PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 07/10/2019

Un groupe qui génère des milliards…

PSA Mulhouse licencie 1200 intérimaires : un massacre des emplois intolérable

C’est un plan de longue date à l’usine PSA Mulhouse : supprimer des emplois sous couvert de l’arrêt de la production de la Peugeot 2008, augmenter la charge de travail des ouvriers qui restent, avec l’objectif à terme de lancer la production d’un autre modèle de grande diffusion à moindres frais.

 

Vincent Duse, militant CGT PSA Mulhouse (site revolutionpermanente.fr)

 

D’ici la fin octobre, avec le passage en demi-cadence et la suppression de l’équipe de nuit, la production va baisser avec l’arrêt de la production de la Peugeot 2008 planifiée de longue date. Mais les ouvriers sur les chaînes de montage vont devoir tenir deux poste, au lieu d’un aujourd’hui, avec le plan à moyen terme (sur 3 ans) qui a organisé la baisse de production et le licenciement des intérimaires dans le but de lancer à Mulhouse la production d’un nouveau véhicule en 2021. Tout cela n’est pas le fruit du hasard mais mûrement réfléchi : baisser la production, passer en demi-cadence et ainsi faire travailler moins de monde de façons plus intensive tout en jetant comme des kleenex 1200 salariés pour préserver les gains de productivité, être rentable et dégager des profits .

Une partie des salariés crèvent de ne pas avoir de travail et ceux qui ont un emploi crèvent sous les charges de travail

Le système est bien huilé pour augmenter la rentabilité de PSA, puisque comme le disait Yann Vincent, directeur industriel du groupe, « l’objectif du groupe PSA n’est plus de faire du volume mais de dégager des marges substantielles avec des véhicules haut gamme ».

La transition opérée à l’usine de Mulhouse correspond totalement à cette logique de production puisque à partir du 31 octobre, seules les DS7 et la 508 – des véhicules haut de gamme, très chère a l’achat mais qui dégagent plus d’argent – seront produites. Pour produire ces voitures, le travail est plus important que sur les gammes inférieures, et c’est une aubaine pour les dirigeants de PSA : moins de production, moins de salariés et plus de profits. Les victimes sont à la fois les travailleurs précaires, qui devront pointer à Pôle Emploi après avoir trimé des mois à la chaîne, et ceux en CDI, qui crèveront de trop de boulot. Un système crapuleux pour exploiter et jeter ensuite. Alors que les profits explosent avec près de 3 milliards au dernier semestre, il y aurait pourtant largement de quoi maintenir tous les emplois et embaucher en CDI.

Au-delà des 1000 postes en moins chez PSA, les sous-traitants vont également supprimer des emplois

La plupart des médias ne parlent que des intérimaires, mais l’entreprise sous-traitante GIS (Gefco Industrial Services), qui s’est implantée il y a de cela 2 ans, va également supprimer 200 emplois et bien d’autres encore dans la région Mulhousienne. En effet, comme l’ensemble des usines vont baisser en production, cela va entraîner une vague de suppressions de postes. Un chiffre qui peut largement avoisiner les 5000 emplois en moins dans la région, puisque le donneur d’ordre est PSA et que si sa production baisse, tous vont y perdre et en premier lieu les plus précaires.

Il y a d’un côté un grand groupe, qui dégage des milliards de profits pour ses actionnaires, et de l’autre des familles entières jetées des usines, sans perspectives de retrouver un emploi. Mais cela ne semble pas beaucoup inquiéter les pouvoirs publics qui continuent à verser des sommes importantes pour soutenir l’activité automobile, sans aucune perspective concernant le maintien des emplois.

Si nous n’avions déjà aucune illusion sur le gouvernement et son soutien sans faille au patronat, l’absence de réaction concernant la suppression 1200 emplois dans l’une des plus gosse usines de la région laisse perplexe : c’est l’équivalent une PME qui fermerait ses portes !

Le maintien des emplois ne pourra être imposé que par une lutte d’ensemble, en s’organisant – précaires et embauchés – face à ceux qui nous exploitent.

Publié le 12/08/2019

Fonction publique : avec le contrat de projet, objectif 15 000 suppressions de postes !

Validé par le conseil constitutionnel « sans réserve » en plein été, mis en pratique au 1er janvier prochain, le contrat de projet pour les fonctionnaires est une attaque frontale contre le service public. Avec, pour objectif affiché, la suppression de 15 000 postes d'ici à 3 ans.

Julian Vadis (site revolutionpermanente.fr)

Des agents municipaux aux enseignants en passant par les hospitaliers, tous les secteurs de la fonction publique sont concernés par la nouvelle trouvaille du gouvernement. Nouvelle méthode pour poursuivre la destruction du service public qui se poursuit quinquennat après quinquennat : le contrat de projet.

L’idée est simple, il s’agit de la possibilité de contracter des contrats à durée déterminés spécifiques à la fonction publique, d’une durée maximale de 6ans, correspondant aux besoins de projet public. A la sortie de ces contrats, bien entendu, pas de CDIsation au statut de fonctionnaire et, nouveauté, pas de prime de précarité. De la flexibilité à outrance donc, et la création d’une catégorie de « fonctionnaires kleenex » que l’ultra-libéral Macron rêve d’élargir à l’ensemble des travailleuses et travailleurs, dans le public comme dans le privé.

Olivier Dussopt, Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Action et des Comptes publics, a beau vociférer que « c’est une hypocrisie de considérer que l’arrivée de nouveaux contractuels serait une remise en cause du statut. Nous n’avons fixé ni planche ni plafond », ce sont les objectifs mêmes affichés par le gouvernement qui contredisent Dussopt. En effet, Macron et ses ministres visent à la suppression de 15 000 postes de fonctionnaires d’ici à 3ans. Difficile, dans ce contexte, de dissimuler la remise en cause du statut voulue par le gouvernement. Une tâche rendue impossible lorsqu’on regarde une année seulement en arrière, et l’imposition de la réforme du rail visant à démanteler le service public ferroviaire.

Retraites, statut de fonctionnaire : cocktail explosif pour la rentrée 2019 ?

Alors que la période estivale est, traditionnellement, une période de « trêve », Emmanuel Macron vit un second été consécutif de turbulences. Il y a eu, l’an dernier, l’affaire Benalla. Il y a, cet été, une conjonction de phénomènes : la poursuite du mouvement des Gilets Jaunes, qui bien qu’en « effectif réduit » poursuive les manifestations tous les samedis, l’affaire De Rugy qui a forcé l’ex-ministre de l’écologie à démissionner et, bien sûr, le scandale d’État suite à la mort de Steve à Nantes lors de la fête de la musique. Autant dire que la trêve estivale n’est pas, dans la continuité d’une année où Macron a perdu son statut de « président jupétérien » et a du, face au mouvement des Gilets Jaunes, laisser échapper quelques concessions pour la première fois depuis le début de son quinquennat. Si la situation pré-révolutionnaire de décembre s’est aujourd’hui refermée, il est tout de même clair qu’on est encore loin d’une période de stabilité. Aux colères initiales qui ont conduit à l’émergence des Gilets Jaunes se sont ajoutées un ensemble d’éléments au contenu inflammable pour le gouvernement, sur le terrain démocratique et, surtout, sur la question des violences policières et d’État.

Au menu de la rentrée, la réforme annoncée du système des retraites était déjà, en soi, une véritable poudrière prête à raviver le brasier. La question d’une attaque aussi sournoise que puissante contre le statut des fonctionnaires ne fait, en somme, que rajouter une quantité non négligeable de poudre au cocktail.

En soi, Emmanuel Macron n’a pas le choix. Il est contraint de « relancer la machine » à réforme, tel un cycliste à l’arrêt, pour éviter la chute. Une nécessité accentuée par l’instabilité sur le terrain économique mondial d’une part, avec la guerre commerciale qui connaît actuellement un rebond entre la Chine et les Etats-Unis et qui donne une consistance corporelle au spectre d’une nouvelle crise d’une ampleur supérieure à 2008, et la colère qui s’exprime sur le terrain de la lutte des classes, en France bien sûr, mais aussi ailleurs dans le monde, et en premier lieu en Algérie, pays avec lequel la France entretien des rapports « privilégiés » au vu de son passé, et de son présent, colonial.

En dernière instance, l’espoir de Macron de ne pas voir une braise s’approcher de trop prêt des barils de poudres qui s’entassent dangereusement pour les classes dominantes, réside dans la force de contention des directions syndicales à canaliser le mouvement ouvrier traditionnel. Une stratégie risquée, lorsqu’on voit que le mouvement des Gilets Jaunes a émergé en dehors des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier et que des secteurs de travailleuses et de travailleurs, en particuliers les personnels soignants et l’éducation nationale, ont exprimé et exprime encore aujourd’hui leur colère, débordant partiellement le cadre imposé. Aujourd’hui, impossible de savoir si la contagion gagnera d’autres secteurs de travailleurs, au point de renvoyer Macron et les classes dominantes dans les cordes. Il est pourtant clair que cette contagion est nécessaire, face aux attaques et à la répression policière, et qu’il est indispensable d’exiger un plan d’ensemble sur le terrain de la lutte des classes pour imposer un rapport de force à la hauteur contre Macron et son monde.

 

Publié le 10/05/2019

Quand le management martyrise les salariés

(site monde-diplomatique.fr)

Étrange paradoxe que celui du salariat. Graal moderne, le contrat de travail constituerait un préalable à l’émancipation : n’est-il pas supposé garantir les moyens de subsister ? Pour beaucoup, vivre revient donc à pointer. Mais entrer dans le monde de l’entreprise représente souvent aussi un asservissement aux contraintes liées à l’obsession du rendement. En d’autres termes, une entrave à la vie.

par Alain Deneault 

   

Une lecture distraite des événements pourrait faire passer ce cas d’école pour une affaire isolée. En juin dernier, il a été statué que l’entité France Télécom et son ancien président-directeur général (PDG) Didier Lombard, de même que ses seconds, MM. Louis-Pierre Wenès et Olivier Barberot, comparaîtraient en 2019 pour harcèlement moral. Ils devront répondre des suicides de dizaines d’employés à la fin des années 2000.

À l’époque, France Télécom a changé de statut. Depuis 2004, plus de 50 % de son capital provient d’investissements privés, et tout le secteur des télécommunications est ouvert à la concurrence. L’entreprise entre alors dans une gestion de type « gouvernance », notamment en « responsabilisant » son personnel.

Moins employés que « partenaires » à même l’entreprise, les subalternes apprennent à se rendre pertinents auprès de leurs supérieurs immédiats, qui choisissent leurs équipes de travail. Ils doivent atteindre des objectifs irréalistes, développer des méthodes de vente dégradantes, se donner des formations d’appoint, rivaliser pour se caser dans de nouveaux organigrammes, acquérir de nouvelles compétences, sous peine d’être laissés sur le carreau. C’est d’ailleurs l’un des buts de la manœuvre : décourager plus de vingt mille d’entre eux, afin qu’ils quittent l’entreprise sans devoir être formellement licenciés. Un propos de M. Lombard devant les cadres de France Télécom, le 20 octobre 2006, résume son état d’esprit : « Je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte. »

Et il y est parvenu. Dans La Société du mépris de soi, François Chevallier s’étonne de l’efficacité de cette absence d’encadrement du personnel. Les individus soumis à ce flou administratif se laissent convaincre que tout dépend d’eux, et qu’ils n’ont donc qu’à s’en prendre à eux-mêmes en cas d’échec. « Des gens “maltraités”, ou se vivant comme tels, non seulement ne se rebellent plus contre ceux qui les amoindrissent au point de les détruire, mais semblent leur donner raison en faisant d’eux-mêmes, et rapidement, ce que leurs exécuteurs cherchaient à faire d’eux par des moyens détournés : des déchets (1). »

Les méthodes de France Télécom se distinguent peu de celles auxquelles recourent aujourd’hui encore les grandes entreprises. C’est pour mieux y accoutumer la France que, en août 2018, Air France-KLM a nommé PDG le Canadien Benjamin Smith, un administrateur féroce avec son personnel. L’État, qui détient 14,3 % des actions de la société, a d’autant plus volontiers souscrit à cette décision que le parti présidentiel, La République en marche, a adopté sans réserve le vocabulaire du management, allant jusqu’à se qualifier d’« entreprise politique ».

« Petit chef déviant et toxique »

Le « sniper des RH [ressources humaines] » rencontré par deux équipes de journalistes (2) décrit notamment la méthode du « ranking forcé ». Son métier consistait à pousser systématiquement vers la porte, sur une base permanente, un certain pourcentage de son personnel jugé moins efficace. « Vous les mettez dehors et vous engagez d’autres personnes à leur place. Forcément, si vous faites du bon boulot, vous allez recruter des gens meilleurs qu’eux » : ainsi peut se résumer le mot d’ordre patronal. Mais aussi : « Il faut régulièrement faire partir les gens », « ne pas [leur] donner de deuxième chance » ; « Quand quelqu’un n’est pas bon, il va rester mauvais toute sa vie »…

Les motifs d’exclusion se révèlent rudimentaires ou carrément fictifs : l’attribution ou non de bonus pendant l’année, une vieille bourde sortie de son contexte tirée des archives, ou un amalgame de faits indépendants les uns des autres. Quand cela ne suffit pas, les menaces fusent : « Ce n’est pas la peine de lutter, parce que la société sera plus forte que toi. » Se qualifiant lui-même de « petit chef déviant et toxique », un autre ancien cadre relate que le terme « revitaliser », appliqué aux entreprises, fonctionne tout simplement comme « un code, qui veut dire virer (3)  ». Toutes ces prothèses lexicales relèvent d’une novlangue qui terrifie sourdement le personnel et insensibilise les dirigeants.

