PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 08/08/2019

#SelonLIGPN

La violence et la dérision

paru dans lundimatin#203 (site lundi.am)

 

 

Lundi 29 juillet, le corps de Steve Maia Caniço est retrouvé dans la Loire. Dès le lendemain, Edouard Philippe et Christophe Castaner révèlent qu’ils disposent depuis plusieurs semaines d’un rapport de synthèse de l’IGPN quant aux conditions dans lesquelles le jeune homme est mort le soir de la fête de la musique. Selon le rapport et selon le premier ministre, « il ne peut être établi de lien entre l’intervention des forces de police et la disparition de M. Steve Maia Caniço ». Immédiatement, les réseaux sociaux s’embrasent et le hashtag #selonlIGPN devient le plus repris sur twitter, moquant l’aberration et la partialité de cette enquête de la police des polices. Une lectrice nous a transmis cette oeuvre littéraire directement inspirée de la sagesse et de l’humour populaire.

Le petit chaperon rouge s’est introduit dans l’estomac du loup par effraction. Ce stylo est rouge. La lune n’est pas un satellite de la terre. Le nuage de Tchernobyl a contourné la France. Le lien entre la bombe atomique et Hiroshima n’est pas établi. Donald Trump a pris conscience du réchauffement climatique. Il ne peut-être établi de lien entre les deux extrémités d’une corde. Il n’y a aucun lien entre l’assassinat de Jaurès et le fait qu’il soit mort. On n’y est jamais allés trop fort avec les lacrymos. On ne meurt pas au travail. Le périphérique est fluide.
Cet homme n’est pas Alexandre Benalla. Alexandre Benalla venait de garer son scooter pour aller chercher du pain et des cigarettes. L’arme que porte Alexandre Benalla est un pistolet à eau de 49,3 centilitres en polyester de propylène. Sur cette photographie Alexandre Benalla a une carotte dans la main. Alexandre Benalla n’existe pas.
Ce jour-là à Mantes-la-Jolie nos enfants participaient à la reconstitution d’une scène d’archives tirée de l’histoire coloniale de la France. Puis le groupe studieux a joué à « 1, 2, 3 soleil ». Le championnat du monde de « 1, 2, 3 soleil » s’est déroulé dans une ambiance conviviale et chaleureuse.
Geneviève faisait juste la sieste. Ce sont les mouettes qui ont apporté les grenades sur le balcon du 3e étage. Il n’y a d’ailleurs pas de lien entre la mort de Zineb Redouane et un quelconque tir de grenade lacrymogène.
Les CRS étaient venus clôturer la soirée de la fête de la musique par un joli feu d’artifice. La mort de Steve s’est bien passée. La Loire est coupable d’avoir été présente au mauvais endroit au mauvais moment. Wilson n’est pas un quai, mais un ballon. Or aucun match n’était programmé ce soir là. Rien ne permet d’affirmer que la Loire était au bord du quai le soir de la fête de la musique. La fête de la musique s’est arrêté à la frontière de Nantes. La profondeur de la Loire ne dépasse pas 60 cm. La Loire était complètement asséchée le 21 juin 2019. D’ailleurs il n’y a pas la Loire à Nantes. Et Nantes a été rayée de la carte trois semaines avant la disparition de Steve Caniço.
Cet homme fait une petite sieste après avoir marché toute la journée. Cet homme n’est pas un manifestant mais un ballon de foot déguisé en manifestant. Cet homme est un skate. Cet homme, cordonnier de métier, intervient sur les rangers du policier pour une réparation expresse. Cet homme est coincé dans son jean. Cet homme joue au jeu appelé « la balle au prisonnier ». Cet homme est juste éliminé du jeu appelé « la balle au prisonnier ». C’était lui le CHAT ! Didier Andrieux joue seulement au jeu appelé " je te tiens - tu me tiens par la barbichette ". Les gentils policiers jouent au loup avec ce gilet jaune. Ils ont organisé un grand cache-cache à Paris. Le méchant lycéen s’est montré menaçant et présentait un risque pour les gentils policiers. L’horrible mordeuse en série comptait faire une nouvelle victime mais est tombée sur un os. Cette ordure en jaune à tenté de faire tomber ce courageux policier avec lui. La béquille est une arme de guerre. Les courageux policiers ont dû pratiquer une coloscopie d’urgence pour diagnostiquer une maladie rare des intestins. Des grêlons gros comme des balles de LBD40 tombent souvent en ce moment. Les balles de fusil d’assaut étant plus petites que celles des LBD40, elles sont de facto moins dangereuses. Ce sont des balles tirées par les manifestants qui leur sont revenues dans la figure. C’est nécessaire pour la démocratie. Et on voit beaucoup mieux avec un seul œil.
Ceci n’est pas une charge. Ceci est un message d’amour. Ceci est un message de paix. Ceci est une simple petite partie de foot. Ceci est un battle de hip-hop. Ceci est une scène de ménage. Ceci est un atelier taï-chi organisé au Burger King. Ceci est un massage cardiaque. Ce n’est rien d’autre qu’un bal masqué. Il s’agit d’un goûter d’anniversaire un peu bruyant avec uniquement du cidre doux et du Champomy. Il s’agit des pleurs du préfet qui honore la disparition de Steve de façon démonstrative. Ceci est un brumisateur géant déployé pour lutter contre les fortes chaleurs. Les policiers mettent les gens à l’abri de la canicule, les brumisent d’Évian, pratiquent un massage relaxant à l’huile de jojoba, distribuent une lotion capillaire revigorante à ce chauve, offrent généreusement de la ventoline à un asthmatique en détresse, font un shampooing nourrissant pour cheveux longs. Ils ont dit "VIP" et non "vieille truie". Les mots "sales putes" doivent être replacés dans leur contexte. Ses vraies paroles sont " on va leur faire des bisous sur la bouche". Ces 46 policiers souffraient de "problèmes d’ordre privé et pas du tout d’ordre professionnel". Ils avaient aqua-poney ce jour-là. Et ils ne sont pas de la maison.
Ce policier a vu une grosse araignée sur la cuisse de ce jeune homme. A vu un moustique sur la main de cette jeune femme. Lui a porté secours en l’écrasant, avant de lui offrir un échantillon gratuit du nouveau parfum de chez Sephora. Celui-ci est en train de replacer la hanche démise de cette pauvre dame. D’ailleurs cet homme n’est pas un policier mais un ostéopathe.
Les CRS qui ont refusé de faire usage de la force sont des BlackBlocks déguisés. Les services d’urgence ne sont pas en grève, ce sont juste des feignants réfractaires. Cette photo est un hommage aux Justes. Il n’y a aucun lien entre la République et En Marche. Il n’existe aucun lien entre Christophe Castaner et le ministère de l’Intérieur. Il n’y a pas de lien non plus entre le rapport de l’IGPN et l’enquête de l’IGPN. La police fait bien son travail. La police est indépendante. Aucun homme politique n’a jamais donné l’ordre à la police de tirer, qui, de toute façon, n’a jamais eu d’arme entre les mains. Il est impossible d’identifier le membre des forces de l’Ordre que l’on voit sur la vidéo. Ces images ont été tournées en Syrie. Les journalistes doivent transmettre les images officielles du ministère de la vérité. Afin de lever tout soupçon, le Kremlin a demandé une contre-expertise à l’IGPN qui n’a pas trouvé non plus de substance toxique dans l’organisme de Monsieur Navalny. Dans la nuit de jeudi à vendredi, les gilets jaunes ont repeint en jaune la banque postale. Une marche blanche en mémoire des vitrines brisées et des murs taggués sera prochainement organisée sur les Champs Élysées. D’ailleurs ce ne sont pas des tags mais l’ouverture de la biennale d’art contemporain. Ce ne sont pas des tags mais une poule qui picote du pain dur.

Publié le03/08/2019

La rue ou rien

« Il y a dix jours, trois jeunes hommes étrangers à la rue sont morts à Paris »

paru dans lundimatin#202, (site lundi.am)

 

 

Il y a dix jours, trois jeunes hommes étrangers à la rue sont morts à Paris : l’un d’entre eux a été fauché par un véhicule porte de la Chapelle, un autre s’est noyé dans le canal de l’Ourcq et un troisième s’est pendu du côté de la porte d’Aubervilliers, juste à coté d’un graffiti à la craie qui criait « Help us ».

[Photo : Nnoman - collectif OEIL]

Nous ne savons toujours pas comment ils s’appelaient, qui ils étaient, quel âge ils avaient, quels étaient leurs désirs, leurs idées, ni leurs rêves. Même de cela, d’une mémoire d’eux, la France les a destitués. Des bruits circulent que le jeune suicidé était mineur.

La semaine précédente, deux adolescents, étrangers eux aussi et supposément « pris en charge » par l’Aide Sociale à l’Enfance (donc reconnus comme mineurs, contrairement à l’écrasante majorité de jeunes arrivants rejetés au faciès ou après un bref entretien par la Croix Rouge), sont morts de désespoir.

Les journalistes s’en foutent et quand bien même les évoqueraient-ils, qu’ils les nommeraient « migrants ». Comme à chaque fois que le compteur des noyés de Frontex grossit. 323 migrants, 48 migrants, 39 migrants, 221 migrants, 121 migrants, 42 migrants. De personnes, de destins, de visons du monde, de causes des exodes, jamais il n’est question. Ni d’aucun élément qui tisserait l’interstice d’une possible identification donc d’un Nous.

Depuis un an et demi, avec les personnes mobilisées du Nord-Est parisien, nous avons côtoyé plus de 25 personnes qui se sont suicidées en région parisienne. Il y en a bien d’autres, c’est certain. Je me souviens que le frère de l’un d’eux est venu de Londres pour l’inhumer mais qu’il n’a pas pu le faire car ils étaient soudanais et que son frère s’était déclaré Érythréen pour avoir des papiers. Je me souviens aussi de Majdi, qui avait 17 ans, qui était « suivi » par le Samu Social et qui est mort d’anorexie : il pesait alors moins de 40 kilos. Mais personne n’a organisé d’écoute pour lui. L’État préfère engraisser des tenanciers d’hôtels sociaux à 70 balles la nuitée que de louer de vrais appartements avec des portes qui ferment où l’on peut se reposer, partager une conversation privée, lire, écrire, réfléchir, avoir une vie sexuelle ou inviter des amis. Et de Soraya, âgée de 17 ans elle aussi, qui s’est jetée sur les rails du RER. Et d’autres. Notamment d’un ami très cher, avocat d’activistes dans son pays d’origine, qui n’a pas supporté les conditions d’hébergement dans un centre qu’Emmaüs nous avait volé dans le XIXe arrondissement. Il s’est défenestré. Il a passé un an et demi à l’hôpital. Il n’est pas mort physiquement mais son esprit, si.

Puis je me suis rappelée de la première tentative de suicide d’une personne exilée de notre entourage. C’était le 10 juin 2015. Le soir où nous avons brièvement occupé la caserne Château-Landon et que le PCF, borné dans sa lamentable rivalité avec le NPA, a tout fait, avec des tas d’élus municipaux rouges et verts, pour dissuader les étrangers à la rue violentés à La Chapelle d’occuper ce vaste bâtiment qui est toujours vide. Il paraît qu’Hidalgo veut en faire une pépinière de mode.

Hidalgo, elle décore Pia Klemp et Carola Rockete, les valeureuses capitaines du Sea Watch qui, je l’espère, refuseront sa médaille salie par la maltraitance qui sévit à Paname, mais elle coupe les points d’eau en pleine canicule dans les quartiers où seules les fontaines publiques permettent de s’abreuver quand on n’a pas un sou en poche, qu’on n’a pas de papiers et qu’on ne parle pas la langue française. Les douches aussi. Fermées. Paraît que ça contribue à la formation de ce que ses équipes appellent « des abcès de fixation ». C’est pour ça qu’elle fait installer des grillages partout entre Barbès et Jaurès, tels des cicatrices de nos échecs.

Hidalgo, elle dépense des fortunes pour qu’un street-artist carriériste fasse une déco géante au champ de Mars pour la journée internationale des migrants. Bref, c’est une socialiste, on s’en fout.

Mais reparlons de Khalil, le copain qui a failli se jeter du pont de la Chapelle le soir de l’occupation de la caserne. Aussitôt, plein d’habitant.e.s du quartier et d’autres personnes en situation d’exil se sont rapprochées de lui. Et on a campé ensemble. On a manifesté ensemble. On a écrit ensemble. On a dansé. On a occupé. On était là. Ça n’a pas empêché qu’il se fasse expulser l’année suivante suite à la délation d’un contrôleur RATP, le corps tout entier saucissonné avec du scotch de gros travaux et le crâne enserré dans un casque en mousse. Les flics de la PAF l’avaient piqué avant, à Roissy.

Après la menace de chute de Khalil, pendant une bonne année, on n’a plus entendu parler de tentatives de suicides ou de suicides. Je suis convaincue que c’est en grande partie parce que la rue était investie politiquement. Que de l’expérience de résistance commune et collective s’y partageait au quotidien.

Il y avait des AGs mixtes multilingues (demandeurs d’asile / sans paps - « soutiens ») et non-mixtes (entre exilés) et des triples listes dans ces AGs pour favoriser la parole des femmes exilées et l‘auto-organisation des habitant.e.s des campements. Y’avait pas trop de dames patronnesses mais plutôt des cuisines de rue, pour que les gens puissent se faire eux-mêmes à bouffer ce qu’ils voulaient. Et aussi des cours d’arabe et de français, de la transmission de techniques d’autodéfense en manifs, des tours de gardes de nuits avec la BAN et Regard Noir, des formations de délégations pour explorer des lieux à occuper ou rencontrer des agents de l’État, des discussions aussi, beaucoup.

Mais face à la répression, à la fatigue, à la dèche, à la gale, on s’est tous embrouillés, dispersés, fragmentés,, atomisés. Si au moins ça avait été pour des raisons politiques, sachant que les deux lignes de fracture principales sont 1°) avec ou sans l’État 2°) humanitaire ou politique, c’aurait été pas mal. Mais en fait, même s’il y a de ça, c’est surtout des conneries interpersonnelles liées à des enjeux de représentation. Et puis des rivalités de groupes. Et puis des gens qui se sont trouvés du taf en montant des assos.

Quand Hidalgo à ouvert sa bulle de tri Porte de la Chapelle, on a déserté la rue pour ne pas servir de vaseline ni d’huile de coude à son antichambre de la rétention. Mais en fait, on a perdu.

D’autres groupes d’entraide se sont constitués. Pas mal de maraudeurs. Des gens que je salue et que je respecte car faut vraiment être quelqu’un de bien pour tenir des mois durant là-bas, entre les CRS, les dealers, les toxs, la neige, les grosses assos immondes qui se gavent, la détresse, la détresse, la détresse.

Mais d’AGs de rues, il n’a plus été question. Et de plus en plus de gars se suicident.

Pourtant, la rue parisienne n’a jamais été aussi vivante que tous les samedis depuis novembre dernier. Mais il faut le reconnaître, malgré quelques ponts et passerelles, la synergie entre Gilets Jaunes et Lutte antiraciste a échoué.

Les Gilets Noirs, coordonnés avec 45 foyers de travailleurs, le Collectif La Chapelle Debout ! et Droits Devant ! mènent des actions très fortes qui relancent une dynamique importante : à Roissy, au siège d’Elior à la Défense et dernièrement, au Panthéon. Ils sont majoritairement – mais pas uniquement - composés de dits « sans papiers » francophones qui partagent du commun. Ils sont déterminés.

La présence et le déplacement des derniers arrivants posent une question à cette ville, à ce pays, à ce continent et à l’Occident tout entier. Sans opposition entre eux, la question migratoire est devenue le point de polarisation obessionnelle des libéraux comme des souverainistes, qui font de leur hostilité xénophobe un argument de responsabilité électorale.

Demeure un point aveugle : comment la sécurité des uns (des Nationaux en l’occurence) se fait sur le dos de la surexposition permanente des Autres à la violence d’État ? À chaque meeting sur les violences policières, impasse est faite sur celles et ceux qui la subissent le plus massivement. Sur les 3 000 personnes raflées entre août et octobre 2016 à Stalingrad, sur les retenu.e.s en CRA, sur les expulsé.e.s, sur les mineurs étrangers isolés des parcs et des ponts des XVIIIè, XIXe et XXe arrondissements, sur les suicidés des maréchaux. Cela pose une question à laquelle il importe de répondre.

Alors, avec les 3 000 personnes cachées sous des porches d’immeubles, sous des ponts, dans des campements éphémères démantelés les uns après les autres et repoussés de plus en plus loin des zones de pouvoir, on fait quoi ? On fait quoi avec ceux qui ont survécu à la répression féroce dans leurs pays d’origine, à la traversée du Ténéré et des Balkans, à la mer Méditerranée, aux flics qui les ont électrocutés pour relever leurs empreintes en Bulgarie, en Hongrie, en Grèce et en Italie ? On fait quoi ICI ?

Quelqu’un qui traîne à la Chapelle depuis 4 ans et qui a la privilège de naissance de détenir un passeport occidental.

Publié le 02/08/2019

L'intolérable est dans les rangs du pouvoir

Dégradations des locaux de LREM : Steve est mort, et ils pleurent leurs locaux

Depuis plus d’une semaine, et notamment après le vote sur le CETA, les locaux des députés LREM sont la cible de plusieurs dégradations, pendant des manifestations Gilets jaunes ou lors d’actions d’agriculteurs. Pendant que les députés de la majorité – et du PS – pleurent leurs vitrines, et crient à « l’intolérable », la ligne rouge de « l’intolérable » continue à être franchie, en tout impunité, par le gouvernement, son parlement, et sa police, comme on le voit encore avec la mort de Steve à la suite de la répression de la fête de la musique à Nantes.

Iris Serant (site revolution permanente.fr)

Une colère qui en annonce bien d’autres

Les articles fleurissent à ce sujet. Depuis un peu plus d’une semaine, c’est une dizaine de locaux des permanences des députés LREM qui ont été la cible de différentes dégradations – Haute-Saône, Jura, Creuse, Lot-et-Garonne, Pyrénées-Orientales, Gironde… A Foix, le local a été recouvert de tags – ACAB, RIC, Fuck le système –. Quant à Perpignan, le député accuse des Gilets jaunes d’avoir tenté de mettre le feu à son local. D’autres députés déplorent le fait que des agriculteurs aient mis des déchets devant leur porte.

Un ensemble d’actions qui a suscité une tribune de députés LREM, rappelant leur « responsabilité politique : celle d’organiser démocratiquement le vivre-ensemble et rendre possible la diversité et les contradictions du réel au lieu de les amplifier. » Une responsabilité politique et un souci de la démocratie si présents chez eux, qu’ils ont ratifié, malgré le rejet massif de la population, l’accord de libre-échange avec le Canada, le CETA, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles aberrations écologiques, sanitaires et sociales. C’est notamment furieux contre la ratification de ce traité que plusieurs agriculteurs ont décidé de viser les permanences de LREM.

Mais le problème ne se limite évidemment pas au CETA, et la colère est loin d’être spécifique aux agriculteurs. Au moment où le gouvernement prépare la réforme des retraites et vient de porter un nouveau coup à l’assurance chômage – que les députés LREM se sont empressés d’approuver –, après des mois de manifestations massives contre ces politiques au service du grand patronat et contre les violences policières, ces actions de dégradation expriment bien plus que le seul rejet du CETA. En plein été, alors que le gouvernement pensait avoir refermé la crise des Gilets jaunes, on voit bien que toutes les manœuvres du gouvernement, qui profite en plus de la période estivale pour faire ses coups en douce, ne passent plus. La tension reste palpable.

L’intolérable n’est pas là où ils le dénoncent

Une vingtaine de députés bretons de la majorité LREM ont signé une tribune relayée par France Info où ils vantent leur capacité à ménager la chèvre et le chou – les travailleurs et le grand patronat – grâce à des politiques dont on n’a que trop subi les effets mais s’inquiètent cependant du devenir de leur système démocratique : « Cet ensauvagement des mots et du monde ne peut produire que le pire et pourtant certains soufflent sur ces braises. Car ils souhaitent le pire. Pas nous ! »

Ces derniers mois, bien que la colère se soit exprimée à des niveaux très élevés, nous avons vu que « le pire » était bien loin d’être atteint, malgré un gouvernement qui n’a cessé de mettre de l’huile sur le feu et de renchérir pour faire taire les manifestants ; une escalade qui a été jusqu’à entraîner la mort de Zineb Redouane. Les députés peuvent s’agiter face à la violence contre leurs locaux, c’est aujourd’hui les responsables de la mort de Steve qu’il faut condamner. Après une enquête menée au ralenti, des fausses déclarations de la police, et un ministre de l’Intérieur qui nie le lien « entre l’intervention des forces de police et la disparition de Steve Maia Caniço », c’est bien de ce « pire » là qu’il faut se soucier.

« Nous sommes en train de nous habituer à l’intolérable » ont eu le culot de déclarer les députés signataires, scandalisés de ce qui arrivait à leurs locaux. Pourtant, tandis qu’ils s’évertuent à nous faire pleurer sur leur sort, force est de constater que leurs lamentations ont de moins en moins d’écho. Et ce en dépit de la manœuvre qui consiste à attirer les projecteurs sur eux tandis que tous les regards devraient se porter sur les forces de répression et le gouvernement désormais mis en cause dans la mort de Steve.
Pour l’intolérable que les Gilets jaunes, les jeunes, les travailleurs subissent au quotidien, pour la violence à laquelle le gouvernement tente de nous habituer afin de mater la colère et de garder la main, pour toutes ces enquêtes sur des meurtres policiers qui sont étouffées, pour la mort de Steve, pour les centaines de blessés dont il est responsable et pour la mémoire des victimes des violences policières, les Adama, Les Zyneb et Bouna, c’est la démission de Castaner que nous exigeons aujourd’hui !

Publié le 25/07/2019

« Ce qu’on vit dans les centres de rétention administrative, c’est de la torture psychologique »

 

par Eléonore Hughes (site bastamag.net)

 

Tentatives de suicide, grèves de la faim, incendies volontaires : les signes de désespoir se multiplient au sein des centres de rétention administrative (CRA), où sont enfermées les personnes faisant l’objet d’une procédure d’expulsion. Des associations dénoncent « une machine à enfermer qui brise des vies », « un environnement carcéral oppressant » et font valoir leur droit de retrait. Une « maltraitance institutionnelle » niée par le ministre de l’Intérieur.

Trois jeunes hommes ont tenté de se suicider le 9 juillet au centre de rétention administrative (CRA) du Mesnil-Amelot, près de l’aéroport de Roissy. Suite à ces actes, les salariés de la Cimade, qui interviennent dans le centre, ont exercé leur droit de retrait, jugeant qu’ils et elles ne pouvaient pas exercer leur mission d’accompagnement juridique dans de telles conditions. « On ne peut pas aller travailler tous les matins en prenant le risque de voir quelqu’un se suicider », explique Clémence, une employée de cette association qui intervient dans plusieurs CRA en France. 

Dans les autres centres, la situation n’est pas meilleure. À Vincennes, des détenus du centre de rétention ont mis le feu à leur cellule la semaine dernière pour protester contre les conditions dans lesquelles ils sont enfermés. À Palaiseau, 22 détenus sont en grève de la faim depuis le 17 juillet, eux aussi pour réclamer de meilleures conditions de vie au sein du centre.

Selon un collectif de 21 associations de solidarité et de défense des droits humains, le gouvernement a « franchi une ligne rouge » dans sa politique d’enfermement. « Ces actes qui se multiplient à une fréquence inédite sont le résultat d’une politique inacceptable », écrivent les associations dans un courrier au ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner : utiliser l’enfermement en rétention comme outil d’une politique d’expulsion banalise la privation de liberté et « conduit à la maltraitance de personnes étrangères ».

« Violations massives des droits »

Au sein du centre de rétention du Mesnil-Amelot, « la logique qui prédomine actuellement est "on enferme, et on voit après" », décrit Clémence. Même son de cloche dans un rapport de plusieurs associations, dont la Cimade, publié en juin 2019 : le texte évoque un « usage quasi systématique de la rétention, sans examen approfondi des situations personnelles. » Il décrit « des centres de rétention utilisés à plein régime », et dénonce « des violations massives des droits » des personnes. « Nous demandons au gouvernement de cesser sa politique d’enfermement systématique, explique le secrétaire général de la Cimade, Cyrille de Billy. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 40 % des personnes retenues sont finalement libérées sur décision de justice, c’est bien la preuve que l’exécutif recourt à la rétention de façon totalement abusive. »

Dans les CRA se côtoient des personnes aux situations variées : des pères de famille présents sur le territoire depuis une dizaine d’années avec des enfants scolarisés en France, des migrants demandeurs d’asile [1], ou encore des personnes ayant exécuté une peine de prison et ensuite envoyées en rétention… Leur point commun ? Être étrangers, et ne pas être en règle du point de vue de l’État français.

Enfants traumatisés, familles séparées, emplois et logements perdus, personnes malades dont les traitements sont interrompus… Telles sont les conséquences de l’enfermement sur celles et ceux qui le subissent. Selon le gouvernement, focalisé sur sa volonté d’expulsions en nombre, la rétention serait nécessaire pour en accélérer le rythme. Même sur ce point, et sans partager cet objectif, les associations jugent que « les statistiques sont formelles : enfermer plus longtemps ne permet pas d’expulser plus ». Les violations des droits fondamentaux iraient par contre jusqu’aux expulsions elles-mêmes, parfois réalisées en dehors du cadre légal.

« On vit dans des conditions déplorables »

À cette politique d’enfermement jugée injuste, s’ajoutent des conditions de vie exécrables dans les centres de rétention. D’abord concernant la santé : « De plus en plus de personnes avec des problèmes psychiatriques sont en rupture de soin dans les CRA. On les place en cellule d’isolement plutôt que de les soigner !, poursuit Clémence, de la Cimade. Le psychiatre vient deux demi-journées par semaine, ce qui n’est absolument pas assez. Il n’y pas de soins dentaires non plus, donc les gens se retrouvent seuls face à la douleur, sans traitement. » Le Défenseur des droits et la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) ont également dénoncé des atteintes graves au droit à la santé au sein des CRA.

Hamel Khalid a passé 32 jours dans le CRA de Mesnil-Amelot. Libéré jeudi 18 juillet, il peine pourtant à se réjouir, en pensant à ses codétenus toujours derrière les grilles. « On est censés être dans un pays de droit, mais j’ai vu des choses qui m’ont dégoûté, dénonce-t-il. Il faut voir l’état des toilettes, des douches, c’est vraiment très crade. Ils nettoyaient tout avec la même serpillère en cinq, dix minutes maximum. On vit là-bas dans des conditions déplorables. »

Elias*, détenu dans le centre de rétention de Palaiseau, fait lui aussi le constat de conditions d’enfermement anxiogènes : « On est les uns sur les autres dans des espaces très petits. » Avant d’être en centre de rétention, Elias a purgé une longue peine de prison, « pour des affaires qui se sont accumulées. » Contacté par Basta !, il estime que « le centre de rétention est trois, quatre fois pire que la prison, à tous les niveaux. Ce qu’on y vit, c’est de la torture psychologique. »

Une politique d’exception devenue la norme

Cette politique d’enfermement des étrangers existe depuis plus de 35 ans. Nicolas Fischer, du Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales, rappelle qu’il s’agit « d’enfermer des individus en dehors de toute condamnation pénale et hors de toute procédure judiciaire, afin de les mettre à l’écart et de les maintenir sous surveillance. » La pratique est d’abord informelle, jusqu’à ce que la loi Bonnet du 10 janvier 1980 lui donne un cadre légal. « Au lieu de demander la fermeture de ces centres, et que cela cesse d’exister, les associations ont préféré qu’ils soient légalisés », regrette Nestor*, membre du collectif « La Chapelle debout », qui agit aux côtés des personnes exilées.

Si, au début, cette politique reste exceptionnelle, elle se normalise peu à peu. Désormais « c’est le principe de rétention qui prévaut, observe l’avocat Sohil Boudjellal. Avant, la remise en liberté était la norme, et la rétention, l’exception. Aujourd’hui c’est l’inverse. » La loi dite « asile et immigration », promulguée en septembre 2018, est venue accentuer cette politique en doublant la durée maximale de rétention, portée à trois mois. Ce qui entraîne, en conséquence, une augmentation des personnes en rétention. Selon les associations, 480 places supplémentaires auraient été créées en métropole en 2018, pour atteindre le chiffre de 1549 places.

« Le ministre ne semble pas comprendre l’ampleur du phénomène ni mesurer ses conséquences pour la vie et la santé des personnes enfermées sous sa responsabilité », estime la Cimade. Christophe Castaner a répondu à l’interpellation des associations en niant « la violence de la politique du tout enfermement, la maltraitance institutionnelle de ces lieux de privation de liberté ainsi que les pratiques illégales des préfectures, selon l’association. Une pétition en cours, interpellant le ministre, a déjà récolté 21 000 signatures.

Eléonore Hughes

*Son prénom a été modifié.

Publié le 24/07/2019

Comment est-on passé de « l’arabe » au « musulman » ?

Par Aude Lorriaux (site regards.fr)

Il y a cent ans, on haïssait au nom de la couleur de peau. Dans les années 1970, le racisme prend une forme culturelle : au pied des tours HLM, c’est désormais « l’arabe » que l’on dénonce comme « l’envahisseur ». Jusqu’à subir une nouvelle mutation, plus récente, en la figure du musulman. Quel chemin les mots ont-ils suivi ?

Pour les quinquas et leurs aînés, c’est une sorte de souvenir flou, confus, le sentiment que quelque chose dans le vocabulaire a changé. Il y a quelques dizaines d’années, dans les conversations de bistrot, on parlait plutôt des Arabes. Aujourd’hui, ce sont les musulmans et l’islam qui ont la cote sur les comptoirs en zinc, ou sur les comptoirs virtuels des réseaux sociaux.

Des « travailleurs arabes » aux « Arabes » tout court

Le vocabulaire s’adapte à l’époque. Il a en réalité connu plus d’une mutation : « Au temps des croisades on parlait des Sarrasins, au début du XIXe siècle, c’était les "enturbannés", dans les années 1930 on disait les "Sidi" (du nom de la ville de Sidi Bel Abbès, à 80 km d’Oran, en Algérie, NDLR)... Cela correspond toujours à une posture ethno-historique », explique l’historien Pascal Blanchard.

C’est à partir des années 1970 qu’on commence à parler d’Arabes de manière très régulière pour désigner les populations dites maghrébines qui habitent en France, et qui sont d’abord associées à la question du travail. On parle ainsi beaucoup de « travailleurs étrangers ». Ou, dans une moindre mesure, de « travailleurs arabes ». Ainsi ce titre du journal Le Monde, sur une grève à Marseille, en 1973 : « Un mouvement de grève des travailleurs arabes a été diversement suivi ». Ou cet autre titre, de 1971 : « L’alphabétisation : clé de l’intégration sociale des travailleurs étrangers ». « Plantu dessine alors des immigrés avec des casques d’ouvriers. Aujourd’hui il ajoute des mouches autour de la plupart des musulmans… », fait remarquer Thomas Deltombe auteur de L’islam imaginaire, sous-titré La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005.

  

Dans la deuxième moitié des années 1970, à la faveur du regroupement familial qui s’accentue, ces thématiques liées au travail vont céder la place à des articles sur les pratiques culturelles des travailleurs immigrés. « Il y a une focalisation croissante sur ce qui est perçu comme différent », analyse Thomas Deltombe.

La désignation de ces populations comme musulmanes est quasiment absente des discours. Même l’extrême droite n’y a pas recours : « Les mots du racisme contre les Arabes sont à l’origine laïques : "bicot", "bougnoule". À l’extrême droite, on avait parfois des sympathies pour l’islam. François Duprat (l’une des figures de l’extrême droite française dans les années 1960-1970, NDLR) n’a pas une ligne contre la religion musulmane. Quand il met en place le discours anti-immigration du FN dans les années 1970, les arguments se veulent exclusivement centrés sur le coût social », explique le spécialiste du Front national Nicolas Lebourg.

À cette époque, l’extrême droite essaye plutôt d’instiller l’idée d’une « invasion arabe », avance l’historien Todd Shepard. C’est en particulier l’intention des fondateurs de la Nouvelle droite, Dominique Venner et Alain de Benoist. Les peurs qu’ils agitent tournent autour des mariages mixtes ou de la criminalité sexuelle, pas de la religion.

« Musulmans », un retour

Des outils linguistiques confirment l’hypothèse d’un déclin de l’utilisation de l’expression « les Arabes », comme celui développé par le laboratoire Praxiling, à l’université de Montpellier. Maître de conférences, Sascha Diwersy a constitué une base lexicale à partir d’un échantillonnage des articles du Monde de 1944 à 2015, soit 350 millions de mots. Il montre que l’expression commence à être utilisée dans les années 1960 et atteint un pic entre 1969 et 1975. L’analyse doit être nuancée par le fait que nombre de ces occurrences de « les Arabes » renvoient en fait aux pays arabes. Mais le pic d’utilisation correspond exactement à la période indiquée par les historiens et sociologues que nous avons interrogés.

Pourquoi l’expression décline-t-elle à la fin des années 1970 ? Avec la culturalisation de l’immigration, et l’émergence de thématiques liées au racisme culturel, le mot « Arabe » prend peu à peu une connotation péjorative. Puisqu’il est le mot utilisé par les racistes et l’extrême droite pour dénoncer les travailleurs immigrés, la presse et le monde politique commencent à s’en distancier. C’est alors qu’émerge, au début des années 1980, le terme « musulmans » : « On constate à cette époque une méfiance vis-à-vis du mot "arabe", qui diminue en fréquence, fait remarquer le linguiste Alain Rey. L’appartenance religieuse paraît plus correcte pour déterminer quelqu’un. On passe alors au mot "musulmans" pour des raisons de correction, mais sans s’occuper de savoir si les personnes en question sont bien musulmanes. » Un peu à la manière d’un Nicolas Sarkozy, qui invente le concept de « musulmans d’apparence »...

« Ça fait raciste de parler des Arabes, ça désigne des peuples, une origine ethnique, c’est mal vu, alors que parler de musulmans, c’est tout à fait permis. En passant d’Arabes à musulmans, on a l’air d’être moins raciste. Et c’est aussi pratique parce qu’on peut leur trouver une faute, autre que leur origine ou que de manger du couscous. Être musulmans, ils pourraient arrêter de l’être », commente la sociologue Christine Delphy.

Là encore, l’outil Ngram Viewer confirme l’hypothèse d’un effet de vases communicants entre les mots Arabes d’un côté et musulmans de l’autre. Cet outil analyse les données de près de cinq millions d’ouvrages, soit environ 4% des livres jamais publiés, le plus gros corpus linguistique de tous les temps d’après le linguiste Jean Veronis. Ngram montre bien un pic de l’utilisation du mot « Arabes » au milieu des années 1970, puis un déclin, et une augmentation presque concomitante du mot musulmans.

L’islamisation des regards

Il est intéressant de noter aussi que le mot « musulman », en émergeant à cette période-là, n’effectue en réalité qu’un retour. Le corpus utilisé par Praxiling montre une très forte utilisation de l’expression dans les années 1950 et 1960, correspondant au statut des personnes colonisées en Algérie, qu’on va qualifier administrativement sous la catégorie « musulmans », tout en affirmant que cette catégorie n’a rien à voir avec la religion. « C’était leur statut de Français musulmans d’Algérie (FMA) au parlement, c’est comme si vous disiez que le terme de binational est péjoratif. C’est un statut juridique », explique Pascal Blanchard, qui ajoute que l’on pouvait avoir le statut de musulman sans être pratiquant. Ironie de l’histoire, les hommes politiques de l’époque utilisaient le terme pour désigner un groupe ethnique, tout en se défendant de lui donner un caractère religieux. Alors qu’aujourd’hui, c’est le contraire : « On prétend parler seulement de religieux, alors qu’on puise dans les références racistes et racialisées, historiquement ancrées en France », fait remarquer Todd Shepard.

Jusque-là, une grande partie de la gauche est fascinée par ce qu’on englobe sous le terme de « Révolution arabe », qui désigne alors « l’héritage de la révolution algérienne et l’urgence de la lutte palestinienne, mais aussi le conflit du Sahara occidental, le nassérisme et les débats intra-algériens contemporains », raconte Todd Shepard dans son livre, Mâle décolonisation. Elle apparaît, aux yeux des militants français, « comme un fantasme alternatif, chargé de potentialités radicales ».

La révolution iranienne va doucher les espoirs des militants. Le régime iranien punit de mort l’homosexualité ou la sodomie et réserve un triste sort aux femmes : elles doivent porter le hijab et sont écartées de toutes les hautes fonctions publiques. On parle alors beaucoup des musulmans, et surtout des musulmanes. C’est à ce moment-là, au début des années 1980, que commence ce que Thomas Deltombe appelle « l’islamisation des regards ». Une période dont on ne serait, selon lui, toujours pas sortis.

Un événement singulier, en 1983, symbolise cette mutation. Face au tournant de la rigueur, le gouvernement est confronté à des grèves de longue durée chez Citroën à Aulnay, chez Talbot à Poissy, ou encore à Flins, chez Renault. Des socialistes peuvent-ils utiliser l’argument économique pour faire cesser les contestations ? Comment mater une grève, lorsque l’on se prétend proche des ouvriers ? Devant ce dilemme, le premier ministre Pierre Mauroy, aidé de Gaston Defferre (Intérieur) et Jean Auroux (Travail), va utiliser un subterfuge : déplacer le débat sur le terrain de la religion.

Les grévistes de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois viennent du Maroc, d’Algérie, de Mauritanie, du Mali ou de Turquie. Ils seront taxés d’intégristes, accusés d’être « agités par des groupes religieux ». Gaston Defferre évoque « des grèves saintes d’intégristes, de musulmans, de chiites ». La lutte des classes risquait de tourner dans l’opinion au profit des salariés, le gouvernement joue la carte de la lutte des religions. Pourtant, tout cela ne repose que sur du vent. La CGT a bien intégré à la liste de revendications celle d’une salle de prière, mais il n’y a jamais eu de groupe religieux, démontre une enquête de Libération.

Une montée en islam

Tout au long de cette décennie, d’autres événements viendront cristalliser la confessionnalisation de la question sociale et de la figure de l’Arabe. C’est l’échec de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, qui selon Nedjib Sidi Moussa, auteur de La fabrique du musulman, « aura été pour beaucoup dans la percée de l’islamisme en France ». Ou encore la stratégie de SOS racisme de mettre sur un même plan racisme anti-Arabes et antisémitisme. Et c’est enfin, à la fin des années 1980, « l’affaire de Creil », qui constitue un tournant selon le spécialiste des religions Olivier Roy : l’exclusion de trois collégiennes de leur école parce qu’elles refusent de retirer leur foulard en classe.

Dans le même temps, explique le sociologue Patrick Simon, les organisations militantes ou d’éducation populaire, qui étaient très présentes dans les quartiers, sont progressivement remplacées par des associations à fondement religieux. Elles prennent le relais des pouvoirs publics et des partis, qui abandonnent ou sont contraints d’abandonner le terrain, faute de relais suffisants.

La construction progressive d’un regard religieux sur les immigrés du Maghreb n’est pas uniquement fantasmée, ou créée par le pouvoir. Elle est aussi le fait de demandes religieuses, qui s’étaient jusque-là plutôt rendues invisibles, et qui vont devenir croissantes à partir des années 1980-1990. C’est une époque où les musulmans ont besoin de lieux de culte, où ils ouvrent des boucheries halal. Après avoir déployé tous ses efforts dans son installation immédiate, cette génération construit désormais de l’infrastructure, de la pérennité, et se rend nécessairement plus visible. Leurs enfants vont maintenant à l’école, à l’université. Ils sont nés ici, et n’ont aucune raison de dire merci : ils veulent les mêmes droits que tous les Français, tout simplement. Et parmi ces droits figurent celui de pratiquer leur religion, un droit qu’ils revendiquent d’autant plus qu’on les regarde maintenant depuis quelques années davantage comme des musulmans que comme des Arabes...

En 1944 Jean-Paul Sartre affirmait que « c’est l’antisémite qui fait le Juif ». Soixante ans plus tard, le réalisateur Karim Miské observait que « c’est l’islamophobe qui fait le musulman ». Aux faits s’oppose la prophétie auto-réalisatrice, qui elle-même engendrera d’autres faits, dans une dialectique complexe et dont il serait impossible de déterminer le premier facteur. L’islamisation des regards créé le musulman, qui lui-même en retour renforce le regard qu’on a faussement porté sur lui.

La construction de la menace

Alors que la figure du musulman est désormais bien installée dans le paysage médiatique et politique, les années 1990-2000 vont la teinter d’une couleur menaçante, celle du terrorisme. Le « musulman » est remplacé par le « musulman dangereux », et ce dès la guerre du Golfe, qui « mobilise des figures de l’Arabe menaçant la France depuis l’extérieur », montre Thomas Deltombe dans un article co-écrit avec Mathieu Rigouste. « C’est le moment où le concept d’islamisme arrive dans le débat public, alors qu’avant on parlait plutôt d’intégrisme. C’est aussi le moment où est introduit le concept de communauté musulmane », nous explique le chercheur. Les attentats de 1995 renforcent cette figure menaçante : « Le personnage de Khaled Kelkal, co-auteur présumé de l’attentat de la station RER de Saint-Michel, est décrit à la fois comme un "terroriste islamique né à Mostaganem en Algérie" et comme un "jeune délinquant originaire de Vaulx-en-Velin" », écrit Thomas Deltombe.

Dans ces années-là, si l’image du musulman a pris le dessus sur celle de l’Arabe, elle est encore ambiguë. L’extrême droite, notamment, hésite encore sur sa cible. « Entre 1989 et 1998, le FN considère dans sa revue théorique que l’islamisme participe comme lui d’un front identitaire contre le nouvel ordre mondial », explique Nicolas Lebourg.

L’attentat du 11 septembre 2001 est le point d’orgue de cette évolution, qui installe durablement la figure du terroriste musulman dans l’imaginaire collectif, et oriente la stratégie de l’extrême droite. « C’est là que l’islam devient, pour certains, antinomique avec la République », selon Pascal Blanchard. C’est là aussi que la vision populaire misérabiliste, celle de personnes passives inadaptées à la société française, fait place à la vision beaucoup plus active de personnes autonomes qui vont nous adapter, qui voudraient nous changer, à défaut de se changer eux-mêmes. « C’est l’idée d’une contrainte sociale, que les musulmans imposeraient leur rythme, leurs valeurs, que l’on peut voir dans le livre de Houellebecq, Soumission », commente Patrick Simon.

Les années qui suivent sont des années de crispation de part et d’autre, qui entérinent définitivement la figure du musulman dangereux ou du musulman revendicatif dans le paysage mental. À l’installation en 2003 de la commission Stasi chargée de réfléchir à « l’application du principe de laïcité » – en réalité à l’interdiction du foulard en l’école – et aux propos polémiques de l’éditorialiste Claude Imbert (« Moi, je suis un peu islamophobe. Cela ne me gêne pas de le dire ») répond la création du Collectif contre l’islamophobie (CCIF).

Un racisme reformulé

La suite est connue : le terrorisme qui se revendique de l’islam s’est multiplié, tout comme les unes des journaux titrant sur « cet islam sans gêne » ou « la peur de l’islam ». Le paradigme qui s’est mis en place dans les années 1980 ne s’est pas évanoui, il s’est même renforcé, tandis que l’expression « les Arabes » a presque complètement disparu du langage politique.

C’est ce que montre l’étude des tweets des hommes et femmes politiques, à partir d’un autre outil linguistique. #ideo2017, créé par l’équipe du linguiste Julien Longhi, recense les tweets des candidats et candidates aux élections présidentielles. Doctorante au laboratoire Praxiling, Manon Pengam a interrogé pour nous cette base. Résultat : elle n’a relevé qu’une seule occurrence du mot arabe, dans un tweet de Marine Le Pen, qui mentionne la « langue arabe ». En revanche, le mot « musulmans » ou ses dérivés sont utilisés dans une cinquantaine de tweets des candidats.

Si le musulman a supplanté l’Arabe, il ne faut toutefois pas se méprendre : le contenu de ces deux expressions conserve de nombreux points communs. « Le rejet aujourd’hui des musulmans présente beaucoup de ressemblances avec celui de l’Arabe dans les années 1970 », estime Todd Shepard. « On n’ose plus parler des Arabes, mais les mêmes préjugés, la même détestation subsistent », complète Christine Delphy.

On observe donc à la fois une recodification et un glissement de sens. Recodification, parce ce qu’une partie du contenu et de l’imaginaire xénophobe sous-entendu dans l’expression « les Arabes » subsiste dans l’emploi actuel de l’expression « les musulmans ». Et glissement, parce que l’opinion publique plaque aussi des choses nouvelles derrière cette expression : « Le racisme anti-Arabes a été recodé en islamophobie tactique, mais cette islamophobie a aujourd’hui une vie organique qui lui est propre », estime Marwan Muhammad, directeur du CCIF.

Arabe ou musulman, il s’agit dans les deux cas de la réduction d’un individu à une seule de ses caractéristiques, réduction qui peut s’avérer violente, aliénante. « Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles », écrivait le philosophe Henri Bergson, dans Le Rire. Les mots sont essentiels à la vie en commun, forment des œuvres d’art uniques, mais ils sont aussi de terribles instruments de pouvoir.

Aude Lorriaux

Publié le 07/07/2019

Une nouvelle atteinte à la liberté de la presse

(site lamarseillaise-encommun.org)

Alors que le gouvernement envisage de sortir l’injure et la diffamation de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, syndicats et sociétés de journalistes, collectifs et associations alertent les parlementaires sur l’entrave à la liberté d’informer que constituerait une telle réforme. Notre équipe s’associe sans réserve au collectif  signataire de cette tribune publiée dans Libération le 2 juillet.

 

Tribune.

Réforme de la loi de 1881 : une nouvelle atteinte à la liberté de la presse

L’enfer est pavé de bonnes intentions. Sous le prétexte de lutter contre les «discours de haine» sur Internet, le gouvernement envisage de sortir l’injure et la diffamation de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, pour faire rentrer ces délits de presse dans le droit pénal commun. Annoncée par la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, confirmée par le ministre de la Culture, Franck Riester, cette réforme porterait un coup extrêmement grave à la liberté de la presse, garantie par ce texte fondateur de la liberté d’expression.

Sortir la diffamation de la loi de 1881 reviendrait à vider de sa substance cette loi, et à remettre en cause le principe fondamental de ce texte selon lequel, en matière d’expression, la liberté est le principe et le traitement pénal son exception. Aujourd’hui, les délits de presse sont jugés essentiellement par des sections spécialisées, comme la 17e chambre à Paris, considérée comme «la chambre de la presse». Faire basculer les délits de presse dans le droit pénal commun reviendrait à contrecarrer les acquis de la jurisprudence en matière de droit de la presse, qui permet aux journalistes de faire valoir leur bonne foi en démontrant le sérieux de leur enquête, devant des magistrats spécialisés.

Comparutions immédiates

Cette réforme aurait pour conséquence de fragiliser l’enquête journalistique, en facilitant les poursuites aujourd’hui encadrées par le délai de prescription de trois mois, et une procédure très stricte, volontairement protectrice pour les journalistes. A l’heure des intimidations, rendre possibles des comparutions immédiates pour juger les journalistes enverrait un message extrêmement fort aux groupes de pression divers et variés, aux ennemis de la liberté, à tous ceux qui ne supportent pas la contradiction et ne rêvent que d’une presse et des médias aux ordres.

Ce gouvernement a-t-il un problème avec la liberté de la presse ? Il semblerait que oui. La transposition de la directive européenne sur le secret des affaires, votée par cette majorité, a ouvert une nouvelle voie aux lobbies, un nouvel outil dans l’arsenal juridique pour multiplier les procédures-bâillons. La loi fake news, qui intime au juge des référés de «dire la vérité» en quarante-huit heures, et élargit encore les prérogatives du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), porte en elle les germes de la censure. Et le projet annoncé de réforme de l’audiovisuel annonce un nouveau renforcement des compétences du CSA sur le champ de l’information. Faut-il le rappeler ? Cet organisme dont les membres sont nommés par le pouvoir politique n’a rien d’une instance indépendante.

Enfin, les récentes déclarations du secrétaire d’Etat au numérique, Cédric O, malgré son rétropédalage sur la création d’un conseil de l’ordre des journalistes, sont plus qu’inquiétantes.

Violences policières et déni

Dans la logique d’une dérive répressive qui remonte à 2015 et la loi renseignement, déjà attentatoire à la protection des sources des journalistes, garantie par la loi de 1881, cette nouvelle menace arrive dans un contexte très inquiétant pour la liberté d’informer en France. Depuis le 17 novembre et le début du mouvement des gilets jaunes, les violences exercées contre des reporters de terrain, condamnées par les organisations syndicales, n’ont suscité de ce gouvernement qu’indignation sélective et inaction: indignations contre les violences de certains manifestants, déni des violences policières exercées en marge des manifestations contre des photographes et/ou vidéastes couvrant le mouvement social. On ne compte plus les journalistes bousculés, matraqués, gazés, blessés par des tirs de LBD ou des éclats de grenades de désencerclement, le matériel de protection confisqué, les appareils photos cassés. Et les arrestations aux relents arbitraires. Les nombreux signalements à l’IGPN d’incidents divers n’ont pas, à ce jour, été suivis d’effets.

Protection des sources malmenée

Enfin, ces dernières semaines, la tentative de perquisition des locaux de Mediapart, et les auditions de huit journalistes par les services de la DGSI dans le cadre des Yemen Papers, et de «l’affaire Benalla» ont démontré que la protection des sources des journalistes, pierre angulaire de la liberté de la presse, était une notion étrangère au ministère public et niée par les pouvoirs publics. Rongée par une précarité galopante, malmenée par une partie des employeurs qui ne respectent pas le code du travail et la convention collective des journalistes, la profession n’a pas besoin de muselière. Elle réclame au contraire un respect de son statut, des conditions de travail et des moyens dignes de sa mission d’information du public, de nouveaux outils pour renforcer son indépendance, sa crédibilité, et reconquérir la confiance du public, à l’heure de la concentration des médias, du tout-numérique, et du tout-info-en-continu. Elle réclame de vraies mesures pour garantir le pluralisme des médias.

Nous, représentants des syndicats de journalistes, des sociétés de journalistes, des sociétés de rédacteurs, des collectifs et des associations, journalistes permanents ou rémunérés à la pige, photographes, vidéastes, titulaires d’une carte de presse ou non, nous dénonçons l’ensemble de ces atteintes à la liberté d’informer, et mettons en garde les parlementaires sur les dangers d’une réforme de la loi de 1881.

Signataires : les syndicats de journalistes SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes et SGJ-FO ; les sociétés de journalistes (SDJ) de TV5 Monde, RFI, France 2, France Culture, FranceInfoTV, M6, Premières Lignes, 20 Minutes, Challenges, les Echos, le Figaro, BFM TV, Télérama, Courrier international, RTL, RMC, LCP, le Parisien, France Info, France 24, France 3 National, TF1, France Inter, l’Express, la Tribune, le JDD, Paris Match, Mediapart, de l’Agence France Presse (AFP) ; la Société des journalistes et du personnel de Libération ; la société des journalistes de LCI, la Société des personnels de l’Humanité ; les Sociétés de rédacteurs (SDR) de l’Obs, France Soir, Europe 1 ; la société civile des journalistes de Sud Ouest ; l’Association de la Presse judiciaire (APJ), l’Association des journalistes de l’information sociale (Ajis), l’Association des journalistes économiques et financiers (Ajef), l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI), l’Association des journalistes Nature et Environnement (AJNE), l’Association des journalistes européens (AEJ); la Société civile des auteurs multimédia (SCAM) ; l’Union des photographes professionnels ; les collectifs Informer n’est pas un délit, YouPress, les Incorrigibles, Extra Muros, Profession: Pigiste, le collectif des collectifs Ras la plume, Altermidi ; les clubs de la presse de Bretagne, de Lyon et de sa région, d’Occitanie.

 

Publié le 06/07/2019

Disparition de Steve Maia Caniço, mort de Zineb Redouane : la police déteste tout le monde ?

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Quand les forces de l’ordre tuent, la légalité et/ou la légitimité de la violence ayant entraîné la mort ne font plus office que d’arguments permettant de lever toute responsabilité. Ceux qui appliquent la loi deviennent alors irresponsables de leurs actes.

 « Où est Steve ? » Cette question fait froid dans le dos. C’est la question que se posent les proches de Steve Maia Caniço, ce Nantais de 24 ans, disparu depuis douze jours. Depuis le 21 juin, où une banale soirée de fête de la musique est devenue le théâtre d’un défouloir policier.

Il est alors 4h30 du matin. Une centaine de personnes sont toujours au niveau du quai Wilson, sur un terrain vague, loin de toute habitation, profitant de la douceur de la nuit en cette période de canicule. L’été est là, c’est la fête. L’arrêt de la musique était prévu pour 4h. Voilà pourquoi la police intervient. La disparition de Steve, c’est l’histoire d’une mauvaise rencontre. Mais tout le problème, de plus en plus souvent, c’est que ces mauvaises rencontres, c’est avec les forces de l’ordre que les Français les font.

Il est vrai que depuis des mois, l’ambiance entre citoyens et policiers, gendarmes et autre CRS est loin d’être au beau fixe. Mais la fête de la musique nom de Dieu ! Est-il normal que 14 personnes finissent dans la Loire pour échapper aux balles de LBD, aux grenades de désencerclements et aux gaz lacrymogènes, pour avoir fait la fête 30 minutes de trop ? Faut-il que toutes les interventions policières se déroulent avec un tel degré de violence ? Avec l’utilisation systématique de quasiment tout l’arsenal disponible ? Rappelons ici les sages paroles de Laurent Nuñez, secrétaire d’Etat à l’Intérieur : « Ce n’est pas parce qu’une main a été arrachée, parce qu’un œil a été éborgné que la violence est illégale ».

Les experts parlent aux irresponsables

Comme toujours, les principaux syndicats policiers déchargent leurs collègues de toute responsabilité : « Ils se sont défendus, ils se sont fait agresser parce qu’un commissaire a donné l’ordre d’aller évacuer à quinze des centaines de personnes. Y avait-il urgence ? On ne le croit pas. » Dans une chaîne de commandement, qui est le plus malin : celui qui donne un ordre idiot ou celui qui l’applique bêtement ? Quoi qu’il en soit, ce corporatisme absolu, notamment envers les policiers et gendarmes agissant contre toute règle de déontologie – ceux qui dénoncent des cas de corruption, par exemple, n’ont pas droit au même traitement –, est en passe de devenir le cœur du problème dans la relation entre les forces de l’ordre et la population. Protéger et servir, mais qui ?

Christophe Castaner a rapidement saisi l’inspection générale de la police nationale (IGPN) pour faire toute la lumière sur les circonstances de ce drame car, selon le ministre de l’Intérieur, la disparition de Steve serait « peut-être » liée à l’intervention policière – tout en sachant que pour lui, les « violences policières », ça n’existe pas. Petite subtilité de cette enquête, expliqué par Libération : « En faisant le choix de saisir seulement l’IGPN d’une enquête administrative, le ministère a, de fait, verrouillé les investigations. La police des polices ne dispose effectivement d’aucun pouvoir de contrôle de l’autorité préfectorale, pourtant responsable de l’opération de maintien de l’ordre en cause. »

De son côté, Claude d’Harcourt, le préfet (irresponsable donc, selon Beauvau) de Loire-Atlantique, déclarera au micro de France Bleu Loire : « Les forces de l’ordre interviennent toujours de manière proportionnée. Mais face à des individus avinés, qui ont probablement pris de la drogue, il est difficile d’intervenir de façon rationnelle. » La rationalité des policiers serait altérée par l’ivresse des gens à qui ils ont à faire ?

