PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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  mise en ligne le 16 juin 2024

Tulkarem, sous le feu
des raids israéliens

Gwenaelle Lenoir sur www.mediapart.fr

En Cisjordanie se déroule l’autre guerre d’Israël, faite d’incursions militaires à répétition. Il ne se passe pas une journée sans que l’armée de l’État hébreu envahisse un camp de réfugiés, une ville ou un village. Reportage dans le nord de la Cisjordanie.

Tulkarem (Cisjordanie).– Sabri a cessé de compter. Il est fatigué d’égrener les dates. « Au moins cinquante », lâche-t-il, quand on lui demande combien de fois l’armée israélienne a mené des incursions dans le camp de réfugié·es de Nour Shams, en bordure de la ville palestinienne de Tulkarem, depuis octobre 2023.

Israël mène aussi une guerre en Cisjordanie, parallèlement à celle qu’il a lancée contre la bande de Gaza après les massacres du 7 octobre 2023 commis par le Hamas et d’autres factions palestiniennes.

Elle est certes moins massive, moins meurtrière. Elle se déroule comme à bas bruit, sans grande attention des dirigeants mondiaux et des médias occidentaux.

Mais pour Sabri et les 12 000 habitant·es de Nour Shams, c’est bel et bien une guerre. Ils ont d’ailleurs surnommé le camp de réfugié·es « le petit Gaza », pour dire l’ampleur des destructions humaines et matérielles.

« Cinquante-sept martyrs sont tombés depuis juillet 2023, la plupart depuis octobre », affirme Sabri ce 8 juin, usant du vocable traditionnel pour désigner les personnes mortes pendant les opérations militaires israéliennes. Un chiffre d’autant plus énorme que cette communauté est soudée par une origine semblable : toutes les familles, qui s’entassent dans les immeubles exigus en béton serrés le long des ruelles pentues, sont originaires de Haïfa.

Toutes ont dû quitter leurs terres et leurs maisons, parfois cossues, en 1948, chassées par les groupes combattants juifs ou par la peur instillée par les massacres. Elles se sont d’abord installées près de Jénine, plus au nord. Mais les tentes ont été balayées par une tempête de neige. Elles se sont alors encore déplacées. Le camp a été établi en 1952, à l’entrée orientale de Tulkarem.

Tulkarem, ville du nord de la Cisjordanie, a comme caractéristique d’être quasiment sur la ligne verte séparant la Cisjordanie et Israël, à l’endroit où l’État hébreu est le plus étroit. Netanya, ville côtière israélienne, est à 15 kilomètres. À vol d’oiseau, car aujourd’hui la cité palestinienne est collée au mur de séparation construit par Israël à partir de 2003. Les quinquagénaires se souviennent qu’ils allaient se baigner dans la Méditerranée. De la mer, les jeunes ne connaissent que l’air gorgé d’humidité salée.

Le message de l’armée israélienne : ni stabilité ni sécurité

Sabri a donné rendez-vous à l’entrée principale du camp. Ce qui a dû être une placette bordée de boutiques est aujourd’hui un amas de ruines. Le petit bâtiment de l’UNRWA, l’agence des Nations unies chargée de l’assistance aux réfugié·es palestinien·nes, est éventré, sa fonction reconnaissable uniquement au drapeau des Nations unies peint sur un des murs à moitié écroulé. À côté, la façade d’un immeuble de plusieurs étages porte des traces d’incendie, le rez-de-chaussée est entièrement brûlé.

Face à lui, un tas de gravats, avec quelques effets à peine reconnaissables au milieu des morceaux déchiquetés de béton et de métal. « Une grande maison de quatre étages, soupire Sabri. Ils l’ont détruite au D9. Avant le 7 octobre. Depuis, c’est pire. »

« Ils » désigne les soldats de l’État hébreu et « D9 », prononcé « Di Nine », un bulldozer énorme et blindé utilisé par les forces israéliennes lors des incursions, engin aussi redoutable que terrifiant, capable de tout arracher et de tout aplanir sur son passage.

À chaque fois, ils détruisent les infrastructures, les conduites d’eau, le réseau électrique, celui d’Internet, les égouts. Ça coûte une fortune que nous n’avons pas. Sabri, comité des services de Nour Shams

Sur un côté de l’ancienne placette, des hommes s’affairent dans des rez-de-chaussée, manient la truelle et le ciment frais, réparent des fils électriques, juchés sur des échelles. Il y avait ici des magasins. Plus loin, les volets métalliques restent tordus, à moitié arrachés, et les boutiques fermées. La vitrine du barbier est constellée d’impacts de balles, mais elle tient encore, et le coiffeur s’affaire à l’intérieur.

La dernière incursion a eu lieu le 4 juin dernier, quelques jours avant notre visite. Alors, une nouvelle fois, les habitants réparent les dégâts comme ils le peuvent. Et Sabri, membre du « comité de services » du camp, équivalent de la municipalité, a dépassé l’épuisement. « Il faut sans cesse recommencer. À chaque fois, ils détruisent les infrastructures, les conduites d’eau, le réseau électrique, celui d’Internet, les égouts. Ça coûte une fortune que nous n’avons pas », soupire-t-il.

Son homologue du deuxième camp de réfugié·es de Tulkarem, plus grand et plus peuplé, fait le même constat. « Nous avons estimé les dégâts pour les infrastructures uniquement à dix millions de dollars. À chaque fois que nous réparons, ils reviennent, et détruisent à nouveau tout », précise Zaki.

Dans le camp de Tulkarem, 180 habitations, 170 magasins et 120 voitures ont été totalement détruits. À Nour Shams, 50 maisons ont été totalement ruinées et 200 sont inhabitables.

Les véhicules cahotent dans la rue principale sur une chaussée de pierres et de sable. Ils soulèvent des nuages de poussière qui recouvrent de gris les quelques arbres. En plusieurs endroits, l’asphalte a été pulvérisé plusieurs fois par les blindés et les bulldozers. Celui de l’avenue principale de Tulkarem qui passe, depuis l’est, devant les deux camps était tout neuf. « En Cisjordanie, le revêtement des routes coûte une fortune car nous manquons de matériaux. Cette route venait juste d’être refaite, grâce à des fonds donnés par l’USAID [l’agence d’aide au développement américaine – ndlr] », souligne avec ironie Ismat Quzmar, économiste.

Dans les deux camps de Tulkarem, les destructions répétées sont telles que l’UNRWA n’a pas les fonds pour réparer.

La répétition des incursions militaires, partout en Cisjordanie mais plus particulièrement dans le nord du territoire, maintient des villes comme Tulkarem, Jénine, Naplouse ou Toubas dans un état d’instabilité et de crainte permanent.

« Les attaques de l’armée israélienne ne datent pas d’hier, et nous avons été très ciblés en 2023 avant même octobre. Mais depuis, cest encore plus dur que pendant la deuxième Intifada », reprend Sabri, devant une école primaire éventrée par le D9 dans le quartier d’Al-Manshiyyeh, à Nour Shams.

Le soulèvement armé palestinien entre 2000 et 2005, ponctué de batailles urbaines et d’attentats suicides, s’était accompagné d’une répression massive. Ainsi, le camp de réfugié·es de Jénine avait été totalement rasé en 2002 lors d’une opération militaire israélienne de grande ampleur. Tulkarem et ses deux camps avaient aussi payé le prix fort. D’autant que l’attentat qui l’avait déclenchée avait été commis par un habitant de Tulkarem.

Des groupes armés locaux, sans direction nationale

La brutalité de l’occupation est encore plus extrême, aujourd’hui, jugent unanimement les Palestiniens et Palestiniennes rencontré·es partout en Cisjordanie. Ce ne sont pas Sabri ou Zaki qui les démontiront.

« Les Israéliens mènent contre nous une guerre de revanche, reprend Sabri. Ils veulent en finir avec les Palestiniens, faire une nouvelle Nakba [“la Catastrophe” en arabe, nom donné à l’expulsion de 700 à 750 000 Palestinien·nes de leurs terres en 1948 – ndlr]. Ils s’en prennent surtout aux camps de réfugiés car ils s’imaginent qu’en finir avec les réfugiés, c’est en finir avec la résistance. »

La « résistance », comme les Palestiniens et Palestiniennes nomment l’ensemble des groupes armés, nous la croisons là, dans une ruelle du camp de Tulkarem, sous la forme d’une dizaine de jeunes hommes minces et très méfiants, près d’une maison brûlée lors du dernier raid de l’armée. Ils s’enquièrent de la nationalité du visiteur étranger, de sa profession, puis le laissent passer, les accompagnateurs, eux-mêmes du camp, servant de garants.

La défiance est d’autant plus grande que l’armée israélienne envoie souvent en éclaireurs des mousta’ribin – mista’arvim en hébreu –, soldat·es d’élite déguisé·es en Palestinien·nes, pratiquant toutes les nuances des dialectes et des manières d’être. Toute personne étrangère, dès lors, devient suspecte.

Ce sont des groupes sans hiérarchie, sans leadership national. [...] ils ne supportent pas de voir l’occupant dans leur camp, leur village ou leur ville. Ibrahim S. Rabaia, chercheur en sciences politiques

À Nour Shams, en voilà cinq, de la « résistance », tranquillement assis autour d’une table basse installée dans une des rues du camp. Trois d’entre eux sont équipés de fusils d’assaut de type kalachnikov visiblement très bien entretenus ou neufs. Deux couteaux de combat sont posés sur la table.

Eux aussi se montrent soupçonneux, et peu bavards. Tout juste consentent-ils quelques phrases, expliquant qu’il n’existe plus de différences entre factions palestiniennes. Ils refusent de dire à quel mouvement ils appartiennent ou se sentent affiliés. « Nous sommes la résistance, et nous ne faisons qu’un, lâche le moins taiseux. Notre objectif est de défendre notre peuple et d’empêcher les sionistes [les soldats israéliens – ndlr] d’attaquer le camp. » Quant aux moyens utilisés : « Nous avons les fusils et nous posons des pièges explosifs », conclut-il.

« La résistance est très différente aujourd’hui des séquences précédentes comme la deuxième Intifada, explique Ibrahim S. Rabaia, chercheur en sciences politiques et originaire de Jénine. Ce sont des groupes sans hiérarchie, sans leadership national. La plupart de ces jeunes sont issus ou proches du Fatah [parti de Yasser Arafat et de Mahmoud Abbas – ndlr] mais ne s’en revendiquent pas. Simplement, ils ne supportent pas de voir l’occupant dans leur camp, leur village ou leur ville. Cette absence de structure pose un problème aux Israéliens : ils ne savent pas qui ils combattent. »

Derrière les jeunes hommes armés du camp de Nour Shams, des affiches collées sur le mur d’une maison, et sur les affiches, des portraits. « Lui, lui et lui, ce sont des innocents, ils n’ont jamais porté les armes, s’énerve l’un d’eux en désignant des visages juvéniles. Et lui, Youssef, il avait 9 ans ! » Un grand portrait en pied d’un enfant souriant est accroché à côté de l’entrée d’une épicerie.

C’était le 19 octobre 2023. Un tir de drone, juste à l’endroit où les jeunes armés ont installé leur table basse. Il a tué douze personnes, dont quatre enfants. Les impacts sont encore visibles, sur le sol et sur les murs.

Depuis, système D contre hautes technologies, le ciel au-dessus des ruelles est caché par des bâches en plastique noir visant à rendre aveugles les drones. Et depuis le 19 octobre 2023, Oum Kaissar est inconsolable. Elle porte en médaillon la photo de son fils Kaissar tué ce jour-là.

Un autre de ses enfants, Mahmoud, 28 ans, a été gravement blessé. La partie droite du crâne enfoncée, il a perdu l’usage de son bras et parle avec grande difficulté. « Les soldats israéliens avait envahi le camp au milieu de la nuit et puis on a cru qu’ils s’étaient retirés, alors j’ai envoyé Kaissar et Mahmoud chercher de quoi manger, raconte Oum Kaissar dans la petite pièce où son mari, gravement malade, gît sur un lit d’hôpital. Mais le drone a tiré. »

Le désastre économique se rajoute à la catastrophe humaine

Mahmoud était carreleur. Jusqu’au 7 octobre, il travaillait en Israël, avec un permis en bonne et due forme. Comme beaucoup de travailleurs de cette ville frontalière.

Tous se sont retrouvés sans emploi et donc sans revenus après le 7 octobre. Dans la famille d’Ahmed, jardinier paysagiste, plus personne ne travaille. « Je trouve à m’employer ici ou là, mais comme personne n’a d’argent, c’est très rare d’avoir des clients, soupire-t-il. Je ne sais pas comment je vais réussir à continuer à financer les études de mon fils aîné, à l’université. »

Certains, comme Eid, du camp de Tulkarem, ont en plus vu leur habitation gravement endommagée pendant une incursion de l’armée israélienne, et n’ont d’autre choix que de louer un autre logement en ville. « Nous venons dans la journée faire de petits travaux pour essayer de réparer ce qui l’est. Mais j’ai perdu mon travail, je dois débourser 1 500 shekels [375 euros] pour le logement de remplacement et je ne reçois aucune aide, alors c’est vraiment très difficile », lâche-t-il.

Le samedi, jour de congé hebdomadaire en Israël, est traditionnellement la journée la plus active de la semaine. Les Palestinien·nes de 1948, citoyen·nes d’Israël, viennent faire leurs courses dans les cités frontalières, Tulkarem et Jénine, beaucoup moins chères, et visiter leur famille élargie.

Mais les points de passage sont fermés et les gens ont peur. Le camp militaire israélien est accolé au mur de séparation, les jeeps, les transports blindés, les bulldozers et le D9 peuvent débouler en quelques minutes.

« Notre vie est suspendue », soupire Sabri, désolé de voir les mères de Nour Shams aller fleurir les tombes de leurs enfants dans le petit cimetière, juste de l’autre côté de la route défoncée par les incursions.

    mise en ligne 12 juin 2024

Palestine : pourquoi l’ONU accuse Israël de
« crimes contre l’humanité »
 

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

C’est la première fois qu’un rapport onusion utilise cette notion pour qualifier les actions de Tel-Aviv en territoire palestinien occupé. Les crimes de guerre du Hamas sont aussi pointès.

« Les crimes contre l’humanité d’extermination, de meurtre, de persécution fondée sur le genre ciblant les hommes et les garçons palestiniens, de transfert forcé, d’actes de torture et de traitements inhumains et cruels, ont été commis » par Israël, vient de rapporter une commission d’enquête de l’ONU, accusant également des groupes armés palestiniens de « crimes de guerre ».

La commission d’enquête de l’ONU a été créée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour, entre autres, enquêter, dans le territoire palestinien occupé, y compris à Jérusalem-Est, et en Israël, sur toutes les allégations de violation du droit international humanitaire et d’atteinte au droit international des droits de l’homme commises depuis le 13 avril 2021 et jusqu’à cette date.

Des critères clairs pour désigner

Si Israël a plusieurs fois été accusé de crimes de guerre, c’est la première fois qu’un rapport utilise la notion de crime contre l’humanité. Le nombre considérable de victimes civiles à Gaza et la destruction massive de biens et d’infrastructures civils sont le résultat inévitable d’une stratégie visant à causer le maximum de dégâts, au mépris des principes de proportionnalité, a détaillé la commission, fustigeant l’utilisation intentionnelle d’armes lourdes dans des zones densément peuplées, mais aussi le fait d’imposer un « siège total » équivalant « à une punition collective à l’encontre de la population civile ».

Sur un autre plan, le document fait état de « formes spécifiques de violence sexuelle et sexiste », dans le but « d’humilier une communauté dans son ensemble et d’accentuer la subordination d’un peuple occupé ». Le rapport s’appuie sur des entretiens avec des victimes, réalisés à distance et au cours d’une mission en Turquie et en Égypte, et sur des documents, dont des rapports médico-légaux et des images satellites.

« Israël doit immédiatement cesser ses opérations militaires et ses attaques à Gaza, y compris l’assaut sur Rafah qui a coûté la vie à des centaines de civils et déplacé à nouveau des centaines de milliers de personnes vers des lieux dangereux, sans services de base ni aide humanitaire », a déclaré dans un communiqué Navi Pillay, présidente de la commission.

Tel-Aviv, qui n’a pas laissé les enquêteurs se rendre sur place, a, une fois de plus, fustigé les conclusions du rapport. La commission d’enquête « a prouvé, encore une fois, que ses actions sont toutes au service d’un agenda politique focalisé contre Israël », a dénoncé l’ambassadrice Meirav Eilon Shahar, représentante permanente d’Israël auprès de l’ONU à Genève.

  mise en ligne le 6 juin 2024

Le peuple palestinien existe,
son État est de droit

Patrick Le Hyaric sur www,humanite,fr

Ce 5 juin est le triste jour anniversaire de cinquante-sept années d’occupation militaire israélienne de la terre de Palestine. Nous parlons ici de l’occupation armée d’un État par un autre, la plus longue de l’histoire. Cinquante-sept années.

Et le président de la République française estime qu’il faut encore attendre qu’arrive un hypothétique moment, prétendument « utile », pour enfin déclarer la reconnaissance officielle de l’État palestinien par la France. Utile pour qui et pour quoi ? Pour permettre au colonisateur, à l’occupant, de poursuivre sa sale besogne ?

Dans la même phrase, il s’est dit « indigné » par les frappes militaires israéliennes contre des civils aux mains nues à Gaza.

Alors combien de morts, combien de vies brisées, combien de jeunesses massacrées, combien de temps faut-il encore attendre ? Nous, nous avons honte. Nous avons mal à la France. Elle a à sa tête un pouvoir qui donne quitus à une coalition de droite et d’extrême droite à Tel-Aviv. Un pouvoir qui refuse un acte politique et juridique majeur qui modifierait le rapport de force en faveur du respect du droit international.

La France doit rejoindre et conforter les 145 États membres de l’Onu qui ont déjà reconnu l’État de Palestine. En rejoignant les onze États membres de l’Union Européenne, qui ont déjà posé un tel acte, la France modifierait la donne mondiale et pousserait les États Unis à faire de même. Notre colère ne nous conduit pas à dire ici que rien ne se fait. Nous nous réjouissons du vote positif de la France à l’Onu, il y a quelques jours, pour que la Palestine soit membre à part entière des Nations Unis. Une fois de plus, les États-Unis y ont opposé leur veto.

L’enjeu est important, car être membre à part entière donne le droit de voter à l’Assemblée générale et donne une certaine influence politique. Dès lors que plus des deux tiers des membres de l’Onu se sont prononcés en faveur de la reconnaissance conformément à la charte des Nations unis, il ne reste plus qu’à faire lever ce veto américain.

Cela compterait. On le voit déjà. En effet, le mouvement qui se développe en France pour la reconnaissance de l’État palestinien a poussé le Premier ministre israélien à s’adresser à nos concitoyens par l’intermédiaire du groupe privé de télévision propriété de Bouygues, TF1-LCI. Nul hasard dans cette intervention de Netanyahu avec la complicité d’un média porte-voix des intérêts du grand capital. Il n’y a eu aucune gêne à faire parler le responsable d’un État qui a fait l’objet d’une sévère ordonnance de la Cour internationale de justice l’enjoignant à stopper son offensive meurtrière à Rafah. Ce même Premier ministre fait l’objet d’une émission d’un mandat d’arrêt international par le procureur général de la cour pénale internationale (CPI). Cela n’a pas gêné TF1. Les enjeux économiques dans la région, dont les immenses réserves de gaz au large des côtes de Gaza et d’Israël sont pour les tenants du grand capital bien plus importants que le droit international.

Mais l’intervention télévisée du Premier ministre israélien est aussi la manifestation d’une certaine fébrilité. Il redoute que la France, membre du conseil de sécurité de l’Onu, reconnaisse officiellement la Palestine comme État.

Tant que nos gouvernements successifs bavardent sur la solution à deux États sans que jamais cela soit suivi d’effets, le pouvoir de Tel Aviv est tranquille pour réaliser dans le vol, le feu et le sang son projet d’annexion totale de la terre de Palestine.

Contrairement à certaines assertions, la reconnaissance de l’État de Palestine est le seul moyen aujourd’hui de donner un peu d’espoir à un processus de paix et de sécurité. À force de bafouer l’Autorité palestinienne, de l’amputer de pouvoirs politiques réels, les dirigeants des institutions européennes et des États-Unis se sont privés d’un interlocuteur susceptible de peser dans les négociations, hier de lever le blocus sur Gaza, et aujourd’hui pour un cessez-le-feu, pour la libération des otages, et pour établir les conditions de la sécurité des citoyens israéliens et palestiniens.

C’est bien le choix du Hamas comme seul « interlocuteur» qui a été promu dans les négociations actuelles. Ce choix de lui donner de l’importance tout en rabâchant qu’il est une organisation terroriste, permet de justifier le massacre des enfants palestiniens innocents. C’est aussi le moyen de laisser se déployer la colonisation-annexion en Cisjordanie et à Jérusalem.

  mise en ligne le 3 juin 2024

Non, Monsieur le Président, le respect du Droit International n’est pas une question d’« émotion »

par C.J.R.F (Collectif de Juristes pour le Respect des engagements internationaux de la France) sur https://blogs.mediapart.fr/

L’Espagne, l’Irlande et la Norvège ont reconnu l’État palestinien. La France ne le fera pas. Du moins pas sous la Présidence Macron, qui a déclaré mardi 28 mai 2024 : « Je ne ferai pas une reconnaissance d’émotion. » La formule est, hélas, emblématique du renoncement total et dangereux de l’exécutif au droit international.

L’Espagne, l’Irlande et la Norvège ont reconnu l’État palestinien. 

La France ne le fera pas. Du moins pas sous la Présidence Macron, qui a déclaré mardi 28 mai 2024 :  « Je ne ferai pas une reconnaissance d’émotion. »

Alors que ces mots étaient prononcés, les citoyens français étaient, eux, plongés dans l’émotion du massacre de Rafah, et de ces images effroyables de réfugiés et déplacés brûlés vifs, nouvelles victimes s’ajoutant à un bilan humain effroyable de ce qui a été présenté comme une opération contre-terroriste, menée faut-il le rappeler par une puissance occupante violant jusqu’aux ordonnances de la plus haute juridiction internationale.

« Je ne ferai pas une reconnaissance d’émotion. »

La formule est, hélas, emblématique du renoncement de l’exécutif au droit international.

Monsieur Séjourné avait déjà posé un seuil moral à ne pas franchir, celui de l'accusation de génocide dès lors qu’il s’agissait de l’« État Juif », au moment où l’Afrique du Sud avait saisi la Cour Internationale de Justice sur le fondement de la Convention sur le Génocide de 1948.

Le même a déclaré que la reconnaissance de l’État n’était pas un tabou

Nous recherchons toujours à cette heure dans le Statut de Rome ou dans la Charte des Nations-Unies une quelconque référence au « seuil moral » et au « tabou ».  En vain.

Lorsque, dans l’affaire « Situation dans l’État de Palestine », le Procureur Karim Khan a requis des mandats d’arrêts contre les dirigeants d’Israël et du Hamas, la France a affirmé son soutien à la Cour Pénale Internationale, à « son indépendance, à la lutte contre l’impunité dans toutes les situations ». Mais il n’a pas fallu attendre très longtemps pour que Monsieur Séjourné déclare qu’il « n’y avait aucune équivalence possible entre le Hamas, un groupe terroriste, et Israël un État démocratique ». Les requêtes du Procureur n’établissait pourtant aucune équivalence, pour la bonne raison que ce n’était pas leur objet, mais la diplomatie française s’est crue contrainte d’alimenter la confusion. La rigueur juridique était donc une fois de plus abandonnée, pour satisfaire les exigences des dirigeants israéliens et de leurs soutiens en France.

Et aujourd’hui, à propos de la reconnaissance de l’État palestinien, le Président de la République attend le « moment utile » et ne veut pas se laisser pas guider par l’« émotion ».

Non, Monsieur le Président, il ne s’agit pas d’émotion mais bien de droit.

Le droit à l’autodétermination du peuple palestinien est bien un… droit, et pas un souhait qu’il vous plairait d’exaucer ou pas. 

Ce droit est établi par les Palestiniens depuis, au moins, le mandat britannique sur la Palestine. Dans le cas de la Palestine, il s’agissait d’un mandat A, pour lequel les nations de ces territoires étaient provisoirement reconnues comme indépendantes, mais recevaient le conseil et l’assistance administrative du mandat jusqu’à ce qu’elles soient capables de l’être. 

Les mandats A de la région sont devenus des Etats assez rapidement, à l’exception de la Palestine confrontée au projet sioniste, et on sait aujourd’hui que le droit à l’autodétermination n’a été mis en œuvre que pour le foyer national juif de Palestine, au terme d’un processus de substitution. La résolution du 29 novembre 1947, qui adopte le plan de partage, permet elle-même au peuple palestinien d’exercer son droit à l’autodétermination.

La suite de l’histoire est connue et ne sera pas rappelée. Le droit à l’autodétermination des Palestiniens n’a jamais pu être remis en cause par Israël et au contraire, il a été depuis maintes fois réaffirmé par les Nations Unies.

Ni la dispersion forcée de la nation palestinienne, ni l’occupation de 1967 n’ont remis en cause l’existence de l’Etat palestinien.

La Palestine est un Etat.

Elle est un État observateur permanent des Nations-Unies depuis le 29 novembre 2012, et son statut vient d’être rehaussé par l’Assemblée générale, à une écrasante majorité, le 10 mai dernier.

Concernant la Cour Pénale Internationale, que la France dit soutenir, on rappellera que le Statut de Rome est entré en vigueur le 1er avril 2015 à l'égard de la Palestine, après que le gouvernement palestinien ait déposé une déclaration en vertu de l'article 12-3 reconnaissant la compétence de la Cour pénale internationale (CPI) pour les crimes présumés commis sur le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, depuis le 13 juin 2014.

Concernant la France, le 2 décembre 2014, l’Assemblée nationale a adopté une résolution « pour la reconnaissance de l’Etat de Palestine », dont les déclarations actuelles de l’exécutif nous obligent à rappeler les termes :

L’Assemblée nationale,

Vu l’article 34-1 de la Constitution,

Vu l’article 136 du Règlement,

Affirme sa volonté de concourir à l’effort international de paix au Proche-Orient ;

Constatant la volonté des peuples israélien et palestinien de vivre en paix et en sécurité ;

Constatant l’échec des tentatives de relance du processus de paix engagées depuis 1991 entre Israéliens et Palestiniens par la communauté internationale ;

Constatant les menaces pesant sur la solution des deux États, et notamment la poursuite illégale de la colonisation dans les territoires palestiniens qui mine la viabilité même d’un État palestinien, malgré les capacités institutionnelles dont s’est dotée l’Autorité palestinienne et la reconnaissance que lui a accordée l’Assemblée générale des Nations Unies ;

Constatant la montée des tensions à Jérusalem et en Cisjordanie, qui menace d’engendrer un nouveau cycle de violence néfaste pour l’ensemble des populations de la région ;

  1. Souligne que le statu quo est intenable et dangereux car il nourrit les frustrations et la défiance croissante entre les deux parties ;

  2. Souligne l’impératif d’une reprise rapide des négociations entre les parties selon des paramètres clairs et un calendrier déterminé ;

  3. Affirme l’urgente nécessité d’aboutir à un règlement définitif du conflit permettant l’établissement d’un État démocratique et souverain de Palestine en paix et en sécurité aux côtés d’Israël, sur la base des lignes de 1967, avec Jérusalem pour capitale de ces deux États, et fondé sur une reconnaissance mutuelle ;

  4. Affirme que la solution des deux États, promue avec constance par la France et l’Union européenne, suppose la reconnaissance de l’État de Palestine aux côtés de celui d’Israël ;

  5. Invite le Gouvernement français à reconnaître l’État de Palestine en vue d’obtenir un règlement définitif du conflit.

C’était en 2014.

Dix ans après, la colonisation israélienne illégale de la Cisjordanie occupée s’étend à vitesse exponentielle et le peuple palestinien subit à Gaza des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, voire de génocide, avec la complicité de plusieurs dirigeants.

C’est cette complicité qui vient de conduire des ONG européennes, avec le soutien d’éminents juristes et de hauts fonctionnaires, à saisir le Bureau du Procureur de la Cour Pénale Internationale d’une demande d’enquête sur Madame Von der Leyen, sur le fondement de complicité, par soutien économique et financier, diplomatique et politique.

En France, le soutien « inconditionnel » apporté à Israël au plus haut sommet de l’Etat, couplé à une répression sans précédent des citoyens et élus portant la voix de la raison, marque hélas un renoncement total et dangereux au Droit International.

Il eût été logique, cohérent et conforme au Droit International, que la France reconnaisse l’État palestinien.

Mais non, ce n’est pas le « moment utile »

Et le Président de la République vient d’exhorter le Président de l’Autorité palestinienne à « mettre en œuvre les réformes indispensables » en vue de la reconnaissance de l’État de Palestine.

La reconnaissance de l’Etat de Palestine n’est conditionnée à aucune réforme, et tout le monde aura compris qu’il s’agit d’un nouveau prétexte pour éviter d’avoir à appliquer le Droit.

En outre, il aurait été utile d’assortir cette nouvelle injonction d’un guide de faisabilité, pourquoi pas intitulé : « Comment réformer des institutions d’un Etat sous occupation militaire ? »

La reconnaissance de l’Etat palestinien n’aurait pas été dictée par l’émotion, mais par l’exigence que devrait avoir la France pour le respect de ses engagements internationaux.

Les dirigeants espagnol, irlandais et norvégien ont eu cette exigence et le 28 mai 2024, ils sont entrés, eux, dans l’Histoire.

<  mise en ligne le 30 mai 2024

Reconnaissance de la Palestine : Macron en retard d’une guerre

Pierre Barbancey su www,humanite,fr

Après la décision forte de l’Espagne, l’Irlande et la Norvège de reconnaissance de l’État de Palestine, tous les yeux se tournent vers Paris, dont la prise de position pourrait entraîner d’autres pays d’Europe. Mais Emmanuel Macron s’empêtre dans ses contradictions, malgré l’urgence.

Israël a furieusement réagi à la décision de l’Espagne, de l’Irlande et de la Norvège de reconnaître l’État de Palestine. Tel-Aviv a immédiatement retiré ses ambassadeurs. Le ministre israélien des Affaires étrangères, Israël Katz, a convoqué les diplomates de ces trois pays, en poste en Israël, à une réunion où ils ont visionné des images de l’incursion du Hamas le 7 octobre comme preuve que leur gouvernement ne devrait pas reconnaître la Palestine, oubliant sciemment que Madrid, Dublin et Oslo ont tous les trois condamné l’attaque de l’organisation islamiste.

Pourquoi Israël freine des quatre fers

C’est dire si les dirigeants israéliens craignent une telle éventualité. Pourquoi ? Parce qu’ils savent que la reconnaissance de l’État de Palestine est un acte de poids pour aider à une solution à deux États. Le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a déclaré, ce 28 mai, que « la reconnaissance de l’État de Palestine n’est pas seulement une question de justice historique », mais aussi « une exigence essentielle si nous voulons tous parvenir à la paix ». À ses yeux, ce mouvement est « le seul moyen d’avancer vers ce que tout le monde reconnaît comme la seule solution possible pour parvenir à un avenir pacifique, celui d’un État palestinien qui vit aux côtés de l’État israélien dans la paix et la sécurité ».

Dans les colonnes de l’Humanité, le député du Sinn Féin à Dublin, Matt Carthy, insistait : « J’espère vraiment que d’autres pays nous emboîteront le pas. Comment l’Union européenne peut-elle parler de droit international, de droit international humanitaire, de la charte des Nations unies ou de la nécessité d’adhérer aux normes démocratiques et aux droits de l’homme lorsque nous facilitons les actions d’Israël grâce à nos traitements préférentiels dans le commerce et l’économie ? »

« Nous devons faire vivre la seule alternative offrant une solution politique à la fois aux Israéliens et aux Palestiniens : deux États, vivant côte à côte, dans la paix et la sécurité », soutient le premier ministre norvégien, Jonas Gahr Store, en lançant un « appel fort » à d’autres pays pour qu’ils rejoignent cette initiative. « Je suis absolument certain que d’autres pays nous rejoindrons bientôt, confiait au Figaro le ministre norvégien des Affaires étrangères, Espen Barth Eide, « et il y en a plus que ceux qui sont évoqués dans la presse ».

Macron à la traîne du Parlement français

De fait, tous les yeux sont maintenant tournés vers la France. Il y a quelques années, un ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne expliquait à l’Humanité, sous couvert d’anonymat, que « si la France reconnaît un État de Palestine, une dizaine d’autres pays de l’UE suivront. Car l’UE elle-même est incapable de prendre une telle décision, notamment parce que l’Allemagne l’en empêchera ». Effectivement, toutes les tentatives en ce sens ont échoué, tuées dans l’œuf, en particulier par Berlin.

En février 2014, l’Assemblée nationale française votait à une large majorité un texte invitant le gouvernement à reconnDes dissensions dans le camp présidentielUne décision reportée jusqu’à quand ?aître l’État de Palestine. Ce qu’aucun gouvernement n’a encore fait. Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron assurait que cette question n’était pas « taboue ». Mardi soir, il a botté en touche depuis l’Allemagne : « Je considère que cette reconnaissance doit arriver à un moment utile, à un moment où elle s’inscrit dans un processus dans lequel les États de la région et Israël se sont engagés, et qui permet, sur la base d’une réforme de l’Autorité palestinienne, de produire un résultat utile. Je ne ferai pas une reconnaissance d’émotion. »

Il a ainsi dévoilé le fond de sa pensée et son positionnement. Il considère que l’État de Palestine ne verra le jour qu’à l’issue d’un processus de paix. Un État de Palestine qui devait déjà exister en vertu des accords d’Oslo signés en 1993. Ceux-ci prévoyaient la reconnaissance d’Israël par l’OLP, la création d’une Autorité palestinienne à Gaza et sur une partie de la Cisjordanie, ainsi qu’une période de transition de cinq ans devant conduire à un État palestinien indépendant. Cela fait donc plus de vingt-cinq ans, depuis 1998, un quart de siècle, que cet État aurait dû exister (et même, depuis 1947, si l’on se réfère au partage de la Palestine mandataire par l’ONU).

Une décision reportée jusqu’à quand ?

« Cela fait maintenant plus de trente ans que les Palestiniens attendent, insiste Dominique Vidal, journaliste et spécialiste du Moyen-Orient. Si, aujourd’hui, le moment n’est pas venu, alors quand ? Faut-il attendre qu’Israël ait complètement ravagé la bande de Gaza et la Cisjordanie pour reconnaître l’État de Palestine ? À ce moment-là, on nous dira qu’il n’y a plus de partenaires palestiniens. Alors que le problème, depuis 2000, est qu’il n’y a plus de partenaires israéliens. Je trouve cette façon, de la part d’Emmanuel Macron, de renvoyer la balle dans le camp palestinien, tout à fait incorrecte. »

Interrogé par le quotidien USA Today, Marc Weller, juriste et professeur de droit international et d’études constitutionnelles à l’université de Cambridge, relève que « les États qui reconnaissent la Palestine disent qu’ils vont changer son statut pour passer d’une entité qui n’est pas encore un État à un véritable État ». Selon lui, les annonces récentes de l’Espagne, de l’Irlande et de la Norvège « sont délibérément formulées pour s’opposer aux affirmations de Netanyahou selon lesquelles il ne peut y avoir de solution à deux États. C’est en fait un outil politique puissant pour aider à isoler le déni d’Israël sur l’État palestinien ».

Des dissensions dans le camp présidentiel

Emmanuel Macron est donc face à ses propres contradictions. Même Jean-Yves Le Drian, son ex-chef de la diplomatie et actuel envoyé spécial personnel au Liban, qui pilote le comité de soutien de Valérie Hayer, la candidate de Renaissance aux européennes, considère que ce geste diplomatique est devenu « indispensable si l’on veut maintenir en vie la solution à deux États ».

Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, rappelle ici qu’« un génocide perpétré par le gouvernement de Benyamin Netanyahou est en cours contre le peuple palestinien » et que « tous les discours qui visent à réduire le peuple palestinien au Hamas ou le peuple israélien au gouvernement de Benyamin Netanyahou sont des discours qui ne conduiront pas à la paix entre ces deux peuples ». Reconnaître immédiatement un État de Palestine, c’est aider à construire une paix juste et durable. Cet État de Palestine est la base du processus de paix, pas son aboutissement.

 

  mise en ligne le 28 mai 2024

Après le massacre à Rafah,
la gauche met la pression sur Macron

Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr

L’indignation suscitée par les frappes israéliennes sur un camp de réfugiés palestiniens met en relief l’inertie de l’exécutif français. De La France insoumise au Parti socialiste, en passant par Les Écologistes et les communistes, les responsables demandent d’avantage que des mots, des sanctions.

Trop court, trop faible, trop tard – au regard d’une guerre qui dure depuis huit mois dans un rapport de force radicalement déséquilibré. Le message lapidaire publié sur le réseau social X par Emmanuel Macron au lendemain des frappes israéliennes qui ont fait au moins quarante victimes – la plupart des femmes et des enfants – dans un camp de réfugié·es près de Rafah, a mis une fois de plus en relief l’inertie de l’exécutif face au massacre des Palestinien·nes.

« J’appelle au plein respect du droit international et au cessez-le-feu immédiat », a écrit le président de la République, en se disant « indigné », mais sans évoquer la moindre sanction. À ce jour, le chef de l’État n’a toujours pas décrété d’embargo sur les armes livrées à Israël (le gouvernement argue que ces livraisons ne concernent que « les capacités défensives et le Dôme de fer ») et se refuse à reconnaître l’État de Palestine. 

Il fait ainsi preuve d’une insoutenable légèreté au regard des images choquantes diffusées le 26 mai, montrant l’atrocité du bombardement. Ces images ont haussé d’un degré supplémentaire l’indignation collective face aux crimes de guerre commis par le gouvernement israélien de Benyamin Nétanyahou, qui ont fait au moins 36 050 morts, essentiellement des civil·es, selon le ministère de la santé du Hamas, en réponse à l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre. 

Dès le 26 mai au soir, des élu·es de gauche se sont fait l’écho de ces événements en plaidant pour sanctionner concrètement Israël. « Toutes les pressions doivent être employées pour faire cesser cette abomination », a écrit Jean-Luc Mélenchon, fondateur de La France insoumise (LFI), énumérant un certain nombre d’entre elles : « Rupture de la coopération avec le gouvernement Nétanyahou et son économie, embargo sur les armes, reconnaissance de l’État de Palestine. Macron ne fait rien. Pas en notre nom ! » Les député·es LFI ont été les plus prompts à réagir à ce sujet sur X. 

Depuis la décision, en janvier, de la Cour internationale de justice (CIJ) ordonnant à Israël d’empêcher un génocide à Gaza, LFI dénonce la commission d’un crime de « génocide » en Palestine. Le bombardement du camp de réfugié·es près de Rafah, que l’armée israélienne justifie par « l’utilisation de la zone par le Hamas », sonne pour le parti comme une confirmation de ses alertes, qui ont parfois été critiquées.

La présidente du groupe insoumis à l’Assemblée nationale, Mathilde Panot, qui a relayé les images du carnage, a ainsi réagi de ce seul mot dans la nuit : « Génocide. » « Que la honte s’abatte sur nos gouvernants qui peuvent agir mais détournent les yeux par lâcheté coupable », a-t-elle ajouté. 

La passivité d’Emmanuel Macron mise en cause

Toutes et tous sont en proie au scepticisme sur un éventuel changement d’attitude de la France, mais les événements donnent néanmoins plus de force à leurs revendications. « C’est un massacre de plus, mais ce n’est pas le premier, y compris avec des images. Macron parle mais il n’y a pas d’actes », regrette ainsi Éric Coquerel, député LFI, interrogé par Mediapart. « Que faut-il pour qu’on aille plus loin ? Cela me désespère un peu », poursuit-il.

Depuis lundi matin, la gauche dans son ensemble réclame des comptes à Emmanuel Macron. « La France et l’Union européenne doivent opérer une rupture en urgence dans leur action diplomatique pour stopper ce massacre : respect du droit international et sanctions, cessez-le-feu, libération des otages, reconnaissance de la Palestine », a écrit la secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, critiquant la vacuité du communiqué présidentiel et rappelant que, deux jours plus tôt, la CIJ demandait à Israël d’arrêter « immédiatement » son offensive militaire à Rafah.

« Que fait la France pour mettre [Nétanyahou et son gouvernement d’extrême droite – ndlr] hors d’état de nuire ? Rien. Passivité coupable », a également accusé Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste français (PCF). 

C’est la suite logique de l’impunité dans laquelle la furie destructrice de Nétanyahou a été laissée depuis quelques années. Elsa Faucillon, députée communiste

Si la pression est telle, c’est aussi qu’Emmanuel Macron dispose de leviers qu’il n’active pas. Le 28 mai, l’Espagne, l’Irlande et la Norvège vont officiellement reconnaître l’État de Palestine. Elles espéraient ​​entraîner avec elles d’autres pays de l’Union européenne (UE) mais, pour l’instant, leur initiative est restée cantonnée. La reconnaissance de la Palestine n’est « pas un tabou », mais ce n’est pas le bon moment, a prétendu Stéphane Séjourné, chef de la diplomatie française, dans une déclaration écrite à l’AFP.

Des voix s’élèvent pourtant jusque dans le camp présidentiel pour se ranger du côté de celle-ci. L’ancien ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, dont la voix reste influente, la juge « indispensable », a-t-il déclaré au Parisien le 24 mai. 

« Je crains que la France finisse par être obligée de le faire avec trois trains de retard et que ça perde de sa force, regrette la députée communiste Elsa Faucillon. C’est l’illustration du fait que Macron est empêtré dans sa ligne stratégique vis-à-vis d’Israël et de la Palestine. C’est la suite logique de l’impunité dans laquelle la furie destructrice de Nétanyahou a été laissée depuis quelques années. » Selon elle, les menaces réputationnelles n’ont aucune efficacité contre le premier ministre israélien, il faut donc passer un cap dans les sanctions et travailler à son « isolement »

Un manque de mobilisation européenne

Le fait que la Cour pénale internationale (CPI) a requis, le 20 mai, des mandats d’arrêt contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son ministre de la défense Yoav Gallant, aurait ainsi pu être davantage soutenu. « Mais la position de la France a été timorée, remarque Elsa Faucillon. C’est pourtant un point d’appui dans le droit international, pourquoi la France ne s’en saisit pas ? » 

Depuis le 7 octobre, force est de constater que même le fait d’imposer le mot d’ordre du cessez-le-feu ou des corridors humanitaires à Gaza n’a été possible que grâce à la mobilisation de l’opinion publique française et internationale, après que des journalistes et des humanitaires ont été tués. Un retard à l’allumage qu’Elsa Faucillon n’attribue pas qu’à la France, mais qui ne l’épargne pas : « Les réactions des dirigeants des principales puissances occidentales sont toujours largement en dessous de la révulsion que les images devraient provoquer, et qu’elles provoquent effectivement chez les peuples de ces puissances occidentales. »

Interrogée par Mediapart, la porte-parole du Parti socialiste (PS) Chloé Ridel, qui plaide notamment pour que l’UE suspende son accord d’association avec Israël, est alignée avec l’idée qu’Emmanuel Macron n’est pas à la hauteur du rôle que la France pourrait jouer pour parvenir à un cessez-le-feu. 

« On n’active pas les moyens de pression nécessaires », observe-t-elle, en notant par exemple que le président de la République n’a pas tenté, lors de son déplacement en Allemagne, de détourner son homologue Olaf Scholz de sa position de déni sur les massacres en cours en Palestine. « Il est pris à défaut de son manque de mobilisation européenne sur le sujet », dénonce encore la socialiste, en rappelant pourtant que des alliés existent, de Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, à António Guterres, secrétaire général des Nations unies. L’UE avait pris des sanctions, en avril, contre des colons israéliens pour « de graves violations des droits de l’homme », preuve qu’une action concrète est possible. 

Par ailleurs, depuis le mois de février, les gauches convergent pour réclamer « un embargo sur la fourniture d’armes et de composants militaires à Israël », selon les mots de Mathilde Panot à l’Assemblée. Des ONG, dont Amnesty International, sont montées au créneau pour le réclamer, tant sur le plan judiciaire que par lettre ouverte, en vain. 

Pour le député LFI Éric Coquerel, seules des sanctions économiques seraient à même de faire céder le gouvernement de Benyamin Nétanyahou, comme autrefois un boycott citoyen puis étatique avait conduit à la libération de Nelson Mandela et à la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Elsa Faucillon, qui est restée « pétrifiée » devant les images du 26 mai, conclut : « On ne peut pas attendre des mois devant des corps calcinés, brûlés vifs, sur la décision d’un gouvernement qui donne des ordres à son armée. »


 


 

Après les bombardements à Rafah, dans la mobilisation parisienne : « Des sanctions, des sanctions, des sanctions »

Manuel Magrez sur www.mediapart.fr

Une foule massive de manifestants a gagné les rues de Paris dans la soirée du lundi 27 mai, à l’appel de plusieurs collectifs, après les bombardements ravageurs d’un camp de réfugiés à Rafah.

Dans les rues de la capitale, la stupeur a laissé un court instant la place à l’enthousiasme. Dans la foule, les sourires se dessinent sur les visages, dans un sentiment contradictoire au vu de l’enjeu, mais tout le monde est trop heureux de voir autant de drapeaux palestiniens flotter dans le ciel parisien. En ce début de soirée, lundi 27 mai, plusieurs milliers de manifestant·es se sont rassemblé·es place Saint-Augustin, dans le chic VIIIe arrondissement de Paris. Mot d’ordre initial : rallier à pied l’ambassade d’Israël, en réaction au bombardement par Tsahal d’un camp de réfugié·es à Rafah la veille.

L’attaque, qui a fait 45 morts et plus de 200 blessés selon le bilan du ministère de la santé de la bande de Gaza, administrée par le Hamas, a bousculé tous les manifestants sur place, à l’image de la communauté internationale pour une fois quasi unanime. Le gouvernement israélien, lui, a réagi dans l’après-midi, concédant simplement une « erreur tragique ».

Alors, dans les rues de Paris, ils étaient 10 000 à s’être rassemblés pour crier leur colère, selon les chiffres de la préfecture de police, que tout le monde met en doute ici. La place est noire de monde, il faut jouer des coudes pour se frayer un chemin. Des drapeaux palestiniens flottent un peu partout, parfois sur le dos de manifestant·es, un peu plus loin hissés sur les abribus. Le tout est quadrillé par les CRS, qui ont déployé un canon à eau pour barrer l’avenue qui mène à l’ambassade d’Israël, à laquelle les manifestant·es ne pourront pas accéder de toute la soirée.

L’ampleur de la manifestation impressionne d’autant plus ses participant·es que le mot d’ordre a été donné il y a moins de vingt-quatre heures. « On voyait des posts d’appel à la mobilisation partout, tout le monde les partageait », témoigne Amel, impressionnée par la réponse.

Keffieh rouge sur les épaules, Sarah observe la scène hissée sur le bord d’un trottoir pour tenter de deviner jusqu’où s’étend la foule. Pour elle, c’était « plus que nécessaire de venir ici aujourd’hui ». Alors elle a complètement chamboulé son agenda du jour pour se dégager ce temps précieux. « On a tendance à penser que notre petite personne n’a pas de pouvoir. Mais il faut être ici, mettre la pression », insiste la Parisienne.

Celle qui suit de près la situation à Gaza n’a qu’un mot pour décrire ce qu’elle a vu : « abominable ». Car comme toutes et tous ici, elle a vu les images prises juste après les bombardements, montrant des cadavres calcinés, parfois même décapités. Sarah se les ressasse, et espère même « que ces images ont pu se propager », comme pour servir de déclic.

Lacrymogène

Ce sont ces mêmes images, qui ont circulé toute la nuit sur les réseaux sociaux, qui ont poussé Khadidja à participer à la première manifestation de sa vie. « Dans ma vie, j’ai vu beaucoup de guerres, j’ai lu des choses à propos de guerres, et là j’ai vu ces images. On s’attaque à des enfants, c’est intolérable », clame-t-elle. À ses côtés, Jade brandit l’autre bout de la pancarte en carton qui dit « Stop au génocide ». Si elle n’en est pas à la première manifestation de sa vie, elle ne s’était rendue à aucune de celles dédiées au soutien au peuple palestinien, la faute à la « peur de manifester ».

Devant les cars de CRS, Amina a les yeux rougis par la salve de gaz lacrymogène qu’elle vient de subir. Le désagrément est loin de la décourager. « Je participe à ma première manifestation, mais certainement pas la dernière », annonce-t-elle.

Elle et sa camarade Emma se sont grimées pour l’occasion. Au feutre rouge, les étudiantes ont écrit « free » sur les joues, et « Palestine » sur le front. « Jusqu’ici, je me sentais tellement impuissante que j’avais arrêté de regarder les images de Gaza. Cette impuissance était insupportable. Cette fois-ci, c’est le trop-plein », justifie l’étudiante, qui a « été socialisée à la lutte pour la Palestine depuis jeune ».

À quelques pas de la cohue, la famille de Fadila renoue aussi avec ses réflexes de manifestation. Les quatre habitants de Corbeil-Essonnes s’étaient mobilisés une fois au tout début des bombardements sur la bande de Gaza. « On a assisté à un pic de barbarie tout à fait insupportable, alors on se devait d’être ici. Ce matin, avant même de savoir si un rassemblement allait être organisé, on s’est dit qu’il fallait qu’on se mobilise », plaide Fadila.

