PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 12/10/2018

Migrations, le débat, pas la guerre : réponse à Jean-Luc Mélenchon

Par Roger Martelli | (site regards.fr)

Le débat politique n’est pas la guerre. Tout désaccord n’implique pas la haine et la rupture. En politique, la formule du "Qui n’est pas avec moi est contre moi" est la plus mauvaise des conseillères.

Dans son blog en date du 8 octobre, Jean-Luc Mélenchon s’en prend au Manifeste pour l’accueil des migrants. Il cible la responsabilité de ses initiateurs éditoriaux, Mediapart, Politis et Regards. Il oublie qu’un texte ne vaut pas d’abord par ceux qui l’écrivent, mais par ceux qui s’y reconnaissent : aujourd’hui, ce sont 50.000 personnes et un nombre impressionnant d’associations et de journaux. Tout ce monde n’est pas un ramassis de gogos abusés, engagés malgré eux dans on ne sait quelle croisade contre tel ou tel parti ou mouvement. Les signataires prennent parti sur un point et sur un seul : ils ne veulent pas laisser l’extrême droite pourrir l’espace public européen par ses idées sur l’immigration.

Ne pas se tromper d’adversaire

Je n’ai pas à répondre au nom de qui que ce soit et ne le ferai donc qu’en mon nom propre. Je rappelle tout d’abord que ce texte, dans sa formule initiale, n’a été signé que par des personnalités de la culture, des arts et du monde associatif. Il n’y avait volontairement pas de responsables politiques dans les 150 premiers signataires et il n’était pas question que sa rédaction et sa diffusion soient, au préalable, soumises à l’appréciation de quelque Bureau politique que ce soit. Il est tout de même incroyable que, en 2018, je sois obligé d’énoncer ce rappel démocratique minimal. Ne pas en avoir informé les autorités de la FI, pas plus que n’importe quelle autre instance, est-il un signe de défiance ? Faudrait-il que Mediapart, Politis et Regards s’excusent de ne pas avoir informé les partis ? Mais dans quel pays vivons-nous ?

J’ajoute que je n’ai pour ma part rien à dire contre le programme de la France insoumise. Il est dans la lignée directe des propositions qui ont été celles la gauche de gauche depuis au moins le début de ce siècle. Je n’ai rien contre l’activité du groupe parlementaire FI : avec celles et ceux du groupe constitué par le PC, ses membres mènent le combat contre tous les aspects de la politique Macron, y compris sur le dossier des réfugiés et sur la politique européenne de gestion des flux migratoires.

Je n’ai pour ma part jamais taxé Jean-Luc Mélenchon et la FI de complaisance à l’égard du Front national. En revanche, j’ai critiqué ouvertement les propos tenus par Djorge Kuzmanovic qui, eux, me paraissaient très critiquables, sur la référence allemande, sur la question migratoire et sur les questions dites "sociétales". J’aurais aimé alors que Jean-Luc Mélenchon prenne, sur le fond et non sur la méthode, ses distances avec celui que l’on présentait alors, à tort ou à raison, comme son "conseiller". Il ne l’a pas fait.

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Du temps où j’étais membre du PCF et de sa direction, j’ai pris l’habitude de dire ce que je pensais devoir dire. On ne manqua pas alors, à bien des niveaux, de me faire savoir que je participais à d’odieuses campagnes de dénigrement contre le parti et que, ce faisant, je jouais contre mon camp. Cela ne m’a jamais intimidé et j’ai, aujourd’hui encore, la faiblesse de penser que ce n’est pas de mes propos de l’époque que le parti a souffert, mais plutôt d’un certain autisme et d’une culture détestable de la citadelle assiégée.

Voilà des années que je dis et que j’écris mon inquiétude de ce que l’extrême droite ait imposé son obsession de l’identité, la peur viscérale de "ne plus être chez soi", le désir de protection contre un ennemi que, faute de visibilité des responsables vrais, on situe classiquement du côté de l’autre, de l’étranger, du migrant. J’ai souvent écrit mon regret de ce qu’une partie de la gauche baisse la garde. J’ai trouvé cette tendance dans la "Gauche populaire" du PS, dans le "Printemps républicain" avec lequel Emmanuel Maurel a naguère flirté, dans les publications de Laurent Bouvet sur « l’insécurité culturelle » et la nécessité de « comprendre » les angoisses des « petits Blancs », dans les propos de Jean-Claude Michéa brocardant la gauche dite « sociétale » et rêvant du retour au village, dans les développements de Christophe Guilluy expliquant que le clivage du « centre » et de la « périphérie » l’emportait désormais sur le clivage dominants-dominés, dans les dérives de Jacques Sapir affirmant que, dès l’instant où la question de la souveraineté nationale était centrale, le rapprochement des "souverainistes" des deux rives était possible.

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Voilà qui fait beaucoup d’exemples et qui justifie largement, me semble-t-il, que le Manifeste évoque la « petite partie de la gauche » tentée de prendre au sérieux les « questions » posées par l’extrême droite. Pourquoi Jean-Luc Mélenchon fait-il comme si ce membre de phrase le concernait ? À trop y insister, ne risque-t-il pas d’accréditer l’idée que ses propos peuvent effectivement relever de cette mise en garde ? Pour l’éviter, et plutôt que de vitupérer le Manifeste, il serait mieux inspiré de dire clairement ce qui l’éloigne des tentations énoncées ci-dessus, comme des énoncés de Djordje Kuzmanovic. Dès cet instant, on pourrait enfin débattre de vraies questions et de désaccords éventuels, qu’il ne faut sans doute pas sous-estimer, mais dont rien ne dit au départ qu’ils vont installer des lignes de fracture au sein de la gauche de rupture.

Peser les termes de la question migratoire

Le premier débat concerne la manière de penser aujourd’hui les phénomènes migratoires sous le seul prisme de la contrainte. Ce n’est pas faux dans l’absolu : la grande majorité des départs, et pas seulement au temps du capitalisme dominant, ont historiquement été motivés par l’exigence du mieux vivre, quand ce n’était pas celle de la survie. Mais le paradoxe de l’histoire est que ces mouvements contraints n’ont pas été pour rien dans la marche en avant de l’humanité. Que serait devenue l’Europe sans l’apport de vagues incessantes de migrations ? Les États-Unis seraient-ils devenus une grande puissance, s’ils n’avaient pas été un melting pot ? La France se serait-elle enrichie de son industrie et de son cadre urbain, sans les apports stimulants de l’exode rural, puis de l’immigration extérieure ? L’histoire a fait des migrations à la fois une douleur et une plénitude, le fruit du dénuement et la possibilité d’y échapper durablement. Que l’immigration pose des problèmes, aux sociétés de départ comme aux sociétés d’accueil, est une chose ; qu’elle soit en elle-même un problème en est une autre. Entre les deux affirmations, la ligne de partage est celle du vrai et du faux.

Je reviens sur la question des migrations contraintes. Qu’il faille réduire la part de cette contrainte est d’une évidence désarmante. Comment pourrait-on s’opposer à des politiques qui ont pour objectif de réduire la spirale des inégalités, des discriminations et des gaspillages qui sont le lot de nos sociétés contemporaines ? Comment ne pas tout faire pour réduire le poids de cette conflictualité incessante, qui épuise l’Afrique et ses peuples et que nourrissent les intolérables trafics d’armes, dont les grandes puissances font ouvertement et impunément commerce ? Comment dès lors contourner la nécessaire boussole de l’anticapitalisme ? Mais si l’on suit cette piste, ne nous cachons pas qu’il faut le faire de façon conséquente et jusqu’au bout. "L’aide au développement" est une nécessité, mais n’est qu’un simple correctif à la spirale inégalitaire. La règle de la "protection" partielle d’un territoire peut-être un passage obligé ; mais l’absolutisation de la protection, c’est-à-dire le "protectionnisme" est une impasse, quand bien même on y ajoute un adjectif – "solidaire" - qui le contredit. En bref, la protection, oui ; le protectionnisme, non.

S’attaquer à la puissance de la finance est une nécessité historique et la gauche au pouvoir s’est cassé les dents à s’accommoder de ses contraintes au lieu de la combattre. Mais ce combat est un processus global de long souffle. Et, en attendant qu’il soit parvenu à son terme, que fait-on ? Le flux des migrations – au demeurant exagéré par l’extrême droite et ses fantasmes de "l’invasion" – va-t-il se résorber et se tarir à court et à moyen terme ? L’expérience en cours montre que ce n’est pas vrai. L’amorce de développement des "émergents" n’affaiblit pas la tendance au départ, mais la stimule au contraire, car ceux qui partent vers les destinations les plus lointaines – les nôtres – ne sont pas les plus indigents.

Dans un premier temps, le développement ne ralentit donc pas les déplacements, mais accentue leur caractère inégalitaire : les plus pauvres – et notamment les réfugiés – se déplacent vers les pays pauvres du "Sud", les moins pauvres vers les pays du "Nord". De la même manière, il faut certes espérer que des mesures seront prises, dans l’urgence, pour éviter la dégradation incessante des équilibres climatiques. Mais, même dans l’hypothèse où cette rupture intervient dans le très court terme, il faudra un certain temps pour enregistrer leurs effets globaux. Nous devrons donc faire face à des risques de déplacements massifs de population provoqués par des catastrophes écologiques ou des conflits locaux. Nous le devrons d’autant plus que tout volontarisme doit mesurer ses limites, s’il ne veut pas s’abîmer dans le renoncement, dès le premier obstacle venu. Sur la question de l’aide à l’Afrique, par exemple, la France peut beaucoup, infiniment plus qu’elle ne le fait aujourd’hui. Mais elle ne réglera pas à elle seule l’une des questions les plus capitales, celle du devenir de ce continent africain dont on sait qu’il sera celui du XXIe siècle, comme l’Europe fut celui du XIXe siècle et l’Asie celui du XXe siècle.

Auquel cas, je me permets de poser à nouveau la question à laquelle il n’est pas répondu pour l’instant. Si les flux de migrations se maintiennent, que ferait une France choisissant la voie de la rupture ? Continuera-t-elle d’accepter l’infamie qui voue les pays du Sud à recevoir 80% du flux des réfugiés ? Et si elle constate la persistance de flux de ce type en direction de l’Europe, comment réagira-t-elle ? Suivra-t-elle la logique égoïste à courte de vue de l’Union européenne et de ses États ? A fortiori, laissera-t-elle se généraliser la logique inadmissible, inhumaine et irréaliste de ceux qui prônent le blocage des frontières ?

"No border" ? de qui se moque-t-on ?

Venons-en, d’ailleurs, à cette question des frontières et du chiffon rouge du "no border", repris par Jean-Luc Mélenchon. Il est en fait facile de s’inventer des ennemis qui, peut-être, n’existent pas, et en tout cas pas chez ceux que l’on désigne explicitement ? Au fond, le leader de la France insoumise, laisse entendre qu’il n’y a que deux options possibles, quand on pense la frontière. D’un côté, le no border qui est renvoyé aux limbes de l’utopie, de l’autre « l’éloge de la frontière » cher à Régis Debray.

Je n’ai nulle envie, et depuis longtemps, de m’enfermer dans ce dualisme. La frontière n’est pas une réalité naturelle, mais une construction historique, imposée à la fin du XVIIIe siècle et généralisée aux XIXe et XXe siècles. Politiquement, elle désigne la limite à l’intérieur de laquelle se dénombrent les composantes du peuple souverain et où s’exerce la souveraineté politique. Par fondation, la frontière est à la fois inclusive (le territoire de la citoyenneté partagée) et exclusive (la distinction du national et de l’étranger). Elle a nourri aussi bien le patriotisme démocratique que le nationalisme d’expansion et le chauvinisme cocardier.

Aujourd’hui, la frontière est dans une contradiction. D’un côté, elle est relativisée par la fluidité des échanges commerciaux et financiers et par la montée des déplacements humains de tous types. D’un autre côté, cette fluidité est contredite par le contrôle étroit de la mobilité des personnes. La frontière devient ainsi tout à la fois un lieu flou d’échanges, une sorte d’hypermarché frontalier et une clôture qui prend volontiers la forme d’un mur. Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

La nation, bien délimitée par ses frontières, reste un cadre de souveraineté qu’il ne sert à rien de vouloir rayer d’un trait de plume. Mais l’apologie de la frontière, en privilégiant la différence et l’identité au détriment du commun et de l’égalité, risque aujourd’hui de donner de l’eau au moulin de l’esprit de fermeture et au fantasme de la protection absolue. La question la plus décisive n’est donc pas de savoir s’il faut garder la frontière ou la détruire, à court terme en tout cas – à long terme, l’utopie d’un monde sans frontières reste une nécessité. L’essentiel est plutôt de dire quelle conception on a de la frontière : simple bornage du lieu d’exercice d’une volonté commune ou symbole intangible d’une fermeture à un extérieur vécu sur le registre de la menace ?

Si c’est cela le choix nécessaire et s’il faut privilégier son second terme, je complète les questions précédentes, très concrètes, que ne peuvent esquiver ceux qui aspirent au pouvoir. S’il s’avère demain, une gauche bien à gauche une fois installée « aux affaires », que les énormes mesures existantes de contrôle s’avèrent incapables de réguler complètement les passages, que fera-t-on ? Continuera-t-on la spirale européenne prônée par Frontex, en accroissant démesurément les techniques de contrôle, de répression et de refoulement ? Cherchera-t-on à maintenir au maximum les plus pauvres chez les déjà pauvres ? Ou bien se résoudra-t-on à suivre la seule politique possible à l’intérieur de nos frontières : la liberté de circulation, l’accueil, l’égalité d’accès de tous à des droits étendus, l’inversion des logiques de flexibilisation, de précarisation et de recul des services publics et l’extension de la citoyenneté à l’ensemble des résidents ?

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Pas de cadeau à l’extrême droite

Cessons donc d’agiter les sujets qui divisent au lieu de rassembler : protectionnisme contre libéralisme, "pro border" contre "no border", souverainisme contre fédéralisme. Sur la question des migrants, en revanche, l’alternative est simple. L’extrême droite fait son fonds de commerce de l’affirmation selon laquelle l’immigration est une plaie dont la résorption conditionne la possibilité de toute politique en faveur des "nationaux". Face à elle, il n’y a pas d’autre solution que d’affirmer que l’immigration n’est pas un problème, mais une chance et cela jusqu’à aujourd’hui. Si elle pose des problèmes, c’est parce que nous sommes dans un monde, dans une Europe, dans une France où l’on préfère la liberté des circuits financiers, la libre circulation des marchandises à la libre circulation des hommes, où l’on préfère la dérégulation et la privatisation à la stabilité des statuts et à l’appropriation sociale. Un monde, une Europe et une France, où l’on préfère la peur et le repli identitaire à la solidarité et à la mise en commun.

Accepter ou refuser : cela s’appelle un choix de société. Le Manifeste appelle en creux à faire ce choix. Qui, à gauche, peut se permettre de mégoter sur les possibles politiques que cela ouvre ? La montée de l’extrême droite européenne oblige en effet à poser en grand la question des dynamiques politiques nécessaires pour la contrer. On ne peut s’en remettre à la droite pour cela : elle est en train de craquer devant la pression de ses extrêmes. Se confier aux rassemblements plus ou moins centristes, en vitupérant les "extrêmes" qui se touchent ? Impossible : c’est cette logique d’accommodement qui a radicalisé la droite en épuisant la gauche. Si quelque chose se passe, c’est donc à gauche qu’on l’observera. Mais dans quel rapport à l’extrême droite ? En contournant le problème, en expliquant que la question migratoire n’est pas la question centrale ? En concédant à cette extrême droite qu’elle met au centre la question du peuple de sa souveraineté ? Pour ma part, je ne pense pas cette façon de faire recevable. Je la crois même dangereuse.

L’extrême droite se bat en démontant pièce par pièce ce qui la porte, ses pratiques, ses projets, mais aussi ses idées et ses mots. Pas plus en Italie, qu’en Hongrie, qu’aux États-Unis ou en France, la logique souverainiste de l’exclusion ne protège les peuples. Au contraire, elle accroît les inégalités, les tensions et les frustrations. Il en est de même pour la philosophie frontiste des migrations : on ne transige pas avec elle, ni dans les mots ni dans les actes.

L’immigration n’est pas un problème ; l’environnement global des politiques qui l’entourent en est un, et de taille. Ne créditons pas l’extrême droite de ce qu’elle a raison en recouvrant les deux.

Publié le 12/10/2018

Immigration : plus de sérieux, moins de petits jeux

(blog de Jean Luc Mélenchon du 8/10/2018 – site de JLM)

Un article de « Libération » fait un récit inacceptable d’une discussion du groupe parlementaire « La France insoumise » à propos d’un texte diffusé par Regards, Mediapart et Politis sur l’immigration. Cet article de « Libération » appelle plusieurs mises au point. La première pour garantir notre liberté collective.

En effet notre groupe doit pouvoir continuer à discuter librement des questions qui sont posées à ses membres sans que ces discussions soient aussitôt retranscrites sous la forme de psychodrame de « division » ou de « déchirements » par un média qui écoute aux portes et prétend avoir ses « informations » de l’intérieur. Faute de quoi aucune discussion n’est plus possible et une ambiance mortifère de méfiance mutuelle rend impossible toute vie commune. C’est sans aucun doute le but recherché ici.

La seconde concerne la liberté de chacun des membres du groupe. Celle-ci reste totale. Elle n’est pas mise en cause. Chacun d’entre nous reste maître de son point de vue et de son expression publique y compris quand il y a désaccord. Chacun naturellement doit évaluer l’intérêt d’une expression publique de ses divergences. Car afficher systématiquement sa « différence » comme moyen d’exister est aussi source de confusion même si cela peut flatter son égo. Et cela produit une image collective qui rappelle trop les nids d’intrigues habituels des partis de gauche et d’extrème gauche de toute taille. Chez eux toute l’activité est introvertie, se résume à des intrigues internes et consiste a se valoriser en dépréciant les autres. Le PS et diverses organisations d’extrême gauche ont beaucoup pratiqué ces mœurs, au prix d’une ambiance interne suffocante et d’une visibilité démoralisante. C’est avec cela que nous disions avoir tous voulu rompre pour retrouver un engagement positif, concret et aussi convivial que possible.

La troisième concerne le sujet en débat. Tout le groupe venait de découvrir un texte auquel seule une d’entre nous avait eu partie liée lors de sa rédaction et de la patiente collecte des 150 premières signatures. Aucun d’entre nous ne fut prévenu de rien pendant cette période de préparation. Or nous venions de mener collectivement le débat public des jours durant à l’Assemblée avec la loi « asile immigration » de Macron. Nous venions de présenter collectivement nos amendements et de publier ensemble une brochure sur le thème. Une certaine exaspération s’est donc en effet exprimée à se voir soudain mis en cause et interpellés sur des points déjà tranchés collectivement au fil de l’action parlementaire et dans le soutien sans faille aux actions de luttes de terrain. D’ailleurs, des propositions nouvelles étaient contenues dans nos amendements comme celle de créer un statut de réfugiés économique et climatique pour pourvoir apprécier les situations et décider sur une base légale ouverte. Autrement dit : pour rompre le cercle infernal du droit d’asile ou de l’expulsion.

Nous pensions avoir tout dit et mis au point une position globale, concrète et réaliste conforme à tout l’arc des principes dont se réclame la tradition humaniste. Personne ne nous a fait la moindre remarque sur ces prises de parole ni sur nos documents écrits. Aucun des signataires ne nous a non plus exprimé le moindre soutien dans la bataille parlementaire. Et je regrette d’ailleurs que le texte ne fasse aucune allusion à nos propositions et ne reprenne aucune de nos solutions concrètes. Mais je peux dire que nous restons disponibles pour discuter de toutes ces propositions. Cela alors même que plusieurs des signataires du manifeste se sont adressé à nous sur ce thème avant cela de façon… violente, pour ne pas dire davantage. Ou bien alors que certains ont appartenu ou soutenu le gouvernement Valls et son texte sur l’immigration et donnent à présent des leçons.

J’ai bien compris qu’en décidant de cette publication sans nous, sans avoir proposé la moindre discussion sur ce texte et sans aucun échange sur les solutions concrètes,  les signataires ont voulu marquer leur distance avec le travail de parlementaire que nous avons mené. C’est leur droit, cela va de soi. Pour autant, était-il nécessaire d’insinuer contre nous après avoir condamné la politique du « bouc émissaire » ? Une semaine après les diatribes que l’on sait, dans l’acharnement contre nous qui est visé, par la phrase : « il  ne faut faire aucune concession à ces idées, que l’extrême droite a imposées, que la droite a trop souvent ralliées et qui tentent même une partie de la gauche ».

Quoi qu’il en soit, si la méthode a choqué, le fond du désaccord est dans les termes qu’utilise le texte publié. « Il est illusoire de penser que l’on va pouvoir contenir et a fortiori interrompre les flux migratoires » déclarent Regard, Politis, Médiapart et leurs 150 signataires. Cela revient à renoncer purement et simplement à toute action politique contre les causes du départ. Cela revient à amnistier la responsabilité des gouvernements français et de la France-Afrique dans la misère et la corruption. Et surtout cela amnistie l’Union européenne pourtant particulièrement impliquée par ses soit disant « partenariats économiques » et ses « accords de pêche ». Le refus de mettre en cause l’Union européenne peut conduire aux pires aberrations.

