PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

société  DEPUIS OCTOBRE 2021

publié le 18 octobre 2021

17 octobre 1961. Macron parle de crime, mais oublie les criminels

Aurélien SoucheyreLatifa Madani sur www.humanite.fr

Pour la première fois, un président a commémoré physiquement les massacres des Algériens, à Paris, il y a soixante ans. Mais, plutôt que de reconnaître la responsabilité de l’État, il s’est contenté d’accuser le préfet de l’époque, Maurice Papon.

Des fleurs jetées à l’eau et aucun mot. Le chef de l’État a beau regarder la Seine, il ne dit rien. Samedi 16 octobre, depuis le pont de Bezons (Hauts-de-Seine), Emmanuel Macron est devenu le premier président de la République à commémorer physiquement le 17 octobre 1961, lors d’une cérémonie. Il aura fallu attendre soixante ans… Soixante ans pour que ce « massacre d’État », comme l’affirme l’historien Emmanuel Blanchard, ait droit à pareille initiative officielle. Devant ce fleuve où tant de personnes furent noyées par la police, lors d’une nuit d’enfer où des centaines de manifestants algériens furent assassinés par les prétendues « forces de l’ordre ».

« De Gaulle laissa faire »

Soixante ans… Il faudra pourtant attendre encore pour que le sommet de l’État reconnaisse pleinement la responsabilité qui fut la sienne, cette nuit-là. Car au lourd silence durant le recueillement, Emmanuel Macron a répondu par un court communiqué. L’Élysée a certes tenu à « rendre hommage à la mémoire de toutes les victimes ». Mais son texte fait mention de « plusieurs dizaines » de tués quand il est établi qu’il y en eut bien plus de 100… Enfin, la présidence de la République assène que « les crimes commis cette nuit-là par Maurice Papon sont inexcusables pour la République ». Une façon de se dédouaner sur le seul préfet de police de l’époque. Ce coupable idéal, puisqu’il fut prouvé des années plus tard qu’il participa à la déportation des juifs pendant la Seconde guerre mondiale, n’a pourtant pas agi seul.

« Pas plus que Didier Lallement aujourd’hui, le préfet Maurice Papon n’orientait la répression sur sa seule initiative. Les responsables politiques du crime d’État sont : le premier ministre Michel Debré, le ministre de l’Intérieur Roger Frey, ainsi que le général de Gaulle, qui laissa faire », a réagi Fabrice Riceputi. L’historien, auteur d’ Ici on noya les Algériens (éditions le Passager clandestin), ajoute que « de Gaulle a décoré et chaudement félicité Maurice Papon pour avoir “tenu Paris”. Il l’a maintenu en poste jusqu’en 1967 »… Et pourtant, Emmanuel Macron a pris grand soin de condamner des « crimes inexcusables pour la République », au lieu de parler de crimes « de » la République. « On est bien en deçà de ce qu’on attendait. Papon sert de coupable expiatoire. C’est une occasion manquée pour la vérité », a regretté auprès de Mediapart Mehdi Lallaoui, cofondateur de l’association Au nom de la mémoire.

Samia Messaoudi, cofondatrice de la même structure qui œuvre inlassablement pour que la pleine lumière soit faite sur le 17 octobre 1961, est elle aussi amère. « Quand nous avons été contactés par l’Élysée pour participer à la cérémonie de samedi, nous avons accepté à condition que cette nuit sanglante, ce massacre, soit reconnu comme un crime d’État par les plus hautes autorités du pays », raconte-t-elle. Les services de l’Élysée lui ont indiqué que le « président allait faire un geste, dire un mot », avant de finalement la prévenir que le recueillement serait silencieux. « Nous avons hésité, puis nous sommes finalement venus. Samedi, quand Monsieur Macron m’a serré la main, je lui ai rappelé que nous étions là pour que soit reconnu le crime d’État et pour que soient nommés les responsables de la répression. Il ne m’a pas répondu. Dix minutes plus tard, nous avons reçu le communiqué de l’Élysée. Hélas, c’est la déception totale. »

« Terreur coloniale »

Historiens, associations, collectifs et partis politiques regrettent ainsi que Macron se soit contenté d’un petit pas en avant, sans avoir le courage de vraiment regarder l’histoire en face, comme il le prétendait. « La vérité sur ce crime d’État est aujourd’hui connue et partiellement assumée par les responsables politiques de notre pays. Pourtant, malgré quelques avancées, il manque la reconnaissance officielle, par l’État, de sa responsabilité, de celle des dirigeants et de la police de l’époque », a annoncé EELV. Le PS a également réclamé « la condamnation, par le président de la République, de cette répression sanglante et de ceux qui l’ont organisée et/ou couverte ». « Je demande que la France assume ses responsabilités et déclare solennellement que l’institution policière française, des hauts fonctionnaires français, des responsables politiques français se sont rendus coupables d’un crime d’État il y a soixante ans, et qu’ils ont ainsi déshonoré la République », a de son côté fait savoir Fabien Roussel.

Le secrétaire national du PCF réclame aussi la création « d’une commission d’enquête indépendante qui aura accès à toutes les archives officielles et à tous les témoignages sans exception, afin de faire toute la lumière sur la terreur coloniale dont ont été victimes les Algériens de France ». Il demande « qu’un lieu soit consacré à Paris aux événements d’octobre 1961, conformément au vote du Sénat en octobre 2012 », en plus de « faire de la date du 17 octobre 1961 une journée d’hommages aux victimes des crimes du colonialisme ».

