PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 31/12/2020

Historique. La « marée verte » a gagné, l’IVG est légalisée en Argentine

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

[MAJ 30 décembre. 8h47] Le Congrès argentin a adopté le 30 décembre la loi légalisant l'avortement, après un vote des sénateurs en faveur du texte, après plus de douze heures de débat, a annoncé la présidente du Sénat Cristina Kirchner.

Déjà approuvé par les députés le 11 décembre, le texte, a été adopté avec 38 voix pour, 29 contre et une abstention, tandis que des milliers de partisans du "oui" ont manifesté leur joie devant le Sénat à l'issue du vote.

Les mêmes protagonistes semblent rejouer, à deux ans d’intervalle, la même scène. Le souverain pontife lui-même répète, à l’intention de sa terre natale, ses violents propos de 2018 : avorter, ce serait comme « engager un tueur à gages pour résoudre un problème ». En ­Argentine, après trois mois de houleux débats, un projet de loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse avait déjà été approuvé, le 13 juin 2018, par la Chambre des députés. Mais le Sénat l’avait finalement rejeté deux mois plus tard, par quelques voix seulement.

Remis sur le métier dès son élection par le président Alberto Fernandez, le projet de loi, modifié à la marge, a été adopté par les députés, le 11 décembre. Les sénateurs en entament l’examen en séance plénière ce mardi. Mais l’épilogue, cette fois, pourrait être tout autre : le contexte politique a radicalement changé, avec le soutien clair de l’exécutif et le poids d’un mouvement féministe qui s’est élargi, ancré, jusqu’à faire voler en éclats les tabous et bousculer les conservatismes d’une société toujours sous influence de l’Église catholique. Après les immenses « marées vertes » de l’an dernier et du début de l’année, la mobilisation ne s’est jamais relâchée, même en temps de pandémie. Créatives, joyeuses et plus déterminées que jamais, les féministes ont multiplié, ces derniers jours, les rassemblements locaux, les conférences à distance, les fresques murales. Elles font circuler des chansons, des mots d’ordre et des argumentaires, mettent en scène les messages de solidarité venus de toute l’Amérique latine et du monde entier, font entendre partout la parole de plusieurs générations de femmes décidées à conquérir le droit pour toutes à disposer de leur corps.

« Le 29, nous devons être dans la rue, nous devons continuer à lutter, lançait la semaine dernière Nora Cortiñas, une figure des Mères de la place de Mai. Avec cette loi, nous allons sauver les vies de femmes pauvres qui n’ont pas la possibilité d’être assistées comme il faut, et qui mettent leur vie en danger. » Une façon de retourner contre les opposants à la loi leur argument du « droit à la vie » : plus de 400 000 avortements clandestins sont pratiqués chaque année en Argentine et leurs complications entraînent une cinquantaine de décès chaque année, sans parler des séquelles qui mutilent les corps, parfois jusqu’au handicap. Depuis la chute de la dictature, en 1983, au moins 3 200 femmes sont ainsi mortes des conséquences d’un avortement clandestin, une lourde « dette de la démocratie » envers les femmes, estiment les féministes. « C’est un projet de loi pour la vie des femmes, plaide le ministre de la Santé, Gines Gonzalez García. Les femmes qui n’ont pas accès à l’IVG recourent à des moyens extrêmes, cela cause la mort. La sanction ne sert qu’à stigmatiser les femmes. »

Des statistiques terrifiantes de vies brisées

Bien sûr, les plus exposées au danger sont les femmes des classes populaires, qui avortent dans les conditions les plus précaires ; les moins déshéritées se tournent, elles, vers des cliniques privées offrant une prise en charge médicale. D’un monde social à l’autre, la criminalisation de l’IVG a encouragé le développement, sur le dos des femmes, d’un très lucratif marché parallèle.

Tourmentés par le grave problème de santé publique créé par une législation rétrograde, vieille d’un siècle, qui fait peser sur eux un lourd climat de suspicion, de nombreux médecins se sont joints à la mobilisation en cours. « Nous devons respecter les décisions des femmes car elles sont fondées sur des raisons fortes. L’avortement ne se fait pas à la légère, insiste Daniel Teppaz, gynécologue et coordinateur du Réseau pour la santé sexuelle et reproductive. Des milliers de professionnels de santé exigent une loi qui accompagne les femmes enceintes et qui nous protège. » Gynécologue et obstétricienne, Yolanda Bertazzo assume elle aussi publiquement son « engagement à défendre les droits en pariant sur le bien-être des personnes » : « L’interruption de grossesse est une pratique ancestrale. Cela s’est produit, cela arrive et cela arrivera. Nous demandons le droit de décider dans le cadre de la loi. »

De la rue aux bancs du Sénat, le débat est vif, dense, souvent tendu. Le contraste est saisissant entre les arguments affûtés des féministes, leur stratégie d’éducation populaire et les sermons, les anathèmes et les mensonges des détracteurs de la loi, qui comparent l’avortement au génocide perpétré par les nazis ou prétendent que l’IVG sera autorisée jusqu’à huit mois de grossesse – 14 semaines, en réalité. À la fin du mois de novembre, la conférence épiscopale argentine, toujours prompte à s’immiscer dans les affaires politiques, appelait encore à des manifestations « pour demander la protection de la vie humaine ». Les évêques argentins s’étaient férocement opposés, en 1987, à la loi légalisant le divorce ; ils avaient déclaré la guerre, en 2010, à celle qui reconnaissait le mariage homosexuel. Ils sonnent aujourd’hui le tocsin contre la légalisation de l’IVG. Le 8 mars dernier, dans une lettre ouverte, l’ex-archevêque de La Plata Hector Aguer, l’une des figures les plus réactionnaires et les plus vindicatives de l’Église argentine, appelait ainsi à « résister à cette nouvelle tentative avortiste (sic) de l’État, qui, si elle était menée à bien, entraînerait les pires malheurs pour la société argentine ».

Les pires malheurs, pourtant, se lisent plutôt dans les terrifiantes statistiques mises au jour par le débat en cours. La criminalisation de l’IVG rend impossibles des vies parfois déjà brisées : 2 350 filles et adolescentes entre 10 et 14 ans ont eu un enfant en 2018, soit en moyenne 6 par jour. Plus de 80 % d’entre elles ont été victimes de viols dans leur contexte intrafamilial… La loi autorise bien, jusque-là, l’IVG en cas de viol ou de danger pour la santé des femmes, mais la peur des médecins, la pression sociale et le manque d’infrastructures de santé adaptées laissent dans le désarroi des milliers de femmes, de filles et d’adolescentes. « Nous débattons du droit à la vie. Et je ne peux pas m’arrêter de penser à ces filles forcées d’être mères, à la manière dont une fille violée est encore victimisée par l’État lui-même, qui l’empêche d’interrompre sa grossesse », s’émeut la sénatrice Maria de los Angeles Sacnun.

La fin du contrôle patriarcal sur les corps : un enjeu démocratique

Pour de nombreuses Argentines, la légalisation de l’IVG est une question de vie ou de mort, d’intégrité physique, de santé mentale. Mais dans le débat en cours, elle s’est aussi imposée comme un enjeu démocratique crucial. « Le contrôle patriarcal sur nos corps existe depuis l’Inquisition. Que l’avortement soit légal n’est pas seulement une dette démocratique. C’est la conquête de l’autonomie, pour disposer librement de nos corps », résume l’avocate Melisa Garcia. « La stratégie de criminalisation est incompatible avec la volonté des femmes. Le droit pénal ne peut pas criminaliser le droit de décider de son propre corps. Avec une telle politique, l’État persécute les femmes », fait aussi valoir Paula Livachky, directrice du Centre d’études légales et sociales.

Au Sénat, le vote final sera sans nul doute serré. Mais quelle que soit l’issue de ce processus parlementaire, un mouvement historique, irrépressible et irréversible a pris corps en Argentine, avec une puissante résonance dans toute l’Amérique latine. Dans un communiqué publié samedi, la Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit, qui rassemble plus de 700 organisations politiques, sociales, féministes, féminines, LGBTQ+, syndicales et étudiantes, se réjouit de « la pratique démocratique, collective, plurielle » née de cette lutte : « Ce 29 décembre, nous avons l’opportunité en tant que société de progresser vers l’élargissement des droits. Nous avons besoin de cette loi pour résoudre un problème de santé publique, de justice sociale et de droits humains. » Dans le même esprit, la ministre des Droits des femmes, Eli Gomez Alcorta, résumait, à la veille de cette échéance parlementaire, le sentiment qui règne en Argentine : « Nous sommes confrontés à l’opportunité de faire l’Histoire. »

« si l’Argentine avance, nous avancerons toutes »

Toute la semaine dernière, avec la campagne « Le monde regarde l’Argentine », les messages ont afflué du monde entier pour soutenir la lutte pour le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Dans de courtes vidéos publiées sur les réseaux sociaux, des féministes ont exprimé leur appui aux Argentines depuis Paris, New York, Lisbonne, Bruxelles, Madrid… En Amérique latine, tous les yeux sont rivés sur Buenos Aires. « Si l’Argentine avance, nous avancerons toutes », résume l’Équatorienne Zoila Menendez Vélez. Pour Veronica Avila, militante engagée pour le droit à l’IVG au Chili, « c’est une question de droits humains, d’autonomie de nos corps, de droit à décider ». « Merci pour votre force, merci pour votre lutte pour que l’avortement soit libre, légal, sûr et gratuit partout, dit encore Adriana Guzman, du réseau féministe communautaire bolivien. Nous accompagnons cette lutte avec émotion et reconnaissance. »

Publié le 30/12/2020

ISF : Macron président des ultra-riches

 

(site politis.fr)

 

Au cours des débats autour du projet de Loi de finances pour 2021, les groupes de gauche ont une nouvelle fois réclamé un retour de l’ISF. En vain.

Avant de prendre leurs congés comme les scolaires, les députés devaient adopter le projet de Loi de finances pour 2021. Au cours des longs débats qui ont précédé cet ultime examen, les groupes de gauche ont une nouvelle fois réclamé un retour de l’ISF. En vain. Même pour pallier les conséquences économiques et sociales de l’épidémie de Covid-19, le gouvernement refuse toujours de faire contribuer davantage les plus fortunés à la solidarité nationale. Ils ont pourtant profité des réformes fiscales de 2017 – transformation de l’ISF en IFI et instauration du prélèvement forfaitaire unique (PFU) de 30 % sur les revenus du capital – dans des proportions considérables, que le deuxième rapport du comité d’évaluation de ces réformes a parfaitement documentées. Réalisé sous l’égide de France Stratégie, organe de prospective rattaché au Premier ministre, ce rapport constate que la suppression de l’impôt sur la fortune mobilière n’a pas été suivie d’une diminution des distributions de dividendes. Cet argument était avancé par les partisans de la suppression de l’ISF, qui devait, selon eux, augmenter les marges de manœuvre des entreprises pour investir ou rémunérer leurs salariés.

Au contraire, en 2018, les dividendes ont augmenté de 60 % pour atteindre en volume 23,2 milliards d’euros, révèle ce rapport. Il note en outre que la concentration de ces revenus tirés du capital est de plus en plus marquée : si, en 2017, 0,1 % des foyers fiscaux (38 000 personnes) percevait la moitié du total, la part du même groupe est passée aux deux tiers en 2018. « Les 0,1 % de Français les plus aisés sont un quart de fois plus riches que les 0,1 % de 2017 », constate l’étude. En seulement une année ! Et l’augmentation est encore plus importante pour les 0,01 % les plus fortunés (3 800 personnes). Emmanuel Macron n’est donc pas « le président des riches », comme nous l’avons qualifié en une d’un numéro de 2017, mais plus exactement le président des très, très riches. Il faut savoir reconnaître ses erreurs.

 

par Michel Soudais

Publiéle 29/12/2020

Pour 2022, une échéance et peut-être une chance

 

« Peut-on transformer le danger en opportunité? » C'est la question que posent Annick Coupé, Pierre Khalfa, Gustave Massiah et Marie-Pierre Vieu, contre l’offensive conservatrice et réactionnaire. Pour eux, les échéances électorales doivent inviter à « mobiliser les mouvements sociaux et citoyens ». Ils exhortent à construire un vaste mouvement de collectifs de base et une plateforme commune entre les gauches qui permettra aux mouvements sociaux de prendre pleine part à l'élection. 

En 2022, nous serons confrontés à une échéance électorale, celle des élections présidentielles et législatives. Si un succès électoral n’est aucunement la garantie d’une transformation sociale et écologique, les conséquences surtout négatives de ces élections peuvent être considérables. Le scénario d’un second tour opposant une nouvelle fois Emmanuel Macron et Marine Le Pen au deuxième tour laisse présager du pire. L’explosion des abstentions accompagnera un scrutin réduit à choisir entre reconduire la politique de droite, régressive et liberticide de l’actuel pouvoir contre celle ouvertement anti sociale et raciste d’une extrême droite décomplexée. Sans même attendre cette échéance, la dégradation des situations démocratiques, sociales et environnementales s’est accentuée et a atteint un niveau très inquiétant. Peut-on transformer ce danger en opportunité ?

Il ne s’agit pas seulement d’un choix électoral 

Il ne s’agit pas seulement d’un choix électoral. L’offensive conservatrice et réactionnaire se poursuit systématiquement. Elle se déploie dans trois directions : faire payer la crise économique et sociale accentuée par la pandémie aux travailleurs et aux précaires en rétablissant la primauté des profits ; organiser le déni des impératifs écologiques et climatiques ; renforcer les répressions et les violences policières et affaiblir l’État de droit et les libertés démocratiques.

Cette échéance s’inscrit dans une crise systémique accentuée par le rôle de la pandémie et du climat. En France et dans le monde, les mouvements sociaux et citoyens devront définir leur stratégie face à une situation contradictoire. Dans l’immédiat, il leur faudra résister à la « stratégie du choc » analysée par Naomi Klein et qui explicite la violence qui sera mise en œuvre par les classes dominantes pour renforcer leurs pouvoirs. Cette violence est d’autant plus forte que les coups de boutoir des mobilisations insurrectionnelles se sont multipliés depuis 2011, en réponse à la crise financière de 2008. Ce qui se passe aux Etats Unis se retrouve dans beaucoup de pays ; un mouvement radical comme Black Lives Matter a démontré que face aux inégalités, aux discriminations, aux racismes, une partie de la société américaine s’est mobilisée. Elle s’est affrontée à la montée de courants racistes, xénophobes, identitaires avec des formes fascisantes. En France, les discriminations racistes, l’islamophobie, les violences policières trouvent des relais identitaires qui instrumentalisent la situation attisée par les attentats. Ils se heurtent à des mobilisations et à un refus de la remise en cause des libertés démocratiques. 

Un nouveau monde conteste le vieux monde

Les mouvements ne se contentent pas de résister. Ils mettent en avant des alternatives. Il s’agit de construire un nouveau monde dans le vieux monde, comme le capitalisme a commencé à s’imposer sous le féodalisme et comme les services publics ou la sécurité sociale avaient commencé à brider la dynamique du capital. Pendant la période où une partie de l’humanité a été confinée et où l’idée d’un travail socialement utile a progressé, on a vu s’exprimer de nombreuses propositions, et parmi d’autres : la santé publique, les communs, le buen vivir (bien vivre), l’action publique, la limite des marchés, l’économie sociale et solidaire, les nouvelles énergies, la souveraineté alimentaire, les localisations… La religion du développement capitaliste a perdu son sens, c’est aussi une crise philosophique qui le touche, la fin du monde et du temps infini ; c’est une crise de civilisation.

Mais la bataille contre l’hégémonie culturelle du néolibéralisme n’est pas finie. Elle est à mener chaque jour qui passe face au rouleau compresseur des médias dominants, à la force d’attraction que peut représenter le mirage du consumérisme. Contre l’idéologie de la mondialisation capitaliste néolibérale et mortifère, nous mettons en avant les droits et l’égalité des droits, les droits contre les profits ; les droits à la santé, à l’éducation, au revenu et au travail, les droits et obligations de l’environnement et du milieu de vie. Nous mettons en avant le refus des discriminations et du racisme, les droits des femmes et le refus des violences policières. C’est un nouveau mouvement global qui mêle les classes, les genres et les origines ; c’est la prise de conscience de l’actualité de la colonisation dans les sociétés modernes. Ces idées ont progressé, la crise du climat et de la pandémie ont démontré leur importance.

L’échéance électorale, une condition peut-être nécessaire, mais sûrement insuffisante, du processus de transformation

Ces tâches des mouvements sont essentielles, elles s’inscrivent dans la durée et dans la construction de la transition écologique, sociale, démocratique et géopolitique. Il n’y a pas d’issue prédéterminée et il faut préparer les ruptures. L’échéance électorale peut être la condition nécessaire, mais sûrement insuffisante, pour une bifurcation de la société. Elle donc est un moment qu’on ne peut pas ignorer. Une bataille qui peut freiner des possibles dangereux et en faciliter d’autres.

Les appels se sont multipliés pour qu’aux élections présidentielles, un candidat unique des courants démocratiques, écologistes et de gauche puisse y faire bonne figure et peut-être même l’emporter. Il y a beaucoup d’interrogations sur les difficultés à construire une telle candidature commune pour 2022. Pour l’instant rien n’empêchera tous les partis de se placer avec un ou plusieurs candidats. La période à venir sera donc celle de la multiplication des candidats. Si la question d’une candidature commune de la gauche et de l’écologie politique rencontre nombre d’obstacles, elle n’est pas pour autant impossible, mais elle ne trouvera un chemin éventuel que dans la période des quelques mois qui précéderont les élections lorsque cette multiplication des candidatures fera éclater au grand jour le risque de catastrophe. Au moment où on verra que le piège Le Pen - Macron, ou d’un candidat encore plus à droite si ce dernier s’effondre, peut encore fonctionner. Les mobilisations citoyennes en tenant compte de l’opinion et en s’appuyant sur ses préférences par rapport aux candidats en lice pourront faire pression pour les regroupements possibles.

Que pouvons-nous faire d’ici là ? D’abord, commencer à construire une dynamique citoyenne pour un rassemblement. C’est l’objectif de la démarche « 2022 (vraiment) en commun » initiée par des réseaux jeunes et à laquelle participent nombre de citoyen.es engagés, qu’ils soient responsables associatifs, politiques, syndicalistes, intellectuels… et de nombreuses autres initiatives citoyennes. Travaillons aussi à définir un programme de gouvernement unitaire sur des engagements à la fois alternatifs et réalistes. Préparons les législatives de 2022 autour d’un programme de gouvernement et des candidatures qui le soutiendront. Ce programme permettra de redonner confiance à celles et ceux qui veulent s’engager. Il pourra élargir l’assise des mouvements divers de la gauche, de l’écologie, de la démocratie et il permettra d’envisager autrement les possibilités d’une candidature unique aux présidentielles. Construisons un vaste mouvement de collectifs de base. Mobilisons les mouvements sociaux et citoyens.

Un rappel de quelques précédents historiques 

Un bref rappel de quelques précédents historiques permet de réfléchir à ce qui peut être attendu d’un sursaut des mouvements démocratiques, de gauche et écologiste à l’occasion de cette échéance.

En réponse aux émeutes fascistes du 6 février 1934 un mouvement pour l’unité d’action de la gauche se manifeste. La Ligue des Droits de l’Homme réunit à son siège les partis de gauche ; le programme du Front Populaire est adopté et permet une victoire électorale en 1936. C’est un programme très modéré mais qui se veut en rupture nette avec les gouvernements précédents (il propose une démocratie sociale par rapport à la droite et à l’extrême droite). Un mouvement social sans précédent, une grève générale avec occupation, le forcera à aller plus loin (Il en reste les congés payés, la réduction du temps de travail hebdomadaire à 40 heures, les conventions collectives), même si à force de modération le Front populaire s’est embourbé. 

En 1944, le programme adopté par toutes les forces politiques du Conseil National de la Résistance comprend un plan d’action immédiate, les mesures pour achever la libération des territoires, et des mesures politiques (suffrage universel, liberté de la presse), économiques (planification et nationalisations) et sociales (rajustement des salaires, syndicalisme indépendant, plan complet de sécurité sociale). Il est alternatif par rapport aux forces politiques et économiques de l’occupation. Il est réaliste en proposant les grandes réformes qui vont moderniser dans un sens progressiste la société française. 

En 1981, un programme commun résulte d’une valse-hésitation, entre le PS et le PCF ; « je t’aime, moi non plus ». Ils remportent les législatives avec un programme relativement alternatif mais ils se heurtent à la victoire du néolibéralisme dans la mondialisation sans une base sociale suffisamment unie et surtout sans la volonté de s’y opposer. Et ils s’enfoncent dans la gestion du néolibéralisme. N’oublions pas d’autres précédents historiques dans l’articulation entre mouvement social et échéances politiques. Par exemple, les grèves de 1995 et les luttes des sans-papiers de Saint Bernard en 1996 pèseront pour les résultats électoraux de la gauche plurielle en 1997 et se traduiront par les 35 heures, dont La mise en œuvre a été hélas très problématique, la CMU (Couverture maladie universelle) et la dernière régularisation massive de sans-papiers. Pourtant la dérive néolibérale de ce gouvernement a pris le pas sur les avancées sociales, mais elle n’annule pas les résultats obtenus par les luttes des mouvements sociaux et citoyens. 

Pour 2022, les forces politiques écologiques et de gauche seront elles capables de définir un programme alternatif par rapport à la droite et à l’extrême droite portant sur les orientations écologiques, sociales, démocratiques et géopolitiques. Un programme réaliste par rapport à la situation en reprenant et rendant compatibles les avancées possibles pour un accès aux droits pour toutes et tous (droit à la santé, au revenu, au travail, au logement, aux libertés démocratiques, à la citoyenneté, aux identités multiples). Un programme susceptible de créer les bases sociales d’appui nécessaires à son adoption et à sa mise en œuvre. Un programme qui soit un premier pas vers des transformations radicales.

Une démarche

D’ici 2022, la démarche devrait s’appuyer sur trois actions autonomes et coordonnées :

- des collectifs de base qui se multiplient autour de cahier de doléances et d’une interpellation de tous les candidats se prévalant d’une approche démocratique, écologiste et sociale, à la présidentielle et peut-être aussi aux législatives. Cette démarche pourrait aller, là où c’est possible, vers l’organisation de primaires entre les candidat.es - qu'ils/elles émanent d'organisations, de fronts, ou des collectifs eux-mêmes ;

- l’élaboration d’une plate-forme commune entre les gauches, l’écologie politique, voire d'autres acteurs qui ne viennent pas forcément de ces deux pôles mais qui souhaitent œuvrer à une transformation écologique, sociale et démocratique effective de la société ;

- la définition par les mouvements sociaux et citoyens de ce qu’ils revendiquent et proposent, dans leur champ d’action, pour un contrat de législature et l’organisation de débats publics permettant de confronter ces propositions, de les discuter avec les partis, de les soumettre aux collectifs de base.

Signataires : 

Annick Coupé, 
Pierre Khalfa,
Gustave Massiah,
Marie-Pierre Vieu, 
membres de Attac et de la Fondation Copernic

ublié le 28/12/2020

2022 dans le viseur, Macron assume d’être le président de l’ordre

 

Cyprien Caddeo (site humanite.fr)

 

Dans la seconde partie de son entretien accordé à l’Express, le chef de l’État, toujours malade et à l’isolement, réaffirme son tournant sécuritaire et sa volonté d’incarner l’ordre face à ses opposants.

Après une première partie publiée le 22 décembre, l’Express a dévoilé, mercredi, l’intégralité de l’entretien fleuve que lui a accordé Emmanuel Macron, sobrement titré « Entretien exclusif : ce qu’il n’a jamais dit des Français ». Procès en autoritarisme, violences policières, libertés publiques… le chef de l’État en dit surtout beaucoup sur lui-même.

Ce n’est en effet pas un scoop : Emmanuel Macron est particulièrement sensible à la question de l’incarnation du pouvoir et de la nation que suppose la fonction de président de la V e République. À l’image de réformateur « start-up nation », qui a fait long feu avec le mouvement des gilets jaunes, il a substitué celle de chef de troupe. Au grand désordre néolibéral provoqué par ses réformes, et qu’il n’interroge évidemment pas, il oppose la nécessité d’un ordre républicain, fondé sur l’autorité de l’État.

Le ton change

Interrogé sur les reculs de l’État de droit et des libertés que certains lui reprochent, avec notamment les lois « séparatismes » et « sécurité globale », le président de la République répond à côté, invoquant le risque terroriste : « Nous avons à faire face au terrorisme et à une société de plus en plus violente. Nous devons apporter une réponse. Notre réponse est-elle disproportionnée ? Non. Elle s’est toujours faite sous le contrôle du juge. »

Ceux qui se réjouissaient de voir Emmanuel Macron admettre l’existence des « violences policières », il y a quelques semaines sur Brut, vont déchanter. Sans doute le président sait-il aussi à quel (é)lectorat il s’adresse, mais dans les colonnes de l’Express, le ton change. Sur les limitations au droit de manifester (durcissement du maintien de l’ordre, lois anticasseurs, usage de drones et d’armes sublétales), le président renvoie la responsabilité aux manifestants eux-mêmes, qui auraient, pour une part, basculé dans « une violence de rue inouïe ». « Le véritable débat démocratique à avoir ne porte pas sur l’organisation des policiers, balaie-t-il, mais sur les moyens et les façons d’éradiquer cette violence dans la société à laquelle les forces de police sont confrontées. »

Puis de poursuivre : « L’inacceptable dans notre société contemporaine, c’est le retour de la violence extrême qui consiste à blesser ou tuer celui ou celle qui est là pour défendre l’ordre républicain. Si on ne repense pas les choses en ces termes, c’est l’anéantissement de toute autorité légitime, de tout ordre et, par voie de conséquence, de toute liberté. »

L’agitation d’un ennemi de l’intérieur

À cette montée de la violence, le président de la République n’envisage pas comme explication sa propre gouvernance et la brutalité de ses propres réformes. Ni bien sûr le manque de débouchés politiques, lui qui a fait de la négation des vertus pacificatrices du clivage gauche-droite un des cœurs de son réacteur. Emmanuel Macron préfère une réponse clés en main, agitant un ennemi de l’intérieur : « Ont resurgi un mouvement d’extrême droite et plus encore dans notre pays un mouvement d’extrême gauche qui prône une violence anticapitaliste, antipolicière, avec un discours structuré, idéologisé, et qui n’est rien d’autre qu’un discours de destruction des institutions républicaines. » Peu importe que lesdits groupuscules restent largement minoritaires au sein des cortèges. En vue de 2022 et pour rallier le « bloc conservateur » sur lequel il mise, Emmanuel Macron sait qu’il doit convaincre que le désordre, c’est les autres.

Publié le 28/12/2020

 

Huit mois de prison ferme pour un militant documentant les violences policières

 

par Ludovic Simbille, Raphaël Godechot (site bastamag.net)

 

Les gilets jaunes et leurs soutiens n’en finissent plus de payer durement devant les tribunaux leur engagement. Ian, membre du collectif Désarmons-les, interpellé en septembre 2019 pour rébellion et outrage à Montpellier, vient de se voir infliger une peine de prison ferme. Son récit et ceux des témoins racontent, vidéo à l’appui, une tout autre version et révèlent plutôt un acharnement judiciaire.

Huit mois de prison ferme pour avoir protesté contre des violences policières ? Le tribunal correctionnel de Montpellier, vient de condamner, ce 3 décembre, Ian, un membre du collectif Désarmons-les, à cette peine de réclusion suite à son interpellation par des policiers, lors de l’Acte 46 des Gilets jaunes en septembre 2019. Motif ? Violence et outrage sur personne dépositaire de l’autorité publique et délit de groupement en vue de commettre des violences ou dégradations. « Je me sens comme quelqu’un qui a pris un coup de massue, une torgnole ! », commente Ian à Basta !. Le policier l’accuse de lui avoir porté des coups de pieds et poings puis de l’avoir insulté par les termes fleuris suivants : « Vous êtes les putes à Macron ». L’intéressé livre un tout autre récit de son arrestation que celui avancé par les autorités. Dans un communiqué, le collectif Désarmons-les, qui documente « les violences d’État » dénonce une sentence « basée sur un faux en écriture publique réalisé par un agent des compagnies départementales d’intervention (CDI) ».

 « On est loin de l’outrage »

Il est environ 17 h ce 28 septembre 2019 quand le cortège tente de rentrer dans le centre commercial Polygone, à Montpellier. Ian profite de sa venue à une rencontre-débat sur les armements et l’histoire du maintien de l’ordre pour participer à la manifestation locale des gilets jaunes. Tout se passe dans une ambiance « bon enfant » quand, soudain, surgit une équipe des compagnies départementales d’intervention. Les policiers gazent, matraquent et frappent avec leurs boucliers la foule présente.

Selon son récit, Ian apostrophe alors les forces de l’ordre : « Vous ne savez même pas qui vous avez pris, vous avez choppé quelqu’un au hasard, vous êtes des minables. Vous attrapez comme ça, vous ne savez rien. » « Vas-y tu te calmes ! », lance-t-il à celui qui frappe avec son bouclier [1]. « En droit, on est très loin de l’outrage. » L’outrage couvre les « paroles, gestes ou menaces, les écrits ou images de toute nature non rendus publics ou l’envoi d’objets quelconques adressés à une personne chargée d’une mission de service public ». S’il vise une personne dépositaire de l’autorité publique, l’outrage est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende » [2]

La scène est filmée par les observateurs de la Ligue des droits de l’homme (LDH) présents sur place. Ils sont repoussés à coups de bouclier par les agents. Cette affaire fait d’ailleurs l’objet d’une plainte auprès de l’IGPN, déposée par l’observatrice ayant subi des violences de ce même policier [3]. C’est alors que Ian « repousse du plat de la main un nouveau coup de bouclier lancé en leur direction, avant de m’écarter », témoigne-t-elle, pour aider les membres de la LDH, « en difficulté ».

Un passage compliqué au commissariat

Quelques minutes plus tard, Ian est alors arrêté sans ménagement. Une prise de rugby, chute dans un bac à fleurs, étranglement avec le col du tee-shirt, écrasement au sol par la botte du policier, bras tordu, poignets entravés par les menottes. Lunettes et téléphone portable brisés. « Tu fermes ta gueule maintenant, hein ? », aurait intimé l’agent selon le récit fait par l’interpellé. Au commissariat, les agents de garde semblent étonnés par ces nouvelles arrestations. « Qu’est-ce qu’ils nous ramènent ? Ils les ont tous tapés ou quoi, ils sont tout amochés. »

La découverte par un gardien de la paix, dans la sacoche de l’interpellé, d’un reste de grenade lacrymogène percutée, utile à son travail de documentation sur les forces de l’ordre, donne une nouvelle tournure à l’affaire. La présence de son nom dans le fichier des personnes recherchées n’arrange pas non plus son cas. Ian est alors accusé de « participation à un groupement en vue de commettre des violences ». La facture juridique devient encore plus salée avec un « refus de se soumettre à un prélèvement biologique », à savoir la prise de son ADN pour but de fichage.

Ian nie ces accusations. Le policier censé avoir été violenté par le manifestant ne recevra aucune interruption de travail temporaire (ITT) délivrée par un médecin en cas de blessures. « Il est de notoriété publique qu’un bouclier vaguement effleuré de la paume d’une main ne souffre pas », raille l’accusé sur son site. Après 48 heures de garde à vue dans des conditions compliquées (décrites ici) et son passage devant un juge, Ian ressort finalement libre sous contrôle judiciaire jusqu’à la tenue de son procès.

Lors du procès, le mépris de la cour

Plus d’un an après les faits, le verdict est tombé au terme d’une audience qualifiée de « farce grotesque » par le prévenu et certains présents, une audience également marquée par un « déchaînement de violence et de mépris » de la part de la cour. « Malgré les évidences criantes, leur prisme d’analyse totalement binaire et manichéen les amène à considérer toute personne critique envers l’action des forces de l’ordre comme un parasite à écraser sous sa botte, à réduire au silence », détaille Désarmons-les dans son communiqué.

Visiblement énervée, la présidente du tribunal, coutumière de ce type d’emportements, estime que, ce jour-là, Ian a fait preuve d’une « violence inouïe contre les policiers ». Pourtant, les vidéos de la scène, que la cour aurait, sans motif apparent, refusé de visionner, invitent à la nuance.

Pour justifier son propos, la juge a tout de même présenté de simples captures d’écran de vidéosurveillance et s’emporte : « Votre visage est déformé ! Regardez, là, et là, votre visage est déformé ! » La magistrate juge-t-elle des faits caractérisés ou les expressions grimacières du prévenu ? Après la présidente, c’est au tour du procureur de plaider tout en retenue : « Si Mohammed Merah se faisait interpeller par la police, vous le sauveriez aussi ? ». Implacable rhétorique de la part d’un magistrat. Ou comment comparer des défenseurs des libertés publiques – ici les observateurs de la LDH – à un assassin ayant abattu froidement sept personnes, dont trois enfants. Et comment transformer un manifestant en complice du terrorisme...

L’avocat général requiert alors cinq mois de réclusion. La juge a finalement alourdi la sentence à huit mois de prison et 600 euros de dommages et intérêts (dont 300 euros de frais d’avocat) à verser au policier. Cette condamnation s’inscrit dans la lignée du sévère traitement judiciaire subi par les gilets jaunes (lire notre recensement des peines). Bien qu’aménageable, la peine prononcée apparaît bien lourde au vu des faits reprochés. Soit « une paume de main sur un bouclier, un outrage non caractérisé », résument les soutiens du condamné.

Un acharnement judiciaire

La justice fait-elle payer à l’accusé son engagement ? « Ian subit un acharnement policier et judiciaire lié à son combat politique contre les violences d’État (…) », écrit Désarmons-les. En 2019, Ian avait déjà été arrêté au retour d’une conférence puis placé en garde à vue pour port d’arme prohibée. Il détenait des munition vides qui illustraient son exposé sur les armes utilisées contre les manifestants (Lire ici).

Actif au sein de ce collectif, lancé en 2012, le militant documente les armes et techniques du maintien de l’ordre des forces de sécurité. En coordination avec l’Assemblée des blessés, il apporte également soutien et accompagnement aux victimes de violences policières. Son travail de recensement des blessés et mutilés par les forces de l’ordre constitue une source incontournable et a été repris par plusieurs médias dont Basta ! durant le mouvement des gilets jaunes. Actuellement libre, Ian a fait appel de la décision.

Ludovic Simbille

Notes

[1] Récit sur le site de Désarmons-les.

[2Article 433-5 du code pénal.

[3] Voir ici le harcèlement subi par la police de certains membres de la LDH.

Publié le 27/12/2020

Israël en urnes out, l’OLP en quête d’avenir

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

L’annonce de nouvelles élections anticipées, les quatrièmes en deux ans, ne devrait guère changer la donne. Les Palestiniens veulent une conférence internationale pour la paix.

Le Parlement israélien s’est donc dissous sur le coup de minuit, mercredi, faute d’accord sur le budget au sein même du gouvernement « d’union et d’urgence » formé en avril, entraînant ainsi, de fait, la convocation de nouvelles élections en Israël. Les quatrièmes en deux ans. Une situation qui met surtout en lumière le jeu de dupes entre Benyamin Netanyahou, patron du Likoud, d’un côté, et Benny Gantz, à la tête de la formation Bleu-Blanc de l’autre.

Au printemps dernier, arrivés au coude-à-coude, et sous prétexte d’un accord visant à rassembler les principales forces politiques du pays pour affronter la pandémie de Covid-19, les deux hommes s’étaient entendus pour se partager le pouvoir. Un accord qui prévoyait notamment une rotation pour le poste de premier ministre et l’adoption d’un budget unique pour les années 2020 et 2021. Ça, c’était pour la galerie, Netanyahou et Gantz ne cessant de s’observer pour tenter de faire tomber l’autre du bateau, le premier ministre cherchant par tous les moyens à éviter un procès en corruption qui était censé démarrer en 2021.

Car les choses auraient pu se passer autrement, en avril, si Benny Gantz s’était tourné vers les députés de la Liste unie, dirigée par Ayman Odeh, pour former une majorité à la Knesset. Il aurait fallu pour cela que le leader de Bleu-Blanc daigne prendre en compte les revendications des Arabes israéliens d’égalité des droits, d’abrogation de la loi État-nation consacrant la suprématie juive, ou encore accepte de relancer les discussions pour la création d’un État palestinien sur les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale. Un refus de Gantz qui s’inscrit dans le fonds commun qui le rattache à Netanyahou, dont il a été le chef d’état-major notamment pendant la guerre à Gaza à l’été 2014.

Un sionisme toujours plus dur

Depuis mercredi, la presse israélienne se perd en conjectures. Multiples sondages à l’appui, elle évalue les chances de réélection de Netanyahou, envisage la montée de plusieurs concurrents tous plus à droite que lui (notamment un transfuge du Likoud, Gideon Saar) et aux prétentions sérieuses, constate la déperdition d’un Gantz. Bref, l’image d’une société israélienne en perdition, dont le seul point de repère serait un sionisme toujours plus dur et toujours plus religieux. Pas étonnant dans ces conditions que personne ne cherche à savoir ce qui se passe de l’autre côté du mur de séparation, chez l’occupé.

Si, a priori, le résultat des élections israéliennes ne devrait guère changer les choses pour les Palestiniens, le scrutin pourrait néanmoins perturber les plans élaborés par Mahmoud Abbas. Le président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) entend bien profiter de l’arrivée de Joe Biden à la tête des États-Unis pour redonner une visibilité à la cause palestinienne. En octobre, Abbas a envoyé une lettre au secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, l’exhortant à tenir des consultations urgentes en coordination avec le quartet pour le Moyen-Orient (États-Unis, ONU, Russie et Union européenne) et le Conseil de sécurité de l’ONU sur la convocation d’une conférence internationale « avec les pleins pouvoirs et avec la participation de toutes les parties concernées ». Un moyen, selon les responsables palestiniens, de relancer l’option de la solution à deux États alors que la normalisation d’Israël avec plusieurs pays arabes n’a apporté aucun changement. Ils craignent maintenant que de nouvelles élections en Israël ne retardent ou détournent l’attention du projet d’Abbas d’une conférence internationale de paix. Avec sans doute un peu de naïveté ou une candeur et une confiance aveugle dans la nouvelle donne américaine, un responsable palestinien a indiqué à la presse israélienne : « Si Netanyahou gagne à nouveau, nous attendons de l’administration Biden et de la conférence internationale qu’elle prenne des mesures réelles et sérieuses pour contraindre Israël à adhérer aux résolutions internationales relatives au conflit israélo-palestinien, en particulier la résolution 2334 du Conseil de sécurité, qui appelle à la fin des activités de colonisation israéliennes. »

 Publié le 26/12/2020

À Valenciennes, Noël victorieux pour les salariées d’Onet

 

Stéphane Guérard (site humanite.fr)

 

Au bout d’une lutte longue de neuf mois, ces travailleuses du nettoyage, en première ligne face au Covid, sont en passe d’obtenir des CDI, un changement de convention collective plus en rapport avec leur profession et de meilleures rémunérations.

Ce beau cadeau de Noël, elles ne le doivent qu’à elles-mêmes. Mobilisées depuis fin mars contre des conditions de travail déplorables, des cadences infernales et des rémunérations au ras de pâquerettes, les 150 salariées du nettoyage de l’hôpital de Valenciennes, employées par Onet (97 % sont des femmes), sont en passe de signer un protocole de fin de mouvement social satisfaisant l’essentiel de leurs revendications. « Victoire ! Les filles d’Onet qui nettoient les chambres de l’hôpital de Valenciennes, viennent d’arracher une victoire importante : CDD transformé en CDI, prime de 800 euros, temps de travail en plus de temps pour nettoyer les chambres… bravo à vous toutes ! », s’est félicité, sur Twitter, Fabien Roussel, député PCF du Nord, qui a soutenu leur lutte.

Le sort de ces travailleuses avait suscité l’indignation après la diffusion d’un récent reportage de Cash Investigation. Ces femmes de chambre devaient réaliser en une heure le nettoyage quotidien de cinq chambres ou de trois chambres de fond en comble après la sortie d’un patient. Le tout sous la pression d’un directeur d’agence d’Onet, d’un chef d’exploitation et de multiples chefs d’équipe censés faire respecter ces cadences intenables. À l’issue du premier confinement, ces salariés aux tâches externalisées par la direction de l’hôpital en 2014 n’avaient pas eu droit à la prime Covid de 1 500 euros, alors qu’elles estimaient avoir pris les mêmes risques que les agents de service hospitalier.

Profession en « milieu sensible »

Après un premier mouvement de grève, la direction d’Onet leur avait consenti une prime de 150 euros. Une gratification vécue comme un affront par des femmes de chambre qui avaient alors organisé plusieurs autres journées de mobilisation et de grève afin d’obtenir, outre des augmentations de salaires, leur changement de convention collective afin de tenir compte de l’exercice de leur profession en « milieu sensible », ainsi que des requalifications de CDD en CDI. Elles revendiquaient de même de disposer des moyens pour exercer correctement leurs tâches, le reportage de Cash Investigation ayant mis en lumière un manque flagrant de balai, de serviettes propres…

Soutenues par des élus communistes, de la France insoumise (François Ruffin avait déposé au printemps dernier une proposition de loi pour « cesser la maltraitance » des femmes de chambre, les prenant pour exemple) et du Parti socialiste, les salariées d’Onet sont en passe d’avoir gain de cause sur toute la ligne.

Publié le 25/12/2020

Le Conseil d’Etat suspend l’usage des drones en manifestation

 

Par Clément Le Foll et Clément Pouré (site meddiapart.fr)

 

La haute juridiction administrative a ordonné ce mardi 22 décembre au préfet de police de Paris Didier Lallement de cesser d’utiliser des drones pour surveiller les manifestations.

Nouveau coup dur pour la préfecture de police de Paris. Dans une ordonnance rendue en référé ce mardi, que Mediapart publie dans son intégralité, le Conseil d’État « enjoint au préfet de police de cesser, sans délai, de procéder aux mesures de surveillance par drone des rassemblements de personnes sur la voie publique ». La décision du Conseil d’État infirme un premier jugement du tribunal administratif de Paris daté du 4 novembre, qui avait été saisi par l’association La Quadrature du Net.

« Cette interdiction est une victoire sans précédent, se réjouit Bastien Le Querrec, membre de La Quadrature du Net. C’est un retournement du rapport de force. Jusqu’ici, la volonté gouvernementale était d’aller plus loin dans la surveillance en accumulant les textes sécuritaires. Cette ordonnance y met un frein. »

Dans un communiqué publié au moment du dépôt du recours le 26 octobre, l’association de défense des libertés publiques expliquait que « la police nationale et la gendarmerie utilisent de manière systématique les drones pour surveiller les manifestations ». Le même jour, Mediapart publiait un article documentant cette utilisation des drones par les forces de l’ordre au cours de plusieurs manifestations, en dépit d’une précédente décision du Conseil d’État pointant leur caractère illégal.

En avril 2020, une première enquête de Mediapart mettait en lumière l’utilisation massive de drones durant le confinement, en dépit d’une fragilité juridique. S’appuyant notamment sur nos révélations, la Quadrature du Net avait attaqué la préfecture de police de Paris. Le 18 mai, le Conseil d’État pointait l’absence de cadre juridique régulant leur utilisation et enjoignait, déjà, au préfet Lallement « de cesser, sans délai, de procéder aux mesures de surveillance par drone » dans le cadre des opérations de déconfinement en l’absence de nouveaux textes réglementaires ou de dispositif d’anonymisation des images.

Comme nous le révélions dans une précédente enquête, la préfecture décide alors d’anonymiser les images à l’aide d’un logiciel appelé Yolo4. Devant le tribunal administratif, elle fait valoir le dispositif comme répondant à l’ordonnance du 18 mai. La juridiction rejette alors le recours de la Quadrature du Net. Une décision infirmée aujourd’hui par le Conseil d’État, qui juge le dispositif insuffisant.

Dans son ordonnance du 22 décembre, l’institution met en avant le fait que la captation d’images par les drones, suivie de leur floutage, de leur retransmission et de leur visionnage au centre de commandement constitue bien un traitement de données personnelles.

Cet usage de données tombe donc sous le giron de la directive du 27 avril 2016, dite police justice. Ce texte européen, qui régit le droit des données personnelles, pose le principe que leur traitement doit à chaque fois prouver sa nécessité. Le Conseil d’État a estimé que ce n’était pas le cas pour l’usage des drones lors des manifestations.

La plus haute juridiction administrative française va même plus loin et remet en cause l’intérêt de l’usage des drones pour assurer la sécurité des citoyens. « Le ministre n’apporte pas d’élément de nature à établir que l’objectif de garantie de la sécurité publique lors de rassemblements de personnes sur la voie publique ne pourrait être atteint pleinement, dans les circonstances actuelles, en l’absence de recours à des drones », peut-on lire sur le communiqué de La Quadrature du Net.

Pour le Conseil d’État, la surveillance policière par drone ne peut pas être envisagée « sans l’intervention préalable d’un texte » qui l’autorise et en fixe les modalités d’utilisation. Dans le cas contraire, « il existe un doute sérieux sur la légalité » d’opérer cette surveillance.

Un camouflet pour le gouvernement, qui prévoit un élargissement de l’utilisation des drones à travers l’article 22 de la proposition de loi sécurité globale, qui doit repasser devant l’Assemblée nationale début 2021.

Publié le 26/12/2020

Eric Piolle: «Arrêtons la course de nains de jardin et proposons un débouché politique»

 

Par Pauline Graulle (site mediapart.fr)

 

Le maire écologiste de Grenoble, qui veut porter une candidature unitaire à la présidentielle, se place en grand « réconciliateur ». Réconciliateur de la gauche et des écologistes, des Français avec leurs institutions et des citoyens entre eux.

Quel destin politique pour Éric Piolle ? Conforté par la percée des écologistes dans les grandes villes aux municipales et par son propre score à Grenoble où il a été réélu à la tête d’une liste d’union entre des Verts, des rouges et des roses, l’édile entend porter le rassemblement des gauches que d’aucuns jugent « irréconciliables » vers la victoire en 2022.

Candidat à la primaire d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), qui devrait être organisée dans la foulée des élections régionales au printemps prochain, Éric Piolle trouvera néanmoins sur sa route bien des embûches. Si la déclaration de candidature de Jean-Luc Mélenchon, avec qui il s’affichait cet été, a, pour l’heure, sonné le glas d’une alliance avec La France insoumise, l’écologiste grenoblois doit aussi faire face à la concurrence interne : en premier lieu, au médiatique eurodéputé Yannick Jadot, qui, depuis les européennes, se verrait bien, lui aussi, dans le fauteuil d’Emmanuel Macron.

Le maire de Grenoble reste également suspendu à une autre candidature possible, issue des rangs du Parti socialiste (PS) cette fois : celle d’Anne Hidalgo. Pendant des mois, la socialiste et le Vert se sont rencontrés chaque semaine, Éric Piolle espérant s’appuyer sur le soutien de la maire de Paris pour prendre la tête d’une coalition regroupant écologistes, socialistes et Insoumis. Mais depuis qu’Anne Hidalgo a reproché aux écologistes d’avoir « un petit souci » avec la République, « l’arc humaniste » que tous deux prétendaient porter a pris un coup dans l’aile.

Persuadé que les candidatures solitaires finiront par tomber à l’eau, le maire de Grenoble continue, bon an mal an, son petit bonhomme de chemin, multipliant les rencontres pour élaborer son programme. Il vient aussi de créer une association de financement pour collecter des fonds en vue de sa candidature.

Trois mois après l’assassinat terroriste de Samuel Paty, et alors que le gouvernement met sur la table deux lois controversées, y compris au sein de la gauche (la loi « Sécurité globale » et la loi « Séparatisme »), Éric Piolle livre sa conception des sujets dits « régaliens » : le rôle de l’institution policière, la laïcité, la République… Il revient aussi sur les enjeux stratégiques à gauche et le rôle qu’il se donne d’ici à 2022.

Mediapart : Emmanuel Macron a annoncé, le 8 décembre, la tenue d’un « Beauvau de la sécurité », en janvier. L’idée est de remettre à plat les relations entre forces de l’ordre et la population et de renforcer les moyens de la police. Soutenez-vous cette initiative ?

Éric Piolle : Deux jours avant le président de la République, j’avais réclamé la tenue d’un « Beauvau de la confiance », qui est l’inverse de ce que le gouvernement compte faire. Au lieu d’accentuer la politique sécuritaire actuelle, nous devons au contraire renouer les liens de confiance entre la société et sa police. Et, pour cela, retrouver les fondements d’une politique de sécurité dont la police est un des vecteurs, parmi d’autres. La loi « Sécurité globale » est une loi de police, limitée au contrôle des citoyens. Or la France a besoin de retrouver confiance en elle. Elle a besoin de se réconcilier pour relever le défi climatique, sans attendre.

Le malaise français autour de la police semble avoir atteint son paroxysme ces derniers mois. Comment qualifiez-vous l’action de Macron sur cette question des rapports entre police et population ?

Dans cette période, le pouvoir macroniste apparaît, loin d’être jupitérien, très fragile et très fébrile. Nous vivons des temps très troublés et le gouvernement fracture et divise les Français, ce qui me semble extrêmement dangereux. On le voit à travers la loi sur le « séparatisme ». Mais aussi avec son discours de célébration des 150 ans de la IIIe République, où Macron explique, travestissant les propos de Clemenceau selon lequel « la révolution est un bloc », que c’est « la République [qui est] est un bloc ». Comme si la République était un socle inattaquable sur lequel viendrait se briser tout ce qui n’y est pas conforme.

La réaction du gouvernement après l’assassinat de Samuel Paty puis l’attentat de Nice n’a rien à voir avec la concorde qui a eu lieu en 2015. Aujourd’hui, ce choc symbolique et émotionnel créé par les attentats est instrumentalisé par certains pour diviser les Français. Les fers de lance de cette logique mortifère sont Jean-Michel Blanquer [ministre de l’éducation nationale – ndlr] et Gérald Darmanin [ministre de l’intérieur – ndlr], qui tiennent des propos d’une grande confusion. Je pense à Blanquer avec son histoire de « tenue républicaine » à l’école, par exemple. Tout cela signe le retour à un ordre du passé. C’est inquiétant. D’où ma proposition de « Beauvau de la confiance », qui permettrait de faire du ministère de l’intérieur non pas le ministère de la matraque, de l’ordre et de la violence légitime de l’État, mais d’en faire un ministère de la concorde, de notre capacité à vivre ensemble, de l’unité nationale.

Quelles sont vos pistes pour avancer dans ce sens ?

D’abord, rendre indépendante l’IGPN [l’Inspection générale de la police nationale, chargée du traitement des violences policières notamment – ndlr] en la rattachant aussi au ministère de la justice. Ensuite, renforcer le rôle du Défenseur des droits, qui doit avoir les moyens de mener ses propres enquêtes et de demander des sanctions. Sur la police, il faut mettre le paquet sur la formation des agents et sur la création d’un cadre de valeurs qui se transmet à travers la chaîne hiérarchique. On doit aussi mettre en place une nouvelle doctrine de maintien de l’ordre, car la France a maintenant la doctrine la plus violente d’Europe, sans résultats. Or, dans une démocratie, l’usage de la force est là pour apaiser, pas pour exacerber les conflits.

