PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

mars 2023

publié le 31 mars 2023

Sophie Binet
à Emmanuel Macron :
« Nous ne lâcherons rien »

Clotilde Mathieu sur www.humanite.fr

La nouvelle secrétaire générale de la CGT, élue vendredi à Clermont-Ferrand, a averti d’emblée le chef de l’État et la première ministre de la détermination intacte de son syndicat à obtenir le retrait de la réforme des retraites. Elle s’est félicitée que sa centrale ait réussi à se rassembler au terme d’un congrès difficile, en « évitant l’éruption sur cette terre volcanique », a-t-elle déclaré.

Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), envoyée spéciale.

Les yeux fatigués, emplies d’émotion, un dernier souffle avant d’arriver à la tribune du congrès. Forte des encouragements des mille délégués, soutenue par l’exécutif nouvellement élu en appui derrière elle, la nouvelle secrétaire générale de la CGT n’était pas seule pour vivre ce moment. Sophie Binet s’est élancée au pupitre. Vendredi, ses premiers mots ont été pour les congressistes. « À tous les délégués qui ont vécu un congrès difficile, nous avons su, par notre sens de responsabilité collectif, sortir avec une CGT largement rassemblée. (…) Sur cette terre volcanique, la CGT a évité l’éruption », a-t-elle lancé. Ce congrès, « au cœur du mouvement social qui dure depuis deux mois et demi », restera dans les annales. Il marquera aussi les esprits par sa « violence qui n’a pas sa place dans les rapports militants », a regretté la première femme élue à la tête de la centrale, avant d’appeler à travailler pour « retrouver des relations apaisées, pacifiées » et faire du « militantisme un havre de paix, de ressourcement pour retrouver les forces face aux attaques du capital ».

Sophie Binet s’est aussi placée comme la garante des orientations de la CGT, votées jeudi à plus de 70 %, et du renforcement du syndicat. À ce titre, elle envisage de lancer une « grande campagne de syndicalisation » pour permettre « à la CGT de franchir un cap ». Dans sa feuille de route, Sophie Binet a particulièrement insisté sur les enjeux environnementaux, autour d’un plan de reconquête et de transformation industrielle. « Nos orientations (sont) claires sur la question environnementale et sur les questions sociales, parce que la marque de fabrique de la CGT est d’être capable de porter au même niveau l’environnement et le social, la fin du monde et la fin du mois, et de sortir des oppositions délétères, stériles entre le social et l’environnemental, a-t-elle développé. Il nous faut travailler à partir de ce que nous savons faire, c’est-à-dire partir (de la question) du travail. » La secrétaire générale a également insisté sur les enjeux du féminisme, en citant notamment l’égalité femme-homme ou la lutte contre les violences sexistes et sexuelles : « La CGT a su être précurseure. Ces questions ne peuvent être secondaires ».

Philippe Martinez salué pour avoir réussi à faire élire une femme à la tête de la CGT

Dans cette volonté d’apaisement et de rassemblement de l’organisation, Sophie Binet n’a pas oublié de remercier le secrétaire général sortant, Philippe Martinez et « ses moustaches célèbres ». « On dit même qu’un certain nombre de personnes se syndiquent pour ces moustaches », s’est-elle amusée devant les congressistes. Avant de louer sa réussite pour « être parvenu à amener pour la première fois une femme à la tête de la CGT ». La nouvelle secrétaire générale a également tendu la main aux autres postulants à la fonction de numéro un de la centrale syndicale. À commencer par Marie Buisson, candidate proposée par Philippe Martinez, qui n’est pas parvenue à s’imposer. « Marie a vécu des choses dures, violentes. Je tiens à te dire que tu pourras compter sur l’organisation pour les mois et les années à venir », a déclaré Sophie Binet. Puis elle s’est adressée à Olivier Mateu, secrétaire de la CGT des Bouches-du-Rhône, en vantant son « apport déterminant à la lutte et à l’élévation du rapport de force ».

Les deux pieds dans la bataille des retraites, Sophie Binet s’est ensuite tournée vers les congressistes, en commençant par les féliciter pour leur « lutte historique », dans laquelle les militants ont mis « la CGT et le syndicalisme à la place qui est la (leur) ». Puis le ton a changé lorsque la responsable, jusqu’à ce vendredi, des cadres, ingénieurs et techniciens de la CGT a adressé « un message fort, déterminé » à Emmanuel Macron : « Nous ne lâcherons rien, à commencer par notre exigence de retrait de cette réforme. Il n’y aura pas de trêve, pas de suspension, pas de médiation. On ne reprendra pas le travail tant que cette réforme ne sera pas retirée ». C’est dans cette optique que la secrétaire générale a fixé son agenda pour la semaine prochaine. Le 5 avril, avec ses homologues de l’intersyndicale, Sophie Binet sera au rendez-vous avec Élisabeth Borne : « Nous irons, toute l’intersyndicale unie, pour exiger le retrait de cette réforme, ce qui nous permettra de passer enfin aux vraies priorités. Parce qu’il ne s’agit pas de répondre à un déficit budgétaire qui n’existe pas, mais d’augmenter les salaires ». Puis, si « la réforme n’est pas retirée », Sophie Binet a appelé « à une marée déferlante dans tout le pays » le 6 avril, prochaine journée d’action interprofessionnelle décidée par l’intersyndicale.


 


 

Menaces d’extrême-droite contre la CGT
du bassin de Thau

sur : https://lepoing.net

Des menaces téléphoniques pro-RN ont été proférées à l’encontre de l’Union Locale Bassin de Thau ce mercredi 29 mars. La structure syndicale dénonce une extrême-droite qui révèle son vrai visage, celui d’un ennemi des travailleuses et travailleurs.”

Lors d’une réunion tenue ce mercredi 29 mars dans les locaux de l’UL CGT Bassin de Thau, des coups de fil menaçants ont été passés aux syndicalistes. ”On vous soutient dans votre mouvement contre la réforme des retraites, mais ceci ne serait pas arrivé si vous aviez appelé à voter pour la bonne personne au second tour”, déclare dans un premier temps l’auteur du coup de téléphone, encore inconnu des syndicalistes à ce stade.  Avant que le ton ne monte, rapidement, vers des menaces beaucoup plus directes. ”On va venir tout casser par chez vous”, poursuit l’homme.

Peu précautionneux, celui-ci n’avait pas pris soin de masquer son numéro avant l’appel, et a pu donc être identifié par les syndicalistes présents dans les locaux grâce à un simple annuaire. Il s’agit d’un patron d’une boîte de BTP.

Arnaud Jean, secrétaire de l’Union Locale CGT Bassin de Thau, contacté par Le Poing, a tenu à réagir à ce petit incident : ”A l’Union Locale, on est prêts à recevoir la visite de n’importe quel facho, sans inquiétudes. Ces gens là ne partagent pas nos valeurs. Les connaissant, on sait très bien qu’ils ne viendront pas, ça va finir par des tags ou des dégradations sur nos locaux. Ça peut paraître anodin ce genre d’incident, mais ça ne l’est pas. L’extrême-droite s’était jusqu’ici faite très discrète autour du bassin de Thau depuis le début du mouvement social contre la réforme des retraites, très gênée et paralysée dans son hypocrisie. Cet appel est un révélateur de la vraie nature de l’extrême-droite, quoi qu’elle en dise : des ennemis des travailleuses et des travailleurs. Quand ceux-ci se lèvent dans un puissant mouvement social pour défendre leurs droits, elle ne le supporte pas.”


 


 

Retraites. En Seine-Maritime, « l’addition de nos actions fait notre force »

Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

En Seine-Maritime, l’intersyndicale alterne les formes de mobilisation. Décryptage avec Cyril Dhaussy, de la CGT mines-énergies.

L’assemblée générale des salariés de la raffinerie de Gonfreville-l’Orcher a voté jeudi la reconduction de la grève jusqu’au lundi 3 avril. Un vote soutenu par plusieurs centaines de travailleurs des entreprises du Havre, réunis devant le site de TotalEnergies. Cyril Dhaussy, militant de la CGT mines-énergies à l’initiative du rassemblement, explique la stratégie de l’intersyndicale de Seine-Maritime pour faire durer le mouvement social.

Quelle utilité a ce rassemblement par rapport aux journées nationales de mobilisation ?

Cyril Dhaussy : L’objectif premier était d’apporter un soutien massif aux salariés de la raffinerie en grève. Le second était de remettre la lumière sur ce mouvement social qui ne faiblit pas, mais au contraire s’accentue grâce aux différentes formes qu’il prend. Il y a bien sûr les journées de grève et de manifestations. Les deux dernières ont réuni entre 45 000 et 50 000 personnes au Havre. Mais il y existe aussi, entre ces temps forts, toute une organisation moins visible mais tout aussi importante. En arrêtant l’activité, les travailleurs du pétrole, de l’énergie, les cheminots, les portuaires, les dockers, les éboueurs… tous ces salariés pèsent sur l’économie. La résistance à l’immobilisme de Macron sur la question des retraites est en marche. Et elle est très bien organisée !

Comment fonctionne-t-elle ?

Cyril Dhaussy : Cela fait deux mois que tous ces salariés, ces métiers, agissent en cohérence et synchronisent leurs actions. Concrètement, nous nous voyons entre syndicats tous les jours pour définir nos modes d’action. Cette semaine, par exemple, les salariés de la CIM, société de stockage des hydrocarbures et de services pétroliers, n’ont sorti aucune goutte de kérosène, ni d’essence ou de gazole. Mardi, les raffineurs ont pris le relais. Mercredi, les portuaires ont organisé une journée port mort. Le courant de l’usine Bolloré Logistics a aussi été coupé. Et notre action devant la raffinerie TotalEnergies de Normandie a montré le soutien des salariés de Safran et d’une vingtaine d’autres entreprises de l’agglomération havraise à tous ces secteurs en grève. Chacun a, à son échelle, conscience du rôle qu’il peut jouer.

Tout cela en intersyndicale ou seulement entre fédérations de la CGT ?

Cyril Dhaussy : En intersyndicale. Mais il est sûr que chacune de ces composantes apporte ce qu’elle sait faire. Certaines sont extrêmement présentes lors des journées de manifestations. Pour les actions de blocage de l’économie, les fédérations CGT sont en revanche plus représentées. C’est cette addition de formes de mobilisation, très organisées et coordonnées, qui fait notre force.

Comment évaluez-vous l’efficacité de cette stratégie ?

Cyril Dhaussy : Notre première victoire réside dans le fait que les salariés ont bien compris que si le gouvernement reste sourd au mouvement social, il est en revanche très à l’écoute des intérêts économiques du capital. Or, celui-ci commence à ressentir les conséquences de nos mobilisations. C’était le sens de la coupure d’électricité sur le site de Bolloré. Les travailleurs ont compris que l’oligarchie s’immisce de plus en plus dans les processus de décision gouvernementale. En la ciblant, on oblige le gouvernement à prendre en compte la contestation sociale.

Les réquisitions judiciaires de personnel dans les raffineries ne mettent-elles pas en échec votre stratégie ?

Cyril Dhaussy : On sait bien qu’en face, le gouvernement et l’oligarchie disposent d’outils pour imposer leur réforme. Ils se servent des réquisitions comme des violences policières. Nous contestons à chaque fois en justice ces réquisitions.

Avez-vous une idée des pertes économiques liées aux grèves ?

Cyril Dhaussy : Le PIB journalier de la France se situe aux alentours de 10 milliards d’euros. Si nos blocages permettent de le diminuer de 5 ou 6 milliards, nous ferons mal au capital. On sait que la répartition des blocages n’est pas homogène sur le territoire et que certains pèsent plus que d’autres. Quand les ports du Havre ou de Marseille sont à l’arrêt, le poids de cette paralysie se fait davantage ressentir.

Jusqu’à quand pouvez-vous tenir ?

Cyril Dhaussy : Jusqu’à la gagne ! Jusqu’au retrait ! Dans l’esprit des salariés rassemblés ce jeudi, la décision du Conseil constitutionnel sur la recevabilité de la réforme des retraites, attendue le 14 avril, ne représente même pas une étape. S’il y a une attente, c’est sur le référendum d’initiative partagée. Les salariés sont prêts à s’engager à fond.

Les pertes de salaires liées aux jours de grève ne jouent-elles pas contre la mobilisation ?

Cyril Dhaussy : On sait bien que la situation financière individuelle est notre talon d’Achille. Mais, là encore, l’intersyndicale travaille et se coordonne depuis deux mois. L’organisation collective des mobilisations et des caisses de grève nous permet de dire que le mouvement social peut encore durer longtemps.

  publié le 31 mars 2023

CGT : les cinq lignes de fracture
qui secouent le congrès

 Stéphane Ortega et Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr

Le 53e congrès de la CGT donne l’image d’une centrale syndicale fortement divisée. Au-delà des enjeux d’élection de la future direction, plusieurs débats de fond et lignes de fracture traversent le premier syndicat de lutte du pays.


 

 Rappel sur l’organisation de la CGT :

Unions départementales (UD) : les unions départementales regroupent les syndicats professionnels d’un même département.

Fédérations : les fédérations nationales regroupent les syndicats d’un ou plusieurs secteurs d’activité professionnelle.

Direction confédérale : celle-ci est constituée d’une soixantaine de membres de la commission exécutive confédérale et du bureau confédéral, choisi parmi eux. Le ou la secrétaire général(e) est choisi parmi les membres du bureau confédéral. L’ensemble de ces postes sont élus par les responsables de fédérations et d’unions départementales.

 

C’est une immense salle, où siègent près de 1000 délégués. La salle plénière. Une salle dans laquelle on élit la prochaine direction de la CGT et décide des futures orientations de la centrale. « C’est ici que l’on fait vivre la démocratie syndicale », rassure Marie Buisson, secrétaire générale de la FERC-CGT (enseignement, recherche et culture), désignée par Philippe Martinez comme sa successeuse.

Une salle, oui, mais deux ambiances. D’un côté les opposants à la direction sortante, de l’autre ses soutiens. Entre les deux camps, la fraternité n’est pas au rendez-vous. « J’ai honte, les débats se font dans les coulisses […] les luttes de pouvoir sont en train de nous voler le débat. Là, on se mange la tête pour le pouvoir. Le monde du travail nous regarde. On est l’organisation qui donne la température du monde du travail en France. Soyons à la hauteur de nos 128 ans d’histoire. Ne pensons pas que le repli sur nous-mêmes fasse de nous une grande CGT », exhorte Alexandra Pourroy, une jeune déléguée de la CGT-FAPT des Hautes-Alpes, en guise de réponse au climat de grande tension qui a marqué les deux premiers jours du congrès de la CGT.

La veille, un vote contre le rapport d’activité a mis la direction confédérale sortante en minorité. Une légère majorité de délégués (50,32%) désavoue le bilan de Philippe Martinez et des membres de sa direction confédérale. Un vote historique qui annonce un congrès particulièrement long et disputé.

 Un  congrès de la CGT ce n’est pas seulement une lutte des places

Dans ce congrès, il n’est pas toujours facile de discerner les engagements politiques sincères des postures qui ont pour but de ravir les places de direction. Pas de chance pour les délégués primo-congressistes (80% des effectifs !) qui se retrouvent parfois impliqués dans des luttes de pouvoir dont ils ont bien de la peine à saisir les enjeux.

Car, même si chacun des 942 délégués représente un, ou des syndicats et vote en fonction du mandat de ses adhérents, les délégués appartenant aux mêmes fédérations ont bien souvent des votes communs et des camps sont clairement identifiés. En amont du congrès chacun a déjà pu choisir un champion. Marie Buisson, Céline Verzeletti, co-secrétaire générale de l’union fédérale des syndicats de l’État (USTE) ou encore Olivier Mateu, secrétaire général de l’union départementale (UD) des Bouches-du-Rhône.

Mais l’enjeu du congrès CGT ne se limite pas à une lutte des places. Lors des prises de parole en salle plénière, au moins cinq lignes de fracture opposant les cégétistes apparaissent. La démocratie interne, le niveau de radicalité de la confédération, l’écologie, le féminisme et la question de l’unité syndicale.

Quelle démocratie interne ?

À la tribune, de nombreux délégués se succèdent et accusent la direction sortante d’avoir pris des décisions seule, sans débat ni consultation. Au premier rang des sujets de mécontentement : la participation de la CGT au collectif « Plus jamais ça », une alliance de syndicats, d’ONG et d’associations environnementales montée aux premiers temps de la pandémie. Ou encore l’hypothèse d’un rapprochement avec les syndicats FSU et Solidaires, qui n’a pas donné lieu à débat au sein du Comité confédéral national (CCN), la réunion des responsables des fédérations et des unions départementales.

Une accusation que reprend à son compte Emmanuel Lepine, le secrétaire général de la fédération de la chimie (FNIC), connu pour être un opposant farouche à la direction de Philippe Martinez. « La confédération agit comme une 33e fédération [il y a 32 fédération à la CGT], or dans la CGT ce sont les unions départementales et les fédérations qui décident », tranche ce soutien affiché à la candidature d’Olivier Mateu, le secrétaire général des Bouches-du-Rhône. « Quand on est membre d’un bureau, on va prendre ses directives auprès de ses bases comme n’importe quel militant de la CGT, à n’importe quel niveau. On n’est pas directeur, on n’est pas chef », ajoute Mathieu Pineau, secrétaire fédéral de la CGT Mines Énergie.

Des critiques que pondère Benoît Martin, le secrétaire de l’union départementale de Paris. Pour lui, des mandats ont été donnés à une direction confédérale qui doit gérer les urgences. Tout en admettant la nécessité « d’aller-retour entre l’organisation et son premier dirigeant », le responsable de l’UD 75 considère que les questions de démocratie interne dans la CGT ne se limitent pas à la direction confédérale.

Il met en balance des fédérations « qui fonctionnent en vertical, ont un poids politique fort et dont les sièges sont à Montreuil », et des unions départementales « plutôt horizontales » qui représentent une dimension interprofessionnelle, et donc plus de diversité, mais pèsent moins sur les orientations politiques nationales. Enfin, les fédérations ont la main sur les moyens syndicaux des unions départementales, ce qui implique des jeux de pouvoir internes.

« Une CGT de lutte » ?

« Trop molle », « pas assez revendicative » quand les accusations ne vont pas jusqu’à qualifier la direction sortante de « traître ». On ne compte plus, en salle plénière, les appels à reconstruire « une CGT de lutte » ou encore « de classe et de masse ». Difficile toutefois de savoir ce qui est entendu derrière ces termes.

« On veut une confédération plus proactive dans la coordination et dans l’impulsion des grèves, explique Mathieu Pineau, secrétaire fédéral FNME-CGT. Il faut que la confédération arrête d’entretenir un discours qui dit qu’on ne peut pas faire les choses. Parfois certains syndicats disent que la grève ne prendra pas chez eux, mais on se demande même s’ils ont essayé d’aller voir les salariés », continue l’énergéticien. La gestion de la grève contre la réforme des retraites de 2019-2020, où les secteurs bloquants sont partis en grève reconductible les uns à la suite des autres et non en même temps, est souvent évoquée pour illustrer ce manque de volonté et de coordination.

Ainsi, l’intervention de Philippe Martinez, ex secrétaire général de la confédération sur BFM TV en pleine journée de grève ce 28 mars pour demander « une médiation » avec le gouvernement a été clairement perçue comme un signe de mollesse et décriée à la tribune du congrès de la CGT.

Toutefois, nombreux sont les syndicalistes à rappeler que, dans les secteurs où la CGT est peu implantée, les injonctions à la radicalité ne servent à rien. « Il y a des postures politiques, des positionnements. On serait plus radical que radical, plus révolutionnaire que révolutionnaire, et cela sert peut-être d’autres enjeux bureaucratiques et de pouvoir », suggère Benoît Martin, secrétaire général de l’union départementale 75.

« Les incantations ne suffisent pas. Si la direction confédérale lançait demain un appel à la grève générale, il ne serait pas suivi. Mais c’est parce que ça fait 30 ans que la CGT est en décrépitude. Il faut d’abord reconstruire une CGT puissante », affirme Emmanuel Lépine (FNIC-CGT).

Écologie contre emploi ?

Docker qui s’inquiète de l’arrêt du trafic du charbon, syndicaliste de la CGT-Air France qui craint que l’interdiction des vols de moins de 6 heures ne détruise de l’emploi, énergéticiens qui rappellent le rôle du nucléaire… Les prises de parole sur des thématiques écologiques s’enchaînent en salle plénière depuis le début du congrès. Et une rumeur persiste : la CGT voudrait sacrifier des emplois sur l’autel de l’écologie. Pourquoi une telle crainte ?

Courant 2020, la CGT s’associe au collectif « Plus Jamais Ça » – aujourd’hui nommé alliance écologique et sociale – avec d’autres organisations syndicales, comme la FSU, Solidaires ou la Confédération Paysanne et des associations écologistes et sociales comme les Amis de la Terre, Alternatiba ou encore Greenpeace. Ces organisations publient un plan de rupture constitué de 36 mesures. Parmi elles, la proposition 28 qui refuse que l’Etat soutienne le secteur des énergies fossiles et le développement de nouveaux projets nucléaires passe mal dans la fédération des mines et énergie (FNME-CGT).

Clarisse Delalondre, secrétaire générale du syndicat de la recherche à EDF, membre du comité exécutif de la FNME-CGT et du Parti ouvrier indépendant (POI) y est particulièrement opposée. « Que le nucléaire soit en débat, c’est normal. Mais que notre organisation signe sans consulter personne un texte qui est contraire à la défense de l’emploi c’est inadmissible. L’alliance écologique et sociale ne partage pas nos repères revendicatifs, elle nous sort de notre rôle de syndicat. »

Un avis partagé par une partie des congressistes puisque la commission chargée d’établir le document d’orientation que devra suivre la prochaine direction confédérale, a fait inscrire dans le texte la phrase suivante : « les dispositifs mis en place pour la transition écologique ne doivent pas être discriminatoires pour les travailleurs.euse.s ». Certains y voient la fin de l’alliance écologique et sociale.

Continuer à bosser avec les écolos

« Je ne comprends pas que des camarades puissent croire que Plus Jamais Ca nous conduit à lutter contre l’emploi… C’est notre fond de commerce, le syndicalisme ! », s’exclame Olivier Champetier, secrétaire général de l’union départementale de l’Essonne (91). « Au contraire, ce dispositif nous a permis de faire comprendre à des associations écologistes, dont ce n’était pas la préoccupation première, que le changement de société ne se fera pas sans les travailleurs. Par exemple : dans l’Essonne nous avons un entrepôt Amazon. Un comité local d’Attac avait prévu des tracts pour la fermeture de l’entrepôt. Après discussion, nous avons fini par rédiger un tract non plus sur la fermeture, mais sur l’environnement et les droits des salariés ». Comme les unions départementales ont la liberté de choisir où elles mettent leurs moyens, il est bien possible que l’alliance entre écolos et cégétistes perdure dans certains endroits.

« Dans mon UD, on va quand même continuer ce travail. Ce cadre nous a permis de faire des choses chouettes. Une fête en plein cœur du quartier populaire des Ulis, la lutte contre un projet de méthaniseur, un travail avec le réseau des AMAP…», égrène Olivier Champetier. « Surtout, il nous a permis de nous ouvrir à de nouveaux publics, plus jeunes, avec des cultures militantes différentes. Les jeunes d’Extinction Rébellion sont venus visiter la maison des syndicats, maintenant on ne se regarde plus en chiens de faïence ! Que la CGT puisse impulser la transformation sociale seule, je n’y crois pas. »

Congrès de la CGT : quel féminisme ?

Dans la salle plénière, la file pour prendre la parole est parfois longue, et c’est le premier arrivé qui est premier servi. Alors, au bureau du congrès, on tente quelque chose : « On va essayer une prise de parole alternée, un homme puis une femme, ça serait classe. » Si la pratique peut être une évidence dans certains espaces militants…elle ne fait pas l’unanimité au congrès de la CGT. Successivement, deux femmes prennent le micro pour dénoncer ce paritarisme jugé artificiel. Pour elles, dans une CGT qui compte 39% de femmes, tenter de faire respecter la parité dans la prise de parole relève de « l’instrumentalisation ». Le vrai féminisme consisterait à aller syndiquer les secteurs les plus féminisés.

Un événement qui révèle à quel point la question du féminisme peut être clivante à la CGT. « Je suis féministe, mais dans le cadre d’un rapport de classe. Par exemple : je suis pour l’égalité salariale. Je n’oppose pas les hommes et les femmes entre eux, j’oppose les classes sociales entre elles. Je n’ai aucune communauté d’intérêts avec Mme Borne par exemple, même si c’est une femme », résume Clarisse Delalondre de la FNME-CGT, qui qualifie de « dérive sociétale » les dernières orientations de la CGT. Sous entendu : la confédération sortante délaisse la lutte de classe au profit de questions jugées annexes.

En tous cas la CGT a entrepris un travail sur la question suite au précédent congrès. Elle a ainsi créé un pôle « Égalité des droits » pour lutter contre les discriminations faites aux femmes mais aussi aux migrants, aux personnes LGBT, ou encore aux syndicalistes. « Alors que dans l’entreprise, une personne LGBT sur deux est discriminée à l’embauche, les camarades ont parfois du mal à lier ces questions aux questions salariales ou d’emploi et à voir le tout comme un projet revendicatif d’ensemble qui ne relève pas que des individus mais bien des collectifs de travail », explique Alexandra Meynard, pilote du collectif de lutte contre l’homophobie, pour l’égalité et la non-discrimination des personnes LGBT.

« Le bilan du pôle est positif. On est passé d’une vingtaine d’UD, qui participaient aux marches il y a quatre ans, à 50 ou 60 l’an dernier. Même si au départ c’était considéré comme relevant du sociétal et non du social », continue-t-elle. « On est encore imprégné d’une histoire des luttes avec des images d’Epinal virilistes. On a l’impression que la lutte c’est une histoire de costaud, même si c’est faux au regard de l’histoire sociale. On a seulement un quart des secrétaires généraux de fédération et d’UD, qui sont des femmes. Il reste donc du boulot et il y a des résistances, pas seulement dans les secteurs majoritairement masculins », conclut Alexandra Meynard.

Comment gérer les violences sexuelles et sexistes ?

Forcément, les débats sur le féminisme se prolongent lorsqu’il s’agit d’aborder la gestion des violences sexistes et sexuelles (VSS) au sein même de la CGT. Au micro, Claire Serre-Combe, co-secrétaire générale du Synptac-CGT, raconte : « Je travaille dans le spectacle, un secteur qui n’est pas forcément exemplaire en matière de VSS, pourtant je n’en ai jamais subi dans mon cadre de travail. C’est à la CGT que c’est finalement arrivé. Nous demandons à nos employeurs d’être exemplaires en la matière, il faut que nous le soyons aussi ! » Et de conclure : « Un syndicat ne peut pas se revendiquer de classe et de masse quand il ne peut pas mettre en sécurité la moitié de la population. »

Une prise de parole loin d’être anodine. Ces dernières années, la CGT a été bousculée par des affaires de violences sexuelles graves, dont l’affaire Benjamin Amar. Cet enseignant, membre de l’union départementale du Val-de-Marne, avait été suspendu de ses mandats confédéraux suite à la plainte d’une militante CGT pour « viol », « agression sexuelle », « torture » et « actes de barbarie ». Le parquet avait ouvert une enquête, finalement classée sans suite en août dernier. Ce qui avait conduit à la réintégration de Benjamin Amar, par ailleurs connu pour être un farouche opposant à la direction de Philippe Martinez.

Suite à cette affaire, la CGT s’est dotée, début février, d’un « Cadre commun d’action », définissant les règles à tenir face aux violences sexistes et sexuelles (VSS). Un texte qui acte notamment qu’il est impératif de « mettre en protection la victime en suspendant le ou les mandats du ou des mis en cause », et ce « qu’il y ait dépôt de plainte ou non, le temps de la constitution du dossier ». L’adoption de ce texte a conduit Benjamin Amar à être de nouveau démis de ses fonctions confédérales et a empêché sa présence au 53e congrès de la CGT.

Une CGT seule ou avec d’autres ?

« Rechercher l’unité syndicale ne se fera qu’à une certaine renonciation de notre identité », exprime Muriel Morand de la CGT Biomérieux dans le Rhône, pendant le débat sur le rapport d’activité. Pour elle, « la majorité des actions menées se font à l’initiative de syndicalistes cégétistes ». Ainsi, en creux : nul besoin des autres. Et hors de question d’être « un syndicat de concertation ou d’accompagnement à la remorque de la CFDT », soutient cette militante de la fédération de la chimie. Le sentiment que la CGT seule est suffisante est partagé par une partie des congressistes, notamment dans certains secteurs industriels où la CGT reste la force dominante. Mais avec bien plus de nuances pour Mathieu Pineau de Mines Énergie : « Sur la séquence des retraites : travailler avec la CFDT est une bonne chose en termes d’affichage, ça montre qu’on est unis. Dans l’énergie, ça permet aussi de faire monter le nombre de grévistes lors des journées d’appel intersyndical ».

Le sentiment que la CGT se suffit à elle-même se double pour certains de la crainte de se diluer dans le travail avec d’autres forces. C’est le cas pour la CFDT évidemment, avec une forte remise en cause de l’époque du « syndicalisme rassemblé » du début des années 2000, mais pas seulement. « Ce n’est pas le rôle d’une organisation syndicale d’être liée avec des ONG qui ne partagent pas nos valeurs », avance Clarisse Delalondre, membre du comité exécutif de la fédération Mines Énergie. Une critique du travail sur l’environnement avec les associations et les ONG de « Plus jamais ça » qui cimente les fédérations issues de l’industrie, mais aussi celle des cheminots également hostiles à Philippe Martinez. Là, Greenpeace fait office d’épouvantail pour ses actions d’éclat anti nucléaire, comme la CFDT sert de repoussoir sur le projet syndical.

La question d’une unification du syndicalisme de lutte ou de transformation sociale ne trouve pas davantage grâce aux yeux d’une partie des délégués. Particulièrement dans l’industrie où Solidaires et la FSU sont peu voire pas présentes. Et où la CGT pense être la seule organisation capable de mener les luttes et d’entraîner les salariés. Pourtant, elle est bien inscrite dans le document d’orientation présenté au congrès de la CGT qui propose de s’inscrire « dans une démarche de réunification du syndicalisme ».

Ici, la CGT met en avant le travail engagé notamment avec la FSU et appelle à le renforcer. « Le syndicalisme de transformation sociale, de lutte et de propositions ne peut se satisfaire de ses divisions, il doit mettre en œuvre sa recomposition », propose le document d’orientation. Un rassemblement d’une partie du syndicalisme, qui est historiquement défendu par la fédération de l’éducation, de la recherche et de la culture (FERC), dont est issue Marie Buisson. Mais aussi par celle des travailleurs de l’État, dont provient Céline Verzeletti. Sa candidature est pourtant poussée par certaines fédérations opposées à la direction précédente et par ailleurs plus que tièdes sur cette question.

  publié le 30 mars 2023

Invitation d’Élisabeth Borne : l’intersyndicale sur ses gardes

Samuel Ravier-Regnat sur www.humanite.fr

Les syndicats envisagent de répondre favorablement à la rencontre proposée par la première ministre, à condition que la réforme soit au menu des discussions.

Pour la première fois depuis le début du mouvement social, le 19 janvier, l’exécutif ouvre la porte à une rencontre avec les représentants de l’intersyndicale, après en avoir fermé beaucoup d’autres. Par de brefs e-mails envoyés mardi 28 mars, la première ministre, Élisabeth Borne, a fait savoir qu’elle était prête à recevoir les organisations syndicales en début de semaine prochaine, lundi, mardi ou mercredi.

« Aborder l’ensemble des sujets »...mais pas le report à 64 ans

L’ordre du jour de cet entretien n’a pas été précisé. «  Les organisations syndicales pourront aborder l’ensemble des sujets qu’elles souhaitent », ont assuré des proches de Matignon cités par BFM. Pourtant, des membres de la majorité qui se sont chargés mercredi matin du service après-vente de la proposition gouvernementale ont expliqué que le report à 64 ans de l’âge légal de départ à la retraite ne serait pas au programme.

«  C’est le cœur de la réforme, sur lequel, depuis le départ, il n’y a pas d’accord », a justifié sur Public Sénat le ministre des Relations avec le Parlement, Franck Riester, appelant à «  ne pas se focaliser sur les sujets où on n’est pas d’accord » et à parler plutôt du «  travail », de la «  pénibilité » ou des «  reconversions ». « Les 64 ans sont dans le texte, (…) on ne peut pas changer de ligne à ce point », a confirmé François Bayrou, président du Modem, sur le plateau de France 2.

« Une nouvelle preuve de l’enfermement du gouvernement dans ses certitudes »

Un discours qui passe mal auprès de l’intersyndicale, alors qu’une dixième journée de mobilisation contre la réforme des retraites a rassemblé, mardi 28 mars, «  plus de deux millions de personnes » dans les rues, selon la CGT, et que le mouvement social est toujours massivement soutenu par l’opinion publique dans les sondages.

 «  Si on pense qu’on peut parler d’autre chose que de la mesure d’âge, on ne comprend pas grand-chose à ce qui se passe actuellement dans ce pays. C’est grave, et c’est une nouvelle preuve de l’enfermement du gouvernement dans ses certitudes », alerte le secrétaire général de la FSU, Benoît Teste. «  En plein conflit social, c’est complètement irréaliste de penser qu’on puisse parler d’autre chose que de la réforme des retraites », confirme Murielle Guilbert, codéléguée générale de Solidaires.

En l’absence d’ordre du jour figé, les organisations syndicales envisagent cependant de répondre favorablement à l’invitation de la première ministre. «  On ira. On pense collectivement qu’on doit y aller pour faire entendre nos propositions », a indiqué dès mardi Laurent Berger. Et le secrétaire général de la CFDT de prévenir : «  J’en parlerai (de la réforme des retraites). Et si on me dit “vous ne pouvez pas en parler”, alors on partira » 

«  Oui pour y aller, mais à condition de parler retraites » : la CFTC et la FSU, entre autres, sont sur la même ligne. Du côté de Solidaires, Murielle Guilbert annonce une «  consultation » interne et souligne que «  la logique est toujours d’avancer en intersyndicale, avec l’objectif d’un retrait de la réforme ».

Quant à la CGT, sa décision est suspendue le temps du congrès confédéral, qui s’est ouvert lundi à Clermont-Ferrand et s’achèvera vendredi. «  La direction sortante ne s’exprimera pas. Ce sera à la nouvelle direction issue du congrès d’en décider », nous a fait savoir Angeline Barth, membre du bureau confédéral sortant. Rencontre avec Élisabeth Borne ou pas, l’intersyndicale a d’ores et déjà annoncé une onzième journée de mobilisation, jeudi 6 avril.

  publié le 30 mars 2023

Pôle emploi : toujours plus de sollicitations et
« des tensions » sur les radiations

Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr

Le médiateur de Pôle emploi rend ce mercredi son rapport 2022. Les demandes de médiations sont en hausse de 30 % sur un an et celles concernant les radiations continuent de grimper. Le médiateur s’attarde aussi sur la promesse d’ouvrir des droits aux démissionnaires, taclant des « lacunes » dans le dispositif.

Elles sont redoutées, à raison, par les demandeuses et demandeurs d’emploi car elles les privent, pour un ou plusieurs mois de toute ressource financière. Les radiations occupent, cette année encore, une large place dans le rapport du médiateur national de Pôle emploi.

Ce rapport 2022, que Mediapart a pu consulter, sera présenté mercredi 29 mars en conseil d’administration de l’établissement. Six pages sont consacrées à la question des radiations, jugée « sensible » par le médiateur.

En poste depuis dix ans, Jean-Louis Walter ne cesse d’appeler à plus de modération et de bienveillance en la matière, insistant sur « l’épreuve » que représente une radiation. « Même un salarié socialement inséré ne saurait [la] surmonter sans dommages », soulignait-il dès 2013.

Indépendant, le médiateur national coordonne l’action des dix-huit médiatrices et médiateurs régionaux, saisis par des inscrit·es à Pôle emploi souhaitant contester la réponse reçue à une première réclamation, formulée auprès d’une agence ou d’un service de l’établissement public.

En 2022, le nombre de saisines des services du médiateur a bondi de 30 % par rapport à l’année précédente. L’auteur du rapport avance deux explications à cette hausse. D’abord, la mise en œuvre en 2022 de la « médiation préalable obligatoire », qui doit désormais précéder tout recours devant un tribunal administratif.

Ensuite, une mesure liée aux confinements, qui peut réduire injustement le montant des allocations-chômage, a occasionné de nombreuses saisies du médiateur. Ce dernier avait d’ailleurs pris à partie le gouvernement en début d’année 2022, après les révélations de Mediapart.

Au total l’année dernière, plus de 45 300 demandes de médiation ont été adressées, contre 34 900 en 2021. Dans le détail, les saisines portant sur l’indemnisation restent majoritaires : 54 %, soit le même niveau qu’en 2021. En revanche, celles qui concernent les radiations ont augmenté de quatre points en un an, après avoir doublé entre 2019 et 2021. Elles représentent désormais 14 % des demandes reçues par le médiateur, contre moins de 5 % trois ans plus tôt.

Appel au bon sens et à la bienveillance 

« Une tension se ressent sur la rigueur accrue des décisions de radiation, concernant le motif des absences à entretien et dans le contrôle de la recherche d’emploi », note Jean-Louis Walter. 56 % des demandes interviennent après une radiation pour une absence à une convocation et 22 % pour « refus d’une prestation ou insuffisance de recherche d’emploi ».

Le médiateur s’arrête sur les radiations prononcées à la suite d’une absence à un entretien téléphonique. « Un très vieux débat », commente-t-il. Si « le côté pratique et facilitant des contacts téléphoniques, pour les demandeurs d’emploi comme pour les agences, ne peut pas être remis en cause », le médiateur s’inquiète de l’attitude trop radicale de Pôle emploi.

« La réalité fait […] remarquer des situations de radiation systématique si le téléphone n’est pas décroché au premier appel. Chacun a cependant pu expérimenter les aléas des zones blanches, du réseau faible ou d’une absence fugace à l’instant précis où sonne le téléphone », ajoute Jean-Louis Walter. « Bon sens et bienveillance [devraient] guider la gestion de ces incidents. Mais ce n’est hélas pas toujours le cas. »

Fidèle à sa ligne de conduite - publier des rapports sans complaisance –, le médiateur national de Pôle emploi tance aussi les courriers de radiation de Pôle emploi dans lesquels « la motivation des décisions » n’est ni claire ni détaillée. Publiant des exemples, il conclut : « On conviendra qu’il est difficile, pour un demandeur d’emploi, de donner des explications précises quand il reçoit ce type de courriers. »

Les sanctions deviennent de plus en plus sévères, avec un usage fréquent des radiations de six mois.

Jean-Louis Walter insiste ensuite sur la sévérité des sanctions, son cheval de bataille depuis dix ans. Il plaide, sans relâche depuis 2013, pour une « gradation des sanctions » et l’instauration d’un sursis, au premier manquement des demandeurs d’emploi à leurs obligations.

Jean-Louis Walter considère que les priver d’emblée d’un mois de ressources est beaucoup trop brutal et que les sanctions « deviennent de plus en plus sévères, avec un usage fréquent des radiations de six mois et une suppression définitive du revenu de remplacement ».  Le décret de 2018, renforçant les sanctions, le désespère : « Dès 2013 […] la question de la disproportion se posait déjà […] Plutôt que de les assouplir [la loi de 2018] a rigidifié les pratiques, en les enfermant dans un barème plus sévère encore. »

Le médiateur et ses services n’hésitent donc pas à intervenir. « Lorsque les médiateurs sont saisis de décisions de radiation qui sont justifiées dans le motif mais excessives dans la sanction, ils se sentent légitimes à préconiser une adaptation de la durée de la sanction, en la ramenant de six à trois mois par exemple », explique-t-il dans son rapport.

Selon lui, des compromis peuvent régulièrement être trouvés mais la préconisation des médiatrices et médiateurs peut encore « se heurter au refus de la mise en œuvre au vu du cadre rigide des textes ». Il appelle donc à une réflexion « sur la possibilité de conférer à une médiation aboutie un statut dérogatoire aux textes ». En d’autres termes, à ne pas appliquer systématiquement le barème des sanctions, si un terrain d’entente est trouvé.

Au regard des discours toujours accusateurs de l’exécutif sur les chômeuses et chômeurs et des règles qui ne cessent de se durcir depuis six ans, cette proposition risque de rester lettre morte. L’heure n’est pas à la souplesse mais à la réduction des droits.

D’ailleurs, le lien entre les hausses de saisines pour radiation et la politique de Pôle emploi paraît évident. En 2022, l’opérateur a déployé sa nouvelle stratégie de surveillance de la recherche d’emploi avec 500 000 contrôles menés, contre 420 000 en 2019. La directive avait été donnée par Emmanuel Macron. Pour 2023, les objectifs restent les mêmes.

Quant aux radiations, elles ont augmenté de 2,3 % sur un an, selon les chiffres du quatrième trimestre 2022, publiés par le ministère du travail. Une hausse brutale est observée en fin d’année : + 10,4 % sur un seul trimestre.

Selon des chiffres provisoires auxquels Mediapart avait eu accès, la majorité (68 %) des radiations de 2022 ont été prononcées en raison d’une « absence à une convocation ». Manquer un seul rendez-vous conduit à une privation d’un mois d’allocation. Quant aux sanctions pour « insuffisance de recherche d’emploi », elles représentent désormais 10 % du total des radiations, contre 5 % les années précédentes. Sans doute la conséquence de la nouvelle stratégie de contrôle.

Le médiateur, lui, ne se risque pas à établir de lien entre ces chiffres et la hausse des sollicitations de ses services. « Il convient de rappeler que le médiateur ne s’exprime qu’à partir des demandes qu’il reçoit et qu’il n’a pas d’opinion préconçue », écrit-il dans son rapport. « Ceci amène donc à distinguer les demandes de médiation et les décisions de radiation effectivement prononcées. Le nombre des unes ne reflète pas systématiquement celui des autres. »

Convaincues d’accéder au dispositif, des personnes démissionnent mais sont finalement recalées. Et se retrouvent sans rien : ni travail ni allocation-chômage.

Outre les radiations, le médiateur consacre un chapitre de son rapport à diverses « choses vues » par ses services et se penche longuement sur la promesse d’Emmanuel Macron en 2017 d’ouvrir des droits au chômage aux démissionnaires. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est un échec.

Selon un rapport d’information parlementaire sur l’évaluation de la loi, 14 443 démissionnaires se sont vu ouvrir des droits entre novembre 2019 et novembre 2021, quand l’étude d’impact en prévoyait jusqu’à 30 000… par an !

Selon le médiateur, si la crise sanitaire a évidemment freiné le dispositif, son « caractère alambiqué » n’a pas non plus aidé. « Le droit à démissionner s’assortit de conditions préalables […] assez éloignées de l’esprit de simplicité initial », commente Jean-Louis Walter en dressant la longue liste desdites conditions.

Plus fâcheux, le dispositif présente selon lui « des lacunes dans sa sécurisation, qui reposent le plus souvent sur l’information, absente, incomplète ou mal comprise », y compris via les services de Pôle emploi qui délivrent parfois « des informations erronées ou incomplètes ».

Cela conduit parfois à des situations catastrophiques : convaincues d’accéder au dispositif, des personnes démissionnent mais sont finalement recalées. Et se retrouvent sans rien : ni travail, ni allocation-chômage.

Gare aux simulateurs, purement indicatifs

Jean-Louis Walter cite la condition de justifier de 1 300 jours travaillés sur les soixante derniers mois et tacle un mode opératoire totalement « invraisemblable », où tout semble avoir été imaginé à l’envers. « Pour que Pôle emploi examine le droit à indemnisation, il doit se fonder sur les attestations employeurs, détaille le médiateur. Or ces documents ne sont remis […] qu’à la fin de la relation de travail. Dans la construction actuelle [du dispositif –ndlr] le candidat n’est donc pas en capacité d’obtenir de Pôle emploi l’assurance de son éligibilité avant d’avoir démissionné. »

Les candidat·es ne peuvent prétendre « qu’à des informations indicatives fondées sur les éléments déclaratifs renseignés dans un simulateur », mis à disposition sur le site de Pôle emploi ou sur le site ouvert sur un portail du gouvernement. « Il permet de calculer le nombre de jours sur une période travaillée de 60 mois. Lui aussi est purement indicatif, mais certains s’y fient et le prennent à tort pour une validation », déplore le rapport.

« Les médiateurs continuent de recevoir des demandes […] après un refus d’une ouverture de droits […] en raison d’un manque de jours travaillés […] en toute fin de parcours, après que le salarié a démissionné. Ces situations sont génératrices de grandes tensions, car les candidats ne comprennent pas cette décision, alors qu’ils ont reçu en première étape une estimation de la “cellule démissionnaire” indiquant le contraire. »

En matière de choses invraisemblables, on touche ici au sublime…

Si le ton général de ce rapport 2022 du médiateur est beaucoup moins piquant et agacé que celui de l’année dernière (voir notre article), il n’en reste pas moins un document sans concession aucune vis-à-vis des règles ou des anomalies constatées au travers des saisines. Jean-Louis Walter alerte sur des « textes sans cesse plus nombreux et compliqués » en face desquels « les demandeurs d’emploi [et] les citoyens d’une manière plus large, se sentent de plus en plus démunis, perdus ».

