PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 06/01/2019

« Si vous n’y allez pas, vous n’êtes pas des hommes ! » : enquête sur la mort de Quentin, jeune technicien cordiste

par Franck Dépretz (site bastamag.net)

Ils étaient tous débutants, intérimaires et à peine formés. Ils devaient détacher d’énormes blocs de résidus de céréales dans des silos mal aérés et obscurs de l’agro-industrie, au sein desquels ces cordistes descendaient en rappel. L’un d’eux n’est jamais remonté : Quentin Zaraoui-Bruat est mort enseveli sous 370 tonnes de grains, le 21 juin 2017, dans la Marne. Il avait 21 ans. Pour la première fois, ses collègues des derniers instants témoignent. Nous poursuivons notre enquête sur les accidents mortels subis par les techniciens-cordistes, et les graves défaillances qu’ils révèlent en matière de sécurité.

« Pour des questions de rendements, on a envoyé des cordistes à la mort dans un silo bien trop plein, au lieu d’attendre que la matière s’écoule toute seule. » Ce 21 juin 2017, Éric Louis, cordiste intérimaire, était à deux doigts de prendre la relève quand son collègue de l’équipe du matin se faisait emporter sous 370 tonnes de résidus de céréales, dans l’un de ces énormes silos qui font partie du paysage le long des routes champenoises. Quentin Zaraoui-Bruat, cordiste de 21 ans, travaillait pour Cristanol, une filiale du deuxième groupe sucrier français Cristal Union – qui exploite les marques Daddy ou Erstein... –, installée à Bazancourt, dans la Marne (sur les conditions de travail des techniciens cordistes, lire notre enquête détaillée ici).

À Bazancourt, la distillerie Cristanol se présente comme l’« un des leaders de la production de bioéthanol en Europe », un biocarburant obtenu à partir du blé et de la betterave. Dans ses silos, les résidus de céréales s’agglomèrent le long des parois et forment d’énormes blocs – qu’on appelle la « drêche ». Le travail de Quentin et ses collègues consistait à casser ces blocs, afin d’évacuer cette matière servant ensuite à l’alimentation des bovins. Toute la journée, ils tapaient à la pioche, à la houe, à la pelle, au marteau-piqueur, sous une chaleur étouffante, dans une atmosphère poussiéreuse, éclairés par une simple frontale.

Un silo de mauvaise augure

Le jour où Quentin est enseveli, le silo est anormalement plein. « Il était bien rempli aux deux tiers. Toute cette poussière formait comme un brouillard », se souvient Anthony, l’un des cinq membres de l’équipe. « Ces grosses dunes s’effondraient pour un rien », précise François. Quand ce dernier descend avec Raphaël, l’explosimètre s’affole, signifiant aussi bien que la teneur en oxygène est trop faible ou que la concentration de poussières est trop importante. Le binôme doit remonter en urgence, comme le veut la procédure, en laissant les cordes en vrac, à même la drêche.

Le silo est aéré une demi-heure. Au tour de Quentin et Anthony de descendre. Leur mission ? Installer les cordes pour l’équipe de l’après-midi, puis remonter. Simple formalité, à priori. Mais, scénario improbable, l’une des cordes abandonnées au moment de la remontée de Raphaël et François est comme « aspirée dans la matière », selon Anthony. Ce dernier la tire de toutes ses forces, avec Quentin, mais elle continue de se faire ensevelir. Quentin descend un peu plus sur la pente de cet entonnoir géant formé par la drêche, il descend pour avoir plus d’appui, ça ne suffit toujours pas, il retire son descendeur – se désencorde – pour arrêter l’effet de lévitation. C’est à ce moment qu’il crie : « Je m’enlise ! »

Un traumatisme qui ne cesse de les poursuivre

« En l’espace de quelques secondes, revoit Anthony, il s’est fait prendre un peu en dessous des genoux, puis au niveau des cuisses, puis de la taille. Puis il avait les mains en l’air. Le temps que j’arrive vers lui, il avait déjà disparu, sa lampe frontale était encore allumée... » Les collègues qui se trouvent sur le toit du silo descendent alors à toute vitesse pour creuser dans les granulés aux côtés d’Anthony, tandis que le chef d’équipe veille sur eux au sommet du silo. « J’avais peur de tomber sur son casque en piochant, de tomber sur le corps », dit François. Ils creusent durant peut-être un quart d’heure, qui leur paraît être une éternité. Des coups de pelles désespérés, dont ils ne se sont toujours pas remis.

Anthony ressortira de là avec une déchirure musculaire aux pectoraux : « J’ai une brûlure à l’épaule qui me gêne dans la vie de tous les jours que ça soit pour m’habiller, me laver, conduire. Je ne supporte même pas le poids de la ceinture de sécurité. » Raphaël a une discopathie dégénérative : « Mes lombaires me font un mal de chien. Rien que porter un harnais, c’est impossible. Les médecins ne comprennent pas ce que j’ai. » La médecine du travail a refusé de prolonger leur arrêt du travail, considérant pour Anthony que son « taux d’incapacité permanente n’est pas suffisant » pour poursuivre son indemnisation, et pour Raphaël que son « mal de dos n’est pas lié à l’accident » – alors que la qualité de travailleur handicapé lui a été reconnue par la Maison départementale des personnes handicapées.

François, de l’équipe de Quentin.

Tous les deux touchent désormais le chômage ou le RSA. Raphaël passe actuellement une formation pour animer des ateliers de vélo auprès de collégiens, en contrat aidé. S’il l’obtenait, ce serait son premier job depuis juin 2017. Anthony, lui, n’arrive pas à reprendre le travail. « Il y a des fois où je me demande si j’ai eu du bol. Le bol, c’est de ne pas être mort, juste blessé ?, lâche-t-il, blasé. Et j’ai 33 ans, je vais peut-être encore vivre 50 ans comme ça ? C’est moche. » Il n’y a pas que les blessures physiques qui font mal, plus d’un an après le drame. Il y a ce souvenir indélébile, qui ne cesse de les poursuivre. Des trois qui sont descendus dans le silo pour sauver Quentin, François est le seul à avoir repris les travaux sur cordes : « Tous les jours, j’y pense au moins une fois. Ça fait comme des flashbacks. Parfois, je craque. Des sanglots, comme jamais je n’en ai eu dans ma vie. »

Des trappes qui s’ouvrent sous les pieds des cordistes

Au moment où l’équipe, totalement exténuée, abattue, décide de remonter sans Quentin, voilà qu’Anthony commence à s’enliser à son tour. D’abord jusqu’à la taille. Puis jusqu’aux épaules. Lui est bel et bien encordé, pourtant. Alors, pour quelle raison est-il aspiré ? Pour les cordistes, cela ne fait aucun doute : « Il y a forcément quelqu’un chez Cristanol qui a ouvert une trappe de vidange par erreur, depuis la salle de contrôle, au moment où les collègues travaillaient dans les silos », résume Éric Louis, de l’équipe de l’après-midi. Le scénario du précédent accident mortel de Bazancourt se répéterait-il à l’identique ?

En mars 2012, deux cordistes étaient également emportés dans le fond des silos de sucre (voir toujours notre précédent article). Une erreur dans le verrouillage des trappes de vidange serait à chaque fois à l’origine de l’éboulement. Anthony est catégorique : « Dès que les employés de Cristanol ont crié de l’extérieur qu’il fallait fermer les trappes, j’ai arrêté de m’enfoncer. Ça s’est joué à quelques secondes. Si ces trappes n’avaient pas été ouvertes, ou si au moins il y avait eu un bouton d’arrêt d’urgence, tout cela ne serait jamais arrivé. Quentin serait encore vivant. » Mais Quentin sera enterré une semaine plus tard.