Mais la suite du texte laisse pantois. Rajouter « A vouloir le faire, on finit toujours par être contraint au pire. La régulation devient contrôle policier accru, la frontière se fait mur » revient à dire que les frontières ne sont plus assumées. Ce n’est pas du tout notre point de vue. Nous croyons au bon usage des frontières. Sans elles, comment organiser « le protectionnisme solidaire » de notre programme économique, l’interdiction du statut de travailleur détaché, les obligations de ferroutage et ainsi de suite. Notre rapport aux frontière n’est pas idéologique. Il est concret dans un monde où celles-ci n’ont cessé d’exister que pour le capital et les riches et où nous avons l’intention de les rétablir contre eux. Disons-le clairement nous ne sommes pas d’accord pour signer à propos d’immigration un manifeste « no border », ni frontière ni nation. Nombre de nos amis les plus chers qui ont signé ce texte disent à présent n’avoir pas repéré cette phrase que les rédactions « no border » ont su placer.

Peut-être les formulations de Regards, Politis et Mediapart  sont-elles seulement maladroites ou involontairement ambigues. Peut-être sont-elles du registre du commentaire médiatique davantage que du domaine du concret et de ses luttes. Donc, on se serait évité tout cela en parlant du texte avant de le publier. Quoi qu’il en soit on peut y réfléchir sans s’insulter. Je veux de nouveau résumer notre point de vue.

Nous ne croyons pas que ce débat doivent être le centre du débat des européennes. Le faire serait faciliter le travail de Macron et de l’extrême droite qui se sert du sujet pour éviter tous les autres. Mais une fois le débat ouvert, nous croyons d’abord qu’il faut combattre les causes de départ et rappeler que les gens ne partent pas par plaisir ! Renoncer à ce combat c’est cesser la lutte contre cet ordre du monde et rayer le sens du combat que mènent nos amis dans ces pays pour en finir avec les causes de l’émigration. Avec cela, soyons tout aussi fermes pour dire : le devoir de secours aux détresses en mer ou ailleurs doit rester inconditionnel. Pour autant, qui est partisan d’un droit automatique d’installation ? Pas nous. Nous avons proposé de créer un statut de réfugié climatique ou économique pour apprécier légalement les situations de tous les réfugiés. Mais il faut aussi interdire le statut des travailleurs détachés. Et donner des papiers aux travailleurs étrangers sous contrat de travail. C’est un tout.

Pour ma part, je veux le préciser : personne ne m’a proposé de  signer. J’aurais dit pourquoi je suis en désaccord. Je suis internationaliste. Pas mondialiste. Je crois au bon usage des frontières, j’ai dit pourquoi. Je ne confond pas la coopération avec la libre circulation sans passeport ni visa. Je crois à un monde organisé par l’ONU. Comme je suis certain que nous gouvernerons tôt ou tard, je suis certain que mieux vaut avoir les idées claires sur ces sujets avant. En ce sens, la discussion n’est pas inutile si son but n’est pas de stigmatiser.

Car il est douloureux pour nous d’être traités de la sorte et d’avoir le sentiment que nos combats sont niées, que l’ambiguïté calculée d’un texte baptisé « manifeste » suffise à nous ranger dans un camp qui n’est pas le nôtre. Il est douloureux que mes discours de Marseille en pleine présidentielle sur ce thème, ceux de mes camarades à la tribune de l’Assemblée ne soient rien au point qu’on ne pense même pas à nous proposer de relire ensemble un texte sur le sujet. Un texte qui finalement ne connait aucune autre publicité que celle de la polémique et la division qu’il allume contre nous. Il est insupportable qu’un journal comme « Libération » en profite pour essayer de donner de notre groupe une telle image à ce point inverse à ce qu’il est, et à son fonctionnement réel.  Comme s’il n’y avait rien de plus urgent pour ce journaliste que de tout flétrir de ce que nous sommes : notre identité collective et notre vie de groupe, nos efforts et notre travail. Comme si sur un tel sujet il y avait trop de combattants. L’invention d’une gauche anti-migrant en France comme en Allemagne est tout simplement un renfort pour nos ennemis communs de toujours.

Publié le 06/10/2018

Migrants : une question politique et morale, pas un micmac partisan

Par Roger Martelli | (site regards.fr)

Déjà près de 45.000 signataires pour le Manifeste pour l’accueil des migrants ! Un succès populaire qui rappelle que la question mérite mieux que les divisions partisanes, selon l’historien et directeur de la publication de Regards Roger Martelli.

Le Manifeste pour l’accueil des migrants, signé dans un premier temps par 150 personnalités, n’est pas passé inaperçu. La presse en a largement rendu compte, même si quelques grands médias sont curieusement restés discrets. Depuis sa sortie, d’autres journaux se sont joints à Mediapart, Politis et Regards. Des dizaines de personnalités se sont ajoutées aux initiateurs et, plus encore, le texte est signé aujourd’hui par des dizaines de milliers d’individus. Il est parti du monde de l’art, de la culture et des associations. Il est soutenu maintenant par plusieurs organisations de défense des migrants et des droits. Des responsables politiques ont pris le relais, couvrant tout l’arc des sensibilités de la gauche.

L’ampleur du rassemblement et la diversité de ses composantes découragent ainsi toute lecture étroitement partisane. Comment pourrait-il en être autrement ? Tout, dans ce pays comme dans toute l’Europe, ne se ramène certes pas à la seule question des migrations. Sur beaucoup de dossiers cruciaux, économiques, sociaux, institutionnels, la gauche tout entière ne converge pas et rien ne serait plus dérisoire que de l’ignorer. Mais il est des points qui constituent des lignes de partage distinguant ce qui relève de la gauche et ce qui en éloigne. À la charnière des XIXe et XXe siècles, ce fut l’affaire Dreyfus qui catalysa cette forte réalité.

Certains, à gauche, expliquèrent alors que le combat de cet officier de bonne famille n’était pas celui des prolétaires et que le seul combat qui valait la peine était le combat de classe, autour de la grande et décisive question sociale. Jaurès eut l’immense mérite de convaincre les socialistes que l’engagement aux côtés du capitaine Dreyfus participait de la lutte universelle pour la dignité et l’émancipation. Quelques décennies plus tard, quand le fascisme se mit à occuper dangereusement l’espace public, les communistes commencèrent par dire que l’opposition du fascisme et de la démocratie était un piège, où s’engluerait le combat ouvrier. Pas d’issue dans la gauche : le seul combat valable était celui d’une lutte classe contre classe. Là encore, la force du PCF fut de prendre conscience suffisamment tôt de l’impasse de cette ligne. Les communistes décidèrent de mettre au cœur de leur action la lutte antifasciste. Dans la foulée, il y eut le Front populaire et la plus grande avancée sociale de l’histoire contemporaine.

Ne faire aucune concession à l’extrême droite

J’estime pour ma part que l’attitude à l’égard des migrations est désormais une de ces questions où se joue l’hégémonie des idées. Je considère donc que toute timidité et toute hésitation sur ce point portent en germe les déroutes futures.
Que dit le Manifeste ? Il ne prétend pas que la question migratoire est l’alpha et l’oméga de tout combat émancipateur. Mais il constate que son traitement politique, par l’Union européenne et par ses États, est l’occasion de dénis humains d’une incommensurable ignominie. Il ajoute qu’elle structure partout la poussée de l’extrême droite, que la droite européenne est en train d’être parasitée par elle et qu’une partie de la gauche, surtout quand elle est au pouvoir, se laisse gagner par la thématique de la crise migratoire. L’affirmation centrale du manifeste est dès lors simple et claire : on ne laissera plus l’extrême droite pourrir le débat public ; on ne fera aucun cadeau, aucune concession à ses idées identitaires et sécuritaires sur les migrations. Rien de plus, rien de moins…

Il ne sert à rien de s’imaginer que l’on va contourner le problème, en expliquant que l’enjeu migratoire n’en est pas un et qu’il faut se contenter d’insister sur le dossier économico-social. L’espace politique est depuis longtemps occupé par les migrations et cela va encore structurer les consciences à court terme, pour une part non négligeable. Ou bien on dispute le terrain à l’extrême droite, ou l’on accepte qu’elle impose ses idées comme des évidences. Car ce n’est pas pour rien qu’elle cherche à imposer sa thématique d’exclusion en usant de la hantise de l’invasion migratoire. Voilà plusieurs décennies qu’elle explique que l’égalité n’est plus la question centrale et que, désormais, tout tourne autour de l’identité. Et si elle porte les feux sur ce sujet aujourd’hui, c’est parce qu’elle sait qu’elle peut surfer sur les désastres de la mondialisation capitaliste. Pour elle, l’ouverture des frontières a été la cause de tous nos malheurs, c’est à cause d’elle que l’on n’est plus chez nous, que les étrangers viennent manger le pain des Français.

Le ressort de l’extrême droite, c’est l’incompréhension des causes réelles des désordres du monde. Et quand on ne sait pas où sont les causes, quand on ne voit pas où se trouvent les responsabilités, on se tourne vers les boucs émissaires. Si l’on veut contredire l’ouverture, quoi de plus facile que de fermer un peu plus la frontière aux hommes, puisque c’est ce que l’on fait déjà ? La finance et les marchandises ne connaissent pas, ou si peu, les frontières ; les hommes, eux, n’ont cessé de se heurter à elles. Mais cette facilité de la protection par la clôture est un leurre absolu ! Ce qui pèse sur le marché du travail se trouve avant tout dans la dérégulation, la fin des statuts et des protections, la précarisation du travail. Or ces dérives n’ont pas besoin des migrations pour se déployer. Si quelque chose pèse à la marge contre la part salariale, ce n’est pas la masse des migrants, mais le nombre des clandestins. Or qu’est-ce qui fabrique le clandestin, si ce n’est la clôture hermétique de la frontière ?

Des flux humains croissants

Au fond, ce qui joue à la baisse sur le marché du travail, c’est l’extension planétaire d’un salariat dont la médiocrité des ressources et des protections tire vers le bas la part globale réservé au salaire. C’est l’accumulation de ces salariés démunis qui justifie chez nous les discours de la compétitivité, de la flexibilité et de l’austérité salariale. À l’extrême limite, on pourrait presque dire que c’est en restant chez eux, dans les conditions de chez eux, que ces légions d’exploités servent bien malgré eux d’alibi au capital. Pas en venant « chez nous », comme l’affirme la doxa d’extrême droite. C’est pourquoi il faut se battre pour réduire, à l’échelle planétaire, les mécanismes déprédateurs qui déstabilisent les sociétés locales, épuisent les ressources, fragilisent les écosystèmes et contraignent trop de femmes et d’hommes au départ forcé. C’est pourquoi il faut lutter pour que s’impose ce que réclament tant d’individus, d’organisations et même d’institutions internationales : passer d’une logique d’accumulation infinie et prédatrice des biens, des marchandises et des profits à une logique sobre de développement des capacités humaines.

Mais toutes les analyses montrent que, à court et moyen terme, continueront tout à la fois les flux des migrations choisies et ceux des déplacements contraints. Toute force qui aspire à gouverner doit donc dire de façon claire, non pas ce qu’elle fera dans 50 ans ou dans un siècle, mais dès demain. Ces flux migratoires planétaires, persisterons-nous à accepter qu’ils aillent avant tout dans les pays pauvres, ce qui ajoute de la misère au dénuement, déstabilise un peu plus les sociétés et fragilise l’équilibre mondial ? Et si, pour « protéger » les ressortissants de nos pays et constatant que les moyens utilisés ne parviennent pas à tarir les entrées, que fera-t-on, non pas dans les beaux mots de l’anticapitalisme, mais dans les faits ? On cherchera à rendre les frontières de plus en plus imperméables, comme entre les USA et le Mexique ? On dépensera de plus en plus d’argent pour la surveillance, l’édification de clôtures et de murs ? Si l’on est sérieux, c’est à ces questions qu’il faut répondre. Et pour cela, il ne suffira pas des vertueuses indignations contre l’irréalisme supposé du « no border ». L’irréalisme est aujourd’hui du côté du « border first » : aucune frontière, aucune clôture, aucun mur ne dissuade du passage, quand l’enjeu de ceux qui les franchissent est la survie. Les migrations ne se régulent pas par la clôture : elles s’humanisent, en faisant reculer peu à peu la part des déplacements contraints, en acceptant l’accueil et en confortant l’égalité des droits pour tous. Ce n’est pas une logique de protection qui rendra possible cette humanisation nécessaire, mais une logique de mise en commun planétaire, de partage et de solidarité. Telle est la seule voie raisonnable possible.

Un combat pour la gauche

Je crois qu’il est bon que la gauche, toute la gauche sans exception, s’interroge sérieusement sur un passé récent. À partir des années 1980, la social-démocratie a considéré que l’on ne pouvait plus combattre frontalement la doxa néolibérale, qu’il fallait accepter les paradigmes indépassables de la compétitivité, de la rentabilité et de la flexibilité. L’objectif n’était plus de contester la logique financière du capitalisme, mais d’en rendre le cours plus supportable. On sait les désastres de ces choix : nous les payons encore. Dans un moment où l’extrême droite montre les dents sur tout le continent, alors même qu’une part de la droite, à l’instar de Boris Johnston et de bien d’autres, envisage des rapprochements politique avec elle, ne tombons pas dans les mêmes illusions et ne faisons pas les mêmes erreurs. Faire reculer l’extrême droite suppose d’être impitoyable contre toutes ses idées.

Sur l’immigration, elles sont condamnables en bloc. On ne contournera donc pas le travail patient pour les détricoter, une par une, sans biaiser avec le problème. Si nous ne le faisons pas, que risque-t-il d’arriver ? L’extrême droite ne se gênera pas pour jouer la fibre sociale, le recours aux protections, le contrôle accru des frontières. Dans les promesses, elle ne sera pas hostile à ce que les travailleurs français reçoivent davantage. Elle ajoutera seulement que, pour que le gâteau à partager soit suffisant, il vaut mieux qu’il y ait moins de convives à table. Je souhaite alors bien du plaisir à ceux qui, sur cette base, voudront faire la différence. Et je redoute par avance de constater, plus tard, qui tirera les marrons du feu à l’arrivée.

Quels que soient les clivages qui traversent le monde politique, quels que soient les dissensions à l’intérieur de la gauche – et elles ne manquent pas -, il est bon que, sur la question migratoire se trace une ligne rouge séparant ce qui est tolérable et ce qui ne l’es

Publié le 27/09/2018

150 personnalités signent le Manifeste pour l’accueil des migrants

Les rédactions de Regards, Politis et Mediapart s’associent afin de lancer le Manifeste Pour l’accueil des migrants signé par 150 intellectuels, artistes, militants associatifs, syndicalistes et personnalités de la société civile.

Regards, Politis et Mediapart ont aussi lancé une pétition : signez-la et partagez-la !

 

Partout en Europe, l’extrême droite progresse. La passion de l’égalité est supplantée par l’obsession de l’identité. La peur de ne plus être chez soi l’emporte sur la possibilité de vivre ensemble. L’ordre et l’autorité écrasent la responsabilité et le partage. Le chacun pour soi prime sur l’esprit public.

Le temps des boucs émissaires est de retour. Oubliées au point d’être invisibles, la frénésie de la financiarisation, la ronde incessante des marchandises, la spirale des inégalités, des discriminations et de la précarité. En dépit des chiffres réels, la cause de nos malheurs serait, nous affirme-t-on, dans la « pression migratoire ». De là à dire que, pour éradiquer le mal-être, il suffit de tarir les flux migratoires, le chemin n’est pas long et beaucoup trop s’y engagent.

Nous ne l’acceptons pas. Les racines des maux contemporains ne sont pas dans le déplacement des êtres humains, mais dans le règne illimité de la concurrence et de la gouvernance, dans le primat de la finance et dans la surdité des technocraties. Ce n’est pas la main-d’œuvre immigrée qui pèse sur la masse salariale, mais la règle de plus en plus universelle de la compétitivité, de la rentabilité, de la précarité.

Nous ne ferons pas à l’extrême droite le cadeau de laisser croire
qu’elle pose de bonnes questions. Nous rejetons ses questions, en même temps que ses réponses. 

Il est illusoire de penser que l’on va pouvoir contenir et a fortiori interrompre les flux migratoires. À vouloir le faire, on finit toujours par être contraint au pire. La régulation devient contrôle policier accru, la frontière se fait mur. Or la clôture produit, inéluctablement, de la violence… et l’inflation de clandestins démunis et corvéables à merci. Dans la mondialisation telle qu’elle se fait, les capitaux et les marchandises se déplacent sans contrôle et sans contrainte ; les êtres humains ne le peuvent pas. Le libre mouvement des hommes n’est pas le credo du capital, ancien comme moderne.

Dans les décennies qui viennent, les migrations s’étendront, volontaires ou contraintes. Elles toucheront nos rivages et notre propre pays, comme aujourd’hui, aura ses expatriés. Les réfugiés poussés par les guerres et les catastrophes climatiques seront plus nombreux. Que va-t-on faire ? Continuer de fermer les frontières et laisser les plus pauvres accueillir les très pauvres ? C’est indigne moralement et stupide rationnellement. Politique de l’autruche… Après nous le déluge ? Mais le déluge sera bien pour nous tous !

Il ne faut faire aucune concession à ces idées, que l’extrême droite a imposées, que la droite a trop souvent ralliées et qui tentent même une partie de la gauche. Nous, intellectuels, créateurs, militants associatifs, syndicalistes et citoyens avant tout, affirmons que nous ne courberons pas la tête. Nous ne composerons pas avec le fonds de commerce de l’extrême droite. La migration n’est un mal que dans les sociétés qui tournent le dos au partage. La liberté de circulation et l’égalité des droits sociaux pour les immigrés présents dans les pays d’accueil sont des droits fondamentaux de l’humanité.

Nous ne ferons pas à l’extrême droite le cadeau de laisser croire qu’elle pose de bonnes questions. Nous rejetons ses questions, en même temps que ses réponses.

