PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 06/04/2019

Démocratie. Face à l’industrie militaire, notre République désarmée

 

Stéphane Aubouard (site humanite.fr)

Malgré des frappes tuant des civils, la France continue de vendre et de livrer des armes à la coalition arabe au Yémen. Le débat public sur la question est pour l’heure bâillonné.

« L’ordre d’arrêt, pour les exportations d’armes autorisées vers l’Arabie saoudite, est prolongé de six mois jusqu’au 30 septembre 2019. » Publié jeudi soir, ce communiqué du gouvernement allemand a eu l’effet d’une bombe du côté de Londres et de Paris. L’ambassadrice de France en Allemagne, Anne-Marie Descôtes, a aussitôt dégainé, ciblant le caractère « imprévisible de la politique allemande d’exportations d’armes ». Les représentants de grands groupes de l’armement hexagonaux n’auraient pas dit mieux.

Des composants cruciaux produits outre-Rhin participent en effet de la fabrication d’armes françaises et britanniques à destination de la coalition arabe au Yémen ; la non-production, ou livraison, des premiers empêche de facto la vente des secondes, synonyme d’un manque à gagner de plusieurs milliards d’euros !

Certes, on ne sera pas assez naïf pour croire que Berlin (voir encadré) a renouvelé le gel de ses ventes d’armes en direction de Riyad pour le seul respect des droits humains afférents au traité sur le commerce des armes (TCA). Une bataille politique entre les sociaux-démocrates, d’un côté, et les chrétiens-démocrates d’Angela Merkel, de l’autre – favorables à la reprise de ces ventes malgré une opinion publique contraire –, reste la principale raison de cette prolongation. Pour rappel, Berlin avait décrété cet embargo une première fois il y a six mois, après l’assassinat de Jamal Khashoggi – journaliste saoudien tué et démembré dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, le 2 octobre 2018.

Bien que critiquable, l’épisode berlinois montre en revanche que des mécanismes démocratiques perdurent encore en Allemagne concernant les ventes d’armes… et rappelle qu’en France, ce n’est pas tout à fait le cas. Depuis le début la guerre au Yémen, en mars 2015, qui a coûté la vie à plus de 10 000 personnes et affamé 20 millions d’autres, soit 80 % de la population, aucun débat parlementaire digne de ce nom sur le sujet ne s’est imposé dans l’espace public français. À plusieurs reprises, députés et sénateurs communistes ont tenté d’alerter sur le sujet. En juin 2018, le groupe France insoumise avait bien demandé la création d’une commission d’enquête sur les ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. En février 2019, le député non inscrit Sébastien Nadot, ancien LaREM, a déposé une plainte contre la France auprès de la Commission européenne « pour manquement au droit de l’Union européenne ». En vain.

Une forme de tabou semble s’être institué dans les plus hautes sphères de l’État dès lors que l’on veut aborder le sujet de la vente d’armes aux pays de la coalition arabe au Yémen. La présidence de la République comme le gouvernement se cachent derrière le voile opaque de la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG). Une fois par an, ce comité commet un rapport donnant quelques éléments sur la situation. « Mais le fonctionnement de cette institution se heurte à des traditions liées à la nature même de la V e République », dénonçait en mai 2018 dans nos colonnes Benoît Muracciole, président de l’Association sécurité éthique républicaines (Aser), qui vient de déposer pour la première fois dans le pays un recours administratif contre l’État pour ventes d’armes illicites à la coalition arabe. En France, l’épineuse question des ventes d’armes est circonscrite aux ministères de la Défense et des Affaires étrangères. « Une trentaine de membres des deux départements se réunissent tous les mois sur ces sujets, notamment concernant les pays destinataires qui posent problème. Ils discutent à partir des rapports des services de renseignements et accumulent de l’expertise. Mais, lorsqu’il y a opposition, le premier ministre doit trancher », rappelle le militant. Ce qui n’arrive jamais. La plupart du temps, alors qu’aucun texte ne le stipule, c’est le président de la République en personne qui, in fine, clôt le débat.

Au pays des droits de l’homme, c’est donc Emmanuel Macron, comme ce fut le cas avant lui de François Hollande – grand initiateur de la politique de rapprochement de la France avec l’Arabie saoudite via son super VRP de la Défense, Jean-Yves Le Drian –, d’user ou non de son veto pour telle ou telle transaction.

La France n’est cependant pas seule parmi les puissances occidentales à connaître des problèmes de démocratie dès lors qu’il s’agit de respecter le TCA. Parmi les 87 États qui ont ratifié le traité – dont le Royaume-Uni, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, le Japon, au contraire des États-Unis, de la Russie, de la Chine ou encore d’Israël –, bon nombre ne le respectent pas. En cause, le chantage à l’emploi brandi de manière systématique par les gouvernants avec parfois, comme ce fut le cas récemment en Espagne, un calendrier électoral caché.

En septembre 2018, la bonne volonté du jeune gouvernement socialiste espagnol s’est heurtée violemment au mur de la Realpolitik. Après avoir annoncé son refus de livrer 400 bombes à tête chercheuse à l’Arabie saoudite, Madrid recevait, dès le lendemain, une notice de la monarchie wahhabite menaçant d’annuler un autre contrat de 1,8 milliard d’euros pour la construction de cinq corvettes par Navantia en Andalousie. À quelques mois d’élections régionales sur cette terre historiquement socialiste, et avec 6 000 emplois en jeu dans ce contrat, Pedro Sanchez a préféré céder. Un calcul malheureux. Quelques mois plus tard, l’extrême droite entrait dans le gouvernement andalou… Un exemple que les dirigeants de France et d’ailleurs seraient bien inspirés de ne pas suivre à quelques mois d’élections européennes inquiétantes.

Stéphane Aubouard

Publié le 25/03/2019

Loi « anti-casseurs » : un point de non-retour dans la restriction des libertés pourrait être franchi

par Rédaction (site bastamag.net)

Être condamné à un an de prison et 15 000 euros d’amende pour s’être couvert le visage avec un foulard ou pour s’être protégé les yeux par crainte d’un tir de LBD ? Découvrir, le jour d’une manifestation, que le préfet vous interdit d’y participer sur la base de suspicions et sans décision d’un juge ? De telles mesures, qualifiées d’« extrêmement graves » par les défenseurs des droits humains, seront bientôt possibles grâce à la loi dite anti-casseurs, qui doit être définitivement adoptée aujourd’hui par le Sénat. La loi s’inscrit dans un arsenal judiciaire récent qui a pour conséquence de multiples régressions du droit de manifester en France.

Le 12 mars, la loi dite « anti-casseurs » doit être examinée par les sénateurs et pourrait être définitivement adoptée [1]. « Soumettre les participants et les participantes à une manifestation à une fouille systématique, confier aux préfets le pouvoir d’interdire à une personne de manifester, y compris sans qu’elle ait connaissance de l’interdiction prononcée et donc sans recours effectif possible, faire d’un visage en partie couvert un délit, voici l’esprit et la lettre de mesures qui sont autant d’empêchements à l’exercice d’un droit essentiel en démocratie : celui de manifester publiquement, collectivement et pacifiquement son opinion », dénoncent plusieurs organisations syndicales et associatives, y compris les organisations de défense des droits humains, dans un communiqué commun.

Dans une vidéo intitulée « le gouvernement casse le droit de manifester », Amnesty International détaille les principales mesures de cette proposition de loi. L’article 2 donne notamment au préfet le pouvoir d’interdire de manifester à une personne qui, selon l’administration, « constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public ». Amnesty considère que la rédaction de l’article laisse place à une appréciation subjective et potentiellement arbitraire, « sur la base de motifs flous et dangereux ». « Le préfet devra seulement penser, mais pas démontrer par des faits tangibles, que cette personne constitue une menace (...), pour interdire à une personne de manifester », estime l’association [2]. L’arrêté d’interdiction pourra par ailleurs être pris pour une durée d’un mois, et notifié à la personne « y compris au cours de la manifestation », ce qui empêche tout recours devant un tribunal.

Quand l’administration décide de la liberté d’aller et venir

Cette interdiction de manifester s’inspire largement des interdictions administratives de stade (IAS), mises en place en 2006, et dont aucun bilan sérieux n’a été dressé. Or cette mesure administrative, initialement faite pour écarter temporairement d’un stade un supporter accusé de violences jusqu’à son procès et son éventuelle condamnation, a progressivement dérivé. Désormais, ces interdictions peuvent se prolonger jusqu’à trois ans, avec obligation de pointer au commissariat les jours de match.

Les interdictions administratives de manifester suivront-elle le même chemin ? « Les libertés publiques altérées par les IAS sont celles d’aller et venir, d’expression et de réunion ; c’est-à-dire les mêmes que celles garantissant le droit de manifester. Les libertés de manifester et de se rendre au stade, qui n’ont pas en elles-mêmes d’existence constitutionnelle, en sont les corollaires. Il s’agit donc, en droit, de trouver un équilibre entre la nécessité de prévenir les violences (qui privent les autres citoyens de la jouissance paisible de ces libertés) et la nécessité de prévenir les atteintes disproportionnées à ces libertés », écrivait l’avocat Pierre Barthélemy, dans une tribune publiée dans Le Monde fin janvier. Même des syndicats de policiers s’inquiètent : « Cette mesure administrative relève de l’état d’urgence, il ne faut pas que l’exception devienne la règle, elle viendrait entraver la liberté fondamentale de manifester », alertait l’Unsa-Police [3].

Une interdiction de manifester fondée non sur des faits, mais sur des suspicions

Ce glissement dans le droit consistant à se fonder sur des suspicions ou des prédictions, et non plus sur des faits tangibles, remonte à la loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme adoptée en 2017 (notre décryptage). « Avec ce texte, on ouvre grand la porte à une police comportementale », confiait à l’époque Florian Borg, avocat au barreau de Lille et membre du Syndicat des avocats de France. L’article 1er de cette loi a notamment permis l’instauration par les préfets de « périmètres de protection » inspirés de l’état d’urgence. Ces périmètres d’exception autorisent les palpations, les inspections des bagages et les fouilles des véhicules – autant de pouvoirs jusque-là soumis à réquisition judiciaire – dont l’étendue et la durée sont régies par des critères flous, officiellement « adaptées et proportionnées aux nécessités que font apparaître les circonstances », selon le texte.

L’article 4 de la proposition de loi prévoit également que la dissimulation de tout ou partie du visage est un délit pénal. « Des personnes portant un foulard, une écharpe, un casque, des lunettes de plongée pour protéger leur intégrité physique pourraient être interpellés, placées en garde à vue et poursuivies si la personne ne peut fournir de "motif légitime" », s’inquiète Amnesty. Là encore, la notion de « motif légitime » demeure vague et laisse toute latitude à l’interprétation. L’inquiétante inflation du nombre de tirs de lanceurs de balle de défense par les forces de l’ordre – près de 20 000 en 2018 contre 6500 en 2017 ! [4] – et les blessures graves que ces projectiles peuvent causer constitueront-elles un « motif légitime » pour se protéger la tête, les yeux et le corps ?

Au mois de février, des experts des Nations-unies, dont les rapporteurs spéciaux Michel Forst et Clément Nyaletsossi Voule, se sont aussi alarmés de cette future législation en France : « La proposition d’interdiction administrative de manifester, l’établissement de mesures de contrôle supplémentaire et l’imposition de lourdes sanctions constituent de sévères restrictions à la liberté de manifester. Ces dispositions pourraient être appliquées de manière arbitraire et conduire à des dérives extrêmement graves. »

Condamnés à de la prison pour un délit... potentiel

« Depuis dix ans, la répression du mouvement social est de plus en plus importante. C’est l’effet entre autres de la loi de 2010 sur les violences de groupe, qui rappelle fort la loi anti casseur de 1970 », expliquait en juin dernier Jean-Jacques Gandini, ancien président du Syndicat des avocats de France. Cette première « loi anti casseur », celle de 1970, votée après la contestation sociale de mai-juin 1968 et ses suites, avait été abrogée par Mitterrand en 1981. En revanche, la loi sur la lutte contre les violences de groupes prévoit bien de sanctionner la « participation un groupement, même temporaire, en vue de commettre des dégradations », avec une peine renforcée si la personne « dissimule volontairement en tout ou partie son visage ».

C’est sur la base de ce délit que seize manifestants ont été jugés à la suite des manifestations du 1er mai 2018. Il en va de même pour les arrestations massives faisant suite à l’occupation du lycée Arago le 22 mai 2018, au cours desquelles 40 adolescents ont été arrêtés et placés en garde à vue. Le syndicat de la magistrature s’inquiétait déjà de l’utilisation par les autorités d’infractions visant « à pénaliser, non pas un dommage social réel mais une potentialité ». Il s’agit, précisait le syndicat, de « dissuasion à destination des jeunes mobilisés partout ailleurs ». Plus récemment, c’est pour ce même motif que des « gilets jaunes » ont été jugés. D’après un décompte que nous sommes en train de réaliser, au moins 16 personnes participant à ce mouvement ont été condamnées à de la prison ferme ou avec sursis pour « participation un groupement en vue de commettre des dégradations ». Être accusé de vouloir commettre potentiellement un délit mineur – des dégradations –, sans l’avoir causé, peut donc désormais mener en prison.

 « Nous constatons de plus en plus d’actions préventives contre des activistes »

Tous les deux ans, sous couvert de lutte contre le terrorisme ou la délinquance, une nouvelle loi vient aggraver la répression des mouvements sociaux et restreindre l’espace démocratique : loi sur la sécurité intérieure (Loppsi 2) adoptée en 2011, loi de programmation militaire en 2013 étendant les possibilités de surveillance en dehors du contrôle judiciaire et ce, quel que soit le profil des citoyens (notre enquête), loi sur le renseignement en 2015 allant bien au-delà de la seule prévention du terrorisme, loi en 2016 contre le crime organisé intégrant des mesures d’exception de l’état d’urgence dans le droit commun...

« Ce sont des lois de plus en plus répressives, adoptées pour un motif affiché qui n’a rien à voir avec la répression de manifestants, mais qui sont ensuite utilisées contre les mouvement social », analyse Jean-Jacques Gandini. Les lois antiterroristes ont ainsi été employées contre des militants écologistes lors de la Cop 21, contre des opposants à la loi Travail ou contre des activistes anti-nucléaires de Bure. « Nous constatons de plus en plus d’actions préventives contre des activistes, qui visent l’intention plutôt que l’acte. Ceci est particulièrement préoccupant », alertait-il dans les colonnes de Basta ! en juin 2018.

« Une liberté fondamentale a disparu »

La loi « anti-casseurs » devrait être définitivement adoptée ce 12 mars, les sénateurs ayant voté en commission des lois la version de leurs collègues députés. Quatre groupes – socialiste, insoumis, communiste et le groupe Libertés et territoires – préparent ensemble un recours au conseil constitutionnel. Celui-ci devrait être déposé dans la foulée de l’adoption de la loi. Ils estiment que ce texte est « contraire à plusieurs principes à valeur constitutionnelle », dans la mesure où il méconnaît « la liberté de manifester, la liberté d’aller et venir, la liberté de réunion, la liberté d’expression ». Alors que plusieurs mesures sont potentiellement inconstitutionnelles, Emmanuel Macron a également annoncé le 11 mars son intention de saisir le Conseil constitutionnel sur le projet de loi. Cinquante députés de La République en marche se sont abstenus lors du vote début février : un chiffre jamais atteint depuis 2017 sur un texte soutenu par le gouvernement.

« Une liberté fondamentale a disparu. Il n’y aurait aucune raison d’ailleurs de ne pas étendre ce beau système, et sans doute y viendra-t-on un jour. Les digues ont sauté. Tout est désormais possible », s’inquiète l’écrivain et avocat François Sureau, pourtant réputé proche de Macron, dans Le Monde. « Ce qui est inquiétant, c’est que personne ne voit que le préfet ne « pense » pas par lui-même. Il pense ce que le gouvernement lui dit de penser. Il pensait hier du mal des « veilleurs » ou des gens de la Manif pour tous. Il pense aujourd’hui du mal des « gilets jaunes ». Il pensera demain du mal des macronistes, des juppéistes, des socialistes, que sais-je encore, quand l’extrême droite sera au pouvoir. Mais il sera alors trop tard pour s’en plaindre. » Ce point de non-retour va-t-il être franchi ?

Sophie Chapelle, avec la rédaction

Notes

[1] Voir la proposition de loi « visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations », modifiée par l’Assemblée nationale en 1ère lecture le 5 février 2019

[2] L’article 2 est formulé ainsi : « Lorsque, par ses agissements à l’occasion de manifestations sur la voie publique ayant donné lieu à des atteintes graves à l’intégrité physique des personnes ainsi qu’à des dommages importants aux biens ou par la commission d’un acte violent à l’occasion de l’une de ces manifestations, une personne constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public, le représentant de l’État dans le département ou, à Paris, le préfet de police peut, par arrêté motivé, lui interdire de participer à une manifestation sur la voie publique ayant fait l’objet d’une déclaration ou dont il a connaissance. »

[3] Voir cet article du Télégramme, le 1er février.

[4] Selon un rapport de la commission des lois du Sénat, à partir des chiffres communiqués par l’IGPN et l’IGGN (et relayés par nos partenaires du Panier à Salade.

Publié le 24/03/2019

La tendresse des peuples et l’acharnement des puissants dans la vallée de la Roya

Mercredi dernier, vallée de la Roya, à l’aube.
Il est 6 heures, 7 brigades de gendarmes sont mobilisées par routes et chemins de ces si belles montagnes pour aller cueillir simultanément 7 personnes.
Celles-ci et leur familles sont réveillées brutalement et embarquées manu militari parfois sous les yeux effrayés de leurs très jeunes enfants.
S’agit-il d’un coup de filet minutieusement préparé et coordonné contre une bande de malfaiteurs, de trafiquants, de terroristes ?

Pas du tout ! Ces personnes sont agriculteur, professeur, fonctionnaire, retraité, des gens appréciés dans leurs villages comme des personnes paisibles et pacifistes, qui participent à la vie citoyenne, artistique et économique.
Ils animent avec bien d’autres la défense du train, de la poste, des écoles et ouvrent leur porte  "naturellement", comme ils disent, aux personnes migrantes qui passent par la vallée. Ils soignent leurs bobos, les nourrissent le temps qu’il faut pour se retaper et reprendre leur parcours souvent cauchemardesque. Ils prodiguent ce réconfort comme des centaines de milliers de gens le font en France et dans le monde.
"La solidarité c’est la tendresse des peuples" disait le philosophe Thomas Borges.

Plus de 30 heures de garde à vue et plus de 10 heures d’interrogatoire serré pour chacun.e des 7 de la Roya. L’enquête a été ouverte sur Nice pour aide à l’entrée irrégulière, en bande organisée, selon la presse local. Ils seraient soupçonnés, paraît-il ,d’avoir aider une famille irakienne, oui UNE famille irakienne ! La ministre des affaires européennes a assuré que la franque accueillait bien et régulariserait la situation de centaines de milliers de britanniques fuyant le Brexit, qu’ils étaient une richesse et que le gouvernement ferait en sorte de ne punir personne.
Bravo et Welcome !
Mais accueillir une famille Irakienne fuyant la guerre et le terrorisme : quelle horreur !

Au terme de ces interrogatoires, toutes les personnes sont ressorties libres et sans poursuite. Un flop retentissant !

Alors, pourquoi un tel acharnement ?

Alors que le Conseil constitutionnel a validé le principe de fraternité, pourquoi s’acharne-t-on aujourd’hui contre Charlie, Catherine, Suzel, Alain, Jean-Claude, Julien et René comme on s'est acharné contre les sauveteurs de SOS Méditerranéenne, Cédric Herrou ou ceux de Briançon ?
Des vents mauvais soufflent en Europe. Il y a ceux qui les attisent mais il y a aussi ceux qui avec un discours hypocrite se posent en rempart humaniste contre l’extrême droite tout en lui donnant des gages en actes et en durcissant la loi.

Que cherche-t-on ? Qui cherche à instiller la peur d’aider, la crainte d’exprimer sa solidarité ? Qui cherche à assimiler la fraternité à une prise de risques ?

Doit-on cesser d’apprendre à nos enfants, dans les écoles et lycées, l’entraide, les gestes du secourisme, la bienveillance et la tolérance ?
Veut-on inculquer que la clef de la réussite c’est la loi du plus fort, du plus riche, du plus puissant et que la seule règle de conduite qui vaille c'est écraser l’autre ?

Au travers des gardes à vue de ces personnes qui consacrent beaucoup à la solidarité avec les plus faibles, il y a non seulement une question de Droit de l’Homme qui est posée mais aussi une question d’éthique.
Personne ne devrait oublier et surtout pas un juge, que l’humanité ne s’est jamais construite autrement que par les passages et les migrations et que nous sommes toutes et tous des descendant.e.s de migrants.
Les 7 de la Roya, à leur sortie de garde à vue, choqué.e.s mais serein.e.s, ont dit que l’Histoire leur donnerait raison.
C’est vrai, comme elle a donné raison aux justes de la 2nd guerre mondiale, à Rosa Parks, à Nelson Mandela...

Mais le plus vite sera le mieux car notre société et le monde sont minés par les intolérances, les peurs et les haines.
Il est urgent de valoriser la bienveillance et l’hospitalité !

Jacques Perreux
Président des ami.e.s de la Roya

 

passeursdhumanite.com

 

 

Publié le 23/03/2019

Loi « anti-casseurs » : un point de non-retour dans la restriction des libertés pourrait être franchi

par Rédaction (site bastamag.net)

Être condamné à un an de prison et 15 000 euros d’amende pour s’être couvert le visage avec un foulard ou pour s’être protégé les yeux par crainte d’un tir de LBD ? Découvrir, le jour d’une manifestation, que le préfet vous interdit d’y participer sur la base de suspicions et sans décision d’un juge ? De telles mesures, qualifiées d’« extrêmement graves » par les défenseurs des droits humains, seront bientôt possibles grâce à la loi dite anti-casseurs, qui doit être définitivement adoptée aujourd’hui par le Sénat. La loi s’inscrit dans un arsenal judiciaire récent qui a pour conséquence de multiples régressions du droit de manifester en France.

Le 12 mars, la loi dite « anti-casseurs » doit être examinée par les sénateurs et pourrait être définitivement adoptée [1]. « Soumettre les participants et les participantes à une manifestation à une fouille systématique, confier aux préfets le pouvoir d’interdire à une personne de manifester, y compris sans qu’elle ait connaissance de l’interdiction prononcée et donc sans recours effectif possible, faire d’un visage en partie couvert un délit, voici l’esprit et la lettre de mesures qui sont autant d’empêchements à l’exercice d’un droit essentiel en démocratie : celui de manifester publiquement, collectivement et pacifiquement son opinion », dénoncent plusieurs organisations syndicales et associatives, y compris les organisations de défense des droits humains, dans un communiqué commun.

Dans une vidéo intitulée « le gouvernement casse le droit de manifester », Amnesty International détaille les principales mesures de cette proposition de loi. L’article 2 donne notamment au préfet le pouvoir d’interdire de manifester à une personne qui, selon l’administration, « constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public ». Amnesty considère que la rédaction de l’article laisse place à une appréciation subjective et potentiellement arbitraire, « sur la base de motifs flous et dangereux ». « Le préfet devra seulement penser, mais pas démontrer par des faits tangibles, que cette personne constitue une menace (...), pour interdire à une personne de manifester », estime l’association [2]. L’arrêté d’interdiction pourra par ailleurs être pris pour une durée d’un mois, et notifié à la personne « y compris au cours de la manifestation », ce qui empêche tout recours devant un tribunal.

Quand l’administration décide de la liberté d’aller et venir

Cette interdiction de manifester s’inspire largement des interdictions administratives de stade (IAS), mises en place en 2006, et dont aucun bilan sérieux n’a été dressé. Or cette mesure administrative, initialement faite pour écarter temporairement d’un stade un supporter accusé de violences jusqu’à son procès et son éventuelle condamnation, a progressivement dérivé. Désormais, ces interdictions peuvent se prolonger jusqu’à trois ans, avec obligation de pointer au commissariat les jours de match.

Les interdictions administratives de manifester suivront-elle le même chemin ? « Les libertés publiques altérées par les IAS sont celles d’aller et venir, d’expression et de réunion ; c’est-à-dire les mêmes que celles garantissant le droit de manifester. Les libertés de manifester et de se rendre au stade, qui n’ont pas en elles-mêmes d’existence constitutionnelle, en sont les corollaires. Il s’agit donc, en droit, de trouver un équilibre entre la nécessité de prévenir les violences (qui privent les autres citoyens de la jouissance paisible de ces libertés) et la nécessité de prévenir les atteintes disproportionnées à ces libertés », écrivait l’avocat Pierre Barthélemy, dans une tribune publiée dans Le Monde fin janvier. Même des syndicats de policiers s’inquiètent : « Cette mesure administrative relève de l’état d’urgence, il ne faut pas que l’exception devienne la règle, elle viendrait entraver la liberté fondamentale de manifester », alertait l’Unsa-Police [3].

Une interdiction de manifester fondée non sur des faits, mais sur des suspicions

Ce glissement dans le droit consistant à se fonder sur des suspicions ou des prédictions, et non plus sur des faits tangibles, remonte à la loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme adoptée en 2017 (notre décryptage). « Avec ce texte, on ouvre grand la porte à une police comportementale », confiait à l’époque Florian Borg, avocat au barreau de Lille et membre du Syndicat des avocats de France. L’article 1er de cette loi a notamment permis l’instauration par les préfets de « périmètres de protection » inspirés de l’état d’urgence. Ces périmètres d’exception autorisent les palpations, les inspections des bagages et les fouilles des véhicules – autant de pouvoirs jusque-là soumis à réquisition judiciaire – dont l’étendue et la durée sont régies par des critères flous, officiellement « adaptées et proportionnées aux nécessités que font apparaître les circonstances », selon le texte.

L’article 4 de la proposition de loi prévoit également que la dissimulation de tout ou partie du visage est un délit pénal. « Des personnes portant un foulard, une écharpe, un casque, des lunettes de plongée pour protéger leur intégrité physique pourraient être interpellés, placées en garde à vue et poursuivies si la personne ne peut fournir de "motif légitime" », s’inquiète Amnesty. Là encore, la notion de « motif légitime » demeure vague et laisse toute latitude à l’interprétation. L’inquiétante inflation du nombre de tirs de lanceurs de balle de défense par les forces de l’ordre – près de 20 000 en 2018 contre 6500 en 2017 ! [4] – et les blessures graves que ces projectiles peuvent causer constitueront-elles un « motif légitime » pour se protéger la tête, les yeux et le corps ?

Au mois de février, des experts des Nations-unies, dont les rapporteurs spéciaux Michel Forst et Clément Nyaletsossi Voule, se sont aussi alarmés de cette future législation en France : « La proposition d’interdiction administrative de manifester, l’établissement de mesures de contrôle supplémentaire et l’imposition de lourdes sanctions constituent de sévères restrictions à la liberté de manifester. Ces dispositions pourraient être appliquées de manière arbitraire et conduire à des dérives extrêmement graves. »

Condamnés à de la prison pour un délit... potentiel

« Depuis dix ans, la répression du mouvement social est de plus en plus importante. C’est l’effet entre autres de la loi de 2010 sur les violences de groupe, qui rappelle fort la loi anti casseur de 1970 », expliquait en juin dernier Jean-Jacques Gandini, ancien président du Syndicat des avocats de France. Cette première « loi anti casseur », celle de 1970, votée après la contestation sociale de mai-juin 1968 et ses suites, avait été abrogée par Mitterrand en 1981. En revanche, la loi sur la lutte contre les violences de groupes prévoit bien de sanctionner la « participation un groupement, même temporaire, en vue de commettre des dégradations », avec une peine renforcée si la personne « dissimule volontairement en tout ou partie son visage ».

C’est sur la base de ce délit que seize manifestants ont été jugés à la suite des manifestations du 1er mai 2018. Il en va de même pour les arrestations massives faisant suite à l’occupation du lycée Arago le 22 mai 2018, au cours desquelles 40 adolescents ont été arrêtés et placés en garde à vue. Le syndicat de la magistrature s’inquiétait déjà de l’utilisation par les autorités d’infractions visant « à pénaliser, non pas un dommage social réel mais une potentialité ». Il s’agit, précisait le syndicat, de « dissuasion à destination des jeunes mobilisés partout ailleurs ». Plus récemment, c’est pour ce même motif que des « gilets jaunes » ont été jugés. D’après un décompte que nous sommes en train de réaliser, au moins 16 personnes participant à ce mouvement ont été condamnées à de la prison ferme ou avec sursis pour « participation un groupement en vue de commettre des dégradations ». Être accusé de vouloir commettre potentiellement un délit mineur – des dégradations –, sans l’avoir causé, peut donc désormais mener en prison.

 « Nous constatons de plus en plus d’actions préventives contre des activistes »

Tous les deux ans, sous couvert de lutte contre le terrorisme ou la délinquance, une nouvelle loi vient aggraver la répression des mouvements sociaux et restreindre l’espace démocratique : loi sur la sécurité intérieure (Loppsi 2) adoptée en 2011, loi de programmation militaire en 2013 étendant les possibilités de surveillance en dehors du contrôle judiciaire et ce, quel que soit le profil des citoyens (notre enquête), loi sur le renseignement en 2015 allant bien au-delà de la seule prévention du terrorisme, loi en 2016 contre le crime organisé intégrant des mesures d’exception de l’état d’urgence dans le droit commun...

« Ce sont des lois de plus en plus répressives, adoptées pour un motif affiché qui n’a rien à voir avec la répression de manifestants, mais qui sont ensuite utilisées contre les mouvement social », analyse Jean-Jacques Gandini. Les lois antiterroristes ont ainsi été employées contre des militants écologistes lors de la Cop 21, contre des opposants à la loi Travail ou contre des activistes anti-nucléaires de Bure. « Nous constatons de plus en plus d’actions préventives contre des activistes, qui visent l’intention plutôt que l’acte. Ceci est particulièrement préoccupant », alertait-il dans les colonnes de Basta ! en juin 2018.

« Une liberté fondamentale a disparu »

La loi « anti-casseurs » devrait être définitivement adoptée ce 12 mars, les sénateurs ayant voté en commission des lois la version de leurs collègues députés. Quatre groupes – socialiste, insoumis, communiste et le groupe Libertés et territoires – préparent ensemble un recours au conseil constitutionnel. Celui-ci devrait être déposé dans la foulée de l’adoption de la loi. Ils estiment que ce texte est « contraire à plusieurs principes à valeur constitutionnelle », dans la mesure où il méconnaît « la liberté de manifester, la liberté d’aller et venir, la liberté de réunion, la liberté d’expression ». Alors que plusieurs mesures sont potentiellement inconstitutionnelles, Emmanuel Macron a également annoncé le 11 mars son intention de saisir le Conseil constitutionnel sur le projet de loi. Cinquante députés de La République en marche se sont abstenus lors du vote début février : un chiffre jamais atteint depuis 2017 sur un texte soutenu par le gouvernement.

« Une liberté fondamentale a disparu. Il n’y aurait aucune raison d’ailleurs de ne pas étendre ce beau système, et sans doute y viendra-t-on un jour. Les digues ont sauté. Tout est désormais possible », s’inquiète l’écrivain et avocat François Sureau, pourtant réputé proche de Macron, dans Le Monde. « Ce qui est inquiétant, c’est que personne ne voit que le préfet ne « pense » pas par lui-même. Il pense ce que le gouvernement lui dit de penser. Il pensait hier du mal des « veilleurs » ou des gens de la Manif pour tous. Il pense aujourd’hui du mal des « gilets jaunes ». Il pensera demain du mal des macronistes, des juppéistes, des socialistes, que sais-je encore, quand l’extrême droite sera au pouvoir. Mais il sera alors trop tard pour s’en plaindre. » Ce point de non-retour va-t-il être franchi ?

Sophie Chapelle, avec la rédaction

Notes

[1] Voir la proposition de loi « visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations », modifiée par l’Assemblée nationale en 1ère lecture le 5 février 2019

[2] L’article 2 est formulé ainsi : « Lorsque, par ses agissements à l’occasion de manifestations sur la voie publique ayant donné lieu à des atteintes graves à l’intégrité physique des personnes ainsi qu’à des dommages importants aux biens ou par la commission d’un acte violent à l’occasion de l’une de ces manifestations, une personne constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public, le représentant de l’État dans le département ou, à Paris, le préfet de police peut, par arrêté motivé, lui interdire de participer à une manifestation sur la voie publique ayant fait l’objet d’une déclaration ou dont il a connaissance. »

[3] Voir cet article du Télégramme, le 1er février.

[4] Selon un rapport de la commission des lois du Sénat, à partir des chiffres communiqués par l’IGPN et l’IGGN (et relayés par nos partenaires du Panier à Salade.

Publié le 22/03/2019

 

NON À LA VIOLENCE !

Un appel de Daniel Mermet (site la-bas.org)

 

La France est prise en otage par une minorité de casseurs en bandes organisées, qui n’ont d’autre but que la destruction et le pillage. C’est un appel à la résistance et à la fermeté contre cette violence sauvage qui s’impose à tous aujourd’hui. Depuis trop longtemps, ces milieux radicaux ont reçu le soutien du monde intellectuel et d’un certain nombre de médias. Il faut radicalement dénoncer ces complicités criminelles. Oui, criminelles. C’est un appel à la révolte contre cette violence que nous lançons devant vous aujourd’hui.

Non à la violence subie par plus de 6 millions de chômeurs [1], dont 3 millions touchent moins de 1 055 euros bruts d’allocation chômage [2].

Non à la violence du chômage qui entraîne chaque année la mort de 10 000 personnes selon une étude de l’INSERM [3].

Non à la violence subie par près de 9 millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté (1 015 euros nets mensuels pour une personne seule), dont 2,7 millions de mineurs [4].

Non à la violence des inégalités devant la mort : l’espérance de vie d’un ouvrier est de 71 ans, l’espérance de vie d’un cadre supérieur est de 84 ans, soit 13 ans de différence [5].

Non à la violence de la destruction consciente de l’environnement, et de la destruction consciente des femmes et des hommes au travail.

Non à la violence subie par les agriculteurs : tous les trois jours, un agriculteur se suicide en France [6].

Non à la violence subie par les 35 000 morts de l’amiante entre 1965 et 1995 [7]. Aujourd’hui toujours, chaque année, 1 700 personnes meurent des suites de l’amiante [8].

Non à la violence des inégalités dans l’éducation : 17 000 écoles publiques ont fermé depuis 1980, selon l’INSEE [9].

Non à la violence en matière de logement : 4 millions de mal-logés en France selon la fondation Abbé Pierre, dont 140 000 sans domicile fixe [10]. On compte 3 millions de logements vacants en France [11].

Non à la violence subie par les morts retrouvés dans la rue : au moins 500 morts chaque année, selon le collectif Les Morts de la Rue [12].

