PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 26/12/2020

Eric Piolle: «Arrêtons la course de nains de jardin et proposons un débouché politique»

 

Par Pauline Graulle (site mediapart.fr)

 

Le maire écologiste de Grenoble, qui veut porter une candidature unitaire à la présidentielle, se place en grand « réconciliateur ». Réconciliateur de la gauche et des écologistes, des Français avec leurs institutions et des citoyens entre eux.

Quel destin politique pour Éric Piolle ? Conforté par la percée des écologistes dans les grandes villes aux municipales et par son propre score à Grenoble où il a été réélu à la tête d’une liste d’union entre des Verts, des rouges et des roses, l’édile entend porter le rassemblement des gauches que d’aucuns jugent « irréconciliables » vers la victoire en 2022.

Candidat à la primaire d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), qui devrait être organisée dans la foulée des élections régionales au printemps prochain, Éric Piolle trouvera néanmoins sur sa route bien des embûches. Si la déclaration de candidature de Jean-Luc Mélenchon, avec qui il s’affichait cet été, a, pour l’heure, sonné le glas d’une alliance avec La France insoumise, l’écologiste grenoblois doit aussi faire face à la concurrence interne : en premier lieu, au médiatique eurodéputé Yannick Jadot, qui, depuis les européennes, se verrait bien, lui aussi, dans le fauteuil d’Emmanuel Macron.

Le maire de Grenoble reste également suspendu à une autre candidature possible, issue des rangs du Parti socialiste (PS) cette fois : celle d’Anne Hidalgo. Pendant des mois, la socialiste et le Vert se sont rencontrés chaque semaine, Éric Piolle espérant s’appuyer sur le soutien de la maire de Paris pour prendre la tête d’une coalition regroupant écologistes, socialistes et Insoumis. Mais depuis qu’Anne Hidalgo a reproché aux écologistes d’avoir « un petit souci » avec la République, « l’arc humaniste » que tous deux prétendaient porter a pris un coup dans l’aile.

Persuadé que les candidatures solitaires finiront par tomber à l’eau, le maire de Grenoble continue, bon an mal an, son petit bonhomme de chemin, multipliant les rencontres pour élaborer son programme. Il vient aussi de créer une association de financement pour collecter des fonds en vue de sa candidature.

Trois mois après l’assassinat terroriste de Samuel Paty, et alors que le gouvernement met sur la table deux lois controversées, y compris au sein de la gauche (la loi « Sécurité globale » et la loi « Séparatisme »), Éric Piolle livre sa conception des sujets dits « régaliens » : le rôle de l’institution policière, la laïcité, la République… Il revient aussi sur les enjeux stratégiques à gauche et le rôle qu’il se donne d’ici à 2022.

Mediapart : Emmanuel Macron a annoncé, le 8 décembre, la tenue d’un « Beauvau de la sécurité », en janvier. L’idée est de remettre à plat les relations entre forces de l’ordre et la population et de renforcer les moyens de la police. Soutenez-vous cette initiative ?

Éric Piolle : Deux jours avant le président de la République, j’avais réclamé la tenue d’un « Beauvau de la confiance », qui est l’inverse de ce que le gouvernement compte faire. Au lieu d’accentuer la politique sécuritaire actuelle, nous devons au contraire renouer les liens de confiance entre la société et sa police. Et, pour cela, retrouver les fondements d’une politique de sécurité dont la police est un des vecteurs, parmi d’autres. La loi « Sécurité globale » est une loi de police, limitée au contrôle des citoyens. Or la France a besoin de retrouver confiance en elle. Elle a besoin de se réconcilier pour relever le défi climatique, sans attendre.

Le malaise français autour de la police semble avoir atteint son paroxysme ces derniers mois. Comment qualifiez-vous l’action de Macron sur cette question des rapports entre police et population ?

Dans cette période, le pouvoir macroniste apparaît, loin d’être jupitérien, très fragile et très fébrile. Nous vivons des temps très troublés et le gouvernement fracture et divise les Français, ce qui me semble extrêmement dangereux. On le voit à travers la loi sur le « séparatisme ». Mais aussi avec son discours de célébration des 150 ans de la IIIe République, où Macron explique, travestissant les propos de Clemenceau selon lequel « la révolution est un bloc », que c’est « la République [qui est] est un bloc ». Comme si la République était un socle inattaquable sur lequel viendrait se briser tout ce qui n’y est pas conforme.

La réaction du gouvernement après l’assassinat de Samuel Paty puis l’attentat de Nice n’a rien à voir avec la concorde qui a eu lieu en 2015. Aujourd’hui, ce choc symbolique et émotionnel créé par les attentats est instrumentalisé par certains pour diviser les Français. Les fers de lance de cette logique mortifère sont Jean-Michel Blanquer [ministre de l’éducation nationale – ndlr] et Gérald Darmanin [ministre de l’intérieur – ndlr], qui tiennent des propos d’une grande confusion. Je pense à Blanquer avec son histoire de « tenue républicaine » à l’école, par exemple. Tout cela signe le retour à un ordre du passé. C’est inquiétant. D’où ma proposition de « Beauvau de la confiance », qui permettrait de faire du ministère de l’intérieur non pas le ministère de la matraque, de l’ordre et de la violence légitime de l’État, mais d’en faire un ministère de la concorde, de notre capacité à vivre ensemble, de l’unité nationale.

Quelles sont vos pistes pour avancer dans ce sens ?

D’abord, rendre indépendante l’IGPN [l’Inspection générale de la police nationale, chargée du traitement des violences policières notamment – ndlr] en la rattachant aussi au ministère de la justice. Ensuite, renforcer le rôle du Défenseur des droits, qui doit avoir les moyens de mener ses propres enquêtes et de demander des sanctions. Sur la police, il faut mettre le paquet sur la formation des agents et sur la création d’un cadre de valeurs qui se transmet à travers la chaîne hiérarchique. On doit aussi mettre en place une nouvelle doctrine de maintien de l’ordre, car la France a maintenant la doctrine la plus violente d’Europe, sans résultats. Or, dans une démocratie, l’usage de la force est là pour apaiser, pas pour exacerber les conflits.

Une conséquence de ce dévoiement et de cette « politique de contact », c’est que les policiers sont surexposés aux violences. Ils sont d’ailleurs également surexposés dans la lutte contre le trafic de drogue, car, sans légalisation, cela revient à vider la mer à la petite cuillère… L’autre conséquence, c’est la perte de confiance de la population vis-à-vis de sa police : les deux tiers des moins de 35 ans ont un sentiment de défiance, et les femmes redoutent d’aller déposer plainte au commissariat parce qu’elles sont mal reçues, et parce que 80 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. Le résultat de tout cela, c’est que la police est fragilisée et, avec elle, la concorde publique.

Comment en est-on arrivé là ?

Il faut remonter aux années Sarkozy pour le comprendre. Son double discours, fait de coups de menton et de politique du chiffre alors que, dans le même temps, il cassait la formation de la police et faisait des coupes sans précédent dans les effectifs de fonctionnaires, a déstabilisé toute une profession. Se voir confier une mission qu’on n’a pas les moyens de remplir, c’est non seulement de la violence symbolique pour les agents, mais c’est aussi une politique de sécurité inefficace : faire de l’affichage pour montrer qu’on est durs est, en fait, un aveu de laxisme. Cette politique sarkozyste du coup de menton est reprise à fond par le gouvernement actuel, qui n’a que des lois de cette sorte à présenter : la loi « Sécurité globale », qui n’est autre qu’un « Patriot Act » à la française, et la loi « Séparatisme » remettent toutes deux en cause les textes fondateurs (la loi de 1905, la loi de 1881, la loi Ferry sur l’école…) de la République française.

Pensez-vous qu’il faille jeter aux orties le projet de loi « Séparatisme », ou juste l’amender, comme le propose le PS, qui a soumis un contre-projet ?

Proposer un contre-projet, c’est déjà accepter le cadre malsain selon lequel il y aurait un « séparatisme ». Or, le séparatisme, normalement, c’est géographique, c’est un territoire qui veut faire sécession. Alors, quels sont les objectifs de cette loi ? Ses intentions ? Il faut lutter contre le djihadisme, cela va de soi. Il faut aussi combattre l’islamisme politique, sachant que le djihadisme et l’islamisme politique sont deux problèmes différents, donc à traiter différemment.

Tout est d’ailleurs déjà dans la loi pour ce faire. Après, interdire l’instruction à la maison relève, pour moi, là encore, de logiques de préjugés et de fracture. La preuve, Jean Castex lui-même ignore combien d’enfants ont une instruction religieuse à domicile. Il estime qu’il y en aurait 5 000, et que c’est 5 000 de trop. Sans doute… Mais est-il besoin de faire une loi pour cela ?

En réalité, les symboles agités servent à faire monter, de façon artificielle, des problèmes afin de créer des fractures. C’est aussi une manière de ne pas traiter les vrais problèmes : l’éducation populaire qui recule et laisse un espace aux dérives sectaires ou communautaires, la suppression par l’Éducation nationale de 16 000 postes d’assistant, les profs non remplacés pendant des mois…

« Depuis dix ans, la majorité culturelle a progressé autour de notre projet »

Une partie du PS, dont Anne Hidalgo, la maire de Paris, que vous rencontrez régulièrement, vous accuse, vous, les Verts, de n’être pas « au clair » avec la question républicaine. Que répondez-vous ?

Sur le fond, j’estime que nous, Français, pouvons avoir un discours universaliste à partir du moment où nous sommes conscients que nous sommes le produit d’une « créolisation » de fait (c’est un terme que j’utilise depuis six ans). Nous appartenons tous, de manière directe, sans intermédiaire communautaire, à la nation.

Pour ce qui concerne nos contempteurs, en revanche, je les laisse à leurs préjugés et à leurs anathèmes. Le trouble est chez eux ! Si j’écoute ce qu’on dit sur moi, je serais décroissanciste, anti-économie, gauchiste, idéologue… Ce n’est pas mon affaire. Je dis ce en quoi je crois et ce que je veux construire. Et si je dois faire des remarques sur untel ou untel, je les caractérise. Je ne dis pas : « Tiens, le PS doit clarifier son rapport à la déchéance de nationalité ou au communautarisme instrumentalisé par les élus locaux ! »

Par ailleurs, notre but est de nous réconcilier. Ce sont les objectifs qui comptent, et c’est ce qui m’étonne dans la séquence : ou bien nous sommes dans la course de petits chevaux avec les régionales comme étape et on se tape les uns les autres, ou bien nous faisons ce que veulent des gens comme Olivier Faure [premier secrétaire du PS – ndlr], Clémentine Autain [députée La France insoumise – ndlr], Manon Aubry [eurodéputée La France insoumise – ndlr], ou Matthieu Orphelin [député proche de Nicolas Hulot – ndlr] et nous créons un espace commun. Si certains ne sont pas dans la même dynamique, je les laisse à leurs sorties de route. Moi, j’avance. Si ce poison de la fracture porté de façon ostentatoire par le président de la République atteint cet « arc humaniste » que nous voulons construire entre la gauche et les écologistes, on connaît le résultat : ce sera le duel Macron-Le Pen en 2022, avec une inquiétude sur qui gagne à la fin.

Vous avez demandé le remboursement de trois années de subventions (de 2016 à 2018, pour un total de 3 000 euros) accordées par la ville de Grenoble au Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), que le gouvernement veut dissoudre pour ses liens supposés à l’islamisme radical. Ne cherchez-vous pas ainsi à montrer patte blanche sur la laïcité ?

Nous verrons au préalable le résultat des recours intentés au Conseil d’État. De son côté, le CCIF s’est autodissous et on n’a pas eu de réponse de sa part. On restera évidemment dans le cadre de l’État de droit, car c’est pour lui, et pour son respect, que nous sommes mobilisés. Après, il faudrait savoir : un coup, on me traite d’« islamo-gauchiste », un coup d’être dans la roue de Darmanin. Il faut garder une position solide sur cette question-là. J’estime qu’il ne faut pas confier des droits de dissolutions discrétionnaires au ministère de l’intérieur, car cela peut avoir des instrumentalisations politiques.

Anne Hidalgo laisse planer le doute sur sa potentielle candidature en 2022, de même que Fabien Roussel, le leader des communistes, et Jean-Luc Mélenchon s’est déjà lancé en campagne… Comment unir des gens qui ne veulent pas travailler ensemble ?

Avec Anne Hidalgo comme avec Jean-Luc Mélenchon, aucun pont n’est coupé. On doit discuter tous ensemble au lieu de regarder, qui la paille, qui la poutre, dans l’œil du voisin. Au lieu de se lancer dans une course de nains de jardin, donnons un débouché politique à ce que je considère être une majorité culturelle en France. La plupart des citoyens sont heurtés par le système néolibéral, sont inquiets du réchauffement climatique, craignent le déclassement ou ne voient pas d’avenir pour leurs enfants. Depuis dix ans, la majorité culturelle a progressé autour de notre projet, ce qui ne veut pas dire que nous ne sommes pas sujets à des écartèlements : en matière de consommation, de numérique, de relations sociales, d’identité… L’écologie politique est clivante, y compris à l’intérieur de nous-mêmes, comme le souligne le philosophe Pierre Charbonnier. Pour autant, elle est une aspiration majoritaire, car elle pousse à la clarification et redonne du sens à ce que nous faisons.

La primaire des Verts, à laquelle vous participerez, doit avoir lieu avant septembre 2021. Votre concurrent interne, Yannick Jadot, a dit qu’il n’attendrait peut-être pas les primaires pour commencer sa campagne présidentielle… N’est-ce pas tard pour constituer une coalition en vue de mai 2022 ?

On a tout le temps ! La primaire des socialistes avait eu lieu fin janvier 2017, la primaire des Républicains s’est tenue en décembre, et Macron s’est lancé en novembre 2016. On est à cinq cents jours de la présidentielle. Il faut être dans une volonté d’avancer en commun. Le calendrier de la présidentielle nécessite du sang-froid et de la clarté sur la vision pour le pays. Il faut que la gauche et les écologistes se mettent au service d’un projet qui les dépasse et trouvent ensuite la personne qui incarnera le barycentre politique, à la fois sur le fondement politique, mais aussi autour d’un pouvoir qui ne sera pas virilisé mais coopératif. Les Verts et le PS peuvent tenter leur aventure tout seuls, mais, à la fin, on connaît le résultat : l’échec. Tout le monde lance des ballons d’essai, mais, moi, je continue sur ma stratégie de rassemblement, car je n’ai rien vu d’autre qui puisse fonctionner.

Au fond, les écologistes n’ont-ils pas déjà fait une croix sur la présidentielle pour se concentrer sur les législatives de 2022, avec pour ambition de revenir à l’Assemblée nationale ?

On ne peut pas jouer la défaite. Ce que j’ai souhaité apporter à l’écologie politique, c’est l’ambition de la victoire, en gardant les fondamentaux à la fois sur le projet politique, mais aussi sur la compétence, le travail, le souci de l’intérêt général, et toutes les autres qualités que les Français reconnaissent à Europe Écologie-Les Verts, qui est le parti préféré dans l’opinion. J’ai montré à Grenoble, en 2014, que l’écologie avait vocation à prendre et à exercer le pouvoir. Six ans plus tard, ma liste a rassemblé 47 % des suffrages et j’ai été réélu. Depuis, la Commission européenne nous a sacrés Capitale verte européenne pour l’année 2022… Cette volonté de victoire a été portée partout aux dernières municipales : à Marseille, à Tours, à Bordeaux, à Poitiers, à Besançon, à Annecy… Partout, un changement de culture dans le rapport au pouvoir est en train de se produire.

Vous-même n’avez pas appliqué, à l’échelle locale, votre proposition de rassemblement avec le PS… Ni à Grenoble, où le socialiste Olivier Noblecourt était votre concurrent au premier tour, ni à la métropole…

En 2020, la moitié du PS était sur la liste que je conduisais, l’aile macronisante ne pouvait pas se retrouver dans notre projet. À l’échelle de la métropole, un front anti-écolo s’est mis en place. Ici comme ailleurs, le PS n’a pas fini sa mue écologiste : on l’a vu à Strasbourg ou Lille. Cette capacité de travail avec les écolos est parfois opérante. Mais, parfois, certains veulent juste détenir le pouvoir. Avoir le pouvoir pour le pouvoir, ça n’a jamais changé la vie…

N’est-il pas vain de vouloir une union à la présidentielle, alors que les régionales de juin prochain verront s’affronter partout des listes vertes et socialistes au premier tour ?

J’ai porté la volonté qu’il fallait s’unir dans quatre régions exemplaires. On n’est pas partis pour, dont acte. Dans la région Centre-Val-de-Loire, l’écologiste Charles Fournier fait une campagne très intéressante. Mais ce n’est pas parce qu’on ne trouve pas le format pour les régionales qu’on n’y arrivera pas pour 2022. La clé sera une candidature commune à la présidentielle, un accord programmatique sur les législatives et un consensus sur les changements constitutionnels à opérer une fois au pouvoir.

Quel regard portez-vous sur la démission de Michèle Rubirola, la maire de Marseille, au profit de son adjoint socialiste, Benoît Payan ?

Michèle incarnait un nouveau souffle citoyen, populaire et écologiste. Elle a réussi à faire voter des gens qui se disaient que ce n’était pas pour eux. J’ai de la tristesse à penser que le système est si violent qu’il finit par broyer ceux qui ne sont pas des professionnels du milieu… Or, on le sait, au vu des défis immenses à relever : on ne peut pas laisser le pouvoir à des gens qui ne rêvent que de cela.

Mais vous-même, avant d’être élu, à 41 ans, comme maire de Grenoble, étiez ingénieur, pas un professionnel de la politique… Qu’est-ce qui fait que vous avez résisté ?

Je ne me vis toujours pas comme un homme politique, mais avant même de me présenter, j’avais déjà beaucoup réfléchi à l’exercice du pouvoir. Je me suis entouré avant même de démarrer la campagne. En 2014 [année à laquelle Éric Piolle gagne la ville – ndlr], personne ne me voyait gagnant, mais moi, oui. Les sondages me donnaient 10 points derrière ; nous sommes arrivés 4 points devant. Je ne me suis pas engagé pour faire de la politique, mais pour exercer le pouvoir et changer les choses. Alors, au lieu de me faire ballotter dans le marigot politicien, j’ai pris de vitesse tout le monde. J’ai recruté un DGS [directeur général des services – ndlr] à la ville sur lequel je pouvais compter, en qui j’avais toute confiance. Il était dans l’équipe depuis fin 2013. J’ai dit que je ne cumulerais pas mes mandats. Nous avons baissé de 25 % nos indemnités, plus qu’un symbole c’était pour signifier aux citoyens que nous n’étions pas là pour nous goinfrer. J’ai construit ma liberté politique et je l’entretiens en permanence.

Néanmoins, je reconnais que ce n’est pas toujours simple, surtout quand le PS, qui a été hégémonique pendant des années, est dans les parages. Le pouvoir n’est pas une propriété privée. Il ne faudrait pas que ce parti, dont le bilan au niveau national est contesté, et dont l’image est très abîmée dans l’opinion publique, pense qu’il suffit d’avancer derrière les Verts pour conquérir le pouvoir et, ensuite, appliquer sa politique. L’écologie n’est pas un cache-nez, c’est une exigence et une éthique. Ce qui ne nous empêche pas de regarder l’avenir ensemble.

Pensez-vous que l’affaire Rubirola peut entacher la crédibilité des écologistes pour 2022 ?

C’est d’abord une affaire marseillaise et cette ville est un monde en soi. Ensuite, qu’on nous juge sur notre projet et sur notre bilan. En un mandat d’action, Grenoble est passé de la ville la plus endettée de France à Capitale verte de l’Europe pour l’année 2022. Il y a plein d’exemples d’élus écologistes qui ont été aux manettes et qui ont très bien rempli leur mission. Je pense à Dominique Voynet, Cécile Duflot ou Marie-Christine Blandin, hier. Et, aujourd’hui, aux nouveaux maires (pour ne citer que les grandes villes) que sont Léonore Moncond’huy à Poitiers, Emmanuel Denis à Tours, Grégory Doucet à Lyon ainsi que Bruno Bernard à la métropole, Jeanne Barseghian à Strasbourg, Pierre Hurmic à Bordeaux, Anne Vignot à Besançon et François Astorg à Annecy.

Ce sont des gens qui, comme Michèle Rubirola et moi, n’étaient pas des professionnels de la politique. Cela ne les empêche pas d’être fiables, sérieux, constructifs. N’en déplaise au bocal politicien, si les électeurs nous ont fait confiance, c’est parce qu’ils savent que l’écologie change la vie. 

Vous avez écrit dans Libération une ode au « génie français ». Tenter de faire vibrer la corde du roman national n’est-il pas un peu dépassé, d’autant plus pour un écologiste ?

L’histoire de France, il faut l’embrasser totalement, dans ses côtés positifs comme dans ses côtés sombres. Que je parle de « génie français » – que la France peut avoir dans plein de domaines, par exemple en cinéma, littérature, rugby –, c’est parce que je sais que la France est elle-même quand elle est pionnière. Être pionnier aujourd’hui, c’est relever le défi du climat. Et, pour cela, il faut commencer par réconcilier les Français : aucune énergie ne devra manquer.

Publié le 25/12/2020

« Je travaillais la nuit une fois que les enfants étaient couchés » : l’enfer du télétravail pour les femmes

 

par Rozenn Le Carboulec (site bastamag.net)

 

Absence de répartition des tâches ménagères et de la garde des enfants, ralentissement des carrières : le télétravail confiné a accentué les inégalités femmes-hommes. Le récent accord national interprofessionnel ne risque pas d’améliorer la situation.

Ce midi, Bintou*, n’a pas eu le temps de manger. Elle a ouvert un paquet de chips en guise de déjeuner. Assistante de copropriété, en télétravail trois jours par semaine, elle doit également garder son fils de 8 mois. « Ma pause déj est à 12h30, mais ça correspond à ses heures de repas, donc je lui donne son repas à midi et quand il fait la sieste à 13 h je dois reprendre le travail », raconte cette trentenaire, alors qu’on entend son bébé pleurer à l’autre bout du combiné. « Je travaille dès qu’il dort, quand il fait la sieste le matin vers 10 h et l’après-midi vers 13 h. »

Les mères, deux fois plus nombreuses que les pères à renoncer à travailler pour garder les enfants

36 % des femmes estiment que leur charge de travail a augmenté pendant le premier confinement, contre 29 % des hommes, selon une enquête publiée par l’Ugict-CGT en mai dernier [1]. La situation ne s’est pas forcément améliorée avec la deuxième vague de l’épidémie et le retour au télétravail : « On constate l’inverse : une dégradation des conditions et plus de difficultés liées au télétravail, à la fois pour les entreprises et les salarié.es », avance Fabrice Angéï, secrétaire confédéral de la CGT.

Loin de réduire les inégalités genrées, la crise sanitaire les a au contraire révélées, et même accentuées, en particulier dans les couples avec enfants. Selon l’Insee, pendant le premier confinement, 83 % des femmes vivant avec des enfants y ont consacré plus de quatre heures par jour, contre 57 % des hommes [2]. Les mères ont été deux fois plus nombreuses que les pères à renoncer à travailler pour garder leurs enfants. Et parmi les personnes qui ont dû continuer à travailler, près de la moitié des femmes assuraient une « double journée », professionnelle et domestique.

« Pour nous, le gouvernement a une part de responsabilité dans cette situation, en considérant que le télétravail est un mode de garde. C’était quand même une façon de se dédouaner et de reporter le problème dans les foyers, et donc malheureusement sur les femmes », déplore Béatrice Clicq, secrétaire confédérale de Force ouvrière. Elle ajoute : « Heureusement, certaines entreprises ont joué le jeu. Mais il faut aller plus loin. »

« La charge mentale est sur moi à 100 % »

Lila*, la trentaine, travaille pour Google France, et a dû s’occuper de ses enfants de deux, cinq et sept ans tandis que son conjoint, producteur de vidéos, se rendait au travail tous les jours. « Au début, j’ai essayé de répartir les tâches avec mon compagnon, qui a refusé en disant que lui devait travailler et que les enfants pouvaient se débrouiller tout seuls », raconte Lila. Elle se levait vers 6h30 tous les matins « pour répondre aux mails des Américains », entre deux préparations de petits déjeuners.

Même chose pour Fanny*, médecin-chercheure, maître de conférence et mère de deux enfants : « Quand ma fille arrivait à jouer un peu toute seule, je m’occupais des tâches ménagères. Après, c’était préparation du repas, douches, de nouveau repas… Je travaillais la nuit une fois que les enfants étaient couchés, parfois jusqu’à 3 h du matin. » Avec la réouverture des établissements scolaires, Fanny a davantage réussi à travailler. Mais avec un mari médecin réanimateur – et de fait jamais à la maison pendant l’épidémie – la répartition inégale des tâches s’est accentuée avec l’épidémie : « La charge mentale est toujours sur moi à 100 % », reconnaît-elle.

 « Office manager » et mère de trois enfants, Sarah* s’occupe également de l’intégralité des tâches ménagères de son foyer. Elle estime que le télétravail en période de confinement a plus que jamais révélé les inégalités dans son couple : « Mon conjoint ne prend aucune initiative. Le midi, il vient me voir et me demande "qu’est-ce qu’on mange ?". J’ai l’impression d’avoir un enfant de plus à la maison. » Chez Bintou, quand son mari, ouvrier et ne pouvant donc pas télétravailler, s’occupe de leur fils à son retour à la maison, c’est elle qui s’attèle quasi systématiquement à la préparation du dîner.

« Je travaille sur la table à manger »

Alors que les violences conjugales ont explosé depuis le début de la crise sanitaire, un cinquième des répondant·es à l’étude de l’Ugict-CGT affirme que le confinement a généré des tensions dans leur couple. Un chiffre d’autant plus élevé lorsque les deux conjoints sont à la maison, en inactivité ou en télétravail. Dans la relation entre Lila et son conjoint, leurs désaccords se sont renforcés pendant le confinement au point de pousser le couple à se séparer. Sarah estime également que le télétravail en confinement a exacerbé les tensions entre elle et son mari. Mais aussi entre ce dernier et leurs enfants. « Je me suis retrouvée avec les enfants qui me disaient : “Pourquoi on participerait si lui il fait rien ?” Devoir expliquer à son conjoint que les enfants n’aident pas parce qu’ils prennent exemple sur lui, c’est devoir éduquer quelqu’un d’autre… C’est dur et violent, et ce n’est pas mon rôle en fait. »

Le mari de Sarah, chef d’entreprise d’une TPE, travaillait dans leur chambre, tandis qu’elle restait avec les enfants. « J’utilisais parfois notre chambre ou celle de ma fille, mais je n’avais pas d’espace à moi. Mon principal travail, ça a été de m’occuper de mes enfants », lance-t-elle. En moyenne, seulement 25 % des femmes télétravaillent dans une pièce dédiée où elles peuvent s’isoler, contre 41 % des hommes, révélait déjà l’Ined en juillet dernier [3]. L’écart est encore plus fort pour les cadres.

Si Lila a eu la possibilité, par son employeur, Google, d’obtenir un budget de 1000 dollars pour s’acheter du matériel en vue de télétravailler, cela reste une exception. Globalement, plus de la moitié des femmes n’ont pas disposé d’un mobilier ni d’un équipement adapté au télétravail au printemps, selon l’Ugict-CGT (contre 42 % des hommes). Conséquence directe : 55 % des femmes ont déclaré l’apparition de douleurs musculo-squelettiques, contre 35 % des hommes.

« C’est difficile de dormir »

Ces inégalités élevées en période de crise sont génératrices d’importants risques psychosociaux. Toujours selon l’Ugict-CGT, 38 % des télétravailleuses (et 29 % des télétravailleurs) se plaignent d’une anxiété inhabituelle. D’autant plus quand il s’agit de parents devant garder leurs enfants : 44 % des femmes déclarent être plus fréquemment anxieuses contre 34 % pour les hommes. Une autre enquête publiée en avril dernier, affirmait que les femmes étaient plus nombreuses à se trouver en « détresse élevée » lors du premier confinement [4].

Depuis l’annonce du second confinement, Fanny est sous antidépresseurs. En plus de ses enfants, elle a aussi dû s’occuper de son mari, épuisé et traumatisé par son travail en réanimation. « Au lieu d’avoir l’impression de sortir du confinement, je me suis retrouvée en position d’aidante, confie-t-elle. Physiquement, j’ai perdu du poids, alors que ce n’est pas du tout naturel chez moi. Il m’est aussi difficile de dormir. »

L’accord sur le télétravail ne prévoit rien de sérieux pour les femmes

Surtout, Fanny a peur de la suite. Peur que cette répartition déséquilibrée persiste et devienne à jamais la norme. Et que cela finisse, au bout du compte, par impacter son travail. « Si ça roule dans le foyer, c’est au détriment de ma carrière », met-elle en lumière. Fonctionnaire, cette médecin chercheure ne risque pas de se retrouver au chômage, mais craint néanmoins que cette période stoppe sa progression. « J’ai vu mes collègues sans enfant qui ont profité du confinement pour avancer énormément sur leurs propres recherches, alors que pour moi, ça n’a pas été le cas, ça a été un vrai frein. Je me sens empêchée. Je suis maître de conférence, c’est là où on nous attend au tournant, il faut publier, mettre en place de grands projets de recherche… Et là, pour moi, c’est impossible. »

Parmi les risques liés à un télétravail non adapté aux exigences familiales, la perte d’emploi est une réalité. Ce sont, encore une fois, d’abord les femmes qui en paient le prix : parmi celles qui étaient en emploi au 1er mars 2020, deux sur trois seulement continuaient de travailler deux mois plus tard, contre trois hommes sur quatre [5]

Loin de garantir que le télétravail ne se substitue pas à un mode de garde, comme le réclamaient certains syndicats, le nouvel accord interprofessionnel sur le télétravail (Ani), signé le 26 novembre par la CFDT, Force ouvrière et la CFE-CGC - « accouche d’une souris », estime Sophie Binet, dirigeante confédérale de la CGT, en charge de l’égalité femmes-hommes. La CGT n’a d’ailleurs pas signé l’accord. « Si c’est pour reprendre des dispositions existantes, il n’y a pas besoin de négocier. Nous sommes signataires de l’accord de 2005 qui est un très bon accord sur le télétravail. Mais nous demandons un avenant prenant en compte l’égalité femme-homme notamment », met-elle en avant [6].

Le nouvel accord de 19 pages se contente finalement de deux petits paragraphes très généraux sur la question. L’un stipulant que « le télétravail ne doit pas être un frein au respect de l’égalité entre les femmes et les hommes ». Le second que « la pratique du télétravail ne peut influencer négativement sur la carrière des femmes et des hommes ». Cet accord ne contient donc aucune mesure concernant spécifiquement les femmes. Il est en plus non-contraignant.

Rozenn Le Carboulec

* Ces prénoms ont été changés à la demande des intéressées.

Notes

[1Le monde du travail en confinement : une enquête inédite, mai 2020.

[2Conditions de vie pendant le confinement : des écarts selon le niveau de vie et la catégorie socioprofessionnelle, Insee focus 197, juin 2020.

[3Le travail et ses aménagements : ce que la pandémie de covid-19 a changé pour les Français, Ined, numéro 579, juillet 2020, Population & Sociétés.

[4] Voir l’étude menée par OpinionWay pour le cabinet de conseil Empreinte Humaine, avril 2020.

[5] Le travail et ses aménagements : ce que la pandémie de covid-19 a changé pour les Français, opus cité, voir lien note 6.

[6] Outre la garantie que le télétravail ne se substitue pas à un mode de garde, la CGT réclamait un droit opposable au télétravail pour les femmes enceintes dès l’annonce de leur maternité et la mise en place de mesures de prévention par

Publié le 24/12/2020

Le couscous fait l’union

 

par Akram Belkaïd, (site blog.mondediplo.net)

 

Quelques grains d’euphorie en ces temps moroses. Le couscous fait désormais partie du patrimoine culturel immatériel de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). Ce n’est que justice pour un plat qui remonte à l’Antiquité — il existait déjà à la table des royaumes numido-berbères qui tinrent la dragée haute à la Rome impériale — et qui demeure aujourd’hui le plat familial par excellence au Maghreb. Ce sont d’ailleurs quatre pays d’Afrique du nord, l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie qui ont porté en commun la candidature du dossier « Savoirs, savoir-faire et pratiques liés à la production et la consommation du couscous ». Cette démarche unitaire à laquelle aurait mérité de se joindre la Libye, est suffisamment rare pour être saluée (1).

En mai 1961, le jeune écrivain Kateb Yacine, tout auréolé du succès de son roman Nedjma, publiait dans Le Monde diplomatique un article intitulé « Tous les chemins mènent au Maghreb » où il rappelait la communauté de destin des pays d’Afrique du nord. C’était trois ans après la Conférence de Tanger, aujourd’hui tombée dans l’oubli, où les trois grands partis indépendantistes (Istiqlal pour le Maroc, Front de libération nationale (FLN) pour l’Algérie et Néo-Destour pour la Tunisie) proclamèrent leur foi en un Maghreb uni sur le plan politique. Il s’agissait-là d’une espérance partagée par plusieurs générations de militants qui s’étaient dressés contre la présence française. Comment ne pas croire alors en cette union ? Un Maghreb uni faisait — et fait toujours —, sens : une homogénéité religieuse, l’islam sunnite étant largement majoritaire, deux langues partagées (l’amazigh dans ses différentes versions et l’arabe maghrébin), des habitudes culturelles communes et une histoire partagée marquée notamment par la solidarité qui se jouait des frontières.

Ainsi, quand la France décide, en 1953, d’exiler à Madagascar le sultan marocain Mohammed V, grand-père de l’actuel souverain Mohammed VI, c’est tout le Maghreb qui s’embrase. La même chose s’était produite en décembre 1952 après l’assassinat par les services secrets français de Ferhat Hachad, la grande figure du syndicalisme tunisien. À peine connue l’information de sa mort, le Maroc s’enflamme ; c’est à Casablanca qu’eurent lien les émeutes les plus violentes (40 morts parmi les manifestants). Enfin, le FLN algérien puis le Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA) trouvèrent soutien, appui et refuge au Maroc comme en Tunisie durant la guerre d’indépendance (1954-1962).

Les indépendances ont balayé le projet maghrébin qui s'est transformé peu à peu en incantation stérile

Lire aussi Jean Ziegler, « Et pourquoi pas un Maghreb à six », Le Monde diplomatique, mars 1989. Mais les indépendances ont balayé le projet maghrébin qui s’est transformé peu à peu en incantation stérile. En 1963, un conflit frontalier oppose le Maroc et l’Algérie. Douze ans plus tard, la prise de contrôle de l’ex-Sahara espagnol par le Royaume chérifien provoque deux affrontements meurtriers entre les deux pays et installe entre eux une paix froide qui, aujourd’hui encore, fait du Maghreb une zone très peu intégrée. Créée en 1989, l’Union du Maghreb arabe (UMA) demeure une coquille vide. Sur le papier, cet ensemble élargi à la Libye et à la Mauritanie, se voulait ambitieux : libre-circulation des personnes et des marchandises, normes communes, monnaie unique, échanges intenses en matière d’éducation et de formation, etc. De cela, rien ou presque n’a été réalisé. La frontière terrestre algéro-marocaine est fermée depuis 1994, il n’existe aucun équivalent de programme Erasmus pour les étudiants des trois pays et la liste des divisions — politiques, culturelles ou sportives —, semble interminable. Pour un exportateur de la région, il est plus facile de faire des affaires avec la France qu’avec le pays voisin. Et les chercheurs qui travaillent sur la région constatent régulièrement le coût de ce « non-Maghreb ».

C’est dire à quel point cette démarche commune auprès de l’Unesco relève de la surprise agréable. Un autre exemple, peu connu, concerne l’interconnexion des réseaux électriques maghrébins qui a été achevée il y a quelques années ce qui démontre que des progrès peuvent être accomplis pour peu que le chauvinisme et les calculs politiques mesquins ne s’en mêlent pas.