Les 150 signataires :

Christophe AGUITON sociologue, Christophe ALEVEQUE humoriste et auteur, Pouria AMIRSHAHI directeur de Politis, Ariane ASCARIDE comédienne, Jean-Christophe ATTIAS universitaire, Geneviève AZAM économiste, Bertrand BADIE politiste, Sébastien BAILLEUL DG du CRID, Josiane BALASKO comédienne, Étienne BALIBAR philosophe, Ludivine BANTIGNY historienne, Pierre-Emmanuel BARRE auteur, humoriste, Lauren BASTIDE journaliste, féministe, Christian BAUDELOT sociologue, Edmond BAUDOIN auteur, dessinateur de BD, Alex BEAUPAIN auteur, compositeur, interprète, François BEGAUDEAU écrivain, Yassine BELATTAR humoriste, Hourya BENTOUHAMI philosophe, Alain BERTHO anthropologue, Pascal BLANCHARD historien, Romane BOHRINGER comédienne, Benoît BORRITS chercheur militant, Patrick BOUCHAIN architecte, Alima BOUMEDIENE-THIERY avocate, Rony BRAUMAN médecin, cofondateur de MSF, Michel BROUE mathématicien, Valérie CABANES juriste internationale, Hélène CABIOC’H présidente de l’Ipam, Julia CAGE économiste, Robin CAMPILLO réalisateur, Aymeric CARON écrivain, journaliste François CHAIGNAUD chorégraphe, Patrick CHAMOISEAU écrivan, Paul CHEMETOV architecte, Monique CHEMILLIER-GENDREAU juriste, Mouhieddine CHERBIB Respect des libertés, Jean-Louis COHEN historien, Cristel CORNIL enseignante-chercheuse, Marie COSNAY écrivaine, Annick COUPE syndicaliste, Alexis CUKIER philosophe, Jocelyne DAKHLIA historienne, Jean-Michel DAQUIN architecte, Françoise DAVISSE réalisatrice, Philippe DE BOTTON président de Médecins du monde, Laurence DE COCK historienne, Catherine DE WENDEN politologue, Christine DELPHY féministe, Christophe DELTOMBE président de la Cimade, Rokhaya DIALLO journaliste, écrivaine, Georges DIDI-HUBERMAN philosophe, Bernard DREANO président du Cedetim, Michel DRU anesthésiste-réanimateur, Françoise DUMONT présidente d’honneur de la LDH, Annie ERNAUX écrivaine, Éric FASSIN sociologue, anthropologue, Corentin FILA comédien, Geneviève FRAISSE philosophe, Bernard FRIOT économiste et philosophe, Isabelle GARO philosophe, Amandine GAY réalisatrice, Raphaël GLUCKSMANN essayiste, Yann GONZALEZ réalisateur, Robert GUEDIGUIAN réalisateur, Nacira GUENIF sociologue et anthropologue, Janette HABEL politologue, Jean-Marie HARRIBEY économiste, Serge HEFEZ psychanalyste, Cédric HERROU militant associatif, Christophe HONORE réalisateur, Eva HUSSON réalisatrice, Thierry ILLOUZ auteur et avocat pénaliste, Pierre JACQUEMAIN rédacteur en chef de Regards, Geneviève JACQUES militante associative, Chantal JAQUET philosophe, JULIETTE chanteuse parolière et compositrice, Gaël KAMILINDI pensionnaire de la Comédie-Française, Pierre KHALFA syndicaliste et coprésident de la Fondation Copernic, Cloé KORMAN écrivaine, Bernard LAHIRE professeur de sociologie à l’ENS de Lyon, Nicole LAPIERRE anthropologue et sociologue, Mathilde LARRERE historienne, Henri LECLERC président d’honneur de la LDH, Raphaël LIOGIER sociologue et philosophe, Isabelle LORAND chirurgienne, Germain LOUVET danseur étoile de l’Opéra de Paris, Gilles MANCERON historien, Philippe MANGEOT enseignant, Patrice MANIGLIER philosophe, Philippe MARLIERE politologue, Roger MARTELLI historien et directeur de la publication de Regards, Christiane MARTY ingénieure-chercheuse, Corinne MASIERO comédienne, Gustave MASSIAH altermondialiste, Nicolas MAURY comédien, Marion MAZAURIC éditrice, Caroline MECARY avocate, Philippe MEIRIEU pédagogue, Phia MENARD jongleuse performeuse et metteure en scène, Céline MERESSE présidente du CICP, Guillaume MEURICE auteur et humoriste, Pierre MICHELETTI médecin et écrivain, Jean-François MIGNARD secrétaire général de la LDH, Véronique NAHOUM-GRAPPE anthropologue, Stanislas NORDEY directeur du Théâtre national de Strasbourg, Ludmila PAGLIERO danseuse étoile à l’Opéra de Paris, Willy PELLETIER sociologue, Nora PHILIPPE auteure et réalisatrice, Thomas PIKETTY économiste, Edwy PLENEL journaliste et cofondateur de Mediapart, Emmanuel POILANE président du CRID, Thomas PORCHER économiste, Didier PORTE humoriste, Mathieu POTTE-BONNEVILLE philosophe, Olivier PY auteur metteur en scène et directeur du Festival d’Avignon, Bernard RAVENEL historien, Éric REINHARDT écrivain, Prudence RIFF co-présidente du FASTI, Michèle RIOT-SARCEY historienne, Vanina ROCHICCIOLI présidente du Gisti, Paul RODIN directeur délégué du festival d’Avignon, Marguerite ROLLINDE politologue spécialiste du Maghreb, Alexandre ROMANES cofondateur du cirque Romanès, Délia ROMANES confondatrice du cirque Romanès, Paul RONDIN directeur délégué du Festival d’Avignon, Alain RUSCIO historien, Malik SALEMKOUR président de la LDH, Sarah SALESSE avocate, Christian SALMON écrivain, Odile SCHWERTZ-FAVRAT ex-présidente de la Fasti, Denis SIEFFERT président de la SAS Politis, Catherine SINET directrice de la rédaction de Siné Mensuel, Evelyne SIRE-MARIN magistrat, Romain SLITINE enseignant à Sciences Po, Pierre TARTAKOWSKY président d’honneur de la LDH, Lilian THURAM fondation Lilian Thuram-Éducation contre le racisme, Sylvie TISSOT sociologue, Michel TOESCA acteur et réalisateur, Marie TOUSSAINT militante associative et présidente de Notre affaire à tous, Assa TRAORE comité Adama, Enzo TRAVERSO historien, Catherine TRICOT architecte-urbaniste, Aurélie TROUVE altermondialiste et agronome, Fabien TRUONG sociologue, Michel TUBIANA président d’honneur de la LDH, Dominique VIDAL-SEPHIHA journaliste, Jean VIGREUX historien, Thierry VILA écrivain, Arnaud VIVIANT écrivain et critique littéraire, Sophie WAHNICH historienne, Jacques WEBER comédien, Serge WOLIKOW historien.

Associations
Assemblée citoyenne des originaires de Turquie (ACORT), Auberge des migrants, Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants (BAAM), CCFD - Terre solidaire 93, Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM), Centre international de culture populaire (CICP), Coalition internationale des sans-papiers et migrants (CISPM), Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), Coordination 75 des sans-papiers, Coordination 93 de lutte pour les sans-papiers, CSP92, DIEL, Fédération des associations de solidarité avec tous·te·s les immigré·e·s (Fasti), Fédération des tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR), Gisti, Initiatives pour un autre monde (IPAM), La Cimade, Ligue des droits de l’homme, Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie, Roya citoyenne, Syndicat des avocats de France (SAF), Union juive française pour la paix (UJFP), Utopia 56

Publié le 13/08/2018

L'Aquarius exhorte les gouvernements européens à désigner au plus vite un lieu sûr de débarquement après deux sauvetages en Méditerranée

(site l’humanité.fr)

 

Répondant à la crise humanitaire toujours en cours en Méditerranée centrale, l'Aquarius, le navire affrété par SOS MEDITERRANEE et opéré en partenariat avec Médecins Sans Frontières (MSF), a secouru 141 personnes vendredi 10 août. Les deux organisations exhortent désormais les gouvernements européens à désigner de toute urgence le lieu sûr le plus proche, comme le prévoit le droit maritime international, afin de pouvoir y débarquer les rescapés et continuer à fournir une assistance humanitaire d'urgence en mer.

Vendredi 10 août dans la matinée, l'Aquarius a procédé au sauvetage de 25 personnes, retrouvées à la dérive à bord d'une petite embarcation en bois et sans moteur. Elles erraient probablement en mer depuis près de 35 heures.  Quelques heures après, l'Aquarius a repéré un second canot en bois, dans lequel s'entassaient 116 personnes, dont 67 mineurs non accompagnés. Parmi les rescapés, sept sur dix sont originaires de Somalie et d'Erythrée. Si l'état de santé global des rescapés est stable pour l'instant, beaucoup sont très affaiblis et dénutris. Nombre d'entre eux ont également fait part aux équipes des conditions inhumaines dans lesquelles ils ont été détenus en Libye. 

 

L'Aquarius fait route vers le Nord, sans avoir obtenu confirmation d'un lieu sûr où accoster

 

Au cours des deux opérations de sauvetage, l'Aquarius a informé l'ensemble des autorités compétentes de son activité, y compris les Centres de coordination des secours maritimes italien, maltais et tunisien (MRCCs) et le Centre conjoint de coordination des secours (JRCC) libyen. Celui-ci a confirmé qu'il était l'autorité en charge de la coordination de ces sauvetages. Le JRCC libyen a toutefois informé l'Aquarius qu'il ne lui indiquerait pas de lieu sûr pour le débarquement, et lui a enjoint de s'adresser à un autre Centre de coordination des secours (Rescue coordination centre, RCC). L'Aquarius fait donc à présent route vers le Nord et va solliciter la désignation d'un lieu sûr de débarquement auprès d'un autre RCC.

 

« Nous suivons les dernières instructions du JRCC et allons, comme il se doit, contacter d'autres RCCs afin qu'un lieu sûr nous soit désigné pour débarquer les 141 rescapés qui sont à bord de l'Aquarius », a confirmé Nick Romaniuk, Coordinateur des secours pour SOS MEDITERRANEE à bord de l'Aquarius. « L'essentiel est que les rescapés soient débarqués sans délai dans un lieu sûr, où leurs besoins fondamentaux seront respectés et où ils seront à l'abri d'abus ». 

 

« Les gouvernements européens ont concentré tous leurs efforts à la création d'un JRCC en Libye, mais les événements de vendredi illustrent bien l'incapacité de ce dernier à coordonner intégralement une opération », a souligné Aloys Vimard, coordinateur de projet pour MSF à bord de l'Aquarius. « Un sauvetage n'est pas terminé tant qu'un lieu sûr de débarquement n'a pas été indiqué. Or, le JRCC libyen nous a clairement signifié qu'il ne le ferait pas. Il ne nous a pas non plus informés des signalements de bateaux à la dérive dont il avait connaissance, alors que l'Aquarius se trouvait sur zone et avait offert son assistance. En réalité, ces embarcations en détresse ont eu de la chance que nous les repérions par nous-même », conclut le coordinateur de projet de MSF.

 

Le déploiement d'une assistance humanitaire en Méditerranée est à nouveau entravé

 

Fait troublant, les rescapés ont indiqué aux équipes à bord qu'avant que l'Aquarius n'intervienne, cinq navires différents ne leur avaient pas porté secours. « Le principe même de l'assistance portée à toute personne en détresse en mer semble désormais menacé », s'inquiète Aloys Vimard. « Des navires pourraient être tentés de ne pas répondre aux appels de détresse en raison du risque de rester bloqués en mer, sans qu'aucun lieu sûr où débarquer ne leur soit désigné. Les politiques visant à empêcher à tout prix que les gens n'atteignent l'Europe ne font qu'accroître la souffrance et le danger des traversées qu'entreprennent ces personnes, pourtant déjà fort vulnérables ».

 

MSF et SOS MEDITERRANEE se déclarent, une nouvelle fois, extrêmement préoccupées par les politiques européennes actuellement menées. Celles-ci constituent une véritable entrave au déploiement effectif d'une assistance humanitaire efficace, et n'ont eu pour effet que de faire exploser le nombre de morts en mer ces derniers mois. L'Aquarius est désormais l'un des deux derniers navires humanitaires de recherche et sauvetage présents en Méditerranée centrale. La criminalisation et l'obstruction du travail des organisations humanitaires sont le reflet d'un système européen de l'asile en échec, et de la défaite des Etats membres de l'Union européenne à relocaliser les demandeurs d'asile qui arrivent en Europe.

 

SOS MEDITERRANEE et MSF exhortent une nouvelle fois tous les gouvernements européens ainsi que les autorités maritimes compétentes à reconnaître la gravité de la crise humanitaire qui sévit en Méditerranée, à garantir un accès rapide à des lieux sûrs où débarquer les rescapés, et à faciliter plutôt qu'entraver le déploiement d'une assistance humanitaire essentielle en Méditerranée centrale.

Publié le 15/07/2018

Ces simples citoyens qui sauvent l’honneur d’une République en faillite morale en ouvrant leurs portes aux exilés

par Linda Maziz (site bastamag.net)

Ils et elles sont plus fidèles aux valeurs de la République que tout le gouvernement réuni : des réseaux de citoyens se sont organisés à Paris et en banlieue, comme dans toute la France, pour héberger chez eux les exilés les plus vulnérables, familles, enfants et adolescents isolés ou femmes seules. Ils font ainsi vivre au quotidien le principe de fraternité, réaffirmé par le Conseil constitutionnel, pendant que le gouvernement abandonne les exilés, démantèle leurs campements sans proposer de solutions, ferme les points d’eau, entrave leurs démarches administratives, ordonne aux forces de l’ordre de les harceler. Rencontre avec une habitante de Saint-Denis, qui a déjà accueilli 200 exilés chez elle et avec des bénévoles qui tentent, chaque jour, de les aider.

C’est toujours un bonheur d’écouter Olympe parler étymologie [1]. « En latin, hostis veut dire l’étranger, qui donne à la fois hospitalité et hostilité. Dans l’action même de l’accueil va se jouer le fait que l’autre se transforme en ennemi ou en ami », explique-t-elle. Cette habitante de Saint-Denis, mère de famille de 45 ans, travaille comme enseignante-chercheuse à l’université. Elle est bien placée pour parler « hospitalité » : depuis l’automne dernier, elle a hébergé plusieurs dizaines de familles en détresse !

« Cela a démarré en octobre, je rentrais d’un séjour à Dakar et je me suis retrouvée toute seule dans un grand appartement vide. Puis je vois passer un message sur Facebook. L’association Utopia 56 qui vient en aide aux migrants Porte de la Chapelle lançait un appel à la solidarité pour héberger le soir-même une cinquantaine de personnes qui n’avaient nulle part où dormir, raconte Olympe. J’avais des chambres libres chez moi et il y avait des gens dehors, je n’ai pas réfléchi plus longtemps. » Quelques heures plus tard, un bénévole arrive accompagné d’une famille afghane qui a ainsi pu trouver chez la Dionysienne un refuge pour la nuit. Rebelote le lendemain soir, et tous les suivants.

« Depuis cet automne, j’ai dû héberger plus de 200 personnes »

« J’ai eu jusqu’à trois familles en même temps. Depuis cet automne, j’ai dû héberger plus de 200 personnes. » En quelques mois, Olympe a l’impression de rencontrer « le monde entier ». Ses hôtes viennent du Burkina, d’Érythrée, d’Éthiopie, du Nigeria, du Mali, de Somalie, du Soudan, mais aussi de Syrie, d’Irak, ou encore du Bangladesh. Des familles, des femmes seules ou accompagnées d’enfants, parfois très jeunes, qui ont tous en commun de chercher asile en France et d’avoir été refoulées des dispositifs d’hébergement d’urgence.

Olympe, comme des dizaines de milliers d’autres citoyens, n’a pas craint d’être accusée de « délit de solidarité ». Ni attendu le 6 juillet, et la réaffirmation par le Conseil constitutionnel du principe de fraternité comme valeur essentielle inscrite dans notre constitution [2]. « La devise de la République est "Liberté, Égalité, Fraternité". La Constitution se réfère également [...] à l’“idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité". Il découle de ce principe la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national », précise le Conseil constitutionnel. Ce principe de fraternité, les hébergeurs citoyens le mettent en œuvre au quotidien.

« Des familles entières se retrouvaient dehors, avec des enfants, des bébés, des femmes enceintes »

C’est en 2017 que l’association humanitaire Utopia 56 a lancé ce réseau d’hébergement citoyen sur Paris et la petite couronne, pour tenter d’offrir mieux qu’un sac de couchage posé à même le sol aux personnes exilées les plus vulnérables [3]. Son action s’est d’abord concentrée sur la situation des mineurs isolés étrangers contraints d’errer le soir dans les rues faute d’une prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance. À leur détresse s’est ajoutée il y a un peu plus d’un an celle de familles et de femmes, laissées pour compte elles aussi par les pouvoirs publics.

« Avec la fin de l’hiver, beaucoup de structures ont fermé. Des familles entières se retrouvaient dehors, avec des enfants, des bébés, des femmes enceintes... On ne pouvait pas laisser faire ça, se souvient la bénévole Fanny Lepoivre, qui assure alors un rôle de coordinatrice de terrain auprès des migrants regroupés par centaines Porte de la Chapelle. J’ai commencé à poster des messages sur Facebook, que je faisais tourner dans les réseaux de soutien aux réfugiés en demandant s’il n’y avait pas quelqu’un qui pouvait accueillir une mère et ses deux enfants, juste pour une nuit. C’est parti comme ça. L’été dernier, nous tournions avec 20 hébergeurs, aujourd’hui nous en avons réuni près de 240. » Malgré cette montée en puissance de la solidarité citoyenne, la situation reste critique. « Aujourd’hui, concrètement, nous manquons de bénévoles sur le terrain. Beaucoup de nos hébergeurs partent en vacances, et, comme l’été dernier, nous constatons une recrudescence du nombre de familles à la rue », témoigne la bénévole.

Points d’eau coupés et harcèlement policier

« Cela fait longtemps que la soirée n’a pas été aussi compliquée », dit aussi Louis, un trentenaire qui vient Porte de la Chapelle un à deux soirs par semaine depuis décembre, après le travail. Vu la situation ce 2 juillet, « compliquée » est un euphémisme. Louis croule sous les demandes. Des centaines de migrants, dans le dénuement le plus total, jouent ici leur survie. Ils ont faim, ils ont soif et n’ont nulle part où aller et rien pour dormir. Après le démantèlement des campements en juin, les points d’eau ont été coupés. Reste le harcèlement policier pour les dissuader de tout nouveau regroupement, ce qui oblige « les exilés à se cacher et à vivre dans une rare précarité », comme l’a dénoncé une nouvelle fois un collectif d’associations dans un communiqué commun fin juin. Après trois opérations de démantèlement des campements parisiens en juin, entre 300 et 500 exilés se retrouvent en errance dans le Nord de Paris et à Saint Denis.

 

Ce soir-là, il n’y a que très peu de bénévoles pour tenter de répondre à l’urgence et aux besoins. Un homme cherche un pansement, un autre une carte sim. Un troisième attend désespérément un t-shirt, car il n’a à se mettre qu’un pull épais, totalement inadapté en cet épisode de forte chaleur. Louis, qui reçoit toutes ces requêtes, doit aussi rester concentré sur sa mission principale : celle de trouver un hébergement pour les familles et les femmes à qui on a dit qu’elles pouvaient se présenter à partir de 19 h devant ce local associatif du boulevard Ney pour espérer une mise à l’abri.

Pour une famille protégée pour la soirée, treize en attente

Elles étaient quatre dès le début de la soirée, mais il en arrive de nouvelles en permanence. Dans le chaos ambiant, il faut aller à leur rencontre, parfois contacter un service d’interprétariat à distance pour recueillir quelques informations sur leur situation quand la famille ne parle ni français, ni anglais. Date d’arrivée en France, composition familiale... Plusieurs ont rendez-vous le lendemain en préfecture où à la plateforme d’accueil des demandeurs d’asile. La plupart ont appelé le 115, sans succès, alors elles sont venues là. C’est le cas de deux familles moldaves, d’une autre bangladaise et d’un couple éthiopien qui a aussi besoin de lait pour pour ses jumeaux de 18 mois. « Please, no sleep, no food », c’est aussi ce qu’explique une mère afghane, en désignant ses trois enfants.

Il y a également quatre femmes seules qui se sont accroupies côte à côte dans un coin, en espérant être bientôt emmenées loin de cet enfer. Louis saisit toutes les demandes d’hébergement sur son téléphone pour les transmettre au bénévole d’astreinte, chargé de faire le lien depuis chez lui avec les hébergeurs citoyens inscrits sur le réseau, pour savoir si certains sont disponibles pour accueillir. « C’est bon, nous avons trouvé un hébergement sur Paris pour l’une des familles moldaves, celle qui a trois enfants. On attend la distribution de repas à Aubervilliers, et dès qu’ils ont mangé, un bénévole va les accompagner. » Voilà déjà une famille de protégée pour la soirée. Mais le temps passe vite, et il reste encore treize solutions à trouver, soit une quarantaine de personnes à héberger.

« Quand les gens qui ont vécu ces violences se retrouvent dans ton salon, cela devient très concret »

Chez Olympe, certaines familles ne sont restées qu’une nuit, d’autres une semaine, d’autres encore plus d’un mois. « Ce n’est pas prévu comme ça. Normalement, les gens repartent le lendemain matin. C’est moi qui ai demandé à ce que les gens restent quand j’ai vu revenir chez moi des familles que j’avais déjà accueillies trois jours auparavant. Plutôt qu’elles soient ballotées d’un endroit à l’autre, un coup dehors, un coup au chaud, autant qu’elles se posent là le temps d’avoir une solution. » Olympe a pour habitude de ne jamais poser de questions. « Je ne connais leurs histoires que lorsque les gens ont voulu m’en parler. »

Souvent, au bout de deux ou trois jours, ils ont envie de raconter. Leur vie d’avant, le choc traumatique qui a provoqué leur départ et les horreurs subies pour arriver jusqu’ici. « Par les médias, les ONG, on peut s’informer sur les situations d’extrêmes violences, ce qui se passe en Libye et dans quelles conditions les gens traversent la Méditerranée. Mais quand les gens qui ont vécu cela se retrouvent dans ton salon, cela devient très concret. Et c’est souvent pire que tout ce que l’on peut imaginer », rapporte l’universitaire. De ce qu’elle a observé, les gens malgré tout vont « plutôt bien » dès lors que le noyau familial a été préservé. « C’est pour cela que certaines grandes familles refusent des hébergements, parce qu’elles préfèrent rester ensemble à la rue plutôt que séparés. »

« Un gouvernement qui laisse des femmes et des enfants à la rue, c’est cela qui n’est pas normal »

« Chez les gens, tout se passe toujours très bien, tient à préciser Fanny Lepoivre. D’ailleurs, cela fait six mois que nous avons arrêté de communiquer. Le réseau s’agrandit naturellement par le biais du bouche à oreille. Les familles hébergées sont plus que discrètes et reconnaissantes. Quand elles arrivent chez l’habitant, elles sont souvent épuisées. Tout ce qu’elles veulent, c’est éventuellement prendre une douche et dormir avant de repartir le lendemain matin pour poursuivre leurs démarches administratives. »

Ce fonctionnement est d’ailleurs décrit dans une convention qu’un référent vient présenter au domicile de tous ceux qui souhaitent rejoindre le réseau de l’hébergement citoyen. « Nous leur expliquons la démarche, comment cela se passe sur un plan pratique, juridique. S’ils sont d’accord, ils nous donnent leurs disponibilités. Certains vont nous demander de leur envoyer un texto dès qu’il y a un besoin et ils nous répondront par oui ou non. D’autres ne peuvent héberger que le week-end, d’autres que le lundi ou le mercredi, mais pas plus d’une fois par mois, et nous nous adaptons. »

Quand quelqu’un lui fait remarquer que ce qu’elle fait pour ces familles réfugiées est assez exceptionnel, Olympe dément : « Non, ce n’est pas ce que je fais qui est exceptionnel, c’est l’État d’exception dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui, avec un gouvernement et des pouvoirs publics qui laissent des femmes, des enfants et des bébés à la rue. C’est cela qui n’est pas normal. Dans ce contexte, où nous sommes poussés à une forme d’acceptation de l’inacceptable, l’évidence, c’est de ne pas les laisser dehors, c’est d’accueillir chez soi. » Hospitalité, toujours.