Le management de pointe et son versant politique, la « gouvernance », vont au-delà des techniques de division du travail perfectionnées naguère par Frederick Winslow Taylor (4). Elles œuvrent à la division du sujet. Clivé, fragmenté et concassé dans une série de dispositions manuelles, cognitives, morales et psychologiques qui finissent par lui échapper, celui-ci doit se laisser traverser par des impulsions de travail sans nom orchestrées par une organisation. À l’ère des barbarismes managériaux, les « architectures de solutions en intégration fonctionnelle » ainsi que la « propriété de processus » renvoient moins à la gestion d’effectifs qu’à leur digestion (to process).

Concrètement, cela revient à pulvériser la conscience du salarié pour le réduire strictement à une série d’organes, d’aptitudes, de fonctions, de rendements. Que l’idéologie impose d’emblée aux « demandeurs d’emploi » la rédaction de « lettres de motivation » afin de leur donner la « chance » de « se vendre » sur le « marché du travail » entame déjà leur intégrité. Une fois engagés dans une procédure d’embauche, les voilà soumis à une série d’expériences dont le sens et la portée leur sont étrangers. En les regroupant dans des entrevues collectives, des spécialistes analysent leur langage corporel, identifient leur type psychologique ou relèvent les manifestations de leur inconscient.

Dans de telles situations, les postulants ne savent plus ce qu’on leur trouve, ni pourquoi. Ce n’est pas à leur conscience ni à leur raison qu’on s’adresse : on étudie des dispositions à leur insu. Ils sont plongés dans des simulations, sur des thèmes étrangers au travail qui leur sera demandé. Dans une scène du film de Jean-Robert Viallet La Mise à mort du travail (5), on demande aux candidats de simuler une discussion pour savoir dans quelle ville le groupe partira en vacances. On le comprend a posteriori en assistant à la réunion de délibération des petits chefs observant cette fausse querelle de basse-cour : la méthode vise à sélectionner les médiocres, les suiveurs qui se plieront aux directives sans rechigner et qui seront même prêts à dénoncer leurs collègues pour mieux gravir les échelons. Personne ne s’entendra expliquer formellement les raisons de son embauche — ni celles de son rejet.

Une fois les salariés recrutés, il n’est pas rare qu’on les précipite dans le feu roulant du travail en les ayant à peine formés. Ils doivent trouver eux-mêmes les méthodes leur permettant de se réaliser. Non pas faire preuve de créativité, d’initiative ou de responsabilité, contrairement à ce que claironne le discours officiel, mais deviner en leur for intérieur ce que le régime attend précisément d’eux. Celui-ci ne prend plus la responsabilité de ses propres directives. Aux plus zélés de comprendre, à coups d’humiliantes séances d’évaluation et d’autocritique.

Comme on a résolu d’en faire des « partenaires » et des « associés » plutôt que des employés dont on assume la charge, il leur reviendra parfois de payer leur tenue et certains de leurs outils de travail. Le libéralisme les présente comme des individus autonomes nouant un lien d’affaires avec l’entreprise, qui devient, dans cette organisation mentale des rapports, un simple contractant.

La situation produit des effets psychiques jamais vus auparavant. On n’attend plus seulement que le personnel réprime ses impulsions dans le cadre professionnel, obéissant à l’implicite — ou explicite — commandement : « Tais-toi, je te paie. » Ce travail consistant à garder pour soi ses récriminations, ressentiments, objections et frustrations ne suffit plus pour le management moderne. Les salariés doivent désormais s’investir positivement dans leur travail. L’autorité ne se satisfait plus qu’ils se laissent enfermer dans des paramètres coercitifs : ils doivent les épouser frénétiquement et en faire authentiquement un objet de désir. Pensons à cette formation exemplaire filmée chez Domino’s Pizza par les réalisateurs du film Attention danger travail, tout en néologismes et anglicismes managériaux, où le chantage affectif fonctionne à plein régime (6). Des employés sous-payés doivent désirer farouchement être « les numéros un de la pizza » parce que, en tant que numéro un, « on se sent bien ». Voilà le franchisé invitant ces prolétaires à « se défoncer comme des dingues » pour la cause, tout en insistant sur le fait que les représentants de la société doivent être résolument interchangeables dans leurs méthodes et leur apparence, qu’ils évoluent à Austin, Paris ou Bielefeld. Marie-Claude Élie-Morin a évoqué dans La Dictature du bonheur le meurtre d’une employée de l’entreprise d’habillement canadienne Lululemon par une de ses collègues, qui avait tellement dû se conformer aux formations et aux discours New Age de la société sur la formation personnelle et les techniques de bien-être qu’elle en est devenue folle (7).

On ne sait même plus ce que l’on fait ! Des pharmacologues se tuent à développer des médicaments destinés à des malades imaginaires au fort pouvoir d’achat. Des commerciaux vendent à crédit un mobilier dont n’a pas besoin une vieille dame qui n’a plus toute sa tête. Des pigistes isolés dans leur salon s’affairent à traduire les blocs d’un texte qu’ils ne pourront jamais lire en entier. Dans un magasin, des cadres doivent pratiquer le harcèlement moral pour dégoûter de leur travail des caissières jugées en surnombre par les dirigeants. Des ingénieurs cherchent à programmer la panne que subira un appareil pour motiver son remplacement. La surveillance de l’activité professionnelle par des moyens informatiques, qui gagne maintenant autant des établissements de santé que des petits cafés de quartier, atomise la moindre opération en une variable susceptible d’être étudiée. Les intéressés sont eux-mêmes pris de court ; en témoigne le récit poignant d’un cadre de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) que donne à entendre le documentaire de Jacques Cotta et Pascal Martin Dans le secret du burn-out (8). Cet homme avait été embauché comme cadre par la société d’État, c’est-à-dire jugé capable de mettre ses aptitudes au service du bien commun. En définitive, il a surtout été chargé de comprimer les ressources, de fusionner les services et de dégager du rendement, exactement comme dans le privé, devenant à sa grande consternation le mal-aimé de la société. La poésie managériale a même forgé une expression pour désigner la capacité des employés à composer avec l’absurdité des situations dans lesquelles ils sont plongés : « se montrer tolérant à l’ambiguïté ».

Des premiers travaux du sociologue Luc Boltanski sur les cadres dans les années 1970 aux documentaires cités ici, en passant par Bureaucratie, de David Graeber (9), on comprend que l’absence de directives claires, ou l’établissement de règles absurdes et contradictoires, permet aux patrons de ne pas assumer ce qu’ils exigent. Graeber cite le cas d’un grand restaurant. Quoique ignorant de ce qui s’est réellement produit un soir de ratage, le patron descend pour enguirlander le premier venu, le chef d’équipe ou la simple recrue, puis remonte dans ses bureaux. C’est entre subalternes qu’est ensuite élucidée la raison pour laquelle il y a eu faute, à la manière de joueurs d’échecs au terme d’une partie. Il ne reste plus aux dirigeants qu’à isoler le rendement des meilleurs et à les ériger au rang d’exemples pour tous les autres afin de contraindre chacun à « performer ».

Le milieu professionnel et le droit du travail constituent une gigantesque situation d’exception dans l’ordre de la souveraineté politique. La majorité des droits constitutionnels s’y estompent au profit d’un droit d’un nouvel ordre, celui du travail et du commerce. En vertu des notions de subordination et d’insubordination, la liberté d’expression se retrouve considérablement limitée, et celle d’association réduite aux lois sur la syndicalisation. L’initiative réelle est proscrite, et le pouvoir de chantage presque absolu (10). Dans ce huis clos, pouvoir politique et droit d’informer sont quasi absents.

Le cas de la vague de suicides chez France Télécom a eu pour particularité d’être plus spectaculaire et dramatique que d’autres. Cela a permis à l’institution judiciaire, dont les concepts sont grossiers en la matière, de qualifier (partiellement) les faits. Mais qu’en est-il des vies détruites à petit feu par nombre de pratiques identiques ?

Alain Deneault

Professeur au Collège international de philosophie, auteur de Gouvernance. Le management totalitaire, Lux, Montréal, 2013.

(1) François Chevallier, La Société du mépris de soi. De L’Urinoir de Duchamp aux suicidés de France Télécom, Gallimard, Paris, 2010.

(2) Leila Djitli et Clémence Gross, « Didier Bille, le sniper des RH », « Les pieds sur terre », France Culture, 11 avril 2018 ; Virginie Vilar et Laura Aguirre de Carcer, « “L’exécuteur”. Confessions d’un DRH », « Envoyé spécial », France 2, 8 mars 2018.

(3) Lucia Sanchez et Emmanuel Geoffroy, « Petits chefs : les repentis », « Les pieds sur terre », France Culture, 18 janvier 2018.

(4) Frederick Winslow Taylor, La Direction scientifique des entreprises, Dunod, Paris, 1957 (1re éd. : 1911).

(5) Jean-Robert Viallet, La Mise à mort du travail. 2. L’Aliénation, Yami 2 Productions, France, 2009.

(6) Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe, Attention danger travail, CP Productions, France, 2003.

(7) Marie-Claude Élie-Morin, La Dictature du bonheur, VLB Éditeur, Montréal, 2015.

(8) Jacques Cotta et Pascal Martin, Dans le secret du burn-out, France 2, 2016, 52 min.

(9) Luc Boltanski, Les Cadres. La formation d’un groupe social, Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », Paris, 1982 ; David Graeber, Bureaucratie. L’utopie des règles, Les Liens qui libèrent, Paris, 2015.

(10) Lire Danièle Linhart, « Imaginer un salariat sans subordination », Le Monde diplomatique, juillet 2017.

https://www.monde-diplomatique.fr/2018/11/DENEAULT/59210

Publié le 14/03/2019

De nombreuses questions entourent la mort de salariés, soufflés dans l’explosion d’une usine à Dieppe

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

Il y a un peu plus d’un an, le 17 février 2018, deux techniciens sont tués par l’explosion d’un extracteur au sein d’une usine de traitement d’huile du groupe agro-alimentaire Avril. Les deux personnes décédées étaient salariées d’un prestataire, spécialiste des opérations de maintenance. Mises en examen pour homicide involontaire, les deux entreprises bénéficient de la présomption d’innocence. Mais leur responsabilité est pointée par plusieurs organisations syndicales et témoignages de salariés. Partie civile dans la procédure, elles ont décidé de rendre publics certains éléments de l’enquête, témoignages et rapports de l’inspection du travail.

Il y a un an, une violente explosion souffle l’usine de traitement d’huile Saipol de Dieppe, en Seine-Maritime. Plusieurs étages sont emportés. Les pompiers mettent quatre heures à éteindre l’incendie. Ce 17 février 2018, ils ramassent également les corps sans vie de deux techniciens : Stéphane Gallois, 44 ans, et Alexandre Frontin, 25 ans. Salariés d’une société spécialisée dans la maintenance (la Snad), les deux hommes intervenaient dans l’usine quand l’explosion les a emportés. Cinq mois plus tard, en juillet, leur employeur est mis en examen pour « homicide involontaire par la violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence ». Mais la Snad n’est pas seule à être inquiétée par la Justice : Saipol, qui appartient au groupe agro-industriel Avril, est mis en examen pour les mêmes raisons.

La responsabilité du donneur d’ordre questionnée

Stéphane Gallois et Alexandre Frontin nettoyaient l’extracteur d’huile quand l’explosion les a tués. Il s’agit d’un engin immense, en forme de bouteille allongée : 20 mètres de long et 2,40 mètres de large, pour 50 m3 de volume. A l’intérieur, des résidus de colza passent sur un tapis roulant. Ils ont déjà été pressés une première fois. L’huile restante en est extraite via un solvant, l’hexane, hautement inflammable et explosif [1]. Ce jour-là, des résidus sont coincés sur et sous le tapis roulant, ce qui grippe le système et nécessite une intervention.

(L’incendie qui suit l’explosion au sein de l’usine Saipol (groupe Avril) à Dieppe, le 17 février 2018 (images diffusées par Normandie-Actu)

« Au départ exclusivement rempli de graines et d’hexane, l’extracteur va se remplir d’air. Au fur et à mesure qu’avance l’opération de nettoyage, le taux d’oxygène approche peu à peu de la zone d’explosion », décrit Gérald Le Corre, responsable santé au travail pour la CGT de Seine-Maritime. Une expertise, demandée par la juge d’instruction en charge du dossier, doit permettre de déterminer les causes exactes de l’explosion, afin d’en identifier les responsables. En attendant, quatre organisations syndicales de la CGT, parties civiles dans la procédure, ont décidé de rendre publics certains éléments de l’enquête - procès-verbaux de l’inspection du travail et auditions de témoins - qui selon eux mettent en évidence la responsabilité écrasante de Saipol, et dans une moindre mesure celle de la Snad.

« Dès le début de l’intervention, il fallait déjà que ce soit terminé »

« Tout n’a pas été fait pour éviter cet accident », estime Gérald Le Corre. Un avis qui tranche avec celui du groupe Avril. Sa direction assure peu après l’accident que « toutes les procédures habituelles de prévention et de sécurité étaient conformes » [2]. Certaines auditions de témoins, principalement des salariés de la Snad, font cependant état d’une opération effectuée dans l’urgence. « Dès le début de l’intervention, il fallait déjà que ce soit terminé », raconte un de ces salariés. « On sentait bien qu’il y avait un caractère d’urgence, parce qu’il voulaient remettre en route le plus vite possible », rapporte un autre.