Une semaine après les faits, le 29 juin, une marche pour Steve était organisée à Nantes. Le préfet, visiblement peu enclin à faire preuve d’humanité, ne serait-ce que pour tenter d’apaiser la situation, évoque un « rassemblement festif » – oui, oui, il parle bien de la marche en hommage au jeune homme disparu – et prévient : « Les organisateurs d’une manifestation non déclarée encourent des sanctions pénales allant jusqu’à six mois de prison et 7.500€ d’amende. En cas de risque avéré de troubles à l’ordre public, l’autorité administrative peut – en dernier ressort – décider d’interdire la manifestation. »

D’abord, on agit comme des bourrins pour mettre fin à une fête qui ne dérange personne, puis on menace les proches d’un jeune homme disparu après cette intervention policière. Mais rassurez-vous, le cadre légal est respecté et la loi a été rétablie de manière proportionnée. Et vive la République !

Et ils se demandent pourquoi on ne les aime pas ?

Les méthodes de la police française posent beaucoup de questions ces derniers temps – pas forcément du fait d’un réel durcissement mais surtout parce qu’elles sont de plus en plus flagrantes. Cette scène de Nantes n’est pas sans rappeler celle des militants d’Extinction Rebellion, assis, dont la seule « infraction » était de gêner la circulation – incroyable pour une manifestation. Les policiers les gazeront avec le même flegme avec lequel on pulvériserait de l’eau pour rafraîchir une foule.

Faut-il évoquer les centaines de gilet jaunes blessés, plus ou moins grièvement, lors de ces derniers mois ? S’il ne fallait choisir qu’un seul cas, ce serait la mort de Zineb Redouane. Tout comme le préfet de Loire-Atlantique, le ministre de l’Intérieur a depuis longtemps oublié le sens du mot « honte ». Car c’était bien Christophe Castaner qui doutait qu’une grenade de désencerclement reçu en plein visage – alors qu’elle fermait ses fenêtres pour se protéger de la manifestation qui avait lieu dans sa rue – ait pu être à l’origine du décès de cette Marseillaise de 80 ans. Il est même allé jusqu’à sous-entendre que, comme elle était morte le lendemain à l’hôpital, c’était plus de la responsabilité des médecins que des CRS. Il aura fallu attendre une autopsie effectuée en Algérie pour que la version officielle de l’Intérieur soit mis à mal. Sans conséquences, faut pas rêver.

« On ne meurt pas pour quelques notes de musique », écrivent dans un communiqué les membres du groupe Bérurier Noir, émus de la disparition incompréhensible de Steve. Et ils ont raison. En France, on ne meurt pas que pour ça.

Loïc Le Clerc

 

Publié le 16/06/2019

Trou de la Sécu : merci Macron !

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

La commission des comptes de la Sécurité sociale s’attend à un déficit de la sécurité sociale s’élevant de 1,7 à 4,4 milliards d’euros en 2019. L’équilibre pronostiqué par le gouvernement pour cette année se trouve plombé par plusieurs mesures libérales visant à défiscaliser le travail. Un vrai cadeau pour les entreprises qui appellera peut-être de nouvelles mesures d’austérité dans les dépenses de santé.

La faute aux gilets jaunes ? Pas vraiment, contrairement à ce que laissent entendre la plupart des titres de presse aujourd’hui. Reprenant les éléments du rapport de la commission des comptes de la Sécurité sociale rendus publics ce mardi, ceux-ci mettent en avant deux responsables : le ralentissement économique, et les gilets jaunes auxquels des concessions auraient été faites à travers les mesures d’urgence prises par l’exécutif le 10 décembre 2018. Une présentation quelque peu tronquée.

La commission des comptes de la Sécurité sociale pointe comme première cause : des prévisions de croissance de la masse salariale surestimées. En langage simple, cela signifie que les rémunérations brutes versées aux salariés ont moins progressé en 2019 que prévu. En cause, au moins pour partie, le choix d’Emmanuel Macron le 10 décembre de ne pas augmenter les salaires et le SMIC, mais d’inciter le patronat à octroyer à la place une prime exonérée de cotisations sociales. Une drôle de façon de mettre en musique le discours du gouvernement sur le « travail doit mieux payer », dans la mesure où cette prime lie finalement la rémunération des salariés au bon vouloir de leurs employeurs. Mais aussi aux résultats des entreprises, plutôt que de rémunérer le travail par du salaire.

Moins de prestations sociales pour les salariés, plus d’exonérations pour les patrons

Ainsi, alors que la loi de finances votée à l’automne prévoyait une hausse de 3,5 % de la masse salariale en 2019, les prévisions actualisées tablent sur 3,1 % et même 2,9 % pour les salaires soumis à cotisations pour la Sécurité sociale. Manque à gagner : 1,7 milliard d’euros, dont 900 millions de cotisations. En effet, la prime Macron n’est pas la seule mesure affaiblissant les comptes de la Sécurité sociale. L’avancement au 1er janvier de l’exonération de cotisations sociales participe aussi à réduire les recettes pour un montant de 1,2 milliard. Les grands gagnants de ces dispositifs ne sont ni les gilets jaunes ni les 25 millions de salariés en France. Pour eux, si le net augmente sur la fiche de paye, la part du salaire socialisé correspondant à leur protection sociale baisse d’autant.

Les réels gagnants de l’opération sont les employeurs qui voient leurs cotisations patronales purement et simplement supprimées. Les autres mesures participant à accroître le déficit de la Sécurité sociale sont celles portant sur une partie des retraités. L’annulation de l’augmentation de la CSG avant les élections européennes correspond à 1,7 milliard selon la commission des comptes de la Sécurité sociale. Ainsi, le gouvernement, loin de modifier sa politique économique face au mouvement des gilets jaunes, a sorti le chéquier de la protection sociale collective.

C’est donc bien le choix politique de favoriser les entreprises qui est à la source d’une augmentation du déficit de la Sécurité sociale aujourd’hui. Un choix appliqué avec constance gouvernement après gouvernement, le plus souvent au nom de la préservation de l’emploi. Déjà en 2016, le montant des exonérations de cotisations à la Sécurité sociale s’élevait à 27,6 milliards, alors que le « trou de la sécu » était de 7,8 milliards cette année-là. Mais le déficit qui tournait autour de la barre des 10 milliards entre 2003 et 2008 avait bondi à plus de 23,5 milliards en 2009 et même 28 milliards en 2010, juste après la crise financière qui avait détruit de nombreux emplois, et donc les cotisations associées.

Afin de résorber les déficits, compensés en grande partie par l’État (87,1 % en 2016), les ministres de la Santé sous les présidences de Nicolas Sarkozy, de François Hollande et maintenant d’Emmanuel Macron se sont attachés à diminuer les remboursements et à réduire les dépenses de santé en mettant l’hôpital à la diète. Avec pour résultat aujourd’hui des services de soins sous pression. Dans le même temps, l’allongement de l’âge de départ à la retraite a réduit le déficit de la branche vieillesse. Finalement, une seule chose n’a pas été réalisée : faire baisser réellement le nombre de chômeurs. Pourtant cela aurait augmenté mécaniquement les recettes en augmentant le nombre de cotis

Publié le 31/05/2019

 

Tout va (toujours) bien au pays des puissants
 

De Julien (site bellaciao.org)


 

Alors que de plus en plus de Français se serrent la ceinture, à l’autre extrémité de l’échelle sociale, les gros patrons, eux, font de nouveaux trous dans la leur. François-Henri Pinault, Jean-Pierre Denis, Ronan Le Moal… : portrait de ces dirigeants à l’appétit insatiable.

 

Après plus de six mois de mouvement des «  gilets jaunes  », l’heure n’est toujours pas à la «  sobriété heureuse  » chez les puissants. Certes, il faudrait être bien naïf pour imaginer que la grogne sociale des Français qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois ait eu quelque répercussion que ce soit sur le train de vie des élites et «  premiers de cordée  » tricolores. Mais avec la «  saison  » des assemblées générales des grands groupes qui bat son plein s’ouvre aussi celle de l’annonce des rémunérations de leurs dirigeants. Et force est de constater que ces derniers n’ont retenu aucune leçon des mois passés  ; pire, certains d’entre ces «  grands  » patrons se gavent plus que jamais.

 

À commencer par François-Henri Pinault, le PDG de l’empire du luxe Kering, numéro deux mondial du secteur. Un empire, soit dit en passant, directement hérité de son père, l’entrepreneur breton François Pinault : pas vraiment le meilleur exemple de la méritocratie à la française, tant vantée par nos dirigeants politiques... Qu’à cela ne tienne : comme Les Echos l’ont récemment rapporté, Pinault Junior vient de s’accorder une rémunération record au titre de l’exercice 2018, celle-ci atteignant le montant astronomique de 21,8 millions d’euros, contre «  seulement  » 2,7 millions d’euros l’année précédente.

 

Comment expliquer un tel bond en douze mois  ? Si le salaire de François-Henri Pinault reste stable, à 1,2 million d’euros, et si sa part variable annuelle n’augmente «  que  » de 38 %, pour atteindre 1,944 million, c’est la rémunération variable pluri-annuelle du patron de Kering qui s’est véritablement envolée, à quelque 18,6 millions d’euros. Une somme qui correspond à plus de 20 000 «  KMU  », des unités monétaires propres au groupe, indexées sur son cours en Bourse, cours qui a été multiplié par 3,5 depuis 2014. Et voilà comment celui qui déclarait en fin d’année dernière «  comprendre  » la colère des «  gilets jaunes  » s’arroge l’une des plus pharaoniques rémunérations de tout le CAC 40... Indécent, tout simplement.

 

L’indécence est une « qualité » amplement partagée dans les hautes sphères du capitalisme. Et ce n’est pas Jean-Pierre Denis — un autre Breton, décidément — qui dira le contraire. Son nom n’est sans doute pas très connu  ; et pour cause : notre PDG dirige la banque Arkéa, un établissement relativement modeste en comparaison des mastodontes français que sont BNP Paribas, la Société Générale ou encore le Crédit Mutuel — Crédit Mutuel dont Arkéa n’est, d’ailleurs, qu’une simple filiale. À ce titre, comme on peut le lire sur le dernier «  document de référence  » de la banque, Jean-Pierre Denis a reçu la bagatelle de 1,6 million d’euros pour l’année 2018. Son numéro deux, Ronan Le Moal, n’est pas en reste, et émarge à près de 1,3 million d’euros.

 

Pas mal, très bien même, pour une «  petite  » banque quasiment inconnue du grand public. Mais Jean-Pierre Denis et son directeur général sont des habitués de ces «  rémunérations hallucinantes  », comme les qualifie Laurent Mauduit, de Mediapart. En 2016 et 2017 déjà, les deux hommes avaient engrangé respectivement 1,6 et 1,3 million d’euros. Soit davantage que les PDG de multinationales comme Stéphane Richard (Orange) ou Lakshmi Mittal (ArcelorMittal). Sommes auxquelles il convient encore d’ajouter les innombrables «  jetons de présence  » que Jean-Pierre Denis touche au titre de sa participation à quantité de conseils d’administration, dont Nexity (31 406 euros en 2016) et... Kering (104 842 euros). Indécence, toujours et encore.

 

Mais cela pourrait aller encore plus loin. Les dirigeants d’Arkéa sont, en effet, enlisés dans un conflit sans fin avec le Crédit Mutuel, dont ils souhaitent quitter le giron. Le moyen, pour eux, de conserver leur «  indépendance  »  ; l’astuce, surtout, pour continuer de s’attribuer de si mirobolants salaires sans avoir de comptes à rendre à quiconque, et surtout pas à leurs propres sociétaires, leur projet de désaffiliation visant prioritairement à faire d’Arkéa une banque capitalistique classique, et non plus un établissement mutualiste et coopératif. Voire de l’introduire en Bourse, avec la complicité du petit milieu de la finance parisienne, dont le fonds d’investissement Tikehau Capital — où siège, surprise, un certain... Jean-Pierre Denis qui y côtoie François Fillon.

 

La rapacité des grands patrons n’est, évidemment, pas le lot des seuls dirigeants français, qui font presque figure de petits joueurs face à leurs homologues américains. À l’image de Mark Zuckerberg, dont la fortune — théorique, car elle aussi indexée sur le cours en Bourse de Facebook — a bondi de 20 milliards de dollars depuis le début de l’année. Idem pour Jeff Bezos, le tout-puissant PDG d’Amazon, qui en une seule semaine a gagné 3,2 milliards de dollars, une paille au sein d’une fortune estimée à près de 158 milliards. Et la liste continue : en tout, cinq milliardaires américains ont gagné 13 milliards de dollars en une seule semaine.

 

Tout va donc (toujours) très bien au pays des puissants, merci pour eux.

Publié le 27/05/2019

Toujours plus de maternités fermées : « C’est assassin de balancer femmes et bébés sur les routes »

par Morgane Thimel (site bastamag.net)

Si la maternité du Blanc, dans l’Indre, a fermé l’année dernière, c’est officiellement pour des raisons de sécurité. Mais dans un contexte où 40 % des maternités ont fermé en vingt ans, certains considèrent que cette petite unité a plutôt fait les frais des velléités d’économies budgétaires de l’administration. Résultat : l’insécurité est désormais celle des femmes qui doivent faire une heure de route pour accoucher. Alors ici, comme dans d’autres communes confrontées au même drame, on continue de dénoncer cette politique, et de se battre pour obtenir la réouverture d’un établissement.

Le Blanc se souviendra longtemps de la naissance d’Anatole, premier et seul bébé né dans la commune en 2019. Jusqu’à il y a encore un an, environ 300 petits Blancois naissaient chaque année dans cette sous-préfecture de l’Indre. Mais à la différence de ses aînés, celui-ci est arrivé, le 19 mars, dans le salon de ses parents. La fermeture de la maternité, à quelques kilomètres du pavillon familial, a été actée le 19 octobre 2018. Justine, sa maman, s’était donc rendue à Poitiers pour accoucher, à une heure de voiture, avec ses contractions et ses douleurs. Mais après une douzaine d’heures sur place, devant la faible avancée du travail, son compagnon et elle ont été renvoyés chez eux pour y être plus confortables.

Anatole est né cinq heures plus tard, sans complication et sans assistance médicale. Il n’a pas laissé le temps à ses parents de faire une troisième fois les 60 km jusqu’à la maternité, ni aux pompiers d’arriver. « La route a accéléré le travail, c’est sûr. » Aujourd’hui, Justine veut en garder le souvenir d’une histoire atypique au bon dénouement, mais la colère reste contre ceux qui l’ont obligée à prendre la route : « C’est assassin de balancer femmes et bébés sur les routes, de devoir faire une heure avec les contractions, l’état de la chaussée, les traversées d’animaux, les zones blanches et parfois la neige ou le gel… »

40% des maternités fermées en vingt ans

Jusque dans les années 1970, l’Indre comptait une dizaine de petites maternités, un réseau de cliniques privées, souvent tenues par des sages-femmes qui donnaient aux futures mères la possibilité d’accoucher à moins de 20 km de chez elles [1]. Comme partout en France, leur nombre s’est effondré. Dans l’Hexagone, en vingt ans, 338 maternités sur 835 ont été fermées. Et comme les habitantes de ce bassin de vie, elles sont désormais 716 000 femmes en âge de procréer installées à plus de quarante-cinq minutes d’une maternité [2]. Ici, le département en comptait encore deux il y a un an. Il n’y en a plus qu’une, celle de Châteauroux, la préfecture.

Après des années de lutte, la lente agonie de la maternité du Blanc s’est étalée sur des mois. Et ce malgré un contact rassurant le 21 mars 2018 au cours duquel Anne Bouygard, désormais ex-directrice de l’ARS (Agence régionale de santé) Centre – Val de Loire, avait précisé à une délégation d’élus, habitants et personnels de l’hôpital que « la fermeture de la maternité n’était pas à l’ordre du jour ». Les jours ont vite avancé et le 27 juin, praticiens et usagers ont pu constater la présence d’un cadenas condamnant l’accès à la salle d’accouchement. L’acte faisait suite à l’annonce de l’ARS deux semaines auparavant d’une fermeture temporaire en raison de « difficultés majeures à remplir les plannings pour les mois de juillet/août », signalé par la direction de l’hôpital du Blanc, « en aucun cas une fermeture définitive ». La maternité n’a jamais rouvert et sa fermeture définitive a été actée le 19 octobre, arguant d’une dangerosité pour les « parturientes » (femmes en train d’accoucher).

Le terme, utilisé ici de façon médicale, ne représente absolument pas le ressenti des familles, malgré un drame survenu en avril, le décès d’un nourrisson, le premier depuis longtemps. Ce dernier a sans doute été un facteur accélérateur pour conforter ce sentiment porté par la direction des deux sites et confirmé par l’ARS. Pourtant, certains futurs parents, plus proches des maternités de Poitiers ou de Châteauroux, choisissaient de faire la route pour venir donner naissance dans cette petite structure, à taille plus humaine, où le personnel médical avait la disponibilité pour être plus présent pour chaque accouchement.

« Elle a nous expliqué qu’on était d’un autre siècle, que l’avenir ce n’était pas les petits hôpitaux comme le nôtre »

Dès cette première annonce, les Blancois se sont regroupés en deux collectifs, le collectif de défense des usagers du centre hospitalier du Blanc et C pas demain la Veille. Ensemble, avec les élus et la population, une cinquantaine de membres alternent entre actions médiatiques (70 élus ont démissionné symboliquement, la maternité fermée a été occupée douze jours…), demandes de rendez-vous avec les décisionnaires, actions en justice… Ces mobilisations et leur symbole, les Servantes écarlates (un groupe de femmes habillées de capes rouges et bonnets, symbole de violence sur les femmes inspiré de la série éponyme), ont fait connaître leur combat partout en France.

Au fil des mois, des contacts avec d’autres collectifs de citoyens, comme eux, confrontés à des fermetures se sont établis. Saint-Claude (Jura), Die (Drôme), Creil (Oise), Thann (Haut-Rhin)… Depuis janvier, ils unissent leurs voix pour se faire entendre des décideurs. Les justifications des ARS et du ministère de la Santé sont généralement les mêmes : dénoncer un risque sécuritaire au sein de ces établissements, souvent en relation avec un manque de personnel. Un argument massue répété inlassablement par la ministre Agnès Buzyn, autant sur les plateaux de télévision, les radios qu’auprès des habitants qu’elle accepte, très ponctuellement, de rencontrer, comme à Bernay (Eure), le 18 février dernier.

« Elle a nous expliqué que l’on était d’un autre siècle, que l’avenir ce n’était pas les petits hôpitaux comme le nôtre parce qu’elle n’y ferait soigner ni ses parents, ni sa sœur, ni ses enfants. Ce sont ses dires, décrivent amères Pascale, Laurence, Édith et Philippe, des opposants à la fermeture de cette maternité. Il y a du mépris. » « Moi qui suis soignante, je me suis sentie humiliée par cette femme qui nous disait finalement, et bien… qu’on était nuls, des péquenauds, s’insurge Laurence. On est de seconde zone. »

Un audit expédié au pas de course

Au Blanc, tout s’est décidé autour d’un audit, commandé en urgence par l’ARS le 17 août 2018 pour « disposer d’un avis objectif sur les conditions à réunir pour une reprise des accouchements ». Quatre experts ont été nommés, tous issus de grands hôpitaux parisiens, loin du quotidien d’une petite structure. « Les experts ont été choisis en dehors de la région pour être impartiaux », explique un membre de l’ARS Centre–Val de Loire. Pour autant, le déroulé et le contenu du document laissent perplexes les Blancois, et interrogent sur son orientation, que certains considèrent « à charge » [3].

« Comment les experts ont-ils pu juger de la qualité de leur maternité alors qu’elle n’était déjà plus active ? », s’interrogent ceux et celles qui étaient opposés à sa fermeture. Mené en quatre jours non consécutifs, l’audit a été rendu public à peine deux semaines plus tard. Le pédiatre, seul personnel permanent du service à avoir été auditionné, a été interviewé par téléphone, les cinq sages-femmes n’ont pas été entendues (le rendez-vous a été annulé suite à une manifestation d’opposants, sans être reporté). La maire du Blanc, Annick Gombert, qui a pourtant été reçue pour un entretien, ainsi qu’un médecin cardiologue du site, opposé à la fermeture, ne font pas partie de la liste des personnes officiellement auditionnées.

Conclusion de ce document de quinze pages : l’absence de personnels titulaires, d’une équipe médicale stable, et le trop fort recours aux intérimaires en font une maternité non-sécurisée - et peu importe si leur certification, datée de 2016 et valable cinq ans, énonce le contraire. Le nombre de naissances, moins de 300, est considéré comme insuffisant pour garantir de bonnes pratiques. « L’addition de ces deux faits fait que, le jour où il se passe quelque chose d’un peu exceptionnel, comme une hémorragie de la délivrance, collectivement, les bons réflexes risquent de ne pas y être », soutenait Anne Bouygard, dans une interview auprès de la Nouvelle République.

Fermeture pour raison de « sécurité »

Un avis partagé par Evelyne Poupet, directrice du centre hospitalier de Châteauroux – Le Blanc, comme elle le rappelait en janvier lors de ses vœux au personnel : « Il ne s’agissait pas de remettre en question les compétences individuelles des professionnels, mais de constater l’absence d’une compétence collective, médicale et paramédicale, liée aux difficultés à recruter des professionnels de santé et à l’enchainement des médecins intérimaires dans les spécialités nécessaires à sécuriser l’activité, gynécologues, pédiatres ou anesthésistes. »

Pour le personnel hospitalier, ces remarques sur leur travail ont été très durement vécues, comme le déplore l’une d’entre eux. « On a eu la sensation que c’était une attaque assez directe, pas forcément légitime. On entend les problèmes de recrutement, certes… mais on a du mal à entendre le fait que la sécurité n’était pas complètement respectée et que la qualité des soins n’était pas satisfaisante. On s’est tous démenés pour pouvoir faire les choses au mieux. » L’audit dénonce aussi un manque de projet local, alors que le personnel travaillait sur une certification Hôpital Ami des Bébés.

De l’aveu même d’Anne Bouygard et de Gil Avérous, maire de Châteauroux et président du conseil de surveillance de l’hôpital Châteauroux – Le Blanc, une fois l’audit réalisé et ses conclusions en faveur du basculement à un centre périnatal de proximité énoncées, il devenait impossible de recommencer les accouchements au risque, en cas d’accident, d’en être tenu pour responsable. Mais cette fermeture était-elle réellement liée à la sécurité ou la question financière était-elle sous-jacente dans cette décision ? En janvier dernier, lors de cette même cérémonie de vœux, Gil Avérous rappelait que la situation financière de l’hôpital du Blanc était précaire et nécessitait une prise de décision rapide.

Le manque de personnel délibérément accentué ?

Les experts notaient dans l’audit même que « le maintien de l’activité d’obstétrique est très largement accompagné par l’autorité de tutelle qui octroie à l’établissement des aides financières exceptionnelles "pérennes" de l’ordre de deux millions d’euros ». Mais, précise Annick Gombert, « pour équilibrer le budget d’une maternité, 1500 accouchements par an sont nécessaires ». Difficile à atteindre dans ces petites structure. D’ailleurs, pour l’élue, pas de doute, c’est bien ce critère qui a mené à la fermeture de l’établissement. Elle estime que le manque de personnels aurait même été accentué par la gestion DRH.

La direction de l’hôpital Châteauroux – le Blanc maintient qu’elle a cherché à recruter sans y parvenir. Pourtant, à aucun moment elle n’a anticipé pour remplacer deux sages-femmes sur le point de partir à la retraite (en janvier et juillet). Et une jeune sage-femme, supposément recrutée pour la maternité du Blanc quelques mois avant la fermeture provisoire, a été maintenue à Châteauroux au prétexte de lui apporter plus d’expérience. Un pédiatre vacataire, dont le contrat se terminait en juillet, s’est vu proposé des conditions moins intéressantes et a donc refusé de poursuivre. Au mois de juin, la direction réclamait, pour rouvrir, huit postes à pourvoir avant le 15 septembre : trois sages-femmes, un gynécologue-obstétricien, un anesthésiste, deux infirmiers-anesthésistes et un pédiatre. Une mission difficilement réalisable en si peu de temps.

« L’objectif est de faire des économies »

Pour autant, les élus du Blanc ont rassemblé des candidatures, notamment une équipe de trois gynécologues retraités prêts à reprendre du service et assurer à tour de rôle les gardes. Des candidatures restées sans réponse d’après les intéressés. Dans la Nouvelle République, l’un d’entre eux, le docteur Bernard Segry prenait la parole face à cette situation. « On va se parler franchement, l’objectif est de faire des économies au Blanc. La direction sait bien que personne ne va postuler pour un CDI en gynécologie, payé à 500 euros par jour, alors qu’en intégrant le réseau des médecins remplaçants, ce qui ne nous dédouane pas de prendre des engagements, on est payés 750 euros ! On nous roule dans la farine à dire que personne ne postule ! »

Élus et collectifs dénoncent également un contexte de tension et d’incertitude dans lequel la maternité se trouvait en permanence, loin d’être attractif pour de jeunes praticiens. « En France, nous avons à peu près 5000 gynécologues-obstétriciens, dont seulement 1800 sont dans les hôpitaux. On compte 25 000 sages-femmes dont une partie est au chômage, de l’ordre de 600 personnes !, s’indigne Paul Cesbron, gynécologue-obstétricien et ancien chef de service de la maternité de Creil, également récemment fermée. Quand on nous dit qu’il n’y a pas le personnel, c’est faux ! » Le spécialiste rappelle également que la limite de 300 naissances a été définie arbitrairement par l’État. « Les études scientifiques montrent que le nombre d’accouchements n’a pas d’importance en terme de dangerosité, précise-t-il. En revanche, les risques de long transport pour la mère et l’enfant sont, eux, démontrés scientifiquement [4]. »

Inauguration d’un monument à la mémoire des établissements « sacrifiés »

Mais pour la ministre de la santé, Agnès Buzyn, ces déplacements peuvent être « sécurisés ». Fin mars, elle annonçait toute une série de propositions : accompagnement par une sage-femme lors du trajet ou mise en place d’un système de chambre d’hôtel hospitalier près des maternités, en cas d’accouchement programmé. « Je prends l’engagement qu’elles seront sécurisées pour qu’il n’y ait plus cette angoisse d’accoucher loin d’une maternité », annonçait-elle. Mais à Châteauroux, il n’existe pas d’hôtel hospitalier et les sages-femmes employées par l’hôpital refusent d’accompagner les ambulances étant donnée la responsabilité que cela représente. L’hélicoptère, un temps évoqué, semble convenir pour un nombre limité de cas. En effet, selon plusieurs rapports, « les parturientes dont l’accouchement est imminent, dont le travail est actif (surtout si le col est dilaté et effacé ou en cas de prématurité) ne doivent pas se trouver à bord d’un hélicoptère, y compris médicalisé [5] ».

Alors les Blancois ont trouvé leur propre méthode. Toujours avec beaucoup d’humour, ils ont inauguré le 1er avril une aire d’accouchement sur le bord d’une route, en pleine Brenne. Une tente, une table d’auscultation et un kit d’urgence avec couverture de survie, pinces à clamper et ciseaux. Outre ce dispositif éphémère et fantaisiste, ils ont surtout installé à l’entrée de plusieurs communes des panneaux permettant de télécharger une application qui donne pas à pas les bons gestes à effectuer pour une naissance. Le programme a fait ses preuves en Éthiopie. « On va être de plus en plus confrontés à des parents qui devront aussi avoir une connaissance de base de l’accouchement. C’est un enjeu important pour limiter le stress, un vrai fléau pour la grossesse et l’accouchement » , déplore Aurélie Bourry, sage-femme libérale installée à Montmorillon dans la Vienne, à 30 kilomètres du Blanc, une commune tout aussi éloignée des maternités. Depuis la fermeture, elle rencontre de plus en plus de futures mamans qui viennent faire avec elle leur suivi, constamment inquiètes et dans l’appréhension de la route.

Aujourd’hui, élus et militants n’ont toujours pas baissé les bras, bien que la fermeture de leur maternité date de presque un an. Il y a quelques semaines, à l’occasion des seconds États généraux des maternités, au Blanc, ils ont inauguré un monument à la mémoire des établissements « sacrifiés ». Dix-neuf sites y sont inscrits, menacés ou déjà fermés. Localement, le Blanc prépare ses prochaines actions. Début mai, ils ont déposé une requête en annulation de l’arrêté de fusion entre les établissements de Châteauroux et du Blanc, prise par la direction générale de l’ARS en 2017. Un point technique et législatif pourrait constituer une brèche pour que leur établissement retrouve son autonomie et peut-être ainsi, mieux décider de son propre avenir.

Morgane Thimel

Notes

[1] Source : article La Bouinotte, le magazine du Berry n°146.

[2] Source : le Monde.

[3] Le comité de défense des usagers du site hospitalier du Blanc ont donc mené une contre-analyse médicale pour étayer leurs propos.

[4] Voir cette étude.

[5] Voir ici.

Publié le 03/05/2019

TRIBUNE. "Nous assistons à une volonté délibérée de nous empêcher de travailler" : plus de 300 journalistes dénoncent les violences policières

Selon l'association Reporters sans frontières, près de 90 journalistes ont été victimes de violences policières depuis le début du mouvement des "gilets jaunes". Les reporters et photographes indépendants figurent en première ligne dans les manifestations.

"Un cap répressif a été franchi." Après l'interpellation et la garde à vue du journaliste indépendant Gaspard Glanz, signataire de cette tribune, lors de la manifestation des "gilets jaunes" le 20 avril, plus de 350 médias, journalistes, photographes, indépendants ou appartenant à des rédactions dénoncent, dans une tribune publiée sur franceinfo.fr, les violences policières subies par leur profession depuis le début du mouvement. Ils alertent sur la précarisation de leurs conditions de travail et les agressions physiques et psychologiques vécues sur le terrain. Ils revendiquent leur droit à informer et la liberté de la presse. Ils s'expriment ici librement.


Nous, journalistes de terrain, journalistes indépendant·e·s, en poste en rédaction, avec ou sans carte de presse, décidons de prendre la parole collectivement pour dénoncer les multiples violences d’Etat que nous subissons.

Depuis plusieurs années maintenant et plus particulièrement depuis le mouvement des "gilets jaunes", chacune et chacun à notre manière, mais toujours dans une démarche d’information, nous sommes sur le terrain quotidiennement pour documenter l’actualité. De par notre métier de journalistes, nous sommes souvent en première ligne, au cœur de luttes sociales et parfois des confrontations entre les manifestant·e·s et les forces de l’ordre. Nous sommes exposé·e·s, nous le savons et nous l’acceptons.

Mais nous constatons qu’au fil de l’intensification du mouvement social et de ses violences, notre travail est devenu de plus en plus risqué, difficile, voire impossible. Nos conditions de travail se dégradent. Nous constatons que ce n'est pas majoritairement du fait des manifestant·e·s, mais bien largement du comportement des forces de l’ordre elles-mêmes.

Depuis trois ans maintenant, nous assistons à une volonté délibérée de nous empêcher de travailler, de documenter, de témoigner de ce qu’il se passe pendant les manifestations. Nous sommes de nombreux·ses journalistes à nous en plaindre. 

Il n’y a pas eu de manifestations ou de rassemblements ces derniers mois sans qu’un·e journaliste n’ait été violenté·e physiquement et ou verbalement par les forces de l'ordre.Les signataires de la tribune

Par violence, nous entendons : mépris, tutoiement quasi systématique, intimidations, menaces, insultes. Mais également : tentatives de destruction ou de saisie du matériel, effacement des cartes mémoires, coups de matraque, gazages volontaires et ciblés, tirs tendus de lacrymogènes, tirs de LBD, jets de grenades de désencerclement, etc. En amont des manifestations, il arrive même que l’on nous confisque notre matériel de protection (masque, casque, lunettes) en dépit du fait que nous déclinions notre identité professionnelle.

Toutes ces formes de violences ont des conséquences physiques (blessures), psychiques (psychotraumatismes) ou financières (matériel cassé ou confisqué). Nous sommes personnellement et professionnellement dénigré·e·s et criminalisé·e·s.Les signataires de la tribune

Plus récemment, un cap répressif a été franchi. Plusieurs confrères ont été interpellés et placés en garde à vue pour "participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations", alors même que nous nous déclarons comme journalistes. Par ces faits, la police et la justice ne nous laissent ainsi que deux options :
- venir et subir une répression physique et ou judiciaire ;
- ne plus venir et ainsi renoncer à la liberté d’information.

Dans son rapport de mars 2019, Michelle Bachelet, la Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, rappelle la France à l’ordre. Elle dénonce l'usage excessif de la force, notamment des lanceurs LBD 40 lors des manifestations des "gilets jaunes". Amnesty International et Reporters sans frontières (RSF) dénoncent les violences policières contre la presse. David Dufresne décompte au moins 85 agressions visant spécifiquement les journalistes parmi les 698 signalements qu’il a recensés depuis le début du mouvement des "gilets jaunes".

Nous rappelons que le rôle de l’Etat dans une démocratie n’est pas de définir le cadre de la liberté de la presse. Ce n’est ni à l'exécutif ni au législatif de décider de notre façon de travailler. Comme le rappelle la Charte éthique des journalistes, nous n’acceptons que la juridiction de nos pairs. La liberté de la presse est une et indivisible.

La carte de presse : une exigence abusive

La grande majorité d’entre nous sont indépendant·e·s et précaires. Au regard des réalités économiques de notre métier, la carte de presse est devenue extrêmement compliquée à obtenir, bien que nous publions régulièrement dans les plus grands titres de la presse nationale et internationale. Notre quotidien, c’est la mise en concurrence, le dumping, les horaires non majorés, les journées fractionnées.

Or, les forces de l’ordre demandent systématiquement la détention d’une carte de presse pour nous permettre de travailler, quand bien même elles ignorent partiellement ou totalement la législation entourant notre profession. Pour rappel, le journalisme n’est pas une profession réglementée. Ce n’est pas la carte de presse qui justifie ou non de notre profession. La carte de presse n’est qu’un outil dont l’obtention est sous-tendue à une obligation fiscale. 

Tout comme nous affirmons que ce n’est pas la carte de presse qui fait le ou la journaliste, ce n’est pas aux forces de l’ordre de décider de notre droit de travailler et de témoigner.Les signataires de la tribune

C’est pourquoi nous exigeons du gouvernement qu’il prenne les mesures nécessaires pour que les forces de l’ordre cessent de nous harceler et nous laissent travailler librement. 

La liberté de la presse est une et indivisible.Les signataires de la tribune

La France, pays des droits de l’homme, est aujourd’hui classée en 32e position du classement mondial de la liberté de la presse par RSF. La récente convocation de trois journalistes de Disclose et Radio France par la DGSI après leurs révélations sur l’implication de l’armement français dans la guerre au Yémen renforce nos inquiétudes.

La liberté de la presse est un pilier fondamental à toute démocratie. Les journalistes ne peuvent être inquiété·e·s, harcelé·e·s, menacé·e·s, entravé·e·s, insulté·e·s, blessé·e·s dans une démocratie digne de ce nom.Les signataires de la tribune

En nous exprimant publiquement par cette tribune, nous revendiquons notre droit à informer et le respect de la liberté de la presse. C’est pourquoi, au-delà des violences que nous subissons dans l’exercice de notre métier, nous demandons à la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels·les (CCIJP) de tenir compte de l’évolution de nos métiers. En nous attribuant une carte de presse, la CCIJP marquerait sa solidarité avec les plus précaires d’entre nous et ferait un geste politique fort en faveur de la lib

Publié le 01/05/2019

Geneviève Legay : « Nous sommes dans une dictature larvée »

Emilien Urbach et Olivier Chartrain (site humanité.fr)

Alors qu’elle tente de se remettre des multiples blessures subies à Nice le 23 mars, la militante d’Attac lance un appel aux nouvelles générations.

Peu avant la conférence de presse où elle est apparue lundi en fauteuil roulant dans la cour du CHU de Nice, Geneviève Legay a répondu aux questions de l’Humanité. Sans pouvoir s’exprimer sur le fond du dossier, auquel ses avocats n’ont pas encore pu avoir accès, cette militante d’Attac de 73 ans revient sur les circonstances de la charge policière qui lui a causé de multiples fractures au crâne et aux côtes, lors d’une manifestation des gilets jaunes, le 23 mars place Garibaldi à Nice.

Vous êtes aujourd’hui toujours en centre de convalescence, comment allez-vous ?

Geneviève Legay Je peux me tenir debout mais je ne peux pas marcher seule, parce que j’ai des vertiges. Je ne peux pas rester assise très longtemps, pour la même raison. Je n’ai pas retrouvé mes cinq sens. J’ai retrouvé un peu de vue mais je ne vois pas normalement et mes lunettes de vue ne me vont plus. J’étais complètement sourde de l’oreille droite parce que le rocher était fracturé, ça s’est amélioré au bout d’une dizaine de jours mais je n’entends pas vraiment. J’ai zéro odorat. Quant au goût, j’ai trois sur dix depuis le début et ça ne revient toujours pas.

Que disent les médecins ?

Geneviève Legay Ils sont contents, mais pas moi. Là, ça fait quinze jours que ça ne s’améliore plus du tout. J’ai aussi la mâchoire qui a bougé du côté droit et j’ai mal de ce côté-là, j’ai mal… je suis sous antidouleurs. Le plus gênant, ce sont les vertiges. Moi qui habituellement suis très active, là je ne rêve que de mon lit. Ce n’est pas moi ! Les médecins disent que mon cerveau doit se réadapter à la position verticale. On vient de me fixer un objectif de sortie pour le 15 mai : quand je suis arrivée ici le 2 avril, on m’avait dit quinze jours… J’arrive à me raisonner, mais j’ai des hauts et des bas quand même.

Vous n’êtes pas une militante de la dernière heure…

Geneviève Legay J’ai commencé à militer en 1975, j’ai adhéré au PCF en 1977, et depuis je n’ai plus arrêté. Ça fait vingt-cinq ans que je m’occupe de l’écologie. Aujourd’hui, je suis à Attac et au mouvement Ensemble !. Et je lis l’Huma tous les jours, depuis 1977 !

Au cours de toutes ces années de militantisme, avez-vous déjà rencontré des périodes où il y avait une telle violence de la part du pouvoir ?

Geneviève Legay Pas trop, non. Le plus gros, c’est en 1998, quand on réclamait les 35 heures pour nous, les hospitaliers. Là j’ai été gazée de chez gazée, des vrais fous ! Après il y a eu les manifestations pour le G8 à Gênes, en 2001… Moi je suis pacifique, je n’ai jamais jeté une pierre à personne. Le 23 mars je me croyais protégée, il y avait les gendarmes qui étaient derrière nous et avec qui on avait sympathisé… Et puis je me retourne, et d’un coup je vois de grands costauds. J’ai paniqué deux secondes. Et puis je suis allée rejoindre les gilets jaunes… et je me suis réveillée aux urgences, le soir. Que s’est-il passé ? Je ne sais pas. Autour de moi il y avait une cinquantaine de personnes, c’était très pacifique, très bon enfant… Pas un n’a vu ce qui s’est passé. Ils m’ont tous vue par terre, ils ont vu que j’ai été traînée sur le sol, mais personne ne m’a vue tomber.

Pour vous, qu’est-ce que cela dit de l’état de la démocratie, du droit de manifester ?

Geneviève Legay Je pense, depuis quelque temps, que nous sommes dans une dictature larvée. Les gens avec qui je parle ici me disent qu’ils sentent la dictature arriver. Elle est larvée, mais elle est là. La veille du 23 mars, j’avais lu un communiqué de la Ligue des droits de l’homme qui disait que la réalité était floue. Sur le terrain, ce jour-là, c’était flou aussi : les rues qui amenaient à la place Garibaldi étaient interdites, mais pas vraiment la place. Ce n’était pas clair. De toute façon, même si ça avait été clair, j’y serais allée. Je suis une désobéissante.

Pensez-vous retourner en manifestation ?

Geneviève Legay Bien sûr ! Dès que je serai bien je serai à nouveau dans la rue, je l’ai dit dès le troisième jour à l’hôpital. Jusqu’à ma mort je ne lâcherai pas le combat, ne serait-ce que parce que j’ai mis trois enfants au monde, et que j’ai cinq petits-enfants. Je ne veux pas leur laisser ce monde. Depuis que je suis à Attac, je dis qu’un autre monde est possible et qu’il faut le construire ensemble. Ce que je veux, c’est la convergence des luttes. C’est mon but. Je vais remercier les gens, parce que j’ai reçu plus de mille lettres – dont cinq sur le lot qui me disent que je dois rentrer chez moi pour tricoter… J’en ai reçu d’Allemagne, d’Angleterre, de Belgique, de Suisse, du Canada… Ça a pris des proportions qui me dépassent un peu. Je vais continuer à soutenir les gilets jaunes, continuer avec Attac, essayer de réaliser la convergence des luttes…

Que diriez-vous aux jeunes qui arrivent dans une société où il est de plus en plus difficile de s’exprimer, de militer, de manifester ?

Geneviève Legay Je leur dis qu’il faut lutter. Les acquis de nos parents, de nos grands-parents s’envolent. On a un pouvoir qui a un discours et qui fait tout autre chose – comme sur l’environnement, alors que le climat est le problème n° 1. Il ne prend aucune mesure véritablement écologique, comme de mettre tous les transports gratuits.

 

Entretien réalisé par Émilien Urbach et Olivier Chartrain

 

https://www.humanite.fr/genevieve-legay-nous-sommes-dans-une-dictature-larvee-671584

Publié le 28/04/2019

 

MACRON ET LE TROU NOIR SANS REPIT
de : Nemo3637
 

 

(site bellaciao.org)

En introduction, nous évoquerons la conférence de presse du Président Macron surtout pour en faire remarquer la forme. Elle reste calquée sur ce qu’avait inauguré, voici 60 ans, son initiateur, le Général De Gaulle. Notons surtout qu’à l’époque le Président, dans une économie en expansion, disposait de leviers que ne possède plus Macron.

Mais, sans que cela soit une sinécure, il a hérité du costume, celui du Président-Monarque. Costume « démodé », devenant ridicule, à une époque où chaque état moderne est gouverné par une équipe et non plus par un seul individu. Et donc Macron est donc fort justement considéré, sans répit, comme le seul responsable de la politique gouvernementale.

Pour ce qui est du contenu de la conférence de presse, rien de nouveau de ce qui a déjà été dit après la « fuite » du contenu de son intervention qui aurait du avoir lieu une semaine auparavant. Beaucoup de projets, de promesses... et de lyrisme. Il faudrait de la confiance et là ...

Levons tout de même un « lézard » : les travailleurs français ne travaillent pas moins que les autres travailleurs européens. Ce qui compte c’est la productivité. Et à ce titre les travailleurs français sont plus productifs que les travailleurs allemands. Les travailleurs grecs qui travaillent plus que les travailleurs français, n’ont pas empêchés l’Etat grec de faire faillite. Ceci dit pour couper l’herbe sous les pieds du Président dont l’objectif réel est de pressurer toujours plus les démunis, ceux qui travaillent vraiment.

I. La guerre est déclarée !

Après l’incendie de Notre-Dame certains ont cru ou rêvé en une trêve sociale voire une unité nationale retrouvée. Il n’en a rien été. Pire : certains ont même été choqués que tant d’argent puisse être ainsi réuni en si peu de temps pour sauver des vieilles pierres alors que des démunis, à qui il ne manque que quelques euros, sont toujours en train de crever (1).... Des milliers d’interpellations, plus de 800 condamnations de manifestants, des dizaines de blessés mutilés, 60 000 policiers régulièrement mobilisés... et des manifestants, qualifiés d’émeutiers, toujours présents et déterminés chaque semaine depuis bientôt six mois ! Une conférence de presse, du bla-bla, n’effaceront pas tout cela aussi facilement.

Par sa durée, la guerre d’usure engagée par Macron contre les Gilets Jaunes, se retourne contre lui. Et l’on s’aperçoit que deux conceptions antagonistes de plus en plus divergentes se font face dans la société française.

 Ceux qui, se mettant à l’abri dans la citadelle assiégée, approuvent, même en chipotant , le gouvernement et sa politique libérale-conservatrice (2)

 Ceux qui, se radicalisant de plus en plus, contestent le pouvoir au point de vouloir « la démission de Macron » voire la « Révolution » !

Comme toujours dans une telle situation de crise, les tièdes, les « neutres » finissent par s’interroger, ne pouvant se soustraire que difficilement aux enjeux, risquant par leurs atermoiements, d’être eux-mêmes jouet et victime expiatoire de l’un des protagonistes.

Ces deux camps qui se cristallisent, sont en réalité bien connus des analystes politiques : ils traduisent simplement une montée de la lutte des classes, comme cela s’est déjà produit à maintes reprises dans l’Histoire. Mais une telle conception, mettant en question la société capitaliste dans son ensemble, est évidemment inadmissible.

Les journalistes (3) des grands médias, aux côtés des politiciens, font flèche de tout bois pour discréditer les manifestants, insinuer une fantasmatique influence de « black blocs », détourner l’attention du public vers « les violences » et ainsi faire oublier leurs revendications (« ils n’en ont même pas ; ce ne sont que des casseurs »), pour criminaliser les Gilets Jaunes coupables des pires sacrilèges, comme par exemple insulter la police (4). Le défaut de leur cuirasse est leur «  addiction » aux images qui font le « buzz » et qui permettent de garder l’audimat...

Même avec des trémolos dans la voix, les dénonciations de la « violence », - celle des manifestants mais jamais de la police bien sûr -, les déprédations dont sont victimes les agences bancaires ou immobilières, le pillage des commerces , n’arrivent pas à vraiment retourner l’opinion et deviennent en fin de compte contre-productives, pouvant être interprétées comme des incitations « à en faire plus ». Une masse de révoltés de plus en plus nombreux est maintenant déterminée, bien décidée à en découdre, quoiqu’il en coûte. Et tout au contraire, ceux qui se battent, résistent, se font arrêter, benéficient, comme l’ex-boxeur Christophe Dettinger, d’un large soutien.

Deux mondes se méprisent, se haïssent, s’affrontent et le Président de la république se heurte à un mouvement de masse inédit dont il a fini par comprendre le danger.
Il n’est évidemment pas le seul chef d’Etat prêt à employer tous les stratagèmes, voire la force, pour se maintenir en place. Il s’en fallut de peu en mai 1968, pour que De Gaulle ne renverse la table. L’auteur de ces lignes se souvient des tanks et véhicules militaires venant de l’est, défilant alors en banlieue parisienne, sur la nationale 3....

Ce qui a changé comparativement à hier c’est, dans le cadre de la société capitaliste telle qu’elle est, l’absence de moyens à la disposition de l’Exécutif. Tous les robinets financiers sont controlés en fait par la Finance internationale qui ne lui laisse aucune marge de manœuvre de type keynésienne. En décembre le Président, avait bien réussi, avec l’aide de Pierre Moscovici, à faire accepter par l’Union Européenne et surtout Berlin, l’idée d’une augmentation du déficit du budget de la France. Cette France que Macron veut « exemplaire » dans une « belle » Europe libérale.

Toute une classe s’est donc rassemblée aujourd’hui derrière le chef de l’Etat, le brillant télé évangéliste, pour que « soit maintenu le cap ». Les sourires télévisés ne vont plus qu’à ses partisans, au carré d’un précieux électorat qu’il espère toujours fidèle. Pour les autres la matraque et les flash-balls deviennent la seule alternative. Il n’a même plus à s’en cacher, à essayer de les convaincre : tensions et haine aidant, tout le monde a compris.

Si l’on se place derrière les lignes, du côté des « patrons » qui ont mis Macron où il est, deux options se dessinent :

- On le vire, on l’élimine, au mieux en l’obligeant à dissoudre l’Assemblée Nationale, option de départ la plus « clean ». Et le système garde une chance de repartir sur des bases plus stables, avec un « bon gros » style Larcher, au pouvoir, par exemple. Mais cela ne revient-il pas à accorder la victoire aux insurgés et sans doute à renforcer leur camp ?..

 On le garde tout au long de son mandat, espérant rebondir avec les élections européennes qui seront un « thermomètre », tout en sachant que la « guerre » risque de continuer interminablement, avec des manifs récurrentes.

Quelque soit la voie suivie, elle reste périlleuse pour le pouvoir menacée par une révolution de type prolétarienne (5) Le désarroi a déjà atteint nombre de macronistes dont aucun n’avait prévu les débordements actuels , Et l’exécutif, dans sa fuite en avant trébuchante, risque bien de se raccrocher à la nappe quitte à à mettre par terre tout ce qui se trouve sur la table...

Le trou noir.

II. Un contexte de crise économique et financière insolvable.

Dans le passé, devant une poussée du mécontentement social, le gouvernement avec un minimum de stratégie, lâchait du lest. Les anciens se souviennent de slogans bon enfant - « Ohé Pompidou – Pompidou navigue sur nos sous... » - , des 0,... pour cent « d’augmentation » vite rognés par l’inflation mais qui justifiaient néanmoins les bureaucraties syndicales.

Aujourd’hui le Président nous dit la même chose que ses prédécesseurs : plus un rond dans les caisses ! Mais les riches sont de plus en plus riches, entend-on dans la vallée. Pas encore assez, mon fils, pour que le ruissellement attendu survienne, répond l’écho des montagnes macronistes...

Le trou noir de la Finance.

Il est vrai que la crise financière de 2008 a été révélatrice d’une faillite promise du système. Pas encore résolue, elle s’avére bien plus grave que ce que l’on avait voulu voir au départ. Comme lors de chaque crise on avait attendu que ça passe. Un nouveau départ aurait du se profiler à l’horizon glorieux d’un capitalisme toujours triomphant. Cela s’avérait finalement si « compliqué » que 10 ans après, la reprise économique n’est toujours pas au rendez-vous malgré tous les bobards distillés de temps à autre (6).

Nous avons expliqué, dès 2013, pourquoi cette reprise reste inenvisageable. L’impossible quête de valorisation capital ne laisse plus comme issue qu’une financiarisation inévitable, prélude à la fin du capitalisme lui-même (7). Nous ne reviendrons pas sur cette démonstration que tout le monde, sauf des nostalgiques d’autres temps, admet aujourd’hui. Le travail devient donc inutile dans le contexte de crise du capitalisme que nous vivons ; car il ne peut exister que s’il est susceptible de rapporter un profit. Or, dans la production, il n’y a aucune perspective d’investissement rentable.

Cela dit, bien sûr, le système aboutit à toujours payer le travail le moins cher possible pour tenter de sauvegarder ledit profit... Cela n’a rien à voir avec les besoins réels dont la satisfaction n’est pas un objectif premier. Comme dans l’espace intersidéral, la Finance représente sur Terre le véritable trou noir de la société. Elle avale tout, détruit, sans rien rendre... Et cela le jeune Macron le le sait (8).

III. Mensonges et manœuvres dilatoires.

Face à des manifestations de mécontentement qui se succèdent sans discontinuer, l’Exécutif, après un temps de panique et d’hésitation que l’on a pu constater, en concertation avec Berlin, avait donc décidé de lâcher quelques miettes. Que faire d’autre sans renier tous ses engagements ? Suivant la logique de voracité du système financier dominant, il ne pouvait pas plus. Car dans l’état actuel du capitalisme, un seul grain de sable, comme par exemple une baisse de profits, un conflit inattendu, une augmentation « inadmissible » du déficit public, et c’est le krach. Reste le bla-bla.

Réformes institutionnelles ?

Si du point de vue économique, pour les libéraux au pouvoir, la seule solution est de continuer à pressurer les plus démunis, côté institutions bien des réformes sont possibles. Cela ne mange pas de pain.

L’essentiel réside dans la continuité du business. On voit bien que le Brexit, par exemple, représente un désagrément pour les institutions parlementaires britanniques. Pour le business ce ne sera qu’une gêne temporaire : les échanges avec la Grande-Bretagne, sous une forme ou sous une autre continueront...

Le nouveau Rastignac aujourd’hui au pouvoir en France, n’a jamais caché son mépris des institutions. Quelque soient les critiques qu’il adresse aux populistes, il en fait lui-même partie de par sa volonté de gouverner sans les respecter. On s’en est vite aperçu lors de l’affaire Benalla, par exemple. Un égo surdimmensonné, alimenté par nombre de réussites,laisse apparaître logiquement un culot désarmant, et, de fait, un mépris absolu de la Démocratie. Les institutions et les usages de la Ve République permettent d’établir ce pouvoir personnel dans la pure tradition française bonapartiste, gaulliste et absolutiste.

Quant au Parlement, il est, comme c’est l’usage, entre les mains de la « majorité présidentielle ». Et donc considéré comme une simple chambre d’enregistrement des volontés de l’Exécutif. Chambre constituée de « nouveaux », de jeunes, ayant brillamment passés les tests, signataires de leur servile engagement et émerveillés d’en être arrivés là. Eux ne sont évidemment pas intéressés par une dissolution et de nouvelles élections...

Reste le Sénat, un moment menacé par Gribouille au pouvoir, qui se retrouve une nouvelle jeunesse, tout heureux de se la jouer « à l’américaine » face à un éxécutif désemparé...

La politique libérale se heurte à la résistance populaire.

L’objectif tout tracé, obligé, dans la ligne de l’Union Européenne, est le même que celui des gouvernements précédents : continuer une transformation dans une perspective toujours plus libéral.

Ce qui veut dire démanteler la protection sociale, le système des retraites, l’éducation et ce par toujours plus de privatisations. Mais, comme issue d’une résilience toute française, elle aussi, la révolte surgit.

Comme toujours, dans les premiers jours, la revendication est confuse. En 1789 qui voulait couper la tête du roi et proclamer la république ? Mais il n’y a pas de grève générale comme en mai 1968. Nombre de porte paroles des Gilets Jaunes, pressés de toute part, rejoignent le cirque politicien.

Mais pas tous. Les analyses s’affinent. Et l’on se rend compte que l’on est dans une phase inédite de lutte de classes. Une lourde atmosphère de haine se répand. Macron aura t-il des comptes à rendre ?

Tenir jusqu’aux élections européennes.

Reste les discours, la logomachie (9). Un « Grand Débat », que les opposants, goguenards, qualifieront vite de « Grand Blabla », soutenu par les médias, a donc été lancé. Une mystification d’un bout à l’autre, où même le chiffre des participants a été surévalué, où les contributions établies principalement par des sympathisants du Président, ne sont même pas toutes prises en compte...

En exergue, ce « Grand Débat » court-circuitait donc le Parlement que l’on sait pourtant tout acquis, par sa majorité parlementaire, au pouvoir en place. C’était donc faire peu de cas des assemblées, et souligner l’aveu de déficit démocratique du jeu parlementaire. Cette manœuvre grossière du « grand blabla », n’a trompé en fait, que de rares naïfs. Mais elle permettait néanmoins de rassurer le « Parti de l’Ordre », le carré des soutiens pétochards, en montrant que l’on faisait tout ce qu’on pouvait pour conjurer la menace contre l’ordre établi et sauver leur galette.