Avant l’accident, la pression de la direction

Pourquoi descendre dans un silo au sein duquel on ne se sent pas en sécurité ? C’est qu’on n’a pas vraiment laissé le choix aux principaux concernés. À Bazancourt, les cordistes constituent la dernière pièce d’un immense jeu de sous-traitance en cascade, telles des poupées russes. Si le donneur d’ordre se nomme Cristanol – dont l’actionnaire majoritaire est Cristal union –, le travail est en fait confié à la société « Entreprise de travaux en hauteur » (ETH), basée dans le Pas-de-Calais. ETH passe elle-même par des sociétés de travail temporaire pour recruter ses cordistes. Pour Quentin, il s’agit de Proman. Mais ce n’est pas fini : l’agence de recrutement passe elle-même par une autre boîte d’intérim, sa filiale spécialisée en travaux sur cordes : Cordial interim.

Un fonctionnement ordinaire dans une profession reposant pour moitié sur les entreprises d’intérim. Ils seraient 8625 cordistes en France, dont 4200 intérimaires. Un chiffre qui a bondi de 53 % entre 2009 et 2016 – contre 51% pour les titulaires, selon un recensement du Syndicat français des entreprises de travaux en hauteur (SFETH) [1]. Toujours selon cette étude, le chiffre d’affaires des 726 entreprises spécialisées en travaux sur cordes réunies (1,5 milliards d’euros en 2016) aurait progressé de 260 % sur la même période. Et de 142 % pour les 28 entreprises de travail temporaire répertoriées.

« Les deux dernières semaines avant l’accident, grimace Raphäel, on a clairement senti une pression de plus en plus forte de la part de la direction. Elle exigeait qu’on soit toujours plus réactifs, plus productifs... » Lors de cette période, un cadre de Cristanol, calepin à la main, sort spécialement des bureaux toute une après-midi pour observer la façon dont ses employés travaillent. Les cordistes ne l’avaient encore jamais vu sur le terrain. « Il nous fera diplomatiquement comprendre qu’on est payés à rien faire, sans chercher plus loin », se souvient François.

« Ça ne s’était encore jamais fait de démarrer un nouveau chantier en fin de poste »

La chasse aux temps morts est alors déclarée par Cristanol. Lorsque le silo se vidange, les cordistes ne doivent plus attendre sur le côté que la matière s’évacue avant de reprendre leur travail. Ils doivent tout de suite enchainer par un autre silo, plein. Finies les pauses, même forcées. Le jour du drame, alors que les cinq sont soulagés d’en avoir enfin terminé avec le silo 12 – « Une semaine et demie qu’on était dessus, à galérer au marteau piqueur pour péter les falaises formées par la matière » – ils apprennent qu’ils doivent trimballer directement leur matériel vers le 10. « Ça ne s’était encore jamais fait de démarrer un nouveau chantier en fin de poste, assure Raphaël. On était tous sur les nerfs. On avait qu’une envie c’était d’en finir au plus vite. » Lorsque Quentin descend pour la dernière fois, en fin de matinée après avoir commencé à 5h30, il lui reste environ un quart d’heure de travail...

Des silos de Cristanol à Bazancourt.

Ces dernières semaines, il n’est pas rare que les journées de travail s’étirent sur 11 heures. Officiellement, Cristanol n’oblige pas à travailler autant. « Si on se "contentait" de faire nos 35 heures, le responsable de Cristanol nous faisait comprendre qu’on ne pourrait pas quitter notre poste plus tôt le vendredi, révèle un ancien intérimaire pour ETH, que l’on surnommera Marc. Or, pour un cordiste qui doit encore se taper trois heures de route, partir à 13 heures au lieu de 17 heures, ça change tout. On s’arrangeait donc pour effectuer, au préalable, le maximum d’heures supplémentaires légales autorisées : ça faisait des semaines de 48 heures... »

Le « parking hôtel », choix de nombreux cordistes

« De toutes manières, ajoute-t-il, quand tu es payé une misère, que tu ne peux pas rentrer chez toi le soir et qu’on te propose de faire des heures sup’, tu ne craches pas dessus. » 10,50 euros de l’heure : c’est ce que touchait en moyenne l’équipe de Quentin. Autant dire qu’ils évitaient l’hôtel pour « économiser » la prime de déplacement : 60 euros par semaine, ainsi... qu’un panier repas le vendredi, pour ceux qui habitent à plus de 50 km. Venu des Côtes-d’Armor, Quentin rentrait rarement chez ses parents les week-ends. Il logeait chez sa grand-mère, plus proche du chantier. « Une fois en rentrant un vendredi, [Quentin] nous a raconté qu’il s’est endormi au volant », confiera-t-elle à Éric Louis, la veille des obsèques de son petit-fils [2].

43 % des cordistes seraient obligés d’effectuer plus de 50 km entre leur domicile et leur chantier. Seul un tiers des cordistes, qui ne peuvent pas rentrer chez eux après leur chantier, choisirait l’hôtel, tandis qu’un quart opterait pour le camping et un autre quart pour un véhicule aménagé – comme certains cordites qui dormaient sur le parking de Cristanol. Ces deux dernières « solutions » d’hébergement augmenteraient respectivement de 1,9 et de 1,6 fois le risque de se blesser lors de la journée de travail, par rapport à un hébergement en « dur » [3].

Forte concurrence

Courant juin 2017, c’est un secret de Polichinelle pour tous les cordistes : ETH est clairement menacée par Cristanol de perdre le marché. D’autres entreprises de travaux en hauteur sont sollicitées. L’une d’elle refuse, au motif que les « procédures de sécurité posent problème, invoque sa responsable au téléphone. On n’a pas envie de mettre en jeu la vie de nos techniciens. » Une boîte de cordes nordiste viendra quant à elle « démarcher Cristal Union sur [sa] propre initiative, reconnait son directeur, qui souhaite rester anonyme. J’ai observé quelques anomalies lors de ma visite sur le site. J’avais des réserves quant aux équipements, installations et configurations », affirme-t-il, tout en restant vague.

Néanmoins, le directeur de cette société tient à mettre en avant « leur sérieux » et « leurs procédures de sécurité très cadrées ». Et de préciser : « Cristanol n’y est pour rien dans cet accident. Et je ne dis pas ça parce que c’est un de mes clients ! » Plusieurs sociétés donneuses d’ordres, de même que des cordistes déçus par ETH, se seraient tournés vers lui. Ce patron aurait ainsi, affirme-t-il, « récupéré dix sites qui appartenaient à ETH rien que pour l’année 2016 », ainsi que « sept à huit cordistes de chez ETH dans l’année qui a précédé l’accident, et trois autres suite à l’accident ».

« Si vous n’y allez pas, vous n’êtes pas des hommes ! »

Jefferson, de l’équipe d’après-midi le jour de l’accident, fait partie de cette seconde vague de départs. Ce qui l’a poussé à aller voir ailleurs ? « Un manquement à la sécurité. À ETH, on était obligés d’utiliser notre propre matériel, qui n’était jamais vérifié. Bien avant l’accident de Quentin, on descendait avec des cordes qui avaient des marques d’usure, des coups... » Et puis, il y avait cette titularisation qu’on lui promettait, chaque fois repoussée. Et qui jamais ne viendra : « Quand on avait besoin de moi par rapport à mes qualités d’artisan couvreur, on m’embauchait en CDD. Sinon, le reste du temps, j’étais intérimaire. »

Comme beaucoup de cordistes, Jefferson dit avoir payé de sa poche les frais de matériel pour pouvoir travailler, soit 1350 euros sur un an. Une charge financière pourtant censée revenir à l’employeur ou à l’entreprise de travail temporaire pour les intérimaires, selon le code du travail. Quand il se plaignait des conditions de travail, voilà, selon lui, ce que la direction lui aurait répondu : « Si tu veux pas travailler, tu n’as qu’à ouvrir ta boîte. Tu n’as pas ton matériel ? Pas de compétence ? Au revoir. Demain, tu ne travailles plus pour nous. »

Marc confirme la manière dont la direction aurait taclé les revendications des ouvriers : « Chaque fois qu’on craignait pour notre sécurité, chaque fois qu’on travaillait dans des silos par 40 degrés dehors, ou sous des tôles d’amiante, le patron d’ETH, Julien Seillier, nous disait textuellement : "Vous êtes des tapettes. J’ai été cordiste, je l’ai fait avant vous. Si vous n’y allez pas, vous n’êtes pas des hommes !" Les titulaires qui osaient se plaindre étaient invités à donner leur démission. Quant aux intérimaires, c’était plus simple : à la moindre remarque leur contrat n’était pas renouvelé le lundi. » Sollicité à de multiples reprises, Julien Seillier n’a jamais souhaité nous répondre.