Après une incise sur « la complexification des normes imposées aux collectivités territoriales », il recommande « une thérapie de choc » face à une « inflation normative » qui éloigne les citoyennes et citoyens des administrations et leur donne le sentiment « d’être le pot de terre contre le pot de fer ». Cette « thérapie », Jean-Louis Walter dit y souscrire entièrement et s’interroge : « C’est pour quand ? »

publié le 29 mars 2023

Évasion fiscale : « CumCum », la combine bancaire
qui coûte des milliards à l'État français

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Des perquisitions ont eu lieu, mardi, au siège de la BNP, d’Exane, de la Société générale, de Natixis et de HSBC, constituant la plus vaste opération de l’histoire du Parquet national financier.

Nouveau rebondissement dans le scandale de fraude fiscale dit CumCum : 16 magistrats du Parquet national financier (PNF), sur les 19 en poste, et pas moins de 150 enquêteurs ont mené, ce mardi, des perquisitions au siège de cinq établissements bancaires, à Paris comme à la Défense. Il s’agirait même de la plus grosse opération de l’histoire du PNF.

Des bénéfices partagés avec la banque plutôt qu'avec la solidarité nationale

Les banques ciblées sont rien de moins que la BNP Paribas, Exane (gestionnaire de fonds et filiale de la BNP), la Société générale, Natixis ­(filiale de BPCE) et HSBC. Selon le communiqué du parquet, 6 procureurs allemands étaient également présents, dans le cadre de la coopération européenne.

En effet, lorsque le scandale « CumCum » a éclaté, en 2018, à la suite de ­révélations du Monde, dont les répercussions ont été réévaluées à la hausse en 2021, les pertes cumulées de cette pratique pour les administrations fiscales européennes s’élevaient à pas moins de 140 milliards d’euros.

Ce mécanisme consiste, pour les détenteurs étrangers d’actions d’entreprises cotées en Bourse en France, à éviter de payer tout impôt sur les dividendes, avec l’aide des banques hexagonales.

Imaginons un actionnaire non français de Total. Au moment de toucher les revenus de son capital, il confie la propriété de ses titres à une banque française complice, qui les lui restitue, avec le montant des dividendes moins sa commission, une fois passé le moment de la retenue à la source. Plutôt que de participer à la solidarité nationale, l’actionnaire préfère partager ses bénéfices avec sa banque.

Un ­redressement espéré d’un milliard d’euros

Réagissant à chaud depuis la manifestation parisienne, Fabrice Egalis, membre de la commission exécutive de la CGT finances publiques, trouve cette pratique « complètement scandaleuse. Déjà les revenus du capital sont très peu taxés, mais en plus la loi est dure avec les pauvres et généreuse avec les riches ! »

Car l’illégalité de la méthode est contestée par les banques concernées. C’est d’ailleurs toute la démarche de la plainte que Boris Vallaud a déposée en 2018, avec l’aide de l’économiste Gabriel Zucman, visant cette pratique. « Voilà la question de fond qu’on voulait poser : est-ce que l’optimisation fiscale, quand elle a pour unique but d’échapper à l’impôt, n’est pas forcément de l’évasion fiscale, donc illégale ? » explique le député PS.

Le PNF semble sensible à ces arguments : ainsi, la BNP Paribas et sa filiale sont soupçonnées de fraude fiscale aggravée et de blanchiment de fraude fiscale aggravée, après des signalements de l’administration fiscale. La Société générale, Natixis et HSBC font l’objet d’enquêtes pour blanchiment ­aggravé de fraude fiscale aggravée. Le ­redressement espéré pourrait dépasser un milliard d’euros.

Les actionnaires français peuvent aussi profiter de la combine

Les actionnaires français peuvent aussi profiter de la combine en exploitant les conventions fiscales que la France a passées avec des paradis fiscaux comme les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite ou le Qatar, taxant les revenus du capital à zéro pour cent.

Il s’agit alors de transmettre ses titres à un complice qui y réside au moment de la distribution des dividendes et de les récupérer ensuite, en se partageant les gains exemptés d’impôt. Comme cela ne concerne pas les banques françaises, ce n’est pas l’objet des perquisitions. « Mais le scandale doit inviter à remettre en question toutes ces conventions passées avec les paradis fiscaux », insiste Boris Vallaud.

   publié le 29 mars 2023

Retraites :
le gouvernement s’entête, la détermination reste

Nejma Brahim, Cécile Hautefeuille et Karl Laske sur www.mediapart.fr

La participation à la dixième journée de mobilisation est en baisse par rapport au 23 mars, mais elle reste élevée partout en France. L’intersyndicale appelle à une onzième journée d’action le 6 avril, alors que l’exécutif demeure inflexible. La médiation proposée par l’intersyndicale a été sèchement refusée. Mais Matignon lui a lancé une invitation la semaine prochaine, sans plus de détails.

Un recul mais pas un gros décrochage. Si la mobilisation a incontestablement décliné par rapport aux chiffres historiques des rassemblements « post 49-3 », elle revient à des niveaux, déjà remarquables, constatés en janvier puis février. Et elle témoigne d’un mouvement qui ne lâche pas, même après deux mois et demi de bataille.

Mardi 28 mars, la dixième journée de mobilisation contre la réforme des retraites a rassemblé 740 000 personnes partout en France, dont 93 000 à Paris, selon le ministère de l’intérieur. La CGT avance deux millions de manifestant·es, dont 450 000 à Paris.

Lors de la précédente journée, le 23 mars, la CGT avait revendiqué 3,5 millions de manifestant·es en France. À Paris, la préfecture de police avait recensé 119 000 personnes soit le chiffre le plus important de ce mouvement social dans la capitale, mais aussi le plus gros jamais mesuré pour une manifestation syndicale. Les 93 000 personnes recensées ce mardi sont donc loin de traduire un essoufflement.

Et la bagarre n’est pas terminée. L’intersyndicale appelle ce soir à une nouvelle « grande journée » d’action le jeudi 6 avril. Par la voix des deux représentants de Solidaires, Murielle Guilbert et Simon Duteil, elle invite aussi « les travailleurs, les jeunes et retraités » à « des rassemblements de proximité » le week-end prochain.

« L’absence de réponse de l’exécutif conduit à une situation de tension qui nous inquiète fortement », a lancé la co-déléguée générale de Solidaires. Car le pouvoir reste inflexible, voire provocateur. Avant même que les premières manifestations ne s’élancent, le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, a en effet donné le ton : le gouvernement ne bougera pas, quelle que soit la mobilisation.

Ça va commencer à suffire, les fins de non-recevoir à la discussion et au dialogue !

Dans la matinée, des membres de l’intersyndicale, Philippe Martinez et Laurent Berger en tête, avaient appelé à mettre la réforme « en pause » pendant « un mois, un mois et demi », pour sortir de la crise par le biais d’une médiation. « C’est un choix politique et social qu’il faut faire », avait argué le leader de la CFDT.

Fin de non-recevoir du gouvernement. À la sortie du Conseil des ministres, Olivier Véran a laissé la porte fermée à triple tour à toute conciliation, tout en prétendant le contraire. « On n’a pas besoin de médiation pour se parler, on peut se parler directement », a répondu le porte-parole du gouvernement, ajoutant que « la première ministre se tient à disposition des syndicats ».

Dans la soirée, Laurent Berger annonçait d’ailleurs que la cheffe du gouvernement venait d’inviter l’intersyndicale à Matignon en début de semaine prochaine, sans préciser l’ordre du jour. « On ira. On pense collectivement qu’on doit y aller pour faire entendre nos propositions », a-t-il ajouté. « On a encore besoin d’en discuter en intersyndicale», a nuancé Murielle Guilbert, souhaitant mettre « des conditions avant de s’asseoir à une table ». « Ça nécessite une discussion entre nous au préalable », a également indiqué François Hommeril, président de la CFE-CGC.

Emmanuel Macron, lui, ne parlera pas aux partenaires sociaux avant la décision du Conseil constitutionnel, qui se prononcera d’ici quelques semaines, probablement dans la deuxième quinzaine du mois d’avril. Or, c’est bien au président de la République que s’adressent, depuis le début du mouvement social, les membres de l’intersyndicale unis contre le report de l’âge légal de départ à la retraite.

Mais cette question est un sujet clos pour l’exécutif. Il n’y a rien à négocier sur ce point. Le pouvoir s’installe dans un bras de fer avec les manifestant·es, pariant sur la lassitude, l’épuisement et même le lâchage d’une partie de l’opinion publique. « Ça va commencer à suffire, les fins de non-recevoir à la discussion et au dialogue. […] C’est insupportable que la réponse soit une fin de non-recevoir », a répliqué Laurent Berger en réponse à l’intervention d’Olivier Véran. 

Même le président la Conférence des évêques de France s’en est mêlé. « La crise autour de la réforme des retraites met en question fortement les processus de concertation et de décisions collectives prévus par nos institutions ou, à tout le moins, leur mise en œuvre concrète », a déclaré mardi matin Éric de Moulins-Beaufort.

L’ombre de Sainte-Soline dans le cortège parisien

Le recul du nombre de manifestant·es dans les rues, par rapport au 23 mars, ne manquera pas d’être commenté par les Cassandre qui veulent y voir la fin du mouvement. La mobilisation était ainsi en baisse de près d’un tiers à Rennes (13 600 à 25 000 personnes) et Marseille (11 000 à 180 000, un grand écart classique entre police et CGT ) et de moitié à Montpellier (10 000 à 20 000).

Mais d’autres signaux continuent de s’allumer. La jeunesse, entrée tardivement dans la danse, reste fortement mobilisée. Plus de cinq cents lycées ont été bloqués partout en France, selon la FIDL, le syndicat lycéen qui évoque un chiffre historique. D’ailleurs, et alors que les images de violences policières se multiplient, le ministre de l’intérieur a envoyé un SMS aux préfets, obtenu par Mediapart, pour leur recommander de faire « très attention » aux cortèges syndicaux et aux jeunes.

En début de soirée à Paris, place de la Nation, les affrontements ont repris après la dispersion du cortège vers 19 heures. Les forces de l’ordre ont fait de nombreuses charges et ont évacué la place plus d’une heure et demie plus tard, en la plongeant sous les gaz lacrymogènes. 

Plus tôt, sur le cortège de tête déplumé, en tout cas atone, l’ombre des affrontements et des victimes de la police à Sainte-Soline a pesé silencieusement.  « C’est calme, morbide, ennuyeux », commentait un manifestant dans l’après-midi. Au cœur du rassemblement, on se répétait la rumeur - infondée – selon laquelle un des blessés de Sainte-Soline était « mort au bloc ». Un petit tract signé des « camarades de S. », le militant blessé, a finalement été distribué, précisant que son pronostic vital est toujours engagé. Ce tract appelle à « prendre les rues […] pour S et tous les blessés et les enfermés du mouvement ».

Sur le parcours, des vitrines ont été taguées : « Sainte-Soline, du courage d’un côté, 4000 grenades de l’autre », « Darmanin assassin ». Et des feux allumés au niveau du métro Rue-des-Boulets. Ils ont brûlé longtemps, puis les compagnies d’intervention et les gendarmes ont fait leur apparition aux coins des rues. Ils ont chargé en courant sur le boulevard et la foule s’est agglutinée face aux coups de matraque qui tombaient. De toutes parts, des insultes ont fusé. « Qu’ils me massacrent, j’ai des convictions », a hurlé un homme furieux devant un cordon de policiers.

La grève des éboueurs suspendue à Paris

Dans la capitale, les personnes étrangères, avec ou sans papiers, ont également défilé, comme depuis le début du mouvement, espérant une convergence des luttes dans le contexte du projet de loi immigration à venir. Mamadou, 58 ans, se sent particulièrement concerné par le sujet de la retraite. « Je travaillais de temps en temps, mais ce n’était jamais déclaré. Ça veut dire qu’on ne cotise pas forcément pour notre retraite, ce qui est anormal », dénonce le Malien régularisé un an plus tôt, avec l’aide de la Coordination des sans-papiers de Paris (CSP75), après onze ans de vie en situation irrégulière et de précarité.

Du côté des grèves dans les transports, le trafic SNCF était moins perturbé que lors de la dernière journée de mobilisation avec 60 % des TGV Inoui et Ouigo, un quart des Intercités et la moitié des TER. Le trafic a par ailleurs été fortement perturbé au départ et à l’arrivée de la gare de Lyon à Paris après l’envahissement des voies par des cheminots, en soutien à leur collègue, syndiqué Sud Rail, qui a perdu un œil à cause d’une grenade de désencerclement dans le cortège parisien du 23 mars.

Dans l’Éducation nationale, le ministère a recensé 8,3 % d’enseignants grévistes, tous degrés confondus contre 21,41% lors de la neuvième journée de mobilisation.

À Paris, où les ordures s’amoncellent depuis le 6 mars, la grève des éboueurs et le blocage des incinérateurs seront suspendus dès demain, mercredi 29 mars. Annonce de la CGT qui reconnaît manquer de grévistes et entend « rediscuter avec les agents de la filière déchets et assainissement de la Ville de Paris afin de repartir plus fort à la grève ».

Dans les raffineries, la reconduction de la grève a en revanche été votée jusqu’à jeudi midi à Gonfreville-l’Orcher en Normandie. Le site est à l’arrêt, tout comme les expéditions de la raffinerie de Donges, en Loire-Atlantique. À Feyzin (Rhône), le site fonctionne « en débit réduit », selon la direction citée par l’Agence France-Presse.

Une catastrophe évitée à Frontignan, sur le blocage d’un dépôt

La pénurie de carburants s’accentue et commence à toucher certains départements d’Île-de-France. Dans le Val-de-Marne, 44 % des stations manquent d’au moins un carburant et 37 % dans l’Essonne. Au niveau national, 15,5 % des stations-service sont touchées et près de 7 % sont totalement à sec. Selon l’AFP, le département le plus touché est désormais la Mayenne avec 50 % des stations en pénurie d’au moins un carburant. Haute-Garonne (41 %) et Bouches-du-Rhône (39 %) restent également très impactées.

L’un des plus importants dépôts pétroliers du sud de la France, celui de Frontignan dans l’Hérault, a été bloqué pendant plusieurs heures par une centaine de personnes venues de Sète et Montpellier après les rassemblements du matin. Les camions ne pouvaient ni entrer ni sortir du terminal pétrolier. Dans ses vingt-quatre réservoirs, la capacité de stockage est de 966 000 mètres cubes. Le blocage a provoqué des embouteillages monstres sur les routes alentour.

Comme lors de la neuvième journée de mobilisation nationale, les CRS sont intervenus pour débloquer l’accès au site, en usant de gaz lacrymogène. « Vous en avez marre ? Nous aussi ! », leur a lancé un manifestant. « Allez, mettez-vous en grève avec nous et dans deux jours, c’est fini ! »

Une catastrophe a par ailleurs été évitée de justesse : un feu de broussailles s’est déclenché au bord de la départementale, menaçant directement des habitations.

Il a été rapidement maîtrisé par les pompiers. Les policiers sont accusés par les manifestants de l’avoir déclenché par un tir de grenade lacrymogène. Sur Twitter, la préfecture a vivement réagi, dénonçant de « fausses informations ». Les services de l’État assurent au contraire que des fumigènes ont été retrouvés à proximité immédiate du départ de feu.

« Le reste de fumigène, j’ai vu un policier le ramasser au milieu de la route ! », raconte à Mediapart Sébastien Rome, député LFI de l’Hérault qui était sur place. Il décrit une intervention « totalement désorganisée » avec des CRS qui ont « tiré dans tous les sens » et qui auraient pu provoquer le feu par mégarde. Une hypothèse confirmée selon l’élu par un habitant d’une des maisons menacées.

Dans les rangs des manifestant·es, la colère et la détermination étaient plus que palpables. Guillaume, venu de Sète pour soutenir le blocage, appelle à « encore plus de radicalité ». « J’ai fait tous les cortèges interprofessionnels mais les manifs, je n’y crois plus, explique-t-il. La radicalité. Il n’y a plus que ça qui marche. » Et de conclure, l’air sombre : « Mais le problème, c’est dans quel camp ça va tomber… »

« Tu parles de quoi ? De morts ?, lui demande Philippe, cinéaste et membre de la CGT Spectacle. « Des morts, il y en aura, parce que ce pouvoir est fou. Et parce que la police, dont on sait qu’elle vote surtout pour le Rassemblement national, cherche à provoquer l’explosion sociale », poursuit Philippe, qui a connu ses premières manifs « contre la loi Debré », en 1973.

S’il n’est pas très optimiste quant au retrait de la réforme, il voit dans la mobilisation des dernières semaines des signes prometteurs pour l’avenir. « Les ouvriers commencent à reconquérir leur identité de prolétaire. C’est devenu une lutte anticapitaliste qui fait la jonction avec l’écologie. Les jeunes sont remontés comme des pendules. Il y a quelque chose qui se reconstruit, en positif. »


 


 

À Marseille, « on ne va
pas lâcher maintenant,
après tout ce qu’on a fait »

Samuel Ravier-Regnat sur www.humanite.fr

Mobilisés depuis des semaines contre la réforme des retraites, les salariés du grand port maritime étaient de nouveau au rendez-vous, mardi. La manifestation a réuni 180 000 personnes, selon les syndicats.

Marseille (Bouches-du-Rhône), envoyé spécial.

Entrée 2C du port maritime de Marseille, 9 h 30. Des palettes carbonisées, un brasero froid et des tags rouges sur les murs rappellent les multiples mobilisations qui ont perturbé l’activité du site depuis le début du mouvement social.

Pour ce 28 mars, la CGT appelle à une grève de 24 heures, puis à des grèves de quatre heures par jour jusqu’à la fin de la semaine. Et après ? « On ne va pas lâcher maintenant, après tout ce qu’on a fait. Il faut qu’on montre au gouvernement qu’on est capables de s’inscrire dans la durée », énonce Pascal Galéoté, le secrétaire général CGT du Grand Port, pas découragé par l’adoption du texte via le rejet de la motion de censure contre le gouvernement, le 20 mars.

« Le 49.3, c'est limite de la provocation »

Autour de lui, ses collègues sautent dans leur voiture pour rejoindre la manifestation intersyndicale qui part du Vieux-Port, comme de coutume dans la préfecture des Bouches-du-Rhône.

« Le 49.3 (utilisé par la première ministre le 16 mars), c’est limite de la provocation. Quand on voit la manière dont se comporte ce gouvernement, alors que la majorité de la population est contre la réforme, on se demande si on est encore en démocratie », enrage Valentin (1), employé dans les cuisines du port.

Didier, 55 ans, dont plus de trente-cinq passés dans les activités portuaires à travailler en trois-huit, abonde : « On nous impose une réforme injuste sans aucune discussion. » Celui qui exerce désormais le métier de docker du côté de Fos-sur-Mer raconte sa fatigue chronique, ses difficultés à trouver le sommeil et ses conversations avec son médecin, qui lui répète que « le corps n’est pas fait pour travailler la nuit ».

Ils ont perdu le compte de leurs jours de grève : 15 ? 20 ?

« Mais ce n’est pas seulement une question de pénibilité », opposent Philippe et Carine, deux agents portuaires qui ont perdu le compte de leurs jours de grève – 15 ? 20 ? « Il y a une réflexion philosophique à avoir sur la manière dont les travailleurs peuvent disposer de leur temps. Quand on entend qu’on devrait travailler plus parce qu’on vit plus, c’est violent. On veut pouvoir vivre en bonne santé après le travail », exposent-ils.

Un peu avant 11 heures, le précortège des salariés portuaires, fort de quelque 200 personnes, débarque sur le Vieux-Port et se fond dans la foule qui martèle pour la dixième fois son opposition à la réforme des retraites.

Étudiants nombreux et bruyants qui scandent leur détermination au rythme du tambour, salariés de l’énergie qui défilent derrière un camion bleu Enedis sur lequel est monté un militant en surchauffe, manifestants de la CFDT rassemblés derrière une banderole « Le temps ne fait rien à l’affaire, quand on dit non, on dit non », en forme de clin d’œil à Georges Brassens…

Au total, 11 000 personnes sont présentes, selon la police, et 180 000, selon l’intersyndicale. Un chiffre considérable, mais en nette baisse par rapport à jeudi dernier, quand l’intersyndicale avait annoncé 280 000 manifestants, un record depuis janvier.


 


 

Étudiants et lycéens prennent le relais :
« Les gaz lacrymogènes ne nous arrêteront pas »

Yunnes Abzouz et Lucie Delaporte sur www.mediapart.fr

Les jeunes étaient présents en nombre pour participer à cette dixième journée de mobilisation nationale contre la réforme des retraites. Étudiants comme lycéens ont exprimé leur colère face au 49-3, aux violences policières, et plus largement contre « ce système qui veut les faire produire plus », en dépit de l’urgence climatique.

À Paris, les étudiants du Quartier latin s’étaient donné rendez-vous place du Panthéon pour un départ groupé. Parmi les facs représentées, les étudiants de l’ENS (École normale supérieure) font partie des plus discrets. « On est deux fois moins nombreux que la semaine dernière, regrette Mathis, normalien et membre du syndicat Solidaires. L’attaque de la semaine dernière en a dissuadé plus d’un », en référence à la violente agression du cortège, jeudi 23 mars, par un commando d’extrême droite.  

Si certains habitués des manifs ont fait faux bond, leur absence est largement compensée par les indignés du 49-3, ces étudiants qui ont rejoint les cortèges depuis le passage en force du gouvernement. Comme Solène, 22 ans et étudiante à l’École des arts décoratifs, qui entend signaler au gouvernement que « la démocratie, ce n’est pas le 49-3 ». Elle et ses camarades ont transformé depuis quelques semaines leur université en lieu de formation militante. Chaque jour se tiennent des ateliers, au choix de fabrication de banderoles ou de construction de chars, ainsi que des conférences animées par d’anciens élèves, façon retour d’expérience de Mai 68. 

Dans une note consultée lundi par Le Parisien, le renseignement territorial estimait que le nombre de jeunes manifestants pourrait tripler ce mardi 28 mars. Difficile de dire si le compte y est. Une chose est sûre : lycéens et étudiants sont venus massivement grossir les rangs de cette dixième journée de mobilisation interprofessionnelle contre la réforme des retraites. 

« La mobilisation se maintient alors que la violence de l’État se déchaîne »

« On ne doit pas laisser la mobilisation s’essouffler, pense Solène. On doit tirer des leçons du mouvement des “gilets jaunes” pour dire à Macron que, cette fois, les gaz lacrymogènes ne nous arrêteront pas. » Les scènes de violences de la semaine dernière sont dans toutes les têtes, et la répression policière dans toutes les bouches. « Le 49-3 a signé la fin de nos droits politiques, les réquisitions, la fin du droit de grève et les violences policières, c’est la cerise sur le gâteau », enrage Juliette, étudiante à l’ENS et présente à Sainte-Soline ce week-end, pour manifester contre le projet de mégabassine. Elle est rentrée dimanche des Deux-Sèvres, où elle se souvient d’« avoir regardé le ciel avec anxiété pour voir si une grenade n’allait pas lui tomber sur la tête ». À peine s’est-elle accordé une journée de repos qu’elle a repris le chemin des manifestations : « On a l’impression de participer à un moment historique : la mobilisation se maintient alors que la violence de l’État se déchaîne. » 

À mesure que le cortège d’étudiants s’approche de la place de la République, départ de la manifestation parisienne, la procession est rejointe par plusieurs universités franciliennes, celles de Saint-Denis et de Nanterre entre autres. À l’arrivée au pied de la statue de la République, une voix dans le mégaphone perce les chants de la foule : « Faites du bruit pour nos camarades cheminots. » Des applaudissements appuyés suivent. « Si les travailleurs sont empêchés de manifester à cause des réquisitions, c’est à nous, étudiants, de prendre le relais », appuie Cécilia, étudiante en master à l’université de Saint-Denis.

À côté d’elle, Lucile a d’ores et déjà fait une croix sur sa retraite mais estime que la lutte contre cette réforme engage un combat plus large : « Ce système qui veut nous faire travailler plus longtemps pour produire et consommer plus est responsable de la crise sociale et climatique. » 

« La précarité quand tu es étudiant, c’est ton quotidien, cela fait partie de ta vie », explique Mar, membre du pink bloc, et qui tient à rappeler que « dans ce pays riche, des étudiants se sont suicidés parce qu’ils ne s’en sortaient pas »« On est jeunes, déters » [déterminés – ndlr] et révolutionnaires », scande un groupe de très jeunes manifestants à l’approche de la place Voltaire. À côté des étudiants, les lycéens sont aussi venus en nombre.

Fabio, 17 ans, lycéen à Cachan et proche du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), raconte avoir fait presque toutes les manifs depuis le début du mouvement. « Depuis le 49-3, on fait aussi les manifs sauvages à Concorde, des blocus de lycées », précise-t-il. Comme bon nombre de lycéens rencontrés ce mardi, il affirme que la question des retraites est un motif, parmi d’autres, de sa présence dans le défilé : « On vient aussi parce qu’on est contre le Service national universel, contre la loi Darmanin et, plus largement, contre [l]a politique libérale [de Macron]. »  

À ses côtés, Sharona et Arena, dans le même lycée que Fabio, font leur première manif. Le blocus de leur lycée, après le 49-3, a été leur baptême du feu militant. « C’est intéressant d’être ici. On apprend beaucoup », assure Sharona, qui reconnaît n’avoir pas été très intéressée par la politique jusque-là. « Cela me rappelle ce qu’on apprend en SES [sciences économiques et sociales – ndlr] sur les inégalités sociales. »

En première au lycée Balzac à Paris, Irini, 16 ans, fait aussi le récit d’une politisation « express ». « Je suis dans un lycée “engagé”. Il y a eu beaucoup d’AG ces dernières semaines », explique-t-elle.  Comme ses camarades, elle assure s’être aussi beaucoup formée aux enjeux de la réforme via les réseaux sociaux, et notamment en suivant le compte du jeune député La France insoumise (LFI) Louis Boyard, qu’elle « adore ».

Dans les cortèges, ce mardi, il y avait aussi des étudiants salariés, un pied dans un monde du travail qui ne les fait pas franchement rêver. 

Face à l’église de la Madeleine, une petite dizaine d’employés de Decathlon avaient installé un piquet de grève à partir de midi. Leur cinquième depuis le début du mouvement contre la réforme des retraites. Une mobilisation inédite dans ce magasin à la faible culture syndicale, où un très fort turn-over empêche généralement l’action collective.

La fronde contre la réforme des retraites a cristallisé chez ces jeunes salariés – dont beaucoup sont des étudiants qui travaillent à mi-temps – un malaise grandissant. Thomas*, 23 ans, étudiant en sociologie à Paris-Diderot, a déjà – au bout de sept mois à mi-temps dans l’enseigne – une interdiction de porter des charges lourdes à cause d’une tendinite à l’épaule.

« Ici, être vendeur ou vendeuse, c’est faire de la manutention, de la logistique. Le matin, on va vider les camions avec des transpalettes. On manipule des charges qui sont parfois de 600 kilos. Nos heures sont annualisées, donc certains jours on commence à 7 heures du matin, d’autres à 15 heures. Ce sont des rythmes très fatigants », décrit Cyrielle, qui travaille dans le magasin depuis six ans. Une ancienneté que très peu atteignent ici.

Soutenir le rythme des études avec ce travail harassant n’est pas évident. « Quand je commence à 7 heures ici, il m’arrive de m’endormir en amphi l’après-midi », raconte Thomas, qui redouble sa troisième année.

Étudiante en master d’études ibériques, Emma, qui travaille 19 heures par semaines comme vendeuse, assure que ce n’est pas forcément pour sa retraite à elle qu’elle s’engage aujourd’hui : « La retraite, cela semble très loin, et quand on voit tous les problèmes écologiques, notre futur paraît vraiment incertain. Mais ma mère est assistante maternelle, elle va devoir travailler jusqu’à 70 ans si elle veut une retraite. Pour moi, c’est très concret. »

Le recours au 49-3 l’a beaucoup choquée, et plus encore les violences policières des derniers jours.  « Le gouvernement nous impose des choses de force sans comprendre ce que vivent les jeunes. On a une vraie colère et ils ne veulent pas l’écouter », poursuit celle qui s’est fait gazer dans une nasse à la dernière manifestation. « On manifestait tranquillement. Qu’est-ce qu’il faut faire alors pour être entendus ? », s’émeut-elle.


 

   publié le 28 mars 2023

Dixième journée de mobilisations : la participation baisse, le mouvement tient

Martine Orange sur www.mediapart.fr

Avant même le début des manifestations mardi, le gouvernement a répondu par une fin de non-recevoir à toutes les tentatives de conciliation. Si la participation est en baisse par rapport au 23 mars, elle reste élevée. Les violences policières signent pour les manifestants la politique du pire. Synthèse à la mi-journée.  

L’exécutif a choisi : il ne bougera pas. Avant même que les premières manifestations ne s’élancent en France ce 28 mars pour la dixième journée de protestations organisée à l’appel de l’intersyndicale, le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, a donné le ton. Le gouvernement restera inflexible, quelle que soit la mobilisation ou la détermination des manifestants et manifestantes. La porte de la conciliation restera fermée.

Mardi matin, Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, a pourtant essayé à nouveau d’esquisser une tentative d’ouverture : il a proposé une « médiation », afin de renouer les fils entre syndicats et pouvoir, et de mettre la réforme « sur pause » pendant six mois, le temps de rouvrir le débat à la fois sur le travail et les retraites. Plusieurs responsables et constitutionnalistes suggéraient de leur côté de remettre le texte en discussion à l’Assemblée nationale.

Même le président la Conférence des évêques de France s’en est mêlé. « La crise autour de la réforme des retraites met en question fortement les processus de concertation et de décisions collectives prévus par nos institutions ou, à tout le moins, leur mise en œuvre concrète », a déclaré mardi matin Éric de Moulins-Beaufort.

Toutes ces tentatives d’ouverture se sont heurtées à une fin de non-recevoir. Il n’y a « pas besoin de médiation pour se parler. Le président de la République est prêt à recevoir les syndicats dès lors que le Conseil constitutionnel se sera positionné sur la réforme », a répondu Olivier Véran, porte-parole du gouvernement. Bref, pour l’exécutif, la réforme des retraites est un sujet clos. Il n’y a rien à négocier. L’exécutif s’installe dans un bras de fer avec les manifestant·es, pariant sur la lassitude, l’épuisement et même le lâchage d’une partie de l’opinion publique.

« Ça va commencer à suffire, les fins de non-recevoir à la discussion et au dialogue. […] C’est insupportable que la réponse soit une fin de non-recevoir », a répliqué Laurent Berger en réponse à l’intervention d’Olivier Véran. « La posture idéologique du président nuit gravement à la santé démocratique », rappelait ce matin Christophe Nguyen, un syndicaliste CFTC de toutes les manifestations dans le Cantal depuis le début du mouvement.

Car, face à l’exécutif, la détermination des manifestant·es n’est pas ébranlée, même si des signes de fatigue refont surface après ces deux mois et demi de protestations sociales. « La grève, ça coûte cher », rappelait un syndicaliste pour expliquer la baisse du taux de grévistes.

À la SNCF, ils n’étaient plus que 16,5 %, selon la direction, à faire grève ce 27 mars, contre près du double la semaine dernière. Même chute dans l’Éducation nationale, où le nombre d’enseignants en grève est tombé à 8,38 % selon le ministère (30 % selon le syndicat Snuipp-SNU).

Mais dans les raffineries, les ports, le secteur de l’énergie et des déchets, le mouvement tient toujours. D’autres viennent les rejoindre. Après le musée du Louvre en grève la semaine dernière, la tour Eiffel a à son tour fermé.

À ces mouvements de grève viennent s’ajouter des opérations de blocage. Une grande opération « ville morte » avait été lancée ces deniers jours en Bretagne. Ce mardi matin, les périphériques et rocades de Rennes, Caen, Quimper ou Brest ont été bloqués pendant plusieurs heures. Mais d’autres opérations similaires ont été menées un peu partout dans le reste de la France, les étudiants et étudiantes venant souvent se joindre aux syndicalistes.

Ce que le gouvernement espérait éviter depuis le début du mouvement se concrétise : les jeunes ont rejoint les manifestant·es dans le mouvement contre la réforme des retraites. Souvent descendus dans la rue pour la première fois le 23 mars pour protester contre la réforme des retraites et surtout contre le 49-3, ils se sont à nouveau retrouvés aujourd’hui. De nombreuses universités, à l’instar de Paris I, Lyon 3, Toulouse 2, Cergy, Lille 1 et 3, Sciences Po et même Dauphine sont en grève et bloquées depuis ce matin.

Les lycéens, qui pour la plupart n’ont plus d’épreuves anticipées du bac, les ont rejoints un peu partout en France, mettant en place des blocages filtrants devant leurs établissements. À la retraite, ils ajoutent leurs propres revendications contre le Service national universel (SNU), la réforme des lycées professionnels. Le mouvement s’étend dans toute la France, y compris dans des villes moyennes. Selon la Fédération indépendante et démocratique lycéenne (FIDL), cinq cents établissements étaient bloqués ce matin.

Tous se retrouvent dans les manifestations. La mobilisation n’est pas aussi ample que le 23 mars. Mais la participation reste cependant très élevée : 13 600 manifestant·es à Rennes selon la police (25 000 selon les syndicats) ; 11 000 à Clermont-Ferrand selon la préfecture (35 000 selon la CGT) ; 24 000 à Brest selon l’intersyndicale ; 10 000 à Saint-Nazaire selon Ouest-France.

La participation reste forte aussi dans les villes moyennes, très présentes depuis le début du mouvement. Quelque 2 800 personnes selon la police (15 000 selon l’intersyndicale) ont défilé ce matin au Puy-en-Velay. À Tarbes, qui avait connu une participation historique lors de la neuvième journée, 5 000 personnes selon la police (15 000 personnes selon l’intersyndicale) ont à nouveau défilé ce matin, tout comme à Pau (9 000 selon la République des Pyrénées).

Les mots d’ordre n’ont pas changé depuis deux mois : le retrait de la réforme des retraites est demandé par toutes et tous, partout. « On ne lâchera pas, 64 c’est non », témoigne au Monde Marcel, 58 ans, militant CFDT . Une colère sourde s’exprime souvent face à l’obstination du pouvoir, son refus de ne pas entendre, de ne pas bouger. À cela s’est ajouté un nouveau sujet de colère et de crispation : les violences policières.

Les images d’affrontement lors de la dernière manifestation et encore plus celles des assauts menés à Sainte-Soline ce week-end révulsent tous les participant·es. Ce déferlement de violences ne les a pas dissuadé·es de venir manifester mais vient nourrir encore plus leur révolte et le rejet du gouvernement. Pour beaucoup, le gouvernement choisit la politique du pire.

Signe de ce rejet : la pétition pour la suppression des BRAV-M lancée sur la plateforme de l’Assemblée nationale il y a quatre jours avait déjà recueilli 126 000 signatures ce matin.

Face à une population toujours aussi hostile au projet de réforme des retraites, Emmanuel Macron se coupe toujours un peu plus du pays et s’isole à l’Élysée. Après avoir renoncé à se rendre au Stade de France par peur de devoir affronter des huées, il a annulé ce matin son déplacement à Toulon, où il devait parler du Service national universel. 


 


 

À l’aube, près de Marseille, deux cents salariés bloquent une zone d’entrepôts tentaculaire

Pierre Isnard-Dupuy (Marsactu) sur www.mediapart.fr

Dès 4 heures du matin, salariés, chômeurs, étudiants et gilets jaunes ont bloqué mardi la zone logistique de Saint-Martin-de-Crau, l’une des plus importantes d’Europe, pour protester contre la réforme des retraites. « Il faut continuer à alimenter la protestation », exhorte un militant.

Saint-Martin-de-Crau (Bouches-du-Rhône).– Le rendez-vous est donné à 3 heures du matin, mardi 28 mars, dans l’obscurité de la zone logistique de Saint-Martin-de-Crau, au milieu des innombrables entrepôts rectangulaires. Le lieu voit transiter toutes sortes de marchandises par camions entre les grandes villes de la région, le grand port de Marseille et des ailleurs européens. Quarante-cinq minutes plus tard, avec l’aide de quelques palettes et de pneus, il a suffi d’une centaine de personnes pour bloquer les cinq accès de cet interminable zone de 500 hectares, dans le cadre du mouvement contre la réforme des retraites et l’usage du 49-3 par le gouvernement.

Aucun camion n’est entré ou sorti jusqu’à 10 heures, moment où les protestataires avaient décidé de lever le camp. Ils étaient « 200 [manifestants] au plus fort », précise la préfecture de police, qui n’a pas engagé la force publique. Les salarié·es avec leur véhicule personnel pouvaient toutefois rejoindre leur lieu de travail. Dès 7 heures, le blocage a provoqué un immense désordre sur tous les axes internes et à proximité, avec des kilomètres de bouchons jusque sur la RN113 (d’Arles à Salon) et la RN568 (de Fos à Saint-Martin). Le ramassage scolaire a aussi été touché, le dépôt des cars se trouvant sur la zone.

« Quand tu as connu le blocage à 30 il y a quatre ans, être aussi nombreux, c’est insolent », salue un ancien « gilet jaune » venu là avec des compagnons. « Nous sommes un collectif interprofessionnel. Nous sommes là en soutien des salariés syndiqués CGT de la zone. Nous sommes très contents de monter d’un cran ici », expose Camille* (prénom d’emprunt) lors du briefing, après une semaine passée entre Fos et Martigues. Pour les manifestantes et manifestants, bloquer les rouages de la logistique, c’est s’attaquer à un pilier indispensable d’une économie mondialisée dans laquelle les marchandises ne cessent de voyager. Amazon, Decathlon, Castorama, Maison du monde, le distributeur pour la restauration Transgourmet sont autant de sociétés qui dépendent d’entrepôts saint-martinois.

Tous les bloqueurs rencontrés témoignent d’une même envie de passer à autre chose que les manifestations en ville, qui jusque-là n’ont pas fait bouger le gouvernement. « Ça suffit de tourner en rond. C’est un lieu stratégique, un des plus grands pôles européens », expose Myriam Ghedjati, conseillère municipale La France insoumise (LFI) à Port-Saint-Louis-du-Rhône. « Il faut continuer à alimenter la protestation pour faire échouer cette contre-réforme par tous les moyens », exhorte de son côté un militant du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) venu de Saint-Chamas.

D’Arles, de Marseille ou d’ailleurs dans le département, les manifestants et manifestantes représentent une constellation d’organisations et de collectifs de gauche. Tous types de catégories sociales sont représentés : des ouvriers et ouvrières, des profs, des chômeurs et chômeuses, des étudiant·es… et les gilets jaunes, de nouveau de sortie. À 3 h 45, les phares des premiers camions commencent à éclairer les barricades de palettes. La plupart des chauffeurs sont compréhensifs, à l’exception de quelques-uns qui tentent de négocier ou de forcer le passage.

« Vendeurs de précarité »

Au bout de longues minutes passées à s’ennuyer dans leur cabine, deux routiers descendent se faire offrir le café par les bloqueurs et bloqueuses. Ils trouvent du réconfort à la lueur d’un feu de palettes bien attisé par un mistral mordant. « Les retraites, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. J’ai commencé quand j’avais 20 ans. On avait de quoi arroser les copains en boîte et il nous restait de l’argent. Aujourd’hui, quand on va faire les courses, on pleure », raconte le premier, un grand gaillard aveyronnais de 50 ans. Il n’a fait que passer la nuit à Saint-Martin, avec son chargement de lait pour la Corse, pris en charge à Montauban et qu’il doit laisser à Marseille. Son copain de circonstance doit transporter des meubles et objets de décoration vers les magasins Maison du monde de Bretagne.

Ici, comme dans d’autres agoras du mouvement social en France, les travailleuses et travailleurs dissertent sur leurs conditions de travail. « C’est de pire en pire. Je dois charger 28 palettes à l’heure, avant, c’était 26, témoigne un cariste qui travaille sur la zone. À 43 ans, j’ai le dos fracassé tous les jours, alors quand on me dit qu’il faudrait que j’aille jusqu’à 64 ans… » Puis il se livre à une analyse plus politique : « Ici, cela représente tout ce que l’on combat, le capitalisme. Ce sont des vendeurs de précarité, qui ne proposent quasiment que de l’intérim et ne payent quasiment aucune taxe. » 

Présente parmi les protestataires, la conseillère municipale d’Arles et philosophe de l’environnement (CNRS) Virginie Maris voit ici « l’incarnation de ce qui étouffe les humains et le vivant ». Elle rappelle que la zone a été bâtie « sur le milieu des Coussouls de Crau, qui est une plaine steppique unique en Europe ».

À 7 h 30, un chauffeur nantais déambule au milieu des camions arrêtés en vrac sur la chaussée avec un bulldog en laisse. « Avec tous les blocages, je suis encore moins à la maison. Alors maman [son épouse – ndlr] en a eu marre et elle m’a mis dehors avec le chien », explique-t-il sous sa casquette sans visière. Malgré son désarroi, il vient témoigner de son soutien à un piquet de blocage. À toutes les entrées du site, les palabres se poursuivent jusqu’à 10 heures du matin. À ce moment-là, les manifestantes et manifestants quittent leur poste, comme ils l’avaient prévu. La circulation, au vu des centaines de camions bloqués au cours de la matinée, ne reprendra complètement qu’un peu plus tard.


 


 

Deux pétitions pour dire stop à l’escalade répressive de la police

par Rédaction sur https://basta.media

Une pétition du président de la Ligue des droits de l’Homme et une autre déposée auprès de l’Assemblée nationale demandent la suppression des Brav-M, les brigades de polices motorisées qui terrorisent en manifestation.

« La répression policière qui s’abat sur notre pays doit conduire à remettre à l’ordre du jour l’impératif démantèlement de la Brav-M », défend l’auteur d’une pétition déposée sur le site de l’Assemblée nationale. La Brav-M est la brigade de répression de l’action violente motorisée mise en cause dans nombre de cas de violences policières.

« Brigade créée en mars 2019 sous l’impulsion du préfet Lallement pour bâillonner le mouvement des Gilets Jaunes, elle est devenue l’un des symboles de la violence policière, dit encore la pétition. Le pays étouffe de témoignages d’exactions violentes et brutales commises par ces brigades motorisées à l’encontre des manifestants qui tentent de faire entendre leur opposition à un projet de régression sociale. »

La pétition lancée le jeudi 23 mars a déjà réuni plus de 125 000 signatures. Si elle en recueille plus de 500 000, elle devra être discutée à l’Assemblée nationale.

Nasses illégales, interpellations indiscriminées

Face aux excès de violences de la police ces dernières semaines en France, le président de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) Patrick Baudouin demande lui aussi dans une pétition une réforme de fond du maintien de l’ordre.

« Le territoire français − et les grandes villes plus particulièrement − sont depuis plusieurs jours le théâtre d’opérations de maintien de l’ordre de grande ampleur, violentes et totalement disproportionnées », résume-t-il dans le texte déposée sur la plateforme Change.

« Ces derniers jours ont vu le retour des nasses illégales, de l’usage d’armes mutilantes comme le LBD et les grenades de désencerclement ou explosives, du gazage à outrance, de l’emploi de policiers non formés au maintien de l’ordre et réputés pour leur violence, en particulier la brigade de répression de l’action violente motorisée et les brigades anti-criminalité, avec des interpellations et des verbalisations indiscriminées, du matraquage systématique et des violences gratuites et attentatoires à la dignité, parfois même à l’intégrité physique des personnes. »

Le président de la LDH juge que la politique du gouvernement « plonge aujourd’hui le pays dans une situation particulièrement alarmante pour la démocratie ».

Avec sa pétition, la LDH demandent à la Première ministre et au ministre de l’Intérieur :

l’interdiction des techniques d’immobilisation mortelles et des armes de guerre ;

une révision des méthodes d’intervention de maintien de l’ordre, notamment la suppression de la Brav-M et de la nasse ;

la suppression du délit de participation volontaire à un groupement formé en vue de commettre des violences ou des dégradations et la fin des gardes à vue « préventives », de la politique du chiffre sur les interpellations ;

un traitement judiciaire équitable des faits de violences policières et un meilleur encadrement des procédures d’outrage et rébellion ;

une réforme des conditions autorisant les contrôles d’identité, aujourd’hui détournés de leur objet à des fins de pression et de répression ;

le respect de la qualité des observatrices et observateurs indépendants et des journalistes, et plus généralement de la liberté d’informer et de rendre compte des pratiques des forces de l’ordre.

« C’est là le préalable à un avenir commun apaisé », conclut la pétition.