Traqués par des « gardiens de la paix »

Si la gauche regarde cette répression d’État pour ce qu’elle est, la droite cherche encore et toujours à relativiser, minimiser ou travestir l’histoire. Le député LR Éric Ciotti estime ainsi qu’Emmanuel Macron s’est livré à une « propagande victimaire antifrançaise indécente ». « Criminaliser notre histoire est une faute », ajoute la parlementaire du même parti, Michèle Tabarot. La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, aurait de son côté « aimé que le président associe la mémoire des 22 policiers morts dans des attentats FLN ». S’il faut refaire un peu d’histoire, faisons-la : quelques mois avant la fin de la guerre d’Algérie, alors que les négociations d’Évian qui vont déboucher sur l’indépendance sont déjà ouvertes, la police de Maurice Papon, donc celle de l’État, se livre à des exactions quotidiennes : rafles, tabassages, tortures contre les Algériens… Le FLN, qui avait interrompu les attentats contre les policiers, décide de les reprendre. Déterminé à poursuivre l’escalade de violence, Maurice Papon promet, lors des funérailles d’un policier, que « pour un coup porté, nous en porterons dix ».

La réponse sera celle du massacre du 17 octobre… qui vise des travailleurs immigrés, lesquels manifestaient pacifiquement contre le couvre-feu discriminatoire qui leur était imposé. Sans défense, ils sont traqués par des « gardiens de la paix » dont la mission n’est pourtant pas de se venger sur des innocents… Le rapport de Jean Geronimi, en 1999, indique que la répression policière s’abat tout en étant couverte par les autorités supérieures. Le nombre de corps de « Nord-Africains » repêchés dans la Seine augmente tout au long de l’année 1961, les 17 et 18 octobre constituant un « pic ». « Macron a fait le minimum », regrette ainsi Daabia, 80 ans, présent dans le défilé parisien de dimanche. « 17 octobre, on n’oublie pas, 17 octobre crime d’État ! » ont scandé les manifestants, ajoutant : « L’État a ordonné, Papon a exécuté ! » Parmi les 3 000 personnes rassemblées, la jeune Rym ne mâche pas ses mots : « Macron n’a même pas parlé, il se fout de nous. La cérémonie était totalement verrouillée. Il se perd dans ses calculs électoralistes. » « On ne peut pas limiter la responsabilité à Papon, il faut avoir le courage de reconnaître celle de l’État », a conclu Kamel, militant associatif, qui a marché jusqu’à Saint-Michel, où les manifestants se sont arrêtés face à la Seine.



 

publié le 14 octobre 2021

François Ruffin, coréalisateur de « Debout les femmes ! » :
« Ces travailleuses s’occupent de tout ce qu’on ne veut pas voir »

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

Le nouveau film du député François Ruffin et de Gilles Perret sort au cinéma le 13 octobre. Ce documentaire sur les « métiers du lien » et les salariées « reléguées dans l’ombre » est un défi lancé à la gauche. Entretien avec l’insoumis.

Le député FI François Ruffin dresse une nouvelle critique sociale et politique dans son dernier documentaire, réalisé avec Gilles Perret. Debout les femmes ! interpelle également une gauche qui parle de reconquérir les classes populaires.


 

Pourquoi un film sur les « métiers du lien » ?

François Ruffin Avec Gilles Perret, nous voulions, depuis un moment déjà, faire un film à l’Assemblée nationale. Les décors y sont plutôt chouettes, on n’a pas à les payer, et on a les figurants. Le seul truc, c’est qu’il ne s’y passe rien. En tout cas, ce n’est pas là que se fait la loi. Elle est faite par l’Élysée, et l’Assemblée l’enregistre. Lorsqu’on m’a confié la mission parlementaire sur les métiers du lien, j’ai donc appelé Gilles en me disant qu’il y avait peut-être un coup à jouer, parce qu’on pourrait travailler à la fois le dehors et le dedans. Recueillir les visages, les vies et les voix de ces femmes, et les ramener à l’intérieur de l’Hémicycle, puis montrer comment c’est malaxé, digéré, et finalement rejeté par l’Assemblée nationale. Nous pouvions dès lors poser une double critique : une critique sociale, et une critique politique, démocratique. C’est pleinement une question de rapport de classe. Soit on est du côté des servants, soit du côté des servis. Les servis ne voient pas les gens qui les servent. Les fragilités se cumulent aussi : ce sont des métiers populaires, féminins, et occupés pour partie par des personnes d’origine étrangère. Elles sont reléguées dans l’ombre. C’est la clé du problème : comment les rendre visibles, et comment peuvent-elles s’organiser elles-mêmes ?

Malgré le soutien du député marcheur Bruno Bonnell, qui finit par défendre vos propositions pour majorer les salaires des femmes de ménage, elles sont toutes rejetées par ses collègues de la majorité…

François Ruffin Il faut que l’Élysée leur dise d’appuyer sur le bon bouton. Tant que l’ordre n’est pas donné d’en haut, l’humanité ne surgit pas spontanément dans le cœur de l’Assemblée nationale… C’est une explication institutionnelle, qui tient à la soumission du pouvoir législatif à l’exécutif. Ensuite, dans l’inconscient collectif, les femmes ont réalisé ces tâches gratuitement à domicile pendant des siècles : s’occuper des personnes âgées, des malades, des enfants… Maintenant on les paye un peu pour faire ça à l’extérieur, donc elles ne vont pas en plus nous embêter ! Ceux qui ont accès à la parole publique, qui tiennent les commandes, ne sont pas issus de cet univers-là. Enfin, ces femmes s’occupent de l’intime, du sale, de la vulnérabilité, c’est-à-dire de tout ce qu’on ne veut pas voir. Pour paraphraser Macron, tout le pays repose sur elles, comme sur une chaise. Et on ne veut pas voir sur quoi on est assis.