Tous intérimaires, débutants et à peine formés

A Bazancourt, d’autres aspects surprennent. Comme le fait que les cinq membres de l’équipe de Quentin étaient tous intérimaires, débutants et à peine formés. Le chef de chantier lui-même n’avait pas le Certificat de qualification professionnelle de niveau 1 (CQP1), soit le minimum requis qu’un cordiste doit maîtriser avant d’entrer dans la profession. Cordiste depuis six mois, il avait été nommé chef par ses supérieurs « par pure formalité administrative, parce qu’il en fallait un sur le papier », nous glissera-t-on. Quant aux plus expérimentés, ils avaient, au mieux, un an de travaux sur cordes dans les pattes... Appelé « en renfort » à 16h pour travailler le lendemain matin à 6h, Anthony a effectué sa première journée de travail à Bazancourt – sa onzième en tout et pour tout – sans le moindre briefing. Cristanol était censé lui délivrer un point « accueil sécurité » l’après-midi. Après l’accident, donc.

« Cristanol a demandé à ETH de gonfler ses effectifs pour sortir plus de matière, pour être plus productif, rapporte Éric Louis. Si lundi ETH ne mettait pas douze personnes sur le site, Cristanol allait faire appel à une autre boîte. Deux jours avant l’accident, on est donc passé sur deux équipes – matin et après-midi. » Deux équipes qui comptaient un seul et unique titulaire.

Un centre de formation reconnu par la profession

Situation paradoxale, juste à côté d’ETH, exactement à la même adresse, se trouve sa filiale, FTH, pour « Formation travaux en hauteur ». Difficile de croire que, pendant qu’ETH envoie des débutants trimer dans des silos de dizaines de mètres de hauteur sans leur délivrer de formation ou de consignes de sécurité, FTH est reconnu comme le tout premier organisme de formation du nord de la France à avoir été agréé par la très officielle association de Développement et de promotion des métiers sur cordes (DPMC), qui auto-régit la profession [4]. Les deux sociétés sont dirigées par la même personne, Julien Seillier. « Il a d’autant moins d’excuses d’être touché par ce genre d’accident, alors qu’il vend de la sécurité », juge Marc, qui a travaillé deux ans dans cette entreprise.

Le président du DPMC a préfacé le Petit mémento du cordiste, guide référence en matière de prévention à la sécurité dans le métier, qui a été écrit par Antoine Heil, le fondateur de FTH. « Les deux hommes étaient en conflit ouvert : quand Antoine Heil pointait les problèmes de sécurité pour tenter de les résoudre, Julien Seillier comptait l’argent, pensait à ses intérêts économiques », poursuit Marc. Contactés, Antoine Heil n’a jamais répondu à nos sollicitations. Julien Seillier a quant à lui raccroché juste après que nous ayons exposé l’objet de notre appel. Quant au DPMC, Marc Gratalon, son référent national, refuse de se prononcer sur le fond du dossier, mais garantit que le gérant de la société du Pas-de-Calais « est certainement la personne la plus affectée » par l’accident.

Un trophée « pour la sécurité » deux jours avant l’accident

Juste après l’accident, pourtant, alors que tout le monde est sous le choc, Anthony raconte avoir aperçu Julien Seillier, « furieux qu’il y ait eu un mort. Il en voulait à Quentin. Il n’arrêtait pas de demander pourquoi il s’est détaché. » Jeune cordiste, Maxime, de l’équipe d’après-midi, quittera ETH « écœuré » par la réaction de son employeur : « Il avait peur qu’on quitte la société, il faisait tout pour qu’on continue de bosser pour lui. Il nous parlait de boulot, de l’avenir de sa boîte sur le lieu de l’accident. » François croise de son côté le directeur de Cristanol – remplacé au moins à deux reprises depuis [5]. « Il ne m’aurait pas demandé si ça va ? La seule chose qu’il m’a dite c’est : "Alors, il était encordé ? Il était encordé ?" Tout le reste, on aurait dit qu’il s’en moquait. »

Si Quentin s’est vraisemblablement désencordé, la direction a-t-elle, pour sa part, respecté les procédures qui ont valu à son entreprise « un trophée consacrant ses efforts pour la sécurité » ? Le 19 juin 2017, dans un article intitulé « 261 jours sans accident chez Cristanol à Bazancourt », voici ce que déclarait le directeur de la distillerie aux quotidiens L’union et L’Ardennais : « L’objectif ultime est toujours le "Zéro accident". On doit agir sur nos comportements les plus anodins. Prendre le temps de faire les choses bien, au lieu, parfois, de vouloir gagner du temps et prendre des risques. » Deux jours plus tard, Quentin mourrait enseveli.

Deux mises en examen pour l’accident de 2012

Depuis l’accident, les silos de Bazancourt semblent toujours à l’arrêt. Nous avons constaté, en nous rendant sur place, qu’ils sont vides. À ce jour, l’enquête préliminaire est cloturée. Matthieu Bourrette, le procureur de Reims, nous fait savoir que « le dossier est en phase d’étude terminale par [son] parquet ». Un juge d’instruction sera-t-il saisi, des mises en examen prononcées ? La suite de la procédure dépend du magistrat qui étudie en ce moment le dossier. Mais pour Emmanuel Ludot, avocat de la mère de Quentin Zaraoui-Bruat, le choix d’avoir confié l’enquête préliminaire à la gendarmerie de Bazancourt pose déjà question : « Une enquête comme celle-ci aurait dû être confiée à la police judiciaire de Reims, de manière à éviter toute concomitance géographique. Vous imaginez sérieusement les gendarmes de Bazancourt venir fouiller chez le géant Cristanol ? »

Collègues et proches de Quentin redoutent aussi la lenteur de la justice. Le précédent accident mortel, qui a emporté Arthur Bertelli et Vincent Dequin, deux autres cordistes, dans le fond des silos de Bazancourt en 2012, sera jugée le 11 janvier 2019 devant le tribunal correctionnel de Reims. Soit près de sept ans après les faits... Dans cette affaire, Cristal Union et son prestataire, la société de nettoyage Carrard Services, sont inculpés en tant que personne morale, ainsi que leurs responsables de l’époque, pour « blessures et homicides involontaires, par violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence ».

Une association pour « être moins isolés, se serrer les coudes et lutter ensemble »

Tout juste créée, l’association Cordistes en colère, cordistes solidaires invite à cette occasion toute la profession à se rassembler en solidarité devant le palais de justice de Reims et à participer, le lendemain du procès, à un weekend de rencontres, afin « de tisser un réseau de solidarités, imaginer des outils pour se défendre, être plus forts et moins isolés face au boulot, [se] serrer les coudes et lutter ensemble ! » Dans une profession dominée par le Syndicat français des entreprises de travaux en hauteur, constitué des dirigeants des 37 principales entreprises de travaux en hauteur du pays, le collectif entend être « un contre-pouvoir qui portera la parole des cordistes auprès des instances qui chapeautent le métier, toutes d’émanation patronale » [6].

Initiée par les proches et collègues d’Arthur, Vincent et Quentin, soutenus par l’avocat Emmanuel Ludot, l’association se veut une plateforme de soutien pour tout cordiste ou proche de cordistes qui subissent des conditions de travail dangereuses et précaires et ont besoin d’ « être épaulé moralement, psychologiquement et juridiquement ». L’objectif de la structure est d’être reconnue d’utilité publique afin de pouvoir se constituer partie civile lors de procès qui opposeraient des cordistes à leurs employeurs, « d’apporter au cordiste des avancées sociales et des garanties de sécurité dans l’exercice de son métier », et de briser l’omerta qui règne autour des accidents de cordistes, qui continuent de se produire, comme ceux, mortels, de Nîmes en mars 2018 et de Nice l’été dernier.