Leïla, l’une de ses deux filles, a été encore plus convaincue de l’intérêt de cette manifestation par le traitement médiatique réservé à l’épisode tragique de la nuit passée. « Au JT, ils ont passé dix minutes à parler d’un youtubeur et une minute seulement de Rafah », s’émeut l’adolescente.

Non loin de là, Sarah observe la foule avec un brin de soulagement. La mobilisation est pour elle à la hauteur de l’enjeu. Celle qui a été de « presque toutes les manifestations depuis octobre » arbore fièrement son pin’s « Free Gaza » sur sa veste grise. « Ces derniers temps, il y avait moins de monde aux manifestations, et c’est normal », explique la Parisienne de 23 ans. Mais cette « remobilisation », elle la croit pérenne.

« Faire pression sur le gouvernement français »

De toute façon, c’est sa seule arme. « L’objectif, il est de faire pression sur le gouvernement français », précise Sarah. « C’est assez décevant de voir que le gouvernement français ne veuille pas se mouiller, contrairement à l’Espagne et l’Irlande [qui ont officiellement annoncé vouloir reconnaître l’État palestinien – ndlr]. On attendait mieux de la France », défend la jeune femme.

Au niveau du camion sono, au milieu de la place, le son de cloche est le même. « Des sanctions, des sanctions, des sanctions », clame la foule, répétant les mots d’une militante juchée sur une estrade, micro en main. « On a bien pris ces dispositions pour la Russie, alors il faut les prendre maintenant contre Israël », répond Sabrina Sebaihi, députée écologiste des Hauts-de-Seine juchée elle aussi quelques instants plus tard sur l’estrade.

« Israël assassin, Macron complice », a alors scandé la foule tout au long de la longue déambulation dans les rues de Paris, pour mettre la pression à sa manière. Des heures durant, des groupes scindés ont défilé dans les rues de la capitale parfois sans trop savoir où aller, en passant devant la gare Saint-Lazare, l’église de la Madeleine ou encore l’Opéra Garnier, sous l’œil amusé des touristes.

Au bout de trois heures de rassemblement et de déambulation sans incident apparent, les forces de l’ordre ont voulu sonner la fin de la manifestation à coups de gaz lacrymogène et de tentative de blocage des cortèges maigrissant. En vain jusqu’à une heure avancée de la soirée.

Observant la scène sur le bord de la route, un syndicaliste venu avec quelques camarades manifester se réjouit de voir « ces jeunes mobilisés en très grand nombre. Le président n’est pas près de les faire rentrer chez eux ». Le syndicaliste a une image en tête : « Il y a une expression qui résume bien la situation dans ce genre de cas. Il est plus facile de faire sortir le dentifrice du tube que de l’y faire rentrer. »

mise en ligne le 26 mai 2024

Montpellier : 500 personnes manifestent pour la Palestine malgré l’interdiction d’un premier rassemblement

sur https://lepoing.net/

Environ 500 personnes ont manifesté ce samedi 25 mai en soutien au peuple palestinien, malgré la confusion apportée par l’interdiction d’un premier rassemblement plus tôt dans la journée.

C’est encore sur les marches de l’Opéra Comédie que des centaines de personnes se sont retrouvées en fin de journée ce samedi 25 mai, pour manifester leur solidarité avec le peuple palestinien. Les prises de parole ont débuté à l’arrivée sur la Comédie des membres du groupe « Wheels of Justice », partis de la fac de sciences. Deux personnes se sont relayées pour expliquer la démarche du groupe : « Nous avons choisi le vélo pour symboliser le fait que la roue de la justice doit se remettre à tourner. Et en soutien aux Gaza Sunbirds, une équipe de paracyclistes qui ont réalisé l’exploit de venir jusqu’à Paris en vélo. Nous organiserons prochainement de nouvelles déambulations à vélo, auxquelles tout le monde peut participer, il suffit d’un vélo, d’un keffieh et d’un drapeau palestinien. » Le groupe a un compte Instagram sur lequel on peut se tenir informés de leurs actions, ici.

Des militant.es du groupe Boycott Désinvestisssements Sanctions de l’Hérault (BDS 34) ont ensuite pris la parole : « La Cour Internationale de Justice a ordonné vendredi 24 mai l’arrêt des bombardements et des actions militaires sur Rafah. Malgré ça l’armée israélienne continue ses exactions, avec des dizaines de morts chaque jour. Mais les mobilisations dans le monde, bien que plus fortes dans les pays du Sud global qu’en Occident, portent leurs fruits. L’Espagne, l’Irlande et la Norvège ont récemment reconnu l’existence d’un État palestinien. »

Avant de revenir sur l’interdiction d’un premier rassemblement montpelliérain prévu sur la Comédie toute la journée : « La préfecture a émis un arrêté d’interdiction de notre occupation de la Comédie, sans que la manifestation de ce soir soit elle empêchée. Ce qui explique certainement que nous soyons moins nombreux aujourd’hui à cause de la confusion provoquée. Ce matin la police nationale est passée plusieurs fois pour chercher à disperser notre rassemblement sur la Comédie. La troisième fois ils sont venus avec l’arrêté dans les mains, et en nous menaçant de poursuites pénales. Nous avons donc décidé de démonter le barnum. »

L’ Association France Palestine Solidarité (AFPS) a ensuite fait une intervention pour dénoncer les entraves à la liberté d’expression sur la question palestinienne : « Sur Montpellier il y eu des interdictions de banderoles, de conférences, de manifestations et de rassemblements, sur des prétextes fallacieux comme des risques de troubles à l’ordre public, alors qu’aucune mobilisation pour la Palestine à Montpellier n’a suscité le moindre désordre. » José Luis Moraguès, militant de BDS 34, passera d’ailleurs en procès pour diffamation après une plainte déposée par le sénateur PS Hussein Bourgi pour la diffusion de cette affiche. Ce sera le jeudi 6 juin, un rassemblement solidaire est déjà prévu à 13h30 devant le Tribunal Judiciaire, place Pierre Flotte.

L’AFPS a ensuite continué en parlant de la situation en Cisjordanie : « L’insupportable massacre en cours à Gaza masque la situation en Cisjordanie. Israël profite que tous les yeux soient rivés sur Gaza pour poursuivre sa politique de colonisation en Cisjordanie. Des bâtiments sont incendiés, plusieurs centaines de palestiniens de Cisjordanie ont été tués. Des avant-postes sont mis en place pour voler les terres aux palestiniens. Nous demandons l’arrêt de la colonisation de la Cisjordanie, l’arrêt du blocus à Gaza, un cessez le feu immédiat, des sanctions contre Israël, l’arrêt des livraisons d’armes, l’arrêt du génocide à Gaza. »

La manifestation, forte d’environ 500 personnes, a ensuite démarré en direction de la gare Saint-Roch. Un arrêt a été marqué devant le Mac Donald’s, pour appeler au boycott de la chaîne de fast food accusée d’avoir des restaurants dans les territoires occupés et d’envoyer de la nourriture aux soldats israéliens. Le défilé a ensuite rejoint Plan Cabanes par les boulevards du Jeu de Paume et Gambetta, avant de remonter sur le Peyrou et de rejoindre la Comédie via la préfecture et la rue de la loge.

Prochain rendez-vous : les 24h des quartiers populaires contre le génocide. Dès le matin du vendredi 31 mai, des militants sillonneront les Zones Libres d’Apartheid Israélien (ZLAI, des zones où de nombreux commerçants ont choisi le boycott) de la Paillade. Le soir un grand meeting aura lieu sur le Grand Mail à 18h, en présence de militants palestiniens, de militants de Marseille, et du groupe de juifs antisionistes Tsedek. Le lendemain un tournoi de foot pour les enfants aura lieu, puis une manifestation s’élancera à 16h des Hauts de Massanne pour traverser La Paillade en défilant dans le plus de rues possible. De plus amples informations seront disponibles prochainement.

  mise en ligne le 27 mai 2024

Kanaky-Nouvelle-Calédonie : « Nous demandons
un envoyé spécial de l’ONU »

Benjamin König sur www.humanite.fr

Il en est beaucoup, y compris à gauche, qui voudraient que le dossier de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie demeure strictement franco-français. Mais, comme pour tous les territoires colonisés de la planète, il s’agit d’abord de droit international, comme le rappelle Mickaël Forrest, de l’Union calédonienne.

Alors qu’Emmanuel Macron, à Nouméa, n’a pas annoncé le retrait du dégel du corps électoral et parle en priorité de « rétablissement de l’ordre républicain », le monde regarde d’un œil inquiet la situation en Kanaky-Nouvelle-Calédonie (KNC). Laquelle relève du droit international, et non pas de ce seul « ordre républicain ». Entretien avec l’homme chargé du suivi des relations extérieures dans le gouvernement collégial calédonien, à majorité indépendantiste, dirigé par Louis Mapou.

Vous revenez d’une réunion de travail des Nations unies à Caracas, au Venezuela, au sein du comité de décolonisation. Quelle voix portez-vous lors de ces échanges diplomatiques ?

Mickaël Forrest : Un des articles de l’accord de Nouméa stipule que les Nations unies sont informées et doivent suivre le processus de décolonisation. D’autre part, la Kanaky-Nouvelle-Calédonie a été réinscrite le 2 décembre 1986 sur la liste des Nations unies des territoires à décoloniser.

Tous les ans, l’Assemblée générale de l’ONU adopte une résolution concernant ces 17 territoires, parmi lesquels la Polynésie française, Guam, le Sahara occidental, Gibraltar, etc. Je suis parti de KNC vingt-quatre heures avant le début des révoltes, invité par le comité spécial de décolonisation des Nations unies (créé en 1961, il comprend 29 membres – NDLR) à un séminaire régional.

Quelle était la teneur des discussions ?

Mickaël Forrest : Il s’agissait de la deuxième des cinq dates annuelles qui constituent les étapes du travail du comité. Ce séminaire régional se tient une fois par an, soit dans les Caraïbes, soit dans le Pacifique : l’année dernière en Indonésie, cette année au Venezuela. En juin, nous entrerons sur le fond des thèmes abordés, avec la session annuelle du comité, à New York. Le député Jean-Paul Lecoq y participe d’ailleurs. Puis le comité présente un rapport à l’Assemblée générale.

Avez-vous abordé la situation en Kanaky-Nouvelle-Calédonie lors de ces échanges dans le cadre de l’ONU, qui semble-t-il regarde les événements d’un œil inquiet ?

Mickaël Forrest : Bien sûr, et nous avons fait en sorte qu’ils s’inquiètent un peu plus. J’ai demandé au nom de notre gouvernement plusieurs mesures, à commencer par une mission de visite du comité spécial sur notre territoire, ce qui permet d’apprécier au plus près la situation. Depuis 2015, neuf missions d’observation électorale ont été dépêchées en KNC, car nous dénonçons toujours ce que nous considérons comme une fraude électorale organisée par l’État français avec la venue massive de métropolitains, ce qui continue de noyer le peuple kanak.

Cette année, j’ai demandé une médiation internationale, car cela fait plusieurs mois que le dialogue est coupé entre les parties. Ainsi que la nomination d’un envoyé spécial de l’ONU (nommé par le secrétaire général des Nations unies, à l’instar de Francesca Albanese pour la Palestine – NDLR), une personne neutre qui pourrait aider à renouer le dialogue et poser un cadre politique transparent.

Une représentante du FLNKS était également présente, pour exposer les arguments du mouvement indépendantiste. Une fois n’est pas coutume, plusieurs personnes du camp anti-indépendantiste, des proches de Mme Backès et de M. Metzdorf, étaient également présents. Visiblement, ils découvraient le comité spécial et n’ont bien sûr pas parlé de décolonisation. Pour utiliser un proverbe transposé en français, je dirais qu’ils sont venus planter de la vigne dans une terre préparée pour des poireaux… Cela a été mal perçu par les membres du comité.

Le premier ministre du Vanuatu, au nom du Forum des îles du Pacifique, vous a apporté son soutien. L’Australie dit être « attentive » à la situation et évacue ses ressortissants. Quelles sont vos relations avec les pays voisins ?

Mickaël Forrest : Au Venezuela, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, un État important de la diplomatie régionale, a délivré un discours clair pour que le comité adopte les mesures nécessaires afin que notre droit à l’autodétermination soit effectif. Au sein du Pacifique, le premier appui est celui du Groupe fer de lance mélanésien (GFLM, alliance regroupant les îles Salomon, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, le Vanuatu, les Fidji, l’Indonésie et le FLNKS, créé en 1988 et proche du Mouvement des non-alignés – NDLR).

Je participe à une mission avec 16 autres ministres des pays du Forum des îles du Pacifique (FIP, organisation régionale fondée en 1971 qui comprend tous les pays d’Océanie, plus la Polynésie et la KNC depuis 2016 – NDLR) pour renforcer les liens avec d’autres pays, notamment Singapour. À cette occasion, nous avons beaucoup échangé sur la situation actuelle en KNC. De nombreux pays, ONG et organismes internationaux du Pacifique ont dénoncé l’action de la France sur notre territoire.

Sur le fond, la question est-elle celle du viol du droit international par la France ?

Mickaël Forrest : Oui, tout à fait. La KNC n’est plus une affaire interne à l’État français. Je vais me rendre bientôt en Europe pour discuter également avec des leaders indépendantistes du continent qui nous soutiennent depuis plusieurs décennies : basques, catalans, corses… Nous aborderons le sujet des élections européennes : même si pour le peuple kanak cela ne veut pas dire grand-chose, ce scrutin revêt des enjeux politiques forts, y compris pour nous. Il existe des jeux politiques par rapport à nous.

Que répondez-vous aux accusations d’ingérence de la part de l’Azerbaïdjan ou de la Chine ?

Mickaël Forrest : Il faut revenir à des choses claires : la meilleure réponse est celle de M. Victorin Lurel, l’ancien ministre PS des Outre-mer, qui dit que la France n’a jamais su décoloniser. Et l’État français a des projets pour l’axe indo-pacifique. Notre gouvernement n’a aucune difficulté avec quelque pays que ce soit.

La Chine, par exemple, est notre premier partenaire commercial, elle achète notamment 80 % de notre nickel. Quand on veut avoir une lecture géopolitique, il faut l’avoir également en matière économique, sociale, culturelle, etc. Quant à l’Azerbaïdjan, il présidait le Mouvement des non-alignés, qui nous a toujours soutenus et dont nous sommes membres observateurs. Pour nous, dans notre situation coloniale, ce sont des soutiens anciens, qui nous accompagnent dans notre lutte.

   mise en ligne le 24 mai 2024

Elias Sanbar : « Israël mène
une guerre totale à Gaza »

Muriel Steinmetz sur www.humanite.fr

L’ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco publie un livre écrit à chaud sur la situation de son pays en proie à un conflit qui, selon lui, peut déboucher sur le « transfert » définitif de son peuple.

Une grande voix de la Palestine répond à nos questions. Il s’agit de l’écrivain Elias Sanbar, engagé dès 1967 dans le mouvement national palestinien. On lui doit de nombreux ouvrages sur l’histoire et la culture de son pays natal, qu’il ne cesse de défendre et illustrer à l’échelle internationale. Il a occupé, de 2006 à 2021, la fonction d’ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco après avoir participé à la conférence de paix de Madrid en 1991, puis aux négociations bilatérales à Washington.

Il a été, de surcroît, de 1994 à 1997, chef de la délégation palestinienne aux négociations de paix sur les réfugiés. De 1980 à 2006, il a animé l’importante Revue d’études palestiniennes (éditions de Minuit). Il sort, ces jours-ci, un livre qu’il a écrit intitulé la Dernière Guerre ? Palestine, 7 octobre 2023-2 avril 20241. Ami et traducteur du poète Mahmoud Darwich, il en cite, en conclusion, ces vers déchirants : « Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu’ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts. »

Dans ce livre, vous revenez aux sources historiques du conflit…

Elias Sanbar : La guerre actuelle a trois éléments qui la rendent identique à l’autre, originelle, commencée le 29 novembre 1947, au moment de l’adoption du plan de partage de la Palestine, terminé le 14 mai 1948, lorsque les premiers soldats arabes sont entrés sur le territoire palestinien, à la proclamation de l’État d’Israël. À ce moment-là, nous, Palestiniens, étions déjà réfugiés. Le pays avait déjà été vidé. L’essentiel de la Nakba (l’expulsion de près de 800 000 Palestiniens – NDLR) a eu lieu durant ces cinq mois et demi.

Le « transfert » – le mot est de Ben Gourion – et le remplacement ont déjà eu lieu. Cette première guerre s’est soldée par la défaite du camp palestinien. La Nakba est déjà terminée quand les soldats arrivent avec l’idée de récupérer la Palestine. Elle est déjà perdue. Or, on présente notre expulsion comme la conséquence d’une agression arabe.

Quel projet final guide le gouvernement d’extrême droite israélien aujourd’hui ?

Elias Sanbar : Il n’en a pas. Il y a une explication qu’on retrouve partout : cet homme, Benyamin Netanyahou, n’a d’autre projet que de rester au pouvoir. C’est un peu court ! Le crime de guerre commis par le Hamas le 7 octobre n’était pas un débordement d’action incontrôlée. Je n’en fais pas l’éloge. Il a été conçu pour passer des bombardements habituels orchestrés par Israël à un embourbement de l’armée israélienne à Gaza. Cette stratégie a été menée avec une profonde connaissance de la société israélienne.

Il savait qu’en frappant une société convaincue d’être en danger de disparition, rien ne se solderait par une riposte simple. Israël a repris la main en menant une guerre totale à Gaza. Y ont été ajoutés d’autres champs de bataille : Cisjordanie, Jérusalem-Est, réfugiés de 1948… Le slogan de 1948, « Il est temps de terminer ce que Ben Gourion n’a pas achevé », a été repris.

Que n’a-t-il pas achevé ? Le « transfert » de la Cisjordanie, le « transfert » de Gaza, le « transfert » des 152 000 Palestiniens restés dans ce qui allait devenir Israël et le règlement définitif des 800 000 réfugiés de 1948, qui sont aujourd’hui 6 millions. Le concept de « jour d’après » est celui d’une Palestine totalement « nettoyée ». Le projet en cours est voué à l’échec. Israël n’arrive pas à achever le travail de Ben Gourion et il ne le terminera pas.

Pourquoi ?

Elias Sanbar : Israël existe et a produit une entité, l’Israélien, qui est juif, mais qui n’est pas LE juif. C’est fondamental. Les Israéliens sont à 80 % de religion, d’idéologie, d’identité juive mais ce ne sont pas les juifs. Aujourd’hui, quand on parle d’Israéliens – lesquels ont une mentalité coloniale –, les gens s’imaginent que vous parlez de Freud, de Mahler, de Walter Benjamin, d’Hannah Arendt, de Spinoza… Non ! Ceux-là étaient des Européens juifs. Cette confusion a donné une forme d’immunité aux actions inacceptables d’Israël. Cette guerre est en train de faire voler en éclats l’idée de l’armée la plus morale du monde.

« Tu restes, tu meurs. Tu pars, tu vis. »

La seconde chose, c’est la question du sentiment d’être en danger. Si Israël était vraiment en danger, la totalité des grandes puissances de la planète débarqueraient pour le sauver. Par contre, dans le ressenti israélien – qui est une réalité –, les gens réagissent comme s’ils étaient en danger de disparition réelle. En face, les Palestiniens, eux, sont en train de disparaître. De part et d’autre, le conflit prend la forme d’une question de vie ou de mort. L’idée de deux États, ce pour quoi nous nous sommes battus, moi le premier, n’est plus sur la table. Ils veulent finir le travail !

Une Nakba bis ?

Elias Sanbar : Plutôt un parachèvement de la Nakba, avec la réalisation du « transfert ». La Nakba signifie la catastrophe, l’effet causé par l’absence : un pays disparaît tout à coup, corps et biens. Le transfert est une action militaire, coloniale, de remplacement d’un peuple par l’autre. C’est en jeu depuis le début. Il s’agit d’une colonisation très particulière. Sa seule colonisation jumelle, c’est la conquête de l’Ouest américain.

Ce sont les deux seules colonisations sans métropole. Le transfert est une activité génocidaire, de nettoyage ethnique, d’ethnocide. Avec une nuance d’importance, s’agissant de l’actuel transfert : si les Palestiniens acceptent de partir, on ne les tue pas. Ceux qui meurent sont ceux qui n’ont pas compris qu’il fallait qu’ils partent. D’où cet acharnement, cette folie meurtrière et ces appels incessants aux Gazaouis d’aller en Égypte. Tu restes, tu meurs. Tu pars, tu vis.

Ce qui se passe à Gaza fait presque oublier ce qui a lieu en Cisjordanie et à l’intérieur même d’Israël…

Elias Sanbar : Ce qui se déroule dans les autres régions de la Palestine, à Jérusalem-est, en Cisjordanie, c’est précisément la fin du boulot… En riposte à l’attaque du Hamas, Israël a rouvert tous les fronts. Il ne se confine pas au champ de bataille de Gaza. En Cisjordanie, c’est un grignotage incroyable pour assurer la mainmise des colonies sur tout le territoire. Il y a une semaine, ils ont fondé 26 nouvelles colonies !

Le transfert est en cours. Il y a plus d’un millier de morts. L’un des principaux députés palestiniens à la Knesset, communiste, me dit qu’en Galilée, les gens se demandent si l’armée israélienne ne va pas maintenant venir vers eux et leur refaire le coup de la Nakba.

Un nouvel exode des Palestiniens est-il pensable ?

Elias Sanbar : On ne sait ce qu’il adviendrait en cas de défaite militaire totale. Si les Israéliens n’accèdent pas à une victoire totale, que vont-ils faire ? La situation sera beaucoup plus dangereuse pour eux que ce qu’ils s’imaginent. Si les Palestiniens perdent, que se passera-t-il ? Nous en sommes au septième mois, avec une des armées les plus puissantes de la planète… En tonnage d’explosifs et de bombes, c’est déjà quatre fois Hiroshima !

Sur un territoire de 320 km2, soit un rectangle de 32 km sur 10. Un homme normalement constitué peut parcourir 4 km/h à pied. En huit heures, il traverse toute la bande de Gaza du nord au sud. En deux heures, il va de l’est jusqu’à la mer. Imaginez que, sept mois plus tard, une armée suréquipée, avec déjà 107 à 108 ponts aériens américains de munitions, n’arrive pas à déloger des hommes et des femmes qui sortent de leurs tunnels en tongs, voire pieds nus, armés d’un simple RPG (lance-roquettes) pour les harceler et repartir.

Nous en sommes à je ne sais combien d’annonces sur le fait que, sur les 20 divisions du Hamas, il en reste 4 et que tout est pacifié, sauf ce trou au sud. Depuis les cinq derniers jours, les batailles les plus fortes se déroulent au nord, dans des zones (vers le camp de réfugiés de Jabalia) annoncées comme totalement pacifiées, nettoyées depuis octobre par l’armée israélienne. Les bataillons, côté palestinien, du Hamas – il n’y a pas que lui – se reforment dès qu’ils sont décimés. Un classique des guerres coloniales.

À quelles conditions une solution politique pourrait enfin voir le jour dans la perspective de deux États ?

Elias Sanbar : Je ne sais pas et je crois que personne ne le sait. La guerre est en cours. Il n’y a pas de conflit qui n’ait de solution. Cela ne marchera que si une partie et l’autre ont le sentiment que la justice est au rendez-vous. Sinon, le conflit re-explosera. Quant à deux États, je n’y crois plus.

La réalité du terrain en a anéanti définitivement la possibilité. Je ne dis pas l’idée. Pourquoi ? Je ne sais quelle armée se dévouerait pour aller sur place et vider les colons des territoires qu’ils ont volés. C’est trop tard. Je ne vois pas quel pays va s’y risquer. Les deux États ont été mis à mort.

On parle peu de l’importante diaspora palestinienne de par le monde. A-t-elle un rôle à jouer ?

Elias Sanbar : La diaspora est partout. Regardez les manifestations : 300 000 à 400 000 personnes à Londres, en Suède, Norvège, Mexique, Argentine, Pakistan, Malaisie. La diaspora est extrêmement active et les élites palestiniennes des exils le sont aussi. Nous sommes très installés dans toutes les universités au monde.

Pas seulement du côté des étudiants. Il y a énormément de professeurs palestiniens. Cette diaspora a une puissance intellectuelle qu’on ne soupçonne pas. C’est là que se joue la réputation d’Israël. Israël est en train de détruire sa moralité. Quand on est face à des milliers d’enfants morts… Ce qu’a fait le Hamas n’enlève rien à tous ces cadavres.

Ces gosses ont été assassinés. Des choses se préparent à la Cour pénale internationale (CPI) avec des mandats d’arrêt en cours. Il y a une semaine, j’ai vu des médecins revenir des hôpitaux du nord de la bande de Gaza. Sept charniers ont déjà été découverts avec des centaines de cadavres, mains et pieds ligotés ! J’ai vu ce que ces médecins ont filmé. Ils ont analysé l’état des corps. Ils ont trouvé des cadavres avec des cathéters !

Ces gens ont été assassinés dans leur lit ! Il y a eu un carnage, avec des traces de torture sur beaucoup de corps2. Ils sont en train de devenir fous. Nous en sommes au 150e journaliste palestinien abattu. Pour qu’il n’y ait pas de témoins du crime. Un très grand nombre de médecins palestiniens ont été assassinés. Durant la guerre du Vietnam, la stratégie américaine était la suivante : puisqu’on n’arrive pas à pêcher tous les poissons, on va vider l’eau. Ils sont en train de vider l’eau à Gaza : pas de vivres, pas de médicaments, pas de médecins, pas d’images…

L’éventuelle libération de Marwan Barghouti pourrait-elle ouvrir une perspective neuve au devenir du peuple palestinien ?

Elias Sanbar : Je ne crois pas qu’ils le feront. Ils savent ce qu’il arriverait s’ils le libéraient. Seront-ils un jour forcés de le faire, je ne sais pas.

En ces heures, vous devez sans doute penser très fort à votre ami, le poète Mahmoud Darwich, ce grand donneur de force et d’espoir.

Elias Sanbar : Le poème que je cite dans le livre date de 1992. Nous sommes en 2024. Il semble avoir été écrit avant-hier ! C’est dire sa force. C’est grâce à la poésie de Mahmoud Darwich que nous avons en partie tenu le coup de la disparition et de l’absence. En arabe, le vers se dit « beit » et la maison aussi.

Nous avons habité les poèmes de Darwich. Il nous a amené nos maisons à nous qui en étions privés. Allez dans une rue arabe, prenez un passant, dites « Mahmoud Darwich », il vous récitera par cœur deux ou trois vers. La traduction des œuvres de cet ami intime a pris vingt-huit années de ma vie. On se voyait tous les jours.


 

Note :

  1. Chez Gallimard, collection « Tracts », n° 56, 48 pages, 3,90 euros, numérique, 3,50 euros. Du même auteur, Figures du Palestinien. Identité des origines, identité de devenir, Folio Histoire, 309 pages, 9,40 euros. ↩︎

  2. Cet entretien a été réalisé quelques jours avant la demande mandat d’arrêt de la CPI contre Benyamin Netanyahou, Yoav Gallant et trois responsables du Hamas pour « crimes de guerre ». ↩︎

 

  mise en ligne le 22 mai 2024

Sur les barrages à Nouméa : « Ils sont venus nous flinguer comme des chiens »

Johanna Tein sur www.humanite.fr

Pour le gouvernement français et les partisans de l’ordre colonial, la jeunesse kanak n’existe pas, sauf en tant qu’émeutiers radicalisés à mater. Mais sur les barrages, celle-ci raconte ouvertement ses espoirs, ses peurs et sa colère brute et pourquoi sa lutte, qui a embrasé le pays, s’inscrit dans les pas des « anciens ».

Nouméa (Kanaky-Nouvelle-Calédonie), correspondance particulière.

Sur la presqu’île de Nou, là où fût implanté le bagne de la Nouvelle-Calédonie au XIXe siècle, un groupe de jeunes hommes ont érigé un barrage. Ils bloquent la seule voie qui mène à plusieurs infrastructures importantes du pays : deux hôpitaux, l’université de la Nouvelle-Calédonie et sa cité universitaire, où sont logés de jeunes étudiants venant de tout l’archipel.

À dix mètres de cette barricade, de jeunes Kanak stoppent les personnes et les voitures. Un homme vient à notre rencontre, salue avec gentillesse. Il n’a pas d’arme et s’appelle Phil, originaire de l’île de Lifou : « Vous pouvez passer, le barrage est simplement filtrant. » Plusieurs véhicules circulent sans encombre : ambulances, médecins, familles avec enfants, habitants du quartier. On se salue, on échange un mot. Certains passagers s’arrêtent pour distribuer des boissons ou de quoi manger.

Phil est le plus âgé du groupe : à ce titre, c’est lui qui fait office de porte-parole. Il tient à exposer les raisons de l’engagement de ces militants. « On est là pour dire non au dégel du corps électoral. C’est un acquis de nos papas, quand ils ont fait la première lutte dans les années 1980, avec le FLNKS. On a compris, on se lève aujourd’hui pour dire que le dégel du corps électoral, cela veut dire noyer la revendication kanak dans ce pays. Et nous, on ne voudra jamais ça. »

La tension reste palpable sur le caillou

Fatigués, tous barbouillés du noir de la fumée, ils ressemblent à leurs ancêtres guerriers qui autrefois s’enduisaient de noix de bancoule avant d’aller au combat. Peu après, Phil exhorte : « Mettez-vous à l’abri, avancez votre voiture vers le barrage, à côté des jeunes, là ! » dit-il, désignant des militants de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), une émanation de plusieurs mouvements indépendantistes qui organise la contestation depuis plus de six mois. L’un des jeunes exprime sa colère en lançant des cailloux sur une carcasse de voiture calcinée.

La tension demeure extrêmement vive. L’un des membres du groupe, Louis *, prend la parole : « Une demi-heure avant votre arrivée sur le barrage, on a été la cible d’individus armés dont on ne connaît pas l’identité. Je tiens à dire qu’une milice existe. Elle semble travailler en parallèle avec la police. On ne sait pas s’ils sont avec elle ou pas mais, à chaque fois, ils se suivent. » Des hommes armés étaient à bord d’un 4×4 et leur ont tiré dessus. « Ils sont venus nous flinguer comme des chiens. Mais il n’y a pas de morts, ni de blessés. » Phil, qui se dit chrétien et kanak, remercie « Dieu et les esprits de l’endroit de les avoir épargnés ».

Depuis le 13 mai, plusieurs jeunes ont été tués, trois officiellement, mais d’autres sont portés disparus. À ce jour, personne ne connaît le nombre exact de blessés et de morts. Pour l’heure, le bilan fait état d’au moins un décès à la Vallée du Tir, et de deux autres à Ducos : une jeune fille de 17 ans et un homme de 36 ans, originaires de Canala, sur la côte est du pays.

C’est pour ces raisons que le groupe se dit farouchement opposé à l’entrée des forces de police à Nouville et craint que les renforts de métropole ne soient pas là « pour protéger les habitants des exactions de la milice” ». L’évocation de ces « milices européennes » n’est pas nouvelle dans l’histoire : dans les années 1980, elles agissaient souvent impunément, comme lors de l’assassinat de Pierre Declercq, alors secrétaire général de l’Union calédonienne, tué le 19 septembre 1981, dans sa propre maison. Ses assassins n’ont jamais été arrêtés.

Les jeunes que l’on voit sur ces barrages sont issus essentiellement des quartiers populaires du Grand Nouméa, comme Tuband, Magenta, Nouville, Koutio. Des zones où les forces de police sont intervenues en priorité et de manière musclée depuis les premiers heurts et le meurtre du jeune Djibril, 20 ans, originaire de l’île de Maré et abattu par un homme en civil, le 15 mai. Au total, on dénombre plus de 300 arrestations.

Dans les quartiers aisés de Nouméa, notamment ceux du sud, il ne fait pas bon être kanak ou océanien. Les accès sont fermés, même pour aller faire des courses. Pourtant, à la plage de l’Anse Vata, cœur du littoral touristique, les terrasses et la plage sont ouverts, comme si le temps s’était arrêté, comme si, sur cette terre, les uns et les autres ne vivaient pas dans le même monde.

L’histoire des luttes kanak profondément ancrée dans la mémoire des kanak

Pour tous ces jeunes Kanak, la question reste celle de la dignité de leur peuple. N’ont-ils pas le droit de rêver une vie meilleure, pour leur propre société, non soumise à la rentabilité, non rythmée par le temps de la montre et de la façon de vivre des Occidentaux ? Comme le disait Jean-Marie Tjibaou, ancien leader du FLNKS assassiné en 1989 : « Il est difficile de suivre celui qui cherche sa route. »

Retour à Nouville, où Phil et ses camarades saluent la mémoire des leaders indépendantistes abattus par le GIGN, « comme Éloi Machoro et Marcel Nonnaro », en 1985. Mais aussi des dix de Hienghéne, dont deux frères de Jean-Marie Tjibaou, assassinés par des opposants loyalistes qui furent acquittés. Enfin, de ceux de la célèbre grotte de Gossanah à Ouvéa en 1988, dont Wenceslas Lavelua et ses compatriotes, abattus également lors de cette opération militaire nommée « Victor ». Cette histoire est ancrée profondément, celle d’une guerre civile qui leur a permis d’enfin exister et d’être reconnus pleinement légitimes sur cette terre désormais nommée « Kanaky », le mot d’ordre brandi sur les barrages.

Ces jeunes ont aussi en mémoire la longue histoire de la résistance à la domination française, depuis la prise de possession de l’archipel en 1853, et les maintes « révoltes » et « situations insurrectionnelles » brutalement réprimées. « Depuis le 24 septembre 1853, lorsqu’ils ont levé le drapeau à Mahamate (aujourd’hui Pouébo, dans le nord de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie – NDLR), il y a eu des morts. »

Loin de l’image de jeunes émeutiers incontrôlables, le leader du petit groupe précise : « Aujourd’hui, le 20 mai 2024, à 13 h 22, cela fait une semaine que nous sommes là. Il y a des jeunes qui ont été tués, mais nous, nous n’avons pas d’armes. C’est un barrage pacifique. Ici, à Nouville, on a deux hôpitaux et l’université : on ne peut pas bloquer complètement la route », finit-il, solennel.

« Résister, ce n’est pas mourir »

Pour ces militants, la partialité de l’État français les a motivés à organiser une résistance pacifique avec la CCAT. « C’est pour faire entendre nos voix et nos rêves pour notre pays et nos enfants que nous sommes là. » Depuis la mobilisation massive du samedi 13 avril 2024 sur la place de la Paix, la CCAT a coordonné des nombreux regroupements, à chaque fois sans heurts, afin de montrer au peuple de France que le peuple kanak réclame justice et équité.

Près du barrage, Raphaël (*) engage le dialogue : « Aujourd’hui, c’est toujours la même chose : ils lèvent le drapeau français mais il y a des morts de l’autre côté. On fait de la résistance, mais résister, ce n’est pas mourir. Nous, on se bat pour notre dignité, sans armes à feu, comme nos anciens faisaient. On accompagne un gouvernement légitime, le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie – Kanaky. »

Avant de partir, le petit groupe tient à faire passer un message, comme un manifeste de sa lutte. « On demande à tout le monde d’avoir un œil bienveillant pour le combat des enfants de Kanaky, le nom de ce pays. Kanaky ne veut pas dire qu’on va exterminer tout le monde et qu’il y aura une seule race. Non ! On demande la nationalité kanak ou la nationalité calédonienne, mais il ne faut pas faire passer le dégel avant la nationalité. Kanaky vaincra ! »

Comme un lointain écho à la pensée de Jean-Marie Tjibaou, retranscrite dans son livre, la Présence kanak, publié en 1996 chez Odile Jacob : « Pour nous, il y a ici un peuple indigène, c’est le peuple kanak. Nous voulons d’abord la reconnaissance de ce peuple et son droit à revendiquer l’indépendance de son pays. Ce n’est pas plus raciste que de parler de citoyenneté française. »

* Le prénom a été modifié

 

  mise en ligne le 20 mai 2024

Johann Soufi :
« C’est officiel,
Benjamin Netanyahou
est un criminel de guerre »

Elisabeth Fleury sur www.humanite.fr

Spécialiste du droit international, l‘avocat Johann Soufi analyse, pour l‘Humanité, la démarche du procureur de la CPI, Karim Khan.


 

Le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) vient de demander à la Chambre préliminaire de délivrer des mandats d‘arrêt contre Benyamin Netanyahou, son ministre de la Défense ainsi que trois responsables du Hamas. Sa démarche vous a-t-elle surpris ?

Johann Soufi : On savait depuis plusieurs semaines, grâce à des fuites, que le procureur examinait la possibilité de tels mandats d‘arrêt. Mais on ignorait où il en était. En faisant cette annonce publiquement, Karim Khan neutralise les pressions qui, depuis le début, pèsent sur cette procédure. Cette annonce met fin à une pratique qui, jusqu’à présent, consistait à attendre que les mandats d‘arrêt soient émis pour communiquer.

Et sur le fond ?

Johann Soufi : On parle d‘extermination, de crimes contre l‘humanité, de persécutions, d‘actes inhumains. On accuse les dirigeants israéliens d‘affamer délibérément des civils. Les qualifications retenues sont extrêmement larges, on est à la limite du génocide.

Karim Khan a tenu à préciser que, pour forger sa décision, il avait procédé à une analyse globale et consulté les plus éminents juristes – parmi lesquels Amal Clooney ou Theodor Meron. La communauté internationale est donc avertie. Il reviendra aux juges de la Chambre préliminaire, à présent, d’examiner plus précisément sa requête.

Quelle est leur marge de manœuvre ?

Johann Soufi : Ces trois juges, qui se prononcent chacun en leur nom propre, ne refont pas l’enquête. Ils étudient la requête du procureur – probablement des centaines de pages – et vérifient si les preuves rapportées correspondent aux qualificatifs retenus. Cela peut prendre un ou deux mois, mais pas davantage. Le cas échéant, les magistrats peuvent écarter des accusations ou procéder à des requalifications.

En 2009, la Chambre préliminaire a ainsi accepté de délivrer un mandat d’arrêt pour « crimes conte l’humanité » et « crimes de guerre » à l’encontre du président du Soudan Omar el-Béchir, mais a refusé de le poursuivre pour « génocide », comme le souhaitait le procureur. Il y a donc une certaine marge de manœuvre mais, de mémoire, jamais une Chambre préliminaire n’a refusé de délivrer un mandat d’arrêt que lui réclamait le procureur.

Quelles seront les conséquences de ces mandats d’arrêt ?

Johann Soufi : Pour les intéressés, d’abord : même s’ils ne sont pas arrêtés immédiatement, même s’il ne faut pas espérer un procès avant longtemps, leur avenir politique est désormais bloqué. Regardez Vladimir Poutine : il a pu aller en Chine, certes, mais il ne s’est pas rendu à l’assemblée générale de l’ONU, il ne voyage pas en Europe, il n’a pas participé à la réunion des Brics à Johannesburg, il ne sera pas présent aux cérémonies du 6 juin en France. Trop risqué.

Car lorsqu’un mandat d’arrêt est délivré par la CPI, les États parties ne doivent pas se contenter d’être passifs, ils doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour qu’il soit exécuté. Il y a une obligation d’agir. Cela passe par des pressions politiques, par des sanctions économiques. Le but, c’est que le criminel soit arrêté et jugé.

Une fois délivré, un mandat d’arrêt peut-il être levé ?

Johann Soufi : Non. Les faits ont été commis, ils doivent être jugés. Il y a cependant deux hypothèses dans lesquelles un mandat d’arrêt peut prendre fin. La première, c’est que la personne visée décède. La deuxième, c’est qu’elle puisse prouver qu’elle a fait l’objet, pour les faits qui lui sont reprochés, d’un procès juste, équitable et impartial.

Je doute que Benjamin Netanyahou soit jamais jugé, en Israël, pour les faits dont il est aujourd’hui accusé. Il faudra donc, comme les quatre autres responsables visés par la requête, qu’il soit un jour traduit devant la Cour pénale internationale.

Comment les États-Unis vont-ils réagir ?

Johann Soufi : Les États-Unis ne sont pas membres de la CPI, ils ne sont donc pas tenus de mettre à exécution les mandats qu’elle délivre. Mais ça devient très compliqué, pour Joe Biden, de figurer sur la même photo que Benjamin Netanyahou. Aux yeux de la communauté internationale, c’est officiel, il est un criminel de guerre.

Parallèlement à ces poursuites, qui visent des personnes physiques, l’État d’Israël est aussi mis en cause devant la Cour internationale de justice (CIJ). Ces deux procédures s’articulent-elles ?

Johann Soufi : Non. Ces instances et ces procédures sont totalement indépendantes les unes des autres. Mais réclamer l’arrestation de Benjamin Netanyahou n’est pas neutre. Cela ne peut que renforcer l’analyse, déjà faite par les juges de la CIJ, d’une volonté génocidaire d’Israël à l’égard du peuple palestinien.

  mise en ligne le 17 mai 2024

Guerre à Gaza : les mobilisations en soutien à la Palestine s’étendent en Europe

Clémentine Eveno sur www.humanite.fr

Des mobilisations à Londres et à Berlin sont prévues pour commémorer la Nakba, le déplacement massif de Palestiniens en 1948 et pour demander la fin des ventes d’armes à Israël, contre la guerre à Gaza, samedi 18 mai. Depuis début mai, des mobilisations ont lieu partout chez nos voisins européens.

Des mobilisations à Londres et à Berlin sont prévues pour commémorer la Nakba, le déplacement massif de Palestiniens en 1948 ainsi que pour demander la fin des ventes d’armes à Israël dans le cadre de la guerre contre la guerre à Gaza, samedi 18 mai. Les mobilisations s’accumulent chez nos voisins européens. Retour sur quelques-unes d’entre elles, depuis début mai.

Des occupations d’universités dans de nombreux pays d’Europe

Au Royaume-Uni, plusieurs universités britanniques ont été occupées. La première université à se mobiliser a été celle de Warwick, dans le centre de l’Angleterre. Le mouvement a ensuite gagné les villes de Newcastle, Édimbourg, Manchester, Cambridge et Oxford. En Italie, des « comités contre la guerre » organisent des occupations et des cortèges dans différentes universités comme à Milan, Naples, Turin, Bologne, Padou. En Espagne, le mouvement de protestation en soutien au peuple palestinien continue de s’étendre dans différentes villes, vendredi 17 mai.

Des réponses répressives

À Athènes, vingt-huit personnes ont été arrêtées mardi 14 mai 2024. Elles occupaient l’Université de droit d’Athènes depuis la veille, en « solidarité avec la Palestine ». Parmi ces vingt-huit personnes arrêtées, neuf d’entre elles étaient des ressortissantes étrangères. Parmi elles, trois étaient françaises. Elles sont aujourd’hui menacées d’expulsion selon nos confrères de Libération. Les personnes sont accusées de « délits de trouble à l’ordre public, de dommages aux biens de tiers et de désobéissance ».

En Suisse, après sept jours de siège, la police a évacué la cinquantaine de manifestants installés dans l’Université de Genève, lundi 13 et mardi 14 mai. À l’Université d’Amsterdam, la police néerlandaise a annoncé avoir arrêté 125 personnes, mardi 7 mai, selon l’agence de presse turque Anadolu.

Plus de 37 personnes interpellées en Allemagne, lors d’un rassemblement à l’université Humboldt de Berlin le 3 mai. Des manifestants viennois ont quant à eux tenté d’occuper le campus de l’Université. Mais la police a immédiatement évacué le campement.

Des mobilisations victorieuses

Des étudiants avaient installé des dizaines de tentes pour protester contre l’offensive israélienne à Gaza, le vendredi 3 mai au Trinity College, à Dublin, en Irlande. Cinq jours plus tard, l’Université et les manifestants ont trouvé un accord : l’Université a accepté de rompre ses liens avec « les entreprises israéliennes qui ont des activités en territoire palestinien occupé et apparaissent sur la liste noire des Nations unies à cet égard ». En Norvège, cinq universités ont aussi décidé de suspendre toutes les collaborations en cours qu’elles avaient avec des universités israéliennes, rapporte Le Monde.

Un syndicat de journalistes mène une action pendant l’Eurovision

Un syndicat de la chaîne de télévision publique belge VRT a brièvement interrompu la demi-finale de l’Eurovision, jeudi 9 mai. Le message en néerlandais affiché était le suivant : « Ceci est une action syndicale. Nous condamnons les violations des droits de l’homme commises par l’État d’Israël. De plus, l’État d’Israël détruit la liberté de la presse.

C’est pourquoi nous interrompons brièvement l’image. #CeaseFireNow StopGenocideNow ». Le syndicat ACOD-VRT, à l’origine s’est exprimé sur son compte Facebook : « Ne rien faire, se contenter de regarder, n’est plus une option ».

  mise en ligne le 17 mai 2024

Nouvelle-Calédonie : le dramatique retour du refoulé colonial

Carine Fouteau sur www.mediapart.fr

Pour sauver le processus de décolonisation débuté il y a près de quarante ans, l’exécutif doit comprendre que la réforme du corps électoral sur laquelle il s’est fracassé est une question de survie pour les Kanaks, liée à leur minoration démographique, au cœur de la domination française depuis le XIXe siècle.

ManqueManque d’écoute et de considération, passage en force législatif, envoi du GIGN et du Raid, couvre-feu, état d’urgence… Alors que cinq personnes ont été tuées (trois Kanaks et deux gendarmes) et de nombreuses autres blessées dans les affrontements survenus à Nouméa et ses environs au cours des derniers jours, l’exécutif est aspiré par la spirale de violence qu’il n’a pas su désamorcer, voire qu’il a contribué à réveiller.

Les tirs à balles réelles, sur fond d’incendies, de barrages routiers et de pillages, font ressurgir le spectre de la guerre civile entre indépendantistes et loyalistes dont le point culminant a été atteint en mai 1988 avec la mort de dix-neuf Kanaks et de deux militaires lors de l’assaut de la grotte d’Ouvéa. Déjà, l’enjeu du corps électoral était au cœur de ce que l’on a hypocritement appelé les « événements ».

En raison de sa désinvolture et de son impréparation, tant l’histoire semble se répéter, l’exécutif fait prendre à la France le risque de réduire en cendres près de quarante ans d’un patient processus de décolonisation, qui avait permis jusque-là, dans un savant apprentissage des forces en présence, de maintenir la paix civile en Nouvelle-Calédonie et dont certains, y compris parmi les officiels, ont longtemps espéré qu’il symbolise la première décolonisation « réussie », c’est-à-dire sans violences, de notre pays.

Lors d'une manifestation contre l'élargissement du corps électoral en Nouvelle-Calédonie, à Nouméa, le 13 avril 2024. © Photo Nicolas Job / Sipa

Aujourd’hui, le fil des échanges et de l’équilibre sur lequel s’est construit le destin commun en Nouvelle-Calédonie semble cassé, malgré les appels au calme qui se font entendre de toutes parts, côté loyaliste et côté indépendantiste.

Emmanuel Macron en porte la responsabilité, au regard des fautes accumulées par l’exécutif. Plutôt que d’entendre les alertes des indépendantistes lancées depuis des mois sur les conséquences d’un élargissement du corps électoral susceptible de marginaliser les Kanak·es dans la répartition des sièges dans les provinces, l’exécutif a choisi de les mépriser. Plutôt que de persister dans la nécessité d’un dialogue, tout complexe soit-il, il a choisi de passer en force son projet à l’Assemblée nationale.

Plutôt que de saisir la gravité du moment en tirant les leçons des expériences passées, le président refuse de faire une pause sur le fond de la réforme contestée, recourt à l’état d’urgence – inscrit dans la loi en 1955 pour faire face aux « événements » d’une autre ex-colonie, l’Algérie – et envoie les troupes.

Des blessures ravivées

Après avoir alimenté le chaos, il promet une réponse « implacable » à l’embrasement des rues. Pour faire bonne figure face à la brutalité de sa stratégie, il « invite » désormais les délégations calédoniennes à venir discuter à Paris, tout en prévenant qu’il maintiendrait la réunion du congrès à Versailles « avant la fin juin » pour entériner la révision constitutionnelle si aucun accord n’était trouvé d’ici là. Des négociations avec un ultimatum… pas sûr que les intéressés apprécient.

Le ministre de l’intérieur le dit à sa manière, encore moins policée : « La République ne tremblera pas. Oui au dialogue comme l’a dit le premier ministre, autant qu’il faudra, où il le faudra, avec qui il faudra, mais jamais la République ne doit trembler devant les kalachnikovs », a affirmé Gérald Darmanin, après avoir salué la mémoire du gendarme décédé sans un mot pour les autres victimes.

Compte tenu de son implication dans le processus décolonial, l’État français devrait pourtant le savoir : on ne met pas fin impunément à un héritage de conquête, d’asservissement et de ressentiment sans rompre avec les méthodes brutales et expéditives qui ont façonné le passé.

Loin de l’apaisement escompté, le chef de l’État ravive douloureusement les blessures d’une histoire de domination jamais complètement refermée, malgré les accords de Matignon de 1988, consécutifs à la tragédie d’Ouvéa, puis de Nouméa de 1998, dont le préambule a, pour la première fois, officiellement reconnu le fait colonial de la République française.

Ces accords ont manifesté la volonté partagée de « tourner la page de la violence et du mépris pour écrire ensemble des pages de paix, de solidarité et de prospérité », comme l’État avait obtenu de l’inscrire dans le marbre. Il semble, au regard de la situation actuelle, que l’exécutif ait oublié de lire la page jusqu’au bout, avant de la tourner. Car même si le « non » aux référendums d’autodétermination l’a emporté trois fois, le processus de décolonisation, contrairement à ce qu’il aimerait croire, n’est pas achevé pour autant. Selon ce qui a été dit et écrit, un accord global sur l’avenir institutionnel de cet archipel du Pacifique, toujours considéré par l’ONU comme un territoire non autonome à décoloniser, doit encore être conclu.