Le plan de prévention des risques n’a pas été correctement établi, affirment les organisations syndicales. Ces dernières soulignent que la panne ayant entraîné l’intervention de la Snad n’avait pas été envisagée, alors que l’extracteur date des années 1950 et que les probabilités de dysfonctionnement sont importantes. Autre point noir selon les syndicats : « Le plan de prévention est identique le vendredi et le samedi, alors que la situation y est différente. Le taux d’hexane baisse, et l’atmosphère devient de plus en plus explosive. » Or, l’accident a eu lieu un samedi. Les organisations syndicales pointent également le manque, voire l’absence, de formation des salariés qui sont intervenus. « Je ne me souviens pas si nous avons évoqué les formations Atex (pour "atmosphère explosive", ndlr) », rapporte une responsable de Saipol à qui « il semble évident qu’ils [ont] tous les attestations et les formations requises » [3].

« Nous savions pertinemment que le risque d’explosion était très élevé »

En outre, plusieurs salariés sont entrés dans l’extracteur alors que cela n’était pas prévu au départ, et que certains d’entre eux ne l’avaient jamais fait. « C’était la première fois que j’intervenais sur un extracteur saturé d’hexane », déclare aux policiers un salarié de la Snad qui y est entré à la demande d’un responsable de Saipol, pour que l’opération de pompage soit « plus efficace ». Au moment de l’explosion, Alexandre Frontin est dans l’extracteur, tandis que Stéphane Gallois surveille l’opération, au niveau du trou d’homme par lequel on y entre.

Les risques d’explosion étaient apparemment connus. « La moindre étincelle en zone Atex peut provoquer incendie et explosion. Nous savions pertinemment que le risque d’explosion était très élevé », témoigne auprès des policiers une responsable de Saipol. Néanmoins, aux dires des salariés de la Snad, cette même personne leur aurait conseillé de ne pas prendre leur explosimètre : « Cela ne sert à rien, il sonne tout le temps » , aurait-elle affirmé. Plusieurs salariés confirment le fait que leur explosimètre n’arrêtait pas de sonner sitôt qu’ils étaient à proximité de l’extracteur.

D’autres points restent à éclaircir, en particulier l’absence de « consignation » – de coupure électrique totale – des outils à proximité immédiate de l’extracteur. Plusieurs salariés évoquent l’utilisation d’un treuil électrique, que l’explosivité ambiante aurait, selon eux, dû proscrire. L’expertise judiciaire devra déterminer si les outils utilisés ont pu, par la production d’électricité statique due à un frottement, provoquer l’explosion qui a balayé les deux techniciens. Le rôle d’un chantier qui se tenait à proximité de la zone de pompage, et qui n’était pas mentionné dans le plan de prévention, sera également exploré.

Saipol rappelle « qu’elle doit pouvoir bénéficier de la présomption d’innocence »

Entre les infractions recensées par l’inspection du travail et les auditions de témoins, les syndicats dénombrent seize infractions pour Saipol, et six pour la Snad (sous réserve d’éléments complémentaires de l’expertise judiciaire). « On pourrait comparer la situation à celle d’un chauffard qui grille 16 feux rouges et finit par tuer deux personnes », illustre Gérald Le Corre. Selon les organisations syndicales, le caractère exceptionnel de la panne, doublé du risque d’explosion, aurait nécessité de « se pauser, réfléchir, faire appel aux connaissances techniques du groupe Avril, à la Carsat, à l’INRS, et d’élaborer plusieurs scénarios comprenant une analyse de risque. Tout en proposant à la Snad d’envoyer leurs meilleurs experts sécurité pour un échange ».

Pour fluidifier la matière, réduire le risque d’inflammation et minimiser le risque d’électricité statique, il aurait été possible d’arroser l’extracteur. Cette option n’aurait pas été retenue. Interrogée par Basta !, Saipol tient à rappeler, par mail « qu’une instruction judiciaire est en cours et que des experts ont été désignés afin de déterminer notamment les causes de l’accident qui restent à ce jour indéterminées. Dans ce contexte, Saipol n’entend pas répondre à une enquête parallèle cherchant, sur la base d’hypothèses, à mettre en cause les décisions prises par le personnel d’encadrement du site et entend rappeler qu’à ce stade aucune responsabilité n’a été retenue et qu’elle doit pouvoir bénéficier pleinement de la présomption d’innocence. » L’avocat de la Snad préfère quant à lui attendre la fin de l’instruction pour prendre la parole.

Pas de politique sérieuse sur la sécurité au travail

Des situations de risques relativement identiques à ce qui a pu conduire à l’accident de Dieppe existent dans d’autres secteurs de l’industrie : chimie, pétrole, nucléaire, métallurgie. « Partout, on continue à étendre la sous-traitance pour la maintenance. Les mises en concurrence font que les plans de prévention ne sont pas respectés », dénonce un inspecteur du travail interrogé par Basta !. A cette carence d’analyse des risques s’ajoute la méconnaissance des processus de production parmi les salariés sous-traitants, qui augmente encore le péril : comment prévenir un danger qu’on ignore ? Cette méconnaissance des risques par les sous-traitants fait partie de ce qui a conduit à la catastrophe d’AZF, à Toulouse, il y a 17 ans.

Autre problème : la diminution continue des effectifs du côté de l’inspection du travail, et des priorités gouvernementales axées par exemple sur la surveillance du travail détaché plutôt que sur la sécurité des salariés. Dans ces conditions, qui va prendre le temps d’analyser un document sur le risque d’explosion ? « Nous en sommes à un agent pour 10 000 salariés, poursuit l’inspecteur du travail. Les collègues font plein d’heures supplémentaires non payées. C’est impossible de rentrer dans ce niveau de détails de risques. »

Les syndicats soulignent également l’absence de volonté étatique pour contraindre les industriels à respecter la réglementation. Les parquets poursuivent peu, et les peines prononcées sont souvent très faibles, même en cas d’accident mortel. « Nous ne disons pas qu’il faut mettre tous les patrons délinquants en prison, mais si un donneur d’ordre fait quinze jours de préventive suite à un accident grave, peut être qu’ensuite, les employeurs verraient les choses différemment... », estime notre inspecteur du travail. En attendant, les risques sont mis en balance avec les coûts. « Et la probabilité de condamnation est si faible que ce choix est rapide. » Sans une politique sérieuse visant à les prévenir, il faut donc s’attendre à de nouveaux drames.

 

Nolwenn Weiler

Publié le 25/02/2019

Amazon : « On est étouffés, pris pour des chiens »

Ludovic Finez (site humanité.fr)

Le géant de la vente en ligne a viré plusieurs de ses salariés français qui ont soutenu le mouvement des gilets jaunes. Deux d’entre eux l’ont été sur le site de Douai. Reportage à la porte de l’entrepôt nordiste, où une présence de 2 ou 3 ans vous donne déjà un statut d’ancien. Et, à certains, une furieuse envie d’aller voir ailleurs.

Quelle couleur de badge ? Pour entrer au volant de sa voiture sur le parking de l’entrepôt Amazon de Lauwin-Planque, près de Douai (Nord), il faut montrer patte blanche. Le vigile de Securitas veille : seuls les 1 500 salariés en CDI, détenteurs d’un passe de couleur bleue, sont autorisés à le faire. Pas les 200 à 300 intérimaires, avec leur carte bordée de vert autour du cou. Damien et Laurent (1), deux jeunes intérimaires de 20 et 22 ans, ont donc laissé leur voiture à plusieurs centaines de mètres, avant de rejoindre à pied le portillon de l’entreprise. Comme des dizaines d’autres, qui se garent comme ils peuvent autour des ronds-points de la zone d’activité ou dans la boue qui borde les axes de circulation. Damien et Laurent prennent leur poste à 13 h 20. Ils ont plus d’une demi-heure d’avance mais ils prévoient du temps pour se changer dans le vestiaire. Et puis ils aiment « prendre un café tranquillement » avant d’attaquer leur journée de travail, qui s’achèvera à 20 h 30. « On critique Amazon, mais on n’a pas à se plaindre, nous assure Damien. J’ai vu plusieurs reportages qui disaient qu’on était pistés pour aller aux toilettes. Ce n’est pas vrai, on n’est pas fliqués. » Leur mission, commencée en octobre et renouvelée une fois, durera au total huit mois. Leur boulot ? « On range les articles sur les pick towers », ces rayonnages superposés sur trois étages, installés fin 2016, qui ont considérablement augmenté la capacité de stockage. On attend d’eux une production de 1 500 articles par jour. Tout à fait réalisable, jurent-ils. Et ceux qui ont du mal à atteindre ce chiffre ? « Il y a beaucoup de fainéants. » Et le salaire ? « Il est normal… le Smic. »

« pas envie de parler », puis il se lâche...

« Généralement, ici, il n’y a que des jeunes, commente Habib Latreche, délégué syndical CGT. Les anciens, soit ils partent, soit ils sont mis de côté. Ça en dit long sur les recrutements. » Long aussi sur les kilomètres qu’il faut parcourir chaque jour dans l’entrepôt et sur les « trajets qu’on n’essaie pas d’optimiser » pour ménager les salariés. « À force de marcher, certains ont des restrictions médicales », commente le délégué syndical. « En ce moment, c’est très tendu », confie-t-il, évoquant le licenciement de deux salariés du site qui ont posté sur leur compte Facebook des messages de soutien au mouvement des gilets jaunes (lire l'encadré). « Pour certains salariés, ils (ces salariés licenciés) ont commis une faute professionnelle et l’entreprise a fait valoir ses droits. Une autre partie trouve que ce n’est pas normal et le reste ne se prononce pas », résume-t-il. L’illustration ne se fait pas attendre, avec le passage de quatre jeunes filles intérimaires. Elles ne souhaitent pas répondre à nos questions, car elles n’ont « pas d’avis » sur l’affaire. « Ce n’est pas normal d’avoir peur de son entreprise… » souffle Habib Latreche.

Assis devant le portillon, balayé par de violentes et glaciales bourrasques de vent, Christophe (1) fume une dernière cigarette avant de rejoindre son poste de travail. Il nous coupe immédiatement dans nos intentions : « Je n’ai pas envie de parler ; je ne veux pas perdre ma place pour des conneries. » Pourtant, il échangera avec nous pendant presque un quart d’heure, ponctuant certains de ses propos d’un « sans plus de détails… ». À 33 ans, père de trois enfants, au travail depuis l’âge de 16 ans, ce poste d’ouvrier à Amazon Douai, décroché il y a trois ans et demi, est son premier CDI. « J’ai une situation stable, qui m’a permis d’avoir ma maison, confie-t-il. Et puis, l’ambiance avec les collègues, ça va. Mais le boulot… » Et là, il se lâche : « On nous prend pour des chiens. La pression, l’impression d’être enfermé, d’étouffer… On n’est jamais venu me voir pour me reprocher mon chiffre de production, mais ça peut arriver, car ils en veulent toujours plus. » Quant au sort de ses deux collègues licenciés ? « Ça choque, car maintenant ils sont dans la merde. On ne peut quand même pas licencier pour le plaisir d’Amazon ! »

Curieux, Vincent (1) se mêle à la discussion et ne s’embarrasse pas de préambule : « J’en ai marre. Cela fait deux ans que je travaille ici. Il y a beaucoup de pression. Il n’y a pas de changement, pas d’évolution, toujours les mêmes personnes aux mêmes postes. J’attends de trouver autre chose pour partir. » Mylène (1), qui vient de terminer sa journée, s’arrête quelques minutes avant de repartir chez elle. Que pense-t-elle des « licenciements Facebook » ? « On n’est pas réellement choqués car on est habitués à ce qu’Amazon licencie pour rien, mais ça marque toujours. Maintenant, les gens ont peur d’écrire sur Facebook, même sur leur vie personnelle. » Son travail consiste à gérer les mouvements de camions qui arrivent et repartent de l’entrepôt : « Je n’ai pas de pression sur la production mais plus sur la sécurité. »

« journées have fun »

Elle se souvient cependant du poste qu’elle a dû occuper pendant une semaine à la préparation des colis : « J’ai oublié une étiquette code-barres sur un article. On est venu me voir deux jours après. Ce sont comme des petits avertissements verbaux. Ici, on appelle ça des “feed-back”. On est également venu me voir un mois après pour un courrier d’avertissement, correspondant à un arrêt de production. » Dans le jargon Amazon, on appelle cela un « courrier de sensibilisation ». « Ici, le management a une forme insidieuse, estime Habib Latreche. On essaie de faire copain-copain avec vous. On aime bien également infantiliser les salariés, avec par exemple les journées “have fun”, où il faut venir déguisé. Le but est d’instaurer une fausse complicité. Mais, quand on se retrouve seul devant le bureau du chef ou du DRH, il n’y a plus d’amis. »

(1) Les prénoms ont été modifiés.

Ludovic Finez

Publié lz 10/10/2018

Le quotidien intenable des routiers, nouveaux forçats de l’industrie automobile européenne

par Leila Minano (site bastamag.net)

Renault, Volkswagen, Jaguar, Fiat… Derrière les carrosseries rutilantes qui sortent des usines des géants européens de l’automobile, se cache une réalité moins reluisante : celle des conditions de travail des dizaines de milliers de chauffeurs-routiers qui livrent chaque jour les constructeurs. Les journalistes d’Investigate Europe ont enquêté, du Portugal à la Norvège, auprès d’une centaine de chauffeurs de quatorze nationalités différentes, d’élus européens, de syndicats, de constructeurs. Partout, le constat est accablant : l’exploitation des chauffeurs qui transportent les pièces ou les voitures des constructeurs montre l’un des pires visages de l’Union européenne.

Cet article a été réalisé dans le cadre d’une enquête menée par les journalistes d’Investigate Europe à travers toute l’Union européenne. Les différents articles, publiés dans plusieurs pays, sont regroupés sur le site du collectif.