Franck Dépretz

*Prénom modifié.

Publié le 05/01/2019

« Applaudissons-nous ! »

Le Temps des bouffons

(site monde-diplomatique.fr)

Trait caractéristique des classes dirigeantes, la certitude de ne devoir sa position qu’à ses propres mérites s’accompagne d’un intense contentement de soi : hors du commun, on survole le menu fretin. Mais, connaissant d’expérience l’irritabilité des classes populaires, patrons, hauts fonctionnaires et intellectuels tâchent, dans la mesure de leurs capacités, de limiter les manifestations publiques de condescendance. Cette arrogance satisfaite qu’affiche le jeune président français Emmanuel Macron, les notables plus roués savent en réserver l’expression à des cercles fermés : clubs, comités et conseils où nul défilé de « gilets jaunes » ne viendra polluer l’atmosphère par des considérations vulgaires sur le diesel et les fins de mois (voir le dossier « Le soulèvement français » dans le numéro de janvier, en kiosques).

Cinéaste et militant indépendantiste québécois, Pierre Falardeau (1) (1946-2009) a saisi en 1985, à Montréal, l’un de ces moments de félicité où l’élite se déboutonne. Réunis à l’hôtel Queen-Elisabeth, les membres du Beaver Club célèbrent le deux-centième anniversaire de ce cénacle fondée en 1785 par les maîtres du commerce de la fourrure. La première moitié de ce court documentaire (15 minutes) emprunte au registre de l’ethnographie : Falardeau observe la bourgeoisie coloniale canadienne comme l’anthropologue Jean Rouch (2) étudiait les tribus, avec leurs rites, leurs hiérarchies et leurs costumes. Il fait ce que tant de journalistes ont cessé de faire à mesure qu’ils installaient leur lit de camp dans les vestibules du pouvoir : rendre public cet entre-soi conçu précisément pour échapper au regard extérieur. La vision de ces images suscite chez le spectateur une sorte de colère incrédule qui, comme par sympathie, gagne peu-à-peu la voix du commentateur lui-même. « Toute la rapace est là : des boss pis des femmes de boss, des barons de la finance, des rois de la pizza congelée, des mafiosos de l’immobilier, (…) des journalistes rampants habillés en éditorialistes serviles, des avocats véreux, costumés en juges à 100 000 dollars par année, des lèche-culs qui se prennent pour des artistes », fulmine Falardeau en langue populaire québécoise. « Ils crient haut et fort, sans gêne, leur droit au profit, leur droit à l’exploitation, leur droit à la sueur des autres. Ils boivent à leurs succès. Ils chantent que tout va bien, que rien ne doit changer, que c’est pour toujours… toujours aux mêmes, toujours les mêmes. »

Le Temps des bouffons ne sera finalisé qu’en 1993 mais sa diffusion est d’abord clandestine : des cassettes VHS échangées sous le manteau. « Falardeau les dupliquait lui-même une à une, précisant sur la jaquette que chacun était libre de les copier à sa guise », se souvient le journaliste québécois Jean-François Nadeau, ami du réalisateur. « La demande devint si forte que plusieurs librairies et points de vente spécialisés décidèrent de commercialiser le film ». Lequel finit par attirer l’attention de la presse et celle de programmateurs de festivals d’art et d’essai. C’était il y a plus d’un quart de siècle. Pourtant, quand le président du Beaver Club conclut la cérémonie en bramant : « À vous tous, nos membres, à nous tous, applaudissons-nous ! », comment ne pas percevoir l’écho d’une autre voix présidentielle longtemps infatuée mais soudain inquiète à l’idée que les foules ne forcent les portes du banquet ?

Dans le dossier « gilets jaunes » du numéro de janvier, en kiosques, sont rassemblées quelques « Carabistouilles ». En voici d’autres.

« Où on prend l’argent ? Vu le niveau des déficits et de la dette, il n’y a pas beaucoup d’argent ». Léa Salamé, France 2, 2 décembre 2018.

« Triste bilan (provisoire) pour une révolte déclenchée au nom du pouvoir d’achat, dans un pays qui n’a jamais consacré autant d’argent aux aides sociales et peine toujours à recréer des emplois. Il y a cinquante ans, un éditorialiste annonçait Mai 68 sans le savoir en s’inquiétant que “La France s’ennuie”. Avec les gilets jaunes, le constat est plus amer encore : la France se nuit. » Hervé Gattegno, Le Journal du dimanche, 9 décembre 2018.

« Il y a un peu de ce parfum d’apocalypse dans ces émeutes sans direction, ces détestations nues et aveugles à leur propre volonté, ces débordements de ressentiment où, pour la première fois depuis longtemps, l’on vit un nombre non négligeable d’hommes et de femmes se contenter de casser, de profaner, de honnir. » Bernard-Henri Lévy, Le Point, 13 décembre 2018.

« Nos régimes sont plus fragiles qu’on ne le croit souvent, faciles à détruire, difficiles à reconstruire. Le sans-culottisme fut une épouvantable régression dont la France a mis longtemps à guérir les plaies qu’il lui a infligées. » Gérard Grunberg et Élie Cohen, « Les gilets jaunes : une double régression », Telos, 7 décembre 2018.

Publié le 04/01/2019

Gilets jaunes : voile médiatique sur les violences policières

par Frédéric Lemaire, (site acrimed.org)

Lundi 17 décembre, Amnesty International publiait une enquête dénonçant « le recours excessif à la force par des policiers » pendant les manifestations des gilets jaunes, comprenant de nombreux témoignages de victimes et de secouristes, mais aussi de photographes et journalistes. L’ONG s’inquiète du nombre de blessés très élevé (1 407 manifestants, dont 46 grièvement selon les chiffres officiels), et de l’absence de toute réaction ou de remise en cause de la part des autorités face à un tel bilan. Cette enquête a fait l’objet d’une couverture médiatique quasi-nulle, qui témoigne du désintérêt des grands médias vis-à-vis des violences en manifestation… lorsqu’elles sont commises par la police.

C’est peu dire que l’enquête d’Amnesty International sur les violences policières a eu mauvaise presse. Publiée lundi 17 décembre, elle a fait l’objet de trois brèves le jour même (sur les sites de Libération, de RT France et de Reporterre) et trois le lendemain (sur les sites de LCI, Franceinfo et de Linfo.re). Et c’est tout, à l’heure où nous écrivons cet article.

Mention spéciale pour LCI, qui accompagne l’articulet dédié à l’enquête d’Amnesty d’un extrait vidéo plein d’à-propos... intitulé « comment la police a gagné en efficacité » :


Comme son titre l’indique, ce sujet (tiré du JT de 20h du samedi 8 décembre) détaille et justifie le dispositif répressif mis en place le jour même, et qui a conduit à plus de mille interpellations et plus de 200 blessés (soit un sixième du total des blessés sur l’ensemble du mouvement). Par volonté, peut-être, de « rééquilibrer » les informations de l’enquête d’Amnesty ?

« Mutisme » de la presse sur les violences policières ?
Un article de la rubrique Checknews sur le site de Libération revient sur l’absence de couverture médiatique de l’enquête d’Amnesty International. L’auteur commence par botter en touche pour ce qui concerne les autres médias (« Nous ne pouvons répondre à la question du choix éditorial pour l’ensemble des rédactions »). S’agissant de Libération, l’auteur fait valoir que le quotidien a déjà « largement » écrit sur les violences policières (deux articles dans le journal papier, un sur le site, et quatre dans la rubrique Checknews). En tout, cinq articles sur des vidéos de violences policières ; un article avec des témoignages de trois victimes ; et un dernier sur un appel d’avocats pour interdire les grenades lacrymogènes instantanées (GLI).