On ne se débarrasse pas ainsi d’un substrat colonial qui imprègne encore le présent du pays, sans l’avoir regardé en face. Sur une terre où les habitant·es et les institutions ont su faire preuve d’intelligence collective et d’accommodements raisonnables, la gestion managériale et policière, sans passé ni futur, de ce dossier brûlant est vouée non seulement à l’échec, mais aussi au drame.  

« Le temps viendra où le désir de dominer, de dicter sa loi, de bâtir son empire, la fierté d’être le plus fort, l’orgueil de détenir la vérité, seront considérés comme un des signes les plus sûrs de la barbarie à l’œuvre dans l’histoire des humanités » : ces lignes des écrivains Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau (ici et ) devraient résonner aux oreilles d’Emmanuel Macron. Écrites en 2007, elles ne faisaient pas référence à la situation calédonienne, mais répondaient au sinistre « débat » sur l’« identité nationale », dont on mesure, rétrospectivement, à quel point il a réactivé de vieilles matrices racistes.

Les fautes du président

Comment en est-on arrivé à ce qui pourrait se transformer en point de non-retour ? Depuis l’Hexagone, Nouméa a paru s’embraser en un rien de temps, alors que les débats parlementaires touchaient à leur fin. Mais la colère couvait depuis bien plus longtemps. La faute originelle du chef de l’État remonte à 2021 quand l’exécutif a exigé le maintien du troisième référendum sur l’indépendance, pourtant boycotté par les indépendantistes. En dépossédant les premiers concernés de l’expression de leur voix, le scrutin perdait de facto toute légitimité.

La confiance perdue, les relations avec les principales composantes du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) se sont considérablement tendues, jusqu’à entraver la reprise des discussions sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie.

En 2022, les indépendantistes ont perçu comme un manque évident d’impartialité de l’État la nomination au gouvernement de Sonia Backès, fer de lance de la droite loyaliste. Ces derniers temps, leur courroux a fini par se fixer sur la personne de Gérald Darmanin, qui a repris le dossier en main, en rupture avec la tradition de le confier à Matignon, et dont les manœuvres politiciennes cadrent mal avec la recherche du consensus et le crédit à la parole donnée au centre de la culture politique en Nouvelle-Calédonie.

L’étincelle finale est ainsi venue du projet de réforme porté par le ministre de l’intérieur. Depuis la révision constitutionnelle de 2007, découlant de l’accord de Nouméa, seules les personnes inscrites sur les listes électorales avant la date de l’accord pouvaient voter aux élections provinciales – une dérogation à la loi française visant à atténuer le poids des nouveaux venus et à permettre aux Kanak·es de continuer d’influer sur le cours des décisions les concernant.

Au mépris de cet engagement, Gérald Darmanin, désireux de tourner la fameuse page de l’Histoire, a jugé que ce principe n’était « plus conforme aux principes de la démocratie ». Après avoir boycotté le troisième référendum en raison du non-respect de la période de deuil kanak post-Covid, les indépendantistes ont instantanément vu le dégel du corps électoral comme une mise en minorité supplémentaire, les Kanak·es ne représentant plus que 41 % de la population selon le dernier recensement.

Une question de survie

La question est existentielle pour eux : faute de majorité démographique, leur destin politique leur échappe, eux qui soutiennent ultra-majoritairement le chemin de l’indépendance, face aux héritiers des colons blancs, et aux Calédonien·nes d’origine européenne en général, faisant le choix inverse. Et ils ont de quoi se méfier des intentions de l’État tant la France, dès qu’elle s’est installée en Océanie, en a fait un enjeu stratégique au service de sa politique de colonisation et de remplacement.

Dès la prise de possession de l’île en 1853 sur ordre de Napoléon III, les spoliations foncières, les déplacements et le travail forcé de la population autochtone ont eu pour effet de la réduire numériquement. Au recensement de 1921, il ne restait plus que 27 100 Kanak·es, soit environ 80 % de moins qu’en 1774.

Dans les années 1950, après la fin de l’indigénat en 1946, alors que les mouvements de décolonisation s’intensifiaient partout dans le monde, la France, à contre-courant, a amplifié sa stratégie de peuplement en Nouvelle-Calédonie. Après avoir déporté des bagnards, des communards et des Algériens dans la deuxième moitié du XIXe siècle, elle a, dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, considéré l’immigration comme une nécessité pour maintenir sa présence dans cette partie du globe. Puis, au cours des années 1970, avec le boom du nickel, cette vague de « migrants économiques », principalement venus des îles Wallis et Futuna, a fait basculer le peuple kanak dans la minorité numérique.

La circulaire du premier ministre Pierre Messmer du 19 juillet 1972 est des plus explicite : « La présence française en Calédonie ne peut être menacée, sauf guerre mondiale, que par une revendication nationaliste des populations autochtones, appuyées par quelques alliés éventuels dans d’autres communautés ethniques venant du Pacifique. À court et moyen terme, l’immigration massive de citoyens français métropolitains ou originaires des départements d’outre-mer devrait permettre d’éviter ce danger, en maintenant ou en améliorant le rapport numérique des communautés. À long terme, la revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire. » Voilà, tout est dit.

Dans le même temps, les revendications kanakes deviennent si fortes que l’État ne peut plus les ignorer. Les indépendantistes estiment qu’outre les Kanak·es, celles et ceux qu’ils appellent les « victimes de l’Histoire », c’est-à-dire les personnes forcées par l’administration coloniale de venir s’installer dans l’archipel, devraient être autorisé·es à s’exprimer sur l’avenir du pays. Les bases d’une négociation en vue de l’autodétermination sont jetées en 1983 lors d’une table ronde organisée à Nainville-les-Roches, en Essonne. Dès lors, la question du corps électoral est posée. Elle ne cessera de l’être, notamment en 1988, mais aussi lors du premier référendum d’autodétermination en 2018… jusqu’à aujourd’hui.

  mise en ligne le 15 mai 20244

Montpellier : la présidence de Paul Valéry épinglée lors d’un nouveau rassemblement pour la Palestine

sur https://lepoing.net/

Un nouveau rassemblement pour la Palestine a eu lieu à l’université Paul Valéry ce mardi 14 mai, alors qu’une délégation était reçue pour discuter de la résiliation d’accords avec des universités israéliennes.

Plus d’une cinquantaine de personnes se sont à nouveau rassemblé.es sur le campus de l’université Paul Valéry ce mardi 14 mai, à l’appel du Comité universitaire de soutien à la Palestine.

Après plusieurs rassemblements pour la résiliation d’accords institutionnels entre Paul Valéry et certaines universités israéliennes jugées complices du génocide en cours, les membres du comité, étudiant.es et professeurs des fac de lettres et de science, devaient être reçus ce 14 mai par la présidence de Paul Valéry.

Les manifestant.es se sont vite abrité.es d’une pluie battante sous le parvis des amphis ABC, où des prises de parole ont eu lieu. « Il est important pour nous d’imposer le boycott des universités israéliennes, qui participent en toute violation du droit international à la colonisation puisque certaines sont implantées en territoire occupé. », a introduit un étudiant du collectif.

Marc Lenormand, professeur de Paul Valéry syndiqué à Sud Éducation, a ensuite pris le relais au micro : « La semaine dernière la présidence de Paul Valéry s’est exprimée publiquement pour la toute première fois sur les mobilisations en cours pour la Palestine, malgré une motion déposée plus tôt dans l’année par le SNES-UP, via un mail. Est-ce que la présidence s’est émue de la situation actuellement catastrophique dans la bande de Gaza ? Non. Est-ce que la présidence s’est émue du rôle que jouent les universités israéliennes dans la politique menée en Palestine ? Non. La présidence s’est exprimée pour condamner la mobilisation, en accusant de manière fallacieuse le comité universitaire pour la Palestine de violences. Les messages pourtant très policés envoyés à la présidence se voient transformer en menaces. Et nos revendications concernant la résiliation des accords avec les universités israéliennes ont déjà été écartées, avant même le rendez-vous prévu aujourd’hui. Au nom des libertés académiques. Alors il faut revenir sur cette notion de libertés académiques. Dans le droit français, la liberté académique, c’est le droit pour un chercheur de mener ses recherches et ses enseignements en toute liberté. Il n’y a donc aucune contradiction entre les libertés académiques et le boycott, puisque ce sont les institutions qui sont ciblées, pas les individus. Il n’y a pas besoin de partenariat entre deux institutions pour que des chercheurs travaillent ensemble. Les accords entre institutions universitaires sont un élément de politique publique et internationale. Et c’est à ce titre que nous appuyons le boycott des institutions universitaires israéliennes, comme le demandent nos homologues palestinien.nes. Comme pour l’apartheid sud-africain c’est une manière très efficace de faire pression sur la société civile pour la désolidariser du régime. »

Une délégation de quatre personnes a ensuite été reçue par la présidence de l’université, tandis que le rassemblement se déplaçait en soutien devant l’entrée du bâtiment administratif.

Comme annoncé, la présidence a refusé de prendre en compte les revendications de boycott portées par les délégué.es du comité universitaire de soutien à la Palestine. En annonçant toutefois réfléchir à un partenariat avec l’université palestinienne de Beir Zeit.

La mobilisation universitaire va donc se poursuivre. Un nouveau rassemblement est déjà programmé ce jeudi 16 mai à 13h à Paul Valéry.

Après une occupation de 24h de la place de la Comédie et une manif dynamique le week-end dernier, une nouvelle marche est appelée par l’ensemble des organisations mobilisées sur la ville pour la Palestine, ce samedi 18 mai à 15h place de la Comédie.

Le lendemain, dimanche 19 mai, c’est le local associatif Les Bouz’arts qui accueillera au 3 avenue Saint-Lazare la journée « Art & Culture against apartheid ». Au programme, des expositions d’œuvre, un atelier débat dès 15h, des lectures de poèmes palestiniens à partir de 16h30, un concert pour 17h30 et le DJSet FourByFour & Kbira pour 20h.

  mise en ligne le 15 mai 2024

Emmanuel Macron et sa majorité ont remis le feu à la Nouvelle-Calédonie

Ellen Salvi sur www.mediapart.fr

En trois ans, l’exécutif a bouleversé l’équilibre fragile qui régnait dans l’archipel depuis des décennies. Des violences y ont éclaté en marge de l’examen d’une révision constitutionnelle à laquelle les indépendantistes s’opposent. Le chef de l’État entend désormais sauver une situation qu’il a lui-même rendue désespérée.

UnUn débat désolant, loin, très loin du compromis qui a permis en 1988 aux habitant·es de la Nouvelle-Calédonie de « tourner la page de la violence et du mépris pour écrire ensemble des pages de paix ». Ces mots, extraits de l’accord de Nouméa signé dix ans plus tard, ont difficilement résonné lundi soir, dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, où les député·es commençaient l’examen du projet de réforme constitutionnelle visant à dégeler le corps électoral pour les élections provinciales, qui doivent se tenir avant le 15 décembre.

Ce scrutin est réservé depuis plusieurs années aux personnes disposant de la citoyenneté calédonienne selon certaines conditions. Une décision prise à l’époque dans le cadre du processus de décolonisation afin d’atténuer le poids du peuplement récent et de permettre aux Kanaks de peser dans les décisions politiques. Mais qui « n’est plus conforme aux principes de la démocratie », selon Gérald Darmanin, qui est allé jusqu’à évoquer une « obligation morale pour ceux qui croient en la démocratie ».

À l’Assemblée, le ministre de l’intérieur et des outre-mer a martelé le caractère urgent de cette réforme, censée entrer en vigueur le 1er juillet. En jouant les hommes pressés malgré l’opposition des indépendantistes, il poursuit la méthode mise en œuvre par Emmanuel Macron dès son premier quinquennat : imposer ses choix au mépris de l’intelligence collective, de l’inventivité institutionnelle et du dialogue constant qui ont permis à l’archipel de maintenir la paix civile depuis près de quarante ans.

Bouleverser un équilibre précaire n’est pas sans conséquences. En Nouvelle-Calédonie, elles peuvent être particulièrement violentes, comme en témoignent les scènes décrites depuis deux jours dans l’agglomération de Nouméa, où un couvre-feu a été établi pour la nuit de mardi à mercredi. Magasins pillés, maisons et véhicules incendiés, « milices de quartier », tirs tendus avec des armes de gros calibre... Et intervention des gendarmes du GIGN. « Je suis très inquiet », a témoigné lundi soir le député Renaissance Philippe Dunoyer, originaire de l’archipel.

Parlant d’un « pays qui est en train de replonger quarante ans en arrière dans les pires heures de son histoire », l’élu a appelé la représentation nationale à la prudence. Or c’est précisément ce qui a manqué à l’exécutif depuis décembre 2021, date à laquelle le président de la République avait exigé le maintien du troisième référendum, pourtant boycotté par les indépendantistes. À l’époque, le processus de décolonisation, dentelle patiemment tissée depuis 1988, s’était ainsi conclu en l’absence du peuple colonisé. Une aberration politique et un calcul dangereux.

De nombreux manquements à l’impartialité

Depuis le fiasco de la dernière consultation prévue par l’accord de Nouméa, les relations entre l’État et les principales composantes du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) n’ont cessé de se dégrader, empêchant la reprise des discussions sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie. En 2022, la nomination au gouvernement de Sonia Backès, figure de proue de la droite de l’archipel et présidente de la province Sud, a été perçue par les indépendantistes comme un énième coup de boutoir contre le principe d’impartialité de l’État. Une nouvelle humiliation.

La colère des indépendantistes a fini par se cristalliser sur Gérald Darmanin, dont les manœuvres politiciennes sont en décalage complet avec la façon dont la politique se noue en Nouvelle-Calédonie, où l’on apprécie la nuance, la palabre et le temps long. Ses différentes interventions à l’Assemblée, au cours de l’examen de la révision constitutionnelle, l’ont d’ailleurs encore prouvé. Plutôt que de prendre la mesure du moment et d’adapter son propos à sa gravité, le ministre de l’intérieur et des outre-mer a profité de l’occasion pour attaquer ses adversaires politiques, à commencer par La France insoumise (LFI).

« Rien ne prédispose La France insoumise à menacer des familles et des enfants, partout dans le territoire national, y compris en Nouvelle-Calédonie ! », a-t-il notamment lancé dans son propos liminaire. Lundi soir, pendant plusieurs heures, il a ainsi ferraillé avec les bancs de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), dont toutes les composantes sont farouchement opposées au projet gouvernemental. Comme il l’aurait fait sur n’importe quel texte, il a utilisé toutes les ficelles de la joute verbale, jonglant avec les petites phrases, les invectives et la mauvaise foi.

Au nom de quoi on peut ici, à Paris, décider à marche forcée au nom du peuple kanak ? Jean-Victor Castor, député GDR de Guyane

Une façon de procéder qui a logiquement électrisé l’hémicycle. Cris, rappels au règlement, accusations d’obstruction et de menaces... Le spectacle observé dès l’ouverture des débats ne faisait franchement pas honneur, comme l’ont souligné plusieurs de ses participant·es, à un sujet qui aurait pourtant mérité de la tenue, tant il brasse – derrière des dispositions d’apparence technique – nombre de principes fondamentaux. Car toucher au corps électoral en Nouvelle-Calédonie, c’est aussi repenser la question même de la citoyenneté dans l’archipel.

Cette réforme aura en effet « une influence sur l’identité commune », pour reprendre les mots du député socialiste Arthur Delaporte, qui a défendu – en vain – une motion de rejet. Or c’est justement sur ce principe de « destin commun » que s’est construit le processus de décolonisation depuis les événements de 1984-1988. C’est grâce à celui-ci que la paix civile a été maintenue pendant plus de trente ans. Et c’est parce qu’il est aujourd’hui brutalement remis en cause qu’elle est de nouveau menacée.

De la même façon que le troisième référendum s’est tenu sans les principaux concernés en décembre 2021, les discussions autour du dégel du corps électoral se font aujourd’hui en leur absence. « Les Kanaks ne sont pas représentés dans cette Assemblée, a souligné le député Gauche démocrate et républicaine (GDR) de Guyane Jean-Victor Castor, lundi soir. Et on leur dit au nom de notre démocratie occidentale : vous devez accepter d’être minoritaires. [...] Au nom de quoi on peut ici, à Paris, décider à marche forcée au nom du peuple kanak ? »

Oblitérer le processus de décolonisation

Rarement les différences auront autant été exacerbées dans l’hémicycle. Entre les élu·es ultramarin·es et les autres. Entre les connaisseurs du dossier et ceux qui le découvrent. Entre les parlementaires qui considèrent que la décolonisation est « un concept » appartenant au passé – comme le député Renaissance Nicolas Metzdorf, rapporteur du texte et Calédonien connu pour ses positions anti-indépendantistes – et ceux qui rappellent que l’archipel est toujours inscrit par l’ONU sur la liste des territoires non autonomes et à décoloniser.

Usant des mêmes arguments que le Rassemblement national (RN) – qui dédaigne tellement le sujet que son représentant a préféré parler de Marine Le Pen et de la présidentielle de 2027 –, Gérald Darmanin a plusieurs fois convoqué des parallèles douteux. Il a notamment pointé la « contradiction » de celles et ceux qui défendent le droit de vote des étrangers sur le sol national, mais refusent que les natifs d’un territoire ou ceux qui y vivent depuis longtemps puissent participer à sa vie électorale.

Convoquant à l’excès la notion d’universalisme, le ministre et le rapporteur ont ainsi traversé les débats comme si la colonisation était un spectre lointain, une considération de livre d’histoire qui n’avait plus grand-chose à faire dans la discussion. « Non, la décolonisation ne s’est pas achevée avec les trois référendums, a rectifié le socialiste Jérôme Guedj. Je suis un universaliste républicain, mais je sais qu’en Nouvelle-Calédonie, nous avons emprunté un chemin différent en reconnaissant des communautés, un peuple kanak, de la discrimination positive... »

Récemment, trois anciens premiers ministres – Édouard Philippe, Manuel Valls et Jean-Marc Ayrault – ont plaidé pour un changement de méthode de l’exécutif.

La plupart de celles et ceux qui maîtrisent le dossier l’ont répété dans l’hémicycle et ailleurs : la Nouvelle-Calédonie a besoin de temps. Rien ne peut s’y faire à marche forcée, selon la méthode trop souvent éprouvée par Emmanuel Macron en métropole. Le court-termisme, si cher à ce pouvoir, n’y a pas sa place. Et les coups de menton de Gérald Darmanin n’impressionnent personne. « Vous jouez avec le feu déjà bien vif », a alerté l’élu Liot (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) de Guadeloupe Olivier Serva, regrettant que l’exécutif ait « opté pour le jusqu’au-boutisme ».

Les alertes étaient pourtant nombreuses. Récemment, trois anciens premiers ministres ayant traité le dossier calédonien – celui-ci était traditionnellement porté par Matignon avant que Jean Castex et ses successeurs ne s’en désintéressent – ont plaidé pour un changement de méthode de l’exécutif. Auditionnés par l’Assemblée dans le cadre du projet de loi, Édouard Philippe, Manuel Valls et Jean-Marc Ayrault ont tous trois demandé que Gabriel Attal reprenne la main sur le sujet – pour l’heure, celui-ci s’est contenté de condamner les violences.

Comme les indépendantistes et l’ensemble des composantes de la Nupes, Jean-Marc Ayrault a également estimé qu’une « mission de dialogue » serait sans doute nécessaire « pour trouver une porte de sortie ». « Il faut trouver de nouveaux interlocuteurs, peut-être une mission dépêchée par le gouvernement français ou des profils tels que celui d’Édouard Philippe », avait aussi affirmé Roch Wamytan, président indépendantiste du Congrès de Nouvelle-Calédonie, fin mars, après la venue du maire du Havre (Seine-Maritime) dans l’archipel.

Moins de caricatures sur place

De passage à Paris il y a quelques semaines, le maire de Houaïlou Pascal Sawa, premier secrétaire général adjoint de l’Union calédonienne (UC) et membre du bureau du FLNKS, confiait à Mediapart la nécessité impérieuse de « remettre du lien et de la confiance » entre les différents partenaires. « On est d’accord pour ouvrir le corps électoral, mais il faudrait analyser les choses de façon plus fine pour éviter le déséquilibre, insistait-il. Contrairement à ce qui est dit, nous sommes conscients des enjeux. Nous considérons simplement qu’ils doivent s’inscrire dans un accord global. »

Même le choix de Nicolas Metzdorf comme rapporteur du texte pose question. Pour l’ex-rapporteur du statut de la Nouvelle-Calédonie René Dosière, le rapport signé par le député Renaissance « fait honte à l’Assemblée nationale et ne peut que renforcer la colère des Kanaks et de tous les artisans de paix ». C’est « un brûlot anti-indépendantiste qui réécrit à sa manière l’histoire politique récente », affirme-t-il sur son blog. Lundi soir, à l’Assemblée, Nicolas Metzdorf s’offusquait d’ailleurs au moindre rappel historique, faisant mine de penser que ses adversaires « hiérarchisent les populations ».

L’élu a aussi attaqué les bancs de la gauche, accusant les élu·es de la Nupes de « soutenir les indépendantistes les plus radicaux » au détriment des forces de l’ordre – un refrain également entonné par le ministre de l’intérieur, comme si quelqu’un pouvait se réjouir que les armes soient de nouveau sorties dans l’archipel. Sur place, la situation n’est évidemment pas aussi binaire que voudraient le faire croire ceux qui pensent que les responsabilités ne pèsent jamais sur leurs épaules. Les appels au calme se sont d’ailleurs multipliés, lancé notamment par le président indépendantiste du gouvernement calédonien Louis Mapou.

Le contexte reste explosif et les perspectives peu réjouissantes. Ne rechignant jamais à passer pour le sauveur des situations qu’il détériore lui-même, Emmanuel Macron a annoncé le week-end dernier qu’il ne convoquerait pas le Congrès de Versailles « dans la foulée » de l’adoption du projet de loi constitutionnelle. Et ce, a argué son entourage, pour laisser une dernière chance au dialogue entre les différents partenaires du dossier calédonien. Un espoir auquel s’accrochent ses soutiens, mais une bien mauvaise nouvelle pour celles et ceux qui savent qui est le véritable responsable de cet immense gâchis.

  mise en ligne le 16 avril 2024

Gaza : "L'aide humanitaire n'a pas du tout augmenté", affirme la porte-parole de l'Unrwa contredisant l'armée israélienne

sur https://www.francetvinfo.fr/

"Les restrictions, les obstacles logistiques et sécuritaires et de vérifications face à ces fameux camions qui transportent l'aide alimentaire, les médicaments, les tentes, n'ont pas baissé", affirme Tamara Alrifaï.

"L'aide humanitaire n'a pas du tout augmenté" dans la bande de Gaza, contredit mardi 16 avril sur franceinfo Tamara Alrifaï, directrice des relations extérieures et de la communication de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (Unrwa). La veille, le colonel Olivier Rafowicz, porte-parole des l'armée israélienne, a affirmé sur franceinfo qu'Israël avait accru "de manière extrêmement sensible l'entrée de camions humanitaires depuis plusieurs jours" dans la bande de Gaza. "Près de 500 camions entrent" et "nous avons ouvert un nouveau point de passage humanitaire dans le nord de la bande de Gaza", avait-il rapporté.

"L'aide humanitaire n'a pas du tout augmenté. Les restrictions, les obstacles logistiques et sécuritaires et de vérifications face à ces fameux camions qui transportent l'aide alimentaire, les médicaments, les tentes, n'ont pas baissé", a affirmé Tamara Alrifaï. L'ONU a appelé l'État hébreu à faire davantage pour acheminer l'aide humanitaire auprès de Gazaouis menacés par la famine dans la bande Gaza. "La situation humanitaire à Gaza aujourd'hui est catastrophique. Les Gazaouis manquent de tout, il manque de nourriture, d'eau, de soins de santé, de carburant, d'électricité", a expliqué la porte-parole de l'Unrwa. Une grande majorité de la population gazaouie est entassée dans le sud de la bande de Gaza à Rafah. "Tout le monde attend avec inquiétude l'incursion terrestre israélienne dont on parle depuis quelques semaines", a-t-elle rapporté. 

"Nous continuons de gérer 53 abris où ont trouvé refuge 1,4 million de personnes"

L'Unrwa a été au centre d'une polémique alors que plusieurs de ses employés ont été accusés par Israël d'avoir participé à l'attaque du 7 octobre. Plusieurs grands bailleurs de fonds, dont les États-Unis, ont cessé de financer l'agence onusienne : "Nous manquons énormément de soutien financier", affirme-t-elle malgré le retour de certains pays.

En dépit de ses faibles moyens au regard des besoins à Gaza, l'Unrwa continue tant bien que mal d'apporter son aide aux Gazaouis. "Nous avons très peu à offrir, mais nous continuons de gérer 53 abris où ont trouvé refuge 1,4 million de personnes", précise-t-elle. Tamara Alrifaï demande "un acheminement beaucoup plus élevé de l'aide humanitaire, de la nourriture" et appelle Israël "à baisser les restrictions sur le passage de nos camions". L'agence onusienne a payé un lourd tribut dans le conflit entre le Hamas et Israël. "Depuis le début de cette guerre, l'Unrwa a perdu 178 personnes. Les Nations unies dans leur entièreté ont perdu 200 travailleurs humanitaires. Le prix humain est très élevé", s'est-elle alarmée.


 


 

Guerre entre Israël et le Hamas : environ 150 prisonniers gazaouis libérés par l'armée israélienne, annoncent les autorités palestiniennes

sur https://www.francetvinfo.fr/

"Il est évident que ces prisonniers ont subi de graves mauvais traitements", a dénoncé auprès de l'AFP un porte-parole des autorités palestiniennes.

Les autorités de la bande de Gaza ont annoncé lundi 15 avril qu'Israël avait libéré environ 150 prisonniers palestiniens capturés durant l'offensive militaire israélienne. "Il est évident que ces prisonniers ont subi de graves mauvais traitements, car un certain nombre d'entre eux ont été envoyés à l'hôpital Abou Yousef al-Najjar pour y être soignés", a déclaré à l'AFP le porte-parole de l'autorité des points de passages de Gaza, Hicham Adwan.

Le groupe de prisonniers relâché a été conduit hors du territoire israélien via le point de passage de Kerem Shalom avec la bande de Gaza, selon l'autorité de Gaza chargée des points de passage et un journaliste de l'AFP. Une fois sur le territoire palestinien, ils ont été soignés à l'hôpital de Rafah, dans le sud du territoire assiégé, selon les mêmes sources.

De son côté, l'armée israélienne n'a pas commenté la libération de ces détenus. Toutefois, elle a déclaré qu'il était "absolument interdit" de maltraiter des prisonniers. Durant les six mois de l'opération militaire israélienne contre le mouvement islamiste palestinien Hamas, les soldats israéliens ont arrêté des dizaines de Gazaouis, les détenant sans inculpation avant d'en relâcher certains.

 

   mise en ligne le 14 avril 2024

Guerre à Gaza :
en marge des pourparlers,
les obus continuent de pleuvoir

Axel Nodinot sur www.humanite.fr

Six mois après le déclenchement des représailles israéliennes, l’enclave palestinienne est toujours pilonnée. La perspective d’une offensive meurtrière à Rafah se rapproche à mesure que les négociations du Caire sont infructueuses.

Les offensives de l’Iran, du Hezbollah et des Houthis sur Israël ont détourné les regards de la bande de Gaza, où les bombardements de l’armée israélienne continuent de pleuvoir et les cadavres ne cessent d’être recensés. Ce dimanche 14 avril, le ministère de la Santé du Hamas annonçait un bilan de 33 729 personnes tuées dans l’enclave palestinienne depuis le 7 octobre, ainsi que 76 371 blessés. « Les avions militaires n’ont pas quitté le ciel de Gaza, nous sommes toujours bombardés », confirme, sur X, la journaliste palestinienne Hind Khoudary.

Les bombardements quotidiens depuis six mois ont détruit de nombreux immeubles d’habitation, mais aussi la majeure partie du système de santé gazaoui, laissant les quelques hôpitaux encore debout complètement démunis. Le blocus renforcé d’Israël aux rares checkpoints du territoire palestinien a plongé la population dans la détresse. Le manque d’eau, de nourriture et de soins démultiplie les risques de maladie, d’infection et de carence. Les Nations unies estimaient en fin de semaine que 15 000 femmes enceintes et leurs bébés risquaient une famine imminente.

Toujours pas de cessez-le-feu

À 300 kilomètres de là, au Caire, les négociations entamées depuis plusieurs semaines entre Israël et le Hamas, sous l’égide de médiateurs égyptiens, qatariens et états-uniens, n’ont pas abouti à l’heure où ces lignes étaient écrites, dimanche. Les enjeux de ces pourparlers portent notamment sur la libération de la centaine d’otages aux mains du Hamas, l’ouverture des frontières aux camions d’aide humanitaire, un cessez-le-feu permanent et la fin de l’occupation de Gaza par Israël.

Ces deux dernières conditions sont évidemment indiscutables pour le Hamas. Pas pour Benyamin Netanyahou, qui a déclaré ce samedi qu’il s’agissait de « demandes infondées ». Dans un communiqué du bureau du premier ministre, les services de renseignement israéliens (Mossad) ont rejeté ce dimanche la faute sur Yahya Sinouar, le responsable du Hamas à Gaza.

Selon ce communiqué, Sinouar ne voudrait « pas d’accord humanitaire, ni le retour des otages », mais une « escalade dans la région ». Le renseignement d’Israël assure ensuite froidement que l’armée « continuera d’œuvrer pour réaliser les objectifs de la guerre contre le Hamas de toutes ses forces, et retournera chaque pierre pour faire revenir les otages de Gaza ».

Des mots terribles qui rappellent la détermination de Benyamin Netanyahou et de son gouvernement à continuer le massacre. Le cabinet de guerre du premier ministre et l’armée israélienne ciblent toujours les civils de l’enclave palestinienne, en attendant l’offensive que veut lancer Netanyahou à Rafah. Celle-ci se révélerait meurtrière, la ville du Sud abritant désormais la plupart des réfugiés gazaouis.

Alors que le « risque de génocide » observé dans l’enclave par la Cour internationale de justice est de plus en plus concret, les alertes des habitants, journalistes, humanitaires et diplomates restent ignorées par Israël. « Ce cycle d’escalade est la dernière manifestation des retombées du conflit à Gaza, a encore prévenu le ministère chinois des Affaires étrangères, Wang Yi. La tâche la plus urgente est de mettre en œuvre efficacement la résolution 2728 du Conseil de sécurité de l’ONU et de cesser le feu le plus tôt possible. »

Car, si les dirigeants iraniens ont justifié en partie l’opération « Réponse honnête » par le soutien à la Palestine, les familles de Gaza et de Cisjordanie auraient encore plus à perdre d’un embrasement régional.

   mise en ligne le 13 avril 2024

« Le conflit
Israël-Palestine
a un potentiel incendiaire
à l’échelle planétaire »

Joseph Confavreux sur www.mediapart.fr

Depuis Beyrouth, l’écrivaine et essayiste libanaise Dominique Eddé analyse les six mois de carnage à Gaza, la situation du Liban menacé par un embrasement de la région et les rares possibilités de sortir de l’impasse.

Dominique Eddé est romancière et essayiste. Elle vient de faire paraître aux éditions Albin Michel Le Palais Mawal. Elle avait notamment publié précédemment Edward Saïd. Le roman de sa pensée (La Fabrique, 2017). Depuis Beyrouth, elle analyse la situation de son pays alors que toute la région craint une escalade militaire inédite entre Israël et l’Iran ; la façon dont six mois de carnage à Gaza rendent littéralement les gens fous ; les responsabilités réciproques des régimes arabes et des sociétés occidentales, et les étroites possibilités d’imaginer le dépassement de haines aujourd’hui à leur acmé.  

Mediapart : Qu’est-ce qu’une écrivaine habitant au Proche-Orient peut encore poser comme mots sur la situation à Gaza ? À la fin de l’année dernière, vous écriviez : « Si Dieu n’est pas rendu à Dieu, une patrie aux Palestiniens, l’humanité à elle-même, nous deviendrons tous des égarés, ne sachant plus qui est qui, qui veut quoi, qui a droit à quoi. Le langage en sera réduit à s’autoreproduire avec rien ni personne dedans. » En sommes-nous à ce stade ? 

Dominique Eddé : Nous n’en sommes pas loin. Tous ces bras croisés face au spectacle de six mois de carnage… Ce n’est pas de la realpolitik, c’est de la folie. Il y a dans les têtes un divorce d’avec la réalité qui relève de la psychose.

L’abattoir qu’est devenue la prison de Gaza, sous le regard passif du monde, pourrait être fatal, à terme, pour l’État d’Israël si les Israéliens ne se retournent pas massivement contre leur régime.

Le mensonge et la négation ont toujours fait partie intégrante des dispositifs politiques. Mais la part de marge qui permettait de faire circuler, malgré tout, un minimum de vérité et de droit est en train de voler en éclats. Nous assistons à l’effondrement de cette marge. Les mots ne tiennent plus. Ce sont des clous plantés dans des murs qui tombent.

Nétanyahou instrumentalise la peur du peuple israélien avec un cynisme implacable.

Il faut trouver un nouveau langage. Mais lequel ? Les contradictions sont devenues explosives pour tous les gouvernements, qui sont eux-mêmes davantage gouvernés par la réalité qu’ils ne la gouvernent. Leurs options sont téléguidées par la sauvagerie des rapports de force, par le règne tout-puissant de l’argent. Tous les socles de la cohérence sont sapés à la base. Comment voulez-vous que le langage tienne la route dans ces conditions ? 

Que pas un régime arabe ayant normalisé ses relations avec Israël n’ait rompu ses relations avec ce pays depuis qu’il rase Gaza est édifiant. Qui sait si les peuples sur lesquels sont assis ces régimes ne finiront pas par les envoyer bouler. Mais avec quels moyens et sous quelle forme, sinon la passion religieuse des fous de Dieu ? C’est peu dire que ce ne sera pas « le printemps ». Le résultat d’un tel scénario serait une catastrophe. 

Six mois après le 7 octobre, comment comprenez-vous que la société israélienne, à quelques exceptions près, ne se prononce pas davantage contre cette guerre ? Le traumatisme du 7 octobre est bien sûr déterminant, mais comment expliquez-vous un tel aveuglement sur les répercussions, y compris pour les Israéliens et les juifs du monde, de l’horreur en cours à Gaza ? 

Dominique Eddé : Les exceptions commencent à se multiplier. Plus de 100 000 Israéliens sont descendus dans la rue il y a quelques jours pour demander le départ de Nétanyahou, l’arrêt des combats, le retour des otages. C’est un premier réveil. Le pas décisif ne sera franchi que lorsque les logiques communautaires se laisseront infiltrer par des critères d’égalité universels.

Le titre et le contenu du livre de Sylvain Cypel –  Israël contre les juifs (La Découverte) – résume parfaitement l’urgence de rompre avec la folle logique de l’annexion et de la colonisation. Israël vient de donner un coup d’accélérateur tragique à cette conception tribale de la survie, la peur devenant synonyme de cécité.

Lisez la dernière page de Masse et puissance de Canetti, vous aurez le portrait de Nétanyahou. Il écrit notamment : « Avant que la catastrophe n’atteigne sa propre personne, son corps qui incarne pour lui le monde, elle atteindra la perte d’innombrables autres vies. » 

Plus le nombre des morts palestiniens augmente, plus il est tentant, pour Nétanyahou et les siens, de croire que les vies qui restent peuvent aussi disparaître… comme des mouches.

La peur a tout détruit : l’empathie, la raison, la vision. Elle a viré à la paranoïa et à la mégalomanie. Nétanyahou instrumentalise la peur du peuple israélien avec un cynisme implacable ; sa peur à lui étant d’un autre ordre. 

Il n’est pas interdit de rêver le recul de la haine si chacun, chacune y travaille à petite échelle. Le cas de Bassam Aramin et Rami Elhanan reste rare, mais il n’est pas un cas isolé, loin de là, et il illustre à merveille cette possibilité.

À cet égard, je viens d’apprendre, avec consternation, l’interdiction de la pièce de Wajdi Mouawad à Beyrouth.  Voilà un homme qui est au sommet de sa carrière, en France, et qui sort de sa zone de confort pour faire entendre la parole des uns et des autres, aux uns et aux autres.

Or, pour la raison que l’ambassade d’Israël avait coproduit son ancien spectacle, Tous des oiseaux, il est maintenant empêché de se produire au Liban ! C’est dire si les esprits sont enfermés et si en cette période de guerre, chaque petit pas en direction de la paix se heurte à des murs. 

Comment la société libanaise regarde-t-elle ce qui se déroule en ce moment à Gaza ? 

D’une manière générale, avec une immense colère. Et une très grande inquiétude. Le pays n’en peut plus. Certaines minorités veulent croire qu’une victoire militaire israélienne sur les islamistes palestiniens pourrait, dans un second temps, débarrasser le Liban du Hezbollah. C’est un leurre très comparable à celui qui aveugle la majeure partie de l’opinion publique israélienne.

La résistance n’est pas un droit au massacre. Le Hamas a abusé de son peuple comme les milices au Liban ont abusé du leur durant la guerre civile.

On ne se débarrassera des extrémistes qu’en s’attaquant aux causes qui fondent leur existence. C’est peu dire qu’il faudra du temps. Pour l’heure, les foules des pays arabes sont gagnées, en rangs dispersés, par une haine sans nom. 

Si on ne prend pas la mesure de l’exploitation de la question palestinienne par les régimes arabes pour écraser leurs peuples et les réduire au silence, on ne peut pas comprendre les raisons pour lesquelles la vision du massacre à Gaza est en train de rendre les gens littéralement fous. Cette manipulation des têtes, tout le monde – strictement tous les pouvoirs concernés – en porte la responsabilité.

On a inoculé et entretenu la blessure de la Palestine dans toutes les vies, dès le berceau, pour faire écran aux blessures infligées par les pouvoirs arabes. Les Israéliens, assistés des Américains, ont cru, avec une arrogance sans nom, y trouver leur compte.

À présent, des gens qui hier encore étaient ulcérés par l’existence des mouvements islamistes s’inclinent devant le Hamas, qu’ils soutiennent avec des arguments biaisés, souvent pathétiques.

C’est d’autant plus atterrant qu’à l’intérieur de Gaza des voix essayent de faire entendre leur colère contre ce mouvement qui a pris leur histoire en otage après l’énorme fiasco de l’Autorité palestinienne.

Amira Hass, journaliste israélienne basée à Ramallah, en a rendu compte dans Haaretz le 1er avril dernier. La résistance n’est pas un droit au massacre. Le Hamas a abusé de son peuple comme les milices au Liban ont abusé du leur durant la guerre civile. Il est grand temps d’obtenir la libération de Marwan Barghouti, torturé en prison, et de faire de la place aux Palestiniens qui veulent des droits, de l’autonomie, des réparations et la paix.   

Pour en revenir au Liban : le Sud frontalier est vidé. Les journalistes qui y mettent les pieds sont ciblés et tués par l’armée israélienne. Les déplacés se comptent en dizaines de milliers. Il y a eu plus de trois cents morts. De nouvelles failles apparaissent chaque jour au sein de ce territoire totalement friable qu’est devenu ce pays. 

Il est vrai que les Libanais connaissent, un par un, les rouages de l’imposture, de la perversion, de tout ce qui bétonne les pouvoirs au total mépris des peuples. Mais jusqu’où, jusqu’à quand ? Je suis bien en peine de pouvoir répondre. 

Vous écriviez aussi qu’il a manqué à tous les « processus de paix » un mouvement « d’humanité et de reconnaissance ». De quoi pourrait être composé ce mouvement auquel tous les vents sont contraires ? Des mots peuvent-ils encore soigner le ressentiment, la peur et la haine qui se sont installés entre Israéliens et Palestiniens, vous qui vous êtes intéressée à la psychothérapie ? 

Dominique Eddé : Vous avez entièrement raison : les vents sont aujourd’hui contraires à tout mouvement de reconnaissance. C’est comme pour les mots : on n’en trouve plus, il faut tout de même continuer à en chercher. À essayer.

La vérité compte certes pour du beurre dans la jungle où nous sommes. Mais elle conserve le pouvoir du refoulé qui rappliquera un jour ou l’autre.

Il y a un point aveugle dans une très large partie de la société israélienne. Ce point est le lieu de fusion de la peur et du déni. La peur, les Israéliens peuvent la formuler. Le déni, en revanche, est par définition informulé. Dissimulé. C’est de la vérité qui passe à la trappe. Or cette vérité a été scrupuleusement vérifiée par les meilleurs historiens israéliens : Israël s’est construit sur une expulsion.

Tant que les Israéliens refuseront de formuler cette usurpation, ils seront condamnés à ne produire que des stratégies de contournement et de strict rapport de force militaire. On me dira : « Pourquoi pas ? Si c’est leur seule issue en termes de sécurité. » Je réponds : ce n’est pas une issue, c’est un suicide. Le recours à la force a prouvé à répétition qu’il ne pouvait rien pour personne dans ce conflit.

La vérité compte certes pour du beurre dans la jungle où nous sommes. Mais elle conserve le pouvoir du refoulé qui rappliquera un jour ou l’autre. Par ailleurs, la démographie et l’environnement ne jouent pas, à long terme, en faveur d’un Israël enfermé et statique. 

Le préalable à tout mouvement en direction de la paix consiste à reconnaître qu’une majeure partie de cette terre a été attribuée à un peuple au détriment d’un autre. Avec des raisons historiques, certes, mais, je me répète, des raisons occidentales. La Shoah est une catastrophe européenne.

Il se trouve maintenant dans les sociétés arabes un antisémitisme odieux auquel s’ajoutent des racismes internes d’une communauté confessionnelle contre l’autre. Tous ces vents de haine sont portés par des décennies d’humiliation, d’ignorance et d’impuissance. Les esprits sont enflammés.

La « reconnaissance » fait partie des étapes nécessaires pour désinfecter le présent et, s’il n’est pas trop tard, pour ménager l’avenir. Même des esprits avancés parmi les Israéliens en direction de la paix – je ne parle pas des dissidents qui ont une pensée très informée et très claire – ne parviennent pas à franchir ce pas de la reconnaissance.

1947 et 1948 sont évoqués comme les dates du refus arabe du plan de partage. Et par conséquent de la responsabilité des Arabes dans le sort des Palestiniens. Certes, il y a eu refus, mais a-t-on jamais vu des gens renoncer à la moitié de leur territoire avant d’avoir essayé de le récupérer, avant d’avoir intenté un procès ?

Je me répète : cela ne disculpe aucunement les régimes arabes de leur immense responsabilité dans les catastrophes accumulées durant les soixante-quinze dernières années. Cela signifie simplement que la question du temps est fondamentale dans ce conflit et qu’à voir Israël tirer sur tout ce qui bouge à Gaza on comprend que Nétanyahou et ses sbires ont clairement choisi de casser la montre plutôt que de regarder l’heure. Le temps ne se remettra en marche que s’ils sont renversés de l’intérieur ; que si le Hamas dégage. Quelques signes commencent à pointer. 

J’en viens à me demander si l’extrême droite israélienne au pouvoir n’a pas tout intérêt à une islamisation radicale de la région.

Si j’étais israélienne et qu’on me disait : « Il faut rendre le territoire occupé », je dirais : « Pourquoi ? Il n’est pas à nous ? » Il faut qu’une voix officielle israélienne consente à répondre : « Non, il n’est pas à nous. » Ou mieux encore : « Cette terre est désormais à ceux qui y vivent, quels que soient leur religion ou leur sentiment national. Elle est à ses citoyens. »

Tant qu’on n’aura pas désacralisé la terre au profit d’une ou de deux organisations étatiques fondées sur l’égalité citoyenne, on tournera en rond autour d’une plaie ouverte.

Vous évoquez mon intérêt pour la psychothérapie. Je vous dirais – et c’est un lieu commun – que la formulation d’un mal et de sa cause constitue, en soi, une partie importante du chemin dans une cure.

Cette formulation doit être bien sûr suivie d’une série de dispositions, à commencer par le volet des réparations. Tous les habitants de cette région sont blessés. Tous ou presque ont de l’humour. Tous demandent à être soignés. Toute tentative de paix doit quasiment se concevoir comme un traitement médical. Je dirais même, en exagérant un peu, comme une thérapie familiale ! 

L’issue implique des renoncements douloureux de part et d’autre. Ce renoncement n’est pas sans rapport avec celui qui est attendu, au plan de l’écologie et de la consommation, à l’échelle de la planète. 

Au-delà de rodomontades orales et de lancers de roquettes limités, le Hezbollah demeure mesuré dans sa réponse, même lorsque certains de ses leaders sont abattus par Israël. Comment comprenez-vous cela ? Et alors qu’Israël intensifie ses frappes contre des responsables du Hezbollah et de l’Iran, craignez-vous que le front du Nord s’ouvre une fois Gaza réduite en poussière ? Ou, après six mois de guerre, le sentiment que les affrontements au Sud Liban et au nord d’Israël resteront limités s’impose-t-il ?  

Dominique Eddé : Personne ne sait jusqu’où ce régime israélien peut aller. Vous avez raison : le Hezbollah, que je critique fortement par ailleurs, ne veut pas de cette guerre. J’en viens à me demander si l’extrême droite israélienne au pouvoir n’a pas tout intérêt à une islamisation radicale de la région, si elle ne veut pas à tout prix entraîner l’Iran dans la guerre pour bénéficier à nouveau d’un soutien inconditionnel des États-Unis.

Plus l’ennemi sera de taille, plus les sociétés seront monolithiques, plus l’épuration ethnique sera justifiée. Je ne pense pas seulement aux territoires occupés, je pense au plus de 21 % d’Israéliens non juifs.

Dans ce cas de figure, les communautés non musulmanes du Liban payeront aussi très cher la facture. Elles risquent même une semi-disparition. Quoi qu’il en soit, si cette guerre a lieu, la souffrance de Gaza essaimera partout. Ce sera la tombe d’Israël et la preuve que le monde est à revoir à zéro. 

Vous faites partie des personnes qui ont tenté jusqu’ici de tenir ensemble les souffrances sans pour autant renvoyer dos à dos les protagonistes. Vous écriviez ainsi : « La douleur des Israéliens, leur choc face aux atrocités qui ont accompagné la disparition des leurs, les viols, les tortures, le brutal retour de l’épouvante dans les mémoires, toute l’étendue de ce malheur habite ma pensée au même titre que la tragédie qui se déroule à Gaza. » Trois mois après avoir écrit ces mots, craignez-vous que les plus de 30 000 morts, les dizaines de milliers de blessés, les amputations, la famine et l’ampleur des destructions à Gaza ne relèguent les souffrances israéliennes du 7 octobre, voire la Shoah, à un passé inaudible pour beaucoup ?

Dominique Eddé : Quiconque veut sauver sa part d’humanité ne fait pas le tri entre une souffrance et l’autre, entre la mort d’un enfant et la mort d’un autre. Il est vrai qu’en temps de guerre cette posture est plus difficile qu’en temps de paix. Mais pour les gens privilégiés, elle doit aller de soi.

J’ai des amis arabes qui ont plus de mal que moi à renoncer au mauvais choix du « nous contre eux ». Je les comprends et je les combats. Lutter contre l’injustice infligée aux Palestiniens ne doit pas nous faire perdre de vue l’horreur innommable qui a donné naissance à l’État d’Israël et qui vient d’être très douloureusement réactivée par le 7 octobre.

L’Occident, pour s’innocenter de la Shoah, ou du moins pour en tourner la page, a eu besoin d’innocenter Israël. C’est ainsi que l’impunité de ce pays s’est mise en place.

Il appartient à tous les peuples de cette région de prouver qu’ils ne souhaitent pas l’exclusion d’un autre. Et pour y arriver, ils ont besoin d’être aidés et non écrasés par les pouvoirs, dedans comme dehors. Les médias ont aussi un rôle majeur à jouer. Ils sont malheureusement peu nombreux à le faire.

Plus généralement, comment comprenez-vous que rien de ce qui se passe aujourd’hui à Gaza ne semble infléchir non seulement la conduite de la guerre en Israël, la diplomatie états-unienne, mais aussi toute une partie de l’opinion publique ailleurs, comme figée par ce qui s’est passé le 7 octobre, au prix parfois d’une forme de maccarthysme institutionnel et médiatique ? 

Dominique Eddé : Il se trouve en Israël, à Gaza et dans les territoires occupés le point de fixation d’un transfert de responsabilités qui engage l’Occident à grande échelle. L’Occident, pour s’innocenter de la Shoah, ou du moins pour en tourner la page, a eu besoin d’innocenter Israël. C’est ainsi que l’impunité de ce pays s’est mise en place. Et c’est ainsi qu’une bonne partie de l’opinion occidentale continue de clouer le bec à sa part de mauvaise conscience qui s’appelle la Palestine. Ce conflit n’est pas local.

L’horreur en cours au Soudan, où les populations civiles meurent chaque jour par dizaines, dans une indifférence quasi générale, y compris dans l’opinion publique arabe, donne la mesure de cette anomalie et elle l’explique. Le Soudan est au Soudan. Jérusalem est partout.

Ce que l’on appelle « la Terre sainte » est le pied-à-terre d’une culpabilité monumentale. De la Shoah à la Nakba, le fil conducteur de cet enchaînement est européen. Or, sur la scène des rapports de forces actuels, l’Europe n’est plus à la manœuvre, ou si peu. Pour l’heure, l’essentiel du pouvoir de décision est aux États-Unis.