Une conséquence de ce dévoiement et de cette « politique de contact », c’est que les policiers sont surexposés aux violences. Ils sont d’ailleurs également surexposés dans la lutte contre le trafic de drogue, car, sans légalisation, cela revient à vider la mer à la petite cuillère… L’autre conséquence, c’est la perte de confiance de la population vis-à-vis de sa police : les deux tiers des moins de 35 ans ont un sentiment de défiance, et les femmes redoutent d’aller déposer plainte au commissariat parce qu’elles sont mal reçues, et parce que 80 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. Le résultat de tout cela, c’est que la police est fragilisée et, avec elle, la concorde publique.

Comment en est-on arrivé là ?

Il faut remonter aux années Sarkozy pour le comprendre. Son double discours, fait de coups de menton et de politique du chiffre alors que, dans le même temps, il cassait la formation de la police et faisait des coupes sans précédent dans les effectifs de fonctionnaires, a déstabilisé toute une profession. Se voir confier une mission qu’on n’a pas les moyens de remplir, c’est non seulement de la violence symbolique pour les agents, mais c’est aussi une politique de sécurité inefficace : faire de l’affichage pour montrer qu’on est durs est, en fait, un aveu de laxisme. Cette politique sarkozyste du coup de menton est reprise à fond par le gouvernement actuel, qui n’a que des lois de cette sorte à présenter : la loi « Sécurité globale », qui n’est autre qu’un « Patriot Act » à la française, et la loi « Séparatisme » remettent toutes deux en cause les textes fondateurs (la loi de 1905, la loi de 1881, la loi Ferry sur l’école…) de la République française.

Pensez-vous qu’il faille jeter aux orties le projet de loi « Séparatisme », ou juste l’amender, comme le propose le PS, qui a soumis un contre-projet ?

Proposer un contre-projet, c’est déjà accepter le cadre malsain selon lequel il y aurait un « séparatisme ». Or, le séparatisme, normalement, c’est géographique, c’est un territoire qui veut faire sécession. Alors, quels sont les objectifs de cette loi ? Ses intentions ? Il faut lutter contre le djihadisme, cela va de soi. Il faut aussi combattre l’islamisme politique, sachant que le djihadisme et l’islamisme politique sont deux problèmes différents, donc à traiter différemment.

Tout est d’ailleurs déjà dans la loi pour ce faire. Après, interdire l’instruction à la maison relève, pour moi, là encore, de logiques de préjugés et de fracture. La preuve, Jean Castex lui-même ignore combien d’enfants ont une instruction religieuse à domicile. Il estime qu’il y en aurait 5 000, et que c’est 5 000 de trop. Sans doute… Mais est-il besoin de faire une loi pour cela ?

En réalité, les symboles agités servent à faire monter, de façon artificielle, des problèmes afin de créer des fractures. C’est aussi une manière de ne pas traiter les vrais problèmes : l’éducation populaire qui recule et laisse un espace aux dérives sectaires ou communautaires, la suppression par l’Éducation nationale de 16 000 postes d’assistant, les profs non remplacés pendant des mois…

« Depuis dix ans, la majorité culturelle a progressé autour de notre projet »

Une partie du PS, dont Anne Hidalgo, la maire de Paris, que vous rencontrez régulièrement, vous accuse, vous, les Verts, de n’être pas « au clair » avec la question républicaine. Que répondez-vous ?

Sur le fond, j’estime que nous, Français, pouvons avoir un discours universaliste à partir du moment où nous sommes conscients que nous sommes le produit d’une « créolisation » de fait (c’est un terme que j’utilise depuis six ans). Nous appartenons tous, de manière directe, sans intermédiaire communautaire, à la nation.

Pour ce qui concerne nos contempteurs, en revanche, je les laisse à leurs préjugés et à leurs anathèmes. Le trouble est chez eux ! Si j’écoute ce qu’on dit sur moi, je serais décroissanciste, anti-économie, gauchiste, idéologue… Ce n’est pas mon affaire. Je dis ce en quoi je crois et ce que je veux construire. Et si je dois faire des remarques sur untel ou untel, je les caractérise. Je ne dis pas : « Tiens, le PS doit clarifier son rapport à la déchéance de nationalité ou au communautarisme instrumentalisé par les élus locaux ! »

Par ailleurs, notre but est de nous réconcilier. Ce sont les objectifs qui comptent, et c’est ce qui m’étonne dans la séquence : ou bien nous sommes dans la course de petits chevaux avec les régionales comme étape et on se tape les uns les autres, ou bien nous faisons ce que veulent des gens comme Olivier Faure [premier secrétaire du PS – ndlr], Clémentine Autain [députée La France insoumise – ndlr], Manon Aubry [eurodéputée La France insoumise – ndlr], ou Matthieu Orphelin [député proche de Nicolas Hulot – ndlr] et nous créons un espace commun. Si certains ne sont pas dans la même dynamique, je les laisse à leurs sorties de route. Moi, j’avance. Si ce poison de la fracture porté de façon ostentatoire par le président de la République atteint cet « arc humaniste » que nous voulons construire entre la gauche et les écologistes, on connaît le résultat : ce sera le duel Macron-Le Pen en 2022, avec une inquiétude sur qui gagne à la fin.

Vous avez demandé le remboursement de trois années de subventions (de 2016 à 2018, pour un total de 3 000 euros) accordées par la ville de Grenoble au Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), que le gouvernement veut dissoudre pour ses liens supposés à l’islamisme radical. Ne cherchez-vous pas ainsi à montrer patte blanche sur la laïcité ?

Nous verrons au préalable le résultat des recours intentés au Conseil d’État. De son côté, le CCIF s’est autodissous et on n’a pas eu de réponse de sa part. On restera évidemment dans le cadre de l’État de droit, car c’est pour lui, et pour son respect, que nous sommes mobilisés. Après, il faudrait savoir : un coup, on me traite d’« islamo-gauchiste », un coup d’être dans la roue de Darmanin. Il faut garder une position solide sur cette question-là. J’estime qu’il ne faut pas confier des droits de dissolutions discrétionnaires au ministère de l’intérieur, car cela peut avoir des instrumentalisations politiques.

Anne Hidalgo laisse planer le doute sur sa potentielle candidature en 2022, de même que Fabien Roussel, le leader des communistes, et Jean-Luc Mélenchon s’est déjà lancé en campagne… Comment unir des gens qui ne veulent pas travailler ensemble ?

Avec Anne Hidalgo comme avec Jean-Luc Mélenchon, aucun pont n’est coupé. On doit discuter tous ensemble au lieu de regarder, qui la paille, qui la poutre, dans l’œil du voisin. Au lieu de se lancer dans une course de nains de jardin, donnons un débouché politique à ce que je considère être une majorité culturelle en France. La plupart des citoyens sont heurtés par le système néolibéral, sont inquiets du réchauffement climatique, craignent le déclassement ou ne voient pas d’avenir pour leurs enfants. Depuis dix ans, la majorité culturelle a progressé autour de notre projet, ce qui ne veut pas dire que nous ne sommes pas sujets à des écartèlements : en matière de consommation, de numérique, de relations sociales, d’identité… L’écologie politique est clivante, y compris à l’intérieur de nous-mêmes, comme le souligne le philosophe Pierre Charbonnier. Pour autant, elle est une aspiration majoritaire, car elle pousse à la clarification et redonne du sens à ce que nous faisons.

La primaire des Verts, à laquelle vous participerez, doit avoir lieu avant septembre 2021. Votre concurrent interne, Yannick Jadot, a dit qu’il n’attendrait peut-être pas les primaires pour commencer sa campagne présidentielle… N’est-ce pas tard pour constituer une coalition en vue de mai 2022 ?

On a tout le temps ! La primaire des socialistes avait eu lieu fin janvier 2017, la primaire des Républicains s’est tenue en décembre, et Macron s’est lancé en novembre 2016. On est à cinq cents jours de la présidentielle. Il faut être dans une volonté d’avancer en commun. Le calendrier de la présidentielle nécessite du sang-froid et de la clarté sur la vision pour le pays. Il faut que la gauche et les écologistes se mettent au service d’un projet qui les dépasse et trouvent ensuite la personne qui incarnera le barycentre politique, à la fois sur le fondement politique, mais aussi autour d’un pouvoir qui ne sera pas virilisé mais coopératif. Les Verts et le PS peuvent tenter leur aventure tout seuls, mais, à la fin, on connaît le résultat : l’échec. Tout le monde lance des ballons d’essai, mais, moi, je continue sur ma stratégie de rassemblement, car je n’ai rien vu d’autre qui puisse fonctionner.

Au fond, les écologistes n’ont-ils pas déjà fait une croix sur la présidentielle pour se concentrer sur les législatives de 2022, avec pour ambition de revenir à l’Assemblée nationale ?

On ne peut pas jouer la défaite. Ce que j’ai souhaité apporter à l’écologie politique, c’est l’ambition de la victoire, en gardant les fondamentaux à la fois sur le projet politique, mais aussi sur la compétence, le travail, le souci de l’intérêt général, et toutes les autres qualités que les Français reconnaissent à Europe Écologie-Les Verts, qui est le parti préféré dans l’opinion. J’ai montré à Grenoble, en 2014, que l’écologie avait vocation à prendre et à exercer le pouvoir. Six ans plus tard, ma liste a rassemblé 47 % des suffrages et j’ai été réélu. Depuis, la Commission européenne nous a sacrés Capitale verte européenne pour l’année 2022… Cette volonté de victoire a été portée partout aux dernières municipales : à Marseille, à Tours, à Bordeaux, à Poitiers, à Besançon, à Annecy… Partout, un changement de culture dans le rapport au pouvoir est en train de se produire.

Vous-même n’avez pas appliqué, à l’échelle locale, votre proposition de rassemblement avec le PS… Ni à Grenoble, où le socialiste Olivier Noblecourt était votre concurrent au premier tour, ni à la métropole…

En 2020, la moitié du PS était sur la liste que je conduisais, l’aile macronisante ne pouvait pas se retrouver dans notre projet. À l’échelle de la métropole, un front anti-écolo s’est mis en place. Ici comme ailleurs, le PS n’a pas fini sa mue écologiste : on l’a vu à Strasbourg ou Lille. Cette capacité de travail avec les écolos est parfois opérante. Mais, parfois, certains veulent juste détenir le pouvoir. Avoir le pouvoir pour le pouvoir, ça n’a jamais changé la vie…

N’est-il pas vain de vouloir une union à la présidentielle, alors que les régionales de juin prochain verront s’affronter partout des listes vertes et socialistes au premier tour ?

J’ai porté la volonté qu’il fallait s’unir dans quatre régions exemplaires. On n’est pas partis pour, dont acte. Dans la région Centre-Val-de-Loire, l’écologiste Charles Fournier fait une campagne très intéressante. Mais ce n’est pas parce qu’on ne trouve pas le format pour les régionales qu’on n’y arrivera pas pour 2022. La clé sera une candidature commune à la présidentielle, un accord programmatique sur les législatives et un consensus sur les changements constitutionnels à opérer une fois au pouvoir.

Quel regard portez-vous sur la démission de Michèle Rubirola, la maire de Marseille, au profit de son adjoint socialiste, Benoît Payan ?

Michèle incarnait un nouveau souffle citoyen, populaire et écologiste. Elle a réussi à faire voter des gens qui se disaient que ce n’était pas pour eux. J’ai de la tristesse à penser que le système est si violent qu’il finit par broyer ceux qui ne sont pas des professionnels du milieu… Or, on le sait, au vu des défis immenses à relever : on ne peut pas laisser le pouvoir à des gens qui ne rêvent que de cela.

Mais vous-même, avant d’être élu, à 41 ans, comme maire de Grenoble, étiez ingénieur, pas un professionnel de la politique… Qu’est-ce qui fait que vous avez résisté ?

Je ne me vis toujours pas comme un homme politique, mais avant même de me présenter, j’avais déjà beaucoup réfléchi à l’exercice du pouvoir. Je me suis entouré avant même de démarrer la campagne. En 2014 [année à laquelle Éric Piolle gagne la ville – ndlr], personne ne me voyait gagnant, mais moi, oui. Les sondages me donnaient 10 points derrière ; nous sommes arrivés 4 points devant. Je ne me suis pas engagé pour faire de la politique, mais pour exercer le pouvoir et changer les choses. Alors, au lieu de me faire ballotter dans le marigot politicien, j’ai pris de vitesse tout le monde. J’ai recruté un DGS [directeur général des services – ndlr] à la ville sur lequel je pouvais compter, en qui j’avais toute confiance. Il était dans l’équipe depuis fin 2013. J’ai dit que je ne cumulerais pas mes mandats. Nous avons baissé de 25 % nos indemnités, plus qu’un symbole c’était pour signifier aux citoyens que nous n’étions pas là pour nous goinfrer. J’ai construit ma liberté politique et je l’entretiens en permanence.

Néanmoins, je reconnais que ce n’est pas toujours simple, surtout quand le PS, qui a été hégémonique pendant des années, est dans les parages. Le pouvoir n’est pas une propriété privée. Il ne faudrait pas que ce parti, dont le bilan au niveau national est contesté, et dont l’image est très abîmée dans l’opinion publique, pense qu’il suffit d’avancer derrière les Verts pour conquérir le pouvoir et, ensuite, appliquer sa politique. L’écologie n’est pas un cache-nez, c’est une exigence et une éthique. Ce qui ne nous empêche pas de regarder l’avenir ensemble.

Pensez-vous que l’affaire Rubirola peut entacher la crédibilité des écologistes pour 2022 ?

C’est d’abord une affaire marseillaise et cette ville est un monde en soi. Ensuite, qu’on nous juge sur notre projet et sur notre bilan. En un mandat d’action, Grenoble est passé de la ville la plus endettée de France à Capitale verte de l’Europe pour l’année 2022. Il y a plein d’exemples d’élus écologistes qui ont été aux manettes et qui ont très bien rempli leur mission. Je pense à Dominique Voynet, Cécile Duflot ou Marie-Christine Blandin, hier. Et, aujourd’hui, aux nouveaux maires (pour ne citer que les grandes villes) que sont Léonore Moncond’huy à Poitiers, Emmanuel Denis à Tours, Grégory Doucet à Lyon ainsi que Bruno Bernard à la métropole, Jeanne Barseghian à Strasbourg, Pierre Hurmic à Bordeaux, Anne Vignot à Besançon et François Astorg à Annecy.

Ce sont des gens qui, comme Michèle Rubirola et moi, n’étaient pas des professionnels de la politique. Cela ne les empêche pas d’être fiables, sérieux, constructifs. N’en déplaise au bocal politicien, si les électeurs nous ont fait confiance, c’est parce qu’ils savent que l’écologie change la vie. 

Vous avez écrit dans Libération une ode au « génie français ». Tenter de faire vibrer la corde du roman national n’est-il pas un peu dépassé, d’autant plus pour un écologiste ?

L’histoire de France, il faut l’embrasser totalement, dans ses côtés positifs comme dans ses côtés sombres. Que je parle de « génie français » – que la France peut avoir dans plein de domaines, par exemple en cinéma, littérature, rugby –, c’est parce que je sais que la France est elle-même quand elle est pionnière. Être pionnier aujourd’hui, c’est relever le défi du climat. Et, pour cela, il faut commencer par réconcilier les Français : aucune énergie ne devra manquer.

Publié le 25/12/2020

« Je travaillais la nuit une fois que les enfants étaient couchés » : l’enfer du télétravail pour les femmes

 

par Rozenn Le Carboulec (site bastamag.net)

 

Absence de répartition des tâches ménagères et de la garde des enfants, ralentissement des carrières : le télétravail confiné a accentué les inégalités femmes-hommes. Le récent accord national interprofessionnel ne risque pas d’améliorer la situation.

Ce midi, Bintou*, n’a pas eu le temps de manger. Elle a ouvert un paquet de chips en guise de déjeuner. Assistante de copropriété, en télétravail trois jours par semaine, elle doit également garder son fils de 8 mois. « Ma pause déj est à 12h30, mais ça correspond à ses heures de repas, donc je lui donne son repas à midi et quand il fait la sieste à 13 h je dois reprendre le travail », raconte cette trentenaire, alors qu’on entend son bébé pleurer à l’autre bout du combiné. « Je travaille dès qu’il dort, quand il fait la sieste le matin vers 10 h et l’après-midi vers 13 h. »

Les mères, deux fois plus nombreuses que les pères à renoncer à travailler pour garder les enfants

36 % des femmes estiment que leur charge de travail a augmenté pendant le premier confinement, contre 29 % des hommes, selon une enquête publiée par l’Ugict-CGT en mai dernier [1]. La situation ne s’est pas forcément améliorée avec la deuxième vague de l’épidémie et le retour au télétravail : « On constate l’inverse : une dégradation des conditions et plus de difficultés liées au télétravail, à la fois pour les entreprises et les salarié.es », avance Fabrice Angéï, secrétaire confédéral de la CGT.

Loin de réduire les inégalités genrées, la crise sanitaire les a au contraire révélées, et même accentuées, en particulier dans les couples avec enfants. Selon l’Insee, pendant le premier confinement, 83 % des femmes vivant avec des enfants y ont consacré plus de quatre heures par jour, contre 57 % des hommes [2]. Les mères ont été deux fois plus nombreuses que les pères à renoncer à travailler pour garder leurs enfants. Et parmi les personnes qui ont dû continuer à travailler, près de la moitié des femmes assuraient une « double journée », professionnelle et domestique.

« Pour nous, le gouvernement a une part de responsabilité dans cette situation, en considérant que le télétravail est un mode de garde. C’était quand même une façon de se dédouaner et de reporter le problème dans les foyers, et donc malheureusement sur les femmes », déplore Béatrice Clicq, secrétaire confédérale de Force ouvrière. Elle ajoute : « Heureusement, certaines entreprises ont joué le jeu. Mais il faut aller plus loin. »

« La charge mentale est sur moi à 100 % »

Lila*, la trentaine, travaille pour Google France, et a dû s’occuper de ses enfants de deux, cinq et sept ans tandis que son conjoint, producteur de vidéos, se rendait au travail tous les jours. « Au début, j’ai essayé de répartir les tâches avec mon compagnon, qui a refusé en disant que lui devait travailler et que les enfants pouvaient se débrouiller tout seuls », raconte Lila. Elle se levait vers 6h30 tous les matins « pour répondre aux mails des Américains », entre deux préparations de petits déjeuners.

Même chose pour Fanny*, médecin-chercheure, maître de conférence et mère de deux enfants : « Quand ma fille arrivait à jouer un peu toute seule, je m’occupais des tâches ménagères. Après, c’était préparation du repas, douches, de nouveau repas… Je travaillais la nuit une fois que les enfants étaient couchés, parfois jusqu’à 3 h du matin. » Avec la réouverture des établissements scolaires, Fanny a davantage réussi à travailler. Mais avec un mari médecin réanimateur – et de fait jamais à la maison pendant l’épidémie – la répartition inégale des tâches s’est accentuée avec l’épidémie : « La charge mentale est toujours sur moi à 100 % », reconnaît-elle.

 « Office manager » et mère de trois enfants, Sarah* s’occupe également de l’intégralité des tâches ménagères de son foyer. Elle estime que le télétravail en période de confinement a plus que jamais révélé les inégalités dans son couple : « Mon conjoint ne prend aucune initiative. Le midi, il vient me voir et me demande "qu’est-ce qu’on mange ?". J’ai l’impression d’avoir un enfant de plus à la maison. » Chez Bintou, quand son mari, ouvrier et ne pouvant donc pas télétravailler, s’occupe de leur fils à son retour à la maison, c’est elle qui s’attèle quasi systématiquement à la préparation du dîner.

« Je travaille sur la table à manger »

Alors que les violences conjugales ont explosé depuis le début de la crise sanitaire, un cinquième des répondant·es à l’étude de l’Ugict-CGT affirme que le confinement a généré des tensions dans leur couple. Un chiffre d’autant plus élevé lorsque les deux conjoints sont à la maison, en inactivité ou en télétravail. Dans la relation entre Lila et son conjoint, leurs désaccords se sont renforcés pendant le confinement au point de pousser le couple à se séparer. Sarah estime également que le télétravail en confinement a exacerbé les tensions entre elle et son mari. Mais aussi entre ce dernier et leurs enfants. « Je me suis retrouvée avec les enfants qui me disaient : “Pourquoi on participerait si lui il fait rien ?” Devoir expliquer à son conjoint que les enfants n’aident pas parce qu’ils prennent exemple sur lui, c’est devoir éduquer quelqu’un d’autre… C’est dur et violent, et ce n’est pas mon rôle en fait. »

Le mari de Sarah, chef d’entreprise d’une TPE, travaillait dans leur chambre, tandis qu’elle restait avec les enfants. « J’utilisais parfois notre chambre ou celle de ma fille, mais je n’avais pas d’espace à moi. Mon principal travail, ça a été de m’occuper de mes enfants », lance-t-elle. En moyenne, seulement 25 % des femmes télétravaillent dans une pièce dédiée où elles peuvent s’isoler, contre 41 % des hommes, révélait déjà l’Ined en juillet dernier [3]. L’écart est encore plus fort pour les cadres.

Si Lila a eu la possibilité, par son employeur, Google, d’obtenir un budget de 1000 dollars pour s’acheter du matériel en vue de télétravailler, cela reste une exception. Globalement, plus de la moitié des femmes n’ont pas disposé d’un mobilier ni d’un équipement adapté au télétravail au printemps, selon l’Ugict-CGT (contre 42 % des hommes). Conséquence directe : 55 % des femmes ont déclaré l’apparition de douleurs musculo-squelettiques, contre 35 % des hommes.

« C’est difficile de dormir »

Ces inégalités élevées en période de crise sont génératrices d’importants risques psychosociaux. Toujours selon l’Ugict-CGT, 38 % des télétravailleuses (et 29 % des télétravailleurs) se plaignent d’une anxiété inhabituelle. D’autant plus quand il s’agit de parents devant garder leurs enfants : 44 % des femmes déclarent être plus fréquemment anxieuses contre 34 % pour les hommes. Une autre enquête publiée en avril dernier, affirmait que les femmes étaient plus nombreuses à se trouver en « détresse élevée » lors du premier confinement [4].

Depuis l’annonce du second confinement, Fanny est sous antidépresseurs. En plus de ses enfants, elle a aussi dû s’occuper de son mari, épuisé et traumatisé par son travail en réanimation. « Au lieu d’avoir l’impression de sortir du confinement, je me suis retrouvée en position d’aidante, confie-t-elle. Physiquement, j’ai perdu du poids, alors que ce n’est pas du tout naturel chez moi. Il m’est aussi difficile de dormir. »

L’accord sur le télétravail ne prévoit rien de sérieux pour les femmes

Surtout, Fanny a peur de la suite. Peur que cette répartition déséquilibrée persiste et devienne à jamais la norme. Et que cela finisse, au bout du compte, par impacter son travail. « Si ça roule dans le foyer, c’est au détriment de ma carrière », met-elle en lumière. Fonctionnaire, cette médecin chercheure ne risque pas de se retrouver au chômage, mais craint néanmoins que cette période stoppe sa progression. « J’ai vu mes collègues sans enfant qui ont profité du confinement pour avancer énormément sur leurs propres recherches, alors que pour moi, ça n’a pas été le cas, ça a été un vrai frein. Je me sens empêchée. Je suis maître de conférence, c’est là où on nous attend au tournant, il faut publier, mettre en place de grands projets de recherche… Et là, pour moi, c’est impossible. »

Parmi les risques liés à un télétravail non adapté aux exigences familiales, la perte d’emploi est une réalité. Ce sont, encore une fois, d’abord les femmes qui en paient le prix : parmi celles qui étaient en emploi au 1er mars 2020, deux sur trois seulement continuaient de travailler deux mois plus tard, contre trois hommes sur quatre [5]

Loin de garantir que le télétravail ne se substitue pas à un mode de garde, comme le réclamaient certains syndicats, le nouvel accord interprofessionnel sur le télétravail (Ani), signé le 26 novembre par la CFDT, Force ouvrière et la CFE-CGC - « accouche d’une souris », estime Sophie Binet, dirigeante confédérale de la CGT, en charge de l’égalité femmes-hommes. La CGT n’a d’ailleurs pas signé l’accord. « Si c’est pour reprendre des dispositions existantes, il n’y a pas besoin de négocier. Nous sommes signataires de l’accord de 2005 qui est un très bon accord sur le télétravail. Mais nous demandons un avenant prenant en compte l’égalité femme-homme notamment », met-elle en avant [6].

Le nouvel accord de 19 pages se contente finalement de deux petits paragraphes très généraux sur la question. L’un stipulant que « le télétravail ne doit pas être un frein au respect de l’égalité entre les femmes et les hommes ». Le second que « la pratique du télétravail ne peut influencer négativement sur la carrière des femmes et des hommes ». Cet accord ne contient donc aucune mesure concernant spécifiquement les femmes. Il est en plus non-contraignant.

Rozenn Le Carboulec

* Ces prénoms ont été changés à la demande des intéressées.

Notes

[1Le monde du travail en confinement : une enquête inédite, mai 2020.

[2Conditions de vie pendant le confinement : des écarts selon le niveau de vie et la catégorie socioprofessionnelle, Insee focus 197, juin 2020.

[3Le travail et ses aménagements : ce que la pandémie de covid-19 a changé pour les Français, Ined, numéro 579, juillet 2020, Population & Sociétés.

[4] Voir l’étude menée par OpinionWay pour le cabinet de conseil Empreinte Humaine, avril 2020.

[5] Le travail et ses aménagements : ce que la pandémie de covid-19 a changé pour les Français, opus cité, voir lien note 6.

[6] Outre la garantie que le télétravail ne se substitue pas à un mode de garde, la CGT réclamait un droit opposable au télétravail pour les femmes enceintes dès l’annonce de leur maternité et la mise en place de mesures de prévention par

Publié le 24/12/2020

Le couscous fait l’union

 

par Akram Belkaïd, (site blog.mondediplo.net)

 

Quelques grains d’euphorie en ces temps moroses. Le couscous fait désormais partie du patrimoine culturel immatériel de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). Ce n’est que justice pour un plat qui remonte à l’Antiquité — il existait déjà à la table des royaumes numido-berbères qui tinrent la dragée haute à la Rome impériale — et qui demeure aujourd’hui le plat familial par excellence au Maghreb. Ce sont d’ailleurs quatre pays d’Afrique du nord, l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie qui ont porté en commun la candidature du dossier « Savoirs, savoir-faire et pratiques liés à la production et la consommation du couscous ». Cette démarche unitaire à laquelle aurait mérité de se joindre la Libye, est suffisamment rare pour être saluée (1).

En mai 1961, le jeune écrivain Kateb Yacine, tout auréolé du succès de son roman Nedjma, publiait dans Le Monde diplomatique un article intitulé « Tous les chemins mènent au Maghreb » où il rappelait la communauté de destin des pays d’Afrique du nord. C’était trois ans après la Conférence de Tanger, aujourd’hui tombée dans l’oubli, où les trois grands partis indépendantistes (Istiqlal pour le Maroc, Front de libération nationale (FLN) pour l’Algérie et Néo-Destour pour la Tunisie) proclamèrent leur foi en un Maghreb uni sur le plan politique. Il s’agissait-là d’une espérance partagée par plusieurs générations de militants qui s’étaient dressés contre la présence française. Comment ne pas croire alors en cette union ? Un Maghreb uni faisait — et fait toujours —, sens : une homogénéité religieuse, l’islam sunnite étant largement majoritaire, deux langues partagées (l’amazigh dans ses différentes versions et l’arabe maghrébin), des habitudes culturelles communes et une histoire partagée marquée notamment par la solidarité qui se jouait des frontières.

Ainsi, quand la France décide, en 1953, d’exiler à Madagascar le sultan marocain Mohammed V, grand-père de l’actuel souverain Mohammed VI, c’est tout le Maghreb qui s’embrase. La même chose s’était produite en décembre 1952 après l’assassinat par les services secrets français de Ferhat Hachad, la grande figure du syndicalisme tunisien. À peine connue l’information de sa mort, le Maroc s’enflamme ; c’est à Casablanca qu’eurent lien les émeutes les plus violentes (40 morts parmi les manifestants). Enfin, le FLN algérien puis le Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA) trouvèrent soutien, appui et refuge au Maroc comme en Tunisie durant la guerre d’indépendance (1954-1962).

Les indépendances ont balayé le projet maghrébin qui s'est transformé peu à peu en incantation stérile

Lire aussi Jean Ziegler, « Et pourquoi pas un Maghreb à six », Le Monde diplomatique, mars 1989. Mais les indépendances ont balayé le projet maghrébin qui s’est transformé peu à peu en incantation stérile. En 1963, un conflit frontalier oppose le Maroc et l’Algérie. Douze ans plus tard, la prise de contrôle de l’ex-Sahara espagnol par le Royaume chérifien provoque deux affrontements meurtriers entre les deux pays et installe entre eux une paix froide qui, aujourd’hui encore, fait du Maghreb une zone très peu intégrée. Créée en 1989, l’Union du Maghreb arabe (UMA) demeure une coquille vide. Sur le papier, cet ensemble élargi à la Libye et à la Mauritanie, se voulait ambitieux : libre-circulation des personnes et des marchandises, normes communes, monnaie unique, échanges intenses en matière d’éducation et de formation, etc. De cela, rien ou presque n’a été réalisé. La frontière terrestre algéro-marocaine est fermée depuis 1994, il n’existe aucun équivalent de programme Erasmus pour les étudiants des trois pays et la liste des divisions — politiques, culturelles ou sportives —, semble interminable. Pour un exportateur de la région, il est plus facile de faire des affaires avec la France qu’avec le pays voisin. Et les chercheurs qui travaillent sur la région constatent régulièrement le coût de ce « non-Maghreb ».

C’est dire à quel point cette démarche commune auprès de l’Unesco relève de la surprise agréable. Un autre exemple, peu connu, concerne l’interconnexion des réseaux électriques maghrébins qui a été achevée il y a quelques années ce qui démontre que des progrès peuvent être accomplis pour peu que le chauvinisme et les calculs politiques mesquins ne s’en mêlent pas.

Certes, cela n’empêchera pas chaque pays de continuer à revendiquer la paternité du couscous. Rappelons qu’en 2016, l’Algérie avait tenté de déposer seule un dossier auprès de l’Unesco avant de faire machine arrière après les protestations tunisienne et marocaine. Mais ces querelles picrocholines existent aussi à l’intérieur de chaque pays, l’adage affirmant qu’il y a autant de couscous que de familles. Plat du vendredi ou du dimanche, selon le jour de repos hebdomadaire des uns et des autres, le « t’âm » (ou « nourriture », le terme couscous est très rarement employé dans les dialectes arabes maghrébins sauf en Tunisie avec « kouskssi ») ou « seksou », ou encore « kseksou », se décline en plusieurs centaines de recettes, qu’il soit à base de blé dur, d’orge ou même de maïs, avec ou sans épices, avec ou sans viande d’agneau, poisson ou poulet, chacune de ses recettes est propre à une région, une ville ou même un village. L’auteur de ces lignes privilégie ainsi une recette basique, issue de la tradition familiale : un couscous simple, au beurre ou, c’est encore mieux, à l’huile d’olive, mélangé à des petits pois de saison cuits à la vapeur. Autre recette, proustienne celle-ci : du lait chaud, un peu de miel et de la semoule çabha, c’est-à-dire qui reste du couscous de la veille.

Une hérésie sans nom

Mais, au-delà des divisions à propos de cet emblème par excellence de la convivialité et du partage — le couscous est mangé dans les joyeuses comme les tristes occasions —, deux choses uniront tous les Maghrébins : d’abord, leur méfiance atavique à l’égard de la semoule dite « express » censée permettre d’obtenir un couscous en moins de cinq minutes (semoule arrosée d’eau bouillante). Ensuite, et c’est le pire des crimes gastronomiques, la combinaison couscous-merguez si chère aux restaurateurs, patrons de relais-routiers et autres gargotiers et bistrotiers de France et de Navarre. Il s’agit-là d’une hérésie sans nom, d’une grave atteinte au bon goût culinaire, d’une dérive inacceptable en matière de (mauvaise) appropriation culturelle. Cela vaut pour toute viande grillée ou braisée, comme le méchoui, qui viendrait à accompagner ce plat. Imagine-t-on un cassoulet au haddock ? Une choucroute à la viande de chèvre ? Espérons que l’Unesco œuvrera fermement pour bannir cette pratique regrettable…

Publié le 23/12/2020

France raciste ?

 

(site regards.fr)

 

Alors que le racisme s’exprime de façon toujours plus décomplexé, le combat antiraciste semble avoir été abandonné. Désormais, c’est l’extrême droite qui donne le ton.

Quand le visage de l’extrême droite n’était encore qu’une vieille image, rance et nauséabonde, de Jean-Marie Le Pen, avec son passé, ses outrances, ses caricatures, ses dérapages contrôlés et ses procès, personne n’imaginait ses idées arriver un jour au pouvoir. Ses opposants politiques d’alors, de gauche et de droite, passaient leur temps à déconstruire ses discours stigmatisant, nourris de racisme et de xénophobie, avec une haine féroce de tout ce qui lui était étranger. Ces mêmes responsables politiques, principalement à gauche, assumaient dans le même temps, de plaider pour un accueil digne des étrangers et un renforcement du droit d’asile. De leur côté, les médias ne goûtaient que peu l’idée de recevoir le président du Front national et ses alliés au point que durant des dizaines d’années, le premier parti d’extrême droite a joué la carte de la victimisation, accusant les bien-pensants de vouloir les boycotter.

Aujourd’hui, l’extrême droite n’est plus la victime. Elle est au centre du jeu politique. Et elle donne le ton sur bien des sujets d’actualité – ou plutôt que l’on veut bien mettre au centre de l’actualité. Sous son quinquennat, Nicolas Sarkozy avait trouvé la parade avec son ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. François Hollande, après avoir renoncé à l’une de ses propositions de campagne ouvrant le droit de vote des étrangers extracommunautaires aux élections locales, a tâché d’une marque indélébile son mandat en proposant la déchéance de nationalité pour les binationaux. Enfin, Emmanuel Macron, après sa promesse du en même temps, mène aujourd’hui une politique à droite, sécuritaire et autoritaire, tout en envoyant des signaux forts à l’électorat d’extrême droite. Désormais, ça n’est plus en combattant les idées de l’extrême droite que l’on mène la bataille contre la grande famille Le Pen, mais en reprenant leurs idées.

La crise du Covid-19 n’a rien arrangé. L’idée que les frontières sont devenues notre meilleur atout pour lutter contre le virus a largement irrigué la classe politique. Jusque dans les rangs de la gauche. « Je note quand même que ce qui est important aujourd’hui, c’est nos frontières et heureusement qu’elles étaient là pour pouvoir empêcher la propagation du virus. Nous devons avoir la même précaution, la même prévention, de ne pas ouvrir les frontières trop vite tant que nous n’avons pas réussi à véritablement endiguer le virus et l’épidémie », a ainsi lâché le secrétaire national du PCF le 14 mai dernier. Plus récemment, c’est le député François Ruffin qui a déclaré : « Je suis favorable au retour des frontières sur capitaux, marchandises et personnes […]. Je pense que les frontières ne sont pas quelque chose de négatif, les frontières permettent de se construire aussi ». Pourtant, pour l’épidémiologiste Antoine Flahaut : « Fermer les frontières n’est pas efficace, les virus n’ont pas de passeport ».

Les effets de la crise du Covid-19, notamment en matière économique, ont donné aussi de la matière et du relief aux idées de l’extrême droite. Alors que la crise est mondiale, tout le monde, ou presque, répond local. Ainsi le retour de la souveraineté/souverainisme fait de nouveaux adeptes – y compris à gauche. Il faudrait désormais protéger nos frontières et assumer une forme de « protectionnisme solidaire » pour les uns quand les autres plaident pour une « indépendance » voire en appellent à « la démondialisation ». Pourtant, les grands défis qui sont devant nous, qu’ils soient sanitaires, climatiques, numériques, peuvent-ils réellement se régler à l’échelle locale ? En avons-nous les capacités et surtout le local est-il vraiment l’enjeu ? Sans doute pour partie. Mais la réponse est largement insuffisante. De qui, de quoi avons-nous peur ? De quoi, de qui devons-nous nous protéger ? L’ennemi, l’adversaire, est-il toujours hors de nos frontières ?

Nous avons abandonné les batailles structurantes : lutter contre toutes les formes de discriminations et de racismes. Et ne pas se laisser intimider, voire renoncer, au prétexte que la lutte contre l’islamophobie servirait la soupe des islamistes et que le combat contre l’antisémitisme légitimerait l’annexion des territoires palestiniens.

Ce week-end, le déferlement antisémite qui s’est abattu sur April Benayoum, miss Provence, tout comme les propos haineux, à caractère raciste, à l’endroit de Rokhaya Diallo tenus par trois des trois participants d’une émission de débat sur Sud Radio – avec l’approbation de l’animateur (même s’il s’en est excusé depuis) –, sont des indices de plus du racisme ambiant, décontracté, souvent impuni, qui sévit au sein même de nos frontières. Ce climat inquiétant a été rendu possible parce que nous avons collectivement abandonné. Et cédé aux sirènes de l’ennemi extérieur. Le danger viendrait d’ailleurs. Nous avons détourné notre regard et abandonné les batailles structurantes : la lutte antiraciste. Lutter contre toutes les formes de discriminations et de racismes. Et ne pas se laisser intimider, voire renoncer – comme beaucoup de responsables politiques l’ont fait –, au prétexte que la lutte contre l’islamophobie servirait la soupe des islamistes et que le combat contre l’antisémitisme légitimerait l’annexion des territoires palestiniens. Ça n’a rien à voir. Le débat est biaisé. Tronqué. Pour le plus grand bonheur de l’extrême droite.

Et s’agirait peut-être de ne pas l’oublier : l’ennemi, c’est l’extrême droite. Et elle n’a pas de frontière.

 

Pierre Jacquemain

 Publié le 23/12/2020

Covid-19: Macron veut faire entrer dans le droit commun des mesures d’exception

 

Par Laurent Mauduit (site mediapart.fr)

 

L’état d’urgence sanitaire prenant fin le 1er avril, un projet de loi prévoit, au-delà de cette date, de faire entrer dans le droit commun certaines mesures d’exception. Des mesures privatives de liberté pourraient être prises, dans certaines circonstances, pour ceux qui ne se font pas vacciner.

Emmanuel Macron l’a souvent dit : il sera hors de question de rendre le vaccin obligatoire. Et comme il l’a souvent répété, on connaît les raisons de ce choix : une telle obligation serait une atteinte aux libertés publiques et individuelles les plus fondamentales.

Et, pourtant, le chef de l’État organise la possibilité de déroger à cette promesse. Pas dans le cadre du Covid-19, assure l’exécutif, mais à l’avenir. À l’occasion d’un Conseil des ministres extraordinaire qui s’est tenu lundi 21 décembre en visioconférence et auquel il a participé depuis la Lanterne, là où il s’est placé à l’isolement, un projet de loi « instituant un régime pérenne de gestion des urgences sanitaires » a été examiné. Et s’il est adopté en procédure d’urgence par le Parlement, il donnera le droit au gouvernement, « le cas échéant », de subordonner l’accès de certains lieux et certaines activités à la présentation d’une attestation de vaccin.

Face à la polémique naissante, notamment sur les réseaux sociaux, le ministre de la santé, Olivier Véran, en visite dans l’une des plateformes logistiques mobilisées pour la campagne de vaccination, à Chanteloup-en-Brie (Seine-et-Marne), a tenté de rassurer en indiquant que ce texte « a vocation à faire son chemin, à mûrir ». « C’est un cadrage général proposé par le gouvernement. Le texte vivra au Parlement et le débat aura lieu », garantit Matignon au Parisien.

Si le gouvernement a élaboré ce projet de loi (accessible ici), c’est que l’état d’urgence sanitaire prend fin le 1er avril prochain. Emmanuel Macron et le premier ministre ont donc souhaité prendre des dispositions d’ordre public qui permettent de prendre des mesures d’urgence au-delà de cette date. Voici ce que dit l’exposé des motifs de ce texte : « Bien que ce régime [de l’état d’urgence] ait fait ses preuves, cette échéance n’a été remise en cause par aucune des trois lois de prorogation intervenues depuis lors. Elle a même été étendue aux systèmes d’information institués pour gérer la crise sanitaire par la loi du 11 mai 2020. L’ambition du présent projet de loi est ainsi de substituer à ces dispositions, conçues dans des circonstances particulièrement contraintes et pour faire spécifiquement face à l’épidémie de Covid‑19, un dispositif pérenne dotant les pouvoirs publics des moyens adaptés pour répondre à l’ensemble des situations sanitaires exceptionnelles. »

Et l’exposé des motifs ajoute : « La refonte prévue par le présent projet de loi distingue deux niveaux d’intervention selon la gravité de la situation et la nature des mesures à prendre pour y faire face : l’état de crise sanitaire, d’une part, et l’état d’urgence sanitaire, d’autre part. Ces deux régimes pourront rester parfaitement autonomes, mais ils pourront également s’inscrire dans le prolongement l’un de l’autre, car l’état de crise sanitaire pourra être déclenché avant comme après l’état d’urgence sanitaire, soit pour juguler une crise naissante qui n’a pas encore l’ampleur d’une catastrophe sanitaire, soit pour mettre un terme durable aux effets d’une catastrophe qui n’aura pu être empêchée. Pendant la catastrophe sanitaire elle-même, c’est le régime de l’état d’urgence sanitaire qui s’appliquera avec ses prérogatives propres auxquelles s’ajouteront celles de l’état de crise sanitaire, applicables de plein droit. »

Ce projet de loi est dénoncé pour une première raison : ses détracteurs y voient l’instauration d’une sorte d’état d’urgence permanent. À plusieurs reprises au cours des derniers mois, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) s’est inquiétée des atteintes aux libertés publiques perpétrées à l’occasion des mesures de lutte contre la pandémie. Elle pourrait, cette fois-ci encore, s’alarmer.

Mais, dans ce projet de loi, il y a encore plus étonnant : le texte, s’il est adopté par le Parlement, offrira effectivement la possibilité au gouvernement de prendre des mesures autoritaires en plusieurs domaines. Cela commence de la sorte : « Le premier ministre peut également, par décret pris sur le rapport du ministre chargé de la santé, prendre aux seules fins de garantir la santé publique les mesures suivantes : “1° Réglementer ou interdire la circulation des personnes et des véhicules et réglementer l’accès aux moyens de transport et les conditions de leur usage ; 2° Interdire aux personnes de sortir de leur domicile, sous réserve des déplacements strictement indispensables aux besoins familiaux ou de santé ; 3° Ordonner la fermeture provisoire et réglementer l’ouverture, y compris les conditions d’accès et de présence, d’une ou plusieurs catégories d’établissements recevant du public ainsi que des lieux de réunion, en garantissant l’accès des personnes aux biens et services de première nécessité ; 4° Limiter ou interdire les rassemblements sur la voie publique ou dans un lieu ouvert au public ainsi que les réunions de toute nature, à l’exclusion de toute réglementation des conditions de présence ou d’accès aux locaux à usage d’habitation ; 5° En tant que de besoin, prendre toute autre mesure limitant la liberté d’entreprendre. »

Aussitôt après, il y a cet autre ajout, qui concentre les critiques : « 6° Le premier ministre peut, le cas échéant dans le cadre des mesures prévues aux 1° à 5°, subordonner les déplacements des personnes, leur accès aux moyens de transports ou à certains lieux, ainsi que l’exercice de certaines activités à la présentation des résultats d’un test de dépistage établissant que la personne n’est pas affectée ou contaminée, au suivi d’un traitement préventif, y compris à l’administration d’un vaccin, ou d’un traitement curatif. Le décret mentionné au deuxième alinéa du présent article précise l’étendue de cette obligation ainsi que ses modalités d’application s’agissant notamment des catégories de personnes concernées. »

C’est dit avec beaucoup de précautions, mais c’est dit tout de même : en certaines circonstances, et pour certaines personnes, le premier ministre aura donc la faculté de rendre obligatoire « l’administration d’un vaccin ».

L’étude d’impact du projet de loi précise que « cette disposition n’a pas vocation à être utilisée dans le cadre de la crise sanitaire actuelle » mais qu’elle pourrait l’être « face à une menace épidémique plus sérieuse encore ».

Le fait qu’un vaccin soit légalement obligatoire n’est certes pas une nouveauté en France. Depuis 2018, 11 vaccins sont ainsi obligatoires, dont ceux contre la diphtérie, le tétanos, la poliomyélite ou encore la coqueluche.

« Le risque c’est celui de la banalisation de mesures d’exception »

Évoquant la vaccination contre le Covid-19, pour laquelle la communauté scientifique ne dispose que d’un faible recul sur de possibles effets secondaires, le chef de l’État a toujours répété préférer la persuasion à l’obligation.

 « On ne répond pas à la défiance par l’obligation », a-t-il insisté le 4 décembre dernier, lors de son entretien avec le média Brut, comme s’il s’agissait d’un principe. On peut désormais en douter.

Dans un avis rendu ce lundi 21 décembre, le Conseil d’État valide pour l’essentiel le projet de loi du gouvernement, se bornant à quelques suggestions d’ajustement. « Le Conseil d’État relève qu’une mission d’information parlementaire, conduite par MM. Houlié et Gosselin, députés, a, d’ores et déjà, examiné la question du régime juridique de l’état d’urgence et réfléchi aux conditions dans lesquelles celui-ci pourrait être pérennisé. Elle a présenté son rapport à la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République de l’Assemblée nationale le 14 décembre 2020. Le Conseil d’État estime que ces travaux et ceux qui seront menés lorsque la catastrophe actuelle aura pris fin devraient permettre d’affiner le dispositif résultant du projet de loi », lit-on ainsi dans l’avis.

Et la juridiction administrative ajoute : « Le Conseil d’État souscrit, de manière générale, à l’objectif du gouvernement visant à donner un cadre juridique spécifique, limité dans le temps, aux mesures de police administrative exceptionnelles nécessaires en cas de menace, de crise ou de catastrophe sanitaire, compte tenu de la nature de ces mesures, de leur incidence sur l’exercice de droits et libertés constitutionnellement protégés, et de leur portée possiblement dérogatoire aux textes en vigueur. Le Conseil d’État rappelle que la Constitution n’exclut pas la possibilité pour le législateur de prévoir, à cette fin, un régime d’état d’urgence sanitaire. »

Et même pour les pouvoirs exceptionnels dont pourrait disposer le premier ministre, lui offrant notamment de rendre obligatoire la vaccination en certaines circonstances exceptionnelles, le Conseil d’État ne pose pas son veto : « De manière générale, le Conseil d’État estime que ces dispositions, dont la mise en œuvre, sous le contrôle du juge, est réservée aux hypothèses de déclenchement de l’état d’urgence sanitaire procèdent à une conciliation qui n’apparaît pas déséquilibrée entre les exigences constitutionnelles » et les exigences de santé publique.

Certains juristes accueillent également le projet de loi avec une relative compréhension. C’est le cas, par exemple, du professeur de droit public Serge Slama, qui insiste sur le fait que le projet de loi, dans sa portée générale, instaure en fait deux niveaux, d’une part celui de la crise sanitaire et, d’autre part, celui de l’urgence sanitaire, en cas de besoin. Il n’y voit donc pas une prolongation masquée de l’état d’urgence permanent, mais plutôt l’instauration d’un système de vigie et de surveillance, qui aura sa cohérence si la pandémie perdure.

Pour le dispositif sur les vaccins, le professeur de droit public souligne également que le dispositif envisagé « ne le choque pas », car « s’il y a une troisième ou une quatrième vague, il n’est pas totalement incohérent que ceux qui se sont fait vacciner retrouvent une vie normale », et que des mesures de précautions soient maintenues pour les autres. Il observe également que cette obligation vaccinale, qui est ainsi envisagée, n’a jamais eu de « portée aussi étendue » que celle prévue par le projet de loi, mais elle est déjà en vigueur, par exemple, pour les déplacements de la métropole vers la Guyane ou la Guadeloupe et ne pourra être mise en œuvre que dans le cas de l’urgence sanitaire, mais pas si le pays est dans la phase seulement de crise sanitaire.

Également professeure de droit public, Stéphanie Hennette est, elle, beaucoup plus critique. Elle fait valoir qu’il se passe avec l’état d’urgence sanitaire exactement ce qui était advenu avec l’état d’urgence terroriste : le pouvoir profite des circonstances « pour faire entrer dans le droit commun des mesures prises dans le cadre exceptionnel de l’état d’urgence ». Juste avant que le pays ne sorte de l’état d’urgence terroriste, le 1er novembre 2017, le gouvernement avait fait voter la loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme (dite loi Silt), pérennisant dans le droit commun des mesures d’exception attentatoires aux libertés publiques.

Or, fait-elle valoir, l’histoire bégaie : « Ce projet de loi, c’est la Silt sanitaire. Et le risque, on le connaît : c’est celui de la banalisation, de la normalisation (pérennisation) de mesures d’exception. On brouille la frontière entre la norme et l’exception ; et c’est pour le moins inquiétant. »

Et, dans le cas du vaccin, la juriste use du même raisonnement, en pointant que le système envisagé, dont elle estime la portée « inédite », n’a plus grand-chose à voir avec l’obligation à l’œuvre pour les enfants.

Quoi qu’il en soit, le projet de loi suscite une très vive polémique. Au cours des derniers mois, Emmanuel Macron a de plus en plus été critiqué pour exercer un pouvoir autoritaire. Le texte qui arrive devant le Parlement en est une nouvelle illustration.

 Publié le 22/12/2020

Méditerranée. Avec les pilotes qui volent au secours des réfugiés

 

Émilien Urbach (site humanite.fr)

 

Depuis une semaine, pour aider au sauvetage des exilés partis de Libye sur des embarcations de fortune, Pilotes volontaires, une association d’aviateurs solidaires, a repris ses missions d’observation depuis les airs. Reportage.

Îles siciliennes, envoyé spécial.

Ils sont quatre, chaque jour, dans l’exiguë carlingue du Colibri-2, à survoler l’immensité bleue qui s’étend 1 500 pieds sous les ailes de leur petit avion bimoteur. Près de six heures d’affilée, accrochés à leurs jumelles, ils observent sans répit les flots de la Méditerranée centrale, à l’affût de la moindre petite tache chahutée par les vagues. Leur but : repérer les bateaux d’exilés à la dérive qui, depuis les côtes libyennes, ont pris la mer avec comme seul bagage l’espoir d’une vie meilleure.