Une couverture médiatique qui n’est certes pas nulle [1]. Mais est-elle vraiment suffisante pour justifier de passer à la trappe l’alerte d’Amnesty International ? Est-elle à la hauteur de l’ampleur nouvelle de la brutalité de la répression policière, dénoncée par cet article de Bastamag, à l’origine d’un décès, d’un coma et de nombreuses mutilations ? Cela se discute…

Quoi qu’il en soit, la couverture des violences policières par Libération reste largement plus fournie que celle du Parisien, qui préfère à son habitude jouer la partition de la préfecture. Elle est également plus consistante que celle du Monde, comme en témoigne le grand vide de la rubrique « violences policières » du site du quotidien. Dans le « live » du Monde dédié à la manifestation du 8 décembre, un lecteur interroge le journal sur son « mutisme » s’agissant des violences policières. Le journaliste s’en défend et avance une sélection de… trois contenus : la vidéo de l’interpellation des lycéens de Mantes-la-Jolie (republiée sur le site) ; un article évoquant l’appel des avocats sur les grenades GLI ; et un article intitulé « gilets jaunes, un casse-tête pour le maintien de l’ordre » où il n’est question nulle part de violences policières. À noter cependant que deux articles ont été consacrés, depuis, aux plaintes des gilets jaunes et de photographes et journalistes suite à la manifestation du 8 décembre.

En tout donc, pas plus de quatre ou cinq contenus sont dédiés à la question des violences policières depuis le début du mouvement des gilets jaunes sur le site du Monde. Un bilan plus que famélique… Et pourtant, ce n’est pas le matériau qui manque. Le journaliste David Dufresne s’est attaché à répertorier et à vérifier les signalements de dérives et de violences policières depuis le début du mouvement. Il en compte plus de 200 fin décembre.

Journalisme de préfecture sur les chaînes d’info en continu
Sur les chaînes d’information en continu, c’est encore une autre affaire. Nous avons déjà documenté la manière dont les chaînes d’information en continu traitaient de la question des violences, à travers plusieurs exemples. Nous sommes revenus sur la mobilisation des éditocrates et des experts qui ont quadrillé les plateaux télévisés pour livrer un discours policier, rejeter la responsabilité des violences sur les manifestants, voire appeler à plus de répression. Nous avons évoqué, en particulier, la manière dont les humiliations et violences policières à l’égard des lycéens de Mantes-la-Jolie avaient été relativisées, voire justifiées sur certains plateaux télévisés. Nous sommes également revenus sur les démonstrations de journalisme « aux ordres », à la veille des grandes manifestations, sur BFM-TV et CNews.

Un article de Checknews relate un autre épisode représentatif de la manière dont les chaînes d’information en continu traitent les violences policières. Le dimanche 9 décembre sur BFM-TV, un gilet jaune interpellait l’animateur Bruce Toussaint sur l’absence de couverture médiatique des violences policières par les chaînes d’info en continu. L’animateur le coupe pour s’en expliquer. Il y aurait, selon lui, des règles qui interdiraient de montrer à la télévision « des personnes menottées » ou encore « des violences physiques sur une personne. » Ce qui est faux, s’agissant de la diffusion d’images de violences physiques, comme le rappelle l’article de Checknews.

L’article rapporte également les directives données par la directrice de la rédaction de BFM-TV à ses équipes, leur demandant d’éviter de diffuser en direct des images de violences contre les personnes (de la part de manifestants comme de la police) afin « de ne pas être accusé d’indécence ou de complaisance ». Hors direct, ce choix éditorial n’avait pourtant pas empêché cependant, par le passé, de diffuser des images de violences policières, comme le note l’article... « L’excuse » de Bruce Toussaint ne tient donc pas. On peut donc proposer d’autres hypothèses pour expliquer le quasi-mutisme de BFM-TV s’agissant des violences policières. Comme celle, par exemple, d’un choix éditorial délibéré et perceptible dans de nombreuses émissions, et qui consiste à adopter systématiquement un point de vue policier sans recul par rapport à la communication gouvernementale [2]…

Notons cependant que tous les journalistes de télévision ne partagent heureusement pas les scrupules de Bruce Toussaint s’agissant des violences policières. Le 13 décembre, France 2 a diffusé un numéro d’Envoyé spécial à propos de la surenchère de la violence qui revient notamment particulièrement sur les violences policières, avec des témoignages édifiants de manifestants blessés lors de précédentes manifestations.

***
Au vu de ce rapide tour d’horizon du traitement des violences policières dans les médias, on comprend que le faible retentissement du rapport d’Amnesty International sur les violences policières n’est pas vraiment une surprise. Le précédent rapport, publié l’année dernière, avait d’ailleurs déjà fait l’objet d’une couverture discutable,
comme nous l’avions alors souligné. Tout se passe comme si l’ampleur croissante des violences policières était inversement proportionnelle à l’intérêt qu’elles suscitent dans les grands médias ; alors même que les violences des manifestants y sont scrutées, commentées, dénoncées à longueur de journées. Cette couverture à géométrie variable des violences témoigne une fois de plus d’une tendance médiatique lourde que nous avons pu observer pendant les mobilisations sociales de décembre : celle de l’emprise des réflexes et des mécanismes du journalisme de préfecture, dans la presse comme dans les chaînes d’info en continu, ou encore dans les péroraisons des éditocrates.


Frédéric Lemaire

 

Publié le 03/01/2019

Institutions. « Il faut assainir le système de financement de la démocratie »

Olivier Morin (Site humanite.fr)

Dans son essai le Prix de la démocratie (1), l’économiste Julia Cagé dénonce le cercle vicieux entraîné par le financement de la vie politique. Lequel contribue à maintenir et à renforcer les intérêts de la bourgeoisie. Entretien.

La politique menée par Emmanuel Macron est étroitement liée à la façon dont sa campagne a été financée, expliquez-vous dans votre ouvrage…

JULIA CAGÉ La République en marche est un parti qui n’a pas pu bénéficier des financements publics directs et j’insiste bien sur ce point. Car, quand il se crée en 2016, il ne peut pas compter sur cette somme d’argent calculée selon les résultats des élections législatives, pour la simple raison qu’il n’y a pas encore participé. Il a donc réalisé une campagne massive de levée de dons. Et il n’a obtenu quasiment que des dons au plafond. C’est-à-dire à 7 500 euros. Il a donc été financé par les plus favorisés. J’ai regardé la structure des dons aux partis politiques en France. Et il s’avère que les dons de cette somme sont effectués par les 1 % et même les 0,1 % les plus riches. La politique économique que met en place Emmanuel Macron correspond aux préférences exprimées par ces riches et pas du tout aux intérêts de la majorité. Rien qu’à la City de Londres, il a récolté 800 000 euros (contre 30 000 euros levés dans la ville de Lille). Les conséquences ont été rapides : suppression de l’ISF, flat tax sur le capital et suppression de l’exit tax.

C’est donc un renvoi d’ascenseur…

JULIA CAGÉ Tout à fait, sauf que ce n’est pas de la corruption, puisqu’il n’y a rien d’illégal. C’est le système qui est vicié. D’autant que si Emmanuel Macron n’a pas bénéficié de financements directs, il a quand même bénéficié d’argent public. Ceux qui ont donné 7 500 euros n’ont dépensé en réalité que 2 500 euros. Les 5 000 euros restants sont remboursés sous forme de réduction d’impôt. Sur les 13 millions de dons qui ont financé la campagne de LaREM, 8 millions d’euros ont été payés par les Français. Cela fait partie des autres injustices du système, car seuls les plus aisés bénéficient de cette réduction d’impôt. Quand les plus modestes, non assujettis à l’impôt sur le revenu, veulent donner par exemple 300 euros, ils payent 300 euros.