D’où le potentiel incendiaire de ce bain de sang à l’échelle planétaire. Des camps de palestiniens au Liban ou en Syrie aux maisons bourgeoises ou populaires de Bagdad, de Tunis ou du Caire, les gens ont écouté en boucle, une décennie après l’autre, Al-Qods (« Jérusalem ») ou encore Sanarjiou yawman (« Nous reviendrons un jour ») chantés par Fairouz. Cette ville occupe l’imaginaire de centaines de millions de personnes.

L’avoir déclarée capitale unique d’Israël, c’était non seulement en priver les Palestiniens mais placer Israël dans l’orbite d’un canon, comme on dit en arabe.

Une formule universelle, une solution de synthèse au sein de cette ville lui auraient donné, à l’opposé, une valeur d’exemple en termes de coexistence. Il y a de l’irrationnel de part et d’autre. Il ne peut donc y avoir de solution qui ne le prenne en compte.

Cela demande un immense effort d’imagination. Le conflit israélo-palestinien n’entre presque jamais dans les têtes par la même porte. Il faut rêver du jour où l’addition des portes deviendra une somme d’ouvertures au lieu d’être une obstruction.

Les régimes arabes et israéliens ont piétiné le présent et tiré sans relâche sur les cordes du passé. Partout, le temps et l’espace ont divorcé. En Israël/Palestine, ce divorce a pris les proportions d’un meurtre. En peu de mots : « Pour continuer à vivre sur cet espace, il faut non seulement ignorer l’autre mais évacuer le temps. » Il faut faire comme s’il ne passait pas.

On a arrêté le temps. Le pouvoir israélien n’a cessé de repousser les bornes de cette équation mortifère : espace annexé, temps confisqué. Gaza est le lieu où toutes les bornes ont été franchies.

Si la raison et le droit ne reprennent pas les devants, il se pourrait que ce point de rupture soit le point de départ d’un autre franchissement de bornes. À une échelle effrayante. Il semblerait que les gouvernants des démocraties occidentales commencent à s’en inquiéter sérieusement. Ceux des autocraties arabes aussi. 

Quelles marges d’action demeure-t-il à des acteurs politiques ou citoyens du Proche-Orient qui ne disposent pas de la force de mobilisation que donne la croyance messianique d’être, du côté du Hamas comme de l’extrême droite israélienne, en mission pour Dieu ? 

Dominique Eddé : Les marges sont très étroites. Presque inexistantes. « Presque » doit continuer à servir de planche de salut. Tant pour les mots que pour l’action. Il y a un terrible climat d’asphyxie pour ceux qui cherchent à combattre le fanatisme. C’est pourquoi toutes les initiatives menées conjointement par des acteurs appartenant à des parties dites en conflit ont une valeur décuplée.

Encore faut-il ne pas s’en tenir à la surface et aux affects, ne pas évacuer l’histoire, écouter la mémoire de l’autre. Je pense que les exemples vont se multiplier avec le temps. Assez vite pour calmer les haines de masse ? Je ne suis pas sûre.

Chaque fois que je parviens, pour ma part, à hésiter, à aller chercher de la vérité ailleurs, à faire bouger les mots, je respire mieux. Il va bien falloir qu’un jour tout ce monde-là se penche sur l’essentiel : l’air, l’eau, la terre et la lumière qu’ils ont en commun au-delà des nations. Et des appartenances religieuses !   

Votre dernier roman, « Le Palais Mawal », qui vient d’être publié chez Albin Michel, peut-il ou doit-il être lu comme une métaphore du destin du Liban, condamné à rêver à son prestige passé et traversé de radicalités religieuses qui font imploser les familles elles-mêmes ? 

Dominique Eddé : Ce roman a été écrit bien avant le 7 octobre. Il y est question d’un acte barbare islamiste qui précipite en effet l’histoire de la famille Mawal. Je ne crois pas qu’il s’agisse pour les membres de cette famille de rêver à leur prestige passé. Je crois qu’ils sont aux prises avec deux fins simultanées : la fin d’une vie et la fin d’une époque. Et ce défi les fragilise, bien sûr, mais il les intéresse aussi. Je dirais même qu’il les passionne.

La disparition d’un certain monde devient, pour l’un comme pour l’autre, un sujet d’attention avant d’être un sujet de nostalgie. Disons qu’ils cherchent, avec leur peu de moyens, celui de donner quand même un sens au temps qu’il leur reste à vivre.

Ce moyen, si fragile soit-il, est énorme : c’est l’amour ou la recherche de l’amour, ce qui revient à peu près au même. Ils sont à la frontière de la défaite et de la lumière. Il est vrai que le fanatisme religieux ronge le tissu de tous côtés. Mais quand deux mains font l’amour dans le dos de la mort, ce n’est pas rien. 

  mise en ligne le 12 avril 2024

Non à la mise en péril du processus de décolonisation en Nouvelle-Calédonie 

sur www.politis.fr

TRIBUNE. La politique du coup de force, irrespectueuse des droits légitimes du peuple Kanak, conduite par le gouvernement ne peut mener qu’à un immense gâchis, s’alarment dans cet appel 56 personnalités.

L’État a imposé que le 3e référendum d’autodétermination se tienne à la date prévue en décembre 2021. C’était aller contre la demande des indépendantistes de le reporter, compte tenu de l’impact du covid et de la période de deuil qui s’en est suivie. En dépit d’une abstention de 57 %, dont une majorité de Kanaks, le gouvernement considère que l’électorat de l’archipel a alors définitivement opté pour une « Nouvelle-Calédonie dans la France ».

Aujourd’hui, il décide de reporter les élections provinciales de 2024 et de modifier la Constitution pour autoriser le « dégel » du corps électoral provincial. Il s’agit d’ouvrir la citoyenneté calédonienne, pas seulement aux natifs – les indépendantistes sont favorables à la pleine application du droit du sol –, mais au terme d’une durée de 10 ans à tous les résidents. Lesquels deviendront électeurs et éligibles pour les assemblées de Province qui déterminent les orientations politiques locales et la composition du Congrès du pays.

Cette imposition d’un « corps électoral glissant », sans un accord politique global négocié entre les différentes parties prenantes, constitue un passage en force de l’État. Celui-ci, une fois de plus, dicte son calendrier en fixant au processus engagé la date butoir du 1er juillet 2024.

C’est revenir sur un élément clé de l’accord de Nouméa, lequel a permis d’engager un processus de décolonisation et de garantir la paix civile au cours de ces trente dernières années.

Une telle politique renoue avec la logique qui a fait de la Nouvelle-Calédonie une colonie de peuplement.

Elle vise à mettre définitivement en minorité le peuple Kanak, en contradiction du droit international et des résolutions de l’ONU qui invitent les « puissances administrantes » à « veiller à ce que l’exercice du droit à l’autodétermination ne soit pas entravé par des modifications de la composition démographique dues à l’immigration ou au déplacement de populations dans les territoires qu’elles administrent ».

Le Congrès du FLNKS, qui s’est tenu le 23 mars 2024, s’est unanimement prononcé contre ce projet de réforme constitutionnelle. Il a également confirmé que, pour le FLNKS, seuls le dialogue et la recherche du consensus peuvent permettre d’envisager une solution d’avenir pour l’ensemble des Calédoniennes et Calédoniens.

Nous nous alarmons de cette politique du coup de force, irrespectueuse des droits légitimes du peuple kanak et qui met en péril la notion même de citoyenneté calédonienne au principe de la construction du destin commun.

Elle compromet la recherche d’un consensus entre les diverses communautés quant au devenir du pays et ne peut conduire qu’à un immense gâchis.

Il est impératif de préserver le processus de décolonisation qui a été poursuivi ces dernières décennies. Pour les droits du peuple kanak et des autres communautés. Pour l’avenir de la Kanaky/Nouvelle-Calédonie. Pour l’image de la France et celle de la République.

Premiers signataires :

  • Gilbert Achcar, chercheur et écrivain

  • Paul Alliès, universitaire

  • Bertrand Badie, politiste

  • Etienne Balibar, philosophe

  • John Barzman, historien

  • Christian Belhôte, magistrat

  • Jérôme Bonnard, syndicaliste Union syndicale Solidaires

  • Claude Calame, helléniste et anthropologue

  • Patrick Chamoiseau, écrivain

  • David Chapell, historien, Université de Hawaï

  • Mathias Chauchat, professeur de droit, université de Nouvelle Calédonie 

  • Nara Cladera, syndicaliste Union syndicale Solidaires

  • Pierre Cours-Salies, sociologue

  • Thomas Coutrot, économiste

  • Pierre Dardot, philosophe

  • Christine Demmer, anthropologue

  • Bernard Dreano, responsable Cedetim

  • Josu Egireun, syndicaliste et anticapitaliste

  • Didier Epsztajn, blogueur Entre les lignes, entre les mots

  • Franck Gaudichaud, historien, Université Toulouse Jean Jaurès

  • Daniel Guerrier, militant anticolonialiste, ancien co-président de l’AISDPK

  • Christine Hamelin, anthropologue

  • Hortensia Ines, syndicaliste Union syndicale Solidaires

  • Mehdi Lallaoui, réalisateur

  • Christian Laval, sociologue

  • Isabelle Leblic, anthropologue

  • Michael Löwy, sociologue

  • Christian Mahieux, syndicaliste Union syndicale Solidaires, éditeur Syllepse

  • Philippe Marlière, politiste

  • Roger Martelli, historien

  • Jean-Pierre Martin, psychitatre

  • Gustave Massiah, économiste, altermondialiste

  • Laurent Mauduit, écrivain et journaliste

  • Isabelle Merle, historienne

  • Michel Naepels, anthropologue

  • Ugo Palheta, sociologue

  • Alice Picard, porte parole nationale d’ATTAC

  • Christian Pierrel, directeur de publication de La Forge

  • Philippe Pignarre, éditeur

  • Boris Plezzi, secrétaire confédéral CGT, en charge des questions internationales

  • Jacques Ponzio, psychanalyste

  • Michèle Riot-Sarcey, historienne

  • Henri Saint-Jean, docteur en psychologie sociale

  • Christine Salomon, anthropologue

  • François Sauterey, vise président du MRAP

  • Denis Sieffert, éditorialiste

  • Patrick Silberstein, éditeur Syllepse

  • Francis Sitel, responsable revue ContreTemps

  • Marc Tabani, anthropologue

  • Serge Tcherkezoff, anthropologue

  • Jean-Marie Theodat, universitaire

  • Benoît Trepied, anthropologue

  • Anne Tristan, journaliste

  • Jacques Vernaudon, linguiste, université de Polynésie française

  • Antoine Vigot, syndicaliste FSU

  • Sophie Zafari, militante syndicale

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Kanaky-Nouvelle-Calédonie : manifestations prévues samedi
sur fond de tensions

Théo Bourrieau sur www.humanite.fr

Indépendantistes et non-indépendantistes prévoient de défiler à deux rues d’écart à Nouméa, en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, samedi 13 avril. 10 000 personnes sont attendues dans chaque camp politique.

Sous l’impulsion des partis « Les Loyalistes » et Rassemblement-LR, les non-indépendantistes de Kanaky-Nouvelle-Calédonie se retrouveront samedi 13 avril à Port Moselle. De l’autre côté, les militants indépendantistes, soutenus par le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), se rejoignent eux pour un sit-in sur la Place de la Paix, située à quelques rues plus loin à Nouméa. Des mobilisations qui se dérouleront dans un climat de tensions liées à la question du dégel du corps électoral provincial.

Le dégel du corps électoral au cœur des tensions

Mardi 2 avril, les sénateurs ont voté pour modifier la structure électorale de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Les élus ont ainsi porté un coup critique au processus décolonial de l’archipel, prévu par l’accord de Nouméa de 1998. L’un des prérequis de l’accord était justement le gel du corps électoral, qui permet aux Kanaks de pouvoir décider de leur destin sans être invisibilisés par les nouveaux arrivants, bien souvent venus de l’Hexagone. Devant ses collègues, le sénateur kanak Robert Wienie Xowie (CRCE-K) avait alors dénoncé une « démarche odieuse » et « fourbe » du gouvernement, ainsi qu’un « comportement méprisant » de Gérald Darmanin, auteur d’une « décision unilatérale » alors même que le FLNKS était « prêt à ouvrir le corps électoral à plus de 12 000 personnes ».

« Il va y avoir plusieurs dizaines de milliers de personnes dans un petit espace on voit bien qu’il y a des tensions, des graffitis, des caillassages, des agressions », a déclaré auprès de la 1re de franceinfo Philippe Dunoyer, le député non indépendantiste et porte-parole du parti Calédonie ensemble, attisant les craintes. Marie, employée municipale de 40 ans, hésite entre partir rejoindre sa famille en Brousse ou rester ce week-end dans son appartement de Nouméa « à cause du risque de dérapage », témoigne-t-elle auprès de Ouest France. Nouméa comptera, au cours du week-end, plus de forces mobiles que Marseille, avec l’envoi par le ministère de l’intérieur d’importants renforts : deux escadrons, soit 140 gendarmes, selon Le Monde.

mise en ligne le 12 avril 2024

Guerre en Ukraine :
la société russe face au spectre de la division

Vadim Kamenka sur www.humanite.fr

Les Russes, qui sont entrés dans une 3e année de guerre en Ukraine, ont largement réélu Vladimir Poutine. Mais ce plébiscite apparent du président ne saurait masquer les inquiétudes, qui s’expriment différemment selon les régions, les catégories sociales et les générations.

Moscou et Saint-Pétersbourg (Russie), envoyé spécial.

À Lomonossov, la route qui longe le golfe de Finlande laisse entrevoir une mer Baltique qui demeure en partie gelée. Dans cette ville, située à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Saint-Pétersbourg, le vent glacial et humide balaye violemment les côtes russes où plusieurs navires militaires sont clairement visibles. « La zone était déjà extrêmement surveillée avec la présence historique de nombreux pays riverains. Avec la guerre en Ukraine et l’entrée de la Finlande dans l’Otan en 2023 et de la Suède en 2024, cet espace maritime dispose d’une forte concentration militaire. Les autorités ont déployé davantage de troupes et ont renforcé leur présence dans plusieurs ports stratégiques. Cela suscite l’inquiétude de la population », juge Nikolaï Kouzmine, député du Parti communiste russe (KPRF) de la région de Saint-Pétersbourg.

Juste en face, la ville fortifiée de Kronstadt est visible. Elle rappelle l’utilité pour certains habitants de la région d’avoir ces postes avancés afin de garantir leur sécurité. En longeant la côte plus à l’ouest vers l’Estonie, un autre site fait également énormément parler : la centrale nucléaire de Sosnovy Bor. Pour le militant pacifiste et écologiste Oleg Bodrov, ces tensions dans « cette zone densément peuplée et ses nombreux sites industriels sont un vrai risque sous-estimé par les autorités à Moscou mais aussi par les gouvernements finlandais et suédois. Ici, les gens comprennent l’impact global d’un tel conflit. Ils ne se limiteront pas à quelques pollutions et destructions passagères. L’ensemble de la Baltique sera touché et donc une bonne partie de l’Europe. À nous de déconstruire le récit guerrier que nos gouvernements veulent nous inculquer ».

« Les habitants commencent à s’interroger sur cette escalade »

Au sein de l’ancienne capitale impériale, sur la perspective Moskovski, le marché Sennoï continue d’attirer les habitants malgré l’inflation. « La guerre, on vit désormais avec, en attendant la fin. C’est juste dommage que l’on n’ait pas réussi à garder un espace de dialogue et de neutralité avec nos voisins. Ils ont fait leur choix. Nous faisons le nôtre », estime Loudmila. La Baltique, qui avait réussi à demeurer un espace de neutralité, même durant la guerre froide, est désormais marquée par les risques de frictions, d’accidents et de dérapages. « Les habitants commencent à s’interroger sur cette escalade et cette logique. Bien évidemment, le récit d’une guerre contre l’Occident demeure largement partagé. Mais de véritables nuances existent entre les régions et l’État central sur la perception des risques », estime Nikolaï Kouzmine.

À 700 kilomètres plus au sud, à Moscou, le conflit paraît moins prégnant. « Merci aux protecteurs de la patrie », « Gloire aux héros » : les grandes affiches qui mettent en avant le courage des forces armées afin de vanter leurs combats en Ukraine, rappellent la triste réalité d’une troisième année de guerre. « Tout avait été fait par le pouvoir pour que la population des grandes agglomérations loin du front puisse vivre tranquillement au quotidien, à la différence des régions frontalières avec l’Ukraine (Belgorod, Koursk, Briansk), régulièrement bombardées depuis des mois », constate Jean Radvaniy, professeur émérite à l’Inalco et spécialiste de la Russie et du Caucase.

Les régions plus reculées et les moins riches ont été davantage concernées par les efforts de guerre : mobilisations, contractuels, conscriptions. « Les inégalités sociales et territoriales sont assez marquées. Les classes populaires payent davantage le prix de cette guerre. Mais la solde (qui représente cinq fois le salaire minimum – NDLR) leur permet aussi de s’élever socialement », croit un ancien militaire.

L’essoufflement de la population russe est palpable malgré la réélection de Poutine

Dans le jardin Alexandre, le long des murs du Kremlin, brûle la flamme du soldat inconnu, entourée d’un large dispositif de sécurité. Chaque samedi, les femmes, compagnes ou mères des soldats mobilisés tentent de se rassembler pour faire entendre leur demande. « Leur démobilisation, explique Maria Andreeva, qui dirige ce mouvement depuis plusieurs semaines, malgré les intimidations. Cela fait plus de deux ans qu’ils sont partis combattre. Il est temps de les relayer. Ils n’en peuvent plus et nous non plus. Nos seules pensées tournent autour de la guerre et quand elle va prendre fin. Les enfants n’arrêtent pas de tomber malade à cause du stress. »

L’essoufflement de la population russe est palpable. Selon les études réalisées dans le cadre du projet Khroniki, « 83 % des Russes interrogés souhaitent que les problèmes économiques et sociaux soient pris à bras-le-corps après l’élection ». L’enquête conclut qu’au sein de la société russe il existe « une énorme demande de changement, principalement pour mettre fin à la guerre et déplacer l’attention d’une politique étrangère agressive vers la résolution des problèmes internes et le rétablissement des relations avec les pays occidentaux ».

À quelques mètres de là, Vladimir Poutine, qui a récemment remporté la présidentielle, occupe le Kremlin pour six années supplémentaires. Le président russe a fait de la victoire contre l’Ukraine et l’Occident la priorité de son cinquième mandat. Les propos tenus par le porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, le 22 mars, au quotidien Argumenty i Fakty – « Nous sommes en état de guerre » – illustrent cette volonté. « Cela a commencé comme une opération militaire spéciale, mais dès que toute cette bande s’est formée, quand l’Occident a participé à tout cela aux côtés de l’Ukraine, pour nous, c’est devenu une guerre », a-t-il conclu.

La large victoire de Vladimir Poutine, le 17 mars, avec plus de 80 % des voix est-elle synonyme d’une société russe uniforme ? Aucunement pour les sociologues. « La figure du président russe rassemble des tendances diverses voire opposées. Des nostalgiques de l’Union soviétique, des tsaristes, des fervents religieux, des ultra-libéraux, des conservateurs et des ultranationalistes, toutes ces tendances se retrouvent dans son électorat », constate le chercheur Lev Goudkov. Mais au sein de la société, les clivages générationnels sont très importants. Les plus jeunes demeurent les plus antiguerre.

Faute de choix et d’alternative crédible, Poutine reste la seule option. Le conflit en Ukraine a provoqué une forte augmentation des sentiments nationaux et patriotiques. « Vladimir Poutine devient le principal et indispensable défenseur de la Russie contre la menace existentielle posée par les États-Unis et leurs alliés de l’Otan : “Sans Poutine, l’Occident nous aurait dévorés.” En d’autres termes, le soutien massif à Vladimir Poutine est largement assuré par les circonstances extraordinaires du conflit militaire en cours », analyse Denis Volkov, le directeur du centre analytique Levada.

Une recrudescence de violences racistes

L’attentat du 22 mars pourrait être un élément de bascule. L’attaque qui a eu lieu dans une salle de concert, au Crocus City Hall, près de Moscou, a provoqué la mort d’au moins 144 personnes. L’émotion est importante. « J’ai l’impression que la normalité a définitivement disparu de notre vie. Et la crainte que cela puisse se reproduire à tout moment nous inquiète », nous raconte une journaliste russe. Après un tel événement, l’unité semble primer. En l’espace d’une vingtaine d’années, les Russes ont déjà subi plusieurs attentats : prise d’otages du théâtre de Moscou (2002), école de Beslan (2004), explosions dans le métro de Moscou (2010 et 2014). Le pouvoir a toujours su rebondir et resserrer les rangs autour du président.

« Au cours des deux dernières années, assure Denis Volkov, j’ai souvent entendu les participants d’une discussion dire qu’en Russie nous vivons de catastrophe en catastrophe. La crise économique de la fin des années 1990, les attentats terroristes, les réformes douloureuses et la crise économique de la fin des années 2000. Ces dernières années, le rythme des cataclysmes successifs s’est encore accéléré : premier conflit dans le Donbass et premières sanctions, réforme des retraites qui a ébranlé le pays, pandémie de Covid-19, “opération spéciale”, sanctions totales occidentales, mutinerie de l’été 2023 (menée par la milice Wagner et son chef décédé depuis, Evgueni Prigojine – NDLR). Nos interlocuteurs ont posé à plusieurs reprises la question : quel test nous attend ensuite ? »

Après l’attaque du 22 mars revendiquée par l’« État islamique » au Khorassan, une préoccupation ressort autour de ce qui cimente la société russe. Face au nationalisme exacerbé depuis plusieurs années, amplifié par la guerre en Ukraine, cet attentat, dont les auteurs présumés sont originaires d’Asie centrale et du Tadjikistan, a provoqué une recrudescence de violences racistes. Passages à tabac, magasins vandalisés, messages xénophobes sur les réseaux sociaux : Vladimir Poutine a dit refuser que l’attentat ne « sème les graines empoisonnées de la haine et de la discorde dans notre société multiethnique ».

Une crise qui aurait un impact interne et géopolitique considérable. Car les travailleurs d’Asie centrale occupent tous les métiers délaissés et précaires (conducteurs de taxi, éboueurs, maçons, serveurs, vendeurs sur les marchés, livreurs) et représentent plus de 12 millions de personnes, originaires d’Ouzbékistan, du Tadjikistan, du Kirghizistan. Une main-d’œuvre qui demeure primordiale pour l’économie. Si la guerre a maintenu une réelle unité de l’opinion derrière son président, sur le long terme elle révèle aussi de véritables fissures. Son issue pèsera lourd sur les six prochaines années de Vladimir Poutine au pouvoir.


 


 

Guerre en Ukraine : « Le gouvernement américain manque de bon sens », affirme l'économiste Jeffrey Sachs

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

L’économiste américain Jeffrey Sachs revient sur les raisons du conflit, l’attitude de la Russie et la politique étrangère des États-Unis.


 

La guerre en Ukraine a officiellement éclaté il y a deux ans, en février 2022. Cela aurait-il pu être évité ?

Jeffrey Sachs : Cette escalade aurait pu être évitée si les États-Unis avaient accepté de négocier avec la Russie le projet d’accord de sécurité russo-américain proposé par le président Vladimir Poutine, le 15 décembre 2021. La guerre aurait pu se terminer par un accord de paix entre la Russie et l’Ukraine, en mars 2022, mais les États-Unis l’ont bloqué. 

On peut aussi estimer que la guerre a réellement débuté en février 2014, avec le coup d’État soutenu par les États-Unis contre le président ukrainien Viktor Ianoukovitch. Il s’agissait d’une opération typique de changement de régime de Washington, à laquelle l’Europe a participé. Depuis ce coup d’État, la guerre fait rage et s’est considérablement intensifiée à partir de février 2022.

Quel est l’enjeu de cette guerre ?

Jeffrey Sachs : L’élargissement de l’Otan fait partie des buts politiques. Les États-Unis n’auraient jamais dû pousser l’avancée de l’Alliance atlantique à l’Ukraine et à la Géorgie, lors du sommet organisé à Bucarest, en 2008. Cela a été le déclencheur de la guerre entre Tbilissi et Moscou, en 2008, et le premier pas d’un conflit entre l’Otan et la Russie depuis février 2014.

Cette volonté d’étendre continuellement l’organisation militaire vers l’Est et notamment à l’Ukraine était imprudente. Quelle serait la réaction des États-Unis si la Russie ou la Chine décidaient d’installer des bases militaires au Mexique ? Le gouvernement américain manque de bon sens. Et l’Europe ne dispose d’aucune indépendance vis-à-vis des États-Unis.

Quel est le véritable objectif de la Russie ?

Jeffrey Sachs : L’objectif principal de la Russie est de garder l’Amérique « hors de son cou ». Cela signifie que Moscou ne veut pas que les États-Unis soient installés à proximité de leur frontière comme en Ukraine. Les autorités russes ne souhaitent pas que Washington soit engagé dans des opérations de changement de régime dans des pays limitrophes de la Russie ou à l’intérieur du pays.

Tout est compréhensible quand, depuis au moins 175 ans, la grande stratégie britannique et américaine reste de combattre ce pays et qu’il a été envahi à plusieurs reprises. C’est pourquoi chacun développe sa propre prudence. L’Ukraine devrait être une zone neutre pour la Russie.

Comment parvenir à un accord de paix et arrêter la guerre ?

Jeffrey Sachs : Retirer les forces russes d’Ukraine, arrêter l’élargissement de l’Otan, accepter la Crimée comme faisant partie de la Russie, mettre fin aux sanctions économiques, dégeler les actifs, fournir des garanties de sécurité de l’ONU et finaliser les conditions sur les questions de territoire, d’accords nucléaires et des futurs arrangements de sécurité. 

Quand Macron a dit que la Russie doit être vaincue et que l’Ukraine doit retourner aux frontières de 1991, c’est la recette pour continuer la guerre. Pire, cet objectif peut aboutir à la destruction totale du pays ou à une escalade nucléaire. Elle n’amène en rien la paix.

Qu’est-ce qui guide la politique étrangère américaine ?

Jeffrey Sachs : L’arrogance, l’ignorance et le complexe militaro-industriel annuel de plus de 1 000 milliards de dollars. Les États-Unis ont plus de 700 bases militaires à l’étranger dans 80 pays. C’est absurde, tragique, inutile et tout à fait provocateur. Cela conduit à des guerres non-stop. Mais ce lobby demeure très puissant avec tout l’argent qu’il génère et reçoit.

   mise en ligne le 9 avril 2024

Gaza :
des Palestiniens prisonniers « menottés puis amputés »,
dénonce un médecin israélien

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Un médecin israélien travaillant dans l’hôpital de campagne d’une base militaire dénonce dans une lettre à sa hiérarchie les traitements subis par des hommes capturés à Gaza, les membres liés, forcés de « déféquer dans des couches », révèle Haaretz.

« Cette semaine, deux prisonniers ont été amputés des jambes en raison de blessures occasionnées par les menottes, ce qui est malheureusement un événement de routine. » L’accusation est terrible. Elle provient d’une lettre obtenue par le quotidien israélien Haaretz et publiée le 4 avril.

Elle a été expédiée au procureur général d’Israël et aux ministres de la Défense et de la Santé par un médecin affecté dans un hôpital de campagne pour Palestiniens détenus à la base militaire israélienne de Sde Teiman, entre Gaza et Beersheva, dans le désert du Néguev.

Toujours selon le médecin, « les détenus sont nourris à la paille, défèquent dans des couches et sont maintenus (dans) des contraintes constantes, ce qui viole l’éthique médicale et la loi ». Il ajoute que les conditions de détention sont telles (les prisonniers ont les quatre membres menottés en permanence) qu’elles provoquent « des complications et parfois même la mort du patient ».

Un menottage constant qui « nécessite des interventions chirurgicales répétées »

Ceux capturés par Israël à Gaza depuis le 7 octobre ont été définis comme des « combattants illégaux », une classification permettant de les détenir dans des conditions différentes de celles des autres populations carcérales, pourtant déjà maltraitées. Cet hôpital de campagne a été créé après que les hôpitaux civils israéliens ont refusé d’admettre des détenus de Gaza ou des suspects qualifiés de terroristes, selon un rapport de l’organisation Médecins pour les droits de l’homme-Israël publié en février.

Alors que le praticien indique que, « dans ces conditions, dans la pratique, même les patients jeunes et en bonne santé perdent du poids après une semaine ou deux d’hospitalisation » et déplore l’absence de fournitures médicales régulières. Plus de la moitié des patients de cet établissement y sont en raison de blessures causées par leur menottage constant pendant leur détention en Israël, et qui « nécessitent des interventions chirurgicales répétées ».

Outre ce médecin, Haaretz cite trois autres sources qui affirment qu’« au début de la guerre un détenu blessé parce qu’il avait été attaché avec des menottes en plastique pendant une période prolongée avait été amputé d’une main ». Un porte-parole de l’armée israélienne a affirmé que l’incident avait fait l’objet d’une investigation, « mais comme aucune infraction pénale n’a été trouvée il a été décidé de ne pas ouvrir d’enquête de la police militaire », révèle le quotidien. Un témoignage israélien sur de mauvais traitements qui corrobore ceux des prisonniers palestiniens libérés et publiés dans l’Humanité, le 16 février dernier.

Des pratiques sont « conformes aux règles », selon le ministère de la santé israélien

Le rapport de Médecins pour les droits de l’homme-Israël sur Sde Teiman, qui documente les « manquements éthiques » dans l’hôpital de campagne, souligne également que « les forces de sécurité (y) exigent que toutes les personnes détenues restent menottées et les yeux bandés en tout temps, y compris pendant les traitements médicaux ».

L’ONG s’inquiète également des différents articles dans les médias israéliens qui « indiquent que les résidents de Gaza détenus dans ce centre militaire endurent des conditions difficiles, sont retenus les mains derrière le dos et parfois liés à une clôture pendant de longues périodes, s’étendant sur des jours entiers et consécutifs. Ces circonstances entraînent des préjudices physiques et psychologiques importants ».

Alors que le ministère israélien de la Santé a déclaré que « le traitement médical fourni à Sde Teiman est conforme aux règles et aux traités internationaux auxquels Israël est engagé », le médecin, lui, affirme que les détenus ne reçoivent pas de soins appropriés : « Aucun patient transféré à l’hôpital n’y est resté plus de quelques heures ». Quand ils sont transférés…

« Cela nous rend tous – les équipes médicales et vous, responsables des ministères de la Santé et de la Défense – complices de la violation de la loi israélienne, et peut-être pire pour moi en tant que médecin, de la violation de mon engagement fondamental envers les patients », s’insurge ce docteur.

    mise en ligne le 7 avril 2024

À Lannemezan, une manifestation
pour exiger la libération de George Ibrahim Abdallah

Alain Raynal sur www.humanite.fr

Ils étaient nombreux, samedi, à Lannemezan, pour réclamer la libération du militant communiste libanais. Âgé de 73 ans, le défenseur de la cause palestinienne n’a jamais quitté, depuis 1984, l’enceinte d’une prison française.

Lannemezan (Hautes-Pyrénées), correspondance particulière.

« J’ai rejoint celles et ceux qui réclament depuis toutes ces années la libération de Georges Ibrahim Abdallah. Qui veulent mettre fin à un déni de justice et d’humanité. Mettre fin à un déshonneur. Celui d’une France oublieuse, ici, des droits de l’homme. C’est un combat dont je suis fière… »

Ces mots d’engagement sont ceux d’Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature 2022, transmis ce samedi 6 avril au plus ancien prisonnier politique d’Europe détenu depuis bientôt quarante ans dans une prison française. Et d’interpeller ainsi le président de la République : « Ne permettez pas que la France soit le premier pays européen qui aura condamné à une mort lente un combattant et un intellectuel dont la lutte pour l’existence de la Palestine sera reconnue et saluée comme légitime. »

Ce message, lu samedi après-midi devant quelque 2 000 manifestants rassemblés devant le centre pénitentiaire de Lannemezan (Hautes-Pyrénées), ne peut que conforter la mobilisation grandissante en faveur du militant communiste libanais incarcéré, pourtant libérable en droit français depuis 1999.

Pour José Navarro, l’un des animateurs du collectif Tarbes intègre : « C’est la plus forte mobilisation depuis quinze ans, nous le devons à l’appel commun de 13 organisations, à la participation de fortes délégations venues de plusieurs régions de France ainsi qu’à la présence de plusieurs parlementaires 1. »

Une nouvelle demande de libération a été déposée en juin dernier

Lors de la conférence de presse précédant le départ de la manifestation, des représentants d’organisations signataires tiennent à souligner l’urgence de la libération de Georges Abdallah. Citons, pour la CGT, les secrétaires des unions départementales Cédric Caubère pour la Haute-Garonne, Olivier Mateu pour les Bouches-du-Rhône. Selon François Rippe, vice-président de l’Association France Palestine solidarité (AFPS) : « À travers lui, nous reconnaissons le juste combat de la cause palestinienne et nous ne lâcherons rien tant qu’il ne sera pas libéré. »

Me Jean-Louis Chalanset, avocat du détenu, informe des démarches judiciaires en cours. À plusieurs reprises, dont en 2003 et en 2012, la justice d’application des peines se prononce pour la libération du militant libanais emprisonné. Cependant les gouvernements de Jean-Pierre Raffarin puis de Jean-Marc Ayrault s’y opposent sous la pression des ambassades américaine et israélienne.

En 1987, George Ibrahim Abdallah avait été condamné pour « complicité d’assassinat » de diplomates de ces deux pays. « Ce ne sont pas seulement les États-Unis et Israël qui bloquent, c’est avant tout la politique française qui refuse la libération de ce militant libanais marxiste soutenant la cause palestinienne », confirme l’avocat.

Il dénonce un procès tout à fait inique pour des faits de détention d’armes dans le contexte de l’époque, marqué par l’invasion du Liban par Israël. Une nouvelle demande de libération a été déposée en juin 2023. Acceptée, il suffirait d’un arrêté d’expulsion pour que le militant retourne enfin dans son pays.

Encore faut-il qu’une commission pluridisciplinaire des mesures de sûreté instituée en 2007 par Rachida Dati, alors garde des Sceaux, donne son avis. Or, sa récente réponse reste négative et scandalise Me Chalanset. Selon cette commission, Georges Abdallah « présenterait toujours un danger car, libéré, il pourrait constituer un facteur de trouble dans son pays ».

Condamné à une mort lente

Georges Ibrahim Abdallah est aujourd’hui condamné à une mort lente, dénoncent les parlementaires présents à Lannemezan. Pour Andrée Taurinya (FI) : « C’est une situation dénoncée par la Convention des droits de l’homme et, une nouvelle fois, la France est montrée du doigt. . Avec le député communiste André Chassaigne, président du groupe GDR, elle est à l’initiative d’une tribune commune signée déjà par de nombreux parlementaires.

Une tribune qui doit encore s’élargir à celles et ceux attachés aux valeurs de justice, insiste Elsa Faucillon. L’élue communiste des Hauts-de-Seine s’est longuement entretenue avec Georges Abdallah samedi matin au parloir de la prison. « L’homme est impressionnant par sa forme physique et intellectuelle. Une personnalité exceptionnelle. Il se vit en permanence comme un militant communiste. Cette force du militantisme et ce refus de la culture du vide lui permettent de rester debout », témoigne-t-elle à sa sortie.

Selon les mots du détenu : « Le cérémonial judiciaire reste une formalité, je serai libéré en fonction du rapport de force. » Et d’insister sur l’important à ses yeux d’amplifier partout dans le monde le combat pour la cause palestinienne et contre l’impérialisme.

1 -Elsa Faucillon, députée PCF ; Sylvie Ferrer, Andrée Taurinya, Karen Erodi, Pascale Martin, députées FI.

  mise en ligne le 7 avril 2024

Migrants naufragés :
les oubliés de
« l’Europe humanitaire »

Par Francis Wurtz, député honoraire du Parlement européen sur www.humanite.fr

Est-il interdit, durant la campagne des élections européennes, d’évoquer le fléau des naufrages répétés d’embarcations de migrants en Méditerranée ? C’est l’impression que donne l’Union européenne, jusque dans ses instances les plus directement concernées, en faisant l’impasse sur cette tragédie responsable de près de 29 000 morts en l’espace de dix ans près de nos côtes. Ainsi, les 18 et 19 mars, le très officiel Forum humanitaire européen de Bruxelles – censé permettre aux dirigeants européens de profiter de l’expérience de quelque 1 400 participants pour trouver des « solutions durables aux défis humanitaires complexes actuels » – a « omis » d’inscrire cet enjeu humain de premier plan à l’ordre du jour de ses travaux ! Ce forum « aurait pu constituer un espace légitime pour inscrire les secours en mer à l’agenda politique de l’Union européenne. Ce sujet a pourtant été totalement occulté », accusent deux éminentes personnalités de la communauté humanitaire (1). Avec raison, ils soulignent qu’il s’agit en l’occurrence d’un aspect de la question migratoire qui devrait échapper à toute controverse puisqu’il relève ni plus ni moins que du droit international humanitaire, qui fait du sauvetage de naufragés un devoir incontournable. Or, la seule fois où un chef de gouvernement européen a réellement tenté d’inaugurer une politique efficace d’aide aux naufragés – l’opération « Mare Nostrum » lancée en 2013 par le président du Conseil italien Enrico Letta –, celle-ci fut littéralement sabordée par les autorités européennes. À l’inverse, lorsque l’actuel gouvernement d’extrême droite de Rome immobilise des navires de sauvetage humanitaire, entrave les actions de secours et harcèle les ONG concernées, il trouve grâce auprès de la Commission européenne.

Cette attitude doit coûte que coûte susciter des réactions à la hauteur de son indignité. Souvenons-nous de l’affaire du sous-marin parti, l’an dernier, à la recherche du « Titanic » : « D’énormes moyens sont déployés pour retrouver ses cinq passagers, dont un milliardaire qui a payé 250 000 dollars. Qu’a-t-on fait pour secourir les 750 migrants du chalutier qui a coulé au large des côtes grecques ? Rien ! Honte à Frontex et à l’UE ! » s’indigna légitimement la réalisatrice Marie-Monique Robin (2). D’éminents anthropologues crient régulièrement leur colère : Didier Fassin, professeur au Collège de France, fustige « la politique criminelle de l’Union européenne en Méditerranée, (qui) se déploie dans l’indifférence générale », tandis que, pour Michel Agier, Filippo Furri et Carolina Kobelinsky, « l’indifférence face aux morts en Méditerranée est le signe d’un effondrement en humanité ». Il faut entendre ces mises en garde. Il n’y a rien de plus dangereux pour une civilisation que l’accoutumance à l’inacceptable.

Rappelons l’esprit des demandes du « Conseil national consultatif des droits de l’homme » aux États européens, dont, le cas échéant, la France, pour en finir avec ces tragédies honteuses : qu’ils respectent le droit international humanitaire et les conventions qu’ils ont eux-mêmes ratifiées ; qu’ils cessent les stratégies d’épuisement, voire de criminalisation des ONG de secours en mer ; qu’ils coordonnent les activités de recherche et de secours par les pays riverains concernés avec le soutien de l’Union européenne ; qu’ils proscrivent la violence des gardes-côtes (particulièrement en Libye !) et qu’ils renforcent les moyens d’identification des victimes. Une Europe humaine, c’est aussi cela.

(1) Pierre Micheletti, membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, et François Thomas, président de l’association SOS Méditerranée (« le Monde » , 28 mars 2024).

(2) Voir « l’Humanité », 1er septembre 2023.

  mise en ligne le 6 avril 2024

Élections européennes :
pourquoi l’UE
doit être démocratisée

Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr

L’un des plus grands espaces démocratiques au monde, coconstruit entre plusieurs nations, souffre de graves tares antidémocratiques et de l’hypocrisie des pays membres. Le 9 juin, les peuples européens ont l’occasion de reprendre la main sur leur destin.

Près de 420 millions de citoyens européens vont se rendre aux urnes du 6 au 9 juin prochain pour élire leurs 720 eurodéputés. Soit le deuxième plus important scrutin démocratique au monde, derrière l’Inde. Mais, surtout, un exemple sans équivalent de coconstruction politique entre 27 nations différentes qui vont toutes se retrouver pour une élection commune, convaincues qu’elles partagent un destin lié. Derrière ce tableau flatteur, la situation est pourtant loin d’être idyllique.

Si les Français sont majoritaires à trouver l’Union européenne (UE) « utile », ils sont aussi 60 % à la juger « déconnectée ». Près de 55 % déclarent s’en « méfier ». Et seuls 53 % la considèrent suffisamment « démocratique », selon un sondage Kantar. À Bruxelles, dirigeants, élus et fonctionnaires s’entendent même autour d’une formule pour résumer la situation : on y parle de « déficit démocratique ».

Des traités adoptés sans les peuples

Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne, évoquait en son temps un « despotisme bénin » pour décrire le fonctionnement des institutions européennes. Si quelques avancées ont eu lieu année après année, notamment le renforcement du rôle du Parlement européen, plusieurs exemples tiennent du scandale démocratique.

Le Ceta, traité de libre-échange entre l’UE et le Canada, a ainsi été négocié dans l’opacité et le dos des peuples, tout en étant appliqué de manière anticipée, depuis sept ans, sans même avoir été ratifié par l’ensemble des parlements nationaux. Celui de Chypre a voté contre, ce qui aurait dû faire tomber l’accord commercial, mais en l’absence de notification de ce vote par le gouvernement chypriote, l’UE ferme les yeux. En France, le Sénat a rejeté le Ceta, et l’Assemblée pourrait faire de même. Mais la tête de liste macroniste aux européennes, Valérie Hayer, affirme que même en cas de vote contre des députés, le traité « pourrait » très bien rester en vigueur.

Un flagrant déni de démocratie que les dirigeants de l’Union assument. Jean-Claude Juncker, ex-président de la Commission européenne, avait déclaré en 2015 qu’« il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Une phrase ahurissante qui résume parfaitement ce qui s’est passé avec le traité constitutionnel européen (TCE), en 2005. Les Français et les Néerlandais votent contre le texte lors d’un référendum. Avant que son contenu ne soit repris en 2007 dans le traité de Lisbonne, ratifié sans être soumis aux urnes…

Les Irlandais, de leurs côtés appelés à se prononcer lors d’un scrutin national, rejettent le traité de Lisbonne en 2008. « Qu’à cela ne tienne, ils revoteront ! » note Denis Ferré1. Les Irlandais sont en effet de nouveau convoqués aux urnes, et priés de bien voter cette fois-ci : en 2009, ils se prononcent finalement pour ce texte. « Ces épisodes où s’exprime le mépris des peuples laissent des traces », relève Denis Ferré, pour qui il y a un « grand paradoxe à prétendre vouloir corriger un déficit démocratique, tout en refusant de le faire de la manière la plus démocratique qui soit ».

Pas de démocratie sans démocratisation du pouvoir économique

Ces traités constituent de plus des « freins structurels à la démocratie dans l’UE, puisqu’ils intègrent un seul modèle économique précis, à savoir libéral », note Francis Wurtz. L’eurodéputé PCF de 1979 à 2009 pointe que « l’Europe de la coopération entre les peuples, l’Europe sociale et l’Europe des services publics s’est ici vue distancée par l’Europe des marchés et de la libre concurrence ». Et comme il n’existe aucune démocratie sans démocratisation du pouvoir économique, le PCF et sa tête de liste pour 2024, Léon Deffontaines, tout comme les insoumis, appellent aujourd’hui non seulement à modifier les traités, mais aussi à reprendre le contrôle de la Banque centrale européenne, « qui a un pouvoir énorme, qui a la main sur les finances, qui fixe les taux d’intérêt, mais qui reste en dehors de tout contrôle politique. Même les Américains encadrent davantage leur banque centrale que ne le font les Européens », relève Francis Wurtz.

Autant d’angles morts antidémocratiques qui abîment l’Union de l’intérieur. Et ce d’autant plus que cette instance supranationale a un besoin vital d’être exemplaire, les États-nations ne pouvant mettre en partage leur souveraineté que dans la plus grande transparence s’ils veulent que les peuples suivent. Ces mêmes États sont pourtant les premiers responsables de la situation actuelle. « Bruxelles, c’est nous. Ce n’est pas une entité abstraite qui surplombe le continent. L’ensemble des décisions sont prises par les États membres. Il est très rare, voire impossible, qu’un choix de la Commission se fasse sans l’aval de la France. Le traité de Lisbonne a été adopté sur décision du gouvernement français. Les directives qui suivent se font avec son accord », estime Federico Santopinto.

« L’Union souffre d’un déficit démocratique parce que les États membres le veulent. Il y a une grande hypocrisie : l’UE leur permet de faire passer des textes qu’ils n’oseraient pas défendre à l’échelle nationale. Ils disent ”Ah, c’est l’Europe”. Mais en réalité, c’est du côté des capitales européennes qu’il faut sonner pour réclamer des comptes », insiste le directeur de recherche à l’Iris. Et d’ajouter : « ce sont les États qui refusent au Parlement européen tout pouvoir fiscal et tout droit d’initiative parlementaire. Ce sont aussi les États qui refusent que la Commission soit élue par les citoyens par crainte qu’elle se légitimise à leurs yeux et prenne ainsi davantage de pouvoir ».

Dans ce jeu de dupes, l’espace de pouvoir à conquérir pour les citoyens se situe plus que jamais au Parlement européen. « Tout est rapport de force, et ce Parlement est notre porte d’entrée. Ses pouvoirs sont sous-estimés, en particulier sur le plan législatif. La Commission propose les directives, mais le Parlement peut les réécrire. Les commissaires sont proposés par les États, mais le Parlement peut les infirmer. La France a tout fait pour bloquer la directive sur les travailleurs des plateformes, et c’est la gauche européenne qui a finalement remporté cette bataille », insiste Francis Wurtz.

L’eurodéputé honoraire appelle à « relever le défi de l’Europe, parce que nous ne répondrons à aucun des grands enjeux sans commun, sans lutte coordonnée dans tous les pays de l’UE dans le respect de tous. Pour y parvenir, il faut une union des nations et des peuples souverains et associés ». Et que les citoyens se mêlent au maximum de l’UE, pour reprendre la main sur leur destin.

Historien et auteur de Les Français et l’Europe, de Schuman à Macron. Entre rêves et réalités, Eyrolles, 178 pages, 12 euros.

mise en ligne le 5 avril 2024

Gaza : le Conseil des droits de l’homme de l’ONU exige l’arrêt de toute vente d’armes à Israël

Axel Nodinot sur www.humanite.fr

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a exigé, le 5 avril, l’arrêt de toute vente d’armes à Israël, dans une résolution évoquant les craintes de « génocide » contre les habitants de Gaza. La veille, des centaines d’avocats britanniques, spécialistes du droit et anciens magistrats, ont appelé, dans une lettre publique, à l’arrêt des exportations d’armes vers Israël.

C’est une première en six mois de guerre contre Gaza. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a, pour la première fois, pris position, en exigeant, le 5 avril, l’arrêt de toute vente d’armes à Israël. Cette résolution, fondée sur les craintes d’un génocide contre les habitants de l’enclave palestinienne, a été votée par 28 pays sur les 47 membres du Conseil ; six s’y sont opposés, dont les États-Unis et l’Allemagne. Treize pays, dont la France, l’Inde et le Japon, se sont abstenus. Si ce texte ne présente pas de caractère contraignant, il contribue à isoler davantage le pays dans la guerre aveugle lancée contre les Palestiniens de Gaza, qui suscite un émoi international croissant.

Lettre publique de 600 juristes britanniques

En témoigne la lettre rendue publique hier par quelque 600 juristes britanniques, qui dénoncent l’hypocrisie des dirigeants occidentaux consistant à condamner les exactions israéliennes tout en continuant de fournir armes et munitions. Dans cette lettre, publiée par The Guardian et adressée au premier ministre conservateur Rishi Sunak, ces avocats, juges et autres spécialistes du droit appellent à suspendre les ventes d’armes à Israël, pointant du doigt le « risque évident qu’elles puissent être utilisées pour commettre de graves violations du droit humanitaire international ».

Citant le « risque sérieux de génocide » observé par la Cour internationale de justice dans la bande de Gaza, les signataires rappellent à leur gouvernement que les armes des soldats israéliens comportent pour la plupart des composants fabriqués au Royaume-Uni. Sunak, de son côté, a affirmé au Sun ce mercredi que les licences d’armes étaient examinées attentivement, selon des « réglementations et des procédures que nous suivrons toujours ».

Le fait que tant de membres éminents de la profession juridique britannique s’expriment avec une telle force pour exhorter le gouvernement à agir conformément à ses obligations légales démontre la profondeur de notre inquiétude face aux preuves évidentes de violations flagrantes du droit international à Gaza.            Philippa Kaufmann, avocate et signataire.

De nombreux élus britanniques, souvent travaillistes, ont formulé le même vœu de l’arrêt des exportations d’armes. Cette prise de conscience collective intervient quelques heures après le meurtre des sept membres de l’association humanitaire World central kitchen, ce lundi 1er avril. Trois des victimes avaient la nationalité britannique. Depuis le 7 octobre et l’attaque du Hamas, ce sont plus de 33 000 Gazaouis qui ont été tués par l’armée israélienne, bien souvent des familles.

Parmi les signataires, trois anciens membres de la Cour suprême britannique, dont l’ex-présidente Brenda Hale, prennent la plume pour dénoncer le comportement du gouvernement tory, « nettement en deçà des obligations (…) du droit international ».