Linda Maziz

Publié le 19/06/2018

Valencia aux exilés : « bienvenue chez vous ! »

Aquarius

émilien urbach

 

L'Humanité.fr

Ce dimanche, à Valence en Espagne, des milliers de citoyens se sont rassemblés pour accueillir les réfugiés abandonnés en mer par les dirigeants d’une Europe xénophobe et meurtrière.

Au soleil levant, elles dansent, chantent et s’enlacent les yeux rivés sur les rivages ibériques qui se dessinent sur l’horizon. C’est la première scène filmée et publiée sur les réseaux sociaux, hier matin à l’approche des côtes espagnoles, par l’équipage de l’Aquarius. Rescapées, avec plus de 600 autres exilés africains, d’une journée entière passée sur un canot pneumatique à la dérive, ces femmes ont été prises en charge par les sauveteurs de SOS Méditerranée, il y a plus d’une semaine. Avant de pouvoir enfin poser le pied sur une terre hospitalière, elles ont dû attendre et naviguer plus de 1 500 kilomètres, à bord du navire de l’ONG, empêché dimanche dernier d’accoster en Italie par le ministre de l’Intérieur xénophobe, Matteo Salvini. Parmi ces femmes africaines en liesse qui, pendant plus d’une semaine, ont dû faire face à une mer parfois démontée, certaines sont enceintes, d’autres souffrent de brûlures : toutes viennent de connaître l’enfer libyen.

À terre, près 2 000 citoyens espagnols solidaires se sont rassemblés sur le port de Valence pour accueillir ces 630 réfugiés épuisés et proposer leurs services aux associations pour traduire, soigner, nourrir, habiller leurs hôtes sauvés des eaux. « Bienvenue chez vous ! » pouvait-on lire en plusieurs langues sur une banderole accrochée à proximité du lieu d’amarrage.

« Des centaines de personnes vous attendent pour prendre soin de vous ! lance aux exilés prêts à descendre du navire l’un des bénévoles de SOS Méditerranée, juste avant l’accostage. Mais le débarquement va prendre plusieurs heures. Il va falloir encore être patient. »

Les opérations de « triage » ont en effet commencé dès 6 h 30, à l’arrivée du navire de la marine italienne, le Dattilo, transportant une partie des 630 personnes secourues. Après l’accueil sanitaire, les dispositifs d’identification et d’enregistrement ont immédiatement été mis en œuvre selon les protocoles voulus par les architectes de l’Europe forteresse : prises d’empreintes, entretiens, fichage…

Le coup de force des Italiens et l’émotion qu’il a suscitée donnent un caractère particulier à ce débarquement. Et cela n’a pas échappé à Emmanuel Macron, qui après plusieurs jours d’un mutisme criminel a proposé par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, de venir en aide à l’Espagne en accueillant les exilés « qui répondraient aux critères du droit d’asile après examen de leur situation ». Une annonce qui cache mal l’hypocrisie du président de la République française, déclarant vendredi après-midi : « Quand un bateau arrivera dans nos eaux, nous en aurons la charge » alors que, la nuit précédente, l’Aquarius passait à moins de 4 milles marins des côtes corses sans pouvoir y accoster. Hypocrisie encore du chef de l’État dénonçant « le cynisme et l’irresponsabilité » des dirigeants italiens, mardi, pour finalement recevoir le président du Conseil des ministres Giuseppe Conte, jeudi, appelant à ce que « la France et l’Italie travaillent ensemble, main dans la main, pour porter des initiatives et apporter des réponses ». Des réponses auxquelles souscrivent déjà les dirigeants européens les plus réactionnaires et consistant à externaliser les politiques migratoires de l’Union européenne (UE) vers des contrées où on bafoue allègrement les droits de l’homme. Hypocrisie à laquelle les dirigeants européens nous ont déjà habitués, à l’image du processus de « relocalisation » adopté en septembre 2015, qui prévoyait de répartir, avant l’automne 2017, 160 000 demandeurs d’asile entre les 28 États membres de l’UE pour n’accueillir finalement que 27 000 personnes.

« L’inaction des États de l’UE a fait plus de 13 000  morts depuis 2014 »

C’est dans cette même logique donc que la France accueillera quelques dizaines de personnes, parmi les 630 exilés victimes de l’inique décision italienne de dimanche dernier, tout en fermant les yeux sur les 200 corps repêchés le lendemain, au large des côtes libyennes, et sur les centaines d’autres personnes qui quotidiennement embarquent sur les mêmes canots de fortune. Dans le même temps, toujours au pays des droits de l’homme, la loi asile-immigration, dont débattront les sénateurs à partir de mardi, tout comme les circulaires du ministère de l’Intérieur à l’intention des préfets renforcent l’arsenal répressif à l’égard des étrangers, notamment des demandeurs d’asile « dublinés », alors même que les accords de Dublin, qui obligent les exilés à demander la protection internationale dans le premier pays de l’UE par lequel ils transitent, sont justement à la source du coup de force de l’extrême droite au pouvoir en Italie.

Hier, à Valence, le calvaire maritime des 630 réfugiés abandonnés par les dirigeants italiens a pris fin, laissant s’exprimer un formidable élan populaire de solidarité. Ceux qui leur ont tendu la main en mer ont cependant tenu à envoyer un message très clair : « L’inaction des États européens est criminelle, ont dénoncé les responsables de SOS Méditerranée. Elle a fait plus de 13 000  morts en Méditerranée depuis 2014, alors que, face à la tragédie de Lampedusa en 2013, les dirigeants de l’UE s’étaient insurgés : “Plus jamais !” L’Europe porte ces morts sur sa conscience. » Médecins sans frontières, en charge des actes médicaux à bord de l’Aquarius, ne s’est pas privé d’enfoncer le clou, accusant pour sa part « les gouvernements européens de marchander des vies humaines » et d’entraver les actions humanitaires « par la multiplication d’obstacles bureaucratiques, de mesures d’intimidation et des procédures judiciaires ».

Une fois ces clarifications apportées, l’équipage de l’Aquarius devait reconditionner le navire pour retourner au plus vite sur la zone de sauvetage, au large de la Libye… Assuré du soutien renouvelé de milliers de citoyens européens.

Emilien Urbach

Journaliste

Publié le 22/05/2018

Migrants. La culture, actrice de la solidarité

Marie-José Sirach avec Émilien Urbach

L'Humanité.fr

Le sort réservé aux migrants en France et en Europe suscite une chaîne de solidarité sur tout notre territoire. Femmes et hommes de culture se mobilisent, totalement impliqués dans des réseaux citoyens.

C’était l’été dernier, au Festival d’Avignon. Nadège Prugnard, auteure, comédienne et metteure en scène, donne lecture de No Border. Un long poème épique, une tirade coup de poing pour raconter une expérience de vie, deux ans durant, dans la jungle de Calais. Devant les scènes de chasse à l’homme à Sangatte, son sang ne fait qu’un tour. Elle fonce à Calais. Avec des fleurs. Elle offrira des fleurs aux enfants de la jungle. En signe de bienvenue. Que pouvait-elle faire d’autre, elle qui n’a, pour seule arme, que les mots ? Elle a noté le nom de tous les réfugiés qu’elle a côtoyés. Scrupuleusement, un à un. Un rempart contre l’oubli, l’indifférence. Elle enrage de ça. De cette indifférence, de cette peur qui ne dit pas son nom, de cette chasse à l’étranger orchestrée au plus haut niveau.

La mobilisation revêt aujourd’hui d’autres formes

Le monde de la culture souffre des discours xénophobes décomplexés. Les films, les livres, les travaux plastiques, les pièces de théâtre témoignent de sa préoccupation, de son engagement aux côtés des réfugiés. Bravant le sentiment d’impuissance face aux lois répressives, il se fait un devoir d’humanité de ne pas céder à l’indifférence. Si, dans les années 1990, les cinéastes étaient au premier rang des manifestations de rue pour les sans-papiers, aujourd’hui la forme a changé. Les temps ont changé, aussi. Les nationalismes et populismes semblent avoir le vent en poupe. Les gouvernements européens jouent avec le feu, refusant la réalité, la présence de ces réfugiés ici et là. On peut dresser des barbelés, des murs, pratiquer la reconduite aux frontières, les guerres, la misère continuent de pousser des milliers d’hommes et de femmes sur les routes de l’exil.

La mobilisation revêt donc d’autres formes. Moins visible, peut-être moins relayée par les médias, elle est pourtant présente sur l’ensemble du territoire. Aux côtés d’associations traditionnelles, d’autres ont vu le jour, plus informelles, tout aussi efficaces. Ça passe par joindre le geste à la parole. Surtout, ne pas se contenter de bons sentiments.

Carole Thibaut, auteure, metteure en scène, dirige le Centre dramatique national de Montluçon. Du 4 au 15 octobre 2017, le théâtre a accueilli spectacles, films, conférences regroupés sous l’intitulé : « Théâtre et politique : représenter les migrations ». Avec un speed-telling organisé dans toute la ville : 7 minutes pour raconter son histoire familiale d’immigration qui a donné lieu à une carte de France-Tout-Monde. Carole Thibaut n’a pas le stylo dans la poche. Elle écrit un cri dans la nuit, « pour qui voudra bien entendre et aller un peu là-bas apporter du soutien, du fric, un toit, une salle de bains, un coup de main administratif, du café chaud, des couches, ce que tu pourras, mais, par pitié, vas-y, pour elles et eux, pour ces enfants qui seront des adultes demain et que nous détruisons à petit feu en ce moment en ne faisant rien, pour nous, pour notre dignité humaine, au nom de la fraternité, parce que, sinon, tous nos combats sont vains et sans fondement, tous nos engagements minables et sans poids, parce qu’on ne peut pas ne pas s’engager, parce que, en ne faisant rien, on est quand même engagé.e, oui, quand même, mais de l’autre côté, celui de l’indifférence (…) Vas-y, prendre ta part d’humanité cette nuit, ou demain, après-demain ».

« Ils sont des enfants avant d’être des étrangers »

Comme elle, David Bobée, metteur en scène et directeur du Centre dramatique de Rouen, a décidé d’ouvrir grand les portes de son théâtre : « Un devoir de désobéissance pour compenser l’indignité des politiques migratoires. » Autour du théâtre, un réseau de citoyens s’est créé pour offrir qui un toit, qui des repas chauds, qui des cours de français, ou accompagner des réfugiés dans leurs démarches administratives. À Rouen, « plus aucun mineur ne dort dehors. Nous partons du principe que ce sont des enfants avant d’être des étrangers. Et ces enfants, livrés à la rue, sont en danger ». David Bobée insiste : « La mobilisation, la solidarité dépassent le seul théâtre. Des galeristes, l’opéra, des commerçants de la ville s’engagent. Ce que nous faisons est un devoir d’humanité. Le théâtre nous le rappelle sans arrêt. Depuis cinq ans, on fait des spectacles avec eux et leur présence provoque de belles rencontres, de belles histoires. »

Au palais de Tokyo, des plasticiens mobilisés

Les artistes britanniques du Good Chance Theatre avaient décidé d’installer, dès 2015, au sein du plus grand bidonville d’Europe, à Calais, leur premier théâtre nomade sous la forme d’un grand dôme géodésique. Ils y ont accueilli, deux années durant, de nombreuses compagnies théâtrales venues de toute l’Europe, animé des ateliers hebdomadaires auxquels les exilés ont participé, et créé une multitude de petites formes scéniques issues de ces rencontres.

Côtés plasticiens, photographes aussi, on tente de sensibiliser le public. En septembre 2017, avec l’exposition « We dream under the same Sky » au palais de Tokyo, à Paris, plus de vingt-cinq artistes plasticiens ont offert des œuvres au profit de Migreurop, l’Anafé, la Cimade, le Centre Primo Levi et le Thot. Le plasticien Frédéric Kleinberg est aussi un exemple d’artiste immergé. Son exposition « Odyssée », mise à l’honneur lors de la dernière Fiac à Paris, a été imaginée au cours de périodes de création et d’ateliers au sein des camps de fortune sur l’île grecque de Lesbos, dans les campements parisiens et la « jungle » de Calais.

Le photographe Samuel Bollendorff est retourné sur les traces des migrants. Son travail a donné lieu à une exposition sous la Canopée du Forum des Halles « la Nuit tombe sur l’Europe », l’an dernier. « Je me suis demandé comment resensibiliser le public à la réalité de la brutalité, à l’insoutenable traumatisme que vivent ces milliers de femmes, hommes et enfants, errant sur les routes de l’exil. Les images ne manquent pas qui témoignent de l’horreur de ces situations, sans pour autant provoquer de changement dans les politiques qui font la honte de l’Europe. Les opinions publiques, désarmées, sont certes touchées, mais pas assez pour que les dirigeants tiennent compte des élans de solidarité qui peuvent s’exprimer. Pire, ils les condamnent », dit-il.

Les activités de la Maison des jeunes et de la culture (MJC) de Martigues (Bouches-du-Rhône) offrent un autre exemple de solidarité du monde de la culture avec les réfugiés. Aux alentours de l’étang de Berre et du golfe de Fos, plusieurs centres d’accueil et d’orientation ou autres foyers d’hébergement pour demandeurs d’asile. La MJC a, depuis plusieurs années, décidé de permettre un accès gratuit à l’ensemble de ses activités au public hébergé dans ces centres. Elle a mis en place, deux fois par semaine, des groupes de conversation, et le musicien marseillais Jean-Jacques Blanc y dirige la chorale d’Ici, d’ailleurs, constituée de chanteurs amateurs français et de demandeurs d’asile. De cette présence quotidienne des exilés au sein de la MJC est né le festival Routes et déroutes. « Cette année, nous comptons nous appuyer sur les chanteurs de rap et ceux qui écrivent, parmi les réfugiés afghans actuellement accueillis à Martigues, pour produire un disque, nous confie Leyla Cherif, un des piliers de la MJC. L’idée vient d’eux. Contribuer collectivement à une œuvre et la restituer ensemble, c’est la démarche qui est le fondement des propositions de la MJC. »

En février dernier, alors même que le ministère de l’Intérieur élaborait son projet de loi asile et immigration, la ministre de la Culture lançait un appel au milieu culturel et artistique pour faciliter aux exilés l’accès à la culture. Une déclaration qui avait suscité un tollé chez les intéressés, qui lui avaient rappelé qu’ils ne l’avaient pas attendue pour se mobiliser et qu’ils espéraient de sa part un engagement plus fort sur le sujet contre la loi de son collègue de l’Intérieur.

Le Syndeac, qui regroupe les directrices et directeurs de théâtre public, a depuis lancé, il y a quelques semaines, un appel à tous les théâtres à afficher à leur fronton la lettre H, comme Hospitalité.

L’appel de patrick le hyaric

Dans son dernier ouvrage Et nos frères pourtant, l’eurodéputé communiste Patrick Le Hyaric, directeur de votre journal et militant politique, livre sa réflexion sur le drame humain vécu par les exilés venus d’Afrique et du Proche-Orient, devant lesquels les dirigeants européens dressent des murs de haine, de peur et de fils barbelés. « Ce petit fascicule se veut un appel à la raison et à la vérité contre la vulgarité des nationalismes populistes », prévient-il. Le texte rappelle à ceux qui siègent dans les plus hautes instances européennes leur responsabilité devant ces milliers de nos semblables qui meurent sur le chemin de l’exil ou vivent dans des conditions inhumaines, contraints par les logiques internationales de domination culturelle, capitaliste et militaire. L’auteur rend également hommage aux artistes, intellectuels, militants syndicaux et associatifs, à toutes les citoyennes et citoyens solidaires qui se font acteurs d’une mondialité toujours à inventer et sauvent notre humanité. « Ils sont, pour Patrick Le Hyaric, les descendants des révolutionnaires français qui, en 1793, inscrivirent dans la Constitution un devoir d’asile, cent cinquante-huit ans avant la convention de Genève. » Ceux-là avaient compris que «  l’exil n’est pas un choix. L’exil est une douleur. L’exil est une violence. L’exil est un cri ! » rappelle le directeur de l’Humanité.

Marie-José Sirach

Chef de la rubrique culture

 

Publié le 21/04/2018

Les usages douteux de la "crise migratoire"

Roger Martelli | (site regards.fr)

Avant de se prononcer sur le dossier des migrations, la gauche devrait regarder de façon plus attentive leurs réalités, hors des fantasmes et des idées reçues. Tour d’horizon sur une "crise" bruyamment proclamée… et difficile à trouver.

Les migrations ont bon dos

"Brexit", montée des extrêmes droites nationalistes, discrédit des institutions continentales… Constater que l’Union européenne ne va pas bien est désormais une banalité. On pourrait penser que les ressorts du malaise doivent se chercher au plus profond des mécanismes communautaires, dans son socle néolibéral ou dans les pratiques opaques de sa "gouvernance". À lire bien des écrits et à écouter bien des discours, la morosité viendrait d’ailleurs.

Dans un essai brillant paru en 2017, Le Destin de l’Europe, le politologue bulgare Ivan Krastev énonce ce qu’il estime être la clé du problème : « Plutôt que la crise économique ou l’aggravation des inégalités sociales, c’est l’échec du libéralisme à traiter le problème migratoire qui explique que l’opinion publique se soit retournée contre lui ». L’auteur est bien trop subtil pour se risquer à affirmer qu’une bonne politique migratoire rétablirait le cours vertueux de la construction européenne dont il rêvait. Mais si l’on suit sa pente d’analyse, les politiques migratoires publiques devraient à tout le moins atténuer les peurs et les colères de l’opinion. S’il y a "trop" d’immigrés perçus, le « moins » d’immigration constaté ne serait-il pas la condition d’un apaisement des esprits ?

C’est en grande partie la conclusion pratique qu’ont tirée les responsables de l’Union européenne, Commission, conseils et États. À l’Ouest comme à l’Est du continent, à droite comme à gauche, que l’on soit ouvertement xénophobe ou que l’on vitupère le "populisme", la propension quasi générale des gouvernants est à la limitation maximale des flux entrants. Au plus fort de l’afflux des réfugiés syriens et afghans, en 2015, tous les pays européens n’ont certes pas refusé le principe des quotas d’accueil, comme l’ont fait la République tchèque, le Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie. A fortiori, très peu ont repris les propos du Hongrois Viktor Orban récusant violemment l’immigration en général, qu’il considère comme une menace pour l’identité chrétienne de l’Europe. Mais bien peu ont mis sérieusement en pratique la solidarité de répartition qu’impliquait la règle des quotas, au demeurant de façon bien rabougrie.

Alors que le terme de "migrants" regroupe une variété extrême de statuts, volontaires ou forcés, migrants économiques, regroupements familiaux, migrants humanitaires, réfugiés ou demandeurs d’asile, c’est le réfugié, a priori suspect d’être un "faux réfugié", qui devient le prototype même du migrant international et la source de toutes les phobies. De ce fait, le renforcement des contrôles aux frontières et l’extension des procédures de limitation de l’accueil sont devenus des normes de fait avec le siècle en cours. Au fil des années, de nombreux pays européens ont ainsi durci les conditions d’octroi de la protection internationale pour les réfugiés et demandeurs d’asile. C’est le cas somme toute peu surprenant de l’Autriche, mais c’est aussi celui de la Suisse ou de pays scandinaves réputés plus accueillants, Suède, Danemark, Norvège et Finlande.

L’afflux massif de réfugiés venus de Syrie et d’Afghanistan n’a fait qu’élargir une logique de contrôle accru mise en place dès 2004, sous l’égide de l’agence européenne Frontex, qui joue à la fois le rôle de fournisseur – douteux – de statistiques, d’expert en politique migratoire et de gendarme omniprésent des frontières de l’espace Schengen. Que l’on s’en réclame ou non, le modèle de gestion des confins des États-Unis et du Mexique fonctionne désormais comme un paradigme universel. La gestion de l’immigration s’est transformée, sur toute la planète, en obsession de la lutte contre l’immigration clandestine.

Or il en est de la proscription du clandestin comme de toute prohibition : elle avive la propension à la transgression, davantage qu’elle ne la décourage. De ce fait, la transformation des frontières politiques en une barrière infranchissable s’avère un processus tout aussi aléatoire que coûteux. Sur les quinze premières années du siècle, des estimations placent les dépenses liées à la lutte contre l’immigration clandestine à un niveau proche des 13 milliards d’euros. Entre 2006 et 2017, le budget de Frontex a été à lui seul multiplié par 17 et le Royaume-Uni a dégagé plus de 50 millions d’euros pour "sécuriser" la frontière franco-britannique.

