginaire, sous-titré La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005.

  

Dans la deuxième moitié des années 1970, à la faveur du regroupement familial qui s’accentue, ces thématiques liées au travail vont céder la place à des articles sur les pratiques culturelles des travailleurs immigrés. « Il y a une focalisation croissante sur ce qui est perçu comme différent », analyse Thomas Deltombe.

La désignation de ces populations comme musulmanes est quasiment absente des discours. Même l’extrême droite n’y a pas recours : « Les mots du racisme contre les Arabes sont à l’origine laïques : "bicot", "bougnoule". À l’extrême droite, on avait parfois des sympathies pour l’islam. François Duprat (l’une des figures de l’extrême droite française dans les années 1960-1970, NDLR) n’a pas une ligne contre la religion musulmane. Quand il met en place le discours anti-immigration du FN dans les années 1970, les arguments se veulent exclusivement centrés sur le coût social », explique le spécialiste du Front national Nicolas Lebourg.

À cette époque, l’extrême droite essaye plutôt d’instiller l’idée d’une « invasion arabe », avance l’historien Todd Shepard. C’est en particulier l’intention des fondateurs de la Nouvelle droite, Dominique Venner et Alain de Benoist. Les peurs qu’ils agitent tournent autour des mariages mixtes ou de la criminalité sexuelle, pas de la religion.

« Musulmans », un retour

Des outils linguistiques confirment l’hypothèse d’un déclin de l’utilisation de l’expression « les Arabes », comme celui développé par le laboratoire Praxiling, à l’université de Montpellier. Maître de conférences, Sascha Diwersy a constitué une base lexicale à partir d’un échantillonnage des articles du Monde de 1944 à 2015, soit 350 millions de mots. Il montre que l’expression commence à être utilisée dans les années 1960 et atteint un pic entre 1969 et 1975. L’analyse doit être nuancée par le fait que nombre de ces occurrences de « les Arabes » renvoient en fait aux pays arabes. Mais le pic d’utilisation correspond exactement à la période indiquée par les historiens et sociologues que nous avons interrogés.

Pourquoi l’expression décline-t-elle à la fin des années 1970 ? Avec la culturalisation de l’immigration, et l’émergence de thématiques liées au racisme culturel, le mot « Arabe » prend peu à peu une connotation péjorative. Puisqu’il est le mot utilisé par les racistes et l’extrême droite pour dénoncer les travailleurs immigrés, la presse et le monde politique commencent à s’en distancier. C’est alors qu’émerge, au début des années 1980, le terme « musulmans » : « On constate à cette époque une méfiance vis-à-vis du mot "arabe", qui diminue en fréquence, fait remarquer le linguiste Alain Rey. L’appartenance religieuse paraît plus correcte pour déterminer quelqu’un. On passe alors au mot "musulmans" pour des raisons de correction, mais sans s’occuper de savoir si les personnes en question sont bien musulmanes. » Un peu à la manière d’un Nicolas Sarkozy, qui invente le concept de « musulmans d’apparence »...

« Ça fait raciste de parler des Arabes, ça désigne des peuples, une origine ethnique, c’est mal vu, alors que parler de musulmans, c’est tout à fait permis. En passant d’Arabes à musulmans, on a l’air d’être moins raciste. Et c’est aussi pratique parce qu’on peut leur trouver une faute, autre que leur origine ou que de manger du couscous. Être musulmans, ils pourraient arrêter de l’être », commente la sociologue Christine Delphy.

Là encore, l’outil Ngram Viewer confirme l’hypothèse d’un effet de vases communicants entre les mots Arabes d’un côté et musulmans de l’autre. Cet outil analyse les données de près de cinq millions d’ouvrages, soit environ 4% des livres jamais publiés, le plus gros corpus linguistique de tous les temps d’après le linguiste Jean Veronis. Ngram montre bien un pic de l’utilisation du mot « Arabes » au milieu des années 1970, puis un déclin, et une augmentation presque concomitante du mot musulmans.