 Voir la pétition qui demande la dissolution des Brav sur le site de l’Assemblée nationale
 Voir La pétition en ligne de la LDH

   publié le 28 mars 2023

À Clermont,
un congrès de la CGT
en pleine éruption sociale

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Alors que la contestation de la réforme des retraites bat son plein, la confédération tient ses assises jusqu’à vendredi. Philippe Martinez entend passer la main. Le redéploiement de la centrale et son ouverture à la société civile animeront les débats. Décryptage.

Tenir un congrès confédéral au cœur d’un puissant mouvement social n’est pas une situation inédite à la CGT. En décembre 1995, tandis que le pays était paralysé par la contestation du plan Juppé, la centrale s’était réunie à Montreuil, confirmant à sa tête le secrétaire général sortant, Louis Viannet. Et en adoptant la stratégie du « syndicalisme rassemblé », comme une main tendue aux autres organisations syndicales.

En 2023, les protagonistes ont changé, mais les enjeux ne sont pas moins brûlants, alors que 3,5 millions de personnes se sont mobilisées contre la réforme des retraites jeudi 23 mars, après plus de deux mois de grèves et de manifestations.

« On ne fait pas de théorie sans pratique. L’unité syndicale est-elle utile pour le mouvement social ? Le débat sur la notion de syndicalisme rassemblé traverse la CGT. Je constate que, quand les syndicats sont unis, on bat des records de mobilisation », mesurait Philippe Martinez, dans l’Humanité magazine du 16 mars.

Le secrétaire général sortant passera le relais à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Sa succession animera une grande partie des débats, jusqu’à vendredi.

1. Un congrès en plein mouvement sur les retraites

Galvanisées par la lutte contre la réforme des retraites, les organisations ouvrières ont signé leur retour au premier plan, après une décennie d’ « atonie syndicale », assure Baptiste Giraud, maître de conférences en science politique.

Fin février, selon un sondage OpinionWay, 54 % des Français estimaient « responsable » l’attitude des confédérations. « Ce mouvement est la démonstration du rôle central qu’occupe toujours la CGT, au-delà de sa seconde place en représentativité (derrière la CFDT – NDLR), estime le chercheur. Elle reste la force en capacité de construire des mobilisations collectives. »

Des fédérations, dont l’énergie, la chimie, les ports et docks et les cheminots, se sont notamment illustrées en lançant des grèves reconductibles, en complément des journées d’action interprofessionnelle décidées par l’intersyndicale.

Plus encore, durant les six premières semaines du mouvement, la CGT a syndiqué plus de 13 000 salariés. Ces recrutements représentent, par endroits, la moitié des adhésions réalisées sur une année. En février, la CGT revendiquait 605 603 adhérents.

Pour 68 % des Français, les syndicats, dont la confédération fondée en 1895, sont renforcés par le mouvement en cours, selon un sondage Elabe pour BFMTV. Nul doute que cette situation va influer sur les débats des délégués à Clermont-Ferrand, alors que la stratégie de la CGT, et notamment l’efficacité de l’unité syndicale pour arracher des avancées, est questionnée.

2. Du syndicalisme rassemblé au rassemblement du syndicalisme ?

Après plus de deux mois de mobilisations, ponctués de manifestations record, et un passage en force à l’Assemblée par l’exécutif avec l’usage de l’article 49.3, l’intersyndicale tient bon. Philippe Martinez y voit la confirmation de la stratégie du syndicalisme rassemblé, initiée dès 1995 par la CGT.

Selon Stéphane Sirot, cette stratégie, « outil efficace pour entraîner le plus grand nombre » dans des manifestations, demeure plus « compliquée » à mettre en œuvre au moment de durcir le rapport de force, notamment dans la reconduction des grèves. L’historien du syndicalisme voit là « un sujet de débat majeur » au sein de la centrale cégétiste.

« Nous n’avons pas de véritable stratégie, c’est là le problème », confie à l’Humanité un cadre d’une grande fédération, qui pointe la difficulté, hors grand mouvement social, de mobiliser les salariés pour peser dans le rapport de force national, dans un paysage social atomisé par les lois Macron et El Khomri.

La CGT consacre une partie de son document d’orientation au problème de la convergence des luttes et à celui de l’unité pour dépasser « la division syndicale » en avançant vers l’unification du syndicalisme. La centrale présente « les échanges réguliers et anciens » avec la FSU comme « un socle solide », tout en tendant la main à Solidaires, sans préciser, pour l’heure, le cadre de ces rapprochements.

À la dernière Fête de l’Humanité, Philippe Martinez assurait : « Nous avons un socle commun très important de revendications, d’idées de transformation. Ce débat ne doit pas rester un débat de chefs. Un échange d’expériences doit se faire dans les entreprises et sur les territoires. »

Pour Stéphane Sirot, « une défragmentation du champ syndical est nécessaire, car il n’y a jamais eu autant d’organisations avec aussi peu de syndiqués. Deux grandes propositions de syndicalisme demeurent. Celle portée historiquement par la CGT, en rupture avec le capitalisme. Et celle de la CFDT, de culture chrétienne, portant la conception de partenariat social ».

Prudent, Baptiste Giraud souligne la complexité de la démarche : « Intégrer des militants venus d’une autre organisation est toujours difficile, car ils sont dotés de cultures syndicales différentes, avec des liens militants parfois conflictuels. »

3. Le défi de l’ouverture de la CGT à la société civile

C’est sans doute le principal héritage de l’ère Philippe Martinez à la tête de la centrale. En juin 2020, à l’issue du premier confinement, la CGT, Attac, la Confédération paysanne, Oxfam, Greenpeace et d’autres constituent le collectif Plus jamais ça.

Dans la centrale, ce rapprochement fait débat, notamment à cause de la présence de Greenpeace, aux positions divergentes de la CGT sur les questions énergétiques. « Au dernier congrès, la CGT a décidé, pour transformer la société, de s’ouvrir aux autres, pointe un responsable fédéral. Mais cela pose plusieurs questions : avec qui, comment, pourquoi, et sur quelles bases ? Ce débat n’a pas eu lieu concernant la participation de la CGT à Plus jamais ça, et des fédérations et des UD (unions départementales) ont l’impression que ça leur a été imposé. »

En particulier, la fédération mines-énergie a exprimé son désaccord avec la mention, dans les documents du collectif, de l’arrêt des investissements dans le nucléaire et les énergies fossiles, contradictoire de son point de vue avec la défense de l’emploi dans la production électrique.

Copilote du collectif environnement, Marie Buisson estime de son côté que « la crise climatique, les aberrations du capitalisme et la répartition des richesses entre le capital et le travail démontrent l’urgence de construire des fronts avec d’autres syndicats, des associations et des ONG pour gagner ».

Selon la secrétaire générale de la Ferc-CGT (éducation, recherche, culture), cette démarche va de pair avec le développement de la CGT, « outil syndical qui fait la preuve de son utilité dans le mouvement social ». Et le fait que « la CGT continue de mener ses batailles sur l’augmentation des salaires, avec une campagne depuis plus d’un an autour d’une rémunération minimale à 15 euros brut de l’heure, les 32 heures et la retraite à 60 ans ».

Pour Stéphane Sirot, Plus jamais ça, à l’instar du Pacte du pouvoir de vivre, regroupant la CFDT, le Secours catholique et la Fondation Abbé-Pierre, traduit la recherche de solutions à « une relative faiblesse du syndicalisme ». « Le champ syndical était hégémonique sur le discours de transformation sociale, c’est moins le cas aujourd’hui », poursuit l’historien, qui rappelle que « dans son histoire, la CGT s’est déjà rapprochée d’un certain nombre de mouvements ».

4. Une nouvelle secrétaire générale ?

Le départ de Philippe Martinez, après huit ans de mandat, est un des événements de ce 53e congrès confédéral. Pour sa succession, le secrétaire général sortant propose la candidature de Marie Buisson. Un choix approuvé par un vote de la direction confédérale. « Marie partage la conception d’ouverture de la CGT votée au précédent congrès, observe Philippe Martinez. Sa fédération est loin d’être la plus petite. La Ferc est l’une des rares à progresser, chaque année, en nombre d’adhérents, c’est un signe. »

Si ce choix est validé par le comité confédéral national (CCN) durant le congrès, Marie Buisson deviendrait la première femme à occuper cette fonction.

Cependant, selon Baptiste Giraud, « la succession de Philippe Martinez s’annonce difficile, des surprises ou un revirement ne sont pas à écarter ». Le secrétaire de l’UD des Bouches-du-Rhône, Olivier Mateu, opposant à la stratégie du « syndicalisme rassemblé », se porte candidat.

« Le choix de Marie Buisson n’est pas partagé par l’ensemble des fédérations et des UD, estime un animateur de l’une de ces dernières, parce qu’elle a porté la démarche de Plus jamais ça, avec tous les débats que cela pose. » L’intéressée assume ses convictions. «  Le changement climatique et l’épuisement de nos ressources vont impacter en premier lieu nos modes de production, tranche Marie Buisson. La lutte des classes est fondamentale. Et l’égalité salariale et les violences sexistes et sexuelles sont avant tout des questions qui touchent le travail. Le syndicalisme n’est pas que théorique. Il faut s’interroger sur sa matérialisation et faire front pour obtenir des améliorations concrètes et rapides au bénéfice de celles et ceux qui vivent du travail. »

Certaines fédérations avancent également le nom de Céline Verzeletti, membre du bureau confédéral. Pour l’heure, l’intéressée assure ne pas postuler à la succession de Philippe Martinez . La candidature de Marie Buisson à la fonction de secrétaire générale de la CGT reste la seule statutairement enregistrée.

5. Quelle structuration de la CGT face à la mutation du travail ?

C’est un enjeu de fond de ce congrès. Comment faire évoluer les structures de la CGT pour représenter l’ensemble des travailleurs, notamment les ubérisés ou employés dans la sous-traitance ?

« Les fédérations font parfaitement le travail pour ce qui concerne les syndicats d’entreprise. Mais le mouvement social en cours montre que la force de la CGT est aussi sa présence sur tout le territoire dans les structures interprofessionnelles, note Marie Buisson. Les unions locales (UL) sont les portes d’entrée dans la CGT quand une entreprise n’est pas dotée de délégués ou de syndicats. »

Pour Stéphane Sirot, « la question posée est celle du fédéralisme de la CGT », rappelant que la Confédération s’est construite sur les branches professionnelles et les bourses du travail. L’historien ajoute que « la Confédération est passée à côté de la compréhension du mouvement des gilets jaunes ».

Selon lui, « les rares épisodes de rencontres entre des cégétistes et des gilets jaunes se sont produits grâce aux structures locales ». Rattachés majoritairement aux UL, les adhérents dépourvus de syndicats d’entreprise représentent 15,5 % des troupes cégétistes.

Le document d’orientation prévoit l’organisation d’états généraux à ce sujet et la mise en œuvre d’un « travail avec les UD et les dix fédérations les plus concernées ». Pour la candidate à la fonction de secrétaire générale, « les structures de la CGT doivent évoluer avec la situation des travailleurs » pour « mieux les représenter ».

Marie Buisson ajoute : « Qu’importe la forme de travail, tout le monde doit trouver sa place à la CGT. » Enfin, outre la syndicalisation des jeunes, notamment au sein des Sela (syndicats d’étudiants salariés, lycéens et apprentis), la CGT ambitionne de syndiquer 60 000 à 70 000 travailleurs supplémentaires chaque année.


 

Le mode d'emploi du congrès

Vendredi 31 mars, la CGT aura une nouvelle personne à sa tête. Le choix de la succession de Philippe Martinez fera partie de l’ordre du jour du congrès, qui réunit mille délégués à partir de ce 27 mars à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Dès le lendemain, le vote du rapport d’activité donnera la tonalité des débats. La désignation du futur secrétaire général suit un processus bien codifié. Le futur dirigeant de la centrale doit être membre de la commission exécutive confédérale (CEC). Les candidats à l’exécutif sont proposés, de manière paritaire, par les organisations. La liste du CEC retenue, ainsi que celle de la commission financière de contrôle (CFC) feront l’objet d’un vote, lors de la réunion du comité confédéral national (CCN) du congrès, mercredi. Véritable parlement de la centrale, le CCN est composé des secrétaires généraux des fédérations et des unions départementales, « dûment mandatés par ces organisations », précisent les statuts. Le CCN fixera aussi le nombre d’élus au sein de la CEC. La CEC et la CFC seront ensuite élues par le congrès, jeudi. Le quatrième jour de congrès sera aussi celui du vote du document d’orientation. « Chaque délégué vote conformément au choix du ou des syndicats qui l’ont mandaté. Chaque syndicat représenté au congrès a droit à un nombre de voix calculé sur la base de la moyenne des cotisations réglées », précise le guide du délégué au congrès. Vendredi, enfin, une nouvelle réunion du CCN élira le bureau confédéral, ainsi que le nouveau ou la nouvelle secrétaire général(e).


 


 

La CGT tourne la page Philippe Martinez dans l’incertitude

Dan Israel et Khedidja Zerouali sur www.mediapart.fr

Le congrès confédéral qui s’ouvre ce lundi verra la nomination du, ou plus probablement, de la nouvelle secrétaire générale du syndicat. Les débats s’annoncent vifs et Marie Buisson, la candidate soutenue par le sortant, n’est pas assurée de l’emporter. Une illustration des fortes divisions internes et des doutes sur l’avenir.

Quel drôle de moment pour un tel rassemblement. Lundi 27 mars, la CGT réunit pour une semaine plusieurs centaines de ses têtes dirigeantes et de ses militantes et militants les plus aguerris dans la banlieue de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), pour son 53e congrès confédéral. L’enjeu est important, puisque c’est à l’issue du congrès qu’on saura qui prendra la suite à la tête du syndicat de Philippe Martinez, arrivé aux commandes en 2015 et qui avait annoncé fin mai qu’il comptait passer la main.

Mais le timing ne peut qu’interroger, alors que le mouvement de contestation contre la réforme des retraites n’est pas terminé et qu’une dixième journée de manifestations a été annoncée par l’intersyndicale pour mardi 28 mars. « Le congrès a déjà été repoussé, on ne pouvait plus attendre. Mais rétrospectivement, on aurait préféré qu’il se tienne en juin, c’est sûr », considère l’un des organisateurs.

Selon les statuts de la CGT, un congrès doit se tenir tous les trois ans, et le précédent a eu lieu en mai 2019. Il avait d’abord été question de l’organiser en novembre 2022, mais cela serait tombé en pleine campagne pour les élections professionnelles dans la fonction publique. Trop compliqué à mener de front, pensaient alors certaines des huiles du syndicat. On se demande comment elles envisagent la lourde semaine qui s’ouvre aujourd’hui devant elles.

De l’avis général, les débats s’annoncent houleux, et ils ne devraient pas manquer de matérialiser les lignes de fracture qui traversent le syndicat depuis de longues années. Sur la relation aux autres syndicats, sur la ligne politique, sur le nom des dirigeant·es, et sur le bilan de Philippe Martinez lui-même.

« Chez nous, les congrès peuvent se révéler particulièrement violents, et c’est encore plus le cas lorsque l’atterrissage n’est pas prêt, confie un dirigeant de fédération. Même si le succès de la lutte contre les retraites devrait un peu calmer les doutes qui sont régulièrement exprimés sur la stratégie de rapprochement entre syndicats. »

C’est en effet l’un des débats qui agite la CGT de façon récurrente : doit-elle tenir une ligne dure face au patronat et au pouvoir politique, quitte à s’isoler des autres organisations de salarié·es ? Ou faut-il diluer sa radicalité pour parvenir à faire front ensemble, y compris avec des syndicats jugés trop mous par beaucoup de ses adhérent·es ?

Depuis début janvier, Philippe Martinez, qui ne fait pas mystère de ses bonnes relations personnelles avec son homologue de la CFDT Laurent Berger, a choisi la deuxième option. Stratégie gagnante, si l’on en juge par la taille des cortèges qui se multiplient partout en France depuis plus de deux mois, établissant des records historiques de participation.

Mais sur le front des actions plus dures et des luttes locales, l’intersyndicale a longtemps patiné avant d’assister à une montée en puissance des grèves et des blocages, dans les transports, l’énergie, les raffineries ou le secteur des déchets. Et c’est ce que reproche à la direction de la CGT sa fraction la plus radicale.

« Nous, on défend une CGT à l’offensive : une organisation de lutte, de classe, de masse, de transformation sociale. En gros, marxiste révolutionnaire. “Plus d’écoute, de dialogue social”, ça, c’est le fonds de commerce de la CFDT, pas le nôtre », considère ainsi Fabien Cros.

Le délégué syndical de la raffinerie de la Mède, près de Marseille, est un bon représentant de la ligne portée par l’union départementale des Bouches-du-Rhône, dont le dirigeant, Olivier Mateu, est le seul candidat officiellement déclaré contre Marie Buisson, la dirigeante de la fédération de l’éducation, que Philippe Martinez souhaite voir prendre sa succession.

De l’avis général, Olivier Mateu, en première ligne dans la lutte contre les réquisitions des raffineries, est considéré comme trop radical et n’a guère de chances de l’emporter. D’autant qu’il n’a pas été choisi, pour le moment, pour faire partie de la nouvelle commission exécutive confédérale (CEC), la direction d’une soixantaine de personnes parmi lesquelles seront désignés les dix membres du bureau confédéral, dont le ou la secrétaire générale. La direction actuelle a rejeté sa candidature car, comme une poignée d’autres, il n’avait pas respecté la consigne de présenter au moins une femme dans la liste des candidats de son union départementale (UD) à la CEC.

Le cas Olivier Mateu, le problème Benjamin Amar  

Les critiques d’Olivier Mateu, qui juge la direction actuelle trop conciliante envers le patronat, seront brandies par beaucoup pendant le congrès, notamment par les représentant·es des fédérations de la chimie, du rail ou de l’énergie. Procès forcément désagréable pour Philippe Martinez, qui avait été élu au congrès de 2016 avec le soutien de l’aile la plus opposée au « réformisme » – en 2015, il avait pris en urgence la place de Thierry Lepaon, éjecté après des mois de polémiques autour de la rénovation de son bureau et de son appartement.

Au congrès, ne devrait ainsi pas manquer de resurgir la question, quelque peu décalée, de l’appartenance à la Fédération syndicale mondiale (FSM). L’Internationale syndicale communiste, qui compte dans ses rangs des syndicats cubains, nord-coréens ou iraniens, a été déserté par la confédération CGT en 1995, mais certaines de ses fédérations (chimie, agroalimentaire) ont réadhéré, comme les UD du Val-de-Marne et des Bouches-du-Rhône.

Dans une récente interview à La Provence, qui l’interrogeait sur les penchants prorusses très marqués de la FSM, Olivier Mateu avait indiqué ne pas considérer le président ukrainien Volodomyr Zelensky comme « un néonazi », mais comme « une marionnette des États-Unis au travers de l’Otan », qui aurait « créé les conditions d’une guerre entre les États-Unis et la Russie ». Il avait aussi déclaré qu’il « ne crach[ait] pas sur l’URSS », même si « à un moment, il y avait des problèmes de liberté ».

Ce syndicat, c’est une anarchie plus ou moins organisée. On sent encore l’héritage de l’anarcho-syndicalisme dont il est issu.

L’envie de radicalité et la fascination pour la FSM seront partagées par les amis de Benjamin Amar, de l’UD du Val-de-Marne. Mais le médiatique syndicaliste francilien, opposant déclaré à Philippe Martinez, ne devrait pas être lui-même présent. Comme Mediapart l’a raconté, Benjamin Amar a été tout récemment exclu définitivement des instances dirigeantes nationales, suite à des accusations de violences sexuelles. Déjà écarté une première fois il y a un an, il avait été réintégré en août, suite au classement sans suite de la plainte qui le visait.

Cette nouvelle exclusion surprise fait suite à l’adoption par le syndicat, après des mois de débats brûlants, d’un document définissant la conduite à tenir en cas d’accusations de violences sexuelles. Nul doute que sa perte de poste national, qui devrait lui interdire d’être présent car il ne dispose pas non plus d’un mandat de délégué de son UD, réactivera les lignes de fracture sur ce sujet qui déchire encore et toujours la CGT.

Ce type de divisions est relativement classique à la CGT. « Pour reprendre les mots de la chercheuse Françoise Piotet, ce syndicat, c’est une anarchie plus ou moins organisée. Il compte énormément de fédérations, il y a un grand sens du débat, des lignes qui s’affrontent… On sent encore l’héritage de l’anarcho-syndicalisme dont il est issu, rappelle le sociologue spécialisé Karel Yon. Par contraste, la CFDT est beaucoup plus verticale, et le ménage des opposants y a été fait ces vingt dernières années. Elle s’exprime donc d’une seule voix ou presque. »

L’écologie, ligne de fracture interne 

Mais les débats qui auront lieu, aussi virulents soient-ils, ne doivent pas masquer la vraie inquiétude de Philippe Martinez et de ses troupes : parviendront-ils à obtenir la désignation de leur candidate Marie Buisson comme nouvelle secrétaire générale ? Pour la première fois, la succession d’un secrétaire général de la CGT n’est pas bouclée à l’avance en amont du congrès, et certains évoquent « un accident toujours possible ».

Tous ont en tête le fiasco de la succession ratée de Bernard Thibault, emblématique leader de 1999 à 2013, qui avait échoué à imposer sa dauphine Nadine Prigent et n’avait finalement même pas obtenu qu’elle figure parmi les membres de la CEC. Mais Bernard Thibault avait été fixé sur le sort de sa dauphine avant le congrès…

Cette semaine, Marie Buisson n’a officiellement pas trop de soucis à se faire. Quand son nom a été proposé par Philippe Martinez cet été, la CEC l’a validé à 85 % des votes, ce qui n’a pas été contesté de façon trop vigoureuse par le Comité confédéral national (CCN), le « parlement » du syndicat qui rassemble les dirigeant·es de toutes les fédérations et des UD.

Nous considérons que la candidature de Marie Buisson n’est pas opportune. Elle ne rassemble pas les organisations de la CGT.

« À nos congrès, il y a toujours de forts débats d’orientation, je ne suis pas étonnée de cela. Mais jusqu’à preuve du contraire, ma candidature a été validée très largement par la direction sortante », déclare Marie Buisson. « Par ailleurs, insiste-t-elle, penser qu’une seule personne dirige la CGT, c’est très mal la connaître. On est plus intelligents à plusieurs, et le texte d’orientation du congrès a été travaillé très collectivement, il est issu d’un accord large et majoritaire. »

Peut-être. Mais derrière les procédures officielles, la vérité est que sa candidature ne fait pas l’unanimité, notamment parmi les fédérations les plus remuantes. « Nous considérons que la candidature de Marie Buisson n’est pas opportune. Elle ne rassemble pas les organisations de la CGT », déclare par exemple sans barguigner Sébastien Menesplier, le dirigeant de la fédération de l’énergie, dont le nom a un temps circulé comme candidat potentiel. « J’ai fait une intervention en fin d’année 2022 pour expliquer nos positions. Au congrès, au moment du vote, il ne faudra pas venir nous dire qu’il est inadmissible qu’on vote contre elle. »

« Marie Buisson représente une CGT plus ouverte vers un monde du travail qui a changé, mais aussi vers des ONG, et vers l’unité syndicale », défend Philippe Martinez. À la tête d’une fédération loin d’être majoritaire dans son champ, l’éducation, elle est surtout connue en interne pour son rôle de cheville ouvrière de Plus jamais ça, le collectif lancé par la CGT en partenariat avec des ONG écolos comme Greenpeace ou Oxfam.

Et si, à l’extérieur, elle fait figure de syndicaliste ouverte sur les enjeux de société contemporains, attentive à la place des femmes et soucieuse de se rapprocher de l’écologie politique, ce sont bien ces options qui crispent une partie des troupes.

Les secteurs de l’industrie ou de l’énergie, habitués à peser largement sur les positions de la CGT, ne goûtent guère ses positions en faveur de l’écologie politique, incarnées par Plus jamais ça. « Ce collectif disait qu’il fallait fermer les centrales au charbon, alors même que les travailleurs concernés réfléchissent à des projets de reconversion pour garantir l’avenir des sites industriels, indique Sébastien Menesplier. Nous aurions préféré qu’on insiste sur les reconversions possibles pour assurer le maintien de l’emploi et développer de nouvelles sources d’énergie. »

Réduire mon parcours militant à Plus jamais ça, ce n’est pas juste. Je suis militante à la CGT depuis plus de 20 ans.

Le patron du secteur de l’énergie dit aussi tout le mal qu’il pense des positions antinucléaires de Plus jamais ça. « Nous sommes favorables au renouvellement du parc nucléaire, et pour la construction de nouveaux réacteurs », rappelle-t-il.

« Personne ne peut demander à quelqu’un qui a un travail qui pollue d’arrêter comme si cela était simple, convient Marie Buisson. Mais nous sommes tous d’accord pour dire qu’il est important de se poser la question de comment faire évoluer notre travail. Cela fait plusieurs congrès que nous votons le fait d’allier fin du monde et fin du mois. »

Elle insiste aussi sur son parcours, pour se détacher du collectif clivant : « Réduire mon parcours militant à Plus jamais ça, ce n’est pas juste. Je suis militante à la CGT depuis plus de 20 ans, je suis secrétaire générale de ma fédération depuis six ans, je participe à la direction confédérale depuis trois ans. »

Céline Verzeletti, candidate plus consensuelle ? 

L’inquiétude qui parcourt le premier cercle autour de Philippe Martinez, et notamment sa directrice de cabinet Elsa Conseil, s’incarne en une femme, membre du bureau confédéral mais ayant plusieurs fois fait part de ses réticences face à la ligne de la direction, sur l’écologie ou sur la sévérité des sanctions envers les auteurs de violences sexistes et sexuelles : Céline Verzeletti.

Cette ancienne surveillante pénitentiaire, codirigeante de l’Union fédérale CGT des syndicats de l’État est avenante et habituée des médias. Mediapart l’avait interrogée place de la Concorde le 16 mars, juste après l’adoption à l’Assemblée de la réforme des retraites par le biais de l’article 49-3 de la Constitution.

Céline Verzeletti pourrait se révéler plus consensuelle parmi ses camarades que Marie Buisson. Mais alors que son nom circule depuis plusieurs mois, elle a bien pris soin de ne jamais faire acte de candidature, pour éviter l’accusation d’être à l’origine des divisions.

Sa seule marque officielle d’intérêt ? Une phrase le 7 mars, pour dire à l’agence de presse spécialisée AEF que « certaines organisations pensent que [sa candidature] permettrait un meilleur rassemblement ». Sur France Inter le 23 mars, elle s’est encore refusée à en dire plus : « Ce sera en fonction des orientations qui seront adoptées au congrès et des débats, c’est vraiment les syndicats et le congrès qui vont décider de tout ça. »

Quelle que soit la candidate qui sera désignée vendredi, à la fin du congrès, elle sera la première femme secrétaire générale de la CGT.

Pourtant, le 1er mars, c’est bien son nom qui a été proposé lors d’une réunion informelle des plus grosses fédérations de la CGT : santé, services publics, cheminots, énergie, fonctionnaires de l’État. « Elle semble réunir les conditions d’un large accord, d’un rassemblement de l’ensemble des organisations de la CGT, et la possibilité d’un travail collectif au sein d’un bureau confédéral solide et d’une CEC », indique une note rédigée suite à cette réunion.

En tant que femme, elle prive l’entourage de Philippe de Martinez de l’un de ses arguments phares pour imposer Marie Buisson : quelle que soit la candidate qui sera désignée vendredi, à la fin du congrès, elle sera la première femme secrétaire générale de la CGT. Nerveux, Philippe Martinez a fait remarquer le 22 mars au Monde que « pour Céline Verzeletti, tout semble avoir été préparé lors de réunions hors statut ». Ce qui « est un problème, car, officiellement, ça na été discuté nulle part ».

Pour autant, rien n’est joué. Et parmi les congressistes et leurs allié·es, les paris sont ouverts. « Même si les grosses fédés préfèrent Céline Verzeletti, les UD sont légitimistes et suivront Philippe Martinez, même en bougonnant », avance l’un. « C’est du 50-50, incertitude totale », prévient un autre.

Un scénario revient souvent dans les pronostics : Marie Buisson pourrait être élue, en échange d’une entrée massive au comité exécutif, voire au bureau confédéral, des tenants d’une ligne plus « dure » ou « identitaire » que celle qu’elle porte. « Elle a pour l’instant du mal à constituer son équipe », relève un bon connaisseur.

Philippe Martinez accusé d’autoritarisme

Tous et toutes s’accordent en revanche à souligner que cette querelle de ligne se double aussi d’une critique de la manière dont Philippe Martinez a dirigé la confédération ses dernières années. Certes, tenir la barre d’une maison aux composantes si conflictuelles en n’hésitant pas à aller à la castagne nécessite de surveiller chacune de ses paroles, et userait le mieux disposé des dirigeants. Mais avec le duel qui s’annonce pour sa succession, il paierait aussi son autoritarisme – un qualificatif qui le poursuit depuis son arrivée à la tête du syndicat.

« Lancer Plus jamais ça en s’engageant avec Greenpeace sans impliquer la fédération de l’énergie, ce n’est pas très raisonnable », pointe le politiste Jean-Marie Pernot, qui connaît très bien la CGT et plaidait pour un rapprochement avec la CFDT avant que l’intersyndicale ne soit un succès. « Même chose pour ses annonces répétées de sa volonté d’un rapprochement organique avec la FSU et Solidaires, sans en avoir jamais discuté nulle part… Imposer ces évolutions comme il l’a fait présente le risque de bloquer les évolutions, voire de provoquer un retour en arrière. »

Pour le chercheur, le leader cégétiste « a aussi sans doute cherché à créer un mouvement interne au syndicat suffisamment puissant pour renverser la table, et déplacer les termes du débat afin de ne pas affronter ses opposants sur des sujets qu’il juge d’avant-hier ». Mais « cette méthode a des limites : les enjeux de reconstruction sont tels qu’ils ne peuvent pas être relevés dans un climat de tension aussi extrême ».

Quand tu es en désaccord avec lui, tu passes tout de suite dans le camp des opposants, c’est sans nuance.

En interne, certains, qui ne se décrivent pas comme des opposants, ne cachent plus leur désarroi. « Le principal conflit tourne autour de sa méthode de fonctionnement, autour d’un tout petit noyau, même pas du bureau confédéral. Cela a fini par braquer beaucoup de monde. De ce point de vue, son mandat de dirigeant est un échec », soupire un responsable de fédération.

Une situation qui ne se serait pas améliorée depuis l’automne, alors qu’il s’est visiblement détendu lors de ses interventions publiques depuis qu’il a annoncé qu’il quittait son poste : « Quand tu es en désaccord avec lui, tu passes tout de suite dans le camp des opposants, c’est sans nuance. Le peu de gens qui ont essayé de faire une synthèse entre les différents courants ces derniers mois ont été la cible de son hostilité. »

Le choix de Marie Buisson ou de Céline Verzeletti ne réglera de toute manière pas les problèmes de la CGT d’un coup de baguette magique. Quatre ans après le précédent congrès, les incertitudes sur son avenir ne sont pas levées. Forte de plus de 600 000 adhérents, et avec des nouvelles adhésions en nombre depuis le début du mouvement contre la réforme des retraites, la CGT n’en est pas moins en déclin de ce point de vue.

Surtout, c’est sous la direction de Philippe Martinez que la CGT a été dépassée par la CFDT en nombre d’électeurs, rétrogradant en deuxième position. « Elle perd des centaines de milliers de voix aux élections professionnelles, rappelle Karel Yon. Les autres syndicats aussi, mais à une vitesse moins forte. Et ce problème-là, personne ne veut en parler dans le syndicat. »

publié le 27 mars 2023

Les syndicats inquiets face à la répression tous azimuts

Samuel Eyene sur www.humanite.fr

À l’approche de la 10e journée de mobilisation, prévue ce mardi 28 mars, les organisations syndicales s’alarment devant la hausse des cas de violences policières contre les manifestants.

«Où est la démocratie quand un gouvernement interdit les rassemblements et manifestations, réprime, tabasse, mutile le mouvement social ? » s’inquiètent, dans un communiqué, la fédération SUD rail et l’union syndicale Solidaires. Alors que la dernière journée de mobilisation a été marquée par un regain de participation de la population et un soutien populaire toujours plus fort, elle a également été le théâtre de nombreuses violences.

De nombreux incidents impliquant les forces de sécurité ont été dénoncés par des participants, dont Émilie Chloé Trigo. Secrétaire national de l’Unsa, elle a affirmé sur Twitter que les CRS « ont envoyé des bombes de gaz lacrymogène par dizaines » aux abords du carré de tête , jeudi dernier. « Je me suis retrouvée seule, dans un nuage blanc et opaque, pendant de longues minutes, ajoute-t-elle.  Pour la première fois depuis neuf manifestations, j’ai réellement eu très peur et je peux le certifier : le cortège intersyndical a été gazé pour qu’il n’atteigne pas Opéra. » Et la CGT de déplorer « des dizaines de blessés, dont certains gravement, à Paris et en province », le même jour, dans un communiqué. Des incidents parmi tant d’autres. À tel point que les organisations syndicales s’alarment de l’explosion de violences policières à la veille d’une nouvelle journée de grève et de manifestations. Laurent Escure, président de l’Unsa, a rebondi sur le témoignage d’Émilie Chloé Trigo, s’inquiétant notamment que « le droit de manifester pacifiquement ne soit pas respecté ».

« Une stratégie pour faire pourrir le mouvement »

« Nous mettons en garde le gouvernement sur sa stratégie de répression du mouvement social pour tenter de le faire taire ! » s’est insurgé de son côté SUD rail, au lendemain de la journée de mobilisation. « Un de nos camarades, agent de maintenance au matériel depuis plus de vingt-cinq ans à la SNCF, a été touché très gravement ; il a dû être opéré en urgence de l’œil. Un second a été roué de coups et a eu le crâne ouvert », a témoigné la fédération. Pour Catherine Perret (CGT), la méthode de l’exécutif, « c’est une stratégie minoritaire de faire pourrir un mouvement social et de faire peur aux gens en employant la violence, et j’ose parler de violences policières », observe-t-elle auprès de l’AFP.

Face à cette montée des violences, l’alliance écologique et sociale Plus jamais ça (une trentaine d’associations et de syndicats, dont la FSU, la CGT et Solidaires) a publié une tribune, la même matinée, dans le journal  le Monde. Intitulée « Nos organisations alertent sur l’arbitraire policier et juridique mis en place comme stratégie de répression des manifestations », elle condamne notamment la tactique orchestrée par les autorités publiques à l’encontre des personnes mobilisées comme à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), en octobre 2022. « Cette répression s’est d’abord illustrée par les poursuites engagées contre les manifestants opposés aux méga-bassines avec une dérive extrêmement grave de l’État visant à criminaliser, intimider et museler les mouvements sociaux », expliquent les signataires. Et pour le collectif, ce système d’entrave à la liberté de manifestation s’inscrit dans la continuité d’un autre mouvement social, celui des « gilets jaunes ».


 


 

Violences d'État. À Sainte-Soline, la fuite en avant

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Dans les Deux-Sèvres, samedi 25 mars, des dizaines de milliers d’opposants aux méga-bassines ont bravé l’interdiction de manifester. De violents heurts ont fait de nombreux blessés, tandis que l’arrivée des secours a été entravée par les gendarmes.

Météo France annonçait, samedi, de la pluie dans les Deux-Sèvres. Dans le petit village de Sainte-Soline, d’à peine 350 âmes, l’eau n’est finalement pas tombée. Mais, autour d’une méga-bassine de 628 000 mètres cubes en construction, il a plu, tout un après-midi, des grenades lacrymogènes et de désencerclement.

Plus de 4 000, selon un chiffre avancé par le ministre de l’Intérieur, au cours de violents heurts entre gendarmes et opposants à ces immenses retenues d’eau destinées à l’irrigation des cultures.

Le point de ralliement était fixé plus tôt dans la journée, dans la commune voisine de Vanzay, en bordure de la zone d’interdiction de circulation et de manifestation. Des convois de voitures vont s’étaler sur des kilomètres pour y accéder en contournant les barrages.

Une randonné champêtre d'environ une heure trente

Dans un champ des plus boueux servant d’arrière-base, on croise des drapeaux de Greenpeace, Solidaires, la CGT, la Confédération paysanne ou encore Extinction Rebellion. Les organisateurs parlent de 30 000 manifestants venus de toute la France et même de l’étranger avec un objectif commun : mettre hors d’état de nuire la méga-bassine, située à environ six kilomètres, qui servira à pomper l’eau des nappes phréatiques au bénéfice de quelques agriculteurs.

« Il y a six ans, on partait de rien, mais la médiatisation a fait grossir les rangs. Une bonne partie du pays sait maintenant ce qu’est une méga-bassine », se félicite Julien Le Guet, porte-parole du collectif Bassines non merci et figure de la lutte.

Vers 11 heures, et dans la bonne humeur, est donné le top départ d’une randonnée champêtre d’environ une heure trente pour rejoindre le chantier. Ils chantent On est l’eau sur l’air d’On est là. Baptisés de noms d’animaux menacés par le projet (outarde, loutre et anguille), trois cortèges se séparent. L’un regroupe de nombreuses familles et la plupart des élus. Les deux autres, plus mobiles, coupent à travers champs.

Le dispositif policier aurait coûté 5 millions d’euros

Sur le parcours, aucun policier, contrairement à la mobilisation d’octobre 2022, qui avait très vite dégénéré. Ce qui n’empêche pas les marcheurs du jour de craindre les échauffourées. « On ne vient pas pour ça mais si on nous attaque, on répondra, se désolent Isabelle et Éric. Il faut se battre contre cet accaparement de la ressource. On voit bien qu’il y a de moins en moins d’eau dans les rivières. »

Le mot « accaparement » revient souvent. « La guerre de l’eau a déjà commencé. Je viens car je suis inquiète pour l’avenir de mes petits-enfants », explique Maud, la cinquantaine, en sautant par-dessus un fossé. Au loin, un monticule de terre apparaît, en haut duquel des gendarmes sont juchés.

« Mettez vos lunettes (de piscine – NDLR), ça va piquer. Et restez groupés pour qu’on puisse vous protéger ! » lance un homme en bleu de travail, tenue emblématique de cette lutte, dans l’un des deux cortèges de tête.

Des milliers de personnes arrivent alors au pied de la méga-bassine. Tout autour de la retenue, des camions de gendarmerie en enfilade forment une muraille. D’après Benoît Biteau, eurodéputé écologiste, le dispositif policier (3 200 agents et plusieurs hélicoptères) aurait coûté 5 millions d’euros. « Voilà à quoi servent nos impôts : à protéger des intérêts privés ! » tance une trentenaire lyonnaise.

« No bassaran ! »

Très vite, les hostilités démarrent, sans que l’on sache qui les a lancées. Une petite partie du cortège– part à l’assaut en criant : « No bassaran ! » Les manifestants pacifiques, ultramajoritaires, restent en retrait. Beaucoup sont interloqués par la violence inouïe qui se déploie sous leurs yeux. Des pierres volent, des feux d’artifice explosent et des cocktails Molotov sont lancés.

Quatre véhicules sont incendiés. Les gendarmes répliquent avec des tirs de LBD, de gaz lacrymogène et de grenades. Ils défendent le fort, à savoir un cratère vide. Trop souvent des opposants crient « Médic ! » en pointant un blessé au sol.

« Évidemment que ça me fait peur, mais j’en avais marre de ne pas être dans l’action. Le futur m’angoisse et ça me fait du bien d’être avec tout ce monde. On a besoin de changer le niveau de radicalité », affirme Fantine, dans la foule paisible obligée de reculer, les yeux rougis par les gaz lacrymogènes.

Un peu plus loin, les blessés, qui affluent par dizaines, sont regroupés pour être soignés. Ils seront plus de 200, selon les organisateurs, dont 10 hospitalisations et un pronostic vital engagé.

Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a déploré 28 gendarmes blessés. Des élus insoumis et écologistes en écharpe décident ensuite de faire une chaîne humaine, alors que des gendarmes voltigeurs sur des quads débarquent à vive allure. « Pas de provocation. On est là pour protéger les blessés ! » hurle Benoît Biteau pour calmer les quelques manifestants qui chantent Tout le monde déteste la police !

« Entrave à l’intervention des secours »

Il ne faut pas longtemps pour que les voltigeurs tirent dans le tas, en plein milieu des blessés au sol, transportés à la hâte un peu plus loin. Les grenades explosent, provoquant un mouvement de foule.

Les quelques centaines de personnes se trouvent coincées entre un fossé de deux mètres et le brouillard piquant. « Si les CRS étaient restés chez eux, il n’y aurait pas eu d’affrontements. C’est un trou avec de l’eau : il n’y a rien à casser. On en a ras le bol : on est venus parler d’écologie et le maintien de l’ordre, c’est du ressort du ministère de l’Intérieur », s’agace Marine Tondelier, secrétaire nationale d’EELV.

Des élus de gauche « irresponsables », a jugé Marc Fesneau, le ministre de l’Agriculture. Sans qui, pourtant, les blessés – dont certains dans un état grave comme une jeune fille éborgnée – auraient attendu bien plus longtemps avant d’être pris en charge.

Il a fallu que Benoît Biteau joigne le cabinet de la première ministre pour débloquer les secours et que Marine Tondelier négocie pour que le Samu puisse intervenir. « Nos observateurs ont constaté l’entrave par les forces de l’ordre à l’intervention des secours pour une situation d’urgence absolue », a affirmé la Ligue des droits de l’homme.

Peu avant 16 heures, les derniers manifestants quittent le champ de bataille sur un constat amer. « Les capitalistes privatisent l’eau pour sécuriser leurs profits à nos frais, alerte Hugo Blossier, ancien secrétaire départemental PCF de la Vienne. Ils ont l’appui total du gouvernement, prêt à mettre tous les moyens pour accéder à leurs désirs, que ce soit pour nous faire bosser plus longtemps ou s’accaparer l’eau. » Les opposants aux méga-bassines le promettent déjà : ils reviendront.


 


 

Violences policières : la France montrée du doigt dans le monde entier

Jérôme Hourdeaux sur www.mediapart.fr

Les dérives du maintien de l’ordre en France depuis l’activation de l’article 49 alinéa 3 par le gouvernement ont depuis été dénoncées par l’ensemble de la société civile, les autorités administratives indépendantes, ou encore le Conseil de l’Europe et les Nations unies.

SiSi les images de violences policières accompagnent désormais chaque manifestation ou mouvement social, celles de ces deux dernières semaines, prises lors de manifestations contre la réforme des retraites et lors de celle de samedi à Sainte-Soline, suscitent une vague d’indignations rarement vue.

Dimanche 26 mars, un collectif d’ONG ayant envoyé sur le terrain des « observatoires » faisait un premier bilan du week-end de violences ayant fait plus de 200 blessés, dont 40 dans un état grave, parmi les manifestants et les manifestantes venues s’opposer au projet de mégabassines voulu par le gouvernement.

« Dès nos premières observations le vendredi, nous avons constaté le bouclage ultra-sécuritaire de la zone », explique le rapport provisoire, rédigé sur la base de constatations faites par six observatrices et observateurs appartenant à une dizaine d’associations dont la Ligue des droits de l’homme (LDH), le Syndicat des avocats de France (SAF), le Mouvement contre le racisme et l’amitié entre les peuples (MRAP) ou encore l’Observatoire des libertés publiques.

Il décrit une répression implacable de la moindre tentative de rassemblement. « Dès l’arrivée des cortèges sur le site de la bassine, les gendarmes leur ont tiré dessus avec des armes relevant des matériels de guerre [...]. Des grenades ont été envoyées très loin et de manière indiscriminée », détaille le rapport.

« De manière générale, nous avons constaté un usage immodéré et indiscriminé de la force sur l’ensemble des personnes présentes sur les lieux, avec un objectif clair : empêcher l’accès à la bassine, quel qu’en soit le coût humain », concluent les observatoires des associations.

Ces nouvelles scènes de violences arrivent alors que, depuis l’ouverture de la crise politique par l’usage de l’article 49 alinéa 3 par le gouvernement, les appels se multiplient pour demander au gouvernement de mieux encadrer les opérations de maintien de l’ordre et de garantir la liberté de manifester des citoyen·nes. Des appels émanant de la société civile mais également d’institutions, en France et à l’international.

Dès le lundi 20 mars, le rapporteur spéciale des Nations unies pour la liberté de réunion, Clément Voulé, faisait part de ses préoccupations à la vue des premières manifestations contre la réforme des retraites après le déclenchement de l’article 49 alinéa 3.

« Je suis de très près les manifestations en cours et rappelle que les manifestations pacifiques sont un droit fondamental que les autorités doivent garantir et protéger, écrivait-il sur Twitter. Les agents des forces de l’ordre doivent les faciliter et éviter tout usage excessif de la force. »

Les violences doivent cesser.

Vendredi dernier, c’est la commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatović, qui publiait un communiqué s’inquiétant de l’évolution de la situation en France. « Les conditions dans lesquelles les libertés d’expression et de réunion trouvent à s’exercer en France dans le cadre de la mobilisation sociale contre la réforme des retraites sont préoccupantes », écrivait-elle.