Couvrir la zone la plus grande

Depuis ce samedi 12 décembre, après une année clouée au sol à cause d’obligations administratives imposées par les autorités italiennes héritières des années Salvini, l’équipe des Pilotes volontaires a repris ses missions. Ils ont participé, entre janvier 2018 et décembre 2019, au sauvetage de près de 6 000 personnes en détresse sur des esquifs prêts à sombrer. Leur premier objectif était de venir prêter main-forte aux bateaux de sauvetage des ONG. « On a pu collaborer à plusieurs reprises, mais dans les faits, à cause des contraintes et interdictions imposées par les autorités italiennes et maltaises, nous avons très peu eu l’occasion de voler en même temps qu’ils étaient sur zone », confie José Benavente, fondateur de l’association, dans l’appartement loué à l’occasion de ce nouveau départ sur la plus grande des îles Pélages. « La question s’est posée de reprendre ou non nos activités, alors que plus aucun bateau de la société civile n’est présent, reprend-il. Mais notre mission est d’aider à sauver des vies, quelles que soient les conditions. Les départs de Libye continuent. Nous sommes revenus sur place dès que cela a été possible. » Il a fallu acheter un nouvel avion, vendre l’ancien et lever des fonds. Pour l’heure, les pilotes n’ont de quoi tenir que quatre ou cinq semaines. Il leur faut collecter environ 300 000 euros pour rester opérationnels une année entière.

Ici, sur la table de la cuisine, ils ont installé leurs ordinateurs et le matériel radio. Le soir, Émeric, un jeune agriculteur qui, au sein de l’équipe, a pris la casquette d’observateur référent, trace des traits sur une carte : la route aérienne que prendront le lendemain les aviateurs. Son objectif : faire en sorte de couvrir la zone la plus grande, près de 18 000 km2 chaque jour, en prévoyant que le regard humain, à l’aide de jumelles, porte à environ 6 milles nautiques depuis l’avion. Dans la même pièce, Thaïs, étudiante en biologie, a la fonction d’agent de liaison. Pendant les missions, en compagnie de Franck, un autre observateur, elle reste en communication permanente avec l’avion grâce à un téléphone satellite embarqué. Si les aviateurs repèrent des exilés en difficulté, leur rôle est de prévenir en urgence le MRCC (Centre maritime de coordination et de sauvetage) le plus proche.

« Les Libyens ne répondent jamais », regrette José, qui connaît bien le continent africain et se lamente de voir la Libye sombrer chaque jour un peu plus dans le chaos. « Il ne faut pas oublier que les premières victimes du conflit en cours dans ce pays sont les civils, poursuit-il.  Par ailleurs, du fait de ce chaos, aucun port ne peut y être considéré comme sûr pour y débarquer des rescapés. Alors, nous alertons automatiquement le MRCC de Malte et les Italiens. Ensuite, nous mettons en copie ouverte les ONG qui sont présentes sur zone, ce qui leur permet de proposer leurs services aux centres de coordination. » Dans les faits, c’est l’intervention des gardes-côtes libyens que privilégie le plus souvent le MRCC. Cette année, dans le cadre d’accords entre des pays européens et les milices de la Tripolitaine, « plus de 11 000 personnes ont (…) été renvoyées en Libye, au risque d’être exposées à des violations des droits humains, à la détention, aux abus, au trafic et à l’exploitation », indiquait, à la mi-novembre, un communiqué de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Près d’un millier ont, pour leur part, trouvé la mort, dont plus d’une centaine le mois dernier, sur cette route migratoire la plus meurtrière au monde.

Espaces maritimes interdits

Pour résister à cette funeste réalité, ce mardi 15 décembre, José, Kevin, un autre pilote, et Émeric ont rendez-vous à « 7 heures zoulou » (horaire universel dans le langage aéronautique) sur le tarmac de l’aéroport, pour effectuer le second vol de cette reprise de la mission des Pilotes volontaires. Après une méticuleuse inspection du Colibri-2, ils décollent vers Abram, un point aérien virtuel situé à environ 70 milles nautiques à l’ouest de Tripoli. C’est la porte d’entrée de la zone, qu’ils vont scruter six heures durant. Peu avant midi, Émeric repère une tache blanche persistante à la surface de l’eau. Kevin coupe le pilote automatique, prend les commandes. L’aéronef entame une descente, fait un virage, un second. « Peut-être une épave semi-­flottante », suggère José.

Nous considérons comme probable le fait qu’il y ait toujours eu des naufrages en mer dont on n’a pas connaissance. Flavio Di Giacomo Responsable de la communication de l’OIM

Il n’est pas rare d’en rencontrer. Il peut s’agir de navires abandonnés qui n’ont pas coulé après que les gardes-côtes sont venus les détruire à la suite d’un sauvetage. C’est la pratique habituelle. Mais ces restes d’embarcation à moitié engloutie peuvent tout aussi bien être les tragiques reliques ballottées par les flots de centaines de vies perdues loin des yeux. « Nous considérons comme probable le fait qu’il y ait toujours eu des naufrages en mer dont on n’a pas connaissance », déclarait, au printemps dernier, Flavio Di Giacomo, le responsable de la communication de l’OIM.

 « J’aurais aimé que quelqu’un le voie pour confirmer ! » lance Émeric à son tour. C’est comme cela que ça fonctionne à bord du Colibri, si l’un des observateurs aperçoit quelque chose, on s’approche pour qu’un autre fasse le même constat. Ce mardi, au cours des 6 h 30 de vol, aucune personne en danger n’aura finalement été repérée. « La météo était pourtant propice au départ, affirme José. Il est probable que les gardes-côtes libyens en aient interpellé plusieurs avant qu’elles sortent des 20 milles nautiques. » Une zone où seuls les bateaux libyens ont le droit d’intervenir. C’est un espace maritime national. Le Colibri n’a pas l’autorisation de le survoler. S’il en avait eu le droit, peut-être aurait-il pu empêcher la disparition de plusieurs dizaines d’exilés survenue ce même jour, dans la région de Zawiya, à 45 kilomètres de Tripoli…

Allures carcérales

La nouvelle est tombée mercredi. La Croix-Rouge a annoncé la découverte des corps de quatre enfants âgés de 5 à 10 ans, sur une plage à l’ouest de la capitale libyenne. « Nous avons été informés de la présence d’une embarcation en train de couler avec trente personnes à bord », a déclaré à l’AFP Hassan Mokhtar Al Bey, du Croissant-Rouge. Au moins 126 autres ont été interceptées en mer par les milices libyennes.

D’autres ont réussi à rejoindre l’île italienne de Lampedusa. « Ce mardi, trois bateaux sont arrivés de façon autonome », indiquent Niccolo et Marta, attablés dans un bar à proximité du port. Ils sont bénévoles au sein du programme Mediterranean Hope, initié en 2013 par les églises protestantes italiennes. « On a comptabilisé environ 300 personnes, continuent-ils en montrant les photos de trois embarcations ne dépassant pas 8 mètres de longueur. Pour la moitié, il s’agissait de mineurs. Des femmes sur le point d’accoucher aussi. Quand ils ont été débarqués, nous leur avons apporté de l’eau et des couvertures avant que les gardes les conduisent au hotspot. » Le centre d’identification est situé à un kilomètre au nord-est du port. Ce complexe aux allures carcérales se cache au fond de la vallée Imbriacola, qui sillonne l’île d’est en ouest. Prévu pour accueillir moins de 200 personnes et dans un état particulièrement délabré, il aurait vu transiter pas moins de 1 500 exilés, le mois dernier.

Avant d’atterrir, mardi soir, les Pilotes volontaires observent, sur le rivage ouest de l’île, un ferry de la compagnie italienne GNV, l’ Azzurra, étrangement placé au mouillage à l’extérieur du port. Dès le mercredi, les 300 exilés fraîchement arrivés et 50 autres enfermés depuis quelques jours au hotspot y sont embarqués. C’est la nouvelle stratégie italienne en cette période de pandémie de Covid-19 : depuis le mois de mars, tous les exilés primo-arrivants sont placés sur des ferrys transformés en centres de quatorzaine flottants. Une démarche dénoncée, en novembre, par près de 150 organisations italiennes et internationales qui y voient une « violation des droits humains » et le moyen de nourrir une propagande sur les « migrants infectés ». Ce jour-là, les autorités ont dû juger préférable de pas montrer un hotspot trop surchargé au ministre italien des Transports qui devait le visiter le lendemain…

 

Parmi les avions et les hélicoptères entourant celui du ministre transalpin, les Pilotes volontaires croisent alors sur le tarmac un autre aéronef de petite taille. Quatre personnes en combinaison orange s’affairent autour.  Ce sont les aviateurs de l’ONG allemande See-Watch, venus eux aussi survoler la Méditerranée à bord du Moonbird. Tant que les deux équipes de pilotes solidaires en auront les moyens, elles se relaieront pour pallier le renoncement des États membres de l’Union européenne à secourir les milliers de nos semblables qui risquent quotidiennement leur vie, en quête d’un refuge, sur les rivages occidentaux de la Méditerranée.

L’indispensable présence des navires d’ONG

Un nouveau bateau, affrété par des militants et députés de la gauche italienne, doit bientôt prendre la mer. À l’initiative du Collectif Mediterranea, le Mare-Jonio-2 sera pourvu d’un hôpital et pourra accueillir environ 1 000 rescapés. Il sera équipé de drones et de ballons volants afin de survoler la zone de recherche et de sauvetage. Il faudra cependant attendre avril avant de le voir naviguer en Méditerranée centrale, où, pour l’heure, plus aucun bateau d’ONG n’est présent. L’organisation Moas (Migrant Offshore Aid Station), qui avait quitté la zone en 2017 à la suite des restrictions imposées par l’Italie, vient aussi d’annoncer son retour. La structure maltaise, partenaire de l’ONG allemandeSea-Eye, espère reprendre ses missions en février avec le Sea-Eye-4.L’Aita-Mari, affrété par des bénévoles espagnols, s’est, pour sa part, mis en route vers la Libye, la semaine dernière. Les Français de SOS Méditerranée, après plusieurs modifications imposées par l’administration italienne sur Ocean-Viking, espèrent quant à eux reprendre leurs missions dès le début 2021. « Qu’il y ait des bateaux ou pas en mer, ça n’a aucune influence sur les départs (d’exilés – NDLR). Or, on a dit dans les capitales européennes que c’était la présence d’ONG qui avait un effet magnétique sur les départs », déclarait Vincent Cochetel, du haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés, au début du mois. À l’heure actuelle, huit bateaux d’ONG sont toutefois interdits d’intervenir pour des raisons administratives ou judiciaires.


Publié le 21/12/2020
Misère du revenu universel

(site politis)

 

Mieux vaut augmenter et élargir les minima sociaux.
Pour marquer son territoiresur le marché politique, le politicien fait périodiquement paraître un livre dont les slogans sont ensuite martelés dans les médias. Benoît Hamon vient pour cela de publier un plaidoyer en faveur du revenu universel, intitulé Ce qu’il faut de courage. Le revenu inconditionnel et individuel d’existence y est présenté comme la face sociale d’un programme écologique. « Salaire du bonheur », il serait la « conquête sociale du XXIe siècle », « éradiquant la pauvreté », conférant à chacun « l’autonomie » et permettant de « modifier la hiérarchie du pouvoir » dans les entreprises. La fermeture des librairies pendant le deuxième confinement a pu empêcher le lecteur allergique à Amazon de juger sur pièces. Nous nous permettons de l’avertir de la démagogie des poncifs les plus charitables véhiculés, en restant le plus concret possible.


1) Le revenu universel serait versé à tous à la naissance, sans conditions de ressources. Il serait de 300 euros avant 15 ans et ensuite fixé autour de 850 euros mensuels. On saisit mal en quoi ce revenu de misère, restant dans une fourchette inférieure au seuil de pauvreté (60 % du revenu médian, lui-même de l’ordre de 1 800 euros), permettrait de vivre décemment sans travailler. Pour véritablement éradiquer la pauvreté, mieux vaut augmenter les minima sociaux au niveau du seuil de pauvreté, les élargir aux jeunes et éviter de les verser à tous ceux qui n’en ont pas besoin ! Cela ne coûterait pas plus de 30 milliards d’euros.


2) Alors que prévaut un chômage de masse (néanmoins peu préoccupant pour ceux qui considèrent le travail comme une aliénation), le revenu universel ne donne aucun pouvoir de négociation à ceux qui travaillent, à l’instar de l’actuelle prime pour l’emploi – permettant même aux entreprises de faire pression à la baisse sur les salaires, puisque l’État paie la différence.


3) Le diable se cache dans les détails du financement de la mesure. Son coût s’élève à près de 700 milliards d’euros, alors que l’ensemble des prestations des branches de la Sécurité sociale représente déjà 470 milliards (25 % du PIB). Comme il est impossible de financer simultanément les deux « conquêtes », il faudra choisir : le revenu universel ou la Sécurité sociale. En toute logique, le revenu universel se substituerait alors aux pensions de retraite et aux allocations familiales. Il couvrirait les dépenses médicales de chacun, à l’exception des gros risques. Il serait financé par l’impôt. Les cotisations sociales liées au travail disparaîtraient progressivement, allégeant le coût du travail et accroissant les profits. Pour combler le manque à gagner pour la santé et les retraites, la porte serait alors grande ouverte aux assurances privées.


4) Quant à l’impôt envisagé, la taxation des revenus financiers et la taxe sur les robots sont convoqués. L’auteur oublie que la première existe déjà à travers la « flat tax » sur les revenus du capital, échappant désormais au barème de l’impôt sur le revenu qui les frappait auparavant. La seconde est d’autant plus aberrante pour qui souhaite atténuer la peine au travail, car la réduction du temps de travail est le corollaire séculaire, socialement organisé, des gains de productivité engendrés par le progrès technique.

par Liêm Hoang-Ngoc

 Publié le 21/12/2020

Soldat augmenté, drones, reconnaissance faciale... Quand le pire de ce qu'a imaginé la SF débarque dans nos vies

 

Aurélien Soucheyre (site humanite.fr)

 

Le ministère des Armées ouvre la recherche sur le « soldat augmenté ». Il a également fait savoir qu’il constituait une « Red Team », composée de dix auteurs de science fiction chargés de préparer les conflits du futur. Fichage généralisé, militaires de l’espace, capitalisme sauvage, dérèglement climatique… La réalité semble rejoindre le plus sombre de la science-fiction. Un sursaut citoyen s'impose. Dossier.

La science-fiction a envahi cette fin d’année 2020. Ou plutôt le pire de ce genre qui envisage tous les possibles, au point d’anticiper de nombreuses avancées technologiques et d’alerter sur des dérives politiques. En ce mois de décembre, le ministère des Armées a annoncé ouvrir la recherche sur le « soldat augmenté » par la science. Il a également fait savoir qu’il constituait une « Red Team », composée de dix auteurs de science fiction chargés de « proposer des scénarios de disruption » afin de préparer les conflits du futur. Mais ce n’est pas tout : le projet de loi « sécurité globale », déjà adopté en première lecture à l’Assemblée nationale, prévoit de généraliser l’usage des drones pour surveiller les rassemblements et assurer le maintien de l’ordre. Son article 24 sombre carrément dans le délit d’intention et la prédiction puisqu’il autorise, en l’état, les policiers à empêcher les journalistes et citoyens de les filmer au prétexte de la commission d’un futur délit. Comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement a publié trois décrets, toujours en ce mois de décembre, visant à ficher les citoyens pour « opinions politiques », « convictions philosophiques, religieuses » et « appartenance syndicale ». Enfin, le ministère de l’Intérieur, dans son nouveau Livre blanc, indique vouloir se « porter » à un nouveau niveau de « la frontière technologique » en ayant recours à la biométrie et la reconnaissance faciale…

« La technologie, outil pour servir ou asservir »

Vous avez l’impression d’être dans un scénario digne de Minority Report, 1984 ou du Meilleur des mondes ? C’est normal. « Cette actualité est pleine de gros clichés de la science-fiction dystopique qui risquent de passer dans la réalité », s’alarme André-François Ruaud. L’écrivain et fondateur des éditions les Moutons électriques note à regret que cela fait des décennies que la SF sonne l’alerte en explorant les questions de la surveillance généralisée, du réchauffement climatique et du transhumanisme guerrier. « Il est dramatique de se retrouver aujourd’hui dans un monde qui incarne petit à petit les idées les plus pessimistes du genre », souffle l’auteur. Car il existe aussi, bien sûr, une SF optimiste. « La dystopie dénonce un monde à éviter, mais son omniprésence a pu créer une chape de plomb idéologique, un effet pervers, pesant et fataliste. C’est pourquoi plein de jeunes autrices et auteurs se lancent en ce moment dans le solarpunk, une branche de la SF où l’on retrouve l’aspect optimiste, solaire, humaniste et utopiste du genre, en apportant des solutions », apprécie André-François Ruaud.

De quoi réveiller les consciences, afin de refuser une société toujours plus inégalitaire dans laquelle la technologie est utilisée pour espionner, uniformiser et pousser à la consommation ? « La littérature de l’imaginaire cherche sans cesse à nous montrer que les constructions qui nous entourent peuvent être déconstruites. Elle permet d’envisager l’avenir sous un jour nouveau en réinterrogeant notre monde », abonde David Meulemans. Le directeur des éditions Aux forges de Vulcain cite ici Star Trek : « Vous vous rendez compte de l’audace de cette série américaine, dans laquelle il n’y a plus de nation, plus de salaire, plus d’argent, plus de pyramide sociale, plus aucun écart de richesses ? » Ce n’est certes pas ce pan de la SF qui s’impose de plus en plus dans nos vies. « Il y a une guerre des imaginaires. L’histoire est pleine de possibilités qui ne sont jamais advenues. La technologie peut permettre de réaliser de grands rêves de l’humanité, ou servir à l’asservir. Mais elle n’est ni bonne ni mauvaise. Tout dépend de son usage, et de qui en a la maîtrise », mesure Pierre Dharréville.

Un projet vieux comme la guerre

Le député PCF, et écrivain, pointe ici les débats sur le « soldat augmenté ». Dès 2002, l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense des États-Unis (Darpa) affirme que le soldat est « devenu le maillon faible » des champs de bataille. Mais le recours unique à des robots poserait lui aussi problème. D’où l’idée du soldat augmenté, grâce à l’implant de puces, de stimulants, de prothèses et de gènes permettant de le rendre toujours plus fort de corps et d’esprit. Un projet vieux comme la guerre, qui a abouti dans les comics à la création de Captain America. « Le corps humain ne peut devenir le champ d’expérimentation des rivalités entre nations. Ce n’est pas parce que c’est possible que c’est souhaitable. On ne doit pas franchir cette frontière éthique qui mettrait en cause notre humanité », insiste Pierre Dharréville.

Nous disons oui à l’armure d’Iron Man et non à l’augmentation et à la mutation génétique de Spider-Man. Florence Parly Ministre des Armées

La France est d’ailleurs l’un des seuls pays au monde à s’être doté d’un Comité d’éthique de la défense, qui a rendu ce mois-ci un avis favorable à l’ouverture de recherches sur le soldat ­augmenté. La ministre des Armées s’est voulue rassurante. « Nous disons oui à l’armure d’Iron Man et non à l’augmentation et à la mutation génétique de Spider-Man », a déclaré Florence Parly, qui précise : « Nous rechercherons toujours des alternatives aux transformations invasives, c’est-à-dire des augmentations qui ne franchissent pas la barrière corporelle. Plutôt que d’implanter une puce sous la peau, nous chercherons à l’intégrer à un uniforme. »

Le rapport du Comité d’éthique, dans ses conclusions, ouvre pourtant en grand la porte à de possibles interventions invasives, sur les yeux et le reste du corps. Il est « impératif de ne pas inhiber la recherche sur le soldat augmenté afin d’éviter tout risque de décrochage capacitaire de nos armées », argumentent ses rédacteurs. Si la question de la « réversibilité » des interventions est évoquée, celle du « consentement » des soldats est d’emblée malmenée, puisque le document stipule qu’il conviendra de « formaliser au bon niveau les éventuels impératifs qui conduiraient à passer outre ».

« On ne doit pas franchir la frontière éthique »

« D’un côté, le Comité d’éthique dresse des garde-fous, dont l’interdiction d’interventions génétiques. Mais de l’autre, il n’exclut absolument pas des solutions extrêmes en cas de danger. On sent bien qu’il est ici question de repousser les limites et d’avancer en marchant, ce qui est préoccupant », observe André Chassaigne. Le président du groupe GDR, membre de la commission de la Défense, considère qu’il faut plus que jamais prendre la SF au sérieux. « Les défis sont immenses. Il y a à la fois le développement du concept de ‘‘zéro mort’’ pour nos troupes, via les drones. Mais la guerre à distance, la virtualisation de l’acte de tuer, peut avoir des conséquences psychologiques terribles pour les deux camps », prévient-il. L’élu alerte aussi sur la possibilité de se faire pirater le matériel déployé. « Nous sommes parfois incapables de ­remonter à la source des cyberattaques. Dans l’espace public, les caméras et GPS ont déjà été détournés par des hackers pour identifier des bases militaires secrètes ou des agents des services secrets. » De la SF pure et dure, en somme… Plutôt que de participer à une escalade militaire et technologique intrusive et déshumanisante, le député appelle à une réglementation internationale.

La bascule s’est faite en 1945, quand la bombe A est tombée sur Hiroshima. L’idée que le progrès scientifique ne pouvait amener que le bonheur est morte ce jour-là. André Chassaigne Président du groupe GDR et membre de la commission de la Défense

« Donald Trump a créé une armée de l’espace. Il faudrait plutôt renforcer le traité de 1967 qui interdit toute intervention militaire au-delà du ciel. Et nous devons absolument prohiber les systèmes d’armes létaux autonomes, car c’est à l’humanité de garder la main sur les décisions, et de tendre toujours vers la paix », liste André Chassaigne. Pour l’élu, l’ensemble de ces considérations ne datent pas d’hier, même si leurs résonances sont aujourd’hui très fortes. « En définitive, la bascule s’est faite en 1945, quand la bombe A est tombée sur Hiroshima. L’idée que le progrès scientifique ne pouvait amener que le bonheur est morte ce jour-là. L’éditorial d’Albert Camus dans Combat , le 8 août 1945, ne dit pas autre chose : ‘‘Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.’’ »

Des auteurs chargés de « challenger » l’armée

Ils sont dix créateurs de SF à avoir rejoint la Red Team, sous l’égide du ministère de la Défense. Parmi eux, des grands noms de la création française, comme Xavier Mauméjean, Laurent Genefort, Xavier Dorison ou Romain Lucazeau. Deux autres auteurs ont choisi des pseudos afin de rester anonymes : Hermes et Capitaine Numericus. Ils ont été sélectionnés parmi 600 candidats. « La science-fiction passe à l’action pour protéger les intérêts de la France, sa résilience et son autonomie stratégique », s’est enthousiasmée la ministre Florence Parly. Charge à eux d’imaginer les agressions du futur, et comment y répondre. « J’entrevois la démarche intellectuelle de certains membres, mais ce n’est pas du tout le rôle de la SF d’être instrumentalisée par l’armée », regrette l’écrivain André-François Ruaud.

Publié le 20/12/2020

En 2020, 27 décès suite à une intervention des forces de l’ordre, dont 12 pendant le confinement

 

par Ivan du Roy, Ludovic Simbille (site bastamag.net)

 

Qu’elles soient soit légitimes, discutables ou illégales, Basta ! poursuit son recensement des interventions policières létales. 27 décès sont survenus en 2020 dont onze tués par balles – deux lors d’opérations anti-terroristes – et sept suite à un « malaise » en détention ou asphyxiés lors d’une interpellation. Voici le bilan que l’IGPN se refuse de faire.

Basta ! actualise son recensement des décès liés à l’action de la gendarmerie et de la police nationale. Pour rappel, notre décompte intègre l’ensemble des interventions létales des forces de l’ordre, quelles que soient les circonstances, que le recours à la force y soit légitime, discutable ou illégal – ce n’est pas à Basta ! d’en juger mais à la justice lorsqu’elle est saisie (voir notre méthodologie ici).

Au cours de l’année 2020, 27 personnes sont, selon les informations à notre disposition, décédées suite à une mission des forces de l’ordre. À cela s’ajoute, une femme tuée par un agent en dehors de ses heures de travail. Depuis 1977, nous recensons au total au moins 746 personnes décédées du fait d’une intervention des forces de l’ordre ou de l’action de l’un de ses représentants. Parmi elles, 26 sont décédées au cours d’une opération classée antiterroriste et 78 du fait d’un agent hors-service (consulter la visualisation de notre base de données ici).

L’année 2020 confirme ainsi la tendance à la hausse observée depuis 2016 (sans les décès liés à un agent en dehors de son service) : 24 en 2019, 26 en 2018, 24 en 2017, 22 en 2016. Nous vous proposons une série d’infographies récapitulant les causes, les circonstances de ces interventions létales ainsi que les unités impliquées sur ces cinq dernières années (2016-2020).

En 2020 : 10 personnes tuées par balles

Dix personnes ont été tuées par l’ouverture du feu d’un policier ou d’un gendarme. Parmi elles, on compte deux interventions suite à une attaque classée terroriste : Abdoullakh Anzorov, l’assassin de l’enseignant Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine, Nathan C. qui a poignardé en début d’année deux personnes à Villejuif (Val-de-Marne) avant d’être abattu par des agents de la brigade anticriminalité (Bac).

Autre situation particulière, Pascale Casarre abattu par le GIGN en Gironde alors qu’il s’était retranché chez lui armé d’un fusil, après avoir agressé un de ses voisins. Dernièrement, Fabien Badaroux, est tué à Avignon après avoir agressé avec une arme de poing un chef d’entreprise d’origine maghrébine.

Lors d’interventions plus classiques, et parfois controversées, quatre personnes ont été tuées alors qu’elles étaient potentiellement armées (les versions policières et de certains témoins peuvent diverger), dont trois d’une arme blanche. En février, à Mayotte, la Bac tire sur un homme muni d’une matraque qui agressait une tierce personne. L’agent auteur du coup de feu a été placé en garde à vue, puis sous le statut de témoin assisté.

Les versions divergent autour de la mort de Mehdi Bourogaa, tué le 22 février par un membre la Bac à Marseille. Arrivés dans la cité des Maronniers suite à une tentative de braquage d’un supermarché, les policiers auraient été « mis en joue par un des malfaiteurs armés d’un fusil », d’après le parquet. Ce récit est contesté par plusieurs témoins de la scène. Selon ces derniers, le jeune homme avait son arme pointée vers le sol et a été « menotté et roué de coups » avant de mourir [1]. Malgré ces divergences, l’enquête de l’IGPN est classée sans suite pour légitime défense, huit mois après les faits.

Le 4 avril, Jimmy B., un Réunionnais de 47 ans, meurt dans son appartement toulousain sous les balles de policiers appelés en raison de possibles violences conjugales. L’homme était-il armé au moment de s’effondrer ? Selon la presse, cet ancien légionnaire « alcoolisé » se serait rué sur les fonctionnaires muni d’un couteau. La compagne du défunt, présente sur les lieux, dit n’avoir jamais vu une telle arme. Son avocat demande pourquoi avoir usé d’une arme à feu. L’Inspection générale de la police nationale (IGPN) est saisie.

Le 14 avril, Zar Muhammad Miakhil, un demandeur d’asile Afghan, est tué dans le Parc de La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Souffrant de troubles psychologiques et ne parlant pas français, Zar Muhammad se serait jeté sur une patrouille avec son couteau avant d’être atteint de trois balles sur les cinq tirées par les fonctionnaires. « La police pouvait cibler sa jambe. Il faut une enquête complète pour comprendre pourquoi il a été tué », interpelle le frère de la victime auprès de Streetpress. L’IGPN a été saisie.

Deux personnes n’étaient pas armés au moment où les forces de l’ordre ont ouvert le feu. Olivio Gomes, 28 ans, est atteint de trois balles dans l’épaule et l’omoplate. L’agent de la Bac a tiré alors qu’Olivio se trouvait dans son véhicule en bas de chez lui, à Poissy. Alors que la Bac voulait interpeller Olivio, celui-ci aurait redémarré en « mettant en danger » le policier. Cette version est rapidement remise en cause par les expertises balistiques et les proches de la victime, interrogés par la journaliste Sihame Assbague. Fait rare, l’auteur du coup de feu est mis en examen pour « homicide volontaire ».

 

Autre affaire : un routier intérimaire qui s’est soustrait à un contrôle des forces de l’ordre, près de Montauban, n’était pas armé. Il a été tué de deux balles par un gendarme qui tentait de stopper sa fuite. [2].

Deux morts par asphyxie

L’année a tristement commencé en janvier avec l’agonie filmée de Cédric Chouviat. La mort de ce livreur de 43 ans, asphyxié suite une « fracture du larynx », a relancé la polémique sur les gestes et techniques d’immobilisation, comme la clef d’étranglement ou le plaquage ventral (Lire ici). Les derniers éléments dévoilent qu’il a répété sept fois « j’étouffe » avant de succomber.

Ce drame n’empêchera pas le décès, deux mois plus tard, de Mohamed Gabsi, dans des conditions similaires. Étouffé par des policiers municipaux de Béziers, ce père de famille, âgé de 33 ans, que les médias vont présenter comme sans-abri, est maintenu au sol, menotté, pendant plusieurs minutes avant d’être transporté au commissariat où, inconscient, les pompiers ne peuvent le réanimer. L’autopsie, en partie occultée par les autorités, mentionne une « asphyxie » causée par la méthode d’interpellation.

Cinq « malaises » dans un commissariat ou une gendarmerie

Cinq personnes ont également péri alors qu’elles se trouvaient en cellule, dans des circonstances troubles. La plupart de ces affaires se sont déroulées pendant le premier confinement.

« Le fonctionnaire de police ayant la garde d’une personne dont l’état nécessite des soins doit faire appel au personnel médical et, le cas échéant, prendre des mesures pour protéger la vie et la santé de cette personne », précise le code déontologie de la police nationale.

Le 15 avril, un sexagénaire placé en garde à vue pour état d’ivresse à Rouen, aurait fait un malaise lorsque les policiers seraient venus le chercher pour l’auditionner. Selon le procureur, l’autopsie « n’a pas mis en évidence d’intervention extérieure ». Circonstance similaire le 10 avril pour un homme dans une gendarmerie de Sorgues (Vaucluse).

Le 28 avril, Dine Benyahia, souffrant d’asthme, succombe dans une cellule de dégrisement du commissariat d’Albi. Son père a porté plainte. Le 1er mai, Romain B., interpellé en bas de chez lui en état d’ébriété à Saint-Denis, dans le nord de Paris, est emmené au commissariat et placé en cellule de dégrisement. À 1 h 30 du matin, son corps est découvert inanimé. Sa famille porte plainte pour « non-assistance à personne en danger ». Une enquête est menée par les fonctionnaires du commissariat où est décédée la victime...

Le 23 août, Toufik Sahar, de nationalité algérienne, meurt dans des conditions troubles au commissariat central de Lille-Sud. Selon les informations du journal lillois La Brique, la famille aurait été contrainte de reconnaître le corps sur la base de photographies en raison du coronavirus.

7 décès lors d’accidents routiers, la plupart en fuyant les forces de l’ordre

Sept personnes sont décédées lors d’un accident routier, six de ces décès sont survenus a priori en fuyant un contrôle ou une interpellation des forces de l’ordre, la septième personne a été renversée par un véhicule de police.

Une note de la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne, datée du 06 mars 2015, précise que « la poursuite des véhicules, qu’il s’agisse de deux ou quatre-roues, ne peut se justifier qu’en raison d’un fait particulièrement grave ».

Le 9 janvier, à Rennes, Maëva Coldeboeuf, 21 ans, est tuée par un véhicule de la police nationale qui roule en sens inverse sur une voie de bus. Sa mère porte plainte pour connaître les circonstances exactes du drame. Dix mois plus tard, les deux policiers sont condamnés à douze mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Rennes. Ils font appel de la décision.

À Estourmel (Nord), le 10 avril : A. E. est au volant d’une voiture avec un passager. Les occupants sont « connus » des agents de la Bac locale qui tentent de les contrôler. Dix kilomètres plus loin, le conducteur perd le contrôle du véhicule et meurt sur le coup, l’autre passager reste quelques temps entre la vie et la mort. La famille de ce dernier s’interroge sur la version de la police qui assure ne pas avoir pourchassé le véhicule. Les proches des victimes demandent au procureur de faire « toute la lumière sur cette enquête » [3]. Drame similaire fin avril, à Clermont-Ferrand : un mineur de 14 ans, conduisant une voiture, s’encastre dans un magasin pour éviter contrôle de la Bac.

Le 17 juin, au Plessis-Robinson, un motard de 28 ans, fortement alcoolisé, fait une chute mortelle alors qu’il avait été pris en chasse par deux policiers en moto qui tentaient de le contrôler. L’IGPN a entendu les agents qui affirment avoir cessé la poursuite avant le drame.

Ce 8 décembre, c’est même un policier qui a payé de sa vie une course poursuite engagée par la Bac, en Seine-et-Marne [4]. Alors qu’elle poursuivait un automobiliste en état d’ivresse, une équipe de la Bac a renversé un de leur collègue. Hospitalisé, l’agent a succombé à ses blessures. L’IGPN a été saisie. Le conducteur de la Bac n’est pas mis en cause.

Quel rôle précis a joué l’intervention des forces de l’ordre dans la mort d’une personne qui aurait tenté de les fuir ? À cet égard, deux décès restent à ce jour controversés quant à l’implication de policiers.

En janvier, dans un quartier de Saint-Denis sur l’Île de la Réunion, Miguel K. a perdu la vie après avoir percuté, en scooter, une voiture de la Bac. Sa mort déclenche la révolte d’habitants du quartier. Les premiers éléments de l’enquête excluent toute responsabilité des fonctionnaires. La mère porte plainte pour connaître les circonstances exactes de son décès. Un collectif de soutien, « Komité Miguel » lance un appel à témoins et réclame « vérité et justice ».

Le 17 mai, Sabri, 18 ans, circulant en moto à Argenteuil, meurt en heurtant un poteau après avoir croisé une voiture banalisée de la Bac. Le procureur de la République disculpe les agents qui assurent n’avoir pas poursuivi la moto. L’enquête est classée sans suite. Selon les proches du défunt, plusieurs éléments posent question sur le niveau d’implication des policiers. D’après l’une de ses avocates, la famille du jeune homme s’apprêterait à porter plainte pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner » afin de faire la lumière sur cette affaire.

Au moins une noyade et une chute mortelle

Le 10 avril, à Angoulême, Boris saute d’un pont avant de se noyer dans la Charente afin d’échapper un contrôle de la Bac. Toujours pendant le confinement, le 7 mai, à Grenoble, un homme meurt en tentant d’échapper à la police qui intervient à la demande du bailleur social pour vérifier un appartement « squatté ». Les occupants s’enfuient par le balcon. L’un d’eux fait une chute mortelle. Selon nos informations, la famille ne souhaiterait pas donner suite.

Une affaire mérite encore des éclaircissements : Mahamadou Fofana est-il lui aussi mort noyé en échappant à une tentative d’arrestation tel que l’affirment les policiers. Ces derniers auraient tenté d’interpeller ce père de famille qu’il soupçonnait de vol de moto. Au terme d’une course poursuite, il serait tombé dans la Seine. Cette version est réfutée par des témoins qui attestent que Mahamadou Fofana n’a pas sauté dans le fleuve. Ses proches soupçonnent des violences policières. Une plainte est déposée pour « violence volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Une contre-expertise est demandée. Leur avocat, Yassine Bouzrou, s’interroge sur les traces de « lésions au niveau de la tête qui correspondent à un choc contre un plan dur » et pointe les contradictions du rapport d’autopsie et le compte rendu intermédiaire délivré par le même médecin légiste. Yassine Bouzrou n’exclut pas une « possible noyade » mais due à l’intervention d’un tiers.

12 décès pendant le confinement

L’année 2020 a été marquée par le premier confinement décrété du 17 mars au 11 mai pour lutter contre la propagation du Covid-19. Au total, 12 personnes (presque la moitié des morts de 2020) sont décédées dans le contexte de ces mesures de restriction de la liberté de circulation. La plupart de ces morts ont eu lieu en avril, dont 3 le même jour (le 10 avril). Pour retrouver une telle fréquence, il faut remonter au printemps 1993 où neuf personnes sont décédées en l’espace de trois semaines, entre les 1er et 22 avril. Le ministre de l’Intérieur d’alors s’appelait Charles Pasqua. Prenant pour la première fois ses fonctions Place Beauvau, en 1986, il avait alors déclaré que le gouvernement était décidé à « couvrir les policiers ». Le mois suivant, six personnes mourraient entre les mains de la police en moins de quinze jours (du 9 au 22 juin 1986).

Un agent hors-service tue sa compagne

À ces interventions, s’ajoute un décès dû à un agent hors-service. À Toulon, une femme est assassinée par son compagnon, armé de son arme de dotation, alors qu’ils étaient en instance de séparation. Ce membre de la Bac a ensuite mis fin à ses jours en retournant son revolver contre lui. En dix ans, ce type de scénario – succomber à des violences domestiques perpétrées avec l’arme de service d’un agent – a coûté la vie à au moins 16 personnes (sept ex-compagnes de policiers, un ex-compagnon, deux enfants et six voisins ou proches).

Ludovic Simbille et Ivan du Roy

Outre l’année 2020, notre actualisation du 18 décembre intègre une quarantaine de cas supplémentaires retrouvés grâce à de nouvelles recherches dans les archives de presse, dans les ouvrages, notamment ceux de l’historien de la répression policière Maurice Rajsfus, décédé en juin dernier. Certaines affaires n’ont pas encore été ajoutées car en cours de vérification.
 

Notes

[1] Lire notamment ici.

[2] Voir La Dépêche.

[3] Dans une vidéo publiée par La Voix du Nord.

[4Article de Ouest-France.

 Publié le 19/12/2020

Malgré les déclarations d’Olivier Véran, suppressions de lits et fermetures d’hôpitaux se poursuivent

 

PAR RACHEL KNAEBEL (site bastamag.net)

 

 « Je sors totalement du dogme de la réduction des lits lorsqu’il y a des transformations de projets hospitaliers. Ça c’est terminé ! » C’est le ministre de la Santé Olivier Véran qui le dit, le 18 novembre, lors d’un séminaire professionnel des hospitaliers [1]. Après dix mois d’épidémie de Covid, pendant lesquels les projets de suppressions de lits ont été maintenus et en l’absence de mesures conséquentes pour améliorer la situation des hôpitaux, peut-on le croire ? « Sur le terrain, à la Réunion, à Nantes, à Caen, à Paris... les projets de restructuration hospitalière sont toujours à l’ordre du jour, prévoyant la fermeture de centaines de lits et la suppression de nombreux emplois hospitaliers », constate Olivier Milleron, cardiologue à l’hôpital Bichat, lors d’une conférence de presse du collectif inter-hôpitaux le 1er décembre.

3400 lits hospitaliers ont été fermés en 2019, 4000 en 2018. Ces fermetures s’ajoutent aux 69 000 places d’hospitalisation à temps complet qui ont disparu entre 2003 et 2017 [2]. Il y a un mois Basta ! établissait une carte des suppressions de lits d’hôpitaux engagées ces dernières années. Ces suppressions ont encore lieu ces derniers mois, comme à l’hôpital de Juvisy, en région parisienne : 50 lits d’hospitalisation ont été fermés fin septembre alors qu’ils avaient accueilli des malades du Covid lors de la première vague, selon le collectif de défense des hôpitaux du Nord-Essonne. À Nancy, la suppression prévue de près de 200 lits au CHU sera-t-elle maintenue malgré la crise sanitaire ? Le 22 novembre, le maire socialiste de Nancy, Mathieu Klein, a demandé au ministre de la Santé de confirmer sans ambiguïté l’abandon des suppressions de lits à l’hôpital lorrain.

40 % des maternités françaises ont déjà disparu

Nous avons complété notre carte des suppressions de lits en nous appuyant notamment sur les retours de terrain suite à notre appel à témoignages. Résultat : partout, des places d’hospitalisation continuent d’être supprimées. Tous les services, qu’il s’agisse de réanimation, de cardiologie, de gériatrie, de maternité ou de psychiatrie, sont concernés, avec ou sans épidémie.

À Dinan (Côtes-d’Armor), depuis le 15 novembre, la maternité ne réalise plus les accouchements. Elle est devenue un simple « centre périnatal », qui n’assure plus que le suivi des mères avant et après la naissance. Raison invoquée : la difficulté à recruter des gynécologues-obstétriciens. Dinan s’ajoute ainsi à la longue liste des maternités fermées en France, en particulier dans les petites villes (en vingt ans, 40 % des maternités françaises ont disparu calculait Le Monde l’année dernière).

 

Des soignants sanctionnés pour avoir manifesté contre la fermeture temporaire de services d’urgence

À Paris, l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a décidé le 1er novembre de fermer temporairement les urgences de l’Hôtel-Dieu, en pleine deuxième vague du Covid. Du jour au lendemain, les urgentistes de l’Hôtel-Dieu ont été envoyés travailler à l’hôpital Cochin. « Le prétexte de la direction pour cette fermeture était le besoin de renforcer les équipes sur l’hôpital Cochin par rapport au Covid. Mais s’il y a un manque de personnel, c’est dû aux restructurations passées, dénonce Bruno Lamaille, délégué CGT de l’hôpital de l’Hôtel-Dieu. Il y a quelques jours, la direction nous a finalement dit qu’elle allait rouvrir les urgences dans deux ou trois semaines. Mais peut-on la croire ? »

Défendre l’accès aux soins n’est pas du goût de la Préfecture. Des soignants qui manifestaient devant l’Hôtel-Dieu pour exiger la réouverture du service, ont écopé le 6 novembre d’une amende de 135 euros pour « rassemblement illégal en raison du contexte sanitaire » [3].

À l’hôpital gériatrique Émile-Roux de Limeil-Brévannes (Val-de-Marne), qui dépend aussi de l’AP-HP, le projet de reconstruction de l’hôpital dans des bâtiments neufs entraînera la suppression de 150 lits de prise en charge de long séjour, sur les 390 lits actuellement disponibles. « Pour supprimer autant de lits, la direction a pris pour prétexte de dire qu’une partie de nos patients ne relèvent pas du sanitaire mais du médico-social, et qu’ils devraient donc aller en Ehpad, nous précise Frédéric Lopez, aide-soignant et délégué de Sud-Santé-Sociaux à l’hôpital Émile-Roux. Nous considérons pourtant que les personnes âgées malades sont mieux prises en charge à l’hôpital. »

« L’AP-HP continue de supprimer des lits de soins de longs séjours »

Ce n’est pas l’avis de la direction de l’AP-HP et de son directeur Martin Hirsch. Dès 2018, elle annonce son projet de réduire de 30 à 50 % le nombre de lits de ses unités de soins de longue durée (USLD), dédiées aux personnes âgées. Objectif ? Les transformer en lits d’Ehpad, avec moins de personnels soignants. « Nous avons découvert le projet pour l’hôpital Émile-Roux fin 2018. Puis, dans le cadre de l’intersyndicale avec la CGT, nous avons proposé un projet alternatif de transformation, sans perte de lits », souligne Frédéric Lopez. Ce projet alternatif prévoyait l’ouverture d’un centre de santé, la remise en service de l’hospitalisation à domicile, la création d’une unité pour patients Alzheimer… « Puis le Covid est arrivé et la direction générale a reconnu que l’AP-HP avait en fait intérêt à investir dans le médico-social », rapporte le délégué Sud. L’AP-HP n’a pas abandonné la suppression de 150 lits dans le nouveau bâtiment, mais a finalement accepté de faire construire en plus un Ehpad de 120 à 150 lits, public, en coopération avec le département. « Avec le Covid, ce que demandent les Ehpad, c’est plus de personnels soignants, donc de devenir des unités de soins longue durée », relève Frédéric Lopez.Abonnez-vous à notre newsletter

« On se bat, et on obtient des choses, mais c’est à la marge. L’AP-HP continue de supprimer des lits de soins de longs séjours et de soins de suite alors que Korian et les autres groupes d’Ehpad privés se développent », regrette toutefois Fabien Cohen, porte-parole de la Coordination de vigilance du groupement hospitalier Henri-Mondor. À l’hôpital Albert-Chenevier de Créteil, une unité de psychiatrie de 20 lits doit ainsi être définitivement fermée… pour être transférée à une clinique psychiatrique privée appartenant au groupe Clinea, une filiale du groupe privé Orpea [4].

La direction justifie l’opération par les difficultés à recruter des psychiatres. « C’est à la fois un problème de personnel et une forme de privatisation, analyse Fabien Cohen. Aujourd’hui, on a une course à la captation de médecins de haut niveau. En fait, on les pousse à partir de l’hôpital public. Et le privé leur tend les bras avec souvent des salaires plus importants et des conditions de travail qui ne sont pas pires que dans le public. Le Ségur de la santé n’a pas réglé ce problème. En même temps, les directions se servent de ce manque de personnel pour justifier les fermetures. C’est un cycle sans fin. Et c’est très douloureux pour le personnel des hôpitaux, il faut les soutenir moralement. »

 

« Le mode de financement ne change pas, la gouvernance ne change pas »

En région parisienne, c’est aussi le projet du futur hôpital Grand Paris Nord qui inquiète. Cet établissement sera construit à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) et doit ouvrir en 2028. Elle prévoit de réunir sous un même toit l’hôpital Bichat de Paris et l’hôpital Beaujon de Clichy, qui, eux, disparaîtront. Le nouvel hôpital « ouvrira avec un tiers de lits d’hospitalisation complète en moins, affirme Olivier Milleron, du collectif inter-hôpitaux. Alors que la zone d’implantation du nouvel hôpital est déficitaire en médecins généralistes, en spécialistes, et en places d’hospitalisation. Et elle est en plus en forte croissance démographique. »

Dans ce contexte, les personnels hospitaliers du collectif inter-hôpitaux ne sont convaincus ni par les milliards d’euros supplémentaires prévus par la loi de financement de la Sécurité sociale, adoptée définitivement le 30 novembre et liés aux surcoûts générés par le Covid, ni par la proposition de loi de la députée LREM Stéphanie Rist « visant à améliorer le système de santé par la confiance et la simplification »« Le mode de financement ne change pas, la gouvernance ne change pas, les fermetures de lits se poursuivent », critique Olivier Milleron. Pour Sophie Ettendorff, cadre de santé à l’hôpital de Pau et membre du collectif inter-hôpitaux, la proposition de loi Rist « ne propose aucune ouverture vers un fonctionnement démocratique de la gouvernance des hôpitaux, dans lequel soignants et usagers auraient leur place. On ne peut plus avoir des décideurs toujours plus déconnectés du terrain », ajoute-t-elle [5]. Olivier Véran est-il aussi prêt à « sortir du dogme » des managers-gestionnaires tout puissants à l’hôpital public ?

Rachel Knaebel

Publié le 18/12/2020

Notre ami le dictateur

 

(site politis.fr)

 

Égypte, Turquie, Libye… Derrière ces affaires croisées, il y a notre dépendance à l’industrie d’armement et une culture officielle crispée dans un monde qui bouge.

À l’occasion de la visite du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, le protocole élyséen a inventé un genre nouveau de cérémonie : la remise clandestine de Légion d’honneur. Ou, si l’on préfère, la Légion d’honneur honteuse. Finalement révélé, l’événement a été particulièrement mal reçu en Italie, où l’on n’a pas oublié l’assassinat en 2016 du jeune sociologue Giulio Regeni, qui travaillait sur les syndicats égyptiens, et dont le corps mutilé a été retrouvé près du Caire une semaine après son enlèvement. Un cas parmi des dizaines d’autres, opposants au régime, journalistes, démocrates, militants des droits humains. Les geôles du maréchal Sissi comptent plus de soixante mille prisonniers politiques. Amnesty International parle aussi d’une « frénésie d’exécutions » : 57 pour les seuls mois d’octobre et de novembre. Tel est l’homme auquel Emmanuel Macron adressait de fraternelles tapes dans le dos. On a beau savoir depuis Saint-Just qu’« on ne gouverne pas innocemment », on est pris de nausée. Mais pourquoi cette Légion d’honneur et ces gestes empressés ? La première réponse qui vient est évidemment le juteux commerce des armes. L’Égypte possède le catalogue complet de la maison Dassault. On parle de sept milliards d’euros depuis 2009. Des avions de chasse Rafale et des missiles Crotale que l’Égypte n’a pas manqué d’utiliser pour tenter d’écraser la rébellion au Yémen et les populations alentour. Face à cela, que pèse le beau geste symbolique du journaliste et écrivain italien Corrado Augias, qui est allé à l’ambassade de France à Rome rendre sa Légion d’honneur ?

Mais, me direz-vous, rien de tout ça n’est très nouveau. Il y a donc autre chose qui nous ramène à des débats qui sont hélas dans notre actualité. La France entretient avec le monde musulman des relations conflictuelles, comme jamais peut-être depuis la guerre d’Algérie. Le projet de loi « antiséparatiste » est perçu, non sans raison, comme hostile à l’islam. Avec opportunisme, l’autocrate populiste turc Erdogan s’est empressé de prendre la tête de la fronde anti-française faisant ainsi coup double. Il se pose en héraut du monde musulman contre une France qui attire à elle tous les griefs, et il transfère sur un terrain idéologique un conflit dont l’enjeu est la possession de zones maritimes qu’il dispute à la Grèce en Méditerranée orientale. Avec, à la clé, d’importantes ressources gazières. Emmanuel Macron et son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian (« la gauche » de la macronie…) sont donc en quête de soutiens. Le maréchal Sissi fait l’affaire. Et ne soyons pas trop regardants ! Pire que les tapes dans le dos, il y eut même cet hallucinant échange pseudo-philosophique entre le président français et le dictateur égyptien devant la presse. Quoi de plus flatteur pour Sissi qu’une aimable conversation au pays des Lumières sur Dieu, l’Homme et l’organisation des sociétés humaines ? C’est peu dire que Macron est « égypto-dépendant ». Sans compter que le président français et le dictateur égyptien font cause commune dans un autre dossier, à haut risque. Ils soutiennent l’un et l’autre l’aspirant dictateur libyen Khalifa Haftar – un ami de Bachar Al-Assad – dans son entreprise militaire contre le gouvernement de Tripoli reconnu par l’ONU. Le soutien de Sissi à Haftar est officiel. Celui de Macron est plus discret, puisque la France a, « en même temps », reconnu le gouvernement de Tripoli. Et l’affaire est plutôt mal engagée depuis que… la Turquie a volé au secours de Tripoli. Cela fait beaucoup de zones de friction avec la Turquie. Au cours de l’été dernier, les navires français et turcs ont même joué à se faire peur en Méditerranée orientale, frôlant parfois l’incident.

Aujourd’hui, la France milite pour le renforcement des sanctions économiques. Sans grand succès, parce que l’Allemagne redoute qu’Erdogan pousse vers l’Europe, comme il l’a déjà fait, des dizaines de milliers de réfugiés syriens qu’il retient dans ses camps depuis le cynique pacte migratoire signé avec l’Union européenne en 2016. Nous voilà donc bien seuls ! Il n’y avait pourtant pas de fatalité pour que la France soit en première ligne face à l’ambitieux et belliqueux Erdogan. Pas de fatalité pour qu’elle s’isole de l’Union européenne. Derrière ces affaires croisées, il y a notre dépendance à l’industrie d’armement et une culture officielle crispée dans un monde qui bouge. Reconnaissons que tout, aujourd’hui, est plus compliqué. La Turquie est l’exemple même de ces nationalismes qui font et défont leurs alliances au gré de leurs intérêts immédiats. Membre de l’Otan, elle est désormais avec la Russie en Syrie ou dans le Caucase, mais s’oppose à elle en Libye où Poutine soutient Haftar… Quant à Erdogan, il emprisonne lui aussi ses opposants, et prête la main en toutes circonstances au massacre des Kurdes ou des Arméniens. S’il n’est donc pas question de le soutenir, il n’est pas utile non plus de lui fournir des prétextes. Enfin, on ne peut parler du Moyen-Orient sans dire un mot de la Palestine. Voilà que la France prend le parti d’ignorer la décision de la Cour européenne des droits de l’homme qui lui enjoint de reconnaître le droit au boycott des produits israéliens comme une liberté d’expression. La France choisit mal ses amis.