Il faut, pour ne pas sombrer irrémédiablement, conserver leurs votes, battre les populistes, et donc parvenir au plus près des 30% lors des prochaines élections européennes. L’objectif est de relégitimer autant faire se peut, un pouvoir pourtant contesté de façon inédite par la rue.

Une Révolution à venir

Plus de 50% de l’électorat serait hostile au gouvernement et à sa politique. Des manifestations hebdomadaires demandent sa démission . Une nouvelle crise financière se profile. Les « Black Blocs » se renforcent. Les esprits se radicalisent. Certains diront qu’il s’agit d’une prise de conscience...La France n’est-elle pas connue pour être le pays où le système capitaliste est le plus radicalement contesté ? Sortir du chaos par une Révolution libertaire ordonnée, harmonieuse et pacifiste sera la seule solution pour éviter les trous noirs de Macron, des libéraux et le caca brun des populistes.

Delenda Cartago.

Nemo, le 25/04/2019.

(1) Nombre de personnes, dont moi-même avons écrit et publié sur ce sujet. Voir mon billet « Notre-Dame : où va la générosité ? » écrit mercredi 17 avril sur le blog médiapart de Nemo3637 et sur Bellaciao.

(2) La politique de Macron et des libéraux consiste à rendre les riches encore plus riches en espérerant un « ruissellement » vers le reste de la société, notamment vers les démunis. Illusion qui traduit l’inconsistance de la pensée libérale d’aujourd’hui...

(3) Parmi les journalistes il faut distinguer les éditorialistes, les animateurs de plateau, les membres des comités de rédaction et ceux qui se retrouvent vraiment sur le terrain, dont les images ou les propos sont triés, sélectionnés par lesdits comités de rédaction.

(4) Cette police est aujourd’hui révoltée par les insultes dont elle fait l’objet parce qu’il s’agit d’un phénomène de masse : ceux qui crient ainsi sont aussi bien des ménagères que des profs.Que l’on ne vienne pas nous dire que de telles invectives sont inédites dans les banlieues traversées par nos pandores...

5) Révolution prolétarienne : révolution menée par le prolétariat, c’est-à-dire par tous ceux qui sentent qu’ils n’ont plus rien à perdre, sauf leurs enfants. Il peut donc être constitué du boutiquier, de petits patrons et d’ouvriers..

(6) La fameuse « reprise » aux Etats-Unis, profite surtout à ceux qui sont déjà riches. Un potentiel de près de 100 millions de travailleurs reste inemployé...

(7) A propos de l’impossible valorisation du capitalet de la fin du système, lire mon petit ouvrage « Krachs, spasmes et crise finale » en ligne :https://lachayotenoire.jimdo.com/nemo/

(8) Au détour d’une phrase lors d’une allocution en décembre, Emmanuel Macron reconnaît que le « système financier va vers sa fin ». Petite pique macronienne à l’égard de ses « protecteurs » ?... Qu’il est drôle et éclectique notre président téléévangéliste et acrobate ...

(9)La logomachie consiste à croire que les mots et les discours ont un pouvoir. Certains macronistes y croient certainement d’autant plus qu’ils ne leur restent que leur verbiage pour tenter d’influer sur la benne qui se lève inexorablement pour les faire basculer dans les poubelles de l’Histoire...

Publié le 25/04/2019

Violences sexuelles : une stratégie gagnante pour faire payer les agresseurs et indemniser les victimes

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

100 000 euros. C’est le montant des préjudices obtenus en janvier dernier par Elizabeth, victime de harcèlement sexuel. Exceptionnelle, la somme matérialise une partie des immenses difficultés auxquelles les victimes doivent faire face : professionnelles, mais aussi psychologiques, personnelles, ou encore sexuelles. Concentré sur la culpabilité ou l’innocence de l’accusé, le procès pénal n’est pas le meilleur endroit pour discuter de la réparation de ces préjudices. Au contraire de l’audience civile, où la culpabilité n’est plus contestée. C’est la stratégie, gagnante, qu’avait adoptée l’avocate d’Elizabeth. Récit.

100 000 euros : c’est le montant du préjudice pour harcèlement sexuel reconnu en janvier 2019 par la cour d’appel de Versailles pour Elizabeth [1], victime de son supérieur hiérarchique, un cadre haut placé dans une mairie. Condamné en décembre 2016 pour avoir harcelé sexuellement quatre de ses subordonnées, dont Elizabeth, cet homme était un habitué des propos et remarques à connotation sexuelle : « Vous avez un très beau cul »,« Je vois vos tétons », « Vous n’avez jamais pris de fessée de votre vie, allez, faîtes une bêtise... » L’une des victimes évoque une danse dans un bureau, pour voir « si elle bougeait bien sexuellement ». A propos de l’embauche d’une jeune femme, il aurait demandé à cette même salariée : « Est-ce que vous seriez prête à me rouler une pelle pour que je l’engage ? »

Il est extrêmement rare qu’une victime de harcèlement sexuel obtienne des dommages et intérêts aussi élevés que ceux qu’a obtenus Elizabeth. « Ils s’élèvent le plus souvent à quelques milliers d’euros : entre 2000 et 6000 euros en moyenne », relève Marilyn Baldek, de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT). Des sommes qui s’avèrent déconnectées de leur préjudice réel.

Déconnecter l’indemnisation du procès sur le fond

Pourquoi un tel désintérêt pour l’indemnisation ? Ce qui compte, lors d’un procès, est de savoir si l’accusé est coupable ou non. « Les efforts des avocats des parties civiles se concentrent généralement, aux côtés du ministère public (le procureur, ndlr), sur la démonstration de la culpabilité, au détriment de la recherche de la juste indemnisation pour leurs clientes, quand ce volet n’est pas purement escamoté au motif qu’il pourrait fragiliser l’accusation, ajoute Marilyn Baldeck. C’est l’argument historique de la vénalité des femmes qui l’emporte, argument qu’il ne faudrait pas susciter en réclamant ce qui leur est pourtant dû. »

Pour épargner à Elizabeth ces soupçons de vénalité, son avocate Marjorie Vignola a décidé de demander un « renvoi sur les intérêts civils ». Cela signifie que l’audience relative à l’évaluation du préjudice, et donc au montant que l’agresseur devra verser à sa victime, se tiendra après le procès pénal. « Mélanger l’audience sur le fond et le chiffrage du préjudice, c’est très compliqué, détaille Marjorie Vignola. Une audience est très dense, il y a beaucoup de tension, la culpabilité du mis en cause est contestée. »

Demander des réparations réalistes

« Quand on arrive à l’audience de renvoi sur les intérêts civils, on est à un stade procédurale plus avancé. Il y a eu une plainte, une enquête, un jugement, la culpabilité est acquise. Il ne s’agit plus de discréditer la victime. On se sent autorisée à demander de l’argent. » « Les femmes sont plus pauvres que les hommes, et les violences sexuelles commises par les seconds à l’encontre des premières les appauvrissent encore davantage, rappelle Marilyn Baldeck. Il est essentiel de braver une forme de bienséance judiciaire, qui rendrait la dénonciation des violences incompatible avec le fait d’en demander une réparation financière réaliste. »

La cour d’appel de Versailles a notamment condamné le harceleur à verser à Elizabeth 63 546 euros en compensation de la perte de gains professionnels actuels et futurs. Cette somme vient compenser les revenus dont la victime a été privée à cause des violences. Dans le cas d’Elizabeth, les indemnités journalières touchées au titre de son arrêt maladie étaient moins élevées que le salaire qu’elle aurait touché si elle avait continué à travailler. La « perte de gains futurs » évalue quant à elle la diminution du revenu à venir, du fait par exemple d’une réorientation professionnelle dans un secteur moins lucratif, ce qui est très souvent le cas pour les victimes de violences sexuelles au travail, quand elles peuvent retravailler.

Elizabeth a par ailleurs obtenu 6000 euros en réparation des souffrances endurées, 10 000 euros au titre du préjudice sexuel. « Le principe de l’indemnisation du préjudice sexuel de même que son montant, sont suffisamment exceptionnels pour être soulignés, intervient Marilyn Baldeck. Ici, avoir porté plainte pour harcèlement sexuel n’est pas perçu comme un indicateur de puritanisme et d’ascétisme sexuel de la victime, mais, au contraire, comme un facteur de détérioration d’une vie sexuelle qui aurait été satisfaisante sans le harcèlement. »

« Il faut beaucoup de temps pour récupérer. Il faut accepter cela, et c’est difficile »

« C’est bien de prendre le temps d’évaluer préjudice par préjudice, ajoute Marjorie Vignola. Quand on parle de harcèlement sexuel ou d’agression sexuelle, les gens minimisent toujours : "C’est bon, elle s’est pris une main au cul par son collègue, c’est quand même pas si grave"... Or Elizabeth est en arrêt maladie depuis quatre ans, parce que ce collègue, justement, elle lui faisait vraiment confiance. Elle se pensait son égale. Aujourd’hui elle n’ose plus sortir de chez elle. L’impact sur sa vie est grave. Et tous ces impacts sont rarement pris en compte par l’institution judiciaire. »

Terrorisée à l’idée de travailler à nouveau dans un bureau, Elizabeth tâche de ne pas sombrer en ingérant régulièrement des médicaments, et elle réfléchit à une reconversion. « Il faut beaucoup de temps pour récupérer. Il faut accepter cela, et c’est difficile. D’autant que la société vous dit tout le contraire : il faut se dépêcher de retrouver du travail, se bouger, il faut y aller. Mais on est incapable de ça, en fait. » Totalement sous l’emprise de son agresseur, Elizabeth a en plus perdu le contrôle de ses finances personnelles, et a failli être expulsée de son logement pour défaut de paiement.

Le pouvoir de renouveler, ou pas, son contrat de travail

« Les pressions ont été continuelles et très progressives, analyse Elizabeth a posteriori. "Je vais casser vos réserves naturelles pour que vous soyez plus forte au boulot", me disait-il ». « Vous savez les gens qui progressent n’ont pas de gêne vis à vis du sexe », répétait-il aussi très souvent, l’invitant à avoir des relations sexuelles avec lui. « Il a commencé à se caresser devant moi. Je me disais qu’il était fou. Il m’a obligée à porter des strings, puis à les lui montrer, puis il s’amusait à me les confisquer le matin pour me les rendre le soir. Je disais non, plusieurs fois. Mais il insistait tellement que je finissais par craquer, pour avoir la paix. A chaque fois il me demandait quelque chose de nouveau. Si je ne décrochais pas tout de suite le téléphone, il déboulait dans mon bureau, et me hurlait dessus. »

Isolée géographiquement de ses collègues, dans un bureau proche de celui de son agresseur, Elizabeth a l’impression de devenir l’esclave de son directeur, sa chose. Elle se sent coincée, n’ose parler à personne, d’autant que son directeur détient le pouvoir de renouveler, ou pas, son contrat de travail et qu’elle vit seule avec sa fille. « Si vous ne faites pas ce que je vous dis, je ne peux pas travailler avec vous », revenait comme une litanie. « Il a peu à peu fait tomber toutes mes barrières », constate Elizabeth.

« Les dommages et intérêts, eux, ne sont pas symboliques »

« Voir ce monsieur tout puissant accusé officiellement, entendre la justice pénale dire qu’il représente un danger pour la société, cela fait du bien, confie Elizabeth. Néanmoins, ce ne sont que des mots. Lui est libre, tandis que je suis enfermée à cause ce qu’il m’a imposé. L’obliger à payer, je trouve cela plus juste, et cela le touche vraiment. Il y a un effet concret. » « On peut supposer qu’avoir à s’acquitter de telles sommes est infiniment plus contraignant pour ces messieurs que les peines d’emprisonnement avec sursis auxquelles ils sont presque toujours condamnés, pense Marilyn Baldeck. Les dommages et intérêts, eux, ne sont pas symboliques. »

« Pour ceux qui n’ont pas la possibilité de les régler en une seule fois, et à qui un échelonnement du paiement est accordé, la condamnation judiciaire peut se rappeler à leur bon souvenir à chaque relevé bancaire pendant des années. » Si l’agresseur n’est pas solvable, les victimes de viol ou d’agression sexuelle peuvent se retourner vers la commission d’indemnisation des victimes d’infraction (Civi). Pour les victimes de harcèlement sexuel, c’est le service d’aide au recouvrement des victimes d’infractions (Sarvi) qui est compétent.

Le soulagement d’Elizabeth n’est cependant pas total, puisque son agresseur a fait appel de la décision de la cour d’appel concernant l’indemnisation. Elle attend aussi de savoir ce que va devenir la plainte qu’elle a déposée pour viol, à l’encontre du même agresseur, en 2014. D’abord classée sans suite, elle a finalement été examinée puisque Elizabeth a décidé de porter plainte avec constitution de partie civile, ce qui force l’ouverture d’une enquête [2]. Cette dernière a débouché sur un non lieu, rendu fin février 2019, alors que le jugement de condamnation pour harcèlement sexuel a fait état de la vulnérabilité et de l’isolement d’Elizabeth. « Ce non lieu pour moi, c’est terrible. Terrible. » Elizabeth a contesté la décision, et attend. Les premières violences ont commencé il y a huit ans.

Nolwenn Weiler

Notes

[1] Le prénom a été modifié.

[2] En France, les deux tiers des plaintes pour viol sont classées sans suite. Deux recours sont possibles : faire appel de la décision devant le procureur général près la Cour d’appel dans un délai de deux mois à compter du classement sans suite, ou déposer une plainte avec constitution de partie civile auprès du doyen des juges d’instruction du Tribunal de grande instance – pour un tel recours, il est préférable de prendre contact avec un.e avocat.e.

https://www.bastamag.net/Violences-sexuelles-une-strategie-gagnante-pour-faire-payer-les-agresseurs-et

Publié le 24/04/2019

Gaspard Glanz, un journaliste qui dérange la police

Par Luc Peillon et Jacques Pezet  (site liberation.fr)

Interpellation de Gaspard Glanz, pendant l'acte XXIII des manifestations de gilets jaunes, à Paris, le 20 avril. Photo Boby pour Libération

Spécialiste des manifs de rue, le journaliste indépendant a passé quarante-huit heures en garde à vue après avoir été interpellé samedi lors de la manifestation des gilets jaunes. Il est convoqué en octobre devant le tribunal et est interdit de manifs le samedi d'ici là.

  • Gaspard Glanz, un journaliste qui dérange la police

En garde à vue pour son 32e anniversaire. Arrêté samedi à Paris lors de l’acte XXIII des gilets jaunes pour «participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations», ainsi que pour «outrage sur personnes dépositaires de l’autorité publique», le journaliste indépendant Gaspard Glanz, spécialisé dans la couverture des mouvements sociaux, aura passé près de quarante-huit heures aux mains de la police. Retenu au commissariat du XIIe arrondissement de la capitale, il a été déféré lundi en fin d’après-midi devant le juge, qui a décidé d’une convocation le 18 octobre devant le tribunal et l’a «interdit de paraître» à Paris tous les samedis jusqu’à l’audience, ainsi que le 1er mai.

Son arrestation a donné lieu à une large mobilisation en sa faveur sur les réseaux sociaux (dont une pétition recueillant plus de 18 000 signatures pour sa libération sur Change.org), et à un rassemblement, lundi matin, d’une soixantaine de ses proches devant le poste de police. Egalement arrêté samedi pour «participation à une manifestation non déclarée» et «détention de stupéfiants» (un reste d’herbe), son confrère Alexis Kraland a passé plus de huit heures en garde à vue, avant d’être relâché en fin de journée.

L’arrestation de Gaspard Glanz a eu lieu peu avant 16 heures samedi, place de la République. L’outrage, selon toute vraisemblance, est constitué par un doigt d’honneur adressé par le journaliste à un policier, selon les images filmées par Nicolas Mercier de Hors Zone Press et que Libération a pu consulter.

On y voit Gaspard Glanz marcher le long des forces de l’ordre, en répétant : «Il est où le commissaire ?» Lorsqu’une femme lui demande «Qu’est-ce que t’as Gaspard ?» ce dernier lui répond : «On m’a tiré dessus avec une grenade !» Le journaliste continue ensuite d’apostropher les policiers à la recherche de leur supérieur. L’un d’entre eux s’avance vers lui et le repousse fortement. Enervé, Glanz lui répond avec un doigt d’honneur et fait demi-tour. C’est alors qu’un deuxième policier se lance vers lui, l’attrape, le met violemment à terre, puis l’embarque avec l’aide de ses confrères, qui évacuent la zone à coups de matraques.

Cette vidéo vient confirmer le témoignage du photojournaliste Maxime Reynié, qui indiquait qu’avant son interpellation, Gaspard Glanz avait apostrophé les forces de l’ordre suite à une «petite embrouille» causée par un jet de projectile.

Nicolas Mercier, habitué des manifestations de gilets jaunes, s’étonne, pour sa part, de la réaction des forces de l’ordre : «Des gilets jaunes qui insultent des policiers, il y en a tout le temps, et il ne se passe souvent rien du tout. Là, on a un journaliste, reconnaissable à sa tenue, qui reçoit visiblement une grenade, et fait un doigt d’honneur après avoir été bousculé, alors qu’il demandait des comptes au commissaire.»

Trois interpellations par le passé

Titulaire d’une licence en sociologie criminelle de l’université Rennes-II, Gaspard Glanz a fondé la société de production Taranis News en 2011. «Un média qui s’intéresse à la foule en général : les festivals, les manifestations, les rassemblements. On fait ce que j’appelle du "street journalism", un journalisme urbain, pour les jeunes, car 90% des visiteurs de notre site ont entre 17 et 35 ans», expliquait-il à l’Obs en mai 2016.

Il reste surtout connu, cependant, pour sa couverture des manifestations de rue, en filmant au plus près les affrontements avec les forces de l’ordre. Une activité qui lui a déjà valu trois interpellations par le passé. Une première fois en novembre 2015, lors de la COP 21, un deuxième fois en juin 2016, lors des manifs contre la loi travail, puis, enfin, en octobre de la même année, dans la jungle de Calais. Une dernière arrestation au cours de laquelle il apprend être poursuivi pour «vol de talkie-walkie» appartenant à un CRS, accusation qu’il nie, expliquant que l’appareil était tombé de la poche du policier. Mais aussi pour injures et diffamation envers les forces de l’ordre, après la publication sur Facebook d’une photo représentant plusieurs policiers, avec l’inscription «Ein Volk, ein Reich, ein Führer», une reprise du slogan du régime nazi. Glanz écope dans la foulée d’une interdiction de séjour à Calais et d’un contrôle judiciaire l’obligeant à pointer chaque semaine, pendant huit mois, au commissariat de Strasbourg. Il découvre également, dans le cadre de la procédure, qu’il est fiché «S», car considéré «comme individu susceptible de se livrer à des actions violentes».

Pour le vol du talkie, il est condamné en juin 2017 à 500 euros d’amende. Pour les injures envers les forces de l’ordre, il est relaxé en décembre 2017 par la cour d’appel de Rennes pour vice de procédure.

Menaces physiques

Ses rapports plus que tendus avec la police tiennent aussi à ses révélations sur les comportements des forces de l’ordre. En mars 2017, le journaliste accuse plusieurs policiers présents à une «marche pour la justice et la dignité» de se faire passer pour des journalistes. S’ensuivront des coups de la part des fonctionnaires et un crachat sur sa caméra, puis des menaces physiques sur une page Facebook de soutien aux forces de l’ordre.

Dans le cadre de l’affaire Alexandre Benalla, il a fourni plusieurs séquences vidéo sur la présence de l’ancien garde du corps d’Emmanuel Macron à la manifestation du 1er mai 2018 à Paris, le montrant notamment avec un talkie-walkie et un brassard «police». Pas vraiment de quoi se faire aimer du pouvoir.

Luc Peillon , Jacques Pezet

https://www.liberation.fr/france/2019/04/22/gaspard-glanz-un-journaliste-qui-derange-la-police_1722765

Publié le 19/04/2019

Parlement européen. Victoire à Strasbourg pour les lanceurs d’alerte

Julia Hamlaoui (site humanité.fr)

Les députés européens ont adopté mardi, à une large majorité, une directive protégeant les lanceurs d’alerte, après une longue bataille.

Souvent à l’origine de directives rabougrissant les droits, cette fois, grâce à une bataille acharnée, le Parlement européen a entériné une disposition de progrès. Une victoire pour les lanceurs d’alerte, adoptée mardi à une large majorité (591 voix pour, 29 contre et 33 abstentions). « C’est un texte que tout le monde s’accorde à considérer comme une belle avancée pour la protection des lanceurs d’alerte et de la démocratie européenne », s’est félicitée sa rapporteure, Virginie Rozière (Radicaux de gauche), qui avait participé aux négociations en amont avec les États et la Commission aux côtés de deux autres députés, Jean-Marie Cavada (Génération citoyens, centre droit) et Pascal Durand (Verts-ALE). « Cette victoire montre qu’avec de la volonté politique et de l’optimisme, il est possible de changer l’Europe », a également salué l’écologiste engagée dans la lutte anticorruption Eva Joly, tandis que l’eurodéputé PCF, et directeur de l’Humanité, Patrick Le Hyaric soulignait en séance qu’il « s’agit de l’intérêt général ».

Un an de négociation tripartite

En l’occurrence, la directive adoptée mardi entérine « l’affirmation claire de la légitimité de la divulgation d’informations par le lanceur d’alerte », estime sa rapporteure. Une légitimité attaquée par une autre directive européenne, celle sur le secret des affaires, qui a déjà trouvé sa traduction dans le droit français avec une loi promulguée à l’été dernier. « Même si on pourra lui opposer le secret des affaires, l’incriminer pour vol ou piratage informatique, on pose le principe que ces agissements sont légitimes par le fait que lancer l’alerte a une valeur juridique supérieure », a détaillé l’élue lors d’une conférence de presse dans la foulée du vote, même si l’alerte publique reste soumise à certaines conditions. Les possibles représailles de la part d’un employeur sont aussi encadrées, avec une « inversion de la charge de la preuve », soit l’obligation pour celui-ci de démontrer, si la situation de son salarié a changé, que c’est sans lien avec ce que celui-ci a dénoncé. Quant aux activités concernées, celles liées à la défense ou à la sûreté de l’État échappent toujours à la règle.

« Les États auront pourtant une grande marge de manœuvre dans l’application de cette directive, ce qui inquiète, considérant les tentatives de blocage de certains gouvernements », a cependant mis en garde Patrick Le Hyaric, regrettant l’absence « d’une autorité européenne de protection des lanceurs d’alerte » que son groupe proposait. Il faut dire que la bataille a dû être acharnée. Près d’un an de négociation tripartite (entre la Commission européenne, le Parlement européen et le Conseil), appuyée par la mobilisation d’associations et de syndicats, a été nécessaire pour aboutir au vote de mardi. Certains États membres de l’Union, la France en tête, militaient en faveur d’une protection plus étroite, consistant à contraindre les lanceurs d’alerte à signaler ce qu’ils avaient observé en interne en premier lieu, c’est-à-dire à l’employeur mis en cause par exemple. Un « non-sens », selon les termes de Patrick Le Hyaric, qui rappelait alors qu’une telle procédure « expose le lanceur d’alerte et le met potentiellement en danger, en plus de permettre à l’entreprise de couvrir les faits avant qu’ils ne soient dénoncés ». Désormais, les États disposent de deux ans pour transposer la directive, ce qui marquera son entrée en vigueur effective. Trop tard pour Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, qui s’est vu retirer son droit d’asile par les autorités équatoriennes la semaine dernière à Londres.

Julia Hamlaoui

 

https://www.humanite.fr/parlement-europeen-victoire-strasbourg-pour-les-lanceurs-dalerte-671084

Publié le 18/04/2019

Un rapport épingle «l’usage immodéré et disproportionné de la force publique» à Toulouse

 Par Emmanuel Riondé (site mediapart.fr)

L’Observatoire toulousain des pratiques policières a rendu son rapport public mercredi 17 avril. Deux ans de manifestations scrutées à la loupe, dans la quatrième ville du pays. Ce travail documente l’évolution des procédés de maintien de l’ordre. La répression du mouvement des gilets jaunes marque, d'après le texte, le franchissement d’un seuil inquiétant.

Toulouse, correspondance. - Une solide pièce de plus au dossier des violences policières en France. Après presque deux ans de travaux, l'Observatoire toulousain des pratiques policières (OPP, voir notre précédent article à ce sujet), porté par la Ligue des droits de l'homme (LDH), la Fondation Copernic et le Syndicat des avocats de France (SAF), rend ce mercredi 17 avril un rapport que Mediapart a pu consulter en amont.

Intitulé « Un dispositif de maintien de l'ordre disproportionné et dangereux pour les libertés publiques », ce document de 138 pages propose une analyse quantitative et qualitative de l'évolution du maintien de l'ordre à Toulouse, entre mai 2017 et mars 2019. Réalisé sous la « direction scientifique » de Daniel Welzer-Lang, chercheur au Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires (LISST) du CNRS, le rapport complet s'intéresse aux dispositifs, aux stratégies policières et aux interactions avec les manifestants.

Dans leur conclusion, les auteurs épinglent la « stratégie de la peur » mise en œuvre par les autorités et tirent le signal d'alarme : « Depuis la “loi travail” de 2016, la police a franchi un seuil dans la violence. Les policiers ne sont pas seulement violents, ils sont brutaux […]. C’est la brutalité de ceux et celles qui veulent revenir sur le droit de manifester. C’est la brutalité d’un pouvoir qui veut imposer sa politique par la matraque et la grenade […]. »

Au 3 avril 2019, 50 manifestations ont été observées et 24 observateur-e-s (c'est leur choix d'appellation, expliqué dans le rapport), dont 7 femmes et 17 hommes, mobilisés par l'OPP. Soit « 1 800 heures de présence opérationnelle en manifestations », plus de 4 600 photos prises et 50 heures de vidéo enregistrées. Les auteurs, qui se défendent « de faire un rapport à charge », souhaitent que leurs « analyses finales » puissent « être reprises par l'ensemble des personnes qui se réclament de valeurs démocratiques. Policier.e.s et gendarmes compris ». Pas certain que ce soit le cas. Contacté mardi par Mediapart, la préfecture de la Haute-Garonne nous a fait savoir qu'elle n'avait pour l'heure « pas d'éléments » de commentaire ou de réaction à délivrer sur ce rapport.

Les observateurs ont choisi de découper la longue séquence observée à Toulouse en trois phases : de mai 2017 à octobre 2018, de novembre à décembre 2018 et de janvier à fin mars 2019. Un choix qui permet de mettre en lumière les cafouillages et le caractère souvent « illisible » de la stratégie de la police ; ses difficultés à s'adapter à un type de mobilisation nouveau et imprévu ; son choix de durcir la répression ; et, in fine, son adoption d'une stratégie radicale censée redonner, aux forceps, un « cadre » plus « conforme » aux cortèges non déclarés du samedi. Sans succès.

La première phase, qui démarre en mai 2017 (19 manifestations observées sur 22 mois), fait l'objet de la part de la police et de la gendarmerie d'une « gestion locale, à la toulousaine » de manifestations déclarées et « souvent liées au mouvement social traditionnel ». Peu de heurts sont à déplorer même si, déjà, quelques faits violents présagent de la suite. La deuxième phase débute avec le mouvement des gilets jaunes, mi-novembre, et donne aussitôt à voir un mode de gestion bien plus dur : « Les manifestations, à peine commencées, sont gazées de manière massive par des forces de police. »

Les effectifs des brigades anticriminalité (Bac) et des compagnies départementales d'intervention (CDI) interviennent très tôt et violemment : usage de LBD, « chasse aux manifestants », « attitudes de cow-boy », « arrestations attentatoires aux droits », « hyperviolence injustifiée » et proche de la bavure. Les blessés sont nombreux, les interpellations aussi. En face, les manifestants tendent à mieux s'équiper pour se protéger (une attitude qui va devenir un « habitus ») et, à travers leur refus de se disperser, expriment « une rage certaine ».

Lorsque la troisième phase démarre en janvier, ces méthodes se poursuivent mais épousent la « stratégie de l'heure » désormais adoptée par la préfecture. Elle consiste à laisser « les manifestations se dérouler calmement jusqu’à 16 h 30 » avec une présence discrète de CRS et de gendarmes mobiles, puis en une tentative de dispersion brutale en recourant aux policiers des Bac et CDI.

Ce qui semble répondre à deux objectifs : reprendre la main sur des manifestations non déclarées aux parcours aléatoires ; et « créer des casseurs », un terme que le rapport veut « déconstruire », ce « mot-valise, utile comme épouvantail pour opinion publique » recouvrant « des réalités nettement plus contrastées ». Nuances dont la préfecture ne s'embarrasse pas, considérant comme « casseurs » tous « ceux et celles qui restent » après la « limite horaire » fixée donc aux alentours de 16 h 30, ce moment fatidique où l'hélicoptère de la gendarmerie apparaît dans le ciel.

 

Au sol, un double dispositif. L'un, « fixe », qui bloque les accès au centre-ville par des cordons d'effectifs, de véhicules et de blindés, et mobilise CRS et gendarmes mobiles. L'autre, « glissant » et visant à fermer les petites rues et à chasser les « casseurs », est notamment tenu par des « bacqueux » : un autre terme passé à la postérité, constate l'OPP, qui précise qu'il est « utilisé par les manifestant-e-s, les observateur-e-s et par la police elle-même. Il intègre, dans les discours, toute personne du dispositif policier, regroupé en unité, qui n’est pas en uniforme ».

Ces « bacqueux » apparaissent comme les forces les plus problématiques en termes de recours à la violence, n'hésitant pas à « prendre leurs distances avec les codes et les lois », certains photographiant des manifestants avec leurs smartphones, d'autres arborant des écussons, « signe de ralliement des suprématistes blancs et des militants pro-armes étasuniens… » ou se livrant à des interpellations violentes dans les rangs des cortèges. « Ce comportement n’est pas du ressort du maintien de l’ordre et contribue largement à générer des tensions aboutissant à des affrontements généralisés entre manifestants et policiers. »

Le rapport souligne l'usage massif des lanceurs de balle de défense multicoups et multimunitions (PGL65), du canon à eau et des gaz lacrymogènes dont « la violence ressentie » est « sous-estimée », estiment les observateur-e-s. L'usage « immodéré » de ces armes est-il corrélatif à leur grand nombre ? L’OPP rappelle que les forces de police françaises sont surdotées en équipement au regard des autres pays européens. Conséquence de cette débauche de munitions : beaucoup de blessés.

L'occasion pour le rapport de s'interroger sur les chiffres de la préfecture qui, du 1er décembre 2018 au 2 mars 2019, « dénombre 60 blessé-e-s parmi les manifestant-e-s pour 169 blessé-e-s parmi les forces de l'ordre »… Un comptage surréaliste : sur simplement cinq manifestations dans la même période, une seule organisation de secouristes (sur au moins quatre distinctes intervenant dans les manifs, dont des street medics) a recensé 151 blessés.

Les violences subies par la police ne sont pas ignorées par l’OPP. Parmi les armes repérées : des cocktails Molotov, bouts de bois, boulons, cailloux mais surtout beaucoup d’« humour, de paroles, de clowns », des œufs… « Nous savons bien que quelques cocktails Molotov ont été lancés […]. Mais il n’y a jamais eu des centaines de casseurs dans les rues de Toulouse ; sinon le bilan humain et matériel serait autrement plus lourd », soulignent les observateur-e-s, qui rappellent que « les policier-e-s et gendarmes sont eux aussi soumis à la dureté du système dominant […], à des injonctions paradoxales [et] n’échappent pas […] à l’intérieur même de leurs unités, aux maux qui minent les rapports sociaux (racisme, sexisme, machisme, culte de l’apparence et de la performance, pressions sans limite de la hiérarchie) ». Une situation qui, à Toulouse, s'est donnée à voir à plusieurs reprises lorsque des policiers en sont venus aux mains entre eux.

L’OPP, dont les membres déclarent leur présence à la préfecture, a vu ses relations avec la police se dégrader à partir de la deuxième phase. L'un d'entre eux a été sérieusement blessé à la tête le 2 février. Traités de « charognards », d’« éboueurs », ils ont aussi eu droit à cet échange cocasse, le 5 janvier, quand un observateur, sortant un peu de la « distance » requise, lance face à des policiers : « Vive la police républicaine ! » Indignation immédiate d'un chef : « Votre collègue vient de nous insulter. C’est inacceptable. Vous n’avez pas à prendre partie. Je ferai un rapport qui ira loin... »

En attendant, la réaction de la place Beauvau à cette étude de l’OPP sera guettée. Tant le spectre d'une dérive autoritaire s'y précise, à l'échelle locale, de façon préoccupante : « Il ne s'agit plus désormais de limiter au maximum toutes les formes d'incidents violents pour permettre un déroulement dans le calme des manifestations, mais de dissuader purement et simplement les manifestants d’occuper l’espace public et de mettre fin à la protestation sociale par un usage immodéré et disproportionné de la force publique. »

https://www.mediapart.fr/journal/france/170419/un-rapport-epingle-l-usage-immodere-et-disproportionne-de-la-force-publique-toulouse

Publié le 15/04/2019

Les jobs pourris du nouveau monde

Pia de Quatrebarbes (site humanite.fr)

Juicer, chauffeur, livreur, fouleur… Le « nouveau monde », c’est retour au XIX e siècle, du travail payé à la tâche, sans horaires ni cotisations. Où les travailleurs peuvent être désactivés à tout moment. Bienvenue dans l’univers des jobs pourris.

Qui a dit que le capitalisme de plateforme ne créait pas de travail ? Il en crée… à la pelle même. Ou plutôt, il externalise des travailleurs : il les recrute, fixe les prix, les déconnecte quand il n’en veut plus. Car, bien sûr, les petites mains de l’ubérisation et des plateformes n’ont pas de statut salarié, elles sont autoentrepreneuses… Et leur patron, c’est une application sur leur smartphone. On avait déjà des chauffeurs Uber et des livreurs à vélo. À ce jeu-là, un nouveau job est apparu : il a l’étrange nom de « juicer » (juice en argot anglais signifie électricité). Entre eux, ils s’appellent aussi « chargeurs » ou « hunters » (pour chasseurs) de trottinettes électriques. Depuis un an, ces véhicules en libre-service ont débarqué dans les villes françaises. Souvent, négligemment abandonnés sur un bout de trottoir.

Les chargeurs sortent à la tombée de la nuit récupérer les engins dont l’emplacement est indiqué sur leur smartphone, les ramènent chez eux pour recharger les batteries et les replacent à l’aube, entre 5 et 7 heures du matin, bien alignés. À Paris, ils sont neuf opérateurs : Lime, Bird, VOI, Bolt, Wind… L’entreprise californienne Lime revendique 30 000 locations par jour. On ne sait pas exactement combien sont les juicers, les plateformes sont moins bavardes sur cet aspect du business.

Quand on en parle avec Pierre, on sent que c’est un convaincu. « On n’a rien sans rien, il faut travailler dur », répète-t-il. Il a 21 ans et a créé sa microentreprise en janvier. Il est boulanger à Lyon à plein temps pour 1 600 euros brut. « En étant juicer, je me fais 600 euros supplémentaires par mois. Ça me paie des loisirs, un week-end, un resto. » Il a beau dire, « ça ne me prend pas beaucoup de temps », quand on fait le décompte, ça commence à chiffrer… « Je me fixe l’objectif de 5 trottinettes par sortie. » Chacune est payée 5 à 6 euros selon l’opérateur. « J’y passe une à deux heures, le soir, après le boulot, et un peu plus le week-end », plus une heure le matin pour redéposer son butin à 5 h 30. Au total donc, un deuxième travail à près de 20 heures par semaine, payés 7 euros de l’heure quand le Smic est à 10,03… Et tout ça, sans mutuelle, chômage ni congés payés, indemnités en cas de maladie ou d’accident du travail . « Mais je suis libre, je m’organise comme je veux. »

À Paris, c’est la jungle. « En un an, c’est devenu du n’importe quoi », nous lâche Yanis, à l’heure de la collecte. « Je suis à mi-temps dans la sécurité. Au départ, avec Lime, je me faisais jusqu’à 1 200 euros par mois, moins maintenant. Lime payait 7 euros la charge, désormais, c’est 5 euros… » Le nombre de chargeurs a augmenté, il faut être le premier à scanner la trottinette. « C’est la guerre : entre les mecs qui passent avec des utilitaires et qui en embarquent 30 chaque jour, ceux qui vous la chipent sous le nez. J’ai même vu des gamins de 14 ans faire les chargeurs. Le gosse avait deux trottinettes sur la sienne, sans casque, c’est n’importe quoi ! »

Les plateformes ont toujours la même stratégie. Attirer le travailleur avec la promesse de gros gains… mais toujours comme boulot d’appoint. Et quand elles ont atteint leur « masse critique », les tarifs baissent, sans sommation : « En 2015, quand la start-up britannique Deliveroo a débarqué en France, son PDG, dans un entretien aux “Échos”, promettait 4 000 euros par mois », se souvient Jérôme Pimot. Lui, ne bouffe plus de kilomètres à vélo pour livrer des burgers, il a arrêté en 2016 après avoir fait « trois boîtes, à chaque nouvelle baisse de tarifs ». Mais il se bat toujours au sein du Collectif des livreurs autonomes de Paris (Clap), dont il est cofondateur.

Chez les livreurs, c’est de pire en pire. « Au début, c’était plutôt des étudiants qui avaient envie – plus que besoin – de se faire un peu d’argent. Ça s’est précarisé, plus jeunes, avec moins de ressources. Ils ont des vélos pourris, sans équipements », décrit le syndicaliste. Quand ce ne sont pas des sans-papiers qui louent le compte d’un livreur sur l’application. « Il y a toute une économie grise, de l’exploitation qui se développe. »

Les conditions se sont dégradées. En cause, la guerre des plateformes. Chacun revendique 15 000 à 17 000 livreurs en France, des chiffres à prendre avec précaution. À Paris, jusqu’à l’automne, chez Deliveroo, c’était 5,75 euros minimum la course. Uber Eats a introduit une tarification à la distance, Deliveroo a fait de même, mais avec un tarif à la distance variable, qui au bout de deux mois a baissé. Résultat : des courses plus longues moins payées (4,80 euros).

Mais les livreurs se sont donc rebiffés. Le week-end du 30 et 31 mars, les 16 e et 17 e arrondissements, bien pourvus en côtes raides à vélo, ont été bloqués. Rayés de la carte Deliveroo par les livreurs. Qui ont fixé jusqu’au 12 avril à la start-up pour leur faire des propositions.

Il faut dire qu’ils ont une nouvelle arme pour faire pression sur leur patron qui refuse d’officialiser leur relation : le salariat. En novembre, la Cour de cassation a requalifié un livreur de la plateforme Take Eat Easy en salarié. Une première en France. Mais « quand je dis aux livreurs : vous êtes des salariés déguisés, ça ne leur parle pas. Ils ne rêvent pas d’être salariés, pour eux, ça veut dire un Smic et un petit chef qui les maltraite. Ils ne le voient pas comme un combat syndical. Ils veulent juste gagner ce qu’on leur a promis », décrit Jérôme Pimot.

Chez les chauffeurs Uber, aussi, les promesses ont fait long feu. L’application américaine a débarqué en 2014 à Paris. Et aujourd’hui, « il y a des mecs qui bossent 70 heures par semaine à 4 euros de l’heure, et ça ne pose de problème à personne ! » Au bout du fil, Sayah Baaroun est en colère. Depuis quatre ans, il mène la bataille avec son syndicat de chauffeurs privés VTC… Explique à tout le monde, au gouvernement surtout, que c’est du « salariat déguisé, mais personne ne veut entendre. Et Uber leur dit que ça va être l’émeute en banlieue si on requalifie les chauffeurs en salariés. Et tout le monde tombe dans le panneau, ils laissent faire, c’est discriminatoire, ils lâchent des miettes à la banlieue ».

Le 11 mars, ce fut la douche froide. Au conseil des prud’hommes de Paris, neuf chauffeurs Uber devaient voir leur sort trancher. « Ils l’ont renvoyé à un juge départiteur… dans dix-huit mois. » Brahim, un des plaignants, a quand même de l’espoir, « deux conseiller prud’homaux étaient d’accord avec nous, on est bien des salariés ». En attendant, « il ne travaille plus pour Uber, j’ai l’impression de me faire exploiter ». Depuis 2015, près de 110 000 VTC ont été enregistrés selon les calculs de Sayah Baaroun. Aujourd’hui à Paris, ils seraient 30 000. Et le turnover est énorme. « 52 % arrêtent au bout d’un an et deux mois », continue-t-il. Les chauffeurs sont étranglés. « On paie tout : nos véhicules, nos charges. Uber nous recrute, nous conseille des loueurs de voitures. Mais on ne décide de rien. On a 10 secondes pour accepter une course sur l’application, on ne connaît que l’adresse de départ. On ne sait pas si elle va être rentable », explique Brahim.

Le but d’Uber, « ce n’est pas de faire vivre ses chauffeurs, mais de lever l’argent des investisseurs », continue-t-il. « Ils nous enferment dans leur système. Ils détruisent tout, et avec eux, on ne négocie pas. Les mecs s’endorment au volant tellement ils bossent. Pour se tirer un Smic, il faut bosser douze heures par jour. »

Nathalie, elle, est très loin du Smic. Mère au foyer de 49 ans, depuis deux ans, elle est aussi « fouleuse ». Elle fait de petites tâches pour la plateforme française Foule Factory, récemment rebaptisée Wirk. Aux États-Unis, on les appelle les turkers. Le géant Amazon a lancé en 2005 sa plateforme de micro-travail, Amazon Mechanical Turk. Le « Turc mécanique », c’est un automate du XVIII e siècle, censé jouer aux échecs. En réalité, le joueur était un humain caché dans le socle de l’appareil (lire entretien p. 43).

Parmi ses tâches : reformuler des phrases avec des synonymes, payés « 26 centimes les 4 phrases ». « Ce n’est pas rentable, je mets beaucoup trop de temps », lâche-t-elle. Mais c’est « assez enrichissant, j’apprends des choses ». Ou catégoriser des produits, aller chercher sur Internet des descriptifs de jouets… Elle n’a pas de statut d’autoentrepreneur, juste un compte avec une cagnotte sur la plateforme. En termes d’heures, elle l’avoue, « je travaille (elle utilise le mot) quand même beaucoup. Comme je passe mes journées à la maison, je suis tout le temps connectée si une tâche arrive. Je le fais en général de 8 à 12 heures et de 13 h 30 à 19 heures, pendant que mon mari, lui, est au travail ». Et tout ça pour gagner… « 100 à 150 euros par mois. Ça me rend un peu plus autonome ».

En l’écoutant, on se rend compte que l’enfer de la start-up nation est déjà en marche. Des gens payés quelques centimes, à la tâche. Un nouveau modèle de société. Et pourtant, il y a des candidats, sur la plateforme, les inscriptions ont été bloquées à 50 000.

Le gouvernement, lui, promet plus de protection. Seul est venu un amendement du député Taché (LaREM), rejeté, qui met en place une charte et précise bien qu’il « ne peut caractériser l’existence d’un lien de subordination juridique » (lire entretien p. 45). Des gages, toujours des gages à Uber. En France, on peut payer des travailleurs 4 euros de l’heure, avec l’accord du gouvernement.

Publié le 12/04/2019

 

Porte de la Chapelle : élues et associations se mobilisent contre le « printemps de la honte »

 

Par Cyril Lecerf Maulpoix (site regards.fr)

 

Ils vivent dans la rue, sous des tentes. Ils sont des centaines, en plein Paris. Le pouvoir n’en a rien à faire d’eux. Ce ne sont que des migrants. Reste l’opposition, la gauche. Pour lutter, ne serait-ce que pour un peu de dignité.

9h45 ce lundi, non loin de l’immeuble du 208 boulevard MacDonald, où de nombreux appartements ont été ravagés il y a quelques jours par un incendie. Des tentes sont alignées face au centre commercial Rosa Parks. Ce campement récent abrite une centaine de tentes, le double ou le triple de personnes. Parmi les autres campements répartis entre Porte de la Chapelle et Porte d’Aubervilliers, qui compteraient selon les associations sur place entre 300 et 500 personnes, ce nouveau point saillant de la crise de l’accueil dans le Nord-Est parisien est principalement occupé par des familles, souvent afghanes ou érythréennes, avec des enfants en bas-âge.

Il est l’une des raisons de l’appel aux élues et aux médias lancé par la sénatrice EELV Esther Benbassa il y a quelques jours. « La situation est insupportable », s’insurge-t-elle, désignant les nombreuses tentes entassées les unes sur les autres. Elles sont plusieurs à avoir rejoint la sénatrice. Parmi elles, les députées Daniele Obono (LFI) et Elsa Faucillon (PCF) ou encore la sénatrice Sophie Taillé Polian (Génération.s), suivies de près par Julien Bayou (EELV). Elles se frayent un chemin entre les tentes et discutent avec plusieurs familles migrantes. L’opération et le dispositif médiatique, composé de quelques journalistes, visent à alerter l’opinion publique et à interpeller plus directement le gouvernement.

Certaines des familles acceptent de se prêter au jeu des questions-réponses et dévoilent des titres de séjours allant jusqu’en 2025, d’autres dégainent des récépissés attestant du fait qu’ils ont été reconnus comme réfugiés. Comme beaucoup, après un passage éclair en centre ou en hébergement d’urgence, elles ont été obligées de retourner à la rue. Florent Lajous, directeur du centre social Rosa Parks situé en face du campement, explique ainsi avoir vu les tentes se multiplier depuis quelques semaines : « Le chiffre double chaque semaine. Il y a eu une évacuation il y a trois semaines. Certains sont revenus après avoir été mis à l’abri quelques jours. Il y a un vrai problème de saturation des centres d’hébergements. »

Face au mépris du pouvoir

Au regard de cet éternel retour des campements dans des conditions toujours plus insalubres (le point d’eau installé en face du campement ne fonctionne plus ce matin), sous les bretelles d’autoroute ou des recoins du périphérique, la mise en place de nouveaux dispositifs d’hébergements d’urgence non-pérennes et sans réel suivi juridique et administratif s’avère comme toujours insuffisante. Suite à la fermeture de la bulle à Porte de la Chapelle, un centre considéré par de nombreuses associations tantôt comme inefficace, tantôt comme une antichambre de l’expulsion, la mairie de Paris renvoie désormais l’Etat à ses responsabilités. Début avril, le premier adjoint d’Anne Hidalgo, Emmanuel Grégoire, revendiquait ainsi de « mettre une pression bienveillante sur l’Etat » afin de le pousser à faire son travail. Et la maire de Paris de promettre de retourner sur les campements jusqu’à être entendue par le gouvernement.

« C’est un problème national, analyse Daniele Obono, mais quand on voit les grands plans de rénovation, notamment en vue des JO, quand on voit une ville riche comme Paris qui peut accueillir des millions de touristes chaque jour, on pourrait souhaiter que Paris soit une ville modèle comme à Grande Synthe afin de montrer au gouvernement que c’est possible. En terme de logements, vides, c’est possible de construire un autre accueil. » La députée insoumise ajoute : « Je suis à la commission des lois et on a ferraillé pendant tout le débat de la loi ["Asile et Immigration", NDLR]. Il y a un tel mépris et un tel aveuglement de La République en marche. Une initiative médiatique comme celle de ce matin participe de la construction d’un rapport de force pour interpeller le gouvernement qui fait peser sur la municipalité, le quartier, les habitants une responsabilité qui devrait être la sienne. »

Cette démarche des élus intervient dans un climat particulièrement tendu entre les associations et le gouvernement. « Quand vous avez un ministre de l’Intérieur qui dit que les ONGs sont complices des passeurs en Méditerranée, il participe d’une criminalisation des associations qui se déporte également sur le travail des associations sur le terrain », considère Elsa Faucillon, mobilisée elle aussi contre le passage de la loi « Asile et Immigration » l’année dernière.

Or ce sont ces mêmes associations qui, depuis plus de trois ans, répondent, souvent sans financements, aux béances et aux violences cultivées par les politiques étatiques. Il y a quelques jours, alors que les médias relayaient la découverte du cadavre d’une femme réfugiée à Porte de la Chapelle, une dizaine d’organisations, associations et collectifs citoyens (dont Solidarité Migrants Wilson, la Ligue des droits de l’Homme Paris, Médecins du monde ou Emmaüs Solidarités) criaient une nouvelle fois leur ras-le-bol en annonçant une journée de grève associative ce mardi 9 avril. Officiant depuis plusieurs années dans la distribution de repas, de vêtements, dans l’accompagnement médico-social ou dans la bulle de Porte de la Chapelle, celles-ci « n’acceptent plus de suppléer un gouvernement et un Etat défaillant dont l’action confine à une mise en danger délibérée des personnes ». Dénonçant « l’extrême gravité de la situation », leur communiqué donnait un rapide aperçu de l’ampleur de leur travail bénévole soumis à des pressions de plus en plus fortes :

« En distribuant chaque semaine à Paris et dans sa proche périphérie près de 15.000 repas ; 1600 vêtements, tentes et duvets ; en assurant 290 consultations médicales ; en proposant à 700 personnes une information sur leurs droits ; et en offrant à des familles et des mineurs 600 nuitées solidaires, les collectifs citoyens et associations présents sur le terrain sont de véritables acteurs de la paix sociale. Ces revendications, répétées depuis des mois auprès du préfet d’Île-de-France et de la maire de Paris, attendent toujours des solutions concrètes, adaptées et durables. Les collectifs citoyens et associations saluent le récent positionnement pris par la maire de Paris et l’invitent à mettre tout en œuvre pour faire de son territoire une véritable "ville refuge", à entrer dans l’action à la fois pour trouver des solutions et pour pousser l’Etat à agir. »

Reste à voir maintenant dans quelle mesure la coexistence de ces deux stratégies, politiques et citoyennes, parviendront à percer le plafond d’indifférence et le paradigme séparant le gouvernement de ces problématiques. Mais également peut-être à amorcer avec le printemps de nouvelles mobilisations et un questionnement plus profond, au-delà des urgences d’hébergements évidentes, sur le système d’accueil et l’asile de manière plus générale. « On espère que ça va faire un peu bouger mais j’ai bien peur qu’il faille une mobilisation beaucoup plus forte », conclut avec précaution Danièle Obono.

Cyril Lecerf Maulpoix

http://www.regards.fr/societe/article/porte-de-la-chapelle-elues-et-associations-se-mobilisent-contre-le-printemps-de

Publié le 07/04/2019

De l’immaculée conception au pillage de l’Etat

Médias, Politique (site lamarseillaise-encommun.org)

Livre. Crépuscule de Juan Branco

Nous sommes des citoyens mal informés pour avoir pu penser qu’un jeune homme surgi de nulle part, aux tempes blondes et aux yeux de ciel, allait répondre aux besoins du pays et améliorer notre destin collectif. Dans son dernier livre dont le titre « Crépuscule » appelle paradoxalement au renouveau et à l’optimisme, Juan Branco légitime le mouvement social des gilets Jaunes. Ceux qui, justement, ont été les premiers à comprendre la supercherie : « Que les cultivés et les sachants, eux qui tirent leurs légitimité et leurs revenus de leur supposée capacité à interpréter le réel, avaient oblitéré. » Il dissipe aussi la poudre de perlimpinpin et l’écran de fumée maintenu par le petit milieu de l’élite parisienne pour expliquer les soutiens lourds de conséquences dont a bénéficié M. Macron. On trouve notamment dans ce réquisitoire politique la réponse à la question : Pourquoi la presse libre s’est satisfaite de faire le récit que lui dictaient ses dirigeants ?

Le fait que le vote des français ne s’est pas fait de façon informée pose pour l’auteur un problème démocratique ontologique qui expose notre régime politique dans sa nature dès lors qu’il retire à ses dirigeants toute possibilité d’être légitimé. On pense à Foucault, « La vérité est liée circulairement à des systèmes de pouvoir qui la produisent et la soutiennent, et à des effets de pouvoir qu’elle induit et qui la reconduisent». Monsieur Macron a compris très vite que le principal critère pour accéder au pouvoir est de complaire aux plus favorisés. Il s’y est d’ailleurs toujours employé, souligne Juan Branco. La volonté obsessionnelle d’Emmanuel Macron d’obtenir des privatisations ne date pas d’aujourd’hui. « Il n’aura agi à tout instant qu’en réponse à une ambition mise au service de ceux qui le serviraient, de IGF au ministère de l’économie en passant par l’Elysée

Après une introduction un peu formelle, dans la première partie de l’ouvrage, Juan Branco s’attarde sur une description minutieuse des fondements de l’odyssée. En commençant par nous faire visiter l’écosystème éducatif parisien et mesurer les privilèges exorbitants offerts aux enfants des dirigeants politiques et économiques. Un chemin tracé sur lequel s’enchaînent les opportunités. C’est ainsi que le jeune Emmanuel Macron se retrouve nommé ministre par un président aux abois, alors même qu’il venait de quitter l’Élysée pour créer un cabinet de lobbying.
On connait la suite, l’auteur apporte dans la seconde partie du livre de croustillants détails sur les appuis financiers qui ont permis son élection à la présidence. Le portrait de Xavier Niel (1) ami intime de Macron vaut le détour. Les services de la fameuse Mimi Marchand comme les hommes de main d’Arnaud Lagardère et de
Patrick Drahi pourraient trouver place dans un film d’Audiard et prêteraient à rire s’il n’étaient pas les tuteurs synchrones du système de corruption le plus important du pays.

Enfant terrible du sérail, Juan Branco démonte les mythes médiatiques à partir d’informations sourcées permettant d’évaluer le pouvoir et l’emprise des acteurs de ce redoutable théâtre de poche. La préface est signée Denis Robert.

À partir de septembre 2018, le pouvoir présidentiel entre dans son crépuscule. L’affaire Benalla agit comme un déclencheur. « L’innocence chronique de l’immaculée conception de la Macronie, reprise en boucle par une presse unanime, trouvait là une première fêlure qui bientôt l’embraserait ». Le feu consume l’édifice depuis maintenant six mois et le dernier remaniement ministériel est venu confirmer, à travers la nomination des fidèles, l’illégitimité électorale comme entité de la macronie.

En s’adressant directement au chef de l’État, Edwy Plenel avait déjà tiré un constat éclairant : « Vous êtes le produit d’une circonstance accidentelle, exceptionnelle. » Ce que démontre le réquisitoire politique du conseillé juridique de Julien Assange, c’est que le système mis en place par quelques personnes a suffi à court-circuiter l’ensemble des garde-fous de notre démocratie. Un constat effrayant et à la fois rassurant si l’on songe que ce pouvoir si violemment oppressant pour les Français ne tient vraiment pas à grand chose et qu’il a déjà commencé à vaciller.

Jean-Marie Dinh

(1) Xavier Niel milliardaire propriétaire du Monde, ex actionnaire d’un réseau de peepshows.

Crépuscule, Juan Branco, Au diable vauvert, Massot Éditions, 19 €

 

Publié le 06/04/2019

Démocratie. Face à l’industrie militaire, notre République désarmée

 

Stéphane Aubouard (site humanite.fr)

Malgré des frappes tuant des civils, la France continue de vendre et de livrer des armes à la coalition arabe au Yémen. Le débat public sur la question est pour l’heure bâillonné.

« L’ordre d’arrêt, pour les exportations d’armes autorisées vers l’Arabie saoudite, est prolongé de six mois jusqu’au 30 septembre 2019. » Publié jeudi soir, ce communiqué du gouvernement allemand a eu l’effet d’une bombe du côté de Londres et de Paris. L’ambassadrice de France en Allemagne, Anne-Marie Descôtes, a aussitôt dégainé, ciblant le caractère « imprévisible de la politique allemande d’exportations d’armes ». Les représentants de grands groupes de l’armement hexagonaux n’auraient pas dit mieux.