L’islamisation des regards

Il est intéressant de noter aussi que le mot « musulman », en émergeant à cette période-là, n’effectue en réalité qu’un retour. Le corpus utilisé par Praxiling montre une très forte utilisation de l’expression dans les années 1950 et 1960, correspondant au statut des personnes colonisées en Algérie, qu’on va qualifier administrativement sous la catégorie « musulmans », tout en affirmant que cette catégorie n’a rien à voir avec la religion. « C’était leur statut de Français musulmans d’Algérie (FMA) au parlement, c’est comme si vous disiez que le terme de binational est péjoratif. C’est un statut juridique », explique Pascal Blanchard, qui ajoute que l’on pouvait avoir le statut de musulman sans être pratiquant. Ironie de l’histoire, les hommes politiques de l’époque utilisaient le terme pour désigner un groupe ethnique, tout en se défendant de lui donner un caractère religieux. Alors qu’aujourd’hui, c’est le contraire : « On prétend parler seulement de religieux, alors qu’on puise dans les références racistes et racialisées, historiquement ancrées en France », fait remarquer Todd Shepard.

Jusque-là, une grande partie de la gauche est fascinée par ce qu’on englobe sous le terme de « Révolution arabe », qui désigne alors « l’héritage de la révolution algérienne et l’urgence de la lutte palestinienne, mais aussi le conflit du Sahara occidental, le nassérisme et les débats intra-algériens contemporains », raconte Todd Shepard dans son livre, Mâle décolonisation. Elle apparaît, aux yeux des militants français, « comme un fantasme alternatif, chargé de potentialités radicales ».

La révolution iranienne va doucher les espoirs des militants. Le régime iranien punit de mort l’homosexualité ou la sodomie et réserve un triste sort aux femmes : elles doivent porter le hijab et sont écartées de toutes les hautes fonctions publiques. On parle alors beaucoup des musulmans, et surtout des musulmanes. C’est à ce moment-là, au début des années 1980, que commence ce que Thomas Deltombe appelle « l’islamisation des regards ». Une période dont on ne serait, selon lui, toujours pas sortis.

Un événement singulier, en 1983, symbolise cette mutation. Face au tournant de la rigueur, le gouvernement est confronté à des grèves de longue durée chez Citroën à Aulnay, chez Talbot à Poissy, ou encore à Flins, chez Renault. Des socialistes peuvent-ils utiliser l’argument économique pour faire cesser les contestations ? Comment mater une grève, lorsque l’on se prétend proche des ouvriers ? Devant ce dilemme, le premier ministre Pierre Mauroy, aidé de Gaston Defferre (Intérieur) et Jean Auroux (Travail), va utiliser un subterfuge : déplacer le débat sur le terrain de la religion.

Les grévistes de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois viennent du Maroc, d’Algérie, de Mauritanie, du Mali ou de Turquie. Ils seront taxés d’intégristes, accusés d’être « agités par des groupes religieux ». Gaston Defferre évoque « des grèves saintes d’intégristes, de musulmans, de chiites ». La lutte des classes risquait de tourner dans l’opinion au profit des salariés, le gouvernement joue la carte de la lutte des religions. Pourtant, tout cela ne repose que sur du vent. La CGT a bien intégré à la liste de revendications celle d’une salle de prière, mais il n’y a jamais eu de groupe religieux, démontre une enquête de Libération.

Une montée en islam

Tout au long de cette décennie, d’autres événements viendront cristalliser la confessionnalisation de la question sociale et de la figure de l’Arabe. C’est l’échec de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, qui selon Nedjib Sidi Moussa, auteur de La fabrique du musulman, « aura été pour beaucoup dans la percée de l’islamisme en France ». Ou encore la stratégie de SOS racisme de mettre sur un même plan racisme anti-Arabes et antisémitisme. Et c’est enfin, à la fin des années 1980, « l’affaire de Creil », qui constitue un tournant selon le spécialiste des religions Olivier Roy : l’exclusion de trois collégiennes de leur école parce qu’elles refusent de retirer leur foulard en classe.

Dans le même temps, explique le sociologue Patrick Simon, les organisations militantes ou d’éducation populaire, qui étaient très présentes dans les quartiers, sont progressivement remplacées par des associations à fondement religieux. Elles prennent le relais des pouvoirs publics et des partis, qui abandonnent ou sont contraints d’abandonner le terrain, faute de relais suffisants.