Mais aussi pour réclamer des « sanctions contre les individus ou entités ayant incité au génocide contre les Palestiniens », un discours émis notamment par des personnalités d’extrême droite telles qu’Itamar Ben Gvir, Yoav Gallant ou May Golan, tous ministres de Benyamin Netanyahou, et relayé par de nombreux médias sous couvert du droit à la défense d’Israël.

   mise en ligne le 3 avril 2024

Gaza : après la mort de sept humanitaires, la « stratégie de la famine » d’Israël de plus en plus critiquée

Bruno Odent sur www.humanite.fr

Des ONG du monde entier et l’ONU dénoncent l’attitude d’Israël après la frappe sur les humanitaires de l’ONG World Central Kitchen (cuisine centrale du monde), qui cherchaient à voler au secours de Palestiniens menacés de famine.

La nourriture est utilisée comme une arme par Israël et Benyamin Netanyahou. Bouleversé par la perte des sept travailleurs humanitaires de son organisation World Central Kitchen (WCK, cuisine centrale du monde), le chef étoilé José Andrés, créateur et dirigeant de l’ONG, a fustigé l’insoutenable stratégie des autorités israéliennes. Tout corrobore son analyse. Après le massacre de ce lundi, WCK a annoncé son retrait de la bande de Gaza.

Le bateau que les humanitaires assassinés venaient de décharger inaugurait la mise en place d’un corridor d’acheminement de l’aide alimentaire depuis Chypre. Un second navire, le Jennifer, qui devait accoster ce 3 avril sur la côte gazaouie avec 240 tonnes de nourriture à bord, a décidé, suite à l’attaque israélienne, de rebrousser chemin.

Le président israélien a présenté ses excuses

Face aux preuves accablantes des responsabilités israéliennes, le président Isaac Herzog a présenté ses excuses. Mais le chef du gouvernement, Benyamin Netanyahou, s’il reconnaît « une tragique erreur », assure qu’elle n’était pas « intentionnelle », s’efforçant de banaliser un crime qui serait une terrible bavure mais comme il y en a, dit-il, « dans toute guerre ». Ce qui revient à justifier une poursuite des opérations militaires avec, toujours à l’ordre du jour du premier ministre, une éventuelle offensive sur Rafah, à l’extrême sud de la bande de territoire où sont réfugiés, relégués quelque 1,5 million de Palestiniens.

Pour l’ensemble des organisations humanitaires toutefois, la perspective d’une poursuite de la guerre devient de plus en plus intolérable. Neuf ONG, dont les françaises Médecins du monde et Handicap International, ont fait parvenir à l’Union européenne une lettre commune dans laquelle elles dénoncent l’attitude de Tel-Aviv, son « refus chronique et structurel de faire entrer de la nourriture et de l’eau potable » qui fait « des ravages dans la bande de Gaza (…) et mène à un risque de famine imminent ». Ces organisations exhortent en conséquence l’UE à « plaider pour un cessez-le-feu immédiat et permanent afin de mettre un terme à la guerre et protéger les civils de souffrances supplémentaires ».

L’indignation mondiale monte d’un cran

Du côté des Nations unies, l’indignation est encore grimpée de plusieurs crans en même temps que s’accumulent, venus du terrain, les constats les plus alarmants. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a dénoncé un « mépris du droit humanitaire international » et réitéré son appel à un cessez-le-feu immédiat.

Même Paris et Washington ont déploré un acte « inadmissible ». Sans toutefois envisager, pour l’heure, de déroger aux livraisons d’armes promises à leur allié. Une démarche de moins en moins bien reçue par une très grande majorité d’États au sein de l’ONU.

De retour d’une mission d’une semaine dans la bande de territoire meurtrie fin mars, Dominic Allen, représentant du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), alerte dans une interview à l’AFP : « La situation est pire que catastrophique. »

« Gaza est devenue un amas de poussière. Les gens que nous avons croisés étaient décharnés, ils nous indiquaient qu’ils cherchaient de quoi manger. Nous sommes très inquiets pour les femmes enceintes et allaitantes », ajoute-t-il. « Les médecins et les sages-femmes nous ont dit que leurs patientes accouchaient d’enfants plus petits, et que la malnutrition, la déshydratation et la peur entraînaient des complications. »

La CIJ ordonne à Israël de « prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir l’arrivée de biens de première nécessité dans la bande de Gaza »

La frappe sur les travailleurs humanitaires de WCK n’est pas la première « bavure » israélienne touchant à l’acheminement de l’aide alimentaire. En l’espace d’un mois, trois autres incidents majeurs ont coûté la vie à plus de 130 Palestiniens. Comme le 29 février, où plusieurs dizaines d’entre eux ont été tués, plusieurs centaines blessés, après que des soldats israéliens craignant une émeute, selon une version officielle, ont fait feu sur la foule qui s’était agglutinée autour d’un convoi transportant des denrées alimentaires.

Cette succession d’exactions interroge une nouvelle fois sur les buts de guerre du cabinet Netanyahou, uni dans la promotion du grand Israël biblique (Eretz Israël). La Cour internationale de justice (CIJ) ne s’y est pas trompée. Elle a ordonné la semaine dernière à Tel-Aviv de « prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir l’arrivée de biens de première nécessité dans la bande de Gaza ».

Les intentions de génocide sur lesquelles elle a été chargée d’enquêter par l’Afrique du Sud ne correspondent en effet que trop bien à la multiplication des « incidents » cherchant à rendre impossible tout approvisionnement des Palestiniens. Quand la nourriture devient une arme « providentielle » pour accélérer le nettoyage ethnique entamé avec les bombes et les chars…

 

  mise en ligne le 31 mars 2024

Francesca Albanese :
« Aucun État n’est
au-dessus des lois »

Rachida El Azzouzi sur www.mediazpart.fr

Dans un entretien à Mediapart, la rapporteure de l’ONU pour les Territoires palestiniens occupés revient sur son rapport accusant Israël d’actes de génocide ainsi que sur les nombreuses critiques qui lui sont adressées par certains États, dont la France. 

Rapporteure spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese a présenté mardi 26 mars à Genève (Suisse), devant le Conseil des droits de l’homme, l’organe des Nations unies qui la mandate, un rapport accusant Israël de commettre à Gaza trois actes de génocide envers le « groupe » que forment les Palestinien·nes : « meurtre de membres du groupe », « atteintes graves à l’intégrité physique et mentale de membres du groupe », « soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ».

Dans un entretien à Mediapart, l’avocate italienne revient sur ses conclusions, rejetées par la représentation israélienne auprès des Nations unies, qui dénonce « une campagne visant à saper l’établissement même de l’État juif ». Elle répond également aux multiples critiques qui lui sont faites par certains États, dont la France.

Mediapart : Quels sont les éléments factuels qui vous permettent de conclure dans votre rapport que « le seuil indiquant qu’Israël a commis un génocide est atteint » à Gaza ?

Francesca Albanese : Pour qu’il y ait génocide, il faut démontrer que les auteurs des actes en question ont eu l’intention de détruire physiquement un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Mon rapport démontre qu’il existe des motifs raisonnables de croire qu’Israël a commis un génocide. 

L’intention peut être directe, par des déclarations, des documents officiels de personnes détenant l’autorité de commandement, ou elle peut être déduite par la nature, l’ampleur des crimes, la façon de les conduire... Plus de 31 000 personnes, dont 70 % de femmes et d’enfants, ont été tuées. Ce qui ne veut pas dire que les 30 % d’hommes tués seraient tous des cibles légitimes.

À Gaza, les civils sont pris pour cibles à un niveau sans précédent. À la destruction des vies s’ajoute la destruction de tout : les écoles, les quartiers, les mosquées, les églises, les universités, les hôpitaux qui sont essentiels pour permettre à la vie de continuer, surtout dans une situation aussi catastrophique. 

Nous ignorons combien de personnes vont mourir des suites de leurs blessures, mais nous savons qu’un très grand nombre d’entre elles ont dû être amputées. L’État d’Israël organise également la famine. 

En refusant de fournir l’aide humanitaire qu’il est obligé de fournir, en tant que puissance occupante, en bombardant, en détruisant tout ce qui permet de survivre – les infrastructures, les terres arables –, en ciblant les convois humanitaires, il sait pertinemment qu’il va causer la mort de personnes, en particulier d’enfants. 

Israël a dissimulé sa logique et sa violence génocidaires derrière des arguments du droit international humanitaire : en affirmant qu’il ne visait que des objectifs militaires, qui en fait étaient des civils, en caractérisant la population entière comme des boucliers humains ou des dommages collatéraux, en ciblant les hôpitaux ou les évacuations. Il a envoyé mourir les gens en ordonnant des évacuations massives pour ensuite transformer les zones de sécurité où la population se réfugie en zones de mort. 

Votre analyse est critiquée par plusieurs chancelleries, notamment en France, où le ministre des affaires étrangères, Stéphane Séjourné, affirme qu’« accuser l’État juif de génocide, c’est franchir un seuil moral ». Que leur répondez-vous ? 

Francesca Albanese : Le génocide est défini par le droit international. Il n’est pas défini par des opinions personnelles ou par des expériences historiques douloureuses. Aucun État n’est au-dessus des lois. Que signifie dire : comment peut-elle accuser l’État d’Israël ? Pourquoi ne le pourrais-je pas ? J’entends les déclarations, les arguments du gouvernement français, et je suis profondément en désaccord avec sa lecture du 7 octobre 2023. Concluons que nous sommes d’accord pour ne pas être d’accord.

Le terme de « génocide » est au cœur de vives polémiques car c’est aussi une arme politique…

Francesca Albanese : Pas pour moi ! L’apartheid est un crime. Le génocide aussi. J’utilise ces termes de la manière la plus stricte possible. Je sais qu’en Europe, des personnes s’en indignent parce que dans leur esprit, le seul génocide qu’elles puissent concevoir, auquel elles puissent s’identifier, c’est le génocide du peuple juif, la Shoah, même si nous avons eu d’autres génocides.

Ma génération a vu au moins trois génocides reconnus comme tels : au Rwanda, en ex-Yougoslavie et en Birmanie. Nous sommes aussi concernés par ceux-là. L’Occident refuse de comprendre que le colonialisme de peuplement a nourri des pratiques et une idéologie génocidaires. Raphaël Lemkin, à qui l’on doit le concept de génocide, l’analysait lui-même il y a des décennies.

Il est facile de blâmer une rapporteure spéciale dont le seul travail et la seule responsabilité sont de rendre compte de la situation sur le terrain.

Je suis troublée par cette hypothèse dogmatique selon laquelle un État ne pourrait pas commettre certains crimes en raison de son histoire. Je rappelle aussi que la création de l’État d’Israël a été le résultat d’une catastrophe, d’une horreur qui s’est abattue sur le peuple juif, mais qu’elle a également provoqué une autre catastrophe, une autre tragédie. Les deux ne sont pas comparables. Pourtant, les Palestiniens, en tant que peuple, ont été dépossédés par la création de l’État d’Israël. Et c’est aussi une amnésie coloniale. 

Tant que nous ne prendrons pas en compte les doléances du peuple palestinien, dont le déplacement forcé n’a jamais pris fin, nous continuerons à vivre dans cet état artificiel de déni qui n’aide ni les Palestiniens ni les Israéliens.

En vous appuyant sur une vidéo montrant quatre civils palestiniens tués par des drones israéliens, vous avez déclaré que « l’énorme quantité de preuves » liées aux crimes commis par Israël à Gaza depuis le 7 octobre 2023 pourrait occuper la Cour pénale internationale pendant les cinq prochaines décennies. Quels sont ces différents crimes ?

JFrancesca Albanese : e ne suis pas un tribunal, mais cela ne veut pas dire que je ne peux pas fournir de lecture juridique. J’ai analysé une fraction des preuves disponibles parce que je ne peux pas me rendre à Gaza, où personne ne peut entrer autrement que pour des raisons strictement humanitaires. Nous sommes face à un ensemble de crimes qui montrent que le but est de détruire les Palestiniens dans leur ensemble, ou en partie.

En attestent la façon dont les déclarations israéliennes incitant au génocide ont été intériorisées et mises en pratique par les troupes sur le terrain, l’avalanche de preuves qui ont été partagées, fournies par les soldats eux-mêmes, qui se vantent d’avoir détruit, puni la population de Gaza, lui infligeant une humiliation sans précédent parce qu’elle est palestinienne. 

En attestent aussi la façon dont ont été ciblés des civils sans discernement, les enfants en particulier, de détruire des locaux civils ou des bâtiments protégés, le fait de causer la famine, d’infliger des traitements inhumains, de torturer, de procéder à des enlèvements, de dénier le droit à un procès équitable. 

Vous avez critiqué sur le réseau social X les propos du président français Emmanuel Macron, qualifiant le 7 octobre de « plus grand massacre antisémite de notre siècle », ce qui a suscité une controverse. Que vouliez-vous dire ? 

Francesca Albanese : Des dirigeants politiques me critiquent mais j’ai aussi le plaisir d’entendre dans divers pays des responsables me dire : « Je suis vraiment désolé que vous traversiez cela parce que nous sommes avec vous et vous avez raison. » Il est facile de blâmer une rapporteure spéciale dont le seul travail et la seule responsabilité sont de rendre compte de la situation sur le terrain. 

Il m’apparaît dangereux de répéter sans cesse que le 7 octobre a été déclenché par l’antisémitisme. Des érudits juifs, réputés dans le domaine de l’antisémitisme et des études sur l’Holocauste, l’ont d’ailleurs dénoncé. Cette interprétation est dangereuse car elle décontextualise ce qu’Israël a fait et le déresponsabilise dans la création des conditions d’oppression et de répression des Palestiniens, qui ont ensuite conduit à cette violence. 

En disant cela, est-ce que cela signifie que je suis en train de justifier la violence contre les civils israéliens ? Absolument pas. Je ne l’ai jamais tolérée, je l’ai toujours dénoncée. La violence génère et nourrit la violence, et celle-ci ne peut être arrêtée que si son cycle est interrompu.

Les violences sexuelles, en particulier les viols, sont des armes de guerre. Quelle est l’ampleur à ce stade des violences sexuelles commises contre les femmes israéliennes et palestiniennes depuis six mois ?

Francesca Albanese : J’ai tout de suite exprimé ma solidarité avec toutes les femmes qui auraient pu subir des violences sexuelles, sans en avoir la preuve, car je sais combien celles-ci sont une arme de guerre. Que des preuves ne soient pas convaincantes ne constitue pas la preuve qu’il n’y a pas eu de crimes sexuels. J’attends les résultats des enquêtes de part et d’autre.

Je ne peux pas mener d’enquêtes sur les violations qui ont eu lieu en Israël. Une commission ainsi que d’autres organismes enquêtent. J’entends qu’il y a peut-être eu des cas de viol, mais il n’est pas clair qu’il s’agisse de viols massifs, systémiques. Je n’ai pas les éléments pour confirmer ou infirmer cela. 

J’ai reçu, pour ma part, des allégations d’abus sexuels, de harcèlement sexuel, de viols et de menaces de viol, de pratiques et de traitements inhumains, à l’encontre de femmes et d’hommes détenus par l’armée israélienne. Nous restons très prudents en matière d’information, car la plupart se sentent encore menacés et craignent des représailles.

Ce sujet fait l’objet de vives polémiques et instrumentalisations. Qu’est-ce que cela révèle sur ce conflit ? 

Francesca Albanese : Il y a toujours eu une guerre des récits. Pour moi, cela fait partie intégrante de la violence qui s’impose en premier lieu aux Palestiniens mais, cette fois aussi, aux Israéliens. Il est très irrespectueux envers les victimes d’instrumentaliser leurs plaintes pour viol sur la scène politique et de les entacher de propagande. 

L’histoire des bébés décapités le 7 octobre, par exemple, a choqué le monde, témoigné de la sauvagerie et de la barbarie des brigades du Hamas et de tous ceux qui ont participé à l’attaque contre Israël ce jour-là, mais il s’est avéré ensuite que c’était totalement fabriqué. Ce n’est pas la première fois. Même lorsque la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh a été tuée par l’armée israélienne, les Palestiniens en ont été initialement blâmés. 

J’ai vu, dans certains pays d’Europe, une large couverture médiatique sur les otages et les personnes mortes en Israël, ce qui est une manière de ne pas déshumaniser les victimes. Mais je n’ai pas vu cette même couverture appliquée à Gaza, où les gens sont réduits au nombre. 14 000 enfants y ont été tués. C’est si épouvantable que mon esprit ne peut même pas le concevoir. Et il y a si peu de couverture médiatique sur qui ils étaient, ainsi que sur les ingénieurs, les artistes, le personnel médical, les universitaires, les scientifiques… Sur tous les civils qui ont perdu la vie. 

Comment enquêter en tant qu’experte indépendante des Nations unies sur un tel terrain et alors que vous ne pouvez pas y accéder ?

Francesca Albanese : Israël a annoncé en février 2024 qu’il m’interdisait le territoire. Mais en réalité, aucun rapporteur spécial de l’ONU pour les Territoires palestiniens occupés n’a été autorisé à entrer dans le pays au cours des seize dernières années. 

Pour quelles raisons ? 

Francesca Albanese : Parce qu’Israël agit au mépris du droit international et des règles de l’ONU de bout en bout, considérant que nous serions partiaux ou anti-israéliens, ce qui n’est pas vrai. Aucun de nous n’a jamais eu quoi que ce soit contre Israël. Nous voulons simplement qu’Israël se comporte conformément au droit international. Est-ce trop demander ? Il faut cesser de nier les comportements criminels imputables à Israël. À long terme, cela va être encore plus préjudiciable que cela l’a été jusqu’à présent, tant pour les Palestiniens que pour les Israéliens.

 

mise en ligne le 29 mars 2024

Montpellier : Deux médecins témoignent de l’enfer à Gaza

Rémy Cougnenc sur https://liseuse.lamarseillaise.fr/

De retour de l’hôpital européen de Khan Younès, les urgentistes Pascal André (Rodez) et Khaled Benboutrif (Toulouse) ont livré, à Montpellier, un récit tragique qui appelle à un sursaut urgent de la France et de l’Europe.

À Montpellier, la salle Pelloutier a fait des cauchemars mardi 19 mars. Sur la toile éclairée par un petit rétroprojecteur, des images d’enfants défigurés, d’adultes amputés, de vieillards intubés, de Palestiniens morts sur des brancards. La bande-son n’est pas moins anxiogène : les pleurs des familles endeuillées, le sifflement des avions ou des balles, le ronronnement incessant des drones.

Nous ne sommes pas au cinéma en train de regarder un film de guerre ni d’horreur. Mais en train de comprendre la réalité de l’enfer vécu depuis des mois par les populations de la bande de Gaza, régulièrement prises pour cible par l’armée israélienne. Par l’intermédiaire de Palmed France, deux médecins français rentrent de Gaza où ils ont porté secours aux victimes du génocide en cours.

De l’hôpital Khan Younès, où ils ont prêté main-forte quelques semaines au péril de leur vie, Pascal André et Khaled Benboutrif livrent un récit apocalyptique. L’hôpital européen, « quasi paralysé », est surpeuplé de 3 000 à 4 000 blessés et malades, 10 fois plus que sa capacité théorique. « Les couloirs en permanence sont jonchés de victimes, le transport de malades est très difficile. »

Au-dehors, dans le camp où s’agglutinent les réfugiés poussés à l’exil du nord vers la frontière égyptienne survivent dans des abris de fortune : tentes, planches de bois, morceaux de tôle… « La plupart portent les mêmes vêtements que le jour où ils ont fui. » L’assainissement est défaillant. Prolifèrent les nuisibles et le risque de maladies dont la peste. Des conditions de vie « dangereuses » que certains se refusent à subir frontalement. « On a 120 personnes en chirurgie pour 40 places parce que les polytraumatisés refusent de sortir de l’hôpital, même pour rejoindre la cour, par peur des frappes », raconte Pascal André.

Il faut dire que l’armée israélienne cible régulièrement les civils, selon les deux médecins. « On reçoit des enfants et des journalistes avec des blessures par balle à la tête. Les snipers ont la volonté d’handicaper ou de tuer. » La surveillance est continue. « Les drones silencieux captent toutes les communications et les drones tireurs font des dégâts. »

« Un repas par jour… »

Quant aux conditions de travail des urgentistes, elles sont décrites comme « inimaginables ». « Il n’y a pas grand-chose de ce qu’on voit d’habitude dans un bloc opératoire », résume Pascal André. « On manque de tout : de lits, brancards, de désinfectants, d’eau, de pansements, de compresses, de garrots. Et bien sûr de médicaments : antalgiques, antibiotiques, morphine, anti-douleurs… C’est le système D, du bricolage », déplore Khaled Benboutrif.

Conséquence de cette hygiène déplorable : beaucoup d’amputations et de morts en raison de traitements défaillants ou inadaptés qui conduisent à des « infections post-opératoires ». La malnutrition ne favorisant pas la cicatrisation. « Sans frigo, les malades chroniques sont abandonnés. À Gaza, il n’y a qu’un centre de dialyse. On a des décès de diabétiques par manque d’insuline. » Les cardiaques sont eux aussi en danger. « Sur 350 000 malades chroniques, on a déjà au moins 7 000 décès par manque de médicaments », peste Khaled Benboutrif.

« Il faut faire des heures de queue pour avoir de l’eau, souvent non potable ce qui crée des dysenteries. » Comme l’électricité et le chauffage, la nourriture manque aussi : « C’est un repas par jour, y compris pour les soignants. » Lesquels enchaînent les heures de travail sans dormir et s’affaiblissent. « Depuis le début, certains ont perdu 15 à 20 kg », observe l’urgentiste.

Khaled Benboutrif déplore aussi la difficulté pour les soignants bénévoles à se rendre sur place. « Depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre, il a fallu attendre 4 mois pour qu’Israël autorise le passage à Rafah. On est obligé de déposer un dossier auprès d’eux », explique le médecin urgentiste toulousain. Sans parler de la longue route et des checkpoints pour passer le Sinaï.

L’insupportable inaction

Pourtant au milieu du chaos, Pascal André a été frappé par l’humanisme, la solidarité qui règnent. « Les gens s’entraident en permanence, les enfants sont joyeux, ils continuent de jouer au foot dans les couloirs, à sourire… »

Sans nier le « traumatisme du 7 octobre », les deux médecins l’affirment : le récit qu’on entend en boucle dans la plupart des médias est faux : « Je n’ai rencontré aucun animal, ni de terroriste mais des enfants carbonisés, des grands-parents apeurés, des diplômés dont les maisons ont été réduites en cendres… » Et Pascal André d’en appeler à un sursaut français et européen dont le silence, l’hypocrisie et l’inaction participent au drame. « On a des preuves mais Emmanuel Macron, qui a préféré aller à Marseille, et l’Europe continue à nous balader, c’est insupportable. » Le médecin supplie les autorités de négocier un « cessez-le-feu immédiat » pour au moins stopper le carnage. En France, il invite chacun à prendre sa part en affichant un minimum de respect. « Il faut créer la rencontre, aller vers l’autre pour que la parole se libère. »

 

mise en ligne le 26 mars 2024

Gaza :
une rapporteuse de l’ONU
accuse Israël de commettre
plusieurs
« actes de génocides »

Théo Bourrieau sur www.humanite.fr

Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens, affirme, dans un rapport publié lundi 25 mars, qu’il « existe des motifs raisonnables » de croire qu’Israël a commis plusieurs « actes de génocide », évoquant même un « nettoyage ethnique ».

« La nature et l’ampleur écrasante de l’assaut israélien sur Gaza et les conditions de vie destructrices qu’il a causées révèlent une intention de détruire physiquement les Palestiniens en tant que groupe », indique dans un rapport publié lundi 25 mars Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967. La juriste et chercheuse d’origine italienne, mandatée par le Conseil des droits de l’Homme, organe des Nations unies, mais qui ne s’exprime pas au nom de l’organisation, écrit dans ce rapport « qu’il existe des motifs raisonnables de croire que le seuil indiquant que des actes de génocide » ont été commis « contre les Palestiniens à Gaza a été atteint ».

« Anatomie d’un génocide »

Le titre du rapport à lui seul est sans appel : « Anatomie d’un génocide ». Francesca Albanese, nommée le 1er mai 2022 rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés depuis 1967 pour un mandat de trois ans, liste dans ses conclusions trois actes de génocides : « Meurtre de membres du groupe ; atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; et soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ».

Dans un entretien accordé à l’Humanité, la spécialiste en droit international rappelait que la qualification de génocide par les Nations Unies était soumise à des critères très stricts et précis : « Selon la convention de l’ONU, le génocide se définit comme étant un certain nombre d’actes commis dans l’intention de détruire, intégralement ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Et cela peut être réalisé de plusieurs façons : le meurtre de membres du groupe, des atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe, la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle… »

« S’il y a un risque de génocide, les États ont alors l’obligation d’intervenir »

Selon le rapport, trois des cinq actes de génocide qui figurent dans cette Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide ont donc eu lieu à Gaza. Sans surprise, la représentation israélienne auprès des Nations unies à Genève a « totalement rejeté le rapport » et affirmé dans un communiqué qu’il fait partie « d’une campagne visant à saper l’établissement même de l’État juif », rapporte l’Agence France-Presse. Les États-Unis n’ont également pas pris au sérieux le rapport de Francesca Albanese, affirmant n’avoir « aucune raison de croire qu’Israël ait commis des actes de génocide à Gaza ». « S’il y a un risque de génocide, les États ont alors l’obligation d’intervenir », rappelait la rapporteuse spéciale de l’ONU dans l’Humanité.

L’Afrique du Sud, puis la Belgique, ont lancé auprès de la Cour Internationale de Justice (CIJ) une procédure pour poursuivre Israël pour génocide. En réponse à la plainte déposée par l’Afrique du Sud en décembre 2023, la CIJ avait ordonné à Tel-Aviv, le 26 janvier, de prendre « des mesures pour prévenir les actes de génocide contre les Palestiniens ». Israël avait un mois pour répondre. Le 10 mars, le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, a souligné qu’Israël n’applique pas les décisions de mesures préventives rendues par la CIJ. « La Belgique ne peut pas rester les bras croisés devant les énormes souffrances humaines à Gaza, nous devons agir contre la menace de génocide » avait affirmé Petra De Sutter, vice-première ministre belge, en expliquant vouloir suivre la voie ouverte par l’Afrique du Sud.

   mise en ligne le 25 mars 2024

Gaza : l’ONU se prononce pour un cessez-le-feu

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Après plus de cinq mois de guerre, le Conseil de sécurité de l’ONU a enfin adopté lundi une résolution exigeant un « cessez-le-feu immédiat » à Gaza, un appel bloqué plusieurs fois par les États-Unis qui se sont cette fois abstenus, accentuant la pression sur leur allié israélien. Les bombardements se poursuivent à Gaza où la situation pour les 2,4 millions d’habitants est plus critique chaque jour. En particulier au nord de l’enclave, dont l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens, principale pourvoyeuse d’aide humanitaire, s’est vue interdire l’accès, a dénoncé l’Unrwa dimanche.

La résolution adoptée sous les applaudissements par 14 voix pour, et une abstention, « exige un cessez-le-feu immédiat pour le mois du ramadan” – qui a déjà commencé il y a deux semaines-devant » mener à un cessez-le-feu durable, et “exige la libération immédiate et inconditionnelle de tous les otages”.

Depuis cinq mois, le peuple palestinien souffre terriblement. Ce bain de sang a continué trop longtemps. C’est notre obligation d’y mettre un terme. Enfin, le Conseil de sécurité prend ses responsabilités”, s’est félicité l’ambassadeur algérien Amar Bendjama, même si les résolutions du Conseil, contraignantes, sont régulièrement ignorées par les Etats concernés.

Contrairement au texte américain rejeté vendredi par des vetos russe et chinois, il ne lie pas ces demandes aux efforts diplomatiques du Qatar, des Etats-Unis et de l’Egypte, même s’il « reconnait » l’existence de ces pourparlers visant à une trêve accompagnée d’un échange d’otages et de prisonniers palestiniens.

Après l’abstention américaine à l’ONU, le premier ministre israélien Netanyahou a réagi en indiquant qu’il n’enverra pas la délégation israélienne attendue à Washington, le gouvernement israélien estimant que cette abstention « nuit aux efforts de guerre et pour libérer les otages ». Israël « n’arrêtera la guerre à Gaza qu’une fois les otages libérés », affirme de son côté le ministre de la Défense.

Dans un contexte d’urgence humanitaire extrême

Après l’échec du texte étasunien vendredi, huit des dix membres non permanents du Conseil (Algérie, Malte, Mozambique, Guyana, Slovénie, Sierra Leone, Suisse, Équateur) ont travaillé sur un nouveau projet.

La Chine avait annoncé son soutien à cette nouvelle résolution et a dit espérer « que le Conseil de sécurité l’approuvera au plus vite et enverra un signal fort pour que cessent les hostilités ». « Nous prévoyons, sauf rebondissement de dernière minute, que la résolution sera adoptée et que les États-Unis ne voteront pas contre », a indiqué dimanche un diplomate à l’Agence France presse.

La réunion onusienne intervient dans un contexte d’urgence humanitaire extrême et alors que l’offensive israélienne à Gaza a fait plus de 32 000 morts, selon le ministère de la Santé du Hamas.

Macron met en garde Netanyahou contre « le transfert forcé de population, un crime de guerre »

À la veille de cette échéance, et alors que la France s’est dite prête à soumettre le cas échéant sa propre résolution, Emmanuel Macron s’est entretenu par téléphone avec le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Le président français lui a fait part de « sa ferme opposition » à une offensive israélienne sur Rafah et avertissant que « le transfert forcé de population constituait un crime de guerre », a fait savoir l’Élysée.

Lors de cet échange, il a aussi condamné « fermement les récentes annonces israéliennes en matière de colonisation » alors qu’Israël a annoncé vendredi la saisie de 800 hectares de terres en Cisjordanie occupée, et plaidé pour une « solution à deux États (…) seule à même de répondre aux besoins de sécurité d’Israël et aux aspirations légitimes des Palestiniens ».

Conformément à la demande de la Cour de Justice internationale à Israël, le chef de l’État a également, selon l’Élysée, « insisté pour qu’Israël ouvre sans délai et sans condition tous les points de passage terrestres existant vers la bande de Gaza – notamment le point de passage de Karni, avec une voie terrestre directe depuis la Jordanie, ainsi que le port d’Ashdod ».

L’Unrwa se dit interdite de toute livraison d’aide dans le nord de Gaza

À rebours de cette exigence, l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens (Unrwa) a annoncé, par la voix de son chef Philippe Lazzarini, être désormais formellement interdite par Israël de toute livraison d’aide alimentaire dans le nord de la bande de Gaza.

« En dépit de la tragédie qui se déroule sous nos yeux, les autorités israéliennes ont informé l’ONU du fait qu’elles n’approuveraient plus de convois alimentaires de l’Unrwa dans le nord » de l’enclave palestinienne, a-t-il posté sur X (ex-Twitter) dimanche, soulignant que l’agence reste « la principale ligne de vie pour les réfugiés palestiniens ». Cette décision intervient, alors que l’Unrwa est accusée par Israël d’être infiltrée par des soutiens du Hamas, en dépit de la famine imminente qui menace les Gazaouis, en les quelque 300 000 personnes restées dans le nord du territoire.

« Empêcher l’Unrwa d’apporter de la nourriture, c’est en fait refuser la possibilité de survivre à des gens qui ont faim », a réagi le directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui a appelé à revoir « urgemment » cette décision.

Les bombardements se poursuivent, plus de 32 000 morts

Au même moment, des frappes aériennes et des tirs d’artillerie continuent de se succéder dans la bande de Gaza. Dimanche, 84 personnes ont été tuées dans des bombardements notamment dans la ville de Gaza (nord) et celles de Khan Younès et Rafah (sud), portant le bilan total palestinien à 32 226 morts, a annoncé le ministère de la Santé du Hamas.

« Quand on regarde Gaza, on dirait presque que les quatre cavaliers de l’Apocalypse galopent au-dessus, semant la guerre, la famine, la conquête et la mort », a dénoncé le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, en déplacement en Égypte, plaidant pour « inonder Gaza d’une aide vitale ». « Le choix est clair : la vague ou la famine », a-t-il déclaré tandis que les 2,4 millions d’habitants du territoire palestinien survivent sous un siège complet depuis le 7 octobre.

Deux nouveaux hôpitaux assiégés, selon le Croissant rouge

Après l’offensive contre le plus grand établissement de soin de Gaza, l’hôpital Al-Chifa, le Croissant rouge palestinien a fait état dimanche de deux nouveaux hôpitaux assiégés dans la bande de Gaza par l’armée israélienne, qui a confirmé une intervention dans le quartier mais pas dans les établissements hospitaliers.

Selon l’organisation, des véhicules militaires sont arrivés dimanche matin aux abords des hôpitaux Nasser et al-Amal, dans la ville de Khan Younès, dans le sud du territoire, sur fond de tirs et de bombardement « intenses », un de ses bénévoles aurait été tué.

Sollicitée par l’AFP, l’armée a indiqué que ses « troupes opèrent dans toute la zone d’al-Amal, elles n’opèrent pas actuellement dans les hôpitaux ». Mais, selon le Croissant rouge, des appels ont été émis par drones demandant à tous les occupants de l’hôpital al-Amal de sortir dévêtus, les portes étaient bloquées de l’établissement au moyen de digues de terre.

Violences ordinaires de la colonisation à Hébron

Une vidéo montrant la violence ordinaire de la colonisation israélienne en Cisjordanie occupée suscite l’émoi sur les réseaux sociaux. On y voit un enfant palestinien faisant des courses dans une épicerie de Hébron malmenée et humiliée par des soldats israéliens. https://t.co/I4QGwy9YKw

En parallèle de la guerre à Gaza, les violences liées à la colonisation se sont multipliées ces derniers mois, notamment à Jénine.


 

   mise en ligne le 24 mars 2024

Pourquoi l’Europe est-elle en panne ?   (En débat)

sur www.humanite.fr

Alors que l’Union européenne compte aujourd’hui 27 États membres, une construction trop tournée vers les marchés financiers et les politiques austéritaires heurte les exigences sociales et démocratiques des peuples. Sans parler de la guerre en Ukraine qui secoue le continent…

Près de sept décennies après le traité de Rome, l’Union européenne se trouve confrontée à des défis difficiles à surmonter : la stagnation économique, les inégalités sociales et le réchauffement climatique… mais aussi la crise de la représentation politique, sans oublier la guerre en Ukraine.

Dans ce contexte, si les peuples ne remettent pas en question la validité d’une construction commune, ils questionnent largement les orientations politiques. Ces interrogations seront au cœur des élections européennes qui se tiendront du 6 au 9 juin.

Dans l’Eurobaromètre rendu public en décembre 2023, une majorité d’Européens issus des 27 pays considèrent que leur « appartenance à l’Union européenne est une bonne chose ». Mais ils sont aussi plus nombreux à penser que « les choses vont dans la mauvaise direction au sein de l’UE ». Pourquoi, selon vous, un tel décalage existe-t-il ?

Francis Wurtz (Député honoraire PCF au parlement européen) : Le paradoxe entre ces deux affirmations n’est qu’apparent ! D’un côté, il me paraît juste d’estimer nécessaire de s’organiser à l’échelle de chaque grande région du monde pour répondre de façon coordonnée et cohérente aux grands enjeux mondiaux. On pense immédiatement au climat et à la biodiversité, aux risques de pandémies, à l’accueil des personnes migrantes, etc.

Il y a aussi des interdépendances moins visibles, mais aux effets hyperstructurants sur nos sociétés, comme le rapport aux firmes multinationales, aux marchés financiers, au développement fulgurant du numérique, etc. Et il y a naturellement l’enjeu vital de la prévention des conflits, de la préservation ou du rétablissement de la paix. Face à tous ces défis, chaque pays est dans l’incapacité de tout maîtriser.

Ce devrait être la raison d’être d’un ensemble comme l’Union européenne (UE) de créer les conditions de l’élaboration démocratique de réponses communes à ces problèmes communs, dans un sens répondant aux attentes des peuples concernés. Or, tel n’est, à l’évidence, pas le cas !

La construction européenne est conçue pour servir les intérêts du capital. Elle est au garde-à-vous devant les marchés financiers. Les rapports de force peuvent arracher des bouts de réponses aux enjeux évoqués, mais la plupart du temps ces « solutions » vont à l’encontre des attentes : d’où les frustrations légitimes exprimées par une majorité d’Européennes et d’Européens. 

Mathilde Dupré (Codirectrice de l’Institut Veblen et coautrice de Chroniques critiques de l’économie (Bréal, 2023) : Dans la période de crises multiples que nous traversons, le pessimisme est de mise bien au-delà des frontières de l’UE. Objectivement, les conflits et les tensions géopolitiques qui se multiplient tendent à rendre la tâche des décideurs européens encore plus difficile. Toutefois, pour beaucoup de citoyens européens, l’UE apparaît comme l’échelon pertinent pour faire face aux différents défis que notre génération doit relever.

Sur les sujets environnementaux, elle s’est révélée régulièrement en avance sur les États membres. La voix de l’UE est aussi influente dans les négociations internationales. Avec son marché commun de près de 450 millions de riches consommateurs, elle peut peser dans la définition de règles ambitieuses. Mais son action est souvent entravée par les nombreux désaccords entre États membres, notamment sur les sujets de politique étrangère, qui ne lui permettent pas toujours de jouer son rôle dans les arènes internationales.

Les détracteurs de l’UE feignent aussi souvent d’oublier que ce sont toujours les États membres, au sein du Conseil, qui ont le dernier mot dans le processus de décision. Le vrai défi est donc de trouver comment gérer nos désaccords et avancer ensemble. À mon sens, une partie de la réponse se joue dans le nécessaire renforcement du rôle du Parlement européen et une plus grande transparence des délibérations du Conseil. 

Guillaume Sacriste (Maître de conférences au Centre européen de sociologie et de science politique à l’université Paris-I Sorbonne) : Ces dernières années ont profondément transformé l’Union. À la faveur des crises permanentes qu’elle a connues, depuis la crise financière de 2008 jusqu’à la guerre en Ukraine, en passant par la crise grecque et la pandémie, elle est finalement beaucoup plus présente dans le quotidien des citoyens européens ordinaires.

En science politique, on dit qu’il y a eu un processus de politisation de l’Europe, au sens où la question n’est plus de savoir si l’on est pour ou contre – même les partis d’extrême droite semblent avoir fait le deuil d’une sortie de l’Europe –, mais de savoir si elle est capable de répondre aux nouveaux défis qu’on lui confie : faire la guerre, lutter contre le réchauffement climatique, construire une politique de l’immigration, etc.

Plus que jamais, elle est en charge de la sécurité de ses citoyens dans un monde qui n’a jamais été aussi incertain. On l’investit politiquement de tous côtés. Mais, dans le même temps, cette puissance publique européenne, chargée de sécuriser ce monde, n’a pas du tout la légitimité politique pour le faire. Je crois que c’est ce décalage entre les attentes qu’elle suscite et son illégitimité politique qui explique les résultats de l’Eurobaromètre.

Coopérations, Europe sociale, crise économique et environnementale… L’UE est-elle à la hauteur ?

Mathilde Dupré : La Commission européenne nommée en 2019 avait, contre toute attente, produit une feuille de route relativement ambitieuse pour une transition écologique juste de l’UE avec un objectif de neutralité climatique et de décorrélation de la croissance économique de l’utilisation de ressources.

Ce paquet vert était une réponse directe aux mobilisations citoyennes croissantes en faveur du climat et à la forte augmentation de la participation des jeunes au scrutin. Et il faut reconnaître que l’UE a aussi su maintenir ce cap en dépit de la pandémie et de la guerre en Ukraine. Les avancées législatives ont été réelles sur le champ climatique et énergétique, même s’il est encore trop tôt pour en mesurer les impacts concrets et leur efficacité par rapport aux objectifs annoncés.

En parallèle, il y a eu quelques grands ratés comme la révision de la PAC, qui a été menée sans réelle cohérence avec ces objectifs de transformation écologique de l’UE. Tous les grands textes prévus sur les enjeux de biodiversité et de pollution ont été abandonnés à la fin du mandat. Le résultat des prochaines élections sera donc déterminant pour l’avenir de ce pacte vert et le renforcement de son volet social. Et la participation sera à nouveau clé, car pour l’instant les sondages donnent plutôt gagnants les partis opposés à cet agenda.

Les institutions européennes doivent évoluer. Les capacités budgétaires propres de l’Union devraient être développées pour lui permettre d’investir davantage dans la transition écologique, y compris dans l’accompagnement des mutations sociales. L’UE doit enfin changer de logiciel macroéconomique et utiliser tous les leviers possibles (règles budgétaires, marché commun, politiques commerciale et monétaire) pour garantir le respect des limites planétaires et la cohésion sociale. 

Francis Wurtz : Non seulement l’UE n’est « pas à la hauteur », mais sa conception et nombre de ses structures doivent être remises en cause ! D’abord, le social ne doit plus être une variable d’ajustement des stratégies financières, mais devenir, avec l’écologie, le cœur du projet européen. Ensuite, l’hyperverticalité de la « gouvernance » de l’UE (Banque centrale indépendante, surveillance de la politique budgétaire des États par la Commission, règles arbitraires du pacte de stabilité, mise à l’écart des citoyennes et des citoyens des choix essentiels, etc.) doit être remise en question.

Enfin, l’alignement politique sur l’Occident et militaire sur l’Otan doit cesser, car il nous isole de la majorité de l’humanité et nous fait courir de vrais dangers. Que faire ? L’expérience historique de 2005, avec la mobilisation citoyenne exemplaire pour un « non de gauche » au traité constitutionnel européen, mériterait d’être réétudiée pour en corriger les limites et en promouvoir les potentialités.

Guillaume Sacriste : À la suite du politiste Peter Lindseth, j’utilise la notion de « métabolisme constitutionnel » : l’Europe n’a pas cette capacité, c’est-à-dire celle de mobiliser légitimement et massivement les ressources humaines et fiscales de la communauté qu’elle régit afin de produire des biens publics, qu’il s’agisse d’un salaire minimum, d’une protection sociale, d’une transition énergétique juste, d’une politique d’accueil et de codéveloppement, etc.

Cette capacité repose sur la légitimité des institutions politiques, et tout particulièrement des Parlements élus au suffrage universel direct. Or, dans l’Union, le Parlement européen n’a jamais eu cette capacité. On a beau répéter qu’il y a problème de déficit démocratique de l’Union, on n’en fait rien. Je crois que renforcer la légitimité de l’Union pour lui donner cette capacité de « métabolisme constitutionnel » passe par une réforme institutionnelle.

Les Parlements nationaux doivent être associés à la prise de décision européenne, car ils continuent de représenter les citoyens nationaux beaucoup mieux que le Parlement européen. Ils possèdent cette capacité métabolique. Ce sont eux et eux seuls qui sont légitimes pour lever des impôts au niveau européen : impôts sur la fortune des super-riches ou impôts sur les grandes sociétés bénéficiaires du marché unique. C’est cette réforme que nous avions proposée avec Stéphanie Hennette, Thomas Piketty et Antoine Vauchez dans Pour un traité de démocratisation de l’Europe (Seuil, 2017).

La promesse européenne était de garantir la paix sur le continent. Pourtant, sont survenus plusieurs conflits (Croatie, Kosovo) et aujourd’hui la guerre en Ukraine. Est-ce un échec de l’Union européenne ?

Guillaume Sacriste : La promesse était d’abord celle d’une paix franco-allemande. Mais l’Europe s’est aussi constituée comme une puissance antisoviétique. Et le projet de Communauté européenne de défense de 1952 était bien celui d’une armée de l’Europe occidentale à même de jouer un rôle d’endiguement de l’URSS. Je crois que le projet européen était plutôt celui de la construction d’un rouage de la dissuasion.

De ce point de vue, la guerre en Ukraine est un test décisif : est-elle dissuasive face à Poutine ? Mais l’on voit bien que même en France, le président de la République cherche le soutien du Parlement pour mener sa politique de soutien à l’Ukraine. Comment le Parlement européen aurait-il la légitimité de voter une politique massive d’aide à l’Ukraine ?

Les chefs d’État et de gouvernement européens ne pourront jamais prendre une décision d’entrée en guerre sans y être autorisés par leurs Parlements nationaux, c’est le test ultime du métabolisme. Et de nouveau se pose la question d’une réforme européenne qui associe directement les Parlements nationaux à la prise de décision européenne, si l’Europe veut jouer son rôle de dissuasion !

Mathilde Dupré : Sans faire de politique-fiction, on peut certainement penser que les conflits auraient été plus nombreux sans l’Union européenne. Et à ce jour sept citoyens de l’UE sur dix estiment que l’UE est un havre de stabilité dans un monde en crise. Mais l’UE – voire plutôt certains États membres – a parfois fait preuve de naïveté en considérant que l’approfondissement des relations commerciales suffirait à prévenir les conflits.

L’invasion de la Russie par l’Ukraine est un profond démenti de cette stratégie. Si ce conflit est extérieur à l’UE, il met à l’épreuve sa capacité à parler d’une seule voix sur la scène internationale et à apporter un soutien collectif à l’Ukraine. Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, la politique étrangère de l’Union devra nécessairement s’affirmer davantage.  

Francis Wurtz : Il est vrai qu’il n’y a plus eu de guerre entre pays membres de l’UE – ce qui est un immense bienfait ! –, même si le rôle de l’UE dans cette situation reste à démontrer. Dans ces différents conflits, les responsabilités essentielles ne sont pas imputables à l’UE, mais celle-ci ou certains États membres ont une part de responsabilité dans ces désastres.

Ainsi, la précipitation de l’Allemagne de Kohl à reconnaître unilatéralement la Croatie a contribué à l’embrasement de l’ex-Yougoslavie. Le bombardement de Belgrade par l’Otan et le détachement par la force du Kosovo de la Serbie, alliée de la Russie, ne fut pas pour rien dans la montée des tensions Est-Ouest. Quant à l’Ukraine, si le Kremlin est le seul responsable de l’agression contre ce pays souverain, le consentement européen à l’extension de l’Otan, puis le refus des Européens d’examiner en 2008 le projet de traité de sécurité proposé par Medvedev, puis le fait de sommer l’Ukraine de choisir entre un accord avec l’UE et un accord avec Moscou (au lieu de faire de ce pays une passerelle) furent à mes yeux de graves erreurs aux conséquences difficiles à évaluer mais possiblement profondes.

Le défi crucial aujourd’hui est d’œuvrer à une solution politique globale au désastre de la guerre – sans entériner les conquêtes territoriales par la force, mais en prenant en considération les aspirations légitimes du peuple russe à la sécurité face à l’Otan –, en impliquant tous les États du monde qui ont exprimé leur disponibilité à favoriser une paix durable.

 

mise en ligne le 23 mars 2024

« Devoir de vigilance » :
un combat de classe européen

Par Francis Wurtz, député honoraire du Parlement européen sur www.humanite.fr

Le 24 avril 2013, nombre de consommateurs occidentaux découvraient, derrière les décombres du Rana Plaza et les 1 135 victimes de l’effondrement de cette usine textile construite au Bangladesh en violation de toutes les règles de sécurité, que bien des grandes marques occidentales « au-dessus de tout soupçon » ne se souciaient guère des conditions dans lesquelles étaient fabriqués leurs vêtements. Cet effroyable scandale fut la source d’une prise de conscience dans l’opinion publique : il fallait coûte que coûte « faire quelque chose » pour qu’à l’avenir les entreprises européennes ne puissent plus se défausser de leurs responsabilités concernant les atteintes aux droits humains et environnementaux commises dans tous les maillons de la chaîne de valeurs, depuis leurs fournisseurs jusqu’à leurs sous-traitants.

C’est ainsi qu’en 2017 fut adoptée en France – pour la première fois au monde – une loi sur « le devoir de vigilance » des entreprises. Sa portée était, certes, limitée – seules 263 entreprises étaient concernées – mais une brèche était ouverte, où se sont engouffrés syndicats, ONG et militantes ou militants de gauche ou écologistes. Parmi elles et eux, des parlementaires européens, notamment de notre groupe de la gauche, se fixèrent pour objectif d’obtenir le vote d’une directive (une loi européenne) la plus contraignante possible en matière de « devoir de vigilance ».

Premier succès, ils obtinrent de la Commission européenne en 2022 qu’elle publie un projet de directive, que le Parlement européen se chargera d’amender sérieusement afin de lui conférer une portée beaucoup plus significative : en juin 2023, une majorité de députés européens se prononça pour porter le seuil des entreprises concernées à 250 salariés, les contrevenants risquant une amende équivalant à 5 % de leur chiffre d’affaires. (À noter que les élus et élues du parti d’Emmanuel Macron ainsi que ceux et celles du RN s’y opposèrent…) Restait à convaincre le « Conseil » (les représentants des 27 gouvernements) car l’adoption d’une directive suppose un accord des deux « colégislateurs ». De fait, six mois plus tard, à l’issue d’un tour de table informel, le Conseil fit connaître son accord de principe avec l’essentiel de la position du Parlement européen. (La France s’y rallia après avoir obtenu l’exemption de la future loi pour le secteur financier…) La voie semblait enfin dégagée pour le vote d’une directive s’appliquant aux entreprises de plus de 500 salariés et même à celles de plus de 250 salariés dans les secteurs sensibles (textile, agriculture, construction…).

Ce tournant déclencha un impressionnant surcroît de pressions des entreprises. Avec pour résultat… un revirement spectaculaire le 28 février dernier : 14 États, dont la France, constituèrent une minorité de blocage, Paris exigeant notamment le relèvement du seuil des entreprises concernées à 5 000 salariés. Les tractations reprirent de plus belle, pour finalement aboutir, à l’arraché, à un accord officiel d’une « majorité qualifiée » (55 % des États, représentant au moins 65 % de la population de l’UE) des États membres, le 15 mars. Le dernier mot reviendra au Parlement européen à la mi-avril. Même amoindri, le succès sera de taille !