Des composants cruciaux produits outre-Rhin participent en effet de la fabrication d’armes françaises et britanniques à destination de la coalition arabe au Yémen ; la non-production, ou livraison, des premiers empêche de facto la vente des secondes, synonyme d’un manque à gagner de plusieurs milliards d’euros !

Certes, on ne sera pas assez naïf pour croire que Berlin (voir encadré) a renouvelé le gel de ses ventes d’armes en direction de Riyad pour le seul respect des droits humains afférents au traité sur le commerce des armes (TCA). Une bataille politique entre les sociaux-démocrates, d’un côté, et les chrétiens-démocrates d’Angela Merkel, de l’autre – favorables à la reprise de ces ventes malgré une opinion publique contraire –, reste la principale raison de cette prolongation. Pour rappel, Berlin avait décrété cet embargo une première fois il y a six mois, après l’assassinat de Jamal Khashoggi – journaliste saoudien tué et démembré dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, le 2 octobre 2018.

Bien que critiquable, l’épisode berlinois montre en revanche que des mécanismes démocratiques perdurent encore en Allemagne concernant les ventes d’armes… et rappelle qu’en France, ce n’est pas tout à fait le cas. Depuis le début la guerre au Yémen, en mars 2015, qui a coûté la vie à plus de 10 000 personnes et affamé 20 millions d’autres, soit 80 % de la population, aucun débat parlementaire digne de ce nom sur le sujet ne s’est imposé dans l’espace public français. À plusieurs reprises, députés et sénateurs communistes ont tenté d’alerter sur le sujet. En juin 2018, le groupe France insoumise avait bien demandé la création d’une commission d’enquête sur les ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. En février 2019, le député non inscrit Sébastien Nadot, ancien LaREM, a déposé une plainte contre la France auprès de la Commission européenne « pour manquement au droit de l’Union européenne ». En vain.

Une forme de tabou semble s’être institué dans les plus hautes sphères de l’État dès lors que l’on veut aborder le sujet de la vente d’armes aux pays de la coalition arabe au Yémen. La présidence de la République comme le gouvernement se cachent derrière le voile opaque de la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG). Une fois par an, ce comité commet un rapport donnant quelques éléments sur la situation. « Mais le fonctionnement de cette institution se heurte à des traditions liées à la nature même de la V e République », dénonçait en mai 2018 dans nos colonnes Benoît Muracciole, président de l’Association sécurité éthique républicaines (Aser), qui vient de déposer pour la première fois dans le pays un recours administratif contre l’État pour ventes d’armes illicites à la coalition arabe. En France, l’épineuse question des ventes d’armes est circonscrite aux ministères de la Défense et des Affaires étrangères. « Une trentaine de membres des deux départements se réunissent tous les mois sur ces sujets, notamment concernant les pays destinataires qui posent problème. Ils discutent à partir des rapports des services de renseignements et accumulent de l’expertise. Mais, lorsqu’il y a opposition, le premier ministre doit trancher », rappelle le militant. Ce qui n’arrive jamais. La plupart du temps, alors qu’aucun texte ne le stipule, c’est le président de la République en personne qui, in fine, clôt le débat.

Au pays des droits de l’homme, c’est donc Emmanuel Macron, comme ce fut le cas avant lui de François Hollande – grand initiateur de la politique de rapprochement de la France avec l’Arabie saoudite via son super VRP de la Défense, Jean-Yves Le Drian –, d’user ou non de son veto pour telle ou telle transaction.

La France n’est cependant pas seule parmi les puissances occidentales à connaître des problèmes de démocratie dès lors qu’il s’agit de respecter le TCA. Parmi les 87 États qui ont ratifié le traité – dont le Royaume-Uni, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, le Japon, au contraire des États-Unis, de la Russie, de la Chine ou encore d’Israël –, bon nombre ne le respectent pas. En cause, le chantage à l’emploi brandi de manière systématique par les gouvernants avec parfois, comme ce fut le cas récemment en Espagne, un calendrier électoral caché.

En septembre 2018, la bonne volonté du jeune gouvernement socialiste espagnol s’est heurtée violemment au mur de la Realpolitik. Après avoir annoncé son refus de livrer 400 bombes à tête chercheuse à l’Arabie saoudite, Madrid recevait, dès le lendemain, une notice de la monarchie wahhabite menaçant d’annuler un autre contrat de 1,8 milliard d’euros pour la construction de cinq corvettes par Navantia en Andalousie. À quelques mois d’élections régionales sur cette terre historiquement socialiste, et avec 6 000 emplois en jeu dans ce contrat, Pedro Sanchez a préféré céder. Un calcul malheureux. Quelques mois plus tard, l’extrême droite entrait dans le gouvernement andalou… Un exemple que les dirigeants de France et d’ailleurs seraient bien inspirés de ne pas suivre à quelques mois d’élections européennes inquiétantes.

Stéphane Aubouard

Publié le 25/03/2019

Loi « anti-casseurs » : un point de non-retour dans la restriction des libertés pourrait être franchi

par Rédaction (site bastamag.net)

Être condamné à un an de prison et 15 000 euros d’amende pour s’être couvert le visage avec un foulard ou pour s’être protégé les yeux par crainte d’un tir de LBD ? Découvrir, le jour d’une manifestation, que le préfet vous interdit d’y participer sur la base de suspicions et sans décision d’un juge ? De telles mesures, qualifiées d’« extrêmement graves » par les défenseurs des droits humains, seront bientôt possibles grâce à la loi dite anti-casseurs, qui doit être définitivement adoptée aujourd’hui par le Sénat. La loi s’inscrit dans un arsenal judiciaire récent qui a pour conséquence de multiples régressions du droit de manifester en France.

Le 12 mars, la loi dite « anti-casseurs » doit être examinée par les sénateurs et pourrait être définitivement adoptée [1]. « Soumettre les participants et les participantes à une manifestation à une fouille systématique, confier aux préfets le pouvoir d’interdire à une personne de manifester, y compris sans qu’elle ait connaissance de l’interdiction prononcée et donc sans recours effectif possible, faire d’un visage en partie couvert un délit, voici l’esprit et la lettre de mesures qui sont autant d’empêchements à l’exercice d’un droit essentiel en démocratie : celui de manifester publiquement, collectivement et pacifiquement son opinion », dénoncent plusieurs organisations syndicales et associatives, y compris les organisations de défense des droits humains, dans un communiqué commun.

Dans une vidéo intitulée « le gouvernement casse le droit de manifester », Amnesty International détaille les principales mesures de cette proposition de loi. L’article 2 donne notamment au préfet le pouvoir d’interdire de manifester à une personne qui, selon l’administration, « constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public ». Amnesty considère que la rédaction de l’article laisse place à une appréciation subjective et potentiellement arbitraire, « sur la base de motifs flous et dangereux ». « Le préfet devra seulement penser, mais pas démontrer par des faits tangibles, que cette personne constitue une menace (...), pour interdire à une personne de manifester », estime l’association [2]. L’arrêté d’interdiction pourra par ailleurs être pris pour une durée d’un mois, et notifié à la personne « y compris au cours de la manifestation », ce qui empêche tout recours devant un tribunal.

Quand l’administration décide de la liberté d’aller et venir

Cette interdiction de manifester s’inspire largement des interdictions administratives de stade (IAS), mises en place en 2006, et dont aucun bilan sérieux n’a été dressé. Or cette mesure administrative, initialement faite pour écarter temporairement d’un stade un supporter accusé de violences jusqu’à son procès et son éventuelle condamnation, a progressivement dérivé. Désormais, ces interdictions peuvent se prolonger jusqu’à trois ans, avec obligation de pointer au commissariat les jours de match.

Les interdictions administratives de manifester suivront-elle le même chemin ? « Les libertés publiques altérées par les IAS sont celles d’aller et venir, d’expression et de réunion ; c’est-à-dire les mêmes que celles garantissant le droit de manifester. Les libertés de manifester et de se rendre au stade, qui n’ont pas en elles-mêmes d’existence constitutionnelle, en sont les corollaires. Il s’agit donc, en droit, de trouver un équilibre entre la nécessité de prévenir les violences (qui privent les autres citoyens de la jouissance paisible de ces libertés) et la nécessité de prévenir les atteintes disproportionnées à ces libertés », écrivait l’avocat Pierre Barthélemy, dans une tribune publiée dans Le Monde fin janvier. Même des syndicats de policiers s’inquiètent : « Cette mesure administrative relève de l’état d’urgence, il ne faut pas que l’exception devienne la règle, elle viendrait entraver la liberté fondamentale de manifester », alertait l’Unsa-Police [3].

Une interdiction de manifester fondée non sur des faits, mais sur des suspicions

Ce glissement dans le droit consistant à se fonder sur des suspicions ou des prédictions, et non plus sur des faits tangibles, remonte à la loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme adoptée en 2017 (notre décryptage). « Avec ce texte, on ouvre grand la porte à une police comportementale », confiait à l’époque Florian Borg, avocat au barreau de Lille et membre du Syndicat des avocats de France. L’article 1er de cette loi a notamment permis l’instauration par les préfets de « périmètres de protection » inspirés de l’état d’urgence. Ces périmètres d’exception autorisent les palpations, les inspections des bagages et les fouilles des véhicules – autant de pouvoirs jusque-là soumis à réquisition judiciaire – dont l’étendue et la durée sont régies par des critères flous, officiellement « adaptées et proportionnées aux nécessités que font apparaître les circonstances », selon le texte.

L’article 4 de la proposition de loi prévoit également que la dissimulation de tout ou partie du visage est un délit pénal. « Des personnes portant un foulard, une écharpe, un casque, des lunettes de plongée pour protéger leur intégrité physique pourraient être interpellés, placées en garde à vue et poursuivies si la personne ne peut fournir de "motif légitime" », s’inquiète Amnesty. Là encore, la notion de « motif légitime » demeure vague et laisse toute latitude à l’interprétation. L’inquiétante inflation du nombre de tirs de lanceurs de balle de défense par les forces de l’ordre – près de 20 000 en 2018 contre 6500 en 2017 ! [4] – et les blessures graves que ces projectiles peuvent causer constitueront-elles un « motif légitime » pour se protéger la tête, les yeux et le corps ?

Au mois de février, des experts des Nations-unies, dont les rapporteurs spéciaux Michel Forst et Clément Nyaletsossi Voule, se sont aussi alarmés de cette future législation en France : « La proposition d’interdiction administrative de manifester, l’établissement de mesures de contrôle supplémentaire et l’imposition de lourdes sanctions constituent de sévères restrictions à la liberté de manifester. Ces dispositions pourraient être appliquées de manière arbitraire et conduire à des dérives extrêmement graves. »

Condamnés à de la prison pour un délit... potentiel

« Depuis dix ans, la répression du mouvement social est de plus en plus importante. C’est l’effet entre autres de la loi de 2010 sur les violences de groupe, qui rappelle fort la loi anti casseur de 1970 », expliquait en juin dernier Jean-Jacques Gandini, ancien président du Syndicat des avocats de France. Cette première « loi anti casseur », celle de 1970, votée après la contestation sociale de mai-juin 1968 et ses suites, avait été abrogée par Mitterrand en 1981. En revanche, la loi sur la lutte contre les violences de groupes prévoit bien de sanctionner la « participation un groupement, même temporaire, en vue de commettre des dégradations », avec une peine renforcée si la personne « dissimule volontairement en tout ou partie son visage ».

C’est sur la base de ce délit que seize manifestants ont été jugés à la suite des manifestations du 1er mai 2018. Il en va de même pour les arrestations massives faisant suite à l’occupation du lycée Arago le 22 mai 2018, au cours desquelles 40 adolescents ont été arrêtés et placés en garde à vue. Le syndicat de la magistrature s’inquiétait déjà de l’utilisation par les autorités d’infractions visant « à pénaliser, non pas un dommage social réel mais une potentialité ». Il s’agit, précisait le syndicat, de « dissuasion à destination des jeunes mobilisés partout ailleurs ». Plus récemment, c’est pour ce même motif que des « gilets jaunes » ont été jugés. D’après un décompte que nous sommes en train de réaliser, au moins 16 personnes participant à ce mouvement ont été condamnées à de la prison ferme ou avec sursis pour « participation un groupement en vue de commettre des dégradations ». Être accusé de vouloir commettre potentiellement un délit mineur – des dégradations –, sans l’avoir causé, peut donc désormais mener en prison.

 « Nous constatons de plus en plus d’actions préventives contre des activistes »

Tous les deux ans, sous couvert de lutte contre le terrorisme ou la délinquance, une nouvelle loi vient aggraver la répression des mouvements sociaux et restreindre l’espace démocratique : loi sur la sécurité intérieure (Loppsi 2) adoptée en 2011, loi de programmation militaire en 2013 étendant les possibilités de surveillance en dehors du contrôle judiciaire et ce, quel que soit le profil des citoyens (notre enquête), loi sur le renseignement en 2015 allant bien au-delà de la seule prévention du terrorisme, loi en 2016 contre le crime organisé intégrant des mesures d’exception de l’état d’urgence dans le droit commun...

« Ce sont des lois de plus en plus répressives, adoptées pour un motif affiché qui n’a rien à voir avec la répression de manifestants, mais qui sont ensuite utilisées contre les mouvement social », analyse Jean-Jacques Gandini. Les lois antiterroristes ont ainsi été employées contre des militants écologistes lors de la Cop 21, contre des opposants à la loi Travail ou contre des activistes anti-nucléaires de Bure. « Nous constatons de plus en plus d’actions préventives contre des activistes, qui visent l’intention plutôt que l’acte. Ceci est particulièrement préoccupant », alertait-il dans les colonnes de Basta ! en juin 2018.

« Une liberté fondamentale a disparu »

La loi « anti-casseurs » devrait être définitivement adoptée ce 12 mars, les sénateurs ayant voté en commission des lois la version de leurs collègues députés. Quatre groupes – socialiste, insoumis, communiste et le groupe Libertés et territoires – préparent ensemble un recours au conseil constitutionnel. Celui-ci devrait être déposé dans la foulée de l’adoption de la loi. Ils estiment que ce texte est « contraire à plusieurs principes à valeur constitutionnelle », dans la mesure où il méconnaît « la liberté de manifester, la liberté d’aller et venir, la liberté de réunion, la liberté d’expression ». Alors que plusieurs mesures sont potentiellement inconstitutionnelles, Emmanuel Macron a également annoncé le 11 mars son intention de saisir le Conseil constitutionnel sur le projet de loi. Cinquante députés de La République en marche se sont abstenus lors du vote début février : un chiffre jamais atteint depuis 2017 sur un texte soutenu par le gouvernement.

« Une liberté fondamentale a disparu. Il n’y aurait aucune raison d’ailleurs de ne pas étendre ce beau système, et sans doute y viendra-t-on un jour. Les digues ont sauté. Tout est désormais possible », s’inquiète l’écrivain et avocat François Sureau, pourtant réputé proche de Macron, dans Le Monde. « Ce qui est inquiétant, c’est que personne ne voit que le préfet ne « pense » pas par lui-même. Il pense ce que le gouvernement lui dit de penser. Il pensait hier du mal des « veilleurs » ou des gens de la Manif pour tous. Il pense aujourd’hui du mal des « gilets jaunes ». Il pensera demain du mal des macronistes, des juppéistes, des socialistes, que sais-je encore, quand l’extrême droite sera au pouvoir. Mais il sera alors trop tard pour s’en plaindre. » Ce point de non-retour va-t-il être franchi ?

Sophie Chapelle, avec la rédaction

Notes

[1] Voir la proposition de loi « visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations », modifiée par l’Assemblée nationale en 1ère lecture le 5 février 2019

[2] L’article 2 est formulé ainsi : « Lorsque, par ses agissements à l’occasion de manifestations sur la voie publique ayant donné lieu à des atteintes graves à l’intégrité physique des personnes ainsi qu’à des dommages importants aux biens ou par la commission d’un acte violent à l’occasion de l’une de ces manifestations, une personne constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public, le représentant de l’État dans le département ou, à Paris, le préfet de police peut, par arrêté motivé, lui interdire de participer à une manifestation sur la voie publique ayant fait l’objet d’une déclaration ou dont il a connaissance. »

[3] Voir cet article du Télégramme, le 1er février.

[4] Selon un rapport de la commission des lois du Sénat, à partir des chiffres communiqués par l’IGPN et l’IGGN (et relayés par nos partenaires du Panier à Salade.

Publié le 24/03/2019

La tendresse des peuples et l’acharnement des puissants dans la vallée de la Roya

Mercredi dernier, vallée de la Roya, à l’aube.
Il est 6 heures, 7 brigades de gendarmes sont mobilisées par routes et chemins de ces si belles montagnes pour aller cueillir simultanément 7 personnes.
Celles-ci et leur familles sont réveillées brutalement et embarquées manu militari parfois sous les yeux effrayés de leurs très jeunes enfants.
S’agit-il d’un coup de filet minutieusement préparé et coordonné contre une bande de malfaiteurs, de trafiquants, de terroristes ?

Pas du tout ! Ces personnes sont agriculteur, professeur, fonctionnaire, retraité, des gens appréciés dans leurs villages comme des personnes paisibles et pacifistes, qui participent à la vie citoyenne, artistique et économique.
Ils animent avec bien d’autres la défense du train, de la poste, des écoles et ouvrent leur porte  "naturellement", comme ils disent, aux personnes migrantes qui passent par la vallée. Ils soignent leurs bobos, les nourrissent le temps qu’il faut pour se retaper et reprendre leur parcours souvent cauchemardesque. Ils prodiguent ce réconfort comme des centaines de milliers de gens le font en France et dans le monde.
"La solidarité c’est la tendresse des peuples" disait le philosophe Thomas Borges.

Plus de 30 heures de garde à vue et plus de 10 heures d’interrogatoire serré pour chacun.e des 7 de la Roya. L’enquête a été ouverte sur Nice pour aide à l’entrée irrégulière, en bande organisée, selon la presse local. Ils seraient soupçonnés, paraît-il ,d’avoir aider une famille irakienne, oui UNE famille irakienne ! La ministre des affaires européennes a assuré que la franque accueillait bien et régulariserait la situation de centaines de milliers de britanniques fuyant le Brexit, qu’ils étaient une richesse et que le gouvernement ferait en sorte de ne punir personne.
Bravo et Welcome !
Mais accueillir une famille Irakienne fuyant la guerre et le terrorisme : quelle horreur !

Au terme de ces interrogatoires, toutes les personnes sont ressorties libres et sans poursuite. Un flop retentissant !

Alors, pourquoi un tel acharnement ?

Alors que le Conseil constitutionnel a validé le principe de fraternité, pourquoi s’acharne-t-on aujourd’hui contre Charlie, Catherine, Suzel, Alain, Jean-Claude, Julien et René comme on s'est acharné contre les sauveteurs de SOS Méditerranéenne, Cédric Herrou ou ceux de Briançon ?
Des vents mauvais soufflent en Europe. Il y a ceux qui les attisent mais il y a aussi ceux qui avec un discours hypocrite se posent en rempart humaniste contre l’extrême droite tout en lui donnant des gages en actes et en durcissant la loi.

Que cherche-t-on ? Qui cherche à instiller la peur d’aider, la crainte d’exprimer sa solidarité ? Qui cherche à assimiler la fraternité à une prise de risques ?

Doit-on cesser d’apprendre à nos enfants, dans les écoles et lycées, l’entraide, les gestes du secourisme, la bienveillance et la tolérance ?
Veut-on inculquer que la clef de la réussite c’est la loi du plus fort, du plus riche, du plus puissant et que la seule règle de conduite qui vaille c'est écraser l’autre ?

Au travers des gardes à vue de ces personnes qui consacrent beaucoup à la solidarité avec les plus faibles, il y a non seulement une question de Droit de l’Homme qui est posée mais aussi une question d’éthique.
Personne ne devrait oublier et surtout pas un juge, que l’humanité ne s’est jamais construite autrement que par les passages et les migrations et que nous sommes toutes et tous des descendant.e.s de migrants.
Les 7 de la Roya, à leur sortie de garde à vue, choqué.e.s mais serein.e.s, ont dit que l’Histoire leur donnerait raison.
C’est vrai, comme elle a donné raison aux justes de la 2nd guerre mondiale, à Rosa Parks, à Nelson Mandela...

Mais le plus vite sera le mieux car notre société et le monde sont minés par les intolérances, les peurs et les haines.
Il est urgent de valoriser la bienveillance et l’hospitalité !

Jacques Perreux
Président des ami.e.s de la Roya

 

passeursdhumanite.com

 

 

Publié le 23/03/2019

Loi « anti-casseurs » : un point de non-retour dans la restriction des libertés pourrait être franchi

par Rédaction (site bastamag.net)

Être condamné à un an de prison et 15 000 euros d’amende pour s’être couvert le visage avec un foulard ou pour s’être protégé les yeux par crainte d’un tir de LBD ? Découvrir, le jour d’une manifestation, que le préfet vous interdit d’y participer sur la base de suspicions et sans décision d’un juge ? De telles mesures, qualifiées d’« extrêmement graves » par les défenseurs des droits humains, seront bientôt possibles grâce à la loi dite anti-casseurs, qui doit être définitivement adoptée aujourd’hui par le Sénat. La loi s’inscrit dans un arsenal judiciaire récent qui a pour conséquence de multiples régressions du droit de manifester en France.

Le 12 mars, la loi dite « anti-casseurs » doit être examinée par les sénateurs et pourrait être définitivement adoptée [1]. « Soumettre les participants et les participantes à une manifestation à une fouille systématique, confier aux préfets le pouvoir d’interdire à une personne de manifester, y compris sans qu’elle ait connaissance de l’interdiction prononcée et donc sans recours effectif possible, faire d’un visage en partie couvert un délit, voici l’esprit et la lettre de mesures qui sont autant d’empêchements à l’exercice d’un droit essentiel en démocratie : celui de manifester publiquement, collectivement et pacifiquement son opinion », dénoncent plusieurs organisations syndicales et associatives, y compris les organisations de défense des droits humains, dans un communiqué commun.

Dans une vidéo intitulée « le gouvernement casse le droit de manifester », Amnesty International détaille les principales mesures de cette proposition de loi. L’article 2 donne notamment au préfet le pouvoir d’interdire de manifester à une personne qui, selon l’administration, « constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public ». Amnesty considère que la rédaction de l’article laisse place à une appréciation subjective et potentiellement arbitraire, « sur la base de motifs flous et dangereux ». « Le préfet devra seulement penser, mais pas démontrer par des faits tangibles, que cette personne constitue une menace (...), pour interdire à une personne de manifester », estime l’association [2]. L’arrêté d’interdiction pourra par ailleurs être pris pour une durée d’un mois, et notifié à la personne « y compris au cours de la manifestation », ce qui empêche tout recours devant un tribunal.

Quand l’administration décide de la liberté d’aller et venir

Cette interdiction de manifester s’inspire largement des interdictions administratives de stade (IAS), mises en place en 2006, et dont aucun bilan sérieux n’a été dressé. Or cette mesure administrative, initialement faite pour écarter temporairement d’un stade un supporter accusé de violences jusqu’à son procès et son éventuelle condamnation, a progressivement dérivé. Désormais, ces interdictions peuvent se prolonger jusqu’à trois ans, avec obligation de pointer au commissariat les jours de match.

Les interdictions administratives de manifester suivront-elle le même chemin ? « Les libertés publiques altérées par les IAS sont celles d’aller et venir, d’expression et de réunion ; c’est-à-dire les mêmes que celles garantissant le droit de manifester. Les libertés de manifester et de se rendre au stade, qui n’ont pas en elles-mêmes d’existence constitutionnelle, en sont les corollaires. Il s’agit donc, en droit, de trouver un équilibre entre la nécessité de prévenir les violences (qui privent les autres citoyens de la jouissance paisible de ces libertés) et la nécessité de prévenir les atteintes disproportionnées à ces libertés », écrivait l’avocat Pierre Barthélemy, dans une tribune publiée dans Le Monde fin janvier. Même des syndicats de policiers s’inquiètent : « Cette mesure administrative relève de l’état d’urgence, il ne faut pas que l’exception devienne la règle, elle viendrait entraver la liberté fondamentale de manifester », alertait l’Unsa-Police [3].

Une interdiction de manifester fondée non sur des faits, mais sur des suspicions

Ce glissement dans le droit consistant à se fonder sur des suspicions ou des prédictions, et non plus sur des faits tangibles, remonte à la loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme adoptée en 2017 (notre décryptage). « Avec ce texte, on ouvre grand la porte à une police comportementale », confiait à l’époque Florian Borg, avocat au barreau de Lille et membre du Syndicat des avocats de France. L’article 1er de cette loi a notamment permis l’instauration par les préfets de « périmètres de protection » inspirés de l’état d’urgence. Ces périmètres d’exception autorisent les palpations, les inspections des bagages et les fouilles des véhicules – autant de pouvoirs jusque-là soumis à réquisition judiciaire – dont l’étendue et la durée sont régies par des critères flous, officiellement « adaptées et proportionnées aux nécessités que font apparaître les circonstances », selon le texte.

L’article 4 de la proposition de loi prévoit également que la dissimulation de tout ou partie du visage est un délit pénal. « Des personnes portant un foulard, une écharpe, un casque, des lunettes de plongée pour protéger leur intégrité physique pourraient être interpellés, placées en garde à vue et poursuivies si la personne ne peut fournir de "motif légitime" », s’inquiète Amnesty. Là encore, la notion de « motif légitime » demeure vague et laisse toute latitude à l’interprétation. L’inquiétante inflation du nombre de tirs de lanceurs de balle de défense par les forces de l’ordre – près de 20 000 en 2018 contre 6500 en 2017 ! [4] – et les blessures graves que ces projectiles peuvent causer constitueront-elles un « motif légitime » pour se protéger la tête, les yeux et le corps ?

Au mois de février, des experts des Nations-unies, dont les rapporteurs spéciaux Michel Forst et Clément Nyaletsossi Voule, se sont aussi alarmés de cette future législation en France : « La proposition d’interdiction administrative de manifester, l’établissement de mesures de contrôle supplémentaire et l’imposition de lourdes sanctions constituent de sévères restrictions à la liberté de manifester. Ces dispositions pourraient être appliquées de manière arbitraire et conduire à des dérives extrêmement graves. »

Condamnés à de la prison pour un délit... potentiel

« Depuis dix ans, la répression du mouvement social est de plus en plus importante. C’est l’effet entre autres de la loi de 2010 sur les violences de groupe, qui rappelle fort la loi anti casseur de 1970 », expliquait en juin dernier Jean-Jacques Gandini, ancien président du Syndicat des avocats de France. Cette première « loi anti casseur », celle de 1970, votée après la contestation sociale de mai-juin 1968 et ses suites, avait été abrogée par Mitterrand en 1981. En revanche, la loi sur la lutte contre les violences de groupes prévoit bien de sanctionner la « participation un groupement, même temporaire, en vue de commettre des dégradations », avec une peine renforcée si la personne « dissimule volontairement en tout ou partie son visage ».

C’est sur la base de ce délit que seize manifestants ont été jugés à la suite des manifestations du 1er mai 2018. Il en va de même pour les arrestations massives faisant suite à l’occupation du lycée Arago le 22 mai 2018, au cours desquelles 40 adolescents ont été arrêtés et placés en garde à vue. Le syndicat de la magistrature s’inquiétait déjà de l’utilisation par les autorités d’infractions visant « à pénaliser, non pas un dommage social réel mais une potentialité ». Il s’agit, précisait le syndicat, de « dissuasion à destination des jeunes mobilisés partout ailleurs ». Plus récemment, c’est pour ce même motif que des « gilets jaunes » ont été jugés. D’après un décompte que nous sommes en train de réaliser, au moins 16 personnes participant à ce mouvement ont été condamnées à de la prison ferme ou avec sursis pour « participation un groupement en vue de commettre des dégradations ». Être accusé de vouloir commettre potentiellement un délit mineur – des dégradations –, sans l’avoir causé, peut donc désormais mener en prison.

 « Nous constatons de plus en plus d’actions préventives contre des activistes »

Tous les deux ans, sous couvert de lutte contre le terrorisme ou la délinquance, une nouvelle loi vient aggraver la répression des mouvements sociaux et restreindre l’espace démocratique : loi sur la sécurité intérieure (Loppsi 2) adoptée en 2011, loi de programmation militaire en 2013 étendant les possibilités de surveillance en dehors du contrôle judiciaire et ce, quel que soit le profil des citoyens (notre enquête), loi sur le renseignement en 2015 allant bien au-delà de la seule prévention du terrorisme, loi en 2016 contre le crime organisé intégrant des mesures d’exception de l’état d’urgence dans le droit commun...

« Ce sont des lois de plus en plus répressives, adoptées pour un motif affiché qui n’a rien à voir avec la répression de manifestants, mais qui sont ensuite utilisées contre les mouvement social », analyse Jean-Jacques Gandini. Les lois antiterroristes ont ainsi été employées contre des militants écologistes lors de la Cop 21, contre des opposants à la loi Travail ou contre des activistes anti-nucléaires de Bure. « Nous constatons de plus en plus d’actions préventives contre des activistes, qui visent l’intention plutôt que l’acte. Ceci est particulièrement préoccupant », alertait-il dans les colonnes de Basta ! en juin 2018.

« Une liberté fondamentale a disparu »

La loi « anti-casseurs » devrait être définitivement adoptée ce 12 mars, les sénateurs ayant voté en commission des lois la version de leurs collègues députés. Quatre groupes – socialiste, insoumis, communiste et le groupe Libertés et territoires – préparent ensemble un recours au conseil constitutionnel. Celui-ci devrait être déposé dans la foulée de l’adoption de la loi. Ils estiment que ce texte est « contraire à plusieurs principes à valeur constitutionnelle », dans la mesure où il méconnaît « la liberté de manifester, la liberté d’aller et venir, la liberté de réunion, la liberté d’expression ». Alors que plusieurs mesures sont potentiellement inconstitutionnelles, Emmanuel Macron a également annoncé le 11 mars son intention de saisir le Conseil constitutionnel sur le projet de loi. Cinquante députés de La République en marche se sont abstenus lors du vote début février : un chiffre jamais atteint depuis 2017 sur un texte soutenu par le gouvernement.

« Une liberté fondamentale a disparu. Il n’y aurait aucune raison d’ailleurs de ne pas étendre ce beau système, et sans doute y viendra-t-on un jour. Les digues ont sauté. Tout est désormais possible », s’inquiète l’écrivain et avocat François Sureau, pourtant réputé proche de Macron, dans Le Monde. « Ce qui est inquiétant, c’est que personne ne voit que le préfet ne « pense » pas par lui-même. Il pense ce que le gouvernement lui dit de penser. Il pensait hier du mal des « veilleurs » ou des gens de la Manif pour tous. Il pense aujourd’hui du mal des « gilets jaunes ». Il pensera demain du mal des macronistes, des juppéistes, des socialistes, que sais-je encore, quand l’extrême droite sera au pouvoir. Mais il sera alors trop tard pour s’en plaindre. » Ce point de non-retour va-t-il être franchi ?

Sophie Chapelle, avec la rédaction

Notes

[1] Voir la proposition de loi « visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations », modifiée par l’Assemblée nationale en 1ère lecture le 5 février 2019

[2] L’article 2 est formulé ainsi : « Lorsque, par ses agissements à l’occasion de manifestations sur la voie publique ayant donné lieu à des atteintes graves à l’intégrité physique des personnes ainsi qu’à des dommages importants aux biens ou par la commission d’un acte violent à l’occasion de l’une de ces manifestations, une personne constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public, le représentant de l’État dans le département ou, à Paris, le préfet de police peut, par arrêté motivé, lui interdire de participer à une manifestation sur la voie publique ayant fait l’objet d’une déclaration ou dont il a connaissance. »

[3] Voir cet article du Télégramme, le 1er février.

[4] Selon un rapport de la commission des lois du Sénat, à partir des chiffres communiqués par l’IGPN et l’IGGN (et relayés par nos partenaires du Panier à Salade.

Publié le 22/03/2019

 

NON À LA VIOLENCE !

Un appel de Daniel Mermet (site la-bas.org)

 

La France est prise en otage par une minorité de casseurs en bandes organisées, qui n’ont d’autre but que la destruction et le pillage. C’est un appel à la résistance et à la fermeté contre cette violence sauvage qui s’impose à tous aujourd’hui. Depuis trop longtemps, ces milieux radicaux ont reçu le soutien du monde intellectuel et d’un certain nombre de médias. Il faut radicalement dénoncer ces complicités criminelles. Oui, criminelles. C’est un appel à la révolte contre cette violence que nous lançons devant vous aujourd’hui.

Non à la violence subie par plus de 6 millions de chômeurs [1], dont 3 millions touchent moins de 1 055 euros bruts d’allocation chômage [2].

Non à la violence du chômage qui entraîne chaque année la mort de 10 000 personnes selon une étude de l’INSERM [3].

Non à la violence subie par près de 9 millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté (1 015 euros nets mensuels pour une personne seule), dont 2,7 millions de mineurs [4].

Non à la violence des inégalités devant la mort : l’espérance de vie d’un ouvrier est de 71 ans, l’espérance de vie d’un cadre supérieur est de 84 ans, soit 13 ans de différence [5].

Non à la violence de la destruction consciente de l’environnement, et de la destruction consciente des femmes et des hommes au travail.

Non à la violence subie par les agriculteurs : tous les trois jours, un agriculteur se suicide en France [6].

Non à la violence subie par les 35 000 morts de l’amiante entre 1965 et 1995 [7]. Aujourd’hui toujours, chaque année, 1 700 personnes meurent des suites de l’amiante [8].

Non à la violence des inégalités dans l’éducation : 17 000 écoles publiques ont fermé depuis 1980, selon l’INSEE [9].

Non à la violence en matière de logement : 4 millions de mal-logés en France selon la fondation Abbé Pierre, dont 140 000 sans domicile fixe [10]. On compte 3 millions de logements vacants en France [11].

Non à la violence subie par les morts retrouvés dans la rue : au moins 500 morts chaque année, selon le collectif Les Morts de la Rue [12].

Non à la violence subie par 1,8 millions d’allocataires du Revenu de solidarité active, un RSA de 550,93 euros mensuels pour une personne seule [13].

Non à la violence subie par les 436 000 allocataires de l’allocation de solidarité aux personnes âgées, un minimum vieillesse de 868,20 euros pour une personne seule [14].

Non à la violence subie par les 2 millions de personnes qui reçoivent l’aide alimentaire, dont 70 % sont des femmes [15].

Non à la violence de l’évasion fiscale, soit un vol de 80 milliards d’euros chaque année par quelques-uns au détriment de tous, de l’éducation par exemple ou de la santé [16].

Vous pouvez continuer et compléter cette liste des vraies violences.

Mais ces chiffres et ces statistiques ne sont que des indications qui ne permettent pas vraiment de mesurer la profondeur de la violence subie par les corps et les âmes d’une partie des gens de ce pays. Violence de la fin du mois, violence des inégalités, violence du mépris de classe, violence d’un temps sans promesses. C’est évident, simple et profond. Leur violence en réponse n’est rien en face de la violence subie. Elle est spectaculaire, mais infiniment moins spectaculaire que la violence partout présente. Sauf que celle-ci, on ne la voit plus, elle est comme les particules fines dans l’air que l’on respire et d’ailleurs elle n’existe pas pour ceux qui ne l’ont jamais vécue, pour ceux qui sont du bon côté du doigt, pour ceux qui exercent cette violence et qui sont les complices, les véritables complices de cette violence-là, autrement meurtrière, autrement assassine. Mais pour les « petits moyens », depuis trop longtemps, elle est écrasante, mutilante, aliénante, humiliante. Et subie, depuis trop longtemps subie.

Ils se battent bien sûr, ils luttent, ils cherchent les moyens de lutter, les moyens de s’en sortir pour eux et leurs enfants. Pour tous.

Et un jour, quelqu’un a enfilé un gilet jaune.

Daniel Mermet

L'équipe de Là-bas attend vos messages sur le répondeur au 01 85 08 37 37 !

Notes

[1] Catégories A, B, C, D et E confondues, voir Pôle emploi, « Demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi au 4e trimestre 2018 », janvier 2019.

[2] Pôle emploi, « Montant de l’allocation chômage versée aux demandeurs d’emploi indemnisés par l’Assurance chômage : situation au 31 mars 2018 », mars 2019.

[3] Pierre Meneton, Emmanuelle Kesse-Guyot, Caroline Méjean, Léopold Fezeu, Pilar Galan, Serge Hercberg, Joël Ménard, « Unemployment is associated with high cardiovascular event rate and increased all-cause mortality in middle-aged socially privileged individuals », International Archives of Occupational and Environmental Health, novembre 2014.

[4] Institut national de la statistique et des études économiques, Les revenus et le patrimoine des ménages
Édition 2018
, 05 juin 2018.

[5] Nathalie Blanpain, « L’espérance de vie par niveau de vie : chez les hommes, 13 ans d’écart entre les plus aisés et les plus modestes », Institut national de la statistique et des études économiques, 6 février 2018.

[6] V. Gigonzac, E. Breuillard, C. Bossard, I Guseva-Canu, I. Khireddine-Medouni, « Caractéristiques associées à la mortalité par suicide parmi les hommes agriculteurs exploitants entre 2007 et 2011 », Santé publique France, 18 septembre 2017.

[7] Gérard Dériot et Jean-Pierre Godefroy, « Le drame de l’amiante en France : comprendre, mieux réparer, en tirer des leçons pour l’avenir (rapport) », Sénat, 26 octobre 2005.

[8] Julie Carballo, « Amiante : 2 200 nouveaux cancers et 1 700 décès par an en France », Le Figaro, 20 janvier 2015.

[9] Institut national de la statistique et des études économiques, « Tableaux de l’économie française. Édition 2018 », 27 février 2018.

[10] Fondation Abbé Pierre, « 24e rapport sur l’état du mal-logement en France 2019, 1er février 2019.

[11] Institut national de la statistique et des études économiques, « Le parc de logements en France au 1er janvier 2018 », 02 octobre 2018.

[12] Les Morts de la Rue, « Liste des morts de la rue », 5 février 2019.

[13] Ministère des Solidarités et de la Santé, « Nombre d’allocataires du RSA et de la Prime d’activité », 02 mars 2018.

[14] Caisse nationale d’assurance vieillesse, « Minimum vieillesse et ASI », 5 juin 2018.

[15] Banques alimentaires, « Rapport d’activité 2017 ».

[16] Solidaires Finances publiques, « La fraude fiscale : un phénomène d’ampleur qui s’est diversifié et complexifié », 24 janvier 2019

 

Publié le 19/03/2019

 

Recul des droits humains en France : La République en marche arrière

Par CETIM

(site mondialisation.ca)

 

Analyses: Gilets jaunes

 

Alarmé par la répression féroce contre le mouvement des « gilets jaunes », le CETIM saisit le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. 

Dans sa déclaration, le CETIM demande au gouvernement français de cesser immédiatement la répression à l’égard des manifestant-e-s. Il lui demande aussi d’honorer ses engagements internationaux en matière de droits humains et de droit du travail.

En effet, le mouvement des « gilets jaunes » se heurte à la pire recrudescence de violences policières depuis la guerre d’Algérie. A titre d’exemple, le 1er décembre 2018, 7 940 grenades lacrymogènes ont été tirées, 800 grenades de désencerclement, 339 grenades de type GLI-F4 (munitions explosives), 776 cartouches de LBD, etc. Selon les chiffres provisoires, on compte plus d’une dizaine de morts accidentelles, plusieurs milliers de blessés dont une centaine grièvement, plusieurs centaines de personnes condamnées et/ou incarcérées.

Le mouvement des gilets jaunes découle des mobilisations antérieures et des grèves qui se multiplient pratiquement dans tous les secteurs (publics et privés) pour protester contre la flexibilisation du marché du travail. La réponse des autorités françaises est la répression et l’entrave des activités syndicales. Discriminations salariales contre des syndicalistes, licenciements abusifs de grévistes, pressions exercées par des menaces ou des sanctions disciplinaires, restrictions des droits syndicaux ou du droit de grève, voire criminalisation de l’action syndicale… Sans parler des récentes réformes gouvernementales du code du travail qui pénalisant encore plus les mouvements sociaux. Conseil des droits de l’homme.


Exposé écrit* présenté par le Centre Europe – tiers monde, organisation non gouvernementale dotée du statut consultatif général

Le Secrétaire général a reçu l’exposé écrit suivant, qui est distribué conformément à la résolution 1996/31 du Conseil économique et social. [8 février 2019]

Recul des droits humains en France : La République en marche arrière (1)

1.Depuis plusieurs mois maintenant, la France est entrée dans une zone de fortes turbulences. La virulence des conflits sociaux est, de longue date, une caractéristique majeure, marquante de la vie politique de ce pays et une donnée historique d’une nation qui s’est construite, aussi et surtout, après 1789 sur la base d’une révolution de portée universelle et dont les traces – avec celles des conquêtes sociales de 1936, de 1945 ou de 1968 –, restent encore aujourd’hui prégnantes dans la mémoire collective et dans les institutions, quelles qu’aient été les tentatives pour les effacer. Voilà pourtant bientôt 40 ans que la France – et avec elle les autres pays du Nord, sans exception – se trouve enserrée dans le carcan mortifère de politiques néolibérales déprédatrices. Ces dernières ne peuvent s’interpréter autrement que comme une extraordinaire violence sociale dirigée contre le monde du travail. Leurs effets de destruction – des individus, de la société, mais encore de l’environnement – sont propagés grâce à la complicité de l’État avec les puissants du moment. Ils sont de surcroît aggravés par la sujétion au contenu anti-social des traités de l’Union européenne dont les citoyens français avaient pourtant dit en 2005, par référendum, qu’ils ne voulaient pas, et qui leur ont été imposée par un déni de démocratie. Voilà une violence supplémentaire à l’encontre de tout un peuple. C’est dans cette perspective singulière, et dans le contexte général d’une crise systémique du capitalisme mondialisé, que s’expliquent les ondes de soulèvement populaire qui se sont amplifiées au cours des dernières décennies : grèves de 1995, émeutes de banlieues de 2005-07, manifestations des années 2000 et 2010… À l’heure actuelle, le sentiment de mal-vivre et le mécontentement sont généralisés. Commencée fin octobre 2018, la mobilisation dite des « gilets jaunes » en représente l’une des expressions, mais se heurte à la pire recrudescence de violences policières depuis la guerre d’Algérie. Face aux diverses contestations qui réclament toutes davantage de justice sociale, les autorités en place ont fait le choix de répondre par plus de répression, au point de faire régresser de façon extrêmement préoccupante les droits humains.

L’état d’urgence, point de départ de l’escalade repressive

2. Le moment de basculement vers cette escalade répressive est très clairement identifiable : c’est l’état d’urgence, décrété sur le territoire métropolitain le 14 novembre 2015 (à la suite des attentats terroristes ayant frappé le pays la veille), puis le 18 novembre dans les départements d’outre-mer. Il ne s’agit certainement pas ici de minorer les menaces que font peser les activités terroristes de l’islam politique extrême – d’Al-Qaida à Daesh. Mais il convient de souligner que la politique sécuritaire adoptée depuis 2015 a simultanément été l’occasion d’obliger le peuple français à accepter de dramatiques restrictions de ses droits civils et politiques, allant au-delà des exigences de réaction aux seuls risques terroristes. Après avoir été renouvelé cinq fois de suite, l’état d’urgence a certes été levé le 1er novembre 2017, mais l’essentiel des dispositions exceptionnelles qu’il prévoyait a désormais acquis force de loi : perquisitions et interpellations préventives, périmètres de protection, assignations individuelles à résidence, contrôles aux frontières, etc., sont dorénavant autorisés dans le cadre de la « loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme » du 30 octobre 2017. Depuis lors, en France, on observe un détournement inquiétant de cet imposant arsenal juridique d’exception qui a eu pour conséquence de faire reculer les libertés publiques, spécialement les droits d’exprimer ses opinions, de se réunir librement ou de manifester pacifiquement, comme également les droits syndicaux, et s’en prendre jusqu’au droit à l’intégrité physique, lesquels sont tous aujourd’hui sérieusement mis en danger.

3. Celles et ceux qui ont récemment participé à des manifestations en France ont sans doute été les témoins de ce que dénonce depuis quelques mois des organisations de défense des droits humains françaises ou internationales : nombre d’interventions des forces de l’ordre s’avèrent disproportionnées, excessivement violentes – en recourant même parfois à des armes de guerre. Sont ainsi devenus systématiques l’usage de grenades lacrymogènes et de canons à eau à haute pression contre des protestataires pacifiques ; très fréquents, des tirs tendus à hauteur d’homme de lanceurs de balles de défense (LBD et autres armes dites « à la létalité limitée »), l’utilisation de grenades assourdissantes ou de désencerclement, la pratique « de la nasse » de confinement pour empêcher de rejoindre d’autres manifestants, des interpellations aléatoires et arbitraires, des intimidations verbales, des provocations gratuites, voire des agressions physiques. Dans les rues de la capitale ont été déployés des véhicules blindés, des policiers à cheval, des brigades cynophiles… À maintes reprises, des traitements dégradants ont été infligés à des contestataires, y compris à des mineurs. Il est fréquemment arrivé que des personnes soient matraquées ou maintenues enfermées sans que le moindre acte répréhensible n’ait été commis. Du matériel de soins a été confisqué à des « médecins de rue », bénévoles suivant les cortèges et portant secours aux blessés… Autant de faits qui ont choqué les Français. Et c’est ce qui est recherché, afin que cesse leur révolte. De telles violences policières sont absolument inacceptables et violent les normes internationales en matière de droits humains en vigueur.

Première étape : la répression des mouvements sociaux et des syndicats

4. Depuis l’élection à la présidence de la République d’Emmanuel Macron – ex-associégérant de la banque d’affaires Rothschild, puis ministre de l’Économie du président François Hollande et auteur de lois éponymes imposant la flexibilisation du marché du travail –, le monde syndical s’est remobilisé. Manifestations et grèves se sont multipliées, en particulier dans les secteurs des transports publics (SNCF, Air France…), de l’énergie (gaz et électricité), de l’automobile (Peugeot, Renault), des télécommunications (Orange), de la grande distribution (Carrefour), des services de santé (hôpitaux publics, maisons de retraites, sécurité sociale), d’éducation (lycées, universités), de la culture (musées), de la justice (avocats, magistrats), du ramassage des ordures, et même de l’audit financier et du commissariat aux comptes. Ces divers mouvements sociaux, très suivis, ont duré tout au long du printemps 2018. L’attitude du pouvoir fut d’intensifier la répression, qui affecta spectaculairement les étudiants (évacuation de campus), les militants écologistes occupant des Zones à défendre (ZAD) et, avant eux, les manifestants opposés aux lois de flexibilisation du marché du travail.

5. D’évidence, cette spirale répressive touchait déjà les syndicats depuis plusieurs années, en violation du droit du travail. En effet, les obstacles entravant les activités syndicales s’étaient démultipliés : discriminations salariales opérant contre des syndicalistes, licenciements abusifs de grévistes, pressions exercées à travers des menaces ou sanctions disciplinaires, restrictions de droits syndicaux ou du droit de grève, voire criminalisation de l’action syndicale (comme chez Goodyear, Continental ou Air France). En outre, de récentes réformes gouvernementales du code du travail pénalisent encore plus les mouvements sociaux : raccourcissement du délai de saisine des prud’hommes et plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciement abusif, limitation du rôle des instances représentatives du personnel et de leurs moyens, mécanisme de rupture conventionnelle collective contournant les plans de sauvegarde de l’emploi ou favorisant les départs de seniors, inversion de la hiérarchie des normes plaçant l’accord d’entreprise au-dessus des conventions de branche et de la loi, définition du périmètre national pour le licenciement économique facilitant le renvoi de salariés de filiales françaises (alors que la maison mère fait des bénéfices à l’échelle globale).

Deuxième étape : la répression des « gilets jaunes »

6. Le président Macron a choisi de « ne pas changer de cap ». Au mépris des souffrances et des attentes des travailleurs et travailleuses, son gouvernement exacerbe les politiques néolibérales et, pour ce faire, s’enfonce toujours plus dans la voie de la violence sociale et de la répression policière. Le bilan est cauchemardesque, indigne d’un pays se prétendant démocratique et tolérant. Depuis le début de la mobilisation des gilets jaunes, on dénombre 11 morts accidentelles. Plus de 2 000 personnes ont été blessées. Au moins une centaine d’entre elles l’ont été très grièvement – des médecins faisant état de traumatismes qualifiés de « blessures de guerre » (arrachage de mains, éborgnement, défiguration, fractures multiples et mutilations diverses…), dues notamment à des tirs de LBD ou à des éclats de grenade, visant très souvent des manifestant-e-s pacifiques. Plusieurs personnes se trouvent à ce jour dans le coma. Et que dire du choc psychologique subi par de jeunes adolescents traités comme des terroristes par la police, forcés de s’agenouiller tête baissée, mains derrière la nuque, entassés dans des fourgons, des cellules ?

7. Où va donc ce pouvoir qui marche sur son peuple et déchaîne contre lui une telle violence ? Le 1er décembre, par exemple, ont été tirées 7 940 grenades lacrymogènes, 800 grenades de désencerclement et 339 grenades de type GLI-F4 (munitions explosives), 776 cartouches de LBD, mais aussi 140 000 litres d’eau par des engins lanceurs. Pour ne considérer que la période du 17 novembre 2018 au 7 janvier 2019, un décompte provisoire – et assurément non exhaustif – enregistre 6 475 interpellations et 5 339 mises en garde à vue. Sur tout le territoire national, plus d’un millier de condamnations ont été prononcées par les tribunaux. Bien que la plupart des sanctions fassent l’objet d’aménagements (tels que des travaux d’intérêt général), beaucoup sont des peines de prison. Aussi dénombre-t-on 153 mandats de dépôt (impliquant une incarcération), 519 convocations par des officiers de police judiciaire et 372 autres en audience- correctionnelle-… À Paris, 249 personnes ont été jugées en comparution immédiate, 58 condamnées à des peines de prison ferme, 63 à des peines de prison avec sursis… Dans le département français de La Réunion, les peines de prison moyennes pour les gilets jaunes locaux sont de huit mois fermes. En date du 10 janvier 2019, quelque 200 personnes liées à ces événements restaient encore emprisonnées en France.

8. Les revendications des gilets jaunes rejoignent, sous maints aspects, celles du monde du travail. Elles demandent l’amélioration immédiate et concrète des conditions de vie, la revalorisation du pouvoir d’achat des revenus (salaires, pensions, allocations…), le renforcement des services publics, la participation du peuple aux décisions concernant son devenir collectif… Autrement dit, la mise en œuvre effective, en particulier, des droits économiques, sociaux et culturels, ainsi que le droit des peuples à décider de leur avenir. En réclamant davantage de justice sociale, de respect des droits humains et de démocratie économique et politique, ces revendications sont profondément légitimes et trouvent un large écho favorable dans la population.

9. La mère de toutes les violences, celle qui doit cesser en premier, d’urgence, et contre laquelle le peuple se trouve contraint de se défendre – comme le lui suggère la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en préambule de la Constitution française –, c’est celle que génère l’imposition de mesures néolibérales iniques, impitoyables, antisociales et antidémocratiques ; celle qui, dans le silence des ajustements de prix des marchés capitalistes, fait mourir de froid des sans domicile fixe, pousse au suicide des agriculteurs endettés, détruit des individus et leur- famille en les privant d’emplois, en leur coupant l’électricité, en les expulsant de leur foyer ; celle qui oblige, faute de moyens, des retraités à ne plus chauffer leur habitation ou des enfants à sauter un repas ; celle qui casse toutes les solidarités, ferme les écoles, les maternités ou les hôpitaux psychiatriques, plonge dans le désespoir petits commerçants et artisans croulant sous les charges, éreinte des salariés au travail sans qu’ils parviennent à boucler leur fin de mois… La vraie violence se tient là, dans ce système extraordinairement injuste, et au fond intenable. Cela dit, des casses de vitrine de banque ou de supermarché par quelques individus isolés ou désemparés, certes condamnables, ne peuvent servir de justification aux violences des forces de l’ordre.

10. Au vu de ce qui précède, le CETIM exhorte le gouvernement français à cesser immédiatement la répression à l’égard des manifestant-e-s et à honorer ses engagements internationaux en matière de droits humains et de droit du travail, notamment à :

– annuler les lois liberticides et les lois entravant le droit du travail, conformément aux deux Pactes internationaux relatifs aux droits de l’homme (civils, politiques, économiques, sociaux et culturels), ainsi qu’aux Conventions de l’OIT, ratifiés par la France ;

– renoncer à criminaliser les mouvements sociaux en général, et le mouvement des gilets jaunes en particulier ;

–  permettre une enquête indépendante sur les exactions commises par les forces de l’ordre durant les manifestations des gilets jaunes et à poursuivre en justice leurs auteurs.

11. Le CETIM demande également au Conseil des droits de l’homme d’activer ses mécanismes appropriés afin de mener une enquête dans ce pays sur les violations dont sont victimes les manifestant-e-s pacifiques.

 

(1) Cette déclaration a été élaborée en collaboration avec le Dr. Rémy Herrera, chercheur au CNRS, Paris.

La source originale de cet article est cetim.ch

Copyright © CETIM, cetim.ch, 2019


 

Publié le 16/03/2019

Ceux qui défigurent le monde et ceux qui l’envisagent autrement
 

de : Alina Reyes (site bellaciao.org)
 

Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, le financeur de la campagne de Macron (qui habille gratuitement Brigitte Macron) a détruit le bâtiment historique de La Samaritaine au cœur de Paris, datant des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, pour le remplacer par un de ces trucs en verre qui deviennent de plus en plus laids avec les années, et déparent lamentablement avec les immeubles environnants. Et « pour construire cela, il a fallu piétiner allègrement tous les règlements existants, parce qu’on ne refuse rien à Bernard Arnault », écrit Didier Rykner dans La Tribune de l’art.

La surévaluée Fondation Louis Vuitton du même milliardaire, gros machin de verre et d’acier construit par Franck Ghéry, sans être aussi vilaine que cette nouvelle Samaritaine, reste à mon sens d’une grande médiocrité architecturale, tant dans sa forme et ses couleurs extérieures que dans ses espaces intérieurs. Pourquoi les riches se piquent-ils, après avoir piqué l’argent des peuples, de décider de l’environnement, de la culture et de la politique à mettre en place ? Parce qu’il faut toujours plus de pouvoir pour se maintenir dans une position injustifiée et artificielle. Et parce qu’il leur faut aussi pour cela le prestige – aisément obtenu à coups de réalisations épate-bourgeois, épate-journalistes – et l’illusion d’être des influenceurs à la façon des artistes ou des intellectuels. Malheureusement leur tricherie fondamentale se retrouve aussi chez nombre d’artistes et d’intellectuels, corrompus financièrement, ou politiquement, ou moralement, ou les trois à la fois.