Certes, cela n’empêchera pas chaque pays de continuer à revendiquer la paternité du couscous. Rappelons qu’en 2016, l’Algérie avait tenté de déposer seule un dossier auprès de l’Unesco avant de faire machine arrière après les protestations tunisienne et marocaine. Mais ces querelles picrocholines existent aussi à l’intérieur de chaque pays, l’adage affirmant qu’il y a autant de couscous que de familles. Plat du vendredi ou du dimanche, selon le jour de repos hebdomadaire des uns et des autres, le « t’âm » (ou « nourriture », le terme couscous est très rarement employé dans les dialectes arabes maghrébins sauf en Tunisie avec « kouskssi ») ou « seksou », ou encore « kseksou », se décline en plusieurs centaines de recettes, qu’il soit à base de blé dur, d’orge ou même de maïs, avec ou sans épices, avec ou sans viande d’agneau, poisson ou poulet, chacune de ses recettes est propre à une région, une ville ou même un village. L’auteur de ces lignes privilégie ainsi une recette basique, issue de la tradition familiale : un couscous simple, au beurre ou, c’est encore mieux, à l’huile d’olive, mélangé à des petits pois de saison cuits à la vapeur. Autre recette, proustienne celle-ci : du lait chaud, un peu de miel et de la semoule çabha, c’est-à-dire qui reste du couscous de la veille.

Une hérésie sans nom

Mais, au-delà des divisions à propos de cet emblème par excellence de la convivialité et du partage — le couscous est mangé dans les joyeuses comme les tristes occasions —, deux choses uniront tous les Maghrébins : d’abord, leur méfiance atavique à l’égard de la semoule dite « express » censée permettre d’obtenir un couscous en moins de cinq minutes (semoule arrosée d’eau bouillante). Ensuite, et c’est le pire des crimes gastronomiques, la combinaison couscous-merguez si chère aux restaurateurs, patrons de relais-routiers et autres gargotiers et bistrotiers de France et de Navarre. Il s’agit-là d’une hérésie sans nom, d’une grave atteinte au bon goût culinaire, d’une dérive inacceptable en matière de (mauvaise) appropriation culturelle. Cela vaut pour toute viande grillée ou braisée, comme le méchoui, qui viendrait à accompagner ce plat. Imagine-t-on un cassoulet au haddock ? Une choucroute à la viande de chèvre ? Espérons que l’Unesco œuvrera fermement pour bannir cette pratique regrettable…

 Publié le 23/12/2020

Covid-19: Macron veut faire entrer dans le droit commun des mesures d’exception

 

Par Laurent Mauduit (site mediapart.fr)

 

L’état d’urgence sanitaire prenant fin le 1er avril, un projet de loi prévoit, au-delà de cette date, de faire entrer dans le droit commun certaines mesures d’exception. Des mesures privatives de liberté pourraient être prises, dans certaines circonstances, pour ceux qui ne se font pas vacciner.

Emmanuel Macron l’a souvent dit : il sera hors de question de rendre le vaccin obligatoire. Et comme il l’a souvent répété, on connaît les raisons de ce choix : une telle obligation serait une atteinte aux libertés publiques et individuelles les plus fondamentales.

Et, pourtant, le chef de l’État organise la possibilité de déroger à cette promesse. Pas dans le cadre du Covid-19, assure l’exécutif, mais à l’avenir. À l’occasion d’un Conseil des ministres extraordinaire qui s’est tenu lundi 21 décembre en visioconférence et auquel il a participé depuis la Lanterne, là où il s’est placé à l’isolement, un projet de loi « instituant un régime pérenne de gestion des urgences sanitaires » a été examiné. Et s’il est adopté en procédure d’urgence par le Parlement, il donnera le droit au gouvernement, « le cas échéant », de subordonner l’accès de certains lieux et certaines activités à la présentation d’une attestation de vaccin.

Face à la polémique naissante, notamment sur les réseaux sociaux, le ministre de la santé, Olivier Véran, en visite dans l’une des plateformes logistiques mobilisées pour la campagne de vaccination, à Chanteloup-en-Brie (Seine-et-Marne), a tenté de rassurer en indiquant que ce texte « a vocation à faire son chemin, à mûrir ». « C’est un cadrage général proposé par le gouvernement. Le texte vivra au Parlement et le débat aura lieu », garantit Matignon au Parisien.

Si le gouvernement a élaboré ce projet de loi (accessible ici), c’est que l’état d’urgence sanitaire prend fin le 1er avril prochain. Emmanuel Macron et le premier ministre ont donc souhaité prendre des dispositions d’ordre public qui permettent de prendre des mesures d’urgence au-delà de cette date. Voici ce que dit l’exposé des motifs de ce texte : « Bien que ce régime [de l’état d’urgence] ait fait ses preuves, cette échéance n’a été remise en cause par aucune des trois lois de prorogation intervenues depuis lors. Elle a même été étendue aux systèmes d’information institués pour gérer la crise sanitaire par la loi du 11 mai 2020. L’ambition du présent projet de loi est ainsi de substituer à ces dispositions, conçues dans des circonstances particulièrement contraintes et pour faire spécifiquement face à l’épidémie de Covid‑19, un dispositif pérenne dotant les pouvoirs publics des moyens adaptés pour répondre à l’ensemble des situations sanitaires exceptionnelles. »

Et l’exposé des motifs ajoute : « La refonte prévue par le présent projet de loi distingue deux niveaux d’intervention selon la gravité de la situation et la nature des mesures à prendre pour y faire face : l’état de crise sanitaire, d’une part, et l’état d’urgence sanitaire, d’autre part. Ces deux régimes pourront rester parfaitement autonomes, mais ils pourront également s’inscrire dans le prolongement l’un de l’autre, car l’état de crise sanitaire pourra être déclenché avant comme après l’état d’urgence sanitaire, soit pour juguler une crise naissante qui n’a pas encore l’ampleur d’une catastrophe sanitaire, soit pour mettre un terme durable aux effets d’une catastrophe qui n’aura pu être empêchée. Pendant la catastrophe sanitaire elle-même, c’est le régime de l’état d’urgence sanitaire qui s’appliquera avec ses prérogatives propres auxquelles s’ajouteront celles de l’état de crise sanitaire, applicables de plein droit. »

Ce projet de loi est dénoncé pour une première raison : ses détracteurs y voient l’instauration d’une sorte d’état d’urgence permanent. À plusieurs reprises au cours des derniers mois, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) s’est inquiétée des atteintes aux libertés publiques perpétrées à l’occasion des mesures de lutte contre la pandémie. Elle pourrait, cette fois-ci encore, s’alarmer.

Mais, dans ce projet de loi, il y a encore plus étonnant : le texte, s’il est adopté par le Parlement, offrira effectivement la possibilité au gouvernement de prendre des mesures autoritaires en plusieurs domaines. Cela commence de la sorte : « Le premier ministre peut également, par décret pris sur le rapport du ministre chargé de la santé, prendre aux seules fins de garantir la santé publique les mesures suivantes : “1° Réglementer ou interdire la circulation des personnes et des véhicules et réglementer l’accès aux moyens de transport et les conditions de leur usage ; 2° Interdire aux personnes de sortir de leur domicile, sous réserve des déplacements strictement indispensables aux besoins familiaux ou de santé ; 3° Ordonner la fermeture provisoire et réglementer l’ouverture, y compris les conditions d’accès et de présence, d’une ou plusieurs catégories d’établissements recevant du public ainsi que des lieux de réunion, en garantissant l’accès des personnes aux biens et services de première nécessité ; 4° Limiter ou interdire les rassemblements sur la voie publique ou dans un lieu ouvert au public ainsi que les réunions de toute nature, à l’exclusion de toute réglementation des conditions de présence ou d’accès aux locaux à usage d’habitation ; 5° En tant que de besoin, prendre toute autre mesure limitant la liberté d’entreprendre. »

Aussitôt après, il y a cet autre ajout, qui concentre les critiques : « 6° Le premier ministre peut, le cas échéant dans le cadre des mesures prévues aux 1° à 5°, subordonner les déplacements des personnes, leur accès aux moyens de transports ou à certains lieux, ainsi que l’exercice de certaines activités à la présentation des résultats d’un test de dépistage établissant que la personne n’est pas affectée ou contaminée, au suivi d’un traitement préventif, y compris à l’administration d’un vaccin, ou d’un traitement curatif. Le décret mentionné au deuxième alinéa du présent article précise l’étendue de cette obligation ainsi que ses modalités d’application s’agissant notamment des catégories de personnes concernées. »

C’est dit avec beaucoup de précautions, mais c’est dit tout de même : en certaines circonstances, et pour certaines personnes, le premier ministre aura donc la faculté de rendre obligatoire « l’administration d’un vaccin ».

L’étude d’impact du projet de loi précise que « cette disposition n’a pas vocation à être utilisée dans le cadre de la crise sanitaire actuelle » mais qu’elle pourrait l’être « face à une menace épidémique plus sérieuse encore ».

Le fait qu’un vaccin soit légalement obligatoire n’est certes pas une nouveauté en France. Depuis 2018, 11 vaccins sont ainsi obligatoires, dont ceux contre la diphtérie, le tétanos, la poliomyélite ou encore la coqueluche.

« Le risque c’est celui de la banalisation de mesures d’exception »

Évoquant la vaccination contre le Covid-19, pour laquelle la communauté scientifique ne dispose que d’un faible recul sur de possibles effets secondaires, le chef de l’État a toujours répété préférer la persuasion à l’obligation.

 « On ne répond pas à la défiance par l’obligation », a-t-il insisté le 4 décembre dernier, lors de son entretien avec le média Brut, comme s’il s’agissait d’un principe. On peut désormais en douter.

Dans un avis rendu ce lundi 21 décembre, le Conseil d’État valide pour l’essentiel le projet de loi du gouvernement, se bornant à quelques suggestions d’ajustement. « Le Conseil d’État relève qu’une mission d’information parlementaire, conduite par MM. Houlié et Gosselin, députés, a, d’ores et déjà, examiné la question du régime juridique de l’état d’urgence et réfléchi aux conditions dans lesquelles celui-ci pourrait être pérennisé. Elle a présenté son rapport à la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République de l’Assemblée nationale le 14 décembre 2020. Le Conseil d’État estime que ces travaux et ceux qui seront menés lorsque la catastrophe actuelle aura pris fin devraient permettre d’affiner le dispositif résultant du projet de loi », lit-on ainsi dans l’avis.

Et la juridiction administrative ajoute : « Le Conseil d’État souscrit, de manière générale, à l’objectif du gouvernement visant à donner un cadre juridique spécifique, limité dans le temps, aux mesures de police administrative exceptionnelles nécessaires en cas de menace, de crise ou de catastrophe sanitaire, compte tenu de la nature de ces mesures, de leur incidence sur l’exercice de droits et libertés constitutionnellement protégés, et de leur portée possiblement dérogatoire aux textes en vigueur. Le Conseil d’État rappelle que la Constitution n’exclut pas la possibilité pour le législateur de prévoir, à cette fin, un régime d’état d’urgence sanitaire. »

Et même pour les pouvoirs exceptionnels dont pourrait disposer le premier ministre, lui offrant notamment de rendre obligatoire la vaccination en certaines circonstances exceptionnelles, le Conseil d’État ne pose pas son veto : « De manière générale, le Conseil d’État estime que ces dispositions, dont la mise en œuvre, sous le contrôle du juge, est réservée aux hypothèses de déclenchement de l’état d’urgence sanitaire procèdent à une conciliation qui n’apparaît pas déséquilibrée entre les exigences constitutionnelles » et les exigences de santé publique.

Certains juristes accueillent également le projet de loi avec une relative compréhension. C’est le cas, par exemple, du professeur de droit public Serge Slama, qui insiste sur le fait que le projet de loi, dans sa portée générale, instaure en fait deux niveaux, d’une part celui de la crise sanitaire et, d’autre part, celui de l’urgence sanitaire, en cas de besoin. Il n’y voit donc pas une prolongation masquée de l’état d’urgence permanent, mais plutôt l’instauration d’un système de vigie et de surveillance, qui aura sa cohérence si la pandémie perdure.

Pour le dispositif sur les vaccins, le professeur de droit public souligne également que le dispositif envisagé « ne le choque pas », car « s’il y a une troisième ou une quatrième vague, il n’est pas totalement incohérent que ceux qui se sont fait vacciner retrouvent une vie normale », et que des mesures de précautions soient maintenues pour les autres. Il observe également que cette obligation vaccinale, qui est ainsi envisagée, n’a jamais eu de « portée aussi étendue » que celle prévue par le projet de loi, mais elle est déjà en vigueur, par exemple, pour les déplacements de la métropole vers la Guyane ou la Guadeloupe et ne pourra être mise en œuvre que dans le cas de l’urgence sanitaire, mais pas si le pays est dans la phase seulement de crise sanitaire.

Également professeure de droit public, Stéphanie Hennette est, elle, beaucoup plus critique. Elle fait valoir qu’il se passe avec l’état d’urgence sanitaire exactement ce qui était advenu avec l’état d’urgence terroriste : le pouvoir profite des circonstances « pour faire entrer dans le droit commun des mesures prises dans le cadre exceptionnel de l’état d’urgence ». Juste avant que le pays ne sorte de l’état d’urgence terroriste, le 1er novembre 2017, le gouvernement avait fait voter la loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme (dite loi Silt), pérennisant dans le droit commun des mesures d’exception attentatoires aux libertés publiques.

Or, fait-elle valoir, l’histoire bégaie : « Ce projet de loi, c’est la Silt sanitaire. Et le risque, on le connaît : c’est celui de la banalisation, de la normalisation (pérennisation) de mesures d’exception. On brouille la frontière entre la norme et l’exception ; et c’est pour le moins inquiétant. »

Et, dans le cas du vaccin, la juriste use du même raisonnement, en pointant que le système envisagé, dont elle estime la portée « inédite », n’a plus grand-chose à voir avec l’obligation à l’œuvre pour les enfants.

Quoi qu’il en soit, le projet de loi suscite une très vive polémique. Au cours des derniers mois, Emmanuel Macron a de plus en plus été critiqué pour exercer un pouvoir autoritaire. Le texte qui arrive devant le Parlement en est une nouvelle illustration.

 Publié le 22/12/2020

Méditerranée. Avec les pilotes qui volent au secours des réfugiés

 

Émilien Urbach (site humanite.fr)

 

Depuis une semaine, pour aider au sauvetage des exilés partis de Libye sur des embarcations de fortune, Pilotes volontaires, une association d’aviateurs solidaires, a repris ses missions d’observation depuis les airs. Reportage.

Îles siciliennes, envoyé spécial.

Ils sont quatre, chaque jour, dans l’exiguë carlingue du Colibri-2, à survoler l’immensité bleue qui s’étend 1 500 pieds sous les ailes de leur petit avion bimoteur. Près de six heures d’affilée, accrochés à leurs jumelles, ils observent sans répit les flots de la Méditerranée centrale, à l’affût de la moindre petite tache chahutée par les vagues. Leur but : repérer les bateaux d’exilés à la dérive qui, depuis les côtes libyennes, ont pris la mer avec comme seul bagage l’espoir d’une vie meilleure.

Couvrir la zone la plus grande

Depuis ce samedi 12 décembre, après une année clouée au sol à cause d’obligations administratives imposées par les autorités italiennes héritières des années Salvini, l’équipe des Pilotes volontaires a repris ses missions. Ils ont participé, entre janvier 2018 et décembre 2019, au sauvetage de près de 6 000 personnes en détresse sur des esquifs prêts à sombrer. Leur premier objectif était de venir prêter main-forte aux bateaux de sauvetage des ONG. « On a pu collaborer à plusieurs reprises, mais dans les faits, à cause des contraintes et interdictions imposées par les autorités italiennes et maltaises, nous avons très peu eu l’occasion de voler en même temps qu’ils étaient sur zone », confie José Benavente, fondateur de l’association, dans l’appartement loué à l’occasion de ce nouveau départ sur la plus grande des îles Pélages. « La question s’est posée de reprendre ou non nos activités, alors que plus aucun bateau de la société civile n’est présent, reprend-il. Mais notre mission est d’aider à sauver des vies, quelles que soient les conditions. Les départs de Libye continuent. Nous sommes revenus sur place dès que cela a été possible. » Il a fallu acheter un nouvel avion, vendre l’ancien et lever des fonds. Pour l’heure, les pilotes n’ont de quoi tenir que quatre ou cinq semaines. Il leur faut collecter environ 300 000 euros pour rester opérationnels une année entière.

Ici, sur la table de la cuisine, ils ont installé leurs ordinateurs et le matériel radio. Le soir, Émeric, un jeune agriculteur qui, au sein de l’équipe, a pris la casquette d’observateur référent, trace des traits sur une carte : la route aérienne que prendront le lendemain les aviateurs. Son objectif : faire en sorte de couvrir la zone la plus grande, près de 18 000 km2 chaque jour, en prévoyant que le regard humain, à l’aide de jumelles, porte à environ 6 milles nautiques depuis l’avion. Dans la même pièce, Thaïs, étudiante en biologie, a la fonction d’agent de liaison. Pendant les missions, en compagnie de Franck, un autre observateur, elle reste en communication permanente avec l’avion grâce à un téléphone satellite embarqué. Si les aviateurs repèrent des exilés en difficulté, leur rôle est de prévenir en urgence le MRCC (Centre maritime de coordination et de sauvetage) le plus proche.

« Les Libyens ne répondent jamais », regrette José, qui connaît bien le continent africain et se lamente de voir la Libye sombrer chaque jour un peu plus dans le chaos. « Il ne faut pas oublier que les premières victimes du conflit en cours dans ce pays sont les civils, poursuit-il.  Par ailleurs, du fait de ce chaos, aucun port ne peut y être considéré comme sûr pour y débarquer des rescapés. Alors, nous alertons automatiquement le MRCC de Malte et les Italiens. Ensuite, nous mettons en copie ouverte les ONG qui sont présentes sur zone, ce qui leur permet de proposer leurs services aux centres de coordination. » Dans les faits, c’est l’intervention des gardes-côtes libyens que privilégie le plus souvent le MRCC. Cette année, dans le cadre d’accords entre des pays européens et les milices de la Tripolitaine, « plus de 11 000 personnes ont (…) été renvoyées en Libye, au risque d’être exposées à des violations des droits humains, à la détention, aux abus, au trafic et à l’exploitation », indiquait, à la mi-novembre, un communiqué de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Près d’un millier ont, pour leur part, trouvé la mort, dont plus d’une centaine le mois dernier, sur cette route migratoire la plus meurtrière au monde.

Espaces maritimes interdits

Pour résister à cette funeste réalité, ce mardi 15 décembre, José, Kevin, un autre pilote, et Émeric ont rendez-vous à « 7 heures zoulou » (horaire universel dans le langage aéronautique) sur le tarmac de l’aéroport, pour effectuer le second vol de cette reprise de la mission des Pilotes volontaires. Après une méticuleuse inspection du Colibri-2, ils décollent vers Abram, un point aérien virtuel situé à environ 70 milles nautiques à l’ouest de Tripoli. C’est la porte d’entrée de la zone, qu’ils vont scruter six heures durant. Peu avant midi, Émeric repère une tache blanche persistante à la surface de l’eau. Kevin coupe le pilote automatique, prend les commandes. L’aéronef entame une descente, fait un virage, un second. « Peut-être une épave semi-­flottante », suggère José.

Nous considérons comme probable le fait qu’il y ait toujours eu des naufrages en mer dont on n’a pas connaissance. Flavio Di Giacomo Responsable de la communication de l’OIM

Il n’est pas rare d’en rencontrer. Il peut s’agir de navires abandonnés qui n’ont pas coulé après que les gardes-côtes sont venus les détruire à la suite d’un sauvetage. C’est la pratique habituelle. Mais ces restes d’embarcation à moitié engloutie peuvent tout aussi bien être les tragiques reliques ballottées par les flots de centaines de vies perdues loin des yeux. « Nous considérons comme probable le fait qu’il y ait toujours eu des naufrages en mer dont on n’a pas connaissance », déclarait, au printemps dernier, Flavio Di Giacomo, le responsable de la communication de l’OIM.

 « J’aurais aimé que quelqu’un le voie pour confirmer ! » lance Émeric à son tour. C’est comme cela que ça fonctionne à bord du Colibri, si l’un des observateurs aperçoit quelque chose, on s’approche pour qu’un autre fasse le même constat. Ce mardi, au cours des 6 h 30 de vol, aucune personne en danger n’aura finalement été repérée. « La météo était pourtant propice au départ, affirme José. Il est probable que les gardes-côtes libyens en aient interpellé plusieurs avant qu’elles sortent des 20 milles nautiques. » Une zone où seuls les bateaux libyens ont le droit d’intervenir. C’est un espace maritime national. Le Colibri n’a pas l’autorisation de le survoler. S’il en avait eu le droit, peut-être aurait-il pu empêcher la disparition de plusieurs dizaines d’exilés survenue ce même jour, dans la région de Zawiya, à 45 kilomètres de Tripoli…

Allures carcérales

La nouvelle est tombée mercredi. La Croix-Rouge a annoncé la découverte des corps de quatre enfants âgés de 5 à 10 ans, sur une plage à l’ouest de la capitale libyenne. « Nous avons été informés de la présence d’une embarcation en train de couler avec trente personnes à bord », a déclaré à l’AFP Hassan Mokhtar Al Bey, du Croissant-Rouge. Au moins 126 autres ont été interceptées en mer par les milices libyennes.

D’autres ont réussi à rejoindre l’île italienne de Lampedusa. « Ce mardi, trois bateaux sont arrivés de façon autonome », indiquent Niccolo et Marta, attablés dans un bar à proximité du port. Ils sont bénévoles au sein du programme Mediterranean Hope, initié en 2013 par les églises protestantes italiennes. « On a comptabilisé environ 300 personnes, continuent-ils en montrant les photos de trois embarcations ne dépassant pas 8 mètres de longueur. Pour la moitié, il s’agissait de mineurs. Des femmes sur le point d’accoucher aussi. Quand ils ont été débarqués, nous leur avons apporté de l’eau et des couvertures avant que les gardes les conduisent au hotspot. » Le centre d’identification est situé à un kilomètre au nord-est du port. Ce complexe aux allures carcérales se cache au fond de la vallée Imbriacola, qui sillonne l’île d’est en ouest. Prévu pour accueillir moins de 200 personnes et dans un état particulièrement délabré, il aurait vu transiter pas moins de 1 500 exilés, le mois dernier.

Avant d’atterrir, mardi soir, les Pilotes volontaires observent, sur le rivage ouest de l’île, un ferry de la compagnie italienne GNV, l’ Azzurra, étrangement placé au mouillage à l’extérieur du port. Dès le mercredi, les 300 exilés fraîchement arrivés et 50 autres enfermés depuis quelques jours au hotspot y sont embarqués. C’est la nouvelle stratégie italienne en cette période de pandémie de Covid-19 : depuis le mois de mars, tous les exilés primo-arrivants sont placés sur des ferrys transformés en centres de quatorzaine flottants. Une démarche dénoncée, en novembre, par près de 150 organisations italiennes et internationales qui y voient une « violation des droits humains » et le moyen de nourrir une propagande sur les « migrants infectés ». Ce jour-là, les autorités ont dû juger préférable de pas montrer un hotspot trop surchargé au ministre italien des Transports qui devait le visiter le lendemain…

 

Parmi les avions et les hélicoptères entourant celui du ministre transalpin, les Pilotes volontaires croisent alors sur le tarmac un autre aéronef de petite taille. Quatre personnes en combinaison orange s’affairent autour.  Ce sont les aviateurs de l’ONG allemande See-Watch, venus eux aussi survoler la Méditerranée à bord du Moonbird. Tant que les deux équipes de pilotes solidaires en auront les moyens, elles se relaieront pour pallier le renoncement des États membres de l’Union européenne à secourir les milliers de nos semblables qui risquent quotidiennement leur vie, en quête d’un refuge, sur les rivages occidentaux de la Méditerranée.

L’indispensable présence des navires d’ONG

Un nouveau bateau, affrété par des militants et députés de la gauche italienne, doit bientôt prendre la mer. À l’initiative du Collectif Mediterranea, le Mare-Jonio-2 sera pourvu d’un hôpital et pourra accueillir environ 1 000 rescapés. Il sera équipé de drones et de ballons volants afin de survoler la zone de recherche et de sauvetage. Il faudra cependant attendre avril avant de le voir naviguer en Méditerranée centrale, où, pour l’heure, plus aucun bateau d’ONG n’est présent. L’organisation Moas (Migrant Offshore Aid Station), qui avait quitté la zone en 2017 à la suite des restrictions imposées par l’Italie, vient aussi d’annoncer son retour. La structure maltaise, partenaire de l’ONG allemandeSea-Eye, espère reprendre ses missions en février avec le Sea-Eye-4.L’Aita-Mari, affrété par des bénévoles espagnols, s’est, pour sa part, mis en route vers la Libye, la semaine dernière. Les Français de SOS Méditerranée, après plusieurs modifications imposées par l’administration italienne sur Ocean-Viking, espèrent quant à eux reprendre leurs missions dès le début 2021. « Qu’il y ait des bateaux ou pas en mer, ça n’a aucune influence sur les départs (d’exilés – NDLR). Or, on a dit dans les capitales européennes que c’était la présence d’ONG qui avait un effet magnétique sur les départs », déclarait Vincent Cochetel, du haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés, au début du mois. À l’heure actuelle, huit bateaux d’ONG sont toutefois interdits d’intervenir pour des raisons administratives ou judiciaires.

 Publié le 21/12/2020

Soldat augmenté, drones, reconnaissance faciale... Quand le pire de ce qu'a imaginé la SF débarque dans nos vies

 

Aurélien Soucheyre (site humanite.fr)

 

Le ministère des Armées ouvre la recherche sur le « soldat augmenté ». Il a également fait savoir qu’il constituait une « Red Team », composée de dix auteurs de science fiction chargés de préparer les conflits du futur. Fichage généralisé, militaires de l’espace, capitalisme sauvage, dérèglement climatique… La réalité semble rejoindre le plus sombre de la science-fiction. Un sursaut citoyen s'impose. Dossier.

La science-fiction a envahi cette fin d’année 2020. Ou plutôt le pire de ce genre qui envisage tous les possibles, au point d’anticiper de nombreuses avancées technologiques et d’alerter sur des dérives politiques. En ce mois de décembre, le ministère des Armées a annoncé ouvrir la recherche sur le « soldat augmenté » par la science. Il a également fait savoir qu’il constituait une « Red Team », composée de dix auteurs de science fiction chargés de « proposer des scénarios de disruption » afin de préparer les conflits du futur. Mais ce n’est pas tout : le projet de loi « sécurité globale », déjà adopté en première lecture à l’Assemblée nationale, prévoit de généraliser l’usage des drones pour surveiller les rassemblements et assurer le maintien de l’ordre. Son article 24 sombre carrément dans le délit d’intention et la prédiction puisqu’il autorise, en l’état, les policiers à empêcher les journalistes et citoyens de les filmer au prétexte de la commission d’un futur délit. Comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement a publié trois décrets, toujours en ce mois de décembre, visant à ficher les citoyens pour « opinions politiques », « convictions philosophiques, religieuses » et « appartenance syndicale ». Enfin, le ministère de l’Intérieur, dans son nouveau Livre blanc, indique vouloir se « porter » à un nouveau niveau de « la frontière technologique » en ayant recours à la biométrie et la reconnaissance faciale…

« La technologie, outil pour servir ou asservir »

Vous avez l’impression d’être dans un scénario digne de Minority Report, 1984 ou du Meilleur des mondes ? C’est normal. « Cette actualité est pleine de gros clichés de la science-fiction dystopique qui risquent de passer dans la réalité », s’alarme André-François Ruaud. L’écrivain et fondateur des éditions les Moutons électriques note à regret que cela fait des décennies que la SF sonne l’alerte en explorant les questions de la surveillance généralisée, du réchauffement climatique et du transhumanisme guerrier. « Il est dramatique de se retrouver aujourd’hui dans un monde qui incarne petit à petit les idées les plus pessimistes du genre », souffle l’auteur. Car il existe aussi, bien sûr, une SF optimiste. « La dystopie dénonce un monde à éviter, mais son omniprésence a pu créer une chape de plomb idéologique, un effet pervers, pesant et fataliste. C’est pourquoi plein de jeunes autrices et auteurs se lancent en ce moment dans le solarpunk, une branche de la SF où l’on retrouve l’aspect optimiste, solaire, humaniste et utopiste du genre, en apportant des solutions », apprécie André-François Ruaud.

De quoi réveiller les consciences, afin de refuser une société toujours plus inégalitaire dans laquelle la technologie est utilisée pour espionner, uniformiser et pousser à la consommation ? « La littérature de l’imaginaire cherche sans cesse à nous montrer que les constructions qui nous entourent peuvent être déconstruites. Elle permet d’envisager l’avenir sous un jour nouveau en réinterrogeant notre monde », abonde David Meulemans. Le directeur des éditions Aux forges de Vulcain cite ici Star Trek : « Vous vous rendez compte de l’audace de cette série américaine, dans laquelle il n’y a plus de nation, plus de salaire, plus d’argent, plus de pyramide sociale, plus aucun écart de richesses ? » Ce n’est certes pas ce pan de la SF qui s’impose de plus en plus dans nos vies. « Il y a une guerre des imaginaires. L’histoire est pleine de possibilités qui ne sont jamais advenues. La technologie peut permettre de réaliser de grands rêves de l’humanité, ou servir à l’asservir. Mais elle n’est ni bonne ni mauvaise. Tout dépend de son usage, et de qui en a la maîtrise », mesure Pierre Dharréville.

Un projet vieux comme la guerre

Le député PCF, et écrivain, pointe ici les débats sur le « soldat augmenté ». Dès 2002, l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense des États-Unis (Darpa) affirme que le soldat est « devenu le maillon faible » des champs de bataille. Mais le recours unique à des robots poserait lui aussi problème. D’où l’idée du soldat augmenté, grâce à l’implant de puces, de stimulants, de prothèses et de gènes permettant de le rendre toujours plus fort de corps et d’esprit. Un projet vieux comme la guerre, qui a abouti dans les comics à la création de Captain America. « Le corps humain ne peut devenir le champ d’expérimentation des rivalités entre nations. Ce n’est pas parce que c’est possible que c’est souhaitable. On ne doit pas franchir cette frontière éthique qui mettrait en cause notre humanité », insiste Pierre Dharréville.

Nous disons oui à l’armure d’Iron Man et non à l’augmentation et à la mutation génétique de Spider-Man. Florence Parly Ministre des Armées

La France est d’ailleurs l’un des seuls pays au monde à s’être doté d’un Comité d’éthique de la défense, qui a rendu ce mois-ci un avis favorable à l’ouverture de recherches sur le soldat ­augmenté. La ministre des Armées s’est voulue rassurante. « Nous disons oui à l’armure d’Iron Man et non à l’augmentation et à la mutation génétique de Spider-Man », a déclaré Florence Parly, qui précise : « Nous rechercherons toujours des alternatives aux transformations invasives, c’est-à-dire des augmentations qui ne franchissent pas la barrière corporelle. Plutôt que d’implanter une puce sous la peau, nous chercherons à l’intégrer à un uniforme. »

Le rapport du Comité d’éthique, dans ses conclusions, ouvre pourtant en grand la porte à de possibles interventions invasives, sur les yeux et le reste du corps. Il est « impératif de ne pas inhiber la recherche sur le soldat augmenté afin d’éviter tout risque de décrochage capacitaire de nos armées », argumentent ses rédacteurs. Si la question de la « réversibilité » des interventions est évoquée, celle du « consentement » des soldats est d’emblée malmenée, puisque le document stipule qu’il conviendra de « formaliser au bon niveau les éventuels impératifs qui conduiraient à passer outre ».

« On ne doit pas franchir la frontière éthique »

« D’un côté, le Comité d’éthique dresse des garde-fous, dont l’interdiction d’interventions génétiques. Mais de l’autre, il n’exclut absolument pas des solutions extrêmes en cas de danger. On sent bien qu’il est ici question de repousser les limites et d’avancer en marchant, ce qui est préoccupant », observe André Chassaigne. Le président du groupe GDR, membre de la commission de la Défense, considère qu’il faut plus que jamais prendre la SF au sérieux. « Les défis sont immenses. Il y a à la fois le développement du concept de ‘‘zéro mort’’ pour nos troupes, via les drones. Mais la guerre à distance, la virtualisation de l’acte de tuer, peut avoir des conséquences psychologiques terribles pour les deux camps », prévient-il. L’élu alerte aussi sur la possibilité de se faire pirater le matériel déployé. « Nous sommes parfois incapables de ­remonter à la source des cyberattaques. Dans l’espace public, les caméras et GPS ont déjà été détournés par des hackers pour identifier des bases militaires secrètes ou des agents des services secrets. » De la SF pure et dure, en somme… Plutôt que de participer à une escalade militaire et technologique intrusive et déshumanisante, le député appelle à une réglementation internationale.

La bascule s’est faite en 1945, quand la bombe A est tombée sur Hiroshima. L’idée que le progrès scientifique ne pouvait amener que le bonheur est morte ce jour-là. André Chassaigne Président du groupe GDR et membre de la commission de la Défense

« Donald Trump a créé une armée de l’espace. Il faudrait plutôt renforcer le traité de 1967 qui interdit toute intervention militaire au-delà du ciel. Et nous devons absolument prohiber les systèmes d’armes létaux autonomes, car c’est à l’humanité de garder la main sur les décisions, et de tendre toujours vers la paix », liste André Chassaigne. Pour l’élu, l’ensemble de ces considérations ne datent pas d’hier, même si leurs résonances sont aujourd’hui très fortes. « En définitive, la bascule s’est faite en 1945, quand la bombe A est tombée sur Hiroshima. L’idée que le progrès scientifique ne pouvait amener que le bonheur est morte ce jour-là. L’éditorial d’Albert Camus dans Combat , le 8 août 1945, ne dit pas autre chose : ‘‘Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.’’ »

Des auteurs chargés de « challenger » l’armée

Ils sont dix créateurs de SF à avoir rejoint la Red Team, sous l’égide du ministère de la Défense. Parmi eux, des grands noms de la création française, comme Xavier Mauméjean, Laurent Genefort, Xavier Dorison ou Romain Lucazeau. Deux autres auteurs ont choisi des pseudos afin de rester anonymes : Hermes et Capitaine Numericus. Ils ont été sélectionnés parmi 600 candidats. « La science-fiction passe à l’action pour protéger les intérêts de la France, sa résilience et son autonomie stratégique », s’est enthousiasmée la ministre Florence Parly. Charge à eux d’imaginer les agressions du futur, et comment y répondre. « J’entrevois la démarche intellectuelle de certains membres, mais ce n’est pas du tout le rôle de la SF d’être instrumentalisée par l’armée », regrette l’écrivain André-François Ruaud.

Publié le 20/12/2020

En 2020, 27 décès suite à une intervention des forces de l’ordre, dont 12 pendant le confinement

 

par Ivan du Roy, Ludovic Simbille (site bastamag.net)

 

Qu’elles soient soit légitimes, discutables ou illégales, Basta ! poursuit son recensement des interventions policières létales. 27 décès sont survenus en 2020 dont onze tués par balles – deux lors d’opérations anti-terroristes – et sept suite à un « malaise » en détention ou asphyxiés lors d’une interpellation. Voici le bilan que l’IGPN se refuse de faire.

Basta ! actualise son recensement des décès liés à l’action de la gendarmerie et de la police nationale. Pour rappel, notre décompte intègre l’ensemble des interventions létales des forces de l’ordre, quelles que soient les circonstances, que le recours à la force y soit légitime, discutable ou illégal – ce n’est pas à Basta ! d’en juger mais à la justice lorsqu’elle est saisie (voir notre méthodologie ici).

Au cours de l’année 2020, 27 personnes sont, selon les informations à notre disposition, décédées suite à une mission des forces de l’ordre. À cela s’ajoute, une femme tuée par un agent en dehors de ses heures de travail. Depuis 1977, nous recensons au total au moins 746 personnes décédées du fait d’une intervention des forces de l’ordre ou de l’action de l’un de ses représentants. Parmi elles, 26 sont décédées au cours d’une opération classée antiterroriste et 78 du fait d’un agent hors-service (consulter la visualisation de notre base de données ici).

L’année 2020 confirme ainsi la tendance à la hausse observée depuis 2016 (sans les décès liés à un agent en dehors de son service) : 24 en 2019, 26 en 2018, 24 en 2017, 22 en 2016. Nous vous proposons une série d’infographies récapitulant les causes, les circonstances de ces interventions létales ainsi que les unités impliquées sur ces cinq dernières années (2016-2020).