Non à la violence subie par 1,8 millions d’allocataires du Revenu de solidarité active, un RSA de 550,93 euros mensuels pour une personne seule [13].

Non à la violence subie par les 436 000 allocataires de l’allocation de solidarité aux personnes âgées, un minimum vieillesse de 868,20 euros pour une personne seule [14].

Non à la violence subie par les 2 millions de personnes qui reçoivent l’aide alimentaire, dont 70 % sont des femmes [15].

Non à la violence de l’évasion fiscale, soit un vol de 80 milliards d’euros chaque année par quelques-uns au détriment de tous, de l’éducation par exemple ou de la santé [16].

Vous pouvez continuer et compléter cette liste des vraies violences.

Mais ces chiffres et ces statistiques ne sont que des indications qui ne permettent pas vraiment de mesurer la profondeur de la violence subie par les corps et les âmes d’une partie des gens de ce pays. Violence de la fin du mois, violence des inégalités, violence du mépris de classe, violence d’un temps sans promesses. C’est évident, simple et profond. Leur violence en réponse n’est rien en face de la violence subie. Elle est spectaculaire, mais infiniment moins spectaculaire que la violence partout présente. Sauf que celle-ci, on ne la voit plus, elle est comme les particules fines dans l’air que l’on respire et d’ailleurs elle n’existe pas pour ceux qui ne l’ont jamais vécue, pour ceux qui sont du bon côté du doigt, pour ceux qui exercent cette violence et qui sont les complices, les véritables complices de cette violence-là, autrement meurtrière, autrement assassine. Mais pour les « petits moyens », depuis trop longtemps, elle est écrasante, mutilante, aliénante, humiliante. Et subie, depuis trop longtemps subie.

Ils se battent bien sûr, ils luttent, ils cherchent les moyens de lutter, les moyens de s’en sortir pour eux et leurs enfants. Pour tous.

Et un jour, quelqu’un a enfilé un gilet jaune.

Daniel Mermet

L'équipe de Là-bas attend vos messages sur le répondeur au 01 85 08 37 37 !

Notes

[1] Catégories A, B, C, D et E confondues, voir Pôle emploi, « Demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi au 4e trimestre 2018 », janvier 2019.

[2] Pôle emploi, « Montant de l’allocation chômage versée aux demandeurs d’emploi indemnisés par l’Assurance chômage : situation au 31 mars 2018 », mars 2019.

[3] Pierre Meneton, Emmanuelle Kesse-Guyot, Caroline Méjean, Léopold Fezeu, Pilar Galan, Serge Hercberg, Joël Ménard, « Unemployment is associated with high cardiovascular event rate and increased all-cause mortality in middle-aged socially privileged individuals », International Archives of Occupational and Environmental Health, novembre 2014.

[4] Institut national de la statistique et des études économiques, Les revenus et le patrimoine des ménages
Édition 2018
, 05 juin 2018.

[5] Nathalie Blanpain, « L’espérance de vie par niveau de vie : chez les hommes, 13 ans d’écart entre les plus aisés et les plus modestes », Institut national de la statistique et des études économiques, 6 février 2018.

[6] V. Gigonzac, E. Breuillard, C. Bossard, I Guseva-Canu, I. Khireddine-Medouni, « Caractéristiques associées à la mortalité par suicide parmi les hommes agriculteurs exploitants entre 2007 et 2011 », Santé publique France, 18 septembre 2017.

[7] Gérard Dériot et Jean-Pierre Godefroy, « Le drame de l’amiante en France : comprendre, mieux réparer, en tirer des leçons pour l’avenir (rapport) », Sénat, 26 octobre 2005.

[8] Julie Carballo, « Amiante : 2 200 nouveaux cancers et 1 700 décès par an en France », Le Figaro, 20 janvier 2015.

[9] Institut national de la statistique et des études économiques, « Tableaux de l’économie française. Édition 2018 », 27 février 2018.

[10] Fondation Abbé Pierre, « 24e rapport sur l’état du mal-logement en France 2019, 1er février 2019.

[11] Institut national de la statistique et des études économiques, « Le parc de logements en France au 1er janvier 2018 », 02 octobre 2018.

[12] Les Morts de la Rue, « Liste des morts de la rue », 5 février 2019.

[13] Ministère des Solidarités et de la Santé, « Nombre d’allocataires du RSA et de la Prime d’activité », 02 mars 2018.

[14] Caisse nationale d’assurance vieillesse, « Minimum vieillesse et ASI », 5 juin 2018.

[15] Banques alimentaires, « Rapport d’activité 2017 ».

[16] Solidaires Finances publiques, « La fraude fiscale : un phénomène d’ampleur qui s’est diversifié et complexifié », 24 janvier 2019

 

Publié le 19/03/2019

 

Recul des droits humains en France : La République en marche arrière

Par CETIM

(site mondialisation.ca)

 

Analyses: Gilets jaunes

 

Alarmé par la répression féroce contre le mouvement des « gilets jaunes », le CETIM saisit le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. 

Dans sa déclaration, le CETIM demande au gouvernement français de cesser immédiatement la répression à l’égard des manifestant-e-s. Il lui demande aussi d’honorer ses engagements internationaux en matière de droits humains et de droit du travail.

En effet, le mouvement des « gilets jaunes » se heurte à la pire recrudescence de violences policières depuis la guerre d’Algérie. A titre d’exemple, le 1er décembre 2018, 7 940 grenades lacrymogènes ont été tirées, 800 grenades de désencerclement, 339 grenades de type GLI-F4 (munitions explosives), 776 cartouches de LBD, etc. Selon les chiffres provisoires, on compte plus d’une dizaine de morts accidentelles, plusieurs milliers de blessés dont une centaine grièvement, plusieurs centaines de personnes condamnées et/ou incarcérées.

Le mouvement des gilets jaunes découle des mobilisations antérieures et des grèves qui se multiplient pratiquement dans tous les secteurs (publics et privés) pour protester contre la flexibilisation du marché du travail. La réponse des autorités françaises est la répression et l’entrave des activités syndicales. Discriminations salariales contre des syndicalistes, licenciements abusifs de grévistes, pressions exercées par des menaces ou des sanctions disciplinaires, restrictions des droits syndicaux ou du droit de grève, voire criminalisation de l’action syndicale… Sans parler des récentes réformes gouvernementales du code du travail qui pénalisant encore plus les mouvements sociaux. Conseil des droits de l’homme.


Exposé écrit* présenté par le Centre Europe – tiers monde, organisation non gouvernementale dotée du statut consultatif général

Le Secrétaire général a reçu l’exposé écrit suivant, qui est distribué conformément à la résolution 1996/31 du Conseil économique et social. [8 février 2019]

Recul des droits humains en France : La République en marche arrière (1)

1.Depuis plusieurs mois maintenant, la France est entrée dans une zone de fortes turbulences. La virulence des conflits sociaux est, de longue date, une caractéristique majeure, marquante de la vie politique de ce pays et une donnée historique d’une nation qui s’est construite, aussi et surtout, après 1789 sur la base d’une révolution de portée universelle et dont les traces – avec celles des conquêtes sociales de 1936, de 1945 ou de 1968 –, restent encore aujourd’hui prégnantes dans la mémoire collective et dans les institutions, quelles qu’aient été les tentatives pour les effacer. Voilà pourtant bientôt 40 ans que la France – et avec elle les autres pays du Nord, sans exception – se trouve enserrée dans le carcan mortifère de politiques néolibérales déprédatrices. Ces dernières ne peuvent s’interpréter autrement que comme une extraordinaire violence sociale dirigée contre le monde du travail. Leurs effets de destruction – des individus, de la société, mais encore de l’environnement – sont propagés grâce à la complicité de l’État avec les puissants du moment. Ils sont de surcroît aggravés par la sujétion au contenu anti-social des traités de l’Union européenne dont les citoyens français avaient pourtant dit en 2005, par référendum, qu’ils ne voulaient pas, et qui leur ont été imposée par un déni de démocratie. Voilà une violence supplémentaire à l’encontre de tout un peuple. C’est dans cette perspective singulière, et dans le contexte général d’une crise systémique du capitalisme mondialisé, que s’expliquent les ondes de soulèvement populaire qui se sont amplifiées au cours des dernières décennies : grèves de 1995, émeutes de banlieues de 2005-07, manifestations des années 2000 et 2010… À l’heure actuelle, le sentiment de mal-vivre et le mécontentement sont généralisés. Commencée fin octobre 2018, la mobilisation dite des « gilets jaunes » en représente l’une des expressions, mais se heurte à la pire recrudescence de violences policières depuis la guerre d’Algérie. Face aux diverses contestations qui réclament toutes davantage de justice sociale, les autorités en place ont fait le choix de répondre par plus de répression, au point de faire régresser de façon extrêmement préoccupante les droits humains.

L’état d’urgence, point de départ de l’escalade repressive

2. Le moment de basculement vers cette escalade répressive est très clairement identifiable : c’est l’état d’urgence, décrété sur le territoire métropolitain le 14 novembre 2015 (à la suite des attentats terroristes ayant frappé le pays la veille), puis le 18 novembre dans les départements d’outre-mer. Il ne s’agit certainement pas ici de minorer les menaces que font peser les activités terroristes de l’islam politique extrême – d’Al-Qaida à Daesh. Mais il convient de souligner que la politique sécuritaire adoptée depuis 2015 a simultanément été l’occasion d’obliger le peuple français à accepter de dramatiques restrictions de ses droits civils et politiques, allant au-delà des exigences de réaction aux seuls risques terroristes. Après avoir été renouvelé cinq fois de suite, l’état d’urgence a certes été levé le 1er novembre 2017, mais l’essentiel des dispositions exceptionnelles qu’il prévoyait a désormais acquis force de loi : perquisitions et interpellations préventives, périmètres de protection, assignations individuelles à résidence, contrôles aux frontières, etc., sont dorénavant autorisés dans le cadre de la « loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme » du 30 octobre 2017. Depuis lors, en France, on observe un détournement inquiétant de cet imposant arsenal juridique d’exception qui a eu pour conséquence de faire reculer les libertés publiques, spécialement les droits d’exprimer ses opinions, de se réunir librement ou de manifester pacifiquement, comme également les droits syndicaux, et s’en prendre jusqu’au droit à l’intégrité physique, lesquels sont tous aujourd’hui sérieusement mis en danger.

3. Celles et ceux qui ont récemment participé à des manifestations en France ont sans doute été les témoins de ce que dénonce depuis quelques mois des organisations de défense des droits humains françaises ou internationales : nombre d’interventions des forces de l’ordre s’avèrent disproportionnées, excessivement violentes – en recourant même parfois à des armes de guerre. Sont ainsi devenus systématiques l’usage de grenades lacrymogènes et de canons à eau à haute pression contre des protestataires pacifiques ; très fréquents, des tirs tendus à hauteur d’homme de lanceurs de balles de défense (LBD et autres armes dites « à la létalité limitée »), l’utilisation de grenades assourdissantes ou de désencerclement, la pratique « de la nasse » de confinement pour empêcher de rejoindre d’autres manifestants, des interpellations aléatoires et arbitraires, des intimidations verbales, des provocations gratuites, voire des agressions physiques. Dans les rues de la capitale ont été déployés des véhicules blindés, des policiers à cheval, des brigades cynophiles… À maintes reprises, des traitements dégradants ont été infligés à des contestataires, y compris à des mineurs. Il est fréquemment arrivé que des personnes soient matraquées ou maintenues enfermées sans que le moindre acte répréhensible n’ait été commis. Du matériel de soins a été confisqué à des « médecins de rue », bénévoles suivant les cortèges et portant secours aux blessés… Autant de faits qui ont choqué les Français. Et c’est ce qui est recherché, afin que cesse leur révolte. De telles violences policières sont absolument inacceptables et violent les normes internationales en matière de droits humains en vigueur.

Première étape : la répression des mouvements sociaux et des syndicats

4. Depuis l’élection à la présidence de la République d’Emmanuel Macron – ex-associégérant de la banque d’affaires Rothschild, puis ministre de l’Économie du président François Hollande et auteur de lois éponymes imposant la flexibilisation du marché du travail –, le monde syndical s’est remobilisé. Manifestations et grèves se sont multipliées, en particulier dans les secteurs des transports publics (SNCF, Air France…), de l’énergie (gaz et électricité), de l’automobile (Peugeot, Renault), des télécommunications (Orange), de la grande distribution (Carrefour), des services de santé (hôpitaux publics, maisons de retraites, sécurité sociale), d’éducation (lycées, universités), de la culture (musées), de la justice (avocats, magistrats), du ramassage des ordures, et même de l’audit financier et du commissariat aux comptes. Ces divers mouvements sociaux, très suivis, ont duré tout au long du printemps 2018. L’attitude du pouvoir fut d’intensifier la répression, qui affecta spectaculairement les étudiants (évacuation de campus), les militants écologistes occupant des Zones à défendre (ZAD) et, avant eux, les manifestants opposés aux lois de flexibilisation du marché du travail.

5. D’évidence, cette spirale répressive touchait déjà les syndicats depuis plusieurs années, en violation du droit du travail. En effet, les obstacles entravant les activités syndicales s’étaient démultipliés : discriminations salariales opérant contre des syndicalistes, licenciements abusifs de grévistes, pressions exercées à travers des menaces ou sanctions disciplinaires, restrictions de droits syndicaux ou du droit de grève, voire criminalisation de l’action syndicale (comme chez Goodyear, Continental ou Air France). En outre, de récentes réformes gouvernementales du code du travail pénalisent encore plus les mouvements sociaux : raccourcissement du délai de saisine des prud’hommes et plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciement abusif, limitation du rôle des instances représentatives du personnel et de leurs moyens, mécanisme de rupture conventionnelle collective contournant les plans de sauvegarde de l’emploi ou favorisant les départs de seniors, inversion de la hiérarchie des normes plaçant l’accord d’entreprise au-dessus des conventions de branche et de la loi, définition du périmètre national pour le licenciement économique facilitant le renvoi de salariés de filiales françaises (alors que la maison mère fait des bénéfices à l’échelle globale).

Deuxième étape : la répression des « gilets jaunes »

6. Le président Macron a choisi de « ne pas changer de cap ». Au mépris des souffrances et des attentes des travailleurs et travailleuses, son gouvernement exacerbe les politiques néolibérales et, pour ce faire, s’enfonce toujours plus dans la voie de la violence sociale et de la répression policière. Le bilan est cauchemardesque, indigne d’un pays se prétendant démocratique et tolérant. Depuis le début de la mobilisation des gilets jaunes, on dénombre 11 morts accidentelles. Plus de 2 000 personnes ont été blessées. Au moins une centaine d’entre elles l’ont été très grièvement – des médecins faisant état de traumatismes qualifiés de « blessures de guerre » (arrachage de mains, éborgnement, défiguration, fractures multiples et mutilations diverses…), dues notamment à des tirs de LBD ou à des éclats de grenade, visant très souvent des manifestant-e-s pacifiques. Plusieurs personnes se trouvent à ce jour dans le coma. Et que dire du choc psychologique subi par de jeunes adolescents traités comme des terroristes par la police, forcés de s’agenouiller tête baissée, mains derrière la nuque, entassés dans des fourgons, des cellules ?

7. Où va donc ce pouvoir qui marche sur son peuple et déchaîne contre lui une telle violence ? Le 1er décembre, par exemple, ont été tirées 7 940 grenades lacrymogènes, 800 grenades de désencerclement et 339 grenades de type GLI-F4 (munitions explosives), 776 cartouches de LBD, mais aussi 140 000 litres d’eau par des engins lanceurs. Pour ne considérer que la période du 17 novembre 2018 au 7 janvier 2019, un décompte provisoire – et assurément non exhaustif – enregistre 6 475 interpellations et 5 339 mises en garde à vue. Sur tout le territoire national, plus d’un millier de condamnations ont été prononcées par les tribunaux. Bien que la plupart des sanctions fassent l’objet d’aménagements (tels que des travaux d’intérêt général), beaucoup sont des peines de prison. Aussi dénombre-t-on 153 mandats de dépôt (impliquant une incarcération), 519 convocations par des officiers de police judiciaire et 372 autres en audience- correctionnelle-… À Paris, 249 personnes ont été jugées en comparution immédiate, 58 condamnées à des peines de prison ferme, 63 à des peines de prison avec sursis… Dans le département français de La Réunion, les peines de prison moyennes pour les gilets jaunes locaux sont de huit mois fermes. En date du 10 janvier 2019, quelque 200 personnes liées à ces événements restaient encore emprisonnées en France.

8. Les revendications des gilets jaunes rejoignent, sous maints aspects, celles du monde du travail. Elles demandent l’amélioration immédiate et concrète des conditions de vie, la revalorisation du pouvoir d’achat des revenus (salaires, pensions, allocations…), le renforcement des services publics, la participation du peuple aux décisions concernant son devenir collectif… Autrement dit, la mise en œuvre effective, en particulier, des droits économiques, sociaux et culturels, ainsi que le droit des peuples à décider de leur avenir. En réclamant davantage de justice sociale, de respect des droits humains et de démocratie économique et politique, ces revendications sont profondément légitimes et trouvent un large écho favorable dans la population.

9. La mère de toutes les violences, celle qui doit cesser en premier, d’urgence, et contre laquelle le peuple se trouve contraint de se défendre – comme le lui suggère la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en préambule de la Constitution française –, c’est celle que génère l’imposition de mesures néolibérales iniques, impitoyables, antisociales et antidémocratiques ; celle qui, dans le silence des ajustements de prix des marchés capitalistes, fait mourir de froid des sans domicile fixe, pousse au suicide des agriculteurs endettés, détruit des individus et leur- famille en les privant d’emplois, en leur coupant l’électricité, en les expulsant de leur foyer ; celle qui oblige, faute de moyens, des retraités à ne plus chauffer leur habitation ou des enfants à sauter un repas ; celle qui casse toutes les solidarités, ferme les écoles, les maternités ou les hôpitaux psychiatriques, plonge dans le désespoir petits commerçants et artisans croulant sous les charges, éreinte des salariés au travail sans qu’ils parviennent à boucler leur fin de mois… La vraie violence se tient là, dans ce système extraordinairement injuste, et au fond intenable. Cela dit, des casses de vitrine de banque ou de supermarché par quelques individus isolés ou désemparés, certes condamnables, ne peuvent servir de justification aux violences des forces de l’ordre.

10. Au vu de ce qui précède, le CETIM exhorte le gouvernement français à cesser immédiatement la répression à l’égard des manifestant-e-s et à honorer ses engagements internationaux en matière de droits humains et de droit du travail, notamment à :

– annuler les lois liberticides et les lois entravant le droit du travail, conformément aux deux Pactes internationaux relatifs aux droits de l’homme (civils, politiques, économiques, sociaux et culturels), ainsi qu’aux Conventions de l’OIT, ratifiés par la France ;

– renoncer à criminaliser les mouvements sociaux en général, et le mouvement des gilets jaunes en particulier ;

–  permettre une enquête indépendante sur les exactions commises par les forces de l’ordre durant les manifestations des gilets jaunes et à poursuivre en justice leurs auteurs.

11. Le CETIM demande également au Conseil des droits de l’homme d’activer ses mécanismes appropriés afin de mener une enquête dans ce pays sur les violations dont sont victimes les manifestant-e-s pacifiques.

 

(1) Cette déclaration a été élaborée en collaboration avec le Dr. Rémy Herrera, chercheur au CNRS, Paris.

La source originale de cet article est cetim.ch

Copyright © CETIM, cetim.ch, 2019


 

Publié le 16/03/2019

Ceux qui défigurent le monde et ceux qui l’envisagent autrement
 

de : Alina Reyes (site bellaciao.org)
 

Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, le financeur de la campagne de Macron (qui habille gratuitement Brigitte Macron) a détruit le bâtiment historique de La Samaritaine au cœur de Paris, datant des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, pour le remplacer par un de ces trucs en verre qui deviennent de plus en plus laids avec les années, et déparent lamentablement avec les immeubles environnants. Et « pour construire cela, il a fallu piétiner allègrement tous les règlements existants, parce qu’on ne refuse rien à Bernard Arnault », écrit Didier Rykner dans La Tribune de l’art.

La surévaluée Fondation Louis Vuitton du même milliardaire, gros machin de verre et d’acier construit par Franck Ghéry, sans être aussi vilaine que cette nouvelle Samaritaine, reste à mon sens d’une grande médiocrité architecturale, tant dans sa forme et ses couleurs extérieures que dans ses espaces intérieurs. Pourquoi les riches se piquent-ils, après avoir piqué l’argent des peuples, de décider de l’environnement, de la culture et de la politique à mettre en place ? Parce qu’il faut toujours plus de pouvoir pour se maintenir dans une position injustifiée et artificielle. Et parce qu’il leur faut aussi pour cela le prestige – aisément obtenu à coups de réalisations épate-bourgeois, épate-journalistes – et l’illusion d’être des influenceurs à la façon des artistes ou des intellectuels. Malheureusement leur tricherie fondamentale se retrouve aussi chez nombre d’artistes et d’intellectuels, corrompus financièrement, ou politiquement, ou moralement, ou les trois à la fois.

Nous voyons ces temps-ci éclater plus que jamais l’imposture de soixante-huitards et autres gauchistes ou progressistes désormais macronistes qui acceptent sans sourciller, voire défendent d’arrache-pied, des politiques iniques et ce qui les accompagne : violences policières et restrictions des libertés publiques. La trahison est écœurante mais n’est pas étonnante. D’une part parce qu’avoir soutenu le stalinisme ou le maoïsme prédispose très bien à soutenir n’importe quel autoritarisme ou fascisme. D’autre part parce que le décalage entre le discours et les actes est devenu un mode d’existence chez ces fils de bourgeois devenus ce qu’ils étaient réellement, des produits de leur caste, destinés à la défendre et à la perpétuer. En leur temps, Sartre et Beauvoir, qui se posaient en libérateurs du peuple et de la femme, pratiquaient sans vergogne la manipulation et l’asservissement de toutes jeunes femmes que la prétendue féministe séduisait d’abord pour elle, puis pour lui, à qui elle servait de rabatteur. Et lui, malgré leur pacte, mentait à sa bourgeoise comme l’eût fait n’importe quel bourgeois afin de s’amuser tout en s’assurant la permanence d’une femme parachute. Beaucoup de belles paroles distribuées au public, beaucoup de souffrances infligées en privé, entre eux et à leur entourage. Encore que ces paroles ne fussent belles qu’en apparence : l’existentialisme de Sartre, avec sa conception de l’homme comme « passion inutile », étant empreint d’une désespérance sans appel ; et le féminisme de Beauvoir d’une intense détestation du corps de la femme. Imposture qui se poursuit de nos jours où leur héritage est admiré ou adulé par conformisme, tandis que la posture de l’intellectuel imposteur est devenue quasiment la norme pour tout intellectuel médiatique, et déborde dans la politique où l’on nous a vendu pour président un Macron prétendument cultivé, intelligent et philosophe.

La métaphysique de la vie privée dévoile la métaphysique de la politique, a dit un jour Milan Kundera. C’est une maladie fort répandue chez les intellectuels, qui ont en France pour tradition de donner sans cesse des leçons au peuple, de ne pas conformer leur discours à leurs actes. Tout comme aucun des politiques, urbanistes et architectes complices n’habiterait les barres de béton parées de noms lumineux à la façon de la glorieuse ancêtre Cité radieuse (« maison du fada », rigolèrent les Marseillais, « réceptacle parfait d’une famille », dixit martialement Le Corbusier), où ils parquent les pauvres. L’idéologie fasciste de Le Corbusier était ainsi résumée dans un article de Métro en 2015, citant Xavier de Jarcy et son livre Le Corbusier, un fascisme français : « La Cité radieuse correspond à un projet eugéniste. On y trouve des équipements sportifs pour créer cette race nouvelle, faciliter le retour du patriarcat, où tout est prévu pour que les femmes ne sortent pas de chez elles, parce qu’elles sont là pour faire des enfants. (…) Choquant ? Ce n’est rien encore : Le Corbusier voulait « épurer les villes ». Autrement dit, chasser ceux qui « ne servent à rien » et retrancher les ouvriers dans des camps ».

« Ceux qui ne servent à rien », ça ne vous rappelle rien ? Eh oui, le « ceux qui ne sont rien » de Macron est du même acabit fasciste. « En 1922, rappelle Xavier de Jarcy, Le Corbusier a ce projet de Ville contemporaine pour 3 millions d’habitants, où le centre-ville est réservé à l’élite et à la classe moyenne supérieure, et où les ouvriers sont repoussés en banlieue avec une zone verte de sécurité qui les sépare de la ville pour qu’on puisse les tenir à distance et les contrôler… » L’architecte conçoit des tours, des barres de logements immenses, presque identiques aux HLM d’aujourd’hui : il n’hésite pas à parler d’ « élevage humain ».

L’architecte Émile Aillaud, qui construisit la cité de La Grande Borne sur les communes de Grigny et Viry-Châtillon dans les années 60, appelait les pauvres : « l’innombrable ». « L’architecture a une puissance occulte, disait-il, les individus finissent par ressembler à l’architecture ». Et il se vantait de « manipuler un devenir des gens. » Ce devenir, nous le voyons aujourd’hui : les 11000 habitants de sa cité qu’il voulut « labyrinthe » sont livrés au désœuvrement, au chômage, au trafic de drogue et d’armes, à la violence et à la déscolarisation. Dans la mythologie, le labyrinthe est un lieu d’enfermement où un monstre dévore les jeunes.

L’enfermement des pauvres par les architectes et les urbanistes déborde sur les classes moyennes et rurales par des politiques qui tendent à transformer de plus en plus le territoire en succession de périphéries, à la fois défigurées par des zones d’activité commerciale et dépouillées de leurs industries, de leurs services publics, de leurs commerces de proximité, de tout ce qui rend un vivre et un vivre-ensemble possibles.

De même que les urbanistes enferment le peuple physiquement, les médias, les intellectuels et les artistes médiatiques, complices du pouvoir en place, l’enferment psychiquement dans des réseaux de mensonges et de manipulations. Le premier de leurs mensonges est de se faire passer pour des élites, alors qu’ils n’en sont pas. Les énormes tulipes de Jeff Koons, roi du spectaculaire hideux, trôneront bientôt dans les jardins du Petit Palais à Paris parce que ces gens ne savent pas refuser un cadeau empoisonné quand il vient des États-Unis. Et dans le bureau de Macron trône une Marianne au style dangereusement années 30, peinte par Shepard Fairey, artiste américain aussi fameux que plat, malgré son tape-à-l’œil. Résumant l’allégeance de la France de Macron aux puissances de l’argent et à la médiocrité.

Dans ce monde où l’ « élevage » industriel se pratique aussi bien sur l’homme que sur le bétail, l’homme est un mouton pour l’homme. Et le grand bourgeois, qui se voudrait élite éclairée, n’est pas même un loup, il est un veau. « Ce ne sont pas les riches bourgeois qui achetèrent des tableaux de Cézanne et de Monet qu’ils dédaignaient », me rappelait le poète Sarane Alexandrian, ancien compagnon de route d’André Breton, « mais l’employé des douanes Vincent Choquet, le pâtissier Eugène Maurer, qui collectionna trente Renoir quand personne n’en voulait, le baryton Faure, etc. »

Ce sont les habitants de ronds-points et les constructeurs de cabanes où se retrouver et réfléchir qui retrouvent le chemin de l’humanité. Ce sont eux qui ont raison et intelligence, en ne se laissant pas endormir. Macron avec son projet de société verticale a tout faux. C’est l’horizontalité des relations humaines qui donne un horizon à l’humanité. C’est dans la vérité de l’horizontalité, du rapport franc et direct, non hiérarchisé, que peut se réinventer le monde, pour que tous puissent s’élever jusqu’à l’habiter en beauté.

Publié le 13/03/2019

« Si on arrête le train, c’est fini » : comment La Thiérache, dans l’Aisne, incarne l’abandon de la France rurale

par Olivier Favier (site bastamag.net)

Dans le Nord de l’Aisne, département qui s’étend des frontières de l’Île-de-France à celles de la Belgique, se trouve une ancienne région historique, précieuse pour son patrimoine architectural, ses produits agricoles et sa biodiversité : la Thiérache. Traversée par deux routes nationales, elle n’offre guère d’autres commodités de transport à ses 100 000 habitants, alors même qu’elle a abrité, dès l’entre-deux-guerres, des sites majeurs des chemins de fer français. À moins de 200 kilomètres de Paris, elle incarne comme presque nulle autre aujourd’hui l’abandon de la France rurale, délaissée par les services publics.

« Dans ma jeunesse, on pouvait se rendre à Moscou depuis Tergnier », sourit Jean-Paul Davion, ancien directeur de centre culturel, qui se souvient d’un temps où un simple passage en gare suffisait pour rêver. Aujourd’hui, huit voies à quais desservent encore la gare de cette commune de 14 000 habitants, située à mi-chemin entre Lille et Paris. Mais seules deux lignes s’y arrêtent, dont l’une en provenance de la capitale. Plus au nord, à proximité de la frontière belge, se trouve Hirson. Autrefois deuxième gare de triage de France après Paris, elle abrite encore un immense dépôt de locomotives surplombé d’une tour florentine de 45 mètres de haut, inspirée des beffrois du Nord.

Située à moins de 200 kilomètres de Paris, Hirson est aujourd’hui un archétype de ces communes oubliées, où aux dernières élections législatives en 2017, le Front national est arrivé en tête avec 25 % des voix au premier tour et une abstention massive, de près de 70 % (pour une ville de 9300 habitants). Plus significative encore est l’emprise locale du mouvement des gilets jaunes, où dans les premiers jours de la mobilisation en novembre, quelques 3000 personnes se sont relayées sans relâche pour l’occupation d’un rond-point.

Une voie ferrée sectionnée, des cars qui roulent à vide

Le voyageur qui veut aujourd’hui aller de Paris à Hirson peut s’y rendre en un peu plus de 2 heures 30 par la RN2, l’ancienne route royale, puis impériale, qui mène le plus directement de Paris à Bruxelles. Elle est partiellement aménagée en quatre voies [1]. La ligne de chemin de fer, à voie simple, est elle en bien piteux état.

Directe à l’origine depuis Paris, elle a été sectionnée en deux tronçons distincts et remplacée par des bus en période scolaire, soit un tiers de l’année. Pour des raisons de mauvaises harmonisations du site internet de la SNCF, « pendant les vacances, on ne trouve pas de trajet direct Paris Hirson, dénonce Michel Magniez, secrétaire de l’Association des usagers des transports - Aisne Nord Oise Somme (Autan). Les cars roulent à vide. Pendant plusieurs semaines, le car était même introuvable sur le site. » Par ailleurs, la Fédération nationale des associations des usagers du train (Fnaut) a montré que la substitution de lignes classiques par des autocars a un effet dissuasif. « C’est moins confortable, plus lent et moins fiable », résume Michel Magniez.

Des horaires d’autocars introuvables

L’alternative proposée est d’emprunter une autre ligne avec une correspondance et une attente d’une heure et demie en gare. La ligne est peu fréquentée. « Plus on rend l’accès au train compliqué, moins les gens le prennent, et on finit par avoir des trains avec trois personnes », explique Marie-Pierre Duval, journaliste au quotidien régional L’Union depuis 1991, qui a beaucoup travaillé sur les transports du quotidien. Elle multiplie les exemples, ailleurs dans le département : « Mon fils a pris pendant six mois le train de Laon à Saint-Quentin, avec un changement à Tergnier. J’ai dû aller l’emmener ou le chercher quatre fois, parce que la correspondance n’était pas respectée. Il n’attendait qu’une chose : avoir son permis. » Ailleurs, « certains trains sont supprimés sans qu’on sache pourquoi. Quand vous êtes obligés de prendre la voiture plusieurs fois par mois, vous finissez par abandonner le train [2] ».

« La mobilité dans l’Aisne est un problème essentiel, poursuit-elle, qui va bien au-delà de la SNCF. » Nous sommes en effet dans l’un des départements les plus pauvres de France, un territoire très rural de 806 communes. Le Réseau des autocars de l’Aisne (RTA) - offre des services déficients [3] « Durant l’année 2016-2017, la firme s’est montrée incapable de fournir des fiches papiers avec les horaires avant juin », se souvient Michel Magniez. « Certaines lignes de substitution du train, comme celle qui relie Hirson à Guise, intéressent les étudiants car il y a des continuités entre bac professionnel et BTS », explique-t-il. Pourtant, dans ce cas précis, il est pratiquement impossible de trouver les horaires sur le site, comme il en fait aussitôt la démonstration.

« Un tarif à bord beaucoup plus cher, même quand il n’y a ni guichet ni distributeur »

Historiquement, le Nord de l’Aisne, où se trouvent Tergnier et Hirson, a possédé un réseau ferré extrêmement dense. Michel Magniez cite avec délectation une scène du film Bienvenue à Marly-Gomont, qui raconte la jeunesse du chanteur Kamini dans un petit village de la Thiérache, où l’on assiste - nous sommes en 1975 - à une délibération du conseil municipal pour une meilleure desserte communale par le chemin de fer. Aujourd’hui, la plupart des anciennes lignes sont devenues des voies vertes, qui permettent notamment de faire un beau circuit en vélo autour des églises fortifiées, merveille du patrimoine local.

Michel Magniez, secrétaire de l’Association des usagers des transports - Aisne Nord Oise Somme / © Olivier Favier

On trouve aussi des arrêts sans gare, où les usagers doivent venir munis de leurs titres de transport, achetés en ligne ou dans une autre station. Pour quelques semaines encore, on peut acheter aussi son billet directement au contrôleur. « Dans toute la France, explique Michel Magniez, la SNCF va mettre en place au premier semestre 2019 un tarif à bord beaucoup plus cher, même quand il n’y a ni guichet ni distributeur. La seule région à résister c’est les Hauts-de-France, qui pratiquera une différence de prix relativement modérée. La question est de savoir pourquoi les autres régions ont accepté une telle injustice. »

« La région s’est engagée à ne fermer aucune ligne, aucune gare, aucun guichet, aucun arrêt »

Militant écologiste, Michel Magniez insiste sur le caractère apolitique de son association et le soutien apporté par le président de région, l’ex-Républicain Xavier Bertrand, pour le maintien du réseau existant. « Son score modeste au premier tour (24%) alors qu’il était parvenu à faire sur son nom l’union des droites n’est peut-être pas pour rien dans cette attention portée aux usagers dès le début de son mandat, explique-t-il. Quoi qu’il en soit, la région s’est engagée à ne fermer aucune ligne, aucune gare, aucun guichet, aucun arrêt. On verra bien ce qu’il en sera, mais si la promesse est maintenue, c’est déjà énorme. »

Michel Magniez rappelle encore que Pierre Mauroy a fait de Lille le nœud ferroviaire incontournable entre les trois capitales - Paris, Londres et Bruxelles. Il n’a pas su préserver à moyen terme la ligne classique entre les métropoles françaises et belges, que les habitants de la Thiérache rêvent de voir rouvrir aujourd’hui. L’alternative existe déjà sur d’autres axes forts du TGV, comme le Paris-Lyon ou le Paris-Strasbourg. Cela aurait d’autant plus de sens qu’un nouvel abonnement proposé par la région permet d’avoir 50 % de réduction sur l’ensemble des trajets en TER (transport express régional).