La commissaire prenait soin de préciser que des violences avaient également été commises par des manifestantes ou des manifestants. Mais celles-ci « ne sauraient justifier l’usage excessif de la force par les agents de l’État. Ces actes ne suffisent pas non plus à priver les manifestants pacifiques de la jouissance du droit à la liberté de réunion ».

« Les violences doivent cesser. C’est une condition nécessaire à l’exercice effectif des libertés d’expression et de réunion, ainsi qu’à la confiance entre la population et les forces de l’ordre », concluait Dunja Mijatović en citant les « recommandations » formulées par les deux autorités administratives indépendantes françaises chargées de la protection des droits humains, la Défenseure des droits et la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH).

La première a publié un communiqué mardi 21 mars dans lequel la Défenseure des droit, Claire Hédon, se disait « préoccupée par les vidéos circulant sur les réseaux sociaux, de nombreux articles de presse et saisines reçues par l’institution sur de possibles manquements déontologiques dans le maintien de l’ordre au cours des évènements des jours derniers ».

En conséquence, la Défenseure rappelait ses recommandations prévoyant, notamment, d’« encadrer strictement les contrôles d’identité, les fouilles et filtrages », de limiter le recours à la technique dite de la « nasse » à un usage nécessaire et proportionné, et de « recentrer le maintien de l’ordre sur la mission de police administrative de prévention et d’encadrement de l’exercice de la liberté de manifester, dans une approche d’apaisement et de protection des libertés individuelles ».

Les autorités publiques doivent rappeler fermement aux agents des forces de l’ordre le cadre légal.

La CNCDH se disait quant à elle, dans un communiqué diffusé jeudi 23 mars, « très préoccupée par certains agissements des forces de l’ordre observés » depuis l’activation de l’article 49 alinéa 3. « La multiplication des violences policières captées par des téléphones portables et diffusées sur les réseaux sociaux démultiplie leur impact sur la population et jette le discrédit sur l’ensemble des forces de l’ordre soumis à un devoir d’exemplarité », écrivait la commission.

« Les autorités publiques doivent rappeler fermement aux agents des forces de l’ordre le cadre légal de leurs interventions, au service de la garantie des libertés fondamentales, poursuivait son président, Jean-Marie Burguburu. L’autorité judiciaire doit également pleinement jouer son rôle de gardien de la liberté individuelle. »

L’ensemble de la société civile concernée s’est également exprimée pour appeler le gouvernement à faire stopper les violences policières. « Le ministre de l’intérieur doit mettre fin aux violences policières contre les journalistes qui couvrent les manifestations contre la réforme des retraites », affirme ainsi Reporters sans frontières dans un communiqué publié vendredi 24 mars.

Le même jour, la LDH et la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) publiaient un communiqué commun appelant « à l’arrêt immédiat des violences policières et à la reprise d’un débat démocratique serein dans le respect des principes constitutionnels ».

La veille, c’est Amnesty International qui dénonçait « un recours excessif à la force et aux arrestations abusives ». Dans son communiqué, l’ONG listait les manquements constatés : « utilisation abusive des matraques », « utilisation abusive des lacrymogènes », « utilisation abusive de grenades de désencerclement » et « arrestations abusives ».

Notre place n’est pas aux côtés des préfets pour préparer la répression des manifestants.

Du côté des organisations professionnelles du secteur de la justice, le Syndicat de la magistrature (SM) a dénoncé, lundi 20 mars, la multiplication des arrestations et des placements en garde à vue. Dans son communiqué, le SM appelait ses membres « à refuser de donner un vernis judiciaire à des opérations de police qui ne sont plus au service de la protection de la population mais de sa répression ».

« Notre place n’est pas aux côtés des préfets pour préparer la répression des manifestants mais de protéger les justiciables dans l’exercice de leur citoyenneté, poursuivait le syndicat. Notre contrôle de toutes les procédures initiées lors des manifestations doit être exigeant et minutieux. »

Le même jour, le Syndicat des avocats de France (SAF) appelait également les « magistrats saisis de ces affaires de faire preuve d’indépendance et de responsabilité, et de ne pas tomber dans une répression judiciaire disproportionnée qui viendrait s’ajouter à celle policière ».

C’est encore un collectif de trente-six avocates et avocats, dont le président de la LDH Patrick Baudouin, qui a pris la plume lundi 27 mars pour exprimer, dans une tribune publiée dans Le Monde, leur « plus grande préoccupation face à la politique d’arrestations préventives mise en œuvre sous l’autorité du préfet de police ».

« Non seulement cette politique contrevient aux plus essentielles de nos libertés individuelles et collectives, liberté d’aller et venir, liberté de se réunir, liberté de manifester, écrivent les signataires, mais encore, elle dissuade les citoyennes et les citoyens de participer aux manifestations et à la vie démocratique de notre pays ».

Dans le même temps, la LDH a lancé sur son site une pétition s’adressant directement à la première ministre, Élisabeth Borne, et son ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, pour leur demander de mettre fin « à l’escalade répressive ».

« Le territoire français et les grandes villes plus particulièrement sont depuis plusieurs jours le théâtre d’opérations de maintien de l’ordre de grande ampleur, violentes et totalement disproportionnées », y écrit Patrick Baudouin.

La pétition formule une série de demandes dont la suppression de la « BRAV-M », l’unité de policiers motorisés accusée de nombreuses violences, l’interdiction de la nasse ainsi que des techniques d’immobilisation mortelles et des armes de guerre ou encore la suppression de l’article 222-14-2 du Code pénal qui sert de base légale à de nombreuses interpellations préventives.

« C’est là le préalable à un avenir commun apaisé, insiste la LDH. Car le risque d’un ordre qui déborde, c’est d’être lui-même bientôt débordé face aux tensions et à la radicalité qu’il exacerbe. »


 


 

Tribune d’avocats contre le recours aux arrestations préventives et arbitraires” publiée dans le Monde

https://www.ldh-france.org

Tribune collective signée par Patrick Baudouin, président de la LDH

Ce jeudi 23 mars, le Préfet de police a affirmé qu’ « il n’y a pas d’interpellations préventives, ça n’existe pas dans notre pays ». La veille, le Ministre de l’Intérieur a affirmé, à tort, que la participation « à une manifestation non déclarée est un délit qui mérite interpellation ». Nous, avocates et avocats, exprimons notre plus grande préoccupation face à la politique d’arrestations préventives mise en œuvre sous l’autorité du Préfet de police dans le cadre des manifestations contre la réforme des retraites et le recours à l’article 49, alinéa 3, de la Constitution.

Cette réforme, ainsi que les modalités de son adoption au Parlement, ont donné lieu à des mobilisations parmi les plus importantes que notre pays ait connues. Jusqu’à l’annonce par la Première ministre de l’engagement de la responsabilité de son gouvernement, elles se sont déroulées dans le calme. Depuis le 16 mars 2023, près de 900 personnes ont été interpellées et placées en garde à vue dans le cadre de manifestations à Paris. Largement évoquées par la presse, ces arrestations visent indifféremment touristes, promeneurs et manifestants, mineurs pour certains. À la suite de ces gardes à vue qui ont pu durer plusieurs dizaines d’heures, la grande majorité de ces personnes ont bénéficié d’un classement sans suite.


Ces éléments indiquent que le Préfet de police a intégré à sa politique de maintien de l’ordre le recours systématique aux interpellations préventives.

Cependant, d’interprétation stricte, la loi pénale n’autorise le recours à la garde à vue qu’à l’égard de la personne à l’encontre de laquelle il existe une ou plusieurs raisons plausibles de penser qu’elle a commis ou tenté de commettre une infraction punie d’une peine d’emprisonnement. Force est de constater qu’en refusant de poursuivre les personnes interpellées, l’autorité judiciaire admet l’absence de la moindre infraction constituée à l’égard des intéressés. Les enquêtes journalistiques et les témoignages des personnes interpellées montrent que notre procédure pénale est instrumentalisée au profit d’une politique de maintien de l’ordre pour le moins particulière.

Soit ces arrestations, menées par l’autorité administrative, interviennent contre des individus dont on présume la volonté de commettre une quelconque infraction, elles sont alors préventives ; soit ces arrestations interviennent après qu’une infraction a été commise mais contre des individus pris au hasard dans la foule, elles sont alors arbitraires.

Dans un cas comme dans l’autre, elles sont illégales.

Non seulement cette politique contrevient aux plus essentielles de nos libertés individuelles et collectives, liberté d’aller et venir, liberté de se réunir, liberté de manifester, mais encore, elle dissuade les citoyennes et les citoyens de participer aux manifestations et à la vie démocratique de notre pays.

Nous nous opposons fermement à ces méthodes et appelons le Ministre de l’Intérieur et le Préfet de police à y mettre fin.

Signataires : Arié ALIMI, avocat au Barreau de Paris et membre du Bureau national de la LDH (Ligue des droits de l’Homme) ; Sophie ALLAERT, avocate au Barreau de Paris ; Patrick BAUDOUIN, avocat au Barreau de Paris, Président de la LDH (Ligue des droits de l’Homme) ; Thomas BIDNIC, avocat au Barreau de Paris ; Thomas BODIN, avocat au Barreau de Paris ; Sophie BONAMOUR, avocate au Barreau de Paris ; William BOURDON, avocat au Barreau de Paris, Ancien Secrétaire de la Conférence ; Vincent BRENGARTH, avocat au Barreau de Paris ; Anne CHIRON, avocate au Barreau de Paris ; Lionel CRUSOE, avocat au Barreau de Paris ; Edouard DELATTRE, avocat au Barreau de Paris ; Léa DORDILLY, avocate au Barreau de Paris, Ancienne Secrétaire de la Conférence ; François EXPERT, avocat au Barreau de Paris ; Nina GALMOT, avocate au Barreau de Paris ; Marie GEOFFROY, avocate au Barreau de Paris ; Inès GIACOMETTI, avocate au Barreau de Paris ; Lisa GIRAUD, avocate au Barreau de Paris ; Elisa GRIMALDI, avocate au Barreau de Paris ; Constance HANNEL, avocate au Barreau des Hauts-de-Seine ; Sabrina HASSAINI RACHID, avocate au Barreau de Paris ; Manon HENRY, avocate au Barreau de Paris ; David KOUBBI, avocat au Barreau de Paris ; Anne-Sophie LAIRD, avocate au Barreau de Paris ; Gaspard LINDON, avocat au Barreau de Paris, Ancien Secrétaire de la Conférence ; Flora MAINARDI, avocate au Barreau de Paris ; Christelle MAZZA, avocate au Barreau de Paris ; Soraya NOUAR, avocate au Barreau de Paris ; Marie OLLIVIER, avocate au Barreau de Paris ; Marion OGIER, avocate au Barreau de Paris et membre du Comité national de la LDH (Ligue des droits de l’Homme) ; Félix PELLOUX, avocat au Barreau de Paris ; François SAINT-PIERRE, avocat au Barreau de Paris ; Jean-Baptiste SOUFRON, avocat au Barreau de Paris ; Georges TSIGARIDIS, avocat au Barreau de Paris ; Fanny VIAL, avocate au Barreau de Paris, Ancienne Secrétaire de la Conférence ; Hugues VIGIER, avocat au Barreau de Paris

Elèves-avocats à l’initiative de la tribune : Elliot BERSEGOL, élève-avocat à l’Ecole de formation des Barreaux du ressort de la cour d’appel de Paris ; Théo LAMBALLE, élève-avocat à l’Ecole de formation des Barreaux du ressort de la cour d’appel de Paris

Paris, le 27 mars 2023

  publié le 27 mars 2023

Pour ravitailler les grévistes : une alliance entre paysans, cantines collectives et salariés en lutte

par Sophie Chapelle sur https://basta.media/

Des produits frais et locaux sont distribués sur les piquets de grève de Touraine. Objectif : aider les salariés en lutte à tenir et favoriser les discussions entre mondes ouvrier et paysan. A la manœuvre : une cantine, La Louche finale.

Ces paniers de fruits et légumes locaux réchauffent les cœurs des grévistes, et celui de Romain Henry, paysan, qui assure la distribution aux cheminots. « Ravitailler les piquets de grève est essentiel pour construire un rapport de forces victorieux sur le terrain », estime le porte-parole de la Confédération paysanne d’Indre-et-Loire.

60 paniers de légumes, pain, pommes et fromages de brebis ont ainsi été livrés le 7 mars aux soixante grévistes du technicentre SNCF de Saint-Pierre-des-Corps, à côté de Tours. « On organise le soutien avec un sens énorme de solidarité. Les collègues savent la valeur qu’il y a dans le panier, ça a beaucoup de sens de faire ça », ajoute l’agriculteur.

Le 14 mars, c’était au tour des gaziers en grève sur le site de Storengy à Céré-la-Ronde de bénéficier de denrées produites localement. Et le 20 mars, les grévistes de la centrale nucléaire de Chinon ont vu ainsi leur petit déjeuner offert sur le piquet de grève qu’ils tenaient.

Au cœur de cette logistique se trouve La Louche finale, une cantine de luttes créée fin 2022 en Touraine. « La Louche finale a organisé la collecte à prix coûtant des produits de nos fermes », explique Romain Henry. « On veut être un outil d’appui à des moments de luttes », précise Violette*, bénévole à la Louche finale.

Défendre un modèle paysan

La structure a un souci constant : soutenir les productrices et producteurs locaux en s’approvisionnant en priorité auprès d’eux et en les rémunérant. « Il s’agit de défendre un modèle paysan avec ce qu’on cuisine. » À chaque mobilisation depuis le 19 janvier 2023, des fermes locales d’Indre-et-Loire approvisionnent via cette cantine le mouvement social.

L’idée d’approvisionner les lieux de luttes remonte, dans la région, à 2019 lors du mouvement d’alors contre la réforme des retraites, qui voulait instaurer une retraite à points. « Les mobilisations de convergence étaient très fortes, se souvient Romain Henry. On savait qu’on ne pouvait pas quitter nos fermes, car les seules personnes qu’on allait bloquer, c’était nous-mêmes. Mais on était plusieurs collègues paysans à vouloir contribuer en approvisionnant les piquets de grève, soit en dons, soit en prix coûtant. » Avec cette conviction : « Les grandes conquêtes sociales se sont faites quand les mouvements paysans et les ouvriers ont été ensemble. Nos luttes paysannes sont les mêmes que celles des salariés, il faut s’unir. »

« Les grandes conquêtes sociales se sont faites quand les mouvements paysans et les ouvriers ont été ensemble. »

Si la grève prit fin en décembre 2019, la dynamique s’est poursuivie avec l’organisation d’un immense banquet populaire dans les rues de Tours. Plus de 500 repas sont alors assurés, une radio des luttes accompagne le mouvement, des conférences d’éducation populaire se multiplient ainsi que des concerts dans les rues, avec des prix libres qui alimentent les caisses de grève. Le collectif FestiLuttes en Touraine naît de cette dynamique.

« L’abandon de la réforme des retraites à points a suspendu tout cela, mais quand Macron est reparti avec cette réforme, on a embrayé directement, explique Romain Henry. On savait qu’on n’avait pas les moyens d’organiser nous-mêmes des repas, et qu’on avait besoin d’intermédiaires entre nos fermes et les lieux de luttes pour approvisionner. »

Logistique de la cuisine

C’est finalement un collectif militant, La Louche finale, qui se monte fin 2022 pour être l’intermédiaire entre les fermes et les lieux de luttes. « La Louche finale est née de la volonté d’un collectif militant à Tours d’assurer un soutien logistique pour les événements militants en s’occupant de la logistique cuisine de façon bénévole et les services de repas sur différentes manifestations et événements, explique Vince*. C’est monté en puissance grâce au mouvement contre la réforme des retraites. » « On est sur quasiment toutes les manifs qui ont lieu à Tours pour servir des soupes, des fromages, des crêpes, du pain et du café à prix libre », ajoute Violette.

La Louche finale repose sur un collectif de volontaires. « Il y a une équipe de bénévoles pour faire la cuisine la veille de l’événement et une équipe pour assurer le service le lendemain », détaille Vince. Si le collectif est très demandé pour assurer des repas, de plus en plus de manifestants se portent volontaires pour aider à la logistique. On est aussi ouverts aux dons de matériel de cuisine », précise le bénévole [1].

Distribution de paniers

La Louche finale oscille entre dons, prix libre et prix coûtant. « Ce qui est important pour nous, c’est que ce soit des prix libres pour les manifs. Les gens mettent et prennent ce qu’ils veulent », insiste Violette. Ce mode autogestionnaire a rapidement permis de générer une économie permettant à La Louche finale de s’équiper en matériel pour cuisiner, et de rémunérer les productrices et producteurs.

« L’argent supplémentaire dégagé nous a également permis d’organiser la distribution de paniers de fruits et légumes pour les gens faisant des piquets », note Vince. Le principe ressemble à celui des Amap (associations de maintien pour l’agriculture paysanne) : « On collecte les produits chez les paysans qu’on rémunère. Parfois, les productrices et producteurs nous font un prix réduit ou militant, mais ce n’est pas obligé : on a à cœur de rémunérer les paysans pour leur travail. On distribue ensuite ces paniers individuellement à chaque gréviste. Tout cela est financé par les surplus du prix libre. »

Depuis quelques semaines, La Louche finale assure aussi des petits déjeuners sur des piquets de grève. « On sait que les meilleures discussions ont lieu près de la machine à café, remarque Romain Henry. Créer de la convivialité permet à des gens à la fin de rester et de poursuivre la lutte. On crée les possibilités pour des personnes de s’investir et de contribuer. »

Notes

[1] Pour les contacter, écrire à lalouchefinale@proton.me


 


 

Au musée du Louvre :
« Grève, blocage, Macron dégage ! »

Antoine Perraud sur www.mediapart – 27 mars 2023

« La Joconde est en grève et la momie aussi ! » Le Louvre a été bloqué, lundi 27 mars, par une action de l’intersyndicale des personnels du musée. Le philosophe Jaques Rancière et le romancier Laurent Binet sont venus apporter leur soutien au mouvement.

Musée du Louvre (Paris).– La colère gagne par capillarité. La détermination s’amplifie dans la joie d’une lutte sociale en devenir. Il y a, au Louvre, ce lundi 27 mars en fin de matinée, tout ce que ne peuvent comprendre un président de la République en état de glace et un gouvernement borné : des soubresauts annonciateurs, des révoltes logiques, des échines bafouées qui se redressent. Une pincée de ressentiments dignes de 1871, un doigt d’aspirations propres à 1936, un zeste de radicalité badine à la Mai-68...

Mehenna Belaïd, de Sud Culture, qui veille la nuit sur les trésors du musée, se montre fier et heureux d’une mobilisation qui pourrait entraîner d’autres institutions culturelles dans la danse, même si, pour l’instant, on est encore loin d’une vague générale : « Nous avons pu bloquer les quatre accès avec une centaine de personnes mobilisées de part en part. »

Des grévistes issus des rangs du Mobilier national ou du Centre Pompidou sont venus prêter main forte, par solidarité, pour tâter le terrain, afin de manifester cet écœurement, national, qui couve et qui gronde, face à un pouvoir inflexiblement obtus. Ce n’est déjà plus le petit matin, ni encore le grand soir. Mais devant la pyramide de Pei, une faction factieuse s’en donne à cœur joie, persuadée que la lutte continue ; histoire de sentir la fraternité, de comprendre la justice, d’éprouver les conquêtes sociales.

Le sociologue Jean-Marc Salmon, 80 ans, vétéran du bouillonnement de 1968 et de l’université de Vincennes, coanime une cellule informelle visant à « ranimer la figure de l’intellectuel engagé ». Non pas pour guider le Peuple mais pour écouter les travailleurs, voire les épauler, dans la mesure du possible. Tout a commencé au moment de la « loi travail » (El Khomri) en 2016, à propos de violences policières qui font écho à celles d’aujourd’hui : un étudiant avait été éborgné à Rennes par un tir de LBD et un syndicaliste de Sud avait été gravement blessé par une grenade de désencerclement.

« Nous avions alors lancé une pétition, explique Jean-Marc Salmon, contre l’armement quasi létal confié aux forces de l’ordre. Notre réseau a repris du service au moment de la grève des cheminots en 2018. Cette grève perlée était moquée par tous les médias dominants méprisants. Nous avons alors lancé une cagnotte, qui a recueilli 1,3 million d’euros, tout en créant du lien : les messages accompagnant les dons devenaient des fils de discussions passionnants. Ensuite, avec Annie Ernaux, Étienne Balibar, Jacques Rancière, ou encore Laurent Binet, nous avons soutenu le mouvement. »

Ce groupe d’hommes et de femmes de lettres, ami des séditions et des luttes sociales, a été contacté par Mehenna Belaïd et l’intersyndicale (CGT Culture et CGT Spectacle en particulier), pour venir appuyer leur blocage du Louvre – celui du 23 mars ayant été peu remarqué, noyé dans les manifestations de masse de ce jour-là.

C’est ainsi que ce lundi 27 mars, Jacques Rancière, philosophe de l’émancipation ouvrière qui va sur ses 83 ans, a pris la parole. Son maître livre, La Nuit des prolétaires – qui était à l’origine sa thèse d’État –, montre à quel point, au XIXe siècle, la classe ouvrière ne s’est pas contentée de réparer sa force de travail mais, assoiffée de culture et de temps libéré des besognes, s’est échappée des stéréotypes liés à sa condition de dominée, d’exploitée, de corvéable à merci. Avec des mots clairs et nets, Jacques Rancière a rappelé la stratégie des technocrates comprador qui nous gouvernent.

À la porte des Lions, ils ne sont qu’une petite poignée, à l’heure du déjeuner, à garder fermée cette autre entrée du Louvre. Ils travaillent dans les ateliers, voient s’assécher le recrutement de fonctionnaires en interne. Leurs collègues en CDD, ou appartenant à des entreprises extérieures sous-traitantes, sont dépourvus de culture ouvrière héritée du XIXe siècle et n’ont, de surcroît, pas les moyens de se mettre en grève – en particulier celles et ceux travaillant à temps partiel.

Un « bloqueur », bonnet vissé sur la tête, affirme crânement : « Peut-être nous faudra-t-il revoir nos moyens d’action. La grève, l’occupation et le blocage sont sans doute des passages obligés. Mais moi, je ne veux plus discuter avec le patronat pour quémander des miettes. »

Retour à la pyramide, où le romancier Laurent Binet, 50 ans, s’apprête à prendre le microphone à son tour. Il revient de loin. Il avait écrit son récit de la campagne de François Hollande en 2012 : Rien ne se passe comme prévu. Mais en 2014, dans une tribune publiée par Le Nouvel Observateur et titrée « Plaisir de trahir, joie de décevoir », Laurent Binet étrillait les socialistes en peau de lapin au pouvoir : « Il restera quand même ce mystère : quelle ivresse, quelle étrange perversité les aura conduits à exhiber, à mettre en scène de façon aussi spectaculaire leur duplicité ? »

Aujourd’hui proche de cette nébuleuse de plus en plus large, que le pouvoir et ses relais médiatiques désignent avec une rage pavlovienne comme « l’extrême gauche », Laurent Binet fait l’éloge de la foule consciente et mobilisée, ainsi que de la convergences des luttes. Celle-ci, partout en France, dans les villes comme dans les campagnes, petit à petit, ferait son nid pour tirer l’esprit du cachot...

   publié le 26 mars 2023

Le jour où nous avons repris la confiance

Éditorial sur https://www.frustrationmagazine.fr

Mercredi 22 mars, un bourgeois en costume bleu et une montre valant deux SMIC venait s’adonner sous nos yeux à une séance d’auto-congratulation doublée d’insultes envers sa population. Il a tout bien fait, nous a-t-il dit, son seul tort c’est que nous ne soyons pas convaincus qu’il veut notre bien en nous faisant du mal, et d’ailleurs les gens au SMIC sont plein aux as, l’inflation est jugulée et, “oh, regardez, un allocataire du RSA !”. Le message officiel du président était “il n’y a pas de sujet, rentrez chez vous”. Selon les renseignements, ce message aurait été interprété par de nombreuses personnes comme “une déclaration de guerre”. Non, vous croyez ?

Le lendemain, jeudi 23 mars, à 10h30, 9000 personnes défilaient à Saintes, ma ville de 30 000 habitants. Et une incroyable bonne humeur traversait la foule. Comment peut-on avoir tant de rage et sourire autant ? C’est la question que je me suis posée tout le long du défilé : nous écumions de rage envers ce président pathétique et détestable, mais nous nous parlions, nous souriions. Et surtout, ce flot était désormais libre, comme si Macron nous avait autorisé, par son 49-3 et son discours lamentable, à sortir des limites que nous nous imposons si souvent (et que les syndicats et partis fixent généralement). Au programme : traversée de l’hypermarché puis blocage du péage d’autoroute dans une ambiance euphorique.

Comment peut-on avoir autant la rage et sourire autant ? C’est ce qui arrive lorsque l’on sent que la victoire s’approche et que l’on éprouve la fierté d’être en nombre et en force.

Et ce scénario s’est reproduit dans toutes les villes de France. Sans se consulter, sans consignes de chefs ou d’organisation, tous les manifestants ont fait la même chose : sortir des parcours déclarés et aller bloquer physiquement les flux de l’économie capitaliste ou tenter d’envahir les lieux du pouvoir d’Etat. 

Comment peut-on avoir autant la rage et sourire autant ? C’est ce qui arrive lorsque l’on sent que la victoire s’approche et que l’on éprouve la fierté d’être en nombre et en force. C’est le sourire de celles et ceux qui sentent leurs différences ordinaires se dissoudre dans un objectif et des intérêts communs. Faire tomber Macron, défier la bourgeoisie en la privant de son meilleur défenseur et de sa réforme rêvée, celle qui correspond à ses idéaux – nous faire trimer plus – et ses intérêts – ouvrir le juteux marché de la retraite par capitalisation et faire maigrir l’anomalie que reste pour elle la sécurité sociale.

Peut-on dire que face à la puissance de la bourgeoisie nous aurions retrouvé une conscience de classe ? Pas seulement : aussi et surtout une confiance de classe. Ce sentiment d’appartenance à un même groupe uni dans sa diversité – à Frustration nous disons « la classe laborieuse » – qui se double enfin d’une conscience de sa force nouvelle et de la fierté de la voir croître.

La fierté, enfin : celle des gilets jaunes qui ont montré la voie. Celles des grévistes qui tiennent toujours. Celles de tous les autres, enfin sortis du rythme lancinant et désespérant des mouvements sociaux perdants, ceux où plus l’on chante « on lâche rieeeeen » plus on lâche. Tout ça, c’est terminé.

Et la bourgeoisie le sent.

Peut-on dire que face à la puissance de la bourgeoisie nous aurions retrouvé une conscience de classe ? Pas seulement : aussi et surtout une confiance de classe.

Vendredi 24 mars : plus gris qu’à l’ordinaire, les présentateurs de BFM TV commentent l’actualité tandis que derrière eux des vidéos de flammes dans les rues de France se succèdent. Une ambiance de deuil règne sur le plateau. Le deuil d’un dossier qu’ils croyaient classé. 

Programme suivant : Apolline de Malherbes interroge François Ruffin. Le député NUPES est soumis à un interrogatoire. L’objectif de l’éditocrate la plus aristo du PAF est clair : il s’agit de demander à l’insoumis de choisir son camp. Va-t-il aider la bourgeoisie à restaurer l’ordre ou va-t-il attiser les flammes de la révolte ? Le député, mal à l’aise, appelle au calme, tout en défendant le mouvement social comme il sait le faire. Mais une référence à 1789 lui vaut la colère de la gardienne de l’ordre établi. “Vous souhaitez une nouvelle révolution française François Ruffin, c’est ça que vous voulez dire ?!”. Le ton est sec et cassant, une réponse est exigée. Le député s’exécute, s’excusant presque, déclare que ce n’est pas ce à quoi nous assistons, actuellement. “Les gens veulent juste être écoutés”, implore-t-il.

Arf, mais ça c’était avant, François. En janvier et février, les défilés pacifiques et sympathiques étaient entièrement soumis à une stratégie syndicale d’interpellation du gouvernement pour obtenir justice. “Maintenant, ils vont nous écouter”, concluait Laurent Berger, le leader de la CFDT à chaque manifestation dépassant le million. En vain. Et ce temps là est révolu. On ne veut plus être écoutés, on veut décider. Car au-delà de la réforme des retraites, c’est tout un système politique (qui est, il ne faut plus avoir peur de le dire, une dictature -pas militaire, pas nazie, pas russe, mais française et bourgeoise), qui nous rend fou. “Oui mais il a été élu” est devenu le dernier argument des éditocrates pour défendre cette réforme. Et la répétition continuelle de cette phrase est venue mettre à nue l’illégitimité totale de nos institutions. “Oui mais il a été élu”. Et alors ? Qui a vraiment l’impression de vivre un grand moment démocratique pendant les élections en République française ? Les plus diplômés et les plus aisés, oui. Car le système leur profite. Mais les autres ? 

Oui mais il a été élu” est devenu le dernier argument des éditocrates pour défendre cette réforme. Et la répétition continuelle de cette phrase est venue mettre à nue l’illégitimité totale de nos institutions. “Oui mais il a été élu”. Et alors ?

Désormais, il ne s’agit plus de lutter pour stopper une réforme injuste – ça c’est une première étape indispensable. Mais également de reprendre en main la décision politique et économique dans notre pays. Nous évoluons en ce moment comme nous avons avancé au moment des gilets jaunes : d’abord critiquer une mesure injuste puis exiger que le système politique qui a rendu possible cette injustice soit changé. Et tant qu’à faire, dégommer cet appareil répressif totalement en roue libre, avec des policiers à la violence décomplexée.

Et la bourgeoisie n’a plus rien à nous proposer pour faire semblant de répondre à ces revendications. Le “grand débat national” ? Au fond des archives de sous-préfecture. La “convention citoyenne pour le climat” ? Enterrée. Des élections ? Sauf démission, la constitution nous impose de nous taper Macron encore 4 ans. Les défenseurs petits bourgeois de la bourgeoisie, les grandes gueules sur RMC, étaient bien emmerdés ce matin. Que faire pour obtenir un retour au calme ? En plateau, la petite bourgeoisie des commerçants et des restaurateurs chouine sur son chiffre d’affaires. Comme d’habitude ils jouent leur rôle : simuler la défense “par en bas” de la classe dominante. Surjouer le malheur et exagérer le sentiment de chaos. Ça marcherait peut -être si nous n’en avions pas tous ras le cul des restaurateurs, de leurs marges exorbitantes, de leurs jérémiades constantes et de leurs pratiques salariales déplorables : même leurs travailleurs ne veulent plus d’eux.

Admettons maintenant que le scénario désormais le moins probable se passe – une défaite à cause de la répression – eh bien nous n’aurions pas tout perdu. Loin de là.

Les auditeurs de RMC appellent et se ressemblent : des salariés, des artisans, parfois même des petits patrons qui ont plus de haine pour Macron que pour les manifestants. Et même au standard, on se rebelle “attendez, laissez moi parler, vous avez l’antenne tous les jours, pas moi”, proteste un salarié interrogé avant d’appeler ses concitoyens à “prendre les armes”, sous les cris horrifiés des “grandes gueules” qui portaient bien mal leur nom ce matin. Et ils ont beau tenter, l’opinion ne se retourne pas. Sur France info à midi on se lamente sur Paris, cette ville qui ne ressemblera pas, une fois encore, à la carte postale que les touristes s’attendaient à voir. Bien essayé, mais nous avons mieux à faire qu’à pleurer sur le sort de voyageurs fortunés.

Et maintenant, que faire ? Continuer. Et visiblement personne n’a besoin de mode d’emploi. Ce mouvement commence à ressembler à un mix gagnant entre les gilets jaunes, les mouvements étudiants et les grèves. Qui peut résister à ça ?

Admettons maintenant que le scénario désormais le moins probable se passe – une défaite à cause de la répression – eh bien nous n’aurions pas tout perdu. Loin de là. Car l’expérience que nous faisons tous en ce moment, cette rage joyeuse et cette confiance de classe, ne nous quittera pas demain. Quand on ressent à ce point sa force, on y prend goût. La guerre des classes, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.

publié le 26 mars 2023

Pour le sociologue Sebastian Roché 
« Les effets de la mauvaise police sont très corrosifs pour la démocratie »

ÉmilienUrbach sur www.humanite.fr

Suite aux dernières mobilisations contre la casse du système des retraites, de nombreux témoignages évoquent un usage disproportionné de la force par les forces de sécurité. Pour le sociologue Sebastian Roché, c’est un choix délibéré de l’exécutif.

Auteur d’une étude publiée chez Grasset en 2022, « La nation inachevée, la jeunesse face à l’école et la police », le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherches au CNRS, analyse l’actuelle instrumentalisation de la violence policière par le gouvernement pour mater l’opposition populaire à sa réforme des retraites.

Les violences policières sont-elles le fruit d’une perte de contrôle du pouvoir ou d’une stratégie délibérée d’intimidation ?

Sebastian Roché : Les deux. Au plan politique, on assiste à une perte de contrôle. Le gouvernement s’est lui-même placé dans une situation de crise en décidant d’abréger le débat sur la réforme des retraite qui aurait pu durer plus longtemps avec une sortie plus honorable. Politiquement, c’est un gouvernement en perte d’autorité. Il n’a pas de majorité absolue à l’Assemblée et sa réforme est massivement rejetée dans le dans le pays, particulièrement chez les travailleurs. Face à cette perte d’autorité, il fait le choix de la contrainte. Cela se traduit clairement dans le discours d’Emmanuel Macron, lorsqu’il parle de faction et de factieux, induisant l’idée d’une illégitimité des protestations de rue, contre toute évidence politique, historique et juridique. Le droit de manifester est un droit fondamental. Ce choix politique se décline principalement de deux manières. D’abord, en mettant en première ligne les Brigades de répression des actions violentes motorisées (Brav-M) et les brigades anti-criminalités (Bac). Ce sont des unités qui servent à aller au corps à corps et à faire, en théorie, des interpellations mais dans le fond, elle servent surtout à faire de l’intimidation. On le voit notamment à l’égard des journalistes et de tous ceux qui prennent des vidéos. Les gens qui filment sont menacés, frappés, leur matériel est cassé...

On ne contrôle pas la situation mais on va quand même essayer de contrôler les images... 

Sebastian Roché : En effet, même si c’est complètement vain. L’autre aspect, c’est la stratégie des nasses et des arrestations de masse revendiquée, d’ailleurs, par le ministre de l’Intérieur lorsqu’il déclare que se rassembler dans la rue est un délit. C’est, évidemment, juridiquement une erreur mais ce faisant, il qualifie d’infraction politique le fait d’être dans la rue. C’est ce qui explique le caractère indéterminé des actions de police menées actuellement. Le pouvoir dévoile sa stratégie de façon très transparente : On fait peur et on arrête un maximum de gens. C’est une punition même s’il n’y a aucune violation de la loi. Il est, de plus, complètement irresponsable juridiquement. Personne ne peut se retourner contre lui. À la suite d’une arrestation et une privation de liberté, dans le cadre d’une garde à vue levée au bout de 24 heure, il n’existe pas de recours juridique. Il n’y aura pas de sanction pour quiconque. La seule sanction possible, c’est les urnes. Le ministre lui est complètement immunisé. Il dit, maintenant qu’on va rechercher les quelques comportements intolérables chez certains agents. Les policiers sont des travailleurs. Quelques travailleurs seront donc punis pour avoir mis en œuvre les ordres du ministre.

Il semble y avoir une loyauté inébranlable des policiers envers l’autorité civile...

Sebastian Roché : Oui. On le retrouve dans l’instruction de maintien de l’ordre de la gendarmerie de 1930, dont la première phrase stipule que la gendarmerie répond à l’autorité civile. La gendarmerie et la police ne choisissent pas ce qu’elles vont faire par elles-mêmes. C’est un levier énorme pour l’autorité politique. Plus tard, les démocraties ont cherché à encadrer l’utilisation de la force en instaurant l’idée d’absolue nécessité et de proportionnalité. Ce sont des cadres juridiques mais, jusqu’à l’invention de la vidéo, personne ne pouvait vérifier que ces cadres étaient respectés. Le défenseur des droits ne peut pas être partout en France, dans toutes les nasses, et les juges non plus. Impossible de contrôler l’action de la police en grandeur réelle. Et si on ne peut pas exercer de contrôle pendant l’action, on ne peut pas l’arrêter. La seule chose qui peut freiner une pratique policière, c’est l’opinion publique. Les gens ont jugé, à un moment donné, qu’il était insupportable d’user de la violence par les armes, contre les manifestations de viticulteurs, par exemple. C’est devenu inacceptable de tuer des ouvriers au nom de la République. Aujourd’hui, en matière de limitation des libertés, on n’en est pas encore là. Une partie de la population pense encore qu’il est possible de priver des gens de liberté, même s’ils ont rien fait, pour garantir l’ordre. Tant que la population ne rejette pas les propositions des leaders, ils peuvent être réélus. Dans l’histoire, ces transformations s’étalent sur le temps long.

Quels garde-fous existent-ils dans les autres démocraties européennes ?

Sebastian Roché : Certains pays sont très attachés à la protection des droits. C’est le cas des démocraties nordiques. Elles interdisent l’usage des armes comme les LBD ou les grenades explosives. C’est acquis. On ne tire pas sur des gens même s’ils sont en colère, même s’ils commettent des infractions. Ça ne se fait pas. D’autres pays, comme l’Allemagne, ont des cours constitutionnelles dont le mandat de départ est la protection de la Constitution et pour qui le droit de manifester est inviolable. Ce n’est pas du tout le cas en France. Et puis, comme en Grande-Bretagne, c’est une tradition de considérer avec importance le consentement et la confiance de la population. La croyance collective considère que c’est une mauvaise idée d’utiliser la violence contre une manifestation. Lorsque cela se passe mal, cela peut se traduire par des émeutes, comme en 2011. C’est le drame et a posteriori, on se pose la question de comment faire pour moins utiliser la force. En France, on se demande plutôt quel équipement supplémentaire on va pouvoir utiliser pour user de plus de force contre les protestataires.

Quelles conséquences peut avoir le comportement violent de la police sur notre société ?

Sebastian Roché : Être frappé par la police est une expérience fondatrice de la citoyenneté. On se sent considéré comme un sous-citoyen, mis en dehors de la Nation et de la même manière, de la République. La croyance dans les institutions et dans la démocratie est profondément corrodée par les violences policières. Comment croire dans l’État de droit quand on est victime d’une violation du droit ? Quand on est arrêté pour rien, par des policiers qui eux-mêmes ne portent pas leur numéro d’identification pourtant obligatoire ? Les effets de la mauvaise police sont très corrosifs pour la démocratie et la cohésion nationale, de façon durable. Chez les adolescents, c’est une expérience fondatrice. Quand votre première expérience de citoyen est la violence policière, vous ne l’oubliez pas. 

Comment y remédier ?

Sebastian Roché : Le pouvoir devrait d’abord être en recherche d’un compromis politique. L’origine de la crise est politique, pas policière. La police va renforcer la mobilisation, comme on l’a vu d’ailleurs ce jeudi 23 mars. Mais la cohésion nationale n’est pas le point fort d’Emmanuel Macron. il en parle beaucoup, mais n’a pas beaucoup d’intuition de ce point de vue. Il faut, ensuite, absolument améliorer la responsabilité individuelle des policiers qui commettent des fautes. Il faut arrêter avec les numéros Rio de la taille d’un timbre-poste et leur faire porter des numéros d’immatriculation visible de loin afin que les violations des droits dans les manifestations puissent être amenées devant la justice et en finir avec le sentiment d’impunité chez les policiers et dans la population. Cette impunité est très mauvaise pour la confiance dans les institutions. Quand on est trahi par les institutions, on ne peut plus lui faire confiance. Il suffit d’acheter des morceaux de tissu de 20 cm par 20 cm qui se fixent dans le dos et de les faire porter à chaque agent. C’est simple, facile à mettre en œuvre et faisable à court terme.


 


 

Manifestations :
le malaise judiciaire

Nadia Sweeny  sur www.politis.fr

Alors que la répression contre la réforme des retraites se durcit, les comparutions immédiates ont vu jusque-là défiler très peu de dossiers de manifestants par rapport au nombre de placement en garde à vue. Pire : les dossiers poursuivis sont particulièrement légers.

Cette semaine, il flotte un air de délitement au tribunal judiciaire de Paris. Les journalistes vont et viennent d’une salle à l’autre à la recherche des rares dossiers de manifestants opposés à la réforme des retraite, qui passent en comparution immédiate (CI). Pour ne pas les rater, certains assistent, hagards, au cortège des affaires classiques de CI.

Des heures à voir défiler trafics de stups, vols, refus d’obtempérer, bagarres avant que, tout à coup, ne soient lancés les mots-clés tant attendus : dégradation, groupement, feu de poubelle, barricades… L’attention, alors, se réveille. Les corps se redressent. Le clapotis des claviers d’ordinateurs bruisse.

Trois dossiers lundi 20 mars. Cinq le mardi. Sept le mercredi. Il n’y a pas foule au portillon. Mais où sont donc passées les 442 personnes placées en garde à vue entre mercredi 15 mars et samedi 18 mars à Paris et les 52 personnes déférées devant un magistrat ? En réalité, 88 % des personnes interpellées ces jours-ci ont vu leur affaire classée sans suite.

D’après les observateurs, ce sont majoritairement des classements pour absence d’infraction. Alors que les récits de personnes emmenées par erreur, au commissariat – dont deux adolescents autrichiens en voyage scolaire – se multiplient, le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez a réfuté l’existence d’« arrestations préventives ».

Ces chiffres montrent que les forces de sécurité intérieure utilisent très abusivement la garde à vue.

Pour le Syndicat de la magistrature, au contraire, « ces chiffres montrent que les forces de sécurité intérieure utilisent très abusivement la garde à vue » afin de « museler la contestation en brisant les manifestations en cours et en dissuadant – par la peur –  les manifestations futures ».

Il appelle les magistrats à « refuser le détournement de la procédure pénale au profit du maintien de l’ordre, à refuser de donner un vernis judiciaire à des opérations de police qui ne sont plus au service de la protection de la population mais de sa répression ».

Quelques jours plus tôt, dans une dépêche du 18 mars envoyée en interne aux magistrats, le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti a bien appelé à la fermeté face aux manifestants. Et force est de constater que les procureurs tentent de s’y plier, au risque de pousser artificiellement des dossiers difficiles à défendre.

Justice d’abattage

En comparution immédiate, beaucoup de dossiers « manifs » sont renvoyés à une date de jugement ultérieure : les militants aguerris refusent, par principe, ce qui est considéré comme une « justice d’abattage », notamment dans les dossiers les plus complexes. Mais quelques-uns décident tout de même d’être jugés tout de suite.

Ce tri permet de rendre visibles les affaires particulièrement légères pourtant considérées par le parquet comme solides, puisqu’elles ont été retenues et les personnes poursuivies devant un tribunal correctionnel en comparution immédiate, soit mesure d’urgence.

Lundi 20 mars, on tombe sur Edwige et Jonathan, deux étudiants arrêtés deux jours plus tôt dans le quartier de Chatelet-Les Halles, accusés d’avoir mis le feu à des poubelles. On écoute les éléments du dossier, la lecture du procès-verbal du policier, seul témoin, qui déclare avoir vu un individu « à capuche grise » allumer le feu.

On se tourne vers Edwige et Jonathan. Pas de capuche. On espère alors beaucoup de la vidéo-surveillance. « On voit que ce n’est pas vous qui mettez le feu, souffle la présidente. Vous mettez des gobelets dans la poubelle. Voilà ce qu’on a. » Résultat : relaxés.

Arrive ensuite Pierre, 19 ans, étudiant. Primo-manifestant, lui aussi accusé d’avoir mis le feu à une poubelle, le même soir mais place d’Italie. Le jeune homme reconnaît les faits mais dit que le feu, ce n’est pas lui, qu’il a juste poussé une poubelle dedans. Résultat : soixante-dix heures de travaux d’intérêt général.

Aucun témoin, aucune preuve

Le lendemain, trois jeunes gens d’une vingtaines d’années s’alignent dans la salle 6.04 du tribunal judiciaire de Paris. On rencontre Clothilde, en service civique – très émue par sa comparution – Margot, graphiste sans emploi et Martin, agent immobilier. Arrêtés le 19 mars dans le deuxième arrondissement de Paris, ils ont tous un casier judiciaire vierge et ont gardé le silence pendant leur garde à vue. Ils nient en bloc avoir mis le feu aux détritus.

Au fur et à mesure que les débats avancent, une fois encore, le dossier fond comme neige au soleil. Sur procès-verbal, les policiers affirment ne pas avoir vu le feu et évoquent « trois requérants », dont personne n’a pris les identités, qui auraient accusé des personnes « habillées de noir avec un masque sanitaire sur le visage » d’avoir mis le feu.

Ce dossier est symptomatique de ce que nous voyons en ce moment : de l’interpellation arbitraire.