Ce récapitulatif d’une longue bataille pour des droits sociaux et environnementaux est significatif à plusieurs égards : d’abord, il rappelle que, si on arrive à créer des rapports de force favorables, tant dans nos sociétés qu’au Parlement européen, des succès notables sont possibles ; ensuite, les slogans évoquant les « diktats de Bruxelles » oublient le rôle, souvent très négatif, d’une majorité d’États membres… parmi lesquels la France ; enfin, nos concitoyens et concitoyennes ont intérêt à bien choisir les candidates et les candidats à envoyer à Strasbourg et à Bruxelles le 9 juin.

   mise en ligne le 23 mars 2024

Pourquoi le Conseil de sécurité de l’Onu n’appelle toujours pas à
un cessez-le-feu à Gaza ?

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

La résolution présentée par les États-Unis, contrairement à ce qui avait été annoncé, ne portait aucune exigence amenant la Russie et la Chine à poser leur veto. Un nouveau texte, coordonné par le Mozambique, « exige » l’arrêt de la guerre et pourrait être soumis au vote rapidement.

Dans un entretien à la chaîne de télévision saoudienne Al Hadath, mercredi, le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, affirmait que la résolution que son pays allait présenter devant le Conseil de sécurité des Nations unies « appelle à un cessez-le-feu immédiat lié à la libération des otages et nous espérons vivement que les pays la soutiendront ». Il parlait même d’un « signal fort ».

Depuis le début de la guerre menée par Israël contre la bande de Gaza, le 7 octobre, les Américains s’étaient systématiquement opposés à l’utilisation du terme « cessez-le-feu » dans les résolutions de l’ONU, bloquant trois textes en ce sens. Incontestablement, à première vue, quelque chose était en train de bouger.

La Chine et la Russie posent un véto

Mais le texte, qui a recueilli 11 voix en faveur, trois voix contre (Russie, Chine et Algérie) et une abstention (Guyana) n’a pas été adopté. La Russie et la Chine, membres permanents du Conseil de sécurité, ont mis leur veto ce vendredi à la résolution.

Que s’est-il passé ? Est-ce parce que « la Chine et la Russie ne voulaient simplement pas voter pour un projet rédigé par les US, parce qu’ils préfèrent nous voir échouer que de voir un succès du Conseil », comme l’affirme l’ambassadrice américaine Linda Thomas-Greenfield, dénonçant une décision « cynique », elle qui, le 20 février, a mis son véto à une résolution proposée par l’Algérie. En un mois, des centaines d’enfants ont trouvé la mort dans l’enclave palestinienne.

En réalité, le texte soumis notait seulement « la nécessité d’un cessez-le-feu immédiat et durable pour protéger les civils de tous côtés, permettre la fourniture de l’aide humanitaire essentielle (…), et dans cette optique, soutient sans équivoque les efforts diplomatiques internationaux pour parvenir à un tel cessez-le-feu en lien avec la libération des otages encore détenus ».

Une résolution « excessivement politisée » ?

Or, en diplomatie les mots ont une véritable signification politique. Avant le vote, l’Ambassadeur russe à l’Onu, Vassily Nebenzia, dénonçait les tentatives des États-Unis pour « vendre un produit » au Conseil en utilisant le mot « impératif » dans leur résolution. « Cela ne suffit pas » et le Conseil doit « exiger un cessez-le-feu », affirmait-il. Il accusait les dirigeants américains de « délibérément induire la communauté internationale en erreur ». Le projet est destiné aux électeurs américains « pour leur jeter un os » avec un faux appel au cessez-le-feu.

Pour lui, la résolution était « excessivement politisée » et pouvait être lue comme un feu vert pour qu’Israël organise une opération militaire à Rafah. « Cela libérerait les mains d’Israël et entraînerait la destruction, la dévastation ou l’expulsion de toute la bande de Gaza et de toute sa population ».

De son côté, l’ambassadeur chinois, Zhang Jun, rappelait que l’action la plus urgente que le Conseil devrait prendre était d’appeler à un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel, conformément aux souhaits de l’Assemblée générale des Nations Unies et du Secrétaire général de l’ONU. Il a même accusé le Conseil d’avoir traîné les pieds et perdu trop de temps à cet égard.

Après ce rejet du texte américain, un document alternatif proposé par dix membres non permanents du Conseil et coordonnés par le Mozambique, circulait. « Ce projet est clair sur la question du cessez-le-feu et est conforme à la bonne direction de l’action du Conseil et est d’une grande pertinence.

La Chine soutient ce projet », soulignait Zhang Jun. Ce texte « exige un cessez-le-feu humanitaire immédiat pour le mois du ramadan », la libération immédiate de tous les otages et un flux humanitaire accru, alors que l’offensive israélienne a fait près de 32 000 morts à Gaza.

  mise en ligne le 22 mars 2024

« La crise de l’eau était prévisible » :
à Mayotte, 310 000 personnes assoiffées

Axel Nodinot sur www.humanite.fr

La Journée mondiale de l’eau se tient ce vendredi 22 mars. Les Mahorais, citoyens du 101e département français, souffrent d’une dangereuse crise hydrique depuis plusieurs années. Ils dénoncent les manques de l’État et des collectivités, qui ont laissé la situation empirer.

Pour le ramadan, personne n’est laissé de côté. En ce mois de fête et de fraternité, les foyers de Mayotte se réunissent le soir venu sur la natte familiale, rompant le jeûne autour de poisson ou de poulet en sauce, de fruits à pain et de manioc frit, de samosas et du traditionnel houbou, une purée à base de farine de maïs ou de riz.

Pour étancher leur soif après les potins et les rires, les canettes de soda ont depuis longtemps remplacé l’eau. L’or bleu se fait rare dans le 101e département français, victime d’une grave crise hydrique depuis plusieurs mois. « Alors que les réserves sont remplies, on a toujours des coupures un jour sur trois », déclare Sedji, jeune femme de Mamoudzou, le chef-lieu mahorais.

« Si tu as le malheur de ne pas avoir fait de réserves le jour de la coupure, tu ne peux pas cuisiner et tu te retrouves avec de la vaisselle sale pour trois jours », abonde Sarienti depuis Chiconi, à l’ouest de l’île. Elle habite avec son mari sur le terrain familial et doit donc préparer le foutari – le repas de rupture du jeûne – la veille pour le lendemain soir.

Une logistique « horrible » à tenir en plus du travail, des embouteillages incessants et des violences délinquantes qui peuvent frapper à tout moment. « C’est pire pour les plus âgés », continue Sarienti. Elle partage sa cour avec sa mère et sa grand-mère qui, à 74 ans, souffre du manque d’eau : « Quand elle accueille ses petits-enfants, elle n’a plus assez pour elle, donc elle doit remplir des bassines pour faire des réserves. »

La crainte des Mahorais est palpable, alors que la tant attendue saison des pluies tire à sa fin, et que l’île au lagon repartira bientôt pour six mois de saison sèche. L’année dernière, les habitants n’avaient de l’eau que deux jours par semaine, à certains horaires. Un sort inhumain pour les 310 000 habitants du département, délaissés par la France qui figure pourtant parmi les dix puissances mondiales.

« Je dois rester éveillée tard le soir pour attendre que l’eau soit transparente. » Sarenti, habitante de Mayotte

Les « coupures techniques » peuvent survenir à n’importe quel moment et sont annoncées en retard par la Société mahoraise des eaux (Smae), délégataire du service d’eau et d’assainissement. « Dimanche matin, la voisine vient me voir pour me demander si j’ai de l’eau : je vérifie, rien, déplore Rose, originaire de l’Hexagone. Sans réserves, j’ai dû attendre pour le ménage, la cuisine, la douche, etc. » Pour leur consommation, la population est contrainte d’acheter des packs d’eau pour un montant minimum de six euros.

Après la pluie vient le choléra

Mayotte subit un nouveau drame : un premier cas de choléra a été recensé, cette semaine, par l’agence régionale de santé (ARS). Présente sur les Comores voisines, l’infection contagieuse n’a pas provoqué d’épidémie en France depuis le XIXe siècle. « Pour éviter ou contenir une épidémie de choléra, il faut que la population puisse avoir accès à de l’eau potable pour boire, se laver, cuisiner, explique Manon Gallego, directrice France de l’ONG Solidarités international, présente auprès de l’ARS. Or, ça n’est pas le cas à Mayotte puisque 18 % de la population n’a pas accès à l’eau potable à domicile, ce qui l’oblige à avoir recours à des sources d’eau non vérifiées. »

Les distributions de bouteilles d’eau à certains foyers et la prise en charge des factures par l’État ont toutes deux cessé depuis le 1er mars. « L’État (…) doit tenir sa parole et faire preuve de solidarité envers les Mahorais en continuant à prendre en charge les factures d’eau jusqu’à la fin effective des coupures et des tours d’eau, ainsi que le retour avéré de sa potabilité », demande l’Association des maires mahorais au premier ministre, Gabriel Attal.

L’eau qui sort des tuyaux, malmenés par les incessantes coupures, est souvent de couleur blanche, jaune ou marron. « Je dois rester éveillée tard le soir pour attendre qu’elle soit transparente. Nous sommes fatigués de cette situation », souffle Sarienti. Rose surenchérit : « Je n’ai aucune confiance en l’ARS, ça fait plus d’un an qu’ils nous disent que l’eau est potable, mais qu’il faut la faire bouillir avant. »

Quand les robinets sont à sec, les familles puisent dans des bassines et des seaux de réserve, où les moustiques-tigres, porteurs de la dengue, ont pu pondre. Elles se rendent également jusqu’aux rares rivières de l’île, utilisées comme poubelles, lavoirs et toilettes publiques. L’année dernière, au pic de la crise, plusieurs maladies ont été enregistrées. « En novembre-décembre, l’épidémie de gale était incontrôlable, tonne Sedji. Les collèges et lycées ne proposaient aux élèves qu’une bouteille d’eau tous les deux jours. Il ne faut pas avoir soif, surtout sous 35 degrés ! Alors les jeunes allaient boire dans les citernes, où l’eau était stockée depuis plusieurs jours, sous le soleil, et tombaient malades. C’est soit ça, soit mourir de soif ! »

Face aux risques sanitaires encourus, des habitants se sont récemment rassemblés au sein du collectif Pado afin de « demander réparation et condamnation des responsables moraux et physiques » de la situation. Sur le banc des accusés, la Smae, que le collectif a réussi à faire condamner en première instance, le 8 décembre 2023, et en appel ce mercredi 20 mars. « C’est une petite victoire », estiment les membres, qui poursuivent la procédure pénale afin que « des comptes soient rendus ». La Ligue des droits de l’homme s’est constituée partie civile aux côtés des Mahorais, qui veulent se joindre à « une procédure ouverte à tous », rappelle l’une des initiatrices.

« L’État piétine sa propre réglementation »

Les manques de l’État, de la Smae et de son délégant, le Syndicat des eaux de Mayotte, qui n’ont pas souhaité répondre à nos sollicitations, ne datent pas d’aujourd’hui. Ils ont progressivement abandonné les Mahorais à des conditions sanitaires déplorables, alors même que « les factures continuaient d’arriver avec des montants parfois exorbitants pour seulement deux jours d’eau par semaine », rappelle Sedji.

Le réseau vétuste appartient à la Sogea, filiale du groupe Vinci. La demande d’eau s’élève à 43 000 mètres cubes par jour, mais seuls 39 000 mètres cubes peuvent être produits en saison des pluies. Les fuites d’eau dans le réseau mahorais représentent une perte estimée par la préfecture à quelque 10 000 mètres cubes quotidiens.

Le seul projet capable de mettre fin aux tours d’eau est la seconde usine de dessalement, dont l’apport minimal de 10 000 mètres cubes est prévu pour 2025. Mais « chat échaudé craint l’eau froide », ose l’un des membres du collectif Pado : la première du genre, en Petite-Terre, est loin de fournir les 5 300 mètres cubes promis à sa construction. Et sa « petite sœur » pose déjà problème.

Planifié à Ironi Bé, sur la côte est, l’établissement de 30 millions d’euros, au bas mot, menacerait l’un des plus beaux récifs coralliens du monde, en rejetant la saumure dans le lagon. « Il n’y a pas eu d’études d’impact, de courantologie, d’enquête publique, liste Ali Madi, président de la Fédération mahoraise des associations environnementales (FMAE). Si l’État français piétine sa propre réglementation, comment doivent se comporter les Mahorais et les étrangers qui n’ont rien ? »

Les associations locales ont pourtant proposé des pistes alternatives aux institutions, comme la réutilisation des eaux usées traitées pour l’agriculture et le bâtiment. Elles sont restées lettre morte. Ali Madi dénonce une « usine qui va coûter très cher pour satisfaire les multinationales et appauvrir encore le Mahorais. Quand le litre d’eau passera à 9 euros, je pourrai payer, mais les autres qui vivent sous le seuil de pauvreté ? Ils seront obligés de boire dans les puits et contracteront des maladies comme le choléra ».

« La crise de l’eau était prévisible. Nous avons un schéma directeur de l’aménagement et de la gestion en eau depuis 2010, avant la départementalisation (de 2011 – NDLR), car c’est une obligation européenne, précise le président de la FMAE. Mayotte ne doit pas être une exception, elle doit avoir les mêmes droits que l’Hexagone car, sinon, rien n’avance. » Rose partage le même désespoir : « On est en 2024, le problème est toujours là et tout le monde s’en fout. On est aguerris, mais c’est lourd au quotidien, il faut le vivre pour le comprendre. Et, avec le réchauffement climatique, ça peut très bien arriver en métropole. »

 

  mise en ligne le 22 mars 2024

« Ce qui rend
les Israéliens furieux,
c’est que le Hamas est toujours là
 »

Rami Abou Jamous sur https://orientxxi.info/

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Jeudi 21 mars 2024.

Trois dirigeants du Hamas ont été tués par l’armée israélienne ces derniers jours. Un à Gaza-ville, un à Nusseirat et le troisième au nord de la bande de Gaza. Tous trois étaient responsables de la coordination pour sécuriser l’aide humanitaire qui passe via les camions, depuis la frontière égyptienne à Rafah, jusqu’au nord de la bande de Gaza en passant par Gaza ville.

La date de leur assassinat ne doit rien au hasard. Il y a environ cinq jours, deux convois ont effectivement réussi à atteindre la ville de Gaza et le nord de la bande de Gaza. Ils ont livré leur cargaison de farine aux entrepôts de l’UNRWA à Jabaliya. Ces convois humanitaires venus d’Égypte n’ont pas été attaqués.

Pourquoi cela s’est bien passé ? Parce que le Hamas avait déployé ses hommes tout au long du parcours, sur la rue Salaheddine, la plupart armés de bâtons. Auparavant, l’organisation avait publié un communiqué disant qu’il ne fallait pas se trouver dans ces endroits-là, et ne pas tenter d’arrêter les camions, surtout sur ce qu’on appelle le rond-point du Koweït, là où des camions d’aide humanitaire ont été attaqués et où l’armée israélienne a tiré sur les gens. Ces gardes – pour la plupart des jeunes - déployés n’étaient pas des policiers, mais des militants du Hamas. Deux convois se sont donc succédé sans encombre pendant deux jours. Le troisième jour, les Israéliens les ont bombardés.

Il y aurait eu plus de vingt morts ce jour-là. Après quoi, l’armée israélienne a assassiné ces trois hommes. Le premier à l’hôpital Al-Chifa, le deuxième dans une voiture à Nusseirat et le troisième à côté d’un entrepôt de l’UNRWA je crois. Pourquoi ? Parce que ces hommes du Hamas organisaient la protection des convois terrestres. Leur efficacité n’a pas plu aux Israéliens. Le passage des camions sans difficulté menaçait de faire capoter leur projet de faire arriver l’aide humanitaire par la mer, et ça contredisait leur propagande comme quoi « le Hamas détourne l’aide ».

Pour comprendre leurs motivations, il faut savoir que dans le nord de la bande, la situation est encore pire qu’au sud. La famine s’est installée parmi les quelque 400 000 personnes qui n’ont pas fui vers le sud comme voulait les y pousser l’armée israélienne. Si les Israéliens veulent empêcher toute aide humanitaire de parvenir depuis le sud, c’est probablement parce qu’ils veulent séparer définitivement les deux parties de la bande, laissant le sud à l’Égypte, et faire du nord une zone tampon administrée par eux. Voilà pourquoi Israël cherche toujours à organiser le désordre pour pouvoir prétendre qu’il est impossible de faire passer l’aide par voie terrestre du sud vers le nord, qu’il y a des détournements, des attaques.

Ce qui rend les Israéliens furieux, c’est que le Hamas est toujours là, qu’il est encore puissant, et qu’il a résolu la question des pillages.

Les Israéliens veulent s’appuyer sur les « grandes familles » de Gaza, qui sont devenues en quelque sorte des clans mafieux et qui avaient pu, au début, attaquer les convois d’aide humanitaire. Le Hamas a réagi par la manière forte. On parle de l’exécution de treize membres de l’un de ces clans, je reviendrai dessus dans une prochaine page de mon journal pour Orient XXI.

Après l’assassinat des trois responsables de la protection des convois humanitaires, que peut-il se passer ? Le Hamas trouvera sans doute une solution. C’est un mouvement très bien organisé, de la base vers le sommet, qui a une hiérarchie très développée. Et sa dimension religieuse fait qu’il y a une grande loyauté envers les chefs et envers le mouvement en général.

D’ailleurs, les Israéliens croient-ils à leur propre propagande, quand ils disent que c’en est bientôt fini du Hamas ? Si c’est le cas, pourquoi sont-ils en train de négocier avec eux au Caire ? Éradiquer le Hamas ne se fera pas du jour au lendemain. Il faudrait au moins que l’armée israélienne occupe la bande de Gaza pendant au minimum deux ou trois ans pour y arriver.

  mise en ligne le 21 mars 2024

Guerre en Ukraine : en Allemagne, le chef du SPD au Bundestag souhaite « geler puis terminer la guerre »

Bruno Odent sur www.humanite.fr

Rolf Mützenich, président du groupe SPD au parlement allemand, défraye la chronique en refusant la fuite en avant guerrière européenne, et prône un retour de la diplomatie en appuyant les efforts de médiation de paix du « Sud global », dont la Chine.

Il ne fait pas bon juger qu’une issue diplomatique et négociée à la guerre en Ukraine est de loin préférable à la poursuite de l’escalade militaire. Rolf Mützenich, le président du groupe SPD (Parti social-démocrate) au Bundestag, l’a appris à ses dépens à l’occasion d’un débat houleux au parlement allemand sur le bien-fondé de livrer ou non des missiles Taurus de longue portée à Kiev.

Intervenant à la tribune du parlement allemand, Mützenich s’est interrogé : « N’est-il pas temps pour nous de ne plus seulement discourir sur la manière de conduire une guerre, mais de réfléchir à comment on peut geler cette guerre, et plus tard la terminer ? »

L’envoi de missile Taurus au cœur du débat public outre-Rhin

Interrogé sur cette levée de boucliers à son endroit, le chef du groupe SPD a refusé d’apporter la moindre correction à ses propos, faisant remarquer : « Le gel d’une guerre, c’est la phase de premiers accords de cessez-le-feu, préalable indispensable avant d’entamer des négociations pour mettre fin au conflit. » Au grand dam de la ministre verte des Affaires étrangères qui s’est, elle, engagé jusqu’au bout pour une livraison de missiles Taurus.

Jouant sur une fibre atlantiste débridée, Annalena Baerbock plaide même leur envoi par l’intermédiaire de la Grande-Bretagne, aux côtés de David Cameron, le ministre conservateur des Affaires étrangères de sa gracieuse majesté. Lequel propose-lui d’acquérir les Taurus allemands pour les mettre ensuite à disposition de l’Ukraine.

Si entre-temps, une majorité du parlement allemand a rejeté une motion de la CDU réclamant la livraison de missiles Taurus à Kiev, l’intervention de Mützenich a été vilipendée par les médias dominants, et surtout par plusieurs dirigeants des deux partis, verts et libéraux, pourtant « partenaires » du SPD au sein de la coalition gouvernementale.

La force de conviction de Rolf Mützenich et son refus de céder aux formidables pressions, qu’elles viennent de ses alliés ou des médias, illustre la vitalité des principes hérités de la démarche de l’ex-chancelier social-démocrate, Willy Brandt, pour promouvoir une « Ostpolitik » (terme qui désigne la politique extérieure de l’Allemagne de l’Ouest entre 1969 et 1974), fondée sur la détente, qui a sans doute largement contribué à éviter à l’Europe et au monde que la guerre froide de jadis ne se transforme en apocalypse nucléaire.

Mützenich n’en souligne pas moins la nécessité de continuer à aider l’Ukraine, y compris sur le plan militaire, face à l’agression de la Russie de Vladimir Poutine. Sa position semble désormais largement partagée, selon les derniers sondages, au sein de l’opinion publique allemande. Elle constitue un indiscutable point d’appui pour tous les partisans de la paix en Europe.

D’autant que le chef du groupe parlementaire SPD met aussi en avant le scepticisme du « sud global » à l’égard de la stratégie de Washington et des Occidentaux et le désir de ces pays d’arrêter un conflit aux conséquences ravageuses pour leurs propres populations en avançant – « comme la Chine », pointe-t-il – des plans de paix sérieux mais jamais pris en compte.

mise en ligne le 19 mars 2024

Guerre à Gaza : Israël utilise « la famine comme arme de guerre », selon le chef de la diplomatie européenne

Hayet Kechit sur www.humanite.fr

Assaut sur l’hôpital al-chifa, projet d’attaque massive contre Rafah, stratégie de la faim… Face au désastre humanitaire qui dévaste la bande de Gaza, au mépris du droit international, l’émoi de la communauté internationale prend de l’ampleur, y compris parmi les alliés d’Israël. Sans pour autant susciter un sursaut en mesure de faire plier Benyamin Netanyahou et de freiner son projet de destruction de l’enclave palestinienne.

À Gaza, comment décrire l’innommable ? Des ONG aux représentants de la communauté internationale, les déclarations se multiplient ces derniers jours pour dénoncer le désastre humanitaire dont l’enclave palestinienne est devenue le tragique théâtre depuis six mois. Sans pour autant donner lieu à des actes pour stopper le déferlement aveugle de violence déployée par Israël depuis le 7 octobre.

Gaza est devenue un « cimetière à ciel ouvert », selon Josep Borrell

« Gaza était avant la guerre la plus grande prison à ciel ouvert. Aujourd’hui c’est le plus grand cimetière à ciel ouvert pour des dizaines de milliers de personnes, mais aussi pour nombre des plus importants principes du droit humanitaire », s’est ainsi ému le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell, en marge d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE, où il devait notamment être question des sanctions prévues contre des colons israéliens, accusés d’exactions contre les Palestiniens en Cisjordanie, et contre le Hamas.

Le même jour, devant un forum européen sur l’aide humanitaire, Josep Borrell avait par ailleurs affirmé qu’à Gaza : « Nous ne sommes plus au bord de la famine, nous sommes face à une famine qui affecte des milliers de personnes. » Et le diplomate de dénoncer le cynisme de la stratégie israélienne qui, en bloquant sciemment des « centaines de camions » transportant des « mois de stocks » de nourriture et d’aide humanitaire, utilise la « famine comme une arme de guerre ».

Des propos qui ont déplu au ministre israélien des Affaires étrangères Israël Katz. Ce dernier a réagi sur son compte X (ex-twitter) en enjoignant à Josep Borrell de « cesser d’attaquer Israël » et de « reconnaître son droit » à se « défendre contre les crimes du Hamas », affirmant « qu’Israël autorise une importante aide humanitaire à Gaza, par terre, air et mer pour quiconque veut aider ».

« 100 % de la population de Gaza dans une situation d’insécurité alimentaire grave », selon Blinken

Le constat du chef de la diplomatie européenne est pourtant partagé par son homologue américain, dont le pays est le principal allié d’Israël. Antony Blinken, qui s’est gardé d’attaquer aussi frontalement la stratégie israélienne, a tout de même affirmé le 19 mars que « 100 % de la population de Gaza est dans une situation d’insécurité alimentaire grave ». « C’est la première fois qu’une population entière est ainsi classée », a ajouté le secrétaire d’État qui a qualifié cette situation « d’épouvantable ».

Les ONG mobilisées sur le terrain, mais aussi les agences des Nations unies, n’ont eu de cesse ces dernières semaines de documenter cette crise alimentaire aiguë qui va crescendo, particulièrement dans le nord de l’enclave palestinienne où tentent de survivre près de 300 000 personnes, malgré leurs alertes.

Dans le nord de Gaza, un enfant sur trois souffre de malnutrition

Un habitant sur deux dans la bande de Gaza, soit plus de 1,1 million de Gazaouis, connaît une situation alimentaire catastrophique, en particulier dans le nord où la famine sévira d’ici le mois de mai en l’absence de mesures « urgentes », ont ainsi de nouveau prévenu, lundi 18 mars, des agences spécialisées des Nations unies. C’est « le nombre le plus élevé jamais enregistré », alerte l’ONU, qui se base sur le rapport du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) publié le 18 mars. Les conséquences sont d’ores et déjà visibles : « Des habitants de Gaza meurent de faim », s’est alarmée la directrice exécutive du Programme alimentaire mondial (PAM), Cindy McCain, dans un communiqué.

Le PAM estime que, dans le nord du territoire, un enfant sur trois souffre de malnutrition et que « la malnutrition aiguë chez les enfants de moins de cinq ans progresse à un rythme record ». Un constat confirmé par Hiba Tibi, directrice de l’ONG CARE en Cisjordanie et à Gaza, qui souligne que « le personnel médical voit des enfants s’amaigrir au fil des jours, des enfants qui peuvent à peine parler et marcher à cause de la faim ». « La communauté internationale devrait avoir honte de ne pas réussir à stopper » la famine imminente, s’est pour sa part indigné, sur X, le chef des Affaires humanitaires de l’ONU, Martin Griffiths.

Sommation de Biden contre une attaque terrestre à Rafah

Face à la détermination d’Israël à mener un assaut généralisé contre la ville de Rafah, le président américain Joe Biden a haussé le ton le 19 mars et sommé son allié de renoncer à son projet, qui serait à ses yeux « une erreur ». Il a invité en ce sens le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à envoyer une délégation à Washington pour discuter de la manière d’éviter cette attaque terrestre qui amplifierait le désastre humanitaire en cours. La ville, située à la pointe sud de l’enclave, à la frontière égyptienne, est devenue le dernier refuge pour plus d’un million de civils palestiniens, qui ont fui les bombardements israéliens.

Cet assaut « conduirait à plus de victimes innocentes, aggraverait la situation humanitaire déjà grave, renforcerait l’anarchie à Gaza et isolerait encore plus Israël », a pour sa part abondé le conseiller à la sécurité nationale américain Jake Sullivan.

« Plus de quarante terroristes éliminés » dans et autour de l’hôpital al-Chifa, selon Israël

À l’hôpital al-Chifa de la ville de Gaza, le plus grand de l’enclave palestinienne, cible d’une opération israélienne depuis le 18 mars, des « dizaines de morts et de blessés » ont été déplorés par le ministère de la Santé du Hamas, tandis que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est dite « terriblement préoccupée » par les combats autour du complexe hospitalier, où des dizaines de milliers de civils, dont de nombreux déplacés, ont trouvé refuge.

L’armée israélienne, qui poursuivait mardi matin son opération, a annoncé avoir « éliminé » plus de 40 « terroristes » dans et autour le complexe hospitalier et arrêté « plus de 200 terroristes présumés ».

Le chef adjoint de la branche armée du Hamas tué par Israël

Washington a de son côté annoncé la mort du chef adjoint de la branche armée du Hamas, Marwan Issa, « organisateur présumé des attentats du 7 octobre », âgé d’une cinquantaine d’années, devenu donc le responsable le plus haut placé tué sur ce territoire par l’armée israélienne depuis le début de la guerre. Le numéro trois du groupe islamiste palestinien « a été tué lors d’une opération israélienne la semaine dernière », a confirmé, le 18 mars, le conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche lors d’une conférence de presse. « Les autres dirigeants se cachent, probablement dans les profondeurs du réseau de tunnels du Hamas, a-t-il ajouté. La justice sera rendue pour eux aussi. »


 


 

Leo Varadkar,
le premier ministre irlandais dénonce
la guerre à Gaza

Léa Darnay sur www.humanite.fr

En visite aux États-Unis pour la Saint-Patrick, le premier ministre irlandais Leo Varadkar a dénoncé la guerre à Gaza.

En visite à Washington, le premier ministre irlandais a une nouvelle fois fustigé les bombardements israéliens sur la bande de Gaza. Leo Varadkar a profité de la traditionnelle rencontre de la Saint-Patrick avec le président américain pour plaider un cessez-le-feu : « Les habitants de Gaza ont désespérément besoin de nourriture, de médicaments et d’abris. Plus que tout, ils ont besoin que les bombes cessent. »

Le dirigeant irlandais est l’un des premiers en Europe à s’être positionné pour une réponse « proportionnée » de la part d’Israël face aux attaques du Hamas du 7 octobre. Bien que Joe Biden n’ait réclamé qu’une trêve de six semaines et continue de fournir des armes à Israël, le premier ministre irlandais a salué les efforts des États-Unis « pour garantir un cessez-le-feu humanitaire et favoriser une paix durable ».

Les Irlandais favorables à des sanctions contre Israël

Leo Varadkar est néanmoins resté ferme sur sa position en appelant à un cessez-le-feu immédiat et permanent, tout en exhortant Benyamin Netanyahou à renoncer à son offensive terrestre sur Rafah.

Le premier ministre a également rapproché l’histoire palestinienne de celle du peuple irlandais ayant lutté dans le passé contre l’occupant britannique : « Nous voyons notre histoire dans leurs yeux : une histoire de déplacement, de dépossession et (dans laquelle) les questions d’identité nationale sont niées. L’émigration forcée, la discrimination et maintenant la faim. »

Un sondage récemment réalisé en Irlande a par ailleurs confirmé cette vision puisque 61 % des personnes interrogées sont favorables à des sanctions de l’UE contre Israël pour ses actions menées à Gaza.

mise en ligne le 17 mars 2024

Gaza : les ONG dénoncent
le « cynisme »
des États occidentaux

Rachida El Azzouzi sur www.mediapart.fr

À l’heure où la bande de Gaza meurt de faim, les organisations humanitaires appellent les États, prompts à parachuter des colis alimentaires ou à promettre un port flottant tout en continuant à vendre des armes à Israël, à réclamer d’abord un cessez-le-feu.

« Les« Les États ne peuvent se cacher derrière les largages aériens et un corridor maritime pour créer l’illusion qu’ils répondent adéquatement aux besoins à Gaza. » Dans un communiqué commun, 25 associations de droits humains et organisations humanitaires appellent les gouvernements « à exiger en priorité un cessez-le-feu et un acheminement de l’aide humanitaire par voie terrestre » dans l’enclave palestinienne assiégée et bombardée sans discontinuer depuis cinq mois. 

À l’heure où la catastrophe sanitaire et alimentaire ne cesse de s’aggraver, Israël ayant recours, en plus des bombes, à l’arme de la famine, les ONG renvoient les États à leur « principale responsabilité » : « empêcher la perpétration de crimes atroces et exercer une pression politique efficace afin de mettre un terme aux bombardements incessants et aux restrictions qui empêchent l’acheminement sécurisé d’aide humanitaire ».

Parmi les signataires, des ONG présentes sur place qui ne cessent de témoigner de l’impossibilité d’exercer leur mandat humanitaire, notamment Médecins sans frontières (MSF), tant elles font face à des entraves multiples de la part des autorités israéliennes. 

Cette prise de parole intervient alors qu’une coalition internationale emmenée par l’Union européenne, les États-Unis et les Émirats arabes unis a annoncé, vendredi 8 mars, l’ouverture prochaine d’un corridor maritime entre l’île de Chypre et la bande de Gaza (distantes de 380 kilomètres) pour acheminer l’aide humanitaire dans l’enclave où 2,4 millions de personnes survivent dans des conditions épouvantables et où plus de 31 000 Palestinien·nes ont été tué·es, majoritairement des civils, en l’occurrence des femmes et des enfants.

« Après avoir enduré cinq mois de bombardements incessants dans des conditions de vie déshumanisantes, les enfants, les femmes et les hommes de Gaza ont droit à davantage qu’une charité insuffisante jetée depuis le ciel, réclament les vingt-cinq ONG. Bien que toute aide humanitaire arrivant à Gaza soit la bienvenue, les voies aérienne et maritime doivent être considérées comme un complément au transport terrestre, et ne peuvent en aucun cas remplacer l’aide délivrée par les routes terrestres. » 

Des colis aux Palestiniens, des armes aux Israéliens

Les signataires pointent, comme de nombreux acteurs et observateurs, l’aberration opérationnelle d’un port flottant sur la rive de Gaza qui nécessite plusieurs semaines de construction et sera, selon eux, « sans aucun effet réel sur la situation humanitaire catastrophique », alors qu’il suffit de contraindre l’État hébreu à ouvrir les points de passage terrestres bloqués par son entremise (Rafah, Kerem Shalom/Karam Abu Salem, Erez/Beit Hanoun et Karni) pour laisser passer les centaines de camions remplis de nourriture et de médicaments, qui attendent depuis des semaines. 

Les ONG préviennent également que « les envois depuis Chypre vers les points de distribution autour de Gaza seront confrontés aux mêmes obstacles que rencontrent actuellement les convois d’aide en provenance de Rafah : une insécurité persistante, un taux élevé de refus d’accès par les forces israéliennes et des temps d’attente excessifs aux postes de contrôle israéliens ».

Un premier bateau chargé de vivres a accosté à Gaza

Le premier bateau amenant de l’aide humanitaire dans la bande de Gaza via un couloir maritime ouvert depuis Chypre a commencé vendredi à décharger sa cargaison de 200 tonnes de vivres sur la côte du territoire palestinien, a indiqué à l’AFP la porte-parole de l’ONG en charge de l’opération. World Central Kitchen « décharge la barge qui est désormais connectée à la jetée » temporaire construite au sud-ouest de Gaza-Ville, après avoir été remorquée depuis Chypre par le navire éponyme de l’ONG espagnole Open Arms, a déclaré Linda Roth.

Dans un communiqué, l’armée israélienne a indiqué que des troupes avaient « été déployées pour sécuriser la zone ». « Le bateau a été soumis à un contrôle de sécurité complet », a ajouté l’armée qui a tenu à souligner que l’entrée d’aide humanitaire « ne viole pas » le blocus auquel est soumise la bande de Gaza depuis 2007.

Parti mardi 12 mars de Chypre, le bateau d’Open Arms transporte 300 000 repas.

« Tout est bon à prendre mais encore une fois, ce bateau porte l’équivalent de cinq à dix camions qui sont prépositionnés par centaines côté égyptien, rappelle le vice-président de Médecins du monde, Jean-François Corty. Israël doit ouvrir les accès terrestres. Il en va de la vie de 2,4 millions de personnes. » Il alerte sur le risque de mortalité importante et de pillage que représente l’envoi d’une aide sous-dimensionnée et sans équipes professionnelles sécurisées. 

Elles s’inquiètent encore du « manque de transparence quant à l’entité qui sera responsable de l’infrastructure et de la sécurité de l’acheminement de l’aide à terre ». Leur crainte ? « Que le corridor maritime légitime une occupation militaire terrestre israélienne prolongée de la bande de Gaza, instrumentalisant l’acheminement de l’aide. » 

Sans détour, les ONG condamnent le cynisme humanitaire de pays prompts à larguer à l’aveugle des colis alimentaires sur les plages gazaouies (une aide bien plus coûteuse que celle acheminée au sol, et dangereuse – au moins cinq Palestiniens ont été écrasés sous un immense colis américain dont les parachutes ne s’étaient pas ouverts), tout en continuant de fournir des armes aux autorités israéliennes.

C’est une manière de gagner du temps pour l’Occident, incapable d’exiger d’Israël de cesser de massacrer des personnes civiles. François Audet, professeur au Canada, dans « La Presse »

Elles citent le cas notamment des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France. « Les États ne doivent pas exploiter l’aide humanitaire pour contourner leurs responsabilités et obligations en vertu du droit international ; y compris la prévention de crimes atroces. Pour que les États remplissent leurs obligations prévues par le droit international, ils doivent cesser tout transfert d’armes risquant d’être utilisé pour commettre des crimes internationaux. »

Dans le journal La Presse, François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaires (OCCAH), professeur à l’université du Québec à Montréal, abonde dans leur sens et parle de poudre aux yeux au sujet du projet de port temporaire, « alors que des centaines de milliers de civils se font massacrer »

« Pour l’Occident, qui sous-estime les conséquences du drame à court terme, mais surtout à long terme, il s’agit d’une tentative politique pour démontrer qu’on “essaie quelque chose”, comme s’il ne pouvait rien faire d’autre, écrit-il. En somme, c’est une manière de gagner du temps pour l’Occident, incapable d’exiger d’Israël de cesser de massacrer des personnes civiles au nom de l’autodéfense. »

Emblématique est le cas des États-Unis, dont le président, Joe Biden, est sous pression d’une partie de son électorat à quelques mois de l’élection présidentielle, et qui livrent bombes, munitions et soutien financier à Israël, s’opposent par veto au Conseil de sécurité de l’ONU aux demandes de cessez-le-feu et, dans le même temps, lancent la construction d’une jetée temporaire à visée humanitaire au large de la bande de Gaza. 

Le rôle déterminant des États-Unis

Une enquête du Washington Post, publiée début mars, révèle l’envoi en toute discrétion de « plus de 100 cargaisons d’armes à Israël depuis le début de la guerre à Gaza, équivalant à des milliers de munitions à guidage de précision, de bombes de petit diamètre, de bombes antibunkers et d’armes légères ». Soit une « implication massive de Washington » qui, dans le même temps, durcit le ton de ses critiques envers la stratégie guerrière du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou.  

« La campagne militaire israélienne ne pourrait pas se maintenir sans ce niveau de soutien américain », assure dans cette enquête Jeremy Konyndyk, ancien haut responsable de l’administration Biden et actuel président de l’ONG Refugees International. Si l’armée israélienne est dépendante des États-Unis, l’inverse est aussi vrai : les intérêts stratégiques américains au Proche et au Moyen-Orient passent par Israël.

Les deux seules ventes officielles de matériel militaire américaine à Israël depuis le 7 octobre 2023 représentent, la première, un montant de 106 millions de dollars pour des obus de chars, la seconde, 147,5 millions de dollars pour des composants nécessaires à la fabrication d’obus de 155 mm. L’administration Biden avait alors invoqué « des pouvoirs d’urgence » et autorisé la vente sans l’aval du Congrès.

« Le cynisme des États-Unis est au plus haut. Ils cherchent à masquer leurs responsabilités politiques pour ne pas avoir à se positionner de manière plus frontale vis-à-vis d’Israël malgré l’alerte de la Cour internationale de justice quant au risque de génocide, malgré la famine intentionnelle », réagit Jean-François Corty, vice-président de Médecins du monde, ONG signataire du communiqué. Il dénonce « la rhétorique humanitaire des États qui leur permet de dépolitiser le contexte et de se contenter d’une aumône humanitaire plutôt que d’apporter des réponses politiques »

Dans La Presse, le chercheur François Audet rappelle combien « les expériences de cette nature par l’armée américaine en Afghanistan ou en Irak se sont avérées de vastes échecs logistiques et sécuritaires et auront à jamais laissé des cicatrices sur la nature impartiale des opérations humanitaires ». « C’est aux organisations humanitaires de gérer les distributions aux populations civiles, pas à l’armée », assène-t-il.

Les vingt-cinq ONG ne disent pas autre chose dans leur communiqué : « Les organisations humanitaires ont la capacité logistique d’aider les Palestiniens à Gaza : il ne manque que la volonté politique des États pour faire respecter l’accès. »

mise en ligne le 16 mars 2024

Impôt mondial :
un projet mort-né

Martine Orange sur www.mediapart.fr

Annoncé en fanfare à l’automne 2021, le projet de fiscalité mondiale minimum présenté par l’OCDE n’est plus qu’une ombre. Une partie du texte entrée en application début 2024 a été vidée de sa substance. Et les États-Unis mettent leur veto sur la taxe sur les géants du numérique.

La question va se reposer. Inévitablement. Au moment où le pouvoir d’achat des ménages s’effondre face à l’inflation, tandis que les groupes et la sphère financière engrangent des profits colossaux, que les finances publiques se détériorent et que les politiques d’austérité reviennent en force, le sujet de la fiscalité ne peut que revenir. Pourtant, c’est dans ce moment que les gouvernements sont en train d’enterrer sans bruit le projet d’impôt mondial sur les multinationales.

« On a eu une multiplication des effets d’annonce, mais on ne voit rien se concrétiser. Il n’y a aucune dynamique. On nous reparle de la hausse de la dette, des taux d’intérêt, des politiques d’austérité. Mais jamais de fiscalité », constate Éric Toussaint, historien belge et porte-parole du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes.

Le silence entretenu au sujet de l’impôt minimum mondial est tel que certains pensent que cette initiative, considérée comme la plus porteuse pour lutter contre l’évasion fiscale depuis plusieurs décennies, est désormais un projet mort-né. Interrogée sur l’état exact de la négociation, l’OCDE n’a pas répondu.

Effets d’annonce

Pourtant, que de promesses et d’applaudissements quand l’OCDE annonce en octobre 2021 un accord sur l’impôt mondial. Cent quarante pays se disent alors signataires de ce texte qui prévoit d’instaurer une fiscalité mondiale minimum pour les multinationales. Tous jurent alors que c’en est fini de la course au moins-disant fiscal, aux paradis fiscaux et à l’évasion à grande échelle qui privent chaque année les États de centaines de milliards de recettes publiques. À eux seuls, les paradis fiscaux sont soupçonnés de détourner 500 milliards d’euros par an, essentiellement au détriment des pays européens.

Un premier volet, dit « pilier un », vise en priorité les géants du numérique, qui appliquent avec un art consommé toutes les techniques de l’évasion fiscale. Il prévoit de les forcer à payer l’impôt là où ils réalisent leur chiffre d’affaires. Un deuxième volet dit « pilier deux » prévoit d’imposer une taxation minimum de 15 % pour tous les groupes réalisant au moins 750 millions d’euros de chiffre d’affaires. Avec la possibilité pour un pays tiers de réclamer le fruit de cet impôt s’il n’est pas appliqué par le pays concerné.

À l’époque, beaucoup de connaisseurs du dossier avaient souligné la faiblesse du taux d’imposition exigé pour les multinationales : 15 %, ce n’était pas vraiment beaucoup pour des groupes réalisant des dizaines de milliards de bénéfices. L’OCDE et les gouvernements avaient alors expliqué que c’était la condition pour rallier tous les pays, notamment ceux qui avaient pris l’habitude de pratiquer une fiscalité agressive pour attirer les grands groupes, à l’instar de l’Irlande. Le projet, selon eux, était un premier pas. D’autres suivraient.

Prévu pour entrer en application en 2023, le deuxième volet n’est entré en vigueur que le 1er janvier 2024. Mais sur les 140 signataires du début, ils ne sont que 55 à l’avoir mis en œuvre aujourd’hui.

Un impôt vidé en grande partie de sa substance.            Quentin Parrinello, porte-parole de l’Observatoire européen sur la fiscalité

Pourtant, le texte a été sensiblement édulcoré, en raison du travail acharné des lobbyistes qui se sont activés pendant ce laps de temps pour en diminuer la portée. « Il a perdu une grande partie de sa substance », reconnaît Quentin Parrinello, porte-parole de l’Observatoire européen sur la fiscalité animé par l’économiste Gabriel Zucman.

Le premier détournement a été de faire reconnaître l’existence d’une activité économique dans le pays, comme les sièges, les centres de recherche, les effectifs, dans le calcul d’imposition minimum des 15 %. En d’autres termes, toutes les dépenses engagées vont venir en déduction de ce taux minimum pourtant considéré généralement comme très peu élevé. « On risque de se retrouver avec des entreprises affichant des taux effectifs d’imposition de 3 ou 4 % comme avant », redoute Quentin Parrinello.

Alors que la France a inscrit la taxe minimum de 15 % dans sa loi de finances 2024, les grands groupes français du CAC 40 peuvent dormir sur leurs deux oreilles : rien ne va changer pour eux. Cela fait des années qu’ils ont appris à optimiser leur fiscalité : ils ont transformé leurs activités en France uniquement en centre de coûts.

La course aux crédits d’impôt

La deuxième grande faille est que des mécanismes de crédit d’impôt ont été adjoints à cet impôt minimum de 15 %. Ces crédits d’impôt peuvent être de tout ordre, ne sont subordonnés à aucune conditionnalité (lutte contre les dérèglements climatiques, innovations, créations d’emplois, etc.). Ils peuvent être accordés de façon opaque et arbitraire, un peu à la manière des rescrits fiscaux pratiqués par le gouvernement luxembourgeois pendant de nombreuses années. « Après une surenchère au moins-disant fiscal, on risque d’assister à une course au crédit d’impôt », pronostique le porte-parole de l’Observatoire européen de la fiscalité.

Ce n’est qu’au début de l’année prochaine, une fois que le taux mondial minimal sera perçu pour la première fois, que les premières conclusions sur ce texte pourront être tirées. Voir la Suisse ou Singapour, qui depuis des décennies ont mis en œuvre une stratégie continue pour attirer les capitaux et les protéger de toute fiscalité, être parmi les premiers pays à accepter d’appliquer ce deuxième pilier de l’impôt mondial, suscite cependant quelques interrogations. Cet impôt va-t-il avoir un quelconque effet ?

L’OCDE, en tout cas, a révisé ses projections. Lors de la signature de l’accord en 2021, l’organisation internationale prévoyait que, grâce à cet impôt mondial minimum, les pays pourraient récupérer autour de 220 milliards de dollars par an. Dans ces dernières études, elle ne table plus que sur 150 milliards de dollars. Les paradis fiscaux, d’après ces dernières, sont appelés à avoir encore de beaux jours devant eux, notamment l’Irlande et les Pays-Bas où les multinationales ont déjà délocalisé depuis des années leurs centres de profits.

Veto américain

Si l’application de cette partie de l’accord sur la fiscalité mondiale est peu réjouissante, la suite donnée au premier pilier, celui censé remplacer la taxe Gafam, est carrément déprimante. Le texte est censé aboutir en juin. Lors de la réunion des ministres des finances du G20 au Brésil fin février, le constat s’est imposé : le projet est dans une impasse. « Le texte n’a aucune chance d’aboutir parce qu’il doit être ratifié par les États-Unis. Et compte tenu du contexte politique actuel, il ne le sera pas », pronostique un connaisseur du dossier. « C’est un texte soumis au veto américain », dit Quentin Parrinello.

L’accord avait pourtant été porté par l’administration Biden à ses débuts. Négocié sous l’égide de la secrétaire d’État au Trésor, Janet Yellen, il avait pour but de tuer dans l’œuf le projet de la Commission européenne d’instituer une taxe européenne unique pour les géants du numérique réalisant d’importantes activités en Europe mais échappant à tout impôt. En lieu et place de cette taxe Gafam, l’accord de l’OCDE prévoyait une taxation minimum pour ces multinationales.

Le président américain n’est jamais parvenu à trouver une majorité au Congrès pour ratifier l’accord, en raison de l’opposition du parti Les Républicains mais pas seulement : l’administration Biden, ayant circonscrit la menace européenne, s’est montrée beaucoup moins allante par la suite pour pousser le projet.

Et puis le contexte a changé. Alors que les tensions géopolitiques s’exacerbent, que les priorités nationales reprennent le dessus, son objectif est d’abord de faire payer les multinationales américaines sur le territoire américain, et pas que le produit de leurs profits réalisés à l’extérieur bénéficie à d’autres. Une vision totalement partagée par Donald Trump.

Autant dire que le projet n’a aucune chance de voir le jour à court et moyen terme. Le Canada l’a bien compris, ayant institué une taxe sur les activités des géants du numérique dès le milieu de 2023. En Europe, certains pays comme la France l’ont instaurée. Mais ce n’est pas la même chose qu’une taxe unique au niveau européen ou mondial où, là encore, la compétition fiscale joue à plein.

La contre-attaque des pays du Sud à l’ONU

Un des arguments souvent avancés pour justifier l’embourbement de l’accord de l’OCDE est l’initiative des pays émergents qui aurait cassé toute la dynamique. Estimant que cet accord n’avait été négocié que par et pour le seul profit des pays développés, une vingtaine de pays africains ont déposé en octobre une résolution à l’ONU pour demander une convention internationale sur la fiscalité afin qu’elle soit au bénéfice de tous les pays.

Le vote de cette résolution a une nouvelle fois illustré les fractures internationales en cours : tous les pays membres de l’OCDE ont voté contre. Après quelques mois de tensions et de fâcheries, la relation semble s’être apaisée, selon Quentin Parrinello qui assistait au sommet du G20 à Sao Paulo : « L’OCDE et l’ONU semblent avoir l’intention de travailler ensemble. Mais cela demandera du temps, sans doute plusieurs années, pour trouver une convention-cadre. »

Est-il possible de faire renaître au niveau de l’ONU un projet équitable de fiscalité mondiale ? Le contexte géopolitique le permettra-t-il ? Et, surtout, a-t-on le temps d’attendre aussi longtemps ? Autant de questions auxquelles, à ce stade, personne ne sait répondre.