En ce dimanche de la mi-septembre, l’usine Renault-Flins a des airs de manufacture désaffectée. Les 2500 ouvriers sont rentrés chez eux pour le week-end, laissant les chaînes de montage à l’arrêt. Le silence règne sur ce qui est habituellement une gigantesque fourmilière de 230 hectares. Personne... ni pour demander son chemin, ni pour témoigner qu’un jour quelqu’un a bien travaillé sur ce site, posé le long de la Seine au nord-ouest de la région parisienne. Soudain, au bout de la route longée par un grillage, des éclats de voix résonnent, provenant du parking situé à quelques mètres de la réception – un carré de bitume entouré par une barrière métallique. Une soixantaine de poids-lourds y sont garés en épi, de manière quasi-militaire. Les géants de la route sont floqués aux noms des entreprises de transport, des sous-traitants turcs, polonais, roumains, slovènes, mais aussi parfois français, de Renault.

A 14h, le thermomètre frise les 30 degrés. Le soleil cuit le goudron et les trois bennes à ordures installées dans les coins. Les conducteurs se sont installés à l’ombre, dans les interstices, entre les portières des camions. Ils profitent tant bien que mal de leur dimanche, assis sur des tabourets dépliants. Dans un coin, un groupe regarde un film sur un ordinateur portable, posé sur une table de camping. Un chauffeur fait sa toilette à l’aide d’un jerrican accroché sous son véhicule. Plus loin, un jeune homme étend son linge devant un immense pare-choc, après l’avoir lavé dans une bassine. Ça et là, de petits réchauds à gaz cuisent des entrecôtes ou des cuisses de poulet dans un bain d’huile.

La plupart devisent discrètement, mais Cosmin*, un roumain de 26 ans, blague fort, au milieu d’un petit groupe de collègues Moldaves et Bulgares. Hier, ils ne se connaissaient pas, mais aujourd’hui ils rigolent comme de vieux copains dans un mélange d’anglais et de russe. « Le dimanche, c’est free-time ! », lance-t-il, ravi de se reposer enfin après cette semaine passée sur la route. De grands yeux clairs, un corps d’athlète et des cheveux coupés ras, Cosmin a quitté Bucarest il y a trois mois. Depuis, il n’a dormi qu’une fois ou deux dans un vrai lit, se contentant de la banquette du fond de la cabine de son camion. Comme ses collègues, il cuisine chaque soir au réchaud et se passe de douche quand il n’en trouve pas une « un peu propre » sur les aires d’autoroute où il s’arrête.

Pour sa peine, il gagne 1200 euros par mois, dont 400 euros de frais réservés à ses dépenses sur la route. Un montant dérisoire pour se loger et se nourrir pendant un mois dans des pays comme la France, l’Allemagne ou la Suède. Alors, comme ses camarades du parking, il mène une vie de campeur, et il pourrait s’en arranger si les siens ne lui manquaient pas si durement. « J’ai une petite fille de deux ans, confie-t-il dans ce sourire dont il n’arrive pas à se départir. La dernière fois que je suis rentré, elle ne se rappelait même plus de moi... » Dans deux semaines, le jeune père de famille rentrera chez lui. En attendant, il compte les jours « en priant pour que cela passe plus vite ».

L’industrie automobile, friande du transport routier

Demain, les pièces détachées livrées par Cosmin et ses collègues seront montées sur les chaines de l’usine, spécialisée dans la fabrication des « citadines » de la marque au losange : Clio, Twingo, Micra, Renault 5... Depuis 1952, plus de dix-huit millions d’entre-elles ont été assemblées dans ces bâtiments, de l’autre côté du grillage. Mais toutes les pièces ne sont plus fabriquées ici depuis des années. A force de délocalisations, les morceaux de véhicules construits en Turquie, en Slovénie ou ailleurs doivent être rapatriés jusqu’à Flins. Une fois montés, les modèles flambants neufs doivent ensuite être livrés dans les 12 000 points de vente que la marque française, aux 58 milliards d’euros de chiffre d’affaires, utilise dans le monde (56% sont en Europe).

Courtes ou longues distances, dans la majorité des cas, ce sont les chauffeurs-routiers qui sont missionnés. Mais le constructeur français n’est pas le seul à faire la part belle au transport routier : ses concurrents aussi. Après les multinationales de l’agro-alimentaire et des produits manufacturés, les géants de l’automobile européens font partie des premiers « donneurs d’ordre » du secteur. Les journalistes d’Investigate Europe (IE) ont enquêté, du Portugal à la Norvège, auprès d’une centaine de routiers de quatorze nationalités différentes, des élus européens, des syndicats, des constructeurs. Partout, le constat est accablant. L’exploitation des chauffeurs-routiers étrangers qui transportent les pièces détachées ou les voitures des géants de l’automobile montre l’un des pires visages de l’Union européenne.

Un camion pour dix habitants en Pologne

Les constructeurs européens effectuent rarement les livraisons avec leurs propres camions. Ils font presque toujours appel à des sous-traitants, de grandes multinationales spécialisées dans le transport-routier, qui emploient elles-mêmes des filiales généralement basées dans les pays de l’Est ou du Sud de l’Union Européenne (UE). Il y aurait de quoi s’y perdre, mais la logique économique est pourtant limpide comme de l’eau de roche : il s’agit d’embaucher à l’endroit où les salaires sont les plus bas. Renault Trucks – comme Volkswagen, Volvo ou Scania –, travaille par exemple avec le transporteur néerlandais De Rooy, qui lui-même a une filiale en Pologne (De Rooy-Polska). Cette dernière embauche à des salaires de misère, et en toute légalité, des milliers de conducteurs qui traverseront les frontières avec leurs charges de véhicules.

Depuis l’entrée progressive des pays de l’Est dans l’UE, entre 2004 et 2007, les entreprises de transport ont pu faire des économies conséquentes. Les différences salariales entre les travailleurs de l’Ouest et ceux de l’Est sont immenses. Un chauffeur polonais gagne en moyenne 602 euros brut par mois, quand un français reçoit 2478 euros. Quatre fois moins. Aujourd’hui, la Pologne est devenue leader européen du transport international, devant la France et l’Allemagne. Trente-deux mille entreprises y ont fleuri, et 3,2 millions de poids-lourds y étaient enregistrés en 2017 [1]. Près d’un camion pour dix habitants.

Interminable course au moins-disant social

Mais ce qui pourrait apparaître comme une bonne nouvelle pour ce grand pays de l’Est, en est aussi une mauvaise pour l’ensemble des travailleurs de la route, qui doivent faire face à un féroce « dumping social », une interminable course au moins-disant salarial dont les limites semblent sans-cesse repoussées. Les travailleurs de l’Ouest subissent pertes d’emplois et baisses de salaires. Quant aux travailleurs de l’Est, déjà paupérisés, ils sont confrontés à une nouvelle concurrence : l’arrivée de conducteurs encore plus vulnérables en provenance de pays extérieurs à l’UE. Une véritable explosion si l’on en croit les chiffres obtenus par Investigate Europe : le nombre d’ « attestations » – documents qui autorisent les chauffeurs extra-communautaires à travailler dans l’UE – a augmenté de 286 % entre 2012 et 2017.

L’année dernière, 108 233 de ces documents ont été délivrés, dont plus de la moitié par la Pologne [2]. Moldaves, Biélorusses, Russes, Ukrainiens, Philippins, Kazakhs et même Sri Lankais, disputent désormais la route à l’ultra-prolétariat Est-européen. Interrogé, le ministère français de l’Écologie – en charge du Transport – assure pourtant que « ces conducteurs étrangers bénéficient de droits sociaux très proches de ceux des conducteurs de l’UE ». Notre enquête prouve le contraire.

« Fatigués ou malades, ils roulent, sans jamais s’arrêter »

Ewin Atema, syndicaliste du FNV, le syndicat routier des Pays-Bas, connait bien la misère dans laquelle sont plongés ces chauffeurs de troisième classe. En 2016, cet ancien chauffeur licencié en droit a fait reconnaître par la justice de son pays le statut de victime de la traite des êtres humains à 25 conducteurs philippins, qui gagnaient 690 euros par mois et dormaient tous les jours dans les cabines de leurs camions. Mais celui qui est devenu la bête noire des transporteurs ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Armé de sa caméra, il continue de parcourir les routes à la recherche de nouvelles preuves contre les entreprises qui ont recours à l’exploitation. En août dernier, l’infatigable syndicaliste a fait condamner la société Brinkman – sous-traitante d’Ikea - à une amende de 100 000 euros pour avoir payé des routiers roumains en deçà des minimas légaux. Épinglé par la presse – notamment par un reportage édifiant de la chaîne britannique BBC – le magnat des meubles en kit s’est engagé à réagir.

Nous nous sommes rendu, avec Edwin Atema, aux abords de l’usine Renault Trucks – spécialisée dans les véhicules industriels et commerciaux – à Bourg-en-Bresse, alors qu’il s’apprêtait à recueillir de nouveaux témoignages. « Ces routiers sont privés de leur dignité. Ils sont sous-payés, ne peuvent jamais se reposer, ne peuvent pas rentrer dans leurs foyers car c’est trop loin... Ils ne dorment jamais dans un lit et mangent sur la route. Certains ne sont même pas inscrits à la sécurité sociale », se désespère le militant. Ces conducteurs, dont l’autorisation de travail en Europe dépend de leur employeur, osent encore moins se plaindre, alors « ils roulent, fatigués ou malades, ils roulent, sans jamais s’arrêter ».

Sur les routes d’Europe, nous avons recueilli plusieurs témoignages de ces travailleurs extra-communautaires embauchés par des sous-traitants de constructeurs automobiles (Renault, Peugeot, Volkswagen, Scania, Jaguar). La majorité était payée « aux kilomètres parcourus », une pratique illégale qui les pousse à conduire le plus longtemps possible, et peut avoir des conséquences dramatiques sur la route. En 2015, La Dépêche du Midi rapporte un accident meurtrier sur une départementale près de Dax, dans le Sud-Ouest de la France. Tomasz Krzempek, 33 ans, transportait des pièces automobiles pour une usine locale. Le chauffeur polonais avait avalé 2000 kilomètres en plus ou moins 24 heures, avec à peine une halte pour dormir dans son véhicule. A l’aube, le chauffeur, « très fatigué », s’était endormi au volant, le camion était sorti de la route pour percuter une voiture, tuant sur le coup sa conductrice, une aide-soignante retraitée.

Sous pression permanente

De tels cas dramatiques sont censés être évités par la réglementation européenne qui interdit, sous peine d’amende, de conduire plus de neuf heures par jour et 56 heures par semaine [3]. Mais certains employeurs ont trouvé la parade. Treize chauffeurs interrogés par Investigate Europe et travaillant pour De Rooy, un des sous-traitants de Renaults Trucks, affirment avoir été forcés par leur encadrement à truquer leur tachygraphe – un appareil qui enregistre la vitesse, les temps de conduite et de repos – afin de pouvoir dépasser le nombres d’heures autorisées. Une pratique confirmée en France par un fonctionnaire de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), en charge des contrôles sur les routes, qui parle sous couvert de l’anonymat. Philippe*, 25 années de contrôles routiers à son actif, affirme que les chauffeurs de De Rooy sont victimes de « nombreuses pressions. Car ils conduisent avec des tracteurs à 100 000 euros dont les clients ne tolèrent aucune égratignure ». Par ailleurs, ajoute-t-il, « grâce à la géolocalisation, De Rooy peut savoir quand le chauffeur se repose et n’hésite pas à le rappeler à l’ordre plusieurs fois par jour pour qu’il accélère la cadence » [4].

Il faut dire que dans le transport, l’employeur semble avoir un bon moyen de pression à sa disposition : les salaires déjà misérables peuvent varier du simple ou double quand on applique des pénalités aux chauffeurs « pour les égratignures constatées sur les camions ou sur les véhicules transportés », mais aussi pour les retards, ou pour les erreurs dans les documents administratifs à remplir. Grands princes, les transporteurs peuvent aussi ajouter des « bonus » – entre 20 centimes et 5 euros – si le chauffeur parle anglais ou s’il réalise plus de 11 000 kilomètres par semaine. La carotte et le bâton. Une méthode managériale plus ancienne que le droit du travail, mais qui sur la route peut avoir des conséquences désastreuses...

Vétérans de guerre au volant

Autre obstacle à la protection des travailleurs extra-communautaires : ils ne sont la plupart du temps pas en mesure de lire leurs contrats de travail, qui ne sont pas rédigés dans leur langue d’origine mais dans celle de leur pays d’« accueil ». Autrement dit, le pays de l’entreprise qui les embauche : De Rooy Polska imprime ainsi des contrats en polonais pour ses chauffeurs biélorusses ou kazakhs. Mais au premier rang des nationalités de ces routiers de troisième classe [5], on trouve les chauffeurs originaires d’Ukraine, un pays en guerre depuis quatre ans. Le malheur des uns fait donc le bonheur des transporteurs européens. Aujourd’hui, il n’est donc pas rare de croiser sur les routes d’Europe des vétérans de guerre au volant d’un poids-lourd.

Nous avons rencontré Bogdan sur le parking d’AutoEuropa, l’usine d’assemblage de Volkswagen, au Portugal. Le combattant au bomber « Kalashnikov » a été capturé plusieurs fois, et a même été le héros d’un documentaire tourné sur le front du Donbass. Mais le père de famille a fini par fuir la violence de la guerre, et par se reconvertir en chauffeur-routier pour le compte d’une entreprise polonaise. A Soumagne, en Belgique, nous avons aussi rencontré avec un autre ancien militaire ukrainien, à l’occasion d’un contrôle routier à la frontière franco-allemande. Ce conducteur qui avait quitté son pays il y a quatre mois était très angoissé à l’idée de croiser un policier. Il finira par payer une amende de 1900 euros, car il avait conduit trois semaines d’affilée sans prendre le moindre repos hebdomadaire.