Problème : le jeune homme porte un sweat shirt mauve et aucun masque n’a été retrouvé. Aucun témoin, malgré une recherche de voisinage active. Là encore, l’existence d’une vidéosurveillance donne une sorte d’espoir : il y a bien quelque chose de concret dans ce dossier.

Le résultat tombe à 20 h 28 : « Constatons l’impossibilité d’identifier les personnes ». Comment, alors, ces jeunes gens ont-ils pu être poursuivis ? « Ce dossier aurait dû être classé sans suite comme les autres, plaide maître Raphaël Kempf. Il est symptomatique de ce que nous voyons en ce moment : de l’interpellation arbitraire. »

« Il y a des choses qu’on n’a pas, reconnaît la procureure, visiblement embêtée. Pourtant, les policiers ont essayé. » Pour donner un peu de consistance à son dossier, elle questionne les prévenus : « Que pensez-vous des dégradations faites en ce moment ? » Chacun refuse de répondre à une question clairement orientée.

Alors elle clame : « C’est regrettable et dommageable de casser et d’incendier, car cela brouille le message des manifestants légitimes ». Et demande entre 140 et 175 heures de travaux d’intérêt général. Résultat : relaxe générale. Martin repart tout de même avec un mois de sursis pour avoir refusé de donner ses empreintes. Et ce, bien qu’il ait finalement accepté de le faire au bout de 48 heures de garde à vue.

Une journée en absurdie judiciaire

Ce soir-là, en sortant dans la rue adjacente du tribunal, vers 21 h 15, un groupe de jeunes gens s’avance vers nous. « Excusez-nous, savez-vous comment on peut avoir des nouvelles d’un de nos amis censé sortir à 13 h 30 : son dossier a été classé sans suite ». Ledit ami a été arrêté au Panthéon le samedi soir, accusé de groupement en vue de commettre des violences.

Une avocate décroche son téléphone et appelle le greffe. Personne ne semble savoir où en est le dossier de ce jeune homme : classé sans suite, puis en fait non, puis en fait oui. Une erreur d’envoi de fax semble être invoquée pour justifier le retard de libération. Vers 22 h, le jeune homme finit par sortir, clôturant une journée de plus en absurdie judiciaire.

Le lendemain, mercredi 22 mars, rebelotte : la plupart des dossiers « manifs » sont renvoyés à une date ultérieure mais pas celui de Clément, 26 ans. L’apprenti couvreur, en région parisienne depuis un mois, est déjà connu pour dégradation. Il est accusé d’avoir construit une barricade rue Saint-Sabin dans le 11e, et d’y avoir mis le feu. Mais il n’est pas interpellé tout de suite car, selon les policiers « c’est trop compliqué ».

Moi, j’ai l’impression que mon arrestation est politique.

C’est à quelques 400 mètres de là, place de la Bastille, que le policier déclare « l’avoir reconnu grâce à son jogging rouge aux bandes blanches ». Problème : dans le PV de la vidéo surveillance joint au dossier, il est inscrit : « Constatons individus construisant une barricade, ne constatons pas la présence de l’individu » pourtant clairement reconnaissable grâce à son jogging. La procureure ne se démonte pas et demande 8 mois de sursis. Résultat : relaxe.

Lorsque Clément dit à la barre « On continuera à se mobiliser contre cette réforme », la présidente du tribunal explique qu’il ne s’agit pas de juger des idéologies politiques et que la justice n’est pas une tribune. Et le jeune homme de rétorquer calmement : « Moi, j’ai l’impression que mon arrestation est politique ».

 

   publié le 25 mars 2023

Méga-bassines : pourquoi ça déborde

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Des milliers d’opposants à ces retenues d’eau géantes sont attendus dans les Deux-Sèvres, malgré les interdictions. La répression s’annonce sévère.

Il se pourrait bien que la matraque ne soit pas uniquement réservée aux opposants à la réforme des retraites. Dans les Deux-Sèvres, le gourdin policier devrait aussi s’abattre, ce week-end, sur les manifestants hostiles aux méga-bassines.

« La préfecture a laissé entendre que Gérald Darmanin n’envisage pas de nous stopper autrement que par la répression. On s’y prépare du mieux possible », explique Julien Le Guet, porte-parole de Bassines non merci, collectif coorganisateur de la mobilisation avec les Soulèvements de la Terre et la Confédération paysanne. Mardi 21 mars, près de 1 500 personnes ont participé, en ligne, à un « brief juridique pour savoir comment se protéger », assure celui qui est batelier dans le Marais poitevin.

Venus de toute l'Europe

Si bien que, malgré les interdictions de manifester, les renseignements territoriaux attendent au minimum entre 7 000 et 10 000 personnes, d’après RTL, pour la journée de samedi, temps fort de ces « manif-actions ».

Ils seront « plusieurs dizaines de milliers », venus de toute l’Europe, selon Julien Le Guet, pour dire non à ces gigantesques retenues d’eau – de pluie ou pompée, en hiver, dans les nappes phréatiques – censées servir à irriguer, en période de sécheresse, des cultures majoritairement liées à l’agro-industrie.

D’où un dispositif policier conséquent, à l’instar de celui qui avait violemment réprimé une mobilisation similaire en octobre 2022, avec plus de 1 700 agents. À l’époque, les affrontements avaient blessé 61 gendarmes, d’après le ministre de l’Intérieur, et une soixantaine de manifestants, selon les organisateurs. Gérald Darmanin les avait alors qualifiés, toute honte bue, d’ « écoterroristes » de façon à criminaliser les opposants et à se poser en garant de l’ordre.

Pour l’heure, le tracé de la manifestation de samedi, soutenue par plus de 200 organisations syndicales, associatives et politiques, dont EELV, la FI et le PCF, n’est pas encore connu de façon à compliquer la tâche des autorités, qui, elles, soutiennent ces projets de privatisation de l’eau.

Trois options sont sur la table : une marche vers la méga-bassine de Sainte-Soline, dont la taille équivaut au Stade de France, un cortège vers celle de Mauzé-sur-le-Mignon ou bien, s’il y a beaucoup de monde, les deux. « Nous serons nombreux dans les champs du Poitou. Nous viendrons impacter matériellement les chantiers de méga-bassines : nous sommes déterminés à ce qu’elles ne se construisent pas », promet Léna Lazare, figure de la génération climat et représentante des Soulèvements de la Terre.

La manifestation sera ponctuée d’ « actions de désobéissance civile et paysanne », annonce-t-on, quand les services de police craignent « des violences et des dégradations ».

Le collectif Bassines non merci réclame un moratoire

Interdit de territoire dans les deux communes concernées et sous surveillance policière, Julien Le Guet prévient, lui, vouloir « coûte que coûte » stopper les méga-­bassines. Plusieurs associations ont déposé des référés-liberté contre les interdictions de manifester et de circulation du matériel agricole : « S’ils ont peur que ça se passe mal, ils n’ont qu’à autoriser les mobilisations et rouvrir le dialogue », demande Nicolas Girod, porte-parole national de la Confédération paysanne.

« Nous ne voyons pas comment les sanctions infligées aux anti-bassines, tout comme le déploiement annoncé des forces de gendarmerie samedi seraient de nature à permettre un dialogue avec les membres du collectif Bassines non merci et leurs soutiens », dénonce dans un communiqué de la fédération communiste du 79.

Car, de dialogue, il n’en existe plus entre les défenseurs des méga-bassines et leurs adversaires. D’un côté, le gouvernement se fait l’avocat de ces projets privés au service de l’agro-industrie notamment souhaités par la FNSEA, premier syndicat agricole.

Le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau loue un modèle « vertueux » et le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu accuse la gauche d’ « hystériser » le débat. Des opposants qui, pourtant, ne manquent pas d’arguments appuyés sur une récente contre-expertise à une étude du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).

« Tous les usages doivent entrer dans la sobriété, affirme Julien Le Guet. Je veux bien faire pipi sous la douche mais pas si je continue à voir les champs de maïs arrosés tout l’été, grâce aux méga-bassines, quand les cours d’eau d’à côté sont à sec. »

Alors que la France a connu une période de forte sécheresse estivale suivie d’une inédite sécheresse hivernale qui dure, la question du partage de la ressource en eau et de son utilisation se place au cœur des enjeux. Et questionne de fait le recours aux méga-bassines, dont le bénéfice ne profite qu’à certains agriculteurs.

« La question qu’on doit se poser ne tourne pas autour du stockage de l’eau. C’est un combat qui n’oppose pas écologie et agriculture. Il faut se demander : quelle agriculture ?, quelle alimentation ?, continue-t-on à irriguer ?, où prend-on l’eau ?, pour qui ? », interpelle Nicolas Girod, qui demande la « suspension des travaux ».

Quid des évaporations et de la qualité de l’eau ?

Au-delà de l’accès à l’eau quand les nappes phréatiques sont à sec, ces retenues d’eau à ciel ouvert interrogent quant à leur efficacité. Quid des évaporations ? Sans parler de la qualité de cette eau stagnante : « On sait bien que l’eau stockée dans les nappes est de meilleure qualité que celle stockée en plein soleil », martèle Nicolas Girod, quand Julien Le Guet évoque un potentiel risque de pandémie et de contamination.

Surtout lorsqu’elles sont situées à proximité d’élevages de volaille, avec le risque de grippe aviaire. « Au fond des bassines, il y a des cadavres d’oiseaux », assure la figure de la mobilisation, qui évoque aussi la présence de « cyanobactéries ».

Autant de questionnements et d’alertes qui ne se traitent pas par la répression policière. Le collectif Bassines non merci demande un moratoire sur ces immenses bassins.

Mais l’exécutif reste sourd, même lorsque quelques projets sont déclarés illégaux par la justice, comme c’est le cas en Charente-Maritime. Ce qui inquiète Nicolas Girod : « Il y a eu un 49.3 social sur les retraites qui met le pays dans une grande tension. Il ne faudrait pas un 49.3 écologique sur les bassines. »


 


 

Trois jours de mobilisation contre les mégabassines

Mathilde Doiezie  sur www.politis.fr

À l’appel de Bassines Non Merci, des Soulèvements de la Terre, de la Confédération paysanne et d’autres collectifs et associations, un rassemblement de trois jours a lieu du 24 au 26 mars dans les Deux-Sèvres pour lutter contre les mégabassines. Ce, malgré l’interdiction de la préfecture.

Les premiers « No Bassaran » de la mobilisation contre les mégabassines retentiront dans les Deux-Sèvres, au moment de la clôture de la Conférence des Nations unies sur l’eau, la première rencontre intergouvernementale sur le sujet organisée depuis 1977. Jusqu’ici, la question de la ressource en eau ne faisait pas vraiment de vagues… Voilà qu’elle devient de plus en plus scrutée, parmi les crises écologiques multiples auxquelles nous faisons face.

En particulier en France, où le collectif Bassines non merci milite depuis 2017 contre l’installation dans le Poitou de mégabassines, d’impressionnantes piscines d’environ 10 hectares ou plus. Destinées à des agriculteurs faisant face à des sécheresses de plus en plus récurrentes, elles sont censées offrir une solution au manque d’eau en été.

Avec une particularité qui les distingue d’autres retenues d’eau : elles ne se contentent pas de récupérer de l’eau de pluie, mais puisent dans les nappes phréatiques en hiver, au moment où celles-ci sont censées être les plus remplies. Un raisonnement qui pourrait paraître presque logique, sans ce gros hic : la sécheresse continue même en cette saison hivernale.

Des centaines de projets

Sur les 18 derniers mois, 15 ont été déficitaires en pluviométrie. En début d’année, la France métropolitaine a battu son record de nombre de jours sans pluie : 32 jours, du jamais vu depuis le début des enregistrements en 1959, selon Météo France. Le mois de février a ainsi été le plus sec jamais enregistré, avec un déficit de précipitation de plus de 50 %. Soit pile à la période où les nappes phréatiques doivent se remplir.

Les dernières données les concernant sont inquiétantes : «  80 % des niveaux [des nappes] sont modérément bas à très bas », a détaillé mi-mars le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Des arguments, en plus d’autres impacts écologiques, qui ont conduit à deux décisions de justice défavorables à l’utilisation de certaines bassines en février.

Pourtant, « pas d’agriculture sans eau », comme le clame dans ses différentes apparitions le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu. Mais toutes les solutions ne se valent pas, lui répondent les opposants aux mégabassines. Le gouvernement soutient la construction de ces immenses réserves d’eau, dont une centaine de projets sont à l’étude dans toute la France.

C’est dans l’Ouest, dans les départements des Deux-Sèvres, de la Vienne et de la Charente-Maritime, que l’appétit est le plus dévorant. Un projet de 16 bassines est porté depuis 2018 par la Coopérative de l’eau 79. Et début novembre, la préfecture de la Vienne a validé la création de 30 autres bassines.

Une annonce qui a fait office de goutte d’eau supplémentaire dans un vase débordant déjà. Quatre jours plus tôt, 7 000 personnes s’étaient réunies dans le village de Sainte-Soline pour arrêter le chantier d’une mégabassine de 16 hectares, demandant l’arrêt des travaux et un moratoire sur la création de ces réserves d’eau.

La manifestation d’ampleur, interdite par la préfecture, avait donné lieu à une cinquantaine de blessés côté manifestants, une soixantaine côté forces de l’ordre. Elle avait rendu visible au niveau national la lutte contre les mégabassines, aussitôt taxée « d’écoterrorisme » par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin.

Sans signe de ralentissement du côté des mégabassines, le collectif Les Soulèvements de la Terre – qui rassemble 150 organisations, syndicats ou collectifs écologistes locaux – a appelé dès le 17 novembre à un nouveau rassemblement d’ampleur ce 25 mars 2023. Depuis, des réunions publiques ont été organisées un peu partout en France pour parler de l’enjeu de la ressource en eau et appeler le plus grand nombre de personnes à venir.

Face-à-face en vue

Le rendez-vous s’est transformé en « mobilisation internationale pour la défense de l’eau » sur trois jours – ces 24, 25 et 26 mars –, avec des moments festifs, des conférences et une manifestation prévue le samedi matin. Le lieu sera communiqué au dernier moment. A priori pour remettre le couvert, soit à Sainte-Soline, soit à Mauzé-sur-le-Mignon, où une autre mobilisation avait eu lieu en novembre 2021. L’objectif ? « Impacter concrètement les projets de bassines et leur construction. »

De leur côté, les autorités se sont aussi préparées et le face-à-face risque d’être très tendu, dans un contexte de mobilisation sociale déjà très intense. Le 17 mars, la préfecture des Deux-Sèvres a publié un arrêté interdisant manifestations et attroupements dans 18 communes, dont Mauzé-sur-le-Mignon et Sainte-Soline.

Le même jour, Julien Le Guet, porte-parole de Bassines Non Merci, était placé en garde à vue puis déféré devant le parquet de Niort. Il a été placé sous contrôle judiciaire et a interdiction de paraître à Mauzé-sur-le-Mignon et Sainte-Soline jusqu’à son procès, prévu le 8 septembre. Une sentence « politique » à quelques jours de la mobilisation qui, l’espérait-il à sa sortie du tribunal, « ne va faire qu’amplifier le son de nos revendications ».


 


 

En Vendée, les bassines divisent doucement le monde rural

Marion Briswalter sur www.mediapart.fr

Ce samedi, une grande mobilisation réunit les opposants des mégabassines à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres voisines, face à laquelle le ministère de l’intérieur a annoncé l’envoi de de 3 200 gendarmes et policiers. Vingt-cinq réserves d’eau ont été creusées en quinze ans sur le pourtour nord du Marais poitevin. La chambre d’agriculture des Pays de la Loire réclame une généralisation des retenues artificielles qui divisent à bas bruit le monde rural.

La Roche-sur-Yon, Les Magnils-Reigniers, Lairoux, Les Autizes (Vendée).– Depuis quinze ans, une politique de construction de bassines est à l’œuvre dans le Sud Vendée. Vingt-cinq ouvrages de stockage de 11 millions de mètres cubes d’eau ont été construits en bordure nord du Marais poitevin.

Ce territoire alterne entre terres inondables, pâturages et grandes cultures céréalières. Il fournit des semences céréalières, des tourteaux pour les animaux, des melons, des légumes bio, du bœuf, le blé des pâtes. Dans quelques mois, le maïs recouvrira un quart des champs. 35 % à 45 % des terres y sont irriguées, contre 7 % au niveau national.

Jusqu'à ces derniers temps, et alors qu’une grande manifestation est attendue ce samedi à Sainte-Soline dans les Deux-Sèvres voisines (et pour lequel le ministère de l’Intérieur a annoncé vendredi l’envoi de 3 200 gendarmes et policiers), l’expérience vendéenne est jusqu’à présent restée loin des projecteurs. Mais elle est actuellement scrutée par l’Agence de l’eau Loire-Bretagne qui souhaite en « tirer les enseignements » pour la révision de son schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) et les futurs projets qui en découleront, déployés sur un quart de la France, du Finistère aux portes de l’Ardèche.

La construction de ces mégaréserves d’eau a nécessité 63 millions d’euros d’investissement, dont 38 millions (60 %) de financements publics. Trois programmes successifs ont été décidés dès 2006 par les acteurs publics et privés pour limiter l’assèchement de la zone humide, trop pompée et trop drainée, tout en soutenant le système agroalimentaire en place, en proie à des risques de baisses de rendement lors des étés secs.

À cette époque justement, l’Europe avait sommé la France de placer au cœur de la préservation du Marais poitevin un basculement vers une agriculture « respectueuse de l’environnement », notamment moins gourmande en eau.

« On est parti d’un état de “far west”, avec une surexploitation de la ressource en été qu’il a été difficile de faire admettre » aux agriculteurs, se remémore Yves Le Quellec, président de France Nature Environnement Vendée. « Cette surexploitation est devenue admissible dès qu’il y a eu cette porte de sortie de déporter les prélèvements. La solution [les bassines – ndlr], c’est peut-être une cote mal taillée mais c’était probablement la seule qui permettait de débloquer politiquement ce sujet [l’assèchement du marais – ndlr] qui n’avait déjà que trop duré. »

Dans les années 2000, l’écologiste maraîchin s’était opposé aux réserves devant la justice. Il a depuis changé de position car « la substitution », qui consiste à remplir en hiver les réserves d’eau artificielles par des pompages dans les nappes souterraines pour les substituer aux pompages du printemps et de l’été, « produit des effets ».

Les effets ? En 2020, la culture du maïs est en retrait, un glissement s’est opéré vers des variétés de maïs plus résistantes au manque d’eau, ainsi qu’une amplification du maraîchage, des prairies, du bio et des semences et une diversification des céréales. Cependant, la substitution n’explique pas à elle seule des choix de cultures aussi fortement conditionnées par les marchés et le prix de l’électricité.

Au conseil départemental, cofinanceur, on s’enthousiasme de la politique des bassines en mettant en avant des avancées : un portage politique qui pacifie la gestion collective de l’eau même en situation de crise et un encadrement des prélèvements par l’Établissement public du Marais poitevin (EPMP), alors qu’ailleurs en France les chambres d’agriculture et les sociétés privées ont plus de latitude. La collectivité défend aussi les effets positifs de la mutualisation des coûts et des quotas d’irrigation entre les 500 fermes irrigantes, branchées ou non aux bassines.

Pour Arnaud Charpentier, conseiller départemental (Union de la droite) et membre de la commission agriculture et eau, « le bilan, au bout de vingt ans, c’est que cet été les nappes étaient trois à quatre mètres plus hautes que ce qu’elles étaient dans les années 1990. Et au printemps, on a des canaux qui vont mettre beaucoup plus de temps à être à sec, ce qui veut dire que les réserves ont permis de préserver le milieu ».

« Mettre en évidence l’effet de la politique [des bassines – ndlr] sur la biodiversité ou sur des niveaux d’eau du marais, c’est une étude en soi qui n’est pas près d’être terminée et qui demande un gros dispositif d’acquisition de données », lui répond Anne Bonis, chargée de recherche en écologie au CNRS et membre du conseil d’administration de l’EPMP.

Un rapport de 2021 de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne se montre également prudent. Dans les plaines, « il est impossible de statuer sur l’efficacité des différentes actions, le recul n’étant pas assez important », concluent les auteurs, incapables de démêler finement l’effet de la substitution de celui des quotas d’eau imposés ces dernières années et des arrêtés sécheresse. Quant aux incidences sur le cœur de la zone humide, le rapport confirme le « besoin de définir » des indicateurs plus précis.

Des études Hydrologie, milieux, usages et climat (HMUC) attendues dans les prochains mois devraient aider à actualiser les réponses et, pourquoi pas, comme dans la Vienne, à redéfinir à la baisse les quotas d’irrigation. « Il est hors de question que la profession agricole perde ne serait-ce que l’ombre d’un mètre cube », alors que des « efforts considérables ont été consentis durant les vingt dernières années », prévenait Brice Guyau, le président (FNSEA) de la confédération générale de l’agriculture de la Roche-sur-Yon, dans un courrier adressé en mai 2021 au ministère de la transition écologique, en réponse à un recours devant la justice administrative porté par Nature Environnement 17 réclamant un plafonnement des prélèvements annuels.

Le milieu est détraqué à mort.

Sur le bassin des Autizes, à l’est du département, David Briffaud, paysan boulanger membre de « Bassines non merci », dénonce « les discours qui visent à dire que pour remplir les bassines, on prend de l’eau l’hiver quand elle est abondante. C’est complètement faux ! ».

« Cet hiver, le niveau [des rivières et des nappes – ndlr] était catastrophiquement bas. Le milieu est détraqué à mort », s’alarme aussi Olivier Cotron, maraîcher et arboriculteur bio installé non loin du marais. Pour le paysan, voisin d’une bassine vaste comme 240 piscines olympiques, ce système, s’il a permis de mieux encadrer les prélèvements l’été, conforte néanmoins la mainmise des gros céréaliers sur la terre et l’eau.

Pour Yann Pajot, délégué « eau » à la Confédération paysanne de Vendée, « tout n’est pas négatif » dans la politique sud-vendéenne en cours, « mais il faut engager une vraie transition agricole et revoir les volumes attribués et les plafonner ».

Lorsque les programmes furent signés en 2006 puis au mitan des années 2010, peu voire aucune contrepartie environnementale n’a été demandée en échange des 38 millions d’euros de subventions publiques.

Alors d’ouest en est, la plaine offre un paysage toujours désolé, sans réembocagement ni haies épaisses. Concernant l’utilisation des pesticides, la poussée du bio donne une indication. Cependant, la chambre d’agriculture dit conditionner la baisse de leur utilisation à « l’amélioration » de la « performance » du matériel et au montant des aides financières pour compenser le « manque à gagner ». Pour le conseiller départemental Arnaud Charpentier, la question de la pollution agricole est hors sujet : « Les pilules des femmes polluent beaucoup plus l’eau que d’autres résidus. Le matériel agricole est aujourd’hui bien plus sophistiqué et précis », ose l’élu.

Ce sont les réserves qui vont sécuriser la biodiversité.

Concernant les économies d’eau, la régulation de l’arrosage par des sondes remporte un vif succès mais en quinze ans, la part de la surface irriguée n’a pas reculé. La diversification vers des espèces moins gourmandes en eau et à fort potentiel mellifère n’est pas au rendez-vous.

« Il faut aller sur l’économie d’eau mais si nous voulons préserver notre souveraineté alimentaire, tout le monde va devoir se mettre dans la tête que nous devons trouver les moyens pour stocker cette eau, car il en faut à disposition l’été », assène Joël Limouzin, président (FNSEA) de la chambre d’agriculture des Pays de la Loire.

Désormais, la chambre d’agriculture veut généraliser les aménagements pour brancher au plus vite l’ensemble des irrigants du Sud Vendée à des bassines et ceux du Nord Vendée à des réserves collinaires, ces plans d’eau artificiels déjà largement utilisés par les éleveurs du bocage. « On est prêts à prendre le pari que ces stockages seront multifonctionnels pour la biodiversité, l’agriculture, l’eau potable et contre les incendies. Ce sont les réserves qui vont sécuriser la biodiversité », déroule Joël Limouzin.

Cet état d’esprit est qualifié par certain·es de « fuite en avant ». « Il y a une forme d’optimisme, voire de naïveté, de confiance envers un monde agricole qui depuis trente ans n’arrive pas à relever les défis de la restauration écologique des milieux. Il existe des modèles autres que cette fuite qui va vers plus de production, de céréales, de pompage, de puissance, de vitesse et qui ne colle pas avec la résilience », regrette Frédéric Signoret. L’éleveur et quinze confrères ont mené une petite révolution dans le département cet été, en démontrant qu’un troupeau herbivore de taille modeste et une rotation bien sentie dans des pâturages partiellement réensauvagés et inondables produisent leurs effets même en août.

Le plan gouvernemental adopté en février 2022 prévoit de soutenir « les investissements dans les projets collectifs pour l’amélioration ou la création d’infrastructures hydrauliques », c’est-à-dire les réserves de stockage artificielles d’eau pour l’irrigation.

« On ne peut peut-être pas généraliser ce dispositif » à toute la France, nuance le conseiller départemental Arnaud Charpentier. Pour le président de France Nature Environnement Vendée, « certains s’emparent du Sud Vendée pour en faire un exemple en disant “le stockage ne pose pas de problème”. Dire les choses comme ça, c’est une arnaque ! ».

publié le 25 mars 2023

François Ruffin :
« Si nous gagnons sur les retraites,
c’est un tremplin pour la gauche »
 

Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

Pour le député insoumis de la Somme, la réforme des retraites a rouvert, en plus d’une crise sociale, une profonde crise démocratique. L’enjeu désormais pour lui : faire en sorte que les manifestants passent du fatalisme à la conviction qu’« on peut gagner ».

C’estC’est dans un bistro de la gare du Nord que le député insoumis François Ruffin a donné rendez-vous avant de reprendre le train pour sa circonscription d’Amiens. Détendu, combattif, « un peu galvanisé » même par les derniers jours, le Picard se lance dans une discussion à bâtons rompus sur le sujet qui occupe toutes les têtes : la situation sociale et démocratique de ce pays qui bout de colère contre la réforme des retraites.

Si nul ne sait encore comment s’écrira la suite de l’histoire – c’est d’ailleurs le propre des moments de révolte ou de révolution, souligne François Ruffin –, le « député-reporter », qui fustige les violences policières d’un pouvoir aux abois et rend grâce aux syndicats qui ont « super bien joué » depuis le début du mouvement, estime désormais que tout est possible... même la victoire.

Mediapart : Les manifestations contre la réforme des retraites de jeudi ont été massives, et même à certains endroits, plus fortes que les précédentes. Sommes-nous au dénouement ou au commencement du moment politique que nous vivons ?

François Ruffin : Depuis le 49-3, nous sommes entrés en terre inconnue. Bien malin qui peut aujourd’hui faire un pari ou une prophétie. Le pouvoir tenait jusque-là par la force de résignation. Aujourd’hui, il doit recourir à la force de coercition. Sur les manifestants, ce sont les matraques et les LBD. Sur les salariés, ce sont les réquisitions. Sur les députés, c’est le 49-3.

Au fond, Emmanuel Macron est resté au pouvoir, l’an dernier, avec une grande fragilité : réélu sans élan, sans enthousiasme, avec un vote qui, disait-il, l’« oblig[eait] ». Et surtout, aux législatives, ses candidats sont laminés dans des coins entiers du pays, comme le mien, et il n’obtient qu’une majorité de raccroc à l’Assemblée. Voilà qui aurait dû l’incliner à la prudence, à la modération, à la sagesse. Mais non. Son péché, sa terrible faute, depuis un an, c’est qu’il comble sa fragilité par de la brutalité.

Condamnez-vous les violences policières qui ont eu lieu ces derniers jours dans les manifestations ?

François Ruffin : Les arrestations préventives, les nassages, les motos qui roulent sur les manifestants…, je n’analyse pas cela comme des dérapages individuels. C’est un choix politique. Je me souviens qu’après les « gilets jaunes », en 2020, j’avais auditionné des syndicats de policiers [pour un rapport parlementaire visant l’interdiction de certaines techniques de maintien de l’ordre – ndlr], qui m’avaient dit : « Les gilets jaunes, c’est une crise sociale qui réclamait une réponse politique. On n’y a apporté qu’une réponse policière. »

Quatre ans plus tard, rebelote. Le gouvernement n’apporte à la crise sociale, et démocratique, qu’une réponse policière. Et avec les mêmes conséquences : une montée de la violence, qui est toujours une défaite, qu’elle porte un uniforme ou non. La France est pointée du doigt par la Défenseure des droits, par le Conseil de l’Europe, par Amnesty International…

Qu’est-ce qui amène dans cette impasse ? Derrière la matraque, et même derrière Gérald Darmanin, il y a les choix politiques d’Emmanuel Macron : tous les syndicats unis contre sa loi ? Il ne les entend pas. Deux Français sur trois, quatre salariés sur cinq ? Il ne les entend pas. Des millions de personnes, en manif, une, deux, trois, quatre, cinq fois ? Il ne les entend pas. Même les députés qui n’auraient pas voté son texte, il ne les entend pas. Sciemment, très cyniquement, le président joue le pourrissement. Comme durant les gilets jaunes.

La presse a révélé que, lundi, les brigades de répression des actions violentes motorisées (BRAV-M) ont commis des agressions, notamment racistes, à l’encontre de manifestants. Le 22 mars, vos collègues de La France insoumise avaient envoyé un courrier à Gérald Darmanin où ils réclamaient un « démantèlement à titre provisoire » des BRAV-M. Êtes-vous favorable à leur dissolution ?

François Ruffin : Oui. Manifestement, ces unités n’adoptent pas franchement une stratégie de « désescalade »... On a vu un changement de pied côté Darmanin. Après des manifs paisibles et une police à distance, le ministre a repris les mêmes méthodes de maintien de l’ordre que lors des gilets jaunes. Quand il a réuni tous les préfets, en fin de semaine dernière, après l’annonce du 49-3, ce n’était pas pour leur apprendre à faire des câlins.

Mais j’insiste : c’est un choix politique, et Macron choisit la politique du pire, avec les « débordements » comme alliés. Que le pays brûle, à un moment, c’est dans son plan : ensuite, le pyromane se présente comme pompier. L’homme par qui le chaos arrive va maintenant incarner le parti de l’ordre…

J’ai toujours cherché la masse, le nombre, les millions, le peuple, à convaincre la majorité, à la faire bouger, dans la rue ou dans les urnes. C’est le seul chemin que j’entrevois pour la victoire.

Lancez-vous un appel au calme aux manifestants afin qu’ils ne tombent pas dans ce que vous décrivez comme un piège tendu par le pouvoir ?

Je doute toujours que ma parole pèse, mais bon, je veux bien, à travers vous, leur faire part de mes réflexions quant au « rôle de la violence dans l’histoire », pour reprendre un titre d’Engels. Personnellement, j’ai toujours cherché la masse, le nombre, les millions, le peuple, à convaincre la majorité, à la faire bouger, dans la rue ou dans les urnes. C’est le seul chemin que j’entrevois pour la victoire. Dès lors, la violence individuelle ou groupusculaire nous nuit : elle éloigne les gens, elle rend le mouvement impopulaire, et sert finalement les intérêts des puissants, qui agitent ça comme un épouvantail.

C’est à la fin du XIXe siècle que, d’après moi, s’opère le plus clairement ce choix. D’un côté, le mouvement anarchiste, avec la propagande par le fait, la pose des bombes. De l’autre, le mouvement socialiste, qui parie sur les millions de travailleurs, sur la levée en masse.

Pour moi, tout libertaire, tout individualiste que j’étais adolescent, isolé, révolté, chantonnant le Ravachol de Renaud, c’est le mouvement socialiste qui avait raison. D’ailleurs, je me souviens d’un livre qui m’a marqué, qui a participé de mon basculement : L’Œil du lapin, où François Cavanna raconte le destin très commun de sa mère. Femme de ménage quand éclatent les bombes anars, elle prend ça en horreur, elle se range du côté de l’ordre. La mère de Cavanna, et ma mère, et nos mères, avec leur décence et leur bon sens, on doit les avoir avec nous, ne pas les effrayer…

Mais attention, le mouvement socialiste n’agit pas sans violence : les années 1900 sont très agitées, avec des premiers mais en batailles rangées, avec un repos dominical qui se conquiert dans la douleur, avec des châteaux qui sont saccagés par des émeutes ouvrières, avec des affrontements entre les mineurs et la troupe… et avec le bon Jaurès qui défend tout ça.

Mais cette violence n’est pas individuelle ni groupusculaire. C’est une classe, un peuple qui se soulève, celui qui a pris la Bastille, ou plus près de nous, plus modestement, les « Contis » qui envahissent la sous-préfecture de Compiègne, qui jettent des ordinateurs par la fenêtre, la jacquerie des licenciés. Ça n’a pas le même sens.

La seule question qui vaille, d’après moi, aujourd’hui, c’est : comment fait-on bouger des pans encore endormis du pays ? C’est le nombre qui fera plier Macron.

Que préconisez-vous ?

François Ruffin : Le diagnostic, d’abord : nous avons des classes populaires en convalescence. C’est sans doute vrai, encore davantage dans des terres industrielles comme chez moi, qui ont subi la fuite des usines, mais ça me semble vrai partout. À un malade, tu ne dis pas : « Lève-toi et viens battre le record du saut en longueur, on va faire la révolution ! » Non, juste un pas, ce sera déjà ça. Et ensuite viendra un second pas. Et enfin, on pourra relever le nez vers un horizon…

Moi, mon but, aujourd’hui, c’est que les gens prennent confiance et conscience de leur propre force. « Vous comptez. Vous êtes importants. Vous pouvez faire bouger le pays. On parle de vous. Ils ont peur. » Alors qu’on leur a dit être, et qu’ils se sentent tous les jours, des « gens qui ne sont rien », qui ne comptent pas. Domine alors l’immense fatalisme du « c’est comme ça ». Voilà l’ennemi. Voilà la véritable bataille. C’est ça qui doit basculer, dans les têtes : « On peut gagner. »

Vous l’avez constaté sur le terrain ?

François Ruffin : C’est contrasté. J’analyse, dans mon département, les manifestations d’hier. À Abbeville, le matin, il y avait deux fois moins de monde que le 19 janvier (j’ai compté), et un peu grise mine, de la mélancolie. Un rond-point est bloqué par une poignée d’artisans, un autre par les syndicalistes des usines, mais les ouvriers, eux, la plupart, vont bosser. Idem sur la zone industrielle d’Amiens, malgré le blocage : les ouvriers sont moins en grève, Goodyear a effectué 80 % de sa production, aucun « regain de mobilisation », ici, plutôt un reflux. C’est lié à un facteur matériel, évidemment, le pouvoir d’achat, le compte en banque à zéro, mais aussi à un facteur spirituel, cette idée que « de toute façon, ça va passer ».

Arrive la manifestation à Amiens : du jamais-vu. Par le nombre, immense, on renoue avec les pics de janvier, en gros. Mais surtout par l’énergie, par un changement d’état d’esprit : « On peut gagner. » Et surtout, par ce parcours, jamais opéré : le cortège est parti du centre-ville, est passé par la fac, puis par les quartiers nord, et jusqu’à la zone industrielle. J’étais hyper-ému, parce que c’est la jonction qu’il nous faut, des profs et des prolos en gros. Et pour la première fois, la jeunesse était là, qui apporte une énergie. Le miracle, si j’avais une lampe merveilleuse et un seul souhait, c’est qu’une contagion de l’espérance dégèle les cœurs populaires, qu’ils se remettent à y croire.

Faut-il réajuster le discours de la contestation pour élargir encore le mouvement : par exemple, parler moins des retraites et davantage de la question démocratique, ou ouvrir à d’autres problématiques sociales…

François Ruffin : On peut très bien tenir les deux bouts à la fois. Que se passe-t-il ? Nous sommes entrés dans le conflit sur un motif social : « Non aux deux années de plus ! », nous en sommes à une crise démocratique : « Comment se fait-il qu’un homme peut décider tout seul là-haut ? ». C’est le même scénario que pour les gilets jaunes : on entre par le prix du gasoil, on en sort avec le désir d’un « référendum d’initiative citoyenne » (RIC). Même chose pour la Révolution française : ça commence par « qui paie les impôts ? » et ça conduit aux états généraux, à l’Assemblée nationale, à la fin de la monarchie absolue. Aujourd’hui, c’est la crise démocratique qui amène la jeunesse dans la rue.

Certains à La France insoumise tentent d’ores et déjà de mobiliser autour du passage à la VIe République. Cela vous semble approprié ?

François Ruffin : C’est bien de le poser comme horizon. Maintenant, quel est le premier pas, où en sont les esprits ? « Le président ne peut pas décider tout seul. » Très concrètement, on peut évoquer un changement de Constitution, mais il faut déjà faire plier Macron. Si on obtient ça, ça rouvrira un imaginaire démocratique, ça donnera de l’élan. Vous savez, en 1789, les gens ne se sont pas dit : « On va faire la révolution ! » Ils ne s’en rendaient pas compte, qu’ils la faisaient. Ils ont avancé dans la brume. C’est pour ça, quand on lit la BD Révolution, pendant des pages on ne comprend rien… parce que les acteurs eux-mêmes ne comprenaient rien !

Macron exerce aujourd’hui une violence presque personnelle, très visible, sur le corps social. Même dans le camp libéral, on s’interroge : c’est malhabile, ça pourrait devenir dangereux.

Et puis, démocrate, je ne veux pas l’être à moitié, que quand ça nous arrange : pour sortir de la Ve République, il faudra le demander aux Français. La réponse, aujourd’hui, n’est pas assurée. En revanche, inscrire le RIC dans la Constitution, c’est déjà un mot d’ordre populaire, de bon sens, un pas que les gens ont envie de faire ensemble vers notre horizon.

Et la solitude de Macron, contre le reste de la société, en fait un terreau magique… Même le patronat ne le soutient pas. Même les éditorialistes sont mal à l’aise : les puissants, normalement, ont un certain savoir-faire pour habiller de manière acceptable, courtoise, douce, les reculs qu’ils imposent, leur violence s’habille joliment. Or, Macron exerce aujourd’hui une violence presque personnelle, très visible, sur le corps social. Même dans le camp libéral, on s’interroge : c’est malhabile, ça pourrait devenir dangereux.

Peut-on considérer le moment comme une fenêtre d’opportunité ?

François Ruffin : Je veux replacer cette crise dans un temps plus long. Vous savez que, depuis longtemps, je suis guidé par une phrase de Gramsci, qui analyse bien l’époque que nous vivons. Il dit : « Nous sommes dans un temps de détachement de l’idéologie dominante. » Ca signifie, pour nous, que croissance, concurrence, mondialisation, n’attirent plus les gens, ces mots les inquiètent, les dégoûtent. Dès lors, poursuit Gramsci, « la classe dominante ne parvient plus à diriger, seulement à dominer, et à dominer par la force de coercition ».

Le bloc libéral ne s’effondre pas, ne croyons pas cela, mais il s’effrite, dans la durée, c’est un processus continu, avec parfois des chocs : pour les ouvriers, qui ont voté « non » à 80 % [au référendum sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe], le 29 mai 2005 marque un décrochage. La loi Travail et Nuit debout pour la classe intermédiaire, plus éduquée, des centres-villes.

La réplique, dans les campagnes, dans la France des bourgs, ce sont les gilets jaunes… Aujourd’hui, ça secoue partout. Des particules vont encore décrocher du bloc central, soit parce que « deux ans de plus, c’est injuste », soit parce qu’« on ne vit pas en démocratie » : où iront-elles ? Chez nous ? À l’extrême droite ? Dans l’abstention-résignation ? Le match est engagé. Mais plus ça bouge aujourd’hui, plus ça rejoint des collectifs, plus on passe du statique au dynamique, plus on se donne des chances pour demain.

Que pensez-vous de l’attitude des syndicats depuis le début du mouvement ?

François Ruffin : Dans les limites qui sont les leurs, jusqu’ici, de mon point de vue, ils ont super bien joué. Il y a deux lectures qui s’opposent, que j’entends parfois. Que les syndicats ne voulaient pas lancer la bataille, que la fin janvier, c’était trop tard, qu’ils ont freiné les secteurs prêts à en découdre, et qu’au fond, ce sont des traîtres en puissance.

Ce n’est pas du tout ma lecture. Au contraire, de là où j’habite, je vois un pays en dépression politique. Or les syndicats sont parvenus à saisir le bon tempo pour réveiller les gens, pour faire bouger dans les profondeurs des régions, avec un travail de conviction, dans l’ombre. Ils ont, à mon sens, bien pris le pouls du pays. Avec, pour moi, des petits miracles : des manifestations à Albert, Doullens, Péronne, Friville-Escarbotin, dans les petites communes.

Et ils ont laissé à leur base, aux intersyndicales dans les départements, de la latitude, de la souplesse, sur les modes d’action : manifestations, grève, blocages, occupations… Si les grèves ne sont pas puissantes, ce n’est pas, je ne crois pas, parce que là-haut les grands chefs à plumes ne le veulent pas. Sans doute que tous ne le souhaitent pas. Mais ce sont les gens, en bas, surtout, qui ne provoquent pas des AG, qui n’arrêtent pas dans leur boîte ou collège, qui ne sont pas saisis d’une émulation.

Enfin, c’est aussi grâce aux syndicats que la loi n’avait pas de majorité dans l’Assemblée. Ce sont eux qui ont démarché les députés macronistes ou les députés Les Républicains, et qui, par un lobbying citoyen, les ont convaincus. Ce sont eux qui ont contraint le gouvernement au 49-3.

Faut-il néanmoins les déborder ?

François Ruffin : Le sujet, à mon avis, n’est pas de les déborder mais de les compléter. Il y a des pans de la société où les syndicats ne savent pas faire, sont absents, et ce n’est pas leur boulot. Les quartiers populaires, par exemple, ou la jeunesse, ou les artisans, ou les isolés, c’est à d’autres, à nous, de ramener ça, et nous ne sommes pas au bout. Gramsci dit qu’« on ne conquiert pas les masses de manière moléculaire, mais en passant par leurs intellectuels organiques ». Qui sont-ils aujourd’hui ? Les footballeurs, les rappeurs et… les influenceurs. Léna Situations a fait beaucoup pour la mobilisation ! Quand on t’explique, sur TikTok, comment t’habiller pour aller en manif, ça compte !

Quel peut être le rôle de la gauche dans ce paysage ?

François Ruffin : Il y a le boulot à l’Assemblée nationale. Même si j’étais favorable à sa discussion, il fallait empêcher que l’article 7, repoussant l’âge de départ à 64 ans, soit voté. Imaginez les bandeaux de BFMTV, Aurore Bergé venant frimer, si le report avait été voté. Ça aurait découragé le mouvement… Mais l’essentiel est au-delà : il nous faut incarner un débouché politique.

La France insoumise a été très offensive sur les bancs de l’Assemblée – s’attirant, du coup, de nombreuses critiques – mais vous avez expliqué il y a quelques mois que vous vouliez au contraire vous « soc-démiser »… N’avez-vous pas choisi une stratégie à contre-temps ?

François Ruffin : D’abord, même si on s’en fout, je ne me suis pas prétendu social-démocrate. J’ai toujours dit : « Je suis social et démocrate. » Je veux le partage des richesses et je veux que le peuple décide. Et le souci des sociaux-démocrates, c’est qu’ils ne sont plus ni l’un ni l’autre depuis longtemps… Ensuite, l’Assemblée, les gens n’ont pas le nez dedans : ce qui compte, pour eux, c’est le porte-monnaie et combien de temps ils vont devoir bosser.

Comment faire pour que la gauche, et pas l’extrême droite, s’impose comme le débouché politique de la contestation ?

François Ruffin : Mai 68 se traduit pour moi en mai 1981, les grèves de 1995 donnent Jospin, le mouvement de 2010 contre les retraites Sarkozy amène Hollande… Quand on énonce ces trois cas, on voit bien pourquoi le débouché politique ne met pas en appétit. À chaque fois ce furent des déceptions ou des trahisons. Ces expériences pèsent dans les têtes des gens. Et l’autre donnée : il y a désormais une autre issue, un autre débouché possible à la colère, qui est le Rassemblement national.

Si nous gagnons, c’est évidemment un tremplin pour la gauche. C’est nous, les syndicats, les militants, qui aurons arraché cette victoire. Mais même si on ne gagne pas, plus le mouvement est fort, plus il affilie les gens à des idées progressistes, plus on place la question sociale au cœur des débats, mieux c’est pour nous. La pente, la pente de l’indifférence, la pente du ressentiment, elle ne coule pas dans notre sens, elle va vers le Rassemblement national. Nous, il nous faut la remonter, ne pas laisser stagner la résignation, la transformer en une espérance. Et il faudra le faire, d’une manière ou d’une autre, avec les syndicats, qui ont montré leur rôle…

En 2017 et 2022, le candidat de la gauche, Jean-Luc Mélenchon, était plutôt dans l’idée de contourner les corps intermédiaires…

François Ruffin : La France insoumise a toujours travaillé avec des syndicalistes, évidemment. Mais je pense que, cette fois, il faudra qu’ils en soient partie prenante, avec des modalités à trouver. Avec, notamment, la question du travail, qui mine les classes populaires, qui doit revenir au cœur d’un discours gauche.