 

par Denis Sieffert

Publié le 18/12/2020

Crise. Licenciements : derrière les grands mots, le laisser-faire

 

Cyprien Boganda (site humanite.fr)

 

IBM vient d’annoncer 1 251 suppressions de postes en France, rejoignant la longue liste des restructurations. Face à la casse, le gouvernement promet beaucoup, mais agit peu.

Surtout, ne pas donner l’image de l’immobilisme. Ce soir du 14 Juillet, devant 9 millions de téléspectateurs, le président de la République entend empoigner la réalité à bras-le-corps : « Nous allons avoir des plans sociaux – ils ont commencé – et nous allons avoir une augmentation massive du chômage. Ce qu’il faut faire, c’est nous préparer collectivement, agir, pour défendre les emplois existants et en créer au plus vite dans les secteurs en expansion. »

« L’obsession du repreneur privé »

Ce soir-là, donc, le chef de l’État exprimait une inquiétude, et affichait ses ambitions. Mais depuis, les milliers de salariés des entreprises concernées par les plans sociaux ont souvent l’impression d’être livrés à eux-mêmes, un peu comme si le volontarisme du 14 Juillet s’était évanoui au contact des faits. C’est le cas chez Nokia ou Verallia. Chez Bridgestone, la ministre Agnès Pannier-Runacher s’est personnellement impliquée dans le dossier : lorsque le géant du pneu annonce la fermeture de son usine de Béthune (Nord-Pas-de-Calais), mi-septembre, elle mandate un cabinet de conseil pour « contre-expertiser » les scénarios étudiés par le fabricant. À la sortie d’une réunion de crise, la ministre bombe le torse. Il est hors de question de « tomber dans la fatalité » et « de se soumettre à la décision » du groupe. Las ! Quelques semaines plus tard, le verdict tombe : l’entreprise met bien la clé sous la porte, rejetant en bloc les propositions alternatives.

Depuis le début de la crise, le gouvernement a débloqué des milliards d’euros pour éviter à l’économie de sombrer, mais la plupart de ses interventions pour empêcher les multinationales de sabrer dans l’emploi se sont soldées par des échecs. Pour Guillaume Gourgues, maître de conférences en science politique à Lyon, parler de désengagement serait simpliste : « Derrière les gesticulations médiatiques, le ministère du Travail, les Direccte (directions du travail régionales) et ce qui reste du ministère de l’Industrie déploient une énergie très importante sur le terrain. Le problème, c’est qu’ils ne s’intéressent qu’à une toute petite partie du problème. Leur seule préoccupation est de retrouver un repreneur privé qui licenciera le moins de monde possible, ou d’aménager le PSE. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’un retrait de l’État, mais bien plus d’un repositionnement. Le but d’un gouvernement néolibéral est toujours d’intervenir pour “fluidifier” le marché. Et en l’occurrence, c’est de permettre à de nouveaux acteurs de racheter les entreprises menacées. »

Impuissance juridique et politique

Pour le chercheur, si les gouvernements échouent régulièrement face aux multinationales, c’est que « l’État s’est rendu impuissant, juridiquement et politiquement ». Depuis trente ans, en effet, une bonne partie des efforts législatifs en matière de droit du travail ont consisté à démanteler les barrières encadrant les licenciements collectifs. Le processus s’est accéléré ces dernières années. « La loi dite de “sécurisation de l’emploi” de 2013 a raccourci les délais de procédure, rappelle l’avocat Ralph Blindauer. Désormais, un PSE concernant moins de 100 salariés peut être bouclé en deux mois. Par ailleurs, les ordonnances Macron (novembre 2017) ont modifié le périmètre d’appréciation du critère de licenciement. Auparavant, la cause économique était évaluée à l’échelle du groupe, toutes unités confondues. Aujourd’hui, elle n’est appréciée qu’à l’échelle du périmètre français : rien de plus facile pour une multi­nationale que d’y placer artificiellement une filiale en difficulté, pour justifier les licenciements. »

Et la récente création de l’activité partielle de longue durée (APLD), en juin 2020, s’inscrit en réalité dans ce mouvement, note Elsa Peskine, chercheuse en droit privé : « L’idée est de réduire la durée du travail tout en limitant la perte de rémunération pour le salarié, car elle est en partie compensée. Au fond, la restructuration est facilitée. Et l’État joue un rôle d’accompagnateur social de cette restructuration. Ce qui est problématique, c’est que ce mécanisme d’activité partielle est cumulé dans certaines entreprises avec d’autres outils comme les plans de sauvegarde de l’emploi ou les plans de départs volontaires. De sorte que la suppression d’emplois s’opère malgré tout. » (Alternatives économiques, 1er décembre.)

Il est encore plus difficile, dans ces conditions, de tordre le bras aux grands groupes. « Bien souvent, les gouvernants adoptent une posture morale, conclut Guillaume Gourgues. Ils opposent “bons” et “méchants” investisseurs, s’en prennent au caractère choquant des licenciements. Il n’y a jamais, chez eux, de contestation politique des motifs de ces licenciements, même lorsqu’ils reposent sur une logique de préservation des dividendes. »

Le conflit s’envenime chez general electric

Dans le Rhône, la contestation ne faiblit par chez les salariés de la branche Grid Solutions de General Electric. Engagés dans un PSE destructeur pour l’emploi et leur savoir-faire industriels, les travailleurs des sites de Villeurbanne et de Saint-Priest entament, ce jeudi, leur 27e jour de grève. Ils refusent le protocole de fin de conflit proposé par la direction, qui ne « reprend absolument aucune des propositions faites par l’intersyndicale (CGT, CFDT, CFE-CGC) lors de la négociation », selon l’union départementale CGT. Les organisations syndicales représentatives ont, de leur côté, dénoncé une « attitude provocante » de la direction, qui aurait décidé de stopper le dialogue. Face à la tournure que prend le conflit et à la détresse des salariés, une alerte de danger grave et imminent a été déposée devant le CSE. Des salariés villeurbannais ont, eux, commencé une grève de la faim.

Publié le 17/12/2020

Nouveau commissariat, des armes pour la municipale : les élus de Montpellier unis dans la répression

 

(site lepoing.net)

Des gendarmes mobiles devant le Polygone à Montpellier en décembre 2019 lors d'une manifestation

Le conseil municipal de Montpellier à majorité PS a donné son aval à deux propositions promettant de renforcer la police : un nouveau commissariat à La Paillade et le renouvellement des conventions permettant à la police municipale d’être armée. Youpi.

L’actualité française est dominée ces dernières semaines par les violences et le racisme dans la police, mais pas de quoi freiner la course au tout-sécuritaire à Montpellier. Le conseil municipal de ce lundi 14 décembre a validé la construction d’un nouveau commissariat à La Paillade, rassemblant polices municipale et nationale à l’horizon 2023. Tout en reconduisant la convention de coordination entre la ville de Montpellier et la direction départementale de la sécurité publique, mise en place sous l’administration de l’ancien maire, le macroniste Philippe Saurel. Ladite convention permettant à la municipale de « garder ses armes » dixit Sébastien Coste, délégué à la protection de la population et à la sécurité publique, affilié au groupe PS.

Des mesures non contestées par l’opposition « de gauche » incarnée par « Nous Sommes » d’Alenka Doulain, qui s’est abstenue au motif que la convention « aurait due être reconduite bien plus tôt ». On se demande pourquoi elle participe aux manifestations contre la loi « sécurité globale » dont l’article premier prévoit précisément le renforcement des prérogatives des polices municipales. Le concours du sosie de Darmanin reste ouvert…

Dans une ville proche, Béziers, Mohamed Gabsi a pu tâter des joies d’une police municipale renforcée : il est mort peu après son interpellation.
Depuis 1977, on compte 
676 personnes mortes à la suite d’interventions policières ou du fait d’un agent des forces de l’ordre, dont 412 par balles. Parmi ces 412 personnes, 235 n’étaient pas armées, et seulement 68 avaient au préalable attaqué la police… Sans compter les affaires passées à la trappe.

Pour le maire PS Michaël Delafosse, « la sécurité doit être une coproduction, en matière de politiques publiques, entre gendarmerie, police et justice ». La « gauche » qui, historiquement, relie avec justesse la question sociale et les phénomènes de délinquance (bien que les inégalités n’expliquent pas tout), se vautre une énième fois dans un tout-sécuritaire aussi liberticide qu’inefficace.

Comme l’expliquent ces participants à la mobilisation montpelliéraine contre la loi « sécurité globale », « la sécurité, c’est pouvoir faire des projets, avoir accès à un toit, à un travail, à la santé, aux loisirs. C’est ne pas avoir peur du futur. Le capitalisme est incapable de répondre aux besoins de parties croissantes de la population. Son système craque de partout. Mais il essaiera de se maintenir par tous les moyens disponibles, y compris par la terreur. Ce n’est pas un hasard si la surenchère sécuritaire va de paire avec la dégradation de nos conditions de vie. Les forces de sécurité, quelles qu’elles soient ont structurellement pour fonction de protéger la propriété privée, les intérêts des possédants et des exploitants. »

Il ne s’agit pas pour autant de mettre sous le tapis les problèmes de délinquance qui pourrissent véritablement la vie quotidienne de beaucoup de gens, la récente fusillade au pied de la tour d’Assas en témoigne. Mais donner des armes à feu à une police raciste et sexiste qui ressemble de plus en plus à une milice n’est jamais une solution. Pourquoi ne pas imaginer, à la base des états généraux de la sécurité, avec les associations de terrain, pour trouver des solutions populaires

Publié le 17/12/2020

Climat : les 7 enfumages de Total

(site regards.fr)

Samedi 12 décembre, à l’occasion des cinq ans de l’accord de Paris sur le climat, Patrick Pouyanné, le PDG de Total, s’est livré à une opération de greenwashing de son entreprise sous la conduite bienveillante d’Alexandra Bensaïd, l’animatrice de « On n’arrête pas l’éco », l’émission économique hebdomadaire de France Inter.

Samedi 12 décembre, cinq ans après la signature des accords de Paris sur le changement climatique, c’est journée spéciale climat sur les ondes de France Inter. « On n’arrête pas l’éco », animé par la journaliste Alexandra Bensaïd, lui est entièrement consacré. Avec pour temps fort, une interview de Patrick Pouyanné, le PDG de Total, membre du Top 10 des compagnies pétrolières mondiales et du Top 5 de capitalisations boursières à Paris.

Cela aurait pu être l’occasion de mettre l’éclairage sur les responsabilités passées et à venir du géant de l’industrie pétrolière dont les émissions de gaz à effet de serre, encore croissante de 3% entre 2017 et 2019, représente à lui seul près de 30% des émissions du CAC 40. Occasion perdue dans une opération de communication assez complaisamment mise en onde autour de l’image d’entreprise engagée pour le climat que Total cherche dans l’urgence à construire.

 « Nous ne sommes pas un danger, nous sommes la solution », affirme le PDG qui prétend faire de son entreprise un modèle et un acteur majeur de la transition énergétique. À tel point, dit-il, que Total s’est doté d’un nouvel objectif : « Atteindre la neutralité carbone pour l’ensemble de ses activités à travers le monde d’ici 2050 ».

Total, dit Patrick Pouyanné, redéploie activement ses activités dans le secteur énergétique. En 2030, l’entreprise fera 15% de ses activités dans l’énergie renouvelable. En 2050 ce sera plus de 40%. En même temps cela ne signifie pas que l’entreprise doit abandonner le pétrole. Elle doit simplement accompagner un recul qui sera progressif à partir d’un pic qu’il prévoit pour 2030. Il s’agira juste de s’adapter à l’évolution de la demande au fur et à mesure que s’imposera la voiture électrique et d’autres transformations technologiques. Mais pas question donc d’abandonner ou de reculer trop fort et trop vite sur le Pétrole. D’autres prendraient la place laissée vacante. Même en 2050, le pétrole n’aura pas disparu. Il aura seulement reculé de 60%. Et selon le PDG, cela est tout à fait compatible avec un réchauffement climatique limité à 1,5°.

Les engagements de Total en matière de pétrole consistent donc à arrêter d’explorer le pétrole « dans les zones où il va coûter cher », dit-il, comme par exemple dans l’Arctique. Mais ajoute le PDG, notre mission est d’apporter l’énergie au monde tel qu’il est « et notamment aux Africains qui ont légitimement envie d’accéder au même niveau de vie et qui ont besoin d’énergie ».

Dans la transition, selon lui, il y aura deux clés de la réussite sur lesquels Total mise particulièrement : le gaz – qui serait beaucoup plus propre que les autres énergies fossiles – et la capture du carbone – qui va continuer d’être émis : « Il faut arrêter de déforester la planète ».

Selon le patron de l’entreprise phare du CAC 40, tout cela est parfaitement compatible avec les exigences de rendement financier et de dividendes des actionnaires. Les profits réalisés dans le secteur pétrolier vont financer les investissements dans le renouvelable et le renouvelable générera les dividendes futurs.

Du reste le PDG compte bien assurer la continuité des versements de dividendes puisqu’il n’a pas eu recours aux aides d’état. Et de même, affirme-t-il, « la masse salariale ne sera pas la variable d’ajustement », contrairement aux affirmations de la CGT concernant la suppression de 700 emplois en France.

Les 7 enfumages

L’économiste Maximes Combes, auteur de Sortons de l’âge des fossiles [1] et porte-parole d’Attac, a pointé des points clé de cet enfumage sur son compte Twitter et dans une analyse plus générale postée sur son blog.

1. Total n’est pas du tout le champion du climat qu’il prétend être parmi les compagnies pétrolières. L’association Oil Change International, organisation d’expertise sur la transition énergétique, a publié en septembre 2020 une étude approuvée par 22 associations dans le monde internationales sur les plans climat publiés par les majors pétrolières et gazières. Le rapport les évalue sur la base de dix critères fondamentaux. Tous sont systématiquement insuffisants. Total n’a pas de meilleurs résultats que les autres. Parmi ces critères, l’association souligne notamment l’importance qu’il y aurait à planifier et à mettre en œuvre une baisse significative de la production d’hydrocarbures d’ici 2030, c’est-à-dire dès maintenant et tout au long de la décennie. Patrick Pouyanné prévoit au contraire que le marché du pétrole va continuer de croitre au moins jusqu’en 2030.

Le 10 décembre, 18 ONG dont les Amis de la Terre et Reclaim Finance ont publié un rapport intitulé « 5 nouvelles années perdues pour la finance » qui pointe du doigt 12 « Méga clusters » d’énergie fossiles développés depuis l’adoption de l’accord de Paris. Si elles voient le jour, ces 12 bombes climatiques consommeraient à elles seules 75% du budget carbone disponible pour limiter le réchauffement climatique sous la barre de 1,5°. Le rapport souligne la double responsabilité des acteurs de la finance et l’industrie pétrolière à l’opposé des discours et des proclamations d’intention des uns et des autres sur le verdissement de la finance et la mutation des pétroliers. Coté finance, le rapport montre que BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole et BPCE ont fourni près de 50 milliards de dollars de financements aux entreprises qui développent les hydrocarbures de schiste dans le Bassin Permien aux Etats-Unis et dans la région de Vaca Muerta en Argentine, les deux premières figurant même parmi leurs 15 plus gros financeurs. Et côté pétroliers, Total est impliqué parfois même en tant que chef de file dans la fabrication de la moitié des 12 bombes climatiques recensées.

 

 

2. Le gaz n’est pas l’énergie fossile de transition qui permettrait de rester dans les clous du réchauffement climatique à 1,5° ou 2°. À la combustion, le gaz émet 30% de moins de CO² que le pétrole et moitié moins que le charbon. Mais, il en émet quand même. Et surtout à la production, les émanations dévastatrices de méthane sont systématiquement sous estimées. Si l’on ajoute les étapes de la liquéfaction et du transport, les bénéfices en termes d’empreinte carbone sont en réalité très en deçà des besoins. Patrick Pouyanné affirme, tranquillement et sans mot férir d’Alexandra Bensaïd, qu’il ne forera pas de pétrole dans l’Arctique. Mais en septembre 2020, le Monde a informé de la participation massive de l’entreprise à un gigantesque projet gazier dans l’Arctique russe.

3. L’injonction de Patrick Pouyanné contre la déforestation est d’autant plus ferme qu’elle s’adresse aux autres, et qu’Alexandra Bensaïd n’a pas interrogé le PDG sur les conséquences de l’appétit de son entreprise pour les « bio carburants » à base d’huile de palme, grands dévastateurs de forêt tropicale.

4. Le PDG de Total prétend que son entreprise cherche à répondre aux besoins énergétiques des Africains. En fait les projets africains de Total sont dévastateurs des conditions de vie des populations et de la nature. Ils s’inscrivent au contraire dans ce que le rapport « 5 années de perdus pour la finance » appelle la « malédiction des ressources naturelles »« selon lequel l’exploitation des ressources naturelles pour l’exportation enrichit une petite élite mais appauvrit encore plus la majorité de la population et enracine encore plus la corruption, les divisions sociales et l’instabilité politique ».

En Ouganda et en Tanzanie, Total est cheffe de file des projets Tilenga et Eacop développés à la suite de la découverte, en 2006, de gisements sous le lac Albert, sur la frontière de l’Ouganda et de la République démocratique du Congo. Les effets sociaux et environnementaux de ces projets sont à ce point dévastateurs que des ONG françaises et ougandaises ont intenté une procédure judiciaire pour non-respect de la loi sur le devoir de vigilance [2]. Au Mozambique, où Total est également fortement impliqué « les projets ne visent pas à accroître l’accès de la population à l’énergie : 90% de la production de GNL est destinée à l’exportation […] En outre, les réserves de gaz sont presque exclusivement détenues par des dizaines de sociétés transnationales – à l’exception de la société d’État mozambicaine ENH […] La plupart des emplois créés pour le développement de l’infrastructure gazière dans la région de Cabo Delgado échappe à ses habitants, car les majors et leurs entrepreneurs ont préféré contourner les faibles exigences en matière d’embauche de travailleurs locaux » [3].

5. L’affirmation que dans la situation actuelle Total ne bénéficie pas d’aides de l’État doit être relativisée. Total bénéficie directement et indirectement des refinancements particulièrement avantageux de la Banque Centrale Européenne sans que soit considéré l’évolution de son empreinte carbone. C’est en réalité un enjeu essentiel du changement indispensable de la politique monétaire et de son articulation aux politiques budgétaires de l’Europe et de l’État.

6. Patrick Pouyanné prétend que Total va pouvoir devenir le champion de l’énergie verte et de la transition énergétique réussie sans rien avoir à rabaisser des exigences de rentabilité financières et de dividendes de ses actionnaires. C’est au contraire une source essentielle de blocage.

7. L’affichage d’une neutralité carbone de l’entreprise à l’horizon 2050 aurait exigé quelques précisions. La promesse comme beaucoup d’autres n’engage que ceux qui y croient et elle est limite fake newsSelon l’analyse de Reclaim Finance, l’objectif annoncé par Total de neutralité carbone à l’horizon 2050 ne porte pas sur toutes ses émissions, et le groupe pétrolier a un simple objectif de diminution de l’intensité carbone de ses produits de 15% à l’horizon 2030.Qui plus est, 90% des dépenses d’investissements de Total restera consacré aux énergies fossiles sur les prochaines années et encore 80% en 2030.

« Un dangereux pis-aller »

Au reste, comme l’analyse Maximes Combes, l’émergence de cette notion flou et peu compréhensible de « neutralité carbone » et la multiplication des affichages par les pays et par les multinationales, prétendument plus ambitieuses les uns que les autres, constituent de dangereux pis-aller. Il conduit, souligne-t-il, à « invisibiliser les objectifs de court-terme pour lui substituer une promesse à long terme, oubliant de fait, que du point de vue climatique, c’est le stock de GES dans l’atmosphère qui compte plutôt que le niveau d’arrivée. La date du début d’une action résolue et l’ambition de cette action (pourcentage annuel de réduction) ont plus d’importance que la date d’arrivée : il faut donc réduire les niveaux d’émission aussi vite que possible. Sans attendre ».

Comme le dit le politiste et sociologue Stefan Aykut [4] dans une importante interview sur le site AOC« le marketing politique pousse à fixer des objectifs à long terme, en 2030, 2050, mais pas à se mettre en conformité sur le terrain avec les belles histoires qu’on se raconte ». Ainsi explique-t-il, « la question de la limitation de l’extraction des énergies fossiles qui font marcher nos économies reste largement impensée. Ce qui est un vrai problème puisque la possibilité de réguler le réchauffement climatique en dépend ». Ainsi pour la France plutôt que de se prévaloir de la fermeture des rares centrales à charbon sur son sol tout en laissant EDF continuer d’en fabriquer à l’étranger, il faudrait plutôt regarder les stratégies de planification de Total, par exemple, et comment l’État français compte accompagner cette entreprise dans l’après-pétrole. « Or, constate Stefan Aykut, je n’ai pas l’impression qu’il y ait aujourd’hui de discussion sérieuse sur ce sujet ».

Un sentiment que l’on pouvait hélas continuer de partager après le passage du PDG de Total dans l’émission économique phare du service public de la radio. On n’arrête pas l’éco… mais pas non plus le réchauffement climatique !

 

Bernard Marx

Notes

[1Sortons de l’âge des fossiles. Manifeste pour la transition, Seuil, 2015.

[2] La cour d’appel de Versailles vient de décider de renvoyer le cas devant le tribunal de commerce, ce qui, selon les ONG, va encore ralentir la procédure judiciaire et va à l’encontre de l’esprit et de l’objectif de la loi sur le devoir de vigilance : protéger les droits humains et l’environnement.

[3Five Years Lost. How Finance is Blowing the Paris Carbon Budget.

[4] Co-auteur avec Amy Dahan du livre de référence Gouverner le climat ? 20 ans de négociations internationales, Les Presses de Sciences Po, 2015.

Publié le 16/12/2020

De quoi le « séparatisme » est-il le nom ?

 

(site politis.fr)

 

Egoitz Urrutikoetxea décèle dans l'usage de ce mot, comme de ceux de « République » ou « Laïcité », une dérive nationaliste.

Ces dernières semaines la notion de « séparatisme » est réapparue avec acuité dans le débat politique et médiatique. Le 4 septembre dernier lors de la célébration au Panthéon des 150 ans de la Troisième République, le Président Emmanuel Macron déclarait que « La République indivisible » ne pouvait admettre « aucune aventure séparatiste ». Que se cache-t-il derrière l’usage intempestif de ce terme ?

Egoitz Urrutikoetxea est membre de la fondation Iratzar. Doctorant en histoire, il est l'auteur de La politique linguistique de la Révolution française et la langue basque (PUPPA, ELKAR, Euskaltzaindia, 2018).

Selon le ministère de l’Intérieur, la France serait « malade de son communautarisme ». La France se trouverait au bord de la guerre civile. Le discours est alarmiste. Les mots sont forts. Le « remède » contre ces maux censés rendre « malade » la France se trouverait dans la proposition de loi qui vise à lutter contre les « séparatismes ».

Le choix des mots n’est pas innocent, ces derniers peuvent exagérer ou atténuer, mais surtout travestir la réalité. Dans L’Homme révolté, Albert Camus nous rappelle qu’il faut « s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel ».

L’usage du mot « séparatisme » est critiquable à plus d’un titre puisque cela floute les repères historiques, laisse supposer des liens entre des mouvances actuelles et crée un amalgame.

Il a été historiquement interprété dans le droit comme la volonté de porter atteinte à l’intégrité et à l’unité du territoire national. Il a surtout été employé dans les années 60 pour désigner les luttes d’indépendance qui agitaient les colonies françaises. Ainsi, la lutte contre le séparatisme invoque la répression coloniale française qui se traduisit par la mise en place en 1963 de la Cour de sûreté de l’État, juridiction d’exception qui jugea jusqu’à sa dissolution en 1981, les indépendantistes, qu’ils soient guyanais, guadeloupéens, corses ou basques.

Le terme « séparatisme » n’est pas sans évoquer l’imaginaire français qui s’est construit sur des valeurs unitaires et sur l’idée d’une unité de l’État-nation. Rappelons au passage que la France « une et indivisible » s’est faite au forceps, ou « à coups d’épée », pour reprendre l’expression de Charles de Gaulle. Les méthodes utilisées jadis seraient tout à fait impensables de nos jours.

Une certaine idée de la « République » est devenue le prétexte pour stigmatiser et exclure « l’autre », celui qui par son origine, sa langue et sa culture, s’écartait trop de la norme du « bon français ». La réalité culturelle et linguistique française, incarnant un temps historique légitime et officiel, est présentée comme source de progrès, puisque naît d'une révolution progressiste. Alors que les cultures et langues périphériques, telles que le basque, le breton ou l'occitan, ont été cataloguées comme des sociétés « anciennes » et « statiques », foncièrement « conservatrices » et « réactionnaires ». Ce qui a induit la construction idéologique de deux espaces antagoniques: le premier représentant la société de progrès, moderne et centralisée; tandis que le second est identifié au monde primitif, n'ayant pas pu accéder à la modernité, car supposé figé dans un passé.

Depuis, toute référence à la prise en considération des langues, des cultures ou des peuples est assimilée à la résistance au progrès. En France seule l'échelle de l’État-nation est en capacité de représenter un idéal universel de liberté, d'égalité et de justice sociale. L'unité et l'indivisibilité de la Nation sont ainsi devenues les uniques prémisses de l'émancipation.

Cette volonté visant à réduire les humains à un seul modèle de pensée et d’action s’est vue consacrée pendant la Troisième République, au nom de la supériorité de la civilisation française. L’idée de rendre les humains conformes à un modèle « idéal », aussi bon soit-il, n’a pu se réaliser que dans la souffrance et la persécution : politique d’uniformisation à l’intérieur de l’Hexagone, et politique de colonisation à l’extérieur des frontières.

La République française n’a jamais été le signifiant d’un projet inclusif et universel. C’est le centralisme abstrait, à la fois insensible et oppresseur, qui a de tout temps caractérisé l’État républicain. L’histoire de l’État républicain nous enseigne la permanence de la tentation sécuritaire et autoritaire. Nombreux sont les massacres qui ont été commis au nom de l’ordre républicain, de la Commune de Paris aux grèves ouvrières brisées dans le sang, en passant par les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie, qui débutèrent un 8 mai 1945…

Si la France est malade, c’est de son rapport complexe et conflictuel à l’altérité. Ce rapport conflictuel était jadis atténué grâce à l’ersatz de contrat social proposé par l’État républicain, au moyen duquel les citoyens français pouvaient espérer une amélioration de leur situation sociale et économique. Mais il y a belle lurette que l’État républicain a failli à ses missions de cohésion sociale et économique. Les services publics se réduisent comme peau de chagrin. L’État s’est détourné de la protection sociale de sa population. Elle veille désormais exclusivement à l’application scrupuleuse des normes économiques déstructurantes, malgré et contre la volonté de sa propre population.

Sous couvert des mots « Séparatisme », « République », « Laicité », dont nous retenons leur usage excluant et accusatoire, c’est bien à une dérive nationaliste que nous assistons. En faisant appel à la « sacro-sainte unité » de la nation française, l’État républicain espère détourner toute colère sociale légitime.

 

par Egoitz Urrutikoetxea

Publié le 16/12/2020

Gérald Darmanin a maquillé les chiffres des interpellations lors de la manifestation à Paris

 

Par Antton Rouget (site mediapart.fr)

 

Au terme d’une manifestation sévèrement réprimée, le ministre de l’intérieur a annoncé l’interpellation de 142 « individus ultra-violents ». C’est faux. Les éléments réunis par Mediapart montrent que les policiers ont procédé à des arrestations arbitraires dans un cortège pacifique.

 Pendant toute la manifestation parisienne contre la proposition de loi « Sécurité globale », Gérald Darmanin a pianoté sur son iPhone. À 14 h 12, un quart d’heure avant le départ du cortège, le ministre de l’intérieur lançait, sur son compte Twitter, le décompte d’une journée qui s’annonçait riche en arrestations : « Déjà 24 interpellations », postait-il, en joignant à son message une photo d’un tournevis et d’une clé à molette, deux outils « qui n’ont pas leur place dans une manifestation ».

Une heure et demie plus tard, M. Darmanin reprend son portable. « 81 interpellations désormais, à 15 h 50 », annonce-t-il, sans photo d’outils cette fois, mais en parlant d’« individus ultra-violents ». À 17 h 50, le chiffre monte à « 119 interpellations », « des casseurs venus nombreux ». Pour finir, à 18 h 56, à « 142 interpellations » officielles, chiffre repris dans le bandeau des chaînes d’info en continu.

Il aura pourtant fallu moins de 24 heures pour que la communication du ministre de l’intérieur, dont les résultats médiocres depuis son arrivée Place Beauvau font jaser jusque dans son propre camp, se dégonfle comme un ballon de baudruche.

Selon les éléments et témoignages recueillis par Mediapart, les personnes interpellées dans le cortège parisien étaient en grande partie des manifestants pacifiques, qui ne sont d’ailleurs par poursuivis pour des faits de violences – ce qui prouve que la stratégie policière était bien de foncer dans le tas et de procéder à des arrestations arbitraires. Des journalistes indépendants ont également été arrêtés au cours des différentes charges, alors qu’ils étaient parfaitement identifiables.

Les chiffres communiqués par le parquet de Paris, dimanche soir, donnent la mesure de la manipulation de communication orchestrée par la place Beauvau : alors que 39 procédures ont dores et déjà classées sans suite, seulement six manifestants seront jugés en comparution immédiate. Le parquet a aussi procédé à 27 rappels à la loi, estimant qu’il n’y avait pas matière à renvoyer devant les tribunaux. Une personne a accepté une CRPC (procédure de plaider coupable), 30 gardes à vue sont toujours en cours, et deux enquêtes visant deux personnes remises en liberté n’ont pas encore été classées.

Sur les 19 mineurs arrêtés, le parquet a dores et déjà classé neuf enquêtes. Cinq autres dossiers ont été traité par un simple rappel à la loi, tandis que quatre jeunes sont convoqués devant le délégué procureur. Les investigations se poursuivent dans un seul cas.

Alexis Baudelin fait partie des 142 personnes arrêtées au cours de la manifestation. Son cas a été jugé suffisamment emblématique pour que le Syndicat indépendant des commissaires de police (SICP) relaie une vidéo de son interpellation avec le commentaire suivant : « Les ordres de la préfecture de police sont clairs : empêcher toute constitution de Black bloc ! Ces factieux viennent semer la violence et le chaos. Ils sapent les manifestations. Nous nous félicitons des interpellations de ces individus très violents ! »

Malgré les certitudes du syndicat des commissaires, Alexis Baudelin n’a même pas été poursuivi par le parquet. Il a été relâché samedi soir, cinq heures après son interpellation, sans la moindre charge, non sans avoir rappelé quelques règles de droit aux policiers. Et pour cause : Alexis Baudelin exerce la profession d’avocat, ce que les forces de l’ordre ignoraient puisqu’il ne défilait pas en robe.

Le jeune homme a été interpellé lors d’une des nombreuses charges des voltigeurs des brigades de répression des actions violentes motorisées (Brav-M), venus scinder la manifestation juste après son départ (relire le récit de la manifestation ici). Ainsi que le montre une vidéo qu’il a lui-même filmée, l’avocat a été violemment attrapé par le cou et sorti du cortège, sans que les policiers ne soient en mesure d’expliquer les raisons de son interpellation. Avant d’être arrêté, Alexis Baudelin avait protesté contre une violente charge policière (ce qui n’est pas interdit) et portait avec lui un drapeau noir (ce qui n’a également rien d’illégal). 

« Les policiers m’ont ensuite menotté mais ils se rendaient bien compte qu’ils n’avaient rien contre moi », témoigne-t-il auprès Mediapart. Pendant cinq heures, M. Baudelin est ensuite déplacé de commissariat en commissariat avec d’autres manifestants, qui « se demandaient comme [lui] ce qu’on pouvait bien leur reprocher ». Finalement présenté à un officier de police judiciaire du commissariat du XIVe arrondissement, l’avocat est relâché, sans même avoir été placé en garde à vue. « J’ai été arrêté puis retenu pendant cinq heures de manière totalement arbitraire, sans même qu’un fait me soit reproché », dénonce-t-il.

Interrogé par Mediapart, le parquet de Paris indique que sur les 142 personnes arrêtées en marge de la manifestation, 123 ont été placées en garde à vue. C’est notamment le cas du journaliste indépendant Franck Laur, finalement libéré sans charge dimanche en début d’après-midi. « Il paraît que je suis parmi les 142 casseurs recensés par Gérald Darmanin », cingle le journaliste au terme de sa garde à vue, avant de raconter les circonstances de son interpellation : « J’ai été interpellé au cours d’une charge en fin de manifestation, à 18 heures, sur la place de la République [où s’est terminée la manifestation – ndlr]. Je filmais, j’étais identifiable comme journaliste, j’ai été frappé à coups de matraques et j’ai dit un mot qu’il ne fallait pas », indique-t-il.

M. Laur est placé en garde à vue dans le commissariat du VIIIe arrondissement pour « outrage » mais aussi pour des faits de « port d’arme de catégorie D », en raison de son masque à gaz. Ces charges ont ensuite été abandonnées sans même que le journaliste ne soit entendu sur les faits. « On est venu me chercher en geôle ce dimanche et on m’a dit : “Votre garde à vue est terminée” », raconte-t-il. Franck Laur doit en revanche passer un IRM dans les prochains jours : « J’ai été amené à l’Hôtel-Dieu samedi soir pour passer une radio. Ils pensent que j’ai deux vertèbres fissurées en raison des coups de matraque », explique-t-il.

Au commissariat, Franck Laur a partagé la cellule de Thomas Clerget, un autre journaliste indépendant membre du collectif Reporters en colère (REC). Lui aussi a été libéré sans charge ce dimanche après avoir été suspecté du délit de « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou violences ». « J’ai été arrêté au cours d’une charge totalement gratuite, au milieu de gens qui marchaient. J’ai été matraqué par terre à la tête et à l’épaule », raconte cet habitué de la couverture des manifestations, qui a « eu l’impression que les policiers allaient à la pêche à l’interpellation ».

Un communiqué de presse diffusé ce dimanche par le collectif REC et 15 autres organisations (dont la Ligue des droits de l’homme, la CGT et des syndicats de journalistes) a dénoncé un « déploiement policier et militaire brutalisant et attentatoire au droit de manifester ». Organisations bientôt rejointes dans leur constat par des élu·e·s comme Bénédicte Monville, conseillère régionale écologiste en Île-de-France. « Ma fille a été arrêtée hier alors qu’elle quittait la manifestation la police a chargé elle filmait, un policier la saisit et ils l’ont emmenée. Plusieurs personnes témoignent qu’elle n’a rien dit, opposé aucune résistance mais elle est en GAV pour “outrage” », a dénoncé l’élue sur Twitter. La mère d’un autre manifestant lui a répondu en faisant part de la même incompréhension : « Mon fils Théo a lui aussi été arrêté en tout début de manifestation, il est en GAV avec votre fille, commissariat du 20ième. Ils n’ont pas de faits à lui reprocher, juste des supposées intentions ».

« La grande majorité des personnes arrêtées ne comprennent pas ce qu’elles font au commissariat », appuie Me Arié Alimi, dont le cabinet assiste une quinzaine d’interpelés. L’avocat estime que « ces personnes ont été interpelées alors qu’elles participaient tranquillement à une manifestation déclarée, cela signe la fin du droit de manifester ». Les avocats interrogés par Mediapart ignorent ce qui a pu pousser les policiers à arrêter certains manifestants pacifiques plutôt que d’autres, même si certains indices semblent se dessiner. Par exemple, des manifestants interpelés avaient des parapluies noirs, ce qui peut être utiliser pour former un black bloc (pour se changer à l’abri des drones et des caméras), mais est avant tout un accessoire contre la pluie (il pleuvait à Paris hier). « On a l’impression que les manifestants ont été arrêtés au petit bonheur la chance », témoigne Me Camille Vannier.

Parmi les signataires du communiqué diffusé par le collectif REC figure aussi l’association altermondialiste Attac, dont un militant, Loïc, a aussi été interpelé à la fin de la manifestation, place de la République. « On discutait tranquillement ensemble quand les policiers ont commencé à charger, matraques en l’air. On s’est mis à courir. Ils voulaient visiblement vider la place, mais il n’y avait pas eu la moindre sommation », raconte Pascal, un autre membre d’Attac présent lors de l’arrestation. Au terme de 24 heures de garde à vue, Loïc a été remis en liberté dimanche soir sans charge, a informé son association.

Un autre journaliste, le reporter Adrien Adcazz, qui travaille pour le média Quartier général, a pour sa part vu sa garde à vue prolongée ce dimanche soir. « Une décision totalement abusive », dénonce son avocat David Libeskind. « Vers 16 heures, sur le boulevard de Sébastopol, mon client a été pris dans une charge. Il a crié : “Journaliste ! Journaliste !” », précise l’avocat, qui indique que si son client n’avait pas de carte de presse (qui n’est pas obligatoire pour les journalistes), il avait bien un ordre de mission de son employeur.

Selon Me Libeskind, Adrien Adcazz a été entendu pour des faits de « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou violences », de « dissimulation de son visage » (en raison du cache-cou noir qu’il portait), de « rébellion » et de « refus d’obtempérer ». Le 12 septembre, lors d’une précédente manifestation, Adrien Adcazz avait déjà été interpelé pour des faits similaires, avant que l’enquête ne soit classée sans suite, signale son avocat.

Un autre client de David Libeskind, street-medic d’une cinquantaine d’années mobilisé pour soigner les manifestants victimes de violences policières, est sorti de garde à vue dimanche soir avec un « rappel à la loi » du procureur de la République pour « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou violences ».

Depuis les manifestations contre la loi Travail en 2016, la « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou violences » est une infraction « systématiquement utilisée » par les officiers de police judiciaire, relève l’avocat Xavier Sauvignet, qui a assisté cinq manifestants interpelés samedi à Paris. Ce délit sanctionne le fait pour une personne de participer sciemment à un groupement, même formé de façon temporaire, en vue de la préparation de violences volontaires contre les personnes ou de dégradations de biens.

« La problématique, c’est qu’une fois que les personnes sont renvoyées devant un tribunal, elles sont bien souvent relaxées faute de preuves tangibles », indique Me Sauvignet. Alors, le parquet opte bien souvent pour un « rappel à la loi », une « pseudo-peine sans possibilité de se défendre », dénonce l’avocat, mais qui présente l’avantage de gonfler les statistiques du ministère de l’intérieur. Cette mesure présente d’autres conséquences, complète Xavier Sauvignet : « Cela a un double effet d’intimidation à l’égard des manifestants et d’affichage à l’égard de l’extérieur. »

Publié le 15/12/2020

Al-Sissi reçu à l'Elysée : l'écrivain italien Corrado Augias rend sa Légion d'honneur à la France

 

Par Eric Jozsef, correspondant à Rome — (site liberation.fr)

 

Le journaliste de 85 ans refuse de «partager cet honneur» avec le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, dont les services sont fortement soupçonnés d'être responsables de l'enlèvement et de l'assassinat au Caire, en 2016, de l'étudiant italien Giulio Regeni.

  • Al-Sissi reçu à l'Elysée : l'écrivain italien Corrado Augias rend sa Légion d'honneur à la France

Il ira personnellement restituer lundi sa légion d’honneur au Palais Farnèse, siège de l’ambassade de France en Italie. A 85 ans, l’écrivain et journaliste Corrado Augias refuse de «partager cet honneur» avec le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, décoré lundi de la grand-croix, à l’occasion de sa visite d’Etat en France. «A mon avis, le président Macron n’aurait pas dû concéder la Légion d’honneur à un chef d’Etat qui s’est objectivement rendu complice d’atroces criminels», détaille Corrado Augias, sorte de Bernard Pivot transalpin, dans une lettre publiée par le quotidien la Repubblica.

Le geste symbolique témoigne de l’indignation d’une grande partie de la presse et de l’opinion publique italiennes devant le tapis rouge déployé à Paris sous les pieds de l’ancien général, qui a jeté en prison près de 60 000 opposants politiques, et dont les services sont fortement soupçonnés d’être les responsables de l’enlèvement et de l’assassinat au Caire, en 2016, de Giulio Regeni. Le corps de cet étudiant italien de 28 ans avait été retrouvé sur une autoroute avec des signes évidents de torture : les os des pieds et des mains broyés, cinq dents disparues, les côtes, les bras et les jambes fracturées. Sa mère dira n’avoir reconnu son fils que grâce à la pointe de son nez.

 «La mesure du juste a été outragée»

Malgré les tentatives pour brouiller les pistes et le manque de collaboration des autorités du Caire, le parquet de Rome a demandé jeudi le renvoi devant les tribunaux de quatre officiers égyptiens dont un général. Le jour même où la presse italienne reprenait l’information de la «cérémonie cachée par l’Elysée» pour remettre la légion d’honneur à Al-Sissi, révélée la veille par le Quotidien.

«La mesure du juste a été dépassée voire outragée, dénonce Corrado Augias. L’assassinat de Giulio Regeni représente pour nous, les Italiens, une blessure sanglante, un affront, et j’aurais attendu de la part du président Macron un geste de compréhension sinon de fraternité, au nom de l’Europe qu’ensemble nous essayons si durement de construire.»

«Noble geste»

En 2016, après la découverte du corps de Giulio Regeni, l’Italie avait rappelé temporairement son ambassadeur en Egypte. Mais elle était restée isolée et, depuis, Rome a progressivement rétabli ses rapports avec Le Caire malgré les protestations de la famille de l’étudiant.

«La décision de Corrado Augias de rendre la Légion d’honneur est appréciable et significative», a commenté hier le président (Mouvement 5 étoiles) de la Chambre des députés, Roberto Fico, qui a ajouté : «L’Europe doit être unie et solidaire […] surtout lorsque sont en jeu les droits fondamentaux.» «La liste des personnalités italiennes décorées de la Légion d'honneur est longue. […] J’espère qu’à partir de demain, une longue queue se formera à l’extérieur de l’ambassade de France pour imiter le noble geste de Corrado Augias», a de son côté twitté Riccardo Noury, le porte-parole d’Amnesty International en Italie. L’ONG est très active pour demander en particulier la vérité pour Giulio Regeni et la libération de Patrick Zaky, un étudiant égyptien de l’université de Bologne emprisonné au Caire depuis février.

• Voici le verbatim de la lettre que remettra Corrado Augias à l’ambassade de France le 14 décembre :

«Monsieur l’Ambassadeur, je vous rends les insignes de la Légion d’honneur. Quand elle me fut accordée, le geste m’émut profondément. Ça donnait une sorte de consécration à mon amour pour la France, pour sa culture. J’ai toujours considéré votre pays comme une sœur aînée de l’Italie et comme ma seconde patrie, j’y ai vécu longtemps, je compte bien continuer à le faire. En juin 1940, mon père souffrit jusqu’aux larmes de l’agression de l’Italie fasciste contre une France déjà presque vaincue.

«Je vous remets donc ces enseignes avec douleur, j’étais fier de montrer le ruban rouge à la boutonnière de ma veste. Mais je ne partage pas cet honneur avec un chef d’Etat qui s’est fait objectivement complice de criminels.

«L’assassinat de Giulio Regeni représente pour nous, les Italiens, une blessure sanglante, un affront, et j’aurais attendu de la part du président Macron un geste de compréhension sinon de fraternité, au nom de l’Europe que – ensemble – nous essayons si durement de construire.

«Je ne veux pas vous paraître trop naïf. Je connais bien les mécanismes des affaires et de la diplomatie – mais je sais aussi qu’il y a une mesure et que, comme l’écrit le poète latin Horatio : "Sunt certi denique fines, quos ultra citraque nequit consistere rectum." Je crois que dans ce cas, la mesure du juste a été bien dépassée, voire outragée.

«Avec mes regrets les plus profonds.»

Eric Jozsef correspondant à Rome

Publié le 15/12/2020

Violences sexuelles : un combat loin d’être gagné

 

par Pierre Jacquemain (site regards.fr)

 

La vague #MeToo continue son chemin. Après le monde du cinéma, celui du sport, c’est au tour du milieu universitaire. Et la politique ? Et la gauche ? Le combat politique, culturel, judiciaire, sera encore long.

La semaine dernière a été terrible. Pour les femmes victimes d’agressions sexuelles, en particulier. Dans les rues désertes, dans l’espace public – pensé par et pour les hommes –, les femmes ont constaté l’augmentation du harcèlement et des agressions sexuelles. Dans les foyers, au domicile conjugal, les violences ont progressé. Selon le ministère de l’Intérieur, les violences sexuelles et sexistes ont enregistré une hausse de 15% depuis le 30 octobre. Reste que le problème n’a rien de contextuel.

Bien sû, #MeToo est passé par là. De nombreuses affaires ont ainsi pu être révélées, notamment dans le cinéma. Dans le monde du sport aussi, avec les révélations dans les milieux du patinage, du judo ou de l’équitation. Le monde universitaire n’est pas épargné. Des étudiantes se sont confiées cette semaine au journal Le Monde. La journaliste Sylvia Zappi a ainsi révélé une affaire de harcèlement et d’agression sexuelle d’un enseignant sur une dizaine d’étudiantes. « Une figure de la gauche intellectuelle mise en cause à l’Université de Paris », a titré lemonde.fr.

À gauche, on se dit horrifié. On se félicite que le mouvement #MeToo ait réveillé la classe politique. Mais en dehors de l’affaire Baupin – rendue possible par quelques militantes écologistes – ou plus récemment avec l’affaire Aidenbaum (ex-maire du 3ème arrondissement de Paris), peu de faits déclarés ou supposés ont émergé dans le domaine public. La gauche serait-elle épargnée ? L’ensemble du champ politique serait-il clean ? En politique, comme souvent dans l’entreprise, on préfère s’épargner des frais de justice et les éclaboussures médiatiques, en privilégiant les règlements internes.

Plusieurs partis de gauche et syndicats ont mis en place des commissions de règlements des conflits au sein de leurs instances. Force est de constater que ça n’a pas été couronné de succès et pose, par conséquent, la question de leur légitimité. Parce que la question des violences, des agressions ou du harcèlement sexuels, ne se règle pas entre soi. Parce qu’il y a un problème, structurel, culturel qui ne peut pas se régler au sein des partis politiques, des syndicats ou des associations. C’est bien devant les tribunaux que ça doit – ou plutôt que ça devrait – se régler.

Hélas, lorsque les affaires se sont portées en justice, elles se sont souvent soldées par des non-lieux. Des prescriptions. Voire des condamnations insignifiantes. Et il y a ceux qui se cachent derrière leur immunité parlementaire comme le député Benoit Simian (LREM), accusé de violences et d’harcèlement. La lutte contre les violences faites aux femmes devait être la grande cause nationale du quinquennat, avait assuré le président de la République. Pourtant, le bureau de l’Assemblée nationale vient de rejeter cette semaine la demande du parquet de Bordeaux de lever l’immunité parlementaire du député de la majorité.

À la rescousse de DSK

Une autre affaire refait surface dans l’actualité. Celle d’une personnalité politique connue pour l’assurance de son irrésistibilité. Dominique Strauss-Kahn a annoncé cette semaine la sortie en 2021 d’un documentaire pour donner « sa version des faits » dans l’affaire dite du Sofitel. Au même moment, Netflix diffusait sa série-documentaire, « Chambre 2806 : l’affaire DSK », réalisée par Jalil Lespert. On y retrouve les témoignages de la femme de chambre du Sofitel, Nafissatou Diallo, des proches de DSK au FMI mais aussi au Parti socialiste.

En tête des films les plus regardés sur la plateforme américaine, on y revoit avec stupéfaction la réaction des socialistes à l’annonce de l’arrestation du patron du FMI – à l’époque champion des sondages pour succéder à Nicolas Sarkozy. Une réaction unanime que n’a pas manqué de relever la journaliste Raphaëlle Bacqué, présente dans le documentaire : « Ils disaient tous : ça ne lui ressemble pas ». Pas un mot, jamais, pour la supposée victime Nafissatou Diallo. Les apparatchiks du Parti socialiste ne se remettent visiblement pas de leur idole perdue.

Même interrogés après #MeToo, les socialistes persistent et signent. Cela fait froid dans le dos. Jack Lang ose : « L’amour n’est pas un complot du diable. L’amour appartient aux êtres humains. Il est peut-être plus spécialement porté vers les choses de l’amour. Et alors ? Et alors ? Un président de la République doit être un homme sans sensualité ? » De l’accusation de viol, Jack Lang retient un trop plein « de sensualité ». D’une série documentaire, nous voilà passé au film d’horreur. Et Jack Lang n’est pas le seul à venir à la rescousse de DSK.

DSK avait tout : l’argent et le pouvoir. Voilà qui suffit à le déclarer innocent. Comme si les violences sexuelles étaient le crime des hommes sans argent, sans pouvoir. Le crime des pauvres.

Elisabeth Guigou qui vient d’être nommée – sans rire ! –, à la tête d’une commission sur les violences sexuelles commises contre les enfants déclare : « Que nous ayons l’idée que Dominique était un séducteur… mais il y a une très grande différence entre être charmeur, être séducteur et puis la contrainte, le viol. D’ailleurs pourquoi aurait-il besoin de le faire ? C’est un homme charmant, brillant, intelligent, il peut être drôle par moment. Pourquoi ? » DSK avait tout : l’argent et le pouvoir. Voilà qui suffit à le déclarer innocent. Comme si les violences sexuelles étaient le crime des hommes sans argent, sans pouvoir. Le crime des pauvres.

C’est quand le film-documentaire évoque l’affaire du Carlton à Lille (où DSK fréquentait des prostituées) que l’ancienne ministre du Travail, par ailleurs ex-Garde des Sceaux, s’indigne : « On découvre une vie personnelle… ce n’est pas possible de se comporter comme ça. Pour toutes les femmes, pfff… c’est un comportement condamnable ». L’histoire ne dit pas si Elisabeth Guigou condamne DSK sur le plan moral, à savoir celui de ses pratiques sexuelles, ou si elle le condamne pour les agressions sexuelles dont il est accusé. Rien n’est moins sûr et c’est sans doute le plus déroutant.