Nous voyons ces temps-ci éclater plus que jamais l’imposture de soixante-huitards et autres gauchistes ou progressistes désormais macronistes qui acceptent sans sourciller, voire défendent d’arrache-pied, des politiques iniques et ce qui les accompagne : violences policières et restrictions des libertés publiques. La trahison est écœurante mais n’est pas étonnante. D’une part parce qu’avoir soutenu le stalinisme ou le maoïsme prédispose très bien à soutenir n’importe quel autoritarisme ou fascisme. D’autre part parce que le décalage entre le discours et les actes est devenu un mode d’existence chez ces fils de bourgeois devenus ce qu’ils étaient réellement, des produits de leur caste, destinés à la défendre et à la perpétuer. En leur temps, Sartre et Beauvoir, qui se posaient en libérateurs du peuple et de la femme, pratiquaient sans vergogne la manipulation et l’asservissement de toutes jeunes femmes que la prétendue féministe séduisait d’abord pour elle, puis pour lui, à qui elle servait de rabatteur. Et lui, malgré leur pacte, mentait à sa bourgeoise comme l’eût fait n’importe quel bourgeois afin de s’amuser tout en s’assurant la permanence d’une femme parachute. Beaucoup de belles paroles distribuées au public, beaucoup de souffrances infligées en privé, entre eux et à leur entourage. Encore que ces paroles ne fussent belles qu’en apparence : l’existentialisme de Sartre, avec sa conception de l’homme comme « passion inutile », étant empreint d’une désespérance sans appel ; et le féminisme de Beauvoir d’une intense détestation du corps de la femme. Imposture qui se poursuit de nos jours où leur héritage est admiré ou adulé par conformisme, tandis que la posture de l’intellectuel imposteur est devenue quasiment la norme pour tout intellectuel médiatique, et déborde dans la politique où l’on nous a vendu pour président un Macron prétendument cultivé, intelligent et philosophe.

La métaphysique de la vie privée dévoile la métaphysique de la politique, a dit un jour Milan Kundera. C’est une maladie fort répandue chez les intellectuels, qui ont en France pour tradition de donner sans cesse des leçons au peuple, de ne pas conformer leur discours à leurs actes. Tout comme aucun des politiques, urbanistes et architectes complices n’habiterait les barres de béton parées de noms lumineux à la façon de la glorieuse ancêtre Cité radieuse (« maison du fada », rigolèrent les Marseillais, « réceptacle parfait d’une famille », dixit martialement Le Corbusier), où ils parquent les pauvres. L’idéologie fasciste de Le Corbusier était ainsi résumée dans un article de Métro en 2015, citant Xavier de Jarcy et son livre Le Corbusier, un fascisme français : « La Cité radieuse correspond à un projet eugéniste. On y trouve des équipements sportifs pour créer cette race nouvelle, faciliter le retour du patriarcat, où tout est prévu pour que les femmes ne sortent pas de chez elles, parce qu’elles sont là pour faire des enfants. (…) Choquant ? Ce n’est rien encore : Le Corbusier voulait « épurer les villes ». Autrement dit, chasser ceux qui « ne servent à rien » et retrancher les ouvriers dans des camps ».

« Ceux qui ne servent à rien », ça ne vous rappelle rien ? Eh oui, le « ceux qui ne sont rien » de Macron est du même acabit fasciste. « En 1922, rappelle Xavier de Jarcy, Le Corbusier a ce projet de Ville contemporaine pour 3 millions d’habitants, où le centre-ville est réservé à l’élite et à la classe moyenne supérieure, et où les ouvriers sont repoussés en banlieue avec une zone verte de sécurité qui les sépare de la ville pour qu’on puisse les tenir à distance et les contrôler… » L’architecte conçoit des tours, des barres de logements immenses, presque identiques aux HLM d’aujourd’hui : il n’hésite pas à parler d’ « élevage humain ».

L’architecte Émile Aillaud, qui construisit la cité de La Grande Borne sur les communes de Grigny et Viry-Châtillon dans les années 60, appelait les pauvres : « l’innombrable ». « L’architecture a une puissance occulte, disait-il, les individus finissent par ressembler à l’architecture ». Et il se vantait de « manipuler un devenir des gens. » Ce devenir, nous le voyons aujourd’hui : les 11000 habitants de sa cité qu’il voulut « labyrinthe » sont livrés au désœuvrement, au chômage, au trafic de drogue et d’armes, à la violence et à la déscolarisation. Dans la mythologie, le labyrinthe est un lieu d’enfermement où un monstre dévore les jeunes.

L’enfermement des pauvres par les architectes et les urbanistes déborde sur les classes moyennes et rurales par des politiques qui tendent à transformer de plus en plus le territoire en succession de périphéries, à la fois défigurées par des zones d’activité commerciale et dépouillées de leurs industries, de leurs services publics, de leurs commerces de proximité, de tout ce qui rend un vivre et un vivre-ensemble possibles.

De même que les urbanistes enferment le peuple physiquement, les médias, les intellectuels et les artistes médiatiques, complices du pouvoir en place, l’enferment psychiquement dans des réseaux de mensonges et de manipulations. Le premier de leurs mensonges est de se faire passer pour des élites, alors qu’ils n’en sont pas. Les énormes tulipes de Jeff Koons, roi du spectaculaire hideux, trôneront bientôt dans les jardins du Petit Palais à Paris parce que ces gens ne savent pas refuser un cadeau empoisonné quand il vient des États-Unis. Et dans le bureau de Macron trône une Marianne au style dangereusement années 30, peinte par Shepard Fairey, artiste américain aussi fameux que plat, malgré son tape-à-l’œil. Résumant l’allégeance de la France de Macron aux puissances de l’argent et à la médiocrité.

Dans ce monde où l’ « élevage » industriel se pratique aussi bien sur l’homme que sur le bétail, l’homme est un mouton pour l’homme. Et le grand bourgeois, qui se voudrait élite éclairée, n’est pas même un loup, il est un veau. « Ce ne sont pas les riches bourgeois qui achetèrent des tableaux de Cézanne et de Monet qu’ils dédaignaient », me rappelait le poète Sarane Alexandrian, ancien compagnon de route d’André Breton, « mais l’employé des douanes Vincent Choquet, le pâtissier Eugène Maurer, qui collectionna trente Renoir quand personne n’en voulait, le baryton Faure, etc. »

Ce sont les habitants de ronds-points et les constructeurs de cabanes où se retrouver et réfléchir qui retrouvent le chemin de l’humanité. Ce sont eux qui ont raison et intelligence, en ne se laissant pas endormir. Macron avec son projet de société verticale a tout faux. C’est l’horizontalité des relations humaines qui donne un horizon à l’humanité. C’est dans la vérité de l’horizontalité, du rapport franc et direct, non hiérarchisé, que peut se réinventer le monde, pour que tous puissent s’élever jusqu’à l’habiter en beauté.

Publié le 13/03/2019

« Si on arrête le train, c’est fini » : comment La Thiérache, dans l’Aisne, incarne l’abandon de la France rurale

par Olivier Favier (site bastamag.net)

Dans le Nord de l’Aisne, département qui s’étend des frontières de l’Île-de-France à celles de la Belgique, se trouve une ancienne région historique, précieuse pour son patrimoine architectural, ses produits agricoles et sa biodiversité : la Thiérache. Traversée par deux routes nationales, elle n’offre guère d’autres commodités de transport à ses 100 000 habitants, alors même qu’elle a abrité, dès l’entre-deux-guerres, des sites majeurs des chemins de fer français. À moins de 200 kilomètres de Paris, elle incarne comme presque nulle autre aujourd’hui l’abandon de la France rurale, délaissée par les services publics.

« Dans ma jeunesse, on pouvait se rendre à Moscou depuis Tergnier », sourit Jean-Paul Davion, ancien directeur de centre culturel, qui se souvient d’un temps où un simple passage en gare suffisait pour rêver. Aujourd’hui, huit voies à quais desservent encore la gare de cette commune de 14 000 habitants, située à mi-chemin entre Lille et Paris. Mais seules deux lignes s’y arrêtent, dont l’une en provenance de la capitale. Plus au nord, à proximité de la frontière belge, se trouve Hirson. Autrefois deuxième gare de triage de France après Paris, elle abrite encore un immense dépôt de locomotives surplombé d’une tour florentine de 45 mètres de haut, inspirée des beffrois du Nord.

Située à moins de 200 kilomètres de Paris, Hirson est aujourd’hui un archétype de ces communes oubliées, où aux dernières élections législatives en 2017, le Front national est arrivé en tête avec 25 % des voix au premier tour et une abstention massive, de près de 70 % (pour une ville de 9300 habitants). Plus significative encore est l’emprise locale du mouvement des gilets jaunes, où dans les premiers jours de la mobilisation en novembre, quelques 3000 personnes se sont relayées sans relâche pour l’occupation d’un rond-point.

Une voie ferrée sectionnée, des cars qui roulent à vide

Le voyageur qui veut aujourd’hui aller de Paris à Hirson peut s’y rendre en un peu plus de 2 heures 30 par la RN2, l’ancienne route royale, puis impériale, qui mène le plus directement de Paris à Bruxelles. Elle est partiellement aménagée en quatre voies [1]. La ligne de chemin de fer, à voie simple, est elle en bien piteux état.

Directe à l’origine depuis Paris, elle a été sectionnée en deux tronçons distincts et remplacée par des bus en période scolaire, soit un tiers de l’année. Pour des raisons de mauvaises harmonisations du site internet de la SNCF, « pendant les vacances, on ne trouve pas de trajet direct Paris Hirson, dénonce Michel Magniez, secrétaire de l’Association des usagers des transports - Aisne Nord Oise Somme (Autan). Les cars roulent à vide. Pendant plusieurs semaines, le car était même introuvable sur le site. » Par ailleurs, la Fédération nationale des associations des usagers du train (Fnaut) a montré que la substitution de lignes classiques par des autocars a un effet dissuasif. « C’est moins confortable, plus lent et moins fiable », résume Michel Magniez.

Des horaires d’autocars introuvables

L’alternative proposée est d’emprunter une autre ligne avec une correspondance et une attente d’une heure et demie en gare. La ligne est peu fréquentée. « Plus on rend l’accès au train compliqué, moins les gens le prennent, et on finit par avoir des trains avec trois personnes », explique Marie-Pierre Duval, journaliste au quotidien régional L’Union depuis 1991, qui a beaucoup travaillé sur les transports du quotidien. Elle multiplie les exemples, ailleurs dans le département : « Mon fils a pris pendant six mois le train de Laon à Saint-Quentin, avec un changement à Tergnier. J’ai dû aller l’emmener ou le chercher quatre fois, parce que la correspondance n’était pas respectée. Il n’attendait qu’une chose : avoir son permis. » Ailleurs, « certains trains sont supprimés sans qu’on sache pourquoi. Quand vous êtes obligés de prendre la voiture plusieurs fois par mois, vous finissez par abandonner le train [2] ».

« La mobilité dans l’Aisne est un problème essentiel, poursuit-elle, qui va bien au-delà de la SNCF. » Nous sommes en effet dans l’un des départements les plus pauvres de France, un territoire très rural de 806 communes. Le Réseau des autocars de l’Aisne (RTA) - offre des services déficients [3] « Durant l’année 2016-2017, la firme s’est montrée incapable de fournir des fiches papiers avec les horaires avant juin », se souvient Michel Magniez. « Certaines lignes de substitution du train, comme celle qui relie Hirson à Guise, intéressent les étudiants car il y a des continuités entre bac professionnel et BTS », explique-t-il. Pourtant, dans ce cas précis, il est pratiquement impossible de trouver les horaires sur le site, comme il en fait aussitôt la démonstration.

« Un tarif à bord beaucoup plus cher, même quand il n’y a ni guichet ni distributeur »

Historiquement, le Nord de l’Aisne, où se trouvent Tergnier et Hirson, a possédé un réseau ferré extrêmement dense. Michel Magniez cite avec délectation une scène du film Bienvenue à Marly-Gomont, qui raconte la jeunesse du chanteur Kamini dans un petit village de la Thiérache, où l’on assiste - nous sommes en 1975 - à une délibération du conseil municipal pour une meilleure desserte communale par le chemin de fer. Aujourd’hui, la plupart des anciennes lignes sont devenues des voies vertes, qui permettent notamment de faire un beau circuit en vélo autour des églises fortifiées, merveille du patrimoine local.

Michel Magniez, secrétaire de l’Association des usagers des transports - Aisne Nord Oise Somme / © Olivier Favier

On trouve aussi des arrêts sans gare, où les usagers doivent venir munis de leurs titres de transport, achetés en ligne ou dans une autre station. Pour quelques semaines encore, on peut acheter aussi son billet directement au contrôleur. « Dans toute la France, explique Michel Magniez, la SNCF va mettre en place au premier semestre 2019 un tarif à bord beaucoup plus cher, même quand il n’y a ni guichet ni distributeur. La seule région à résister c’est les Hauts-de-France, qui pratiquera une différence de prix relativement modérée. La question est de savoir pourquoi les autres régions ont accepté une telle injustice. »

« La région s’est engagée à ne fermer aucune ligne, aucune gare, aucun guichet, aucun arrêt »

Militant écologiste, Michel Magniez insiste sur le caractère apolitique de son association et le soutien apporté par le président de région, l’ex-Républicain Xavier Bertrand, pour le maintien du réseau existant. « Son score modeste au premier tour (24%) alors qu’il était parvenu à faire sur son nom l’union des droites n’est peut-être pas pour rien dans cette attention portée aux usagers dès le début de son mandat, explique-t-il. Quoi qu’il en soit, la région s’est engagée à ne fermer aucune ligne, aucune gare, aucun guichet, aucun arrêt. On verra bien ce qu’il en sera, mais si la promesse est maintenue, c’est déjà énorme. »

Michel Magniez rappelle encore que Pierre Mauroy a fait de Lille le nœud ferroviaire incontournable entre les trois capitales - Paris, Londres et Bruxelles. Il n’a pas su préserver à moyen terme la ligne classique entre les métropoles françaises et belges, que les habitants de la Thiérache rêvent de voir rouvrir aujourd’hui. L’alternative existe déjà sur d’autres axes forts du TGV, comme le Paris-Lyon ou le Paris-Strasbourg. Cela aurait d’autant plus de sens qu’un nouvel abonnement proposé par la région permet d’avoir 50 % de réduction sur l’ensemble des trajets en TER (transport express régional).

Les effets du Charles de Gaulle Express sur les Hauts-de-France

Au cœur du département, la préfecture de l’Aisne est elle-même en sursis du point de vue ferroviaire. Sans investissements massifs, ce qu’on nomme aujourd’hui l’étoile de Laon pourrait disparaître d’ici quatre ou cinq ans. « C’est le résultat de décennies d’abandon des trains du quotidien au profit des grands projets », renchérit Michel Magniez, qui rappelle que le budget du Charles de Gaulle Express, censé simplement doubler le RER B entre l’aéroport de Roissy et la Gare du Nord à Paris, se chiffre en milliards d’euros. À titre de comparaison, maintenir la viabilité de la ligne Laon-Hirson jusqu’en 2050 est l’affaire de 40 millions d’euros et la région s’est d’ores et déjà engagée à en financer la moitié.

« C’est un autre Notre-Dame-des-Landes », résume Marie-Pierre Duval à propos d’une ligne qui doit simplement permettre aux passagers fortunés des liaisons aériennes internationales d’arriver un peu plus vite à Paris, pour un coût évidemment supérieur au train régional. Son ouverture ne serait pas sans influer sur les transports en Hauts-de-France. En cas de problème sur la ligne, les trains du Charles de Gaulle express seraient prioritaires sur le RER B, la ligne K du Transilien jusqu’à Crépy-en-Valois ainsi que sur le Paris-Laon, des lignes qui souffrent déjà de nombreux dysfonctionnements.

Des liaisons vers Amiens ou Lille impossibles sans correspondance

Sur les lignes menacées du pays laonnois, la région s’est récemment engagée à financer pour moitié les nécessaires travaux de maintenance. Le réseau ferré de France n’interviendra qu’à hauteur de 8,5 %. Le reste pourrait être trouvé grâce à un contrat de plan, en partenariat avec l’État. C’est d’autant plus attendu que le maire de Laon, Éric Delhaye (UDI), a de grandes ambitions pour le quartier de la gare. « La difficulté d’une ville comme Laon, c’est que nous avons trois centres-villes, explique-t-il. Le quartier de la gare est l’un d’eux et il fait partie du périmètre action cœur du ville. On a de vastes friches sur Laon et des réflexions à mener sur l’organisation de ces friches pour faire un projet urbain, avec des espaces de co-working, de la production de logements, de l’accueil d’équipements publics, culturels. »

Le maintien des transports ferroviaires reste essentiel pour attirer des cadres, d’autant, souligne l’élu, que « le tropisme pour nous est plutôt vers le Sud, Paris ou Reims. » Les liaisons vers l’ancienne capitale régionale, Amiens, et la nouvelle, Lille, sont en effet impossibles sans correspondance. Il partage l’inquiétude quant au Charles de Gaulle express : « La liaison entre Paris et Laon est vitale, parce que nous avons des usagers qui partent travailler quotidiennement dans la capitale. » Maintenir un réseau qualitatif n’est plus dans les possibilités financières de la municipalité. « Il y a dix ou quinze ans notre collectivité avait participé à la modernisation du Paris-Laon. Mais aujourd’hui cela dépasse clairement nos enjeux », avoue-t-il.

La Belgique rouvre des lignes vers le nord de la France

À l’échelle européenne, des lignes ont été rouvertes à l’initiative de la SNCB, l’équivalent belge de la SNCF, vers de petites communes du Nord et de l’Aisne [4]. « Si les Belges l’ont fait, c’est bien que c’est rentable », souligne Michel Magniez, qui ajoute que pendant les premiers jours on ne pouvait pas acheter de billets pour ces trajets en France, en gare y compris.

Cette initiative rend d’autant plus surprenante la mauvaise qualité de certaines lignes françaises. « Nous ce qu’on veut c’est que les trains roulent, qu’il y en ait beaucoup, qu’ils soient à l’heure et que le tarif soit incitatif », résume-t-il. Pour lui, le train doit rester un service public : « L’essentiel, ce sont les infrastructures, et il est impensable qu’elles soient privatisées. » C’est aussi la ligne défendue par Michel Brizet, ancien cheminot originaire d’Hirson : « J’ai fait presque les trois-quarts de ma carrière comme agent de maîtrise aux ateliers du matériel de Tergnier. Les dix derniers années j’ai travaillé comme gestionnaire de moyens, pour les personnels et les engins, en faisant face aux imprévus. C’était un métier très intéressant, on faisait les trois huit, 365 jours par an. Ma retraite est de 1850 euros par mois. Je dis ça pour les gens qui critiquent les cheminots. »

« Si demain le transport est payant, les gamins n’iront plus à l’école »

Sa ville natale, il la décrit avec admiration comme « un gros centre ferroviaire et un gros centre de résistance pendant la seconde guerre mondiale ». Dans sa ville d’adoption, Tergnier, il lui arrive d’emmener en visite les journalistes étrangers qui cherchent à comprendre comment la cité cheminote, bastion communiste, s’est mise à voter Front national. Les habitants du Nord de l’Aisne auraient-ils perdu le goût de l’ailleurs, à force d’être coupés du monde ? « Les gens d’Hirson quittent peu leur ville » constate-t-il, un diagnostic confirmé par Marie-Pierre Duval : « On n’a pas cette culture du déplacement. On va travailler au bout de la rue, parfois dans la commune à côté, pas plus loin. Beaucoup de gens n’ont pas les moyens d’avoir une voiture. Si on arrête le train c’est fini. » Et elle ajoute : « On est l’un des derniers départements où le transport scolaire est pris en charge presque à 100 % par la région. Si demain le transport est payant, les gamins n’iront plus à l’école. » C’est pour les élèves, du reste, qu’a eu lieu la seule création de gare dans le département depuis vingt ans. « J’étais là, se souvient Michel Brizet, quand on a ouvert le site d’Hirson-écoles en 2000. »

Michel Brizet, ancien cheminot originaire d’Hirson / © Olivier Favier

Ancien adjoint au maire de Tergnier, Michel Brizet a une vision politique quant à l’avenir du train : « On a axé les gens sur le véhicule automobile, et on a cassé tout le reste. Si l’on veut une véritable transition écologique, il faut y revenir. Un train de marchandises, c’est cinquante camions. » Le train connaîtra-t-il le même destin que le tramway ? Délaissé lui aussi durant les Trente Glorieuses, il a connu une seconde vie avec la réouverture de 25 réseaux depuis les années 90. Des trois lignes qui demeuraient à la fin des années 80, l’une se trouvait dans les Hauts-de-France, entre Lille, Roubaix et Tourcoing. Renforcée par la ligne de métro, elle continue aujourd’hui de desservir d’autres arrêts et ne désemplit pas. Il en sera peut-être ainsi un jour des trains régionaux, compléments essentiels du TGV, symbole de l’excellence française par-delà les frontières, mais peu soucieux des usagers du quotidien.

Olivier Favier

Notes

[1] On parle depuis longtemps de la dédoubler sur le Nord de département, mais cet aménagement pose néanmoins de réels problèmes d’impacts écologiques, sur les cours d’eau et le maintien du bocage de l’Avesnois, sur un territoire rural préservé, où l’on produit un excellent cidre et un fromage de légende, le Maroilles.

[2] Marie-Pierre Duval cite la ligne Laon-Reims notamment, gérée par la région Grand est.

[3] Voir notamment cet article du « Courrier Picard » en 2017.

[4] Saint-Quentin à Charleroi, Namur et Mons par Maubeuge et Aulnoye, dans le département du Nord. Aulnoye est ainsi redevenu, depuis quelques semaines, un centre de correspondance pour l’international, ce qu’il a été historiquement, comme Hirson et Tergnier.

Publiéle 12/03/2019

Les tirs de LBD face aux gilets jaunes ont littéralement explosé

Un rapport sénatorial publié ce lundi dévoile des statistiques éloquentes sur l'évolution de l'usage très controversé des lanceurs de balles de défense.

Par Geoffroy Clavel (site huffingtonpost.fr)

POLITIQUE - On savait que le nombre de tirs de lanceurs de balles de défense (LBD) avait explosé en réponse à la contestation inédite des gilets jaunes. On sait désormais avec précision dans quelles proportions et elles sont éloquentes.

Le Sénat, qui examinait une proposition de loi communiste réclamant l'interdiction des LBD, a publié ce lundi 11 mars le rapport de la sénatrice LR, Jacqueline Eustache-Brinio, censé éclairer la commission des Lois de la Chambre haute. Or, ce rapport dévoile pour la première fois des statistiques précises, obtenues auprès du ministère de l'Intérieur et de l'IGPN, sur l'évolution de l'usage très controversé des LBD tant par les forces de police (tous services confondus) que par la gendarmerie.

On y découvre notamment que le LBD, présenté par le gouvernement comme une arme non-létale classique destinée au maintien de l'ordre, n'avait jamais été employé à une telle fréquence par le passé. Déployés à grande échelle dans le cadre des manifestations de 2016 contre la loi Travail de la ministre de l'époque Myriam El Khomri, les tirs de LBD ont connu une accélération impressionnante en 2018, essentiellement lors du dernier trimestre de l'année, marqué par la crise des gilets jaunes.

Le nombre de tirs effectué par les seuls services de police est passé de 3814 en 2014 à 6604 en 2016. Un chiffre multiplié par trois en 2018 avec pas moins de 19.071 tirs effectués par les différents services de police.

S'appuyant sur des données de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), qui enquête sur les cas de violences policières liées notamment à l'usage des LBD, la sénatrice pointe que, sur la seule période de crise des gilets jaunes, allant du 17 novembre 2018 au 5 février 2018, la police a effectué 13.460 tirs tandis que la gendarmerie en réalisait près d'un millier. Soit plus des deux tiers du volume constaté pour la seule année 2018 en l'espace de trois mois.

Jeudi dernier, le secrétaire d'Etat à l'Intérieur Laurent Nuñez avait évoqué devant le Sénat "13.095 tirs de LBD depuis le début du mouvement", et 83 enquêtes en cours concernant des tirs de cette arme controversée.

La police loin devant la gendarmerie

Autre confirmation apportée par le rapport sénatorial, ce sont bien les services de police et non les gendarmes qui ont eu le plus recours à cette arme non-létale pendant les trois mois de crise. Deux explications sont mises en avant. La première concerne la géolocalisation des manifestations des gilets jaunes, qui ont eu lieu essentiellement en milieu urbain, terrain de prédilection des compagnies républicaines de sécurité.

Autre facteur décisif, l'immense majorité de ces tirs ont été le fait d'unités de police non-spécialisées dans le maintien de l'ordre qui ont été déployées sur le terrain "à des fins judiciaires ou de renseignement". Selon le rapport, ces unités seraient à l'origine de 85% des tirs effectués sur les trois derniers mois.

La présence sur le terrain de ces unités avait été pointée du doigt par les détracteurs du LBD pour expliquer le caractère alarmant des blessures graves subies par certains manifestants après des tirs au visage, pourtant expressément bannis par le protocole officiel de la police nationale.

Le rapport sénatorial n'établit pas toutefois de lien de causalité direct entre la nature des unités de police à l'origine des tirs et les blessures infligées. Il précise en revanche que ce recours "massif" aux LBD s'est accompagné d'une "augmentation du nombre de plaintes pour blessures", affichant le nombre de 56 plaintes déposées contre les seules forces de police, contre une seule pour la gendarmerie. En séance, la présidente du groupe CRCE, Eliane Assassi, avait avancé la semaine dernière les chiffres de "206 blessures à la tête dont plusieurs dizaines liées à des tirs de LBD", et "22 personnes éborgnées par ces tirs".

Si elle a rejeté la proposition de loi visant à interdire les LBD, la commission des Lois du Sénat a, sur la base de ce rapport, souligné dans la lignée de sa rapporteure la "nécessité de renforcer la formation continue des agents jugée aujourd'hui insatisfaisante pour garantir une parfaite maîtris de cette arme".

Publié le 02/03/2019

Recul des Droits Humains en France : La République en Marche arrière

Rémy HERRERA (site legrandsoir.info)

Article (écrit par l’auteur en janvier 2019) ayant servi de base à un rapport sur les violations des droits humains en France déposé par le Centre Europe - Tiers Monde de Genève (CETIM, organisation non gouvernementale dotée du statut consultatif général) au Conseil des Droits de l’Homme de l’Organisation des Nations unies pour sa quarantième session des 25 février – 22 mars 2019, point 4 de l’ordre du jour « Situations relatives aux droits de l’homme qui requièrent l’attention du Conseil ». Distribution le 15 février 2019 par le Secrétariat général conformément à la résolution 1996/31 [rapport final disponible sur le site de l’ONU sous la cote : A/HRC/40/NGO/56

1. Depuis plusieurs mois maintenant, la France est entrée dans une zone de fortes turbulences. La virulence des conflits sociaux est, de longue date, une caractéristique majeure et marquante de la vie politique de ce pays, une donnée historique d’une nation qui s’est construite, aussi et surtout, après 1789, sur la base d’une révolution de portée universelle et dont les traces – avec celles des conquis sociaux de 1936, 1945 ou 1968 –, restent encore aujourd’hui prégnantes dans la mémoire collective et dans les institutions, quels qu’aient été les tentatives pour les effacer. Voilà pourtant bientôt 40 années que la France – et avec elle les autres économies capitalistes du Nord, sans exception – se trouve enserrée dans le carcan mortifère de politiques néolibérales déprédatrices. Ces dernières ne peuvent s’interpréter autrement que comme une extraordinaire violence sociale dirigée contre le monde du travail. Leurs effets de destruction – des individus, de la société, mais encore de l’environnement – sont propagés grâce à la servilité de l’État devant les puissances de l’argent. Ils sont de surcroît aggravés par l’aliénation de la souveraineté nationale et une sujétion à l’Union européenne dont les citoyens français ont pourtant dit en 2005, par référendum, qu’ils ne voulaient pas, et qui leur est imposée par un déni de démocratie. Voilà une violence supplémentaire, à l’encontre de tout un peuple. C’est dans cette perspective singulière, et dans le contexte général d’une crise systémique du capitalisme mondialisé, que s’expliquent les ondes de soulèvement populaire qui se sont amplifiées au cours des dernières années : grèves de 1995, émeutes de banlieues de 2005-2007, manifestations des décennies 2000 et 2010… À l’heure présente, le sentiment de mal-vivre et le mécontentement sont généralisés. Commencée dès la fin du mois octobre 2018, la mobilisation des « gilets jaunes » en représente l’une des expressions, mais se heurte à la pire recrudescence de violences policières depuis la guerre d’Algérie. Face aux diverses contestations qui réclament toutes davantage de justice sociale, les autorités en place ont fait le choix de répondre par plus de répression, au point de faire régresser de façon extrêmement préoccupante les droits humains.

L’état d’urgence, point de départ de l’escalade répressive

2. Le moment de basculement vers cette escalade répressive est très clairement indentifiable : c’est l’état d’urgence, décrété sur le territoire métropolitain le 14 novembre 2015 (à la suite des attentats terroristes ayant frappé le pays la veille), puis le 18 dans les départements d’outre-mer. Il ne s’agit certainement pas ici de minorer les menaces que font peser les activités terroristes de cette extrême-droite que constitue l’islam politique – d’Al-Qaida à Daesh. Mais il convient de souligner que la politique sécuritaire adoptée depuis 2015 a simultanément été l’occasion d’obliger le peuple français à accepter de dramatiques restrictions de ses droits, allant au-delà des exigences de réaction aux seuls risques terroristes. Après avoir été renouvelé cinq fois de suite, l’état d’urgence a certes été levé le 1er novembre 2017, mais l’essentiel des dispositions exceptionnelles qu’il prévoyait a désormais acquis force de loi : perquisitions et interpellations préventives, périmètres de protection et pratique de la « nasse », assignations individuelles à résidence, contrôles aux frontières, etc., sont dorénavant autorisés dans le cadre de la « loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme » du 30 octobre 2017. De là, en France, un détournement inquiétant de cet imposant arsenal juridique d’exception dans le but de faire reculer les libertés publiques, spécialement les droits d’exprimer ses opinions, de se réunir librement ou de manifester pacifiquement, mais également les droits syndicaux, et jusqu’au droit à l’intégrité physique, lesquels sont tous aujourd’hui sérieusement mis en danger.

3. Celles et ceux qui ont récemment participé à des manifestations en France ont sans doute été les témoins de ce que dénoncent depuis quelques mois des organisations de défense des droits humains françaises ou internationales : nombre d’interventions des forces de l’ordre s’avèrent disproportionnées, excessivement violentes – en recourant même parfois à des armes de guerre. Sont ainsi devenus systématiques l’usage de grenades lacrymogènes et de canons à eau à haute pression contre des protestataires pacifiques ; très fréquents, des tirs tendus à hauteur d’homme de lanceurs de balles de défense (LBD et autres armes dites « à la létalité limitée »), l’utilisation de grenades assourdissantes ou de désencerclement, la pratique « de la nasse » de confinement pour empêcher de rejoindre d’autres manifestants, des interpellations aléatoires et arbitraires, des intimidations verbales, des provocations gratuites, voire des agressions physiques. Dans les rues de la capitale ont été déployés des véhicules blindés, des policiers à cheval, des brigades cynophiles… À maintes reprises, des traitements dégradants ont été infligés à des contestataires, y compris à des mineurs. Il est fréquemment arrivé que des personnes soient matraquées ou maintenues enfermées sans que le moindre acte répréhensible n’ait été commis. Du matériel de soins a été confisqué à des « médecins de rue », bénévoles suivant les cortèges et portant secours aux blessés… Autant de faits qui ont choqué les Français. Et c’est ce qui est recherché, afin que cesse leur révolte. De telles violences policières sont absolument inacceptables.

Première étape : la répression des mouvements sociaux et des syndicats

4. Depuis l’élection à la présidence de la République d’Emmanuel Macron – ex-associé-gérant de la banque d’affaires Rothschild, puis ministre de l’Économie du président François Hollande et auteur de lois éponymes imposant la flexibilisation du marché du travail –, le monde syndical s’est remobilisé. Manifestations et grèves se sont multipliées, en particulier dans les secteurs des transports publics (SNCF, Air France…), de l’énergie (gaz et électricité), de l’automobile (Peugeot, Renault), des télécommunications (Orange), de la grande distribution (Carrefour), les services de la santé (hôpitaux publics, maisons de retraites, sécurité sociale), de l’éducation (lycées, universités), de la culture (musées), de la justice (avocats, magistrats), du ramassage des ordures, et même de l’audit financier et du commissariat aux comptes. Ces divers mouvements sociaux, très suivis, ont duré tout au long du printemps 2018. L’attitude du pouvoir fut d’intensifier la répression, laquelle affecta spectaculairement les étudiants (évacuations de campus), les militants écologistes occupants des Zones à défendre (ZAD) et, avant eux, les manifestants opposés aux lois de flexibilisation du marché du travail.

5. D’évidence, cette spirale répressive touchait déjà les syndicats depuis plusieurs années. Les obstacles entravant les activités syndicales s’étaient démultipliés : discriminations salariales opérant contre des syndicalistes, licenciements abusifs de grévistes, pressions exercées à travers des menaces ou sanctions disciplinaires, restrictions de droits syndicaux ou du droit de grève, voire criminalisation de l’action syndicale (comme chez Goodyear, Continental ou Air France). En outre, de récentes réformes gouvernementales du code du travail pénalisent encore plus les mouvements sociaux : raccourcissement du délai de saisine des prud’hommes et plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciement abusif, fusion des instances représentatives du personnel et réduction de leurs moyens, mécanisme de rupture conventionnelle collective contournant les plans de sauvegarde de l’emploi ou favorisant les départs de seniors, inversion de la hiérarchie des normes plaçant l’accord d’entreprise au-dessus des conventions de branches et de la loi, définition du périmètre national pour le licenciement économique facilitant le renvoi de salariés de filiales françaises (alors que la maison mère fait des bénéfices à l’échelle globale)…

Deuxième étape : la répression des « gilets jaunes »

6. Le président Macron a choisi de « ne pas changer de cap ». Au mépris des souffrances et des attentes des classes travailleuses, son gouvernement exacerbe les politiques néolibérales et, pour ce faire, s’enfonce toujours plus dans la voie de la violence sociale et de la répression policière. Le bilan est cauchemardesque, indigne d’un pays se prétendant démocratique et tolérant. Depuis le début de la mobilisation des gilets jaunes, on dénombre 11 morts accidentelles. Plus de 2 000 personnes ont été blessées. Au moins une centaine d’entre elles l’ont été très grièvement – des médecins faisant état de traumatismes qualifiés de « blessures de guerre » (arrachage de mains, éborgnement, défiguration, fractures multiples…), dues notamment à des tirs de LBD ou à des éclats de grenades. Plusieurs personnes se trouvent à ce jour dans le coma. Et que dire du choc psychologique subi par de jeunes adolescents traités comme des terroristes par la police, forcés de s’agenouiller tête baissée, mains derrière la nuque, entassés dans des fourgons, des cellules ?

7. Où va donc ce pouvoir qui marche sur son peuple et déchaîne contre lui une telle violence ? Le 1er décembre 2018, par exemple, ont été tirés 7 940 grenades lacrymogènes, 800 grenades de désencerclement et 339 grenades de type GLI-F4 (munitions explosives), 776 cartouches de LBD, mais aussi 140 000 litres d’engins lanceurs d’eau. Pour ne considérer que la période du 17 novembre 2018 au 7 janvier 2019, un décompte provisoire – et assurément non exhaustif – enregistre 6 475 interpellations et 5 339 mises en garde à vue. Sur tout le territoire national, plus d’un millier de condamnations ont été prononcées par les tribunaux. Bien que la plupart des sanctions fassent l’objet d’aménagements (tels que des travaux d’intérêt général), beaucoup sont des peines de prison. Aussi dénombre-t-on 153 mandats de dépôts (impliquant une incarcération), 519 convocations par des officiers de police judiciaire et 372 autres en audiences correctionnelles… À Paris, 249 personnes ont été jugées en comparution immédiate, 58 condamnées à des peines de prison ferme, 63 à des peines de prison avec sursis… À La Réunion, les peines de prison moyennes pour les gilets jaunes locaux sont de huit mois fermes. En date du 10 janvier 2019, quelque 200 personnes liées à ces événements restaient encore emprisonnées en France.

La légitimité des revendications populaires

8. Les revendications des gilets jaunes rejoignent, sous maints aspects, celles du monde du travail. Elles demandent l’amélioration immédiate et concrète des conditions de vie, la revalorisation du pouvoir d’achat des revenus (salaires, pensions, allocations sociales…), le renforcement des services publics, la participation directe du peuple aux décisions concernant son devenir collectif... En réclamant davantage de justice sociale et de démocratie économique et politique, ces revendications sont profondément légitimes et trouvent un large écho favorable dans la population.

9. La mère de toutes les violences, celle qui doit cesser en premier, d’urgence, et contre laquelle le peuple se trouve contraint de se défendre – comme le lui suggère la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en préambule de la Constitution française –, c’est celle que génère l’imposition de mesures néolibérales iniques, impitoyables, antisociales et antidémocratiques ; celle qui, dans le silence des ajustements de prix des marchés capitalistes, fait mourir de froid des sans domicile fixe, pousse au suicide des agriculteurs endettés, détruit des individus et leurs familles en les privant d’emplois, en leur coupant l’électricité, en les expulsant de leur foyer ; celle qui oblige, faute de moyens, des retraités à ne plus chauffer leur habitation ou des enfants à sauter un repas ; celle qui casse toutes les solidarités, ferme les écoles, les maternités ou les hôpitaux psychiatriques, plonge dans le désespoir petits commerçants et artisans croulant sous les charges, éreinte des salariés au travail sans qu’ils parviennent à boucler leur fin de mois… La vraie violence se tient là, dans ce système extraordinairement injuste, et au fond intenable. Si tout être sensé et raisonnable s’y oppose, les violences ne se valent pas toutes pour autant : vandaliser une vitrine de banque ou de supermarché est grave, mais réparable, à peu de frais ; ne pas permettre à des honnêtes gens de vivre dignement brise des vies, par millions, et à jamais.

Rémy HERRERA
(chercheur au CNRS)

Publié le 17/02/2019

La liberté d’informer selon LREM : chronique d’un quinquennat autoritaire (2017 - …)

par Basile Mathieu, Benjamin Lagues, Pauline Perrenot, vendredi 15 février 2019

En juin 2018, nous publiions une chronologie des différentes initiatives d’Emmanuel Macron et de La République en marche portant atteinte à l’indépendance des médias ainsi qu’à la liberté d’informer. Nous l’actualisons aujourd’hui – de l’événement le plus récent au plus ancien – et le ferons régulièrement à l’avenir. Une manière de rappeler d’où viennent les menaces les plus pressantes et systématiques vis-à-vis de la liberté d’informer. Comme nous l’écrivions, ce panorama ne montre rien de bien « nouveau » que l’« ancien » monde politique n’ait déjà expérimenté pour faire pression sur les journalistes. L’accumulation de ces attaques témoigne cependant d’un souverain mépris pour le journalisme et pour son indépendance, d’une intolérance à la critique et d’une volonté obsessionnelle de contrôle.

 Février 2019 : dans le cadre de l’affaire Benalla-Macron, le procureur de Paris Rémi Heitz lance une perquisition des locaux de Mediapart, sans le mandat d’un juge indépendant. La rédaction refuse cette perquisition « au nom de la protection des sources et de la confidentialité de nos informations », comme elle en a le droit, ainsi qu’elle le rappelle dans un article le 6 février. Les auteurs y révèlent que Matignon est à l’origine de cette perquisition et pointent, en écho à un article du Monde, « la légalité contestable de la procédure » : si l’enquête du Procureur est notamment ouverte pour « atteinte à l’intimité de la vie privée », la rédaction affirme qu’aucune plainte n’a été déposée, « de personne, pour dénoncer une quelconque violation de la vie privée. » Après avoir dénoncé les mensonges de la Garde des Sceaux Nicole Belloubet sur cette affaire, Mediapart rappelle les conditions troubles dans lesquelles Rémi Heitz fut nommé par le pouvoir exécutif (« l’Élysée ayant retoqué les trois postulants retenus par le ministère de la justice et le Conseil supérieur de la magistrature. ») La rédaction met enfin le doigt sur l’objet réel de cette perquisition : « identifier les sources et les informations confidentielles de notre journal dans l’affaire Benalla, qui fait trembler le sommet de l’État depuis l’été dernier. »

 Février 2019 : Lors d’un échange avec une poignée de journalistes, Emmanuel Macron pense à créer des « structures » dans les médias, financées par l’État et composées de journalistes, dont les objectifs seraient de vérifier l’information et de s’assurer de sa « neutralité ». Avant de poursuivre : « Le bien public, ce n’est pas le caméraman de France 3. Le bien public, c’est l’information sur BFM, sur LCI, sur TF1, et partout. » Rapportés par Le Point le 5 février, ces propos font suite à des considérations concernant les gilets jaunes, dont les paroles n’auraient à ses yeux pas la même valeur que celles d’élus ou d’experts en plateau. « Accepter la hiérarchie des paroles », tel est son dicton. Le 14 février dans la matinale d’Inter, le secrétaire d’État chargé du Numérique, Mounir Mahjoubi, démine le tollé provoqué dans la presse : il s’agit selon lui de permettre « aux journalistes entre eux de définir quelles sont les meilleures pratiques entre eux. [...] Il n’y a pas une volonté de mettre les journalistes sous contrôle. Jamais, et pas notre majorité, ne proposerait un organisme certificateur de la vérité, tout de même, c’est la pire des sciences-fictions possibles ». C’est noté…

 Janvier 2019 : Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes, propose de co-animer avec Cyril Hanouna (grâce à la grande complicité de ce dernier et à celle de la direction de la chaîne) une émission de « Balance ton post » sur C8. Ce « numéro spécial » dit s’inscrire dans « le grand débat » voulu et orchestré par le gouvernement pour canaliser le mouvement des gilets jaunes. Vivement critiquée, elle se justifie sur BFM-TV, mettant davantage en lumière le problème qui fonde cette initiative : « Nous allons animer un débat comme si nous animions un atelier du grand débat national ». Sauf qu’il s’agit là… d’un média, et que l’initiative en soi met à mal le principe d’indépendance de la sphère médiatique vis-à-vis du milieu politique, peu importe la manière dont se déroule l’émission.

 Décembre 2018 : Mouvement des gilets jaunes : suite aux manifestations parisiennes du 1er décembre, la politique de « maintien de l’ordre » se durcit du côté des autorités gouvernementales et policières. Elles co-construisent (avec les grands médias... !) une communication anxiogène et un récit qui verse dans la surenchère sécuritaire, afin de légitimer par avance les répressions. Lors d’une conférence de presse le 7 décembre, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner invite la presse à « ne pas renseigner les casseurs ».

 Novembre 2018 - … : pendant les manifestations des gilets jaunes, nombre de journalistes ont été blessés par la police, certains affirmant avoir été visés délibérément ou s’être fait confisquer leur matériel de protection. À tel point que, le 15 décembre 2018, plusieurs plaintes ont été déposées par vingt-quatre photographes et journalistes contre les violences policières qu’ils ont subies. Dans notre actualité des médias du 9 janvier, nous rapportions des témoignages et relayions les différents communiqués de journalistes parus sur le sujet.

 Novembre 2018 : adoption définitive de la proposition de loi « relative à la lutte contre la manipulation de l’information ». Voulue par Emmanuel Macron, cette loi a pour objectif de lutter contre ce qu’il est convenu d’appeler les « fausses informations ». En décembre 2018, celle-ci a été, malgré quelques réserves, validée par le Conseil constitutionnel. Cette loi est dénoncée par quasiment tous les médias et associations de journalistes, dont le syndicat national des journalistes.

 Juillet 2018 : dans la cour de la Maison de l’Amérique latine, du haut de sa tribune face à un parterre de députés LREM, Emmanuel Macron fait une première déclaration publique concernant les débuts de « l’affaire Benalla » qui déstabilisent le pouvoir. Une défense sous forme d’attaque, dont une partie vise de manière virulente… les médias et leur « fadaises ». Extraits choisis [1] :

- J’ai cru comprendre qu’il y avait des images ? Où sont-elles ? Sont-elles montrées avec la même volonté de rechercher la vérité et d’apporter de manière équilibrée les faits ? [...] Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité.

- Je vois un pouvoir médiatique qui veut devenir un pouvoir judiciaire. Un pouvoir qui a décidé qu’il n’y avait plus de présomption d’innocence dans la République et qu’il fallait fouler au pied un homme et avec lui la République.

 

 Juin 2018 : suite à la publication par la cellule investigation de Radio France d’une enquête sur les sous-facturations supposées dont aurait bénéficié la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, un communiqué de La République en marche s’en prend à toute la profession : « Journalistes, que vous considériez que c’est votre travail de consacrer vos ressources et votre temps à enquêter sur des procédures qui sont closes et qui ont été légalement validées de manière indépendante, c’est votre droit le plus strict. Il vous appartient. Que vous considériez que c’est votre travail de monter en épingle des pseudo-révélations pour jeter le doute sur l’ensemble d’une campagne, c’est votre droit le plus strict, là encore. Mais dans ce cas, faites le travail jusqu’au bout. Car votre crédibilité s’effondre en même temps que vos accusations. »

 Mai 2018 : adoption d’une proposition de loi sur le secret des affaires malgré la mobilisation de nombreux journalistes, société de journalistes, collectifs et associations, tous auteurs d’une pétition ayant rassemblé près de 600 000 signatures. Cette loi constitue une menace pour la liberté d’informer en offrant une arme juridique supplémentaire à ceux qui lancent des « poursuites bâillons », ces procédures judiciaires destinées à dissuader les journalistes d’enquêter ou de rendre publiques des informations gênantes.

 Avril-juin 2018 : lors des mouvements sociaux, des journalistes ont été brutalisés et blessés dans l’exercice de leur travail par les forces de l’ordre. Des violences qui ont suscité l’indignation d’un certain nombre de leurs confrères et des syndicats de journalistes. On peut citer, par exemple, le cas de deux photographes grièvement blessés lors des opérations de Notre-Dame des Landes, celui d’un photojournaliste matraqué et blessé à la tête pendant une manifestation à Paris, ou encore l’arrestation et la poursuite d’un journaliste et d’une documentariste indépendants lors de l’occupation du lycée Arago à Paris.

 Avril 2018 : Emmanuel Macron décide de s’exprimer au cours du JT de 13h de Jean-Pierre Pernaut, sur TF1, dans une école de l’Orne, sélectionnant ainsi son interviewer, et le cadre de l’interview. Trois jours plus tard, il récidive en choisissant cette fois-ci Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin. La première « interview », est mise en ligne sur le site de l’Élysée, comme n’importe quel support de communication de la présidence…

 Avril 2018 : alors qu’ils tentent de couvrir l’évacuation de la ZAD Notre-Dame des Landes, plusieurs journalistes sont empêchés de travailler par… les forces de l’ordre (journalistes « écartés », « bloqués » ou « reconduits sous escorte policière jusqu’à leur point de départ », cartes de presse photographiées, etc.). Des entraves que vient confirmer un communiqué du ministère de l’Intérieur lui-même : « Pour la sécurité de tous, le Ministère de l’Intérieur appelle les équipes de reporters présentes sur place à la responsabilité, en veillant à ne pas se mettre en danger inutilement et à ne pas gêner les manœuvres opérées par la Gendarmerie nationale. Les journalistes sont invités à se rapprocher de la Préfecture de Loire-Atlantique, qui met à leur disposition un espace presse. La Gendarmerie nationale mettra à disposition des rédactions, des photos et vidéos de l’opération libres de droits. » Le même procédé (images et vidéos de la gendarmerie) avait été utilisé lors de l’évacuation de Bure deux mois plus tôt.

 Avril 2018 : Sybile Veil, camarade de promotion d’Emmanuel Macron à l’ENA, est nommée présidente de Radio France.

 Mars 2018 : Bertrand Delais, journaliste-militant auteur de deux films documentaires apologétiques sur Emmanuel Macron, est nommé président de La Chaîne parlementaire (LCP).

 Février 2018 : la présidence décide unilatéralement de déménager la salle de presse hors des murs du palais de l’Élysée. L’Association de la presse présidentielle, soutenue par les sociétés de journalistes de plusieurs médias, déplore la méthode et une décision qui constitue « une entrave à leur travail ».

 Février 2018 : une journaliste de France 3 Hauts-de-France n’appartenant pas au « pool » de journalistes choisis par Matignon proteste publiquement après avoir été empêchée d’assister à la visite d’une usine L’Oréal par le Premier ministre et le ministre de l’Économie. Elle devra se contenter du dossier de presse, qu’elle présente comme un « joli livret sur papier glacé, avec plein de photos de rouges à lèvres et de shampoings à l’intérieur »

 Décembre 2017 : Laurent Delahousse, le présentateur vedette de France 2, est invité à déambuler dans le palais de l’Élysée aux côtés du président, sous l’œil des caméras du service public. Une alternance de compliments, de flagorneries et de flatteries pour une interview présidentielle d’anthologie.

 Décembre 2017 : Emmanuel Macron déclare en public que l’audiovisuel public est « une honte pour nos concitoyens ».

 Novembre 2017 : la ministre de la Culture menace de porter plainte contre X après une nouvelle fuite de documents de travail portant sur la réforme de l’audiovisuel public qui sont publiés dans Le Monde. Finalement, la ministre renonce mais on imagine que l’effet d’intimidation sur les sources des journalistes dans l’administration a dû jouer à plein.

 Octobre 2017 : seul un petit groupe de journalistes désignés par l’Élysée peut suivre Emmanuel Macron dans l’usine Whirlpool-Amiens qu’il visite après s’y être engagé pendant la campagne présidentielle. Les autres attendent sur le parking.

 Août 2017 : Bruno Roger-Petit, journaliste multimédias et chroniqueur macroniste officiel à L’Obs durant la campagne présidentielle, est nommé porte-parole de l’Élysée.

 Juin 2017 : publication d’une tribune dans Le Monde, intitulée « Liberté de la presse : 23 sociétés de journalistes inquiètes de l’attitude du gouvernement », qui alerte sur « des signaux extrêmement préoccupants au regard de l’indépendance des médias et de la protection des sources » envoyés par le gouvernement.

 Juin 2017 : tensions lors de la photo officielle du gouvernement, initialement réservée à trois photographes appartenant à une agence de presse, un magazine et un quotidien. Face aux protestations, les autres photographes sont autorisés à prendre la photo mais le moindre cliché des « à-côtés » leur est interdit.

 Juin 2017 : le ministère du Travail porte plainte contre X pour « vol et recel » après que Libération a publié le projet de réforme du code du travail. Si la plainte pour recel qui visait directement Libération et les médias ayant publié les documents a été retirée, celle pour vol est maintenue, ciblant ainsi les sources des journalistes de Libération, soit les fonctionnaires leur ayant transmis les documents.

 Juin 2017 : François Bayrou, alors ministre de la Justice, appelle en personne le directeur de la cellule d’investigation de Radio France pour se plaindre de ses « méthodes inquisitrices » et le menace de poursuites pour « harcèlement ».

 Mai 2017 : alors que Richard Ferrand, ex secrétaire général d’En Marche ! et ministre de la Cohésion des territoires est mis en cause pour des conflits d’intérêts alors qu’il dirigeait les Mutuelles de Bretagne, Emmanuel Macron déclare : « Les choses ne vont pas forcément bien quand la presse devient juge », ajoutant que « dans une société démocratique, chacun doit être à sa place ».

 Mai 2017 : En Marche ! dépose plainte contre La lettre A (une publication confidentielle consacrée à l’actualité politique, économique et médiatique en France) pour « recel d’atteinte à un système automatisé de données ». Exploitant les « MacronLeaks », des documents internes au mouvement En Marche ! piratés et dévoilés sur Internet avant l’élection présidentielle, La lettre A avait publié les noms de grands donateurs du parti présidentiel.

 Mai 2017 : à peine élu, le nouveau président choisit nominativement, au sein des rédactions, et contre tous les usages, les journalistes qui l’accompagneront dans un déplacement au Mali. Une vingtaine de sociétés de journalistes publient une lettre ouverte de protestation dans Le Monde. Ce qui n’empêchera pas le service de presse de l’Élysée de recourir à cette pratique lors de déplacements ultérieurs (voir ci-dessus).


À suivre...


Basile Mathieu, Benjamin Lagues et Pauline Perrenot

Publié le 15/02/2019

École en Marche autoritaire

lefillefil    (site lefildescommuns.fr)

 

Il est habile, pas modeste ! Le ministre de l’Education nationale avait annoncé qu’il n’y aurait pas de grande loi Blanquer. Et puis finalement il n’a pas résisté. Il y aura donc cette semaine un projet de loi gros de 24 articles discuté à l’assemblée nationale. Mais toujours pas de grande loi selon le Ministre, simplement de nécessaires ajustements législatifs afin d’ « élever le niveau général des élèves » et promouvoir « la justice sociale ». Ne vous étouffez pas tout de suite ! 

Au menu : pression sur la libre expression des enseignants, refonte par le bas de la formation des profs, nouvelles écoles internationales modelées pour les enfants des exilés du Brexit, mise sous tutelle de l’évaluation des politiques éducatives, habilitation pour le gouvernement à refondre par ordonnances l’organisation des académies métropolitaines. 

Et comme le métier d’enseignant est de moins en moins attractif et qu’il n’est surtout pas question d’augmenter leur salaire, le texte offre la possibilité de piocher dans le vivier des assistants d’éducation qui préparent leur concours pour donner cours…

Le ton est donné dès l’entrée du texte, le Ministre veut l’exemplarité des enseignants et s’assurer de leur devoir de réserve. Dans les années 80, les débats sur l’école mettaient des millions de personnes dans la rue. C’est loin. La colère et le désarroi des enseignants sont pourtant aujourd’hui bel et bien vivaces. Mais peine à se faire entendre. Ils font alors avec les moyens du bord et ça se lâche sur la toile. Après le #pasdevague dénonçant le manque d’action du gouvernement sur les violences scolaires, les stylos rouges ont rapidement emboité le pas des Gilets jaunes, cherchant très vite les convergences. Les revendications de dignité, de justice sociale, de respect, se font écho. 

Le grand débat national n’a pour autant pas eu raison de la Loi Blanquer, pas de report à l’inverse de la Révision constitutionnelle ou de la réforme des retraites, l’école ne met pas le feu aux poudres et le Ministre de l’éducation nationale est jugé par l’exécutif comme ayant les épaules pour affronter la période. 

Au jeu de la comm’ orwellienne, « l’ignorance, c’est la force », Blanquer est passé Maitre. Celui qui a été directeur général de l’enseignement scolaire sous Sarkozy n’a pas oublié ses gammes. Son passé de recteur lui a aussi appris les rouages de la division parents-profs. Le gouvernement a donc réactivé un vieux serpent de mer : la suppression des allocations familiales pour les parents dont les enfants auraient commis des actes violents à l’école, tentant ainsi de dévier les colères des enseignants vers les parents. 

ParcourSup, réforme du bac et du lycée, c’est la logique de tri sélectif qui domine, les parcours d’initiés qui sont renforcés. Comment parler de justice sociale quand on pousse les enfants dès 14 ans à se déterminer sur leur avenir sans possibilité d’erreur, quand on officialise le recrutement sur dossier à l’université, quand on réécrit des programmes de lycée que tous les experts jugent excessivement complexes pour des adolescents et quand on réduit de près d’un tiers l’enseignement des matières générales en lycée professionnel. C’est une régression sans précédent dans le processus de démocratisation scolaire.

Face à cette maltraitance de la jeunesse -dont les réformes éducatives sont l’une des expressions – il nous faut considérer le sujet à cette hauteur : c’est une insulte à l’espoir !