La construction progressive d’un regard religieux sur les immigrés du Maghreb n’est pas uniquement fantasmée, ou créée par le pouvoir. Elle est aussi le fait de demandes religieuses, qui s’étaient jusque-là plutôt rendues invisibles, et qui vont devenir croissantes à partir des années 1980-1990. C’est une époque où les musulmans ont besoin de lieux de culte, où ils ouvrent des boucheries halal. Après avoir déployé tous ses efforts dans son installation immédiate, cette génération construit désormais de l’infrastructure, de la pérennité, et se rend nécessairement plus visible. Leurs enfants vont maintenant à l’école, à l’université. Ils sont nés ici, et n’ont aucune raison de dire merci : ils veulent les mêmes droits que tous les Français, tout simplement. Et parmi ces droits figurent celui de pratiquer leur religion, un droit qu’ils revendiquent d’autant plus qu’on les regarde maintenant depuis quelques années davantage comme des musulmans que comme des Arabes...

En 1944 Jean-Paul Sartre affirmait que « c’est l’antisémite qui fait le Juif ». Soixante ans plus tard, le réalisateur Karim Miské observait que « c’est l’islamophobe qui fait le musulman ». Aux faits s’oppose la prophétie auto-réalisatrice, qui elle-même engendrera d’autres faits, dans une dialectique complexe et dont il serait impossible de déterminer le premier facteur. L’islamisation des regards créé le musulman, qui lui-même en retour renforce le regard qu’on a faussement porté sur lui.

La construction de la menace

Alors que la figure du musulman est désormais bien installée dans le paysage médiatique et politique, les années 1990-2000 vont la teinter d’une couleur menaçante, celle du terrorisme. Le « musulman » est remplacé par le « musulman dangereux », et ce dès la guerre du Golfe, qui « mobilise des figures de l’Arabe menaçant la France depuis l’extérieur », montre Thomas Deltombe dans un article co-écrit avec Mathieu Rigouste. « C’est le moment où le concept d’islamisme arrive dans le débat public, alors qu’avant on parlait plutôt d’intégrisme. C’est aussi le moment où est introduit le concept de communauté musulmane », nous explique le chercheur. Les attentats de 1995 renforcent cette figure menaçante : « Le personnage de Khaled Kelkal, co-auteur présumé de l’attentat de la station RER de Saint-Michel, est décrit à la fois comme un "terroriste islamique né à Mostaganem en Algérie" et comme un "jeune délinquant originaire de Vaulx-en-Velin" », écrit Thomas Deltombe.

Dans ces années-là, si l’image du musulman a pris le dessus sur celle de l’Arabe, elle est encore ambiguë. L’extrême droite, notamment, hésite encore sur sa cible. « Entre 1989 et 1998, le FN considère dans sa revue théorique que l’islamisme participe comme lui d’un front identitaire contre le nouvel ordre mondial », explique Nicolas Lebourg.

L’attentat du 11 septembre 2001 est le point d’orgue de cette évolution, qui installe durablement la figure du terroriste musulman dans l’imaginaire collectif, et oriente la stratégie de l’extrême droite. « C’est là que l’islam devient, pour certains, antinomique avec la République », selon Pascal Blanchard. C’est là aussi que la vision populaire misérabiliste, celle de personnes passives inadaptées à la société française, fait place à la vision beaucoup plus active de personnes autonomes qui vont nous adapter, qui voudraient nous changer, à défaut de se changer eux-mêmes. « C’est l’idée d’une contrainte sociale, que les musulmans imposeraient leur rythme, leurs valeurs, que l’on peut voir dans le livre de Houellebecq, Soumission », commente Patrick Simon.

Les années qui suivent sont des années de crispation de part et d’autre, qui entérinent définitivement la figure du musulman dangereux ou du musulman revendicatif dans le paysage mental. À l’installation en 2003 de la commission Stasi chargée de réfléchir à « l’application du principe de laïcité » – en réalité à l’interdiction du foulard en l’école – et aux propos polémiques de l’éditorialiste Claude Imbert (« Moi, je suis un peu islamophobe. Cela ne me gêne pas de le dire ») répond la création du Collectif contre l’islamophobie (CCIF).

Un racisme reformulé

La suite est connue : le terrorisme qui se revendique de l’islam s’est multiplié, tout comme les unes des journaux titrant sur « cet islam sans gêne » ou « la peur de l’islam ». Le paradigme qui s’est mis en place dans les années 1980 ne s’est pas évanoui, il s’est même renforcé, tandis que l’expression « les Arabes » a presque complètement disparu du langage politique.