Les effets du Charles de Gaulle Express sur les Hauts-de-France

Au cœur du département, la préfecture de l’Aisne est elle-même en sursis du point de vue ferroviaire. Sans investissements massifs, ce qu’on nomme aujourd’hui l’étoile de Laon pourrait disparaître d’ici quatre ou cinq ans. « C’est le résultat de décennies d’abandon des trains du quotidien au profit des grands projets », renchérit Michel Magniez, qui rappelle que le budget du Charles de Gaulle Express, censé simplement doubler le RER B entre l’aéroport de Roissy et la Gare du Nord à Paris, se chiffre en milliards d’euros. À titre de comparaison, maintenir la viabilité de la ligne Laon-Hirson jusqu’en 2050 est l’affaire de 40 millions d’euros et la région s’est d’ores et déjà engagée à en financer la moitié.

« C’est un autre Notre-Dame-des-Landes », résume Marie-Pierre Duval à propos d’une ligne qui doit simplement permettre aux passagers fortunés des liaisons aériennes internationales d’arriver un peu plus vite à Paris, pour un coût évidemment supérieur au train régional. Son ouverture ne serait pas sans influer sur les transports en Hauts-de-France. En cas de problème sur la ligne, les trains du Charles de Gaulle express seraient prioritaires sur le RER B, la ligne K du Transilien jusqu’à Crépy-en-Valois ainsi que sur le Paris-Laon, des lignes qui souffrent déjà de nombreux dysfonctionnements.

Des liaisons vers Amiens ou Lille impossibles sans correspondance

Sur les lignes menacées du pays laonnois, la région s’est récemment engagée à financer pour moitié les nécessaires travaux de maintenance. Le réseau ferré de France n’interviendra qu’à hauteur de 8,5 %. Le reste pourrait être trouvé grâce à un contrat de plan, en partenariat avec l’État. C’est d’autant plus attendu que le maire de Laon, Éric Delhaye (UDI), a de grandes ambitions pour le quartier de la gare. « La difficulté d’une ville comme Laon, c’est que nous avons trois centres-villes, explique-t-il. Le quartier de la gare est l’un d’eux et il fait partie du périmètre action cœur du ville. On a de vastes friches sur Laon et des réflexions à mener sur l’organisation de ces friches pour faire un projet urbain, avec des espaces de co-working, de la production de logements, de l’accueil d’équipements publics, culturels. »

Le maintien des transports ferroviaires reste essentiel pour attirer des cadres, d’autant, souligne l’élu, que « le tropisme pour nous est plutôt vers le Sud, Paris ou Reims. » Les liaisons vers l’ancienne capitale régionale, Amiens, et la nouvelle, Lille, sont en effet impossibles sans correspondance. Il partage l’inquiétude quant au Charles de Gaulle express : « La liaison entre Paris et Laon est vitale, parce que nous avons des usagers qui partent travailler quotidiennement dans la capitale. » Maintenir un réseau qualitatif n’est plus dans les possibilités financières de la municipalité. « Il y a dix ou quinze ans notre collectivité avait participé à la modernisation du Paris-Laon. Mais aujourd’hui cela dépasse clairement nos enjeux », avoue-t-il.

La Belgique rouvre des lignes vers le nord de la France

À l’échelle européenne, des lignes ont été rouvertes à l’initiative de la SNCB, l’équivalent belge de la SNCF, vers de petites communes du Nord et de l’Aisne [4]. « Si les Belges l’ont fait, c’est bien que c’est rentable », souligne Michel Magniez, qui ajoute que pendant les premiers jours on ne pouvait pas acheter de billets pour ces trajets en France, en gare y compris.

Cette initiative rend d’autant plus surprenante la mauvaise qualité de certaines lignes françaises. « Nous ce qu’on veut c’est que les trains roulent, qu’il y en ait beaucoup, qu’ils soient à l’heure et que le tarif soit incitatif », résume-t-il. Pour lui, le train doit rester un service public : « L’essentiel, ce sont les infrastructures, et il est impensable qu’elles soient privatisées. » C’est aussi la ligne défendue par Michel Brizet, ancien cheminot originaire d’Hirson : « J’ai fait presque les trois-quarts de ma carrière comme agent de maîtrise aux ateliers du matériel de Tergnier. Les dix derniers années j’ai travaillé comme gestionnaire de moyens, pour les personnels et les engins, en faisant face aux imprévus. C’était un métier très intéressant, on faisait les trois huit, 365 jours par an. Ma retraite est de 1850 euros par mois. Je dis ça pour les gens qui critiquent les cheminots. »

« Si demain le transport est payant, les gamins n’iront plus à l’école »

Sa ville natale, il la décrit avec admiration comme « un gros centre ferroviaire et un gros centre de résistance pendant la seconde guerre mondiale ». Dans sa ville d’adoption, Tergnier, il lui arrive d’emmener en visite les journalistes étrangers qui cherchent à comprendre comment la cité cheminote, bastion communiste, s’est mise à voter Front national. Les habitants du Nord de l’Aisne auraient-ils perdu le goût de l’ailleurs, à force d’être coupés du monde ? « Les gens d’Hirson quittent peu leur ville » constate-t-il, un diagnostic confirmé par Marie-Pierre Duval : « On n’a pas cette culture du déplacement. On va travailler au bout de la rue, parfois dans la commune à côté, pas plus loin. Beaucoup de gens n’ont pas les moyens d’avoir une voiture. Si on arrête le train c’est fini. » Et elle ajoute : « On est l’un des derniers départements où le transport scolaire est pris en charge presque à 100 % par la région. Si demain le transport est payant, les gamins n’iront plus à l’école. » C’est pour les élèves, du reste, qu’a eu lieu la seule création de gare dans le département depuis vingt ans. « J’étais là, se souvient Michel Brizet, quand on a ouvert le site d’Hirson-écoles en 2000. »

Michel Brizet, ancien cheminot originaire d’Hirson / © Olivier Favier

Ancien adjoint au maire de Tergnier, Michel Brizet a une vision politique quant à l’avenir du train : « On a axé les gens sur le véhicule automobile, et on a cassé tout le reste. Si l’on veut une véritable transition écologique, il faut y revenir. Un train de marchandises, c’est cinquante camions. » Le train connaîtra-t-il le même destin que le tramway ? Délaissé lui aussi durant les Trente Glorieuses, il a connu une seconde vie avec la réouverture de 25 réseaux depuis les années 90. Des trois lignes qui demeuraient à la fin des années 80, l’une se trouvait dans les Hauts-de-France, entre Lille, Roubaix et Tourcoing. Renforcée par la ligne de métro, elle continue aujourd’hui de desservir d’autres arrêts et ne désemplit pas. Il en sera peut-être ainsi un jour des trains régionaux, compléments essentiels du TGV, symbole de l’excellence française par-delà les frontières, mais peu soucieux des usagers du quotidien.

Olivier Favier

Notes

[1] On parle depuis longtemps de la dédoubler sur le Nord de département, mais cet aménagement pose néanmoins de réels problèmes d’impacts écologiques, sur les cours d’eau et le maintien du bocage de l’Avesnois, sur un territoire rural préservé, où l’on produit un excellent cidre et un fromage de légende, le Maroilles.

[2] Marie-Pierre Duval cite la ligne Laon-Reims notamment, gérée par la région Grand est.

[3] Voir notamment cet article du « Courrier Picard » en 2017.

[4] Saint-Quentin à Charleroi, Namur et Mons par Maubeuge et Aulnoye, dans le département du Nord. Aulnoye est ainsi redevenu, depuis quelques semaines, un centre de correspondance pour l’international, ce qu’il a été historiquement, comme Hirson et Tergnier.

Publiéle 12/03/2019

Les tirs de LBD face aux gilets jaunes ont littéralement explosé

Un rapport sénatorial publié ce lundi dévoile des statistiques éloquentes sur l'évolution de l'usage très controversé des lanceurs de balles de défense.

Par Geoffroy Clavel (site huffingtonpost.fr)

POLITIQUE - On savait que le nombre de tirs de lanceurs de balles de défense (LBD) avait explosé en réponse à la contestation inédite des gilets jaunes. On sait désormais avec précision dans quelles proportions et elles sont éloquentes.

Le Sénat, qui examinait une proposition de loi communiste réclamant l'interdiction des LBD, a publié ce lundi 11 mars le rapport de la sénatrice LR, Jacqueline Eustache-Brinio, censé éclairer la commission des Lois de la Chambre haute. Or, ce rapport dévoile pour la première fois des statistiques précises, obtenues auprès du ministère de l'Intérieur et de l'IGPN, sur l'évolution de l'usage très controversé des LBD tant par les forces de police (tous services confondus) que par la gendarmerie.

On y découvre notamment que le LBD, présenté par le gouvernement comme une arme non-létale classique destinée au maintien de l'ordre, n'avait jamais été employé à une telle fréquence par le passé. Déployés à grande échelle dans le cadre des manifestations de 2016 contre la loi Travail de la ministre de l'époque Myriam El Khomri, les tirs de LBD ont connu une accélération impressionnante en 2018, essentiellement lors du dernier trimestre de l'année, marqué par la crise des gilets jaunes.

Le nombre de tirs effectué par les seuls services de police est passé de 3814 en 2014 à 6604 en 2016. Un chiffre multiplié par trois en 2018 avec pas moins de 19.071 tirs effectués par les différents services de police.

S'appuyant sur des données de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), qui enquête sur les cas de violences policières liées notamment à l'usage des LBD, la sénatrice pointe que, sur la seule période de crise des gilets jaunes, allant du 17 novembre 2018 au 5 février 2018, la police a effectué 13.460 tirs tandis que la gendarmerie en réalisait près d'un millier. Soit plus des deux tiers du volume constaté pour la seule année 2018 en l'espace de trois mois.

Jeudi dernier, le secrétaire d'Etat à l'Intérieur Laurent Nuñez avait évoqué devant le Sénat "13.095 tirs de LBD depuis le début du mouvement", et 83 enquêtes en cours concernant des tirs de cette arme controversée.

La police loin devant la gendarmerie

Autre confirmation apportée par le rapport sénatorial, ce sont bien les services de police et non les gendarmes qui ont eu le plus recours à cette arme non-létale pendant les trois mois de crise. Deux explications sont mises en avant. La première concerne la géolocalisation des manifestations des gilets jaunes, qui ont eu lieu essentiellement en milieu urbain, terrain de prédilection des compagnies républicaines de sécurité.

Autre facteur décisif, l'immense majorité de ces tirs ont été le fait d'unités de police non-spécialisées dans le maintien de l'ordre qui ont été déployées sur le terrain "à des fins judiciaires ou de renseignement". Selon le rapport, ces unités seraient à l'origine de 85% des tirs effectués sur les trois derniers mois.

La présence sur le terrain de ces unités avait été pointée du doigt par les détracteurs du LBD pour expliquer le caractère alarmant des blessures graves subies par certains manifestants après des tirs au visage, pourtant expressément bannis par le protocole officiel de la police nationale.

Le rapport sénatorial n'établit pas toutefois de lien de causalité direct entre la nature des unités de police à l'origine des tirs et les blessures infligées. Il précise en revanche que ce recours "massif" aux LBD s'est accompagné d'une "augmentation du nombre de plaintes pour blessures", affichant le nombre de 56 plaintes déposées contre les seules forces de police, contre une seule pour la gendarmerie. En séance, la présidente du groupe CRCE, Eliane Assassi, avait avancé la semaine dernière les chiffres de "206 blessures à la tête dont plusieurs dizaines liées à des tirs de LBD", et "22 personnes éborgnées par ces tirs".

Si elle a rejeté la proposition de loi visant à interdire les LBD, la commission des Lois du Sénat a, sur la base de ce rapport, souligné dans la lignée de sa rapporteure la "nécessité de renforcer la formation continue des agents jugée aujourd'hui insatisfaisante pour garantir une parfaite maîtris de cette arme".

Publié le 02/03/2019

Recul des Droits Humains en France : La République en Marche arrière

Rémy HERRERA (site legrandsoir.info)

Article (écrit par l’auteur en janvier 2019) ayant servi de base à un rapport sur les violations des droits humains en France déposé par le Centre Europe - Tiers Monde de Genève (CETIM, organisation non gouvernementale dotée du statut consultatif général) au Conseil des Droits de l’Homme de l’Organisation des Nations unies pour sa quarantième session des 25 février – 22 mars 2019, point 4 de l’ordre du jour « Situations relatives aux droits de l’homme qui requièrent l’attention du Conseil ». Distribution le 15 février 2019 par le Secrétariat général conformément à la résolution 1996/31 [rapport final disponible sur le site de l’ONU sous la cote : A/HRC/40/NGO/56

1. Depuis plusieurs mois maintenant, la France est entrée dans une zone de fortes turbulences. La virulence des conflits sociaux est, de longue date, une caractéristique majeure et marquante de la vie politique de ce pays, une donnée historique d’une nation qui s’est construite, aussi et surtout, après 1789, sur la base d’une révolution de portée universelle et dont les traces – avec celles des conquis sociaux de 1936, 1945 ou 1968 –, restent encore aujourd’hui prégnantes dans la mémoire collective et dans les institutions, quels qu’aient été les tentatives pour les effacer. Voilà pourtant bientôt 40 années que la France – et avec elle les autres économies capitalistes du Nord, sans exception – se trouve enserrée dans le carcan mortifère de politiques néolibérales déprédatrices. Ces dernières ne peuvent s’interpréter autrement que comme une extraordinaire violence sociale dirigée contre le monde du travail. Leurs effets de destruction – des individus, de la société, mais encore de l’environnement – sont propagés grâce à la servilité de l’État devant les puissances de l’argent. Ils sont de surcroît aggravés par l’aliénation de la souveraineté nationale et une sujétion à l’Union européenne dont les citoyens français ont pourtant dit en 2005, par référendum, qu’ils ne voulaient pas, et qui leur est imposée par un déni de démocratie. Voilà une violence supplémentaire, à l’encontre de tout un peuple. C’est dans cette perspective singulière, et dans le contexte général d’une crise systémique du capitalisme mondialisé, que s’expliquent les ondes de soulèvement populaire qui se sont amplifiées au cours des dernières années : grèves de 1995, émeutes de banlieues de 2005-2007, manifestations des décennies 2000 et 2010… À l’heure présente, le sentiment de mal-vivre et le mécontentement sont généralisés. Commencée dès la fin du mois octobre 2018, la mobilisation des « gilets jaunes » en représente l’une des expressions, mais se heurte à la pire recrudescence de violences policières depuis la guerre d’Algérie. Face aux diverses contestations qui réclament toutes davantage de justice sociale, les autorités en place ont fait le choix de répondre par plus de répression, au point de faire régresser de façon extrêmement préoccupante les droits humains.

L’état d’urgence, point de départ de l’escalade répressive

2. Le moment de basculement vers cette escalade répressive est très clairement indentifiable : c’est l’état d’urgence, décrété sur le territoire métropolitain le 14 novembre 2015 (à la suite des attentats terroristes ayant frappé le pays la veille), puis le 18 dans les départements d’outre-mer. Il ne s’agit certainement pas ici de minorer les menaces que font peser les activités terroristes de cette extrême-droite que constitue l’islam politique – d’Al-Qaida à Daesh. Mais il convient de souligner que la politique sécuritaire adoptée depuis 2015 a simultanément été l’occasion d’obliger le peuple français à accepter de dramatiques restrictions de ses droits, allant au-delà des exigences de réaction aux seuls risques terroristes. Après avoir été renouvelé cinq fois de suite, l’état d’urgence a certes été levé le 1er novembre 2017, mais l’essentiel des dispositions exceptionnelles qu’il prévoyait a désormais acquis force de loi : perquisitions et interpellations préventives, périmètres de protection et pratique de la « nasse », assignations individuelles à résidence, contrôles aux frontières, etc., sont dorénavant autorisés dans le cadre de la « loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme » du 30 octobre 2017. De là, en France, un détournement inquiétant de cet imposant arsenal juridique d’exception dans le but de faire reculer les libertés publiques, spécialement les droits d’exprimer ses opinions, de se réunir librement ou de manifester pacifiquement, mais également les droits syndicaux, et jusqu’au droit à l’intégrité physique, lesquels sont tous aujourd’hui sérieusement mis en danger.

3. Celles et ceux qui ont récemment participé à des manifestations en France ont sans doute été les témoins de ce que dénoncent depuis quelques mois des organisations de défense des droits humains françaises ou internationales : nombre d’interventions des forces de l’ordre s’avèrent disproportionnées, excessivement violentes – en recourant même parfois à des armes de guerre. Sont ainsi devenus systématiques l’usage de grenades lacrymogènes et de canons à eau à haute pression contre des protestataires pacifiques ; très fréquents, des tirs tendus à hauteur d’homme de lanceurs de balles de défense (LBD et autres armes dites « à la létalité limitée »), l’utilisation de grenades assourdissantes ou de désencerclement, la pratique « de la nasse » de confinement pour empêcher de rejoindre d’autres manifestants, des interpellations aléatoires et arbitraires, des intimidations verbales, des provocations gratuites, voire des agressions physiques. Dans les rues de la capitale ont été déployés des véhicules blindés, des policiers à cheval, des brigades cynophiles… À maintes reprises, des traitements dégradants ont été infligés à des contestataires, y compris à des mineurs. Il est fréquemment arrivé que des personnes soient matraquées ou maintenues enfermées sans que le moindre acte répréhensible n’ait été commis. Du matériel de soins a été confisqué à des « médecins de rue », bénévoles suivant les cortèges et portant secours aux blessés… Autant de faits qui ont choqué les Français. Et c’est ce qui est recherché, afin que cesse leur révolte. De telles violences policières sont absolument inacceptables.

Première étape : la répression des mouvements sociaux et des syndicats

4. Depuis l’élection à la présidence de la République d’Emmanuel Macron – ex-associé-gérant de la banque d’affaires Rothschild, puis ministre de l’Économie du président François Hollande et auteur de lois éponymes imposant la flexibilisation du marché du travail –, le monde syndical s’est remobilisé. Manifestations et grèves se sont multipliées, en particulier dans les secteurs des transports publics (SNCF, Air France…), de l’énergie (gaz et électricité), de l’automobile (Peugeot, Renault), des télécommunications (Orange), de la grande distribution (Carrefour), les services de la santé (hôpitaux publics, maisons de retraites, sécurité sociale), de l’éducation (lycées, universités), de la culture (musées), de la justice (avocats, magistrats), du ramassage des ordures, et même de l’audit financier et du commissariat aux comptes. Ces divers mouvements sociaux, très suivis, ont duré tout au long du printemps 2018. L’attitude du pouvoir fut d’intensifier la répression, laquelle affecta spectaculairement les étudiants (évacuations de campus), les militants écologistes occupants des Zones à défendre (ZAD) et, avant eux, les manifestants opposés aux lois de flexibilisation du marché du travail.

5. D’évidence, cette spirale répressive touchait déjà les syndicats depuis plusieurs années. Les obstacles entravant les activités syndicales s’étaient démultipliés : discriminations salariales opérant contre des syndicalistes, licenciements abusifs de grévistes, pressions exercées à travers des menaces ou sanctions disciplinaires, restrictions de droits syndicaux ou du droit de grève, voire criminalisation de l’action syndicale (comme chez Goodyear, Continental ou Air France). En outre, de récentes réformes gouvernementales du code du travail pénalisent encore plus les mouvements sociaux : raccourcissement du délai de saisine des prud’hommes et plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciement abusif, fusion des instances représentatives du personnel et réduction de leurs moyens, mécanisme de rupture conventionnelle collective contournant les plans de sauvegarde de l’emploi ou favorisant les départs de seniors, inversion de la hiérarchie des normes plaçant l’accord d’entreprise au-dessus des conventions de branches et de la loi, définition du périmètre national pour le licenciement économique facilitant le renvoi de salariés de filiales françaises (alors que la maison mère fait des bénéfices à l’échelle globale)…

Deuxième étape : la répression des « gilets jaunes »

6. Le président Macron a choisi de « ne pas changer de cap ». Au mépris des souffrances et des attentes des classes travailleuses, son gouvernement exacerbe les politiques néolibérales et, pour ce faire, s’enfonce toujours plus dans la voie de la violence sociale et de la répression policière. Le bilan est cauchemardesque, indigne d’un pays se prétendant démocratique et tolérant. Depuis le début de la mobilisation des gilets jaunes, on dénombre 11 morts accidentelles. Plus de 2 000 personnes ont été blessées. Au moins une centaine d’entre elles l’ont été très grièvement – des médecins faisant état de traumatismes qualifiés de « blessures de guerre » (arrachage de mains, éborgnement, défiguration, fractures multiples…), dues notamment à des tirs de LBD ou à des éclats de grenades. Plusieurs personnes se trouvent à ce jour dans le coma. Et que dire du choc psychologique subi par de jeunes adolescents traités comme des terroristes par la police, forcés de s’agenouiller tête baissée, mains derrière la nuque, entassés dans des fourgons, des cellules ?

7. Où va donc ce pouvoir qui marche sur son peuple et déchaîne contre lui une telle violence ? Le 1er décembre 2018, par exemple, ont été tirés 7 940 grenades lacrymogènes, 800 grenades de désencerclement et 339 grenades de type GLI-F4 (munitions explosives), 776 cartouches de LBD, mais aussi 140 000 litres d’engins lanceurs d’eau. Pour ne considérer que la période du 17 novembre 2018 au 7 janvier 2019, un décompte provisoire – et assurément non exhaustif – enregistre 6 475 interpellations et 5 339 mises en garde à vue. Sur tout le territoire national, plus d’un millier de condamnations ont été prononcées par les tribunaux. Bien que la plupart des sanctions fassent l’objet d’aménagements (tels que des travaux d’intérêt général), beaucoup sont des peines de prison. Aussi dénombre-t-on 153 mandats de dépôts (impliquant une incarcération), 519 convocations par des officiers de police judiciaire et 372 autres en audiences correctionnelles… À Paris, 249 personnes ont été jugées en comparution immédiate, 58 condamnées à des peines de prison ferme, 63 à des peines de prison avec sursis… À La Réunion, les peines de prison moyennes pour les gilets jaunes locaux sont de huit mois fermes. En date du 10 janvier 2019, quelque 200 personnes liées à ces événements restaient encore emprisonnées en France.

La légitimité des revendications populaires

8. Les revendications des gilets jaunes rejoignent, sous maints aspects, celles du monde du travail. Elles demandent l’amélioration immédiate et concrète des conditions de vie, la revalorisation du pouvoir d’achat des revenus (salaires, pensions, allocations sociales…), le renforcement des services publics, la participation directe du peuple aux décisions concernant son devenir collectif... En réclamant davantage de justice sociale et de démocratie économique et politique, ces revendications sont profondément légitimes et trouvent un large écho favorable dans la population.

9. La mère de toutes les violences, celle qui doit cesser en premier, d’urgence, et contre laquelle le peuple se trouve contraint de se défendre – comme le lui suggère la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en préambule de la Constitution française –, c’est celle que génère l’imposition de mesures néolibérales iniques, impitoyables, antisociales et antidémocratiques ; celle qui, dans le silence des ajustements de prix des marchés capitalistes, fait mourir de froid des sans domicile fixe, pousse au suicide des agriculteurs endettés, détruit des individus et leurs familles en les privant d’emplois, en leur coupant l’électricité, en les expulsant de leur foyer ; celle qui oblige, faute de moyens, des retraités à ne plus chauffer leur habitation ou des enfants à sauter un repas ; celle qui casse toutes les solidarités, ferme les écoles, les maternités ou les hôpitaux psychiatriques, plonge dans le désespoir petits commerçants et artisans croulant sous les charges, éreinte des salariés au travail sans qu’ils parviennent à boucler leur fin de mois… La vraie violence se tient là, dans ce système extraordinairement injuste, et au fond intenable. Si tout être sensé et raisonnable s’y oppose, les violences ne se valent pas toutes pour autant : vandaliser une vitrine de banque ou de supermarché est grave, mais réparable, à peu de frais ; ne pas permettre à des honnêtes gens de vivre dignement brise des vies, par millions, et à jamais.

Rémy HERRERA
(chercheur au CNRS)

Publié le 17/02/2019

La liberté d’informer selon LREM : chronique d’un quinquennat autoritaire (2017 - …)

par Basile Mathieu, Benjamin Lagues, Pauline Perrenot, vendredi 15 février 2019

En juin 2018, nous publiions une chronologie des différentes initiatives d’Emmanuel Macron et de La République en marche portant atteinte à l’indépendance des médias ainsi qu’à la liberté d’informer. Nous l’actualisons aujourd’hui – de l’événement le plus récent au plus ancien – et le ferons régulièrement à l’avenir. Une manière de rappeler d’où viennent les menaces les plus pressantes et systématiques vis-à-vis de la liberté d’informer. Comme nous l’écrivions, ce panorama ne montre rien de bien « nouveau » que l’« ancien » monde politique n’ait déjà expérimenté pour faire pression sur les journalistes. L’accumulation de ces attaques témoigne cependant d’un souverain mépris pour le journalisme et pour son indépendance, d’une intolérance à la critique et d’une volonté obsessionnelle de contrôle.

 Février 2019 : dans le cadre de l’affaire Benalla-Macron, le procureur de Paris Rémi Heitz lance une perquisition des locaux de Mediapart, sans le mandat d’un juge indépendant. La rédaction refuse cette perquisition « au nom de la protection des sources et de la confidentialité de nos informations », comme elle en a le droit, ainsi qu’elle le rappelle dans un article le 6 février. Les auteurs y révèlent que Matignon est à l’origine de cette perquisition et pointent, en écho à un article du Monde, « la légalité contestable de la procédure » : si l’enquête du Procureur est notamment ouverte pour « atteinte à l’intimité de la vie privée », la rédaction affirme qu’aucune plainte n’a été déposée, « de personne, pour dénoncer une quelconque violation de la vie privée. » Après avoir dénoncé les mensonges de la Garde des Sceaux Nicole Belloubet sur cette affaire, Mediapart rappelle les conditions troubles dans lesquelles Rémi Heitz fut nommé par le pouvoir exécutif (« l’Élysée ayant retoqué les trois postulants retenus par le ministère de la justice et le Conseil supérieur de la magistrature. ») La rédaction met enfin le doigt sur l’objet réel de cette perquisition : « identifier les sources et les informations confidentielles de notre journal dans l’affaire Benalla, qui fait trembler le sommet de l’État depuis l’été dernier. »

 Février 2019 : Lors d’un échange avec une poignée de journalistes, Emmanuel Macron pense à créer des « structures » dans les médias, financées par l’État et composées de journalistes, dont les objectifs seraient de vérifier l’information et de s’assurer de sa « neutralité ». Avant de poursuivre : « Le bien public, ce n’est pas le caméraman de France 3. Le bien public, c’est l’information sur BFM, sur LCI, sur TF1, et partout. » Rapportés par Le Point le 5 février, ces propos font suite à des considérations concernant les gilets jaunes, dont les paroles n’auraient à ses yeux pas la même valeur que celles d’élus ou d’experts en plateau. « Accepter la hiérarchie des paroles », tel est son dicton. Le 14 février dans la matinale d’Inter, le secrétaire d’État chargé du Numérique, Mounir Mahjoubi, démine le tollé provoqué dans la presse : il s’agit selon lui de permettre « aux journalistes entre eux de définir quelles sont les meilleures pratiques entre eux. [...] Il n’y a pas une volonté de mettre les journalistes sous contrôle. Jamais, et pas notre majorité, ne proposerait un organisme certificateur de la vérité, tout de même, c’est la pire des sciences-fictions possibles ». C’est noté…

 Janvier 2019 : Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes, propose de co-animer avec Cyril Hanouna (grâce à la grande complicité de ce dernier et à celle de la direction de la chaîne) une émission de « Balance ton post » sur C8. Ce « numéro spécial » dit s’inscrire dans « le grand débat » voulu et orchestré par le gouvernement pour canaliser le mouvement des gilets jaunes. Vivement critiquée, elle se justifie sur BFM-TV, mettant davantage en lumière le problème qui fonde cette initiative : « Nous allons animer un débat comme si nous animions un atelier du grand débat national ». Sauf qu’il s’agit là… d’un média, et que l’initiative en soi met à mal le principe d’indépendance de la sphère médiatique vis-à-vis du milieu politique, peu importe la manière dont se déroule l’émission.

 Décembre 2018 : Mouvement des gilets jaunes : suite aux manifestations parisiennes du 1er décembre, la politique de « maintien de l’ordre » se durcit du côté des autorités gouvernementales et policières. Elles co-construisent (avec les grands médias... !) une communication anxiogène et un récit qui verse dans la surenchère sécuritaire, afin de légitimer par avance les répressions. Lors d’une conférence de presse le 7 décembre, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner invite la presse à « ne pas renseigner les casseurs ».

 Novembre 2018 - … : pendant les manifestations des gilets jaunes, nombre de journalistes ont été blessés par la police, certains affirmant avoir été visés délibérément ou s’être fait confisquer leur matériel de protection. À tel point que, le 15 décembre 2018, plusieurs plaintes ont été déposées par vingt-quatre photographes et journalistes contre les violences policières qu’ils ont subies. Dans notre actualité des médias du 9 janvier, nous rapportions des témoignages et relayions les différents communiqués de journalistes parus sur le sujet.

 Novembre 2018 : adoption définitive de la proposition de loi « relative à la lutte contre la manipulation de l’information ». Voulue par Emmanuel Macron, cette loi a pour objectif de lutter contre ce qu’il est convenu d’appeler les « fausses informations ». En décembre 2018, celle-ci a été, malgré quelques réserves, validée par le Conseil constitutionnel. Cette loi est dénoncée par quasiment tous les médias et associations de journalistes, dont le syndicat national des journalistes.

 Juillet 2018 : dans la cour de la Maison de l’Amérique latine, du haut de sa tribune face à un parterre de députés LREM, Emmanuel Macron fait une première déclaration publique concernant les débuts de « l’affaire Benalla » qui déstabilisent le pouvoir. Une défense sous forme d’attaque, dont une partie vise de manière virulente… les médias et leur « fadaises ». Extraits choisis [1] :

- J’ai cru comprendre qu’il y avait des images ? Où sont-elles ? Sont-elles montrées avec la même volonté de rechercher la vérité et d’apporter de manière équilibrée les faits ? [...] Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité.

- Je vois un pouvoir médiatique qui veut devenir un pouvoir judiciaire. Un pouvoir qui a décidé qu’il n’y avait plus de présomption d’innocence dans la République et qu’il fallait fouler au pied un homme et avec lui la République.

 

 Juin 2018 : suite à la publication par la cellule investigation de Radio France d’une enquête sur les sous-facturations supposées dont aurait bénéficié la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, un communiqué de La République en marche s’en prend à toute la profession : « Journalistes, que vous considériez que c’est votre travail de consacrer vos ressources et votre temps à enquêter sur des procédures qui sont closes et qui ont été légalement validées de manière indépendante, c’est votre droit le plus strict. Il vous appartient. Que vous considériez que c’est votre travail de monter en épingle des pseudo-révélations pour jeter le doute sur l’ensemble d’une campagne, c’est votre droit le plus strict, là encore. Mais dans ce cas, faites le travail jusqu’au bout. Car votre crédibilité s’effondre en même temps que vos accusations. »

 Mai 2018 : adoption d’une proposition de loi sur le secret des affaires malgré la mobilisation de nombreux journalistes, société de journalistes, collectifs et associations, tous auteurs d’une pétition ayant rassemblé près de 600 000 signatures. Cette loi constitue une menace pour la liberté d’informer en offrant une arme juridique supplémentaire à ceux qui lancent des « poursuites bâillons », ces procédures judiciaires destinées à dissuader les journalistes d’enquêter ou de rendre publiques des informations gênantes.

 Avril-juin 2018 : lors des mouvements sociaux, des journalistes ont été brutalisés et blessés dans l’exercice de leur travail par les forces de l’ordre. Des violences qui ont suscité l’indignation d’un certain nombre de leurs confrères et des syndicats de journalistes. On peut citer, par exemple, le cas de deux photographes grièvement blessés lors des opérations de Notre-Dame des Landes, celui d’un photojournaliste matraqué et blessé à la tête pendant une manifestation à Paris, ou encore l’arrestation et la poursuite d’un journaliste et d’une documentariste indépendants lors de l’occupation du lycée Arago à Paris.

 Avril 2018 : Emmanuel Macron décide de s’exprimer au cours du JT de 13h de Jean-Pierre Pernaut, sur TF1, dans une école de l’Orne, sélectionnant ainsi son interviewer, et le cadre de l’interview. Trois jours plus tard, il récidive en choisissant cette fois-ci Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin. La première « interview », est mise en ligne sur le site de l’Élysée, comme n’importe quel support de communication de la présidence…

 Avril 2018 : alors qu’ils tentent de couvrir l’évacuation de la ZAD Notre-Dame des Landes, plusieurs journalistes sont empêchés de travailler par… les forces de l’ordre (journalistes « écartés », « bloqués » ou « reconduits sous escorte policière jusqu’à leur point de départ », cartes de presse photographiées, etc.). Des entraves que vient confirmer un communiqué du ministère de l’Intérieur lui-même : « Pour la sécurité de tous, le Ministère de l’Intérieur appelle les équipes de reporters présentes sur place à la responsabilité, en veillant à ne pas se mettre en danger inutilement et à ne pas gêner les manœuvres opérées par la Gendarmerie nationale. Les journalistes sont invités à se rapprocher de la Préfecture de Loire-Atlantique, qui met à leur disposition un espace presse. La Gendarmerie nationale mettra à disposition des rédactions, des photos et vidéos de l’opération libres de droits. » Le même procédé (images et vidéos de la gendarmerie) avait été utilisé lors de l’évacuation de Bure deux mois plus tôt.

 Avril 2018 : Sybile Veil, camarade de promotion d’Emmanuel Macron à l’ENA, est nommée présidente de Radio France.

 Mars 2018 : Bertrand Delais, journaliste-militant auteur de deux films documentaires apologétiques sur Emmanuel Macron, est nommé président de La Chaîne parlementaire (LCP).

 Février 2018 : la présidence décide unilatéralement de déménager la salle de presse hors des murs du palais de l’Élysée. L’Association de la presse présidentielle, soutenue par les sociétés de journalistes de plusieurs médias, déplore la méthode et une décision qui constitue « une entrave à leur travail ».