Elsa Faucillon

Publié le 12/02/2019

Libertés publiques. Bienvenue au pays du libéralisme autoritaire

(site humanité.fr)

7 000 arrestations, 1 900 blessés, 1 000 condamnations en deux mois… Cette répression policière – et judiciaire – ne suffisait pas pour défendre l’ordre établi. Désormais, le pouvoir attaque la liberté de manifester et le droit à l’information.

«Nous n’avons pas construit, comme beaucoup de nations autoritaires, les anticorps au système. Donc, nous, on est des pitres ! » déplorait Emmanuel Macron, la semaine dernière, devant quelques journalistes autorisés. On comprend mieux l’impitoyable répression décrétée au sommet de l’État. À la violence policière s’ajoute, comme le déplore l’avocat Raphaël Kempf, une « violence judiciaire » orchestrée par un parquet plus que jamais aux ordres. Avec la loi dite anti-casseurs, votée hier par l’Assemblée, il s’attaque désormais au droit de manifester. Décryptage d’une véritable dérive autoritaire.

1 LA LOI "ANTI-CASSEURS" S'ATTAQUE AU DROIT DE MANIFESTER

Interdiction de manifester, fouilles, fichage… si beaucoup de députés trouvaient à redire au texte, peu pourtant ont assumé de voter contre. Le texte dit « anti-casseurs » a donc été voté largement hier par la majorité LaREM, avec l’appui de la droite LR, d’une majorité de députés Modem et UDI (387 pour, 92 contre) ; 74 députés parmi la majorité et ses soutiens se sont abstenus, témoignant des questions lourdes qu’il soulève en termes de libertés publiques.

Le groupe UDI devait ainsi en majorité voter le texte, quand bien même son article 2 donne aux préfets le pouvoir d’interdire à quelqu’un de manifester avant même toute infraction commise. Michel Zumkeller (UDI) pointe bien l’absence de débat, avec un texte de la rapporteure déposé… deux minutes avant l’heure limite de dépôt des amendements et il a beau s’insurger contre un texte outrancier rédigé par la droite du Sénat « en étant certain qu’il ne passerait pas », le gouvernement s’est saisi de la proposition LR, et c’est une version à peine édulcorée qui a été mise au vote hier soir, avant de revenir au Sénat le 12 mars. Si, pour la droite, le texte ne va pas assez loin, Julien Aubert (LR) ironisant sur « Dark Vador peut venir manifester, du moment qu’il n’a pas l’intention de commettre un trouble à l’ordre public », d’autres ont la conscience effleurée par des questionnements. Le texte, convient Olivier Becht (UDI), est ainsi « bricolé » en cours de route, durant le travail parlementaire. Si le gouvernement procède de la sorte, c’est que, s’il avait présenté son propre projet de loi, alors il aurait dû présenter en même temps une étude d’impact, « ce dont il ne voulait sans doute pas », relève Michel Zumkeller. Pour la socialiste Valérie Rabault, « il y a déjà dans la loi le délit de préparation à un acte de violence avant une manifestation », l’arsenal est suffisant. Son groupe annonce un recours devant le Conseil constitutionnel.

Sébastien Jumel (PCF) effectue un parallèle avec la tentative de perquisition à Mediapart, lundi, et évoque « la trumpisation d’Emmanuel Macron ». « C’est une liberté de la presse sous contrainte que veut Macron », dénonce le député de Seine-Maritime. Sa collègue Elsa Faucillon critique une loi qui « fait le trait d’union entre casseurs et manifestants, alors que des lois existent déjà », dans un « oubli de la mémoire », rappelant que « notre fête nationale, c’est le 14 juillet », et que cela devrait faire sens aujourd’hui.

2 UNE MANSUÉTUDE COUPABLE FACE AUX VIOLENCES POLICIÈRES

La loi anti-casseurs va de pair avec la propension du gouvernement à fermer les yeux sur les violences policières qui émaillent les rassemblements de gilets jaunes depuis trois mois. Face aux vidéos accablantes et à un bilan déjà historique (1 mort, 129 blessés graves, dont 20 énucléations et 4 mains arrachées, selon le site Désarmons-les), l’exécutif, loin de condamner les exactions de certains agents, joue la stratégie de la tension, espérant écœurer la contestation sous la lacrymo et les batailles rangées avec les casseurs. À ce jeu-là, le déni de réalité prend des proportions ubuesques. « Aucun policier n’a attaqué des gilets jaunes », osait Christophe Castaner, le 15 janvier, alors que l’IGPN (la « police des polices ») a été saisie de 116 enquêtes et a reçu plus de 300 signalements. Même irresponsabilité face à ceux (CGT, Ligue des droits de l’homme, Défenseur des droits) qui demandent à suspendre, lors des manifs, l’emploi des LBD 40 et autres grenades GLI-F4, à l’origine de graves mutilations. Pas question ! « Ces armes intermédiaires sont fondamentales », martelait, vendredi, le secrétaire d’État à l’Intérieur, Laurent Nunez. Pour le sociologue Christian Mouhanna, c’est clair : le gouvernement accroît une dérive violente du maintien de l’ordre – surutilisation de l’armement et des brigades anticriminalité – sans chercher de procédés plus pacifiques comme la négociation et l’isolement des casseurs. « Le ministère de l’Intérieur semble n’avoir aucun recul sur la gravité de la situation, s’étonne le chercheur. On est dans une pauvreté de réflexion incroyable. Même un ministre jugé réactionnaire comme Charles Pasqua avait supprimé les voltigeurs à son époque… »

3 UNE INGÉRENCE DANS LA FABRIQUE DE L’INFORMATION

La tentative de perquisition de Mediapart, ce lundi, est une atteinte directe à la liberté de la presse. Et surtout au secret des sources, qui permet aux journalistes de recueillir des informations sensibles. « Ce secret est protégé par la loi française et ne peut céder que lorsqu’il y a un motif prépondérant d’intérêt public », explique, très ferme, Christophe Bigot, avocat spécialiste du droit de la presse. Or, « on ne voit pas bien comment une atteinte à la vie privée peut entrer dans ce cadre ». Et quand bien même le parquet, hier, invoquait une enquête pour « utilisation de matériel d’interception », l’avocat s’étonne qu’on puisse le reprocher à Mediapart. Et, insistet-il, « ce serait, le cas échéant, à un juge de trancher ». Il est aussi très ferme sur les propos d’Emmanuel Macron rapportés par le Point le week-end dernier. Pour garantir une information « neutre », le chef de l’État plaiderait pour « une forme de subvention publique assumée, avec des garants qui soient des journalistes ». Soit une sorte de conseil de la « vérité ». Ce qui fait bondir Christophe Bigot, qui parle « d’une ingérence et d’une intrusion dans la fabrique de l’information ». Ce conseil de déontologie « est totalement contraire à la tradition juridique du droit de la presse en France ». Selon lui, ce droit repose « sur un principe de liberté et un certain nombre d’infractions très précises ».

4 UNE JUSTICE AUX ORDRES, ÇA PEUT SERVIR…

C’était il y a quelques mois, les gilets jaunes ne battaient pas encore le pavé, mais l’affaire Benalla était déjà venue rappeler que des magistrats aux ordres – ou redevables –, ça pouvait servir. « J’assume parfaitement le fait d’être certain que celui qui sera proposé à la nomination (au poste de procureur de Paris – NDLR) sera parfaitement en ligne et que je serai parfaitement à l’aise avec ce procureur », avait admis Édouard Philippe, le 2 octobre. « En ligne et à l’aise »… Exit, donc, les trois candidats proposés par la garde des Sceaux pour succéder à François Molins, au profit du très Macron-compatible Rémy Heitz. On comprend mieux aujourd’hui pourquoi…

Révélé par le Canard enchaîné du 30 janvier, un courriel du parquet destiné aux magistrats parisiens délivre ainsi d’incroyables consignes de fermeté à l’égard des gilets jaunes, invitant les juges à « maintenir » l’inscription au fichier du traitement des antécédents judiciaires même lorsque « les faits ne sont pas constitués » et à ne « lever les gardes à vue » des manifestants interpellés que « le samedi soir ou le dimanche matin ». On n’est jamais trop prudent… Autre illustration de cette dangereuse proximité entre pouvoirs exécutif et judiciaire : l’invraisemblable tentative de perquisition de Mediapart, lundi (lire ci-dessus). « Engager une procédure pareille, aussi sensible, qui menace liberté de la presse et protection des sources, est très surprenant », estime Vincent Charmoillaux, vice-procureur au TGI de Lille et secrétaire général du Syndicat de la magistrature. « C’est même surréaliste, appuie Me François de Castro. Le responsable du parquet ne se cache même plus d’agir pour le compte de celui qui l’a nommé ! Et ce, sans saisir un juge des libertés, qui aurait pu, lui, imposer une perquisition sans assentiment… » Pour l’avocat parisien, « le procureur de Paris n’a sans doute jamais été aussi dépendant du pouvoir exécutif »

LIONEL VENTURINI, LAURENT MOULOUD, CAROLINE CONSTANT ET ALEXANDRE FACHE

 

 

 

Christophe castaner et les « bêtises » de la police

Interpellé sur les violences policières par Konbini, dans un entretien diffusé hier, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a déclaré avoir envoyé une vidéo à toutes les forces de l’ordre, après la manif du 1er décembre. « Je leur ai fait un message, en leur disant, en des termes un peu différents : “Faites gaffe les gars, vous avez une doctrine d’emploi, soyez responsables, soyez exemplaires”. » Concernant les tirs aux visages de LBD, il renvoie aux enquêtes de l’IGPN. « S’il y a eu un mauvais usage de la force, il faut qu’il y ait une sanction. » Puis il ajoute : « J’avoue que le procès que l’on fait à la police de façon quasi systématique, il n’est pas juste. Parce que, comme dans toute profession, on peut faire des bêtises. C’est vrai chez les journalistes, chez les politiques, chez les plombiers, c’est vrai chez les boulangers… »

 

Publié le 11/02/2019

Comment les sanctions contre les chômeurs risquent, demain, de s’étendre à l’ensemble des minimas sociaux

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Depuis début janvier, les chômeurs sont soumis à des contrôles renforcés en France. Un rendez-vous manqué, une offre d’emploi dite « raisonnable » refusée, et c’est la radiation, plus ou moins longue, avec suspension des indemnités. Cette politique punitive s’inspire clairement de celles qui sont menées en Grande-Bretagne et en Allemagne, où les sanctions se sont progressivement appliquées aux autres prestations sociales, allocations familiales ou aides au logement. Leurs conséquences sont sans appel : « Elles frappent d’abord les personnes les plus faibles », repoussées vers une encore plus grande pauvreté. En Allemagne, le tribunal constitutionnel est d’ailleurs en train de se pencher sur la légalité de ces sanctions. Explications.

Début janvier, le gouvernement français a durci par décret les contrôles et les sanctions à l’encontre des chômeurs. Cette politique ne tombe pas du ciel. Au Royaume-Uni, la possibilité de supprimer les allocations aux demandeurs d’emploi, qui manquent des rendez-vous ou sont jugés trop peu assidus dans leurs démarches, existe depuis plus de dix ans. « En 2007, le gouvernement travailliste a adopté une loi prévoyant des sanctions contre les personnes handicapées et en longue maladie, considérant que beaucoup n’étaient pas vraiment en incapacité de travailler », rappelle Anita Bellows. Depuis cette date, l’activiste du collectif « Personnes handicapées contre les coupes » (Disabled People Against Cuts) suit les effets de ces sanctions sur les personnes concernées. Et elles sont de plus en plus nombreuses.

Ces sanctions ont rapidement été étendues à l’ensemble des demandeurs d’emplois et des travailleurs pauvres qui perçoivent une allocation. Outre-Manche, une personne qui se retrouve au chômage percevra une indemnité forfaitaire pendant six mois (le Jobseeker allowance). Ensuite, elle recevra un minima social calculé en fonction de sa situation familiale, de ses revenus, du montant son aide au logement, etc. « En 2012, les conservateurs ont fait adopter une nouvelle loi, un "Welfare Act", qui a durci les sanctions à l’extrême. Elles ont gagné en durée et en sévérité », poursuit Anita Bellows.

« Les allocations peuvent être interrompues jusqu’à trois ans d’affilée »

« Les allocations peuvent être interrompues jusqu’à trois ans d’affilée, précise John, conseiller dans une agence du « Jobcentre » britannique du centre de l’Angleterre [1]. Même si la personne recommence à chercher du travail avec assiduité, si elle accepte de candidater à tout, ces sanctions ne sont pas levées. Une fois la décision prise, les allocations restent suspendues. » Et ce, jusqu’à l’échéance de trois ans ou si l’allocataire porte un recours en justice. « Des gens qui ne viennent pas à un rendez-vous parce qu’ils sont à l’hôpital sont sanctionnés, de même que des femmes qui sont en train d’accoucher… Quand les gens engagent un recours au tribunal, ils ont de bonnes chance de gagner, de faire annuler la décision », illustre Anita Bellows.

La justification affichée, en Grande-Bretagne comme en France, de ce nouveau régime de sanctions est d’inciter les personnes à retravailler le plus vite possible. Quels sont les résultats concrets de cette politique ? « Certaines catégories de personnes sont particulièrement vulnérables et affectées par la suspension des allocations. Cela inclut les parents isolés, les jeunes adultes qui sortent tout juste du système d’aide sociale à l’enfance, les personnes malades ou handicapées », souligne un rapport du Parlement britannique en octobre dernier. Souvent, les personnes sanctionnées « empruntent de l’argent, coupent dans leurs dépenses alimentaires et les autres dépenses de première nécessité, ou ne paient plus leurs factures, plutôt que d’augmenter leur revenus en retrouvant du travail », rapporte encore l’enquête parlementaire.

« Ces sanctions ont été utilisées pour faire baisser artificiellement les chiffres du chômage »

Les députés britanniques citent le cas d’une mère célibataire contrainte de se tourner vers les banques alimentaires. Son allocation avait été réduite parce qu’elle avait quitté un emploi à temps plein pour travailler à temps partiel, ne pouvant plus payer la garde de ses enfants. « Les personnes les plus sanctionnées sont celles qui ont déjà le plus de mal à naviguer dans le système, a constaté Anita Bellows. Ces sanctions, nous y sommes opposés par principe. En plus, elles ont été utilisées pour faire baisser artificiellement les chiffres du chômage » Résultat : si le taux de chômage officiel britannique affiche un séduisant 4 %, le nombre de travailleurs pauvres y est trois fois plus élevé qu’en France, avec plus d’un salarié sur cinq concerné !

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En Angleterre, « la mise en place des sanctions s’est faite dans une grande indifférence, parce que les chômeurs sont stigmatisés. Mais aujourd’hui, avec le système de l’Universal Credit, qui fusionne les allocations sociales et chômage sous un même guichet, des personnes qui travaillent mais touchent des allocations parce que leurs revenus sont bas se retrouvent aussi sanctionnées. On commence donc à en parler plus largement », rapporte Anita Bellows. La réforme du « Crédit universel » (Universal Credit), votée en 2012, se met en place progressivement. Elle fusionne dans un même service et une même allocation l’ensemble des aides : l’allocation chômage minimum – l’équivalent du RSA –, l’allocation pour les personnes dans l’incapacité de travailler pour cause de maladie ou de handicap, l’aide au logement, le crédit d’impôt pour la reprise d’un travail et le crédit d’impôt pour les enfants à charge. C’est cette allocation devenue unique qui peut désormais être réduite « si vous ne faites pas ce pourquoi vous vous êtes engagé », comme chercher du travail et fréquenter un Jobcentre [2].

En Allemagne, des sanctions renforcées pour les jeunes

En Allemagne, les sanctions contre les chômeurs peuvent également concerner leur aide au logement. Mi-janvier, le tribunal constitutionnel, la plus haute juridiction du pays, a commencé à étudier la question : ces suspensions d’allocations sont-elles compatibles avec la Constitution ? Le contrôle des demandeurs d’emploi y a été durci il y a plus de dix ans, au moment de la réforme du système d’assurance-chômage de 2005. La durée du chômage indemnisé a alors été limitée à un an. Le chômeur touche ensuite une allocation minimum, appelée « Hartz IV ». Le versement de cette allocation fait l’objet de contrôles renforcés destinés à « remettre au travail » au plus vite la personne concernée. Un rendez-vous raté, une formation refusée, une offre d’emploi à laquelle on ne candidate pas, signifient une coupe immédiate d’une partie de l’allocation, jusqu’à une suspension intégrale en cas de récidive.

 

Pour les moins de 25 ans, les sanctions sont encore plus drastiques : au moindre manquement, c’est la suppression totale de l’allocation. Au deuxième, l’aide au loyer – payée directement au propriétaire du logement – est aussi suspendue. « Ce traitement plus dur envers les jeunes est officiellement justifié comme une mesure “éducative” », déplore Inge Hannemann, aujourd’hui élue municipale de Hambourg pour le parti de gauche Die Linke. L’élue travaillait auparavant au Pôle emploi allemand, le « Jobcenter », entre 2005 et 2013, où elle a protesté contre la politique des sanctions. Avant, finalement, de se faire licencier.

Spirale d’endettement et perte de logement

« Les sanctions touchent avant tout les personnes qui sont déjà dans des situations difficiles : celles qui ont des troubles psychiques, les migrants, les personnes qui ne maîtrisent pas bien l’allemand ou qui, même si elles sont allemandes d’origine, ne maîtrisent pas le langage administratif. En fin de compte, elles frappent les plus faibles », souligne Inge Hannemann. Un centre social de la région de Wuppertal, dans la Ruhr, a récemment réalisé, en vue de l’audience au tribunal constitutionnel, un sondage auprès de plus de 21 000 personnes, chômeurs, travailleurs sociaux, avocats, agents du Jobcenter, sur les conséquences du régime de sanctions.

Les résultats de l’étude sont sans appel. Pour près trois-quarts des participants à l’enquête, les réductions d’allocation représentent le début d’une spirale d’endettement. Plus de 60 % des personnes interrogées affirment aussi que les sanctions contribuent à une perte de logement. Plus de 90 % des personnes qui ont répondu estiment, en outre, que les sanctions n’aident pas du tout à réintégrer les chômeurs sur le marché du travail. La majorité des agents des Jobcenter partage également ce point de vue.

« On n’aide pas les gens en leur faisant peur »

Pourtant, les sanctions pleuvent. Selon l’Agence pour l’emploi allemande, entre octobre 2017 et septembre 2018, plus de 920 000 sanctions ont été prononcées contre 400 000 chômeurs. Un chômeurs sur six a été sanctionné dans l’année ! Pour les trois-quarts des sanctions, le motif était un simple rendez-vous raté [3]. « Quand j’ai commencé à dénoncer publiquement les sanctions, des collègues m’ont donné raison en interne, mais ils n’osaient pas le dire publiquement parce qu’ils craignaient de perdre leur job. Leur peur était justifiée. C’est ce qui m’est arrivé », témoigne aujourd’hui Inge Hannemann. Avec la procédure en cours auprès du tribunal constitutionnel, les langues se délient. Fin janvier, la directrice d’un Jobcenter local, celui de Brême, a sévèrement critiqué le système des sanctions dans une interview à un quotidien régional : « On n’aide pas les gens en leur faisant peur », a-t-elle déclaré, dénonçant les « dégâts » provoqués par les coupes dans les allocations.

Pour autant, l’ancienne conseillère Inge Hannemann ne croit pas que le tribunal constitutionnel, qui devrait rendre sa décision dans quelques mois, va interdire de couper les allocations aux chômeurs. « Le tribunal pourrait arriver à la conclusion qu’on ne peut pas couper le minimum vital. Mais pour les chômeurs, il y a un système de bons alimentaires qui peuvent être attribués quand les allocations sont suspendues. Donner ces bons est obligatoire pour les foyers où il y a des enfants mineurs. Sinon, il faut en faire la demande. Mais c’est le même conseiller qui décide de sanctionner et d’attribuer, ou pas, les bons. Et tous les magasins ne les acceptent pas, surtout à la campagne. Le tribunal pourrait en revanche affirmer qu’il faut arrêter de sanctionner plus sévèrement les moins de 25 ans, et qu’on ne peut pas supprimer l’aide au paiement du loyer, parce que cela met les gens à la rue, analyse l’ancienne conseillère. Mais il est possible que cela ne soit qu’une recommandation, et qu’ensuite la gouvernement prenne son temps pour légiférer, ou attende les prochaines élections. » Celles-ci auront lieu en 2021.

En France, l’ensemble de la protection sociale bientôt soumise aux mêmes sanctions ?

Et en France ? L’aide au logement ou les allocations familiales pourront-elles, demain, être aussi concernées par les sanctions visant un demandeur d’emploi jugé pas suffisamment zélé ? Pendant sa campagne présidentielle, Emmanuel Macron a annoncé vouloir mettre en œuvre la fusion des allocations et aides. La version française de l’Universal Credit c’est l’« Allocation sociale unique », envisagée par le gouvernement [4]. « Il faut regarder ce qui se passe en Grande-Bretagne car ils sont souvent les premiers à mettre en œuvre des réformes que les autres pays reprennent ensuite », alerte Inge Hannemann. La mise en place de l’aide sociale unique telle que le souhaiterait Emmanuel Macron va-t-elle suivre les modèles allemands et britanniques, et soumettre tous les bénéficiaires d’aides sociales au régime de sanctions qui vaut désormais pour les chômeurs ?

Rachel Knaebel

Publié le 08/02/2019

 

Répression. Face aux violences répétées, la révolte des mutilés

Marie Barbier (site humanité.fr)

Pas un samedi de mobilisation sans que la liste des blessés, gilets jaunes ou observateurs, ne s’allonge. En cause, l’utilisation massive de grenades explosives ou de LBD 40. Des collectifs de « gueules cassées » tentent de s’organiser.

Il a intégralement filmé la scène, diffusée en direct sur les réseaux sociaux : samedi après-midi, alors qu’elle se trouvait place de la Bastille, l’une des figures du mouvement des gilets jaunes, Jérôme Rodrigues, a été grièvement blessée à l’œil par les forces de l’ordre. Hospitalisé et placé en coma artificiel dans la nuit de samedi à dimanche, ­Jérôme Rodrigues ne savait pas encore, hier, s’il pourrait conserver l’usage de son œil. « L’hématome n’est pas encore assez résorbé pour qu’il puisse y avoir un avis sur la viabilité de son œil droit mais j’ai peu d’espoir, nous indiquait, en début d’après-midi, son avocat, Philippe de Veulle. Il est sous le choc. Il va être handicapé à vie. C’est un drame pour lui et pour sa famille. » Une plainte pour violence, coups et blessures volontaires a été déposée contre X, samedi, à 22 h 25, au commissariat du 13e arrondissement parisien. « J’ai la preuve matérielle que Jérôme a été blessé par un LBD (lanceur de balles de défense – NDLR) et non par une grenade de désencerclement, comme veut le faire croire le ministère de l’Intérieur. Il a été mis en joue ! Ce n’est pas un éclat involontaire », dénonce l’avocat. Le ­projectile ramassé par des témoins est « à la disposition » de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN, la police des polices), saisie samedi par le préfet de police de Paris.

Refus dans certains commissariats de prendre les plaintes

Jérôme Rodrigues intègre la longue liste des mutilés de la répression policière. D’après le recensement clinique effectué par le journaliste David Dufresne et mis à jour hier midi, il est le 157e blessé au visage depuis le début du mouvement, aux côtés de 18 éborgnés, 40 blessés aux membres inférieurs, 4 mains arrachées… Les estimations officielles font également état de cette violence sans précédent avec ce chiffre colossal de 2 000 blessés. Face à ces violences inédites, les victimes s’organisent. Dans l’Hérault, les gilets jaunes blessés peuvent s’appuyer, depuis le 8 décembre 2018, sur la « Legal Team » mise en place par la Ligue des droits de l’homme (LDH) de Montpellier. Dans un rapport rendu public jeudi dernier, elle dénonce « un maintien de l’ordre très agressif, avec un usage extrêmement important des lanceurs de balles de défense – LBD 40 –, grenades à main de désencerclement – GMD – et grenades de gaz lacrymogène instantanées – GLI-F4. Un tel niveau d’usage n’avait jamais été observé ». « La Legal Team a pu constater à plusieurs reprises que des volontaires dispensant les premiers secours avaient été visés et blessés par des tirs de LBD, précise encore le rapport. Après avoir organisé, le 15 janvier 2019, un rassemblement de soutien aux blessés, quatre gilets jaunes ont déposé un référé-liberté au tribunal administratif, rejeté vendredi. « C’est dommage, mais ça va nous permettre de saisir le Conseil d’État dès le début de cette semaine », indique Sophie Mazas, présidente de l’antenne locale de la LDH. Également avocate, elle souligne les difficultés pour les blessés à se faire entendre devant la justice : refus dans certains commissariats de prendre les plaintes, système de tri dans les hôpitaux, policiers masqués. « C’est impossible, par exemple, d’aller au pénal dans ces cas d’agression. Pour cela, il faudrait avoir les noms ou les photos des agresseurs. Mais en manifestation, les policiers agissent cagoulés et dissimulent leur matricule. »

La semaine dernière, la CGT et la LDH ont tenté en vain de faire suspendre par la justice administrative l’utilisation des LBD, à la veille des manifestations de samedi. Le tribunal administratif de Paris les a déboutés vendredi, en invoquant notamment l’expérimentation par les forces de l’ordre de caméras destinées à filmer les tirs. Une mesure annoncée par l’Intérieur pour répondre à la polémique, qui paraît bien dérisoire, vu les derniers blessés.

« Ce qui nous apaisera, c’est que ces armes soient interdites »

Les réseaux sociaux foisonnent de collectifs de blessés qui appellent, à l’occasion de l’acte XII de samedi prochain, à une marche pacifique à Paris. « Venez avec des bandages, des béquilles, un pansement sur l’œil ou tout ce qui pourrait symboliser la mutilation du peuple par l’État », lit-on sur l’une de ces pages. Dans l’une des vidéos partagées, Antoine, Axelle, Robin, Antonio témoignent : « Nous, bien sûr, on doit réapprendre à vivre avec nos handicaps. Avec tout ce que notre traumatisme implique. Mais il ne faut pas se cacher que ce sera très difficile. Ce qui pourra nous apaiser, c’est qu’enfin ces armes soient définitivement interdites. »

Le traumatisme, Christian Tidjani le porte depuis neuf ans. Sa vie a été bouleversée alors que son fils a pris un tir de LBD 40 en plein visage. Les faits remontent à octobre 2010 : Geoffrey, 16 ans, manifeste devant le lycée Jean-Jaurès de Montreuil (Seine-Saint-Denis) contre la réforme des retraites. Il déplace une poubelle pour bloquer son bahut lorsqu’un policier appuie sur la gâchette, invoquant la « légitime défense ». Bilan : fractures du visage et une hémorragie à l’œil. Aujourd’hui, Geoffrey, 24 ans, a subi huit interventions chirurgicales et n’a jamais repris une scolarité normale. « Mon fils ira chez le médecin toute sa vie, nous confie son père. Son mal de crâne ne s’arrête pas, même avec des traitements médicamenteux très lourds. Il a perdu tout espoir et a commencé à péter des câbles. Il a même mis le feu à sa chambre… Il a sombré psychologiquement au moment où le policier s’est pourvu en cassation, en 2017. Pendant sept jours, il a été interné en hôpital psychiatrique. » Militant au sein de l’Assemblée des blessés, Christian Tidjani conclut : « Si les blessés n’obtiennent pas réparation, ils se feront justice tout seuls dans la rue. Ils sont en train de créer de nouveaux monstres… »

Marie Barbier, Lola Ruscio et Émilien Urbach

Publié le 05/02/2019

Loi anti-casseurs : réprimer, quel qu’en soit le prix

Par Loïc Le Clerc | (site regard.fr)

Ce mardi 22 janvier arrive à l’Assemblée nationale la fumeuse loi "anti-casseurs". L’exécutif veut reprendre à son compte ce texte de la droite sénatoriale, même si certains députés LREM le jugent « liberticide ».

Voilà bientôt dix semaines que les gilets jaunes manifestent. Autant de jours où le pouvoir semble bien incapable d’apporter une réponse favorable à cette crise sociale. Au contraire, l’exécutif entend perdurer dans son triptyque incendiaire : lacrymogène, Flash-Ball, prison.

Selon Libération, on compte désormais « 109 blessés graves parmi les gilets jaunes et les journalistes, dont 79 par des tirs de lanceur de balle de défense. Au moins 15 victimes ont perdu un œil. » Mais le ministre de l’Intérieur reste aveugle à cette violence d’Etat. Le 14 janvier dernier, Christophe Castaner déclarait :

« Naturellement, je n’ai jamais vu un policier ou un gendarme attaquer un manifestant ou un journaliste. »

Naturellement [1] .

Ainsi, en plus d’équiper toujours plus les forces de l’ordre, au point de militariser la répression, le gouvernement espère pouvoir aller aussi loin sur le volet pénal. C’est tout le but de la loi dite "anti-casseurs". Il est vrai que dans un pays où l’on fait seulement 36 heures de garde à vue pour un tag "Macron démission", où l’on bat le record du plus grand nombre de GAV pour un mouvement social (plus de 5000 personnes), il était temps de sévir.

Tous casseurs

Le 7 janvier 2019, au JT de 20h de TF1, Edouard Philippe fait donc cette annonce sur la prochaine loi anti-casseurs. Le Premier ministre compte bien montrer à aux Français que la fête est finie. Sauf que, as usual, il ne s’agit que d’un effet d’annonce. Le texte en question est une proposition de loi émanant du sénateur Bruno Retailleau (LR), intitulée "proposition de loi visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs" et déjà adoptée par le Sénat en octobre 2018.

Cette loi est de différentes inspirations, notamment les lois anti-hooligans et anti-burqa. À l’instar des différentes lois antiterroristes, l’exception visant un groupe d’individus particuliers, dans des circonstances particulières et des temps exceptionnels finit par atterrir dans le droit commun. Tous hooligans, tous casseurs, tous fichés S ?

Dans le fond, ce texte de loi envisage de créer un délit de port de la cagoule (un an de prison), un délit de participation à une manifestation non déclarée (ce qui relève d’une contravention aujourd’hui) ou encore un fichier recensant les manifestants "violents". Serait interdite de manifestation « toute personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public ». Quand c’est flou…

Rappelons ici le fact-checking d’Amnesty au sujet du droit de manifester :

« Le droit de manifester ne peut pas être soumis à autorisation préalable […] l’absence de notification aux autorités de la tenue d’une manifestation ne rend pas celle-ci illégale. »

Loi anti-casseurs, loi anticonstitutionnelle ?

Nombreux sont les juristes à s’inquiéter de cette dérive sécuritaire. L’avocat Patrice Spinosi y voit, dans Le Monde, une « atteinte disproportionnée au droit de manifester ses opinions ». Même constat pour l’avocat William Bourdon qui, auprès de nos confrères de franceinfo, évoque le fait qu’« interdire une manifestation peut se heurter à des problèmes constitutionnels ou risquer la censure du juge européen ».

La loi anti-casseurs serait-elle contraire à notre Constitution ? Le texte arrive ce mardi à l’Assemblée nationale pour l’examen en commission, avant qu’il ne soit débattu dans l’hémicycle la semaine prochaine.

Sur France Inter, mardi 8 janvier, la députée LFI Clémentine Autain dénonçait la « dimension assez hallucinante de ce pouvoir qui ne comprend pas ce qu’il se passe et qui est dans une escalade de surenchères de répression ». Même au sein de la majorité cette loi divise, certains redoutant un dispositif « liberticide ». Mais rassurez-vous, selon Europe 1, « cette semaine, Christophe Castaner qui va recevoir les élus récalcitrants ». La République en marche, ou crève, pour changer.

 

Loïc Le Clerc

Notes

[1] [Maj. 23/01/19] : Après avoir nier toute violence policière, Christophe Castaner a déclaré que quatre manifestants « ont été frappés violemment à la vision ». Au-delà de la minimisation des chiffres, on appréciera la novlangue pour éviter l’emploi du verbe "éborgner".

 

Publié le 02/02/2019

Violences policières : le poker menteur de Macron, Castaner et Nuñez

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Dix semaines de gilets jaunes, des milliers de blessés, onze morts et un pouvoir qui oscille entre déni de réalité et mensonges au sujet de la violence des forces de l’ordre.

En matière de "faits alternatifs" et de "post-vérité", Donald Trump est le fer de lance à l’échelle planétaire. En France, Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan et même quelques cadres Les Républicains s’y sont récemment illustrés avec le pacte de Marrakech et le traité d’Aix-la-Chapelle. La palme revient à la tête de liste RN aux élections européennes, Jordan Bardella, invité sur France Inter le 22 janvier dernier et qui, alors que Léa Salamé le prend en flagrant délit de mensonge, rétorque : « On a le droit d’avoir un avis divergent ». 2019, la réalité des faits compte moins qu’un "avis".

Mais l’extrême droite n’a pas le monopole de la mauvaise foi politicienne.

Depuis plus de dix semaines, les gilets jaunes manifestent chaque samedi leur colère à l’encontre de la politique d’Emmanuel Macron. En réponse à leurs demandes sociales, ils n’auront eu droit qu’à des tirs de LBD (c’est comme les Flash-Balls, mais en plus puissant) et une loi, dite "anti-casseurs" en discussion en ce moment au Parlement. Face aux innombrables faits de violences policières, l’exécutif s’emmure dans le déni.

Castaner ment

Fin janvier, le ministère de l’Intérieur compte « plus de 1700 blessés parmi les manifestants et un millier chez les forces de l’ordre », peut-on lire sur 20 Minutes. Un nombre de manifestants blessés par les forces de l’ordre qui serait bien en deçà de la réalité selon le collectif Désarmons-les, qui en dénombre entre 2000 et 3000.

De son côté, le journaliste indépendant David Dufresne compile depuis le début du mouvement ces violences. À l’heure où nous écrivons ces lignes, il fait état de 358 signalements pour des blessures graves, dont 160 blessures à la tête, 18 éborgnés, quatre mains arrachées et un décès.

Mais à en croire le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, lors d’une audition à l’Assemblée nationale le 22 janvier, il y aurait seulement « quatre personnes qui ont eu des atteintes graves à la vision. Certains pouvant effectivement perdre un œil. » Outre l’affreuse novlangue d’"atteinte à la vision", on passerait donc de 18 éborgnés à quatre personnes blessées dont "certaines" auraient perdu un œil. « On est dans le mensonge d’Etat », lance David Dufresne au Monde

Macron ment

En voyage en Égypte pour louer les bienfaits de la démocratie... Euh... Non, pardon. En voyage en Égypte pour vendre des armes à un dictateur, Emmanuel Macron est interpellé lors d’une conférence de presse au sujet des violences policières françaises. Le chef de l’Etat rétorque :

« Je déplore que onze de nos concitoyens français aient perdu la vie durant cette crise [...] Je note qu’ils ont bien souvent perdu la vie en raison de la bêtise humaine mais qu’aucun d’entre eux n’a été la victime des forces de l’ordre. »

Si la quasi-totalité des morts en question est plutôt due à des accidents de la route aux abords des ronds-points occupés, Emmanuel Macron omet le décès de Zineb Redouane, début décembre – bien qu’il la compte parmi les onze. Cette Marseillaise de 80 ans est morte après avoir reçu en plein visage une grenade lacrymogène. Elle voulait simplement fermer ses volets pour se protéger des heurts qui avaient cours en bas de chez elle. Une victime collatérale des forces de l’ordre n’en est pas moins une victime des forces de l’ordre.

Nuñez ment

Le cas de Jérôme Rodrigues est devenu emblématique. Parce qu’il est une figure du mouvement des gilets jaunes, mais aussi et surtout parce qu’il effectuait un "Facebook live" au moment de sa blessure. On voit sur sa vidéo un manifestant pacifique, délibérément pris pour cible le 26 janvier. Lui affirme avoir d’abord reçu une grenade de désencerclement, puis un tir de LBD40 qui l’a atteint à l’œil. 

La version policière diffère quelque peu, puisque le 27 janvier Laurent Nuñez, secrétaire d’Etat auprès de ministre de l’Intérieur, affirme à qui veut l’entendre qu’il n’a « aucun élément [lui] permettant de dire qu’il y a eu usage d’un lanceur de balle de défense », mais que Jérôme Rodrigues aurait été blessé par des éclats de grenade de désencerclement.

Notons ici que Laurent Nuñez dépense beaucoup d’énergies à justifier comment a été mutilé Jérôme Rodrigues, sans jamais aborder le pourquoi. Sans regretter, non plus, qu’on en soit arrivé là : revenir blessé, voire éborgné, d’une manifestation.

Laurent Nuñez a multiplié les apparitions médiatiques pour contredire la version de Jérôme Rodrigues. Parole contre parole. Et puis, l’émission Quotidien s’est procurée des images de la scène filmée sous un autre angle. Et l’on y voit clairement deux moments : l’explosion d’une grenade suivie d’un tir de LBD.

En attendant la résolution de cette histoire, l’IGPN a déjà ouvert 101 enquêtes. Et vivement la loi sur les fake news ! Ou pas.

Loïc Le Clerc

Publié le 29/01/2019

Grand débat: les secrets d’un hold-up

 

26 janvier 2019 Par Laurent Mauduit

 

Alors que la Commission nationale du débat public était disposée à assurer l'impartialité et la neutralité du grand débat national, l’Élysée s’y est opposé. Documents et courriels confidentiels à l’appui, Mediapart révèle la lutte menée par Emmanuel Macron pour transformer l’initiative, selon le mot de Chantal Jouanno, en une « campagne de communication ».

  C’est une curieuse histoire, qui se joue le 9 janvier, et qui va lourdement peser sur le grand débat national souhaité par Emmanuel Macron, pour essayer de sortir de la crise des gilets jaunes. L’avant-veille, le 7 janvier, sous le titre « Le salaire pas très “gilet jaune” de Chantal Jouanno », La Lettre A a révélé que la présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP) avait une rémunération de 14 666 euros brut par mois. La controverse s’est aussitôt enflammée. Et quand l’intéressée tente de s’expliquer, deux jours plus tard au micro de France Inter, elle est en réalité devenue inaudible.

Elle a beau dire que le niveau de sa rémunération relève d’un décret, lequel relève de la compétence de la puissance publique, et qu’il lui appartient éventuellement de la diminuer ; elle a beau préciser qu’elle comprend qu’un tel niveau de rémunération puisse choquer les gilets jaunes, dont les revendications portent pour beaucoup sur des questions de pouvoir d’achat… personne ne l’entend.

Et quand Chantal Jouanno annonce ce 9 janvier qu’elle reste présidente de la CNDP mais qu’elle n’assumera pas, contrairement à ce qui était prévu, le pilotage de ce grand débat national, l’opinion retient que c’est cette polémique sur sa rémunération qui est à l’origine de cette embardée catastrophique pour le pouvoir.

Et pourtant, non ! Derrière cette histoire, une autre se joue, dont personne à l’époque ne se doute. Il y a bien une rumeur persistante qui circule, et dont Mediapart se fait l’écho dans notre première enquête, selon laquelle les relations sont tendues entre le pouvoir et Chantal Jouanno, l’ex-ministre sarkozyste, le premier cherchant à se débarrasser de la seconde. Mais cela ne va pas plus loin. Et nul ne se doute que cette mise en retrait de Chantal Jouanno est surtout l’aboutissement ultime de très vives tensions entre la CNDP d’un côté, et l’Élysée et Matignon de l'autre, sur la manière de conduire ce grand débat national.

Chantal Jouanno, dont nous avons recueilli le témoignage, admet elle-même bien volontiers que ce 9 janvier, elle ne dit pas ce qu’elle a sur le cœur. Par « loyauté », dit-elle. Mais avec le recul, la présidente souhaite visiblement faire connaître sa version des faits. Pour rétablir la vérité.

L’histoire commence donc au début du mois de décembre. Emmanuel Macron a alors annoncé son intention d’ouvrir un grand débat national pour tenter de désarmer la colère des gilets jaunes et leur apporter la preuve qu’il est à l’écoute.

Le 5 décembre, Chantal Jouanno, qui préside la CNDP, dont la mission est précisément d’être le garant de la neutralité et de l’impartialité de tous les débats publics organisés dans le pays, est donc approchée. Dans un premier temps, c’est Damien Cazé, conseiller au cabinet du premier ministre, qui lui demande si elle accepterait de piloter le grand débat. Mais la demande est curieusement formulée : son interlocuteur lui demande si elle accepte de le faire « à titre personnel ». Réponse de Chantal Jouanno : c’est impossible ! Si le gouvernement veut la saisir, cela ne peut être qu’ès qualités, comme présidente de la CNDP. Il faut donc que le gouvernement respecte les procédures et fasse une saisine officielle de la CNDP.

Le sous-entendu est très clair : la CNDP est régie par des règles. Et si le gouvernement veut faire appel à elle, il devra les respecter. Comme dans tous les débats organisés par la CNDP, il ne peut y avoir de « lignes rouges », c’est-à-dire de sujets interdits. La neutralité et l’impartialité des débats devront être assurées, et c’est la CNDP qui en est nécessairement le garant – et non un ministre ou un responsable politique. Tous les intervenants dans le débat sont égaux : en clair, la parole d’un président de la République, s’il intervient, ne peut pas peser plus que celle d’un autre citoyen. Ou alors, si le président ou un ministre participe, ils ne peuvent présider la séance ni être sur une tribune ou au centre de la salle, de sorte que tous les participants soient égaux. Quant aux restitutions et au compte-rendu final des débats, c’est aussi la CNDP qui doit en avoir la maîtrise, de sorte qu’ils ne soient pas biaisés par quiconque. Toutes ces règles, la puissance publique les connaît évidemment, et le premier échange ne fait qu’y faire allusion.

Alors pourquoi Damien Cazé demande-t-il à Chantal Jouanno de piloter le grand débat « à titre personnel » ? Le gouvernement souhaite-t-il obtenir la caution de la présidente de la Commission, mais sans saisine officielle, c’est-à-dire en s’émancipant des procédures démocratiques de la commission ? Ce même 5 décembre, un autre indice peut le suggérer. Il transparaît du courriel (voir ci-dessous) que Chantal Jouanno adresse au même Damien Cazé mais aussi à Thomas Fatome, qui est le directeur adjoint de cabinet d’Édouard Philippe. Chantal Jouanno leur signale que deux ministres, Jacqueline Gourault et Muriel Pénicaud, « rencontrent demain les organisations syndicales et associations d’élus ». Et la présidente de la CNDP d’ajouter : « Elles envisagent de définir et valider avec eux la méthode et l’organisation du débat. Ceci n’est pas en cohérence avec la volonté affichée de confier à une autorité indépendante cette organisation pour en garantir la neutralité. »

 

En clair, il n’y a pas encore de conflit entre le pouvoir et la CNDP, mais celle-ci peut commencer à craindre que le gouvernement ne cherche à s’émanciper des règles d’un véritable débat démocratique. Quelques jours passent ensuite, sans que Chantal Jouanno n’obtienne d’éclaircissements sur la méthode retenue par le gouvernement.

Le 11 décembre, Chantal Jouanno écrit donc un nouveau courriel à Thomas Fatome et Damien Cazé, dans l’espoir d’avoir des nouvelles car l’échéance du 15 janvier, date annoncée pour le lancement du grand débat, se rapproche. « Y voyez-vous plus clair sur l’organisation du débat ? L’Élysée souhaite-t-il le piloter directement ? Si vous souhaitez l’hypothèse de la saisine de la CNDP, il faut le faire très rapidement, car nous devons activer les budgets, les équipes pour mobiliser les prestataires », leur demande-t-elle.

Dans la soirée, Damien Cazé lui apporte une drôle de réponse. Ou plutôt, il revient vers elle pour lui poser une question : « Chantal, on peut mobiliser les équipes sans saisine formelle ? Car on risque d’avoir une gouvernance un peu compliquée… » Le message, cette fois, n’est plus allusif : la formule de « gouvernance un peu compliquée » suggère que le gouvernement cherche un moyen pour ne pas effectuer de saisine de la CNDP et donc, pour échapper aux contraintes démocratiques que cela imposerait.

 

Le nécessaire « filtrage du rapport final »

 

Le 12 décembre, Chantal Jouanno confirme donc à Matignon qu’elle ne pourra piloter le grand débat que dans le cadre d’une saisine officielle de la CNDP.

Le 13 décembre, le ton commence à monter. Une réunion a lieu ce jour-là à l’Élysée, avec une délégation de la CNDP conduite par Chantal Jouanno, la secrétaire générale adjointe de l’Élysée Anne de Bayser, le conseiller spécial de Macron Ismaël Emelien, le directeur adjoint de cabinet du premier ministre et divers autres conseillers. Un premier sujet de conflit apparaît. Ismaël Emelien veut qu’il s’agisse d’un débat fermé, avec des sujets hors débat – ce qui est contraire aux principes de la CNDP. Un second sujet de désaccord apparaît quand un conseiller évoque le nécessaire « filtrage du rapport final ». Ce qui est pour la CNDP tout aussi inacceptable car les données, dans leur intégralité, doivent pouvoir être accessibles à tous, de sorte que chacun puisse vérifier la sincérité de la restitution, à la fin du débat.

Le 14 décembre, après visiblement beaucoup d’hésitations, Édouard Philippe saisit officiellement la CNDP, mais les mots utilisés par le premier ministre prolongent les ambiguïtés des jours précédents .

Dans sa lettre à Chantal Jouanno, Édouard Philippe utilise en effet ces formules : « Je souhaite que la CNDP accompagne et conseille le gouvernement dans l’organisation de ce grand débat, et que vous assuriez personnellement cette mission. » Qui donc pilotera le grand débat : la CNDP ou le gouvernement ? La formule choisie peut signifier que la CNDP n’aura qu’une mission d’assistance et que c’est le gouvernement qui sera le pilote, ce qui serait une remise en cause du principe de neutralité.

La formule selon laquelle Chantal Jouanno assurerait « personnellement cette mission » peut aussi suggérer qu’elle ne le ferait pas forcément és qualités de présidente de la CNDP mais à titre personnel, d’autant qu’elle pourrait s’appuyer pour conduire cette mission « sur une équipe interministérielle ».

Le 17 décembre, la CNDP rend sa décision, qui est publiée comme le veut la loi par le Journal officiel : « Article 1 – La Commission, autorité administrative indépendante, accepte la mission d’accompagner et de conseiller le Gouvernement dans l’organisation du Grand débat national et désigne sa Présidente, Madame Chantal Jouanno, pour qu’elle assure personnellement cette mission. Cet accompagnement se poursuivra jusqu’au lancement du débat. Article 2 – La poursuite de cette mission jusqu’à la rédaction du rapport final suppose un engagement du Gouvernement à respecter pour ce débat public les principes fondamentaux de la Commission nationale du débat public. »

Il s’agit donc d’une réponse favorable, mais à la condition que les règles du débat démocratique soient bel et bien respectées ! Car tout est là, relève Chantal Jouanno, de manière rétrospective : « Ils ne voulaient pas être contraints par les règles du débat public », confie-t-elle à Mediapart.

Le 18 décembre, pour en avoir le cœur net, Chantal Jouanno repart à la charge. Sachant qu’il y a eu une réunion de travail peu avant entre l’Élysée et Matignon, elle demande par courriel à Thomas Fatome, le directeur adjoint de cabinet à Matignon, pour lui demander qui fera le rapport final : la CNDP comme le veut ses procédures ou le gouvernement ? « Et ils ont arbitré sur CNDP jusqu’à la restitution ou seulement la mise en place ? », demande-t-elle à son interlocuteur. Réponse peu avant minuit : « Point non abordé. Reparlons-en demain. »

La formule a de quoi inquiéter Chantal Jouanno car le même jour, peu avant, une réunion a eu lieu, toujours à Matignon, au cours de laquelle on lui a dit que la CNDP piloterait le grand débat, mais qu’elle serait assistée de personnalités faisant office de garants. Ce que Chantal Jouanno a refusé, toujours pour la même raison : le garant, le seul, ne peut être que la CNDP, puisque c’est précisément sa raison d’être.

Pour lever toutes les équivoques, la CNDP transmet d’ailleurs au gouvernement ce 18 décembre « une proposition de méthode pour la conduite du Grand Débat National » (proposition qui, parmi d’autres documents, figure dans le rapport final de la CNDP, que nous examinerons plus loin).

Dans le lot de ces recommandations figure celle-ci : « Nous déconseillons fortement de préciser publiquement avant le débat les “lignes rouges”, c’est-à-dire les propositions que le gouvernement refusera quoi qu’il advienne de prendre en compte, et plus encore les sujets dont il ne veut pas débattre. L’expérience de la CNDP lui permet d’affirmer qu’afficher une telle position avant l’ouverture du Grand Débat National en videra les salles ou en radicalisera plus encore les oppositions. Un débat qui ne permet pas d’aborder l’option zéro d’un projet, c’est-à-dire son abandon, est systématiquement un échec. Par contre, il ne vous sera jamais reproché de répondre négativement et de manière argumentée. Nous déconseillons également très fortement d’utiliser les mots de pédagogie, d’explication, ou tout autre terme qui laisse à penser que les décideurs n’écoutent pas et se placent toujours dans une position de supériorité. Plus généralement, l’expérience de la CNDP permet d’affirmer que la seule pédagogie acceptable lors d’un débat est la “pédagogie réciproque” et non unidirectionnelle. Un débat renseigne toutes les parties prenantes des points de vue, des arguments et des informations dont chacun dispose. Enfin le débat ne sert pas à faire accepter les projets, mais à faire émerger leur condition de faisabilité. »

Au chapitre « Neutralité et écoute pendant le Grand Débat National » figure cette autre recommandation : « Pendant le Grand débat national, les membres du gouvernement comme les parlementaires doivent s’engager à adopter une posture d’écoute active […]. La posture d’écoute active implique de ne jamais prononcer de discours en ouverture, en clôture ou depuis une estrade, mais de répondre éventuellement aux questions posées. »

La lettre confidentielle de Chantal Jouanno à Édouard Philippe

Le 21 décembre, Chantal Jouanno sait pourtant, par l’Élysée, que le grand débat ne se déroulera pas sous le pilotage de la CNDP. L’Élysée souhaite toujours qu’elle s’implique, mais seulement à titre personnel. Par une lettre adressée ce 21 décembre à Édouard Philippe, elle lui fait donc savoir qu’elle ne peut pas se livrer à cet exercice. C’est un épisode qui était jusque-là inconnu, car on avait toujours pensé que la décision de se mettre en retrait avait été prise par Chantal Jouanno bien plus tard, le 9 janvier, dans le prolongement des polémiques sur sa rémunération. Or non : dès ce 21 décembre, Chantal Jouanno refuse la mission, telle que le gouvernement la conçoit.

Voici cette lettre qui, jusqu’à présent, n’avait donc jamais été rendue publique :

« Le cabinet du président de la République a confirmé que la CNDP n’assurera pas le pilotage opérationnel du Grand débat national, ni sa restitution, écrit Chantal Jouanno. Le gouvernement a affiché sa volonté d’être le réceptacle de ce débat, sans instance tierce. Le gouvernement est libre de ce choix. Le cabinet du président de la République m’a demandé de poursuivre à titre personnel le pilotage de l’organisation du Grand débat national, et qu’un comité soit nommé à mes côtés pour garantir que ce débat soit neutre et que sa restitution soit sincère. Après réflexion et compte tenu des échanges avec les membres de la commission, je ne peux accepter cette mission, même à titre personnel. Celle-ci n’est en effet pas détachable de l’objet même de la CNDP. Il ne serait pas compréhensible, ni justifiable, que la présidente de l’autorité administrative indépendante chargée de garantir le droit à la participation ne s’appuie pas sur celle-ci pour garantir le Grand débat national. Cette position ne manquerait pas de susciter de vives critiques au sein de la Commission qui seraient fortement pénalisantes pour le bon déroulement du débat. Ainsi, je regrette de ne pouvoir donner une suite favorable à cette proposition et souhaite que ce Grand débat national soit une belle occasion pour réconcilier la Nation et un bel exemple d’exercice démocratique. »

Panique à Matignon ! À peine la lettre arrive-t-elle à Matignon que le directeur de cabinet d’Édouard Philippe, Benoît Ribadeau-Dumas, adresse un SMS à Chantal Jouanno la priant instamment de ne pas se retirer. Et le directeur adjoint de cabinet lui téléphone, lui disant en substance : « Ne fais pas cela ! Tu vas nous ruiner. On va trouver une solution… »

Face à l’insistance de ses interlocuteurs et voulant être loyale avec le gouvernement, Chantal Jouanno ne met donc pas aussitôt à exécution ce qu’elle a dit, pensant qu’une solution sera peut-être enfin trouvée.

Le 28 décembre, elle a pourtant très vite la confirmation que son espoir est vain. Sur le site du gouvernement qui annonce le grand débat, deux phrases ont été retirées du projet initial. Un retrait lourd de sens, puisque les deux phrases disparues disaient ceci : « Le compte-rendu [du grand débat] sera réalisé par la Commission nationale du débat public » ; « C’est la Commission nationale du débat public (CNDP) qui assure la coordination opérationnelle et garantit la neutralité de l’ensemble de la démarche ». Aussitôt, Chantal Jouanno fait part au directeur de cabinet de Matignon de son inquiétude.

Le 4 janvier, Chantal Jouanno adresse un courriel au directeur de cabinet de Matignon, Benoît Ribadeau-Dumas, pour lui expliquer dans le détail les contours que pourrait prendre le grand débat national, et elle lui joint une note de travail. Mais en préalable, elle lui demande (voir ci-dessous) si le gouvernement a clarifié la question du rôle de la CNDP et de la mission : « La prochaine réunion des commissaires de la Commission nationale a lieu le mercredi 9 janvier. Il serait souhaitable que la lettre de réponse du premier ministre sur laquelle nous avons échangé avec Thomas [Fatome] puisse m’être transmis[e] d’ici là pour clarifier ce point. Ce sera la dernière séance avant le 15 janvier, date de démarrage officiel du Grand débat. »

 

La demande reste sans effet : le gouvernement n’apporte aucune réponse à la CNDP.

Le 7 janvier, La Lettre A sort son « indiscret » sur la rémunération de Chantal Jouanno, et des sources gouvernementales multiplient les attaques contre la présidente de la CNDP.

Le 8 janvier dans la soirée, Chantal Jouanno en vient donc à la conclusion que rien n’a changé depuis sa lettre de mise en retrait du 21 décembre, adressée à Édouard Philippe, et que le gouvernement ne veut pas être contraint par les procédures du débat public. Elle annonce donc au gouvernement qu’elle met en application ce qu’elle annonçait au premier ministre ce 21 décembre.

Le 9 janvier, Chantal Jouanno annonce publiquement qu'elle ne pilotera pas le Grand débat. La Commission nationale du débat public se réunit et ne peut qu’acter que les conditions ne sont pas réunies, puisque le gouvernement ne veut pas accepter les règles habituelles. Voici la décision de la CNDP :

« Ce n’est pas ça un grand débat »

Le 10 janvier, une réunion de passation du dossier a lieu entre la CNDP, dont la mission s’arrête, et le Service d’information du gouvernement (SIG). La rencontre se passe mal, et les membres de la CNDP comprennent que toute la méthodologie mise au point va voler en éclats. Alors que la CNDP défend un débat avec « des thèmes ouverts, et pas de lignes rouges », le SIG veut une « fermeture des thèmes ». Et tout est à l’avenant. Alors que la CNDP défend « une posture d’écoute du décideur », le gouvernement veut confier à deux ministres, qui seront donc juges et parties, la gestion et le pilotage du grand débat, etc. Jusqu’à la restitution qui aurait été transparente, sous la responsabilité de la CNDP, et qui va passer sous le filtre du gouvernement, au risque d’être orientée…

Le 11 janvier, la CNDP publie son rapport, dans lequel elle consigne ce qu’elle a fait – et où on lit en pointillé les désaccords sur la méthode. Voici ce rapport, intitulé « Mission d’accompagnement et de conseil pour le grand débat national » :

Ce rapport acte donc que la mission d’accompagnement de la CNDP a pris fin.