Les propos d’Emmanuel Macron en avril 2020 n’auraient pas pu inciter sa majorité à appuyer sur le bon bouton ?

François Ruffin C’est pour cette raison qu’on me voit piquer une colère, en commission. Je m’étais mis moi-même à y croire en fait. Lorsque le président de la République dit qu’il « faut se rappeler que notre pays tout entier repose sur ces femmes et ces hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal », quand il fait référence à la Déclaration des droits de l’homme, signifiant que « les distinctions sociales ne peuvent reposer que sur l’utilité commune », je me dis que l’on va réussir à arracher des trucs. Et lorsque ses députés rejettent tout ce que je propose, sans rien proposer à la place, ça me fait sortir de mes gonds.

À la fin du film, vous listez tout de même quelques petites victoires…

François Ruffin Sur certains métiers rien n’a changé. On a gratté le 13e mois pour les femmes de ménage de l’Assemblée nationale, mais c’est très circonscrit. Ce n’est pas une conquête pour toutes les femmes de ménage du pays. Pour les animateurs périscolaires, les assistantes maternelles, les accompagnants d’enfants en situation de handicap, on n’a rien gagné. Les auxiliaires de vie sociale ont eu la prime Covid. On a obtenu entre 2 et 15 % selon l’ancienneté de leurs salaires. Tout ça, je prends, du moment que ça remplit un frigo. Mais ces métiers du lien sont des emplois féminins, à temps partiel, c’est-à-dire à salaire partiel. Ce qu’il faut c’est du temps plein à salaire plein. Ça doit devenir la norme. Pour les AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap – NDLR), on pourrait avancer rapidement. En associant les accompagnantes elles-mêmes, les enseignants et leurs syndicats, et les parents d’élèves en situation de handicap, il est possible de structurer cette profession et de lui obtenir un vrai statut.

L’absence de réponses politiques à leurs revendications nourrit la défiance de ces salariés. Comment la gauche peut-elle y répondre ?

François Ruffin C’est un enjeu pour la gauche. Je viens du mouvement ouvrier traditionnel. Ça veut dire subir des défaites permanentes, avec des délocalisations en série. Tant qu’on n’aura pas mis en place du protectionnisme avec des taxes douanières, on sera condamné à aller de défaite en défaite sur le terrain de l’industrie. Je veux dire à la gauche que, dans les classes populaires, il faut considérer ces métiers du lien comme un deuxième réacteur. Il y a un intérêt électoral, mais aussi syndical à le faire. Ce sont des professions qui vont grimper sur le plan démographique. Elles connaîtront quelques petites conquêtes avec ici ou là un 13e mois, l’amélioration d’une convention collective… Autant peser là-dessus et y être associés. Ce n’est pas simple parce que c’est un milieu qui n’a pas l’habitude de la lutte. La CGT cherche à faire bouger les auxiliaires de vie dans pas mal d’endroits. Il faudrait que des responsables politiques portent ces luttes au premier plan. L’élection présidentielle est une occasion de le faire en portant la question sociale. Comme l’a souligné le sondage de l’Humanité qui la place au cœur des préoccupations, les gens en sont déjà convaincus. Mais si le débat présidentiel périphérise ces questions, on est cuit.

Tout le monde à gauche veut reconquérir le vote populaire, mais ça ne semble pas gagné…

François Ruffin Le divorce entre la gauche et les classes populaires ne date pas d’aujourd’hui, ni même du quinquennat de François Hollande. Il faut remonter aux années 1980, qui marquent une déchirure entre les éduqués du supérieur, qui s’en sortent correctement, et les classes populaires, dont le taux de chômage est multiplié par trois en une décennie. On accepte que des usines Burkina Faso. Assassinat de Thomas Sankara : 34 ans après, un procès pour l'histoire

ferment pour s’installer en Roumanie ou au Bangladesh parce que ce sont des ouvriers qui se retrouvent au chômage, et qu’il n’y en a pas à l’Assemblée. Si des députés étaient concernés, en quinze jours, on aurait une loi pour empêcher les délocalisations. Si on veut regagner demain, il faut qu’on retrouve le vote populaire en résolvant un double divorce : la petite bourgeoisie intellectuelle et les classes populaires, mais aussi entre les classes populaires de couleur dans les quartiers et celles, blanches, des zones rurales. Si on laisse Macron et Zemmour mener le débat de la campagne présidentielle, on laissera passer une frontière entre elles. Notre objectif doit être de les faire travailler ensemble pour le mieux-être de la société.

 

 

 

Documentaire. « Debout les femmes ! », les invisibles au premier plan

Michaël Mélinard sur www.humanite.fr

Après avoir suivi les gilets jaunes, Gilles Perret et François Ruffin mettent un coup de projecteur sur les soldates de première ligne, oubliées des politiques publiques.

Le titre résonne comme un slogan, une exhortation féministe à renverser la table. Pourtant, Debout les femmes ! débute tel un buddy movie « testostéroné ». François Ruffin l’insoumis s’apprête à affronter Bruno Bonnell, le macroniste à la tête d’une commission parlementaire sur les métiers du lien (les aides à domicile, les accompagnants des élèves en situation de handicap – AESH – et les femmes de ménage) qu’ils coprésident. Pas sûr qu’ils soient sur la même longueur d’onde. On se dit naïvement que Ruffin possède un coup d’avance. En plus d’interventions remarquées à la tribune de l’Assemblée, il s’est imposé comme une figure incontournable du débat politico-médiatique avec, comme fait d’armes cinématographique, Merci Patron ! (césar du documentaire 2017), une offensive grand-guignolesque réussie contre le milliardaire Bernard Arnault, et J’veux du soleil, road-movie documentaire coréalisé avec Gilles Perret, tourné dans l’urgence à la rencontre de gilets jaunes.