L’UE s’est donc attachée à compléter la surveillance de l’espace Schengen par des négociations visant à sous-traiter la gestion des flux à la Turquie, à l’Afrique du Nord et, plus généralement, au continent africain dans son ensemble. S’est ainsi mise en place, d’abord en Grèce et en Italie, une logique désignée aujourd’hui comme celle des "hotspots", qui n’est pas sans évoquer, dans un autre domaine, celle des maquiladoras, ces entreprises américaines installées de l’autre côté de la frontière avec le Mexique et destinées à fixer sur place une main-d’œuvre bon marché attirée par le grand rêve américain.

La solution très tôt adoptée est toute simple : le hotspot est un point de concentration de réfugiés, situé dans les zones de transit les plus recherchées et où va s’opérer préventivement le tri entre les cas acceptables et ceux que l’on refuse d’accueillir. Le but est de faciliter sur place l’identification des demandeurs d’asile, d’éviter les procédures de relocalisation entre les pays de l’Union et d’organiser au plus vite et à moindre coût le retour des indésirables. Pour soutenir la mise en place de ces véritables centres de triage, l’Europe propose une aide économique aux pays nord-africains et sahéliens qui s’engagent à endiguer le flux des migrants vers l’Europe.

En novembre 2015, a été créé un Fonds fiduciaire associant l’Union européenne et l’Afrique. Théoriquement, il s’agit d’une enveloppe financière destinée au développement, mais qui inclut dans ses attributions l’aide au retour volontaire de migrants bloqués en Afrique du Nord. Un lien direct est ainsi établi entre l’aide au développement et l’allègement des flux migratoires en direction de l’Europe. Des accords complémentaires signés avec le Niger, le Mali, le Sénégal et l’Éthiopie renforcent depuis l’intrication des "pactes migratoires", des relations commerciales et du soutien au développement. Autant dire franchement que l’on confie la gestion de flux migratoires à des régions du monde qui sont le moins à même de l’assumer, en tout cas dans des conditions tolérables pour des populations déjà plus que fragilisées.

À la fin de 2017, l’UE a cherché à compléter son dispositif en prévoyant le renvoi automatique, vers un « pays tiers sûr » [1], des demandeurs d’asile dont on peut prouver qu’ils ont transité dans un de ces pays avant d’accéder au territoire de l’Union. Au départ, il ne s’agit de rien d’autre que de codifier la méthode retenue en 2015 par la Grèce, qui a refoulé vers la Turquie les réfugiés syriens et afghans qui avaient franchi massivement la frontière gréco-turque. Or cette option d’un cynisme absolu – la Turquie fait ainsi partie des pays retenus pour leur respect des droits de l’homme… – rompt purement et simplement avec la Convention de Genève sur les réfugiés, en légitimant l’examen accéléré des demandes, les appels non suspensifs, les rejets probables et le renvoi massif des expatriés vers les pays de provenance [2].

Le continent des droits de l’Homme peut ainsi, sans autre forme de procès, revenir en deçà des avancées humanitaires formulées au lendemain de la victoire sur les fascismes. En son temps, François Hollande n’avait pas osé aller jusque-là. Gérard Collomb, lui, ne manifeste aucune hésitation à s’y engager, même s’il a dû, le 20 décembre dernier, retirer l’inscription de la notion de « pays sûr » dans son projet de loi sur l’immigration… en attendant l’adoption annoncée d’une directive européenne.

Disons-le autrement : au mépris de ses valeurs fondamentales, l’Europe accumule elle-même, à proximité de ses frontières, la poudre qui peut exploser d’un moment à l’autre et menacer son environnement le plus proche. « Nous ne pouvons accueillir tout le monde », a déclaré Emmanuel Macron dans ses vœux du 31 décembre 2017. La formule, déjà employée avant lui, a l’apparence de l’évidence. Mais si les pays les mieux nantis ne peuvent accueillir les populations chassées par la guerre, la famine ou les dérèglements climatiques, comment les plus fragiles peuvent-ils y parvenir, sans que se créent de nouveaux désordres, de nouveaux déséquilibres et de nouvelles situations d’urgence ? Jusqu’où ira-t-on dans la recherche d’illusoires solutions ?

Qu’importe que l’on recense 4.000 cas de malnutrition dans les camps de rétention libyens, que la maltraitance et le travail forcé y prospèrent impunément et qu’une partie de l’appareil d’État libyen traite discrètement avec des réseaux de passeurs : l’essentiel est que l’Europe se décharge de ses responsabilités, quitte à considérer sans doute que la Libye est un « pays sûr ». Contrôle accru des frontières externes de l’Europe, état d’urgence en Hongrie, détentions illégales en Italie, maltraitance en Grèce, déplacements autoritaires dans des centres de rétention en France : tristes vertus de la realpolitik…

La "crise migratoire" annoncée en 2015 a été effectivement contenue. Le nombre de migrants venus de Méditerranée est passé d’un million en 2015 à 360 000 en 2016 et 250 000 en 2017. Mais à quel prix réel ?

Les politiques de l’autruche

Les migrations sont le terrain par excellence de tous les fantasmes. Leur réalité se charge pourtant de les démentir régulièrement. Mais encore faut-il que l’on ne passe pas, en permanence, de l’aveuglement à l’affolement.

Les êtres humains se déplacent, depuis la nuit des temps, et leur mobilité a été dès le départ un facteur structurant de notre commune humanité. Avec le temps, il est vrai, le déplacement s’est fait plus marginal et ses rythmes plus aléatoires. Aujourd’hui, les migrants internationaux sont évalués par l’ONU à 258 millions, ce qui ne représente que 3,4% de la population mondiale. Ce chiffre est, il est vrai, en augmentation depuis une trentaine d’années : les migrations se situaient à 77 millions en 1975 et à 150 millions au début du XXIe siècle. Elles ont donc triplé en trois décennies et ont augmenté de 50% depuis l’an 2000.

Contrairement à ce que l’on pense souvent, l’essentiel des migrations n’est pas l’effet de la misère extrême. C’est plutôt l’amorce du développement, l’ouverture des opportunités et le désir d’exploiter au mieux ses capacités qui poussent une part des moins démunis à chercher ailleurs une amélioration de leur destinée. Il fut un temps où l’Europe démographiquement expansive et de plus en plus industrielle "exportait" ainsi ceux qui pensaient trouver ailleurs une vie plus digne. Aujourd’hui, la planète entière est en mouvement.

La plupart des déplacements se font à l’intérieur des États ou à l’intérieur de zones géographiques voisines. On oublie trop qu’il y a autant de migrants chinois à l’intérieur de la Chine que de migrants internationaux à l’échelle de la planète. Quant à l’Union européenne, ses statistiques officielles relativisent sérieusement les images de l’invasion ou de la « ruée vers l’Europe » trop souvent évoquées par l’imagerie courante.

En 2015, année de la plus forte pression migratoire, on dénombre 4,8 millions d’immigrants dans l’Union et 2,8 millions en sont sortis. Sur ces immigrants, le partage se fait presque exactement entre ceux qui viennent d’un autre pays de l’Union et ceux qui arrivent d’un pays tiers. Faut-il alors parler de crise migratoire ? Sur les 2,4 millions venant de l’extérieur de l’UE, 40% se sont portés sur la seule Allemagne, le Royaume-Uni n’en ayant recueilli qu’un peu plus de 11% et la France moins de 8%. L’Allemagne y a-t-elle pour autant perdu la place centrale qui est la sienne en Europe et que son faible croît naturel et son vieillissement ne peuvent plus garantir ?

Incontestablement, les pays à haut revenus sont ceux qui attirent le plus grand nombre de migrants de toute origine (un peu moins de 60% du total des migrants internationaux). Mais si l’on raisonne en termes de flux, ceux qui vont vers le Sud (du Sud au Sud et du Nord au Sud) sont à peine inférieurs aux mouvements qui se dirigent vers le Nord (du Nord au Nord et du Sud au Nord).

Les plus pauvres vers les pays riches ? Les migrants qui se déplacent du Sud vers le Nord ne représentent qu’un peu plus d’un tiers des migrants internationaux, soit un total qui se situe autour de 85 millions de personnes. Les pays d’origine des migrants dans les pays les plus riches, ceux de l’OCDE, restent en gros les mêmes depuis le début du siècle : la Chine, la Roumanie, la Pologne, l’Inde, le Mexique et les Philippines. Seule l’année 2015 a conjoncturellement modifié le classement, en propulsant la Syrie à la deuxième place des pays de départ. Or tous ces foyers de migration sont loin d’être les pôles contemporains de la détresse humaine.

Quand ils le peuvent, les plus démunis ne vont pas vers les zones les plus riches de la planète. Pour le décider, il faut en effet pouvoir faire la balance des risques et des avantages du grand départ et il faut disposer des ressources nécessaires pour financer un transport souvent coûteux. Les plus pauvres vont donc prioritairement du Sud au Sud, et en général vers les zones les plus proches, souvent à peine mieux loties que les territoires de départ. Significativement, plus de 85% des réfugiés à l’échelle mondiale se dirigent vers un pays du Sud, tandis que les pays de l’OCDE accueillent, à parts égales, une population vouée à des tâches répétitives et une autre qui s’insère dans des circuits de qualification plus élevée. Quel que soit l’angle d’observation, nous voilà bien loin de l’accueil chez nous de « toute la misère du monde ».

Les pays les plus riches travaillent activement à maintenir cette situation avantageuse. La plupart ont adopté les vieilles habitudes du brain drain (le "drainage des cerveaux") qui consiste à attirer une migration hautement qualifiée, qui combine le quadruple avantage d’accepter des revenus moins élevés que les cadres locaux, de dépenser l’essentiel de leurs revenus sur place, de recourir moins que les plus pauvres aux aides publiques et de laisser au pays de départ… le coût de leur formation initiale.

Des dispositifs légaux encouragent donc directement l’installation des travailleurs les plus qualifiés, en les écartant des exigences de quotas. L’Union européenne a étudié la possibilité de directives en ce sens (comme la directive relative à la "Carte bleue européenne"). La France a lancé le « passeport talent » en 2016. Le Japon, la Nouvelle-Zélande, le Canada et bien d’autres agissent dans la même direction.

Les riches tolèrent l’arrivée chez eux des moins pauvres, tandis que les moins riches sont voués à l’accueil des miséreux. Telle est la mise en application concrète de ce que l’on aime désigner, dans l’arène internationale, comme le principe "d’équité".

L’anticipation de la solidarité

L’année 2015 nous a valu l’irruption, dans le discours politique, du terme de "crise migratoire". Or, si crise il y eut, elle a été d’abord celle des politiques migratoires appliquées dans les territoires de l’Union. Car si le nombre total de déplacés en 2015 a été exceptionnel dans le monde (sans doute 53 millions de déplacements forcés de toute nature, à l’intérieur des pays ou à l’extérieur), il n’avait rien d’insupportable pour une Europe qui n’a accueilli que 15% environ des quelque 20 millions de déplacés internationaux (l’Afrique subsaharienne, bien plus pauvre, en a reçu 25% !). Et, surtout, il n’avait rien d’inattendu. Depuis le début du conflit syrien, les réfugiés se sont portés massivement vers la Turquie et vers le Liban (1 million de réfugiés pour 4 millions d’habitants). Comment pouvait-on penser que cette situation d’instabilité et de déséquilibre, tout comme celle de l’Afrique sahélienne, pouvait se maintenir indéfiniment ?

Les officiels européens furent ainsi victimes d’abord de leur courte vue. Les yeux rivés sur les courbes de la dette publique, ils en oublièrent que la vie des hommes ne se réduit pas à l’examen des ratios financiers. Ce court-termisme risque hélas de coûter plus cher encore dans les décennies à venir.

Il n’y a en effet aucune raison de penser que les migrations internationales vont cesser de croître. La faute à la mondialisation ? Elle a accru le désir de se déplacer et élargi les possibilités de le faire. Mais la dominante financière et marchande de ses procédures a reproduit, dans les mécanismes mêmes du déplacement, la polarité croissante que le capitalisme imprime de façon universelle au mouvement des sociétés. D’un côté, s’observe la possibilité de se déplacer librement pour les nantis et les moins démunis et, d’un autre côté, l’obligation de l’exil pour les plus fragiles.

On dit parfois que le développement généralisé devrait tarir peu à peu les engagements au départ. On explique encore que l’aide au développement est la meilleure façon de résoudre la question de l’afflux des clandestins, en limitant les situations qui contraignent des populations entières à quitter leur lieu de vie. En réalité, cela n’a rien d’évident. Sans doute le développement concerté finira-t-il par réduire la part des cas d’urgence et des migrations forcées. Il n’arrêtera pas de sitôt le mouvement de déplacement des zones les moins développées vers les zones les plus prospères.

Ainsi, on pouvait penser que l’essor des pays émergents attirerait vers eux une part croissante des migrations internationales et fixerait sur place les populations locales jusqu’alors vouées au départ. Pour une part, le constat s’est révélé juste et les pays émergents sont devenus des territoires d’accueil. Mais, outre le fait que la croissance accélérée de ces pays toussote et qu’elle s’accompagne terme le désir de trouver mieux encore, dans des pays qui, par comparaison, disposent de standards de vie toujours nettement supérieurs à ceux des "émergents". L’aide au développement est nécessaire, parce qu’elle est juste et parce qu’elle est la seule qui puisse aider à l’équilibre à long terme de la planète. Mais elle n’est pas l’opérateur principal d’une politique raisonnable de gestion des flux migratoires.

Le plus raisonnable est de partir de l’idée que la croissance démographique forte de l’Afrique subsaharienne et de l’Asie méridionale et les effets du changement climatique vont maintenir à terme une pression migratoire importante, accompagnée de poussées plus ou moins fortes selon la conjoncture climatique ou sociale. Cette croissance prévisible conjuguera donc, plus que jamais, la migration volontaire et les départs forcés, le déplacement planifié et légal et le transfert illégal de populations en nombre variable. Et il est tout aussi raisonnable de penser que les pays les plus riches vont attirer vers eux davantage de migrants, même s’il est vraisemblable que, plus que jamais, il faudra cesser d’y voir la « ruée » vers l’Occident de « toute la misère du monde ».

Si la croissance des migrations va se poursuivre, indépendamment des volontés des États, mieux vaut se dire que leur maîtrise équilibrée et donc le sens du partage seront les seules manières d’éviter les rancœurs, les situations humaines insupportables et les violences de plus en plus incontrôlées, quel qu’en soit l’habillage, ethnique, religieux ou politique. Jusqu’à ce jour, qu’on le veuille ou non, a primé la logique de la distribution inégale des richesses et des rapports des forces. Alors que l’essor des échanges nécessitait une mise en commun étendue, les institutions de régulation internationale, et en premier lieu le système onusien, ont vu leur rôle décliner inexorablement.

Le poids du "chacun pour soi", fût-ce sous les auspices de la souveraineté, a globalement accru les difficultés des plus fragiles. Le 19 septembre 2016, les Nations unies ont pourtant adopté la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants qui décidait d’engager l’élaboration d’un Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. La méthode ouvrait ainsi la voie à une construction commune permettant de remettre le droit et les droits au premier plan, au lieu d’une extension des interdictions et des contraintes. Or, il y a quelques semaines, l’administration Trump a décidé de se retirer du processus, au risque d’en torpiller définitivement le déroulement.

C’est pourtant dans cette direction que réside la possibilité d’éviter la spirale de l’illégalité, de la dangerosité des parcours et de l’exacerbation des haines, de part et d’autre. Que la frontière, construction politique par excellence, garde cette vertu politique en circonscrivant le cadre territorial des souverainetés étatiques-nationales est une chose. Qu’elle devienne une barrière discriminante, le symbole du repli et de l’exclusion de ceux qui sont "out" est le contraire de la valorisation citoyenne. Aucune frontière ne peut empêcher le passage de ceux qui font de son franchissement le passage obligé du mieux-vivre. Quand la frontière se fait mur, matériel ou technologique, cela n’interrompt pas le passage mais accroît la violence et le désastre humain. Dans un monde interpénétré, le mur dit avant tout le refus du partage ; en cela, il est à la fois un désastre éthique et une protection illusoire et dangereuse, pour ceux-là mêmes qui se croient à l’abri.

Il est absurde de penser que peut perdurer une méthode globale qui, au lieu de faire des migrations un outil du développement durable et sobre, en fait le support d’une croissance des inégalités, aiguillant les migrations qualifiées vers les plus riches et les situations personnelles et familiales difficiles vers les plus pauvres.

Sans doute est-il difficile de plaider le bon sens du partage, quand les passions mauvaises confondent l’égoïsme et le réalisme. Mais à quoi sert la gauche si son combat de long souffle ne vise pas à démontrer, par le verbe et par l’action, que la solidarité et la mise en commun, à toutes les échelles, sont les seules manières d’éviter un monde invivable et sans protection véritable ? À quoi sert-elle, si elle ne montre pas, faits à l’appui, que le respect des droits et la protection sans réserve des plus fragiles sont d’un coût bien moindre que les dépenses somptuaires du contrôle et de la sécurité ? À quoi sert-elle, si elle ne s’attache pas, résolument, à montrer que la mondialité du développement partagé vaut mille fois mieux que la mondialisation de la marchandise et de la finance, ou que l’égoïsme à courte vue des protections de nantis ?

Notes

[1] Un « pays sûr » est théoriquement un pays présentant des garanties démocratiques de protection pour les réfugiés prévues dans la Convention de Genève sur les réfugiés (1951). L’UE a ainsi établi d’ores et déjà une liste de sept pays européens sûrs (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine, Kosovo, Monténégro, Serbie, Turquie).

[2] Le 19 décembre dernier, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a émis un avis défavorable sur l’introduction de la notion de « pays tiers sûr » dans le droit français.

 

Publié le 19/04/2018

Pablo Pillaud-Vivien (site regards.fr)

"La loi Asile et Immigration est une insulte à notre impératif de solidarité"

Toute cette semaine, le projet de loi Asile et immigration est débattu en séance publique à l’Assemblée nationale. Dimanche après-midi et lundi midi avaient lieu des rassemblements et des manifestations de résistances, d’autant plus suivis que l’époque est à la convergence des luttes...

 « La loi Asile et Immigration est une insulte à notre impératif de solidarité. » Claude, pas militante, pas syndiquée, pas même « politisée » nous dit-elle, « juste citoyenne » a décidé de descendre dans la rue ce dimanche 15 avril, pour aller manifester contre le projet de loi du gouvernement. Sur le parcours entre l’Assemblée nationale et le Sénat, ils sont plusieurs milliers à avoir fait comme elle, revendiquant « une France, terre d’asile » et s’opposant farouchement à la « criminalisation des migrants ».

A l’initiative du Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants (BAAM), beaucoup d’associations ont répondu présentes : d’Act-Up à l’Ardhis, en passant par L’auberge des migrants ou Fumigène, tous étaient présents dimanche. Les formations et mouvements politiques étaient aussi de la partie : parmi eux, la France insoumise (LFI), le Parti communiste français (PCF) ou Europe Ecologie Les Verts (EELV). Les syndicats, souvent concernés pour la défense des travailleurs sans papiers sont aussi présents : Solidaires ou la Confédération générale du travail (CGT). Enfin, chaudement applaudis, la Coordination des Sans-Papiers du 75 est venue renforcer les rangs de cette manifestation dominicale.

Le mot d’ordre était simple : le retrait pur et simple du projet de loi. C’est d’ailleurs ce qu’a défendu la députée LFI Danielle Obono, présente aux côtés du député du même groupe Eric Coquerel et de la sénatrice EELV Esther Benbassa : « la politique menée par le gouvernement est inique et indigne. » Avec la députée PCF Elsa Faucillon notamment, ils ont ainsi mené un intense travail d’opposition au Parlement et déposé une centaine d’amendements. Car, au-delà de la philosophie le loi Asile et immigration examinée en ce moment au Parlement et qu’ils qualifient presque unanimement de « délétère », c’est une véritable usine-à-gaz qui va créer une foultitude de problèmes et d’entraves pour les demandeurs d’asile. « Une remise en cause historique de l’histoire et de la tradition d’accueil » poursuit même Alexei…

Aujourd’hui, comme toute la semaine d’ailleurs, des résistances s’organisent dans Paris et un peu partout en France. Les débats risquent aussi d’être musclés à l’Assemblée où les frondeurs En Marche pourraient prendre leurs distances voire, pour certains d’entre eux, s’opposer au projet de loi Asile et immigration. La France est en (quasi) ébullition : les cheminot-es, Air France, La Poste, Carrefour, les étudiants… les motifs de colère sociale continue de s’accumuler et on peut penser que cette « simultanéité » finisse par payer. C’est d’ailleurs une militante LGBTIQ qui le dit le mieux – lors de cette manifestation de dimanche : « la convergence des luttes, c’est maintenant tout de suite. Cette loi est fasciste, elle ne doit pas passer. Et on doit tous s’y mettre. »

Lire aussi :
 Gérard Collomb ou la politique de l’autruche
 Les usages douteux de la "crise migratoire"

 

Publié le 23/03/2018

« On organise le dysfonctionnement des services publics en les étranglant »

A Montpellier, l'intersyndicale CGT, FSU, Solidaires, FO alertent sur les conséquences sociales dramatiques de la casse organisée d'un système qui assure l'égalité de tous les citoyens sur le territoire.