En 2020 : 10 personnes tuées par balles

Dix personnes ont été tuées par l’ouverture du feu d’un policier ou d’un gendarme. Parmi elles, on compte deux interventions suite à une attaque classée terroriste : Abdoullakh Anzorov, l’assassin de l’enseignant Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine, Nathan C. qui a poignardé en début d’année deux personnes à Villejuif (Val-de-Marne) avant d’être abattu par des agents de la brigade anticriminalité (Bac).

Autre situation particulière, Pascale Casarre abattu par le GIGN en Gironde alors qu’il s’était retranché chez lui armé d’un fusil, après avoir agressé un de ses voisins. Dernièrement, Fabien Badaroux, est tué à Avignon après avoir agressé avec une arme de poing un chef d’entreprise d’origine maghrébine.

Lors d’interventions plus classiques, et parfois controversées, quatre personnes ont été tuées alors qu’elles étaient potentiellement armées (les versions policières et de certains témoins peuvent diverger), dont trois d’une arme blanche. En février, à Mayotte, la Bac tire sur un homme muni d’une matraque qui agressait une tierce personne. L’agent auteur du coup de feu a été placé en garde à vue, puis sous le statut de témoin assisté.

Les versions divergent autour de la mort de Mehdi Bourogaa, tué le 22 février par un membre la Bac à Marseille. Arrivés dans la cité des Maronniers suite à une tentative de braquage d’un supermarché, les policiers auraient été « mis en joue par un des malfaiteurs armés d’un fusil », d’après le parquet. Ce récit est contesté par plusieurs témoins de la scène. Selon ces derniers, le jeune homme avait son arme pointée vers le sol et a été « menotté et roué de coups » avant de mourir [1]. Malgré ces divergences, l’enquête de l’IGPN est classée sans suite pour légitime défense, huit mois après les faits.

Le 4 avril, Jimmy B., un Réunionnais de 47 ans, meurt dans son appartement toulousain sous les balles de policiers appelés en raison de possibles violences conjugales. L’homme était-il armé au moment de s’effondrer ? Selon la presse, cet ancien légionnaire « alcoolisé » se serait rué sur les fonctionnaires muni d’un couteau. La compagne du défunt, présente sur les lieux, dit n’avoir jamais vu une telle arme. Son avocat demande pourquoi avoir usé d’une arme à feu. L’Inspection générale de la police nationale (IGPN) est saisie.

Le 14 avril, Zar Muhammad Miakhil, un demandeur d’asile Afghan, est tué dans le Parc de La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Souffrant de troubles psychologiques et ne parlant pas français, Zar Muhammad se serait jeté sur une patrouille avec son couteau avant d’être atteint de trois balles sur les cinq tirées par les fonctionnaires. « La police pouvait cibler sa jambe. Il faut une enquête complète pour comprendre pourquoi il a été tué », interpelle le frère de la victime auprès de Streetpress. L’IGPN a été saisie.

Deux personnes n’étaient pas armés au moment où les forces de l’ordre ont ouvert le feu. Olivio Gomes, 28 ans, est atteint de trois balles dans l’épaule et l’omoplate. L’agent de la Bac a tiré alors qu’Olivio se trouvait dans son véhicule en bas de chez lui, à Poissy. Alors que la Bac voulait interpeller Olivio, celui-ci aurait redémarré en « mettant en danger » le policier. Cette version est rapidement remise en cause par les expertises balistiques et les proches de la victime, interrogés par la journaliste Sihame Assbague. Fait rare, l’auteur du coup de feu est mis en examen pour « homicide volontaire ».

 

Autre affaire : un routier intérimaire qui s’est soustrait à un contrôle des forces de l’ordre, près de Montauban, n’était pas armé. Il a été tué de deux balles par un gendarme qui tentait de stopper sa fuite. [2].

Deux morts par asphyxie

L’année a tristement commencé en janvier avec l’agonie filmée de Cédric Chouviat. La mort de ce livreur de 43 ans, asphyxié suite une « fracture du larynx », a relancé la polémique sur les gestes et techniques d’immobilisation, comme la clef d’étranglement ou le plaquage ventral (Lire ici). Les derniers éléments dévoilent qu’il a répété sept fois « j’étouffe » avant de succomber.

Ce drame n’empêchera pas le décès, deux mois plus tard, de Mohamed Gabsi, dans des conditions similaires. Étouffé par des policiers municipaux de Béziers, ce père de famille, âgé de 33 ans, que les médias vont présenter comme sans-abri, est maintenu au sol, menotté, pendant plusieurs minutes avant d’être transporté au commissariat où, inconscient, les pompiers ne peuvent le réanimer. L’autopsie, en partie occultée par les autorités, mentionne une « asphyxie » causée par la méthode d’interpellation.

Cinq « malaises » dans un commissariat ou une gendarmerie

Cinq personnes ont également péri alors qu’elles se trouvaient en cellule, dans des circonstances troubles. La plupart de ces affaires se sont déroulées pendant le premier confinement.

« Le fonctionnaire de police ayant la garde d’une personne dont l’état nécessite des soins doit faire appel au personnel médical et, le cas échéant, prendre des mesures pour protéger la vie et la santé de cette personne », précise le code déontologie de la police nationale.

Le 15 avril, un sexagénaire placé en garde à vue pour état d’ivresse à Rouen, aurait fait un malaise lorsque les policiers seraient venus le chercher pour l’auditionner. Selon le procureur, l’autopsie « n’a pas mis en évidence d’intervention extérieure ». Circonstance similaire le 10 avril pour un homme dans une gendarmerie de Sorgues (Vaucluse).

Le 28 avril, Dine Benyahia, souffrant d’asthme, succombe dans une cellule de dégrisement du commissariat d’Albi. Son père a porté plainte. Le 1er mai, Romain B., interpellé en bas de chez lui en état d’ébriété à Saint-Denis, dans le nord de Paris, est emmené au commissariat et placé en cellule de dégrisement. À 1 h 30 du matin, son corps est découvert inanimé. Sa famille porte plainte pour « non-assistance à personne en danger ». Une enquête est menée par les fonctionnaires du commissariat où est décédée la victime...

Le 23 août, Toufik Sahar, de nationalité algérienne, meurt dans des conditions troubles au commissariat central de Lille-Sud. Selon les informations du journal lillois La Brique, la famille aurait été contrainte de reconnaître le corps sur la base de photographies en raison du coronavirus.

7 décès lors d’accidents routiers, la plupart en fuyant les forces de l’ordre

Sept personnes sont décédées lors d’un accident routier, six de ces décès sont survenus a priori en fuyant un contrôle ou une interpellation des forces de l’ordre, la septième personne a été renversée par un véhicule de police.

Une note de la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne, datée du 06 mars 2015, précise que « la poursuite des véhicules, qu’il s’agisse de deux ou quatre-roues, ne peut se justifier qu’en raison d’un fait particulièrement grave ».

Le 9 janvier, à Rennes, Maëva Coldeboeuf, 21 ans, est tuée par un véhicule de la police nationale qui roule en sens inverse sur une voie de bus. Sa mère porte plainte pour connaître les circonstances exactes du drame. Dix mois plus tard, les deux policiers sont condamnés à douze mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Rennes. Ils font appel de la décision.

À Estourmel (Nord), le 10 avril : A. E. est au volant d’une voiture avec un passager. Les occupants sont « connus » des agents de la Bac locale qui tentent de les contrôler. Dix kilomètres plus loin, le conducteur perd le contrôle du véhicule et meurt sur le coup, l’autre passager reste quelques temps entre la vie et la mort. La famille de ce dernier s’interroge sur la version de la police qui assure ne pas avoir pourchassé le véhicule. Les proches des victimes demandent au procureur de faire « toute la lumière sur cette enquête » [3]. Drame similaire fin avril, à Clermont-Ferrand : un mineur de 14 ans, conduisant une voiture, s’encastre dans un magasin pour éviter contrôle de la Bac.

Le 17 juin, au Plessis-Robinson, un motard de 28 ans, fortement alcoolisé, fait une chute mortelle alors qu’il avait été pris en chasse par deux policiers en moto qui tentaient de le contrôler. L’IGPN a entendu les agents qui affirment avoir cessé la poursuite avant le drame.

Ce 8 décembre, c’est même un policier qui a payé de sa vie une course poursuite engagée par la Bac, en Seine-et-Marne [4]. Alors qu’elle poursuivait un automobiliste en état d’ivresse, une équipe de la Bac a renversé un de leur collègue. Hospitalisé, l’agent a succombé à ses blessures. L’IGPN a été saisie. Le conducteur de la Bac n’est pas mis en cause.

Quel rôle précis a joué l’intervention des forces de l’ordre dans la mort d’une personne qui aurait tenté de les fuir ? À cet égard, deux décès restent à ce jour controversés quant à l’implication de policiers.

En janvier, dans un quartier de Saint-Denis sur l’Île de la Réunion, Miguel K. a perdu la vie après avoir percuté, en scooter, une voiture de la Bac. Sa mort déclenche la révolte d’habitants du quartier. Les premiers éléments de l’enquête excluent toute responsabilité des fonctionnaires. La mère porte plainte pour connaître les circonstances exactes de son décès. Un collectif de soutien, « Komité Miguel » lance un appel à témoins et réclame « vérité et justice ».

Le 17 mai, Sabri, 18 ans, circulant en moto à Argenteuil, meurt en heurtant un poteau après avoir croisé une voiture banalisée de la Bac. Le procureur de la République disculpe les agents qui assurent n’avoir pas poursuivi la moto. L’enquête est classée sans suite. Selon les proches du défunt, plusieurs éléments posent question sur le niveau d’implication des policiers. D’après l’une de ses avocates, la famille du jeune homme s’apprêterait à porter plainte pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner » afin de faire la lumière sur cette affaire.

Au moins une noyade et une chute mortelle

Le 10 avril, à Angoulême, Boris saute d’un pont avant de se noyer dans la Charente afin d’échapper un contrôle de la Bac. Toujours pendant le confinement, le 7 mai, à Grenoble, un homme meurt en tentant d’échapper à la police qui intervient à la demande du bailleur social pour vérifier un appartement « squatté ». Les occupants s’enfuient par le balcon. L’un d’eux fait une chute mortelle. Selon nos informations, la famille ne souhaiterait pas donner suite.

Une affaire mérite encore des éclaircissements : Mahamadou Fofana est-il lui aussi mort noyé en échappant à une tentative d’arrestation tel que l’affirment les policiers. Ces derniers auraient tenté d’interpeller ce père de famille qu’il soupçonnait de vol de moto. Au terme d’une course poursuite, il serait tombé dans la Seine. Cette version est réfutée par des témoins qui attestent que Mahamadou Fofana n’a pas sauté dans le fleuve. Ses proches soupçonnent des violences policières. Une plainte est déposée pour « violence volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Une contre-expertise est demandée. Leur avocat, Yassine Bouzrou, s’interroge sur les traces de « lésions au niveau de la tête qui correspondent à un choc contre un plan dur » et pointe les contradictions du rapport d’autopsie et le compte rendu intermédiaire délivré par le même médecin légiste. Yassine Bouzrou n’exclut pas une « possible noyade » mais due à l’intervention d’un tiers.

12 décès pendant le confinement

L’année 2020 a été marquée par le premier confinement décrété du 17 mars au 11 mai pour lutter contre la propagation du Covid-19. Au total, 12 personnes (presque la moitié des morts de 2020) sont décédées dans le contexte de ces mesures de restriction de la liberté de circulation. La plupart de ces morts ont eu lieu en avril, dont 3 le même jour (le 10 avril). Pour retrouver une telle fréquence, il faut remonter au printemps 1993 où neuf personnes sont décédées en l’espace de trois semaines, entre les 1er et 22 avril. Le ministre de l’Intérieur d’alors s’appelait Charles Pasqua. Prenant pour la première fois ses fonctions Place Beauvau, en 1986, il avait alors déclaré que le gouvernement était décidé à « couvrir les policiers ». Le mois suivant, six personnes mourraient entre les mains de la police en moins de quinze jours (du 9 au 22 juin 1986).

Un agent hors-service tue sa compagne

À ces interventions, s’ajoute un décès dû à un agent hors-service. À Toulon, une femme est assassinée par son compagnon, armé de son arme de dotation, alors qu’ils étaient en instance de séparation. Ce membre de la Bac a ensuite mis fin à ses jours en retournant son revolver contre lui. En dix ans, ce type de scénario – succomber à des violences domestiques perpétrées avec l’arme de service d’un agent – a coûté la vie à au moins 16 personnes (sept ex-compagnes de policiers, un ex-compagnon, deux enfants et six voisins ou proches).

Ludovic Simbille et Ivan du Roy

Outre l’année 2020, notre actualisation du 18 décembre intègre une quarantaine de cas supplémentaires retrouvés grâce à de nouvelles recherches dans les archives de presse, dans les ouvrages, notamment ceux de l’historien de la répression policière Maurice Rajsfus, décédé en juin dernier. Certaines affaires n’ont pas encore été ajoutées car en cours de vérification.
 

Notes

[1] Lire notamment ici.

[2] Voir La Dépêche.

[3] Dans une vidéo publiée par La Voix du Nord.

[4Article de Ouest-France.

 Publié le 19/12/2020

Malgré les déclarations d’Olivier Véran, suppressions de lits et fermetures d’hôpitaux se poursuivent

 

PAR RACHEL KNAEBEL (site bastamag.net)

 

 « Je sors totalement du dogme de la réduction des lits lorsqu’il y a des transformations de projets hospitaliers. Ça c’est terminé ! » C’est le ministre de la Santé Olivier Véran qui le dit, le 18 novembre, lors d’un séminaire professionnel des hospitaliers [1]. Après dix mois d’épidémie de Covid, pendant lesquels les projets de suppressions de lits ont été maintenus et en l’absence de mesures conséquentes pour améliorer la situation des hôpitaux, peut-on le croire ? « Sur le terrain, à la Réunion, à Nantes, à Caen, à Paris... les projets de restructuration hospitalière sont toujours à l’ordre du jour, prévoyant la fermeture de centaines de lits et la suppression de nombreux emplois hospitaliers », constate Olivier Milleron, cardiologue à l’hôpital Bichat, lors d’une conférence de presse du collectif inter-hôpitaux le 1er décembre.

3400 lits hospitaliers ont été fermés en 2019, 4000 en 2018. Ces fermetures s’ajoutent aux 69 000 places d’hospitalisation à temps complet qui ont disparu entre 2003 et 2017 [2]. Il y a un mois Basta ! établissait une carte des suppressions de lits d’hôpitaux engagées ces dernières années. Ces suppressions ont encore lieu ces derniers mois, comme à l’hôpital de Juvisy, en région parisienne : 50 lits d’hospitalisation ont été fermés fin septembre alors qu’ils avaient accueilli des malades du Covid lors de la première vague, selon le collectif de défense des hôpitaux du Nord-Essonne. À Nancy, la suppression prévue de près de 200 lits au CHU sera-t-elle maintenue malgré la crise sanitaire ? Le 22 novembre, le maire socialiste de Nancy, Mathieu Klein, a demandé au ministre de la Santé de confirmer sans ambiguïté l’abandon des suppressions de lits à l’hôpital lorrain.

40 % des maternités françaises ont déjà disparu

Nous avons complété notre carte des suppressions de lits en nous appuyant notamment sur les retours de terrain suite à notre appel à témoignages. Résultat : partout, des places d’hospitalisation continuent d’être supprimées. Tous les services, qu’il s’agisse de réanimation, de cardiologie, de gériatrie, de maternité ou de psychiatrie, sont concernés, avec ou sans épidémie.

À Dinan (Côtes-d’Armor), depuis le 15 novembre, la maternité ne réalise plus les accouchements. Elle est devenue un simple « centre périnatal », qui n’assure plus que le suivi des mères avant et après la naissance. Raison invoquée : la difficulté à recruter des gynécologues-obstétriciens. Dinan s’ajoute ainsi à la longue liste des maternités fermées en France, en particulier dans les petites villes (en vingt ans, 40 % des maternités françaises ont disparu calculait Le Monde l’année dernière).

 

Des soignants sanctionnés pour avoir manifesté contre la fermeture temporaire de services d’urgence

À Paris, l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a décidé le 1er novembre de fermer temporairement les urgences de l’Hôtel-Dieu, en pleine deuxième vague du Covid. Du jour au lendemain, les urgentistes de l’Hôtel-Dieu ont été envoyés travailler à l’hôpital Cochin. « Le prétexte de la direction pour cette fermeture était le besoin de renforcer les équipes sur l’hôpital Cochin par rapport au Covid. Mais s’il y a un manque de personnel, c’est dû aux restructurations passées, dénonce Bruno Lamaille, délégué CGT de l’hôpital de l’Hôtel-Dieu. Il y a quelques jours, la direction nous a finalement dit qu’elle allait rouvrir les urgences dans deux ou trois semaines. Mais peut-on la croire ? »

Défendre l’accès aux soins n’est pas du goût de la Préfecture. Des soignants qui manifestaient devant l’Hôtel-Dieu pour exiger la réouverture du service, ont écopé le 6 novembre d’une amende de 135 euros pour « rassemblement illégal en raison du contexte sanitaire » [3].

À l’hôpital gériatrique Émile-Roux de Limeil-Brévannes (Val-de-Marne), qui dépend aussi de l’AP-HP, le projet de reconstruction de l’hôpital dans des bâtiments neufs entraînera la suppression de 150 lits de prise en charge de long séjour, sur les 390 lits actuellement disponibles. « Pour supprimer autant de lits, la direction a pris pour prétexte de dire qu’une partie de nos patients ne relèvent pas du sanitaire mais du médico-social, et qu’ils devraient donc aller en Ehpad, nous précise Frédéric Lopez, aide-soignant et délégué de Sud-Santé-Sociaux à l’hôpital Émile-Roux. Nous considérons pourtant que les personnes âgées malades sont mieux prises en charge à l’hôpital. »

« L’AP-HP continue de supprimer des lits de soins de longs séjours »

Ce n’est pas l’avis de la direction de l’AP-HP et de son directeur Martin Hirsch. Dès 2018, elle annonce son projet de réduire de 30 à 50 % le nombre de lits de ses unités de soins de longue durée (USLD), dédiées aux personnes âgées. Objectif ? Les transformer en lits d’Ehpad, avec moins de personnels soignants. « Nous avons découvert le projet pour l’hôpital Émile-Roux fin 2018. Puis, dans le cadre de l’intersyndicale avec la CGT, nous avons proposé un projet alternatif de transformation, sans perte de lits », souligne Frédéric Lopez. Ce projet alternatif prévoyait l’ouverture d’un centre de santé, la remise en service de l’hospitalisation à domicile, la création d’une unité pour patients Alzheimer… « Puis le Covid est arrivé et la direction générale a reconnu que l’AP-HP avait en fait intérêt à investir dans le médico-social », rapporte le délégué Sud. L’AP-HP n’a pas abandonné la suppression de 150 lits dans le nouveau bâtiment, mais a finalement accepté de faire construire en plus un Ehpad de 120 à 150 lits, public, en coopération avec le département. « Avec le Covid, ce que demandent les Ehpad, c’est plus de personnels soignants, donc de devenir des unités de soins longue durée », relève Frédéric Lopez.Abonnez-vous à notre newsletter

« On se bat, et on obtient des choses, mais c’est à la marge. L’AP-HP continue de supprimer des lits de soins de longs séjours et de soins de suite alors que Korian et les autres groupes d’Ehpad privés se développent », regrette toutefois Fabien Cohen, porte-parole de la Coordination de vigilance du groupement hospitalier Henri-Mondor. À l’hôpital Albert-Chenevier de Créteil, une unité de psychiatrie de 20 lits doit ainsi être définitivement fermée… pour être transférée à une clinique psychiatrique privée appartenant au groupe Clinea, une filiale du groupe privé Orpea [4].

La direction justifie l’opération par les difficultés à recruter des psychiatres. « C’est à la fois un problème de personnel et une forme de privatisation, analyse Fabien Cohen. Aujourd’hui, on a une course à la captation de médecins de haut niveau. En fait, on les pousse à partir de l’hôpital public. Et le privé leur tend les bras avec souvent des salaires plus importants et des conditions de travail qui ne sont pas pires que dans le public. Le Ségur de la santé n’a pas réglé ce problème. En même temps, les directions se servent de ce manque de personnel pour justifier les fermetures. C’est un cycle sans fin. Et c’est très douloureux pour le personnel des hôpitaux, il faut les soutenir moralement. »

 

« Le mode de financement ne change pas, la gouvernance ne change pas »

En région parisienne, c’est aussi le projet du futur hôpital Grand Paris Nord qui inquiète. Cet établissement sera construit à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) et doit ouvrir en 2028. Elle prévoit de réunir sous un même toit l’hôpital Bichat de Paris et l’hôpital Beaujon de Clichy, qui, eux, disparaîtront. Le nouvel hôpital « ouvrira avec un tiers de lits d’hospitalisation complète en moins, affirme Olivier Milleron, du collectif inter-hôpitaux. Alors que la zone d’implantation du nouvel hôpital est déficitaire en médecins généralistes, en spécialistes, et en places d’hospitalisation. Et elle est en plus en forte croissance démographique. »

Dans ce contexte, les personnels hospitaliers du collectif inter-hôpitaux ne sont convaincus ni par les milliards d’euros supplémentaires prévus par la loi de financement de la Sécurité sociale, adoptée définitivement le 30 novembre et liés aux surcoûts générés par le Covid, ni par la proposition de loi de la députée LREM Stéphanie Rist « visant à améliorer le système de santé par la confiance et la simplification »« Le mode de financement ne change pas, la gouvernance ne change pas, les fermetures de lits se poursuivent », critique Olivier Milleron. Pour Sophie Ettendorff, cadre de santé à l’hôpital de Pau et membre du collectif inter-hôpitaux, la proposition de loi Rist « ne propose aucune ouverture vers un fonctionnement démocratique de la gouvernance des hôpitaux, dans lequel soignants et usagers auraient leur place. On ne peut plus avoir des décideurs toujours plus déconnectés du terrain », ajoute-t-elle [5]. Olivier Véran est-il aussi prêt à « sortir du dogme » des managers-gestionnaires tout puissants à l’hôpital public ?

Rachel Knaebel

Publié le 18/12/2020

Crise. Licenciements : derrière les grands mots, le laisser-faire

 

Cyprien Boganda (site humanite.fr)

 

IBM vient d’annoncer 1 251 suppressions de postes en France, rejoignant la longue liste des restructurations. Face à la casse, le gouvernement promet beaucoup, mais agit peu.

Surtout, ne pas donner l’image de l’immobilisme. Ce soir du 14 Juillet, devant 9 millions de téléspectateurs, le président de la République entend empoigner la réalité à bras-le-corps : « Nous allons avoir des plans sociaux – ils ont commencé – et nous allons avoir une augmentation massive du chômage. Ce qu’il faut faire, c’est nous préparer collectivement, agir, pour défendre les emplois existants et en créer au plus vite dans les secteurs en expansion. »

« L’obsession du repreneur privé »

Ce soir-là, donc, le chef de l’État exprimait une inquiétude, et affichait ses ambitions. Mais depuis, les milliers de salariés des entreprises concernées par les plans sociaux ont souvent l’impression d’être livrés à eux-mêmes, un peu comme si le volontarisme du 14 Juillet s’était évanoui au contact des faits. C’est le cas chez Nokia ou Verallia. Chez Bridgestone, la ministre Agnès Pannier-Runacher s’est personnellement impliquée dans le dossier : lorsque le géant du pneu annonce la fermeture de son usine de Béthune (Nord-Pas-de-Calais), mi-septembre, elle mandate un cabinet de conseil pour « contre-expertiser » les scénarios étudiés par le fabricant. À la sortie d’une réunion de crise, la ministre bombe le torse. Il est hors de question de « tomber dans la fatalité » et « de se soumettre à la décision » du groupe. Las ! Quelques semaines plus tard, le verdict tombe : l’entreprise met bien la clé sous la porte, rejetant en bloc les propositions alternatives.

Depuis le début de la crise, le gouvernement a débloqué des milliards d’euros pour éviter à l’économie de sombrer, mais la plupart de ses interventions pour empêcher les multinationales de sabrer dans l’emploi se sont soldées par des échecs. Pour Guillaume Gourgues, maître de conférences en science politique à Lyon, parler de désengagement serait simpliste : « Derrière les gesticulations médiatiques, le ministère du Travail, les Direccte (directions du travail régionales) et ce qui reste du ministère de l’Industrie déploient une énergie très importante sur le terrain. Le problème, c’est qu’ils ne s’intéressent qu’à une toute petite partie du problème. Leur seule préoccupation est de retrouver un repreneur privé qui licenciera le moins de monde possible, ou d’aménager le PSE. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’un retrait de l’État, mais bien plus d’un repositionnement. Le but d’un gouvernement néolibéral est toujours d’intervenir pour “fluidifier” le marché. Et en l’occurrence, c’est de permettre à de nouveaux acteurs de racheter les entreprises menacées. »

Impuissance juridique et politique

Pour le chercheur, si les gouvernements échouent régulièrement face aux multinationales, c’est que « l’État s’est rendu impuissant, juridiquement et politiquement ». Depuis trente ans, en effet, une bonne partie des efforts législatifs en matière de droit du travail ont consisté à démanteler les barrières encadrant les licenciements collectifs. Le processus s’est accéléré ces dernières années. « La loi dite de “sécurisation de l’emploi” de 2013 a raccourci les délais de procédure, rappelle l’avocat Ralph Blindauer. Désormais, un PSE concernant moins de 100 salariés peut être bouclé en deux mois. Par ailleurs, les ordonnances Macron (novembre 2017) ont modifié le périmètre d’appréciation du critère de licenciement. Auparavant, la cause économique était évaluée à l’échelle du groupe, toutes unités confondues. Aujourd’hui, elle n’est appréciée qu’à l’échelle du périmètre français : rien de plus facile pour une multi­nationale que d’y placer artificiellement une filiale en difficulté, pour justifier les licenciements. »

Et la récente création de l’activité partielle de longue durée (APLD), en juin 2020, s’inscrit en réalité dans ce mouvement, note Elsa Peskine, chercheuse en droit privé : « L’idée est de réduire la durée du travail tout en limitant la perte de rémunération pour le salarié, car elle est en partie compensée. Au fond, la restructuration est facilitée. Et l’État joue un rôle d’accompagnateur social de cette restructuration. Ce qui est problématique, c’est que ce mécanisme d’activité partielle est cumulé dans certaines entreprises avec d’autres outils comme les plans de sauvegarde de l’emploi ou les plans de départs volontaires. De sorte que la suppression d’emplois s’opère malgré tout. » (Alternatives économiques, 1er décembre.)

Il est encore plus difficile, dans ces conditions, de tordre le bras aux grands groupes. « Bien souvent, les gouvernants adoptent une posture morale, conclut Guillaume Gourgues. Ils opposent “bons” et “méchants” investisseurs, s’en prennent au caractère choquant des licenciements. Il n’y a jamais, chez eux, de contestation politique des motifs de ces licenciements, même lorsqu’ils reposent sur une logique de préservation des dividendes. »

Le conflit s’envenime chez general electric

Dans le Rhône, la contestation ne faiblit par chez les salariés de la branche Grid Solutions de General Electric. Engagés dans un PSE destructeur pour l’emploi et leur savoir-faire industriels, les travailleurs des sites de Villeurbanne et de Saint-Priest entament, ce jeudi, leur 27e jour de grève. Ils refusent le protocole de fin de conflit proposé par la direction, qui ne « reprend absolument aucune des propositions faites par l’intersyndicale (CGT, CFDT, CFE-CGC) lors de la négociation », selon l’union départementale CGT. Les organisations syndicales représentatives ont, de leur côté, dénoncé une « attitude provocante » de la direction, qui aurait décidé de stopper le dialogue. Face à la tournure que prend le conflit et à la détresse des salariés, une alerte de danger grave et imminent a été déposée devant le CSE. Des salariés villeurbannais ont, eux, commencé une grève de la faim.

Publié le 17/12/2020

Climat : les 7 enfumages de Total

(site regards.fr)

Samedi 12 décembre, à l’occasion des cinq ans de l’accord de Paris sur le climat, Patrick Pouyanné, le PDG de Total, s’est livré à une opération de greenwashing de son entreprise sous la conduite bienveillante d’Alexandra Bensaïd, l’animatrice de « On n’arrête pas l’éco », l’émission économique hebdomadaire de France Inter.

Samedi 12 décembre, cinq ans après la signature des accords de Paris sur le changement climatique, c’est journée spéciale climat sur les ondes de France Inter. « On n’arrête pas l’éco », animé par la journaliste Alexandra Bensaïd, lui est entièrement consacré. Avec pour temps fort, une interview de Patrick Pouyanné, le PDG de Total, membre du Top 10 des compagnies pétrolières mondiales et du Top 5 de capitalisations boursières à Paris.

Cela aurait pu être l’occasion de mettre l’éclairage sur les responsabilités passées et à venir du géant de l’industrie pétrolière dont les émissions de gaz à effet de serre, encore croissante de 3% entre 2017 et 2019, représente à lui seul près de 30% des émissions du CAC 40. Occasion perdue dans une opération de communication assez complaisamment mise en onde autour de l’image d’entreprise engagée pour le climat que Total cherche dans l’urgence à construire.

 « Nous ne sommes pas un danger, nous sommes la solution », affirme le PDG qui prétend faire de son entreprise un modèle et un acteur majeur de la transition énergétique. À tel point, dit-il, que Total s’est doté d’un nouvel objectif : « Atteindre la neutralité carbone pour l’ensemble de ses activités à travers le monde d’ici 2050 ».

Total, dit Patrick Pouyanné, redéploie activement ses activités dans le secteur énergétique. En 2030, l’entreprise fera 15% de ses activités dans l’énergie renouvelable. En 2050 ce sera plus de 40%. En même temps cela ne signifie pas que l’entreprise doit abandonner le pétrole. Elle doit simplement accompagner un recul qui sera progressif à partir d’un pic qu’il prévoit pour 2030. Il s’agira juste de s’adapter à l’évolution de la demande au fur et à mesure que s’imposera la voiture électrique et d’autres transformations technologiques. Mais pas question donc d’abandonner ou de reculer trop fort et trop vite sur le Pétrole. D’autres prendraient la place laissée vacante. Même en 2050, le pétrole n’aura pas disparu. Il aura seulement reculé de 60%. Et selon le PDG, cela est tout à fait compatible avec un réchauffement climatique limité à 1,5°.

Les engagements de Total en matière de pétrole consistent donc à arrêter d’explorer le pétrole « dans les zones où il va coûter cher », dit-il, comme par exemple dans l’Arctique. Mais ajoute le PDG, notre mission est d’apporter l’énergie au monde tel qu’il est « et notamment aux Africains qui ont légitimement envie d’accéder au même niveau de vie et qui ont besoin d’énergie ».

Dans la transition, selon lui, il y aura deux clés de la réussite sur lesquels Total mise particulièrement : le gaz – qui serait beaucoup plus propre que les autres énergies fossiles – et la capture du carbone – qui va continuer d’être émis : « Il faut arrêter de déforester la planète ».

Selon le patron de l’entreprise phare du CAC 40, tout cela est parfaitement compatible avec les exigences de rendement financier et de dividendes des actionnaires. Les profits réalisés dans le secteur pétrolier vont financer les investissements dans le renouvelable et le renouvelable générera les dividendes futurs.

Du reste le PDG compte bien assurer la continuité des versements de dividendes puisqu’il n’a pas eu recours aux aides d’état. Et de même, affirme-t-il, « la masse salariale ne sera pas la variable d’ajustement », contrairement aux affirmations de la CGT concernant la suppression de 700 emplois en France.

Les 7 enfumages

L’économiste Maximes Combes, auteur de Sortons de l’âge des fossiles [1] et porte-parole d’Attac, a pointé des points clé de cet enfumage sur son compte Twitter et dans une analyse plus générale postée sur son blog.

1. Total n’est pas du tout le champion du climat qu’il prétend être parmi les compagnies pétrolières. L’association Oil Change International, organisation d’expertise sur la transition énergétique, a publié en septembre 2020 une étude approuvée par 22 associations dans le monde internationales sur les plans climat publiés par les majors pétrolières et gazières. Le rapport les évalue sur la base de dix critères fondamentaux. Tous sont systématiquement insuffisants. Total n’a pas de meilleurs résultats que les autres. Parmi ces critères, l’association souligne notamment l’importance qu’il y aurait à planifier et à mettre en œuvre une baisse significative de la production d’hydrocarbures d’ici 2030, c’est-à-dire dès maintenant et tout au long de la décennie. Patrick Pouyanné prévoit au contraire que le marché du pétrole va continuer de croitre au moins jusqu’en 2030.

Le 10 décembre, 18 ONG dont les Amis de la Terre et Reclaim Finance ont publié un rapport intitulé « 5 nouvelles années perdues pour la finance » qui pointe du doigt 12 « Méga clusters » d’énergie fossiles développés depuis l’adoption de l’accord de Paris. Si elles voient le jour, ces 12 bombes climatiques consommeraient à elles seules 75% du budget carbone disponible pour limiter le réchauffement climatique sous la barre de 1,5°. Le rapport souligne la double responsabilité des acteurs de la finance et l’industrie pétrolière à l’opposé des discours et des proclamations d’intention des uns et des autres sur le verdissement de la finance et la mutation des pétroliers. Coté finance, le rapport montre que BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole et BPCE ont fourni près de 50 milliards de dollars de financements aux entreprises qui développent les hydrocarbures de schiste dans le Bassin Permien aux Etats-Unis et dans la région de Vaca Muerta en Argentine, les deux premières figurant même parmi leurs 15 plus gros financeurs. Et côté pétroliers, Total est impliqué parfois même en tant que chef de file dans la fabrication de la moitié des 12 bombes climatiques recensées.

 

 

2. Le gaz n’est pas l’énergie fossile de transition qui permettrait de rester dans les clous du réchauffement climatique à 1,5° ou 2°. À la combustion, le gaz émet 30% de moins de CO² que le pétrole et moitié moins que le charbon. Mais, il en émet quand même. Et surtout à la production, les émanations dévastatrices de méthane sont systématiquement sous estimées. Si l’on ajoute les étapes de la liquéfaction et du transport, les bénéfices en termes d’empreinte carbone sont en réalité très en deçà des besoins. Patrick Pouyanné affirme, tranquillement et sans mot férir d’Alexandra Bensaïd, qu’il ne forera pas de pétrole dans l’Arctique. Mais en septembre 2020, le Monde a informé de la participation massive de l’entreprise à un gigantesque projet gazier dans l’Arctique russe.

3. L’injonction de Patrick Pouyanné contre la déforestation est d’autant plus ferme qu’elle s’adresse aux autres, et qu’Alexandra Bensaïd n’a pas interrogé le PDG sur les conséquences de l’appétit de son entreprise pour les « bio carburants » à base d’huile de palme, grands dévastateurs de forêt tropicale.

4. Le PDG de Total prétend que son entreprise cherche à répondre aux besoins énergétiques des Africains. En fait les projets africains de Total sont dévastateurs des conditions de vie des populations et de la nature. Ils s’inscrivent au contraire dans ce que le rapport « 5 années de perdus pour la finance » appelle la « malédiction des ressources naturelles »« selon lequel l’exploitation des ressources naturelles pour l’exportation enrichit une petite élite mais appauvrit encore plus la majorité de la population et enracine encore plus la corruption, les divisions sociales et l’instabilité politique ».

En Ouganda et en Tanzanie, Total est cheffe de file des projets Tilenga et Eacop développés à la suite de la découverte, en 2006, de gisements sous le lac Albert, sur la frontière de l’Ouganda et de la République démocratique du Congo. Les effets sociaux et environnementaux de ces projets sont à ce point dévastateurs que des ONG françaises et ougandaises ont intenté une procédure judiciaire pour non-respect de la loi sur le devoir de vigilance [2]. Au Mozambique, où Total est également fortement impliqué « les projets ne visent pas à accroître l’accès de la population à l’énergie : 90% de la production de GNL est destinée à l’exportation […] En outre, les réserves de gaz sont presque exclusivement détenues par des dizaines de sociétés transnationales – à l’exception de la société d’État mozambicaine ENH […] La plupart des emplois créés pour le développement de l’infrastructure gazière dans la région de Cabo Delgado échappe à ses habitants, car les majors et leurs entrepreneurs ont préféré contourner les faibles exigences en matière d’embauche de travailleurs locaux » [3].

5. L’affirmation que dans la situation actuelle Total ne bénéficie pas d’aides de l’État doit être relativisée. Total bénéficie directement et indirectement des refinancements particulièrement avantageux de la Banque Centrale Européenne sans que soit considéré l’évolution de son empreinte carbone. C’est en réalité un enjeu essentiel du changement indispensable de la politique monétaire et de son articulation aux politiques budgétaires de l’Europe et de l’État.