Éric Toussaint, lui, se montre pessimiste. « Les pays du Sud ont fait nombre de déclarations avec lesquelles on ne peut que sympathiser. Néanmoins, quand on regarde les Brics, il n’y a pas de cohérence avec leurs déclarations. Les nouvelles puissances économiques restent dans les mêmes logiques. Elles ne proposent pas de politique alternative. »

mise en ligne le 16 mars 2024

Union européenne :
quand les multinationales et les lobbys s’immiscent dans la fabrique de la loi

Gaël De Santis sur www.humanite.fr

Guidées par le libre-échange, les institutions européennes font la part belle aux entreprises dans l’élaboration de la loi, en ouvrant leurs portes aux lobbys. Et quand les grandes firmes sont perdantes au Parlement, elles peuvent compter sur le zèle des gouvernements. La France vient encore de tenter de torpiller une législation contraignante pour le géant Uber.

Bruxelles est la capitale du lobbyisme. En janvier, on ne comptait pas moins de 12 468 groupes d’intérêts accrédités auprès des institutions européennes. Soit près de 25 000 personnes qui s’affairent auprès de la Commission, du Parlement et du Conseil européens pour faire valoir, pour une minorité, l’intérêt général en défendant les droits des travailleurs ou l’environnement et ; pour l’immense majorité, les intérêts des puissances d’argent.

Le Parlement vote la loi, mais « le lobbying se fait surtout en amont. Pour un lobbyiste, il est important d’aller voir les fonctionnaires de la Commission puisque ce sont eux qui tiennent la plume », décrit Emmanuel Maurel, député européen Gauche républicaine et socialiste et candidat sur la liste menée par le PCF aux prochaines élections européennes. La pratique est institutionnalisée puisque les groupes d’intérêt peuvent officiellement participer à des groupes de travail de la Commission, dépositaire de l’initiative législative.

Tout n’est pas verrouillé pour autant. Si la volonté politique est là, il est possible de faire reculer les puissances d’argent. En 2022, les directives sur le marché et les services digitaux (DMA et DSA) ont été examinées. Les géants de l’Internet « ont mis des millions de dollars pour atténuer la législation », raconte l’eurodéputé. Interventions auprès des institutions, publication de documents, les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) n’ont lésiné sur aucun moyen. Sur une période d’un an, entre 2021 et 2022, ils ont dépensé 30,25 millions d’euros et fait travailler 132 personnes pour faire valoir leurs intérêts, selon les données du Registre de transparence de l’Union européenne (UE). Peine perdue : ils n’ont pas eu gain de cause.

« Bruxelles est une place de lobbies »

Les textes ont été largement approuvés – seule l’extrême droite a voté contre le texte DSA, en particulier contre ses dispositions relatives à la lutte contre la haine en ligne. Le texte va contraindre les Gafam. « Tout ce qui était illégal hors ligne devient illégal en ligne. La contrefaçon est illégale, mais il n’y avait aucun contrôle en ligne. De même pour les contenus haineux », se réjouit Emmanuel Maurel.

Il faut dire que le refus de laisser les multinationales états-uniennes faire la pluie et le beau temps était partagé jusque dans les rangs de la droite. « Oui, Bruxelles est une place de lobbies. C’est un test de résistance des élus. Quand on est élu, on est là pour l’intérêt général, pas pour les intérêts privés. Il faut rester vigilant », résume Karima Delli, eurodéputée les Écologistes. Tout est affaire de ligne politique. « Les lobbies sont d’autant plus aidés que la Commission et certains eurodéputés leur mâchent le travail, parce qu’ils sont convaincus qu’il faut défendre les intérêts des grandes firmes et le libre-échange », traduit Emmanuel Maurel.

Sauf que… la volonté politique fait souvent défaut. Au travers de plusieurs dossiers examinés au Parlement, nous avons mis au jour l’immixtion des multinationales dans la fabrique de la loi, à la faveur d’une oreille attentive des commissaires, des députés libéraux – parfois d’extrême droite – et des États.

Une cinquantaine de lobbies de l’automobile

Le 9 novembre 2023, l’UE a perdu une occasion de limiter la pollution. La droite (PPE), les libéraux (Renew) et l’extrême droite (ECR et ID) ont construit une majorité au Parlement pour voter un règlement sur les émissions des véhicules individuels limitant la portée de la proposition déjà peu ambitieuse de la Commission. La gauche a voté contre. Alexandr Vondra, député tchèque du groupe de droite nationaliste Conservateurs et réformistes européens, qui a multiplié les amendements sur le texte, s’est réjoui d’une « défaite majeure » pour les écologistes ! « Les constructeurs avaient déjà annoncé qu’il faudrait se débarrasser de la production de petites cylindrées » si la version initiale de la Commission avait été adoptée, a-t-il justifié.

« On continuera après 2035 à rouler avec les mêmes véhicules thermiques polluants qu’aujourd’hui », déplore la députée écologiste Karima Delli. « Les lobbies ont tout fait pour torpiller le texte » qui encadre les émissions, dénonce cette parlementaire, selon laquelle « le lobby automobile à Bruxelles dispose d’un budget de 18 millions d’euros par an ». Pas moins d’une cinquantaine de groupes d’intérêt et entreprises automobiles figurent au Registre de transparence. Ainsi, le principal lobby, l’Association des constructeurs européens d’automobiles, dépense à lui seul plus de 2,5 millions d’euros en lobbying et emploie 21 personnes. Une stratégie d’influence efficace : des parlementaires reprennent mot pour mot leurs argumentaires.

Dans la fabrique de la loi, les constructeurs automobiles ont pu compter aussi sur un autre relais précieux : les États. En plein débat sur la norme Euro 7, sept pays ont demandé une « pause réglementaire » le 22 mai 2023, en affirmant s’opposer « à toute nouvelle règle sur les gaz d’échappement ». Sans surprise, ces États sont les poids lourds du secteur automobile : la France, la Roumanie avec Dacia, la République tchèque avec Skoda, la Slovaquie où 184 automobiles sont produites pour 1 000 habitants, la Hongrie où les constructeurs, notamment allemands, pèsent pour 21 % du PIB.

Les très actifs géants des plateformes numériques

Le travail du Parlement peut même être défait après un vote. Le 2 février 2023, une majorité incluant la gauche, les macronistes et « Les Républicains » français a fait adopter, contre la majorité du PPE et une partie de l’extrême droite, un texte mettant à mal la stratégie d’Uber, avec l’instauration d’une présomption de salariat pour les travailleurs des plateformes. Ces dernières n’ont pourtant pas lésiné sur les moyens pour s’y opposer et maintenir leurs travailleurs dans le statut ultraprécaire d’autoentrepreneur.

« En 2021, les représentants d’Uber ont rencontré ceux de la Commission une fois par semaine », dénonce la présidente du groupe la Gauche, Manon Aubry. Sur l’année 2022, la compagnie californienne a dépensé plus de 700 000 euros pour faire valoir ses intérêts. Elle pouvait en outre compter sur l’appui de BusinessEurope, l’organisation patronale européenne, qui, elle, dépense 4 millions d’euros par an.

Mais, perdantes au Parlement, les multinationales peuvent encore s’appuyer sur les gouvernements. Ces derniers mois, la France, où Emmanuel Macron a cultivé des liens étroits avec Uber, s’est retrouvée, avec l’Italie de Giorgia Meloni et la Hongrie de Viktor Orban, à l’avant-garde des États faisant obstacle à la présomption de salariat pour les travailleurs des plateformes. Vendredi 17 février, Paris et Berlin ont tout simplement bloqué l’adoption du texte.

Mais la France s’est finalement retrouvée isolée, alors que l’Allemagne a changé de position et opté pour l’abstention le 11 mars. Le texte laisse toutefois une marge de manœuvre significative en permettant aux États membres de définir eux-mêmes les conditions de cette présomption de salariat, selon leur législation respective.« Jusqu’au bout, Emmanuel Macron aura défendu les intérêts d’Uber. Jusqu’au bout il aura œuvré pour priver des millions de travailleurs d’une avancée sociale », a réagi Leïla ChaÏbi, eurodéputée la Gauche.

Le devoir de vigilance, surveiller comme le lait sur le feu

Il est un dossier que les grands groupes ont surveillé comme le lait sur le feu : le devoir de vigilance des multinationales. L’objectif de la législation, adoptée le 1er juin 2023 – grâce à une majorité rassemblant des eurodéputés de gauche et des libéraux, avec l’opposition de la droite et de l’extrême droite –, était de faire porter aux grands groupes la responsabilité des violations des droits sociaux et environnementaux de leurs fournisseurs et sous-traitants. Avant de faire sa proposition de directive, la Commission européenne a lancé une consultation. « Une trentaine de syndicats ont répondu, mais en ajoutant les lobbies et entreprises, on a eu 400 réponses », relate Manon Aubry.

À l’origine, la directive était du ressort du commissaire à la Justice, Didier Reynders. Avec le temps, le commissaire au Marché intérieur, Thierry Breton, est entré dans les négociations, « avec une mission claire : vider ce texte de sa substance », poursuit la députée. Dans la dernière ligne droite de l’examen du texte au Parlement, l’eurodéputée Angelika Niebler, du PPE allemand, a « multiplié les amendements pour tuer le texte complètement, s’indigne Manon Aubry. Elle est payée jusqu’à 5 000 euros mensuels par le cabinet Gibson. Elle s’est spécialisée dans la défense des multinationales et siège au conseil d’administration de la Fondation Tüv-Süd, une entreprise poursuivie pour son rôle dans l’effondrement du barrage Brumadinho », qui avait fait plus de 200 victimes au Brésil en 2019.

Les États ont également manœuvré. Le gouvernement français, qui cherche à faire de Paris la place forte financière de l’Europe après le Brexit, s’est employé à faire exclure les services financiers de la directive. « C’est pourtant important : les banques européennes financent des projets néfastes », rappelle Manon Aubry.

Pression d’enfer contre la levée des brevets sur les vaccins

En 2020, le monde a été submergé par la pandémie de Covid-19. Des premiers vaccins sont vite disponibles, notamment grâce à la technologie de l’ARN messager. Dans cette période, un député européen du Parti du travail de Belgique (PTB), Marc Botenga, lance avec des ONG une idée simple : rendre les brevets accessibles pour diminuer les coûts et permettre aux pays du Sud d’accéder au vaccin. Il parvient à faire voter en 2021 des amendements demandant à l’UE de soutenir l’initiative sud-africaine à l’Organisation mondiale du commerce en faveur d’une levée des brevets, malgré l’opposition de la droite et de l’extrême droite. Preuve que des batailles politiques peuvent être victorieuses. 

Mais les pressions redoublent alors. Les contrats passés par la Commission pour fournir l’UE en vaccins le sont sous le sceau du secret : la version remise aux députés est biffée. La façon dont ils ont été discutés reste opaque. Dans un premier temps, le nom des négociateurs n’est pas dévoilé. Le premier nom rendu public : celui du médiateur en chef pour la Suède, Richard Bergström… Lequel a passé cinq ans à la tête de la Fédération européenne des associations et industries pharmaceutiques, un lobby qui participe à neuf groupes de travail avec la Commission pour négocier les futures législations.

Les lobbies comme celui-ci font preuve à Bruxelles comme à Strasbourg d’un activisme forcené. « J’ai été rapporteur de la commission sur la stratégie pharmaceutique de l’UE. Certains députés défendaient ouvertement le point de vue de l’industrie pharmaceutique, si bien que j’ai demandé à ce que mon nom soit retiré du rapport », confie Marc Botenga, certain qu’il faut savoir tenir face à la pression. « Je me rappelle d’un lobby qui m’a contacté trois fois pour que je les voie. J’ai refusé. Ils m’ont envoyé un mail disant : « Nous avons le droit d’être accueillis par vous ! » », s’amuse-t-il. Face aux lobbies, un député peut dire non. Aux électeurs de séparer le bon grain de l’ivraie le 9 juin.

   mise en ligne le 15 mars 2024

En Cisjordanie, les enfants palestiniens meurent aussi

Gwenaelle Lenoir sur www.mediapart.fr

Depuis le 7 octobre 2023, les enfants de Cisjordanie et de Jérusalem-Est occupées voient leurs droits encore plus malmenés qu’avant. « 128 enfants palestiniens » y ont été tués depuis cinq mois, indique Ayed Abu Eqtaish, de l’ONG Défense des enfants International.

Rami Hamdan al-Halhouli avait 12 ans, et vivait dans le camp de réfugiés de Shuafat, à Jérusalem-Est, la partie de la ville illégalement occupée par Israël depuis 1967. Mardi 12 mars, il a été touché par un tir de la police israélienne au cours de « violents heurts » dans le camp, selon un communiqué de la police. « Un agent de police a tiré un unique coup de feu vers un suspect qui menaçait les forces de l’ordre en tirant des feux d’artifice dans leur direction », selon le communiqué. Puis « le suspect a été appréhendé et transféré à l’hôpital » où il a succombé. 

En Cisjordanie, « nous avons documenté depuis [le 7 octobre] l’assassinat de 128 enfants palestiniens, dont 27 depuis le début de cette année », indique à Mediapart Ayed Abu Eqtaish, directeur des programmes de l’ONG Défense des enfants International, interrogé le 6 mars dernier lors de son passage à Paris.

L’association a été fondée en 1979 pour mettre en œuvre la convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant. Elle compte 38 sections nationales, dont une consacrée à la Palestine, qui travaille dans les territoires palestiniens occupés, Jérusalem-Est, Cisjordanie et bande de Gaza, depuis 1991.  Elle se concentre sur la défense des droits des enfants palestiniens et la documentation des violations de ces droits par les autorités d’occupation israéliennes et par l’Autorité palestinienne.

Ayed Abu Eqtaish dénonce « un génocide » dans la bande de Gaza, où plus de 13 000 enfants ont déjà été tués. « Des enfants qui ont survécu aux tirs d’artillerie, aux frappes aériennes, risquent de mourir de faim ou de soif », prévient-il – c’est déjà le cas de 27 enfants au moins selon l’ONU. 

Enfin, il dénonce une « détérioration sérieuse des conditions de détention » des enfants palestiniens placés en détention administrative par les autorités israéliennes, victimes de « mauvais traitements » et de « torture »

Mediapart : Comment qualifiez-vous la situation actuelle des enfants de la bande de Gaza ?

Ayed Abu Eqtaish : Entre 2000 et 2023, nous avons documenté l’assassinat de plus de 2 300 enfants palestiniens dans les territoires palestiniens occupés. La majorité ont été tués lors d’assauts militaires israéliens contre la bande de Gaza. Mais ce que nous voyons aujourd’hui n’est rien de moins qu’un génocide perpétré contre les Palestiniens de la bande de Gaza. Selon les chiffres du ministère palestinien de la santé, environ 13 000 enfants palestiniens sont morts à cause de l’assaut militaire contre ce territoire.

Réussissez-vous à documenter ce qui se passe dans la bande de Gaza ?

Ayed Abu Eqtaish : C’est très difficile. Nos chercheurs sur le terrain ne peuvent pas se déplacer librement afin d’enquêter comme ils le font habituellement. Nous dépendons donc des informations délivrées par le ministère de la santé et des rapports publiés dans les médias.

Ce que nous pouvons souligner est le caractère exceptionnel de cette situation. Généralement, lors des assauts militaires, la vie des enfants est menacée par les frappes aériennes, les bombardements et les tirs d’artillerie. C’est la première fois que les enfants souffrent de la faim, du manque d’eau et de médicaments. Et c’est parce qu’Israël, pour la première fois, utilise la faim et la nourriture comme armes de guerre contre les Palestiniens de la bande de Gaza.

Lors des assauts précédents, l’assistance humanitaire pénétrait dans l’enclave par le point de passage de Rafah, et même par celui de Keren Shalom, qui est contrôlé par Israël. Aujourd’hui, des enfants qui ont survécu aux tirs d’artillerie, aux frappes aériennes, risquent de mourir de faim ou de soif. Les dernières informations du ministère de la santé font état de 18 morts de faim [à la date du 6 mars – ndlr].

Vous travaillez essentiellement aujourd’hui en Cisjordanie occupée. Avez-vous noté une détérioration de la situation des enfants palestiniens depuis le 7 octobre 2023 ?

Ayed Abu Eqtaish : La situation en Cisjordanie est très dangereuse et très sérieuse. La violence des colons, qui visent les Palestiniens, l’interdiction de certaines routes aux Palestiniens, les projets d’extension des colonies, tout cela a commencé avant le 7 octobre. Cela s’est aggravé avec la composition du nouveau gouvernement israélien et la présence en son sein d’extrémistes, et encore depuis le 7 octobre. Nous avons documenté depuis cette date l’assassinat de 128 enfants palestiniens, dont 27 depuis le début de cette année. Mais ces crimes passent inaperçus, à cause de l’ampleur de ceux de Gaza.

La vie quotidienne des enfants est-elle bouleversée en Cisjordanie ?

Ayed Abu Eqtaish : Depuis le 7 octobre, l’école a dû être interrompue pour la sécurité des enfants, et les cours, dans la majorité de la Cisjordanie, se déroulent en ligne. Les villes et les bourgades palestiniennes sont souvent victimes d’invasions par l’armée israélienne et c’est dangereux pour les enfants de circuler. Nous avons documenté plusieurs cas où les enfants sont restés coincés dans leur école bien au-delà des heures de fin des cours, à 13 heures. À Jénine, par exemple. Les enfants qui vivent à proximité de colonies sont en danger sur le chemin de l’école, également. C’est le cas dans les collines du sud d’Hébron. 

Les enfants dans les prisons israéliennes sont nombreux. Y a-t-il eu, depuis le 7 octobre, plus d’arrestations ?

Ayed Abu Eqtaish : Le nombre d’enfants en détention administrative est beaucoup plus élevé. Ils étaient au moins 45 en 2023. Actuellement, nous ne connaissons pas leur nombre car il est fourni par le service des prisons israélien, et celui-ci n’a rien rendu public depuis septembre.

Les mauvais traitements et la torture [contre les enfants] se sont intensifiés depuis le 7 octobre.

Le régime de la détention administrative est particulier car l’ordre est émis par le commandant militaire de la région sur la base de preuves secrètes, sans accusation claire ni procédure judiciaire. Dans les huit jours suivant l’émission de l’ordre de détention administrative, il y a une sorte d’examen juridique par le tribunal militaire, qui doit l’approuver, en réduire la durée ou l’annuler. Mais c’est superficiel et ça ne sert qu’à donner une légalité à cet ordre administratif.

Car dans presque tous les cas, le tribunal approuve l’ordre de détention administrative, au motif que l’avocat de la défense ne peut pas fournir une défense légale appropriée. Ce qui est le cas car le défenseur se voit systématiquement opposer le secret du dossier à chaque objection ou à chaque question.

Qu’en est-il des conditions de détention ?

Ayed Abu Eqtaish : Nous ne pouvons nous appuyer que sur les témoignages des enfants libérés dans le cadre de l’échange de prisonniers entre le Hamas et Israël, car nous n’avons plus accès aux enfants emprisonnés. Les avocats ne réussissent pas à obtenir de droit de visite et les enfants ne comparaissent plus physiquement devant le tribunal, ils assistent aux comparutions en ligne. Donc ils ne peuvent plus discuter avec leurs avocats et leurs familles ne les voient plus.

Les informations que nous avons recueillies auprès des enfants libérés font état d’une détérioration sérieuse des conditions de détention. Les mauvais traitements et la torture lors des arrestations et pendant les interrogatoires, déjà très répandus, se sont intensifiés depuis le 7 octobre. La quantité et la qualité de la nourriture fournie par les autorités pénitentiaires israéliennes se sont détériorées. Avant, par exemple, les familles étaient autorisées à déposer de l’argent pour que les prisonniers achètent de la nourriture à la cantine de la prison. Aujourd’hui, elles ne sont plus autorisées à le faire.

Surtout, nous sommes très inquiets à propos des enfants arrêtés à Gaza. Nous n’avons pas d’informations. Le seul élément dont nous disposons provient des chiffres publiés par les services pénitentiaires israéliens, qui mentionnent dix enfants classés dans la catégorie des combattants illégaux. Cette classification s’applique aux habitants de Gaza. Mais cela ne reflète pas le nombre total d’enfants palestiniens arrêtés à Gaza, car beaucoup d’entre eux pourraient être placés dans des prisons qui ne sont pas supervisées par les services pénitentiaires israéliens, mais par l’armée israélienne.

Comment jugez-vous l’attitude des pays occidentaux qui, dans leur grande majorité, ont apporté un soutien inconditionnel à Israël après le 7 octobre ?

Ayed Abu Eqtaish : Nous avions l’habitude de dire que le silence de la communauté internationale encourageait Israël à commettre des crimes contre le peuple et les enfants palestiniens. Après le 7 octobre, la situation s’est détériorée. Au lieu de punir Israël pour les crimes commis contre le peuple palestinien, ces pays sont devenus des partenaires dans le crime. Presque tous les dirigeants du monde se sont rendus en Israël pour déclarer qu’Israël avait le droit de se défendre. Ils ont apporté un soutien diplomatique, politique, monétaire ou militaire. C’était un feu vert donné à Israël pour commettre davantage de crimes. Aujourd’hui, la situation a changé, mais ils ne sont pas en mesure de freiner Israël à ce stade.

Des pays donateurs ont coupé leurs subventions à des ONG palestiniennes jugées ambiguës quant aux attaques du 7 octobre. Est-ce votre cas ?

Ayed Abu Eqtaish : Nous avons perdu des financements allemands, et ça représente 20 % de notre budget. Nous n’avons reçu aucune justification, mais je pense que nous avons été punis en raison de nos opinions, car nous pensons que le 7 octobre n’est ni le début ni la fin de l’histoire. Avant, il y a eu des décennies d’oppression, d’assujettissement, de discrimination, d’apartheid, de colonisation contre les Palestiniens.

Mais nous pensons pouvoir faire face. Car le plus important, ce sont les principes auxquels nous croyons et nous nous battrons pour eux, que nous recevions ou non des fonds de la part de gouvernements étrangers. Notre principal message est que les civils doivent être protégés, et parmi eux les enfants.

 

  mise en ligne le 14 mars 2024

Padre Beniamino,
l’ange gardien des migrants exploités

Par Augustin Campos sur https://reporterre.net/

Le père Beniamino Sacco, 81 ans, consacre sa vie à l’aide aux travailleurs exilés du sud-est de la Sicile. Dans cette région dédiée à l’agriculture intensive, les migrants peinent à faire valoir leurs droits.

Vittoria (Sicile, Italie), reportage

La ville de Vittoria a un nom chantant, un nom à se laisser bercer par les vagues. Et pourtant, pas un touriste ne met les pieds dans cette cité du sud-est de la Sicile, noyée au milieu des serres de plastique. Ceux qui y viennent sont là pour travailler. Cœur battant de l’agriculture intensive sicilienne, qui, en soixante ans, a mangé 80 km de terres côtières et vu pousser 5 200 entreprises agricoles, sur la bien nommée fascia trasformata (« la bande transformée »), la ville ne vit que de cette activité. Parmi les 64 000 habitants, on compte 8 000 étrangers enregistrés et des milliers d’autres invisibles aux yeux de la loi car sans-papiers, tous indispensables à un secteur agricole en demande constante de main-d’œuvre sous-payée. Ce sont eux qui triment dans les serres et les magasins de conditionnement des fruits et légumes exportés ensuite dans toute l’Europe.

Le lundi, bien souvent, nombre de ces travailleurs délaissent ces paysages de plastique. C’est le premier jour de la semaine que le charismatique père Beniamino, connu de tous dans les serres, ouvre les portes de sa paroisse de l’Esprit-Saint à tous ceux et celles qui ont besoin d’une attestation de résidence. En cette fin février ensoleillée, les bousculades disent l’enjeu que représente ce bout de papier pour la cinquantaine de personnes présentes. Certains y sont depuis 5 heures du matin. Les Tunisiens, les plus nombreux, Bangladais et autres Sénégalais sont venus avec l’espoir que cette fois-ci sera la bonne.

Parmi eux, Redouane, un ouvrier agricole tunisien aux cernes démesurés. Il est là pour la troisième semaine d’affilée, car il doit renouveler son titre de séjour d’un an. « Le prêtre nous aide beaucoup en faisant ces attestations de résidence. C’est la seule solution car, sinon, je peux redevenir sans-papiers rapidement et je ne pourrai plus travailler », raconte le jeune homme, en jean de la tête aux pieds. Il est hébergé chez un ami depuis que le propriétaire de l’appartement qu’il louait a décidé de le vendre.

Avec 45 euros par jour pour huit heures de travail, malgré un contrat qui indique 58 euros nets – une pratique frauduleuse généralisée dans la fascia trasformata – il n’a que peu de marge pour se loger. La majorité des travailleurs agricoles immigrés, avec ou sans papiers, sont payés entre 20 et 50 euros par jour et sont contraints de s’entasser dans des logements de fortune, souvent au milieu des serres. En ville, certains propriétaires refusent de louer aux étrangers.

Dans son bureau, une fois le calme revenu, le très occupé Beniamino Sacco, 81 ans, reçoit les exilés, chacun leur tour. « Je leur fais cette attestation fictive parce qu’elle leur est indispensable : sans elle, ils ne peuvent pas résider officiellement dans la ville, ne peuvent pas ouvrir un compte bancaire, faire leurs démarches de régularisation, ni renouveler leur titre de séjour », explique le généreux religieux, assis devant un portrait du pape François, auquel il s’identifie aisément. Cette pratique est tolérée par les autorités, conscientes de la problématique majeure du logement pour les étrangers dans la région, à laquelle aucune solution n’est apportée.

En trente-cinq ans, le père Sacco a, notamment, fondé un centre d’accueil pour les demandeurs d’asile et une coopérative agricole. Il accueille une vingtaine d’exilés vulnérables dans sa paroisse. Cela a créé des remous parmi ses fidèles, qui ont un jour fixé un ultimatum : « Ou les immigrés s’en vont, ou c’est nous. » Le prêtre leur a répondu : « Alors, partez. » Ils sont restés.

Beniamino Sacco dit signer chaque année « environ 1 500 attestations de résidence ». Il est le seul dans la région à faire cela gracieusement. D’autres, profiteurs de misère, font payer entre 600 et 1 000 euros. Entre les serres, toutes sortes de business prospèrent sur la vulnérabilité des travailleurs étrangers – même le transport en est un, en l’absence d’un service public – souvent l’œuvre d’intermédiaires et d’agriculteurs crapuleux. Mounir (il a souhaité rester anonyme) peut en témoigner. Père de famille tunisien de 49 ans, il dit être arrivé il y a six mois avec un visa payé 5 000 euros à un intermédiaire tunisien et une promesse d’embauche dans une serre. Après quatre jours de travail payés 2,5 euros par heure, logé avec deux compatriotes dans un bloc de béton nu de 12 m2 en bordure de serres, on l’a prié de quitter le spartiate local.

C’est contre ce climat d’impunité que se bat le padre Beniamino. « La sueur est une chose sacrée, et personne ne peut profiter de la sueur des autres », dit avec autorité celui dont l’aura rayonne dans toute la région. « Quand je prononce son nom, il arrive que certains agriculteurs se mettent dans des états pas possibles, et crient que “le padre Beniamino, il faut le tuer, car il nous a ruinés” », raconte, amusé, Pipo Genovese, producteur d’aubergines, de tomates et de poivrons sur 20 hectares, fidèle de la paroisse. Il dit avoir toujours « respecté ses salariés », aujourd’hui au nombre de 30, et voit en Beniamino Sacco « un homme libre, qui se bat pour que tout le monde soit libre, contre ceux qui essaient de priver les autres de leur liberté ».

Au début des années 1990, le prêtre a affronté avec succès la mafia, organisant régulièrement des marches contre la criminalité. Dans les années 2000 et 2010, il s’est attaqué, aux côtés du syndicaliste Giuseppe Scifo, fin connaisseur de la fascia trasformarta, aux exploitants agricoles qui abusaient sexuellement des travailleuses roumaines. « Je me souviens d’une femme roumaine, payée 20 euros par jour pour 18 heures de travail. Elle payait aussi un lit 400 euros par mois à son patron, qui lui avait confisqué ses papiers et considérait qu’elle était à sa disposition », raconte le prêtre, le regard impassible. Il a hébergé la victime et dénoncé son agresseur au procureur de la République, comme il l’a fait « plus d’une cinquantaine de fois » ces trente dernières années dans des cas de viol et d’abus sur les ouvrières et ouvriers agricoles. L’agriculteur criminel a été envoyé en prison.

De nouvelles lois pour empêcher les abus

La région n’est désormais plus une zone de non droit pour l’activité agricole, même si dénoncer un patron reste risqué lorsque l’on veut retrouver du travail, malgré la protection du prêtre. « Il y a maintenant des lois [notamment celle de 2016 contre l’exploitation] et il y a donc une action dissuasive, de sorte qu’aujourd’hui, l’agriculteur a davantage peur », affirme Giuseppe Scifo, dont le syndicat dénonce régulièrement des abus. « Nous avons dénoncé une mentalité plutôt que les individus, dit le padre Beniamino. Ainsi, on incite les autorités à agir. » La tâche reste grande, même si les arrestations se font plus nombreuses. La dernière en date a eu lieu fin février dans la commune d’Ispica une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Vittoria, où 16 ouvriers agricoles ghanéens et nigérians étaient payés un à deux euros de l’heure.

Dans les 6 000 m2 de serre de tomates cerise de la coopérative qu’il a créée, le prêtre veut donner l’exemple. Les quatre employés fixes sont payés 1 400 euros nets. Celui que le prêtre appelle le « manager », Islam, père de famille bangladais de 44 ans, a vu cet univers de plastique évoluer : « Il y a quinze ans, on trimait pour 16 euros par jour, sans jamais avoir de contrat et, souvent, on n’était pas payés à la fin de la journée. Aujourd’hui, ceux que je connais gagnent plus de 40 euros, avec ou sans papiers. »

Islam fait aujourd’hui partie des protégés du prêtre – « il a toujours été là pour moi », dit-il. De son côté, le syndicaliste agnostique Giuseppe Scifo, qui connaît le padre Beniamino depuis qu’il a 8 ans, voit le religieux au doux sourire comme un « leader ». C’est au prêtre que ce communiste doit « l’envie de lutter », « car le padre interprète la religion comme un fait de justice terrestre et non comme une aspiration à aller au paradis ».

   mise en ligne le 14 mars 2024

À Gaza, la guerre d’Israël
contre les enfants palestiniens

Rachida El Azzouzi sur www.mediapart.fr

En cinq mois, plusieurs dizaines de milliers d’enfants ont été tués ou grièvement blessés par les bombardements israéliens sur Gaza. Un massacre d’ampleur sous les yeux du monde entier. 

Mise en garde : Cet article fait état de récits d’enfants mutilés et tués, sa lecture peut être particulièrement difficile et choquante.

« J’ai si peur, venez, s’il vous plaît. » Depuis une voiture pilonnée par l’armée israélienne, Hind Rajab supplie les secouristes du Croissant-Rouge palestinien de venir la sauver. Autour d’elle, les cadavres de plusieurs membres de sa famille. « Parfois, elle me disait : “Ils sont tous en train de dormir.” Et à d’autres moments, “ils sont tous morts, il y a du sang partout, il y a des tirs” », rapporte à France Info l’opératrice qui a eu l’enfant au bout du fil dans ses dernières heures.

Hind Rajab est l’un des visages de l’enfance massacrée à Gaza. Son corps sans vie a été retrouvé avec les dépouilles de ses proches et de deux ambulanciers lancés vainement à son secours. C’était le 10 février 2024, deux semaines après son appel à l’aide. Hind Rajab a été tuée à l’orée de ses 6 ans. Bandeau de fleurs dans les cheveux, robe de princesse, sa photo comme sa voix terrorisée ont fait le tour du monde. Elles témoignent d’une implacable réalité, que l’Unicef désigne comme « une guerre contre les enfants ». « Une vérité » qui n’est « pas entendue », déplore l’agence des Nations unies. 

« Cette guerre est une guerre contre les enfants. Une guerre contre leur enfance et leur avenir », a abondé mardi 12 mars Philippe Lazzarini, le commissaire général de l’office onusien pour les réfugiés palestiniens (Unrwa), sur le réseau social X. Il cite une statistique vertigineuse : le nombre d’enfants tués à Gaza depuis le 7 octobre 2023 est plus élevé que le nombre d’enfants tués en quatre ans dans l’ensemble des conflits à travers le monde. 

En cinq mois, plusieurs dizaines de milliers d’enfants ont été tués ou blessés par les bombardements israéliens. Ils constituent, avec les femmes, la majorité des plus de 31 000 morts comptabilisés à ce jour, selon le ministère de la santé du Hamas, soit plus de 13 000 enfants. Un chiffre jugé crédible par les Nations unies mais sous-estimé selon plusieurs organisations humanitaires car il n’intègre pas les milliers de corps ensevelis sous les décombres. 

« Avec 30 000 morts officiels et un nombre par définition inconnu de disparus à Gaza, sans même parler de la mortalité indirecte liée à la malnutrition et aux maladies, les pertes gazaouies en cinq mois sont équivalentes à la mort d’un million de personnes en France », note dans Mediapart l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau.

Des souffrances physiques et mentales

Aux morts s’ajoutent les blessés dont « il faut imaginer les blessures », insiste Guillemette Thomas, coordinatrice médicale pour la Palestine de Médecins sans frontières (MSF). Des blessures graves, des fractures multiples, des brûlures sur une grande partie du corps, des membres arrachés… 

« Imaginez une jambe arrachée quand on n’a pas encore atteint l’âge de la marche », égrène Guillemette Thomas en insistant sur « la souffrance absolue des enfants, premières victimes d’une guerre qui n’est pas la leur ». Ces derniers arrivent « massivement dans des hôpitaux qui manquent de tout, où ils ne peuvent être soignés dans des conditions dignes faute de médicaments, de produits de sédation ».

Son collègue Léo Cans, chef de mission en Palestine, a raconté à Mediapart l’histoire de Myriam, une enfant de 6 ans amputée de la jambe droite. Le visage à moitié brûlé, elle a perdu son frère, sa sœur, sa mère. Son père est porté disparu. Elle n’a plus que sa tante : « Faute de matériel, on a dû changer son bandage sans anesthésie. Pendant une demi-heure, elle a hurlé de douleur en appelant sa mère qui était morte. Chaque fois qu’une personne entre dans un hôpital, ce n’est jamais une personne seule. C’est une famille entière qui est détruite. » 

Myriam incarne cette génération d’orphelins qui voient leur présent, leur futur annihilés. Ils sont, selon MSF, plus de 17 000, depuis le 7 octobre 2023, à avoir perdu soit l’un, soit leurs deux parents, un chiffre d’une ampleur inédite.

Léo Cans a aussi raconté sur X l’histoire de Malak, la petite-fille d’un chauffeur de MSF. « Elle avait 5 ans, explique-t-il à Mediapart. Elle a été tuée par un obus tombé sur une salle de mariage dans le sud de Gaza qu’on louait pour nos équipes qui ont évacué et qui n’ont plus de maison. Le lieu avait été notifié à l’armée israélienne, qui savait qu’il n’y avait là que des civils MSF avec leurs familles proches au premier degré, enfants et parents. » L’obus lui a arraché la jambe. La fillette est décédée deux jours plus tard à l’hôpital. 

Les enfants vivent dans la peur imminente de mourir. Guillemette Thomas (MSF)

Comme l’ensemble des médecins interrogés par Mediapart depuis Gaza ou à leur retour de mission, qui ne cachent pas combien ils sont « affectés » par ce qu’ils ont vu, l’humanitaire a répété combien il était frappé par le nombre d’enfants gravement blessés et orphelins ou tués ainsi que de femmes et de personnes âgées : « Dans la plupart des guerres, ce sont des combattants qui sont blessés, tués. » Il n’a « jamais vu ça ». Guillemette Thomas non plus.

Elle demande « quel niveau d’horreur va-t-il falloir pour que cela s’arrête », parle « de générations entières sacrifiées », « d’une guerre contre la population civile palestinienne ». Elle n’est « pas surprise » par le fort taux d’enfants victimes car « 50 % de la population de Gaza [qui compte 2,4 millions d’habitant·es – ndlr] a moins de 18 ans ».

Les survivants, privés de l’insouciance, de l’innocence de leur âge, « un luxe qu’ils ont perdu depuis des années », continuent et continueront de subir « un environnement extrêmement dangereux, traumatique », « avec des séquelles à vie », physiques et mentales, alerte Guillemette Thomas. Elle dénonce « la destruction physique et psychologique d’une population civile dont la moitié est mineure »

Guillemette Thomas cite le témoignage d’un de ses collègues palestiniens, un infirmier qui assiste, impuissant, chaque nuit, au réveil de ses enfants hurlant au moindre bruit : « Ils croient que c’est un bombardement et demandent : “Est-ce qu’on va mourir maintenant ?” Quand on est sous les bombes depuis cinq mois, chaque minute compte. Les enfants vivent dans la peur imminente de mourir. Chaque claquement de porte, orage, bruit anodin, est assimilé à une peur, fait ressortir la terreur. »

En plus d’avoir perdu leurs maisons, leurs familles, [les enfants] perdent des parties de leur corps. Audrey Mc Mahon, pédopsychiatre pour MSF

Plus du tiers de l’équipe palestinienne de MSF a été déplacée. Plusieurs ont perdu des membres de leur famille. Comme beaucoup, ils écrivent au stylo le nom de leurs enfants sur leurs bras, leurs jambes, pour qu’ils puissent être identifiés en cas de bombardement. « N’est-ce pas déjà un traumatisme ? », interroge l’humanitaire. 

Depuis cinq mois, des dizaines d’enfants ont dû être amputés à froid sans sédation, sans anesthésie, endurant une douleur difficilement imaginable, physique et émotionnelle. « En plus d’avoir perdu leurs maisons, leurs familles, ils perdent des parties de leur corps, explique Audrey Mc Mahon, pédopsychiatre pour MSF. Ils doivent intégrer de vivre avec des incapacités physiques, de ne plus être autonomes pour se déplacer, pour vivre. Le trauma physique vient constamment rappeler le trauma psychique mais aussi culturel. » 

« Les enfants palestiniens accumulent des couches de risques, de peurs, de deuils, tout le contraire de ce qu’ils ont besoin pour bien se développer, poursuit Audrey Mc Mahon. Ils endurent le stress constant de la violence, de la faim, de la soif, du froid en ce moment, de devoir se protéger soi-même, ainsi qu’une détresse psychologique liée aux multiples deuils de perdre ses parents, sa famille, ses amis, des parties de son corps, sa maison, ses jouets, son monde. » 

Sur les réseaux sociaux, les images d’enfants émaciés, yeux enfoncés, corps décharné, se multiplient. Début mars, une équipe de l’Organisation mondiale de la santé, qui a visité pour la première fois depuis octobre les hôpitaux du nord de l’enclave, a constaté le décès de dix enfants en raison de la malnutrition. 

Une famine délibérée

Assiégée, pilonnée sans relâche, la bande de Gaza meurt de faim, Israël n’autorisant l’entrée de l’aide internationale qu’au compte-gouttes et organisant ainsi une famine délibérée. Le juriste canadien Michael Fakhri, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, évoque « un crime de guerre et même une situation de génocide ».

Selon l’ONU, la quasi-totalité des Gazaoui·es sont menacé·es de famine. 90 % des enfants de 6 à 23 mois, ainsi que des femmes enceintes et allaitant, font face à « de graves manques de nourriture », selon des ONG réunies autour de l’Unicef et du Global Nutrition Cluster. 

Dans le Nord, où un massacre a entraîné la mort de plus d’une centaine de personnes lors d’une distribution alimentaire au cours de laquelle l’armée israélienne a tiré sur la foule, « 15 % des enfants de moins de 2 ans sont en situation de malnutrition aiguë », selon l’Unicef. 

Auprès de l’AFP, Imad Dardonah, pédiatre à l’hôpital Kamal Adwan, dit l’impuissance du corps médical face aux victimes de la malnutrition, dont les séquelles sur le long terme font des ravages (retard de croissance, de développement cognitif, etc.) : « Nous n’avons rien à leur donner, le mieux que nous puissions faire, c’est leur donner une solution saline ou une solution sucrée. »

Israël s’attaque aux enfants qui constituent la moitié de la population pour détruire leur futur ainsi que le futur de la Palestine. Zouhair Lahna, médecin de retour de Gaza

Comme celle de Hind Rajab, l’agonie de Yazan al-Kafarna, 10 ans, a fait le tour du monde. Il est mort le 4 mars dans un hôpital de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, à cause du manque de nourriture et de médicaments. Atteint d’une paralysie cérébrale, il avait besoin d’une alimentation équilibrée devenue impossible.

« Il vivait de bouts de pain que nous trouvions avec beaucoup de difficultés et obtenions à des prix extrêmement élevés, témoigne dans plusieurs médias un membre de sa famille. Si nous ne pouvions pas trouver de nourriture, nous lui donnions du sucre pour le maintenir en vie. »

Comment, dans un environnement aussi destructeur, soulager, protéger, permettre aux enfants survivants de continuer à grandir malgré tout ? La question désarçonne les professionnels interrogés par Mediapart tant ils n’entrevoient aucune issue pour l’heure, faute de cessez-le-feu et face à l’ampleur des destructions, pas seulement des vies humaines, mais des infrastructures essentielles, des maisons, des hôpitaux, des écoles, etc. 

« Ce qui permet la résilience chez l’enfant, c’est d’avoir des adultes qui vous protègent, permettent d’être réconfortés, de se reconnecter à vos forces », souligne Audrey Mc Mahon. La pédopsychiatre de MSF décrit comment les professionnels de l’humanitaire tentent, tout comme des particuliers, de pallier l’urgence, d’offrir un espace de sécurité émotionnelle aux enfants même s’il est réduit, en les prenant dans leur bras, en leur chantant des chansons, en organisant une activité de cirque, de dessin, des jeux…

De retour de mission dans le sud de l’enclave, le médecin français Raphaël Pitti témoignait dans Mediapart du dénuement des enfants de Gaza : « Le seul endroit de distraction pour eux, c’est l’intérieur des hôpitaux. Ils les connaissent parfaitement, assistent aux opérations à même le sol, vont chercher des gants et des seringues usagées pour les remplir d’eau stagnante et jouer à se faire la guerre en s’éclaboussant. Ils sont sales, dénutris. Grâce à l’hôpital, il y a de la nourriture mais pas de nourriture équilibrée, ils ne mangent que des céréales et du sucre. Les légumes et les œufs sont beaucoup trop chers. » 

Atteintes à la dignité

Gynécologue obstétricien franco-marocain, Zouhair Lahna revient d’un mois à Gaza avec l’association des médecins palestiniens PalMed. En tête, les visages de dizaines d’enfants, de bébés, de leurs mères, « tous détruits », « réduits à des êtres qui ne sont pas humains », par la guerre, le manque de nourriture, les déplacements forcés, les bombardements incessants. 

Rompu aux conflits les plus violents depuis plus de vingt ans, Zouhair Lahna n’avait lui aussi « jamais vu ça » : « Gaza est le plus effroyable. 2,4 millions de personnes sont emprisonnées dans un minuscule bout de terre sans possibilité de fuir. Prises au piège d’un massacre, elles sont délibérément affamées, assoiffées, tuées, blessées. » Selon lui, « Israël s’attaque aux enfants qui constituent la moitié de la population pour détruire leur futur ainsi que le futur de la Palestine »

Il évoque « un trauma permanent ». Audrey Mc Mahon, de MSF, aussi. « Les enfants palestiniens vivent un trauma permanent à la fois culturel, historique, psychique, physique, intime, collectif, aux conséquences dévastatrices, explique-t-elle. Ils sont à risque de tout : des troubles du comportement, de l’anxiété, de panique, du sommeil, de dépression… Ce sont des enfants qui vivent et vont vivre dans un état d’effroi, de peur intense, prisonniers d’un sentiment d’injustice qui pourrait se retourner contre eux avec des idées suicidaires. » 

Bien avant la guerre, en 2022, un rapport de Save the Children, intitulé « Trapped » (littéralement « piégés »), révélait que quatre enfants sur cinq à Gaza ressentaient un état permanent de peur, de tristesse ou d’angoisse. Le résultat de quinze années de blocus israélien sur le territoire, selon l’ONG. Énurésie nocturne, difficultés d’élocution, mutisme, pensées suicidaires, automutilation… le rapport détaille les multiples répercussions.

Audrey Mc Mahon y est confrontée au quotidien. « Les enfants palestiniens grandissent sous discrimination, sous oppression constante avec des rêves et des projets limités. Ils ont déjà vécu plusieurs guerres ou bombardements. Selon l’Unicef, plus d’un million d’entre eux ont besoin d’une aide médicosociale, soit l’entièreté des enfants de Gaza. »

Elle décrit l’impuissance des équipes humanitaires sur le terrain pour prendre en charge la santé, notamment mentale, dans une enclave où il y avait déjà très peu d’acteurs avant la guerre. « On n’est plus au point de diminuer les impacts mais d’être là, d’être témoin, de dénoncer, de les soutenir rien que par la présence, d’appeler au cessez-le-feu, à l’aide humanitaire. »

Les professionnel·les gazoui·es de la santé mentale vivent également dans un stress et une terreur permanentes. « C’est très compliqué de leur demander d’être en capacité d’accueillir la douleur des autres, souligne Audrey Mc Mahon. Nous ne pouvons même pas les relayer car compte tenu du niveau d’insécurité majeur, nous ne sommes pas en capacité d’envoyer des professionnels internationaux. » 

En lien avec plusieurs enfants ainsi que des adultes à Gaza, la pédopsychiatre de MSF ressent leur « colère contre l’humanité » : « Ils se demandent s’ils appartiennent encore à la race humaine. Le simple fait d’avoir à exprimer leurs besoins est une atteinte profonde à leur dignité alors que les images du massacre, de la famine sont sous nos yeux. Ils disent “ce n’est pas à nous de dire, c’est à vous d’agir”, ils s’adressent à la communauté internationale, à l’humanité tout entière. » 

Chacun·e, avec ses mots, très jeune ou adolescent·e, lui exprime l’extrême violence de l’atteinte au droit d’exister qui leur est faite. Avec cette question : « Comment exister quand on me dit que je n’ai pas le droit d’exister et que je suis victime d’un massacre collectif ? »

mise en ligne le 13 mars 2024

Guerre à Gaza : derrière la polémique à Sciences Po, les universités françaises mobilisées pour la Palestine

Hayet Kechit et Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr

Mardi 12 mars, dans le cadre d’une mobilisation européenne pour le boycott académique d’Israël, des dizaines d’initiatives ont eu lieu en France. Les quelques incidents à Sciences Po, montés en épingle au mépris des faits, ne doivent pas masquer l’ampleur et le sens d’un mouvement qui interroge la complicité de l’université israélienne dans la guerre à Gaza et la colonisation en Cisjordanie.

« Antisémitisme », « wokisme », « islamo-gauchisme »… Sciences Po est depuis vingt-quatre heures sous le feu des anathèmes. En cause : l’occupation dans la matinée du 12 mars d’un amphithéâtre de la prestigieuse école par une centaine d’étudiants manifestant leur soutien à Gaza. L’initiative nommée « quatre heures pour la Palestine » s’inscrit dans le cadre de la journée européenne des universités contre le génocide à Gaza, à l’appel de la Coordination universitaire européenne contre la colonisation en Palestine (CUCCP).

Comme il est désormais de coutume dans toute initiative publique visant à dénoncer la catastrophe humanitaire à Gaza, une énième polémique, largement attisée par la bollorosphère, a pris le pas sur l’objet même de la mobilisation, contribuant encore une fois à faire taire toute critique à l’encontre d’Israël.

Elle fait suite aux accusations lancées par des membres de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), selon lesquels une étudiante aurait été refoulée de l’amphithéâtre « parce qu’elle était juive ». « Faux », répondent les organisateurs, réunis dans « un groupement d’étudiants auto-gérés » comptant une centaine de personnes.

Un scandale cousu de fil blanc à Sciences Po

« Tous les étudiants étaient les bienvenus, c’était un moment d’échanges ouvert à tous, y compris à l’UEJF, dont certains des membres étaient présents au sein de l’amphithéâtre, sans que cela ne cause aucun problème », affirme Hicham, un étudiant en Master de Droits de l’homme et projets humanitaires dans l’école des affaires internationales, et membre du groupe à l’origine de cette initiative. Le jeune homme de 22 ans donne ainsi des faits une version radicalement différente.

L’étudiante exclue de l’amphithéâtre, qui serait membre de l’UEJF, ne l’aurait pas été en raison de sa confession, mais parce qu’elle aurait fait usage de provocations avant la tenue de la rencontre, par des agressions verbales et en prenant en photo sans leur consentement ses organisateurs. Des actes représentant « un risque à la sécurité de certains participants » qui ont poussé les personnes chargées d’éviter les débordements, à lui refuser l’entrée.

Et le jeune homme de décrire « l’état d’alerte maximal » généré par un climat général de harcèlement à l’encontre de ceux qui, au sein de l’école de la rue Saint-Guillaume, dénoncent la situation à Gaza. Il ciblerait particulièrement des étudiantes identifiées comme musulmanes et se traduirait régulièrement par la prise de photos ou de vidéos à la volée relayées ensuite sur des comptes Twitter dans le but de déclencher des campagnes de cyberharcèlement.

« On sait que cette personne nous a pris plusieurs fois en photo et en vidéo », assure Hicham, qui ajoute que des membres de l’administration, présents au moment des faits, se seraient opposés à cette exclusion, mais que les étudiants leur auraient aussitôt fait part des provocations répétées de la jeune femme à leur encontre.