Les deux cents, trois cents, quatre cents qui ont manifesté à Friville-Escarbotin, on ne doit pas les lâcher. Ils doivent se sentir embarqués dans un projet pour notre société. Et le lien avec eux, ce sont les syndicats.

Faudra-t-il faire des retraites un sujet central pour la présidentielle de 2027 ?

François Ruffin : Il faut le poser : « 60 ans, 40 annuités », mais ça n’est pas un projet pour notre société, c’est de la tuyauterie budgétaire, même si j’en appelle à un « contrat intergénérations », pour la jeunesse, qui est aujourd’hui écrasée comme l’était la vieillesse après-guerre.

Mais nous devons répondre à des questions bien plus amples : l’hôpital qui est en lambeaux, l’école de la République qui recrute ses enseignants en job-dating, le rail qui déraille, les prix délirants de l’énergie, la pénurie de médicaments… Tous ces bugs, en même temps, ne sont pas des coïncidences. C’est un même système qui est à bout : quarante années de « réduction des déficits », de « concurrence libre et non faussée », de « libre circulation des capitaux et des marchandises ».

Il nous faut sortir de la parenthèse libérale, ouverte en 1983, et en y ajoutant la crise climatique. Tout est à transformer : l’industrie, le logement, les déplacements… Voilà nos vrais défis. Et j’en veux surtout à Macron pour cet immense gâchis : on devrait se rassembler, se retrousser les manches pour affronter tout ça, avec énergie, avec envie, et à la place, lui fait quoi ? Des contre-réformes à la noix. Et c’est avec ça qu’il prétend « laisser une trace dans l’histoire » ! Quel rigolo ! C’est d’un ridicule.

   publié le 24 mars 2023

Partout dans les rues,
l’union contre Macron

Dan Israel, avec la rédaction de Mediapart sur www.mediapart.fr

Loin d’être un baroud d’honneur, la neuvième journée de mobilisation nationale contre la réforme des retraites a rassemblé des manifestants en masse dans toute la France. La colère, voire la haine, se concentre sur Emmanuel Macron. Incendies et violences policières ont marqué la fin de journée.

Lilian, 27 ans, et Margaut, 33 ans, sont soudeurs dans une PME de Romorantin (Loir-et-Cher) qui fabrique des chauffages design. Ce 23 mars, ils ont manifesté pour la première fois contre la réforme des retraites, à l’occasion de la neuvième journée de mobilisation nationale organisée par les huit syndicats de salarié·es. Ils ont occupé un rond-point pour ralentir le passage des poids lourds : « Notre cheffe occupe le rond-point du Super U et nous a demandé de bloquer celui-ci. »

Les deux soudeurs n’ont pas dépareillé lors de cette journée singulière, où les manifestant·es ont défilé contre une loi définitivement adoptée – mais pas encore promulguée, en attendant l’avis du Conseil constitutionnel, qui devrait être rendu dans le courant de la semaine prochaine.

Comme Lilian et Margaut, les primo-manifestant·es n’étaient pas rares dans les cortèges (lire notre récit en direct de la journée, partout en France). Et leur mode d’action illustre une radicalisation à l’œuvre depuis l’adoption du texte à l’Assemblée par le biais de l’article 49-3, jeudi 16 mars. Radicalisation dont les traces ont été notables dans les manifestations partout en France.

La colère qui s’est exprimée, parfois librement, ce jeudi n’a qu’une cible : Emmanuel Macron. Ils sont très nombreux à ne lui pardonner ni le 49-3, ni son intervention télévisée autosatisfaite de mercredi, appuyée par un tweet clamant : « Je suis sûr qu’on saura s’unir, se réunir pour l’avenir du pays. » Le sentiment commun a été résumé par le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez, au départ de la manifestation parisienne : par ses mots, le chef de l’État « a jeté un bidon d’essence sur le feu ».

Effet garanti : selon la préfecture de police, 119 000 personnes ont défilé à Paris. C’est le chiffre le plus important de ce mouvement social dans la capitale, mais aussi le plus gros jamais mesuré pour une manifestation syndicale. Dans toute la France, le ministère de l’intérieur a compté 1,1 million de manifestant·es, pas loin des deux pics du 31 janvier (1,2 million) et du 7 mars (1,3 million). La CGT en a dénombré 3,5 millions. Et l’intersyndicale ne désarme pas : dans la foulée de ce succès, elle a annoncé une nouvelle journée de manifestations pour ce mardi 28 mars. 

Le mouvement touche désormais des lieux qui se tenaient jusque-là à l’écart des grèves.

Comme depuis le début de la contestation, des manifestations étaient organisées sur tout le territoire, quelle que soit la taille des communes, dans 300 lieux différents. Et côté grévistes, la mobilisation était à la hausse après des journées moins suivies. Le trafic des trains, métros et RER a été fortement perturbé toute la journée, et à Paris, 140 des 645 écoles primaires ont fermé.

L’essence se raréfie aussi dans les stations-service en raison des blocages des dépôts pétroliers et de l’arrêt progressif des raffineries : 15,14 % des stations françaises étaient en pénurie d’au moins un des carburants jeudi matin, et les chiffres montent à 40 % dans les départements de l’ouest de la France, et à 53 % en Loire-Atlantique, du fait du blocage du dépôt et de la raffinerie de Donges.

Autre fait frappant, le mouvement touche désormais des lieux qui se tenaient jusque-là à l’écart des grèves : agent·es de l’Insee, de la Cour des comptes, du Mobilier national… Pour la première fois depuis trente ans, les dockers de Dunkerque ont arrêté le travail. Tout aussi inédit, la faculté de droit Assas-Panthéon a été bloquée par une partie de ses étudiant·es.

La haine contre le chef de l’État s’exprime désormais librement  

Partout, les mêmes termes reviennent pour décrire Emmanuel Macron. À Lyon, une syndicaliste CGT dénonce le « roi », un nouveau « Louis XVI » auquel il est rappelé que « lorsque le peuple se soulève, il fait tomber la monarchie ». À Rennes, Bertrand, délégué syndical CGT chez Lafarge, le constate, « la haine » s’est installée envers le chef de l’État. « Savez-vous quelle réserve de rage vous venez de libérer ? », interrogeait ce week-end dans Mediapart l’écrivain Nicolas Mathieu. Des mots prémonitoires. 

Dans la petite ville universitaire de Lannion (Côtes-d’Armor), Florestan, 20 ans, participe au blocage de l’IUT. Il a manifesté pour la première fois de sa vie en février, et mercredi, il a écouté « l’allocution » de Macron : « Quand le président dit que les syndicats n’ont pas cherché le dialogue, j’ai pris ça comme un foutage de gueule. Ensuite je me suis demandé : pourquoi cherche-t-il à ce point à alimenter le feu ? »

À Romorantin, Marc a lui aussi écouté le président. « Et j’ai failli exploser ma télé tellement il se prenait pour un monarque. Ce type est en train de bousiller tous nos acquis, et on devrait fermer notre gueule ? » , s’insurge ce chauffeur routier de 60 ans, en préretraite et qui craint que la réforme ne l’oblige à retourner au travail pour compléter ses trimestres.

À Paris, c’est Stéphane, agent communal à Chilly-Mazarin (Essonne), affilié à l’Unsa, syndicat peu connu pour ses outrances, qui laisse déborder sa haine : « S’il était en face de moi, je l’accrocherais en haut de la colonne de la Bastille, et j’attendrais de voir son vêtement craquer. Et je filmerais. »

« Sans même parler de sa réforme, qui est une régression sociale scandaleuse, les méthodes de notre président relèvent de la haute trahison, insiste-t-il. Il fait énormément de mal au pays, il ouvre un boulevard à l’extrême droite. »

Même les adhérents CFDT veulent bloquer le pays 

L’exaspération palpable conduit à un net durcissement des actions et des discours. À Pluzunet (Côtes-d’Armor), l’incinérateur, où on trie et brûle d’ordinaire tous les déchets du Trégor, est bloqué depuis lundi. « Le 49-3 nous a décidés à monter d’un cran, en touchant l’économie », explique Benoît Dumont, de la CGT Lannion.

Marie et Freb, eux, travaillent dans un supermarché de Seine-et-Marne, où ils sont militants CFDT. Et ils s’impatientent : « En haut, à la CFDT, ils sont restés longtemps dans une posture de négociation plutôt que d’action. Puis Laurent Berger a bien constaté qu’il avait atteint une limite et qu’il fallait s’engager dans le mouvement, parce qu’Emmanuel Macron se foutait de lui », analyse Freb.

Et les sages adhérents de la CFDT se révèlent « aussi remontés que ceux de la CGT » : « Maintenant, on espère qu’ils ne s’arrêteront pas. On en est arrivés à un point où il faut aller plus loin : les manifestations, même de masse, le pouvoir s’en moque totalement. Il faut bloquer le pays, avec les transports, les raffineries, les routiers. Tout bloquer. Si possible sans violence. »

Dans une note interne consultée par Mediapart, la direction nationale de la CFDT s’inquiétait justement dans la semaine que ses adhérent·es « ne cèdent à la radicalité » : « L’extrême gauche va essayer de récupérer des colères. [...] Nous devrons être attentifs à ne pas renier ce que nous sommes : réformistes et responsables. »

Il n’est pas certain que ces efforts de la centrale de Laurent Berger payent : ce jeudi, les manifestant·es ont dit de plus en plus clairement qu’ils ne s’interdisaient plus rien. Y compris lorsqu’ils défilent au milieu des drapeaux orange de la CFDT, comme Jessica à Rennes. « La violence du gouvernement rend les gens ultra vénères. Les policiers sont agressifs. On n’est pas à l’église ici, on ne tend pas l’autre joue », considérait la jeune femme, qui s’occupe de l’accueil des étudiantes et étudiants étrangers dans une école de commerce.

Incendies et violences policières 

Les violences sont bien apparues. Et les flammes ont frappé. À Lorient (Morbihan), où environ 300 manifestant·es ont allumé un feu tout contre le commissariat. Des vitres ont été brisées, la grille d’entrée brûlée. À Paris, la soirée a été marquée par les incendies qui ont frappé le quartier de l’Opéra et le IIe arrondissement, à la suite des feux allumés en fin de manifestation par certains participants. Et à Bordeaux, c’est l’entrée de la mairie qui a été incendiée.

« Je suis assez marqué par la colère qu’il y a aujourd’hui. L’utilisation du 49-3 a cristallisé un nouveau truc, prévenait quelques heures plus tôt un vieux routier des mobilisations sociales à Paris. Dans ce mouvement, les manifestations de masse, la grève et les occupations ouvrières ne s’opposent pas à la colère qui peut s’exprimer plus fortement. »

À Paris, les agressions contre les manifestants se sont multipliées.

Durcissement contre durcissement, la journée a aussi vu les violences policières se multiplier. À Rouen (Seine-Maritime), une manifestante a eu un pouce arraché par un tir de grenade des forces de l’ordre. Le député Renaissance Damien Adam a demandé une enquête.

À Paris, les agressions contre les manifestantes et manifestants se sont multipliées, relayées par les vidéastes indépendants qui parcourent les cortèges de tête : coup de matraque en plein visage, policiers s’acharnant sur des manifestants à terre les mains levées dans une immense cohue, début d’attaque du service d’ordre entourant le carré syndical officiel…  

Autant d’actes qui donnent raison au communiqué diffusé quelques heures plus tôt par la Ligue des droits de l’homme : « On ne décrète pas par l’usage de la force la fin d’un mouvement social dans un État de droit », y clamait l’association, appelant « le gouvernement à la raison et le ministre de l’intérieur au respect des droits fondamentaux ».

À Foix, dans l’Ariège, on a beau être loin de la capitale, les esprits n’en sont pas plus sereins. « Macron ne lâchera pas. Il est fou. Il va aller jusqu’à l’insurrection », se désespère Noël, technicien de maintenance à la retraite de 65 ans. Et Jeanine, ancienne institutrice de 90 ans, qui manifeste pour la cinquième fois, a un pressentiment : « Ça va mal finir. Je pense à Mai-68, à la Révolution. Les gens ne vont pas se laisser faire. »


 


 

Grève du 23 mars à Montpellier : une manifestation de tous les records

sur https://lepoing.net/

40 000 personnes dans les rues de Montpellier : il faut croire que le discours de Macron du 22 mars a encore jetté de l’huile sur le feu de la contestation

De mémoire de Montpelliérain.e, on avait pas vu ça depuis des années à Montpellier. Un raz de marée. Ce 23 Mars contre la réforme des retraites, la CGT annonçait 40 000 personnes dans les rues du Clapas, et le syndicat Force Ouvrière parlait quant à lui de 60 000 personnes dans son communiqué.

A partir de 11 h 10 et pendant plus d’une heure, c’est un flux constant ininterrompu et surtout bien serré qui est parti de la place Zeus en direction du Peyrou. Macron a au moins réussi une chose : réveiller le pays ! Chaque cortège syndical était très fourni, la jeunesse etait très représentée, qu’elle soit des universités, des lycées ou des collèges, les chorales et orchestres se sont multiplié et chantaient aussi l’ Internationale, qui sera reprise par le corps de la manifestation.

Après avoir descendu le boulevard Henri IV et à la fin du boulevard Louis Blanc, un grand trou s’était formé dans le cortège, et alors que tout le monde pensait remonter sur la Comédie, des grappes de manifestant.e.s étaient dirigé.e.s vers le lycée Mermoz. Interrogé sur la suite du parcours, un syndiqué du service d’ordre de Force Ouvrièr a répondu : « C’est l’intersyndicale qui a décidé ce parcours avec le préfet pour éviter la casse… »

 A partir de là, le cortège s’est scindé en deux, avec des grappes de personnes perdues sur la signification de ce trajet. Arrivé.e.s Place de l’Europe, fin supposée de nombreuses personnes ne comprenaient plus la situation, sans savoir qu’une partie conséquente de la manifestation avait scindé le cortège. En effet, à l’initiative d’une partie plus combative et plus déterminée de la manifestation, des milliers de personnes ont suivi la banderole des étudiants de Paul Valéry pour remonter sur l’Esplanade, puis le Polygone, qui a encore dû fermer ses rideaux de fer, avant de rejoindre la préfecture.

Un cadre de la CGT commentera à propos du trajet qu’il y avait trop de monde et pas assez de Service d’Ordre » pour canaliser la foule.

Après la manifestation, de nombreuses actions se sont déroulées : les étudiants de la faculté Paul Valéry ont voté le blocage de la fac en assemblée générale, le dépôt pétrolier de Frontignan a été bloqué puis réprimé, et une nouvelle manifestation sauvage a encore embrasé le centre-ville. Plus d’infos sur les réseaux sociaux du Poing en attendant un prochain article.

  publié le 24 mars 2023

Report de l’examen du projet de loi Asile Immigration. Les associations et collectifs ne sont pas dupes

Communiqué interassociatif signé par la LDH

Les organisations signataires prennent acte de la décision du gouvernement de reporter l’examen du projet de loi Asile et Immigration, qui devait être débattu en séance publique au Sénat à partir du 28 mars 2023.

Le président de République vient d’annoncer que le projet de loi ne sera pas retiré mais que les propositions du gouvernement seront reprises dans le cadre de différents textes, “présentés dans les semaines à venir.”

epuis plusieurs mois, les associations et collectifs dénoncent les effets délétères des mesures contenues dans ce projet de loi sur les droits et conditions de vie des personnes exilées. Mercredi dernier, l’examen du texte en commission des lois au Sénat les a même considérablement aggravés. 

Les organisations signataires appellent le gouvernement à prendre en compte leurs nombreuses propositions pour la mise en place d’une politique migratoire fondée sur l’accueil, le respect des droits fondamentaux et la dignité humaine.

Elles demandent au gouvernement de ne pas faire passer des dispositions, qu’elles soient législatives ou réglementaires, qui ne feront que fragiliser et restreindre les droits des personnes exilées.

Les associations et collectifs appellent donc le gouvernement à abandonner définitivement ce projet de loi.

Liste des organisations signataires : 

Amnesty International France, Anafé, Anvita, Ardhis, CCFD-Terre Solidaire, Cimade, Centre Primo Levi, Collectif des travailleurs sans-papiers de Vitry, Coordination des sans-papiers 75, Crid, Dom’Asile, Etokinekin diakité, Emmaüs France, Femmes de la Terre, Fondation Abbé Pierre, Gisti, Human Rights Watch, LDH (Ligue des droits de l’Homme), LTF, Médecins du Monde, Paris d’Exil, Secours catholique – Caritas France, Solidarité Asie France, Thot, Tous migrants, Union des étudiants exilés, Union syndicale Solidaires, UniR

Paris, le 22 mars 2023


 

 

À quoi sert le projet de loi sur l’immigration ?

sur www.humanite.fr

Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a déposé son texte législatif le 1er février. Lourd de dangers pour les droits des étrangers, il suscite une vive opposition des associations engagées sur le terrain.


 

Depuis deux décennies, la situation s’aggrave. En instrumentalisant l’ordre public, cet énième texte s’inscrit dans la logique du bouc émissaire.

par Marie-Christine Vergiat, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme (LDH)

Depuis vingt ans, la répression à l’égard des étrangers n’a cessé de s’aggraver rendant de plus en plus précaire la situation de certains de ceux qui vivent sur notre territoire. Un étranger, cela peut être un Allemand, un Ukrainien, un Tunisien, un Afghan et bien d’autres ressortissants du monde entier, mais les uns et les autres sont traités bien différemment quand ils arrivent en France. Pire, ce sont ceux qui ont le plus besoin de protection, ceux qui fuient leur pays d’origine quelle qu’en soit la motivation (politique, économique, climatique) dont les visas sont refusés, qui sont refoulés aux frontières et qui sont maltraités quand ils arrivent à rejoindre notre pays. Un nouveau projet de loi sur l’immigration a été déposé. Il se heurte à l’opposition unanime de l’ensemble des organisations qui travaillent sur ces questions.

À l’avenir, aucune personne étrangère ne sera à l’abri d’un risque d’expulsion.

Pour faire adopter son texte, Gérald Darmanin a besoin, quoi qu’il en coûte, du soutien des LR. Il a enfourché le cheval de l’invasion migratoire et alimente le fantasme de l’étranger délinquant. Sur une telle base, toutes les régressions peuvent se justifier : expulsions, multiplication des obligations de quitter le territoire (OQTF) et des interdictions de revenir sur le territoire (IRTF), y compris à l’encontre de personnes inexpulsables (parents d’enfants français, conjoints de Français ou ressortissants de pays où la répression fait rage, Syrien·ne·s, Afghan·e·s, Soudanais·es, etc.), rétablissement de la double peine… À cela s’ajoute le rabaissement de toutes les procédures judiciaires : réduction des délais de recours et de jugement, généralisation de la visioconférence (justice « dématérialisée »), juge unique, recours à des procédures accélérées.

En bref, une justice au rabais pour empêcher l’effectivité de droits eux-mêmes au rabais. Et ce n’est pas la création expérimentale d’un titre de séjour dit « métiers en tension » qui peut masquer les freins mis pour faire obstacle à la délivrance ou au renouvellement de titres de séjour, y compris de la carte de résident. Tous les prétextes sont bons comme le montre, au motif de meilleure intégration, le rehaussement de l’exigence de maîtrise de la langue française sans tenir compte des vulnérabilités dues à l’âge, au handicap, à la santé ou à la situation économique et sociale.

Mais le pire est sans doute l’instrumentalisation de l’ordre public à travers des notions comme celles de menaces à l’ordre public ou d’atteintes graves aux principes républicains dont l’imprécision ouvrira grand la porte à l’arbitraire des préfets. À l’avenir, aucune personne étrangère ne sera à l’abri d’un risque d’expulsion. Les amendements en cours d’adoption au Sénat vont encore aggraver les choses : ils mettent en cause l’aide médicale d’urgence (AME), le regroupement familial, la naturalisation, les titres de séjour pour raisons de santé et fragilisent un peu plus les jeunes majeurs. La situation de toutes les personnes étrangères va être encore plus précarisée. C’est plus que jamais la logique du bouc émissaire qui est à l’œuvre. Quoi de mieux en période de crise sociale et politique…


 

Ce projet de loi est d’abord un acte politique d’un ministre qui cherche à ratisser large jusqu’à l’extrême droite. Il entraîne une grande précarité.

par Kaltoum Gachi, François Sauterey et Jean-François Quantin, coprésidents du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap)

L’annonce d’une nouvelle loi sur l’immigration par Gérald Darmanin, en juillet 2022, est en soi, avant tout, un geste politique. Tout ministre de l’Intérieur se doit de laisser son nom à une loi sur ce sujet, imposé par l’extrême droite depuis quarante ans, comme problème majeur prétendu. Et ce d’autant plus lorsque le ministre en question se construit un profil de présidentiable et espère ratisser large jusqu’à l’extrême droite.

Un premier volet de ce projet devrait satisfaire un fantasme cher à certains : expulser ! rejeter ! Une série de mesures vise ainsi à limiter le regroupement familial et à intensifier l’exécution des mesures d’éloignement, en popularisant leur nom : les obligations de quitter le territoire français (OQTF). Quitte à limiter les quelques droits dont disposent encore les étrangères et les étrangers. Et pour faire bonne mesure, on viserait essentiellement les étrangers délinquants, entretenant cet autre fantasme : l’immigration a un lien étroit avec la délinquance…

Les États européens s’ingénient à restreindre l’application du droit d’asile.

Un autre volet affecte le droit d’asile, pourtant ancré dans la tradition française, mais qui embarrasse les pays européens depuis que des persécutés du monde entier demandent légitimement leur protection. Les États s’ingénient alors à en restreindre l’application. Le projet de loi propose de réduire le délai d’instruction de neuf mois à six mois. L’intention serait louable si elle ne débouchait pas sur un examen expéditif des situations. L’organe chargé de cet examen, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), pourrait également perdre son indépendance au profit de bureaux « France Asile » implantés en préfecture. Quant à l’organe d’appel, la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), elle serait régionalisée et réduite à un juge unique là où la collégialité constituait une garantie.

Avec un volet « intégration », le projet se veut équilibré, mot magique du macronisme. Il introduit l’idée qu’une certaine régularisation des « sans-papiers » serait possible. Cette possibilité n’est en réalité pas une nouveauté, étant, de fait, pratiquée depuis 2012. Le nouveau titre proposé créerait certains droits nouveaux, mais serait surtout d’une extrême précarité. Limité à un an, il enfermerait les bénéficiaires dans des métiers dits « en tension ». Ce serait une régularisation opportuniste, réponse provisoire aux difficultés d’une partie du patronat. Le débat parlementaire devrait commencer fin mars et ne peut aboutir qu’avec la complicité de la droite au prix de concessions aisément imaginables.

Mais, nous aussi, nous faisons de la politique, au sens noble, et continuons à prôner la solidarité, l’égalité des droits, ainsi que la régularisation de tous les étrangers. Ce n’est pas l’étranger le problème, mais bien le rejet de l’autre. Le Mrap persistera, avec tous les antiracistes, à combattre le racisme, sous toutes ses formes et à promouvoir la fraternité entre les peuples.

publié le 23 mars 2023

En direct. Succès de la journée d'action :
800 000 manifestants à Paris, 280 000 à Marseille

sur www.humanite.fr


 

A Rouen, un nouveau cas de violence policière

Selon plusieurs médias locaux, une enseignante opposée à la réforme aurait eu le pouce arraché par une grenade de désencerclement, à Rouen, où 22 000 personnes ont manifesté (syndicats). 

La députée France insoumise de la circonscription, Alma Dufour, dénonce un "retour à la même violence que contre les gilets jaunes".

A Bordeaux, manif record et lacrymos

Les syndicats annoncent un chiffre record de 110 000 manifestants à Bordeaux (Gironde). La préfecture de police n'en a comptabilisé que 18 200. Dans tous les cas c'est plus du double des journées du 11 et 15 mars, qui faisaient craindre un essoufflement (15 000 le 11 mars, 50 000 le 15 mars, selon les syndicats).

La situation s'est tendue entre certains manifestants et les forces de l'ordre, à partir de 15h30. 

Le cortège parisien refait le plein

La CGT annonce 800 000 manifestants à Paris, ce 23 mars. Le 49-3 et l'intervention d'Emmanuel Macron ont donc fortement remobilisé les opposants à la réforme. Le 11 mars, le syndicat annonçait 300 000 personnes dans les rues de la capitale et le 15 mars, 450 000. 

Manifestation record à Marseille

A Marseille, le cortège affole les compteurs ce jeudi. L'intersyndicale annonce 280000 manifestants pour cette neuvième journée de mobilisations. La police tente le grand écart renversé, avec 16000 participants.

Il n'empêche, les photos et vidéos publiées sur les réseaux sociaux, entre le Vieux-Port et la Porte d'Aix, attestent d'une manifestation massive.

Même la cathédrale de la Major, au passage des manifestants, semblait avoir pris partie, avec une gigantesque banderole déployée au sommet d'une de ses coupoles: "Nik le 49.3, grève générale". "Je veux voir ma mamie maintenant, pas dans deux ans !!", réclamait de son côté sur sa pancarte un petit garçon de 8 ans et demi.

Emmanuel Macron au centre des slogans

L'interview du président de la République, mercredi, a beau ne pas avoir fait recette, avec un total par 11,5 millions de téléspectateurs, ses propos sont bien au coeur des cortèges de cette neuvième journée de mobilisation contre la réforme des retraites.

Le président est méprisant, il ment, et tout le monde en a conscience. Il nous crache à la figure en nous disant qu’on n’est pas légitime. Aujourd’hui, on lui montre notre légitimité, on lui fait entendre notre voix, qu’il le veuille ou non. Et on va continuer comme ca jusqu’à la victoire”, fulmine ainsi Henry, syndiqué à Force ouvrière, rencontré dans la manifestation parisienne.

Un peu plus tôt dans la matinée, lors de l'occuption de la garde de Lyon, Cédric Liechti ne décolère pas: "Son discours a remis un coup d'essence sur le brasier". Au côté du responsable CGT-Energie Paris, Béranger Cernon, son homologue de la CGT-Cheminots, accuse: "Insulter des millions de salariés de factieux et nous comparer à ceux qui ont envahi le Capitole, c'est pire qu'une insulte".

"Je voudrais dire merci à Emmanuel Macron. Il est tellement arrogant et à côté de ses pompes qu'à chaque fois qu'il parle, t'as qu'une envie c'est de prendre ton drapeau pour partir en manif", s'époumone Fabien Villedieu, délégué syndical SUD-Rail sous les applaudissements.

Charles III ira-t-il rendre visite aux grévistes?

Pour sa première visite en tant que nouveau roi d'Angleterre, Charles III devrait recevoir un accueil tout particulier alors que les mobilisations contre la réforme des retraites connaissent un nouveau pic ce jeudi.

"Il y aura des initiatives autour de cette visite" royale, explique à l'AFP une source à la CGT cheminots, confirmant que la visite du roi était "dans le viseur" des manifestants. A Bordeaux, deuxième étape du périple, "il est quasiment certain que le roi ne pourra pas prendre le tramway", sourit Pascal Mesgueni, du syndicat CFTC, cité par le journal Sud-Ouest. Il y aura "possiblement des perturbations sur le réseau", a confirmé un porte-parole de l'entreprise de transport.

Le gouvernement britannique a indiqué jeudi "ne pas être au courant d'un quelconque changement de plan" concernant la visite de Charles III, toujours attendu à Versailles pour un "banquet d'Etat"

Fonction publique : participation à la grève en hausse

Un peu plus d'un agent sur six (15,5%) était en grève jeudi à la mi-journée dans la fonction publique d'Etat. Soit une participation en forte hausse par rapport à la précédente journée de mobilisation en semaine, le 15 mars, lors de laquelle elle avait chuté à moins de 3%.

La mobilisation est également plus importante jeudi à la mi-journée dans les deux autres grandes branches de la fonction publique. Dans la fonction publique territoriale (près de deux millions d'agents), le taux de grévistes atteignait 6,5%, contre 2,2% le 15 mars, tandis que la mobilisation atteignait 8,1% dans la fonction publique hospitalière (1,2 million d'agents), contre 4,5% précédemment.

35000 manifestants à Rennes

À Rennes, l'intersyndicale annonce 35 000 participants (22200). Soit plus du double par rapport à la huitième journée de mobilisation du 15 mars.

Des heurts ont opposé des manifestants aux forces de l'ordre, qui ont fait usage de gaz lacrymogène et de canon à eau.

Les leaders de l'intersyndicale font bloc contre la réforme

"Ce n'est que par la mobilisation et la grève qu'on arrivera à les faire reculer", assure Frédéric Souillot au départ du cortège parisien. Au côté du secrétaire général de Force ouvrière dans le "carré de tête", Laurent Berger ressent un "regain de mobilisation" pour cette neuvième journée de mobilisation intersyndicale. "Jusqu'au bout il va falloir garder l'opinion, c'est notre pépite", et pour cela "il faut des actions non violentes, qui n'handicapent pas le quotidien des citoyens", souligne le leader de la CFDT qui appelle "au respect des biens et des personnes, à la non-violence".

Pour Cyril Chabanier (CFTC), la prestation télévisée du chef de l'Etat, mercredi, a donné un coup d'accélérateur aux manifestations et grèves du jour: "Le discours de Macron nous aide à mobiliser". Murielle Guilbert (Solidaires) complète, estimant avoir senti "beaucoup de fébrilité dans les déclarations" de l'hôte de l'Elysée, Dominique Corona (Unsa) jugeant que "le président de la République a la monnaie de sa pièce".

Tous se tournent désormais vers le Conseil constitutionnel, qui doit se prononcer sur le texte dans moins d'un mois. "On a un horizon de mobilisation au moins jusqu'à sa décision", a prévenu Benoit Teste (FSU), pour qui "c'est dans l'intérêt de la société de continuer un mouvement encadré et coordonné".

 Philippe Martinez: "Emmanuel Macron a jeté un bidon d'essence sur le feu"

"Il a jeté un bidon d'essence sur le feu", a déploré ce jeudi après-midi le numéro un de la CGT, Philippe Martinez à propos d'Emmanuel Macron et de son intervention télévisée de mercredi. Alors que le cortège parisien s'élançait en cette neuvième journée de mobilisations contre la réforme des retraites, le leader de la confédération de Montreuil a rappelé que les syndicats avaient écrit au chef de l'Etat pour l'alerter sur la "situation explosive" du pays. Mais "il s'en fout", pointant "une stratégie du gouvernement de mettre en avant des incidents". "Il y a une grande colère", a-t-il insisté. "Aujourd'hui il y a beaucoup de lycéens, d'étudiants, il y a des facs qui sont bloquées, c'est plutôt une bonne chose".

Fabien Roussel (PCF) : "Macron fait le pari du chaos"

Depuis le cortège de la manifestation parisienne contre la réforme des retraites, le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, a estime que "Macron fait le pari de la violence, du chaos dans le pays" alors que son "gouvernement ne tient plus qu’à un fil". 

"En quelques jours, on est passé du débat sur les retraites aux violences policières. Le président de la République se comporte comme un casseur", a dénoncé le député du Nord qui "appelle à élargir la mobilisation, à mettre le pays à l’arrêt". "Il faut aller taper dans l’économie", ajoute-t-il invitant "les forces de l’ordre à rejoindre le mouvement car ils sont concernés". 

"Nous sommes respectueux de ce que décide l’intersyndicale, et c'est à elle de déterminer les suites de la mobilisation", a poursuivi le communiste avant d'évoquer le référendum d'initiative partagée, initié par les parlementaires de gauche cette semaine, qui "doit être un argument valable pour que le gouvernement suspende son projet" afin de laisser s'exprimer les citoyens.

"Nous faisons la démonstration qu’il y a un espoir de voir la gauche gagner", juge-t-il. Et Fabien Roussel de renouveler son appel lancé en début de semaine à "la creation d'une union entre la gauche et les organisations syndicales pour travailler main dans la main".  

Des transports fortement perturbés

Selon une recension de l'AFP:

  • A Rennes, le réseau de bus est "très fortement perturbé".

  • A Saint-Brieuc et Evreux, le trafic est quasiment paralysé.

  • A Toulouse, des barrages filtrants sont organisés, selon la CGT, aux dépôts de bus Tisséo de la région toulousaine mais sans blocage.

  • A Nice, la moitié des lignes de bus environ sont à l'arrêt, tout comme les trois lignes de tramway.

  • A Marseille, 16 lignes de bus sur 80 sont à l'arrêt.

  • A Paris, la RATP fait état d'un trafic "très perturbé" dans le métro parisien, avec une trentaine de stations "fermées au public".

  • A la SNCF, seule la moitié des TGV Inoui et Ouigo et le tiers des TER circulent.

  • La Direction générale de l'aviation civile (DGAC) a demandé aux compagnies d'annuler 30% de leurs vols à Paris-Orly et 20% à Marseille-Provence, Toulouse-Blagnac et Lyon-Saint-Exupéry en raison de la grève des contrôleurs aériens. Les aéroports de Montpellier et Pau ont été brièvement fermés jeudi matin en raison de l'absence de contrôle aérien.

Jérôme Guedj (PS) appelle le gouvernement à arrêter de "jouer avec le feu"

"C'est la 9e mobilisation et rien que cette enumération en dit long sur le rejet de la réforme exprimé par les Francais", a rappelé le socialiste Jérôme Guedj, lors du point presse de la Nupes depuis la manifestation parisienne. "C’est une mesure de regression sociale à laquelle se sont ajoutés les outils de la brutalité démocratique. J’alerte le gouvernement. Il ne faut pas jouer avec le feu", a également insisté le député. "Le levier de la mobilisation sociale est cruciale, et nous ne désespérons pas de mener notre travail parlementaire", a-t-il ajouté évoquant notamment le référendum d'initiative partagée (RIP) pour lequel "il faut aller chercher ces 4 millions de signatures".

Des manifestations et des blocages

Cette neuvième journée nationale de mobilisations, à l'appel de l'intersyndicale et contre la réforme des retraites, a été marquée ce matin par de très nombreux blocages et barrages.

Dans les villes côtières se déroulent des opérations "port mort".  A Boulogne-sur-Mer, très tôt, des manifestants soutenus par des étudiants ont érigé des barrages avec des barrières, poteaux électriques couchés, palettes, à l'entrée du port et de la zone industrielle de Resurgat, sous le regard du député LFI François Ruffin. A Caen, le port est également bloqué. A Calais, des retards sont enregistrés sur les ferries traversant la Manche et le monde portuaire transmanche est fortement représenté dans la manifestation qui s'est élancée dans la ville.

Ces blocages touchent aussi les transports publics. Ainsi, à Paris, plusieurs centaines de manifestants ont envahi dans la matinée les voies Gare de Lyon, tout comme à Brest ou à Narbonne.

De semblables opérations militantes se sont déroulées sur le périphérique toulousain, sur la rocade lilloise. A Argoeuves près d'Amiens, des barrages filtrants sont organisés dans une zone industrielle. A quelques kilomètres de là, dans l'Oise, sur l'A1, un échangeur à Chevrières et les bretelles d'accès sont fermées en raison de manifestations.

A l'aéroport de Roisy-Charles-de-Gaulle, environ 70 personnes ont bloqué jusqu'à 10 heures l'accès au terminal 1, mettant en place un barrage filtrant pour ralentir les passagers quittant l'aéroport.

En Meuse, des barrages filtrants sont organisés à Bar-le-Duc et Verdun.

Tout comme à Montélimard:

Clémentine Autain (FI) fustige un "président irresponsable"

La députée insoumise Clémentine Autain a dénoncé, lors du point presse de la Nupes à la manifestation parisienne, le cynisme de l'exécutif.  “On a un président qui est irresponsable, qui n’entend pas les Francais, qui piétine la démocratie. Il se comporte comme un chef d’entreprise et certainement pas comme un homme d’Etat”, a fustigé l'élue de Seine-Saint-Denis.

Marine Tondelier (EELV) : "On n'a pas envie de crever donc on continue de marcher"

«On voit bien qu’avec ce gouvernement c’est “marche ou crève” et nous n’avons pas envie de crever donc on va continuer de marcher», a lancé la secrétaire nationale d'EELV, Marine Tondelier, lors de la conférence de presse commune de la Nupes dans le cortège parisien. «On suivra évidemment les décisions prises par l’intersyndicale qui n’a visiblement pas envie de se résigner. La priorité aujourd’hui est de faire monter la pression dans la rue, et on voit que le mépris avec lequel le gouvernement nous traite va alimenter cette mobilisation», a-t-elle ajouté, rappelant que la mouvement dispose aussi de «la carte du référendum populaire qui est notre ultime recours».

Quant à la gauche, «il est sûr que la coalition que nous formons depuis les législatives va devoir prendre un nouveau tournant parce qu'on a tous en tête de gagner en 2027 et que cela ne peut être uniquement derrière l'idée d'un candidat unique», a-t-elle ajouté alors que le patron du PS, Olivier Faure, évoque ce jeudi dans Libération un «projet de coalition qui incarne l'alternative».

La grève, c'est aussi dans les entreprises privées


 

Paris: opération "Robin des bois" à la mairie du 5ème

La mairie de cet arrondissement central de Paris, qui inclut le Quartier Latin, est restée sans électricité une partie de la matinée de ce jeudi matin. Cette opération de "sobriété" s'est accompagnée de la "mise en gratuité" d'un hôpital parisien. 

Florence Berthout, maire Horizons, parti de l'ex-Premier ministre Edouard Philippe favorable à la réforme, é déploré  "les conséquences en termes de sécurité" d'une telle action, notamment avec des personnes potentiellement "bloquées dans l'ascenseur". "On reçoit du public, des seniors ou personnes en situation de handicap, peut-être agoraphobes et claustrophobes", a-t-elle ajouté à l'AFP

Deux fois plus de manifestants à Clermont-Ferrand

En Auvergne, les cortèges ont pris de l'ampleur par rapport à la huitième journée d'action. A Clermont-Ferrand, la police a décompté 13500 manifestants, contre 6500 le 15 mars dernier.

L'intersyndicale revendique un cortège de 3000 personnesà Aurillac, de 4000 manifestants à Guéret. Quant à Tulle, le quotidien régional La Montagne décompte 2000 personnes.

Un quart des énergéticiens d'EDF en grève

Les personnels des industries électriques et gazières justifient à nouveau leur qualificatif de fer de lance du mouvement social contre la réforme des retraites. Un peu plus d'un quart des salariés d'EDF (25,3%) avait cessé le travail ce jeudi à la mi-journée, pour la neuvième journée de mobilisation contre la réforme des retraites, selon la direction.

Une participation en légère hausse par rapport à la précédente journée de mobilisation en semaine, le 15 mars, lors de laquelle la direction avait comptabilisé 22,45% de grévistes à mi-journée par rapport aux effectifs totaux de l'entreprise.

 

Actuellement ce sont 21 862 MW ⚡ aux mains des grévistes, retirés du réseau dans les productions d'électricité thermiques, hydrauliques et nucléaires
Dans l'Énergie la #GreveReconductible est toujours là et s'amplifie, par ex de nouvelles bases Enedis sont bloquées depuis lundi
CGT Énergie Lyon (@CgtLyonEnergie) March 23, 2023

Les enseignants grévistes soutiennent la grève reconductible

Les personnels de l’Éducation nationale sont au rendez-vous des grèves et des cortèges de cette neuvième journée nationale contre la réforme des retraites. Selon leur ministère de tutelle, le taux de grévistes se montent ce jeudi à 21,41%,  dont 23,22% dans le primaire et 19,61% dans le secondaire (collèges et lycées). 

Pour le Snes-FSU,  premier syndicat du secondaire, ce niveau de mobilisation conséquent (pour certains personnels, il s'agit de leur neuvième journée sans salaire) s'explique par "la très grande colère de la profession nourrie par l'utilisation du 49.3 et les dernières déclarations du président de la République: jouant la carte de la provocation et du déni de réalité, Emmanuel Macron souffle sur les braises de la crise sociale et démocratique". L'organisation assure qu'elle "soutiendra toutes les actions de reconduction". "L'expérience a montré qu'il était possible de gagner face à un texte passé en force par un gouvernement qui foule au pied la démocratie sociale, à l'image du CPE en 2006", ajoute-t-il dans un communiqué.

Les Grecs solidaires

 

SOLIDARITÉ AVEC LE PEUPLE FRANÇAIS RÉVOLTÉ
Rassemblement à l’Ambassade de France à Athènes#antireport #greve23mars #ReformesDesRetraites pic.twitter.com/pP9S7rN2l1
Από τη σπίθα στη φλόγα (@SpithaFloga) March 22, 2023


 

La journée s'annonce massive

Comme depuis le début de la mobilisation contre la réforme des retraites, des manifestations seront organisées partout en France ce jeudi 23 mars par l'intersyndicale. Ce sont près de 240 points de rassemblements qui ont été communiqués par les syndicats (CGT, FO, CFDT, FSU, Unsa, CFTC, Solidaires, etc.).

  publié le 23 mars 2023

Migrants : le maire de Saint-Brévin, victime de la haine raciste

sur https://www.politis.fr/

Politis apporte son indéfectible soutien à Yannick Morez, maire de Saint-Brévin-les-Pins. Dans la nuit de mardi à mercredi, sa maison ainsi que ses voitures ont été incendiées, visiblement suite à un jet de cocktail Molotov. Il était 5 heures du matin lorsque des salariés d’Airbus, sur le chemin du travail, ont aperçu les flammes. « Si ces gens ne nous avaient pas réveillés, nous aurions pu être intoxiqués par les fumées » a soufflé Yannick Morez, le lendemain, à nos confrères de France Bleu Loire Océan. Qui a aussi dénoncé une « attaque lâche et inadmissible » auprès du Parisien. Yannik Morez indique avoir déposé plainte.

Depuis plusieurs semaines, cette petite ville de Loire-Atlantique est la cible d’attaques virulentes de la part de l’extrême-droite. L’objet de la discorde : le déplacement d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada) près d’une école. La population, en large majorité favorable à ce projet se mobilise pourtant. Mais malgré cet élan de solidarité et de résistance, l’équipe municipale et surtout le maire subissent la haine raciste de plein fouet. Jusqu’au point où les messages de menaces de mort se sont matérialisés en attaque d’une insensée violence.

Si des élu.es et responsables politiques de gauche, ou encore l’Association des maires de France, ont apporté leur soutien à Yannick Morez, ce qui choque ici, c’est le silence assourdissant de nombre de politiciens, au pouvoir ou à droite, qui s’époumonent pourtant, par ailleurs, pour trois stickers collés sur la vitre d’une permanence de député. Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, n’a ainsi pas trouvé le temps de défendre publiquement l’édile attaqué. Si bien qu’on ne peut que s’interroger sur ce qui mérite, ou non, l’offuscation républicaine de certain.es.


 


 

« Ils veulent intimider les femmes qui s’informent », nouveau tag anti-IVG contre le Planning familial à Strasbourg

sur https://www.rue89strasbourg.com

Un message contre le droit à l’avortement a été tagué devant les locaux du Planning familial de Strasbourg dans la nuit du 21 au 22 mars. C’est la deuxième fois en deux semaines que l’association subit une telle attaque.

Dans la nuit du 21 au 22 mars 2023, un collectif contre le droit à l’avortement a taggué la chaussée devant l’entrée des locaux du Planning familial de Strasbourg. L’association et ses militantes y accompagnent les personnes qui souhaitent avoir recours au droit fondamental de mettre fin à une grossesse.

Après un tag similaire et au même endroit lors de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, c’est le second tag de ce type en deux semaines. La présidente du Planning Familial du Bas-Rhin Alice Ackermann s’inquiète de la multiplication des menaces et autres désinformations contre l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG). Interview.

Rue89 Strasbourg : Comment avez-vous découvert ce nouveau tag ?

Alice Ackermann : On a découvert le tag ce matin en ouvrant nos locaux. C’est le même type de tag qui avait été fait pour la journée du 8 mars. Il est situé devant notre entrée, prend toute la chaussée et il est écrit de manière à ce que les personnes qui sortent du planning le lisent.

Ils veulent intimider et stigmatiser les femmes qui se renseignent ou souhaitent avorter. C’est aussi une désinformation, puisqu’ils assimilent l’avortement à une violence. C’est enfin un message pour le planning, une intimidation de nos militants. Pour nous, il s’agit d’un délit d’entrave à l’IVG.

Qu’avez-vous ressenti en voyant ce second tag anti-choix en deux semaines ?

Alice Ackermann : On se dit que la lutte pour le droit à l’avortement est loin d’être terminée alors que c’est un droit humain et fondamental, qui ne doit pas être remis en question malgré ces attaques. C’est notre rôle au Planning d’assurer un tel accès sans stigmatisation, violence ou agression. On est toujours dans la même dynamique de défense de ce droit qui n’est jamais acquis.

Cela me met aussi en colère. C’est insupportable que des bénévoles puissent se sentir en insécurité. On refuse que cela puisse arriver, et plus largement que les personnes qu’on accueille puissent avoir peur de venir.