Le 25 janvier, sur LCI, Chantal Jouanno ajoute pourtant une conclusion plus personnelle :

La présidente de la CNDP fait donc entendre ses regrets : la plateforme internet préparée par la CNDP « était prête, sauf qu’en fait, ils ont tout refait », dit-elle. « On n’avait pas prévu de faire une opération de communication mais un grand débat, donc on avait prévu de faire une plateforme numérique totalement ouverte, […] où tout le monde pouvait échanger sur n’importe quel sujet. » « Le grand débat est faussé », ajoute-t-elle. « Nous n’avions pas voulu que le grand débat se résume à un questionnaire sur quatre thèmes, nous avions dit [au gouvernement] : “Aujourd’hui le grand débat se limite pour vous à la possibilité de ne débattre que des quatre thèmes et de ne répondre qu’aux questions qui sont posées par le gouvernement”, ce n’est pas ça un grand débat. »

Mots cruels, mais qui résument tout : dans l’esprit de la CNDP, le gouvernement a bel et bien pris le risque de transformer le grand débat national en « une opération de communication » au profit d’Emmanuel Macron…

La CNDF fait les constats suivants : « Considérant que tout débat public doit respecter les principes fondamentaux tels que, neutralité et indépendance des organisateurs, égalité de traitement des participants, transparence dans le traitement des résultats », la CNDP décide : « Article 1 : La Commission prend acte du retrait de sa présidente de la mission d’accompagnement et de conseil du gouvernement dans l’organisation du Grand débat national. Article 2 : La Commission constate que sa mission de conception et de mise à disposition des outils nécessaires à l’organisation du Grand débat national est accomplie. Article 3 : La Commission réitère son souhait que le gouvernement s’engage à ce que le Grand débat national se déroule dans le respect des pr

Publié le 27/01/2019

De la violence médiatique - Alain Brossat

« S’il est un journal qui a su choisir son camp et abuser en toute clarté de sa position dominante depuis le début du mouvement des gilets jaunes, c’est bien Le Monde »

paru dans lundimatin#175, (site lundi.am)

Le Monde aura beau publier à retardement article sur article documentant le saut qualitatif effectué, à l’occasion de la mobilisation des gilets jaunes, dans le registre des violences policières, violences d’Etat – cela ne changera rigoureusement rien au fait vérifiable par tous et chacun que le même journal aura publié, édito après édito, au fort du mouvement et toujours à son heure, des mots, des phrases et des sentences dont il est plus qu’urgent de dévoiler le nom : violences médiatiques.

Il ne s’agit pas de se livrer ici à une quelconque surenchère verbale mais bien, comme dirait Deleuze, de produire un concept. La ou les violence(s) médiatique(s) comme concept. La violence médiatique, ce ne sont pas seulement les mots qui blessent, les mots du mépris, de l’arrogance, de l’animosité, de ce qu’il faut bien appeler la haine de classe – ici celle des élites qui ont la main sur le discours public, à l’endroit des gens d’en bas devenus rétifs à leurs jugements et à leurs injonctions. Ces mots et ces petites phrases sont partout, dans les éditos en question : « ultraviolence », « velléités insurrectionnelles choquantes et condamnables », mouvement « médiocrement contestataire » – autant de formules à l’emporte-pièce destinées à faire oublier que ce sont les manifestants qui, et de loin, paient le plus lourd tribut des « violences », c’est-à-dire, en tout premier lieu, de l’emploi par la police d’armes de guerre civile et de la mise en œuvre d’une « violence disproportionnée »...

Au plus fort de la répression qui laisse sur le carreau des centaines de blessés et de mutilés, Les éditos du Monde font bloc avec celle-ci et l’encouragent : « Le pouvoir exécutif a donc raison de s’insurger contre la stratégie du désordre que poursuivent les plus radicaux » – c’est plus qu’un blanc-seing, une exhortation, en vue d’un nouveau tour d’écrou.

Le pire, ici, ce n’est pas la prise de position politique, qui est attendue d’un journal comme Le Monde, en pareilles circonstances, ni même le ton d’animosité – disons, versaillais – contre le populo en folie, c’est le coup du mépris, ce tour perpétuel du discours dans lequel s’entend distinctement la présomption de celui qui sait et son infinie condescendance pour cette plèbe soulevée de samedi en samedi et qui persévère à dire non, en l’absence de toute structuration visible, représentation responsable, leaders à qui parler, programme en douze points, porte-paroles patentés, etc.

Le mépris, c’est le trait distinctif des dites élites néo-libérales de tout poil, et celui-ci trouve, dans la configuration dessinée par le soulèvement des gilets jaunes, l’occasion de se manifester dans toute son étendue. La manière dont, sciemment, au jour le jour, Le Monde s’acharne à monter en épingle de ces incidents et manifestations isolés (dont il serait surprenant qu’ils ne surviennent pas à l’occasion d’un mouvement de cette ampleur et de cette diversité) dans le but d’associer les gilets jaunes in toto à l’antisémitisme, au conspirationnisme et aux menées des néo-fascistes opérant désormais à visage découvert – cela, c’est vraiment la stratégie du mépris, l’art non seulement de prendre le lecteur pour un crétin, mais de surcroît de lâcher la bride à cet affect qui vient en supplément de l’animosité naturelle que nourrit la division – le mépris sans bornes pour ceux dont la vocation est de payer ses impôts sans rechigner et de prendre pour argent comptant les éléments de langage que lui sert à domicile le pouvoir médiatique ; le mépris mêlé d’indignation que suscite la levée en masse de ces invisibles, lorsqu’ils cessent de penser dans les clous et de rester à leur place.

La notion de violence médiatique prend tout son sens lorsque ce mépris infini vient s’agencer sur l’opération consistant à user de sa position plus que dominante – une hégémonie écrasante – dans l’agencement des discours sur l’événement en cours pour décrier le mouvement en étant assuré qu’aucun contrechamp ne pourra se mettre en place – l’adversaire ne disposant d’aucun moyen de riposte de même puissance. La violence médiatique c’est, dans l’ordre des discours sur l’événement en cours, l’équivalent du monopole de la maîtrise des airs que s’assure une puissance impériale lorsqu’elle affronte un ennemi rivé au sol – les Etats-Unis pendant les guerres d’Irak, la France au Sahel, etc. Une supériorité si écrasante en termes de rapports de force, de logistique et de puissance de feu que la partie hégémonique se trouve rapidement assurée qu’aucun contre-feu, qu’aucune riposte de même espèce ne risque de mettre en danger sa maîtrise de la situation.

Dans le cas de figure présent, la violence médiatique, c’est exactement cela : l’annulation de toute possibilité d’un contrechamp susceptible de faire pièce à ce qui s’impose comme le dit, le décret des élites et du pouvoir médiatique à propos de l’événement. Oh, certes, je suis libre (pour un moment encore) d’écrire sur le site confidentiel d’Ici et Ailleurs pour une philosophie nomade ou même sur LundiMatin tout le mal que je pense du dernier vibrant appel au rétablissement de l’ordre lancé par M. Fenoglio sur la dernière page du Monde, avec amorce en « une », mais c’est évidemment partir en ULM à l’assaut d’un Mirage 2000... Cause toujours, tout le monde s’en fout, tandis que l’excellent édito du susdit, lui, sera relayé par toutes les revues de presse radiophoniques du lendemain matin et dupliqué par les singes télévisuels de M. Fenoglio à longueur de journée(s)... Je peux aussi tenter le coup d’adresser une libre opinion au même journal, disant tout le mal que je pense du dernier papier du susdit encore, paré de mes titres académiques et autres... essayez – on s’en lasse vite...

La violence médiatique s’éprouve comme un tort infligé à ceux qui n’ont qu’un accès infinitésimal à la parole publique par d’autres qui se sont assuré cette « maîtrise des airs » en matière d’agencement et de profération des énoncés recevables à propos de l’événement en cours – un événement dont, précisément, le propre est de bouleverser les répartitions habituelles entre ceux qui ont vocation à parler et ceux qui sont voués à se taire : le propre d’un tel événement prolongé, c’est que, tout à coup, tout le monde a quelque chose à dire, et pas seulement l’éditorialiste du Monde, et probablement pas dans le ton de ce que cet important entend dire.

Un tort subi, donc, par la grande masse de ceux qui se sont mis en mouvement, qui se sont déplacés, qui ont brouillé les positions respectives des uns et des autres, et qui, très rapidement, apparaît comme un tort irréparable par des moyens purement discursifs – discours contre discours, mots contre mots, énoncés contre énoncés – non-violents en ce sens.

C’est dans ces conditions de radicale inégalité et asymétrie de ce qui donne « voix au chapitre » que les mots du mépris qui fleurissent sous la plume de M. Fenoglio deviennent des mots flashball, des mots qui blessent et mutilent. C’est ici, dans ces conditions, que les gens d’en-bas, ceux qui se sont mobilisés contre ce qui porte atteinte aux conditions élémentaires de la « vie vivable » se sentent insultés par l’arrogance des médias et le monopole que ceux-ci s’assurent sur la parole publique ; et qu’ils (les gens ordinaires) en viennent à éprouver le tort qui leur est infligé jour après jour, dans l’intensité de l’événement qui persévère dans son être, cette situation comme une violence vive (des voies de fait) à laquelle ils ne sauraient riposter qu’en sortant les poings de leurs poches.

Et c’est là que surviennent ces fameux incidents dont va faire son miel M. Fenoglio, ces reporters et journalistes insultés sur les ronds-points, ces caméras envoyées au diable, etc. Et il est vrai qu’il n’y a pas lieu, en principe, d’incriminer toute une profession, composée de davantage de piétons que de cavaliers de la qualité de M. Fenoglio, pour des orientations éditoriales qui sont celles d’industriels et d’idéologues, de gens de pouvoir qui se tiennent à la verticale du journaliste ordinaire... Reste qu’on a là une profession qui est fortement syndiquée et que l’on ne voit pas bien ce qui empêche les syndicats des journalistes d’un journal comme Le Monde de faire entendre leur voix lorsque les éditos de celui-ci se suivent et se ressemblent dans le registre d’une agitation qui, pour les plus avancés en âge d’entre nous, rappelle les riches heures de la presse Springer et de la presse Hersant. On ne voit pas bien ce qui les empêche – si ce n’est, comme trop souvent dans cette profession, la lâcheté ordinaire, les soucis de carrière, le fluide paralysant des avantages acquis...

La réaction spontanée de ceux d’en bas, dans le feu de l’événement, est de dire : les journaux mentent, les médias enfument, c’est l’intox à tous les étages.... Sans doute, mais il faut s’entendre sur ce qui est vraiment en cause : un journal comme Le Monde et les comparses de M. Fenoglio sur les radios et télés chiens de garde mentent rarement au sens élémentaire du mot, quand ils disent que des types vêtus d’un gilet jaune ont posé pour faire une « quenelle » collective, ils ne l’inventent pas, quand ils disent même qu’un CRS a pris un mauvais coup, c’est généralement vérifiable – le problème, c’est donc beaucoup moins le mensonge sur les faits que l’organisation, l’agencement des récits de l’événement. Le cœur du mensonge si l’on veut et, assurément, de l’intolérable, est là – dans la façon dont nous sont assénés sans relâche des récits non seulement partiaux, mais biaisés, distordus, pervers des événements – et auxquels nous (quelconque(s)) ne sommes en aucune manière en mesure de répondre, si ce n’est en tempêtant auprès de nos amis.

C’est un problème de possibilité de se faire entendre – ou non – davantage que de falsification des faits eux-mêmes, à proprement parler. C’est la raison d’ailleurs pour laquelle toute l’agitation médiatique autour des dites fake news n’est qu’une diversion. Si les médiacrates entendent discuter ce qu’il en est vraiment du fake – alors, parlons-en sérieusement : les raccourcis et les délires conspirationnistes, c’est vraiment l’arbre providentiel qui cache la forêt des « vérités » administrées par les médias industriels. Soral et ses émules ne seront jamais que des enfants crétins et turbulents auprès de ceux dont le métier est de produire, quand le feu prend à la plaine, les vérités policières, au rythme même où volent les balles en caoutchouc qui éborgnent et qui mutilent.

S’il est un journal qui a su choisir son camp et abuser en toute clarté de sa position dominante depuis le début du mouvement des gilets jaunes, c’est bien Le Monde  : on en a eu un témoignage éclatant lorsque, à l’occasion d’une bévue graphique, il apparut qu’un portrait de Macron, en couverture de l’inepte magazine sur papier glacé était susceptible de suggérer que celui-ci pût trouver sa place dans la généalogie suspecte des dictateurs du XXe siècle... Ce qu’à Dieu ne plaise et le plat-ventre autocritique de Fenoglio en première page fut alors digne des plus courtisanes prosternations d’Ancien régime... L’écume aux lèvres d’un côté lorsqu’il s’agit de stigmatiser « l’ultraviolence » des gilets jaunes, le nez dans la poussière de l’autre lorsqu’il s’agit de faire acte de contrition pour un montage des plus anodins, mais n’ayant pas eu l’heur de plaire du côté du Faubourg Saint-Honoré...

Mais pourquoi tant d’acharnement contre Le Monde qui n’est évidemment en l’occurrence que le sommet de l’iceberg de la vindicte exercée par les médias, radios et télés notamment, contre le mouvement en cours ? Peut-être juste qu’on ne regarde pas la télé et qu’on continue, par habitude, à feuilleter Le Monde – tout en demeurant convaincu que le résistible Fenoglio, c’est le poil du mammouth qui conduit à des violences médiatiques de plus vastes proportions, massives et compactes, celles, précisément, que se prennent en pleine poire jour après jour ceux qui, eux, regardent la télé, par habitude aussi.

Pas la peine de tourner autour du pot : aujourd’hui, du côté de ceux-celles qui sont le corps vivant et le cœur battant de la puissance de l’événement, tout le monde hait les médias et, du coup, les journalistes qui vont avec, de la même façon exactement que tout le monde hait la police et, du coup, les flics qui en sont indissociables. Plutôt que simuler une douloureuse surprise doublée d’indignation, ceux-celles qui se trouvent ici pris dans le faisceau de lumière de l’événement et s’y voient dans le mauvais rôle sont appelés à s’approprier ce concept appelé à creuser son sillon dans les temps à venir : violence médiatique.

Publié le 23/01/2019

Un intermittent répond à la lettre d'Emmanuel Macron

(site politis.fr)

Tribune. Comédien et membre de la Coordination des intermittents et précaires, Samuel Churin répond à la lettre aux Français d'Emmanuel Macron.

Monsieur,

Vous m’avez écrit le 13 janvier dernier, il était donc tout à fait normal que je vous réponde. Pour commencer et avant de développer plus amplement, je tenais à préciser que je ne me sens pas faisant partie de « votre peuple ». En effet, et il me semble que cela est peu relevé, vous employez souvent l’expression « mon peuple » pour parler des habitants de France. Si je ne conteste pas mon appartenance au peuple, je revendique le fait de ne pas faire partie du vôtre. D’ailleurs faudrait-il se poser la question : qu’entendez-vous par « mon peuple » ?

Cette précision faite, je voudrais essentiellement vous répondre sur un sujet qui devrait à mon avis être au cœur du débat : celui de l’emploi à tout prix et de la valeur travail dont vous parlez tant. Votre phrase « tous les Français n’ont pas le sens de l’effort » en est une parfaite illustration. S’il est vrai que le mépris dont vous faites preuve régulièrement envers celles et ceux qui sont au chômage n’est pas partagé par tous, l’hypothèse jamais remise en cause de « l’emploi à tout prix et sa valeur travail » fait l’unanimité dans la classe politique. L’emploi à tout prix est même une obsession chez vous puisqu’il est au cœur de toutes les phrases pleines de morgue, devenues célèbres, prononcées du haut de votre grandeur sur un piédestal devenu bien fragile. Pour rappel, car les mots ont un sens et la parole est performative :

« Le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler » (École numérique de Lunel dans l’Hérault, 27 mai 2016)

« Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien » (Halle Freyssinet Paris, 29 juin 2017)

« Je ne cèderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes » (École française d’Athènes, 8 septembre 2017)

« Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas » (Corrèze, 4 octobre 2017)

« Je traverse la rue et je vous en trouve » (à propos du travail, adressé à un chômeur, jardin de l’Élysée, 16 septembre 2018)

Et ajoutons sur les « migrants » :

« Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien » (Ethel, Morbihan, 1er juin 2017)

Personne n’a relevé que derrière la violence inouïe de ces propos se cachait une idéologie hélas partagée par une grande majorité. Cette idéologie est posée comme hypothèse jamais remise en cause, elle est le fondement de toutes les politiques et l’obsession des commentateurs : rétablir le plein emploi afin que chaque citoyen s’épanouisse.

Bon nombre de personnes travaillent sans être employées

Tout d’abord monsieur, le plein emploi n’existe pas et n’a jamais existé. J’ose espérer que pendant vos nombreuses années d’études, vous n’avez pas séché ce chapitre. En effet, vous n’êtes pas sans savoir que le plein emploi que la France a connu était un plein emploi fictif : une époque (années 1950 et début années 1960) où presque la moitié de la population n’était pas employée, à savoir les femmes. Et c’est d’abord une mise au point à faire : si nous voulons comprendre l’enjeu de ce débat, il faut impérativement différencier l’emploi et le travail. Ces deux termes ne se recouvrent pas.

L’emploi est obligatoirement sanctionné par une fiche de paye. Après avoir dit cela, on comprend parfaitement que bon nombre de personnes travaillent sans être employées.

À commencer par l’immense majorité des femmes après-guerre qui ont énormément travaillé (élever les enfants, tâches ménagères, etc.) sans être employées. En vous écrivant, je travaille sans être employé. La liste de celles et ceux qui travaillent sans être employés est immense, à commencer par tous les étudiants.

Pour comprendre l’aberration du plein emploi tant souhaité par beaucoup, il suffit de poser les chiffres : il y a 6 millions de chômeurs dans ce pays (source Les Échos : chiffre au plus bas si l’on considère uniquement les inscrits à Pôle emploi). Même si l’on arrivait à créer 1 million d’emplois (ce qui serait énorme), il resterait encore au minimum 5 millions de personnes précarisées. On en fait quoi ? On en parle ou elles sont quantités négligeables ?

En ce domaine, force est de reconnaître que vous n’avez pas l’exclusivité des recettes à coups de baguette magique. Certains sur votre gauche préconisent l’interdiction des licenciements et le partage du temps de travail. Je n’ai rien contre ces propositions, mais elles sont mensongères quand elles prétendent résoudre le « problème de l’emploi ». D’autres sur votre droite avancent la funeste préférence nationale sur le thème « les émigrés dehors, les Français d’abord ». Inutile de dire à quel point les défenseurs de cette thèse sont aussi dangereux que menteurs. Tous ces programmes sont souvent résumés en une phrase : « Avec moi, le retour au plein emploi. »

Pourquoi la valeur travail serait-elle prioritaire ?

Ces promesses sont et seront toujours un mensonge. Mensonge aussi énorme que de supprimer le remboursement des médicaments sous prétexte que personne ne sera plus malade.

Ainsi pour vous et la plupart de vos collègues, le salarié proche du licenciement est un « client », un sujet digne d’intérêt. Vous allez à grands renforts de déclarations dénoncer la fermeture de certaines usines, même si en tant que libéral votre religion vous interdit d’être trop véhément. Mais quand ce même salarié se trouve au chômage, il passe à vos yeux de victime à coupable ! Non seulement vous le négligez mais pire : vous le méprisez, le contrôlez, le harcelez et le forcez à accepter n’importe quel petit boulot à n’importe quel prix. Et cela au nom de la sacro-sainte valeur « travail » qu’il faudrait d’ailleurs appeler « emploi ». Car voyez-vous la méprise est dans ce mot. La valeur travail dont vous parlez, l’immense majorité des chômeurs la partage. Mais ils n’en ont pas la même définition que vous. Lorsqu’ils sont autour des ronds-points à parler politique, lorsqu’ils font des propositions sur une fiscalité juste assortie de services publics renforcés et non dégradés, lorsqu’ils élèvent leurs enfants, lorsqu’ils font partie d’une des milliers d’associations sans lesquelles la France n’existerait pas, lorsqu’ils aident leurs amis, lorsqu’ils participent au grand débat national que vous organisez… ILS TRAVAILLENT.

Mais au fait, pourquoi la valeur travail ou plutôt la valeur emploi serait-elle prioritaire ? Pourquoi serait-elle supérieure aux autres valeurs ?

Voyez-vous, je revendique tout autant salutaires et indispensables les valeurs repos, partager du temps avec ses amis, ses enfants, aller au spectacle, au cinéma, lire un livre, écouter une chanson, regarder la télé, manger un bon plat, aller en vacances, aller au musée, échanger, aimer… La liste n’est évidemment pas exhaustive. Ce que vous appelez « valeur travail » est souvent synonyme d’emploi pénible très mal payé, d’emploi à temps partiel loin de chez soi, d’emploi subi et non choisi. En quoi la valeur de ces boulots asservissants serait-elle supérieure à une seule des valeurs citées ci-dessus ?

Et pourtant, au nom de cette sacro-sainte valeur, votre collègue et ami Nicolas Sarkozy pouvait tranquillement humilier le « chômeur qui se lève tard » et l’opposer au « smicard qui se lève tôt », Manuel Valls tout comme Laurent Wauquiez pouvaient surfer sur la rhétorique des « droits et des devoirs », et vous pouvez maintenant fustiger le manque d’efforts de certains Français, autrement dit en langage courant des fainéants de chômeurs.

L’emploi à tout prix

C’est encore au nom de cette « valeur travail » que la France dépense plus de 100 millions d’euros par an pour l’emploi à tout prix, allant même jusqu’à financer Alstom pour des TGV qui ne serviront à rien puisque promis à des lignes régionales non équipées. Cette folie de l’emploi a notamment conduit au CICE, ce fameux plan d’aides aux entreprises qui devait créer 1 million d’emplois et qui n’a de fait eu pour conséquences que l’augmentation obscène des marges des plus riches !

Voyez-vous, monsieur Macron, je peux pardonner toutes celles et ceux qui croient en ces âneries comme on croit en la théorie du complot ou en d’autres sectes largement répandues, mais en ce qui vous concerne, je sais que vous savez.

Je sais que vous savez que vous êtes en train de détruire toutes les fondations mises en place par le Front populaire et le Conseil national de la Résistance, que votre but est notamment de participer au transfert de fonds de la Sécurité sociale vers les mutuelles, une sorte de privatisation bien masquée, de piétiner le principe de retraite par répartition, de continuer de détruire un à un les services publics en les privatisant (et les gilets jaunes ont bien raison de pointer le scandale de la privatisation des autoroutes, car vos prédécesseurs ont évidemment commencé le travail).

La guerre contre les chômeurs

Je sais que vous savez que le fameux « modèle social français » ne sera bientôt plus qu’une ligne dans les livres d’histoire.

Je sais que vous savez que les petits boulots sont pénibles, non attrayants, très mal payés, mais qu’ils sont nécessaires à votre politique.

Je sais que vous savez que lorsqu’on s’attaque au droit des chômeurs, des plus précaires, on s’attaque aussi au droit des salariés à l’emploi stable. En effet moins les chômeurs ont de droits, moins les salariés en CDI ont le choix de dire « non ». Auquel cas on leur répond : « y en a 200 qui attendent ta place ». L’attaque contre les chômeurs a des conséquences directes sur les salaires et conditions de travail des autres travailleurs : ils sont forcés d’accepter n’importe quel boulot à n’importe quel prix pour ne pas vivre l’horreur du chômeur stigmatisé, méprisé et sans argent.

Je sais que vous savez qu’en organisant la guerre contre les chômeurs, vous favorisez le dumping social et les employeurs peu scrupuleux qui, soutenus par vos réformes, n’hésitent pas à pratiquer l’esclavage moderne.

Je sais enfin que vous savez qu’en pratiquant cette politique injuste, vous contribuez à creuser le fossé entre les inclus et les exclus, entre vos amis et les laissés pour compte de plus en plus nombreux, entre ceux qui ont « amis bien placés » et ceux qui n’en ont pas, entre ceux qui auront toujours des emplois attrayants et les autres, entre les centre villes et les campagnes, entre les « bien nés » et les autres, je sais en effet que vous savez que le ruissellement n’existe pas, que l’eau est croupie depuis déjà longtemps et que vous n’avez aucune volonté de la renouveler.

Des droits inconditionnels attachés à la personne

Pour toutes ces raisons, je vous trouve immonde (vous comme dirigeant politique pas comme homme) de vous attaquer encore aux plus faibles, d’oser demander 4 milliards d’euros d’économies en trois ans sur le dos des chômeurs à temps partiel, et comble de tout de qualifier vos réformes de « justice sociale ». Car, voyez-vous, il n’est pas de plus grande injustice que de massacrer ceux dont vous pensez qu’ils seront incapables de se défendre.

Je terminerai cette lettre en répondant à votre appel. Vous me demandez de participer au grand débat national, je ne ferai qu’une seule proposition :

Sur le principe du régime général de la Sécurité sociale chère au Conseil national de la Résistance donnant des droits inconditionnels attachés à la personne, je propose une assurance chômage inconditionnelle. Cette réforme permettrait à des millions de personnes de vivre dignement (au-dessus du seuil de pauvreté) et entrainerait la revalorisation des emplois pénibles. Cette réforme est tout aussi possible que la mise en place de la Sécu. Ce n’est pas une question de financement, vous vous évertuez à dilapider les fonds publics pour des gens qui n’en ont pas besoin. C’est une question de priorité absolue.

À bon entendeur,

Samuel Churin

Publié le 20/01/2019

Il n’y a pas d’« affaire Benalla », il y a un pouvoir en guerre contre les révoltes logiques

Des lycéens responsables de l’appel du 1er mai place de la Contrescarpe répondent

 

paru dans lundimatin#172, (site lundi am)

 

Il arrive que des articles paraissent trop tôt, c’était notamment le cas de celui-ci que nous avions publié le 2 septembre. Cette tribune rédigée par des lycéens qui avaient appelé au rassemblement de la Contrescarpe et qui déclencha le feuilleton Benalla, vaut d’être relue aujourd’hui.
« On nous présente comme hyper-violents pour masquer le fait moins avouable que nous sommes hyper-sensibles » écrivaient déjà ces jeunes gens présentés comme des casseurs par un pouvoir qui ne se savait pas encore sur la sellette.

On nous passera, à nous qui avons relayé un certain nombre d’appels à manifester le 1er mai dernier, et plus particulièrement dans le quartier Latin, d’oser intervenir dans un débat public qui nous excède désormais si largement et où tant de gens plus éminents et plus autorisés que nous profèrent tant de profondes paroles. Pardonnez-nous de le dire crûment, mais de notre point de vue toute cette « affaire Benalla » relève de l’exercice de déni national. Ce qu’il y a de proprement scandaleux dans la « vidéo Benalla », ce n’est pas qu’un gendarme réserviste se permette de malmener des manifestants ; le scandale, c’est ce qu’elle fait voir de la nature du pouvoir d’État en France. Et voir cela, dans le « geste citoyen » que revendique l’intéressé, est précisément humiliant pour le citoyen.

Tout le débat qui se déchaîne depuis dix jours, tous les appels à « sanctionner les responsables », à punir les « dérives individuelles », et jusqu’à l’intitulé d’« affaire Benalla », ne visent qu’à revenir sur l’évidence que, pour une fois, on n’a pas pu ne pas voir. Évidence que « la souveraineté est puissance de donner et casser la loi », que toute « République s’établit par la violence des plus forts » (Jean Bodin, 1576), ainsi qu’on l’enseigne chaque jour à Science Po. Évidence à quoi s’adosse le monarque républicain lorsqu’il se proclame « le seul responsable » et met au défi ses sujets de « venir le chercher ». Évidence, comme chacun le sait, que « la France reste, du sommet de l’État jusque dans les milieux qui professent le plus radicalement sa perte, une société de cour. Comme si l’Ancien Régime, comme système de mœurs, n’était jamais mort. Comme si la Révolution française n’avait été qu’une ruse retorse pour maintenir partout, derrière le changement de phraséologie, l’Ancien Régime et le dérober à toute attaque ».

Que l’Élysée dépêche ses hommes de main pour aller gérer directement la mutinerie des sujets indisciplinés, que l’appareil gouvernemental déploie avant et après le 1er Mai toute sa machine de propagande médiatique contre cette « ultra-ultra-gauche » qui ose le défier, qu’il prenne en charge depuis ses « plus hautes sphères » l’écrasement méthodique et millimétré de chacun des foyers de révolte qui se sera manifesté au printemps, voilà qui nous rappelle seulement que l’art de gouverner est bel et bien un art de la guerre, contre sa propre population. Seulement voilà, le citoyen, qui ne se laisse gouverner qu’au prix de l’illusion entretenue de sa « liberté » et de ses « droits », n’aime pas qu’on lui rappelle sa sujétion réelle. Il ne veut pas voir le pouvoir nu ; il entend que le pouvoir mette un peu les formes, qu’il se travestisse minimalement et le flatte de son importance fictive, qu’il ne déchaîne sa souveraine brutalité qu’au nom de l’ « intérêt général », de l’ « ordre public » ou de la « justice ». Le plus grand nombre des protestations que l’on entend depuis dix jours visent une rupture intolérable dans ce pacte d’hypocrisie sociale. La vidéo de la place de la Contrescarpe n’a d’ailleurs pas fait scandale en ce que des passants suspectés d’être d’ « ultra-gauche » y subissent des violences gratuites, mais à partir du moment où l’on s’est avisé que Benalla et consorts n’étaient pas autorisés à « faire usage de la force ». On s’accommode sans mal, à l’année, que police et gendarmerie tabassent, humilient, éborgnent, amputent et tuent, tant que c’est pour maintenir l’ordre dont le citoyen est censé jouir. Jusqu’au beau jour où l’innocent citoyen des terrasses, si sûr de son bon droit derrière les vapeurs de son café dûment payé, se fait gazer comme une mouche sans raison valable… On connaît la suite.

Puisque le ministre de l’Intérieur se permet de nous mettre en cause publiquement depuis des mois au sujet du 1er Mai et de certains « appels à l’insurrection », permettez-nous à notre tour d’exprimer notre façon de voir. Disons que nous sommes animés par un pressant sentiment d’urgence. La planète est en surchauffe avérée, les écosystèmes s’effondrent, les océans s’engorgent de plastique, les catastrophes « naturelles » se multiplient, les misères – toutes les misères – galopent, des populations en panique se jettent à la mer pour peut-être survivre. Le pouvoir politique, dans son ultime discrédit, échoit de plus en plus à des fous, et pendant ce temps les puissances capitalistes déchaînent leur rapacité de fin du monde plus sauvagement que jamais ; elles cherchent à gratter quelques années encore avant l’apocalypse annoncée, quelques années d’empoisonnement rentable de plus, quelques années de surexploitation supplémentaires. Nos gestes sont parfois maladroits, nos cris sont peut-être inaudibles, nos raisons généralement rendues incompréhensibles et bientôt, à coup sûr, répréhensibles. Mais si nous appelons au soulèvement, c’est que tout cela ne peut plus durer. C’est que nous avons l’impression que nos semblables se laissent endormir par les gouvernements d’un sommeil en forme de cercueil. C’est que toute cette façade gouvernementale faite de responsables de rien du tout n’est qu’un paravent de communication qui ne cherche qu’à gagner un peu de temps. C’est que, lorsque chacun se décide à reprendre en main les conditions d’une survie de plus en plus menacée en cessant de déléguer à ceux qui nous ont menés au désastre l’organisation de leur existence, cela porte un nom : cela s’appelle l’insurrection, qui n’est ni le chaos ni la promesse toujours déçue d’un meilleur gouvernement. Il faut arrêter la machine, de toute urgence. L’organisation présente de la vie ne recèle à l’évidence aucun avenir. Un cauchemar climatisé reste un cauchemar. Personne ne fera notre salut pour nous.

Quant à nous, nous n’avons aucune solution, juste une perception aiguë du « problème ». L’unique « solution », c’est pour chacun, depuis là où il est, de prendre à bras le corps l’abîme de la situation. Il nous faut nous réveiller, regarder le désastre droit dans les yeux, mettre fin à nos dénis. Un pouvoir en guerre ne se laisse pas destituer par des moyens pacifiques. Il faudra bien aller chercher le monarque en son palais, et abattre les puissances dont il est le pantin. Il faudra bien réparer le monde. « On nous présente comme hyper-violents pour masquer le fait moins avouable que nous sommes hyper-sensibles. »

Publié le 19/01/2019

« Cela va vraiment être très violent » : des agents de Pôle emploi réagissent aux sanctions contre les chômeurs

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

La loi sur « la liberté du choix de son avenir professionnel » (sic), votée en septembre dernier, avait prévenu : les contrôles sur les chômeurs allaient se durcir. Mais personne ne s’attendait à ce que les sanctions prévues contre les demandeurs d’emplois soient si rudes, y compris les agents de Pôle emploi. Annoncées fin décembre par un décret publié au journal officiel, ces sanctions prévoient de rogner, voire de supprimer les indemnités chômage pour des rendez-vous manqués, des offres d’emploi refusées, ou des connexions sur son espace personnel pas suffisamment fréquentes. Du côté des conseillers, c’est la consternation, teintée de colère et de stress.

Les nouvelles instructions sont tombées sur les bureaux des agents de Pôle emploi le 3 janvier dernier. Une dizaine de pages qui décrivent par le menu les obligations des demandeurs d’emploi et les sanctions auxquelles ils s’exposent s’ils n’y répondent pas. Et ce, dès le premier manquement. Une première absence à un rendez-vous entraîne une radiation d’une durée d’un mois. À la seconde absence, la radiation est étendue à deux mois et les indemnités sont supprimées pour une durée équivalente. À la troisième absence, on passe à quatre mois.

Ces radiations et suppressions d’indemnités seront également exponentielles en cas d’« insuffisance de recherche d’emploi » ou de « refus de deux offres raisonnables d’emploi », le tout laissé à l’appréciation des agents de Pôle emploi. « J’étais en réunion de service le jour de l’annonce, se souvient Daniel, conseiller dans le Sud-ouest. Et bien même les collègues les plus enclins à sanctionner les chômeurs ont déclaré que là, quand même, le gouvernement y allait un peu fort et que l’on risquait d’avoir des soucis au niveau de l’accueil. »

« Désormais, pôle emploi a tout pouvoir. Il n’y a plus de regard extérieur »

Parmi les points « essentiels » à retenir : le fait que Pôle emploi dispose désormais du pouvoir de supprimer une partie ou la totalité du revenu de remplacement – l’assurance-chômage que perçoit un salarié licencié ou dont le contrat s’est terminé, et pour laquelle lui et son employeur ont cotisé. Avant la parution du décret, le 30 décembre 2018, qui définit les nouvelles règles de contrôle des chômeurs, la suppression du revenu des indemnités chômage nécessitait une saisine du Préfet. « Désormais, pôle emploi a tout pouvoir. Il n’y a plus de regard extérieur », s’inquiète Émilie, qui travaille depuis plus de 30 ans auprès des demandeurs d’emploi en Bretagne, depuis l’époque des Assedics devenues Pôle emploi en 2009. Elle craint de voir le sens de son travail lui échapper totalement : « Nous ne sommes pas là pour sanctionner et radier les gens, nous sommes là pour accompagner les personnes en recherches d’emplois et calculer leurs allocations au plus juste. »

Ce contrôle et ces sanctions renforcés doivent être mises en place via de nouveaux formulaires et logiciels que les conseillers ne maîtrisent pas encore. Et pour cause : ils n’ont pas eu le temps de complètement se familiariser avec les « nouveaux » logiciels précédents... « Cela fait partie des méthodes modernes de management du personnel, tempête Daniel. Il ne faut jamais être sûr de soi, jamais être en confort. Chez nous, on est fermés au public un jour par mois pour digérer les nouveautés informatiques, sans réussir à le faire du reste. Même les plus zélés, qui acceptent de faire des heures et des heures en plus pour pouvoir se mettre à jour n’y arrivent pas, c’est impossible. »

« Tout est plus dématérialisé. Les personnes un peu perdues vont l’être plus encore »

Une recherche d’emploi jugée insuffisante, une « non présentation à une action de formation » ou refuser deux offres d’emploi considérées comme « raisonnables » indépendamment du niveau de salaire et des conditions de travail sont soumises à la même progression exponentielle des sanctions que les absences aux rendez-vous, avec une suppression des indemnités à la première erreur. « C’est la double peine automatique, dénonce Daniel. La personne est suspendue pendant un mois. Et quand elle se réinscrit, on lui impute un mois. Elle se retrouve avec deux mois sans revenus. » « Ceux qui ont des facilités, qui se débrouillent avec l’outil informatique, il n’y aura pas trop de soucis pour eux, intervient une collègue. Mais les personnes qui sont loin de l’emploi, qui ne sont pas autonomes vis à vis du système informatique, ça va être plus compliqué pour elles. Elles vont se retrouvées de plus en plus précarisées. »

L’agente cite l’exemple des convocations aux rendez-vous, qui sont envoyées par Internet, ce qui suppose que les demandeurs d’emploi consultent très régulièrement leur espace personnel. « Tout est de plus en plus dématérialisé. Il devient difficile de trouver quelqu’un à qui parler. Les personnes un peu perdues vont l’être plus encore. » Pour justifier une recherche active d’emploi, il faut enrichir sans cesse son espace personnel numérique : être abonné aux offres d’emplois que l’on doit consulter tous les jours, mettre à jour son profil etc. « Cela lèse énormément les gens qui ne sont pas connectés, évidemment, sachant que l’on pourra désormais être sanctionné si on refuse de mettre son CV en ligne. » Tarif – minimum – de la sanction : un mois de radiation et autant de temps d’indemnités en moins.

Ces conseillers qui font de la résistance

Pour tracer le comportement des chômeurs, le nombre de contrôleurs va augmenter. Généralisé en 2015, sous le quinquennat de François Hollande, le contrôle de la recherche d’emploi mobilise à présent 600 agents, soit trois fois plus qu’il y a un an. 1000 personnes devraient à terme travailler dans ce service. Consultés dès mai 2018 sur l’augmentation du nombre de contrôleurs, « les syndicats se sont prononcés contre, rapporte Emilie. L’augmentation du nombre de contrôleurs se fait à effectifs constants, ce sont des conseillers qui changent de postes, ce qui réduit notre capacité à aider les personnes en recherche d’emploi. Cela stigmatise les chômeurs, les assimilant à des feignants et les forçant, ensuite, à accepter n’importe quelles conditions de travail. » La loi dont dépend le décret sur le contrôle des chômeurs, qui s’intitule « Travail : liberté du choix de son avenir professionnel » porte décidément bien mal son nom.

Jusque là, de nombreux conseillers ont fait - tant bien que mal - de la résistance, protégeant les demandeurs d’emploi contre la politique du chiffre imposée par les radiations ou le retour forcé vers des emplois de piètre qualité. « Quand une personne ne se présente pas, on peut faire un report simple de rendez-vous, décrit Daniel, qu’on ait réussi ou pas à la joindre par mail ou par téléphone. Cela évite qu’elle reçoive un courrier automatique d’avertissement avant radiation. » Les agents Pôle emploi peuvent également intervenir du côté des « offres raisonnables d’emploi » (ORE). Le nouveau décret prévoit qu’à partir de deux refus, le demandeur d’emploi pourra être sanctionné. Une offre raisonnable d’emploi est censée correspondre au profil du demandeur d’emploi, défini dans son projet personnalisé d’aide à l’emploi (PPAE).

Pressions sur les conseillers pour signaler les « mauvais » chômeurs

« Le projet personnalisé d’aide à l’emploi définit un métier, une zone géographique, et un niveau de salaire, précise Daniel. Jusqu’alors le demandeur pouvait refuser un emploi pour lequel il était moins payé qu’auparavant. C’est terminé puisque maintenant, on tiendra compte des salaires pratiqués sur l’aire géographique où un emploi est recherché. » Les conseillers tâcheront de continuer à ruser, en mettant par exemple un emploi inexistant dans l’aire de recherche du chômeur, ou en trichant un peu sur l’aire géographique de recherche « pour que les gens ne se retrouvent pas à travailler très loin de chez eux ». Mais ils craignent qu’il ne soit de plus en plus difficile de résister. « On va avoir plus de pressions. Si un conseiller ne signale jamais aucun chômeur au service du contrôle, cela lui sera reproché lors de son entretien annuel, c’est évident », soupirent-ils.

« On craint de ne plus avoir notre mot à dire », reprend Emilie. Jusqu’à présent, en cas d’avertissement pour radiation, le demandeur d’emploi pouvait venir directement en agence, et discuter avec le directeur. Les conseillers pouvaient donner leur avis. « Le nouveau système va réduire ces possibilités d’intervention car les recours ne se feront plus en agence. Ils seront traités directement par le supérieur hiérarchique du directeur d’agence », regrette une conseillère. Tout sera fait par écrit. Il n’y aura plus cette possibilité d’être reçus. Un directeur territorial hésitera à contredire régulièrement un directeur d’agence zélé en matière de radiations. Autrement dit : une plus grande proportion de recours ne pourront aboutir.

Les chômeurs bientôt contrôlés 24h/24 ?

« Le respect des droits des chômeurs dépend de plus en plus de leur ténacité, se désole une conseillère. J’ai souvenir d’une personne à qui Pôle emploi certifiait qu’elle avait eu un trop perçu. Elle a téléphoné, écrit, rencontré une médiatrice, a finalement été reçue par un responsable départemental qui a finalement reconnu qu’elle avait raison. Quelqu’un de moins tenace aurait baissé les bras, et remboursé la somme qui lui était pourtant due. »

Un autre outil de contrôle devrait être expérimenté à partir du mois de juin. Il a fait bondir les conseillers : il s’agit d’un carnet de bord numérique, que les demandeurs d’emploi devront remplir chaque mois à l’occasion du renouvellement de leur inscription. Le maintien de l’inscription sur la liste des demandeurs d’emploi est subordonné à la mise à jour de ce carnet de bord. « Il faudra que les gens justifient de 35 heures de recherche active, s’indigne Daniel. Certains contrôleurs ne vont pas faire de cadeaux. Ça va vraiment être très violent. Tout ça pour faire baisser les chiffres du chômage. »

Nolwenn Weiler

Publié le 18/01/2019

 

DE LA REVOLTE ANTILLAISE DE 2009 A LA REVOLTE DES GILETS JAUNES DE 2018
 

(site bellaciao.org)

Les brumes de la forêt un samedi matin...Au loin, à un carrefour, des Gilets Jaunes... Le froid. Dans un mois nous serons en février. Des images ensoleillées d’une autre révolte me reviennent, ceux d’un autre mois de février, celui de 2009 dans les Antilles.

Mais avec qui partager ici tous ces souvenirs ? S’il s’agit d’expériences passées personne n’écoute personne. On croit tout savoir, avoir tout découvert, surpris néanmoins de n’avoir pas pu convaincre le flic à qui on ouvrait les bras et encore plus désolé de prendre l’inévitable coup de matraque.

I.Un matin de février 2009.

Pourquoi et quand éclate une révolte populaire ? Pour les élites remises en question, tout comme pour celui qui est envahi par la sensation étrange de l’émeute, c’est un mystère. Y a t-il eu un complot ourdi de longue main ? Qui sont les instigateurs ? Quelles sont la vraies causes ?

L’auteur de ces lignes, séditieux de nature, a vécu mai-juin 68 du début à la fin, tout autant que la révolte antillaise de février-mars 2009 et aujourd’hui le mouvement des Gilets Jaunes. Et il ne peut répondre vraiment à ces questions. Bien des hypothèses ne pourront être prises en considération. Compte tenu du contexte, chaque situation est différente. Du côté des insurgés, comme du côté du « Parti de l’Ordre »,s’il y avait des « recettes », on saurait à quoi s’en tenir et tout serait tellement plus simple !

En Martinique, pendant plusieurs semaines, les délégations d’une intersyndicale, avaient parcouru l’île pour dénoncer les injustices sociales, la faiblesse du pouvoir d’achât, la cherté de la vie. En Guadeloupe auparavant, depuis un certain temps, la révolte infusait, se développait autour d’un syndicat de combat l’UGTG et du « Lyannaj con profitasyon » (1).

Mais quand le « 5 févriyé » tout s’arrête en Martinique, que de gigantesques défilés s’ébranlent, que tous les commerces ont été forcées de tirer leurs rideaux, on s’aperçoit que l’objet principal du mécontentement est la cherté de la vie. Et la cible des manifestants est donc les prix pratiqués par les grandes surfaces, dans les zones commerciales, dont le blocus s’organise. Plus que la grève, ce blocus sera ici l’arme des insurgés.

Bien sûr, nous demandions aussi une augmentation des bas salaires, du SMIC et la baisse des prix des services, du carburant, de la téléphonie, de l’électricité. ...

Prix baissés !

Que le creyol me manque aujourd’hui pour reprendre ces chants qui répertoriaient nos revendications !

Le bras de fer... Presque plus rien à manger.

Notre combat dura 38 jours . Un peu moins longtemps qu’en Guadeloupe, réputée plus combattive. Mais il se termina par une victoire. Grace au nouveau RSTA (2)Les bas salaires augmentaient de 80 à 100 euros, les prix étaient sous contrôle en accord avec la Préfecture (3), d’autres acquis qu’il serait trop long à énumérer ici la constituaient. Bien sûr, quelques mois plus tard tous ces avantages étaient amenuisés, réduits, annulés. Mais les plus conscients d’entre nous savions que c’était la loi du genre : tant que le capitalisme tenait debout, revenchard, il nous reprendrait d’une main ce qu’il nous avait donné de l’autre.

Il aurait fallu s’engager un peu plus dans la sédition et s’emparer des leviers de l’économie locale par une autogestion généralisée et la Démocratie Directe.

Sarkozy, qui avait laissé cette fois, les patrons face aux syndicats (4), avait fait, comme c’est d’usage la promesse de la concertation. Après avoir réuni les élus antillais, le personnel politique ultramarin déconsidéré, craintif, à Cayenne en juillet, il annonçait la réunion d’ « Etats Généraux de l’Outre-mer » puis un référendum.

Ce fut un capharnaum dont bien sûr rien ne subsiste . Mais on tenta ainsi d’ « amuser la galerie » comme tente de le faire aujourd’hui le Président Macron et son « grand débat national ».

II. Un après-midi de novembre 2018.

Mieux qu’en 2009 dans les Antilles, en 2018, en France internet fut un outil efficace pour réunir rapidement, à partir d’une pétition, des dizaines de milliers de Gilets Jaunes. Mais contrairement aux Antilles ce ne fut pas les syndicats qui eurent la main. Quant aux « politiques » on avait compris dès avant que personne n’en voulaient.

Mais la France, depuis assez longtemps, subissait l’influence de l’extrème-droite que les médias mettaient depuis longtemps régulièrement en scène pour faire le buzz. D’abord Le Pen père puis la fille. Collard plus que Mélanchon. Les formules creuses de « Patrie », de « France aux Français »... l’incapacité de la gauche se ralliant finalement au libéralisme , tout cela avait subtilement embrouillé bien des esprits. Et l’on arbora fièrement non pas le drapeau rouge mais l’étendard tricolore, vague évocation de la Révolution Française, mais aussi emblème des Versaillais (5).

Certaines revendications, minoritaires, fleurent donc encore le caca brun. Le RIC lui-même était issu du projet lepeniste (6). Rien d’étonnant après tout dans un pays où le score des populistes aux élections se situe audessus des 20%. L’ « apolitisme » d’un bon nombre s’arrête là. Et ils ne comprendront la nature du Rassemblement Nationale, parti aussi « corruptible » que les autres, que lorsqu’il sera au Pouvoir et qu’ils en auront senti la trique.

En Martinique il n’y avait pas de place pour les fascistes et le père Le Pen, dont l’avion, attendu par les manifestants, ne put jamais y atterrir.

Mais dans l’ensemble les Gilets Jaunes, même s’ils ont été encouragés par le gouvernement populiste italien, ne constituent pas un rassemblement fasciste et leurs principales revendications (pouvoir d’achat, justice fiscale...) ont clairement un caractère de classe.

Par rapport à la révolte antillaise, qui s’était déjà affranchie des « politiques », celle des Gilets Jaunes, dansant sur la crête populiste, s’est débarrassée des deux, et des « politiques » et des syndicalistes (7).

En mettant en avant la Démocratie Directe, ils ouvrent la porte à une nouvelle conception de la vie sociale, ce qui, malgré un état d’esprit alors bien plus combattif qu’en métropole, n’était pas clairement apparu dans les Antilles où l’on s’en tenait encore aux « majordomes » (8).

C’est objectivement un grand pas en avant vers la Révolution où néanmoins, en chemin, dans la lutte, tout peut basculer dans un sens ou dans un autre.

Ce combat social, en France, fera date, comme celui des Antilles (9), trop souvent occulté.

Notes

(1) UGTG – Union Générale des Travailleurs de la Guadeloupe – syndicat de combat dont le leader était Elie Domota. « Lyannaj con profitasyon » association informelle regroupant les forces vives de la Guadeloupe, depuis les salariés, les associations,jusqu’aux petits patrons.

(2) RSTA - Revenu Supplémentaire Temporaire d’Activité

« Conditions d’attribution du RSTA D’après le décret no 2009-602 du 27 mai 2009, il existe quatre conditions d’éligibilité :

1. Être salarié et percevoir une rémunération brute inférieure à 1,4 SMIC mensuel (soit 1 911,04 euros brut par mois à compter du 1er janvier 20111) ;

2. Exercer son activité professionnelle dans un des quatre DOM (Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion) ou des trois COM concernés (Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Saint-Pierre-et-Miquelon) ;

3. Être français, ou ressortissant d’un État partie à l’Espace économique européen, ou suisse, ou titulaire d’un titre de séjour autorisant à travailler ;

4. Être titulaire d’un contrat de travail d’une durée égale ou supérieure à un mois. »

(3) Des commisions de contrôle des prix organisées par les syndicats parcouraient les grandes surfaces. Ce qui m’exaspérait le plus c’était la « publicité mensongère ». Ainsi, sans avertissement, on ne trouvait plus le produit mis en promotion. Normalement on est alors en droit de prendre le produit le plus voisin et de l’acquérir dans les mêmes conditions que la promotion... Pour ma part je me contentais de terroriser les chefs de rayon en menaçant alors d’une « réquisition préfectorale »... Lesdites grandes surfaces s’en sont très bien remises, récupérant les revendications en affirmant « faire encore moins cher »...

(4) D’habitude, lors des conflits sociaux outre mers, c’était finalement les « politiques » qui s’en mêlaient et non pas les syndicats. Mais dans un premier temps Sarkozy avait voulu rester fidèle au libéralisme qui l’animait et avait donc voulu laisser face à face syndicats et patronat. Celui-ci s’en trouvait décontenancé, ignorant presque tout des négociations patrons-salariés, orphelin d’un Etat qui le laissait se démmerder tout seul... Quant aux syndicats, s’ils étaient dans l’ensemble plus combattifs qu’en métropole, ils n’allaient pas jusqu’à réclamer « la socialisation des moyens de production » comme cela était encore néanmoins mentionné dans leurs statuts...

(5) Le drapeau tricolore, déjà contesté en 1848, devint en 1871 l’emblème de rassemblement des « Versaillais » c’est-à-dire celui d’Adolphe Thiers et de l’assemblée conservatrice réunie à Versailles, combattant la Commune de Paris.

(6) Si les populistes disent que le ciel est bleu, que le capitalisme c’est pas beau, ce n’est là-dessus qu’on se querellera. Même chose pour le RIC qui en lui même n’est pas une mauvaise idée. Tout dépend du contexte, de l’organisation, des organisateurs et de leurs buts avoués ou inavoués...

(7) Les premiers syndicalistes se réclamaient de la Démocratie Directe. Mais aujourd’hui les cadres syndicaux s’en méfient, et il faut s’en remettre au GP (gentil permanent, souvent trés dévoué par ailleurs)... Pour ce que les syndicats nous rapportent, c’est vrai que l’on a envie de passer à autre chose d’un peu plus radical et efficace.

(8) Les « majordomes » étaient des personnes âgées, influentes et respectées qui régissaient les « rue-casa-nègres » (quartier des esclaves). Ce sont eux qui décidèrent la révolte de 1848, peu avant l’arrivée de Scholcher et du décret d’abolition de l’esclavage. On continua à nommer ainsi les « grandes personnes » influentes et certains « vénérables » syndicalistes...

(9) Lire « Matinik Doubout », 6 euros – Alternative Libertaire – BP 295 – 75921 Paris Cédex 19. www.alternativelibertaire.org

Publié le 17/01/2018

Stéphane Trouille : « Je déplore la confusion des pouvoirs et la massification de la répression »

Le vidéaste indépendant Stéphane Trouille a été condamné pour violence sur personne dépositaire de l’autorité publique dans le cadre du mouvement des gilets jaunes. Il revient pour Politis sur les faits qui lui sont reprochés.

Le 17 décembre, Amnesty International publiait les chiffres hors normes de la répression du mouvement des gilets jaunes depuis le 17 novembre : 1 407 blessés dont 46 grièvement, plus de 3 000 interpellations, 1 534 gardes à vue... En un mois ! Stéphane Trouille, 41 ans, vidéaste indépendant et collaborateur au média Reporterre, a été condamné le 26 décembre à 18 mois de prison dont six avec sursis et trois ans d’interdiction de manifester, pour violence sur personne dépositaire de l’autorité publique. Il a fait appel de sa condamnation le 29 décembre. La date du procès en appel n’a pas été encore fixé.

Que s’est-il passé le 8 décembre 2018 ?

Stéphane Trouille : J’avais commencé à m'impliquer depuis une semaine dans le mouvement des gilets jaunes quand j’ai eu vent d’une action d’information et de blocage au centre commercial Les Couleures à Valence. Je m’y suis rendu. Tout s’est bien passé jusqu’à environ midi, quand la police a décidé que l’on devait se disperser. Collectivement, il a été décidé de rester et un premier face-à-face a eu lieu. Celui-ci s’est rapidement arrêté car il y a eu des blessés du côté des manifestants suite à des coups de matraque et des tirs de lanceurs de balles de défense (LBD). Nous avons décidé peu après de quitter les lieux. C’est sur le chemin de ma voiture qu’une femme m’alerte sur une agression ayant lieu un peu plus loin. Avec d’autres, je cours alors vers cet attroupement et je donne un coup de pied à la personne en face de moi, qui frappe un gilet jaune. Cette personne se retrouve en confrontation avec un autre gilet jaune et je lui donne à nouveaux deux coups de pied dans les jambes. Je recule et je vois une autre personne qui dégaine un pistolet. À ce moment, je comprends que ce sont des policiers et je m’en vais.

Ces personnes étaient-elles identifiées comme des forces de police ?