C’est ce que montre l’étude des tweets des hommes et femmes politiques, à partir d’un autre outil linguistique. #ideo2017, créé par l’équipe du linguiste Julien Longhi, recense les tweets des candidats et candidates aux élections présidentielles. Doctorante au laboratoire Praxiling, Manon Pengam a interrogé pour nous cette base. Résultat : elle n’a relevé qu’une seule occurrence du mot arabe, dans un tweet de Marine Le Pen, qui mentionne la « langue arabe ». En revanche, le mot « musulmans » ou ses dérivés sont utilisés dans une cinquantaine de tweets des candidats.

Si le musulman a supplanté l’Arabe, il ne faut toutefois pas se méprendre : le contenu de ces deux expressions conserve de nombreux points communs. « Le rejet aujourd’hui des musulmans présente beaucoup de ressemblances avec celui de l’Arabe dans les années 1970 », estime Todd Shepard. « On n’ose plus parler des Arabes, mais les mêmes préjugés, la même détestation subsistent », complète Christine Delphy.

On observe donc à la fois une recodification et un glissement de sens. Recodification, parce ce qu’une partie du contenu et de l’imaginaire xénophobe sous-entendu dans l’expression « les Arabes » subsiste dans l’emploi actuel de l’expression « les musulmans ». Et glissement, parce que l’opinion publique plaque aussi des choses nouvelles derrière cette expression : « Le racisme anti-Arabes a été recodé en islamophobie tactique, mais cette islamophobie a aujourd’hui une vie organique qui lui est propre », estime Marwan Muhammad, directeur du CCIF.

Arabe ou musulman, il s’agit dans les deux cas de la réduction d’un individu à une seule de ses caractéristiques, réduction qui peut s’avérer violente, aliénante. « Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles », écrivait le philosophe Henri Bergson, dans Le Rire. Les mots sont essentiels à la vie en commun, forment des œuvres d’art uniques, mais ils sont aussi de terribles instruments de pouvoir.

Aude Lorriaux

Publié le 07/07/2019

Une nouvelle atteinte à la liberté de la presse

(site lamarseillaise-encommun.org)

Alors que le gouvernement envisage de sortir l’injure et la diffamation de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, syndicats et sociétés de journalistes, collectifs et associations alertent les parlementaires sur l’entrave à la liberté d’informer que constituerait une telle réforme. Notre équipe s’associe sans réserve au collectif  signataire de cette tribune publiée dans Libération le 2 juillet.

 

Tribune.

Réforme de la loi de 1881 : une nouvelle atteinte à la liberté de la presse

L’enfer est pavé de bonnes intentions. Sous le prétexte de lutter contre les «discours de haine» sur Internet, le gouvernement envisage de sortir l’injure et la diffamation de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, pour faire rentrer ces délits de presse dans le droit pénal commun. Annoncée par la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, confirmée par le ministre de la Culture, Franck Riester, cette réforme porterait un coup extrêmement grave à la liberté de la presse, garantie par ce texte fondateur de la liberté d’expression.

Sortir la diffamation de la loi de 1881 reviendrait à vider de sa substance cette loi, et à remettre en cause le principe fondamental de ce texte selon lequel, en matière d’expression, la liberté est le principe et le traitement pénal son exception. Aujourd’hui, les délits de presse sont jugés essentiellement par des sections spécialisées, comme la 17e chambre à Paris, considérée comme «la chambre de la presse». Faire basculer les délits de presse dans le droit pénal commun reviendrait à contrecarrer les acquis de la jurisprudence en matière de droit de la presse, qui permet aux journalistes de faire valoir leur bonne foi en démontrant le sérieux de leur enquête, devant des magistrats spécialisés.

Comparutions immédiates

Cette réforme aurait pour conséquence de fragiliser l’enquête journalistique, en facilitant les poursuites aujourd’hui encadrées par le délai de prescription de trois mois, et une procédure très stricte, volontairement protectrice pour les journalistes. A l’heure des intimidations, rendre possibles des comparutions immédiates pour juger les journalistes enverrait un message extrêmement fort aux groupes de pression divers et variés, aux ennemis de la liberté, à tous ceux qui ne supportent pas la contradiction et ne rêvent que d’une presse et des médias aux ordres.