Enfin, c’est au tour de l’avocat Richard Malka, d’assumer et de défendre Dominique Strauss-Kahn : « Elles [les prostituées, ndlr] disent qu’il y a des comportements brutaux mais c’est relatif. Surtout, c’est un jeu. C’est consenti. Et c’est ça la sexualité. » Se rend-il compte que s’il est un jeu, il est celui des hommes puissants, de pouvoir et d’argent ? Celui de ces hommes qui croient pouvoir disposer du corps des femmes ? Un combat politique, culturel, judiciaire loin d’être gagné…

 

Pierre Jacquemain

Publié le 14/12/2020

Dans l’Aude, une tombola de Noël pour les prisonniers politiques gilets jaunes

 

(site lepoing.net)

 

Dans le mouvement social aussi on prépare les fêtes ! Le collectif audois “Cool-actif 11 vous soutient”, créé pour organiser la solidarité avec les gilets jaunes emprisonnés, organise, comme l’an dernier, une tombola de Noël, le 26 décembre à 14h30.

Les billets sont proposés à un prix oscillant entre deux et cinq euros et l’intégralité des bénéfices sera reversé aux détenus, notamment les quatre personnes toujours derrière les barreaux, selon nos informations, dans l’affaire de l’incendie du péage de Narbonne-Sud (l’un serait sorti en octobre).

Près de deux milles euros avaient été récoltés via la cagnotte en ligne toujours active, mais début octobre, les caisses étaient quasiment vides, et pour cause. Le coût de la vie est estimé à deux cents euros par mois en détention selon l’Observatoire internationale des prisons. L’administration pénitentiaire ne fournit que le minimum : deux repas par jour – de qualité médiocre et pas toujours en quantité suffisante –, et des kits d’hygiène et d’entretien. La télévision est louée à 7,50 euros par mois, le réfrigérateur quatorze euros. Comptez soixante-dix euros par mois pour vingt minutes d’appels quotidien en utilisant les téléphones mis à disposition dans les cours de promenade (raison pour laquelle les détenus achètent souvent leur propre téléphone malgré un risque d’être placé en quartier disciplinaire).

Le collectif, qui ne peut plus tenir de brocantes de soutien en raison du confinement, a maintenant besoin de votre soutien. Pour participer à la tombola ou avoir plus d’informations, envoyez leur un message via leur page facebook ou leur mail : soutienincarcere11[at]gmail.com. La tombola se tiendra le 26 décembre à partir de 14h30, en direct sur facebook. Voici les lots :

  1. Une corbeille de Noël (toasts et délice de poivrons, pâté du dimanche au foi de canard, délice au foi de canard au vin blanc, confit de canard et ses marrons, confiture de pain d’épice, chocolats et pâtes de fruits de nougat, vin rouge et bulles, bon d’achat de 25€ à la boulangerie « Aux délices de Salléles » (à Sallèles-d’Aude) ;
  2. Panier de douceurs de la nature ;
  3. Boite de chocolats Rochers ;
  4. Tableau village de Sylvie ;
  5. Pochon de produits de soin naturels Just ;
  6. Tableau mer de Sylvie ;
  7. Chapeau garni de produits de beauté ;
  8. Tableau gilet jaune d’Hélène ;
  9. Sac organza avec des produits Just ;
  10. Sac organza avec des produits Just ;
  11. Petite glacière garnie de produits Just.

Entre novembre 2018 et mars 2019, près de deux mille gilets jaunes ont été condamnés par des tribunaux, dont 762 à du ferme, dont 313 qui n’ont pas eu le droit à un aménagement de peine et qui ont donc été derrière les barreaux, parfois pour plusieurs années, et dans des conditions souvent indignes. Et ces chiffres ne prennent pas en compte les condamnations en cours, pour des affaires remontant parfois aux premiers mois de la mobilisation.

Ne laissons pas les prisonniers du mouvement social isolés : face à la répression, la solidarité est notre arme !

Publié le 14/12/2020

 

Trump, Netanyahou et Mohammed VI marchandent sur le dos des Palestiniens et des Sahraouis

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Après les Émirats arabes Unis, Bahreïn et le Soudan, le Maroc opte pour la normalisation de ses relations diplomatiques avec Israël. En échange, les États-Unis reconnaissent, au mépris des résolutions de l’ONU, la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, l’ex-colonie espagnole annexée par Rabat en 1975.

L’accord était en cours de marchandage depuis un moment ; en février, une visite à Rabat du secrétaire d’État Mike Pompeo en avait précisé les contours : après Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Soudan, le Maroc choisit de normaliser ses relations diplomatiques avec Israël. C’est Donald Trump, par un tweet, qui a dévoilé jeudi la teneur de la transaction : en contrepartie, Washington reconnaît la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, ex-colonie espagnole annexée par le Maroc en 1975.

Coopération sécuritaire

Le président américain battu aux élections s’est bruyamment réjoui de ce coup de dernière minute : « Une autre avancée HISTORIQUE aujourd’hui ! Nos deux GRANDS amis, Israël et le Royaume du Maroc, ont accepté de normaliser complètement leurs relations diplomatiques - un grand pas en avant pour la paix au Moyen-Orient ! ». À Rabat, le Palais royal a aussitôt confirmé cette annonce. Insistant non sans cynisme sur « le rôle historique que le Maroc a toujours joué dans le rapprochement des peuples de la région », Mohammed VI a indiqué dans un communiqué que son pays allait « reprendre les contacts officiels (…) et les relations diplomatiques dans les meilleurs délais » avec Israël, tout en assurant pour la forme le président palestinien Mahmoud Abbas de « l’engagement permanent et soutenu du Maroc en faveur de la cause palestinienne juste ».

En fait, Rabat n’a jamais vraiment coupé les ponts avec Tel Aviv : le Maroc a reconnu Israël en 1994, et des bureaux de liaison diplomatiques existaient jusqu’en 2002, date de la seconde Intifada. Leur fermeture n’a pas mis fin aux coopérations, en particulier sur le plan sécuritaire et sur le terrain du renseignement, et les deux pays n’ont jamais cessé d’entretenir de discrètes mais florissantes relations commerciales. Dans l’immédiat, cette normalisation devrait se traduire par la réouverture des bureaux de liaison et par la reprise des vols directs. Sa portée symbolique est sensible, puisque le roi du Maroc préside le « Comité Al-Qods » créé par l’Organisation de la coopération islamique pour veiller à la préservation du patrimoine religieux, culturel et urbanistique de la ville de Jérusalem.

Secousses internes

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a salué « un accord historique » promettant selon lui « une paix très chaleureuse ». Tout comme le dictateur égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui voit dans cette décision marocaine un « pas important vers davantage de stabilité et de coopération » dans la région. Quant à la direction palestinienne, qui tient les précédents accords entre Israël et des pays arabes pour des « coups de poignard dans le dos », elle s’est abstenue jusqu’ici de tout commentaire. En brandissant la compensation que représenterait de la reconnaissance états-unienne de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, Mohammed VI espère atténuer les effets de cette normalisation diplomatique sur une opinion publique très sensible au conflit au Proche Orient et profondément attachée à la défense des droits des Palestiniens, dans un contexte d’accélération de la colonisation, alors que se précisent les projets d’annexion de la Cisjordanie.

Pari risqué : le Palais, dans cette affaire, pourrait s’exposer à des secousses internes, dans un climat social et politique déjà tendu. Dans une conférence de presse, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a d’ailleurs mis en garde contre toute velléité de protestation : « Ceux qui critiquent cet accord sont contre la souveraineté du Maroc sur le Sahara », une ligne rouge propre à déchaîner la fureur répressive du Palais. À un an des élections législatives, cette décision royale place aussi dans une position délicate les islamistes associés au gouvernement : au début de l’année, le Premier ministre Saad Dine El Otmani, chef du PJD, assurait que Rabat rejetait « toute normalisation des liens » avec Israël.

Un référendum d’autodétermination

Après la confrontation armée de Guerguerat, dans la zone tampon frontalière de la Mauritanie placée sous le contrôle de passifs casques bleus de la Minurso, qui a fait voler en éclat, le 13 novembre dernier, le cessez-le-feu de 1991 (lire notre article sur le sujet), les indépendantistes sahraouis du Front Polisario « condamnent dans les termes les plus forts le fait que (…) Donald Trump attribue au Maroc ce qui ne lui appartient pas ». « La décision de Trump ne change rien à la nature juridique de la question sahraouie car la communauté internationale ne reconnaît pas la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental », font-ils valoir. Position appuyée par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui pense qu’une issue à ce conflit de décolonisation « peut toujours être trouvée sur la base des résolutions du Conseil de sécurité » prévoyant un référendum d’autodétermination dans ce « territoire non autonome ». Les négociations restent pourtant au point mort depuis mars 2019…

Dans ce dossier, l’ex-puissance coloniale espagnole cultive, elle, une position ambiguë : elle se « réjouit » de la normalisation diplomatique entre Rabat et Tel Aviv, tout en affirmant « respecter les résolutions des Nations unies pour trouver une voie de sortie » aux conflits au Proche Orient comme au Sahara Occidental. « Maintenant, il reste à résoudre le problème de la paix entre les Israéliens et les Palestiniens et il reste à résoudre la position sur le Sahara occidental », a réagi la ministre des Affaires étrangères Arancha Gonzalez. Au sein du gouvernement espagnol, la question sahraouie nourrit en fait de vives tensions : le chef de Podemos, Pablo Iglesias, ministre des Droits sociaux, a été évincé, cette semaine, de la délégation espagnole qui devait prendre part à la réunion de haut niveau prévue le 17 décembre à Rabat. Jeudi, le Maroc et l’Espagne annonçaient finalement le report de ce sommet. Officiellement pour cause de pandémie de Covid-19.

De futures tensions entre le Maroc et l’Algérie ?

Indéfectible appui du Maroc, acquise au « plan d’autonomie » que Rabat veut substituer, au mépris du droit international, à la perspective d’un référendum d’autodétermination, hostile à toute extension du mandat de la Minurso pour surveiller et prévenir les violations des droits humains au Sahara occidental, la France, de son côté, avait imputé la responsabilité de la confrontation de Guerguerat au Front Polisario. Toute en appelant évasivement à la « relance du processus politique dans le cadre des Nations Unies ».

En Afrique du nord, cette nouvelle donne pourrait être source de nouvelles tensions entre le Maroc et l’Algérie, principal soutien politique et militaire des indépendantistes sahraouis, hostile au mouvement de normalisation des relations diplomatiques entre Israël et les pays arabes. Au Sahara Occidental, une page de trente ans de fragile statu quo se tourne. Avec la menace d’un nouveau foyer de crise dans une région sahélo-saharienne instable. Loin de la « paix chaleureuse » exaltée par Benjamin Netanyahou.

 

Rosa Moussaoui

 Publié le 13/12/2020

Covid-19. Plus qu’un vaccin, Moderna vend sa saga

 

Thomas Lemahieu (site humanite.fr)

 

C’est l’histoire d’une start-up des biotechnologies dénuée de capacités de production propres qui a réussi à faire financer à 100 % par le public son produit révolutionnaire contre le nouveau coronavirus. Une percée scientifique indéniable dont elle conserve pourtant jalousement les droits, au risque de ne pas réussir à répondre à la demande mondiale.

Une légende n’est jamais aussi belle que quand son propre héros la raconte. On pourrait en choisir d’autres, mais admettons que la scène inaugurale se déroule le 2 mars dernier à la Maison-Blanche, à Washington. Il y a là, autour de Donald Trump, le gratin de Big Pharma, rassemblé pour terrasser le Covid-19 en passe de devenir la pandémie mondiale que nous connaissons à présent. Un poil gris, visages graves, les grands patrons des mastodontes du secteur, qui ont largement externalisé leur recherche afin d’assouvir les appétits de leurs actionnaires, n’en mènent pas large et regimbent : un vaccin, ça prend un temps fou à développer quand même ! Puis un parfait inconnu, ou presque, avec un accent français à couper au couteau, prend la parole et chante à Trump l’air qu’il veut entendre. Il s’appelle Stéphane Bancel, il est le PDG de Moderna, une start-up spécialisée dans les biotechnologies. Lui, le vaccin, à cette date, il l’a déjà : il a été conçu en 42 jours à peine, à partir du code génétique du virus transmis au monde entier par les scientifiques chinois qui l’ont décrypté à Wuhan ; tout a été fait sur ordinateur, comme pour un algorithme, au fond, sans rien devoir manipuler en laboratoire.

« Les autres, ils me parlent d’années, et vous, vous me dites qu’en à peine quelques mois, vous serez prêts », grince le président américain. « C’est correct, oui », crâne ­Bancel. Avant qu’Anthony Fauci, le ponte de l’agence gouvernementale de lutte contre les épidémies et les maladies infectieuses (Niaid), partenaire attitré de Moderna pour ses essais cliniques, n’essaie de tempérer : « En quelques mois, vous n’aurez pas un vaccin, monsieur le président, on sera encore dans les essais, et au total, cela prendra entre un an et un an et demi… » Un rêve ou une promesse que les grincheux ne peuvent entamer : le monde et ses maîtres seront à vos pieds.

Strictement tout a été payé par le contribuable américain

Depuis la création, en 2011, de la start-up qui n’a ni usine ni produit fini, Stéphane Bancel et ses acolytes chez Moderna n’ont jamais rien vendu qu’une prophétie : il est possible d’endiguer les épidémies par le biais d’une technologie révolutionnaire, celle de l’acide ribonucléique messager (ARNm, lire notre encadré), développée depuis la fin des années 1990 dans les laboratoires universitaires américains, puis brevetée par des start-up comme la leur et leurs concurrents de BioNTech, associé à Pfizer, ou de CureVac sur le front du Covid-19. C’est largement grâce à ce simple discours que les chercheurs et les scientifiques rhabillés en hommes d’affaires ont réussi d’énormes levées de fonds ces dernières années – on parle de près de 3 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros) en moins d’une dizaine d’années – et que, depuis le printemps, ils ont reçu 2,5 milliards de dollars (2,1 milliards d’euros) d’aides publiques directes de l’administration Trump.

Recherche et développement, essais cliniques, augmentation des capacités de production, distribution, logistique… Dans le parcours du mRNA-1273, le petit nom du vaccin Moderna, tout, mais strictement tout, a été payé rubis sur l’ongle par le contribuable américain. Ce que Stéphane Bancel ne manque d’ailleurs pas de répéter dans une forme de chantage aux Européens : « Le développement de ce vaccin a été 100 % financé par le gouvernement américain. Tous les essais ont été effectués aux États-Unis et nous n’avons pas reçu 1 euro de l’Europe. » L’affirmation péremptoire n’est d’ailleurs plus rigoureusement exacte car, cet automne, l’Union européenne a fini par précommander – les yeux fermés et sans rien exiger en retour, au diapason des autres grandes puissances capitalistes – à ­Moderna 160 millions de doses, 80 en achats fermes et 80 en option, pour un montant global qu’on peut estimer à 3,28 milliards d’euros…

Couper court à tout débat sur la mutualisation de son brevet

« Moderna peut bien se gargariser de prendre des risques, mais dans le cas du vaccin contre le Covid-19, tout est vraiment payé par la princesse, observe Patrick Durisch, expert en politique de santé globale et accès aux médicaments dans l’ONG suisse Public Eye. C’est vraiment un vaccin 100 % public, et pourtant, il ne faut pas l’oublier, c’est le plus cher de tout le marché et l’entreprise n’a pris strictement aucun engagement pour favoriser sa distribution universelle ! »

Comme les autres compétiteurs dans la course aux vaccins, après avoir multiplié tout au long de l’année les effets d’annonce sur ses capacités de production – entre 500 millions et 1 milliard de doses devaient être disponibles en 2021 –, Moderna révise depuis quelques jours drastiquement ses gages à la baisse : au premier trimestre de l’année prochaine, la start-up ne compte pas pouvoir livrer plus de 85 à 100 millions de vaccins pour les États-Unis, et 15 à 25 millions pour le reste du monde ! Derrière cette surestimation de ses capacités de production, se niche, à l’évidence, l’ambition de couper court à tout débat sur la mutualisation de son brevet, de ses savoir-faire et de ses procédés. Depuis des mois, la start-up américaine, qui, pour l’industrialisation de son vaccin, ne peut pas s’appuyer sur les capacités d’un groupe aussi puissant que Pfizer, transfère sa technologie en pièces détachées à une cascade de sous-traitants, mais pas question pour elle de se délester de son principal actif, ses droits de propriété intellectuelle, et de ses prérogatives lui permettant de choisir les clients prioritaires…

Dans les faits, c’est Lonza qui, sur deux sites de production, l’un aux États-Unis à Portsmouth, dans le New Hampshire, et l’autre en Suisse à Viège, dans le Valais, fabrique, dans le cadre d’un partenariat global, la précieuse substance active du vaccin Moderna. Sous-traitant industriel qui, pour échapper à la concurrence de la Chine et de l’Inde sur les principes pharmaceutiques chimiques, s’est spécialisé ces dernières années dans les biotechnologies, le groupe helvétique promet de « ne pas faire de marges inconsidérées, mais pas de pertes non plus » : en guise d’assurance tous risques, alors qu’aux États-Unis, la fabrication est entièrement couverte par les subventions, Moderna s’est engagé à ajouter 130 millions d’euros rien que pour les lignes de production en Suisse. Après sa fabrication, le sérum est ensuite envoyé pour sa préparation finale et son conditionnement chez d’autres façonniers, Rovi en Espagne et, on l’a appris ces dernières semaines, Recipharm en France (lire notre enquête en page 5). Signe sans doute que, pour l’heure, Moderna donne résolument la priorité à sa production pour le seul marché américain : fabriqué par un autre industriel, Corden Pharma, dans son usine de Chenôve (Côte-d’Or), l’excipient lipide qui doit encapsuler l’ARNm est, lui, envoyé outre-­Atlantique, sur un site du même groupe au Colorado.

La Suisse, premier pays au monde à avoir passé commande

Dans la frénésie qui s’est accrue depuis les annonces marketing, à la mi-­novembre, d’une efficacité de « 90 à 95 % » des premiers vaccins, les dirigeants des États occidentaux cherchent à prendre un peu de la lumière offerte par Moderna dans la nuit de la pandémie. Au besoin en faisant ruisseler un peu plus d’aides publiques dans sa chaîne industrielle… Comme le gouvernement français, qui annonce la « fabrication » du vaccin dans l’Hexagone, Pedro Sanchez, le premier ministre espagnol, dont l’équipe a négocié les achats à Moderna pour le compte de l’Union européenne, s’affiche dans l’usine madrilène qui mettra le produit en flacon. Mais sur le continent, ce sont les Suisses qui tiennent le haut du pavé : c’est dans la confédération que la start-up a implanté son antenne pour les marchés hors États-Unis, son principal partenaire industriel est sur place et les banquiers d’affaires de Genève la soutiennent depuis le début. « C’est assez typique de la discrétion dans le pays, assure Patrick Durisch. Neutres et inoffensifs, nous ne sommes qu’un prestataire, on ne se mêle pas de la répartition, mais c’est un peu de la comédie. » Une fausse modestie corroborée par Stéphane Bancel lui-même, alors que la Suisse, le premier pays au monde à avoir passé commande à Moderna dès début août, vient d’en doubler le montant : « Depuis notre fondation il y a dix ans, le pays a joué un rôle déterminant dans notre développement grâce au soutien de long terme des investisseurs suisses », salue-t-il.

Dans quelques jours aux États-Unis, et début janvier dans l’Union européenne, le vaccin de la start-up qui épata Trump sera vraisemblablement autorisé. En Bourse, son titre continuera son galop vers les sommets. Dans l’angle mort de la saga, comme pour ceux de ses concurrents directs, il restera juste à savoir quelle part infinitésimale de la population mondiale pourra y accéder.

 

L’arn messager, une technologie nouvelle… et partagée

Des instructions génétiques visant à « apprendre » au système immunitaire à détruire les spicules, ces protéines à pointe entourant le coronavirus… Les deux premiers vaccins en circulation aux États-Unis ou en Europe (BioNTech et Moderna) utilisent cette technologie imaginée au départ dans des laboratoires publics. Comme des tas d’autres « biotechs », ils ont déposé des brevets pour protéger « leur » invention, et ils les protègent jalousement. Moderna a toutefois perdu un litige sur l’un d’eux au mois d’août. Ce qui l’a incité à promettre, début octobre, de n’attaquer personne sur cette base. Pour l’ONG américaine Public Citizen, la start-up doit aller plus loin et mettre ses brevets à disposition de l’OMS.

Publié le 12/12/2020

«Plus jamais ça»: huit mois après, où en sommes-nous?

 

(site blogs.mediapart.fr)

 

Dans une lettre ouverte aux parlementaires, 18 organisations syndicales, associatives et environnementales appellent à « mettre en place des mesures d’urgences et une politique de transformation en profondeur ». « Nos organisations ne peuvent se résigner au rétrécissement du cadre démocratique et à une crise sanitaire sur la durée, permettant de justifier la casse sociale et l’absence totale de politique ambitieuse de transition climatique. »

·  Le 27 mars dernier, 18 organisations appelaient, dans une tribune commune, le gouvernement à préparer « le jour d’après » en considérant que la crise sanitaire mettait au jour l’urgence sociale et environnementale et donc la nécessité d’une remise à plat totale des orientations politiques en France et dans le monde, tant en matière économique, sociale, qu’environnementale et démocratique.

Huit mois après, où en sommes-nous ?

Avec lucidité et sans résignation aucune, nous ne pouvons que constater qu’aucun enseignement n’a été tiré de la première phase de la Covid.

Nous sommes très loin du « Plus jamais ça » et d’un monde d’après qui serait si différent du monde d’avant. Partout les gouvernements ont continué à gérer ce qu’ils considéraient comme leurs priorités. La France ne fait malheureusement pas figure d’exception :

  • aucun lit d’hôpital n’a été réouvert, les personnels de santé et du médico-social sont épuisés faute de moyens matériels et humains. Pourtant des économies sont à nouveau demandées dans le cadre du projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS), ce qui conduira à de nouvelles coupes dans la protection sociale alors que les besoins explosent ;
  • les inégalités ont continué de se creuser : le nombre de pauvres a continué d’augmenter dans le monde au rythme de l’augmentation de la fortune des milliardaires. 300 000 SDF sont désormais dénombrés en France, un Français sur trois a subi une baisse de revenus dans la période, 900 000 chômeurs de plus sont attendus en 2020, les privations alimentaires augmentent et le nombre d’expulsions locatives va s’envoler ;
  • la crise climatique mondiale s’est aggravée à un rythme jamais connu : des incendies en Australie jusqu’en Californie en passant par l’Amazonie, les glaciers ont continué à fondre et les phénomènes climatiques extrêmes se sont multipliés. Il y a à peine quelques semaines, les vallées de la Roya et de la Vésubie ont été dévastées, alors même que l’ensemble des discussions internationales sur le climat et la biodiversité sont à l’arrêt ;
  • on évoque des relocalisations d’industries, alors que l’on continue de fermer des sites d’avenir avec des milliers de suppressions d’emplois à la clé. On vide de leur contenu les propositions de la Convention citoyenne pour le climat (CCC) pour entamer une transition climatique. Toutes les opportunités de mettre en place des outils politiques, économiques ou financiers de la transition sont balayées une à une. On continue à débattre de la future Politique agricole commune comme si rien n'avait changé, sans revoir ses fondements au regard des enjeux sociaux, alimentaires et climatiques mis en lumière lors de cette crise ;
  • les libertés publiques et l’État de droit sont de plus en plus systématiquement attaqués, en particulier à travers la loi sécurité globale et ses attaques au droit d'informer ou encore la loi séparatisme en préparation. Les violences policières se multiplient ;
  • la parole politique est de plus en plus décrédibilisée par le manque de cohérence, de visibilité et de stratégie dans la gestion de la crise de la Covid et le double langage politique permanent du président et de son gouvernement.

Il y a huit mois, nous demandions une rupture totale avec les dogmes qui nous ont conduits là où nous en sommes aujourd’hui.

Nous le revendiquons plus que jamais aujourd’hui.

Mesdames et Messieurs les parlementaires, comment ne pas voir que la crise sanitaire enseigne l’impérieuse utilité de l’action publique, avec des services publics renforcés sur tout le territoire, et d’une démocratie pleine et entière dans le respect de l’État de droit ?

Mesdames et messieurs les parlementaires, comment ne pas voir que la priorité absolue doit être accordée aux moyens d’existence : alimentation, santé, logement, environnement, culture ?

Mesdames et Messieurs les parlementaires, ce dont nous avons besoin n’est pas d’un plan de relance de l’économie d’hier, mais bel et bien d’un plan de transformation vers une société dans laquelle chacun puisse vivre dignement, sans mettre en péril les écosystèmes ni le climat.

C’est pourquoi nous vous renvoyons à nos 34 propositions qui demandent entre autres :

  • un plan d’urgence pour l’hôpital, l’éducation et l'ensemble des services publics : recrutements, formations, revalorisations ;
  • l’arrêt des plans sociaux et l'imposition de conditions sociales et environnementales en contrepartie de tout soutien public aux entreprises, et l'interdiction de verser des dividendes pour les entreprises bénéficiant d'aides de l'État pendant la crise ;
  • la stricte application de toutes les mesures proposées par la Convention citoyenne pour le climat et la mise en place d’un impôt sur la fortune climatique ;
  • un plan de transition écologique et de relocalisation de notre agriculture et de nos industries ;
  • la réduction et le partage du temps de travail pour lutter contre le chômage de masse, avec la semaine de 32 heures comme référence, sans perte de salaire ni flexibilisation.

Mesdames et Messieurs les parlementaires, à l'heure où se multiplient les luttes locales et où nous sommes des milliers à nous mobiliser pour demander le retrait de la loi sécurité globale, soyons à la hauteur des attentes et des enjeux !

Nos organisations ne peuvent se résigner au rétrécissement du cadre démocratique et à une crise sanitaire sur la durée, permettant de justifier la casse sociale et l’absence totale de politique ambitieuse de transition climatique.

Sans attendre la sortie de la crise actuelle, c’est dès maintenant qu’il faut, en collaboration avec l'ensemble de la population, mettre en place des mesures d’urgences et une politique de transformation en profondeur. Mesdames et messieurs les parlementaires, c’est aujourd’hui qu’il faut construire le monde d’après.

Signataires :

CGT,
FSU,
Solidaires,
les amis de la terre,
Greenpeace,
Oxfam,
Attac,
Confédération paysanne,
Youth For Climate France,
FNE,
MAN,
DAL,
La communauté de l'arche,
Convergence Nationale des Services Publics,
ActionAid France,
Reclaim Finance,
La Fondation Copernic

 Publié le 12/12/2020

TRIBUNE. La France sous Macron : un nouveau modèle international de répression

Notre pays sert désormais de caution aux pires répressions dans le monde: si même le pays des droits de l’Homme le fait, pourquoi les autres s’en empêcheraient?

 

(site huffingtonpost.fr)

 

Par Mathilde Panot Députée LFI du Val-de-Marne, Vice-présidente du groupe LFI à l'Assemblée nationale

Danièle Obono Députée de Paris France insoumise, membre de la commission des Lois et de la commission des Affaires européennes

Jean-Luc Mélenchon Président du groupe France insoumise à l'Assemblée nationale et ancien candidat à la présidentielle

Ugo Bernalicis Député France insoumise, membre de la commission des lois

 

Anadolu Agency via Getty ImagesLors du deuxième week-end de manifestations, des milliers de personnes ont protesté contre les violences policières et contre l'article 24 de la loi sécurité globale, visant à interdire la diffusion d'images de policiers prises en intervention, le 5 décembre 2020 (Photo Julien Mattia/Anadolu Agency via Getty Images)

Cette année, célébrer la journée internationale des droits humains laisse un goût amer. Peu à peu, tout s’assombrit au pays des Lumières. 

La loi “sécurité globale” a été votée à l’Assemblée nationale, la même semaine où un déferlement de violence policière gratuite s’abattait sur les exilés de la place de la République et sur le producteur Michel Zecler sous les caméras des passants. L’article 24 cristallise la colère et nous couvre de honte à l’étranger: pour le Financial Times, Macron “protège la police de ses propres excès”, à Bruxelles, Le Soir évoque une “affaire Georges Floyd à la française”, pour le Frankfurter Rundschau, “Emmanuel Macron gouverne la France de façon plus autoritaire que Donald Trump les États-Unis”. 

Si le gouvernement a cédé à la pression populaire en proposant la réécriture de cet article, c’est bien l’intégralité de la loi qui acte une dérive dangereuse, liberticide et anti-démocratique du régime macroniste. 

La doctrine de maintien de l’ordre combine militarisation et pratiques poussant à aller au contact des personnes.

La France a été avertie par la Cour européenne des droits de l’Homme, rappelée à l’ordre par l’ONU, dénoncée par les organisations de défense des libertés publiques ou des droits humains. La semaine de la honte fait dire à un haut cadre de la sécurité: “Ce pays sombre, on se croirait en Hongrie”. Et pour cause, les images de violences policières d’ici ou d’ailleurs se ressemblent à s’y méprendre. Le gouvernement d’Emmanuel Macron, anciennement composé de l’éborgneur Castaner, désormais remplacé par l’agité Darmanin, est comptable d’un bilan désastreux en matière de répression et d’atteinte à nos libertés publiques. La séquence des Gilets jaunes en témoigne: 3 morts, 32 éborgnés, 5 mains arrachées, 2500 blessés côté manifestants, 1800 blessés côté police et gendarmerie.   

Le signal politique envoyé est dangereux: si même le pays des droits de l’Homme réprime comme il le fait, alors pourquoi les autres s’en empêcheraient?  

À Hong Kong, la loi anti-masque qui interdit à la population de dissimuler son visage est directement inspirée de notre loi anti-manifestants votée en avril 2019. Les véhicules anti-émeutes avec lanceurs d’eau sont “Made in France”, et des journaux locaux ont indiqué que des officiers français s’étaient rendus sur place pour former les autorités chinoises à leur utilisation. Françaises, comme les armes soi-disant “non létales” utilisées au Pérou pour réprimer les manifestants en lutte contre la corruption et pour le départ du président par intérim Mérino. Bilan: 3 morts parmi les manifestants. 

La semaine de la honte fait dire à un haut cadre de la sécurité: “Ce pays sombre, on se croirait en Hongrie”.

Au Liban, ce sont des grenades lacrymogènes françaises qui ont aveuglé les manifestants contre les dirigeants du pays, une semaine après l’explosion à Beyrouth. Le 12 août, Amnesty International recensait 738 blessés, dont 7 manifestants hospitalisés pour lésion oculaire. Un manifestant avait perdu son œil. “Arrêtez de viser les yeux!”, avaient massivement scandé les Libanais sur les réseaux sociaux, faisant écho à un slogan tristement connu en France. 

Au Chili, le sénateur Rodrigo Galilea avait pris la France comme exemple pour justifier le déploiement des forces armées locales pour mater la contestation. Il s’exprimait ainsi au Sénat: “Dans un pays comme la France, les choses ont été résolues de la même manière dont elles doivent être résolues au Chili. Évidemment que le président Macron a dû faire appel à la police et à l’armée”

Notre pays sert désormais de caution de la répression, avec une doctrine de maintien de l’ordre qui combine militarisation tous azimuts et pratiques poussant à aller au contact des personnes. Cette doctrine conduit à une escalade inédite de la violence et à une défiance continue entre la police et la population. En Europe, la France s’isole et refuse de participer à toute réflexion relative au concept de désescalade. Ainsi, nos pays voisins expérimentent des méthodes de désescalade, là où ce gouvernement réprime tout opposant. 

La France s’isole et refuse de participer à toute réflexion relative à la désescalade.

Depuis trois ans, nous avons formulé des propositions à l’Assemblée nationale pour enclencher la désescalade de la violence: une réflexion sur la militarisation de la police à travers l’interdiction des LBD, des grenades GLI-F4, de certaines techniques d’interpellation comme le plaquage ventral, des pistes de réforme de l’IGPN et du défenseur des droits, le renforcement de l’effectivité du contrôle judiciaire, la défense d’un budget renforcé de la police nationale et de la gendarmerie, en particulier sur l’immobilier et le parc automobile, la prise en compte des revendications légitimes des effectifs comme le paiement des heures supplémentaires des policiers. 

Le gouvernement d’Emmanuel Macron doit impérativement cesser sa fuite en avant autoritaire. Nous pouvons choisir d’être à la hauteur de notre histoire et du symbole de liberté, d’égalité et de fraternité que nous envoyons au monde.

Publié le 11/12/2020

Caricatures de démocrates

 

(site politis.fr)

 

Les députés LREM n’apprécient pas la publicité de leur vote.

Jacques Maire est un député chatouilleux. Sur son image. Comme plusieurs des 388 #députésdelahonte, ainsi qu’ont été qualifiés par La Revue dessinée les élus qui ont voté la proposition de loi « sécurité globale », ce parlementaire macronien des Hauts-de-Seine n’a pas apprécié de voir son portrait dessiné (lui dit « caricature ») diffusé sur les réseaux sociaux avec ce hashtag et collé sur quelques panneaux d’affichage libre de Meudon. Cela « relève de la stigmatisation publique classique pratiquée par l’extrême droite », s’est-il emporté le 1er décembre sur Twitter, en présentant copie de la plainte contre X qu’il venait de déposer au commissariat de cette ville. Une plainte pour « acte d’intimidation envers un élu public pour qu’il influence une autorité pour l’obtention de décision favorable » et « diffamation envers un dépositaire de l’autorité publique ». La seule mention inscrite sous son portrait est pourtant purement factuelle. Elle informe qu’il « a voté pour la loi sécurité globale ». Quant à y voir une « intimidation », c’est un pur procès d’intention.

Ce n’est pas la première fois que des députés LREM n’apprécient pas la publicité de leur vote. En octobre 2018, plusieurs d’entre eux s’étaient emportés contre François Ruffin quand le député LFI de la Somme avait annoncé dans l’hémicycle que les noms de tous les députés qui s’apprêtaient à rejeter une proposition de loi relative à l’inclusion des élèves en situation de handicap seraient publiés. « Ils circuleront à travers la France. Et ce vote, j’en suis convaincu, vous collera à la peau comme une infamie », leur avait-il lancé. Le président LREM de la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée, Bruno Studer, l’avait accusé de « faire son petit Robespierre » tandis que sa collègue Anne-Christine Lang fustigeait sur Twitter « des méthodes de voyous » et qualifiait le procédé de « délation » et d’« incitation à la haine ».

En ces temps troublés où la Macronie se pique de renforcer les principes républicains, il n’est pas inutile de rappeler à ses élus qu’ils exercent un mandat temporaire dont ils sont redevables auprès des électeurs, et non un job dont ils devraient s’acquitter auprès de l’employeur qui les a mis où ils sont. En clair, ce n’est pas à Emmanuel Macron qu’ils doivent rendre des comptes, mais bien aux citoyens. Si le vote des députés est public, consultable sur le site de l’Assemblée, c’est justement pour que les citoyens puissent savoir ce que votent leurs représentants. Ça s’appelle la transparence et la démocratie. Deux notions trop souvent méconnues des macroniens.

 

par Michel Soudais

Publié le 11/12/2020

Gaye Camara, Olivio Gomes, Ibrahima Bah : trois jeunes tués par la police dans des circonstances troubles

 

par Emilie Rappeneau (site bastamag.net)

 

L’intense, et juste, médiatisation de l’affaire Michel Zecler ne doit pas faire oublier que depuis de nombreuses années les violences policières affectent tout particulièrement les quartiers populaires. De jeunes hommes meurent sous les balles des forces de l’ordre, souvent dans des circonstances troubles, et leurs proches doivent mener de longs combats pour que des enquêtes impartiales soient enfin menées. Retour sur trois récentes affaires en banlieue parisienne.

« Nous, cela fait 50 ans qu’on subit les violences policières, et malheureusement c’est la vie qu’on perd aujourd’hui, s’insurge Mahamadou Camara. Certains Français commencent à comprendre ce qu’on dénonce depuis si longtemps. » Son petit frère, Gaye Camara, est décédé à 26 ans, tué par des policiers d’Épinay-sur-Seine (93) dans la nuit du 16 au 17 janvier 2018. Ce soir-là, une équipe de la BAC est en planque, surveillant une voiture signalée comme volée. Gaye, en voiture avec son petit cousin, dépose un de ses amis qui s’apprête ensuite à entrer dans le véhicule en question. Son ami est interpellé en flagrant délit, et alors que Gaye s’apprête à repartir, les policiers surgissent et lui demandent de s’arrêter. Sans aucune autre sommation, ils tirent à huit reprises sur son véhicule, tuant Gaye d’une balle dans la tête.

« On nous a dit qu’il avait participé à un vol de véhicule, alors qu’il n’était même pas sur le territoire français lors du vol. On nous a dit qu’il avait forcé un barrage, alors que les policiers étaient en planque et donc qu’il n’y avait pas de barrage, nous raconte Mahamadou Camara. On nous a menti sur sa mort. »

Ces versions officielles partiales, voire mensongères, Leonel Gomes ne les connaît que trop bien. Son grand frère, Olivio, père de trois jeunes enfants, est décédé à 28 ans, tué il y a à peine un mois par un policier de la BAC, à Poissy (78) dans la nuit du 16 au 17 octobre. Un premier article du Parisien se contente de reprendre la version de la préfecture qui laisse entendre qu’une course-poursuite sur 30 kilomètres aurait conduit au drame. Lorsque la journaliste indépendante Sihame Assbague contacte les proches d’Olivio, c’est une tout autre histoire qui apparaît.

 « La police et les médias ont parlé de mon frère comme si c’était du gibier »

« Il n’y a eu aucune course-poursuite, la police les a suivis jusqu’à Poissy. S’ils avaient réellement voulu arrêter sa voiture sur l’A13, ils l’auraient fait », raconte Leonel Gomes. Une fois arrivés en bas de chez Olivio à Poissy, la voiture de la BAC bloque sa portière. « Ils lui ordonnent de sortir, mais son accès est bloqué. Il redémarre pour sortir, et le policier tire trois coups à bout portant sans raison. » Le rapport balistique confirme que l’agent, moniteur de tir dans son temps libre, n’était pas en danger au moment où il a tiré car il se tenait côté conducteur du véhicule. « La police et les médias ont parlé de mon frère comme si c’était du gibier, un chauffard qu’ils avaient abattu », se révolte Leonel. « Chauffard tué », « chauffard abattu », ont alors titré plusieurs médias...« Ça dépasse la bavure, c’est un meurtre commis par la police. »

Quand les agents impliqués ne mentent pas ouvertement, comme dans l’affaire du tabassage – filmé – de Michel Zecler à Paris, ils dissimulent la vérité par omission. « Dans le dossier, il y a trois caméras de vidéosurveillance. Jusqu’à présent, en tant que partie civile, nous n’avons vu aucune de ces images », explique Thierno Bah. Son petit frère, Ibrahima Bah, est mort à 22 ans le 6 octobre 2019 à Villiers-le-Bel (95) en évitant une camionnette de police qui lui a soudainement barré la route alors qu’il circulait à moto. Depuis plus d’un an, sa famille milite pour obtenir les images des caméras de surveillance actives sur le lieu et au moment de l’accident. En vain.

Même refus d’un accès aux images dans l’affaire Gaye, là encore la police laisse délibérément les proches des victimes dans l’incertitude. « Ils disent que c’est flou, qu’il faisait nuit, qu’il pleuvait, qu’il n’y a rien à tirer des vidéos de l’intervention à Épinay », raconte Mahamadou Camara. « Mais quand il s’agit de jeunes commettant des erreurs, là les vidéos sont faciles à trouver », ironise-t-il.

Le long combat des comités Vérité et Justice contre l’impunité policière

Aujourd’hui, ces trois collectifs, Vérité et Justice pour Gaye, Justice pour Ibo et Justice pour Olivio Gomes se battent pour que les policiers impliqués soient jugés. « Le policier qui a tué Olivio est mis en examen pour homicide volontaire, c’est presque une première pour ce type d’affaire, explique Leonel Gomes. Ce qu’on veut, c’est une peine exemplaire. Tout être humain doit être jugé équitablement. »

Par l’organisation de manifestations, de concerts, de pique-niques ou de matchs sportifs, ces collectifs tentent de mobiliser l’opinion publique et de faire prendre conscience de ce racisme systémique qui perdure au sein de la police. « À Champs-sur-Marne, on fait de l’éducation populaire dans nos quartiers. Il faut expliquer à nos jeunes qu’ils ont des droits comme des devoirs, que les policiers ont un code de déontologie à respecter, explique le grand frère de Gaye. On s’est aussi engagés politiquement dans notre ville. Deux membres actifs du collectif sont élus à la mairie. »

Malgré ces efforts, l’impunité policière règne. En juillet, Basta ! révélait qu’en 43 ans, sur 213 interventions létales ayant impliqué les forces de l’ordre, seuls dix officiers ont été condamnés à un emprisonnement ferme pour homicide. La dernière condamnation remonte à 1999. Une analyse de StreetPress montre qu’entre 2007 et 2017, 47 hommes désarmés sont morts à la suite d’interventions des forces de l’ordre. Aucun des policiers ou gendarmes impliqués n’a fini en prison. Plus d’un tiers des procédures ont abouti à un classement sans-suite, un non-lieu ou un acquittement des fonctionnaires. La majorité des affaires sont encore en cours.

Face à cette impunité de fait, il est impossible pour les membres de collectifs Justice et Vérité de trouver la paix. « C’est très difficile car on nous cache réellement la vérité, » soupire Thierno Bah. Sa famille ne pensait pas que l’affaire serait toujours en cours aujourd’hui. Cela fait plus d’un an qu’Ibrahima Bah est mort, et aucun des témoins n’a été appelé par le juge. « Comment ne pas penser qu’ils nous cachent quelque chose ? », s’interroge son grand frère. « Ce qu’on n’accepte pas, c’est qu’un policier décide du destin d’un citoyen, de sa vie et de sa mort ! », dit de son côté Mahamadou Camara.

Un besoin de soutien sans failles, pas toujours relayé par les mouvements sociaux

Dans le soutien d’autres militants, les collectifs anti-violences policières trouvent parfois le réconfort et la motivation. « On est entrés en contact avec Assa Traoré. Elle est venue chez nous, a rencontré la famille et nous a conseillé de faire une vidéo explicative, raconte Leonel Gomes. Dès qu’elle est partie, on s’est activés et on a réparti les rôles. »

« Quand Gaye a été assassiné, les premières personnes à nous soutenir étaient Almamy Kanouté et Samir Baaloudj du collectif Vérité et Justice pour Adama, ajoute Mahamadou Camara. Ramata, la sœur de Lamine Dieng, est venue nous expliquer comment l’affaire allait se dérouler. Elle avait raison. » Lamine Dieng est mort à 25 ans, le 17 juin 2007, dans un fourgon de police à Paris suite à un plaquage ventral. Treize années de combat judiciaire ont été nécessaires pour que l’État reconnaisse implicitement sa responsabilité et qu’un accord amiable soit conclu en mai 2020. Le gouvernement français va verser 145 000 euros à la famille de Lamine.

Les collectifs de victimes de violences policières se mobilisent sur tous les fronts. Nombre d’entre eux étaient présents aux récentes manifestations contre la loi Sécurité globale. « On se bat contre tout un système. Si la loi Sécurité globale est adoptée, c’est un gros pas en arrière pour la France, la démocratie, la liberté d’informer », explique Thierno Bah.

Cependant, un soutien plus affirmé des mouvements sociaux se fait toujours attendre, estiment certains collectifs. « C’est bien beau de dire qu’il faut manifester parce qu’on va interdire de filmer la police, mais il ne faut pas oublier qu’il y a déjà des affaires concrètes, des jeunes hommes morts », nuance Mahamadou Camara. « On parle de violences policières parce qu’elles sont arrivées dans les centres-ville. Mais elles ont commencé dans les quartiers », a rappelé Assa Traoré à l’occasion de la Marche des libertés du 28 novembre dernier.

« Olivio c’est mon grand frère, mon meilleur ami, mon conseiller. Je ne le reverrai plus dans ce monde-là, mais on se reverra un jour, conclut Leonel. Il était franc avec tout le monde, c’était quelqu’un de vrai, de serviable. Si je prends la parole aujourd’hui, c’est pour ses trois enfants, sa femme Kadi, mes parents. Jamais quelqu’un ne pourra se lever et dire qu’il était mauvais : je pourrai mener ce combat pendant dix ans. On ne lâchera pas. »

Émilie Rappeneau

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Publié le 10/12/2020

SNCF/RATP. Coup de frein exigé sur l’ouverture à la concurrence

Le conseil d’administration d’Île-de-France Mobilités a voté, mercredi, le calendrier de la libéralisation de certaines lignes du réseau francilien. Agents et cheminots ont manifesté leur colère, et dénoncé la casse du service public.

Rue de Châteaudun, Paris, 8 h 30. Alors que le jour se lève à peine, un cordon de gendarmes bloque l’entrée du siège d’Île-de-France Mobilités. Tandis que les administrateurs sont réunis pour décider du calendrier d’ouverture des réseaux ferroviaires franciliens à la concurrence, agents et cheminots de la SNCF et de la RATP ont décidé de donner de la voix.

À l’initiative de la CGT, puis de SUD plus tard dans la matinée, les salariés sont venus en nombre défendre leur service public de transport contre sa libéralisation, sur les rails depuis quelques années déjà. Il en va de la sécurité des agents et de la garantie de prestations de qualité, martèlent-ils. Christophe, syndiqué CGT, espère d’ailleurs que la mobilisation atteindra les usagers, afin qu’il comprennent que la privatisation dégradera le service, contrairement à ce qu’assure Valérie Pécresse, présidente (LR) de la région et d’Île-de-France Mobilités. « Les banlieues seront les premières laissées de côté. Là où les usagers doivent aujourd’hui attendre huit minutes pour prendre le métro, ils devront attendre vingt », craint l’agent rattaché au dépôt de bus RATP Paris Sud.

Pour tous, l’exemple du Royaume-Uni, de ses trains en retard et de ses chemins et fer en piteux état, fait redouter le pire pour l’avenir des transports franciliens. « L’histoire nous l’a appris, la libéralisation des réseaux de transports est une erreur. Ce qui a été débuté par Margaret Thatcher au outre-Manche s’est soldé par une renationalisation. À chaque fois qu’il y a privatisations, les opérateurs cherchent à faire des bénéfices avant d’offrir un service de qualité », dénonce la députée FI Clémentine Autain, présente aux côtés des salariés au pied du siège d’Île-de-France Mobilités.

En cas de privatisation, des employés moins protégés

Au-delà des usagers, c’est également leurs propres conditions de travail que les agents RATP et les cheminots sont venus défendre haut et fort. « Aujourd’hui, être employé à la SNCF ou à la RATP nous protège des licenciements économiques. C’est très précieux, surtout en ce moment, en période de crise, alors que les sociétés sont déficitaires. Mais on ne sera plus protégés comme cela en cas de privatisations », explique Jonathan Perrinet-Arraut, contrôleur RATP et représentant CGT. À quelques pas de lui, Karim, cheminot à la gare de l’Est depuis huit ans, craint également que l’ouverture à la concurrence des réseaux ne soit la porte ouverte à la dégradation de sa carrière. « On cherche à nous faire devenir des employés polyvalents, mais nos cœurs de métier sont très différents. On commence déjà à voir des changements, les primes baisses, il y a de nombreux départs », témoigne cet agent d’escale.

« C’est un retour en arrière catastrophique », dénonce de son côté Jacques Baudrier. Le communiste, administrateur d’Île-de-France Mobilités, est vent debout contre l’ouverture à la concurrence des réseaux ferroviaires et de bus, et entend bien faire reculer le conseil d’administration. « Ce qui se passe est extrêmement grave. Il s’agit de la vente à la découpe des activités de la SNCF. C’est un recul majeur à l’échelle de l’histoire de cette entreprise, créée en 1938. Valérie Pécresse nous propose un retour à Napoléon III, à l’époque où les compagnies de trains privées exploitaient chacune des lignes ferroviaires. Elle veut lancer des appels d’offres ligne par ligne, pour, à ter me, privatiser l’ensemble du réseau train et RER en Île-de-France. En termes fonctionnels, c’est une catastrophe. »

Alors que la mobilisation bat son plein, une délégation de syndicalistes a été reçue par le directeur général adjoint d’Île-de-France Mobilités. Pas suffisant toutefois pour convaincre une majorité des administrateurs. Ceux-ci ont validé, à l’issue de leur réunion, le lancement d’un appel d’offres sur un premier lot de lignes de tramways et de trains à la mi-2021, pour une désignation du nouvel exploitant en 2022. Malgré ce vote, pour Jacques Baudrier, « il est encore temps de stopper ce processus mortifère. Si la gauche remporte la région, elle pourra agir ». Pour lui, la question de la mobilité et du service public doit devenir l’un des grands enjeux de la campagne. En attendant, cinq syndicats de la RATP (Unsa, CGT, SAT, Solidaires et SUD) ont lancé un appel à la grève pour le 17 décembre.

Publié le 10/12/2020

Histoire. Laïcité et République : qu’a changé la loi de 1905 ?

 

Pierre Chaillan (site humanite.fr)

 

L’adoption, le 9 décembre 1905, de la loi de séparation des Églises et de l’État pose de nouvelles bases. Le point avec deux spécialistes, soixante-quinze ans après.

LA DÉMOCRATIE SOCIALE

 

Par Jean-Paul Scot Historien

 

La loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, tout comme celle de 1901 sur les associations, parachève les grandes lois républicaines qui, de 1881 à 1886, instituent les libertés d’expression et de presse, la gratuité et la laïcité scolaires, et le droit d’organisation syndicale. Elle entend mettre fin au conflit historique et récurrent qui oppose, depuis la Révolution, les républicains, champions des droits de l’homme et du citoyen, et l’Église catholique romaine, qui les a condamnés comme « monstrueux » et « diaboliques ».

La loi de 1905 consacre les principes philosophiques des Lumières françaises. Son article I proclame : « La République assure la liberté de conscience. » Celle-ci est la première des libertés propres à tous les êtres humains ; les croyants comme les agnostiques et les athées sont donc tous égaux devant la loi. En France, la liberté de religion n’est pas la première des libertés, comme en Angleterre. La religion relevant du choix personnel de chacun, « la République garantit » néanmoins son expression collective, la « liberté de culte », y compris dans l’espace public. Mais elle n’a pas à distinguer les citoyens selon leurs croyances ou leurs opinions.

La loi de 1905 n’abolit pas seulement le Concordat napoléonien de 1802, qui avait fait de quatre « cultes reconnus » des institutions publiques, contrôlées et financées par l’État. La France sera désormais un État pleinement laïque, libéral en droit et neutre en matière religieuse. Toutes les religions pourront s’y organiser en « associations cultuelles », selon leurs « règles générales », fussent-elles non démocratiques, car l’État n’a pas à leur imposer un statut type. Tous les croyants y seront libres de pratiquer leur culte et de propager leur foi, pourvu qu’ils respectent les lois et l’ordre public. Tous les budgets des cultes y sont supprimés car les religions doivent vivre des seules contributions de leurs fidèles.

La loi de séparation entraîne à terme l’échec de la théocratie pontificale, qui prétendait encore, au nom de l’infaillibilité du pape « en matière de dogme et de mœurs », que les lois de Dieu étaient au-dessus des lois des hommes. Certes, le Vatican jeta l’anathème sur la loi et interdit à l’Église de France de l’appliquer, mais l’atténuation du conflit religieux poussa nombre de catholiques à se rallier à la République. L’Église de France finit par créer, en 1924, des associations diocésaines soumises aux évêques mais conformes à la loi. Face à la sécularisation des sociétés, l’Église romaine dut enfin, lors du concile Vatican II (1962-1965), renoncer à tout intégrisme théologico-politique, accepter la légitimité des lois des États, et même admettre la liberté religieuse et la laïcité.