« Quoi qu’il arrive, les chauffeurs français passent devant tout le monde »

A Flins, les Ukrainiens font partie des chauffeurs-livreurs de l’usine Renault. « Il y a aussi des Turques, des Slovènes, des Roumains... Tellement de nationalités que je ne peux pas toutes me les rappeler ! », assure, David*, un cariste du constructeur. Costaud, le visage rond, l’ouvrier charge et décharge les camions qui arrivent dans les « gares » de l’usine depuis plus de 20 ans. D’après la section CGT Renault-Flins, entre 200 et 700 camions déchargeraient ici chaque jour. Un ballet continuel qui ne s’arrête que le week-end, lorsque les ouvriers du constructeur sont en congé hebdomadaire. David assure que certains jours, les queues de camions sont interminables devant les gares. Les chauffeurs peuvent attendre « jusqu’à 27 heures » que leur camion soient déchargé. « Ils me font tellement pitié à attendre là, au volant de leurs poids-lourds, surtout les Slovènes qui ne sont pas payés quand leur camion ne roule pas. Ils sont crevés après avoir parcouru des milliers de kilomètres, et ils doivent rester là à poireauter par tous les temps ».

Désespérés, certains conducteurs habitués des lieux tentent même de soudoyer les caristes avec quelques bouteilles d’alcool ou des paquets de cigarettes. « Mais ça ne marche pas, quoi qu’il arrive les chauffeurs français passent devant tout le monde, ce sont les directives, poursuit-il tristement. Parce qu’eux ils se feront payer leurs heures supplémentaires, et ça, les boites n’aiment pas. » Et la pitié des caristes n’y change rien : « La direction ne se préoccupe pas de leur sort car ils savent qu’ils n’iront pas se plaindre. » Parfois sur les quais de déchargement de Renault, le malheur des conducteurs est plus grave encore que le camping ou l’attente. En avril 2017, un chauffeur lituanien de 59 ans a été écrasé par son chargement, quatre voitures neuves qui devaient partir pour l’Espagne.

Ali Kayat, secrétaire de la CGT Renault a porté la question des conditions de travail délétères des chauffeurs-livreurs à plusieurs reprises à l’occasion des réunions CHSCT. Selon lui, à chaque fois la réponse de la direction serait la même : « Ce n’est pas notre problème, ils ne travaillent pas pour Renault, et nous sommes là pour parler des conditions de travail des employés de Renault. » La CGT est toutefois parvenue à obtenir des réponses en abordant les questions de sécurité et d’hygiène posées par la présence des conducteurs sur le parking, dans des conditions indignes. La direction a fait refaire les sanitaires qui se trouvent à l’intérieur de la « réception », sans juger utile d’en construire davantage. Le bâtiment, juste devant l’aire de repos, comprend deux toilettes, deux urinoirs, et une douche... pour plusieurs centaines de chauffeurs.

De la Turquie à Flins en une journée

Cosmin, le chauffeur roumain, n’utilise pas ces sanitaires qu’il juge trop sales. Pas plus que Marco*, conducteur polonais de 49 ans qui se trouve lui aussi sur le parking. Cet ancien chauffeur de taxi s’est acheté ses propres toilettes portatives en plastique, qu’il installe sur le siège passager de son petit camion de moins de 3,5 tonnes. Ses grandes mains calées sur le volant, le chauffeur dodu a sorti claquettes et t-shirt de football pour profiter, à l’aise, de son jour de congé. Hier, il transportait des réservoirs à essence pour les citadines de Renault. Aujourd’hui, il partage une coupelle de cacahuètes et un verre de whisky avec un couple de collègues bulgares. Marco ne se plaint pas, il gagne trois fois plus que ce qu’il touchait en Pologne comme chauffeur de taxi. Père d’une fille de 21 ans, il appelle sa famille tous les jours sur une messagerie électronique, quand il trouve un réseau wifi gratuit. Par chance, à moins de deux kilomètres de Renault-Flins, il y a celui du McDonald’s : à chaque fois qu’il livre l’usine, il se gare sur le parking du fast-food et se connecte. Ce matin, il a pu appeler sa mère et regarder les informations polonaises en replay.

Ses collègues bulgares, Micka* et Lucas*, sont aussi des habitués des lieux. Ils sont parvenus à se faire embaucher « en double équipage » par un transporteur turc qui « paye bien mieux » que ceux de leur pays. Pendant que le premier conduit, le second dort, et vice-versa. Une manière d’arriver plus vite à destination. Lucas, 71 ans, presque 40 ans de route derrière lui, est le doyen des chauffeurs du parking. Officiellement il est à la retraite, mais comme sa pension de 150 euros ne suffit pas, il est retourné au turbin pour 600 euros mensuel. Depuis trois ans, les deux collègues effectuent régulièrement le trajet entre les usines Renault de Oyak-Borsa, en Turquie, et celle de Flins. Le duo de choc se vante de pouvoir parcourir les 3000 kilomètres qui séparent les deux sites « en une journée, une journée et demi », pour les livraisons urgentes. Pour battre de tels records, les Bulgares et leurs employeurs doivent s’arranger avec les limitations horaires.

Les constructeurs bientôt soumis au devoir de vigilance

« Chaque semaine les chauffeurs doivent prendre un repos de 45 heures d’affilée hors de leurs cabines, c’est la loi », analyse un fonctionnaire spécialiste du transport-routier au sein de L’Office nationale contre le travail illégal, le service du ministère de l’Intérieur qui lutte contre les formes graves d’exploitation au travail. L’OCLTI enquête notamment sur les réseaux criminels qui organisent la traite des êtres humains, mettent en place des conditions de travail et d’hébergement contraires à la dignité de la personne. L’inspecteur est formel : « C’est absolument interdit. Ces chauffeurs ne devraient pas dormir dans leurs camions pour leur repos hebdomadaire. Ces lois sont faites pour les protéger. Ce sont des êtres humains, ils ont besoin d’un vrai congé dans des conditions dignes. »

Les chauffeurs, mais surtout leurs employeurs – les sous-traitants de Renault -, qui ne leur donnent pas les moyens de se loger, sont en infraction. Même analyse du côté de l’inspecteur de la Dreal. Concernant les deux chauffeurs bulgares qui se relaient 24h sur 24, Philippe ajoute que s’il est prouvé que « l’essentiel de leurs missions se déroulent en France, que c’est l’endroit principal où ils déchargent leurs marchandises, le lieu d’où ils reçoivent leurs instructions et où sont stationnés leurs véhicules, ils doivent être payés selon la convention collective française ». Lucas avec ses 600 euros par mois, en est loin. Tout comme les chauffeurs roumains du sous-traitant d’Ikea défendus par Edwin Atema. Quant à Renault, sa responsabilité pourrait bientôt être mise en cause.

La loi relative au devoir de vigilance des donneurs d’ordre, qui devrait entrer en vigueur au premier semestre 2019, pourrait en effet mettre des bâtons dans les roues du constructeur. Initiée après l’effondrement meurtrier du Rana plazza – qui avait fait près de 1200 morts au sein d’ateliers textile au Bangladesh en 2013 –, cette loi oblige les entreprises à réparer les préjudices causés par leur absence de vigilance vis-à-vis de leurs sous-traitants. L’association Sherpa, qui lutte contre l’impunité dans la criminalité économique et financière, confirme : « Renault est une entreprise de plus de 5000 salariés qui a son siège social en France, explique Tiphaine Beau de Lomenie, juriste chez Sherpa. Elle peut être tenue responsable des agissements des sous-traitants avec lesquels elle entretient une relation commerciale établie**.

D’après la juriste, spécialiste de la nouvelle loi, le constructeur « doit identifier et prévenir les risques en matière de droits humains, environnementaux, de santé et sécurité liés aux activités de ses sous-traitants ». D’autant que le constructeur français, en publiant son plan de vigilance, avait promis d’agir « pour la santé, la sécurité et la qualité de vie au travail » et de réaliser des « audits de terrain » auprès de ses sous-traitants à risque. Pour l’usine de Flins, les contrôleurs missionnés par Renault n’auraient pas à aller bien loin.... Quelques dizaines de mètres à peine séparent le site du parking.

Leïla Miñano (Investigate Europe)
Photos : Jeanne frank / Collectif Item

*Ces prénoms ont été modifiés à la demande de l’interviewé.
**En dépit de nos sollicitations répétées, l’entreprise Renault n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Investigate Europe est un projet pilote pan-européen : une équipe de neuf journalistes travaillant dans huit pays européens, qui enquêtent sur des sujets ayant une résonance sur l’ensemble du continent. Chacune des enquêtes est publiée dans les colonnes de leurs partenaires médias européens, dont Bastamag fait partie – parmi eux : Tagsspiegel (Allemagne), EuObserver (UK), Newsweek Polska (Pologne), Publico (Portugal), Infolibre (Espagne), Aftenposten (Norvège), Corriere della Sera (Italie), Efsyn (Grèce), Falter (Autriche), Dagen Arbet (Suède), The Black Sea (Roumania), Ugebrevet A4 (Danemark), Pot Crto (Slovenie). Leur travail est financé par des bourses et des fondations, ainsi que des contributions de lecteurs. En savoir plus sur le projet et sur les journalistes ayant travaillé sur cette enquête : www.investigate-europe.eu.

Notes

[1] Données obtenue par IE auprès du Centre d’enregistrement des véhicules et des chauffeurs de Pologne.

[2] Soit 65 000 attestations. Source : Inspection générale du transport routier de Pologne.

[3] Selon le règlement social européen n° 561/2006 du 15 mars 2006. Voir ici.

[4] Sollicitée par Investigate Europe, l’entreprise De Rooy a fourni la réponse suivante : « Notre politique d’entreprise est de ne pas faire de déclarations de fond sur notre stratégie commerciale, sur l’exécution de nos activités et / ou celle de nos clients à un tiers. Par conséquent, nous ne pouvons accepter votre demande. (...) Nous espérons que vous vous êtes correctement informés et vous souhaitons beaucoup de succès avec cet article. »

[5] 30%, 20 000 attestations délivrées.

Publié le 01/07/2018

Gaziers et électriciens : l’autre grève que personne ne regarde

Stéphane Ortega (site rapportdeforce.fr)

Alors que depuis trois mois les yeux sont rivés sur la grève des cheminots et le nombre de trains en circulation, Enedis et GRDF sont touchés depuis plusieurs semaines par un mouvement de grève et d’occupation des gaziers et électriciens. À la veille de la journée de grève interprofessionnelle du 28 juin, date de mobilisation des salariés de l’énergie, 140 sites sont bloqués ou occupés dans un silence médiatique assourdissant.

 

Médiatiquement, c’est un mouvement coincé en région. Si l’ensemble des quotidiens de la presse régionale se font l’écho des occupations, des grèves et des coupures de courant, le sujet est quasiment absent de la presse nationale, des radios et des journaux télévisés. Silence radio, malgré une mobilisation prenant de l’ampleur.

Pourtant, la semaine dernière, la CGT Mines-Énergie à l’origine du mouvement annonçait 285 sites touchés par des grèves, dont 140 par des occupations. Les taux de grévistes données par les directions d’Enedis (ex-ERDF, filiale d’EDF) ou de GRDF (filiale d’Engie, ex-GDF) oscillaient nationalement entre 20 et 25 %. « C’est un mouvement avec des taux équivalents à ceux des grands conflits de 1995, 2004 ou 2009 », assure Loïc Delpech, le coordinateur des luttes de la fédération Mines-énergie de la CGT. Sur les sites mobilisés, les chiffres varient de 30 à 100 %, selon lui. Mardi 26 juin, date du dernier décompte effectué par le syndicaliste, le mouvement reste important.

Une grève peut en cacher une autre

Si un train peut en cacher un autre, une grève, celle des cheminots, a masqué un mouvement prenant de l’ampleur, semaine après semaine, chez les gaziers et électriciens. Présents lors de la journée de grève de la fonction publique du 22 mars, les salariés des secteurs du gaz et de l’électricité ont été appelés dès le mois d’avril par la CGT à un mouvement de défense du service public de l’énergie. La convergence avec les cheminots et les étudiants est à l’ordre du jour. Après un démarrage timide en avril, des actions communes avec les cheminots en mai, le conflit s’ancre à Marseille juste avant le mois de juin.

« Le mouvement s’est transformé en blocage, et s’est inscrit dans la durée », explique Loïc Delpech. Plusieurs sites sont occupés dans les Bouches-du-Rhône. Depuis, la mobilisation fait tâche d’huile site après site, touchant l’ensemble du territoire. Ici, il s’agit d’une grève journalière d’une heure, là d’un blocage du site : charge aux assemblées générales locales de déterminer les formes d’actions les plus appropriées. Parallèlement, les coupures ciblées se multiplient, visant des entreprises, des administrations, et même l’Élysée, privé de gaz pendant trois heures le 21 juin. Une façon de déclarer le cœur de l’exécutif en « précarité énergétique » après la décision de l’État de céder ses dernières parts du capital d’Engie. Les particuliers ne sont pas oubliés avec des passages en heure creuse ou le rétablissement de l’énergie pour les foyers en difficultés financières.