Mais Bruno Bonnell a des atouts dans sa manche. Ce proche de Gérard Collomb, pionnier de l’industrie des logiciels et de la robotique, a aussi été sur M6 le présentateur de The Apprentice. Qui décrochera le job ?, la version française d’une émission de téléréalité états-unienne animée par Donald Trump. Il a surtout la majorité parlementaire derrière lui. Deux profils apparemment incompatibles. Et pourtant le miracle se produit. Bonnell, intimement touché par cette question, se révèle un défenseur acharné de ces femmes (elles représentent 90 % des effectifs) des métiers du lien.

Mais même l’alliance des contraires ne suffit pas toujours à renverser les montagnes. Dans un pays confiné, ils vont aller à la rencontre de ces soldates de première ligne, déconsidérées, mal rémunérées, dans des secteurs où le taux d’accidents du travail dépasse parfois ceux du BTP. Si le coup de projecteur sur le travail parlementaire se révèle passionnant, les véritables héroïnes se prénomment Assia, Delphine, Hayat, Sabrina ou Sandy. Debout les femmes ! dévoile le visage de ces invisibles, éclaire le décalage entre leur importance sociale et leur rémunération. Ce beau film touchant, incarné, féministe et souvent drôle leur rend un nécessaire hommage, avec l’espoir de contribuer à l’amélioration de leur condition.


 

publiéle 1° octobre 2021

Au commissariat de Montpellier,
« on demande aux victimes de viol si elles ont joui »

Entretien par Loïc Le Clerc sur www.regards.fr

Depuis plusieurs jours, Anna Toumazoff relaie sur les réseaux sociaux des témoignages de femmes qui sont allées porter plainte pour une agression sexuelle ou un viol au commissariat de Montpellier. Les propos rapportés sont accablants. Anna Toumazoff est activiste féministe.

 

Regards. Depuis une semaine, vous recueillez la paroles des femmes qui sont allées porter plainte pour une agression sexuelle ou un viol au commissariat de Montpellier. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Anna Toumazoff. J’ai été contactée jeudi dernier par un proche d’une jeune fille qui a été violée en septembre. Elle a porté plainte le 9, a été reçue par une policière qui lui a demandé, entre autre, si elle avait joui pendant le viol. Le 21, la plainte a été classée sans suite… J’ai partagé ce témoignage sur les réseaux sociaux pour interpeller ce commissariat, à la suite de quoi j’ai reçu plein de témoignages relatifs au même commissariat, qui parlait de la même policière, et j’ai compris que ça faisait une décennie que ça durait. Depuis, et alors que le processus de médiatisation s’accélère, les témoignages s’accélèrent aussi. J’en ai déjà reçu au moins une quarantaine, et je dois avoir 100 messages non lus.

Les témoignages sont terribles : « on demande aux victimes de viol si elles ont joui » ; « on explique aux victimes de viol qu’une personne qui a bu est forcément consentante » ; « on refuse de recevoir des victimes de viol en raison de leur tenue » ; « on les recale, malgré leur visage tuméfié, en leur riant au nez » ; « on explique texto aux victimes de viol que porter plainte n’a aucune espèce d’utilité »... Comment est-ce que vous encaissez ça ?

J’aimerais ne pas y croire, mais en vérité je commence à être habituée. On sait qu’il y a un problème de sexisme dans les commissariats, tout comme on sait qu’il y a des cellules où des agents sont particulièrement bien formés. En fait, le pire dans tout ça, c’est qu’on est toujours déçu de voir que des gens se traitent entre eux avec si peu d’humanité. On parle-là d’une policière aguerrie, qui s’adresse à des jeunes femmes. Manifestement elle n’est pas formée pour accueillir ce public.

Il n’aura pas fallu 24h à la préfecture de l’Hérault pour réagir à vos tweets, via un communiqué. Et de quelle manière : « Le préfet [...] condamne avec fermeté les nouveaux propos diffamatoires tenus récemment sur les réseaux sociaux par Mme Anna Toumazoff à l’encontre des fonctionnaires de police du commissariat de Montpellier. Les fausses informations et mensonges qui ont pour seul objectif de discréditer l’action des forces de sécurité intérieure dans leur lutte quotidienne contre les violences sexuelles desservent la cause des femmes victimes. [...] le ministère de l’Intérieur se réserve la possibilité d’agir en justice » On imagine que vous attendiez une autre réaction...

Oui. C’est un peu belliqueux, et surtout politiquement stupide. Je ne sais même pas quoi dire tant rien ne va dans ce communiqué : tant dans la forme avec ce passage de la troisième personne à la première ; tant sur le fond quand il écrit à plusieurs reprises que la lutte contre les violences faites aux femmes est un objectif prioritaire des pouvoirs publics. Au bout d’un moment, il ne suffit pas de dire quelque chose pour que cela devienne une réalité. La préfecture n’a même pas essayé de me contacter pour en savoir plus... Par contre, ils s’expriment dans la presse locale pour dire que je ne connais rien à la procédure

Par votre personne, les victimes de violences sexuelles deviennent, de fait, accusées par les autorités qui prétendent les aider. Que dites-vous de ce procédé ?