La loi de 1905 provoqua également la perte d’influence de radicaux intransigeants comme Clemenceau, dont l’anticléricalisme tenait souvent lieu de programme politique. Néanmoins, aujourd’hui encore, des républicains prétendent interdire toute expression religieuse privée dans l’espace public. La loi de 1905 permit encore, comme le souhaitait Jaurès, que la question sociale supplante la question religieuse, au premier rang des enjeux politiques. Ainsi, en 1936, Maurice Thorez put tendre la main aux travailleurs catholiques. Et, dès la Libération, le principe d’égalité sans distinction de sexe, d’origine, de race ou de religion, fut proclamé. 

La loi de 1905 parachève enfin le principe de laïcité, même si le terme n’apparaît pas dans la loi. Parce que, fondée sur la dialectique de la liberté de conscience et de l’égalité des droits, la laïcité n’est pas, en France, une idéologie antireligieuse, ni une spiritualité particulière, pas plus qu’une religion civile comme aux États-Unis d’Amérique, ou un athéisme d’État comme dans l’ex-URSS. Elle est la garantie de faire société, tous ensemble, dans le respect des différences de chacun. Elle est un principe d’émancipation et un bien commun pour l’humanité de demain.

Mais, rien n’est jamais acquis ! En 1946, la séparation des Églises et de l’État n’a pu être constitutionnalisée, et la République n’a été déclarée « laïque » que grâce à un amendement communiste soutenu par les socialistes et les radicaux. En 1958, la Constitution fut amendée ainsi : « La République respecte toutes les croyances » – formule ambiguë car le respect est dû aux croyants comme aux incroyants, mais pas aux doctrines et aux religions, toujours critiquables. Depuis, les Églises ont reconquis des privilèges financiers et tentent d’imposer leurs normes éthiques. Et aujourd’hui, les droites dénaturent la laïcité pour légitimer leur rejet de l’islam, devenu deuxième religion de France.

LA RÉACTION DE L’ÉGLISE

 

Par Jean-François Marx Auteur

 

Il faut remonter trente ans plus tôt pour comprendre l’histoire de la séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905.

Après les massacres de la Commune, la III e République se met péniblement en place. Les monarchistes espèrent la Restauration, mais légitimistes et orléanistes ne parviennent pas à un accord. La République va s’installer avec le vote des lois constitutionnelles de 1875. À l’époque, on assimile trop vite monarchistes et catholiques : tous les catholiques ne sont pas monarchistes ; certains, minoritaires, sont républicains. Or, les relations avec l’Église sont de plus en plus tendues. « Le cléricalisme, c’est l’ennemi », phrase prononcée par Gambetta le 4 mai 1877, donne le ton. Les catholiques « ultramontains » avaient en effet voulu répondre favorablement à l’appel du pape Pie IX du 17 mars 1877 pour le soutenir contre le gouvernement italien. Le principe même de l’intervention des catholiques en tant que tels dans la vie politique et sociale est en débat. La laïcité allait devenir synonyme de la République. Gambetta ne visait pas les Français catholiques – tous l’étaient plus ou moins –, mais les élites désireuses de fonder un ordre social catholique.

Dans ce climat, Jules Ferry fait voter l’exclusion des religieux de l’organisation de l’enseignement supérieur, la suppression du droit des étudiants issus de l’enseignement privé aux diplômes d’État, et le droit d’enseigner aux religieux des congrégations non autorisées, surtout les jésuites très présents dans l’enseignement secondaire. Cette disposition est mise en œuvre par décrets en 1880 pour les jésuites, puis pour les autres congrégations. Celles de femmes ne sont pas concernées.

En 1882, la loi fait obligation aux prêtres de donner les cours de religion à l’église. Les bâtiments scolaires deviennent neutres : « L’école sans Dieu !  » vitupére l’Église. En 1881, Ferry fait voter la loi sur la gratuité de l’enseignement primaire public. La laïcisation se poursuit dans tous les lieux et bâtiments publics. La population ne s’en émeut guère, au grand dam des catholiques intransigeants.

Le pape est lui-même en difficulté dans ses relations avec la monarchie italienne : en 1870, Rome a été envahie par les troupes de Victor-Emmanuel II, en voie de réaliser l’unité du royaume. Le pape Pie IX se considère alors prisonnier au Vatican. Il faudra attendre le 20 septembre 1900 pour que son successeur, le pape Léon XIII élu en 1878, dissolve officiellement les États pontificaux, devenus une fiction.

Bien que considéré à tort comme libéral, ce pape se montre conciliant par crainte du pire pour l’Église de France. C’est ainsi que « par l’encyclique Immortale Dei du 1 er novembre 1885, il établit que l’Église tolérait en droit toutes les formes de gouvernement, que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel avaient deux sphères autonomes, quoique reliées, et que l’Église ne blâmait pas les gouvernements qui autorisaient les cultes non catholiques » (1). Cette évolution ouvre la voie au « ralliement » des catholiques français non hostiles au régime républicain. Le thème est repris par le cardinal Lavigerie à Alger en portant un toast devant l’escadre, le 12 novembre 1890, sur invitation discrète de Léon XIII.

Le 16 février 1892, le pape confirme le « toast d’Alger » en publiant, en français, l’encyclique Au milieu des sollicitudes, en faveur de la défense d’un christianisme en République. La violence verbale des opposants catholiques se détourne du cardinal Lavigerie pour fustiger le pape. Y participe Édouard Drumont, qui vient de fonder la Libre Parole. Cet antisémite virulent trouve le bouc émissaire idéal, en 1894, dans le capitaine Dreyfus, juif alsacien accusé de haute trahison. La grande majorité des élites catholiques suivent la campagne antisémite. La forfaiture dénoncée, une vague anticléricale se déchaîne logiquement. À nouveau les congrégations sont visées. Votée, la loi de 1901 sur les associations en écartait les congrégations. Celles-ci sont expulsées et dispersées, hommes et femmes, à de rares exceptions près, non enseignantes. Leur dissolution entraîne la confiscation et la liquidation de leurs biens, non sans quelques exceptions.

Malgré les événements hostiles à l’Église de France, le Concordat est toujours théoriquement en vigueur. C’est à la loi de 1905 que l’on attribue souvent sa rupture. En fait, les incidents avec le Vatican se sont multipliés au point que, en 1905, les relations diplomatiques sont déjà rompues. En outre, l’esprit de conciliation de Léon XIII s’est éteint avec lui, mort le 20 juillet 1903. Son successeur, Pie X, est aveuglément intransigeant. Deux incidents diplomatiques, en 1904, se concluent par la rupture des relations diplomatiques entre Paris et le Saint-Siège. Le Concordat est rompu de facto, le dialogue rendu impossible. La séparation se fait projet de loi. Préparée par Aristide Briand, discutée à la Chambre, elle est votée en décembre 1905. Elle proclame l’entière liberté des cultes, mais la République n’en reconnaît et n’en salarie aucun. La loi ne prononce pas le nom des Églises, puisqu’elle s’applique à n’importe quel culte. Les biens sont dévolus après inventaire à des associations cultuelles.

Cette loi a été habilement préparée par Aristide Briand, homme réputé charismatique et souple, fin négociateur. On a pu parler d’un « texte admirablement libéral ». Des catholiques libéraux ont secrètement conseillé Briand, persuadés que le pape accepterait la loi, au moins de facto. Dès le 28 décembre 1905, ils demandent officiellement à Rome de l’accepter, notamment cinq cardinaux français, puis, en février 1906, des notabilités catholiques, membres de grandes institutions. Pie X ne veut rien entendre. En février 1906, la lettre encyclique Vehementer Nos, adressée au peuple et au clergé de France, condamne la loi. En passant, elle attribue à l’action unilatérale de la France la rupture du Concordat. De fait, elle est déjà consommée du fait des incidents précédents, mais surtout par l’inébranlable conviction du pape qu’il n’y a rien à discuter. Du même coup, celui-ci désavoue les chefs de l’Église de France et leurs efforts de conciliation, à la grande joie des intégristes de Paris, de Rome et d’ailleurs.

Plutôt qu’une nouvelle guerre antireligieuse, ne faudrait-il pas établir ce bilan du siècle écoulé en vue d’une refonte de la République elle-même ?

La loi de 1905 est-elle un aboutissement ? Pour la III e République, sans doute. En ce premier quart du XXI e siècle, il reste à établir un bilan, car les coups de canif n’ont pas manqué pour revenir sur certaines dispositions de la loi. Le grand principe de l’enseignement public a été battu en brèche par la réintroduction de l’enseignement libre depuis la maternelle, de surcroît financé par l’État et les collectivités locales, tandis que l’éducation nationale voit son universalité ébréchée par l’autonomisation des universités. De plus, l’Alsace et la Lorraine, annexées par l’Allemagne jusqu’à la victoire de 1918, sont restées concordataires.

Plutôt qu’une nouvelle guerre antireligieuse, alors que la société civile n’a cessé d’évoluer vers plus de sécularisation en dépit d’une visibilité accrue des religions, et que certains imaginent une autre « grande invasion », ne faudrait-il pas établir ce bilan du siècle écoulé en vue d’une refonte, non de la loi, mais de la République elle-même, pour instaurer une démocratie réelle ?

(1) L’Histoire de la France religieuse, Tome IV, sous la direction de Jacques Le Goff et René Rémond (Seuil, 1992).

Publié le 09/12/2020

Amérique latine. Les Vénézuéliens veulent tourner la page du blocus

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Reportage. Le Parti socialiste unifié du Venezuela du président Nicolas Maduro remporte une majorité absolue au Parlement au terme d’élections législatives boycottées par une partie de l’opposition et marquées par une forte abstention.

Caracas (Venezuela), envoyée spéciale.

Avec le vote électronique et la transmission automatisée des résultats, le verdict des urnes était attendu tôt dans la soirée. C’est finalement bien tard, dans la nuit de dimanche à lundi, que la présidente du Conseil national électoral, Indira Alfonso, a annoncé les résultats des élections législatives au Venezuela. Sans surprise, le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) et ses alliés du Grand Pôle patriotique sortent vainqueurs de cette consultation électorale, avec 67,6 % des suffrages exprimés et une majorité absolue des sièges. Parmi les coalitions de l’opposition qui rejetaient la ligne du boycott, l’Alliance démocratique obtient 17,95 % des voix, suivie de Venezuela Unida (4,19 %). Le Parti communiste vénézuélien, qui dénonce un « ajustement libéral », une politique de « reprivatisations » et des atteintes aux libertés, est crédité de 2,73 %, au terme d’une campagne marquée par des pressions politiques, une invisibilisation médiatique et même par l’arrestation qu’il déplorait, dimanche soir, de certains de ses militants dans l’État de Zulia.

Le scrutin est marqué par une forte abstention : 31 % des électeurs se sont déplacés, une participation en baisse par rapport aux élections législatives de 2015 (74,17 %) et de 2010 (66,45 %), caractérisées par l’unité de l’opposition et par une forte polarisation. En 2005, dans un scrutin boycotté par l’opposition, la participation avait toutefois déjà plafonné à 25 %. Épuisés par la crise économique et politique, l’hyperinflation, les pénuries, les cruels effets du blocus américain, les Vénézuéliens se sont peu déplacés, même dans des bastions du chavisme ordinairement très mobilisés. Conséquence : le PSUV perd deux millions de voix par rapport à la dernière élection présidentielle.

Des bureaux de vote désertés par les jeunes générations

Dans le quartier du 23-de-Enero, au pied des barres de béton, à l’ombre des fresques célébrant le « Comandante » disparu, l’affluence était faible dans les bureaux de vote désertés par les jeunes générations. Au lycée Andrés-Bello, un grand centre de vote de la capitale, les électeurs patientaient dans les files d’attente plutôt fluides, sous l’œil des cadets de la Garde nationale bolivarienne qui veillaient au maintien des distances sanitaires. Yogleidy Alvarez, 34 ans, était venue là « voter pour que les choses changent ». « L’économie est par terre, nous ne travaillons plus. J’ai des enfants en bas âge, je peine à les nourrir, ils se plaignent de la faim. Il faut une Assemblée qui travaille, que les choses reviennent à la normale, que nous puissions vivre enfin en paix », expliquait cette vendeuse qui a perdu son travail. Son suffrage s’est porté sur l’opposition. Au sud de Caracas, à Caricuao, les « chefs de rue du PSUV » battaient le rappel des troupes pour encourager les électeurs à rejoindre les bureaux de vote. Sur les hauteurs de cette paroisse civile du district capitale, les petits immeubles blancs de logements sociaux construits par la mission Vivienda ont donné corps à un quartier neuf, encore en chantier. Sur la colline d’en face, les masures de briques creuses d’un « barrio » baptisé par ses habitants la Fortaleza, la forteresse, dégringolent jusqu’à la route. Le contraste est frappant. Ici, la machine à voter a été installée dans une cahute ; les opérations électorales sont supervisées par des femmes, pour l’essentiel. Dehors, à l’ombre d’un container abandonné, des militantes déjeunent sur le pouce ; cachés dans les herbes hautes, des enfants allument des pétards.

Gustavo Borges est un organisateur communautaire qui a écumé bien des quartiers populaires. « Traditionnellement, les élections parlementaires mobilisent moins que l’élection présidentielle, remarque-t-il. L’enjeu, aujourd’hui, c’est le retour, dans le processus révolutionnaire, de l’Assemblée transformée en 2015, après la victoire de l’opposition, en plateforme pour renverser le président et encourager l’agression américaine. » Ce travailleur social décrit un quotidien « très dur », fait de coupures d’eau, d’électricité, de privations, de vivres qui manquent. « Nos vies mêmes sont prises pour cible. Les Vénézuéliens savent qui sont les responsables de cette situation, assure-t-il. Beaucoup de choses peuvent changer désormais pour aller vers une levée du blocus. »

Alexander Pereira ne partage pas cet optimisme. À 41 ans, cet habitant du quartier populaire de Cano Amarillo a vu les siens quitter le pays un à un, « une saignée terrible pour le Venezuela ». De sa fratrie et de son cercle d’amis, lui seul est resté au pays. Architecte de métier, il vivote aujourd’hui de cours de musique ou de missions de traduction, cultive des légumes sur le toit de sa maison, se nourrit grâce aux colis alimentaires mensuellement distribués par le Clap, le conseil local d’approvisionnement et de production. « Avant, le vote, c’était un acte important : il fallait appuyer Chavez et la révolution. Ce sentiment s’est perdu. Les gens n’ont pas l’impression que les élections sont utiles, alors que les enjeux sont énormes : il faut protéger le pays de l’agression américaine. » Pour lui, la corruption, le délitement de la participation populaire, la vue de « riches qui s’enrichissent encore au pire de la crise alors que des travailleurs gagnent deux dollars par mois » sont aussi vénéneux que les sanctions de Washington qui asphyxient le Venezuela.

Un scrutin décrié et boycotté par des figures de l’opposition

Au sommet de l’État, le président Nicolas Maduro s’est félicité de la tenue, sans heurts, d’un scrutin décrié et boycotté par des figures de l’opposition, comme Juan Guaido, qui s’était autoproclamé « président par intérim » au début de l’année 2019, et Henrique Capriles, deux fois candidat à l’élection présidentielle. Le premier, bien qu’isolé dans son propre camp, se crispe dans sa posture, tient cette consultation pour une opération de « fraude », appelle à des manifestations ce 12 décembre. Le second estime, au contraire, que « la réponse des secteurs démocratiques ne peut pas être la surveillance d’un échec ou des appels à la mobilisation sans solutions tangibles ».

En fait, c’est l’ouverture de nouveaux canaux de discussion entre le pouvoir et l’opposition qui se joue, désormais, pour tenter de dégager une issue à la crise politique et donner corps à un consensus utile à la levée des sanctions américaines. Impliqué, avec le Vatican et d’autres acteurs, dans les pourparlers de Montevideo, de la Barbade et de Saint-Domingue, l’ancien premier ministre espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, présent à Caracas, a invité l’Union européenne, dimanche, à « évaluer les conséquences de la politique de sanctions contre le Venezuela » conduite par Donald Trump. Sans grandes illusions sur les fondamentaux de la politique américaine en Amérique latine, le pouvoir chaviste compte toutefois sur l’arrivée d’une nouvelle administration à Washington pour renouer le dialogue et sortir, à terme, du régime de sanctions.

À Caricuao, à la sortie de son bureau de vote, dimanche, Charlie Rodriguez, 32 ans, sans travail, n’avait qu’un souhait : « Que le blocus soit levé, que le Venezuela cesse d’être coupé du monde et redevienne un pays normal. »

Publié le 08/12/2020

Souriez, vos opinions sont fichées

 

par Pierre Jacquemain (site regards.fr)

 

Un décret gouvernemental entend ficher les Français selon leurs opinions politiques, philosophiques ou religieuses, sous-couvert de lutte antiterroriste. Une atteinte de plus à la liberté.

En 2011, apparaissait sur les écrans britanniques la série Black Mirror, faisant référence aux sociétés d’écrans qui nous renvoient à notre propre image. Notre propre reflet. Le reflet d’une société en plein mouvement et dont les usages des nouvelles technologies modifient en profondeur nos comportements – à commencer par ceux et celles qui nous dirigent.

Une série aux allures futuristes qui envisage un futur proche, voire imminent. Un futur inquiétant où la surveillance de masse, le fichage, la notation humaine et sociale, ont remplacé les libertés les plus élémentaires. Depuis sa première diffusion au Royaume-Uni, la série a connu un grand succès, fait le tour du monde et sans doute inspiré bien des gouvernants.

Un décret du gouvernement français, passé inaperçu la semaine dernière, aurait pu inspirer les scénaristes de la série. Ce décret autorise désormais de ficher les personnes en fonction de leurs opinions politiques, de leurs convictions philosophiques et religieuses, ou de leur appartenance syndicale. Pour Anne-Sophie Simpere, chargée de plaidoyer Libertés pour Amnesty France : « Les activités politiques, religieuses ou syndicales pouvaient être fichées, maintenant seules les opinions suffisent, ainsi que les données de santé révélant une dangerosité particulière », prévient-elle sur Twitter. Et de préciser : « Toute personne morale ou groupement susceptibles de prendre part à des activités terroristes ou de porter atteinte aux institutions de la République pourront être fichées. »

Si pour le risque terroriste il existait déjà des fichiers, le risque de « porter atteinte aux institutions de la République » semble un peu plus ambiguë. Comme s’en inquiète Anne-Sophie Simpere, « c’est très large ». Bien trop large pour ne pas y voir une atteinte à la liberté d’opinion. De nombreuses données pourront ainsi être récoltées : les habitudes de vie, les déplacements, les activités, les photographies, la détention d’animaux dangereux, les signes physiques particuliers et objectifs, les éléments patrimoniaux. La liste n’est pas exhaustive. Elle est très longue. Anne-Sophie Simpere conclue sa succession de tweets, non sans ironie, par cette interrogation : « Jeu pour le week-end : combien d’entre nous pourraient être fichés selon ces critères ? »

Ainsi le gouvernement s’est-il saisit du contexte de crise sécuritaire – la menace terroriste persistant – pour surveiller plus encore ses opposants. Parce qu’ils sont nombreux à être dans le viseur du gouvernement. La véritable question se posera : que feront-ils de ces fichés-là ?

À entendre certains dirigeants de gauche, de droite, ceux du gouvernement – à l’instar de Jean-Michel Blanquer – pointer du doigt une partie de la gauche qui serait complaisante, voire complice, de l’islam politique pour les uns ou de terrorisme pour les autres, nul doute que la liste des fichés sera longue. Ainsi, une fois n’est pas coutume, le gouvernement s’est-il saisit du contexte de crise sécuritaire – la menace terroriste persistant – pour surveiller plus encore ses opposants. Et ses oppositions. Parce que de Mediapart à la LDH en passant par la France insoumise ou l’UNEF, ils sont nombreux à être dans le viseur du gouvernement. Bien sûr, ce dernier niera toute volonté de criminaliser les opinions de cette gauche-là, mais la véritable question se posera : qu’en feront-ils ? Que feront-ils de ces fichés-là ?

 

Pierre Jacquemain

Publié le 08/12/2020

Ventes d’armes: l’exécutif déclare secrètement la guerre au Parlement

 

Par Disclose (site mediapart.fr)

 

Un document classé « confidentiel défense » obtenu par Disclose dévoile le plan secret du gouvernement pour torpiller les propositions d’un rapport parlementaire en faveur d’un contrôle démocratique en matière de vente d’armes. 

Silence radio. Depuis la publication, le 18 novembre dernier, du rapport parlementaire sur les ventes d’armes françaises, l’exécutif n’a pas réagi. Du moins pas officiellement. Car, en réalité, le gouvernement a préparé la riposte dans le secret des cabinets ministériels. Objectif : torpiller le rapport des députés Jacques Maire (La République en marche, LREM) et Michèle Tabarot (Les Républicains, LR), et les pistes qu’ils suggèrent pour impliquer le Parlement dans le processus de contrôle des exportations d’armement.

Disclose a été destinataire d’une note de quatre pages rédigée par le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), un service directement rattaché à Matignon. Classée « confidentiel défense » – le premier niveau du « secret défense » –, elle a été transmise au cabinet d’Emmanuel Macron mais aussi à Matignon, au ministère des armées et à celui des affaires étrangères et de l’économie, le 17 novembre dernier. Soit la veille de la publication du rapport Maire-Tabarot.

Sobrement intitulé « Analyse des 35 propositions du rapport de la mission d’information sur les exportations d’armement Maire-Tabarot », ce document stratégique révèle l’opposition ferme et définitive du gouvernement à une proposition inédite : la création d’une commission parlementaire chargée « du contrôle des exportations d’armement ». D’après Jacques Maire et Michèle Tabarot, « cet organe n’interviendrait pas dans le processus d’autorisation des exportations mais contrôlerait, a posteriori, les grands choix de la politique d’exportation de la France ». Impensable pour le gouvernement, qui entend peser de tout son poids pour étouffer dans l’œuf ces velléités de transparence.

Selon les analystes du SGDSN, cette proposition doit constituer le « point d’attention majeur » du pouvoir exécutif ; autrement dit, celui qu’il faut absolument enterrer. Le document explique pourquoi : « Sous couvert d’un objectif d’une plus grande transparence et d’un meilleur dialogue entre les pouvoirs exécutif et législatif, l’objectif semble bien de contraindre la politique du gouvernement en matière d’exportation en renforçant le contrôle parlementaire. » À lire les gardiens du temple militaro-industriel français, plus de transparence reviendrait à entraver la liberté de commerce de l’État français. Et le SGDSN de prévenir : ces mesures pourraient « entraîner des effets d’éviction de l’industrie française dans certains pays ».

Si cette commission devait malgré tout voir le jour, le rapport préconise qu’elle ne puisse « en aucun cas » obtenir un suivi précis des transferts d’armes. Les parlementaires devront se contenter du rapport qui leur est remis par le gouvernement chaque année, lequel ne précise ni les bénéficiaires des livraisons d’armes ni leur utilisation finale.

« Cette implication de parlementaires, alertent encore les auteurs, pourrait mener à une fragilisation du principe du secret de la défense nationale […] ainsi que du secret des affaires et du secret lié aux relations diplomatiques avec nos partenaires stratégiques. » Le risque pour l’État ? Que « les clients » soient « soumis à une politisation accrue des décisions » qui nuirait aux affaires et provoquerait la « fragilisation de notre crédibilité et de notre capacité à établir des partenariats stratégiques sur le long terme, et donc de notre capacité à exporter ». Notamment vers des pays aussi susceptibles que l’Arabie saoudite ou l’Égypte.

Selon les analystes du SGDSN, la création d’un contrôle parlementaire sur les exportations aurait également « des conséquences pour le gouvernement, dont les différents ministres seraient exposés ». En 2019, la ministre des armées, Florence Parly, avait dû s’expliquer sur ses mensonges répétés à propos des ventes d’armes à l’Arabie saoudite, à la suite des révélations de Disclose sur leur utilisation dans la guerre au Yémen. Un épisode que le gouvernement ne souhaite pas voir se reproduire.

Un autre élément semble susciter l’inquiétude au plus haut sommet de l’État : la volonté de convergence entre les représentants des différents parlements de l’Union européenne. Pour Jacques Maire et Michèle Tabarot, ce « dialogue interparlementaire » permettrait une meilleure coopération entre États membres. Trop risqué, selon le gouvernement, qui y voit « le risque d’un effet de bord qui exposerait notre politique à des enjeux internes propres à certains de nos voisins européens ».

Sur ce point, l’analyse aurait pu s’arrêter là. Mais le Quai d’Orsay a voulu préciser le fond de sa pensée, comme le révèlent les modifications apportées au document d’origine. Le cabinet de Jean-Yves Le Drian précise, en rouge dans le texte, qu’une telle convergence entre élus européens serait « particulièrement préoccupante », en particulier concernant le Parlement allemand. « Nous n’avons aucun moyen de maîtriser les vicissitudes [de la politique intérieure allemande] », et la « forte mobilisation, très idéologique, du Parlement [allemand] sur les exportations d’armement », souligne le ministère des affaires étrangères dans ce mail que Disclose s’est procuré.

Ce commentaire illustre les tensions sur ce sujet avec le voisin allemand, qui a mis en place en octobre 2018 un embargo, toujours en vigueur, sur ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite à la suite de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à Istanbul. Une décision jugée à l’époque incompréhensible par Emmanuel Macron. Les ventes d’armes « n’ont rien à voir avec M. Khashoggi, il ne faut pas tout confondre », avait alors déclaré le chef de l’État, précisant que cette mesure était, selon lui, « pure démagogie ». Une fois le problème allemand évacué, le Quai d’Orsay désigne enfin le véritable ennemi : les institutions européennes, considérées comme « hostiles à nos intérêts dans le domaine du contrôle des exportations sensibles ».

L’exécutif aurait-il peur du contrôle démocratique ? Il s’en défend et feint même de vouloir protéger les députés contre un piège tendu à eux-mêmes. « Les parlementaires impliqués dans le contrôle des exportations […] ne pourraient pas répondre aux demandes de transparence » et se retrouveraient « de facto solidaires des décisions prises », explique le document. En d’autres termes, s’il leur prenait envie de contester la politique de ventes d’armes de la France, les élus seraient de toute façon soumis au « secret défense ». Inutile, donc, qu’ils perdent leur temps.

Pour finir, les services du premier ministre formulent une liste de recommandations quant à la réaction à adopter face à cet épineux rapport. Première d’entre elles, « adopter une position ouverte » sur les propositions sur le « renforcement de l’information du Parlement ». Un signe d’ouverture en trompe-l’œil, car l’essentiel est ailleurs. « Il convient, poursuit le texte, de confirmer avec les principaux responsables de l’[Assemblée nationale] » qu’ils s’opposeront à la principale proposition du texte, soit la création d’une délégation parlementaire.

En guise de dernière suggestion, les auteurs de la note invitent l’exécutif à définir « une ligne de communication » face à la médiatisation du rapport et aux réactions des ONG. Une ligne de communication désormais beaucoup plus claire, en effet.

Publié le 07/12/2020

De la crise de la police à la crise politique

 

(site politis.fr)

 

Les affaires sont trop nombreuses pour que les causes ne soient pas à rechercher à l’étage d’au-dessus. La crise de l’institution policière est la conséquence de la crise politique, et en devient aujourd’hui un facteur aggravant.

Qui se souvient encore de Gérard Monate et de Bernard Deleplace ? Ces noms de syndicalistes policiers ne sont pas seulement oubliés, ils semblent n’avoir jamais existé. Ils étaient pourtant, il n’y a pas si longtemps – jusque dans les années 1990 –, les patrons d’une fédération de gauche, ultra-majoritaire dans la police. « De gauche », certes au sens mitterrandien du terme, mais quand même. Le premier a ensuite fait carrière dans la nébuleuse socialiste jusqu’à s’y perdre dans de fâcheuses affaires de financement du parti, et le second terminera préfet « de gauche ». On voit où je veux en venir. En 2017, un sondage réalisé au lendemain de la présidentielle a révélé que 54 % des policiers avaient voté Marine Le Pen au premier tour, contre 21 % pour l’ensemble de la population. Aujourd’hui, le syndicat Alliance, « classé à droite », comme on dit pudiquement dans les gazettes bien élevées, domine le paysage politico-syndical. Évidemment, avoir voté pour la candidate du Rassemblement national ne prédispose pas automatiquement à lyncher un homme seul, même noir, mais innocent de toute faute, et qui plus est dans un local privé. Mais il n’est pas interdit non plus de penser que la droitisation de la police n’est pas sans effet sur les comportements individuels.

D’où la question : que s’est-il passé en vingt ans pour qu’un corps de la fonction publique soit à ce point phagocyté par le Rassemblement national ? Ce n’est pas dans la police qu’il faut chercher la réponse. La corporation a suivi un processus de droitisation hélas assez général, en y ajoutant les caractéristiques de gens que l’on envoie en permanence dans la confrontation contre des catégories de plus en plus nombreuses de la population. Au cours des dernières années, les gouvernements leur ont demandé d’assurer l’ordre qu’ils s’appliquent eux-mêmes à miner, et d’affronter les conséquences de leurs politiques. Ils leur demandent de matraquer les manifestants qui protestent contre des réformes injustes, de descendre dans des cités abandonnées de tous les services publics, de pourchasser des migrants en perdition, ou – comble du ridicule – de créer une échauffourée pour quelques grammes de cannabis. On va leur demander à présent de courir après tous les téléphones portables et ceux qui les possèdent. La police, c’est un peu la voiture-balai de la politique gouvernementale. Et de surcroît, elle constitue, potentiellement, avec la gendarmerie mobile, une armée de guerre civile quand le climat social s’envenime, comme au moment des gilets jaunes. Tout cela fait assez pour que les syndicats de policiers considèrent, non sans raison, que le gouvernement leur est redevable. À tel point que le rapport de force semble parfois s’inverser. C’est sans doute ce qu’Emmanuel Macron a compris lorsqu’il a nommé le sarkozyste Gérald Darmanin au ministère de l’Intérieur. Voilà un homme qui allait reprendre en main la police, mais qui tiendrait son autorité de la flatterie à l’égard des hiérarchies et d’indéfectibles garanties d’impunité. Pour l’impunité, il devait y avoir la loi sur la « sécurité globale », le maintien en fonction du très problématique préfet Lallement, et un vocabulaire d’une insupportable légèreté quand il s’agit de qualifier les agresseurs de Michel Zecler, qui ne sont, dans la bouche du ministre, que des policiers qui « déconnent ».

On aura compris que je n’ai évidemment nulle indulgence pour ces policiers pires que des voyous, mais l’analyse du mal ne peut s’arrêter à leur niveau. Les affaires – dont certaines mettent en cause des gendarmes, comme pour Adama Traoré – sont trop nombreuses pour que les causes ne soient pas à rechercher à l’étage d’au-dessus. L’alibi de la formation défaillante est sans doute justifié, mais un peu court. La vérité, c’est que le pouvoir placé devant la nécessité d’imposer une politique d’affrontement est enfermé dans une surenchère. C’est vrai sur le terrain social. C’est vrai aussi dans le traitement de l’islam, radical ou non. La loi contre le séparatisme, annoncée pour la semaine prochaine au Conseil des ministres, va croiser dangereusement la loi de « sécurité globale ». Son article 25 ressemble étrangement à l’article 24 de la loi qui fait aujourd’hui débat, auquel il pourrait se substituer. Même volonté de faire taire et de dissimuler. Avec, en prime, des relents identitaires qui ne vont pas adoucir les mœurs policières. On ne sonne pas en permanence la charge contre tous les mécontents de la politique gouvernementale sans produire une psychologie collective de violence au sein du personnel d’exécution. La crise de l’institution policière est la conséquence de la crise politique, et en devient aujourd’hui un facteur aggravant.

Mais puisque j’évoquais en ouverture ces temps lointains où les syndicats de policiers étaient de gauche, je dois aussi rappeler que c’est en 1986 que le jeune Malik Oussekine a trouvé la mort, un soir de décembre, rue Monsieur-le-Prince. Dans l’affaire Zecler, dieu merci, il n’y a pas eu mort d’homme, même si ce n’est pas la faute des trois policiers qui se sont acharnés sur lui. Mais, en 1986, le projet de loi qui était à l’origine des manifestations a été retiré dès le lendemain du drame, et le ministre qui en avait la charge avait démissionné. Ce n’est pas, semble-t-il, le choix du gouvernement aujourd’hui, qui préfère s’obstiner, au risque de nous promettre d’autres violences.

 

par Denis Sieffert

 Publié le 07/12/2020

« De quelle écologie parle-t-on ? » : la « génération climat » passée à la loupe

 

par Barnabé Binctin (site bastamag.net)

 

 « Tous écologistes ! », avait lancé Jean Castex à son arrivée à Matignon, cet été. Vraiment ? Enfin portée à l’agenda politique, cinq ans après la signature des accords de Paris sur le climat, la question écologique serait-elle soudainement devenue consensuelle ? Certainement pas, rétorque le sociologue Yann Le Lann. Son enquête révèle que la « génération climat » est loin d’être homogène. « Partager le constat d’alerte ne suffit pas à partager la même réponse. » Entretien.

Yann Le Lann est maître de conférence à l’Université de Lille. Il est par ailleurs coordinateur d’un collectif de sociologues, Quantité critique, né en 2018, dans le sillage des premières marches pour le Climat, pour mener une analyse quantitative, en immersion, des mouvements sociaux contemporains en prise avec l’écologie.

Associé à Arte dans le cadre du programme « Il est temps », qui présente plusieurs documentaires consacrés aux mobilisations des nouvelles générations, ce collectif a pu mener une étude de grande ampleur. Sur la base du volontariat, près de 400 000 personnes dans une dizaine de pays différents ont répondu à un questionnaire en ligne, comprenant 150 questions visant à définir un contour plus précis de notre rapport à l’écologie. Yann Le Lann présente ici les premiers résultats, tirés de 35 000 questionnaires exclusivement français.

Basta ! : Quels premiers enseignements tirez-vous de cette étude, toujours en cours ?

Yann Le Lann : Le premier enseignement, c’est que l’urgence saisit une très grande majorité des répondants, la crise climatique apparaissant comme une cause fondamentale à l’intérieur de cette urgence. Pour autant, il existe de nombreux désaccords sur les solutions à apporter et les façons de résoudre ce problème. C’est le principal résultat que j’en retiens : partager le constat d’alerte ne suffit pas à partager la même réponse. Parmi tous ceux qui considèrent qu’il y a une nécessité d’agir, il n’y a pas pour autant une communauté d’action ou un horizon commun. Il faut aller au-delà du récit d’une « génération climat » homogène, pour prendre au sérieux les nuances importantes et les conflits d’orientation qui la traverse. Notre enquête affine ce que les enquêtes d’opinion ont souvent tendance à regrouper sous une seule et même bannière.

Autrement dit, la démocratisation de la question écologique entraîne des visions différentes de cette même question ?

Exactement. Avec les marches pour le climat et la pétition pour « l’Affaire du siècle », qui a su rassembler 2 millions de signatures en quelques semaines, on a vu fleurir cette idée d’une nouvelle génération, mobilisée autour de l’écologie comme priorité. Certes, c’est une question qui traverse désormais fortement la société, et bouscule les façons de se projeter. Cela n’en fait pas pour autant un sujet consensuel, défendu par un bloc unifié. Au contraire, il existe un vrai flou sur le contenu : qu’est-ce qu’être écologiste ? Et de quelle écologie parle-t-on ? Il y a des niveaux de réponse très différents, par exemple sur les questions économiques : certains considèrent que cela implique de renégocier, très en profondeur, les principes d’organisation de l’économie, tandis que d’autres vont privilégier des approches plus réformistes. C’est intéressant de constater que, selon la définition que l’on donne de l’écologie, il n’existe pas du tout les mêmes désirs de transformation de la société.

Vous distinguez ainsi trois profils différents au sein de ce grand « peuple » de l’écologie ?

Il y a d’abord ceux que l’on a appelé les « écologistes », qui formulent l’écologie comme un risque global, pensé à l‘échelle de la planète. Ils considèrent qu’il faut revoir toute l’organisation économique et politique pour affronter la crise écologique. Pour eux, il n’y a pas de « petite » transition, à bas-coût : il faut absolument, rapidement et profondément, transformer les principes d’organisation de la société. Ce sont ceux qui considèrent le niveau d’urgence comme maximal et qui participent le plus aux mobilisations. Ils sont également très impliqués dans les écogestes, même si ce n’est pas leur perspective stratégique : ils ne pensent pas que ce soit par des démarches de responsabilisation individuelle, type « consom’acteur », qu’on changera les choses, d’autant qu’elles leur paraissent masquer des formes d’injustice très fortes. Mais ils s’appliquent à les respecter dans leur cadre domestique, plutôt par souci éthique d’accorder leurs pratiques à leurs revendications.

« Ceux que l’on a appelé les "écologistes" ne pensent pas qu’on changera les choses par des démarches de responsabilisation individuelle »

Viennent ensuite ceux que l’on a appelé les « environnementalistes » : pour eux, le niveau d’urgence reste très important, bien qu’inférieur au premier groupe. L’écologie se fait par la santé, qui est l’une de leur toute première préoccupation. C’est une écologie plus articulée avec la défense du bien-être. Le capitalisme reste pour une partie d’entre eux un obstacle, mais une grande partie de ce groupe considère qu’on peut « transitionner » à l’intérieur de ce système. Ils estiment que les institutions politiques et économiques peuvent mener cette transition, sans se voir nécessairement transformer en profondeur.

Enfin, le dernier groupe, très minoritaire dans notre étude, représente les « productivistes » : de leur côté, le niveau d’urgence est beaucoup plus bas. Ils sont globalement très optimistes sur la question écologique. Leur écologie s’intéresse à la propreté ou aux paysages, et reste circonscrite à un niveau très local, qui ne remet pas du tout en cause les modes de vie, de production ou de consommation. Ils croient très fortement à la technologie comme solution, là où le premier groupe en fait plutôt une partie du problème.

Quel est le profil sociologique de votre panel ?

C’est une population issue du salariat qualifié, avec un fort niveau de diplômes, plutôt jeune, principalement située dans la tranche d’âge 15-48 ans. On peut la qualifier de CSP+ : nous avons eu peu de réponses d’ouvriers (2 % des actifs de la base, contre 19 % des actifs en France) et une surreprésentation de cadres (50 % contre 19 % en France). De fait, c’est aussi une population déjà sensibilisée à l’enjeu écologique. C’est ce qui est intéressant, justement : on imaginait qu’ils penseraient à peu près la même chose, au vu de toutes ces propriétés… En fait, non ! Il existe des orientations très conflictuelles et des priorités très différentes. L’étude montre qu’il y a des polarités très fortes, avec des options idéologiques contradictoires.

Cela ne revient-il pas également à dire que l’écologie reste une question de classe ?

Notre étude ne revendique pas la représentativité, nous l’assumons. On ne prétend pas définir des rapports de force à l’intérieur de la société française. Nous n’avons pas cherché à « redresser » notre échantillon, nous savions que la méthodologie nous prédestinait vers un cœur de cible particulier. Cet ancrage ne signifie pas que les populations qui ne sont pas dans l’échantillon n’ont pas des dispositions favorables à l’écologie ou qu’elles s’en désintéressent.

Il y a un regard sur l’écologie qui est structuré par la classe, oui, on pense forcément cette question du point de vue de sa position sociale. Mais attention, cela ne veut pas dire qu’il y aurait une classe convertie – les cadres diplômés – et une autre qui y serait réticente – les classes populaires. C’est infiniment plus compliqué que ça !

En réalité, à l’intérieur de chacun des groupes sociaux (cadres, ouvriers, etc.), il existe des fractions importantes. Il n’y a qu’à voir le groupe des cadres, chez qui la polarité apparaît extrêmement forte : l’écologie des managers et l’écologie des professeurs ont des teintes idéologiques très différentes. Un exemple intéressant, c’est la réception de Greta Thunberg. On aurait pu supposer qu’elle serait plutôt consensuelle, mais ce n’est pas le cas. Chez les managers, c’est l’indifférence à son égard qui prévaut, voire l’hostilité, tandis que les enseignants la soutiennent.

« L’écologie des managers et l’écologie des professeurs ont des teintes idéologiques très différentes »

À moins que ce ne soit une question de genre ? Votre étude fait ressortir que c’est également un facteur déterminant…

Parmi les répondants, il y a effectivement une dimension genrée qui est très importante. Elle l’est d’autant plus lorsqu’il s’agit de « relativiser » l’urgence : notre sous-groupe des « productivistes » est ainsi composé à 83 % d’hommes. À l’inverse, celui des « écologistes » est majoritairement féminin. En fait, on a l’impression que le genre joue un rôle très fort aux deux extrêmes : les femmes jouent un rôle décisif dans les minorités très mobilisées en faveur de l’écologie, et les hommes, un rôle décisif dans les minorités très mobilisées contre. Nous avions déjà observé cela dans les marches pour le climat qui sont composées à 64 % de femmes [1]. Ces subtilités des effets de genre sont une matière intéressante à creuser.

« Les femmes jouent un rôle décisif dans les minorités très mobilisées en faveur de l’écologie, et les hommes, un rôle décisif dans les minorités très mobilisées contre »

« Le mouvement climat est moins générationnel que social », aviez-vous précédemment expliqué. Cette enquête confirme-t-elle qu’il n’y a pas tant d’effet générationnel dans les mobilisations autour de l’écologie ?

Il y en a un au-delà de 65 ans : les personnes plus âgées ont du mal à prioriser l’écologie. En-dessous, on ne constate pas particulièrement de fracture générationnelle. Au contraire, il y a plutôt des mécanismes de transmission intergénérationnelle qui sont très structurants : un ancrage familial à gauche va offrir un terreau très propice vers les problématiques écolo. On entend souvent parler de la thèse d’une socialisation ascendante, avec des enfants qui sensibiliseraient leurs parents à l’écologie : certes, mais qui sont ces enfants ? Ce sont ceux qui ont reçu une éducation et une orientation politique marquées à gauche.

 

En réalité, pour le dire autrement, il n’y a pas de génération spontanée en matière de conscience écologique – ou très peu. Là-dessus, la sociologie traditionnelle, très attentive aux positions de classe comme aux processus de socialisation politique, dessine tout de même des axes très structurants, pour comprendre comment se forment le regard et l’engagement de ces nouveaux manifestants.

Un autre enseignement intéressant, c’est la permanence d’une grille de lecture gauche-droite chez la plupart de vos répondants. La fameuse question « l’écologie est-elle de droite ou de gauche » n’aurait donc pas lieu d’être, selon eux ?

En tout cas, pour ceux qui s’intéressent à l’écologie, ce clivage gauche-droite a encore toute sa pertinence, voire même il se renforce ! Le fait de transformer l’écologie en un enjeu politique, qui a une valeur dans le vote ou dans l’action collective, y compris dans son quotidien et son espace domestique, cela ne se greffe pas sur n’importe quelle approche idéologique. Donc oui, hormis les « productivistes », la plupart des répondants s’autodéterminent de gauche, avec le même clivage ensuite, entre ceux qui se revendiquent d’une gauche radicale et ceux qui se considèrent dans une gauche plus réformiste. Penser l’écologie comme autonome de cet héritage culturel, c’est ne pas voir tous les effets d’une histoire politique qui est en train de s’emparer de cette question.

« Les marches pour le climat sont une lutte très politisée, qui revivifie les polarités politiques »

Les médias ont parfois tendance à présenter les marches pour le climat comme des mobilisations spontanées, un peu « attrape-tout », qui dépasseraient les clivages politiques. Quand on a commencé nos enquêtes sur le terrain, certains considéraient même qu’on pouvait y trouver des macronistes déçus… En réalité, c’est une lutte très politisée, qui revivifie les polarités politiques. C’est aussi ce qu’ont montré les élections américaines, à leur façon : l’écologie est un nouveau sujet de clivage très puissant.

Si elles restent donc très politisées, ces différentes visions de l’écologie ne portent donc pas le même rapport aux institutions, ni ne défendent les mêmes registres d’action ?

Les « écologistes » sont les plus critiques de la démocratie représentative, considérant que les institutions se sont dévoyées. Attention, cela ne veut pas dire qu’ils ne votent pas. Simplement, ils estiment nécessaires d’articuler ce geste à d’autres modalités d’engagement, plus proches de la désobéissance civile. Au fond, ils sont pris dans une sorte de tension : ils critiquent les institutions telles qu’elles existent, appelant à une refondation profonde de la démocratie ; en même temps, c’est le groupe qui est le plus attaché au fait que ce changement des règles passe par une décision politique, un choix collectif et souverain. C’est donc bien un processus démocratique qui doit organiser le nouveau squelette politique et économique de la société, avec l’intention que ces nouvelles règles pèsent de la même façon, juste et équitable, sur tous les groupes sociaux.

« Les personnes les plus "pessimistes" sur l’avenir sont celles qui ont le plus confiance dans les moyens de la société civile de faire corps, d’inventer, de construire une alternative – et qui s’y engagent ! »

Les environnementalistes, eux, expriment un plus grand respect à l’égard du corps politique et des institutions actuelles. Entre ces deux groupes, il n’y a pas juste un débat sur les modalités d’action, il y a aussi divergence sur les solutions – d’un côté, on va insister sur la sobriété et la transformation des modes de vie, de l’autre, on va croire au « solutionnisme technologique ». La nature du changement social auxquels consentent les environnementalistes semble bien moindre, malgré l’urgence qu’ils admettent. Cela peut sûrement expliquer leur réticence face à Greta Thunberg : elle bouscule certainement des hiérarchies qu’ils ne souhaitent pas remettre en cause, son positionnement apparaît peut-être trop radical par rapport à un programme d’action qu’ils voudraient plus aménagé avec le mode de fonctionnement de la société actuelle…

Cela dessine véritablement deux horizons, deux projets de société différents. Paradoxalement, les personnes les plus « pessimistes » sur l’avenir sont celles qui ont le plus confiance dans les moyens de la société civile de faire corps, d’inventer, de construire une alternative – et qui s’y engagent ! Inversement, ceux qui se disent « optimistes » sont à la base ceux qui veulent le plus s’en remettre à l’État ou à des formes d’autoritarisme. L’opposition binaire « pessimistes vs optimistes sur l’avenir », telle qu’aime la construire le discours médiatique, n’a pas lieu d’être : il y a des optimistes sur l’avenir qui se révèlent en fait très pessimistes sur la relation aux voisins, et plus en difficultés à imaginer les actions collectives.

 

Recueillis par Barnabé Binctin

Publié le 06/12/2020

Racisme : quand des policiers gardois se lâchent sur Facebook

 

(site midilibre.fr)

 

  • Le média en ligne "Street press" cite deux policiers gardois. Des policiers gardois sans retenue sur un groupe facebook raciste.

La missive a été envoyée au président de la République, au ministre de l’Intérieur et au garde des Sceaux. Une lettre de plus sans doute du trublion nîmois Roland Veuillet.

Le syndicaliste, "gilet jaune", adepte de coups d’éclat et d’insoumission qui l’ont amené jusqu’en détention, a certes la plume facile. Il dénonce cette fois la présence, dans les locaux du commissariat de Nîmes, "d’un étendard sudiste américain sur lequel est inscrit le mot d’ordre suprémaciste "I ain’t coming down" (au sens premier "Je ne descends pas", ou "Je ne regrette pas"). Cet emblème est fréquemment employé par le Ku Klux Klan dans ses campagnes faisant l’apologie de l’esclavage et de la supériorité de la race blanche".

Le révolté nîmois assure en avoir fait signalement auprès de la hiérarchie policière nîmoise dès juin 2019. De nouveau auditionné dans la même pièce l’été dernier, il affirme avoir revu l’étendard. Contacté, le directeur de la sécurité publique du Gard hausse les épaules, en apportant peu de crédit aux allégations d’un Nîmois notoirement antiflic (et condamné pour outrage). "Je n’ai jamais été saisi et je n’ai connaissance de rien de tel !"

Jean-Pierre Sola met en exergue, en revanche, un engagement fort et des actions menées dans la prévention du racisme avec la Licra (ligue contre le racisme et l’antisémitisme). Telle une exposition annuelle et des interventions ciblées lors de l’arrivée de nouveaux policiers.

Propos racistes

Mais il en faudra en effet des interventions de la Licra pour convertir ces deux policiers gardois qui, eux, se lâchent sur le groupe privé Facebook, TN Rabiot. C’est le média en ligne Street Press qui révèle que ce forum qui réunit 8 000 policiers et gendarmes est toujours un condensé de propos racistes et injurieux.

En juin dernier, pourtant, le ministre Castaner avait saisi le Parquet, lequel avait ouvert une enquête. Celle-ci serait en cours, mais le groupe fonctionne plus que jamais. L’article de Street Press cite quelques posts édifiants, dont celui d’un commandant de police du Gard, qui suggère de "catapulter de l’autre côté de la Méditerranée" le journaliste d’extrême-gauche, Taha Bouhafs, ou encore celui d’un autre policier du Gard qui voit les migrants "comme des envahisseurs en situation irrégulière sur le sol français, aidés par des collabo-gauchos qui foutent le bordel sur notre sol et ce sont les policiers qui vont être emmerdés !"

Les bénévoles de la Licra ont du pain sur la planche !

Edith LEFRANC

 Publié le 06/12/2020

5 mesures pour bâtir cette police que la République mérite

 

Lola Ruscio, Aurélien Soucheyre (site humanite.fr)

 

La polémique sur la loi de sécurité globale et les violences dont a été victime Michel Zecler appellent à une refonte de l’institution. Tour d’horizon des mesures pour que les forces de l’ordre soient avant tout des gardiens de la paix.

Policier est un métier très difficile. Et essentiel. Il s’agit d’assurer la sûreté des citoyens, l’un des droits « naturels et imprescriptibles » de l’être humain, selon la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Aux premières loges face à ce que la société a de plus violent, la police doit être au service du peuple, et respectée en tant que telle. Mais elle est aujourd’hui en crise. Les manques de moyens et le mal-être la rongent. L’usage des policiers par les gouvernements à des fins de répressions politiques ainsi que les violences arbitraires de certains fonctionnaires creusent un fossé dangereux, pour les citoyens, pour les policiers et pour la République. « Voilà une classe qui se tient sage ! » Les images d’élèves humiliés au sol par des policiers, à Mantes-la-Jolie (Yvelines), en 2018 ont choqué le pays. Mais l’IGPN, la police des polices, a conclu à l’absence de « comportements déviants de la part des policiers ». De nombreux gilets jaunes ont été mutilés. Zineb Redouane, Steve Caniço, Cédric Chouviat et Adama Traoré sont morts à cause d’un matériel dangereux, de techniques fatales et d’ordres nocifs. L’ONU elle-même a demandé au gouvernement français de se reprendre. Mais il ne trouve rien de mieux que d’interdire de filmer les agents au moment où des vidéos du tabassage de Michel Zecler accablent des policiers… Il est urgent de sortir de cette spirale dramatique. Et de redonner ses lettres de noblesse à cette institution, en termes de doctrine, de moyens, de formations, de missions, de matériels et de contrôle indépendant.