6. Patrick Pouyanné prétend que Total va pouvoir devenir le champion de l’énergie verte et de la transition énergétique réussie sans rien avoir à rabaisser des exigences de rentabilité financières et de dividendes de ses actionnaires. C’est au contraire une source essentielle de blocage.

7. L’affichage d’une neutralité carbone de l’entreprise à l’horizon 2050 aurait exigé quelques précisions. La promesse comme beaucoup d’autres n’engage que ceux qui y croient et elle est limite fake newsSelon l’analyse de Reclaim Finance, l’objectif annoncé par Total de neutralité carbone à l’horizon 2050 ne porte pas sur toutes ses émissions, et le groupe pétrolier a un simple objectif de diminution de l’intensité carbone de ses produits de 15% à l’horizon 2030.Qui plus est, 90% des dépenses d’investissements de Total restera consacré aux énergies fossiles sur les prochaines années et encore 80% en 2030.

« Un dangereux pis-aller »

Au reste, comme l’analyse Maximes Combes, l’émergence de cette notion flou et peu compréhensible de « neutralité carbone » et la multiplication des affichages par les pays et par les multinationales, prétendument plus ambitieuses les uns que les autres, constituent de dangereux pis-aller. Il conduit, souligne-t-il, à « invisibiliser les objectifs de court-terme pour lui substituer une promesse à long terme, oubliant de fait, que du point de vue climatique, c’est le stock de GES dans l’atmosphère qui compte plutôt que le niveau d’arrivée. La date du début d’une action résolue et l’ambition de cette action (pourcentage annuel de réduction) ont plus d’importance que la date d’arrivée : il faut donc réduire les niveaux d’émission aussi vite que possible. Sans attendre ».

Comme le dit le politiste et sociologue Stefan Aykut [4] dans une importante interview sur le site AOC« le marketing politique pousse à fixer des objectifs à long terme, en 2030, 2050, mais pas à se mettre en conformité sur le terrain avec les belles histoires qu’on se raconte ». Ainsi explique-t-il, « la question de la limitation de l’extraction des énergies fossiles qui font marcher nos économies reste largement impensée. Ce qui est un vrai problème puisque la possibilité de réguler le réchauffement climatique en dépend ». Ainsi pour la France plutôt que de se prévaloir de la fermeture des rares centrales à charbon sur son sol tout en laissant EDF continuer d’en fabriquer à l’étranger, il faudrait plutôt regarder les stratégies de planification de Total, par exemple, et comment l’État français compte accompagner cette entreprise dans l’après-pétrole. « Or, constate Stefan Aykut, je n’ai pas l’impression qu’il y ait aujourd’hui de discussion sérieuse sur ce sujet ».

Un sentiment que l’on pouvait hélas continuer de partager après le passage du PDG de Total dans l’émission économique phare du service public de la radio. On n’arrête pas l’éco… mais pas non plus le réchauffement climatique !

 

Bernard Marx

Notes

[1Sortons de l’âge des fossiles. Manifeste pour la transition, Seuil, 2015.

[2] La cour d’appel de Versailles vient de décider de renvoyer le cas devant le tribunal de commerce, ce qui, selon les ONG, va encore ralentir la procédure judiciaire et va à l’encontre de l’esprit et de l’objectif de la loi sur le devoir de vigilance : protéger les droits humains et l’environnement.

[3Five Years Lost. How Finance is Blowing the Paris Carbon Budget.

[4] Co-auteur avec Amy Dahan du livre de référence Gouverner le climat ? 20 ans de négociations internationales, Les Presses de Sciences Po, 2015.

Publié le 16/12/2020

Gérald Darmanin a maquillé les chiffres des interpellations lors de la manifestation à Paris

 

Par Antton Rouget (site mediapart.fr)

 

Au terme d’une manifestation sévèrement réprimée, le ministre de l’intérieur a annoncé l’interpellation de 142 « individus ultra-violents ». C’est faux. Les éléments réunis par Mediapart montrent que les policiers ont procédé à des arrestations arbitraires dans un cortège pacifique.

 Pendant toute la manifestation parisienne contre la proposition de loi « Sécurité globale », Gérald Darmanin a pianoté sur son iPhone. À 14 h 12, un quart d’heure avant le départ du cortège, le ministre de l’intérieur lançait, sur son compte Twitter, le décompte d’une journée qui s’annonçait riche en arrestations : « Déjà 24 interpellations », postait-il, en joignant à son message une photo d’un tournevis et d’une clé à molette, deux outils « qui n’ont pas leur place dans une manifestation ».

Une heure et demie plus tard, M. Darmanin reprend son portable. « 81 interpellations désormais, à 15 h 50 », annonce-t-il, sans photo d’outils cette fois, mais en parlant d’« individus ultra-violents ». À 17 h 50, le chiffre monte à « 119 interpellations », « des casseurs venus nombreux ». Pour finir, à 18 h 56, à « 142 interpellations » officielles, chiffre repris dans le bandeau des chaînes d’info en continu.

Il aura pourtant fallu moins de 24 heures pour que la communication du ministre de l’intérieur, dont les résultats médiocres depuis son arrivée Place Beauvau font jaser jusque dans son propre camp, se dégonfle comme un ballon de baudruche.

Selon les éléments et témoignages recueillis par Mediapart, les personnes interpellées dans le cortège parisien étaient en grande partie des manifestants pacifiques, qui ne sont d’ailleurs par poursuivis pour des faits de violences – ce qui prouve que la stratégie policière était bien de foncer dans le tas et de procéder à des arrestations arbitraires. Des journalistes indépendants ont également été arrêtés au cours des différentes charges, alors qu’ils étaient parfaitement identifiables.

Les chiffres communiqués par le parquet de Paris, dimanche soir, donnent la mesure de la manipulation de communication orchestrée par la place Beauvau : alors que 39 procédures ont dores et déjà classées sans suite, seulement six manifestants seront jugés en comparution immédiate. Le parquet a aussi procédé à 27 rappels à la loi, estimant qu’il n’y avait pas matière à renvoyer devant les tribunaux. Une personne a accepté une CRPC (procédure de plaider coupable), 30 gardes à vue sont toujours en cours, et deux enquêtes visant deux personnes remises en liberté n’ont pas encore été classées.

Sur les 19 mineurs arrêtés, le parquet a dores et déjà classé neuf enquêtes. Cinq autres dossiers ont été traité par un simple rappel à la loi, tandis que quatre jeunes sont convoqués devant le délégué procureur. Les investigations se poursuivent dans un seul cas.

Alexis Baudelin fait partie des 142 personnes arrêtées au cours de la manifestation. Son cas a été jugé suffisamment emblématique pour que le Syndicat indépendant des commissaires de police (SICP) relaie une vidéo de son interpellation avec le commentaire suivant : « Les ordres de la préfecture de police sont clairs : empêcher toute constitution de Black bloc ! Ces factieux viennent semer la violence et le chaos. Ils sapent les manifestations. Nous nous félicitons des interpellations de ces individus très violents ! »

Malgré les certitudes du syndicat des commissaires, Alexis Baudelin n’a même pas été poursuivi par le parquet. Il a été relâché samedi soir, cinq heures après son interpellation, sans la moindre charge, non sans avoir rappelé quelques règles de droit aux policiers. Et pour cause : Alexis Baudelin exerce la profession d’avocat, ce que les forces de l’ordre ignoraient puisqu’il ne défilait pas en robe.

Le jeune homme a été interpellé lors d’une des nombreuses charges des voltigeurs des brigades de répression des actions violentes motorisées (Brav-M), venus scinder la manifestation juste après son départ (relire le récit de la manifestation ici). Ainsi que le montre une vidéo qu’il a lui-même filmée, l’avocat a été violemment attrapé par le cou et sorti du cortège, sans que les policiers ne soient en mesure d’expliquer les raisons de son interpellation. Avant d’être arrêté, Alexis Baudelin avait protesté contre une violente charge policière (ce qui n’est pas interdit) et portait avec lui un drapeau noir (ce qui n’a également rien d’illégal). 

« Les policiers m’ont ensuite menotté mais ils se rendaient bien compte qu’ils n’avaient rien contre moi », témoigne-t-il auprès Mediapart. Pendant cinq heures, M. Baudelin est ensuite déplacé de commissariat en commissariat avec d’autres manifestants, qui « se demandaient comme [lui] ce qu’on pouvait bien leur reprocher ». Finalement présenté à un officier de police judiciaire du commissariat du XIVe arrondissement, l’avocat est relâché, sans même avoir été placé en garde à vue. « J’ai été arrêté puis retenu pendant cinq heures de manière totalement arbitraire, sans même qu’un fait me soit reproché », dénonce-t-il.

Interrogé par Mediapart, le parquet de Paris indique que sur les 142 personnes arrêtées en marge de la manifestation, 123 ont été placées en garde à vue. C’est notamment le cas du journaliste indépendant Franck Laur, finalement libéré sans charge dimanche en début d’après-midi. « Il paraît que je suis parmi les 142 casseurs recensés par Gérald Darmanin », cingle le journaliste au terme de sa garde à vue, avant de raconter les circonstances de son interpellation : « J’ai été interpellé au cours d’une charge en fin de manifestation, à 18 heures, sur la place de la République [où s’est terminée la manifestation – ndlr]. Je filmais, j’étais identifiable comme journaliste, j’ai été frappé à coups de matraques et j’ai dit un mot qu’il ne fallait pas », indique-t-il.

M. Laur est placé en garde à vue dans le commissariat du VIIIe arrondissement pour « outrage » mais aussi pour des faits de « port d’arme de catégorie D », en raison de son masque à gaz. Ces charges ont ensuite été abandonnées sans même que le journaliste ne soit entendu sur les faits. « On est venu me chercher en geôle ce dimanche et on m’a dit : “Votre garde à vue est terminée” », raconte-t-il. Franck Laur doit en revanche passer un IRM dans les prochains jours : « J’ai été amené à l’Hôtel-Dieu samedi soir pour passer une radio. Ils pensent que j’ai deux vertèbres fissurées en raison des coups de matraque », explique-t-il.

Au commissariat, Franck Laur a partagé la cellule de Thomas Clerget, un autre journaliste indépendant membre du collectif Reporters en colère (REC). Lui aussi a été libéré sans charge ce dimanche après avoir été suspecté du délit de « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou violences ». « J’ai été arrêté au cours d’une charge totalement gratuite, au milieu de gens qui marchaient. J’ai été matraqué par terre à la tête et à l’épaule », raconte cet habitué de la couverture des manifestations, qui a « eu l’impression que les policiers allaient à la pêche à l’interpellation ».

Un communiqué de presse diffusé ce dimanche par le collectif REC et 15 autres organisations (dont la Ligue des droits de l’homme, la CGT et des syndicats de journalistes) a dénoncé un « déploiement policier et militaire brutalisant et attentatoire au droit de manifester ». Organisations bientôt rejointes dans leur constat par des élu·e·s comme Bénédicte Monville, conseillère régionale écologiste en Île-de-France. « Ma fille a été arrêtée hier alors qu’elle quittait la manifestation la police a chargé elle filmait, un policier la saisit et ils l’ont emmenée. Plusieurs personnes témoignent qu’elle n’a rien dit, opposé aucune résistance mais elle est en GAV pour “outrage” », a dénoncé l’élue sur Twitter. La mère d’un autre manifestant lui a répondu en faisant part de la même incompréhension : « Mon fils Théo a lui aussi été arrêté en tout début de manifestation, il est en GAV avec votre fille, commissariat du 20ième. Ils n’ont pas de faits à lui reprocher, juste des supposées intentions ».

« La grande majorité des personnes arrêtées ne comprennent pas ce qu’elles font au commissariat », appuie Me Arié Alimi, dont le cabinet assiste une quinzaine d’interpelés. L’avocat estime que « ces personnes ont été interpelées alors qu’elles participaient tranquillement à une manifestation déclarée, cela signe la fin du droit de manifester ». Les avocats interrogés par Mediapart ignorent ce qui a pu pousser les policiers à arrêter certains manifestants pacifiques plutôt que d’autres, même si certains indices semblent se dessiner. Par exemple, des manifestants interpelés avaient des parapluies noirs, ce qui peut être utiliser pour former un black bloc (pour se changer à l’abri des drones et des caméras), mais est avant tout un accessoire contre la pluie (il pleuvait à Paris hier). « On a l’impression que les manifestants ont été arrêtés au petit bonheur la chance », témoigne Me Camille Vannier.

Parmi les signataires du communiqué diffusé par le collectif REC figure aussi l’association altermondialiste Attac, dont un militant, Loïc, a aussi été interpelé à la fin de la manifestation, place de la République. « On discutait tranquillement ensemble quand les policiers ont commencé à charger, matraques en l’air. On s’est mis à courir. Ils voulaient visiblement vider la place, mais il n’y avait pas eu la moindre sommation », raconte Pascal, un autre membre d’Attac présent lors de l’arrestation. Au terme de 24 heures de garde à vue, Loïc a été remis en liberté dimanche soir sans charge, a informé son association.

Un autre journaliste, le reporter Adrien Adcazz, qui travaille pour le média Quartier général, a pour sa part vu sa garde à vue prolongée ce dimanche soir. « Une décision totalement abusive », dénonce son avocat David Libeskind. « Vers 16 heures, sur le boulevard de Sébastopol, mon client a été pris dans une charge. Il a crié : “Journaliste ! Journaliste !” », précise l’avocat, qui indique que si son client n’avait pas de carte de presse (qui n’est pas obligatoire pour les journalistes), il avait bien un ordre de mission de son employeur.

Selon Me Libeskind, Adrien Adcazz a été entendu pour des faits de « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou violences », de « dissimulation de son visage » (en raison du cache-cou noir qu’il portait), de « rébellion » et de « refus d’obtempérer ». Le 12 septembre, lors d’une précédente manifestation, Adrien Adcazz avait déjà été interpelé pour des faits similaires, avant que l’enquête ne soit classée sans suite, signale son avocat.

Un autre client de David Libeskind, street-medic d’une cinquantaine d’années mobilisé pour soigner les manifestants victimes de violences policières, est sorti de garde à vue dimanche soir avec un « rappel à la loi » du procureur de la République pour « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou violences ».

Depuis les manifestations contre la loi Travail en 2016, la « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou violences » est une infraction « systématiquement utilisée » par les officiers de police judiciaire, relève l’avocat Xavier Sauvignet, qui a assisté cinq manifestants interpelés samedi à Paris. Ce délit sanctionne le fait pour une personne de participer sciemment à un groupement, même formé de façon temporaire, en vue de la préparation de violences volontaires contre les personnes ou de dégradations de biens.

« La problématique, c’est qu’une fois que les personnes sont renvoyées devant un tribunal, elles sont bien souvent relaxées faute de preuves tangibles », indique Me Sauvignet. Alors, le parquet opte bien souvent pour un « rappel à la loi », une « pseudo-peine sans possibilité de se défendre », dénonce l’avocat, mais qui présente l’avantage de gonfler les statistiques du ministère de l’intérieur. Cette mesure présente d’autres conséquences, complète Xavier Sauvignet : « Cela a un double effet d’intimidation à l’égard des manifestants et d’affichage à l’égard de l’extérieur. »

Publié le 15/12/2020

Violences sexuelles : un combat loin d’être gagné

 

par Pierre Jacquemain (site regards.fr)

 

La vague #MeToo continue son chemin. Après le monde du cinéma, celui du sport, c’est au tour du milieu universitaire. Et la politique ? Et la gauche ? Le combat politique, culturel, judiciaire, sera encore long.

La semaine dernière a été terrible. Pour les femmes victimes d’agressions sexuelles, en particulier. Dans les rues désertes, dans l’espace public – pensé par et pour les hommes –, les femmes ont constaté l’augmentation du harcèlement et des agressions sexuelles. Dans les foyers, au domicile conjugal, les violences ont progressé. Selon le ministère de l’Intérieur, les violences sexuelles et sexistes ont enregistré une hausse de 15% depuis le 30 octobre. Reste que le problème n’a rien de contextuel.

Bien sû, #MeToo est passé par là. De nombreuses affaires ont ainsi pu être révélées, notamment dans le cinéma. Dans le monde du sport aussi, avec les révélations dans les milieux du patinage, du judo ou de l’équitation. Le monde universitaire n’est pas épargné. Des étudiantes se sont confiées cette semaine au journal Le Monde. La journaliste Sylvia Zappi a ainsi révélé une affaire de harcèlement et d’agression sexuelle d’un enseignant sur une dizaine d’étudiantes. « Une figure de la gauche intellectuelle mise en cause à l’Université de Paris », a titré lemonde.fr.

À gauche, on se dit horrifié. On se félicite que le mouvement #MeToo ait réveillé la classe politique. Mais en dehors de l’affaire Baupin – rendue possible par quelques militantes écologistes – ou plus récemment avec l’affaire Aidenbaum (ex-maire du 3ème arrondissement de Paris), peu de faits déclarés ou supposés ont émergé dans le domaine public. La gauche serait-elle épargnée ? L’ensemble du champ politique serait-il clean ? En politique, comme souvent dans l’entreprise, on préfère s’épargner des frais de justice et les éclaboussures médiatiques, en privilégiant les règlements internes.

Plusieurs partis de gauche et syndicats ont mis en place des commissions de règlements des conflits au sein de leurs instances. Force est de constater que ça n’a pas été couronné de succès et pose, par conséquent, la question de leur légitimité. Parce que la question des violences, des agressions ou du harcèlement sexuels, ne se règle pas entre soi. Parce qu’il y a un problème, structurel, culturel qui ne peut pas se régler au sein des partis politiques, des syndicats ou des associations. C’est bien devant les tribunaux que ça doit – ou plutôt que ça devrait – se régler.

Hélas, lorsque les affaires se sont portées en justice, elles se sont souvent soldées par des non-lieux. Des prescriptions. Voire des condamnations insignifiantes. Et il y a ceux qui se cachent derrière leur immunité parlementaire comme le député Benoit Simian (LREM), accusé de violences et d’harcèlement. La lutte contre les violences faites aux femmes devait être la grande cause nationale du quinquennat, avait assuré le président de la République. Pourtant, le bureau de l’Assemblée nationale vient de rejeter cette semaine la demande du parquet de Bordeaux de lever l’immunité parlementaire du député de la majorité.

À la rescousse de DSK

Une autre affaire refait surface dans l’actualité. Celle d’une personnalité politique connue pour l’assurance de son irrésistibilité. Dominique Strauss-Kahn a annoncé cette semaine la sortie en 2021 d’un documentaire pour donner « sa version des faits » dans l’affaire dite du Sofitel. Au même moment, Netflix diffusait sa série-documentaire, « Chambre 2806 : l’affaire DSK », réalisée par Jalil Lespert. On y retrouve les témoignages de la femme de chambre du Sofitel, Nafissatou Diallo, des proches de DSK au FMI mais aussi au Parti socialiste.

En tête des films les plus regardés sur la plateforme américaine, on y revoit avec stupéfaction la réaction des socialistes à l’annonce de l’arrestation du patron du FMI – à l’époque champion des sondages pour succéder à Nicolas Sarkozy. Une réaction unanime que n’a pas manqué de relever la journaliste Raphaëlle Bacqué, présente dans le documentaire : « Ils disaient tous : ça ne lui ressemble pas ». Pas un mot, jamais, pour la supposée victime Nafissatou Diallo. Les apparatchiks du Parti socialiste ne se remettent visiblement pas de leur idole perdue.

Même interrogés après #MeToo, les socialistes persistent et signent. Cela fait froid dans le dos. Jack Lang ose : « L’amour n’est pas un complot du diable. L’amour appartient aux êtres humains. Il est peut-être plus spécialement porté vers les choses de l’amour. Et alors ? Et alors ? Un président de la République doit être un homme sans sensualité ? » De l’accusation de viol, Jack Lang retient un trop plein « de sensualité ». D’une série documentaire, nous voilà passé au film d’horreur. Et Jack Lang n’est pas le seul à venir à la rescousse de DSK.

DSK avait tout : l’argent et le pouvoir. Voilà qui suffit à le déclarer innocent. Comme si les violences sexuelles étaient le crime des hommes sans argent, sans pouvoir. Le crime des pauvres.

Elisabeth Guigou qui vient d’être nommée – sans rire ! –, à la tête d’une commission sur les violences sexuelles commises contre les enfants déclare : « Que nous ayons l’idée que Dominique était un séducteur… mais il y a une très grande différence entre être charmeur, être séducteur et puis la contrainte, le viol. D’ailleurs pourquoi aurait-il besoin de le faire ? C’est un homme charmant, brillant, intelligent, il peut être drôle par moment. Pourquoi ? » DSK avait tout : l’argent et le pouvoir. Voilà qui suffit à le déclarer innocent. Comme si les violences sexuelles étaient le crime des hommes sans argent, sans pouvoir. Le crime des pauvres.

C’est quand le film-documentaire évoque l’affaire du Carlton à Lille (où DSK fréquentait des prostituées) que l’ancienne ministre du Travail, par ailleurs ex-Garde des Sceaux, s’indigne : « On découvre une vie personnelle… ce n’est pas possible de se comporter comme ça. Pour toutes les femmes, pfff… c’est un comportement condamnable ». L’histoire ne dit pas si Elisabeth Guigou condamne DSK sur le plan moral, à savoir celui de ses pratiques sexuelles, ou si elle le condamne pour les agressions sexuelles dont il est accusé. Rien n’est moins sûr et c’est sans doute le plus déroutant.

Enfin, c’est au tour de l’avocat Richard Malka, d’assumer et de défendre Dominique Strauss-Kahn : « Elles [les prostituées, ndlr] disent qu’il y a des comportements brutaux mais c’est relatif. Surtout, c’est un jeu. C’est consenti. Et c’est ça la sexualité. » Se rend-il compte que s’il est un jeu, il est celui des hommes puissants, de pouvoir et d’argent ? Celui de ces hommes qui croient pouvoir disposer du corps des femmes ? Un combat politique, culturel, judiciaire loin d’être gagné…

 

Pierre Jacquemain

Publié le 14/12/2020

 

Trump, Netanyahou et Mohammed VI marchandent sur le dos des Palestiniens et des Sahraouis

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Après les Émirats arabes Unis, Bahreïn et le Soudan, le Maroc opte pour la normalisation de ses relations diplomatiques avec Israël. En échange, les États-Unis reconnaissent, au mépris des résolutions de l’ONU, la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, l’ex-colonie espagnole annexée par Rabat en 1975.

L’accord était en cours de marchandage depuis un moment ; en février, une visite à Rabat du secrétaire d’État Mike Pompeo en avait précisé les contours : après Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Soudan, le Maroc choisit de normaliser ses relations diplomatiques avec Israël. C’est Donald Trump, par un tweet, qui a dévoilé jeudi la teneur de la transaction : en contrepartie, Washington reconnaît la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, ex-colonie espagnole annexée par le Maroc en 1975.

Coopération sécuritaire

Le président américain battu aux élections s’est bruyamment réjoui de ce coup de dernière minute : « Une autre avancée HISTORIQUE aujourd’hui ! Nos deux GRANDS amis, Israël et le Royaume du Maroc, ont accepté de normaliser complètement leurs relations diplomatiques - un grand pas en avant pour la paix au Moyen-Orient ! ». À Rabat, le Palais royal a aussitôt confirmé cette annonce. Insistant non sans cynisme sur « le rôle historique que le Maroc a toujours joué dans le rapprochement des peuples de la région », Mohammed VI a indiqué dans un communiqué que son pays allait « reprendre les contacts officiels (…) et les relations diplomatiques dans les meilleurs délais » avec Israël, tout en assurant pour la forme le président palestinien Mahmoud Abbas de « l’engagement permanent et soutenu du Maroc en faveur de la cause palestinienne juste ».

En fait, Rabat n’a jamais vraiment coupé les ponts avec Tel Aviv : le Maroc a reconnu Israël en 1994, et des bureaux de liaison diplomatiques existaient jusqu’en 2002, date de la seconde Intifada. Leur fermeture n’a pas mis fin aux coopérations, en particulier sur le plan sécuritaire et sur le terrain du renseignement, et les deux pays n’ont jamais cessé d’entretenir de discrètes mais florissantes relations commerciales. Dans l’immédiat, cette normalisation devrait se traduire par la réouverture des bureaux de liaison et par la reprise des vols directs. Sa portée symbolique est sensible, puisque le roi du Maroc préside le « Comité Al-Qods » créé par l’Organisation de la coopération islamique pour veiller à la préservation du patrimoine religieux, culturel et urbanistique de la ville de Jérusalem.

Secousses internes

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a salué « un accord historique » promettant selon lui « une paix très chaleureuse ». Tout comme le dictateur égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui voit dans cette décision marocaine un « pas important vers davantage de stabilité et de coopération » dans la région. Quant à la direction palestinienne, qui tient les précédents accords entre Israël et des pays arabes pour des « coups de poignard dans le dos », elle s’est abstenue jusqu’ici de tout commentaire. En brandissant la compensation que représenterait de la reconnaissance états-unienne de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, Mohammed VI espère atténuer les effets de cette normalisation diplomatique sur une opinion publique très sensible au conflit au Proche Orient et profondément attachée à la défense des droits des Palestiniens, dans un contexte d’accélération de la colonisation, alors que se précisent les projets d’annexion de la Cisjordanie.

Pari risqué : le Palais, dans cette affaire, pourrait s’exposer à des secousses internes, dans un climat social et politique déjà tendu. Dans une conférence de presse, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a d’ailleurs mis en garde contre toute velléité de protestation : « Ceux qui critiquent cet accord sont contre la souveraineté du Maroc sur le Sahara », une ligne rouge propre à déchaîner la fureur répressive du Palais. À un an des élections législatives, cette décision royale place aussi dans une position délicate les islamistes associés au gouvernement : au début de l’année, le Premier ministre Saad Dine El Otmani, chef du PJD, assurait que Rabat rejetait « toute normalisation des liens » avec Israël.

Un référendum d’autodétermination

Après la confrontation armée de Guerguerat, dans la zone tampon frontalière de la Mauritanie placée sous le contrôle de passifs casques bleus de la Minurso, qui a fait voler en éclat, le 13 novembre dernier, le cessez-le-feu de 1991 (lire notre article sur le sujet), les indépendantistes sahraouis du Front Polisario « condamnent dans les termes les plus forts le fait que (…) Donald Trump attribue au Maroc ce qui ne lui appartient pas ». « La décision de Trump ne change rien à la nature juridique de la question sahraouie car la communauté internationale ne reconnaît pas la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental », font-ils valoir. Position appuyée par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui pense qu’une issue à ce conflit de décolonisation « peut toujours être trouvée sur la base des résolutions du Conseil de sécurité » prévoyant un référendum d’autodétermination dans ce « territoire non autonome ». Les négociations restent pourtant au point mort depuis mars 2019…

Dans ce dossier, l’ex-puissance coloniale espagnole cultive, elle, une position ambiguë : elle se « réjouit » de la normalisation diplomatique entre Rabat et Tel Aviv, tout en affirmant « respecter les résolutions des Nations unies pour trouver une voie de sortie » aux conflits au Proche Orient comme au Sahara Occidental. « Maintenant, il reste à résoudre le problème de la paix entre les Israéliens et les Palestiniens et il reste à résoudre la position sur le Sahara occidental », a réagi la ministre des Affaires étrangères Arancha Gonzalez. Au sein du gouvernement espagnol, la question sahraouie nourrit en fait de vives tensions : le chef de Podemos, Pablo Iglesias, ministre des Droits sociaux, a été évincé, cette semaine, de la délégation espagnole qui devait prendre part à la réunion de haut niveau prévue le 17 décembre à Rabat. Jeudi, le Maroc et l’Espagne annonçaient finalement le report de ce sommet. Officiellement pour cause de pandémie de Covid-19.

De futures tensions entre le Maroc et l’Algérie ?

Indéfectible appui du Maroc, acquise au « plan d’autonomie » que Rabat veut substituer, au mépris du droit international, à la perspective d’un référendum d’autodétermination, hostile à toute extension du mandat de la Minurso pour surveiller et prévenir les violations des droits humains au Sahara occidental, la France, de son côté, avait imputé la responsabilité de la confrontation de Guerguerat au Front Polisario. Toute en appelant évasivement à la « relance du processus politique dans le cadre des Nations Unies ».

En Afrique du nord, cette nouvelle donne pourrait être source de nouvelles tensions entre le Maroc et l’Algérie, principal soutien politique et militaire des indépendantistes sahraouis, hostile au mouvement de normalisation des relations diplomatiques entre Israël et les pays arabes. Au Sahara Occidental, une page de trente ans de fragile statu quo se tourne. Avec la menace d’un nouveau foyer de crise dans une région sahélo-saharienne instable. Loin de la « paix chaleureuse » exaltée par Benjamin Netanyahou.

 

Rosa Moussaoui

 Publié le 13/12/2020

Covid-19. Plus qu’un vaccin, Moderna vend sa saga

 

Thomas Lemahieu (site humanite.fr)

 

C’est l’histoire d’une start-up des biotechnologies dénuée de capacités de production propres qui a réussi à faire financer à 100 % par le public son produit révolutionnaire contre le nouveau coronavirus. Une percée scientifique indéniable dont elle conserve pourtant jalousement les droits, au risque de ne pas réussir à répondre à la demande mondiale.

Une légende n’est jamais aussi belle que quand son propre héros la raconte. On pourrait en choisir d’autres, mais admettons que la scène inaugurale se déroule le 2 mars dernier à la Maison-Blanche, à Washington. Il y a là, autour de Donald Trump, le gratin de Big Pharma, rassemblé pour terrasser le Covid-19 en passe de devenir la pandémie mondiale que nous connaissons à présent. Un poil gris, visages graves, les grands patrons des mastodontes du secteur, qui ont largement externalisé leur recherche afin d’assouvir les appétits de leurs actionnaires, n’en mènent pas large et regimbent : un vaccin, ça prend un temps fou à développer quand même ! Puis un parfait inconnu, ou presque, avec un accent français à couper au couteau, prend la parole et chante à Trump l’air qu’il veut entendre. Il s’appelle Stéphane Bancel, il est le PDG de Moderna, une start-up spécialisée dans les biotechnologies. Lui, le vaccin, à cette date, il l’a déjà : il a été conçu en 42 jours à peine, à partir du code génétique du virus transmis au monde entier par les scientifiques chinois qui l’ont décrypté à Wuhan ; tout a été fait sur ordinateur, comme pour un algorithme, au fond, sans rien devoir manipuler en laboratoire.

« Les autres, ils me parlent d’années, et vous, vous me dites qu’en à peine quelques mois, vous serez prêts », grince le président américain. « C’est correct, oui », crâne ­Bancel. Avant qu’Anthony Fauci, le ponte de l’agence gouvernementale de lutte contre les épidémies et les maladies infectieuses (Niaid), partenaire attitré de Moderna pour ses essais cliniques, n’essaie de tempérer : « En quelques mois, vous n’aurez pas un vaccin, monsieur le président, on sera encore dans les essais, et au total, cela prendra entre un an et un an et demi… » Un rêve ou une promesse que les grincheux ne peuvent entamer : le monde et ses maîtres seront à vos pieds.

Strictement tout a été payé par le contribuable américain

Depuis la création, en 2011, de la start-up qui n’a ni usine ni produit fini, Stéphane Bancel et ses acolytes chez Moderna n’ont jamais rien vendu qu’une prophétie : il est possible d’endiguer les épidémies par le biais d’une technologie révolutionnaire, celle de l’acide ribonucléique messager (ARNm, lire notre encadré), développée depuis la fin des années 1990 dans les laboratoires universitaires américains, puis brevetée par des start-up comme la leur et leurs concurrents de BioNTech, associé à Pfizer, ou de CureVac sur le front du Covid-19. C’est largement grâce à ce simple discours que les chercheurs et les scientifiques rhabillés en hommes d’affaires ont réussi d’énormes levées de fonds ces dernières années – on parle de près de 3 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros) en moins d’une dizaine d’années – et que, depuis le printemps, ils ont reçu 2,5 milliards de dollars (2,1 milliards d’euros) d’aides publiques directes de l’administration Trump.

Recherche et développement, essais cliniques, augmentation des capacités de production, distribution, logistique… Dans le parcours du mRNA-1273, le petit nom du vaccin Moderna, tout, mais strictement tout, a été payé rubis sur l’ongle par le contribuable américain. Ce que Stéphane Bancel ne manque d’ailleurs pas de répéter dans une forme de chantage aux Européens : « Le développement de ce vaccin a été 100 % financé par le gouvernement américain. Tous les essais ont été effectués aux États-Unis et nous n’avons pas reçu 1 euro de l’Europe. » L’affirmation péremptoire n’est d’ailleurs plus rigoureusement exacte car, cet automne, l’Union européenne a fini par précommander – les yeux fermés et sans rien exiger en retour, au diapason des autres grandes puissances capitalistes – à ­Moderna 160 millions de doses, 80 en achats fermes et 80 en option, pour un montant global qu’on peut estimer à 3,28 milliards d’euros…

Couper court à tout débat sur la mutualisation de son brevet

« Moderna peut bien se gargariser de prendre des risques, mais dans le cas du vaccin contre le Covid-19, tout est vraiment payé par la princesse, observe Patrick Durisch, expert en politique de santé globale et accès aux médicaments dans l’ONG suisse Public Eye. C’est vraiment un vaccin 100 % public, et pourtant, il ne faut pas l’oublier, c’est le plus cher de tout le marché et l’entreprise n’a pris strictement aucun engagement pour favoriser sa distribution universelle ! »

Comme les autres compétiteurs dans la course aux vaccins, après avoir multiplié tout au long de l’année les effets d’annonce sur ses capacités de production – entre 500 millions et 1 milliard de doses devaient être disponibles en 2021 –, Moderna révise depuis quelques jours drastiquement ses gages à la baisse : au premier trimestre de l’année prochaine, la start-up ne compte pas pouvoir livrer plus de 85 à 100 millions de vaccins pour les États-Unis, et 15 à 25 millions pour le reste du monde ! Derrière cette surestimation de ses capacités de production, se niche, à l’évidence, l’ambition de couper court à tout débat sur la mutualisation de son brevet, de ses savoir-faire et de ses procédés. Depuis des mois, la start-up américaine, qui, pour l’industrialisation de son vaccin, ne peut pas s’appuyer sur les capacités d’un groupe aussi puissant que Pfizer, transfère sa technologie en pièces détachées à une cascade de sous-traitants, mais pas question pour elle de se délester de son principal actif, ses droits de propriété intellectuelle, et de ses prérogatives lui permettant de choisir les clients prioritaires…

Dans les faits, c’est Lonza qui, sur deux sites de production, l’un aux États-Unis à Portsmouth, dans le New Hampshire, et l’autre en Suisse à Viège, dans le Valais, fabrique, dans le cadre d’un partenariat global, la précieuse substance active du vaccin Moderna. Sous-traitant industriel qui, pour échapper à la concurrence de la Chine et de l’Inde sur les principes pharmaceutiques chimiques, s’est spécialisé ces dernières années dans les biotechnologies, le groupe helvétique promet de « ne pas faire de marges inconsidérées, mais pas de pertes non plus » : en guise d’assurance tous risques, alors qu’aux États-Unis, la fabrication est entièrement couverte par les subventions, Moderna s’est engagé à ajouter 130 millions d’euros rien que pour les lignes de production en Suisse. Après sa fabrication, le sérum est ensuite envoyé pour sa préparation finale et son conditionnement chez d’autres façonniers, Rovi en Espagne et, on l’a appris ces dernières semaines, Recipharm en France (lire notre enquête en page 5). Signe sans doute que, pour l’heure, Moderna donne résolument la priorité à sa production pour le seul marché américain : fabriqué par un autre industriel, Corden Pharma, dans son usine de Chenôve (Côte-d’Or), l’excipient lipide qui doit encapsuler l’ARNm est, lui, envoyé outre-­Atlantique, sur un site du même groupe au Colorado.