 Février 2018 : une journaliste de France 3 Hauts-de-France n’appartenant pas au « pool » de journalistes choisis par Matignon proteste publiquement après avoir été empêchée d’assister à la visite d’une usine L’Oréal par le Premier ministre et le ministre de l’Économie. Elle devra se contenter du dossier de presse, qu’elle présente comme un « joli livret sur papier glacé, avec plein de photos de rouges à lèvres et de shampoings à l’intérieur »

 Décembre 2017 : Laurent Delahousse, le présentateur vedette de France 2, est invité à déambuler dans le palais de l’Élysée aux côtés du président, sous l’œil des caméras du service public. Une alternance de compliments, de flagorneries et de flatteries pour une interview présidentielle d’anthologie.

 Décembre 2017 : Emmanuel Macron déclare en public que l’audiovisuel public est « une honte pour nos concitoyens ».

 Novembre 2017 : la ministre de la Culture menace de porter plainte contre X après une nouvelle fuite de documents de travail portant sur la réforme de l’audiovisuel public qui sont publiés dans Le Monde. Finalement, la ministre renonce mais on imagine que l’effet d’intimidation sur les sources des journalistes dans l’administration a dû jouer à plein.

 Octobre 2017 : seul un petit groupe de journalistes désignés par l’Élysée peut suivre Emmanuel Macron dans l’usine Whirlpool-Amiens qu’il visite après s’y être engagé pendant la campagne présidentielle. Les autres attendent sur le parking.

 Août 2017 : Bruno Roger-Petit, journaliste multimédias et chroniqueur macroniste officiel à L’Obs durant la campagne présidentielle, est nommé porte-parole de l’Élysée.

 Juin 2017 : publication d’une tribune dans Le Monde, intitulée « Liberté de la presse : 23 sociétés de journalistes inquiètes de l’attitude du gouvernement », qui alerte sur « des signaux extrêmement préoccupants au regard de l’indépendance des médias et de la protection des sources » envoyés par le gouvernement.

 Juin 2017 : tensions lors de la photo officielle du gouvernement, initialement réservée à trois photographes appartenant à une agence de presse, un magazine et un quotidien. Face aux protestations, les autres photographes sont autorisés à prendre la photo mais le moindre cliché des « à-côtés » leur est interdit.

 Juin 2017 : le ministère du Travail porte plainte contre X pour « vol et recel » après que Libération a publié le projet de réforme du code du travail. Si la plainte pour recel qui visait directement Libération et les médias ayant publié les documents a été retirée, celle pour vol est maintenue, ciblant ainsi les sources des journalistes de Libération, soit les fonctionnaires leur ayant transmis les documents.

 Juin 2017 : François Bayrou, alors ministre de la Justice, appelle en personne le directeur de la cellule d’investigation de Radio France pour se plaindre de ses « méthodes inquisitrices » et le menace de poursuites pour « harcèlement ».

 Mai 2017 : alors que Richard Ferrand, ex secrétaire général d’En Marche ! et ministre de la Cohésion des territoires est mis en cause pour des conflits d’intérêts alors qu’il dirigeait les Mutuelles de Bretagne, Emmanuel Macron déclare : « Les choses ne vont pas forcément bien quand la presse devient juge », ajoutant que « dans une société démocratique, chacun doit être à sa place ».

 Mai 2017 : En Marche ! dépose plainte contre La lettre A (une publication confidentielle consacrée à l’actualité politique, économique et médiatique en France) pour « recel d’atteinte à un système automatisé de données ». Exploitant les « MacronLeaks », des documents internes au mouvement En Marche ! piratés et dévoilés sur Internet avant l’élection présidentielle, La lettre A avait publié les noms de grands donateurs du parti présidentiel.

 Mai 2017 : à peine élu, le nouveau président choisit nominativement, au sein des rédactions, et contre tous les usages, les journalistes qui l’accompagneront dans un déplacement au Mali. Une vingtaine de sociétés de journalistes publient une lettre ouverte de protestation dans Le Monde. Ce qui n’empêchera pas le service de presse de l’Élysée de recourir à cette pratique lors de déplacements ultérieurs (voir ci-dessus).


À suivre...


Basile Mathieu, Benjamin Lagues et Pauline Perrenot

Publié le 15/02/2019

École en Marche autoritaire

lefillefil    (site lefildescommuns.fr)

 

Il est habile, pas modeste ! Le ministre de l’Education nationale avait annoncé qu’il n’y aurait pas de grande loi Blanquer. Et puis finalement il n’a pas résisté. Il y aura donc cette semaine un projet de loi gros de 24 articles discuté à l’assemblée nationale. Mais toujours pas de grande loi selon le Ministre, simplement de nécessaires ajustements législatifs afin d’ « élever le niveau général des élèves » et promouvoir « la justice sociale ». Ne vous étouffez pas tout de suite ! 

Au menu : pression sur la libre expression des enseignants, refonte par le bas de la formation des profs, nouvelles écoles internationales modelées pour les enfants des exilés du Brexit, mise sous tutelle de l’évaluation des politiques éducatives, habilitation pour le gouvernement à refondre par ordonnances l’organisation des académies métropolitaines. 

Et comme le métier d’enseignant est de moins en moins attractif et qu’il n’est surtout pas question d’augmenter leur salaire, le texte offre la possibilité de piocher dans le vivier des assistants d’éducation qui préparent leur concours pour donner cours…

Le ton est donné dès l’entrée du texte, le Ministre veut l’exemplarité des enseignants et s’assurer de leur devoir de réserve. Dans les années 80, les débats sur l’école mettaient des millions de personnes dans la rue. C’est loin. La colère et le désarroi des enseignants sont pourtant aujourd’hui bel et bien vivaces. Mais peine à se faire entendre. Ils font alors avec les moyens du bord et ça se lâche sur la toile. Après le #pasdevague dénonçant le manque d’action du gouvernement sur les violences scolaires, les stylos rouges ont rapidement emboité le pas des Gilets jaunes, cherchant très vite les convergences. Les revendications de dignité, de justice sociale, de respect, se font écho. 

Le grand débat national n’a pour autant pas eu raison de la Loi Blanquer, pas de report à l’inverse de la Révision constitutionnelle ou de la réforme des retraites, l’école ne met pas le feu aux poudres et le Ministre de l’éducation nationale est jugé par l’exécutif comme ayant les épaules pour affronter la période. 

Au jeu de la comm’ orwellienne, « l’ignorance, c’est la force », Blanquer est passé Maitre. Celui qui a été directeur général de l’enseignement scolaire sous Sarkozy n’a pas oublié ses gammes. Son passé de recteur lui a aussi appris les rouages de la division parents-profs. Le gouvernement a donc réactivé un vieux serpent de mer : la suppression des allocations familiales pour les parents dont les enfants auraient commis des actes violents à l’école, tentant ainsi de dévier les colères des enseignants vers les parents. 

ParcourSup, réforme du bac et du lycée, c’est la logique de tri sélectif qui domine, les parcours d’initiés qui sont renforcés. Comment parler de justice sociale quand on pousse les enfants dès 14 ans à se déterminer sur leur avenir sans possibilité d’erreur, quand on officialise le recrutement sur dossier à l’université, quand on réécrit des programmes de lycée que tous les experts jugent excessivement complexes pour des adolescents et quand on réduit de près d’un tiers l’enseignement des matières générales en lycée professionnel. C’est une régression sans précédent dans le processus de démocratisation scolaire.

Face à cette maltraitance de la jeunesse -dont les réformes éducatives sont l’une des expressions – il nous faut considérer le sujet à cette hauteur : c’est une insulte à l’espoir !

Elsa Faucillon

Publié le 12/02/2019

Libertés publiques. Bienvenue au pays du libéralisme autoritaire

(site humanité.fr)

7 000 arrestations, 1 900 blessés, 1 000 condamnations en deux mois… Cette répression policière – et judiciaire – ne suffisait pas pour défendre l’ordre établi. Désormais, le pouvoir attaque la liberté de manifester et le droit à l’information.

«Nous n’avons pas construit, comme beaucoup de nations autoritaires, les anticorps au système. Donc, nous, on est des pitres ! » déplorait Emmanuel Macron, la semaine dernière, devant quelques journalistes autorisés. On comprend mieux l’impitoyable répression décrétée au sommet de l’État. À la violence policière s’ajoute, comme le déplore l’avocat Raphaël Kempf, une « violence judiciaire » orchestrée par un parquet plus que jamais aux ordres. Avec la loi dite anti-casseurs, votée hier par l’Assemblée, il s’attaque désormais au droit de manifester. Décryptage d’une véritable dérive autoritaire.

1 LA LOI "ANTI-CASSEURS" S'ATTAQUE AU DROIT DE MANIFESTER

Interdiction de manifester, fouilles, fichage… si beaucoup de députés trouvaient à redire au texte, peu pourtant ont assumé de voter contre. Le texte dit « anti-casseurs » a donc été voté largement hier par la majorité LaREM, avec l’appui de la droite LR, d’une majorité de députés Modem et UDI (387 pour, 92 contre) ; 74 députés parmi la majorité et ses soutiens se sont abstenus, témoignant des questions lourdes qu’il soulève en termes de libertés publiques.

Le groupe UDI devait ainsi en majorité voter le texte, quand bien même son article 2 donne aux préfets le pouvoir d’interdire à quelqu’un de manifester avant même toute infraction commise. Michel Zumkeller (UDI) pointe bien l’absence de débat, avec un texte de la rapporteure déposé… deux minutes avant l’heure limite de dépôt des amendements et il a beau s’insurger contre un texte outrancier rédigé par la droite du Sénat « en étant certain qu’il ne passerait pas », le gouvernement s’est saisi de la proposition LR, et c’est une version à peine édulcorée qui a été mise au vote hier soir, avant de revenir au Sénat le 12 mars. Si, pour la droite, le texte ne va pas assez loin, Julien Aubert (LR) ironisant sur « Dark Vador peut venir manifester, du moment qu’il n’a pas l’intention de commettre un trouble à l’ordre public », d’autres ont la conscience effleurée par des questionnements. Le texte, convient Olivier Becht (UDI), est ainsi « bricolé » en cours de route, durant le travail parlementaire. Si le gouvernement procède de la sorte, c’est que, s’il avait présenté son propre projet de loi, alors il aurait dû présenter en même temps une étude d’impact, « ce dont il ne voulait sans doute pas », relève Michel Zumkeller. Pour la socialiste Valérie Rabault, « il y a déjà dans la loi le délit de préparation à un acte de violence avant une manifestation », l’arsenal est suffisant. Son groupe annonce un recours devant le Conseil constitutionnel.

Sébastien Jumel (PCF) effectue un parallèle avec la tentative de perquisition à Mediapart, lundi, et évoque « la trumpisation d’Emmanuel Macron ». « C’est une liberté de la presse sous contrainte que veut Macron », dénonce le député de Seine-Maritime. Sa collègue Elsa Faucillon critique une loi qui « fait le trait d’union entre casseurs et manifestants, alors que des lois existent déjà », dans un « oubli de la mémoire », rappelant que « notre fête nationale, c’est le 14 juillet », et que cela devrait faire sens aujourd’hui.

2 UNE MANSUÉTUDE COUPABLE FACE AUX VIOLENCES POLICIÈRES

La loi anti-casseurs va de pair avec la propension du gouvernement à fermer les yeux sur les violences policières qui émaillent les rassemblements de gilets jaunes depuis trois mois. Face aux vidéos accablantes et à un bilan déjà historique (1 mort, 129 blessés graves, dont 20 énucléations et 4 mains arrachées, selon le site Désarmons-les), l’exécutif, loin de condamner les exactions de certains agents, joue la stratégie de la tension, espérant écœurer la contestation sous la lacrymo et les batailles rangées avec les casseurs. À ce jeu-là, le déni de réalité prend des proportions ubuesques. « Aucun policier n’a attaqué des gilets jaunes », osait Christophe Castaner, le 15 janvier, alors que l’IGPN (la « police des polices ») a été saisie de 116 enquêtes et a reçu plus de 300 signalements. Même irresponsabilité face à ceux (CGT, Ligue des droits de l’homme, Défenseur des droits) qui demandent à suspendre, lors des manifs, l’emploi des LBD 40 et autres grenades GLI-F4, à l’origine de graves mutilations. Pas question ! « Ces armes intermédiaires sont fondamentales », martelait, vendredi, le secrétaire d’État à l’Intérieur, Laurent Nunez. Pour le sociologue Christian Mouhanna, c’est clair : le gouvernement accroît une dérive violente du maintien de l’ordre – surutilisation de l’armement et des brigades anticriminalité – sans chercher de procédés plus pacifiques comme la négociation et l’isolement des casseurs. « Le ministère de l’Intérieur semble n’avoir aucun recul sur la gravité de la situation, s’étonne le chercheur. On est dans une pauvreté de réflexion incroyable. Même un ministre jugé réactionnaire comme Charles Pasqua avait supprimé les voltigeurs à son époque… »

3 UNE INGÉRENCE DANS LA FABRIQUE DE L’INFORMATION

La tentative de perquisition de Mediapart, ce lundi, est une atteinte directe à la liberté de la presse. Et surtout au secret des sources, qui permet aux journalistes de recueillir des informations sensibles. « Ce secret est protégé par la loi française et ne peut céder que lorsqu’il y a un motif prépondérant d’intérêt public », explique, très ferme, Christophe Bigot, avocat spécialiste du droit de la presse. Or, « on ne voit pas bien comment une atteinte à la vie privée peut entrer dans ce cadre ». Et quand bien même le parquet, hier, invoquait une enquête pour « utilisation de matériel d’interception », l’avocat s’étonne qu’on puisse le reprocher à Mediapart. Et, insistet-il, « ce serait, le cas échéant, à un juge de trancher ». Il est aussi très ferme sur les propos d’Emmanuel Macron rapportés par le Point le week-end dernier. Pour garantir une information « neutre », le chef de l’État plaiderait pour « une forme de subvention publique assumée, avec des garants qui soient des journalistes ». Soit une sorte de conseil de la « vérité ». Ce qui fait bondir Christophe Bigot, qui parle « d’une ingérence et d’une intrusion dans la fabrique de l’information ». Ce conseil de déontologie « est totalement contraire à la tradition juridique du droit de la presse en France ». Selon lui, ce droit repose « sur un principe de liberté et un certain nombre d’infractions très précises ».

4 UNE JUSTICE AUX ORDRES, ÇA PEUT SERVIR…

C’était il y a quelques mois, les gilets jaunes ne battaient pas encore le pavé, mais l’affaire Benalla était déjà venue rappeler que des magistrats aux ordres – ou redevables –, ça pouvait servir. « J’assume parfaitement le fait d’être certain que celui qui sera proposé à la nomination (au poste de procureur de Paris – NDLR) sera parfaitement en ligne et que je serai parfaitement à l’aise avec ce procureur », avait admis Édouard Philippe, le 2 octobre. « En ligne et à l’aise »… Exit, donc, les trois candidats proposés par la garde des Sceaux pour succéder à François Molins, au profit du très Macron-compatible Rémy Heitz. On comprend mieux aujourd’hui pourquoi…

Révélé par le Canard enchaîné du 30 janvier, un courriel du parquet destiné aux magistrats parisiens délivre ainsi d’incroyables consignes de fermeté à l’égard des gilets jaunes, invitant les juges à « maintenir » l’inscription au fichier du traitement des antécédents judiciaires même lorsque « les faits ne sont pas constitués » et à ne « lever les gardes à vue » des manifestants interpellés que « le samedi soir ou le dimanche matin ». On n’est jamais trop prudent… Autre illustration de cette dangereuse proximité entre pouvoirs exécutif et judiciaire : l’invraisemblable tentative de perquisition de Mediapart, lundi (lire ci-dessus). « Engager une procédure pareille, aussi sensible, qui menace liberté de la presse et protection des sources, est très surprenant », estime Vincent Charmoillaux, vice-procureur au TGI de Lille et secrétaire général du Syndicat de la magistrature. « C’est même surréaliste, appuie Me François de Castro. Le responsable du parquet ne se cache même plus d’agir pour le compte de celui qui l’a nommé ! Et ce, sans saisir un juge des libertés, qui aurait pu, lui, imposer une perquisition sans assentiment… » Pour l’avocat parisien, « le procureur de Paris n’a sans doute jamais été aussi dépendant du pouvoir exécutif »

LIONEL VENTURINI, LAURENT MOULOUD, CAROLINE CONSTANT ET ALEXANDRE FACHE

 

 

 

Christophe castaner et les « bêtises » de la police

Interpellé sur les violences policières par Konbini, dans un entretien diffusé hier, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a déclaré avoir envoyé une vidéo à toutes les forces de l’ordre, après la manif du 1er décembre. « Je leur ai fait un message, en leur disant, en des termes un peu différents : “Faites gaffe les gars, vous avez une doctrine d’emploi, soyez responsables, soyez exemplaires”. » Concernant les tirs aux visages de LBD, il renvoie aux enquêtes de l’IGPN. « S’il y a eu un mauvais usage de la force, il faut qu’il y ait une sanction. » Puis il ajoute : « J’avoue que le procès que l’on fait à la police de façon quasi systématique, il n’est pas juste. Parce que, comme dans toute profession, on peut faire des bêtises. C’est vrai chez les journalistes, chez les politiques, chez les plombiers, c’est vrai chez les boulangers… »

 

Publié le 11/02/2019

Comment les sanctions contre les chômeurs risquent, demain, de s’étendre à l’ensemble des minimas sociaux

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Depuis début janvier, les chômeurs sont soumis à des contrôles renforcés en France. Un rendez-vous manqué, une offre d’emploi dite « raisonnable » refusée, et c’est la radiation, plus ou moins longue, avec suspension des indemnités. Cette politique punitive s’inspire clairement de celles qui sont menées en Grande-Bretagne et en Allemagne, où les sanctions se sont progressivement appliquées aux autres prestations sociales, allocations familiales ou aides au logement. Leurs conséquences sont sans appel : « Elles frappent d’abord les personnes les plus faibles », repoussées vers une encore plus grande pauvreté. En Allemagne, le tribunal constitutionnel est d’ailleurs en train de se pencher sur la légalité de ces sanctions. Explications.

Début janvier, le gouvernement français a durci par décret les contrôles et les sanctions à l’encontre des chômeurs. Cette politique ne tombe pas du ciel. Au Royaume-Uni, la possibilité de supprimer les allocations aux demandeurs d’emploi, qui manquent des rendez-vous ou sont jugés trop peu assidus dans leurs démarches, existe depuis plus de dix ans. « En 2007, le gouvernement travailliste a adopté une loi prévoyant des sanctions contre les personnes handicapées et en longue maladie, considérant que beaucoup n’étaient pas vraiment en incapacité de travailler », rappelle Anita Bellows. Depuis cette date, l’activiste du collectif « Personnes handicapées contre les coupes » (Disabled People Against Cuts) suit les effets de ces sanctions sur les personnes concernées. Et elles sont de plus en plus nombreuses.

Ces sanctions ont rapidement été étendues à l’ensemble des demandeurs d’emplois et des travailleurs pauvres qui perçoivent une allocation. Outre-Manche, une personne qui se retrouve au chômage percevra une indemnité forfaitaire pendant six mois (le Jobseeker allowance). Ensuite, elle recevra un minima social calculé en fonction de sa situation familiale, de ses revenus, du montant son aide au logement, etc. « En 2012, les conservateurs ont fait adopter une nouvelle loi, un "Welfare Act", qui a durci les sanctions à l’extrême. Elles ont gagné en durée et en sévérité », poursuit Anita Bellows.

« Les allocations peuvent être interrompues jusqu’à trois ans d’affilée »

« Les allocations peuvent être interrompues jusqu’à trois ans d’affilée, précise John, conseiller dans une agence du « Jobcentre » britannique du centre de l’Angleterre [1]. Même si la personne recommence à chercher du travail avec assiduité, si elle accepte de candidater à tout, ces sanctions ne sont pas levées. Une fois la décision prise, les allocations restent suspendues. » Et ce, jusqu’à l’échéance de trois ans ou si l’allocataire porte un recours en justice. « Des gens qui ne viennent pas à un rendez-vous parce qu’ils sont à l’hôpital sont sanctionnés, de même que des femmes qui sont en train d’accoucher… Quand les gens engagent un recours au tribunal, ils ont de bonnes chance de gagner, de faire annuler la décision », illustre Anita Bellows.

La justification affichée, en Grande-Bretagne comme en France, de ce nouveau régime de sanctions est d’inciter les personnes à retravailler le plus vite possible. Quels sont les résultats concrets de cette politique ? « Certaines catégories de personnes sont particulièrement vulnérables et affectées par la suspension des allocations. Cela inclut les parents isolés, les jeunes adultes qui sortent tout juste du système d’aide sociale à l’enfance, les personnes malades ou handicapées », souligne un rapport du Parlement britannique en octobre dernier. Souvent, les personnes sanctionnées « empruntent de l’argent, coupent dans leurs dépenses alimentaires et les autres dépenses de première nécessité, ou ne paient plus leurs factures, plutôt que d’augmenter leur revenus en retrouvant du travail », rapporte encore l’enquête parlementaire.

« Ces sanctions ont été utilisées pour faire baisser artificiellement les chiffres du chômage »

Les députés britanniques citent le cas d’une mère célibataire contrainte de se tourner vers les banques alimentaires. Son allocation avait été réduite parce qu’elle avait quitté un emploi à temps plein pour travailler à temps partiel, ne pouvant plus payer la garde de ses enfants. « Les personnes les plus sanctionnées sont celles qui ont déjà le plus de mal à naviguer dans le système, a constaté Anita Bellows. Ces sanctions, nous y sommes opposés par principe. En plus, elles ont été utilisées pour faire baisser artificiellement les chiffres du chômage » Résultat : si le taux de chômage officiel britannique affiche un séduisant 4 %, le nombre de travailleurs pauvres y est trois fois plus élevé qu’en France, avec plus d’un salarié sur cinq concerné !

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En Angleterre, « la mise en place des sanctions s’est faite dans une grande indifférence, parce que les chômeurs sont stigmatisés. Mais aujourd’hui, avec le système de l’Universal Credit, qui fusionne les allocations sociales et chômage sous un même guichet, des personnes qui travaillent mais touchent des allocations parce que leurs revenus sont bas se retrouvent aussi sanctionnées. On commence donc à en parler plus largement », rapporte Anita Bellows. La réforme du « Crédit universel » (Universal Credit), votée en 2012, se met en place progressivement. Elle fusionne dans un même service et une même allocation l’ensemble des aides : l’allocation chômage minimum – l’équivalent du RSA –, l’allocation pour les personnes dans l’incapacité de travailler pour cause de maladie ou de handicap, l’aide au logement, le crédit d’impôt pour la reprise d’un travail et le crédit d’impôt pour les enfants à charge. C’est cette allocation devenue unique qui peut désormais être réduite « si vous ne faites pas ce pourquoi vous vous êtes engagé », comme chercher du travail et fréquenter un Jobcentre [2].

En Allemagne, des sanctions renforcées pour les jeunes

En Allemagne, les sanctions contre les chômeurs peuvent également concerner leur aide au logement. Mi-janvier, le tribunal constitutionnel, la plus haute juridiction du pays, a commencé à étudier la question : ces suspensions d’allocations sont-elles compatibles avec la Constitution ? Le contrôle des demandeurs d’emploi y a été durci il y a plus de dix ans, au moment de la réforme du système d’assurance-chômage de 2005. La durée du chômage indemnisé a alors été limitée à un an. Le chômeur touche ensuite une allocation minimum, appelée « Hartz IV ». Le versement de cette allocation fait l’objet de contrôles renforcés destinés à « remettre au travail » au plus vite la personne concernée. Un rendez-vous raté, une formation refusée, une offre d’emploi à laquelle on ne candidate pas, signifient une coupe immédiate d’une partie de l’allocation, jusqu’à une suspension intégrale en cas de récidive.

 

Pour les moins de 25 ans, les sanctions sont encore plus drastiques : au moindre manquement, c’est la suppression totale de l’allocation. Au deuxième, l’aide au loyer – payée directement au propriétaire du logement – est aussi suspendue. « Ce traitement plus dur envers les jeunes est officiellement justifié comme une mesure “éducative” », déplore Inge Hannemann, aujourd’hui élue municipale de Hambourg pour le parti de gauche Die Linke. L’élue travaillait auparavant au Pôle emploi allemand, le « Jobcenter », entre 2005 et 2013, où elle a protesté contre la politique des sanctions. Avant, finalement, de se faire licencier.

Spirale d’endettement et perte de logement

« Les sanctions touchent avant tout les personnes qui sont déjà dans des situations difficiles : celles qui ont des troubles psychiques, les migrants, les personnes qui ne maîtrisent pas bien l’allemand ou qui, même si elles sont allemandes d’origine, ne maîtrisent pas le langage administratif. En fin de compte, elles frappent les plus faibles », souligne Inge Hannemann. Un centre social de la région de Wuppertal, dans la Ruhr, a récemment réalisé, en vue de l’audience au tribunal constitutionnel, un sondage auprès de plus de 21 000 personnes, chômeurs, travailleurs sociaux, avocats, agents du Jobcenter, sur les conséquences du régime de sanctions.

Les résultats de l’étude sont sans appel. Pour près trois-quarts des participants à l’enquête, les réductions d’allocation représentent le début d’une spirale d’endettement. Plus de 60 % des personnes interrogées affirment aussi que les sanctions contribuent à une perte de logement. Plus de 90 % des personnes qui ont répondu estiment, en outre, que les sanctions n’aident pas du tout à réintégrer les chômeurs sur le marché du travail. La majorité des agents des Jobcenter partage également ce point de vue.

« On n’aide pas les gens en leur faisant peur »

Pourtant, les sanctions pleuvent. Selon l’Agence pour l’emploi allemande, entre octobre 2017 et septembre 2018, plus de 920 000 sanctions ont été prononcées contre 400 000 chômeurs. Un chômeurs sur six a été sanctionné dans l’année ! Pour les trois-quarts des sanctions, le motif était un simple rendez-vous raté [3]. « Quand j’ai commencé à dénoncer publiquement les sanctions, des collègues m’ont donné raison en interne, mais ils n’osaient pas le dire publiquement parce qu’ils craignaient de perdre leur job. Leur peur était justifiée. C’est ce qui m’est arrivé », témoigne aujourd’hui Inge Hannemann. Avec la procédure en cours auprès du tribunal constitutionnel, les langues se délient. Fin janvier, la directrice d’un Jobcenter local, celui de Brême, a sévèrement critiqué le système des sanctions dans une interview à un quotidien régional : « On n’aide pas les gens en leur faisant peur », a-t-elle déclaré, dénonçant les « dégâts » provoqués par les coupes dans les allocations.

Pour autant, l’ancienne conseillère Inge Hannemann ne croit pas que le tribunal constitutionnel, qui devrait rendre sa décision dans quelques mois, va interdire de couper les allocations aux chômeurs. « Le tribunal pourrait arriver à la conclusion qu’on ne peut pas couper le minimum vital. Mais pour les chômeurs, il y a un système de bons alimentaires qui peuvent être attribués quand les allocations sont suspendues. Donner ces bons est obligatoire pour les foyers où il y a des enfants mineurs. Sinon, il faut en faire la demande. Mais c’est le même conseiller qui décide de sanctionner et d’attribuer, ou pas, les bons. Et tous les magasins ne les acceptent pas, surtout à la campagne. Le tribunal pourrait en revanche affirmer qu’il faut arrêter de sanctionner plus sévèrement les moins de 25 ans, et qu’on ne peut pas supprimer l’aide au paiement du loyer, parce que cela met les gens à la rue, analyse l’ancienne conseillère. Mais il est possible que cela ne soit qu’une recommandation, et qu’ensuite la gouvernement prenne son temps pour légiférer, ou attende les prochaines élections. » Celles-ci auront lieu en 2021.

En France, l’ensemble de la protection sociale bientôt soumise aux mêmes sanctions ?

Et en France ? L’aide au logement ou les allocations familiales pourront-elles, demain, être aussi concernées par les sanctions visant un demandeur d’emploi jugé pas suffisamment zélé ? Pendant sa campagne présidentielle, Emmanuel Macron a annoncé vouloir mettre en œuvre la fusion des allocations et aides. La version française de l’Universal Credit c’est l’« Allocation sociale unique », envisagée par le gouvernement [4]. « Il faut regarder ce qui se passe en Grande-Bretagne car ils sont souvent les premiers à mettre en œuvre des réformes que les autres pays reprennent ensuite », alerte Inge Hannemann. La mise en place de l’aide sociale unique telle que le souhaiterait Emmanuel Macron va-t-elle suivre les modèles allemands et britanniques, et soumettre tous les bénéficiaires d’aides sociales au régime de sanctions qui vaut désormais pour les chômeurs ?

Rachel Knaebel

Publié le 08/02/2019

 

Répression. Face aux violences répétées, la révolte des mutilés

Marie Barbier (site humanité.fr)

Pas un samedi de mobilisation sans que la liste des blessés, gilets jaunes ou observateurs, ne s’allonge. En cause, l’utilisation massive de grenades explosives ou de LBD 40. Des collectifs de « gueules cassées » tentent de s’organiser.

Il a intégralement filmé la scène, diffusée en direct sur les réseaux sociaux : samedi après-midi, alors qu’elle se trouvait place de la Bastille, l’une des figures du mouvement des gilets jaunes, Jérôme Rodrigues, a été grièvement blessée à l’œil par les forces de l’ordre. Hospitalisé et placé en coma artificiel dans la nuit de samedi à dimanche, ­Jérôme Rodrigues ne savait pas encore, hier, s’il pourrait conserver l’usage de son œil. « L’hématome n’est pas encore assez résorbé pour qu’il puisse y avoir un avis sur la viabilité de son œil droit mais j’ai peu d’espoir, nous indiquait, en début d’après-midi, son avocat, Philippe de Veulle. Il est sous le choc. Il va être handicapé à vie. C’est un drame pour lui et pour sa famille. » Une plainte pour violence, coups et blessures volontaires a été déposée contre X, samedi, à 22 h 25, au commissariat du 13e arrondissement parisien. « J’ai la preuve matérielle que Jérôme a été blessé par un LBD (lanceur de balles de défense – NDLR) et non par une grenade de désencerclement, comme veut le faire croire le ministère de l’Intérieur. Il a été mis en joue ! Ce n’est pas un éclat involontaire », dénonce l’avocat. Le ­projectile ramassé par des témoins est « à la disposition » de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN, la police des polices), saisie samedi par le préfet de police de Paris.

Refus dans certains commissariats de prendre les plaintes

Jérôme Rodrigues intègre la longue liste des mutilés de la répression policière. D’après le recensement clinique effectué par le journaliste David Dufresne et mis à jour hier midi, il est le 157e blessé au visage depuis le début du mouvement, aux côtés de 18 éborgnés, 40 blessés aux membres inférieurs, 4 mains arrachées… Les estimations officielles font également état de cette violence sans précédent avec ce chiffre colossal de 2 000 blessés. Face à ces violences inédites, les victimes s’organisent. Dans l’Hérault, les gilets jaunes blessés peuvent s’appuyer, depuis le 8 décembre 2018, sur la « Legal Team » mise en place par la Ligue des droits de l’homme (LDH) de Montpellier. Dans un rapport rendu public jeudi dernier, elle dénonce « un maintien de l’ordre très agressif, avec un usage extrêmement important des lanceurs de balles de défense – LBD 40 –, grenades à main de désencerclement – GMD – et grenades de gaz lacrymogène instantanées – GLI-F4. Un tel niveau d’usage n’avait jamais été observé ». « La Legal Team a pu constater à plusieurs reprises que des volontaires dispensant les premiers secours avaient été visés et blessés par des tirs de LBD, précise encore le rapport. Après avoir organisé, le 15 janvier 2019, un rassemblement de soutien aux blessés, quatre gilets jaunes ont déposé un référé-liberté au tribunal administratif, rejeté vendredi. « C’est dommage, mais ça va nous permettre de saisir le Conseil d’État dès le début de cette semaine », indique Sophie Mazas, présidente de l’antenne locale de la LDH. Également avocate, elle souligne les difficultés pour les blessés à se faire entendre devant la justice : refus dans certains commissariats de prendre les plaintes, système de tri dans les hôpitaux, policiers masqués. « C’est impossible, par exemple, d’aller au pénal dans ces cas d’agression. Pour cela, il faudrait avoir les noms ou les photos des agresseurs. Mais en manifestation, les policiers agissent cagoulés et dissimulent leur matricule. »

La semaine dernière, la CGT et la LDH ont tenté en vain de faire suspendre par la justice administrative l’utilisation des LBD, à la veille des manifestations de samedi. Le tribunal administratif de Paris les a déboutés vendredi, en invoquant notamment l’expérimentation par les forces de l’ordre de caméras destinées à filmer les tirs. Une mesure annoncée par l’Intérieur pour répondre à la polémique, qui paraît bien dérisoire, vu les derniers blessés.

« Ce qui nous apaisera, c’est que ces armes soient interdites »

Les réseaux sociaux foisonnent de collectifs de blessés qui appellent, à l’occasion de l’acte XII de samedi prochain, à une marche pacifique à Paris. « Venez avec des bandages, des béquilles, un pansement sur l’œil ou tout ce qui pourrait symboliser la mutilation du peuple par l’État », lit-on sur l’une de ces pages. Dans l’une des vidéos partagées, Antoine, Axelle, Robin, Antonio témoignent : « Nous, bien sûr, on doit réapprendre à vivre avec nos handicaps. Avec tout ce que notre traumatisme implique. Mais il ne faut pas se cacher que ce sera très difficile. Ce qui pourra nous apaiser, c’est qu’enfin ces armes soient définitivement interdites. »

Le traumatisme, Christian Tidjani le porte depuis neuf ans. Sa vie a été bouleversée alors que son fils a pris un tir de LBD 40 en plein visage. Les faits remontent à octobre 2010 : Geoffrey, 16 ans, manifeste devant le lycée Jean-Jaurès de Montreuil (Seine-Saint-Denis) contre la réforme des retraites. Il déplace une poubelle pour bloquer son bahut lorsqu’un policier appuie sur la gâchette, invoquant la « légitime défense ». Bilan : fractures du visage et une hémorragie à l’œil. Aujourd’hui, Geoffrey, 24 ans, a subi huit interventions chirurgicales et n’a jamais repris une scolarité normale. « Mon fils ira chez le médecin toute sa vie, nous confie son père. Son mal de crâne ne s’arrête pas, même avec des traitements médicamenteux très lourds. Il a perdu tout espoir et a commencé à péter des câbles. Il a même mis le feu à sa chambre… Il a sombré psychologiquement au moment où le policier s’est pourvu en cassation, en 2017. Pendant sept jours, il a été interné en hôpital psychiatrique. » Militant au sein de l’Assemblée des blessés, Christian Tidjani conclut : « Si les blessés n’obtiennent pas réparation, ils se feront justice tout seuls dans la rue. Ils sont en train de créer de nouveaux monstres… »

Marie Barbier, Lola Ruscio et Émilien Urbach

Publié le 05/02/2019

Loi anti-casseurs : réprimer, quel qu’en soit le prix

Par Loïc Le Clerc | (site regard.fr)

Ce mardi 22 janvier arrive à l’Assemblée nationale la fumeuse loi "anti-casseurs". L’exécutif veut reprendre à son compte ce texte de la droite sénatoriale, même si certains députés LREM le jugent « liberticide ».