 

« On a abandonné l'idée que chacun peut réussir, a le droit de vivre décemment de son travail et d'accéder aux soins. On est face à un véritable changement de société », déplore Eric Bachelart, secrétaire départemental de la FSU 34. Un changement de société qui passe, après le coup de butoir ultra libéral des ordonnances Macron sur le code du travail, par « la casse programmée du service public, lequel garantit l'équité des citoyens sur le territoire », estime Gisèle Amouroux, secrétaire départementale de la Fédération générale des fonctionnaires FO 34. Elle en veut pour preuve la situation à la direction générale des finances publiques de l'Hérault, dont elle est retraitée depuis un mois : « En 15 ans, on est passé de 57 à 29 sites au niveau du département. Ce qui veut dire que les citoyens ont deux fois moins d'endroits où se rendre », illustre-t-elle.

Une tendance que le gouvernement actuel a la ferme intention d'accentuer, en poursuivant la réduction des effectifs de fonctionnaires (120 000 suppressions prévues sur le quinquennat) et en s'attaquant désormais ouvertement au statut des fonctionnaires, présentés à l'envi comme des nantis. « Le statut n'est pas protecteur pour l'individu, mais pour le rendu homogène de la mission sur tout le territoire », rétablit Eric Bachelart (FSU).

« Partout on constate que la fonction publique agonise »

« On est montrés du doigt comme si on était des privilégiés, mais le salaire moyen dans la fonction publique est de 1800 euros et nombreux sont ceux qui partent à la retraite avec une pension de 1000 euros », recadre Raphaël Gutierrez, secrétaire général FO territoriaux. « Le gel du point d'indice depuis 2010 - à l'exception de hausses symboliques de 0,6% à deux reprises - représente une perte de pouvoir d'achat de près de 10% », renchérit Hervé Floquet, secrétaire départemental de l'UD CGT 34.

Dans son secteur, la santé, les suppressions d'emplois font des ravages. « Aujourd'hui on meurt aux urgences fautes de soins adéquats [allusion au décès, il y a quelques jours, d'une sexagénaire aux urgences du CHU de Rennes, où elle avait été installée sur un brancard dans l'attente d'une auscultation par un médecin, Ndlr]. Partout on constate que la fonction publique agonise.

Par exemple à Lodève, pour un bassin de vie de 80 000 habitants, il n'y a plus de service d'urgences ni de maternité », illustre-t-il. Sans parler des emplois qu'il faudrait créer dans les Établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) - 2000 dans le seul secteur public sur l'Hérault selon lui - afin de respecter le taux d'encadrement d'un agent par patient prescrit par le Plan grand âge de 2006. Et assurer des conditions de travail et un accueil dignes, ce qu'ils ne sont plus de l'avis général.

« Un modèle social à la française qu'on fait voler en éclats »

« On organise le dysfonctionnement des services publics en les étranglant au niveau des moyens et du personnel », résume Marie-Pierre Zabalete, secrétaire départementale Solidaires Finances publiques. « Pendant ce temps, on privatise toujours plus », poursuit-elle, l'exemple récent des cartes grises à l'appui, dont les guichets usagers ont fermé dans les préfectures au profit de démarches en ligne. De quoi faire le miel - ou plutôt le beurre - d'entreprises qui monnayent ce service jusque là gratuit, sautant sur l'aubaine de la dématérialisation à tout crin. « Quand il faudra sortir sa carte bancaire pour tout, on va laisser de plus en plus de gens sur le bord de la route. Les services publics sont le bien commun. En les cassant et les privatisant, c'est tout un modèle social à la française qu'on fait voler en éclats », dénonce la représentante de Solidaires.

Aussi ils seront nombreux ce matin, représentants de chacune des trois fonctions publiques, aux jardins du Peyrou à 11h pour un départ en cortège. Une manifestation à laquelle se joindront les étudiants actuellement mobilisés contre la sélection à la fac.

A.G.

 

 

Publié le 22/03/2018

Convoqué par la police après avoir sauvé du froid une femme enceinte et deux enfants

Par Bastamag.net

Le week-end dernier, lors d’une maraude dans les Alpes, à la recherche de migrants perdus dans le froid de l’hiver, un citoyen a secouru une famille transie et épuisée. Il a donné aux deux jeunes enfants de 2 et 4 ans et à leurs parents de quoi se réchauffer. Puis, comprenant que la femme est enceinte de 8 mois et demi, il décide de l’emmener à l’hôpital. Arrêté en chemin par les douaniers, il se voit reprocher de transporter des personnes en situation irrégulières et il est sommé de se présenter à la Police aux frontières le mercredi 14 mars à 9h. Un rassemblement de soutien aura lieu ce même jour. Témoignage..

Une maraude ordinaire comme il s’en passe tous les jours depuis le début de l’hiver. Au pied de l’obélisque, une famille de réfugiés marche dans le froid. La mère est enceinte. Elle est accompagnée de son mari et de ses deux enfants (2 et 4 ans). Ils viennent tout juste de traverser la frontière, les valises dans une main, les enfants dans l’autre, à travers la tempête. Nous sommes deux maraudeurs à les trouver là, désemparés, frigorifiés. La mère est complètement sous le choc, épuisée, elle ne peut plus mettre un pied devant l’autre.

Nos thermos de thé chaud et nos couvertures ne suffisent en rien à faire face à la situation de détresse dans laquelle ils se trouvent. En discutant, on apprend que la maman est enceinte de 8 mois et demi. C’est l’alarme, je décide de prendre notre véhicule pour l’ emmener au plus vite à l’hôpital. Dans la voiture, tout se déclenche. Arrivés au niveau de la Vachette (à 4km de Briançon), elle se tord dans tous les sens sur le siège avant. Les contractions sont bien là… c’est l’urgence. J’ accélère à tout berzingue. C’est la panique à bord.

Barrage douanier

Lancé à 90km/h, j’ arrive à l’entrée de Briançon... et là, barrage de douane. Il est 22h. « Bon sang, c’est pas possible, merde les flics ! ». Herse au milieu de la route, ils sont une dizaine à nous arrêter. Commence alors un long contrôle de police. « Qu’est ce que vous faites là ? Qui sont les gens dans la voiture ? Présentez nous vos papiers ? Où est ce que vous avez trouvé ces migrants ? Vous savez qu’ils sont en situation irrégulière !? Vous êtes en infraction !!! »… Un truc devenu habituel dans le Briançonnais. Je les presse de me laisser l’emmener à l’hôpital dans l’urgence la plus totale. Refus !

Une douanière me lance tout d’abord : « Comment vous savez qu’elle est enceinte de 8 mois et demi ? » puis elle me stipule que je n’ai jamais accouché, et que par conséquent je suis incapable de juger de l’urgence ou non de la situation. Cela m’exaspère, je lui rétorque que je suis pisteur secouriste et que je suis à même d’évaluer une situation d’urgence. Rien à faire, la voiture ne redécollera pas. Ils finissent par appeler les pompiers. Ces derniers mettent plus d’une heure à arriver. On est à 500 mètres de l’hôpital. La maman continue de se tordre sur le siège passager, les enfants pleurent sur la banquette arrière. J’en peux plus. Une situation absurde de plus.

Convocation par la Police des frontières

Il est 23h passés, les pompiers sont là... Ils emmènent après plus d’une heure de supplice la maman à l’hosto [1]. Les enfants, le père et moi-même sommes conduits au poste de police de Briançon à quelques centaines de mètres de là. Fouille du véhicule, de mes affaires personnelles, contrôle de mon identité, questions diverses et variées, on me remet une convocation pour mercredi prochain à la PAF de Montgenèvre. C’est à ce moment-là qu’on m’explique que les douaniers étaient-là pour arrêter des passeurs.

Le père et les deux petits sont expulsés vers l’Italie [2]. Pendant ce temps-là , le premier bébé des maraudes vient de naître à Briançon. C’est un petit garçon, né par césarienne. Séparé de son père et de ses frères, l’hôpital somme la PAF de les faire revenir pour être au côté de la maman. Les flics finissent par obtempérer. Dans la nuit, la famille est à nouveau réunie.

La capacité des douaniers à évaluer une situation de détresse nous laisse perplexes et confirme l’incapacité de l’État à comprendre le drame qui se trame à nos maudites frontières.

Quant à nous, cela nous renforce dans la légitimité et la nécessité de continuer à marauder... toutes les nuits.

Signé : Un maraudeur en infraction.

 

Publié le 14/02/2018

Robin Renucci : « Nous déclarons à présent nous rendre coupables de délit de solidarité »

Robin renucci

Mardi, 13 Février, 2018

Humanite.fr

 

« Nous faisons, nous, artistes, acteurs et actrices culturelles, tout ce qui est en notre pouvoir pour soulager la misère.»

Lettre de l'acteur et réalisateur, Robin Renucci adressée à la ministre de la Culture, Françoise Nyssen.

Madame la ministre de la Culture,

Vous avez convié certain.e.s d’entre nous à la fin de l’automne à un dîner pour parler de nos différentes actions auprès des exilé.e.s qui cherchent actuellement refuge en France. Nous vous avons proposé alors d’organiser une commission dont nous étions prêt.e.s à prendre la charge, afin d’établir un dialogue avec le ministère de l’Intérieur. Nous avons insisté sur la nécessité et l’urgence d’ouvrir ce dialogue entre les artistes, les acteur.trice.s culturel.le.s et le ministère de l’Intérieur, dialogue sans lequel tous nos efforts, tout notre travail en direction des milliers d’éxilé.e.s restent une goutte d’eau dans l’océan des violences qu’ils et elles subissent aujourd’hui sur notre territoire, dans cette France qui pour elles et eux représentait pourtant la patrie des droits de l’homme, une terre d’asile et de refuge, et qui n’est plus aujourd’hui, pour ces femmes, ces enfants et ces hommes, qu’un endroit de violence et de rejet.

Notre demande est restée lettre morte.

Vous avez lancé récemment un appel au milieu culturel et artistique à faciliter aux éxilé.e.s l’accès à la culture, à développer des ateliers artistiques avec elles et eux, pour les aider à patienter le long des files d’attentes administratives.

Madame la ministre, sachez que voici des mois, des années, que nous menons ces actions, que nous faisons, nous, artistes, acteurs et actrices culturelles, tout ce qui est en notre pouvoir pour soulager la misère, l’impact des violences subies, à tous les endroits où nous pouvons agir, que ce soit en tant que directeur.trice.s de structures culturelles, de lieux de création, que ce soit en tant qu’artistes. Quels que soient nos moyens, nous sommes des milliers en France à tenter d’agir avec d’autres citoyen.e.s et des associations qui luttent quotidiennement, pour aider, soutenir, accompagner ces vies blessées, ces parcours meurtris, ces frères et sœurs humaines qui ont tout perdu, tout laissé derrière eux, non pas pour « profiter » des « pavés dorés » de notre République, mais par nécessité vitale. On ne quitte pas son pays, ceux qu’on aime, son histoire et sa vie, par envie de confort, mais parce qu’on ne peut pas faire autrement.

Nous ne menons pas ces actions parce que nous sommes artistes et gens de culture, nous le faisons, Madame la ministre, parce que nous sommes avant tout des citoyen.ne.s, qui, comme des milliers d’autres citoyen.ne.s, de tous bords, de tous milieux, voient en ces exilé.e.s des frères et sœurs humains en souffrance. Nous le faisons en ayant chaque jour un peu plus honte de notre pays, de la façon dont ce pays que nous aimons et dont nous défendons avec fierté et force l’expression culturelle, trahit ses engagements, sa devise et son histoire, ampute son avenir. Nous le faisons en ressentant de la honte devant l’étonnement et le désespoir de ces femmes et hommes qui ne parviennent pas à comprendre que ce soit ça, la France, un pays où on fait la chasse aux éxilé.e.s, aux réfugié.e.s, où on brutalise des enfants, où on use de la matraque contre eux, où on détruit les pauvres tentes dans lesquelles se réfugient des familles, ces tentes posées au milieu de l’hiver glacé sur l’asphalte de nos grandes villes, au milieu de nos illuminations de Noël.

On ne mène pas un atelier de théâtre, de danse, d’art plastique, d’écriture, de vidéo, avec des enfants en exil pour ensuite les remettre dehors dans le froid sans se soucier de ce qu’ils mangeront le soir et s’ils dormiront dans la rue. On n’accueille pas des femmes et des hommes à un spectacle ou à un film pour ensuite les mettre à la porte sans se soucier de la faim et de la peur qui les tenaillent. On ne monte pas une chorale avec des femmes et des enfants pendant des mois pour ensuite leur tourner le dos quand ils reçoivent contre toute attente une injonction de reconduite à la frontière, vers la prison, la faim, les tortures, le viol ou une mort certaine.

Non, Madame la ministre, on ne fait pas du théâtre ou de la musique avec des femmes, des enfants et des hommes dans cette situation, en se contentant de leur apporter un peu de la « culture française ». Et, non, Madame la ministre, on ne leur ouvre pas les portes de notre culture. Ce sont des rencontres, des échanges permanents, d’une richesse et d’une complexité infinie, qui nous bousculent autant qu’eux alors. C’est magnifique, puissant et fragile. Et dans cette rencontre, comme dans toutes formes d’art véritable, ce qu’on rencontre avant tout c’est l’humain. Chaque personne que nous rencontrons ainsi est une personne avec sa vie, son parcours, sa richesse, ses blessures, et pas un numéro ou une statistique. Chaque personne rencontrée alors devient un frère ou une sœur, et cela nous engage humainement.

Un frère ou une sœur, et encore d’avantage un enfant, on ne le laisse pas à la rue une fois la rencontre faite. On ne le laisse pas se débrouiller seul.e devant des policiers qui chargent, qui gazent, devant des circulaires qui font la chasse à l’homme. Non ! On l’aide comme on peut, on l’accompagne, on l’héberge, on lui ouvre nos théâtres, nos salles de répétition, nos maisons, pour le ou la protéger de la rue et de ses violences, on évite les contrôles de police avec lui ou elle, on le fait ou la fait changer de domicile en pleine nuit quand on sait qu’il va y avoir une descente de police, on monte des dossiers, des recours, on le ou la cache, on l’aide à circuler, à trouver de quoi manger. On noue des solidarités, avec tel.le policier.e qui vous prévient anonymement qu’un tel va être arrêté, avec tel.le enseignant.e qui fait l’impossible pour empêcher qu’un enfant soit retiré de son école, qui passe son temps libre à donner bénévolement des cours de français, avec telle famille qui va accueillir chez elle un mineur isolé sans papier et tenter de l’accompagner dans la jungle administrative actuelle, avec tel médecin, qui va soigner sans rien demander en retour, et surtout pas les «papiers».

Aujourd’hui il ne s’agit pas de faire des ateliers de théâtre ou de dessin. Aujourd’hui, Madame la ministre, nous luttons contre les pouvoirs publics, contre les injonctions et les blocages kafkaïens des administrations, contre les contrôles, contre les refus de protection des mineur.e.s, contre les violences policières.

Aujourd’hui, nous nous retrouvons dans l’obligation morale de désobéir pour compenser l’indignité d’une politique migratoire parmi les plus inhumaines de notre histoire contemporaine.

Aujourd’hui, nous sommes, nous, artistes, acteurs et actrices du monde de la culture, en lutte et en résistance contre l’état français, par solidarité humaine, par fierté d’être de ce pays, non pas de la France qui rejette et pourchasse, violente et opprime les plus démuni.e.s, les plus pauvres, celles et ceux qui demandent aide et assistance, mais la France terre d’asile, la France pays des droits humains, la France telle que l’ont imaginée ces milliers d’éxilé.e.s, ces milliers de personnes fuyant la violence sous toutes ses formes et qui trouvent ici une violence qu’ils ne comprennent pas et qui les terrorise. Nous le faisons aussi parce que l’histoire nous jugera et que le jugement de nos enfants et de nos petits enfants sera terrible si nous ne faisons rien.

Aujourd’hui nous sommes devenus, par la force des choses, coupables de délit de solidarité, nous sommes passibles de sanctions pour aider, soutenir, de toutes les manières possibles, des gens en souffrance qui sont pourchassés de manière inique par l’État français.

Aujourd’hui, donc, Madame la ministre, nous nous dénonçons.

Votre appel au milieu de la culture et de l’art nous permet de nous avancer à la lumière et d’affirmer haut et clair ce que nous faisons aujourd’hui. Nous sommes fier.e.s et heureux.ses de vous compter parmi nous, comme résistante à la violence actuelle instaurée par l’état, car nous comptons sur vous pour aller au bout de la logique de votre appel.

Ainsi nous vous invitons à nous prêter main forte en exigeant l’ouverture d’un réel dialogue avec le ministère de l’intérieur, d’exiger que ses circulaires ne viennent pas détruire tout ce que nous tentons de mener jour après jour, d’exiger au contraire que tous les moyens soient mis en place pour soutenir l’effort des citoyens et citoyennes qui chaque jour partout dans ce pays œuvrent pour tenter de suppléer avec leurs faibles moyens aux manquements criminels de l’État. Nous demandons à l’État d’ouvrir un véritable dialogue avec la société civile, avec toutes celles et tous ceux qui œuvrent auprès des réfugié.e.s dans notre pays, pour réfléchir et mettre en œuvre concrètement des solutions d’accueil.

Nous en appelons à un réveil de la conscience de celles et ceux qui ont été élu.e.s par le peuple face à ce drame humain et sociétal que l’État orchestre à l’intérieur de ses frontières. Nous vous appelons à soutenir nos actions en permettant qu’elles ne soient pas annihilées par des contre-mesures de répression d’État et à peser de tout votre poids pour cela.

Si notre appel n’est pas entendu, Madame la ministre, sachez que nous poursuivrons notre action et que nous déclarons à présent nous rendre coupables de délit de solidarité.

Robin Renucci

acteur et réalisateur

 

Publié le 12/02/2018

Louis Gallois : "Je déplore une volonté politique de minorer le nombre de SDF"

Journal du dimanche – 12/02/2018

Le président de la Fédération des acteurs de la solidarité Louis Gallois évoque dans une interview au JDD la situation des sans-abris et n'hésite pas à épingler le gouvernement.

Louis Gallois revient sur les polémiques des derniers jours sur les SDF. (Eric Dessons/JDD)

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Ancien président de l'Aérospatiale, de la SNCF ou d'EADS, Louis Gallois préside aujourd'hui la Fédération des acteurs de la solidarité, qui réunit près de 900 associations engagées dans la lutte contre la pauvreté et l'exclusion et gèrent 80 à 90 % des centres d'hébergement. Il réagit aux polémiques des derniers jours sur les SDF. Revenant notamment sur la déclaration d’Emmanuel Macron qui ne voulait "plus personne dans les rues" avant la fin 2017, Louis Gallois demande au président de la République "d’entreprendre un travail de fond" plutôt que "de fixer un délai irréaliste".

Lire aussi : Julien Denormandie s’explique après ses propos polémiques sur les SDF

Peut-on dire, comme le secrétaire d'Etat Julien Denormandie, que le nombre de personnes isolées dormant à la rue en Île-de-France correspond à une cinquantaine?
Ces propos, repris par certains parlementaires, sont insupportables. Aucun Parisien ne peut donner foi à de telles déclarations. Il suffit de suivre une maraude ou de regarder les campements porte de la Chapelle! C'est tellement étranger à la réalité que cela décrédibilise la parole publique. Le Samu social de Paris estime à 2.000 à 3.000 le nombre de personnes durablement à la rue à Paris. Un comptage va être fait par un millier de bénévoles, le 15 février, pendant la Nuit de la solidarité initiée par la Ville de Paris. On verra bien quel est le chiffre. Mais je déplore une volonté politique de minorer le nombre de SDF.

C'est-à-dire?
Des préfets demandent aux Samu sociaux, qui organisent les maraudes pour les grands exclus, de vérifier si ceux qui appellent le 115, le numéro pour l'hébergement d'urgence, sont bien à la rue. Ce n'est pas leur métier. Et quand on sait quelle galère c'est d'appeler le 115, on imagine mal des gens faisant cela par plaisir. Certains préfets excluent les célibataires de leur comptage. D'autres écartent les personnes vivant sous une tente. Dans le Rhône, le préfet a demandé de ne pas compter un campement d'Albanais. Ces comptages n'ont pas grand sens. Je pense que les préfets se sentent liés par l'engagement pris par le Président, qu'il n'y ait plus personne à la rue fin 2017. Je ne crois pas qu'on résoudra le problème des SDF par un traitement comptable!

Le Samu social de Paris estime à 2.000 à 3.000 le nombre de personnes durablement à la rue à Paris

Le député parisien Sylvain Maillard estime que pour l'immense majorité des SDF passant la nuit dehors, c'est leur choix…
Lorsqu'un gymnase est ouvert, il est le plus souvent rempli en quelques heures. Ce qui prouve bien que les gens, lorsqu'on leur propose des solutions, même précaires, s'y précipitent. Bien sûr, certains SDF ne veulent pas aller en foyer : parce que leur chien n'est pas admis, parce qu'ils ont des problèmes psychiques ou parce qu'ils ne veulent pas perdre leur tente pour quelques jours d'hébergement. Mais ces cas restent marginaux. En faire une règle générale, c'est extrêmement choquant.