À l’Élysée : pas de dialogue, pas de gaz

Les revendications des gaziers et électriciens se concentrent sur la préservation d’un service public de l’énergie qui réponde aux besoins des usagers. « Ces dix dernières années, les filiales d’Engie et d’EDF ont fait remonter des milliards d’euros aux actionnaires », affirme Loïc Delpech. Pour défendre l’Intérêt général, la CGT Mines-énergie réclame une renationalisation des entreprises du secteur, rappelant que les tarifs du gaz ont augmenté de 75 % en 10 ans de libéralisation. Afin de remplir correctement leurs missions, les grévistes réclament aussi le comblement des départs et une augmentation de leurs rémunérations.

Malgré des demandes de rencontre à l’Élysée, à Matignon et auprès du ministère de tutelle, la CGT n’a pas été reçue par l’exécutif. À l’inverse, les directions d’Enedis et de GRDF ont engagé des discussions, sans parvenir à aucun accord. Sur le statut des entreprises, logiquement, les directions renvoient le sujet vers l’État, muet pour l’heure. Sur les salaires, par contre, elles renvoient vers des négociations de branche, pendant que la question des effectifs patine faute de proposition correspondant aux revendications. Le mouvement est donc appelé à se poursuivre, malgré des négociations site par site sur les demandes locales. « Nous pouvons obtenir le changement de matériel défectueux réclamé depuis des mois par les agents pour pouvoir travailler, mais sur l’essentiel, nous faisons face à une fin de non-recevoir », se désole Loïc Delpech. Du coup, le conflit se durcit.

Signe d’un mouvement prenant de l’ampleur, une intersyndicale composée en plus de CGT, de la CFDT, de FO et de la CGC s’est rassemblée mardi 26 juin, devant le siège d’Engie à La Défense. Elle a protesté contre la décision de l’État de céder ses parts du capital de l’entreprise. Un rassemblement suivi le même jour d’une réunion des fédérations de l’énergie. De leur côté, les grévistes entendent poursuivre la mobilisation. Ils ont déjà reconduit la grève cette semaine et la suivante sur plusieurs sites. L’été ne devrait pas calmer l’ardeur des gaziers et électriciens qui ont à leur disposition un préavis de grève courant au moins jusqu’au 30 août, pour se faire entendre. Et peut-être briser le silence médiatique.

 

Publié le 04/04/2018

Léonard Vincent | Eloge de la grève

Posté par Léonard Vincent | (site Le Médiapresse.fr)

Une fois de plus, une séquence de communication politique s’est ouverte ces derniers jours en France pour dénoncer par avance la prétendue « prise en otages des usagers du train ». Mais on peut aussi ne pas s’abandonner à ce refrain démagogique et se dire que la grève pourrait être un beau moment de respiration, individuelle et collective.

Ils ont de la chance, les managers de la République. Les gens ordinaires n’ont pas encore ressenti l’intérêt de faire la grève et d’en savourer les fruits. Pourtant, il y aurait de quoi s’offrir de belles journées. Il y aurait de quoi s’offrir à soi-même une belle émotion, libératrice, gentiment subversive, brève et forte. Faire la grève, ce serait, disons-le comme ça, une grande, une belle petite joie, j’en suis sûr. Ne serait-ce que d’un petit point de vue personnel, au ras du quotidien.

Pensons aux matins d’hiver, dans les grandes villes. Au métro bondé, aux odeurs de cheveux, de déodorant, à l’étouffoir des petites angoisses, de la lassitude résignée des salariés « qui ne sont rien », d’après ce qu’en dit le grand manager des Français. Coincé entre les épaules et les soupirs des inconnus, on se prend à rêver. Et si aujourd’hui, on ne se laissait pas faire ? Et si on n’avait pas à subir les mille servitudes du travail aujourd’hui ? Oui, on se prend à rêver. Et on repense, avec un peu d’anxiété peut-être, mais aussi une jubilation secrète, à nos journées d’école buissonnière.

Il y a des jours comme ça. Des jours où la farandole des imposteurs, à la télévision, à la radio, au bureau, sur le chantier, exaspère plus que de raison. Des jours où on nous en demande trop, en tout cas plus que ce qu’on est en mesure de donner. Et d’un seul coup, c’est étrange n’est-ce pas ?, le refus, la ruse, le demi-tour nous appellent. Et nous disent : là, vraiment, non. Hier d’accord, demain je ne dis pas. Mais aujourd’hui : non.

Parfois, ce n’est pas notre faute. Un enfant est malade, la salle de bain du voisin fuit à travers le plafond, la neige encombre les routes, la grippe nous saute à la gorge. Alors on reste à la maison, secrètement libéré, secrètement rebellé contre les agendas partagés, les réunions hebdomadaires, les problèmes en suspens, les directions des ressources humaines, les premiers de cordée.

La grève au fond, il faudrait l’essayer, pour voir.

La grève au fond, il faudrait l’essayer, pour voir. Allez savoir si perdre un jour de salaire, peut-être même plusieurs, n’en vaudrait pas la peine. Ne serait-ce que pour voir la tête de ceux qui trouvent ça fou, ou qui trouvent ça irresponsable. Payer pour voir, comme un coup de poker dérisoire et drôle.

Je me prends à songer à la puissance qu’aurait, dans mon beau pays malade, une grève générale faisant s’affaler en une journée tout l’ordre dominant, le gelant soudain, le faisant baisser d’un ton, le contraignant à l’immobilisme absolu, silencieux, fulminant, dans l’incompréhension générale, la stupéfaction et l’anxiété. Quelle panache ! « Mais que veulent-ils ? » se répéterait-on alors partout, sur les plateaux de télévision, dans les cabinets, dans les salles de réunion du Président. Enfin la question serait posée. Et une réponse serait attendue.

Quelle belle fiction ce serait, quel beau roman d’un jour ! Le lendemain, j’en suis sûr, quelle que soit la réaction du patron, des collègues, des confrères, au moins, avouons-le, on sourirait. Notre journée, notre semaine peut-être, et pourquoi pas notre mois d’école buissonnière, aurait eu le mérite de tout chambouler en silence. De faire peur, sans un geste violent. Et imaginons alors que nous ne soyons pas seul à nous lever le matin, à nous rendre au travail et, plutôt que de mentir pour nous tirer d’affaire, à clamer haut et fort qu’aujourd’hui, on répondra « non » à tous les ordres. Et que la loi nous protège.

Oui, vraiment, ils ont de la chance, les managers de la République.

Publié le 02/04/2018

Le travail est-il toujours aliénation ?

Entretiens croisés réalisés par Pierre Chaillan

L'Humanité.fr

 

De 1985 à 2015, le chômage a crû de 40 %, mais la population active a crû de 21%, les retraités de 74%.

Table ronde avec Stéphane Haber, professeur de philosophie à l’université Paris Nanterre, directeur adjoint du laboratoire Sophiapol, Claude Didry, directeur de recherche au CNRS, Centre Maurice-Halbwachs, École normale supérieure  et Gaspard Koenig, philosophe et auteur, président du think tank libéral GénérationLibre

Rappel des faits. Dans notre société capitaliste, le travail s’exerce suivant différents rapports sociaux. À l’heure de l’économie globalisée et numérisée – et ses formes dites collaboratives –mais aussi de l’explosion de la précarité, qu’en est-il des rapports d’exploitation et d’aliénation mis en évidence par Marx ? Peut-il permettre a contrario un épanouissement ?

Pour décrire le travail aujourd’hui, on parle de « ressources humaines », de son « coût » ou même de sa « disparition ». Dans notre société capitaliste néolibérale, qu’est-ce qui caractérise, selon vous, les rapports sociaux ?

Stéphane Haber Face au travail humain, il existe une attitude que l’on peut qualifier d’instrumentale, et qui est parfaitement légitime à son niveau : c’est une denrée rare, il faut l’économiser, l’organiser de la façon la plus efficace possible, améliorer ses performances, etc. Ce qui ne va pas, c’est quand on considère le travail uniquement de cette manière-là. Car, en réalité, il est bien autre chose. Il est ou il pourrait être par exemple une façon de participer à la vie sociale, de rendre des services à la collectivité, il est ou il pourrait être une façon de s’engager dans une activité qui va permettre d’aiguiser nos compétences, de nous confronter à des difficultés et d’essayer de les résoudre habilement. Les premiers concernés, celles et ceux qui travaillent, le savent bien, d’ailleurs : malgré les routines pesantes, malgré les contraintes et les peines, ils accordent une grande importance au travail et y associent souvent un désir d’accomplissement de soi qui les motive, même quand le quotidien n’est pas à la hauteur. C’est le regard instrumental du chef d’entreprise regardant sur son profit qui s’est imposé sans limites, alors que, jusque dans les années 1980-1990, il existait, pour le contrebalancer, une culture ouvrière porteuse d’une conception positive du travail (la fierté de l’effort et du travail bien fait, l’importance des « services » rendus à la population) et des solidarités liées au monde du travail. Pour retrouver un équilibre, il faut entendre aujourd’hui des voix capables de nous faire entrevoir la richesse de l’expérience du travail, de nous rappeler l’importance des souffrances et des insatisfactions que l’on y trouve, de porter la parole de celles et de ceux qui cherchent à travailler mieux, différemment, à la fois pour eux et pour l’ensemble de la collectivité. C’est un enjeu de « visibilité » qui est crucial politiquement. Cela implique de parler statuts, protections, règles du jeu raisonnables, mais aussi de concevoir sur des bases démocratiques des fins communes : que voulons-nous produire, compte tenu, par exemple, des limites écologiques de nos actions ?

Claude Didry De 1985 à 2015, le chômage a crû de 40 %, mais la population active a crû de 21 %, les retraités de 74 %. Loin de disparaître, le travail n’a jamais concerné autant de personnes dans la population française, tout comme le travail salarié (+ 25 % entre 1985 et 2015), alors que le nombre d’indépendants a baissé de 17 %. Les jeunes sont les plus touchés par les contrats précaires et le chômage. Mais il ne faut pas oublier que 75 % des actifs entre 28 et 58 ans sont en CDI et que l’ancienneté moyenne dans l’entreprise croît avec l’âge. Loin de disparaître, le travail stable est un fait social. Dans cette situation, la précarité ne désigne pas uniquement les emplois hors CDI, elle doit intégrer la menace de perdre son emploi, véritable épée de Damoclès à partir de 40 ans.

Gaspard Koenig Cette question repose sur des prémisses que je ne partage pas. La société française est ossifiée en statuts et corporations : tout sauf du libéralisme. Quant aux grandes entreprises, elles se partagent une rente de situation souvent acquise avec la complicité des pouvoirs publics : tout sauf du capitalisme. De ce fait, les rapports sociaux sont marqués par la violence et l’aigreur : c’est privilège contre privilège, grade contre grade, titre contre titre. Pour prendre un exemple que je connais bien, celui des profs, comment justifier que les professeurs agrégés continuent ad vitam æternam à assurer moins d’heures de cours et à toucher un salaire plus élevé que les certifiés, sur la base d’un concours de jeunesse ? La France a le don de recréer des mini-aristocraties. Les identités personnelles se définissent trop souvent d’après une fonction professionnelle, et ce à tous les échelons de l’échelle sociale. L’angoisse face au manque de sens du travail, criante chez les nouvelles générations, est à mes yeux une excellente nouvelle. Je vois autour de moi de plus en plus de trentenaires qui abandonnent une position bien établie, une fonction bien rémunérée pour voler de leurs propres ailes. Et qui, chacun à leur manière, tâchent de devenir ce qu’ils sont.

Les rapports d’exploitation et d’aliénation décrits par Marx constituent-ils toujours une grille d’analyse pertinente ?

Claude Didry Marx est né il y a deux cents ans, il nous apporte en premier lieu de quoi relire son époque. Soit par exemple en 1867 dans le Capital : « Le salaire aux pièces permet au capitaliste de conclure avec l’ouvrier principal − dans la manufacture, avec le chef de groupe, dans les mines avec le haveur, dans la fabrique avec l’ouvrier mécanicien proprement dit − un contrat à tant la pièce, à un prix pour lequel l’ouvrier principal se charge lui-même de recruter et de payer ses auxiliaires. L’exploitation des travailleurs par le capital se réalise ici au moyen de l’exploitation du travailleur par le travailleur. » Au XIXe siècle, la distinction des classes est moins évidente que prévu et je crois que Marx a profondément raison sur ce point, notamment dans une société française durablement rurale après la Révolution, où la production demeure très dispersée (à domicile, à la campagne) et beaucoup moins mécanisée que ne le donne à penser la notion de « révolution industrielle ». Dans ce XIXe siècle troué de révolutions ouvrières (1830, 1848, 1870-71) qui accoucheront en France de la République, des ouvriers contribuent à exploiter d’autres ouvriers pour répondre aux commandes des « capitalistes ». L’aliénation est forte, parce que les gens découvrent une société nouvelle qu’ils contribuent à faire émerger tout en tentant de maintenir les cadres traditionnels de leur existence : la famille, la propriété (essentielle dans une société rurale). Le grand apport de Marx, c’est la découverte du travail, derrière la mystification du commerce et de la propriété. Il annonce la société du XXe siècle, où l’école arrache les enfants à l’obscurantisme familial, la régularité du travail salarié se substitue à l’attente de la commande pour des ouvriers assujettis à des négociants et à l’incertitude des récoltes pour les ruraux.

Gaspard Koenig Je suis un lecteur gourmand de Marx. Je trouve absolument pertinente son analyse du salariat dans les Manuscrits de 1844 : une perte de soi-même. Car, écrit le jeune Marx, « le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans le travail, celui-ci ne s’affirme pas, mais se nie ». La tristesse des rapports de subordination est accablante. La négation de soi s’y double d’une chosification d’autrui. J’espère donc que le salariat ne sera qu’une parenthèse regrettable de l’histoire humaine, qui se refermera assez vite, la technologie aidant. En revanche, je mets en doute la thèse de Marx, reprise par Piketty, selon laquelle le capital tend naturellement à se concentrer. Ce phénomène est bien plutôt le résultat de structures oligopolistiques, pour ne pas dire féodales, étouffant toute concurrence, et dont les Gafa constituent la dernière résurgence. Il faudrait plutôt permettre à chacun de devenir à lui-même son propre capital, et de s’émanciper par une forme de capitalisme décentralisé. C’est par exemple toute la démarche de Hernando de Soto, qui œuvre à conférer des droits de propriété aux plus démunis dans le monde en développement. C’est aussi le sens de mon combat pour la patrimonialité des données personnelles – et, au-delà, pour la propriété de soi.