Voilà bientôt dix semaines que les gilets jaunes manifestent. Autant de jours où le pouvoir semble bien incapable d’apporter une réponse favorable à cette crise sociale. Au contraire, l’exécutif entend perdurer dans son triptyque incendiaire : lacrymogène, Flash-Ball, prison.

Selon Libération, on compte désormais « 109 blessés graves parmi les gilets jaunes et les journalistes, dont 79 par des tirs de lanceur de balle de défense. Au moins 15 victimes ont perdu un œil. » Mais le ministre de l’Intérieur reste aveugle à cette violence d’Etat. Le 14 janvier dernier, Christophe Castaner déclarait :

« Naturellement, je n’ai jamais vu un policier ou un gendarme attaquer un manifestant ou un journaliste. »

Naturellement [1] .

Ainsi, en plus d’équiper toujours plus les forces de l’ordre, au point de militariser la répression, le gouvernement espère pouvoir aller aussi loin sur le volet pénal. C’est tout le but de la loi dite "anti-casseurs". Il est vrai que dans un pays où l’on fait seulement 36 heures de garde à vue pour un tag "Macron démission", où l’on bat le record du plus grand nombre de GAV pour un mouvement social (plus de 5000 personnes), il était temps de sévir.

Tous casseurs

Le 7 janvier 2019, au JT de 20h de TF1, Edouard Philippe fait donc cette annonce sur la prochaine loi anti-casseurs. Le Premier ministre compte bien montrer à aux Français que la fête est finie. Sauf que, as usual, il ne s’agit que d’un effet d’annonce. Le texte en question est une proposition de loi émanant du sénateur Bruno Retailleau (LR), intitulée "proposition de loi visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs" et déjà adoptée par le Sénat en octobre 2018.

Cette loi est de différentes inspirations, notamment les lois anti-hooligans et anti-burqa. À l’instar des différentes lois antiterroristes, l’exception visant un groupe d’individus particuliers, dans des circonstances particulières et des temps exceptionnels finit par atterrir dans le droit commun. Tous hooligans, tous casseurs, tous fichés S ?

Dans le fond, ce texte de loi envisage de créer un délit de port de la cagoule (un an de prison), un délit de participation à une manifestation non déclarée (ce qui relève d’une contravention aujourd’hui) ou encore un fichier recensant les manifestants "violents". Serait interdite de manifestation « toute personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public ». Quand c’est flou…

Rappelons ici le fact-checking d’Amnesty au sujet du droit de manifester :

« Le droit de manifester ne peut pas être soumis à autorisation préalable […] l’absence de notification aux autorités de la tenue d’une manifestation ne rend pas celle-ci illégale. »

Loi anti-casseurs, loi anticonstitutionnelle ?

Nombreux sont les juristes à s’inquiéter de cette dérive sécuritaire. L’avocat Patrice Spinosi y voit, dans Le Monde, une « atteinte disproportionnée au droit de manifester ses opinions ». Même constat pour l’avocat William Bourdon qui, auprès de nos confrères de franceinfo, évoque le fait qu’« interdire une manifestation peut se heurter à des problèmes constitutionnels ou risquer la censure du juge européen ».

La loi anti-casseurs serait-elle contraire à notre Constitution ? Le texte arrive ce mardi à l’Assemblée nationale pour l’examen en commission, avant qu’il ne soit débattu dans l’hémicycle la semaine prochaine.

Sur France Inter, mardi 8 janvier, la députée LFI Clémentine Autain dénonçait la « dimension assez hallucinante de ce pouvoir qui ne comprend pas ce qu’il se passe et qui est dans une escalade de surenchères de répression ». Même au sein de la majorité cette loi divise, certains redoutant un dispositif « liberticide ». Mais rassurez-vous, selon Europe 1, « cette semaine, Christophe Castaner qui va recevoir les élus récalcitrants ». La République en marche, ou crève, pour changer.

 

Loïc Le Clerc

Notes

[1] [Maj. 23/01/19] : Après avoir nier toute violence policière, Christophe Castaner a déclaré que quatre manifestants « ont été frappés violemment à la vision ». Au-delà de la minimisation des chiffres, on appréciera la novlangue pour éviter l’emploi du verbe "éborgner".

 

Publié le 02/02/2019

Violences policières : le poker menteur de Macron, Castaner et Nuñez

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Dix semaines de gilets jaunes, des milliers de blessés, onze morts et un pouvoir qui oscille entre déni de réalité et mensonges au sujet de la violence des forces de l’ordre.

En matière de "faits alternatifs" et de "post-vérité", Donald Trump est le fer de lance à l’échelle planétaire. En France, Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan et même quelques cadres Les Républicains s’y sont récemment illustrés avec le pacte de Marrakech et le traité d’Aix-la-Chapelle. La palme revient à la tête de liste RN aux élections européennes, Jordan Bardella, invité sur France Inter le 22 janvier dernier et qui, alors que Léa Salamé le prend en flagrant délit de mensonge, rétorque : « On a le droit d’avoir un avis divergent ». 2019, la réalité des faits compte moins qu’un "avis".

Mais l’extrême droite n’a pas le monopole de la mauvaise foi politicienne.

Depuis plus de dix semaines, les gilets jaunes manifestent chaque samedi leur colère à l’encontre de la politique d’Emmanuel Macron. En réponse à leurs demandes sociales, ils n’auront eu droit qu’à des tirs de LBD (c’est comme les Flash-Balls, mais en plus puissant) et une loi, dite "anti-casseurs" en discussion en ce moment au Parlement. Face aux innombrables faits de violences policières, l’exécutif s’emmure dans le déni.

Castaner ment

Fin janvier, le ministère de l’Intérieur compte « plus de 1700 blessés parmi les manifestants et un millier chez les forces de l’ordre », peut-on lire sur 20 Minutes. Un nombre de manifestants blessés par les forces de l’ordre qui serait bien en deçà de la réalité selon le collectif Désarmons-les, qui en dénombre entre 2000 et 3000.

De son côté, le journaliste indépendant David Dufresne compile depuis le début du mouvement ces violences. À l’heure où nous écrivons ces lignes, il fait état de 358 signalements pour des blessures graves, dont 160 blessures à la tête, 18 éborgnés, quatre mains arrachées et un décès.

Mais à en croire le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, lors d’une audition à l’Assemblée nationale le 22 janvier, il y aurait seulement « quatre personnes qui ont eu des atteintes graves à la vision. Certains pouvant effectivement perdre un œil. » Outre l’affreuse novlangue d’"atteinte à la vision", on passerait donc de 18 éborgnés à quatre personnes blessées dont "certaines" auraient perdu un œil. « On est dans le mensonge d’Etat », lance David Dufresne au Monde

Macron ment

En voyage en Égypte pour louer les bienfaits de la démocratie... Euh... Non, pardon. En voyage en Égypte pour vendre des armes à un dictateur, Emmanuel Macron est interpellé lors d’une conférence de presse au sujet des violences policières françaises. Le chef de l’Etat rétorque :

« Je déplore que onze de nos concitoyens français aient perdu la vie durant cette crise [...] Je note qu’ils ont bien souvent perdu la vie en raison de la bêtise humaine mais qu’aucun d’entre eux n’a été la victime des forces de l’ordre. »

Si la quasi-totalité des morts en question est plutôt due à des accidents de la route aux abords des ronds-points occupés, Emmanuel Macron omet le décès de Zineb Redouane, début décembre – bien qu’il la compte parmi les onze. Cette Marseillaise de 80 ans est morte après avoir reçu en plein visage une grenade lacrymogène. Elle voulait simplement fermer ses volets pour se protéger des heurts qui avaient cours en bas de chez elle. Une victime collatérale des forces de l’ordre n’en est pas moins une victime des forces de l’ordre.

Nuñez ment

Le cas de Jérôme Rodrigues est devenu emblématique. Parce qu’il est une figure du mouvement des gilets jaunes, mais aussi et surtout parce qu’il effectuait un "Facebook live" au moment de sa blessure. On voit sur sa vidéo un manifestant pacifique, délibérément pris pour cible le 26 janvier. Lui affirme avoir d’abord reçu une grenade de désencerclement, puis un tir de LBD40 qui l’a atteint à l’œil. 

La version policière diffère quelque peu, puisque le 27 janvier Laurent Nuñez, secrétaire d’Etat auprès de ministre de l’Intérieur, affirme à qui veut l’entendre qu’il n’a « aucun élément [lui] permettant de dire qu’il y a eu usage d’un lanceur de balle de défense », mais que Jérôme Rodrigues aurait été blessé par des éclats de grenade de désencerclement.

Notons ici que Laurent Nuñez dépense beaucoup d’énergies à justifier comment a été mutilé Jérôme Rodrigues, sans jamais aborder le pourquoi. Sans regretter, non plus, qu’on en soit arrivé là : revenir blessé, voire éborgné, d’une manifestation.

Laurent Nuñez a multiplié les apparitions médiatiques pour contredire la version de Jérôme Rodrigues. Parole contre parole. Et puis, l’émission Quotidien s’est procurée des images de la scène filmée sous un autre angle. Et l’on y voit clairement deux moments : l’explosion d’une grenade suivie d’un tir de LBD.

En attendant la résolution de cette histoire, l’IGPN a déjà ouvert 101 enquêtes. Et vivement la loi sur les fake news ! Ou pas.

Loïc Le Clerc

Publié le 29/01/2019

Grand débat: les secrets d’un hold-up

 

26 janvier 2019 Par Laurent Mauduit

 

Alors que la Commission nationale du débat public était disposée à assurer l'impartialité et la neutralité du grand débat national, l’Élysée s’y est opposé. Documents et courriels confidentiels à l’appui, Mediapart révèle la lutte menée par Emmanuel Macron pour transformer l’initiative, selon le mot de Chantal Jouanno, en une « campagne de communication ».

  C’est une curieuse histoire, qui se joue le 9 janvier, et qui va lourdement peser sur le grand débat national souhaité par Emmanuel Macron, pour essayer de sortir de la crise des gilets jaunes. L’avant-veille, le 7 janvier, sous le titre « Le salaire pas très “gilet jaune” de Chantal Jouanno », La Lettre A a révélé que la présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP) avait une rémunération de 14 666 euros brut par mois. La controverse s’est aussitôt enflammée. Et quand l’intéressée tente de s’expliquer, deux jours plus tard au micro de France Inter, elle est en réalité devenue inaudible.

Elle a beau dire que le niveau de sa rémunération relève d’un décret, lequel relève de la compétence de la puissance publique, et qu’il lui appartient éventuellement de la diminuer ; elle a beau préciser qu’elle comprend qu’un tel niveau de rémunération puisse choquer les gilets jaunes, dont les revendications portent pour beaucoup sur des questions de pouvoir d’achat… personne ne l’entend.

Et quand Chantal Jouanno annonce ce 9 janvier qu’elle reste présidente de la CNDP mais qu’elle n’assumera pas, contrairement à ce qui était prévu, le pilotage de ce grand débat national, l’opinion retient que c’est cette polémique sur sa rémunération qui est à l’origine de cette embardée catastrophique pour le pouvoir.

Et pourtant, non ! Derrière cette histoire, une autre se joue, dont personne à l’époque ne se doute. Il y a bien une rumeur persistante qui circule, et dont Mediapart se fait l’écho dans notre première enquête, selon laquelle les relations sont tendues entre le pouvoir et Chantal Jouanno, l’ex-ministre sarkozyste, le premier cherchant à se débarrasser de la seconde. Mais cela ne va pas plus loin. Et nul ne se doute que cette mise en retrait de Chantal Jouanno est surtout l’aboutissement ultime de très vives tensions entre la CNDP d’un côté, et l’Élysée et Matignon de l'autre, sur la manière de conduire ce grand débat national.

Chantal Jouanno, dont nous avons recueilli le témoignage, admet elle-même bien volontiers que ce 9 janvier, elle ne dit pas ce qu’elle a sur le cœur. Par « loyauté », dit-elle. Mais avec le recul, la présidente souhaite visiblement faire connaître sa version des faits. Pour rétablir la vérité.

L’histoire commence donc au début du mois de décembre. Emmanuel Macron a alors annoncé son intention d’ouvrir un grand débat national pour tenter de désarmer la colère des gilets jaunes et leur apporter la preuve qu’il est à l’écoute.

Le 5 décembre, Chantal Jouanno, qui préside la CNDP, dont la mission est précisément d’être le garant de la neutralité et de l’impartialité de tous les débats publics organisés dans le pays, est donc approchée. Dans un premier temps, c’est Damien Cazé, conseiller au cabinet du premier ministre, qui lui demande si elle accepterait de piloter le grand débat. Mais la demande est curieusement formulée : son interlocuteur lui demande si elle accepte de le faire « à titre personnel ». Réponse de Chantal Jouanno : c’est impossible ! Si le gouvernement veut la saisir, cela ne peut être qu’ès qualités, comme présidente de la CNDP. Il faut donc que le gouvernement respecte les procédures et fasse une saisine officielle de la CNDP.

Le sous-entendu est très clair : la CNDP est régie par des règles. Et si le gouvernement veut faire appel à elle, il devra les respecter. Comme dans tous les débats organisés par la CNDP, il ne peut y avoir de « lignes rouges », c’est-à-dire de sujets interdits. La neutralité et l’impartialité des débats devront être assurées, et c’est la CNDP qui en est nécessairement le garant – et non un ministre ou un responsable politique. Tous les intervenants dans le débat sont égaux : en clair, la parole d’un président de la République, s’il intervient, ne peut pas peser plus que celle d’un autre citoyen. Ou alors, si le président ou un ministre participe, ils ne peuvent présider la séance ni être sur une tribune ou au centre de la salle, de sorte que tous les participants soient égaux. Quant aux restitutions et au compte-rendu final des débats, c’est aussi la CNDP qui doit en avoir la maîtrise, de sorte qu’ils ne soient pas biaisés par quiconque. Toutes ces règles, la puissance publique les connaît évidemment, et le premier échange ne fait qu’y faire allusion.

Alors pourquoi Damien Cazé demande-t-il à Chantal Jouanno de piloter le grand débat « à titre personnel » ? Le gouvernement souhaite-t-il obtenir la caution de la présidente de la Commission, mais sans saisine officielle, c’est-à-dire en s’émancipant des procédures démocratiques de la commission ? Ce même 5 décembre, un autre indice peut le suggérer. Il transparaît du courriel (voir ci-dessous) que Chantal Jouanno adresse au même Damien Cazé mais aussi à Thomas Fatome, qui est le directeur adjoint de cabinet d’Édouard Philippe. Chantal Jouanno leur signale que deux ministres, Jacqueline Gourault et Muriel Pénicaud, « rencontrent demain les organisations syndicales et associations d’élus ». Et la présidente de la CNDP d’ajouter : « Elles envisagent de définir et valider avec eux la méthode et l’organisation du débat. Ceci n’est pas en cohérence avec la volonté affichée de confier à une autorité indépendante cette organisation pour en garantir la neutralité. »

 

En clair, il n’y a pas encore de conflit entre le pouvoir et la CNDP, mais celle-ci peut commencer à craindre que le gouvernement ne cherche à s’émanciper des règles d’un véritable débat démocratique. Quelques jours passent ensuite, sans que Chantal Jouanno n’obtienne d’éclaircissements sur la méthode retenue par le gouvernement.

Le 11 décembre, Chantal Jouanno écrit donc un nouveau courriel à Thomas Fatome et Damien Cazé, dans l’espoir d’avoir des nouvelles car l’échéance du 15 janvier, date annoncée pour le lancement du grand débat, se rapproche. « Y voyez-vous plus clair sur l’organisation du débat ? L’Élysée souhaite-t-il le piloter directement ? Si vous souhaitez l’hypothèse de la saisine de la CNDP, il faut le faire très rapidement, car nous devons activer les budgets, les équipes pour mobiliser les prestataires », leur demande-t-elle.

Dans la soirée, Damien Cazé lui apporte une drôle de réponse. Ou plutôt, il revient vers elle pour lui poser une question : « Chantal, on peut mobiliser les équipes sans saisine formelle ? Car on risque d’avoir une gouvernance un peu compliquée… » Le message, cette fois, n’est plus allusif : la formule de « gouvernance un peu compliquée » suggère que le gouvernement cherche un moyen pour ne pas effectuer de saisine de la CNDP et donc, pour échapper aux contraintes démocratiques que cela imposerait.

 

Le nécessaire « filtrage du rapport final »

 

Le 12 décembre, Chantal Jouanno confirme donc à Matignon qu’elle ne pourra piloter le grand débat que dans le cadre d’une saisine officielle de la CNDP.

Le 13 décembre, le ton commence à monter. Une réunion a lieu ce jour-là à l’Élysée, avec une délégation de la CNDP conduite par Chantal Jouanno, la secrétaire générale adjointe de l’Élysée Anne de Bayser, le conseiller spécial de Macron Ismaël Emelien, le directeur adjoint de cabinet du premier ministre et divers autres conseillers. Un premier sujet de conflit apparaît. Ismaël Emelien veut qu’il s’agisse d’un débat fermé, avec des sujets hors débat – ce qui est contraire aux principes de la CNDP. Un second sujet de désaccord apparaît quand un conseiller évoque le nécessaire « filtrage du rapport final ». Ce qui est pour la CNDP tout aussi inacceptable car les données, dans leur intégralité, doivent pouvoir être accessibles à tous, de sorte que chacun puisse vérifier la sincérité de la restitution, à la fin du débat.

Le 14 décembre, après visiblement beaucoup d’hésitations, Édouard Philippe saisit officiellement la CNDP, mais les mots utilisés par le premier ministre prolongent les ambiguïtés des jours précédents .

Dans sa lettre à Chantal Jouanno, Édouard Philippe utilise en effet ces formules : « Je souhaite que la CNDP accompagne et conseille le gouvernement dans l’organisation de ce grand débat, et que vous assuriez personnellement cette mission. » Qui donc pilotera le grand débat : la CNDP ou le gouvernement ? La formule choisie peut signifier que la CNDP n’aura qu’une mission d’assistance et que c’est le gouvernement qui sera le pilote, ce qui serait une remise en cause du principe de neutralité.

La formule selon laquelle Chantal Jouanno assurerait « personnellement cette mission » peut aussi suggérer qu’elle ne le ferait pas forcément és qualités de présidente de la CNDP mais à titre personnel, d’autant qu’elle pourrait s’appuyer pour conduire cette mission « sur une équipe interministérielle ».

Le 17 décembre, la CNDP rend sa décision, qui est publiée comme le veut la loi par le Journal officiel : « Article 1 – La Commission, autorité administrative indépendante, accepte la mission d’accompagner et de conseiller le Gouvernement dans l’organisation du Grand débat national et désigne sa Présidente, Madame Chantal Jouanno, pour qu’elle assure personnellement cette mission. Cet accompagnement se poursuivra jusqu’au lancement du débat. Article 2 – La poursuite de cette mission jusqu’à la rédaction du rapport final suppose un engagement du Gouvernement à respecter pour ce débat public les principes fondamentaux de la Commission nationale du débat public. »

Il s’agit donc d’une réponse favorable, mais à la condition que les règles du débat démocratique soient bel et bien respectées ! Car tout est là, relève Chantal Jouanno, de manière rétrospective : « Ils ne voulaient pas être contraints par les règles du débat public », confie-t-elle à Mediapart.

Le 18 décembre, pour en avoir le cœur net, Chantal Jouanno repart à la charge. Sachant qu’il y a eu une réunion de travail peu avant entre l’Élysée et Matignon, elle demande par courriel à Thomas Fatome, le directeur adjoint de cabinet à Matignon, pour lui demander qui fera le rapport final : la CNDP comme le veut ses procédures ou le gouvernement ? « Et ils ont arbitré sur CNDP jusqu’à la restitution ou seulement la mise en place ? », demande-t-elle à son interlocuteur. Réponse peu avant minuit : « Point non abordé. Reparlons-en demain. »

La formule a de quoi inquiéter Chantal Jouanno car le même jour, peu avant, une réunion a eu lieu, toujours à Matignon, au cours de laquelle on lui a dit que la CNDP piloterait le grand débat, mais qu’elle serait assistée de personnalités faisant office de garants. Ce que Chantal Jouanno a refusé, toujours pour la même raison : le garant, le seul, ne peut être que la CNDP, puisque c’est précisément sa raison d’être.

Pour lever toutes les équivoques, la CNDP transmet d’ailleurs au gouvernement ce 18 décembre « une proposition de méthode pour la conduite du Grand Débat National » (proposition qui, parmi d’autres documents, figure dans le rapport final de la CNDP, que nous examinerons plus loin).

Dans le lot de ces recommandations figure celle-ci : « Nous déconseillons fortement de préciser publiquement avant le débat les “lignes rouges”, c’est-à-dire les propositions que le gouvernement refusera quoi qu’il advienne de prendre en compte, et plus encore les sujets dont il ne veut pas débattre. L’expérience de la CNDP lui permet d’affirmer qu’afficher une telle position avant l’ouverture du Grand Débat National en videra les salles ou en radicalisera plus encore les oppositions. Un débat qui ne permet pas d’aborder l’option zéro d’un projet, c’est-à-dire son abandon, est systématiquement un échec. Par contre, il ne vous sera jamais reproché de répondre négativement et de manière argumentée. Nous déconseillons également très fortement d’utiliser les mots de pédagogie, d’explication, ou tout autre terme qui laisse à penser que les décideurs n’écoutent pas et se placent toujours dans une position de supériorité. Plus généralement, l’expérience de la CNDP permet d’affirmer que la seule pédagogie acceptable lors d’un débat est la “pédagogie réciproque” et non unidirectionnelle. Un débat renseigne toutes les parties prenantes des points de vue, des arguments et des informations dont chacun dispose. Enfin le débat ne sert pas à faire accepter les projets, mais à faire émerger leur condition de faisabilité. »

Au chapitre « Neutralité et écoute pendant le Grand Débat National » figure cette autre recommandation : « Pendant le Grand débat national, les membres du gouvernement comme les parlementaires doivent s’engager à adopter une posture d’écoute active […]. La posture d’écoute active implique de ne jamais prononcer de discours en ouverture, en clôture ou depuis une estrade, mais de répondre éventuellement aux questions posées. »

La lettre confidentielle de Chantal Jouanno à Édouard Philippe

Le 21 décembre, Chantal Jouanno sait pourtant, par l’Élysée, que le grand débat ne se déroulera pas sous le pilotage de la CNDP. L’Élysée souhaite toujours qu’elle s’implique, mais seulement à titre personnel. Par une lettre adressée ce 21 décembre à Édouard Philippe, elle lui fait donc savoir qu’elle ne peut pas se livrer à cet exercice. C’est un épisode qui était jusque-là inconnu, car on avait toujours pensé que la décision de se mettre en retrait avait été prise par Chantal Jouanno bien plus tard, le 9 janvier, dans le prolongement des polémiques sur sa rémunération. Or non : dès ce 21 décembre, Chantal Jouanno refuse la mission, telle que le gouvernement la conçoit.

Voici cette lettre qui, jusqu’à présent, n’avait donc jamais été rendue publique :

« Le cabinet du président de la République a confirmé que la CNDP n’assurera pas le pilotage opérationnel du Grand débat national, ni sa restitution, écrit Chantal Jouanno. Le gouvernement a affiché sa volonté d’être le réceptacle de ce débat, sans instance tierce. Le gouvernement est libre de ce choix. Le cabinet du président de la République m’a demandé de poursuivre à titre personnel le pilotage de l’organisation du Grand débat national, et qu’un comité soit nommé à mes côtés pour garantir que ce débat soit neutre et que sa restitution soit sincère. Après réflexion et compte tenu des échanges avec les membres de la commission, je ne peux accepter cette mission, même à titre personnel. Celle-ci n’est en effet pas détachable de l’objet même de la CNDP. Il ne serait pas compréhensible, ni justifiable, que la présidente de l’autorité administrative indépendante chargée de garantir le droit à la participation ne s’appuie pas sur celle-ci pour garantir le Grand débat national. Cette position ne manquerait pas de susciter de vives critiques au sein de la Commission qui seraient fortement pénalisantes pour le bon déroulement du débat. Ainsi, je regrette de ne pouvoir donner une suite favorable à cette proposition et souhaite que ce Grand débat national soit une belle occasion pour réconcilier la Nation et un bel exemple d’exercice démocratique. »

Panique à Matignon ! À peine la lettre arrive-t-elle à Matignon que le directeur de cabinet d’Édouard Philippe, Benoît Ribadeau-Dumas, adresse un SMS à Chantal Jouanno la priant instamment de ne pas se retirer. Et le directeur adjoint de cabinet lui téléphone, lui disant en substance : « Ne fais pas cela ! Tu vas nous ruiner. On va trouver une solution… »

Face à l’insistance de ses interlocuteurs et voulant être loyale avec le gouvernement, Chantal Jouanno ne met donc pas aussitôt à exécution ce qu’elle a dit, pensant qu’une solution sera peut-être enfin trouvée.

Le 28 décembre, elle a pourtant très vite la confirmation que son espoir est vain. Sur le site du gouvernement qui annonce le grand débat, deux phrases ont été retirées du projet initial. Un retrait lourd de sens, puisque les deux phrases disparues disaient ceci : « Le compte-rendu [du grand débat] sera réalisé par la Commission nationale du débat public » ; « C’est la Commission nationale du débat public (CNDP) qui assure la coordination opérationnelle et garantit la neutralité de l’ensemble de la démarche ». Aussitôt, Chantal Jouanno fait part au directeur de cabinet de Matignon de son inquiétude.

Le 4 janvier, Chantal Jouanno adresse un courriel au directeur de cabinet de Matignon, Benoît Ribadeau-Dumas, pour lui expliquer dans le détail les contours que pourrait prendre le grand débat national, et elle lui joint une note de travail. Mais en préalable, elle lui demande (voir ci-dessous) si le gouvernement a clarifié la question du rôle de la CNDP et de la mission : « La prochaine réunion des commissaires de la Commission nationale a lieu le mercredi 9 janvier. Il serait souhaitable que la lettre de réponse du premier ministre sur laquelle nous avons échangé avec Thomas [Fatome] puisse m’être transmis[e] d’ici là pour clarifier ce point. Ce sera la dernière séance avant le 15 janvier, date de démarrage officiel du Grand débat. »

 

La demande reste sans effet : le gouvernement n’apporte aucune réponse à la CNDP.

Le 7 janvier, La Lettre A sort son « indiscret » sur la rémunération de Chantal Jouanno, et des sources gouvernementales multiplient les attaques contre la présidente de la CNDP.

Le 8 janvier dans la soirée, Chantal Jouanno en vient donc à la conclusion que rien n’a changé depuis sa lettre de mise en retrait du 21 décembre, adressée à Édouard Philippe, et que le gouvernement ne veut pas être contraint par les procédures du débat public. Elle annonce donc au gouvernement qu’elle met en application ce qu’elle annonçait au premier ministre ce 21 décembre.

Le 9 janvier, Chantal Jouanno annonce publiquement qu'elle ne pilotera pas le Grand débat. La Commission nationale du débat public se réunit et ne peut qu’acter que les conditions ne sont pas réunies, puisque le gouvernement ne veut pas accepter les règles habituelles. Voici la décision de la CNDP :

« Ce n’est pas ça un grand débat »

Le 10 janvier, une réunion de passation du dossier a lieu entre la CNDP, dont la mission s’arrête, et le Service d’information du gouvernement (SIG). La rencontre se passe mal, et les membres de la CNDP comprennent que toute la méthodologie mise au point va voler en éclats. Alors que la CNDP défend un débat avec « des thèmes ouverts, et pas de lignes rouges », le SIG veut une « fermeture des thèmes ». Et tout est à l’avenant. Alors que la CNDP défend « une posture d’écoute du décideur », le gouvernement veut confier à deux ministres, qui seront donc juges et parties, la gestion et le pilotage du grand débat, etc. Jusqu’à la restitution qui aurait été transparente, sous la responsabilité de la CNDP, et qui va passer sous le filtre du gouvernement, au risque d’être orientée…

Le 11 janvier, la CNDP publie son rapport, dans lequel elle consigne ce qu’elle a fait – et où on lit en pointillé les désaccords sur la méthode. Voici ce rapport, intitulé « Mission d’accompagnement et de conseil pour le grand débat national » :

Ce rapport acte donc que la mission d’accompagnement de la CNDP a pris fin.

Le 25 janvier, sur LCI, Chantal Jouanno ajoute pourtant une conclusion plus personnelle :

La présidente de la CNDP fait donc entendre ses regrets : la plateforme internet préparée par la CNDP « était prête, sauf qu’en fait, ils ont tout refait », dit-elle. « On n’avait pas prévu de faire une opération de communication mais un grand débat, donc on avait prévu de faire une plateforme numérique totalement ouverte, […] où tout le monde pouvait échanger sur n’importe quel sujet. » « Le grand débat est faussé », ajoute-t-elle. « Nous n’avions pas voulu que le grand débat se résume à un questionnaire sur quatre thèmes, nous avions dit [au gouvernement] : “Aujourd’hui le grand débat se limite pour vous à la possibilité de ne débattre que des quatre thèmes et de ne répondre qu’aux questions qui sont posées par le gouvernement”, ce n’est pas ça un grand débat. »

Mots cruels, mais qui résument tout : dans l’esprit de la CNDP, le gouvernement a bel et bien pris le risque de transformer le grand débat national en « une opération de communication » au profit d’Emmanuel Macron…

La CNDF fait les constats suivants : « Considérant que tout débat public doit respecter les principes fondamentaux tels que, neutralité et indépendance des organisateurs, égalité de traitement des participants, transparence dans le traitement des résultats », la CNDP décide : « Article 1 : La Commission prend acte du retrait de sa présidente de la mission d’accompagnement et de conseil du gouvernement dans l’organisation du Grand débat national. Article 2 : La Commission constate que sa mission de conception et de mise à disposition des outils nécessaires à l’organisation du Grand débat national est accomplie. Article 3 : La Commission réitère son souhait que le gouvernement s’engage à ce que le Grand débat national se déroule dans le respect des pr

Publié le 27/01/2019

De la violence médiatique - Alain Brossat

« S’il est un journal qui a su choisir son camp et abuser en toute clarté de sa position dominante depuis le début du mouvement des gilets jaunes, c’est bien Le Monde »

paru dans lundimatin#175, (site lundi.am)

Le Monde aura beau publier à retardement article sur article documentant le saut qualitatif effectué, à l’occasion de la mobilisation des gilets jaunes, dans le registre des violences policières, violences d’Etat – cela ne changera rigoureusement rien au fait vérifiable par tous et chacun que le même journal aura publié, édito après édito, au fort du mouvement et toujours à son heure, des mots, des phrases et des sentences dont il est plus qu’urgent de dévoiler le nom : violences médiatiques.

Il ne s’agit pas de se livrer ici à une quelconque surenchère verbale mais bien, comme dirait Deleuze, de produire un concept. La ou les violence(s) médiatique(s) comme concept. La violence médiatique, ce ne sont pas seulement les mots qui blessent, les mots du mépris, de l’arrogance, de l’animosité, de ce qu’il faut bien appeler la haine de classe – ici celle des élites qui ont la main sur le discours public, à l’endroit des gens d’en bas devenus rétifs à leurs jugements et à leurs injonctions. Ces mots et ces petites phrases sont partout, dans les éditos en question : « ultraviolence », « velléités insurrectionnelles choquantes et condamnables », mouvement « médiocrement contestataire » – autant de formules à l’emporte-pièce destinées à faire oublier que ce sont les manifestants qui, et de loin, paient le plus lourd tribut des « violences », c’est-à-dire, en tout premier lieu, de l’emploi par la police d’armes de guerre civile et de la mise en œuvre d’une « violence disproportionnée »...

Au plus fort de la répression qui laisse sur le carreau des centaines de blessés et de mutilés, Les éditos du Monde font bloc avec celle-ci et l’encouragent : « Le pouvoir exécutif a donc raison de s’insurger contre la stratégie du désordre que poursuivent les plus radicaux » – c’est plus qu’un blanc-seing, une exhortation, en vue d’un nouveau tour d’écrou.

Le pire, ici, ce n’est pas la prise de position politique, qui est attendue d’un journal comme Le Monde, en pareilles circonstances, ni même le ton d’animosité – disons, versaillais – contre le populo en folie, c’est le coup du mépris, ce tour perpétuel du discours dans lequel s’entend distinctement la présomption de celui qui sait et son infinie condescendance pour cette plèbe soulevée de samedi en samedi et qui persévère à dire non, en l’absence de toute structuration visible, représentation responsable, leaders à qui parler, programme en douze points, porte-paroles patentés, etc.

Le mépris, c’est le trait distinctif des dites élites néo-libérales de tout poil, et celui-ci trouve, dans la configuration dessinée par le soulèvement des gilets jaunes, l’occasion de se manifester dans toute son étendue. La manière dont, sciemment, au jour le jour, Le Monde s’acharne à monter en épingle de ces incidents et manifestations isolés (dont il serait surprenant qu’ils ne surviennent pas à l’occasion d’un mouvement de cette ampleur et de cette diversité) dans le but d’associer les gilets jaunes in toto à l’antisémitisme, au conspirationnisme et aux menées des néo-fascistes opérant désormais à visage découvert – cela, c’est vraiment la stratégie du mépris, l’art non seulement de prendre le lecteur pour un crétin, mais de surcroît de lâcher la bride à cet affect qui vient en supplément de l’animosité naturelle que nourrit la division – le mépris sans bornes pour ceux dont la vocation est de payer ses impôts sans rechigner et de prendre pour argent comptant les éléments de langage que lui sert à domicile le pouvoir médiatique ; le mépris mêlé d’indignation que suscite la levée en masse de ces invisibles, lorsqu’ils cessent de penser dans les clous et de rester à leur place.

La notion de violence médiatique prend tout son sens lorsque ce mépris infini vient s’agencer sur l’opération consistant à user de sa position plus que dominante – une hégémonie écrasante – dans l’agencement des discours sur l’événement en cours pour décrier le mouvement en étant assuré qu’aucun contrechamp ne pourra se mettre en place – l’adversaire ne disposant d’aucun moyen de riposte de même puissance. La violence médiatique c’est, dans l’ordre des discours sur l’événement en cours, l’équivalent du monopole de la maîtrise des airs que s’assure une puissance impériale lorsqu’elle affronte un ennemi rivé au sol – les Etats-Unis pendant les guerres d’Irak, la France au Sahel, etc. Une supériorité si écrasante en termes de rapports de force, de logistique et de puissance de feu que la partie hégémonique se trouve rapidement assurée qu’aucun contre-feu, qu’aucune riposte de même espèce ne risque de mettre en danger sa maîtrise de la situation.