C’est lamentable. On essaie de les faire taire, comme d’habitude. Je ne crois pas qu’il y ait que des bonnes choses sur les réseaux sociaux, mais ça constitue une arme difficile à contrôler pour les autorités. Là, on ne parle pas d’un sujet clivant ou polémique : c’est factuel, objectif. Moi, j’ai tellement de respect pour les victimes que je ne peux pas arrêter là. Mais vous savez, c’est toujours la même problématique avec la police en France. Il y a beaucoup de personnes qui s’opposent à la police, mais au fond c’est la faute du gouvernement et du ministère de l’Intérieur : ils ne respectent pas leurs propres effectifs en laissant des pommes pourris dans le panier. En ne réagissant pas, ils permettent qu’on jette l’opprobre sur la profession. C’est dramatique parce qu’on entend parler que des policiers qui posent problème. Maintenant, je préférerais que le préfet se rétracte et qu’on gère ça au niveau local. Mais je n’y crois pas vraiment. D’autant qu’il y a un réel effet Streisand depuis la publication de ce communiqué.

publié le 6 octobre 2021

Jean-Louis Bianco : « Une destruction de la laïcité est à l’œuvre aujourd’hui,

la laïcité doit rester une liberté »

par Hassina Mechaï sur www.bastamag.net

La laïcité…le mot semble être devenu l’alpha et l’oméga du débat politique français tout autant que le nœud gordien dans lequel il s’enroule et s’étouffe. Pour en parler, entretien avec l’ancien président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco.

Jusqu’en avril dernier, il présidait l’Observatoire de la laïcité (ODL), dont la feuille de mission prévoyait d’assister « le Gouvernement dans son action visant au respect du principe de laïcité en France ». Simple sur le parchemin ministériel, autrement plus compliqué dans une société française où les débats oscillent, tournent, stagnent et fermentent autour de la sécurité, l’immigration et l’identité. Un triptyque auquel « La Laïcité », vient apposer un vernis acceptable, qualifié de « républicain ».

Mais attention, de quelle laïcité s’agit-il là ? Celle de 1905 qui imposait la neutralité religieuse à l’État et à ses services publics ou celle qui fait dériver doucement cette obligation vers les citoyens dans l’espace public ? La laïcité d’apaisement ou la laïcité « offensive » comme a pu la qualifier Marlène Schiappa ? Une bataille idéologique s’impose, avec la régularité obstinée du métronome médiatique et politique qui en bat la mesure. Cette bataille suppose plus largement des projets opposés de société, où la question de la place et de la visibilité des minorités est ainsi posée, tout autant que la place d’un État qui n’a cessé d’élargir sa capacité d’action et d’intervention dans l’espace public, notamment à travers l’empilement de lois sécuritaires.

Jean-Louis Bianco et l’ODL ont été au cœur de cette bataille. La dissolution de l’ODL, après une lente montée de soupçons, critiques, attaques indirectes puis frontales, a semblé marqué une première victoire pour la laïcité « offensive ». Depuis, Jean-Louis Bianco a initié la création d’une Vigie de la laïcité, sens doute pensée comme une contre-force de proposition aux initiatives du gouvernement. Il répond à nos questions.

Basta ! : La non-reconduction de l’ODL ne semble pas avoir été un coup d’éclat dans un ciel serein. Avez-vous observé également cela et comment l’avez-vous vécu ?

Jean-Louis Bianco : Nous n’avons jamais été critiqués en droit et nous avons eu très rarement des attaques directes sur nos analyses. Mais oui, je l’ai vue venir à partir du moment où je me suis rendu compte d’une domination croissante de la pensée de régression laïque, d’une laïcité de surveillance et de contrôle. Toute parole qui avait du crédit sur la laïcité et qui n’allait pas dans le sens de cette régression était considérée comme non recevable, laxiste ou irresponsable. Manuel Valls avait déclaré que j’étais coupable de proximité avec les Frères musulmans. Nous avions eu un échange musclé sur ce sujet et François Hollande m’avait maintenu à la tête de l’Observatoire, malgré son opposition. 

Je savais que ce n’était qu’un sursis. Parmi les reproches, le fait que nous n’aurions pas été assez « sécuritaires ». Les Français auraient peur donc il fallait être sécuritaire. Je voyais monter ces idées, avec des relais très influents dans les médias, les instituts de sondages, les centres de recherche. Tout cela s’est accéléré après l’assassinat de Samuel Paty et l’Observatoire de la laïcité a été attaqué à travers des propos surréalistes qui nous reprochaient de ne pas avoir prévu cet assassinat ! Tout cela s’est accompagné d’un acharnement violent sur les réseaux sociaux, y compris des menaces de mort. Il reste que l’ODL a gagné sur un point : il est reconnu dans son expertise et son indépendance. Cela gênait ceux qui voulaient installer une police de la pensée. Notre site a connu par la suite quelques difficultés d’accès dues, nous a-t-on dit, à des « bugs ».

Est-ce pour combler ce vide laissé par la fin de l’ODL que vous avez créé la Vigie de la laïcité ?

Depuis la fin de l’ODL, tout est flou. On parle de référents laïcité mais qui seront-ils, qui les formera, qui les évaluera ? Rien n’est clair. On voulait la fin de l’ODL mais on n’était pas vraiment prêt à le remplacer. On parle d’« administrer la laïcité » mais la laïcité ne s’administre pas. On s’y forme, on se l’approprie, on en discute. On n’administre pas la liberté…

La Vigie de la laïcité doit servir d’outil de référence solide. D’abord par la qualité des chercheurs qui en sont membres ou associés. Nous ne cherchons pas à créer une pensée unique. Notre tribune publiée en juin par Le Monde fait référence à l’esprit de la loi 1905. Nous donnons des éclairages et analyses, comme récemment sur la loi confortant le respect des principes de la République.