Vous dites aussi que plus on dépense d’argent dans une campagne électorale, plus on a de chances de l’emporter…

JULIA CAGÉ Nous avons étudié toutes les campagnes législatives et municipales depuis 1993. Toutes choses égales par ailleurs (sexe du candidat, sortant ou non, caractéristiques de la circonscription, etc.), plus un candidat dépense, plus il a de chances de l’emporter. Cela encourage la chasse aux dons privés et donc de défendre, une fois élu, ceux qui ont le plus donné : les plus riches. Le recours aux sirènes des levées de fonds privés a conduit à ce que les classes populaires ne se sentent plus représentées par certains partis de gauche. L’exemple le plus frappant est celui du Parti démocrate aux États-Unis. Il n’y a quasiment aucune différence entre son programme économique et celui de Donald Trump. Seules persistaient des différences sociétales. Ce qui a abouti à ce paradoxe : les classes populaires ont voté pour le candidat républicain. Il faut donc assainir le système de financement de la démocratie.

Quelles solutions proposez-vous pour y parvenir ?

JULIA CAGÉ Des solutions simples existent. Je propose dans mon livre des « bons pour l’égalité démocratique ». Pour éviter les disparités entre les citoyens, on alloue la même somme d’argent public à chaque citoyen. Et chacun peut la donner au parti politique de son choix. Le système serait annualisé plutôt qu’il soit figé tous les cinq ans en le basant sur les résultats aux législatives. L’autre proposition est de réduire drastiquement la somme autorisée des dons privés. Je propose de la limiter à 200 euros. C’est essentiel.

En quoi l’actuelle mobilisation des gilets jaunes interpelle l’exercice de la démocratie ?

JULIA CAGÉ Il existe des revendications sur le pouvoir d’achat directement liées à la politique d’Emmanuel Macron. Mais les gilets jaunes disent aussi qu’ils ne sont pas entendus et qu’ils ne se sentent plus représentés. Ils ont raison. C’est ce que propose de résoudre ma troisième proposition. Il s’agit de la mise en place d’une Assemblée mixte. On garde le même nombre de sièges à l’Assemblée nationale, mais, pour un tiers d’entre eux, on élit à la proportionnelle des listes qui seront paritaires socialement. Avec des ouvriers, des employés et des travailleurs précaires. Pour avoir des députés davantage à l’image de l’ensemble de la société.

(1) Le Prix de la démocratie, de Julia Cagé. Éditions Fayard, 464 pages, 23 euros.

 

Entretien réalisé par Olivier Morin

Oublié le 02/01/2019

Ils ont perdu la tête... - Alain Brossat

A propos des poursuites engagées contre 3 gilets jaunes accusés d’avoir décapité le président de la République

paru dans lundimatin#172, (site lundi.am)

Trois gilets jaunes ont été placés en garde à vue à Angoulême, suite à l’ouverture d’une enquête à la demande du Parquet. Ils sont soupçonnés d’avoir participé à la mise en scène d’une décapitation de Macron à l’occasion d’une manifestation organisée le 21 décembre et dûment déclarée en préfecture. Ils sont accusés de « provocation publique à la commission d’un crime » et « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique ». La préfète du département des Charentes qui a été la première à sonner la charge a dénoncé des « faits portant gravement atteinte tant à la personne qu’à la fonction du Président de la République ». Edouard Philippe a ensuite pris le relais, en twittouillant.

Pour que la mesure soit tout à fait complète, des journalistes de la presse locale qui avaient rendu compte de ce mini-événement ont été convoqués chez les flics en qualité de « témoins mis en cause » – si l’on comprend bien, le simple fait d’avoir « couvert » l’action en question en fait des complices objectifs de ce supposé délit.
 
Tous ceux, fonctionnaires, magistrats, gouvernants, flics, échotiers (etc.) qui se sont attelés à la répression et à la stigmatisation de cette roborative mise en scène méritent à leur tour d’être convoqués en vue d’un sérieux rappel, non pas à la loi, mais à la connaissance historique élémentaire.

Première remarque générale : l’exécution en effigie des gouvernants, quels qu’ils soient, à l’occasion de manifestations publiques et de défilés de rue, est, sous la V° République, de tradition, une routine presque. Généralement, les responsables politiques honnis, pour des raisons variées mais généralement bien fondées, sont pendus en effigie et trimballés en cet appareil, du début à la fin de la manif, à bout de bras, par quelque robuste syndicaliste, pas plus cannibale et assoiffé de sang que ça pour autant. Il n’y a que les cons, ès qualités ou pas, qui ne savent pas faire la différence entre une potence, une guillotine en carton (une effigie) et une vraie. Et il serait bon que les mêmes nous expliquent en quoi un important pendu, c’est quand même plus tempéré qu’un homme d’Etat tranché.

Seconde remarque : dans le régime traditionnel des pénalités, en France, en Angleterre, notamment, la mort infligée par pendaison c’est la mort vile, celle que le pouvoir royal et ses exécuteurs de basses œuvres infligent au commun, au peuple, à la plèbe – ceci jusqu’en plein XIX° siècle, voir à ce propos le classique ouvrage d’E. P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, avec le cortège des pendaisons à la chaîne qui accompagne la lutte contre les illégalismes et les émeutes. La mort par décapitation, par contraste, c’est la mort noble – modalité réservée aux gentilshommes, aux gens de sang bleu qui ont offensé le souverain, ont comploté contre lui.

 La « scène primitive » à laquelle fait implicitement mais distinctement référence le simulacre d’Angoulême, c’est évidemment la mise à mort de Charles 1er, le 30 janvier 1649, qui marque symboliquement la fin de la monarchie absolue en Angleterre et l’avènement provisoire de la République, sous Olivier Cromwell. Comme nul ne l’ignore, cet événement est, dans l’histoire européenne, un moment inaugural dans l’histoire de la souveraineté populaire.

Son équivalent symbolique, dans l’histoire française, c’est évidemment la mise à mort de Louis XVI, par décapitation aussi, un événement dont des philosophes du politique aussi négligeables que Jacques Rancière ou Alain Badiou ont montré qu’il était résolument indissociable de l’avènement de ce nouveau régime de la politique connu sous le nom de démocratie. Pas d’avènement de l’ère du citoyen sans rupture violente avec le temps de l’Ancien Régime, une rupture qui ne sera jamais aussi fortement et solidement imagée que dans et par cette cérémonie où le corps du roi est coupé en deux.

On s’en voudrait presque d’avoir à rafraîchir la mémoire des ineptes qui nous gouvernent et de tous les appareils dont ils s’entourent avec ces banalités – mais il semblerait que nous vivions dans un temps où l’inanité des maîtres et des Grands Citoyens culmine à de telles hauteurs qu’aucun rappel du b-a ba de la culture républicaine ne soit de trop.

Ce que signale la mise en scène d’Angoulême est tout à fait distinct : le retour en force, dans l’imagination du peuple en colère, de la symbolique de l’Ancien Régime, la notion vague mais tenace d’une sorte de monarchie absolue subrepticement restaurée, sous les apparences trompeuses d’un régime républicain en bout de course. Ce n’est pas pour rien que la mobilisation des gilets jaunes est suscitée, en premier lieu, par le fardeau écrasant de l’impôt, quelle qu’en soit la forme – un bon vieux motif d’Ancien Régime, analysé en son temps par Boris Porchnev, puis repris par Foucault. La cérémonie, plus combative et joyeuse (une sorte de carnaval) que sanguinaire et cannibale, de la mise à mort du tyran de papier, du petit monarque poudré enfermé dans ses présomptions et son palais de l’Elysée vient ponctuer, du côté de l’initiative populaire, la dérive néo-monarchique du régime présidentiel. Ce n’est au fond qu’une autre façon de nous rappeler que le mouvement des gilets jaunes, c’est bien la fuite à Varennes de Macron 1er. Ce n’est là qu’une des manifestations de la vivacité de cet imaginaire populaire agencé autour du motif du retour de la forme monarchique et dont le génial « Eh bien, donnez-leur du bio-carburant – signé : Brigitte Macron » inscrit sur un mur parisien au fort des événements de décembre, est un autre signe tangible.