La Suisse, premier pays au monde à avoir passé commande

Dans la frénésie qui s’est accrue depuis les annonces marketing, à la mi-­novembre, d’une efficacité de « 90 à 95 % » des premiers vaccins, les dirigeants des États occidentaux cherchent à prendre un peu de la lumière offerte par Moderna dans la nuit de la pandémie. Au besoin en faisant ruisseler un peu plus d’aides publiques dans sa chaîne industrielle… Comme le gouvernement français, qui annonce la « fabrication » du vaccin dans l’Hexagone, Pedro Sanchez, le premier ministre espagnol, dont l’équipe a négocié les achats à Moderna pour le compte de l’Union européenne, s’affiche dans l’usine madrilène qui mettra le produit en flacon. Mais sur le continent, ce sont les Suisses qui tiennent le haut du pavé : c’est dans la confédération que la start-up a implanté son antenne pour les marchés hors États-Unis, son principal partenaire industriel est sur place et les banquiers d’affaires de Genève la soutiennent depuis le début. « C’est assez typique de la discrétion dans le pays, assure Patrick Durisch. Neutres et inoffensifs, nous ne sommes qu’un prestataire, on ne se mêle pas de la répartition, mais c’est un peu de la comédie. » Une fausse modestie corroborée par Stéphane Bancel lui-même, alors que la Suisse, le premier pays au monde à avoir passé commande à Moderna dès début août, vient d’en doubler le montant : « Depuis notre fondation il y a dix ans, le pays a joué un rôle déterminant dans notre développement grâce au soutien de long terme des investisseurs suisses », salue-t-il.

Dans quelques jours aux États-Unis, et début janvier dans l’Union européenne, le vaccin de la start-up qui épata Trump sera vraisemblablement autorisé. En Bourse, son titre continuera son galop vers les sommets. Dans l’angle mort de la saga, comme pour ceux de ses concurrents directs, il restera juste à savoir quelle part infinitésimale de la population mondiale pourra y accéder.

 

L’arn messager, une technologie nouvelle… et partagée

Des instructions génétiques visant à « apprendre » au système immunitaire à détruire les spicules, ces protéines à pointe entourant le coronavirus… Les deux premiers vaccins en circulation aux États-Unis ou en Europe (BioNTech et Moderna) utilisent cette technologie imaginée au départ dans des laboratoires publics. Comme des tas d’autres « biotechs », ils ont déposé des brevets pour protéger « leur » invention, et ils les protègent jalousement. Moderna a toutefois perdu un litige sur l’un d’eux au mois d’août. Ce qui l’a incité à promettre, début octobre, de n’attaquer personne sur cette base. Pour l’ONG américaine Public Citizen, la start-up doit aller plus loin et mettre ses brevets à disposition de l’OMS.

 Publié le 12/12/2020

TRIBUNE. La France sous Macron : un nouveau modèle international de répression

Notre pays sert désormais de caution aux pires répressions dans le monde: si même le pays des droits de l’Homme le fait, pourquoi les autres s’en empêcheraient?

 

(site huffingtonpost.fr)

 

Par Mathilde Panot Députée LFI du Val-de-Marne, Vice-présidente du groupe LFI à l'Assemblée nationale

Danièle Obono Députée de Paris France insoumise, membre de la commission des Lois et de la commission des Affaires européennes

Jean-Luc Mélenchon Président du groupe France insoumise à l'Assemblée nationale et ancien candidat à la présidentielle

Ugo Bernalicis Député France insoumise, membre de la commission des lois

 

Anadolu Agency via Getty ImagesLors du deuxième week-end de manifestations, des milliers de personnes ont protesté contre les violences policières et contre l'article 24 de la loi sécurité globale, visant à interdire la diffusion d'images de policiers prises en intervention, le 5 décembre 2020 (Photo Julien Mattia/Anadolu Agency via Getty Images)

Cette année, célébrer la journée internationale des droits humains laisse un goût amer. Peu à peu, tout s’assombrit au pays des Lumières. 

La loi “sécurité globale” a été votée à l’Assemblée nationale, la même semaine où un déferlement de violence policière gratuite s’abattait sur les exilés de la place de la République et sur le producteur Michel Zecler sous les caméras des passants. L’article 24 cristallise la colère et nous couvre de honte à l’étranger: pour le Financial Times, Macron “protège la police de ses propres excès”, à Bruxelles, Le Soir évoque une “affaire Georges Floyd à la française”, pour le Frankfurter Rundschau, “Emmanuel Macron gouverne la France de façon plus autoritaire que Donald Trump les États-Unis”. 

Si le gouvernement a cédé à la pression populaire en proposant la réécriture de cet article, c’est bien l’intégralité de la loi qui acte une dérive dangereuse, liberticide et anti-démocratique du régime macroniste. 

La doctrine de maintien de l’ordre combine militarisation et pratiques poussant à aller au contact des personnes.

La France a été avertie par la Cour européenne des droits de l’Homme, rappelée à l’ordre par l’ONU, dénoncée par les organisations de défense des libertés publiques ou des droits humains. La semaine de la honte fait dire à un haut cadre de la sécurité: “Ce pays sombre, on se croirait en Hongrie”. Et pour cause, les images de violences policières d’ici ou d’ailleurs se ressemblent à s’y méprendre. Le gouvernement d’Emmanuel Macron, anciennement composé de l’éborgneur Castaner, désormais remplacé par l’agité Darmanin, est comptable d’un bilan désastreux en matière de répression et d’atteinte à nos libertés publiques. La séquence des Gilets jaunes en témoigne: 3 morts, 32 éborgnés, 5 mains arrachées, 2500 blessés côté manifestants, 1800 blessés côté police et gendarmerie.   

Le signal politique envoyé est dangereux: si même le pays des droits de l’Homme réprime comme il le fait, alors pourquoi les autres s’en empêcheraient?  

À Hong Kong, la loi anti-masque qui interdit à la population de dissimuler son visage est directement inspirée de notre loi anti-manifestants votée en avril 2019. Les véhicules anti-émeutes avec lanceurs d’eau sont “Made in France”, et des journaux locaux ont indiqué que des officiers français s’étaient rendus sur place pour former les autorités chinoises à leur utilisation. Françaises, comme les armes soi-disant “non létales” utilisées au Pérou pour réprimer les manifestants en lutte contre la corruption et pour le départ du président par intérim Mérino. Bilan: 3 morts parmi les manifestants. 

La semaine de la honte fait dire à un haut cadre de la sécurité: “Ce pays sombre, on se croirait en Hongrie”.

Au Liban, ce sont des grenades lacrymogènes françaises qui ont aveuglé les manifestants contre les dirigeants du pays, une semaine après l’explosion à Beyrouth. Le 12 août, Amnesty International recensait 738 blessés, dont 7 manifestants hospitalisés pour lésion oculaire. Un manifestant avait perdu son œil. “Arrêtez de viser les yeux!”, avaient massivement scandé les Libanais sur les réseaux sociaux, faisant écho à un slogan tristement connu en France. 

Au Chili, le sénateur Rodrigo Galilea avait pris la France comme exemple pour justifier le déploiement des forces armées locales pour mater la contestation. Il s’exprimait ainsi au Sénat: “Dans un pays comme la France, les choses ont été résolues de la même manière dont elles doivent être résolues au Chili. Évidemment que le président Macron a dû faire appel à la police et à l’armée”

Notre pays sert désormais de caution de la répression, avec une doctrine de maintien de l’ordre qui combine militarisation tous azimuts et pratiques poussant à aller au contact des personnes. Cette doctrine conduit à une escalade inédite de la violence et à une défiance continue entre la police et la population. En Europe, la France s’isole et refuse de participer à toute réflexion relative au concept de désescalade. Ainsi, nos pays voisins expérimentent des méthodes de désescalade, là où ce gouvernement réprime tout opposant. 

La France s’isole et refuse de participer à toute réflexion relative à la désescalade.

Depuis trois ans, nous avons formulé des propositions à l’Assemblée nationale pour enclencher la désescalade de la violence: une réflexion sur la militarisation de la police à travers l’interdiction des LBD, des grenades GLI-F4, de certaines techniques d’interpellation comme le plaquage ventral, des pistes de réforme de l’IGPN et du défenseur des droits, le renforcement de l’effectivité du contrôle judiciaire, la défense d’un budget renforcé de la police nationale et de la gendarmerie, en particulier sur l’immobilier et le parc automobile, la prise en compte des revendications légitimes des effectifs comme le paiement des heures supplémentaires des policiers. 

Le gouvernement d’Emmanuel Macron doit impérativement cesser sa fuite en avant autoritaire. Nous pouvons choisir d’être à la hauteur de notre histoire et du symbole de liberté, d’égalité et de fraternité que nous envoyons au monde.

Publié le 11/12/2020

Gaye Camara, Olivio Gomes, Ibrahima Bah : trois jeunes tués par la police dans des circonstances troubles

 

par Emilie Rappeneau (site bastamag.net)

 

L’intense, et juste, médiatisation de l’affaire Michel Zecler ne doit pas faire oublier que depuis de nombreuses années les violences policières affectent tout particulièrement les quartiers populaires. De jeunes hommes meurent sous les balles des forces de l’ordre, souvent dans des circonstances troubles, et leurs proches doivent mener de longs combats pour que des enquêtes impartiales soient enfin menées. Retour sur trois récentes affaires en banlieue parisienne.

« Nous, cela fait 50 ans qu’on subit les violences policières, et malheureusement c’est la vie qu’on perd aujourd’hui, s’insurge Mahamadou Camara. Certains Français commencent à comprendre ce qu’on dénonce depuis si longtemps. » Son petit frère, Gaye Camara, est décédé à 26 ans, tué par des policiers d’Épinay-sur-Seine (93) dans la nuit du 16 au 17 janvier 2018. Ce soir-là, une équipe de la BAC est en planque, surveillant une voiture signalée comme volée. Gaye, en voiture avec son petit cousin, dépose un de ses amis qui s’apprête ensuite à entrer dans le véhicule en question. Son ami est interpellé en flagrant délit, et alors que Gaye s’apprête à repartir, les policiers surgissent et lui demandent de s’arrêter. Sans aucune autre sommation, ils tirent à huit reprises sur son véhicule, tuant Gaye d’une balle dans la tête.

« On nous a dit qu’il avait participé à un vol de véhicule, alors qu’il n’était même pas sur le territoire français lors du vol. On nous a dit qu’il avait forcé un barrage, alors que les policiers étaient en planque et donc qu’il n’y avait pas de barrage, nous raconte Mahamadou Camara. On nous a menti sur sa mort. »

Ces versions officielles partiales, voire mensongères, Leonel Gomes ne les connaît que trop bien. Son grand frère, Olivio, père de trois jeunes enfants, est décédé à 28 ans, tué il y a à peine un mois par un policier de la BAC, à Poissy (78) dans la nuit du 16 au 17 octobre. Un premier article du Parisien se contente de reprendre la version de la préfecture qui laisse entendre qu’une course-poursuite sur 30 kilomètres aurait conduit au drame. Lorsque la journaliste indépendante Sihame Assbague contacte les proches d’Olivio, c’est une tout autre histoire qui apparaît.

 « La police et les médias ont parlé de mon frère comme si c’était du gibier »

« Il n’y a eu aucune course-poursuite, la police les a suivis jusqu’à Poissy. S’ils avaient réellement voulu arrêter sa voiture sur l’A13, ils l’auraient fait », raconte Leonel Gomes. Une fois arrivés en bas de chez Olivio à Poissy, la voiture de la BAC bloque sa portière. « Ils lui ordonnent de sortir, mais son accès est bloqué. Il redémarre pour sortir, et le policier tire trois coups à bout portant sans raison. » Le rapport balistique confirme que l’agent, moniteur de tir dans son temps libre, n’était pas en danger au moment où il a tiré car il se tenait côté conducteur du véhicule. « La police et les médias ont parlé de mon frère comme si c’était du gibier, un chauffard qu’ils avaient abattu », se révolte Leonel. « Chauffard tué », « chauffard abattu », ont alors titré plusieurs médias...« Ça dépasse la bavure, c’est un meurtre commis par la police. »

Quand les agents impliqués ne mentent pas ouvertement, comme dans l’affaire du tabassage – filmé – de Michel Zecler à Paris, ils dissimulent la vérité par omission. « Dans le dossier, il y a trois caméras de vidéosurveillance. Jusqu’à présent, en tant que partie civile, nous n’avons vu aucune de ces images », explique Thierno Bah. Son petit frère, Ibrahima Bah, est mort à 22 ans le 6 octobre 2019 à Villiers-le-Bel (95) en évitant une camionnette de police qui lui a soudainement barré la route alors qu’il circulait à moto. Depuis plus d’un an, sa famille milite pour obtenir les images des caméras de surveillance actives sur le lieu et au moment de l’accident. En vain.

Même refus d’un accès aux images dans l’affaire Gaye, là encore la police laisse délibérément les proches des victimes dans l’incertitude. « Ils disent que c’est flou, qu’il faisait nuit, qu’il pleuvait, qu’il n’y a rien à tirer des vidéos de l’intervention à Épinay », raconte Mahamadou Camara. « Mais quand il s’agit de jeunes commettant des erreurs, là les vidéos sont faciles à trouver », ironise-t-il.

Le long combat des comités Vérité et Justice contre l’impunité policière

Aujourd’hui, ces trois collectifs, Vérité et Justice pour Gaye, Justice pour Ibo et Justice pour Olivio Gomes se battent pour que les policiers impliqués soient jugés. « Le policier qui a tué Olivio est mis en examen pour homicide volontaire, c’est presque une première pour ce type d’affaire, explique Leonel Gomes. Ce qu’on veut, c’est une peine exemplaire. Tout être humain doit être jugé équitablement. »

Par l’organisation de manifestations, de concerts, de pique-niques ou de matchs sportifs, ces collectifs tentent de mobiliser l’opinion publique et de faire prendre conscience de ce racisme systémique qui perdure au sein de la police. « À Champs-sur-Marne, on fait de l’éducation populaire dans nos quartiers. Il faut expliquer à nos jeunes qu’ils ont des droits comme des devoirs, que les policiers ont un code de déontologie à respecter, explique le grand frère de Gaye. On s’est aussi engagés politiquement dans notre ville. Deux membres actifs du collectif sont élus à la mairie. »

Malgré ces efforts, l’impunité policière règne. En juillet, Basta ! révélait qu’en 43 ans, sur 213 interventions létales ayant impliqué les forces de l’ordre, seuls dix officiers ont été condamnés à un emprisonnement ferme pour homicide. La dernière condamnation remonte à 1999. Une analyse de StreetPress montre qu’entre 2007 et 2017, 47 hommes désarmés sont morts à la suite d’interventions des forces de l’ordre. Aucun des policiers ou gendarmes impliqués n’a fini en prison. Plus d’un tiers des procédures ont abouti à un classement sans-suite, un non-lieu ou un acquittement des fonctionnaires. La majorité des affaires sont encore en cours.

Face à cette impunité de fait, il est impossible pour les membres de collectifs Justice et Vérité de trouver la paix. « C’est très difficile car on nous cache réellement la vérité, » soupire Thierno Bah. Sa famille ne pensait pas que l’affaire serait toujours en cours aujourd’hui. Cela fait plus d’un an qu’Ibrahima Bah est mort, et aucun des témoins n’a été appelé par le juge. « Comment ne pas penser qu’ils nous cachent quelque chose ? », s’interroge son grand frère. « Ce qu’on n’accepte pas, c’est qu’un policier décide du destin d’un citoyen, de sa vie et de sa mort ! », dit de son côté Mahamadou Camara.

Un besoin de soutien sans failles, pas toujours relayé par les mouvements sociaux

Dans le soutien d’autres militants, les collectifs anti-violences policières trouvent parfois le réconfort et la motivation. « On est entrés en contact avec Assa Traoré. Elle est venue chez nous, a rencontré la famille et nous a conseillé de faire une vidéo explicative, raconte Leonel Gomes. Dès qu’elle est partie, on s’est activés et on a réparti les rôles. »

« Quand Gaye a été assassiné, les premières personnes à nous soutenir étaient Almamy Kanouté et Samir Baaloudj du collectif Vérité et Justice pour Adama, ajoute Mahamadou Camara. Ramata, la sœur de Lamine Dieng, est venue nous expliquer comment l’affaire allait se dérouler. Elle avait raison. » Lamine Dieng est mort à 25 ans, le 17 juin 2007, dans un fourgon de police à Paris suite à un plaquage ventral. Treize années de combat judiciaire ont été nécessaires pour que l’État reconnaisse implicitement sa responsabilité et qu’un accord amiable soit conclu en mai 2020. Le gouvernement français va verser 145 000 euros à la famille de Lamine.

Les collectifs de victimes de violences policières se mobilisent sur tous les fronts. Nombre d’entre eux étaient présents aux récentes manifestations contre la loi Sécurité globale. « On se bat contre tout un système. Si la loi Sécurité globale est adoptée, c’est un gros pas en arrière pour la France, la démocratie, la liberté d’informer », explique Thierno Bah.

Cependant, un soutien plus affirmé des mouvements sociaux se fait toujours attendre, estiment certains collectifs. « C’est bien beau de dire qu’il faut manifester parce qu’on va interdire de filmer la police, mais il ne faut pas oublier qu’il y a déjà des affaires concrètes, des jeunes hommes morts », nuance Mahamadou Camara. « On parle de violences policières parce qu’elles sont arrivées dans les centres-ville. Mais elles ont commencé dans les quartiers », a rappelé Assa Traoré à l’occasion de la Marche des libertés du 28 novembre dernier.

« Olivio c’est mon grand frère, mon meilleur ami, mon conseiller. Je ne le reverrai plus dans ce monde-là, mais on se reverra un jour, conclut Leonel. Il était franc avec tout le monde, c’était quelqu’un de vrai, de serviable. Si je prends la parole aujourd’hui, c’est pour ses trois enfants, sa femme Kadi, mes parents. Jamais quelqu’un ne pourra se lever et dire qu’il était mauvais : je pourrai mener ce combat pendant dix ans. On ne lâchera pas. »

Émilie Rappeneau

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Publié le 10/12/2020

Histoire. Laïcité et République : qu’a changé la loi de 1905 ?

 

Pierre Chaillan (site humanite.fr)

 

L’adoption, le 9 décembre 1905, de la loi de séparation des Églises et de l’État pose de nouvelles bases. Le point avec deux spécialistes, soixante-quinze ans après.

LA DÉMOCRATIE SOCIALE

 

Par Jean-Paul Scot Historien

 

La loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, tout comme celle de 1901 sur les associations, parachève les grandes lois républicaines qui, de 1881 à 1886, instituent les libertés d’expression et de presse, la gratuité et la laïcité scolaires, et le droit d’organisation syndicale. Elle entend mettre fin au conflit historique et récurrent qui oppose, depuis la Révolution, les républicains, champions des droits de l’homme et du citoyen, et l’Église catholique romaine, qui les a condamnés comme « monstrueux » et « diaboliques ».

La loi de 1905 consacre les principes philosophiques des Lumières françaises. Son article I proclame : « La République assure la liberté de conscience. » Celle-ci est la première des libertés propres à tous les êtres humains ; les croyants comme les agnostiques et les athées sont donc tous égaux devant la loi. En France, la liberté de religion n’est pas la première des libertés, comme en Angleterre. La religion relevant du choix personnel de chacun, « la République garantit » néanmoins son expression collective, la « liberté de culte », y compris dans l’espace public. Mais elle n’a pas à distinguer les citoyens selon leurs croyances ou leurs opinions.

La loi de 1905 n’abolit pas seulement le Concordat napoléonien de 1802, qui avait fait de quatre « cultes reconnus » des institutions publiques, contrôlées et financées par l’État. La France sera désormais un État pleinement laïque, libéral en droit et neutre en matière religieuse. Toutes les religions pourront s’y organiser en « associations cultuelles », selon leurs « règles générales », fussent-elles non démocratiques, car l’État n’a pas à leur imposer un statut type. Tous les croyants y seront libres de pratiquer leur culte et de propager leur foi, pourvu qu’ils respectent les lois et l’ordre public. Tous les budgets des cultes y sont supprimés car les religions doivent vivre des seules contributions de leurs fidèles.

La loi de séparation entraîne à terme l’échec de la théocratie pontificale, qui prétendait encore, au nom de l’infaillibilité du pape « en matière de dogme et de mœurs », que les lois de Dieu étaient au-dessus des lois des hommes. Certes, le Vatican jeta l’anathème sur la loi et interdit à l’Église de France de l’appliquer, mais l’atténuation du conflit religieux poussa nombre de catholiques à se rallier à la République. L’Église de France finit par créer, en 1924, des associations diocésaines soumises aux évêques mais conformes à la loi. Face à la sécularisation des sociétés, l’Église romaine dut enfin, lors du concile Vatican II (1962-1965), renoncer à tout intégrisme théologico-politique, accepter la légitimité des lois des États, et même admettre la liberté religieuse et la laïcité.

La loi de 1905 provoqua également la perte d’influence de radicaux intransigeants comme Clemenceau, dont l’anticléricalisme tenait souvent lieu de programme politique. Néanmoins, aujourd’hui encore, des républicains prétendent interdire toute expression religieuse privée dans l’espace public. La loi de 1905 permit encore, comme le souhaitait Jaurès, que la question sociale supplante la question religieuse, au premier rang des enjeux politiques. Ainsi, en 1936, Maurice Thorez put tendre la main aux travailleurs catholiques. Et, dès la Libération, le principe d’égalité sans distinction de sexe, d’origine, de race ou de religion, fut proclamé. 

La loi de 1905 parachève enfin le principe de laïcité, même si le terme n’apparaît pas dans la loi. Parce que, fondée sur la dialectique de la liberté de conscience et de l’égalité des droits, la laïcité n’est pas, en France, une idéologie antireligieuse, ni une spiritualité particulière, pas plus qu’une religion civile comme aux États-Unis d’Amérique, ou un athéisme d’État comme dans l’ex-URSS. Elle est la garantie de faire société, tous ensemble, dans le respect des différences de chacun. Elle est un principe d’émancipation et un bien commun pour l’humanité de demain.

Mais, rien n’est jamais acquis ! En 1946, la séparation des Églises et de l’État n’a pu être constitutionnalisée, et la République n’a été déclarée « laïque » que grâce à un amendement communiste soutenu par les socialistes et les radicaux. En 1958, la Constitution fut amendée ainsi : « La République respecte toutes les croyances » – formule ambiguë car le respect est dû aux croyants comme aux incroyants, mais pas aux doctrines et aux religions, toujours critiquables. Depuis, les Églises ont reconquis des privilèges financiers et tentent d’imposer leurs normes éthiques. Et aujourd’hui, les droites dénaturent la laïcité pour légitimer leur rejet de l’islam, devenu deuxième religion de France.

LA RÉACTION DE L’ÉGLISE

 

Par Jean-François Marx Auteur

 

Il faut remonter trente ans plus tôt pour comprendre l’histoire de la séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905.

Après les massacres de la Commune, la III e République se met péniblement en place. Les monarchistes espèrent la Restauration, mais légitimistes et orléanistes ne parviennent pas à un accord. La République va s’installer avec le vote des lois constitutionnelles de 1875. À l’époque, on assimile trop vite monarchistes et catholiques : tous les catholiques ne sont pas monarchistes ; certains, minoritaires, sont républicains. Or, les relations avec l’Église sont de plus en plus tendues. « Le cléricalisme, c’est l’ennemi », phrase prononcée par Gambetta le 4 mai 1877, donne le ton. Les catholiques « ultramontains » avaient en effet voulu répondre favorablement à l’appel du pape Pie IX du 17 mars 1877 pour le soutenir contre le gouvernement italien. Le principe même de l’intervention des catholiques en tant que tels dans la vie politique et sociale est en débat. La laïcité allait devenir synonyme de la République. Gambetta ne visait pas les Français catholiques – tous l’étaient plus ou moins –, mais les élites désireuses de fonder un ordre social catholique.

Dans ce climat, Jules Ferry fait voter l’exclusion des religieux de l’organisation de l’enseignement supérieur, la suppression du droit des étudiants issus de l’enseignement privé aux diplômes d’État, et le droit d’enseigner aux religieux des congrégations non autorisées, surtout les jésuites très présents dans l’enseignement secondaire. Cette disposition est mise en œuvre par décrets en 1880 pour les jésuites, puis pour les autres congrégations. Celles de femmes ne sont pas concernées.

En 1882, la loi fait obligation aux prêtres de donner les cours de religion à l’église. Les bâtiments scolaires deviennent neutres : « L’école sans Dieu !  » vitupére l’Église. En 1881, Ferry fait voter la loi sur la gratuité de l’enseignement primaire public. La laïcisation se poursuit dans tous les lieux et bâtiments publics. La population ne s’en émeut guère, au grand dam des catholiques intransigeants.

Le pape est lui-même en difficulté dans ses relations avec la monarchie italienne : en 1870, Rome a été envahie par les troupes de Victor-Emmanuel II, en voie de réaliser l’unité du royaume. Le pape Pie IX se considère alors prisonnier au Vatican. Il faudra attendre le 20 septembre 1900 pour que son successeur, le pape Léon XIII élu en 1878, dissolve officiellement les États pontificaux, devenus une fiction.

Bien que considéré à tort comme libéral, ce pape se montre conciliant par crainte du pire pour l’Église de France. C’est ainsi que « par l’encyclique Immortale Dei du 1 er novembre 1885, il établit que l’Église tolérait en droit toutes les formes de gouvernement, que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel avaient deux sphères autonomes, quoique reliées, et que l’Église ne blâmait pas les gouvernements qui autorisaient les cultes non catholiques » (1). Cette évolution ouvre la voie au « ralliement » des catholiques français non hostiles au régime républicain. Le thème est repris par le cardinal Lavigerie à Alger en portant un toast devant l’escadre, le 12 novembre 1890, sur invitation discrète de Léon XIII.

Le 16 février 1892, le pape confirme le « toast d’Alger » en publiant, en français, l’encyclique Au milieu des sollicitudes, en faveur de la défense d’un christianisme en République. La violence verbale des opposants catholiques se détourne du cardinal Lavigerie pour fustiger le pape. Y participe Édouard Drumont, qui vient de fonder la Libre Parole. Cet antisémite virulent trouve le bouc émissaire idéal, en 1894, dans le capitaine Dreyfus, juif alsacien accusé de haute trahison. La grande majorité des élites catholiques suivent la campagne antisémite. La forfaiture dénoncée, une vague anticléricale se déchaîne logiquement. À nouveau les congrégations sont visées. Votée, la loi de 1901 sur les associations en écartait les congrégations. Celles-ci sont expulsées et dispersées, hommes et femmes, à de rares exceptions près, non enseignantes. Leur dissolution entraîne la confiscation et la liquidation de leurs biens, non sans quelques exceptions.

Malgré les événements hostiles à l’Église de France, le Concordat est toujours théoriquement en vigueur. C’est à la loi de 1905 que l’on attribue souvent sa rupture. En fait, les incidents avec le Vatican se sont multipliés au point que, en 1905, les relations diplomatiques sont déjà rompues. En outre, l’esprit de conciliation de Léon XIII s’est éteint avec lui, mort le 20 juillet 1903. Son successeur, Pie X, est aveuglément intransigeant. Deux incidents diplomatiques, en 1904, se concluent par la rupture des relations diplomatiques entre Paris et le Saint-Siège. Le Concordat est rompu de facto, le dialogue rendu impossible. La séparation se fait projet de loi. Préparée par Aristide Briand, discutée à la Chambre, elle est votée en décembre 1905. Elle proclame l’entière liberté des cultes, mais la République n’en reconnaît et n’en salarie aucun. La loi ne prononce pas le nom des Églises, puisqu’elle s’applique à n’importe quel culte. Les biens sont dévolus après inventaire à des associations cultuelles.

Cette loi a été habilement préparée par Aristide Briand, homme réputé charismatique et souple, fin négociateur. On a pu parler d’un « texte admirablement libéral ». Des catholiques libéraux ont secrètement conseillé Briand, persuadés que le pape accepterait la loi, au moins de facto. Dès le 28 décembre 1905, ils demandent officiellement à Rome de l’accepter, notamment cinq cardinaux français, puis, en février 1906, des notabilités catholiques, membres de grandes institutions. Pie X ne veut rien entendre. En février 1906, la lettre encyclique Vehementer Nos, adressée au peuple et au clergé de France, condamne la loi. En passant, elle attribue à l’action unilatérale de la France la rupture du Concordat. De fait, elle est déjà consommée du fait des incidents précédents, mais surtout par l’inébranlable conviction du pape qu’il n’y a rien à discuter. Du même coup, celui-ci désavoue les chefs de l’Église de France et leurs efforts de conciliation, à la grande joie des intégristes de Paris, de Rome et d’ailleurs.

Plutôt qu’une nouvelle guerre antireligieuse, ne faudrait-il pas établir ce bilan du siècle écoulé en vue d’une refonte de la République elle-même ?

La loi de 1905 est-elle un aboutissement ? Pour la III e République, sans doute. En ce premier quart du XXI e siècle, il reste à établir un bilan, car les coups de canif n’ont pas manqué pour revenir sur certaines dispositions de la loi. Le grand principe de l’enseignement public a été battu en brèche par la réintroduction de l’enseignement libre depuis la maternelle, de surcroît financé par l’État et les collectivités locales, tandis que l’éducation nationale voit son universalité ébréchée par l’autonomisation des universités. De plus, l’Alsace et la Lorraine, annexées par l’Allemagne jusqu’à la victoire de 1918, sont restées concordataires.

Plutôt qu’une nouvelle guerre antireligieuse, alors que la société civile n’a cessé d’évoluer vers plus de sécularisation en dépit d’une visibilité accrue des religions, et que certains imaginent une autre « grande invasion », ne faudrait-il pas établir ce bilan du siècle écoulé en vue d’une refonte, non de la loi, mais de la République elle-même, pour instaurer une démocratie réelle ?

(1) L’Histoire de la France religieuse, Tome IV, sous la direction de Jacques Le Goff et René Rémond (Seuil, 1992).

Publié le 09/12/2020

Amérique latine. Les Vénézuéliens veulent tourner la page du blocus

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Reportage. Le Parti socialiste unifié du Venezuela du président Nicolas Maduro remporte une majorité absolue au Parlement au terme d’élections législatives boycottées par une partie de l’opposition et marquées par une forte abstention.

Caracas (Venezuela), envoyée spéciale.

Avec le vote électronique et la transmission automatisée des résultats, le verdict des urnes était attendu tôt dans la soirée. C’est finalement bien tard, dans la nuit de dimanche à lundi, que la présidente du Conseil national électoral, Indira Alfonso, a annoncé les résultats des élections législatives au Venezuela. Sans surprise, le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) et ses alliés du Grand Pôle patriotique sortent vainqueurs de cette consultation électorale, avec 67,6 % des suffrages exprimés et une majorité absolue des sièges. Parmi les coalitions de l’opposition qui rejetaient la ligne du boycott, l’Alliance démocratique obtient 17,95 % des voix, suivie de Venezuela Unida (4,19 %). Le Parti communiste vénézuélien, qui dénonce un « ajustement libéral », une politique de « reprivatisations » et des atteintes aux libertés, est crédité de 2,73 %, au terme d’une campagne marquée par des pressions politiques, une invisibilisation médiatique et même par l’arrestation qu’il déplorait, dimanche soir, de certains de ses militants dans l’État de Zulia.

Le scrutin est marqué par une forte abstention : 31 % des électeurs se sont déplacés, une participation en baisse par rapport aux élections législatives de 2015 (74,17 %) et de 2010 (66,45 %), caractérisées par l’unité de l’opposition et par une forte polarisation. En 2005, dans un scrutin boycotté par l’opposition, la participation avait toutefois déjà plafonné à 25 %. Épuisés par la crise économique et politique, l’hyperinflation, les pénuries, les cruels effets du blocus américain, les Vénézuéliens se sont peu déplacés, même dans des bastions du chavisme ordinairement très mobilisés. Conséquence : le PSUV perd deux millions de voix par rapport à la dernière élection présidentielle.

Des bureaux de vote désertés par les jeunes générations

Dans le quartier du 23-de-Enero, au pied des barres de béton, à l’ombre des fresques célébrant le « Comandante » disparu, l’affluence était faible dans les bureaux de vote désertés par les jeunes générations. Au lycée Andrés-Bello, un grand centre de vote de la capitale, les électeurs patientaient dans les files d’attente plutôt fluides, sous l’œil des cadets de la Garde nationale bolivarienne qui veillaient au maintien des distances sanitaires. Yogleidy Alvarez, 34 ans, était venue là « voter pour que les choses changent ». « L’économie est par terre, nous ne travaillons plus. J’ai des enfants en bas âge, je peine à les nourrir, ils se plaignent de la faim. Il faut une Assemblée qui travaille, que les choses reviennent à la normale, que nous puissions vivre enfin en paix », expliquait cette vendeuse qui a perdu son travail. Son suffrage s’est porté sur l’opposition. Au sud de Caracas, à Caricuao, les « chefs de rue du PSUV » battaient le rappel des troupes pour encourager les électeurs à rejoindre les bureaux de vote. Sur les hauteurs de cette paroisse civile du district capitale, les petits immeubles blancs de logements sociaux construits par la mission Vivienda ont donné corps à un quartier neuf, encore en chantier. Sur la colline d’en face, les masures de briques creuses d’un « barrio » baptisé par ses habitants la Fortaleza, la forteresse, dégringolent jusqu’à la route. Le contraste est frappant. Ici, la machine à voter a été installée dans une cahute ; les opérations électorales sont supervisées par des femmes, pour l’essentiel. Dehors, à l’ombre d’un container abandonné, des militantes déjeunent sur le pouce ; cachés dans les herbes hautes, des enfants allument des pétards.

Gustavo Borges est un organisateur communautaire qui a écumé bien des quartiers populaires. « Traditionnellement, les élections parlementaires mobilisent moins que l’élection présidentielle, remarque-t-il. L’enjeu, aujourd’hui, c’est le retour, dans le processus révolutionnaire, de l’Assemblée transformée en 2015, après la victoire de l’opposition, en plateforme pour renverser le président et encourager l’agression américaine. » Ce travailleur social décrit un quotidien « très dur », fait de coupures d’eau, d’électricité, de privations, de vivres qui manquent. « Nos vies mêmes sont prises pour cible. Les Vénézuéliens savent qui sont les responsables de cette situation, assure-t-il. Beaucoup de choses peuvent changer désormais pour aller vers une levée du blocus. »

Alexander Pereira ne partage pas cet optimisme. À 41 ans, cet habitant du quartier populaire de Cano Amarillo a vu les siens quitter le pays un à un, « une saignée terrible pour le Venezuela ». De sa fratrie et de son cercle d’amis, lui seul est resté au pays. Architecte de métier, il vivote aujourd’hui de cours de musique ou de missions de traduction, cultive des légumes sur le toit de sa maison, se nourrit grâce aux colis alimentaires mensuellement distribués par le Clap, le conseil local d’approvisionnement et de production. « Avant, le vote, c’était un acte important : il fallait appuyer Chavez et la révolution. Ce sentiment s’est perdu. Les gens n’ont pas l’impression que les élections sont utiles, alors que les enjeux sont énormes : il faut protéger le pays de l’agression américaine. » Pour lui, la corruption, le délitement de la participation populaire, la vue de « riches qui s’enrichissent encore au pire de la crise alors que des travailleurs gagnent deux dollars par mois » sont aussi vénéneux que les sanctions de Washington qui asphyxient le Venezuela.

Un scrutin décrié et boycotté par des figures de l’opposition

Au sommet de l’État, le président Nicolas Maduro s’est félicité de la tenue, sans heurts, d’un scrutin décrié et boycotté par des figures de l’opposition, comme Juan Guaido, qui s’était autoproclamé « président par intérim » au début de l’année 2019, et Henrique Capriles, deux fois candidat à l’élection présidentielle. Le premier, bien qu’isolé dans son propre camp, se crispe dans sa posture, tient cette consultation pour une opération de « fraude », appelle à des manifestations ce 12 décembre. Le second estime, au contraire, que « la réponse des secteurs démocratiques ne peut pas être la surveillance d’un échec ou des appels à la mobilisation sans solutions tangibles ».

En fait, c’est l’ouverture de nouveaux canaux de discussion entre le pouvoir et l’opposition qui se joue, désormais, pour tenter de dégager une issue à la crise politique et donner corps à un consensus utile à la levée des sanctions américaines. Impliqué, avec le Vatican et d’autres acteurs, dans les pourparlers de Montevideo, de la Barbade et de Saint-Domingue, l’ancien premier ministre espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, présent à Caracas, a invité l’Union européenne, dimanche, à « évaluer les conséquences de la politique de sanctions contre le Venezuela » conduite par Donald Trump. Sans grandes illusions sur les fondamentaux de la politique américaine en Amérique latine, le pouvoir chaviste compte toutefois sur l’arrivée d’une nouvelle administration à Washington pour renouer le dialogue et sortir, à terme, du régime de sanctions.