Plus largement, la fin de l’ODL ne traduit-elle pas une verticalité des pouvoirs qui, sous la présidence Macron, s’accommode mal des autorités administratives indépendantes ou assimilées et leur rôle de vigie et d’alerte, notamment sur les libertés et droits ?

Ce n’est pas nouveau. La Commission consultative des droits de l’Homme s’est trouvée en opposition. Le Défenseur des droits, sous Jacques Toubon et sous la nouvelle présidence, a aussi rencontré des difficultés, comme la présidente de la Commission Informatique et Libertés. Ces autorités indépendantes sont là pour tirer la sonnette d’alarme, c’est leur vocation. Elles se font le relais de difficultés réelles.

La loi dite « séparatisme » semble consacrer une vision « offensive » de la laïcité. Vous avez qualifié cette loi d’usine à gaz. Deux points peuvent inquiéter : les dispositifs nouveaux portant sur les associations et l’extension de la neutralité religieuse aux employés d’entreprises délégataires ou signataires de service public... Après l’école, sont-ce là les nouveaux champs de bataille de la laïcité ?

Cette loi a été rédigée de façon compliquée. Nous verrons comment elle sera appliquée et à quel contentieux elle donnera lieu. Il a été dit, grâce à une communication officielle reprise sans recul par les médias, que le Conseil constitutionnel avait validé quasiment la totalité de la loi. Cela est inexact. Le Conseil, comme c’est son droit, ne s’est prononcé que sur 9 articles de la loi, sur les 120 qu’elle comporte. Sur ces 9, il en a invalidé 6. Mais il peut arriver à l’avenir qu’une question soit posée au conseil sur un autre point de la loi. 

Si on sort du diptyque Islam-laïcité, cette loi a pu aussi inquiéter d’autres cultes, telles des branches du protestantisme ou du judaïsme...

Effectivement. Le président de la Fédération protestante a marqué son inquiétude. Les protestants sont historiquement attachés à de petites associations cultuelles et se débrouillaient bien ainsi. On va leur demander désormais des obligations qui leur paraissent inutiles et excessives Cette obligation de conformité et de surveillance prévue à l’article 6 de la loi visera aussi les associations cultuelles juives, protestantes, évangéliques ou autres. Beaucoup dépendra de l’application qui sera faite de cette loi, selon qu’elle sera bienveillante ou stricte.

N’observons-nous pas, avec cette laïcité offensive, un glissement qui fait peser l’obligation de neutralité religieuse de l’État vers les individus dans l’espace public ?

Les débats entourant la loi sont effectivement tombés dans ce travers. J’ai l’impression que cela a été corrigé par certains orateurs. Mais le risque continue à exister. Une proposition d’amendement à l’Assemblée nationale posait une distinction entre toute la « sphère publique » où la neutralité religieuse devait s’appliquer et la sphère privée. Cette sphère publique recouvrait les rues, les transports publics. Un amendement adopté par le sénat interdisait dans la rue tout signe ou tenue qui manifestait ostensiblement une appartenance religieuse aux mineurs de moins de 18 ans.
 

Certains élus, et parmi ceux-là des tenants d’une laïcité dite « dure », ont évoqué l’inscription dans la Constitution des « racines judéo-chrétiennes » de la France. Comment, après plus de 30 ans de débat autour de la laïcité, est-ce possible ?

Cette proposition est révélatrice d’une idéologie qui repose sur une conception historiquement totalement fausse de ce qu’est l’identité de la France. D’autres déclarations ont été faites selon lesquelles nous serions tous descendants de Gaulois blonds, le reste de l’Histoire de France n’existant tout simplement pas. Ce qui est terrible est que ce même débat avait eu lieu au moment du Traité de Maastricht dans lequel certains voulaient déjà inscrire les racines chrétiennes de l’Europe.

Évidemment la France a des racines chrétiennes mais pas seulement. Elle a aussi des racines grecques, romaines, juives, arabo-musulmanes, franc-maçonnes à travers le siècle des Lumières. Cela n’a aucun sens de réduire la France à cette seule dimension, sinon dans un but d’exclusion de tous ceux qui peuvent incarner ces autres racines. Si cette proposition n’est pas nouvelle, elle traduit aussi une aggravation dans le sens où au lieu de nous retrouver dans ce qui nous unit, dans une certaine vision de la République, l’accent n’est mis que sur ce qui pourrait nous séparer. Cela aboutit à un clivage « nous/eux », « On n’est plus chez nous » alors que dans la République, chacun est « Nous » car nous sommes tous des citoyens.

N’est-ce pas là le souci précisément, cette façon de lier désormais la question de la laïcité à celle de l’identité, entendue de façon de plus en plus restrictive ? Au fond, que vient faire la laïcité, qui est un cadre de liberté, dans la question de l’identité ?

Dans la tête de certains, cela est effectivement devenu lié. On a pu par exemple lier dans un ministère « identité » et « immigration ». Cela voulait dire que l’immigration menaçait l’identité française. S’il me semble important de ne pas abandonner la discussion sur l’identité, il faut alors l’inscrire dans une histoire. L’identité, c’est la Déclaration des droits de l’Homme mais aussi la colonisation ; c’est la langue française et la notion de « citoyen ». Associer ainsi judaïsme et christianisme me semble audacieux quand on voit ce qu’une France chrétienne a fait subir aux Juifs.