Se trouvera-t-il un ou des juges pour condamner les trois d’Angoulême à des peines de prison ferme, avec sursis, des amendes, des rappels à la loi, des mises à l’épreuve (etc.) ?

Oui, selon toute probabilité et conformément à l’esprit du temps. 

Le malheur c’est qu’il ne se trouvera personne, dans le même temps, pour aller condamner ces sourcilleux gardiens de l’indépendance de la Justice à une solide révision de leur catéchisme républicain. C’est bien dommage : ils y auraient appris qu’à défaut d’avoir coupé le roi en deux, nous serions encore et toujours des sujets et eux, réduits à acheter leurs charges.

Publié le 01/01/2019

Mouvement des gilets jaunes : enjeux d’une lutte entre classes sociales

Julien AUBERGER (site legrandsoir.info)

Depuis la mi-novembre a éclaté une remarquable mobilisation spontanée à l’appel d’un certains nombres d’individus sur les réseaux sociaux. Avant tout menée par la classe travailleuse de ce pays et les plus précaires, elle a aussi su rallier à elle les couches intermédiaires comme le petit patronat qui ont peur pour l’avenir de leur production et leur niveau de vie. Retour sur un mouvement qui a su conquérir le cœur des français : en quoi il est dans une entière opposition aux intérêts des plus riches et quelles sont les stratégies de sortie de crise pour la classe dominante.

Qui aurait cru un jour que le jaune allait donner des sueurs froides aux oligarques et leurs valets libéraux de toute espèce ? Depuis la dernière intervention publique du Président de la République, ils se relaient sur tous les supports médiatiques et claironnent en chœur :

« Macron a compris, il a entendu. Le geste social est significatif. Il est temps que les manifestations et les blocages qui heurtent notre économie cessent. Sitôt que la détresse des plus précaires est reconnu en mots, elle disparaît en fait avec leur colère. L’heure est au dialogue. Macron est légitime, il a été élu pour cinq ans : ceux qui veulent persévérer dans les désordres sont des irresponsables qui mettent en péril notre République, qui plus est en période d’attentat terroriste etc. » Bref, le discours traditionnel du parti de l’ordre inique qui aimeraient persuader qu’il peut y avoir une voie de consensus entre ceux qui dominent et ceux qui sont dominés dans ce pays.

Non, il ne peut y avoir en avoir. Le dissensus est total. Et nous allons le montrer en prenant les quatre niveaux principaux de revendications des gilets jaunes [1]. Quand bien même les partis en présence seraient animés des plus haut sentiments, de la plus grande volonté de concorde, que le dissensus perdurerait, car ce qu’exigent les gilets jaunes est radicalement incompatible avec les intérêts de la caste dirigeante. Voici ce qu’ils exigent :

1) L’abolition de la déchéance sociale. La suppression du phénomène des sans abris, la fin de la pauvreté, une augmentation réelle du salaire minimum. Nous sommes loin des sempiternels refrain autour de « la lutte contre la pauvreté » ou « l’égalité des chances » qui n’ont pour résultat que de maintenir indéfiniment l’existence des misères les plus indignes. Les gilets jaunes tonnent comme Hugo dans Quatre-Vingt-Treize : « Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée ! ». Or, la détresse d’une partie de la population permet à la classe dominante de forcer le peuple à travailler dans de mauvaises conditions, avec des salaires médiocres, afin de ne pas sombrer dans ce que l’on appelle prudemment « l’extrême pauvreté ». Il n’est pas dans son intérêt d’éradiquer ce fléau. Au contraire, elle se plaît à disserter autour du ’problème de l’assistanat’.

2) Remise en cause des inégalités sociales. Des conditions de travail décentes, revalorisation de l’ensemble des salaires, mise à bas de l’inégalité fiscale avec une plus grande progressivité et la remise en place de l’ISF, et de l’inégalité sociale avec un maximum des salaires à hauteur de 15000€. Or, une augmentation des salaires à temps de travail égal et à intensité égale entraîne une baisse du taux de profitabilité des entreprises (ce qui n’est pas une mauvaise chose pour la population laborieuse, contrairement à ce qu’on aimerait nous faire croire !). La part du capital qui doit être reversé en salaire augmente, ce qui entraîne une diminution de la survaleur produite, qui n’est rien d’autre que du temps de travail extorqué aux salariés [2]. Du point de vue des possédants, le travail « coûte », tout salaire rogne la part dévolue à l’accumulation ; du point de vue du travail, le « capital coûte » car il monopolise une partie - toujours plus grande - de la valeur produite, sans pour autant qu’il y est un intérêt social quelconque à cette appropriation. Là aussi, le dissensus ne peut être que complet.

3) Le maintien et le développement de l’appareil productif national via l’investissement de la puissance publique : fin des délocalisations, plus jamais une trahison comme celle de la vente en pièces détachées d’Alsthom au Siemens allemand et General Electrics états-unien. C’est à partir d’un appareil productif fort que nous pourrons organiser, planifier, la transition écologique. Or, la grande bourgeoisie, encore une fois toute entière obsédée par son niveau de profitabilité, a depuis longtemps abandonné l’investissement dans l’économie réelle, lui préférant la finance, la spéculation, le boursicotage. La remise en cause des inégalités sociales (point 2) est le levier permettant de réinvestir dans l’économie productive et les services publics en prenant l’argent là où il est, c’est-à-dire chez les plus riches.

4) Enfin nous terminons sur l’axe le plus important et sans aucun doute le plus affolant pour la caste qui domine : le pouvoir au peuple. Référendum d’initiative populaire, 6ème République, contrôle des élus payés au salaire médian, déprofessionnalisation de la vie politique. Or la République, la démocratie, ne sont acceptés par ceux qui règnent sans partage sur l’économie que tant qu’elle est un garde-fou permettant de cacher et de protéger leur règne sans égal sur l’avoir. Ils n’ont jamais accepté la République qu’à demi-mot et hypocritement. Si les français ne votent pas comme il se doit, ainsi qu’il en a été lors du référendum sur la constitution européenne de 2005, on s’arrange pour contourner le vote, le détricoter, ou on les fait revoter. Et il en est ainsi plus généralement de toute l’histoire de France : la République a toujours été une concession (1792, 1848, 1871, 1946). La protection des intérêts des plus fortunés est normalement assuré par un puissant appareil de propagande médiatique qui permet de faire voter les gens « raisonnablement » et qui est directement entre les mains des oligarques : Xavier Niel, Serge Dassault, Martin Bouygues, Bernard Arnault, Vincent Bolloré, François Pinault, Patrick Drahi, Pierre Bergé, Mathieu Pigasse, Arnaud Lagardère, Marie-Odile Amaury, les Bettencourt.