Verbalement je n’ai entendu aucune identification de ces personnes-là. Visuellement, je n'ai rien vu sur le moment. Ce n'est qu'au visionnage de la vidéo de surveillance, élément principal du dossier, que j'ai constaté, avec difficulté, qu'un des deux policiers portait une espèce de brassard dans le pli au dos du bras gauche. C’était plutôt une tâche orange où l’on ne distinguait aucun mot. Quant à l’autre policier, il avait au bas de son bras droit un bracelet orange sur lequel on ne distingue aucun mot, couvert la plupart du temps par son pull. Des trois autres inculpés avec moi, un seul reconnait avoir compris que ces deux personnes étaient de la police, en voyant leur arme avant nous. Tout ceci n’a duré qu’une vingtaine de secondes. Ces deux policiers étaient en fait le directeur départemental des services de police de la Drôme et son chauffeur, policier également. Que faisaient-ils à cet endroit, à peine identifiables, à plus de 200 mètres des autres forces de l’ordre présentes ? Ils ont justifié leur intervention par la présence d’un individu violent repéré le matin. Mais cette personne, arrêtée un peu plus tard, a été relâchée avec un simple rappel à l’ordre pour non-obéissance aux trois sommations de dispersion survenues plus tôt. Il y avait en plus au moins un autre policier en civil présent sur les lieux. On le voit sur la vidéo de surveillance qui observe et ne fait rien. Cela a été reconnu au procès. Tout cela pose un certain nombre de questions.

Qu’avez-vous fait après avoir compris que vous aviez à faire à des policiers ?

Je suis parti. Comme je le disais, tout cela s’est passé très rapidement. Je me suis dirigé vers la marche pour le climat dans le centre de Valence, en ressassant tout cela dans mon esprit. J’étais dans une certaine confusion, je me disais que la police n’allait pas laisser traîner ça. Et en effet, pendant la marche, j’ai vu des forces de l’ordre s’approcher de moi. J’ai compris que quelque chose se tramait, et par peur, j’ai couru pour m’enfuir. Comprenant que c’était inutile après quelques mètres, j’ai levé les bras en l’air, après avoir reçu un tir de Flash-Ball ou de LBD. À ce moment-là, j’ai subi un déferlement d’insultes et de coups. Un premier coup sur le crâne m’a fait tomber au sol, les coups de pieds pleuvaient. Cela m’a valu neuf points de suture. Deux SDF qui étaient là se sont aussi fait matraquer. Ce n’est que le lendemain, quand l’officier de police judiciaire m’a dit en visionnant la vidéo : « Ouhla vous avez tapé le gros lot, c’est le directeur de la police de la Drôme », que j’ai compris l’acharnement.

Comment s’est déroulée la suite ?

Lors de la première audience, j’ai tout d’abord refusé la comparution immédiate qui est préconisée par la circulaire du 22 novembre et qui est faite pour empêcher toute défense de se constituer : j’avais rencontré mon avocate commise d’office 15 minutes avant. Le juge a alors décidé de me placer en détention provisoire, considérant que je risquais de commettre à nouveau des violences et de ne pas me présenter au procès fixé au 26 décembre. J’y suis resté onze jours et il a été très difficile de préparer la défense car il fut impossible de passer ou de recevoir des appels en détention provisoire.

Le 26, le procureur a récité et mis en musique les directives ministérielles de fermeté. Avec mon avocat, nous avons présenté le témoignage écrit d’un ancien gardien de la paix qui ne pouvait être présent au procès en raison du décès de sa maman. Celui-ci assure que les policiers n’étaient pas identifiables et affirme avoir été passé à tabac après les avoir interpellés sur ce fait. Le procureur a remis en question ce témoignage en insistant sur l’absence du témoin : « Je ne vois pas de preuves dans le dossier que sa maman est bien morte. » Le juge a ensuite suivi les réquisitions du procureur : 18 mois de prison, trois ans d’interdiction de manifester, mais a réduit l'amende à 1 000 euros, contre les 15 000 requis.

Quel est votre ressenti sur ce procès ?

J’ai l’impression d’avoir assisté à une pièce de théâtre où tout était joué d’avance. Je déplore la confusion des pouvoirs et la massification de la répression, particulièrement concernant les interdictions de manifester. On voit se dessiner un fil entre le gouvernement, les circulaires, les discours, et la justice.

Il s'agit de faire peur, de faire taire, de criminaliser. Me concernant, à la vue du soutien écrit et oral, et à la vue des personnes qui sont impliquées dans l'organisation d'un festival de soutien qui aura lieu les 11, 12 et 13 janvier à Saillans, la stratégie ne marche plus.

Je me pose beaucoup de questions sur les possibles implications de mes engagements personnels et professionnels sur l’issue de ce procès. En tant que vidéaste, je couvre les luttes sociales, des expériences d’organisation collective, des lieux occupés comme la ZAD de Roybon… Mon travail et mes engagements sont grandement remis en question.


par Hervé Bossy

Publié le 16/01/2019

Grand débat national - Le pouvoir face au grand loto des mots

Brigade d’Intervention Linguistique

paru dans lundimatin#174, (site lundi.am)

Ainsi apprenons-nous par voie de presse que le Président demande la mise en place d’un Grand Débat National pour « mieux comprendre » le mouvement et les « revendications » des gilets jaunes.

Ce qui au fond revient à dire et à faire ce à quoi s’essaient les plateaux TV, radios et journaux depuis deux mois, à savoir tenter de répondre à la question qui les (journalistes et présentateurs, membres du gouvernement) taraude le plus : « mais au fond, qu’est-ce qu’un gilet jaune ? », ce qui en dit bien plus sur eux que sur le porteur du gilet en question.

Aussi, on peut considérer ce « débat » comme la continuation d’un grand phénomène d’ethnologie aux relents XIX°istes, et devrait-on dire plutôt de zoologie, exercé par les classes dominantes et les gouvernants sur les plus dominés et démunis d’entre nous.

[Photo : Jean-Pierre Porno]

Je propose donc de requalifier ce grand débat en grande enquête zoologique de la France du XXI° siècle, sous-titrée A la recherche du pauvre, dont la question subsidiaire serait non pas « qu’est-ce qu’un gilet jaune ? » mais plus précisément « qu’est-ce qu’un pauvre ? » , et de réécrire le grand appel du gouvernement, à tout le moins d’E. Macron, en « Mon brave, apportez-moi un gueux, que je l’observe. »

Certains se sont bien rendu compte qu’ils avaient perdu, consumé la plus grande partie de leur vie en cocktails et mondanités, goûters et dîners en ville, et ont décidé en toute hâte, avec la plus grande urgence, face à l’imminence de la mort qui frappe à la porte de liège, d’écrire A la recherche du temps perdu.

D’autres, se rendant compte qu’ils étaient aussi passés à côté de quelque chose, mais sans pour autant savoir vraiment dire à côté de quoi ou de qui, ni se rendre bien compte des implications et du mouvement rétrospectif que cette prise de conscience eut dû impliquer (si tant est que prise de conscience il y eût, et cela, justement, je ne le crois pas) sur leur petite personne, ont décidé plutôt d’aller à la recherche du peuple perdu, du pauvre perdu, du gueux de nos jours. N’est pas Marcel Proust qui veut !

Aussi, c’est sans se presser et sans prendre la plume que le Président et ses amis lancent cette grande opération de communication, mais plutôt en s’entourant d’une armée de gendarmes mobiles (doux retour des licteurs ?), de CRS, de membres de la BAC. Ou peut-être pas, puisque nous savons désormais qu’insignes et brassards circulent comme des petits pains, s’échangent comme des cartes Pokemon au plus fort de la récré, c’est-à-dire que l’habit ne fait pas le moine, pas plus que la matraque ne fait le policier.

Il est à noter enfin que cinquante ans après mai 68, un gouvernement choisit de nouveau la droite ligne du Général pour mater la chienlit à la matraque tout en disant « Je vous ai compris ». A quelques galons près, le gouvernement chanterait-il « Maréchaaal, nous voilà ! » ? Il y pense peut-être, méfions-nous, n’oublions pas.

Les termes requalifiés, intéressons-nous maintenant à cette drôle de dégringolade que semblent subir et le gouvernement et les médias sur le grand escalier de la surprise. Passer de Charybde en Scylla, disent-il ? Je ne crois pas. Cette surprise rejouée chaque jour (et peut-être sincèrement éprouvée, catastrophe) ne dit rien du sujet –la révolte- dont ils (membres du gouvernement et médias) prétendent parler, mais dit tout ou presque de ces individus pris d’étonnement, de leur bulle, de leur méconnaissance du monde, de leur ignorance crasse et de leur mépris pour tout ce qui n’est pas eux.

Un étonnement donc qui n’a pas lieu d’être après cinquante ans (que dis-je ? plus !) de mise en place de politiques néo-libérales, et de grande entreprise de trahison du peuple par la gauche.

Aussi, plus que d’étonnement, c’est bien d’aveuglement qu’il s’agit et qui aujourd’hui atteint une limite, celle du principe de réalité que les parangons du pragmatisme libéral, chantres du rationalisme, devraient pourtant bien connaître, eux qui se réclament de la fourmi comptable, les pattes sur terre.

Hé oui, la fameuse goutte de trop ! En l’occurrence, goutte d’arrogance et jus de mépris. Un inconscient débridé (des communicants auraient dit une parole décomplexée) craché à la face d’individus déjà à terre. Individus exploités, infantilisés, écrasés, et maintenant méprisés et humiliés. Individus dont « les affects de crainte » ont alors été instantanément convertis en « affects de haine » : naissance de l’indignation (pour reprendre les mots de Frédéric Lordon dans son essai Capitalisme, Désir et Servitude). Le point de non-retour a été atteint. Insupportable est donc la surprise des dominants, qui ont beaucoup de trains de retard, et qui est bien plutôt le signe d’un aveuglement. Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire, d’être gouvernées et informées par des aveugles ? Allons-voir plus avant, explorons ce que cet aveuglement dit d’eux.

Plusieurs médias allant du Monde à BFMTV disent des gilets jaunes qu’il s’agit d’un mouvement nouveau et protéiforme, expression d’une « grogne » sociale -revoilà la zoologie - émanant de groupes hétérogènes et sans leaders, et donc « difficile à appréhender ». Etranglement d’horreur en entendant une chose pareille, hoquet de honte.

« Changez de métier ! et ouvrez les yeux ! », leur répondrait un individu sensé.

Si ce n’est pas justement le propre du métier de journaliste que d’aller au contact du réel, du monde et des individus qui le peuplent et qui chaque jour s’agitant en tous sens produisent ce qui fait la matière de ce que l’on pourrait appeler « l’actualité », alors je ne sais pas ce qu’est un journaliste.

Ou bien, et ce n’est là bien sûr qu’une hypothèse toute personnelle, j’ai une idée vaguement juste de ce qu’est ce métier, et je me vois donc obligée d’en conclure que ces individus n’ont du journaliste que le micro.

Décidément ! Après les moines qui n’en ont que l’habit, les policiers que la matraque, les journalistes que le micro, nous voilà cernées par les apparences trompeuses. Serait-ce le signe que notre société fonctionne grâce à ces individus qui n’ont d’une fonction que les attributs ? Autrement dit, que nous vivons entourés d’imposteurs ?

Un journaliste qui porte micro pour remplir à la hâte un papier et produire des images sensationnelles et ainsi se faire repérer pour intégrer une salle de rédaction ? Oui. Il en va de même pour ce policier qui frappe, là pour montrer et exercer son pouvoir, là pour exercer sa volonté de puissance, son désir de dominer, de frapper et d’humilier l’autre en toute impunité, mais là surtout pour se distinguer. De qui ? de l’autre qu’il frappe, de l’autre dont le journaliste pense qu’il « grogne », de l’autre dont le Président pense qu’il doit être l’objet d’un dispositif de communication et de répression pour rentrer dans le rang.

Mensonge des journalistes, violences policières, corruption de l’Etat : signe de la dérive, signe de l’imposture, et symptômes d’une gigantesque volonté de distinction, alors ?

Ce serait le dernier temps de notre requalification des termes au grand loto des mots : serions-nous face au fond, et encore une fois, à une affaire de distinction ? Affaire mue par une peur première et primaire d’être, pour ces imposteurs, disons-le, poussons plus loin l’hypothèse, un plouc ?

Et qu’est-ce qu’un plouc sinon l’autre que l’on juge moins bien que soi, l’habitant du plus petit bourg que le sien propre, que l’on juge rustre, « l’invisible », celui qui n’aurait pas de fonction et donc pas de pouvoir, le dominé, en somme ?

Vérifions : président et politiques portent le costume, mais aucun ne remplit sa fonction, à savoir représenter des électeurs, défendre l’intérêt général. Au contraire, tous SE représentent, défendent leur intérêt personnel, sont donc là par ambition, carrière, amour du pouvoir, hybris, et non pour la seule raison pour laquelle ils devraient être là, pour incarner provisoirement une fonction politique. Etre là pour l’Autre, et non pour soi.

Une maxime alors, à adresser lors de cette enquête zoologique, aux gouvernants et aux médias : ils oublient d’une part que nous sommes tous le plouc de quelqu’un, et d’autre part, qu’ils ne sont nécessaires à personne, si ce n’est à eux-mêmes.

Après ce voyage instructif au pays des mots, nous savons :

1°) Que nous faisons l’objet d’une enquête zoologique ;

2°) Que nous faisons face à un vaste groupe d’imposteurs aveugles ayant peur d’être des ploucs, et au profit duquel est menée ladite enquête ;

3°) Que nous pouvons en tirer les conséquences suivantes : tenir, définir, documenter, manifester, toujours.

Brigade d’Intervention Linguistique

Publié le 15/01/2019

Ici, pas de chef, chacun compte pour un !

(site humanité.fr)

La cabane des gilets jaunes trône au cœur de Commercy (Meuse). Partisans de la démocratie directe, ils veulent empêcher à tout prix que leur parole soit confisquée. Le 30 décembre, ils ont lancé un appel à constituer des assemblées démocratiques.

Une mince couche de givre et de neige mêlée recouvre les rues de Commercy. En ce début de matinée, le thermomètre affiche – 5 °C. En plein centre-ville, à deux pas du château Stanislas, la place du Général-de-Gaulle est quasiment déserte. Seules quelques personnes bravent le froid autour d’un brasero posé devant une construction faite de poutres, de planches de bois et de bâches en plastique.

La cabane des gilets jaunes trône là depuis début décembre. Chaque jour, elle est ouverte de 8 heures jusqu’à 19 heures, parfois même au-delà de 20 heures quand l’assemblée générale quotidienne convoquée à 17 h 30 dure plus longtemps qu’à l’accoutumée. Les 6 000 habitants de Commercy peuvent venir y faire part de leurs revendications ou de leurs doléances. La centaine de gilets jaunes de cette sous-préfecture de la Meuse vient s’y informer et y décider des actions. Ils y ont aussi fêté la nouvelle année. Pour beaucoup d’entre eux, touchés par « la fraternité ambiante » ou parce que la lutte commune a « brisé les solitudes », ce réveillon fut « le plus beau depuis longtemps ». « Sans les gilets jaunes, nous ne nous serions jamais rencontrés. Nous sommes devenus une vraie famille », explique Marlène, sourire aux lèvres. Ici, chacun vient librement. « On ne demande à personne ce qu’il pense. On ne juge pas », explique René, retraité de l’éducation nationale. « Chacun est libre de ses opinions. » Parfois, les discussions sont vives. L’évocation de la thèse d’extrême droite sur « le grand remplacement » suscite une sévère engueulade.

BFMTV et la presse locale...

En semaine et en journée, ce sont surtout des retraités et des privés d’emploi qui assurent la permanence à la cabane. En soirée et le week-end, ils sont rejoints par des salariés. Autour d’un café fourni gracieusement par le Café du marché et des pâtisseries et croissants donnés par une boulangerie de la ville, les discussions vont bon train. Ce matin, les images de l’arrestation musclée d’Éric Drouet, la veille à Paris, alimentent la conversation. « Femme au foyer » âgée de 45 ans, Frede ne décolère pas contre ce nouvel épisode de la répression gouvernementale. Très vite, elle évoque les tirs de grenades lacrymogènes ou assourdissantes qu’elle a essuyés récemment avec d’autres gilets jaunes alors qu’ils défilaient « pacifiquement » à Nancy ou à Metz. La critique glisse ensuite sur les médias accusés de « désinformation ». Les gilets jaunes regardent de plus en plus la chaîne russe RT France. Dans leur collimateur : les chaînes d’information en continu, BFMTV en tête, mais aussi la presse locale. « À Metz, nous étions près de 3 000 et “l’Est républicain” a écrit que nous étions 500 », accuse Dédé. Bien accueillie, « l’Humanité Dimanche » verra néanmoins sa présence soumise à l’approbation de l’assemblée générale, tandis qu’une demande de relecture de l’article sera finalement abandonnée.

« C’est la dictature, la répression permanente. Macron veut nous faire taire », commente Jacques, retraité. Mais pas de quoi les décourager de lutter. Sur son gilet jaune, où elle a dessiné « une croix de Lorraine parce qu’elle est lorraine », Frede a écrit le nom de chaque ville où elle a manifesté. Le 5 janvier, Épinal devait rejoindre sur la liste Metz, Nancy ou encore Paris. Les autres gilets jaunes présents expriment la même détermination. René assure ne pas avoir constaté de baisse de la mobilisation, tout juste « un tassement » pendant les fêtes. À l’instar de ce retraité de l’éducation nationale, tous s’attendent à ce que les manifestations reprennent de plus belle courant janvier. « Les sans-dents sont devenus des sans-culottes », lâche tout sourires une retraitée qui répond au surnom de Banou.

Et pour cause. Ici comme ailleurs en France, les gilets jaunes estiment ne pas avoir obtenu gain de cause. Les mesures annoncées par Emmanuel Macron sont jugées « très loin du compte » par ces retraités, ces salariés ou ces privés d’emploi unis par les fins de mois « impossibles ou difficiles à boucler ». « Macron nous a lâché des cacahuètes », balance René. Nicolas, la trentaine, acquiesce. Ce salarié de la grande distribution, qui gagne 1 184 euros par mois, s’est rendu à la CAF pour calculer le montant de sa prime d’activité. « On m’a dit qu’elle allait augmenter de 104 euros mais qu’en conséquence mon APL allait baisser de 250 euros », raconte-t-il, encore abasourdi par une telle « absurdité ». « Non, décidément, le compte n’y est pas », assure aussi Jacques. Entre CSG et taxes sur la consommation, le retraité, qui estime avoir perdu environ 200 euros par mois, s’inquiète plus pour « l’avenir des enfants et des petits-enfants » que pour le sien. Une peur qui se double d’un sentiment d’injustice. À Commercy aussi, la suppression de l’ISF ne passe pas.

« Macron démission »

La seule prononciation du nom du chef de l’État suffit à mettre en colère un autre retraité de l’éducation nationale, également prénommé René. « Macron démission, Macron démission… » scande-t-il sous le regard approbateur d’autres gilets jaunes. Comme eux, il ne digère pas d’« avoir été traité de foule haineuse » par le locataire de l’Élysée lors de son allocution télévisée du 31 décembre. Pour beaucoup, le président et son gouvernement ont perdu toute légitimité à gouverner. Banou ne voit qu’« une solution, qu’ils dégagent tous ».

La « consultation nationale » annoncée par Emmanuel Macron censée mettre fin à la crise ne suscite que méfiance. « Les consultations, on connaît. À Bure, le projet d’enfouissement des déchets nucléaires a fait l’objet d’un débat public qui n’a rien changé. Tu peux bien y dire ce que tu veux. Au final, c’est le gouvernement qui décide », explique Guy, retraité. Les gilets jaunes n’ont « pas confiance » non plus dans les municipalités pour recueillir l’avis de la population, craignant qu’il soit là encore « dénaturé » ou « récupéré ». Aussi, à Commercy, ils ont décidé de « prendre les choses en main ». À l’entrée de leur cabane, une pancarte invite chacun à faire part de ses revendications. Des porte-à-porte sont aussi organisés. Les doléances sont précieusement recueillies sur des carnets à souches numérotées et autocopiantes. « Comme ça, quand tu donnes ton avis, tu repars avec un double et, grâce au numéro, tu peux le retrouver plus tard pour le compléter si besoin », explique René.

Les gilets jaunes de Commercy sont de fervents partisans de la démocratie directe. Chaque action, chaque communiqué, chaque proposition ou revendication est soumise au vote lors de l’assemblée générale quotidienne. « Nous sommes tous à égalité. Chacun compte pour un. Ici, pas de chef », explique Guy. À l’inverse, la démocratie représentative suscite la défiance. « Ceux qui sont élus ont tôt fait de s’arroger du pouvoir sur les autres », poursuit-il. Néanmoins, beaucoup concèdent la difficulté de fonctionner en permanence en assemblée générale et de la nécessité de se doter de délégués. « Il faut bien en passer par là », explique Choco, retraité qui se remémore son expérience de militant syndical dans le bâtiment.

Des délégués révocables à tout instant

Jean-Philippe, retraité de la tréfilerie anciennement Arcelor, se rappelle les délégués CGT de l’entreprise : « Les gars avaient du répondant. Ils savaient tenir tête au patron. » À Commercy, les gilets jaunes désignent des délégués si besoin. Mais leur rôle est uniquement de « mettre en œuvre les décisions ». Surtout, ils peuvent être révoqués à tout instant.

Le 30 décembre, pour défendre leur conception de la démocratie, les gilets jaunes ont lancé depuis leur cabane un appel à leurs homologues partout en France et plus largement à ceux qui ont « la rage au ventre ». Ils invitent à créer « des assemblées démocratiques dans un maximum d’endroits » et à ouvrir des cahiers de revendications. Cette démarche est, selon eux, le moyen de « ne se laisser confisquer la parole par personne ». Ils appellent aussi à refuser les représentants autoproclamés et l’idée de présenter des listes aux prochaines élections. « Si on fait cela, de marchandage en concession, on va se faire bouffer par le système », explique Pierre, travailleur précaire de 27 ans. L’exemple d’Édouard Martin, ex-syndicaliste CFDT d’Arcelor à Florange (Moselle), devenu eurodéputé PS, est souvent cité. À l’instar de Banou, qui l’accuse d’avoir « craché sur la tombe de Jaurès », les plus sévères estiment qu’il a trahi son camp. Ceux qui ne remettent pas en cause la sincérité de sa démarche jugent qu’elle « n’a rien changé ».

Le RIC, entre intérêt et scepticisme

Le référendum d’initiative citoyenne (RIC), en faveur duquel ont fleuri les pancartes ces dernières semaines dans les manifestations de gilets jaunes, suscite à la fois intérêt et scepticisme. Intérêt car, comme l’explique René, « ce peut être un moyen pour le peuple de décider directement sans passer par des élus ». Scepticisme car « Macron va chercher à le dénaturer pour protéger son pouvoir », poursuit-il. Pierre s’inquiète que « le RIC conforte au final la démocratie représentative » en cantonnant le peuple à « un rôle d’arbitre ».

Dans leur appel du 30 décembre, les gilets jaunes de Commercy proposent aussi d’organiser « une grande réunion nationale » des assemblées démocratiques locales. Composée de délégués venus de toute la France, cette « assemblée des assemblées » permettrait de mettre en commun les cahiers de revendications, de débattre des suites du mouvement et de « décider d’un mode d’organisation collectif, authentiquement démocratique ». Selon Claude, un fonctionnaire des finances publiques et ancien syndicaliste, une quinzaine de collectifs locaux de gilets jaunes des villes de Saint-Nazaire, Toulouse ou encore Nantes auraient déjà donné leur feu vert et assuré de leur présence le 26 janvier prochain, à Commercy. « S’organiser est le seul moyen d’éviter la récupération et d’assurer l’existence du mouvement dans la durée », plaide Claude. Durer ? « Tant que c’est nécessaire », jure Frede, qui imagine déjà la cabane en été.

Pierre-Henri Lab

gilets jaunes

Publié le 12/01/2019

Lettre Jaune #15 - 2019, année jaune !

« Nous approchons de la fin. Depuis plusieurs mois, nous menons bataille sur le terrain, ensemble, pour bloquer les tentatives suicidaires de ceux d’en haut. Nos vies, celles de nos enfants, et de nos petits-enfants sont sur un fil. »

paru dans lundimatin#173, (site lundi.am)

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes de mystérieuses Lettres Jaunes sont diffusées sur les ronds-points et les réseaux sociaux. Nous publions ici cette 15e missive qui aborde, avec toujours autant de justesse et de poésie, l’imminence de la fin de ce monde et la responsabilité qui nous incombe.

Chers Gilets jaunes, Chers hommes et femmes d’en bas,

Nous approchons d’un moment critique. Nous approchons d’un moment historique. Nous approchons d’un basculement de l’histoire. Nous approchons de la fin. Depuis plusieurs mois, nous menons bataille sur le terrain, ensemble, pour bloquer les tentatives suicidaires de ceux d’en haut. Nos vies, celles de nos enfants, et de nos petits-enfants sont sur un fil. Ne jouons pas aux équilibristes en mesurant les avantages ou les inconvénients de telle ou telle mesure constitutionnelle qui pourrait nous redonner, dit-on, des marges de manœuvres. Qu’on se le dise nous n’avons plus la main.

Nous n’avons plus la possibilité de définir à notre manière nos formes de vies. Qu’il s’agisse de comment travailler, de comment éduquer ses enfants, de comment manger, de comment produire, de comment s’habiller, de comment festoyer, de comment se regarder, de comment lutter, de comment partager, de comment s’embrasser, se rencontrer, de comment s’aimer ? Toute la vie est aspirée et dévorée par la machinerie d’en haut qui n’a cure de nos plaintes, de notre légalité, et de nos bons sentiments. Ceux d’en haut sont déjà des machines, et une machine, mes amis, ne sent pas, ne pense pas, elle calcule.

Chers Gilets jaunes, Chers hommes et femmes d’en bas,

En 2019, notre sol vivant, notre sol réel, à savoir tout ce qui nous entoure, la beauté et la richesse de nos paysages, la fraîcheur du bon matin, les odeurs de jasmin ou de lilas qui emplissent l’air des rues, les angoisses de la nuit noire, les brins de soleil caressant nos visages matinaux, et aussi le rire de nos enfants dans les jardins de l’innocence, tout cela se détruit, et disparaît dans les vagues monstrueuses de la bétonisation à outrance. Mais qu’on se le dise, mes amis, il n’y a pas de paix verte, de Greenpeace à l’horizon ! Ni même de taxe carbone ! Ni même d’écologie responsable ! Et encore moins de grenelle de l’environnement, ou de Cop 21, 22, 23 ! Tout cela n’est qu’un coup de pinceau vert sur l’immondice qui nous attend !

Alors Macron, et sa troupe d’en haut, auront beau nous souhaiter leurs meilleurs vœux. Ce n’est pas eux qui souffrent de la fin du mois, ni eux qui désespèrent de la fin du monde. Non, eux désespèrent du manque de croissance ; eux s’inquiètent seulement du manque d’adaptation de la France d’en bas aux impératifs marchands d’en haut. Aujourd’hui, notre lutte d’en bas est un combat total, et sans doute le dernier. Un combat contre l’extinction programmée de l’espèce humaine. Alors, il est temps que nous engagions une vraie organisation sociale dont la base sera locale pour s’élever à l’échelle mondiale. Les problèmes d’un congolais, d’un thaïlandais, ou d’un brésilien d’en bas sont aussi nos problèmes.

Tandis qu’à l’approche des soldes, on nous encouragera certainement à dévaliser les rayons des centres-commerciaux pour apaiser nos frustrations, imaginons-nous un vietnamien de 20 ans, délocalisé de sa terre natale où vit sa famille depuis des générations, se rendant à 6h du matin, seul, dans un champ de coton, ou dans d’immenses blocs métalliques froids, pour produire un vêtement de malheur ! Imaginons-nous la même entreprise se félicitant des bons résultats trimestriels ! Imaginons-nous maintenant, nous européens, quémander un crédit à la consommation pour enfin acheter ce fameux vêtement, ce fameux smartphone, ce fameux objet ! Imaginons-nous l’immonde ? Imaginons-nous le monde dans lequel nous vivons ? Le visage, le reflet de nos misères quotidiennes. Ce monde, notre monde. Celui que nous rendons insupportable, détestable, irrespirable, invivable au point de nous réfugier dans nos citadelles d’écrans, dans nos illusions, dans nos dénis…

Au contraire, imaginons dans nos immeubles, dans nos quartiers, dans nos villages, établir d’autres manières de produire, de consommer. Imaginons-nous une machine à laver par immeuble ? Imaginons-nous matin pêcheur, l’après-midi au soin des enfants, et le soir à préparer la fête du coin, ou le match de foot du lendemain ? Imaginons-nous conserver nos denrées dans les bocaux de grand-mères d’hiver, et dans des lieux de partageux ? Imaginons-nous briser la propriété privée qui nous enserre, qui nous chasse, qui nous isole, qui nous expulse ? Imaginons-nous la femme enceinte de 25 ans dont les besoins ne sont pas ceux de l’homme robuste de 35 ans ? Imaginons-nous un gardien de nuit travailler 40h dans le froid glacial, et imaginons-nous un banquier travailler autant dans un bureau climatisé, avec tasse de café et entremets ? Imaginons-nous ces deux tristesses réelles ? Alors imaginons-nous une inégalité réelle, et non cette égalité abstraite, celle d’un travail abstrait, celle où le travail n’est plus considéré à partir des besoins réels et vitaux, mais en vue de besoins fictifs et imaginaires ? Imaginons-nous alors un travail réel, un travail sensé ? Imaginons-nous enfin un visage humain ?

Chers Gilets jaunes, Chers hommes et femmes d’en bas,

Cette année, notre destin est encore entre nos mains. Saisissons notre chance, soulevons les questions qui nous tourmentent, et produisons des réponses radicales et réelles en dehors de tout artifice institutionnel. Notre monde se meurt, notre monde s’effondre, la vie humaine s’éteint. Nous avons rallumé une étincelle d’espoir ! Alors, enflammons nos villages, enflammons nos villes, enflammons la France, enflammons l’Europe, enflammons le Monde ! Que nos étincelles de révoltes jaunes se transforment en brasier créateur ! Que la destruction du quotidien se transforme en vitalité du lendemain !

Bonne année Jaune ! A nous !

Recette pour le repas de fin d’année :

1 – Pendant 40 ans, faites disparaître 60 % des animaux sauvages sur Terre.
2 – Mélangez 10 tonnes de plastique produites chaque seconde dans le monde.
3 – Ajoutez-y 237.000.000.000.000 de dollars, l’équivalent de la dette mondiale dans le monde.
4 – Saupoudrez le tout d’un yaourt ayant parcouru 9000km avant d’atterrir dans nos assiettes.
5 – Vous obtiendrez la destruction de l’humanité. Cette recette est illimitée. Elle procurera à ses invités un décès sur 6 dans le monde en raison de la pollution industrielle. Une dose de mortalité 15 fois plus importante que les guerre

Publié le 10/01/2019

Gilets jaunes. Macron ou la tactique du judoka

Cédric Clérin (site humanité.fr)

La nouvelle stratégie du président ? Utiliser la force de son adversaire pour le renverser. à savoir s’appuyer sur les aspirations démocratiques des gilets jaunes pour tenter de faire passer sa réforme institutionnelle et se refaire une virginité. Un jeu (très) dangereux.

Emmanuel Macron va-t-il enfiler un gilet jaune ? « Le mouvement des gilets jaunes est une chance » serait devenu le refrain à la mode dans les couloirs de l’Élysée. Confronté à une crise politique majeure mettant en cause jusqu’à sa légitimité, le président s’oriente vers une stratégie de judoka : utiliser la force de son adversaire pour le renverser. Les macronistes tentent donc désormais d’expliquer que le mouvement des gilets jaunes serait en réalité une résurgence de la campagne 2017 d’En marche ! Pour casser l’image d’un candidat banquier hors-sol, les soutiens d’Emmanuel Macron avaient alors réalisé une « grande marche », campagne de recueil de paroles citoyennes qui se voulait totalement novatrice. En réalité un porte-à-porte aux dimensions assez limitées (25 000 questionnaires remplis). Cette démarche initiale serait en résonance avec le mouvement actuel. « Cette crise aura réinventé notre façon d’exercer le pouvoir en révélant une aspiration très forte des Français à participer au débat politique », affirme ainsi Hugues Renson, vice-président macroniste de l’Assemblée nationale. Macron meilleur ambassadeur des gilets jaunes ? La ficelle est un peu grosse. Reste que le chef de l’État a besoin de retrouver une légitimité que lui contestent désormais de très nombreux Français : un sur deux demande sa démission, selon un sondage publié début décembre (Yougov). Comment reprendre la main sans changer d’orientation politique, tout en donnant l’impression d’avoir entendu le peuple ?

détourner le Référendum

Le président a dans l’idée de profiter de la crise pour imposer sa réforme des institutions. Les Français critiquent leurs élus déconnectés du peuple ? On va en réduire le nombre (réduction d’un tiers des parlementaires). Ils veulent plus de démocratie ? On va introduire une dose minime de proportionnelle (15 %). Ils veulent pouvoir proposer une loi ? Acceptons le référendum d’initiative citoyenne avec un nombre de signataires suffisamment grand pour qu’il soit très difficile d’en organiser un. Voilà en substance la supercherie qu’Emmanuel Macron s’apprête à proposer aux Français.

Avant cette sortie de crise, le président espère que le mouvement aura quitté les ronds-points, et même qu’il pourra lui profiter électoralement. La répression violente sert à dissuader la masse des mécontents de se rejoindre dans les rues et donc de donner force au mouvement. On recense ainsi une quarantaine de blessés graves dus au zèle des « forces de l’ordre » depuis six semaines. Main arrachée, fracture de la mâchoire, perte d’un œil ou encore perte d’audition figurent au triste bilan d’une répression aveugle, sans distinction d’âge (victimes de 15 ans…). Le gouvernement a d’ailleurs commandé 1 280 fusils lanceurs de balles de défense en caoutchouc de 40 millimètres, ainsi que 450 fusils automatiques du même calibre capables de tirer plusieurs balles en même temps. La sévérité des condamnations judiciaires (voir p. 18) complétant un dispositif répressif assez inédit.

Pendant que la rue se fait de plus en plus dangereuse, la majorité incite les manifestants à se structurer politiquement. « Puisque chaque jour on nous dit : “Voilà les nouvelles propositions”, eh bien qu’ils s’organisent, qu’ils fassent une plateforme de propositions et qu’ils aillent aux élections », a ainsi déclaré le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, le 16 décembre dernier. Quelques jours plus tôt, un sondage indiquait qu’une liste « gilets jaunes » aux élections européennes pourrait atteindre 12 %, en prenant largement sur le RN d’un côté et la France insoumise de l’autre. Les deux principaux opposants à Macron et soutiens ouverts du mouvement des gilets jaunes…

bien loin des aspirations profondes

Des calculs qui semblent cependant bien loin des aspirations profondes exprimées dans ce mouvement. Les annonces sur le pouvoir d’achat du président n’ont trompé personne et n’ont pas calmé grand monde avec le tour de passe-passe des 10 milliards pris d’une main pour les rendre de l’autre. Plus fondamentalement, les gilets jaunes expriment le ras-le-bol d’un peuple pour des politiques successives qui ne répondent jamais aux besoins sociaux et n’écoutent jamais les revendications populaires. Ni la réforme constitutionnelle envisagée par le président, ni les mesures prétendument sociales mises sur la table ne répondent à l’enjeu. Le livre programme du candidat Macron s’appelait « Révolution ». C’est peut-être ça qu’attendent les Français.

cédric clérin

Publié le 09/01/2019

 

La meute populaire : du mépris à l’extermination

« Trop abêtie par l’alcool et naturellement grossière, la masse insurgée ne saurait saisir ni les raisons, ni les enjeux de sa propre insurrection. »

paru dans lundimatin#172, (site lundi.am)

Comment, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les écrivains décrivaient-ils le peuple insurgé ? Comme des ivrognes et des bêtes, avec mépris et dégoût. Relire aujourd’hui les déclarations de Flaubert, Feydeau ou Goncourt à propos des communards et autres pauvres qui se soulèvent permet de mettre en perspective tant de déclarations d’éditocrates.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le bourgeois philistin subissait les foudres des génies littéraires du moment. Flaubert demeure sans doute la figure la plus représentative de cet antagonisme : sa fureur contre la bêtise bourgeoise, qui se retrouve aussi bien dans sa correspondance que dans ses œuvres – la figure d’Homais dans Madame Bovary, le Dictionnaire des idées reçues et Bouvard et Pécuchet – avait quelque chose d’obsessionnel. Mais cette condamnation, chez Flaubert comme chez ses contemporains, avait précisément des racines strictement esthétiques : l’incapacité indécrottable du bourgeois à saisir la valeur de leurs œuvres. La haine de la bourgeoisie s’arrête là : on cherchera en vain une critique d’ordre politique ou une désapprobation directe de l’exploitation des classes laborieuses par les possédants. « En effet, les écrivains considèrent que les forces sociales qui remettent en cause la société bourgeoise sont encore plus dangereuses que les bourgeois » [1].

Hormis quelques exceptions de taille, comme Léon Bloy, qui n’a cessé de mettre sa plume furibonde au service des plus pauvres, nul des beaux esprits de ce temps n’échappe entièrement à ce constat. Ni le Hugo des Misérables – « barbares », « sauvages », « nomades », voilà le lexique employé par le grand socialiste pour désigner le peuple [2] – ni Zola, dont la méthode pour « défendre » et promouvoir les intérêts de la classe ouvrière consistait principalement à l’humilier dans ses romans. La haine artiste du bourgeois procède donc avant tout d’un sentiment aristocratique de soi plutôt que d’une empathie à l’égard des exploités que fabrique l’émergence de la société industrielle.

Le peuple est bien plutôt l’objet d’un mépris et d’un dégoût ostensiblement affichés. La stupidité et les vices populaires sont d’ailleurs ce qui justifie la nécessité d’un pouvoir autoritaire et coercitif. Le peuple, cette « canaille » (E. de Goncourt), est « une éternelle race d’esclaves qui ne peut vivre sans bât et sans joug » (Leconte de Lisle). Aux mesures de prévention sanitaire s’ajoute une autre justification du maintien du peuple dans l’ignorance et l’exploitation. C’est que le peuple remplit une fonction utile à l’existence même de l’art et des artistes. Tout comme l’esclavage antique permettait à l’aristocratie athénienne de consacrer du temps à l’observation de la voûte céleste, la masse laborieuse de l’ère industrielle est là pour assurer les tâches nécessaires à la production cependant que, selon les mots de Renan, « quelques-uns remplissent pour elle les hautes fonctions de la vie » [3].

Si le naturalisme littéraire introduit la thématique et le parler populaires dans ses œuvres, sa motivation ne doit rien à l’éventuelle bienveillance qu’il pourrait nourrir à l’endroit d’un type humain jusque-là négligé par les littérateurs : comme l’affirme à plusieurs reprises E. de Goncourt, l’intérêt est purement documentaire et procède d’une curiosité pour l’exotisme et l’altérité radicale d’une population qui relève d’une sorte de sous-humanité [
4]. L’abêtissement, l’énormité des vices, les basses jouissances qu’induit la pauvreté extrême sont avant tout des motifs aptes à susciter et entretenir la curiosité du lecteur. Ce qui intéresse les écrivains de la fin du Second Empire, c’est l’hétérogénéité absolue de l’ouvrier des bas-fonds, assimilé à un sauvage, et nullement la possibilité d’une quelconque émancipation que pourrait favoriser les descriptions littéraires de sa condition miséreuse.

Cette littérature a suscité une atmosphère d’épouvante dans le monde bourgeois, atmosphère dans laquelle le pouvoir a puisé les justifications du maintien d’un cadre autoritaire strict afin d’empêcher la contagion des vices populaires à l’ensemble du corps social ou les explosions de violences sauvages dont cette « race » était porteuse. C’est cette atmosphère qui s’est concrétisée en actes lors d’un épisode, devenu mythique, de l’histoire européenne.

La Commune de Paris, de mars à mai 1871, débouche sur une répression sanglante : « 30 000 hommes, femmes et enfants sont exécutés […] en moins de huit jours par les forces de l’ordre » [5]. Le livre de Lidsky montre que ce massacre est l’aboutissement paroxystique d’une certaine vision de la nature du peuple partagée par tous les « honnêtes gens », qui se retrouve dans les commentaires de l’événement émis au jour le jour par les publicistes et écrivains de l’époque. Ces écrits révèlent le fossé idéologique et sociologique séparant la bourgeoisie intellectuelle et la classe ouvrière, la relégation de la condition populaire à une sorte d’état primitif, et l’image de barbarie à laquelle elle est associée. L’anthropologie pessimiste, dont la philosophie politique de Hobbes fournit la version moderne, a construit une catégorie repoussoir emblématique visant à illustrer ses présupposés et à maintenir un sentiment de peur, en vue de légitimer une domination contraignante capable de préserver la société du danger que représenterait une licence accordée aux exploités et aux démunis. La perpétuation, de nos jours, de l’anthropologie pessimiste montre que cette stigmatisation du peuple n’a pas disparue et explique dans une large mesure l’inhibition sociale et morale de la violence insurrectionnelle et la condamnation de toute perspective révolutionnaire. Elle montre aussi que la vision péjorative du peuple entretenue par la domination peut aller jusqu’à l’éradication lorsqu’elle se sent vraiment menacée.

L’anthropologie pessimiste se caractérise par son biologisme. Elle situe la violence et les vices humains – et plus précisément populaires – du côté de la nature : « L’ouvrier socialiste ivrogne, pervers et agitateur est présent dans presque toutes les œuvres. Une fois encore, on se trouve non devant un type social mais devant un type caractériel qui relève de la pathologie. Il s’agit d’un individu qui est né fainéant, noceur, lâche, égoïste, sournois, nuisible parce que pervertisseur » [6]. La « pathologie » dont il est question est comme un affleurement à la surface du fond naturel de l’individu qui serait censé le caractériser, faute du fragile vernis culturel dont l’homme socialisé est habituellement recouvert. C’est une sorte de raté du processus de civilisation.

Le peuple est donc la métonymie de l’humain tel que le conçoit l’anthropologie pessimiste – l’humain à l’état de nature, mais tel que ses caractères font retour ou se perpétuent au sein même de la condition civilisée. Vicieux par essence, quelle que soit sa conduite, il ne peut être mû que par de basses inclinations. L’envie jouera ici le rôle de la cause efficiente. Ce qui surgit et se répand en ces journées sanglantes, c’est le fonds primitif de la créature biblique pécheresse : « L’origine de la Commune remonte en effet au temps de la Genèse, elle date du jour où Caïn a tué son frère. C’est l’envie qui est derrière toutes ces revendications bégayées par des paresseux auxquels leur outil fait honte, et qui en haine du travail préfèrent les chances du combat à la sécurité du travail quotidien » [7]. – On sait qu’en matière d’envie, l’auteur de cette phrase, Maxime du Camp, pouvait se targuer d’une expertise certaine, lui dont l’œuvre apparaissait tellement médiocre auprès de celle de son grand ami Flaubert… Tout se jouera donc entre le triomphe de l’anarchie des plus vils instincts ou le maintien de l’ordre civilisationnel. Dans l’esprit des gens de plume et des détenteurs de la parole, l’enjeu de la Commune n’est en rien politique, il est d’ordre moral et relève « d’une lutte manichéenne du Bien contre le Mal » [8].

Trop abêtie par l’alcool et naturellement grossière, la masse insurgée ne saurait saisir ni les raisons, ni les enjeux de sa propre insurrection. Conformément à la pétition de principe hobbesienne, la disparition momentanée des contraintes sociales ne font que laisser libre cours au déferlement aveugle des instincts les plus détestables que l’ordre civil habituel ne parvient qu’à ensommeiller. L’événement est l’occasion, pour les intellectuels également, d’abandonner toute retenue et de livrer sans fard leurs poncifs haineux. Du Camp, encore lui : « Brutes obtuses ne comprenant rien, sinon qu’ils ont bonne paye, beaucoup de vin et trop d’eau-de-vie », « Ils recherchaient le plaisir grossier, le trouvaient sans peine, ajoutaient leur dépravation particulière à la dépravation générale et se tenaient pour satisfaits » [9]. Et le bon Feydeau : « L’effronterie de ces coquins n’avait d’égales que leur bêtise et leur scélératesse […]. Cela puait le vin, la crasse, le jus de pipe, bien autre chose encore, et je ne sais quelle bestiale vanité » [10]. Les femmes n’étaient pas en reste et ne pouvaient se prévaloir de davantage de lumières. Catulle Mendès : « Quelle est donc la fureur qui emporte ces furies ? Savent-elles ce qu’elles font, comprennent-elles pourquoi elles meurent ? » [11].

Le soulèvement de 1871 n’aurait pu être interprété autrement qu’à l’aune de ces présupposés. Ce fut l’un des épisodes les plus représentatifs de ce refoulement de la dimension politique de la violence populaire. Lorsque la populace s’ébroue, cela ne peut procéder que de basses motivations. La Commune de Paris « n’est donc ni une lutte politique, ni une révolution sociale. C’est l’œuvre d’un petit groupe de brigands, de barbares ayant préparé leur coup depuis longtemps, qui ont profité de la surexcitation de la population parisienne provoquée par le siège et la défaite pour s’emparer de la ville et la livrer à l’anarchie. Cette vision “apolitique” des brigands et des bêtes fauves, élaborée dès les premiers jours, a pris sa forme définitive à la fin de la Commune » [12].

L’ouvrage de Lidsky est une aide précieuse pour comprendre comment l’inhibition de la contre-violence sociale et sa condamnation morale ont, dès l’origine, trouvé dans la classe populaire une catégorie anthropologique apte à incarner les phantasmes et les peurs dont elles avaient besoin pour assurer leur emprise sur les esprits et devenir ainsi les éléments de légitimation décisifs d’un Etat de droit présenté comme opposé à la violence bestiale.

Un lien peut alors s’établir entre la fonction idéologique qui était dévolue à la classe ouvrière et les discours tenus aujourd’hui sur d’autres types de populations à qui l’on fait tenir un rôle similaire. Toutefois, un changement s’est opéré de nos jours : le mépris à l’égard du peuple pouvait, à la fin du XIXe siècle, s’étaler en toute bonne foi dans la mesure où il ne devait pas s’articuler à la valorisation ininterrompue des droits politiques des citoyens et de leur contribution active au fonctionnement du système représentatif. La mésestime dans laquelle était tenu le peuple s’accompagnait tout logiquement d’une condamnation du suffrage universel et d’une « haine de la démocratie » (Rancière) qui n’avait nullement à emprunter nos propres détours. Les mêmes qui ont fustigé l’ivrognerie et la brutalité des Communards ne laissent pas, avec conséquence, d’exprimer la révulsion que leur inspire les prétentions démocratiques du régime institué par Thiers aux lendemains de la défaite face à la Prusse et de la répression meurtrière de la guerre civile. Feydeau : « La prétention saugrenue de donner les mêmes droits politiques aux hommes les plus intelligents, les plus instruits d’une nation, et aux brutes qui ne sont bonnes qu’à se soûler ! ». Flaubert : « Le premier remède serait d’en finir avec le suffrage universel, la honte de l’esprit humain ». E. de Goncourt : « Quelle imprévoyance, quel ganachisme ! La société se meurt du suffrage universel. C’est de l’aveu de tous, l’instrument fatal de sa ruine prochaine. Par lui, l’ignorance de la vile multitude gouverne » [13].

Il semble bien que notre époque, si experte en duplicité, ait trouvé le moyen d’en finir avec la souveraineté populaire tout en chantant les louanges de la démocratie, des « initiatives citoyennes », et des urnes consciencieusement remplies.

Cédric Cagnat

[1] P. Lidsky, Les écrivains contre la Commune, Paris, La Découverte, 1999, (1re éd. 1970), p. 21.

[2Ibid.,p.24.

[3Ibid.,p.32.

[4Ibid.,pp.22-23.

[5Ibid.,p. 7.

[6Ibid.,p. 103.

[7Ibid.,p.48.

[8Ibid., p. 48.

[9Ibid., p. 61.

[10Ibid., p.62.

[11Ibid., p. 64.

[12Ibid., p. 46.

[13Ibid., p. 84.

 

Publié le 07/01/2019

Les femmes gilets jaunes haussent le ton

 Par Mathilde Goanec (sitemediapart.fr)

Quelques heures après l'acte 8, les femmes “gilets jaunes” ont à nouveau défilé, dimanche 6 janvier, un peu partout en France, pour protester contre les violences policières et marquer leur place dans le mouvement. Mais aussi car elles sont « des travailleuses, moins bien payées que les hommes ». 

 «T’as vu, ils sont sans casques aujourd’hui. » « Forcément, ils se disent qu’avec des femmes, ça va être plus cool. » Quelques heures après une grosse journée de mobilisation un peu partout en France, les femmes gilets jaunes sont descendues à nouveau dans la rue, pour défiler dans la capitale et dans un certain nombre de villes de France, dimanche 6 janvier.

À Paris, des hommes, tee-shirt blanc par-dessus le manteau, assurent une forme de service d’ordre, sur le bord de la chaussée. Mais ce sont bien les femmes qui tiennent la vedette, certaines coiffées d’un bonnet phrygien ou enroulées dans le drapeau français, d’autres ayant accroché au dos de leur gilet des images de manifestants ensanglantés. Car la journée est également placée sous le signe des violences policières.

Christine, comme beaucoup d’autres dans ce cortège d’à peu près 300 personnes, porte autour du cou un écriteau : « Je suis ta femme ». Elle explique vouloir s'adresser aux policiers : « Je suis ta femme, ta cousine, ta mère, ta sœur et donc quand tu frappes, pense à moi. Depuis le début, on voit beaucoup de violences, beaucoup d’hommes se battre, on veut dire aujourd’hui que les femmes sont là aussi, qu’elles sont gilets jaunes et comptent bien le rester. »  

Volonté de démonstration pacifiste, qui a démarré par un rendez-vous annoncé sur les réseaux sociaux une heure avant seulement. Place de la Bastille, les gilets jaunes ont chanté une vigoureuse Marseillaise, lancé quelques chants révolutionnaires, des ballons jaunes à la main. Puis la marche a démarré, sans que personne ne sache vraiment où aller. Arrêt une heure plus tard place de la République, bifurcation devant un barrage de CRS dans une rue adjacente, le cortège est alors coupé en deux. Certaines en profitent pour crier : « CRS tout nus, on veut des calendriers ! », quand d’autres tentent la négociation pour passer. Un homme du service d’ordre crie assez sévèrement de rebrousser chemin, craignant un effet de “nasse”. « Oui, enfin tu peux nous le dire gentiment quand même », s’insurge une manifestante.

D’autant plus que pour forcer le barrage des CRS, qui finalement reculent, et courir vers le boulevard Magenta, les femmes gilets jaunes n’ont pas besoin des hommes. « On l’a fait, c’était beau ! », s’enthousiasme Isabelle. Venue samedi de Limoges, restée à Paris pour la manifestation du jour, cette fonctionnaire hospitalière l’avoue bien volontiers : elle ne peut plus « vraiment se passer » du mouvement. « Tous les week-ends, je suis crevée, ce soir je vais encore faire 500 km en bus pour rentrer chez moi, mais c’est trop fort ce que je vis depuis sept semaines, j’arrive pas à lâcher. » Elle pouffe : « Et puis il suffit que Castaner parle pour qu’on reparte illico pour un tour… »

Entrée dans la danse pour protester contre la hausse des taxes sur les carburants, elle n’en peut plus des « mensonges ». « Dans mon hôpital, on nous dit qu’il n’y a plus d’argent et au moment de faire les budgets, on crée des postes de cadres et on supprime des postes d’aides soignantes ou d’infirmières, le cœur du métier ! Autre exemple, l’an dernier, ma fille s’est retrouvée face à Parcours Sup, la galère pendant des mois, tout ça parce qu’on n’ose pas dire qu’il n’y a plus assez de places en fac pour tout le monde… » Une manifestation de femmes, pour quoi faire, alors qu’elle prend part tous les samedis au mouvement des gilets jaunes, à Limoges ou Paris ? « Homme, femme, ce n'est pas très important, je crois que c’est surtout une manière de marquer les esprits. Mais c’est vrai que ce mouvement est dur, viriliste même, alors même que nous sommes très nombreuses à y être impliquées. »

Certaines arborent des ventres gonflés, un ballon jaune planqué sous le pull. « Un photographe y a cru ! », s’amuse un groupe d’amies. L’appel Facebook à l’origine de cette mobilisation avait annoncé la couleur : « Nous voulons montrer que nous sommes la mère patrie, en colère, et que nous avons peur pour l’avenir de nos enfants ! » Plus loin, l’appel précisait : « Nous restons complémentaires et solidaires aux hommes, ce n est pas une lutte féministe mais féminine. » De quoi agacer certaines militantes, un peu refroidies par l’imagerie maternelle, réticentes à surjouer la féminité et la douceur face aux CRS et au gouvernement. 

Michèle ne porte pas de gilet, elle le garde enroulé autour du bras. « Je ne suis pas d’accord avec tout, confirme cette féministe de la première heure, très impliquée auprès de la maison des femmes de Saint-Denis. Chanter la Marseillaise, c’est impossible. Mais je sens qu’il faut être là. Je lutte contre les violences faites aux femmes depuis toujours, et ces femmes qui marchent devant moi, beaucoup sont précaires, elles vivent ça au quotidien. » Ce qui n’empêche pas les désaccords et les discussions, sur le drapeau français, « impérialiste », le rapport à la politique ou aux syndicats. La veille, déjà, Michèle en a fait l’expérience : « On parle, les gens échangent, c’est ça qui est important. »

En fauteuil roulant (elles sont plusieurs dans son cas ce dimanche), Cindy s’est déplacée pour protester notamment contre l’oubli des personnes handicapées par le gouvernement : « Il n’y a rien pour nous, explique cette habitante du 19e. Quand on est handicapé, on est pauvre, on a du mal à se loger pour ceux qui peuvent vivre en appartement, et il n’y a pas assez de personnel pour s’occuper de nous dans les foyers. » Défilant pour la première fois, Cindy a convaincu Marie-Thérèse et Isabelle, ses amies de l’association « Les Couleurs de pont de Flandre », de l’accompagner. « On s’est dit que ce serait plus calme dans un mouvement de femmes et que Macron n’allait pas quand même taper sur tout le monde tout le temps. »

Ces femmes ont néanmoins déambulé sous grosse escorte policière pendant quelques heures dans l’est de la capitale. L’acte 8 « bis » a rassemblé également des centaines de femmes à Saint-Nazaire, Dieppe, Sens, Nîmes... ainsi que dans des bastions du mouvement, comme Toulouse, Montceau-les-Mines ou Dijon, dans le calme. Gwen, coiffeuse, 25 ans, ne peut jamais manifester le samedi, mais a déjà participé à trois actions avec les gilets jaunes en Seine-et-Marne, où elle vit : opération parking gratuit pour les familles voulant aller chez Disney, blocage de la raffinerie Total de Mitry-Mory et collecte alimentaire pour des associations caritatives.

Elle ne serait pas contre d’autres actions contre ces « multinationales qui ne payent pas leurs impôts en France ».  « Nous sommes des femmes, mais aussi des travailleuses, moins bien payées que les hommes, rappelle la jeune femme. Nous voulons montrer que nous sommes des citoyennes, pas juste bonnes à faire le ménage à la maison ou à s’occuper des enfants. » À 25 ans, en CDI, mais gagnant moins de 1 300 euros par mois, Gwen vit encore chez ses parents. Gilet jaune, pour encore longtemps.

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