Ce gouvernement a-t-il un problème avec la liberté de la presse ? Il semblerait que oui. La transposition de la directive européenne sur le secret des affaires, votée par cette majorité, a ouvert une nouvelle voie aux lobbies, un nouvel outil dans l’arsenal juridique pour multiplier les procédures-bâillons. La loi fake news, qui intime au juge des référés de «dire la vérité» en quarante-huit heures, et élargit encore les prérogatives du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), porte en elle les germes de la censure. Et le projet annoncé de réforme de l’audiovisuel annonce un nouveau renforcement des compétences du CSA sur le champ de l’information. Faut-il le rappeler ? Cet organisme dont les membres sont nommés par le pouvoir politique n’a rien d’une instance indépendante.

Enfin, les récentes déclarations du secrétaire d’Etat au numérique, Cédric O, malgré son rétropédalage sur la création d’un conseil de l’ordre des journalistes, sont plus qu’inquiétantes.

Violences policières et déni

Dans la logique d’une dérive répressive qui remonte à 2015 et la loi renseignement, déjà attentatoire à la protection des sources des journalistes, garantie par la loi de 1881, cette nouvelle menace arrive dans un contexte très inquiétant pour la liberté d’informer en France. Depuis le 17 novembre et le début du mouvement des gilets jaunes, les violences exercées contre des reporters de terrain, condamnées par les organisations syndicales, n’ont suscité de ce gouvernement qu’indignation sélective et inaction: indignations contre les violences de certains manifestants, déni des violences policières exercées en marge des manifestations contre des photographes et/ou vidéastes couvrant le mouvement social. On ne compte plus les journalistes bousculés, matraqués, gazés, blessés par des tirs de LBD ou des éclats de grenades de désencerclement, le matériel de protection confisqué, les appareils photos cassés. Et les arrestations aux relents arbitraires. Les nombreux signalements à l’IGPN d’incidents divers n’ont pas, à ce jour, été suivis d’effets.

Protection des sources malmenée

Enfin, ces dernières semaines, la tentative de perquisition des locaux de Mediapart, et les auditions de huit journalistes par les services de la DGSI dans le cadre des Yemen Papers, et de «l’affaire Benalla» ont démontré que la protection des sources des journalistes, pierre angulaire de la liberté de la presse, était une notion étrangère au ministère public et niée par les pouvoirs publics. Rongée par une précarité galopante, malmenée par une partie des employeurs qui ne respectent pas le code du travail et la convention collective des journalistes, la profession n’a pas besoin de muselière. Elle réclame au contraire un respect de son statut, des conditions de travail et des moyens dignes de sa mission d’information du public, de nouveaux outils pour renforcer son indépendance, sa crédibilité, et reconquérir la confiance du public, à l’heure de la concentration des médias, du tout-numérique, et du tout-info-en-continu. Elle réclame de vraies mesures pour garantir le pluralisme des médias.

Nous, représentants des syndicats de journalistes, des sociétés de journalistes, des sociétés de rédacteurs, des collectifs et des associations, journalistes permanents ou rémunérés à la pige, photographes, vidéastes, titulaires d’une carte de presse ou non, nous dénonçons l’ensemble de ces atteintes à la liberté d’informer, et mettons en garde les parlementaires sur les dangers d’une réforme de la loi de 1881.

Signataires : les syndicats de journalistes SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes et SGJ-FO ; les sociétés de journalistes (SDJ) de TV5 Monde, RFI, France 2, France Culture, FranceInfoTV, M6, Premières Lignes, 20 Minutes, Challenges, les Echos, le Figaro, BFM TV, Télérama, Courrier international, RTL, RMC, LCP, le Parisien, France Info, France 24, France 3 National, TF1, France Inter, l’Express, la Tribune, le JDD, Paris Match, Mediapart, de l’Agence France Presse (AFP) ; la Société des journalistes et du personnel de Libération ; la société des journalistes de LCI, la Société des personnels de l’Humanité ; les Sociétés de rédacteurs (SDR) de l’Obs, France Soir, Europe 1 ; la société civile des journalistes de Sud Ouest ; l’Association de la Presse judiciaire (APJ), l’Association des journalistes de l’information sociale (Ajis), l’Association des journalistes économiques et financiers (Ajef), l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI), l’Association des journalistes Nature et Environnement (AJNE), l’Association des journalistes européens (AEJ); la Société civile des auteurs multimédia (SCAM) ; l’Union des photographes professionnels ; les collectifs Informer n’est pas un délit, YouPress, les Incorrigibles, Extra Muros, Profession: Pigiste, le collectif des collectifs Ras la plume, Altermidi ; les clubs de la presse de Bretagne, de Lyon et de sa région, d’Occitanie.