Pour rester encore dans les derniers débats autour de la laïcité, qu’avez-vous pensé de la campagne d’affichage du ministère de l’Éducation autour de ce thème ?

La plupart des photos évoquent, par le prénom des enfants ou leur couleur de peau, l’idée qu’ils sont musulmans ou arabes. Cette disproportion n’est pas du tout à l’image de la réalité française. En découle l’interprétation que la laïcité ne vise que des enfants supposés musulmans dont il faudrait « corriger » cette particularité. La laïcité serait supposée faire d’eux et d’elles de « bons français ». Plus encore, la quasi-totalité des affiches, sauf une, n’a rien à voir avec la laïcité. La répétition du mot « même » m’a interpellé également [plusieurs affiches sont déclinées sur le même mode : « Permettre à Milhan et Aliyah de rire des mêmes histoires », ndlr]. J’y vois une volonté de normalisation qui suppose qu’il n’y a qu’une seule manière d’être Français, d’être ensemble, d’être intégré. J’ai ainsi pu entendre, il y a quelques temps, l’idée qu’il faudrait faire une éducation civique et morale spécifique aux musulmans. J’inscris cette campagne dans cet esprit-là. Elle me semble très dangereuse, car sous ses abords insipides, elle véhicule une vision d’assimilation intégrale. 

À chaque image, la devise républicaine,« Liberté, égalité, fraternité », aurait tout aussi bien fonctionné. La laïcité « offensive », comme dit Marlène Schiappa, ne finit-elle pas par écraser cette devise ?

Elle trahit, écrase et déforme la pensée originelle de la Loi de 1905. Cette loi établit un équilibre exceptionnel entre la liberté individuelle, de conscience, de pratique et d’opinion, et le bon fonctionnement collectif, c’est à dire l’ordre public et les libertés des autres. Tout ce qui s’éloigne de cela n’est pas une nouvelle laïcité ou une laïcité plus offensive. C’est une régression. C’est même une destruction de la laïcité qui est à l’œuvre aujourd’hui. Trop de personnalités politiques, leaders d’opinion ou éditorialistes, tiennent pour acquis cette conception de laïcité de contrôle et de surveillance alors que la laïcité doit rester une liberté. Cette bataille est menée par des gens sans complexe et en face se trouvent des citoyens qui peuvent douter. Les replis de peur se multiplient et cette bataille idéologique me semble presque perdue. Pourtant, sur le terrain, chez les acteurs et militants, la laïcité est parfaitement comprise. Mais ils n’apparaissent pas dans les médias.

Cette campagne ne s’inscrit-elle pas dans une tradition au fond très républicaine, telle qu’on a pu le voir sous la IIIe République par exemple, avec les « Hussards noirs » chargés, par l’école, d’édifier et d’unifier une certaine idée de la Nation ?

La tradition républicaine s’adresse à tous les enfants et pas seulement à une seule catégorie, afin que se forme une conscience citoyenne et qu’ils deviennent des citoyens avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. Au fond, cette campagne prétend exalter l’unité alors qu’elle stigmatise les différences. Nous avons fondé la Vigie de la laïcité afin de garder précisément une référence rigoureuse sur ces questions, comme l’ODL la fournissait. La conception de la laïcité qui semble prévaloir au gouvernement est une forme de catéchisme républicain. Je rappelle la phrase de Condorcet : « Nous ne voulons pas que les hommes pensent comme nous. Nous voulons qu’ils apprennent à penser par eux-mêmes. » Or, ce que j’observe est qu’il s’agit de faire en sorte que les gens pensent comme « nous », ce « nous » incluant ceux qui tiennent le haut du pavé idéologique.

Pour finir, de quoi la laïcité est-elle devenue le nom ? Emmanuel Macron a pu diagnostiquer une « crise » dans l’islam mais tout autant, la société française ne trouve-t-elle pas dans ces débats parfois byzantins autour de la laïcité un dérivatif à sa propre crise ?

Les Français sont marqués par un pessimisme, un manque de confiance envers eux, leurs dirigeants, leur pays. On se replie sur la laïcité comme un élément symbolique. Au fond, tout le monde se dit pour la laïcité, même le parti de Marine Le Pen pour qui le terme a remplacé l’idée de combat anti-immigrés. Pourtant la laïcité est un outil effectif et utile, elle est basée sur une loi limpide. Ce texte a été le fruit d’un compromis après une bataille de trois ans. Ce texte doit être couplé avec la Déclaration des droits de l’Homme qui pose que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions ». Le premier fondement de la laïcité est la liberté, même religieuse, pourvu que sa manifestation ne trouble pas l’ordre public. Elle est un outil qui permet de construire la maison commune, ce qu’oublient les tenants de cette laïcité nouvelle qui se comporte comme une forteresse. Or, la laïcité n’est pas une forteresse.

 

publié le 6 octobre 2021

Campagne « laïcité » de Blanquer :
un flop et des affiches à la poubelle

Par Prisca Borrel sur www.mediapart.fr

Un mois après le lancement de l’opération par le ministère de l’éducation nationale, nombre d’établissements scolaires n’ont toujours pas accroché les fameuses affiches. Retour sur une déconfiture.

Une campagne « faite pour unir », avait lancé Jean-Michel Blanquer, fin août, en présentant huit affiches censées « promouvoir la laïcité » à l’école. « Permettre à Sasha et Neissa d’être dans le même bain, c’est ça la laïcité », « Permettre à Milhan et Aliyah de rire des mêmes histoires, c’est ça la laïcité », etc. Un mois plus tard, alors que ces posters ont été diffusés dans toutes les écoles, les collèges et les lycées de France, nombre de chefs d’établissement ont fait le choix de ne pas les installer, a constaté Mediapart.