À Caricuao, à la sortie de son bureau de vote, dimanche, Charlie Rodriguez, 32 ans, sans travail, n’avait qu’un souhait : « Que le blocus soit levé, que le Venezuela cesse d’être coupé du monde et redevienne un pays normal. »

Publié le 08/12/2020

Ventes d’armes: l’exécutif déclare secrètement la guerre au Parlement

 

Par Disclose (site mediapart.fr)

 

Un document classé « confidentiel défense » obtenu par Disclose dévoile le plan secret du gouvernement pour torpiller les propositions d’un rapport parlementaire en faveur d’un contrôle démocratique en matière de vente d’armes. 

Silence radio. Depuis la publication, le 18 novembre dernier, du rapport parlementaire sur les ventes d’armes françaises, l’exécutif n’a pas réagi. Du moins pas officiellement. Car, en réalité, le gouvernement a préparé la riposte dans le secret des cabinets ministériels. Objectif : torpiller le rapport des députés Jacques Maire (La République en marche, LREM) et Michèle Tabarot (Les Républicains, LR), et les pistes qu’ils suggèrent pour impliquer le Parlement dans le processus de contrôle des exportations d’armement.

Disclose a été destinataire d’une note de quatre pages rédigée par le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), un service directement rattaché à Matignon. Classée « confidentiel défense » – le premier niveau du « secret défense » –, elle a été transmise au cabinet d’Emmanuel Macron mais aussi à Matignon, au ministère des armées et à celui des affaires étrangères et de l’économie, le 17 novembre dernier. Soit la veille de la publication du rapport Maire-Tabarot.

Sobrement intitulé « Analyse des 35 propositions du rapport de la mission d’information sur les exportations d’armement Maire-Tabarot », ce document stratégique révèle l’opposition ferme et définitive du gouvernement à une proposition inédite : la création d’une commission parlementaire chargée « du contrôle des exportations d’armement ». D’après Jacques Maire et Michèle Tabarot, « cet organe n’interviendrait pas dans le processus d’autorisation des exportations mais contrôlerait, a posteriori, les grands choix de la politique d’exportation de la France ». Impensable pour le gouvernement, qui entend peser de tout son poids pour étouffer dans l’œuf ces velléités de transparence.

Selon les analystes du SGDSN, cette proposition doit constituer le « point d’attention majeur » du pouvoir exécutif ; autrement dit, celui qu’il faut absolument enterrer. Le document explique pourquoi : « Sous couvert d’un objectif d’une plus grande transparence et d’un meilleur dialogue entre les pouvoirs exécutif et législatif, l’objectif semble bien de contraindre la politique du gouvernement en matière d’exportation en renforçant le contrôle parlementaire. » À lire les gardiens du temple militaro-industriel français, plus de transparence reviendrait à entraver la liberté de commerce de l’État français. Et le SGDSN de prévenir : ces mesures pourraient « entraîner des effets d’éviction de l’industrie française dans certains pays ».

Si cette commission devait malgré tout voir le jour, le rapport préconise qu’elle ne puisse « en aucun cas » obtenir un suivi précis des transferts d’armes. Les parlementaires devront se contenter du rapport qui leur est remis par le gouvernement chaque année, lequel ne précise ni les bénéficiaires des livraisons d’armes ni leur utilisation finale.

« Cette implication de parlementaires, alertent encore les auteurs, pourrait mener à une fragilisation du principe du secret de la défense nationale […] ainsi que du secret des affaires et du secret lié aux relations diplomatiques avec nos partenaires stratégiques. » Le risque pour l’État ? Que « les clients » soient « soumis à une politisation accrue des décisions » qui nuirait aux affaires et provoquerait la « fragilisation de notre crédibilité et de notre capacité à établir des partenariats stratégiques sur le long terme, et donc de notre capacité à exporter ». Notamment vers des pays aussi susceptibles que l’Arabie saoudite ou l’Égypte.

Selon les analystes du SGDSN, la création d’un contrôle parlementaire sur les exportations aurait également « des conséquences pour le gouvernement, dont les différents ministres seraient exposés ». En 2019, la ministre des armées, Florence Parly, avait dû s’expliquer sur ses mensonges répétés à propos des ventes d’armes à l’Arabie saoudite, à la suite des révélations de Disclose sur leur utilisation dans la guerre au Yémen. Un épisode que le gouvernement ne souhaite pas voir se reproduire.

Un autre élément semble susciter l’inquiétude au plus haut sommet de l’État : la volonté de convergence entre les représentants des différents parlements de l’Union européenne. Pour Jacques Maire et Michèle Tabarot, ce « dialogue interparlementaire » permettrait une meilleure coopération entre États membres. Trop risqué, selon le gouvernement, qui y voit « le risque d’un effet de bord qui exposerait notre politique à des enjeux internes propres à certains de nos voisins européens ».

Sur ce point, l’analyse aurait pu s’arrêter là. Mais le Quai d’Orsay a voulu préciser le fond de sa pensée, comme le révèlent les modifications apportées au document d’origine. Le cabinet de Jean-Yves Le Drian précise, en rouge dans le texte, qu’une telle convergence entre élus européens serait « particulièrement préoccupante », en particulier concernant le Parlement allemand. « Nous n’avons aucun moyen de maîtriser les vicissitudes [de la politique intérieure allemande] », et la « forte mobilisation, très idéologique, du Parlement [allemand] sur les exportations d’armement », souligne le ministère des affaires étrangères dans ce mail que Disclose s’est procuré.

Ce commentaire illustre les tensions sur ce sujet avec le voisin allemand, qui a mis en place en octobre 2018 un embargo, toujours en vigueur, sur ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite à la suite de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à Istanbul. Une décision jugée à l’époque incompréhensible par Emmanuel Macron. Les ventes d’armes « n’ont rien à voir avec M. Khashoggi, il ne faut pas tout confondre », avait alors déclaré le chef de l’État, précisant que cette mesure était, selon lui, « pure démagogie ». Une fois le problème allemand évacué, le Quai d’Orsay désigne enfin le véritable ennemi : les institutions européennes, considérées comme « hostiles à nos intérêts dans le domaine du contrôle des exportations sensibles ».

L’exécutif aurait-il peur du contrôle démocratique ? Il s’en défend et feint même de vouloir protéger les députés contre un piège tendu à eux-mêmes. « Les parlementaires impliqués dans le contrôle des exportations […] ne pourraient pas répondre aux demandes de transparence » et se retrouveraient « de facto solidaires des décisions prises », explique le document. En d’autres termes, s’il leur prenait envie de contester la politique de ventes d’armes de la France, les élus seraient de toute façon soumis au « secret défense ». Inutile, donc, qu’ils perdent leur temps.

Pour finir, les services du premier ministre formulent une liste de recommandations quant à la réaction à adopter face à cet épineux rapport. Première d’entre elles, « adopter une position ouverte » sur les propositions sur le « renforcement de l’information du Parlement ». Un signe d’ouverture en trompe-l’œil, car l’essentiel est ailleurs. « Il convient, poursuit le texte, de confirmer avec les principaux responsables de l’[Assemblée nationale] » qu’ils s’opposeront à la principale proposition du texte, soit la création d’une délégation parlementaire.

En guise de dernière suggestion, les auteurs de la note invitent l’exécutif à définir « une ligne de communication » face à la médiatisation du rapport et aux réactions des ONG. Une ligne de communication désormais beaucoup plus claire, en effet.

 Publié le 07/12/2020

« De quelle écologie parle-t-on ? » : la « génération climat » passée à la loupe

 

par Barnabé Binctin (site bastamag.net)

 

 « Tous écologistes ! », avait lancé Jean Castex à son arrivée à Matignon, cet été. Vraiment ? Enfin portée à l’agenda politique, cinq ans après la signature des accords de Paris sur le climat, la question écologique serait-elle soudainement devenue consensuelle ? Certainement pas, rétorque le sociologue Yann Le Lann. Son enquête révèle que la « génération climat » est loin d’être homogène. « Partager le constat d’alerte ne suffit pas à partager la même réponse. » Entretien.

Yann Le Lann est maître de conférence à l’Université de Lille. Il est par ailleurs coordinateur d’un collectif de sociologues, Quantité critique, né en 2018, dans le sillage des premières marches pour le Climat, pour mener une analyse quantitative, en immersion, des mouvements sociaux contemporains en prise avec l’écologie.

Associé à Arte dans le cadre du programme « Il est temps », qui présente plusieurs documentaires consacrés aux mobilisations des nouvelles générations, ce collectif a pu mener une étude de grande ampleur. Sur la base du volontariat, près de 400 000 personnes dans une dizaine de pays différents ont répondu à un questionnaire en ligne, comprenant 150 questions visant à définir un contour plus précis de notre rapport à l’écologie. Yann Le Lann présente ici les premiers résultats, tirés de 35 000 questionnaires exclusivement français.

Basta ! : Quels premiers enseignements tirez-vous de cette étude, toujours en cours ?

Yann Le Lann : Le premier enseignement, c’est que l’urgence saisit une très grande majorité des répondants, la crise climatique apparaissant comme une cause fondamentale à l’intérieur de cette urgence. Pour autant, il existe de nombreux désaccords sur les solutions à apporter et les façons de résoudre ce problème. C’est le principal résultat que j’en retiens : partager le constat d’alerte ne suffit pas à partager la même réponse. Parmi tous ceux qui considèrent qu’il y a une nécessité d’agir, il n’y a pas pour autant une communauté d’action ou un horizon commun. Il faut aller au-delà du récit d’une « génération climat » homogène, pour prendre au sérieux les nuances importantes et les conflits d’orientation qui la traverse. Notre enquête affine ce que les enquêtes d’opinion ont souvent tendance à regrouper sous une seule et même bannière.

Autrement dit, la démocratisation de la question écologique entraîne des visions différentes de cette même question ?

Exactement. Avec les marches pour le climat et la pétition pour « l’Affaire du siècle », qui a su rassembler 2 millions de signatures en quelques semaines, on a vu fleurir cette idée d’une nouvelle génération, mobilisée autour de l’écologie comme priorité. Certes, c’est une question qui traverse désormais fortement la société, et bouscule les façons de se projeter. Cela n’en fait pas pour autant un sujet consensuel, défendu par un bloc unifié. Au contraire, il existe un vrai flou sur le contenu : qu’est-ce qu’être écologiste ? Et de quelle écologie parle-t-on ? Il y a des niveaux de réponse très différents, par exemple sur les questions économiques : certains considèrent que cela implique de renégocier, très en profondeur, les principes d’organisation de l’économie, tandis que d’autres vont privilégier des approches plus réformistes. C’est intéressant de constater que, selon la définition que l’on donne de l’écologie, il n’existe pas du tout les mêmes désirs de transformation de la société.

Vous distinguez ainsi trois profils différents au sein de ce grand « peuple » de l’écologie ?

Il y a d’abord ceux que l’on a appelé les « écologistes », qui formulent l’écologie comme un risque global, pensé à l‘échelle de la planète. Ils considèrent qu’il faut revoir toute l’organisation économique et politique pour affronter la crise écologique. Pour eux, il n’y a pas de « petite » transition, à bas-coût : il faut absolument, rapidement et profondément, transformer les principes d’organisation de la société. Ce sont ceux qui considèrent le niveau d’urgence comme maximal et qui participent le plus aux mobilisations. Ils sont également très impliqués dans les écogestes, même si ce n’est pas leur perspective stratégique : ils ne pensent pas que ce soit par des démarches de responsabilisation individuelle, type « consom’acteur », qu’on changera les choses, d’autant qu’elles leur paraissent masquer des formes d’injustice très fortes. Mais ils s’appliquent à les respecter dans leur cadre domestique, plutôt par souci éthique d’accorder leurs pratiques à leurs revendications.

« Ceux que l’on a appelé les "écologistes" ne pensent pas qu’on changera les choses par des démarches de responsabilisation individuelle »

Viennent ensuite ceux que l’on a appelé les « environnementalistes » : pour eux, le niveau d’urgence reste très important, bien qu’inférieur au premier groupe. L’écologie se fait par la santé, qui est l’une de leur toute première préoccupation. C’est une écologie plus articulée avec la défense du bien-être. Le capitalisme reste pour une partie d’entre eux un obstacle, mais une grande partie de ce groupe considère qu’on peut « transitionner » à l’intérieur de ce système. Ils estiment que les institutions politiques et économiques peuvent mener cette transition, sans se voir nécessairement transformer en profondeur.

Enfin, le dernier groupe, très minoritaire dans notre étude, représente les « productivistes » : de leur côté, le niveau d’urgence est beaucoup plus bas. Ils sont globalement très optimistes sur la question écologique. Leur écologie s’intéresse à la propreté ou aux paysages, et reste circonscrite à un niveau très local, qui ne remet pas du tout en cause les modes de vie, de production ou de consommation. Ils croient très fortement à la technologie comme solution, là où le premier groupe en fait plutôt une partie du problème.

Quel est le profil sociologique de votre panel ?

C’est une population issue du salariat qualifié, avec un fort niveau de diplômes, plutôt jeune, principalement située dans la tranche d’âge 15-48 ans. On peut la qualifier de CSP+ : nous avons eu peu de réponses d’ouvriers (2 % des actifs de la base, contre 19 % des actifs en France) et une surreprésentation de cadres (50 % contre 19 % en France). De fait, c’est aussi une population déjà sensibilisée à l’enjeu écologique. C’est ce qui est intéressant, justement : on imaginait qu’ils penseraient à peu près la même chose, au vu de toutes ces propriétés… En fait, non ! Il existe des orientations très conflictuelles et des priorités très différentes. L’étude montre qu’il y a des polarités très fortes, avec des options idéologiques contradictoires.

Cela ne revient-il pas également à dire que l’écologie reste une question de classe ?

Notre étude ne revendique pas la représentativité, nous l’assumons. On ne prétend pas définir des rapports de force à l’intérieur de la société française. Nous n’avons pas cherché à « redresser » notre échantillon, nous savions que la méthodologie nous prédestinait vers un cœur de cible particulier. Cet ancrage ne signifie pas que les populations qui ne sont pas dans l’échantillon n’ont pas des dispositions favorables à l’écologie ou qu’elles s’en désintéressent.

Il y a un regard sur l’écologie qui est structuré par la classe, oui, on pense forcément cette question du point de vue de sa position sociale. Mais attention, cela ne veut pas dire qu’il y aurait une classe convertie – les cadres diplômés – et une autre qui y serait réticente – les classes populaires. C’est infiniment plus compliqué que ça !

En réalité, à l’intérieur de chacun des groupes sociaux (cadres, ouvriers, etc.), il existe des fractions importantes. Il n’y a qu’à voir le groupe des cadres, chez qui la polarité apparaît extrêmement forte : l’écologie des managers et l’écologie des professeurs ont des teintes idéologiques très différentes. Un exemple intéressant, c’est la réception de Greta Thunberg. On aurait pu supposer qu’elle serait plutôt consensuelle, mais ce n’est pas le cas. Chez les managers, c’est l’indifférence à son égard qui prévaut, voire l’hostilité, tandis que les enseignants la soutiennent.

« L’écologie des managers et l’écologie des professeurs ont des teintes idéologiques très différentes »

À moins que ce ne soit une question de genre ? Votre étude fait ressortir que c’est également un facteur déterminant…

Parmi les répondants, il y a effectivement une dimension genrée qui est très importante. Elle l’est d’autant plus lorsqu’il s’agit de « relativiser » l’urgence : notre sous-groupe des « productivistes » est ainsi composé à 83 % d’hommes. À l’inverse, celui des « écologistes » est majoritairement féminin. En fait, on a l’impression que le genre joue un rôle très fort aux deux extrêmes : les femmes jouent un rôle décisif dans les minorités très mobilisées en faveur de l’écologie, et les hommes, un rôle décisif dans les minorités très mobilisées contre. Nous avions déjà observé cela dans les marches pour le climat qui sont composées à 64 % de femmes [1]. Ces subtilités des effets de genre sont une matière intéressante à creuser.

« Les femmes jouent un rôle décisif dans les minorités très mobilisées en faveur de l’écologie, et les hommes, un rôle décisif dans les minorités très mobilisées contre »

« Le mouvement climat est moins générationnel que social », aviez-vous précédemment expliqué. Cette enquête confirme-t-elle qu’il n’y a pas tant d’effet générationnel dans les mobilisations autour de l’écologie ?

Il y en a un au-delà de 65 ans : les personnes plus âgées ont du mal à prioriser l’écologie. En-dessous, on ne constate pas particulièrement de fracture générationnelle. Au contraire, il y a plutôt des mécanismes de transmission intergénérationnelle qui sont très structurants : un ancrage familial à gauche va offrir un terreau très propice vers les problématiques écolo. On entend souvent parler de la thèse d’une socialisation ascendante, avec des enfants qui sensibiliseraient leurs parents à l’écologie : certes, mais qui sont ces enfants ? Ce sont ceux qui ont reçu une éducation et une orientation politique marquées à gauche.

 

En réalité, pour le dire autrement, il n’y a pas de génération spontanée en matière de conscience écologique – ou très peu. Là-dessus, la sociologie traditionnelle, très attentive aux positions de classe comme aux processus de socialisation politique, dessine tout de même des axes très structurants, pour comprendre comment se forment le regard et l’engagement de ces nouveaux manifestants.

Un autre enseignement intéressant, c’est la permanence d’une grille de lecture gauche-droite chez la plupart de vos répondants. La fameuse question « l’écologie est-elle de droite ou de gauche » n’aurait donc pas lieu d’être, selon eux ?

En tout cas, pour ceux qui s’intéressent à l’écologie, ce clivage gauche-droite a encore toute sa pertinence, voire même il se renforce ! Le fait de transformer l’écologie en un enjeu politique, qui a une valeur dans le vote ou dans l’action collective, y compris dans son quotidien et son espace domestique, cela ne se greffe pas sur n’importe quelle approche idéologique. Donc oui, hormis les « productivistes », la plupart des répondants s’autodéterminent de gauche, avec le même clivage ensuite, entre ceux qui se revendiquent d’une gauche radicale et ceux qui se considèrent dans une gauche plus réformiste. Penser l’écologie comme autonome de cet héritage culturel, c’est ne pas voir tous les effets d’une histoire politique qui est en train de s’emparer de cette question.

« Les marches pour le climat sont une lutte très politisée, qui revivifie les polarités politiques »

Les médias ont parfois tendance à présenter les marches pour le climat comme des mobilisations spontanées, un peu « attrape-tout », qui dépasseraient les clivages politiques. Quand on a commencé nos enquêtes sur le terrain, certains considéraient même qu’on pouvait y trouver des macronistes déçus… En réalité, c’est une lutte très politisée, qui revivifie les polarités politiques. C’est aussi ce qu’ont montré les élections américaines, à leur façon : l’écologie est un nouveau sujet de clivage très puissant.

Si elles restent donc très politisées, ces différentes visions de l’écologie ne portent donc pas le même rapport aux institutions, ni ne défendent les mêmes registres d’action ?

Les « écologistes » sont les plus critiques de la démocratie représentative, considérant que les institutions se sont dévoyées. Attention, cela ne veut pas dire qu’ils ne votent pas. Simplement, ils estiment nécessaires d’articuler ce geste à d’autres modalités d’engagement, plus proches de la désobéissance civile. Au fond, ils sont pris dans une sorte de tension : ils critiquent les institutions telles qu’elles existent, appelant à une refondation profonde de la démocratie ; en même temps, c’est le groupe qui est le plus attaché au fait que ce changement des règles passe par une décision politique, un choix collectif et souverain. C’est donc bien un processus démocratique qui doit organiser le nouveau squelette politique et économique de la société, avec l’intention que ces nouvelles règles pèsent de la même façon, juste et équitable, sur tous les groupes sociaux.

« Les personnes les plus "pessimistes" sur l’avenir sont celles qui ont le plus confiance dans les moyens de la société civile de faire corps, d’inventer, de construire une alternative – et qui s’y engagent ! »

Les environnementalistes, eux, expriment un plus grand respect à l’égard du corps politique et des institutions actuelles. Entre ces deux groupes, il n’y a pas juste un débat sur les modalités d’action, il y a aussi divergence sur les solutions – d’un côté, on va insister sur la sobriété et la transformation des modes de vie, de l’autre, on va croire au « solutionnisme technologique ». La nature du changement social auxquels consentent les environnementalistes semble bien moindre, malgré l’urgence qu’ils admettent. Cela peut sûrement expliquer leur réticence face à Greta Thunberg : elle bouscule certainement des hiérarchies qu’ils ne souhaitent pas remettre en cause, son positionnement apparaît peut-être trop radical par rapport à un programme d’action qu’ils voudraient plus aménagé avec le mode de fonctionnement de la société actuelle…

Cela dessine véritablement deux horizons, deux projets de société différents. Paradoxalement, les personnes les plus « pessimistes » sur l’avenir sont celles qui ont le plus confiance dans les moyens de la société civile de faire corps, d’inventer, de construire une alternative – et qui s’y engagent ! Inversement, ceux qui se disent « optimistes » sont à la base ceux qui veulent le plus s’en remettre à l’État ou à des formes d’autoritarisme. L’opposition binaire « pessimistes vs optimistes sur l’avenir », telle qu’aime la construire le discours médiatique, n’a pas lieu d’être : il y a des optimistes sur l’avenir qui se révèlent en fait très pessimistes sur la relation aux voisins, et plus en difficultés à imaginer les actions collectives.

 

Recueillis par Barnabé Binctin

 Publié le 06/12/2020

5 mesures pour bâtir cette police que la République mérite

 

Lola Ruscio, Aurélien Soucheyre (site humanite.fr)

 

La polémique sur la loi de sécurité globale et les violences dont a été victime Michel Zecler appellent à une refonte de l’institution. Tour d’horizon des mesures pour que les forces de l’ordre soient avant tout des gardiens de la paix.

Policier est un métier très difficile. Et essentiel. Il s’agit d’assurer la sûreté des citoyens, l’un des droits « naturels et imprescriptibles » de l’être humain, selon la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Aux premières loges face à ce que la société a de plus violent, la police doit être au service du peuple, et respectée en tant que telle. Mais elle est aujourd’hui en crise. Les manques de moyens et le mal-être la rongent. L’usage des policiers par les gouvernements à des fins de répressions politiques ainsi que les violences arbitraires de certains fonctionnaires creusent un fossé dangereux, pour les citoyens, pour les policiers et pour la République. « Voilà une classe qui se tient sage ! » Les images d’élèves humiliés au sol par des policiers, à Mantes-la-Jolie (Yvelines), en 2018 ont choqué le pays. Mais l’IGPN, la police des polices, a conclu à l’absence de « comportements déviants de la part des policiers ». De nombreux gilets jaunes ont été mutilés. Zineb Redouane, Steve Caniço, Cédric Chouviat et Adama Traoré sont morts à cause d’un matériel dangereux, de techniques fatales et d’ordres nocifs. L’ONU elle-même a demandé au gouvernement français de se reprendre. Mais il ne trouve rien de mieux que d’interdire de filmer les agents au moment où des vidéos du tabassage de Michel Zecler accablent des policiers… Il est urgent de sortir de cette spirale dramatique. Et de redonner ses lettres de noblesse à cette institution, en termes de doctrine, de moyens, de formations, de missions, de matériels et de contrôle indépendant.

1. Redéfinir la doctrine

La police dit beaucoup d’un régime politique. En France, la mission de « défense des libertés et de la République » a été supprimée du Code de déontologie des services de police en 2014 par Manuel Valls. Cette réécriture acte une dérive fondamentale de la définition et de l’usage de la police. Il convient donc de revoir le Code de déontologie, sa signification et son but, ainsi que le schéma de maintien de l’ordre, en conservant tout ce qui va dans le sens d’une police républicaine et en expurgeant ce qui la dénature. « Nous avons besoin d’une police du peuple au service du peuple, pas d’une police d’État dirigée contre les citoyens. La police doit être exemplaire et assurer des missions de prévention et de répression », insiste Stéphane Peu. Le député PCF alerte sur les dérives de la politique du chiffre, visant la communication et non l’efficacité, en plus du danger des transferts de compétences vers les polices municipales et officines privées : « L’État risque d’être de moins en moins le garant de la sécurité sur le territoire de la République, une et indivisible. À terme, nous pourrions avoir une sécurité de riches pour les riches et une sécurité de pauvres pour les pauvres. C’est le chemin inverse, celui de l’égalité, qui doit être pris. »

2. Revoir l’armement et les techniques

La répression des gilets jaunes a fait environ 2 500 blessés, dont 82 graves, 17 éborgnés et quatre mains arrachées, selon le décompte du journaliste David Dufresne. « Après avoir diminué depuis le début du XXe siècle, les violences policières sont en hausse depuis quelques années », note Sebastian Roché. Le sociologue du CNRS pointe une raison : « La combinaison inédite en Europe occidentale d’un matériel singulier, avec à la fois des lanceurs de balle de défense et des grenades (LBD), qui ont occasionné des blessures irréversibles dans des proportions précédemment inconnues en France et dans les démocraties européennes. » La police de Catalogne, après avoir éborgné cinq personnes, a décidé d’arrêter l’usage des LBD. Mais pas la France, qui maintient aussi l’usage des grenades de désencerclement qui ont pris la vie de Rémi Fraisse. Cette situation a amené les sénateurs PCF à déposer une proposition de loi afin d’interdire les LBD, également à l’origine de mutilations dans les quartiers populaires, au-delà du mouvement des gilets jaunes. La FI appelle aussi à interdire les techniques de soumission et plaquages ventraux ayant provoqué le décès de Cédric Chouviat lors d’un contrôle de police.

3. Le retour d’une police de proximité

La restauration de la police de proximité, torpillée sous Nicolas Sarkozy, fait consensus à gauche. « Il y a urgence à renouer un lien de confiance entre la police et les citoyens », plaide Olivier Dartigolles, membre de la commission sur le droit à la sécurité du PCF. En 2017, les sénateurs communistes avaient déjà déposé une proposition de loi en ce sens, pour rétablir une « véritable politique de sécurité publique », à des kilomètres du tout-répressif prôné à droite. Et avec des moyens conséquents : le PCF propose 30 000 embauches. Anthony Caillé, enquêteur à la police judiciaire et secrétaire national du syndicat de police CGT intérieur, ébauche aussi des pistes concrètes. À commencer par privilégier « les patrouilles pédestres » en tenue afin que « les habitants puissent les identifier et les aborder dans la rue », et qui pourraient avoir une finalité de renseignement. Le syndicaliste plaide aussi pour la réouverture de commissariats dans les villes populaires. Autant de moyens supplémentaires indispensables pour améliorer les conditions de travail. Et il y a urgence : en 2019, pas moins de 59 policiers ont mis fin à leurs jours, contre 35 en 2018.

4. Améliorer la formation initiale et continue

« Raccourcir la formation de policier a été une erreur fondamentale », a concédé Gérald Darmanin devant les députés. Depuis juin, le passage par l’école de police a été ramené de douze à seulement huit mois. « On répète sans cesse les mêmes choses aux ministres de l’Intérieur : rallongez les formations, c’est nécessaire pour que la police soit plus efficace, et rouvrez des écoles de police ! », insiste le député FI Ugo Bernalicis, en citant l’exemple du Danemark, où elle dure trente-six mois. Muscler ce volet sur les questions de discrimination et de racisme est également nécessaire, selon le PCF. « La police n’est pas raciste, mais c’est une institution où le racisme est trop incrusté. C’est un sérieux problème », constate Olivier Dartigolles, favorable à l’instauration d’un récépissé pour lutter contre les contrôles au faciès. Jean-Luc Mélenchon va plus loin, en proposant que les fonctionnaires soient soumis au strict respect de l’article 78-2 du Code de procédure pénale, qui suppose la constatation d’une infraction pour procéder à un contrôle.

5. Une refonte nécessaire de l’IGPN

La police des polices n’est pas assez indépendante. Rattachée directement au ministère de l’Intérieur, l’inspection générale de la police nationale (IGPN) doit faire l’objet d’une réforme pour être enfin impartiale. « Je ne crois pas à l’autorégulation », argumente à ce sujet François Ruffin. Le député FI vient de sortir l’ouvrage Que faire de la police ?, dans lequel il plaide pour un contrôle externe. « Il faut aujourd’hui une IGPN qui soit totalement indépendante », abonde le premier secrétaire du PS, Olivier Faure. « L’IGPN doit être remplacée par un contrôle démocratique », confirme enfin Olivier Dartigolles.

Même au sein de la majorité, des voix s’élèvent pour dénoncer son fonctionnement opaque. Le vice-président LaREM de l’Assemblée, Hugues Renson, a demandé sa « suppression » et la « création d’un corps d’inspection auprès du Défenseur des droits », organe qui serait composé « de policiers, magistrats spécialistes de la déontologie et juristes ». Pour le sociologue Sebastian Roché, il faut aller plus loin et revoir « le bloc IGPN-IGGN, inspection générale de l’administration (IGA), Cour des comptes et Défenseur des droits », avec plus de pouvoir pour ce dernier. Si Gérald Darmanin s’est dit « prêt à tout étudier » concernant la refonte de l’IGPN, il n’est pas question à ce stade de changer le fond du système.

Publié le 05/12/2020

Finances publiques: une commission pour justifier l’austérité future

 

Par Romaric Godin (site mediapart.fr)

 

Jean Castex installe ce 4 décembre une commission qui devra plancher sur l’avenir des finances publiques. Cette décision et la composition de ses membres ne laissent aucun doute sur un futur tournant austéritaire de la politique économique. 

La crise du coronavirus n’est pas encore finie, mais le naturel revient immédiatement au galop. Ce vendredi 4 décembre, le premier ministre Jean Castex va installer une nouvelle commission pour « examiner l’avenir des finances publiques ». Ce nouveau comité d’experts de dix membres devra rendre un rapport d’ici fin février, mais, affirme-t-on à Matignon, plus vraisemblablement « dans le courant du mois de mars »

Son rôle sera, selon une source proche du premier ministre, de « réinventer la manière de piloter les finances publiques » de manière « transversale », autrement dit, en impliquant l’ensemble du domaine de l’action publique, notamment les comptes sociaux et les collectivités locales. La lettre de mission de Jean Castex prévoit trois directions à ces travaux.

La première de ces directions sera de « reconstruire notre trajectoire de finances publiques sur le moyen terme » à partir de plusieurs scénarios macroéconomiques. Ensuite, fixer de « nouvelles règles de gestion des comptes publics ». Enfin, parvenir à une « gestion ordonnée de la dette ». Trois missions qui se recoupent largement et qui ont un point commun : celui de fixer comme objectif de l’immédiat après-crise une réduction du déficit et des dépenses.

Cette commission signe avec éclat le revers du fameux « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron, proclamé en mars dernier. Empêtré dans une gestion calamiteuse de l’épidémie de Covid-19 qui a conduit à un coût humain et économique considérable (50 000 morts pour une baisse du PIB de 10 % en 2020) au regard des économies comparables, le gouvernement français s’est efforcé de réduire l’impact des confinements par des mesures de compensations partielles des conséquences immédiates de la crise.

Ces mesures « défensives » se sont révélées extrêmement coûteuses. Le déficit public devrait dépasser les 10 % du PIB et la dette publique 120 % du PIB. Néanmoins, derrière ces chiffres en apparence affolants, il y a une réalité plus rassurante sur le front des finances publiques. Les taux d’emprunt de la France sont très faibles et même négatifs jusqu’à l’échéance de quinze ans. Autrement dit, les investisseurs sont prêts à payer l’État français sur quinze ans pour pouvoir lui prêter de l’argent. Quels que soient les ratios effrayants que l’on présente à la population (le ratio dette sur PIB mêle un flux à un stock dans deux univers distincts, autrement dit, il ne dit rien sur la soutenabilité de la dette), la question du déficit et de la dette ne se pose pas.

La vraie question n’est donc pas actuellement de « définir une trajectoire de finances publiques », mais plutôt de résoudre une problématique bien plus ardue. Dans un contexte d’épuisement des gains de productivité et donc du potentiel de croissance, ne faut-il pas inverser les priorités pour faire de la soutenabilité écologique et sociale le cœur de l’action publique ? Autrement formulée, cette question pourrait se résumer ainsi : la priorité doit-elle être de garantir une solvabilité de l’État qui n’est guère en danger ou de garantir la pérennité et la stabilité de la société ? Si, à l’échéance de la dette contractée aujourd’hui, l’économie française est ravagée par les inégalités et les désastres écologiques et sanitaires mal anticipés, la dette sera effectivement un problème. Et elle peut l’être si on place la dette avant cette soutenabilité.

Jean Castex et Emmanuel Macron ont déjà répondu à cette question avec l’installation de cette commission qui viendra donc placer au cœur de l’action publique une priorité reposant sur un besoin imaginaire. On assiste à un schéma traditionnel du néolibéralisme où la dette créée pour soutenir artificiellement une économie vacillante est utilisée comme arme contre les dépenses sociales et l’investissement public. Ce que dit cette commission, de par son existence même, c’est que le « quoi qu’il en coûte » n’impliquait pas un « repas gratuit ». Il faudra payer le « soutien à l’économie » apporté pendant la crise. Même si rien ne l’y oblige, l’occasion est trop belle d’enfoncer le clou et de faire repartir la belle mécanique du « risque de la dette » pour mettre à bas l’État social.

Car il semble évident que ceux qui paieront seront les plus fragiles. Dans sa lettre de mission, Jean Castex prévient que la commission devra travailler dans le cadre de la trajectoire de baisses d’impôts, sur lequel le président de la République ne veut pas revenir. Cette baisse d’impôt est, rappelons-le, centrée sur les entreprises (impôts sur la production, baisse du taux de l’impôt sur les sociétés) et les plus riches (maintien de la réforme fiscale de 2018 favorisant les revenus du capital et le patrimoine financier, fin de la taxe d’habitation pour les 20 % les plus riches).

L’équation est donc simple à résoudre : il faudra réduire les déséquilibres des finances publiques avec des recettes obérées par des baisses d’impôts. Les seules variables d’ajustement qui restent pour peser sont les dépenses sociales et l’investissement public, ce qui, en politique française, se traduit par une pression croissante sur les collectivités locales. Autrement dit, ce que l’on demande à la commission, c’est d’expliquer comment organiser l’austérité et l’affaiblissement des transferts sociaux.

Un coup d’œil sur les dix membres de cette commission ne laisse aucun doute sur la bonne volonté de ce comité à se plier à cet exercice. À Matignon, on insiste sur la parité homme-femmes de cette commission et on assure qu’il s’agit là de « gens d’univers différents » qui « n’appartiennent à aucune chapelle ni à aucune école dominante ». Un coup d’œil sur les dix noms conduit pourtant à s’étonner de ces propos. Les dix représentent une commission compacte idéologiquement de personnes favorables à l’austérité budgétaire, défavorables à la dépense publique, et partisans de la substitution du secteur privé au secteur public.

Des membres représentant de l’orthodoxie et de l’oligarchie

Le président de cette commission sera ainsi Jean Arthuis, homme politique conservateur, ministre de l’économie et des finances d’Alain Juppé de 1995 et 1997 au moment de la « qualification pour l’euro », obsédé par la compétitivité et la dette. C’est un homme d’avant-hier, engoncé dans des réflexes néolibéraux, qui présidera une commission décidant de l’avenir des finances publiques de demain.

Il sera accompagné d’autres gardiens du temple budgétaire, à l’image Jean-Luc Tavernier, le directeur général de l’Insee, qui a été directeur de cabinet d’Éric Woerth lorsqu’il était ministre des finances de 2007 à 2009 et qui est aussi un ancien de la direction générale du Trésor.

De son côté, Raoul Briet, membre de la Cour des comptes et qui a été de 1996 à 2000 directeur de la Sécurité sociale au moment précisément où l’on décidait d’amortir la dette sociale, c’est-à-dire de rembourser le capital de cette dette. Une opération de « vertu sanitaire » qui coûte à la Sécurité sociale pas moins de 16 milliards d’euros par an et a justifié l’austérité dans le domaine de la santé à partir de 2009.

Cette austérité dans le domaine de la santé et notamment du secteur hospitalier a été mise en pratique par Marisol Touraine, qui rejoint aussi cette commission. En tant que ministre des affaires sociales de 2012 à 2017, elle a organisé la baisse régulière de l’objectif national des dépenses d’assurance-maladie (Ondam) qui a conduit à la lente dégradation de la situation dont on a payé chèrement le prix en 2020. Sous sa férule, en 2016, l’Ondam est fixé à 1,8 %, le plus bas niveau de son histoire… et respecté. Elle incarne donc la priorité donnée à la gestion par les coûts dans le domaine de la santé.