En même temps, on a réagi rapidement on s’est toutes appelées pour se soutenir entre militantes du Planning. Depuis notre communiqué, on reçoit énormément de messages de soutien. Malgré les attaques, il y a une majorité de la population qui est là et bien présente pour nous soutenir. Ça fait du bien de sentir qu’on n’est pas seules.

Ces attaques sont-elles régulières ?

Alice Ackermann : On a été attaqué en 2020. Des tags réalisés sur notre plaque d’entrée avaient pour but de couvrir le logo, le nom et les horaires du Planning, en période covid. Et puis là, ça s’accélère ces deux dernières semaines, on en a eu deux d’affilée. Je suis au Planning familial depuis huit ans, et il n’y avait rien eu de tel pendant mes 5 premières années. On voit bien qu’il y a une tension qui monte de l’extrême droite sur la question de l’avortement.

Y a-t-il d’autres obstacles à l’accès à l’IVG aujourd’hui ?

Alice Ackermann : On avait fait une campagne à Strasbourg sur le délit d’entrave à l’IVG par le numérique. Des personnes qu’on reçoit témoignent du fait que lorsqu’elles font des recherches google ou sur les réseaux sociaux, elles tombent souvent sur des contenus sponsorisés par des associations et comptes anti-choix qui profitent d’une zone grise légale qui permet d’utiliser les réseaux pour désinformer. On avait alerté la procureur sur ce qu’on considère comme un délit d’entrave.

Je suis une ancienne membre du bureau national. À Strasbourg, nous assurons la ligne téléphonique du numéro vert d’information concernant l’avortement. Pendant le covid, nous avons constaté que de nombreuses femmes tombaient sur un faux numéro vert qui les culpabilisait et les désinformait. Nous nous sommes mobilisées auprès de gouvernement pour que ce phénomène cesse. D’une manière générale, nous devons être très attentives à cette problématique du référencement.

publié le 22 mars 2023

Retraites, journée du 21 mars à Montpellier : barrages filtrants, manif interpro, début de pénurie d’essence

sur https://lepoing.net

Ce mardi 21 mars, la journée à été bien remplie pour le mouvement montpelliérain contre la réforme des retraites. Le matin, quatre barrages filtrants ont été installés aux entrées de la ville. Un peu plus tard, environ 800 personnes ont manifesté entre la gare et Rondelet, entre repas en soutien aux caisses de grève, envahissement de la direction régionale de la SNCF et coupures d’électricité.

Des barrages filtrants tout autour de Montpellier

Dès les premières heures de la mâtinée, des barrages filtrants ont été organisés sur quatre gros rond-point d’accès à la ville, avec diffusion massive de tracts sur les prochaines mobilisations contre la réforme des retraites. L’Union Locale CGT était présente sur le rond-point du grand M, côté Saint-Jean de Védas. L’assemblée des grévistes de l’Éducation Nationale et le comité de mobilisation de la fac de sciences tenaient le rond-point de Château d’Ô, au nord de la ville. Également au nord, le rond-point de la Lyre, investi lui par les personnels des différents Centres Hospitaliers Universitaires (CHU) de la ville. Enfin, on trouvait sur le rond-point du Près d’Arènes le groupe de gilets jaunes installés là-bas depuis plusieurs années et l’assemblée ”Montpellier contre la vie chère”.

Ces barrages filtrants ont occasionné en début de mâtinée des kilomètres de bouchon autour de Montpellier, les plus importants, au Nord, remontant jusqu’à Saint-Gély du Fesc.

Début de pénurie d’essence confirmée

Le Sud de la France est particulièrement impacté par le début de pénurie d’essence qui se profile, dans la foulée des grèves en cours dans les raffineries et des nombreux blocages de dépôts pétrolier. Ce mardi 21 mars de nombreuses stations services de l’agglo montpelliéraine et des alentours étaient touchées, comme la station essence Total Energies avenue de la Pompignane, en rupture totale. Ce matin du 22 mars les pénuries, partielles ou totales, concernaient plusieurs dizaines de stations essence dans l’agglo.

Les conséquences commencent à s’en faire sentir dans les commerces, quand on trouve des affichettes annonçant des ruptures de stock sur certains produits liées à l’impact du manque d’essence sur les livraisons, comme dans la rue du Faubourg de la Saunerie.

Une manif interpro envahit la Direction Régionale de la SNCF

En fin de mâtinée, une manif interprofessionnelle appelée par les cheminot.e.s grévistes a commencé au départ de la gare Saint-Roch, dont l’entrée était gardée par six camions de CRS. Après un début de rassemblement à 11h, où les participant.e.s étaient environ deux cent, le cortège a copieusement gonflé, jusqu’à atteindre 800 personnes. Avant départ sur les coups de midi vers le bâtiment de la Direction Régionale de la SNCF, via les rails du tram.

Dans la foule, de très nombreux cheminot.e.s de tous syndicats : ils étaient venus de toute l’ancienne région Languedoc-Roussilon, avec de grosses délégations de Nîmes, Béziers, Agde, Narbonne… Mais aussi des personnels hospitaliers, des étudiant.e.s, des membres de l’assemblée de grévistes de l’Éducation Nationale, des syndicalistes de l’enseignement supérieur, des travailleurs sociaux, des gilets jaunes, des jeunes.

Après un repas à prix libre proposé par la CGT, au profit des caisses de grève, un gros quart de la manif, soit environ deux cent personnes, ont pénétré dans le bâtiment de la Direction Régionale de la SNCF, peuplé des cadres et de la hiérarchie de l’entreprise. De nombreux slogans ont été chantés, comme ”Rendez l’argent”, alors que les sonnettes d’alarme incendie étaient régulièrement activées dans les couloirs du bâtiment. Pendant que certain.e.s arrachaient tout ce qui se trouvait accroché aux murs, d’autres reprenaient l’hymne des cheminot.e.s qui a inspiré les gilets jaunes : ”On est là, on est là, pour l’honneur des cheminot.e.s et pour l’avenir de leur marmots, même si Macron ne veut pas nous on est là !”. Quelques tags également sur les murs du bâtiment, tout à fait sévères face à la politique de la direction de la SNCF et demandant des augmentations de salaire.

Les manifestant.e.s auront pu sortir du bâtiment sans intervention des policiers de la CDI postés prêt de l’arrêt Rondelet.

Dans le même temps, une coupure d’électricité était déclenchée par les grévistes sur une partie du quartier de la gare. La poste Rondelet a été impactée, de même que le nouvel Intermarché du coin, alors que les panneaux de tramway annonçaient une suspension des lignes à cause des coupures.

Des initiatives quasi-quotidiennes sur Montpellier

En plus de la grande manif intersyndicale et interprofessionnelle du 23 mars, à 10h30 place Zeus, d’autres défilés sont prévus mercredi et jeudi soir à 18h devant la préfecture [NDLR : Le Poing revient très bientôt sur celle de mardi soir], puis samedi à 14h sur la Comédie, avec pour projet de converger avec la mobilisation contre les lois Darmanin et Kasbarian, qui sabrent respectivement les droits des étrangèr.e.s en situation irrégulière et ceux des locataires et squatteurs (cette seconde manif est prévue elle aussi le samedi à 14h, toujours sur la Comédie), côté office du tourisme.

La prochaine assemblée interprofessionnelle aura lieu le jeudi 23 à 18h30 à Paul Valéry, après une AG étudiante à 15h30. Ce mercredi 22, une nouvelle AG de travailleurs sociaux aura lieu à partir de 18h au bar Le Dôme.


 


 

Le mouvement social ne désarme pas

Stéphane Ortega sur https://rapportsdeforce.fr/

Actions, blocages et manifestations

Impossible de recenser l’intégralité des actions sur l’ensemble du territoire. Mais pour en citer quelques-unes : une opération « ville morte » avec des barrages filtrants à Lyon ce matin. Et des actions similaires à l’entrée des villes de Nantes, Montpellier, Le Havre, Rennes, Toulouse. Cet après-midi, c’est au tour du tunnel Saint-Charles à Marseille.

Autres blocages : Airbus à Toulouse, plusieurs sites de la filière déchet à Nantes, Poitiers, Brest ou encore Lannion, la zone industrielle d’Avignon nord et du Havre, le dépôt pétrolier de Lorient, la centrale nucléaire du Bugey dans l’Ain.

Et après la sobriété énergétique, la motion de censure énergétique. Les énergéticiens en grève ont revendiqué des coupures aux sièges de la Société Générale, de la RATP, de la BNP ou encore à la direction générale de la SNCF à Montpellier, après une manifestation à l’initiative des cheminots de la région en fin de matinée qui a réuni 1500 personnes.

La bataille des dépôts pétroliers

Dans la nuit, les gardes mobiles ont délogé les grévistes du blocage du terminal pétrolier de Donges (Loire-Atlantique) qui durait depuis une semaine. Toujours cette nuit, le préfet des Bouches-du-Rhône annonçait réquisitionner des grévistes du dépôt pétroliers de Fos-sur-Mer. En réaction, la CGT 13 a appelé à converger en opération escargot vers le dépôt et à s’y rassembler à 9h30. S’en est suivi un face-à-face tendu avec les CRS déployés qui s’est soldé par trois policiers blessés selon les autorités. Les syndicalistes quittaient les lieux en milieu d’après-midi.

Pour Fabien Cros, le délégué de la CGT Total la Mède, « la réquisition de grévistes, c’était l’acte de trop qui ne fallait pas mettre en place », rapporte La Marseillaise.

Éboueur : grève reconduite à Paris et qui commence à Marseille

Selon la CGT Services Publics, les grévistes ont décidé hier soir, après le rejet de la motion de censure, de reconduire leur grève jusqu’au lundi 27 mars. L’ensemble de la filière déchets est concernée : éboueurs fonctionnaires, du secteur privé, et salariés des usines d’incinération. Selon le syndicat, d’autres métropoles pourraient rejoindre le mouvement.

A Marseille, les éboueurs ont entamé leur mouvement mardi soir et ce mercredi la grève du ramassage des ordures a commencé, fait savoir FO Territoriaux, qui explique que ce sont les agents qui ont demandé à « entrer dans le dur ». Déjà lundi, des salariés étaient en grève au dépôt de la Cabucelle et au centre de transfert des déchets des quartiers nord, expliquait la CGT. Ce mercredi, FO territoriaux demande à son union départementale de lancer un appel pour le privé.

« Répression du mouvement social »

Plusieurs députés de la Nupes et le Syndicat de la magistrature sont montés au créneau pour dénoncer les violences exercées par la police lors des manifestations nocturnes contre la réforme des retraites. Et les gardes à vue arbitraires signant « une répression du mouvement social ». De nombreuses images circulent sur les réseaux sociaux, montrant des scènes choquantes. Selon le parquet de Paris, 425 personnes ont été placées en garde à vue entre jeudi et samedi dernier et 52 d’entre elles font l’objet de poursuites. Hier soir, 300 personnes ont été interpellées lors des manifestations ayant suivi le rejet de la motion de censure, dont 234 à Paris. De nouvelles manifestations sont prévues ce soir à Paris et dans d’autres villes.

Le Conseil constitutionnel saisi

Les oppositions ont fait connaître leur intention de saisir le Conseil constitutionnel sur la validité du texte, en l’occurrence un projet de loi de finances rectificatif de la Sécurité sociale. Celui-ci a normalement un mois pour se prononcer sur les saisines. Mais Élisabeth Borne saisira elle-même le Conseil constitutionnel pour un examen dans les meilleurs délais, a-t-elle fait savoir cet après-midi. La Première ministre pourrait demander un examen en urgence. Soit sous huit jours.

Par ailleurs, le Conseil constitutionnel doit examiner la recevabilité d’une demande de référendum d’initiative partagée, lancé par des députés et sénateurs de gauche.


 


 

Retraites : étudiants, éboueurs et cheminots se lient, le mouvement social se démultiplie

Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr

À l’appel des étudiants, un millier de personnes a défilé de l’incinérateur d’Ivry-sur-Seine à la gare d’Austerlitz, à Paris. Les éboueurs étaient peu présents, mobilisés par le blocage de l’incinérateur, mais des cheminots et des enseignants ont rejoint les étudiants, avant de poursuivre la mobilisation ailleurs.

Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne).– « Il était temps », se réjouit Frédéric, en voyant débarquer à Ivry-sur-Seine plusieurs centaines d’étudiantes et d’étudiants venus de toute l’Île-de-France, mardi 21 mars. Il est magasinier-cariste au dépôt des camions-bennes situé à côté du plus gros incinérateur d’Île-de-France.

Depuis trois semaines, dans le ciel parisien, manquent les deux panaches de fumée blanche crachés par ses cheminées. L’usine qui brûle une grande partie des ordures des Franciliens est occupée par les grévistes, à l’arrêt. « Et il faudra une semaine pour la relancer », précise Frédéric.

Une nouvelle manifestation s’est élancée à 14 heures, en direction de la gare d’Austerlitz à Paris, encadrée par des policiers. Celle-ci était autorisée, le parcours ayant été déposé, dimanche, par la Coordination nationale étudiante, qui réunit des représentant·es de toutes les universités mobilisées et des organisations étudiantes.

Par les réseaux sociaux et les messageries WhatsApp, la nouvelle a fait le tour des universités, et au-delà. Près de mille personnes sont parties d’Ivry, beaucoup d’étudiant·es de toute l’Île-de-France, mais aussi des cheminot·es, des enseignant·es.

Les éboueurs, eux, n’étaient pas nombreux. « Ils ont compris que, s’ils font grève, ils doivent rester chez eux. Sinon, ils sont réquisitionnés », explique Matthieu Carrier, de la CGT du Centre d’action sociale de la Ville de Paris, venu en soutien.

Depuis la semaine dernière, les forces de l’ordre se présentent chaque matin pour délivrer des ordres de réquisition. Didier, conducteur et syndicaliste Force ouvrière (FO), a dû monter dans un camion ce matin.

« On y va lentement, je n’ai ramassé qu’une demi-rue. Et, de toute manière, on ne peut pas vider les bennes : aujourd’hui, en plus d’Ivry, l’incinérateur d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) et le centre de transfert de Romainville (Seine-Saint-Denis) sont bloqués. L’incinérateur de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) ne laisse passer que quatre camions par heure. » Résultat : les éboueurs employés par des entreprises privées doivent « aller loin, en Seine-et-Marne et dans le Val-de-Marne ».

« La guérilla des poubelles »

Selon Julien, un éboueur en grève qui occupe l’incinérateur d’Ivry, il reste « 10 000 tonnes de reliquat d’ordures dans les rues de Paris, autant qu’avant les réquisitions le 16 mars ». « Nous tenons bon », se félicite-t-il. « C’est la guérilla des poubelles », résume Matthieu Carrier.

« Cela fait trois semaines que cela dure, cela commence à être dur pour certains collègues, financièrement, nuance Frédéric, le magasinier-cariste. Il faut que d’autres corporations nous soutiennent. »

Les étudiant·es ont bien cerné l’enjeu : « La clé de la victoire, c’est de faire en sorte que les grèves reconductibles tiennent, s’étendent, qu’elles soient soutenues par des manifestations de masse », explique Victor Mendez, étudiant à la faculté de Nanterre, membre de l’Union nationale des étudiants de France (Unef) et du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) Jeunes.

L’occupation de la faculté de Tolbiac, lundi 20 mars, a été mise en échec par une centaine de CRS qui, à la demande de la présidence de l’université, ont bloqué les entrées et empêché la tenue d’une assemblée générale « inter-facs ».

« En début de soirée, nous étions encore deux cents, mais nous avons décidé de quitter les lieux, explique Hortense, du NPA Jeunes, l’une des organisatrices de la mobilisation étudiante. Il y a eu des violences policières aux grilles. Des étudiants ont été gazés alors qu’ils essayaient d’en faire entrer d’autres par une issue de secours. »

La jeune militante en convient : en occupant l’université de Tolbiac, les étudiant·es perdaient en mobilité, alors que le mouvement social se démultiplie. « Il y a des mobilisations tous les jours, dans de nombreux endroits, on essaie d’être présents partout », confirme Imane Ouelhadj, présidente du syndicat Unef.

Ils ne peuvent plus nous canaliser.

« Chaque jour, en assemblée générale, on décide de nouvelles actions, explique Salima, cheminote de Sud Rail. Alors, ils ne peuvent plus nous canaliser. » Cet après-midi, elle est aux côtés des étudiant·es, puis à 18 heures en manifestation intersyndicale, peut-être. « On ne sait pas, on va aller voir. Cela nous fait de grosses journées », plaisante-t-elle.

En lettres rouges sur fond noir se détache la banderole du lycée professionnel Jacques-Brel de Choisy-le-Roi. Quelques dizaines d’enseignant·es, de quatre établissements de cette ville du Val-de-Marne, marchent avec les étudiant·es. Eux aussi sont en grève reconductible, ils tractent tous les matins devant leurs lycées, collèges, écoles.

Grégory Germain, professeur de français et d’histoire, raconte « des échanges chaleureux avec les lycéens. Ils ne sont pas seulement heureux de ne pas avoir cours. Ils nous soutiennent sincèrement, c’est rare. En lycée professionnel, ils savent qu’ils vont commencer à travailler jeunes, que cette réforme aura des conséquences pour eux ».

En première ligne dans le cortège étudiant, se tient un service d’ordre discipliné, en rangs serrés, jeunes femmes et jeunes hommes réunis. « On se protège des voyous en uniformes bleus, explique Victor Mendez, l’un des organisateurs du service d’ordre. Eux sont ultra-organisés pour nous réprimer, à nous de nous auto-organiser pour nous défendre. » Que faire en cas de charge policière, en garde à vue ? Des consignes ont été passées.

Le militant CGT Matthieu Carrier en est lui aussi convaincu : « Cela va monter en violence. La bourgeoisie défend ses intérêts, quitte à nous casser la gueule. » Mais il est plus nuancé dans sa perception des forces de l’ordre : « Cette fois, nos relations sont plus simples. Ils doutent, car eux aussi ne veulent pas travailler plus longtemps. On peut réussir à fatiguer ce dispositif de répression. »


 


 

Retraites : les grèves dans les raffineries, un nouveau front explosif pour l’exécutif

Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr

Les premières réquisitions de grévistes au dépôt pétrolier de Fos-sur-Mer ont rehaussé d’un cran les tensions, alors que toutes les raffineries du pays sont touchées par des mouvements de grève contre la réforme des retraites. Les réserves de carburant s’épuisent dans certains départements.

LaLa scène est impressionnante. Une colonne de CRS reculant face à la foule, sous les sifflets et les huées. Derrière, une épaisse fumée noire se dégage d’un feu de palettes. Captée par le journaliste Cole Stangler mardi 21 mars au dépôt pétrolier de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), la vidéo est devenue virale.

« Contre la retraite Macron et la folie d'un homme, seul : la force du nombre, la joie et la détermination pour faire reculer l’homme du chaos, là-haut », a ainsi tweeté le député insoumis François Ruffin.

Dès le début de journée, plusieurs centaines de personnes, essentiellement de la CGT, se sont rassemblées devant l’un des accès du site, en soutien aux grévistes réquisitionnés le matin même par la préfecture. C’est Olivier Mateu, patron de l’union départementale CGT des Bouches-du-Rhône, qui a battu le rappel : « Non aux réquisitions ! Non à la casse du droit de grève ! Tous au dépôt pétrolier de Fos à 9 h 30 », a posté sur les réseaux sociaux le bouillant cégétiste, considéré comme un dur.

Courant février, il avait raconté son entretien avec le préfet de région à l’automne, lors du précédent mouvement de grève dans les raffineries, et avait précisé à Mediapart qu’il agirait de même à nouveau s’il le fallait : « À la première réquisition, c’est la guerre. Vous touchez un camarade dans une raffinerie, on vous met le feu au département. Mais pas le feu “on s’énerve”. On vous met le feu, les flammes. »

Mardi midi, à Fos-sur-Mer, le face-à-face entre grévistes et forces de l’ordre a rapidement tourné à l’affrontement et trois CRS ont été « sérieusement blessés », selon la préfecture. Deux ont été transportés à l’hôpital. « C’est plutôt eux qui nous ont affrontés ! Pas nous !, commente auprès de Mediapart Fabien Cros, délégué syndical CGT à la bioraffinerie Total de La Mède (Bouches-du-Rhône), venu en renfort avec une dizaine de collègues. On s’est avancés et on s’est pris des lacrymos. »

Hors de lui, Olivier Mateu a dénoncé l’usage de gaz lacrymogène « sans sommation » et tonné sur BFMTV contre « ce gouvernement en déroute qui tape sur les travailleurs », avant de conclure, à l’adresse d’Emmanuel Macron : « Sa réforme, il va la manger, je vous le dis, et le dépôt, on va le reprendre ! »

Ces réquisitions de personnel sont les premières, chez les raffineurs, depuis le début du mouvement social contre la réforme des retraites. Les six raffineries du pays sont touchées par des mouvements de grève. Selon la CGT, plus aucune goutte de carburant ne sort depuis le week-end des 18 et 19 mars.

Volte-face du ministre en 24 heures

Une grande partie des deux cents dépôts pétroliers français sont également impactés, dont les plus importants au Havre (Seine-Maritime), à Dunkerque (Nord) et à Fos-sur-Mer. Selon le quotidien Le Parisien, d’autres dépôts, comme à Gennevilliers (Hauts-de-Seine) ou Cournon-d’Auvergne (Puy-de-Dôme), voient « leurs expéditions se réduire comme peau de chagrin ».

En Loire-Atlantique, les forces de l’ordre sont intervenues dans la nuit du lundi à mardi pour débloquer le terminal pétrolier de Donges, occupé depuis une semaine. La raffinerie n’expédie plus de carburant depuis le 7 mars et les effets se ressentent dans certains départements de l’Ouest, comme en Loire-Atlantique, où 29 % des stations-service sont « en difficulté », rapporte Le Monde.

En face, et quelques mois après les grèves des raffineurs qui ont asséché le pays à l’automne 2022, l’exécutif semble fébrile. Et se contredit à la vitesse de l’éclair. « On n’en est pas à l’heure de la réquisition. À l’heure où nous parlons, nous avons pris des mesures d’anticipation », affirmait lundi matin le ministre des transports, sur France Info.

Vingt-quatre heures plus tard, le même Clément Beaune a dû se dédire, sur France Inter, à propos de Fos-sur-Mer. « La moitié des stations-service sont en difficulté dans les Bouches-du-Rhône et donc, oui, ce matin, de manière ciblée, des réquisitions sont en cours, à Fos-sur-Mer spécifiquement », a reconnu le ministre.

L’objectif de cet arrêté n’est pas le maintien de l’ordre public mais bien de fragiliser le mouvement social en cours.

Dans le sud-est de la France, la pénurie guette. « La région Provence-Alpes-Côte d’Azur connaît une forte et rapide dégradation des ruptures en stations[-service] », indique la préfecture des Bouches-du-Rhône, dans son arrêté de réquisition de personnel de Fos-sur-Mer, valable jusqu’au mercredi 22 mars inclus.

Selon les services de l’État, le taux de rupture de carburant dans la région Paca était de 19 % le 18 mars et de 33 % le 20 mars. « Dans le département des Bouches-du-Rhône, ce taux est passé de 34 % à 51 %, et dans le Vaucluse, ce taux de rupture est de 30 % », ajoute l’arrêté, précisant que « le site DPF [dépôts pétroliers de Fos – ndlr] est un dépôt pétrolier majeur », desservant également l’Occitanie voisine ainsi que la Drôme et le Rhône.

Arguant de risques « de troubles à l’ordre public » et d’une pénurie affectant « le fonctionnement des services publics essentiels », la préfecture décrète donc « la réquisition d’une partie des personnels grévistes ». Comme ce fut le cas durant les grèves des raffineurs à l’automne 2022, cette décision sera attaquée, en référé, devant le tribunal administratif de Marseille. Selon les informations de Mediapart, l’audience aura lieu mercredi 22 mars, à 11 heures.

La Fédération nationale des industries chimiques CGT demande la suspension de l’arrêté préfectoral, jugeant que « lobjectif de cet arrêté n’est […] pas le maintien de l’ordre public mais bien de fragiliser le mouvement social en cours ». La requête, que nous avons pu consulter, souligne aussi « le but expressément assumé » des réquisitions, à savoir : « l’approvisionnement de la région PACA, Occitanie et zone Sud-Est, sans distinction entre les services prioritaires et le reste des consommateurs ».

De son côté, Fabien Cros, de la bioraffinerie de La Mède, assure que ces réquisitions sont plus que douteuses sur le fond : « Ils ont réquisitionné trois salariés par équipe, alors que ça doit tourner à cinq, minimum. C’est dangereux pour l’outil de travail et les salariés ! »


 

   publié le 22 mars 2023

Retraites : l’Association de Défense des Libertés Constitutionnelles saisit la justice pour mettre fin aux arrestations préventives

sur https://www.blast-info.fr/

Des centaines de manifestants interpellés, puis relâchés sans aucune poursuite : c’est ce que l’on observe depuis jeudi 16 mars lors des rassemblements organisés en réaction au recours au 49-3 pour faire passer la réforme des retraites. Face à ces arrestations préventives, l’Association de Défense des Libertés Constitutionnelles a saisi, mercredi 22 mars, le tribunal administratif de Paris, afin qu’il prenne « toutes les mesures nécessaires » pour cesser d’atteindre aux libertés fondamentales des manifestants.

L'ADELICO est une association régie par la loi de 1901 qui, depuis 2017, est chargée d'assurer en France la promotion et la garantie des droits et libertés fondamentaux,  de veiller à la séparation des pouvoirs et d'oeuvrer à la protection et à l'indépendance des services publics, la transparence de l'action publique et la lutte contre les conflits d'intérêt et la corruption. L'association était intervenue en octobre 2020 auprès du juge des référés du Conseil d'Etat pour demander la suspension des mesures d'état d'urgence sanitaire relatives à la pandémie de Covid-19.

Gaz lacrymogènes, grenades de désencerclement, nasses, charges policières : dès le mouvement social des Gilets Jaunes, les manifestants français ont pris l’habitude de voir se durcir la doctrine du maintien de l’ordre. Mais depuis le rassemblement spontané à la Concorde du jeudi 16 mars, l’« interpellation préventive » fait polémique.

« Abusives » et « arbitraires » pour les parlementaires de gauche, « répression injustifiée » pour Philippe Martinez : les nombreuses arrestations de manifestants indignent l’opposition. Réponse du préfet de police de Paris : « Il n’y a pas d’interpellations injustifiées, je ne peux pas laisser dire ça », a-t-il déclaré sur BFMTV mardi 21 mars. 

Mais le lendemain, l’Association de Défense des Libertés Conditionnelles (ADELICO) a décidé d’aller plus loin en saisissant le Tribunal Administratif de Paris. Par le dépôt d’une requête de référé-liberté à l’encontre des méthodes de maintien de l’ordre du préfet de Paris Laurent Nuñez, l’association dénonce « le recours massif en préventif aux arrestations administratives de manifestantes et de manifestants » et enjoint le juge des référés à y mettre un terme au plus vite.

A Paris, dans la seule soirée du 16 mars, suite à l’annonce de l’enclenchement de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution par Elisabeth Borne, 283 interpellations sur 292 au total ont été classées sans suite. Preuve du caractère démesuré de ces arrestations pour l’association, qui dénonce « une atteinte grave aux libertés constitutionnellement garanties d’aller et venir, de réunion, de manifester, ainsi qu’au droit le plus élémentaire à la sûreté garantie par la Déclaration de 1789 ».

« Il est temps que quelqu’un rappelle à la préfecture de police qu’il faut y mettre fin »

Jean-Baptiste Soufron, avocat de l’ADELICO, justifie le dépôt du référé-liberté par ces mots. Il pointe une technique d’arrestation préventive « non seulement contraire au bon sens mais aussi parfaitement illégale », et souligne l’importance du contexte dans lequel elle est opérée.

« Il s’agit certes d’une atteinte à la liberté de manifester mais elle est aussi inscrite dans un environnement politique particulier : celui d’une opposition massive qui a le droit dans ce cadre d’exprimer son désaccord par la manifestation. (…) C’est d’autant plus légitime de laisser des manifestations s’exprimer aujourd’hui que la loi dont ils débattent est extrêmement importante et rejetée par la majorité de la population ».

C’est l’autre point d’inquiétude soulevé : le caractère dissuasif de ces interpellations. En plus d’alimenter les tensions entre police et population, ces méthodes de maintien de l’ordre suscitent la peur de manifester et entravent en partie la contestation.

Et surtout, elles risquent pour l’ADELICO de contribuer à mettre le pouvoir judiciaire au service de l’exécutif. « Il est absolument intolérable que cette pratique soit à nouveau banalisée et que l’appareil judiciaire soit instrumentalisé par l’autorité administrative et politique », rappelle le communiqué. 

« L’autorité judiciaire n’est pas au service de la répression du mouvement social »

C’est dans ce même esprit que le Syndicat National de la Magistrature a intitulé son communiqué du 20 mars. Les interpellations préventives y sont désignées comme une « utilisation dévoyée de la garde à vue » illustrant « les dérives du maintien de l’ordre, qui détourne l’appareil judiciaire pour le mettre à son service ».

La demande de référé-liberté de l’ADELICO s’inscrit en effet sur une liste qui commence à devenir longue. Le 19 mars, la Ligue des Droits de l’Homme alertait sur l’ « usage disproportionné et dangereux de la force publique », et faisait part de ses inquiétudes vis-à-vis de « ce tournant antidémocratique ». Le surlendemain, la Défenseure des Droits s’est dit « préoccupée par les vidéos circulant sur les réseaux sociaux, de nombreux articles de presse, des témoignages et saisines reçus par l’institution sur de possibles manquements déontologiques dans le maintien de l’ordre au cours des évènements des jours derniers ». Au sujet des interpellations préventives, Mme Claire Hédon « souligne que cette pratique peut induire un risque de recourir à des mesures privatives de liberté de manière disproportionnée et de favoriser les tensions », alors qu’Amnesty International France les qualifiait le même jour d’« atteintes sérieuses au droit de manifester ».

Mais pour l’ADELICO, l’heure n’est plus aux communiqués : le recours est légal. Et le référé-liberté se veut une procédure d’urgence : en principe, le juge est tenu de se prononcer dans un délai de 48h après le dépôt de la requête. S'il considère que la demande est irrecevable ou non-urgente, il peut la rejeter par une ordonnance rendue sans audience. S'il la considère comme fondée, il convoquera dans les plus brefs délais l'ADELICO et le préfet de police de Paris, et se chargera de prendre rapidement des mesures pour interdire aux forces de l'ordre leur recours abusif aux interpellations. 

Si Jean-Baptiste Soufron a bon espoir, il est aussi déterminé à obtenir gain de cause. « En cas d’échec ? On va recommencer, affirme-t-il. On ne va pas partir du principe que le tribunal administratif ne veut pas défendre le droit des manifestants, mais il n’y a pas de raison que la demande échoue ». Une procédure qui vient alimenter le lourd climat social et politique, qui ne semble pas être en voie de s’améliorer. 


 


 

Répression policière : « Des violences inacceptables dans un État de droit »

sur www.politis.fr

Des élu.es parisien.nes et francilien.nes dénoncent la violente répression policière qui a cours contre les manifestants, depuis le déclenchement du 49.3, qui installe un climat de peur et de haine.

Les violences commises ces derniers jours sont inacceptables dans un État de droit. À la violence sociale du projet de réforme des retraites s’est superposée la violence du recours au 49.3, arme constitutionnelle létale pour une démocratie déjà à bout de souffle. Le rejet de la motion de censure, à 9 voix près, a amplifié les mobilisations contre la réforme des retraites. 

Des manifestations spontanées se sont ajoutées aux actions des grévistes et aux rassemblements organisés par l’intersyndicale, dans un climat de colère inégalé jusqu’à présent. À cette colère, les forces de police répondent par un usage de la force souvent disproportionné et de trop nombreuses actions brutales.

La montée des tensions et des violences installe un climat de peur et de haine inacceptable.

Les images et les témoignages se multiplient, faisant constat de charges dangereuses de la BRAV-M ou encore de nasses organisées par les forces de l’ordre. Le Conseil d’État avait jugé une première fois illégal l’usage des nasses car entravant les libertés fondamentales, de circuler, de manifester et la liberté de la presse.

La nouvelle version du schéma national de maintien de l’ordre parle désormais de « techniques d’encerclement ». Des recours sont en cours, mais l’observation des élu•es comme des associations livre un constat sans appel : les dispositifs de médiation sont absents, de même que l’information et la possibilité systématique de sortir des manifestations. Les nasses sont encore employées pour casser les cortèges et intimider les manifestant•es.

La Cour de Cassation l’a pourtant rappelé en juin 2022 : le simple fait de participer à une manifestation non déclarée ne peut constituer une infraction. Pire, plusieurs témoins ont fait état de l’usage de lanceurs de balles de défense, responsables de blessures graves et pouvant être parfois mortelles. Et c’est sans compter sur le nombre inutilement élevé de gardes à vue avec l’objectif de ficher les manifestants.

Jeudi dernier, sur la place de la Concorde, ce sont 292 personnes interpellées pour seulement 9 d’entre elles déférées devant la justice. Ces gardes à vue nombreuses et qui ne donnent pas suite à des qualifications pénales servent à criminaliser le mouvement social et renforcer le fichage des manifestant•es.

Nous pensions avoir quitté définitivement l’ère Lallement, les violences policières impunies, et la tension entretenue face aux mobilisations des gilets jaunes. Ce n’est manifestement pas le cas. La violence arbitraire et les privations de liberté sans raison n’ont pas leur place dans un état de droit. Il faut revenir à un usage proportionné de la force et supprimer les brigades mobiles comme la BRAV-M, héritière des sinistres « voltigeurs », qui n’ont pour seul objectif d’effrayer les manifestant•es par la violence.

La démocratie n’est pas un supplément d’âme mais le fondement de notre République.

La montée des tensions et des violences installe un climat de peur et de haine inacceptable. Tout semble fait pour décourager les manifestant•es à participer aux rassemblements. Pourtant, leur interdire de s’exprimer dans la rue, même insidieusement, remet en cause un droit fondamental et pourrait aboutir au pire.

Nous, élu•es parisien•nes et francilien.nes, nous souhaitons que soit respecté le droit fondamental de se rassembler et d’exprimer ses opinions sans avoir à subir un usage disproportionné de la force, voire une répression violente. La démocratie n’est pas un supplément d’âme mais le fondement de notre République.

Signataires :

Jean-Baptiste PEGEON, Conseiller régional Île-de-France de Paris

Raphaëlle RÉMY-LELEU, Conseillère de Paris

Antoine ALIBERT, Adjoint du XXe arrondissement et Secrétaire départemental EELV Paris

David BELLIARD, Maire-adjoint de Paris en charge de la transformation de l’espace public, des transports, des mobilités, du code de la rue et de la voirie

Frédéric BADINA, Conseiller de Paris 

Sandrine CHARNOZ, Maire-adjointe de Paris en charge des sociétés d’économie mixte et sociétés publiques locales

Alice COFFIN, Conseillère de Paris 

Jean-Luc DUMESNIL, Conseiller régional Île-de-France de Paris

Guillaume DURAND, Adjoint à la Maire du XIVe arrondissement de Paris

Nour DURAND-RAUCHER, Conseiller de Paris

Jérôme GLEIZES, Conseiller de Paris 

Antoinette GUHL, Vice-présidente de la Métropole du Grand Paris

Frédéric HOCQUARD, Maire-Adjoint de Paris en charge du tourisme et de la vie nocturne

Anne-Claire JARRY-BOUABID, Conseillère régionale Île-de-France de Paris

Dan LERT, Maire-adjoint de Paris en charge de la transition écologique, du plan climat, de l’eau et de l’énergie

Emile MEUNIER, Conseiller de Paris

Aminata NIAKATE, Conseillère de Paris

Carine PETIT, Maire du XIVe arrondissement de Paris

Emmanuelle PIERRE-MARIE, Maire du XIIe arrondissement de Paris

Anne SOUYRIS, Maire-adjointe de Paris en charge de la santé 

Alice TIMSIT, Conseillère de Paris

  publié le 21 maers 2023

Retraites : une centaine de personnes rassemblées devant les locaux montpelliérains du MEDEF

sur https://lepoing.net/

Une centaine de personnes se sont rassemblées ce lundi 20 mars devant les locaux du MEDEF, syndicat patronal inspirateur de bon nombre de politiques néo-libérales, pour protester contre la réforme des retraites.

Le rassemblement était à l’initiative des syndicats locaux. Sur place, une nette surreprésentation de la CGT, avec pas mal de drapeaux de l’Union Syndicale Solidaires, quelques gilets jaunes et militant.e.s anticapitalistes. Petite présence des autres syndicats.

L’action, appelée sur les coups de midi, aura duré un peu plus de deux heures, après un barbecue au profit des caisses de grève. Des pneus ont été posés à la sortie du rond-point qui dessert les locaux du MEDEF et d’autres entreprises, obligeant les conducteurs à faire le tour de la zone pour y accéder. Malgré ces petites perturbations, le rassemblement a été salué de nombreux coups de klaxon en signe de soutien.

Les actions et manifs contre la réforme des retraites sont maintenant quotidiennes sur Montpellier. En plus de la grande manif intersyndicale et interprofessionnelle du 23 mars, à 10h30 place Zeus, d’autres défilés sont prévus mardi, mercredi et jeudi soir à 18h devant la préfecture, puis samedi à 14h sur la Comédie, avec pour projet de converger avec la mobilisation contre les lois Darmanin et Kasbarian, qui sabrent respectivement les droits des étrangèr.e.s en situation irrégulière et ceux des locataires et squatteurs (cette seconde manif est prévue elle aussi le samedi à 14h, toujours sur la Comédie), côté office du tourisme.

La prochaine assemblée interprofessionnelle aura lieu le jeudi 23 à 18h30 à Paul Valéry, après une AG étudiante à 15h30. Ce mercredi 22, les cheminot.e.s grévistes prévoient un petit déjeuner revendicatif, ouvert à tous, à partir de 7h. Une nouvelle AG de travailleurs sociaux aura lieu à partir de 18h au bar Le Dôme.


 


 

Une nuit pas comme les autres à Montpellier : quand le mouvement social s’encanaille

sur https://lepoing.net/

19 h 30, ce lundi 20 mars, place des Martyrs de la Résistance : environ 700 personnes ont répondu présentes au rassemblement devant la préfecture montpelliéraine, en réaction à l’échec de la motion de censure présentée contre le gouvernement d’Élisabeth Borne. Le cortège s’élance rapidement dans le centre historique et gagne de l’ampleur au fil des carrefours piétons. Les visages sont jeunes, la foule compacte, les slogans vindicatifs. Une ambiance qui marque par son contraste avec celle des cortèges syndicaux traditionnels, cœur de la mobilisation contre la réforme des retraites depuis deux mois.

Après un premier face à face avec les forces de l’ordre devant la préfecture le cortège s’enfonce dans les ruelles sinueuses menant vers la gare Saint-Roch. Le pas est déterminé, la foule se densifie, des barricades fleurissent autour de l’Écusson – la police elle, peine à s’organiser face à une mobilisation aussi volatile. Les camions de CRS arrivent en trombe devant l’entrée principale de la gare alors que les manifestants ne sont qu’à quelques dizaines de mètres des portes : à tribord, toute ! Ça repart vers la Comédie. La spontanéité de la mobilisation déroute, surtout que les passants semblent apprécier le spectacle : la maréchaussée n’a pas fini d’enfiler ses boucliers, mais, vite, il faut retourner dans les camions. Un jeu du chat et de la souris aux lumières des feux de poubelles qui durera près de deux heures, sans que la police ne parvienne à reprendre la main sur une mobilisation si imprévisible.

Ce quatrième jour de mobilisation consécutif en France depuis le recours au 49.3 semble marquer une rupture avec les précédents du mouvement contre la réforme des retraites. De Paris à Brest, de Strasbourg à Saint-Étienne, de Montpellier à Lille : l’émeute parcourt le pays comme un écho au vote qui se déroulait plus tôt dans la soirée à l’Assemblée nationale. Ici les signes d’une mobilisation au tournant sont nombreux : des gilets jaunes présents dans le cortège, quelques drapeaux d’organisations syndicales, des étudiants… Et des fenêtres qui s’ouvrent devant les manifestants pour les applaudir. Avant de se disperser on entend les rendez-vous pris pour demain, ça foisonne, ça boue. Les prochains jours vont être chargés. Le nombre et la diversité des mobilisations partout en France entrevoir une inversion du rapport de force amorcé par Emmanuel Macron : reste à savoir qui cédera le premier.


 


 

« Ils passent en force, 
on utilise la force »

Pierre Jequier-Zalc  sur www.politis.fr

Depuis l’utilisation par le gouvernement de l’article 49.3 de la Constitution pour adopter la réforme des retraites sans vote au Parlement, jeudi dernier, des dizaines d’actions ont eu lieu partout sur le territoire. Des mobilisations plus radicales, que l’intersyndicale ne contient plus.

Des rues du 8e arrondissement parisien jonchées de poubelles enflammées. La rocade rennaise bloquée par des barricades en feu. La place de la République lilloise noyée sous les gaz lacrymogènes face à des manifestants refusant une nasse. Des routes bloquées à Aubenas, Lorient ou Quimperlé.

La liste pourrait encore s’allonger. Depuis jeudi après-midi et l’utilisation par le gouvernement de l’article 49.3 pour adopter la réforme des retraites sans vote à l’Assemblée nationale, la mobilisation sociale s’est radicalisée. « Ils passent en force, on utilise la force », confie Malik*, le visage à moitié masqué sur la place de la Concorde.

Dans la soirée, plusieurs manifestations sauvages brûleront poubelles et voitures dans les rues de ce cossu quartier parisien. Le tout émaillé d’images de répression policière. Des scènes rappelant, vivement, celles des premières mobilisations des gilets jaunes.

Les limites de la stratégie du « calme »

Or, outre la violence et la répression, un point commun saute aux yeux lorsqu’on regarde le mouvement de la fin d’automne 2018 et ces mobilisations spontanées qui émergent partout sur le territoire : elles ne sont pas à l’initiative d’organisations syndicales.

Pourtant, depuis le départ, et au contraire des gilets jaunes, la contestation contre la réforme des retraites est marquée par une union syndicale forte, et inédite – une première depuis treize ans. Mais après huit journées de mobilisations historiques avec des affluences record dans la rue, la stratégie du calme semble avoir atteint ses limites dans l’esprit de nombreux contestataires.

« Il faut y aller plus dur, y a que ça qui les fait bouger », assure Sami, commercial dans le privé, venu en soutien aux éboueurs sur un piquet de grève. « Cela fait des semaines qu’on a mis en garde le président de la République sur la colère sociale qui monte, souligne Catherine Perret, secrétaire confédérale de la CGT. Avec ce 49.3, elle est aujourd’hui au maximum. Cette explosion sociale, ce sont eux qui en sont responsables ».

Il faut y aller plus dur, y a que ça qui les fait bouger.

« Responsables », car ce n’est pas faute, du côté des organisations professionnelles, d’avoir tout tenté pour se faire entendre. Mais ni les millions de personnes dans la rue, ni le million de signatures de la pétition intersyndicale, ni les grèves, ni le courrier qui lui a été adressé n’ont fait bouger d’une oreille un Emmanuel Macron sourd à leur égard.

« C’est insensé que l’exécutif s’entête jusqu’au 49.3 pour faire passer sa réforme coûte que coûte. Quelle folie ! », s’exclame Marylise Léon, secrétaire nationale adjointe de la CFDT. C’est aujourd’hui cette intransigeance qui pousse de nombreuses personnes à radicaliser leurs moyens d’action. « La colère, après tout ce qui vient de se passer, est compréhensible. Cela fait aussi partie de notre boulot de la contenir. Mais on ne répondra pas à toutes les envies d’en découdre », prévenait, dès jeudi soir, la cédétiste.

Une question se pose cependant. Si tout le monde s’accorde à dire qu’Emmanuel Macron est responsable de cette « explosion sociale », l’intersyndicale y a-t-elle pleinement répondu ? Jeudi soir, à la suite du recours au 49.3, les syndicats ont publié un communiqué très sobre, appelant simplement à poursuivre la mobilisation au travers d’actions « calmes et déterminées ».

« Calme », un mot qui n’avait, depuis le début du mouvement social, jamais été utilisé dans les communiqués intersyndicaux. Encore une semaine avant, c’est dans ce type de communication que les syndicats menaçaient d’une « situation explosive ».

L’exécutif devant ses responsabilités

Un revirement mûrement réfléchi. Après le passage en force du gouvernement, les organisations syndicales veulent jouer à fond la carte de la respectabilité. « Ce qu’on voit désormais, c’est que la démocratie, c’est nous », clament Catherine Perret et Dominique Corona, secrétaire général adjoint de l’Unsa. « Nous, on avance tranquillement face à un gouvernement qui fait n’importe quoi. C’est ça la réalité aujourd’hui », abonde Simon Duteil, codélégué général de Solidaires.

Ainsi, plutôt que de répondre à l’urgente colère qui germait dans les esprits de nombreux manifestants, la prochaine date de mobilisation interprofessionnelle a été fixée au jeudi 23 mars, soit une semaine après l’utilisation du 49.3. Une date relativement éloignée que certains militants critiquent.