Que constate-t-on sur le terrain?
Les maraudes croisent énormément de personnes qui ne font plus le 115 car leurs appels précédents n'ont rien donné. Ce sont le plus souvent des célibataires, mais aussi des familles. Beaucoup d'étrangers ne connaissent pas le numéro d'urgence, ou craignent, s'ils sont en situation irrégulière, de se rendre en centre d'hébergement. La circulaire du 12 décembre, qui prévoit la possibilité de contrôler les situations administratives des personnes hébergées, n'a fait qu'amplifier le phénomène. Plusieurs associations ont constaté que des migrants ne venaient plus, par peur d'être identifiés avec un risque d'expulsion. Ce texte, contre lequel nous avons déposé un référé, va accroître la population à la rue.

Cette affaire de comptage, très choquante, vient polluer quelque chose de positif : le développement des places d'hébergement

Combien de SDF n'obtiennent pas de réponse en appelant le 115?
Entre 60 et 80% des demandes adressées au 115 reçoivent une réponse négative. Des départements franciliens comme Paris ou la Seine-Saint-Denis sont saturés (en novembre, respectivement 75% et 83% des demandes n'ont pas abouti à un hébergement). Mais le Rhône est également très chargé. Cela ne veut pas dire que les personnes ayant essuyé un refus ne réessayent pas le lendemain. On constate d'ailleurs un système de portes tournantes très préoccupant : les gens sont hébergés trois-quatre jours puis remis à la rue pour laisser la place à d'autres.

Combien manque-t-il de places d'hébergement?
Nous ne sommes pas en capacité de les chiffrer. D'autant que nous ne gérons plus la collecte des données remontant des 115. Depuis le début de l'année, c'est l'Etat qui le fait. Nous demandons malgré tout au gouvernement d'avoir accès aux chiffres bruts pour pouvoir les traiter, et non uniquement aux chiffres retraités par la Direction générale de la cohésion sociale.

Le Président ne voulait plus voir personne dans les rues à la fin 2017. C'est un échec?
Son objectif était extrêmement ambitieux. Moi, je ne veux pas nier les efforts du gouvernement. Cette affaire de comptage, très choquante, vient polluer quelque chose de positif : le développement des places d'hébergement. Au total, nous sommes passés de 131.300 (places pérennes et temporaires) en janvier 2017 à 145.800 cet hiver, sans compter le plan grand froid et ses 1.000 places. Soit une hausse de 11%. C'est significatif même si cela reste insuffisant.

Que faut-il faire de plus?
Il faudrait améliorer la qualité des nouvelles places. Car il s'agit souvent de gymnases, de structures très précaires. Nous souhaitons qu'il y ait plus d'accompagnement : une aide pour les formalités administratives, des consultations santé, un soutien moral… Ensuite se pose la question de la fin de la période hivernale. Le précédent gouvernement avait ouvert 10.800 places l'hiver dernier (contre 13.800 cette année) mais il en avait pérennisé la moitié au 31 mars 2017. Là, nous n'avons aucune information sur la suite. Nous demandons au gouvernement de pérenniser les places ouvertes cet hiver. Le sans-logement, ce n'est pas seulement l'hiver.

Il faut construire plus de logements très sociaux

Que pensez-vous du plan "Logement d'abord" présenté en septembre dernier?
Nous soutenons sa logique : faire en sorte qu'on puisse accéder directement au logement sans passer par la case hébergement. Les objectifs fixés par le Président vont dans le bon sens : 40.000 PLAI (logements très sociaux) par an (nous en réclamions 60.000), 10.000 places en pension de famille et 40.000 places en intermédiation locative d'ici à la fin du quinquennat. Nous sommes assez inquiets devant les moyens mis en œuvre – 10 millions d'euros pour 15 territoires pilotes – c'est très peu mais nous jugerons par rapport à la réalisation des objectifs. Nous regrettons aussi la chute, en parallèle, des constructions de PLAI en Île-de-France dans la deuxième partie de l'année (– 22%); ce sont les seuls logements réellement accessibles aux plus démunis. Est-ce que les offices HLM sont devenus prudents après l'affaire des APL? Nous attendons une réaction du gouvernement.

Combien y a-t-il de SDF en France?
Le dernier comptage de l'Insee dénombrait 143.000 SDF en France en 2012. Parmi eux, la population classique des sans-abri, mais aussi de plus en plus de familles, et beaucoup de migrants. Il faudrait mener une nouvelle enquête pour avoir des chiffres actualisés.

Comment faire, selon vous, pour qu'il n'y ait plus personne à la rue?
Il faut d'abord construire plus de logements très sociaux, s'assurer que leurs loyers restent accessibles aux plus précaires dans les zones tendues (où le foncier est cher), sortir les familles des chambres d'hôtel et, pour cela, désengorger les centres d'hébergement. Nous demandons en particulier au gouvernement de donner aux migrants qui sont en France depuis plus de deux ans un titre de séjour leur permettant de travailler et de se loger. A l'heure actuelle, ils sont obligés d'aller en centre d'hébergement ou dans des campements.

Nous attendons toujours un plan de résorption complète des personnes à la rue

Quel message aimeriez-vous adresser à Emmanuel Macron?
L'objectif annoncé par le chef de l'Etat – ne plus avoir de personne à la rue – est clairement positif, mais plutôt que de fixer un délai irréaliste et d'amener les préfets à faire de l'équilibrisme pour dégager des chiffres cohérents avec la promesse présidentielle, mieux vaut entreprendre un travail de fond, qui traite les problèmes des personnes à la rue, en campement, sous la tente, dans les squats. Cela prend du temps. Le plan "Logement d'abord" est une étape. Mais nous attendons toujours un plan de résorption complète des personnes à la rue.

Vous défendiez aussi un revenu minimum décent?
Une concertation sur la stratégie contre la pauvreté, centrée sur les enfants et leurs familles, est actuellement menée par Olivier Noblecourt, délégué interministériel à la prévention et à la lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes. C’est dans ce cadre que nous proposons un revenu minimum décent de 850 euros, pour tous, y compris les 18-25 ans. Ce ne serait pas un revenu universel, mais un revenu différentiel : si une personne touche 700 euros de ressources, elle reçoit 150 euros de plus. Cela permettrait, non pas de sortir de la pauvreté - le seuil est au-dessus -, mais de la très grande pauvreté. Les minima sociaux ont un effet extrêmement puissant : en 2016, la prime d’activité a permis une baisse de 0,4% du taux de pauvreté en France.

Faut-il réquisitionner le Val de Grâce comme le souhaite la maire de Paris?
Je ne sais pas quel est l’état du Val de Grâce, mais nous sommes favorables à ce qu’un certain nombre de bâtiments soient réquisitionnés pour constituer des centres d’hébergement. Il y a des précédents.

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Publié le 07/02/2018

Éric Toussaint* « La dette, une arme de domination politique depuis deux siècles »

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CYPRIEN BOGANDA ET LUCIE FOUGERON

Dimanche, 4 Février, 2018

Humanité Dimanche

 

« La crise des dettes publiques du sud de l'Europe est due au laxisme des gouvernements grecs et espagnols » ; « Annuler les dettes est une vue de l'esprit »... Ces idées reçues envahissent le débat public depuis dix ans. Dans son dernier livre, Éric Toussaint, historien et fondateur du CADTM international (Comité pour l'abolition des dettes illégitimes), s'attache à les déconstruire méthodiquement. 

Replaçant le problème de l'endettement public dans l'histoire longue du capitalisme, l'auteur montre comment les pays impérialistes utilisent la dette publique comme arme de domination des pays pauvres depuis le début du XIXe siècle, avec la complicité de leurs bourgeoisies respectives. Arguments juridiques et historiques à l'appui, il donne aussi des pistes pour se débarrasser de ce carcan. Entretien.

HD. Vous montrez dans votre livre comment la dette souveraine est utilisée par les puissances capitalistes (le « centre ») comme instrument de domination politique des pays pauvres (« périphériques »). À quand remonte ce phénomène ?

ÉRIC TOUSSAINT. Cela commence à faire système à partir des années 1820, au moment où de grandes puissances utilisent la dette souveraine d'autres États pour les soumettre, dans le cadre de politiques que l'on qualifiera ensuite d'impérialistes. Des États d'Amérique latine qui se sont arrachés au colonialisme re-

plongent malgré eux dans une nouvelle forme de dépendance, celle de la dette extérieure. Les jeunes États, en mal de financement, empruntent des montants considérables auprès des banquiers de Londres à des taux très élevés, mais ne reçoivent qu'une somme très faible en raison, notamment, du montant des commissions. Les pays périphériques se trouvent piégés par des logiques qui leur échappent et qui concernent le fonctionnement cyclique du capitalisme. Dans les périodes d'expansion économique, les banquiers des pays du centre investissent leurs capitaux excédentaires dans les dettes souveraines des pays périphériques. Lorsque les crises financières éclatent, comme la crise bancaire anglaise de 1825, ces mêmes banquiers coupent le robinet des prêts, privant les pays périphériques des moyens de rembourser ce qu'ils doivent. En réalité, ce sont presque toujours les pays du centre qui provoquent les crises économiques des pays périphériques, contrairement à ce que prétend la narration dominante. C'était le cas en 1825, ça l'est de nouveau avec la crise de la dette grecque, déclenchée dans la foulée du krach de 2008 à Wall Street.

HD. L'idée n'est pas non plus d'exonérer les pouvoirs locaux de leurs responsabilités : à chaque fois, vous soulignez que les bourgeoisies locales prospèrent elles aussi sur ces dettes extérieures...

E.T. : C'est bien pour cela que je parle d'un « système dette ». Il y a une complicité entre les classes dominantes des pays du centre et celles des pays périphériques. Ces dernières trouvent leur avantageE. T. C'est bien pour cela que je dans les stratégies d'endettement : leur gouvernement emprunte pour financer les politiques publiques, au lieu de les taxer ! Dans le même temps, les classes dominantes achètent des titres de dettes qui leur assurent une rente appréciable. C'est pour cela que les bourgeoisies locales ne se prononcent pas pour l'annulation des dettes de leur pays : elles en tirent profit !

« Les classes dominantes des pays créanciers et débiteurs prospèrent sur l'endettement public. »

HD. C'est toujours le cas aujourd'hui...

E. T. Les classes dominantes de pays tels que les États-Unis ou la France, même si elles peuvent tenir un discours démagogique sur les « excès » de l'endettement public, tirent profit de celui-ci. C'est un investissement parfaitement sûr, puisque garanti par l'État.

HD. Vous montrez que la dette, devenant système, occupe une place majeure dans le fonctionnement du capitalisme. Est-elle primordiale, selon vous ?

E. T. Oui, même si je ne me limite pas à la dette : les accords de libreéchange, par exemple, constituent un autre vecteur de domination, utilisé dès le XIXe siècle. Les puissances du centre obligeaient les pays périphériques à conclure ces accords, qui les privaient de fait d'une partie de leur souveraineté.

« Les citoyens acquièrent désormais les outils pour remettre en cause les dettes illégitimes. »

HD. Vous revenez aux origines de la doctrine de la dette odieuse : à quoi correspond-elle ?

E. T. Le juriste Alexandre Sack, enétudiant les jurisprudences sur la résolution des litiges en matière de dettes, a formulé cette doctrine en 1927 : si un prêt est accordé à un État manifestement à l'encontre de l'intérêt de sa population et si le créancier en était conscient ­ ou était en mesure de l'être ­, une dette peut être considérée comme odieuse et donc déclarée comme nulle. Il l'a élaborée pour défendre les intérêts des banquiers, qu'il prévenait ainsi des risques qu'ils prendraient, en particulier en cas de changement de régime dans le pays débiteur.

HD. Justement, vous développez de nombreux exemples historiques d'annulations de dettes...

E. T. En deux siècles, le systèmedette a produit de multiples réactions aboutissant à la répudiation de dettes sur la base du fait que le prêt n'avait pas servi aux intérêts de la population : c'est ce qu'ont fait, parmi beaucoup d'autres, quatre États des États-Unis dans les années 1830, le Mexique en 1861, ou encore le gouvernement soviétique en février 1918...

HD. En quoi la doctrine de Sack reste-t-elle pertinente ?

E. T. Ses deux critères sont tout à fait valables dans le cas de la Grèce aujourd'hui ! Les dettes réclamées par la troïka ont été contractées par ses gouvernements successifs pour mener des politiques contre les intérêts de sa population. Les gouvernements français et allemand, notamment, ont créé la troïka pour prêter de l'argent à la Grèce, à condition que celle-ci rembourse les intérêts aux banques privées de leurs pays respectifs et qu'elle privatise, réduise les salaires et les retraites, ferme des hôpitaux... En outre, les créanciers avaient tous les éléments pour savoir qu'ils dictaient des conditions allant à l'encontre des intérêts du peuple grec et violant la Constitution du pays, tout comme le droit international. On est presque face à une dette odieuse pure.

HD. Mais, n'est-il pas illusoire d'appeler à l'annulation de la dette grecque au vu du rapport des forces en Europe ?

E. T. N'est-il pas illusoire, en continuant à payer la dette, d'espérer obtenir justice ? Les gouvernements grecs l'ont fait, et la soumission n'est pas récompensée. La Grèce est une victime expiatoire, elle incarne la menace que font peser les grandes puissances sur d'autres peuples européens de la périphérie.

HD. Si l'annulation de la dette est un combat majeur, vous affirmez également qu'il n'est pas suffisant...

E. T. Annuler une dette sans toucheraux politiques monétaires, fiscales, au système bancaire, aux accords commerciaux et sans établir la démocratie politique condamnerait à un nouveau cycle d'endettement ­ de très nombreux exemples dans l'histoire le montrent.

HD. Du point de vue des combats que vous menez depuis plus de vingt-cinq ans en tant que fondateur et porte-parole du Comité pour l'abolition des dettes illégitimes, quelles avancées observez-vous ?

E. T. Les expériences antérieures de répudiation de dettes étaient des initiatives d'États avec le soutien populaire, mais les citoyens n'y participaient pas directement. Par ailleurs, le combat pour l'annulation de la dette du tiers-monde, à l'origine de notre action, s'est transformé : de plus en plus de citoyens du Nord prennent conscience que le système de la dette leur est également préjudiciable. Depuis une dizaine d'années, les citoyens acquièrent des outils pour mettre en cause le paiement des dettes illégitimes, avec notamment l'audit à participation citoyenne de l'Équateur auquel j'ai pris part en 2007-2008, la commission d'audit créée en Grèce en 2015 par la présidente du Parlement et que j'ai coordonnée, ou encore la centaine de municipalités espagnoles qui mènent des actions dans ce sens. Le mouvement se propage !

* Historien, porte-parole du CADTM international (comité pour l'abolition des dettes illégitimes)

 

Publié le 04/02/2018

Chroniques Latines

Retour à l'accueil du blog« Chroniques Latines »

Les chroniques Latines de Jean Ortiz portent un regard loin des clichés sur les luttes de libération du continent sud-américains... Toujours un oeil vif sur l'Espagne et les enjeux sous-jacents du quotidien...

 

Jean Ortiz

Dimanche, 28 Janvier, 2018 - 10:39

Plus les riches sont riches, moins les pauvres et les mietteux sont pauvres. CQFD. Imparable ! Le darwinisme, camarades !

Il était une fois un monde à l’envers... « Bona annada » et que le soleil n’éteigne jamais nos colères ! D’abord la colère.

Plus les inégalités se creusent, plus s’opère la sélection « naturelle », plus c’est bon pour l’économie et la société. Plus je m’esbaudis devant Macron. Les « meilleurs » gagnent. Chacun a la place qu’il mérite, elle s’obtient de haute lutte, quitte à écraser les autres, les « maillons faibles ». Le libéralisme, comme son nom l’indique, est une société de liberté. Ceux qui ne deviennent pas milliardaires, c’est qu’ils ne le veulent vraiment pas, préférant glander, dealer, à bosser. Ainsi s’opère la sélection entre premiers et derniers de cordée. Par la théorie du dromadaire (la bosse).

 

Une société sans patrons richissimes, sans actionnaires repus s’apparente à un cimetière. Concurrence à tout berzingue et exploitation quasi coloniale sont les deux mamelles fécondes du modèle libéral. Le seul, l’unique.

 

Le communisme, c’est pour les insectes...

 

Selon l’OXFAM et l’OBSERVATOIRE DES INEGALITES, officines bolchéviques s’il en est, en France 10% des plus riches possèdent plus de la moitié des richesses. Alors que 50 %, les plus pauvres, se partagent 5% de la pizza aux patates. Entre 2004 et 2014 leur modèle capitaliste (pardon : « libéral ») a produit en France un million de pauvres en plus. Ces fainéants, ces assistés, préfèrent vivre des minimas sociaux que trimer pour le bien commun, pour un Smic copieux. La stimulante pauvreté, chacun le sait, est un état naturel des sociétés libres. On peut y échapper en devenant actionnaire. En 2017, à l’échelle de la planète, la fortune des milliardaires qui, c’est bien connu, suent la chemise, a grandi (explosé) de 762 milliards de dollars. Sept fois plus qu’il ne faudrait pour en finir avec l’extrême pauvreté disent les cocos et beaucoup d’autres illuminés. Assez de misérabilisme, de balivernes ! Cet état salutaire de sélection biologique oxygène tout le monde. Tout cela démontre que les inégalités relèvent d’un phénomène normal, bénéfique. Le marché, le forum économique de Davos, régulent la jungle. Pas d’intérêt général, pas d’État, pas de république, hors la loi du marché. Il renforce la démocratie et la volonté politique n’y fait rien ; le partage, les besoins, la dignité, est le hochet de vieux soixante-huitards poussiéreux, attardés, attachés à des utopies totalitaires, anachroniques. L’idée communiste, l’exigence de biens communs, Cohn-Bendit, « Le Monde », « Libé » et moult intellectuels, en sont revenus. Le dérèglement climatique n’a rien à voir avec les logiques capitalistes ; ce n’est qu’une trumperie. Les « pulsations de leur folie », comme disait Jaurès, ont pourtant de quoi réchauffer la planète.

 

Et nous ? Et nous ? Et nous ?

 

Il était une fois un monde à l’envers... « Bona annada » et que le soleil n’éteigne jamais nos colères ! D’abord la colère.

 

Publié le 25/01/2018

Monsieur le Président, vous avez instauré à Calais un protocole de la bavure 

Par Yann Moix, écrivain, chroniqueur notamment à "On n'est pas couché" — 21 janvier 2018 à 20:36 

Une semaine après la charge d’Emmanuel Macron à Calais contre les associations de soutien aux migrants, l’écrivain et réalisateur interpelle le chef de l’Etat, dont il dénonce la politique migratoire. Il affirme avoir filmé, dans le cadre d’un documentaire qu’il est en train de réaliser sur place, des «actes de barbarie».

Monsieur le Président de la République,

Chaque jour, vous humiliez la France en humiliant les exilés. Vous les nommez «migrants» : ce sont des exilés. La migration est un chiffre, l’exil est un destin. Réchappés du pire, ils représentent cet avenir que vous leur obstruez, ils incarnent cet espoir que vous leur refusez. C’est à leur sujet que je vous écris.

Vous avez affirmé, dans votre discours de Calais, que «ceux qui ont quelque chose à reprocher au gouvernement s’attaquent à sa politique, mais qu’ils ne s’attaquent pas à ses fonctionnaires». Je ne m’en prendrai ici qu’à vous. Et à vous seul.

Je ne suis pas, comme vous dites, un «commentateur du verbe» : je suis un témoin de vos actes. Quant à votre verbe, il est creux, comme votre parole est fausse et votre discours, double.

J’affirme, monsieur le Président, que vous laissez perpétrer à Calais des actes criminels envers les exilés. Je l’ai vu et je l’ai filmé.

J’affirme, monsieur le Président, que des fonctionnaires de la République française frappent, gazent, caillassent, briment, humilient des adolescents, des jeunes femmes et des jeunes hommes dans la détresse et le dénuement. Je l’ai vu et je l’ai filmé.

J’affirme, monsieur le Président, que des exilés non seulement innocents, mais inoffensifs, subissent sur notre territoire des atteintes aux droits fondamentaux de la personne. Je l’ai vu et je l’ai filmé.

Vous menacez de saisir la justice si les «faits dénoncés» ne sont pas «avérés». Voici donc, monsieur le Président, les images des conséquences obscènes de votre politique.

Ces actes de barbarie, soit vous les connaissiez et vous êtes indigne de votre fonction ; soit vous les ignoriez et vous êtes indigne de votre fonction. Ces preuves, si vous les demandez, les voici ; si vous faites semblant de les demander, les voici quand même. Les Français constateront ce que vous commettez en leur nom.

«Je ne peux pas laisser accréditer l’idée que les forces de l’ordre exercent des violences physiques», avez-vous dit. Ajoutant : «Si cela est fait et prouvé, cela sera sanctionné». D’abord, vous menacez de procès en diffamation ceux qui démasquent votre politique ; ensuite, vous menacez de procédures de sanction ceux qui l’appliquent.