Hélène Rey est une économiste qui enseigne dans le temple du néolibéralisme, la London School of Economics. Le caractère profondément orthodoxe de ses travaux peut se déduire de sa présence au sein du Haut Conseil des finances publiques, instance créée par le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) de 2012, le fameux « pacte budgétaire » qui a introduit dans le droit français la très stupide « règle d’or budgétaire ». Le Haut Conseil est une instance de supervision des budgets votés par le Parlement.

Alors que cette commission ne comprendra aucun représentant du monde du travail, des fonctionnaires ou des professionnels de santé, les milieux patronaux seront, eux, très représentés avec quelques figures médiatiques. On trouve ainsi Augustin de Romanet, figure tutélaire du néolibéralisme français, président d’Aéroports de Paris (ADP) qui a beaucoup milité pour sa privatisation stoppée par la crise. Haut fonctionnaire qui a écumé Bercy, notamment à l’époque de Jean Arthuis, il a été directeur adjoint de cabinet de Jean-Pierre Raffarin (de 2004 à 2005) et secrétaire général adjoint de l’Élysée (de 2006 à 2007) avant de diriger la Caisse des dépôts et consignations, jusqu’en 2012. Il est un des piliers technocratiques du néolibéralisme.

À ses côtés, on trouvera l’ancienne présidente du Medef de 2005 à 2013, Laurence Parisot qui, depuis 2018, est la présidente de la filiale française du groupe financier étasunien Citi.

On trouvera aussi l’économiste Natacha Valla, doyenne de l’école de management de Sciences-Po, passée par la BCE et ancienne de Goldman Sachs. Dans une enquête publiée sur Mediapart en juin, Laurent Mauduit avait décrit sa présence, alors même qu’elle était dans des instances publiques, au sein d’instances dirigeantes de groupes privés, dont LVMH et Vinci. Cela posait la question des « portes tournantes » entre le secteur privé et le secteur public pour nombre d’économistes. Et cela n’est pas totalement neutre lorsque l’on doit réfléchir à la dette publique qui intéresse directement les investisseurs privés, dont les banques et les fonds, mais aussi la répartition des activités entre secteur public et privé. Lorsque la place des acteurs entre ces deux secteurs n’est pas clairement définie, il y a évidemment un risque de ne pas décider dans l’intérêt général…

Pour finir, la commission comptera deux économistes étrangers, mais venant du même moule culturel. Béatrice Werner di Mauro est une économiste italo-suisse enseignant à l’université de Mayence et qui a été, de 2004 à 2012, une des « sages » chargés de conseiller le gouvernement fédéral allemand sur l’économie. À ce titre, elle a participé tant à la politique de déflation salariale allemande dont la zone euro ne s’est pas remise qu’à la mise en place de l’austérité budgétaire sévère de cette époque outre-Rhin.

Pour finir, la commission comptera un économiste autrichien, Thomas Wieser, qui a été membre du groupe de travail de l’Eurogroupe de 2009 à 2011 et de 2012 à 2018. À ce titre, il est l’un des responsables de la politique désastreuse d’austérité dite « expansive » qui a ravagé les pays périphériques de la zone euro, en particulier la Grèce. Pendant le premier semestre de 2015, il a été notamment un adversaire acharné de Yanis Varoufakis, alors ministre grec des finances. Même s’il peut prendre désormais des positions plus modérées, il reste un orthodoxe pur et dur, représentant de la technocratie européenne.

Une fois cette liste passée en revue, on ne peut donc que s’étonner de la présentation faite à Matignon. Toutes les personnes membres de cette commission ont vu leurs positions démenties par les faits et, en particulier par la crise du Covid-19. Cette commission ne sera pas le lieu du débat. Alors que la question de l’annulation de la dette détenue par la BCE est au cœur des réflexions, on ne trouve personne capable de porter cette proposition, pas davantage que celle qui imbriquerait la question de la dette dans une organisation écologique et sociale. Autrement dit, capable de renverser les priorités. Bref, il n’y a aucun hétérodoxe. 

De ce point de vue, la présence de Marisol Touraine relève ainsi de la provocation, tout comme de ceux qui, à l’image de Jean Arthuis, Raoul Briet, Jean-Luc Tavernier ou Augustin de Romanet, ont fait la politique de la fin des années 1990 et du début des années 2000, autrement dit du néolibéralisme triomphant. La surreprésentation des milieux patronaux et financiers est aussi très significative. Enfin, la vision étrangère se limite à la pensée économique germanique très marquée par l’austérité.

Cette commission ressemble donc à une forme de commission Attali de rechange, chargée de replacer la politique économique du pays dans le bon cadre. C’est un outil qui viendra soutenir l’austérité. On peut d’ailleurs déjà, sans trop s’avancer ni prendre de risques, donner les grandes conclusions de cette commission. Elles pourront se résumer ainsi : la dette est trop élevée, elle représente un danger pour notre compétitivité. Il convient donc à la fois de dynamiser la croissance du PIB et de réduire les dépenses, moyen le plus « sain » de maîtriser les finances publiques. Pour remplir le premier objectif, il faut encore réduire les impôts et les cotisations, mais aussi transférer plus de compétences au secteur privé. Pour remplir le second, il faut « managérialiser » le secteur public et réduire les transferts sociaux, notamment un des plus importants postes de dépenses : les retraites.  

Cette commission et ses experts homogènes viendront donc justifier du sceau d’une science fort peu « dure » des décisions qui semblent déjà faire leur chemin à Bercy, comme la relance de la réforme des retraites, la réforme de la fonction publique et le « cantonnement » de la dette Covid. Ce dernier point est d’autant plus crédible que Béatrice Werner di Mauro a beaucoup travaillé dessus dans les années 1990 et 2000. Un tel choix reviendra à identifier une dette causée par le Covid et à l’isoler afin de l’amortir, donc d’en rembourser le capital. Si cette politique peut se comprendre lorsque le coût de la dette, les taux, sont élevés, elle est absurde lorsque les taux sont nuls ou négatifs puisque cette dette ne pèse pas dans les comptes publics. Son seul effet est de ponctionner des comptes publics déjà mis à l’épreuve par les baisses d’impôts et de cotisations et les crédits d’impôts. Et dès lors, cela permet de justifier plus d’austérité. C’est ainsi que l’on a établi l’austérité dans la santé dans les années 2010. Avec les effets que l’on peut constater.

En résumé, cette commission fondée sur des principes d’avant-hier annonce une politique du désastre qui, sans doute, sera appliquée après 2022. La crise du Covid aurait pu être l’occasion d’une bifurcation. Ce sera celle de l’accélération d’un néolibéralisme aveugle. Une occasion parfaitement manquée par un président de la République incapable de prendre la mesure de l’urgence.

Publié le 04/12/2020

« Notre action permet de ralentir les fermetures » : partout en France, des citoyens s’engagent pour leurs hôpitaux

 

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 

Ils luttent contre les fermetures de leurs maternités, de leurs services de chirurgie ou de leurs urgences. Il existe des dizaines de comités de défense des hôpitaux de proximité en France. Certains arrivent même à renforcer l’accès aux soins, en participant à la création de centres de santé. Basta ! donne la parole à ces citoyens qui se mobilisent pour l’intérêt général.

Ils forment comme un archipel citoyen pour l’hôpital public et l’accès aux soins. Dans toute la France, des dizaines de collectifs d’habitants se sont créés pour lutter contre la fermeture de leur maternité, de leur service de chirurgie, de leurs urgences, ou de leur hôpital. La carte de cet archipel est celle des villes petites et moyennes, des zones où il faut multiplier les kilomètres pour accoucher, pour se faire opérer ou tout simplement pour consulter un médecin.

« Notre association s’est créée en 2012 suite à la fermeture du service de réanimation de l’hôpital. Depuis, nous tenons une permanence devant l’hôpital tous les jeudis après-midi, quel que soit le temps, même par -5°C », relate Nicole Marty, de l’association de défense de l’hôpital de Sarlat, ville de 9000 habitants en Dordogne. « Ici, nous sommes à plus d’une heure de tout autre hôpital, que ce soit Périgueux, Bergerac ou Cahors », ajoute la retraitée. « Le 1er mai 2017, nous avons réuni citoyens et personnels de l’hôpital pour empêcher la transformation de la maternité en simple centre de périnatalité », donc sans possibilité d’y accoucher. Ça a payé. « Nous avons sauvé la maternité ! »

Plus récemment, le collectif a protesté contre la fermeture de 14 places d’hospitalisation (sur 38) dans le service de psychiatrie de Sarlat. « Nous sommes montés au créneau en tant que citoyens. Les gendarmes aussi sont montés au créneau, car ce sont eux les premiers qui prennent souvent en charge les personnes en crise. Avant, ils allaient chercher des infirmiers psy de l’hôpital pour les aider », précise Nicole Marty. Or, avec moins de lits d’hospitalisation, Sarlat aura aussi moins de personnels de soins psy sur place. « C’est important que les personnes hospitalisées en psychiatrie puissent être proches de leurs familles. »

 « Die, en temps de transport, c’est à une heure de Valence, une heure quinze pour les pompiers »

Des associations comme celle de Sarlat, il en existe des dizaines. De la Bretagne à la région Paca, de Vire (Calvados) à Remiremont (Vosges), d’Albi (Tarn) à Dole (Jura), des milliers de citoyens sont engagés pour maintenir l’accès aux soins sur leur territoire. L’un des plus anciens comités de défense se trouve à Die, dans la Drôme. « Le collectif s’est créé en 1986, quand le préfet avait écrit au conseil d’administration de l’hôpital pour fermer les cinq lits de la maternité. Le maire de Die, Jean-Pierre Rambault, s’y est opposé et s’est tourné vers la population, avec qui il a fondé le comité de défense », retrace Philippe Leeuwenberg, l’actuel président du collectif. Du fait de la mobilisation, la maternité n’avait pas été fermée alors.

Le comité de Die est resté actif ensuite. « Il y a eu une bataille pour le service de soins de suite et de réadaptation, pour la chirurgie, pour des travaux, pour des moyens… » Puis, l’ARS est revenue à la charge pour supprimer la maternité, en 2009. « Nous avons manifesté avec 2000 personnes. Et nous avons obtenu dérogation sur dérogation pour la garder ouverte. » Elle a finalement fermé en 2018. En juillet dernier, le tribunal administratif a jugé, suite à une requête du collectif, que cette décision était illégale, car actée sans concertation.

Pour autant, le comité se fait aujourd’hui peu d’illusion sur une possible réouverture. « On a jamais encore vu une maternité rouvrir en France », regrette Philippe Leeuwenberg. Même si « Die, en temps de transport, c’est à une heure de Valence, une heure quinze pour les pompiers. » En 2019, un bébé est décédé in utero alors que la mère avait été transportée aux urgences de Die avant d’être héliportée à la maternité de Montélimar – à 70 km. Une enquête de l’ARS a conclu à des dysfonctionnements dans la prise en charge de sa grossesse, tout en se gardant bien de dire que le maintien de la maternité locale aurait changé les choses [1].

« Pourquoi éloigner un service public de la commune en temps de désertification des centres-villes ? »

Le collectif de Die s’oppose aujourd’hui au déplacement de l’hôpital dans de nouveaux bâtiments qui seraient construits à l’extérieur de la ville. « Alors qu’on a aujourd’hui des bâtiment au centre. Les personnes âgées qui vivent à l’Ehpad de l’hôpital peuvent sortir en ville à pied. Pourquoi éloigner un service public de la commune en temps de désertification des centres-villes ? » interroge Philippe Leeuwenberg.

Les petites villes n’ont rien à gagner à la politique de centralisation hospitalière, qui privilégie les grosses structures aux dépens du maillage de proximité. Des hôpitaux qui ferment ou s’éloignent, c’est plus de kilomètres pour se faire soigner, et moins d’emplois et d’activité dans la commune. « Au début, c’est presque toujours soit la maternité soit la chirurgie qui ferme, selon les opportunités des ARS. Elles commencent par la chirurgie quand elles voient qu’il y a une résistance sur la maternité, car elles n’ont pas envie d’avoir toute une ville dans la rue, analyse Michèle Leflon, du comité du Nord-Ardennes, présidente de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité, qui existe depuis 2004. Chez nous, à Vitry-le-François, la maternité a été fermée en premier, la chirurgie a suivi. À Sedan, la chirurgie est fermée, nous craignons pour la maternité. »

« Aujourd’hui, ce sont aussi de plus en plus les urgences et les Smur [service mobile d’urgences et de réanimation] qui sont menacés », pointe Rosine Leverrier, enseignante retraitée et active au comité de Vire, dans la Calvados. De ville en ville le même scénario se répète depuis plus de deux décennies, avec un rythme de fermetures qui semble désormais s’accélérer. À Concarneau (Finistère), « la maternité avait déjà fermé dans les années 1990. Notre comité s’est créé en 2008 quand nous avons appris la fermeture des urgences de nuit, même l’été, alors que la population de la ville double pendant la période estivale, raconte Hélène Derrien, l’une des porte-parole du comité de défense de l’hôpital de Concarneau. En juin 2019, on apprend la fermeture en plus de la ligne de smur de nuit. La grosse crainte aujourd’hui, c’est la fermeture complète des urgences. » À Morlaix, « on voyait déjà les fermetures de services depuis quelques années, notamment en psychiatrie, quand le comité local s’est lancé en 2016. Puis, en 2018, ce sont huit lits de soins intensifs de cardiologie qui ont été supprimés », rapporte encore Martine Carn, infirmière retraitée.

Pour financer un « hôpital chic », « on ferme les hôpitaux chez les pauvres »

En région parisienne, le comité de défense des hôpitaux du Nord-Essonne se bat de son côté contre la disparition pure et simple de trois hôpitaux, ceux de Juvisy-sur-Orge, Orsay et Longjumeau. Le projet de l’ARS d’Île-de-France est de fermer les trois établissements d’ici à 2024 pour transférer tous les soins dans un nouvel hôpital, situé à Saclay, là où l’État veut installer une « Silicon Valley » à la française.

« Nous avons commencé à nous battre en 2008 pour l’hôpital de Juvisy. L’ARS avait alors fermé la maternité et transféré les autorisations d’accouchement à une clinique privée », retrace Gilles Rémignard, retraité. En 2015, l’hôpital de Juvisy fusionne au niveau administratif avec celui de Longjumeau. Puis, ça a été la fusion avec Orsay en 2017. À Saclay, on construit une ville nouvelle pour les scientifiques internationaux et les grandes entreprises. Ce sera un hôpital chic pour la classe chic internationale ! Et pour le financer, on ferme les hôpitaux chez les pauvres, déplore-t-il. À Longjumeau, c’est un désert médical, et l’hôpital est le plus gros employeur de la ville. » Le comité de défense anime aujourd’hui une dizaine de groupes locaux dans tout le département. Pour Gilles Rémignard, « avec les comités de défense des hôpitaux, nous permettons de ralentir les processus de fermeture. Mais on ne peut pas dire qu’on les arrête… »

 « Les jeunes médecins devraient avoir une obligation de service de quelques années dans les hôpitaux de proximité »

La Coordination des comités se mobilise aussi aux côtés des soignants de l’hôpital. Elle s’est jointe aux collectifs inter-urgences et inter-hôpitaux. « Nous avons défendu la hausse du salaire des soignants, la création de postes dans les hôpitaux, l’arrêt des fermetures de lits, la réouverture en psychiatrie des services de soin en ambulatoire, comme les centres médico-psychologiques et les CATTP [centres d’accueil thérapeutiques à temps partiel]…, énumère Michèle Leflon. Nous demandons aussi la démocratie pour les usagers et pour les soignants dans l’hôpital. Nous défendons par ailleurs l’idée que les jeunes médecins devraient avoir une obligation de service de quelques années dans les hôpitaux de proximité, ainsi que la création de centres de santé. »

 

La coordination est reconnue comme pouvant représenter les usagers dans hôpitaux et les diverses instances sanitaires. Les associations membres, dont les comités de défense, peuvent à ce titre candidater localement auprès des ARS pour porter la voix des usagers. C’est le cas de l’Association de citoyens contre les déserts médicaux, basée en Mayenne et dans l’Orne. « Nous sommes présents en tant que représentants des usagers au conseil territorial de santé (CTS) des deux départements. Les CTS, c’est beaucoup de blabla de l’ARS, mais on écoute ce qui s’y raconte, on y est aussi du poil à gratter », sourit Maxime Lebigot, président de l’association.

Le trentenaire est infirmier à l’hôpital de Laval. Dans sa ville d’origine, la Ferté-Macé (Orne), la maternité et la chirurgie ont fermé au début des années 2000. Son association fondée en 2016 s’engage de son côté plus particulièrement sur la question des déserts médicaux. « Même la ville de Laval, qui a pourtant 50 000 habitants, manque de médecins ! À l’hôpital, nous voyons une augmentation des passages aux urgences. Avec l’association, nous informons notamment les usagers sur les aides à l’installation des médecins : des aides nombreuses mais qui ne fonctionnent pas. Un médecin qui s’installe dans une zone de revitalisation rurale peut par exemple ne pas payer d’impôt sur le revenu pendant cinq ans. On fabrique ainsi deux catégories de soignants », juge l’infirmier.

Un comité qui crée un centre de santé coopératif

Maxime Lebigot souhaiterait que les installations des médecins libéraux soit régulées, comme c’est déjà le cas pour les pharmaciens et les infirmiers libéraux. « Nous payons la même CSG dans des zones rurales ou à Laval, et nous n’avons pas du tout le même accès aux soins ! » dénonce-t-il. Son association songe aujourd’hui à intenter une action en justice contre l’État, pour l’accès égal aux soins sur tout le territoire.

 Publié le 03/12/2020

Le Bureau des Retouches

Maîtriser les images pour calibrer les perceptions

 

paru dans lundimatin#265, (site lundi.am

 

Dans cet article, Jérémy Rubenstein et Johan Sébastien nous proposent de penser le débat autour de la loi Sécurité Globale et de son article 24 depuis la fiction et à partir de l’histoire de la guerre psychologique. Ou comment la maîtrise des image, le travail sur le sensible et les perceptions, ont toujours été au cœur des stratégies de contre-insurrection.

« La Com-Ré (commissaire-réalisatrice) éructait au téléphone tandis que j’essayais, tant bien que mal, de monter les images envoyées au petit matin par la BIF (Brigade d’Intervention Filmique). C’était à peu près impossible. Outre des cadrages pourris, les bras-cassés de la BIF avaient presque exclusivement filmé nos agents écrasant de leurs tonfas les têtes noires des sans-papiers. Dans l’obscurité, avec l’infra-rouge, on voyait une battue de personnes effrayées tâchant de fuir les coups de Robocops. Tout ce qu’il ne fallait pas. L’Inspecteur-Chef Scénariste avait pourtant été très clair : il s’agissait d’une attaque caractérisée de sans-paps qui, ivres de rage musulmane, s’en prenait à un couple de jeunes parents blancs promenant paisiblement leur poussette. Prenant leurs jambes à leur cou, et le bébé dans les bras, les parents parvenaient à se réfugier in extremis dans un hall d’immeuble, poursuivis par la horde. Les sans-paps devaient être en train de caillasser l’entrée quand la BAC intervenait en sous nombre, se frayant un chemin parmi les barbares jusqu’à rejoindre le couple terrifié. La scène principale devait être le siège acharné, durant toute la nuit, de ce couple défendu avec l’énergie du désespoir par les baqueux.

L’équipe drone avait déjà filmé le couple des agents-comédiens, les images étaient parfaitement aux normes HV (Haute Vraisemblance) de notre Commissariat à l’Image. Un plaisir à monter, si bien que je m’étais mis à l’ouvrage dès réception la veille. Ainsi, ce matin il ne me restait qu’à me concentrer sur la scène principale prise durant la nuit. C’était sans compter sur ces crétins de la BIF, que ma Com-Ré continuait à pourrir au téléphone. Elle finit par raccrocher et me regarda avec abattement : nous savions tous deux qu’il n’y avait d’autre solution que d’appeler, à nouveau, le commissaire Casta et son équipe préposée aux Effets Spéciaux (la Brigade Spé). »

Pour commencer cet article j’ai demandé à mon ami Johan Sébastien, auteur de petites nouvelles d’anticipation, l’autorisation de publier cet extrait d’un texte qu’il m’a récemment soumis. Bien sûr, en imaginant tout un pan de la police dédié au traitement d’images –un commissariat converti en un studio d’Hollywood en somme- Johan s’inspire de la loi dite de “Sécurité Globale”. En effet, celle-ci a pour ambition de blinder les forces de l’ordre dans la guerre de l’image. Elle est conçue comme à la fois défensive (la loi vient légaliser la pratique policière courante qui consiste à empêcher de filmer ses agents) et offensive (elle légalise les tentatives, jusqu’alors judiciairement repoussées –mais tout de même poursuivies-, de filmer la population entre autres par drones). Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de tarir des sources d’image mais aussi d’en produire, si bien que, effectivement, le ministère doit y dédier une partie de ses ressources, technologiques et humaines, c’est-à-dire qu’il fonde sa propre maison de production.

Pour ma part, un peu préposé à la guerre psychologique et son usage par l’armée française, j’aurais pu écrire un article, par exemple sur la mise en place du Service Presse Information (SPI) en Indochine. Cette appellation est en soi intéressante, le même service s’appelait auparavant « Service presse propagande information » puis « Service moral information », des noms plus explicites sur sa fonction de propagande. Il est rebaptisé SPI en juin 1950, sans plus de référence au moral ou à la propagande, probablement du fait du capitaine Michel Frois qui en prend la tête [1]

. Celui-ci travaille en étroite collaboration avec un civil, Jean-Pierre Dannaud (1921-1995), normalien agrégé de philosophie, qui occupe une place similaire dans l’administration civile de l’Indochine. Bientôt, les deux hommes se retrouvent sous les ordres d’un même patron en 1951, à la fois haut-commissaire et chef des armées en Indochine : de Lattre de Tassigny qui « sait que les choses ne sont pas ce qu’elles sont, mais ce qu’on les fait apparaître. » (M. Frois). Cette équipe donne une impulsion et un soin inédit au contrôle et la production d’images, si bien que Frois peut affirmer que son service « ne renseignait pas seulement la presse écrite sur les opérations, il lui donnait un élément capital : des documents photographiques. […]Ainsi, la presse illustrée du monde entier n’a été informée sur la guerre que par nos services ». C’est en grande partie grâce à ce travail, la mise en place d’une infrastructure efficace en mesure de fournir les journaux en matière première, que l’armée parvient peu après à promouvoir l’un de ses produits-phare, une vraie star : Marcel Bigeard qui apparaît sur la scène médiatique en 1952 pour ne plus jamais la quitter.

Mais, dans le fond, si j’avais écrit un tel article, on n’aurait pas appris grand-chose. Que l’armée cherche à maîtriser son image pour ne pas paraître être ce qu’elle est, à savoir une machine à terroriser des civils, la belle affaire ; pour cela j’aurais mieux fait d’inciter l’ami Johan à terminer sa nouvelle. D’autant que s’il s’agit de parler de ce qui se passe actuellement en France –et c’est le but dans les deux cas- qu’une police admette si clairement qu’elle souhaite contrôler l’image pour manipuler les opinions tient bien plus de la science fiction que de l’histoire académique. Ou, pour mieux dire, une telle ambition s’inscrit dans des histoires, celles des polices soviétiques par exemple, dont je ne me sens pas autorisé à dire grand-chose par manque d’expertise. Aussi, je vous propose plutôt de continuer avec Johan, à qui je recommande de rebaptiser sa « Brigade Spé » en « Bureau des Retouches » (par simple esthétique) et son « Commissariat à l’Image » en « Commissariat Général à l’Information (cette fois pour la référence historique à une telle institution fondée en juillet 1940 et dirigée –très maladroitement- par Jean Giraudoux afin de contrer la propagande allemande du docteur Goebbels).

« Le Bureau des Retouches du commissaire Casta avait, avec le temps, véritablement colonisé notre Commissariat à l’Image. Sa formalisation en brigade n’était que la consécration de son poids toujours croissant. Celui-ci s’explique facilement par la difficulté technique que nous, tous les autres services, avons à produire les images qu’exigent les inspecteurs-scénaristes qui eux-mêmes suivent les directives précises du ministre.

En outre, le roublard Casta compte dans son équipe l’ambitieux brigadier Darvilain. Un vrai petit génie dans son domaine celui-là, capable de transformer une ratonnade contre des miséreux en une attaque de monstrueux zombis. Avec lui, notre paisible ville apparaît chaque jour comme un vaste champ de bataille, engloutie par des invasions barbares, avec un degré de vraisemblance époustouflant. Ce degré de vraisemblance reste d’ailleurs notre principal contentieux avec la commission des normes HV. Composée de pleutres, limite traîtres, cette commission refuse encore et toujours de changer son protocole, si bien que les images du Bureau des Retouches restent non-certifiées HV. Ce sont les mêmes salauds qui nous avaient déjà obligé à baptiser HV en “Haute Vraisemblance” alors que, à la base, la proposition était “Haute Véracité”. Une plaie cette commission, toujours à pinailler, entièrement dédiée à nous empêcher de travailler. Je peux quand même m’enorgueillir d’en avoir découvert la parade. C’est moi qui ai inventé le système du clignotement lent du certificat HV sur les images. Comme le label apparaît et disparaît de manière apparemment aléatoire, après le montage peu de gens se rendent compte de la différence entre images certifiées et non-certifiées. Je ne compte plus les félicitions de mes collègues pour cette trouvaille.

Quoiqu’il en soit, Darvilain était l’homme de la situation. Avec ma Com-Réal, nous avions foi en sa magie. J’imaginais déjà le bruit des tonfas s’écrasant sur les têtes des migrants se transformer en d’inquiétants grognements de ces mêmes migrants, leurs visages effrayés prendre les atours de féroces islamistes-ultra-gauchistes. »

Toute la difficulté de la guerre de l’image tient à la place qu’occupe la victime dans l’imaginaire contemporain. Il n’y a pas si longtemps, la victime était assez peu publicité, il fallait certes la protéger mais elle occupait une place tout à fait subalterne par rapport à celle de héros. À ce titre les statuts comparés des Juifs et des résistants dans les récits de l’immédiat après-guerre, sont éloquents : la victime juive n’y a pratiquement pas sa place tandis que le résistant convient à peu près à tout le monde. La transformation du statut de la victime est pour bonne part liée au poids qu’acquiert progressivement le génocide des Juifs (à partir du procès Eichmann, 1961). Dès la guerre du Vietnam ce renversement est acté par l’image. L’image d’une enfant en feu, brulée par le napalm, dit désormais plus que toute la propagande anticommuniste pourtant peu avare de moyens.

Le documentaire de Patrick Barbéris Vietnam, la trahison des médias (2008, Zadig/Arte) permet de bien saisir le rôle clef de l’image dans la guerre du Vietnam et, surtout, les conclusions qu’en tirent les états-majors étatsuniens. Par la suite, jamais plus les journalistes ne seront laissés à leurs logiques propres (que ce soit celle d’informer ou d’obtenir plus d’audience). Les invasions étatsuniennes suivantes, du Panama ou d’Irak par exemples, sont médiatiquement solidement encadrées. C’est que la guerre du Vietnam a été largement rendue insupportable non par des images produites par des communistes (qui auraient été discréditées quelle qu’en fusse la véracité) mais par les rédactions étatsuniennes. Celles-ci ont montré des images d’autant plus insoutenables qu’elles étaient consommées par un pays en paix ou, pour mieux dire des quartiers, des familles qui vivaient dans un environnement au degré de violence très bas. C’est le déphasage entre l’absence de violence explicite aux États-Unis et celle déployée au Vietnam qui rendent leur compte-rendu en images insoutenable. (Nous ne supportons pas les images d’un massacre parce que nous les recevons dans un tout autre contexte, où la violence explicite est relativement absente, si nous côtoyions tous les jours des meurtres horribles, alors il ne s’agit que de notre triste quotidien).

Il n’y a pas d’image insoutenable en soi, il y a une perception sensible liée à une norme (définissant ce qui est acceptable de ce qu’il ne l’est pas). Or, cette dernière dépasse de loin ce que peut faire la seule image. En ce sens, la Brigade d’Intervention Filmique (pour la fiction) ou le Service Presse Information (pour la réalité historique) s’adaptent plus à ce sensible qu’ils ne le construisent. C’est aussi ce que cherche à faire le ministère de l’Intérieur actuel : adapter l’image de ses agents à la norme de l’acceptable. Pour cela, il doit à la fois produire les images et interdire les productions concurrentes qui choquent la sensibilité de ses administrés. En somme, pour l’instant, il ne travaille qu’à faire passer le bourreau pour la victime. Il suffit de regarder un instant une chaîne d’info-en-continue, pour saisir la banalité de la constante mis-en-scène de la vulnérabilité policière.

Mais nous pouvons facilement imaginer une ambition d’une toute autre ampleur. En effet, avec le temps, cette acrobatie toujours un peu malaisée (les éditorialistes peuvent bien répéter en boucle que de diaboliques gauchistes ont instrumentalisé des centaines de migrants afin d’obtenir des images de ratonnade, même leur ministre Darmanin doute que ce récit soit en mesure de contrecarrer les faits et leurs images –enfin, pour lui, ce serait plutôt l’inverse, si tant est que les faits aient une quelconque importance dans son mode de penser-). Mais, avec le temps, disais-je, cette acrobatie peut être rendue inutile, le travail sur le sensible aura été si bien mené que voir une personne démunie pourchassée, tabassée, humiliée, écrasée, sera une norme acceptable. Autrement dit, avec le long travail sur les esprits par les images, nous pouvons parfaitement envisager que tout le processus actuel de meurtres, de mis en esclavage et de viols quotidiens qui s’exercent sur les personnes migrantes du sud –du fait de la politique migratoire de l’UE ou des USA- puissent non plus être relativement cachés comme aujourd’hui mais produire des spectacles destinés à un grand-public. Disons-le franchement, la nouvelle de Johan est sinon optimiste un peu fleur-bleu. Le danger de l’industrie de l’image produite par le ministère de l’Intérieur serait, à terme, plutôt une sorte de normalisation (fini les indignations sur twitter) de la réalité actuelle, ce cauchemar. Mais je vous laisse avec Johan car ma sensibilité (à ce stade, devenue un peu archaïque) me rend tout à fait insoutenables les pleines dimensions de l’horreur dans laquelle nous vivons.

« La catastrophe est arrivée par Darvilain. L’enfant prodige du Commissariat à l’image, notre doigt-de-fée du subterfuge, s’était bêtement fait pirater. Il nous avait ainsi montré une séquence extraordinairement réaliste où, épiques, nos fiers baqueux se défendaient d’une meute cauchemardesque de loqueteux infrahumains. Il avait poussé le détail jusqu’à leurs fournir des dents taillées en pointe prêtes à vous mordre la jugulaire. Affreux. Travail d’orfèvre, mais une fois envoyées sur les réseaux, les images se défaisaient toutes seules et reprenaient, inéluctablement, leurs formes initiales. C’était pénible d’assister ainsi, impuissants, au démontage en direct de notre minutieux travail. Le logiciel pirate poussait le vice jusqu’à afficher, en même temps, chacun de nos logiciels, détaillant leurs fonctions. C’était terriblement impudique. Surtout, à l’écran, apparaissaient des visages humains, des personnes d’une effroyable dignité dans leur douleur si proche, que les bâtons abimaient avec une rage mécanique. Les nôtres apparaissaient d’une telle cruauté que le spectateur ne pouvait ne serait-ce que croire appartenir à la même espèce. Après, comme chacun le sait, toute notre institution fut abolie… un si bel outil, c’est dommage, non ? »

Jérémy Rubenstein et Johan Sébastien

 

[1] Nous avons déjà rencontré ce personnage qui après sa carrière dans l’armée exerce ses talents au service du patronat français, au point d’être souvent reconnu comme le fondateur de l’industrie française des relations publiques, voir “Réduire les Gilets Jaunes par l’arme psychologique”, Lundimatin n°193, https://lundi.am/Reduire-les-Gilets-Jaunes-par-l-arme-psychologique

 Publié le 02/12/2020

La Révolution française et la conquête du pain

 

Par Xavier Vest (site lvsl.fr)

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La crise sanitaire qui touche durement la France depuis mars 2020 a eu pour conséquence l’accroissement du nombre de personnes victimes de précarité alimentaire. D’après un rapport du Secours Catholique, 8 millions de personnes auront besoin d’une aide alimentaire au mois de novembre. Si, à l’heure actuelle, les banques alimentaires parviennent à maitriser les demandes d’aide alimentaire, le Canard enchainé révélait en avril 2020 la crainte du préfet de Seine Saint-Denis de voir apparaître sur ce territoire des « émeutes de faim ». Cette crainte des autorités apparait aujourd’hui comme exceptionnelle. Pourtant, durant la seconde moitié du XVIIIème siècle, la question de l’État comme garant de la sécurité alimentaire des français fut un des débats majeurs du temps et une source de conflits entre les promoteurs de la liberté du commerce et leurs opposants qui militaient pour un droit à l’existence.


La guerre des farines : une contestation anti-libérale, prologue de la Révolution française 

Pour l’historien américain Steven Kaplan, le « pain est l’un des plus grands acteurs de l’Histoire de France ». On peut sans doute estimer que cet acteur singulier a eu le plus d’importance dans les évolutions socio-politiques françaises durant la seconde moitié du 18ème siècle. À cette époque, la majorité de la population française est rurale et travaille la terre avec un but d’autosubsistance, tandis qu’il n’existe pas encore de marché intérieur national et concurrentiel comme c’est déjà le cas en Angleterre. De nombreux droits de douanes existent en fonction du maillage territorial hérité du féodalisme. La vie paysanne est le plus souvent régie sous la communauté rurale avec des règles morales où même les plus pauvres peuvent cultiver leur bétail dans les espaces communaux. La paysannerie française voit son travail soumis à une imposition indirecte par des impôts locaux, résidus du féodalisme, ou directe par l’État royal, de plus en plus centralisé à travers l’action successive de Richelieu puis de Louis XIV. En échange de ces impôts, le Royaume de France assure la sécurité de ses sujets à travers une armée de plus en plus puissante et des forces de police organisées. À cela s’ajoute aussi le besoin pour le Roi d’alimenter ses sujets pour garantir la concorde sociale et d’éviter les « émotions populaires » en cas de famine ou de disette dans les campagnes et dans les grandes villes. Paris compte déjà au milieu du XVIIIème siècle plus de 500 000 habitants.

En ce qui concerne l’alimentation, Steven Kaplan écrit qu’à cette période « par temps ordinaire, une ration de pain et de soupe pouvait coûter à une famille ouvrière ou paysanne jusqu’à 50 % de son revenu ». Dans une époque encore soumise aux disettes et aux famines, dues au manque de progrès technique agricole et aux conditions écologiques néfastes(1), Steven Kaplan voit donc l’existence d’un contrat social informel entre le « Roi nourricier » et ses sujets. Il doit subvenir à leur alimentation à travers une politique d’approvisionnement fondée sur un contrôle strict du commerce des grains.

Or vers les années 1750-1760, le royaume de France est en crise, notamment après la Guerre de 7 ans qui voit la perte des territoires français en Amérique au profit de l’ennemi anglais. Cette défaite produit alors chez les élites politiques une volonté de réformer le royaume dans ses structures socio-économiques. Cela se traduit par l’apparition d’un nouveau courant économique dans les hautes sphères de l’administration royale : les physiocrates. Pour les physiocrates, la terre est à la base de toute richesse. En rupture avec la politique mercantiliste de Colbert, ils sont partisans d’un « laissez-faire » en économie. Ils militent à travers différents ouvrages et brochures pour une nouvelle société, organisée sur la base de grands fermiers capitalistes. Ceux-ci pourraient, grâce au libre commerce des grains et à la création d’un véritable marché national, voir leurs domaines prospérer, ainsi que le reste de la société, par un effet levier. Ces idées gravitent dans les hauts cercles du pouvoir et parviennent à être expérimentées quelques années à la fin du règne de Louis XV (1715-1774). Des édits de libéralisation du blé hors de Paris sont promulgués, avant de revenir à une intervention régulatrice de l’État sur le Blé.