Cependant sitôt que les masses se mobilisent, se rencontrent, discutent, débattent, sans médiation, l’influence des « médias » en prend un coup, l’endoctrinement devient bien plus ardu. Ce dernier point nous permet de faire directement le rapprochement entre la mobilisation des gilets jaunes qui portent les vélléités de souveraineté politique de l’écrasante majorité du peuple français avec ce que François Ruffin a désigné dernièrement comme « le resserrement autoritaire de la caste ». Le problème se pose ainsi à la bourgeoisie : comment maintenir notre domination politique et économique, quand 75 % de la population luttent ou soutiennent la lutte contre le néo-libéralisme [3] ? Quand les mensonges, les manipulations rhétoriques, n’entament pas la détermination du peuple, il ne reste à la classe dominante qu’à accélérer trois solutions stratégiques parallèles pour protéger ses intérêts :

1) La première est évidente, elle consiste en la dépossession de la souveraineté populaire. La souveraineté des masses populaires s’exprime dans le cadre national. A cette échelle, il s’agit en premier lieu de réduire à peau de chagrin l’expression politique du peuple en procédant à une centralisation inouïe des pouvoirs et, se faisant, en la cantonnant à des échéances électorales peu fréquentes : élection présidentielle et, dans la foulée, parlementaire afin d’assurer à tous les coups la majorité présidentielle au parlement. Jean-Jacques Rousseau, dont l’œuvre restera à bien des égards une bible pour les républicains, écrivait déjà dans Le Contrat Social en 1762 au sujet de la monarchie parlementaire anglaise : « Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort : il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien ». Bien entendu, vote blanc et abstention ne doivent pas être pris en compte. L’ensemble du système électoral doit être fait pour retenir l’émergence d’une alternative au consensus libéral. En ce sens, un individu comme Emmanuel Macron, qui n’a disposé que de 16 % des suffrages si on les rapporte à l’ensemble de la population en état de voter, peut prendre possession de presque tous les pouvoirs, ce qui permet de procéder aisément à une transformation autoritaire des institutions. Ensuite, il faut procéder à un « transfert de souveraineté » hors du cadre d’expression de la souveraineté du peuple vers le cadre des institutions européennes, comme l’a formulé « très clairement » le député LREM Aurélien Taché : « Le fait de transférer une grande partie de la souveraineté nationale au niveau européen, c’est le cœur de ce qu’on proposera aux élections européennes, ça c’est très clair. » [4] Cette expression « transfert de souveraineté » est en réalité une invention de communicants qui n’a aucune signification concrète : la souveraineté existe ou n’existe pas, elle ne peut pas être transférée. Sitôt qu’elle échappe aux mains du peuple, le peuple n’est plus souverain. La combine est bien plutôt une dépossession de la souveraineté populaire, dépossession intrinsèquement anti-démocratique. Et elle est déjà bien avancée : l’objectif de LREM consiste à faire aboutir ce processus. Le transfert des compétences les plus essentielles d’une nation libre se marie avec une parodie de débat démocratique national, limitant le choix des citoyens à la couleur politique à laquelle ils seront mangés ; acceptant le cadre des traités, ils acceptent l’austérité contrainte. Ces pantins politiques maquillent l’absence de contrôle économique, monétaire, militaire, en choix politiques délibérés, mais ils ne pourront plus longtemps masqué l’état de servitude volontaire imposé aux pays : privatisation du rail, des barrages, euro fort profitant à l’économie allemande contre le reste de l’europe, augmentation du budget militaire en réalité commandé par l’OTAN etc.

2) Dans un deuxième temps, pour sanctifier cette distance infinie qui sépare le peuple de l’exercice réel de sa souveraineté, tout une stratégie de répression voire de terreur peut être mise en place. Et cela est amenée à prendre une nouvelle ampleur avec le mouvement des gilets jaunes perdurant. Cette fois, une large frange de la population qui méconnaissait la violence dont était capable le pouvoir face à des mobilisations sociales est en train d’en prendre conscience. A l’heure où l’on écrit, on décompte 8 morts, 865 blessés, 4 yeux perdus, 3 mains arrachées, sans compter les nombreuses insultes, les entorses à la loi quand aux conditions d’interrogatoires en garde à vue, et la violence morale ineffaçable, représentée au plus haut point par le scandale mondial du traitement des lycéens de Mante-La-Jolie à genoux, les mains sur la tête, pour certains face contre le mur. La criminalisation des classes populaires en lutte va de paire avec la criminalisation de tous ceux qui veulent se faire les représentants de cette colère dans les parlements comme dans les entreprises. Cela permet d’empêcher cette lutte concrète et dans le même temps effrayer, terroriser, tous ceux qui seraient tentés de la joindre. Les attaques judiciaires contre l’opposition populaire (FI, Mélenchon, Ruffin, Eric Drouet etc.) ainsi que les diverses apologies du caractère monarchiste des français, ou de Pétain, l’affaire de barbouzerie Benalla, ne sont pas des coïncidences mais participent de la voie autoritaire prise par la caste pour empêcher son renversement.

3) Enfin, à défaut de pouvoir anéantir la colère sociale, il est néanmoins possible de la détourner. Toute société de classes est une société dans laquelle un certain nombre d’individus vivent et s’enrichissent sur le dos de ceux qui travaillent. Il faut donc dévier cette légitime colère, qui part d’une véritable souffrance, sur un groupe d’individus qui n’est pas la cause réelle des problèmes sociaux. Recentrer le débat politique sur la question religieuse a toujours été redoutablement efficace pour se prémunir de toute remise en cause de l’ordre établi ; au fur et à mesure que les tensions s’aiguisent, la remise en cause de la laïcité est plus qu’une tentation. En ce sens, les « libéraux » anticipent toujours sur la prise de pouvoir de l’extrême-droite en cherchant à poser le débat en ces termes. La liste d’exemples serait infinie, nous nous bornerons à en donner deux : Mr Collomb et Mr Wauquiez. Le premier énonçait sans le moindre scrupule la théorie du Grand Remplacement chère aux fascistes français en pleine commission parlementaire, et se plait à faire bénir annuellement sa ville de Lyon par le cardinal de la cathédrale de Fourvière. Rappelons que Mr Collomb était tout d’abord membre du parti socialiste avant de rejoindre la majorité présidentielle de Macron. C’est dans la même perspective que Mr Wauquiez défend « les racines chrétiennes de la France », en montant de toutes pièces des polémiques autour d’une crèche de Noël qu’il a fait monter au Conseil Régional Auvergne Rhône-Alpes. Le retour sur le devant de la scène politique de la religion chrétienne autorise la stigmatisation d’une importante minorité musulmane qui serait incompatible avec les institutions républicaines, qui attaquerait la culture française, qui vivrait « assistée » sur le dos des travailleurs français. Toute chose qui par contre est vraie si nous visons les grandes fortunes de ce pays qui ont depuis longtemps atomisé la production culturelle populaire de ce pays, sous la mass culture anglaise ou un art formaliste ultra élitiste, qui n’aime la République que lorsqu’elle leur est privatisée, qui s’engraissent sur le travail d’autrui. En tout cas Macron suit avec force cette voie de dé-laïcisation des débats : pleurant la rupture entre l’Église et l’État tout en se faisant chanoine de Latran, posant encore dans son dernier discours le problème de la laïcité avec celui de l’immigration de manière absolument impromptue, dans une volonté d’enfermer l’espace du débat politique autour de la pseudo-contradiction entre LREM et le RN.

Mais le peuple travailleur a montré qu’il n’était plus dupe des manœuvres destinées à lui faire lâcher ses revendications. Et le mouvement s’enracine dans le temps, comme les gens s’enracinent sur les barrages de rond-point. Quand bien même les gilets jaunes devaient mettre en repos la mobilisation pendant un moment, que les puissants ne se fassent pas d’illusions : le peuple n’acceptera plus les reculs. L’on n’extirpe pas facilement les réflexes d’auto-organisation qu’il a précieusement acquis. Si les culs cousus d’or aimeraient faire croire que cela donne une image délétère de la France, le réveil du peuple français donne au contraire de l’espoir aux exploités sous toutes les latitudes pour secouer le joug qui pèse sur eux. La victoire de l’insurrection citoyenne ferait l’effet d’un tremblement de terre et précipiterait bien d’autres à suivre l’exemple. Elle rappellerait cette loi clamée par Saint-Just, le 8 ventôse An II, et que les financiers apeurés s’efforcent d’oublier :« Les malheureux sont les puissances de la terre ; ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent. ».

Julien Auberger

[1] Revendications accessibles ici : https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/zero-sdf-retraites-superieures-a-1-200-euros-salaire-maximum-a-15-000-euros-decouvrez-la-longue-liste-des-revendications-des-gilets-jaunes

[2] Voir chap 7 et chapitre 12 du Capital de Marx sur le phénomène de la survaleur.

[3https://www.20minutes.fr/societe/2394811-20181214-gilets-jaunes-rarement-mesure-tel-soutien-opinion-mouvement-social

[4] Émission Les Terriens du Dimanche, 2 décembre, C8

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