 

Publié le 06/07/2019

Disparition de Steve Maia Caniço, mort de Zineb Redouane : la police déteste tout le monde ?

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Quand les forces de l’ordre tuent, la légalité et/ou la légitimité de la violence ayant entraîné la mort ne font plus office que d’arguments permettant de lever toute responsabilité. Ceux qui appliquent la loi deviennent alors irresponsables de leurs actes.

 « Où est Steve ? » Cette question fait froid dans le dos. C’est la question que se posent les proches de Steve Maia Caniço, ce Nantais de 24 ans, disparu depuis douze jours. Depuis le 21 juin, où une banale soirée de fête de la musique est devenue le théâtre d’un défouloir policier.

Il est alors 4h30 du matin. Une centaine de personnes sont toujours au niveau du quai Wilson, sur un terrain vague, loin de toute habitation, profitant de la douceur de la nuit en cette période de canicule. L’été est là, c’est la fête. L’arrêt de la musique était prévu pour 4h. Voilà pourquoi la police intervient. La disparition de Steve, c’est l’histoire d’une mauvaise rencontre. Mais tout le problème, de plus en plus souvent, c’est que ces mauvaises rencontres, c’est avec les forces de l’ordre que les Français les font.

Il est vrai que depuis des mois, l’ambiance entre citoyens et policiers, gendarmes et autre CRS est loin d’être au beau fixe. Mais la fête de la musique nom de Dieu ! Est-il normal que 14 personnes finissent dans la Loire pour échapper aux balles de LBD, aux grenades de désencerclements et aux gaz lacrymogènes, pour avoir fait la fête 30 minutes de trop ? Faut-il que toutes les interventions policières se déroulent avec un tel degré de violence ? Avec l’utilisation systématique de quasiment tout l’arsenal disponible ? Rappelons ici les sages paroles de Laurent Nuñez, secrétaire d’Etat à l’Intérieur : « Ce n’est pas parce qu’une main a été arrachée, parce qu’un œil a été éborgné que la violence est illégale ».

Les experts parlent aux irresponsables

Comme toujours, les principaux syndicats policiers déchargent leurs collègues de toute responsabilité : « Ils se sont défendus, ils se sont fait agresser parce qu’un commissaire a donné l’ordre d’aller évacuer à quinze des centaines de personnes. Y avait-il urgence ? On ne le croit pas. » Dans une chaîne de commandement, qui est le plus malin : celui qui donne un ordre idiot ou celui qui l’applique bêtement ? Quoi qu’il en soit, ce corporatisme absolu, notamment envers les policiers et gendarmes agissant contre toute règle de déontologie – ceux qui dénoncent des cas de corruption, par exemple, n’ont pas droit au même traitement –, est en passe de devenir le cœur du problème dans la relation entre les forces de l’ordre et la population. Protéger et servir, mais qui ?

Christophe Castaner a rapidement saisi l’inspection générale de la police nationale (IGPN) pour faire toute la lumière sur les circonstances de ce drame car, selon le ministre de l’Intérieur, la disparition de Steve serait « peut-être » liée à l’intervention policière – tout en sachant que pour lui, les « violences policières », ça n’existe pas. Petite subtilité de cette enquête, expliqué par Libération : « En faisant le choix de saisir seulement l’IGPN d’une enquête administrative, le ministère a, de fait, verrouillé les investigations. La police des polices ne dispose effectivement d’aucun pouvoir de contrôle de l’autorité préfectorale, pourtant responsable de l’opération de maintien de l’ordre en cause. »

De son côté, Claude d’Harcourt, le préfet (irresponsable donc, selon Beauvau) de Loire-Atlantique, déclarera au micro de France Bleu Loire : « Les forces de l’ordre interviennent toujours de manière proportionnée. Mais face à des individus avinés, qui ont probablement pris de la drogue, il est difficile d’intervenir de façon rationnelle. » La rationalité des policiers serait altérée par l’ivresse des gens à qui ils ont à faire ?