Néanmoins,  le jeune roi Louis XVI montre sur le trône en 1774, avec des velléités réformatrices pour son royaume. Il nomme Anne Robert Jacques Turgot secrétaire général des finances, équivalent actuel du ministre de l’Économie et des Finances. Turgot, lui-même physiocrate, proclame avec l’aval du roi, le 13 septembre 1774, un édit qui libéralise le commerce des grains. Or un automne désastreux et un dur hiver 1774-1775 entraînent une moisson médiocre dans certains territoires français. La liberté du commerce du blé provoque de fait une hausse des prix par les riches laboureurs et fermiers. Au printemps 1775, différents foyers de contestations se développent. L’historien Jean Nicolas relève 123 manifestations distinctes en France, émanant des couches populaires rurales et urbaines, qui prennent directement le nom de Guerre des farines.

Cette base populaire résulte d’un prolétariat rural journalier ou de paysans petits propriétaires pas assez riches pour subvenir à leurs besoins, tandis qu’en ville elle provient d’un mélange d’artisans, d’ouvriers et de petits commerçants. À Paris, deux tiers des émeutiers arrêtés sont des ouvriers d’après les rapports de Police (Zancarini Fournel, 2016).

Dans la plupart des manifestations, le but est d’opérer une taxation plus juste sur le pain que l’historien marxiste Edward Palmer Thompson nomme une « économie morale des foules ». Les manifestants fixent un prix qu’ils jugent décent en allant directement sur le marché taxer les vendeurs ou en réquisitionnant des greniers de laboureurs, de boulangers ou de négociants en blé qui cachent leur récolte en attendant une hausse des prix sur le marché. On relève aussi des actions d’entrave des transports de blé par les fleuves et les routes.

Cet épisode anti-libéral montre clairement les prémices du divorce de la Révolution française entre le bon roi et les masses rurales et urbaines. À travers cette politique de libéralisation du commerce des grains, Louis XVI n’apparait plus comme le roi nourricier soucieux de l’alimentation de ses sujets à travers une politique paternaliste et interventionniste. Steven Kaplan rapporte ainsi qu’on pouvait lire à Paris sur des placards « Si le pain ne diminue, nous exterminerons le roi et tout le sang des Bourbons ». De fait la modification de l’imaginaire commun d’un « roi nourricier » en « roi marchand de blé » devient moralement désacralisant pour le corps politique du roi, et dangereux pour son corps terrestre. La plupart des contemporains s’accordent sur l’importance de l’événement et la dure répression des manifestants par le pouvoir. 25 000 soldats interviennent pour rétablir l’ordre sur le bassin parisien. L’intendance fait emprisonner 584 manifestants et pendre 2 hommes en exemple sur la place de Grève à Paris.

Suite à la disgrâce de Turgot en 1776, liée à des querelles internes à la Cour, cette mesure est abolie. Louis XVI remet alors en place l’ancien système de régulation du pain. Pourtant, dans les années qui suivent, le royaume se retrouve dans une situation économique désastreuse, liée à l’endettement du royaume pour la Guerre d’indépendance américaine. À cela s’ajoute des conditions climatiques néfastes lors des années 1787-1788 qui augmentent les émeutes pour l’accès au pain. Le royaume de France est alors dans un état politique qu’on peut qualifier de pré-révolutionnaire avec de multiples émeutes. Ces tensions explosent en 1789. La monarchie absolue est balayée et l’Assemblée nationale revendique la représentation de la souveraineté nationale. L’Assemblée nationale légitimée par l’insurrection parisienne de juillet 1789 a par ailleurs juré, par le Serment du jeu de paume, de ne pas se séparer avant d’avoir donner à la France une constitution. Cela prendra plus de deux années. 

 

La Révolution et le pain (1789-1793) : la liberté du commerce ou la poudre

L’Assemblée nationale compte parmi ses membres une majorité d’hommes de droits, des grands fermiers et une partie de la noblesse acquise aux idées des Lumières. Ces origines sociales concourent à ce que l’Assemblée nationale soit acquise aux idées libérales dans le domaine économique, notamment sur le commerce des grains et la volonté d’en finir avec les archaïsmes féodaux qui empêchent la naissance d’un marché national et concurrentiel. Le 26 août 1789, la proclamation de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen par l’Assemblée nationale sacralise la propriété. Trois jours plus tard, le 29 août 1789 est proclamé par un décret de l’assemblée, la liberté du commerce. 

Pourtant, malgré la Révolution et la victoire du peuple de Paris sur Louis XVI et la noblesse, les troubles de subsistance des biens primaires, comme le pain, se poursuivent dans les semaines suivantes. La colère ne redescend pas dans les classes populaires à l’image des journées du 5 et du 6 Octobre 1789. Depuis septembre, le prix du pain est élevé à Paris et de nombreuses disettes ont lieu dans la capitale. De plus, l’idée d’un complot aristocratique pour reprendre le pouvoir à Paris est ravivée par la presse révolutionnaire. Le 5 octobre, alors qu’elles ne parviennent pas à se faire entendre à l’Hôtel de Ville de Paris, des milliers de femmes des faubourgs parisiens viennent protester à Versailles contre le manque de pain à Paris. Des représentantes du groupe des femmes envahissent l’Assemblée nationale (alors située à Versailles) pour demander un décret sur les subsistances pour Paris qu’ils vont faire valider par le roi. Le matin du 6 octobre, la foule parisienne et la garde nationale ramènent le roi et sa famille à Paris, au château des Tuileries. L’Assemblée nationale quitte également Versailles pour Paris. Ces journées cruciales de la Révolution française, sans doute plus que le 14 juillet, sont donc marquées par une dimension frumentaire nette. Lors du retour à Paris, les femmes parisiennes et certains gardes nationaux crient « Nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron ».

Néanmoins, la venue des pouvoirs exécutif et législatif sont loin de ramener la concorde sociale à Paris. Le 20 octobre, un boulanger du nom de Denis François, accusé d’être un accapareur, est tué lors d’une émeute devant une boulangerie comme il s’en produit beaucoup. L’Assemblée nationale s’en émeut et déclare le lendemain un décret contre les troubles, transformé ensuite en loi martiale qui ouvre la possibilité aux autorités municipales de réprimer sans limite les manifestations, malgré l’opposition de certains députés radicaux comme Robespierre. La loi martiale doit être mise en œuvre par les gardes nationaux dont le système en fait une mesure de répression de classe, du fait du cens pour s’acheter l’uniforme et le matériel. Si la dispersion se fait sans violence, les « moteurs », c’est-à-dire les meneurs, sont repérés, arrêtés et jugés extraordinairement, risquant 3 ans d’emprisonnement ou la mort. La loi martiale organise ainsi la répression face aux résistances populaires pour l’accès au pain jusqu’à sa suppression en 1793.

De nombreuses manifestations taxatrices avec un répertoire d’actions similaire à celui déjà rencontré lors de la Guerre des farines auront ainsi lieu durant les années post-1789, dont certaines connaitront un dénouement tragique comme à Étampes. Dans cette commune du Bassin parisien, une révolte frumentaire a lieu le 3 mars 1792. Des centaines d’ouvriers agricoles réalisent une taxation populaire sur le marché en demandant l’aval du maire Jacques Guillaume Simoneau. Face à son refus et aux menaces proférées contre les manifestants, Simoneau est lynché. Cette affaire est fortement médiatisée par l’Assemblée législative qui lui rend hommage. Elle célèbre, le 3 juin 1792, une fête de la loi et le « courage » de Simonneau face aux « factieux » qui sont lourdement réprimés. La réaction de l’Assemblée nationale témoigne ainsi d’un clivage de plus en plus prononcé sur la question du pain entre une bourgeoisie urbaine et des riches fermiers contre les couches populaires urbaines (artisans, ouvriers) et rurales (petits paysans, journaliers).

La formation d’une base populaire parisienne réclamant un programme contre la libéralisation du commerce des grains

Outre les troubles liés à la question du pain et d’autres biens de subsistance primaires comme le sucre, le royaume de France traverse une crise politique aiguë à partir de l’été 1791. Le 17 juillet 1791, le roi et sa famille tentent de s’enfuir de France mais sont arrêtés à Varennes. Face aux manifestations, l’assemblée constituante déclare la personne du roi inviolable et sacrée et met enfin en place la monarchie constitutionnelle le 3 septembre 1791. Mais la fuite de Varennes ternit définitivement l’image de Louis XVI auprès des Français et rompt le lien sacré entre le roi et la nation. De plus, le 20 avril 1792, le royaume de France déclare la guerre au royaume d’Autriche. C’est le début du cycle des guerres révolutionnaires qui dure jusqu’en 1815 et la défaite définitive de Napoléon à Waterloo. 

Ainsi face à la peur d’un complot aristocratique et l’invasion des armées contre-révolutionnaires, Paris s’insurge le 10 août 1792 lorsque les 48 sections de la Commune insurrectionnelle de Paris, accompagnées des fédérés, prennent le château des Tuileries et renversent Louis XVI. Un mois plus tard, la République est proclamée le 21 septembre 1792, le lendemain de la célèbre victoire de Valmy. Les institutions républicaines sont désormais fondées sur une nouvelle Assemblée nationale : la Convention élue au suffrage universel. La jeune Convention est alors sous pression politique, de la part des sections parisiennes où les Sans-culottes sont présents massivement et qui tirent une grande légitimité de la prise des Tuileries du 10 août. Le travail de l’historien Albert Soboul sur les sans-culottes montre que cet objet politique est une classe sociale disparate. Elle est composée de petits artisans, boutiquiers, ouvriers voire de bourgeois rentiers qui partagent une vision politique du citoyen engagé en arme, défendant une vision égalitariste de le la politique mais aussi de l’économie. Ils sont aussi de grands lecteurs d’une presse radicale dénonçant la nouvelle aristocratie des riches, comme le journal « L’ami du peuple » de Marat ou « Le Père Duchesne » d’Hébert, qui sensibilise les sans-culottes à la question des subsistances des biens primaires.

Les Sans-culottes s’opposent alors, après la défaite de Louis XVI, à ce qu’ils appellent « l’aristocratie des riches » et placent la question des subsistances au centre de leurs préoccupations. Ils réclament un droit à l’existence et demandent à la Convention des mesures fortes : la taxation, le maximum du prix des denrées de première nécessité comme le pain. Ces demandes d’une offre politique égalitariste se font progressivement entendre de l’été 1792 jusqu’à l’automne 1793, à travers des pétitions adressées à la convention et discutées lors des assemblées générales des sections, qui ont lieu plusieurs fois par semaine, ou dans les sociétés populaires et clubs politiques. Les pétitions sont parfois exposées par les militants plus radicaux des Sans-culottes surnommés « Les enragés ». Citons l’exemple de Jacques Roux, vicaire dans la section pauvre des Gravilliers de Paris, sensibilisé aux questions des subsistances, qui vient présenter à la barre de la Convention une pétition le 25 juin 1793, votée par le Club des cordeliers où il vitupère contre l’immobilité de la Convention sur l’accaparement et la liberté du commerce :

« La liberté n’est qu’un vain fantôme, quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’est qu’un fantôme, quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie et de mort sur son semblable. La république n’est qu’un vain fantôme, quand la contre-révolution s’opère de jour en jour par le prix des denrées auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes. »

En décembre 1792, 2 parties s’opposent sur la question de la liberté du commerce. Les Girondins représentent d’après les estimations 22 % des députés et sont soutenus par la Plaine (groupe disparate de députés n’ayant pas d’identité politique claire mais représentants une vision bourgeoise de la société). Les Girondins jouissent d’un grand prestige politique, avec de jeunes orateurs brillants comme Brissot et Condorcet, et défendent une vision libérale de l’économie et un droit de propriété illimitée. De l’autre côté, les Montagnards, ou Jacobins, s’y opposent et représentent environ 35 % de la Convention. Ils sont eux aussi libéraux en matière économique mais s’affirment plus jusqu’au-boutistes politiquement que les Girondins. Ils se montrent de plus sensibles aux aspirations populaires. Une frange des Montagnards, les robespierristes incarnés par Maximilien Robespierre, Louis Antoine de Saint-Just, Jean Marie Claude Goujon ou Georges Couthon, bénéficient d’une grande réputation à Paris chez les Sans-culottes et militent en faveur d’un droit à l’existence qui pourrait limiter le droit de propriété et réglementer le commerce des grains. 

Dans un discours sur les subsistances à la Convention le 2 décembre 1792, Robespierre se montre très critique envers la politique menée par les Physiocrates puis l’État révolutionnaire depuis 1789 sur le commerce des grains en déclarant : « La liberté indéfinie du commerce et des baïonnettes pour calmer les alarmes ou pour opprimer la faim, telle fut la politique vantée de nos premiers législateurs. » Il fait un plaidoyer pour le droit à l’existence et la nécessité d’accorder des biens de première nécessité à tous :

« Le négociant peut bien garder, dans ses magasins, les marchandises que le luxe et la vanité convoitent jusqu’à ce qu’il trouve le moment de les vendre au plus haut prix possible ; mais nul homme n’a le droit d’entasser des monceaux de blé, à côté de son semblable qui meurt de faim. La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là ; la propriété n’a été instituée ou garantie que pour la cimenter ; c’est pour vivre d’abord que l’on a des propriétés. Il n’est pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes. »

Ces conceptions entre libéralisme économique et droit à l’existence, formulée plus tard par Robespierre avec le concept d’économie politique populaire, s’opposent ainsi lors du débat à la Convention sur le libre commerce. La vision girondine l’emporte, le 21 janvier 1793, mais l’exécution de Louis XVI fragilise les Girondins favorables à la clémence tandis que la France est envahie au printemps 1793. À cela s’ajoutent les insurrections intérieures sur le territoire française à l’image de la Vendée royaliste qui s’insurge vers mars 1793. Les Sans-culottes parisiens vont alors se radicaliser contre l’immobilisme de Girondins de plus en plus menaçants contre le mouvement populaire parisien avec des menaces de répression assumées à la Convention. Cet antagonisme politique aboutit aux journées du 31 mai et du 2 juin 1793 lorsque la Convention est entourée par 80 000 hommes issus de la Garde nationale et des sections parisiennes. Elle doit alors se plier aux revendications de mettre en accusation plusieurs députés girondins. Ces journées essentielles voient ainsi la Convention passer sous la mainmise des Montagnards, soutenus par la Plaine.

Mise en place du programme de l’An II : Une réponse de l’État révolutionnaire à la demande du bas sur le pain

Les journées du 31 mai et du 2 juin modifient le jeu politique dans la jeune République française. La convergence entre la puissance des Sans-culottes parisiens, les pressions du prolétariat rural, le prestige politique des Montagnards à la Convention et l’invasion étrangère permettent d’établir à partir de l’été 1793 ce que certains historiens nomment le programme de l’An II. Le 23 juin 1793 la loi martiale est abolie tandis que le 4 septembre la liberté du commerce est restreinte. La Convention montagnarde accède ainsi aux demandes des bases populaires lorsqu’elle menace de peine de mort les accapareurs le 26 juillet 1793. Ce sont des commerçants qui ne déclarent pas et n’affichent pas sur leur porte la liste de leurs stocks d’aliments. Si cette loi ne sera jamais pleinement appliquée elle montre que la pression populaire se traduit à la Convention dans le cadre d’un gouvernement révolutionnaire en guerre. La Convention crée aussi des greniers publics par district le 9 août et met les récoltes en réquisition le 17 août. Enfin, l’une des mesures symboliques est la loi du Maximum général à l’échelle nationale, votée le 29 septembre 1793, qui limite les prix des denrées de première nécessité dont la viande fraîche et salée, le lard, le beurre, l’huile, le savon, le bois de chauffage, les souliers et surtout le pain. La loi du Maximum touche enfin les salaires.

Néanmoins ce programme de l’an II est à nuancer et possède des effets pervers. Le fait d’accéder aux revendications des Sans-culottes sur le libre commerce des grains et autres mesures sociales permet à la Convention d’obtenir une légitimité symbolique. Cela « bureaucratise » le mouvement populaire parisien en supprimant la permanence des sections parisiennes et en limitant le nombre de réunions des sections à deux par semaine à partir de septembre 1793. De plus, de nombreux leaders des enragés sont emprisonnés comme le curé rouge Jacques Roux qui se suicide plus tard dans sa cellule. Enfin le Comité de salut public nommé par la Convention réduit les pouvoirs de la Commune en décembre en les déclarant « agents nationaux ». En avril 1794, après la mort de grands révolutionnaires comme Hébert, Danton ou Camille Desmoulins, liée à des règlements de comptes entre factions politiques, la Commune de Paris est épurée par le Comité de salut public. Toutes ces mesures brident alors la spontanéité des Sans-culottes parisiens et des clubs politiques. Elles les rendent moins aptes à se soulever pour des sujets sociaux. Saint-Just note à propos de ces évènements que la « Révolution est glacée ».

À cela s’ajoute le fait que la loi du Maximum ne parvient qu’à être réellement mise en place dans un contexte de crise économique et de guerre européenne/civile, qui fait que les députés de la Plaine et certains Montagnards se plient à cette vision dirigiste de l’économie. Ce vote du programme de l’An II ne reste néanmoins pour eux qu’un simple programme de circonstances à la différence des Montagnards robespierristes pour qui ce programme doit être institutionnalisé. Or une fois que les armées contre-révolutionnaires sont repoussées du territoire français durant l’été 1794 notamment après la bataille de Fleurus (26 juin 1794), la question se pose de remettre en cause le programme de l’An II. Elle est donnée à la suite du 10 thermidor et de la disparition des Montagnards robespierristes et de leurs alliés à la Commune de Paris.

Les journées du 9 et 10 Thermidor sont des journées extrêmement complexes à appréhender, du fait des rivalités internes à la Convention et au Comité de salut public. Il importe néanmoins de noter que la défaite de Robespierre et de ses partisans à la Commune de Paris, outre l’indécision et les états d’âme légalistes face à la Convention, résulte en partie du manque de soutien populaire parisien qui aurait pu permettre de mener une insurrection parisienne contre la Convention. Ce manque de soutien populaire outre le déclin des actions spontanées du à la terreur et la « bureaucratisation de la commune » résulte aussi de l’application de la loi du Maximum qui n’a pas toujours eu les effets attendus. Bien que la loi ait fonctionné pour l’approvisionnement en pain des grandes villes et de l’armée, certains paysans riches cachent leurs récoltes, ce qui a pu entraîner des pénuries ; hormis pour le pain, la loi du Maximum a été appliquée mollement. De plus, la loi du Maximum touche de façon plus stricte les salaires et fait baisser le salaire journalier des ouvriers, qui avait eu tendance à augmenter auparavant, et accroît de fait la contestation populaire avec des mécontentements et des grèves qui agitent les rues de Paris (Martin, 2016). Ainsi lorsque Robespierre et ses partisans sont envoyés à la guillotine en charrette, on entend sur le parcours de nombreux cris dénonçant cette politique comme « foutu maximum » (Martin, 2016). 

Après Thermidor, fin du droit naturel et retour à l’ordre libéral

La suite de la mort de Robespierre donne lieu à ce que l’historien Albert Mathiez nomme une « réaction thermidorienne ». La Convention opère petit à petit un détricotage de la législation dirigiste et sociale puis une répression s’abat sur la base populaire et les députés montagnards. Le 24 décembre 1794, la loi du Maximum est définitivement supprimée par la Convention, ce qui prouve sa volonté d’opérer un retour à une vision libérale sur le Commerce des grains.

Or face à un hiver rigoureux et le libre commerce des grains, le printemps 1795 voit de grands problèmes de disettes, voire de famines dans le bassin parisien ainsi que dans le nord de la France où se répandent des brigands. Cette crise alimentaire voit ressurgir les contestations populaires dans la capitale où la Convention, en parallèle du marché libre, ne parvient pas à mettre en place des rations de pain suffisantes pour les plus pauvres. Le 1er avril 1795 des manifestants avec une majorité de femmes envahissent la Convention pour demander plus d’accès au pain. Le 20 mai 1795 une insurrection parisienne des faubourgs populaires envahit à nouveau la Convention en demandant « du pain et la constitution de 1793 ». Mais quelques jours plus tard la troupe militaire qui n’est pas intervenue dans la Capitale depuis le début de la Révolution française réprime le mouvement et arrête 2 000 révolutionnaires considérés comme « terroristes », d’après une loi du 21 mars rédigée par l’Abbé Sieyès. Quelques jours plus tard les derniers députés Montagnards sont mis en accusation, emprisonnés, et pour certains condamnés à mort. Cela sonne alors comme le chant du cygne du mouvement populaire parisien pour établir une législation populaire sur l’accès aux biens de subsistance primaires comme le pain tandis que le recours à l’armée par la Convention thermidorienne préfigure le régime césariste de Napoléon Bonaparte. Enfin, en octobre 1795 est mis en place le Directoire qui nie la référence au droit naturel et aux principes de 1789 avec une constitution fondée sur le libéralisme économique et le suffrage censitaire. Boissy d’Anglas, grand théoricien de la Constitution du Directoire désire mettre en œuvre le « Gouvernement des meilleurs » et rêve d’une « réconciliation entre les riches et les pauvres », tout en stigmatisant les « mauvais citoyens qui ne possédant rien et ne voulant point travailler pour acquérir, ne vivent que dans le désordre et ne subsistent que de rapines ».

En 1774 la Guerre des farines avait dévoilé un clivage social concernant l’accès au pain. Ce clivage fut plus que jamais polarisant sous la Révolution française entre une bourgeoisie urbaine et des riches paysans contre une base populaire souvent issue de travailleurs journaliers. La question du pain, et ses réponses politiques, apparait de fait comme un des moteurs principaux de la Révolution française et de ses évolutions, outre la guerre avec les puissances étrangères. Le concept de droit à l’existence, promu par les Sans-culottes et les Montagnards robespierristes concernant le pain et les biens de première nécessité, apparut de fait comme la réponse aux maux sociaux découlant de la liberté du commerce des grains. Néanmoins le droit à l’existence servit avant tout dans le cadre d’une économie de guerre dirigée pour éviter la désagrégation du pays, ce qui a pu occulter la volonté de citoyens français d’établir une alternative à l’ordre libéral. Cette leçon peut être aujourd’hui pleinement d’actualité dans le cadre des crises écologiques qui s’annoncent et du recours à certains idéaux éco-socialistes par les États libéraux ou autoritaires pour pallier sans abandonner sur le long terme l’essence même de leur ordre politique.


(1) Le petit âge glaciaire est en Europe une période climatique affichant des températures très faibles et produisant des hivers rigoureux (exemple en France : 1693, 1709). Pour L’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, cette période débute au début du XIVème siècle et se termine au milieu du XIXème siècle.

Bibliographie :
BELISSA Marc ; BOSC Yannick. Le Directoire : la République sans la démocratie. 2018
BIARD Michel ; DUPUY Pascal. La Révolution française, dynamiques et ruptures 1787-1804. Armand Colin. 2016
GAUTHIER Florence ; IKNI Guy Robert. La guerre du blé au XVIIIe siècle : La critique populaire contre le libéralisme économique au XVIIIe siècle. Éditions KIMÉ. 2019
GUÉRIN DANIEL. Bourgeois et bras nus : Guerre sociale durant la Révolution française, 1793-1795. Libertalia. 2013
MARTIN Jean-Clément. Robespierre. Éditions Perrin. 2016
KAPLAN Steven. Le Pain, le peuple et le roi : La bataille du libéralisme sous Louis XV. Perrin. 1986
SKORNICKI Arnault. L’économiste, la Cour et la Patrie. CNRS Éditions. 2011

 Publié le 01/12/2020

Parti socialiste : à Valls toute !

 

Par Loïc Le Clerc, Pablo Pillaud-Vivien (site regards.fr)

 

Le vallsisme est-il l’avenir du PS ? La question paraît improbable, et pourtant, la garde rapprochée de l’ancien Premier ministre est en train de verrouiller le parti, avec la bénédiction d’Olivier Faure.

Après le quinquennat Hollande et les 6% de Benoît Hamon à l’élection présidentielle de 2017, c’était un euphémisme que de dire que le Parti socialiste était à bout de forces : au-delà de la question des cadres politiques qu’il n’a pas réussi à renouveler, laissant aux vieux éléphants toute latitude pour leurs turpitudes, c’est surtout sur l’écueil idéologique qu’est venu se fracasser le parti. Un temps marxiste puis anticapitaliste avant d’opter pour la social-démocratie, il est peu dire qu’il n’incarne aujourd’hui pas l’alternative crédible au libéralisme autoritaire du pouvoir en place.

Depuis le renoncement de François Hollande à se représenter, le Parti socialiste se cherche. Disposant d’un bataillon d’élus aussi nombreux que déboussolés, il a tenté plusieurs mues successives, sans grand succès. La première a été l’aventure d’anciens socialistes, dans la création de Génération.s : puisqu’on ne pouvait rien faire avec le PS en l’état, pourquoi ne pas tenter d’en proposer une évolution, mais depuis l’extérieur. Sans marqueur idéologique fort au-delà de la personnalité de l’un de ses fondateurs, Benoît Hamon, le nouveau parti tente de se faire le creuset de l’union des gauches et des écologistes. Au risque de devenir le PRG des écologistes.

Le Parti socialiste, c’est l’histoire d’une peau de chagrin qui voit un à un ses principaux animateurs quitter le navire : c’est Jean-Pierre Chevènement qui part en 1993 ; c’est Jean-Luc Mélenchon qui claque la porte pour créer le Parti de Gauche ; c’est Emmanuel Macron qui s’en va pour devenir président de la République en créant En Marche ; c’est Manuel Valls qui, infidèle à sa parole de soutenir le candidat désigné par la primaire, suit le futur locataire de l’Élysée ; c’est Benoît Hamon avec Génération.s. Nécessairement, pour les téméraires qui restent, il faut réussir à trouver une raison fondamentale pour continuer le combat au-delà de la normale inertie que ce type de parti-institution induit.

La République, c’est nous !

On aurait pu d’ailleurs croire que ce serait dans l’écologie que le PS aurait pu trouver son salut. À écouter le premier secrétaire du parti Olivier Faure, c’était d’ailleurs l’une des pistes envisagées, notamment dans l’immédiat post-européennes : se ranger derrière les écologistes et, par là-même, engager une refonte du logiciel socialiste pour aller vers la social-écologie. Seulement, c’était tirer un trait un peu rapidement sur le tropisme social-libéral que le parti avait failli prendre, sur les bons conseils de Bertrand Delanoë, quelques mois avant que n’éclate la crise financière de 2008.

Requinqué, dans une certaine mesure, par la réélection de nombreux de ses cadres dans les territoires aux dernières élections municipales, le PS est aujourd’hui entré dans une nouvelle phase : persuadés que les Verts n’auront jamais les épaules pour incarner une candidature digne de ce nom à la présidentielle, ravis du virage résolument à droite d’Emmanuel Macron et constatant que la radicalité de Jean-Luc Mélenchon n’est pas miscible avec leur programme, c’est tout naturellement que, de François Hollande à Anne Hidalgo en passant par Bernard Cazeneuve, Ségolène Royal ou même Jean-Christophe Cambadélis, tous se sentent (re)pousser des ambitions jupitériennes. Notez que la plupart ne sont plus franchement actifs au sein du PS. « Chez ces gens-là, il y a rarement de sincérité, souvent de la stratégie », nous glisse un cadre.

Seulement, il leur fallait trouver une raison pour pouvoir exclure toute alliance avec EELV qui commençait à devenir sérieusement menaçant. Et quoi de mieux que d’user des mêmes vieilles techniques que la droite : le procès en républicanisme. C’est ce dans quoi s’est vautrée la maire de Paris dans une interview sur BFMTV samedi dernier, allant jusqu’à mettre en péril l’équilibre de sa propre majorité au conseil municipal qui comprend 24 élus EELV.

À l’opportunisme politique évident s’ajoute aussi, de facto, la victoire idéologique d’un camp du PS que l’on pensait battu définitivement : celui de Manuel Valls. Celui derrière lequel les journalistes n’ont jamais cessé de courir malgré son départ pour Barcelone est loin d’avoir abandonné la bataille. Au contraire, il a largement essaimé, d’abord dans le champ médiatique généraliste où il réussit à être l’objet récurrent de toutes les attentions, mais aussi dans le champ politique de son ancien parti où ses anciens collaborateurs ou compagnons de route politique ont réussi à obtenir des positions stratégiques.

Car, si le tout nouveau secrétariat national du PS consiste, encore et toujours, en une armée mexicaine – « direction pléthorique » semble être l’expression en vigueur au sein du parti – réunissant tous les socialistes qui veulent bien rester encore à bord du Titanic, Olivier Faure est bel et bien encerclé de vallsistes : Carlos Da Silva, son directeur de cabinet ; Thibault Delahaye, son directeur adjoint de cabinet ; Marie Le Vern, la co-présidente du Conseil national ; Pierre Jouvet, à la commission électorale mais aussi au porte-parolat du parti ; Jérôme Guedj, en charge du pôle « laïcité et pacte républicain » [1]. « Ils sont tous proches voire signataires à la création du Printemps républicain, même Olivier Faure », commente un élu national, lequel déplore « la mainmise des vallsistes, qui pose problème à beaucoup d’autres ».

En fait, dès 2019, le premier des socialistes entame ce virage « républicain », la stratégie du PS consistant à se démarquer d’EELV et de LFI sur le thème République/laïcité. « Dans l’inflexion d’Olivier Faure sur le rapport à la laïcité et à la République, il y a clairement la patte de Carlos Da Silva, commente un conseiller socialiste. Fondamentalement, Olivier Faure n’est pas sur cette ligne républicano-laïque. Ça n’est pas son logiciel. Mais on lui a fait comprendre que, stratégiquement, il était préférable de tenir cette ligne pour marquer clairement la rupture avec Mélenchon. De la même façon qu’Anne Hidalgo l’a compris pour marquer la rupture avec une partie d’EELV. » Une position qui vise donc principalement à exclure toute forme de divergence sur ce sujet, en faisant non seulement croire que ce thème serait des plus clivants, mais en le prenant par son bout le plus radical. Le PS part du principe que s’il ne se différencie pas sur ces questions-là, il n’existe pas. Et puis, « le parti se renforce en s’épurant », comme disait l’autre. Au final, ça donne cette interview du premier secrétaire national à L’Obs, cette semaine : « L’ADN de la gauche, c’est la défense de la laïcité ». La priorité est donnée. Et ça n’est pas l’égalité. Pas plus la justice sociale.

L’idée de fond, c’est de faire quelque chose des dégâts causés par le quinquennat Hollande et la razzia Macron. Que faire de ces débris pour que le PS renaisse ? Olivier Faure commet une première erreur, de diagnostic : « Emmanuel Macron a repoussé son grand discours sur le sujet, gêné dans sa matrice anglo-saxonne et multiculturaliste. Or, il est nécessaire aujourd’hui de réaffirmer un cap dans le cadre républicain », lit-on dans Le Monde en novembre 2019. Rien n’est plus faux que de confondre le candidat Macron et le Président Macron. Mais les socialistes ont leur part de responsabilité dans les choix d’Olivier Faure. À ne pas se précipiter pour le soutenir, ils ont laissé le champ libre aux vallsistes. Ces derniers ont alors noyauté le parti, se faisant « garde prétorienne » du premier secrétaire, lequel en est devenu finalement très dépendant. Pas étonnant alors que Faure envisage d’aller chasser sur ces terres, dont on ne perçoit pas bien les frontières, si ce n’est que sont déjà présents dans la mêlée LREM, LR et le RN. À droite toute !

C’est donc via le vallsisme que le PS envisage son avenir. En opposition aux islamo-gauchistes. Sans nuance possible, sans même que cette stratégie ait été débattue.

Was ist Vallsismus ?

Le vallsisme, au-delà d’être une idéologie qui pestifère le Parti socialiste, est une stratégie politique. Il n’aime pas la démocratie. Souvenez-vous, l’une des lois les plus controversées de ces dernières années : la loi Travail, dites loi El Khomri. Pas de débat. Un 49-3. Non pas qu’il récuse la démocratie, mais ses expériences électorales se finissent si souvent en échec qu’il a pris une autre voie : le copinage et les nominations qu’elle permet.

Un exemple ? Lors de la primaire citoyenne de 2011, qui désignera François Hollande candidat du PS à la présidentielle de 2012, Manuel Valls obtient 5,63% des suffrages (soit 149.103 voix). Il arrive avant-dernier, devant le radical de gauche Jean-Michel Baylet, ce qui fait de Manuel Valls le dernier des socialistes. Croyez-vous que cette déroute l’empêcha de devenir ministre de l’Intérieur sept mois plus tard, et Premier ministre en 2014 ? Non.

Fort de sa stature d’homme d’État, il se relance en 2017 dans la primaire citoyenne du PS. Cette fois-ci, il pète le score : avec 31,9% des suffrages (521.238 voix, son record personnel toute élection confondue), il se hisse au second tour et… perd face à Benoît Hamon. Alors, la main sur le cœur, il brise sa promesse de soutenir le candidat du PS et file chez Macron. Le slogan de sa campagne des législatives – sous l’étiquette « majorité présidentielle » – résume bien le personnage : « Toujours avec vous ». On connaît la suite, un an plus tard il quitte l’Assemblée nationale pour tenter sa chance à Barcelone. Conclusion : Manuel Valls ne gagne qu’à Évry. Tout le reste n’est que nomination.

Le vallsisme, outre une stratégie de loser-gagnant, c’est aussi un style : l’invective. Souvenez-vous encore de ce grand moment parlementaire lorsque le ministre de l’Intérieur lance à la droite : « C’est vous qui avez échoué et les Français aujourd’hui payent dix ans d’une politique de sécurité faite de lois qui n’ont servi à rien, qui n’ont pas été appliquées. L’esbroufe, c’est vous, l’échec c’est vous, la hausse de la délinquance, c’est vous. [...] Le retour du terrorisme dans ce pays, c’est vous ! » Des propos qu’il avait regretté par la suite… Il faut dire que le Valls d’avant est toujours très dur avec le Valls d’après. Tiens, saviez-vous que Nicolas Sarkozy l’avait approché pour qu’il entre dans son gouvernement ? L’homme de gauche avait dit non, pour cause de « désaccord de fond avec sa politique économique », ajoutant « dans cinq ans, s’il me repropose quelque chose, on verra ». Un détail… Passons.

C’est que le « girouettisme » est également une des qualités du vallsisme. Ainsi l’on peut, étant dans la Team Valls, passer de pro-palestinien à pro-israélien. Ainsi peut-on faire campagne contre le référendum de 2005 et voter pour. Ainsi peut-on soutenir Hollande en 2005 et Royal en 2006. Tout ceci est du Valls pur jus. Et les « Valls boys » ont suivi les préceptes du maîtres : Pierre Jouvet était candidat « majorité présidentielle » aux législatives de 2017 – malgré le refus répété de l’investiture LREM – ; Carlos Da Silva a fait la campagne de Manuel Valls après que ce dernier a quitté le parti. « Quand ils ont fait le bilan des années Hollande, tous ces gens-là ont joué la carte de la trahison causée par l’épisode de la déchéance de la nationalité. Mais tous ces gens-là ont fait campagne pour cette déchéance ! », abonde un parlementaire.

Ce n’est pas le vent qui tourne… Pas étonnant qu’ils s’entendent si bien avec Aurore Bergé !

Le PS se rêve-t-il un avenir dans le vallsisme ainsi dépeint ? À vrai dire, ils ont bien tenté l’aventure macroniste, mais le macronisme n’a pas voulu d’eux. Ne restait qu’un astre mort du haut duquel ils se voient déjà briller. Bons élèves, ils ont retenu les leçons du passé : pas la peine d’aller aux élections, trouvez-vous un chef qui vous nommera quelque part. Pour le moment, c’est Olivier Faure qui leur fait la courte-échelle. « "Amuse-toi Olivier avec ton joujou, mais tout ça se réglera plus tard"... c’est l’ambiance du moment au PS. Ça ne se voit pas, mais il y a une bataille sourde en interne, ça hurle », nous glisse-t-on. Les autres socialistes réagiront-ils ? En auront-ils seulement les moyens ? Et, surtout, qu’en feront les électeurs ? Quand c’est flou au PS...

 

Loïc Le Clerc et Pablo Pillaud-Vivien

Notes

[1Jérôme Guedj qui n’est pas un vallsiste, certes, mais a signé le texte de création du Printemps républicain et, plus récemment, a été cité comme entrant au gouvernement Castex, avant d’être nommé à la tête d’une mission pour lutter contre l’isolement des personnes âgées confinées.

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