Dans le cas de figure présent, la violence médiatique, c’est exactement cela : l’annulation de toute possibilité d’un contrechamp susceptible de faire pièce à ce qui s’impose comme le dit, le décret des élites et du pouvoir médiatique à propos de l’événement. Oh, certes, je suis libre (pour un moment encore) d’écrire sur le site confidentiel d’Ici et Ailleurs pour une philosophie nomade ou même sur LundiMatin tout le mal que je pense du dernier vibrant appel au rétablissement de l’ordre lancé par M. Fenoglio sur la dernière page du Monde, avec amorce en « une », mais c’est évidemment partir en ULM à l’assaut d’un Mirage 2000... Cause toujours, tout le monde s’en fout, tandis que l’excellent édito du susdit, lui, sera relayé par toutes les revues de presse radiophoniques du lendemain matin et dupliqué par les singes télévisuels de M. Fenoglio à longueur de journée(s)... Je peux aussi tenter le coup d’adresser une libre opinion au même journal, disant tout le mal que je pense du dernier papier du susdit encore, paré de mes titres académiques et autres... essayez – on s’en lasse vite...

La violence médiatique s’éprouve comme un tort infligé à ceux qui n’ont qu’un accès infinitésimal à la parole publique par d’autres qui se sont assuré cette « maîtrise des airs » en matière d’agencement et de profération des énoncés recevables à propos de l’événement en cours – un événement dont, précisément, le propre est de bouleverser les répartitions habituelles entre ceux qui ont vocation à parler et ceux qui sont voués à se taire : le propre d’un tel événement prolongé, c’est que, tout à coup, tout le monde a quelque chose à dire, et pas seulement l’éditorialiste du Monde, et probablement pas dans le ton de ce que cet important entend dire.

Un tort subi, donc, par la grande masse de ceux qui se sont mis en mouvement, qui se sont déplacés, qui ont brouillé les positions respectives des uns et des autres, et qui, très rapidement, apparaît comme un tort irréparable par des moyens purement discursifs – discours contre discours, mots contre mots, énoncés contre énoncés – non-violents en ce sens.

C’est dans ces conditions de radicale inégalité et asymétrie de ce qui donne « voix au chapitre » que les mots du mépris qui fleurissent sous la plume de M. Fenoglio deviennent des mots flashball, des mots qui blessent et mutilent. C’est ici, dans ces conditions, que les gens d’en-bas, ceux qui se sont mobilisés contre ce qui porte atteinte aux conditions élémentaires de la « vie vivable » se sentent insultés par l’arrogance des médias et le monopole que ceux-ci s’assurent sur la parole publique ; et qu’ils (les gens ordinaires) en viennent à éprouver le tort qui leur est infligé jour après jour, dans l’intensité de l’événement qui persévère dans son être, cette situation comme une violence vive (des voies de fait) à laquelle ils ne sauraient riposter qu’en sortant les poings de leurs poches.

Et c’est là que surviennent ces fameux incidents dont va faire son miel M. Fenoglio, ces reporters et journalistes insultés sur les ronds-points, ces caméras envoyées au diable, etc. Et il est vrai qu’il n’y a pas lieu, en principe, d’incriminer toute une profession, composée de davantage de piétons que de cavaliers de la qualité de M. Fenoglio, pour des orientations éditoriales qui sont celles d’industriels et d’idéologues, de gens de pouvoir qui se tiennent à la verticale du journaliste ordinaire... Reste qu’on a là une profession qui est fortement syndiquée et que l’on ne voit pas bien ce qui empêche les syndicats des journalistes d’un journal comme Le Monde de faire entendre leur voix lorsque les éditos de celui-ci se suivent et se ressemblent dans le registre d’une agitation qui, pour les plus avancés en âge d’entre nous, rappelle les riches heures de la presse Springer et de la presse Hersant. On ne voit pas bien ce qui les empêche – si ce n’est, comme trop souvent dans cette profession, la lâcheté ordinaire, les soucis de carrière, le fluide paralysant des avantages acquis...

La réaction spontanée de ceux d’en bas, dans le feu de l’événement, est de dire : les journaux mentent, les médias enfument, c’est l’intox à tous les étages.... Sans doute, mais il faut s’entendre sur ce qui est vraiment en cause : un journal comme Le Monde et les comparses de M. Fenoglio sur les radios et télés chiens de garde mentent rarement au sens élémentaire du mot, quand ils disent que des types vêtus d’un gilet jaune ont posé pour faire une « quenelle » collective, ils ne l’inventent pas, quand ils disent même qu’un CRS a pris un mauvais coup, c’est généralement vérifiable – le problème, c’est donc beaucoup moins le mensonge sur les faits que l’organisation, l’agencement des récits de l’événement. Le cœur du mensonge si l’on veut et, assurément, de l’intolérable, est là – dans la façon dont nous sont assénés sans relâche des récits non seulement partiaux, mais biaisés, distordus, pervers des événements – et auxquels nous (quelconque(s)) ne sommes en aucune manière en mesure de répondre, si ce n’est en tempêtant auprès de nos amis.

C’est un problème de possibilité de se faire entendre – ou non – davantage que de falsification des faits eux-mêmes, à proprement parler. C’est la raison d’ailleurs pour laquelle toute l’agitation médiatique autour des dites fake news n’est qu’une diversion. Si les médiacrates entendent discuter ce qu’il en est vraiment du fake – alors, parlons-en sérieusement : les raccourcis et les délires conspirationnistes, c’est vraiment l’arbre providentiel qui cache la forêt des « vérités » administrées par les médias industriels. Soral et ses émules ne seront jamais que des enfants crétins et turbulents auprès de ceux dont le métier est de produire, quand le feu prend à la plaine, les vérités policières, au rythme même où volent les balles en caoutchouc qui éborgnent et qui mutilent.

S’il est un journal qui a su choisir son camp et abuser en toute clarté de sa position dominante depuis le début du mouvement des gilets jaunes, c’est bien Le Monde  : on en a eu un témoignage éclatant lorsque, à l’occasion d’une bévue graphique, il apparut qu’un portrait de Macron, en couverture de l’inepte magazine sur papier glacé était susceptible de suggérer que celui-ci pût trouver sa place dans la généalogie suspecte des dictateurs du XXe siècle... Ce qu’à Dieu ne plaise et le plat-ventre autocritique de Fenoglio en première page fut alors digne des plus courtisanes prosternations d’Ancien régime... L’écume aux lèvres d’un côté lorsqu’il s’agit de stigmatiser « l’ultraviolence » des gilets jaunes, le nez dans la poussière de l’autre lorsqu’il s’agit de faire acte de contrition pour un montage des plus anodins, mais n’ayant pas eu l’heur de plaire du côté du Faubourg Saint-Honoré...

Mais pourquoi tant d’acharnement contre Le Monde qui n’est évidemment en l’occurrence que le sommet de l’iceberg de la vindicte exercée par les médias, radios et télés notamment, contre le mouvement en cours ? Peut-être juste qu’on ne regarde pas la télé et qu’on continue, par habitude, à feuilleter Le Monde – tout en demeurant convaincu que le résistible Fenoglio, c’est le poil du mammouth qui conduit à des violences médiatiques de plus vastes proportions, massives et compactes, celles, précisément, que se prennent en pleine poire jour après jour ceux qui, eux, regardent la télé, par habitude aussi.

Pas la peine de tourner autour du pot : aujourd’hui, du côté de ceux-celles qui sont le corps vivant et le cœur battant de la puissance de l’événement, tout le monde hait les médias et, du coup, les journalistes qui vont avec, de la même façon exactement que tout le monde hait la police et, du coup, les flics qui en sont indissociables. Plutôt que simuler une douloureuse surprise doublée d’indignation, ceux-celles qui se trouvent ici pris dans le faisceau de lumière de l’événement et s’y voient dans le mauvais rôle sont appelés à s’approprier ce concept appelé à creuser son sillon dans les temps à venir : violence médiatique.

Publié le 23/01/2019

Un intermittent répond à la lettre d'Emmanuel Macron

(site politis.fr)

Tribune. Comédien et membre de la Coordination des intermittents et précaires, Samuel Churin répond à la lettre aux Français d'Emmanuel Macron.

Monsieur,

Vous m’avez écrit le 13 janvier dernier, il était donc tout à fait normal que je vous réponde. Pour commencer et avant de développer plus amplement, je tenais à préciser que je ne me sens pas faisant partie de « votre peuple ». En effet, et il me semble que cela est peu relevé, vous employez souvent l’expression « mon peuple » pour parler des habitants de France. Si je ne conteste pas mon appartenance au peuple, je revendique le fait de ne pas faire partie du vôtre. D’ailleurs faudrait-il se poser la question : qu’entendez-vous par « mon peuple » ?

Cette précision faite, je voudrais essentiellement vous répondre sur un sujet qui devrait à mon avis être au cœur du débat : celui de l’emploi à tout prix et de la valeur travail dont vous parlez tant. Votre phrase « tous les Français n’ont pas le sens de l’effort » en est une parfaite illustration. S’il est vrai que le mépris dont vous faites preuve régulièrement envers celles et ceux qui sont au chômage n’est pas partagé par tous, l’hypothèse jamais remise en cause de « l’emploi à tout prix et sa valeur travail » fait l’unanimité dans la classe politique. L’emploi à tout prix est même une obsession chez vous puisqu’il est au cœur de toutes les phrases pleines de morgue, devenues célèbres, prononcées du haut de votre grandeur sur un piédestal devenu bien fragile. Pour rappel, car les mots ont un sens et la parole est performative :

« Le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler » (École numérique de Lunel dans l’Hérault, 27 mai 2016)

« Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien » (Halle Freyssinet Paris, 29 juin 2017)

« Je ne cèderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes » (École française d’Athènes, 8 septembre 2017)

« Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas » (Corrèze, 4 octobre 2017)

« Je traverse la rue et je vous en trouve » (à propos du travail, adressé à un chômeur, jardin de l’Élysée, 16 septembre 2018)

Et ajoutons sur les « migrants » :

« Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien » (Ethel, Morbihan, 1er juin 2017)

Personne n’a relevé que derrière la violence inouïe de ces propos se cachait une idéologie hélas partagée par une grande majorité. Cette idéologie est posée comme hypothèse jamais remise en cause, elle est le fondement de toutes les politiques et l’obsession des commentateurs : rétablir le plein emploi afin que chaque citoyen s’épanouisse.

Bon nombre de personnes travaillent sans être employées

Tout d’abord monsieur, le plein emploi n’existe pas et n’a jamais existé. J’ose espérer que pendant vos nombreuses années d’études, vous n’avez pas séché ce chapitre. En effet, vous n’êtes pas sans savoir que le plein emploi que la France a connu était un plein emploi fictif : une époque (années 1950 et début années 1960) où presque la moitié de la population n’était pas employée, à savoir les femmes. Et c’est d’abord une mise au point à faire : si nous voulons comprendre l’enjeu de ce débat, il faut impérativement différencier l’emploi et le travail. Ces deux termes ne se recouvrent pas.

L’emploi est obligatoirement sanctionné par une fiche de paye. Après avoir dit cela, on comprend parfaitement que bon nombre de personnes travaillent sans être employées.

À commencer par l’immense majorité des femmes après-guerre qui ont énormément travaillé (élever les enfants, tâches ménagères, etc.) sans être employées. En vous écrivant, je travaille sans être employé. La liste de celles et ceux qui travaillent sans être employés est immense, à commencer par tous les étudiants.

Pour comprendre l’aberration du plein emploi tant souhaité par beaucoup, il suffit de poser les chiffres : il y a 6 millions de chômeurs dans ce pays (source Les Échos : chiffre au plus bas si l’on considère uniquement les inscrits à Pôle emploi). Même si l’on arrivait à créer 1 million d’emplois (ce qui serait énorme), il resterait encore au minimum 5 millions de personnes précarisées. On en fait quoi ? On en parle ou elles sont quantités négligeables ?

En ce domaine, force est de reconnaître que vous n’avez pas l’exclusivité des recettes à coups de baguette magique. Certains sur votre gauche préconisent l’interdiction des licenciements et le partage du temps de travail. Je n’ai rien contre ces propositions, mais elles sont mensongères quand elles prétendent résoudre le « problème de l’emploi ». D’autres sur votre droite avancent la funeste préférence nationale sur le thème « les émigrés dehors, les Français d’abord ». Inutile de dire à quel point les défenseurs de cette thèse sont aussi dangereux que menteurs. Tous ces programmes sont souvent résumés en une phrase : « Avec moi, le retour au plein emploi. »

Pourquoi la valeur travail serait-elle prioritaire ?

Ces promesses sont et seront toujours un mensonge. Mensonge aussi énorme que de supprimer le remboursement des médicaments sous prétexte que personne ne sera plus malade.

Ainsi pour vous et la plupart de vos collègues, le salarié proche du licenciement est un « client », un sujet digne d’intérêt. Vous allez à grands renforts de déclarations dénoncer la fermeture de certaines usines, même si en tant que libéral votre religion vous interdit d’être trop véhément. Mais quand ce même salarié se trouve au chômage, il passe à vos yeux de victime à coupable ! Non seulement vous le négligez mais pire : vous le méprisez, le contrôlez, le harcelez et le forcez à accepter n’importe quel petit boulot à n’importe quel prix. Et cela au nom de la sacro-sainte valeur « travail » qu’il faudrait d’ailleurs appeler « emploi ». Car voyez-vous la méprise est dans ce mot. La valeur travail dont vous parlez, l’immense majorité des chômeurs la partage. Mais ils n’en ont pas la même définition que vous. Lorsqu’ils sont autour des ronds-points à parler politique, lorsqu’ils font des propositions sur une fiscalité juste assortie de services publics renforcés et non dégradés, lorsqu’ils élèvent leurs enfants, lorsqu’ils font partie d’une des milliers d’associations sans lesquelles la France n’existerait pas, lorsqu’ils aident leurs amis, lorsqu’ils participent au grand débat national que vous organisez… ILS TRAVAILLENT.

Mais au fait, pourquoi la valeur travail ou plutôt la valeur emploi serait-elle prioritaire ? Pourquoi serait-elle supérieure aux autres valeurs ?

Voyez-vous, je revendique tout autant salutaires et indispensables les valeurs repos, partager du temps avec ses amis, ses enfants, aller au spectacle, au cinéma, lire un livre, écouter une chanson, regarder la télé, manger un bon plat, aller en vacances, aller au musée, échanger, aimer… La liste n’est évidemment pas exhaustive. Ce que vous appelez « valeur travail » est souvent synonyme d’emploi pénible très mal payé, d’emploi à temps partiel loin de chez soi, d’emploi subi et non choisi. En quoi la valeur de ces boulots asservissants serait-elle supérieure à une seule des valeurs citées ci-dessus ?

Et pourtant, au nom de cette sacro-sainte valeur, votre collègue et ami Nicolas Sarkozy pouvait tranquillement humilier le « chômeur qui se lève tard » et l’opposer au « smicard qui se lève tôt », Manuel Valls tout comme Laurent Wauquiez pouvaient surfer sur la rhétorique des « droits et des devoirs », et vous pouvez maintenant fustiger le manque d’efforts de certains Français, autrement dit en langage courant des fainéants de chômeurs.

L’emploi à tout prix

C’est encore au nom de cette « valeur travail » que la France dépense plus de 100 millions d’euros par an pour l’emploi à tout prix, allant même jusqu’à financer Alstom pour des TGV qui ne serviront à rien puisque promis à des lignes régionales non équipées. Cette folie de l’emploi a notamment conduit au CICE, ce fameux plan d’aides aux entreprises qui devait créer 1 million d’emplois et qui n’a de fait eu pour conséquences que l’augmentation obscène des marges des plus riches !

Voyez-vous, monsieur Macron, je peux pardonner toutes celles et ceux qui croient en ces âneries comme on croit en la théorie du complot ou en d’autres sectes largement répandues, mais en ce qui vous concerne, je sais que vous savez.

Je sais que vous savez que vous êtes en train de détruire toutes les fondations mises en place par le Front populaire et le Conseil national de la Résistance, que votre but est notamment de participer au transfert de fonds de la Sécurité sociale vers les mutuelles, une sorte de privatisation bien masquée, de piétiner le principe de retraite par répartition, de continuer de détruire un à un les services publics en les privatisant (et les gilets jaunes ont bien raison de pointer le scandale de la privatisation des autoroutes, car vos prédécesseurs ont évidemment commencé le travail).

La guerre contre les chômeurs

Je sais que vous savez que le fameux « modèle social français » ne sera bientôt plus qu’une ligne dans les livres d’histoire.

Je sais que vous savez que les petits boulots sont pénibles, non attrayants, très mal payés, mais qu’ils sont nécessaires à votre politique.

Je sais que vous savez que lorsqu’on s’attaque au droit des chômeurs, des plus précaires, on s’attaque aussi au droit des salariés à l’emploi stable. En effet moins les chômeurs ont de droits, moins les salariés en CDI ont le choix de dire « non ». Auquel cas on leur répond : « y en a 200 qui attendent ta place ». L’attaque contre les chômeurs a des conséquences directes sur les salaires et conditions de travail des autres travailleurs : ils sont forcés d’accepter n’importe quel boulot à n’importe quel prix pour ne pas vivre l’horreur du chômeur stigmatisé, méprisé et sans argent.

Je sais que vous savez qu’en organisant la guerre contre les chômeurs, vous favorisez le dumping social et les employeurs peu scrupuleux qui, soutenus par vos réformes, n’hésitent pas à pratiquer l’esclavage moderne.

Je sais enfin que vous savez qu’en pratiquant cette politique injuste, vous contribuez à creuser le fossé entre les inclus et les exclus, entre vos amis et les laissés pour compte de plus en plus nombreux, entre ceux qui ont « amis bien placés » et ceux qui n’en ont pas, entre ceux qui auront toujours des emplois attrayants et les autres, entre les centre villes et les campagnes, entre les « bien nés » et les autres, je sais en effet que vous savez que le ruissellement n’existe pas, que l’eau est croupie depuis déjà longtemps et que vous n’avez aucune volonté de la renouveler.

Des droits inconditionnels attachés à la personne

Pour toutes ces raisons, je vous trouve immonde (vous comme dirigeant politique pas comme homme) de vous attaquer encore aux plus faibles, d’oser demander 4 milliards d’euros d’économies en trois ans sur le dos des chômeurs à temps partiel, et comble de tout de qualifier vos réformes de « justice sociale ». Car, voyez-vous, il n’est pas de plus grande injustice que de massacrer ceux dont vous pensez qu’ils seront incapables de se défendre.

Je terminerai cette lettre en répondant à votre appel. Vous me demandez de participer au grand débat national, je ne ferai qu’une seule proposition :

Sur le principe du régime général de la Sécurité sociale chère au Conseil national de la Résistance donnant des droits inconditionnels attachés à la personne, je propose une assurance chômage inconditionnelle. Cette réforme permettrait à des millions de personnes de vivre dignement (au-dessus du seuil de pauvreté) et entrainerait la revalorisation des emplois pénibles. Cette réforme est tout aussi possible que la mise en place de la Sécu. Ce n’est pas une question de financement, vous vous évertuez à dilapider les fonds publics pour des gens qui n’en ont pas besoin. C’est une question de priorité absolue.

À bon entendeur,

Samuel Churin

Publié le 20/01/2019

Il n’y a pas d’« affaire Benalla », il y a un pouvoir en guerre contre les révoltes logiques

Des lycéens responsables de l’appel du 1er mai place de la Contrescarpe répondent

 

paru dans lundimatin#172, (site lundi am)

 

Il arrive que des articles paraissent trop tôt, c’était notamment le cas de celui-ci que nous avions publié le 2 septembre. Cette tribune rédigée par des lycéens qui avaient appelé au rassemblement de la Contrescarpe et qui déclencha le feuilleton Benalla, vaut d’être relue aujourd’hui.
« On nous présente comme hyper-violents pour masquer le fait moins avouable que nous sommes hyper-sensibles » écrivaient déjà ces jeunes gens présentés comme des casseurs par un pouvoir qui ne se savait pas encore sur la sellette.

On nous passera, à nous qui avons relayé un certain nombre d’appels à manifester le 1er mai dernier, et plus particulièrement dans le quartier Latin, d’oser intervenir dans un débat public qui nous excède désormais si largement et où tant de gens plus éminents et plus autorisés que nous profèrent tant de profondes paroles. Pardonnez-nous de le dire crûment, mais de notre point de vue toute cette « affaire Benalla » relève de l’exercice de déni national. Ce qu’il y a de proprement scandaleux dans la « vidéo Benalla », ce n’est pas qu’un gendarme réserviste se permette de malmener des manifestants ; le scandale, c’est ce qu’elle fait voir de la nature du pouvoir d’État en France. Et voir cela, dans le « geste citoyen » que revendique l’intéressé, est précisément humiliant pour le citoyen.

Tout le débat qui se déchaîne depuis dix jours, tous les appels à « sanctionner les responsables », à punir les « dérives individuelles », et jusqu’à l’intitulé d’« affaire Benalla », ne visent qu’à revenir sur l’évidence que, pour une fois, on n’a pas pu ne pas voir. Évidence que « la souveraineté est puissance de donner et casser la loi », que toute « République s’établit par la violence des plus forts » (Jean Bodin, 1576), ainsi qu’on l’enseigne chaque jour à Science Po. Évidence à quoi s’adosse le monarque républicain lorsqu’il se proclame « le seul responsable » et met au défi ses sujets de « venir le chercher ». Évidence, comme chacun le sait, que « la France reste, du sommet de l’État jusque dans les milieux qui professent le plus radicalement sa perte, une société de cour. Comme si l’Ancien Régime, comme système de mœurs, n’était jamais mort. Comme si la Révolution française n’avait été qu’une ruse retorse pour maintenir partout, derrière le changement de phraséologie, l’Ancien Régime et le dérober à toute attaque ».

Que l’Élysée dépêche ses hommes de main pour aller gérer directement la mutinerie des sujets indisciplinés, que l’appareil gouvernemental déploie avant et après le 1er Mai toute sa machine de propagande médiatique contre cette « ultra-ultra-gauche » qui ose le défier, qu’il prenne en charge depuis ses « plus hautes sphères » l’écrasement méthodique et millimétré de chacun des foyers de révolte qui se sera manifesté au printemps, voilà qui nous rappelle seulement que l’art de gouverner est bel et bien un art de la guerre, contre sa propre population. Seulement voilà, le citoyen, qui ne se laisse gouverner qu’au prix de l’illusion entretenue de sa « liberté » et de ses « droits », n’aime pas qu’on lui rappelle sa sujétion réelle. Il ne veut pas voir le pouvoir nu ; il entend que le pouvoir mette un peu les formes, qu’il se travestisse minimalement et le flatte de son importance fictive, qu’il ne déchaîne sa souveraine brutalité qu’au nom de l’ « intérêt général », de l’ « ordre public » ou de la « justice ». Le plus grand nombre des protestations que l’on entend depuis dix jours visent une rupture intolérable dans ce pacte d’hypocrisie sociale. La vidéo de la place de la Contrescarpe n’a d’ailleurs pas fait scandale en ce que des passants suspectés d’être d’ « ultra-gauche » y subissent des violences gratuites, mais à partir du moment où l’on s’est avisé que Benalla et consorts n’étaient pas autorisés à « faire usage de la force ». On s’accommode sans mal, à l’année, que police et gendarmerie tabassent, humilient, éborgnent, amputent et tuent, tant que c’est pour maintenir l’ordre dont le citoyen est censé jouir. Jusqu’au beau jour où l’innocent citoyen des terrasses, si sûr de son bon droit derrière les vapeurs de son café dûment payé, se fait gazer comme une mouche sans raison valable… On connaît la suite.

Puisque le ministre de l’Intérieur se permet de nous mettre en cause publiquement depuis des mois au sujet du 1er Mai et de certains « appels à l’insurrection », permettez-nous à notre tour d’exprimer notre façon de voir. Disons que nous sommes animés par un pressant sentiment d’urgence. La planète est en surchauffe avérée, les écosystèmes s’effondrent, les océans s’engorgent de plastique, les catastrophes « naturelles » se multiplient, les misères – toutes les misères – galopent, des populations en panique se jettent à la mer pour peut-être survivre. Le pouvoir politique, dans son ultime discrédit, échoit de plus en plus à des fous, et pendant ce temps les puissances capitalistes déchaînent leur rapacité de fin du monde plus sauvagement que jamais ; elles cherchent à gratter quelques années encore avant l’apocalypse annoncée, quelques années d’empoisonnement rentable de plus, quelques années de surexploitation supplémentaires. Nos gestes sont parfois maladroits, nos cris sont peut-être inaudibles, nos raisons généralement rendues incompréhensibles et bientôt, à coup sûr, répréhensibles. Mais si nous appelons au soulèvement, c’est que tout cela ne peut plus durer. C’est que nous avons l’impression que nos semblables se laissent endormir par les gouvernements d’un sommeil en forme de cercueil. C’est que toute cette façade gouvernementale faite de responsables de rien du tout n’est qu’un paravent de communication qui ne cherche qu’à gagner un peu de temps. C’est que, lorsque chacun se décide à reprendre en main les conditions d’une survie de plus en plus menacée en cessant de déléguer à ceux qui nous ont menés au désastre l’organisation de leur existence, cela porte un nom : cela s’appelle l’insurrection, qui n’est ni le chaos ni la promesse toujours déçue d’un meilleur gouvernement. Il faut arrêter la machine, de toute urgence. L’organisation présente de la vie ne recèle à l’évidence aucun avenir. Un cauchemar climatisé reste un cauchemar. Personne ne fera notre salut pour nous.

Quant à nous, nous n’avons aucune solution, juste une perception aiguë du « problème ». L’unique « solution », c’est pour chacun, depuis là où il est, de prendre à bras le corps l’abîme de la situation. Il nous faut nous réveiller, regarder le désastre droit dans les yeux, mettre fin à nos dénis. Un pouvoir en guerre ne se laisse pas destituer par des moyens pacifiques. Il faudra bien aller chercher le monarque en son palais, et abattre les puissances dont il est le pantin. Il faudra bien réparer le monde. « On nous présente comme hyper-violents pour masquer le fait moins avouable que nous sommes hyper-sensibles. »

Publié le 19/01/2019

« Cela va vraiment être très violent » : des agents de Pôle emploi réagissent aux sanctions contre les chômeurs

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

La loi sur « la liberté du choix de son avenir professionnel » (sic), votée en septembre dernier, avait prévenu : les contrôles sur les chômeurs allaient se durcir. Mais personne ne s’attendait à ce que les sanctions prévues contre les demandeurs d’emplois soient si rudes, y compris les agents de Pôle emploi. Annoncées fin décembre par un décret publié au journal officiel, ces sanctions prévoient de rogner, voire de supprimer les indemnités chômage pour des rendez-vous manqués, des offres d’emploi refusées, ou des connexions sur son espace personnel pas suffisamment fréquentes. Du côté des conseillers, c’est la consternation, teintée de colère et de stress.

Les nouvelles instructions sont tombées sur les bureaux des agents de Pôle emploi le 3 janvier dernier. Une dizaine de pages qui décrivent par le menu les obligations des demandeurs d’emploi et les sanctions auxquelles ils s’exposent s’ils n’y répondent pas. Et ce, dès le premier manquement. Une première absence à un rendez-vous entraîne une radiation d’une durée d’un mois. À la seconde absence, la radiation est étendue à deux mois et les indemnités sont supprimées pour une durée équivalente. À la troisième absence, on passe à quatre mois.

Ces radiations et suppressions d’indemnités seront également exponentielles en cas d’« insuffisance de recherche d’emploi » ou de « refus de deux offres raisonnables d’emploi », le tout laissé à l’appréciation des agents de Pôle emploi. « J’étais en réunion de service le jour de l’annonce, se souvient Daniel, conseiller dans le Sud-ouest. Et bien même les collègues les plus enclins à sanctionner les chômeurs ont déclaré que là, quand même, le gouvernement y allait un peu fort et que l’on risquait d’avoir des soucis au niveau de l’accueil. »

« Désormais, pôle emploi a tout pouvoir. Il n’y a plus de regard extérieur »

Parmi les points « essentiels » à retenir : le fait que Pôle emploi dispose désormais du pouvoir de supprimer une partie ou la totalité du revenu de remplacement – l’assurance-chômage que perçoit un salarié licencié ou dont le contrat s’est terminé, et pour laquelle lui et son employeur ont cotisé. Avant la parution du décret, le 30 décembre 2018, qui définit les nouvelles règles de contrôle des chômeurs, la suppression du revenu des indemnités chômage nécessitait une saisine du Préfet. « Désormais, pôle emploi a tout pouvoir. Il n’y a plus de regard extérieur », s’inquiète Émilie, qui travaille depuis plus de 30 ans auprès des demandeurs d’emploi en Bretagne, depuis l’époque des Assedics devenues Pôle emploi en 2009. Elle craint de voir le sens de son travail lui échapper totalement : « Nous ne sommes pas là pour sanctionner et radier les gens, nous sommes là pour accompagner les personnes en recherches d’emplois et calculer leurs allocations au plus juste. »

Ce contrôle et ces sanctions renforcés doivent être mises en place via de nouveaux formulaires et logiciels que les conseillers ne maîtrisent pas encore. Et pour cause : ils n’ont pas eu le temps de complètement se familiariser avec les « nouveaux » logiciels précédents... « Cela fait partie des méthodes modernes de management du personnel, tempête Daniel. Il ne faut jamais être sûr de soi, jamais être en confort. Chez nous, on est fermés au public un jour par mois pour digérer les nouveautés informatiques, sans réussir à le faire du reste. Même les plus zélés, qui acceptent de faire des heures et des heures en plus pour pouvoir se mettre à jour n’y arrivent pas, c’est impossible. »

« Tout est plus dématérialisé. Les personnes un peu perdues vont l’être plus encore »

Une recherche d’emploi jugée insuffisante, une « non présentation à une action de formation » ou refuser deux offres d’emploi considérées comme « raisonnables » indépendamment du niveau de salaire et des conditions de travail sont soumises à la même progression exponentielle des sanctions que les absences aux rendez-vous, avec une suppression des indemnités à la première erreur. « C’est la double peine automatique, dénonce Daniel. La personne est suspendue pendant un mois. Et quand elle se réinscrit, on lui impute un mois. Elle se retrouve avec deux mois sans revenus. » « Ceux qui ont des facilités, qui se débrouillent avec l’outil informatique, il n’y aura pas trop de soucis pour eux, intervient une collègue. Mais les personnes qui sont loin de l’emploi, qui ne sont pas autonomes vis à vis du système informatique, ça va être plus compliqué pour elles. Elles vont se retrouvées de plus en plus précarisées. »

L’agente cite l’exemple des convocations aux rendez-vous, qui sont envoyées par Internet, ce qui suppose que les demandeurs d’emploi consultent très régulièrement leur espace personnel. « Tout est de plus en plus dématérialisé. Il devient difficile de trouver quelqu’un à qui parler. Les personnes un peu perdues vont l’être plus encore. » Pour justifier une recherche active d’emploi, il faut enrichir sans cesse son espace personnel numérique : être abonné aux offres d’emplois que l’on doit consulter tous les jours, mettre à jour son profil etc. « Cela lèse énormément les gens qui ne sont pas connectés, évidemment, sachant que l’on pourra désormais être sanctionné si on refuse de mettre son CV en ligne. » Tarif – minimum – de la sanction : un mois de radiation et autant de temps d’indemnités en moins.

Ces conseillers qui font de la résistance

Pour tracer le comportement des chômeurs, le nombre de contrôleurs va augmenter. Généralisé en 2015, sous le quinquennat de François Hollande, le contrôle de la recherche d’emploi mobilise à présent 600 agents, soit trois fois plus qu’il y a un an. 1000 personnes devraient à terme travailler dans ce service. Consultés dès mai 2018 sur l’augmentation du nombre de contrôleurs, « les syndicats se sont prononcés contre, rapporte Emilie. L’augmentation du nombre de contrôleurs se fait à effectifs constants, ce sont des conseillers qui changent de postes, ce qui réduit notre capacité à aider les personnes en recherche d’emploi. Cela stigmatise les chômeurs, les assimilant à des feignants et les forçant, ensuite, à accepter n’importe quelles conditions de travail. » La loi dont dépend le décret sur le contrôle des chômeurs, qui s’intitule « Travail : liberté du choix de son avenir professionnel » porte décidément bien mal son nom.

Jusque là, de nombreux conseillers ont fait - tant bien que mal - de la résistance, protégeant les demandeurs d’emploi contre la politique du chiffre imposée par les radiations ou le retour forcé vers des emplois de piètre qualité. « Quand une personne ne se présente pas, on peut faire un report simple de rendez-vous, décrit Daniel, qu’on ait réussi ou pas à la joindre par mail ou par téléphone. Cela évite qu’elle reçoive un courrier automatique d’avertissement avant radiation. » Les agents Pôle emploi peuvent également intervenir du côté des « offres raisonnables d’emploi » (ORE). Le nouveau décret prévoit qu’à partir de deux refus, le demandeur d’emploi pourra être sanctionné. Une offre raisonnable d’emploi est censée correspondre au profil du demandeur d’emploi, défini dans son projet personnalisé d’aide à l’emploi (PPAE).

Pressions sur les conseillers pour signaler les « mauvais » chômeurs

« Le projet personnalisé d’aide à l’emploi définit un métier, une zone géographique, et un niveau de salaire, précise Daniel. Jusqu’alors le demandeur pouvait refuser un emploi pour lequel il était moins payé qu’auparavant. C’est terminé puisque maintenant, on tiendra compte des salaires pratiqués sur l’aire géographique où un emploi est recherché. » Les conseillers tâcheront de continuer à ruser, en mettant par exemple un emploi inexistant dans l’aire de recherche du chômeur, ou en trichant un peu sur l’aire géographique de recherche « pour que les gens ne se retrouvent pas à travailler très loin de chez eux ». Mais ils craignent qu’il ne soit de plus en plus difficile de résister. « On va avoir plus de pressions. Si un conseiller ne signale jamais aucun chômeur au service du contrôle, cela lui sera reproché lors de son entretien annuel, c’est évident », soupirent-ils.

« On craint de ne plus avoir notre mot à dire », reprend Emilie. Jusqu’à présent, en cas d’avertissement pour radiation, le demandeur d’emploi pouvait venir directement en agence, et discuter avec le directeur. Les conseillers pouvaient donner leur avis. « Le nouveau système va réduire ces possibilités d’intervention car les recours ne se feront plus en agence. Ils seront traités directement par le supérieur hiérarchique du directeur d’agence », regrette une conseillère. Tout sera fait par écrit. Il n’y aura plus cette possibilité d’être reçus. Un directeur territorial hésitera à contredire régulièrement un directeur d’agence zélé en matière de radiations. Autrement dit : une plus grande proportion de recours ne pourront aboutir.