1. Redéfinir la doctrine

La police dit beaucoup d’un régime politique. En France, la mission de « défense des libertés et de la République » a été supprimée du Code de déontologie des services de police en 2014 par Manuel Valls. Cette réécriture acte une dérive fondamentale de la définition et de l’usage de la police. Il convient donc de revoir le Code de déontologie, sa signification et son but, ainsi que le schéma de maintien de l’ordre, en conservant tout ce qui va dans le sens d’une police républicaine et en expurgeant ce qui la dénature. « Nous avons besoin d’une police du peuple au service du peuple, pas d’une police d’État dirigée contre les citoyens. La police doit être exemplaire et assurer des missions de prévention et de répression », insiste Stéphane Peu. Le député PCF alerte sur les dérives de la politique du chiffre, visant la communication et non l’efficacité, en plus du danger des transferts de compétences vers les polices municipales et officines privées : « L’État risque d’être de moins en moins le garant de la sécurité sur le territoire de la République, une et indivisible. À terme, nous pourrions avoir une sécurité de riches pour les riches et une sécurité de pauvres pour les pauvres. C’est le chemin inverse, celui de l’égalité, qui doit être pris. »

2. Revoir l’armement et les techniques

La répression des gilets jaunes a fait environ 2 500 blessés, dont 82 graves, 17 éborgnés et quatre mains arrachées, selon le décompte du journaliste David Dufresne. « Après avoir diminué depuis le début du XXe siècle, les violences policières sont en hausse depuis quelques années », note Sebastian Roché. Le sociologue du CNRS pointe une raison : « La combinaison inédite en Europe occidentale d’un matériel singulier, avec à la fois des lanceurs de balle de défense et des grenades (LBD), qui ont occasionné des blessures irréversibles dans des proportions précédemment inconnues en France et dans les démocraties européennes. » La police de Catalogne, après avoir éborgné cinq personnes, a décidé d’arrêter l’usage des LBD. Mais pas la France, qui maintient aussi l’usage des grenades de désencerclement qui ont pris la vie de Rémi Fraisse. Cette situation a amené les sénateurs PCF à déposer une proposition de loi afin d’interdire les LBD, également à l’origine de mutilations dans les quartiers populaires, au-delà du mouvement des gilets jaunes. La FI appelle aussi à interdire les techniques de soumission et plaquages ventraux ayant provoqué le décès de Cédric Chouviat lors d’un contrôle de police.

3. Le retour d’une police de proximité

La restauration de la police de proximité, torpillée sous Nicolas Sarkozy, fait consensus à gauche. « Il y a urgence à renouer un lien de confiance entre la police et les citoyens », plaide Olivier Dartigolles, membre de la commission sur le droit à la sécurité du PCF. En 2017, les sénateurs communistes avaient déjà déposé une proposition de loi en ce sens, pour rétablir une « véritable politique de sécurité publique », à des kilomètres du tout-répressif prôné à droite. Et avec des moyens conséquents : le PCF propose 30 000 embauches. Anthony Caillé, enquêteur à la police judiciaire et secrétaire national du syndicat de police CGT intérieur, ébauche aussi des pistes concrètes. À commencer par privilégier « les patrouilles pédestres » en tenue afin que « les habitants puissent les identifier et les aborder dans la rue », et qui pourraient avoir une finalité de renseignement. Le syndicaliste plaide aussi pour la réouverture de commissariats dans les villes populaires. Autant de moyens supplémentaires indispensables pour améliorer les conditions de travail. Et il y a urgence : en 2019, pas moins de 59 policiers ont mis fin à leurs jours, contre 35 en 2018.

4. Améliorer la formation initiale et continue

« Raccourcir la formation de policier a été une erreur fondamentale », a concédé Gérald Darmanin devant les députés. Depuis juin, le passage par l’école de police a été ramené de douze à seulement huit mois. « On répète sans cesse les mêmes choses aux ministres de l’Intérieur : rallongez les formations, c’est nécessaire pour que la police soit plus efficace, et rouvrez des écoles de police ! », insiste le député FI Ugo Bernalicis, en citant l’exemple du Danemark, où elle dure trente-six mois. Muscler ce volet sur les questions de discrimination et de racisme est également nécessaire, selon le PCF. « La police n’est pas raciste, mais c’est une institution où le racisme est trop incrusté. C’est un sérieux problème », constate Olivier Dartigolles, favorable à l’instauration d’un récépissé pour lutter contre les contrôles au faciès. Jean-Luc Mélenchon va plus loin, en proposant que les fonctionnaires soient soumis au strict respect de l’article 78-2 du Code de procédure pénale, qui suppose la constatation d’une infraction pour procéder à un contrôle.

5. Une refonte nécessaire de l’IGPN

La police des polices n’est pas assez indépendante. Rattachée directement au ministère de l’Intérieur, l’inspection générale de la police nationale (IGPN) doit faire l’objet d’une réforme pour être enfin impartiale. « Je ne crois pas à l’autorégulation », argumente à ce sujet François Ruffin. Le député FI vient de sortir l’ouvrage Que faire de la police ?, dans lequel il plaide pour un contrôle externe. « Il faut aujourd’hui une IGPN qui soit totalement indépendante », abonde le premier secrétaire du PS, Olivier Faure. « L’IGPN doit être remplacée par un contrôle démocratique », confirme enfin Olivier Dartigolles.

Même au sein de la majorité, des voix s’élèvent pour dénoncer son fonctionnement opaque. Le vice-président LaREM de l’Assemblée, Hugues Renson, a demandé sa « suppression » et la « création d’un corps d’inspection auprès du Défenseur des droits », organe qui serait composé « de policiers, magistrats spécialistes de la déontologie et juristes ». Pour le sociologue Sebastian Roché, il faut aller plus loin et revoir « le bloc IGPN-IGGN, inspection générale de l’administration (IGA), Cour des comptes et Défenseur des droits », avec plus de pouvoir pour ce dernier. Si Gérald Darmanin s’est dit « prêt à tout étudier » concernant la refonte de l’IGPN, il n’est pas question à ce stade de changer le fond du système.

Publié le 05/12/2020

Bercy taille à la hache dans l’ONF

 

Par Thierry Gadault (site liberation.fr)

 

Le ministère des Finances veut imposer à l’Office national des forêts la filialisation des missions d’intérêt général et le transfert à la sous-traitance de leurs travaux forestiers. Ce qui induirait la suppression de plus de 600 emplois et une fragilisation de la protection environnementale. Avant le démantèlement de ce service public ?

  • Bercy taille à la hache dans l’ONF

Après avoir imposé cette année à l’Office national des forêts (ONF), l’établissement qui gère les forêts publiques, la filialisation de ses activités concurrentielles – la nouvelle filiale devrait voir le jour en début d’année prochaine –, le ministère des Finances veut franchir une nouvelle étape dans le démantèlement de l’établissement créé en 1966. Selon nos informations, Bercy exige que le prochain contrat d’objectifs et de performances pour la période 2021–2026 mette en œuvre la filialisation des missions d’intérêt général, cette fois, et la mise en sous-traitance au privé de leur activité.

Contactée par Libération, la direction de l’ONF a démenti tout projet de filialisation de ces missions. Le cabinet de Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie et des Finances a, lui, botté en touche en indiquant que le dossier «est géré au cabinet d’Amélie de Montchalin». Le cabinet de la ministre de la Transformation et de la Fonction publique s’est lui aussi défilé : «Nous vous informons que l’ONF est sous la tutelle du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation. Par ailleurs, les questions posées relèvent de leur périmètre ministériel.» 

Financées par l’Etat (35,7 millions d’euros en 2019), les missions d’intérêt général sont essentielles pour la préservation de l’environnement. Elles portent aussi bien sur la protection de la biodiversité ou du cordon dunaire atlantique que sur la veille incendie ou la restauration des terrains de montagne (RTM). Ce service, créé en 1860, a réalisé le reboisement des massifs montagneux, permettant de réduire significativement les risques naturels (inondations, éboulements, avalanches). «La filialisation et le transfert de l’activité à la sous-traitance reviennent à les fermer, alors que ces missions sont vitales», se scandalise un syndicaliste de l’ONF, qui soupçonne Bercy de vouloir mettre fin à ces missions.

Dégâts sociaux dévastateurs

D’autant que la justification avancée par Bercy pour imposer cette décision paraît surtout pécuniaire : le travail réalisé par les équipes de l’ONF coûterait trop cher. «En fait, en transférant le travail à la sous-traitance, Bercy va récupérer la TVA (soit 20% de la facture), diminuant ainsi le coût des missions d’intérêt général pour les finances publiques», explique une source proche du dossier.

Mais pour l’ONF, les dégâts sociaux seraient dévastateurs. Le transfert au privé de ces missions induirait la suppression de plus de 600 postes, notamment tous les ouvriers forestiers saisonniers qui travaillent pour le service RTM en dehors de la période hivernale, ou les agents spécialisés dans la prévention incendie, bien souvent des descendants de harkis. Serait-ce le réel objectif poursuivi par le ministère des Finances ? Justifier la poursuite de la baisse des effectifs de l’établissement public, alors que tous les experts, mais aussi les élus communaux, s’inquiètent de la disparition des effectifs sur le terrain ?

Bientôt la privatisation de la gestion forestière ?

Depuis une dizaine d’années, l’ONF a ainsi réduit ses effectifs de plus de 10 000 à 8 500 emplois. Mais sur ce total, 500 à 600 postes sont non pourvus à la suite de départs naturels, et devraient être supprimés au cours des prochaines années, la direction se refusant à recruter. Après la suppression de 200 emplois en 2020, le projet de budget pour 2021 prévoyait ainsi une nouvelle réduction des effectifs de 95 postes. Mais un amendement défendu par la députée LREM Anne-Laure Cattelot, autrice d’un rapport sur la forêt remis au gouvernement mi-septembre et aussitôt enterré, a annulé la mesure, grâce notamment aux voix de l’opposition. Une victoire temporaire au vu de nos informations.

Cette restructuration à la hache de l’ONF n’a, en revanche, pas permis d’améliorer la santé financière de l’établissement. Depuis une dizaine d’années et malgré les suppressions d’emplois, l’office est structurellement déficitaire d’une quarantaine de millions d’euros par an en raison du poids excessif du «compte d’affectation spécial des pensions» (le coût de la retraite des fonctionnaires) : une centaine de millions d’euros par an qui ont fait plonger les comptes dans le rouge depuis sa mise en œuvre.

Cette année, la situation s’est encore dégradée en raison de l’effondrement des prix du bois, à cause de la dégradation de la santé des forêts (attaques de scolytes, sécheresses) et des surcoûts de gestion générés par le changement climatique. Selon nos informations, les comptes de l’ONF seraient ainsi déficitaires, cette année, d’environ 100 millions d’euros. Et aucun redressement significatif n’est prévu pour l’année prochaine, la perte prévue pour 2021 s’établissant à 80 millions. Un niveau qui devrait permettre à Bercy de justifier d’autres coupes rases à l’ONF avec l’objectif ultime de fermer cet établissement public et de privatiser la gestion forestière.

Ajout le 30/11/2020 à 9h24: Dimanche en début de soirée, le ministère de l’Agriculture nous a indiqué que «les discussions sont en cours sur le COP [contrat d’objectifs et de performance, ndlr] et associent l’ensemble des parties-prenantes. Elles visent à pérenniser le modèle de l’ONF, y compris sa trajectoire financière.»

 

Thierry Gadault

Publié le 05/12/2020

Finances publiques: une commission pour justifier l’austérité future

 

Par Romaric Godin (site mediapart.fr)

 

Jean Castex installe ce 4 décembre une commission qui devra plancher sur l’avenir des finances publiques. Cette décision et la composition de ses membres ne laissent aucun doute sur un futur tournant austéritaire de la politique économique. 

La crise du coronavirus n’est pas encore finie, mais le naturel revient immédiatement au galop. Ce vendredi 4 décembre, le premier ministre Jean Castex va installer une nouvelle commission pour « examiner l’avenir des finances publiques ». Ce nouveau comité d’experts de dix membres devra rendre un rapport d’ici fin février, mais, affirme-t-on à Matignon, plus vraisemblablement « dans le courant du mois de mars »

Son rôle sera, selon une source proche du premier ministre, de « réinventer la manière de piloter les finances publiques » de manière « transversale », autrement dit, en impliquant l’ensemble du domaine de l’action publique, notamment les comptes sociaux et les collectivités locales. La lettre de mission de Jean Castex prévoit trois directions à ces travaux.

La première de ces directions sera de « reconstruire notre trajectoire de finances publiques sur le moyen terme » à partir de plusieurs scénarios macroéconomiques. Ensuite, fixer de « nouvelles règles de gestion des comptes publics ». Enfin, parvenir à une « gestion ordonnée de la dette ». Trois missions qui se recoupent largement et qui ont un point commun : celui de fixer comme objectif de l’immédiat après-crise une réduction du déficit et des dépenses.

Cette commission signe avec éclat le revers du fameux « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron, proclamé en mars dernier. Empêtré dans une gestion calamiteuse de l’épidémie de Covid-19 qui a conduit à un coût humain et économique considérable (50 000 morts pour une baisse du PIB de 10 % en 2020) au regard des économies comparables, le gouvernement français s’est efforcé de réduire l’impact des confinements par des mesures de compensations partielles des conséquences immédiates de la crise.

Ces mesures « défensives » se sont révélées extrêmement coûteuses. Le déficit public devrait dépasser les 10 % du PIB et la dette publique 120 % du PIB. Néanmoins, derrière ces chiffres en apparence affolants, il y a une réalité plus rassurante sur le front des finances publiques. Les taux d’emprunt de la France sont très faibles et même négatifs jusqu’à l’échéance de quinze ans. Autrement dit, les investisseurs sont prêts à payer l’État français sur quinze ans pour pouvoir lui prêter de l’argent. Quels que soient les ratios effrayants que l’on présente à la population (le ratio dette sur PIB mêle un flux à un stock dans deux univers distincts, autrement dit, il ne dit rien sur la soutenabilité de la dette), la question du déficit et de la dette ne se pose pas.

La vraie question n’est donc pas actuellement de « définir une trajectoire de finances publiques », mais plutôt de résoudre une problématique bien plus ardue. Dans un contexte d’épuisement des gains de productivité et donc du potentiel de croissance, ne faut-il pas inverser les priorités pour faire de la soutenabilité écologique et sociale le cœur de l’action publique ? Autrement formulée, cette question pourrait se résumer ainsi : la priorité doit-elle être de garantir une solvabilité de l’État qui n’est guère en danger ou de garantir la pérennité et la stabilité de la société ? Si, à l’échéance de la dette contractée aujourd’hui, l’économie française est ravagée par les inégalités et les désastres écologiques et sanitaires mal anticipés, la dette sera effectivement un problème. Et elle peut l’être si on place la dette avant cette soutenabilité.

Jean Castex et Emmanuel Macron ont déjà répondu à cette question avec l’installation de cette commission qui viendra donc placer au cœur de l’action publique une priorité reposant sur un besoin imaginaire. On assiste à un schéma traditionnel du néolibéralisme où la dette créée pour soutenir artificiellement une économie vacillante est utilisée comme arme contre les dépenses sociales et l’investissement public. Ce que dit cette commission, de par son existence même, c’est que le « quoi qu’il en coûte » n’impliquait pas un « repas gratuit ». Il faudra payer le « soutien à l’économie » apporté pendant la crise. Même si rien ne l’y oblige, l’occasion est trop belle d’enfoncer le clou et de faire repartir la belle mécanique du « risque de la dette » pour mettre à bas l’État social.

Car il semble évident que ceux qui paieront seront les plus fragiles. Dans sa lettre de mission, Jean Castex prévient que la commission devra travailler dans le cadre de la trajectoire de baisses d’impôts, sur lequel le président de la République ne veut pas revenir. Cette baisse d’impôt est, rappelons-le, centrée sur les entreprises (impôts sur la production, baisse du taux de l’impôt sur les sociétés) et les plus riches (maintien de la réforme fiscale de 2018 favorisant les revenus du capital et le patrimoine financier, fin de la taxe d’habitation pour les 20 % les plus riches).

L’équation est donc simple à résoudre : il faudra réduire les déséquilibres des finances publiques avec des recettes obérées par des baisses d’impôts. Les seules variables d’ajustement qui restent pour peser sont les dépenses sociales et l’investissement public, ce qui, en politique française, se traduit par une pression croissante sur les collectivités locales. Autrement dit, ce que l’on demande à la commission, c’est d’expliquer comment organiser l’austérité et l’affaiblissement des transferts sociaux.

Un coup d’œil sur les dix membres de cette commission ne laisse aucun doute sur la bonne volonté de ce comité à se plier à cet exercice. À Matignon, on insiste sur la parité homme-femmes de cette commission et on assure qu’il s’agit là de « gens d’univers différents » qui « n’appartiennent à aucune chapelle ni à aucune école dominante ». Un coup d’œil sur les dix noms conduit pourtant à s’étonner de ces propos. Les dix représentent une commission compacte idéologiquement de personnes favorables à l’austérité budgétaire, défavorables à la dépense publique, et partisans de la substitution du secteur privé au secteur public.

Des membres représentant de l’orthodoxie et de l’oligarchie

Le président de cette commission sera ainsi Jean Arthuis, homme politique conservateur, ministre de l’économie et des finances d’Alain Juppé de 1995 et 1997 au moment de la « qualification pour l’euro », obsédé par la compétitivité et la dette. C’est un homme d’avant-hier, engoncé dans des réflexes néolibéraux, qui présidera une commission décidant de l’avenir des finances publiques de demain.

Il sera accompagné d’autres gardiens du temple budgétaire, à l’image Jean-Luc Tavernier, le directeur général de l’Insee, qui a été directeur de cabinet d’Éric Woerth lorsqu’il était ministre des finances de 2007 à 2009 et qui est aussi un ancien de la direction générale du Trésor.

De son côté, Raoul Briet, membre de la Cour des comptes et qui a été de 1996 à 2000 directeur de la Sécurité sociale au moment précisément où l’on décidait d’amortir la dette sociale, c’est-à-dire de rembourser le capital de cette dette. Une opération de « vertu sanitaire » qui coûte à la Sécurité sociale pas moins de 16 milliards d’euros par an et a justifié l’austérité dans le domaine de la santé à partir de 2009.

Cette austérité dans le domaine de la santé et notamment du secteur hospitalier a été mise en pratique par Marisol Touraine, qui rejoint aussi cette commission. En tant que ministre des affaires sociales de 2012 à 2017, elle a organisé la baisse régulière de l’objectif national des dépenses d’assurance-maladie (Ondam) qui a conduit à la lente dégradation de la situation dont on a payé chèrement le prix en 2020. Sous sa férule, en 2016, l’Ondam est fixé à 1,8 %, le plus bas niveau de son histoire… et respecté. Elle incarne donc la priorité donnée à la gestion par les coûts dans le domaine de la santé.

Hélène Rey est une économiste qui enseigne dans le temple du néolibéralisme, la London School of Economics. Le caractère profondément orthodoxe de ses travaux peut se déduire de sa présence au sein du Haut Conseil des finances publiques, instance créée par le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) de 2012, le fameux « pacte budgétaire » qui a introduit dans le droit français la très stupide « règle d’or budgétaire ». Le Haut Conseil est une instance de supervision des budgets votés par le Parlement.

Alors que cette commission ne comprendra aucun représentant du monde du travail, des fonctionnaires ou des professionnels de santé, les milieux patronaux seront, eux, très représentés avec quelques figures médiatiques. On trouve ainsi Augustin de Romanet, figure tutélaire du néolibéralisme français, président d’Aéroports de Paris (ADP) qui a beaucoup milité pour sa privatisation stoppée par la crise. Haut fonctionnaire qui a écumé Bercy, notamment à l’époque de Jean Arthuis, il a été directeur adjoint de cabinet de Jean-Pierre Raffarin (de 2004 à 2005) et secrétaire général adjoint de l’Élysée (de 2006 à 2007) avant de diriger la Caisse des dépôts et consignations, jusqu’en 2012. Il est un des piliers technocratiques du néolibéralisme.

À ses côtés, on trouvera l’ancienne présidente du Medef de 2005 à 2013, Laurence Parisot qui, depuis 2018, est la présidente de la filiale française du groupe financier étasunien Citi.

On trouvera aussi l’économiste Natacha Valla, doyenne de l’école de management de Sciences-Po, passée par la BCE et ancienne de Goldman Sachs. Dans une enquête publiée sur Mediapart en juin, Laurent Mauduit avait décrit sa présence, alors même qu’elle était dans des instances publiques, au sein d’instances dirigeantes de groupes privés, dont LVMH et Vinci. Cela posait la question des « portes tournantes » entre le secteur privé et le secteur public pour nombre d’économistes. Et cela n’est pas totalement neutre lorsque l’on doit réfléchir à la dette publique qui intéresse directement les investisseurs privés, dont les banques et les fonds, mais aussi la répartition des activités entre secteur public et privé. Lorsque la place des acteurs entre ces deux secteurs n’est pas clairement définie, il y a évidemment un risque de ne pas décider dans l’intérêt général…

Pour finir, la commission comptera deux économistes étrangers, mais venant du même moule culturel. Béatrice Werner di Mauro est une économiste italo-suisse enseignant à l’université de Mayence et qui a été, de 2004 à 2012, une des « sages » chargés de conseiller le gouvernement fédéral allemand sur l’économie. À ce titre, elle a participé tant à la politique de déflation salariale allemande dont la zone euro ne s’est pas remise qu’à la mise en place de l’austérité budgétaire sévère de cette époque outre-Rhin.

Pour finir, la commission comptera un économiste autrichien, Thomas Wieser, qui a été membre du groupe de travail de l’Eurogroupe de 2009 à 2011 et de 2012 à 2018. À ce titre, il est l’un des responsables de la politique désastreuse d’austérité dite « expansive » qui a ravagé les pays périphériques de la zone euro, en particulier la Grèce. Pendant le premier semestre de 2015, il a été notamment un adversaire acharné de Yanis Varoufakis, alors ministre grec des finances. Même s’il peut prendre désormais des positions plus modérées, il reste un orthodoxe pur et dur, représentant de la technocratie européenne.

Une fois cette liste passée en revue, on ne peut donc que s’étonner de la présentation faite à Matignon. Toutes les personnes membres de cette commission ont vu leurs positions démenties par les faits et, en particulier par la crise du Covid-19. Cette commission ne sera pas le lieu du débat. Alors que la question de l’annulation de la dette détenue par la BCE est au cœur des réflexions, on ne trouve personne capable de porter cette proposition, pas davantage que celle qui imbriquerait la question de la dette dans une organisation écologique et sociale. Autrement dit, capable de renverser les priorités. Bref, il n’y a aucun hétérodoxe. 

De ce point de vue, la présence de Marisol Touraine relève ainsi de la provocation, tout comme de ceux qui, à l’image de Jean Arthuis, Raoul Briet, Jean-Luc Tavernier ou Augustin de Romanet, ont fait la politique de la fin des années 1990 et du début des années 2000, autrement dit du néolibéralisme triomphant. La surreprésentation des milieux patronaux et financiers est aussi très significative. Enfin, la vision étrangère se limite à la pensée économique germanique très marquée par l’austérité.

Cette commission ressemble donc à une forme de commission Attali de rechange, chargée de replacer la politique économique du pays dans le bon cadre. C’est un outil qui viendra soutenir l’austérité. On peut d’ailleurs déjà, sans trop s’avancer ni prendre de risques, donner les grandes conclusions de cette commission. Elles pourront se résumer ainsi : la dette est trop élevée, elle représente un danger pour notre compétitivité. Il convient donc à la fois de dynamiser la croissance du PIB et de réduire les dépenses, moyen le plus « sain » de maîtriser les finances publiques. Pour remplir le premier objectif, il faut encore réduire les impôts et les cotisations, mais aussi transférer plus de compétences au secteur privé. Pour remplir le second, il faut « managérialiser » le secteur public et réduire les transferts sociaux, notamment un des plus importants postes de dépenses : les retraites.  

Cette commission et ses experts homogènes viendront donc justifier du sceau d’une science fort peu « dure » des décisions qui semblent déjà faire leur chemin à Bercy, comme la relance de la réforme des retraites, la réforme de la fonction publique et le « cantonnement » de la dette Covid. Ce dernier point est d’autant plus crédible que Béatrice Werner di Mauro a beaucoup travaillé dessus dans les années 1990 et 2000. Un tel choix reviendra à identifier une dette causée par le Covid et à l’isoler afin de l’amortir, donc d’en rembourser le capital. Si cette politique peut se comprendre lorsque le coût de la dette, les taux, sont élevés, elle est absurde lorsque les taux sont nuls ou négatifs puisque cette dette ne pèse pas dans les comptes publics. Son seul effet est de ponctionner des comptes publics déjà mis à l’épreuve par les baisses d’impôts et de cotisations et les crédits d’impôts. Et dès lors, cela permet de justifier plus d’austérité. C’est ainsi que l’on a établi l’austérité dans la santé dans les années 2010. Avec les effets que l’on peut constater.

En résumé, cette commission fondée sur des principes d’avant-hier annonce une politique du désastre qui, sans doute, sera appliquée après 2022. La crise du Covid aurait pu être l’occasion d’une bifurcation. Ce sera celle de l’accélération d’un néolibéralisme aveugle. Une occasion parfaitement manquée par un président de la République incapable de prendre la mesure de l’urgence.

Publié le 04/12/2020

“C’est historique !” : les “pions” de l’Hérault font une entrée fracassante sur la scène sociale

 

Publié par Le poing (site le poing.net)

 

C’est une première : depuis la création de leur statut en 2003, les assistants d’éducation (AED), plus connus sous le nom de « pions », se sont mis en grève dans toute la France ce mardi 1er décembre. Le Poing vous propose une prise de température, depuis Montpellier, de ce mouvement inédit, vivifiant et prometteur.
Grève, chants et délégation au rectorat
Plusieurs dizaines d’AED se sont retrouvés ce 1er décembre devant le rectorat de Montpellier. Avec un sentiment de liesse palpable, entretenu à grand renfort de chants, et appuyé sur un incontestable succès. Des centaines d’établissements sont touchés par la grève en France, dont au moins une quarantaine sur le département de l’Hérault, avec des rassemblements à Montpellier et Béziers.
Organisé au sein d’un collectif autogéré récemment créé, Vie S’Colère 34, les grévistes ont porté leurs revendications (voir ci-dessous), hiérarchisées, auprès de rectorat de Montpellier. Lequel, tout en assurant de faire remonter les doléances, argue de son impuissance, tout en justifiant la précarité de la profession par la disparité des besoins selon les zones. Réponse bien acclamée d’un gréviste : « Que ce soit dans les établissements ruraux, urbains ou REP [Réseau d’Éducation Prioritaire], tout le monde est en grève, c’est bien que c’est la merde partout ! » Autre parade du rectorat : AED serait avant tout un job étudiant (comme si cela rendait la précarité plus tolérable), ce qui est faux. Le profil des AED s’est diversifié et les plus de trente ans n’y sont plus une espère rare depuis bien longtemps.
Le mouvement a aussi l’ambition d’intégrer les accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH) et les assistants pédagogiques (AP).
Multi-tout, toujours pauvre
Payés au SMIC, les chefs d’établissements font signer aux AED des contrats d’un an renouvelable, sans pouvoir exercer plus de six années d’affilée. Leur temps de travail est annualisé : ils travaillent 40 à 42 heures par semaine payés 35 heures, mais sont rémunérés pendant les vacances pour compenser (ils font office de banque en somme). « On nous demande d’être psy, médiateur, éducateur, standardiste, parfois gendarme, et toujours précaire ». C’est formule d’un gréviste résume bien le métier, pour lequel aucune formation n’est prévue. Les difficultés rencontrées changent d’un établissement à l’autre. « On me donne mon emploi du temps au dernier moment » témoigne l’un d’eux. « On ne me paye pas mes temps de repas alors que je surveille les élèves pendant que je mange » constate un autre. Un mépris entériné par l’absence de service dédié aux AED dans les rectorats.
S’ajoutent aux malaises les injonctions liées à la pandémie, qui ont tendance – manque de personnels oblige – à encore plus placer les AED dans une perspective disciplinaire, au détriment de leurs missions pédagogiques. « Les gosses se retrouvent parqués par classe entre quatre barrières » s’indigne un gréviste. Le climat post-attentat n’arrange pas les choses : des AED se sont vus demander de repérer les « mauvais » comportements.
Pressions de la direction
« On subit des pressions depuis le début de la mobilisation ! » s’insurge un gréviste. Ce n’est pas pour rien si cette profession était jusqu’alors peu mobilisée : la menace au non-renouvellement du contrat pèse lourdement sur la capacité à s’organiser, et la faible rémunération dissuade de se mettre en grève. Il en aura fallu de la détermination à ces oubliés de l’Éducation nationale pour se lancer dans la grande aventure d’un mouvement social ! Les chefs d’établissements ont manœuvré pour décourager la mobilisation, notamment en recourant à des agents territoriaux et des jeunes en service civique pour remplacer les grévistes. En toute illégalité. Ces personnels ne sont d’ailleurs pas couverts en cas de problème avec les élèves.
Qu’importe, la machine est lancée, et à en croire les échanges lors de l’assemblée générale place Candolle, pas facile désormais de décourager ces ardeurs toutes grisées de leur audace. Les syndicats locaux de l’éducation – CGT, FSU et Sud – sont venus apporter leur soutien, par un partage d’expérience, et une documentation fournie sur les droits des salariés sur leurs sites respectifs. Dans le respect de l’autonomie du mouvement. Autre arme de solidarité : les caisses de grève. « Sur Fontcarrade [collège montpelliérain], on a pu dédommager nos cinq grévistes et verser de l’argent à la caisse départementale », s’enthousiasme un participant à l’assemblée.
Enraciner la grève
Si tout ce beau monde met en place autant outils, c’est bien pour s’inscrire dans la durée. « En seulement dix jours, on a réussi à mobiliser comme jamais dans la profession. C’est historique ! On a les moyens d’engager un rapport de force dans la durée ! » clame un sétois. L’idée est donc de continuer à structurer le mouvement, de le faire vivre à travers des débats, agitations et rassemblements hors des temps de travail, et de contacter les AED d’autres régions. Avec comme perspective une nouvelle journée de grève, autour de la rentrée de janvier, potentiellement reconductible cette fois-ci. Les modalités concrètes de ce plan seront décidées le 9 décembre, dans la foulée d’une nouvelle action au rectorat de Montpellier liée à la campagne de Sud Éducation 34 pour l’obtention par les AED et AESH de la prime REP. Les « pions » mettront-ils en échec le roi Blanquer ? La suite au prochain épisode !

Publié le 04/12/2020

« Notre action permet de ralentir les fermetures » : partout en France, des citoyens s’engagent pour leurs hôpitaux

 

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 

Ils luttent contre les fermetures de leurs maternités, de leurs services de chirurgie ou de leurs urgences. Il existe des dizaines de comités de défense des hôpitaux de proximité en France. Certains arrivent même à renforcer l’accès aux soins, en participant à la création de centres de santé. Basta ! donne la parole à ces citoyens qui se mobilisent pour l’intérêt général.

Ils forment comme un archipel citoyen pour l’hôpital public et l’accès aux soins. Dans toute la France, des dizaines de collectifs d’habitants se sont créés pour lutter contre la fermeture de leur maternité, de leur service de chirurgie, de leurs urgences, ou de leur hôpital. La carte de cet archipel est celle des villes petites et moyennes, des zones où il faut multiplier les kilomètres pour accoucher, pour se faire opérer ou tout simplement pour consulter un médecin.

« Notre association s’est créée en 2012 suite à la fermeture du service de réanimation de l’hôpital. Depuis, nous tenons une permanence devant l’hôpital tous les jeudis après-midi, quel que soit le temps, même par -5°C », relate Nicole Marty, de l’association de défense de l’hôpital de Sarlat, ville de 9000 habitants en Dordogne. « Ici, nous sommes à plus d’une heure de tout autre hôpital, que ce soit Périgueux, Bergerac ou Cahors », ajoute la retraitée. « Le 1er mai 2017, nous avons réuni citoyens et personnels de l’hôpital pour empêcher la transformation de la maternité en simple centre de périnatalité », donc sans possibilité d’y accoucher. Ça a payé. « Nous avons sauvé la maternité ! »

Plus récemment, le collectif a protesté contre la fermeture de 14 places d’hospitalisation (sur 38) dans le service de psychiatrie de Sarlat. « Nous sommes montés au créneau en tant que citoyens. Les gendarmes aussi sont montés au créneau, car ce sont eux les premiers qui prennent souvent en charge les personnes en crise. Avant, ils allaient chercher des infirmiers psy de l’hôpital pour les aider », précise Nicole Marty. Or, avec moins de lits d’hospitalisation, Sarlat aura aussi moins de personnels de soins psy sur place. « C’est important que les personnes hospitalisées en psychiatrie puissent être proches de leurs familles. »

 « Die, en temps de transport, c’est à une heure de Valence, une heure quinze pour les pompiers »

Des associations comme celle de Sarlat, il en existe des dizaines. De la Bretagne à la région Paca, de Vire (Calvados) à Remiremont (Vosges), d’Albi (Tarn) à Dole (Jura), des milliers de citoyens sont engagés pour maintenir l’accès aux soins sur leur territoire. L’un des plus anciens comités de défense se trouve à Die, dans la Drôme. « Le collectif s’est créé en 1986, quand le préfet avait écrit au conseil d’administration de l’hôpital pour fermer les cinq lits de la maternité. Le maire de Die, Jean-Pierre Rambault, s’y est opposé et s’est tourné vers la population, avec qui il a fondé le comité de défense », retrace Philippe Leeuwenberg, l’actuel président du collectif. Du fait de la mobilisation, la maternité n’avait pas été fermée alors.

Le comité de Die est resté actif ensuite. « Il y a eu une bataille pour le service de soins de suite et de réadaptation, pour la chirurgie, pour des travaux, pour des moyens… » Puis, l’ARS est revenue à la charge pour supprimer la maternité, en 2009. « Nous avons manifesté avec 2000 personnes. Et nous avons obtenu dérogation sur dérogation pour la garder ouverte. » Elle a finalement fermé en 2018. En juillet dernier, le tribunal administratif a jugé, suite à une requête du collectif, que cette décision était illégale, car actée sans concertation.

Pour autant, le comité se fait aujourd’hui peu d’illusion sur une possible réouverture. « On a jamais encore vu une maternité rouvrir en France », regrette Philippe Leeuwenberg. Même si « Die, en temps de transport, c’est à une heure de Valence, une heure quinze pour les pompiers. » En 2019, un bébé est décédé in utero alors que la mère avait été transportée aux urgences de Die avant d’être héliportée à la maternité de Montélimar – à 70 km. Une enquête de l’ARS a conclu à des dysfonctionnements dans la prise en charge de sa grossesse, tout en se gardant bien de dire que le maintien de la maternité locale aurait changé les choses [1].

« Pourquoi éloigner un service public de la commune en temps de désertification des centres-villes ? »

Le collectif de Die s’oppose aujourd’hui au déplacement de l’hôpital dans de nouveaux bâtiments qui seraient construits à l’extérieur de la ville. « Alors qu’on a aujourd’hui des bâtiment au centre. Les personnes âgées qui vivent à l’Ehpad de l’hôpital peuvent sortir en ville à pied. Pourquoi éloigner un service public de la commune en temps de désertification des centres-villes ? » interroge Philippe Leeuwenberg.

Les petites villes n’ont rien à gagner à la politique de centralisation hospitalière, qui privilégie les grosses structures aux dépens du maillage de proximité. Des hôpitaux qui ferment ou s’éloignent, c’est plus de kilomètres pour se faire soigner, et moins d’emplois et d’activité dans la commune. « Au début, c’est presque toujours soit la maternité soit la chirurgie qui ferme, selon les opportunités des ARS. Elles commencent par la chirurgie quand elles voient qu’il y a une résistance sur la maternité, car elles n’ont pas envie d’avoir toute une ville dans la rue, analyse Michèle Leflon, du comité du Nord-Ardennes, présidente de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité, qui existe depuis 2004. Chez nous, à Vitry-le-François, la maternité a été fermée en premier, la chirurgie a suivi. À Sedan, la chirurgie est fermée, nous craignons pour la maternité. »

« Aujourd’hui, ce sont aussi de plus en plus les urgences et les Smur [service mobile d’urgences et de réanimation] qui sont menacés », pointe Rosine Leverrier, enseignante retraitée et active au comité de Vire, dans la Calvados. De ville en ville le même scénario se répète depuis plus de deux décennies, avec un rythme de fermetures qui semble désormais s’accélérer. À Concarneau (Finistère), « la maternité avait déjà fermé dans les années 1990. Notre comité s’est créé en 2008 quand nous avons appris la fermeture des urgences de nuit, même l’été, alors que la population de la ville double pendant la période estivale, raconte Hélène Derrien, l’une des porte-parole du comité de défense de l’hôpital de Concarneau. En juin 2019, on apprend la fermeture en plus de la ligne de smur de nuit. La grosse crainte aujourd’hui, c’est la fermeture complète des urgences. » À Morlaix, « on voyait déjà les fermetures de services depuis quelques années, notamment en psychiatrie, quand le comité local s’est lancé en 2016. Puis, en 2018, ce sont huit lits de soins intensifs de cardiologie qui ont été supprimés », rapporte encore Martine Carn, infirmière retraitée.

Pour financer un « hôpital chic », « on ferme les hôpitaux chez les pauvres »

En région parisienne, le comité de défense des hôpitaux du Nord-Essonne se bat de son côté contre la disparition pure et simple de trois hôpitaux, ceux de Juvisy-sur-Orge, Orsay et Longjumeau. Le projet de l’ARS d’Île-de-France est de fermer les trois établissements d’ici à 2024 pour transférer tous les soins dans un nouvel hôpital, situé à Saclay, là où l’État veut installer une « Silicon Valley » à la française.

« Nous avons commencé à nous battre en 2008 pour l’hôpital de Juvisy. L’ARS avait alors fermé la maternité et transféré les autorisations d’accouchement à une clinique privée », retrace Gilles Rémignard, retraité. En 2015, l’hôpital de Juvisy fusionne au niveau administratif avec celui de Longjumeau. Puis, ça a été la fusion avec Orsay en 2017. À Saclay, on construit une ville nouvelle pour les scientifiques internationaux et les grandes entreprises. Ce sera un hôpital chic pour la classe chic internationale ! Et pour le financer, on ferme les hôpitaux chez les pauvres, déplore-t-il. À Longjumeau, c’est un désert médical, et l’hôpital est le plus gros employeur de la ville. » Le comité de défense anime aujourd’hui une dizaine de groupes locaux dans tout le département. Pour Gilles Rémignard, « avec les comités de défense des hôpitaux, nous permettons de ralentir les processus de fermeture. Mais on ne peut pas dire qu’on les arrête… »

 « Les jeunes médecins devraient avoir une obligation de service de quelques années dans les hôpitaux de proximité »

La Coordination des comités se mobilise aussi aux côtés des soignants de l’hôpital. Elle s’est jointe aux collectifs inter-urgences et inter-hôpitaux. « Nous avons défendu la hausse du salaire des soignants, la création de postes dans les hôpitaux, l’arrêt des fermetures de lits, la réouverture en psychiatrie des services de soin en ambulatoire, comme les centres médico-psychologiques et les CATTP [centres d’accueil thérapeutiques à temps partiel]…, énumère Michèle Leflon. Nous demandons aussi la démocratie pour les usagers et pour les soignants dans l’hôpital. Nous défendons par ailleurs l’idée que les jeunes médecins devraient avoir une obligation de service de quelques années dans les hôpitaux de proximité, ainsi que la création de centres de santé. »

 

La coordination est reconnue comme pouvant représenter les usagers dans hôpitaux et les diverses instances sanitaires. Les associations membres, dont les comités de défense, peuvent à ce titre candidater localement auprès des ARS pour porter la voix des usagers. C’est le cas de l’Association de citoyens contre les déserts médicaux, basée en Mayenne et dans l’Orne. « Nous sommes présents en tant que représentants des usagers au conseil territorial de santé (CTS) des deux départements. Les CTS, c’est beaucoup de blabla de l’ARS, mais on écoute ce qui s’y raconte, on y est aussi du poil à gratter », sourit Maxime Lebigot, président de l’association.

Le trentenaire est infirmier à l’hôpital de Laval. Dans sa ville d’origine, la Ferté-Macé (Orne), la maternité et la chirurgie ont fermé au début des années 2000. Son association fondée en 2016 s’engage de son côté plus particulièrement sur la question des déserts médicaux. « Même la ville de Laval, qui a pourtant 50 000 habitants, manque de médecins ! À l’hôpital, nous voyons une augmentation des passages aux urgences. Avec l’association, nous informons notamment les usagers sur les aides à l’installation des médecins : des aides nombreuses mais qui ne fonctionnent pas. Un médecin qui s’installe dans une zone de revitalisation rurale peut par exemple ne pas payer d’impôt sur le revenu pendant cinq ans. On fabrique ainsi deux catégories de soignants », juge l’infirmier.

Un comité qui crée un centre de santé coopératif

Maxime Lebigot souhaiterait que les installations des médecins libéraux soit régulées, comme c’est déjà le cas pour les pharmaciens et les infirmiers libéraux. « Nous payons la même CSG dans des zones rurales ou à Laval, et nous n’avons pas du tout le même accès aux soins ! » dénonce-t-il. Son association songe aujourd’hui à intenter une action en justice contre l’État, pour l’accès égal aux soins sur tout le territoire.

 Publié le 03/12/2020

Mort de Zineb Redouane : une reconstitution vidéo accuse la police

 

Par Romain Métairie (site liberation.fr)

 

Zineb Redouane avait été touchée par une grenade lacrymogène alors qu’elle fermait ses volets, en marge d’une manifestation des gilets jaunes à Marseille en décembre 2018. Photo Clement Mahoudeau. AFP

Alors que l'enquête officielle sur la mort de l'octogénaire en marge d'une manifestation des gilets jaunes à Marseille en décembre 2018 innocente la police, une contre-enquête menée par le média Disclose et l'agence Forensic Architecture prouve le contraire.

  • Mort de Zineb Redouane : une reconstitution vidéo accuse la police

La «mort accidentelle» de Zineb Redouane en est-elle vraiment une ? C’était le samedi 1er décembre 2018. En voulant fermer les fenêtres de son appartement du 1er arrondissement de Marseille, rue des Feuillants, en pleine manifestation des gilets jaunes à Marseille, Zineb Redouane, 80 ans, est frappée par une grenade lancée par les forces de l’ordre. Elle meurt à l’hôpital de la Conception le lendemain. 

Le dossier judiciaire, d’abord instruit à Marseille, avait été dépaysé à Lyon à l’été 2019. Le rapport d’expertise remis dans le cadre de l’enquête conclut en mai dernier que le tir de grenade lacrymogène a été effectué dans les règles et l’a atteint accidentellement. Il indique en outre que le CRS à l’origine du tir de grenade, identifié par la vidéosurveillance, a «nécessairement effectué un tir en direction de la façade de l’immeuble de la victime» mais que la grenade «a atteint la victime de manière totalement accidentelle». Sur cette base, les deux experts concluent que «l’arme a été utilisée selon les préconisations et les procédures d’emploi en vigueur dans la police nationale».

Faux, indiquent ce lundi le média d’investigation Disclose et le groupe de recherche Forensic Architecture. A l’aide «de documents inédits et d’une modélisation 3D des événements», ainsi que plusieurs vidéos issues des réseaux sociaux, ces derniers ont établi une contre-expertise qui apporte un nouvel éclairage sur les circonstances de la mort de l’octogénaire. Leur contre-enquête «contredit formellement cette conclusion, remettant ainsi en cause la défense adoptée par la hiérarchie policière depuis maintenant deux ans»

Dans cette vidéo d’une dizaine de minutes qui résume la contre-expertise, le fonctionnaire de police auteur du tir est équipé d’un lance-grenades de type cougar et se situe à une trentaine de mètres d’une rangée d’immeubles. La munition qu’il utilise est une grenade lacrymo de type MP7, munie d’un dispositif de propulsion à retard de type DPR100. «Comme son nom l’indique, le DPR100 est prévu pour atteindre un objectif situé à environ 100 mètres du tireur», précise la vidéo. Selon le texte encadrant l’usage de cet équipement, le tir tendu est strictement interdit afin d’éviter que des personnes ne soient directement touchées. Autrement dit, le tir «doit suivre une trajectoire parabolique, dite en cloche». Ce qui est impossible au vu de la position du policier. Il incombe également au porteur de l’arme «d’apprécier la trajectoire de la grenade et d’envisager le point d’explosion ou d’impact», indique le texte.

«Selon notre enquête, la responsabilité du tireur et de son superviseur dans la mort de Zineb Redouane reste clairement engagée», conclut la vidéo. L’affaire, devenue symbole des violences policières pendant le mouvement des gilets jaunes, pourrait prendre un nouveau tournant. D’autant que ces nouveaux éléments tombent quelques jours à peine après le tabassage par trois policiers d’un producteur noir, et alors que loi de «sécurité globale» continue de mobiliser.

 Publié le 03/12/2020

Le Bureau des Retouches

Maîtriser les images pour calibrer les perceptions

 

paru dans lundimatin#265, (site lundi.am

 

Dans cet article, Jérémy Rubenstein et Johan Sébastien nous proposent de penser le débat autour de la loi Sécurité Globale et de son article 24 depuis la fiction et à partir de l’histoire de la guerre psychologique. Ou comment la maîtrise des image, le travail sur le sensible et les perceptions, ont toujours été au cœur des stratégies de contre-insurrection.

« La Com-Ré (commissaire-réalisatrice) éructait au téléphone tandis que j’essayais, tant bien que mal, de monter les images envoyées au petit matin par la BIF (Brigade d’Intervention Filmique). C’était à peu près impossible. Outre des cadrages pourris, les bras-cassés de la BIF avaient presque exclusivement filmé nos agents écrasant de leurs tonfas les têtes noires des sans-papiers. Dans l’obscurité, avec l’infra-rouge, on voyait une battue de personnes effrayées tâchant de fuir les coups de Robocops. Tout ce qu’il ne fallait pas. L’Inspecteur-Chef Scénariste avait pourtant été très clair : il s’agissait d’une attaque caractérisée de sans-paps qui, ivres de rage musulmane, s’en prenait à un couple de jeunes parents blancs promenant paisiblement leur poussette. Prenant leurs jambes à leur cou, et le bébé dans les bras, les parents parvenaient à se réfugier in extremis dans un hall d’immeuble, poursuivis par la horde. Les sans-paps devaient être en train de caillasser l’entrée quand la BAC intervenait en sous nombre, se frayant un chemin parmi les barbares jusqu’à rejoindre le couple terrifié. La scène principale devait être le siège acharné, durant toute la nuit, de ce couple défendu avec l’énergie du désespoir par les baqueux.

L’équipe drone avait déjà filmé le couple des agents-comédiens, les images étaient parfaitement aux normes HV (Haute Vraisemblance) de notre Commissariat à l’Image. Un plaisir à monter, si bien que je m’étais mis à l’ouvrage dès réception la veille. Ainsi, ce matin il ne me restait qu’à me concentrer sur la scène principale prise durant la nuit. C’était sans compter sur ces crétins de la BIF, que ma Com-Ré continuait à pourrir au téléphone. Elle finit par raccrocher et me regarda avec abattement : nous savions tous deux qu’il n’y avait d’autre solution que d’appeler, à nouveau, le commissaire Casta et son équipe préposée aux Effets Spéciaux (la Brigade Spé). »

Pour commencer cet article j’ai demandé à mon ami Johan Sébastien, auteur de petites nouvelles d’anticipation, l’autorisation de publier cet extrait d’un texte qu’il m’a récemment soumis. Bien sûr, en imaginant tout un pan de la police dédié au traitement d’images –un commissariat converti en un studio d’Hollywood en somme- Johan s’inspire de la loi dite de “Sécurité Globale”. En effet, celle-ci a pour ambition de blinder les forces de l’ordre dans la guerre de l’image. Elle est conçue comme à la fois défensive (la loi vient légaliser la pratique policière courante qui consiste à empêcher de filmer ses agents) et offensive (elle légalise les tentatives, jusqu’alors judiciairement repoussées –mais tout de même poursuivies-, de filmer la population entre autres par drones). Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de tarir des sources d’image mais aussi d’en produire, si bien que, effectivement, le ministère doit y dédier une partie de ses ressources, technologiques et humaines, c’est-à-dire qu’il fonde sa propre maison de production.

Pour ma part, un peu préposé à la guerre psychologique et son usage par l’armée française, j’aurais pu écrire un article, par exemple sur la mise en place du Service Presse Information (SPI) en Indochine. Cette appellation est en soi intéressante, le même service s’appelait auparavant « Service presse propagande information » puis « Service moral information », des noms plus explicites sur sa fonction de propagande. Il est rebaptisé SPI en juin 1950, sans plus de référence au moral ou à la propagande, probablement du fait du capitaine Michel Frois qui en prend la tête [1]

. Celui-ci travaille en étroite collaboration avec un civil, Jean-Pierre Dannaud (1921-1995), normalien agrégé de philosophie, qui occupe une place similaire dans l’administration civile de l’Indochine. Bientôt, les deux hommes se retrouvent sous les ordres d’un même patron en 1951, à la fois haut-commissaire et chef des armées en Indochine : de Lattre de Tassigny qui « sait que les choses ne sont pas ce qu’elles sont, mais ce qu’on les fait apparaître. » (M. Frois). Cette équipe donne une impulsion et un soin inédit au contrôle et la production d’images, si bien que Frois peut affirmer que son service « ne renseignait pas seulement la presse écrite sur les opérations, il lui donnait un élément capital : des documents photographiques. […]Ainsi, la presse illustrée du monde entier n’a été informée sur la guerre que par nos services ». C’est en grande partie grâce à ce travail, la mise en place d’une infrastructure efficace en mesure de fournir les journaux en matière première, que l’armée parvient peu après à promouvoir l’un de ses produits-phare, une vraie star : Marcel Bigeard qui apparaît sur la scène médiatique en 1952 pour ne plus jamais la quitter.

Mais, dans le fond, si j’avais écrit un tel article, on n’aurait pas appris grand-chose. Que l’armée cherche à maîtriser son image pour ne pas paraître être ce qu’elle est, à savoir une machine à terroriser des civils, la belle affaire ; pour cela j’aurais mieux fait d’inciter l’ami Johan à terminer sa nouvelle. D’autant que s’il s’agit de parler de ce qui se passe actuellement en France –et c’est le but dans les deux cas- qu’une police admette si clairement qu’elle souhaite contrôler l’image pour manipuler les opinions tient bien plus de la science fiction que de l’histoire académique. Ou, pour mieux dire, une telle ambition s’inscrit dans des histoires, celles des polices soviétiques par exemple, dont je ne me sens pas autorisé à dire grand-chose par manque d’expertise. Aussi, je vous propose plutôt de continuer avec Johan, à qui je recommande de rebaptiser sa « Brigade Spé » en « Bureau des Retouches » (par simple esthétique) et son « Commissariat à l’Image » en « Commissariat Général à l’Information (cette fois pour la référence historique à une telle institution fondée en juillet 1940 et dirigée –très maladroitement- par Jean Giraudoux afin de contrer la propagande allemande du docteur Goebbels).