Une semaine après les faits, le 29 juin, une marche pour Steve était organisée à Nantes. Le préfet, visiblement peu enclin à faire preuve d’humanité, ne serait-ce que pour tenter d’apaiser la situation, évoque un « rassemblement festif » – oui, oui, il parle bien de la marche en hommage au jeune homme disparu – et prévient : « Les organisateurs d’une manifestation non déclarée encourent des sanctions pénales allant jusqu’à six mois de prison et 7.500€ d’amende. En cas de risque avéré de troubles à l’ordre public, l’autorité administrative peut – en dernier ressort – décider d’interdire la manifestation. »

D’abord, on agit comme des bourrins pour mettre fin à une fête qui ne dérange personne, puis on menace les proches d’un jeune homme disparu après cette intervention policière. Mais rassurez-vous, le cadre légal est respecté et la loi a été rétablie de manière proportionnée. Et vive la République !

Et ils se demandent pourquoi on ne les aime pas ?

Les méthodes de la police française posent beaucoup de questions ces derniers temps – pas forcément du fait d’un réel durcissement mais surtout parce qu’elles sont de plus en plus flagrantes. Cette scène de Nantes n’est pas sans rappeler celle des militants d’Extinction Rebellion, assis, dont la seule « infraction » était de gêner la circulation – incroyable pour une manifestation. Les policiers les gazeront avec le même flegme avec lequel on pulvériserait de l’eau pour rafraîchir une foule.

Faut-il évoquer les centaines de gilet jaunes blessés, plus ou moins grièvement, lors de ces derniers mois ? S’il ne fallait choisir qu’un seul cas, ce serait la mort de Zineb Redouane. Tout comme le préfet de Loire-Atlantique, le ministre de l’Intérieur a depuis longtemps oublié le sens du mot « honte ». Car c’était bien Christophe Castaner qui doutait qu’une grenade de désencerclement reçu en plein visage – alors qu’elle fermait ses fenêtres pour se protéger de la manifestation qui avait lieu dans sa rue – ait pu être à l’origine du décès de cette Marseillaise de 80 ans. Il est même allé jusqu’à sous-entendre que, comme elle était morte le lendemain à l’hôpital, c’était plus de la responsabilité des médecins que des CRS. Il aura fallu attendre une autopsie effectuée en Algérie pour que la version officielle de l’Intérieur soit mis à mal. Sans conséquences, faut pas rêver.

« On ne meurt pas pour quelques notes de musique », écrivent dans un communiqué les membres du groupe Bérurier Noir, émus de la disparition incompréhensible de Steve. Et ils ont raison. En France, on ne meurt pas que pour ça.

Loïc Le Clerc

 

Publié le 16/06/2019

Trou de la Sécu : merci Macron !

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

La commission des comptes de la Sécurité sociale s’attend à un déficit de la sécurité sociale s’élevant de 1,7 à 4,4 milliards d’euros en 2019. L’équilibre pronostiqué par le gouvernement pour cette année se trouve plombé par plusieurs mesures libérales visant à défiscaliser le travail. Un vrai cadeau pour les entreprises qui appellera peut-être de nouvelles mesures d’austérité dans les dépenses de santé.

La faute aux gilets jaunes ? Pas vraiment, contrairement à ce que laissent entendre la plupart des titres de presse aujourd’hui. Reprenant les éléments du rapport de la commission des comptes de la Sécurité sociale rendus publics ce mardi, ceux-ci mettent en avant deux responsables : le ralentissement économique, et les gilets jaunes auxquels des concessions auraient été faites à travers les mesures d’urgence prises par l’exécutif le 10 décembre 2018. Une présentation quelque peu tronquée.

La commission des comptes de la Sécurité sociale pointe comme première cause : des prévisions de croissance de la masse salariale surestimées. En langage simple, cela signifie que les rémunérations brutes versées aux salariés ont moins progressé en 2019 que prévu. En cause, au moins pour partie, le choix d’Emmanuel Macron le 10 décembre de ne pas augmenter les salaires et le SMIC, mais d’inciter le patronat à octroyer à la place une prime exonérée de cotisations sociales. Une drôle de façon de mettre en musique le discours du gouvernement sur le « travail doit mieux payer », dans la mesure où cette prime lie finalement la rémunération des salariés au bon vouloir de leurs employeurs. Mais aussi aux résultats des entreprises, plutôt que de rémunérer le travail par du salaire.