Des arguments auxquels la direction de Sciences Po, soumise depuis cette polémique à une pression médiatique maximale faisant de l’école un « repaire d’islamo-gauchistes », semble être restée sourde. Dans un communiqué publié le 12 mars, elle condamne « l’action et les pratiques utilisées qui s’inscrivent délibérément hors du cadre fixé en matière d’engagement et de vie associative » et annonce qu’elle saisira « la section disciplinaire en vue de sanctionner ces agissements intolérables ».

Quand c’est autorisé, ni heurts, ni polémiques

Même configuration mais autre ambiance à l’université Paris Dauphine-PSL où – élément notable qui fait sans doute toute la différence – le rassemblement, organisé par la Coordination Palestine et les syndicats CGT et Sud-Education, avait été autorisé par l’administration.

Dans le hall plein comme un œuf, des centaines d’enseignants, chercheurs et étudiants, avec beaucoup de drapeaux palestiniens – du jamais vu dans ce grand établissement spécialisé en gestion ou management, et installé au cœur des beaux quartiers de Paris -, des pancartes appelant au cessez-le-feu ou dénonçant un génocide à l’œuvre dans la bande de Gaza… Et quelques dizaines d’autres portants des portraits des otages du Hamas, ainsi qu’une banderole faite à la main appelant à rendre « hommage à toutes les victimes (Yémen, Israël, Congo…) ».

Dans une brève intervention avant la minute de silence prévue, une enseignante a pu rappeler, sans protestations ni heurts, le sens de la mobilisation inscrite dans le cadre de la mobilisation européenne dans les universités. « Nous exigeons un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel, la levée permanente du blocus de Gaza, la défense du droit des Palestiniens à l’éducation, a-t-elle lu. Pour cela, nous proposons les moyens d’action suivants : pousser nos universités à agir activement contre le régime d’apartheid israélien, établir des liens académiques avec des universités et des universitaires palestiniens, soutenir et participer au boycott universitaire visant les institutions académiques israéliennes complices de la violation des droits des Palestiniens, défendre la liberté d’expression et la liberté académique autour de la Palestine ici et hors de France. »

Une participante relève : « L’appel n’a pas été hué et la minute de silence, nous l’avons faite pour toutes les victimes. Le rassemblement n’était pas interdit, les enseignants se sont largement mobilisés, je suis convaincue que ça change tout. C’est une bonne manière de neutraliser les velléités polémiques, à coups de messages sur les réseaux sociaux et de polémiques… Et ça permet de parler du fond ! »

Une mobilisation historique à l’université

Partout en Europe et dans tout le pays, de Rennes à Aix-en-Provence en passant par Strasbourg et Montpellier, des mobilisations pour un « boycott universitaire » ont eu lieu ce mardi 12 mars. « C’est historique », se félicite une des promotrices de ces initiatives.

Née, ces dernières semaines, dans la foulée de pétitions, pour la liberté d’expression et les libertés académiques puis pour le cessez-le-feu, ayant rassemblé plusieurs milliers de signataires dans l’enseignement supérieur et la recherche, la Coordination universitaire contre la colonisation en Palestine (CUCCP) entend passer un cap, en faisant adopter des motions pour l’arrêt du génocide au sein des établissements de l’enseignement supérieur, mais surtout en organisant le boycott académique d’Israël.

« C’est tout à fait légal et pacifique, glisse un des initiateurs de la CUCCP. À travers cette action de boycott, nous visons les institutions universitaires, pas les individus. Certaines universités israéliennes ont été bâties illégalement sur des territoires occupés dont les Palestiniens ont été chassés. Les institutions israéliennes collaborent avec le système militaire, et certaines universités françaises peuvent dès lors s’y trouver mêlées dans le cadre de leurs partenariats. »

Un des chercheurs, présents lors d’une autre rencontre-débat, mardi soir, sur le site Condorcet de l’EHESS à Aubervilliers, ajoute, lui, en aparté. « On nous parle parfois des libertés académiques israéliennes qui seraient menacées par notre boycott, mais pourquoi évoque-t-on si peu celles des Palestiniens ? À Gaza, toutes les universités sont aujourd’hui détruites… Cette situation n’est pas supportable, et c’est tout le monde qui devrait réagir dans la sphère universitaire en France et en Europe. »

   mise en ligne le 13 mars 2024

La légitimité de
toutes les luttes d'indépendance
et la question de leurs moyens

Gilles Manceron sur https://blogs.mediapart.fr

Il y a consensus aujourd’hui sur la légitimité de la Résistance française, mais pas sur celle d’autres mouvements nationaux extérieurs à l’Europe. Un hommage aux martyrs de l’indépendance algérienne a été interdit à Paris. Et le droit des Palestiniens à avoir eux aussi un Etat peine à être reconnu. Toutes ces luttes sont légitimes. Sans qu’on puisse négliger la question des moyens employés.

Cela a été relevé par plusieurs médias français (1), des manifestations liées à l’Algérie et au Hirak prévues le 18 février 2024 à Paris ont fait l’objet d’arrêtés d'interdiction par la préfecture de police. En particulier le rassemblement annoncé place de la Nation pour la Journée du Chahid (martyr) à la mémoire de ceux et celles qui ont perdu la vie en combattant pour l'indépendance de l'Algérie (2). Mais cela n'a pas soulevé dans notre pays l'indignation que cela aurait du provoquer.

Pourtant, l'hommage rendu trois jours plus tard au Panthéon aux résistants qui, autour de Missak et Mélinée Manouchian, ont combattu et péri pour la libération de la France implique qu'on reconnaisse la légitimité du combat pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Et que tous ceux et celles qui ont mené un tel combat d'émancipation nationale méritent le même hommage et d'être reconnus au même titre comme martyrs de la liberté.

La protestation de l'Association Josette et Maurice Audin

Rares ont été les protestations comme celle de l'Association Josette et Maurice Audin (AJMA) dans le communiqué qu'elle a rendu public le 29 février 2024. Cette association avait accepté de participer à ce rassemblement pour la Journée du Chahid (martyr) organisée par la diaspora algérienne en France pour rappeler, quant à elle, le combat de Maurice Audin, jeune mathématicien membre du parti communiste algérien assassiné par des militaires français en juin 1957, comme de nombreux civils algérois durant la « bataille d’Alger ». Audin est considéré en Algérie comme un Chahid ayant donné sa vie pour l’indépendance du pays. Dans le centre d'Alger, la place Audin, où a été installé un buste à son effigie, est un symbole de son engagement et le lieu de rassemblement des nombreux Algériens qui se sont mobilisés entre 2019 et 2021 dans le Mouvement (Hirak) pour une Algérie réellement sociale, libre et démocratique.

Ce rassemblement était appelé, place de la Nation, devant la plaque posée en juillet 2017 par la Mairie de Paris rappelant la répression policière du 14 juillet 1953 contre le cortège des indépendantistes algériens qui, quelques mois avant le début de la guerre d'indépendance algérienne, avait fait sept morts, six ouvriers algériens et un syndicaliste français de la CGT métallurgie qui avait cherché à les protéger. Une date qui mérite d'entrer dans la mémoire collective comme celle du 17 octobre 1961 et qui est l'objet depuis 2017 de diverses initiatives.

Les victimes de la répression de 1953, comme en 1957 et de toutes celles qui les ont précédés ou suivies, méritent un hommage. Le droit à la résistance à l’oppression est un droit de l’homme universel et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qui est reconnu par le droit international concerne tous les peuples. C'est ce qu'a affirmé l’Association Josette et Maurice Audin. Pour elle, cette interdiction par la préfecture de police de Paris contredit les hommages légitimes rendus, trois jours plus tard, au Panthéon à d'autres hommes et femmes héroïques qui ont combattu pour la liberté.

Toutes les luttes d'indépendance nationale ont la même légitimité

Répondre aux questions du quotidien algérien El Moudjahid a été l'occasion de dire la légitimité de la Journée du Chahid, qui honore des hommes et des femmes ayant donné leur vie pour l'indépendance de leur pays, et il en a été de même de participer à une réunion organisée à Paris le 17 février et largement ouverte à la diaspora algérienne.

Et la lutte du peuple palestinien ?

L'émigration vers la Palestine de Juifs fuyant les pogroms et l'antisémitisme qui sévissait en Europe, à l'origine de constitution de l'Etat d'Israël, se situe aussi dans le vaste mouvement de la volonté des peuples à disposer d'eux-mêmes. Mais la Palestine n'était pas une « terre sans peuple » et cette histoire doit aussi être replacée dans le vaste mouvement de l'expansion coloniale européenne. L'aspiration du peuple palestinien à résister à une colonisation souvent violente est tout aussi légitime. Elle s'est développée d'autant plus qu'après la guerre des Six jours de juin 1967, l'Etat d'Israël ne s'est pas contenté du partage de la Palestine que les Nations-Unies avaient tracé en 1947 et s'est lancé dans une occupation complète des territoires palestiniens, Jérusalem-Est, Cisjordanie et Gaza. 

L'aspiration des Palestiniens à disposer, eux aussi, de leur Etat est reconnue par le droit international. C'est le refus de l'Etat d'Israël d'appliquer les résolutions des Nations-Unies qui a conduit à la situation actuelle où des colonies de plus en plus nombreuses sont implantées en Cisjordanie, où un processus d'annexion de Jérusalem-Est est à l'œuvre et où l'enclave de Gaza s'est trouvée entièrement isolée.

Il n'y a aucune raison de ne pas reconnaître la légitimité de la résistance palestinienne à combattre cette politique de colonisation ininterrompue que subissent les Palestiniens.

Un combat légitime justifie-t-il n'importe quel moyen ?

Pour autant cela dispense-t-il un mouvement de résistance de s'interroger sur les méthodes de son combat et sur les cibles de ses actions armées ? Les crimes de guerre sont proscrits par le droit international et la justesse d'une cause ne donne nullement l'autorisation d'en commettre.

La guerre d'indépendance algérienne a connu de multiples débats internes au FLN sur la place respective de la lutte politique par rapport à la lutte armée, ainsi que sur l'importance de l'action diplomatique. Et sa victoire finale n'a pas été militaire mais a reposé largement sur l'adhésion grandissante des populations du pays et sur le soutien de l'opinion internationale.

A certains moments, comme lors du Congrès FLN de la Soummam, en août 1956, ont été formellement condamnées des violences exercées par des militants contre certaines populations civiles et a été affirmé l'objectif de rallier à la cause de l'indépendance le maximum d'Européens et de Juifs d'Algérie. Des courants favorables à la guerre d'indépendance comme celui des communistes algériens ont pratiqué des opérations armées tout en ayant le souci de choisir soigneusement leurs cibles et d'expliquer leurs actions (3). Leurs opérations militaires n'excluaient pas un travail politique, comme celui qui, précisément, était confié au jeune mathématicien d'origine européenne, Maurice Audin, par un parti qui s'était engagé pourtant dans la guerre d'indépendance. 

En Afrique du sud, quand l'ANC a chargé en 1962 sa branche militaire, l’Umkhonto we Sizwe, d'opérer des actions armées, il s'est agi d'actes de sabotage contre des infrastructures et non d'attentats contre des civils.

Pour revenir à la Palestine, tout en soutenant le combat des Palestiniens pour leurs droits, il est clair qu'il faut reconnaître le caractère de crimes de guerre de certains actes perpétrés lors de l'action armée du Hamas du 7 octobre 2023. Aucune résistance, aussi légitime soit-elle, ne peut faire abstraction des droits de tous les êtres humains. Et c'est la même défense de ces droits qui conduit à exiger cinq mois plus tard que cesse le massacre génocidaire dont est victime la population de Gaza.

Notes :

(1) Voir Le Monde, Le Figaro, 20 minutes, RFI, Ouest-France, Le Point, RTL, Valeurs actuelles.

(2) Treize arrêtés de la préfecture de police de Paris ont interdit le 18 février 2024 des manifestations liées à l'Algérie , dont celle, place de la Nation, en l'honneur des Chahid (martyrs) tombés dans la lutte pour l'indépendance de leur pays.

(3) Voir « 1955-1957 : la participation du parti communiste algérien à la lutte armée d’indépendance et le rôle de Maurice Audin, par Sadek Hadjerès », sur le site Histoire coloniale et postcoloniale, le 18 février 2019.

  mise en ligne le 12 mars 2024

 

Malgré Macron et la France, l’Europe protège enfin les travailleurs ubérisés

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Le Conseil de l’Europe a adopté la directive européenne imposant la présomption de salariat : une victoire de haute lutte pour les travailleurs ubérisés, malgré le blocage de la France, qui a voté contre.

Après moult péripéties et deux ans de négociations, le Conseil de l’Europe a adopté, lundi 11 mars, la directive européenne imposant la présomption légale et réfutable de salariat pour les travailleurs des plateformes, comme Uber ou Deliveroo. Après avoir passé toutes les étapes législatives et le trilogue (accord entre le Parlement, les États membres et la Commission), le texte s’était heurté au blocage obstiné de la France, seule à voter contre quand quelques pays, dont l’Allemagne, se sont abstenus.

Une pratique quasi inédite dans l’histoire de l’UE. La directive est repartie en négociation et, cette fois, la Grèce et l’Estonie ont voté pour, débloquant la situation in extremis, à quelques semaines des prochaines élections européennes. Ce texte a pour vocation d’harmoniser et d’améliorer, au sein des Vingt-Sept, les conditions de travail de quelque 28 millions de personnes, exerçant dans 90 % des cas, souvent de façon injustifiée, sous le statut d’indépendant. Il laisse toutefois une marge de manœuvre significative en permettant aux États membres de définir eux-mêmes les conditions de cette présomption de salariat, selon leur législation respective.

Si cette directive est encore soumise à un vote formel, son issue ne fait plus de doute, les ministres des affaires sociales réunis le 11 mars à Bruxelles ayant à cette occasion exprimé leur position.

Congés payés, arrêts maladie, retraite…

La nouvelle a largement été saluée par élus de gauche à la manœuvre depuis deux ans dans ce combat pour imposer aux plateformes le paiement de leurs cotisations sociales et défendre le droit des travailleurs ubérisés aux congés payés, au chômage, aux arrêts maladie, à la reconnaissance des accidents du travail, à la formation, ou encore à une retraite digne de ce nom.

« Des millions de faux indépendants à travers l’Europe vont être requalifiés en salariés, s’est réjouie l’eurodéputée France insoumise (FI) Leïla Chaibi, négociatrice de la directive pour la gauche. Tout au long des négociations, le président français aura tenté de torpiller la présomption de salariat pour servir Uber plutôt que les travailleurs. »

« Macron n’aura pas pu protéger plus longtemps Uber ! Les votes de l’Estonie et de la Grèce débloquent la situation. La directive des travailleurs de plateformes est enfin adoptée ! Maintenant, il faut faire voter une loi nationale pour la faire respecter. Le travail continue ! », a également réagi Pascal Savoldelli, sénateur communiste et membre de la Commission des finances.

En juillet 2023, une commission d’enquête parlementaire « relative aux révélations des Uber files » avait mis au jour les rouages de l’implantation et de la stratégie d’influence développée par la plateforme de transports Uber en France, dès 2013. Dans son rapport, elle pointait « un déficit criant de volonté politique » pour faire respecter l’État de droit face à une entreprise dont la stratégie est fondée sur un « lobbying agressif (…) consistant à pénétrer au cœur des élites françaises ». Parmi ces décideurs publics, Emmanuel Macron est clairement mis en cause pour sa complaisance : « Au premier rang de ces soutiens figure M. Emmanuel Macron, un ministre de l’Économie prêt à défendre les intérêts des plateformes de VTC, avec lequel Uber a entretenu des liens extrêmement privilégiés. »

  mise en ligne le 11 mars 2024

« À Gaza, nous atteignons un niveau d’insécurité alimentaire inédit »,
alerte
Jean-Pierre Delomier
de Handicap International

Axel Nodinot sur www.humanite.fr

Après six mois d’opération militaire israélienne dans l’enclave palestinienne, plus de 30 000 Gazaouis, en majorité des femmes et des enfants, auraient été tués. Depuis l’attaque meurtrière du 7 octobre menée par le Hamas, le territoire subit également une catastrophe humanitaire. De retour d’une mission sur place, Jean-Pierre Delomier, directeur adjoint des opérations pour Handicap International, décrit ce quotidien terrifiant où un enfant de moins de 2 ans sur six souffre de malnutrition aiguë.

La bande de Gaza demeure sous le feu quotidien des frappes israéliennes depuis l’attaque meurtrière du Hamas. Quarante-cinq mille bombes ont été lâchées entre le 7 octobre et le 7 janvier, selon un organisme indépendant. Au bout de six mois, plus de 30 000 Palestiniens, en majorité des femmes et des enfants, auraient été tués.

Selon les Nations unies, la famine est quasiment inévitable pour les 2,2 millions d’habitants. Pour Jean-Pierre Delomier, qui s’est rendu sur place, tout manque : nourriture, eau, médicaments. Avec l’ONG Handicap International, présente dans la bande de Gaza depuis 1987, il réclame un cessez-le-feu immédiat.

Vous revenez tout juste de la région de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, qui est close et bombardée depuis plus de cinq mois. Qu’y avez-vous vu ?

Jean-Pierre Delomier : Quand on entre dans Rafah, on est confronté à une ville de 260 000 habitants qui reçoit entre 1,4 million et 1,5 million de personnes. C’est un accroissement considérable de la population dans une zone où tout manque : l’eau, la nourriture, le toit, des besoins essentiels. Donc, la première vision qu’on a, ce sont des foules immenses qui marchent dans la rue, parce qu’il n’y a quasi plus d’automobiles qui roulent, le carburant est totalement hors de prix.

Les seuls transports qui existent sont des charrettes tirées par des ânes, qui transportaient des marchandises et qui transportent désormais des gens. La seconde chose qui frappe, c’est que les gens marchent sur la route, parce que les trottoirs et tous les espaces libres sont occupés par des tentes, des abris de fortune.

À 17 heures, c’est le couvre-feu. Il n’y a plus personne. Chacun est terré dans son habitation, sa tente ou son abri. Nos membres, par exemple, qui sont eux-mêmes déplacés, sont libérés à 15 heures. Jusqu’à 17 heures, ils peuvent essayer de trouver des denrées pour faire face aux besoins de leur famille. Il y a aussi des gens qui ont trouvé refuge dans des immeubles.

Mais même dans ces habitations en dur, les conditions sont précaires : l’eau qui coule du robinet est salée, juste propre pour la cuisine. Mais pour cuisiner quoi ? Il n’y a pas de légumes, pas d’intrants. Les seules denrées que nous pouvons trouver, ce sont des boîtes de conserve et quelques produits sur des stands épars le long des voies. Il y a aussi des distributions, surtout alimentaires.

Justement, quel est l’état de ces convois d’aide humanitaire ?

Jean-Pierre Delomier : Avant le 7 octobre, 600 camions entraient chaque jour dans la bande de Gaza pour subvenir aux besoins de la population. Aujourd’hui, sur les deux postes frontières de Rafah (en Égypte), au sud, et Kerem Shalom (en Israël), à la pointe sud-est, il y a une moyenne de 90 camions par jour, selon les statistiques du cluster logistique du Programme alimentaire mondial. 

Il y a aussi des intrants d’une autre nature. Par exemple, Handicap International a réussi à faire entrer trois camions qui approvisionnaient la mission en béquilles, fauteuils roulants, aides à la marche… Cela peut être aussi des ustensiles divers et variés pour cuisiner, des équipements, des fournitures… tout manque !

L’ONU alerte sur une « famine quasiment inévitable » à Gaza, et des enfants, parfois des nourrissons, meurent désormais de malnutrition et de déshydratation. Avez-vous constaté ces carences extrêmes sur place ?

Jean-Pierre Delomier : Selon les informations que nous avons dans le nord de la bande de Gaza, où il reste environ 700 000 personnes, un enfant de moins de 2 ans sur six souffre de malnutrition aiguë, dont environ 3 % sont atteints de la forme la plus grave d’émaciation et nécessitent un traitement immédiat. Deux enfants de moins de 2 mois sont morts de faim, ces derniers jours.

Cette situation est inédite, puisque l’ensemble de la population de la bande de Gaza est en phase 3 sur 5 de l’IPC, un indice qui détermine la sécurité alimentaire. Certaines régions sont à 4 et 5. Il s’agit de la proportion la plus élevée de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire et qui n’avait jamais été rencontrée. C’est inouï. Ce que j’ai surtout vu, dès qu’on sort, ce sont des grappes d’enfants et d’adolescents qui nous demandent à manger. J’ai aussi remarqué une grande dureté dans le regard, même des plus jeunes.

Que ressentent les jeunes Palestiniens que vous avez rencontrés ?

Jean-Pierre Delomier : Ce territoire clos, réellement hermétique, est systématiquement bombardé depuis cinq mois. La journée, il peut ne pas y avoir de bombardements, mais la nuit, on entend les tirs d’artillerie. On est survolés par des drones en permanence, qui font un grésillement. Donc, on sait constamment dans quel environnement nous sommes. Quant à l’aide humanitaire, on peut monter sur le toit de nos bureaux et, de là-haut, on voit l’Égypte et le corridor de Philadelphie, la frontière sud. Et on sait que, derrière cette frontière, il y a des kilomètres de camions qui attendent pour rentrer.

Il existe une forme d’étranglement de Gaza qui est un territoire enclavé, cerné d’un côté par la mer, de l’autre par la guerre et par l’impossibilité du retour au nord. Qurante-cinq mille bombes ont été lâchées sur la bande de Gaza entre le 7 octobre 2023 et le 7 janvier 2024, selon un organisme indépendant. Et il a été établi qu’environ 3 000 d’entre elles n’avaient pas explosé. Elles sont donc un danger permanent sur l’éventuelle route du retour si, demain, une solution se dessinait, et un danger immédiat pour tous ceux qui sont restés.

Nous éduquons au risque de mines, en essayant de former toutes les personnes déplacées qui pourraient revenir vers le Nord, qui doivent être vigilantes à ce qu’elles pourraient découvrir. C’est par exemple les mettre en garde de ne pas fouiller les décombres, et d’autres subtilités auxquelles nous sommes habitués au Laos, en Ukraine, en Afghanistan… Mais, dans le cas de Gaza, il y a une extrême densité de population et de bombes.

Dans ces conditions, comment votre ONG mène-t-elle ses missions sur le territoire ?

Jean-Pierre Delomier : Il y a une autre contrainte, c’est le fait que les déplacements doivent être communiqués à l’avance aux autorités, en particulier israéliennes. Chacun des mouvements que nous pouvons faire sur place est renseigné. Par exemple, pour pratiquer des sessions de réadaptation dans un camp de réfugiés, on donne les coordonnées GPS, on y va avec un traceur sur soi, on est suivi sur ordinateur. On a trois téléphones parce qu’il y a des zones couvertes soit par le réseau israélien, soit palestinien ou égyptien.

Il y a une chose structurante : le fait que les agences des Nations unies se soient regroupées dans un centre opérationnel humanitaire commun, qui se situe à Rafah. Le matin, on peut y bénéficier des briefings sécurité, répartis par secteur : santé, logistique ou protection. Cette réunion des divers acteurs qui interviennent permet d’envisager une coordination.

Handicap International se positionne plutôt sur des activités post-traumatiques et postopératoires : accompagner les personnes qui sortent de l’hôpital, quand elles retournent dans leur famille, nous assurer que les soins peuvent continuer à être dispensés, sensibiliser à l’état dans lequel les personnes peuvent être, envisager des améliorations de ce quotidien en termes d’accessibilité… Le tout à un niveau extrêmement faible par rapport à ce qu’on peut faire dans d’autres pays.

Pour rappel, notre organisation est présente dans la bande de Gaza depuis 1987. Et, depuis le 7 octobre, nous étions dans le Nord, à Gaza City, ce qui veut dire que notre staff initial de 26 personnes a dû se déplacer, descendre par la route Al-Rashid, au bord de mer, ou par la route Salah Al-Din, au centre, pour se retrouver aujourd’hui à Rafah. Mais, au-delà du 1,5 million de personnes qui sont à Rafah, qu’en est-il des 700 000 vivant dans les autres provinces, au nord ? Si la situation est catastrophique ici, on peut imaginer qu’elle le soit encore plus là où nous n’avons pas accès.

L’ONU ne parvient toujours pas à obtenir ce cessez-le-feu et elle est remise en question par Israël. Que pensez-vous de la situation diplomatique ?

Jean-Pierre Delomier : L’ERWAN, l’organisme d’aide aux réfugiés palestiniens, dont vous parlez, fait l’objet de deux enquêtes distinctes, interne et externe, pour savoir si les faits invoqués sont avérés. Nous faisons confiance à ces enquêtes plutôt que de prêter du crédit à des informations unilatérales.

La deuxième chose, c’est que le travail dans la bande de Gaza passe par une agence des Nations unies qui est celle-ci. Avec, on n’arrive déjà pas à faire beaucoup, mais sans elle, on ne pourrait rien faire. Donc, notre position est le soutien à une organisation qui permet d’intervenir. 

C’est, par exemple, à elle que les autorités israéliennes ont confié la gestion du carburant, ce qui nous permet de bénéficier d’une dotation de 11 litres par jour et par véhicule. L’UNRWA est en fait l’ossature de l’action sur le terrain, et pas seulement à Rafah, c’est une agence qui a tous les repères sur place.

Quel regard portez-vous sur la communauté internationale, qui ne parvient pas à prononcer un cessez-le-feu unanime ?

Jean-Pierre Delomier : Pour notre part, organisations humanitaires, nous sommes alignées sur le fait que le seul moyen d’avoir une aide qui réponde aux besoins, c’est en militant autant que faire se peut pour obtenir ce cessez-le-feu. Une trêve permet d’arrêter les hostilités, mais cela reste insuffisant pour pouvoir nous projeter dans autre chose.

Les Gazaouis vivent aujourd’hui dans une absence totale de perspective. Grâce à un cessez-le-feu, on pourrait dessiner les contours de quelque chose qui ressemblerait enfin à un peu d’espoir.

Que changerait pour vous un éventuel cessez-le-feu ?

Jean-Pierre Delomier : Nous avons pris une zone de stockage de 1 000 m² à Rafah et un entrepôt qui fait 300 à 400 m² à proximité de Khan Younès. Si un cessez-le-feu est prononcé, on donne les conditions pour l’acheminement d’une aide humanitaire. Donc, on se prépare à pouvoir recevoir tout le fret des autres ONG, dans une idée de mutualisation des moyens logistiques pour les rendre plus efficients. On stocke tout, on fait du dégroupage et on reconditionne pour tout emmener avec les moyens de transport appropriés. C’est un de nos projets.

  mise en ligne le 10 mars 2024

Pour un cessez-le-feu en Palestine, beaucoup de jeunes dans la rue

Khedidja Zerouali sur www.mediapart.fr

Ce 9 mars, au premier rang de la manifestation parisienne pour un cessez-le-feu en Palestine, des responsables associatifs, syndicaux, politiques. Et derrière, des milliers de personnes, dont de nombreux jeunes. Ils ont la vingtaine ou moins et racontent leur combat pour la Palestine. 

ÀÀ la veille du ramadan, qui devait marquer le début d’un cessez-le-feu qui ne vient pas, et après cinq mois d’offensive israélienne sur la bande de Gaza qui a fait plus de 30 000 morts, des milliers de Parisien·nes ont défilé dans la rue ce 9 mars. Drapeau palestinien sur l’épaule et keffieh autour du cou, elles et ils ont défilé dans les rues de la capitale à l’appel du collectif Urgence Palestine et de l’Association France Palestine solidarité (AFPS). Selon l'AFPS, ils étaient 60 000 à Paris.

Des mobilisations similaires ont eu lieu ailleurs en France, en Dordogne, à Lyon ou encore en Bretagne, et dans d’autres capitales occidentales, à Londres et à Rome notamment. 

À Paris, d’autres drapeaux se sont mêlés aux drapeaux palestiniens, dont ceux de plusieurs partis de gauche, de La France insoumise (LFI) au Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), en passant par Les Écologistes et le Parti communiste. Au premier rang du cortège, de nombreux députés insoumis ont marché au cri de « Tahia Falestine ! » (« Vive la Palestine ! »), dont David Guiraud, Nadège Abomangoli ou encore Aymeric Caron. Rima Hassan, juriste franco palestinienne, candidate aux élections européennes pour LFI, a rejoint le cortège accompagnée de la tête de liste, Manon Aubry, et de Jean-Luc Mélenchon. Elles et ils partageaient la banderole avec plusieurs responsables associatifs et syndicaux, de la FSU, de la CGT ou encore de Solidaires. 

Avant le début de la marche, Bertrand Heilbronn, président d'honneur de l’Association France Palestine solidarité a redit ce qui unissait toutes ces organisations : l’appel à un cessez-le-feu immédiat. En conclusion de sa prise de parole, et comme beaucoup de manifestants et manifestantes du jour, il s’adresse directement à Emmanuel Macron : « Vous avez contribué à la catastrophe en cours. » Et d’exiger des actions concrètes contre la politique de l’État israélien. 

« Face à l’inaction de nos gouvernements, en France et, partout dans le monde, la société civile continue à se mobiliser, abonde Linda Sehili, inspectrice des finances publiques et responsable syndicale à Solidaires. C’est un véritable mouvement social qui est en place… Dans un cadre large et unitaire, nous disons qu’il faut mettre fin à ce génocide, qu’il faut un cessez-le-feu pérenne et immédiat, qu’il faut arrêter le blocus de Gaza, permettre de faire parvenir l’aide humanitaire, redonner des moyens à l’UNRWA, il faut maintenant des sanctions contre Israël. » 

Derrière l’épais cortège de tête, tout un tas d’organisations ont déplié leurs banderoles. Les habitué·es des manifestations parisiennes pour la Palestine retrouvent de l’élan. Cela faisait des semaines qu’ils et elles n’avaient pas vu autant de monde dans les rues. 

Parmi eux, de très nombreux jeunes, des enfants venus avec leurs parents, des collégiennes venues avec leurs grandes sœurs, des lycéennes, de jeunes travailleurs et travailleuses qui ont fait le déplacement parfois depuis l’autre côté de l’Île-de-France. Elles et ils disent la même chose : les vidéos du massacre qui défilent sur le fil Instagram, la « honte » des postions prises par le gouvernement français, la peur que leur mobilisation ne soit pas entendue et que les attaques israéliennes continuent. Auprès de Mediapart, elles et ils racontent les mille et un petits impacts qu’a eus sur leur vie la prise en compte de la situation palestinienne depuis le début de l’offensive, il y a cinq mois. 

Dépasser la barrière des réseaux sociaux 

Pendant qu’une jeune femme s’époumone, dans un haut-parleur défectueux, à égrener les noms de quelques-uns des 30 000 morts palestiniens depuis le début de l’offensive, Rémi et son petit ami Massiré défilent bras dessus, bras dessous. Le premier a 21 ans, il est étudiant en information et communication, le second a 19 ans et étudie le graphisme. Ils n’en sont pas à leur première manifestation pour un cessez-le-feu en Palestine. Les deux viennent à chaque fois qu’ils le peuvent. 

Ils partagent quasi quotidiennement des contenus sur les réseaux sociaux sur le conflit israélo-palestinien mais considèrent que « ça ne suffit pas » : « C’est important de ne pas se contenter de partager des storys, débute Rémi. On veut que les Palestiniens sachent qu’en France des gens se mobilisent pour eux, dans la rue, dans la vraie vie. » 

« On dépasse la barrière des réseaux et on vient dans la rue, abonde Massiré. Dans la rue, on s’adresse à tous ceux qui ne savent pas comment se positionner, au gouvernement, à Macron. » « On ne va pas lâcher la cause, poursuit le second. Il ferait mieux d’agir concrètement pour le cessez-le-feu puisque en France, on est de plus en plus nombreux à dire haut et fort qu’on n’est pas d’accord. » Si les amoureux ont remarqué un léger changement de ton présidentiel, ils attendent de pied ferme des actions concrètes et restent dubitatifs.

Fatine, 20 ans, étudiante en licence d’anglais à l’université de Nanterre, est venue d’Argenteuil pour la manifestation, avec Maissa, même âge, même fac, mêmes études. Tout aussi investies soient-elles sur leurs réseaux sociaux, elles considèrent que les posts, les réels, les tweets n’ont plus un impact suffisant, alors elles ont sorti les drapeaux et ont rejoint le cortège, comme leurs parents avant elles. Pas sûr que l’impact soit plus tangible, « mais si on ne fait rien, c’est sûr qu’il ne se passera rien ».

Comme Rémi et Massiré, elles marchent pour que Macron revoie sa position, mais les deux jeunes femmes ont d’autres ambitions, plus internationales. « J’espère que Biden verra nos manifestations, assure Fatine, que lui et les autres comprennent qu’ils n’ont pas les peuples avec eux. »

Puisque la bande de Gaza n’est pas accessible aux médias, que les journalistes palestiniens se font tuer un à un, elles s’informent sur les réseaux sociaux, suivant des comptes de Palestinien·nes encore sur place, réfugié·es, journalistes ou non. Tous les jours, elles prennent numériquement des nouvelles de Bisan ou de Motaz. Quitte à voir des images de corps déchiquetés, affamés, démembrés. Hors de question de fermer les yeux. « Moi je regarde les vidéos de Djihanna. C’est une femme palestinienne, elle n’est pas journaliste mais elle raconte tout ce qui se passe », explique de son côté Syrine, 16 ans, qui a fait près de deux heures de transport pour être présente à la manifestation. 

« Quel confort de se dire : pour ma santé mentale, je ne regarde pas les vidéos, estime Rémi. Même si c’est horrible, c’est important de voir la réalité de ce qui se passe tous les jours, de le partager, de s’informer. » Massiré avoue être « très sensible aux images de mort » mais a refusé de ne pas voir, ni le 7 octobre, ni les jours d’après.

Des amitiés abîmées et des marques boycottées 

Dans leur vie privée, au lycée, au travail, tous et toutes ont fait évoluer leurs habitudes, au fur et à mesure que les Palestiniens et Palestiniennes mourraient sous les bombes, les balles ou de faim. 

Syrine, en seconde dans un lycée du Val-d’Oise, le dit fièrement : plus de Coca dans les goûters de classe, avec l’aval de l’ensemble de ses camarades de lycée. « On boycotte toutes les marques qui ont une activité ou qui soutiennent directement Israël », assure-t-elle avec sa cousine de 15 ans, Meriem. Leurs mères ne vont plus à Carrefour. Plus de McDonald’s pour Fatine et Maissa, « et pourtant les McFish, c’est trop bon ». Fatine s’est désabonnée de la plateforme de vidéo à la demande de Disney. « Je regardais tout le temps mais c’est pas grave, on trouve toujours des alternatives. » Sur le chemin de la manifestation, un Starbucks est retapissé de stickers et d’une pancarte sur laquelle on peut lire : « Par milliers, par millions, nous sommes tous des Palestiniens. » 

Au-delà des boycotts, le sujet est venu s’immiscer dans les classes : le professeur d’histoire-géographie de Syrine a contourné le programme scolaire pour insérer une séance sur l’histoire de la Palestine. « Il ne nous a pas donné son avis mais il nous a expliqué la situation, des deux côtés, pour qu’on comprenne mieux ce qui se passe. » Meriem, elle, connaît des lycéens qui se sont fait exclure quelques jours de cours pour s’être exprimés en faveur du peuple palestinien dans l’enceinte du lycée. Elle ne sait pas exactement ce qu’ils ont dit, mais dit avoir « honte » de la France. Elle n’a pas fini de prononcer le mot que sa grande sœur la tance du regard : « la honte » de la France, cela ne se dit pas à une journaliste.

Et après les boutiques, les classes, les liens du cœur. Salimat, 21 ans, étudiante en langues étrangères appliquées anglais-japonais, a travaillé, à côté de ses études, pendant plus d’un an et demi, dans un Starbucks de la région parisienne. « J’y retournais souvent, à chaque fois que j’avais besoin de travailler, et sinon j’y allais en tant que cliente, parfois je passais derrière le bar me préparer mes propres boissons. » Ses collègues étaient devenus ses amis mais le silence s’est installé entre eux quand elle s’est heurtée à leur manque d’intérêt pour la cause des Palestiniens. « Je leur demande pas de démissionner, tout le monde ne peut pas se le permettre, mais au moins de se sentir un peu concernés, en tant qu’humains. Mais je vois bien qu’ils s’en foutent, alors, peu à peu, j’ai arrêté de leur parler. »

Fatine, après un post sur Instagram, a reçu un message d’un ancien camarade de classe. « Il me disait que la victime, c’était Israël, que je ne comprenais rien. J’ai pas senti qu’il pouvait comprendre, je l’ai bloqué. » Elle estime que la situation est si grave qu’y rester insensible est déjà une violence et ne parle plus à sa cousine préférée, qui ni ne s’informe, ni ne se mobilise. 

Sous la pluie légère, en passant près de Strasbourg-Saint-Denis, dans le IIe arrondissement de Paris, Rémi et Massiré pressent le pas et débattent d’un avenir souhaitable pour la Palestine. Un, deux États ? Avec liberté de circulation pour tous ? Et que ferait-on des Israéliens ? « Moi je crois à un État où tout le monde peut vivre et circuler en paix, tranche Massiré, plutôt qu’à deux États avec un partage inégal, et que la Palestine se retrouve avec un tout petit pays. » « Oui, pourquoi pas, mais il ne faudrait pas que cette solution efface les décennies de colonisation d’Israël. »

Et comment appellerait-on ce pays unifié ? « Palestine », propose l’un. Et de continuer leur discussion en slalomant entre les groupes militants, ceux qui scandent « Contre l’impérialisme et les États racistes, une seule solution, la révolution » et ceux qui hissent de grands haut-parleurs au-dessus de la foule d’où s'échappent des chansons et des slogans en arabe, en hommage à la Palestine, qui racontent les champs d’oliviers, l’importance de la terre et la force de celles et ceux qui restent.

  mise en ligne le 10 mars 2024

Haïti : l’état d’urgence prolongé, les États-Unis à la manœuvre

Benjamin König sur www.humanite.fr

Acculé, le premier ministre Ariel Henry, qui n’a pas pu rentrer au pays depuis plus d’une semaine, tente de répondre à une situation politique et sécuritaire au bord du chaos. Illégitime, rejeté par les Haïtiens, il cherche son salut auprès des États-Unis.

Administrations et écoles fermées, hôpitaux au bord de la rupture, violence des groupes armés, tribunaux et commissariats attaqués : depuis une semaine, Haïti vit au rythme d’une nouvelle crise majeure, alors que le Premier ministre illégitime Ariel Henry, parti négocier un accord au Kenya pour que le pays africain déploie une force dans le pays caribéen, n’est toujours pas rentré et reste pour l’heure bloqué à Porto Rico : l’aéroport d’Haïti est aussi en proie à des attaques.

Une force kényane sous l’égide de Washington

En vigueur depuis dimanche, l’état d’urgence et le couvre-feu, très peu respecté dans ce contexte de chaos sécuritaire, ont été prolongés par le gouvernement pour une durée d’un mois. Selon le syndicat national des policiers haïtiens, dix commissariats et deux tribunaux ont été détruits depuis dimanche.

Les attaques des groupes armés ont vidé de leurs détenues les deux plus grandes prisons du pays. Jimmy Chérizier, alias « Barbecue », le chef du groupe armé le plus influent, le « G9 et famille », avait menacé mardi le pays d’une « guerre civile » si Ariel Henry ne démissionnait pas. Dans sa conférence de presse, il s’en était pris aux « élites politiques et économiques » sur l’air des « riches reclus dans leurs villas ». Il est lui-même un ancien policier, symbole des liens ténus entre groupes armés, policiers et hommes politiques qui s’appuient volontiers sur ces gangs pour leurs intérêts.

À la manœuvre pour l’envoi de cette force kényane, les États-Unis tentent de trouver un point d’équilibre malgré son soutien à un Ariel Henry rejeté par la population, et qui aurait dû quitter le pouvoir en février dernier. Haïti n’a connu aucune élection de puis 2016 et ne compte aujourd’hui ni Président ni Parlement.

Le chef de la diplomatie américaine, Anthony Blinken, s’est entretenu avec Ariel Henry ce jeudi, lui faisant part du « besoin urgent d’accélérer la transition vers un gouvernement plus large et inclusif, qui comprenne bien plus de forces politiques, et qui ait l’ampleur nécessaire pour conduire le pays à travers une période électorale ».

Une façon de mettre la pression sur le Premier ministre, qui devait assurer un simple intérim après l’assassinat du Président Jovenel Moïse en 2021. Brian Nichols, adjoint d’Anthony Blinken et responsable du « Western hémisphère », c’est-à-dire les Amériques, a déclaré que les « proportions humanitaires appellent à une réponse internationale, de la même manière que la communauté internationale répond aux défis en Ukraine ou à Gaza ».

Un Etat qui a « démissionné »

Les Haïtiens apprécieront l’analogie – surtout vu « l’efficacité » de la diplomatie américaine à Gaza. Depuis l’intervention onusienne en Haïti, entre 2004 et 2017, là encore sous la pression états-unienne, les habitants du pays caribéens sont fermement opposés à toute opération étrangère, et ne sont pas dupes de la défense du « pré carré américain ».

Des intérêts bien compris qui ne remettent pas en cause le fait que le Premier ministre tente coûte que coûte de se maintenir au pouvoir, après avoir organisé un simulacre de dialogue national. L’association Réseau national de Défense des Droits Humains (RNDDH) a dénoncé un État qui « a démissionné » et une « population haïtienne tout simplement abandonnée à son sort ». Le secteur de la santé notamment est « proche de l’effondrement », selon le bureau de l’ONU pour les affaires humanitaires.


 


 

Haïti : une intervention de l’ONU qui « va renforcer
les problèmes » ?

Benjamin König sur www.humanite.fr (article d’octobre 2023)

Sous l’influence de Washington, l’ONU a donné, ce lundi, son aval à une nouvelle intervention en Haïti, pour faire face aux problèmes d’insécurité, avec à sa tête des forces armées venues du Kenya. Pour la population, qui considère ces missions comme des ingérences, le problème vient surtout des liens entre les gangs, la police et le pouvoir haïtiens, nous explique le chercheur Frédéric Thomas. Entretien.

En projet depuis près d’un an, l’envoi d’une force internationale en Haïti a été décidé ce lundi, par le Conseil de sécurité de l’ONU. Réclamée par un gouvernement considéré par la population comme illégitime, celle-ci ne fera qu’aggraver les problèmes auxquels est confronté le pays, selon Frédéric Thomas.

On savait que plusieurs pays, États-Unis en tête, poussaient à l’envoi de cette nouvelle force en Haïti. Comment analysez-vous cette décision ?

Frédéric Thomas : D’abord comme une fuite en avant de la communauté internationale, qui recourt à sa stratégie habituelle : une mise sous tutelle de Haïti. Elle n’a pas tiré de leçons du passé, notamment récent, avec les multiples interventions internationales onusiennes qui n’ont pas assuré une stabilisation et encore moins un développement du pays.

L’envoi de cette nouvelle force d’intervention est justifié par la demande du gouvernement haïtien et du premier ministre Ariel Henry : quelle est sa légitimité ?

Frédéric Thomas : C’est justement la double question dans cette intervention : celle de son efficacité et de sa légitimité. Paradoxalement, la résolution de l’ONU donne une légitimité à une demande qui ne l’était pas du tout puisqu’elle est issue d’un gouvernement non élu, illégitime, dont le bilan social, économique et sécuritaire est catastrophique, et qui est contesté par la population et une large frange des organisations sociales.

Cette demande, qui date d’il y a près d’un an, faisait suite à l’échec complet des négociations avec ces acteurs de la société civile. Pour ce gouvernement, c’était une manière d’assurer le statu quo et d‘asseoir son pouvoir. Comment une intervention, appelée par un gouvernement non élu et contesté, dont les liens avec les bandes armées sont critiqués et régulièrement dénoncés, peut-elle lutter efficacement contre ces mêmes bandes armées ?

Avez-vous des exemples de ces liens entre pouvoir et bandes armées, et comment sont-ils connus ?

Frédéric Thomas : Il y a un historique. Le premier massacre de grande ampleur est celui du quartier populaire de la Saline, à Port-au-Prince, en novembre 2018, dans le contexte d’un soulèvement populaire, carnage dans lequel est impliqué le gang de Jimmy Cherizier alias Barbecue, qui était alors policier. Des hauts fonctionnaires, y compris du gouvernement, sont mis en cause.

« Le double nœud du problème de l’insécurité, c’est la connexion entre les bandes armées et l’élite au pouvoir. »

La police n’est pas intervenue, le massacre a duré une quinzaine d’heures, 71 personnes ont été tuées, l’impunité est totale. Et ce mode opératoire est récurrent. Plusieurs témoignages font état de voitures de police qui amènent les bandes armées dans les quartiers populaires. Aucune enquête n’a jamais abouti. Cette impuissance tient moins au manque de moyens de la police qu’à une stratégie qui fait de la terreur un mode de gouvernance.

Comment la population haïtienne et les organisations de la société civile accueillent-elles cette nouvelle force internationale ?

Frédéric Thomas : De manière très critique : sur les réseaux sociaux circule un récapitulatif des différentes interventions onusiennes au cours de ces trente dernières années. Le double nœud du problème de l’insécurité, c’est la connexion entre les bandes armées et l’élite au pouvoir, d’une part, la mise sous tutelle internationale de l’État haïtien, d’autre part. Cette nouvelle intervention va renforcer ces problèmes.

Cette mise sous tutelle, sous pression notamment du voisin états-unien, n’est pas la première. Ce qui semble nouveau, c’est pourquoi le Kenya ? Vous utilisez le terme de sous-traitance : comment analysez-vous ce mécanisme ?

Frédéric Thomas : Les États-Unis ont appuyé cette intervention, tout en refusant d’en prendre le leadership. Ils se sont tournés vers le Canada et le Brésil, qui ont décliné. Ils ont donc dû aller chercher plus loin…

En clair, personne ne voulait y aller ?

Frédéric Thomas : Non, vu le risque de bourbier. La situation est très complexe, y compris en termes sécuritaires. Pour le Kenya, c’est une manière de se positionner sur la scène internationale et peut-être de bénéficier d’accords avec les États-Unis. Ce qui renvoie encore une fois à la question de la légitimité : le gouvernement kényan prend cette décision sans avoir consulté son Parlement et encore moins la population.

La police kényane est également mise en cause par les organisations des droits humains pour sa corruption et son usage abusif de la force. On parle de 2 000 personnes, dont 1 000 Kényans. D’autres pays se sont déjà engagés : la Jamaïque, La Barbade et Antigua.

On évoque une dizaine d’autres pays, que les États-Unis sollicitent. Mais l’essentiel des forces, la coordination et l’appui logistique seront téléguidés par Washington, c’est certain. Les États-Unis mènent la danse sous couvert de la communauté internationale.

Avec donc des forces majoritairement kényanes, qui ne connaissent pas Haïti, ne parlent pas créole et sont réputées pour leur violence…

Frédéric Thomas : Oui, ces forces vont intervenir dans des quartiers populaires densément peuplés qu’elles ne connaissent pas, où elles vont avoir du mal à faire la distinction entre membres des bandes armées et population civile, et sans jouir du soutien de la population haïtienne. Surtout, leurs actions ne seront pas contrôlées : c’est une mission qui a l’aval de l’ONU mais ce n’est pas une mission onusienne !

Il y a un fort risque d’abus de pouvoir, de bavures, sans contrôles ni réparations. Par le passé, l’ONU a mis énormément de temps à reconnaître sa responsabilité dans la propagation de l’épidémie de choléra et en matière d’abus sexuels des casques bleus. On n’a pas réglé les violences passées qu’on revient avec une force internationale dans des conditions encore pires.

Il n’est toujours pas question d’élections en Haïti : quelles sont les pistes pour répondre aux besoins et aux demandes du peuple haïtien ?

Frédéric Thomas : Aujourd’hui, les organisations de la société civile considèrent que des élections sont non seulement impossibles, mais qu’elles risqueraient d’entraîner une gangstérisation rapide du gouvernement. Car les bandes armées contrôlent suffisamment de quartiers pour assurer le vote aux politiciens avec lesquels elles sont liées.

Depuis deux ans, le gouvernement ne cesse de parler d’élections, mais il n’y en aura pas – en tout cas libres et crédibles – en 2023, ni même jusqu’en 2025. La seule solution, c’est de passer par une transition large, sur une période de deux ans au minimum, pour renforcer les institutions publiques qui sont en faillite, et rompre avec l’impunité. Or, cette intervention armée va à l’encontre de cette possibilité.

  mise en ligne le 8 mars 2024

« Des dizaines d’enfants sont morts de faim et de déshydratation à Gaza »,
le constat glaçant de Jonathan Crickx,
porte-parole de l’Unicef Palestine

Hayet Kechit sur www.humanite.fr

Alors qu’Israël maintient son étau autour de la bande de Gaza, plusieurs dizaines d’enfants sont morts ces derniers jours de faim et de déshydratation. Jonathan Crickx, porte-parole de l’Unicef Palestine dresse l’état des lieux du chaos régnant dans l’enclave palestinienne, où l’acheminement de l’aide humanitaire est confronté à de multiples entraves, et redoute de voir le nombre de jeunes victimes aller croissant.

Les images de son corps squelettique, de ses mains diaphanes et de son regard figé, au dernier jour de son agonie, ont fini par arriver jusqu’à nous. Yazan, 10 ans, est mort le 2 mars, dans un hôpital de Rafah, par manque de nourriture, d’eau et de médicaments. Plusieurs dizaines d’enfants palestiniens ont ces derniers jours subi le même sort dans la bande de Gaza.