« Le Bureau des Retouches du commissaire Casta avait, avec le temps, véritablement colonisé notre Commissariat à l’Image. Sa formalisation en brigade n’était que la consécration de son poids toujours croissant. Celui-ci s’explique facilement par la difficulté technique que nous, tous les autres services, avons à produire les images qu’exigent les inspecteurs-scénaristes qui eux-mêmes suivent les directives précises du ministre.

En outre, le roublard Casta compte dans son équipe l’ambitieux brigadier Darvilain. Un vrai petit génie dans son domaine celui-là, capable de transformer une ratonnade contre des miséreux en une attaque de monstrueux zombis. Avec lui, notre paisible ville apparaît chaque jour comme un vaste champ de bataille, engloutie par des invasions barbares, avec un degré de vraisemblance époustouflant. Ce degré de vraisemblance reste d’ailleurs notre principal contentieux avec la commission des normes HV. Composée de pleutres, limite traîtres, cette commission refuse encore et toujours de changer son protocole, si bien que les images du Bureau des Retouches restent non-certifiées HV. Ce sont les mêmes salauds qui nous avaient déjà obligé à baptiser HV en “Haute Vraisemblance” alors que, à la base, la proposition était “Haute Véracité”. Une plaie cette commission, toujours à pinailler, entièrement dédiée à nous empêcher de travailler. Je peux quand même m’enorgueillir d’en avoir découvert la parade. C’est moi qui ai inventé le système du clignotement lent du certificat HV sur les images. Comme le label apparaît et disparaît de manière apparemment aléatoire, après le montage peu de gens se rendent compte de la différence entre images certifiées et non-certifiées. Je ne compte plus les félicitions de mes collègues pour cette trouvaille.

Quoiqu’il en soit, Darvilain était l’homme de la situation. Avec ma Com-Réal, nous avions foi en sa magie. J’imaginais déjà le bruit des tonfas s’écrasant sur les têtes des migrants se transformer en d’inquiétants grognements de ces mêmes migrants, leurs visages effrayés prendre les atours de féroces islamistes-ultra-gauchistes. »

Toute la difficulté de la guerre de l’image tient à la place qu’occupe la victime dans l’imaginaire contemporain. Il n’y a pas si longtemps, la victime était assez peu publicité, il fallait certes la protéger mais elle occupait une place tout à fait subalterne par rapport à celle de héros. À ce titre les statuts comparés des Juifs et des résistants dans les récits de l’immédiat après-guerre, sont éloquents : la victime juive n’y a pratiquement pas sa place tandis que le résistant convient à peu près à tout le monde. La transformation du statut de la victime est pour bonne part liée au poids qu’acquiert progressivement le génocide des Juifs (à partir du procès Eichmann, 1961). Dès la guerre du Vietnam ce renversement est acté par l’image. L’image d’une enfant en feu, brulée par le napalm, dit désormais plus que toute la propagande anticommuniste pourtant peu avare de moyens.

Le documentaire de Patrick Barbéris Vietnam, la trahison des médias (2008, Zadig/Arte) permet de bien saisir le rôle clef de l’image dans la guerre du Vietnam et, surtout, les conclusions qu’en tirent les états-majors étatsuniens. Par la suite, jamais plus les journalistes ne seront laissés à leurs logiques propres (que ce soit celle d’informer ou d’obtenir plus d’audience). Les invasions étatsuniennes suivantes, du Panama ou d’Irak par exemples, sont médiatiquement solidement encadrées. C’est que la guerre du Vietnam a été largement rendue insupportable non par des images produites par des communistes (qui auraient été discréditées quelle qu’en fusse la véracité) mais par les rédactions étatsuniennes. Celles-ci ont montré des images d’autant plus insoutenables qu’elles étaient consommées par un pays en paix ou, pour mieux dire des quartiers, des familles qui vivaient dans un environnement au degré de violence très bas. C’est le déphasage entre l’absence de violence explicite aux États-Unis et celle déployée au Vietnam qui rendent leur compte-rendu en images insoutenable. (Nous ne supportons pas les images d’un massacre parce que nous les recevons dans un tout autre contexte, où la violence explicite est relativement absente, si nous côtoyions tous les jours des meurtres horribles, alors il ne s’agit que de notre triste quotidien).

Il n’y a pas d’image insoutenable en soi, il y a une perception sensible liée à une norme (définissant ce qui est acceptable de ce qu’il ne l’est pas). Or, cette dernière dépasse de loin ce que peut faire la seule image. En ce sens, la Brigade d’Intervention Filmique (pour la fiction) ou le Service Presse Information (pour la réalité historique) s’adaptent plus à ce sensible qu’ils ne le construisent. C’est aussi ce que cherche à faire le ministère de l’Intérieur actuel : adapter l’image de ses agents à la norme de l’acceptable. Pour cela, il doit à la fois produire les images et interdire les productions concurrentes qui choquent la sensibilité de ses administrés. En somme, pour l’instant, il ne travaille qu’à faire passer le bourreau pour la victime. Il suffit de regarder un instant une chaîne d’info-en-continue, pour saisir la banalité de la constante mis-en-scène de la vulnérabilité policière.

Mais nous pouvons facilement imaginer une ambition d’une toute autre ampleur. En effet, avec le temps, cette acrobatie toujours un peu malaisée (les éditorialistes peuvent bien répéter en boucle que de diaboliques gauchistes ont instrumentalisé des centaines de migrants afin d’obtenir des images de ratonnade, même leur ministre Darmanin doute que ce récit soit en mesure de contrecarrer les faits et leurs images –enfin, pour lui, ce serait plutôt l’inverse, si tant est que les faits aient une quelconque importance dans son mode de penser-). Mais, avec le temps, disais-je, cette acrobatie peut être rendue inutile, le travail sur le sensible aura été si bien mené que voir une personne démunie pourchassée, tabassée, humiliée, écrasée, sera une norme acceptable. Autrement dit, avec le long travail sur les esprits par les images, nous pouvons parfaitement envisager que tout le processus actuel de meurtres, de mis en esclavage et de viols quotidiens qui s’exercent sur les personnes migrantes du sud –du fait de la politique migratoire de l’UE ou des USA- puissent non plus être relativement cachés comme aujourd’hui mais produire des spectacles destinés à un grand-public. Disons-le franchement, la nouvelle de Johan est sinon optimiste un peu fleur-bleu. Le danger de l’industrie de l’image produite par le ministère de l’Intérieur serait, à terme, plutôt une sorte de normalisation (fini les indignations sur twitter) de la réalité actuelle, ce cauchemar. Mais je vous laisse avec Johan car ma sensibilité (à ce stade, devenue un peu archaïque) me rend tout à fait insoutenables les pleines dimensions de l’horreur dans laquelle nous vivons.

« La catastrophe est arrivée par Darvilain. L’enfant prodige du Commissariat à l’image, notre doigt-de-fée du subterfuge, s’était bêtement fait pirater. Il nous avait ainsi montré une séquence extraordinairement réaliste où, épiques, nos fiers baqueux se défendaient d’une meute cauchemardesque de loqueteux infrahumains. Il avait poussé le détail jusqu’à leurs fournir des dents taillées en pointe prêtes à vous mordre la jugulaire. Affreux. Travail d’orfèvre, mais une fois envoyées sur les réseaux, les images se défaisaient toutes seules et reprenaient, inéluctablement, leurs formes initiales. C’était pénible d’assister ainsi, impuissants, au démontage en direct de notre minutieux travail. Le logiciel pirate poussait le vice jusqu’à afficher, en même temps, chacun de nos logiciels, détaillant leurs fonctions. C’était terriblement impudique. Surtout, à l’écran, apparaissaient des visages humains, des personnes d’une effroyable dignité dans leur douleur si proche, que les bâtons abimaient avec une rage mécanique. Les nôtres apparaissaient d’une telle cruauté que le spectateur ne pouvait ne serait-ce que croire appartenir à la même espèce. Après, comme chacun le sait, toute notre institution fut abolie… un si bel outil, c’est dommage, non ? »

Jérémy Rubenstein et Johan Sébastien

 

[1] Nous avons déjà rencontré ce personnage qui après sa carrière dans l’armée exerce ses talents au service du patronat français, au point d’être souvent reconnu comme le fondateur de l’industrie française des relations publiques, voir “Réduire les Gilets Jaunes par l’arme psychologique”, Lundimatin n°193, https://lundi.am/Reduire-les-Gilets-Jaunes-par-l-arme-psychologique

 Publié le 02/12/2020

La Révolution française et la conquête du pain

 

Par Xavier Vest (site lvsl.fr)

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La crise sanitaire qui touche durement la France depuis mars 2020 a eu pour conséquence l’accroissement du nombre de personnes victimes de précarité alimentaire. D’après un rapport du Secours Catholique, 8 millions de personnes auront besoin d’une aide alimentaire au mois de novembre. Si, à l’heure actuelle, les banques alimentaires parviennent à maitriser les demandes d’aide alimentaire, le Canard enchainé révélait en avril 2020 la crainte du préfet de Seine Saint-Denis de voir apparaître sur ce territoire des « émeutes de faim ». Cette crainte des autorités apparait aujourd’hui comme exceptionnelle. Pourtant, durant la seconde moitié du XVIIIème siècle, la question de l’État comme garant de la sécurité alimentaire des français fut un des débats majeurs du temps et une source de conflits entre les promoteurs de la liberté du commerce et leurs opposants qui militaient pour un droit à l’existence.


La guerre des farines : une contestation anti-libérale, prologue de la Révolution française 

Pour l’historien américain Steven Kaplan, le « pain est l’un des plus grands acteurs de l’Histoire de France ». On peut sans doute estimer que cet acteur singulier a eu le plus d’importance dans les évolutions socio-politiques françaises durant la seconde moitié du 18ème siècle. À cette époque, la majorité de la population française est rurale et travaille la terre avec un but d’autosubsistance, tandis qu’il n’existe pas encore de marché intérieur national et concurrentiel comme c’est déjà le cas en Angleterre. De nombreux droits de douanes existent en fonction du maillage territorial hérité du féodalisme. La vie paysanne est le plus souvent régie sous la communauté rurale avec des règles morales où même les plus pauvres peuvent cultiver leur bétail dans les espaces communaux. La paysannerie française voit son travail soumis à une imposition indirecte par des impôts locaux, résidus du féodalisme, ou directe par l’État royal, de plus en plus centralisé à travers l’action successive de Richelieu puis de Louis XIV. En échange de ces impôts, le Royaume de France assure la sécurité de ses sujets à travers une armée de plus en plus puissante et des forces de police organisées. À cela s’ajoute aussi le besoin pour le Roi d’alimenter ses sujets pour garantir la concorde sociale et d’éviter les « émotions populaires » en cas de famine ou de disette dans les campagnes et dans les grandes villes. Paris compte déjà au milieu du XVIIIème siècle plus de 500 000 habitants.

En ce qui concerne l’alimentation, Steven Kaplan écrit qu’à cette période « par temps ordinaire, une ration de pain et de soupe pouvait coûter à une famille ouvrière ou paysanne jusqu’à 50 % de son revenu ». Dans une époque encore soumise aux disettes et aux famines, dues au manque de progrès technique agricole et aux conditions écologiques néfastes(1), Steven Kaplan voit donc l’existence d’un contrat social informel entre le « Roi nourricier » et ses sujets. Il doit subvenir à leur alimentation à travers une politique d’approvisionnement fondée sur un contrôle strict du commerce des grains.

Or vers les années 1750-1760, le royaume de France est en crise, notamment après la Guerre de 7 ans qui voit la perte des territoires français en Amérique au profit de l’ennemi anglais. Cette défaite produit alors chez les élites politiques une volonté de réformer le royaume dans ses structures socio-économiques. Cela se traduit par l’apparition d’un nouveau courant économique dans les hautes sphères de l’administration royale : les physiocrates. Pour les physiocrates, la terre est à la base de toute richesse. En rupture avec la politique mercantiliste de Colbert, ils sont partisans d’un « laissez-faire » en économie. Ils militent à travers différents ouvrages et brochures pour une nouvelle société, organisée sur la base de grands fermiers capitalistes. Ceux-ci pourraient, grâce au libre commerce des grains et à la création d’un véritable marché national, voir leurs domaines prospérer, ainsi que le reste de la société, par un effet levier. Ces idées gravitent dans les hauts cercles du pouvoir et parviennent à être expérimentées quelques années à la fin du règne de Louis XV (1715-1774). Des édits de libéralisation du blé hors de Paris sont promulgués, avant de revenir à une intervention régulatrice de l’État sur le Blé.

Néanmoins,  le jeune roi Louis XVI montre sur le trône en 1774, avec des velléités réformatrices pour son royaume. Il nomme Anne Robert Jacques Turgot secrétaire général des finances, équivalent actuel du ministre de l’Économie et des Finances. Turgot, lui-même physiocrate, proclame avec l’aval du roi, le 13 septembre 1774, un édit qui libéralise le commerce des grains. Or un automne désastreux et un dur hiver 1774-1775 entraînent une moisson médiocre dans certains territoires français. La liberté du commerce du blé provoque de fait une hausse des prix par les riches laboureurs et fermiers. Au printemps 1775, différents foyers de contestations se développent. L’historien Jean Nicolas relève 123 manifestations distinctes en France, émanant des couches populaires rurales et urbaines, qui prennent directement le nom de Guerre des farines.

Cette base populaire résulte d’un prolétariat rural journalier ou de paysans petits propriétaires pas assez riches pour subvenir à leurs besoins, tandis qu’en ville elle provient d’un mélange d’artisans, d’ouvriers et de petits commerçants. À Paris, deux tiers des émeutiers arrêtés sont des ouvriers d’après les rapports de Police (Zancarini Fournel, 2016).

Dans la plupart des manifestations, le but est d’opérer une taxation plus juste sur le pain que l’historien marxiste Edward Palmer Thompson nomme une « économie morale des foules ». Les manifestants fixent un prix qu’ils jugent décent en allant directement sur le marché taxer les vendeurs ou en réquisitionnant des greniers de laboureurs, de boulangers ou de négociants en blé qui cachent leur récolte en attendant une hausse des prix sur le marché. On relève aussi des actions d’entrave des transports de blé par les fleuves et les routes.

Cet épisode anti-libéral montre clairement les prémices du divorce de la Révolution française entre le bon roi et les masses rurales et urbaines. À travers cette politique de libéralisation du commerce des grains, Louis XVI n’apparait plus comme le roi nourricier soucieux de l’alimentation de ses sujets à travers une politique paternaliste et interventionniste. Steven Kaplan rapporte ainsi qu’on pouvait lire à Paris sur des placards « Si le pain ne diminue, nous exterminerons le roi et tout le sang des Bourbons ». De fait la modification de l’imaginaire commun d’un « roi nourricier » en « roi marchand de blé » devient moralement désacralisant pour le corps politique du roi, et dangereux pour son corps terrestre. La plupart des contemporains s’accordent sur l’importance de l’événement et la dure répression des manifestants par le pouvoir. 25 000 soldats interviennent pour rétablir l’ordre sur le bassin parisien. L’intendance fait emprisonner 584 manifestants et pendre 2 hommes en exemple sur la place de Grève à Paris.

Suite à la disgrâce de Turgot en 1776, liée à des querelles internes à la Cour, cette mesure est abolie. Louis XVI remet alors en place l’ancien système de régulation du pain. Pourtant, dans les années qui suivent, le royaume se retrouve dans une situation économique désastreuse, liée à l’endettement du royaume pour la Guerre d’indépendance américaine. À cela s’ajoute des conditions climatiques néfastes lors des années 1787-1788 qui augmentent les émeutes pour l’accès au pain. Le royaume de France est alors dans un état politique qu’on peut qualifier de pré-révolutionnaire avec de multiples émeutes. Ces tensions explosent en 1789. La monarchie absolue est balayée et l’Assemblée nationale revendique la représentation de la souveraineté nationale. L’Assemblée nationale légitimée par l’insurrection parisienne de juillet 1789 a par ailleurs juré, par le Serment du jeu de paume, de ne pas se séparer avant d’avoir donner à la France une constitution. Cela prendra plus de deux années. 

 

La Révolution et le pain (1789-1793) : la liberté du commerce ou la poudre

L’Assemblée nationale compte parmi ses membres une majorité d’hommes de droits, des grands fermiers et une partie de la noblesse acquise aux idées des Lumières. Ces origines sociales concourent à ce que l’Assemblée nationale soit acquise aux idées libérales dans le domaine économique, notamment sur le commerce des grains et la volonté d’en finir avec les archaïsmes féodaux qui empêchent la naissance d’un marché national et concurrentiel. Le 26 août 1789, la proclamation de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen par l’Assemblée nationale sacralise la propriété. Trois jours plus tard, le 29 août 1789 est proclamé par un décret de l’assemblée, la liberté du commerce. 

Pourtant, malgré la Révolution et la victoire du peuple de Paris sur Louis XVI et la noblesse, les troubles de subsistance des biens primaires, comme le pain, se poursuivent dans les semaines suivantes. La colère ne redescend pas dans les classes populaires à l’image des journées du 5 et du 6 Octobre 1789. Depuis septembre, le prix du pain est élevé à Paris et de nombreuses disettes ont lieu dans la capitale. De plus, l’idée d’un complot aristocratique pour reprendre le pouvoir à Paris est ravivée par la presse révolutionnaire. Le 5 octobre, alors qu’elles ne parviennent pas à se faire entendre à l’Hôtel de Ville de Paris, des milliers de femmes des faubourgs parisiens viennent protester à Versailles contre le manque de pain à Paris. Des représentantes du groupe des femmes envahissent l’Assemblée nationale (alors située à Versailles) pour demander un décret sur les subsistances pour Paris qu’ils vont faire valider par le roi. Le matin du 6 octobre, la foule parisienne et la garde nationale ramènent le roi et sa famille à Paris, au château des Tuileries. L’Assemblée nationale quitte également Versailles pour Paris. Ces journées cruciales de la Révolution française, sans doute plus que le 14 juillet, sont donc marquées par une dimension frumentaire nette. Lors du retour à Paris, les femmes parisiennes et certains gardes nationaux crient « Nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron ».

Néanmoins, la venue des pouvoirs exécutif et législatif sont loin de ramener la concorde sociale à Paris. Le 20 octobre, un boulanger du nom de Denis François, accusé d’être un accapareur, est tué lors d’une émeute devant une boulangerie comme il s’en produit beaucoup. L’Assemblée nationale s’en émeut et déclare le lendemain un décret contre les troubles, transformé ensuite en loi martiale qui ouvre la possibilité aux autorités municipales de réprimer sans limite les manifestations, malgré l’opposition de certains députés radicaux comme Robespierre. La loi martiale doit être mise en œuvre par les gardes nationaux dont le système en fait une mesure de répression de classe, du fait du cens pour s’acheter l’uniforme et le matériel. Si la dispersion se fait sans violence, les « moteurs », c’est-à-dire les meneurs, sont repérés, arrêtés et jugés extraordinairement, risquant 3 ans d’emprisonnement ou la mort. La loi martiale organise ainsi la répression face aux résistances populaires pour l’accès au pain jusqu’à sa suppression en 1793.

De nombreuses manifestations taxatrices avec un répertoire d’actions similaire à celui déjà rencontré lors de la Guerre des farines auront ainsi lieu durant les années post-1789, dont certaines connaitront un dénouement tragique comme à Étampes. Dans cette commune du Bassin parisien, une révolte frumentaire a lieu le 3 mars 1792. Des centaines d’ouvriers agricoles réalisent une taxation populaire sur le marché en demandant l’aval du maire Jacques Guillaume Simoneau. Face à son refus et aux menaces proférées contre les manifestants, Simoneau est lynché. Cette affaire est fortement médiatisée par l’Assemblée législative qui lui rend hommage. Elle célèbre, le 3 juin 1792, une fête de la loi et le « courage » de Simonneau face aux « factieux » qui sont lourdement réprimés. La réaction de l’Assemblée nationale témoigne ainsi d’un clivage de plus en plus prononcé sur la question du pain entre une bourgeoisie urbaine et des riches fermiers contre les couches populaires urbaines (artisans, ouvriers) et rurales (petits paysans, journaliers).

La formation d’une base populaire parisienne réclamant un programme contre la libéralisation du commerce des grains

Outre les troubles liés à la question du pain et d’autres biens de subsistance primaires comme le sucre, le royaume de France traverse une crise politique aiguë à partir de l’été 1791. Le 17 juillet 1791, le roi et sa famille tentent de s’enfuir de France mais sont arrêtés à Varennes. Face aux manifestations, l’assemblée constituante déclare la personne du roi inviolable et sacrée et met enfin en place la monarchie constitutionnelle le 3 septembre 1791. Mais la fuite de Varennes ternit définitivement l’image de Louis XVI auprès des Français et rompt le lien sacré entre le roi et la nation. De plus, le 20 avril 1792, le royaume de France déclare la guerre au royaume d’Autriche. C’est le début du cycle des guerres révolutionnaires qui dure jusqu’en 1815 et la défaite définitive de Napoléon à Waterloo. 

Ainsi face à la peur d’un complot aristocratique et l’invasion des armées contre-révolutionnaires, Paris s’insurge le 10 août 1792 lorsque les 48 sections de la Commune insurrectionnelle de Paris, accompagnées des fédérés, prennent le château des Tuileries et renversent Louis XVI. Un mois plus tard, la République est proclamée le 21 septembre 1792, le lendemain de la célèbre victoire de Valmy. Les institutions républicaines sont désormais fondées sur une nouvelle Assemblée nationale : la Convention élue au suffrage universel. La jeune Convention est alors sous pression politique, de la part des sections parisiennes où les Sans-culottes sont présents massivement et qui tirent une grande légitimité de la prise des Tuileries du 10 août. Le travail de l’historien Albert Soboul sur les sans-culottes montre que cet objet politique est une classe sociale disparate. Elle est composée de petits artisans, boutiquiers, ouvriers voire de bourgeois rentiers qui partagent une vision politique du citoyen engagé en arme, défendant une vision égalitariste de le la politique mais aussi de l’économie. Ils sont aussi de grands lecteurs d’une presse radicale dénonçant la nouvelle aristocratie des riches, comme le journal « L’ami du peuple » de Marat ou « Le Père Duchesne » d’Hébert, qui sensibilise les sans-culottes à la question des subsistances des biens primaires.

Les Sans-culottes s’opposent alors, après la défaite de Louis XVI, à ce qu’ils appellent « l’aristocratie des riches » et placent la question des subsistances au centre de leurs préoccupations. Ils réclament un droit à l’existence et demandent à la Convention des mesures fortes : la taxation, le maximum du prix des denrées de première nécessité comme le pain. Ces demandes d’une offre politique égalitariste se font progressivement entendre de l’été 1792 jusqu’à l’automne 1793, à travers des pétitions adressées à la convention et discutées lors des assemblées générales des sections, qui ont lieu plusieurs fois par semaine, ou dans les sociétés populaires et clubs politiques. Les pétitions sont parfois exposées par les militants plus radicaux des Sans-culottes surnommés « Les enragés ». Citons l’exemple de Jacques Roux, vicaire dans la section pauvre des Gravilliers de Paris, sensibilisé aux questions des subsistances, qui vient présenter à la barre de la Convention une pétition le 25 juin 1793, votée par le Club des cordeliers où il vitupère contre l’immobilité de la Convention sur l’accaparement et la liberté du commerce :

« La liberté n’est qu’un vain fantôme, quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’est qu’un fantôme, quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie et de mort sur son semblable. La république n’est qu’un vain fantôme, quand la contre-révolution s’opère de jour en jour par le prix des denrées auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes. »

En décembre 1792, 2 parties s’opposent sur la question de la liberté du commerce. Les Girondins représentent d’après les estimations 22 % des députés et sont soutenus par la Plaine (groupe disparate de députés n’ayant pas d’identité politique claire mais représentants une vision bourgeoise de la société). Les Girondins jouissent d’un grand prestige politique, avec de jeunes orateurs brillants comme Brissot et Condorcet, et défendent une vision libérale de l’économie et un droit de propriété illimitée. De l’autre côté, les Montagnards, ou Jacobins, s’y opposent et représentent environ 35 % de la Convention. Ils sont eux aussi libéraux en matière économique mais s’affirment plus jusqu’au-boutistes politiquement que les Girondins. Ils se montrent de plus sensibles aux aspirations populaires. Une frange des Montagnards, les robespierristes incarnés par Maximilien Robespierre, Louis Antoine de Saint-Just, Jean Marie Claude Goujon ou Georges Couthon, bénéficient d’une grande réputation à Paris chez les Sans-culottes et militent en faveur d’un droit à l’existence qui pourrait limiter le droit de propriété et réglementer le commerce des grains. 

Dans un discours sur les subsistances à la Convention le 2 décembre 1792, Robespierre se montre très critique envers la politique menée par les Physiocrates puis l’État révolutionnaire depuis 1789 sur le commerce des grains en déclarant : « La liberté indéfinie du commerce et des baïonnettes pour calmer les alarmes ou pour opprimer la faim, telle fut la politique vantée de nos premiers législateurs. » Il fait un plaidoyer pour le droit à l’existence et la nécessité d’accorder des biens de première nécessité à tous :

« Le négociant peut bien garder, dans ses magasins, les marchandises que le luxe et la vanité convoitent jusqu’à ce qu’il trouve le moment de les vendre au plus haut prix possible ; mais nul homme n’a le droit d’entasser des monceaux de blé, à côté de son semblable qui meurt de faim. La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là ; la propriété n’a été instituée ou garantie que pour la cimenter ; c’est pour vivre d’abord que l’on a des propriétés. Il n’est pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes. »

Ces conceptions entre libéralisme économique et droit à l’existence, formulée plus tard par Robespierre avec le concept d’économie politique populaire, s’opposent ainsi lors du débat à la Convention sur le libre commerce. La vision girondine l’emporte, le 21 janvier 1793, mais l’exécution de Louis XVI fragilise les Girondins favorables à la clémence tandis que la France est envahie au printemps 1793. À cela s’ajoutent les insurrections intérieures sur le territoire française à l’image de la Vendée royaliste qui s’insurge vers mars 1793. Les Sans-culottes parisiens vont alors se radicaliser contre l’immobilisme de Girondins de plus en plus menaçants contre le mouvement populaire parisien avec des menaces de répression assumées à la Convention. Cet antagonisme politique aboutit aux journées du 31 mai et du 2 juin 1793 lorsque la Convention est entourée par 80 000 hommes issus de la Garde nationale et des sections parisiennes. Elle doit alors se plier aux revendications de mettre en accusation plusieurs députés girondins. Ces journées essentielles voient ainsi la Convention passer sous la mainmise des Montagnards, soutenus par la Plaine.

Mise en place du programme de l’An II : Une réponse de l’État révolutionnaire à la demande du bas sur le pain

Les journées du 31 mai et du 2 juin modifient le jeu politique dans la jeune République française. La convergence entre la puissance des Sans-culottes parisiens, les pressions du prolétariat rural, le prestige politique des Montagnards à la Convention et l’invasion étrangère permettent d’établir à partir de l’été 1793 ce que certains historiens nomment le programme de l’An II. Le 23 juin 1793 la loi martiale est abolie tandis que le 4 septembre la liberté du commerce est restreinte. La Convention montagnarde accède ainsi aux demandes des bases populaires lorsqu’elle menace de peine de mort les accapareurs le 26 juillet 1793. Ce sont des commerçants qui ne déclarent pas et n’affichent pas sur leur porte la liste de leurs stocks d’aliments. Si cette loi ne sera jamais pleinement appliquée elle montre que la pression populaire se traduit à la Convention dans le cadre d’un gouvernement révolutionnaire en guerre. La Convention crée aussi des greniers publics par district le 9 août et met les récoltes en réquisition le 17 août. Enfin, l’une des mesures symboliques est la loi du Maximum général à l’échelle nationale, votée le 29 septembre 1793, qui limite les prix des denrées de première nécessité dont la viande fraîche et salée, le lard, le beurre, l’huile, le savon, le bois de chauffage, les souliers et surtout le pain. La loi du Maximum touche enfin les salaires.

Néanmoins ce programme de l’an II est à nuancer et possède des effets pervers. Le fait d’accéder aux revendications des Sans-culottes sur le libre commerce des grains et autres mesures sociales permet à la Convention d’obtenir une légitimité symbolique. Cela « bureaucratise » le mouvement populaire parisien en supprimant la permanence des sections parisiennes et en limitant le nombre de réunions des sections à deux par semaine à partir de septembre 1793. De plus, de nombreux leaders des enragés sont emprisonnés comme le curé rouge Jacques Roux qui se suicide plus tard dans sa cellule. Enfin le Comité de salut public nommé par la Convention réduit les pouvoirs de la Commune en décembre en les déclarant « agents nationaux ». En avril 1794, après la mort de grands révolutionnaires comme Hébert, Danton ou Camille Desmoulins, liée à des règlements de comptes entre factions politiques, la Commune de Paris est épurée par le Comité de salut public. Toutes ces mesures brident alors la spontanéité des Sans-culottes parisiens et des clubs politiques. Elles les rendent moins aptes à se soulever pour des sujets sociaux. Saint-Just note à propos de ces évènements que la « Révolution est glacée ».

À cela s’ajoute le fait que la loi du Maximum ne parvient qu’à être réellement mise en place dans un contexte de crise économique et de guerre européenne/civile, qui fait que les députés de la Plaine et certains Montagnards se plient à cette vision dirigiste de l’économie. Ce vote du programme de l’An II ne reste néanmoins pour eux qu’un simple programme de circonstances à la différence des Montagnards robespierristes pour qui ce programme doit être institutionnalisé. Or une fois que les armées contre-révolutionnaires sont repoussées du territoire français durant l’été 1794 notamment après la bataille de Fleurus (26 juin 1794), la question se pose de remettre en cause le programme de l’An II. Elle est donnée à la suite du 10 thermidor et de la disparition des Montagnards robespierristes et de leurs alliés à la Commune de Paris.

Les journées du 9 et 10 Thermidor sont des journées extrêmement complexes à appréhender, du fait des rivalités internes à la Convention et au Comité de salut public. Il importe néanmoins de noter que la défaite de Robespierre et de ses partisans à la Commune de Paris, outre l’indécision et les états d’âme légalistes face à la Convention, résulte en partie du manque de soutien populaire parisien qui aurait pu permettre de mener une insurrection parisienne contre la Convention. Ce manque de soutien populaire outre le déclin des actions spontanées du à la terreur et la « bureaucratisation de la commune » résulte aussi de l’application de la loi du Maximum qui n’a pas toujours eu les effets attendus. Bien que la loi ait fonctionné pour l’approvisionnement en pain des grandes villes et de l’armée, certains paysans riches cachent leurs récoltes, ce qui a pu entraîner des pénuries ; hormis pour le pain, la loi du Maximum a été appliquée mollement. De plus, la loi du Maximum touche de façon plus stricte les salaires et fait baisser le salaire journalier des ouvriers, qui avait eu tendance à augmenter auparavant, et accroît de fait la contestation populaire avec des mécontentements et des grèves qui agitent les rues de Paris (Martin, 2016). Ainsi lorsque Robespierre et ses partisans sont envoyés à la guillotine en charrette, on entend sur le parcours de nombreux cris dénonçant cette politique comme « foutu maximum » (Martin, 2016). 

Après Thermidor, fin du droit naturel et retour à l’ordre libéral

La suite de la mort de Robespierre donne lieu à ce que l’historien Albert Mathiez nomme une « réaction thermidorienne ». La Convention opère petit à petit un détricotage de la législation dirigiste et sociale puis une répression s’abat sur la base populaire et les députés montagnards. Le 24 décembre 1794, la loi du Maximum est définitivement supprimée par la Convention, ce qui prouve sa volonté d’opérer un retour à une vision libérale sur le Commerce des grains.

Or face à un hiver rigoureux et le libre commerce des grains, le printemps 1795 voit de grands problèmes de disettes, voire de famines dans le bassin parisien ainsi que dans le nord de la France où se répandent des brigands. Cette crise alimentaire voit ressurgir les contestations populaires dans la capitale où la Convention, en parallèle du marché libre, ne parvient pas à mettre en place des rations de pain suffisantes pour les plus pauvres. Le 1er avril 1795 des manifestants avec une majorité de femmes envahissent la Convention pour demander plus d’accès au pain. Le 20 mai 1795 une insurrection parisienne des faubourgs populaires envahit à nouveau la Convention en demandant « du pain et la constitution de 1793 ». Mais quelques jours plus tard la troupe militaire qui n’est pas intervenue dans la Capitale depuis le début de la Révolution française réprime le mouvement et arrête 2 000 révolutionnaires considérés comme « terroristes », d’après une loi du 21 mars rédigée par l’Abbé Sieyès. Quelques jours plus tard les derniers députés Montagnards sont mis en accusation, emprisonnés, et pour certains condamnés à mort. Cela sonne alors comme le chant du cygne du mouvement populaire parisien pour établir une législation populaire sur l’accès aux biens de subsistance primaires comme le pain tandis que le recours à l’armée par la Convention thermidorienne préfigure le régime césariste de Napoléon Bonaparte. Enfin, en octobre 1795 est mis en place le Directoire qui nie la référence au droit naturel et aux principes de 1789 avec une constitution fondée sur le libéralisme économique et le suffrage censitaire. Boissy d’Anglas, grand théoricien de la Constitution du Directoire désire mettre en œuvre le « Gouvernement des meilleurs » et rêve d’une « réconciliation entre les riches et les pauvres », tout en stigmatisant les « mauvais citoyens qui ne possédant rien et ne voulant point travailler pour acquérir, ne vivent que dans le désordre et ne subsistent que de rapines ».

En 1774 la Guerre des farines avait dévoilé un clivage social concernant l’accès au pain. Ce clivage fut plus que jamais polarisant sous la Révolution française entre une bourgeoisie urbaine et des riches paysans contre une base populaire souvent issue de travailleurs journaliers. La question du pain, et ses réponses politiques, apparait de fait comme un des moteurs principaux de la Révolution française et de ses évolutions, outre la guerre avec les puissances étrangères. Le concept de droit à l’existence, promu par les Sans-culottes et les Montagnards robespierristes concernant le pain et les biens de première nécessité, apparut de fait comme la réponse aux maux sociaux découlant de la liberté du commerce des grains. Néanmoins le droit à l’existence servit avant tout dans le cadre d’une économie de guerre dirigée pour éviter la désagrégation du pays, ce qui a pu occulter la volonté de citoyens français d’établir une alternative à l’ordre libéral. Cette leçon peut être aujourd’hui pleinement d’actualité dans le cadre des crises écologiques qui s’annoncent et du recours à certains idéaux éco-socialistes par les États libéraux ou autoritaires pour pallier sans abandonner sur le long terme l’essence même de leur ordre politique.


(1) Le petit âge glaciaire est en Europe une période climatique affichant des températures très faibles et produisant des hivers rigoureux (exemple en France : 1693, 1709). Pour L’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, cette période débute au début du XIVème siècle et se termine au milieu du XIXème siècle.

Bibliographie :
BELISSA Marc ; BOSC Yannick. Le Directoire : la République sans la démocratie. 2018
BIARD Michel ; DUPUY Pascal. La Révolution française, dynamiques et ruptures 1787-1804. Armand Colin. 2016
GAUTHIER Florence ; IKNI Guy Robert. La guerre du blé au XVIIIe siècle : La critique populaire contre le libéralisme économique au XVIIIe siècle. Éditions KIMÉ. 2019
GUÉRIN DANIEL. Bourgeois et bras nus : Guerre sociale durant la Révolution française, 1793-1795. Libertalia. 2013
MARTIN Jean-Clément. Robespierre. Éditions Perrin. 2016
KAPLAN Steven. Le Pain, le peuple et le roi : La bataille du libéralisme sous Louis XV. Perrin. 1986
SKORNICKI Arnault. L’économiste, la Cour et la Patrie. CNRS Éditions. 2011

Publié le 02/12/2020

Parlons (Inter) Net

 

(site legrandsoir.info)

 

Et la France a plus peur de sa police que de ses voyous

 

Combien de policiers impassibles (dix, vingt ?) ont assisté dans la rue au passage à tabac de Michel Zecler, producteur de musique, et de ses très jeunes confrères par trois barbares armés payés par nous ?

Est-ce que l’un des dix ou vingt a essayé, au moins de la voix, de calmer les brutes assermentées ? Non. Chacun son job. Les uns tabassent des civils, les autres « sécurisent la zone », c’est-à-dire vont rosser le premier civil qui descendrait de chez lui en criant « Arrêtez ! Vous allez le tuer ! Il n’a rien fait ».

Et pas un civil ne montre son nez. On ne sort pas dans une rue où le pouvoir macronien a lâché sans muselière trois Rottweilers dressés à l’attaque et protégés par dix ou vingt Pitbulls.

Depuis novembre 2018, on a assisté tous les samedis, partout en France, à des lâchers de fauves affamés de gilets jaunes, dressés à mordre les crânes, à arracher des mains et des yeux sans que jamais un klebs de leur chenil ne fasse un geste pour les calmer.

Il faut bien en déduire que tous les keufs de la rue sont des Rottweilers.

Ne venez pas me chanter qu’il y a quelques brebis galeuses molosses enragés qui ternissent l’image d’une police nationale faite de chiens-chiens à sa mémère.

C’est structurel.

La gangrène gagne depuis 2017. Macron en a peur, il n’a plus la force de couper le membre pourri. Les pays étrangers disent que ça schlingue au « pays des Droits de l’Homme ».

Dans les tous premiers jours qui suivront la Libération (2022, j’espère) il faudra que, de haut en bas, les membres des « forces de l’ordre » (sic) comparaissent devant une IGPN restructurée qui établira qui doit comparaître devant un tribunal.

Pour que viennent ces jours heureux, je suis prêt à ne pas gaspiller mon bulletin de vote en considérations oiseuses et superfétatoires sur la couleur de la cravate de qui pourra s’emparer de l’Elysée.

Théophraste R. Poseur de la devinette : Que veut dire ALCA ?

Jean Ferrat et le bruit des bottes : https://youtu.be/sFJ5M6zCFm8

 Publié le 01/12/2020

Parti socialiste : à Valls toute !

 

Par Loïc Le Clerc, Pablo Pillaud-Vivien (site regards.fr)

 

Le vallsisme est-il l’avenir du PS ? La question paraît improbable, et pourtant, la garde rapprochée de l’ancien Premier ministre est en train de verrouiller le parti, avec la bénédiction d’Olivier Faure.

Après le quinquennat Hollande et les 6% de Benoît Hamon à l’élection présidentielle de 2017, c’était un euphémisme que de dire que le Parti socialiste était à bout de forces : au-delà de la question des cadres politiques qu’il n’a pas réussi à renouveler, laissant aux vieux éléphants toute latitude pour leurs turpitudes, c’est surtout sur l’écueil idéologique qu’est venu se fracasser le parti. Un temps marxiste puis anticapitaliste avant d’opter pour la social-démocratie, il est peu dire qu’il n’incarne aujourd’hui pas l’alternative crédible au libéralisme autoritaire du pouvoir en place.

Depuis le renoncement de François Hollande à se représenter, le Parti socialiste se cherche. Disposant d’un bataillon d’élus aussi nombreux que déboussolés, il a tenté plusieurs mues successives, sans grand succès. La première a été l’aventure d’anciens socialistes, dans la création de Génération.s : puisqu’on ne pouvait rien faire avec le PS en l’état, pourquoi ne pas tenter d’en proposer une évolution, mais depuis l’extérieur. Sans marqueur idéologique fort au-delà de la personnalité de l’un de ses fondateurs, Benoît Hamon, le nouveau parti tente de se faire le creuset de l’union des gauches et des écologistes. Au risque de devenir le PRG des écologistes.

Le Parti socialiste, c’est l’histoire d’une peau de chagrin qui voit un à un ses principaux animateurs quitter le navire : c’est Jean-Pierre Chevènement qui part en 1993 ; c’est Jean-Luc Mélenchon qui claque la porte pour créer le Parti de Gauche ; c’est Emmanuel Macron qui s’en va pour devenir président de la République en créant En Marche ; c’est Manuel Valls qui, infidèle à sa parole de soutenir le candidat désigné par la primaire, suit le futur locataire de l’Élysée ; c’est Benoît Hamon avec Génération.s. Nécessairement, pour les téméraires qui restent, il faut réussir à trouver une raison fondamentale pour continuer le combat au-delà de la normale inertie que ce type de parti-institution induit.

La République, c’est nous !

On aurait pu d’ailleurs croire que ce serait dans l’écologie que le PS aurait pu trouver son salut. À écouter le premier secrétaire du parti Olivier Faure, c’était d’ailleurs l’une des pistes envisagées, notamment dans l’immédiat post-européennes : se ranger derrière les écologistes et, par là-même, engager une refonte du logiciel socialiste pour aller vers la social-écologie. Seulement, c’était tirer un trait un peu rapidement sur le tropisme social-libéral que le parti avait failli prendre, sur les bons conseils de Bertrand Delanoë, quelques mois avant que n’éclate la crise financière de 2008.

Requinqué, dans une certaine mesure, par la réélection de nombreux de ses cadres dans les territoires aux dernières élections municipales, le PS est aujourd’hui entré dans une nouvelle phase : persuadés que les Verts n’auront jamais les épaules pour incarner une candidature digne de ce nom à la présidentielle, ravis du virage résolument à droite d’Emmanuel Macron et constatant que la radicalité de Jean-Luc Mélenchon n’est pas miscible avec leur programme, c’est tout naturellement que, de François Hollande à Anne Hidalgo en passant par Bernard Cazeneuve, Ségolène Royal ou même Jean-Christophe Cambadélis, tous se sentent (re)pousser des ambitions jupitériennes. Notez que la plupart ne sont plus franchement actifs au sein du PS. « Chez ces gens-là, il y a rarement de sincérité, souvent de la stratégie », nous glisse un cadre.

Seulement, il leur fallait trouver une raison pour pouvoir exclure toute alliance avec EELV qui commençait à devenir sérieusement menaçant. Et quoi de mieux que d’user des mêmes vieilles techniques que la droite : le procès en républicanisme. C’est ce dans quoi s’est vautrée la maire de Paris dans une interview sur BFMTV samedi dernier, allant jusqu’à mettre en péril l’équilibre de sa propre majorité au conseil municipal qui comprend 24 élus EELV.

À l’opportunisme politique évident s’ajoute aussi, de facto, la victoire idéologique d’un camp du PS que l’on pensait battu définitivement : celui de Manuel Valls. Celui derrière lequel les journalistes n’ont jamais cessé de courir malgré son départ pour Barcelone est loin d’avoir abandonné la bataille. Au contraire, il a largement essaimé, d’abord dans le champ médiatique généraliste où il réussit à être l’objet récurrent de toutes les attentions, mais aussi dans le champ politique de son ancien parti où ses anciens collaborateurs ou compagnons de route politique ont réussi à obtenir des positions stratégiques.

Car, si le tout nouveau secrétariat national du PS consiste, encore et toujours, en une armée mexicaine – « direction pléthorique » semble être l’expression en vigueur au sein du parti – réunissant tous les socialistes qui veulent bien rester encore à bord du Titanic, Olivier Faure est bel et bien encerclé de vallsistes : Carlos Da Silva, son directeur de cabinet ; Thibault Delahaye, son directeur adjoint de cabinet ; Marie Le Vern, la co-présidente du Conseil national ; Pierre Jouvet, à la commission électorale mais aussi au porte-parolat du parti ; Jérôme Guedj, en charge du pôle « laïcité et pacte républicain » [1]. « Ils sont tous proches voire signataires à la création du Printemps républicain, même Olivier Faure », commente un élu national, lequel déplore « la mainmise des vallsistes, qui pose problème à beaucoup d’autres ».

En fait, dès 2019, le premier des socialistes entame ce virage « républicain », la stratégie du PS consistant à se démarquer d’EELV et de LFI sur le thème République/laïcité. « Dans l’inflexion d’Olivier Faure sur le rapport à la laïcité et à la République, il y a clairement la patte de Carlos Da Silva, commente un conseiller socialiste. Fondamentalement, Olivier Faure n’est pas sur cette ligne républicano-laïque. Ça n’est pas son logiciel. Mais on lui a fait comprendre que, stratégiquement, il était préférable de tenir cette ligne pour marquer clairement la rupture avec Mélenchon. De la même façon qu’Anne Hidalgo l’a compris pour marquer la rupture avec une partie d’EELV. » Une position qui vise donc principalement à exclure toute forme de divergence sur ce sujet, en faisant non seulement croire que ce thème serait des plus clivants, mais en le prenant par son bout le plus radical. Le PS part du principe que s’il ne se différencie pas sur ces questions-là, il n’existe pas. Et puis, « le parti se renforce en s’épurant », comme disait l’autre. Au final, ça donne cette interview du premier secrétaire national à L’Obs, cette semaine : « L’ADN de la gauche, c’est la défense de la laïcité ». La priorité est donnée. Et ça n’est pas l’égalité. Pas plus la justice sociale.

L’idée de fond, c’est de faire quelque chose des dégâts causés par le quinquennat Hollande et la razzia Macron. Que faire de ces débris pour que le PS renaisse ? Olivier Faure commet une première erreur, de diagnostic : « Emmanuel Macron a repoussé son grand discours sur le sujet, gêné dans sa matrice anglo-saxonne et multiculturaliste. Or, il est nécessaire aujourd’hui de réaffirmer un cap dans le cadre républicain », lit-on dans Le Monde en novembre 2019. Rien n’est plus faux que de confondre le candidat Macron et le Président Macron. Mais les socialistes ont leur part de responsabilité dans les choix d’Olivier Faure. À ne pas se précipiter pour le soutenir, ils ont laissé le champ libre aux vallsistes. Ces derniers ont alors noyauté le parti, se faisant « garde prétorienne » du premier secrétaire, lequel en est devenu finalement très dépendant. Pas étonnant alors que Faure envisage d’aller chasser sur ces terres, dont on ne perçoit pas bien les frontières, si ce n’est que sont déjà présents dans la mêlée LREM, LR et le RN. À droite toute !

C’est donc via le vallsisme que le PS envisage son avenir. En opposition aux islamo-gauchistes. Sans nuance possible, sans même que cette stratégie ait été débattue.

Was ist Vallsismus ?

Le vallsisme, au-delà d’être une idéologie qui pestifère le Parti socialiste, est une stratégie politique. Il n’aime pas la démocratie. Souvenez-vous, l’une des lois les plus controversées de ces dernières années : la loi Travail, dites loi El Khomri. Pas de débat. Un 49-3. Non pas qu’il récuse la démocratie, mais ses expériences électorales se finissent si souvent en échec qu’il a pris une autre voie : le copinage et les nominations qu’elle permet.

Un exemple ? Lors de la primaire citoyenne de 2011, qui désignera François Hollande candidat du PS à la présidentielle de 2012, Manuel Valls obtient 5,63% des suffrages (soit 149.103 voix). Il arrive avant-dernier, devant le radical de gauche Jean-Michel Baylet, ce qui fait de Manuel Valls le dernier des socialistes. Croyez-vous que cette déroute l’empêcha de devenir ministre de l’Intérieur sept mois plus tard, et Premier ministre en 2014 ? Non.

Fort de sa stature d’homme d’État, il se relance en 2017 dans la primaire citoyenne du PS. Cette fois-ci, il pète le score : avec 31,9% des suffrages (521.238 voix, son record personnel toute élection confondue), il se hisse au second tour et… perd face à Benoît Hamon. Alors, la main sur le cœur, il brise sa promesse de soutenir le candidat du PS et file chez Macron. Le slogan de sa campagne des législatives – sous l’étiquette « majorité présidentielle » – résume bien le personnage : « Toujours avec vous ». On connaît la suite, un an plus tard il quitte l’Assemblée nationale pour tenter sa chance à Barcelone. Conclusion : Manuel Valls ne gagne qu’à Évry. Tout le reste n’est que nomination.

Le vallsisme, outre une stratégie de loser-gagnant, c’est aussi un style : l’invective. Souvenez-vous encore de ce grand moment parlementaire lorsque le ministre de l’Intérieur lance à la droite : « C’est vous qui avez échoué et les Français aujourd’hui payent dix ans d’une politique de sécurité faite de lois qui n’ont servi à rien, qui n’ont pas été appliquées. L’esbroufe, c’est vous, l’échec c’est vous, la hausse de la délinquance, c’est vous. [...] Le retour du terrorisme dans ce pays, c’est vous ! » Des propos qu’il avait regretté par la suite… Il faut dire que le Valls d’avant est toujours très dur avec le Valls d’après. Tiens, saviez-vous que Nicolas Sarkozy l’avait approché pour qu’il entre dans son gouvernement ? L’homme de gauche avait dit non, pour cause de « désaccord de fond avec sa politique économique », ajoutant « dans cinq ans, s’il me repropose quelque chose, on verra ». Un détail… Passons.

C’est que le « girouettisme » est également une des qualités du vallsisme. Ainsi l’on peut, étant dans la Team Valls, passer de pro-palestinien à pro-israélien. Ainsi peut-on faire campagne contre le référendum de 2005 et voter pour. Ainsi peut-on soutenir Hollande en 2005 et Royal en 2006. Tout ceci est du Valls pur jus. Et les « Valls boys » ont suivi les préceptes du maîtres : Pierre Jouvet était candidat « majorité présidentielle » aux législatives de 2017 – malgré le refus répété de l’investiture LREM – ; Carlos Da Silva a fait la campagne de Manuel Valls après que ce dernier a quitté le parti. « Quand ils ont fait le bilan des années Hollande, tous ces gens-là ont joué la carte de la trahison causée par l’épisode de la déchéance de la nationalité. Mais tous ces gens-là ont fait campagne pour cette déchéance ! », abonde un parlementaire.

Ce n’est pas le vent qui tourne… Pas étonnant qu’ils s’entendent si bien avec Aurore Bergé !

Le PS se rêve-t-il un avenir dans le vallsisme ainsi dépeint ? À vrai dire, ils ont bien tenté l’aventure macroniste, mais le macronisme n’a pas voulu d’eux. Ne restait qu’un astre mort du haut duquel ils se voient déjà briller. Bons élèves, ils ont retenu les leçons du passé : pas la peine d’aller aux élections, trouvez-vous un chef qui vous nommera quelque part. Pour le moment, c’est Olivier Faure qui leur fait la courte-échelle. « "Amuse-toi Olivier avec ton joujou, mais tout ça se réglera plus tard"... c’est l’ambiance du moment au PS. Ça ne se voit pas, mais il y a une bataille sourde en interne, ça hurle », nous glisse-t-on. Les autres socialistes réagiront-ils ? En auront-ils seulement les moyens ? Et, surtout, qu’en feront les électeurs ? Quand c’est flou au PS...

 

Loïc Le Clerc et Pablo Pillaud-Vivien

Notes

[1Jérôme Guedj qui n’est pas un vallsiste, certes, mais a signé le texte de création du Printemps républicain et, plus récemment, a été cité comme entrant au gouvernement Castex, avant d’être nommé à la tête d’une mission pour lutter contre l’isolement des personnes âgées confinées.

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