Moins de prestations sociales pour les salariés, plus d’exonérations pour les patrons

Ainsi, alors que la loi de finances votée à l’automne prévoyait une hausse de 3,5 % de la masse salariale en 2019, les prévisions actualisées tablent sur 3,1 % et même 2,9 % pour les salaires soumis à cotisations pour la Sécurité sociale. Manque à gagner : 1,7 milliard d’euros, dont 900 millions de cotisations. En effet, la prime Macron n’est pas la seule mesure affaiblissant les comptes de la Sécurité sociale. L’avancement au 1er janvier de l’exonération de cotisations sociales participe aussi à réduire les recettes pour un montant de 1,2 milliard. Les grands gagnants de ces dispositifs ne sont ni les gilets jaunes ni les 25 millions de salariés en France. Pour eux, si le net augmente sur la fiche de paye, la part du salaire socialisé correspondant à leur protection sociale baisse d’autant.

Les réels gagnants de l’opération sont les employeurs qui voient leurs cotisations patronales purement et simplement supprimées. Les autres mesures participant à accroître le déficit de la Sécurité sociale sont celles portant sur une partie des retraités. L’annulation de l’augmentation de la CSG avant les élections européennes correspond à 1,7 milliard selon la commission des comptes de la Sécurité sociale. Ainsi, le gouvernement, loin de modifier sa politique économique face au mouvement des gilets jaunes, a sorti le chéquier de la protection sociale collective.

C’est donc bien le choix politique de favoriser les entreprises qui est à la source d’une augmentation du déficit de la Sécurité sociale aujourd’hui. Un choix appliqué avec constance gouvernement après gouvernement, le plus souvent au nom de la préservation de l’emploi. Déjà en 2016, le montant des exonérations de cotisations à la Sécurité sociale s’élevait à 27,6 milliards, alors que le « trou de la sécu » était de 7,8 milliards cette année-là. Mais le déficit qui tournait autour de la barre des 10 milliards entre 2003 et 2008 avait bondi à plus de 23,5 milliards en 2009 et même 28 milliards en 2010, juste après la crise financière qui avait détruit de nombreux emplois, et donc les cotisations associées.

Afin de résorber les déficits, compensés en grande partie par l’État (87,1 % en 2016), les ministres de la Santé sous les présidences de Nicolas Sarkozy, de François Hollande et maintenant d’Emmanuel Macron se sont attachés à diminuer les remboursements et à réduire les dépenses de santé en mettant l’hôpital à la diète. Avec pour résultat aujourd’hui des services de soins sous pression. Dans le même temps, l’allongement de l’âge de départ à la retraite a réduit le déficit de la branche vieillesse. Finalement, une seule chose n’a pas été réalisée : faire baisser réellement le nombre de chômeurs. Pourtant cela aurait augmenté mécaniquement les recettes en augmentant le nombre de cotis

Publié le 31/05/2019

 

Tout va (toujours) bien au pays des puissants
 

De Julien (site bellaciao.org)


 

Alors que de plus en plus de Français se serrent la ceinture, à l’autre extrémité de l’échelle sociale, les gros patrons, eux, font de nouveaux trous dans la leur. François-Henri Pinault, Jean-Pierre Denis, Ronan Le Moal… : portrait de ces dirigeants à l’appétit insatiable.

 

Après plus de six mois de mouvement des «  gilets jaunes  », l’heure n’est toujours pas à la «  sobriété heureuse  » chez les puissants. Certes, il faudrait être bien naïf pour imaginer que la grogne sociale des Français qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois ait eu quelque répercussion que ce soit sur le train de vie des élites et «  premiers de cordée  » tricolores. Mais avec la «  saison  » des assemblées générales des grands groupes qui bat son plein s’ouvre aussi celle de l’annonce des rémunérations de leurs dirigeants. Et force est de constater que ces derniers n’ont retenu aucune leçon des mois passés  ; pire, certains d’entre <