Les chômeurs bientôt contrôlés 24h/24 ?

« Le respect des droits des chômeurs dépend de plus en plus de leur ténacité, se désole une conseillère. J’ai souvenir d’une personne à qui Pôle emploi certifiait qu’elle avait eu un trop perçu. Elle a téléphoné, écrit, rencontré une médiatrice, a finalement été reçue par un responsable départemental qui a finalement reconnu qu’elle avait raison. Quelqu’un de moins tenace aurait baissé les bras, et remboursé la somme qui lui était pourtant due. »

Un autre outil de contrôle devrait être expérimenté à partir du mois de juin. Il a fait bondir les conseillers : il s’agit d’un carnet de bord numérique, que les demandeurs d’emploi devront remplir chaque mois à l’occasion du renouvellement de leur inscription. Le maintien de l’inscription sur la liste des demandeurs d’emploi est subordonné à la mise à jour de ce carnet de bord. « Il faudra que les gens justifient de 35 heures de recherche active, s’indigne Daniel. Certains contrôleurs ne vont pas faire de cadeaux. Ça va vraiment être très violent. Tout ça pour faire baisser les chiffres du chômage. »

Nolwenn Weiler

Publié le 18/01/2019

 

DE LA REVOLTE ANTILLAISE DE 2009 A LA REVOLTE DES GILETS JAUNES DE 2018
 

(site bellaciao.org)

Les brumes de la forêt un samedi matin...Au loin, à un carrefour, des Gilets Jaunes... Le froid. Dans un mois nous serons en février. Des images ensoleillées d’une autre révolte me reviennent, ceux d’un autre mois de février, celui de 2009 dans les Antilles.

Mais avec qui partager ici tous ces souvenirs ? S’il s’agit d’expériences passées personne n’écoute personne. On croit tout savoir, avoir tout découvert, surpris néanmoins de n’avoir pas pu convaincre le flic à qui on ouvrait les bras et encore plus désolé de prendre l’inévitable coup de matraque.

I.Un matin de février 2009.

Pourquoi et quand éclate une révolte populaire ? Pour les élites remises en question, tout comme pour celui qui est envahi par la sensation étrange de l’émeute, c’est un mystère. Y a t-il eu un complot ourdi de longue main ? Qui sont les instigateurs ? Quelles sont la vraies causes ?

L’auteur de ces lignes, séditieux de nature, a vécu mai-juin 68 du début à la fin, tout autant que la révolte antillaise de février-mars 2009 et aujourd’hui le mouvement des Gilets Jaunes. Et il ne peut répondre vraiment à ces questions. Bien des hypothèses ne pourront être prises en considération. Compte tenu du contexte, chaque situation est différente. Du côté des insurgés, comme du côté du « Parti de l’Ordre »,s’il y avait des « recettes », on saurait à quoi s’en tenir et tout serait tellement plus simple !

En Martinique, pendant plusieurs semaines, les délégations d’une intersyndicale, avaient parcouru l’île pour dénoncer les injustices sociales, la faiblesse du pouvoir d’achât, la cherté de la vie. En Guadeloupe auparavant, depuis un certain temps, la révolte infusait, se développait autour d’un syndicat de combat l’UGTG et du « Lyannaj con profitasyon » (1).

Mais quand le « 5 févriyé » tout s’arrête en Martinique, que de gigantesques défilés s’ébranlent, que tous les commerces ont été forcées de tirer leurs rideaux, on s’aperçoit que l’objet principal du mécontentement est la cherté de la vie. Et la cible des manifestants est donc les prix pratiqués par les grandes surfaces, dans les zones commerciales, dont le blocus s’organise. Plus que la grève, ce blocus sera ici l’arme des insurgés.

Bien sûr, nous demandions aussi une augmentation des bas salaires, du SMIC et la baisse des prix des services, du carburant, de la téléphonie, de l’électricité. ...

Prix baissés !

Que le creyol me manque aujourd’hui pour reprendre ces chants qui répertoriaient nos revendications !

Le bras de fer... Presque plus rien à manger.

Notre combat dura 38 jours . Un peu moins longtemps qu’en Guadeloupe, réputée plus combattive. Mais il se termina par une victoire. Grace au nouveau RSTA (2)Les bas salaires augmentaient de 80 à 100 euros, les prix étaient sous contrôle en accord avec la Préfecture (3), d’autres acquis qu’il serait trop long à énumérer ici la constituaient. Bien sûr, quelques mois plus tard tous ces avantages étaient amenuisés, réduits, annulés. Mais les plus conscients d’entre nous savions que c’était la loi du genre : tant que le capitalisme tenait debout, revenchard, il nous reprendrait d’une main ce qu’il nous avait donné de l’autre.

Il aurait fallu s’engager un peu plus dans la sédition et s’emparer des leviers de l’économie locale par une autogestion généralisée et la Démocratie Directe.

Sarkozy, qui avait laissé cette fois, les patrons face aux syndicats (4), avait fait, comme c’est d’usage la promesse de la concertation. Après avoir réuni les élus antillais, le personnel politique ultramarin déconsidéré, craintif, à Cayenne en juillet, il annonçait la réunion d’ « Etats Généraux de l’Outre-mer » puis un référendum.

Ce fut un capharnaum dont bien sûr rien ne subsiste . Mais on tenta ainsi d’ « amuser la galerie » comme tente de le faire aujourd’hui le Président Macron et son « grand débat national ».

II. Un après-midi de novembre 2018.

Mieux qu’en 2009 dans les Antilles, en 2018, en France internet fut un outil efficace pour réunir rapidement, à partir d’une pétition, des dizaines de milliers de Gilets Jaunes. Mais contrairement aux Antilles ce ne fut pas les syndicats qui eurent la main. Quant aux « politiques » on avait compris dès avant que personne n’en voulaient.

Mais la France, depuis assez longtemps, subissait l’influence de l’extrème-droite que les médias mettaient depuis longtemps régulièrement en scène pour faire le buzz. D’abord Le Pen père puis la fille. Collard plus que Mélanchon. Les formules creuses de « Patrie », de « France aux Français »... l’incapacité de la gauche se ralliant finalement au libéralisme , tout cela avait subtilement embrouillé bien des esprits. Et l’on arbora fièrement non pas le drapeau rouge mais l’étendard tricolore, vague évocation de la Révolution Française, mais aussi emblème des Versaillais (5).

Certaines revendications, minoritaires, fleurent donc encore le caca brun. Le RIC lui-même était issu du projet lepeniste (6). Rien d’étonnant après tout dans un pays où le score des populistes aux élections se situe audessus des 20%. L’ « apolitisme » d’un bon nombre s’arrête là. Et ils ne comprendront la nature du Rassemblement Nationale, parti aussi « corruptible » que les autres, que lorsqu’il sera au Pouvoir et qu’ils en auront senti la trique.

En Martinique il n’y avait pas de place pour les fascistes et le père Le Pen, dont l’avion, attendu par les manifestants, ne put jamais y atterrir.

Mais dans l’ensemble les Gilets Jaunes, même s’ils ont été encouragés par le gouvernement populiste italien, ne constituent pas un rassemblement fasciste et leurs principales revendications (pouvoir d’achat, justice fiscale...) ont clairement un caractère de classe.

Par rapport à la révolte antillaise, qui s’était déjà affranchie des « politiques », celle des Gilets Jaunes, dansant sur la crête populiste, s’est débarrassée des deux, et des « politiques » et des syndicalistes (7).

En mettant en avant la Démocratie Directe, ils ouvrent la porte à une nouvelle conception de la vie sociale, ce qui, malgré un état d’esprit alors bien plus combattif qu’en métropole, n’était pas clairement apparu dans les Antilles où l’on s’en tenait encore aux « majordomes » (8).

C’est objectivement un grand pas en avant vers la Révolution où néanmoins, en chemin, dans la lutte, tout peut basculer dans un sens ou dans un autre.

Ce combat social, en France, fera date, comme celui des Antilles (9), trop souvent occulté.

Notes

(1) UGTG – Union Générale des Travailleurs de la Guadeloupe – syndicat de combat dont le leader était Elie Domota. « Lyannaj con profitasyon » association informelle regroupant les forces vives de la Guadeloupe, depuis les salariés, les associations,jusqu’aux petits patrons.

(2) RSTA - Revenu Supplémentaire Temporaire d’Activité

« Conditions d’attribution du RSTA D’après le décret no 2009-602 du 27 mai 2009, il existe quatre conditions d’éligibilité :

1. Être salarié et percevoir une rémunération brute inférieure à 1,4 SMIC mensuel (soit 1 911,04 euros brut par mois à compter du 1er janvier 20111) ;

2. Exercer son activité professionnelle dans un des quatre DOM (Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion) ou des trois COM concernés (Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Saint-Pierre-et-Miquelon) ;

3. Être français, ou ressortissant d’un État partie à l’Espace économique européen, ou suisse, ou titulaire d’un titre de séjour autorisant à travailler ;

4. Être titulaire d’un contrat de travail d’une durée égale ou supérieure à un mois. »

(3) Des commisions de contrôle des prix organisées par les syndicats parcouraient les grandes surfaces. Ce qui m’exaspérait le plus c’était la « publicité mensongère ». Ainsi, sans avertissement, on ne trouvait plus le produit mis en promotion. Normalement on est alors en droit de prendre le produit le plus voisin et de l’acquérir dans les mêmes conditions que la promotion... Pour ma part je me contentais de terroriser les chefs de rayon en menaçant alors d’une « réquisition préfectorale »... Lesdites grandes surfaces s’en sont très bien remises, récupérant les revendications en affirmant « faire encore moins cher »...

(4) D’habitude, lors des conflits sociaux outre mers, c’était finalement les « politiques » qui s’en mêlaient et non pas les syndicats. Mais dans un premier temps Sarkozy avait voulu rester fidèle au libéralisme qui l’animait et avait donc voulu laisser face à face syndicats et patronat. Celui-ci s’en trouvait décontenancé, ignorant presque tout des négociations patrons-salariés, orphelin d’un Etat qui le laissait se démmerder tout seul... Quant aux syndicats, s’ils étaient dans l’ensemble plus combattifs qu’en métropole, ils n’allaient pas jusqu’à réclamer « la socialisation des moyens de production » comme cela était encore néanmoins mentionné dans leurs statuts...

(5) Le drapeau tricolore, déjà contesté en 1848, devint en 1871 l’emblème de rassemblement des « Versaillais » c’est-à-dire celui d’Adolphe Thiers et de l’assemblée conservatrice réunie à Versailles, combattant la Commune de Paris.

(6) Si les populistes disent que le ciel est bleu, que le capitalisme c’est pas beau, ce n’est là-dessus qu’on se querellera. Même chose pour le RIC qui en lui même n’est pas une mauvaise idée. Tout dépend du contexte, de l’organisation, des organisateurs et de leurs buts avoués ou inavoués...

(7) Les premiers syndicalistes se réclamaient de la Démocratie Directe. Mais aujourd’hui les cadres syndicaux s’en méfient, et il faut s’en remettre au GP (gentil permanent, souvent trés dévoué par ailleurs)... Pour ce que les syndicats nous rapportent, c’est vrai que l’on a envie de passer à autre chose d’un peu plus radical et efficace.

(8) Les « majordomes » étaient des personnes âgées, influentes et respectées qui régissaient les « rue-casa-nègres » (quartier des esclaves). Ce sont eux qui décidèrent la révolte de 1848, peu avant l’arrivée de Scholcher et du décret d’abolition de l’esclavage. On continua à nommer ainsi les « grandes personnes » influentes et certains « vénérables » syndicalistes...

(9) Lire « Matinik Doubout », 6 euros – Alternative Libertaire – BP 295 – 75921 Paris Cédex 19. www.alternativelibertaire.org

Publié le 17/01/2018

Stéphane Trouille : « Je déplore la confusion des pouvoirs et la massification de la répression »

Le vidéaste indépendant Stéphane Trouille a été condamné pour violence sur personne dépositaire de l’autorité publique dans le cadre du mouvement des gilets jaunes. Il revient pour Politis sur les faits qui lui sont reprochés.

Le 17 décembre, Amnesty International publiait les chiffres hors normes de la répression du mouvement des gilets jaunes depuis le 17 novembre : 1 407 blessés dont 46 grièvement, plus de 3 000 interpellations, 1 534 gardes à vue... En un mois ! Stéphane Trouille, 41 ans, vidéaste indépendant et collaborateur au média Reporterre, a été condamné le 26 décembre à 18 mois de prison dont six avec sursis et trois ans d’interdiction de manifester, pour violence sur personne dépositaire de l’autorité publique. Il a fait appel de sa condamnation le 29 décembre. La date du procès en appel n’a pas été encore fixé.

Que s’est-il passé le 8 décembre 2018 ?

Stéphane Trouille : J’avais commencé à m'impliquer depuis une semaine dans le mouvement des gilets jaunes quand j’ai eu vent d’une action d’information et de blocage au centre commercial Les Couleures à Valence. Je m’y suis rendu. Tout s’est bien passé jusqu’à environ midi, quand la police a décidé que l’on devait se disperser. Collectivement, il a été décidé de rester et un premier face-à-face a eu lieu. Celui-ci s’est rapidement arrêté car il y a eu des blessés du côté des manifestants suite à des coups de matraque et des tirs de lanceurs de balles de défense (LBD). Nous avons décidé peu après de quitter les lieux. C’est sur le chemin de ma voiture qu’une femme m’alerte sur une agression ayant lieu un peu plus loin. Avec d’autres, je cours alors vers cet attroupement et je donne un coup de pied à la personne en face de moi, qui frappe un gilet jaune. Cette personne se retrouve en confrontation avec un autre gilet jaune et je lui donne à nouveaux deux coups de pied dans les jambes. Je recule et je vois une autre personne qui dégaine un pistolet. À ce moment, je comprends que ce sont des policiers et je m’en vais.

Ces personnes étaient-elles identifiées comme des forces de police ?

Verbalement je n’ai entendu aucune identification de ces personnes-là. Visuellement, je n'ai rien vu sur le moment. Ce n'est qu'au visionnage de la vidéo de surveillance, élément principal du dossier, que j'ai constaté, avec difficulté, qu'un des deux policiers portait une espèce de brassard dans le pli au dos du bras gauche. C’était plutôt une tâche orange où l’on ne distinguait aucun mot. Quant à l’autre policier, il avait au bas de son bras droit un bracelet orange sur lequel on ne distingue aucun mot, couvert la plupart du temps par son pull. Des trois autres inculpés avec moi, un seul reconnait avoir compris que ces deux personnes étaient de la police, en voyant leur arme avant nous. Tout ceci n’a duré qu’une vingtaine de secondes. Ces deux policiers étaient en fait le directeur départemental des services de police de la Drôme et son chauffeur, policier également. Que faisaient-ils à cet endroit, à peine identifiables, à plus de 200 mètres des autres forces de l’ordre présentes ? Ils ont justifié leur intervention par la présence d’un individu violent repéré le matin. Mais cette personne, arrêtée un peu plus tard, a été relâchée avec un simple rappel à l’ordre pour non-obéissance aux trois sommations de dispersion survenues plus tôt. Il y avait en plus au moins un autre policier en civil présent sur les lieux. On le voit sur la vidéo de surveillance qui observe et ne fait rien. Cela a été reconnu au procès. Tout cela pose un certain nombre de questions.

Qu’avez-vous fait après avoir compris que vous aviez à faire à des policiers ?

Je suis parti. Comme je le disais, tout cela s’est passé très rapidement. Je me suis dirigé vers la marche pour le climat dans le centre de Valence, en ressassant tout cela dans mon esprit. J’étais dans une certaine confusion, je me disais que la police n’allait pas laisser traîner ça. Et en effet, pendant la marche, j’ai vu des forces de l’ordre s’approcher de moi. J’ai compris que quelque chose se tramait, et par peur, j’ai couru pour m’enfuir. Comprenant que c’était inutile après quelques mètres, j’ai levé les bras en l’air, après avoir reçu un tir de Flash-Ball ou de LBD. À ce moment-là, j’ai subi un déferlement d’insultes et de coups. Un premier coup sur le crâne m’a fait tomber au sol, les coups de pieds pleuvaient. Cela m’a valu neuf points de suture. Deux SDF qui étaient là se sont aussi fait matraquer. Ce n’est que le lendemain, quand l’officier de police judiciaire m’a dit en visionnant la vidéo : « Ouhla vous avez tapé le gros lot, c’est le directeur de la police de la Drôme », que j’ai compris l’acharnement.

Comment s’est déroulée la suite ?

Lors de la première audience, j’ai tout d’abord refusé la comparution immédiate qui est préconisée par la circulaire du 22 novembre et qui est faite pour empêcher toute défense de se constituer : j’avais rencontré mon avocate commise d’office 15 minutes avant. Le juge a alors décidé de me placer en détention provisoire, considérant que je risquais de commettre à nouveau des violences et de ne pas me présenter au procès fixé au 26 décembre. J’y suis resté onze jours et il a été très difficile de préparer la défense car il fut impossible de passer ou de recevoir des appels en détention provisoire.

Le 26, le procureur a récité et mis en musique les directives ministérielles de fermeté. Avec mon avocat, nous avons présenté le témoignage écrit d’un ancien gardien de la paix qui ne pouvait être présent au procès en raison du décès de sa maman. Celui-ci assure que les policiers n’étaient pas identifiables et affirme avoir été passé à tabac après les avoir interpellés sur ce fait. Le procureur a remis en question ce témoignage en insistant sur l’absence du témoin : « Je ne vois pas de preuves dans le dossier que sa maman est bien morte. » Le juge a ensuite suivi les réquisitions du procureur : 18 mois de prison, trois ans d’interdiction de manifester, mais a réduit l'amende à 1 000 euros, contre les 15 000 requis.

Quel est votre ressenti sur ce procès ?

J’ai l’impression d’avoir assisté à une pièce de théâtre où tout était joué d’avance. Je déplore la confusion des pouvoirs et la massification de la répression, particulièrement concernant les interdictions de manifester. On voit se dessiner un fil entre le gouvernement, les circulaires, les discours, et la justice.

Il s'agit de faire peur, de faire taire, de criminaliser. Me concernant, à la vue du soutien écrit et oral, et à la vue des personnes qui sont impliquées dans l'organisation d'un festival de soutien qui aura lieu les 11, 12 et 13 janvier à Saillans, la stratégie ne marche plus.

Je me pose beaucoup de questions sur les possibles implications de mes engagements personnels et professionnels sur l’issue de ce procès. En tant que vidéaste, je couvre les luttes sociales, des expériences d’organisation collective, des lieux occupés comme la ZAD de Roybon… Mon travail et mes engagements sont grandement remis en question.


par Hervé Bossy

Publié le 16/01/2019

Grand débat national - Le pouvoir face au grand loto des mots

Brigade d’Intervention Linguistique

paru dans lundimatin#174, (site lundi.am)

Ainsi apprenons-nous par voie de presse que le Président demande la mise en place d’un Grand Débat National pour « mieux comprendre » le mouvement et les « revendications » des gilets jaunes.

Ce qui au fond revient à dire et à faire ce à quoi s’essaient les plateaux TV, radios et journaux depuis deux mois, à savoir tenter de répondre à la question qui les (journalistes et présentateurs, membres du gouvernement) taraude le plus : « mais au fond, qu’est-ce qu’un gilet jaune ? », ce qui en dit bien plus sur eux que sur le porteur du gilet en question.

Aussi, on peut considérer ce « débat » comme la continuation d’un grand phénomène d’ethnologie aux relents XIX°istes, et devrait-on dire plutôt de zoologie, exercé par les classes dominantes et les gouvernants sur les plus dominés et démunis d’entre nous.

[Photo : Jean-Pierre Porno]

Je propose donc de requalifier ce grand débat en grande enquête zoologique de la France du XXI° siècle, sous-titrée A la recherche du pauvre, dont la question subsidiaire serait non pas « qu’est-ce qu’un gilet jaune ? » mais plus précisément « qu’est-ce qu’un pauvre ? » , et de réécrire le grand appel du gouvernement, à tout le moins d’E. Macron, en « Mon brave, apportez-moi un gueux, que je l’observe. »

Certains se sont bien rendu compte qu’ils avaient perdu, consumé la plus grande partie de leur vie en cocktails et mondanités, goûters et dîners en ville, et ont décidé en toute hâte, avec la plus grande urgence, face à l’imminence de la mort qui frappe à la porte de liège, d’écrire A la recherche du temps perdu.

D’autres, se rendant compte qu’ils étaient aussi passés à côté de quelque chose, mais sans pour autant savoir vraiment dire à côté de quoi ou de qui, ni se rendre bien compte des implications et du mouvement rétrospectif que cette prise de conscience eut dû impliquer (si tant est que prise de conscience il y eût, et cela, justement, je ne le crois pas) sur leur petite personne, ont décidé plutôt d’aller à la recherche du peuple perdu, du pauvre perdu, du gueux de nos jours. N’est pas Marcel Proust qui veut !

Aussi, c’est sans se presser et sans prendre la plume que le Président et ses amis lancent cette grande opération de communication, mais plutôt en s’entourant d’une armée de gendarmes mobiles (doux retour des licteurs ?), de CRS, de membres de la BAC. Ou peut-être pas, puisque nous savons désormais qu’insignes et brassards circulent comme des petits pains, s’échangent comme des cartes Pokemon au plus fort de la récré, c’est-à-dire que l’habit ne fait pas le moine, pas plus que la matraque ne fait le policier.

Il est à noter enfin que cinquante ans après mai 68, un gouvernement choisit de nouveau la droite ligne du Général pour mater la chienlit à la matraque tout en disant « Je vous ai compris ». A quelques galons près, le gouvernement chanterait-il « Maréchaaal, nous voilà ! » ? Il y pense peut-être, méfions-nous, n’oublions pas.

Les termes requalifiés, intéressons-nous maintenant à cette drôle de dégringolade que semblent subir et le gouvernement et les médias sur le grand escalier de la surprise. Passer de Charybde en Scylla, disent-il ? Je ne crois pas. Cette surprise rejouée chaque jour (et peut-être sincèrement éprouvée, catastrophe) ne dit rien du sujet –la révolte- dont ils (membres du gouvernement et médias) prétendent parler, mais dit tout ou presque de ces individus pris d’étonnement, de leur bulle, de leur méconnaissance du monde, de leur ignorance crasse et de leur mépris pour tout ce qui n’est pas eux.

Un étonnement donc qui n’a pas lieu d’être après cinquante ans (que dis-je ? plus !) de mise en place de politiques néo-libérales, et de grande entreprise de trahison du peuple par la gauche.

Aussi, plus que d’étonnement, c’est bien d’aveuglement qu’il s’agit et qui aujourd’hui atteint une limite, celle du principe de réalité que les parangons du pragmatisme libéral, chantres du rationalisme, devraient pourtant bien connaître, eux qui se réclament de la fourmi comptable, les pattes sur terre.

Hé oui, la fameuse goutte de trop ! En l’occurrence, goutte d’arrogance et jus de mépris. Un inconscient débridé (des communicants auraient dit une parole décomplexée) craché à la face d’individus déjà à terre. Individus exploités, infantilisés, écrasés, et maintenant méprisés et humiliés. Individus dont « les affects de crainte » ont alors été instantanément convertis en « affects de haine » : naissance de l’indignation (pour reprendre les mots de Frédéric Lordon dans son essai Capitalisme, Désir et Servitude). Le point de non-retour a été atteint. Insupportable est donc la surprise des dominants, qui ont beaucoup de trains de retard, et qui est bien plutôt le signe d’un aveuglement. Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire, d’être gouvernées et informées par des aveugles ? Allons-voir plus avant, explorons ce que cet aveuglement dit d’eux.

Plusieurs médias allant du Monde à BFMTV disent des gilets jaunes qu’il s’agit d’un mouvement nouveau et protéiforme, expression d’une « grogne » sociale -revoilà la zoologie - émanant de groupes hétérogènes et sans leaders, et donc « difficile à appréhender ». Etranglement d’horreur en entendant une chose pareille, hoquet de honte.

« Changez de métier ! et ouvrez les yeux ! », leur répondrait un individu sensé.

Si ce n’est pas justement le propre du métier de journaliste que d’aller au contact du réel, du monde et des individus qui le peuplent et qui chaque jour s’agitant en tous sens produisent ce qui fait la matière de ce que l’on pourrait appeler « l’actualité », alors je ne sais pas ce qu’est un journaliste.

Ou bien, et ce n’est là bien sûr qu’une hypothèse toute personnelle, j’ai une idée vaguement juste de ce qu’est ce métier, et je me vois donc obligée d’en conclure que ces individus n’ont du journaliste que le micro.

Décidément ! Après les moines qui n’en ont que l’habit, les policiers que la matraque, les journalistes que le micro, nous voilà cernées par les apparences trompeuses. Serait-ce le signe que notre société fonctionne grâce à ces individus qui n’ont d’une fonction que les attributs ? Autrement dit, que nous vivons entourés d’imposteurs ?

Un journaliste qui porte micro pour remplir à la hâte un papier et produire des images sensationnelles et ainsi se faire repérer pour intégrer une salle de rédaction ? Oui. Il en va de même pour ce policier qui frappe, là pour montrer et exercer son pouvoir, là pour exercer sa volonté de puissance, son désir de dominer, de frapper et d’humilier l’autre en toute impunité, mais là surtout pour se distinguer. De qui ? de l’autre qu’il frappe, de l’autre dont le journaliste pense qu’il « grogne », de l’autre dont le Président pense qu’il doit être l’objet d’un dispositif de communication et de répression pour rentrer dans le rang.

Mensonge des journalistes, violences policières, corruption de l’Etat : signe de la dérive, signe de l’imposture, et symptômes d’une gigantesque volonté de distinction, alors ?

Ce serait le dernier temps de notre requalification des termes au grand loto des mots : serions-nous face au fond, et encore une fois, à une affaire de distinction ? Affaire mue par une peur première et primaire d’être, pour ces imposteurs, disons-le, poussons plus loin l’hypothèse, un plouc ?

Et qu’est-ce qu’un plouc sinon l’autre que l’on juge moins bien que soi, l’habitant du plus petit bourg que le sien propre, que l’on juge rustre, « l’invisible », celui qui n’aurait pas de fonction et donc pas de pouvoir, le dominé, en somme ?

Vérifions : président et politiques portent le costume, mais aucun ne remplit sa fonction, à savoir représenter des électeurs, défendre l’intérêt général. Au contraire, tous SE représentent, défendent leur intérêt personnel, sont donc là par ambition, carrière, amour du pouvoir, hybris, et non pour la seule raison pour laquelle ils devraient être là, pour incarner provisoirement une fonction politique. Etre là pour l’Autre, et non pour soi.

Une maxime alors, à adresser lors de cette enquête zoologique, aux gouvernants et aux médias : ils oublient d’une part que nous sommes tous le plouc de quelqu’un, et d’autre part, qu’ils ne sont nécessaires à personne, si ce n’est à eux-mêmes.

Après ce voyage instructif au pays des mots, nous savons :

1°) Que nous faisons l’objet d’une enquête zoologique ;

2°) Que nous faisons face à un vaste groupe d’imposteurs aveugles ayant peur d’être des ploucs, et au profit duquel est menée ladite enquête ;

3°) Que nous pouvons en tirer les conséquences suivantes : tenir, définir, documenter, manifester, toujours.

Brigade d’Intervention Linguistique

Publié le 15/01/2019

Ici, pas de chef, chacun compte pour un !

(site humanité.fr)

La cabane des gilets jaunes trône au cœur de Commercy (Meuse). Partisans de la démocratie directe, ils veulent empêcher à tout prix que leur parole soit confisquée. Le 30 décembre, ils ont lancé un appel à constituer des assemblées démocratiques.

Une mince couche de givre et de neige mêlée recouvre les rues de Commercy. En ce début de matinée, le thermomètre affiche – 5 °C. En plein centre-ville, à deux pas du château Stanislas, la place du Général-de-Gaulle est quasiment déserte. Seules quelques personnes bravent le froid autour d’un brasero posé devant une construction faite de poutres, de planches de bois et de bâches en plastique.

La cabane des gilets jaunes trône là depuis début décembre. Chaque jour, elle est ouverte de 8 heures jusqu’à 19 heures, parfois même au-delà de 20 heures quand l’assemblée générale quotidienne convoquée à 17 h 30 dure plus longtemps qu’à l’accoutumée. Les 6 000 habitants de Commercy peuvent venir y faire part de leurs revendications ou de leurs doléances. La centaine de gilets jaunes de cette sous-préfecture de la Meuse vient s’y informer et y décider des actions. Ils y ont aussi fêté la nouvelle année. Pour beaucoup d’entre eux, touchés par « la fraternité ambiante » ou parce que la lutte commune a « brisé les solitudes », ce réveillon fut « le plus beau depuis longtemps ». « Sans les gilets jaunes, nous ne nous serions jamais rencontrés. Nous sommes devenus une vraie famille », explique Marlène, sourire aux lèvres. Ici, chacun vient librement. « On ne demande à personne ce qu’il pense. On ne juge pas », explique René, retraité de l’éducation nationale. « Chacun est libre de ses opinions. » Parfois, les discussions sont vives. L’évocation de la thèse d’extrême droite sur « le grand remplacement » suscite une sévère engueulade.

BFMTV et la presse locale...

En semaine et en journée, ce sont surtout des retraités et des privés d’emploi qui assurent la permanence à la cabane. En soirée et le week-end, ils sont rejoints par des salariés. Autour d’un café fourni gracieusement par le Café du marché et des pâtisseries et croissants donnés par une boulangerie de la ville, les discussions vont bon train. Ce matin, les images de l’arrestation musclée d’Éric Drouet, la veille à Paris, alimentent la conversation. « Femme au foyer » âgée de 45 ans, Frede ne décolère pas contre ce nouvel épisode de la répression gouvernementale. Très vite, elle évoque les tirs de grenades lacrymogènes ou assourdissantes qu’elle a essuyés récemment avec d’autres gilets jaunes alors qu’ils défilaient « pacifiquement » à Nancy ou à Metz. La critique glisse ensuite sur les médias accusés de « désinformation ». Les gilets jaunes regardent de plus en plus la chaîne russe RT France. Dans leur collimateur : les chaînes d’information en continu, BFMTV en tête, mais aussi la presse locale. « À Metz, nous étions près de 3 000 et “l’Est républicain” a écrit que nous étions 500 », accuse Dédé. Bien accueillie, « l’Humanité Dimanche » verra néanmoins sa présence soumise à l’approbation de l’assemblée générale, tandis qu’une demande de relecture de l’article sera finalement abandonnée.

« C’est la dictature, la répression permanente. Macron veut nous faire taire », commente Jacques, retraité. Mais pas de quoi les décourager de lutter. Sur son gilet jaune, où elle a dessiné « une croix de Lorraine parce qu’elle est lorraine », Frede a écrit le nom de chaque ville où elle a manifesté. Le 5 janvier, Épinal devait rejoindre sur la liste Metz, Nancy ou encore Paris. Les autres gilets jaunes présents expriment la même détermination. René assure ne pas avoir constaté de baisse de la mobilisation, tout juste « un tassement » pendant les fêtes. À l’instar de ce retraité de l’éducation nationale, tous s’attendent à ce que les manifestations reprennent de plus belle courant janvier. « Les sans-dents sont devenus des sans-culottes », lâche tout sourires une retraitée qui répond au surnom de Banou.

Et pour cause. Ici comme ailleurs en France, les gilets jaunes estiment ne pas avoir obtenu gain de cause. Les mesures annoncées par Emmanuel Macron sont jugées « très loin du compte » par ces retraités, ces salariés ou ces privés d’emploi unis par les fins de mois « impossibles ou difficiles à boucler ». « Macron nous a lâché des cacahuètes », balance René. Nicolas, la trentaine, acquiesce. Ce salarié de la grande distribution, qui gagne 1 184 euros par mois, s’est rendu à la CAF pour calculer le montant de sa prime d’activité. « On m’a dit qu’elle allait augmenter de 104 euros mais qu’en conséquence mon APL allait baisser de 250 euros », raconte-t-il, encore abasourdi par une telle « absurdité ». « Non, décidément, le compte n’y est pas », assure aussi Jacques. Entre CSG et taxes sur la consommation, le retraité, qui estime avoir perdu environ 200 euros par mois, s’inquiète plus pour « l’avenir des enfants et des petits-enfants » que pour le sien. Une peur qui se double d’un sentiment d’injustice. À Commercy aussi, la suppression de l’ISF ne passe pas.

« Macron démission »

La seule prononciation du nom du chef de l’État suffit à mettre en colère un autre retraité de l’éducation nationale, également prénommé René. « Macron démission, Macron démission… » scande-t-il sous le regard approbateur d’autres gilets jaunes. Comme eux, il ne digère pas d’« avoir été traité de foule haineuse » par le locataire de l’Élysée lors de son allocution télévisée du 31 décembre. Pour beaucoup, le président et son gouvernement ont perdu toute légitimité à gouverner. Banou ne voit qu’« une solution, qu’ils dégagent tous ».

La « consultation nationale » annoncée par Emmanuel Macron censée mettre fin à la crise ne suscite que méfiance. « Les consultations, on connaît. À Bure, le projet d’enfouissement des déchets nucléaires a fait l’objet d’un débat public qui n’a rien changé. Tu peux bien y dire ce que tu veux. Au final, c’est le gouvernement qui décide », explique Guy, retraité. Les gilets jaunes n’ont « pas confiance » non plus dans les municipalités pour recueillir l’avis de la population, craignant qu’il soit là encore « dénaturé » ou « récupéré ». Aussi, à Commercy, ils ont décidé de « prendre les choses en main ». À l’entrée de leur cabane, une pancarte invite chacun à faire part de ses revendications. Des porte-à-porte sont aussi organisés. Les doléances sont précieusement recueillies sur des carnets à souches numérotées et autocopiantes. « Comme ça, quand tu donnes ton avis, tu repars avec un double et, grâce au numéro, tu peux le retrouver plus tard pour le compléter si besoin », explique René.

Les gilets jaunes de Commercy sont de fervents partisans de la démocratie directe. Chaque action, chaque communiqué, chaque proposition ou revendication est soumise au vote lors de l’assemblée générale quotidienne. « Nous sommes tous à égalité. Chacun compte pour un. Ici, pas de chef », explique Guy. À l’inverse, la démocratie représentative suscite la défiance. « Ceux qui sont élus ont tôt fait de s’arroger du pouvoir sur les autres », poursuit-il. Néanmoins, beaucoup concèdent la difficulté de fonctionner en permanence en assemblée générale et de la nécessité de se doter de délégués. « Il faut bien en passer par là », explique Choco, retraité qui se remémore son expérience de militant syndical dans le bâtiment.