Stéphane Haber Dans la série de textes rédigés en 1844, le penseur allemand développe une réflexion audacieuse. Il commence par affirmer que le travail constitue la forme principale de l’activité humaine, celle par laquelle l’homme change le monde et développe en même temps ses talents et ses savoir-faire. Il élabore ensuite une critique du capitalisme sur cette base : avec cette organisation économique, qui est mue par la quête du profit, la majorité des êtres humains perd tout contrôle sur la réalité du travail (que produire ?, comment ?, avec quels moyens ?). Il en résulte une sorte d’abaissement général de l’humain, une sorte d’écrasement systématique de l’intelligence et de la puissance collectives. C’est cela que Marx appelle l’aliénation : je suis transformé, altéré, je perds une partie de moi, ma force et mon intelligence sont captées par des systèmes d’action parasitaires. Dans la suite de son œuvre, Marx mettra moins en avant le terme même d’aliénation, et le problème de l’exploitation (à la base : l’inégale répartition des fruits du travail) lui paraîtra plus central, plus précis, peut-être plus porteur politiquement. Mais les idées générales de 1844, qui mettent en avant la perte de contrôle sur les produits du travail et les conditions de travail, la dépendance face à un système aveugle, la déshumanisation, etc., subsisteront dans son œuvre, comme des motifs secondaires. Cela reste une référence essentielle pour les discussions actuelles.

Le travail est-il toujours aliénation ? Quelle est votre définition du travail et peut-on le libérer ?

Stéphane Haber Même si cela peut chagriner certains esprits, il faut rappeler que le dicton « il n’y a pas de sots métiers » n’est pas vrai. On ne peut pas tout mettre sur le même plan, une infirmière et un financier, un professeur des écoles et un publicitaire, une maraîchère bio et un pollueur. Il y a des professions utiles à la société, qui sont heureusement très nombreuses et variées, qui procurent des services à la collectivité sans salir ni abrutir. Il ne s’agit donc pas tant de libérer le travail que d’offrir à celles et ceux qui exercent ces métiers utiles et souhaitent le faire les moyens de le faire, en luttant contre l’exploitation et l’aliénation toujours renaissantes.

Gaspard Koenig Le travail ne sera plus une aliénation quand il deviendra un choix. C’est pourquoi je suis engagé en faveur du revenu universel, sur lequel mon think tank a publié des travaux détaillés. Foucault résume bien le sens de cette politique en analysant l’impôt négatif friedmanien dans ses leçons de biopolitique : « laisser le choix du travail ou du non-travail ». Donner le pouvoir de dire non (dans son entreprise, son foyer, sa communauté). Cela annonce une révolution sociale sans précédent, le travail cessant de constituer la clé de voûte de l’organisation sociale. Voilà comment je conçois la nouvelle tâche de la collectivité, éminemment dialectique : donner à l’individu les moyens de s’échapper du groupe. Ou, dit positivement : fonder matériellement le libre arbitre en société ouverte. Dans cette hypothèse, la distinction entre travail rémunéré, engagement bénévole et hobby improductif tendra à s’effacer. Notre identité se définira au carrefour de nos multiples activités. N’est-ce pas ce dont rêvait Marx, cette fois dans l’Idéologie allemande, lorsqu’il appelait de ses vœux « la possibilité de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon son bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique » ?

Claude Didry Il faut arrêter de considérer le travail salarié comme la forme moderne de l’esclavage, à partir du critère de la subordination. Au début du XXe siècle, le travail à la chaîne réunit pour la première fois un ensemble de travailleurs dans un même lieu, selon une organisation pensée et des technologies élaborées par des ingénieurs, des techniciens et des ouvriers : tout cela se passe dans un monde de salariés, qui aboutit à une exploration scientifique pour produire des objets radicalement nouveaux (voiture, avion, panneaux solaires, etc.). Le travail, c’est une contribution individuelle à une entreprise collective, un engagement « corps et âme », comme le dit Foucault, pénible, ennuyeux, mais aussi réflexif et parfois innovant, voire exaltant. Dans les années 1970, le sociologue Philippe Bernoux a montré le rôle structurant du travail pour les OS avec qui il a travaillé. L’aliénation ne nous apparaît qu’après coup, une fois que nous avons franchi l’étape. Le droit du travail a révélé, au début du XXe siècle, le travail « dissimulé », par exemple l’activité familiale que requièrent l’artisanat, le marchandage. Notre aliénation nous apparaîtra véritablement demain, si nous réussissons à franchir une nouvelle étape. En attendant, on peut penser que ce qui pose problème aujourd’hui, c’est moins le travail salarié comme activité individuelle que l’entreprise comme finalité collective du travail. La multiplication des fonds d’investissement, des LBO, des gestionnaires d’actifs engendre une dissolution des entreprises en soumettant les organisations à des restructurations permanentes au rythme des ordres d’achat et de vente passés par des robots. Nous sommes passés de la « cage d’acier » des capitaines d’industrie au totalitarisme numérique des virtuoses de la finance.

Pierre Chaillan

Tribunes & idées

 

Publié le 24/03/2018

« La dictature du changement perpétuel est le nouvel instrument de soumission des salariés »

par Nolwenn Weiler 22 mars 2018 (Bastamag.net)

Les nouvelles méthodes de management se prétendent au service de l’épanouissement des salariés, de leur « savoir être » et de la « réalisation de soi » en entreprise. Danièle Linhart, spécialiste de l’évolution du travail et de l’emploi, démonte ces impostures et montre comment le management moderne s’inscrit dans la lignée du travail à la chaîne théorisé par Taylor et Ford pour toujours mieux asservir les salariés. Objectif : déposséder les travailleurs de leurs savoirs et de toute forme de pouvoir dans l’entreprise. « Le patronat ne veut surtout pas que la contestation massive qui s’est exprimée en 1968 ne se reproduise », explique-t-elle. Entretien.

Basta ! : L’histoire du travail salarié est celle, dîtes-vous, d’une dé-professionnalisation systématique des travailleurs. Taylor a initié cette dynamique avec son « organisation scientifique du travail » au 19ème siècle qui, loin d’être neutre, visait à contrôler les ouvriers. Comment cette dé-professionnalisation a-t-elle été imposée ?

Danièle Linhart [1] : Taylor avait identifié le fait qu’au sein des entreprises, le savoir, c’est aussi le pouvoir. Sa théorie : si on laisse entièrement le savoir aux ouvriers dans les ateliers, alors les employeurs sont privés du pouvoir. Ce qui, bien entendu, serait dommageable à la profitabilité des entreprises. A l’époque, c’est à dire à la fin du 19ème siècle, lorsqu’un capitaliste décide de monter une entreprise, il possède l’argent, mais pas la connaissance ni les savoir-faire. Pour produire, il fait donc appel à des ouvriers et des compagnons qui organisent eux mêmes le travail.

La grande invention organisationnelle de Taylor consiste à ce que la direction puisse réunir – et s’approprier – l’ensemble des connaissances détenues par les ouvriers, les classer, en faire la synthèse, puis en tirer des règles, des process, des prescriptions, des feuilles de route. Bref, in fine, à ce que la direction puisse dire aux ouvriers en quoi consiste leur travail. Il s’agit d’un transfert des savoirs et du pouvoir, des ateliers vers l’employeur, et d’une attaque en règle visant la professionnalisation des métiers.

Quelles sont les conséquences de ce processus ?

Cette réorganisation fait émerger de nouveaux professionnels, des ingénieurs et des techniciens. Ceux-ci ont une masse de connaissances et d’informations à gérer et à organiser, afin de mettre en place des prescriptions de travail, à partir des connaissances scientifiques de l’époque. On a donc pris l’habitude de présenter le taylorisme comme une organisation « scientifique » du travail, sachant qu’à partir du moment où la science décide, ce qui en ressort est nécessairement impartial et neutre.

C’est évidemment faux : l’organisation du travail proposée par Taylor, qui était consultant au service des directions d’entreprises, est profondément idéologique. Elle a systématiquement et sciemment dépossédé les ouvriers de ce qui fonde leur force, leur identité, et leur pouvoir : le métier et ses connaissances. L’objectif est d’installer une emprise sur les ouvriers, de façon à ce qu’ils ne travaillent pas en fonction de leurs valeurs et de leurs intérêts, mais en fonction de ce qui est bon pour les profits de l’entreprise et l’enrichissement de leur employeur.

Il semble pourtant décisif pour Taylor de faire apparaître cette dépossession comme juste et honnête. Henry Ford, qui instaure le travail à la chaîne quelques années plus tard, se présente lui aussi comme un bienfaiteur de l’humanité. Quels arguments avancent-ils pour convaincre l’opinion publique ?

Taylor a toujours prétendu se situer du côté du bien commun : il affirme avoir permis une augmentation de la productivité dont toute la nation américaine a profité, alors même qu’il préconise de répartir les énormes gains de productivité obtenus grâce à son organisation du travail de manière très inégalitaire : 70 % pour l’entreprise – c’est à dire pour les actionnaires – et 30 % pour les salariés. Il dit aussi avoir « démocratisé » le travail, en l’éloignant des syndicats de métiers. Selon lui, grâce aux prescriptions définies par la hiérarchie, n’importe quel paysan pourrait désormais devenir ouvrier. Il assume totalement le fait d’avoir dépossédé les ouvriers de leur travail. Et donc, d’une partie de leur dignité.

Quelques années plus tard, Ford se présente aussi comme un bienfaiteur de l’humanité, alors qu’il propose un système technique et organisationnel encore plus contraignant. Le travail à la chaîne, c’est un pas supplémentaire vers l’asservissement. Les salariés sont non seulement tenus par des prescriptions et feuilles de route produites par la direction et sur lesquelles ils n’ont pas de prise. Ils sont désormais tenus par le rythme – infernal – imposé par la chaîne. Ford disait : « Grâce à moi, tout le monde pourra avoir sa voiture. Je participe à la cohésion sociale, et c’est un progrès formidable. »

Pourtant, chez Ford, les ouvriers étaient exploités encore plus durement qu’au sein des autres usines...

Effectivement. Le rythme y était tel qu’ils étaient très nombreux à jeter leurs outils sur la chaîne, en assurant qu’il était impossible de travailler à de telles cadences. En 1913, plus de 1300 personnes par jour doivent être remplacées ! Le taux de rotation avoisine les 380 %, ce qui est trop élevé pour assurer la production et tirer les profits escomptés. Pour fixer les ouvriers, il décide alors d’augmenter les salaires, jusqu’à ce qu’ils restent. Résultat : les paies sont multipliées par 2,5. Ce qui est énorme pour l’époque, évidemment. Ford présente cette augmentation de salaire, mise en place pour faire supporter des conditions insupportables, comme un véritable progrès social. Il fait croire à un scénario « win win », comme disent les managers aujourd’hui : tout le monde serait gagnant, l’employeur comme les salariés.

Ford pousse la logique d’exploitation plus loin que Taylor. Y compris à l’extérieur de l’atelier. Il se préoccupe d’entretenir et de reproduire « la force de travail » jusque dans la vie quotidienne des ouvriers. Quelle forme cette stratégie prend-t-elle ?

Pour tenir le coup lorsqu’ils travaillent à la chaîne, les ouvriers doivent littéralement mener une vie d’ascète. Henry Ford créé un corps d’inspecteurs chargés d’aller vérifier qu’ils se nourrissent bien, qu’ils dorment correctement, qu’ils ne se dépensent pas inutilement, qu’ils ont un appartement bien aéré... Ford, qui était végétarien, propose même des menus à ses ouvriers. Il exerce une véritable intrusion dans la vie privée, officiellement pour le bien des salariés.

On retrouve le même discours dans le management du 21ème siècle, qui prétend répondre aux aspirations les plus profondes des salariés : « Vous allez être contents de travailler chez nous. Vous verrez, nous allons vous faire grandir. » Il faut avoir du courage, être audacieux. Entretenir son corps. Dans certains bureaux, on peut désormais travailler sur ordinateur tout en marchant, grâce à des tapis roulant ! Les DRH parlent de bienveillance et de bonheur, comme Ford le faisait avec ses inspecteurs. La volonté de prise en charge de la vie des salariés perdure.

Comment se manifeste cette intrusion, dans l’entreprise du 21ème siècle ?

On leur propose par exemple des massages, de la méditation, des activités destinées à créer des relations avec leurs collègues. Certaines entreprises distribuent des bracelets pour que les salariés puissent comptabiliser leurs heures de sommeil. C’est très intrusif. L’organisation moderne du travail est un perfectionnement des méthodes de Taylor et de Ford : les directions s’occupent de tout, tandis que les salariés s’engagent totalement pour leur entreprise, avec l’esprit « libéré ».

Il s’agit toujours de faire croire aux salariés que cela est réalisé l’est pour leur bien. La logique du profit, la rationalité capitaliste deviennent l’opportunité pour les salariés de faire l’expérience de leur dimension spécifiquement humaine. D’ailleurs, les qualités qui leur sont demandées relèvent de dimensions qui vont au delà du professionnel : il s’agit de l’aptitude au bonheur, du besoin de se découvrir, de la capacité à faire confiance, à mobiliser son intuition, son sens de l’adaptation, à faire preuve de caractère, d’audace et de flexibilité…. La notion de « savoir être » est d’ailleurs devenue l’un des axes forts de la nouvelle gestion des salariés préconisée par le Medef.