D’emblée, des critiques avaient surgi pour dénoncer, derrière un message a priori bon enfant, une certaine « confusion » des concepts, voire un « dévoiement raciste » – les enfants d’immigrés pouvant apparaître comme les principaux obstacles à la laïcité.

À l’arrivée, « j’ai bien reçu les affiches, mais elles sont restées dans leur enveloppe », confie le directeur d’une école primaire REP+ de Nîmes (Gard). L’homme, qui n’est pas syndiqué, a pris sa décision après en avoir discuté avec ses collègues.

« C’est beaucoup d’argent dépensé de façon inutile, parce que la laïcité, ce n’est pas ça pour nous. Prendre la petite fille d’origine maghrébine comme étant musulmane ou comme ayant un problème pour mettre un maillot de bain, c’est très cliché. Nous nous sentons en décalage avec cette campagne », poursuit l’enseignant, qui non seulement émet de sérieux doutes quant à son efficacité, mais redoute aussi un effet boomerang. « Dans nos quartiers, l’islam politique est un vrai problème, je ne le nie pas, mais cela ne concerne qu’une population minoritaire. Pour l’instant, on arrive à travailler sur tout ça par petites touches, et j’ai peur qu’en affichant ces images, au contraire, on mette le feu aux poudres. »

Dans un collège des quartiers nord de Marseille (Bouches-du-Rhône), une principale non syndiquée les juge « hors sujet ». « Et d’autant plus en REP+, où je n’ai de cesse de lutter contre ces préjugés dont sont victimes nos élèves. »

Même son de cloche dans un collège de Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis), où plus de 400 élèves répondent à l’appel chaque matin. « Je vous avoue que je les ai mises à la poubelle, lâche le principal, engagé auprès du Snupden, syndicat de personnels de direction affilié à la FSU. J’ai rangé le petit guide républicain dans la bibliothèque, mais je ne vais pas garder les choses sans intérêt. Il y a des moments où les bras m’en tombent. »

Plus souples, d’autres ont fini par les installer, mais sans grande conviction. Regrettant une « polémique inutile », le principal d’un collège de Caen, qui avoisine les 1 400 élèves, s’avoue dubitatif quant à la portée de cette campagne. « Ces affiches ne me choquent pas, mais si on pense que c’est en affichant ce genre de choses que les élèves capteront le message, on se trompe. Si cinquante élèves les ont lues, je pense que c’est le bout du monde. Que j’affiche ou pas, cela passe totalement inaperçu. »

Cette campagne n’est pas entrée dans les établissements.

Depuis son collège de La Rochelle (Charente-Maritime), où elle officie comme principale adjointe, Audrey Chanonat juge que ces slogans nécessiteront « un très long travail de décryptage ». « Et il va justement falloir expliquer pourquoi la laïcité ne peut pas être raccourcie en un slogan », ajoute cette secrétaire nationale du Snpden-UNSA, le principal syndicat de chefs d’établissement.

Loin d’être marginales, toutes ces réactions seraient symptomatiques du malaise ambiant, selon le Snes-FSU, principal syndicat d’enseignants. « Cette campagne n’est pas entrée dans les établissements, résume Sophie Vénétitay, sa secrétaire nationale. On l’a analysée comme quelque chose qui peut être un problème plus qu’autre chose. On fera ce que l’on sait faire : former les élèves sur un temps long, et pas juste sur une campagne de com’. »

Du côté de la Vigie de la Laïcité, fondée par Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène (anciens responsables de l’Observatoire de la laïcité), on compatit. « Je peux comprendre que les enseignants soient très gênés de mettre ces affiches. Derrière l’a priori jovial et tolérant, il y a une réassignation des élèves à leur identité », déplore encore un membre de l’équipe.

Autant de « maladresses » qui ont même fait bondir une partie du Conseil des Sages, mis en place par le ministère de l’éducation en 2018, et sur lequel Jean-Michel Blanquer semble avoir fait l’impasse pour cette campagne programmée à la va-vite. « C’est une occasion manquée », confie l’un des membres, sous couvert d’anonymat. « On nous a dit qu’elle avait été faite dans l’urgence. Mais on a été tellement vite qu’on a manqué la cible, poursuit-il. On le regrette fortement, on l’a fait savoir au ministre. »

Sur son blog, Catherine Kintzler, professeure honoraire de philosophie et membre du Conseil, fulmine : « Non seulement ces huit affiches sont selon toute probabilité issues d’un travail mené en comité restreint, non seulement elles font écran, en s’imposant de manière tapageuse, aux documents autrement réfléchis et durables (on l’espère) que je viens de citer [comme le vade-mecum de la laïcité à l’école – ndlr], mais encore elles véhiculent une vision de l’école à laquelle je ne cesse de m’opposer depuis bientôt 40 ans », argue-t-elle, tranchante.

Un désaveu massif en somme, qu’après coup le ministère entend... Il aurait même prononcé quelques excuses à demi-mot. « Le ministère nous a dit : “Désolé, ça a été fait dans l’urgence. On aurait dû...” Mais je n’en prends pas ombrage », assure le Sage Iannis Roder, plutôt séduit, pourtant, par l’angle « positif » des affiches.

Reste à connaître le coût de ce flop... Questionnés, ni le ministère de l’éducation nationale ni le service d’information du gouvernement n’ont souhaité nous répondre.



 

Version imprimable Version imprimable | Plan du site
© pcf cellule st Georges d'Orques