« Il faut arrêter de manifester une fois par semaine et ensuite rentrer chez soi. Il faut mettre en place des grèves plus dures, plus longues », assène le militant de Révolution permanente Anasse Kazib devant des centaines de personnes amassées place de la Concorde, jeudi.

Il faut arrêter de manifester une fois par semaine et ensuite rentrer chez soi.

Pour de nombreux protagonistes, la présence de la CFDT dans l’intersyndicale empêche tout durcissement du mouvement, surtout après un 7 mars où les taux de grévistes n’ont pas été à la hauteur des espérances. « Faire grève un jour puis retourner au travail, ça ne sert à rien », poursuit Anasse Kazib.

« Je ne trouve pas que les syndicats plus modérés imposent une ligne trop tendre au mouvement », réfute Benoît Teste, secrétaire général de la FSU. « La grève, ça ne se construit pas en appuyant sur un bouton. À la CGT, nous continuons d’appeler à massifier les grèves reconductibles », rappelle Catherine Perret.

En choisissant la date du jeudi 23 mars, les leaders syndicaux se doutaient bien que des mobilisations spontanées verraient le jour entre-temps.  D’une certaine manière, ce choix les dédouane des actions plus radicales et violentes qui ont eu lieu ces derniers jours. C’est aussi une façon de placer l’exécutif devant ses responsabilités. Lui, et lui seul, est responsable de cette explosion sociale.

Malgré tout, si l’intersyndicale est restée mesurée, le caractère antidémocratique du recours au 49.3 a heurté bon nombre de personnes. Depuis, de nombreux secteurs ont appelé à poursuivre et à durcir les mouvements de grève. Du fait de la mobilisation dans les raffineries par exemple, de plus en plus de stations-service commencent à manquer de carburant.

« On est dans une séquence où on peut encore imposer un rapport de force. Donc on le dit clairement, c’est vraiment là qu’il faut agir, c’est vraiment jeudi qu’il faut se mettre en grève », conclut Benoît Teste. À voir si, ce jeudi, les organisations syndicales réussiront à ne pas se faire déborder dans les rues par une colère trop bouillonnante pour qu’elles arrivent à la contenir.

  publié le 21 mars 2023

Après le 49.3, la Nupes peut-elle convertir la colère en adhésion ?

Jonathan Trullard  sur www.politis.fr

Le passage en force du gouvernement sur la réforme des retraites a donné du carburant à la contestation sociale. Galvanisée par l’aveu de faiblesse du camp présidentiel, la coalition de gauche se tient prête à tous les scénarios dans les semaines à venir.

« Le 49.3 a changé la donne. » Sandrine Rousseau est sûre d’elle, dimanche 19 mars, et nous suggère d’attendre les premiers sondages post-49.3 pour nous en rendre compte : « Les macronistes vont s’effondrer s’il y a dissolution, reste à savoir où les voix partiront. » Mais la députée EELV est confiante au vu de la « très bonne réception » faite à la Nupes dans les cortèges. « Cette mobilisation est inédite, son caractère joyeux marque l’envie d’un autre projet de société, une envie de gauche. »

Hier, 20 mars, la motion de censure transpartisane est rejetée au Palais-Bourbon, la dissolution est écartée, mais celle-ci reste possible dans les semaines à venir, au regard de l’immobilisme parlementaire qui s’annonce. Dans ce cas, « la Nupes serait prête et unie », assure l’écologiste, qui balaie toutefois les questions d’incarnation pour Matignon. Qui serait proposé Premier ministre ? « On verra… »

Le politiste Bruno Palier douche l’optimisme de l’élue de Paris. Dans une note rédigée pour le think tank Terra Nova, il juge « probable que les conséquences politiques de cette réforme favorisent plus le RN que la gauche ». De la « prophétie autoréalisatrice », évacue Antoine Léaument.

Pour le député LFI, la Nupes a incarné la colère sociale comme aucune autre formation. Bruno Palier parle, lui, de « lucidité » à avoir sur une dynamique qui « tourne toute seule » chez les petites classes moyennes, ces personnes « juste au-dessus » impactées par la réforme et qui représentent un réservoir de votes pour l’extrême droite.

Il ne faut pas croire que tous les opposants à cette réforme sont de gauche.

Si idéologiquement « l’agenda est favorable à la Nupes », le spécialiste de la gauche politique Rémi Lefebvre souligne « l’effet bulle » que peut provoquer la rue. « Il ne faut pas croire que tous les opposants à cette réforme sont de gauche », explicite-t-il. Attention à « l’illusion d’optique », ajoute le politiste Vincent Martigny.

Course contre la montre

La gauche serait-elle toutefois « prête et unie », comme l’affirme Sandrine Rousseau ? « Dire que la Nupes est unie, c’est se moquer du monde, continue Bruno Palier, le RN est un parti unique avec un leader incontesté, on ne peut pas en dire autant à gauche. » Interrogée sur ce sujet, Clémentine Autain concède « des réflexes de singularisation » au sein de la Nupes, et admet une « course contre la montre accélérée avec l’extrême droite ».

Pour la députée LFI de la Seine-Saint-Denis, « le vent est toutefois dans les voiles de la gauche », reste donc à « transformer cette colère en adhésion ». Bruno Palier détaille l’enjeu essentiel pour le faire : « Aborder directement les conditions de travail dégradées des employés, et non plus seulement parler macro en pointant les 1 % les plus riches ». Car c’est bien la souffrance au travail qui alimente, selon le chercheur, « le ressentiment social nourrissant le vote populiste de droite radicale ».

Julien Bayou, lui, se focalise sur le présent, et le présent, pour lui, c’est cette arme pour bloquer la réforme : le référendum d’initiative partagée (RIP). « Ça remettrait du participatif face à l’entêtement de Jupiter. » Le député écologiste est convaincu que cette « arnaque » laissera des traces. Il prévoit un travail à mener au sein de la Nupes pour « devenir une plateforme de conquête du pouvoir », parlant d’une « mutation » à engager, quitte à prendre « un nouveau nom ». Un discours que ne comprend pas Antoine Léaument : « La Nupes a toujours été un outil de conquête du pouvoir… »

Le député insoumis se félicite en tout cas du travail effectué à l’Assemblée : « Les gens ont compris que c’est grâce à nous que le texte n’a aucune légitimité parlementaire. » L’élu de l’Essonne fait allusion à la stratégie du bruit et de la fureur choisie par son groupe au Palais-Bourbon, une tactique d’agit-prop que questionne le politologue Vincent Martigny : « Ils n’en sortent pas forcément grandis… d’autant que ce mouvement social est un mouvement contre quelque chose, et non pas pour. »

Rémi Lefebvre tacle, lui, l’exercice parlementaire de la Nupes : « Ils n’ont pas beaucoup travaillé depuis juin dernier, bien trop préoccupés par eux-mêmes. La Nupes devrait passer à la vitesse supérieure car elle ne peut pas rester une simple alliance électorale. »

Mélenchon toujours là

Pendant ce temps, le leader de La France insoumise, toujours « en retrait mais pas en retraite », reste omniprésent. Jean-Luc Mélenchon est même apparu jeudi dernier à la tribune des invités de l’hémicycle, spectateur de la bronca des insoumis lors du discours d’Élisabeth Borne.

En cas de dissolution, il serait le candidat « évident » à la primature, selon Antoine Léaument, « je ne vois pas qui d’autre serait prêt comme lui, et on ne va de toute façon pas se livrer à une bataille intestine si une campagne de quarante jours s’annonce ». Un argument qui ne convaint pas Rémi Lefebvre : « Mélenchon n’aurait pas l’effet d’entraînement de la présidentielle et serait beaucoup plus contesté. » La situation ne serait donc pas si rose pour la Nupes en cas de législatives anticipées. « Je crains qu’ils ne soient pas en ordre de bataille », conclut le politiste.

En attendant, le combat s’amplifie contre la réforme des retraites. À la possibilité d’un RIP s’ajoute celle d’une censure du texte par le Conseil constitutionnel. La pratique macronienne du pouvoir est pointée du doigt, « elle n’est qu’autoritarisme », résume Sandrine Rousseau.

Peur de quoi ? Ce moment est incroyable ! Les gens reprennent leur vie en main !

« Le président a perdu toute légitimité », continue l’écologiste, qui prédit « une crise permanente » pour la suite du quinquennat. Reste enfin la pression de la rue, cette « censure populaire » dixit Mélenchon, même si le retrait d’une loi déjà promulguée n’a qu’un seul précédent dans l’histoire : celui du contrat première embauche en 2006.

Face à la violence larvée des dernières manifestations, le désordre pourrait toutefois faire vaciller le gouvernement. Un climat potentiellement dangereux, qui fait craindre à Laurent Berger une « catastrophe », mais ne fait pas peur à Sandrine Rousseau : « Peur de quoi ? Ce moment est incroyable ! Les gens reprennent leur vie en main ! »

publié le 20 mars 2023

Des vallées alpines aux facs du Nord, des luttes ravivées

Cyprien Boganda, Samuel Eyene, Joseph Korda et Guillaume Pavis sur www.humanite.fr

Depuis l’utilisation par l’exécutif du 49.3, le 16 mars, la mobilisation sociale contre la réforme des retraites est entrée dans une nouvelle phase d’actions mêlant mouvements de grève et manifestations locales, parfois violemment réprimées. Retour sur trois jours à nul autre pareils.

Instantanément, l’article 49.3 dégainé a produit son effet. Jeudi, en fin d’après-midi, des manifestations spontanées ont surgi de Rennes à Bordeaux, de Dijon à Marseille et jusqu’à la place parisienne de la Concorde. Une éruption de colère, parfois violente, qui ne s’est pas démentie les jours d’après, alors que l’intersyndicale a appelé à des actions locales, avant une nouvelle journée nationale de mobilisation jeudi.

Vendredi, Paris, 7 h 30. Le périphérique à l’arrêt

Un homme sort de son sac une chasuble rouge de la CGT. Un autre se pare du vêtement rose de Solidaires. Une centaine de personnes effectuent le même mouvement. Une fumée rouge enveloppe l’air, signe du craquement d’un fumigène.

« La CGT, l’union départementale Paris, l’interprofessionnelle et des syndicats autonomes ont décidé de bloquer le périphérique à trois endroits différents, dont la porte de Clignancourt, dévoile Cédric Liechti, secrétaire général CGT énergie Paris. C’est notre réaction au coup de force réalisé jeudi par le gouvernement. »

Cinq minutes plus tard, les militants et grévistes déboulent sur la voie intérieure à pied, banderoles dépliées, chants entonnés. Malgré l’agacement des quelques conducteurs immobilisés, l’opération s’effectue sans violence et dans la joie.

Des automobilistes en sens contraire klaxonnent en guise de soutien. « Je suis contente d’être mobilisée aux côtés de tout ce monde présent », se réjouit Florine, professeure en collège, qui appelle à « multiplier les actions sauvages ».

Une heure et demie plus tard, le cortège, arrivé à la porte de la Chapelle, se disperse. « La rue va reprendre ses droits », promet Cédric Liechti pour les prochains jours.

Vendredi, Saint-Georges-de-Commiers (Isère), 11 heures. Que la troisième semaine de lutte commence

Le barbecue commence à fumer. Voilà de quoi accueillir la cinquantaine de personnes venues partager un moment revendicatif à la centrale hydroélectrique de Saint-Georges-de-Commiers. C’est la plus proche de Grenoble parmi les huit sites isérois à être occupés par les énergéticiens encore ce week-end. « Il y a des grévistes d’Enedis, de RTE, des gaziers, des cheminots, des profs », énumère Jordan, technicien d’exploitation. « C’est la deuxième fois qu’on se réunit sur le piquet, ces grèves ont vraiment soudé tout le monde », se réjouit Nicolas Peix.

Pour cet autre technicien et représentant syndical Force ouvrière, « ça nous permet de faire le point après le 49.3, qui nous a vraiment énervés et remotivés. On a discuté d’actions à mener la semaine prochaine et de comment durcir le mouvement ».

Une fois le repas terminé, les salariés votent la reconduction à main levée : à l’unanimité, la grève se poursuivra au moins jusqu’au jeudi 23 mars. « On va entrer dans notre troisième semaine de lutte », explique Nicolas.

Dans l’après-midi, les salariés reçoivent la visite de Marie-Noëlle Battistel, la députée socialiste de la 4e circonscription de l’Isère. « Avec elle, on a fait un point sur la semaine à venir, entre les motions de censure et le référendum d’initiative partagée (RIP) », égrène Nicolas Peix.

Vendredi, Rennes (Ille-et-Vilaine), 14 heures. Opération « ville morte » votée pour lundi

Ils auraient pu inscrire « pagaille » ou « désordre ». C’est « le zbeul tous les soirs » qui fait l’unanimité comme maître mot de l’assemblée générale organisée à l’université Rennes-II, après une manifestation pacifique qui a réuni 5 000 personnes dans la matinée, dont une foule de jeunes galvanisée.

Devant le bâtiment universitaire, entre deux votes à main levée, on fait le point en fumant quelques cigarettes roulées. Les murs sont tagués de nombreux slogans revendicatifs accumulés semaine après semaine. « Il suffira d’une étincelle », peut-on lire sur l’un d’entre eux. Une bande d’amis s’amusent à jouer au black bloc avec des parapluies et projectiles fictifs. Le chat et la souris version militant radical et policier.

À l’intérieur, on essaie de se projeter vers les jours à venir. Manifestations, barrages, blocages ? Tout à la fois ? On se demande s’il ne serait pas temps d’obtenir cette fameuse « prime à la violence » évoquée par Laurent Berger. Finalement, l’assemblée générale décide l’organisation d’une journée «  ville morte » lundi 20 mars

C’est qu’après la nuit de violences de jeudi 16 mars, d’une rare intensité (quelques blessés, des magasins saccagés, du mobilier urbain détruit), l’ambiance est encore électrique. Au petit matin, les commerçants ont ramassé ce qu’il reste de leurs vitrines.

Les devantures du centre-ville sont barricadées par crainte que le 49.3 dégainé par Élisabeth Borne n’embrase à nouveau la capitale bretonne. Mais le calme est de rigueur, finalement, ce vendredi soir, dans le cœur de Rennes, où une armada de CRS est déployée. Après une poussée de fièvre, la mobilisation marque une pause. On se replie pour mieux préparer la suite.

Vendredi, Lille (nord), 22 h 30. L’espoir de convergence face à la répression

S’il fallait un mètre étalon pour mesurer la colère des Lillois à l’annonce du passage en force du gouvernement pour faire adopter sans vote son projet de réforme des retraites, la place de la République en fournirait un efficace.

Le 16 mars au soir, l’esplanade dédiée à l’accueil des manifestations unitaires les jours de mouvement national est longtemps restée occupée par des militants de tout bord. Parmi eux, quelques dizaines de jeunes et d’étudiants.

Le lendemain matin, le gros de ces forces est déjà présent sur le campus de Lille-III. « On avait occupé le campus dès mercredi, explique Louis, étudiant en sociologie et histoire et adhérent de la Fédération syndicale étudiante (FSE). Pour contrarier le mouvement, la direction de l’université avait décidé de passer les cours en distanciel. Point que nous avons dénoncé. »

À 11 heures, en assemblée générale interprofessionnelle, étudiants et salariés ont voté le principe d’une grève reconductible pour ce début de semaine. Le soir même, plusieurs centaines de personnes organisent des manifestations spontanées réprimées par la police avec une violence peu habituelle dans la capitale des Hauts-de-France. Le rond-point précédant la porte des Postes est le théâtre de heurts importants. Le rassemblement s’achève vers 22 h 30 avec un appel à intensifier le mouvement.

« Nous déplorons plusieurs blessés, dont certains ont dû passer par les urgences », témoigne un étudiant entre deux nuages de gaz lacrymogènes. « La logique est d’occuper les mêmes lieux, chaque jour à la même heure, mais ce n’est pour autant pas la même qu’au moment des gilets jaunes », prévient Louis.

Ici, les étudiants comptent sur une convergence dans la durée, permettant aussi de porter les revendications propres au milieu universitaire, comme la question de la sélection ou des moyens alloués aux facultés. « Ce qui se passe est incroyable, franchement. Si on ne bouge pas, au-delà des retraites, c’est l’extrême droite qui va gagner », prévient Élise, étudiante en histoire. Qui s’inquiète : « J’espère que le mépris du gouvernement et les violences policières ne décourageront pas les grévistes. »

Samedi, centrale de Grand-Maison (Isère), 15 heures. La grève de vallée en vallée

« Si la motion pour le référendum d’initiative partagée (RIP) passe, on lève le piquet dès le lendemain », assure Valentin Dombey. Chaque jour sur les routes pour soutenir les grévistes des nombreux barrages hydroélectriques en débrayage, le délégué syndical CGT d’EDF Hydro Alpes se trouve ce samedi 18 mars à la centrale de Grand-Maison.

En cet après-midi, le piquet de la plus importante installation de ce type en France est tenu par une dizaine de salariés. « Depuis le début de la grève le 6 mars dernier, j’ai passé dix nuits ici. C’est devenu une ZAD », s’amuse Léa, mécanicienne de 26 ans, tout en remplissant d’eau une cuve dans laquelle elle a installé des bancs.

« On se fabrique un Jacuzzi », sourit-elle. Avant de redevenir plus grave : « On ira jusqu’au bout. Je vais taper dans mon épargne, faire attention aux dépenses. Mais mieux vaut se priver que de tirer quatre ans de plus », explique-t-elle en référence à la destruction du régime des industries électriques et gazières prévue par le projet de loi gouvernemental.

Samedi, Paris, 18 heures. Une manifestation au secours de la démocratie

« Au point où on en est, ce n’est même plus vraiment la retraite que je défends, c’est la démocratie. » Erick, directeur de MJC (maison des jeunes et de la culture) parisienne, a de la colère à revendre et un certain sens de la formule. Il n’a pas hésité longtemps avant de se rendre place d’Italie pour participer à cette manifestation organisée par la CGT où se pressent plusieurs milliers de personnes.

« Quand Élisabeth Borne est redescendue de la tribune de l’Assemblée nationale avec le sourire après avoir annoncé le 49.3, nous avons basculé dans autre chose, poursuit le quinquagénaire, accoudé à la balustrade de l’entrée du métro. Nous sommes toujours en République, certes, mais plus en démocratie. »

À croire que la brutalité politique déployée par l’exécutif a cristallisé une colère qui dépasse la seule opposition à la réforme des retraites. Chez les manifestants, c’est un ras-le-bol généralisé qui s’exprime. Ainsi qu’une réelle volonté d’en découdre.

Des incidents se produisent d’ailleurs dans les avenues adjacentes à la place d’Italie lorsque des manifestants tentent de rejoindre le site d’incinération d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), où les éboueurs sont en grève.

La police revendiquera 110 interpellations. « Le passage en force n’est pas acceptable », cingle Valérie, militante FSU et prof de SVT au lycée Jules-Ferry, qui se prend à rêver à un scénario façon CPE en 2006.

Dimanche, Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique), 16 heures. Vannes fermées au terminal méthanier

Les installations sont à l’arrêt depuis le 6 mars. En temps normal, le terminal méthanier de Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique) accueille des navires chargés en gaz naturel liquéfié (GNL), qui est ensuite transformé à l’état gazeux sur le site, odorisé, puis envoyé sur les réseaux. Mais pas en ce moment. Les grévistes ont arrêté les pompes, les moteurs, et rien ne sort des tuyaux.

Lorsqu’on appelle Julien Guillaud, délégué syndical Elengy (filiale d’Engie), il se trouve dans la salle de contrôle. « Les grévistes se relaient sur le site pour le maintenir en sécurité, explique-t-il. Nous avons trois cuves de 120 000 mètres cubes de GNL, un liquide incolore et inodore. Autant dire qu’il ne faut pas qu’il y ait de fuite. »

Le taux de grévistes – autour de 80 % en moyenne – donne une indication quant au niveau de détermination. « L’utilisation du 49.3 ne fait que nous conforter dans notre action, assure le syndicaliste. Nous avons été parmi les premiers à entrer dans la lutte, ce n’est pas le moment de lâcher. » La suite sera décidée en assemblée générale, ce mardi.


 


 

La mobilisation décolle dans de nombreux secteurs

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Raffinerie, électricité, gaz, déchets ménagers, le ton monte depuis le passage en force du gouvernement, en vue de la journée d’action nationale de jeudi 23 mars à l’appel de l’intersyndicale.

Après un week-end riche en manifestations à travers le pays, la pression monte pour le gouvernement avant la journée d’action interprofessionnelle du 23 mars. Alors que le début de semaine s’annonce décisif avec le vote des motions de censure à l’Assemblée nationale pour barrer la route à la réforme des retraites, les différents secteurs économiques haussent le ton.

Dans les raffineries, plus rien ne sort

Dans les raffineries, les robinets commencent à se fermer. Depuis le 17 mars au soir, l’arrêt des installations du site de TotalEnergies en Normandie, le plus important du pays, basé à Gonfreville-L’Orcher (Seine-Maritime), est acté et devrait se poursuivre jusqu’à lundi soir. Selon Éric Sellini, coordonnateur CGT du groupe TotalEnergies, « plus rien ne sort » du site.

Les expéditions sont aussi stoppées à la raffinerie Pétroineos à Lavéra (Bouches-du-Rhône), qui serait mise à l’arrêt dès demain. Alors que la grève se poursuit au dépôt pétrolier du Havre (tout comme à celui de Fos-sur-Mer), la raffinerie Esso-ExxonMobil de Port-Jérôme-Gravenchon (Seine-Maritime) ­devrait cesser l’activité le 21 ou 22 mars, faute de matière première.

« Ça fait quinze jours que les ­expéditions sont ralenties partout. Depuis le 7 mars, on travaille à mener un bras de fer plus important : ce ne sont pas des jours de grève par-ci par-là qui allaient faire plier le gouvernement, poursuit Éric Sellini. On voit les premiers effets : 70 stations-service étaient en rupture totale de stock jeudi 16 mars, elles sont 300 aujourd’hui et 400 sont en rupture partielle, c’est plus marqué dans les grandes agglomérations et le sud de la France. » Pour l’instant, les menaces de réquisitions brandies par le gouvernement n’ont été mises en application nulle part.

À la centrale nucléaire du Blayais, des barrages filtrants 24 heures sur 24

Réunis vendredi 17 mars, les syndicats CGT de l’énergie ont décidé quant à eux de « renforcer partout » le mouvement cette semaine et d’appeler à « la ­reconduction de la grève et à la perturbation maximale du travail », selon Fabrice Coudour, secrétaire fédéral de la CGT énergie.

À la centrale nucléaire du Blayais, en Gironde, les barrages filtrants à l’entrée sont désormais en place 24 heures sur 24. Ce week-end, la production a baissé de 75 mégawattheures et deux arrêts de tranches ont eu lieu. Les équipes grévistes se relaient pour dormir sur le piquet et occuper l’entrée.

On ne bougera pas tant que la réforme ne sera pas retirée. Ça permet de canaliser certains agents qui voudraient recourir à des moyens plus extrêmes tellement ils sont en colère ». Olivier Delbos, secrétaire CGT de la centrale nucléaire du Blayais

Pour le secrétaire de la CGT du site, Olivier Delbos, « c’est du jamais-vu depuis 2005. Quand le gouvernement a commencé à devenir plus agressif, on a changé notre façon de faire à la demande du personnel. On ne bougera pas tant que la réforme ne sera pas retirée. Ça permet de canaliser certains agents qui voudraient recourir à des moyens plus extrêmes tellement ils sont en colère ».

Partout, comme le précise Sébastien Menesplier, secrétaire général de la CGT mines-énergie, « les baisses de production continuent dans le thermique, l’hydraulique et le nucléaire. Les actions “Robin des bois” de gratuité d’électricité aussi. D’autres centrales ont mis en place des barrages filtrants comme celles de Tricastin ou de Penly. Les trois terminaux gaziers d’Elengy, filiale d’Engie, sont à l’arrêt depuis le 7 mars, les stocks baissent. L’impact commence à se faire sentir ». Le mouvement s’est durci également sur les onze sites de stockage souterrain de gaz Storengy, dont le plus important, à Chémery (Loir-et-Cher), a été mis à l’arrêt.

Les éboueurs ont reconduit jusqu'au 21 mars

Du côté des incinérateurs de déchets ménagers, la mobilisation tient bon. Sur les trois sites franciliens d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) et de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), les grévistes ont mis en place des barrages filtrants pour laisser passer quelques camions de collecte des ordures. En assemblée générale vendredi 17 mars, ils ont « reconduit l’action jusqu’à mardi inclus, avec un filtrage des camions à Issy-les-Moulineaux samedi et dimanche, puis à Saint-Ouen lundi et mardi », a déclaré Fatiha Lahrech, déléguée syndicale CGT à Issy-les-Moulineaux.

Si vendredi, la police est venue déloger les salariés du site d’Ivry-sur-Seine, selon la CGT, 95 % d’entre eux restent en grève et son accès est toujours bloqué. Quant aux quatre syndicats représentatifs de la SNCF (CGT, Unsa, SUD, CFDT), ils ont appelé à maintenir la grève reconductible entamée le 7 mars.

  publié le 20 mars 2023

Frapper, cogner, frapper encore : voyage au cœur de la violence policière après le 49.3

Maxime Sirvins  sur www.politis.fr

Après plusieurs jours de mobilisations contre la reforme des retraites et l’utilisation du 49.3, la répression policière bat son plein entre charges, coups et interpellations abusives. Récit, au coeur des nasses.

L’ambiance est pesante en cette fin de rassemblement, vendredi 17 mars, sur la place de la Concorde à Paris. Une mobilisation qui était spontanée, pour protester contre le recours à l’article 49.3 de la Constitution, par un gouvernement entêté à réformer les retraites contre l’avis des Français.

Après un long moment de face à face entre forces de l’ordre et manifestants, les dernières personnes sont finalement nassées dans un coin de la place. La seule sortie possible se fait par le métro. Alors que des centaines de manifestants s’impatientent pour descendre les escaliers étroits, la police et la gendarmerie font des dizaines de percées dans la foule pour interpeller à tour de bras.

Le silence, des hurlements, le silence, des hurlements. Cette cueillette périlleuse va durer de trop longues minutes. D’un côté, les policiers foncent dans le tas, souvent violemment en attrapant des manifestants par la gorge ou les cheveux. De l’autre, dans le regard de certains gendarmes, parmi les plus jeunes, on peut voir de l’incompréhension, du doute et de la peur comme s’ils se demandaient : « Qu’est-ce qu’on fout, là ? Qu’est-ce qu’on est en train de faire ? » 

Ne vous débattez pas, sinon ça sera encore pire.

Pour certains journalistes présents, c’est avec la boule au ventre que la scène est documentée. Face à cet instant qui paraît durer des heures, les regards se croisent et des mots s’échangent entre collègues. « C’est punitif. C’est angoissant. » Pendant que, chez les forces de l’ordre, certains parlent de « faire du chiffre et de bien compter tout le monde », les membres de la presse tentent de calmer les gens. « Ne vous débattez pas, sinon ça sera encore pire », lance un photographe, impuissant.

Du côté de la nasse, même son de cloche. Des journalistes et des badauds coincés invitent les gens à rentrer au plus vite dans le métro. Au même moment, une journaliste du Média est interpellée violemment, sans raison. Ce soir-là, pour la préfecture de police de Paris, il faut éviter de reproduire les erreurs de la veille. 

Ce jeudi 16 mars, en effet, lors du premier rassemblement sur la même place, il n’y a pas de nasse mais une sortie possible par une petite rue. Après des heures tendues, des centaines de manifestants en profitent pour se lancer dans des manifestations sauvages aux milieux des grands boulevards haussmanniens.

« On est en sous-effectif ! On a besoin de renfort ! »

Les BRAV-M (brigades de répression des actions violentes motorisées) tentent de rattraper les groupes qui brûlent des poubelles – bien remplies – sur les routes. Un policier dit à sa radio : « On est en sous-effectif pour les gérer ! On a besoin de renfort ! ». S’il y a bien eu faille dans le dispositif du maintien de l’ordre ce soir-là, 292 personnes sont interpellées de manière très aléatoire. Et souvent injustifiée : parmi elles, neuf seulement sont finalement déférées, soit à peine 3 %.

Les policiers n’hésitent pas à frapper. Ils courent, matraque à la main. Une jeune femme se fait attraper et frapper au bassin avant d’être relâchée. Pourquoi molester une personne sans volonté d’interpellation ? Pour intimider ? Ne pas l’y reprendre ? La dissuader de revenir les soirs suivants ? Quelques minutes plus tard, je reçois moi-même un coup à la hanche et un confrère est violemment frappé à la tête. Complètement sonné pendant plusieurs minutes, nous remercions toutes et tous son casque. Les policiers frappent sans raison.

Samedi 18 mars, une manifestation part de la place d’Italie. Des poubelles brûlent et des BRAV-M arrivent épaulés par des BRAV, des CRS, des gendarmes et un camion à eau. Dans les petites rues, de nuit, des gens se font charger, frapper puis sont laissés au sol. D’autres sont interpellés, dont un homme, statique, qui se fait aplatir au sol, la tête la première, après qu’un BRAV-M lui a sauté dessus à coup de bouclier.

Le même soir, une femme se prend un coup de poing dans le nez et finit en sang, des journalistes se font frapper et voient leurs matériels brisés. Un touriste qui a le malheur de passer là prend lui-aussi des coups de matraques en essayant de sortir d’une nasse. 

Chaos et résignation

Dans ladite nasse justement, le chaos règne. Une seule sortie possible : le métro. Mais il est fermé. Les CRS sont perdus. Un coup, la nasse se fait déplacer sur 200 mètres à droite vers une station fermée pendant qu’un CRS, clope au bec, avoue « ne rien comprendre à ce qu’il se passe. »

Un autre coup, on nous envoie toutes et tous vers une autre direction, sans réelle destination. Au bout de plusieurs minutes, les gens peuvent ressortir en forçant un peu et retourner sur la route que les forces de l’ordre venaient de sécuriser. C’est à n’y rien comprendre. 

Ils sont fichés maintenant, voilà.

Le lendemain, 19 mars : autre jour, autre nasse. Cette fois-ci, c’est dans le centre de Paris, à Châtelet-les-Halles, que les opposants à la réforme sont coincés pendant plus de trois heures. Au milieu de la foule, un homme demande à un policier : « Comment se fait-il que 96 % des personnes interpellées jeudi soir aient été relâchées sans la moindre poursuite ? » La réponse de l’agent est directe et révélatrice de la répression actuelle. « Ils sont fichés maintenant, voilà. » Ce soir-là, encore une fois, de nombreuses personnes seront interpellées. 

Après ces journées de mobilisation, la fatigue se fait ressentir. Des violences qui laissent des traces. On ne s’habitue jamais, même après des années de mobilisations sociales, synonymes de répression policière. Entre collègues, entre ami.es, nous allons boire un verre ou deux, pour parler, échanger, se rassurer. Dans ces sas de décompression, les mêmes questions : à quoi beau photographier, filmer, documenter ? Un  sentiment d’impuissance se dégage. Et de résignation parfois.

Alors que de nombreuses autres mobilisations sont prévues dans la semaine, tous les regards sont dirigés vers l’action répressive de certains agents et unités, qui ne fait que nourrir la colère d’un peuple. Un peuple qui semble plus déterminé que jamais. Là est le dangereux pari choisi par Emmanuel Macron. 


 


 

Manifestations. « Ils ne cherchent pas à sécuriser, mais à réprimer et punir » 

Embarek Foufa sur www.humanite.fr

Après le passage en force du gouvernement avec le 49.3, des manifestations spontanées ont eu lieu tout le week-end en France. La répression est montée d’un cran, comme l’a constaté, et subit, Ema, observatrice indépendante des pratiques policières en manifestation. Témoignage.

Tout d’abord, qu’est-ce qui vous a poussé à franchir le pas et à observer les violences policières ?

Ema : Je n’ai pas commencé avec les manifestations. En premier lieu, je me suis rendue sur les camps des exilés à Stalingrad à Paris dans l’idée de documenter les violences policières. J’ai réalisé la vidéo qui a énormément tournée il y a quelques semaines sur le compte de Utopia 56, où l’on voit des CRS gazer les couvertures des demandeurs d’asiles dans la rue. Cette vidéo démontre une nouvelle fois l’importance des vidéos, en guise de preuve. 

Dans ette même démarche, le 15 mars dernier, vous étiez à Rennes pour suivre la 8e journée de mobilisation contre la réforme des retraites. Vous avez été confrontée à la police, que s’est-il passé ? 

Ema : Je ne suis pas de Rennes, mais j’avais eu des échos sur des violences policières sur place depuis le début du mouvement. Malheureusement, cela se faisait sans image. Alors, avec AB7 Media (NDLR; un média indépendant) je suis allée sur place pour filmer et documenter au cas où.

Pour observer, je me suis tenue à distance raisonnable du cortège, équipée de lunettes et d’un masque pour me protéger. Je n’étais pas du tout habillée en noir. À un moment de la manifestation, des incidents ont éclaté, on avancait au niveau d’un croisement, sans aucune visibilité à cause des gaz lacrymogènes, et des policiers ont bondi sur nous.

Comme on le voit sur la vidéo, un policier m’a mis un coup de matraque dans le genou, m’a tiré les cheveux et retiré mon équipement de protection. Juste après, tout en me demandant de « dégager », il m’a poussée vers le cortège qui était noyé sous les gaz.

J’ai fait un malaise à ce moment-là. Il n’y avait quasimenent plus personne autour de moi, j’ai mis un peu de temps avant de me remettre de mes émotions. 

De retour à Paris ce week-end, vous avez suivi les différentes mobilisations. Comme beaucoup d’observateurs, avez-vous constaté une répression de plus en plus forte ?

Ema : C’était extrêmement intéressant d’observer la similitude entre les deux manifestations place de la Concorde, jeudi 16 et vendredi 17 mars.

Les policiers étaient placés au même endroit et bloquaient les mêmes accès, les manifestants rassemblés exactement au même endroit, avec un incendie aussi similaire. C’était très frappant.

La seule différence, c’était la présence le deuxième jour de la Compagnie d’intervention, avec son commissaire réputé pour sa gestion brutale en maintien de l’ordre et qui s’en est déjà pris à des journalistes.

J’ai été choquée par les arrestations arbitraires, les charges sur des gens immobiles présentant aucun danger. Sur toutes les scènes auxquelles j’ai assisté, la violence n’était jamais nécessaire.

Ils ne cherchent pas à sécuriser; mais à réprimer et punir. Parmi les centaines de personnes interpellées, au final il y a très peu de poursuites. Le pouvoir cherche à faire peur avec une violence physique couplée à des moyens légaux (arrestations, GAV). La suite s’annonce très intense, avec une répression qui rappelle celle que nous avons connue lors des Giles Jaunes. 


 


 

Interventions musclées et arrestations en nombre : le service après-vente du 49.3 façon Darmanin

Stéphane Guérard et Embarek Foufa sur www.humanite.fr

Le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin assume un tournant répressif dans le suivi du mouvement social, chauffé à blanc par l’utilisation du 49.3.

Le projet de réforme des retraites a un nouveau porte-parole. Depuis jeudi 16 mars et le 49.3, Gérald Darmanin s’est vu confier le service après-vente du texte gouvernemental. Le ministre de l’intérieur a depuis assumé un virage sécuritaire au suivi d’un mouvement social chauffé à blanc par le passage en force de l’adoption sans vote à l’Assemblée.

« L’opposition est légitime, les manifestations sont légitimes, le bordel ou la bordélisation non », a-t-il déclaré le 17 mars sur RTL, soulignant le bilan des interpellations en marge des manifestations de la veille : 310 personnes interpellées, dont 258 rien que pour le rassemblement de la Concorde, à Paris.

Les interventions se doublent d'une violence accrue

Bis repetita samedi soir, avec 169 interpellations, dont 122 dans la capitale. Les forces de sécurité justifient leur célérité par les incidents – feux de poubelle, bris de vitrines et de devantures de permanences de parlementaires – et les affrontements très localisés en marge de protestations à Paris, Amiens et Lille, Dijon, Bordeaux, Rennes, Lille, Lyon ou Strasbourg.

Mais leurs interventions se doublent d’une violence accrue. Ema, observatrice indépendante des pratiques policières en manifestation, l’a remarqué à Paris ce ­week-end : « Les deux rassemblements à la Concorde étaient similaires. La différence, c’était la présence samedi de la compagnie d’intervention avec son commissaire réputé pour sa gestion brutale. J’ai été choquée par les arrestations arbitraires, les charges sur des gens immobiles. On ne cherche pas à sécuriser, mais à réprimer et punir. Parmi les centaines d’interpellés, il y a très peu de poursuites. La suite s’annonce intense… »

Matthieu en témoigne. Samedi soir, après avoir quitté la place de la Concorde pour rentrer chez lui, il se trouve dans le quartier de l’Olympia à proximité d’une cinquantaine de personnes « parties » à la sauvage « mais qui ne représentaient pas de danger. La Brav-M (brigade de répression de l’action violente motorisée) nous a foncé dessus, chargeant tout le monde et interpellant à tour de bras ».

« Les policiers dissuadaient les personnes arrêtées de faire appel à un avocat ou à un médecin  »

Interpellé, le jeune homme a été privé de liberté plus de 20 heures durant, à l’issue desquelles aucune charge n’a été retenue contre lui. « La garde à vue, c’est une maltraitance en soi, souligne-t-il. Mais le plus choquant, c’est que les policiers dissuadaient les personnes arrêtées de faire appel à un avocat ou à un médecin, affirmant qu’ils resteraient plus longtemps. Ce qui est faux. »

Chercheur au CNRS spécialiste de l’usage de la force par la police en France, Fabien Jobard décrypte la nouvelle situation sécuritaire : « Tant que le projet de réforme était au Parlement, il y avait un lieu de discussion. Dès lors que ce lieu n’existe plus, les manifestants qui privilégient les actions plus directes se retrouvent plus nombreux dans les cortèges, plus souvent en première ligne et plus légitimes au regard des autres manifestants. D’autant que dans le même temps, le 49.3 a changé la donne. Depuis 2003, tous les gouvernements avaient fait leur le slogan de Raffarin “la loi ne se fait pas dans la rue mais au Parlement”. Ce n’est plus le cas. C’est le gouvernement qui fait la loi. La vraie radicalisation relève de la perte de confiance dans la démocratie représentative. »

(1) Le prénom a été modifié.

publié le 19 mars 2023

Sur le blocage d’un site pétrolier : « J’aimerais être un révolutionnaire,
mais je ne peux pas »

Antton Rouget sur www.mediapart.fr

Depuis quatre jours, des grévistes contre la réforme des retraites bloquent l’accès d’un important centre de stockage pétrolier, en Loire-Atlantique. Sur place, les manifestants oscillent entre espoir d’un durcissement du mouvement et exaspération face au mutisme du pouvoir.

Quelques volutes de fumée s’échappent encore, ici ou là, de tas de cendres disposés en travers de la route. Mais pas la trace du moindre mouvement à l’horizon, ce samedi 18 mars, dans la zone industrielle de Donges, près de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). La mobilisation s’est-elle déjà éteinte dans ce que l’on présente, à la radio et à la TV, comme un centre névralgique de la contestation contre la réforme des retraites ?

Au bout du bout de la route qui longe la Loire, après le terminal méthanier, et juste derrière le terminal charbonnier, une nouvelle barricade, toujours enflammée celle-là, empêche le passage. Voilà un signe de vie : le début du blocage de la SFDM, un important dépôt pétrolier contrôlé par l’État français, et de la raffinerie Total. Le centre de stockage et l’usine, qui se font face à quelques centaines de mètres du terminal pétrolier, sont non seulement à l’arrêt, mais leur accès est bouché depuis jeudi 16 mars par des manifestants, qui empêchent les camions-citernes de venir s’approvisionner.

Avant de tout bloquer, une centaine de grévistes était parvenue, mercredi soir, à barrer le chemin à un pétrolier de 28 000 tonnes chargé de gasoil, qui n’a pas pu accoster sur le port. Cette action coup de poing a été conduite par des raffineurs et des dockers de la zone industrielle, soutenus par des cheminots et des énergéticiens. Le navire a attendu que le pilote du port habilité à réaliser les manœuvres d’appontement soit dépêché. Il n’est jamais venu. Obligeant donc le bateau à repartir en mer, les cuves pleines.

Ce coup d’éclat a galvanisé les troupes, qui ont décidé en AG d’empêcher la circulation par les voies terrestres également. « Le blocage a été décidé un peu au pied levé », admet Christophe Jouanneau, secrétaire départemental de la CGT Mines-Énergie, venu prêter main-forte à ses collègues de la fédération Chimie. La faute à un concours de circonstances opportun : « La pression est montée mercredi au moment de l’arrivée du pétrolier, qui coïncidait justement avec, dans le calendrier parlementaire, la décision de la CMP [commission mixte paritaire entre députés et sénateurs – ndlr] sur le projet de loi », retrace le syndicaliste, en relevant qu’il « y avait une grosse attente, au sein du syndicat mais aussi dans la population, pour le durcissement du mouvement ». Conséquence : « Dans la nuit, nous étions plusieurs centaines pour tout installer. »

Depuis, sur près de 300 mètres, la route qui mène à l’entrée de la SFDM et de la raffinerie est jonchée de pneus en flamme, de palettes, de troncs d’arbres, grillages, panneaux et autres plots. Deux bouteilles de gaz ont aussi été posées au milieu de la voie. 

Il faut provoquer une pénurie générale d’essence, mettre le bordel partout pour muscler le rapport de force. Aude, 24 ans, mobilisée sur le blocage

Sur le premier barrage filtrant, c’est Yannick, 69 ans, avec son gilet rouge de la CGT, qui tient le rôle de vigile en chef, au milieu d’une équipée hétéroclite d’une dizaine de personnes. Le retraité, ancien salarié sur la zone industrielle, a passé la nuit sous la pluie, ne dormant que quelques heures dans sa voiture. L’ambiance est détendue : grâce à des indiscrétions, les grévistes ont su que les forces de l’ordre, fortement mobilisées à Nantes, n’interviendraient sûrement pas ce week-end pour essayer de les déloger. Yannick partage par ailleurs un autre motif de satisfaction : la diversité du mouvement. « Des gens qui n’ont rien à voir avec la chimie participent au blocage, se réjouit-il. On voit venir des salariés du BTP, des artisans, des jeunes… »

À ses côtés, Maguy, 47 ans, est arrivée le matin depuis La Roche-sur-Yon, à 120 km en voiture. « J’ai été “gilet jaune”, et puis je suis retournée en manifestation contre la réforme des retraites », raconte cette salariée dans le domaine de l’insertion socio-professionnelle. Après avoir vu passer l’annonce du blocage du site de Donges sur les réseaux sociaux, elle n’a pas hésité à venir seule, « même si je ne savais pas ce que j’allais trouver sur place ». « Mon fils est chez son père, je profite d’avoir du temps pour me mobiliser », précise-t-elle également.

Pour Aude, étudiante en formation agricole de 24 ans également présente sur le premier barrage depuis le matin, le choix a été tout aussi limpide : « Il faut provoquer une pénurie générale d’essence, mettre le bordel partout pour muscler le rapport de force, lance la jeune femme, venue depuis la région nantaise avec des proches. Donges, c’est l’endroit où il faut être. »

Le dépôt pétrolier est effectivement un des lieux d’approvisionnement stratégiques en France. D’abord parce que chaque jour, entre 250 et 300 camions viennent y charger l’équivalent de 10 000 m3 de carburant pour fournir les stations-services des centres commerciaux et aires d’autoroute d’une grande partie de la façade ouest du pays.

« Il commence à y avoir des tensions sur les stocks [en station] », croit d’ailleurs savoir un transporteur, venu passer l’après-midi pour soutenir le blocage. Les risques de rupture sont accrus par la situation de la raffinerie Total, dont les stocks sont également rendus indisponibles par le blocage, après deux semaines de fermeture pour un défaut d’alimentation électrique d’origine accidentelle, et l’annonce d’une grève du personnel jusqu’au 24 mars.

En plus de la distribution par camions-citernes, le dépôt pétrolier de Donges – racheté en janvier 2022 par l’État au groupe Bolloré, qui avait sous-investi dans les installations (lire ici notre enquête) – distribue également du carburant par un pipeline tracé, depuis 1956, jusqu’en Moselle, en passant par la région parisienne. L’entreprise en tire d’ailleurs son nom : SFDM pour Société française Donges-Metz.

La compagnie présente une autre particularité, celle de ne reposer que sur très peu de salariés, une vingtaine en tout sur le site de Donges, dont 14 opérateurs. « À chaque mouvement, on compte 100 % de grévistes chez les opérateurs, sauf que la direction appelle des intérimaires en remplacement », déplore Morgan Lemarie, 31 ans, délégué syndical CGT de l’entreprise. « Si on était partis sur une grève reconductible, il n’y aurait eu aucun impact. » À l’inverse du blocage des accès, très efficace.

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