«La brutalité du monde»

Journalistes, policiers : avec vous, tout le monde a tort à tour de rôle. Les uns d’avoir vu, les autres d’avoir fait. Tout le monde a tort sauf vous, qui êtes le seul à n’avoir rien vu et le seul à n’avoir rien fait. On attendait Bonaparte, arrive Tartuffe.

Soit les forces de l’ordre obéissent à des ordres précis, et vous êtes impardonnable ; soit les forces de l’ordre obéissent à des ordres imprécis, et vous êtes incompétent. Ou bien les directives sont données par vous, et vous nous trahissez ; ou bien les directives sont données par d’autres, et l’on vous trahit.

Quand un policier, individuellement, dépasse les bornes, on appelle cela une bavure. Quand des brigades entières, groupées, dépassent les bornes, on appelle cela un protocole. Vous avez instauré à Calais, monsieur le Président, un protocole de la bavure.

Quand une police agit aussi unie, pendant si longtemps, elle ne peut le faire sans se plier à un commandement. Est-ce bien vous, monsieur le Président, qui intimez aux policiers l’ordre de déclencher ces actions souillant la dignité de l’homme ? Vous y avez répondu vous-même : «Dans la République, les fonctionnaires appliquent la politique du gouvernement.»

L’histoire a montré qu’on peut parfois reprocher à un policier de trop bien obéir. Mais elle a surtout montré qu’on doit toujours reprocher à un président de mal commander, précisément quand le respect humain est bafoué. En dénonçant les violences policières, en cherchant à savoir qui est le donneur de ces ordres, je ne fais que défendre la police, parce que lui donner de tels ordres, c’est justement porter atteinte à son honneur.

«La situation est ce qu’elle est par la brutalité du monde qui est le nôtre», dites-vous. Peut-on attendre, monsieur le Président, qu’une situation aussi complexe soit démêlée par une pensée aussi simpliste ? Que des décisions si lourdes soient compatibles avec des propos si légers ? On attendait Bonaparte, arrive La Palisse.

Serez-vous plus enclin à l’émotion qu’à la réflexion ? Ecoutez la voix de ces jeunes qui, fuyant les assassins et la dictature, rançonnés puis suppliciés en Libye, traversent la Méditerranée sur des embarcations douteuses pour accoster, à bout de forces, dans une Europe que vous défendez par vos formules et qu’ils atteignent par leur courage.

Vous avez osé dire : «Notre honneur est d’aider sur le terrain celles et ceux qui apportent l’humanité durable dans la République.» Au vu de ce qui semblerait être votre conception de «l’humanité», les associations préfèrent l’aide que vous leur avez refusée à celle que vous leur promettez. A Calais, on vous trouve plus efficace dans la distribution des coups que dans la distribution des repas.

Ces associations, monsieur le Président, font non seulement le travail que vous ne faites pas, mais également le travail que vous défaites. Quant à votre promesse de prendre en charge la nourriture, elle n’est pas généreuse : elle est élémentaire. Vous nous vendez comme un progrès la fin d’une aberration.

La colonisation en Algérie, monsieur le Président, vous apparut un jour comme un «crime contre l’humanité». Ne prenez pas la peine de vous rendre si loin dans l’espace et dans le temps, quand d’autres atrocités sont commises ici et maintenant, sous votre présidence. Sous votre responsabilité.

Faites, monsieur le Président, avant que l’avenir n’ait honte de vous, ce qui est en votre pouvoir pour que plus un seul de ces jeunes qui ne possèdent rien d’autre que leur vie ne soit jamais plus violenté par la République sur le sol de la nation. Mettez un terme à l’ignominie. La décision est difficile à prendre ? On ne vous demande pas tant d’être courageux, que de cesser d’être lâche.

Saccages d’abris, confiscations d’effets personnels, pulvérisation de sacs de couchage, entraves à l’aide humanitaire. Tel est le quotidien des exilés à Calais, monsieur le Président. Hélas, vous ne connaissez rien de Calais. Le Calais que vous avez visité mardi dernier n’existe pas : c’était un Calais pipé ; c’était un Calais imaginaire et vide ; c’était un Calais sans «migrants». Un Calais sur mesure, un Calais de carton-pâte. Le Calais que vous avez visité, monsieur le Président, ne se trouve pas à Calais.

Crime

Le Défenseur des droits a dénoncé, lui aussi, le «caractère exceptionnellement grave de la situation», qu’il n’hésite pas à décrire comme étant «de nature inédite dans l’histoire calaisienne». Une instance de la République, monsieur le Président, donne ainsi raison à ceux à qui vous donnez tort. Mais je vous sais capable de ne pas croire vos propres services, tant vous donnez si souvent l’impression de ne pas croire vos propres propos.

Comme on se demande à partir de combien de pierres commence un tas, je vous demande, monsieur le Président, à partir de combien de preuves commence un crime.

Je citerai enfin les conclusions de la «mission IGA-IGPN-IGGN relative à l’évaluation de l’action des forces de l’ordre à Calais et dans le Dunkerquois» d’octobre 2017 - mission qui dépend du ministère de l’Intérieur : « L’accumulation des témoignages écrits et oraux, bien que ne pouvant tenir lieu de preuves formelles, conduit à considérer comme plausibles des manquements à la doctrine d’emploi de la force et à la déontologie policière, principalement à Calais. Ces manquements portent sur des faits de violences, sur un usage disproportionné des aérosols lacrymogènes, la destruction d’affaires appartenant aux migrants ainsi que le non-respect de l’obligation du matricule RIO [le référentiel des identités et de l’organisation]

Permettez-moi, monsieur le Président, de traduire cette phrase dans un français non policier : «Nous croulons sous les preuves de violences policières, notamment de gazages, mais nous refusons de les considérer comme des preuves au sens strict, car cela risquerait de froisser monsieur le ministre de l’Intérieur, qui serait obligé d’enquêter sur l’épidémie d’anonymat qui saisit ses troupes au moment de l’assaut contre les migrants.»

Vous dites : « Je ne peux laisser accréditer l’idée que les forces de l’ordre utilisent la violence.» Les violences vous dérangeraient-elles moins que le fait qu’on les laisse accréditer ?

A l’heure, monsieur le Président, où vous décrétez ce qui est, ou n’est pas, une «fake news», vous nous rappelez de manière salutaire que vous êtes prompt au mensonge éhonté. On attendait Bonaparte, arrive Pinocchio.

Mesures antimigratoires

Je ne sais exactement de quoi vous êtes responsable ; je sais seulement en quoi vous êtes irresponsable. Le grand mérite de votre politique, c’est qu’on peut la voir à l’œil nu.

Surtout à Calais, où tout est fait pour rendre impossible aux exilés l’accès à l’Angleterre. Non seulement ils n’ont pas le droit de rester, mais ils n’ont pas la possibilité de partir. Que doivent-ils faire ? Attendre qu’on leur brûle la rétine ? Ou bien jouer leur destin en tentant la traversée ?

Vous menacez en tout, monsieur le Président, des gens qui ne nous menacent en rien. Votre politique ne fait pas que trahir nos valeurs, elle les insulte. Les mesures antimigratoires sont toujours populaires. Mais voulant faire plaisir à la foule, vous trahissez le peuple.

Le préfet du Pas-de-Calais m’a appelé, furieux, osant se réclamer de Jean Moulin ; mais Jean Moulin s’est battu pour faire cesser la barbarie, non pour intimider ceux qui la dénoncent. Les exilés sont des victimes. Laissez les martyrs morts en paix ; cessez de faire la guerre aux martyrs vivants.

Jean Moulin fut supplicié pour une France qui accueille les hommes, pas pour une France qui les chasse. Dites à votre préfet que se réclamer d’un héros de la Résistance quand, dans sa sous-préfecture, Erythréens, Afghans et Soudanais sont harcelés, délogés, gazés nuit et jour, c’est prendre Jean Moulin en otage. Et c’est le trahir une deuxième fois.

Ce n’est plus vous qui êtes en marche, monsieur le Président, c’est la vérité. Vous pouvez porter plainte contre moi pour diffamation ; la postérité portera plainte contre vous pour infamie.

Yann Moix écrivain, chroniqueur notamment à "On n'est pas couché"

 

Serge Paugam : « Le regard des riches sur les pauvres signale un danger pour nos sociétés »

entretien réalisé par Lucie Fougeron

Jeudi, 28 Décembre, 2017

Humanité Dimanche

Ce que les riches pensent des pauvres : cet intitulé, faussement anodin, recouvre une vaste et novatrice enquête sociologique. Dans le contexte de la concentration croissante des richesses et de l’aggravation des inégalités, les travaux sur la pauvreté et ceux sur les catégories supérieures ne s’étaient pas encore croisés. 

C’est à l’exploration de ce lien qu’est consacrée l’enquête comparative menée par les sociologues Serge Paugam, Bruno Cousin, Camila Giorgetti et Jules Naudet. Ils ont interrogé les riches des beaux quartiers de trois métropoles – en France, au Brésil et en Inde – pour analyser leur perception des pauvres et des inégalités. Et, partant, leur vision de la société en régimes démocratiques, à l’heure de la globalisation. Entretien avec Serge Paugam, directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS.

HD. Pourquoi consacrer aujourd’hui une enquête sociologique à « ce que les riches pensent des pauvres », et la mener à Paris, São Paulo et Delhi ?

Serge Paugam. Dans de nombreuses métropoles on constate une augmentation de la ségrégation spatiale du fait de la concentration de la richesse dans certains espaces : les riches vivent dans des territoires de plus en plus repliés sur eux-mêmes, coupés des autres couches de la population. Au-delà d’un processus d’agrégation affinitaire déjà bien renseigné, cela ne correspondrait-il pas aussi à une attitude de distanciation à l’égard des catégories les plus défavorisées, aboutissant à une ségrégation discriminante ? Nous avons alors choisi d’explorer le rapport à l’altérité dans ces quartiers. En nous demandant aussi si perdurait l’identification montrée par Louis Chevalier des « classes laborieuses » à des « classes dangereuses » par l’élite bourgeoise de la France du XIXe siècle, et qui fondait leur mise à distance. Pour cela, étudier non seulement la métropole parisienne, mais aussi des métropoles de pays émergents, où les inégalités sont encore plus fortes, est intéressant : la richesse y est très concentrée, la globalisation les conduit à une certaine uniformisation, ce sont des métropoles mondiales et elles connaissent des flux importants de migrations.

HD. Quelle vision des pauvres les riches de ces trois métropoles ont-ils en partage ?

Serge Paugam. A partir des entretiens qui y ont été menés, la méthode comparative a permis d’observer, sur la base de ce qui est récurrent chez les riches des quartiers les plus exclusifs, comment se construit le processus de stigmatisation des pauvres et de leur discrimination. A partir de questions sur le choix du quartier, la façon dont elles y vivent, etc., ces personnes ont en fait abordé d’elles-mêmes ce qui les distingue de ceux qui vivent dans les autres quartiers et, à partir de là, la représentation qu’elles ont des pauvres.

Apparaît tout d’abord la production d’une « frontière morale » : les interviewés sont persuadés d’être porteurs d’une supériorité morale, à préserver de toute contamination pouvant venir du contact avec les autres couches sociales, qui sont donc à mettre à distance. Leur quartier auto-ségrégué constitue cette protection. Ainsi, quand la mairie de Paris a décidé d’implanter un centre d’hébergement pour des SDF et des réfugiés à la lisière du XVIe arrondissement, cette angoisse du contact a violemment ressurgi.

Second élément récurrent : la répulsion physique. Elle est d’abord liée à  l’insécurité : à São Paulo et à Delhi, cette angoisse sécuritaire conduit à vivre dans des condominiums ultra sécurisés interdisant toute intrusion, à craindre les déplacements en voiture et à sélectionner les lieux où se rendre. Si les riches parisiens éprouvent également ce sentiment d’insécurité, il reste toutefois moins intense. La répulsion renvoie aussi à la peur d’être contaminé par le contact du corps du pauvre, porteur de maladies, etc. A São Paulo et à Delhi, ces riches ne prennent pas les transports en commun, ne touchent pas le mobilier dans les lieux publics… Ils expriment un profond dégoût à l’égard des pauvres, de leur apparence, etc., et n’évoquent jamais la possibilité de politiques pour changer les conditions de vie dans les bidonvilles.

En France, on n’en est pas à ce niveau de répulsion, mais la racialisation est frappante chez ces élites pourtant dotées d’un art du contrôle social. La menace est celle des pauvres venus d’ailleurs, soupçonnés de manquement « culturel » aux savoirs élémentaires d’hygiène : les Roms, les réfugiés... La saleté des quartiers est associée à un comportement jugé non civilisé de « certains » types de populations.

HD. Dans ces situations d’inégalités criantes, comment la représentation qu’ont ces riches des pauvres s’articule-t-elle avec leur perception d’eux-mêmes?

Serge Paugam. Cela les amène au besoin de justifier leurs privilèges, qui passe par la justification du sort des autres, et donc de ces écarts. On remarque alors deux tendances. Les pauvres sont perçus comme n’ayant d’autre destin du fait de différences d’aptitudes, quasi génétiques, et ce ne sont pas des programmes sociaux qui pourront changer leur sort. C’est la naturalisation de la pauvreté et des inégalités, qui est une évidence pour les interviewés de Delhi : les classes inférieures constituent une humanité différente. 

En France, les riches tiennent compte de l’imprégnation des principes républicains, de ce qu’ont pu apporter la société salariale et les programmes sociaux au bien-être de la population. Mais s’ils reconnaissent des déterminismes sociaux, ils recourent, en la dévoyant, à l’idée du mérite comme justification des privilèges : les riches sont riches parce qu’ils ont… plus de mérites que les autres, faisant fi de ce qui relève largement d’inégalités sociales. Le terme « injustice » n’est jamais prononcé. 

HD. Peut-on voir dans ces entretiens l’empreinte d’un discours néolibéral globalisé ?

Serge Paugam.  Dans les trois métropoles reviennent les mérites vantés par le néolibéralisme : prise d’initiative et de risque, responsabilité individuelle à laquelle est liée la valorisation du mérite, au détriment de la responsabilité sociale. A ceux qui ne réussissent pas, on attribue des comportements paresseux, une incapacité à faire les bons choix, etc. A Delhi et à São Paulo, ces arguments s’ajoutent à ceux de la naturalisation : ils sont compatibles. On observe ainsi une convergence idéologique néolibérale.  Je constate d’ailleurs dans la société française que  la richesse est de plus en plus valorisée en tant que telle comme idéal de réalisation de soi. Le problème de ce discours décomplexé est qu’il s’accompagne très souvent d’un mépris à l’égard des pauvres et d’une justification idéologique de leurs échecs ou de leurs malheurs.

HD.  Les résultats de votre enquête interrogent frontalement la notion de solidarité… Quelles conséquences en tirez-vous ?

Serge Paugam. Dans les pays très inégalitaires, les riches s’organisent entre eux, les pauvres survivent entre eux, les liens s’expriment en termes d’utilisation des services des seconds par les premiers. La comparaison entre ces trois métropoles montre que dans une société salariale comme la nôtre, où il y a eu des conquêtes sociales, où on a appris que la solidarité nationale est un effort de chacun pour faire face aux aléas de la vie à travers des systèmes de protection au profit de l’ensemble du corps social, les risques de fragmentation sociale sont de plus en plus visibles. Ce qui faisait tenir ensemble des individus au sein d’une société démocratique et ouverte à tous s’affaiblit au profit de solidarités organisées à l’intérieur de groupes restreints. C’est tout à la fois la mixité sociale, la notion d’espace public, la confiance mutuelle qui risquent d’être emportés par ce processus. Cette logique d’entre-soi progresse et est terriblement menaçante, elle interroge le potentiel de cohésion de nos sociétés. C’est ce que montre l’écart entre le besoin de se considérer comme des citoyens solidaires les uns des autres et cette réalité que nous dévoilons – là réside la dimension critique du travail sociologique – et analysons.

POUR EN SAVOIR PLUS

Ce que les riches pensent des pauvres, de Serge Paugam, Bruno Cousin, Camila Giorgetti, Jules Naudet, éditions du Seuil, 2017, 352 pages, 23 euros.

 

 

Si les inégalités sont désormais reconnues comme « risque mondial » jusque dans les plus hautes sphères de décideurs – à l’instar du Forum de Davos en 2017 –, apprendre la façon dont les élites les envisagent vraiment est un questionnement original. Cette enquête sociologique en est une première étude, fructueuse. Fondée sur une démarche scientifique – dont la méthodologie est précisément exposée, rappelant utilement ce qu’est le travail sociologique –, elle aboutit, à partir d’entretiens approfondis menés dans trois métropoles mondiales, à établir des invariants dans les perceptions de la pauvreté qu’ont les riches refusant la mixité résidentielle, défendant âprement la frontière de classe. À l’heure du néolibéralisme globalisé, leur convergence idéologique dans la justification des inégalités vient percuter le principe de solidarité au cœur de la citoyenneté dans les sociétés démocratiques. Ces entretiens et leur analyse dévoilent une réalité qui tend à progresser dans nos sociétés et les menacer. Aux acteurs du débat public de s’en saisir.

Lucie Fougeron

Humanité Dimanche

Publié le 16/12/2017

Les politiques néolibérales ont fait exploser les inégalités

Cinq chercheurs, réunis autour de Thomas Piketty, ont compilé les données mondiales sur les inégalités et livrent un constat qui dément la théorie du « premier de cordée », chère à Emmanuel Macron.

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C’est un travail colossal, qui a mobilisé une centaine de chercheurs à travers le monde, et combiné les données disponibles dans 180 pays. Le « rapport sur les inégalités mondiales 2018 », coordonné par cinq chercheurs réunis autour de Thomas Piketty et publié ce jeudi, tente d’apporter une « information plus rigoureuse et transparente sur les revenus et les patrimoines ».

Premier constat, les inégalités de revenus ont augmenté dans presque toutes les régions du monde ces dernières décennies, mais à des rythmes différents. Elles ont ainsi explosé dans les anciens pays communistes ou « dirigistes » (Russie depuis 1990, puis Chine et Inde après 2000). Elles suivent une courbe plus douce en Europe, où les inégalités de revenu sont également les moins élevées : les 10 % des plus riches captent 37 % du revenu national, contre 61 % au Moyen-Orient, région la plus inégalitaire au monde.

Le rapport met à l’index les conséquences de quatre décennies de politiques néolibérales. Concernant les inégalités de patrimoine, la tendance à la baisse observable depuis un siècle s’est retournée au moment du tournant libéral impulsé depuis les États-Unis.

 

Capture du Rapport sur les inégalités mondiales 2018, laboratoire sur les inégalités mondiales, 2017

Cette inversion de la courbe est due, estime le groupe d’experts, à « l’accroissement des inégalités de revenu et les transferts considérables de patrimoine public au secteur privé ».

Pour un impôt progressif

Preuve supplémentaire de l’impact des doctrines économiques, l’Europe de l’Ouest et les États-Unis, qui affichaient des niveaux d’inégalités de revenu comparables en 1980, se trouvent aujourd’hui « dans des situations radicalement différentes ». La courbe du revenu capté par les 1 % d’ultra-riches est édifiante. Elle s’envole aux États-Unis depuis trente-cinq ans (les 1% les plus riches possèdent un cinquième de la richesse nationale en 2015). Tandis qu’elle augmente faiblement en Europe, au dessus de 10 %.

Cela « s’explique en grande partie par une inégalité considérable en matière d’éducation, associée à une fiscalité de moins en moins progressive », analysent les chercheurs. Remèdes fiscaux néolibéraux, qui ont été appliqués en Europe avec moins de force.

Cette réalité tend également à se durcir, car la croissance profite prioritairement aux plus riches. Le gâteau du revenu mondial a grossi depuis 1980, mais les 1 % des plus riches ont capté à eux seul 27 % des richesses nouvelles, quand les 50 % les plus pauvres se partageaient 12 % du pactole.

Pour empêcher cette fuite en avant, les chercheurs défendent un principe simple : l’impôt progressif. Il a le double mérite de rééquilibrer les richesses, d’une part, et de calmer les ardeurs des plus grosses fortunes : « La progressivité des taux […] décourage les hauts revenus de s’approprier une part toujours plus importante de la croissance en négociant des rémunérations excessives et en concentrant les patrimoines. »

Autrement dit, le parfait contre-pied des politiques conduites actuellement par Donald Trump et Emmanuel Macron, en faveur des plus riches. Les deux Présidents ont fortement baissé l’impôt sur les sociétés et allégé les taxes sur les plus riches (quasi suppression de l’impôt sur les successions aux États-Unis, suppression partielle de l’impôt sur la fortune en France), comme l’a récemment relevé Thomas Piketty sur son blog.

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NB : L’étude se fonde sur une combinaison des données disponibles sur les revenus et patrimoines totaux estimés dans les comptabilités nationales ; les enquêtes déclaratives sur le revenu et le patrimoine des ménages ; les données fiscales issues de l’impôt sur le revenu ; données fiscales et administratives sur les successions et les patrimoines et classements des grandes fortunes. Données consultables sur wir2018.wid.world.


 

par Erwan Manac'h
publié le 14 décembre 2017

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