Des délégués révocables à tout instant

Jean-Philippe, retraité de la tréfilerie anciennement Arcelor, se rappelle les délégués CGT de l’entreprise : « Les gars avaient du répondant. Ils savaient tenir tête au patron. » À Commercy, les gilets jaunes désignent des délégués si besoin. Mais leur rôle est uniquement de « mettre en œuvre les décisions ». Surtout, ils peuvent être révoqués à tout instant.

Le 30 décembre, pour défendre leur conception de la démocratie, les gilets jaunes ont lancé depuis leur cabane un appel à leurs homologues partout en France et plus largement à ceux qui ont « la rage au ventre ». Ils invitent à créer « des assemblées démocratiques dans un maximum d’endroits » et à ouvrir des cahiers de revendications. Cette démarche est, selon eux, le moyen de « ne se laisser confisquer la parole par personne ». Ils appellent aussi à refuser les représentants autoproclamés et l’idée de présenter des listes aux prochaines élections. « Si on fait cela, de marchandage en concession, on va se faire bouffer par le système », explique Pierre, travailleur précaire de 27 ans. L’exemple d’Édouard Martin, ex-syndicaliste CFDT d’Arcelor à Florange (Moselle), devenu eurodéputé PS, est souvent cité. À l’instar de Banou, qui l’accuse d’avoir « craché sur la tombe de Jaurès », les plus sévères estiment qu’il a trahi son camp. Ceux qui ne remettent pas en cause la sincérité de sa démarche jugent qu’elle « n’a rien changé ».

Le RIC, entre intérêt et scepticisme

Le référendum d’initiative citoyenne (RIC), en faveur duquel ont fleuri les pancartes ces dernières semaines dans les manifestations de gilets jaunes, suscite à la fois intérêt et scepticisme. Intérêt car, comme l’explique René, « ce peut être un moyen pour le peuple de décider directement sans passer par des élus ». Scepticisme car « Macron va chercher à le dénaturer pour protéger son pouvoir », poursuit-il. Pierre s’inquiète que « le RIC conforte au final la démocratie représentative » en cantonnant le peuple à « un rôle d’arbitre ».

Dans leur appel du 30 décembre, les gilets jaunes de Commercy proposent aussi d’organiser « une grande réunion nationale » des assemblées démocratiques locales. Composée de délégués venus de toute la France, cette « assemblée des assemblées » permettrait de mettre en commun les cahiers de revendications, de débattre des suites du mouvement et de « décider d’un mode d’organisation collectif, authentiquement démocratique ». Selon Claude, un fonctionnaire des finances publiques et ancien syndicaliste, une quinzaine de collectifs locaux de gilets jaunes des villes de Saint-Nazaire, Toulouse ou encore Nantes auraient déjà donné leur feu vert et assuré de leur présence le 26 janvier prochain, à Commercy. « S’organiser est le seul moyen d’éviter la récupération et d’assurer l’existence du mouvement dans la durée », plaide Claude. Durer ? « Tant que c’est nécessaire », jure Frede, qui imagine déjà la cabane en été.

Pierre-Henri Lab

gilets jaunes

Publié le 12/01/2019

Lettre Jaune #15 - 2019, année jaune !

« Nous approchons de la fin. Depuis plusieurs mois, nous menons bataille sur le terrain, ensemble, pour bloquer les tentatives suicidaires de ceux d’en haut. Nos vies, celles de nos enfants, et de nos petits-enfants sont sur un fil. »

paru dans lundimatin#173, (site lundi.am)

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes de mystérieuses Lettres Jaunes sont diffusées sur les ronds-points et les réseaux sociaux. Nous publions ici cette 15e missive qui aborde, avec toujours autant de justesse et de poésie, l’imminence de la fin de ce monde et la responsabilité qui nous incombe.

Chers Gilets jaunes, Chers hommes et femmes d’en bas,

Nous approchons d’un moment critique. Nous approchons d’un moment historique. Nous approchons d’un basculement de l’histoire. Nous approchons de la fin. Depuis plusieurs mois, nous menons bataille sur le terrain, ensemble, pour bloquer les tentatives suicidaires de ceux d’en haut. Nos vies, celles de nos enfants, et de nos petits-enfants sont sur un fil. Ne jouons pas aux équilibristes en mesurant les avantages ou les inconvénients de telle ou telle mesure constitutionnelle qui pourrait nous redonner, dit-on, des marges de manœuvres. Qu’on se le dise nous n’avons plus la main.

Nous n’avons plus la possibilité de définir à notre manière nos formes de vies. Qu’il s’agisse de comment travailler, de comment éduquer ses enfants, de comment manger, de comment produire, de comment s’habiller, de comment festoyer, de comment se regarder, de comment lutter, de comment partager, de comment s’embrasser, se rencontrer, de comment s’aimer ? Toute la vie est aspirée et dévorée par la machinerie d’en haut qui n’a cure de nos plaintes, de notre légalité, et de nos bons sentiments. Ceux d’en haut sont déjà des machines, et une machine, mes amis, ne sent pas, ne pense pas, elle calcule.

Chers Gilets jaunes, Chers hommes et femmes d’en bas,

En 2019, notre sol vivant, notre sol réel, à savoir tout ce qui nous entoure, la beauté et la richesse de nos paysages, la fraîcheur du bon matin, les odeurs de jasmin ou de lilas qui emplissent l’air des rues, les angoisses de la nuit noire, les brins de soleil caressant nos visages matinaux, et aussi le rire de nos enfants dans les jardins de l’innocence, tout cela se détruit, et disparaît dans les vagues monstrueuses de la bétonisation à outrance. Mais qu’on se le dise, mes amis, il n’y a pas de paix verte, de Greenpeace à l’horizon ! Ni même de taxe carbone ! Ni même d’écologie responsable ! Et encore moins de grenelle de l’environnement, ou de Cop 21, 22, 23 ! Tout cela n’est qu’un coup de pinceau vert sur l’immondice qui nous attend !

Alors Macron, et sa troupe d’en haut, auront beau nous souhaiter leurs meilleurs vœux. Ce n’est pas eux qui souffrent de la fin du mois, ni eux qui désespèrent de la fin du monde. Non, eux désespèrent du manque de croissance ; eux s’inquiètent seulement du manque d’adaptation de la France d’en bas aux impératifs marchands d’en haut. Aujourd’hui, notre lutte d’en bas est un combat total, et sans doute le dernier. Un combat contre l’extinction programmée de l’espèce humaine. Alors, il est temps que nous engagions une vraie organisation sociale dont la base sera locale pour s’élever à l’échelle mondiale. Les problèmes d’un congolais, d’un thaïlandais, ou d’un brésilien d’en bas sont aussi nos problèmes.

Tandis qu’à l’approche des soldes, on nous encouragera certainement à dévaliser les rayons des centres-commerciaux pour apaiser nos frustrations, imaginons-nous un vietnamien de 20 ans, délocalisé de sa terre natale où vit sa famille depuis des générations, se rendant à 6h du matin, seul, dans un champ de coton, ou dans d’immenses blocs métalliques froids, pour produire un vêtement de malheur ! Imaginons-nous la même entreprise se félicitant des bons résultats trimestriels ! Imaginons-nous maintenant, nous européens, quémander un crédit à la consommation pour enfin acheter ce fameux vêtement, ce fameux smartphone, ce fameux objet ! Imaginons-nous l’immonde ? Imaginons-nous le monde dans lequel nous vivons ? Le visage, le reflet de nos misères quotidiennes. Ce monde, notre monde. Celui que nous rendons insupportable, détestable, irrespirable, invivable au point de nous réfugier dans nos citadelles d’écrans, dans nos illusions, dans nos dénis…

Au contraire, imaginons dans nos immeubles, dans nos quartiers, dans nos villages, établir d’autres manières de produire, de consommer. Imaginons-nous une machine à laver par immeuble ? Imaginons-nous matin pêcheur, l’après-midi au soin des enfants, et le soir à préparer la fête du coin, ou le match de foot du lendemain ? Imaginons-nous conserver nos denrées dans les bocaux de grand-mères d’hiver, et dans des lieux de partageux ? Imaginons-nous briser la propriété privée qui nous enserre, qui nous chasse, qui nous isole, qui nous expulse ? Imaginons-nous la femme enceinte de 25 ans dont les besoins ne sont pas ceux de l’homme robuste de 35 ans ? Imaginons-nous un gardien de nuit travailler 40h dans le froid glacial, et imaginons-nous un banquier travailler autant dans un bureau climatisé, avec tasse de café et entremets ? Imaginons-nous ces deux tristesses réelles ? Alors imaginons-nous une inégalité réelle, et non cette égalité abstraite, celle d’un travail abstrait, celle où le travail n’est plus considéré à partir des besoins réels et vitaux, mais en vue de besoins fictifs et imaginaires ? Imaginons-nous alors un travail réel, un travail sensé ? Imaginons-nous enfin un visage humain ?

Chers Gilets jaunes, Chers hommes et femmes d’en bas,

Cette année, notre destin est encore entre nos mains. Saisissons notre chance, soulevons les questions qui nous tourmentent, et produisons des réponses radicales et réelles en dehors de tout artifice institutionnel. Notre monde se meurt, notre monde s’effondre, la vie humaine s’éteint. Nous avons rallumé une étincelle d’espoir ! Alors, enflammons nos villages, enflammons nos villes, enflammons la France, enflammons l’Europe, enflammons le Monde ! Que nos étincelles de révoltes jaunes se transforment en brasier créateur ! Que la destruction du quotidien se transforme en vitalité du lendemain !

Bonne année Jaune ! A nous !

Recette pour le repas de fin d’année :

1 – Pendant 40 ans, faites disparaître 60 % des animaux sauvages sur Terre.
2 – Mélangez 10 tonnes de plastique produites chaque seconde dans le monde.
3 – Ajoutez-y 237.000.000.000.000 de dollars, l’équivalent de la dette mondiale dans le monde.
4 – Saupoudrez le tout d’un yaourt ayant parcouru 9000km avant d’atterrir dans nos assiettes.
5 – Vous obtiendrez la destruction de l’humanité. Cette recette est illimitée. Elle procurera à ses invités un décès sur 6 dans le monde en raison de la pollution industrielle. Une dose de mortalité 15 fois plus importante que les guerre

Publié le 10/01/2019

Gilets jaunes. Macron ou la tactique du judoka

Cédric Clérin (site humanité.fr)

La nouvelle stratégie du président ? Utiliser la force de son adversaire pour le renverser. à savoir s’appuyer sur les aspirations démocratiques des gilets jaunes pour tenter de faire passer sa réforme institutionnelle et se refaire une virginité. Un jeu (très) dangereux.

Emmanuel Macron va-t-il enfiler un gilet jaune ? « Le mouvement des gilets jaunes est une chance » serait devenu le refrain à la mode dans les couloirs de l’Élysée. Confronté à une crise politique majeure mettant en cause jusqu’à sa légitimité, le président s’oriente vers une stratégie de judoka : utiliser la force de son adversaire pour le renverser. Les macronistes tentent donc désormais d’expliquer que le mouvement des gilets jaunes serait en réalité une résurgence de la campagne 2017 d’En marche ! Pour casser l’image d’un candidat banquier hors-sol, les soutiens d’Emmanuel Macron avaient alors réalisé une « grande marche », campagne de recueil de paroles citoyennes qui se voulait totalement novatrice. En réalité un porte-à-porte aux dimensions assez limitées (25 000 questionnaires remplis). Cette démarche initiale serait en résonance avec le mouvement actuel. « Cette crise aura réinventé notre façon d’exercer le pouvoir en révélant une aspiration très forte des Français à participer au débat politique », affirme ainsi Hugues Renson, vice-président macroniste de l’Assemblée nationale. Macron meilleur ambassadeur des gilets jaunes ? La ficelle est un peu grosse. Reste que le chef de l’État a besoin de retrouver une légitimité que lui contestent désormais de très nombreux Français : un sur deux demande sa démission, selon un sondage publié début décembre (Yougov). Comment reprendre la main sans changer d’orientation politique, tout en donnant l’impression d’avoir entendu le peuple ?

détourner le Référendum

Le président a dans l’idée de profiter de la crise pour imposer sa réforme des institutions. Les Français critiquent leurs élus déconnectés du peuple ? On va en réduire le nombre (réduction d’un tiers des parlementaires). Ils veulent plus de démocratie ? On va introduire une dose minime de proportionnelle (15 %). Ils veulent pouvoir proposer une loi ? Acceptons le référendum d’initiative citoyenne avec un nombre de signataires suffisamment grand pour qu’il soit très difficile d’en organiser un. Voilà en substance la supercherie qu’Emmanuel Macron s’apprête à proposer aux Français.

Avant cette sortie de crise, le président espère que le mouvement aura quitté les ronds-points, et même qu’il pourra lui profiter électoralement. La répression violente sert à dissuader la masse des mécontents de se rejoindre dans les rues et donc de donner force au mouvement. On recense ainsi une quarantaine de blessés graves dus au zèle des « forces de l’ordre » depuis six semaines. Main arrachée, fracture de la mâchoire, perte d’un œil ou encore perte d’audition figurent au triste bilan d’une répression aveugle, sans distinction d’âge (victimes de 15 ans…). Le gouvernement a d’ailleurs commandé 1 280 fusils lanceurs de balles de défense en caoutchouc de 40 millimètres, ainsi que 450 fusils automatiques du même calibre capables de tirer plusieurs balles en même temps. La sévérité des condamnations judiciaires (voir p. 18) complétant un dispositif répressif assez inédit.

Pendant que la rue se fait de plus en plus dangereuse, la majorité incite les manifestants à se structurer politiquement. « Puisque chaque jour on nous dit : “Voilà les nouvelles propositions”, eh bien qu’ils s’organisent, qu’ils fassent une plateforme de propositions et qu’ils aillent aux élections », a ainsi déclaré le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, le 16 décembre dernier. Quelques jours plus tôt, un sondage indiquait qu’une liste « gilets jaunes » aux élections européennes pourrait atteindre 12 %, en prenant largement sur le RN d’un côté et la France insoumise de l’autre. Les deux principaux opposants à Macron et soutiens ouverts du mouvement des gilets jaunes…

bien loin des aspirations profondes

Des calculs qui semblent cependant bien loin des aspirations profondes exprimées dans ce mouvement. Les annonces sur le pouvoir d’achat du président n’ont trompé personne et n’ont pas calmé grand monde avec le tour de passe-passe des 10 milliards pris d’une main pour les rendre de l’autre. Plus fondamentalement, les gilets jaunes expriment le ras-le-bol d’un peuple pour des politiques successives qui ne répondent jamais aux besoins sociaux et n’écoutent jamais les revendications populaires. Ni la réforme constitutionnelle envisagée par le président, ni les mesures prétendument sociales mises sur la table ne répondent à l’enjeu. Le livre programme du candidat Macron s’appelait « Révolution ». C’est peut-être ça qu’attendent les Français.

cédric clérin

Publié le 09/01/2019

 

La meute populaire : du mépris à l’extermination

« Trop abêtie par l’alcool et naturellement grossière, la masse insurgée ne saurait saisir ni les raisons, ni les enjeux de sa propre insurrection. »

paru dans lundimatin#172, (site lundi.am)

Comment, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les écrivains décrivaient-ils le peuple insurgé ? Comme des ivrognes et des bêtes, avec mépris et dégoût. Relire aujourd’hui les déclarations de Flaubert, Feydeau ou Goncourt à propos des communards et autres pauvres qui se soulèvent permet de mettre en perspective tant de déclarations d’éditocrates.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le bourgeois philistin subissait les foudres des génies littéraires du moment. Flaubert demeure sans doute la figure la plus représentative de cet antagonisme : sa fureur contre la bêtise bourgeoise, qui se retrouve aussi bien dans sa correspondance que dans ses œuvres – la figure d’Homais dans Madame Bovary, le Dictionnaire des idées reçues et Bouvard et Pécuchet – avait quelque chose d’obsessionnel. Mais cette condamnation, chez Flaubert comme chez ses contemporains, avait précisément des racines strictement esthétiques : l’incapacité indécrottable du bourgeois à saisir la valeur de leurs œuvres. La haine de la bourgeoisie s’arrête là : on cherchera en vain une critique d’ordre politique ou une désapprobation directe de l’exploitation des classes laborieuses par les possédants. « En effet, les écrivains considèrent que les forces sociales qui remettent en cause la société bourgeoise sont encore plus dangereuses que les bourgeois » [1].

Hormis quelques exceptions de taille, comme Léon Bloy, qui n’a cessé de mettre sa plume furibonde au service des plus pauvres, nul des beaux esprits de ce temps n’échappe entièrement à ce constat. Ni le Hugo des Misérables – « barbares », « sauvages », « nomades », voilà le lexique employé par le grand socialiste pour désigner le peuple [2] – ni Zola, dont la méthode pour « défendre » et promouvoir les intérêts de la classe ouvrière consistait principalement à l’humilier dans ses romans. La haine artiste du bourgeois procède donc avant tout d’un sentiment aristocratique de soi plutôt que d’une empathie à l’égard des exploités que fabrique l’émergence de la société industrielle.

Le peuple est bien plutôt l’objet d’un mépris et d’un dégoût ostensiblement affichés. La stupidité et les vices populaires sont d’ailleurs ce qui justifie la nécessité d’un pouvoir autoritaire et coercitif. Le peuple, cette « canaille » (E. de Goncourt), est « une éternelle race d’esclaves qui ne peut vivre sans bât et sans joug » (Leconte de Lisle). Aux mesures de prévention sanitaire s’ajoute une autre justification du maintien du peuple dans l’ignorance et l’exploitation. C’est que le peuple remplit une fonction utile à l’existence même de l’art et des artistes. Tout comme l’esclavage antique permettait à l’aristocratie athénienne de consacrer du temps à l’observation de la voûte céleste, la masse laborieuse de l’ère industrielle est là pour assurer les tâches nécessaires à la production cependant que, selon les mots de Renan, « quelques-uns remplissent pour elle les hautes fonctions de la vie » [3].

Si le naturalisme littéraire introduit la thématique et le parler populaires dans ses œuvres, sa motivation ne doit rien à l’éventuelle bienveillance qu’il pourrait nourrir à l’endroit d’un type humain jusque-là négligé par les littérateurs : comme l’affirme à plusieurs reprises E. de Goncourt, l’intérêt est purement documentaire et procède d’une curiosité pour l’exotisme et l’altérité radicale d’une population qui relève d’une sorte de sous-humanité [
4]. L’abêtissement, l’énormité des vices, les basses jouissances qu’induit la pauvreté extrême sont avant tout des motifs aptes à susciter et entretenir la curiosité du lecteur. Ce qui intéresse les écrivains de la fin du Second Empire, c’est l’hétérogénéité absolue de l’ouvrier des bas-fonds, assimilé à un sauvage, et nullement la possibilité d’une quelconque émancipation que pourrait favoriser les descriptions littéraires de sa condition miséreuse.

Cette littérature a suscité une atmosphère d’épouvante dans le monde bourgeois, atmosphère dans laquelle le pouvoir a puisé les justifications du maintien d’un cadre autoritaire strict afin d’empêcher la contagion des vices populaires à l’ensemble du corps social ou les explosions de violences sauvages dont cette « race » était porteuse. C’est cette atmosphère qui s’est concrétisée en actes lors d’un épisode, devenu mythique, de l’histoire européenne.

La Commune de Paris, de mars à mai 1871, débouche sur une répression sanglante : « 30 000 hommes, femmes et enfants sont exécutés […] en moins de huit jours par les forces de l’ordre » [5]. Le livre de Lidsky montre que ce massacre est l’aboutissement paroxystique d’une certaine vision de la nature du peuple partagée par tous les « honnêtes gens », qui se retrouve dans les commentaires de l’événement émis au jour le jour par les publicistes et écrivains de l’époque. Ces écrits révèlent le fossé idéologique et sociologique séparant la bourgeoisie intellectuelle et la classe ouvrière, la relégation de la condition populaire à une sorte d’état primitif, et l’image de barbarie à laquelle elle est associée. L’anthropologie pessimiste, dont la philosophie politique de Hobbes fournit la version moderne, a construit une catégorie repoussoir emblématique visant à illustrer ses présupposés et à maintenir un sentiment de peur, en vue de légitimer une domination contraignante capable de préserver la société du danger que représenterait une licence accordée aux exploités et aux démunis. La perpétuation, de nos jours, de l’anthropologie pessimiste montre que cette stigmatisation du peuple n’a pas disparue et explique dans une large mesure l’inhibition sociale et morale de la violence insurrectionnelle et la condamnation de toute perspective révolutionnaire. Elle montre aussi que la vision péjorative du peuple entretenue par la domination peut aller jusqu’à l’éradication lorsqu’elle se sent vraiment menacée.

L’anthropologie pessimiste se caractérise par son biologisme. Elle situe la violence et les vices humains – et plus précisément populaires – du côté de la nature : « L’ouvrier socialiste ivrogne, pervers et agitateur est présent dans presque toutes les œuvres. Une fois encore, on se trouve non devant un type social mais devant un type caractériel qui relève de la pathologie. Il s’agit d’un individu qui est né fainéant, noceur, lâche, égoïste, sournois, nuisible parce que pervertisseur » [6]. La « pathologie » dont il est question est comme un affleurement à la surface du fond naturel de l’individu qui serait censé le caractériser, faute du fragile vernis culturel dont l’homme socialisé est habituellement recouvert. C’est une sorte de raté du processus de civilisation.

Le peuple est donc la métonymie de l’humain tel que le conçoit l’anthropologie pessimiste – l’humain à l’état de nature, mais tel que ses caractères font retour ou se perpétuent au sein même de la condition civilisée. Vicieux par essence, quelle que soit sa conduite, il ne peut être mû que par de basses inclinations. L’envie jouera ici le rôle de la cause efficiente. Ce qui surgit et se répand en ces journées sanglantes, c’est le fonds primitif de la créature biblique pécheresse : « L’origine de la Commune remonte en effet au temps de la Genèse, elle date du jour où Caïn a tué son frère. C’est l’envie qui est derrière toutes ces revendications bégayées par des paresseux auxquels leur outil fait honte, et qui en haine du travail préfèrent les chances du combat à la sécurité du travail quotidien » [7]. – On sait qu’en matière d’envie, l’auteur de cette phrase, Maxime du Camp, pouvait se targuer d’une expertise certaine, lui dont l’œuvre apparaissait tellement médiocre auprès de celle de son grand ami Flaubert… Tout se jouera donc entre le triomphe de l’anarchie des plus vils instincts ou le maintien de l’ordre civilisationnel. Dans l’esprit des gens de plume et des détenteurs de la parole, l’enjeu de la Commune n’est en rien politique, il est d’ordre moral et relève « d’une lutte manichéenne du Bien contre le Mal » [8].

Trop abêtie par l’alcool et naturellement grossière, la masse insurgée ne saurait saisir ni les raisons, ni les enjeux de sa propre insurrection. Conformément à la pétition de principe hobbesienne, la disparition momentanée des contraintes sociales ne font que laisser libre cours au déferlement aveugle des instincts les plus détestables que l’ordre civil habituel ne parvient qu’à ensommeiller. L’événement est l’occasion, pour les intellectuels également, d’abandonner toute retenue et de livrer sans fard leurs poncifs haineux. Du Camp, encore lui : « Brutes obtuses ne comprenant rien, sinon qu’ils ont bonne paye, beaucoup de vin et trop d’eau-de-vie », « Ils recherchaient le plaisir grossier, le trouvaient sans peine, ajoutaient leur dépravation particulière à la dépravation générale et se tenaient pour satisfaits » [9]. Et le bon Feydeau : « L’effronterie de ces coquins n’avait d’égales que leur bêtise et leur scélératesse […]. Cela puait le vin, la crasse, le jus de pipe, bien autre chose encore, et je ne sais quelle bestiale vanité » [10]. Les femmes n’étaient pas en reste et ne pouvaient se prévaloir de davantage de lumières. Catulle Mendès : « Quelle est donc la fureur qui emporte ces furies ? Savent-elles ce qu’elles font, comprennent-elles pourquoi elles meurent ? » [11].

Le soulèvement de 1871 n’aurait pu être interprété autrement qu’à l’aune de ces présupposés. Ce fut l’un des épisodes les plus représentatifs de ce refoulement de la dimension politique de la violence populaire. Lorsque la populace s’ébroue, cela ne peut procéder que de basses motivations. La Commune de Paris « n’est donc ni une lutte politique, ni une révolution sociale. C’est l’œuvre d’un petit groupe de brigands, de barbares ayant préparé leur coup depuis longtemps, qui ont profité de la surexcitation de la population parisienne provoquée par le siège et la défaite pour s’emparer de la ville et la livrer à l’anarchie. Cette vision “apolitique” des brigands et des bêtes fauves, élaborée dès les premiers jours, a pris sa forme définitive à la fin de la Commune » [12].

L’ouvrage de Lidsky est une aide précieuse pour comprendre comment l’inhibition de la contre-violence sociale et sa condamnation morale ont, dès l’origine, trouvé dans la classe populaire une catégorie anthropologique apte à incarner les phantasmes et les peurs dont elles avaient besoin pour assurer leur emprise sur les esprits et devenir ainsi les éléments de légitimation décisifs d’un Etat de droit présenté comme opposé à la violence bestiale.

Un lien peut alors s’établir entre la fonction idéologique qui était dévolue à la classe ouvrière et les discours tenus aujourd’hui sur d’autres types de populations à qui l’on fait tenir un rôle similaire. Toutefois, un changement s’est opéré de nos jours : le mépris à l’égard du peuple pouvait, à la fin du XIXe siècle, s’étaler en toute bonne foi dans la mesure où il ne devait pas s’articuler à la valorisation ininterrompue des droits politiques des citoyens et de leur contribution active au fonctionnement du système représentatif. La mésestime dans laquelle était tenu le peuple s’accompagnait tout logiquement d’une condamnation du suffrage universel et d’une « haine de la démocratie » (Rancière) qui n’avait nullement à emprunter nos propres détours. Les mêmes qui ont fustigé l’ivrognerie et la brutalité des Communards ne laissent pas, avec conséquence, d’exprimer la révulsion que leur inspire les prétentions démocratiques du régime institué par Thiers aux lendemains de la défaite face à la Prusse et de la répression meurtrière de la guerre civile. Feydeau : « La prétention saugrenue de donner les mêmes droits politiques aux hommes les plus intelligents, les plus instruits d’une nation, et aux brutes qui ne sont bonnes qu’à se soûler ! ». Flaubert : « Le premier remède serait d’en finir avec le suffrage universel, la honte de l’esprit humain ». E. de Goncourt : « Quelle imprévoyance, quel ganachisme ! La société se meurt du suffrage universel. C’est de l’aveu de tous, l’instrument fatal de sa ruine prochaine. Par lui, l’ignorance de la vile multitude gouverne » [13].

Il semble bien que notre époque, si experte en duplicité, ait trouvé le moyen d’en finir avec la souveraineté populaire tout en chantant les louanges de la démocratie, des « initiatives citoyennes », et des urnes consciencieusement remplies.

Cédric Cagnat

[1] P. Lidsky, Les écrivains contre la Commune, Paris, La Découverte, 1999, (1re éd. 1970), p. 21.

[2Ibid.,p.24.

[3Ibid.,p.32.

[4Ibid.,pp.22-23.

[5Ibid.,p. 7.

[6Ibid.,p. 103.

[7Ibid.,p.48.

[8Ibid., p. 48.

[9Ibid., p. 61.

[10Ibid., p.62.

[11Ibid., p. 64.

[12Ibid., p. 46.

[13Ibid., p. 84.

 

Publié le 07/01/2019

Les femmes gilets jaunes haussent le ton

 Par Mathilde Goanec (sitemediapart.fr)

Quelques heures après l'acte 8, les femmes “gilets jaunes” ont à nouveau défilé, dimanche 6 janvier, un peu partout en France, pour protester contre les violences policières et marquer leur place dans le mouvement. Mais aussi car elles sont « des travailleuses, moins bien payées que les hommes ». 

 «T’as vu, ils sont sans casques aujourd’hui. » « Forcément, ils se disent qu’avec des femmes, ça va être plus cool. » Quelques heures après une grosse journée de mobilisation un peu partout en France, les femmes gilets jaunes sont descendues à nouveau dans la rue, pour défiler dans la capitale et dans un certain nombre de villes de France, dimanche 6 janvier.

À Paris, des hommes, tee-shirt blanc par-dessus le manteau, assurent une forme de service d’ordre, sur le bord de la chaussée. Mais ce sont bien les femmes qui tiennent la vedette, certaines coiffées d’un bonnet phrygien ou enroulées dans le drapeau français, d’autres ayant accroché au dos de leur gilet des images de manifestants ensanglantés. Car la journée est également placée sous le signe des violences policières.

Christine, comme beaucoup d’autres dans ce cortège d’à peu près 300 personnes, porte autour du cou un écriteau : « Je suis ta femme ». Elle explique vouloir s'adresser aux policiers : « Je suis ta femme, ta cousine, ta mère, ta sœur et donc quand tu frappes, pense à moi. Depuis le début, on voit beaucoup de violences, beaucoup d’hommes se battre, on veut dire aujourd’hui que les femmes sont là aussi, qu’elles sont gilets jaunes et comptent bien le rester. »  

Volonté de démonstration pacifiste, qui a démarré par un rendez-vous annoncé sur les réseaux sociaux une heure avant seulement. Place de la Bastille, les gilets jaunes ont chanté une vigoureuse Marseillaise, lancé quelques chants révolutionnaires, des ballons jaunes à la main. Puis la marche a démarré, sans que personne ne sache vraiment où aller. Arrêt une heure plus tard place de la République, bifurcation devant un barrage de CRS dans une rue adjacente, le cortège est alors coupé en deux. Certaines en profitent pour crier : « CRS tout nus, on veut des calendriers ! », quand d’autres tentent la négociation pour passer. Un homme du service d’ordre crie assez sévèrement de rebrousser chemin, craignant un effet de “nasse”. « Oui, enfin tu peux nous le dire gentiment quand même », s’insurge une manifestante.

D’autant plus que pour forcer le barrage des CRS, qui finalement reculent, et courir vers le boulevard Magenta, les femmes gilets jaunes n’ont pas besoin des hommes. « On l’a fait, c’était beau ! », s’enthousiasme Isabelle. Venue samedi de Limoges, restée à Paris pour la manifestation du jour, cette fonctionnaire hospitalière l’avoue bien volontiers : elle ne peut plus « vraiment se passer » du mouvement. « Tous les week-ends, je suis crevée, ce soir je vais encore faire 500 km en bus pour rentrer chez moi, mais c’est trop fort ce que je vis depuis sept semaines, j’arrive pas à lâcher. » Elle pouffe : « Et puis il suffit que Castaner parle pour qu’on reparte illico pour un tour… »

Entrée dans la danse pour protester contre la hausse des taxes sur les carburants, elle n’en peut plus des « mensonges ». « Dans mon hôpital, on nous dit qu’il n’y a plus d’argent et au moment de faire les budgets, on crée des postes de cadres et on supprime des postes d’aides soignantes ou d’infirmières, le cœur du métier ! Autre exemple, l’an dernier, ma fille s’est retrouvée face à Parcours Sup, la galère pendant des mois, tout ça parce qu’on n’ose pas dire qu’il n’y a plus assez de places en fac pour tout le monde… » Une manifestation de femmes, pour quoi faire, alors qu’elle prend part tous les samedis au mouvement des gilets jaunes, à Limoges ou Paris ? « Homme, femme, ce n'est pas très important, je crois que c’est surtout une manière de marquer les esprits. Mais c’est vrai que ce mouvement est dur, viriliste même, alors même que nous sommes très nombreuses à y être impliquées. »

Certaines arborent des ventres gonflés, un ballon jaune planqué sous le pull. « Un photographe y a cru ! », s’amuse un groupe d’amies. L’appel Facebook à l’origine de cette mobilisation avait annoncé la couleur : « Nous voulons montrer que nous sommes la mère patrie, en colère, et que nous avons peur pour l’avenir de nos enfants ! » Plus loin, l’appel précisait : « Nous restons complémentaires et solidaires aux hommes, ce n est pas une lutte féministe mais féminine. » De quoi agacer certaines militantes, un peu refroidies par l’imagerie maternelle, réticentes à surjouer la féminité et la douceur face aux CRS et au gouvernement. 

Michèle ne porte pas de gilet, elle le garde enroulé autour du bras. « Je ne suis pas d’accord avec tout, confirme cette féministe de la première heure, très impliquée auprès de la maison des femmes de Saint-Denis. Chanter la Marseillaise, c’est impossible. Mais je sens qu’il faut être là. Je lutte contre les violences faites aux femmes depuis toujours, et ces femmes qui marchent devant moi, beaucoup sont précaires, elles vivent ça au quotidien. » Ce qui n’empêche pas les désaccords et les discussions, sur le drapeau français, « impérialiste », le rapport à la politique ou aux syndicats. La veille, déjà, Michèle en a fait l’expérience : « On parle, les gens échangent, c’est ça qui est important. »

En fauteuil roulant (elles sont plusieurs dans son cas ce dimanche), Cindy s’est déplacée pour protester notamment contre l’oubli des personnes handicapées par le gouvernement : « Il n’y a rien pour nous, explique cette habitante du 19e. Quand on est handicapé, on est pauvre, on a du mal à se loger pour ceux qui peuvent vivre en appartement, et il n’y a pas assez de personnel pour s’occuper de nous dans les foyers. » Défilant pour la première fois, Cindy a convaincu Marie-Thérèse et Isabelle, ses amies de l’association « Les Couleurs de pont de Flandre », de l’accompagner. « On s’est dit que ce serait plus calme dans un mouvement de femmes et que Macron n’allait pas quand même taper sur tout le monde tout le temps. »

Ces femmes ont néanmoins déambulé sous grosse escorte policière pendant quelques heures dans l’est de la capitale. L’acte 8 « bis » a rassemblé également des centaines de femmes à Saint-Nazaire, Dieppe, Sens, Nîmes... ainsi que dans des bastions du mouvement, comme Toulouse, Montceau-les-Mines ou Dijon, dans le calme. Gwen, coiffeuse, 25 ans, ne peut jamais manifester le samedi, mais a déjà participé à trois actions avec les gilets jaunes en Seine-et-Marne, où elle vit : opération parking gratuit pour les familles voulant aller chez Disney, blocage de la raffinerie Total de Mitry-Mory et collecte alimentaire pour des associations caritatives.

Elle ne serait pas contre d’autres actions contre ces « multinationales qui ne payent pas leurs impôts en France ».  « Nous sommes des femmes, mais aussi des travailleuses, moins bien payées que les hommes, rappelle la jeune femme. Nous voulons montrer que nous sommes des citoyennes, pas juste bonnes à faire le ménage à la maison ou à s’occuper des enfants. » À 25 ans, en CDI, mais gagnant moins de 1 300 euros par mois, Gwen vit encore chez ses parents. Gilet jaune, pour encore longtemps.

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