La dépossession professionnelle mise en place par Taylor plonge les salariés dans un état de soumission et de dépendance hiérarchique inouï pour l’époque, dîtes-vous. Le management contemporain impose-t-il la même chose ?

Avec le taylorisme, les salariés ne peuvent plus travailler sans les préconisations de leurs supérieurs, comme les gammes opératoires, les délais alloués... On retrouve cela dans le management actuel, bien entendu, puisque le travail reste défini par les directions, assistées de cabinet de conseils qui élaborent des procédures, des protocoles, des « bonnes pratiques », des méthodologies, des process… Les salariés n’ont aucune prise sur cette définition. La dictature du changement perpétuel accentue même cette dépendance. Dans toutes les entreprises – que ce soit dans l’industrie ou dans les services – on change régulièrement les logiciels, on recompose les services et départements, on redéfinit les métiers , on organise des déménagements, on externalise, puis on ré-internalise... Ce faisant on rend les connaissances et l’expérience obsolètes. On arrive même à transformer de bons professionnels en apprentis à vie ! Les gens sont perdus.

Les salariés le disent d’ailleurs de manière très explicite : « Je ne sais plus où je suis dans l’organigramme. Je ne sais pas de qui je dépends. » Ils sont totalement déstabilisés, se sentent en permanence sur le fil du rasoir et se rabattent sur les procédures et les méthodes standard, comme sur une bouée de sauvetage. Mais ces procédures et méthodes standard ne sont définies et maîtrisées que par les directions… Les salariés se retrouvent en proie à des doutes terribles. Ils se sentent impuissants, incompétents. Ils sont obligés de mendier des aides techniques. Leur image de soi est altérée. Ils ont peur de la faute, de faire courir des risques à autrui. Ces méthodes les jettent dans une profond sentiment d’insécurité.

Face à cette exigence du changement permanent, les anciens apparaissent comme embarrassants. Vous expliquez que leur expérience est disqualifiée et leur expertise oubliée. Comment cette disqualification se met-elle en place ?

Il faut éviter, quand on est manager, d’avoir des gens capables d’opposer un autre point de vue en s’appuyant sur les connaissances issues d’un métier ou de leur expérience. Si un salarié revendique des connaissances et exige qu’on le laisse faire, c’est un cauchemar pour une direction. Or, les seniors sont les gardiens de l’expérience, ils sont la mémoire du passé. Ça ne colle pas avec l’obligation d’oublier et de changer sans cesse. Il y a donc une véritable disqualification des anciens. On véhicule l’idée qu’ils sont dépassés, et qu’il faut les remplacer.

Il s’agit en fait de déposséder les salariés de leur légitimité à contester et à vouloir peser sur leur travail, sa définition et son organisation. L’attaque contre les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) se situe dans cette même idéologie de dépossession. Ils constituaient en effet des lieux de constitution de savoirs experts opposables au savoir des directions. Les seuls savoirs experts qui doivent désormais « légitimement » exister sont ceux portés par les équipes dirigeantes où se trouvent des gens issus des grandes écoles, secondés par des cabinets de consulting internationaux.

La destruction des collectifs de travail, et le développement de l’individualisation dans la gestion des « ressources humaines », s’inscrivent-ils dans cette même ligne idéologique ?

Évidemment. C’est particulièrement vrai en France où l’individualisation systématique de la gestion des salariés a été enclenchée par le patronat au milieu des années 1970, avec toujours cette excuse officielle de la prise en compte des aspirations profondes des salariés et de leur besoin d’autonomie. Cela s’est fait en réaction aux mobilisations de 1968. Il y a eu du côté du patronat une peur très forte de la capacité de contestation massive qui s’est exprimée en 1968, sous la forme de trois semaines de grève générale avec une occupation des usines. Ce moment a été d’une violence inouï pour les chefs d’entreprise qui ne veulent surtout pas que cela se reproduise.

Depuis, tout a été mis en place pour individualiser la relation entre les entreprises et les salariés, et la relation de chacun à son travail. On a instauré des primes et des augmentations de salaire individualisées, ainsi que des entretiens individuels qui mettent le salarié seul face à son employeur pour définir des objectifs individuels – assiduité, disponibilité, qualité de la coopération avec les autres, attention aux ordres, implication, augmentation de la productivité, et j’en passe...

Il y a une mise en concurrence systématique des salariés entre eux, qui auront en retour tendance à se méfier des autres, considérés comme responsables d’une situation générale défavorable. Sans le recours possible aux autres, sans leur complicité et leur aide, voire en concurrence avec eux, les salariés auront à affronter seuls les pénibilités, la dureté de ce qui se joue au travail. Le travail n’est plus une expérience socialisatrice, il devient une expérience solitaire. L’équation « à travail égal salaire égal » est terminée. À des postes semblables, on retrouve désormais des gens qui ont des formations différentes, des statuts différents, des salaires différents. Il n’y a plus cette logique collective reliée au fait que l’on subit les mêmes conditions.

Vous ajoutez que, en mettant en avant les « aspirations » profondes des salariés, qui iraient supposément dans le même sens que les besoins de l’entreprise, on met de côté l’enjeu politique que recèle le travail. En quoi cette mise de côté, qui a commencé avec l’avènement du taylorisme, persiste-elle aujourd’hui ?

Avec son organisation « scientifique » du travail, Taylor prétendait éradiquer toute une partie de la réalité, à savoir l’existence d’intérêts divergents entre salariés et patrons, l’existence de rapports de force, et la nécessité pour les ouvriers de disposer de contre-pouvoirs afin d’échapper à la domination et de faire valoir leurs intérêts. « Mon but unique, disait-il, est d’en finir avec la lutte stérile qui oppose patron et ouvriers, d’essayer d’en faire des alliés. » On est dans la dictature du consensus.

En France, à partir des années 1980, on s’est mis à parler de consensus dans l’entreprise, avec l’idée de la « pacifier ». Il faut « créer une communauté » et que tout le monde se sente solidaire, rame dans le même sens. Il s’agit là d’une escroquerie idéologique, puisqu’il est évident que les salariés ont des intérêts à défendre, qui divergent de ceux des employeurs : la prise en compte de leur santé, la préservation de leur temps de vie privée, le fait de travailler dans des conditions qui correspondent à leurs valeurs et à leur éthique. Aujourd’hui, on tente d’effacer l’idée même du conflit. Toute idée de controverse, de contradiction, d’ambivalence est désormais disqualifiée. Il s’agit, là encore, de discréditer l’idée même de contestation et d’opposition, voire de la supprimer.

Les nouvelles méthodes de management qui se déversent dans les entreprises ne se fondent pas sur une logique innovante, mais sur une application stricte et exacerbées du taylorisme. Chacun doit faire usage de lui-même selon des prescriptions édictées par les directions. Le « Lean management » [littéralement gestion « maigre », souvent traduit par gestion « au plus juste », ndlr], qui sévit de l’hôpital aux usines, a cette ambition : faire toujours mieux avec moins en utilisant des procédures et des protocoles pensés en dehors de la réalité du travail. On demande un engagement personnel maximal, avec la menace permanente de l’évaluation, dans un contexte où la peur du chômage pèse lourd. Tout cela crée beaucoup de souffrances. Qui persistent durant la vie hors travail, entravant le repos, la détente, les loisirs, en occupant sans cesse l’esprit.

Cet « enfer », dîtes vous, est très difficile à critiquer, notamment à cause de la théorie du changement incessant, pourquoi ?

Dans le management moderne, la critique est par définition archaïque. On vous oppose le fait que vous ne comprenez pas, que tout change sans cesse. Les gens qui n’adhèrent pas sont considérés comme étant dépassés. Ou bien comme des lâches qui n’acceptent pas de se remettre en question, de prendre des risques. D’ailleurs, le modèle militaire est très inspirant pour les managers. Des hauts gradés sont régulièrement invités dans leurs colloques et formations.

Mais l’archaïsme aujourd’hui, à mon sens, réside au contraire dans le modèle de subordination du salariat. Les citoyens ont une ouverture d’esprit, des compétences et un niveau d’information qui se sont démultipliés ces dernières années. Pourtant, aujourd’hui comme hier, dès que vous mettez les pieds dans l’entreprise, vous devenez assujetti d’office à la direction. Les syndicats ne semblent pas vouloir se risquer à remettre en question ce rapport de subordination, parce qu’ils ont intériorisé l’idée que c’est lui qui oblige les employeurs à respecter les droits, les protections et les garanties arrachés au cours des luttes. Mais, devrait-on objecter, si les salariés ont des droits c’est parce qu’ils travaillent, et que cela présente des risques. Il y a là une déconstruction à faire : il ne s’agit pas de remettre en cause le salariat, bien au contraire, mais d’exiger des droits et protections plus forts encore tout en revendiquant la suppression du lien de subordination qui est une entrave insupportable et injustifiée, qui étouffe la qualité, l’efficacité et la créativité du travail.

Propos recueillis par Nolwenn Weiler

 

Publié le 08/03/2018

Suicide au travail. Michelle, victime de la précarité

Sylvie Ducatteau

Mercredi, 7 Mars, 2018

L'Humanité

 

Après un long arrêt maladie, Michelle avait travaillé trois mois à l’hôpital Tenon à Paris 20e, son dernier lieu de travail à l’AP-HP. Fred Tanneau/AFP

Michelle était technicienne de laboratoire à l’AP-HP. Elle s’est donné la mort, vendredi matin, dans les locaux de la médecine du travail, où elle avait rendez-vous.

Michelle avait prévenu. Dans un dernier courriel posté mardi 27 février, la jeune technicienne de laboratoire, âgée de 35 ans, avait annoncé son geste fatal : « Le 1er ou le 2 mars prochain devrait avoir lieu un événement tragique pour moi au siège de l’AP-HP » (Assistance publique-Hôpitaux de Paris). Elle enjoignait aux destinataires de prendre contact les uns avec les autres afin de prévenir les médias, « pour que mes tentatives de suicide à cause des conditions de travail et du harcèlement de travail (sic) au Kremlin-Bicêtre ne restent pas lettre morte », dénonçait-elle sans aucune ambiguïté. Et d’ajouter : « Je vous en prie, que je ne reste pas un cas isolé ! » Vendredi matin, profitant d’un rendez-vous avec un psychologue dans les locaux de la médecine du travail située à l’Hôtel-Dieu, à Paris, elle s’est donné la mort.

Rien n’y a fait. Ni l’obtention d’un statut de stagiaire au sein de l’AP-HP, en mars dernier, qui ouvrait la voie à son recrutement définitif après une dizaine d’années à cumuler les contrats de courte durée. Ni le soutien du responsable de la CGT de l’hôpital Robert-Debré, où elle avait travaillé. Ni celui de son avocate Me Sylvie Le Toquin, qui s’apprêtait à déposer plainte contre l’AP-HP pour harcèlement moral. Et pour qui les raisons professionnelles du suicide de sa cliente ne font aucun doute. « Je fais très peu de procès en harcèlement, d’abord parce que nous en perdons beaucoup. Mais là, j’avais tous les arguments en main », souligne Me Le Toquin. Pour l’avocate, Michelle a été « broyée » par la machine administrative. « Plus vous entrez dans la profondeur de son dossier, plus vous voyez qu’elle tombe », explique-t-elle.

Une gestion calamiteuse de ses salaires, amputés de « trop-perçus »

À quoi s’est heurtée la jeune technicienne de laboratoire ? D’abord, à l’incertitude du lendemain, permanente, provoquée par les silences de l’administration sur le renouvellement ou non de ses contrats de travail. Des contrats courts (d’un à trois mois, selon les règles de la fonction publique hospitalière), qu’elle a multipliés dans cinq hôpitaux parisiens : Trousseau, Cochin, Robert-Debré, Bicêtre et Tenon en dernier lieu. Son dossier administratif restant parfois en souffrance d’un établissement à l’autre, cela a entraîné une gestion calamiteuse notamment de ses salaires, amputés de « trop-perçus » ou du paiement des heures supplémentaires aboutissant à « un imbroglio de plus en plus incompréhensible dans lequel elle se perdait », commente son avocate.

En 2016, la contractuelle avait fait condamner l’AP-HP pour préjudice d’exécution dommageable du contrat de travail. La jeune technicienne peinait alors à obtenir le paiement de cinq heures supplémentaires. Dans la foulée, elle avait été recrutée par l’hôpital du Kremlin-Bicêtre. « J’avais des CDD avec tacite reconduction mais je n’avais pas de document écrit, de “contrat express”. Je travaillais sans contrat. Et plus personne ne me disait rien », racontait Michelle il y a quelques jours. Comme le confirme l’AP-HP dans son communiqué, c’est au lendemain de l’annonce qu’il était mis fin à son contrat qu’elle a attenté pour la première fois à sa vie. Un geste suicidaire qui n’a pas été reconnu comme accident du travail, la privant de salaire. Après un long arrêt maladie et l’échec de sa reprise d’activité, Michelle n’a tenu que trois mois à l’hôpital Tenon, puis ce fut la cassure. L’AP-HP assure avoir pris toutes les dispositions pour éviter le pire. Un CHSCT extraordinaire est convoqué ce jeudi à 11 heures à la demande de la CGT. Ces deux derniers mois, cinq salariés de l’AP-HP se sont donné la mort. Deux sur leur lieu de travail.

Lire le communiqué de l'Usap-CGT

Sylvie Ducatteau

Journaliste

 

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